diff options
Diffstat (limited to 'old/50267-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/50267-0.txt | 9632 |
1 files changed, 0 insertions, 9632 deletions
diff --git a/old/50267-0.txt b/old/50267-0.txt deleted file mode 100644 index c28cc69..0000000 --- a/old/50267-0.txt +++ /dev/null @@ -1,9632 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of V. Blasco Ibáñez, ses romans et la roman -de sa vie, by Camille Pitollet - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: V. Blasco Ibáñez, ses romans et la roman de sa vie - -Author: Camille Pitollet - -Release Date: October 22, 2015 [EBook #50267] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK V. BLASCO IBÁÑEZ *** - - - - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at The Internet Archive) - - - - - - - - - - V. BLASCO IBÁÑEZ - - SES ROMANS ET LE ROMAN DE SA VIE - - - - - OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - - Contributions à l’étude de l’hispanisme de G.-E. Lessing (Paris, F. - Alcan, 1909). - - La querelle caldéronienne de J.-N. Bœhl von Faber et J.-J. de - Mora (Paris, F. Alcan, 1909). - - Contributions à l’histoire de Fabri de Peiresc (Paris, Champion, - 1910). - - Notes sur la première femme de Ferdinand VII, - Marie-Antoinette-Thérèse de Naples (Madrid, «Revista de Archivos», - 1915). - - - - - CAMILLE PITOLLET - - V. Blasco Ibáñez - - SES ROMANS ET - - LE ROMAN DE SA VIE - - (OUVRAGE ORNÉ DE 50 ILLUSTRATIONS) - - [Illustration] - - PARIS - - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - - 3 RUE AUBER, 3 - - - - - V. BLASCO IBÁÑEZ - - SES ROMANS ET LE ROMAN DE SA VIE - - - - - I - - L’homme et ses distractions.--Son amour des livres et sa haine pour - les manuscrits et brochures, ainsi que les articles de presse.--Les - cinq bibliothèques différentes.--Son oubli du passé et de ses - propres œuvres.--Incapable de vieillir, il n’a de pensées que - pour l’avenir. - - -Il y a bien longtemps que je me sens attiré par l’originale et forte -personnalité de Blasco Ibáñez. J’étais à peine reçu agrégé d’espagnol -que, dans l’hiver de 1902-1903, j’obtenais de lui l’autorisation de -traduire en français l’un de ses meilleurs romans. La traduction, déjà -fort avancée, fut interrompue, malheureusement, par un voyage -professionnel en Allemagne, qui devait durer trois années. Mais à peine -étais-je installé à Hambourg que, dans diverses conférences, j’y -révélais au public lettré de la grande ville hanséatique l’œuvre, -encore à peine connue, du romancier de Valence. De l’une au moins de ces -conférences, l’écho parvenait jusqu’à Madrid et un résumé en fut donné -par le professeur de Madrid, D. Fernando Araujo, dans la revue: _La -España Moderna_, Nº de Décembre 1903, p. 167-172. En outre, l’un des -livres espagnols expliqué dans les cours que je faisais au _Johanneum_ -dans l’année scolaire 1905-1906, fut le roman de Blasco Ibáñez: _La -Horda_. Et actuellement, la traduction de diverses œuvres de cet -écrivain occupe le meilleur de mes loisirs. - -De là, cependant, à écrire sa biographie, il y a une nuance. J’ai connu -Blasco Ibáñez à Madrid et à Paris. Toutefois, le soumettre à une -observation prolongée n’était pas chose facile. Ce romancier est un peu -comme la femme, dont l’_Enéide_ de Virgile nous a appris qu’elle était -_varium et mutabile semper_. Pendant la guerre, il est vrai, il fit en -France son plus long séjour fixe, travaillant ardemment pour la cause -des Alliés, ainsi qu’il sera dit plus bas. Mais, alors, j’étais moi-même -fort loin de Paris, appelé, comme tous les Français de mon âge, à -défendre la patrie en danger. - -Avant qu’éclatât l’incendie européen, d’autre part, Blasco Ibáñez vivait -dans l’Amérique du Sud, absorbé par cette entreprise colonisatrice qui a -tous les caractères du roman d’aventures transposé dans la réalité. Si, -quelquefois, il lui arrivait d’abandonner les déserts de la Patagonie ou -du Grand Chaco pour faire une apparition dans la capitale française, ces -séjours ne laissaient pas de participer de l’extraordinaire existence de -l’auteur dans la _pampa_ argentine. C’étaient des intermèdes de «vie -intense», dont l’un ne fut que de dix jours et qui coûtaient des -milliers de francs à cet homme toujours prêt à risquer joyeusement une -double traversée de vingt journées pour reprendre contact avec une -civilisation presque oubliée. Pour lui, l’Atlantique n’était alors en -toute vérité qu’une sorte de Grand Boulevard bleu et le paquebot reliant -Buenos Aires à Boulogne une façon de tramway. En cinq ans, il réalisa -ainsi sept voyages d’aller et retour entre le Vieux Monde et le Nouveau, -soit donc quatorze traversées! - -Il ne sera pas superflu de remarquer ici que, dans sa jeunesse, Blasco -Ibáñez se prépara à entrer dans la marine de guerre espagnole et qu’il -aime la mer de cette passion de riverain de la Méditerranée dont tant de -personnages de ses livres sont dévorés. Faut-il citer l’un des plus -célèbres, _Mare Nostrum_, où le protagoniste, Ulysse Ferragut, apparaît, -en ses allures typiques de vieux loup de mer, la vivante représentation -de l’auteur même du roman? Mais, dès ses premières œuvres, nous -retrouvons déjà ce trait, si caractéristique, de sa nature. Qui n’a -présent à l’esprit cette _Flor de Mayo_, qui date de 1895 et où -Pascualet, bien qu’âgé de 13 ans et ayant l’air d’un petit clerc -d’église--à tel point que les pêcheurs l’ont surnommé le _Retor_ (le -_Recteur_)--s’engage, malgré la frayeur de sa mère, comme mousse, grimpe -aux mâts, tout de suite devenu marin expérimenté et, finalement, se mue -en audacieux contrebandier, introduisant en Espagne, au péril de sa vie, -des marchandises d’Algérie? - -Cependant la difficulté d’écrire une biographie de Blasco Ibáñez -résidait moins encore dans la nature unique de son existence écoulée, -que dans le genre tout à fait spécial de son caractère. Outre qu’il est -incapable de rien collectionner de ce qui, aux quatre coins de -l’Univers, se publie sur ses livres, il semble que, pour lui, le passé -n’ait pas de signification. Aucun écrivain, peut-être, ne se préoccupe -moins que lui de son œuvre littéraire. Il arrive fréquemment que des -critiques célèbres, d’Europe et d’Amérique, lui écrivent pour lui -demander des renseignements bio-bibliographiques sur sa personne et sa -production. Ces sortes d’enquêtes lui causent infailliblement la plus -extrême perplexité. «Je ne sais, dit-il; il faudra chercher... On a pas -mal écrit sur ce sujet. Mais où diable le trouver?» La vérité vraie est -que Blasco Ibáñez, qui consent bien à garder toute espèce d’imprimés le -concernant, comme aussi de manuscrits, finit, un beau jour, par -s’impatienter devant ces monceaux de paperasses qui, de sa table de -travail, sont allés aux rayons d’une bibliothèque, d’où ils menacent de -submerger son cabinet de travail. Alors, s’armant d’un courage héroïque, -il décide, brusquement, de se défaire de ce fatras et, passant de la -volonté à l’acte, détruit tout, absolument tout, dans l’impossibilité de -trier les choses importantes parmi la masse formidable qui, chaque jour, -à chaque courrier, vient accroître la masse déjà existante. Ainsi, notre -romancier se trouve-t-il provisoirement dégagé de toute contrainte, -jusqu’à ce qu’un autre auto-da-fé, devenu indispensable, lui rappelle -qu’ici-bas, comme a dit le poète, «il ne faut jurer de rien». - -On voit, par ce trait curieux, que les nombreux correspondants de Blasco -Ibáñez peuvent être tranquilles. Il ne connaît pas le jeu perfide des -petits papiers. Ne gardant rien, nul n’aura à redouter quelqu’une de ces -publications intempestives qui font les délices du monde littéraire. Je -crois bien que ses débiteurs, s’il en a, n’auraient pas de peine à se -faire payer deux fois la même dette. Car les quittances ont, chez lui, -le même sort que d’autres manuscrits: tôt ou tard, la flamme -purificatrice en a raison. Aussi se produit-il le fait curieux que -Blasco Ibáñez, dans l’impossibilité de rien retrouver de concret, tant -en matière de louanges que de blâmes, confond dans une même sympathie -amis et ennemis. Les premiers sont assurés de sa - -[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ ÉTUDIANT] - -[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ A PARIS EN 1890] - -reconnaissance; le talent des seconds ne laisse pas de mériter son -admiration. Comme il n’a sous la main absolument rien de matériel pour -confirmer, dans un sens ou dans l’autre, un jugement enclin de soi-même -à la bienveillance, amis et ennemis bénéficient, de ce chef, d’un -optimisme généreux. - -Non que Blasco Ibáñez ne soit fervent amoureux des livres. Au contraire. -Dans les autos-da-fé auxquels je viens de faire allusion, jamais n’a -figuré aucun volume, si misérable qu’ait pu être son apparence -extérieure. Sa fièvre de faire table rase ne s’en prend qu’aux feuilles -volantes, imprimées ou manuscrites, et, d’autre part, son amour des -livres n’est pas celui des bibliophiles: ce qui revient à dire qu’il -aime les livres pour leur contenu spécifique et non par caprice -d’amateur. Il ne se passe pas de jour qu’il ne consacre de trois à -quatre heures à la lecture. Et rien de moins unilatéral que ce goût des -livres. Blasco Ibáñez possède une curiosité éveillée pour toutes les -choses de l’esprit. A part les sciences exactes, il n’est pas de domaine -de la spéculation intellectuelle où il ne soit familier. Les œuvres -en apparence le moins en harmonie avec ses aptitudes professionnelles le -tentent et, si l’on s’en étonne, il remarque qu’un romancier véritable -ne doit rien ignorer de ce qui sollicite, d’une façon ou de l’autre, -l’activité mentale des hommes. Peut-être me sera-t-il permis d’observer, -à ce propos, que les derniers romans du maître se ressentent un peu de -ce prodigieux désir d’universalité dans la connaissance. Lisant trop, -Blasco Ibáñez a été ainsi amené, comme inconsciemment, à déposer dans -ses œuvres le sédiment de tant de science acquise par pure volupté -d’intelligence. Ainsi le courant de la narration, naguère si limpide et -léger, se trouve-t-il parfois obstrué par un limon pesant de notions -toujours intéressantes, certes, mais agissant, à plus d’une reprise, à -la façon de hors-d’œuvre. - -Quoi qu’il en soit, il serait frivole de ne point admirer sincèrement -cette immense soif de connaître dont Blasco Ibáñez est pénétré. Ce -voyageur inquiet, ce _globe-trotter_ impénitent n’a pas plus-tôt fixé -ses pénates quelque part, ne fût-ce que pour quelques mois, qu’aussitôt -on le voit s’entourer d’une bibliothèque. Tel ces crustacés marins dont -il a si magistralement décrit les mues successives dans _Mare Nostrum_, -il ne se dépouille de sa carapace que pour en reprendre aussitôt une -nouvelle. Arrivé à Paris, du fond de l’Argentine, en l’été tragique de -1914, il était, je le crois bien, sans un seul volume et les hostilités -n’avaient pas encore éclaté qu’il en possédait plusieurs milliers. -Actuellement, quoique vivant seul et toujours se déplaçant, il n’a gardé -son appartement à Paris qu’à cause de ses chers livres. Dans sa villa de -Nice, où il s’est installé récemment pour y passer les hivers, les -livres se comptent par milliers également. A Madrid, dans le petit hôtel -de la Castellana, il en possède quantité d’autres, oubliés depuis des -années. Sa bibliothèque de Valence; celle de sa belle villa de la -Malvarrosa aux bords de la Méditerranée; une autre aussi, perdue à -Buenos Aires: qui dénombrera jamais le chiffre exact des livres qu’a -possédés et lus cet homme qui, propriétaire actuel de cinq maisons et -d’autant de «librairies», vous avoue ingénuement que son plus cher désir -est de construire une sixième demeure, «où il pourrait enfin avoir -ensemble tous ses livres»! Réunis, je sais que ceux-ci dépassent -cinquante mille. En attendant, Blasco Ibáñez ne laisse pas de souffrir -comiquement de cette ubiquité de domicile. Il lui arrive de donner la -chasse à un volume qu’il croit à Nice et qui, en fait, se trouve à -Paris, à moins que sur le rayon madrilène! Ainsi en va-t-il, d’ailleurs, -avec sa garde-robe. Un frac laissé à Buenos-Aires fut longtemps cherché -sur la Côte d’Azur. Ce que voyant, le maître imagina le biais ingénieux -de doter chacune de ses principales bibliothèques des ouvrages les plus -indispensables et d’avoir une garde-robe à peu près complète dans chacun -de ses divers domiciles. - -J’en ai dit assez--et je pourrais continuer sur ce ton anecdotique -longtemps encore--pour que le lecteur se rende un compte exact de la -difficulté que présentait un livre sur BLASCO IBÁÑEZ, SES ROMANS ET LE -ROMAN DE SA VIE. Il eût été plus aisé de construire une documentation -rigoureusement scientifique sur un personnage historique du moyen-âge -que sur ce romancier contemporain, dont il n’existe pas de bibliographie -et qui, objet d’une multitude d’articles dans les deux hémisphères, n’a -rien gardé de tout ce papier noirci à sa louange! Non seulement il n’en -a rien gardé, mais--et c’est chose pire encore--il serait superflu de -rien lui demander qui soit quelconque précision sur la date et le lieu -de parution de ces études. Doué de la plus merveilleuse faculté de se -souvenir pour tout ce qui a trait à l’observation des choses et des -êtres--de la vie, en un mot--, il se révèle hautement incapable de rien -retenir des incidents de son existence matérielle. Lui, qui n’a jamais -pris aucunes notes pour la préparation de ses romans, ne sait rien vous -dire qui vaille dès qu’il s’agit de monter cet appareil critique qui est -comme l’armature de toute œuvre non plus d’imagination, mais de -science. J’ai donc dû rechercher pour mon propre compte un peu partout -la matière de ce livre, encore que je doive humblement confesser que je -n’ai pu recueillir qu’une minime partie de ce qui a vu le jour en -Espagne, en France, en Italie, en Russie, en Angleterre, en Allemagne et -aux Etats-Unis sur une production dont la valeur mondiale est tellement -manifeste qu’il n’est plus permis aujourd’hui de la discuter de ce point -de vue. - -Au fond, pour qui connaît Blasco Ibáñez, cette ignorance de ce que l’on -est convenu d’appeler, en style de critique, la bibliographie de son -œuvre, n’est étrange qu’en apparence. Cet homme ne vit que par une -idée fixe, qui le cloue, positivement, en marge des réalités ordinaires. -Naguère, dans les belles années de sa batailleuse jeunesse, il se -consacra tout entier à un idéal politique. Il rêvait alors de faire de -sa chère Espagne une République Fédérative. Pour cela, il fallait -d’abord en finir avec la monarchie. On verra plus loin ce que ces luttes -rapportèrent au tribun de Valence. Néanmoins, et comme nul n’échappe -ici-bas à son destin, au milieu de cette existence troublée et -batailleuse, parmi les incidents variés d’une carrière de député, de -journaliste et de conspirateur, il sut déjà se réserver les instants -nécessaires à la production d’œuvres qui sont les plus belles dont -s’honore cette période de l’histoire littéraire d’Espagne. Mais cet -aspect de son activité débordante comptait alors si peu pour lui que, -lorsque--à la suite d’un hasard, qui lui avait mis entre les mains le -roman _La Barraca_, publié en 1898--M. Georges Hérelle s’avisa, en 1901, -d’écrire à l’auteur pour lui demander l’autorisation de traduire le -livre en français, celui-ci négligea de lui répondre et que ce ne fut -que sur les instances répétées du professeur du lycée de Bayonne -qu’enfin deux lignes laconiques vinrent lui donner satisfaction! Or, nul -n’ignore que c’est de la publication de _Terres Maudites_ dans la -_Revue de Paris_ en Octobre et Novembre 1901, puis en volume chez -l’éditeur du présent livre, que datera le commencement de la renommée -mondiale de Blasco Ibáñez. C’est seulement aujourd’hui que celui-ci, -ayant renoncé aux agitations de la politique et à ses rêves de -colonisation lointaine, commence enfin à accorder aux choses de la -littérature une attention soutenue. Désormais, traducteurs et éditeurs -sont assurés de trouver en lui un correspondant méthodique et régulier -et il n’est pas jusqu’au flot polyglotte de ses passionnés admirateurs -qui ne puisse compter sur le retour fidèle des cartes postales et des -albums qu’ils lui adressent pour qu’il y appose sa signature autographe. -Cependant, l’idée fixe d’antan tient toujours Blasco Ibáñez sous sa -tyrannique puissance et elle n’a que changé de nature. Pour lui, il -n’existe plus qu’une réalité, la plus chimérique de toutes et cependant -la plus féconde: l’avenir. Point de passé ni de présent qui vaillent, à -ses yeux. S’il veut bien en reconnaître l’existence, ce n’est que pour -autrui. Absorbé tyranniquement par la vision d’un demain infini, il ne -parle et ne songe qu’à ce qu’il fera, non à ce qu’il a fait. Semblable -sur ce point à tous les grands créateurs, il est incapable de trouver -une quelconque jouissance dans la contemplation de l’œuvre réalisée, -sa puissance totale d’attention étant concentrée et absorbée par -l’œuvre à produire. Je lui ai demandé quel était celui de ses romans -qu’il préférait. Sa réponse le peint en pied. Il m’a dit simplement: -«_La que voy á escribir_»[1]. Et il aime à développer, dans l’intimité, -le thème suivant: «Qu’il ne faut pas que l’écrivain, tels ces Bouddhas -dont la vue est rivée au nombril, oublie le principe que ce qui est -fait est fait et qu’il faut toujours aller en quête de nouveauté.» - -Cette conception un peu spéciale du métier d’homme de lettres est cause -que Blasco Ibáñez tombe parfois dans des erreurs amusantes. En voici une -que beaucoup connaissent, dans la capitale argentine. Elle a le mérite -d’illustrer de graphique sorte une vérité qui, avec tout autre que -Blasco Ibáñez, aurait l’aspect d’un paradoxe: à savoir qu’il serait aisé -de lui faire admettre comme appartenant à autrui le développement -romanesque à la base d’une quelconque de ses œuvres anciennes. Il les -a tellement oubliées--et leur armature et leurs développements -essentiels--qu’une telle conception est pour lui chose naturelle. Mais -venons-en à cette anecdote. C’était à Buenos Aires, lors de la -représentation d’une comédie lyrique tirée de _Cañas y Barro_ et -intitulée, en français: _La Tragédie sur le Lac_. Fort intrigué par l’un -des personnages secondaires, le maître en manifesta une vive surprise -devant les amis qui l’entouraient. «_Comment_--s’écriait-il avec un -désespoir navrant--, _comment ai-je omis cette création? C’est la figure -qui eût si bien fait dans mon livre!_» Ce qu’entendant, quelqu’un -s’empressa de rectifier: le personnage en question figurait bel et bien -dans _Cañas y Barro_. Dénégations énergiques de Blasco Ibáñez. Répliques -des autres, scandalisés. Finalement, l’on propose un pari. Le maître, -sûr de gagner, accepte, avec enthousiasme. On va chercher un exemplaire -du roman et, naturellement, le personnage en litige y figurait... Une -autre fois--c’était au Mexique--Blasco Ibáñez lisait un ouvrage traitant -des édifices religieux dans ce pays, où, je ne sais comment, se -trouvait, à propos des confréries monacales, un chapitre sur Saint -François d’Assise. «_Voilà_--pensa Blasco Ibáñez--_des choses que je -dirais, si jamais il m’arrivait d’écrire sur le mystique d’Ombrie. Il -est vraiment extraordinaire que je sois en une telle conformité d’idées -avec cet auteur. Mais, au fait, je dois avoir lu cela déjà, quelque -part..._» Il continua sa lecture et, arrivé à la dernière page du livre, -y trouva, à sa profonde stupeur, la mention que le passage sur Saint -François d’Assise était extrait du volume de Blasco Ibáñez: _En el País -del Arte_, dont il constitue le trentième chapitre! - -Certains seront, sans doute, tentés de sourire de ces historiettes -parfaitement authentiques. Loin d’en être humilié, le maître, au -contraire, en serait plutôt fier. C’est qu’il professe la croyance que -l’une des qualités primordiales du romancier consiste--et on l’a déjà -insinué plus haut--à savoir oublier. Il ne cesse de revenir, quand -l’occasion s’en présente, sur ce constat élémentaire: que l’oubli est la -condition _sine quâ non_ d’état de grâce de l’artiste vrai et que, si -l’on ne savait point oublier, en commençant une œuvre nouvelle, toute -la production antérieure, la plus désolante uniformité ruinerait -d’avance la création entreprise. D’autre part, il n’est point malaisé de -s’imaginer quelles conséquences entraîne, pour Blasco Ibáñez, cette -conception si merveilleusement activiste de son art. Vivant comme il vit -dans l’avenir, c’est chez lui chose fréquente de mentionner des projets -qui supposent, de sa part, une confiance illimitée au lendemain. Cette -arrogante tranquillité d’un vainqueur du Temps et de la Mort a en soi -quelque aspect sombrement tragique par son épique grandeur. Au bas de la -page de garde de son dernier volume: _El Militarismo Mejicano_, il -n’annonce rien moins que dix romans nouveaux et lorsqu’il parle de ses -œuvres futures, on croirait entendre un jeune homme de vingt ans -évoquant l’heure où, autour de la cinquantaine, il pourra enfin donner -sa pleine mesure! Eternelle jeunesse d’esprit, qui découle spontanément -d’un long entraînement au travail et d’une prodigieuse énergie à -l’action. L’un des amis les plus intimes de Blasco Ibáñez me confessait, -à ce propos: «Il ne vieillira pas. Il dédaigne le repos. Il ne semble -pas croire à la mort. Peut-être estime-t-il que nous mourons quand nous -le voulons, que la mort ne se présente que lorsque, las de vivre, nous -nous signons à nous-mêmes le passeport pour l’au delà. Vous le verrez -encore, plus qu’octogénaire, projeter, avec l’assurance d’en avoir -raison, des œuvres de Titan. Et, à l’agonie, je suis presque sûr -qu’il aura une phrase comme celle-ci: «_Se me ha ocurrido una novela, -mañana me pongo á trabajar..._»[2]. - -Le romancier D. Eduardo Zamacois, cousin de l’écrivain et poète Michel -Zamacois, bien connu à Paris, a publié, il y a une dizaine d’années, la -description la plus exacte qui soit, à mon sens, de la personne physique -et morale de Blasco Ibáñez. Ce petit livre, qui s’intitule: «_Mis -contemporáneos. I.--Vicente Blasco Ibáñez_»[3], ne contient que peu de -renseignements sur l’existence romanesque du maître, mais, en revanche, -l’auteur a parfaitement su rendre l’impression de force et de puissance -qui émane de cet homme extraordinaire. Aujourd’hui, la peinture de -Zamacois est encore exacte, avec cette différence pourtant que, si -l’homme est, en somme, le même, un détail important de son visage: la -barbe--depuis le séjour en Argentine--en a - -[Illustration: MEETING RÉPUBLICAIN PRÉSIDÉ PAR BLASCO IBÁÑEZ DANS UN -VILLAGE DE LA RÉGION DE VALENCE] - -[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO IBÁÑEZ PEINT PAR J. A. BENLLIURE A -ROME, EN 1896] - -disparu et l’on ne voit plus sur sa bouche, comme naguère, cet éternel -cigare de la Havane qui fleurissait ses lèvres. Zamacois était donc allé -trouver Blasco Ibáñez dans son petit hôtel de Madrid, dont il a été dit -plus haut qu’il se trouve situé à proximité de l’aristocratique -promenade de la Castellana. Il était midi, heure à laquelle--vu -l’habitude tardive du déjeuner en la capitale d’Espagne--il n’est pas -rare que l’on rende des visites, ou que l’on en reçoive. «Je le trouvai -en train d’écrire devant une vaste table, couverte de papiers. Les joues -charnues sont quelque peu congestionnées par la fièvre de l’effort -mental. Sa tête énergique est nimbée par la fumée d’un cigare de la -Havane. En me voyant, le maître s’est levé. A l’expression belliqueuse -de ses mains crispées, à l’élastique promptitude avec laquelle son corps -robuste se rejette en arrière et s’érige sur les jambes rigides, j’ai la -sensation bien nette d’une volonté, en même temps que d’une force -physique. Il vient d’avoir quarante-trois ans. Il est grand, râblé, -massif. Sa face brune et barbue a quelque chose d’arabe. Sur le front -haut, plein d’inquiétude et d’ambition, les cheveux, qui ont dû être -bouclés et abondants, résistent encore à la calvitie. Entre les -sourcils, la pensée a marqué un profond sillon, impérieux, vertical. Les -yeux sont grands et vous regardent en droite ligne, franchement. Le nez, -aquilin, ombre une moustache dont l’exubérance recouvre une bouche -voluptueuse et souriante, où de grosses lèvres de sultan tremblent d’une -moue d’insatiable buveur. Un moment, le merveilleux auteur de _Boue et -Roseaux_ reste debout devant moi, m’observant, et je sens dans mes -pupilles l’expression de ses pupilles, qui me scrutent curieusement. Il -porte des pantoufles de drap gris et est vêtu d’une rustique pelisse de -velours de coton à côtes, agrafée sur le cou herculéen, court et rond, -débordant de sèves vitales. La poignée de mains qui m’accueille est -aimable et sympathique, mais rude, à la façon de celles qu’échangent, -avant la lutte, les athlètes dans un cirque. La voix, forte, est celle -d’un marin. Son débit est abondant, brusque, et coupé généreusement -d’interjections. Il a tout l’aspect d’un artiste, mais aussi d’un -conquistador. Il me fait l’effet d’un de ces aventuriers de légende qui, -dans l’obligation de se servir simultanément de la lance et du bouclier, -guidaient leur bête par la seule pression des genoux et qui, bien que -fort peu nombreux, surent--ainsi qu’il l’a écrit lui-même--éclaircir de -leur sang le cuivre d’Amérique. Né à notre époque, c’est la douceur des -mœurs contemporaines qui a désarmé son bras. Mais un lointain -atavisme le pousse, ce bras, à faire le geste qui blesse l’adversaire ou -qui s’assure la conquête. S’il eût vu le jour sur le déclin du quinzième -siècle, Blasco eût revêtu la cuirasse et suivi l’astre rouge de Pizarre -ou de Cortez.» - - - - - II - - Sa jeunesse et ses ascendants.--Le prêtre - _guerrillero_.--Enthousiasme pour la mer.--Horreur des - mathématiques.--L’étudiant indiscipliné.--Madrid et D. Manuel - Fernández y González.--Le premier discours révolutionnaire.--Un - sonnet gratifié de six mois de prison. - - -C’est à Valence qu’est né Vicente Blasco Ibáñez le 29 Janvier 1867. Son -prénom, très populaire dans toute l’Espagne, mais spécialement dans la -cité levantine, rappelle le souvenir du célèbre dominicain né en ces -lieux en 1357 et mort à Vannes, en Bretagne, en 1419. Si, dans l’une de -ses premières œuvres, Blasco Ibáñez évoque pittoresquement la fête de -Saint Vincent Ferrer à Valence--voir _Arroz y Tartana_, p. 198--tous les -lecteurs de _Mare Nostrum_ se souviendront que l’ineffable _Caragòl_ eut -un coup au cœur le jour où un marin du Morbihan lui fit découvrir que -le fameux apôtre de Valence était aussi, quelque peu, le compatriote des -gars du pays d’Armor: _Mare Nostrum_, p. 405. Blasco était le nom de -famille de son père et Ibáñez celui de sa mère, les Espagnols, pour -éviter des confusions, ayant coutume d’accoler le patronymique maternel -à la suite de celui du père, quelquefois en les réunissant par la -préposition _de_, ou la conjonction _y_. Les premiers essais littéraires -du maître sont, cependant, signés: _V. Blasco_. Mais comme, à cette -époque, il y avait, en Espagne, un auteur dramatique et bon journaliste -du nom d’Eusebio Blasco--son frère, M. Ricardo Blasco, a été longtemps, -à Paris, président de l’Association Syndicale de la Presse étrangère--, -notre débutant ne tarda pas à adjoindre à son habituelle signature le -nom de famille de sa mère, pour que l’on ne fût pas tenté d’attribuer à -d’autres qu’à lui les productions de sa plume. Et c’est ainsi que le -public espagnol s’accoutuma à le connaître, à son tour, sous ce double -nom, que la renommée universelle devait plus tard consacrer. - -J’ai cru devoir donner cette petite précision, parce qu’il ne manque pas -de gens qui s’imaginent--en dépit de ce que le cas de Blasco Ibáñez est -aussi celui d’autres romanciers espagnols modernes: Pérez Galdós, -Palacio Valdés et Madame Pardo Bazán, entre autres--que Blasco -représente le nom de baptême de l’auteur. Non seulement quantité de -correspondants libellent: _A Don Blasco_, les adresses de leurs -missives--et l’on sait que _Don_, à la ressemblance du _Sir_ anglais, ne -se met que devant le prénom espagnol--mais encore entend-t-on couramment -parler, dans les pays de langue anglaise, d’un _mister_ Ibáñez, qui fait -un digne pendant à l’: «_Ibáñez_ prononcé: _Iwánjeth_» de l’article -consacré au maître au tome 29 de la 6^{ème} édition du Grosses -_Konversations-Lexikon_ de Meyer en 1912, article d’ailleurs inspiré de -celui du _Nouveau Larousse Illustré_, _Supplément_, p. 301, datant de -1906, où l’on ne connaît, également, et à travers maintes confusions, -qu’un «_Ibáñez_ (_Vicente Blasco_)»! Des confusions de cette nature -pourraient, à la rigueur, trouver, en l’espèce, un semblant -d’explication du fait qu’il a existé et existe présentement en Espagne -des écrivains dont le premier patronymique est Ibáñez. Mais précisément -pour ce motif, lorsqu’on parle, à l’étranger, à des Espagnols, non -avertis de l’erreur commune, du «grand romancier Ibáñez», il est rare -que ceux-ci ne restent pas d’abord assez perplexes, jusqu’à ce qu’un peu -de réflexion leur fasse découvrir l’énigme et qu’ils s’écrient: «_¡Ah! -¿Es Blasco Ibáñez de quien usted me habla?_»[4]. Je n’en finirais pas, -si je voulais épuiser ce thème du patronymique de Blasco Ibáñez. Il a -reçu par milliers des lettres d’Amérique et divers articles ont été -publiés sur la question, sans compter les paris que l’on a engagés. Il y -eut même des originaux qui ont voulu savoir si _Saint Blasco_--vague -réminiscence, j’imagine, de l’authentique _Saint Blaise_, lequel, en -espagnol, s’appelle _Blas_--existait au calendrier et dans quel tome de -_l’Année Chrétienne_ étaient narrés ses faits et gestes. Aujourd’hui, -les derniers traducteurs anglais et italiens des romans du maître -affectent de joindre par un trait d’union les deux vocables de son nom: -V. Blasco-Ibáñez et c’est ainsi qu’un hispanologue italien le graphie -dans l’article dédié à la version italienne de _Mare Nostrum_ par -Gilberto Beccari, article inséré dans _Il Marzocco_, de Florence, du 9 -Janvier 1921. - -La famille de Blasco Ibáñez venait--comme celle du chantre valencien de -la _Huerta_, Don Teodoro Llorente, venait de la Navarre--de la province -d’Aragon, légendaire en Espagne pour sa loyale ténacité. Son père était -originaire de Téruel, qu’arrose le Guadalaviar, fleuve de Valence, et -qu’a immortalisée dans la littérature la légende de ses célèbres amants, -tour à tour célébrés par Pedro de Alventosa (1555), Rey de Artieda -(1581), Juan Yagüe de Salas (1616), Tirso de Molina (1627), Pérez de -Montalbán (1638) et J.-E. Hartzenbusch (1877). Sa mère avait vu le jour -à Calatayud, non loin de l’antique colonie italique de Bilbilis, patrie -du poète Martial. Il est curieux d’observer que maints illustres -Valenciens descendent ainsi d’Aragonais émigrés dans la cité du Cid. Tel -est, en particulier, le cas de D. Joaquín Sorolla y Bastida, le célèbre -peintre de portraits et de marines. Les Aragonais ont coutume de -s’établir à Valence pour s’y adonner au commerce. Dans leurs montagnes -natales, l’industrie et le négoce en sont encore à l’état rudimentaire, -alors que, sur les rivages méditerranéens, leur état florissant les -incite à venir y tenter fortune. C’est là, sur une petite échelle, une -émigration qui rappelle l’immense flot de prolétaires espagnols qui, -annuellement, gagnent l’Amérique. Race brave et dure, la race aragonaise -pratique depuis des siècles cet exode des déserts semi-africains de sa -Celtibérie aux pittoresques costumes pour les paradis terrestres de -l’antique «royaume de Valence», où l’art arabe de l’irrigation -entretient, dans les plaines côtières dites _huertas_ (vergers, ou, -mieux, jardins potagers), une fécondité sans exemple ailleurs en -Espagne: - - _Valencia es tierra de Dios,_ - _pues ayer trigo y hoy arroz..._[5] - -Il est vrai que cette prospérité, qui contraste singulièrement avec la -misère rurale espagnole, a, de bonne heure, éveillé le sens satirique -des riverains de cet Eden, qui prétendent qu’à Valence «_la carne es -hierba, la hierba agua, el hombre mujer, la mujer nada_»[6] et ajoutent -que ces lieux sont «_un paraíso habitado por demonios_»[7]. Toujours -est-il que la Californie espagnole reste, dans la péninsule, une région -unique, et que ses habitants, dont la langue est une variété du limousin -antique aux formes moins rudes que le catalan, sont, dans leur -animation, leur bon naturel, leur laboriosité, une vivante réminiscence -de leurs ancêtres maures. - -Beaucoup de critiques, tentant d’expliquer le caractère des écrivains -par leurs origines ethniques, commettent de singulières erreurs en -traitant de Blasco Ibáñez. J’ai eu l’occasion d’en relever une, de date -récente, dans la revue: _Hispania_, d’abord (Janvier-Mars 1920, p. 90), -puis dans le journal de Barcelone _La Publicidad_ (Nº du jeudi 10 -Février 1921). C’est celle du professeur américain et bon hispaniste -J.-D.-M. Ford, qui, dans ses _Main Currents of Spanish Literature_, -parus à New-York chez H. Holt et Cie en 1919, fait, à deux reprises, -de notre auteur un Catalan. D’autres, sachant seulement que Blasco -Ibáñez est né à Valence, parlent de sa mentalité méridionale, -«levantine» pour employer la façon de dire espagnole, de sa conception -de vivre méditerranéenne, etc., etc. Pour un peu, ils transformeraient -cet austère travailleur en un «enfant de volupté» à la D’Annunzio. Mais, -sans nier d’aucune sorte l’influence du milieu sur un écrivain, je ne -puis pas ne pas protester contre ces déductions erronées, en rappelant -ce simple fait: que par-dessus la naissance se situe l’origine, et que -Blasco Ibáñez ne me démentira pas, si je le définis un Aragonais tout -court, c’est-à-dire un de ces hommes dont on prétend, en Espagne, que -leur tête est si dure que l’on peut s’en servir en guise de marteau pour -enfoncer des clous: image pittoresque qui symbolise une volonté -invincible. Et, en réalité, quiconque a fréquenté d’un peu près Blasco -Ibáñez, n’aura pas laissé de noter promptement que la caractéristique de -sa personne morale, c’est un vouloir à toute épreuve, un vouloir -tranquille et sûr de lui-même, fuyant les manifestations tapageuses, -fonctionnant automatiquement, en quelque sorte, et seulement susceptible -d’une détente lorsque son objet est atteint. - -J’ai entendu un jour quelqu’un adresser à Blasco Ibáñez une pétition -véritablement extraordinaire. Sa réponse fut d’abord: «_No sé -hacerlo_»[8]. Puis, après réflexion, il ajouta--et cette clause est -révélatrice: «_Pero que me den tiempo y lo emprenderé seguramente_»[9]. -Et il y avait, dans le ton de sa voix, une confiance en soi-même -tellement absolue, tellement «inconditionnelle» que j’en restai, comme -disait Corneille, «stupide». Hérédité celtibérique? Cette solution est -plus aisée à proposer qu’à démontrer. L’on aimerait, d’ailleurs, à -savoir s’il n’est point quelquefois arrivé à Blasco Ibáñez, à cet homme -si complexe et si fort, de désirer des choses hors du cercle déjà si -étendu et élastique de sa formidable volonté... Toujours est-il que -Zamacois s’en était tenu, pour expliquer cette surhumaine faculté, au -facteur de l’ascendance ancestrale. «C’est à ses aïeux, écrivait-il, que -l’on doit attribuer ces excellentes aptitudes physiques de lutteur, et -les incroyables prouesses de volonté qui distinguent le grand romancier. -Il serait impossible de justifier d’autre sorte les complexités étranges -de son caractère. Caractère bizarre et changeant, qui semble être -parfois celui d’un pur artiste, détaché de toute fin pratique et qui, -d’autres fois, revient au réel, sait faire de la Fortune son esclave et -se révéler, extraordinairement, dompteur d’hommes...» - -Parmi les ascendants les plus notables du romancier, il faut relever ce -prêtre aragonais, dont plusieurs critiques ont fait grand état, appelé -_Mosén_--ainsi désigne-t-on, dans quelques provinces d’Espagne, les -ecclésiastiques: du limousin _Mosén_, monsieur--Francisco. C’était un -frère de son aïeule paternelle. Doué d’une force herculéenne et d’un -caractère violent, cet oint du Seigneur n’hésita pas, lors de la -première guerre carliste, de 1833 à 1839, à s’enrôler dans les rangs des -partisans de la monarchie absolue, comme, aussi bien, beaucoup de ses -congénères du clergé séculier et régulier. Grand ami du fameux Ramón -Cabrera, il commanda un bataillon aux ordres de ce terrible -_guerrillero_, qui, lui-même, était un ex-séminariste. D’ailleurs, toute -la famille paternelle du futur agitateur républicain se distinguait par -son zèle carliste. Mais l’oncle curé, qui avait été un grand chasseur -devant l’Eternel, fut d’un secours particulier, durant les sept années -que dura la lutte en faveur du frère de Ferdinand VII, aux carlistes -d’Aragon. Sa connaissance exacte du terrain lui permettait d’échapper -aux poursuites des _cristinos_--ainsi appelait-on les partisans de la -reine régente, _doña_ Cristina--et de leur tendre plus d’une meurtrière -embuscade. Son nom est resté populaire en Aragon et le souvenir de ses -exploits laissa dans la mémoire du jeune Blasco Ibáñez une trace -profonde, car il le connut enfant, alors que _Mosén_ Francisco, cuivré -comme un Marocain, aux mains semblables aux griffes d’un ours des -_sierras_, à l’allure toujours martiale malgré l’âge avancé, le berçait, -bon géant en soutane, sur ses genoux. On n’a pas de peine à en retrouver -les traces dans ce _pare Miquèl_[10], _cura de escopeta_ plus encore que -de _misa y olla_, toujours prêt à casser son fusil de chasse--sa -houlette à lui!--sur le dos de son misérable troupeau, dans _Cañas y -Barro_. Et il réapparaîtra à six ans de là, dans _La Catedral_, sous -l’aspect de cet archevêque désinvolte, Don Sebastián, qui, lors de la -Fête-Dieu à Tolède, surgit dans le cloître haut, en tournée -d’inspection, s’appuyant sur sa canne de commandement--le _bastón de -mando_, insigne, en Espagne, du commandement militaire--encore droit, en -dépit de l’âge, et avec un certain air martial malgré -l’obésité,--terrible gros homme qui mène avec ses chanoines la plus -sourde des guerres et vit crânement avec sa fille dans le palais au -rez-de-chaussée duquel est, bizarrement, installée la _Bibliothèque_ de -la Province. C’est lui encore que nous retrouvons, l’an d’après, dans -_El Intruso_, devenu un Don Facundo, qui transporte sur ses robustes -épaules les morts de Gallarta en rugissant le thrène liturgique: - - Qui dormiunt in terræ pulvere evigilabunt... - -Et c’est lui, enfin, qui, en 1909, dans le roman baléare _Los Muertos -Mandan_, traîne, demi-guerrier, demi-prêtre, ses éperons de Commandeur -de Malte, sous le nom de Priamo Febrer... Mais, pour finir cette -évocation, je traduirai encore M. Zamacois: «Sans doute, l’écrivain qui -a tant bataillé comme fougueux paladin de la liberté et de la -république, se souvient-il avec sympathie de _Mosén_ Francisco, -défenseur fanatique de l’absolutisme. Comment? Peut-être que -l’intransigeance de cet hercule en soutane, qui sacrifia tant de fois sa -tranquillité et si souvent exposa sa vie pour un idéal, a conservé, aux -yeux du romancier, cette beauté grâce à laquelle son indulgence divine -d’artiste comprend le _guerrillero_ et lui serre les mains...» - -Les parents de Blasco Ibáñez n’étaient ni pauvres ni riches. Ils -appartenaient à la classe moyenne, à cette petite bourgeoisie espagnole -dont toutes les aspirations semblent se résumer en l’amour de la -tranquillité et qui a à peine su s’assurer de modestes rentes, qu’on la -voit promptement abandonner les affaires et savourer les délices d’une -honorabilité consciente, dans la médiocrité d’une vie qui rappelle celle -de nos artisans à l’aise et que caractérise une beaucoup plus totale -limitation des horizons intellectuels. Durant son enfance, Blasco Ibáñez -fut fils unique, sa sœur n’étant née que lorsque, adolescent, il -commençait à vaquer à ses goûts littéraires. Cette période de sa vie eût -permis à l’observateur d’anticiper sur l’avenir et de deviner l’homme -dans le _niño_ tumultueux, plus passionné pour les jeux d’agilité et de -vaillance que pour les tristes exercices de routine mnémotechnique en -quoi se résume, au delà des Pyrénées, tout l’enseignement de la -jeunesse. Mais il arrivait que le petit diable renonçât soudain à -l’agitation de ses camarades de lutte pour, durant des mois et des -mois, se plonger dans de capricieuses lectures, entrecoupées de longues -pauses de mélancolique tristesse, en apparence sans objet. Plus tard, -une fois à l’_Instituto_--nom par lequel on désigne, là-bas, le -lycée--et à l’Université, il continua d’être l’enfant indocile et -intelligent des premières années, réfractaire à toute méthode comme à -toute discipline et doué, cependant, d’une prodigieuse facilité pour -apprendre. Il semble qu’il y avait en son tempérament un excès de -vigueur, un débordement désordonné d’activité, qui l’obligeaient à -s’agiter dans une perpétuelle rébellion. - -Il voulut être marin. Le cas s’était présenté déjà, trente-cinq ans plus -tôt, avec le sentimental poète G.-A. Bécquer, de Séville. Mais si -celui-ci avait dû renoncer à la carrière de pilote par ce que l’école de -San Telmo avait été supprimée un an après qu’il y était entré, Blasco -Ibáñez, lui, se vit contraint d’abandonner son beau rêve, qu’il -caressait en dépit de l’opposition maternelle--qu’effrayaient les périls -nautiques--par suite de sa complète inaptitude aux mathémathiques. La -table des logarithmes, la trigonométrie sont encore aujourd’hui des -monstres effroyables dont le nom seul lui inspire un effroi tremblant. -L’algèbre lui ayant fermé la porte des mers--du moins provisoirement--, -il songea à correspondre aux vœux de sa famille en choisissant -quelque autre carrière libérale. Mais quelle pouvait-elle être, sinon -celle d’avocat? «_Todo Español_, dit un adage courant, _es abogado, -mientras no pruebe lo contrario_»[11]. Chez nos voisins -transpyrénaïques, comme chez nous, naguère, le journalisme, le métier -d’avocat semble conduire à tout, à condition qu’on en sorte à temps. -Mais a-t-on besoin, au fait, d’en sortir, si les trois quarts des -avocats espagnols--_abogadillos_ plutôt qu’_abogados_--n’ont jamais eu -l’occasion d’exercer? J’ai connu en Espagne plus d’un honnête mendiant -qui était avocat, exactement comme D. Antonio Maura. En somme, -quiconque, au-delà des Pyrénées, désire avoir une profession pour ne la -pratiquer jamais, se fait avocat. Ce titre représente un honneur, pour -des parents désireux de voir leur rejeton monter d’un échelon sur -l’échelle sociale. Et c’est ainsi que Blasco Ibáñez, pour ne point -chagriner les siens, prit, lui aussi, le rang d’avocat, pour l’oublier -aussitôt qu’il l’eut obtenu. - -Mauvais élève, il avait été, naturellement, mauvais étudiant. Il m’a -avoué qu’il ne pénétrait à l’Université de Valence--dans la cour de -laquelle une statue de Luis Vives rappelle à propos, au touriste, que ce -grand humaniste du XVI^{ème} siècle et ami d’Erasme naquit en cette -ville, l’année même où Ferdinand et Isabelle conquéraient Grenade et où -Colomb, croyant trouver les Indes par la route d’Occident, découvrait le -Nouveau Monde--qu’aux jours de tumulte, pour exciter ses camarades à la -rébellion et que les appariteurs le désignaient par la périphrase de: -«_pájaro anunciador de la tempestad_»[12]. Dans les périodes -d’accalmie--les étudiants espagnols travaillant par intervalles--il -fuyait les salles de cours, s’en allait ramer au port ou s’étendait -simplement sous les roseliers de la _Huerta_, pour y rêver à l’aise. -Quant aux terribles «_libros de texto_»--sorte de guide-ânes scolaires, -indispensables dans les cours espagnols et qui, source copieuse de -revenus pour les professeurs, sont une des plaies de l’enseignement -public en ce pays--il les vendait pour acheter des romans. Ses -professeurs ne le voyaient que sur la fin de l’année académique, quand -le vagabond, dans un effort héroïque de volonté, compensait, en quelques -semaines d’application forcenée, la paresse délicieuse de longs mois de -liberté et arrivait, par des prodiges d’habilité mnémotechnique, à subir -avec succès un examen dont il lui avait suffi, pour avoir raison de la -routine d’un enseignement inerte, de s’assimiler superficiellement les -matières. Gavage provisoire dont on devine les fruits, mais qui -suffisait, amplement, aux ambitions du jeune homme. - -A seize ans, quand Blasco Ibáñez en était à sa seconde année de droit, -il crut devoir se libérer, par une fugue à Madrid, de cette absurde -existence de contraintes à demi supportées, de libertés à demi avouées. -Il avait son idée. Il voulait ne devoir qu’à lui-même son existence et -gagner sa vie comme écrivain. Il fit le voyage dans un wagon de -troisième, avec, pour tout bagage, la classique cape et une liasse de -feuilles de papier écrites au crayon. C’était le manuscrit d’un grand -roman historique, pour lequel il se faisait fort de trouver un Mécène, -sous les espèces et apparences d’un riche éditeur de la capitale des -Espagnes. A cette époque--nous sommes en 1882--régnait encore le père du -monarque actuel, lequel, répondant aux prénoms de Francisco de Asís, -Fernando Pío, Juan María, Gregorio Pelayo, portait le titre d’Alphonse -XII. Marié en 1879, en secondes noces, avec la princesse autrichienne -Marie-Christine, il avait su exercer, dans un pays en proie aux -_pronunciamientos_ militaires, une action relativement réparatrice, -organisant le régime parlementaire et instituant les deux grands partis -qui allaient alterner un pouvoir: le conservateur avec Cánovas, et le -libéral avec Sagasta. A cette époque, la littérature nationale oscillait -encore entre un romantisme atténué et un timide réalisme, avec une -tendance de plus en plus marquée vers l’observation précise et -l’écriture simplifiée, allégée du fatras qui alourdissait les proses et -les vers des épigones romantiques. Mais, de cela, le jeune fugitif de -Valence n’avait cure. Tel Diogène cherchant en plein jour, une lanterne -allumée à la main, un homme dans les rues d’Alexandrie, Blasco Ibáñez -parcourait la _Corte_ en quête de l’introuvable éditeur. Je l’ai entendu -dépeindre avec une éloquente ironie la mine stupéfiée et scandalisée de -ces marchands de livres madrilènes, lorsque, ayant franchi le seuil de -leurs antres archaïques, il se résolvait à leur proposer le marché qui -eût mis un terme à sa navrante misère d’enfant abandonné. «_¡Qué -tiempos!_», s’écriaient ces vautours rapaces autant qu’avares. «_¡Qué -juventud tan atrevida! ¿Y desde cuándo escriben los mocosos -novelas?_»[13]. C’est alors que Blasco Ibáñez connut la triste gloire de -devenir secrétaire du célèbre D. Manuel Fernández y González. Il avait -trouvé asile dans un taudis appartenant à une masure en ruines datant du -XVIIe siècle, sise dans la rue de Ségovie, tout près de ce pont qui -la traverse à 23 mètres de hauteur, que le peuple appelle _El Viaducto_, -et d’où tant d’épaves de la vie de Madrid ont fait et font encore le -grand saut dans l’inconnu. Sa patronne, pauvre tenancière de garni à -l’usage d’une bohême dont l’impécuniosité était le moindre vice, -appliquait à sa clientèle un tarif si bas, qu’elle se voyait -contrainte--tellement les paiements, malgré le bon marché de ses prix, -se faisaient attendre--à pratiquer à son égard une subtile -prestidigitation, en vertu de laquelle un œuf se transformait en deux -œufs et un _beefsteak_ en une demi-douzaine de _beefsteaks_! C’était -_la novela picaresca_ du XVIIe siècle revécue sur la fin du XIXe -et il faudrait la plume de Quevedo pour esquisser dignement le tableau -d’une certaine nuit de Noël, où Blasco Ibáñez, par le froid glacial de -ce haut plateau de Castille et dans un Madrid poudré à frimas par une -neige qui tombait en rafales, s’amusa divinement, avec ses compagnons -d’infortune. Seulement, ni les uns ni les autres ne rabattirent jamais, -ce soir-là, dans les cafés où ils entrèrent, cette partie de la cape qui -sert à couvrir le bas du visage et que l’on nomme _embozo_. De quoi -avaient donc peur ces personnages de mélodrame? Simplement de montrer -leur nudité pitoyable. Ils étaient en manches de chemises. Pour pouvoir, -comme les heureux de ce monde, goûter quelque joie en cette nuit -consacrée, ils avaient héroïquement mis leurs vestes en gage. Comme -quoi, selon un vieux proverbe de là-bas, «_la capa todo lo tapa_»[14]. - -Il serait frivole de vouloir présenter à quiconque possède la moindre -teinture de littérature espagnole le curieux romancier que fut D. Manuel -Fernández y González. Né à Séville en 1821, poète et dramaturge, cet -esprit doué d’une rare puissance d’invention, d’un don attachant de -conter, avait abusé de son talent et, sacrifiant tout à l’action et ne -cherchant qu’à produire de l’effet, n’avait été, même à sa bonne -époque--celle où, de 1860 à 1869, la - -[Illustration: MANIFESTATION POPULAIRE EN L’HONNEUR DE BLASCO IBÁÑEZ, -DEVANT LA RÉDACTION DE «EL PUEBLO»] - -[Illustration: FÊTE EN L’HONNEUR DE BLASCO IBÁÑEZ A MADRID - -Sur la scène figure la typique _barraca_ de la _Huerta_ valencienne. A -droite, quelques-unes des danseuses valenciennes qui concoururent à la -cérémonie. Au centre Blasco, ayant à sa droite Pérez Galdós. Dans le -groupe, le peintre Sorolla, le musicien Chapí, le sculpteur Benlliure, -les écrivains Mariano de Cavia, López Silva et autres.] - -maison parisienne Rosa y Bouret éditait plusieurs de ses romans en -espagnol et où Ch. Yriarte mettait en notre langue sa _Dama de Noche_ -(_La Dame de Nuit_, 1864, 2 vol.)--qu’un adroit feuilletoniste, quelque -chose comme le Ponson du Terrail de son pays, alors qu’il eût pu en -devenir le Walter Scott. On a dit plaisamment que l’Espagne lui doit une -statue, au pied de laquelle il faudrait brûler ses œuvres. De -celles-ci, cependant, beaucoup continuent à être lues et des romans -historiques comme _El Cocinero de Su Majestad_, _Martín Gil_, _Los -Monfíes de las Alpujarras_, ou encore _Men Rodríguez de Sanabria_--qui -remonte à 1853--rivalisent avantageusement avec les productions les -meilleures de notre Dumas, sauf cette différence, tout à l’honneur de -l’Espagnol, qu’en écrivant à la fois trois ou quatre romans différents, -il n’exploita jamais les plumes de collaborateurs et n’eut pas à signer -de son nom les œuvres d’un Auguste Maquet. Quand le jeune Blasco -Ibáñez connut Fernández y González, celui-ci,--il mourut à Madrid en -Janvier 1888--épuisé et à demi aveugle, n’était plus que l’ombre de -lui-même. Il s’obstinait cependant à produire, dictant avec fatigue de -pénibles élucubrations, fruits séniles d’une veine irrémédiablement -paralysée. La nuit venue, il se trouvait, avec son secrétaire, au -populaire _Café de Zaragoza_, Place Antón Martín, et, au milieu d’une -clientèle de toreros, de filles en châles--les _chulas de mantón_, -descendantes bâtardes des _majas_ de Goya--et d’ouvriers qui parlaient -politique, y soupait d’un _beefsteak_ copieusement additionné de pommes -de terre, seul repas sérieux du jeune Blasco, et hélas! seul paiement, -aussi, qu’en échange de ses bons offices pût lui offrir le vieillard. Ce -frugal repas achevé, les deux hommes descendaient par les rues -tapageuses des _barrios bajos_[15] jusqu’à l’humble demeure du -romancier, non sans que celui-ci ne fît de fréquentes stations en route, -dans des bars où il prenait diverses rasades d’eau-de-vie anisée, à la -mode du pays. Puis commençait, jusqu’à l’aube, la monotone besogne de -dictée et d’écriture, entrecoupée de quelques légers sommes de Fernández -y González, pendant lesquels Blasco, entraîné par l’intérêt de la -narration et déjà brûlant du feu sacré, continuait la rédaction du -récit. A son réveil, le vieux romancier, en dépit d’un orgueil presque -puéril, se faisait lire l’improvisation du secrétaire et, se renversant -dans son fauteuil de cuir, articulait, sur un ton cavalier, ce jugement: -«_¡No está mal! La verdad es, muchacho, que tienes un poquito de talento -para estas cosas..._»[16]. Ainsi furent composés plusieurs livres, -Fernández étant contraint de produire sans relâche, pour vivre. La -meilleure de ces œuvres bâclées, où l’on retrouverait aisément -quelque chose de la future manière de _Sangre y Arena_, me semble un -roman de toreros et de petites maîtresses: _El mocito de la -Fuentecilla_, qui a les prétentions d’être un tableau de mœurs -madrilènes au commencement du XIXe siècle, dont certaines pages sont -brossées avec les tons chauds et pittoresques du peintre des _majos_ et -des _majas_, des _manolos_ et des _manolas_, l’Aragonais Francisco Goya -y Lucientes. Mais il est tout à fait absurde de présenter--comme l’a -fait M. J. Fitzmaurice-Kelly dans la dernière édition française de sa -_Littérature Espagnole_--Blasco Ibáñez comme «ancien secrétaire du -romancier Fernández y González» sans plus de précisions, car l’on voit, -par ce qui précède, combien accidentel et, en somme, insignifiant fut -cet épisode d’une vie par ailleurs si riche en incidents. - -L’escapade à Madrid n’était pas sans précédents dans l’histoire -littéraire d’Espagne au XIXe siècle. Un auteur qui compte comme -romancier et poète, P.-A. de Alarcón, né à Guadix en 1833, n’avait-il -pas déjà fui de sa cité natale pour, après divers avatars à Cadix et à -Grenade, venir chercher fortune à Madrid, en y combattant, en 1854, dans -son journal _El Látigo_, le régime de la fille de Ferdinand VII, -Isabelle II, qui fut, en réalité, le régime de Narváez et d’O’Donnell? -Mais, entre ce «chevalier errant de la Révolution et soldat du -scandale»--comme il s’appellera plus tard, lorsque, ayant abdiqué -l’idéal de sa jeunesse, il sera devenu l’homme de confiance de la -monarchie--et Blasco Ibáñez, il n’y a de commun que la fugace analogie -d’une aventure pittoresque et celle de Blasco devait, aussi bien, être -de plus courte durée. Un jour où il y pensait le moins, elle prit fin, -brusquement. Notre adolescent, lorsqu’il n’était pas occupé avec -Fernández y González,--c’est-à-dire une bonne partie du jour, du jour de -Madrid, qui commence fort tard,--employait son temps à errer à travers -les rues, «parlant», nous révèle Zamacois, «avec les pauvres femmes qui -exhibent leur beauté sur les trottoirs. Celles-ci, séduites par sa -jeunesse ainsi que par sa chevelure bouclée, le recherchaient avec la -générosité la plus désintéressée». Ces bonnes fortunes alternaient avec -une propagande politique affectant la forme de discours de tribun dans -les meetings de quartiers ouvriers, où des mains calleuses de -cordonniers, de maçons, de charpentiers et autres artisans -applaudissaient frénétiquement l’éloquence fougueuse de -l’_estudiantito_[17]. A l’issue d’une de ces réunions, où son triomphe -avait été particulièrement vif, il retournait à son humble logis en -compagnie d’une petite escorte de jeunes travailleurs manuels, lorsque, -arrivé à la porte de la maison de la rue de Ségovie, deux policiers lui -en barrèrent le seuil avec un: «_Queda usted detenido_»[18]. - -Ils l’emmenèrent, non pas au commissariat de police du quartier, mais à -la Direction Générale de Police. Allait-on, déjà, le traiter en -agitateur politique? Mais il était à peine introduit dans le bureau du -Directeur qu’une femme, en proie à une agitation extrême qu’elle -s’efforçait, sans résultat apparent, d’étouffer, se précipitait, les -bras ouverts, sur le coupable et le couvrait de ses baisers et de ses -larmes. C’était sa mère, qui, fatiguée d’une vaine attente, était venue -elle-même arracher l’Enfant Prodigue aux séductions et aux pièges de la -_Villa y Corte_ et, ne sachant comment découvrir son adresse, s’était -adressée aux sbires de la capitale qui, eux, n’avaient point eu de peine -à identifier le fugitif. En compagnie de sa mère, Blasco Ibáñez repartit -donc pour Valence, où s’achevèrent ses études de droit dans les -conditions mentionnées plus haut. Mais ce stage à Madrid avait été pour -lui le baptême du feu et il en sortait armé pour la lutte de -protestation républicaine et d’agitation politique contre le -gouvernement. Il ne tarda pas à se trouver, de la sorte, mêlé à des -conspirations sérieuses, dont les auteurs, hommes mûrs et expérimentés, -ne parlaient rien moins que de soulèvements militaires, de barricades, -d’émeutes, etc. Grâce à son jeune âge, il était employé par eux comme -émissaire échappant aux soupçons et, bien souvent, il fut ainsi chargé -de transmettre aux organisations affiliées des documents -révolutionnaires, ou de procéder au transfert et à l’installation de -dépôts d’armes. Plus d’une fois aussi, dans ces missions délicates, il -se coudoyait avec quelques-uns des graves professeurs qui, le matin -même, avaient, à l’Université où il eût dû être, disserté gravement, -devant un auditoire de futurs fonctionnaires monarchistes, des droits et -prérogatives de la Couronne. - -Cette étrange existence connaissait cependant des heures de trêve, -consacrées au démon d’écrire. Mais de telles proses n’avaient rien de -littéraire, conditionnées qu’elles étaient par une fin de propagande -politique. Ce Don Quichotte de la République n’avait alors pour Dulcinée -que la farouche maîtresse de Danton et les livres de chevalerie qui lui -avaient tourné la tête s’appelaient Mignet, Michelet, Lamartine, et -autres moindres historiens de notre Révolution. Comme le héros de la -Manche, il entendait vivre son rêve. «Je me couchais, m’a-t-il avoué, -avec les _Girondins_ de Lamartine; je déjeunais de Louis Blanc et un -tome complet de Michelet constituait mon repas principal. Le cycle de -mes jours était tracé. Je serais le Danton de l’Espagne, puis je -mourrais...» Je disais tout à l’heure que les proses de Blasco Ibáñez -n’avaient rien de littéraire. Les vers qu’il composa à cette période de -son existence l’étaient-ils davantage? Car il importe de marquer qu’il -rimait alors pour la République. Et rien ne s’oppose à ce que soit -admise l’hypothèse qu’à travers ces rimes passait un souffle d’ardente -sincérité, qui en conditionnait la relative beauté. D’autres vers, que -Blasco Ibáñez consacra, avant d’avoir atteint vingt ans, à des Philis -moins irréelles que la Déité de la future République d’Ibérie, je ne -saurais rien relater ici, si ce n’est qu’ils furent nombreux et qu’ils -sont religieusement couverts par le voile profond du mystère, de ce -mystère que l’auteur a toujours gardé sur sa vie sentimentale et ses -aventures passionnelles. Il n’est certes pas de ceux qui accommodent les -cœurs brisés à la sauce passe-partout de la fiction romanesque et ses -propres amours ne lui ont jamais servi à pimenter sa littérature. Si, -dans quelques-uns de ses romans, il se dégage, encore que rarement, -comme un relent affaibli de personnelles expériences, l’on peut être sûr -que ces pages autobiographiques s’y sont glissées par une sorte de -mouvement réflexe et contre la volonté de l’auteur. Mais, pour en -revenir à ses vers d’amour, s’il n’en a rien gardé, je sais, moi, que -quelques-unes des femmes qui les ont reçus, et qui vivent encore, -quelque part, en Espagne, les ont conservés et les relisent parfois, -avec une muette extase, dans le silence des lourds étés, alors que, -devenues épouses vertueuses et matrones procréatrices à la fécondité -généreuse, elles évoquent, du fond de leurs souvenirs de jeunes filles, -les cours passionnées de l’étudiant «_calavera_»[19] de Valence. -Laissons, cependant, cette délicate matière et tenons-nous en aux vers à -la République... - -De ceux-ci, il est un sonnet qui mérite une mention à part. L’histoire -du sonnet abonde en bizarreries originales, relatées par L. de Veyrières -dans sa _Monographie du Sonnet_, publiée en 1869-1870. J’ai, dans -_América Latina_ de Juin 1920[20], narré comment le grand poète -nicaraguéen Rubén Darío avait, en 1896, composé en collaboration, en -quatorze minutes, un merveilleux sonnet à la gloire de Rome. Mais -personne n’a songé encore à exhumer des colonnes du journal républicain -où ils furent publiés avant que leur auteur eût atteint ses dix-huit -printemps, les quatorze vers où Blasco Ibáñez suppliait le peuple de se -lever contre la monarchie, non pas seulement d’Espagne, mais de l’Europe -entière, et de couper la tête aux «tyrans», en commençant par celui de -son pays. Toujours est-il que l’_Audiencia Criminal_ de Valence, en -condamnant Blasco Ibáñez--étudiant encore imberbe--à six mois de -_carcere duro_, pour, aussitôt, par égards pour sa tendre jeunesse, lui -appliquer la clause du sursis, s’est couverte de ce ridicule spécial -dont les Annales de la Thémis espagnole offrent tant d’exemples. Et l’on -avouera qu’en tout cas, cette conception de la critique des vers n’était -guère propre à encourager Blasco dans la carrière de Tyrtée et que mieux -valait encore pour «une Philis en l’air faire le langoureux». - - - - - III - - Le révolutionnaire.--Il émigre à Paris.--«Le grand homme numéro - 52.»--Vie joyeuse et batailleuse au Quartier Latin.--Le journal _El - Pueblo_.--Enorme labeur de journaliste.--Poursuites judiciaires et - emprisonnement.--Fuite en Italie et composition de _En el País del - Arte_.--Condamnation au bagne par le Conseil de guerre de la 3e - Région Militaire.--Du _Presidio_ à la Chambre des Députés.--Triple - besogne de député, conspirateur et romancier.--Ses désillusions - politiques et son romantisme républicain. - - -A dix-neuf ans, Blasco Ibáñez, ayant quitté l’Université avec son titre -d’avocat, ne vécut plus que pour la cause républicaine. Mais ici, il -importe de dire quelques mots sur l’état du parti républicain entre 1880 -et 1890 en Espagne. Actuellement, il existe en ce pays un grand parti -socialiste, moins nombreux cependant et moins fortement organisé que le -parti «syndicaliste», que mènent les anarchistes. A l’époque où Blasco -Ibáñez se lança dans l’arène du radicalisme, ces deux partis existaient -déjà, certes, mais à l’état embryonnaire et ne disposaient encore que de -groupements ouvriers restreints. La grande masse populaire était -englobée dans le parti républicain, lequel, d’ailleurs, était loin -d’être uni, tiraillé qu’il se trouvait dans des directions opposées et -si, un instant, la concorde semblait s’y être faite, cette trêve ne -servait qu’à - -[Illustration: APRÈS LE BANQUET EN L’HONNEUR DE BLASCO - -Au centre sont assis Pérez Galdós et Blasco Ibáñez. Derrière eux, en -chapeaux mous, Benlliure et Sorolla] - -[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO IBÁÑEZ PAR J. FILLOL 1900. - -Le romancier, en déshabillé de marin, écrit dans un chalet de la plage -de Valence, où il passait des saisons avant que fût construite la -Malvarrosa] - -un recommencement de plus ardentes hostilités intestines. On rencontre, -dans les curieux pamphlets d’un agitateur radical--auteur aussi d’une -petite plaquette sur Blasco Ibáñez, où beaucoup de parti pris sectaire -obscurcit la réalité--, Ernesto Bark, de tendancieuses notations sur ces -divisions républicaines d’alors et le sociologue aura un jour à -rechercher, dans ces publications de l’écrivain auquel Pi y Margall -aurait, à l’en croire, dédié en 1881 ses _Nacionalidades_[21], certains -détails introuvables ailleurs. Etre républicain, en ces temps de la -régence de Marie-Christine, signifiait, de façon d’ailleurs confuse, -adhérer à un anti-cléricalisme extrêmement élastique et patronner des -réformes sociales d’autant plus libéralement prônées qu’elles étaient -pratiquement irréalisables. Et c’est sans doute la désillusion que causa -aux masses l’échec fatal de ce chimérique programme qui les fit se jeter -à corps perdu dans les rangs des deux partis, le socialiste et -l’anarchiste, qui avaient su, du moins, limiter leurs ambitions à un -pratique terre à terre et concentrer leurs efforts dans la conquête d’un -idéal purement matériel. - -Blasco Ibáñez tenait pour une République fédéraliste, à l’exemple de -celle des Etats-Unis d’Amérique. Son maître et son chef était ce Pi y -Margall que je viens de nommer, écrivain d’ailleurs notable à divers -points de vue et qui a laissé, en particulier, d’importantes études sur -l’histoire de l’Amérique et sur le Moyen-Age. Né à Barcelone en 1824, -il fut, avec Figueras, Salmerón, Castelar et Serrano, l’un des chefs de -l’éphémère République Espagnole qui dura du 11 Février 1873 au 29 -Décembre 1874--jour où le _pronunciamiento_ de Martínez Campos mit sur -le trône le fils d’Isabelle II, Alphonse XII--, et est mort à Madrid, le -29 Novembre 1901, entouré de l’estime universelle. L’armée espagnole, -dont les officiers sont aujourd’hui le plus ferme appui de la Royauté, -comptait alors dans ses rangs de nombreux chefs républicains, formant -une association révolutionnaire affiliée à d’autres groupements civils -et Blasco Ibáñez, qui appartenait à l’un de ces derniers, fut mêlé à -diverses tentatives de rébellion, que la vigilance des autorités -monarchiques fit échouer, au dernier moment. C’est à la suite d’un essai -de ce genre, en 1889, à Valence, qu’il se vit contraint, pour sauver sa -liberté, de fuir à Paris, où il devait rester un an et demi. -D’antérieurs soulèvements avaient jeté dans la capitale française une -émigration considérable d’officiers et de journalistes républicains et -le chef des activistes du parti, le Castillan D. Manuel Ruiz Zorrilla, -né à Osma en 1834, mort à Burgos en 1895, réunissait autour de lui, dans -son appartement d’une des avenues proches de l’Arc de Triomphe, la fine -fleur de ces conspirateurs malheureux. Blasco s’était installé sur la -montagne Sainte-Geneviève et vivait assez à l’écart de ces émigrés -politiques. Il occupait une chambre dans un hôtel qui existe toujours, -l’_Hôtel des Grands Hommes_ et qui regarde l’aile droite du Panthéon, au -Nº 9 de la Place de même nom, hôtel dont presque tous les hôtes étaient -des étudiants ou des étrangers, que l’ignorance, ou la bizarrerie de -leurs noms faisait désigner par les numéros de la pièce par eux occupée. -Blasco, qui avait la chambre Nº 52, était donc, comme il aime -plaisamment à le rappeler, «le grand homme Nº 52». - -Un de ses traducteurs français--le seul qui se soit donné la peine de -lui consacrer une très courte notice en notre langue--M. F. Ménétrier, a -prétendu, à ce propos, et à deux reprises--en Mars 1910, au Nº 2 des -_Mille Nouvelles Nouvelles_, p. 54, puis en 1911, en tête de sa -traduction de _Entre Naranjos_--que Blasco Ibáñez était resté plusieurs -années en France, lui attribuant la composition, à Paris, d’œuvres -écrites en réalité à son retour en Espagne[22]. Son séjour dura -exactement le temps que j’ai dit plus haut et le seul et unique ouvrage -qu’il y composa fut cette _Historia de la Revolución Española_, que le -prêtre D. Julio Cejador cite, dans la très confuse bibliographie des -œuvres de Blasco qu’il a mise en 1918 à la suite de son article sur -l’écrivain au t. IX de sa verbeuse et partiale _Historia de la lengua y -literatura castellana_, comme ayant paru à Barcelone en 1894 en 3 -volumes. C’est une œuvre destinée au peuple, qui avait été rédigée -sur la demande d’un éditeur catalan et qui fut publiée par fascicules. -Il ne faudrait d’ailleurs pas juger, par cette production de -circonstance, de la nature des occupations de Blasco à Paris. En vérité, -l’étude l’absorbait au point de lui faire oublier la politique. -Précédemment, alors qu’il s’était jeté à corps perdu dans les agitations -de son parti, il avait écrit trois romans et de nombreux contes. Par une -curieuse anomalie, ce révolutionnaire, qui aspirait à la disparition -d’un passé mort et d’institutions momifiées, ne savait, pour ses -œuvres d’imagination, que puiser dans les âges révolus. Ses romans -étaient historiques; ses contes, des légendes dont le décor fantastique -et les sombres personnages étaient empruntés au Moyen Age. Ses travaux -de débutant virent le jour dans des publications illustrées de Madrid et -de Barcelone et ont même trouvé un éditeur pour les réunir en volumes. -Mais leur auteur s’est toujours refusé à en autoriser la réimpression. -Je respecterai donc sa pudeur à l’endroit de ces fils premiers-nés de sa -verve de créateur et passerai outre, moi aussi. - -Peu avant son départ pour Paris, à vingt-deux ans, il avait achevé ses -deux premiers romans d’ambiance moderne: _El Adiós de Schubert_ et la -_Señorita Norma_. Ce sont des œuvres de peu d’étendue, qui -produisirent quelque sensation dans le public et furent cause que, pour -la première fois, des critiques daignèrent s’occuper du romancier Blasco -Ibáñez. Celui-ci ne les en a pas moins condamnées à l’oubli, comme tout -le fatras de ses romans historiques, et s’est toujours opposé également -à ce qu’elles fussent rééditées. A Paris, l’on a vu qu’il écrivait peu, -bien qu’il y lût beaucoup. Il était dans cette situation psychologique -spéciale d’un être qui, prévoyant obscurément que de grandes choses lui -étaient réservées, profitait tacitement de cette courte trêve du Destin -pour se préparer à vivre. La plénitude de son exubérante jeunesse, -l’ardeur physique de son tempérament viril le rendaient doublement -heureux, en ce Quartier Latin de la bonne époque, débordant de joyeuse -sève française, aux amours faciles, à l’existence matérielle aisée. Sa -famille lui assurait trois cents francs chaque mois: une petite fortune -en ces jours lointains! Les correspondances qu’il envoyait à divers -journaux espagnols ajoutaient une centaine de francs à la manne -familiale. Que fallait-il de plus pour apparaître, aux yeux des -faméliques bohêmes de l’_Hôtel des Grands Hommes_, nimbé de l’auréole -d’un satrape? C’était, surtout aux premiers jours du mois, une bombance -entre camarades, dont Blasco supportait généreusement tous les frais et -comme, alors, il se croyait obligé, à titre d’Espagnol, de ne pas -démentir la légende du Don Quichotte fanfaron et bon enfant, il s’était -mis à la tête d’une bande allègre de gais lurons, Espagnols et -Hispano-Américains, dont les exploits devinrent promptement légendaires -au Quartier. Un soir, au Bal Bullier, l’ordre fut tellement troublé par -ces joyeux drilles, que les gardes républicains durent intervenir et -expulser _manu militari_ la troupe tapageuse et son chef. - -Blasco Ibáñez, lorsque, étant à Paris, le hasard le ramène sur cette -Place du Panthéon, où l’_Hôtel des Grands Hommes_ réveille ses vieux -souvenirs, ne manque pas, montrant le poste de police installé dans -l’édifice qui sert de Mairie au Ve Arrondissement, de dire à ses -compagnons, en guignant malicieusement de l’œil: «_¡Las veces que nos -han traído aquí, de noche!_»[23]. Il y avait, en ce temps là, au bureau -du poste de police, un vieux fonctionnaire qui, sous l’Empire, avait -été, lui aussi, conspirateur républicain et qui, au courant des -antécédents politiques du jeune Blasco, considérait comme son devoir de -le tancer vertement, encore qu’avec une secrète sympathie, lorsqu’il le -voyait entrer, confondu pêle-mêle avec des filles et tout l’élément -composite d’une bataille nocturne à Paris, aux alentours de la Sorbonne. -«_Comment_, s’écriait ce brave homme, _n’avez-vous pas honte de mener -une telle existence_? _Vous, exilé pour la cause glorieuse de la -Liberté!_» Le captif avouait humblement sa honte, était loyalement -relâché et recommençait de plus belle, à la prochaine occasion. Pourtant -en guise de pénitence, il s’était imposé la noble tâche de racheter de -la perdition quelques Madeleines repentantes et ses succès, sur ce -terrain spécial de l’apostolat évangélique, eussent été, m’a-t-il -déclaré, de nature à rendre jaloux cet excellent Père de la chanson, -lequel, pour le rachat de leurs manquements, imposait le recommencement -aux agnelles perdues qui lui confessaient certains péchés mignons... - -En 1891, une amnistie des délits politiques ayant été accordée par le -gouvernement espagnol, Blasco put rentrer dans sa patrie. Il y revint -tout autre qu’il en était sorti. Désormais, c’en fut fait de la -dissipation. L’austérité et le travail devinrent les maîtres de sa vie. -Il se maria et recommença la propagande républicaine, mais en lui -consacrant une énergie concentrée, toute nouvelle. Aujourd’hui qu’il -s’est retiré de la politique militante, qu’il veut oublier ses triomphes -oratoires et ses polémiques de presse, l’évocation de ces années -obscures est propre à l’attrister. Pourtant, comment taire une période -où jamais il ne montra un plus absolu désintéressement, un dévouement -plus complet en faveur de la cause de l’émancipation de ce pauvre peuple -d’Espagne? Il avait fondé _El Pueblo_, feuille toujours existante et qui -est l’un des plus vieux journaux radicaux d’Espagne. Une telle -entreprise, il la risqua sans appui pécuniaire aucun et, pour soutenir -son journal, il dépensa tout ce qui lui était revenu à la mort de sa -mère et d’autres biens de famille encore. On sait ce qu’il en est des -journaux de parti, spécialement ceux d’idées dites «avancées». Les -bailleurs d’annonces se garent d’eux comme de la peste, leurs abonnés -sont clairsemés et le plus net de leurs revenus doit donc provenir de la -vente au numéro. Mais l’Espagne a une moitié de sa population qui est -illettrée et comme _El Pueblo_ s’adressait vraiment au peuple, l’on -conçoit que, des presses qui l’imprimaient, coulassent plutôt des -«bouillons» que le Pactole. - -A ces déboires financiers s’ajoutaient les mille tracas de la -systématique persécution des autorités, qui ne pouvaient admettre les -campagnes acharnées du journal contre le système gouvernemental -monarchique. La prison: telle était la riante perspective qui s’offrait -désormais à la vue de Blasco et il en prit plus d’une fois le chemin, -non pas, comme au Quartier Latin, pour y être élargi après une -paternelle semonce, mais pour y faire connaissance avec le régime -cellulaire espagnol, qui n’a rien de particulièrement attrayant. Mais -déjà sa seule vie quotidienne de journaliste était une sorte de bagne. -D’abord, il lui fallait écrire chaque jour plusieurs articles. Ses -compagnons de rédaction étaient de jeunes enthousiastes, qui -travaillaient gratuitement. Aussi réclamaient-ils l’aide de leur -Directeur pour les rubriques les plus diverses et cette besogne qui -commençait à 6 heures du soir--le _Pueblo_ paraissant le matin--ne se -terminait qu’à l’aube suivante. Un Valencien, qui a eu l’occasion de -participer à cet apostolat, m’a affirmé que, sauf la composition et le -tirage de sa feuille, Blasco Ibáñez faisait tout le reste et qu’il -aidait même fréquemment ses reporters à confectionner de quelconques -faits-divers. Cette intense production au jour le jour dura près de dix -années. Elle est malheureusement perdue pour nous. Il est vrai que la -majorité de ces articles étaient des improvisations politiques, dont le -caractère d’actualité constituait le mérite principal et qu’à ce titre, -ils n’offriraient qu’un intérêt très relatif. Cependant, mêlés avec eux, -on trouverait des études littéraires et artistiques, des essais de -critique, tout un côté intéressant d’une ardente propagande, qui tendait -à offrir au peuple, en même temps que la liberté civique, la jouissance -du Beau, jusqu’alors propriété exclusive des privilégiés de la Fortune. -Aucun de ces travaux n’a été conservé par Blasco. Il y a plus. Dans sa -haine pour les paperasses accumulées, dont j’ai parlé suffisamment, il a -détruit, il y a bien longtemps, toute la suite du _Pueblo_ et la -rédaction du journal n’a commencé à en collectionner les numéros que -lorsque son fondateur eut cessé de le diriger. Peut-être, cependant, -qu’en une discrète bibliothèque d’Espagne, l’on en trouverait les -volumes reliés, au fond d’un poussiéreux magasin... Quoiqu’il en soit, -Blasco ne se repent guère de cette destruction, à en juger par ce qu’il -écrit dans le prologue «Au lecteur» de son dernier livre, sur _El -Militarismo Mejicano_, p. 12: «J’ai toujours considéré les tâches du -journalisme comme un travail éphémère, dont l’existence conditionnée et -rapide ne mérite pas de se prolonger dans un livre. Je n’ai réuni en -volumes que mes contes et non tous, ainsi que quelques articles -littéraires, en très petit nombre. Je n’ai jamais considéré comme dignes -de figurer sous une couverture d’éditeur mes travaux concernant la -politique, la sociologie, l’histoire, etc. J’ai été, de longues années, -journaliste, écrivant chaque jour un ou deux articles. Le lecteur dont -la bienveillance me favorise s’imaginera aisément de quel péril l’a -délivré mon manque de passion de collectionneur... Si j’étais de ces -auteurs qui croient faire tort à la postérité lorsqu’ils oublient de -réunir en volumes jusqu’aux lettres par eux envoyées à des amis, il -existerait, à cette heure, de trente à quarante tomes d’articles de -Blasco Ibáñez. Car j’en ai produit par milliers et je les ai si -complètement oubliés, qu’il me serait parfaitement impossible, même si -je le voulais, de les retrouver aujourd’hui...» - -C’est dans cette période agitée que le futur maître du roman espagnol -écrivit les œuvres d’imagination les plus vigoureuses de sa période -valencienne. _El Pueblo_ accueillit la plupart des contes qui forment -actuellement les deux recueils intitulés: _Cuentos Valencianos_--qui en -contient treize--et _La Condenada_--qui en contient dix-sept. _Arroz y -Tartana_, son premier roman vraiment littéraire, et _Flor de Mayo_, -furent d’abord des feuilletons du _Pueblo_. Puis, lorsque Blasco eut -purgé la peine du bagne dont il va être question à la fin de ce -chapitre, c’est encore dans le _Pueblo_ que _La Barraca_, cette œuvre -qui le fit connaître à l’Europe, fut publiée par tranches quotidiennes. -Toutes ces créations, que l’on s’accorde à définir comme les plus -fraîches et les plus attrayantes de notre auteur, ont cependant été -composées dans le tohu-bohu d’une salle de rédaction de feuille -populaire et sans autre prétention que celle de distraire la plèbe qui -en formait la clientèle fidèle. Voilà ce qu’aucun critique n’avait songé -à dire et l’observation méritait d’être faite. Le même garant de Valence -que j’ai cité plus haut, me décrivant la façon de travailler de celui -qu’il appelait alors «_el jefe_»[24], m’a dit, à la lettre, ce qui suit: -«Il ne se couchait que plusieurs heures après le lever du soleil. Sa vie -normale commençait donc dans le milieu de l’après-midi. A la nuit -tombante, je le trouvais installé au journal. Il faut que vous sachiez -que la rédaction du _Pueblo_ était installée dans une vieille bâtisse du -XVIe siècle, avec un énorme salon, dont des colonnes salomoniennes -soutenaient le haut plafond. Dans cette pièce gigantesque, la -caléfaction n’existait pas et les fougueux rédacteurs y tremblaient, -l’hiver, d’un froid humide. Blasco avait installé sa table à l’un des -angles de ce hall. Son travail était haché d’interruptions, obligé qu’il -se voyait de recevoir à tout instant les coreligionnaires qui, seuls ou -en groupes, venaient le consulter. Ce n’est guère que passé minuit qu’il -commençait à être délivré de ces visiteurs enthousiastes. Jusque vers -trois heures du matin, il continuait la rédaction, classant les -télégrammes de la dernière heure. A partir de trois heures, il restait -seul, dans le hall plongé dans une obscurité que coupait sa petite -lampe[25]. C’est alors qu’il écrivait ses contes, ceux que vous savez, -et aussi cette merveilleuse histoire d’amour qui s’appelle: _Entre -Naranjos_. Sous lui trépidait notre vieille presse, cependant qu’aux -fenêtrages du salon immense, l’aurore aux doigts de rose teignait de -vives nuances les vitres anciennes. Son existence était d’une laborieuse -monotonie, entrecoupée, comme seuls incidents notables, d’excursions -forcées aux geôles de la ville et même--à la suite de voyages de -propagande politique en ces deux cités--à celles de Madrid et de -Barcelone. Il vivait dans la plus extrême pauvreté, ayant perdu tout son -avoir dans cette mauvaise affaire du journal à maintenir et, d’autre -part, ne gagnait rien avec la plume, vu qu’il ne disposait pas du temps -nécessaire pour écrire ailleurs qu’au _Pueblo_. Il soutint aussi de -fréquents duels avec ses adversaires politiques.» - -Ces duels sont restés célèbres en Espagne et l’auteur de l’article dédié -à Blasco Ibáñez au T. VIII de l’_Enciclopedia Espasa_--publication de -premier ordre, qui fait honneur aux éditeurs barcelonais qui -l’entreprirent et sauront la mener à bien--a cru devoir rappeler comme -particulièrement sensationnels ceux qu’il eut avec D. R. Fernández -Arias, directeur de la feuille des officiers espagnols: _La -Correspondencia Militar_, et avec le général Bernal. Je raconterai, plus -loin, celui, plus fameux encore, avec certain lieutenant de la Sûreté, à -Madrid. Mais, avant d’en venir à cet incident, il en est un autre que je -dois conter et dont les conséquences furent d’une gravité extrême pour -Blasco. C’était en 1895--lors de la seconde et dernière guerre -d’indépendance de l’île de Cuba contre l’Espagne. On sait que la perle -des Antilles, après un premier essai de rébellion en 1868, dompté par -Martínez Campos, s’était soulevée de nouveau sous la direction du -général cubain Gómez, déjà impliqué dans le soulèvement de 1868, et de -l’avocat D. José María Martí, ainsi que du patriote D. Antonio Maceo. -Blasco Ibáñez voulait que fût reconnue l’indépendance de Cuba et, par -suite, s’opposait à la continuation d’hostilités parfaitement -inutiles--on ne le vit que trop dans la suite. Son maître, Pi y Margall, -soutenait, d’ailleurs, la même thèse que lui: avec cette différence, -toutefois, que le disciple, plus jeune et plus agressif, tendait aux -solutions extrêmes et, ne se bornant pas à exposer des doctrines de -cabinet, n’hésitait point à descendre dans l’arène des réunions -publiques, où le _leit-motiv_ de ses discours était que l’Amérique -espagnole s’étant séparée de l’Espagne depuis un siècle après des -luttes aujourd’hui oubliées, il n’y avait pas de raison sérieuse de -s’opposer à ce que Cuba suivît cet exemple, puisqu’au bout de -l’émancipation, l’amitié entre la mère-patrie d’antan et ses filles -affranchies était chose certaine. Mais le gouvernement central madrilène -ne l’entendait pas ainsi, d’autant plus que le mouvement de protestation -populaire avait vite pris un caractère d’émeute, parce que, le service -militaire obligatoire n’existant point alors en Espagne, c’étaient les -fils des pauvres seuls qui, ne pouvant se racheter contre argent sonnant -de leur devoir de servir, étaient forcés d’aller, en vertu du tirage au -sort, défendre à Cuba les privilèges de quelques gros fonctionnaires de -la Couronne. Blasco Ibáñez lança donc le cri: «_¡Que vayan todos á la -guerra, ricos y pobres!_»[26], interprétant ainsi la commune pensée du -peuple. Dès lors, les manifestations s’exaspérèrent et les femmes, en -particulier, commencèrent à s’opposer violemment à l’embarquement des -troupes expéditionnaires. Dans une de ces manifestations, organisée par -_El Pueblo_ et son rédacteur en chef à Valence, la protestation dégénéra -en combat, où les gardes à pied et à cheval se virent repoussés par la -multitude, et perdirent, malgré qu’ils se défendissent à coups de sabres -et de fusils, plusieurs des leurs. La ville fut mise en état de siège, -la loi martiale proclamée et Blasco décrété de prise de corps par les -autorités militaires, heureuses de pouvoir enfin, une bonne fois, se -défaire d’un redoutable ennemi. Il serait superflu de s’arrêter ici à -considérer ce qui fût advenu de Blasco Ibáñez, si sa capture eût été -réalisée à l’issue de cette échauffourée. Le cas d’un certain Francisco -Ferrer, Catalan d’Alella, fondateur de la _Escuela Moderna_ et fusillé, -le 13 Octobre 1909, à Montjuich, comme instigateur de la Révolution à -Barcelone, est encore trop frais dans toutes les mémoires pour que -j’insiste. Mais les marins et les pêcheurs du port de Valence, de tout -temps grands enthousiastes du jeune romancier, eurent le bon esprit de -le tenir longtemps caché dans des antres secrets qui servent bien -souvent aux contrebandiers, jusqu’à ce qu’une certaine nuit, déguisé en -matelot, le proscrit, dont la tête était condamnée, utilisa le départ -d’un bateau se rendant en Italie pour, à une grande distance de la côte, -passer à bord et échapper ainsi aux poursuites. - -Son séjour de plusieurs mois au «pays de l’art» permit au fugitif de -parcourir en tous sens la péninsule et d’en visiter, quoique sans -argent, les principales curiosités, réalisant de façon fort imprévue le -plus cher désir de tout véritable homme de lettres, et, dans son cas -particulier, un vœu qu’il caressait dès l’enfance. Depuis, il est -retourné, et à diverses reprises, dans la Péninsule Italique, en y -jouissant de tout le confortable d’un voyageur aisé. Il n’y a point -éprouvé la fraîcheur, ni la vivacité des sensations de ce premier voyage -forcé, où il n’avait pour tout bagage qu’une modeste valise et se voyait -contraint de se priver du plus essentiel, s’il voulait ne point être -rapidement obligé de mourir de faim. Tous ces enthousiasmes ont pris -corps dans une suite d’articles envoyés au _Pueblo_ et qui, réunis en -volume, sous le titre: _En el País del Arte_ (_Tres meses en -Italia_)[27], volume souvent réimprimé depuis 1896, contribuèrent à lui -conquérir, en Espagne, un renom de paysagiste et de descriptif aux -touches vigoureuses et évocatrices, suggérant la vie avec de simples -mots et la rendant aussi nettement que, si au lieu d’une plume, il eût -manié le pinceau. Cependant les événements qui se précipitaient, en -Espagne, par suite de la déroute cubaine, avaient vite fait oublier le -choc sanglant de Valence. Blasco put ainsi revenir en cette ville, mais -en y restant soumis à la surveillance des autorités militaires, qui ne -le perdaient pas de vue. - -A peu de temps de là, les émeutes recommencèrent de plus belle et des -bandes républicaines se mirent à battre la campagne. Ce prétexte futile -parut suffisant pour, de nouveau, incarcérer Blasco et lui faire le -procès qu’avait évité sa fuite en Italie. Dans une caserne d’infanterie -siégeait un conseil de guerre, entouré de tout l’appareil martial -coutumier. Blasco y comparut entre une haie de baïonnettes. -L’accusateur, un colonel, réclamait pour lui la peine de quatorze ans de -bagne. L’accusé négligea de rien dire pour sa décharge. Il fut pourvu du -défenseur d’office, prévu par la loi et n’ajouta pas une parole à son -plaidoyer, sachant que c’eût été peine perdue. La délibération des -colonels qui constituaient le tribunal, fut longue et entrecoupée de -nombreuses consultations des supérieurs. Quand la sentence fut enfin -arrêtée, les ombres de la nuit avaient envahi le ciel de turquoise de la -_Huerta_. Dans une cour de la caserne, à la pâle lumière d’un falot, -Blasco apprit que la justice des officiers l’estimait digne d’apprendre -à mieux observer l’ordre social par eux incarné, non pas, comme c’eût -été logique, dans une forteresse, mais, et en dépit des dispositions -légales, au _presidio_, entre des assassins et des voleurs. Dans cet -enfer d’ignominie et de servitude, Blasco Ibáñez est resté plus d’un an -et, aujourd’hui encore, il ressent, à parler de ces jours néfastes, -comme la glaciale sensation d’un sépulcre lui tenailler le corps. -L’édifice où on l’enferma a été démoli. Il était situé dans le vieux -Valence, entre un lacis de tortueuses ruelles où jamais ne pénétrait un -rayon de soleil. Construite pour héberger quelques douzaines de moines, -cette geôle donnait alors asile à plus de mille détenus. Afin d’éviter -des contagions trop naturelles avec une telle agglomération de chair -humaine, on procédait, chaque jour, à un lavage à grands flots de -l’édifice, comme sur le pont d’un navire. Mais ces arrosages continuels -y faisaient régner une telle humidité, que la vieille bâtisse rendait -l’eau par tous ses pores et qu’une malsaine buée se dégageait de ses -murailles, engendrant des miasmes pestilentiels. Du fond des puits qui -servaient de cours, les forçats contemplaient d’un œil avide le -lointain reflet solaire, qui, à midi, dorait l’arête des toits voisins, -sans jamais se risquer à descendre dans ces fosses d’abomination et de -désespoir. La marche, de plus en plus déplorable, de la guerre cubaine -avait eu pour effet--comme il arrive toujours en de telles -circonstances--de redoubler les rigueurs officielles, déjà extrêmes, à -l’endroit de Blasco. Le personnel des gardiens du bagne, sachant que, -s’il était là, c’était à cause du peuple, dont ils étaient, le traitait -avec tous les égards possibles. La pâle troupe des galériens, où -quelques monstres à l’horrible passé figuraient, n’avait pas tardé non -plus à subir l’ascendant moral de ce grand conducteur d’hommes et à le -respecter, avec cette déférence qu’impose, aux pires scélérats, le -contact d’une nature supérieure, s’efforçant même, par une émulation -touchante, de lui rendre, dans la mesure de leurs faibles moyens, sa -situation plus sortable. Mais le gouvernement activait la surveillance -et donnait des ordres précis. Blasco était l’ennemi de la patrie. Il -devait être soumis au régime le plus rigoureux. Parce qu’il avait voulu -la liberté de Cuba, on exigea que les quelques douceurs dont -l’administration l’avait gratifié, fussent impitoyablement supprimées. -Plus de livres, plus de papier, plus de crayons pour cet _outlaw_. Ni -lecture, ni écriture pour ce paria. Il eut sa merveilleuse chevelure, -trophée de virilité exubérante, rasée. Il porta l’uniforme infamant de -la chiourme. La seule faveur qui fut maintenue, et encore à la condition -expresse de rester secrète, ce fut de lui permettre de coucher à -l’infirmerie, où mouraient les phtisiques, victimes de l’effroyable -discipline de ces lieux. - -Blasco Ibáñez n’a pas cru devoir écrire, comme Silvio Pellico, ses -_Prisons_. A peine trouve-t-on dans ses contes quelque directe allusion -à l’horreur des _presidios_ en Espagne. Ainsi, dans celui qu’il a -intitulé: _Un funcionario_, p. 99 de son recueil: _La Condenada_, et le -conte même qui a donné son nom à ce recueil, p. 5. Dans le premier, il -décrit la vie du bourreau de Barcelone, qui, une certaine nuit, avait -logé près de lui au bagne. Dans le second, il relate les impressions -qu’il avait gardées d’un pauvre diable de condamné à mort, avec qui il -s’était entretenu plus d’une fois, à travers la grille de son cachot. -Peut-être, enfin, faut-il encore rattacher à ces souvenirs le petit -récit où figure un _golfo_[28] incarcéré: _La Corrección_, p. 133 des -_Cuentos Valencianos_. Mais, dans ses romans, rien, absolument rien ne -transparaît de cette période, qui reste encore aujourd’hui le cauchemar -de Blasco. Cependant l’opinion espagnole s’était émue en présence du cas -de cet écrivain, déjà assez célèbre, que l’on traitait en criminel de -droit commun. Un mouvement de protestation nationale s’esquissa. A -plusieurs reprises, l’Association de la Presse réclama du gouvernement -de Madrid l’élargissement du détenu, jusqu’à ce qu’enfin son président -d’alors, D. Miguel Moya, journaliste bien connu et d’un réel talent, -obtint de la Reine Régente l’indult du forçat. Blasco Ibáñez avait passé -un an et plusieurs mois en captivité, une captivité dont le lecteur a -bien compris toute l’horreur. On ne l’élargit qu’à condition qu’il -résiderait à Madrid et viendrait se présenter chaque matin au bureau de -la Place. De cette façon, cet homme dangereux restait à portée de -l’autorité, qui avait juré, comme on dit, d’avoir sa peau et le voyait à -contre-cœur lui échapper. Il importe, à ce propos, de dissiper une -erreur commise par le traducteur déjà cité, M. F. Ménétrier, qui, dans -la courte notice à laquelle j’ai renvoyé, prétend que Blasco Ibáñez fut -amnistié au bout de neuf mois; après quoi, il se serait fixé près de -Torrevieja, où il aurait écrit la plupart des nouvelles recueillies -ensuite sous le titre: _La Condenada_; après quoi, enfin, et à un an de -là, il serait revenu, en 1898, à Valence pour y être élu député et y -composer _La Barraca_. En réalité, il n’écrivit pas une seule ligne à -Torrevieja, port de mer entre Alicante et Carthagène, dont les salines -sont connues. Il n’y passa qu’un mois, pour y prendre des bains, avec la -permission spéciale de la _Capitanía General_ de Madrid, séjour sans -importance qui précéda, en effet, de peu sa nomination de député. - -Cette nomination, acte spontané du peuple de Valence et effectuée à une -énorme majorité, transformait incontinent la victime en personnage -officiel, couvert par l’immunité parlementaire. Mais elle ne faisait -nullement de Blasco un politicien, dans le sens que l’on donne -ordinairement à ce vocable. Les défauts du parlementarisme--dont la -nuance espagnole ne laisse pas d’être tout à fait _sui generis_--et le -caractère conventionnel des partis, devenus une sorte d’entité légale, -n’ont jamais eu le don de le séduire. Enthousiaste romantique, il a été -un agitateur républicain, capable de donner sa vie pour son idéal, mais -a toujours ressenti, pour la comédie parlementaire de Madrid, une -répugnance instinctive. Si, dès l’enfance, l’atmosphère romanesque des -conspirations l’avait séduit, le rêve de devenir député n’avait, par -contre, oncques hanté son cerveau. Mais il n’en accepta pas moins, avec -reconnaissance, cette investiture qui le mettait à l’abri des coups -sournois d’ennemis qui, procédant jusqu’alors avec un arbitraire -tout-puissant, se voyaient maintenant arrêtés par le caractère -intangible du représentant de la nation, d’autant plus qu’à cette époque -le Parlement espagnol concédait fort rarement l’autorisation préalable -d’arrestation d’un de ses membres. J’ai entendu conter, sur Blasco -Ibáñez député, une jolie anecdote, dont, cependant, je n’oserais -garantir l’authenticité, puisque, le jour où je la rapportai au maître, -il se borna à sourire. Néanmoins, étant donné son caractère, je la -considère comme fort vraisemblable. Il avait alors trente ans et -travaillait plus que jamais pour la cause républicaine. Or, son parti se -trouvait préparer, avec la complicité de certains généraux, un grand -mouvement antimonarchique, dont le succès paraissait alors assuré. -Beaucoup d’officiers supérieurs avaient juré de tirer l’épée pour la -Cause et le coup eût peut-être abouti, si, comme toujours, le -gouvernement, averti à l’instant critique, n’eût recouru au biais -ingénieux de doter de grasses sinécures ces chefs mécontents, lesquels, -naturellement, se rangèrent _ipso facto_ aux côtés de la royauté. Mais, -quand ils étaient encore dans toute la ferveur de leur zèle -révolutionnaire, il y avait eu, une nuit, une assemblée secrète, qui -s’était prolongée jusqu’au matin et à laquelle avait assisté, -naturellement, Blasco. On y avait réglé jusqu’en ses moindres détails -l’acte libérateur. On était allé jusqu’à dresser la charte et établir -les cadres du nouveau régime, en s’en répartissant les divers -portefeuilles: «Vous, Blasco, dit le président du conciliabule, il -faudra que vous vous chargiez de l’Instruction Publique, non pour -l’Instruction en elle-même, mais à cause des Beaux-Arts, qui en -dépendent...»--«Moi, répliqua l’interpellé avec stupeur? Quelle -plaisanterie! Je n’ai jamais songé, pas même en rêve, à être converti en -ministre. Si vous tenez absolument à ce que je sois quelque chose dans -votre combinaison, envoyez-moi, de grâce, comme ambassadeur à -Constantinople et permettez que j’emmène avec moi, à titre de -conseillers d’ambassade, un groupe de jeunes écrivains...» - -Cette boutade, si jamais elle fut prononcée, renfermerait une vérité -profonde. Et c’est celle-ci: que Blasco Ibáñez n’eût pas été homme de -gouvernement. En tant que chef de parti, sa situation ne laissait pas -d’être singulière. Son titre, en effet, était purement nominal. En -vérité, qui commandait, c’était son état-major et lui, ne faisait -qu’obéir à ses subordonnés. Combatif avec l’ennemi, il n’était plus, au -milieu des siens, qu’un bon camarade, d’un libéralisme anarchique. Il ne -manquait jamais, après avoir communiqué une décision, d’ajouter -aussitôt: «_Esto es lo que yo considero mejor, pero si ustedes opinan lo -contrario, yo les seguiré, ocurra lo que ocurra..._»[29]. Beaucoup -d’apparentes sottises, de pas de clerc dans sa vie politique ont été -commis sciemment, à seule fin de ne pas contrarier ceux qui -l’entraînaient à leur remorque. Quelques hommes astucieux et d’un sens -pratique aigu exploitèrent habilement cette faiblesse pour, vivant à -l’ombre du maître, faire profiter leurs combinaisons égoïstes du -prestige populaire de Blasco et confisquer à leur avantage cette partie -imposante de l’opinion publique ralliée autour de son nom. C’est à l’un -de ces arrivistes sans vergogne qu’est attribuée une phrase qui peint en -pied cette tourbe impudente. Comme on lui demandait pourquoi il se -refusait à obtempérer aux consignes du patron, il répliqua cyniquement: -«_Les chefs véritables du parti, c’est nous._»--«_Mais alors_, fut-il -objecté, _que devient, dans ce système, D. Vicente_?»--«_Don Vicente, -c’est le héros!_» Réponse qui dégage toute la moralité de cette période. -Le héros était bon pour recevoir les coups et souffrir les privations. -Quant aux profits, ces Messieurs de l’arrière-garde s’en étaient -généreusement réservé le monopole. - -Durant six législatures successives, Blasco Ibáñez représenta Valence à -la Chambre espagnole. Si son titre de député le mettait à l’abri des -persécutions que lui eût valu son activité politique, en revanche le -contact familier avec ceux que l’on pourrait appeler les professionnels -de cette même politique, agit sur lui à la façon d’un révulsif. Peu à -peu, ses illusions d’agitateur s’évanouirent, à la pratique quotidienne -de la comédie parlementaire espagnole, en même temps que disparaissaient -de l’arène les derniers officiers républicains, jadis si nombreux dans -l’armée. Sous la régence de Marie-Christine, l’armée espagnole offrait -ce spectacle curieux que, contre toute logique, c’étaient les vieux -officiers, colonels ou généraux, qui se montraient partisans de la -République, ou, du moins, d’un libéralisme avancé, et qu’au contraire, -les jeunes sous-lieutenants ou capitaines étaient monarchistes et -conservateurs. Une telle anomalie s’explique, si l’on songe que les -vieux avaient pris part à la révolution de 1868--qui fit descendre du -trône l’autre Marie-Christine, non d’Autriche celle-là, mais de -Bourbon--et qu’étant morts, en majorité, après les guerres coloniales, -le peu qui en survivaient se rallièrent à la monarchie d’Alphonse XIII, -lorsque celui-ci, à l’âge de seize ans, en 1902, eut pris possession du -pouvoir royal: les uns par découragement, les autres par intérêt. -Blasco, qui menait de front le métier de député et celui de -conspirateur, lorsque toute possibilité de réaliser ce rêve républicain -qu’il avait si tenacement caressé, lui fut apparue irrémédiablement -chimérique, voulut laisser là la politique et refuser le mandat de -député. La sixième fois qu’il fut nommé, son dégoût était si manifeste -qu’il apparut clairement qu’à la prochaine législature, ses électeurs -n’auraient plus raison de sa volonté. Je ne ferai pas l’histoire des -luttes intestines, des envies, des rivalités, des trahisons qui, alors, -empoisonnaient sa vie et qu’il considère aujourd’hui de très haut, avec -un sourire où l’ironie se mêle à l’effroi. Une phrase de lui suffit à -caractériser son attitude actuelle à l’endroit de ce lointain passé. -C’est cette simple, courte et éloquente exclamation: «_¿Y yo he podido -vivir así?_»[30]. - -Vers 1909, comme ses mandataires insistaient pour qu’il acceptât, une -septième fois, d’aller les représenter à la Chambre, Blasco Ibáñez leur -fit, en résumé, le discours suivant: «Il y a, en Espagne, vingt mille -Espagnols qui peuvent être députés et remplir leur rôle aussi bien, -sinon mieux que moi-même. En revanche, il en est un peu moins qui soient -capables d’écrire des romans passables. De grâce, permettez-moi de -suivre enfin ma voie véritable!» Cette décision n’impliquait nullement -une renonciation à l’idéal politique d’antan. Ceux qui connaissent -intimement Blasco Ibáñez savent que c’est un grand romantique et que la -plus amère déception de son existence, ce sera peut-être de voir venir -la mort en sa demeure, sans avoir vu venir auparavant la République en -Espagne. Et je ne crois pas me tromper en affirmant qu’au contraire, la -plus grande joie de sa vie consisterait pour lui à atteindre l’extrême -vieillesse, à servir, drapeau vivant, de symbole aux masses libérées de -son pays et à tomber, tel le vieux héros des _Misérables_, en dernière -et sublime victime sur la dernière des barricades de la révolution -triomphante... - -Mais, avant de clore le chapitre où se termine le long épisode -parlementaire de Blasco Ibáñez, ne faudrait-il pas que je -narre--puisqu’il rentre dans cette période--le duel avec le lieutenant -de la Sûreté dont j’ai parlé plus haut et qui ne fut que l’un des -nombreux incidents de sa carrière de député agitateur, plusieurs fois -blessé--et deux fois très grièvement--dans ces rencontres que -l’intempérance de son langage lui attirait? Cependant, comme ce récit a -sa place naturelle au chapitre V, je terminerai sur une historiette d’un -autre genre, qui montre combien le métier du leader républicain, obligé -bien souvent à outrer son attitude et ses discours pour contenter ce -même peuple dont il tient son mandat, peut nuire à la carrière d’un -écrivain. _La Barraca_, _Cañas y Barro_ et _La Catedral_ avaient été -rédigées dans des séjours alternés à Madrid et à Valence. Puis Blasco -s’était installé dans le petit hôtel voisin de la _Castellana_, qu’il -finit par acheter, et c’est là qu’il avait écrit _El Intruso_, _La -Bodega_, _La Horda_, _La Maja desnuda_, _Sangre y Arena_ et _Los Muertos -mandan_. Ce dernier livre, qui porte la date de Mai-Décembre 1908, clôt -l’ère madrilène. Car _Luna Benamor_, publié en volume au printemps de -1909, date, sous forme des six contes et des cinq esquisses qui -complètent cette touchante nouvelle, d’époques diverses, mais -antérieures. Il faut dire, pour expliquer la composition de ces six -romans en cinq ans--de 1904 à 1908--, que le sixième mandat de député de -Blasco Ibáñez avait été presque platonique, vu qu’il n’allait même plus -aux séances de la Chambre. _La Barraca_, après avoir paru dans _El -Pueblo_, avait été réunie en un modeste volume dont il ne s’était vendu -que quelques centaines d’exemplaires. Puis _El Liberal_ de Madrid, alors -le journal le plus lu d’Espagne, l’avait redonnée en feuilleton. Cette -fois, le succès avait été franc et la vente considérable. Quand parut -_Entre Naranjos_, en 1900, les amis du romancier lui offrirent un grand -banquet dans les jardins--aujourd’hui disparus et en partie occupés par -la nouvelle Poste--du _Buen Retiro_. Pérez Galdós, le patriarche du -roman espagnol, présidait cette fête, où de nombreux auteurs prirent la -parole et à l’ornementation de laquelle avaient été conviés les -artistes valenciens résidant à Madrid. Ce fut la cérémonie dont le -retentissement devait être grand et qui ne contribua pas peu à -accréditer le renom de l’écrivain. Cependant, je tiens d’un libraire -bien connu de la capitale espagnole que, fort après cette époque, à peu -près chaque fois qu’il lui arrivait de recommander une œuvre de -Blasco à sa clientèle aristocratique, il en recevait presque -infailliblement une réponse dans ce genre: «_Pero este Blasco Ibáñez, -¿es pariente del diputado republicano?_»[31]. Et, sur l’affirmative que -c’était le même homme, le monsieur et la dame distingués laissaient -tomber dédaigneusement un livre jugé indigne de tout intérêt... - -[Illustration: BLASCO AVEC SA FAMILLE SUR LA PLAGE DE MALVARROSA - -Il avait coutume, chaque matin, de faire une partie de rowing dans le -canot qui figure sur cette photographie, publiée par _Blanco y Negro_, -l’hebdomadaire illustré de Madrid] - -[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ PARLANT AU PEUPLE DANS LA SALLE DE JEU DE -PELOTE BASQUE («FRONTÓN») A VALENCE] - - - - - IV - - Aversion pour les groupements littéraires.--Individualisme.--Le - programme esthétique de l’auteur.--Ses goûts somptuaires: le - «palais» de la Malvarrosa et le petit hôtel de Madrid.--Histoire - d’une table de marbre.--Un voyage de Madrid à Bordeaux qui se - termine en Asie Mineure.--_Oriente._--Avec le «Sultan Rouge».--Le - forçat au palais du souverain des _Mille et Une Nuits_.--La plaque - de brillants de Blasco Ibáñez.--La mission que lui confie le Grand - Vizir.--Le retour en Espagne en Novembre 1907. - - -En Espagne, comme en d’autres lieux, l’instinct grégaire se fait sentir, -en littérature aussi bien qu’en politique et analogues variétés de -l’activité humaine. C’est en vertu de cet instinct que la jeunesse -littéraire tend à se grouper en clans avec chefs distincts, et à se -proclamer, dans l’intérieur de chacune de ces petites chapelles fermées, -l’unique dépositaire du Beau artistique et de la Vraie Doctrine, -regardant avec dédain quiconque ne se rallie pas sous le même drapeau. -Généralement, ces coteries ont un café qui leur sert de cénacle et c’est -là que les membres passent leurs soirées et souvent une bonne partie de -la nuit. On y discute à l’infini et de ces joutes oratoires, aussi -brillantes que stériles, le résultat a coutume d’être complètement -négatif. Qui dira combien d’adolescents et de jeunes hommes, -admirablement doués et dont le talent, s’il eût été formé de plus -méthodique sorte, se fût affirmé en œuvres durables, ont sombré dans -ces coteries de stérile verbalisme, dans ces parlotes prétentieuses où -il est question, à toute heure, du livre définitif que l’on écrira un -jour et qui est condamné à rester, à jamais, inédit! Blasco Ibáñez a -toujours fui ces _tertulias_[32]. Le contact avec les hommes d’action -que lui avait valu son rôle d’agitateur politique, alors que son menton -était encore vierge de tout duvet, lui faisait soigneusement éviter une -stagnation oiseuse en compagnie d’écrivains discoureurs, quels qu’ils -fussent. En outre, une instinctive répugnance pour tout ce qui, de près -ou de loin, rappelle les groupements académiques, ou simplement d’hommes -de lettres professionnels, l’écartait de milieux où l’on finit par -concevoir la vie à travers la vision d’autrui et par produire, non selon -son originalité et sa formule propres, mais d’accord avec le canon -esthétique grégaire, de façon à s’assurer d’avance l’approbation des -«chers collègues». - -Blasco Ibáñez, s’il a toujours marché seul en littérature--nous verrons -plus loin ce que signifie, en réalité, le reproche, qu’on lui a adressé -si souvent, d’être un imitateur de Zola--c’est qu’il pense que, pour -étudier la réalité, tant extérieure qu’intérieure, pas n’est besoin de -s’emprisonner en vase clos avec des gens qui ne parlent que littérature -et que cette manie professionnelle, qui est celle aussi, souvent, des -officiers de carrière et des gens d’Eglise, n’aboutit qu’à déformer -l’esprit. «Quand j’ai fini d’écrire,--m’a-t-il dit bien souvent--je me -plonge immédiatement dans la vie et me coudoie avec le public de la rue, -avec les foules, bonnes ou mauvaises. En un mot, je tâche de -m’assimiler les mille variétés diverses du réel. Voilà ce qui redonne -au romancier la tonicité, perdue au cours de ses longues heures -d’écriture, dans son cabinet. Voilà ce qui recrée l’activité -productrice...» Je crois aussi qu’une des raisons--et non des -moindres--pour lesquelles Blasco a une telle horreur des cénacles, c’est -qu’un caractère franc et viril comme le sien ne s’accommoderait pas de -l’esprit de médisance et de mordacité que l’on affirme y prévaloir. Sa -claire vision des choses l’a, dès l’origine, sauvé d’un piège qui--car -c’est un charmant, un intarissable causeur--eût été fatal à son génie, -s’il se fût, lui aussi, laissé séduire par l’attrait de réunions où, -quand on a pulvérisé en paroles les précurseurs, l’on n’est que trop -enté de s’imaginer ouvertes, toutes grandes, les portes de l’Avenir. Un -jour, à certain débutant, victime de telles fréquentations, Blasco tint -ce petit discours: «Vous passez des nuits occupés à démontrer que _X._ -est un imbécile. C’est parfait. Mais pour qui faites-vous ces -démonstrations? Pour vous-mêmes, j’imagine. Et en quoi ces -syllogismes-là vous avancent-ils le moins du monde? Ce qui importe, et -souverainement, c’est de prouver que chacun de vous en particulier n’est -pas l’imbécile que tous en chœur vous proclamez qu’est _X_. Mais une -telle preuve, vous ne la fournirez qu’en travaillant d’arrache-pied et -en produisant sans trêve. Si vous continuez à palabrer ainsi dans le -vide, à échanger systématiquement des commérages de vieilles femmes dans -la fumée et le brouhaha d’une tabagie, tout ce à quoi vous aboutirez, ce -sera à démontrer que n + p + q + r = x.» - -Même après être devenu célèbre, Blasco Ibáñez se montra obstinément -fidèle à cet amour de la solitude. Le contraire, d’ailleurs, ne -serait-il pas surprenant? Un tel producteur, qui souvent reste cloué -douze heures consécutives devant sa table de travail, trouverait une -médiocre volupté, après les laborieuses gestations de son puissant -cerveau, à se repaître de truismes ou des pauvres sentences de la -sagesse à la mode. Cependant, sa porte est ouverte à qui vient réclamer -sa bienveillance. Mais son affabilité, en ces occurrences, s’exprime -plus par des actes que par des paroles. Il n’est pas un jeune homme se -risquant dans la carrière des lettres et lui demandant son appui, qui -ait jamais été éconduit. Bien plus, Blasco Ibáñez s’intéresse, lorsqu’il -la reconnaît bonne, pour l’œuvre ainsi soumise à son patronage et -fait tant en sa faveur, qu’il lui trouve un directeur de journal ou de -revue, ou même un éditeur. On aura remarqué, sans doute, qu’aucun de ses -romans n’est précédé d’un prologue. Cependant, il eût été fort naturel -qu’à ses débuts au moins, il cherchât--et il n’eût pas manqué d’en -trouver--un illustre patron qui, en quelques lignes bienveillantes, -l’eût présenté au public. S’il ne l’a pas fait, la chose est d’autant -plus méritoire que, lorsqu’on lui demande d’écrire un avant-propos qui -rehausse, de sa signature mondiale, une œuvre de débutant, il finit -par s’exécuter, tout en prétextant que cela est inutile, que son -prologue ne servira de rien, etc. Ainsi, tout récemment, a-t-il composé, -pour le livre de M. E. Joliclerc: _L’Espagne Vivante_, une belle -dissertation en faveur du problème, toujours à l’ordre du jour chez -nous, parce que toujours non résolu: _Espagne et langue espagnole_, en -l’envisageant sous quelques-uns de ses principaux aspects d’ordre -historique. Ainsi encore, en pleine guerre, a-t-il mis, en tête du -traité, si documenté et précis, de M. A. Fabra Rivas sur _El Socialismo -y el Conflicto Europeo_, une vibrante préface où, déjà, il proteste -contre cette ignorance systématique, chez nous et ailleurs encore, de -l’Espagne et de sa littérature. «Les étrangers,--y disait-il, p. X, et -le livre est de 1915--les plus érudits savent qu’il exista une -littérature espagnole, puis-qu’ils l’étudient et qu’ils la commentent. -Mais ils ne semblent guère être informés sur la suite contemporaine de -cette même littérature. Soit paresse, soit routine, l’immense majorité -continue à penser que l’Espagne est restée une nation de _toreros_, ou -d’inquisiteurs, dont les femmes seraient ou des dévotes ou des -ballerines. De temps à autre, on publie, à titre de spécimen exotique, -quelque traduction espagnole en France, en Angleterre, en Allemagne. -Mais il est vrai qu’on lit, désormais, si peu, en ce bas monde!» - -Blasco Ibáñez, qui eût pu fonder en Espagne une école littéraire comme -il y avait été, dans la région de Valence, chef du parti républicain, ne -l’a pas fait par ce que persuadé de l’inefficacité des écoles -littéraires. D’ailleurs, jusqu’à ces derniers temps, son existence a été -tellement inquiète, tellement vagabonde, que l’on ne voit pas comment -cette indécise jeunesse qui a besoin d’un berger qui la guide, eût pu se -réclamer d’un chef toujours absent de son pays et qu’elle n’eût aperçu -que par intervalles rapides et clairsemés. D’où l’impossibilité -manifeste pour elle de le muer en idole, but et fin suprêmes de toute -école de jeunes littérateurs. Mais si le maître eût aspiré, en sa -patrie, aux lauriers de chef d’un cénacle réaliste, ses disciples -eussent trouvé en lui plutôt un camarade d’âge, ignorant la pause, dénué -d’orgueil, ne pensant qu’à l’œuvre de demain, ridiculement oublieux -de l’œuvre d’hier. Quant à son programme, nous avons la chance de le -posséder, sous forme d’une longue lettre adressée, le 6 Mars 1918, de -Cap-Ferrat--entre Villefranche et Beaulieu, sur la Côte d’Azur--au -prêtre D. Julio Cejador, qui l’a insérée en entier au tome IX de son -_Histoire Littéraire_ déjà citée, p. 471-478, en la traitant -d’«admirable», encore qu’elle ait été écrite au courant de la plume. En -voici les passages essentiels: «Parlons un peu du roman, puisque vous -m’en priez. J’accepte la définition courante: «_la réalité saisie à -travers un tempérament_». Et je crois encore, avec Stendhal, qu’«_un -roman est un miroir promené le long d’un chemin_». Mais il est bien -certain que le tempérament modifie la réalité et que le miroir ne -reproduit pas exactement les choses, avec leur rigidité matérielle, mais -qu’il confère à l’image cette fluidité, légère et azurée, qui semble -flotter au fond des cristaux de Venise. Le romancier reproduit la -réalité à sa façon, conformément à son tempérament, choisissant, de -cette réalité, ce qui lui en semble saillant et négligeant, comme -accessoires inutiles, le médiocre et le monotone. Ainsi opère le -peintre, quelque réaliste qu’il soit. Velasquez reproduisait la vie -mieux que personne. Ses personnages palpitent. S’ils eussent été -photographiés directement, peut-être eussent-ils été plus exacts, mais -ils vivraient infiniment moins. Entre la réalité et l’œuvre qui la -reproduit, s’interpose un prisme lumineux qui défigure les objets, en -concentre et l’essence et l’âme, et c’est le tempérament de l’auteur. -Pour moi, c’est cela qui constitue le romancier, parce que c’est en cela -que consistent sa personnalité, sa façon spéciale et individuelle de -comprendre la vie. C’est là vraiment qu’est son style, dût son écriture -apparaître négligée. Et comme, heureusement pour l’art, qui a en horreur -la monotonie et les répétitions, les tempéraments varient avec les -individus, vous voyez pourquoi je ne crois guère aux classifications, -aux écoles, aux étiquettes de certaine critique. Tout romancier -véritable reste soi-même et rien que soi-même. Qu’une lointaine parenté -le rattache à d’autres, c’est fort possible, mais il n’existe pas de -caste fermée. Je parle, évidemment, ici d’un romancier en pleine -possession de ses moyens, au zénith de sa trajectoire, car, dans la -jeunesse, il n’est que trop certain que nous subissons, tous, -l’influence des maîtres qui jouissent alors de la renommée. Personne, -ici-bas, n’échappe à ces influences supérieures. Notre présent est en -fonction à la fois du passé et de l’avenir. En biologie comme en -psychologie, on démontre que les générations qui nous ont précédé -influent sur nous, que nous sommes les légataires d’une hérédité -ancestrale, encore que, par l’action de notre libre arbitre, nous -arrivions à en atténuer diversement les effets. Or, comment, en -littérature, ne ressentirions-nous pas cette pression du passé et du -présent, lorsque nous risquons nos premiers balbutiements...? De même -que les religions, en tant que génératrices de consolation et d’espoir, -sont assurées, à jamais, de la gratitude de leurs fidèles, de même les -romans qui sont de vrais romans--c’est-à-dire ceux par qui vibre en -nous-même une corde de vie, ceux qui garantissent quelques heures -d’illusion au lecteur--sont assurés de la faveur de milliers et de -milliers d’êtres, alors même que la critique s’acharnerait à démontrer -que ce sont œuvres indignes de l’estime des esprits supérieurs. Car -la critique ne parle qu’à la raison. Mais l’œuvre d’art s’adresse au -sentiment. Entendez: à tout ce qui constitue notre héritage -d’inconscient, le monde de notre sensibilité, univers infini, -mystérieux, dont personne n’a jamais exploré les frontières, tandis que -celles de la raison sont parfaitement connues. Vous souvenez-vous de ce -tambourinaire-troubadour de certain roman de Daudet? Ce personnage -cocasse, avant de jouer du galoubet, «rase» religieusement son excellent -public de Provence par une fastidieuse explication de la manière dont il -lui est venu à l’idée de faire de la musique: en écoutant, sous un -olivier, chanter le rossignol. Tout le monde se sent l’envie de lui -crier: «_Assez comme cela! Etes-vous musicien? Oui? Alors, silence! Et -jouez-nous votre musique!_» Pour moi, en face des prologues, des -commentaires, des manifestes, etc. qui, tant de fois, encombrent les -livres d’autrui ou les colonnes des journaux, je me sens une envie -semblable de crier: «_Romancier, à ton roman!_» Et seul un Orbaneja a -besoin de déclarer, pour qu’on le sache, au pied de sa peinture que -«_ceci est un coq_». L’authentique peintre, celui qui est maître de sa -main comme de son imagination, n’inscrit pas de commentaires en marge de -son œuvre, car il sait parfaitement que le public verra, clairement, -sur la toile, ce qu’il a voulu dire et la façon dont il a voulu le dire. -Et si le public en fournit une douzaine de versions différentes, qui -sait laquelle de ces versions, finalement, sera acceptée comme bonne, et -si elle ne vaudra pas mieux que la version de l’artiste? Souvenons-nous -de notre grand Don Miguel, qui n’entendait, par son _Don Quichotte_, -qu’exprimer une seule idée et auquel l’admiration universelle en a prêté -tant et de si belles! Et puis, n’y aurait-il pas lieu de frémir au -spectacle de la finale destinée de toutes ces doctrines, exposées par -les romanciers pour expliquer leur œuvre et leurs prétendues -innovations...? J’écris des romans parce que cela est pour moi une -nécessité. Peut-être était-ce ma destinée et, en tout cas, tout ce que -je pourrais faire pour échapper à cette fatalité serait peine perdue. -Certains en composent - -[Illustration: LA MALVARROSA VUE DE LA MER] - -[Illustration: PETITE SALLE A MANGER DE LA MALVARROSA, IMITANT UNE -CUISINE DE STYLE VALENCIEN] - -parce que d’autres en composèrent avant eux et l’idée ne leur en serait -jamais venue, s’ils n’eussent eu, devant eux, une série de modèles. -Quant à moi, fussé-je né en pays sauvage, ignorant livres et art -d’écrire, j’ai la ferme conviction que j’eusse fait des lieues et des -lieues pour aller raconter à quelqu’un de mes semblables les histoires -imaginées dans ma solitude et entendre, en échange, de ses lèvres les -siennes propres. Chaque fois que j’achève une de mes œuvres, je -m’ébroue, positivement, de lassitude et exulte de délivrance, tel un -patient au sortir d’une opération douloureuse. «_Enfin!_ me dis-je. -_C’est bien le dernier!_» Et cela, je me le dis en toute bonne foi. Je -suis un homme d’action, dont la vie s’est passée à faire autre chose -encore que des livres et croyez que cela ne me réjouit que médiocrement, -de rester cloué trois mois durant dans un fauteuil, la poitrine contre -le bois de ma table, à raison d’une dizaine d’heures par séance! J’ai -été agitateur politique. J’ai passé une partie de ma jeunesse en prison: -trente fois au moins. J’ai été forçat. J’ai été blessé à mort dans des -duels féroces. Je connais toutes les privations physiques qui peuvent -affliger un être humain, y compris celles de la plus extrême pauvreté. -En même temps, j’ai été député jusqu’à satiété, jusqu’à la septième -législature; j’ai été ami intime de chefs d’Etat; j’ai connu -personnellement le vieux sultan de Turquie; j’ai habité des palais; -j’ai, plusieurs années, été homme d’affaires, maniant des millions; j’ai -fondé des villages en Amérique. Je vous cite tout cela pour vous faire -comprendre que les romans, je suis capable de mieux les vivre, le plus -souvent, que de les coucher, noir sur blanc, sur le manuscrit -d’imprimerie. Et cependant, chacune de mes œuvres nouvelles s’impose -à moi avec une sorte de violence physiologique, qui a raison de ma -tendance au mouvement et de mon horreur pour le travail sédentaire. Je -la sens croître dans mon imagination. Ainsi que le fœtus qui devient -enfant, elle s’agite, s’érige, vivante et vibrante, frappe aux parois -intérieures de mon crâne. Et il faut que, telle la femme en couches, -j’en expulse ce fruit de ma chair, sous peine de mourir, empoisonné par -la putréfaction d’une créature prisonnière. Tous mes serments de ne plus -travailler sont vains. Rien n’y fait. J’écrirai des romans aussi -longtemps que j’existerai. Leur formation est celle de la boule de -neige. Une sensation, une idée, que je n’ai pas recherchées, qui -surgissent des limites de l’inconscient, constituent le noyau autour -duquel s’agglomèrent observations, impressions et pensées, emmagasinées -dans mon subconscient sans que je m’en sois rendu le moindre compte. -L’imagination du vrai romancier est semblable à quelque appareil -photographique dont l’objectif serait perpétuellement en action. Avec -l’inconscience d’une machine, elle enregistre dans la vie quotidienne -physionomies, gestes, idées, sensations et les emmagasine pêle-mêle. -Puis, lentement, toutes ces richesses d’observation s’ordonnent dans le -mystère de l’inconscient, s’y amalgament, s’y cristallisent, jusqu’à ce -qu’elles soient prêtes à s’extérioriser. Et lorsque, sous l’empire d’une -force invisible, le romancier s’est mis à écrire, il lui semblera qu’il -exprime des choses nouvelles toutes fraîches écloses, alors qu’il ne -fera que transcrire des concepts subexistant en lui depuis des années, -qu’un paysage lointain lui suggéra, ou un livre, qu’il a complètement -oublié. Je me flatte d’être le moins littérateur possible en tant -qu’écrivain, c’est-à-dire le moins professionnel. J’abhorre qui a -toujours en bouche une conversation de métier, qui ne se réunit qu’en -petit comité, qui ne sait vivre qu’en clans exclusifs, peut-être par ce -que la médisance ne s’alimente que de la sorte. Je suis un homme qui -_vit_ et, lorsqu’il en a le temps, qui _écrit_, sous un impératif -catégorique du cerveau. Ce faisant, j’ai conscience de continuer la -noble et virile tradition espagnole. Les meilleurs génies littéraires de -notre race ne furent-ils pas des hommes, de vrais hommes, dans le sens -le plus complet du vocable: soldats, grands voyageurs, coureurs -d’aventures lointaines, exposés aux captivités, à des misères variées? -Que si, par-dessus le marché, ils furent aussi écrivains, ils ont su -abandonner la plume, lorsqu’il leur fallait, rudement, lutter pour -l’existence. Car ils considéraient leur métier d’écrivain comme -incompatible avec les nécessités de l’action. Souvenez-vous de notre -Cervantes, qui resta, à une période de sa vie, huit années sans écrire. -Et je crois que l’on apprend mieux ainsi à connaître la vie, qu’en -passant son existence dans les cafés; qu’en réduisant son observation à -la lecture des livres de camarades, ou aux palabres entre amis; qu’en se -momifiant le cerveau par des affirmations toujours ressassées; qu’en ne -s’alimentant que de sa propre sève, sans jamais changer d’horizon, sans -bouger des rivages au long desquels s’écoule un mince filet de cet -immense fleuve de l’humaine activité... Pour les écrivains de ma -nuance--voyageurs, hommes d’action et de mouvement--l’œuvre est en -fonctions directes du milieu. Et, revenant à la théorie du «miroir» de -Stendhal,--cette image si juste d’un si grand artiste, qui connut la vie -et qui fut, lui aussi, voyageur et homme d’action--je redirai que nous -reflétons ce que nous voyons et que tout notre mérite est de savoir le -refléter... L’important est donc de voir les choses de près, -directement, de les vivre, ne fût-ce qu’un instant, afin d’être à même -d’en déduire comment les autres les vivent. J’ai la croyance que les -romans ne se font ni avec la raison, ni avec l’intelligence; que ces -facultés n’interviennent dans leur fabrication que comme régulatrices et -ordonnatrices de l’œuvre d’art, ou, même, qu’elles se maintiennent en -marge de cette gestation, pour nous servir, à l’occasion, de -conseillères. Le vrai, l’unique facteur actif, c’est l’instinct, le -subconscient, cet invisible et mystérieux ensemble de forces que le -vulgaire dénomme «inspiration». Tout artiste véritable compose son -chef-d’œuvre «_porque sí_», comme on dit en espagnol, c’est-à-dire -par ce qu’il ne peut faire autrement. Les passages qu’on vante davantage -dans un roman sont presque toujours ceux dont l’auteur ne s’était pas -rendu compte et auxquels il ne s’arrête que lorsque la critique les lui -a signalés. Pour moi, en mettant le point final à un de mes livres, j’ai -l’impression de m’éveiller d’un rêve. Je ne sais si ce que je viens de -faire en vaut la peine; si ce n’est pas une œuvre mort-née dont j’ai -accouché. Au fond, je ne sais absolument rien. J’attends! Le créateur de -beauté est le plus inconscient de tous les créateurs. Cette vérité n’est -pas nouvelle. Elle est vieille comme le monde. Parlant des poètes, -Platon a déclaré qu’ils disent leurs plus belles choses sans savoir -pourquoi et, souvent même, sans en avoir conscience. C’est aussi ce -qu’affirmait le célèbre adage scolastique: _nascuntur poetæ, fiunt -oratores_. Ce qui revient à dire, comme s’exprime, en notre langue, la -sagesse populaire, que «_el poeta nace y no se hace_». La raison, la -lecture peuvent former de grands, d’incomparables écrivains et dignes -d’admiration. Ils ne sauraient, cependant, jamais, de ce seul chef, -devenir des romanciers, des dramaturges, des poètes. Pour être cela, il -faut qu’intervienne le subconscient comme essentiel facteur: cette -mystérieuse divination, ce pressentiment, ces éléments affectifs en -opposition presque constante avec les éléments intellectuels. Il est -clair qu’il ne faut pas abuser de cette doctrine et s’abstraire de la -raison et de l’étude sous prétexte que, dans l’œuvre d’art, c’est le -subconscient seul qui est souverain. Tout doit se fondre dans une -harmonieuse unité. Et il faudrait moins encore excuser de capricieuses -divagations ou de puériles niaiseries, en alléguant l’entraînement des -forces inconscientes... En guise de conclusion, je répète, avec M. de la -Palisse, que, «pour écrire des romans, il faut être né romancier». Or, -être né romancier, cela veut dire: être pourvu de cet instinct qui, -seul, évoque l’image juste. Cela veut dire encore que l’on possède cette -force de suggestion sans laquelle aucun lecteur ne prendra jamais pour -vivante réalité ce qui n’est que le produit de l’imagination d’un -auteur. Et qui n’a pas ce pouvoir, quels que soient par ailleurs son -talent et son acquis, j’accorde qu’il composera peut-être des livres -intéressants, corrects et même beaux, par lui baptisés romans. Mais de -roman véritable, jamais il n’en écrira...» - -J’ai tenu à citer cette ample profession de foi, d’abord par ce -qu’unique dans l’œuvre de Blasco Ibáñez--qu’on lise, pour ne citer -qu’un récent exemple et un texte facile, dans la _Grande Revue_ de -Décembre 1918, avec quel laconisme le maître y répond à l’enquête -ouverte par cet organe mensuel sur l’avenir postguerrier de la -littérature[33]--ensuite, parce que révélant un fond de doctrine dont -s’étonneront quelques criticastres, lesquels, jugeant l’auteur à l’aune -de leur court intellect, estiment que Blasco Ibáñez n’est qu’une sorte -de volcan en perpétuelle éruption de romans, dont tout l’art se -limiterait à reproduire la formule zolesque! Grand libéral en matières -littéraires, Blasco Ibáñez admet tous les dogmatismes, à condition qu’au -fond des avenues théoriques, l’œuvre d’art érige sa façade de sereine -majesté. Personne n’est plus tolérant, personne n’use de plus amples -critériums que lui, lorsqu’il s’agit de juger des auteurs en -contradiction avec son programme esthétique. La rageuse vanité, la -maladive susceptibilité de tant d’hommes de lettres lui sont infirmités -inconnues. N’admettant l’infaillibilité de personne, il se garde bien de -poser en principe la sienne propre. Convaincu de la relativité de tout -ici-bas, il ne se risquerait pas d’imposer ses goûts à autrui. Et il -parle de ses œuvres avec une humilité souriante, que l’on sent venir -du tréfonds de l’âme. «Chacun de nous--m’a-t-il déclaré -récemment--chante sa propre chanson à son passage par la vie, avant de -disparaître dans l’immense et profonde nuit. Cette chanson ne saurait -être du goût de tous et il serait fat de vouloir que les autres hommes -s’arrêtassent pour n’entendre qu’elle. Des plus célèbres, des plus -immortelles, que subsiste-t-il? Un titre, un nom d’auteur, quelquefois -un motif vague, ou étrangement modifié. Le public se contente de répéter -que ces chansons sont belles, parce qu’il le tient des générations -précédentes. Mais combien peu ressentent le besoin de recourir à la -source, de les reconstituer en leur intégrité, de revenir à elles pour -le plaisir et par amour d’art?» Une philosophie aussi détachée devait -immuniser Blasco Ibáñez contre la morsure de l’envie. Cet éternel Don -Quichotte n’est heureux que du bonheur d’autrui. Lui, écrivain espagnol -le plus lu actuellement hors d’Espagne, a tenté à plusieurs reprises de -modifier les organisations éditoriales de son pays au bénéfice des gens -de lettres, ses collègues, afin que leurs œuvres se vendissent à -l’étranger. Et il ne cesse de conseiller à ses divers traducteurs et aux -maisons d’éditions qui publient leurs versions, de ne pas limiter à son -œuvre la divulgation de la littérature espagnole. Enfin, ce fougueux -polémiste, toujours prêt à aller sur le terrain lorsqu’il s’agissait de -défendre ses idées politiques, n’a jamais eu la moindre affaire, a -toujours évité toute discussion de nature littéraire professionnelle. -Plus d’une fois, des Béotiens, improvisés juges--ceux qu’en 1906, -l’écrivain suisse William Ritter, au cours d’une belle étude sur Blasco -Ibáñez insérée dans son volume: _Etudes d’art étranger_, définissait -plaisamment: «Les impuissants, les gandins, et les popotiers du trottoir -de la nullité et des boulevards de la grisaille»--ont cru utile de -débiter sur son compte de monstrueuses absurdités, qu’il lui eût été -facile de réduire, d’un trait de plume, à leur juste valeur, en -ridiculisant comme il convenait leurs auteurs responsables. Il a -toujours dédaigné ces mises au point. Sa doctrine, en l’espèce, c’est -qu’il n’est qu’une réplique qui vaille et que cette réplique consiste à -continuer de produire. L’on sait s’il lui est fidèle! Tel est l’homme -que d’honnêtes folliculaires se complaisent à représenter comme un -orgueilleux affamé de réclame, un sombre et misanthrope vaniteux, dans -leur basse jalousie de pygmées, incapables d’admettre qu’avec une si -riche et si complexe nature, les manifestations extérieures les plus -tapageuses ne sont que la résultante de l’immense besoin intérieur de -se renouveler, de se meubler d’images nouvelles, de s’enrichir d’autres -sensations, et qu’une âme toujours en gésine d’un univers serait, par -tant de successives parturitions, depuis longtemps épuisée, si ce bruit, -ce mouvement, cette trépidation ne lui maintenaient sa tonicité. - -Architecte, Blasco Ibáñez ne l’est pas seulement de châteaux en Espagne -et dans ses romans. C’est aussi un bâtisseur de maison et de maison fort -habitable et confortable. Le rêve si cher à tout artiste--le rêve de -Rostand à Cambo, le rêve de Zola à Médan--de posséder son home à lui, il -l’a réalisé à une heure de Valence, aux bords de la mer latine, sur la -plage de la Malvarrosa, qu’ont popularisée les mentions de date et de -lieu mises à la fin de ses romans. Ce nom de Malvarrosa vient de ce que -les champs voisins y sont utilisés pour la culture des alcées et autres -plantes odoriférantes, dont les sucs sont transformés par une fabrique -de matières premières pour la parfumerie et dont les produits distillés -se retrouvent dans tous les boudoirs élégants du monde. Le parfum que -dégagent ces fleurs est moins dangereux que celui des tubéreuses qui -sont également cultivées dans ces campagnes et qui, une année où près de -cent hectares en étaient couverts, obligèrent le poète à fuir de sa -demeure enchantée, tellement capiteux et enivrant en était l’arome, -perçu en mer par les navigateurs qui longent ces côtes. Le cabinet de -travail de Blasco, installé à l’étage supérieur de ce «_palacio_», -frappe le visiteur par sa richesse en meubles et en tableaux anciens. La -fabuleuse splendeur de Valence, lorsque cette ville s’adonnait en grand -au tissage des soies comme, chez nous, Nîmes, avait eu pour conséquence, -chez ses opulents bourgeois, un luxe inouï et ce fut à Valence que les -antiquaires avisés qui, au cours du siècle dernier, mirent en coupe -réglée cette pauvre Espagne, par eux systématiquement ravagée, -réalisèrent leurs plus merveilleuses razzias. Blasco, qui avait sur eux -l’avantage de mieux connaître le terrain, n’en réunit pas moins maintes -pièces curieuses, arrachées aux chasses de ces pillards internationaux, -et il en orna sa résidence marine, où furent signés les immortels romans -de sa première époque, dont le souvenir est indissolublement lié, pour -ses fidèles, à celui de cette poétique demeure de la Malvarrosa. La -passion politique a, d’ailleurs, scandaleusement exagéré le luxe d’une -maison bâtie avec le produit du labeur de Blasco et ses ennemis -l’avaient plaisamment transformée en une sorte de palais enchanté des -_Mille et Une Nuits_, dont ses éditeurs de Valence, universellement -désignés aujourd’hui sous le nom de leur firme _Prometeo_, ont donné une -version castillane, faite par le propre Blasco sur la traduction -française du Docteur Mardrus. Comme Blasco Ibáñez avait, à cette époque, -un véritable faciès d’Arabe--on n’eût en qu’à se reporter, pour s’en -convaincre, à son portrait, qui ornait le petit livre de Zamacois et -dont la ressemblance est beaucoup plus frappante que l’effigie, d’après -R. Casas, illustrant l’article de 1910 dans l’_Enciclopedia Espasa_--ils -avaient imaginé de l’appeler _El Sultán de la Malvarrosa_. Qui a visité -la maison y aura trouvé, avec un intérieur assez simple, une -construction originale, dont le seul luxe véritable est constitué par -une galerie à colonnes et caryatides, décorée de fresques dans le genre -pompéien et donnant sur la Méditerranée. Des revêtements en _azulejos_, -ou faïences valenciennes d’origine arabe, confèrent à ces pièces un -cachet inoubliable, riant à la fois et bien local. Mais il ne faudrait -pas y chercher l’ordonnance bourgeoise commune, d’autant plus que cette -demeure d’artiste, dont les plans furent tracés par Blasco en personne, -est due à la collaboration technique de sculpteurs et de peintres, -généralement excellents décorateurs, mais assez piètres maçons. - -On en jugera, si toutefois l’on en doutait, par le détail suivant. -Lorsque fut achevée la galerie dont j’ai parlé, il fut décidé -unanimement que nul autre lieu ne conviendrait mieux pour la célébration -des fraternelles agapes projetées. Et comme, pour banqueter, il faut -communément une table, Blasco se souvint que, lors de ses errances en -Italie, il avait admiré, à Pompéï,--auquel, dans _En el País del Arte_, -il a consacré trois chapitres--une curieuse table d’un seul bloc de -marbre, que supportaient quatre griffons. Aussitôt les sculpteurs -résolvent de doter d’une reproduction, sur une plus grande échelle, de -ce meuble de _triclinium_ la loggia des festins. On fait venir -directement de Carrare un bloc énorme de marbre, grâce à l’obligeance -d’un capitaine au long cours, qui a mis sa goëlette à la disposition du -«sultan». Mais, au lieu du nombre limité de convives que permettaient -les trois lits anciens, Blasco entend qu’à sa table siègent les invités -par douzaines. Les quatre monstres ailés ne suffisent pas, à chaque -angle, pour supporter ce dolmen. On en sculpte au centre un cinquième, -accablé, comme Atlas, sous le poids de cet univers de calcaire. Enfin, -l’œuvre s’érige triomphale, d’une pureté de lignes antique, d’une -blancheur radieuse. Mais voici, ô terreur, que les plafonds fléchissent, -sous sa masse. L’on a tout prévu, sauf cette minutie, que de simples -solives ne sauraient jouer le rôle de poutrelles d’acier. En -conséquence, mosaïques romaines, fresques délicatement nuancées, -merveilleuse décoration où chacun s’est efforcé d’être original en se -surpassant, tout doit disparaître et une moitié de l’édifice est -démolie, puis réédifiée, pour assurer à la table une existence -éternelle... Le peintre Sorolla, le sculpteur Benlliure n’ont -certainement pas oublié cet incident, dont ils furent les principales -_dramatis personæ_, en compagnie de camarades moins illustres. Parmi -ceux-ci, il y avait feu Luis Morote, Valencien lui aussi et l’un des -meilleurs amis qu’ait comptés Blasco. C’était un écrivain et un homme -d’action, aux idées généreuses, auteur de plusieurs ouvrages -notables--_El pulso de España_, _Pasados por agua_, _Los frailes en -España_, _Teatro y Novela_, etc.--et dont deux ont paru à Paris, chez -l’éditeur Ollendorff, l’un sur un coin des Canaries, l’autre, d’un -intérêt réel et publié en 1908, sur Sagasta, Melilla et Cuba. - -Quittons la Malvarrosa pour Madrid, les palmeraies phéniciennes où, à la -suite de Karl Marx, a pénétré l’esprit socialiste moderne, pour -l’austère azur de la capitale castillane, où l’air, la couleur, les eaux -sont d’une subtilité impondérable, comme, aussi, l’est la désolation de -son haut plateau aux variations soudaines et meurtrières de température. -Quel contraste! Valence c’est, par le paysage et autre chose encore, un -peu l’Afrique. Madrid, c’est le compromis entre l’Espagne et l’Afrique, -l’immense douar où la plus raffinée civilisation coudoie à chaque minute -la plus troglodytique rusticité: cité trompeuse dont le grand mouvement -n’est qu’un leurre, incapable, pour peu qu’on y séjourne, de donner le -change sur l’inanité foncière de sa vie. Blasco Ibáñez a écrit, dans la -_Horda_, le vrai tableau de Madrid, d’un Madrid que ne connaissent pas -les clientèles touristiques du _Ritz_ et du _Palace_, qu’ignorent ces -Espagnols même dont le champ d’action ne dépasse pas le rayon des -lampes à arc et des rues asphaltées du centre de leur ville et qui ne -s’aviseraient pas d’aller étudier leurs compatriotes sur les hauteurs -des _Cuatro Caminos_, aux quartiers des _Injurias_, des _Cambroneras_ et -analogues repaires de parias madrilènes. Son petit hôtel de la -Castellana, le reverra-t-il jamais d’autre sorte que pour un éphémère -passage? Je ne le crois guère. Il est fermé depuis si longtemps, que la -rance atmosphère qui l’imprègne lui ferait peur. Zamacois, qui l’a vu -avant que son propriétaire, par des remaniements importants, en modifiât -la physionomie, l’a décrit en ces termes, en 1909: «L’insigne romancier -habite à droite de la promenade de la Castellana, à proximité de -l’Hippodrome, dans un pittoresque petit hôtel d’un seul rez-de-chaussée, -dont la façade irrégulière s’ouvre en angle sur le fond d’un jardinet. -Çà et là, le long des vieux murs et sur le tronc des arbres, l’herbe et -la mousse ressortent en taches d’un vert velouté, avec des teintes -sombres et bien plaquées. Dans la paix joyeuse du matin, sous la -merveilleuse coupole indigo de l’espace inondé de soleil, la terre -noire, que viennent de remuer des mains diligentes, fleure l’humidité. -Le silence est maître, en ces lieux. Ce coin, mieux encore qu’un -parterre madrilène, évoque une parcelle de jardin rustique, un peu -gauche et paysan, où l’on s’attend à rencontrer un chien, un tas de -fumier, quelques poules... Le cabinet du maître est spacieux, d’un -dessin irrégulier et ses deux fenêtres s’ouvrent sur un groupe d’arbres. -Au mur du fond, les rayons ploient sous les livres. Quelques portraits: -Victor Hugo, Balzac, Zola, Tolstoï, qui ont l’air de présider ici, -groupés l’un près de l’autre en une rare et douloureuse harmonie de -fronts pensifs et tourmentés par l’effort mental. Les parois s’ornent -d’une quantité de bibelots anciens et de diverses esquisses, charmantes, -de Joaquín Sorolla. Chaque chose est ici à sa place: les statuettes, les -tapisseries, les meubles. Nul doute que tout ne s’y trouve où il doit -être. Et cependant, je sens autour de moi comme flotter je ne sais quoi -d’étrange, une palpitation, ardente et fébrile, d’impatience, qui me -donne l’impression que ces tapis, ces tableaux, ces fauteuils, ces vieux -bahuts, qui décorent la pièce, pourraient bien participer, en vertu d’un -mystérieux magnétisme, à cette inquiétude spirituelle, intense et -constante, dont l’écrivain est possédé...» - -Deux années avant qu’Eduardo Zamacois, réaliste formé à l’école -française, dont la plume châtiée procédait de Bourget et de Prévost, -consignât cet étrange phénomène spirite, Blasco Ibáñez avait fourni à -l’observateur un exemple beaucoup plus caractéristique d’inquiétude -d’âme que celui de la sarabande magique du mobilier de son cabinet. Par -je ne sais quel caprice d’Argonaute, il avait, un beau matin, disparu de -son hôtel. Ses amis apprirent qu’il était allé à Bordeaux, à l’occasion -d’une exposition intéressant ses goûts de marin. Mais il entendait si -peu y prolonger son séjour, qu’il ne s’était muni que de cet élémentaire -bagage à la main qui suffit, à la rigueur, pour une fugue d’une -huitaine. A Bordeaux, cependant, il se ressouvint que son docteur avait -naguère insisté pour qu’il fît une cure à Vichy. Cela fut cause qu’il -décidât de s’y rendre, sous le prétexte d’y rétablir son foie. Il y -était à peine que l’élégante monotonie, le tran-tran réglé et bourgeois -de la ville d’eaux eurent le don de l’horripiler, à tel point que, pour -échapper à leur hantise, il s’enfuit à Genève et à ses paysages -souriants et doux. La Suisse alémanique l’ayant ensuite tenté, il passa -à Berne, dont les ours symboliques lui firent bénir le destin des -hommes, et des peuples, sans imagination, dont on sait que le royaume de -Dieu est à eux. La tranquille, bourgeoise et germanophile Zurich ne le -retint guère. A Schaffhouse, il vit tomber le Rhin, puis s’embarqua à -Romanshorn pour Lindau et, à Lindau, sauta dans le train de Munich. -Fervent de Wagner, il espérait y entendre chanter, au fameux festival en -l’honneur du maestro de Leipzig, la _Walkyrie_ et _Siegfried_ avec plus -d’art qu’au _Real_ madrilène. Il eut cette déception,--lui qui, s’il a -laissé au conteur valencien D. Eduardo L. Chavarri le soin d’illustrer -d’un commentaire technique _L’anneau du Niebelung_, a offert à ses -compatriotes, avec un _prologue_, une traduction, sous le titre de: -_Novelas y Pensamientos_, de la partie littéraire de l’œuvre de -Wagner--de constater qu’à Munich l’interprétation du drame musical -wagnérien valait ce qu’à Madrid et qu’aussi bien, «l’Athènes Germanique» -n’était qu’une grossière caricature de la cité de Minerve, dont la -démocratie intellectuelle et raffinée eût rougi de honte à s’entendre -comparer avec ces lourds buveurs de bière, ces cannibales de la -charcuterie. Munich laissa donc Blasco déçu. Ayant songé à Mozart, il en -partit pour Salzbourg et son _Mozarteum_. Puis ce furent Vienne et le -beau Danube bleu. A Vienne, on lui dit qu’en treize heures, par la voie -du fleuve, chemin qui marche, on allait à Budapest. Blasco s’embarqua -donc, près du pont de Brunn, pour la cité magyare, où il rêva de -Marie-Thérèse et de la fameuse phrase latine, que les typographes -espagnols ont estropiée, dans le texte d’_Oriente_, et que la -nonchalance de Blasco n’a jamais songé à y corriger, ce qui lui valut -d’être tancé, pour cette vétille, par un archiviste de Perpignan, comme -je vais le rapporter. Budapest, c’est l’Orient, ou, du moins, le seuil -de l’Orient. A Belgrade, où il visita le tragique Konak encore souillé -du sang d’Alexandre et de Draga, il s’aperçut qu’il lui fallait, -désormais, voir les choses et le temps lui-même dans un recul. Il -croyait être, ce jour-là, au six Septembre. Une affiche de théâtre lui -apprit qu’à Belgrade on n’en était qu’au vingt-quatre Août. Ce don -inattendu de treize jours de vie supplémentaire le réjouit. Il ne -s’attarda pas à Belgrade, ni davantage à Sofia, brûlant,--car, vers -Philoppoli, les premiers minarets pointaient à l’horizon,--de se plonger -enfin en pleine turquerie. - -Il a omis, dans _Oriente_,--où ont été recueillies ses notations de -route, envoyées au _Liberal_ de Madrid, à la _Nación_ de Buenos Aires et -à l’_Imparcial_ de México,--le récit des incidents qui, à Andrinople, -avaient failli lui en fermer la porte. Ayant négligé de se munir d’un -passeport en due forme, la police turque avait commencé par l’arrêter -comme un simple suspect. Fort heureusement, l’Espagne était alors -représentée à Constantinople par un diplomate extrêmement populaire, le -marquis de Campo Sagrado. Blasco a noté, au chapitre XXI d’_Oriente_, -que, lorsqu’il eut déclaré aux vérificateurs des passeports, à la -frontière, qu’il était recommandé au marquis, ceux-ci n’avaient pas tari -en louanges de ce «grand seigneur fort sympathique». La vérité vraie, -c’est que les choses avaient été d’un fonctionnement moins aisé et qu’il -avait fallu échanger des télégrammes avec les autorités de la capitale, -d’où, pour Blasco, une sorte de notoriété avant la lettre, que la -pauvreté de sa garde-robe devait rendre, dès l’arrivée à Byzance, plus -pénible encore. Que ne pouvait-il, à l’exemple d’un Loti, échanger son -médiocre complet à l’européenne contre la défroque d’un fils d’Allah et -le feutre mou contre le fez écarlate, qui n’a pas, dans les saluts, à -quitter le crâne, puisque c’est une main au front et l’autre sur le -cœur qui, là-bas, sont les salutations d’usage? Le détail du séjour à -Constantinople est donné dans une suite de dix-huit chapitres -d’_Oriente_, que l’auteur dédia à D. Miguel Moya, et qui, traduit en -portugais et en russe, est resté inaccessible au lecteur français. C’est -grand dommage. Si l’on en croyait l’ex-chroniqueur des _Lettres -Espagnoles_ au _Mercure de France_,--nº du 1er Mars 1909--il n’y -aurait, en ces pages, que de «pâles évocations du passé, improvisées à -l’aide d’un bon manuel élémentaire d’histoire générale» et des notes -«comme détachées pour la plupart d’un guide _Joanne_ ou d’un _Bædeker_». -Et, si le «voyageur somnolent» se réveille enfin à son arrivée à -Constantinople, c’est uniquement parce que tout lui rappelle Valence, y -compris une «même saleté», encore que, pour M. Marcel Robin, Blasco -Ibáñez «ne semble guère avoir compris la mentalité turque». Plus -équitable que ce téméraire archiviste, le vieux poète D. Teodoro -Llorente, qui s’y connaissait en matière de littératures étrangères--et -en font foi tant de merveilleuses adaptations versifiées--a, dans un -article de _Cultura Española_ (Mai 1908), pleinement rendu justice à son -compatriote, dont il était cependant si loin de partager les opinions, -politiques ou littéraires. Pour lui, _Oriente_ n’est pas seulement «le -tableau pittoresque d’une ville extraordinaire», mais aussi et surtout -«une information instructive sur son état social et la situation -politique de l’Empire Ottoman». Il pourrait être intéressant de comparer -le livre de Blasco au fameux _Constantinople_ de l’Italien Edmondo De -Amicis, devenu, grâce à des traductions qui l’ont popularisé, le -vade-mecum de - -[Illustration: BLASCO SUR LA FAMEUSE TABLE DE MARBRE DE LA MALVARROSA, -FACE A LA MER] - -[Illustration: CABINET DE TRAVAIL DE LA MALVARROSA - -Derrière Blasco, un des bustes de Victor Hugo qui ornent ses différentes -demeures] - -tant de touristes en Orient. La comparaison tournerait, je crois, au -profit de l’impressionniste espagnol, car s’il est une remarque qui -s’impose ici, c’est que le livre de De Amicis n’excelle guère par la -logique de ses déductions, ainsi que le constatait encore en 1912, dans -un excellent article du _Correspondant_, M. G. Reynaud, traitant de _La -Femme dans l’Islam_. Blasco Ibáñez, rédigeant au jour le jour et pour -des feuilles quotidiennes, n’a écrit là que de simples chroniques de -reportage, mais combien alertes et observées! Tour à tour défilent -devant nos yeux, avec le mouvement de la vie, Ferid-Pacha, Grand Vizir -depuis neuf ans, que l’avocat anglais Mizzi, vice-consul d’Espagne et -propriétaire du _Levant-Herald_, lui avait fait connaître; le marquis de -Campo Sagrado, alors, avec M. Constans, ambassadeur de France, le -diplomate le plus apprécié en Turquie; le Sélamlik et la prière du -Sultan; les chiens légendaires et superstitieusement respectés; les -derviches danseurs de Bakarié et leur procession; le sérail et le -_Hasné_, célèbre trésor des Sultans; Sainte Sophie; Joachim II, -patriarche grec, type falot de géant bon pape et, sans doute, bon papa, -délicieusement peint sur le vif; femmes turques et eunuques, où nous -sommes loin du romantisme poétique d’_Azyadé_[34]; les derviches -hurleurs; les ruines de Byzance; et, enfin, comme tableau final, la -«Nuit de la Force»: le Ramadan et sa veillée mystique. - -Blasco Ibáñez n’a consigné dans son livre qu’une faible partie de ses -impressions. D’Août à Novembre 1907, durée de cette singulière fugue, il -vit infiniment plus de choses qu’il n’en a contées. Si le Grand Vizir -avait tant tenu à le voir, il ne nous a pas dit que c’était parce que, -quelques semaines avant, le _Temps_ avait publié un article de Gaston -Deschamps sur _La Catedral_, qui venait d’être traduite en français et -que ç’avait été en s’entretenant de cet article avec Mizzi que -Ferid-Pacha apprit, non sans stupeur, que ce romancier espagnol, si loué -par le critique français, se trouvait, précisément, à Constantinople. -D’ailleurs, cette curiosité obéissait à divers mobiles, dont un au moins -n’était pas littéraire. La Turquie soutenait alors un grand procès avec -l’un des plus puissants barons de la banque internationale, relativement -à la construction du chemin de fer de Constantinople. Cette affaire, -pendante depuis près de trente années, entraînait, au cas où elle eût -été jugée contre l’Etat Turc, un paiement de cinquante à soixante -millions au financier, son adversaire. Soumise à un arbitrage -international, sur le conseil qu’en avait donné Guillaume II au Sultan, -l’arbitre désigné se trouvait être D. Segismundo Moret, homme politique -fort connu, né à Cadix en 1838 et mort en 1913, ex-collaborateur de -Sagasta et, à plus d’une reprise, Président du Conseil des Ministres -d’Espagne. Il importait à Abdul-Hamid de se gagner ses bonnes grâces et, -aux premiers mots que lui en avait touché le Grand Vizir, Blasco Ibáñez -s’était convaincu que ni Ferid-Pacha, ni son vieux maître plus que -septuagénaire, n’avaient la moindre idée ni du vrai état de l’Espagne, -ni du caractère de l’homme qui allait décider souverainement dans ce -litige. Mais la circonstance n’en eut pas moins pour le romancier les -effets les plus heureux. On le traita en personnage officiel. Quand il -passa en Asie-Mineure, un ordre spécial du Padischah enjoignait à tous -les gouverneurs de vilayets de le traiter avec les plus grands égards. -C’est ainsi qu’en Bithynie, il fit l’ascension du mont Olympe dans un -carrosse doré aux portières duquel chevauchait un piquet de cavaliers à -l’aspect de brigands, les gendarmes de ce pays. A son passage en -Anatolie, il fut l’objet d’attentions semblables. A Mudanié, à Brousse, -il eut toutes sortes d’aventures qu’à la fin de son livre il promettait -de conter, quelque jour, et qui sont restées inédites, comme tant et -tant d’aventures de sa vie[35]. - -A Constantinople, il pénétra dans une multitude de lieux fermés aux -Européens de passage. De hautes familles du monde musulman le convièrent -à d’intimes cérémonies de leur existence privée, noces et banquets. A la -page 284, il s’engageait à écrire le roman des Séphardims, Israélites -bannis d’Espagne et qui, au nombre de près de 30.000, ont conservé, avec -leur patronymique espagnol de Salcedo, Cobo, Hernández, Camondo, etc., -l’usage d’un castillan archaïque dont la nuance XVI^{ème} siècle ne -laissait pas de surprendre étrangement le sujet d’Alphonse XIII qui -visitait la capitale turque. Blasco n’a pas tenu cet engagement et seule -l’histoire de Luna Benamor, écrite l’année suivante pour le Nº du 1er -Janvier 1909 d’une revue de Buenos Aires, nous transportera--mais la -scène est à Gibraltar--dans un milieu juif d’origine espagnole et nous -en peindra les mœurs caractéristiques. Enfin, Blasco Ibáñez n’a pas -davantage raconté, dans _Oriente_, sa visite à Abdul-Hamid. - -Ce fils d’Abdul-Meyid, né en 1849 et qui régnait depuis 1876, était -mieux au courant qu’aucun de ses vizirs du procès relatif au chemin de -fer d’Orient et ç’avait été par son ordre que Ferid-Pacha s’en était -entretenu avec le romancier espagnol. Un beau jour, ce dernier eut la -surprise de recevoir une invitation pour Ildiz-Kiosk, demeure du sultan -milliardaire. On sait que le Sélamlik, où il résidait personnellement, -est bâti au sommet de la colline qui fait face au Bosphore et se compose -de bâtiments construits successivement, les uns à la suite des autres, -sans harmonie ni style. Rien des coûteuses fantaisies, des coquets -pavillons, des jardins féeriques que l’on eût espéré en un pareil lieu. -Il est délicieux d’entendre Blasco narrer cette entrevue, sous la -redingote que lui avait prêtée Mizzi! A l’en croire, le souci de ne pas -manquer à l’étiquette orientale l’aurait tellement préoccupé, qu’il en -aurait oublié la légende suivant laquelle certains visiteurs, jugés -suspects par le terrible autocrate, auraient mystérieusement disparu, au -cours de semblables audiences, jetés sans doute, après une sanglante -tragédie, dans les eaux discrètes du Bosphore. Mais, s’il sortit sain et -sauf de la redoutable entrevue, ce fut le lendemain de celle-ci que le -Grand Vizir le chargeait de se rendre, à son retour à Madrid, chez M. -Moret pour lui transmettre, au nom du Chef des Croyants, certaines -informations confidentielles que l’on estimait, vraisemblablement, -devoir influencer son verdict. Et, comme il était à prévoir, l’arbitre -espagnol se prononça contre la Turquie... - -Ce voyage de quinze jours devenu voyage de quatre mois équivalait à un -désastre financier. Ce n’avaient été que réceptions en l’honneur de -l’hôte illustre. Or, la vie de grand seigneur, si elle coûte cher -partout, est particulièrement dispendieuse en cette terre classique du -bakhchich, sévissant à tous les degrés de l’échelle sociale. Je citerai, -comme particulièrement apte à illustrer la corruption officielle turque, -une historiette que Blasco Ibáñez m’a confiée, un jour où il évoquait -devant moi quelques-uns de ses souvenirs inédits de Constantinople. Un -fonctionnaire des Affaires Etrangères turques était venu le trouver et, -s’inclinant révérencieusement chaque fois qu’il prononçait le nom de son -Souverain, avait annoncé qu’Abdul-Hamid, voulant lui donner une preuve -toute spéciale de sa reconnaissance pour ses loyaux services, venait de -lui accorder l’Etoile du Medjidié avec plaque en brillants. Cette -nouvelle stupéfia Blasco. En républicain qu’il est, il avait, en 1906, -sous le premier Ministère Clemenceau, accepté avec reconnaissance d’être -fait, par la République Française, Chevalier de la Légion d’Honneur, -Ordre illustre dont il est aujourd’hui Commandeur[36]. Mais devenir -dignitaire de l’un des Ordres les plus prestigieux du Sultan Rouge? Non, -cela dépassait, en vérité, les bornes permises de la turquerie. Il -exposa donc à l’envoyé d’Abdul-Hamid que cet honneur le flattait -extrêmement, mais que ses principes lui interdisaient de l’accepter. Sur -quoi, le haut fonctionnaire, non sans jeter au préalable un regard -prudent pour s’assurer qu’aucun importun n’entendait ses paroles, -scanda, en les accompagnant de son sourire de diplomate, ce conseil -sceptique: «_Prenez toujours! Les brillants valent, au bas mot, dix -mille francs!_» De cet Ordre, Blasco ne reçut que le diplôme, un -merveilleux parchemin tout couvert d’hiéroglyphes dorés. La plaque, -commandée à l’un des bijoutiers du Sultan,--un juif d’origine espagnole -nommé Flores, qui parlait, dans un balbutiement enfantin, la langue de -ses lointains aïeux--eût sans doute été un chef-d’œuvre. On travaille -lentement en Turquie et, de plus, le joaillier d’Abdul-Hamid -entendait--hommage touchant à sa lointaine _Hispania_--réaliser une -merveille de plaque. Hélas! tout arrive ici bas. Un beau jour, le -Philippe II des Turcs--c’était en Avril 1909--s’entendit, dans un -_Fetvah_ du Sheik ul-Islam,--docile instrument des Jeunes -Turcs,--déclarer indigne de régner plus longtemps. Et le Padischah, -«ombre d’Allah sur la terre», laissa là les quatre mille femmes, presque -toutes esclaves, de son haremlik. Il s’en fut, exilé pour toujours, à la -villa Allatini, à Salonique. C’en était fait de ce politique avisé et -peu scrupuleux. La plaque de Blasco qui attendait, à Ildiz-Kiosk, une -occasion propice pour passer en Espagne, fut victime du pillage des -palais du tyran déchu. Peut-être orne-t-elle, aujourd’hui, quelque -poitrine de Jeune Turc? A moins que le ravisseur n’ait songé, lui aussi, -que ce joujou brillant valait bien ses dix mille francs d’avant-guerre. - -Les aventures orientales de Blasco Ibáñez faillirent avoir une fin -tragique. Il avait traversé sans incidents les plaines désolées de la -Thrace, franchi la Roumélie, la Bulgarie, la Serbie et approchait de -Buda-Pest. C’était l’heure du petit déjeuner. Dans le _dining-car_ de -l’express de Constantinople, il occupait, avec trois inconnus de la -foule bigarrée de Cosmopolis, une table silencieuse, lorsque, au moment -où les premières maisons des faubourgs de Buda-Pest commençaient à fuir -sur les glaces du wagon, un choc effroyable, suivi des craquements -lugubres de ferrailles tordues, se produisit. Le train venait d’être -tamponné par un convoi qu’à la suite d’une négligence inexplicable, le -chef de gare hongrois avait lancé sur la voie, à l’heure normale -d’arrivée de l’express d’Orient, dont les deux premières -voitures,--naturellement des troisièmes classes--avaient été pulvérisées -par ce choc! Accident stupide, en une Europe Centrale que d’illustres -niais prônaient comme l’exemplaire modèle de toute organisation -méthodique, et rejetant un instant dans l’ombre de la légende les -vieilles «_cosas de España_». Blasco sut en dégager la philosophie. Et, -toujours homme d’énergie et d’action, il s’était à peine rendu compte de -la catastrophe, qu’abandonnant, sans autre dommage que de légères -contusions, le théâtre du sinistre, où la foule affluait, il sautait -dans un tramway proche et allait prendre à la gare de Buda-Pest le -premier train en partance pour l’Europe,--la vraie Europe, où il -rentrait son baluchon sur l’épaule, à la façon de l’envahisseur oriental -de lointains millénaires séduit par les richesses du mystérieux -Occident. Tel fut son premier grand voyage hors du monde latin. Si, en -1806, M. de Chateaubriand s’était soumis à onze mois d’errance pour -séjourner trois jours à Jérusalem, ce n’a été qu’à presque un siècle de -distance,--en 1904--que la postérité put, à son pompeux _Itinéraire_, -opposer le pendant rédigé par Julien, son domestique, qui nous présente -le grand homme sous un jour moins splendide. Sans être irrespectueux, il -me semble que Blasco Ibáñez n’avait pas à craindre une telle avanie: -d’abord parce que n’ayant pas de valet de chambre en Orient, ensuite -parce que son livre possédait pour vertu dominante la sincérité. - - - - - V - - Blasco Ibáñez ami de la lecture et de la musique.--Son culte pour - Beethoven et pour Victor Hugo.--Ses duels.--Une balle de charité - qui faillit devenir balle homicide.--Sa discrétion d’auteur.--Ses - scrupules sentimentaux.--Histoire du roman: _La Voluntad de Vivir_. - - -J’ai déjà dit que Blasco Ibáñez était un grand lecteur et de toute -espèce de livres. S’offenserait-il, si cette passion était définie, chez -lui, une sorte de maladive voluptuosité? En tout cas, la lecture est -devenue pour lui un tel besoin que, lorsqu’il n’écrit pas, il se jette -sur le premier volume venu et ne l’abandonne plus qu’arrivé à la -dernière page. Hôte ici plus intrépide que dans la pratique de la vie, -il ne se soucie oncques de la mine austère et renfrognée du maître de -maison et plus les années avancent, plus se confirme en son esprit -l’immortelle vérité de cet adage que Littré, cité par Sainte Beuve[37], -semble avoir attribué à tort à Virgile: «On prétend que Virgile, -interrogé sur les choses qui ne causent ni dégoût ni satiété, répondit -qu’on se lassait de tout, excepté de comprendre, _præter intelligere_: -certes, la pensée est profonde et elle appartient bien à une âme retirée -et tranquille - -[Illustration: GRAVURE EXTRAITE DE «NUEVO MUNDO», HEBDOMADAIRE DE -MADRID, REPRÉSENTANT BLASCO ET SES ENFANTS A LA MALVARROSA] - -[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO IBÁÑEZ EN 1902] - -comme celle du poète romain.» A l’époque où sa qualité d’agitateur -politique attirait sur lui les foudres gouvernementales, Blasco Ibáñez -fut exilé assez longtemps dans une petite cité d’Espagne, antique évêché -où toute vie intellectuelle se concentrait dans le palais épiscopal. Le -proscrit commença par dévorer tous les livres qu’il put rencontrer en ce -lieu. Quand tout fut épuisé, et comme sa situation de fortune ne lui -permettait pas d’achats personnels de volumes, il se rabattit sur la -seule matière restante: des vies de Saints et des traités de Théologie, -que conservaient religieusement de vieilles dévotes, qui les tenaient de -chanoines défunts, leurs amis d’antan. Or, un jour, il découvrit, par -miracle, qu’une de ces femmes possédait dans sa demeure une grande -bibliothèque d’ouvrages profanes. C’était la veuve d’un officier -supérieur du Génie. L’excellente dame se signa, lorsqu’elle entendit le -jeune homme la prier de l’autoriser à lire, volume par volume, sa -librairie. «_¡Pero si son de cosas militares!_»[38] alléguait-elle, -scandalisée. Rien n’y fit. Blasco eut raison de cette ignorante -soupçonneuse, et, six mois durant, s’acharna sur Montecucculi, Jomini et -analogues théoriciens, tant anciens que modernes, de l’art de la guerre, -dont les seuls patronymiques, aujourd’hui, le feraient sourire, tant il -les jugerait étranges, sur ses lèvres. Mais il a un aphorisme favori, -celui-ci, que: «_todo lo que se lee, sirve alguna vez en la vida_»[39]. -Et, en vérité, ces lectures militaires lui ont servi, une fois au moins. -C’était durant la Grande Guerre. Il avait été convié à dîner par -plusieurs de nos généraux et ce fut à leur table que le hasard de la -conversation l’amena à mentionner les doctrines qui lui étaient devenues -familières, il y avait exactement vingt-huit ans. «Comment diable -avez-vous appris tout cela?» lui demanda, interloqué, l’un des -commensaux, qui ne pouvait comprendre qu’un romancier en sût aussi long -que lui sur un chapitre interdit, non seulement au simple profane, mais -à tout autre qu’un officier breveté, sans doute. Blasco raconta alors -l’histoire de la bibliothèque de la veuve de l’officier du Génie. -Toutefois, de tous les livres qu’il s’est assimilés, au hasard de ses -navigations aventureuses sur l’océan sans limites du savoir humain, ceux -qui ont toujours eu ses préférences, ce furent les livres d’histoire et -l’on sait avec quel zèle il a traduit en espagnol, non seulement -Michelet, mais encore l’œuvre monumentale de MM. E. Lavisse et A. -Rambaud. Entendons-nous bien, d’ailleurs. Blasco Ibáñez ne croit pas du -tout à l’histoire comme à une science. Pour lui, cette discipline est la -cousine germaine du roman, un _mixtum compositum_ se rapprochant de la -vérité--_quid est veritas?_--, une comédie dramatique où -manœuvreraient d’infinies masses humaines. Et les historiens, -lorsqu’ils savent faire revivre le milieu qu’ils évoquent, lui -apparaissent comme des collègues, ou, mieux encore, comme une sorte de -romanciers manqués, qui n’auraient pas su se spécialiser. Dans son for -intérieur, je ne suis pas sûr du tout qu’il ne se gausse parfois -doucement de ces pontifs qui semblent croire posséder le secret du -passé, convaincu qu’il est, avec d’autres, que l’histoire est un roman -qui fut et le roman une histoire qui eût pu être. Il m’en a confié, -naguère, la définition suivante: «_Para mí, la historia es la novela de -los pueblos, y la novela, la historia de los individuos_»[40]. Je me -souviens que, pour lui faire honte, je crus alors devoir lui répliquer -par la voix de Cicéron: «_Historia vero testis temporum, lux veritatis, -vita memoriæ, magistra vitæ, nuntia vetustatis_»[41]. Mais le maître se -borna à lever vers le ciel des yeux rieurs. Et je ressongeai, moi-même, -à ce duc Michel Angelo Gaetani di Teano, illustre patriote italien, -dantiste et helléniste éminent, lequel avait coutume de dire que «_dove -sono dodici archeologi, sono tredici opinioni diverse_»[42]. - -Il est d’usage, chez bien des littérateurs, de professer une -prédilection particulière pour la peinture. Beaucoup d’écrivains, même, -s’avouent réfractaires à la musique et, lorsqu’il leur arrive de -discuter de cet art, il n’est point rare que leur grandeur -intellectuelle ne les mette pas, tel Gautier, à l’abri d’assertions -extraordinairement erronées. Encore que Blasco Ibáñez--et sa _Maja -Desnuda_ est là, pour l’attester--ressente en artiste la peinture et la -sculpture, le premier de tous les arts ne laisse pas d’être pour lui la -musique. Je rapporterai à la lettre la déclaration qu’il me fit sur ce -point. «Entre les génies humains, il en est un qui se détache par-dessus -tous les autres. Supérieur à Shakespeare, supérieur à Cervantes, c’est -un démiurge. Il a atteint l’apogée du sublime. Il a entendu palpiter la -grande âme mystérieuse dont chacun de nous détient en soi quelques -parcelles. Et cet homme, c’est Beethoven.» Son culte pour le musicien -dont la surdité lui inspira un touchant parallèle avec celle du -romancier D. Antonio de Hoyos y Vinent, dans l’article français qu’il -écrivit en faveur de Hoyos en 1919[43], a acquis les proportions d’une -adoration absolue. Chacune des pièces de ses diverses demeures est -ornée, qui d’un buste, qui d’un portrait de l’auteur des _Sonates_ et -des _Symphonies_. Est-ce à cause de sa puissance de sentiments, de son -extraordinaire force d’expression dans ces compositions fameuses, que -Blasco ressent pour Beethoven une si touchante affinité élective? -Quiconque est quelque peu familier avec les premières œuvres du -romancier, y aura remarqué, très certainement, avec quelle joie il y -décrit les effets de la musique même sur les êtres les plus frustes et -vulgaires. Ainsi, dans _Arroz y Tartana_, le chapitre IV. Ainsi le -chapitre VI de _Cañas y Barro_. Ainsi, dans _La Catedral_, le chapitre -IV et le chapitre V. L’amour de Blasco Ibáñez pour Wagner a, d’autre -part, été déjà l’objet de quelques lignes, et en 1903 M. Ernest Mérimée -pouvait le qualifier en bonne part, dans un article du _Bulletin -Hispanique_, de «fanatisme». Faut-il rappeler les merveilleuses pages de -_Entre Naranjos_ et le morceau de bravoure d’_Arroz y Tartana_, p. 181, -sur la _Symphonie des Couleurs_? Ce que l’on ignore généralement, c’est -que Blasco Ibáñez a été critique musical au cours de sa féconde carrière -de journaliste et que ses campagnes en faveur du réformateur du drame -lyrique trouveraient, s’il en était besoin, leur justification -historique dans la nécessité urgente de débarrasser la scène espagnole -de la prépondérance absolue des douceâtres mélodies de l’opéra italien, -en ces époques où le sceptre de la critique musicale était tenu à -Madrid par le grotesque D. Luis Carmena y Millán, de taurophile mémoire! -Blasco Ibáñez justifie pleinement l’aphorisme de Shakespeare: - - _The man that has no music in himself_ - _Nor is moved with concord of sweet sounds,_ - _Is fit for treasons, stratagems and spoils;_ - _The motions of his spirit are dull as night,_ - _And his affections dark as Erebus:_ - _Let no such man be trusted. Mark the Music!_[44] - -Et l’auteur de ce dithyrambe improvisé qu’est la _Symphonie des -Couleurs_ estime toujours, avec le poète des _Fleurs du Mal_, que - - Comme de longs violons qui de loin se confondent - Dans une ténébreuse et profonde unité - Vaste comme la nuit et comme la clarté, - Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.[45] - -Un autre amour de Blasco Ibáñez, tout aussi véhément que son amour pour -Beethoven, est celui qu’il professe pour Victor Hugo. Un jour, au -critique français Antoine de Latour, qui avait, dans un de ses articles, -déclaré que «les Espagnols aiment beaucoup leurs poètes, qu’ils ne -lisent pas», la fille de Juan Nicolás Bœhl de Faber, connue dans le -monde littéraire sous son pseudonyme de romancière: _Fernán Caballero_, -répliqua: «_¡Qué verdad, qué verdad, empezando por mí! Pero ¿quién lee -tanto, tanto, tanto?_»[46]. Je puis avancer avec certitude que Blasco -Ibáñez, qui a tant lu, tant lu, tant lu, a lu _tout_ Victor Hugo. Aussi -est-il légitime qu’aux censeurs frivoles de cet autre démiurge, il ferme -la bouche par un laconique et catégorique: «N’insistez pas! Ses défauts, -je les connais. Dieu aussi a ses défauts. A en juger, du moins, par ses -critiques, qui sont assez nombreux. Pourtant, des millions et des -millions d’êtres continuent à croire en lui. Ils y croiront toujours. -Permettez s’il-vous-plaît que je reste, moi aussi, fidèle à la religion -de ma jeunesse. J’adore Victor Hugo. Et, pour parler comme nos dévots: -«_en esta fe quiero vivir y morir_...»[47].--Quand il revint d’Argentine -à Paris pour y rédiger ses _Argonautas_, un reporter de _Mundial -Magazine_ qui le visita, en Mars 1914, dans le coquet hôtel qu’il -habitait à Passy, rue Davioud, fut frappé par ce qu’il appelait: -«l’obsession amoureuse de Blasco Ibáñez pour Victor Hugo». Et M. Diego -Sevilla ajoutait: «Victor Hugo partout, partout où nous promenons nos -regards... On verrait rarement, ailleurs, une telle dévotion... Chez -lui, Blasco Ibáñez n’est qu’un hôte, un hôte de Victor Hugo. Et c’est -celui-ci qui préside, dans tous les recoins de la poétique demeure.» -Cela serait vrai également de Madrid, de la Malvarrosa et de la villa -Kristy à Nice. Cette ferveur risquera de faire sourire quelques jeunes. -Et pourtant! Malgré les taches qui la déparent--dont les moindres ne -sont pas que, trop souvent, la simple émotion cérébrale, l’artifice -littéraire même, le parti-pris et l’abus de l’antithèse l’emportent sur -l’impression du cœur et de l’âme; bien que les grands poèmes -politiques--_Châtiments_, _Année Terrible_,--ne soient, en dépit de la -supériorité de leur forme, que de simples pamphlets; malgré le fatras de -tant de pages pseudo-historiques--_Histoire d’un Crime_, _Napoléon le -Petit_,--et des élucubrations philosophiques, polémiques et critiques, -comme encore malgré les productions confuses des dernières années, il -reste que tout ce qui est du passé, du présent et de l’avenir, du fini -et de l’infini, traversa ce vaste cerveau perpétuellement en ébullition -et qu’éternellement, le voyant de la _Légende des Siècles_, pour ne -citer que le plus magnifique de ses grands poèmes épico-lyriques, aura -son œuvre citée comme l’éclatant témoignage d’une puissance verbale -inouïe mise au service d’une imagination incomparable et sa personne -même exaltée par le culte pieux des générations successives, parce -qu’elle fut, selon un mot célèbre, l’instrument sinon le plus mélodieux, -du moins le plus sonore qui ait jamais vibré aux quatre vents de -l’esprit. - -Descendons de l’empyrée pour le terre à terre, j’allais dire le -terrain--puisque de duels il s’agit--d’une réalité sublunaire un peu -moins éthérée. J’ai indiqué, dans le précédent chapitre, que Blasco -Ibáñez, dans sa période combative de député républicain, s’était, plus -d’une fois, mesuré avec de redoutables adversaires et qu’il maniait -aussi intrépidement--encore qu’avec moins d’habilité -professionnelle--l’épée et le pistolet que le verbe. Je crois savoir -qu’il se battit ainsi de douze à quinze fois. Cependant, il est le -premier à faire gorge chaude du soi-disant «code de l’honneur», -invention tragiquement puérile qui ne démontre rien d’autre que -l’incurable snobisme de certaines classes d’hommes. Blasco n’aime pas -qu’on l’entretienne des incidents d’un passé qu’il considère comme bien -mort, grand trou noir et plein d’ombres sinistres dans sa vie. -Cependant, n’ayant pas hésité à abuser de sa bienveillance, il a -consenti à m’avouer qu’il s’était surtout battu pour fournir, à qui en -eût douté, la preuve «_de que no tenía miedo_»[48], et, aussi, qu’il ne -nourrissait, à l’endroit de ses adversaires politiques, aucune espèce de -haine personnelle. Et il ajoutait, avec cet humour mélancolique dont, si -l’on n’en trouve guère de trace dans ses romans, sa conversation privée, -dans ces évocations rétrospectives, n’est nullement exempte: «_Algunas -veces he pegado y otras me pegaron á mí. ¿De qué ha servido esto en mi -vida? ¿Qué ha podido probar?... Cuando pienso que he sido herido casi de -muerte ¡tres meses antes de escribir La Barraca!..._»[49]. Mais, -lorsqu’on se bat comme se battait Blasco: «pour prouver que l’on n’a pas -peur», l’on risque assez, en face de spadassins sans vergogne, de -commettre un genre d’imprudence qui, dans de telles rencontres, coûte -fort cher. C’est ainsi qu’ayant été grossièrement pris à partie, dans un -journal de Madrid, par l’un des _recordmen_ du tir au pistolet en -Espagne, Blasco, qui avait le droit de choisir l’arme, se décida pour -celle même où excellait son adversaire. «_Il verra, de la -sorte_,--fit-il tranquillement observer à ses témoins--_que je ne le -crains guère_.» Mais à peine l’ordre de faire feu était-il donné, que la -balle de ce bretteur l’atteignait au sommet de la cuisse, à quelques -millimètres de l’artère fémorale! J’ai hâte, cependant, d’en venir au -duel dont il a été parlé plus haut, qui occupa un moment l’Espagne -entière et fut aussi, non seulement le plus sérieux, mais encore le plus -original de tous les duels de Blasco Ibáñez. C’est de celui avec le -lieutenant de la Sûreté de Madrid qu’il s’agit. Pour s’expliquer -l’origine de ce défi, il importerait de se dépouiller momentanément de -la mentalité française, de tâcher de penser à l’espagnole. Ce n’est pas -chose aisée à tous et je ne suis pas sûr que l’essai en réussisse à -quiconque ne connaît, de l’Espagne et de ses mœurs, que ce qu’il a pu -recueillir au cours de lectures plus ou moins hasardeuses, ou dans des -conversations avec des touristes souvent intéressés à cultiver la -ridicule légende d’une Espagne de tambours de basque et de castagnettes, -dont _Carmen_ constitue l’exemplaire-type et, malheureusement pour nous, -classique. Mais je ne puis m’attarder sur cette matière, qui exigerait -des développements hors de propos. Je renverrai donc de nouveau aux -quelques pages, si exactes, que Blasco Ibáñez a écrites pour le livre: -_L’Espagne Vivante_, me bornant à noter qu’entre une séance de la -Chambre des Députés française et une audition du _Congreso_ espagnol, il -y a un abîme et que même nos plus tumultueuses sessions n’ont, à Paris, -rien de commun avec les orages parlementaires des _Cortes_, je veux dire -de celui de ces deux organismes constitutionnels qui est censé -représenter le peuple, l’autre, le Sénat, étant surtout un rouage de la -monarchie. Or, un soir où il y avait eu, à la Chambre, une de ces -tempêtes dans un verre d’eau qui l’agitent périodiquement, les députés -républicains furent l’objet d’une manifestation populaire enthousiaste, -à leur sortie de l’édifice construit par Narciso Pascual en 1843-1850 et -dont l’entrée, peu monumentale, s’orne de deux lions coulés en bronze -de canons marocains, trophées de la bataille de Tetuán, en 1860. Comme -toujours, en pareille circonstance, la police madrilène intervint avec -une brutalité inouïe, dispersant à coups de sabre les manifestants. Dans -ce tumulte, Blasco eut une altercation assez vive avec l’un des -officiers du corps de police, lequel, en Espagne, est organisé -militairement. Le lendemain, dans l’interpellation qu’il adressa au -Gouvernement, il traita son adversaire de façon extrêmement dure. Il -n’en fallut pas davantage pour que tous les officiers du corps de -police, se considérant offensés par les paroles du député de Valence, -exigeassent de leur compagnon qu’il demandât à l’offenseur une immédiate -réparation par les armes. Mais le Président de la Chambre, aussitôt -averti de l’affaire, intimait à Blasco l’ordre formel de refuser ce -duel, ajoutant que, s’il passait outre, il proposerait à l’Assemblée de -le soumettre à une procédure spéciale, vu que le règlement interdisait -tout duel ayant pour cause des paroles prononcées par un député en -séance du Parlement. Et c’est ici que commencent les péripéties les plus -bizarres de ce duel «par bonté». Le lieutenant de la Sûreté était marié -et, je crois, père de famille. Il n’avait, pour vivre lui-même et faire -vivre les siens, que sa maigre solde. D’autre part, le Code de l’honneur -militaire n’était-il pas formel? Il fallait que cet homme se battît ou -qu’il fût rayé, incontinent, des cadres de sa profession. Ses compagnons -intervinrent donc en sa faveur et une députation d’officiers de police -s’en fut trouver Blasco, en appela à son humanité, le supplia de ne pas -jeter sur le pavé un collègue malheureux. Le tribun se laissa émouvoir -par cet étrange cas de conscience. Pour ne pas transformer en une sorte -de Bélisaire un jeune gradé impertinent qu’il n’avait aperçu que -quelques secondes, dans la nuit et à travers le désordre d’une -manifestation politique, il accepta de se battre avec lui et d’arranger -les choses de façon à ce que le duel restât ignoré de la Chambre. Les -conditions de cette rencontre n’étaient pas moins extraordinaires que le -mobile qui l’avait décidée. Prétextant que leur ami était l’offensé et -qu’il avait, par suite, le choix du moyen de combat, les témoins du -lieutenant décidèrent que ce combat serait à l’américaine, les -adversaires étant placés à vingt pas, avec faculté de faire feu à -volonté pendant trente secondes. Ce n’était plus un duel, c’était un -suicide et les témoins de Blasco, ne voulant pas prendre sur eux la -responsabilité de cette lutte de cannibales, se récusèrent. Mais lui, -dans sa manie de prouver qu’il ne craignait personne, s’obstina et se -battit sans témoins, en se faisant simplement accompagner sur le terrain -par deux profanes. A l’ordre de _¡Fuego!_[50], comme il disposait d’une -demi-minute pour viser et faire feu, il laissa tranquillement son -adversaire faire usage de son arme, pensant que la sienne lui suffirait -pour, ensuite, tirer en l’air. Mais le lieutenant, qui rêvait de devenir -un héros en débarrassant l’Espagne de l’Antéchrist, avait -malheureusement pris la chose au sérieux. Profitant du répit imprévu que -lui laissait Blasco, il visa donc lentement et, sûr de son coup, envoya -à celui-ci une balle en plein foie. Le projectile porta si bien, que -Blasco en laissa choir son arme, et, les jambes fléchissantes et d’un -mouvement réflexe, appliqua aussitôt les deux mains à la partie -atteinte. Mais,--ô miracle de quelle _Virgen_[51] propice?--il ne tarda -pas à se convaincre qu’il était sain et sauf. Le souffle, qui l’avait un -instant abandonné, lui revenait normal et l’on n’apercevait, au point de -contact de la balle, aucune gouttelette de sang perler. L’explication du -prodige apparut aussitôt, sans qu’il fût besoin de recourir aux -instances surnaturelles. Le député portait une légère ceinture, qu’il -avait étourdiment gardée et dont la boucle de métal, en recevant le -choc, avait pénétré dans les chairs, où elle s’était incrustée et -tordue. Obstacle imprévu, qui avait suffi à faire ricocher la balle -homicide, transformant en simple contusion une blessure qui, sans ce -hasard, eût certainement provoqué la mort instantanée de Blasco Ibáñez! - -Le duel se termina, de la sorte, sans résultats, et Zamacois relate -qu’alors que l’illustre Docteur San Martin s’approchait du député, lui -assurant qu’il venait de naître une seconde fois, «l’un des témoins de -l’officier, celui, précisément, qui avait exigé les conditions barbares -du duel,--il est mort, un an après, dans un asile d’aliénés--s’approcha -aussi de Blasco pour le féliciter». «_Très bien, très bien!_--s’écria-t-il -en lui serrant la main--_Je suis heureux que cela finisse ainsi. Et, -savez-vous, vous avez en moi un admirateur! J’ai lu tous vos romans. Ils -me plaisent infiniment, infiniment!_» A quoi Blasco Ibáñez fit cette -simple réponse: «_Vous avez failli en faire fermer la fabrique!_» Que -l’on vienne donc prétendre que le maître est dénué d’humour! La moralité -de cette fable tendrait à établir qu’il est possible qu’un homme échange -des coups de feu avec un de ses semblables uniquement pour ne pas lui -nuire dans sa carrière. Mais l’on risquerait, en insistant sur elle, de -se voir traiter, par quelque lecteur morose, de simple _galéjaïre_ -méridional et mieux vaut s’arrêter là. Toujours est-il que ce duel, je -l’ai dit, fut fort commenté et que de bonnes âmes crurent ne pas devoir -laisser échapper l’occasion de mettre en lumière, pour des fins de -propagande religieuse, le caractère «providentiel» d’un tel dénouement. -La boucle de métal assumait, à leurs yeux, la dignité légendaire du «nez -de Cléopâtre», ou du «grain de sable de Cromwell». Entre les milliers de -lettres que reçut le pécheur impénitent, il en était une qui portait le -timbre d’un prince de l’Eglise d’Espagne, du Cardinal-Archevêque de -Grenade. Ce prélat, alors octogénaire, avait, dans sa prime jeunesse, -suivi la carrière militaire. Quel beau coup de filet c’eut[c’eût] été -pour le vieillard que de ramener--avant de quitter ce bas monde--dans le -sein de la confession catholique l’auteur impie de _La Catedral_! On -devine les arguments dont son apologétique sénile usait: avertissement -du ciel, protection de la _Virgen_ et analogues lieux communs de -théologie morale. Blasco, homme exquis, répondit à cette missive -intéressée par une lettre courtoise et l’archevêque, croyant la -conversion en bonne voie, redoubla d’admonestations pieuses. Au bout de -quelques mois, sa mort mettait fin à une correspondance unique dans les -échanges épistolaires de Blasco. - -Ces lettres ont été détruites, comme tant d’autres, et il faut qu’à ce -sujet, je revienne sur l’un des aspects les plus attrayants de la -personne morale de Blasco Ibáñez. Je ne me piquerais pas de posséder une -science littéraire transcendantale, mais enfin, il me sera bien permis -de remarquer que le charme piquant des «clés» a trop souvent conditionné -le succès d’œuvres d’imagination, depuis le _Diable Boiteux_ de -Lesage--pour nous en tenir aux livres sur des choses d’Espagne--jusqu’aux -célèbres _Pequeñeces_ du Jésuite D. Luis Coloma, dont la vogue remonte, -précisément, aux années où Blasco écrivait ses premiers essais -romanesques de matière valencienne. Sans commettre, d’autre part, de -formels romans à clés, il est toute une catégorie d’auteurs qui essaient -de remédier à leur manque d’imagination créatrice par l’introduction, -dans leurs récits, de bribes, plus ou moins défigurées, de leurs propres -expériences sentimentales. Ces écrivains ont coutumièrement la faiblesse -de se peindre en Don Juans doués d’un pouvoir de séduction souverain, -dont le charme victorieux a raison des Eves les plus rebelles. Et, manie -plus déplorable encore, il en est qui n’hésitent pas à utiliser, dans -ces inventions autoapologétiques, les malheureux comparses avec lesquels -ils se sont coudoyés dans la vie quotidienne, transformant ainsi en -grotesques pantins d’honnêtes gens dont le seul tort fut d’avoir cru au -génie de ces caricaturistes du scandale. Comme le lecteur connaît -certainement quelques exemplaires, plus ou moins notoires, de cette -école, je suivrai le conseil que Pierre-Charles Roy inscrivit, au -XVIII^{ème} siècle, sous une gravure de Nicolas De Larmessin qui -représentait une scène de patinage, ne se doutant sans doute pas que la -postérité allait s’emparer de ce vers pour le transformer en phrase -légendaire: - - Glissez, mortels, n’appuyez pas... - -Blasco Ibáñez n’a jamais entendu battre monnaie avec ses amours. Sa -riche imagination lui permet, Dieu merci, de dédaigner une aussi pauvre -méthode. Il n’a pas besoin, au surplus, de transcrire la réalité de son -existence pour produire l’image de la vie. Ses romans, s’ils eussent -dû, pour être assurés du succès, exposer à la malignité publique les -intimités de personnelles amours, n’eussent certainement jamais été -écrits. «_Se puede ser escritor sin dejar de ser caballero_»[52], -aime-t-il à répéter, et, d’ailleurs, c’est une vérité d’expérience que -les «romanciers féminins», ou les «poètes de l’amour» ne sont Lovelaces -qu’en imagination et que les deux ou trois pauvres femmes qui furent -leurs victimes, s’ils les servent et resservent à leur trop crédule -clientèle en les accommodant à des sauces diverses, le ragoût ainsi -cuisiné ne laisse pas d’être, au fond, toujours pareil. Ces -_lady-killers_ sont généralement de piètres amants, dont les bonnes -fortunes mériteraient d’être appelées «littéraires», si cette épithète -pouvait décemment s’appliquer à leurs proses mercantiles. Les vrais -amoureux sont plus discrets. Et il a fallu le zèle intempestif d’un -académicien notoire pour que, des amours de Victor Hugo, l’on apprît, -tout récemment, que le plus long n’eut rien d’éthéré, selon que le -croyait qui s’en rapportait aux transpositions dans l’œuvre imprimée -de ce grand artiste. - -Comme son idole, Hugo, le romancier de _Entre Naranjos_ est resté muet -sur ses rapports vécus avec la femme. J’ai relu ses romans avec une -intention arrêtée d’y surprendre,--sachant ce que je sais de sa -vie,--quelque chose de similaire à une allusion discrète à ses amours. -Mais cette enquête m’a déçu. On m’avait, de fort bonne source, assuré -que les femmes ont joué, et jouent, dans la vie sentimentale de Blasco -Ibáñez, un rôle considérable. Des indiscrétions savoureuses circulent -même à ce propos. Et n’est-ce pas, aussi bien, à cause d’exigences, ou -de convenances sentimentales, que, précisément, ce même Blasco Ibáñez a -abandonné, depuis tant d’années, son Espagne pour courir le monde? Sans -doute, il est avéré que la Leonora d’_Entre Naranjos_, fut bien, comme -on le prétendit, une chanteuse russe d’opéra, avec laquelle l’auteur -avait voyagé, lorsqu’il ne comptait que vingt-deux ans. J’ai entendu -aussi interpréter de façon semblable d’autres héroïnes d’autres de ses -romans. Mais, l’ayant prié de me fournir quelques lumières sur ce point -controversé, je me suis heurté à une fin catégorique de non recevoir. Le -maître, se souvenant peut-être des racontars suscités par sa _Maja -Desnuda_--où des exégètes «bien informés» ont voulu voir, à côté d’un -Renovales qui serait, naturellement! son ami le peintre Sorolla, une -comtesse d’Alberca peinte sur le vif d’après certaine dame de -l’aristocratie madrilène, qui faisait alors beaucoup parler d’elle--, se -souvenant peut-être aussi que, deux ans plus tard, le scandale -recommença avec _Sangre y Arena_, dont diverses interprétations -tentèrent d’identifier la fantasque Doña Sol, s’est enfermé dans un -silence que rien n’a pu briser. Lorsqu’on lui signale telle ou telle -analogie, réelle ou fictive, entre une situation de ses romans et un -fait bien connu de sa vie, il montre une surprise si complète, il -manifeste un si total désarroi que l’on songe incontinent, pour -expliquer un tel cas, aux conditions dans lesquelles produisent les -romanciers de race. Leur travail participe, en effet, beaucoup du -subconscient. Pour ce qui est de Blasco Ibáñez en particulier, je sais -qu’à plusieurs reprises, il lui est arrivé de tracer des personnages -qu’il croyait fils absolus de sa fantaisie, alors qu’en fait, ce -n’étaient que les duplicata d’êtres de chair et d’os, par lui observés -bien auparavant et recréés, par la superposition des souvenirs, dans -leurs formes actuelles. Mais le grand public, qui, lui, ne se rend pas -compte de ce mystérieux processus de «cristallisation»--comme -s’exprimait Stendhal,--identifie immédiatement les originaux et -là-dessus les médisants, ou les envieux, se mettent à crier au scandale! -Il importe ici, plutôt que de me livrer à des considérants théoriques, -que je cite un cas vécu comme illustration de la doctrine que j’avance, -cas dont quelques rares initiés--dont feu Luis Morote, qui en écrivit, à -l’époque, un article dans l’_Heraldo de Madrid_ et aussi le vieil aède -valencien, D. Teodoro Llorente, lequel, dans les pages plus haut citées -de _Cultura Española_, déclarait «ne pas devoir risquer des -éclaircissements que l’auteur n’avait pas jugé à propos de fournir»--ont -su trop peu, pour que le mystère n’ait pas continué à entourer l’une des -productions écrites peut-être avec le plus de fougue par Blasco Ibáñez -et qui ne fut imprimée que pour être, aussitôt, impitoyablement détruite -par ordre de son auteur même. En 1907, Blasco, qui se trouvait au début -de la période la plus importante de sa vie sentimentale, composa en -quatre mois un roman qui, intitulé: _La Voluntad de Vivir_[53], passa -sans délai à la composition, chez les éditeurs F. Sempere et Cie à -Valence et ne tarda pas à être tiré à 12.000 exemplaires--chiffre des -premiers tirages de ses romans à cette époque. Le livre sortait des -presses et était déjà annoncé au public, quand certaine personne, qui -exerçait alors sur l’auteur une influence souveraine et dont le nom, -pour des causes qui n’importent pas ici, doit être tu, en ayant reçu en -don le premier exemplaire tiré, et l’ayant lu en une nuit, crut s’y -reconnaître, peinte au naturel et dans ses moindres particularités -physiques et morales. Epouvantée par la véhémence et la chaleur de ces -descriptions, où elle se retrouvait comme dans un miroir, elle s’imagina -que le public allait sans peine y démêler l’histoire d’une passion -secrète, là où le romancier était convaincu de n’avoir pas tracé une -ligne qui ne fût impersonnelle et--comme on dit dans le jargon de la -critique scientifique--«objective». S’il se fût agi de ces Lovelaces de -cabinets particuliers, dont il a été question plus haut, la solution de -l’incident eût été malaisée, ou, plutôt, elle eût eu lieu au détriment -de la mystérieuse et unique lectrice du livre. Car cette sorte -d’écrivains, si elle avait à choisir entre la détresse morale d’un être -cher et une satisfaction d’amour-propre professionnel, n’hésiterait pas -et se déciderait pour la seconde de ces alternatives. Mais Blasco eut -alors un geste qui me semble plus éloquent qu’un long discours. _La -Voluntad de Vivir_ allait être mise en vente dès le lendemain. Il -télégraphia à Valence de tout arrêter. Cependant, l’attention du public -avait été attirée sur l’incident et des «bibliophiles» offraient des -sommes folles à qui leur procurerait un exemplaire du roman condamné. -Blasco eut alors son second geste, qui complète le premier. Il ordonna à -Sempere et Cie de brûler incontinent les 12.000 volumes. Et cet ordre -fut exécuté. 24.000 pesetas--12.000 de droits d’auteur et 12.000 de -frais d’impression et de brochage, à la charge de Blasco--montèrent -donc, en fumée bleuâtre, dans le ciel d’indigo de Valence et de _La -Voluntad de Vivir_ rien n’est resté, si ce n’est le seul exemplaire, qui -sait? de qui avait été la cause de cet holocauste. Peut-être, -cependant, Blasco Ibáñez redonnera-t-il, quelque jour, cette œuvre -étrange sous une forme nouvelle, puisque le titre en figure parmi ceux -des romans qu’il annonce, dans son dernier volume, comme étant «_en -preparación_»?[54]. - - - - - VI - - Voyage en Amérique du Sud.--Amitié avec Anatole France.--Prouesses - de Blasco Ibáñez comme conférencier.--Le «ténor littéraire» bat le - torero, ou 14.500 francs or pour une conférence.--L’orateur se - transforme en colonisateur.--La vie dans la _Colonia Cervantes_, en - Patagonie.--Triple lutte: avec le sol, avec les hommes, avec les - banques.--Un discours prononcé la carabine Winchester à la - main.--Fondation d’une seconde colonie, à Corrientes.--Contraste - entre ces deux _settlements_, séparés par 4 jours et 4 nuits de - chemin de fer.--Le premier hôte de la nouvelle maison - tropicale.--Le colonisateur renonce à son entreprise. - - -Le 5 Juin 1908, _El Liberal_ de Madrid avait annoncé que Blasco Ibáñez -allait quitter la tour d’ivoire où l’avait fait s’enfermer le dégoût -pour une politique avilie. Beaucoup plus tard, _Cultura Española_ -publiait, dans son Nº de Février 1909, une courte note où il est dit que -«le romancier Blasco Ibáñez fera prochainement un voyage à Buenos Aires -pour y prononcer une série de conférences au _Teatro Odeón_ sur divers -sujets de littérature, de sociologie, etc.» Ce voyage avait été organisé -dans les conditions suivantes: Blasco Ibáñez, qui commençait à être l’un -des romanciers espagnols les plus lus de l’Amérique latine et qui était -devenu collaborateur des principales publications de ces Républiques, -avait reçu, d’un grand impresario de théâtre de la capitale argentine, -l’offre de participer à une série de conférences dont le but était -surtout de mettre les littérateurs les plus en vue de l’Europe en -contact avec des pays neufs et encore peu connus. Déjà, le célèbre -historien et sociologue Guglielmo Ferrero et le criminologiste Enrico -Ferri--l’auteur de cette _Sociologia Criminale_ traduite dans les -principales langues européennes et l’un des chefs du parti socialiste -d’alors en Italie--s’y étaient, les années précédentes, fait entendre. -Cette fois, l’impresario hispano-américain avait jeté son dévolu sur -Anatole France et Blasco Ibáñez. - -Quand ce dernier arriva à Buenos Aires, l’exquis conteur français s’y -trouvait depuis quelques jours seulement. Ces deux hommes, que plusieurs -traits communs de leur esprit et un même idéal politique rapprochaient, -nouèrent en Argentine une amitié qui ne s’est pas démentie et, malgré -leurs différences d’âge, ont entretenu, depuis, des rapports où règne la -cordialité la plus franche. Blasco Ibáñez était, d’ailleurs, sincère -admirateur des fictions délicates de l’Académicien naguère attaché à la -bibliothèque du Sénat et il lui est arrivé fréquemment, lorsqu’il -séjourne à Paris, de déjeuner avec lui, en compagnie des éditeurs de -traductions françaises de ses romans, les frères Calmann-Lévy. L’on -manque rarement, au cours de ces agapes, d’évoquer les lointains -souvenirs du séjour en Argentine. «Vous rappelez-vous, dit l’auteur de -_Thaïs_, votre entrée triomphale à Buenos Aires?»--«Triomphale, non, -réplique Blasco. Il y avait beaucoup de monde, c’est -tout.»--«Triomphale», insiste Anatole France, qui tient à son -affirmation. «Je l’ai vue, comme j’ai entendu le merveilleux discours -que vous leur avez lancé, du haut d’un balcon. Je ne sais pas -l’espagnol, mais j’ai parfaitement compris!» Cette entrée, en vérité, -avait été, sinon triomphale, du moins extraordinaire. Blasco était le -premier écrivain espagnol qui, par suite d’un inexplicable manque de -relations intellectuelles entre l’Amérique du Sud et une nation que -celle-ci appelle toujours «_Madre Patria_»[55], venait renouer le fil de -la communication mentale directe, rompue depuis trop d’années. Il se -présentait, de plus, dans des républiques dont il parlait la propre -langue, qui était celle de son pays, et où il comptait, je le répète, un -fidèle public de lecteurs. Enfin, il existe, en Argentine, une très -forte colonie espagnole, dont les membres, d’idées avancées en leur -majorité, étaient heureux de démontrer à ce persécuté de la monarchie, -par un accueil enthousiaste, leur fidélité aux doctrines qu’incarnaient -sa vie et ses livres. C’est ainsi qu’une foule qu’il eût été difficile -d’évaluer exactement--de 70 à 80.000 personnes--, attendait le romancier -à son débarquement, au port de Buenos Aires, et l’accompagna depuis le -navire jusqu’à son domicile. L’affluence était telle, que la voiture -conduisant Blasco se brisa sous la pression de la masse et qu’un peloton -de cavalerie dut lui frayer le chemin de l’hôtel. Mais, pour en revenir -à Anatole France, ce qui séduisit le vieux maître dans le discours--le -premier qu’il entendait de lui--de son collègue et émule, ce furent, -j’imagine, le débit véhément, naturel et expressif et cette toute -méridionale exubérance, en vertu de laquelle ce ne sont point seulement -les lèvres qui parlent, mais les mains, mais les yeux, mais toute la -personne, et encore, peut-être, cette sorte de pouvoir inconscient -d’autosuggestion grâce à quoi l’orateur, comme si une vertu magnétique -s’engendrait en lui, finit par être à tel point dominé par son sujet, -qu’insensiblement il atteint les hauts sommets de l’éloquence. Mais, -dans le cas concret de Blasco Ibáñez--qui est surtout un -improvisateur--l’enthousiasme, générateur des belles périodes, est en -fonctions directes et de la matière traitée et de l’auditoire auquel on -l’expose. Pour qu’il parle bien, il lui faut être pleinement convaincu -de ce qu’il va dire et il lui faut encore une foule, favorable ou -hostile, peu importe, mais qui soit une foule véritable. - -Lors de la période épique de son apostolat en Espagne, il parla dans les -endroits les plus disparates: théâtres, cirques, arènes, plages, -châteaux en ruines, amphithéâtres antiques et places de villages, où -parfois, tel un charlatan dans une foire, il adressait la parole aux -plèbes du haut de quelque char rustique. Fréquemment, le curé, voulant -préserver ses ouailles de la contagion républicaine, lançait les cloches -de son église à toute volée, pensant ainsi étouffer la voix de -l’hérétique. Mais celui-ci, haussant le verbe, arrivait à dominer le -bronze sacré et sortait victorieux de cette inégale joute d’éloquence -sonore. D’autres fois, des paysans légitimistes entrecoupaient ses -discours de fusillades enragées, où se renouvelait le «miracle» du duel -madrilène, puisque Blasco sortait toujours indemne de ces lâches -guet-apens. Souvent, par contre, le public prévenu en sa défaveur, qui -avait accueilli les premières phrases de sa harangue par des menaces de -mort, en saluait la péroraison par d’ardents bravos. Enfin, à plus d’une -reprise, il fit pleurer ses auditeurs. Mais il faut ajouter que -l’orateur--conformément à l’adage d’Horace: _Si vis me flere, dolendum -est primum ipsi tibi_[56]--entraîné par sa conviction, avait devancé de -ses propres larmes celles de ces braves gens. Nulle discipline -littéraire, nul artifice oratoire ne régnaient dans ses prêches -politiques et sociaux. Leur transcription sténographique eût procuré aux -lecteurs de cabinet cette déception que cause coutumièrement -l’impression d’un texte de discours impromptu. Leur effet, cependant, -était intense. Sans doute, faudrait-il en rechercher la cause dans cette -vertu magnétique à laquelle je viens de faire allusion et qui confère à -de telles manifestations spontanées de l’art oratoire cette puissance -d’entraînement refusée aux harangues académiques, dont toutes les -périodes sont étudiées, dont rien--pas même le débit, puisqu’elles sont -lues, ou apprises par cœur--n’est livré à l’inspiration du moment, ou -aux impressions fugitives de l’orateur. Dans certaines circonstances, il -est arrivé que Blasco Ibáñez, par crainte d’oublier quelque point -d’importance, ait rédigé préalablement le texte complet d’un discours. -Vaine précaution! A peine avait-il pris contact psychique avec son -auditoire, que cette ivresse étrange dont, seuls, les orateurs nés -ressentent la griserie en face des foules, s’emparait de tout son être, -et qu’oubliant son inutile papier, il se lançait à corps perdu dans -l’improvisation, proférant des phrases totalement différentes--forme et -images--de celles qu’il avait si soigneusement préparées. - -Venu en Amérique avec, derrière lui, un tel acquis, il pouvait à -l’avance escompter un immense succès de la part de ces publics -hispano-américains, si accessibles aux périodes grandiloquentes de leur -bel idiome harmonieux; si vibrants aux choses d’une Europe si lointaine, -mais qui surgit toujours aux fonds obscurs de leurs perspectives -intellectuelles; si artistes, en leur délicieuse spontanéité. - -[Illustration: MANIFESTATION DE MARINS ET DE PÊCHEURS EN L’HONNEUR DE -L’AUTEUR DE «FLOR DE MAYO», LORS DE L’HOMMAGE DE VALENCE A BLASCO EN -1910 - -Sur la voile de la classique barque de pêche traînée par des bœufs, -qu’a tant de fois peinte Sorolla, figurent les titres des romans -jusqu’alors publiés] - -[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO PAR SOROLLA, ACTUELLEMENT A LA -BIBLIOTHÈQUE DE «THE HISPANIC SOCIETY OF AMERICA», A NEW YORK] - -Anatole France prononça à Buenos Aires cinq conférences et regagna Paris -après de brèves escales à Montevideo et à Río de Janeiro. De ces cinq -conférences, Blasco fut l’auditeur religieux et, dès la première, le -maître français avait commencé sa lecture par un exorde où, en termes -choisis, il saluait la présence de l’illustre romancier d’Espagne. Le -séjour de Blasco comme conférencier d’Amérique devait être de -considérable durée. Pendant neuf mois, il circula, orateur ambulant, à -travers l’Argentine, le Paraguay et le Chili, et ne prononça pas moins -de cent-vingt discours. Il faisait fonctions, comme il se plaît à -s’exprimer, de «ténor littéraire», recevant de grandes ovations et -gagnant beaucoup d’argent. «Le plus pénible, m’a-t-il confié, ce -n’étaient pas tant les conférences que l’arrivée dans les localités où -elles devaient avoir lieu. Dieux immortels, quelle corvée! Il fallait -subir tout le cérémonial de réceptions en règle, assister au défilé des -commissions avec drapeaux et musiques, serrer des milliers de mains, se -rappeler des centaines de noms, visiter les curiosités de la région et -surtout, ah! surtout participer aux banquets! Il y en avait toujours -trois pour le moins: celui d’arrivée, celui où l’on fêtait le succès de -la conférence, et, enfin, celui d’adieu. Si j’eusse reçu seulement la -moitié des sommes dépensées de la sorte, je serais devenu immensément -riche!» Blasco Ibáñez raconte aussi avec un plaisir visible les progrès -par lui réalisés, au cours de ces longues tournées, dans l’art de -l’improvisation oratoire. A son arrivée dans quelque ville nouvelle, il -s’enquérait, soit auprès de journalistes, soit auprès des autorités, du -thème sur lequel on désirait qu’il se fît entendre. On lui désignait -souvent un sujet purement local. De simples lectures techniques, une -rapide information orale lui suffisaient alors pour parler, le soir -même, une heure et demie durant, sans cesser une minute de passionner -son auditoire. Mais la prépondérance exclusive accordée ainsi au -développement des facultés oratoires eut pour résultat d’atrophier -momentanément les dons de l’écrivain. «Quand je suis revenu en Europe, -m’a-t-il déclaré, j’avais complètement oublié mon métier. En ces neuf -mois de discoureur, lorsqu’il m’arrivait d’avoir à écrire, je devais en -appeler à la dictée. Et tout ce que je dictais, était dit sur un ton -effroyablement déclamatoire et emphatique...» - -Son premier dimanche à Buenos Aires, il se le rappellera toujours, mais -il ne tarit pas non plus sur tant d’autres souvenirs de ces neuf mois. -«J’étais, aime-t-il à répéter, une manière de ténor illustre, un Caruso, -avec cette nuance qu’il n’y avait pas, pour moi, de changements de -décors. Un simple frac me suffisait pour les diverses séances, et, -pendant le temps rituel, je m’égosillais jusqu’à l’aphonie. J’ai gagné -ainsi de grosses sommes, j’en ai dépensé de considérables, et, à mon -retour en Europe, il me restait encore un joli reliquat.» Ses -conférences dans la capitale argentine avaient alterné avec celles -d’Anatole France. Elles commençaient à cinq heures et demie, dans l’un -des théâtres les plus distingués de la ville, devant une assistance -aristocratique, composée en majeure partie de dames. Ce même premier -dimanche dont il vient d’être question, il avait donné, sur les -instances de divers groupements, un régal oratoire supplémentaire à une -foule composée d’environ 8.000 employés, commerçants et ouvriers à -l’aise, gens de la classe moyenne qui, trop occupés la semaine pour -venir l’entendre, désiraient cependant savourer au moins une fois -l’éloquence du célèbre propagandiste républicain. Cette fête de la -parole démocratique eut lieu dans la plus vaste salle de spectacles de -la ville et commença dès deux heures et demie de l’après-midi. La -chaleureuse ovation qui avait salué l’orateur s’étant calmée, celui-ci, -en guise d’exorde, avait déclaré--seul sur une scène immense, où l’on -jouait chaque jour des opéras à grand orchestre--que, puisque son -auditoire avait sacrifié un après-midi en son honneur, il voulait qu’ils -en eussent, comme nous disons vulgairement, pour leur argent et qu’il -entendait les entretenir jusqu’au soir. Blasco tint parole. Durant trois -heures et demie, il développa le thème gigantesque des vicissitudes -politiques, littéraires et sociales de l’Espagne depuis -l’affranchissement de ses colonies d’Amérique. C’était entreprendre de -résumer toute l’histoire du XIXe siècle espagnol, période qui est -aussi la moins connue des Hispano-Américains. Mais, si parler pendant -trois heures et demie constitue, à soi seul, déjà un record, le faire -d’une voix stentorienne portant jusqu’aux extrêmes recoins d’un -véritable colisée--puisque le vocable, de par son étymologie, signifie -un «colossal» amphithéâtre et qu’au surplus, il s’emploie en espagnol -pour désigner, par un lointain souvenir de l’amphithéâtre Flavien, une -salle de spectacles--et avec l’enthousiasme toujours au diapason d’une -multitude qui accueille chaque développement d’un tonnerre de bravos, ou -d’un déchaînement de rires, n’est-ce point, en toute vérité, le record -des records? Quand Blasco eut parlé ainsi deux heures d’horloge, il ne -manqua pas, entre ses auditeurs, d’âmes compatissantes pour le supplier -de prendre quelques instants de repos. L’orateur rejeta l’offre. Il -savait que la moindre modification du mécanisme entraînerait l’arrêt du -moteur. S’il eût cessé, même cinq minutes, de discourir, la fatigue -l’eût cloué sur place et l’aphonie l’eût irrémédiablement rendu muet. Il -continua donc sans le moindre répit et sans épuisement visible, en -pleine tension, jusqu’à ce qu’au coup de six heures, il crut enfin -opportun d’entamer sa péroraison et de clore ainsi une harangue dont on -ne trouverait d’équivalent, mais dans des conditions bien -différentes--que dans les tournois oratoires d’un Vergniaud, lors des -tumultueuses séances de 1792-1793, à cette Convention Nationale -créatrice de la France moderne. Il va sans dire que le soir même, Blasco -avait perdu l’usage de la parole et qu’il crut sérieusement qu’il ne le -recouvrerait jamais. Au sortir de la salle, il avait été surpris par les -accolades particulièrement ardentes de son impresario. Ruisselant de -sueur, épuisé, il lui avait, pour écourter une manifestation déplacée, -brutalement posé la question: «_Alors, combien ça fait-il?_» Car le -digne fermier des éloquences mondiales n’était tant ému que parce qu’il -savait, lui aussi, avoir battu le record, non du verbe, mais du _peso_! -Blasco, qui avait appris à connaître ce genre d’hommes, savait que -c’était en leur parlant affaires qu’il s’en débarrasserait le plus vite. -L’impresario lui déclara donc qu’il lui restait redevable d’une somme de -pesos équivalant à 14.500 francs de notre monnaie évaluée à l’étalon -d’or--car du franc actuel, hélas! on sait que la valeur n’est plus celle -de ces époques lointaines. Or, si, comme salaire d’un après-midi de -travail, la somme était rondelette, le hasard voulut que lorsqu’il -retournait en Espagne, Blasco rencontrât à Montevideo le célèbre torero -Antonio Fuentes, qu’on prétend lui avoir servi de modèle pour créer une -partie au moins de son personnage de Juan Gallardo, dans _Sangre y -Arena_. Blasco, qui brûlait de savoir à la source si l’éloquence était -aussi bien payée en Amérique--car _tras los montes_, ce point n’est pas -douteux: les toreros l’emportent sur les orateurs--que la tauromachie, -apprit ainsi que la solde du _diestro_ ne dépassait jamais 10.000 -pesetas par course. Il avait donc, ici encore et pour la première fois, -battu un record non plus international, _national_, et, naturellement, -hors de sa patrie. - -En s’embarquant pour l’Amérique, Blasco Ibáñez avait projeté de -parcourir toutes les Républiques de langue espagnole, jusqu’à la -frontière des Etats-Unis. Dût le voyage durer deux ou trois ans, il -entendait connaître ainsi une á une les vingt nations dont le scion -vigoureux a jailli du vieux tronc ibérique. Il avait, cette fois encore, -compté sans son hôte et ce fut son caractère aventureux qui fit échouer -ce plan original. Alors que certaines Républiques sud-américaines, qu’à -la date présente il n’a pas encore visitées, s’apprêtaient à le -recevoir, il mit brusquement fin à sa tournée de conférences, et, par -amour de l’action, se mua en colonisateur, devenant, d’homme de lettres, -le pionnier des terres vierges. La plus belle, comme aussi la plus -héroïque de ses aventures commençait. L’idée n’en avait pas jailli, -comme Minerve toute armée du cerveau de Jupiter sous le coup de hache de -Vulcain, un beau jour de sa tête puissante. Son voyage de conférencier -n’était pas guidé par le seul intérêt pécuniaire. Blasco obéissait en -principe au programme de son impresario, lorsqu’il s’agissait de se -faire entendre dans de grandes villes. Quand, par suite des immenses -distances qui séparent les provinces de l’Argentine, il devait -entreprendre quelqu’un de ces longs voyages dont notre vieux monde ne -saurait se faire une représentation exacte, il redevenait l’écolier -capricieux d’antan, ou, pour mieux dire, l’artiste se superposait à -l’orateur et, afin de contempler une merveille de la nature, ou -d’étudier une colonie agricole modèle, il violentait sans scrupule -l’itinéraire fixé. Ainsi put-il voir l’Argentine mieux qu’aucun autre -conférencier, ou même qu’aucun autre voyageur européen, depuis la zone -tropicale jusqu’aux territoires glacés de l’extrême sud. Parfois -l’impresario qui dirigeait sa marche depuis Buenos Aires, le croyait -occupé à haranguer tel auditoire d’une capitale de Province, lorsqu’un -écho des journaux lui apprenait que, lui ayant fait faux bond, il -s’attardait à observer, dans une _tolderia_[57] du Nord, les mœurs -des Indiens! Il semblait que ressuscitât en lui l’âme vagabonde des -vieux conquistadors. Il ressentait la tentation des territoires -primitifs, la fièvre de lutter avec la terre sauvage, s’attardant, avec -mélancolie, à évoquer l’œuvre des premiers hommes blancs, venus pour -civiliser les Indes Occidentales. Quelques Argentins illustres, qui -devinaient sa pensée, ne tardèrent pas à le tenter par leurs offres -séduisantes. Lui, être de volonté et d’énergie, accoutumé à la lutte et -qui savait agiter les masses au nom d’un idéal abstrait, n’était-il pas -appelé à devenir un colonisateur modèle? Alors, pourquoi ne point rester -en Argentine et, suivant l’exemple de ceux qui le conseillaient, ne pas -s’y enrichir, dans le métier de défricheur de terres? - -Tout d’abord, Blasco s’était récusé, se sentant perplexe. Puis, il se -laissa peu à peu gagner par la Chimère. Vivre un roman au lieu de -l’écrire, quel beau geste! Et l’on n’est pas pour rien artiste. Le rêve -de devenir millionnaire, ne fût-ce qu’une saison, la perspective de -remuer l’argent à la pelle, de commander à une armée de travailleurs, de -transformer l’aspect d’un coin du sol, d’y créer des lieux habitables: -c’étaient là de trop brillantes visions pour qu’il n’acceptât pas de -courir le risque d’une aussi gigantesque entreprise. Celui qui présidait -alors la République Argentine se montrait, ainsi que ses ministres, -enchanté à l’idée que cet écrivain au nom célèbre, en se fixant dans -leur pays comme agriculteur, n’allait pas tarder à se muer en réclame -vivante qui attirerait les émigrants européens vers des solitudes non -défrichées, dont on ne désirait rien tant que la mise en culture rapide. -On offrit donc à Blasco de lui vendre des terrains à bon marché, aux -termes des conditions que fixait la Loi et celui-ci, quoique toujours -vaguement inquiet sur un changement aussi radical d’existence, finit par -laisser là ses conférences et revenir brusquement en Espagne. Il y -écrivit, de Janvier à Juin 1910, à Madrid, un livre qui, -malheureusement, n’a été traduit en aucune langue étrangère, sans doute -à cause de ses dimensions monumentales et qui, même après de récents -travaux français sur l’Argentine--dont une thèse de doctorat ès lettres, -parue en 1920--eût mérité de passer à notre idiome. Ce livre, un -in-folio de 771 pages, fut commencé d’imprimer le 20 Janvier et achevé -le 4 Juillet 1910, pour la _Editorial Española Americana_, par J. Blass -et Cie, les gravures et les trichromies qui l’illustrent sortant des -ateliers Durá. C’est une belle réalisation typographique, que déparent -un peu deux types de lettres différents: l’un allant de la page 1 à la -p. 502 et l’autre, beaucoup plus dense, de la p. 503 à la fin, -c’est-à-dire occupant la portion du volume consacrée à la description -des Provinces et Territoires Argentins. Son titre est: _Argentina y sus -Grandezas_[58] et le caractère géographico-historique de la description -n’a pas exclu l’insertion, par l’auteur, de récits d’aventures -personnelles, telle, p. 646-648, l’excursion à l’_ingenio_[59] de San -Pedro de Jujuy, propriété des frères Leach, Anglais, qui y occupaient -plus de 4.000 Indiens à la seule récolte de la canne à sucre. La -division générale de l’œuvre est la suivante: _Iº Le pays Argentin; -IIº L’Argentine d’hier; IIIº L’Argentine d’aujourd’hui; IVº L’Argentine -de demain; Vº Les Provinces Argentines (Buenos Aires, Santa Fe, Entre -Ríos, Corrientes, Córdoba, Santiago del Estero, Tucumán, Salta, Jujuy, -Catamarca, La Rioja, San Luis, San Juan, Mendoza); VIº Les Territoires -Nationaux_. - -Sa dette de reconnaissance à l’endroit d’un pays qui l’avait si bien -reçu une fois payée, Blasco Ibáñez quitta l’Espagne pour retourner en -Argentine. C’en était fait. Le romancier devenait colonisateur. Beaucoup -de lecteurs estimeront à priori qu’une telle décision était chimérique. -Avant de la condamner en bloc, il importe, cependant, de réfléchir sur -ce fait psychique: qu’en Blasco, comme, d’ailleurs, en d’autres -romanciers--dont le moins illustre n’est pas Balzac--, il existe une -double personnalité, celle de l’écrivain et celle de l’homme d’affaires. -Mais d’affaires qui tournent mal, dans la plupart des cas, encore que -combinées selon toutes les règles de la logique. Car si la tête d’Honoré -de Balzac fut un volcan de projets, dont il s’éprenait et qu’il -délaissait tour à tour pour des entreprises commerciales qui le -ruinaient et qu’il devait racheter ensuite par un labeur de galérien -intellectuel, celle de Blasco Ibáñez abrita également maintes coûteuses -fantaisies, dont celle de la - -[Illustration: ARRIVÉE DE BLASCO IBÁÑEZ À BUENOS AIRES - -(D’après la Revue _Caras y Caretas_, de Buenos Aires.)] - -[Illustration: À LA CIME DE LA CORDILLÈRE DES ANDES - -Blasco est représenté, dans cette photographie, au moment où il a -atteint la frontière de l’Argentine et du Chili, marquée par le monument -dit: _El Cristo de la Paz_.] - -[Illustration: DEUX «AMIS» DE BLASCO (Indiens guerriers de la tribu des -_chunapis_, dans la province de Corrientes)] - -colonisation américaine constitue un exemple caractéristique. Personne -ne niera, j’imagine, qu’un esprit capable d’écrire un bon roman, reflet -de la vie, le soit aussi de concevoir une grosse entreprise de travail. -Le malheur, c’est que ces imaginatifs, abondants en inventions, soient -trop souvent victimes de leur fécondité mentale et qu’ils abandonnent -trop vite un dada pour en chevaucher un autre, jugé plus merveilleux. -L’homme d’action, au contraire, s’il a peu d’idées, du moins en -poursuit-il âprement la réalisation, marchant droit devant soi et -toujours de l’avant. C’est le _timeo hominem unius libri_ de l’adage -attribué à St. Thomas d’Aquin, qui trouve en eux une justification plus -positive que sur le domaine de la spéculation mentale. Mais Blasco -s’était toujours cru appelé, même lorsqu’il n’était encore que romancier -valencien, à réaliser quelque gigantesque tâche, industrielle ou -agricole. Ici encore, ce fut plutôt le besoin d’action que l’amour de -l’argent qui conditionnait son rêve. Les richesses acquises facilement -et sans effort ne l’attirent pas. Il est ennemi irréductible du jeu, -même de cet innocent domino, si populaire en Espagne. Les opérations de -Bourse lui inspirent une répugnance plus insurmontable encore. Je dirai -plus loin quelle fut sa conduite aux salles de jeu de Monaco, lorsqu’il -écrivait _Les Ennemis de la Femme_, dont la traduction malheureusement -mutilée,--comme, déjà, celle des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_, -pour de soi-disant «raisons éditoriales»--a commencé de paraître dans la -_Revue de Paris_ du Ier Février 1921. Ce qui l’enthousiasme, ce sont -les fortunes de modernes capitaines d’industrie, créateurs d’immenses -fabriques, de lignes de navigation, défricheurs de terrains incultes -depuis que le monde est monde, titans modernes, en un mot, dont il a -chanté, plutôt que décrit, la grandeur dans son roman: _Los Argonautas_. -Et c’est sous l’hypnose de cet héroïque rêve qu’il s’en fut par delà -l’Océan, pour y continuer, en plein vingtième siècle, l’épopée des -conquistadors, dont il devait, pour le public parisien de l’_Université -des Annales_, célébrer les prouesses en quelques périodes--qui -s’enlèvent avec la vigueur d’une fresque de Raphaël à la Sixtine--de sa -conférence: _L’Âme Nouvelle de l’Amérique_, qui est de Mars 1918[60]. -Visionnaire têtu, c’était la difficulté, c’était l’obstacle qui -l’attiraient et aussi l’ambition de faire quelque chose que nul n’eût -fait avant lui. Et, dans cette entreprise, il exposa tranquillement tout -ce qu’il possédait: ce que lui avait laissé son père en mourant, ce que -ses livres lui avaient rapporté, tous ses gains de conférencier. - -Ses amis d’Europe ne virent pas sans surprise l’éloquent orateur, dont -le verbe s’achetait au poids de l’or, se muer en homme des champs et des -bois, échanger les escarpins vernis contre de rudes bottes en peau de -truie du _gaucho_ et son frac du bon faiseur pour le _poncho_ en -chasuble des coureurs de pampas. Le gouvernement argentin avait voulu -lui donner une concession en pays relativement civilisés et à proximité -de centres de colonisation déjà anciens. Il s’y refusa nettement. Il ne -venait pas pour être agriculteur. Il tenait à son rêve. Il entendait -être colonisateur, s’en aller en plein désert. En conséquence, il -choisit, dans la Patagonie, un territoire du Río Negro. Il faudrait -recourir aux descriptions qu’en a données l’écrivain argentin, -rédacteur à la _Nación_, M. Roberto J. Payró, dans les deux volumes de -son _Australia Argentina_, pour bien rendre les aspects essentiels de -ces régions sauvages et grandioses, interminables solitudes où sévissent -les trombes de terre, où, comme au Sahara, de décevants mirages guettent -les caravanes de mules dans leur route incertaine, ainsi que, dans les -déserts africains, celles de chameaux, au milieu des mêmes tourments de -la faim et de la soif. Quand l’illustre Darwin réalisa, de 1831 à 1836, -cette expédition scientifique sur les côtes de l’Amérique australe d’où -devait naître le livre de 1859 sur l’_Origine des Espèces par voie de -sélection naturelle_, il qualifia les hauts plateaux patagoniens voisins -de l’Atlantique de «territoires de la désolation». Mais, le long des -fleuves qui les parcourent, s’étend une bande de terre d’une -extraordinaire fécondité, où semblent s’être concentrés tous les -éléments de richesse qui font si totalement défaut dans les espaces -désertiques environnants. Découverte par Magellan en 1520, la Patagonie -a été partagée, par le traité de 1881, entre l’Argentine et le Chili, et -le monument qui vient d’être érigé, à Punta Arenas, au célèbre -navigateur portugais n’est qu’un symbole consacrant la lente et -progressive mainmise de l’homme civilisé sur des régions qu’habitaient -des sauvages _tehuelches_, _pehuenches_ et autres tribus indiennes -primitives. Le _settlement_ de Blasco Ibáñez était situé sur la rive -gauche du Río Negro, fleuve qui a donné nom à la _Gobernación_[61] de -Río Negro, peuplée--au moment où s’y établissait le colonisateur--d’une -dizaine de mille âmes et dont la capitale, Viedma, n’en comptait guère -plus de 1.500. Lorsqu’il en prit possession, il n’en connaissait guère -l’état, l’ayant vue au cours de sa tournée de conférences, mais de façon -fort superficielle, et ayant réalisé cet achat de trois lieues carrées -de terre sur la simple inspection d’une carte. Aussi fallut-il qu’il en -recherchât la situation exacte d’abord, puis qu’il en fixât les limites -avec l’aide d’un agronome, la boussole à la main. - -Ainsi commença une existence étrange, en compagnie de quelques hommes -fidèles, sorte d’état-major appartenant aux nationalités les plus -diverses. Le premier abri, dont il avait fallu se contenter, avait été -une vieille paillote achetée à un Indien, unique habitant de ces lieux. -Blasco y était à peine installé, que le brusque changement de vie, les -privations et aussi l’infection d’eaux stagnantes qu’une soudaine -inondation avait accumulées, lui causèrent une fièvre si intense qu’il -resta plusieurs jours entre la vie et la mort, en proie au délire, -étendu dans cette misérable cabane, à l’abandon, sans assistance qu’une -sorte de rebouteuse, ou sorcière indienne. Pendant qu’il gisait de la -sorte, du toit de la hutte lui tombaient sans répit, sur le visage -brûlant, ces abominables punaises de grande taille et ailées, qu’au -Chili on appelle _vinchucas_, insectes sanguinaires à la piqûre -lancinante. Et lorsque, accompagné par un ami accouru à son aide, il put -enfin se risquer, dans une charrette, à aller consulter un médecin--la -bagatelle de vingt lieues à faire en plein désert--, le véhicule qui le -portait eut le bon esprit de se rompre à la nuit tombante et le -compagnon de Blasco dut le laisser là, au beau milieu de la brousse, -sans autre protection que la flamme qu’il avait eu soin, avant de partir -en quête d’un autre moyen de locomotion, d’allumer dans la steppe, afin -d’éloigner du patient, enveloppé dans son _poncho_ et qu’entourait ce -cordon de feu, la rage homicide des pumas, ou couguars, et semblables -mammifères carnassiers. Mais pourquoi entamer la relation des aventures -innombrables, des périls variés qui, au cours de ces quatre années de -lutte dans un coin du monde soumis, pour la première fois depuis des -milliers de siècles, à une volonté rationnelle, marquèrent la carrière -du fondateur de la _Colonia Cervantes_? De ses trois ennemis principaux: -la terre, les hommes et les banques, je ne sais si le dernier n’a pas -été, en définitive, le plus impitoyable. La terre et les hommes, si durs -qu’eussent été leurs hostiles résistances, se fussent laissés vaincre, à -force d’énergie. Mais les sociétés de crédit, ces anonymes Shylocks qui -opèrent à l’ombre de la Loi, ne l’ont pas lâché un moment, et -aujourd’hui, Blasco Ibáñez n’a pu qu’au prix de pertes considérables se -libérer totalement de leur emprise. Pour que les gens de la finance -continuassent à patronner son œuvre, il se voyait contraint, de temps -à autre, de laisser là le costume du colon, d’endosser l’habit de ville, -de s’installer dans un confortable hôtel de Buenos Aires, d’y -réapprendre pendant quelques jours la vie factice et luxueuse des -milieux citadins, pour, en fin de compte, dans le quartier des Banques, -s’en aller jouer de ruse, en un tournoi inégal, avec les madrés compères -qui les gèrent et lutter à forces disproportionnées avec ces chevaliers -internationaux de l’agio cosmopolite. Cependant, et malgré les dédains -d’une opinion frivole, toujours prête à juger hommes et choses selon les -critères de sa pauvre philosophie, l’œuvre colonisatrice de Blasco -prospérait. Non seulement il avait défriché la terre vierge et la -fécondait par un ingénieux système d’irrigation adopté de celui en usage -dans la _Huerta_ de Valence, mais encore y traçait-il le futur -emplacement d’un groupement central d’habitations en maçonnerie, dont -une gare, la _Estación Cervantes_, assurerait l’accès. En Argentine, les -chemins de fer n’usent pas des mêmes égards que ceux d’Europe à -l’endroit des humains. Le _settlement_ de Blasco recevait bien, tous les -deux jours, la visite d’un convoi ferroviaire. Mais celui-ci ne daignait -faire halte qu’à des lieues de là. L’édifice en bois qu’érigea Blasco en -marqua, désormais, l’arrêt fixe et c’est seulement alors qu’il procéda -aux plans du _pueblo_[62], dont les rues, larges de vingt mètres, et les -places infinies témoignaient qu’en ces pays neufs, c’est plutôt à -l’avenir qu’au présent que songent les règlements de colonisation. Ce -_pueblo_, Blasco le mit sous l’égide du père spirituel de toutes les -Républiques de l’Hispano-Amérique, Miguel de Cervantes Saavedra. Encore -que d’effigie douteuse, ce fut son buste qu’il érigea sur la Place -Centrale: palladium de la future cité, en même temps que réparation -d’une injustice étrange et trois fois séculaire. Car si, en -Espagne--outre le célèbre château-fort en ruines qui garde l’entrée de -Tolède, ce _Castillo de San Cervantes_ qui ne s’appelle ainsi que par -une corruption de l’appellation originale, celle du martyr espagnol -Servando--un maigre bourg de la province de Lugo évoque seul le -patronymique de l’auteur de _Don Quichotte_, outre-mer tous les saints -du calendrier, tous les héros de la mythologie et de l’histoire, mille -inconnus illustres ont servi à dénommer villes et villages, mais -personne n’y avait jamais songé, avant Blasco Ibáñez, à placer sous -l’invocation de l’immortel manchot de Lépante un habitat d’êtres -humains, quel qu’il fût. Et, dans les répertoires techniques où sont -cependant consignés jusqu’aux moindres patronymiques des plus fous -«cervantistes», le nom de Blasco Ibáñez, fondateur de la _Colonia -Cervantes_, devrait avoir sa place de droit. - -Pour défricher et arroser ses terres, Blasco Ibáñez eut sous ses ordres -jusqu’à 600 individus, ramassis d’épaves des deux mondes, où dominaient, -cependant, les Chiliens, où ne manquaient pas les Indiens et où, -brochant sur le tout, apparaissaient quelques authentiques bandits et -maints aventuriers internationaux. On trouve, dans la première partie -des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_, divers ressouvenirs de ces -hordes, qui n’étaient pas d’un maniement aisé. Il y avait là, abruti par -l’alcool, un ancien baron allemand, naguère capitaine dans la Garde -Impériale, tombé à l’ignominie de n’être plus que simple terrassier. Il -y avait aussi un illustre architecte de Vienne, dont la déchéance était -non moins totale et navrante. Le samedi, jour de paie, l’eau-de-vie -coulait à flot dans les campements de _peones_[63] et, fréquemment, -par-dessus le crissement nasillard des guitares chiliennes accompagnant -la _zamacueca_[64] nationale, crépitaient les coups de revolver de ces -desesperados. Rare était la semaine où il n’y eût pas quelque mort, -ainsi que plusieurs blessés. Il n’était pas un de ces infortunés qui ne -travaillât en compagnie d’une arme à feu ou d’un poignard. Blasco, avec -ses contremaîtres, ne se trouvait donc que faiblement protégé contre les -entreprises de cette canaille. C’est ainsi qu’un matin, où son fidèle -état-major était dispersé aux quatre coins de la colonie, surveillant -les travaux, et où le patron se trouvait seul dans la baraque de bois -qui lui servait alors de demeure et qui abritait aussi les sommes -destinées à la prochaine paye, il aperçut soudain, au moment où il -procédait, devant sa porte, en déshabillé, aux soins de sa toilette, les -femmes de ses fidèles employés accourir, parmi des cris d’angoisse et -des gestes tragiques, précipitamment et en désordre, vers lui. Elles -n’étaient pas encore à portée de sa voix que débouchait derrière cette -phalange apeurée une masse sombre et silencieuse d’hommes de toute -couleur et de tous âges, qui se dirigeait sans hâte vers la case du -maître. C’étaient les journaliers de l’un des campements, qui s’étaient -déclarés en grève et, sous prétexte d’exposer leurs doléances, -n’entendaient rien moins que mettre la caisse de la colonie au pillage, -en tuant son gardien et propriétaire au premier geste d’opposition. On a -suffisament insisté, dans les pages précédentes, sur l’une des qualités -dominantes de Blasco Ibáñez, qui est celle d’être l’homme des foules. -Dans une intuition que son expérience des multitudes rendait naturelle, -il perçut immédiatement que la seule chance de salut qui s’offrait à lui -consistait en une de ces offensives hardies, comme tant de fois, dans sa -carrière de tribun, il en avait prises en face des plèbes hostiles, -devançant leur attaque par une brusque irruption oratoire qui, en jetant -la confusion chez quelques-uns, briserait l’élan coordonné, romprait -l’unité de l’assaut, permettrait de gagner un temps d’autant plus -précieux que c’était de lui que dépendait l’heureuse issue de cette -tactique. Il saisit donc sa carabine Winchester, et, bondissant jusqu’à -l’enceinte de fils de fer de sa case, cria, plus qu’il ne les parla, -quelques phrases comminatoires sur un ton foudroyant. «Que -voulaient-ils? Qu’ils parlassent! Leurs vœux seraient écoutés, dans -la mesure du possible. Mais que personne ne s’avisât de violer le -domicile du chef, personne! Le premier qui franchirait les fils de fer -était un homme mort...» Menace ridicule en pareil moment et qui n’en -produisit pas moins comme un effet de surprise. Les révoltés -s’arrêtèrent, abasourdis. Mais déjà Blasco Ibáñez leur parlait. C’était -cela qu’il avait voulu: les tenir sous l’emprise de son verbe. Que leur -dit-il? Il m’a avoué être fort embarrassé aujourd’hui pour le répéter -avec précision. En tout cas, il ne prononça jamais, dans toute sa -carrière, de discours plus senti, ni plus vibrant. _Pectus est quod -disertos facit_, selon la définition de Quintilien, et si notre Boileau -a ajouté que - - Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement - Et les mots pour le dire arrivent aisément, - -Blasco, qui concevait parfaitement que la trame de ses jours se nouait -au fil de son verbe, dut, j’imagine, trouver les mots qui allèrent peu à -peu réveiller, au fond des cœurs pétrifiés de ces parias, ces -émotions dont la source semblait s’y être tarie pour jamais et qui -transforment en un moment la brute insensible en être humain, attendri -et tremblant. «Jamais--m’a-t-il déclaré littéralement--je ne prononçai -de harangue plus tumultueuse, plus pathétique, plus bouillonnante. Ma -main droite, crispée sur le rifle, m’interdisait toute autre -gesticulation que le heurt saccadé d’une culasse d’acier sur le sol -durci de l’allée. Le poing serré de ma main gauche traçait dans les airs -des menaces de horions meurtriers. Toute ma crainte, c’était qu’en dépit -de mon éloquence, une tête brûlée ne donnât, en franchissant isolément -les fils de fer, l’exemple aux autres, médusés, auquel cas les moutons -de Panurge eussent suivi la brebis galeuse et c’en eût été fait de moi. -Dominant mon émotion, je m’efforçais cependant de suivre sur mon -auditoire le progrès d’un lent travail intérieur de pensée, à mesure que -je parlais. Mais si les faces de métis se détendaient peu à peu, c’est -que ces simples ignoraient le foncier nihilisme moral d’Européens blasés -sur tout, sauf sur l’immédiate jouissance matérielle. Et c’étaient -ceux-ci, l’âme du complot, qu’il importait de toucher. Je me surpassai -en éloquence. J’évoquai toutes les choses sacrées dont peut vibrer une -âme humaine, même la plus rebelle au sentiment. Pour la première fois, -ces hommes surent qui j’étais. Ils ne m’avaient vu jusqu’alors qu’à -travers le nimbe déformateur du maître, dont La Fontaine a dit que -c’était l’ennemi. Ils me connurent comme leur égal, leur frère de -souffrances et de luttes. J’en vis qui s’attendrissaient. D’autres, -comme furieux de ce contretemps émotif, abandonnaient, la tête basse et -l’air pensif, la bande révoltée. Il ne restait que quelques -irréductibles, au rictus grimaçant, au faciès de cannibales. Mais ils -étaient désormais noyés dans une masse déconcertée. Et les femmes, -profitant de la trêve, avaient couru jusqu’aux campements des -pacifiques, en avaient convoqué les meilleurs. L’insurrection était -vaincue. Mes contremaîtres ne tardèrent pas, eux aussi, à survenir, qui, -aussitôt, se chargèrent de faire entendre raison aux rebelles. Une fois -de plus, j’avais, comme le vieil Orphée, cet autre Argonaute, dompté les -bêtes par ma musique...» - -Comme si de telles expériences n’eussent pas suffi à refroidir son -ardeur colonisatrice, Blasco, incapable de modérer son élan, ou même de -mesurer ses forces aussi longtemps que le feu de l’inspiration le brûle, -s’était engagé dans une seconde entreprise et avait fondé, non plus dans -l’Argentine australienne, mais à son extrême Nord, sur les frontières de -l’Uruguay et du Paraguay, dans la province de Corrientes, un nouveau -_settlement_, qu’il baptisa, en filial hommage, cette fois, à sa cité -natale: _Nueva Valencia_[65]. La province argentine de Corrientes mesure -84.402 kilomètres carrés et est subdivisée en 24 départements. Sa -capitale, Corrientes, comptait, à cette époque, une vingtaine de mille -âmes. Située au bord du Paraná--fleuve dont la jonction avec l’Uruguay -donne naissance à cet immense estuaire dont l’ouverture n’a pas moins de -230 kilomètres et que l’on dénomme Río de la Plata--, elle vit surtout -de l’industrie des bois et des peaux et l’on sait qu’elle exporte aussi -annuellement, sur les fabriques de viandes de conserve de l’Uruguay, une -quantité considérable de bétail bovin. Si Blasco Ibáñez vit assez pour -réaliser son cycle de romans américains, nous pouvons compter, quelque -jour, sur de merveilleuses descriptions de ces régions si peu connues du -public français instruit. _Nueva Valencia_--d’une contenance totale de -5.000 hectares de terres fertiles et généreuses, où l’oranger poussait -comme dans la _Huerta_, où le riz, dans les lagunes et estuaires d’Iberá -et Maloya, eût pu rivaliser avec celui de l’Albuféra--était à une -distance plus grande de la _Colonia Cervantes_ que celle qui sépare -Paris de Pétrograde! La _Colonia Cervantes_ connaissait des températures -hivernales de 18° au-dessous de zéro. Celle de _Nueva Valencia_ était -sise en pleine zone tropicale. Il fallait quatre jours et quatre nuits -de railway pour se rendre de l’une à l’autre. Ce voyage, combien de fois -Blasco l’a-t-il réalisé? Il lui serait, sans doute, difficile de -l’évaluer avec exactitude. Je sais seulement qu’il m’a conté l’avoir -fait, en une certaine circonstance, dans les conditions suivantes: -arrivé le matin à _Cervantes_, il en repartait l’après-midi pour -_Valencia_, passant ainsi 8 jours et 8 nuits consécutives en chemin de -fer! On s’étonne, et il y a lieu de s’en étonner, que sa santé ait pu -résister à de pareils voyages, non seulement à cause de la fatigue -qu’ils impliquaient, mais par le brusque saut qu’ils comportaient dans -deux températures opposées. Il lui arriva plus d’une fois de débarquer à -_Cervantes_, venant de _Valencia_, dans le léger appareil du _poncho_ -tropical aux vives couleurs, par un vent glacial qui balayait ces -solitudes désertiques, ou, à l’inverse, de descendre en _Valencia_, à la -température paradisiaque, en costume patagonien, capote de peau de -renard et pesant attirail antarctique. Mais aussi quelle variété -prodigieuse d’impressions et de sensations ne recueillait-il pas, au -cours de telles randonnées! Sa colonie du Nord avait, en face d’elle, le -célèbre _Gran Chaco_, vaste région comprise entre les Andes de Bolivie à -l’ouest, le fleuve Paraguay à l’est, le plateau du Matto-Grosso au nord -et le fleuve Salado au sud. Inondée périodiquement par ses cours d’eau -et des pluies torrentielles, elle est encore habitée d’Indiens _Lenguas_ -et _Tobas_, à peine touchés par notre civilisation. Blasco s’y rendit à -plusieurs reprises, en expédition scientifique, pour y étudier sur place -les mœurs de ces tribus errantes. Tout n’était donc pas, dans cette -vie de colonisateur, peines et tracas. Aussi bien, un artiste comme -Blasco Ibáñez ne sait-il pas toujours prendre ses revanches sur la -réalité, même la plus ardue? Lorsque l’étude de ses machines -d’irrigation--car, à _Nueva Valencia_ comme à _Cervantes_, tout était à -faire--ou la nécessité d’une ouverture de crédits l’appelaient à Buenos -Aires--et j’ai déjà mentionné ses fugues, plus ou moins passionnelles, -en Europe--, il apprit à connaître l’émoi des grands manieurs de -capitaux, perdant et gagnant de considérables sommes avec son éternelle -sérénité de surhomme. Un mot de lui à ce sujet restera légendaire. Il y -a quelques années, à un journaliste, qui, au cours d’une interview, lui -demandait quelle avait été celle de ses œuvres qu’il avait signée -avec le plus d’émotion, il fit cette lapidaire réponse: «_Certain chèque -de 800.000 francs._» Quelle vie intense que la sienne, à cette époque! A -une saison passée au milieu du confort raffiné d’un palace de la -capitale argentine, succédait un séjour dans la case de bois de Río -Negro, pour, lorsqu’il n’y tremblait pas de froid, galoper parmi les -tourbillons de poussière soulevés par l’ouragan patagonien qui, -fréquemment, désarçonne les cavaliers les plus adroits. D’autres fois, -au contraire, il s’endormait dans un _rancho_[66] de Corrientes, où, -avant de clore les paupières, il voyait scintiller l’embrasement sidéral -d’un ciel de tropique à travers les troncs d’arbres bruts servant de -murs à son abri rustique, cependant que, dans ses insomnies, il -entendait au dehors, à quelques pas seulement, les rats hurler d’effroi -au cours des chasses sanguinaires que leur font les serpents. - -Il faut, puisque de serpents il s’agit, que je conte ici une anecdote -qui, précisément, a trait à Corrientes et à la variété la moins -sympathique de ces ophidiens, les crotales. Blasco, à la fin de sa -période de colonisation, s’était fait construire à _Nueva Valencia_ une -belle maison de briques aux spacieuses vérandahs. Il arrivait de Buenos -Aires pour en prendre possession et était occupé à en faire le tour du -propriétaire, admirant les tapisseries, les tableaux, les parquets -luisants--extrême luxe dans ces contrées--, lorsqu’étant entré dans la -salle qu’il destinait à sa bibliothèque, l’amour des livres fut cause -qu’oubliant tout le reste, il se mît{mit} à procéder à l’ouverture d’une -des grandes caisses dont le contenu devait passer sur les rayons des -meubles qui garnissaient les murailles. Il avait à peine pris le premier -de ces volumes--l’un des tomes français de l’_Histoire Générale_ de -Lavisse et Rambaud--, quand son attention fut attirée soudain par une -cravate jaune et noire qui gisait au beau milieu de la pièce. Ces -couleurs, qui n’étaient pas celles qu’affectionne Blasco, comme aussi -l’étrange position de l’objet, le décidèrent à interrompre un instant la -tâche commencée, pour ramasser une cravate aussi extraordinaire et dont -la présence en cette bibliothèque ne laissait pas de l’intriguer -vivement. Mais au moment où, sans défiance, il se disposait à porter la -main sur elle, la cravate, comme sous le déclic d’un puissant ressort -d’acier, s’érigea dans l’espace et dardant sur l’adversaire un regard -qui n’était pas le regard de sa congénère Sancha dans _Cañas y Barro_, -lui eût donné le baiser de mort, si l’_Histoire Générale_, projetée à -temps, n’avait arrêté son bond meurtrier et permis à Blasco d’achever ce -serpent à sonnette--car c’en était un--dont l’appendice caudal bruissait -dans l’excitation de sa grande colère. Le tome de Lavisse et Rambaud, -avec sa reliure brisée, subsiste, muet témoin de cette scène horrifique. -Il faut, d’ailleurs, toujours avoir grand soin, dans ces parages -dangereux, de retourner, avant de les mettre, chaque matin, ses bottes, -de peur qu’elles n’abritent quelque hôte importun, insecte ou reptile -venimeux, venu la nuit y chercher un asile. Mais, souvent, cette -précaution, pour Blasco, était superflue. Car, au lieu de dormir sur un -grabat de _rancho_, il ne connaissait, en guise de lit, que notre mère -commune à tous, cette terre nourricière et indifférente qui, nous ayant -produit sans effort, nous reçoit aussi, libéralement, dans son sein. Je -me souviens d’avoir, à propos de ses multiples avatars d’alors, entendu -Blasco raconter comment, un jour où il était allé étudier un territoire -de colonisation lointain, il se vit obligé de peler lui-même les pommes -de terre, pendant que son compagnon s’occupait à allumer le brasier où -allait rôtir le quartier de viande apporté à l’arçon de la selle. «_Y -pensé_--concluait-il philosophiquement--_que treinta días antes, estaba -comiendo en el Bosque de Bolonia, ¡en el restaurant de Armenonville_!»[67]. -C’est la vie et d’elle comme de la Nature, l’on peut dire, avec les -Italiens, qu’elle n’est belle que «_per troppo variar_»[68]. - -Brusquement, en 1913, il y eut un nouveau virage, celui-ci décisif, sur -la piste de cette course à l’étoile. Son enthousiasme de colonisateur -étant mort, Blasco décida de laisser là _Cervantes_ et _Valencia_ et de -revenir à la littérature. Il faut, pour bien s’expliquer un tel -changement, se rappeler que, cette année-là, la République Argentine -avait souffert d’une de ces crises financières qui, périodiquement, -viennent bouleverser--maladies d’un organisme qui se développe trop -vite--sa vie économique. Bien que moins grave que de précédentes, dont -on gardera longtemps le souvenir là-bas, cette crise de 1913 occasionna -maintes faillites et bien des banques fermèrent leurs guichets, non sans -exiger au préalable le remboursement de leurs créances, d’où naquit une -énorme panique. En toute autre circonstance, Blasco Ibáñez eût lutté -avec une énergie centuplée, excité par l’obstacle, selon une loi de son -tempérament. Mais, cette fois, il se sentait sans volonté pour reprendre -la bataille et, depuis plusieurs mois déjà, éprouvait une lassitude -inquiétante et constante. C’est que, depuis près de cinq années, il -n’avait pas touché à sa plume, si ce n’est pour aligner des chiffres, ou -rédiger de fastidieux bilans. Cette trahison à la littérature le rendait -nerveux et triste, comme ces malades en proie à des maux mystérieux que -nul homme de l’art ne réussit à diagnostiquer. Et voici la confession -qu’il m’a faite, lorsque, au cours d’une conversation amicale, -j’évoquais cette année climatérique de son existence: «Un matin, à -l’heure où l’on voit les choses sous leur aspect véritable, avec tout -leur relief, leurs contours et leurs formes, j’eus honte de ma -situation. Gagner une fortune, c’est affaire de toute une vie. De braves -gens s’imaginent que c’est là chose aisée. Erreur profonde! Une chance à -la loterie, un heureux coup de Bourse: on a vu quelques mortels -s’enrichir de la sorte. Combien sont-ils? Gagner une fortune par -l’industrie ou dans l’agriculture, en un mot par son travail, c’est, je -le répète, question d’années et d’application tenace. J’étais en train -de devenir un précurseur, comme il y en a à l’origine de chaque famille -de millionnaires, en Amérique. Mon sacrifice valait-il d’être fait? -Dussé-je devenir, quelque jour, un capitaliste authentique, le jeu n’en - -[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ DANS UNE TENTE D’INDIENS NOMADES - -Frontière de l’Argentine et Bolivar] - -[Illustration: BLASCO ENTOURÉ D’INDIENS CIVILISÉS QUI TRAVAILLAIENT DANS -SES TERRES] - -méritait vraiment pas la chandelle. Me sacrifier pour que des -petits-fils dissipassent, dans la plus creuse des noces, ces capitaux -réunis par le labeur du grand-père? Et, surtout, ce que je ne pouvais -admettre, c’était le renoncement définitif à la littérature, cet -enlisement progressif dans la rusticité béotienne des colonisateurs... -Non, non, il fallait en finir!» - -Blasco vendit donc _Cervantes_ à une société de colonisation. Il la -vendit à perte, à cause de la crise susmentionnée. Ayant payé ses dettes -aux banques, il lui restait en mains des actions d’autres entreprises -coloniales, mais il ne retirait de l’opération finale aucun argent -liquide. «Vous allez voir--disait-il à ses intimes--que je partirai sans -le sou de ce pays où tant d’imbéciles ont gagné des millions!» En fait, -tout l’argent qu’il avait apporté d’Europe s’était volatilisé et il ne -conservait, comme résultat de son immense effort, que quelques effets de -crédit, «chiffons de papier» à la plus qu’incertaine valeur, étant -données les fluctuations économiques de l’Argentine. La liquidation de -sa colonie de _Nueva Valencia_ fut plus laborieuse. Un banquier s’en -chargea, se réservant la majeure partie de la propriété, et Blasco, -croyant ses affaires en ordre, s’embarqua pour l’Europe et vint -s’installer à Paris, où il continua la rédaction de son introduction aux -romans du cycle qu’il avait projeté d’écrire sur l’Hispano-Amérique: -_Los Argonautas_. Il était en plein labeur de joyeuse création, lorsque -lui parvint de l’Argentine la nouvelle inopinée que son co-associé, le -banquier qui gérait _Nueva Valencia_, venait de faire faillite. Il dut -repartir précipitamment pour Buenos Aires, au commencement de 1914, et y -passa quelques mois, absorbé par toute sorte d’ennuyeuses démarches, car -dans cette faillite sombraient aussi des fonds en dépôt à la banque et -lui appartenant. Il y acquit la conviction que, pour continuer la -colonisation de _Nueva Valencia_ et récupérer sa part, il fallait qu’au -préalable la procédure compliquée de la faillite ait été terminée, ce -qui demandait de longues années. Et, pour sauver quelques miettes de son -avoir en Amérique, il se voyait obligé à en appeler lui-même à des -procès: expédient qui répugnait trop fort à son caractère. Des ennemis -de Blasco Ibáñez n’ont pas laissé passer l’occasion qui s’offraient à -eux pour tirer argument des incidents compliqués de cette malheureuse -faillite du banquier espagnol Ruíz Díaz, Directeur du _Banco Popular -Español_ à Buenos Aires et du _Banco de la Provincia de Corrientes_. -Confondant le procès intenté à Ruíz Díaz pour la faillite du _Banco -Popular Español_ avec les litiges judiciaires, d’ordre absolument -distinct, relatifs à la transmission de _Nueva Valencia_, ils en ont -fait une seule et même monstrueuse affaire, brodant sur ce thème, -fertile en inventions, les fantaisies les plus extraordinaires, depuis -les attaques de _Heraldo de Hamburgo_,--feuille de diffamation -hebdomadaire que dirigeaient, pendant la guerre, à Hambourg, avec les -fonds de quelques riches marchands et exportateurs, de tristes -renégats--en Janvier 1916, jusqu’aux coqs-à-l’âne fastidieux du Dr. -Pedro de Mugica, professeur depuis plus de trente années à Berlin, en -ces derniers temps. Mais déjà le _Heraldo_ hambourgeois avait eu le -courage d’avouer (v. son numéro du 5 Janvier 1916) que, s’il s’en -prenait à Blasco Ibáñez, c’était parce que celui-ci avait «_empleado -últimamente su talento en denigrar á Alemania_»[69]. Il en va donc, ici, -comme à propos du livre sur le _Militarisme Mexicain_, qui a déchaîné -la rage d’une telle quantité de plumitifs que, si j’avais à analyser -sommairement leurs diatribes, je serais obligé de doubler le format de -ce volume. Ces campagnes sont dans l’ordre des choses humaines et nul -n’ignore, au demeurant, que la calomnie est la rançon de la gloire. Mais -la gloire de Blasco Ibáñez étincelle trop pure au firmament littéraire -des deux mondes pour que doive la ternir l’effort diffamatoire d’envieux -folliculaires et autour de cet astre peuvent bourdonner des nuées de -frelons, - - Le Dieu, poursuivant sa carrière, - Versait des torrents de lumière - Sur ses obscurs blasphémateurs... - -De retour à Paris, en Juillet 1914, Blasco allait se hâter de publier -_Los Argonautas_. Plusieurs fois, au cours de la traversée, il avait -envisagé avec douleur la perspective d’avoir à retourner en Argentine à -cause de ces procès interminables qu’il a, je le répète, finalement -abandonnés. Mais, vers le milieu de cet anxieux voyage, en plein Océan, -les premiers prodromes du mal énorme et monstrueux qui travaillait la -vieille Europe s’étaient, encore obscurément, fait sentir à lui. Ce ne -fut, toutefois, qu’après son débarquement, à Boulogne, qu’il comprit -pleinement que ce mal--qui allait changer la face de la terre et -bouleverser le cours de sa propre existence--, c’était la guerre. - - - - - VII - - La guerre vue de l’Océan, avant sa déclaration.--Foi extraordinaire - de Blasco Ibáñez dans le triomphe final des Alliés.--Son - antigermanisme systématique.--Son immense labeur au cours des - hostilités.--Les 9 tomes de son _Historia de la Guerra Europea de - 1914_.--Ses trois romans de «guerre».--Manifestations des - germanophiles de Barcelone contre Blasco.--Les souffrances de la - vie à Paris.--Son abnégation héroïque «_por la patria de Víctor - Hugo_». - - -Qui n’a pas, devant les yeux, l’ineffaçable fresque si sobrement brossée -par Blasco Ibáñez au chapitre I^er des _Quatre Cavaliers de -l’Apocalypse_? Voici le _Kœnig Friedrich-August_ et sa population -flottante qui retourne, d’Amérique, en Europe. La majorité sont -Allemands. Avec quel vivant réalisme Blasco a croqué ces types de -lourdauds germaniques, plats et cérémonieux aussi longtemps qu’il -importait à leur système de «pénétration pacifique», arrogants et -brutaux dès que la méthode de la «poudre sèche» et de l’«épée aiguisée» -s’était avérée superflue! _Herr Kommerzienrat_[70] Erckmann, -_Hochwohlgeboren_[71]; son entourage de traficants plus ou moins -capitaines de réserve, comme lui; sa femme, _Gnædige Frau Kommerzienrat_ -Bertha Erckmann, qui exerce une sage politique d’accomodement avec le -ciel... de lit conjugal; ces figures se meuvent devant nous comme si -elles étaient de chair et d’os et nous donnent une telle illusion de -déjà vu, que nous nous expliquons sans effort qu’elles soient de simples -copies de la réalité, observée par l’auteur à son voyage de Buenos Aires -à Boulogne. Tout, en effet, se passa comme il nous le dépeint. La -_Marseillaise_ en aubade du 14 Juillet, succédant au _Choral_ de Luther; -l’étonnement ravi des Sud-Américains pour cette «_finura_» si délicate -de l’ours germain; le discours du commandant au _Festmahl_[72] -consécutif et ses objurgations au Seigneur--le vieux Dieu -légendaire--pour que fût maintenue la paix entre la France et -l’Allemagne, dont il espérait que l’amitié deviendrait de plus en plus -étroite; les plaisanteries du _Kommerzienrat_ sur les Français, «grands -enfants, gais, plaisants, étourdis, qui feraient merveille s’ils -consentaient à oublier le passé et marcher la main dans la main avec -nous»; les toasts avec leurs _Hoch_ en triples colonnes d’assaut: tout -l’odieux ridicule de ces sujets d’un Kaiser médiéval festoyant une -Révolution démocratique, Blasco ne l’a si graphiquement rendu que parce -qu’il en avait contemplé lui-même la farce grotesque. Puis, ce furent, -comme le transatlantique s’approchait d’Europe, les nouvelles, -transmises par T. S. F., qui changent brusquement le paradis menteur de -cette Arcadie de commande. L’ultimatum autrichien à la Serbie a servi de -prétexte à cette transformation à vue d’un décor en trompe-l’œil. -«C’est la guerre--proclame, hautain, le Conseiller de Commerce -Erckmann--, la guerre fraîche et joyeuse qu’il nous fallait pour rompre -le cercle de fer qui nous enserre chaque jour davantage et dont nos -ennemis s’imaginaient que l’étreinte graduelle finirait par nous -étouffer.» En vain, Desnoyers-Blasco objectera-t-il que personne n’en -veut à l’Allemagne, que ce cercle oppresseur est purement imaginaire, -que nul ne songe à attaquer la Germanie, que s’il y a quelqu’un -d’agressif, c’est elle, et elle seule, en Europe... Il s’entend -brutalement--car la main de fer a ôté, désormais, son gant de -velours--signifier qu’il ne comprend rien à ces arcanes diplomatiques, -qu’il n’est qu’un _Indio_[73], dont le meilleur parti est présentement -de se taire. La présomptueuse sottise de ces traficants à mentalité -militariste s’accentue à mesure que le navire raccourcit les distances. -Passé Lisbonne, et non loin des falaises de la côte anglaise, les -dernières nouvelles seront que «trois cent mille révolutionnaires -assiègent Paris, que les faubourgs extérieurs commencent à flamber, que -se reproduisent les atrocités de la Commune». Un peu avant l’entrée à -Southampton, cependant, l’aspect des dreadnoughts britanniques de -l’escadre de la Manche défilant, superbes et orgueilleux de leur force -souveraine, dans la brume matinale, tempère un instant le déchaînement -insupportable des rodomontades teutonnes. Quand le _Kœnig -Friedrich-August_ a complété sa cargaison de Boches mobilisables qui -abandonnent l’hospitalière Albion pour correspondre à l’appel du -_Vaterland_[74], il n’est pas jusqu’au plus frivole rastaquouère qui ne -se proclame convaincu que «_esta vez va la cosa en serio_»[75]. La -scène finale, à Boulogne, n’a pas besoin d’être rappelée au lecteur, ni -comment l’insolente tourbe de mercantis disparaît sur les cris de _Nach -Paris!_ et parmi les accents «d’une marche guerrière de l’époque de -Frédéric le Grand, une marche de grenadiers avec accompagnement de -trompettes». Ainsi se perdait dans les ombres du Nord, avec la -précipitation d’une fuite et l’insolence d’une vengeance prochaine, «le -dernier transatlantique allemand qui ait touché les côtes françaises». - -Blasco Ibáñez, spectateur de ces scènes, était à jamais fixé sur les -«intentions pacifiques» d’une Allemagne «injustement agressée». Le -hasard, qui lui avait permis de surprendre au dépourvu la trompeuse -mentalité germanique, l’avait, du même coup, vacciné contre la contagion -d’une légende dont tant de neutres--et en Espagne plus -qu’ailleurs--allaient se faire les tenaces propagandistes et qu’il n’a -jamais cessé de réfuter avec l’indignation d’un convaincu. «En ma -qualité de témoin oculaire--répète-t-il,--j’affirme que j’ai entendu à -bord d’un navire allemand, deux semaines avant la guerre, d’importants -personnages de l’Empire déclarer qu’ils la désiraient; puis, peu après, -qu’ils la tenaient pour certaine, affirmant que tout était prêt, chez -eux, et depuis longtemps; qu’enfin, lorsque l’annonce de cette guerre -était devenue presque officielle, ces mêmes personnages ont manifesté -une joie si tapageuse, une insolence si outrecuidante, que le spectacle -de leurs débordements eût suffi pour enlever le dernier scrupule à qui -eût encore douté...» Blasco Ibáñez, dans son amour pour la France, n’est -cependant pas dupe. Son amour a toujours été raisonné et Blasco ne -permet pas que sur ce point subsiste la moindre équivoque. La France -qu’il aime et ne cesse d’aimer, c’est la France qui a fait la -Révolution et dont l’histoire commence avec les revendications des -philosophes et des économistes du XVIII^{ème} siècle, qui ont préparé le -terrain aux Etats-Généraux ouverts à Versailles le 5 Mai 1789. L’autre -France, celle qui ignora les _Droits de l’homme_ et celle qui, lorsque -ceux-ci eurent été proclamés, rêva et rêve encore de les abolir, ne -saurait le passionner. Ses vicissitudes, certes, il les suit avec -intérêt, mais en observateur dont toutes les sympathies vont à la -tradition humaine incarnée dans les doctrines de nos constituants, puis -de nos conventionnels. Parlant des rois, il admet que chaque peuple, -dans son passé, en eut de bons et de mauvais, mais insiste sur ce fait -que la monarchie est une forme de gouvernement archaïque et périmée, -quelques efforts que l’on tente pour l’adapter à l’esprit moderne. La -dette de reconnaissance de Blasco pour notre pays commence donc à la -Révolution et, les principes de celle-ci étant immortels, est ainsi -assurée de ne finir jamais. - -Il a fait mieux, d’ailleurs, que de professer pour la France un amour -théorique. A peine la guerre était-elle déclarée, qu’oubliant ses -intérêts, ses projets littéraires, tout, absolument, il se plongeait -dans la désolante réalité. Nul, certes, n’a oublié le singulier état -d’esprit qui régnait à l’étranger sur la France à l’origine des -hostilités. Personne presque n’y croyait à notre victoire. Les meilleurs -affectaient une humiliante pitié à l’endroit de notre sort prochain. -_Grattez le Russe et vous trouverez le Cosaque_, dit une phrase à tort -attribuée à Napoléon Ier, puisqu’elle est du Prince de Ligne. En cet -été tragique de 1914, l’on eût pu dire avec plus d’exactitude: _Grattez -le neutre et vous trouverez le germanophile_. Les raisons de cette -obsession ont - -[Illustration: LA PREMIÈRE MAISON DE LA «COLONIA CERVANTES», EN BOIS, -DÉMONTABLE, REVÊTUE DE TÔLES DE ZINC ONDULÉ - -Blasco a été photographié sur le seuil de cette baraque] - -[Illustration: BLASCO EN «PONCHO» DE TRAVAILLEUR, DANS SA COLONIE DE -CORRIENTES] - -suffisamment été expliquées pour qu’il soit superflu d’y revenir. Je -n’en connais, en pays latin, pas de témoignage plus typique que celui -qu’en a fourni un historien portugais tout au long, mais spécialement -dans les premiers fascicules de sa volumineuse _Historia Illustrada da -guerra de 1914_. Dans ces pages où l’_Historia_ analogue, mais de date -antérieure, de Blasco Ibáñez a été mise à sac, M. Bernardo d’Alcobaça, -quoique favorable aux Alliés, subissait à tel point la hantise de -l’Allemagne que, malgré lui, la plume lui a fourché et qu’il s’y laise -aller à de directs panégyriques de l’emprise de l’esprit teuton sur le -monde. En vain y vante-t-il, dès le fascicule spécimen, l’œuvre de -l’«_eminente escriptor do visinho reino e um dos bons amigos de -Portugal_»[76], qu’il qualifie de «magnifica»; en vain y jette-t-il des -fleurs à l’«_illustre auctôr da «Cathedral» e de tantos outros primôres -litterarios_»[77]: il n’est besoin, que de lire son chapitre XII: _Em -volta do conflicto_[78], pour se convaincre de la vérité de ce que -j’avance. Si, donc, jusqu’aux amis de la France se désolaient de ne -pouvoir bannir de leur cerveau le spectre de sa défaite, combien -généreux et clairvoyant apparaît, par contraste, le geste de Blasco, -incurablement optimiste, dès les premiers jours et aux heures les plus -sombres du gigantesque conflit! Cette foi ardente dans le triomphe de la -France, cette foi d’illuminé, de croyant aux destinées providentielles, -aux justices immanentes, provenait, non d’un instinct sentimental -irraisonné, mais d’une conviction assise sur des bases historiques, -posées dans l’esprit de Blasco en ces lointaines années où les -_Girondins_ de Lamartine et les pages de ce visionnaire que fut Michelet -constituaient sa nourriture spirituelle quotidienne. «La France est une -République--disait-il à ces Français pusillanimes qui, courbés sous le -poids d’un pessimisme à courte vue, lui avouaient leur désespoir. Or, -jamais la République, en France, n’a été vaincue par des Prussiens. Ils -ont battu les deux Napoléons, parce que ces deux hommes trahirent la -cause républicaine. Le cours de l’Histoire ne déviera pas aujourd’hui -pour faire plaisir à Guillaume II.» - -Il ne sera que juste d’ajouter que Blasco Ibáñez est antiallemand de -vieille date. Sa passion pour Beethoven et Wagner reste ici hors de -cause et si, en plein régime de censure militaire, M. Vincent d’Indy a -pu, dans le _Journal des Débats_ de 1915, défendre le compositeur de -Leipzig du reproche de chauvinisme, Blasco n’a plus besoin, certes, -d’être défendu--aujourd’hui où la _Walkyrie_ est, avec _Faust_, l’opéra -qui fait le plus de recettes à notre Académie Nationale de -musique--contre les radotages séniles de M. Camille Saint-Saëns. Ce -qu’il n’a jamais admis, c’est que le corps de doctrines généralement -connu sous la désignation de pangermanisme pût s’imposer à l’Europe -latine. Dans l’œuvre de diffusion des lumières entreprise par la -maison éditoriale de Valence dont il est directeur littéraire, figurent -les traductions de livres allemands d’importance mondiale: Schopenhauer, -Nietzsche, Büchner, Sudermann, Engels, Hæckel, Strauss, W. Sombart, etc. -Mais la mystique folie des prophètes du _Grœsseres Deutschland_ et -les vaticinations délirantes d’un Houston-Stewart Chamberlain en furent -exclues impitoyablement. Lorsqu’il menait ses campagnes républicaines -dans _El Pueblo_, Blasco Ibáñez fut traduit en justice pour avoir -comparé le Kaiser à Néron. On a discuté, en France et en Angleterre, sur -l’origine du qualificatif de _Huns_ appliqué aux Allemands et l’on a -fini par convenir que le terme se trouvait dès 1800--soit donc bien -avant que Kipling s’en resservît, en 1903, dans une poésie célèbre--sous -la plume de Thomas Campbell et dans sa poésie sur la bataille de -Hohenlinden. Il était intéressant de restituer à Blasco la priorité -d’une comparaison remontant à un quart de siècle et si souvent employée -durant les quatre années de la Grande Guerre. Plus intéressante encore, -sans doute, sera l’observation qu’à une telle époque, l’univers semblait -en extase devant les intempérances de conduite de Guillaume II, -musicien, poète, imperator, etc., et que Blasco avait vu clair dans la -psychologie de ce théâtral pantin. La prétendue infaillibilité -stratégique du _Grosser Generalstab_ le faisait également sourire. Dans -la bibliothèque de la veuve de l’officier du génie, il avait, en effet, -appris à connaître l’originale tactique d’un certain Buonaparte, fils -d’avocat sans cause et insulaire méditerranéen, tel le conquérant de -Sagonte, Tunisien né par hasard dans une île de la mer latine et qui eut -nom Hannibal. Et lorsque les admirateurs de la _Kultur_ lui vantaient la -péritie du vieux Moltke, il avait coutume de répliquer: «_Cuando los -Alemanes me presenten un par de mozos como estos dos mediterráneos, -empezaré á creer en su infalibilidad militar_»[79]. - -La propagande de Blasco en faveur des Alliés remonte aux tout premiers -jours de la guerre et s’étendit à tous les pays de langue espagnole. -Commencée le 4 Août 1914, elle ne s’arrêta qu’en Janvier 1919. Jusqu’à -la bataille de la Marne, les futurs francophiles s’étaient prudemment -tenus cois. Ils ne commencèrent à donner, et timidement, signe de vie -que lorsque cet arrêt de l’irruption ennemie en terre de France eut -marqué à leurs pensers hésitants un commencement d’orientation -optimiste. Peu à peu, on les vit former ces légions qui ont partagé, -point toujours fraternellement, les dépouilles opimes de luttes non -sanglantes en faveur de la bonne cause. Ce labeur propagandiste de -Blasco affecta les formes les plus humbles, jusqu’à celle d’anonyme -traducteur de tracts populaires. L’on sait combien on tarda, chez nous, -dans le désarroi général de tous les services du gouvernement et -l’absurdité d’une mobilisation qui ne tenait compte que de la qualité -militaire du mobilisé, à organiser systématiquement l’œuvre, -cependant si efficace, de la diffusion au dehors des points de vue -alliés, pour les opposer à la thèse germanique, partout triomphante. -Presque seul au début, Blasco s’était vaillamment mis à la besogne. -Innombrables sont les articles qu’il écrivit pour les feuilles d’Espagne -et de l’Hispano-Amérique. Personne ne l’aidait et personne, alors, -n’appréciait ce grand effort, chez nous. Les nombreux hommes politiques -dont il avait fait la connaissance lors de l’affaire Dreyfus, absorbés -par mille tâches divergentes, ne songeaient pas à s’enquérir de cette -nouvelle campagne de leur coreligionnaire d’antan. Muet depuis de -longues années, celui-ci avait repris sa plume de journaliste et renoué -d’anciennes collaborations, presque oubliées. Il va de soi que, -lorsqu’il réclamait la rétribution de ces travaux, on feignait, dans -les rédactions «francophiles», une stupeur profonde. «Comment, mais les -fonds de la propagande, à quoi servaient-ils donc? Certainement, on -payait, à Paris, comme il convenait tous ces articles!» Et Blasco, que -la catastrophe économique de l’Argentine avait mis à sec, de hausser les -épaules... et de continuer sa besogne, aussi désintéressée que féconde. -Ce ne fut qu’au retour de Bordeaux que le gouvernement français -commença, dans l’hiver de 1914-1915, à instituer des services encore -rudimentaires de propagande étrangère et Blasco y travailla dans le -rang, en comparse, comme lorsque, à Valence, il aidait à ses reporters à -rédiger un quelconque fait-divers. Le 16 Juin 1915, le _Journal des -Débats_, dans une note signée _P-P. P._, annonçait à ses lecteurs, comme -nouveauté savoureuse, que le premier qui allait signer le manifeste -francophile des intellectuels espagnols après le promoteur, serait -Blasco Ibáñez! Telle était, à cette époque, l’ignorance générale de -milieux même professionnels sur l’activité déployée par l’écrivain en -notre faveur. Il faudra que s’écoulassent les années de guerre pour que -quelqu’un se décidât enfin à en proclamer hautement le mérite, alors, -d’ailleurs, qu’avait paru en notre langue le premier des trois romans -dont il va être question. - -Ce quelqu’un, ce fut le critique qui, en Mai 1905, avait présenté aux -lecteurs de la _Revue Bleue_ l’œuvre traduite en français de Blasco, -M. J. Ernest-Charles, la jugeant alors, un peu trop étourdiment, simple -décalque de Zola et de Daudet. Dans sa conférence prononcée le 26 -Janvier 1918 à l’_Université des Annales_ sur _Nos Amis en Espagne_, il -n’est question que d’aspects, si l’on peut dire, parisiens de la -collaboration alliophile de Blasco et, en particulier, d’une conférence -qu’il avait lui-même faite naguère dans le grand amphithéâtre de la -Sorbonne, et où il avait parlé au nom de l’Espagne, non de l’Espagne -entière, hélas! mais de celle, numériquement inférieure, encore que très -supérieure intellectuellement, qui tenait pour la France. «Il disait -justement--déclarait donc M. Ernest-Charles, parlant de Blasco--et il -avait du mérite à le dire à cette époque, que ce qui devait, tôt ou tard -mais irrésistiblement, pousser l’Espagne vers nous, c’est qu’elle avait -le sentiment qu’elle était liée à nous par le lien profond, par le lien -éternel de la latinité... Il a affirmé d’autant plus bravement ses -opinions, que c’est aux heures ingrates de la guerre qu’il a publié un -nouveau roman, qui est un acte... Blasco Ibáñez, même dans une grande -manifestation nationale, à la Sorbonne, était donc parfaitement qualifié -pour nous dire ce que l’Espagne devait éprouver, tôt ou tard, et il le -disait en termes magnifiques: «_Nous tous, Latins, qui considérons votre -pays comme un autre foyer, qui avons mis en lui un peu de notre passé, -nous en recevons, centuplé et vivifié comme aux rayons du soleil, le -produit de nos anciennes offrandes. Si la France s’éteignait, nos -peuples latins demeureraient errants à travers le ciel de l’histoire -comme des planètes sombres et froides, attendant l’heure où un nouvel -astre, monstrueux et informe, fait de matières qui nous seraient -étrangères, viendrait nous entraîner dans son tourbillon vertigineux -comme une poussière soumise, ou inerte. (Applaudissements)._» Vous voyez -que le beau lyrisme de Blasco Ibáñez, non seulement est soucieux des -réalités, mais qu’il s’épanche dans une langue française si pure, que -l’on souhaiterait la voir devenir celle de tous les écrivains français -(_Rires_)»[80]. Qu’eût dit, cependant, M. Ernest-Charles, s’il eût su -l’œuvre accomplie par Blasco Ibáñez avec son _Histoire de la Guerre -Européenne_? Aujourd’hui, où tous les concepts du temps de guerre sont -bouleversés, l’auteur n’aime pas qu’on lui rappelle le souvenir de cette -arme de combat. Ne pouvant consigner tout ce qu’il voulait dans les -journaux, tant d’Espagne que d’Amérique, il avait entrepris, en Octobre -1914, la publication d’un fascicule hebdomadaire--il paraissait -régulièrement chaque samedi--de 32 pages richement illustrées, sur deux -colonnes. Et cela dura cinq ans! Et trois de ces fascicules représentent -le texte d’un volume de trois cents pages de format ordinaire! Le -prospectus déclarait, avec une franchise cavalière, que l’on trouverait -tout dans cette _Histoire_, sauf l’impartialité, laquelle n’est qu’une -illusion des historiens et qui, même si elle eût existé, en eût été -exclue de propos délibéré, puisque l’œuvre était francophile. En -dépit de son caractère de livre de propagande, elle conserve sa valeur -documentaire et un intérêt peut-être unique, entre toutes les -publications similaires. Ses seules illustrations--photographies, plans, -cartes, portraits, gravures, caricatures et dessins originaux--suffiraient -pour la sauver de l’oubli. Le texte de plus d’une de ces pages est, -d’ailleurs, digne de l’auteur et l’on y retrouve la plume épique du -romancier des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_. Dans les premiers -tomes--elle se compose de 9 énormes tomes in-folio, luxueusement reliés, -à 20 pesetas l’un--l’incertitude où l’on était sur tant de _vital -issues_, comme disent nos amis les Anglais, fut cause que le ton en -devînt d’une pathétique véhémence qui fait d’autant plus regretter que -l’œuvre soit restée inconnue en France, d’autant plus que la foi au -triomphe final n’abandonne jamais, comme je l’ai déjà marqué plus haut, -la plume de l’auteur. Livre à la fois et panorama, cette œuvre -gigantesque produit sur le lecteur une impression puissante de vie. Seul -un coloriste doué d’un talent d’évocation aussi vif pouvait décrire de -la sorte les premiers enthousiasmes de Paris, l’impatience grouillante -des campements, la douleur tragique des ambulances, les affres d’une -lutte sans merci sur terre, en mer et dans les airs, l’horreur des -grands massacres, l’héroïsme de l’immortel poilu. Seul un romancier -réaliste, ou, mieux, de la réalité pouvait tracer ces portraits -littéraires des principaux protagonistes de la prodigieuse tragédie qui, -pendant plus de quatre années, tint le monde en suspens. Mais l’effort -mental qu’exigeait cette effroyable et régulière production, abattit -tellement Blasco, que les médecins lui ordonnèrent, s’il voulait sauver -sa santé compromise, d’aller chercher sur la Côte d’Azur, dans une -absence totale de travail, un repos à ses nerfs exténués. Nous verrons -que, ce repos, il le prit en composant, à Monte-Carlo, _Los Enemigos de -la Mujer_. Mais il faut qu’avant de parler de son troisième roman de -«guerre», je dise comment furent composés les deux autres, qui le -précédèrent et qui forment la trilogie épique de Blasco. - -M. Poincaré, notre Président de la République, avait, en sa qualité -d’admirateur des livres de Blasco Ibáñez, mis à sa disposition des -moyens qui lui permirent de visiter le front de combat occidental dès -l’été de 1914, à une époque où quelques rares civils le connaissaient, -les célèbres excursions de touristes aux tranchées stabilisées n’étant -devenues que beaucoup plus tard une institution permanente à l’usage de -héros de l’arrière, prophètes inspirés de la résistance quand-même. -Ainsi put-il contempler, sur les lieux qui en avaient été le théâtre, -les destructions et les hécatombes de la première bataille de la Marne, -alors que l’armée citoyenne de la France portait encore la vieille -défroque traditionnelle: pantalon rouge, capote bleue et képi -carnavalesque, et il se documenta donc directement, au lieu de -reconstituer, comme d’autres romanciers ultérieurs, sur des pièces -d’archives ou des documents imprimés leurs descriptions des combats. -Tout, en ces jours lointains de la guerre de mouvement, témoignait, par -un caractère manifeste d’improvisation hâtive, du guet-apens tendu à -notre pays, endormi dans son grand rêve humanitaire, par les puissances -de proie de l’Europe Centrale. Blasco visita fréquemment, plus tard, les -lignes de défense organisées en conformité avec les exigences de la -guerre de siège, dotées de tout le matériel perfectionné qu’elle -implique, et supérieures, de l’avis de juges compétents, aux -organisations ennemies d’en face. Mais ce dont il se souvient avec le -plus d’émotion, c’est de l’héroïque désordre consécutif à la victoire de -la Marne, et de la tenace volonté par quoi tous, hommes et chefs, -suppléaient à l’impréparation générale. Il avait été recommandé à -Franchet d’Esperey, aujourd’hui Maréchal, véritable homme de guerre, -dont les succès aux Balkans devaient causer, au dire de M. Jean de -Pierrefeu, plus tard au _G. Q. G._ un «étonnement profond», une «piqûre -d’amour-propre»[81]. A cette époque, cet officier supérieur ne -commandait encore que la V^{ème} Armée et avait installé son Quartier -Général dans un petit village des environs de Reims, où il habitait un -castel repris aux Allemands, et je crois bien que c’est là que Blasco -posa, en 1914, les jalons des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_, écrits -de Novembre 1915 à Février 1916. D’autres visites au front déchaînaient, -chez Blasco, les souvenirs endormis de sa jeunesse de lutteur. Un jour -qu’en 1917 il se trouvait à 8 kilomètres de la ligne de feu, le bruit du -canon qui martelait l’espace, à intervalles réguliers, dans la glaciale -désolation d’une nuit lumineuse, lui rappela le mouvement régulier d’une -machine qui, longtemps, avait hanté ses veilles laborieuses: la vieille -presse qui tirait _El Pueblo_. «Dans la pénombre du sommeil qui naît et -croît, abolissant les idées et les choses, je franchis le temps, je -retourne au passé, je supprime vingt années de ma vie et je crois être à -Valence. J’ai vécu toute une période de mon existence au-dessus d’une -imprimerie. Je me couchais à l’aube, après avoir terminé la préparation -d’un journal. Et, quand je commençais à m’endormir, la presse, une -vieille et lente presse, commençait son travail pour lancer le numéro: -boum..., boum..., boum..., tel le canon qui tonne dans le silence -nocturne de la Champagne. Quand la machine s’interrompait, à la suite -d’un accident quelconque, je me réveillais avec une certaine angoisse, -comme si l’air subitement m’eût manqué. J’avais besoin, pour dormir, de -la trépidation du lit, qu’ébranlait l’invisible travail: boum... boum... -boum... Ici, le bruit est le même. Je tombe et retombe dans un précipice -ténébreux, aux accents d’un tonnerre qui se répercute en cadence. S’il -cessait, je m’éveillerais aussitôt, épouvanté, comme si ce silence -cachait quelque danger... Et je m’endors imaginant, dans la fantastique -incohérence d’une pensée à demi-paralysée, que chacun de ces coups lance -dans la nuit un journal d’acier aux caractères de cendre qu’écrirait la -Mort...» Ce bel article: _Hacia el frente_[82], avait été composé, je -l’ai dit, pour la Revue de M. J. Rivière: _Soi-même_, où il a été inséré -dans le nº 10 de la _I^{ère} Année_, correspondant au 15 Novembre 1917. - -L’un des épisodes les plus mouvementés de la propagande alliophile de -Blasco Ibáñez fut son voyage en Espagne en 1915. Il y aurait matière à -un livre rien qu’à traduire les articles qui virent le jour à ce sujet -dans la presse transpyrénaïque, mais ce genre de polémiques est -aujourd’hui si loin de nos préoccupations d’Européens, qu’on me -pardonnera si je passe outre. Je l’ai dit déjà dans bien des articles: -l’histoire de l’Espagne pendant la guerre reste à écrire et, pour -l’écrire, il faudrait que s’ouvrissent à l’historien des dépôts de -pièces manuscrites qui seront trop longtemps fermés pour qu’il songe à -entreprendre sérieusement un tel travail. Pour ce qui est du voyage de -Blasco en son pays, il était naturel que les nombreuses feuilles que -l’Allemagne avait à sa solde le représentassent comme une tentative -d’entraîner l’Espagne à combattre aux côtés des Alliés. Ce mot d’ordre, -repris à satiété dans une foule de diatribes, produisit son effet -naturel. Beaucoup de couards, mais aussi des âmes simples et la presque -totalité des femmes, opposées d’instinct à la guerre et qui voyaient, -dans leur imagination ardente, se renouveler pour leurs familles les -angoisses de la campagne de Cuba, se mirent à pousser les hauts cris. Le -gouvernement, anxieux d’éviter des désordres certains, interdit à Blasco -toute communication directe avec le public, sous quelque forme -d’assemblée que ce fût. Ayant dû abandonner Madrid pour ces raisons, -Blasco s’était rendu à Valence, où l’immense majorité des habitants -favorisait la cause alliée. Mais le grand meeting organisé par les amis -du romancier fut impitoyablement prohibé par les autorités et tant -d’embarras, de toute nature, créés à Blasco, qu’il dut également quitter -sa ville natale. A Barcelone, ce fut pire encore. Pendant toute la -guerre, la capitale de la Catalogne fut le quartier général de -l’espionnage tudesque dans la péninsule ibérique et les quelques pages -de _Mare Nostrum_ où il est fait allusion aux menées des sujets de -Guillaume II en ce lieu, ont été puisées à bonne source. C’est là que le -chef des services militaires, le pseudo «baron Rolland» opérait, que -_Herr_ August H. Hofer éditait la _Deutsche Warte_ et une multitude de -tracts, que s’imprimait _La Vérité_ et que l’attaché naval à Madrid, -Hans von Krohn, avec ses séides locaux Ostmann von der Leye et Fridel -von Carlowitz-Hartitzsch, combinait ses plus jolis torpillages, que Luis -Almerich faisait gémir les presses de la _Tipografia Germania_ au profit -d’une cause indéfendable, que les rédacteurs carlistes du _Correo -Catalán_ rivalisaient avec leurs collègues madrilènes du _Correo -Español_, où Yanssouf-Fchmi--qui y signait _Psit_--se surpassait en -insultes contre la France: en un mot, c’était à Barcelone que se -trouvait le centre de résistance de ce «_gigantic No Man’s -Land_...,--comme s’exprimait un journaliste anglais[83]--_where the -Allies were all the time fighting the Huns_»[84]. Barcelone, qui ne -comptait alors pas moins de 20.000 Allemands, reçut Blasco Ibáñez comme -seulement il pouvait être reçu dans un pays où les pouvoirs -gouvernementaux se montraient d’une si étrange faiblesse, lorsqu’il -s’agissait de réprimer les criminels agissements germaniques, mais, en -revanche, affectaient une rigueur impitoyable en face de telles -prétendues transgressions de représentants des Puissances Alliées, -insistant pour que la neutralité de l’Espagne fût autre chose encore -qu’une neutralité de façade. - -Le romancier s’était rendu à Barcelone par mer et y arriva dans les -premières heures de la matinée. Les francophiles barcelonais, amis -éprouvés et décidés, avaient résolu de réaliser le soir même de ce jour -une grandiose démonstration en faveur de Blasco dans leur ville. Aussi -n’y avait-il que quelques intimes de ce dernier sur le môle, la -réception véritable devant avoir lieu plus tard. Les carlistes et autres -partisans du système gouvernemental allemand n’ignoraient pas ce détail -et étaient venus, en une foule compacte, donner leur bienvenue spéciale -au messager de l’idée française républicaine. Les quais retentissaient -de sifflets et de cris de mort et les cailloux pleuvaient dans la -direction du navire. Le chef de la police barcelonaise monta à bord et -pria Blasco d’y rester, jusqu’à ce qu’eût été dissoute la manifestation -hostile. C’était mal connaître le caractère d’un tel homme, qui, -résolument, en compagnie du petit groupe de ses fidèles, dont sa propre -sœur, habitant Barcelone, descendit à terre. Cette crâne attitude eût -pu lui être fatale, mais le gouverneur civil avait aussitôt envoyé sur -les lieux un détachement de gendarmerie montée, qui l’escorta jusqu’à sa -demeure. Son entrée dans la ville n’en provoqua pas moins une série de -rencontres violentes et d’incidents animés. De sa voiture, il défiait, -le revolver sur le genou pour être prêt à la riposte en cas d’attaque, -cette tourbe de forcenés, qu’il fallut que les gardes à cheval -chargeassent pour qu’on pût avancer. D’autre part, les socialistes et -les républicains accourus n’avaient pas tardé à entrer en collision avec -les germanophiles et ce fut parmi des huées, des coups de revolver, -auxquels la gendarmerie répondait par des estafilades, ainsi qu’une -grêle de pierres, que Blasco pénétra dans la maison de sa sœur, aussi -ferme et intrépide que son frère, dont elle n’avait pas quitté un -instant les côtés. De Madrid, on avait, de nouveau, interdit toute -conférence, tout meeting en faveur des Alliés. Blasco ne pouvait faire -deux pas sans que des policiers ne s’attachassent à son ombre. -Décidément, la propagande était chose plus aisée à Paris que dans sa -propre patrie. Du moins, en quittant Barcelone, pouvait-il se dire que, -pour la première fois, il y avait eu les gendarmes de son côté, ne les -ayant connus, jusqu’alors, que comme de constants adversaires. C’était -bien là quelque résultat et ressemblant vaguement à un succès d’estime. -Et telle fut ce que l’_Heraldo de Hamburgo_, rédigé par un prêtre -défroqué de Nicaragua, consul général de son pays, avant de passer aux -mains de deux Espagnols--les correspondants en Allemagne de _La -Vanguardia_ de Barcelone et de l’_A B C_ de Madrid, MM. Domínguez Rodiño -et Bueno (qui signait du pseudonyme: _Antonio Azpeitua_)--a appelé «_su -fuga de Barcelona, donde no pudo permanecer un solo día..._»[85] - -A Paris, Blasco Ibáñez participait à la misère générale des temps et -souffrit de ces privations communes à tous, alors: manque de charbon, -manque de denrées alimentaires, et, _last not least_, manque d’argent. -Même les quelques industriels--marchands de livres ou de journaux--qui -rétribuaient encore la pensée imprimée, ne la rétribuaient plus que -misérablement. Blasco dut quitter son hôtel particulier de la rue -Davioud, près de la Muette, à Passy, avec son jardin coquet et son -mobilier luxueux, datant de la période argentine, pour venir habiter -dans un quartier moins lointain du centre, moins dénué de moyens de -communication. Il le fit en 1916 et s’installa avec ses livres à un -étage bourgeois de la rue Rennequin, dans le XVII^{ème} Arrondissement, -à proximité de l’Avenue de Wagram, où il réside toujours. Il y -travaillait nuit et jour, presque sans domestiques, parmi les bruits -composites de ces casernes de la classe moyenne, où le piano est encore -le pire ennemi du recueillement intellectuel, où la rue retentit tout le -jour des cris variés de Paris. C’est là qu’il écrivit ses _Quatre -Cavaliers de l’Apocalypse_ et _Mare Nostrum_. Comment ce dernier livre, -tout imprégné de radieux azur, tout baigné de lumineux soleil, le plus -beau poème qui existe sur la Méditerranée, a-t-il pu naître dans le -milieu vulgaire, tapageur et inconfortable de cette demeure étroite, -d’où l’on ne voit ni la verdure d’un arbre, ni un coin du ciel, c’est ce -que l’on serait en droit de demander à Blasco, si l’on ne se souvenait -d’une tradition qui veut que le _Don Quichotte_, cette vivante satire de -l’humaine folie, ait été commencé et, peut-être, imaginé dans une -prison, soit à Séville, soit en «certain village de la Manche, dont je -n’ai aucun désir de me rappeler le nom», mais qu’indiquent les vers -burlesques à la fin de la première partie du roman et qu’évoquait déjà -la première ligne de son premier chapitre. Blasco, lui, s’il n’était pas -en prison comme Cervantes, se voyait, au beau milieu d’une description -de ces paysages méridionaux tout de calme et de grâce, interrompu -brusquement par le rauque hurlement des sirènes, annonçant l’approche -des pirates de l’air qui venaient jeter la ruine et la désolation sur -Paris tremblant, sans feu, dans l’ombre de ses nuits sans éclairage. Ou -bien, s’il jouissait d’une journée de calme relatif, c’était, en pleine -période d’enthousiasme, quand son imagination l’entraînait à travers les -campagnes radieuses peuplées d’orangers, de lauriers, d’oliviers, de -citronniers, l’aspect désolant d’un poêle où manquait le combustible, -avec, comme conséquence, la nécessité d’interrompre le travail de pensée -pour, prosaïquement, se réchauffer, de son souffle, les doigts glacés -qui refusaient de tenir la plume. - -Ce fut au milieu de ces détresses, physiques et morales, que Blasco -reçut de Miss Charlotte Brewster Jordan une missive lui offrant la somme -de 300--trois cents--dollars pour lancer à New York la version anglaise -des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_. Je crois bien que, même si la -traductrice américaine eût proposé cinq dollars, ou n’eût proposé aucune -rétribution du tout à l’auteur, celui-ci n’en eût pas moins accepté avec -enthousiasme cette offre si totalement désintéressée. Car il voyait en -cet acte, avant tout, sa signification de propagande en faveur des -Alliés, dans une Amérique hésitante et si longtemps retenue, sur la -pente de l’intervention, par les intrigues allemandes. L’idée d’exercer -sur l’esprit du peuple américain une influence, quelle qu’elle fût, dont -bénéficierait la France, réjouissait tellement Blasco, qu’il donna -aussitôt son assentiment et signa un papier où il cédait à la -traductrice, en échange de ses trois cents dollars, tous droits d’auteur -sur le roman pour tous pays de langue anglaise, sans pouvoir jamais -alléguer le moindre prétexte à percevoir autre chose, quel que fût le -succès du livre outre-mer. «_Business is bussines_»[86], d’abord. Et, -aussi bien, l’œuvre pouvait s’avérer, là-bas, un four noir, auquel -cas Miss Brewster Jordan, ou qui que ce fût à sa place, perdait les -trois cents dollars. De plus, que signifiait alors l’argent, en ces -jours de dépression morale universelle, où l’existence, même de ceux qui -vivaient à l’arrière, avait perdu le taux de son cours normal, où d’un -de ces vilains pigeons porteurs de croix, planant à l’improviste dans le -firmament de Lutèce, tombait soudain l’œuf fatal dont l’éclosion -formidable produisait, non la vie de nouvelles créations, mais le décès -rapide de tant d’êtres innocents, brutalement pris au dépourvu? Qui -garantissait à Blasco que l’immeuble de la rue Rennequin ne serait pas -touché, une nuit, par cette ponte léthifère? Alors, de l’écrivain -prolongeant jusqu’à l’aube ses veilles fécondes, il ne resterait pas -même le cadavre, réduit qu’il serait à une sanglante bouillie dont -l’éclaboussement se confondrait avec celui des autres morts, parmi le -monceau des décombres de la maison écroulée! Ainsi s’explique cette -autorisation, un peu inconsidérée, donnée à la traductrice américaine -d’un ouvrage qui--au dire d’organes de langue anglaise, et, tout -récemment, _The Illustrated London News_ le répétaient encore--«_is said -to have been more widely read than any printed work, with the exception -of the Bible_»[87]. Mais, pour achever d’illustrer l’état d’esprit de -Blasco Ibáñez à cette époque de sa vie, je relaterai une anecdote que -je tiens de lui-même et qu’il m’a contée sans autre fin que celle -d’agrémenter d’une historiette piquante, à son sens, certaine -conversation à bâtons rompus. Pendant la guerre, sa moyenne quotidienne -de travail fut de près de 16 heures. Il se mettait à écrire à huit -heures du matin et cessait à une heure de l’après-midi, après quoi il -déjeunait et s’accordait une courte promenade dans les rues voisines de -la sienne. A trois heures, il était de nouveau assis à son secrétaire, -jusqu’à huit. Il soupait à huit heures, faisait, après dîner, une -promenade analogue à celle du déjeuner et revenait écrire jusque vers -deux ou trois heures du matin. Une telle vie, prolongée des mois et des -mois, si elle explique l’immense masse d’articles dispersés à travers la -presse de l’Hispano-Amérique et de l’Espagne, ainsi que cette absorbante -_Historia de la Guerra_, sans parler du triptyque admirable que forment -les _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_, _Mare Nostrum_ et _Les Ennemis -de la Femme_, une telle vie, dis-je, n’était guère apte à fortifier une -santé compromise par des nourritures mauvaises et le constant -déséquilibre nerveux de l’état de guerre. Mangeant mal, dormant peu, ne -prenant presque plus d’exercice physique, Blasco s’acheminait, d’un pas -lent et sûr, à la fatale névrose. Mais, raidissant ses énergies, il ne -voulait pas s’avouer vaincu. Une nuit où, vers trois heures, il sentait -la plume lui tomber des mains et son cerveau lui refuser le -fonctionnement, songeant que les pages qu’il écrivait devaient -absolument paraître le matin même, il redressa, d’un brusque coup de -cravache, sa bête fléchissante, et, raffermissant sur le siège un corps -que l’épuisement en avait fait choir, il prononça, les yeux agrandis en -une extase mystique, toutes les fibres vibrantes d’un effort suprême, -ces mots magiques: «_¡Es para Francia, es para la patria de Victor -Hugo!_»[88] et il se remit intrépidement à écrire, jusqu’à l’aurore. - - - - - VIII - - L’immense succès, aux Etats-Unis, des _Quatre Cavaliers de - l’Apocalypse_.--Comment l’auteur en eut connaissance.--Le roman - vendu 300 dollars produit une fortune à la traductrice.--Un éditeur - «_rara avis_».--Voyage de Blasco Ibáñez en Amérique du - Nord.--Triomphes et honneurs.--Le _Militarisme Mexicain_.--Le Dr. - Blasco Ibáñez revient en Europe pour y écrire, à Nice, _El Aguila y - la Serpiente_, roman mexicain. - - -Se trouvant à Monte-Carlo dans les derniers mois de la guerre--on a -exposé plus haut comment ce séjour lui avait été imposé par les -médecins--Blasco y reçut une grande surprise. Il avait, pour ainsi dire, -oublié Miss Brewster Jordan et la version anglaise des _Quatre -Cavaliers_, ne pensant qu’à son nouveau roman: _Les Ennemis de la -Femme_, écrit à Monte-Carlo de Janvier à Juin 1919. Or, un matin, le -facteur lui remettait un volumineux monceau de correspondances: lettres, -cartes et journaux, portant tous le cachet postal et le timbre des -Etats-Unis. Une de ces lettres, ouverte à tout hasard par son -destinataire stupéfait, émanait d’un pasteur protestant, Révérend d’une -des nombreuses sectes évangéliques américaines, qui s’adressait à lui, -comme à un exégète de marque, et recourait à son érudition biblique au -sujet de doutes anciens qu’il nourrissait touchant divers passages de -l’Apocalypse. La première impression de Blasco fut qu’il était -mystifié, que quelque ami inconnu de là-bas entendait lui jouer un tour -de sa façon, en se payant, comme on dit, sa tête. Cependant Blasco -continuait à dépouiller le volumineux courrier. Son examen le -convainquit bien vite que nul n’avait eu l’idée de se jouer de sa -personne. Ces lettres, ces cartes, ces journaux révélaient un sérieux -profond. Les femmes, en particulier, n’entendaient pas plaisanterie et -c’étaient elles qui constituaient le gros de ses correspondantes. -Beaucoup ne réclamaient que la signature de _mister Ibanez_, un -quelconque autographe, une phrase qu’elles pussent ensuite exhiber -triomphalement, dans leur club de New York, de Chicago, de Boston, de -Philadelphie, comme aussi d’autres coins inconnus de l’immense -République Fédérale. Car l’auteur de _The Four Horsemen of the -Apocalypse_ était devenu, à une telle date, célébrité des Etats-Unis -sans qu’il en eût eu la moindre idée. Il s’en était aperçu à la lecture -des journaux adjoints à cet envoi inattendu. L’on n’y tarrissait pas sur -l’éloge du romancier. L’on avait recherché partout son portrait et fini -par découvrir, au musée de _The Hispanic Society of America, 551 W. -175th. Street_, à New York City, la toile peinte par Sorolla en 1906 et -acquise par le fondateur millionnaire de cette grande institution, le -poète hispanophile et érudit antiquaire Archer Milton Huntington. Cette -œuvre, qui possède une valeur pictoriale considérable, n’offre -malheureusement qu’une ressemblance assez lointaine avec son modèle, du -moins sous sa figure présente, et mieux eût valu, comme on l’a fait -depuis, un peu partout, reproduire l’effigie insérée en 1917 dans le -livret explicatif du roman cinématographique _Arènes Sanglantes_, -œuvre rédigée en français et richement illustrée, que publia la -firme _Prometeo_ et où Blasco apparaît dans la vérité de son aspect -physique actuel. - -Ces lectures et celles de correspondances et monceaux d’imprimés -consécutifs, si elles achevèrent de persuader Blasco Ibáñez qu’il -jouissait, outre-mer, d’une popularité immense et que la fortune de son -roman y était égale, sinon supérieure, à celle qu’avait connue, à plus -de deux tiers de siècle en arrière, mistress Harriet Beecher Stowe, dont -la _Case de l’Oncle Tom_ avait dépassé le tirage d’un million -d’exemplaires, ne laissaient pas, en revanche, de lui causer quelque -mélancolie, voire de le déconcerter. Les gros tirages de livres -sensationnels, dans un pays de plus de 100.000.000 d’habitants, sont, en -somme, chose naturelle et nul n’ignore que nos critères européens ne -régissent pas les choses américaines. Mais quand, dans les extraits de -presse qu’il recevait, Blasco lut que peu de jours après la publication -des _Four Horsemen_, il s’en était vendu 100.000 copies; que cinq -semaines plus tard, ce chiffre était doublé; qu’après six mois, il -montait à trois cent mille; qu’un peu plus tard, il se haussait au demi -million; quand il apprit que, d’un bout à l’autre de l’Union, le volume -édité par la maison Dutton and Company, de New-York, apparaissait dans -toutes les mains; qu’il n’était pas rare que, dans les cirques, les -clowns et, dans les revues populaires, les étoiles réglassent leurs -_puns_[89] sur la vertigineuse marche des _Quatre Cavaliers_; quand, -enfin, il sut que d’habiles fabricants de produits industriels: cigares, -toiles, gants, etc., choisissaient le patronage de ces mêmes _Four -Horsemen_ parce qu’ils pensaient que ce pavillon prestigieux pouvait -couvrir les plus hétéroclites marchandises: alors, le «grand Espagnol», -l’auteur du «merveilleux roman de guerre», se mit à songer et considéra -que cette «_record sale_»[90], si elle lui faisait le plus légitime -honneur, n’apportait pas un rouge liard à sa bourse. Et, quelque artiste -que l’on soit, quelque Don Quichotte que l’on s’avère, il est difficile -de ne pas ressentir un certain dépit à l’idée que, du fruit de son -propre travail, ce sont les autres qui s’enrichissent, en ne vous -laissant pour tout potage que les vaines fumées de la gloire. Aussi -Blasco riait-il jaune, lorsque des officiers de l’A. E. F. venaient, en -toute bonne foi, enthousiastes, le féliciter de ces fabuleux _lots of -money_[91] qu’indubitablement lui procuraient le débit formidable, -l’intarrissable vente des _Four Horsemen of the Apocalypse_. Mais -comment leur avouer, à ces braves Yankees, qu’il n’avait touché, en tout -et pour tout, que 300 misérables dollars? Il fût tombé immédiatement -au-dessous de rien dans l’estime de ces joyeux garçons qui, en citoyens -de leur pays, n’appréciaient les hommes que d’après leur valeur -commerciale. D’ailleurs, j’ai dit que la traductrice américaine était -couverte par un marché en bonne et due forme. Légalement, Blasco n’était -pas l’auteur du livre mis en costume anglais. L’auteur, c’était Miss -Charlotte Brewster Jordan. A elle, et à elle seule revenaient les droits -de la vente. Le Pactole, qui avait si généreusement inondé son -escarcelle, l’inonderait jusqu’à la fin des temps sans que Blasco pût -formuler devant Thémis la moindre réclamation. - -Ici, cependant, intervient un _deus ex machina_ spécifiquement -américain. Si, dans l’antiquité, la catastrophe finale s’obtenait assez -souvent par l’apparition d’un Dieu qui descendait de l’empyrée sur le -scène grâce à un ingénieux mécanisme, en l’espèce Blasco vit non moins -merveilleusement intervenir un personnage dont l’apparition, pour les -auteurs du vieux monde, n’est que fort rarement synonyme d’offre -spontanée d’espèces sonnantes et trébuchantes: j’ai nommé l’éditeur. -Mister Macrae, vice-président de la firme susmentionnée, établie à New -York sur la _Cinquième Avenue_, ne put donc tolérer plus longtemps une -situation qu’il jugeait scandaleuse et qui consistait en ce que la -maison Dutton and Company, simple intermédiaire matériel, réalisât des -gains formidables sur la vente d’un ouvrage dont le producteur effectif -avait perçu la misérable aumône de 300 dollars une fois pour toutes. -Comme quoi la morale n’existerait point seulement à la fin des fables -pour la jeunesse, en Amérique du moins. Et, qui sait? Peut-être mister -Macrae avait-il appris à connaître ailleurs que dans la Bible cette -vérité, hélas! si fort controversée dans la pratique de la vie commune -et que notre immortel fabuliste a revêtue de la défroque de quelques -vers bonhommes: - - Il est bon d’être charitable; - Mais envers qui? C’est là le point. - Quand aux ingrats, il n’en est point - Qui ne meure enfin misérable.[92] - -Toujours est-il qu’un câblogramme imprévu apprit - -[Illustration: OUVERTURE DE CANAUX D’IRRIGATION EN PLEIN HIVER -PATAGONIEN] - -[Illustration: LA «GROSSE ARTILLERIE» DE BLASCO EN ARGENTINE - -Blasco est debout devant la première charrue à vapeur. L’on voit aussi, -sur cette photographie, une drague sèche destinée à ouvrir les canaux -d’irrigation dans le désert.] - -un beau jour à Blasco que les éditeurs new yorkais des _Quatre -Cavaliers_ le priaient de consentir à accepter d’eux, à titre de -compensation et sans que, par ailleurs, il s’engageât en quoi que ce fût -à leur endroit, une certaine somme de dollars bien supérieure à celle -payée naguère par Miss Charlotte Brewster Jordan et que ce don généreux -a été répété, à plusieurs reprises, depuis. Un tel exemple risque-t-il -d’être contagieux, à Paris, ou ailleurs? Souhaitons-le, sans trop -l’espérer. - -Naturellement, le succès du premier roman de «guerre» de Blasco Ibáñez -avait eu pour conséquence un regain de popularité de ses romans déjà -traduits en anglais, et la version en cette langue d’autres de ses -romans qui n’étaient pas encore accessibles au public anglo-saxon. _Mare -Nostrum_, qui n’attendra plus guère sa traduction en notre langue, mis -en anglais par miss Brewster Jordan sous le titre de _Our Sea_, avait -suivi immédiatement les _Four Horsemen_ par le chiffre de ses tirages. -Une telle popularité, le désir aussi de connaître ces Etats du Nord de -l’Amérique, dont la comparaison avec ceux de l’Hispano-Amérique -s’imposait à son esprit, décidèrent Blasco Ibáñez à entreprendre un -voyage au pays de l’Oncle Sam. La _Société Hispanique_, que préside M. -Huntington, et dont il a été question plus haut, l’ayant convié à venir -se faire entendre à la _Columbia University_, à New York, Blasco accepta -l’offre, qui se trouvait être concomitante avec celle d’un entrepreneur -de tournées de conférences d’hommes illustres à travers les Etats-Unis. -Parti en Octobre 1919 avec l’intention de n’y pas prolonger son séjour -au-delà d’un trimestre, il est resté outre-mer jusqu’en Juillet 1920. -Ces dix mois d’existence fiévreuse lui permirent d’enrichir -considérablement le trésor déjà si copieux de ses expériences humaines, -et, aussi, de refaire complètement ses finances. Pour si cosmopolite que -soit l’Européen qui débarque pour la première fois sur la terre -américaine, celui-ci ne laisse pas d’y éprouver aussitôt cette sensation -unique: que, la-bas, il lui faudra se défaire des conceptions étroites -propres à son petit continent, morcelé par la nature et par l’histoire. -Les territoires de l’Amérique du Nord anglaise et des Etats-Unis sont, -chacun pris à part, à peu près aussi grands que l’Europe entière. 15 -pays comme le nôtre trouveraient place dans les frontières de l’Union -Yankee. Cette immensité de l’espace entraîne avec soi d’autres -possibilités qu’en Europe, dont la première est, sans doute, que les -populations peuvent s’y développer en paix et y exploiter à l’aise les -trésors d’un sol d’une grandeur continentale. Telle est la cause -principale, non seulement du rapide développement des richesses, mais -encore de l’esprit d’initiative, hardi et plein de confiance, de -l’Américain, qui stupéfia, durant les deux dernières années de la Grande -Guerre, la routine de notre France, hélas! sans effet de contagion -immédiate pour l’avenir. L’ampleur des conceptions, le regard tourné, de -tous côtés, vers des horizons lointains, confèrent, d’autre part, aux -projets et aux actes politiques américains une vigueur, un essor qui -apparaissent aux antipodes de la pusillanimité avec laquelle on tente, -chez nous, de rétablir l’équilibre européen sur la base de concepts -périmés et de calculs archaïques. Au point de vue économique, cet -immense espace engage à l’exploitation rapide de vastes surfaces, -laissant aux générations futures le soin de diviser le travail, pour ne -produire, avec une uniformité grandiose, que ce qui peut être obtenu -avec le moins de peine sur la plus vaste échelle. Blasco ne se sera pas -plongé en vain dans cette fontaine de Jouvence qu’est, pour l’Européen, -la vie américaine. La longue série de ses conférences le conduisit aux -quatre coins de l’Union, où il parla dans les lieux les plus -hétéroclites: Universités, temples évangéliques, synagogues, temples -maçonniques, gigantesques salles de théâtre et de concerts, parfois -installées au troisième étage d’un gratte-ciel, cirques et -cinématographes. Les principaux établissements d’enseignement, y compris -les deux plus fameuses Universités féminines, l’entendirent. L’Ecole -Militaire de West Point, à 52 milles de New York, académie technique où -sont formés les officiers de carrière de l’armée américaine, lui fit -également l’honneur de lui demander d’y prononcer un «_address_»[93]. -Détail intéressant et qui surprendra le lecteur français: tout au long -de ces tournées, Blasco parla toujours en espagnol. S’il n’est que juste -d’ajouter qu’il fallut, le plus souvent, que, sa conférence prononcée, -un interprète la répétât en anglais, il ne le sera pas moins d’observer -qu’en Californie et dans les Etats du Sud--en particulier le Texas, New -Mexico et le territoire d’Arizona--l’espagnol était parfaitement compris -et accueilli avec enthousiasme par d’immenses auditoires, auxquels cet -idiome est resté familier. Mais, même dans les Etats du plus extrême -Nord, la langue castillane était écoutée avec une grande sympathie. -Ecrivant, il y a quinze ans, une étude sur cette question si -importante[94], je remarquais que «la guerre de Cuba aura du moins eu -cela de bon, du seul point de vue littéraire, qu’elle aura contribué à -populariser au pays de Roosevelt l’étude officielle et scientifique de -l’idiome espagnol» et j’analysais le détail des principales -publications de librairie ayant trait à l’enseignement américain de -cette langue, en citant aussi les firmes les plus connues s’adonnant à -cette diffusion. Je terminais sur ces paroles: «J’aurais fort envie de -conclure cette communication par une mélancolique comparaison entre -l’état de l’enseignement de l’espagnol en France, où cependant tant de -bons résultats ont été atteints durant ces dernières années, mais où -tant reste à obtenir...! Je préfère laisser les faits parler leur -langage éloquent, et, je l’espère, persuasif...» Aujourd’hui, les choses -ont considérablement progressé... aux Etats-Unis et, dans un récent -écrit[95], M. F. de Onis, professeur à cette même _Columbia University_, -nous apprend qu’en 1919 «il y avait dans les seules écoles de New York, -plus de 25.000 étudiants d’espagnol et, dans tout le pays, on en -comptait plus de 200.000; des Collèges et des Universités où, -jusqu’alors, on n’enseignait pas l’espagnol, comptent présentement des -milliers d’étudiants et les centres d’instruction où cette langue était -déjà enseignée, ont vu se multiplier élèves et professeurs; l’espagnol -jouit maintenant, officiellement, de la même estime que les autres -langues modernes...» J’ajouterai que, parmi les livres d’enseignement et -de lecture les plus populaires dans ces classes de langue castillane, -celui qui porte le titre: _Vistas Sudamericanas_, et qui a paru en 1920 -chez Ginn and Company, édité par miss Marcial Dorado, combine des -extraits des _Argonautas_ et des _Cuatro Jinetes del Apocalipsis_ avec -des morceaux spécialement écrits pour le volume par Blasco Ibáñez. - -A la fin de ces courses errantes dans le territoire de l’Union, Blasco -reçut à Washington l’honneur le plus haut que la démocratie américaine -confère, de temps à autre, aux hôtes illustres qui la visitent. -L’Université George Washington lui concéda, en séance solennelle à -laquelle prirent part plus de 6.000 personnes, le titre de Docteur ès -lettres _honoris causa_. Quelques mois auparavant, elle avait conféré ce -même titre, mais avec la mention: _Droit_, au Roi des Belges et au -Cardinal Mercier, à l’occasion d’une semblable visite. Blasco reçut le -sien en même temps que le Général Pershing, commandant en chef des Corps -Expéditionnaires américains sur le front d’Europe. Le recteur de -l’Université George Washington, M. W. Miller Collier, est un ancien -ambassadeur des Etats-Unis à Madrid. Dans le discours qu’il lut, en -anglais et en espagnol, il se livra à une étude fouillée de la personne -et de l’œuvre du récipiendaire, que le vieux William Dean Howells, ce -romancier social du «_common people_» et du «_self-made man_», mort -alors que Blasco prononçait ses conférences américaines dans l’hiver de -1920, avait déclaré le successeur immédiat de Tolstoï, selon le -témoignage qu’en a consigné, en 1917, M. Romera Navarro[96]. Quant à -Blasco, il disserta, en guise de thèse doctorale, brillamment sur _Le -plus grand roman du monde_. On devine que c’est du _Don Quichotte_ qu’il -s’agissait. Ce séjour à Washington fut d’ailleurs marqué par d’autres -solennités encore. L’Ambassadeur de France, fin lettré lui-même, M. -Jusserand, offrit un banquet en l’honneur de celui dont les _Four -Horsemen_ avaient agi si efficacement sur l’opinion américaine. -L’Ambassadeur d’Espagne, D. Juan Riaño y Gayangos, donna, de son côté, -un autre banquet et une réception élégante dont Blasco fut l’hôte. La -visite que celui-ci avait rendue aux représentants de la Nation dans -leur _Hall_ du Capitole fut cause, d’autre part, d’un curieux incident, -que je m’en voudrais de ne pas relater, d’autant plus qu’il est déjà -passé à l’Histoire, consigné que je le trouve au vol. 52, nº 63, mardi -24 Février 1920, du _Congressional Record_, p. 3.600. Blasco assistait, -d’une tribune des Galeries qui entourent le _Hall_ immense, long de 42 -mètres, large de 28 et haut de 11, à la séance du Congrès, dont les -délibérations ressemblent assez à celles des Chambres françaises, avec -cette différence, peut-être, que le bruit et le désordre y sont encore -plus grands et que le Président ne parvient pas toujours facilement à -attirer sur lui l’attention de la salle, dont les républicains occupent -l’un des côtés, et les démocrates l’autre. Un député célèbre, l’ancien -juge Towner, Président de la Commission des Affaires Etrangères, ayant -demandé à l’Assemblée de faire «_a short statement_»[97] et ayant reçu -l’«_unanimous consent_»[98] de rigueur, s’était exprimé en ces termes: -«_Mr. Speaker, it is with great pleasure that I announce to the House we -have visiting us to-day Blasco Ibáñez, whom you all know is the foremost -writer of Spanish in the world, the author of the «Four Horsemen of the -Apocalypse» and other works with which we are all familiar. It will -perhaps be of interest to Members to know that Blasco Ibáñez has also -been for seven years a member of the Spanish Cortes, or Parliament; -that he has always been a republican..._»[99]. Mais à peine le mot fatal -de «Républicain» était-il proféré, que les députés de ce parti -applaudissaient à tout rompre. M. Towner comprit aussitôt sa bévue et se -hâta de préciser: il n’entendait pas exalter en Blasco le républicain en -tant que membre d’un parti opposé au parti démocratique, «_but a -republican as against a monarchical system_», soit donc le simple ennemi -du système monarchiste. Cette équivoque dissipée, parmi ce que le -_Congressional Record_ qualifie de «rires et applaudissements», -l’honorable représentant de l’Etat d’Iowa put continuer son exposé, -qu’il termina sur l’annonce que Blasco serait «_in the speaker’s room -after a little and he will be very glad indeed to meet all Members of -Congress personnally, and I am sure it will be a great pleasure for us -to meet so distinguished a representative of that which is best in -European and Spanish literature, as well as one whom we ought to admire -and know better because of his republican and democratic -principles_»[100]. Cette conclusion, qui conciliait finement république -et démocratie, déchaîna d’unanimes applaudissements des deux côtés du -_Hall_. Le président du Sénat avait, d’ailleurs, convié également Blasco -dans ses salons et nul n’ignore que le Vice-Président des Etats-Unis est -aussi président d’office du Sénat. Ce dignitaire républicain présenta le -romancier à un grand nombre de sénateurs distingués, heureux qu’ils -étaient tous de serrer la main d’un écrivain espagnol pensant à la -moderne et, pour avoir pensé de la sorte, si longtemps en proie aux -persécutions du conservatisme obscurantiste de son pays. Si le Président -Wilson n’en eût alors été empêché par son état de santé précaire, il est -certain que Blasco eût eu aussi l’honneur d’être reçu par ce grand -homme. Du moins, lui manda-t-il l’un de ses secrétaires, qui l’assura -que M. Wilson, l’un des premiers lecteurs et admirateurs des _Four -Horsemen_, aurait une joie véritable à le voir, si, plus tard, à -l’occasion d’un autre séjour à Washington, sa présence coïncidait avec -le retour à la santé de l’illustre père de la Société des Nations, ce -rêve d’un cœur généreux et d’un puissant cerveau. Blasco eut, du -moins, le plaisir de connaître diverses personnes de la famille du -Président, en particulier une de ses filles. Les dames de Washington -l’avaient prié de les entretenir au _Club parlementaire féminin_, où -elles lui offrirent un thé de gala. C’est là qu’en présence de la fine -fleur de l’intelligence féminine américaine--femmes et filles de -ministres, de sénateurs et de députés--Blasco Ibáñez laissa couler les -flots d’une éloquence entraînante, en un discours aussitôt traduit par -l’épouse de l’un des députés des îles Philippines. A Philadelphie, il -éprouva un autre genre de satisfaction, presque aussi flatteuse. Les -libraires et éditeurs américains, qui y étaient réunis en - -[Illustration: BLASCO DANS SA MAISON DE LA «COLONIA CERVANTES», PARLANT -A SON INTENDANT - -Sur sa tête, une peau de puma tué dans les terres de la colonie] - -[Illustration: FABRICATION DE BRIQUES A LA MACHINE, POUR L’EDIFICATION -DE MAISONS DANS LA «COLONIA CERVANTES»] - -congrès, l’invitèrent au banquet de 2.000 couverts qui couronna cette -manifestation professionnelle et ce fut à la droite de leur Président -qu’ils le contraignirent de s’asseoir, de même qu’ils le forcèrent aussi -de leur adresser la parole. Violence, au demeurant, assez douce, car -Blasco put leur dire des choses flatteuses, qu’il eût été difficile -d’adresser, sans encourir le reproche de vile adulation, à certains -éditeurs d’Europe. - -En Espagne, s’il est un thème usé et rebattu, c’est, entre gens de -lettres, celui du peu qu’y rend la carrière d’écrivain de profession. -Qu’une telle assertion soit vraie ou non, l’on a prétendu que le -délicieux roman de Juan Valera, cette _Pépita Jiménez_ qui n’a été -traduite en notre langue qu’en 1906, par M. C.-A. Ayrolle, et qui fut -tant de fois réimprimée depuis 1874--et elle l’était en espagnol par la -Maison Appleton, à New York, dès 1887--ne rapporta à son auteur que tout -juste de quoi offrir à sa femme un costume de bal. Pérez Galdós, le seul -littérateur de cette époque-là qui ait, à proprement parler, vécu de sa -plume, serait presque mort--au dire de certains--dans la misère, en -Janvier 1920, à Madrid, et, au cours d’un article que je lui ai dédié -dans la revue _Le Monde Nouveau_, en Avril 1920, j’ai pu déplorer -sincèrement que ses œuvres ne lui eussent pas donné «ce qu’elles -eussent donné, en France, à un écrivain de sa valeur»[101]. _Le Temps_ -du lundi 26 Août 1907 contenait, sur toute cette matière, des réflexions -d’autant plus dignes d’être signalées, qu’elles émanaient d’un écrivain -espagnol et qu’elles se rapportaient à des auteurs aujourd’hui en pleine -possession de la renommée. Et, déjà, de Valera, l’on nous y rapportait -que cet Anatole France--première manière--de son pays «n’a jamais eu le -bonheur d’atteindre à la circulation que sa renommée lui permettait -d’espérer». De Pérez Galdós, l’on y consignait que c’était à peine s’il -tirait à plus de 16.000 exemplaires, et, comme complément de ces -curieuses indiscrétions, il y était dit--mais n’est-ce point aussi le -cas de la France?--«qu’un jeune romancier qui vend une édition de 2.000 -exemplaires, peut se vanter d’avoir accompli un exploit extraordinaire». -Il y avait lieu, cependant, de n’accepter ces chiffres que sous bénéfice -d’inventaire. Pour ce qui est de Pérez Galdós en particulier, plusieurs -de ses tirages ont atteint les 60^{èmes} et même les 70^{èmes} -milles--sans parler de ce que lui rapporta son théâtre, spécialement -_Electra_ et l’on sait si le théâtre rapporte en Espagne--et la légende -de sa «pauvreté», d’ailleurs très relative, s’explique quand on connaît -les dessous de sa vie. Enfin, il faut tenir compte, en l’espèce, de ce -fait: que, chez les hommes de lettres, l’argent semble posséder cette -vertu spéciale que la légende antique attribuait à l’anneau de Gygès et -je ne m’étonnerais point trop qu’un jour lointain l’on nous dise que -Blasco, lui aussi, est «mort dans la misère!» Mais il est, tout de même, -bien certain que, pour la grosse moyenne, le métier d’écrivain rapporte -moins en Espagne qu’en France. Je me souviens de ma surprise, lorsque, -pour rétribuer le premier et long article que j’avais écrit dans sa -revue, _La España Moderna_[102], le richissime dilettante D. José Lázaro -m’envoya, au Lycée d’Aurillac, une lettre recommandée contenant un -billet de 50 _pesetas_, «maximum--spécifiait-il--de paiement en Espagne -pour un article de revue, quel qu’en soit le volume». 50 _pesetas_ pour -un travail de 23 pages, cela faisait 2 _pesetas_ et 17 _céntimos_ la -page. Mais ce taux était bien, comme je l’ai vu depuis, celui d’organes -analogues: _Nuestro Tiempo_, de D. Salvador Canals, et aussi la grave -revue de feu Menéndez y Pelayo, cette _Revista de Archivos, Bibliotecas -y Museos_ qui, des divers articles d’érudition hispanique que j’y ai -publiés, ne m’en a jamais rétribué que le premier, inséré dans son -numéro de Septembre-Octobre 1908, p. 252-261. Quant aux feuilles -quotidiennes, lorsqu’elles ont donné, pour un article de première page, -25 _pesetas_ à l’auteur, leurs Directeurs sont persuadés qu’une telle -rétribution est merveilleuse et beaucoup de célèbres journalistes -espagnols doivent se contenter de moins encore. Blasco Ibáñez, qui a -reçu, aux Etats-Unis, 2.000 dollars pour un seul conte et dont les -articles ordinaires de presse y sont payés de 700 à 900 dollars, a pu -apprécier _in animâ vili_ que le célèbre mot de Pascal: _Vérité en deçà -des Pyrénées, erreur au-delà_, était vrai aussi pour ce qui, d’après le -Montecucculi qu’il connaît si bien, constituerait le «nerf de la -guerre»: cet argent sans lequel la pensée la plus noble, la plus -géniale, se voit réduite à l’esclavage des basses et avilissantes -besognes. Peu avant de s’embarquer pour l’Europe, _The World_, de New -York, l’envoya assister aux séances de la Convention Républicaine, -réunie à Chicago pour l’élection du Nouveau Président des Etats-Unis et -qui a nommé, comme successeur de M. Wilson, M. Harding. Dans cette -mission, non seulement Blasco eut les frais de voyage et d’hôtel -remboursés pour lui et son secrétaire, mais encore lui payait-on 1.000 -dollars chacun de ses articles. Et ces articles ne dépassaient pas 2.000 -mots et se bornaient à exposer les vues et impressions personnelles du -signataire sur l’aspect et la physionomie extérieurs du Congrès, vues -et impressions consignées dans la plus absolue indépendance d’esprit. -Ecrits à trois heures de l’après-midi, au sortir de la séance de la -Convention, ils étaient traduits, phrase par phrase, en anglais et -aussitôt télégraphiés à New York, où l’édition du soir du _World_ en -offrait le texte à ses lecteurs, cependant que ce même texte avait déjà -été transmis par fil spécial aux feuilles associées, à travers tout le -territoire de l’Union. - -Ce fut durant ce séjour en Amérique que Blasco Ibáñez fit, en Mars et -Avril 1920, son excursion au Mexique, invité par celui qui en était -alors le Président, Don Venustiano Carranza. Quant le maître arriva en -Nouvelle-Espagne pour y passer ces deux mois, tout y semblait -tranquille. Son but n’était autre que d’étudier à fond le Mexique pour, -ensuite, écrire, sur cette République Fédérale de langue espagnole, son -roman _El Aguila y la Serpiente_. Depuis l’ouverture des chemins de fer, -l’excursion au Mexique se fait facilement, du Sud des Etats-Unis. Le -touriste européen ne sait qu’y admirer davantage, ou ses merveilleuses -beautés naturelles, ou cette civilisation spéciale, dont le charme -essentiel consiste, pour lui, en la nouveauté. Trois semaines suffisent, -à la rigueur, pour le voyage à México et retour, avec séjour aux points -les plus intéressants et excursion de México à Orizaba, ou même à -Vera-Cruz. Le «tour» ne présente aucune difficulté et je connais des -dames qui l’ont entrepris et s’en réjouissent. Mais la visite des -intéressantes ruines de Yucatán, de Chiapas et d’Oaxaca demande plus de -temps. Blasco s’était fié aux assurances des gouvernants mexicains et -croyait fermement que l’anarchie était désormais bannie de ce malheureux -pays. Le patron des révolutionnaires triomphants, Carranza, semblait -devoir y rester ce _Primer Jefe_[103] qu’affectaient de l’appeler les -prolétaires conscients que sont les citoyens-généraux de là-bas et dont -Blasco vient de nous donner un si délicieux croquis dans la courte -nouvelle: _El automóvil del General_, qu’a publiée _El Liberal_ de -Madrid. Or, à quelques semaines de là, l’Etat de Sonora se soulevait -contre le vieux tyran, et l’ex-traficant en pois chiches, ex-vainqueur -de Pancho Villa, le général Alvaro Obregón, actuel Président de la -République Mexicaine, se déclarait à son tour en rébellion. Tout le -Mexique retombait, de nouveau, en proie à cette affreuse guerre civile, -qui semblait y être devenue mal endémique. On sait ce qui arriva et -comment l’assassinat mystérieux de Carranza, loin d’éteindre la flamme -de la discorde, ne fit que l’attiser. Dans un article que j’ai publié -dans le fascicule de Mars 1921 de la _Renaissance d’Occident_[104], j’ai -rendu compte en ces termes de la genèse et du contenu du livre de Blasco -Ibáñez sur _El Militarismo Mejicano_, paru à Valence dans l’été de 1920. -«...De retour aux Etats-Unis, Blasco Ibáñez, sollicité par des -journalistes de New York et en présence de l’incertitude générale où -l’on se trouvait--en Amérique et ailleurs--sur la situation véritable du -Mexique, considéra de son devoir, pour couper court à une multitude -d’interviews plus ou moins fantaisistes, de donner aux _New York Times_ -et à la _Chicago Tribune_--d’où ils passèrent dans la plupart des -feuilles de l’Union--des articles dont le présent livre offre la seule -version espagnole authentique, après que le texte anglais en a paru en -volume à New York. On se souviendra que Blasco Ibáñez, en même temps que -le plus grand romancier de l’Espagne, en est aussi l’un des meilleurs -journalistes. Aussi sera-t-on heureux de retrouver, dans ce livre sur le -Mexique de la Révolution, la plume nerveuse et merveilleusement -évocatrice qui--même dans des pages comme celles-ci, où l’ordre -rigoureux d’une composition méthodique fait fatalement défaut--reste -toujours égale à elle-même... Combien, à la place de Blasco, n’eussent -pas dit sur le Mexique ce qu’il importait de dire! C’est, précisément, -en ceci que gît toute l’immense signification de ces pages: en ce que, -dans leurs dix chapitres, il y exprime sans fard, avec la robuste -franchise d’un bon Latin gémissant de voir un grand pays en proie à -l’anarchie--parce qu’un militarisme de rustres sans culture l’asservit, -grâce à l’état d’ignorance d’une plèbe de demi-castes--, ce que tant de -plumes intéressées à taire la vérité n’eussent jamais dit... Le Mexique, -avec ses quinze millions d’habitants, est, du moins numériquement, le -plus important des pays latins d’outre-mer, et, pour beaucoup de -Yankees, l’Amérique latine se résume dans le Mexique. Ils ne songent pas -que, sur ces quinze millions d’habitants, deux millions à peine sont des -blancs et que le reste n’est qu’une horde illettrée de métis et -d’Indiens. Que l’on juge donc de l’effet produit sur les Américains du -Nord par cet état navrant de désordre, où Blasco vit l’infortuné Mexique -se débattre. L’incohérence de leurs jugements semble avoir contaminé -jusqu’à M. Wilson, dont l’auteur du _Militarisme Mexicain_ qualifie la -politique mexicaine de cette épithète même: _incohérence_, qui -caractérise parfaitement toute l’attitude des masses américaines à -l’endroit de voisins dont elles ignorent jusqu’à la situation -géographique exacte... Tant que le Mexique n’aura pas à sa tête des -gouvernants civils formés par un stage au dehors, il restera donc ce -qu’il est présentement: la honte de l’Amérique latine. Remercions Blasco -Ibáñez de bien l’avoir montré et souhaitons à son volume une prompte -diffusion en notre langue[105]. Elle s’impose, en dépit des innombrables -défenseurs de l’actuel Président du Mexique et de leurs proses, allant -de l’exposé apologétique d’un Don Luis F. Seoane aux grotesques -diatribes d’un D. Z. Cuellar Chaves, ou aux insinuations jésuitiques du -quotidien conservateur new-yorkais de langue espagnole: _La Tribuna_.» - - - - - IX - - Classification des romans de Blasco Ibáñez: Romans valenciens, - Romans espagnols, Cycle américain, Triptyque de «guerre».--Blasco - Ibáñez est-il le «Zola espagnol»?--Comment Blasco a écrit ses - romans.--Quelques réflexions sur le style du romancier. - - -L’œuvre de Blasco Ibáñez actuellement réunie en volumes et, par -suite, accessible au public lettré se compose de contes, de romans, de -récits de voyages et du recueil d’articles sur la situation du Mexique. - -Les contes sont actuellement au nombre de trente-six: treize dans le -recueil intitulé: _Cuentos Valencianos_, dix-sept dans celui qui porte -le titre: _La Condenada_ et six entre la nouvelle: _Luna Benamor_ et les -cinq _Ebauches et Esquisses_ qui terminent le volume dont la dite -nouvelle occupe les cent neuf premières pages. - -Les romans peuvent être subdivisés en romans «valenciens», romans -«espagnols», romans «américains» et romans de «guerre». - -Des récits de voyages, il a été suffisamment parlé plus haut, ainsi que -du livre sur le _Militarisme au Mexique_, pour qu’il soit permis de -passer outre. - -Les romans «valenciens» comprennent six volumes, composés de 1894 à -1902 et qui sont: _Arroz y Tartana_, _Flor de Mayo_, _La Barraca_, -_Entre Naranjos_, _Sónnica la Cortesana_, _Cañas y Barro_. Les romans -«espagnols» en comprennent huit, composés de 1903 à 1908 et qui sont: -_La Catedral_, _El Intruso_, _La Bodega_, _La Horda_, _La Maja Desnuda_, -_Sangre y Arena_, _Los Muertos mandan_ et _Luna Benamor_. Le seul roman -«américain» jusqu’ici publié sont _Los Argonautas_, dont il a été dit -que la composition en remonte à 1913-1914. Les romans de «guerre» ont vu -le jour de 1916 à 1919 et ce sont, comme on sait: _Los Cuatro Jinetes -del Apocalipsis_, _Mare Nostrum_ et _Los Enemigos de la Mujer_. - -Il est facile de faire accorder cette classification avec le cours de -l’existence même de Blasco, dont l’œuvre apparaît ainsi en fonction -de la vie et se révèle fort indépendante des tyrannies, plus ou moins -capricieuses, de telles ou telles modes littéraires, le seul facteur -véritablement efficace d’influence dont elle puisse se réclamer étant le -facteur de l’ambiance. Lorsque Blasco Ibáñez vécut à Valence, il y -composa ses romans valenciens, œuvres montées en couleurs, de la même -nuance que celle des peintres du lieu, manifestant, en leur auteur, une -âme violente et simple, semblable à celle de ses protagonistes, une -mentalité quelque peu provinciale, et «provinciale valencienne». Plus -tard, lorsque commencèrent ses séjours à Madrid et qu’il eut pris -l’habitude de courir le monde, une transformation radicale s’opéra en -Blasco Ibáñez, transformation dont ses romans contiennent la trace -manifeste. Il s’aperçut que l’art pour l’art impliquait un procédé -d’écriture stérile et il convertit sa narration désintéressée, -simplement satirique ou humoristique, d’antan, en une arme de propagande -pour les idées politiques et sociales qu’il patronnait, s’efforçant de -faire passer dans l’esprit du lecteur la même volonté de réforme, la -même ardente prétention d’améliorer le sort des plèbes misérables -d’Espagne. Puis, à la suite du premier voyage en Amérique, son esprit -subit une modification nouvelle. Ses conceptions s’étant amplifiées, ses -horizons s’étant dilatés, d’écrivain espagnol il passa à la catégorie -d’auteur mondial, de «_novelista provinciano_» au rang de «_novelista -humano_». La Grande Guerre le surprit à ce stade décisif de son -évolution. Quels thèmes merveilleux n’offrait-elle pas à sa vision -artistique rénovée, à sa puissance créatrice, rajeunie et comme refondue -par cette rude épreuve! Il n’a pas failli, ici non plus, à sa tâche et -le prodigieux succès qui a accueilli le triptyque de ses romans de -«guerre» est là qui atteste l’exactitude de cette affirmation. - -A l’origine de la carrière littéraire de Blasco, l’on trouve une erreur -d’appréciation qui, formulée maladroitement dans une intention -d’apologie, s’est muée, par la paresse intellectuelle des critiques, en -une sorte de lieu commun de la _Weltliteratur_[106], dont l’inopportune -popularité n’a servi qu’à bouleverser les critères et à brouiller -fâcheusement les idées de qui prétendrait fixer la filiation littéraire -de notre romancier. Lorsque celui-ci publia _Arroz y Tartana_, en 1894, -Emile Zola jouissait de la plénitude de sa célébrité et était -universellement reconnu comme le père du roman naturaliste. En Espagne, -à la bonne époque de 1880 où Madame Pardo Bazán, Pérez Galdós et Palacio -Valdés avaient donné à un public lettré malheureusement très clairsemé -ses premières émotions réalistes, avait succédé une ère de discussions -et de polémiques sur la théorie du naturalisme. Cette longue et -curieuse querelle où, après beaucoup de papier noirci, les adversaires -restèrent sur leurs positions, avait laissé Pérez Galdós continuant à -écrire sans nerf, Pereda s’obstinant dans son rance classicisme, Palacio -Valdés pratiquant, en dépit du _prologue_ de 1889 à _La Hermana de San -Sulpicio_, ses coutumières négligences. D. Juan Valera cultivant sa -vieille manière académique et Madame Pardo Bazán n’adoptant du -naturalisme que ce qu’elle estimait devoir s’adapter à la morale -catholique, ou, si l’on préfère, ne point blesser trop grièvement les -sentiments traditionalistes d’une clientèle choisie. En face de ces -maîtres, dont la formule était définitivement fixée, Blasco, énergique -et personnel, ignorant l’artifice des demi-teintes, doué de «fibre», -violent même, fut tout de suite classé comme vivant contraste et il -était naturel que pour la critique de son pays, alors surtout exercée -par des plumes bourgeoises, le jeune romancier de Valence payât de la -louange de «futur» Zola espagnol le mérite, ou le crime, d’être, en même -temps qu’un écrivain sincère, un homme politique partisan du plus -foncier radicalisme. A la rigueur, l’on pouvait, à pareille date, -rapprocher, sans trop d’accrocs à la vérité historique, le nom du maître -de Médan du nom de Blasco Ibáñez. Celui-ci, grand admirateur de Zola, -dont il a donné, chez son éditeur de Valence, en collaboration avec Paul -Alexis et feu Luis Bonafoux, une étude: _Emilio Zola, Su Vida y Sus -Obras_[107], ne songeait pas à nier une familiarité ancienne avec la -doctrine naturaliste. Qu’en outre il ait été l’ami personnel de Zola, -c’est ce que les épisodes de la campagne de presse en faveur de Dreyfus -permirent de constater, quand, à l’appel du Directeur de _El Pueblo_, -les colonnes de ce journal s’emplirent de signatures des admirateurs -espagnols de l’auteur de _J’accuse_ et qu’enfin, cette amitié ait -survécu à la mort du romancier français, c’est ce dont fait foi le souci -qu’a Blasco Ibáñez de toujours placer sur sa table de travail, en -quelque résidence qu’il la fixe, certaine photographie avec dédicace -autographe que, peu de mois avant sa fin tragique, Zola l’avait, en -signe de bonne confraternité littéraire, prié de bien vouloir accepter. -Mais l’influence exercée sur Blasco Ibáñez par l’œuvre d’Emile Zola -constitue un problème que ne résolvent pas de simples affirmations. Pour -ce qui est d’_Arroz y Tartana_, le lecteur le moins prévenu y notera -sans peine plus d’un ressouvenir soit du _Bonheur des Dames_--par la -façon dont est décrit le magasin symbolique des _Trois Roses_--, soit du -_Ventre de Paris_--dans la gargantuesque vision du _Mercado de -Navidad_[108] valencien--soit, de façon plus générale, de la manière -zolesque, par la prépondérance accordée à la description du milieu, que -l’art classique se faisait un scrupule d’à peine ébaucher, ainsi que par -les procédés d’un style aux touches lentes, lourdes, vigoureuses, usant -de répétitions fréquentes, qui constituent comme le _leit-motiv_ de -cette grande symphonie sur la vie du peuple et de la bourgeoisie à -Valence. Toutefois, dès le roman suivant, _Flor de Mayo_, cette -influence de Zola a, à peu près, disparu--tant de la conception de -l’œuvre que du style, qui s’avèrent, l’un et l’autre, à tel point -propriété personnelle de l’auteur que M. William Ritter, qui a finement -analysé ce volume dans son livre de 1906, concluera à sa totale -originalité, en ces termes: «Ce livre est décidément un coup de maître -et l’homme de ce livre peut-être le premier, je ne dis pas penseur ni -poète, mais peintre réaliste de la littérature d’aujourd’hui»[109]. _La -Barraca_, troisième roman de Blasco, ne souffre plus la moindre -comparaison avec Zola, et le suivant, _Entre Naranjos_, s’il évoque le -faire de quelque devancier, ce serait plutôt, par le procédé de -composition égotiste et l’exaltation exclusive que l’on y trouve d’un -seul personnage, au D’Annunzio de _Il Fuoco_ que je songerais et j’y -constate aussi, au chapitre V, le ressouvenir de certain rossignol -qui--je l’ai démontré en 1920 dans une note de la _Revue des Langues -Romanes_[110]--s’est envolé d’un récit de Maupassant intitulé: _Une -partie de campagne_, pour venir se poser sur une page de -_L’Innocente_--traduit en 1893 par M. Hérelle sous le titre: -_L’Intrus_--d’où l’écho de ses trilles et roulades est allé émouvoir la -solitude nocturne de l’île du Júcar où se pâment les deux amants de -Blasco, dont il n’est pas jusqu’au style qui ne se nuance, à plus d’une -reprise, de ces teintes morbides que l’on trouve dans les artificielles -narrations du décadent italien. Mais l’étiquette zolesque, appendue aux -romans de Blasco Ibáñez, correspondait trop bien aux préjugés que la -petite élite intellectuelle bourgeoise espagnole nourrissait à l’endroit -de l’écrivain non conformiste de Valence, pour que, du «futur» Zola -espagnol, l’on ne se hâtât, dans la mesure où son succès allait -grandissant, de faire le «Zola» pur et simple du roman transpyrénaïque. -Et c’est bien ainsi que le définira l’_Enciclopedia Espasa_: «_Las -huellas de Zola, que se descubren en muchas de sus novelas, le han -valido el título de «el Zola español_»...»[111]. De ce que je viens de -dire, il ne s’en suit pas que le prêtre D. Julio Cejador n’ait pas eu -raison, dans un certain sens, d’associer le nom de Zola à ceux de -Maupassant, d’Ibsen et de Maeterlinck, lorsqu’il qualifie la manière de -Blasco dans les romans de sa seconde époque, sociologique et -doctrinaire, qui va de _La Catedral_ à _La Horda_. Mais ce qui -importait, c’était de ne pas laisser passer sans la réfuter une -imputation aussi généralisée que dénuée de fondements, et, puisque -Blasco Ibáñez a bien voulu s’en défendre lui-même, je traduirai le -passage de sa lettre insérée, comme il a été dit, au t. IX de -l’_Historia_ de M. Cejador, passage où il repousse cette filiation -zolesque, globale et sans distinguo: - -«Dans mes premiers romans, j’ai subi de façon considérable l’influence -de Zola et de l’école naturaliste, alors en plein triomphe. _Mais -seulement dans mes premiers romans._ Ensuite, ma personnalité s’est peu -à peu formée, telle quelle; et moi-même, dans ces vingt ans écoulés, je -constate et compare la différence d’hier à aujourd’hui. Il ne faudrait -pas croire que je me repente de cette influence, ou que je la renie. -Tous, même les plus grands, ont connu, dans leur jeunesse, des maîtres, -de l’exemple desquels ils se sont inspirés. Ç’a été le cas de Balzac, -celui de Victor Hugo et de tant d’autres. Forcément, il fallait que je -commençasse par imiter quelqu’un, comme tout le monde, et il me plaît -que mon modèle ait été Zola, plutôt que tout autre modèle anodin. Zola, -pour avoir voulu être chef d’école, a exagéré, cherchant souvent, de -parti pris, à irriter le public par des caresses à rebrousse-poil. De -plus, tous les chefs d’école se trompent et leurs erreurs subsistent -comme d’importants témoins à charge. Mais, abstraction faite de ces -tares, quel prodigieux peintre, non pas de tableaux, mais de fresques -immenses! Quel constructeur, non pas de temples, mais de pyramides! Qui -sut, comme lui, faire mouvoir et vivre les multitudes, dans les pages -d’un livre?... Chez nous, au pays de la paresse intellectuelle, le pire -qui puisse arriver à un artiste, c’est de se voir enrégimenter, affubler -d’un numéro matricule, même glorieux, à l’origine de sa carrière. Quand -j’ai publié mes premiers romans, on les trouva semblables à ceux de Zola -et on me classifia, en conséquence, une fois pour toutes. C’est là -procédé commode, qui dispense, pour l’avenir, de la nécessité de -rechercher, de s’enquérir. Pour beaucoup de gens, quoi que j’écrive, -quelques radicales transformations que puisse connaître ma carrière -littéraire, je suis et je resterai «_le Zola espagnol_». Ceux qui le -disent et le répètent par paresseux automatisme intellectuel, font -preuve qu’ils ignorent et Zola et moi-même, ou, du moins, que, s’ils -connaissent les œuvres de l’un et de l’autre, ils ne les connaissent -que superficiellement, sans les avoir jamais approfondies. J’admire -Zola, j’envie beaucoup de ses pages, je voudrais posséder en toute -propriété les merveilleuses oasis qui s’ouvrent dans le monotone et -interminable décor d’une grande partie de sa production. Je -m’enorgueillirais, par exemple, de me sentir père des foules de -_Germinal_, de me savoir peintre des jardins du Paradou. Mais cette -admiration n’empêche pas qu’aujourd’hui, en pleine maturité, dans -l’entière possession de ma personnalité artistique, je ne constate qu’il -n’est que très peu de points de contact entre ma formule et celle de mon -ancienne idole. Zola a exagéré en appuyant toute son œuvre sur une -théorie «scientifique», celle de l’hérédité physiologique, théorie dont -l’écroulement partiel a détruit les affirmations les plus graves de sa -vie intellectuelle, toute l’armature intérieure de ses romans. -Actuellement, j’ai beau chercher, je ne me trouve que fort peu de -rapports avec celui que l’on a voulu considérer comme mon répondant -littéraire. Nous n’avons pas la moindre similitude, ni dans notre -méthode de travail, ni dans notre écriture. Zola a été littérairement un -réfléchi, je suis un impulsif. Il arrivait lentement au résultat final, -en suivant un système de perforation. Je procède violemment et -bruyamment, par voie d’explosion. Il composait un volume par an, dans -son labeur de termite, patient, lent, égal. Je porte en moi mon roman -fort longtemps, parfois deux ou trois années, et, le moment de la -parturition venu, c’est comme une fièvre puerpérale qui m’assaille. Je -rédige mon livre sans m’en rendre compte, dans le temps qu’il faudrait à -un secrétaire pour en recopier au net le brouillon. Bref, quand j’ai -commencé d’écrire, je voyais la vie à travers les livres d’autrui, comme -tous les jeunes. Aujourd’hui, je la vois de mes propres yeux et j’ai, -même, l’occasion de voir mieux que beaucoup d’autres, puisque vivant une -existence pleine et agitée, et que changeant fréquemment de milieu...» - -M. Eduardo Zamacois avait déjà recueilli, des lèvres de Blasco, -d’analogues considérations, consignées au chapitre V de son livret de -1909, où il ajoutait cette autre différence, que Zola «fut un chaste, un -mystique, triste et solitaire, un homme - -[Illustration: BLASCO A BORD D’UN TRANSATLANTIQUE DANS UN DE SES VOYAGES -D’ARGENTINE EN EUROPE] - -[Illustration: TRACTEURS LABOURANT LES TERRES VIERGES DE LA COLONIE -«NUEVA VALENCIA»] - -de _vie intérieure_, accablé sous la hantise d’accumuler les volumes», -tandis que Blasco est une vitalité prolifique, débordante, dont les -œuvres respirent la joie de vivre, profonde, sincère, immarcescible. -Cependant, un jeune critique qui s’est fait depuis un nom honorable dans -les lettres espagnoles, M. Andrés González-Blanco--dont le chapitre VIII -de la volumineuse _Historia de la Novela en España desde el romanticismo -á nuestros días_, paru à Madrid en 1909, mais achevé de rédiger dès -1906[112], consacre à Blasco Ibáñez des réflexions et des digressions -souvent prolixes, mais généralement justes--remarquait, dès la première -page, que, «si un romancier naturaliste a été, en Espagne, le -représentant exclusif du produit français, c’est Vicente Blasco Ibáñez» -et que «si Blasco ressemble à quelqu’un, c’est à Zola dans ses romans, -et à Maupassant dans ses contes», ajoutant que «sous sa plume, le -naturalisme espagnol est parvenu à terme». Pour M. Andrés -González-Blanco, «l’influence de Zola sur Blasco dans sa façon d’écrire -ses romans est indéniable». Il voit, chez l’un et chez l’autre, «une -commune mesure dans le dosage des éléments dramatiques et l’emploi du -dialogue, un même souci de créer des personnages épisodiques, un même -mode d’expression, où la langue arrive souvent à acquérir une artistique -magnificence, un même amour pour les thèmes romanesques à base -populaire, et, surtout, pour les façons de dire du peuple, fraîches et -rapides». Que si M. Andrés González-Blanco a cru devoir aller jusqu’à -affirmer encore que Blasco et Zola manifestent, «après un certain temps -de pratique littéraire, une même confusion relativement au roman -social», c’est qu’au moment où il rédigeait la centaine de pages qu’il a -dédiées à Blasco dans son imposant volume, il se trouvait sous -l’impression directe de ces romans de la seconde époque, dont j’ai -relevé plus haut le jugement d’influences que portait sur eux le prêtre -D. Julio Cejador et dont le scandale était alors très vif en Espagne. -Mais, déjà, M. Andrés González-Blanco ne se dissimulait pas qu’entre -Zola et Blasco Ibáñez, il existait de considérables différences, et de -tempérament et d’origine. Blasco, notait-il, «est plus méridional et, -par suite, plus emphatique, souvent; il possède aussi plus -d’imagination; il ne se croit point obligé de recourir si fréquemment au -«document humain» et à l’expérimentation; il est plus véhément; il ne -travaille pas à froid; il raisonne moins son art et jamais il ne s’est -adonné à la critique systématique...» Et tout ceci, certes, était -parfaitement exact. - -Après de tels témoignages espagnols, il ne sera pas superflu de produire -deux attestations françaises contemporaines sur cet épineux débat des -rapports de Blasco avec Zola. L’une émane de feu Laurent Tailhade et a -été publiée en 1918, au premier fascicule de la première année -d’_Hispania_. L’autre provient de M. Edmond Jaloux et se trouve dans -l’article que celui-ci écrivit pour la _Revue de Paris_ du 1er Août -1919 sous le simple titre: _Lectures Etrangères_. Laurent Tailhade, dont -la longue conférence sur Blasco à l’_Odéon_ est restée dans la mémoire -des quelques lettrés que la guerre n’avait pas dispersés loin de Paris, -s’exprime en ces termes à la page 16 de cet article, composé, disait-il, -dans l’intention de présenter l’auteur espagnol «non pas au public -français qui le chérit et l’adore, mais à la jeune clientèle d’une -_Revue_ où la France et l’Espagne, grâce à un contact plus fréquent, -apprendront à se mieux connaître, partant à s’aimer davantage»,--_Revue_ -qui, jusqu’ici, a bien tenu sa promesse. «On a comparé souvent Blasco -Ibáñez à Zola. Rien de plus faux. Certes, Blasco Ibáñez, comme Zola, se -plaît à l’étude sincère du peuple, des milieux primitifs où le vice, la -pauvreté, l’ignorance jettent leurs racines vénéneuses et font épanouir -d’inquiétantes fleurs. L’assommoir, le bouge, la rue inquiète et le -faubourg souffrant, les repaires du crime et les refuges de la misère, -le geste du chiffonnier, du vagabond, de l’ivrogne et de l’assassin -émeuvent profondément leur curiosité d’artiste. Mais là s’arrête la -ressemblance. Car Zola, préoccupé d’un socialisme enfantin et d’un -parti-pris scientifique dont les prémisses manquent un peu de clarté, ne -laisse pas d’être gêné par quelques-uns de ces parti-pris. En effet, il -se prétend observateur exact, mais ne regarde les objets qu’avec un -verre grossissant. Il voit démesuré. C’est un poète, non un peintre -minutieux de l’existence quotidienne. L’homme d’esprit qui a dit de -_Pot-Bouille_: «C’est de l’Henri Monnier à la manière noire», s’est -borné, en ceci, à faire un bon mot. Car Zola n’a rien de la touche -minutieuse qui caractérise l’inventeur de _Joseph Prudhomme_. Ses -personnages ont des muscles d’acier, des appétits géants. Même, après -Nana, ils deviennent, ou peu s’en faut, des entités philosophiques, les -porte-paroles de l’auteur, dans une action qui perd, à chaque livre -nouveau, de l’importance, pour aboutir à l’immobilité des _Quatre -Evangiles_. Ici, le poète abdique et le romancier, dorénavant, se fait -législateur. Dans ce débordement de poésie allégorique, où chercher le -«naturalisme», l’étude «scientifique», la vérité? Blasco Ibáñez nous -apparaît à la fois moins dogmatique et plus sincère... Un parallèle -serait aisé entre _La Terre_--enterrement du père Fouan, avec l’épisode -final de Jésus-Christ--et _La Barraca_--funérailles du petit enfant, -paré comme pour une fête. Ainsi, l’on pourrait opposer les deux maîtres, -dans leur style comme dans l’invention et l’ordonnance de leurs ouvrages -principaux. Blasco Ibáñez n’a pas la touche grasse, la manière -abondante, le faire large et sanguin de Zola. Mais il évite les -répétitions, les longueurs, les retours sans fin des _leit-motive_, les -redites, que la verve seule de Zola rend supportables, mais qui, -toutefois, alourdissent les meilleurs de ses romans. Blasco Ibáñez est -plus discret, plus nerveux. Il ne se prodigue pas. Il sait choisir, se -borner. Comparés aux formidables élucubrations de Zola, _Boue et -Roseaux_, _Arènes Sanglantes_, _Sous les Orangers_, semblent à peine de -fortes nouvelles. Le don supérieur de Zola, c’est de créer, de mettre en -mouvement la Foule. Walter Scott, dans les _Puritains_, les _Chroniques -de la Canongate_, _Anne de Geirstein_ et _Quentin Durward_, est -peut-être l’unique romancier que l’on puisse égaler, sur ce point, à -l’auteur de _Germinal_ et de _Lourdes_. En revanche, l’Espagnol est plus -varié et plus nuancé. Il se guinde plus facilement à la compréhension -des idées générales, des milieux raffinés. Zola n’a pas une «grande -dame» comparable en dévergondage, en cynisme patricien, en impudente -luxure, à la Doña Sol d’_Arènes Sanglantes_...» - -A son tour, M. Edmond Jaloux, qui semble avoir ignoré ce curieux -témoignage du pauvre Tailhade, et, naturellement, aussi, le vieil -article de M. J. Ernest-Charles dans la _Revue Bleue_,--des «_clichés_» -duquel j’ai déjà eu l’occasion de parler: «Nous associons sans effort le -nom de Blasco Ibáñez au nom d’Emile Zola... Ses livres, où tout prend, -comme dans ceux de Zola, un caractère épique, sont déprimants comme les -siens. Si Blasco Ibáñez a la même poésie, il a aussi la même aptitude -aux peintures naturalistes, etc., etc...»,--à son tour, disais-je, M. -Edmond Jaloux, romancier de talent, constate, entre l’œuvre de Zola -et celle de Blasco, des analogies, mais aussi de profondes divergences. -«Tous deux traitent le roman comme une vaste symphonie--Blasco Ibáñez -raffole de la musique et en parle avec ravissement et lucidité, dans -bien des pages de son œuvre--, avec des thèmes principaux qui se -poursuivent, reviennent, donnent l’atmosphère du livre, sa couleur. Tous -deux, nés réalistes, ont évolué vers ces grands symboles simples qui -font d’un être rencontré au hasard une sorte de figure mythologique, -d’un groupement quelconque--élémentaire ou humain--une puissance -mystérieuse et géante. Tous deux répugnent aux personnages trop raffinés -de mœurs ou d’esprit et adorent, au contraire, les êtres simples, -rudes, violents. J’ajoute que Blasco Ibáñez, né sur une terre heureuse, -a une connaissance de l’instinct supérieure à celle de Zola. Et d’abord, -parce qu’il montre une gamme d’instincts plus riche, plus variée que -l’auteur de _Nana_, aux yeux de qui il n’en existait guère que deux ou -trois. Et ensuite, parce que ceux qu’il met en lumière sont libres et -pleins et donnent du prix à la vie. Zola, naturellement pessimiste, a -essayé d’être optimiste. Blasco Ibáñez a peut-être essayé d’être -pessimiste, et ses romans finissent généralement mal. Mais toute son -œuvre contient une joie tranquille, un bonheur profond d’exister, une -force puissante qui font qu’on oublie la malchance des héros, les -injustices de la vie et les lamentations de beaucoup d’entre eux, pour -se repaître l’esprit de ces fresques brutales et sensuelles, où l’homme -travaille, peine et lutte, mais où on le sent pleinement satisfait -d’atteindre son but et d’obtenir--volupté, argent, terre ou renom--ce -qu’il demande à ce monde. Les héros de Blasco Ibáñez, quels que soient -leurs tourments, sont tous un peu pareils à cet Ulysse Ferragut de _Mare -Nostrum_, audacieux aventurier, mais qui oublie tout dès qu’il est -heureux... La qualité maîtresse de Blasco Ibáñez, c’est son œil. Il a -un œil qui voit tout, qui distingue chaque chose, l’isole d’abord, -puis la replace dans son ensemble. Aussi n’y a-t-il pas un être dont il -ne fixe aussitôt l’image unique. Il sait en quoi un matelot, un prêtre, -un pêcheur diffèrent des autres matelots, des autres prêtres, ou -pêcheurs. Et il semble, vraiment, que ses livres, à l’origine, au lieu -d’être de lentes germinations de son cerveau, soient des grappes de -visions agglutinées les unes aux autres autour de visions centrales -originelles...» - -Pour résumer en une phrase toute la portée de cette querelle touchant -l’influenciation de Blasco par Zola, je risquerai l’hypothèse que le -réalisme étant une qualité essentielle de la littérature espagnole, il -n’était pas besoin de Zola pour en apprendre, rebaptisée «naturalisme», -la pratique à l’Espagne; j’ajouterai que, d’autre part, la matière -populaire en tant que thème de roman est à la base de la _Novela -picaresca_, si spécifiquement espagnole, et j’insinuerai qu’enfin, à -l’époque où Blasco commença d’écrire, l’influence naturaliste flottait, -comme on dit, dans l’air, un peu partout, en Europe. Laissons donc une -dispute oiseuse pour relater quelques anecdotes qui illustrent la façon -dont Blasco composa ses livres et dont certaines sont, aussi bien, déjà -connues. Nul n’ignore en Espagne que, pour la préparation de _Flor de -Mayo_, il s’embarqua à plusieurs reprises sur les bateaux de la pêche -dite _del bòu_[113], participant à la rude existence des gens de mer -méditerranéens et qu’il entreprit même, sur une barque de -contrebandiers, un voyage en Algérie pour juger _de visu_ de la façon -dont on pouvait, en réalisant de gros bénéfices, approvisionner de tabac -l’Espagne en dépit, ou avec l’assentiment, payé, des employés de douane. -Pour _La Barraca_, nous savons grâce à une interview de Blasco prise par -un rédacteur de _La Esfera_, lors du courageux voyage de propagande en -Espagne durant la guerre, et insérée par ce journaliste--D. José María -Carretero, alias: _El Caballero Audaz_--au t. II de son recueil: «_Lo -que sé por mí_»[114], comment l’idée en vint à Blasco: «Mon roman _La -Barraca_ a son histoire. Quand j’étais caché dans l’arrière-boutique -d’un débitant de vins du port, attendant l’occasion de fuir en Italie et -avec la perspective d’être fusillé, je m’amusai à écrire sur quelques -feuillets un conte que j’intitulai: _Venganza Morisca_[115]. Je pus -m’enfuir en Italie et c’est au retour de ce voyage que je fus condamné -au bagne. Plusieurs années s’écoulèrent et voici qu’un beau jour le -coreligionnaire qui était patron du débit, m’apporte les papiers que -j’avais oubliés chez lui. Ce fut en les relisant que je compris que je -pourrais en tirer un roman. En peu de temps, j’eus monté _La Barraca_, -premier livre qui me rendit célèbre, en Espagne et à l’étranger...» -Oui, mais ce que M. Carretero a oublié de dire, c’est que, pour «monter -_La Barraca_», Blasco, député aux _Cortes_, connut, dans la _Huerta_ -valencienne, l’existence de ses électeurs ruraux en la vivant lui-même -et que la peinture de cette farouche vengeance populaire, qui maintient -incultes les champs du _tío Barret_, comme si une malédiction s’était -appesantie sur eux, n’est qu’un ressouvenir d’un acte de vendetta -analogue, auquel il avait assisté naguère, dans sa prime jeunesse. Quant -à _Cañas y Barro_, l’auteur, avant de l’écrire, réalisa en compagnie -d’un connaisseur de la grande lagune valencienne, à travers l’Albuféra, -cette succession aventureuse de pêches, de chasses et d’errances qu’il a -si bien décrite et où les représentants de l’autorité royale tentèrent, -plus d’une fois, de mettre terme par la violence à ses exploits de héros -à la Fenimore Cooper, de _Dernier des Mohicans_ opérant à quelques -kilomètres de cette cité de luxe et de plaisirs qu’est Valence. Ainsi en -ira-t-il pour tous les romans successifs de Blasco jusqu’à cette -_Horda_, où, afin de mieux décrire les mœurs des braconniers -ravageant les chasses de _El Pardo_, propriété réservée de la Couronne, -il n’hésita pas à entreprendre en leur compagnie une expédition nocturne -avec ces chiens spéciaux que la présence du gibier laisse silencieux, -pour ne pas attirer sur leurs maîtres l’attention des gardes de Sa -Majesté. Cette excursion eût pu mal tourner. Blasco avait sauté les murs -d’enceinte de ce parc à la forêt d’yeuses caractéristique et vaqué en -conscience à sa tâche de «chasseur furtif». Peu de temps après son -aventure, un de ses compagnons fut abattu à coups de fusil et un autre -fut blessé grièvement. Le hasard seul voulut que les braconniers ne - -[Illustration: DANS LES FOURRÉS DE LA COLONIE «NUEVA VALENCIA»] - -[Illustration: LES GÉANTS DE LA FORÊT A «NUEVA VALENCIA»] - -fussent pas surpris la nuit où le député républicain de Valence s’était -adjoint à eux. D’autre part, je tiens d’un ami de Luis Morote que, pour -cette même _Horda_, Blasco se familiarisa avec la vie des gitanes -madrilènes, toujours aussi curieuse qu’à l’époque où Cervantes écrivait -sa _Gitanilla de Madrid_, dont Alexandre Hardy tira, en 1615, sa _Belle -Egyptienne_ et Hugo son Esmeralda. La composition de _Sangre y Arena_ le -mêla un moment à la vie des toreros, dont il n’est cependant que -médiocre admirateur. Il accompagna souvent un matador célèbre, assista à -maintes _corridas de muerte_ en spectateur privilégié, et, des coulisses -de l’arène--j’entends de ces lieux où le commun du public n’a pas accès, -spécialement les _corrales_ de la _plaza_--put étudier à l’aise la menue -cuisine de la «fête nationale» espagnole. Un jour où sa curiosité -l’avait fait s’approcher de trop près de l’une des rosses que la corne -acérée d’un Miura venait de transpercer, les ruades furieuses de cette -triste victime à l’agonie lui causèrent une blessure qui faillit devenir -mortelle. La composition de _Los Muertos Mandan_ fut cause, d’autre -part, qu’il cinglât, en un frêle esquif à voile, aux rivages d’Ibiza, la -plus grande des Pityuses--nom antique actuellement hors d’usage en -Espagne--et, une tempête comme celle qu’il a décrite dans _Flor de Mayo_ -au retour de l’expédition d’Alger l’ayant surpris, qu’il se vît -contraint à chercher un refuge désespéré dans un îlot désert, où il -demeura un jour entier à l’abandon, trempé jusqu’aux os et privé de -toute nourriture. Mais cette soigneuse préparation matérielle se combine -chez Blasco Ibáñez avec un procédé d’écriture impressionniste ou, mieux, -«intuitiviste». J’ai déjà dit qu’il portait dans sa tête, durant des -années, un livre, mais que, lorsqu’il s’était, sous la pression -tyrannique de l’idée enfin mûre, décidé à l’écrire, rien, absolument -rien, ne pouvait l’arrêter dans cette besogne. Si le début, les premiers -chapitres, lui coûtent encore des hésitations, des haltes, des repos, à -peine a-t-il atteint le milieu de l’œuvre, que le dénouement paraît -exercer sur sa vision mentale une fascination mystérieuse et qu’absorbé -par son sujet, il semble vivre dans un état de somnambulisme, se -refusant à quitter sa demeure et s’étant à peine levé de sa table de -travail, qu’une force irrésistible l’y rive de nouveau. Il est resté -ainsi cloué à la tâche jusqu’à seize heures consécutives, sans autre -trêve que celle requise pour une alimentation sommaire, qui consiste -principalement dans l’absorption de café brûlant. Pour achever _Cañas y -Barro_, il m’a avoué avoir écrit 34 heures avec les seules interruptions -que je viens d’indiquer, puis être tombé malade, sa phrase finale à -peine tracée. Certains de ses romans ont été rédigés en si peu de temps, -que le lecteur se demande si l’indication des mois employés à ce -travail, dont ils sont munis à la dernière page, n’est pas erronée. Je -sais qu’au contraire elle pèche par excès. Blasco ayant coutume, -souvent, d’allonger ces mentions de temps à seule fin de ne pas encourir -le reproche--que des critiques trop strictement grammairiens lui ont -parfois adressé--d’une écriture un peu hâtive. Cependant, il n’est que -trop certain que Blasco Ibáñez, en violentant une loi de sa nature, -n’écrirait pas mieux et que si, au lieu de cette rédaction de premier -jet, il balançait ses périodes conformément aux principes des auteurs de -traités de style--principes qui, d’ailleurs, n’apprennent guère qu’une -chose: à savoir que ce n’est pas aux grands écrivains que l’on doit -aller demander des leçons d’écrire--, le lecteur n’aurait qu’à y perdre. -Quand Blasco affirme: «_Lo que no veo en el primer momento, ya no lo -veo después_»[116], cette maxime pourrait tout aussi exactement être -transposée en cette autre: «_Lo que no escribo en el primer momento, ya -no lo escribo después_»[117]. Toutefois, entre la rapidité d’écriture -primesautière d’antan et la méthode mûrie et réfléchie d’aujourd’hui, -s’est interposé, en Blasco Ibáñez, le résultat d’une évolution où la -pratique du métier s’allie aux expériences de la vie. S’il écrivit, lors -de sa première époque, le plus grand nombre de ses œuvres en deux -mois; si, même, certaines ne lui ont demandé que 45 jours de rédaction; -si, dominé par cette impatience nerveuse propre à tous les artistes, il -lui est arrivé d’envoyer des manuscrits à l’imprimerie sans même les -avoir relus, corrigeant sur épreuves les plus gros de ces lapsus qui -échappent fatalement à toute première rédaction, il importe de ne jamais -oublier un point capital, déjà indiqué lorsqu’il fut question -d’_Oriente_, et qui est qu’une telle méthode explique les nombreuses -incorrections de l’œuvre imprimée de Blasco, lesquelles, simples -errata typographiques, eussent disparu dès la mise en page, si l’auteur -ne continuait à ne lire que la première épreuve de ses livres, laissant -aux protes de Valence le soin d’en surveiller les réimpressions. Je l’ai -entendu souvent répéter qu’il faudrait, quelque jour, qu’il se décidât à -procéder enfin à une édition complète--qui, jusqu’ici n’existe qu’en -langue russe[118] et qui serait aussi l’édition «définitive» de ses -_œuvres_--pour laquelle, naturellement, il aurait à revoir, du point -de vue de ces corrections de style, plus spécialement les romans de sa -jeunesse. Ce vœu est jusqu’ici resté platonique, par suite, sans -doute, de l’agitation d’une vie sans cesse en mouvement. Maintenant que -Blasco Ibáñez semble avoir enfin trouvé le calme des _templa serena_, -osera-t-on espérer que cette nécessaire entreprise ne tardera plus à -être réalisée et que nous pourrons saluer, prochainement, en un beau -monument typographique, l’ensemble de la production du Maître? - -Il faut, avant de clore ce chapitre, consigner encore quelques légères -observations sur la manière actuelle de composer observée par Blasco -Ibáñez. J’ai suffisamment marqué son grand souci de la documentation -directe. Toutefois, il est curieux de constater qu’il ne prend jamais -aucunes notes, d’aucune sorte. Son système consiste à tout confier à sa -mémoire, ou, si l’on préfère, à tout oublier, de ce qu’il a vu. Son -tempérament tumultueux et ardent s’oppose à la méticulosité mécanique -d’une préparation d’écrivain de cabinet. Sûr de ses facultés, il s’est à -peine assis à son secrétaire, que le voile qui semblait couvrir le passé -se lève, qu’un monde enseveli renaît à la vie, comme si ce sommeil -apparent n’eût servi qu’à en rajeunir la vision. D’abord, il ne conçoit -son roman, ainsi qu’il aime à s’exprimer, _qu’en bloc_, c’est-à-dire -qu’il n’en saisit avec netteté que le nœud de l’action et le jeu de -ses principaux protagonistes. Les épisodes, les mille péripéties -secondaires qui confèrent à la fable les reliefs et le contour du réel, -ne surgissent dans son esprit qu’à mesure que sa plume fiévreuse court -sur le papier et que son âme enthousiaste s’abandonne à cette ivresse -étrange que je ne saurais comparer qu’à celle des grands mystiques, dans -leurs visions ultraterrestres. Même la division par chapitres--ce que -l’on pourrait qualifier d’architecture de l’œuvre--, il l’abandonne à -l’inspiration du moment, à cet instinct de génie qui, chez lui, se -substitue, si avantageusement, à la méthode à froid d’autres collègues, -moins doués. Il compose avec une rapidité surprenante, jetant sa pensée -telle qu’elle lui vient, sans préoccupation de style, sans souci -académique des proportions. Le livre ainsi construit équivaut à une -masse inorganique, ressemble à un monceau de protoplasma, a l’aspect -d’une forêt touffue. Impitoyablement, Blasco y taille et y tranche, -supprimant, raccourcissant, soudant, condensant, un peu partout. Et -l’œuvre qui en eût eu 800, se trouve réduite à 350 pages, où rien ne -dénote au lecteur conquis l’effort du métier, où tout lui semble couler -de source, sans recherche apparente ni de pensées ni de phrases. - -Blasco Ibáñez, romancier avant tout, professe sur le style des idées -originales et, en tout cas, bien personnelles. «L’on confond trop -souvent, m’a-t-il déclaré, l’écrivain et le romancier. Il est de grands -écrivains qui, selon que je l’expliquai au R. P. Cejador, auraient beau -s’obstiner à vouloir composer un roman viable. Il est, par contre, -d’excellents romanciers, dont l’écriture s’avère pour le moins médiocre -et laissera toujours à désirer. Pourquoi? C’est que le roman requiert un -style adéquat et qu’on n’écrit pas un roman comme on compose une -chronique de journal, ou un récit de voyage. Dans quantité de -productions littéraires, l’attrait du style constitue le premier des -dons. Pour le roman, la seule qualité qui importe, c’est celle en vertu -de laquelle le lecteur oublie qu’il a devant les yeux une histoire -inventée par un monsieur et croit véritablement, pendant quelques -heures, assister au spectacle d’une action qui se déroule sous ses yeux, -dont il voit s’agiter les figurants de façon que, sa lecture achevée, il -lui semblera s’éveiller d’un rêve, ou revenir de quelque autre monde. -Que si vous interrompez ce charme par le simple accident d’un vocable -rare, d’un savant artifice de style, c’en est fait du miracle et il ne -se renouvellera désormais que difficilement. C’est une erreur de penser -que le plus bel éloge que puissent adresser à un romancier ses lecteurs, -consiste à s’écrier, au beau milieu de leur lecture: «_Mon Dieu, que cet -auteur écrit donc bien!_» Je ne veux pas dire par là qu’il faille que -ces mêmes lecteurs s’arrêtent pour constater des incorrections de style -de leur romancier. Dans l’un et l’autre cas, la magie du récit est -également interrompue. Mon unique secret consiste à me faire oublier, en -tant qu’intermédiaire entre mes lecteurs et la fable de mon livre. Mais -le style, pour opérer un tel prodige, doit varier en proportion même où -varie l’action du roman. Il est clair, d’ailleurs, que ce n’est là qu’un -facteur secondaire, subordonné à d’autres qualités, infiniment -supérieures, et dont la possession assure au romancier le succès. -J’apprécie donc fort le style, que je relègue, sur l’échelle des valeurs -professionnelles, au troisième ou au quatrième rang. En somme, -voulez-vous mon dernier mot sur la question? Le romancier doit songer -avant tout à la simplicité et à la clarté. Ces dons lui sont -indispensables, s’il veut agir sur le public moyen, qui constitue la -meilleure clientèle et assure le véritable triomphe d’un roman. Or, la -simplicité et la clarté s’accommodent parfaitement d’un style correct et -même de ce qu’on est convenu d’appeler un «beau style...»--Au fond, -Blasco Ibáñez étant lu comme personne n’a, de toute la génération de -romanciers qu’a connue le XIX^{ème} siècle espagnol, été lu, les -jugements contradictoires de certains critiques sur son style, il est en -droit de n’y attacher qu’une importance secondaire. Son style, ce n’est, -à mon avis, ni celui du naturalisme--consignant, avec une stérile -application, des gestes insignifiants--, ni celui du psychologisme, ce -naturalisme appliqué à l’âme et qui enregistre patiemment les faits les -plus menus de la vie mentale. Blasco s’est gardé de tomber dans le piège -que tendaient à son essor novateur ces deux systèmes, confondant l’art, -qui est une synthèse, avec la science, qui procède par analyse, et ses -romans ne furent jamais des monographies écrites en style d’inventaire. -Il a su éviter aussi le défaut des symbolistes, dont l’imagination se -diluait en songes brumeux et qui, dénués du sentiment des contours -précis, n’ont pas réussi à posséder de style. Son style, à lui, qui -consiste essentiellement dans l’idéalisation harmonieuse de la réalité, -s’il lui arrive de s’orner d’un réel déploiement d’éloquence, c’est -lorsqu’il atteint aux sommets du grand art, et je crois qu’aucun de ses -lecteurs ne me contredira, si je remarque que c’est, chez lui, accident -fréquent. - -A nul grand écrivain moderne mieux qu’à Blasco Ibáñez ne s’applique -donc, en Espagne, la définition d’un érudit universitaire bordelais, feu -Paul Stapfer, dans son curieux livre: _Des Réputations Littéraires_[119]: -«Qu’est-ce que le style? Je le définis: l’expression naturelle d’une -personnalité forte dans une écriture originale, quelquefois travaillée, -mais le plus souvent libre du besoin anxieux de la perfection -exemplaire.» - - - - - X - - Etat de la littérature à Valence avant Blasco Ibáñez.--Importance - des _Contes_ de ce dernier pour l’appréciation de ses romans - valenciens: _Arroz y Tartana_, _Flor de Mayo_, _La Barraca_, _Entre - Naranjos_, _Sónnica la Cortesana_, _Cañas y Barro_. - - -Quel était l’état de la littérature à Valence, lorsque Blasco Ibáñez -commença d’écrire ses romans valenciens? A la différence de la -Catalogne, dont l’idiome ne diffère pas essentiellement de celui qui se -parle dans la cité du Turia et qui est devenu langue littéraire, Valence -n’avait connu, aux premiers temps du romantisme, qu’une renaissance en -castillan. Sa vieille langue, qu’Ausias March et Jaume Roig avaient si -bien maniée, dont Cervantes admirait la molle suavité, à laquelle -s’attache encore quelque chose des couleurs et des parfums de la -_Huerta_, sa vieille langue y était tombée à l’indignité d’une sorte -d’argot et les efforts de V. Boix, de T. Villarroya, de Pascual Pérez -pour la revivifier étaient demeurés sans résultats sensibles, lorsque, -en 1878, le relieur Llombart fonda la société littéraire d’amis de -Valence qu’il baptisa du nom, pittoresque et local, de _Rat-Penat_. Mais -les collaborateurs de son _Almanac_ furent surtout des Catalans ou des -Majorquins et cette institution resta sans influence sur le peuple. Le -valencianisme ne repose pas, en effet, comme le catalanisme, sur -l’énergique affirmation d’une personnalité ethnique et morale et -l’idiome valencien, par suite, ne saurait, comme le catalan, assumer la -dignité de langue nationale, imposée par une élite d’écrivains à tous -les usages de la vie civique. Des deux plus grands poètes qu’a comptés -Valence dans la seconde moitié du siècle dernier: Vicente Wenceslao -Querol (1837-1889) et Teodoro Llorente (1836-1911), le premier est -surtout connu comme auteur de _Rimas_ (1877) en castillan et agencées -sur le patron classique, tandis que le second, sorte de sous-Mistral -dont l’érudition ne s’est jamais mise à cet exact niveau où l’artiste -communie avec l’âme populaire, a partagé le meilleur de sa carrière -d’écrivain entre le culte de la muse castillane et la poétisation, en -vers valenciens: _Llibret de vèrsos_ (1884-85) et _Nòu llibret de -vèrsos_ (1902), de motifs de vie locale interprétés selon les normes -bourgeoises. Et quand, en 1907, un autre écrivain bilingue, Eduardo L. -Chavarri, publiera ses _Cuentos lírics_,--22 contes en valencien, avec -une fantaisie sur le wagnériste et autant d’illustrations à la plume--, -En Santiago Rusiñol aura soin d’observer, au _prologue_, qu’à Valence -«_ahon no més s’ha escrit en vèrs, ò en broma, ò p’el teatre, posarse a -escriure en pròsa seria es una gran rebelió..._»[120]. Et D. Teodoro -Llorente lui-même déclarera, dans le n° de Novembre 1907 de _Cultura -Española_, p. 1.011, à propos de ce livre: «Hélas! le valencien que l’on -parle aujourd’hui, surtout dans la capitale, est le détritus (_sic_) -d’une langue qui a cessé d’être cultivée, impropre à la production -littéraire, même dans les genres les plus simples et les plus -familiers...!» Blasco n’avait donc pas à hésiter, quoi qu’en ait -prétendu M. Jean Amade en 1907 dans ses _Etudes de Littérature -Méridionale_[121], sur le choix de la langue de ses premiers essais: le -castillan seul était pour lui de mise, s’il voulait connaître autre -chose que la petite gloire d’un petit cercle d’amateurs. Quant aux -thèmes mêmes de ses narrations, en les choisissant dans sa province, il -ne risquait pas de s’entendre objecter par la critique de son pays -l’étroitesse de ce cadre local, puisque, depuis sa renaissance avec -Fernán Caballero et Trueba, la _novela de costumbres provinciales_ était -demeurée l’une des formes les plus cultivées du roman espagnol, où les -noms de P.-A. de Alarcón, de Juan Valera, de Mme Pardo Bazán, de -Pereda, de Palacio Valdés, de Salvador Rueda, de Picón, de Leopoldo -Alas, d’Arturo Reyes, de Picavea, de Polo y Peirolón, sans parler des -Catalans, rappellent à l’hispanologue le souvenir d’œuvres d’intérêt -local, toutes, sous des aspects divers, fort curieuses. Mais aucun des -écrivains précités n’avait abordé le domaine valencien et si les auteurs -de _Sainetes_ et autres compositions du théâtre populaire en -valencien,--tel, par exemple, Eduardo Escalante, mort en 1895 et qui -semble avoir été le descendant levantin du madrilène Ramón de la -Cruz,--avaient déjà esquissé quelques-uns des types qui passeront dans -les romans de Blasco, l’on peut bien dire qu’en somme, avant lui, le -domaine à exploiter était resté à peu près vierge et qu’il y avait à -entreprendre, pour cette admirable région méditerranéenne, l’étude -pittoresque et pénétrante des lieux et des êtres, la peinture des choses -en même temps que la psychologie du peuple que, pour d’autres régions de -l’Espagne, d’autres avaient déjà entreprise. - -L’on ne saurait, d’autre part, aborder l’examen des romans valenciens de -Blasco sans jeter un coup d’œil rapide sur ses contes, croquis -d’après nature, esquisses de détail, dont la date exacte est assez -difficile à fixer, mais dont plusieurs ont, de toute évidence, été -repris dans la suite pour les ouvrages de longue haleine qui vont être -analysés. M. Ernest Mérimée remarquait un peu cavalièrement, lors de son -article de 1903 dans le _Bulletin Hispanique_, que «le _dulzainero -Dimòni_, qui promène infatigablement sa clarinette et son ivresse de -Cullera à Murviedro, a fourni la matière de l’un des meilleurs contes. -Nous le retrouverons dans _Cañas y Barro_, et peut-être encore a-t-il -servi à poser la bizarre figure de l’ivrogne mystique _Sangonera_, dans -le même roman. Nous reverrons de même Nelet, le petit ramasseur de -fumier, le _femateret_, dans _Arroz y Tartana_. Il y a bien d’autres -croquis de _payeses_[122], de _guapos_[123], de _churros_[124], ou de -pêcheurs du Cabañal, que l’auteur n’a eu qu’à sortir de ses cartons -(_sic_) pour les mettre à la place qui les attendait. Comme il sied à un -artiste conscient des tâches futures, il n’a rien dédaigné, il n’a rien -laissé perdre. Une légende, une tradition populaire, une farce de -rapin, une plaisanterie de village, un conte de pêcheur traînant dans le -sable de Nazaret (_sic_), tout lui est bon, et il en tirera d’aimables -petits tableaux de genre...» Cela est d’une psychologie trop -rudimentaire, en vérité. - -Si l’on en croyait une indication qui figure à la page de garde de tous -les romans de Blasco, ces contes auraient été traduits en français: -_Contes Espagnols, par G. Ménétrier, Paris_. C’est là une erreur, du -moins jusqu’à ce jour. Le traducteur--qui a, malheureusement, fort -abrégé cette œuvre--de _Entre Naranjos_, M. F. Ménétrier, professeur -au lycée de Nantes, a, à ma connaissance, publié les traductions -françaises de 17 contes: 5 dans le _Gaulois du Dimanche_ de Juillet 1906 -à Avril 1907, 1 dans le _Journal des Débats_ en Janvier 1907, 4 dans _Le -Matin_ en 1906 et 1908, 1 dans la _Revue Hebdomadaire_ en Juillet 1907, -1 dans le _Journal_ en Avril 1909, 1 dans le _Supplément Littéraire_ du -Figaro en Octobre 1907, 1 dans les _Mille Nouvelles Nouvelles_ de Mars -1910 et 3, enfin, dans la _Semaine Littéraire_ de Genève. Un autre -professeur, alors au lycée Ampère à Lyon, M. F. Vézinet, a, de son côté, -publié en 1906 dans une Revue qui paraissait alors en cette ville, la -_Revue du Sud-Est_, la version élégante et nerveuse de trois autres -contes de Blasco, dont l’un: _La Tombe d’Ali-Bellus_, inséré dans le n° -du 1er Mai 1906, a été redonné dans le _Supplément Littéraire_ du -_Figaro_ du samedi 23 Juin 1906, comme traduction originale de M. Marcel -Abel-Hermant. Quand le public français aura sous les yeux la traduction -complète des _Contes_ de Blasco Ibáñez,--que le maître va enrichir très -prochainement d’un troisième recueil, intitulé: _El préstamo de la -difunta_--il jugera en connaissance de cause de leur originale et -peut-être unique valeur et se convaincra que leur auteur ne pourrait -être comparé--car en Espagne, Mme Pardo Bazán, si bonne conteuse -soit-elle, est infiniment moins naturelle que Blasco et sa langue reste -trop artificielle pour pouvoir rivaliser avec celle, merveilleusement -simple et plastique, du romancier valencien--qu’au seul Maupassant, mais -à un Maupassant qui serait allé à l’école de Gorki et d’Andréjew. Il y a -là toute une galerie de personnages saisis sur le vif, inoubliables, de -types de paysans de la _Huerta_ attachés à leur glèbe: le père Tòfol qui -tue au travail sa misérable fille adoptive, la _Borda_, et Sènto, le -pacifique, qui fait coup double sur l’Alcalde et son alguazil, et les -bandits comme Quico Bolsón «_el roder_» et les «_matones_», les -terribles bravaches, tels Visentico et le _Menut_, et les marins: le -vieux loup de mer, Llovet qui, tout usé qu’il est, se porte au secours -d’une barque en détresse, et Juanillo, et Antoñico, et les pauvres -diables: _Dimòni_ et sa compagne l’ivrognesse, et cette autre figure -inoubliable: le parasite du train, et tous et chacun de ces héros de -narrations savamment composées, sans longueurs, descriptives juste ce -qu’il faut pour fixer le milieu, d’un style net, expressif, d’un style -de voyant. Blasco, en vérité, était né conteur. Il l’était si -essentiellement que quelques-uns de ses romans pourraient être ramenés à -des contes ou à des nouvelles, allongés à l’aide d’autres contes qui y -sont rattachés. Ce genre de roman à tiroir est surtout manifeste dans -_Los Muertos Mandan_, d’où, parmi l’amoncellement des descriptions, des -digressions historiques et géographiques, l’on pourrait extraire une -admirable nouvelle: _Ibiza et le festeig_, chef-d’œuvre d’une -centaine de pages, cependant qu’en vertu du même procédé, il serait -loisible d’extraire de _Sangre y Arena_ l’épisode du bandit _Plumitas, -novela picaresca_ de la meilleure tradition cervantine, et ainsi pour -d’autres romans. D’ailleurs, il ne sera pas, sans doute, inutile -d’observer que Mme Carmen de Burgos--bien connue en Espagne sous le -pseudonyme de _Colombine_--a opéré, pour deux des romans de Blasco, -cette sommaire réduction, qu’elle a publiée dans la collection madrilène -de _La Novela Corta_ (nos 130 et 139, 29 Juin et 30 Août 1918), nous -donnant ainsi _Arroz y Tartana_ et _La Horda_ en un curieux raccourci. - -Dans les œuvres de jeunesse de Blasco, il est aisé de relever des -incorrections de style et une verve exubérante et indisciplinée. Mais -quels charmes, en revanche, ont et auront toujours les pages où, artiste -fascinateur, il a su évoquer la grâce souriante de cette _Huerta_ -extraordinairement féconde, la pureté classique de ses lignes, la -finesse de sa race naturellement élégante, les chantantes inflexions de -sa langue _més dolsa que la mèl_[125], la mollesse ionienne de son -paysage unique, dont la courbe harmonieuse s’étend du cap San Antonio au -rocher de Sagonte, et les drames que déroulent à travers cette -verdoyante émeraude, enchâssée entre la mer bleue et les sierras brunes, -les passions d’un sang aux hérédités orientales, toujours prêtes à -revivre dans l’amour ou dans la haine! Zamacois a bien rendu, en -quelques lignes, cette étonnante faculté que possède Blasco de -reconstituer les réalités avec la puissance et la précision de la vie. -«Sa complexion, écrit-il, le porte à ressentir avec une intensité -extraordinaire l’amour de la Nature. Quoique écrivant en prose, c’est un -vrai et très haut poète de ce qui vit, un amoureux fervent de la terre, -tel ces prêtres des vieux cultes qui saluaient à genoux, par des -hurlements, le lever du soleil. Maître d’une palette opulente, il se -sert à son gré des couleurs... Sous son incantation, les moindres -recoins de la plaine de Valence s’animent, s’éveillent, étincellent de -tout l’embrasement lumineux du midi... La poésie, énergique à la fois et -paresseuse, de cette terre-sultane nous pénètre et finit par dominer -notre esprit...» - -Dans _Arroz y Tartana_, la première de cette série et qui est restée -jusqu’ici sans traducteur en notre langue, l’influence de Zola est -contrebalancée par celle de Balzac et l’œuvre ne saurait, aussi bien, -être appréciée à sa valeur exacte que par qui connaît Valence et ses -mœurs, celles, surtout, de sa bourgeoisie. Le titre, à lui seul, est -déjà bien valencien, évoquant cette vieille _copla_ que chantait Manuel -Fora, l’ex-fabricant de soie, père de l’héroïne du livre et qui est -citée à la page 103: - - _Arròs y tartana,_ - _casaca á la mòda,_ - _y ¡ròde la bola_ - _á la valensiana!_[126] - -Elle signifie ce qu’en français nous entendons exprimer lorsque nous -parlons de «_jeter de la poudre aux yeux des gens_», soit donc de les -éblouir par des discours, des manières, un luxe non basés sur la -réalité. La tartane est, d’autre part, un véhicule à deux roues d’usage -ancien à Valence et dont la désignation, empruntée aux barques -méditerranéennes à voiles triangulaires dites: _voiles latines_, indique -assez le peu de confortable de ce mode de transport. Mais posséder une -tartane pour ne point aller à pied, n’en était pas moins suprême luxe, -dût-on, pour en jouir, se contenter de manger du riz dans le secret de -la maison... L’intrigue d’_Arroz y Tartana_ est des plus simples. Doña -Manuela, fille du Manuel Fora que j’ai dit et mariée à un excellent -homme d’Aragon qui, à force de labeur, s’est mis à la tête d’un magasin -de draps à l’enseigne des _Trois Roses_, cède, devenue riche, sa -boutique à son premier commis, Antonio Cuadros, et réalise son rêve -ancien de vie bourgeoise, où elle dilapide l’héritage paternel et fait -mourir son mari de désespoir. Puis elle se remarie avec un ami -d’enfance, le médecin Rafaël Pajares, viveur qui lui donne trois enfants -et achève, avant de crever de débauches, de l’appauvrir. Sa vie, -désormais, ne sera qu’une suite d’expédients, jusqu’à ce qu’elle tombe -entre les bras d’Antonio Cuadros, qui, enrichi à la Bourse, en fera sa -maîtresse. Mais un crac survient. L’ami généreux d’antan s’enfuit. Doña -Manuela, abandonnée de tous, ayant causé, par sa mauvaise conduite, la -mort du fils qu’elle avait eu du premier lit, le brave Juan Peña, peut -enfin apprécier dans toute la plénitude de sa signification, matérielle -et morale, le vocable: «ruine», avec lequel elle a joué si longtemps. Le -livre se clôt sur le dramatique suicide, plus que mort naturelle, du -fondateur des _Trois Roses_, le vieil Aragonais D. Eugenio García, que -ses parents avaient naguère abandonné sur la place du marché, devant -l’église des Santos Juanes et qui, ruiné lui aussi, s’y effondre de -désespoir: «d’abord ses genoux ployèrent et il apparut agenouillé en ce -lieu où, soixante-dix ans plus tôt, son père l’avait laissé; puis il -tomba foudroyé sur le trottoir». Cette «histoire naturelle et sociale» -d’un groupe de la bourgeoisie valencienne est l’une des études les plus -solides et les plus consciencieusement travaillées de Blasco Ibáñez. -L’œuvre en est au 40^{ème} mille. Elle montera rapidement, lorsque -l’on se sera convaincu que ces pages curieuses, éclatantes et très -loyalement documentées, constituent un témoignage précieux en même temps -qu’un tableau unique dans toute la littérature régionaliste espagnole, -où l’évolution économique et morale de la classe moyenne à Valence peu -avant cette rénovation fondamentale que marque, pour l’Espagne, la date -fatidique de 1898, apparaît admirablement fixée. Combien plus méritoire -est le livre, de ce point de vue, que telles œuvres à prétentions -analogues de Pérez Galdós: par exemple, pour Madrid, _Fortuna y -Jacinta_, et pour Tolède, _Angel Guerra_! - -_Flor de Mayo_ est du Sorolla transposé en caractères d’imprimerie. -C’est le plus beau roman qui, avant _Mare Nostrum_, ait été écrit sur la -Méditerranée. Que l’on y réfléchisse un instant. Notre littérature était -riche en merveilleuses descriptions de l’Océan, depuis les _Travailleurs -de la Mer_ jusqu’à _Pêcheur d’Islande_. Mais qu’avions-nous sur la -Méditerranée? Qu’est-ce que _Jean d’Agrève_--qui est de 1897--, à côté -de ces marines bariolées comme un mât de cocagne, salées comme les -embruns, sobres et hautes en couleurs, peintes comme on peinturlure le -bois sculpté, à l’emporte-pièce, des proues de navire? Mais si le cadre -est du Sorolla, les acteurs de ce drame en pleine mer latine ne -semblent-ils pas échappés à la palette de Zuloaga, du Zuloaga de _La -Famille du Torero_, peintre grandiose auquel l’art espagnol aura été -redevable d’un regain de belles réussites dans lesquelles Velasquez se -combine avec Goya? Oui, les touches de Blasco, dans ces 239 pages de -1895 que M. G. Hérelle n’a adaptées qu’en 1905--sans même une _note_ -sur le sens du titre espagnol[127], ou la date originale de publication -de l’œuvre--valent, comme l’écrira M. Ritter, «une de ces larges et -sommaires coulées du pinceau synthétique qui a campé sur de si fières -toiles les danseuses et les gitanes de son pays». Dans ce drame, où le -ressouvenir du _Ventre de Paris_ apparaît, fugitif, à la description de -la _Halle aux poissons_ de Valence, le lecteur français attendait le -dénouement de Prosper Mérimée dans _Carmen_. Blasco eut le bon goût de -nous éviter une réédition du coup de poignard de D. José. Si son tableau -de la tempête, avec la rentrée éperdue des barques, a pu rappeler celui -de la _galerna_ qui constitue le morceau de bravoure du roman de Pereda: -_Sotileza_, combien fade apparaît, par contre, le douceâtre -spiritualisme du romancier santandérin en présence de ce pessimisme -vigoureux et bien observé, dont la saveur laisse dans l’âme une -impression physique aussi amère et excitante que celle d’un virginia sur -le cerveau d’un fumeur! C’est un roman de pêcheurs du Cabañal. Tona -s’était mariée à Pascualo, tombé à la mer par une nuit de bourrasque. -D’abord mendiante pour élever ses deux fils, Pascual et Tonet, elle n’a -pas tardé à se tirer de misère en transformant en bar la vieille barque -de son mari naufragé. C’est là que poussent Pascual, un gros garçon -docile et travailleur que l’on surnommera, à cause de son air «de -séminariste bien nourri», le _Retor_--le _Recteur_--et son frère Tonet, -vagabond et coureur de jupes. Mariés, l’un avec Dolores, l’autre avec -Rosario, deux types adverses de vendeuses de poissons valenciennes, -Tonet s’acoquine avec sa belle-sœur, naguère sa fiancée, et le brave -_Retor_, qui va méthodiquement à une belle aisance par tous les moyens -honnêtes, y compris celui de la contrebande, ne s’aperçoit de son -infortune conjugale que tout juste à temps pour jeter à la mer le frère -perfide et périr lui-même dans la tempête où disparaît également celui -qu’il croyait son fils, Pascualet, et qui lui était finalement apparu -comme le fruit des amours de sa femme avec Tonet. On trouve, dans ce -court roman, des esquisses inoubliables de commères et de compères -levantins: la _tía Picores_, sorte de lionne de la halle aux poissons; -le _tío Paella_, père de Dolores; le _siñor Martines_, douanier andalous -qui s’entend à tromper les femmes tout en vivant à leurs dépens; la -petite Roseta, blasée avant l’âge, en gamine errante des bords de l’eau. -Et quelle eau-forte que celle de ce café de _Carabina_, où l’on décide, -sur les conseils de Mariano _el Callao_, l’expédition de contrebande à -Alger! «Dans le récit de cette expédition, dit justement Zamacois, -Blasco Ibáñez se surpasse et se bonifie, en quelque sorte, lui-même. La -blancheur de la plage sablonneuse qui réverbère les rayons solaires, la -quiétude des barques étendues le long du rivage dans un laisser-aller -presque intelligent, comme si elles eussent eu conscience de leur repos, -la verte sérénité de la mer, figée dans l’ardeur de midi, le silence, -l’énorme silence qui remplit l’espace azuré, et, parfois, dans les fonds -d’horizon lumineux, l’éclair blanc de quelque voile, semblable à la -poitrine d’une mouette: tableau étonnant qui pourrait être signé -Sorolla.» - -Entre _Flor de Mayo_ et _La Barraca_ il y a: _En el País del Arte_ et -il y a aussi l’intermède du bagne de San Gregorio, où -Blasco,--«_caballero preso por escribir cosas en los papeles_»[128], -comme dira le _Magdalena_ du conte: _Un Hallazgo_[129],--connut -l’aristocratie des galériens: les _presos de sangre_[130] y dédaignant -les simples _ladrones_[131] et put étudier à l’aise «cette masse de -chair d’hommes en perpétuelle ébullition de haine». Blasco, cependant, -demeurait--écrivain rebelle, mi-artiste, mi-agitateur politique--comme -perdu dans sa capitale de province et le public des autres provinces -espagnoles ignorait presque son nom. Quant à la critique, toujours -identique à elle-même, si elle s’épuisait au service des «réputations -consacrées», elle persistait à maintenir la conspiration du silence sur -ce «nouveau», qui était venu bouleverser tous les critères reçus dans -les bureaux de rédactions bien pensantes de la capitale de la _meseta -central_. L’un de ces critiques madrilènes, M. E. Gómez de Baquero, -écrivant dans _Cultura Española_ de Novembre 1908 une étude d’ensemble: -_Las novelas de Blasco Ibáñez_[132], avait encore soin d’observer que ce -n’avait été que peu à peu, «_poco á poco_», que son renom littéraire -s’était superposé à celui «de l’agitateur politique et du publiciste -_révolutionnaire_» (_sic_) et que «l’auréole de l’écrivain» avait -«éclipsé» celle, «plus inférieure, du tribun populaire ou _démagogique_» -(_sic!_) Et celui qui était alors Chef de Publicité à l’_Instituto -Nacional de Previsión_, de s’étendre complaisamment sur ce qu’il -qualifiait d’humanitarisme démocratique, qui considère avec indulgence -les faiblesses et les vices des humbles et réserve aux classes -supérieures, aux puissants et aux heureux, les sévérités de la -critique..., ajoutant que les idées de Blasco Ibáñez, comme celles de -«ceux que l’on a coutume d’appeler vulgairement _gens d’idées -avancées_», étaient définies «principalement par leur aspect négatif». -Cette conspiration du silence, _La Barraca_ l’avait brisée, lors de sa -publication au rez-de-chaussée de cette retentissante tribune qu’était -alors _El Liberal_ de Madrid, puis en volume chez Fernando Fe en cette -ville, en 1899. Ecrite d’Octobre à Décembre 1898 dans le hall tapageur -du _Pueblo_, au milieu des troubles--manifestations contre la guerre de -Cuba--de Valence, cette œuvre, comme l’a déjà remarqué Ritter, -restera donc assez peu considérée par «les Espagnols lettrés et -mondains», jusqu’à ce que la consécration mondiale due à la version -d’Hérelle les eut forcés, en 1901, de s’avouer vaincus. Elle continuait -dignement l’entreprise commencée avec les deux précédentes: de peindre -sous ses divers aspects--citadin, maritime, champêtre de la _Huerta_ et -champêtre de l’_Albufera_--la vie de la région de Valence. Son action -est d’une simplicité épique, puisqu’elle se borne aux péripéties d’un -cas de boycottage populaire. Par un accord tacite des habitants de la -_Huerta_, personne ne veut cultiver les champs où l’avarice d’un -propriétaire cruel, l’usurier Don Salvador, a laissé une suite de -misères et contraint son fermier, le _tío Barret_, à l’assassiner. S’il -arrive qu’un intrus, soit ignorance, soit misère, entreprenne de -labourer ces «terres maudites», on l’avertit et, au besoin, on le -contraint de les abandonner. Mais voici venir Batiste, homme résolu, -tenace, infatigable, qui osera faire front à la sourde conspiration de -ses voisins. Victime d’injustices, il tient tête aux provocateurs et -finit par s’imposer aux faux braves qui le menacent. Il allait -recueillir le fruit de son travail, lorsqu’un redoublement de haines a -raison de ses efforts. Son fils, que les gamins ont plongé dans une -naville, meurt des fièvres contractées à la suite de ce bain forcé. Son -cheval, qui est son meilleur ami, est frappé traîtreusement. Sa -_barraca_--cette chaumière valencienne chantée en vers aimables par -Llorente et dont l’effigie caractéristique, par Povo, orne la couverture -du roman--est incendiée. Sur les ruines de son effort détruit -stupidement, s’érige, tragique, la figure du lutteur, qui a tenté de -défier cette chose implacable que d’aucuns dénomment destin et qui, de -son vrai nom, s’appelle la méchanceté des hommes. «_La Barraca_, disait -M. Gómez de Baquero, passe avec justice pour l’un des meilleurs romans -de Blasco Ibáñez. Elle est courte. Son action est fort simple et se -déroule avec une clarté, une logique qui ne laissent rien à désirer. Les -personnages ont le relief des êtres vivants et le drame est si naturel, -il est présenté de façon si objective et impartiale et avec tant -d’artistique vigueur, qu’il nous émeut profondément.» J’ajouterai que ce -livre, par sa position catégorique des problèmes sociaux, jusqu’alors -évitée avec une ténacité touchante par les grandes vedettes du roman -espagnol, fait date doublement. «Livre admirable, dira Zamacois, son -auteur l’a vu comme il fallait, d’un coup d’œil, et l’a écrit avec -une véhémence, une limpidité de style inimitables. Toute l’âme arabe, -sauvage et patiente, des gens de la _Huerta_, palpite ici... Dans -l’histoire du roman espagnol contemporain, ce livre restera comme un -modèle définitif de notre littérature régionale.» Et un critique aussi -méticuleux et difficile que l’ex-professeur d’espagnol à Paris, M. -Peseux-Richard, se voyait contraint de confesser, dans la _Revue -Hispanique_ de 1902[133], à propos de ce roman auquel il reprochait le -manque de «rigueur de plan» et d’«art de la composition», qu’«il y a -quelque chose de plus fort que toutes les règles et de plus efficace que -tous les préceptes didactiques: c’est la puissance d’émotion -communicative qui donne à M. Blasco Ibáñez une place à part entre tous -ses contemporains.» M. Peseux-Richard eût acquiescé, sans doute, aussi à -un constat d’ordre peu grammatical, certes, à savoir: que cette -puissance d’émotion de Blasco Ibáñez découlait de l’âme même de -l’écrivain, selon une anecdote autobiographique que j’emprunte encore à -Zamacois: «_La Barraca_ a été écrite d’un trait et dans un état -d’hyperesthésie qui ne faisait que croître et s’exaspérer à mesure -qu’approchait le dénouement. Les deux derniers chapitres, plus -spécialement, le jetèrent dans un état de déséquilibre mental. Il eut -des hallucinations. La nuit où il acheva l’œuvre, il avait travaillé -jusqu’à l’aube. Seul dans la pièce, il leva la tête au moment où, sur la -dernière feuille, il traçait le point final. Devant lui, _Pimentó_, le -_guapo_ fainéant, terreur de la _Huerta_, était assis. L’impression fut -si violente, que Blasco jeta la - -[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ EN COMPAGNIE DE QUATRE MÉTIS--DONT -QUELQUES-UNS PORTENT L’ÉPÉE CROISÉE À LA CEINTURE, EN SOUVENIR DE -L’ÉPOQUE DES CONQUISTADORS--DANS SA COLONIE «NUEVA VALENCIA»] - -[Illustration: LA FORÊT VIERGE À «NUEVA VALENCIA»] - -plume et, reculant comme s’il craignait une attaque par derrière, s’en -fut à sa chambre à coucher. L’ombre tragique du bandit tué par Batiste -restait immobile, les coudes appuyés sur la table de l’écrivain, près de -la lampe, parmi le silence du grand hall obscur.» - -_Entre Naranjos_ est un roman d’amour que les femmes ont toujours -favorisé de leur prédilection. Aujourd’hui encore, en Espagne et en -Amérique, Blasco est, pour beaucoup de lectrices féminines, l’auteur de -_Entre Naranjos_, qui a dépassé le 50^{ème} mille. J’ai connu de -délicieuses jeunes filles, à Madrid, qui avaient fait leur livre de -chevet de ce roman terriblement amoral et voluptueux, dont j’ai déjà dit -que la traduction française est trop incomplète pour en donner une juste -idée. Ce qui le sauve, peut-être, aux yeux des mamans, même les plus -dévotes, c’est son ambiance «poétique». On sait, d’ailleurs, que Blasco -traite les choses de l’amour avec cette manière rapide et chaste qui est -le propre des grands maîtres. «Blasco Ibáñez, dit le prêtre Cejador, est -de ces artistes qui ennoblissent tout ce qu’ils touchent, parce qu’il -est de ceux qui, par nature, sont des maîtres et de virils artistes.» -_Clarín_ a parlé naguère du «tempérament sanguin» de Blasco et Andrés -González-Blanco, qui cite le critique d’Oviedo, n’a pas laissé de -remarquer opportunément, p. 577 de son livre, que «_sus novelas son -castas, sobrias como la Naturaleza_»[134]. Même au milieu des -descriptions voluptueuses d’_Entre Naranjos_, le renoncement foncier de -Blasco transparaît, qui est celui que formulait Moréas dans la stance, -si belle: - - Ne dites pas: «la vie est un joyeux festin»! - Ou c’est d’un esprit sot, ou c’est d’une âme basse... - -Voici la fable du livre, où, comme je l’ai déjà noté, on a voulu voir -une influence diffuse de D’Annunzio. Un jeune homme d’Alcira, petite -cité dont les blanches maisons semblent flotter sur le vert océan des -champs d’orangers et des palmeraies qui l’entourent, Rafael Brull, fils -d’un _cacique_--ce hobereau bourgeois de variété spécifiquement -espagnole--tombe, à la suite d’une rencontre de hasard, éperdument -amoureux d’une chanteuse d’opéra, fille d’un médecin du lieu, Leonora -Moreno, dont les aventures galantes de par le vaste monde ne se comptent -plus. Quand, après une longue résistance aux assauts passionnés de -Rafael, la belle Walkyrie--car c’est une spécialiste des rôles de -Wagner--s’est enfin donnée et lorsque, pour échapper aux potins -malveillants de ses concitoyens jaloux et aux persécutions que font -subir au jeune Brull sa mère et un factotum, Don Andrés, type de vieux -sigisbée croqué de main de maître, l’on a décidé de fuir à Naples--le -couple s’est, avant cette fugue, passagèrement installé dans un hôtel de -Valence--Rafael, sermonné par Don Andrés, qui a vite découvert le refuge -des deux tourtereaux, cède aux objurgations du familial Tartufe, et, -esclave du qu’en dira-t-on, abandonne lâchement sa maîtresse pour s’en -revenir à Alcira, où il poursuit sans remords sa carrière de député -«_con distrito propio_»[135] et d’influent propriétaire terrien, marié -à une femme laide et riche qu’il n’aime pas et père d’une famille -procréée sans enthousiasme. Mais un jour--huit ans se sont écoulés -depuis son couard abandon de Leonora--qu’il a prononcé à la Chambre, à -Madrid, un discours particulièrement enthousiaste, en faveur des -prérogatives de l’Eglise et du budget des cultes, réfutant la thèse d’un -vénérable député républicain où il me semble que Blasco ait voulu -réincarner son ancien maître Pi y Margall, une dame, qui a eu la -patience de l’entendre jusqu’au bout de cette interminable autant -qu’insincère harangue, se révèle, à la sortie du palais des -Représentants, comme n’étant autre que Leonora, de passage à Madrid pour -Lisbonne, où elle va chanter Wagner au San Carlos. Vainement Rafael, -dont la flamme s’est allumée de nouveau, plus violente que naguère, -essaie-t-il d’attendrir celle qu’il a regretté, si souvent, d’avoir -quittée. Il s’entend dire par cette femme altière de rudes vérités, puis -la voit disparaître, fantôme symbolique de l’amour, à jamais. Désormais, -il ne sera plus,--pour n’avoir pas su garder Eros au moment où celui-ci -s’offrait,--qu’un mort vivant, promenant son cadavre à travers la -comédie sociale des milieux bourgeois d’Espagne, car «_el amor no pasa -más que una vez en la vida_»[136]. - -Zamacois, qui a reçu de Blasco plus d’une confession, a rapporté tout au -long l’aventure vécue par l’auteur et par lui mise à la base de _Entre -Naranjos_, ainsi que je l’ai insinué, moi-même, plus haut: «Il est dans -ce roman une partie autobiographique fort intéressante. Blasco Ibáñez -avait connu, dans un de ses voyages, certaine artiste russe, contralto -d’opéra, femme extraordinaire, belle, forte et sadique comme une -Walkyrie, qui parcourait le monde en compagnie d’une pauvre soubrette, -qu’elle flagellait cruellement dans ses accès de mauvaise humeur. Il eut -avec elle des amours de cauchemar, véhémentes et brèves. L’artiste, avec -sa haute taille et ses biceps d’acier, était une vraie Amazone, jalouse -et agressive, de celles dont leurs amants doivent se défendre à coups de -poing. Instinctivement, son tempérament rebelle se refusait à se donner -et chaque possession demandait une scène atavique de lutte et de -résistance, où les baisers ne servaient qu’à étancher le sang des -horions...» C’est de cette aventure que Blasco a tiré un livre exquis, -dont le dénouement rappelle le geste mélancolique de ces mouchoirs -brodés et parfumés qu’une main amie de femme agite, mouillés de larmes, -à l’instant des départs suprêmes, des adieux qu’on pleure plus que l’on -ne profère, de loin--livre exquis, je le répète, parce que fleurant, lui -aussi, la tragédie, la grande tragédie non sanglante des jeunes -illusions perdues. - -_Sónnica la Cortesana_ a prêté à un étrange malentendu de la part des -critiques. En sa qualité de reconstitution historique, se détachant, à -ce titre, du cadre des précédentes œuvres, on n’a rien trouvé de -mieux que de la traiter isolément, et personne jusqu’ici ne semble -s’être aperçu qu’elle continuait la série des romans valenciens. M. -Gómez de Baquero y voit «une œuvre singulière et une exception dans -la galerie des romans de Blasco Ibáñez»; Zamacois écrit qu’elle -«constitue, dans la technique de Vicente Blasco Ibáñez, un geste à -part»; Andrés González-Blanco s’en désintéresse, ou à peu près, et cela, -sous l’étrange prétexte du _græcum est, non legitur_ médiéval et, -encore, parce qu’il s’imagina que l’auteur manquait d’éducation -classique et, par suite, ne pouvait baser sa composition que sur de -«_bien débiles puntales_»[137]. D’autre part, il est amusant de -constater que ces mêmes critiques qui se refusent d’examiner _Sónnica la -Cortesana_, justifient leur paresse spirituelle par un renvoi à la -_Salammbô_ de Flaubert. «J’imagine, écrivait déjà M. Ernest Mérimée en -1903, qu’il fut... sollicité à ce tour de force, d’abord par l’exemple -de Gustave Flaubert, qui en a réalisé un semblable dans _Salammbô_, -etc.» Et, un peu plus loin, il définissait Blasco: «Un disciple de -Flaubert, qui s’applique à l’imiter de son mieux.» Du moins, -l’ex-professeur de Toulouse reconnaissait-il que l’auteur s’était -«sérieusement documenté» et avait étudié «en conscience les anciens et -les modernes, de Tite-Live et Strabon jusqu’à Hübner et Chabret». Et -ceci ne laisse pas d’appeler quelques rectifications. D’abord, une -nécessaire remarque sur l’étroitesse des horizons comparatifs d’exégètes -qui ne trouvent à citer que _Salammbô_, là où--depuis le célèbre roman -de 1834: _The last days of Pompeii_, où Bulwer Lytton marquait la voie à -tant d’épigones, jusqu’aux évocations égyptiennes de Georg-Moritz Ebers, -dont _Eine ægyptische Kœnigstochter_ compte, depuis 1864, plus de 15 -éditions et _Uarda_, qui est de 1877, a été tant de fois traduite, -jusqu’à la _Thaïs_ d’Anatole France, au _Quo Vadis?_ de Sienkiewicz et à -l’_Aphrodite_ de Pierre Louÿs,--il faudrait un volume pour consigner la -bibliographie complète du roman archéologique. Ensuite, une autre -observation sur le surprenant oubli--de la part d’érudits de formation -classique--de la plus précieuse des sources antiques sur la guerre que -soutint Sagonte avec Hannibal. J’ai nommé Silius Italicus et son poème -latin sur les _Guerres Puniques_. Mais il faut croire que cet oubli est -ancien, puisque, dès Septembre 1836, E.-F. Corpet définissait le poète -comme étant «le moins lu, le moins étudié, le moins connu» de tous ceux -de la décadence[138]. Il eût suffi de _lire_, non de _citer_ le travail -du médecin de Sagonte, D. Antonio Chabret: _Sagunto, su historia y sus -monumentos_[139], pour y trouver, dès la p. 6 du t. I, un renvoi à -Silius Italicus, «que nous devons, avec raison, considérer comme -l’Homère de la cité invincible». D’autre part, l’historien français -Hennebert avait fort bien exposé, dans son _Histoire d’Hannibal_[140], -les particularités du siège de Sagonte lors de la II^{ème} Guerre -Punique et quelques détails techniques de ce siège étaient, au surplus, -mis en lumière par le philologue Raimund Oehler en 1891, au t. 37, p. -421-428, des _Jahrbuecher fuer classische Philologie_[141], comblant -ainsi une regrettable lacune des successifs éditeurs et commentateurs de -Tite-Live. Blasco Ibáñez m’a avoué, lorsque je le priai de me dire -comment il s’était préparé à écrire _Sónnica_, s’être remis au latin -uniquement pour lire Silius Italicus dans le texte, sachant qu’il y -trouverait, aux deux premiers livres des _Puniques_, une excellente -description de l’origine, de la situation et des vicissitudes de -Sagonte--appelée jusqu’en 1877 Murviedro par les Espagnols--lors de sa -prise par Hannibal, dans l’automne de l’année 219 avant Jésus-Christ. -Qu’il se soit enquis aussi de ce qu’en disaient Polybe, III, 17, et -Florus, II, 6, je crois bien en être sûr. Mais enfin, l’on voit qu’il ne -procéda nullement à la légère dans cette tentative de reconstitution du -drame où succomba l’antique _Arsesacen_ des Ibères et s’il l’entreprit, -ce fut, je le répète, pour compléter ses peintures de la vie valencienne -par le tableau d’un des épisodes les plus glorieux du passé de l’antique -Province Tarraconaise: entreprise, on le voit, en parfaite conformité -avec son programme régionaliste d’alors. Voici, d’ailleurs, ses propres -paroles: «J’obéissais au désir de faire quelque chose d’épique et de -grandiose sur ma terre natale. Lorsque parut _Sónnica_, le roman antique -était assez de mode. Mais la véritable cause de la composition de cette -œuvre, c’est celle que je viens de dire. _Sónnica_ a été traduite en -anglais par Frances Douglas, en portugais par Riveiro de Carvalho et -Moraes Rosa, en allemand par Leydhecker et, naturellement, en russe. En -France, c’est à peine si on l’a connue par son titre et par quelques -lignes insignifiantes de critiques qui ne semblent pas même l’avoir lue -jusqu’au bout. J’en suis venu moi-même à l’oublier. Retenez, cependant, -que je ne l’ai écrite que par «valencianisme» et parce que, chaque fois -que je contemplais les ruines de Sagonte, je sentais renaître en moi ce -désir de reconstitution littéraire.» L’action du roman,--dont la beauté -plastique est extraordinaire et qui, n’en déplaise à M. -Fitzmaurice-Kelly, lequel, en 1911, avait découvert, dans un article sur -la _Littérature Espagnole_ au t. XXV de _The Enciclopædia Britannica_, -que Blasco Ibáñez «manquait de goût et de jugement»[142], est tout -autre chose qu’un livre «trop hâtivement improvisé»--est la suivante. A -Sagonte vit une courtisane d’Athènes, Sónnica, qui est venue s’y établir -à la suite de son mariage avec un trafiquant de ce grand emporium -méditerranéen et que son veuvage a mise à la tête d’une immense fortune. -Un Grec, Actéon, errant par le monde, finit par échouer à Sagonte, où il -devient le favori de Sónnica. C’est pendant que se déroule cette passion -qu’Hannibal, déguisé en berger d’Ibérie, explore la cité et y trace les -plans du siège qu’il projette. Reconnu par Actéon, dont le père a été au -service des Carthaginois et y est mort, le futur vainqueur de Cannes lui -propose de le prendre à son service et lui dévoile ses ambitieux -projets. L’offre est rejetée par amour pour Sónnica. Et le siège -commence. C’est ici que Blasco a fait le plus méritoire effort de -reconstitution antique. Si, dans l’ouvrage de Chabret, un chapitre -entier, traduit de l’étude publiée par Hübner, en 1867-68, dans le -_Hermes_, est dédié à l’emploi des béliers au siège de Sagonte--il -manque une semblable étude sur celui de la catapulte, dont l’exemplaire -retrouvé aux ruines d’Ampurias eût, s’il eût été exhumé alors, -certainement fourni la base[143]--Blasco sait, par de simples touches, -évoquer infiniment mieux que l’archéologue berlinois la vision des -assauts furieux où les hordes - -[Illustration: BLASCO VISITANT, EN 1914, LES PREMIÈRES TRANCHÉES DU -FRONT EST] - -[Illustration: AU QUARTIER GÉNÉRAL DE FRANCHET D’ESPEREY, LORSQUE -L’ACTUEL MARÉCHAL DE FRANCE COMMANDAIT LA 3^{ème} ARMÉE, EN 1914] - -numides, les sauvages tribus ibériques et jusqu’aux amazones africaines -se ruent à l’assaut de ces murs cyclopéens dont l’énormité nous remplit -toujours de stupeur et que dominait la gigantesque masse de l’Acropole -avec ses temples d’Aphrodite et d’Héraclès, cependant qu’au pied du -_clivus_[144] sacré s’érigeait l’effigie fatidique du serpent divin qui -tua le héros éponyme, Zacinthos, compagnon d’Hercule. Et quelle fresque -inoubliable que celle où l’on voit Théron, le gigantesque prêtre -d’Hercule, succomber dans son duel effroyable avec Hannibal! Et quel -délicieux tableautin, digne de Théocrite, que celui des amours -siciliennes d’Erocion, le jeune potier, avec Ranto, la chevrière, dont -l’idylle finit si tragiquement! Mais les jours de Sagonte sont comptés. -Malgré l’ambassade d’Actéon à Rome,--prétexte pour Blasco d’une -évocation de la cité républicaine, où l’on voit le vieux Caton -admonester virilement le futur vainqueur d’Hannibal à Zama, -Publius-Cornelius Scipion--la fière Sagonte où, de tous les points de la -Méditerranée, depuis les colonnes d’Hercule jusqu’aux rivages d’Asie, -affluaient les marchandises cosmopolites, doit s’avouer vaincue. Mais, -plutôt que de se rendre, elle préfère périr dans les flammes, corps et -biens, et cet incendie final sert d’apothéose à la fatale figure -d’Hannibal. Sónnica, fille de la cité de Minerve, où les femmes, vraies -déesses, consolaient de leur splendide nudité la nostalgie des hommes, -disparaît dans la tourmente et Actéon, son amant, n’a même pas la -consolation suprême de mourir embrassé à sa dépouille chérie. Tel est ce -livre de 369 pages, dont le 50e mille est dépassé et où Blasco a su -trouver le frisson épique en retraçant, pour ses compatriotes, les -péripéties d’un drame dont tressaillit le monde antique et qui, -aujourd’hui encore, est pour l’Espagne motif de légitime orgueil, au -même titre que le drame de Numance. - -_Cañas y Barro_, publié en Novembre 1902, a été mis en notre langue en -1905 par le traducteur de _Misericordia_, de Pérez Galdós (1900), -Maurice Bixio, Président du Conseil d’Administration de la Compagnie -Générale des Voitures parisiennes et qui, né en 1836, est mort cette -même année 1905. Sa traduction, du moins, n’est pas une «belle -infidèle»[145] et permet au lecteur français d’apprécier le bien fondé -de la prédilection ressentie pour cette œuvre par Blasco Ibáñez, qui -m’a avoué un jour que la «tragédie sur le lac» avait pour lui l’attrait -qu’éprouve un père pour celui de ses fils dont le type, physique et -moral, se rapproche davantage du sien propre. «_Es la obra_, m’a-t-il -dit, _que tiene para mí un recuerdo más grato, la que compuse con más -solidez, la que me parece más «redonda»_...»[146]. Il est assez -difficile d’en exposer la fable, parce que celle-ci implique plusieurs -actions différentes, également intéressantes et qui se développent -simultanément, toutes d’un réalisme psychologique merveilleux et -présentant cette particularité curieuse que le premier chapitre met déjà -en scène chacun des divers personnages. C’est une sorte de miroir où se -reflètent les histoires de plusieurs familles dont l’existence se -déroule parallèle, une plaque sensible où se gravent toutes les -rudimentaires palpitations d’âme d’un coin pittoresque d’humanité -espagnole. _Cañas y Barro_ relate la vie des gens de l’Albuféra, dont -Napoléon avait fait le fief du conquérant de Valence, héros d’Austerlitz -et d’Iéna, le maréchal Suchet. Feu Mariano de Cavia, cet Aragonais qui -exerça si longtemps à Madrid le magistère de la critique journalistique, -déclarait que le livre lui donnait la fièvre et le pénétrait d’une -impression physique d’angoisse. «La vapeur perfide et énervante de la -grande lagune, écrivait-il[147], nous trouble et nous abat et nous -serions atteints par les cas de paludisme moral et social que nous -présente le romancier, si les fleurs maladives qu’il fait surgir du -grand marais des volontés mortes et des appétits malsains ne -disparaissaient dans un dénouement horrible et effrayant...» En somme, -on pourrait résumer le livre en disant qu’un vieux pêcheur, le _tío -Paloma_, voit son fils, Tòni, dévier de la tradition familiale et--tel -Batiste dans _La Barraca_--s’adonner en dépit de tous à la culture des -terres, aidé par une pauvre fille, timide, farouche et laide, qu’il est -allé chercher aux Enfants trouvés, la _Borda_. Mais Tòni a un fils, -Tonet, qui, amoureux naguère d’une certaine Neleta, a, au retour de la -campagne de Cuba, retrouvé cette femme, mariée à un cabaretier, ancien -contrebandier, du nom de _Cañamèl_, type inoubliable de Sancho levantin, -dont le cocuage est le moindre souci. _Cañamèl_ mort, Neleta, enceinte -de Tonet, mais dans l’impossibilité de se remarier, en vertu d’une -clause testamentaire du défunt, doit à tout prix faire disparaître le -produit de ses illégitimes amours et ce sera le père lui-même qui, dans -sa barque, ira noyer l’innocent fruit de son adultère, pour, victime du -remords, se tuer ensuite dans ces mêmes roseaux où des chasseurs ont -découvert le corps de l’enfant, rongé par les sangsues du lac. Adultère, -infanticide et suicide, c’est moins la description de ces tares sociales -qui opère sur l’âme du lecteur que l’habilité avec laquelle sont peints -les caractères et la netteté de tableaux où, tout en s’interdisant les -répugnantes précisions de la littérature physiologiste, Blasco Ibáñez -obtient une intensité d’émotion rarement atteinte dans ses romans -antérieurs. «Malgré, dit M. Ernest Mérimée, une partie descriptive -encore abondante, l’action marche rapidement, l’intérêt croît de scène -en scène; l’auteur laisse parler ou agir ses personnages; il est sobre -de réflexions philosophiques, exquises quand elles sortent de la plume -d’un Valera, mais qui risquent le plus souvent de faire dévier ou -languir l’action... La netteté du trait fondamental, la vérité du -costume, la propriété du langage, volontiers émaillé de locutions -populaires--voire d’expressions valenciennes pleines de saveur--, le -retour intentionnel de tel ou tel détail typique, par-dessus tout la -connaissance directe et familière des mœurs, des habitudes, de la -coloration spéciale que prend la pensée en traversant les cerveaux de -là-bas: tout cela explique que quelques-uns de ses types, d’ailleurs -sortis du peuple, soient déjà devenus populaires.» Empruntons, une fois -encore, un savoureux détail à Zamacois. Blasco Ibáñez venait à peine de -sortir de l’Albuféra où, pour l’étudier de plus près, il avait passé une -dizaine de jours à pêcher, dormant à la belle étoile au fond d’une -barque, qu’il se mit à écrire son roman, sans savoir comment il le -terminerait. L’automne commençait. Maintes nuits, d’une fenêtre de sa -propriété de la Malvarrosa[148], il contemplait la mer--tranquille, -murmurante, argentée par la lune--tout en chantonnant la marche funèbre -de Siegfried. Cependant, il ne laissait pas de méditer sur le chapitre -final de son livre. Soudain, il le vit. «L’émotion fut si forte que ses -yeux la ressentirent presque. Ce qui la lui avait suggérée, c’était le -souvenir du cadavre du héros wagnérien, étendu sur le bouclier et que -portaient les guerriers... Et pourquoi n’en eût-il pas été ainsi, -conformément aux explications du romancier? Il importe de ne jamais -oublier, avec Blasco--plus accessible qu’aucun artiste aux surprises de -l’impression--, que l’«_art est instinct_»...» - - - - - XI - - Les romans «espagnols».--Iº Romans de lutte: _La Catedral_, _El - Intruso_, _La Bodega_, _La Horda_.--IIº Romans d’analyse: _La Maja - Desnuda_, _Sangre y Arena_, _Los Muertos Mandan_, _Luna Benamor_. - - -Dans tous les romans examinés jusqu’ici, il est une idée qui apparaît -dominante, aussi bien à travers cette idylle d’amour qu’est _Entre -Naranjos_ qu’au cours des péripéties du siège de Sagonte. Et cette idée, -c’est celle de l’universelle nécessité de la lutte pour la conquête de -l’argent. Mais le cadre où se déroule l’âpre bataille humaine--que ce -soit la «_casita azul_»[149] de Leonora, ou la tragique «_barraca_» de -Tòni, la plage, si proche de celle de la Malvarrosa, du Cabañal, ou les -fourrés millénaires de l’Albuféra--, est si enchanteur, qu’on en oublie -l’horreur du drame auquel il sert de fond et que, malgré les -prédications éloquentes de l’auteur contre l’égoïsme des classes -possédantes espagnoles, le lecteur étranger de Blasco Ibáñez, comme si -le subjuguait l’ivresse divine d’une Nature toujours victorieuse, -éprouve, en définitive, une émotion presque sereine au spectacle de ce -_struggle for life_ au grand soleil, en pleine joie méridionale de -vivre. Non, il ne saurait y avoir de douleurs profondes dans ce paradis -terrestre où les arbres ploient éternellement sous le faix de fruits -savoureux, où les récoltes, en dépit de l’alternance des saisons, se -succèdent comme jaillissant d’Edens inépuisables, où la magnificence -d’un simple coucher de soleil suffit à consoler l’homme de ses chagrins -par la vertu souveraine d’une terre triomphatrice. Sans doute, Blasco -Ibáñez comprit-il qu’un renouvellement du champ d’action de ses récits, -en rajeunissant sa verve et en fécondant son inspiration, aurait aussi -pour conséquence d’agir plus efficacement sur l’âme du public et que le -seul fait de transporter la scène de ses romans en d’autres contrées de -l’Espagne, où la terre est plus pauvre et a été répartie avec une -injustice plus criante, conférerait à ceux-ci cette force de persuasion -dont manquaient, pour les raisons susdites, les œuvres de sa première -période. Ainsi semble-t-il avoir été amené à composer la double série de -ses romans «espagnols», que je crois devoir diviser en romans «de lutte» -et en romans «d’analyse». M. Eduardo Zamacois a dit des premiers que -c’étaient des livres de rébellion et de combat avant tout, des véhicules -efficaces de propagande révolutionnaire, des armes puissantes, -élégantes, soigneusement trempées, de démolition et de protestation où -réapparaissait l’ancien esprit belliqueux de Blasco, où l’homme -politique égalait l’artiste en rivalisant avec lui, et où l’un et -l’autre, par une intime collaboration, avaient réussi à composer «une -œuvre belle et bonne dont l’utilité s’associait au charme, en une -heureuse union». M. Gómez de Baquero donnait, de son côté, la note -bourgeoise dans son article de _Cultura Española_, en reconnaissant que -c’étaient «des livres de combat, non de pure contemplation ou de -reconstitution esthétique et que, plus encore que la passion et la -partialité qui les animaient, ce qui leur nuisait, c’était une profusion -de considérants historiques et d’enquêtes sociales introduites par -l’auteur sous le couvert de ses protagonistes et constituant un lest -fort lourd pour des romans». Qu’au surplus l’esprit de Zola, du Zola des -_Trois Villes_ et des _Quatre Evangiles_, réapparaisse dans ces romans -d’action sociale, c’est ce qu’il serait malaisé de vouloir nier. Blasco, -comme Zola, a cru, dans ses quatre romans «de lutte», lui aussi à la -«mission» du romancier, à sa «fonction sociale» et, se souvenant, sans -doute, que Mme Pardo Bazán elle-même, avait, dans _La Cuestión -Palpitante_, reproché à Pereda de s’être confiné à peindre des toiles -toujours semblables, a voulu, en quittant Valence et sa _Huerta_, -montrer qu’il était capable, telle la vie, de se renouveler sans -aucunement s’épuiser. Quelqu’un pourrait-il objecter que Pereda, bien -que prisonnier de sa «_Montaña_» santandérine, avait su faire--ainsi que -l’observera un ami, Menéndez y Pelayo, au _prologue_ de _Los Hombres de -pro_--du roman social, c’est-à-dire discuter ces problèmes dont -l’intérêt est commun à tous les hommes et présenter un essai de solution -de ces grandes questions à travers l’artifice d’un récit romanesque? -Mais, de quelques spécieux sophismes que l’on enveloppe un même -reproche, il n’est que trop manifeste qu’au fond de toutes les critiques -dirigées à Blasco pour avoir abandonné son domaine réservé de Valence et -des choses valenciennes et abordé le roman social espagnol, ce n’est -point l’art qui est en cause, mais le dépit de mentalités timides, -qu’inquiètent ces prédications, adressées, non point à des lecteurs -sceptiques, pour qui le jeu des idées n’est que simple artifice, mais à -la grande foule espagnole, afin de la galvaniser et de la pousser à -cette action salutaire d’où jaillira, quelque jour, une Espagne -nouvelle. Et il n’est pas jusqu’à M. Jean Amade, actuellement maître de -conférences, quoique non docteur ès lettres, à l’Université de -Montpellier et l’un des plus zélés défenseurs français de cette thèse -conservatrice, qui, après avoir accumulé les reproches à l’auteur de _La -Catedral_, de _El Intruso_, de _La Bodega_, de _La Horda_, n’ait dû -reconnaître que cet idéal de Blasco paraîtrait «toujours infiniment -noble» et qu’il lui avait même fallu un «certain courage pour l’avoir -conçu et exprimé dans un pays comme l’Espagne»![150]. - -Blasco Ibáñez a fait à Zamacois la confidence que _La Catedral_, bien -que le plus répandu, alors, de ses romans à l’étranger--si la guerre -n’eût pas éclaté, nous eussions connu à Paris, à l’Opéra-Comique, une -_Cathédrale_ mise en musique par G. Hue, que M. Carré se proposait de -jouer au cours du tragique été de 1914--, était cependant celui qui lui -agréait le moins: «_Lo encuentro pesado_, s’était-il écrié, _hay en él -demasiada doctrina_...»[151]. M. Andrés González-Blanco s’est même amusé -à en détailler les hors-d’œuvre, avec renvoi, pour chacun d’eux, à la -pagination du livre. M. Gómez de Baquero, dans un volume de 1905[152], -les a censurés comme constituant un «poids mort, qui retarde la marche -de l’action, divise et brise l’intérêt». Mais le lecteur étranger, qui -n’est pas, comme ces critiques de Madrid, complètement blasé sur la vie -sociale espagnole, trouve, au contraire, de tels «hors-d’œuvre» -extrêmement instructifs dans un ouvrage qui a pour but d’opposer à une -religion purement formelle--symbolisée par la cathédrale tolédane--le -culte d’une humanité enfin consciente et de sa mission et de ses -destinées. C’est ce qu’avait fort bien vu M. Georges Le Gentil, qui -professe actuellement le portugais en Sorbonne, lorsque, analysant _La -Catedral_ dans la _Revue Latine_ d’Emile Faguet[153], il écrivait: «La -Cathédrale que l’imagination romanesque dressait comme un symbole -mystique au milieu de la cité ensoleillée et grandie par les souvenirs -légendaires, apparaît--et qu’on y prenne garde--comme le dernier vestige -d’un passé gothique et branlant qui nourrit, à l’ombre, une floraison -vénéneuse.» L’action de _La Catedral_ se déroule tout entière à Tolède, -cité vénérable, belle et triste comme un musée, qui semble toujours -dormir, à l’ombre de ses églises et de ses couvents, l’horrible songe -léthargique médiéval de quiétisme et de renonciation. Un anarchiste, -Gabriel Luna, après le plus lamentable des exodes à travers l’Europe, -est revenu à sa ville natale et se propose d’y achever ses jours près -d’un frère, vieux serviteur du temple érigé en 1227 par Saint Ferdinand. -Ayant appris que sa nièce, Sagrario, vivait à Madrid une existence -misérable de fille perdue, il réussit à la redonner à son père, qui lui -pardonne. La bonté n’est-elle pas vertu divine et le pardon précepte du -Christ? Luna, malade de la poitrine en conséquence de ses courses de -paria, apparaît comme un doux visionnaire pacifique, une véritable -figure de chrétien primitif. Il aime Sagrario, malade ainsi que lui, et -cette passion chaste et tranquille revêt l’apparence des amitiés -spirituelles où, mieux que les lèvres, ce sont les âmes qui se baisent. -Mais Luna a fait le rêve d’une refonte sociale de l’Espagne. Nourri du -suc des doctrines révolutionnaires cosmopolites, il se soulève à l’idée -que sa patrie pourra continuer longtemps encore dans la routine -d’autrefois. Ses prédications agissent selon qu’il était aisé de prévoir -sur les cerveaux frustes d’un auditoire ignorant. La plèbe n’en dégage -que la possibilité de jouissances brutales et sans lendemain. Une nuit -où l’anarchiste veille à la garde de la Cathédrale, ses prétendus -disciples accourent en armes pour piller le trésor historique du saint -lieu. Car ils veulent à tout prix, puisque les hommes sont égaux, -«devenir semblables aux messieurs qui se promènent en voiture et jettent -leur argent par les fenêtres.» Luna, épouvanté de ce grossier -contresens, s’oppose de toutes ses forces à la violence de telles -brutes. Mais l’un d’eux lui fracasse le crâne d’un coup du trousseau des -clefs même de la Cathédrale. Une fois de plus, les brebis, converties en -loups dévorants, mettent en pièces leur imprudent berger, et Luna, tel -le Christ, paye de son sang le plus grave de tous les crimes: le crime -d’avoir été bon. Deux catégories d’esprits peuvent trouver leur compte -dans _La Catedral_: les avancés et les rétrogrades. Pour les uns, Luna -reste le prophète qui indique la voie. Pour les autres, il n’est qu’une -victime expiatoire documentant la chimère de tout projet de réforme -radicale de notre vieux monde. La vérité me semble être que, dans ce -livre, Blasco n’entendait faire le procès du catholicisme--par des -arguments empruntés à l’archéologie, à l’histoire, à la métaphysique et -jusqu’à la tradition orale populaire--que pour remédier à sa torpeur -doctrinale, à sa stagnation d’idées, et le succès de l’œuvre, en -Espagne même, prouve qu’il y a assez bien réussi, en dépit des -mécontents. - -L’année suivante, en 1904, parut _El Intruso_. Si _La Catedral_ -symbolise la religion momifiée qui s’écarte des directions présentes de -l’esprit en laissant à sa longue histoire et au principe d’autorité le -souci de l’avenir, _El Intruso_, dont l’action se déroule à Bilbao, la -cité du fer et des mines, me semble incarner un autre aspect de cette -même religion, son aspect moderniste, ses prétentions d’Eglise -militante, qui, fuyant les cloîtres, se mêle au tumulte de la rue, -fréquente les salons, publie livres, revues et journaux, fonde des -établissements d’enseignement et des compagnies anonymes de navigation, -participe aux entreprises ferroviaires et minières et s’efforce, en un -mot, de vibrer à tous les battements de la vie contemporaine. D. Manuel -Ugarte, critique dont la valeur est reconnue, a dit, à la p. 62 de _El -Arte y la Democracia_, que ce roman de Blasco était «le plus -représentatif, le plus _social_ qui ait vu le jour en Espagne depuis -longtemps», et que, «comme œuvre de lutte et de sociologie, il -équivalait à une révolution». On ne saurait nier que cette littérature -d’idées, que cet art combatif fussent jusqu’alors chose inconnue aux -romanciers espagnols à succès et la critique bourgeoise, qui s’en -tenait, en matière de solution des problèmes sociaux, aux deux -topiques: _religion_ et _morale_, ne trouva rien de mieux, pour réfuter -la thèse que Blasco faisait formuler par Aresti à la suite du Comte de -Saint-Simon: «_L’âge d’or, qu’une aveugle tradition a placé jusqu’ici -dans le passé, est devant nous_», que de ressasser les lieux communs -courants sur la soi-disant inefficacité d’une morale scientifique et de -citer les pages 31 et 34 du _Jardin d’Epicure_, d’Anatole France! Quel -est donc cet _Intrus_, dont l’évocation remémore le petit drame ibsénien -en un acte que Maeterlinck publia à Bruxelles, en 1890, où l’on voyait -une famille attendre dans l’angoisse la prochaine visite de la Mort, et -qui, joué à Paris, y avait produit une assez forte impression? -_L’Intrus_, c’est le Jésuite. Non pas le type de Jésuite conventionnel -qui, depuis Eugène Sue et bien avant lui déjà, s’est cristallisé dans -une littérature spéciale. Les Jésuites espagnols ne sont pas une entité, -mais une réalité, dont l’influence se fait sentir dans les -manifestations les plus diverses de la vie économique et morale du pays -et en dédiant à Saint Joseph leur célèbre Université de Deusto, dont -l’architecture romane ne laisse pas de frapper le visiteur de Bilbao et -de sa banlieue, ils ne pouvaient mieux, selon de mot de Blasco, -illustrer, par l’image de ce «saint résigné et sans volonté, à la pureté -grise d’impuissant», leur méthode d’éducateurs d’une société à leur -image. L’opulent armateur Sánchez Morueta unit, à un coup d’œil -infaillible pour les affaires, une volonté diamantine. Tout lui réussit. -Là où d’autres se ruinent, lui s’enrichit. Lutteur infatigable, il a su -dompter la Fortune. Les proportions cyclopéennes de cette figure mettent -mieux en relief le pouvoir illimité des Jésuites. Ceux-ci, peu à peu, se -sont infiltrés dans l’intimité du foyer de cet homme d’action à l’âme -rude, qui n’en soupçonne d’abord pas le péril. Sa femme, Doña Cristina, -et sa fille, Pepita, sont entièrement entre les mains des fils d’Ignace. -Quand l’armateur se rend enfin compte de cette trahison, il est trop -tard. La conspiration jésuitique l’étreint. Se sentant vieilli et -triste, il n’aura plus le courage de la combattre. Et les terreurs de -l’au-delà assaillent cet esprit sans lest métaphysique. Il va à Loyola -avec les siens, et s’y prépare, par une retraite spirituelle dans ce -monastère de Guipúzcoa, à bien mourir. En face de ce représentant des -patrons cléricaux, Blasco a posé la tourbe misérable des mineurs, dont -le Docteur Aresti, ex-interne des hôpitaux de Paris et cousin de Sánchez -Morueta, est le guide spirituel, en même temps que le sauveur de leurs -corps déshérités. Le roman,--de même que le suivant, _La Bodega_,--se -clôt sur une scène historique: la collision surgie entre radicaux et -catholiques lors du pèlerinage à la «Vierge de Begoña». Et, moins -alourdie de dissertations que _La Catedral_, cette œuvre forte et -saine, bien rendue en notre langue par Mme Renée Lafont, chez E. -Fasquelle, en 1912, a mérité une mention et, en somme, des éloges de la -_Revue d’Histoire Littéraire de la France_[154], qui en exalta la -puissante signification sociale. - -_La Bodega_ est restée, par contre, jusqu’ici sans traducteur français. -C’est véritablement fort dommage, car cette œuvre, dans ses 363 -pages composées à Madrid de Décembre 1904 à Février 1905, me semble plus -finie, plus intense, aussi, que les deux précédentes et, ne servît-elle -qu’à révéler à tant de superficiels «connaisseurs de l’Espagne», -l’effroyable réalité de la misère agraire en ce pays, en cette -Andalousie tant vantée, qu’elle devrait, et depuis longtemps, avoir été -traduite. Au lendemain de sa publication, une feuille bourgeoise, _El -Imparcial_ de Madrid, écrivait, dans son nº du 11 Mars 1905: «Séville, -Málaga, Cadix! N’est-il pas vrai que ces trois noms seuls, par l’étrange -cristallisation d’une idée fausse, en sont venus à signifier toute joie, -à nier toute humaine douleur? Et cependant, c’est au spectacle de leurs -campagnes desséchées, de leurs immenses domaines à l’abandon et sans -culture; c’est en écoutant la clameur des valets de ferme qui émigrent, -entassés dans les cales des navires, ou qui meurent sur le sol natal, -que l’on pourrait appliquer à ces trois provinces sœurs la triste, -l’ironique exclamation que Blasco Ibáñez place sur les lèvres d’un des -personnages de son dernier livre, en face des campagnes désertes de -Jerez et d’un peuple affamé: «_¡He aquí la alegre -Andalucía!_»...»[155].--Ici encore, nous sentons la froide main du -Jésuite, dont l’influence magnétique apparaît diffuse dans l’atmosphère -espagnole, soit qu’elle contraigne les ouvriers des champs à assister à -la messe pour ne pas se voir congédiés par le patron, soit qu’elle -appelle sur les vignes, en un latin macaronique, la bénédiction du -Seigneur. Et comme, déjà, dans les tortueuses ruelles tolédanes; comme, -aussi, dans les puits de mines de Bilbao, ce sera toujours, en ces -fertiles plaines andalouses, les mêmes douleurs, la même plainte immense -arrachée aux déshérités, à ceux du Nord comme à ceux du Sud, par une -même injustice sociale. Pablo Dupont, de lointaine ascendance française, -est propriétaire des vignobles et des chais les plus renommés de Jerez. -Ce personnage, qui s’apparente intellectuellement à la souche énergique -des Sánchez Morueta, a un cousin, Don Luis, prototype du _señorito_ -andalous, prodigue, efféminé, bravache et improductif, qui dédaigne le -travail et ne semble exister que pour satisfaire des appétits effrénés -de jouissance et les insolents caprices de son atavisme de féodal et -d’Arabe. Pour lui, comme pour ses aïeux du Moyen Age, les pauvres ne -sont que les esclaves de la glèbe, les serfs taillables et corvéables à -merci. Mais «_los de abajo_»[156] ne pensent plus tout-à-fait comme à la -bonne époque. Le courant libertaire moderne les a contaminés. Leurs -consciences, encore incomplètement affranchies, entrevoient, dans le -lointain, la radieuse vision de la Cité Future et ce n’est pas le -moindre attrait _espagnol_ du livre, ni la moindre raison des haines -_espagnoles_ contre Blasco Ibáñez, que ce _leit-motiv_ des -revendications sociales bruissant en sourdine,--jusqu’à ce qu’il -s’exaspère en tumulte au chapitre IX, où est décrite l’invasion de Jerez -par la horde affamée des terriens--tout au long de pages colorées et -bien andalouses, et andalouses d’autre sorte encore que par -l’intervention des - -[Illustration: DANS UN POSTE AVANCÉ, FACE AUX TRANCHÉES ALLEMANDES, EN -1914] - -[Illustration: BLASCO ASSISTANT A UN BOMBARDEMENT PAR PIÈCES DE GROS -CALIBRE, PRES DE REIMS] - -traditionnels _gitanos_ et _gitanas_. Comme je le notais en 1905, dans -le _Bulletin Hispanique_ de Bordeaux[157], le romancier se trouvait, -ici, en face d’un écueil dangereux, «auquel Zola a succombé très -souvent, mais jamais avec autant d’évidence que dans _La Faute de l’abbé -Mouret_, écueil qui consiste à attribuer une prépondérance illimitée à -la terre, érigée à la dignité d’acteur principal, sorte de réincarnation -moderne de l’antique Fatum. Blasco Ibáñez a su éviter cette outrance: il -a tracé vigoureusement, mais solidement, sa peinture des -_latifundios_[158] jérézans, et, dans ce cadre exubérant de couleurs, -grouille une vie intense, se meuvent des figures nettement enlevées: -gens de la _gañanía_: _aperadores_ et _arreadores_, _capataces_ et -_mayorales_ de _cortijos_, humbles _braceros_[159] aussi, qu’un souffle -anarchique soulève vers les révoltes de je ne sais quelle effroyable -_Germanía_[160], gitanes crapuleux et _señoritos_ efféminés, fainéants, -avec leur cour de _guapos_ et de hâbleurs: rien ne manque au tableau...» -Il y a là un pendant du Gabriel Luna de _La Catedral_, qui n’est qu’une -transposition du rêveur anarchiste que fut Fermín Salvochea[161], -rebaptisé par Blasco sous le nom de Don Fernando Salvatierra, champion -cultivé et passionné des idées d’égalité, que torture l’humiliant -spectacle de l’aboulie des masses espagnoles et qui voudrait faire -passer d’autre sorte que sous forme d’émeutes son rêve ascétique de -justice et de fraternité dans la foule, illettrée et crédule, des -esclaves de la grande propriété andalouse. Don Luis, qui n’a cure de -l’avenir, ne songe, lui, qu’à satisfaire ses appétits de bestiale noce. -Une nuit où, au _cortijo_ de Marchamalo, la fête des vendanges dégénère, -par ses soins, en une bachique orgie, ce triste personnage cause -l’ivresse de la belle María de la Luz, fiancée au sympathique Rafael, et -en profite pour violer la jeune fille, dont le frère, après avoir en -vain exigé du misérable, son ami, la réparation de son lâche forfait par -un mariage en bonne et due forme, se sert de l’émeute de Jerez pour -tuer, d’un coup de la _navaja_ de Rafael, le malfaisant parasite. -Rafael, qui avait d’abord pensé ne jamais épouser María de la Luz--en -vertu de ce préjugé qui situe la pureté de la femme dans la -particularité purement animale d’une virginité anatomique--, s’en va, -converti par les prédications libertaires de Salvatierra, avec cette -compagne de vie et de mort, tenter la fortune en Amérique, dans cette -Argentine toujours hospitalière aux désespérés de l’Espagne, où le -travail est resté une forme de l’antique esclavage, où les révoltes -finissent par des fusillades de la _guardia civil_ et la peine du -_garrote_, ou du _presidio_, aux meneurs souvent le moins responsables. -Mais, selon qu’il est dit au dernier paragraphe du livre, «au-delà des -campagnes il y a les villes, les grandes agglomérations de la -civilisation moderne, et, dans ces villes, d’autres troupeaux de -désespérés, de tristes, qui, eux, repoussent la fausse consolation de -l’ivresse; qui baignent leur âme naissante dans l’aurore du nouveau -jour; qui sentent, au-dessus de leurs têtes, les premiers rayons du -soleil, alors que le reste du monde reste plongé dans l’ombre...» - -_La Horda_, peinture de la pègre madrilène, a suscité, de la part d’un -romancier espagnol d’origine basque, M. Pío Baroja, une accusation -voilée, mais cependant catégorique, de plagiat, en même temps qu’un -reproche, très nettement formulé, de manque d’unité organique dans la -composition. C’est à la page 148 des _Páginas Escogidas_ publiées par -l’auteur en 1911 chez l’éditeur Calleja à Madrid, que se trouve le -passage en question, que je m’en voudrais de n’avoir pas signalé. M. Pío -Baroja ne semble, en effet, pas s’être aperçu qu’une comparaison entre -_La Horda_ et sa série de romans intitulée: _La Lucha por la Vida_, -avait déjà été instituée en 1909 par le très consciencieux Andrés -González-Blanco, qui en avait déduit qu’aucun terme commun, aucun point -de comparaison n’existant entre les deux écrivains et leurs œuvres, -chacun restait grand à sa manière. Cette conclusion, parfaitement -exacte, me dispensera d’insister sur d’ultérieurs parallèles, aussi -superflus que celui déjà ébauché par M. Pío Baroja en tête des extraits -de son roman: _Mala Hierba_, entre lui-même et l’auteur de _La Horda_, -et dont la Revue _Hermes_, de Bilbao, en Janvier 1921, sous la plume de -D. Ignacio de Areilza[162], tentait de nouveau le vain exercice. _La -Horda_, que M. Hérelle traduisit en français en 1912, c’est cette -tourbe de déshérités--chiffonniers, contrebandiers, braconniers, -maquignons, mendiants, voleurs, ouvriers sans travail, vagabonds de -toute sorte, gitanes, etc.--qui pullule dans certains quartiers de -Madrid: à _Tetuán_, aux _Cuatro Caminos_, à _Vallecas_, et à son -pendant: _Las Américas_, aux _Peñuelas_ et aux _Injurias_, aux -_Cambroneras_ et aux _Carolinas_, et en d’autres recoins encore, où -grouillent la misère et le vice dans une répugnante promiscuité. J’ai -déjà dit que le touriste étranger n’avait guère occasion de connaître ce -Madrid-là. Le Madrid qu’il connaît et, avec raison, admire, c’est la -double cité dont une moitié est au levant, à gauche de la ligne tracée -par la _Carrera de San Jerónimo_, la _Puerta del Sol_, la _Calle Mayor_ -et le Palais Royal et l’autre moitié est constituée par une étroite zone -bornée à l’est par la ligne ci-dessus et sans frontières définies à -l’ouest. De ces deux cités, la première est une très correcte ville avec -d’originales verrues modernes--_Casa de Correos_, _Banco del Río de la -Plata_, certains édifices de la _Gran Vía_--et quelques curieuses -constructions de l’époque de Charles III, tandis que la seconde n’est -qu’une sorte de survivance de l’âge de Philippe V, avec sa _Plaza -Mayor_--pauvre, mais sérieuse--et sa _Plaza de Provincia_--«provinciale», -mais d’un provincialisme gai--, ainsi que quelques vieilles bicoques -aristocratiques, aujourd’hui bourgeoisement habitées. L’autre Madrid, -celui des _Barrios Bajos_ et des faubourgs, ne tente guère la curiosité -de visiteurs exotiques. Son caractère essentiel me semble être un aspect -de tristesse inexplicable, profonde, intégrale, cosmique--tristesse -distincte de celle que causent d’autres faubourgs dans d’autres villes, -_Whitechapel_ à Londres, par exemple, tristesse qui ne vous abandonne -même pas en ces instants de béatitude physique que procure une heureuse -digestion. Seuls, les faubourgs pouilleux de Naples me semblent inspirer -des sentiments analogues à ceux qui m’assaillent en parcourant--dans le -plus bourgeois de tous les _Suburbios_ madrilènes, celui de -Vallecas--ces _Rondas_ hérissées de bruyantes casernes ouvrières à cinq -et six étages, dont les fenêtres ouvrent sur une campagne pelée, sur un -océan de sable figé, au bout duquel l’on jurerait qu’il n’y ait plus -rien, que l’Univers finisse. Blasco a groupé dans la fable de sa _Horda_ -tous les ex-hommes--selon que les a définis Gorki--dont l’existence -s’étiole autour d’un Madrid à décor de luxe et à prétentions de capitale -civilisée. Ce que les criminalistes de l’école de Salillas nous ont -décrit dans leurs traités sur _La Mala Vida en Madrid_[163], le -romancier l’a condensé en une narration balzacienne où la -tendance--l’éveil futur de la Horde--apparaît discrètement au chapitre -final et d’où l’âpreté polémique de _La Catedral_ et de _El Intruso_, -déjà fort atténuée dans _La Bodega_, a presque totalement disparu, -fondue qu’elle apparaît dans le pathétique récit des aventures d’un -pauvre bohème intellectuel. Celui-ci, Isidro Maltrana, né d’un maçon et -d’une serve de la plèbe castillane, dont la mère, la _Mariposa_, est -chiffonnière au quartier des _Carolinas_ et vit maritalement avec -_Zaratustra_--ressouvenance, adaptée au milieu madrilène, du _Sangonera_ -de _Cañas y Barro_--, eût peut-être végété comme ses pareils, si la -bienveillance d’une vieille dame, frappée des dispositions du gamin, ne -lui avait permis de se faire recevoir bachelier--ce qui n’est pas, en -Espagne, un tour de force--, puis de suivre avec succès les cours de la -Faculté des Lettres. Il en est à ceux d’avant-dernière année, quand sa -protectrice meurt. Sans profession précise, le jeune homme connaît -l’horreur d’une existence de déclassé, vaguement journaliste, rémunéré -selon les salaires de famine de feuilles besogneuses et vivant -maritalement, dans un taudis proche du _Rastro_, avec la fille du -braconnier _Mosco_, Feliciana, qu’il a connue lors de visites chez sa -grand’mère. Feli est jeune et jolie, son amant intelligent et ambitieux. -Que manque-t-il à leur bonheur? Un peu de chance, aux yeux du vulgaire; -entendons: un peu plus de savoir faire et d’habilité à déjouer les -pièges de la vie. Mais Maltrana, trop faible, ne sait pas s’imposer et -sa maîtresse se trouve enceinte. Affamé, en haillons, le couple émigre -dans une masure des _Cambroneras_ qui ressemble à un douar de bohémiens. -La mère de Maltrana était morte à l’hôpital. Le fils qu’elle a eu d’un -amant après son veuvage, élevé dans le ruisseau, n’est qu’un gibier de -potence. L’amant, un maçon, étant tombé d’un échafaudage, a trouvé la -mort dans cet accident. Le _Mosco_, surpris dans la _Casa de Campo_, y a -été tué à coups de fusil par les gardes du Roi. Feli accouche à -l’_Hospital Clínico_ et y meurt. Son cadavre--tel celui de Mimi au -chapitre XXII des _Scènes de la Vie de Bohème_--ira à l’abandon de la -fosse commune, après être passé par les salles de dissection de la -Faculté de Médecine. La conclusion du livre serait effroyablement -triste, si l’auteur, dans ce qu’un de ses critiques a cru devoir -qualifier de «fin postiche, imaginée pour plaire au lecteur»[164] et -dont l’exemple est loin d’être unique en littérature--à commencer, chez -nous, par Molière--ne nous laissait sur la perspective d’un Maltrana -vainqueur de son caractère, s’acheminant vers l’aisance--épilogue -optimiste évoquant je ne sais quel germinal de paix et de bonheur entre -les hommes et dont _La Maja Desnuda_ (p. 252), _Los Argonautas_, puis le -nouveau recueil de contes de Blasco: _El préstamo de la difunta_ -présentent la justification, en en résolvant l’énigme. - -_La Maja Desnuda_, composée à Madrid de Février à Avril 1906, inaugure -la seconde série des romans «espagnols», où, comme je l’ai dit, le souci -psychologique absorbe presque complètement la tendance polémique des -quatre volumes précédents. En même temps que douloureuse histoire de -passion, l’œuvre est aussi une sorte de critique d’art, dont le -titre, emprunté à celui de la toile célèbre de Goya--qui, numérotée 741, -orne l’_antesala_ du Musée du Prado à Madrid--, souligne déjà ce -caractère composite. Il est assez difficile de juger avec impartialité -un tel livre, dans lequel il semble qu’on découvre un vague souvenir de -_Manette Salomon_ et où le procédé de composition s’inspire -manifestement de la manière de Zola, conférant à ces pages le caractère -un peu artificiel du «document classé», dont la disposition par tranches -accentue encore certain manque de lien organique, comme si chacun des -chapitres--et c’est, d’ailleurs, un peu le cas de _La Horda_ et de -_Sangre y Arena_--se détachait de l’ensemble à la façon d’une -monographie. D’où quelque froideur, résultant d’un manque de circulation -vitale et, aussi, de l’extrême prolixité du récit, aux trop nombreux -hors-d’œuvre. En ce sens, le critique de la _Revue Hispanique_[165] -que j’ai déjà eu l’occasion de citer, a pu reprocher à _La Maja Desnuda_ -ce qu’il appelait son peu de psychologie, dérouté qu’il se trouvait, -sans doute, en face de l’indécision de caractère du héros principal, -dont l’énigme, cependant, a fort bien été dégagée par l’actuel proviseur -du lycée Lamartine à Mâcon, M. F. Vézinet, en 23 pages de son volume de -1907[166]. Tout ce qu’il importait de dire a été dit, en ce livre, sur -une production où Blasco, en mettant plus de complexité et de vie dans -ses personnages, plus de mesure et de discrétion dans son récit et -l’exposé de ses idées, témoigne d’une acuité pénétrante comme -psychologue et d’un rare talent comme artiste, à tel point qu’il -n’avait, peut-être, jamais écrit auparavant de pages plus pleines de -vie, d’enthousiasme et d’observations exactes, que les 148 pages de la -_Première Partie_, mais spécialement que ses quatre premiers chapitres. -L’intrigue est simple en son apparente complexité. Elle a pour objet la -manie d’un peintre célèbre qui, après avoir souffert de la tyrannie -d’une femme hystérique, ennemie de son art, jalouse de ses modèles, -empoisonnant sa vie, finit, devenu veuf, par ressentir pour la morte le -violent amour qu’elle lui avait inspiré au commencement de leur union. -Où retrouver ce divin modèle de «_Belle Nue_», ce corps adorable que, -dans un fugitif instant de docilité et d’abandon, Josefina avait permis -à Renovales de fixer sur la toile pour, cette toile achevée, la détruire -aussitôt, dans un accès de furieuse pudeur? Obsédé par le persistant -souvenir de la défunte--la visite qu’il rend à sa tombe, au vieux -cimetière de la Almudena, au ch. III de la _III^{ème} Partie_, pourrait -rappeler le souvenir d’_Une_ - -[Illustration: DANS UNE RUE DE REIMS BOMBARDÉE, EN 1914] - -[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO AU MOMENT OÙ IL ÉCRIVIT «LES QUATRE -CAVALIERS DE L’APOCALYPSE»] - -_Page d’Amour_, où nous voyons Mme Rambaud, au cimetière de Passy, -agenouillée sur la tombe de Jeanne, au ch. V et dernier de la _V^{ème} -Partie_--, il poursuit le rêve stérile de la reconstituer dans sa nudité -physique par le moyen d’un modèle ressemblant en tout à sa femme. Quand -il a rencontré ce Sosie--une étoile de café concert--, il s’avise,--sur -une décision dont l’apparent illogisme se justifie par des raisons -sentimentales qu’a fort bien dégagées M. F. Vézinet et dont l’idée se -retrouverait déjà dans le chapitre VII de _Bruges-la-Morte_[167],--de la -faire habiller d’un costume de sa femme et se met à la peindre ainsi -vêtue. Mais l’illusion résiste à ces simulacres, et, tandis que la fille -épouvantée s’enfuit, l’artiste reste seul, à pleurer sur sa déchéance -irrémédiable, sur sa vie à jamais brisée. De même que Josefina est morte -de jalousie,--et il serait difficile de trouver, dans aucun roman, une -meilleure description des ravages progressifs de ce sentiment dans une -âme de femme--de même Renovales, envoûté par son amour posthume--dont il -n’est guère malaisé de citer des cas vécus et non moins -effroyables,--mourra dans un gâtisme voisin de la démence. - -_Sangre y Arena_, que M. Hérelle a mué, pour l’amour du titre, en -_Arènes Sanglantes_ et qu’il a publié en 1909 dans la _Revue de Paris_, -a fait couler en Espagne des flots d’encre. Même un critique imbu de -cosmopolitisme comme l’est M. Díez-Canedo, présentant, en 1914, -l’œuvre de Blasco Ibáñez aux auditeurs du 7^{ème} Cours international -d’expansion commerciale à Barcelone, n’hésitera pas à définir ce roman: -une œuvre écrite pour l’exportation, ajoutant, en français, que «tous -les éléments conventionnels de l’Espagne pittoresque s’entassent dans ce -livre: c’est bien possible que les étrangers y reconnaissent l’Espagne -qu’ils s’attendaient à trouver: nous, Espagnols, nous y voyons seulement -la parodie d’un livre étranger»[168]. Nous constaterons plus loin qu’un -autre écrivain espagnol traitera également de «livre étranger» _Los -Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, ce qui est une façon trop aisée, en -vérité, d’éviter la discussion de problèmes gênants. Le lecteur un peu -familier avec la littérature tauromachique de _tras los montes_ n’ignore -pas que, dans un livre qu’il a intitulé: _El Espectáculo más -nacional_[169], D. Juan Gualberto López-Valdemoro y de Quesada, Comte de -las Navas, a accumulé les témoignages les plus rares tendant à démontrer -historiquement que les courses de taureaux sont «l’ombre que projette le -corps de la nation espagnole» et que la suppression de l’un pourrait -seule amener la disparition de l’autre. Et il n’ignore peut-être pas -davantage qu’une femme de lettres, une universitaire aussi distinguée -que Mme Blanca de los Ríos de Lampérez a, dans le nº d’Août 1909, p. -576, de _Cultura Española_, assimilé la passion tauromachique du peuple -espagnol à la force vitale du soleil qui dore, dans les vignobles -andalous, les grappes fécondes en vins généreux. A quoi bon, d’ailleurs, -insister, si le grand succès actuel, en Espagne, de D. Antonio de Hoyos -y Vinent est conditionné par une production où se détachent surtout -trois romans tauromachiques: _Oro, Seda, Sangre y Sol_; _La Zarpa de la -Esfinge_ et _Los Toreros de Invierno_?[170]. Il n’est guère, dans le -vaste monde, de coin où n’ait été projeté le film édité par la maison -_Prometeo_ et qui a propagé à l’infini la tragique histoire de Juan -Gallardo et de Doña Sol, cette Leonora andalouse. On souffrira donc -qu’ici je ne la relate point, puisqu’elle est surabondamment connue de -tous et qu’_Arènes Sanglantes_, comme si sa popularité en volume ne -suffisait pas, réapparaît, de temps à autre--ce fut, à partir du 1er -Mars 1921, le tour du _Petit Marseillais_--comme feuilleton, au -rez-de-chaussée de nos journaux. Les Espagnols qui affectent de -repousser cette œuvre parce «qu’écrite pour l’exportation», ont -coutume de hausser les épaules lorsqu’on leur parle de l’épisode du -bandit _Plumitas_. M. Peseux-Richard, analysant _Sangre y Arena_ dans la -_Revue Hispanique_[171], observait que tout portait à croire que ce -personnage n’était qu’une transcription romanesque du fameux et -authentique _Pernales_, qui venait de mettre sur les dents toute la -gendarmerie du sud de l’Espagne. «La réception discrète--ajoutait-il--mais -presque amicale, qui lui est faite à _La Rinconada_, les marques -d’intérêt que lui témoignent de hauts personnages comme le marquis de -Moraima, en disent long sur l’état social de l’Andalousie...» Or, dans -un livre de D. Enrique de Mesa intitulé: _Tragi-Comedia_[172], je trouve -les lignes suivantes: «Le cas de _Pernales_ est récent. Pour montrer le -pittoresque de l’Espagne, Blasco Ibáñez, dans son roman _Sangre y -Arena_..., trace le type de ce bandit, en se bornant à suivre pas à pas -les récits des journaux. Et le fanfaron n’était pas ce José Maria -légendaire célébré par le _cantar_ et le _romance_ populaires: le -_Plumitas_ du roman n’est autre que le _Pernales_ réel et la propriété -champêtre du torero Juan Gallardo s’est appelée, dans la réalité, _La -Coronela_ et appartenait à Antonio Fuentes.» Déjà, d’ailleurs, dans _La -Epoca_ du jeudi 4 Juin 1908, le critique _Zeda_--pseudonyme de D. -Francisco F. Villegas, ancien professeur à Salamanque et fort bon -lettré--avait rendu pleine justice à la fidélité avec laquelle Blasco -Ibáñez procédait dans sa documentation pour une œuvre où il n’a guère -qu’effleuré la matière. «En Espagne, écrivait-il,--et je citais déjà ce -précieux témoignage dans un article ancien du _Bulletin -Hispanique_[173],--tuer des taureaux équivaut à être, en d’autres -époques, général victorieux. Quel chef, depuis la mort de Prim, a joui -de plus de renommée que _Lagartijo_, _Frascuelo_ et le _Guerra_? Leurs -biographies sont connues de tous; leurs portraits décorent les murs de -milliers de foyers; leurs bons mots circulent de bouche en bouche. Leurs -cadenettes ont eu plus de chantres que la chevelure de Bérénice et leurs -blessures suscité plus de pitié que celles reçues sur les champs de -bataille par des héros de la nation. Qui ne se souvient qu’alors que -Méndez Núñez oublié était à l’agonie, la foule s’écrasait à la porte du -_Tato_?» Et ce peu suspect garant n’hésitait pas à proclamer que Blasco -venait de donner, dans son gros volume, «_una fase completa de la vida -popular española_»[174], ajoutant: «Les lecteurs étrangers, en -lisant--car ils les liront--les pages vibrantes de _Sangre y Arena_, -pourront se faire une idée exacte de tout ce qui a rapport à notre fête -nationale». Voici, enfin, le propre aveu d’un maître en l’art de tuer -les taureaux, _Bombita_, à la page 81 de _Intimidades Taurinas y el Arte -de Torear de Ricardo Torres «Bombita»_, recueil de conversations avec le -célèbre diestro publié à Madrid à la maison _Renacimiento_ par D. Miguel -A. Ródenas: «Des livres de Blasco Ibáñez, que j’ai lus, _Sangre y Arena_ -me semble le meilleur, peut-être parce que traitant de ma profession et -que je connais mieux les mœurs et le milieu des personnages...» -Evidemment, il serait aisé de citer, à côté de ces témoignages sincères, -les protestations d’autres plumes espagnoles--telle celles d’E. Maestre -dans _Cultura Española_ d’Août 1908, p. 707--déclarant que le roman de -Blasco est le pire de tous les romans jusqu’alors écrits par ce maître. -Mais ces protestations, partant d’esprits hostiles à la tauromachie--car -il y en a plus d’un, en Espagne et, pour ce qui est d’E. Maestre, -c’était aussi un esprit hostile au réalisme et même au -modernisme!--s’inspirent surtout de la considération du mauvais effet -que sont censées produire à l’étranger ces descriptions de mœurs -espagnoles considérées à juste titre comme répugnantes et elles -n’enlèvent rien à la valeur artistique et sociale du livre. Que celui-ci -ait été qualifié de plagiat par un obscur chroniqueur de sport sévillan -improvisé romancier, D. Manuel Héctor-Abreu,--qui usa aussi du -pseudonyme d’_Abrego_,--c’est là détail sans importance. J’ai relu, -cependant, _El Espada_, roman de 368 pages in-8º et _Niño Bonito_, -petite narration sévillane de 185 pp. in-16º,--l’un et l’autre parus -chez Fernando Fe à Madrid,--et je n’y ai trouvé que des détails -techniques consignés avec une fidélité extrême, mais un manque total -d’art, et, en tout cas, rien qui pût démontrer la dépendance de Blasco à -l’endroit de ce précurseur dans un genre jusqu’alors dédaigné par les -maîtres du roman espagnol[175]. - -_Los Muertos Mandan_ contiennent, sous une couverture polychrome de L. -Dubón d’inspiration un peu lugubre, l’un des plus purs chef-d’œuvre -de Blasco Ibáñez. L’œuvre, composée à Madrid de Mai à Décembre 1908, -a été traduite en français par Mme B. Delaunay sous le titre: _Les -Morts Commandent_, mais n’est guère connue. C’est un roman exceptionnel, -représentant un effort considérable, roman qui unit au charme des -paysages décrits, comme toujours, de main de maître, une peinture -fouillée de caractères étranges et dont la signification philosophique -revêt la grandeur tragique des fables de l’Hellade. Jaime Febrer, -dernier descendant d’une très ancienne famille de «_butifarras_»[176] -majorquins à laquelle ont appartenu d’aventureux navigateurs, de -belliqueux Chevaliers de Malte, d’audacieux commerçants, des -inquisiteurs et des cardinaux, est revenu, après une jeunesse de faste -et de joie, habiter le palais ruiné de ses aïeux, où le soigne une -vieille servante, _madó_ Antonia. Pour redorer son blason, il se -déciderait à épouser une jeune millionnaire, qui accepterait avec un -bonheur souverain une aussi noble union. Mais Catalina Valls, fille -unique, est aussi une «_chueta_», une descendante de juifs convertis au -XV^{ème} siècle, et, comme telle, appartient à la caste des parias, à -«ceux de la rue», qu’aujourd’hui encore, dans les «_Iles Fortunées_», on -traite avec le plus souverain des mépris, vilenie digne de ces -fanatiques sans culture qu’après George Sand, D. Gabriel Alomar, dans -son volume: _Verba_, a,--fils lui-même de Majorque,--si bien -caractérisés[177]. En conséquence, tous s’opposent à l’union de Febrer -et celui-ci, pour fuir la conspiration des _butifarras_, des _mosóns_, -des _payeses_ et même des _chuetas_--car l’oncle de Catalina, Pablo -Valls, marin qu’une expérience du vaste monde a rendu fier de sa race, -ne veut pas exposer deux êtres qu’il aime aux effroyables conséquences -d’une telle mésalliance--, se réfugie sur un roc de l’île d’Ibiza, dans -une tour de corsaire qui s’érige, farouche, sur les falaises de ces -côtes sauvages. Ainsi espère-t-il échapper, dans ce château-fort en -ruines, qui est le dernier vestige de sa richesse, à la tyrannique -domination des Morts, toute-puissante à Majorque. Il s’y réaccoutume à -la vie rustique, naturelle et primitive, et se fond insensiblement dans -l’ambiance de ce rude et inhospitalier pays, pêchant, chassant, à la -façon d’un primitif. Mais, dans son agreste solitude, l’Amour veille et -le fera s’enamourer de Margalida, fille de Pèp, propriétaire de _Can -Mallorquí_ et descendant de modestes laboureurs, feudataires, autrefois, -des Febrer, dont le représentant, bien que sans argent, continue, à -leurs yeux, d’être «_el amo_», une sorte d’homme supérieur, isolé des -autres par les dons suréminents de l’intelligence et de la race. Un -Febrer épouser l’«_atlòta_», la vierge paysanne qui porte chaque jour le -repas à «_sa mercè_», quelle abomination! A Ibiza comme à Majorque, le -passé s’oppose à l’avenir et en entrave la marche. Partout, en Espagne, -l’histoire, l’autorité de ce qui fut! Et tout conspire, derechef, pour -que Jaime et Margalida, belle fille intelligente et seigneuriale -d’aspect, ne s’aiment pas. Au «_festeig_»--cérémonie où, au jour et à -l’heure fixés, sont admis, devant l’«_atlòta_», tous les prétendants -pour que celle-ci choisisse--, Jaime entre en lutte avec ses -compétiteurs, est blessé à mort, puis guéri par les soins pieux de sa -divine maîtresse. Cette fois, l’Amour triomphe. Le Febrer épouse -Margalida et ce Robinson de la tour _del Pirata_, dont Pablo Valls a pu -sauver quelques bribes de la fortune, s’unira à cet ami fidèle pour -inaugurer une vie entreprenante de commerçant, dont l’âme, fondue en -celle de sa douce et chère femme, se moquera désormais de ces Morts qui -ne commandent que parce qu’ils ne trouvent pas d’hommes forts sachant, -tel Jaime Febrer, se libérer de leur pernicieuse emprise. «Non, les -Morts ne commandent pas! Qui commande, c’est la Vie, et, par-dessus -elle, l’Amour!» - -_Luna Benamor_, cette nouvelle dont j’ai déjà parlé, a perdu, fort -heureusement, dans ses rééditions successives sa couverture aussi peu -artistique que la couverture de _Los Muertos Mandan_ et dont M. Ricardo -Carreras déplorait, dans _Cultura Española_ d’Août 1909, p. 509, le -regrettable mauvais goût. C’est une sobre et nostalgique histoire -d’amour, à laquelle on n’a reproché sa grande brièveté que par ignorance -des conditions de sa publication première, dans un numéro du nouvel an -1909 d’un magazine sud-américain. On y voit un jeune consul d’Espagne en -Australie, Don Luis Aguirre, s’attarder à Gibraltar, orphelin lui-même, -aux amours avec une orpheline israélite, née à Rabat d’un Benamor -exportateur de tapis et de la fille du vieil Aboab, de la maison de -banque et de change _Aboab and Son_ à Gibraltar, Hébreux originaires -d’Espagne. En cent pages, Blasco Ibáñez a su condenser une action -poignante, qui se déroule sur le fond bigarré du pandémonium cosmopolite -qu’est l’antique roc de Calpe, qui vit passer les galères phéniciennes -allant, sous la protection de leur Hercule Melkart, quérir l’étain -britannique, pour, mêlé avec le cuivre d’Espagne, en faire le bronze, et -qu’aujourd’hui occupent depuis 1704 les phlegmatiques fils d’Albion, -toujours Anglais irréductibles et sachant implanter leurs coutumes -insulaires, bien que respectant celles d’autrui, dans les conditions de -climat les plus invraisemblables, comme c’est le cas pour cette extrême -pointe d’Andalousie. Aguirre, dont la passion pour Luna est partagée par -la jeune Israélite, sera, lui aussi, la victime de ces Morts dont la -sombre tyrannie endeuille les pages ensoleillées de l’essai d’idylle de -Jaime Febrer avec la _chueta_ et celle dont il avait rêvé de faire sa -compagne d’aventures à travers le monde échappera à l’Espagnol, parce -que d’une autre race que la sienne, parce que liée par des traditions, -des préjugés, des rites en opposition avec ceux de la Péninsule -Ibérique. Aussi le consul partira-t-il seul pour l’Orient et Luna -partagera sa vie avec le juif Isaac Núñez, personnage falot qui -l’emmènera à Tanger. Car «il était impossible qu’ils continuassent à -s’aimer. Le passé ne serait plus pour lui qu’un beau songe, le meilleur -peut-être de sa vie. Elle se marierait conformément aux obligations de -sa famille et de sa race. Tout le reste n’était que folie, enfantillage -exalté et romantique, comme le lui avaient bien fait voir les hommes -sages de sa nation, en lui démontrant quels immenses périls eût -entraînés son étourderie. Il fallait donc qu’elle obéît à son destin, à -celui de sa mère, à celui de toutes les femmes de son sang...» Telle est -cette «idylle tragique», d’une poésie fluante et triste--la poésie des -quais et des embarcadères, où les destins s’accomplissent dans le -déchirement des séparations fatales--et c’est avec raison que M. Ricardo -Carreras l’a définie un modèle des «_mejores aptitudes_»[178] de Blasco. -Elle a été traduite en russe et en anglais, le traducteur en cette -dernière langue étant le Dr. Isaac Goldberg, auteur des versions de -_Sangre y Arena: Blood and Sand_ et de _Los Muertos Mandan: The Dead -Command_, publiées à New-York, cependant que celle de _Luna Benamor_ a -paru à Boston[179]. - - - - - XII - - Le programme «américain» de Blasco Ibáñez en 1914 et - aujourd’hui.--_Los Argonautas._--Sujet et valeur de ce - roman.--Amour ancien et profond de Blasco pour l’Amérique. - - -Dans l’interview que M. Diego Sevilla avait prise à Blasco Ibáñez pour -le nº de Mai 1914 de _Mundial Magazine_, le romancier déclarait n’être -venu à Paris que pour y rédiger ses _Argonautas_. Après quoi, il -repartirait pour Buenos Aires, où il ne ferait qu’un court séjour, puis -reviendrait en Europe, qu’il abandonnerait, une fois de plus, pour -l’Amérique. La réalisation de ce programme, qui nous eût, après un -nouveau voyage de documentation à travers les républiques non encore -visitées par Blasco, dotés d’un cycle de vingt romans américains réunis -sous le titre générique: _Las Novelas de la Raza_[180], a été différée -par la guerre, mais cette œuvre monumentale, à la gloire de l’Espagne -et de sa colonisation, n’en verra pas moins le jour, simplement dans un -ordre différent de celui que le maître projetait originairement. Il -avait dit, en effet, au rédacteur de la revue parisienne de langue -espagnole, qu’il commencerait par l’Argentine, à laquelle il dédierait -plusieurs romans, continuerait par le Pérou, auquel il en consacrerait -trois, et ainsi de suite jusqu’à arriver à Saint-Domingue, la première -des îles américaines qu’ait rencontrées Colomb, qui l’avait appelée _La -Española_: méthode qui impliquait donc une marche opposée à celle qui -présida à la découverte du Nouveau Monde. - -J’ai demandé à Blasco Ibáñez de me préciser ce qu’il en était -aujourd’hui de ce plan grandiose et les explications qu’il m’a fournies -ont été les suivantes: - -«En 1914, j’avais, très nettement, arrêtés dans la tête, trois volumes -qui eussent traité de tous les aspects de la vie argentine et dont le -premier, intitulé: _La Ciudad de la Esperanza_[181], eût été dédié en -entier à Buenos Aires; dont le second se fût appelé: _La Tierra de -Todos_[182] et eût traité de la pampa; dont le troisième, enfin: _Los -Murmullos de la Selva_[183], eût eu pour théâtre le Nord de la -République, avec ses fleuves immenses et ses cascades merveilleuses, -mais eût reflété aussi divers aspects de l’existence au Paraguay et en -Uruguay. J’avais également conçu plusieurs volumes sur le Chili, trois -au moins: l’un, traitant des déserts patagoniens et de l’archipel de -Chiloé; le second, se déroulant à Santiago et à Valparaiso et le -troisième dans les salpêtrières du Nord. Au Pérou, je pensais consacrer -un nombre d’œuvres égal, dont le titre de l’une était déjà fixé: _El -Oro y la Muerte_[184]. J’eusse procédé de la sorte avec chacune des -autres Républiques hispano-américaines, que je me proposais de parcourir -et d’étudier en détail. Ces romans eussent été, en même temps que des -peintures de la vie actuelle, des évocations du passé. Vous aurez -remarqué que les protagonistes de mes _Argonautas_ saluent, à la -dernière page du livre, la Coupole du _Congreso_[185], dont la -perspective clôt le fond de l’_Avenida de Mayo_, à Buenos Aires. C’est -vous dire que, commençant mon cycle de romans au Sud, je l’eusse mené -jusqu’à la frontière du Texas et peut-être ne me serais-je arrêté qu’à -New York. Je n’aurais pas reculé devant la grandeur de la tâche, décidé -que j’étais alors à écrire _tous_ les romans que m’aurait suggérés -l’observation des réalités hispano-américaines. 20 romans, disais-je -dans l’hiver de 1914? Ils fussent vraisemblablement montés jusqu’à 30. -Vous savez que je ne suis pas homme à reculer devant la grandeur d’une -entreprise, quelle qu’elle soit, ni, non plus, à m’effrayer devant -l’énormité d’un travail continu. Mais tout cela, je le répète, se -passait à une époque où je pouvais légitimement prétendre à fixer -l’attention du public européen sur des pays trop peu connus de lui et -cependant si dignes de son attention. Je me flattais d’être le premier -écrivain dont la plume mettrait à la mode, dans la littérature -européenne, les narrations de cadre sud-américain. La guerre est venue, -brusquement, bouleverser tous mes projets. Qui eût osé s’occuper du -Nouveau Monde, quand l’Ancien Continent se trouvait en proie à la plus -horrible des convulsions qu’ait, depuis des siècles, connue son -Histoire? - -«Mes _Argonautas_, publiés en Juin 1914, disparurent dans cette -tempête[186], comme tout le vaste programme dont ils n’étaient que -l’avant-propos. Cependant, au cours de mon voyage aux Etats-Unis, un -journaliste m’ayant demandé si j’avais renoncé à reprendre jamais -l’œuvre ainsi commencée, je n’ai pas hésité à lui dire qu’au -contraire, j’entendais bien ne pas l’abandonner. Seulement, au lieu de -tracer ces immenses fresques conformément au plan arrêté en 1914, -celles-ci subiront, dans leur coloris et dans l’ordre de leur exécution, -des modifications profondes, résultant de ce que ma façon de voir les -choses américaines a considérablement varié, depuis ces sept dernières -années. Sans doute, les grandes lignes du dessin resteront les mêmes, -mais, au lieu de commencer à peindre par la gauche, c’est par la droite -que j’attaquerai la besogne. Ce n’est pas en vain que j’ai parcouru les -Etats-Unis et le Mexique. Quelque jour, le tour viendra pour les -Républiques de la Sud-Amérique. Car vous me connaissez assez pour ne pas -douter que j’aie le temps à mes ordres. En tout cas, en ce moment, ce -qui m’absorbe et me tient sous son emprise, c’est l’Amérique que je -viens de voir et dont les impressions possèdent pour moi la fraîcheur de -la nouveauté. C’est pourquoi mon prochain livre, _El Aguila y la -Serpiente_, traitera du Mexique et de ses révolutions. Je dois ajouter -que je pressens l’obscure genèse d’autres œuvres, dont la scène sera -New York, la Californie et d’autres territoires limitrophes. Retenez -bien ceci: que mon programme reste le même, que j’aurai simplement -changé de côté pour l’écrire...» - -Le roman _Los Argonautas_ doit, pour qu’on l’apprécie équitablement, -être examiné à la lueur des déclarations qui précèdent. Mais, dénué -qu’il était de tout _prologue_, il risquait fort d’être mal compris des -critiques et tel a été le cas de presque tous ceux qui ont entrepris -d’en parler. Je n’en signalerai ici qu’un seul, mais représentatif: M. -Ramón M. Tenreiro, qui exerçait dans les pages de l’excellent organe -mensuel madrilène, malheureusement disparu il y a quelques mois: _La -Lectura_. Entreprenant, donc, de présenter _Los Argonautas_ à ses -lecteurs[187], M. Ramón M. Tenreiro écrivait ce qui suit: «Il y a -plusieurs années que Blasco Ibáñez ne nous donnait plus de romans. Et -n’allions-nous pas jusqu’à penser, avec chagrin, que l’exercice d’autres -activités avait épuisé en lui le romancier et qu’il ne créerait plus -jamais d’œuvres qui, tels ses récits valenciens, luiraient à jamais, -comme des soleils, dans le firmament de notre roman provincial? Or, -voici un gros volume portant la signature qu’ont rendue célèbre tant -d’excellents livres. Il serait superflu de dire avec quelle attention et -quel vif intérêt nous nous mîmes à le lire. La personnalité littéraire -de Blasco Ibáñez, les influences qui ont agi sur lui, l’école à laquelle -se rattachent ses productions: tout cela était parfaitement défini avant -que parût ce nouveau roman. Mais, dès ses premières pages, nous -comprenons que rien n’y modifiera le concept ancien du romancier; qu’au -contraire, ce concept y apparaîtra confirmé et fortifié...» Après ce -beau préambule, M. Ramón M. Tenreiro s’avise de redécouvrir cette vérité -d’antan, que renforceraient _Los Argonautas_: que Blasco Ibáñez est -resté à jamais ce disciple de Zola qu’un sophisme, dont l’origine a été -exposée plus haut, voulait, en Espagne, qu’il eût été à l’origine de sa -carrière! Mais continuons à traduire le philologue de _La Lectura_. -«Après je ne sais combien d’années (_sic_), ce sont maintenant _Los -Argonautas_ qu’on nous offre. Nous y restons rigoureusement, plan et -détails, dans les limites de la méthode naturaliste. Et peut-être -n’a-t-on pas écrit, dans toute cette misérable année 1914, de roman qui -soit aussi complètement zolesque..., _etc._ _etc._» - -Rien, en vérité, n’est moins zolesque que l’imposante masse de _Los -Argonautas_. Dans ces 600 pages d’impression dense--matière d’une -demi-douzaine de nos actuels romans français à 7,50--, Blasco nous -décrit, sans doute, l’existence à bord d’un transatlantique de la -_Hamburg-Amerika Linie_, le _Gœthe_, sur lequel les deux -protagonistes--dont l’un n’est autre que celui de _La Horda_, Isidro -Maltrana--se sont embarqués, à Lisbonne, pour n’en descendre qu’au terme -du voyage, après deux semaines de vie en commun avec la société bigarrée -de ces palais flottants. Mais il y pose aussi les divers personnages -qui, dans les romans qu’il projetait--romans cycliques, à la façon de la -_Comédie Humaine_ et des _Rougon-Macquart_--eussent eu à représenter les -héros, chacun dans son milieu propre, de ces futures narrations. Et, -enfin, il intercale, sous forme de récits dont s’agrémente la longue -oisiveté de ces jours de totale inaction, un historique enthousiaste et -fidèle des principaux épisodes de la découverte de l’Amérique par Colomb -et des premières phases de la colonisation de ce pays. Ce roman d’une -traversée, où les amours alternent avec les fêtes, où la misère des -émigrants de tous pays contraste avec les folles dépenses des passagers -de première, est comme une longue et délicieuse suite de conversations -sur les sujets les plus variés, que l’on n’interromprait que pour -assister au défilé cinématographique de paysages et d’êtres évoqués avec -une telle puissance de suggestion, que l’on n’en conserverait pas une -impression plus vive, semble-t-il, si, au lieu de réaliser cette -croisière dans un fauteuil, immobile en son cabinet, on l’eût faite sur -le pont tanguant du _Gœthe_. Pour écrire ce livre, il fallait -l’expérience d’un Blasco, acquise au cours de ses voyages d’aller et -retour d’Europe en Amérique et vice-versa, dont j’ai parlé dès le -chapitre I. M. Ramón M. Tenreiro reconnaissait que «la force avec -laquelle Blasco Ibáñez sait, dans ses narrations, obliger chaque chose à -se présenter à nos yeux comme douée de vitalité, n’a pas diminué au -cours des ans où sa plume est restée sans exercice. Il n’est pas un -personnage de ce livre--vraie arche de Noé, où grouillent toutes les -races de la terre--qui ne nous apparaisse portraituré au naturel...» -C’est parfaitement exact, mais il eût fallu ajouter que seul un Blasco, -familier, à la date où il écrivit _Los Argonautas_, avec les divers -types raciaux des républiques de la Sud-Amérique, pouvait en risquer, -sans crainte de tomber dans une odieuse caricature, le crayon légèrement -humoristique et reproduire jusqu’aux si pittoresques manières de dire -par quoi un Péruvien se révèle, après deux minutes de discours, -distinct, par exemple, d’un Vénézuélien. Ce dernier détail ne sera guère -apprécié que par ceux des lecteurs étrangers de Blasco Ibáñez parlant le -castillan et ayant eu l’occasion d’entendre des Hispano-Américains le -parler. A la page 264 du livre, l’un des deux protagonistes espagnols du -roman fait remarquer à l’autre combien l’apparente similitude de -l’idiome est en réalité trompeuse. «Les premiers jours, dit-il, en les -entendant parler, je me disais: _Nous sommes égaux, à part quelques -différences d’accent et de syntaxe..._ Eh bien, non, nous ne le sommes -pas, égaux! Comment m’expliquerai-je? Les uns et les autres nous jouons -du même instrument, mais nous avons une oreille qui n’apprécie pas les -sons de la même manière. Si, par hasard, il m’arrive d’échapper ce qui -me semble devoir être un trait d’esprit, quelque chose qui, du moins en -Espagne, passerait pour tel, ces excellentes dames, mes auditrices, -restent insensibles, comme si elles ne m’eussent pas compris. Et voici -que, continuant de parler avec elles, j’émets une enfantine niaiserie, -une de ces plaisanteries de collège qui me vaudraient, à Madrid, d’être -conspué: aussitôt mon public de s’esclaffer sur cette stupidité et de se -la redire, comme si c’était une brillante manifestation de talent...!» -Et ce n’est point seulement, en l’espèce, divergence dans l’appréciation -des sons de l’instrument commun, mais bien opposition frappante dans les -conditions d’agilité et de force de son maniement. «Dans beaucoup de -pays de l’Amérique latine, les gens parlent avec une lenteur pénible, -comme si les douleurs d’une sorte d’enfantement accompagnaient chez eux -la recherche du vocable. Les femmes, spécialement, n’ont de corde vocale -que pour cinq minutes; après quoi, elles se taisent, se contemplant -l’une l’autre. Elles ne s’animent que lorsqu’il s’agit de «débiner», de -«_pelar_», quelqu’un, comme on dit là-bas. Mais c’est la phénomène -oratoire non spécial à l’Amérique, mais, hélas! commun à tous les pays -du globe... S’ils parlent peu, en revanche ils aiment à écouter. -Cependant, ici encore, leurs capacités auditives sont presque aussi -limitées que leur puissance verbale. A la longue, ils se fatiguent -d’entendre, bien que la conversation les intéresse. On dirait que ce qui -les offense, c’est d’être demeurés longtemps en silence. Et ils s’en -vengent en traitant de «raseur», de «_macaneador_», celui même dont ils -ont demandé la parole. Ce que l’on ne comprend pas, ce que l’on n’aime -point, il est entendu, une fois pour toutes, que c’est une -«_macana_»...»[188]. Il y aurait toute une _Anthologie_ à composer à -l’aide d’observations de cette nature, extraites des _Argonautas_ et -d’où ressortirait un tableau pittoresque de la «différence des humeurs» -entre Espagnols et Sud-Américains. - -Et quelle quantité de délicieuses observations sur d’autres traits de -mœurs, plus spécifiquement argentins! Voici, à la page 259, un -paragraphe sur les conférenciers venus du dehors pour apporter la bonne -parole européenne à ces traficants du blé et de la viande. «Les peuples -jeunes possèdent une curiosité analogue à celle de ces écoliers -appliqués et indiscrets qui, après avoir écouté les leçons de leurs -maîtres, entendent connaître encore les intimités de leur vie. Les -livres et les œuvres d’art envoyés par le vieux monde ne leur -suffisant pas, ils ont voulu voir de près la personnalité physique de -leurs auteurs. Et tous les ans, arrivent à Buenos Aires des hommes -illustres sous le prétexte d’y donner des conférences, en réalité pour -satisfaire la curiosité des Argentins et l’orgueil des nombreuses -colonies européennes qui, exhibant et fêtant le compatriote célèbre, ont -l’air de dire aux autres: «_Nous ne sommes pas des ânes, labourant le -sol ou vendant derrière un comptoir, nous autres, et il est bon que ces -«créoles» se convainquent que nous avons, chez nous, des «docteurs» qui -l’emportent sur ceux de leur pays!_» Et les Argentins, en apprenant -qu’est arrivé chez eux l’auteur d’un livre que le hasard leur a fait -lire il y a longtemps, ou le personnage politique dont ils retrouvent -chaque matin le nom dans leur journal, se disent: _Allons voir quel est -cet oiseau-là!_ Ils sacrifient donc quelques pesos pour s’enfermer dans -un théâtre de cinq à sept, où, bercés par la voix du conférencier, ils -comparent sa figure aux portraits qui en ont été publiés, étudiant la -coupe de sa redingote--pour en conclure, une fois de plus, qu’en -Argentine on s’habille mieux qu’en Europe--et vont jusqu’à compter le -nombre de fois qu’il a bu de l’eau. De plus, ils se paient le luxe de le -tourner en ridicule, lui attribuant des anecdotes où on le voit -stupéfait d’apprendre qu’en Amérique personne ne porte de plumes, à la -mode indienne. Car il faut savoir qu’en ce pays l’on tient beaucoup à ce -que les Européens continuent à s’imaginer ainsi les citoyens argentins, -à seule fin de pouvoir se moquer ensuite, avec une joie enfantine, de -l’ignorance crasse des gens du vieux monde... Quant aux femmes qui, par -curiosité, remplissent les loges, elles disparaissent dès la troisième -conférence et font bien, car elles s’y ennuient à mort. Elles n’aiment -qu’une catégorie de conférenciers: ceux qui récitent des vers... Mais il -reste les intellectuels du pays, les «docteurs», qui assistent avec une -hostilité manifeste à ces lectures; qui, dès l’entrée, se disent: -_Voyons un peu ce que va nous conter le monsieur!_ et qui, à la sortie, -protestent en chœur: _Il n’a rien dit de nouveau; nous n’avons rien -appris de lui, rien, absolument!_ Comme si quelque chose de neuf était -un accident quotidien! Comme si un homme, qui avait trouvé quelque chose -de neuf dans son pays, n’avait qu’à dire à ses compatriotes: _Attendez -un peu! Patience! Je saute dans un transatlantique et vais conter ma -découverte à ces MM. d’Amérique... Et je reviens, à l’instant!_ Comme si -les moyens de communication de notre époque et la diffusion du livre -permettaient à quiconque d’aller quelque part proclamer une idée de -création récente, sans qu’à l’instant trente ou quarante individus ne -protestent: _Pardon! Ça, c’est connu! Il y a longtemps que nous le -savions!_» - -Voici, encore, à la page 276, un passage sur les banques. «Fonder une -banque était chose courante dans ces pays. Il en naissait une chaque -semaine. Il n’est pas de rue principale de Buenos Aires qui n’en possède -un certain nombre. L’important, c’était de trouver un bon immeuble, de -le doter d’un mobilier anglais «sérieux et distingué» et de comptoirs en -acajou brillant. En outre, il fallait une enseigne énorme et toute dorée -et aussi des panoplies de drapeaux pour les fêtes patriotiques et une -façade à la merveilleuse illumination nocturne. Le capital de début: de -deux à trois millions de pesos. Vous croyez avoir raison de moi en me -demandant: _Où est ce capital?_ Il n’y a qu’à faire figurer tous ces -millions, et davantage encore si on le désire, dans les _Statuts_ et -surtout à la devanture et sur l’enseigne, en lettres colossales. En -réalité, l’on commence avec 30 ou 40.000 pesos... Vous me demanderez -également: _Où sont-ils?_ Il faut compter sur les braves gens du Comité -Directeur. On trouve toujours une demi-douzaine de boutiquiers désireux -de figurer à la tête d’une banque. C’est une jouissance que de pouvoir -dire aux amis: _Ce soir, je suis en séance au Comité Directeur_. Et -quelle joie aussi d’écrire aux parents d’Europe et aux nigauds du pays -sur un papier à en-tête de la Banque, qui leur cause du respect par la -série respectable des millions du capital social et les chiffres -mensuels d’affaires de l’établissement...» - -Je n’aurais que l’embarras du choix, si je voulais citer, à côté de ces -passages teintés de légère et riante satire, des morceaux d’une beauté -épique, où Blasco,--qui s’est donné la peine d’étudier, dans ses -moindres détails, l’histoire légendaire de Colomb, qu’il possède aussi à -fond que feu Henry Harrisse et que M. Henry Vignaud,--a retracé la geste -de la découverte du Nouveau Monde et dissipé mainte absurde légende sur -la personnalité même de l’«_Almirante_», de ce prétendu Génois dont on -ignore, en réalité, à peu près tout de la naissance et de la vie, -antérieurement à 1492. Mais de tels morceaux devraient être traduits -sans coupures et ils sont trop longs pour que je les insère dans le -présent chapitre. Les réflexions que fait Blasco Ibáñez, à la p. 327, -sur ce que coûta à l’Espagne la colonisation du Nouveau Monde, méritent -cependant qu’on s’y arrête un instant. Poète doublé d’un érudit, dont -les lectures sont parties des ouvrages les plus anciens et les plus -rares sur cette grande matière si controversée, Blasco peint -admirablement l’immense effort que représentait une entreprise -civilisatrice allant de l’actuelle moitié des Etats-Unis au détroit de -Magellan. Certains auteurs étrangers n’ont pas craint d’affirmer qu’en -trois siècles l’Espagne avait jeté dans ce gouffre une trentaine de -millions d’hommes. Le chiffre est certainement exagéré, mais que l’on -songe à l’apport de sève européenne que suppose la radicale -transformation du type physique original américain et combien les -virilités espagnoles durent, pour éclaircir le sang indien de son cuivre -autochtone, dépenser de fougue amoureuse! Si l’Espagne comptait de 18 à -20 millions d’habitants quand fut découverte l’Amérique, il est avéré -qu’à la fin du XVIIe siècle, elle n’en avait guère plus de 8 millions -et cette effroyable régression ne laisse pas de donner à réfléchir. Mais -de quelles tragédies en mer ne furent pas victimes ces bandes anonymes -d’aventuriers qui se confiaient, séduits par l’appât trompeur de -richesses légendaires, à des esquifs de hasard pour franchir, sans -autres guides que des pilotes de fortune, des cartes ridicules et leur -boussole, cette «Mer Ténébreuse»[189] dont Blasco a si bien représenté -l’effroi et dont Roselly de Lorgues, historien mystique de Colomb et de -ses voyages traduit en espagnol par D. Mariano Juderías Bénder, a dit -que tous les ouvrages de géographie d’alors justifiaient la fatale -appellation, car, sur les cartes, on voyait, dessinées autour de ce mot -effroyable, des figures si terribles que, par comparaison, les Cyclopes, -les Lestrigons, les Griffons et les Hippocentaures semblaient avoir été -des créatures charmantes. «Pendant le premier siècle de la conquête, -écrit Blasco, les aventuriers s’embarquaient sur tous les navires venus, -vieux esquifs à peine radoubés que conduisait un quelconque pilote -côtier, décidé lui aussi à tenter sa chance. A cette époque, les -administrations ignoraient les statistiques et il n’était, en outre, pas -rare que l’on partît clandestinement, sans papiers d’aucune sorte. -Personne ne se souciait de la sécurité d’autrui. Chacun pour soi et Dieu -pour tous! Car c’est en Dieu seul que l’on avait confiance et, pour le -reste, l’on était sans craintes. Une expédition commandée par un vieux -capitaine des Indes partait de Cadix pour l’Ile des Perles, sur les -côtes du Vénézuéla. Le jour était serein, la mer unie et calme. Mais le -galion était si désarticulé et pourri, qu’il n’avait pas navigué une -heure, qu’il coulait à fond brusquement, en vue de la ville et que tout -son équipage périssait dans les ondes. Cette catastrophe fit quelque -bruit, parce qu’au nombre des victimes se trouvait le fils unique de -Lope de Vega Carpio, mais combien d’autres tragédies analogues sont à -jamais ensevelies dans les ondes de la mer et de l’oubli!»--Quand on -réfléchit à ces causes, dont Blasco a si bien su démêler, pour le -lecteur non géographe, ni historien de profession, l’écheveau embrouillé -à plaisir par des pamphlétaires pour qui la haine de l’Espagne -justifiait tout, sous quel jour historique différent apparaît la -décadence, tant prômée et si peu comprise, de cette grande nation! -«Notre pays, écrit excellemment Blasco Ibáñez, est, par son histoire, -quelque peu semblable à une marmite qui aurait bouilli des siècles et -des siècles, sans que personne se soit jamais soucié de l’écarter du feu -pour que son contenu se refroidisse. Les grands peuples de l’Europe, -après la crise de fusion bouillonnante où se sont mêlées leurs races et -effacés leurs antagonismes, ont pu se reposer dans la paix. Ce repos -leur a servi pour se solidifier, s’agrandir, pour acquérir de nouvelles -forces. L’Espagne n’a pas connu de tels repos. Durant sept siècles, elle -a bouillonné sous la flamme des luttes de races et des antagonismes -religieux. Enfin, la fusion des divers ingrédients s’est, tant bien que -mal, réalisée. La mixture nationale est faite, peut-être de mauvaise -sorte, mais elle est faite. Il faut retirer la marmite du feu pour que -son contenu se cristallise, qu’il cesse de se perdre en vapeurs vaines. -Or, c’est à ce moment critique que - -[Illustration: BLASCO DANS SON CABINET DE TRAVAIL, RUE RENNEQUIN, A -PARIS, PENDANT LA GUERRE] - -[Illustration: BLASCO A NICE, LORSQUE SON ÉTAT DE SANTÉ, ÉBRANLÉ PAR UN -TRAVAIL EXCESSIF, EUT NÉCESSITÉ SON SÉJOUR DANS LE MIDI DE LA FRANCE] - -l’Espagne découvre les Indes, elle qui, en vertu d’alliances -monarchiques, était déjà maîtresse d’une moitié de l’Europe! Au lieu du -repos nécessaire, il va lui falloir bouillonner derechef sous un feu -plus intense, s’enfler en une expansion folle, absurde, la plus -extraordinaire, audacieuse et insolente que consigne l’Histoire. Une -nation relativement petite, située à l’un des bouts du vieux monde et -qui, de plus, avait la prétention de réaliser son unité en expulsant de -son sein, sous le prétexte de religion différente, ceux de ses fils qui -étaient hébreux ou musulmans, c’est elle qui entreprenait en même temps -de coloniser la moitié du globe, tout en maintenant sous son sceptre de -lointains peuples d’Europe, qui ne parlaient pas sa langue et n’étaient -pas de sa race...!» - -_Los Argonautas_, disais-je, ne pouvaient être écrits que par le seul -Blasco, dont la familiarité avec le monde des transatlantiques était -avérée par une rare pratique. Mais je tiens à marquer, en outre, que, -dès son enfance, Blasco Ibáñez ressentit, pour les choses de l’Amérique, -une curiosité passionnée. Il m’a avoué lui-même que «le souvenir de ses -premières lectures est celui de vieux livres à gravures sur bois où -étaient narrées les aventures de Colomb et de ses compagnons, ainsi que -les conquêtes de Cortés et de Pizarre». Nul doute que ces impressions de -jeunesse n’aient été transposées au premier chapitre de _Mare Nostrum_, -où l’on voit le jeune Ferragut distraire, dans l’immense «_pòrche_»[190] -de la maison paternelle, ses précoces nostalgies en se plongeant dans -l’étude d’un «volume qui racontait, sur deux colonnes aux nombreuses -planches gravées sur bois, les navigations de Colomb, les guerres -d’Hernán Cortés, les exploits de Pizarre, livre qui influa sur le reste -de son existence»[191]. Et Blasco a tenu, d’autre part, à m’affirmer que -«plus encore qu’un Espagnol de la péninsule, il était un -Hispano-Espagnol, considérant comme sa propre maison tous les pays de -langue espagnole que limitent l’Atlantique et le Pacifique». En fait, il -n’est pas, _tras los montes_, d’autre écrivain pour s’intéresser comme -lui aux choses d’Amérique et les sentir aussi profondément. Et s’il a -critiqué si rudement l’anarchie mexicaine--en des termes dont le lecteur -français aura quelque idée en se reportant aux extraits de son livre que -M. G. Hérelle a traduits au n° de Mars 1921 de la _Revue de Genève_--, -c’était que, dans l’excès de son amour, il éprouvait comme une colère -âpre et désespérée au spectacle d’une république qui retournait vers la -barbarie, quand elle eût dû suivre l’exemple d’autres républiques -sœurs, qui progressent, elles, visiblement vers le plus merveilleux, -vers le plus brillant avenir. - - - - - XIII - - Les romans de «guerre»: _Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, _Mare - Nostrum_, _Los Enemigos de la Mujer_.--Conclusion: L’œuvre - future de Blasco Ibáñez et sa signification actuelle dans les - lettres espagnoles. - - -«_Un grand trône était dressé. Un arc-en-ciel formait, derrière la tête -de celui qui était assis, comme un dais d’émeraude... Quatre animaux -énormes et pourvus chacun de six ailes gardaient le trône magnifique._ - -»_Et les sceaux du mystère étaient, par l’Agneau, rompus en présence de -celui qui était assis. Les trompettes clangoraient pour saluer le bris -du premier sceau. L’un des animaux criait: «Regarde!»_ - -»_Et le premier Cavalier apparaissait, sur un Cheval Blanc. Et ce -Cavalier tenait à la main un arc. Il avait sur la tête une couronne... -C’était_ LA PESTE. - -»_Au deuxième sceau: «Regarde!», criait le second animal, roulant des -yeux innombrables._ - -»_Et du sceau rompu issait un Cheval Roux. Le Cavalier qui le montait -brandissait une géante épée au-dessus de sa tête... C’était_ LA GUERRE. - -»_Au troisième sceau: «Regarde!», criait le troisième des animaux -ailés._ - -»_Et ce fut un Cheval Noir qui bondissait. Pour peser les aliments des -hommes. Celui qui chevauchait la bête tenait en main une balance... -C’était_ LA FAMINE. - -»_Au quatrième sceau: «Regarde!», vociférait le quatrième Animal._ - -»_Et c’était un Cheval de couleur blême qui s’élançait. Et le Cavalier -qui montait le Cheval blême, c’était_ LA MORT. - -»_Et pouvoir leur fut octroyé de faire périr les hommes par La Faim, par -La Contagion, par L’Epée et par les Bêtes Sauvages._» - -Ce brelan de sinistres chevaucheurs, disait Laurent Tailhade dans son -article de 1918, figurés en 1511 à l’aube de la réforme par Albrecht -Dürer,--jeune alors et qui, dans les bois «sublimes et baroques» de son -_Apocalypse_, déjà préconisait le furieux galop des hommes d’armes à -travers l’Europe du XVIe siècle--, cette cavalcade réapparaît, chaque -fois que, sous le vernis mensonger de la «civilisation», de «l’équité», -de la «science», la primitive barbarie éclate, chez des peuples qui se -croyaient affranchis des antiques erreurs. Cavaliers féaux de la Bête -Humaine, ce sont eux qui, cinq années durant, ont, comme aux premiers -âges, parcouru nos campagnes funèbres, accumulant ruines et cadavres sur -leur passage, propageant la hideuse ivresse du meurtre, l’homicide -folie, les haines et la cupidité, le tragique appétit de la volupté, du -sang et de la mort. Ces _Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, nous tous qui -les avons vus poursuivre leur galop furieux à l’horizon des Temps -Nouveaux--identiques à eux-mêmes, tels que les avait rêvés le prophète -de Nuremberg--et conduire à l’abattoir le troupeau des «Ephémères», nous -nous devons d’être, à jamais, reconnaissants à Blasco Ibáñez d’en avoir -éternisé, pour notre mémoire, hélas! si oublieuse, la sublime et -terrible image dans la fresque immortelle où, avec une puissance -évocatrice restée sans égale, il a retracé les affres de ce drame dont -la France tressaille toujours et dont les conséquences troubleront -longtemps encore l’Univers civilisé tout entier. - -Et, puisque nul n’a mieux su l’exprimer que Tailhade, pourquoi ne pas -lui emprunter encore cette courageuse et franche confession: que ce -n’aura pas été la moindre singularité d’une guerre où tout n’était que -surprise, étonnement et paradoxe--guerre scientifique et forcenée, où le -Primate cannibale réapparut, déguisé en chimiste, en ethnologue, en -mécanicien, où la suprématie de l’Argent s’affirma par des horreurs -laissant fort loin en arrière la cruauté des fauves du désert--, d’avoir -inspiré le plus beau commentaire de ses gestes à un écrivain sans -attaches autres que sentimentales avec les nations belligérantes. «C’est -un Espagnol venu à la France non comme un fils, mais comme un ami, qui -semble avoir, jusqu’à présent, donné le plus beau roman de la guerre, -l’épopée en prose digne de tant d’héroïsme, d’épouvante, de malheur et -de gloire. Cet homme, au nom duquel on ne saurait adjoindre sans quelque -hésitation l’épithète d’_étranger_, a, dans une œuvre que sa beauté -met à l’abri des vicissitudes communes, exprimé ce qui fut le sentiment -public chez les peuples de culture latine au début de la guerre. Haine -de l’envahisseur, optimisme guerrier, foi dans le triomphe de la -justice, dévouement, illusion: tous les enthousiasmes et toutes les -chimères sont incarnés, ici, dans des êtres qui vivent, souffrent, -agissent et pleurent comme nous.» - -Qui voudrait achever de se convaincre des différences spécifiques qui -séparent le faire de Blasco de celui de Zola n’aurait qu’à comparer la -manière de l’un et de l’autre, dans ce roman et dans _La Débâcle_. Chez -Zola, les monstres--investis, surtout à partir de _Germinal_ et de _La -Bête Humaine_, d’un rôle prépondérant et symbolique--fussent devenus une -chimère tétracéphale, des Gorgonnes quadruples, entités vivantes et -agissantes, à la façon de la Locomotive de _La Bête Humaine_, de -l’Escalier de _Pot-Bouille_, du Paradou de _La Faute de l’Abbé Mouret_. -Chez Blasco, ils servent de fond à la très simple et très humaine -histoire d’un chef de famille français, Desnoyers, transplanté au nord -de l’Argentine et revenu, après fortune faite, en France peu de temps -avant qu’éclatât le conflit de 1914. Un rameau détaché de son arbre -généalogique s’est greffé sur une souche allemande, la sœur cadette -de sa femme, fille d’un richissime _estanciero_ argentin, Madariaga, -ayant épousé le jeune Allemand Karl Hartrott, qui l’avait séduite. Ainsi -posé, le drame se déroule dans sa logique nudité. Marcel Desnoyers, -l’ancêtre, le _paterfamilias_, qui désertait en 1870 pour conquérir, -dans la pampa, grâce à son mariage, une fortune princière, connaît, -devant la furie et l’emportement guerriers de la jeunesse française, un -immense regret de ne pouvoir endosser le harnais des poilus. Son fils -aîné, Julio, jusqu’à la guerre s’était borné à «peindre les âmes», à -cueillir les myrtes de Joconde. Et sa Joconde, c’était une certaine -Marguerite Laurier, femme divorcée d’un ingénieur, propriétaire d’une -fabrique d’automobiles de la banlieue parisienne, qu’il avait épousée à -35 ans, alors qu’elle n’en avait que 25, et dont la vertu n’avait pas su -résister aux grâces de ce parfait danseur de tango, si bien que le -pauvre Laurier, averti du scandale par quelque bon camarade, avait fini -par surprendre sa femme dans un de ses rendez-vous d’amour, et, -renonçant à tuer le jeune gandin, s’était borné à renvoyer chez sa mère -la trop volage épouse. Né Argentin, Julio eût pu rester tranquillement à -Paris durant toute la guerre. Le sang français fut plus fort. Il -s’engagea dans un régiment de ligne, fut blessé, gagna les galons de -sous-lieutenant et fut tué dans une offensive, en Champagne, au moment -où il allait passer lieutenant et était proposé pour la Légion -d’Honneur. «Comme la guerre, observait Tailhade, est par essence -civilisatrice, l’épouse adultère, Marguerite Laurier, consciente, enfin, -de ses devoirs, regagne le domicile conjugal, près de l’homme--aveugle -de guerre, ou peu s’en faut--qu’elle minautorisait. L’épisode est -touchant. Il aurait pu dériver dans le comique, entre les mains d’un -conteur moins adroit que Blasco Ibáñez. Emouvoir avec un récit dont le -point de départ prête à rire, c’est cela même qui fait la gloire du -poète. Hugo a déchaîné _Ruy Blas_ sur la donnée hilarante des -_Précieuses Ridicules_.» - -Les Desnoyers possédaient à «Villeblanche-sur-Marne», à un peu plus de -deux heures de chemin de fer de Paris, un merveilleux château -historique, qui leur avait valu l’amitié d’un châtelain voisin, -ex-ministre, le sénateur Lacour, dont le fils, René, héros, lui aussi, -de la guerre, finira, amputé du bras gauche et une jambe ankylosée, par -épouser Chichí, sœur unique de Julio Desnoyers. Lors de la retraite -de la Marne, le vieux Desnoyers, qui avait laissé une baignoire en or -massif--emblème et honte à la fois de sa fortune de millionnaire--dans -son manoir, eut la folle idée de vouloir aller la sauver des -déprédations boches, et c’est à cet incident que nous sommes redevables -des plus belles pages du roman: celles des chapitres III et V de la -_Deuxième Partie_: _La Retraite_ et _L’Invasion_. Il importe, pour bien -comprendre l’exactitude de ces peintures, de se souvenir de ce qui a été -dit précédemment, au chapitre VII, des voyages de Blasco Ibáñez au -front, alors que les traces de la bataille qui sauva la France y étaient -encore fraîches et comment l’auteur put y recueillir, au -Quartier-Général de Franchet d’Esperey, plusieurs témoignages directs -sur l’énorme choc entre les deux armées. Ce sont ces particularités, -uniques, qui lui ont permis de reconstituer la réalité, de même que la -description du «centaure» Madariaga et de la vie dans son _estancia_, au -chapitre II de la _Première Partie_, n’eût jamais été possible, si -Blasco n’avait pas vécu lui-même une vie semblable en Argentine, lors de -sa période colonisatrice. Sa germanophobie, ancienne et invétérée, lui -a, d’autre part, servi admirablement dans l’invention de maints -personnages secondaires[192]. Qui oubliera jamais ce type délicieux de -pédant boche qu’est le cousin germain de Julio Desnoyers, Otto von -Hartrott, qui préconise la domination du Germain dolichocéphale sur les -peuples dont le crâne a le malheur d’être autrement constitué, attestant -Broca, Hovelaque, Letourneur ou Gobineau pour légitimer le meurtre, -l’incendie - -[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO PUBLIÉ PAR LES JOURNAUX DE NEW YORK, A -L’OCCASION DE SON VOYAGE AUX ETATS-UNIS] - -[Illustration: SÉANCE SOLENNELLE DE L’UNIVERSITÉ «GEORGE WASHINGTON» OÙ -BLASCO IBÁÑEZ A ÉTÉ REÇU DOCTEUR ÈS LETTRES «HONORIS CAUSA»] - -et le viol? Mais toute la tribu de ces von Hartrott n’est-elle pas aussi -admirablement prise du réel, junkers fanatiques de la chose militaire -qui marchent à la tête de leurs «pantins pédants» comme les maigres -hobereaux de Heine? Et faut-il évoquer la silhouette de ce commandant -Blumhard, père de famille aussi tendre que violateur homicide, -personnage de _Hermann und Dorothea_ en même temps que de _Justine_, ou -encore de Son Excellence le Général Comte de Meinberg, esthète aux -mœurs thébaines qui dut s’asseoir, aux bons temps de Guillaume, à la -Table Ronde d’Eulenburg et qui, composant des ballets, se plaît -également à fusiller les jeunes hommes convaincus de laideur? Planant -au-dessus de ces figures, amères ou repoussantes, le nihiliste Tcherkoff -et l’artiste Argensola déduisent la philosophie et la doctrine de ce -roman, où l’armature du récit, la mise en jeu de l’action, l’ordonnance -des plans révèlent la plus incomparable des maîtrises. Jamais les -épisodes ne traînent en longueur. Ils s’incorporent, ainsi que les -paysages, à la principale action. Ils sont la pulpe même et la chair, -non pas le simple ornement, du récit. - -Laurent Tailhade terminait son article d’_Hispania_ en se gaussant de la -partialité, ou de l’étroitesse d’esprit du professeur anglais James -Fitzmaurice-Kelly, lequel reprochait, indirectement, à Blasco de -travailler «pour l’exportation». Tailhade eût, sans nul doute, accentué -l’ironie, s’il eût su que cet illustre hispanologue de Londres se -trouvait, à son insu, avoir fait chorus avec le représentant, à -l’Académie Espagnole, de ces germanophiles transpyrénaïques dont les -patronymiques ornèrent, en Octobre 1916, les colonnes d’_Amistad Hispano -Germana_, et dont la haine de la France n’a eu d’égale, tout au long de -la guerre, que la pitoyable cécité intellectuelle. C’est au tome II de -_Crítica Efímera_[193] que l’employé de ministère Don Julio -Casares--critique littéraire qui obtint, naguère, un succès de scandale, -en traitant, dans son volume: _Crítica Forma_, de plagiaires les -écrivains rattachés à la période de rénovation de 1898--a réimprimé un -article où il croyait du dernier fin d’écrire que _Los Cuatro Jinetes -del Apocalipsis_ avaient d’abord été rédigés en français, puis traduits -en espagnol, et où il définissait ce roman: «_una torpe é insoportable -recopilación de cuanto el odio y la ignorancia han escrito recientemente -contra una de las naciones más cultas de Europa_»[194]. Mais à quoi bon -s’attarder à de telles pauvretés? Le succès inouï de _Los Cuatro Jinetes -del Apocalipsis_ a dépassé les espoirs même les plus optimistes. Au dire -de _The Illustrated London News_[195], la 200^{ème} édition anglaise en -aura été épuisée avant que fussent satisfaites les demandes en cours, -émanant de lecteurs dispersés à travers le monde, et cet organe -ajoutait, je tiens à le répéter, que: «_it is said to have been more -widely read than any printed work, with the exception of the -Bible_»[196]. Car cette comparaison avec la Bible,--dont présentement la -_Société Biblique_ a édité des versions en 500 langues ou dialectes, aux -noms inconnus de l’immense majorité des mortels--ne laisse pas d’être -fort caractéristique. Leur popularité ira croissant encore avec le -temps et il n’y aura pas de coin de l’Univers où elle ne pénétrera, avec -le merveilleux film que la _Metro Pictures Association_ vient de -réaliser et dont toutes les scènes ont été tournées au pied des -montagnes de San Bernardino, cette ville de la Californie du Sud fondée -en 1851 par les Mormons et qui s’est si rapidement développée, en sa -qualité de centre d’un district prodigieusement riche en fruits. Ce -film, qui laisse loin derrière lui l’informe essai tenté à Paris en 1917 -et qui portait le titre: _Debout les Morts!_ et la mention: «_Inspiré du -roman de M. Blasco Ibáñez Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse..._»[197], -a coûté à la _Metro Pictures Association_ la bagatelle d’un demi-million -de Livres et aura battu le record de l’industrie cinématographique aux -Etats-Unis. - -_Mare Nostrum_ sera le seul des trois romans de «guerre» de Blasco -Ibáñez que le public français--le public anglo-saxon a fait à _Our -Sea_[198] une fortune presque égale à celle des _Four Horsemen_--connaîtra -dans son intégralité, puisque les _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_ et -_Les Ennemis de la Femme_ lui auront été présentés avec de sensibles -mutilations et même--du moins le premier--de regrettables remaniements. -Sa traduction, que j’ai entreprise, est assez avancée et verra le jour -cette année même. C’est incontestablement un chef-d’œuvre et, je le -crois, le chef-d’œuvre de Blasco Ibáñez. La mention de date mise à la -page finale, qui est la page 446, dit: «_París, Agosto-Diciembre 1917._» -Mais le livre fut commencé en réalité à Nice en Janvier 1917 et Blasco -dut en interrompre la rédaction jusqu’en Août de la même année, pour -vaquer à ses campagnes de propagande en faveur de la cause alliée. A sa -publication, un des Directeurs du _Bulletin Hispanique_, M. G. Cirot, -professeur d’espagnol à l’Université de Bordeaux, qui, mobilisé, y -signait alors: _St-C._,--et dont j’ai cité plus haut le livre sur -l’historien Mariana--écrivit, dans le n° de Janvier-Mars 1918 de cette -revue, une _note_ dont je crois qu’il ne sera pas superflu de reproduire -le texte: «MARE NOSTRUM, par _V. Blasco Ibáñez_.--L’ironie tragique du -titre annonce la pensée de l’œuvre. L’un des romanciers les plus en vue -de l’Espagne, l’auteur de _La Barraca_, de _Flor de Mayo_, de _Cañas y -Barro_, auquel le traducteur de D’Annunzio n’a pas dédaigné de consacrer -l’effort de son rendu exact et limpide, a senti son âme, celle de sa -race, frémir sous l’outrage répété, systématique et calculé, que les -Allemands se disent obligés de commettre par la nécessité de se -défendre. C’est au moment où le nombre de bateaux espagnols coulés -passait la soixantaine, que M. Blasco Ibáñez a lancé ce manifeste -émouvant, rédigé suivant la formule de son art méthodique, avec toute la -puissance émotive d’une imagination exercée par tant d’activité -antérieure, excitée par un spectacle si terrifiant, si honteux. Sans -doute, il a ménagé les susceptibilités de ses compatriotes, les siennes -propres, en faisant, du héros de cette triste histoire, le jouet d’une -femme, non un salarié. Comme le personnage homérique dont il porte le -nom, Ulysse Ferragut, capitaine de la marine espagnole, est fasciné par -une Calypso qui le retient loin du foyer, de la patrie et du devoir; -mais sa destinée est plus lamentable. Il ne reverra pas son fils, -victime des pirates que lui-même a ravitaillés. Il ne reverra qu’une -épouse en larmes, méprisante et froide. Lui-même finira, frappé comme -son fils, après avoir racheté héroïquement sa faute, si bien que la -pitié efface la honte. Il n’y en a pas moins, dans ce romanesque récit, -une réprobation synthétique de tout un ensemble de faits dont l’histoire -multiple ne peut s’écrire et ne s’écrira probablement jamais, parce -qu’il y a des choses qu’il vaut mieux, dans l’intérêt de l’avenir, ne -pas retracer, même sur le sable... A moins que ne perce quelque jour la -vérité, provoquant un scandale salutaire et réparateur, découvrant, dans -la réalité autrement mesquine et vulgaire, quelque Ferragut, combien -moins sympathique et moins excusable! Quoi qu’il en soit, c’est un -honnête homme qui parle, dans ce livre attachant et grave, pour fixer le -jugement, peut-être encore flottant, de ses concitoyens. C’est un homme -aux idées généreuses. _Vox clamantis in deserto?_ Non, elle trouvera un -écho, cette voix, comme celle de D’Annunzio, dans la patrie inquiète et -humiliée...»[199]. - -La Calypso qui fait qu’Ulysse Ferragut abandonne le chemin du devoir et -sert, encore que passagèrement--mais suffisamment pour que sa félonie -entraîne la mort tragique de son propre fils, que M. Edmond Jaloux n’eût -pas dit «sentir son feuilleton»[200], s’il eût assisté, comme l’auteur -de ce volume en 1917, aux drames quotidiens de la piraterie sous-marine -allemande en Méditerranée--la cause du Boche en ravitaillant un de leurs -_Unterseeböte_, Blasco l’a appelée du nom mythologique de Freya, la -Vénus nordique qui a donné son nom au vendredi--_Veneris Dies: Freitag_, -c’est-à-dire _Tag der Frîa_, ou _Freia_--des Allemands. Et, ici, la -supposition se présente à l’esprit que l’auteur ait songé, pour créer ce -type, à la célèbre espionne Mata Hari, de son véritable nom -Margareta-Gertrud Zelle, arrêtée en France le 13 Février 1917, condamnée -à mort le 24 Juillet de la même année et fusillée en Octobre à -Vincennes--tout cela bien après que, dans _El Liberal_ madrilène, un -journaliste espagnol l’eût signalée, dans un article intitulé: _La dama -de las pieles blancas_, à la vindicte des Alliés, comme étant à la solde -des ennemis de leur cause en Espagne. Franchissant la distance -périlleuse et tentante qui sépare la simple hypothèse de la catégorique -affirmation, l’on voit, en effet, l’hispanologue italien Ezio Levi -écrire, dans le _Marzocco_ du 9 Janvier 1921, que «_il fatto da cronaca -da cui trae inspirazione l’ultimo (sic) romanzo di Vincenzo -Blasco-Ibáñez, è lo spionaggio della ballerina Mata-Hari, il suo -processo davanti al consiglio di guerra di Parigi, la sua fucilazione -nel forte di Vincennes_»[201]. En vérité, rien n’est moins exact et j’ai -écrit, dans _La Publicidad_ de Barcelone[202], un article spécial pour -dissiper cette légende, établissant que, «lorsque Blasco commença la -rédaction de _Mare Nostrum_, personne--sauf quelques rares agents de nos -services d’information étrangère--ne connaissait cette danseuse et que -le maître développa la trame de son récit sans penser le moins du monde -à elle. Ce ne fut que lorsqu’il approchait de la fin qu’on fusilla -l’espionne. L’auteur songea alors à profiter de cette coïncidence -tragique et c’est ainsi qu’il fit fusiller sa Freya, qu’originairement -il entendait tuer de tout autre façon. Il était allé voir l’avocat de -Mata Hari, maître Clunet, son ami, qui lui conta la scène finale, dont -il avait été témoin et que le romancier transcrivit presque -textuellement pour son douzième et dernier chapitre. C’est là tout ce -que _Mare Nostrum_ a à voir avec Mata Hari. Le reste, soit donc presque -tout le roman, est sans relations aucunes avec la Zelle. Ni Blasco -Ibáñez, ni personne ne la connaissait alors comme agent à la solde des -Allemands en pays belligérants et neutres et il n’aura pas été superflu -de fixer ici ce point délicat de controverse littéraire. Du reste, il -suffirait de lire le livre pour se convaincre que Freya est une -quelconque espionne, une espionne, risquerai-je de dire, «aquatique» et -qui, en tout cas, n’est point danseuse de métier.» - -De génération en génération, les Ferragut ont été marins. En vain, le -grand-père a-t-il envoyé a l’Université l’oncle Antonio pour en faire un -médecin, un «_señor de tierra adentro_»[203]. Le Docteur est un homme de -mer. On l’appelle le _Triton_ et son plus grand plaisir est de se livrer -à la pêche et à des fugues en Méditerranée sur les vapeurs qui veulent -bien l’accueillir. En vain, le père Ferragut, notaire à Valence, veut-il -que son fils Ulysse suive la carrière paternelle. Ulysse obéit à l’appel -de son sang et sera marin, en dépit de tout et de tous, même de sa -femme, Cinta Blanes, et du fils qu’elle lui donna, Esteban. Cet Ulysse -catalan eût pu répéter ce que Dante avait mis sur les lèvres de l’autre, -le fils de Laërte: - - _Nè dolcezza di figlio, nè la pièta_ - _Del vecchio padre, nè il debito amore_ - _Lo qual dovea Penelope far lieta,_ - - _Vincer potero dentro a me l’ardore_ - _Ch’i’ ebbi a divenir del mondo esperto,_ - _E degli vizj umani e del valore:_ - - _Ma misi me per l’alto mare aperto_ - _Sol con un legno, e con quella compagna_ - _Picciola, dalla qual non fui deserto..._[204] - -Le «_sol con un legno_» dantesque doit s’entendre d’une fragile tartane, -vite échangée contre un voilier, qui cède à son tour la place à un -vapeur, jusqu’à ce que, de fortune en fortune, la déclaration de guerre -trouve Ulysse Ferragut, devenu riche armateur, à bord du _Mare Nostrum_, -acquis en Ecosse. Les hostilités multiplient les trafics maritimes des -neutres et leurs profits. Ulysse est en train de réaliser des gains -fabuleux, lorsqu’un accident survenu dans les eaux de Naples à son -navire l’immobilise sur ces rivages enchanteurs, où, errant un jour à -travers les ruines de Pompéï et les roseraies de Pesto, le sourire de la -fatale Freya fait de lui l’esclave de cette aventurière allemande. Le -loup de mer oublie donc Cinta qui, nouvelle Pénélope, file sa laine en -l’attendant et il ne vit plus que pour la Circé parthénopéenne, dont le -mystérieux passé est pour lui un attrait de plus. Il n’apprend sa -véritable qualité d’espionne au service du Kaiser que lorsqu’il est trop -tard pour réagir et peut-être consentirait-il à mettre le _Mare Nostrum_ -au service de l’Allemagne, si son second, l’honnête Tòni, dans un élan -d’honneur outragé, n’emmenait le navire à Barcelone. Mais, sur un -voilier, il ira approvisionner de benzine, dans les eaux des Baléares, -un sous-marin allemand. C’est lors que, de cette moderne _Odyssée_, -surgit Télémaque en la personne d’Esteban Ferragut. Le jeune homme, -affolé par l’absence totale de nouvelles paternelles, a su, grâce à -Tòni, qu’une mauvaise femme retenait captif, à Naples, le capitaine du -_Mare Nostrum_ et s’est bravement rendu en cette ville pour l’y -chercher. Ne l’y ayant point trouvé, il revient en Espagne sur un vapeur -français et y périt torpillé par le même sous-marin que la trahison de -Ferragut a peut-être alimenté d’essence. La déclaration de guerre de -l’Italie à l’Allemagne, qui ramène à Barcelone le père enfin dégrisé, -fait que celui-ci apprend en cours de route la catastrophe où a péri son -enfant. Désormais, il n’aura plus qu’une pensée: la vengeance. Son -navire est mis au service des Alliés et court les mers, chargé d’armes -et d’explosifs, cependant que Freya, qui ressent pour Ferragut le -premier amour profond de sa vie, s’emploie vainement à le sauver des -représailles boches. Mais, entre ces deux êtres, s’est, désormais, -interposée l’image d’un mort et Ulysse, dans une entrevue qu’il a avec -Freya à Barcelone, centre, je l’ai dit, des intrigues sous-marines -allemandes, va jusqu’à frapper brutalement l’espionne qui, désespérée, -abandonnée par les siens, va se faire prendre en France et mourir à -Vincennes, pour, du seuil d’Adès, appeler à elle l’amant soumis -d’autrefois. Et, en effet, le _Mare Nostrum_ saute, torpillé, en vue des -rivages riants de la côte levantine, à la hauteur de Carthagène, et les -flots de la Méditerranée se referment, indifférents et silencieux, sur -cette catastrophe semblable à tant d’autres en ces années d’épouvante, -et bien faite pour qu’on lui applique encore les vers qui, dans -l’_Inferno_, closent--en conformité avec les dires de Pline et de son -compilateur, Solinus--le récit du vieil Ulysse: - - _Noi ci allegrammo, e tosto tornò in pianto;_ - _Chè dalla nuova terra un turbo nacque,_ - _E percosse del legno il primo canto._ - - _Tre volte il fé girar con tutte l’acque;_ - _Alla quarta levar la poppa in suso,_ - _E la prora ire in giù, com’altrui piacque,_ - - _Infin che ’l mar fu sopra noi richiuso_[205]. - -Ce serait commettre une erreur grossière que de voir en _Mare Nostrum_ -un roman d’amour. Dans cette mâle Odyssée catalane, ce ne sont ni Circé, -ni Pénélope qui donnent le ton. Le héros, c’en est le Ferragut dont la -mort glorieuse ne signifie pas la défaite, mais présage, au contraire, -cette victoire gagnée à travers tant de douleurs, de larmes et de -sacrifices. _Mare Nostrum_ est une œuvre énergique, où transparaît -l’invincible personnalité de l’auteur, de ce héros d’action et de pensée -pour qui la vie n’est pas un paradis terrestre où se nouent des idylles, -mais un vaste champ de bataille où les forts, s’il leur arrive de devoir -céder, ne s’avouent jamais vaincus, parce qu’ils professent la -philosophie des Surhommes, pour lesquels notre passage ici-bas n’est que -le moyen de faire triompher une volonté de puissance. Et, dominant cette -virile poésie, il en est une autre, plus irrésistible parce que purement -physique: la poésie de la mer. J’ai déjà dit que personne, avant Blasco, -n’avait célébré aussi éperdument la Méditerranée. Quand Ferragut, dans -l’attente de sa maîtresse, à l’Aquarium de Naples, distrait ses -nostalgies en déroulant le mystère des profondeurs marines, la prose du -romancier acquiert cette splendeur épique qu’avaient déjà les pages des -_Argonautas_ où sont évoquées les errances de Colomb et le calvaire des -premiers conquistadors. Du vieux Cadmus à la mitre phénicienne au Niçois -Masséna, ce _Fils aimé de la Victoire_ dont la bonne étoile s’éclipsa au -Portugal en 1810, c’est toute l’histoire maritime méditerranéenne, toute -la gloire de l’_homo mediterraneus_ qu’a, mieux qu’écrite, chantée -Blasco. Et à l’heure où je rédige ces lignes, sous le pâle et grisâtre -ciel d’un village de Bourgogne Champenoise, songeant à ces fresques -admirables de _Mare Nostrum_, je vois l’hivernale pénombre céder la -place aux horizons ensoleillés du Midi et je sens, à travers la brume -glaciale de l’Est, comme passer l’âcre et salubre brise des rivages -heureux de la mer latine. - -J’ai demandé à Blasco de me dire dans quelles conditions il avait écrit -_Los Enemigos de la Mujer_. «Je dus, m’a-t-il déclaré, passer, comme -vous le savez, les derniers mois de la guerre sur la Côte d’Azur pour -refaire une santé gravement compromise par des excès de travail de -quatre années. Les médecins m’avaient rigoureusement prescrit de -m’abstenir de toute occupation mentale. Mais il me semble ne plus vivre, -lorsque mon activité doit chômer. Les jours de paresse, j’ai l’air -honteux et confus de quelqu’un dont la conscience ne serait pas -tranquille. Au bout de quelques semaines de ce repos forcé, je sentis la -nécessité de composer un nouveau roman et c’est ainsi que--lentement, à -cause d’un état physique précaire--j’écrivis mon livre. Par un étrange -phénomène, à mesure que j’avançais dans la composition, je sentais ma -santé se fortifier et quand j’en eus achevé le dernier chapitre, rien, -désormais, ne s’opposait à ce que je songeasse aux préparatifs de mon -voyage aux Etats-Unis. _Los Enemigos de la Mujer_ ont donc été rédigés à -Monte-Carlo, où j’ai résidé une année entière et si j’y suis resté la -paix signée, c’est que je tenais à terminer cette œuvre à l’endroit -même où s’en déroulait l’intrigue.» - -Je ne sache pas qu’il existe--et cependant le nombre des romans dont -l’action se passe dans la Principauté est considérable--d’ouvrages -d’imagination où le milieu monégasque ait été reconstitué de façon plus -parlante, en sa phase de guerre, qu’aux chapitres IV, VI, VII, VIII et -XII des _Ennemis de la Femme_. Mais le but de Blasco, en composant ce -volume, était tout autre que de se livrer à des fantaisies de peintre et -de satirique. Son dernier roman est le livre des égoïstes, des -jouisseurs qui surent, pendant presque tout le cours de la tragédie, -rester en marge des événements, continuant, dans l’un des plus beaux -recoins du globe et à quelques centaines de kilomètres du sanglant -abattoir, leur existence vide de toujours jusqu’à ce que, touchés par la -grâce, les plus représentatifs d’entre eux se jetèrent, à leur tour, -dans la mêlée, pour en sortir meurtris de corps, mais rajeunis d’âme et -devenus d’autres hommes. Le Prince Miguel-Fédor Lubimoff était fils d’un -général de Don Carlos, Don Miguel Saldaña, marquis de Villablanca, dont -la participation à la dernière guerre carliste--déclarée sous le -prétexte de l’élection du Duc d’Aoste au trône d’Espagne en 1871, puis -de la proclamation de la République en 1873--eut pour conséquence, à -l’échec final de celle-ci en 1876, l’exil de ce personnage à Vienne, -d’où, lors de la guerre Russo-Turque, il passa en Russie pour épouser, à -Pétersbourg, la richissime princesse Lubimoff, une neurasthénique qui -finira ses jours à Paris, remariée, après veuvage, à un gentilhomme -écossais. Lubimoff fils, qui a gaspillé sa jeunesse dans les plus folles -aventures, se trouve, lorsqu’éclate la guerre et près de la quarantaine, -à la tête d’une fortune déjà fort ébréchée et que les événements de -Russie compromettront très sensiblement. Ce mélange hybride de Slave et -de Latin, blasé mais non déséquilibré, s’est réfugié dans la splendide -villa qu’il possède à Monte-Carlo, la _Villa-Sirena_, où il a résolu, en -raffiné qui sait que la femme est cause de tout mal--mais aussi de tout -bien--entre les hommes, de vivre, dans la compagnie de parasites, une -sorte d’existence cénobitique où tous les vices seront permis, sauf -celui qu’à la p. 303 du livre l’on définit: «_la única embriaguez -interesante de nuestra existencia_»[206]. Ces parasites constituent un -autre brelan, moins redoutable certes que celui évoqué par Dürer, le -peintre terrifique, mais qui n’en reste pas moins extrêmement original. -Voici, d’abord, Don Marcos Toledo, épave des guerres carlistes, qui, -après avoir connu les misères de l’abandon à Paris, avait fini par -échouer dans le palais de la Princesse Lubimoff, à la Plaine Monceau, en -qualité de maître de castillan du jeune Miguel, dont il est devenu le -chambellan, non sans s’être adjoint préalablement le titre, aussi -honorifique qu’irréel, de Colonel. Doué d’un bon sens assez perspicace, -Don Marcos a parfois des reparties curieuses, telle celle qui lui fait -dire, p. 222, qu’en sa qualité d’Espagnol--l’action du roman se passe au -cours de l’année 1918--et de patriote, «il souffre de voir l’Espagne en -marge de la lutte, s’efforçant d’ignorer ce qui se passe dans le reste -du monde, se cachant la tête sous son aile à la façon de certains -échassiers, qui s’imaginent ainsi que, de ne pas voir le péril, celui-ci -les épargnera. Si sa patrie ne figurait pas parmi les nations -«indécentes», elle ne comptait pas, cependant, parmi les peuples -«décents», puisqu’elle laissait systématiquement échapper l’occasion -d’une gloire qui le faisait, lui, frémir...» Ou cette autre, sur -Guillaume II, à la page 227: «Je connais parfaitement le Kaiser. Ce -n’est qu’un lieutenant. Un lieutenant qui a vieilli, tout en conservant -l’étourderie et la pétulance de sa jeunesse. Mais il a l’honneur de -l’officier et, se voyant perdu, il se brûlera la cervelle. Vous verrez -qu’en cas de défaite, il se suicidera ainsi...» Atilio Castro, lointain -parent du prince, n’est qu’un de ces pique-assiettes du monde comme il -faut, dont Monte-Carlo a possédé et possède tant de spécimens bizarres. -Vague consul d’Espagne, naguère, nul ne sait au juste où, mais, en tout -cas, fort peu de temps, il s’est fait joueur professionnel: «_el señor -del 17_»[207], et, toujours décavé, n’en vit pas moins, en apparence, -comme le gentleman correct et le parfait «_caballero_»[208] que ce genre -d’individus apparaît par définition. Teófilo Spadoni, lui, n’est qu’un -vulgaire pianiste qui, ayant fait partie des équipes musicales du prince -à bord de ses yachts successifs--sur l’un desquels Lubimoff reçut, en -cousin, Guillaume II--, restera son commensal. Né de parents italiens, -peut-être au Caire, à moins qu’à Athènes ou à Constantinople, il -constitue le plus parfait type de crétin que l’on puisse imaginer, -partageant son existence entre une mélomanie presque machinale et la -hantise de la roulette et du trente-et-quarante, pauvre pantin qui ne -joue, lui, que le 5 et dont l’idée fixe serait de découvrir la -bienheureuse martingale qui lui permettrait de faire sauter la banque de -M. Blanc et de détrôner Son Altesse Sérénissime, le Prince Albert. -Carlos Novoa, enfin, n’est qu’un simple pédagogue espagnol, -c’est-à-dire, en dehors de la science, un être sans intérêt. Son -Gouvernement l’avait envoyé au _Musée Océanographique_ pour y étudier la -faune marine, mais il finit par laisser là le plankton et cultiver, lui -aussi, avec l’application professionnelle les 36 numéros et les 6 jeux -de cartes du Casino. - -Tel est le brelan des cinq _Ennemis de la Femme_. Leur association, où -la seule langue parlée est l’espagnol, sera cependant de courte durée. -La Femme, qu’ils ont bannie de leur milieu, ne tarde pas à se venger -d’eux et l’aphorisme de Lucrèce--_De Rerum Natura_, I, 23-24--que citait -D. Juan Valera en 1874 à l’épilogue de sa _Pepita Jiménez_: - - _Nec sine te quidquam dias in luminis oras_ - _Exoritur, neque fit lætum, neque amabile quidquam,_[209] - -trouve, une fois de plus--comme, déjà, c’était le cas dans l’un des -premiers essais dramatiques attribués à Shakespeare: _Love’s Labour is -lost_, dont Michel Carré et Jules Barbier tirèrent leurs _Peines d’amour -perdues_--en le triomphe rapide de Vénus honnie, son éternelle -application. Le «Colonel» tombe amoureux de Madó, fille du jardinier de -_Villa-Sirena_, et finit par l’épouser. On devine ce que sera cette -union et si la jeune femme, à la fin du livre, fait les yeux doux à un -sous-officier yankee, l’on peut être certain que ce n’est là qu’un -commencement et que la chose aura plus d’une suite! Castro, toujours -distingué, courtise d’abord vaguement Doña Enriqueta, la «_Infanta_», -fille de Don Carlos, une joueuse passionnée, puis tombe dans les bras -d’une rastaquouère sud-américaine, _gaucho_ en jupons, Doña Clorinda, -que ses allures d’Amazone du Tasse ont fait dénommer «_la Generala_» et -avec laquelle il disparaît--lui, trouvant, comme soldat de la Légion, -une mort glorieuse au front; elle, évanouie à Paris, dans les troubles -remous de la guerre. Spadoni, irréductible, s’il continue à abhorrer la -femme, ce n’est que pour sombrer dans la plus dangereuse débauche du -jeu. Novoa, passionnément esclave d’une soubrette, se voit abandonné - -[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ PORTANT, A L’UNIVERSITE «GEORGE -WASHINGTON», LA ROBE, BORDEE DE VELOURS BLANC ET DOUBLÉE DE SOIE JAUNE -ET BLEUE, DES DOCTEURS «IN ARTS AND LETTERS»] - -[Illustration: LES ÉTUDIANTES DE «BRYN MAWR COLLEGE», ÉCOLE SUPÉRIEURE -POUR FEMMES EN PENNSYLVANIE--RECEVANT, EN PLEIN HIVER, BLASCO, A CHEVAL, -DANS LE PARC DU COLLEGE] - -par celle-ci, qui lui préfère un officier américain et retourne -tristement en Espagne, où sa science marine sera royalement rétribuée à -raison de cinq cents _pesetas_ mensuelles. Le prince, malgré ses dédains -de nabab repu, a à peine retrouvé une amie d’enfance, fille du frère de -son beau-père et d’une niaise et orgueilleuse créole mexicaine, la -duchesse Alicia de Delille, qu’il recommence avec cette opiomane de 40 -ans, fervente du tapis vert où elle perd et reperd des fortunes, son -existence d’autrefois. Mais la duchesse, qui tenait son titre d’un duc -français, mari plus âgé qu’elle de vingt ans et qui a dû l’abandonner -lorsqu’elle l’eut fait père sans sa collaboration, apprend soudainement -que ce fils adultérin, Français pourvu d’un faux état-civil -et--naturellement--pilote aviateur, est mort, en captivité, en Allemagne -et son désespoir est tel qu’elle éconduit définitivement Miguel. -Celui-ci, qui n’en est pas à une folie près, se bat en duel avec un -pauvre diable de blessé de guerre, un lieutenant espagnol de la Légion, -Antonio Martínez, qu’il soupçonne, dans sa stupide jalousie, de l’avoir -remplacé dans les faveurs d’Alicia, puis, sermonné par une angélique -infirmière anglaise, lady Lewis--dont l’oncle partage sa vie entre le -whisky et le Casino--finit par reconnaître, un peu tard, qu’il a fait, -jusqu’ici, lamentablement fausse route, s’engage, à son tour, dans la -Légion, où sa qualité d’ancien capitaine de la Garde Impériale le fait -admettre au titre de sous-lieutenant, passe dix mois et vingt jours au -front, y perd un bras et ne revient, après l’armistice, à Monte-Carlo, -que pour y apprendre qu’Alicia, morte des suites d’un empoisonnement du -sang contracté comme dame de la Croix-Rouge dans un hôpital militaire, -lui a légué tout ce qu’elle possédait outre-mer, et, en particulier, ses -mines d’argent du Mexique, «rien en ce moment, mais demain, peut-être, -une fortune presque égale à celle que Lubimoff possédait, naguère, en -Russie.» - -Le roman est touffu, mais, à travers ces halliers de verdures -méditerranéennes, un sentier serpente, qui nous conduit à une clairière -inondée de glorieuse lumière, d’où, comme des esplanades du cimetière de -Beausoleil, la vie sourit à la mort. Cette clairière, Miguel Lubimoff -n’y arrive qu’aux dernières pages du livre, où la purification de son -âme s’est réalisée dans la douleur. Ce mutilé que la double flamme de la -souffrance physique et morale a converti, retrouve, en face des horizons -radieux de la mer latine, le sens de la vie, et, plus noble que le -prince Nekhludov de _Résurrection_, dans Tolstoï, consacrera désormais -ses jours, non au salut d’une seule existence, mais «au bonheur de -cinquante infortunés, parmi les centaines de millions qui peuplent la -terre». Il connaîtra le mélancolique plaisir de «contempler la -vie»[210]. Cette vie de demain, que sera-t-elle? Blasco, écrivant ce -splendide chapitre XII et dernier de _Los Enemigos de la Mujer_ en -Juillet 1919, ressent quelques doutes amers sur notre avenir européen. -Il met dans la méditation de Lubimoff une ombre sinistre. «Le prince -pense avec amertume à une possible déception. Voir renaître intacte la -bestialité primitive, après un cataclysme accepté comme une rénovation! -Contempler la faillite de tant d’esprits généreux, de tant de nobles -intelligences aspirant au triomphe du bien, désirant aux hommes la paix -et aux peuples la douce société, travaillant contre la guerre, comme les -associations d’hygiène luttent pour éviter les contagions!» En lisant -ces lignes, un nom vient aux lèvres: Wilson! Et Blasco, qui a tous les -courages, a eu le noble et mâle courage de rendre justice à ce grand -homme, dont la gloire aura pu être niée par une coalition d’esprits à -courte vue, mais qui n’en rayonnera pas moins, dans les temps futurs, -comme celle d’un précurseur. D’ailleurs son très juste éloge de -l’Amérique et de son intervention à nos côtés--intervention qui nous a -sauvés--est allé au cœur des Américains et lorsque Mr. William -Millier Collier recevra Blasco docteur de l’Université _George -Washington_ avec la phrase rituelle: «_Doctor Blasco Ibáñez, I welcome -you into the fellowship of the Alumni of The George Washington -University_»[211], le Président de cet illustre Institut se complaira à -féliciter le récipiendaire pour avoir «_appreciated the motives of the -people of the United States, and in your last novel, «The Enemies of the -Woman», you have given them a generous measure of praise for their -intervention_»[212]. - - * * * * * - -Arrivés au terme de ce travail, il apparaît légitime de se demander ce -que pourra être l’ultérieure évolution du romancier et de déterminer, -en attendant, sa place actuelle dans la littérature espagnole. Avec une -nature comme celle de Blasco, qui a réduit au minimum la tyrannie de la -chair sur l’esprit--il ne joue jamais[213], ne fume plus, ne goûte que -médiocrement le théâtre[214], et, s’il continue à croire à la réalité du -dogme formulé par Lubimoff à la page 303 des _Ennemis de la Femme_ et -cité plus haut, ce n’est que parce qu’homme complet, dont la robuste -virilité ne saurait se contenter de la viande creuse des idéologies et, -défiant les années, serait capable de consommer, octogénaire, le -sacrifice à l’Anadyomène avec la même vigoureuse exaltation qu’un -éphèbe--, l’argent, en tant qu’instrument de liberté et d’indépendance -sociale, est sans doute un but de la carrière littéraire, comme, en -définitive, de toute activité humaine organisée, mais ce n’en saurait -être le but suprême. Blasco vient d’en donner, d’ailleurs, une preuve -nouvelle, éclatante, en différant, pour des raisons qui ne relèvent que -de ses scrupules littéraires, la publication de _El Aguila y la -Serpiente_--achevé depuis le 15 Mars--et en lui substituant celle d’une -œuvre fantastique, composée en 40 jours, différente de toutes celles -jusqu’ici parues: _El Paraiso de las Mujeres_[215], dont l’édition -espagnole ne verra, cependant, le jour qu’après sa version anglaise dans -un magazine new yorkais. Ce but suprême, c’est celui qu’en véritable -artiste,--dominant le calcul des gains matériels et insoucieux des -préocupations de la vente,--il précisait, dans son discours du 23 -Février 1920 à l’Université de Washington, comme étant «le grand secret -du génie» et qui consiste dans la conquête d’une gloire de plus en plus -pleine et mondiale par la réalisation d’œuvres de plus en plus -triomphantes et par leur signification et par leur forme. La volonté de -fer de Blasco, en union avec ses facultés d’observation élargies, nous -réserve donc, certainement, quelques surprises. Je lui ai demandé, il y -a fort peu de temps, ce qu’il pensait du roman cinématographique et il -m’a confessé que sa préoccupation dominante était de lui trouver une -forme nouvelle originale. Dans ce désir véhément, je crois bien que -collaborent l’homme d’action--toujours désireux de lutter avec -l’inconnu--et le romancier professionnel, anxieux de se rajeunir, de -rénover sa formule, d’inventer une variété inédite d’illusion en trois -ou quatre cents pages. «Si le cinématographe m’intéresse tant, m’a-t-il -dit, c’est que, contrairement à ce que pensent beaucoup, il n’a rien à -voir avec le théâtre. Ainsi s’explique le fait que les comédies filmées -ennuient le public, alors qu’au contraire les romans cinématographiés -l’enchantent. Qu’est-ce qu’un film? Un roman exprimé par des images. Le -théâtre est victime de sa limitation dans l’espace. Il faut que tout s’y -passe sur la scène et il ne peut s’y passer que peu de choses à la fois. -Dans les romans, comme sur le film, on peut développer en même temps -diverses histoires, dont le champ d’action se trouve aux endroits les -plus divers et qui, finalement, convergent en un dénouement unique, en -une action commune. A chaque instant, il est loisible de changer de -lieux et de personnages, ce que l’on ne peut se permettre au théâtre que -de façon très restreinte. Et puis, une pièce de théâtre a tout juste -cinq actes au maximum, avec, si l’on veut, quelques tableaux -supplémentaires. Or, un film reste libre, comme un roman, de multiplier -scènes et décors au gré de l’auteur, pour la réalisation de l’effet -voulu par ce dernier. Mes romans viennent d’être acquis par les -principales maisons cinématographiques de New York pour être filmés. -J’ai vu moi-même, lors de mon séjour aux Etats-Unis, fonctionner de près -la technique du film et j’ai connu dans l’intimité la plupart des -meilleurs artistes cinématographiques de là-bas. Vous comprendrez que, -dans ces conditions, ce qui touche au cinéma ne me laisse pas -indifférent...» - -Attendons donc, confiants en la maxime favorite de Blasco, que «tout -s’arrange en ce monde». Sans doute, le plus souvent, tout s’arrange fort -mal. Mais l’essentiel, pour que continue la comédie de la vie, n’est-ce -pas le mouvement, l’action, bonne ou mauvaise? Blasco, dont les nerfs -sont à fleur de peau, est, d’ailleurs, essentiellement bon. Son plus que -septuagénaire traducteur, M. Hérelle, m’écrivait, ces jours derniers: -«J’ai autant de sympathie pour le caractère généreux de Blasco que -d’admiration pour la puissante fécondité de son talent, et, quant à -lui, je crois ne pas exagérer en disant qu’il me considère comme un ami, -au moins autant que comme un traducteur.» M. F. Ménétrier, de son côté, -m’a adressé le plus chaleureux éloge du caractère de Blasco, qu’il a pu -étudier à loisir à Madrid, dans le séjour de plusieurs semaines qu’il y -fit au printemps de 1905, époque où le député de Valence le présenta à -son ami, député également, D. Luis Morote, et aux écrivains D. Mauricio -López-Roberts--qui habitait alors, dans une petite rue voisine de celle -de Blasco, un hôtel luxueux--, D. Gregorio Martínez Sierra, à -l’inimitable Rubén Darío et enfin,--_last not least_--à Pérez Galdós -lui-même, ainsi qu’aux artistes D. Agustín Querol y Subirats, de -Tortosa--, sculpteur mort à Madrid en 1909, dont l’Amérique latine -possède plusieurs monuments notables, tel celui élevé à Lima à la -mémoire du colonel Bolognesi--et à D. Joaquín Sorolla. «Blasco, m’a dit -M. F. Ménétrier à la lettre, est l’un des hommes les plus aimables, les -plus complaisants que je connaisse. J’ai pour lui une véritable -affection, parce que j’estime beaucoup son caractère...» Je pourrais -multiplier ces témoignages, en y ajoutant le mien propre, dont maintes -curieuses vicissitudes ont éprouvé la constante fermeté. De cette bonté, -légendaire, Blasco m’a fourni, naguère, en ces termes l’explication -philosophique: «Beaucoup de gens écrivent que je suis bon, extrêmement -bon. Ce n’est pas si certain. Je ne suis ni bon ni méchant. Je suis tout -simplement un impulsif. A la première impression, je m’emballe et suis -l’entraînement de mes nerfs. Puis, à la réflexion, il se trouve que je -ne constate, au fond de mon âme, ni haine ni rancœur. J’ignore le -plaisir de la vengeance. Je vous avouerai que j’en ai cependant, et plus -d’une fois, ressenti le désir. L’on n’est pas homme pour rien, n’est-ce -pas? Mais je me suis dit aussitôt: «A quoi bon? Il en coûte plus de -faire le mal que le bien. Et il faut être bon, ne serait-ce que parce -que c’est plus commode!»... Le romancier, après une courte pause, -ajouta: «_Todo el que es fuerte verdaderamente es bueno, no sólo por -imposiciones de la moral, sino por un resultado de su equilibrio y de su -fuerza: los débiles y los ruines son los que guardan un recuerdo siempre -vivo de lo que han sufrido y acarician la esperanza de vengarse..._»[216] -Puis, comme pesant lentement ses paroles, il me fit ces ultimes aveux: -«Je me connais mieux que personne. Si ce que l’on écrit contre moi est -vrai, ce n’est pas du nouveau pour moi. J’en suis informé depuis -longtemps. Si c’est une injustice et le fruit de l’envie, c’est chose -inutile, car l’on n’arriverait jamais à me rendre pire que je suis. -L’éloge et le blâme, en somme, mon cher ami, sachez-le bien, ne sont que -des accidents momentanés de la carrière littéraire et incapables -d’influer sérieusement sur la vocation d’un artiste véritable.» - -Tel est Blasco Ibáñez. Quant à lui assigner une place dans les lettres -espagnoles contemporaines, à quoi bon? Il reste lui-même et bien -lui-même, comme l’a vu et dit le vieux docteur juif Max Nordau dans son -tout récent et si curieux volume d’_Impressions Espagnoles_. N’est-ce -point suffisant? Voici, cependant, deux témoignages, que je fais miens, -parce qu’ils représentent assez exactement ma propre façon de voir. -Celui de Laurent Tailhade d’abord, - -[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ DANS SON SALON DE NICE - -D’après une photographie publiée en 1921 dans un organe anglais de la -Côte d’Azur] - -[Illustration: BLASCO DANS SON CABINET DE TRAVAIL A NICE (1921) - -Au fond, sur un meuble, divers souvenirs indiens rapportés de l’Amérique -du Nord, ainsi qu’un drapeau américain, don d’un club de New York] - -en 1918: «A coup sûr, Blasco Ibáñez est plus notoire en France que Pérez -Galdós, José de Pereda et même que la Comtesse Pardo Bazán. Cela, -peut-être, ne tient point à ce que Blasco «_escribe para la -exportación_»[217], mais, à ce que, pourvu d’une puissance d’expansion -œcuménique, l’art du maître ne prend point souci des frontières, -montagnes ou préjugés. Il est connu en France comme Rudyard Kipling, ou -cet emphatique D’Annunzio; mais avec un renom plus vaste et de meilleur -aloi. Déjà, les écrivains, ses frères, et les humanistes, les experts -dans le métier d’écrire, le tiennent pour un héros de l’Art, comme il -fut un héros de l’Action et de la Politique. Ce n’est pas une gloire -viagère qu’ils promettent à ses écrits. En effet, Blasco -Ibáñez--écrivain, penseur, poète--appartient à la lignée auguste des -Maîtres qu’applaudit l’Univers. Et c’est un héritier de Balzac, un émule -de Maupassant ou de Zola que donne à la France le pays de Calderón et de -Cervantes.» Ces paroles, dans l’organe de l’_Institut d’Etudes -Hispaniques de l’Université de Paris_, dont M. E. Martinenche, -professeur à la Sorbonne, est Président, ont leur signification, sans -doute. Voici, maintenant, celles de l’ex-ambassadeur à Madrid, actuel -Président de la _George Washington University_, lors de la cérémonie du -23 Février 1920: «_In your person, sir, we see the modern glory of -Spanish literature effulgent. You have written much and your readers are -numbered by millions and are found in all lands. Your «Four Horsemen» -have already galloped around the globe. More than two hundred editions -of that one novel have been printed. Your works show the highest -literary genius. You have the power not only of vividly describing -things, but of interpreting their inner significance. Thoroughly -realistic, there is in all that you have written a full tide of human -sentiment. There is a strength and a vigor in the characters that you -have created that suggest the statues of Rodin. Upon the pages of the -printed book, you, a Spanish writer, have drawn pictures that have all -the vital energy and all the passionate realism that distinguish the -paintings of your great compatriots, Sorolla and Zuloaga. Critics were -not uttering empty compliments, when they said of you: «Zola was not -more realistic; Victor Hugo was not more brilliant.» We North Americans -do not challenge the statement of one of our own greatest novelists, -William Dean Howells, who has said of one of your novels that it is «one -of the fullest and richest in modern fiction, worthy to rank with the -greatest Russian works and beyond anything yet done in English, and in -its climax as logically and ruthlessly tragical as anything that the -Spanish spirit has yet imagined». We accept the verdict of those who -have pronounced you the foremost of living novelists and who have -declared that your works have a permanent place in the world’s -literature_»[218]. - -A ces deux témoignages, il sera bon, sans doute, d’adjoindre un -témoignage d’Espagne. Je le choisirai parmi les plus récents et -l’emprunterai à l’organe des francophiles catalans, cette _Publicidad_ -qui a si vaillamment défendu la cause alliée pendant la Guerre et qui, -saluant--dans son édition du soir du 27 Avril 1921--l’arrivée de Blasco -Ibáñez à Barcelone, voit en lui avant tout l’écrivain «homme d’action» -et--préludant par ses louanges aux fêtes que Valence prépare à son -romancier--exalte, en ce descendant spirituel des grands génies coureurs -de monde du XVI^{ème} Siècle espagnol, «_el único hombre de España que -ha sabido, con gran tumulto, correr mundo..._» - -VÉRONNES (CÔTE-D’OR), Mars-Avril 1921. - - * * * * * - - - TABLE DES MATIÈRES - - - .....Pages - - I.--L’homme et ses distractions.--Son amour des livres et sa - haine pour les manuscrits et brochures, ainsi que les articles de - presse.--Les cinq bibliothèques différentes.--Son oubli du passé et de - ses propres œuvres.--Incapable de vieillir, il n’a de pensées que pour - l’avenir......5 - - II.--Sa jeunesse et ses ascendants.--Le prêtre - _guerrillero_.--Enthousiasme pour la mer.--Horreur des - mathématiques.--L’étudiant indiscipliné.--Madrid et D. Manuel - Fernández y González.--Le premier discours révolutionnaire.--Un sonnet - gratifié de six mois de prison......19 - - III.--Le révolutionnaire.--Il émigre à Paris.--«Le grand homme numéro - 52.»--Vie joyeuse et batailleuse au Quartier Latin.--Le journal _El - Pueblo_.--Enorme labeur de journaliste.--Poursuites judiciaires et - emprisonnement.--Fuite en Italie et composition de _En el País del - Arte_.--Condamnation au bagne par le Conseil de guerre de la 3e Région - Militaire.--Du _Presidio_ à la Chambre des Députés.--Triple besogne de - député, conspirateur et romancier.--Ses désillusions politiques et son - romantisme républicain......40 - - IV.--Aversion pour les groupements littéraires.--Individualisme.--Le - programme esthétique de l’auteur.--Ses goûts somptuaires: le «palais» - de la Malvarrosa et le petit hôtel de Madrid.--Histoire d’une table - de marbre.--Un voyage de Madrid à Bordeaux qui se termine en Asie - Mineure.--_Oriente._--Avec le «Sultan Rouge».--Le forçat au palais du - souverain des _Mille et Une Nuits_.--La plaque de brillants de Blasco - Ibáñez.--La mission que lui confie le Grand Vizir.--Le retour en - Espagne en Novembre 1907......65 - - V.--Blasco Ibáñez ami de la lecture et de la musique.--Son culte pour - Beethoven et pour Victor Hugo.--Ses duels.--Une balle de charité - qui faillit devenir balle homicide.--Sa discrétion d’auteur.--Ses - scrupules sentimentaux.--Histoire du roman: _La Voluntad de - Vivir_......96 - - VI.--Voyage en Amérique du Sud.--Amitié avec Anatole - France.--Prouesses de Blasco Ibáñez comme conférencier.--Le - «ténor littéraire» bat le torero, ou 14.500 francs or pour une - conférence.--L’orateur se transforme en colonisateur.--La vie - dans la _Colonia Cervantes_, en Patagonie.--Triple lutte: avec le - sol, avec les hommes, avec les banques.--Un discours prononcé la - carabine Winchester à la main.--Fondation d’une seconde colonie, à - Corrientes.--Contraste entre ces deux _settlements_, séparés par 4 - jours et 4 nuits de chemin de fer.--Le premier hôte de la nouvelle - maison tropicale.--Le colonisateur renonce à son entreprise......116 - - VII.--La guerre vue de l’Océan, avant sa déclaration.--Foi - extraordinaire de Blasco Ibáñez dans le triomphe final des - Alliés.--Son antigermanisme systématique.--Son immense labeur au - cours des hostilités.--Les 9 tomes de son _Historia de la Guerra - Europea de 1914_.--Ses trois romans de «guerre».--Manifestations - des germanophiles de Barcelone contre Blasco.--Les souffrances de - la vie à Paris.--Son abnégation héroïque «_por la patria de Victor - Hugo_»......148 - - VIII.--L’immense succès, aux Etats-Unis, des _Quatre Cavaliers de - l’Apocalypse_.--Comment l’auteur en eut connaissance.--Le roman vendu - 300 dollars produit une fortune à la traductrice.--Un éditeur «_rara - avis_».--Voyage de Blasco Ibáñez en Amérique du Nord.--Triomphes et - honneurs.--Le _Militarisme Mexicain_.--Le Dr. Blasco Ibáñez revient - en Europe pour y écrire, à Nice, _El Aguila y la Serpiente_, roman - mexicain......172 - - IX.--Classification des romans de Blasco Ibáñez: Romans valenciens, - Romans espagnols, Cycle américain, Triptyque de «guerre».--Blasco - Ibáñez est-il le «Zola espagnol»?--Comment Blasco a écrit ses - romans.--Quelques réflexions sur le style du romancier......192 - - X.--Etat de la littérature à Valence avant Blasco Ibáñez.--Importance - des _Contes_ de ce dernier pour l’appréciation de ses romans - valenciens: _Arroz y Tartana_, _Flor de Mayo_, _La Barraca_, _Entre - Naranjos_, _Sónnica la Cortesana_, _Cañas y Barro_......217 - - XI.--Les romans «espagnols».--I° Romans de lutte: _La Catedral_, - _El Intruso_, _La Bodega_, _La Horda_.--II° Romans d’analyse: - _La Maja Desnuda_, _Sangre y Arena_, _Los Muertos Mandan_, _Luna - Benamor_......246 - - XII.--Le programme «américain» de Blasco Ibáñez en 1914 et - aujourd’hui.--_Los Argonautas._--Sujet et valeur de ce roman.--Amour - ancien et profond de Blasco pour l’Amérique......275 - - XIII.--Les romans de «guerre»: _Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, - _Mare Nostrum_, _Los Enemigos de la Mujer_.--Conclusion: L’œuvre - future de Blasco Ibáñez et sa signification actuelle dans les lettres - espagnoles......291 - -NOTES: - - [1] «Celui que je vais écrire.» - - [2] «J’ai l’idée d’un roman, demain je me mets au travail.» - - [3] Madrid, 1910. L’interview remonte, en réalité, à 1909. - - [4] «Ah! C’est de Blasco Ibáñez que vous me parlez?» - - [5] «Valence est terre divine, puisque là où hier poussait le froment, - croît aujourd’hui le riz...» - - [6] «La viande est de l’herbe, l’herbe de l’eau, l’homme une femme et - la femme rien.» - - [7] «Un paradis habité par des démons.» - - [8] «Je ne saurais le faire.» - - [9] «Mais donnez-moi du temps et, certainement, je l’entreprendrai.» - - [10] «Père Michel», en valencien. On appelle _cura de escopeta_ un - type de Nemrod en soutane très courant en Espagne chez les curés de - campagne, dits aussi _curas de misa y olla_, par ce que toutes leurs - ambitions sont de dire la messe pour faire bouillir leur marmite. - - [11] «Tout Espagnol est avocat à moins de preuve du contraire.» - - [12] «Oiseau messager de la tempête.» - - [13] «Quels temps! Quelle audacieuse jeunesse! Depuis quand les - morveux écrivent-ils donc des romans?» - - [14] «La cape recouvre tout.» Ce proverbe s’emploie aussi parfois, - au figuré, pour indiquer que, sous de belles apparences, se cachent - souvent de grands défauts. - - [15] Nom que portent les quartiers bas de Madrid, qui sont ceux où - habite la populace. - - [16] «Ce n’est pas mal! En vérité, jeune homme, tu possèdes quelque - talent pour ce genre de choses!» - - [17] «Petit étudiant.» Ainsi appelait-on alors, dans ces milieux, - Blasco Ibáñez. - - [18] «Vous êtes arrêté.» - - [19] «Tête brûlée.» - - [20] Article paru aussi dans _El Figaro_ de La Havane, nº du 13 - Février 1921. - - [21] C’est du moins ce que Bark prétendait en 1910 à la p. 6 de sa - plaquette sur Alejandro Lerroux. Mais Bark est personnage très sujet - à caution. Et, dans mon exemplaire des _Nacionalidades_, la dédicace - du livre est imprimée à l’adresse de _D. Enrique Pérez de Guzmán el - Bueno_ et nullement de ce suspect pamphlétaire. - - [22] En revanche, M. F. Ménétrier ne mentionnait pas une œuvre, - d’ailleurs épuisée depuis fort longtemps, de Blasco, intitulée: - _París, Impresiones de un Emigrado_. - - [23] «Combien de fois nous a-t-on conduits ici, la nuit!» - - [24] «Le chef». Ainsi désignait-on alors Blasco Ibáñez, à la rédaction - de _El Pueblo_. - - [25] Dans un article inséré dans _Soi-Même_ (1^{ère} Année, nº 10, 15 - Novembre 1917), Blasco a évoqué, sous le bombardement allemand, au - front, ces lointains souvenirs du _Pueblo_, dans un passage qui sera - traduit au chapitre VII. - - [26] «Tous à la guerre, riches et pauvres!» - - [27] On remarquera que, dans ce volume, l’auteur, pour des raisons - faciles à deviner, parle de son départ d’Espagne comme d’une chose - naturelle et comme s’il se fût embarqué à Cette sur le vapeur français - _Les Droits de l’Homme_. - - [28] Nom par lequel on désigne, en Espagne, un jeune déshérité de la - Fortune, un gueux. - - [29] «C’est là ce que je considère comme le mieux; mais, si vous - pensez le contraire, je vous suivrai, advienne que pourra...» - - [30] «Comment ai-je pu vivre de la sorte?» - - [31] «Mais ce Blasco Ibáñez, est-ce un parent du député républicain?» - - [32] Réunions en petit comité. - - [33] Un très lointain article de Blasco Ibáñez, au nº 1 de _La - República de las Letras_, intitulé: «_El arte social_», traitait - simplement du roman à thèse et renfermait des considérations - ingénieuses sur ce point littéraire délicat. - - [34] On sait que, dans ses _Désenchantées_, Loti souhaitait qu’Allah - conservât le peuple turc, «religieux et songeur, loyal et bon». Il est - intéressant d’observer qu’avant lui, Blasco Ibáñez avait formulé le - même vœu. - - [35] M. Pierre Mille qui, à la même époque, visitait les rives du - Bosphore, a donné, dans le _Temps_ du Jeudi 3 Octobre 1907, une - description de Brousse, qu’il eût été piquant de rapprocher de celle - de Blasco. Du moins, pourra-t-on se livrer à ce petit exercice pour - les derviches tourneurs, que M. Pierre Mille décrivit dans le _Temps_ - du Jeudi 26 Septembre 1907. - - [36] Je tiens de source officielle qu’on voulut, pour le récompenser - de sa propagande désintéressée pendant la guerre, l’élever d’un rang - supérieur dans l’Ordre. Sa modestie, cependant, allègue qu’à son âge, - ce qu’il possède est suffisant et que si on l’en juge toujours digne, - l’on pourra plus tard songer de nouveau à lui. - - [37] _Nouveaux Lundis_, V. 213. - - [38] «Mais ce sont des choses militaires!» - - [39] «Tout ce qu’on lit sert, une fois ou l’autre, dans la vie.» - - [40] «Pour moi, l’histoire est le roman des peuples et le roman, - l’histoire des individus.» - - [41] _De oratore_, II, 9, 36: «L’histoire est le témoignage des temps, - la lumière de la vérité, la vie de la mémoire, la maîtresse de la vie, - la messagère du passé.» - - [42] «Douze archéologues, treize opinions distinctes.» - - [43] Voir: _Antonio de Hoyos y Vinent_, par V. Blasco Ibáñez, dans la - _Revue Mondiale_ du 15 Octobre 1919. - - [44] _The Merchant of Venice_, V, 1, 83-88: «L’homme qui n’a pas une - musique en lui-même, qui n’est pas mû par l’harmonie de doux accords, - est apte aux trahisons, aux ruses, à la ruine. Les mouvements de son - esprit sont sombres comme la nuit et ses affections ténébreuses comme - l’Erèbe. Défiez-vous d’un tel homme. Prenez garde à la Musique!» - - [45] Baudelaire, _Œuvres Complètes_, I (Paris, 1868), p. 92. - - [46] «Quelle vérité, quelle vérité, à commencer par moi! Mais, qui - donc lit tellement, tellement, tellement?»--Cité par A. Morel-Fatio, - _Etudes sur l’Espagne, Troisième Série_ (Paris, 1904), p. 312. - - [47] «C’est dans cette foi que je veux vivre et mourir.» - - [48] «Qu’il n’avait pas peur.» - - [49] «Parfois j’ai touché; d’autres fois, j’ai été touché. De quelle - utilité cela a-t-il été dans ma vie? Qu’est-ce que cela a bien pu - prouver?... Quand je songe que je fus blessé presque mortellement - trois mois avant d’écrire _La Barraca_!» - - [50] Feu! - - [51] Vierge. - - [52] «On peut être écrivain sans cesser d’être homme bien élevé.» - - [53] _La Volonté de Vivre._ L’œuvre fut écrite et imprimée entre _La - Maja Desnuda_ et _Sangre y Arena_. - - [54] En préparation. - - [55] «La Mère-Patrie». - - [56] «Si tu veux que je pleure, il faut que toi-même tu commences par - éprouver de la douleur.» - - [57] Campement d’Indiens. - - [58] _L’Argentine et ses Grandeurs._ Plusieurs photographies y - représentent Blasco au cours de ses randonnées: ainsi p. 36, 79, 82, - 108, 646, 654. - - [59] Fabrique de sucre. - - [60] Cette conférence, lue par M. Alfred de Bengoechea, traducteur - des _Ennemis de la Femme_, est imprimée p. 404-422 du _Journal de - l’Université des Annales_, Nº du I er Novembre 1918. - - [61] Territoire, dans l’Argentine. - - [62] Localité. - - [63] Journaliers. - - [64] Danse populaire au Chili, au Pérou, en Bolivie et d’autres pays - encore de l’Amérique, sorte de sarabande ou de fandango des nègres, - des souteneurs et gens de même acabit. On l’appelle aussi _cueca_. - - [65] Nouvelle-Valence. - - [66] Cabane, en Amérique Latine. - - [67] «Et je pensai qu’un mois avant je déjeunais, au Bois de Boulogne, - au restaurant d’Armenonville!» - - [68] «Par sa grande variété.» - - [69] «Employé dernièrement son talent à dénigrer l’Allemagne.» - - [70] Titre que le Gouvernement impérial accordait aux commerçants et - industriels qui avaient bien mérité du régime. - - [71] Qualificatif honorifique en usage avec cette catégorie sociale - d’Allemands. - - [72] Banquet. - - [73] Indien. - - [74] Patrie. - - [75] «Cette fois, c’est sérieux.» - - [76] «L’éminent écrivain du voisin royaume et l’un des bons amis du - Portugal.» - - [77] «L’illustre auteur de _La Catedral_ et de tant d’autres belles - œuvres littéraires.» - - [78] «Autour du conflit.» L’ouvrage de M. B. d’Alcobaça a paru à - Lisbonne à partir de Mars 1915, d’abord comme feuilleton du journal - républicain _A Capital_, puis en fascicules successifs chez les - éditeurs J. Romano Torres et Cie dans la même ville. - - [79] «Quand les Allemands m’auront présenté deux gaillards de la - taille de ces deux méditerranéens, je commencerai à croire en leur - infaillibilité militaire.» - - [80] Texte sténographié, paru dans le _Journal de l’Université des - Annales_ du 15 Mai 1918, p. 516. - - [81] _G. Q. G. Secteur I_ (Paris, 1920), tome I, p. 192. - - [82] «En me rendant au front.» - - [83] _The Morning_, périodique alors publié en langue anglaise par _Le - Matin_, nº du Mercredi 29 Mai 1918. - - [84] «Gigantesque «no man’s land» (espace compris entre les deux - tranchées ennemies), où les Alliés combattaient sans trêve les Huns.» - - [85] «Sa fuite de Barcelone, où il ne put rester un seul jour...» - (_Article cité page 146._) - - [86] «Les affaires sont les affaires.» - - [87] _The Illustrated London News_, 12 Février 1921, p. 209. «Ouvrage - qui, dit-on, a été le plus lu de tous les livres imprimés, à - l’exception de la Bible.» - - [88] «C’est pour la France, c’est pour la patrie de Victor Hugo!» - - [89] Calembours. - - [90] «Vente modèle.»--Les tirages de la maison E.-P. Dutton and Cº - sont ordinairement de 10.000 exemplaires. La première édition des - _Four Horsemen_ date de Juillet 1918. Au commencement de Janvier 1920, - l’œuvre atteignait sa 150^{ème} édition, ce qui représentait déjà - environ 5 millions de lecteurs. - - [91] «Monceaux d’or.» - - [92] LA FONTAINE, _Fables_, Livre VI, 13: «Le Villageois et - le Serpent.» - - [93] Discours. - - [94] _L’espagnol aux Etats Unis_, feuilleton du journal _Le Siècle_, - 26 Janvier 1905. - - [95] _El español en los Estados Unidos_, Salamanca. 1920. - - [96] Dans son livre de 1918: _El Hispanismo en Norte-América_ (Madrid, - 433 pp. in-8º). Le détail de la réception doctorale de Blasco, le 23 - Février 1920, et le texte des discours prononcés à cette occasion se - trouvent p. 1-54 du _George Washington University Bulletin_ de Février - 1920 (vol. XVIII, numéro 7). - - [97] Un court exposé. - - [98] Consentement unanime. - - [99] «M. le Président, c’est avec un grand plaisir que j’annonce à la - Chambre que nous avons aujourd’hui la visite de Blasco Ibáñez qui, - comme chacun sait, est le premier écrivain espagnol du monde, l’auteur - des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_ et d’autres ouvrages qui nous - sont familiers à tous. Il sera peut-être intéressant pour les membres - de cette maison de savoir que Blasco Ibáñez a été aussi pendant sept - ans membre des «Cortes», ou Parlement espagnol; qu’il a toujours été - un républicain...» - - [100] «dans le cabinet du Président sous peu et serait heureux d’y - faire la connaissance personnelle des membres du Congrès et je suis - sûr que ce sera un grand plaisir pour nous de faire la connaissance - d’un représentant si distingué du meilleur de la littérature - européenne et espagnole, d’un homme, aussi, que nous devons mieux - admirer et connaître à cause de ses principes républicains et - démocratiques.» - - [101] «Sur Pérez Galdós», p. 1.369. - - [102] Nº de Juillet 1903, p. 105-128. - - [103] Premier chef. - - [104] «Lettres espagnoles», p. 422 et suivantes. - - [105] Voir à la fin du chapitre XII l’indication relative aux extraits - traduits par M. Hérelle. - - [106] Littérature universelle. - - [107] _Emile Zola, sa vie et ses œuvres._ - - [108] Marché des Fêtes de Noël. - - [109] _Etudes d’Art étranger_, p. 345. - - [110] _VIe Série_, T. X, p. 311: _Le Rossignol de M. Gabriele - D’Annunzio_. - - [111] «Les traces de Zola, que l’on découvre dans beaucoup de ses - romans, lui ont valu le titre de «Zola espagnol»...» - - [112] Une allusion, p. 647, à _La Maja Desnuda_, «_le nouveau - roman de Blasco Ibáñez_», date ce ch. VIII. L’œuvre fut couronnée, - à l’unanimité, du prix Charro-Hidalgo, que _l’Ateneo_ de Madrid - distribue tous les deux ans. - - [113] La pêche du _bòu_ est celle où les deux barques couplées - traînent un long filet en naviguant toujours de conserve; c’est notre - pêche au boulier. - - [114] _Confesiones del Siglo, 2ª Serie_, Madrid, sans date, Calleja, - p. 161-174: «Blasco Ibáñez». Cette interview n’a pas été reproduite - exactement et plusieurs passages en sont erronés. - - [115] «Vengeance mauresque.» - - [116] «Ce que je ne vois pas du premier coup, je ne le verrai pas - ensuite.» - - [117] «Ce que je n’écris pas du premier jet, je ne l’écrirai pas à la - réflexion.» - - [118] Cette édition est en 16 volumes, mais il en existe une infinité - d’autres, de tous formats et de tous prix. Quelques romans ont - même été traduits par cinq traducteurs différents et publiés par - cinq éditeurs distincts. Depuis la révolution russe, Blasco est - naturellement dans la plus complète ignorance de tout ce qui a trait à - ses œuvres en Russie, où elles jouissaient d’une popularité incroyable. - - [119] _II^{ème} Série_, Paris, 1901, ch. XXVII: «Du style comme - condition de la vie», p. 330. - - [120] «Où l’on n’a écrit qu’en vers, soit dans le genre badin, soit - pour le théâtre, se mettre à écrire en prose sérieuse est une grande - révolution...» - - [121] _L’Evolution d’un romancier valencien_, p. 58.--C’est, - d’ailleurs, en castillan aussi qu’écrivit un autre romancier - valencien, dont _Cultura Española_ prétendit que les œuvres avaient - été traduites en français, M. B. Morales San Martín, afin d’obtenir un - succès qui ne vint pas (voir l’article de D. Ramón D. Perés dans le nº - de _Cultura Española_ de Novembre 1909, p. 903.) - - [122] Paysans. - - [123] Souteneurs. - - [124] Aragonais venus chercher fortune à Valence. - - [125] Plus douce que le miel. - - [126] «Riz et tartane, casaque à la mode, et roule la boule à la - Valencienne.» L’expresion _¡ròde la bola!_ est légendaire pour - indiquer l’insouciance devant l’avenir. - - [127] _Flor de Mayo_ est le nom donné à la barque de pêche luxueuse - que le héros du roman, le _Retor_, fait construire avec les profits de - son expédition de contrebande à Alger et qui a été baptisée ainsi par - la suggestion d’une estampe ornant les livres de tabac _May-Flower_ - (fleur d’aubépine, librement rendu par _Flor de Mayo_), importé de - Gibraltar. - - [128] «Monsieur enfermé pour avoir écrit dans les journaux.» - - [129] Inséré dans _Luna Benamor_ en 1909, p. 113. - - [130] Assassins. - - [131] Voleurs. - - [132] Nº XII, p. 939. M. Gómez de Baquero, fonctionnaire monarchiste, - avait préalablement consacré à divers romans de Blasco Ibáñez - plusieurs articles, dont deux sur _Sangre y Arena_ dans _El - Imparcial_, où ce roman avait paru en feuilleton, et un troisième sur - le même livre dans _La España Moderna_ de D. José Lázaro. Sous la - signature _Andrenio_, il écrivit aussi dans le journal conservateur - _La Epoca_, ainsi, d’ailleurs, que dans la revue hebdomadaire - populaire _Nuevo Mundo_, diverses notules sur le romancier, qu’il - n’a, toutefois, pas incluses dans son recueil de 1918: _Novelas y - Novelistas_, paru chez l’éditeur Calleja à Madrid. - - [133] Tome IX, p. 555 et suivantes. - - [134] «Ses romans sont chastes, sobres comme la Nature.»--M. F. - Vézinet remarquera aussi à propos de _La Maja Desnuda_, dans son - ouvrage de 1907, p. 277, que Blasco «s’interdit les succès faciles en - écartant de son œuvre les situations scabreuses, ou, quand il s’en - présente, en les traitant avec une légèreté de touche qui nous étonne - et nous ravit chez un réaliste». Et cela était l’évidence même. - - [135] «Député toujours sûr d’être réélu.» - - [136] «L’Amour ne passe qu’une fois dans la vie.» - - [137] «Des appuis bien faibles.» - - [138] Etude mise en tête de la traduction Panckoucke, avec texte latin - en regard, des _Punicorum Libri XVII_. - - [139] Barcelona, 1888, 2 t. de XIII-507 et 520 pp. in-8°, préfacés par - Llorente et recensés par Hübner dans la _Deutsche Literaturzeitung_, - 1889, nº 26. - - [140] Paris, 1870-1878 (_atlas_ en 1879), t. I, p. 295-306. - - [141] Article intitulé: «Sagunt und seine Belagerung durch Hannibal.» - On lira avec intérêt, dans le _Mariana historien_ de M. G. Cirot - (Bordeaux, 1905), p. 320-322, le résumé des efforts du Jésuite - Mariana pour concilier, sur Sagonte, les récits discordants des - historiographes anciens. - - [142] 11^{ème} éd., Cambridge, 1911, p. 587: _Blasco Ibáñez lacks - taste and judgement..._» C’est dans sa _Littérature Espagnole_ - de 1913, p. 446, que le professeur de Londres a émis ce jugement - sur _Sónnica_ et renvoyé, lui aussi, à Flaubert: «Ces évocations - ambitieuses d’un lointain passé sont réservées aux Flaubert...» Tout - le jugement sur Blasco, dans ce livre, est à l’avenant. - - [143] Voir sur cette catapulte mes deux _notes_ dans la _Revue des - Etudes Anciennes_, t. XXII (1920), p. 73 et p. 311. - - [144] Colline. - - [145] Pour la traduction italienne prête à paraître, l’hispanologue - florentin Ezio Levi écrira une _préface_ fort documentée sur Blasco. - Tout récemment a paru, sous le titre: _La Tragédie sur le Lac_, une - nouvelle édition de la traduction française de _Cañas y Barro_, mais - signée, cette fois, de Mme Renée Lafont. - - [146] «C’est l’œuvre qui constitue pour moi le souvenir le plus - agréable, celle que j’ai composée le plus solidement, celle qui me - paraît le plus «finie»...» - - [147] D’après M. Ernest Mérimée, qui le cite p. 298 de son article de - 1903. - - [148] Le «palais» de la Malvarrosa a été construit entre la - publication de _Entre Naranjos_ et celle de _Sónnica la Cortesana_. - - [149] La «villa bleue», que Povo a dessinée sur la couverture de - _Entre Naranjos_. - - [150] _Etudes de Littérature Méridionale_, p. 53. - - [151] «Je le trouve lourd, il y a en lui trop de doctrine.» - - [152] _Letras é Ideas_, Barcelona, p. 144. - - [153] Nº du 25 Juin 1905.--Dans le _Temps_ du dimanche 21 Juillet - 1907, M. Gaston Deschamps--qui, dans ce même journal, le 2 Avril 1903, - avait déjà exalté le romancier de _Terres Maudites_ et de _Fleur de - Mai_--vantait la version de _La Catedral_ par Hérelle et proclamait ce - truisme: que Blasco «avait conquis le droit de cité dans la République - des Lettres françaises»,--truisme que répétera, à près de trois - lustres de distance, en termes simplement différents M. Homem Christo - dans _La Revue de France_ du 1er Avril 1921. Notons, enfin, que la - traduction américaine de _La Catedral: The Shadow of the Cathedral_, - est munie d’une excellente _introduction_ par feu William Dean - Howells, dont il a été question plus haut. - - [154] Dans son deuxième fascicule de l’année 1912, p. 488, comme je - le rappelle au cours de mon étude: «Sur quelques savants espagnols - contemporains», publiée en 1921 dans _Hispania_. La _Revue d’Histoire - Littéraire de la France_, tout en croyant que _El Intruso_ était une - «œuvre de propagande anti-chrétienne et socialiste» dirigée contre - la «tyrannie immorale du capital», voulait bien en reconnaître la - «fougue», l’«énergie» et la «rudesse». - - [155] «Voici la joyeuse Andalousie!»--Allusion à un passage de _La - Bodega_, ch. V, p. 192. - - [156] «Ceux d’en-bas».--D’un merveilleux morceau de _La Bodega_ (ch. - III) décrivant la misère alimentaire des plèbes rurales andalouses, un - court extrait, donné par Mlle Paraire et M. Rimey, p. 156-161 de - leur livre de lectures espagnoles: _La Patria Española_ (Paris, 1913), - a eu le don de faire frémir plus d’une jeune génération d’étudiants - d’espagnol, en France. - - [157] T. VII, p. 307: _La Bodega_, de V. Blasco Ibáñez. - - [158] Grandes propriétés foncières. - - [159] La _gañanía_ désigne le dortoir des journaliers terriens du - _cortijo_ (ferme); les _aperadores_ sont chargés de la direction - d’une exploitation agricole; les _arreadores_ sont une espèce de - chefs de travaux; les _capataces_ équivalent à des contre-maîtres; - les _mayorales_ sont des maîtres bergers; les _braceros_ sont des - manœuvres. - - [160] Nom donné aux bandes de révoltés qui, parallèlement - aux _Comuneros_ de Castille, tentèrent, au début du règne de - Charles-Quint, de modifier l’ordre social, à Valence et dans les - Baléares. - - [161] Salvochea fut l’un des collaborateurs du journal de Francisco - Ferrer: _La Huelga General_, feuille anarchiste trimensuelle, dont - le premier nº parut le 15 Novembre 1901 à Barcelone et le dernier le - 20 Juin 1903. Voir A. Fromentin, _La vérité sur l’œuvre de Francisco - Ferrer_ (Paris, 1909), page 32. - - [162] «_La última novela de Baroja_», p. 14. Le lecteur qui voudrait - avoir une idée de la nature du talent de M. Baroja n’aura qu’à lire - l’étude que lui a dédiée M. Peseux-Richard au t. XXIII (1910) de la - _Revue Hispanique_. - - [163] La vie de la pègre madrilène. - - [164] F. Vézinet, _Les Maîtres du roman espagnol contemporain_ (Paris, - 1907), p. 254, _note_ I. - - [165] T. XV (1906), p. 865-868. - - [166] Op. cit., p. 256-279. - - [167] Dans ce roman, paru en 1892, le poète belge Rodendach nous - dépeint Hugues Viane qui, ayant cru retrouver sa femme défunte dans - une danseuse d’opéra, imagine d’habiller celle-ci, Jeanne Scott, - dont il a fait sa maîtresse par amour pour la morte, d’une des robes - de l’épouse: «Elle, déjà si ressemblante, ajoutant à l’identité de - son visage, l’identité d’un de ces costumes qu’il avait vus naguère - adaptés à une taille toute pareille! Ce serait plus encore sa femme - revenue, etc.» - - [168] _La Littérature Castillane d’aujourd’hui_, p. 649-669 de: - _España económica, social y artística_ (_Lecciones del VIIº Curso - Internacional de Expansión Comercial_), Barcelona, 1914. Le passage - sur Blasco est p. 654. - - [169] _Le Spectacle national par excellence._ Ce volume compte XVIII - et 590 pp. et le passage que j’en cite est à la page 360. - - [170] Voir sur Hoyos mon article dans _Hispania_, 1920, p. 279. - Pour _Los Toreros de Invierno_, Blasco a écrit un fort intéressant - _prologue_. - - [171] T. XVIII (1908), p. 290-294. - - [172] _Biblioteca Mignon_, Madrid, 1910. p. 82-83. - - [173] T. XI (1909), p. 200: A propos de _Sangre y Arena_, de V. Blasco - Ibáñez. - - [174] «Une phase complète de la vie populaire d’Espagne». Méndez - Núñez, que citait _Zeda_, est célèbre pour avoir prononcé la phrase - fameuse: «_España más quiere honra sin barcos que barcos sin honra._» - («L’Espagne aime mieux l’honneur sans navires que des navires sans - honneur.») C’est cet amiral qui commandait la flotte espagnole qui - bombarda Valparaíso et El Callao en 1866. - - [175] Il existe, de _Sangre y Arena_, deux traductions anglaises: - l’une, publiée chez Nelson à Londres: _The Matador_, et l’autre, que - je signale à la fin de ce chapitre, parue à New-York. - - [176] Haute noblesse. - - [177] Voir sur George Sand, Majorque et Gabriel Alomar, mon article - d’_Hispania_, 1920, p. 103 et p. 243, _note 1_. - - [178] «Meilleures facultés.» - - [179] Il existe une autre version américaine de _Los Muertos Mandan_, - par Frances Douglas, parue également à New York et sous le titre: _The - Dead Command_, comme celle du Dr. Goldberg. - - [180] _Les Romans de la Race._ - - [181] _La Ville de l’Espérance._ - - [182] _La Terre de tout le monde._ - - [183] _Les Murmures de la Forêt._ - - [184] _L’Or et la Mort._ - - [185] Palais des Représentants de la Nation. - - [186] Ce roman n’en a pas moins atteint son quarantième mille et - s’approche rapidement du cinquantième. - - [187] _La Lectura._ XIVe année, n° 168 (Décembre 1914), page 467. - - [188] Vocable américain désignant originairement une arme de guerre - et signifiant aujourd’hui, spécialement au Chili et en Argentine, ce - qu’en castillan classique on dénomme «_disparate_», soit donc une - «niaiserie». - - [189] C’était un dogme de la religion catholique d’alors que la terre - était le corps le plus vaste de la création et le centre fixe de - l’Univers, le but des mouvements de tous les astres. On admettait - généralement qu’elle formait un cercle aplati, ou un quadrilatère - immense, borné par une masse d’eau incommensurable--_el mar de - tinieblas_--et l’on objectait aux déductions de Colomb les Divines - Ecritures, qui comparent les cieux à une tente déployée au-dessus de - la terre, chose impossible si la sphéricité de cette dernière était - admise! - - [190] Grenier, en valencien. - - [191] _Mare Nostrum_, p. 17. - - [192] J’ai suffisamment caractérisé l’antigermanisme de Blasco Ibáñez, - d’autant plus méritoire si on le compare à celui d’autres amis de la - France en Espagne, Pérez Galdós, par exemple--pour ne citer que le - plus illustre d’entre les morts. J’ai traduit et commenté en 1906, - dans le _Bulletin Hispanique_, une lettre de lui à un organe allemand - de Berlin (_Das Litterarische Echo, 1905, nº 15_), où se trouvait - cette phrase: «Nous vénérons l’Allemagne à cause de sa puissance - politique et militaire, à cause de son grand capital intellectuel. - Nous voyons en elle le foyer auguste de l’Intelligence, où tout - progrès scientifique, toute grandeur intellectuelle résident...» - (_Bul. Hisp._, t. VIII, p. 328.) - - [193] (_Con una carta de Palacio Valdés_), Madrid, 1919, Calleja, p. - 83-86. - - [194] «Une maladroite et insupportable compilation de tout ce que la - haine et l’ignorance ont écrit récemment contre une des nations les - plus civilisées de l’Europe.» - - [195] Article déjà cité, vol. 158, n° 4.269, 12 Février 1921: _A - £500.000 film with 12.000 performers: «The Four Horsemen of the - Apocalypse.»_ - - [196] Cette suggestion a été reproduite par le journal _Excelsior_, nº - du vendredi 18 Février 1921, p. 4. - - [197] Le film de _Sangre y Arena_, tourné également en 1917, mais en - Espagne, vient d’être détruit pour être remplacé par une nouvelle - production américaine, après qu’aura été joué, sur un des plus grands - théâtres de New York, le drame tiré de ce célèbre roman tauromachique - par un auteur américain fort connu. - - [198] A l’heure présente, il s’en est vendu plus de 500.000 - exemplaires et l’édition espagnole en est au 60^{ème} mille. - - [199] L’écho espagnol retentit, faiblement, dans une revue - d’intellectuels temporairement disparue, après avoir été rudement - persécutée par le gouvernement espagnol. Au nº 157 d’_España_, 1918, - p. 12, M. Díez-Canedo affirme que le «principal mérite de Blasco - Ibáñez est d’avoir écrit de près et d’avoir suivi dès l’origine, - avec un fervent esprit d’amour pour la justice, le développement de - la lutte actuelle, ce qui lui a permis de toucher, dans son livre, - l’aspect qui affecte le plus l’Espagne». Cette douloureuse réalité, - M. Díez-Canedo a eu le courage de l’évoquer. «La voix du romancier - s’élève avec toute la solennité de l’heure et prononce les paroles - qui vont au cœur de tous. Ces paroles, elles sortent aussi du cœur - de beaucoup. Mais les recueillir et leur conférer l’expression - définitive, c’était là mission propre à l’auteur. Blasco Ibáñez - leur a donné une vibration adéquate et tel est le suprême mérite de - son œuvre, qui gardera, entre toutes celles qu’il a écrites, cette - vertu souveraine: d’avoir associé, aux jours les plus douloureux, à - l’universelle clameur le cri de l’Espagne blessée...» - - [200] Article cité, _Revue de Paris_ du 1er Août 1919. - - [201] «Le fait divers dont s’inspire le dernier roman de Vicente - Blasco Ibáñez est l’espionnage de la danseuse Mata Hari, son procès - devant le conseil de guerre de Paris et son exécution au fort de - Vincennes.» - - [202] Nº 296, jeudi 10 Février 1921: _Sobre Blasco Ibáñez_. - - [203] «Un monsieur de l’intérieur des terres.» - - [204] _Inferno_, XXVI, 94-102. «Ni la douceur d’un fils, ni la pitié - d’un vieux père, ni l’amour dû, qui devait rendre Pénélope joyeuse, ne - purent vaincre au-dedans de moi l’ardeur que j’eus à explorer le monde - et à connaître les vices des hommes et leurs vertus: mais je me lançai - à travers la grande mer ouverte (_la Méditerranée, par opposition à la - mer Ionienne_), seul sur un navire, avec ma petite troupe, de laquelle - je ne fus pas abandonné...» - - [205] XXVI, 136-142. «Nous nous réjouîmes, et cela tourna vite en - pleurs: car, de cette nouvelle terre, naquit un tourbillon, qui frappa - la proue du navire. Trois fois, il le fit tourner avec toutes les - vagues; à la quatrième, il mit la poupe en l’air et la proue en bas, - comme il plût à Dieu. Jusqu’à ce que la mer se fût sur nous refermée.» - - [206] «L’unique ivresse intéressante de notre vie.» - - [207] «Le monsieur qui ne joue que le 17.» - - [208] «Gentilhomme.» - - [209] «Car, sans toi, ô Vénus, rien ne jaillit au séjour de la - lumière, rien n’est beau ni aimable...» - - [210] _Los Enemigos de la Mujer_, pp. 442 et 443. - - [211] «Docteur Blasco Ibáñez, je vous souhaite la bienvenue au sein de - la société des membres de l’Université George Washington.» - - [212] «Apprécié les motifs du peuple des Etats-Unis, et, dans son - dernier roman: «_Les Ennemis de la Femme_», lui avoir accordé, pour - son intervention, une généreuse mesure de louanges.» _Bulletin_ cité - de la _George Washington University_, p. 33.--A mon sens, le titre - choisi par le traducteur américain de _Los Enemigos de la Mujer_: - _Woman Triumphant_, n’est pas heureux et Hayward Keniston eût dû - songer que le triomphateur final, dans ce roman, ce n’est point la - Femme, mais l’Homme. - - [213] Pendant l’année qu’il vécut à Monte-Carlo, il alla presque - chaque jour aux salles de jeu du Casino, pour y étudier les joueurs, - mais ne céda jamais à la tentation classique d’y risquer une somme, - si bien que les employés avaient fini par l’appeler: _le Monsieur qui - ne joue jamais_, et que des joueurs fanatiques le suppliaient de leur - servir de porte-chance! - - [214] Cette aversion pour le théâtre a été cause que Blasco s’est - jusqu’ici obstinément refusé à rien écrire directement pour la scène. - «_No quiero_, dit-il, _va contra mis gustos. Resulta para mí algo así - como si me propusiesen hacer crochet_.» («Je ne veux pas, c’est contre - mes goûts; c’est comme si on me proposait de faire du crochet.») - Et c’est dommage, car je suis convaincu que sa plume pourrait nous - donner des pièces admirables de vie, de mouvement et d’humaine - vérité. En revanche, Blasco adore les concerts, qu’il savoure, en - fermant les yeux, dans une posture abandonnée et commode. L’opéra, - auquel il assiste par amour pour la musique, n’est, pour lui, qu’une - «transaction». - - [215] _Le Paradis des Femmes._ - - [216] «Quiconque est fort véritablement, est bon, non seulement par - obligation morale, mais comme conséquence de son équilibre et de - sa force. Les faibles et les méchants seuls conservent le souvenir - toujours vif de ce qu’ils ont souffert et caressent l’espoir de se - venger...» - - [217] «Écrit pour l’exportation»: reproche indirect de M. James - Fitzmaurice-Kelly, plus haut cité, et qui n’est qu’une variante du - vieux cliché courant--dont l’auteur de l’article: _Novela_, au t. - 38 de l’_Enciclopedia Espasa_, p. 1.219, a cru devoir resservir, en - Juillet 1918, la banalité usée--, lequel consiste à censurer Blasco - pour avoir abandonné le champ du roman provincial valencien! - - [218] «_En votre personne, Monsieur, nous voyons resplendir la moderne - gloire de la littérature espagnole. Vous avez écrit beaucoup et vos - lecteurs, disséminés dans l’Univers, se comptent par millions. Vos - «Quatre Cavaliers» ont déjà, dans leur galop, fait le tour du monde - et il s’est imprimé plus de deux cents éditions de ce seul roman. - Vos œuvres révèlent le plus grand génie littéraire. Vous n’avez pas - seulement le pouvoir de peindre avec vivacité les choses, mais d’en - rendre la signification secrète. Profondément réalistes, tous vos - écrits palpitent de sentiment humain. Les caractères que vous dessinez - ont une force et une vigueur qui suggèrent les effigies d’un Rodin. - Sur les pages du livre imprimé, vous, l’écrivain d’Espagne, avez tracé - des peintures qui possèdent toute la vitale énergie, tout le passionné - réalisme caractéristiques de ces grands peintres, vos compatriotes: - Sorolla et Zuloaga. Ce ne furent pas vains compliments que formulèrent - les critiques, en disant de vous que Zola n’avait pas été plus - réaliste, ni Hugo plus brillant. Et nous autres, Nord-Américains, nous - ne récuserons pas ce témoignage de l’un de nos plus grands romanciers, - de William Dean Howels, proclamant, à propos d’un de vos romans, que - «c’était l’un des plus pleins et des plus riches romans modernes, - digne d’être placé à côté des plus grandes œuvres russes et au-dessus - de tout ce qui a été fait jusqu’à présent en langue anglaise, roman - dont le dénouement est aussi logiquement et cruellement tragique - que celui des meilleures productions espagnoles existantes.»--Nous - acceptons donc le verdict de ceux qui vous ont défini le premier des - romanciers modernes, qui ont assigné à vos œuvres une place permanente - dans la littérature universelle..._» - - * * * * * - -On a effectué les corrections suivantes: - -Menetrier=> Ménétrier - -Mediterranée=> Méditerranée {pg 10} - -propiétaire actuel=> propriétaire actuel {pg 10} - -Héridité celtibérique=> Hérédité celtibérique {pg 24} - -certainnement=> certainement {pg 24} - -rebellion=> rébellion {pg 28} - -le froit glacial=> le froid glacial {pg 32} - -qui accomodent les cœurs brisés=> qui accommodent les cœurs brisés -{pg 38} - -l’aile droite du Panthéhon=> l’aile droite du Panthéon {pg 42} - -ces lontains souvenirs=> ces lointains souvenirs {pg 50, n.} - -ne laise pas d’être=> ne laise pas d’être {pg 58} - -Combattif avec l’ennemi=> Combatif avec l’ennemi {pg 59} - -ce lontain passé=> ce lointain passé {pg 62} - -ne s’accomoderait pas=> ne s’accommoderait pas {pg 37} - -fin suprême de toute école=> fin suprêmes de toute école {pg 69} - -puique vous m’en priez=> puisque vous m’en priez {pg 70} - -Notre présent est en fonctions=> Notre présent est en fonction {pg 71} - -l’admiration universelle en a prêtées=> l’admiration universelle en a -prêté {pg 72} - -de notre race ne furent-il=> de notre race ne furent-ils {pg 75} - -Désanchantées=> Désenchantées {pg 89} - -Ces lettres on été détruites=> Ces lettres ont été détruites {pg 109} - -et d’énergie, acoutumé=> et d’énergie, accoutumé {pg 126} - -Janvier à Juin 1910, á=> Janvier à Juin 1910, à {pg 127} - -allant de la page 1 á=> allant de la page 1 à {pg 127} - -le vie factice et luxueuse=> la vie factice et luxueuse {pg 133} - -le vieille défroque traditionnelle=> la vieille défroque traditionnelle -{pg 161} - -le neutralité de l’Espagne=> la neutralité de l’Espagne {pg 165} - -Hoursemen=> Horsemen {pg 175} - -je ne m’éttonnerais point=> je ne m’étonnerais point {pg 186} - -cette epithète même=> cette épithète même {pg 190} - -ainsi en fonctions de la vie=> ainsi en fonction de la vie {pg 193} - -sa lettre insérèe=> sa lettre insérée {pg 198} - -paru á Madrid=> paru à Madrid {pg 201} - -en tant que que thème=> en tant que thème {pg 206} - -de Juillet 1906 à Abril 1907=> de Juillet 1906 à Avril 1907 {pg 221} - -L’expression _¡ròde la bola!_=> L’expresion _¡ròde la bola!_ {pg 224 n.} - -un excellent homme d’Aragonais=> un excellent homme d’Aragon {pg 225} - -rêve ancien de vie bourgeoise=> rêve ancien de vie bourgeoisie {pg 225} - -ses parents avaient nagère abandonné=> ses parents avaient naguère -abandonné {pg 225} - -où le resouvenir du=> où le ressouvenir du {pg 227} - -comme je l’ai déjà moté=> comme je l’ai déjà noté {pg 234} - -ses concitoyers jaloux=> ses concitoyens jaloux {pg 234} - -tant ne fois traduite=> tant de fois traduite {pg 234} - -par le philologie Raimund=> par le philologue Raimund {pg 238} - -qui se dévoppent=> qui se développent {pg 242} - -par-desus tout la connaissance=> par-dessus tout la connaissance {pg -244} - -il comtemplait la mer=> il contemplait la mer {pg 245} - -même fallu une «certain courage=> même fallu un «certain courage {pg -249} - -le version de _La Catedral_=> la version de _La Catedral_ {pg 250 n.} - -le République des Lettres françaises=> la République des Lettres -françaises {pg 250} - -réprésentant des patrons=> représentant des patrons {pg 254} - -leurs corps deshérités=> leurs corps déshérités {pg 254} - -le misère alimentaire des plèbes=> la misère alimentaire des plèbes {pg -256} - -cette tourbe de deshérités=> cette tourbe de déshérités {pg 260} - -les galères phéciennes allant=> les galères phéniciennes allant {pg 273} - -Aussi le conul=> Aussi le consul {pg 273} - -Mais c’est là phénomène=> Mais c’est la phénomène {pg 282} - -il est évéré qu’à=> il est avéré qu’à {pg 286} - -le retient loint=> le retient loin {pg 300} - -un erreur grossière=> une erreur grossière {pg 307} - -The Ennemies of the Woman=> The Enemies of the Woman {pg 315} - -sa préoccupation dominante était du lui=> sa préoccupation dominante -était de lui {pg 317} - -nous voyons resplandir=> nous voyons resplendir {pg 322 n.} - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of V. Blasco Ibáñez, ses romans et -a roman de sa vie, by Camille Pitollet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK V. BLASCO IBÁÑEZ *** - -***** This file should be named 50267-0.txt or 50267-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/2/6/50267/ - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at The Internet Archive) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
