summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/50267-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/50267-0.txt')
-rw-r--r--old/50267-0.txt9632
1 files changed, 0 insertions, 9632 deletions
diff --git a/old/50267-0.txt b/old/50267-0.txt
deleted file mode 100644
index c28cc69..0000000
--- a/old/50267-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,9632 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of V. Blasco Ibáñez, ses romans et la roman
-de sa vie, by Camille Pitollet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: V. Blasco Ibáñez, ses romans et la roman de sa vie
-
-Author: Camille Pitollet
-
-Release Date: October 22, 2015 [EBook #50267]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK V. BLASCO IBÁÑEZ ***
-
-
-
-
-Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images available at The Internet Archive)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- V. BLASCO IBÁÑEZ
-
- SES ROMANS ET LE ROMAN DE SA VIE
-
-
-
-
- OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-
- Contributions à l’étude de l’hispanisme de G.-E. Lessing (Paris, F.
- Alcan, 1909).
-
- La querelle caldéronienne de J.-N. Bœhl von Faber et J.-J. de
- Mora (Paris, F. Alcan, 1909).
-
- Contributions à l’histoire de Fabri de Peiresc (Paris, Champion,
- 1910).
-
- Notes sur la première femme de Ferdinand VII,
- Marie-Antoinette-Thérèse de Naples (Madrid, «Revista de Archivos»,
- 1915).
-
-
-
-
- CAMILLE PITOLLET
-
- V. Blasco Ibáñez
-
- SES ROMANS ET
-
- LE ROMAN DE SA VIE
-
- (OUVRAGE ORNÉ DE 50 ILLUSTRATIONS)
-
- [Illustration]
-
- PARIS
-
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
- 3 RUE AUBER, 3
-
-
-
-
- V. BLASCO IBÁÑEZ
-
- SES ROMANS ET LE ROMAN DE SA VIE
-
-
-
-
- I
-
- L’homme et ses distractions.--Son amour des livres et sa haine pour
- les manuscrits et brochures, ainsi que les articles de presse.--Les
- cinq bibliothèques différentes.--Son oubli du passé et de ses
- propres œuvres.--Incapable de vieillir, il n’a de pensées que
- pour l’avenir.
-
-
-Il y a bien longtemps que je me sens attiré par l’originale et forte
-personnalité de Blasco Ibáñez. J’étais à peine reçu agrégé d’espagnol
-que, dans l’hiver de 1902-1903, j’obtenais de lui l’autorisation de
-traduire en français l’un de ses meilleurs romans. La traduction, déjà
-fort avancée, fut interrompue, malheureusement, par un voyage
-professionnel en Allemagne, qui devait durer trois années. Mais à peine
-étais-je installé à Hambourg que, dans diverses conférences, j’y
-révélais au public lettré de la grande ville hanséatique l’œuvre,
-encore à peine connue, du romancier de Valence. De l’une au moins de ces
-conférences, l’écho parvenait jusqu’à Madrid et un résumé en fut donné
-par le professeur de Madrid, D. Fernando Araujo, dans la revue: _La
-España Moderna_, Nº de Décembre 1903, p. 167-172. En outre, l’un des
-livres espagnols expliqué dans les cours que je faisais au _Johanneum_
-dans l’année scolaire 1905-1906, fut le roman de Blasco Ibáñez: _La
-Horda_. Et actuellement, la traduction de diverses œuvres de cet
-écrivain occupe le meilleur de mes loisirs.
-
-De là, cependant, à écrire sa biographie, il y a une nuance. J’ai connu
-Blasco Ibáñez à Madrid et à Paris. Toutefois, le soumettre à une
-observation prolongée n’était pas chose facile. Ce romancier est un peu
-comme la femme, dont l’_Enéide_ de Virgile nous a appris qu’elle était
-_varium et mutabile semper_. Pendant la guerre, il est vrai, il fit en
-France son plus long séjour fixe, travaillant ardemment pour la cause
-des Alliés, ainsi qu’il sera dit plus bas. Mais, alors, j’étais moi-même
-fort loin de Paris, appelé, comme tous les Français de mon âge, à
-défendre la patrie en danger.
-
-Avant qu’éclatât l’incendie européen, d’autre part, Blasco Ibáñez vivait
-dans l’Amérique du Sud, absorbé par cette entreprise colonisatrice qui a
-tous les caractères du roman d’aventures transposé dans la réalité. Si,
-quelquefois, il lui arrivait d’abandonner les déserts de la Patagonie ou
-du Grand Chaco pour faire une apparition dans la capitale française, ces
-séjours ne laissaient pas de participer de l’extraordinaire existence de
-l’auteur dans la _pampa_ argentine. C’étaient des intermèdes de «vie
-intense», dont l’un ne fut que de dix jours et qui coûtaient des
-milliers de francs à cet homme toujours prêt à risquer joyeusement une
-double traversée de vingt journées pour reprendre contact avec une
-civilisation presque oubliée. Pour lui, l’Atlantique n’était alors en
-toute vérité qu’une sorte de Grand Boulevard bleu et le paquebot reliant
-Buenos Aires à Boulogne une façon de tramway. En cinq ans, il réalisa
-ainsi sept voyages d’aller et retour entre le Vieux Monde et le Nouveau,
-soit donc quatorze traversées!
-
-Il ne sera pas superflu de remarquer ici que, dans sa jeunesse, Blasco
-Ibáñez se prépara à entrer dans la marine de guerre espagnole et qu’il
-aime la mer de cette passion de riverain de la Méditerranée dont tant de
-personnages de ses livres sont dévorés. Faut-il citer l’un des plus
-célèbres, _Mare Nostrum_, où le protagoniste, Ulysse Ferragut, apparaît,
-en ses allures typiques de vieux loup de mer, la vivante représentation
-de l’auteur même du roman? Mais, dès ses premières œuvres, nous
-retrouvons déjà ce trait, si caractéristique, de sa nature. Qui n’a
-présent à l’esprit cette _Flor de Mayo_, qui date de 1895 et où
-Pascualet, bien qu’âgé de 13 ans et ayant l’air d’un petit clerc
-d’église--à tel point que les pêcheurs l’ont surnommé le _Retor_ (le
-_Recteur_)--s’engage, malgré la frayeur de sa mère, comme mousse, grimpe
-aux mâts, tout de suite devenu marin expérimenté et, finalement, se mue
-en audacieux contrebandier, introduisant en Espagne, au péril de sa vie,
-des marchandises d’Algérie?
-
-Cependant la difficulté d’écrire une biographie de Blasco Ibáñez
-résidait moins encore dans la nature unique de son existence écoulée,
-que dans le genre tout à fait spécial de son caractère. Outre qu’il est
-incapable de rien collectionner de ce qui, aux quatre coins de
-l’Univers, se publie sur ses livres, il semble que, pour lui, le passé
-n’ait pas de signification. Aucun écrivain, peut-être, ne se préoccupe
-moins que lui de son œuvre littéraire. Il arrive fréquemment que des
-critiques célèbres, d’Europe et d’Amérique, lui écrivent pour lui
-demander des renseignements bio-bibliographiques sur sa personne et sa
-production. Ces sortes d’enquêtes lui causent infailliblement la plus
-extrême perplexité. «Je ne sais, dit-il; il faudra chercher... On a pas
-mal écrit sur ce sujet. Mais où diable le trouver?» La vérité vraie est
-que Blasco Ibáñez, qui consent bien à garder toute espèce d’imprimés le
-concernant, comme aussi de manuscrits, finit, un beau jour, par
-s’impatienter devant ces monceaux de paperasses qui, de sa table de
-travail, sont allés aux rayons d’une bibliothèque, d’où ils menacent de
-submerger son cabinet de travail. Alors, s’armant d’un courage héroïque,
-il décide, brusquement, de se défaire de ce fatras et, passant de la
-volonté à l’acte, détruit tout, absolument tout, dans l’impossibilité de
-trier les choses importantes parmi la masse formidable qui, chaque jour,
-à chaque courrier, vient accroître la masse déjà existante. Ainsi, notre
-romancier se trouve-t-il provisoirement dégagé de toute contrainte,
-jusqu’à ce qu’un autre auto-da-fé, devenu indispensable, lui rappelle
-qu’ici-bas, comme a dit le poète, «il ne faut jurer de rien».
-
-On voit, par ce trait curieux, que les nombreux correspondants de Blasco
-Ibáñez peuvent être tranquilles. Il ne connaît pas le jeu perfide des
-petits papiers. Ne gardant rien, nul n’aura à redouter quelqu’une de ces
-publications intempestives qui font les délices du monde littéraire. Je
-crois bien que ses débiteurs, s’il en a, n’auraient pas de peine à se
-faire payer deux fois la même dette. Car les quittances ont, chez lui,
-le même sort que d’autres manuscrits: tôt ou tard, la flamme
-purificatrice en a raison. Aussi se produit-il le fait curieux que
-Blasco Ibáñez, dans l’impossibilité de rien retrouver de concret, tant
-en matière de louanges que de blâmes, confond dans une même sympathie
-amis et ennemis. Les premiers sont assurés de sa
-
-[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ ÉTUDIANT]
-
-[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ A PARIS EN 1890]
-
-reconnaissance; le talent des seconds ne laisse pas de mériter son
-admiration. Comme il n’a sous la main absolument rien de matériel pour
-confirmer, dans un sens ou dans l’autre, un jugement enclin de soi-même
-à la bienveillance, amis et ennemis bénéficient, de ce chef, d’un
-optimisme généreux.
-
-Non que Blasco Ibáñez ne soit fervent amoureux des livres. Au contraire.
-Dans les autos-da-fé auxquels je viens de faire allusion, jamais n’a
-figuré aucun volume, si misérable qu’ait pu être son apparence
-extérieure. Sa fièvre de faire table rase ne s’en prend qu’aux feuilles
-volantes, imprimées ou manuscrites, et, d’autre part, son amour des
-livres n’est pas celui des bibliophiles: ce qui revient à dire qu’il
-aime les livres pour leur contenu spécifique et non par caprice
-d’amateur. Il ne se passe pas de jour qu’il ne consacre de trois à
-quatre heures à la lecture. Et rien de moins unilatéral que ce goût des
-livres. Blasco Ibáñez possède une curiosité éveillée pour toutes les
-choses de l’esprit. A part les sciences exactes, il n’est pas de domaine
-de la spéculation intellectuelle où il ne soit familier. Les œuvres
-en apparence le moins en harmonie avec ses aptitudes professionnelles le
-tentent et, si l’on s’en étonne, il remarque qu’un romancier véritable
-ne doit rien ignorer de ce qui sollicite, d’une façon ou de l’autre,
-l’activité mentale des hommes. Peut-être me sera-t-il permis d’observer,
-à ce propos, que les derniers romans du maître se ressentent un peu de
-ce prodigieux désir d’universalité dans la connaissance. Lisant trop,
-Blasco Ibáñez a été ainsi amené, comme inconsciemment, à déposer dans
-ses œuvres le sédiment de tant de science acquise par pure volupté
-d’intelligence. Ainsi le courant de la narration, naguère si limpide et
-léger, se trouve-t-il parfois obstrué par un limon pesant de notions
-toujours intéressantes, certes, mais agissant, à plus d’une reprise, à
-la façon de hors-d’œuvre.
-
-Quoi qu’il en soit, il serait frivole de ne point admirer sincèrement
-cette immense soif de connaître dont Blasco Ibáñez est pénétré. Ce
-voyageur inquiet, ce _globe-trotter_ impénitent n’a pas plus-tôt fixé
-ses pénates quelque part, ne fût-ce que pour quelques mois, qu’aussitôt
-on le voit s’entourer d’une bibliothèque. Tel ces crustacés marins dont
-il a si magistralement décrit les mues successives dans _Mare Nostrum_,
-il ne se dépouille de sa carapace que pour en reprendre aussitôt une
-nouvelle. Arrivé à Paris, du fond de l’Argentine, en l’été tragique de
-1914, il était, je le crois bien, sans un seul volume et les hostilités
-n’avaient pas encore éclaté qu’il en possédait plusieurs milliers.
-Actuellement, quoique vivant seul et toujours se déplaçant, il n’a gardé
-son appartement à Paris qu’à cause de ses chers livres. Dans sa villa de
-Nice, où il s’est installé récemment pour y passer les hivers, les
-livres se comptent par milliers également. A Madrid, dans le petit hôtel
-de la Castellana, il en possède quantité d’autres, oubliés depuis des
-années. Sa bibliothèque de Valence; celle de sa belle villa de la
-Malvarrosa aux bords de la Méditerranée; une autre aussi, perdue à
-Buenos Aires: qui dénombrera jamais le chiffre exact des livres qu’a
-possédés et lus cet homme qui, propriétaire actuel de cinq maisons et
-d’autant de «librairies», vous avoue ingénuement que son plus cher désir
-est de construire une sixième demeure, «où il pourrait enfin avoir
-ensemble tous ses livres»! Réunis, je sais que ceux-ci dépassent
-cinquante mille. En attendant, Blasco Ibáñez ne laisse pas de souffrir
-comiquement de cette ubiquité de domicile. Il lui arrive de donner la
-chasse à un volume qu’il croit à Nice et qui, en fait, se trouve à
-Paris, à moins que sur le rayon madrilène! Ainsi en va-t-il, d’ailleurs,
-avec sa garde-robe. Un frac laissé à Buenos-Aires fut longtemps cherché
-sur la Côte d’Azur. Ce que voyant, le maître imagina le biais ingénieux
-de doter chacune de ses principales bibliothèques des ouvrages les plus
-indispensables et d’avoir une garde-robe à peu près complète dans chacun
-de ses divers domiciles.
-
-J’en ai dit assez--et je pourrais continuer sur ce ton anecdotique
-longtemps encore--pour que le lecteur se rende un compte exact de la
-difficulté que présentait un livre sur BLASCO IBÁÑEZ, SES ROMANS ET LE
-ROMAN DE SA VIE. Il eût été plus aisé de construire une documentation
-rigoureusement scientifique sur un personnage historique du moyen-âge
-que sur ce romancier contemporain, dont il n’existe pas de bibliographie
-et qui, objet d’une multitude d’articles dans les deux hémisphères, n’a
-rien gardé de tout ce papier noirci à sa louange! Non seulement il n’en
-a rien gardé, mais--et c’est chose pire encore--il serait superflu de
-rien lui demander qui soit quelconque précision sur la date et le lieu
-de parution de ces études. Doué de la plus merveilleuse faculté de se
-souvenir pour tout ce qui a trait à l’observation des choses et des
-êtres--de la vie, en un mot--, il se révèle hautement incapable de rien
-retenir des incidents de son existence matérielle. Lui, qui n’a jamais
-pris aucunes notes pour la préparation de ses romans, ne sait rien vous
-dire qui vaille dès qu’il s’agit de monter cet appareil critique qui est
-comme l’armature de toute œuvre non plus d’imagination, mais de
-science. J’ai donc dû rechercher pour mon propre compte un peu partout
-la matière de ce livre, encore que je doive humblement confesser que je
-n’ai pu recueillir qu’une minime partie de ce qui a vu le jour en
-Espagne, en France, en Italie, en Russie, en Angleterre, en Allemagne et
-aux Etats-Unis sur une production dont la valeur mondiale est tellement
-manifeste qu’il n’est plus permis aujourd’hui de la discuter de ce point
-de vue.
-
-Au fond, pour qui connaît Blasco Ibáñez, cette ignorance de ce que l’on
-est convenu d’appeler, en style de critique, la bibliographie de son
-œuvre, n’est étrange qu’en apparence. Cet homme ne vit que par une
-idée fixe, qui le cloue, positivement, en marge des réalités ordinaires.
-Naguère, dans les belles années de sa batailleuse jeunesse, il se
-consacra tout entier à un idéal politique. Il rêvait alors de faire de
-sa chère Espagne une République Fédérative. Pour cela, il fallait
-d’abord en finir avec la monarchie. On verra plus loin ce que ces luttes
-rapportèrent au tribun de Valence. Néanmoins, et comme nul n’échappe
-ici-bas à son destin, au milieu de cette existence troublée et
-batailleuse, parmi les incidents variés d’une carrière de député, de
-journaliste et de conspirateur, il sut déjà se réserver les instants
-nécessaires à la production d’œuvres qui sont les plus belles dont
-s’honore cette période de l’histoire littéraire d’Espagne. Mais cet
-aspect de son activité débordante comptait alors si peu pour lui que,
-lorsque--à la suite d’un hasard, qui lui avait mis entre les mains le
-roman _La Barraca_, publié en 1898--M. Georges Hérelle s’avisa, en 1901,
-d’écrire à l’auteur pour lui demander l’autorisation de traduire le
-livre en français, celui-ci négligea de lui répondre et que ce ne fut
-que sur les instances répétées du professeur du lycée de Bayonne
-qu’enfin deux lignes laconiques vinrent lui donner satisfaction! Or, nul
-n’ignore que c’est de la publication de _Terres Maudites_ dans la
-_Revue de Paris_ en Octobre et Novembre 1901, puis en volume chez
-l’éditeur du présent livre, que datera le commencement de la renommée
-mondiale de Blasco Ibáñez. C’est seulement aujourd’hui que celui-ci,
-ayant renoncé aux agitations de la politique et à ses rêves de
-colonisation lointaine, commence enfin à accorder aux choses de la
-littérature une attention soutenue. Désormais, traducteurs et éditeurs
-sont assurés de trouver en lui un correspondant méthodique et régulier
-et il n’est pas jusqu’au flot polyglotte de ses passionnés admirateurs
-qui ne puisse compter sur le retour fidèle des cartes postales et des
-albums qu’ils lui adressent pour qu’il y appose sa signature autographe.
-Cependant, l’idée fixe d’antan tient toujours Blasco Ibáñez sous sa
-tyrannique puissance et elle n’a que changé de nature. Pour lui, il
-n’existe plus qu’une réalité, la plus chimérique de toutes et cependant
-la plus féconde: l’avenir. Point de passé ni de présent qui vaillent, à
-ses yeux. S’il veut bien en reconnaître l’existence, ce n’est que pour
-autrui. Absorbé tyranniquement par la vision d’un demain infini, il ne
-parle et ne songe qu’à ce qu’il fera, non à ce qu’il a fait. Semblable
-sur ce point à tous les grands créateurs, il est incapable de trouver
-une quelconque jouissance dans la contemplation de l’œuvre réalisée,
-sa puissance totale d’attention étant concentrée et absorbée par
-l’œuvre à produire. Je lui ai demandé quel était celui de ses romans
-qu’il préférait. Sa réponse le peint en pied. Il m’a dit simplement:
-«_La que voy á escribir_»[1]. Et il aime à développer, dans l’intimité,
-le thème suivant: «Qu’il ne faut pas que l’écrivain, tels ces Bouddhas
-dont la vue est rivée au nombril, oublie le principe que ce qui est
-fait est fait et qu’il faut toujours aller en quête de nouveauté.»
-
-Cette conception un peu spéciale du métier d’homme de lettres est cause
-que Blasco Ibáñez tombe parfois dans des erreurs amusantes. En voici une
-que beaucoup connaissent, dans la capitale argentine. Elle a le mérite
-d’illustrer de graphique sorte une vérité qui, avec tout autre que
-Blasco Ibáñez, aurait l’aspect d’un paradoxe: à savoir qu’il serait aisé
-de lui faire admettre comme appartenant à autrui le développement
-romanesque à la base d’une quelconque de ses œuvres anciennes. Il les
-a tellement oubliées--et leur armature et leurs développements
-essentiels--qu’une telle conception est pour lui chose naturelle. Mais
-venons-en à cette anecdote. C’était à Buenos Aires, lors de la
-représentation d’une comédie lyrique tirée de _Cañas y Barro_ et
-intitulée, en français: _La Tragédie sur le Lac_. Fort intrigué par l’un
-des personnages secondaires, le maître en manifesta une vive surprise
-devant les amis qui l’entouraient. «_Comment_--s’écriait-il avec un
-désespoir navrant--, _comment ai-je omis cette création? C’est la figure
-qui eût si bien fait dans mon livre!_» Ce qu’entendant, quelqu’un
-s’empressa de rectifier: le personnage en question figurait bel et bien
-dans _Cañas y Barro_. Dénégations énergiques de Blasco Ibáñez. Répliques
-des autres, scandalisés. Finalement, l’on propose un pari. Le maître,
-sûr de gagner, accepte, avec enthousiasme. On va chercher un exemplaire
-du roman et, naturellement, le personnage en litige y figurait... Une
-autre fois--c’était au Mexique--Blasco Ibáñez lisait un ouvrage traitant
-des édifices religieux dans ce pays, où, je ne sais comment, se
-trouvait, à propos des confréries monacales, un chapitre sur Saint
-François d’Assise. «_Voilà_--pensa Blasco Ibáñez--_des choses que je
-dirais, si jamais il m’arrivait d’écrire sur le mystique d’Ombrie. Il
-est vraiment extraordinaire que je sois en une telle conformité d’idées
-avec cet auteur. Mais, au fait, je dois avoir lu cela déjà, quelque
-part..._» Il continua sa lecture et, arrivé à la dernière page du livre,
-y trouva, à sa profonde stupeur, la mention que le passage sur Saint
-François d’Assise était extrait du volume de Blasco Ibáñez: _En el País
-del Arte_, dont il constitue le trentième chapitre!
-
-Certains seront, sans doute, tentés de sourire de ces historiettes
-parfaitement authentiques. Loin d’en être humilié, le maître, au
-contraire, en serait plutôt fier. C’est qu’il professe la croyance que
-l’une des qualités primordiales du romancier consiste--et on l’a déjà
-insinué plus haut--à savoir oublier. Il ne cesse de revenir, quand
-l’occasion s’en présente, sur ce constat élémentaire: que l’oubli est la
-condition _sine quâ non_ d’état de grâce de l’artiste vrai et que, si
-l’on ne savait point oublier, en commençant une œuvre nouvelle, toute
-la production antérieure, la plus désolante uniformité ruinerait
-d’avance la création entreprise. D’autre part, il n’est point malaisé de
-s’imaginer quelles conséquences entraîne, pour Blasco Ibáñez, cette
-conception si merveilleusement activiste de son art. Vivant comme il vit
-dans l’avenir, c’est chez lui chose fréquente de mentionner des projets
-qui supposent, de sa part, une confiance illimitée au lendemain. Cette
-arrogante tranquillité d’un vainqueur du Temps et de la Mort a en soi
-quelque aspect sombrement tragique par son épique grandeur. Au bas de la
-page de garde de son dernier volume: _El Militarismo Mejicano_, il
-n’annonce rien moins que dix romans nouveaux et lorsqu’il parle de ses
-œuvres futures, on croirait entendre un jeune homme de vingt ans
-évoquant l’heure où, autour de la cinquantaine, il pourra enfin donner
-sa pleine mesure! Eternelle jeunesse d’esprit, qui découle spontanément
-d’un long entraînement au travail et d’une prodigieuse énergie à
-l’action. L’un des amis les plus intimes de Blasco Ibáñez me confessait,
-à ce propos: «Il ne vieillira pas. Il dédaigne le repos. Il ne semble
-pas croire à la mort. Peut-être estime-t-il que nous mourons quand nous
-le voulons, que la mort ne se présente que lorsque, las de vivre, nous
-nous signons à nous-mêmes le passeport pour l’au delà. Vous le verrez
-encore, plus qu’octogénaire, projeter, avec l’assurance d’en avoir
-raison, des œuvres de Titan. Et, à l’agonie, je suis presque sûr
-qu’il aura une phrase comme celle-ci: «_Se me ha ocurrido una novela,
-mañana me pongo á trabajar..._»[2].
-
-Le romancier D. Eduardo Zamacois, cousin de l’écrivain et poète Michel
-Zamacois, bien connu à Paris, a publié, il y a une dizaine d’années, la
-description la plus exacte qui soit, à mon sens, de la personne physique
-et morale de Blasco Ibáñez. Ce petit livre, qui s’intitule: «_Mis
-contemporáneos. I.--Vicente Blasco Ibáñez_»[3], ne contient que peu de
-renseignements sur l’existence romanesque du maître, mais, en revanche,
-l’auteur a parfaitement su rendre l’impression de force et de puissance
-qui émane de cet homme extraordinaire. Aujourd’hui, la peinture de
-Zamacois est encore exacte, avec cette différence pourtant que, si
-l’homme est, en somme, le même, un détail important de son visage: la
-barbe--depuis le séjour en Argentine--en a
-
-[Illustration: MEETING RÉPUBLICAIN PRÉSIDÉ PAR BLASCO IBÁÑEZ DANS UN
-VILLAGE DE LA RÉGION DE VALENCE]
-
-[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO IBÁÑEZ PEINT PAR J. A. BENLLIURE A
-ROME, EN 1896]
-
-disparu et l’on ne voit plus sur sa bouche, comme naguère, cet éternel
-cigare de la Havane qui fleurissait ses lèvres. Zamacois était donc allé
-trouver Blasco Ibáñez dans son petit hôtel de Madrid, dont il a été dit
-plus haut qu’il se trouve situé à proximité de l’aristocratique
-promenade de la Castellana. Il était midi, heure à laquelle--vu
-l’habitude tardive du déjeuner en la capitale d’Espagne--il n’est pas
-rare que l’on rende des visites, ou que l’on en reçoive. «Je le trouvai
-en train d’écrire devant une vaste table, couverte de papiers. Les joues
-charnues sont quelque peu congestionnées par la fièvre de l’effort
-mental. Sa tête énergique est nimbée par la fumée d’un cigare de la
-Havane. En me voyant, le maître s’est levé. A l’expression belliqueuse
-de ses mains crispées, à l’élastique promptitude avec laquelle son corps
-robuste se rejette en arrière et s’érige sur les jambes rigides, j’ai la
-sensation bien nette d’une volonté, en même temps que d’une force
-physique. Il vient d’avoir quarante-trois ans. Il est grand, râblé,
-massif. Sa face brune et barbue a quelque chose d’arabe. Sur le front
-haut, plein d’inquiétude et d’ambition, les cheveux, qui ont dû être
-bouclés et abondants, résistent encore à la calvitie. Entre les
-sourcils, la pensée a marqué un profond sillon, impérieux, vertical. Les
-yeux sont grands et vous regardent en droite ligne, franchement. Le nez,
-aquilin, ombre une moustache dont l’exubérance recouvre une bouche
-voluptueuse et souriante, où de grosses lèvres de sultan tremblent d’une
-moue d’insatiable buveur. Un moment, le merveilleux auteur de _Boue et
-Roseaux_ reste debout devant moi, m’observant, et je sens dans mes
-pupilles l’expression de ses pupilles, qui me scrutent curieusement. Il
-porte des pantoufles de drap gris et est vêtu d’une rustique pelisse de
-velours de coton à côtes, agrafée sur le cou herculéen, court et rond,
-débordant de sèves vitales. La poignée de mains qui m’accueille est
-aimable et sympathique, mais rude, à la façon de celles qu’échangent,
-avant la lutte, les athlètes dans un cirque. La voix, forte, est celle
-d’un marin. Son débit est abondant, brusque, et coupé généreusement
-d’interjections. Il a tout l’aspect d’un artiste, mais aussi d’un
-conquistador. Il me fait l’effet d’un de ces aventuriers de légende qui,
-dans l’obligation de se servir simultanément de la lance et du bouclier,
-guidaient leur bête par la seule pression des genoux et qui, bien que
-fort peu nombreux, surent--ainsi qu’il l’a écrit lui-même--éclaircir de
-leur sang le cuivre d’Amérique. Né à notre époque, c’est la douceur des
-mœurs contemporaines qui a désarmé son bras. Mais un lointain
-atavisme le pousse, ce bras, à faire le geste qui blesse l’adversaire ou
-qui s’assure la conquête. S’il eût vu le jour sur le déclin du quinzième
-siècle, Blasco eût revêtu la cuirasse et suivi l’astre rouge de Pizarre
-ou de Cortez.»
-
-
-
-
- II
-
- Sa jeunesse et ses ascendants.--Le prêtre
- _guerrillero_.--Enthousiasme pour la mer.--Horreur des
- mathématiques.--L’étudiant indiscipliné.--Madrid et D. Manuel
- Fernández y González.--Le premier discours révolutionnaire.--Un
- sonnet gratifié de six mois de prison.
-
-
-C’est à Valence qu’est né Vicente Blasco Ibáñez le 29 Janvier 1867. Son
-prénom, très populaire dans toute l’Espagne, mais spécialement dans la
-cité levantine, rappelle le souvenir du célèbre dominicain né en ces
-lieux en 1357 et mort à Vannes, en Bretagne, en 1419. Si, dans l’une de
-ses premières œuvres, Blasco Ibáñez évoque pittoresquement la fête de
-Saint Vincent Ferrer à Valence--voir _Arroz y Tartana_, p. 198--tous les
-lecteurs de _Mare Nostrum_ se souviendront que l’ineffable _Caragòl_ eut
-un coup au cœur le jour où un marin du Morbihan lui fit découvrir que
-le fameux apôtre de Valence était aussi, quelque peu, le compatriote des
-gars du pays d’Armor: _Mare Nostrum_, p. 405. Blasco était le nom de
-famille de son père et Ibáñez celui de sa mère, les Espagnols, pour
-éviter des confusions, ayant coutume d’accoler le patronymique maternel
-à la suite de celui du père, quelquefois en les réunissant par la
-préposition _de_, ou la conjonction _y_. Les premiers essais littéraires
-du maître sont, cependant, signés: _V. Blasco_. Mais comme, à cette
-époque, il y avait, en Espagne, un auteur dramatique et bon journaliste
-du nom d’Eusebio Blasco--son frère, M. Ricardo Blasco, a été longtemps,
-à Paris, président de l’Association Syndicale de la Presse étrangère--,
-notre débutant ne tarda pas à adjoindre à son habituelle signature le
-nom de famille de sa mère, pour que l’on ne fût pas tenté d’attribuer à
-d’autres qu’à lui les productions de sa plume. Et c’est ainsi que le
-public espagnol s’accoutuma à le connaître, à son tour, sous ce double
-nom, que la renommée universelle devait plus tard consacrer.
-
-J’ai cru devoir donner cette petite précision, parce qu’il ne manque pas
-de gens qui s’imaginent--en dépit de ce que le cas de Blasco Ibáñez est
-aussi celui d’autres romanciers espagnols modernes: Pérez Galdós,
-Palacio Valdés et Madame Pardo Bazán, entre autres--que Blasco
-représente le nom de baptême de l’auteur. Non seulement quantité de
-correspondants libellent: _A Don Blasco_, les adresses de leurs
-missives--et l’on sait que _Don_, à la ressemblance du _Sir_ anglais, ne
-se met que devant le prénom espagnol--mais encore entend-t-on couramment
-parler, dans les pays de langue anglaise, d’un _mister_ Ibáñez, qui fait
-un digne pendant à l’: «_Ibáñez_ prononcé: _Iwánjeth_» de l’article
-consacré au maître au tome 29 de la 6^{ème} édition du Grosses
-_Konversations-Lexikon_ de Meyer en 1912, article d’ailleurs inspiré de
-celui du _Nouveau Larousse Illustré_, _Supplément_, p. 301, datant de
-1906, où l’on ne connaît, également, et à travers maintes confusions,
-qu’un «_Ibáñez_ (_Vicente Blasco_)»! Des confusions de cette nature
-pourraient, à la rigueur, trouver, en l’espèce, un semblant
-d’explication du fait qu’il a existé et existe présentement en Espagne
-des écrivains dont le premier patronymique est Ibáñez. Mais précisément
-pour ce motif, lorsqu’on parle, à l’étranger, à des Espagnols, non
-avertis de l’erreur commune, du «grand romancier Ibáñez», il est rare
-que ceux-ci ne restent pas d’abord assez perplexes, jusqu’à ce qu’un peu
-de réflexion leur fasse découvrir l’énigme et qu’ils s’écrient: «_¡Ah!
-¿Es Blasco Ibáñez de quien usted me habla?_»[4]. Je n’en finirais pas,
-si je voulais épuiser ce thème du patronymique de Blasco Ibáñez. Il a
-reçu par milliers des lettres d’Amérique et divers articles ont été
-publiés sur la question, sans compter les paris que l’on a engagés. Il y
-eut même des originaux qui ont voulu savoir si _Saint Blasco_--vague
-réminiscence, j’imagine, de l’authentique _Saint Blaise_, lequel, en
-espagnol, s’appelle _Blas_--existait au calendrier et dans quel tome de
-_l’Année Chrétienne_ étaient narrés ses faits et gestes. Aujourd’hui,
-les derniers traducteurs anglais et italiens des romans du maître
-affectent de joindre par un trait d’union les deux vocables de son nom:
-V. Blasco-Ibáñez et c’est ainsi qu’un hispanologue italien le graphie
-dans l’article dédié à la version italienne de _Mare Nostrum_ par
-Gilberto Beccari, article inséré dans _Il Marzocco_, de Florence, du 9
-Janvier 1921.
-
-La famille de Blasco Ibáñez venait--comme celle du chantre valencien de
-la _Huerta_, Don Teodoro Llorente, venait de la Navarre--de la province
-d’Aragon, légendaire en Espagne pour sa loyale ténacité. Son père était
-originaire de Téruel, qu’arrose le Guadalaviar, fleuve de Valence, et
-qu’a immortalisée dans la littérature la légende de ses célèbres amants,
-tour à tour célébrés par Pedro de Alventosa (1555), Rey de Artieda
-(1581), Juan Yagüe de Salas (1616), Tirso de Molina (1627), Pérez de
-Montalbán (1638) et J.-E. Hartzenbusch (1877). Sa mère avait vu le jour
-à Calatayud, non loin de l’antique colonie italique de Bilbilis, patrie
-du poète Martial. Il est curieux d’observer que maints illustres
-Valenciens descendent ainsi d’Aragonais émigrés dans la cité du Cid. Tel
-est, en particulier, le cas de D. Joaquín Sorolla y Bastida, le célèbre
-peintre de portraits et de marines. Les Aragonais ont coutume de
-s’établir à Valence pour s’y adonner au commerce. Dans leurs montagnes
-natales, l’industrie et le négoce en sont encore à l’état rudimentaire,
-alors que, sur les rivages méditerranéens, leur état florissant les
-incite à venir y tenter fortune. C’est là, sur une petite échelle, une
-émigration qui rappelle l’immense flot de prolétaires espagnols qui,
-annuellement, gagnent l’Amérique. Race brave et dure, la race aragonaise
-pratique depuis des siècles cet exode des déserts semi-africains de sa
-Celtibérie aux pittoresques costumes pour les paradis terrestres de
-l’antique «royaume de Valence», où l’art arabe de l’irrigation
-entretient, dans les plaines côtières dites _huertas_ (vergers, ou,
-mieux, jardins potagers), une fécondité sans exemple ailleurs en
-Espagne:
-
- _Valencia es tierra de Dios,_
- _pues ayer trigo y hoy arroz..._[5]
-
-Il est vrai que cette prospérité, qui contraste singulièrement avec la
-misère rurale espagnole, a, de bonne heure, éveillé le sens satirique
-des riverains de cet Eden, qui prétendent qu’à Valence «_la carne es
-hierba, la hierba agua, el hombre mujer, la mujer nada_»[6] et ajoutent
-que ces lieux sont «_un paraíso habitado por demonios_»[7]. Toujours
-est-il que la Californie espagnole reste, dans la péninsule, une région
-unique, et que ses habitants, dont la langue est une variété du limousin
-antique aux formes moins rudes que le catalan, sont, dans leur
-animation, leur bon naturel, leur laboriosité, une vivante réminiscence
-de leurs ancêtres maures.
-
-Beaucoup de critiques, tentant d’expliquer le caractère des écrivains
-par leurs origines ethniques, commettent de singulières erreurs en
-traitant de Blasco Ibáñez. J’ai eu l’occasion d’en relever une, de date
-récente, dans la revue: _Hispania_, d’abord (Janvier-Mars 1920, p. 90),
-puis dans le journal de Barcelone _La Publicidad_ (Nº du jeudi 10
-Février 1921). C’est celle du professeur américain et bon hispaniste
-J.-D.-M. Ford, qui, dans ses _Main Currents of Spanish Literature_,
-parus à New-York chez H. Holt et Cie en 1919, fait, à deux reprises,
-de notre auteur un Catalan. D’autres, sachant seulement que Blasco
-Ibáñez est né à Valence, parlent de sa mentalité méridionale,
-«levantine» pour employer la façon de dire espagnole, de sa conception
-de vivre méditerranéenne, etc., etc. Pour un peu, ils transformeraient
-cet austère travailleur en un «enfant de volupté» à la D’Annunzio. Mais,
-sans nier d’aucune sorte l’influence du milieu sur un écrivain, je ne
-puis pas ne pas protester contre ces déductions erronées, en rappelant
-ce simple fait: que par-dessus la naissance se situe l’origine, et que
-Blasco Ibáñez ne me démentira pas, si je le définis un Aragonais tout
-court, c’est-à-dire un de ces hommes dont on prétend, en Espagne, que
-leur tête est si dure que l’on peut s’en servir en guise de marteau pour
-enfoncer des clous: image pittoresque qui symbolise une volonté
-invincible. Et, en réalité, quiconque a fréquenté d’un peu près Blasco
-Ibáñez, n’aura pas laissé de noter promptement que la caractéristique de
-sa personne morale, c’est un vouloir à toute épreuve, un vouloir
-tranquille et sûr de lui-même, fuyant les manifestations tapageuses,
-fonctionnant automatiquement, en quelque sorte, et seulement susceptible
-d’une détente lorsque son objet est atteint.
-
-J’ai entendu un jour quelqu’un adresser à Blasco Ibáñez une pétition
-véritablement extraordinaire. Sa réponse fut d’abord: «_No sé
-hacerlo_»[8]. Puis, après réflexion, il ajouta--et cette clause est
-révélatrice: «_Pero que me den tiempo y lo emprenderé seguramente_»[9].
-Et il y avait, dans le ton de sa voix, une confiance en soi-même
-tellement absolue, tellement «inconditionnelle» que j’en restai, comme
-disait Corneille, «stupide». Hérédité celtibérique? Cette solution est
-plus aisée à proposer qu’à démontrer. L’on aimerait, d’ailleurs, à
-savoir s’il n’est point quelquefois arrivé à Blasco Ibáñez, à cet homme
-si complexe et si fort, de désirer des choses hors du cercle déjà si
-étendu et élastique de sa formidable volonté... Toujours est-il que
-Zamacois s’en était tenu, pour expliquer cette surhumaine faculté, au
-facteur de l’ascendance ancestrale. «C’est à ses aïeux, écrivait-il, que
-l’on doit attribuer ces excellentes aptitudes physiques de lutteur, et
-les incroyables prouesses de volonté qui distinguent le grand romancier.
-Il serait impossible de justifier d’autre sorte les complexités étranges
-de son caractère. Caractère bizarre et changeant, qui semble être
-parfois celui d’un pur artiste, détaché de toute fin pratique et qui,
-d’autres fois, revient au réel, sait faire de la Fortune son esclave et
-se révéler, extraordinairement, dompteur d’hommes...»
-
-Parmi les ascendants les plus notables du romancier, il faut relever ce
-prêtre aragonais, dont plusieurs critiques ont fait grand état, appelé
-_Mosén_--ainsi désigne-t-on, dans quelques provinces d’Espagne, les
-ecclésiastiques: du limousin _Mosén_, monsieur--Francisco. C’était un
-frère de son aïeule paternelle. Doué d’une force herculéenne et d’un
-caractère violent, cet oint du Seigneur n’hésita pas, lors de la
-première guerre carliste, de 1833 à 1839, à s’enrôler dans les rangs des
-partisans de la monarchie absolue, comme, aussi bien, beaucoup de ses
-congénères du clergé séculier et régulier. Grand ami du fameux Ramón
-Cabrera, il commanda un bataillon aux ordres de ce terrible
-_guerrillero_, qui, lui-même, était un ex-séminariste. D’ailleurs, toute
-la famille paternelle du futur agitateur républicain se distinguait par
-son zèle carliste. Mais l’oncle curé, qui avait été un grand chasseur
-devant l’Eternel, fut d’un secours particulier, durant les sept années
-que dura la lutte en faveur du frère de Ferdinand VII, aux carlistes
-d’Aragon. Sa connaissance exacte du terrain lui permettait d’échapper
-aux poursuites des _cristinos_--ainsi appelait-on les partisans de la
-reine régente, _doña_ Cristina--et de leur tendre plus d’une meurtrière
-embuscade. Son nom est resté populaire en Aragon et le souvenir de ses
-exploits laissa dans la mémoire du jeune Blasco Ibáñez une trace
-profonde, car il le connut enfant, alors que _Mosén_ Francisco, cuivré
-comme un Marocain, aux mains semblables aux griffes d’un ours des
-_sierras_, à l’allure toujours martiale malgré l’âge avancé, le berçait,
-bon géant en soutane, sur ses genoux. On n’a pas de peine à en retrouver
-les traces dans ce _pare Miquèl_[10], _cura de escopeta_ plus encore que
-de _misa y olla_, toujours prêt à casser son fusil de chasse--sa
-houlette à lui!--sur le dos de son misérable troupeau, dans _Cañas y
-Barro_. Et il réapparaîtra à six ans de là, dans _La Catedral_, sous
-l’aspect de cet archevêque désinvolte, Don Sebastián, qui, lors de la
-Fête-Dieu à Tolède, surgit dans le cloître haut, en tournée
-d’inspection, s’appuyant sur sa canne de commandement--le _bastón de
-mando_, insigne, en Espagne, du commandement militaire--encore droit, en
-dépit de l’âge, et avec un certain air martial malgré
-l’obésité,--terrible gros homme qui mène avec ses chanoines la plus
-sourde des guerres et vit crânement avec sa fille dans le palais au
-rez-de-chaussée duquel est, bizarrement, installée la _Bibliothèque_ de
-la Province. C’est lui encore que nous retrouvons, l’an d’après, dans
-_El Intruso_, devenu un Don Facundo, qui transporte sur ses robustes
-épaules les morts de Gallarta en rugissant le thrène liturgique:
-
- Qui dormiunt in terræ pulvere evigilabunt...
-
-Et c’est lui, enfin, qui, en 1909, dans le roman baléare _Los Muertos
-Mandan_, traîne, demi-guerrier, demi-prêtre, ses éperons de Commandeur
-de Malte, sous le nom de Priamo Febrer... Mais, pour finir cette
-évocation, je traduirai encore M. Zamacois: «Sans doute, l’écrivain qui
-a tant bataillé comme fougueux paladin de la liberté et de la
-république, se souvient-il avec sympathie de _Mosén_ Francisco,
-défenseur fanatique de l’absolutisme. Comment? Peut-être que
-l’intransigeance de cet hercule en soutane, qui sacrifia tant de fois sa
-tranquillité et si souvent exposa sa vie pour un idéal, a conservé, aux
-yeux du romancier, cette beauté grâce à laquelle son indulgence divine
-d’artiste comprend le _guerrillero_ et lui serre les mains...»
-
-Les parents de Blasco Ibáñez n’étaient ni pauvres ni riches. Ils
-appartenaient à la classe moyenne, à cette petite bourgeoisie espagnole
-dont toutes les aspirations semblent se résumer en l’amour de la
-tranquillité et qui a à peine su s’assurer de modestes rentes, qu’on la
-voit promptement abandonner les affaires et savourer les délices d’une
-honorabilité consciente, dans la médiocrité d’une vie qui rappelle celle
-de nos artisans à l’aise et que caractérise une beaucoup plus totale
-limitation des horizons intellectuels. Durant son enfance, Blasco Ibáñez
-fut fils unique, sa sœur n’étant née que lorsque, adolescent, il
-commençait à vaquer à ses goûts littéraires. Cette période de sa vie eût
-permis à l’observateur d’anticiper sur l’avenir et de deviner l’homme
-dans le _niño_ tumultueux, plus passionné pour les jeux d’agilité et de
-vaillance que pour les tristes exercices de routine mnémotechnique en
-quoi se résume, au delà des Pyrénées, tout l’enseignement de la
-jeunesse. Mais il arrivait que le petit diable renonçât soudain à
-l’agitation de ses camarades de lutte pour, durant des mois et des
-mois, se plonger dans de capricieuses lectures, entrecoupées de longues
-pauses de mélancolique tristesse, en apparence sans objet. Plus tard,
-une fois à l’_Instituto_--nom par lequel on désigne, là-bas, le
-lycée--et à l’Université, il continua d’être l’enfant indocile et
-intelligent des premières années, réfractaire à toute méthode comme à
-toute discipline et doué, cependant, d’une prodigieuse facilité pour
-apprendre. Il semble qu’il y avait en son tempérament un excès de
-vigueur, un débordement désordonné d’activité, qui l’obligeaient à
-s’agiter dans une perpétuelle rébellion.
-
-Il voulut être marin. Le cas s’était présenté déjà, trente-cinq ans plus
-tôt, avec le sentimental poète G.-A. Bécquer, de Séville. Mais si
-celui-ci avait dû renoncer à la carrière de pilote par ce que l’école de
-San Telmo avait été supprimée un an après qu’il y était entré, Blasco
-Ibáñez, lui, se vit contraint d’abandonner son beau rêve, qu’il
-caressait en dépit de l’opposition maternelle--qu’effrayaient les périls
-nautiques--par suite de sa complète inaptitude aux mathémathiques. La
-table des logarithmes, la trigonométrie sont encore aujourd’hui des
-monstres effroyables dont le nom seul lui inspire un effroi tremblant.
-L’algèbre lui ayant fermé la porte des mers--du moins provisoirement--,
-il songea à correspondre aux vœux de sa famille en choisissant
-quelque autre carrière libérale. Mais quelle pouvait-elle être, sinon
-celle d’avocat? «_Todo Español_, dit un adage courant, _es abogado,
-mientras no pruebe lo contrario_»[11]. Chez nos voisins
-transpyrénaïques, comme chez nous, naguère, le journalisme, le métier
-d’avocat semble conduire à tout, à condition qu’on en sorte à temps.
-Mais a-t-on besoin, au fait, d’en sortir, si les trois quarts des
-avocats espagnols--_abogadillos_ plutôt qu’_abogados_--n’ont jamais eu
-l’occasion d’exercer? J’ai connu en Espagne plus d’un honnête mendiant
-qui était avocat, exactement comme D. Antonio Maura. En somme,
-quiconque, au-delà des Pyrénées, désire avoir une profession pour ne la
-pratiquer jamais, se fait avocat. Ce titre représente un honneur, pour
-des parents désireux de voir leur rejeton monter d’un échelon sur
-l’échelle sociale. Et c’est ainsi que Blasco Ibáñez, pour ne point
-chagriner les siens, prit, lui aussi, le rang d’avocat, pour l’oublier
-aussitôt qu’il l’eut obtenu.
-
-Mauvais élève, il avait été, naturellement, mauvais étudiant. Il m’a
-avoué qu’il ne pénétrait à l’Université de Valence--dans la cour de
-laquelle une statue de Luis Vives rappelle à propos, au touriste, que ce
-grand humaniste du XVI^{ème} siècle et ami d’Erasme naquit en cette
-ville, l’année même où Ferdinand et Isabelle conquéraient Grenade et où
-Colomb, croyant trouver les Indes par la route d’Occident, découvrait le
-Nouveau Monde--qu’aux jours de tumulte, pour exciter ses camarades à la
-rébellion et que les appariteurs le désignaient par la périphrase de:
-«_pájaro anunciador de la tempestad_»[12]. Dans les périodes
-d’accalmie--les étudiants espagnols travaillant par intervalles--il
-fuyait les salles de cours, s’en allait ramer au port ou s’étendait
-simplement sous les roseliers de la _Huerta_, pour y rêver à l’aise.
-Quant aux terribles «_libros de texto_»--sorte de guide-ânes scolaires,
-indispensables dans les cours espagnols et qui, source copieuse de
-revenus pour les professeurs, sont une des plaies de l’enseignement
-public en ce pays--il les vendait pour acheter des romans. Ses
-professeurs ne le voyaient que sur la fin de l’année académique, quand
-le vagabond, dans un effort héroïque de volonté, compensait, en quelques
-semaines d’application forcenée, la paresse délicieuse de longs mois de
-liberté et arrivait, par des prodiges d’habilité mnémotechnique, à subir
-avec succès un examen dont il lui avait suffi, pour avoir raison de la
-routine d’un enseignement inerte, de s’assimiler superficiellement les
-matières. Gavage provisoire dont on devine les fruits, mais qui
-suffisait, amplement, aux ambitions du jeune homme.
-
-A seize ans, quand Blasco Ibáñez en était à sa seconde année de droit,
-il crut devoir se libérer, par une fugue à Madrid, de cette absurde
-existence de contraintes à demi supportées, de libertés à demi avouées.
-Il avait son idée. Il voulait ne devoir qu’à lui-même son existence et
-gagner sa vie comme écrivain. Il fit le voyage dans un wagon de
-troisième, avec, pour tout bagage, la classique cape et une liasse de
-feuilles de papier écrites au crayon. C’était le manuscrit d’un grand
-roman historique, pour lequel il se faisait fort de trouver un Mécène,
-sous les espèces et apparences d’un riche éditeur de la capitale des
-Espagnes. A cette époque--nous sommes en 1882--régnait encore le père du
-monarque actuel, lequel, répondant aux prénoms de Francisco de Asís,
-Fernando Pío, Juan María, Gregorio Pelayo, portait le titre d’Alphonse
-XII. Marié en 1879, en secondes noces, avec la princesse autrichienne
-Marie-Christine, il avait su exercer, dans un pays en proie aux
-_pronunciamientos_ militaires, une action relativement réparatrice,
-organisant le régime parlementaire et instituant les deux grands partis
-qui allaient alterner un pouvoir: le conservateur avec Cánovas, et le
-libéral avec Sagasta. A cette époque, la littérature nationale oscillait
-encore entre un romantisme atténué et un timide réalisme, avec une
-tendance de plus en plus marquée vers l’observation précise et
-l’écriture simplifiée, allégée du fatras qui alourdissait les proses et
-les vers des épigones romantiques. Mais, de cela, le jeune fugitif de
-Valence n’avait cure. Tel Diogène cherchant en plein jour, une lanterne
-allumée à la main, un homme dans les rues d’Alexandrie, Blasco Ibáñez
-parcourait la _Corte_ en quête de l’introuvable éditeur. Je l’ai entendu
-dépeindre avec une éloquente ironie la mine stupéfiée et scandalisée de
-ces marchands de livres madrilènes, lorsque, ayant franchi le seuil de
-leurs antres archaïques, il se résolvait à leur proposer le marché qui
-eût mis un terme à sa navrante misère d’enfant abandonné. «_¡Qué
-tiempos!_», s’écriaient ces vautours rapaces autant qu’avares. «_¡Qué
-juventud tan atrevida! ¿Y desde cuándo escriben los mocosos
-novelas?_»[13]. C’est alors que Blasco Ibáñez connut la triste gloire de
-devenir secrétaire du célèbre D. Manuel Fernández y González. Il avait
-trouvé asile dans un taudis appartenant à une masure en ruines datant du
-XVIIe siècle, sise dans la rue de Ségovie, tout près de ce pont qui
-la traverse à 23 mètres de hauteur, que le peuple appelle _El Viaducto_,
-et d’où tant d’épaves de la vie de Madrid ont fait et font encore le
-grand saut dans l’inconnu. Sa patronne, pauvre tenancière de garni à
-l’usage d’une bohême dont l’impécuniosité était le moindre vice,
-appliquait à sa clientèle un tarif si bas, qu’elle se voyait
-contrainte--tellement les paiements, malgré le bon marché de ses prix,
-se faisaient attendre--à pratiquer à son égard une subtile
-prestidigitation, en vertu de laquelle un œuf se transformait en deux
-œufs et un _beefsteak_ en une demi-douzaine de _beefsteaks_! C’était
-_la novela picaresca_ du XVIIe siècle revécue sur la fin du XIXe
-et il faudrait la plume de Quevedo pour esquisser dignement le tableau
-d’une certaine nuit de Noël, où Blasco Ibáñez, par le froid glacial de
-ce haut plateau de Castille et dans un Madrid poudré à frimas par une
-neige qui tombait en rafales, s’amusa divinement, avec ses compagnons
-d’infortune. Seulement, ni les uns ni les autres ne rabattirent jamais,
-ce soir-là, dans les cafés où ils entrèrent, cette partie de la cape qui
-sert à couvrir le bas du visage et que l’on nomme _embozo_. De quoi
-avaient donc peur ces personnages de mélodrame? Simplement de montrer
-leur nudité pitoyable. Ils étaient en manches de chemises. Pour pouvoir,
-comme les heureux de ce monde, goûter quelque joie en cette nuit
-consacrée, ils avaient héroïquement mis leurs vestes en gage. Comme
-quoi, selon un vieux proverbe de là-bas, «_la capa todo lo tapa_»[14].
-
-Il serait frivole de vouloir présenter à quiconque possède la moindre
-teinture de littérature espagnole le curieux romancier que fut D. Manuel
-Fernández y González. Né à Séville en 1821, poète et dramaturge, cet
-esprit doué d’une rare puissance d’invention, d’un don attachant de
-conter, avait abusé de son talent et, sacrifiant tout à l’action et ne
-cherchant qu’à produire de l’effet, n’avait été, même à sa bonne
-époque--celle où, de 1860 à 1869, la
-
-[Illustration: MANIFESTATION POPULAIRE EN L’HONNEUR DE BLASCO IBÁÑEZ,
-DEVANT LA RÉDACTION DE «EL PUEBLO»]
-
-[Illustration: FÊTE EN L’HONNEUR DE BLASCO IBÁÑEZ A MADRID
-
-Sur la scène figure la typique _barraca_ de la _Huerta_ valencienne. A
-droite, quelques-unes des danseuses valenciennes qui concoururent à la
-cérémonie. Au centre Blasco, ayant à sa droite Pérez Galdós. Dans le
-groupe, le peintre Sorolla, le musicien Chapí, le sculpteur Benlliure,
-les écrivains Mariano de Cavia, López Silva et autres.]
-
-maison parisienne Rosa y Bouret éditait plusieurs de ses romans en
-espagnol et où Ch. Yriarte mettait en notre langue sa _Dama de Noche_
-(_La Dame de Nuit_, 1864, 2 vol.)--qu’un adroit feuilletoniste, quelque
-chose comme le Ponson du Terrail de son pays, alors qu’il eût pu en
-devenir le Walter Scott. On a dit plaisamment que l’Espagne lui doit une
-statue, au pied de laquelle il faudrait brûler ses œuvres. De
-celles-ci, cependant, beaucoup continuent à être lues et des romans
-historiques comme _El Cocinero de Su Majestad_, _Martín Gil_, _Los
-Monfíes de las Alpujarras_, ou encore _Men Rodríguez de Sanabria_--qui
-remonte à 1853--rivalisent avantageusement avec les productions les
-meilleures de notre Dumas, sauf cette différence, tout à l’honneur de
-l’Espagnol, qu’en écrivant à la fois trois ou quatre romans différents,
-il n’exploita jamais les plumes de collaborateurs et n’eut pas à signer
-de son nom les œuvres d’un Auguste Maquet. Quand le jeune Blasco
-Ibáñez connut Fernández y González, celui-ci,--il mourut à Madrid en
-Janvier 1888--épuisé et à demi aveugle, n’était plus que l’ombre de
-lui-même. Il s’obstinait cependant à produire, dictant avec fatigue de
-pénibles élucubrations, fruits séniles d’une veine irrémédiablement
-paralysée. La nuit venue, il se trouvait, avec son secrétaire, au
-populaire _Café de Zaragoza_, Place Antón Martín, et, au milieu d’une
-clientèle de toreros, de filles en châles--les _chulas de mantón_,
-descendantes bâtardes des _majas_ de Goya--et d’ouvriers qui parlaient
-politique, y soupait d’un _beefsteak_ copieusement additionné de pommes
-de terre, seul repas sérieux du jeune Blasco, et hélas! seul paiement,
-aussi, qu’en échange de ses bons offices pût lui offrir le vieillard. Ce
-frugal repas achevé, les deux hommes descendaient par les rues
-tapageuses des _barrios bajos_[15] jusqu’à l’humble demeure du
-romancier, non sans que celui-ci ne fît de fréquentes stations en route,
-dans des bars où il prenait diverses rasades d’eau-de-vie anisée, à la
-mode du pays. Puis commençait, jusqu’à l’aube, la monotone besogne de
-dictée et d’écriture, entrecoupée de quelques légers sommes de Fernández
-y González, pendant lesquels Blasco, entraîné par l’intérêt de la
-narration et déjà brûlant du feu sacré, continuait la rédaction du
-récit. A son réveil, le vieux romancier, en dépit d’un orgueil presque
-puéril, se faisait lire l’improvisation du secrétaire et, se renversant
-dans son fauteuil de cuir, articulait, sur un ton cavalier, ce jugement:
-«_¡No está mal! La verdad es, muchacho, que tienes un poquito de talento
-para estas cosas..._»[16]. Ainsi furent composés plusieurs livres,
-Fernández étant contraint de produire sans relâche, pour vivre. La
-meilleure de ces œuvres bâclées, où l’on retrouverait aisément
-quelque chose de la future manière de _Sangre y Arena_, me semble un
-roman de toreros et de petites maîtresses: _El mocito de la
-Fuentecilla_, qui a les prétentions d’être un tableau de mœurs
-madrilènes au commencement du XIXe siècle, dont certaines pages sont
-brossées avec les tons chauds et pittoresques du peintre des _majos_ et
-des _majas_, des _manolos_ et des _manolas_, l’Aragonais Francisco Goya
-y Lucientes. Mais il est tout à fait absurde de présenter--comme l’a
-fait M. J. Fitzmaurice-Kelly dans la dernière édition française de sa
-_Littérature Espagnole_--Blasco Ibáñez comme «ancien secrétaire du
-romancier Fernández y González» sans plus de précisions, car l’on voit,
-par ce qui précède, combien accidentel et, en somme, insignifiant fut
-cet épisode d’une vie par ailleurs si riche en incidents.
-
-L’escapade à Madrid n’était pas sans précédents dans l’histoire
-littéraire d’Espagne au XIXe siècle. Un auteur qui compte comme
-romancier et poète, P.-A. de Alarcón, né à Guadix en 1833, n’avait-il
-pas déjà fui de sa cité natale pour, après divers avatars à Cadix et à
-Grenade, venir chercher fortune à Madrid, en y combattant, en 1854, dans
-son journal _El Látigo_, le régime de la fille de Ferdinand VII,
-Isabelle II, qui fut, en réalité, le régime de Narváez et d’O’Donnell?
-Mais, entre ce «chevalier errant de la Révolution et soldat du
-scandale»--comme il s’appellera plus tard, lorsque, ayant abdiqué
-l’idéal de sa jeunesse, il sera devenu l’homme de confiance de la
-monarchie--et Blasco Ibáñez, il n’y a de commun que la fugace analogie
-d’une aventure pittoresque et celle de Blasco devait, aussi bien, être
-de plus courte durée. Un jour où il y pensait le moins, elle prit fin,
-brusquement. Notre adolescent, lorsqu’il n’était pas occupé avec
-Fernández y González,--c’est-à-dire une bonne partie du jour, du jour de
-Madrid, qui commence fort tard,--employait son temps à errer à travers
-les rues, «parlant», nous révèle Zamacois, «avec les pauvres femmes qui
-exhibent leur beauté sur les trottoirs. Celles-ci, séduites par sa
-jeunesse ainsi que par sa chevelure bouclée, le recherchaient avec la
-générosité la plus désintéressée». Ces bonnes fortunes alternaient avec
-une propagande politique affectant la forme de discours de tribun dans
-les meetings de quartiers ouvriers, où des mains calleuses de
-cordonniers, de maçons, de charpentiers et autres artisans
-applaudissaient frénétiquement l’éloquence fougueuse de
-l’_estudiantito_[17]. A l’issue d’une de ces réunions, où son triomphe
-avait été particulièrement vif, il retournait à son humble logis en
-compagnie d’une petite escorte de jeunes travailleurs manuels, lorsque,
-arrivé à la porte de la maison de la rue de Ségovie, deux policiers lui
-en barrèrent le seuil avec un: «_Queda usted detenido_»[18].
-
-Ils l’emmenèrent, non pas au commissariat de police du quartier, mais à
-la Direction Générale de Police. Allait-on, déjà, le traiter en
-agitateur politique? Mais il était à peine introduit dans le bureau du
-Directeur qu’une femme, en proie à une agitation extrême qu’elle
-s’efforçait, sans résultat apparent, d’étouffer, se précipitait, les
-bras ouverts, sur le coupable et le couvrait de ses baisers et de ses
-larmes. C’était sa mère, qui, fatiguée d’une vaine attente, était venue
-elle-même arracher l’Enfant Prodigue aux séductions et aux pièges de la
-_Villa y Corte_ et, ne sachant comment découvrir son adresse, s’était
-adressée aux sbires de la capitale qui, eux, n’avaient point eu de peine
-à identifier le fugitif. En compagnie de sa mère, Blasco Ibáñez repartit
-donc pour Valence, où s’achevèrent ses études de droit dans les
-conditions mentionnées plus haut. Mais ce stage à Madrid avait été pour
-lui le baptême du feu et il en sortait armé pour la lutte de
-protestation républicaine et d’agitation politique contre le
-gouvernement. Il ne tarda pas à se trouver, de la sorte, mêlé à des
-conspirations sérieuses, dont les auteurs, hommes mûrs et expérimentés,
-ne parlaient rien moins que de soulèvements militaires, de barricades,
-d’émeutes, etc. Grâce à son jeune âge, il était employé par eux comme
-émissaire échappant aux soupçons et, bien souvent, il fut ainsi chargé
-de transmettre aux organisations affiliées des documents
-révolutionnaires, ou de procéder au transfert et à l’installation de
-dépôts d’armes. Plus d’une fois aussi, dans ces missions délicates, il
-se coudoyait avec quelques-uns des graves professeurs qui, le matin
-même, avaient, à l’Université où il eût dû être, disserté gravement,
-devant un auditoire de futurs fonctionnaires monarchistes, des droits et
-prérogatives de la Couronne.
-
-Cette étrange existence connaissait cependant des heures de trêve,
-consacrées au démon d’écrire. Mais de telles proses n’avaient rien de
-littéraire, conditionnées qu’elles étaient par une fin de propagande
-politique. Ce Don Quichotte de la République n’avait alors pour Dulcinée
-que la farouche maîtresse de Danton et les livres de chevalerie qui lui
-avaient tourné la tête s’appelaient Mignet, Michelet, Lamartine, et
-autres moindres historiens de notre Révolution. Comme le héros de la
-Manche, il entendait vivre son rêve. «Je me couchais, m’a-t-il avoué,
-avec les _Girondins_ de Lamartine; je déjeunais de Louis Blanc et un
-tome complet de Michelet constituait mon repas principal. Le cycle de
-mes jours était tracé. Je serais le Danton de l’Espagne, puis je
-mourrais...» Je disais tout à l’heure que les proses de Blasco Ibáñez
-n’avaient rien de littéraire. Les vers qu’il composa à cette période de
-son existence l’étaient-ils davantage? Car il importe de marquer qu’il
-rimait alors pour la République. Et rien ne s’oppose à ce que soit
-admise l’hypothèse qu’à travers ces rimes passait un souffle d’ardente
-sincérité, qui en conditionnait la relative beauté. D’autres vers, que
-Blasco Ibáñez consacra, avant d’avoir atteint vingt ans, à des Philis
-moins irréelles que la Déité de la future République d’Ibérie, je ne
-saurais rien relater ici, si ce n’est qu’ils furent nombreux et qu’ils
-sont religieusement couverts par le voile profond du mystère, de ce
-mystère que l’auteur a toujours gardé sur sa vie sentimentale et ses
-aventures passionnelles. Il n’est certes pas de ceux qui accommodent les
-cœurs brisés à la sauce passe-partout de la fiction romanesque et ses
-propres amours ne lui ont jamais servi à pimenter sa littérature. Si,
-dans quelques-uns de ses romans, il se dégage, encore que rarement,
-comme un relent affaibli de personnelles expériences, l’on peut être sûr
-que ces pages autobiographiques s’y sont glissées par une sorte de
-mouvement réflexe et contre la volonté de l’auteur. Mais, pour en
-revenir à ses vers d’amour, s’il n’en a rien gardé, je sais, moi, que
-quelques-unes des femmes qui les ont reçus, et qui vivent encore,
-quelque part, en Espagne, les ont conservés et les relisent parfois,
-avec une muette extase, dans le silence des lourds étés, alors que,
-devenues épouses vertueuses et matrones procréatrices à la fécondité
-généreuse, elles évoquent, du fond de leurs souvenirs de jeunes filles,
-les cours passionnées de l’étudiant «_calavera_»[19] de Valence.
-Laissons, cependant, cette délicate matière et tenons-nous en aux vers à
-la République...
-
-De ceux-ci, il est un sonnet qui mérite une mention à part. L’histoire
-du sonnet abonde en bizarreries originales, relatées par L. de Veyrières
-dans sa _Monographie du Sonnet_, publiée en 1869-1870. J’ai, dans
-_América Latina_ de Juin 1920[20], narré comment le grand poète
-nicaraguéen Rubén Darío avait, en 1896, composé en collaboration, en
-quatorze minutes, un merveilleux sonnet à la gloire de Rome. Mais
-personne n’a songé encore à exhumer des colonnes du journal républicain
-où ils furent publiés avant que leur auteur eût atteint ses dix-huit
-printemps, les quatorze vers où Blasco Ibáñez suppliait le peuple de se
-lever contre la monarchie, non pas seulement d’Espagne, mais de l’Europe
-entière, et de couper la tête aux «tyrans», en commençant par celui de
-son pays. Toujours est-il que l’_Audiencia Criminal_ de Valence, en
-condamnant Blasco Ibáñez--étudiant encore imberbe--à six mois de
-_carcere duro_, pour, aussitôt, par égards pour sa tendre jeunesse, lui
-appliquer la clause du sursis, s’est couverte de ce ridicule spécial
-dont les Annales de la Thémis espagnole offrent tant d’exemples. Et l’on
-avouera qu’en tout cas, cette conception de la critique des vers n’était
-guère propre à encourager Blasco dans la carrière de Tyrtée et que mieux
-valait encore pour «une Philis en l’air faire le langoureux».
-
-
-
-
- III
-
- Le révolutionnaire.--Il émigre à Paris.--«Le grand homme numéro
- 52.»--Vie joyeuse et batailleuse au Quartier Latin.--Le journal _El
- Pueblo_.--Enorme labeur de journaliste.--Poursuites judiciaires et
- emprisonnement.--Fuite en Italie et composition de _En el País del
- Arte_.--Condamnation au bagne par le Conseil de guerre de la 3e
- Région Militaire.--Du _Presidio_ à la Chambre des Députés.--Triple
- besogne de député, conspirateur et romancier.--Ses désillusions
- politiques et son romantisme républicain.
-
-
-A dix-neuf ans, Blasco Ibáñez, ayant quitté l’Université avec son titre
-d’avocat, ne vécut plus que pour la cause républicaine. Mais ici, il
-importe de dire quelques mots sur l’état du parti républicain entre 1880
-et 1890 en Espagne. Actuellement, il existe en ce pays un grand parti
-socialiste, moins nombreux cependant et moins fortement organisé que le
-parti «syndicaliste», que mènent les anarchistes. A l’époque où Blasco
-Ibáñez se lança dans l’arène du radicalisme, ces deux partis existaient
-déjà, certes, mais à l’état embryonnaire et ne disposaient encore que de
-groupements ouvriers restreints. La grande masse populaire était
-englobée dans le parti républicain, lequel, d’ailleurs, était loin
-d’être uni, tiraillé qu’il se trouvait dans des directions opposées et
-si, un instant, la concorde semblait s’y être faite, cette trêve ne
-servait qu’à
-
-[Illustration: APRÈS LE BANQUET EN L’HONNEUR DE BLASCO
-
-Au centre sont assis Pérez Galdós et Blasco Ibáñez. Derrière eux, en
-chapeaux mous, Benlliure et Sorolla]
-
-[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO IBÁÑEZ PAR J. FILLOL 1900.
-
-Le romancier, en déshabillé de marin, écrit dans un chalet de la plage
-de Valence, où il passait des saisons avant que fût construite la
-Malvarrosa]
-
-un recommencement de plus ardentes hostilités intestines. On rencontre,
-dans les curieux pamphlets d’un agitateur radical--auteur aussi d’une
-petite plaquette sur Blasco Ibáñez, où beaucoup de parti pris sectaire
-obscurcit la réalité--, Ernesto Bark, de tendancieuses notations sur ces
-divisions républicaines d’alors et le sociologue aura un jour à
-rechercher, dans ces publications de l’écrivain auquel Pi y Margall
-aurait, à l’en croire, dédié en 1881 ses _Nacionalidades_[21], certains
-détails introuvables ailleurs. Etre républicain, en ces temps de la
-régence de Marie-Christine, signifiait, de façon d’ailleurs confuse,
-adhérer à un anti-cléricalisme extrêmement élastique et patronner des
-réformes sociales d’autant plus libéralement prônées qu’elles étaient
-pratiquement irréalisables. Et c’est sans doute la désillusion que causa
-aux masses l’échec fatal de ce chimérique programme qui les fit se jeter
-à corps perdu dans les rangs des deux partis, le socialiste et
-l’anarchiste, qui avaient su, du moins, limiter leurs ambitions à un
-pratique terre à terre et concentrer leurs efforts dans la conquête d’un
-idéal purement matériel.
-
-Blasco Ibáñez tenait pour une République fédéraliste, à l’exemple de
-celle des Etats-Unis d’Amérique. Son maître et son chef était ce Pi y
-Margall que je viens de nommer, écrivain d’ailleurs notable à divers
-points de vue et qui a laissé, en particulier, d’importantes études sur
-l’histoire de l’Amérique et sur le Moyen-Age. Né à Barcelone en 1824,
-il fut, avec Figueras, Salmerón, Castelar et Serrano, l’un des chefs de
-l’éphémère République Espagnole qui dura du 11 Février 1873 au 29
-Décembre 1874--jour où le _pronunciamiento_ de Martínez Campos mit sur
-le trône le fils d’Isabelle II, Alphonse XII--, et est mort à Madrid, le
-29 Novembre 1901, entouré de l’estime universelle. L’armée espagnole,
-dont les officiers sont aujourd’hui le plus ferme appui de la Royauté,
-comptait alors dans ses rangs de nombreux chefs républicains, formant
-une association révolutionnaire affiliée à d’autres groupements civils
-et Blasco Ibáñez, qui appartenait à l’un de ces derniers, fut mêlé à
-diverses tentatives de rébellion, que la vigilance des autorités
-monarchiques fit échouer, au dernier moment. C’est à la suite d’un essai
-de ce genre, en 1889, à Valence, qu’il se vit contraint, pour sauver sa
-liberté, de fuir à Paris, où il devait rester un an et demi.
-D’antérieurs soulèvements avaient jeté dans la capitale française une
-émigration considérable d’officiers et de journalistes républicains et
-le chef des activistes du parti, le Castillan D. Manuel Ruiz Zorrilla,
-né à Osma en 1834, mort à Burgos en 1895, réunissait autour de lui, dans
-son appartement d’une des avenues proches de l’Arc de Triomphe, la fine
-fleur de ces conspirateurs malheureux. Blasco s’était installé sur la
-montagne Sainte-Geneviève et vivait assez à l’écart de ces émigrés
-politiques. Il occupait une chambre dans un hôtel qui existe toujours,
-l’_Hôtel des Grands Hommes_ et qui regarde l’aile droite du Panthéon, au
-Nº 9 de la Place de même nom, hôtel dont presque tous les hôtes étaient
-des étudiants ou des étrangers, que l’ignorance, ou la bizarrerie de
-leurs noms faisait désigner par les numéros de la pièce par eux occupée.
-Blasco, qui avait la chambre Nº 52, était donc, comme il aime
-plaisamment à le rappeler, «le grand homme Nº 52».
-
-Un de ses traducteurs français--le seul qui se soit donné la peine de
-lui consacrer une très courte notice en notre langue--M. F. Ménétrier, a
-prétendu, à ce propos, et à deux reprises--en Mars 1910, au Nº 2 des
-_Mille Nouvelles Nouvelles_, p. 54, puis en 1911, en tête de sa
-traduction de _Entre Naranjos_--que Blasco Ibáñez était resté plusieurs
-années en France, lui attribuant la composition, à Paris, d’œuvres
-écrites en réalité à son retour en Espagne[22]. Son séjour dura
-exactement le temps que j’ai dit plus haut et le seul et unique ouvrage
-qu’il y composa fut cette _Historia de la Revolución Española_, que le
-prêtre D. Julio Cejador cite, dans la très confuse bibliographie des
-œuvres de Blasco qu’il a mise en 1918 à la suite de son article sur
-l’écrivain au t. IX de sa verbeuse et partiale _Historia de la lengua y
-literatura castellana_, comme ayant paru à Barcelone en 1894 en 3
-volumes. C’est une œuvre destinée au peuple, qui avait été rédigée
-sur la demande d’un éditeur catalan et qui fut publiée par fascicules.
-Il ne faudrait d’ailleurs pas juger, par cette production de
-circonstance, de la nature des occupations de Blasco à Paris. En vérité,
-l’étude l’absorbait au point de lui faire oublier la politique.
-Précédemment, alors qu’il s’était jeté à corps perdu dans les agitations
-de son parti, il avait écrit trois romans et de nombreux contes. Par une
-curieuse anomalie, ce révolutionnaire, qui aspirait à la disparition
-d’un passé mort et d’institutions momifiées, ne savait, pour ses
-œuvres d’imagination, que puiser dans les âges révolus. Ses romans
-étaient historiques; ses contes, des légendes dont le décor fantastique
-et les sombres personnages étaient empruntés au Moyen Age. Ses travaux
-de débutant virent le jour dans des publications illustrées de Madrid et
-de Barcelone et ont même trouvé un éditeur pour les réunir en volumes.
-Mais leur auteur s’est toujours refusé à en autoriser la réimpression.
-Je respecterai donc sa pudeur à l’endroit de ces fils premiers-nés de sa
-verve de créateur et passerai outre, moi aussi.
-
-Peu avant son départ pour Paris, à vingt-deux ans, il avait achevé ses
-deux premiers romans d’ambiance moderne: _El Adiós de Schubert_ et la
-_Señorita Norma_. Ce sont des œuvres de peu d’étendue, qui
-produisirent quelque sensation dans le public et furent cause que, pour
-la première fois, des critiques daignèrent s’occuper du romancier Blasco
-Ibáñez. Celui-ci ne les en a pas moins condamnées à l’oubli, comme tout
-le fatras de ses romans historiques, et s’est toujours opposé également
-à ce qu’elles fussent rééditées. A Paris, l’on a vu qu’il écrivait peu,
-bien qu’il y lût beaucoup. Il était dans cette situation psychologique
-spéciale d’un être qui, prévoyant obscurément que de grandes choses lui
-étaient réservées, profitait tacitement de cette courte trêve du Destin
-pour se préparer à vivre. La plénitude de son exubérante jeunesse,
-l’ardeur physique de son tempérament viril le rendaient doublement
-heureux, en ce Quartier Latin de la bonne époque, débordant de joyeuse
-sève française, aux amours faciles, à l’existence matérielle aisée. Sa
-famille lui assurait trois cents francs chaque mois: une petite fortune
-en ces jours lointains! Les correspondances qu’il envoyait à divers
-journaux espagnols ajoutaient une centaine de francs à la manne
-familiale. Que fallait-il de plus pour apparaître, aux yeux des
-faméliques bohêmes de l’_Hôtel des Grands Hommes_, nimbé de l’auréole
-d’un satrape? C’était, surtout aux premiers jours du mois, une bombance
-entre camarades, dont Blasco supportait généreusement tous les frais et
-comme, alors, il se croyait obligé, à titre d’Espagnol, de ne pas
-démentir la légende du Don Quichotte fanfaron et bon enfant, il s’était
-mis à la tête d’une bande allègre de gais lurons, Espagnols et
-Hispano-Américains, dont les exploits devinrent promptement légendaires
-au Quartier. Un soir, au Bal Bullier, l’ordre fut tellement troublé par
-ces joyeux drilles, que les gardes républicains durent intervenir et
-expulser _manu militari_ la troupe tapageuse et son chef.
-
-Blasco Ibáñez, lorsque, étant à Paris, le hasard le ramène sur cette
-Place du Panthéon, où l’_Hôtel des Grands Hommes_ réveille ses vieux
-souvenirs, ne manque pas, montrant le poste de police installé dans
-l’édifice qui sert de Mairie au Ve Arrondissement, de dire à ses
-compagnons, en guignant malicieusement de l’œil: «_¡Las veces que nos
-han traído aquí, de noche!_»[23]. Il y avait, en ce temps là, au bureau
-du poste de police, un vieux fonctionnaire qui, sous l’Empire, avait
-été, lui aussi, conspirateur républicain et qui, au courant des
-antécédents politiques du jeune Blasco, considérait comme son devoir de
-le tancer vertement, encore qu’avec une secrète sympathie, lorsqu’il le
-voyait entrer, confondu pêle-mêle avec des filles et tout l’élément
-composite d’une bataille nocturne à Paris, aux alentours de la Sorbonne.
-«_Comment_, s’écriait ce brave homme, _n’avez-vous pas honte de mener
-une telle existence_? _Vous, exilé pour la cause glorieuse de la
-Liberté!_» Le captif avouait humblement sa honte, était loyalement
-relâché et recommençait de plus belle, à la prochaine occasion. Pourtant
-en guise de pénitence, il s’était imposé la noble tâche de racheter de
-la perdition quelques Madeleines repentantes et ses succès, sur ce
-terrain spécial de l’apostolat évangélique, eussent été, m’a-t-il
-déclaré, de nature à rendre jaloux cet excellent Père de la chanson,
-lequel, pour le rachat de leurs manquements, imposait le recommencement
-aux agnelles perdues qui lui confessaient certains péchés mignons...
-
-En 1891, une amnistie des délits politiques ayant été accordée par le
-gouvernement espagnol, Blasco put rentrer dans sa patrie. Il y revint
-tout autre qu’il en était sorti. Désormais, c’en fut fait de la
-dissipation. L’austérité et le travail devinrent les maîtres de sa vie.
-Il se maria et recommença la propagande républicaine, mais en lui
-consacrant une énergie concentrée, toute nouvelle. Aujourd’hui qu’il
-s’est retiré de la politique militante, qu’il veut oublier ses triomphes
-oratoires et ses polémiques de presse, l’évocation de ces années
-obscures est propre à l’attrister. Pourtant, comment taire une période
-où jamais il ne montra un plus absolu désintéressement, un dévouement
-plus complet en faveur de la cause de l’émancipation de ce pauvre peuple
-d’Espagne? Il avait fondé _El Pueblo_, feuille toujours existante et qui
-est l’un des plus vieux journaux radicaux d’Espagne. Une telle
-entreprise, il la risqua sans appui pécuniaire aucun et, pour soutenir
-son journal, il dépensa tout ce qui lui était revenu à la mort de sa
-mère et d’autres biens de famille encore. On sait ce qu’il en est des
-journaux de parti, spécialement ceux d’idées dites «avancées». Les
-bailleurs d’annonces se garent d’eux comme de la peste, leurs abonnés
-sont clairsemés et le plus net de leurs revenus doit donc provenir de la
-vente au numéro. Mais l’Espagne a une moitié de sa population qui est
-illettrée et comme _El Pueblo_ s’adressait vraiment au peuple, l’on
-conçoit que, des presses qui l’imprimaient, coulassent plutôt des
-«bouillons» que le Pactole.
-
-A ces déboires financiers s’ajoutaient les mille tracas de la
-systématique persécution des autorités, qui ne pouvaient admettre les
-campagnes acharnées du journal contre le système gouvernemental
-monarchique. La prison: telle était la riante perspective qui s’offrait
-désormais à la vue de Blasco et il en prit plus d’une fois le chemin,
-non pas, comme au Quartier Latin, pour y être élargi après une
-paternelle semonce, mais pour y faire connaissance avec le régime
-cellulaire espagnol, qui n’a rien de particulièrement attrayant. Mais
-déjà sa seule vie quotidienne de journaliste était une sorte de bagne.
-D’abord, il lui fallait écrire chaque jour plusieurs articles. Ses
-compagnons de rédaction étaient de jeunes enthousiastes, qui
-travaillaient gratuitement. Aussi réclamaient-ils l’aide de leur
-Directeur pour les rubriques les plus diverses et cette besogne qui
-commençait à 6 heures du soir--le _Pueblo_ paraissant le matin--ne se
-terminait qu’à l’aube suivante. Un Valencien, qui a eu l’occasion de
-participer à cet apostolat, m’a affirmé que, sauf la composition et le
-tirage de sa feuille, Blasco Ibáñez faisait tout le reste et qu’il
-aidait même fréquemment ses reporters à confectionner de quelconques
-faits-divers. Cette intense production au jour le jour dura près de dix
-années. Elle est malheureusement perdue pour nous. Il est vrai que la
-majorité de ces articles étaient des improvisations politiques, dont le
-caractère d’actualité constituait le mérite principal et qu’à ce titre,
-ils n’offriraient qu’un intérêt très relatif. Cependant, mêlés avec eux,
-on trouverait des études littéraires et artistiques, des essais de
-critique, tout un côté intéressant d’une ardente propagande, qui tendait
-à offrir au peuple, en même temps que la liberté civique, la jouissance
-du Beau, jusqu’alors propriété exclusive des privilégiés de la Fortune.
-Aucun de ces travaux n’a été conservé par Blasco. Il y a plus. Dans sa
-haine pour les paperasses accumulées, dont j’ai parlé suffisamment, il a
-détruit, il y a bien longtemps, toute la suite du _Pueblo_ et la
-rédaction du journal n’a commencé à en collectionner les numéros que
-lorsque son fondateur eut cessé de le diriger. Peut-être, cependant,
-qu’en une discrète bibliothèque d’Espagne, l’on en trouverait les
-volumes reliés, au fond d’un poussiéreux magasin... Quoiqu’il en soit,
-Blasco ne se repent guère de cette destruction, à en juger par ce qu’il
-écrit dans le prologue «Au lecteur» de son dernier livre, sur _El
-Militarismo Mejicano_, p. 12: «J’ai toujours considéré les tâches du
-journalisme comme un travail éphémère, dont l’existence conditionnée et
-rapide ne mérite pas de se prolonger dans un livre. Je n’ai réuni en
-volumes que mes contes et non tous, ainsi que quelques articles
-littéraires, en très petit nombre. Je n’ai jamais considéré comme dignes
-de figurer sous une couverture d’éditeur mes travaux concernant la
-politique, la sociologie, l’histoire, etc. J’ai été, de longues années,
-journaliste, écrivant chaque jour un ou deux articles. Le lecteur dont
-la bienveillance me favorise s’imaginera aisément de quel péril l’a
-délivré mon manque de passion de collectionneur... Si j’étais de ces
-auteurs qui croient faire tort à la postérité lorsqu’ils oublient de
-réunir en volumes jusqu’aux lettres par eux envoyées à des amis, il
-existerait, à cette heure, de trente à quarante tomes d’articles de
-Blasco Ibáñez. Car j’en ai produit par milliers et je les ai si
-complètement oubliés, qu’il me serait parfaitement impossible, même si
-je le voulais, de les retrouver aujourd’hui...»
-
-C’est dans cette période agitée que le futur maître du roman espagnol
-écrivit les œuvres d’imagination les plus vigoureuses de sa période
-valencienne. _El Pueblo_ accueillit la plupart des contes qui forment
-actuellement les deux recueils intitulés: _Cuentos Valencianos_--qui en
-contient treize--et _La Condenada_--qui en contient dix-sept. _Arroz y
-Tartana_, son premier roman vraiment littéraire, et _Flor de Mayo_,
-furent d’abord des feuilletons du _Pueblo_. Puis, lorsque Blasco eut
-purgé la peine du bagne dont il va être question à la fin de ce
-chapitre, c’est encore dans le _Pueblo_ que _La Barraca_, cette œuvre
-qui le fit connaître à l’Europe, fut publiée par tranches quotidiennes.
-Toutes ces créations, que l’on s’accorde à définir comme les plus
-fraîches et les plus attrayantes de notre auteur, ont cependant été
-composées dans le tohu-bohu d’une salle de rédaction de feuille
-populaire et sans autre prétention que celle de distraire la plèbe qui
-en formait la clientèle fidèle. Voilà ce qu’aucun critique n’avait songé
-à dire et l’observation méritait d’être faite. Le même garant de Valence
-que j’ai cité plus haut, me décrivant la façon de travailler de celui
-qu’il appelait alors «_el jefe_»[24], m’a dit, à la lettre, ce qui suit:
-«Il ne se couchait que plusieurs heures après le lever du soleil. Sa vie
-normale commençait donc dans le milieu de l’après-midi. A la nuit
-tombante, je le trouvais installé au journal. Il faut que vous sachiez
-que la rédaction du _Pueblo_ était installée dans une vieille bâtisse du
-XVIe siècle, avec un énorme salon, dont des colonnes salomoniennes
-soutenaient le haut plafond. Dans cette pièce gigantesque, la
-caléfaction n’existait pas et les fougueux rédacteurs y tremblaient,
-l’hiver, d’un froid humide. Blasco avait installé sa table à l’un des
-angles de ce hall. Son travail était haché d’interruptions, obligé qu’il
-se voyait de recevoir à tout instant les coreligionnaires qui, seuls ou
-en groupes, venaient le consulter. Ce n’est guère que passé minuit qu’il
-commençait à être délivré de ces visiteurs enthousiastes. Jusque vers
-trois heures du matin, il continuait la rédaction, classant les
-télégrammes de la dernière heure. A partir de trois heures, il restait
-seul, dans le hall plongé dans une obscurité que coupait sa petite
-lampe[25]. C’est alors qu’il écrivait ses contes, ceux que vous savez,
-et aussi cette merveilleuse histoire d’amour qui s’appelle: _Entre
-Naranjos_. Sous lui trépidait notre vieille presse, cependant qu’aux
-fenêtrages du salon immense, l’aurore aux doigts de rose teignait de
-vives nuances les vitres anciennes. Son existence était d’une laborieuse
-monotonie, entrecoupée, comme seuls incidents notables, d’excursions
-forcées aux geôles de la ville et même--à la suite de voyages de
-propagande politique en ces deux cités--à celles de Madrid et de
-Barcelone. Il vivait dans la plus extrême pauvreté, ayant perdu tout son
-avoir dans cette mauvaise affaire du journal à maintenir et, d’autre
-part, ne gagnait rien avec la plume, vu qu’il ne disposait pas du temps
-nécessaire pour écrire ailleurs qu’au _Pueblo_. Il soutint aussi de
-fréquents duels avec ses adversaires politiques.»
-
-Ces duels sont restés célèbres en Espagne et l’auteur de l’article dédié
-à Blasco Ibáñez au T. VIII de l’_Enciclopedia Espasa_--publication de
-premier ordre, qui fait honneur aux éditeurs barcelonais qui
-l’entreprirent et sauront la mener à bien--a cru devoir rappeler comme
-particulièrement sensationnels ceux qu’il eut avec D. R. Fernández
-Arias, directeur de la feuille des officiers espagnols: _La
-Correspondencia Militar_, et avec le général Bernal. Je raconterai, plus
-loin, celui, plus fameux encore, avec certain lieutenant de la Sûreté, à
-Madrid. Mais, avant d’en venir à cet incident, il en est un autre que je
-dois conter et dont les conséquences furent d’une gravité extrême pour
-Blasco. C’était en 1895--lors de la seconde et dernière guerre
-d’indépendance de l’île de Cuba contre l’Espagne. On sait que la perle
-des Antilles, après un premier essai de rébellion en 1868, dompté par
-Martínez Campos, s’était soulevée de nouveau sous la direction du
-général cubain Gómez, déjà impliqué dans le soulèvement de 1868, et de
-l’avocat D. José María Martí, ainsi que du patriote D. Antonio Maceo.
-Blasco Ibáñez voulait que fût reconnue l’indépendance de Cuba et, par
-suite, s’opposait à la continuation d’hostilités parfaitement
-inutiles--on ne le vit que trop dans la suite. Son maître, Pi y Margall,
-soutenait, d’ailleurs, la même thèse que lui: avec cette différence,
-toutefois, que le disciple, plus jeune et plus agressif, tendait aux
-solutions extrêmes et, ne se bornant pas à exposer des doctrines de
-cabinet, n’hésitait point à descendre dans l’arène des réunions
-publiques, où le _leit-motiv_ de ses discours était que l’Amérique
-espagnole s’étant séparée de l’Espagne depuis un siècle après des
-luttes aujourd’hui oubliées, il n’y avait pas de raison sérieuse de
-s’opposer à ce que Cuba suivît cet exemple, puisqu’au bout de
-l’émancipation, l’amitié entre la mère-patrie d’antan et ses filles
-affranchies était chose certaine. Mais le gouvernement central madrilène
-ne l’entendait pas ainsi, d’autant plus que le mouvement de protestation
-populaire avait vite pris un caractère d’émeute, parce que, le service
-militaire obligatoire n’existant point alors en Espagne, c’étaient les
-fils des pauvres seuls qui, ne pouvant se racheter contre argent sonnant
-de leur devoir de servir, étaient forcés d’aller, en vertu du tirage au
-sort, défendre à Cuba les privilèges de quelques gros fonctionnaires de
-la Couronne. Blasco Ibáñez lança donc le cri: «_¡Que vayan todos á la
-guerra, ricos y pobres!_»[26], interprétant ainsi la commune pensée du
-peuple. Dès lors, les manifestations s’exaspérèrent et les femmes, en
-particulier, commencèrent à s’opposer violemment à l’embarquement des
-troupes expéditionnaires. Dans une de ces manifestations, organisée par
-_El Pueblo_ et son rédacteur en chef à Valence, la protestation dégénéra
-en combat, où les gardes à pied et à cheval se virent repoussés par la
-multitude, et perdirent, malgré qu’ils se défendissent à coups de sabres
-et de fusils, plusieurs des leurs. La ville fut mise en état de siège,
-la loi martiale proclamée et Blasco décrété de prise de corps par les
-autorités militaires, heureuses de pouvoir enfin, une bonne fois, se
-défaire d’un redoutable ennemi. Il serait superflu de s’arrêter ici à
-considérer ce qui fût advenu de Blasco Ibáñez, si sa capture eût été
-réalisée à l’issue de cette échauffourée. Le cas d’un certain Francisco
-Ferrer, Catalan d’Alella, fondateur de la _Escuela Moderna_ et fusillé,
-le 13 Octobre 1909, à Montjuich, comme instigateur de la Révolution à
-Barcelone, est encore trop frais dans toutes les mémoires pour que
-j’insiste. Mais les marins et les pêcheurs du port de Valence, de tout
-temps grands enthousiastes du jeune romancier, eurent le bon esprit de
-le tenir longtemps caché dans des antres secrets qui servent bien
-souvent aux contrebandiers, jusqu’à ce qu’une certaine nuit, déguisé en
-matelot, le proscrit, dont la tête était condamnée, utilisa le départ
-d’un bateau se rendant en Italie pour, à une grande distance de la côte,
-passer à bord et échapper ainsi aux poursuites.
-
-Son séjour de plusieurs mois au «pays de l’art» permit au fugitif de
-parcourir en tous sens la péninsule et d’en visiter, quoique sans
-argent, les principales curiosités, réalisant de façon fort imprévue le
-plus cher désir de tout véritable homme de lettres, et, dans son cas
-particulier, un vœu qu’il caressait dès l’enfance. Depuis, il est
-retourné, et à diverses reprises, dans la Péninsule Italique, en y
-jouissant de tout le confortable d’un voyageur aisé. Il n’y a point
-éprouvé la fraîcheur, ni la vivacité des sensations de ce premier voyage
-forcé, où il n’avait pour tout bagage qu’une modeste valise et se voyait
-contraint de se priver du plus essentiel, s’il voulait ne point être
-rapidement obligé de mourir de faim. Tous ces enthousiasmes ont pris
-corps dans une suite d’articles envoyés au _Pueblo_ et qui, réunis en
-volume, sous le titre: _En el País del Arte_ (_Tres meses en
-Italia_)[27], volume souvent réimprimé depuis 1896, contribuèrent à lui
-conquérir, en Espagne, un renom de paysagiste et de descriptif aux
-touches vigoureuses et évocatrices, suggérant la vie avec de simples
-mots et la rendant aussi nettement que, si au lieu d’une plume, il eût
-manié le pinceau. Cependant les événements qui se précipitaient, en
-Espagne, par suite de la déroute cubaine, avaient vite fait oublier le
-choc sanglant de Valence. Blasco put ainsi revenir en cette ville, mais
-en y restant soumis à la surveillance des autorités militaires, qui ne
-le perdaient pas de vue.
-
-A peu de temps de là, les émeutes recommencèrent de plus belle et des
-bandes républicaines se mirent à battre la campagne. Ce prétexte futile
-parut suffisant pour, de nouveau, incarcérer Blasco et lui faire le
-procès qu’avait évité sa fuite en Italie. Dans une caserne d’infanterie
-siégeait un conseil de guerre, entouré de tout l’appareil martial
-coutumier. Blasco y comparut entre une haie de baïonnettes.
-L’accusateur, un colonel, réclamait pour lui la peine de quatorze ans de
-bagne. L’accusé négligea de rien dire pour sa décharge. Il fut pourvu du
-défenseur d’office, prévu par la loi et n’ajouta pas une parole à son
-plaidoyer, sachant que c’eût été peine perdue. La délibération des
-colonels qui constituaient le tribunal, fut longue et entrecoupée de
-nombreuses consultations des supérieurs. Quand la sentence fut enfin
-arrêtée, les ombres de la nuit avaient envahi le ciel de turquoise de la
-_Huerta_. Dans une cour de la caserne, à la pâle lumière d’un falot,
-Blasco apprit que la justice des officiers l’estimait digne d’apprendre
-à mieux observer l’ordre social par eux incarné, non pas, comme c’eût
-été logique, dans une forteresse, mais, et en dépit des dispositions
-légales, au _presidio_, entre des assassins et des voleurs. Dans cet
-enfer d’ignominie et de servitude, Blasco Ibáñez est resté plus d’un an
-et, aujourd’hui encore, il ressent, à parler de ces jours néfastes,
-comme la glaciale sensation d’un sépulcre lui tenailler le corps.
-L’édifice où on l’enferma a été démoli. Il était situé dans le vieux
-Valence, entre un lacis de tortueuses ruelles où jamais ne pénétrait un
-rayon de soleil. Construite pour héberger quelques douzaines de moines,
-cette geôle donnait alors asile à plus de mille détenus. Afin d’éviter
-des contagions trop naturelles avec une telle agglomération de chair
-humaine, on procédait, chaque jour, à un lavage à grands flots de
-l’édifice, comme sur le pont d’un navire. Mais ces arrosages continuels
-y faisaient régner une telle humidité, que la vieille bâtisse rendait
-l’eau par tous ses pores et qu’une malsaine buée se dégageait de ses
-murailles, engendrant des miasmes pestilentiels. Du fond des puits qui
-servaient de cours, les forçats contemplaient d’un œil avide le
-lointain reflet solaire, qui, à midi, dorait l’arête des toits voisins,
-sans jamais se risquer à descendre dans ces fosses d’abomination et de
-désespoir. La marche, de plus en plus déplorable, de la guerre cubaine
-avait eu pour effet--comme il arrive toujours en de telles
-circonstances--de redoubler les rigueurs officielles, déjà extrêmes, à
-l’endroit de Blasco. Le personnel des gardiens du bagne, sachant que,
-s’il était là, c’était à cause du peuple, dont ils étaient, le traitait
-avec tous les égards possibles. La pâle troupe des galériens, où
-quelques monstres à l’horrible passé figuraient, n’avait pas tardé non
-plus à subir l’ascendant moral de ce grand conducteur d’hommes et à le
-respecter, avec cette déférence qu’impose, aux pires scélérats, le
-contact d’une nature supérieure, s’efforçant même, par une émulation
-touchante, de lui rendre, dans la mesure de leurs faibles moyens, sa
-situation plus sortable. Mais le gouvernement activait la surveillance
-et donnait des ordres précis. Blasco était l’ennemi de la patrie. Il
-devait être soumis au régime le plus rigoureux. Parce qu’il avait voulu
-la liberté de Cuba, on exigea que les quelques douceurs dont
-l’administration l’avait gratifié, fussent impitoyablement supprimées.
-Plus de livres, plus de papier, plus de crayons pour cet _outlaw_. Ni
-lecture, ni écriture pour ce paria. Il eut sa merveilleuse chevelure,
-trophée de virilité exubérante, rasée. Il porta l’uniforme infamant de
-la chiourme. La seule faveur qui fut maintenue, et encore à la condition
-expresse de rester secrète, ce fut de lui permettre de coucher à
-l’infirmerie, où mouraient les phtisiques, victimes de l’effroyable
-discipline de ces lieux.
-
-Blasco Ibáñez n’a pas cru devoir écrire, comme Silvio Pellico, ses
-_Prisons_. A peine trouve-t-on dans ses contes quelque directe allusion
-à l’horreur des _presidios_ en Espagne. Ainsi, dans celui qu’il a
-intitulé: _Un funcionario_, p. 99 de son recueil: _La Condenada_, et le
-conte même qui a donné son nom à ce recueil, p. 5. Dans le premier, il
-décrit la vie du bourreau de Barcelone, qui, une certaine nuit, avait
-logé près de lui au bagne. Dans le second, il relate les impressions
-qu’il avait gardées d’un pauvre diable de condamné à mort, avec qui il
-s’était entretenu plus d’une fois, à travers la grille de son cachot.
-Peut-être, enfin, faut-il encore rattacher à ces souvenirs le petit
-récit où figure un _golfo_[28] incarcéré: _La Corrección_, p. 133 des
-_Cuentos Valencianos_. Mais, dans ses romans, rien, absolument rien ne
-transparaît de cette période, qui reste encore aujourd’hui le cauchemar
-de Blasco. Cependant l’opinion espagnole s’était émue en présence du cas
-de cet écrivain, déjà assez célèbre, que l’on traitait en criminel de
-droit commun. Un mouvement de protestation nationale s’esquissa. A
-plusieurs reprises, l’Association de la Presse réclama du gouvernement
-de Madrid l’élargissement du détenu, jusqu’à ce qu’enfin son président
-d’alors, D. Miguel Moya, journaliste bien connu et d’un réel talent,
-obtint de la Reine Régente l’indult du forçat. Blasco Ibáñez avait passé
-un an et plusieurs mois en captivité, une captivité dont le lecteur a
-bien compris toute l’horreur. On ne l’élargit qu’à condition qu’il
-résiderait à Madrid et viendrait se présenter chaque matin au bureau de
-la Place. De cette façon, cet homme dangereux restait à portée de
-l’autorité, qui avait juré, comme on dit, d’avoir sa peau et le voyait à
-contre-cœur lui échapper. Il importe, à ce propos, de dissiper une
-erreur commise par le traducteur déjà cité, M. F. Ménétrier, qui, dans
-la courte notice à laquelle j’ai renvoyé, prétend que Blasco Ibáñez fut
-amnistié au bout de neuf mois; après quoi, il se serait fixé près de
-Torrevieja, où il aurait écrit la plupart des nouvelles recueillies
-ensuite sous le titre: _La Condenada_; après quoi, enfin, et à un an de
-là, il serait revenu, en 1898, à Valence pour y être élu député et y
-composer _La Barraca_. En réalité, il n’écrivit pas une seule ligne à
-Torrevieja, port de mer entre Alicante et Carthagène, dont les salines
-sont connues. Il n’y passa qu’un mois, pour y prendre des bains, avec la
-permission spéciale de la _Capitanía General_ de Madrid, séjour sans
-importance qui précéda, en effet, de peu sa nomination de député.
-
-Cette nomination, acte spontané du peuple de Valence et effectuée à une
-énorme majorité, transformait incontinent la victime en personnage
-officiel, couvert par l’immunité parlementaire. Mais elle ne faisait
-nullement de Blasco un politicien, dans le sens que l’on donne
-ordinairement à ce vocable. Les défauts du parlementarisme--dont la
-nuance espagnole ne laisse pas d’être tout à fait _sui generis_--et le
-caractère conventionnel des partis, devenus une sorte d’entité légale,
-n’ont jamais eu le don de le séduire. Enthousiaste romantique, il a été
-un agitateur républicain, capable de donner sa vie pour son idéal, mais
-a toujours ressenti, pour la comédie parlementaire de Madrid, une
-répugnance instinctive. Si, dès l’enfance, l’atmosphère romanesque des
-conspirations l’avait séduit, le rêve de devenir député n’avait, par
-contre, oncques hanté son cerveau. Mais il n’en accepta pas moins, avec
-reconnaissance, cette investiture qui le mettait à l’abri des coups
-sournois d’ennemis qui, procédant jusqu’alors avec un arbitraire
-tout-puissant, se voyaient maintenant arrêtés par le caractère
-intangible du représentant de la nation, d’autant plus qu’à cette époque
-le Parlement espagnol concédait fort rarement l’autorisation préalable
-d’arrestation d’un de ses membres. J’ai entendu conter, sur Blasco
-Ibáñez député, une jolie anecdote, dont, cependant, je n’oserais
-garantir l’authenticité, puisque, le jour où je la rapportai au maître,
-il se borna à sourire. Néanmoins, étant donné son caractère, je la
-considère comme fort vraisemblable. Il avait alors trente ans et
-travaillait plus que jamais pour la cause républicaine. Or, son parti se
-trouvait préparer, avec la complicité de certains généraux, un grand
-mouvement antimonarchique, dont le succès paraissait alors assuré.
-Beaucoup d’officiers supérieurs avaient juré de tirer l’épée pour la
-Cause et le coup eût peut-être abouti, si, comme toujours, le
-gouvernement, averti à l’instant critique, n’eût recouru au biais
-ingénieux de doter de grasses sinécures ces chefs mécontents, lesquels,
-naturellement, se rangèrent _ipso facto_ aux côtés de la royauté. Mais,
-quand ils étaient encore dans toute la ferveur de leur zèle
-révolutionnaire, il y avait eu, une nuit, une assemblée secrète, qui
-s’était prolongée jusqu’au matin et à laquelle avait assisté,
-naturellement, Blasco. On y avait réglé jusqu’en ses moindres détails
-l’acte libérateur. On était allé jusqu’à dresser la charte et établir
-les cadres du nouveau régime, en s’en répartissant les divers
-portefeuilles: «Vous, Blasco, dit le président du conciliabule, il
-faudra que vous vous chargiez de l’Instruction Publique, non pour
-l’Instruction en elle-même, mais à cause des Beaux-Arts, qui en
-dépendent...»--«Moi, répliqua l’interpellé avec stupeur? Quelle
-plaisanterie! Je n’ai jamais songé, pas même en rêve, à être converti en
-ministre. Si vous tenez absolument à ce que je sois quelque chose dans
-votre combinaison, envoyez-moi, de grâce, comme ambassadeur à
-Constantinople et permettez que j’emmène avec moi, à titre de
-conseillers d’ambassade, un groupe de jeunes écrivains...»
-
-Cette boutade, si jamais elle fut prononcée, renfermerait une vérité
-profonde. Et c’est celle-ci: que Blasco Ibáñez n’eût pas été homme de
-gouvernement. En tant que chef de parti, sa situation ne laissait pas
-d’être singulière. Son titre, en effet, était purement nominal. En
-vérité, qui commandait, c’était son état-major et lui, ne faisait
-qu’obéir à ses subordonnés. Combatif avec l’ennemi, il n’était plus, au
-milieu des siens, qu’un bon camarade, d’un libéralisme anarchique. Il ne
-manquait jamais, après avoir communiqué une décision, d’ajouter
-aussitôt: «_Esto es lo que yo considero mejor, pero si ustedes opinan lo
-contrario, yo les seguiré, ocurra lo que ocurra..._»[29]. Beaucoup
-d’apparentes sottises, de pas de clerc dans sa vie politique ont été
-commis sciemment, à seule fin de ne pas contrarier ceux qui
-l’entraînaient à leur remorque. Quelques hommes astucieux et d’un sens
-pratique aigu exploitèrent habilement cette faiblesse pour, vivant à
-l’ombre du maître, faire profiter leurs combinaisons égoïstes du
-prestige populaire de Blasco et confisquer à leur avantage cette partie
-imposante de l’opinion publique ralliée autour de son nom. C’est à l’un
-de ces arrivistes sans vergogne qu’est attribuée une phrase qui peint en
-pied cette tourbe impudente. Comme on lui demandait pourquoi il se
-refusait à obtempérer aux consignes du patron, il répliqua cyniquement:
-«_Les chefs véritables du parti, c’est nous._»--«_Mais alors_, fut-il
-objecté, _que devient, dans ce système, D. Vicente_?»--«_Don Vicente,
-c’est le héros!_» Réponse qui dégage toute la moralité de cette période.
-Le héros était bon pour recevoir les coups et souffrir les privations.
-Quant aux profits, ces Messieurs de l’arrière-garde s’en étaient
-généreusement réservé le monopole.
-
-Durant six législatures successives, Blasco Ibáñez représenta Valence à
-la Chambre espagnole. Si son titre de député le mettait à l’abri des
-persécutions que lui eût valu son activité politique, en revanche le
-contact familier avec ceux que l’on pourrait appeler les professionnels
-de cette même politique, agit sur lui à la façon d’un révulsif. Peu à
-peu, ses illusions d’agitateur s’évanouirent, à la pratique quotidienne
-de la comédie parlementaire espagnole, en même temps que disparaissaient
-de l’arène les derniers officiers républicains, jadis si nombreux dans
-l’armée. Sous la régence de Marie-Christine, l’armée espagnole offrait
-ce spectacle curieux que, contre toute logique, c’étaient les vieux
-officiers, colonels ou généraux, qui se montraient partisans de la
-République, ou, du moins, d’un libéralisme avancé, et qu’au contraire,
-les jeunes sous-lieutenants ou capitaines étaient monarchistes et
-conservateurs. Une telle anomalie s’explique, si l’on songe que les
-vieux avaient pris part à la révolution de 1868--qui fit descendre du
-trône l’autre Marie-Christine, non d’Autriche celle-là, mais de
-Bourbon--et qu’étant morts, en majorité, après les guerres coloniales,
-le peu qui en survivaient se rallièrent à la monarchie d’Alphonse XIII,
-lorsque celui-ci, à l’âge de seize ans, en 1902, eut pris possession du
-pouvoir royal: les uns par découragement, les autres par intérêt.
-Blasco, qui menait de front le métier de député et celui de
-conspirateur, lorsque toute possibilité de réaliser ce rêve républicain
-qu’il avait si tenacement caressé, lui fut apparue irrémédiablement
-chimérique, voulut laisser là la politique et refuser le mandat de
-député. La sixième fois qu’il fut nommé, son dégoût était si manifeste
-qu’il apparut clairement qu’à la prochaine législature, ses électeurs
-n’auraient plus raison de sa volonté. Je ne ferai pas l’histoire des
-luttes intestines, des envies, des rivalités, des trahisons qui, alors,
-empoisonnaient sa vie et qu’il considère aujourd’hui de très haut, avec
-un sourire où l’ironie se mêle à l’effroi. Une phrase de lui suffit à
-caractériser son attitude actuelle à l’endroit de ce lointain passé.
-C’est cette simple, courte et éloquente exclamation: «_¿Y yo he podido
-vivir así?_»[30].
-
-Vers 1909, comme ses mandataires insistaient pour qu’il acceptât, une
-septième fois, d’aller les représenter à la Chambre, Blasco Ibáñez leur
-fit, en résumé, le discours suivant: «Il y a, en Espagne, vingt mille
-Espagnols qui peuvent être députés et remplir leur rôle aussi bien,
-sinon mieux que moi-même. En revanche, il en est un peu moins qui soient
-capables d’écrire des romans passables. De grâce, permettez-moi de
-suivre enfin ma voie véritable!» Cette décision n’impliquait nullement
-une renonciation à l’idéal politique d’antan. Ceux qui connaissent
-intimement Blasco Ibáñez savent que c’est un grand romantique et que la
-plus amère déception de son existence, ce sera peut-être de voir venir
-la mort en sa demeure, sans avoir vu venir auparavant la République en
-Espagne. Et je ne crois pas me tromper en affirmant qu’au contraire, la
-plus grande joie de sa vie consisterait pour lui à atteindre l’extrême
-vieillesse, à servir, drapeau vivant, de symbole aux masses libérées de
-son pays et à tomber, tel le vieux héros des _Misérables_, en dernière
-et sublime victime sur la dernière des barricades de la révolution
-triomphante...
-
-Mais, avant de clore le chapitre où se termine le long épisode
-parlementaire de Blasco Ibáñez, ne faudrait-il pas que je
-narre--puisqu’il rentre dans cette période--le duel avec le lieutenant
-de la Sûreté dont j’ai parlé plus haut et qui ne fut que l’un des
-nombreux incidents de sa carrière de député agitateur, plusieurs fois
-blessé--et deux fois très grièvement--dans ces rencontres que
-l’intempérance de son langage lui attirait? Cependant, comme ce récit a
-sa place naturelle au chapitre V, je terminerai sur une historiette d’un
-autre genre, qui montre combien le métier du leader républicain, obligé
-bien souvent à outrer son attitude et ses discours pour contenter ce
-même peuple dont il tient son mandat, peut nuire à la carrière d’un
-écrivain. _La Barraca_, _Cañas y Barro_ et _La Catedral_ avaient été
-rédigées dans des séjours alternés à Madrid et à Valence. Puis Blasco
-s’était installé dans le petit hôtel voisin de la _Castellana_, qu’il
-finit par acheter, et c’est là qu’il avait écrit _El Intruso_, _La
-Bodega_, _La Horda_, _La Maja desnuda_, _Sangre y Arena_ et _Los Muertos
-mandan_. Ce dernier livre, qui porte la date de Mai-Décembre 1908, clôt
-l’ère madrilène. Car _Luna Benamor_, publié en volume au printemps de
-1909, date, sous forme des six contes et des cinq esquisses qui
-complètent cette touchante nouvelle, d’époques diverses, mais
-antérieures. Il faut dire, pour expliquer la composition de ces six
-romans en cinq ans--de 1904 à 1908--, que le sixième mandat de député de
-Blasco Ibáñez avait été presque platonique, vu qu’il n’allait même plus
-aux séances de la Chambre. _La Barraca_, après avoir paru dans _El
-Pueblo_, avait été réunie en un modeste volume dont il ne s’était vendu
-que quelques centaines d’exemplaires. Puis _El Liberal_ de Madrid, alors
-le journal le plus lu d’Espagne, l’avait redonnée en feuilleton. Cette
-fois, le succès avait été franc et la vente considérable. Quand parut
-_Entre Naranjos_, en 1900, les amis du romancier lui offrirent un grand
-banquet dans les jardins--aujourd’hui disparus et en partie occupés par
-la nouvelle Poste--du _Buen Retiro_. Pérez Galdós, le patriarche du
-roman espagnol, présidait cette fête, où de nombreux auteurs prirent la
-parole et à l’ornementation de laquelle avaient été conviés les
-artistes valenciens résidant à Madrid. Ce fut la cérémonie dont le
-retentissement devait être grand et qui ne contribua pas peu à
-accréditer le renom de l’écrivain. Cependant, je tiens d’un libraire
-bien connu de la capitale espagnole que, fort après cette époque, à peu
-près chaque fois qu’il lui arrivait de recommander une œuvre de
-Blasco à sa clientèle aristocratique, il en recevait presque
-infailliblement une réponse dans ce genre: «_Pero este Blasco Ibáñez,
-¿es pariente del diputado republicano?_»[31]. Et, sur l’affirmative que
-c’était le même homme, le monsieur et la dame distingués laissaient
-tomber dédaigneusement un livre jugé indigne de tout intérêt...
-
-[Illustration: BLASCO AVEC SA FAMILLE SUR LA PLAGE DE MALVARROSA
-
-Il avait coutume, chaque matin, de faire une partie de rowing dans le
-canot qui figure sur cette photographie, publiée par _Blanco y Negro_,
-l’hebdomadaire illustré de Madrid]
-
-[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ PARLANT AU PEUPLE DANS LA SALLE DE JEU DE
-PELOTE BASQUE («FRONTÓN») A VALENCE]
-
-
-
-
- IV
-
- Aversion pour les groupements littéraires.--Individualisme.--Le
- programme esthétique de l’auteur.--Ses goûts somptuaires: le
- «palais» de la Malvarrosa et le petit hôtel de Madrid.--Histoire
- d’une table de marbre.--Un voyage de Madrid à Bordeaux qui se
- termine en Asie Mineure.--_Oriente._--Avec le «Sultan Rouge».--Le
- forçat au palais du souverain des _Mille et Une Nuits_.--La plaque
- de brillants de Blasco Ibáñez.--La mission que lui confie le Grand
- Vizir.--Le retour en Espagne en Novembre 1907.
-
-
-En Espagne, comme en d’autres lieux, l’instinct grégaire se fait sentir,
-en littérature aussi bien qu’en politique et analogues variétés de
-l’activité humaine. C’est en vertu de cet instinct que la jeunesse
-littéraire tend à se grouper en clans avec chefs distincts, et à se
-proclamer, dans l’intérieur de chacune de ces petites chapelles fermées,
-l’unique dépositaire du Beau artistique et de la Vraie Doctrine,
-regardant avec dédain quiconque ne se rallie pas sous le même drapeau.
-Généralement, ces coteries ont un café qui leur sert de cénacle et c’est
-là que les membres passent leurs soirées et souvent une bonne partie de
-la nuit. On y discute à l’infini et de ces joutes oratoires, aussi
-brillantes que stériles, le résultat a coutume d’être complètement
-négatif. Qui dira combien d’adolescents et de jeunes hommes,
-admirablement doués et dont le talent, s’il eût été formé de plus
-méthodique sorte, se fût affirmé en œuvres durables, ont sombré dans
-ces coteries de stérile verbalisme, dans ces parlotes prétentieuses où
-il est question, à toute heure, du livre définitif que l’on écrira un
-jour et qui est condamné à rester, à jamais, inédit! Blasco Ibáñez a
-toujours fui ces _tertulias_[32]. Le contact avec les hommes d’action
-que lui avait valu son rôle d’agitateur politique, alors que son menton
-était encore vierge de tout duvet, lui faisait soigneusement éviter une
-stagnation oiseuse en compagnie d’écrivains discoureurs, quels qu’ils
-fussent. En outre, une instinctive répugnance pour tout ce qui, de près
-ou de loin, rappelle les groupements académiques, ou simplement d’hommes
-de lettres professionnels, l’écartait de milieux où l’on finit par
-concevoir la vie à travers la vision d’autrui et par produire, non selon
-son originalité et sa formule propres, mais d’accord avec le canon
-esthétique grégaire, de façon à s’assurer d’avance l’approbation des
-«chers collègues».
-
-Blasco Ibáñez, s’il a toujours marché seul en littérature--nous verrons
-plus loin ce que signifie, en réalité, le reproche, qu’on lui a adressé
-si souvent, d’être un imitateur de Zola--c’est qu’il pense que, pour
-étudier la réalité, tant extérieure qu’intérieure, pas n’est besoin de
-s’emprisonner en vase clos avec des gens qui ne parlent que littérature
-et que cette manie professionnelle, qui est celle aussi, souvent, des
-officiers de carrière et des gens d’Eglise, n’aboutit qu’à déformer
-l’esprit. «Quand j’ai fini d’écrire,--m’a-t-il dit bien souvent--je me
-plonge immédiatement dans la vie et me coudoie avec le public de la rue,
-avec les foules, bonnes ou mauvaises. En un mot, je tâche de
-m’assimiler les mille variétés diverses du réel. Voilà ce qui redonne
-au romancier la tonicité, perdue au cours de ses longues heures
-d’écriture, dans son cabinet. Voilà ce qui recrée l’activité
-productrice...» Je crois aussi qu’une des raisons--et non des
-moindres--pour lesquelles Blasco a une telle horreur des cénacles, c’est
-qu’un caractère franc et viril comme le sien ne s’accommoderait pas de
-l’esprit de médisance et de mordacité que l’on affirme y prévaloir. Sa
-claire vision des choses l’a, dès l’origine, sauvé d’un piège qui--car
-c’est un charmant, un intarissable causeur--eût été fatal à son génie,
-s’il se fût, lui aussi, laissé séduire par l’attrait de réunions où,
-quand on a pulvérisé en paroles les précurseurs, l’on n’est que trop
-enté de s’imaginer ouvertes, toutes grandes, les portes de l’Avenir. Un
-jour, à certain débutant, victime de telles fréquentations, Blasco tint
-ce petit discours: «Vous passez des nuits occupés à démontrer que _X._
-est un imbécile. C’est parfait. Mais pour qui faites-vous ces
-démonstrations? Pour vous-mêmes, j’imagine. Et en quoi ces
-syllogismes-là vous avancent-ils le moins du monde? Ce qui importe, et
-souverainement, c’est de prouver que chacun de vous en particulier n’est
-pas l’imbécile que tous en chœur vous proclamez qu’est _X_. Mais une
-telle preuve, vous ne la fournirez qu’en travaillant d’arrache-pied et
-en produisant sans trêve. Si vous continuez à palabrer ainsi dans le
-vide, à échanger systématiquement des commérages de vieilles femmes dans
-la fumée et le brouhaha d’une tabagie, tout ce à quoi vous aboutirez, ce
-sera à démontrer que n + p + q + r = x.»
-
-Même après être devenu célèbre, Blasco Ibáñez se montra obstinément
-fidèle à cet amour de la solitude. Le contraire, d’ailleurs, ne
-serait-il pas surprenant? Un tel producteur, qui souvent reste cloué
-douze heures consécutives devant sa table de travail, trouverait une
-médiocre volupté, après les laborieuses gestations de son puissant
-cerveau, à se repaître de truismes ou des pauvres sentences de la
-sagesse à la mode. Cependant, sa porte est ouverte à qui vient réclamer
-sa bienveillance. Mais son affabilité, en ces occurrences, s’exprime
-plus par des actes que par des paroles. Il n’est pas un jeune homme se
-risquant dans la carrière des lettres et lui demandant son appui, qui
-ait jamais été éconduit. Bien plus, Blasco Ibáñez s’intéresse, lorsqu’il
-la reconnaît bonne, pour l’œuvre ainsi soumise à son patronage et
-fait tant en sa faveur, qu’il lui trouve un directeur de journal ou de
-revue, ou même un éditeur. On aura remarqué, sans doute, qu’aucun de ses
-romans n’est précédé d’un prologue. Cependant, il eût été fort naturel
-qu’à ses débuts au moins, il cherchât--et il n’eût pas manqué d’en
-trouver--un illustre patron qui, en quelques lignes bienveillantes,
-l’eût présenté au public. S’il ne l’a pas fait, la chose est d’autant
-plus méritoire que, lorsqu’on lui demande d’écrire un avant-propos qui
-rehausse, de sa signature mondiale, une œuvre de débutant, il finit
-par s’exécuter, tout en prétextant que cela est inutile, que son
-prologue ne servira de rien, etc. Ainsi, tout récemment, a-t-il composé,
-pour le livre de M. E. Joliclerc: _L’Espagne Vivante_, une belle
-dissertation en faveur du problème, toujours à l’ordre du jour chez
-nous, parce que toujours non résolu: _Espagne et langue espagnole_, en
-l’envisageant sous quelques-uns de ses principaux aspects d’ordre
-historique. Ainsi encore, en pleine guerre, a-t-il mis, en tête du
-traité, si documenté et précis, de M. A. Fabra Rivas sur _El Socialismo
-y el Conflicto Europeo_, une vibrante préface où, déjà, il proteste
-contre cette ignorance systématique, chez nous et ailleurs encore, de
-l’Espagne et de sa littérature. «Les étrangers,--y disait-il, p. X, et
-le livre est de 1915--les plus érudits savent qu’il exista une
-littérature espagnole, puis-qu’ils l’étudient et qu’ils la commentent.
-Mais ils ne semblent guère être informés sur la suite contemporaine de
-cette même littérature. Soit paresse, soit routine, l’immense majorité
-continue à penser que l’Espagne est restée une nation de _toreros_, ou
-d’inquisiteurs, dont les femmes seraient ou des dévotes ou des
-ballerines. De temps à autre, on publie, à titre de spécimen exotique,
-quelque traduction espagnole en France, en Angleterre, en Allemagne.
-Mais il est vrai qu’on lit, désormais, si peu, en ce bas monde!»
-
-Blasco Ibáñez, qui eût pu fonder en Espagne une école littéraire comme
-il y avait été, dans la région de Valence, chef du parti républicain, ne
-l’a pas fait par ce que persuadé de l’inefficacité des écoles
-littéraires. D’ailleurs, jusqu’à ces derniers temps, son existence a été
-tellement inquiète, tellement vagabonde, que l’on ne voit pas comment
-cette indécise jeunesse qui a besoin d’un berger qui la guide, eût pu se
-réclamer d’un chef toujours absent de son pays et qu’elle n’eût aperçu
-que par intervalles rapides et clairsemés. D’où l’impossibilité
-manifeste pour elle de le muer en idole, but et fin suprêmes de toute
-école de jeunes littérateurs. Mais si le maître eût aspiré, en sa
-patrie, aux lauriers de chef d’un cénacle réaliste, ses disciples
-eussent trouvé en lui plutôt un camarade d’âge, ignorant la pause, dénué
-d’orgueil, ne pensant qu’à l’œuvre de demain, ridiculement oublieux
-de l’œuvre d’hier. Quant à son programme, nous avons la chance de le
-posséder, sous forme d’une longue lettre adressée, le 6 Mars 1918, de
-Cap-Ferrat--entre Villefranche et Beaulieu, sur la Côte d’Azur--au
-prêtre D. Julio Cejador, qui l’a insérée en entier au tome IX de son
-_Histoire Littéraire_ déjà citée, p. 471-478, en la traitant
-d’«admirable», encore qu’elle ait été écrite au courant de la plume. En
-voici les passages essentiels: «Parlons un peu du roman, puisque vous
-m’en priez. J’accepte la définition courante: «_la réalité saisie à
-travers un tempérament_». Et je crois encore, avec Stendhal, qu’«_un
-roman est un miroir promené le long d’un chemin_». Mais il est bien
-certain que le tempérament modifie la réalité et que le miroir ne
-reproduit pas exactement les choses, avec leur rigidité matérielle, mais
-qu’il confère à l’image cette fluidité, légère et azurée, qui semble
-flotter au fond des cristaux de Venise. Le romancier reproduit la
-réalité à sa façon, conformément à son tempérament, choisissant, de
-cette réalité, ce qui lui en semble saillant et négligeant, comme
-accessoires inutiles, le médiocre et le monotone. Ainsi opère le
-peintre, quelque réaliste qu’il soit. Velasquez reproduisait la vie
-mieux que personne. Ses personnages palpitent. S’ils eussent été
-photographiés directement, peut-être eussent-ils été plus exacts, mais
-ils vivraient infiniment moins. Entre la réalité et l’œuvre qui la
-reproduit, s’interpose un prisme lumineux qui défigure les objets, en
-concentre et l’essence et l’âme, et c’est le tempérament de l’auteur.
-Pour moi, c’est cela qui constitue le romancier, parce que c’est en cela
-que consistent sa personnalité, sa façon spéciale et individuelle de
-comprendre la vie. C’est là vraiment qu’est son style, dût son écriture
-apparaître négligée. Et comme, heureusement pour l’art, qui a en horreur
-la monotonie et les répétitions, les tempéraments varient avec les
-individus, vous voyez pourquoi je ne crois guère aux classifications,
-aux écoles, aux étiquettes de certaine critique. Tout romancier
-véritable reste soi-même et rien que soi-même. Qu’une lointaine parenté
-le rattache à d’autres, c’est fort possible, mais il n’existe pas de
-caste fermée. Je parle, évidemment, ici d’un romancier en pleine
-possession de ses moyens, au zénith de sa trajectoire, car, dans la
-jeunesse, il n’est que trop certain que nous subissons, tous,
-l’influence des maîtres qui jouissent alors de la renommée. Personne,
-ici-bas, n’échappe à ces influences supérieures. Notre présent est en
-fonction à la fois du passé et de l’avenir. En biologie comme en
-psychologie, on démontre que les générations qui nous ont précédé
-influent sur nous, que nous sommes les légataires d’une hérédité
-ancestrale, encore que, par l’action de notre libre arbitre, nous
-arrivions à en atténuer diversement les effets. Or, comment, en
-littérature, ne ressentirions-nous pas cette pression du passé et du
-présent, lorsque nous risquons nos premiers balbutiements...? De même
-que les religions, en tant que génératrices de consolation et d’espoir,
-sont assurées, à jamais, de la gratitude de leurs fidèles, de même les
-romans qui sont de vrais romans--c’est-à-dire ceux par qui vibre en
-nous-même une corde de vie, ceux qui garantissent quelques heures
-d’illusion au lecteur--sont assurés de la faveur de milliers et de
-milliers d’êtres, alors même que la critique s’acharnerait à démontrer
-que ce sont œuvres indignes de l’estime des esprits supérieurs. Car
-la critique ne parle qu’à la raison. Mais l’œuvre d’art s’adresse au
-sentiment. Entendez: à tout ce qui constitue notre héritage
-d’inconscient, le monde de notre sensibilité, univers infini,
-mystérieux, dont personne n’a jamais exploré les frontières, tandis que
-celles de la raison sont parfaitement connues. Vous souvenez-vous de ce
-tambourinaire-troubadour de certain roman de Daudet? Ce personnage
-cocasse, avant de jouer du galoubet, «rase» religieusement son excellent
-public de Provence par une fastidieuse explication de la manière dont il
-lui est venu à l’idée de faire de la musique: en écoutant, sous un
-olivier, chanter le rossignol. Tout le monde se sent l’envie de lui
-crier: «_Assez comme cela! Etes-vous musicien? Oui? Alors, silence! Et
-jouez-nous votre musique!_» Pour moi, en face des prologues, des
-commentaires, des manifestes, etc. qui, tant de fois, encombrent les
-livres d’autrui ou les colonnes des journaux, je me sens une envie
-semblable de crier: «_Romancier, à ton roman!_» Et seul un Orbaneja a
-besoin de déclarer, pour qu’on le sache, au pied de sa peinture que
-«_ceci est un coq_». L’authentique peintre, celui qui est maître de sa
-main comme de son imagination, n’inscrit pas de commentaires en marge de
-son œuvre, car il sait parfaitement que le public verra, clairement,
-sur la toile, ce qu’il a voulu dire et la façon dont il a voulu le dire.
-Et si le public en fournit une douzaine de versions différentes, qui
-sait laquelle de ces versions, finalement, sera acceptée comme bonne, et
-si elle ne vaudra pas mieux que la version de l’artiste? Souvenons-nous
-de notre grand Don Miguel, qui n’entendait, par son _Don Quichotte_,
-qu’exprimer une seule idée et auquel l’admiration universelle en a prêté
-tant et de si belles! Et puis, n’y aurait-il pas lieu de frémir au
-spectacle de la finale destinée de toutes ces doctrines, exposées par
-les romanciers pour expliquer leur œuvre et leurs prétendues
-innovations...? J’écris des romans parce que cela est pour moi une
-nécessité. Peut-être était-ce ma destinée et, en tout cas, tout ce que
-je pourrais faire pour échapper à cette fatalité serait peine perdue.
-Certains en composent
-
-[Illustration: LA MALVARROSA VUE DE LA MER]
-
-[Illustration: PETITE SALLE A MANGER DE LA MALVARROSA, IMITANT UNE
-CUISINE DE STYLE VALENCIEN]
-
-parce que d’autres en composèrent avant eux et l’idée ne leur en serait
-jamais venue, s’ils n’eussent eu, devant eux, une série de modèles.
-Quant à moi, fussé-je né en pays sauvage, ignorant livres et art
-d’écrire, j’ai la ferme conviction que j’eusse fait des lieues et des
-lieues pour aller raconter à quelqu’un de mes semblables les histoires
-imaginées dans ma solitude et entendre, en échange, de ses lèvres les
-siennes propres. Chaque fois que j’achève une de mes œuvres, je
-m’ébroue, positivement, de lassitude et exulte de délivrance, tel un
-patient au sortir d’une opération douloureuse. «_Enfin!_ me dis-je.
-_C’est bien le dernier!_» Et cela, je me le dis en toute bonne foi. Je
-suis un homme d’action, dont la vie s’est passée à faire autre chose
-encore que des livres et croyez que cela ne me réjouit que médiocrement,
-de rester cloué trois mois durant dans un fauteuil, la poitrine contre
-le bois de ma table, à raison d’une dizaine d’heures par séance! J’ai
-été agitateur politique. J’ai passé une partie de ma jeunesse en prison:
-trente fois au moins. J’ai été forçat. J’ai été blessé à mort dans des
-duels féroces. Je connais toutes les privations physiques qui peuvent
-affliger un être humain, y compris celles de la plus extrême pauvreté.
-En même temps, j’ai été député jusqu’à satiété, jusqu’à la septième
-législature; j’ai été ami intime de chefs d’Etat; j’ai connu
-personnellement le vieux sultan de Turquie; j’ai habité des palais;
-j’ai, plusieurs années, été homme d’affaires, maniant des millions; j’ai
-fondé des villages en Amérique. Je vous cite tout cela pour vous faire
-comprendre que les romans, je suis capable de mieux les vivre, le plus
-souvent, que de les coucher, noir sur blanc, sur le manuscrit
-d’imprimerie. Et cependant, chacune de mes œuvres nouvelles s’impose
-à moi avec une sorte de violence physiologique, qui a raison de ma
-tendance au mouvement et de mon horreur pour le travail sédentaire. Je
-la sens croître dans mon imagination. Ainsi que le fœtus qui devient
-enfant, elle s’agite, s’érige, vivante et vibrante, frappe aux parois
-intérieures de mon crâne. Et il faut que, telle la femme en couches,
-j’en expulse ce fruit de ma chair, sous peine de mourir, empoisonné par
-la putréfaction d’une créature prisonnière. Tous mes serments de ne plus
-travailler sont vains. Rien n’y fait. J’écrirai des romans aussi
-longtemps que j’existerai. Leur formation est celle de la boule de
-neige. Une sensation, une idée, que je n’ai pas recherchées, qui
-surgissent des limites de l’inconscient, constituent le noyau autour
-duquel s’agglomèrent observations, impressions et pensées, emmagasinées
-dans mon subconscient sans que je m’en sois rendu le moindre compte.
-L’imagination du vrai romancier est semblable à quelque appareil
-photographique dont l’objectif serait perpétuellement en action. Avec
-l’inconscience d’une machine, elle enregistre dans la vie quotidienne
-physionomies, gestes, idées, sensations et les emmagasine pêle-mêle.
-Puis, lentement, toutes ces richesses d’observation s’ordonnent dans le
-mystère de l’inconscient, s’y amalgament, s’y cristallisent, jusqu’à ce
-qu’elles soient prêtes à s’extérioriser. Et lorsque, sous l’empire d’une
-force invisible, le romancier s’est mis à écrire, il lui semblera qu’il
-exprime des choses nouvelles toutes fraîches écloses, alors qu’il ne
-fera que transcrire des concepts subexistant en lui depuis des années,
-qu’un paysage lointain lui suggéra, ou un livre, qu’il a complètement
-oublié. Je me flatte d’être le moins littérateur possible en tant
-qu’écrivain, c’est-à-dire le moins professionnel. J’abhorre qui a
-toujours en bouche une conversation de métier, qui ne se réunit qu’en
-petit comité, qui ne sait vivre qu’en clans exclusifs, peut-être par ce
-que la médisance ne s’alimente que de la sorte. Je suis un homme qui
-_vit_ et, lorsqu’il en a le temps, qui _écrit_, sous un impératif
-catégorique du cerveau. Ce faisant, j’ai conscience de continuer la
-noble et virile tradition espagnole. Les meilleurs génies littéraires de
-notre race ne furent-ils pas des hommes, de vrais hommes, dans le sens
-le plus complet du vocable: soldats, grands voyageurs, coureurs
-d’aventures lointaines, exposés aux captivités, à des misères variées?
-Que si, par-dessus le marché, ils furent aussi écrivains, ils ont su
-abandonner la plume, lorsqu’il leur fallait, rudement, lutter pour
-l’existence. Car ils considéraient leur métier d’écrivain comme
-incompatible avec les nécessités de l’action. Souvenez-vous de notre
-Cervantes, qui resta, à une période de sa vie, huit années sans écrire.
-Et je crois que l’on apprend mieux ainsi à connaître la vie, qu’en
-passant son existence dans les cafés; qu’en réduisant son observation à
-la lecture des livres de camarades, ou aux palabres entre amis; qu’en se
-momifiant le cerveau par des affirmations toujours ressassées; qu’en ne
-s’alimentant que de sa propre sève, sans jamais changer d’horizon, sans
-bouger des rivages au long desquels s’écoule un mince filet de cet
-immense fleuve de l’humaine activité... Pour les écrivains de ma
-nuance--voyageurs, hommes d’action et de mouvement--l’œuvre est en
-fonctions directes du milieu. Et, revenant à la théorie du «miroir» de
-Stendhal,--cette image si juste d’un si grand artiste, qui connut la vie
-et qui fut, lui aussi, voyageur et homme d’action--je redirai que nous
-reflétons ce que nous voyons et que tout notre mérite est de savoir le
-refléter... L’important est donc de voir les choses de près,
-directement, de les vivre, ne fût-ce qu’un instant, afin d’être à même
-d’en déduire comment les autres les vivent. J’ai la croyance que les
-romans ne se font ni avec la raison, ni avec l’intelligence; que ces
-facultés n’interviennent dans leur fabrication que comme régulatrices et
-ordonnatrices de l’œuvre d’art, ou, même, qu’elles se maintiennent en
-marge de cette gestation, pour nous servir, à l’occasion, de
-conseillères. Le vrai, l’unique facteur actif, c’est l’instinct, le
-subconscient, cet invisible et mystérieux ensemble de forces que le
-vulgaire dénomme «inspiration». Tout artiste véritable compose son
-chef-d’œuvre «_porque sí_», comme on dit en espagnol, c’est-à-dire
-par ce qu’il ne peut faire autrement. Les passages qu’on vante davantage
-dans un roman sont presque toujours ceux dont l’auteur ne s’était pas
-rendu compte et auxquels il ne s’arrête que lorsque la critique les lui
-a signalés. Pour moi, en mettant le point final à un de mes livres, j’ai
-l’impression de m’éveiller d’un rêve. Je ne sais si ce que je viens de
-faire en vaut la peine; si ce n’est pas une œuvre mort-née dont j’ai
-accouché. Au fond, je ne sais absolument rien. J’attends! Le créateur de
-beauté est le plus inconscient de tous les créateurs. Cette vérité n’est
-pas nouvelle. Elle est vieille comme le monde. Parlant des poètes,
-Platon a déclaré qu’ils disent leurs plus belles choses sans savoir
-pourquoi et, souvent même, sans en avoir conscience. C’est aussi ce
-qu’affirmait le célèbre adage scolastique: _nascuntur poetæ, fiunt
-oratores_. Ce qui revient à dire, comme s’exprime, en notre langue, la
-sagesse populaire, que «_el poeta nace y no se hace_». La raison, la
-lecture peuvent former de grands, d’incomparables écrivains et dignes
-d’admiration. Ils ne sauraient, cependant, jamais, de ce seul chef,
-devenir des romanciers, des dramaturges, des poètes. Pour être cela, il
-faut qu’intervienne le subconscient comme essentiel facteur: cette
-mystérieuse divination, ce pressentiment, ces éléments affectifs en
-opposition presque constante avec les éléments intellectuels. Il est
-clair qu’il ne faut pas abuser de cette doctrine et s’abstraire de la
-raison et de l’étude sous prétexte que, dans l’œuvre d’art, c’est le
-subconscient seul qui est souverain. Tout doit se fondre dans une
-harmonieuse unité. Et il faudrait moins encore excuser de capricieuses
-divagations ou de puériles niaiseries, en alléguant l’entraînement des
-forces inconscientes... En guise de conclusion, je répète, avec M. de la
-Palisse, que, «pour écrire des romans, il faut être né romancier». Or,
-être né romancier, cela veut dire: être pourvu de cet instinct qui,
-seul, évoque l’image juste. Cela veut dire encore que l’on possède cette
-force de suggestion sans laquelle aucun lecteur ne prendra jamais pour
-vivante réalité ce qui n’est que le produit de l’imagination d’un
-auteur. Et qui n’a pas ce pouvoir, quels que soient par ailleurs son
-talent et son acquis, j’accorde qu’il composera peut-être des livres
-intéressants, corrects et même beaux, par lui baptisés romans. Mais de
-roman véritable, jamais il n’en écrira...»
-
-J’ai tenu à citer cette ample profession de foi, d’abord par ce
-qu’unique dans l’œuvre de Blasco Ibáñez--qu’on lise, pour ne citer
-qu’un récent exemple et un texte facile, dans la _Grande Revue_ de
-Décembre 1918, avec quel laconisme le maître y répond à l’enquête
-ouverte par cet organe mensuel sur l’avenir postguerrier de la
-littérature[33]--ensuite, parce que révélant un fond de doctrine dont
-s’étonneront quelques criticastres, lesquels, jugeant l’auteur à l’aune
-de leur court intellect, estiment que Blasco Ibáñez n’est qu’une sorte
-de volcan en perpétuelle éruption de romans, dont tout l’art se
-limiterait à reproduire la formule zolesque! Grand libéral en matières
-littéraires, Blasco Ibáñez admet tous les dogmatismes, à condition qu’au
-fond des avenues théoriques, l’œuvre d’art érige sa façade de sereine
-majesté. Personne n’est plus tolérant, personne n’use de plus amples
-critériums que lui, lorsqu’il s’agit de juger des auteurs en
-contradiction avec son programme esthétique. La rageuse vanité, la
-maladive susceptibilité de tant d’hommes de lettres lui sont infirmités
-inconnues. N’admettant l’infaillibilité de personne, il se garde bien de
-poser en principe la sienne propre. Convaincu de la relativité de tout
-ici-bas, il ne se risquerait pas d’imposer ses goûts à autrui. Et il
-parle de ses œuvres avec une humilité souriante, que l’on sent venir
-du tréfonds de l’âme. «Chacun de nous--m’a-t-il déclaré
-récemment--chante sa propre chanson à son passage par la vie, avant de
-disparaître dans l’immense et profonde nuit. Cette chanson ne saurait
-être du goût de tous et il serait fat de vouloir que les autres hommes
-s’arrêtassent pour n’entendre qu’elle. Des plus célèbres, des plus
-immortelles, que subsiste-t-il? Un titre, un nom d’auteur, quelquefois
-un motif vague, ou étrangement modifié. Le public se contente de répéter
-que ces chansons sont belles, parce qu’il le tient des générations
-précédentes. Mais combien peu ressentent le besoin de recourir à la
-source, de les reconstituer en leur intégrité, de revenir à elles pour
-le plaisir et par amour d’art?» Une philosophie aussi détachée devait
-immuniser Blasco Ibáñez contre la morsure de l’envie. Cet éternel Don
-Quichotte n’est heureux que du bonheur d’autrui. Lui, écrivain espagnol
-le plus lu actuellement hors d’Espagne, a tenté à plusieurs reprises de
-modifier les organisations éditoriales de son pays au bénéfice des gens
-de lettres, ses collègues, afin que leurs œuvres se vendissent à
-l’étranger. Et il ne cesse de conseiller à ses divers traducteurs et aux
-maisons d’éditions qui publient leurs versions, de ne pas limiter à son
-œuvre la divulgation de la littérature espagnole. Enfin, ce fougueux
-polémiste, toujours prêt à aller sur le terrain lorsqu’il s’agissait de
-défendre ses idées politiques, n’a jamais eu la moindre affaire, a
-toujours évité toute discussion de nature littéraire professionnelle.
-Plus d’une fois, des Béotiens, improvisés juges--ceux qu’en 1906,
-l’écrivain suisse William Ritter, au cours d’une belle étude sur Blasco
-Ibáñez insérée dans son volume: _Etudes d’art étranger_, définissait
-plaisamment: «Les impuissants, les gandins, et les popotiers du trottoir
-de la nullité et des boulevards de la grisaille»--ont cru utile de
-débiter sur son compte de monstrueuses absurdités, qu’il lui eût été
-facile de réduire, d’un trait de plume, à leur juste valeur, en
-ridiculisant comme il convenait leurs auteurs responsables. Il a
-toujours dédaigné ces mises au point. Sa doctrine, en l’espèce, c’est
-qu’il n’est qu’une réplique qui vaille et que cette réplique consiste à
-continuer de produire. L’on sait s’il lui est fidèle! Tel est l’homme
-que d’honnêtes folliculaires se complaisent à représenter comme un
-orgueilleux affamé de réclame, un sombre et misanthrope vaniteux, dans
-leur basse jalousie de pygmées, incapables d’admettre qu’avec une si
-riche et si complexe nature, les manifestations extérieures les plus
-tapageuses ne sont que la résultante de l’immense besoin intérieur de
-se renouveler, de se meubler d’images nouvelles, de s’enrichir d’autres
-sensations, et qu’une âme toujours en gésine d’un univers serait, par
-tant de successives parturitions, depuis longtemps épuisée, si ce bruit,
-ce mouvement, cette trépidation ne lui maintenaient sa tonicité.
-
-Architecte, Blasco Ibáñez ne l’est pas seulement de châteaux en Espagne
-et dans ses romans. C’est aussi un bâtisseur de maison et de maison fort
-habitable et confortable. Le rêve si cher à tout artiste--le rêve de
-Rostand à Cambo, le rêve de Zola à Médan--de posséder son home à lui, il
-l’a réalisé à une heure de Valence, aux bords de la mer latine, sur la
-plage de la Malvarrosa, qu’ont popularisée les mentions de date et de
-lieu mises à la fin de ses romans. Ce nom de Malvarrosa vient de ce que
-les champs voisins y sont utilisés pour la culture des alcées et autres
-plantes odoriférantes, dont les sucs sont transformés par une fabrique
-de matières premières pour la parfumerie et dont les produits distillés
-se retrouvent dans tous les boudoirs élégants du monde. Le parfum que
-dégagent ces fleurs est moins dangereux que celui des tubéreuses qui
-sont également cultivées dans ces campagnes et qui, une année où près de
-cent hectares en étaient couverts, obligèrent le poète à fuir de sa
-demeure enchantée, tellement capiteux et enivrant en était l’arome,
-perçu en mer par les navigateurs qui longent ces côtes. Le cabinet de
-travail de Blasco, installé à l’étage supérieur de ce «_palacio_»,
-frappe le visiteur par sa richesse en meubles et en tableaux anciens. La
-fabuleuse splendeur de Valence, lorsque cette ville s’adonnait en grand
-au tissage des soies comme, chez nous, Nîmes, avait eu pour conséquence,
-chez ses opulents bourgeois, un luxe inouï et ce fut à Valence que les
-antiquaires avisés qui, au cours du siècle dernier, mirent en coupe
-réglée cette pauvre Espagne, par eux systématiquement ravagée,
-réalisèrent leurs plus merveilleuses razzias. Blasco, qui avait sur eux
-l’avantage de mieux connaître le terrain, n’en réunit pas moins maintes
-pièces curieuses, arrachées aux chasses de ces pillards internationaux,
-et il en orna sa résidence marine, où furent signés les immortels romans
-de sa première époque, dont le souvenir est indissolublement lié, pour
-ses fidèles, à celui de cette poétique demeure de la Malvarrosa. La
-passion politique a, d’ailleurs, scandaleusement exagéré le luxe d’une
-maison bâtie avec le produit du labeur de Blasco et ses ennemis
-l’avaient plaisamment transformée en une sorte de palais enchanté des
-_Mille et Une Nuits_, dont ses éditeurs de Valence, universellement
-désignés aujourd’hui sous le nom de leur firme _Prometeo_, ont donné une
-version castillane, faite par le propre Blasco sur la traduction
-française du Docteur Mardrus. Comme Blasco Ibáñez avait, à cette époque,
-un véritable faciès d’Arabe--on n’eût en qu’à se reporter, pour s’en
-convaincre, à son portrait, qui ornait le petit livre de Zamacois et
-dont la ressemblance est beaucoup plus frappante que l’effigie, d’après
-R. Casas, illustrant l’article de 1910 dans l’_Enciclopedia Espasa_--ils
-avaient imaginé de l’appeler _El Sultán de la Malvarrosa_. Qui a visité
-la maison y aura trouvé, avec un intérieur assez simple, une
-construction originale, dont le seul luxe véritable est constitué par
-une galerie à colonnes et caryatides, décorée de fresques dans le genre
-pompéien et donnant sur la Méditerranée. Des revêtements en _azulejos_,
-ou faïences valenciennes d’origine arabe, confèrent à ces pièces un
-cachet inoubliable, riant à la fois et bien local. Mais il ne faudrait
-pas y chercher l’ordonnance bourgeoise commune, d’autant plus que cette
-demeure d’artiste, dont les plans furent tracés par Blasco en personne,
-est due à la collaboration technique de sculpteurs et de peintres,
-généralement excellents décorateurs, mais assez piètres maçons.
-
-On en jugera, si toutefois l’on en doutait, par le détail suivant.
-Lorsque fut achevée la galerie dont j’ai parlé, il fut décidé
-unanimement que nul autre lieu ne conviendrait mieux pour la célébration
-des fraternelles agapes projetées. Et comme, pour banqueter, il faut
-communément une table, Blasco se souvint que, lors de ses errances en
-Italie, il avait admiré, à Pompéï,--auquel, dans _En el País del Arte_,
-il a consacré trois chapitres--une curieuse table d’un seul bloc de
-marbre, que supportaient quatre griffons. Aussitôt les sculpteurs
-résolvent de doter d’une reproduction, sur une plus grande échelle, de
-ce meuble de _triclinium_ la loggia des festins. On fait venir
-directement de Carrare un bloc énorme de marbre, grâce à l’obligeance
-d’un capitaine au long cours, qui a mis sa goëlette à la disposition du
-«sultan». Mais, au lieu du nombre limité de convives que permettaient
-les trois lits anciens, Blasco entend qu’à sa table siègent les invités
-par douzaines. Les quatre monstres ailés ne suffisent pas, à chaque
-angle, pour supporter ce dolmen. On en sculpte au centre un cinquième,
-accablé, comme Atlas, sous le poids de cet univers de calcaire. Enfin,
-l’œuvre s’érige triomphale, d’une pureté de lignes antique, d’une
-blancheur radieuse. Mais voici, ô terreur, que les plafonds fléchissent,
-sous sa masse. L’on a tout prévu, sauf cette minutie, que de simples
-solives ne sauraient jouer le rôle de poutrelles d’acier. En
-conséquence, mosaïques romaines, fresques délicatement nuancées,
-merveilleuse décoration où chacun s’est efforcé d’être original en se
-surpassant, tout doit disparaître et une moitié de l’édifice est
-démolie, puis réédifiée, pour assurer à la table une existence
-éternelle... Le peintre Sorolla, le sculpteur Benlliure n’ont
-certainement pas oublié cet incident, dont ils furent les principales
-_dramatis personæ_, en compagnie de camarades moins illustres. Parmi
-ceux-ci, il y avait feu Luis Morote, Valencien lui aussi et l’un des
-meilleurs amis qu’ait comptés Blasco. C’était un écrivain et un homme
-d’action, aux idées généreuses, auteur de plusieurs ouvrages
-notables--_El pulso de España_, _Pasados por agua_, _Los frailes en
-España_, _Teatro y Novela_, etc.--et dont deux ont paru à Paris, chez
-l’éditeur Ollendorff, l’un sur un coin des Canaries, l’autre, d’un
-intérêt réel et publié en 1908, sur Sagasta, Melilla et Cuba.
-
-Quittons la Malvarrosa pour Madrid, les palmeraies phéniciennes où, à la
-suite de Karl Marx, a pénétré l’esprit socialiste moderne, pour
-l’austère azur de la capitale castillane, où l’air, la couleur, les eaux
-sont d’une subtilité impondérable, comme, aussi, l’est la désolation de
-son haut plateau aux variations soudaines et meurtrières de température.
-Quel contraste! Valence c’est, par le paysage et autre chose encore, un
-peu l’Afrique. Madrid, c’est le compromis entre l’Espagne et l’Afrique,
-l’immense douar où la plus raffinée civilisation coudoie à chaque minute
-la plus troglodytique rusticité: cité trompeuse dont le grand mouvement
-n’est qu’un leurre, incapable, pour peu qu’on y séjourne, de donner le
-change sur l’inanité foncière de sa vie. Blasco Ibáñez a écrit, dans la
-_Horda_, le vrai tableau de Madrid, d’un Madrid que ne connaissent pas
-les clientèles touristiques du _Ritz_ et du _Palace_, qu’ignorent ces
-Espagnols même dont le champ d’action ne dépasse pas le rayon des
-lampes à arc et des rues asphaltées du centre de leur ville et qui ne
-s’aviseraient pas d’aller étudier leurs compatriotes sur les hauteurs
-des _Cuatro Caminos_, aux quartiers des _Injurias_, des _Cambroneras_ et
-analogues repaires de parias madrilènes. Son petit hôtel de la
-Castellana, le reverra-t-il jamais d’autre sorte que pour un éphémère
-passage? Je ne le crois guère. Il est fermé depuis si longtemps, que la
-rance atmosphère qui l’imprègne lui ferait peur. Zamacois, qui l’a vu
-avant que son propriétaire, par des remaniements importants, en modifiât
-la physionomie, l’a décrit en ces termes, en 1909: «L’insigne romancier
-habite à droite de la promenade de la Castellana, à proximité de
-l’Hippodrome, dans un pittoresque petit hôtel d’un seul rez-de-chaussée,
-dont la façade irrégulière s’ouvre en angle sur le fond d’un jardinet.
-Çà et là, le long des vieux murs et sur le tronc des arbres, l’herbe et
-la mousse ressortent en taches d’un vert velouté, avec des teintes
-sombres et bien plaquées. Dans la paix joyeuse du matin, sous la
-merveilleuse coupole indigo de l’espace inondé de soleil, la terre
-noire, que viennent de remuer des mains diligentes, fleure l’humidité.
-Le silence est maître, en ces lieux. Ce coin, mieux encore qu’un
-parterre madrilène, évoque une parcelle de jardin rustique, un peu
-gauche et paysan, où l’on s’attend à rencontrer un chien, un tas de
-fumier, quelques poules... Le cabinet du maître est spacieux, d’un
-dessin irrégulier et ses deux fenêtres s’ouvrent sur un groupe d’arbres.
-Au mur du fond, les rayons ploient sous les livres. Quelques portraits:
-Victor Hugo, Balzac, Zola, Tolstoï, qui ont l’air de présider ici,
-groupés l’un près de l’autre en une rare et douloureuse harmonie de
-fronts pensifs et tourmentés par l’effort mental. Les parois s’ornent
-d’une quantité de bibelots anciens et de diverses esquisses, charmantes,
-de Joaquín Sorolla. Chaque chose est ici à sa place: les statuettes, les
-tapisseries, les meubles. Nul doute que tout ne s’y trouve où il doit
-être. Et cependant, je sens autour de moi comme flotter je ne sais quoi
-d’étrange, une palpitation, ardente et fébrile, d’impatience, qui me
-donne l’impression que ces tapis, ces tableaux, ces fauteuils, ces vieux
-bahuts, qui décorent la pièce, pourraient bien participer, en vertu d’un
-mystérieux magnétisme, à cette inquiétude spirituelle, intense et
-constante, dont l’écrivain est possédé...»
-
-Deux années avant qu’Eduardo Zamacois, réaliste formé à l’école
-française, dont la plume châtiée procédait de Bourget et de Prévost,
-consignât cet étrange phénomène spirite, Blasco Ibáñez avait fourni à
-l’observateur un exemple beaucoup plus caractéristique d’inquiétude
-d’âme que celui de la sarabande magique du mobilier de son cabinet. Par
-je ne sais quel caprice d’Argonaute, il avait, un beau matin, disparu de
-son hôtel. Ses amis apprirent qu’il était allé à Bordeaux, à l’occasion
-d’une exposition intéressant ses goûts de marin. Mais il entendait si
-peu y prolonger son séjour, qu’il ne s’était muni que de cet élémentaire
-bagage à la main qui suffit, à la rigueur, pour une fugue d’une
-huitaine. A Bordeaux, cependant, il se ressouvint que son docteur avait
-naguère insisté pour qu’il fît une cure à Vichy. Cela fut cause qu’il
-décidât de s’y rendre, sous le prétexte d’y rétablir son foie. Il y
-était à peine que l’élégante monotonie, le tran-tran réglé et bourgeois
-de la ville d’eaux eurent le don de l’horripiler, à tel point que, pour
-échapper à leur hantise, il s’enfuit à Genève et à ses paysages
-souriants et doux. La Suisse alémanique l’ayant ensuite tenté, il passa
-à Berne, dont les ours symboliques lui firent bénir le destin des
-hommes, et des peuples, sans imagination, dont on sait que le royaume de
-Dieu est à eux. La tranquille, bourgeoise et germanophile Zurich ne le
-retint guère. A Schaffhouse, il vit tomber le Rhin, puis s’embarqua à
-Romanshorn pour Lindau et, à Lindau, sauta dans le train de Munich.
-Fervent de Wagner, il espérait y entendre chanter, au fameux festival en
-l’honneur du maestro de Leipzig, la _Walkyrie_ et _Siegfried_ avec plus
-d’art qu’au _Real_ madrilène. Il eut cette déception,--lui qui, s’il a
-laissé au conteur valencien D. Eduardo L. Chavarri le soin d’illustrer
-d’un commentaire technique _L’anneau du Niebelung_, a offert à ses
-compatriotes, avec un _prologue_, une traduction, sous le titre de:
-_Novelas y Pensamientos_, de la partie littéraire de l’œuvre de
-Wagner--de constater qu’à Munich l’interprétation du drame musical
-wagnérien valait ce qu’à Madrid et qu’aussi bien, «l’Athènes Germanique»
-n’était qu’une grossière caricature de la cité de Minerve, dont la
-démocratie intellectuelle et raffinée eût rougi de honte à s’entendre
-comparer avec ces lourds buveurs de bière, ces cannibales de la
-charcuterie. Munich laissa donc Blasco déçu. Ayant songé à Mozart, il en
-partit pour Salzbourg et son _Mozarteum_. Puis ce furent Vienne et le
-beau Danube bleu. A Vienne, on lui dit qu’en treize heures, par la voie
-du fleuve, chemin qui marche, on allait à Budapest. Blasco s’embarqua
-donc, près du pont de Brunn, pour la cité magyare, où il rêva de
-Marie-Thérèse et de la fameuse phrase latine, que les typographes
-espagnols ont estropiée, dans le texte d’_Oriente_, et que la
-nonchalance de Blasco n’a jamais songé à y corriger, ce qui lui valut
-d’être tancé, pour cette vétille, par un archiviste de Perpignan, comme
-je vais le rapporter. Budapest, c’est l’Orient, ou, du moins, le seuil
-de l’Orient. A Belgrade, où il visita le tragique Konak encore souillé
-du sang d’Alexandre et de Draga, il s’aperçut qu’il lui fallait,
-désormais, voir les choses et le temps lui-même dans un recul. Il
-croyait être, ce jour-là, au six Septembre. Une affiche de théâtre lui
-apprit qu’à Belgrade on n’en était qu’au vingt-quatre Août. Ce don
-inattendu de treize jours de vie supplémentaire le réjouit. Il ne
-s’attarda pas à Belgrade, ni davantage à Sofia, brûlant,--car, vers
-Philoppoli, les premiers minarets pointaient à l’horizon,--de se plonger
-enfin en pleine turquerie.
-
-Il a omis, dans _Oriente_,--où ont été recueillies ses notations de
-route, envoyées au _Liberal_ de Madrid, à la _Nación_ de Buenos Aires et
-à l’_Imparcial_ de México,--le récit des incidents qui, à Andrinople,
-avaient failli lui en fermer la porte. Ayant négligé de se munir d’un
-passeport en due forme, la police turque avait commencé par l’arrêter
-comme un simple suspect. Fort heureusement, l’Espagne était alors
-représentée à Constantinople par un diplomate extrêmement populaire, le
-marquis de Campo Sagrado. Blasco a noté, au chapitre XXI d’_Oriente_,
-que, lorsqu’il eut déclaré aux vérificateurs des passeports, à la
-frontière, qu’il était recommandé au marquis, ceux-ci n’avaient pas tari
-en louanges de ce «grand seigneur fort sympathique». La vérité vraie,
-c’est que les choses avaient été d’un fonctionnement moins aisé et qu’il
-avait fallu échanger des télégrammes avec les autorités de la capitale,
-d’où, pour Blasco, une sorte de notoriété avant la lettre, que la
-pauvreté de sa garde-robe devait rendre, dès l’arrivée à Byzance, plus
-pénible encore. Que ne pouvait-il, à l’exemple d’un Loti, échanger son
-médiocre complet à l’européenne contre la défroque d’un fils d’Allah et
-le feutre mou contre le fez écarlate, qui n’a pas, dans les saluts, à
-quitter le crâne, puisque c’est une main au front et l’autre sur le
-cœur qui, là-bas, sont les salutations d’usage? Le détail du séjour à
-Constantinople est donné dans une suite de dix-huit chapitres
-d’_Oriente_, que l’auteur dédia à D. Miguel Moya, et qui, traduit en
-portugais et en russe, est resté inaccessible au lecteur français. C’est
-grand dommage. Si l’on en croyait l’ex-chroniqueur des _Lettres
-Espagnoles_ au _Mercure de France_,--nº du 1er Mars 1909--il n’y
-aurait, en ces pages, que de «pâles évocations du passé, improvisées à
-l’aide d’un bon manuel élémentaire d’histoire générale» et des notes
-«comme détachées pour la plupart d’un guide _Joanne_ ou d’un _Bædeker_».
-Et, si le «voyageur somnolent» se réveille enfin à son arrivée à
-Constantinople, c’est uniquement parce que tout lui rappelle Valence, y
-compris une «même saleté», encore que, pour M. Marcel Robin, Blasco
-Ibáñez «ne semble guère avoir compris la mentalité turque». Plus
-équitable que ce téméraire archiviste, le vieux poète D. Teodoro
-Llorente, qui s’y connaissait en matière de littératures étrangères--et
-en font foi tant de merveilleuses adaptations versifiées--a, dans un
-article de _Cultura Española_ (Mai 1908), pleinement rendu justice à son
-compatriote, dont il était cependant si loin de partager les opinions,
-politiques ou littéraires. Pour lui, _Oriente_ n’est pas seulement «le
-tableau pittoresque d’une ville extraordinaire», mais aussi et surtout
-«une information instructive sur son état social et la situation
-politique de l’Empire Ottoman». Il pourrait être intéressant de comparer
-le livre de Blasco au fameux _Constantinople_ de l’Italien Edmondo De
-Amicis, devenu, grâce à des traductions qui l’ont popularisé, le
-vade-mecum de
-
-[Illustration: BLASCO SUR LA FAMEUSE TABLE DE MARBRE DE LA MALVARROSA,
-FACE A LA MER]
-
-[Illustration: CABINET DE TRAVAIL DE LA MALVARROSA
-
-Derrière Blasco, un des bustes de Victor Hugo qui ornent ses différentes
-demeures]
-
-tant de touristes en Orient. La comparaison tournerait, je crois, au
-profit de l’impressionniste espagnol, car s’il est une remarque qui
-s’impose ici, c’est que le livre de De Amicis n’excelle guère par la
-logique de ses déductions, ainsi que le constatait encore en 1912, dans
-un excellent article du _Correspondant_, M. G. Reynaud, traitant de _La
-Femme dans l’Islam_. Blasco Ibáñez, rédigeant au jour le jour et pour
-des feuilles quotidiennes, n’a écrit là que de simples chroniques de
-reportage, mais combien alertes et observées! Tour à tour défilent
-devant nos yeux, avec le mouvement de la vie, Ferid-Pacha, Grand Vizir
-depuis neuf ans, que l’avocat anglais Mizzi, vice-consul d’Espagne et
-propriétaire du _Levant-Herald_, lui avait fait connaître; le marquis de
-Campo Sagrado, alors, avec M. Constans, ambassadeur de France, le
-diplomate le plus apprécié en Turquie; le Sélamlik et la prière du
-Sultan; les chiens légendaires et superstitieusement respectés; les
-derviches danseurs de Bakarié et leur procession; le sérail et le
-_Hasné_, célèbre trésor des Sultans; Sainte Sophie; Joachim II,
-patriarche grec, type falot de géant bon pape et, sans doute, bon papa,
-délicieusement peint sur le vif; femmes turques et eunuques, où nous
-sommes loin du romantisme poétique d’_Azyadé_[34]; les derviches
-hurleurs; les ruines de Byzance; et, enfin, comme tableau final, la
-«Nuit de la Force»: le Ramadan et sa veillée mystique.
-
-Blasco Ibáñez n’a consigné dans son livre qu’une faible partie de ses
-impressions. D’Août à Novembre 1907, durée de cette singulière fugue, il
-vit infiniment plus de choses qu’il n’en a contées. Si le Grand Vizir
-avait tant tenu à le voir, il ne nous a pas dit que c’était parce que,
-quelques semaines avant, le _Temps_ avait publié un article de Gaston
-Deschamps sur _La Catedral_, qui venait d’être traduite en français et
-que ç’avait été en s’entretenant de cet article avec Mizzi que
-Ferid-Pacha apprit, non sans stupeur, que ce romancier espagnol, si loué
-par le critique français, se trouvait, précisément, à Constantinople.
-D’ailleurs, cette curiosité obéissait à divers mobiles, dont un au moins
-n’était pas littéraire. La Turquie soutenait alors un grand procès avec
-l’un des plus puissants barons de la banque internationale, relativement
-à la construction du chemin de fer de Constantinople. Cette affaire,
-pendante depuis près de trente années, entraînait, au cas où elle eût
-été jugée contre l’Etat Turc, un paiement de cinquante à soixante
-millions au financier, son adversaire. Soumise à un arbitrage
-international, sur le conseil qu’en avait donné Guillaume II au Sultan,
-l’arbitre désigné se trouvait être D. Segismundo Moret, homme politique
-fort connu, né à Cadix en 1838 et mort en 1913, ex-collaborateur de
-Sagasta et, à plus d’une reprise, Président du Conseil des Ministres
-d’Espagne. Il importait à Abdul-Hamid de se gagner ses bonnes grâces et,
-aux premiers mots que lui en avait touché le Grand Vizir, Blasco Ibáñez
-s’était convaincu que ni Ferid-Pacha, ni son vieux maître plus que
-septuagénaire, n’avaient la moindre idée ni du vrai état de l’Espagne,
-ni du caractère de l’homme qui allait décider souverainement dans ce
-litige. Mais la circonstance n’en eut pas moins pour le romancier les
-effets les plus heureux. On le traita en personnage officiel. Quand il
-passa en Asie-Mineure, un ordre spécial du Padischah enjoignait à tous
-les gouverneurs de vilayets de le traiter avec les plus grands égards.
-C’est ainsi qu’en Bithynie, il fit l’ascension du mont Olympe dans un
-carrosse doré aux portières duquel chevauchait un piquet de cavaliers à
-l’aspect de brigands, les gendarmes de ce pays. A son passage en
-Anatolie, il fut l’objet d’attentions semblables. A Mudanié, à Brousse,
-il eut toutes sortes d’aventures qu’à la fin de son livre il promettait
-de conter, quelque jour, et qui sont restées inédites, comme tant et
-tant d’aventures de sa vie[35].
-
-A Constantinople, il pénétra dans une multitude de lieux fermés aux
-Européens de passage. De hautes familles du monde musulman le convièrent
-à d’intimes cérémonies de leur existence privée, noces et banquets. A la
-page 284, il s’engageait à écrire le roman des Séphardims, Israélites
-bannis d’Espagne et qui, au nombre de près de 30.000, ont conservé, avec
-leur patronymique espagnol de Salcedo, Cobo, Hernández, Camondo, etc.,
-l’usage d’un castillan archaïque dont la nuance XVI^{ème} siècle ne
-laissait pas de surprendre étrangement le sujet d’Alphonse XIII qui
-visitait la capitale turque. Blasco n’a pas tenu cet engagement et seule
-l’histoire de Luna Benamor, écrite l’année suivante pour le Nº du 1er
-Janvier 1909 d’une revue de Buenos Aires, nous transportera--mais la
-scène est à Gibraltar--dans un milieu juif d’origine espagnole et nous
-en peindra les mœurs caractéristiques. Enfin, Blasco Ibáñez n’a pas
-davantage raconté, dans _Oriente_, sa visite à Abdul-Hamid.
-
-Ce fils d’Abdul-Meyid, né en 1849 et qui régnait depuis 1876, était
-mieux au courant qu’aucun de ses vizirs du procès relatif au chemin de
-fer d’Orient et ç’avait été par son ordre que Ferid-Pacha s’en était
-entretenu avec le romancier espagnol. Un beau jour, ce dernier eut la
-surprise de recevoir une invitation pour Ildiz-Kiosk, demeure du sultan
-milliardaire. On sait que le Sélamlik, où il résidait personnellement,
-est bâti au sommet de la colline qui fait face au Bosphore et se compose
-de bâtiments construits successivement, les uns à la suite des autres,
-sans harmonie ni style. Rien des coûteuses fantaisies, des coquets
-pavillons, des jardins féeriques que l’on eût espéré en un pareil lieu.
-Il est délicieux d’entendre Blasco narrer cette entrevue, sous la
-redingote que lui avait prêtée Mizzi! A l’en croire, le souci de ne pas
-manquer à l’étiquette orientale l’aurait tellement préoccupé, qu’il en
-aurait oublié la légende suivant laquelle certains visiteurs, jugés
-suspects par le terrible autocrate, auraient mystérieusement disparu, au
-cours de semblables audiences, jetés sans doute, après une sanglante
-tragédie, dans les eaux discrètes du Bosphore. Mais, s’il sortit sain et
-sauf de la redoutable entrevue, ce fut le lendemain de celle-ci que le
-Grand Vizir le chargeait de se rendre, à son retour à Madrid, chez M.
-Moret pour lui transmettre, au nom du Chef des Croyants, certaines
-informations confidentielles que l’on estimait, vraisemblablement,
-devoir influencer son verdict. Et, comme il était à prévoir, l’arbitre
-espagnol se prononça contre la Turquie...
-
-Ce voyage de quinze jours devenu voyage de quatre mois équivalait à un
-désastre financier. Ce n’avaient été que réceptions en l’honneur de
-l’hôte illustre. Or, la vie de grand seigneur, si elle coûte cher
-partout, est particulièrement dispendieuse en cette terre classique du
-bakhchich, sévissant à tous les degrés de l’échelle sociale. Je citerai,
-comme particulièrement apte à illustrer la corruption officielle turque,
-une historiette que Blasco Ibáñez m’a confiée, un jour où il évoquait
-devant moi quelques-uns de ses souvenirs inédits de Constantinople. Un
-fonctionnaire des Affaires Etrangères turques était venu le trouver et,
-s’inclinant révérencieusement chaque fois qu’il prononçait le nom de son
-Souverain, avait annoncé qu’Abdul-Hamid, voulant lui donner une preuve
-toute spéciale de sa reconnaissance pour ses loyaux services, venait de
-lui accorder l’Etoile du Medjidié avec plaque en brillants. Cette
-nouvelle stupéfia Blasco. En républicain qu’il est, il avait, en 1906,
-sous le premier Ministère Clemenceau, accepté avec reconnaissance d’être
-fait, par la République Française, Chevalier de la Légion d’Honneur,
-Ordre illustre dont il est aujourd’hui Commandeur[36]. Mais devenir
-dignitaire de l’un des Ordres les plus prestigieux du Sultan Rouge? Non,
-cela dépassait, en vérité, les bornes permises de la turquerie. Il
-exposa donc à l’envoyé d’Abdul-Hamid que cet honneur le flattait
-extrêmement, mais que ses principes lui interdisaient de l’accepter. Sur
-quoi, le haut fonctionnaire, non sans jeter au préalable un regard
-prudent pour s’assurer qu’aucun importun n’entendait ses paroles,
-scanda, en les accompagnant de son sourire de diplomate, ce conseil
-sceptique: «_Prenez toujours! Les brillants valent, au bas mot, dix
-mille francs!_» De cet Ordre, Blasco ne reçut que le diplôme, un
-merveilleux parchemin tout couvert d’hiéroglyphes dorés. La plaque,
-commandée à l’un des bijoutiers du Sultan,--un juif d’origine espagnole
-nommé Flores, qui parlait, dans un balbutiement enfantin, la langue de
-ses lointains aïeux--eût sans doute été un chef-d’œuvre. On travaille
-lentement en Turquie et, de plus, le joaillier d’Abdul-Hamid
-entendait--hommage touchant à sa lointaine _Hispania_--réaliser une
-merveille de plaque. Hélas! tout arrive ici bas. Un beau jour, le
-Philippe II des Turcs--c’était en Avril 1909--s’entendit, dans un
-_Fetvah_ du Sheik ul-Islam,--docile instrument des Jeunes
-Turcs,--déclarer indigne de régner plus longtemps. Et le Padischah,
-«ombre d’Allah sur la terre», laissa là les quatre mille femmes, presque
-toutes esclaves, de son haremlik. Il s’en fut, exilé pour toujours, à la
-villa Allatini, à Salonique. C’en était fait de ce politique avisé et
-peu scrupuleux. La plaque de Blasco qui attendait, à Ildiz-Kiosk, une
-occasion propice pour passer en Espagne, fut victime du pillage des
-palais du tyran déchu. Peut-être orne-t-elle, aujourd’hui, quelque
-poitrine de Jeune Turc? A moins que le ravisseur n’ait songé, lui aussi,
-que ce joujou brillant valait bien ses dix mille francs d’avant-guerre.
-
-Les aventures orientales de Blasco Ibáñez faillirent avoir une fin
-tragique. Il avait traversé sans incidents les plaines désolées de la
-Thrace, franchi la Roumélie, la Bulgarie, la Serbie et approchait de
-Buda-Pest. C’était l’heure du petit déjeuner. Dans le _dining-car_ de
-l’express de Constantinople, il occupait, avec trois inconnus de la
-foule bigarrée de Cosmopolis, une table silencieuse, lorsque, au moment
-où les premières maisons des faubourgs de Buda-Pest commençaient à fuir
-sur les glaces du wagon, un choc effroyable, suivi des craquements
-lugubres de ferrailles tordues, se produisit. Le train venait d’être
-tamponné par un convoi qu’à la suite d’une négligence inexplicable, le
-chef de gare hongrois avait lancé sur la voie, à l’heure normale
-d’arrivée de l’express d’Orient, dont les deux premières
-voitures,--naturellement des troisièmes classes--avaient été pulvérisées
-par ce choc! Accident stupide, en une Europe Centrale que d’illustres
-niais prônaient comme l’exemplaire modèle de toute organisation
-méthodique, et rejetant un instant dans l’ombre de la légende les
-vieilles «_cosas de España_». Blasco sut en dégager la philosophie. Et,
-toujours homme d’énergie et d’action, il s’était à peine rendu compte de
-la catastrophe, qu’abandonnant, sans autre dommage que de légères
-contusions, le théâtre du sinistre, où la foule affluait, il sautait
-dans un tramway proche et allait prendre à la gare de Buda-Pest le
-premier train en partance pour l’Europe,--la vraie Europe, où il
-rentrait son baluchon sur l’épaule, à la façon de l’envahisseur oriental
-de lointains millénaires séduit par les richesses du mystérieux
-Occident. Tel fut son premier grand voyage hors du monde latin. Si, en
-1806, M. de Chateaubriand s’était soumis à onze mois d’errance pour
-séjourner trois jours à Jérusalem, ce n’a été qu’à presque un siècle de
-distance,--en 1904--que la postérité put, à son pompeux _Itinéraire_,
-opposer le pendant rédigé par Julien, son domestique, qui nous présente
-le grand homme sous un jour moins splendide. Sans être irrespectueux, il
-me semble que Blasco Ibáñez n’avait pas à craindre une telle avanie:
-d’abord parce que n’ayant pas de valet de chambre en Orient, ensuite
-parce que son livre possédait pour vertu dominante la sincérité.
-
-
-
-
- V
-
- Blasco Ibáñez ami de la lecture et de la musique.--Son culte pour
- Beethoven et pour Victor Hugo.--Ses duels.--Une balle de charité
- qui faillit devenir balle homicide.--Sa discrétion d’auteur.--Ses
- scrupules sentimentaux.--Histoire du roman: _La Voluntad de Vivir_.
-
-
-J’ai déjà dit que Blasco Ibáñez était un grand lecteur et de toute
-espèce de livres. S’offenserait-il, si cette passion était définie, chez
-lui, une sorte de maladive voluptuosité? En tout cas, la lecture est
-devenue pour lui un tel besoin que, lorsqu’il n’écrit pas, il se jette
-sur le premier volume venu et ne l’abandonne plus qu’arrivé à la
-dernière page. Hôte ici plus intrépide que dans la pratique de la vie,
-il ne se soucie oncques de la mine austère et renfrognée du maître de
-maison et plus les années avancent, plus se confirme en son esprit
-l’immortelle vérité de cet adage que Littré, cité par Sainte Beuve[37],
-semble avoir attribué à tort à Virgile: «On prétend que Virgile,
-interrogé sur les choses qui ne causent ni dégoût ni satiété, répondit
-qu’on se lassait de tout, excepté de comprendre, _præter intelligere_:
-certes, la pensée est profonde et elle appartient bien à une âme retirée
-et tranquille
-
-[Illustration: GRAVURE EXTRAITE DE «NUEVO MUNDO», HEBDOMADAIRE DE
-MADRID, REPRÉSENTANT BLASCO ET SES ENFANTS A LA MALVARROSA]
-
-[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO IBÁÑEZ EN 1902]
-
-comme celle du poète romain.» A l’époque où sa qualité d’agitateur
-politique attirait sur lui les foudres gouvernementales, Blasco Ibáñez
-fut exilé assez longtemps dans une petite cité d’Espagne, antique évêché
-où toute vie intellectuelle se concentrait dans le palais épiscopal. Le
-proscrit commença par dévorer tous les livres qu’il put rencontrer en ce
-lieu. Quand tout fut épuisé, et comme sa situation de fortune ne lui
-permettait pas d’achats personnels de volumes, il se rabattit sur la
-seule matière restante: des vies de Saints et des traités de Théologie,
-que conservaient religieusement de vieilles dévotes, qui les tenaient de
-chanoines défunts, leurs amis d’antan. Or, un jour, il découvrit, par
-miracle, qu’une de ces femmes possédait dans sa demeure une grande
-bibliothèque d’ouvrages profanes. C’était la veuve d’un officier
-supérieur du Génie. L’excellente dame se signa, lorsqu’elle entendit le
-jeune homme la prier de l’autoriser à lire, volume par volume, sa
-librairie. «_¡Pero si son de cosas militares!_»[38] alléguait-elle,
-scandalisée. Rien n’y fit. Blasco eut raison de cette ignorante
-soupçonneuse, et, six mois durant, s’acharna sur Montecucculi, Jomini et
-analogues théoriciens, tant anciens que modernes, de l’art de la guerre,
-dont les seuls patronymiques, aujourd’hui, le feraient sourire, tant il
-les jugerait étranges, sur ses lèvres. Mais il a un aphorisme favori,
-celui-ci, que: «_todo lo que se lee, sirve alguna vez en la vida_»[39].
-Et, en vérité, ces lectures militaires lui ont servi, une fois au moins.
-C’était durant la Grande Guerre. Il avait été convié à dîner par
-plusieurs de nos généraux et ce fut à leur table que le hasard de la
-conversation l’amena à mentionner les doctrines qui lui étaient devenues
-familières, il y avait exactement vingt-huit ans. «Comment diable
-avez-vous appris tout cela?» lui demanda, interloqué, l’un des
-commensaux, qui ne pouvait comprendre qu’un romancier en sût aussi long
-que lui sur un chapitre interdit, non seulement au simple profane, mais
-à tout autre qu’un officier breveté, sans doute. Blasco raconta alors
-l’histoire de la bibliothèque de la veuve de l’officier du Génie.
-Toutefois, de tous les livres qu’il s’est assimilés, au hasard de ses
-navigations aventureuses sur l’océan sans limites du savoir humain, ceux
-qui ont toujours eu ses préférences, ce furent les livres d’histoire et
-l’on sait avec quel zèle il a traduit en espagnol, non seulement
-Michelet, mais encore l’œuvre monumentale de MM. E. Lavisse et A.
-Rambaud. Entendons-nous bien, d’ailleurs. Blasco Ibáñez ne croit pas du
-tout à l’histoire comme à une science. Pour lui, cette discipline est la
-cousine germaine du roman, un _mixtum compositum_ se rapprochant de la
-vérité--_quid est veritas?_--, une comédie dramatique où
-manœuvreraient d’infinies masses humaines. Et les historiens,
-lorsqu’ils savent faire revivre le milieu qu’ils évoquent, lui
-apparaissent comme des collègues, ou, mieux encore, comme une sorte de
-romanciers manqués, qui n’auraient pas su se spécialiser. Dans son for
-intérieur, je ne suis pas sûr du tout qu’il ne se gausse parfois
-doucement de ces pontifs qui semblent croire posséder le secret du
-passé, convaincu qu’il est, avec d’autres, que l’histoire est un roman
-qui fut et le roman une histoire qui eût pu être. Il m’en a confié,
-naguère, la définition suivante: «_Para mí, la historia es la novela de
-los pueblos, y la novela, la historia de los individuos_»[40]. Je me
-souviens que, pour lui faire honte, je crus alors devoir lui répliquer
-par la voix de Cicéron: «_Historia vero testis temporum, lux veritatis,
-vita memoriæ, magistra vitæ, nuntia vetustatis_»[41]. Mais le maître se
-borna à lever vers le ciel des yeux rieurs. Et je ressongeai, moi-même,
-à ce duc Michel Angelo Gaetani di Teano, illustre patriote italien,
-dantiste et helléniste éminent, lequel avait coutume de dire que «_dove
-sono dodici archeologi, sono tredici opinioni diverse_»[42].
-
-Il est d’usage, chez bien des littérateurs, de professer une
-prédilection particulière pour la peinture. Beaucoup d’écrivains, même,
-s’avouent réfractaires à la musique et, lorsqu’il leur arrive de
-discuter de cet art, il n’est point rare que leur grandeur
-intellectuelle ne les mette pas, tel Gautier, à l’abri d’assertions
-extraordinairement erronées. Encore que Blasco Ibáñez--et sa _Maja
-Desnuda_ est là, pour l’attester--ressente en artiste la peinture et la
-sculpture, le premier de tous les arts ne laisse pas d’être pour lui la
-musique. Je rapporterai à la lettre la déclaration qu’il me fit sur ce
-point. «Entre les génies humains, il en est un qui se détache par-dessus
-tous les autres. Supérieur à Shakespeare, supérieur à Cervantes, c’est
-un démiurge. Il a atteint l’apogée du sublime. Il a entendu palpiter la
-grande âme mystérieuse dont chacun de nous détient en soi quelques
-parcelles. Et cet homme, c’est Beethoven.» Son culte pour le musicien
-dont la surdité lui inspira un touchant parallèle avec celle du
-romancier D. Antonio de Hoyos y Vinent, dans l’article français qu’il
-écrivit en faveur de Hoyos en 1919[43], a acquis les proportions d’une
-adoration absolue. Chacune des pièces de ses diverses demeures est
-ornée, qui d’un buste, qui d’un portrait de l’auteur des _Sonates_ et
-des _Symphonies_. Est-ce à cause de sa puissance de sentiments, de son
-extraordinaire force d’expression dans ces compositions fameuses, que
-Blasco ressent pour Beethoven une si touchante affinité élective?
-Quiconque est quelque peu familier avec les premières œuvres du
-romancier, y aura remarqué, très certainement, avec quelle joie il y
-décrit les effets de la musique même sur les êtres les plus frustes et
-vulgaires. Ainsi, dans _Arroz y Tartana_, le chapitre IV. Ainsi le
-chapitre VI de _Cañas y Barro_. Ainsi, dans _La Catedral_, le chapitre
-IV et le chapitre V. L’amour de Blasco Ibáñez pour Wagner a, d’autre
-part, été déjà l’objet de quelques lignes, et en 1903 M. Ernest Mérimée
-pouvait le qualifier en bonne part, dans un article du _Bulletin
-Hispanique_, de «fanatisme». Faut-il rappeler les merveilleuses pages de
-_Entre Naranjos_ et le morceau de bravoure d’_Arroz y Tartana_, p. 181,
-sur la _Symphonie des Couleurs_? Ce que l’on ignore généralement, c’est
-que Blasco Ibáñez a été critique musical au cours de sa féconde carrière
-de journaliste et que ses campagnes en faveur du réformateur du drame
-lyrique trouveraient, s’il en était besoin, leur justification
-historique dans la nécessité urgente de débarrasser la scène espagnole
-de la prépondérance absolue des douceâtres mélodies de l’opéra italien,
-en ces époques où le sceptre de la critique musicale était tenu à
-Madrid par le grotesque D. Luis Carmena y Millán, de taurophile mémoire!
-Blasco Ibáñez justifie pleinement l’aphorisme de Shakespeare:
-
- _The man that has no music in himself_
- _Nor is moved with concord of sweet sounds,_
- _Is fit for treasons, stratagems and spoils;_
- _The motions of his spirit are dull as night,_
- _And his affections dark as Erebus:_
- _Let no such man be trusted. Mark the Music!_[44]
-
-Et l’auteur de ce dithyrambe improvisé qu’est la _Symphonie des
-Couleurs_ estime toujours, avec le poète des _Fleurs du Mal_, que
-
- Comme de longs violons qui de loin se confondent
- Dans une ténébreuse et profonde unité
- Vaste comme la nuit et comme la clarté,
- Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.[45]
-
-Un autre amour de Blasco Ibáñez, tout aussi véhément que son amour pour
-Beethoven, est celui qu’il professe pour Victor Hugo. Un jour, au
-critique français Antoine de Latour, qui avait, dans un de ses articles,
-déclaré que «les Espagnols aiment beaucoup leurs poètes, qu’ils ne
-lisent pas», la fille de Juan Nicolás Bœhl de Faber, connue dans le
-monde littéraire sous son pseudonyme de romancière: _Fernán Caballero_,
-répliqua: «_¡Qué verdad, qué verdad, empezando por mí! Pero ¿quién lee
-tanto, tanto, tanto?_»[46]. Je puis avancer avec certitude que Blasco
-Ibáñez, qui a tant lu, tant lu, tant lu, a lu _tout_ Victor Hugo. Aussi
-est-il légitime qu’aux censeurs frivoles de cet autre démiurge, il ferme
-la bouche par un laconique et catégorique: «N’insistez pas! Ses défauts,
-je les connais. Dieu aussi a ses défauts. A en juger, du moins, par ses
-critiques, qui sont assez nombreux. Pourtant, des millions et des
-millions d’êtres continuent à croire en lui. Ils y croiront toujours.
-Permettez s’il-vous-plaît que je reste, moi aussi, fidèle à la religion
-de ma jeunesse. J’adore Victor Hugo. Et, pour parler comme nos dévots:
-«_en esta fe quiero vivir y morir_...»[47].--Quand il revint d’Argentine
-à Paris pour y rédiger ses _Argonautas_, un reporter de _Mundial
-Magazine_ qui le visita, en Mars 1914, dans le coquet hôtel qu’il
-habitait à Passy, rue Davioud, fut frappé par ce qu’il appelait:
-«l’obsession amoureuse de Blasco Ibáñez pour Victor Hugo». Et M. Diego
-Sevilla ajoutait: «Victor Hugo partout, partout où nous promenons nos
-regards... On verrait rarement, ailleurs, une telle dévotion... Chez
-lui, Blasco Ibáñez n’est qu’un hôte, un hôte de Victor Hugo. Et c’est
-celui-ci qui préside, dans tous les recoins de la poétique demeure.»
-Cela serait vrai également de Madrid, de la Malvarrosa et de la villa
-Kristy à Nice. Cette ferveur risquera de faire sourire quelques jeunes.
-Et pourtant! Malgré les taches qui la déparent--dont les moindres ne
-sont pas que, trop souvent, la simple émotion cérébrale, l’artifice
-littéraire même, le parti-pris et l’abus de l’antithèse l’emportent sur
-l’impression du cœur et de l’âme; bien que les grands poèmes
-politiques--_Châtiments_, _Année Terrible_,--ne soient, en dépit de la
-supériorité de leur forme, que de simples pamphlets; malgré le fatras de
-tant de pages pseudo-historiques--_Histoire d’un Crime_, _Napoléon le
-Petit_,--et des élucubrations philosophiques, polémiques et critiques,
-comme encore malgré les productions confuses des dernières années, il
-reste que tout ce qui est du passé, du présent et de l’avenir, du fini
-et de l’infini, traversa ce vaste cerveau perpétuellement en ébullition
-et qu’éternellement, le voyant de la _Légende des Siècles_, pour ne
-citer que le plus magnifique de ses grands poèmes épico-lyriques, aura
-son œuvre citée comme l’éclatant témoignage d’une puissance verbale
-inouïe mise au service d’une imagination incomparable et sa personne
-même exaltée par le culte pieux des générations successives, parce
-qu’elle fut, selon un mot célèbre, l’instrument sinon le plus mélodieux,
-du moins le plus sonore qui ait jamais vibré aux quatre vents de
-l’esprit.
-
-Descendons de l’empyrée pour le terre à terre, j’allais dire le
-terrain--puisque de duels il s’agit--d’une réalité sublunaire un peu
-moins éthérée. J’ai indiqué, dans le précédent chapitre, que Blasco
-Ibáñez, dans sa période combative de député républicain, s’était, plus
-d’une fois, mesuré avec de redoutables adversaires et qu’il maniait
-aussi intrépidement--encore qu’avec moins d’habilité
-professionnelle--l’épée et le pistolet que le verbe. Je crois savoir
-qu’il se battit ainsi de douze à quinze fois. Cependant, il est le
-premier à faire gorge chaude du soi-disant «code de l’honneur»,
-invention tragiquement puérile qui ne démontre rien d’autre que
-l’incurable snobisme de certaines classes d’hommes. Blasco n’aime pas
-qu’on l’entretienne des incidents d’un passé qu’il considère comme bien
-mort, grand trou noir et plein d’ombres sinistres dans sa vie.
-Cependant, n’ayant pas hésité à abuser de sa bienveillance, il a
-consenti à m’avouer qu’il s’était surtout battu pour fournir, à qui en
-eût douté, la preuve «_de que no tenía miedo_»[48], et, aussi, qu’il ne
-nourrissait, à l’endroit de ses adversaires politiques, aucune espèce de
-haine personnelle. Et il ajoutait, avec cet humour mélancolique dont, si
-l’on n’en trouve guère de trace dans ses romans, sa conversation privée,
-dans ces évocations rétrospectives, n’est nullement exempte: «_Algunas
-veces he pegado y otras me pegaron á mí. ¿De qué ha servido esto en mi
-vida? ¿Qué ha podido probar?... Cuando pienso que he sido herido casi de
-muerte ¡tres meses antes de escribir La Barraca!..._»[49]. Mais,
-lorsqu’on se bat comme se battait Blasco: «pour prouver que l’on n’a pas
-peur», l’on risque assez, en face de spadassins sans vergogne, de
-commettre un genre d’imprudence qui, dans de telles rencontres, coûte
-fort cher. C’est ainsi qu’ayant été grossièrement pris à partie, dans un
-journal de Madrid, par l’un des _recordmen_ du tir au pistolet en
-Espagne, Blasco, qui avait le droit de choisir l’arme, se décida pour
-celle même où excellait son adversaire. «_Il verra, de la
-sorte_,--fit-il tranquillement observer à ses témoins--_que je ne le
-crains guère_.» Mais à peine l’ordre de faire feu était-il donné, que la
-balle de ce bretteur l’atteignait au sommet de la cuisse, à quelques
-millimètres de l’artère fémorale! J’ai hâte, cependant, d’en venir au
-duel dont il a été parlé plus haut, qui occupa un moment l’Espagne
-entière et fut aussi, non seulement le plus sérieux, mais encore le plus
-original de tous les duels de Blasco Ibáñez. C’est de celui avec le
-lieutenant de la Sûreté de Madrid qu’il s’agit. Pour s’expliquer
-l’origine de ce défi, il importerait de se dépouiller momentanément de
-la mentalité française, de tâcher de penser à l’espagnole. Ce n’est pas
-chose aisée à tous et je ne suis pas sûr que l’essai en réussisse à
-quiconque ne connaît, de l’Espagne et de ses mœurs, que ce qu’il a pu
-recueillir au cours de lectures plus ou moins hasardeuses, ou dans des
-conversations avec des touristes souvent intéressés à cultiver la
-ridicule légende d’une Espagne de tambours de basque et de castagnettes,
-dont _Carmen_ constitue l’exemplaire-type et, malheureusement pour nous,
-classique. Mais je ne puis m’attarder sur cette matière, qui exigerait
-des développements hors de propos. Je renverrai donc de nouveau aux
-quelques pages, si exactes, que Blasco Ibáñez a écrites pour le livre:
-_L’Espagne Vivante_, me bornant à noter qu’entre une séance de la
-Chambre des Députés française et une audition du _Congreso_ espagnol, il
-y a un abîme et que même nos plus tumultueuses sessions n’ont, à Paris,
-rien de commun avec les orages parlementaires des _Cortes_, je veux dire
-de celui de ces deux organismes constitutionnels qui est censé
-représenter le peuple, l’autre, le Sénat, étant surtout un rouage de la
-monarchie. Or, un soir où il y avait eu, à la Chambre, une de ces
-tempêtes dans un verre d’eau qui l’agitent périodiquement, les députés
-républicains furent l’objet d’une manifestation populaire enthousiaste,
-à leur sortie de l’édifice construit par Narciso Pascual en 1843-1850 et
-dont l’entrée, peu monumentale, s’orne de deux lions coulés en bronze
-de canons marocains, trophées de la bataille de Tetuán, en 1860. Comme
-toujours, en pareille circonstance, la police madrilène intervint avec
-une brutalité inouïe, dispersant à coups de sabre les manifestants. Dans
-ce tumulte, Blasco eut une altercation assez vive avec l’un des
-officiers du corps de police, lequel, en Espagne, est organisé
-militairement. Le lendemain, dans l’interpellation qu’il adressa au
-Gouvernement, il traita son adversaire de façon extrêmement dure. Il
-n’en fallut pas davantage pour que tous les officiers du corps de
-police, se considérant offensés par les paroles du député de Valence,
-exigeassent de leur compagnon qu’il demandât à l’offenseur une immédiate
-réparation par les armes. Mais le Président de la Chambre, aussitôt
-averti de l’affaire, intimait à Blasco l’ordre formel de refuser ce
-duel, ajoutant que, s’il passait outre, il proposerait à l’Assemblée de
-le soumettre à une procédure spéciale, vu que le règlement interdisait
-tout duel ayant pour cause des paroles prononcées par un député en
-séance du Parlement. Et c’est ici que commencent les péripéties les plus
-bizarres de ce duel «par bonté». Le lieutenant de la Sûreté était marié
-et, je crois, père de famille. Il n’avait, pour vivre lui-même et faire
-vivre les siens, que sa maigre solde. D’autre part, le Code de l’honneur
-militaire n’était-il pas formel? Il fallait que cet homme se battît ou
-qu’il fût rayé, incontinent, des cadres de sa profession. Ses compagnons
-intervinrent donc en sa faveur et une députation d’officiers de police
-s’en fut trouver Blasco, en appela à son humanité, le supplia de ne pas
-jeter sur le pavé un collègue malheureux. Le tribun se laissa émouvoir
-par cet étrange cas de conscience. Pour ne pas transformer en une sorte
-de Bélisaire un jeune gradé impertinent qu’il n’avait aperçu que
-quelques secondes, dans la nuit et à travers le désordre d’une
-manifestation politique, il accepta de se battre avec lui et d’arranger
-les choses de façon à ce que le duel restât ignoré de la Chambre. Les
-conditions de cette rencontre n’étaient pas moins extraordinaires que le
-mobile qui l’avait décidée. Prétextant que leur ami était l’offensé et
-qu’il avait, par suite, le choix du moyen de combat, les témoins du
-lieutenant décidèrent que ce combat serait à l’américaine, les
-adversaires étant placés à vingt pas, avec faculté de faire feu à
-volonté pendant trente secondes. Ce n’était plus un duel, c’était un
-suicide et les témoins de Blasco, ne voulant pas prendre sur eux la
-responsabilité de cette lutte de cannibales, se récusèrent. Mais lui,
-dans sa manie de prouver qu’il ne craignait personne, s’obstina et se
-battit sans témoins, en se faisant simplement accompagner sur le terrain
-par deux profanes. A l’ordre de _¡Fuego!_[50], comme il disposait d’une
-demi-minute pour viser et faire feu, il laissa tranquillement son
-adversaire faire usage de son arme, pensant que la sienne lui suffirait
-pour, ensuite, tirer en l’air. Mais le lieutenant, qui rêvait de devenir
-un héros en débarrassant l’Espagne de l’Antéchrist, avait
-malheureusement pris la chose au sérieux. Profitant du répit imprévu que
-lui laissait Blasco, il visa donc lentement et, sûr de son coup, envoya
-à celui-ci une balle en plein foie. Le projectile porta si bien, que
-Blasco en laissa choir son arme, et, les jambes fléchissantes et d’un
-mouvement réflexe, appliqua aussitôt les deux mains à la partie
-atteinte. Mais,--ô miracle de quelle _Virgen_[51] propice?--il ne tarda
-pas à se convaincre qu’il était sain et sauf. Le souffle, qui l’avait un
-instant abandonné, lui revenait normal et l’on n’apercevait, au point de
-contact de la balle, aucune gouttelette de sang perler. L’explication du
-prodige apparut aussitôt, sans qu’il fût besoin de recourir aux
-instances surnaturelles. Le député portait une légère ceinture, qu’il
-avait étourdiment gardée et dont la boucle de métal, en recevant le
-choc, avait pénétré dans les chairs, où elle s’était incrustée et
-tordue. Obstacle imprévu, qui avait suffi à faire ricocher la balle
-homicide, transformant en simple contusion une blessure qui, sans ce
-hasard, eût certainement provoqué la mort instantanée de Blasco Ibáñez!
-
-Le duel se termina, de la sorte, sans résultats, et Zamacois relate
-qu’alors que l’illustre Docteur San Martin s’approchait du député, lui
-assurant qu’il venait de naître une seconde fois, «l’un des témoins de
-l’officier, celui, précisément, qui avait exigé les conditions barbares
-du duel,--il est mort, un an après, dans un asile d’aliénés--s’approcha
-aussi de Blasco pour le féliciter». «_Très bien, très bien!_--s’écria-t-il
-en lui serrant la main--_Je suis heureux que cela finisse ainsi. Et,
-savez-vous, vous avez en moi un admirateur! J’ai lu tous vos romans. Ils
-me plaisent infiniment, infiniment!_» A quoi Blasco Ibáñez fit cette
-simple réponse: «_Vous avez failli en faire fermer la fabrique!_» Que
-l’on vienne donc prétendre que le maître est dénué d’humour! La moralité
-de cette fable tendrait à établir qu’il est possible qu’un homme échange
-des coups de feu avec un de ses semblables uniquement pour ne pas lui
-nuire dans sa carrière. Mais l’on risquerait, en insistant sur elle, de
-se voir traiter, par quelque lecteur morose, de simple _galéjaïre_
-méridional et mieux vaut s’arrêter là. Toujours est-il que ce duel, je
-l’ai dit, fut fort commenté et que de bonnes âmes crurent ne pas devoir
-laisser échapper l’occasion de mettre en lumière, pour des fins de
-propagande religieuse, le caractère «providentiel» d’un tel dénouement.
-La boucle de métal assumait, à leurs yeux, la dignité légendaire du «nez
-de Cléopâtre», ou du «grain de sable de Cromwell». Entre les milliers de
-lettres que reçut le pécheur impénitent, il en était une qui portait le
-timbre d’un prince de l’Eglise d’Espagne, du Cardinal-Archevêque de
-Grenade. Ce prélat, alors octogénaire, avait, dans sa prime jeunesse,
-suivi la carrière militaire. Quel beau coup de filet c’eut[c’eût] été
-pour le vieillard que de ramener--avant de quitter ce bas monde--dans le
-sein de la confession catholique l’auteur impie de _La Catedral_! On
-devine les arguments dont son apologétique sénile usait: avertissement
-du ciel, protection de la _Virgen_ et analogues lieux communs de
-théologie morale. Blasco, homme exquis, répondit à cette missive
-intéressée par une lettre courtoise et l’archevêque, croyant la
-conversion en bonne voie, redoubla d’admonestations pieuses. Au bout de
-quelques mois, sa mort mettait fin à une correspondance unique dans les
-échanges épistolaires de Blasco.
-
-Ces lettres ont été détruites, comme tant d’autres, et il faut qu’à ce
-sujet, je revienne sur l’un des aspects les plus attrayants de la
-personne morale de Blasco Ibáñez. Je ne me piquerais pas de posséder une
-science littéraire transcendantale, mais enfin, il me sera bien permis
-de remarquer que le charme piquant des «clés» a trop souvent conditionné
-le succès d’œuvres d’imagination, depuis le _Diable Boiteux_ de
-Lesage--pour nous en tenir aux livres sur des choses d’Espagne--jusqu’aux
-célèbres _Pequeñeces_ du Jésuite D. Luis Coloma, dont la vogue remonte,
-précisément, aux années où Blasco écrivait ses premiers essais
-romanesques de matière valencienne. Sans commettre, d’autre part, de
-formels romans à clés, il est toute une catégorie d’auteurs qui essaient
-de remédier à leur manque d’imagination créatrice par l’introduction,
-dans leurs récits, de bribes, plus ou moins défigurées, de leurs propres
-expériences sentimentales. Ces écrivains ont coutumièrement la faiblesse
-de se peindre en Don Juans doués d’un pouvoir de séduction souverain,
-dont le charme victorieux a raison des Eves les plus rebelles. Et, manie
-plus déplorable encore, il en est qui n’hésitent pas à utiliser, dans
-ces inventions autoapologétiques, les malheureux comparses avec lesquels
-ils se sont coudoyés dans la vie quotidienne, transformant ainsi en
-grotesques pantins d’honnêtes gens dont le seul tort fut d’avoir cru au
-génie de ces caricaturistes du scandale. Comme le lecteur connaît
-certainement quelques exemplaires, plus ou moins notoires, de cette
-école, je suivrai le conseil que Pierre-Charles Roy inscrivit, au
-XVIII^{ème} siècle, sous une gravure de Nicolas De Larmessin qui
-représentait une scène de patinage, ne se doutant sans doute pas que la
-postérité allait s’emparer de ce vers pour le transformer en phrase
-légendaire:
-
- Glissez, mortels, n’appuyez pas...
-
-Blasco Ibáñez n’a jamais entendu battre monnaie avec ses amours. Sa
-riche imagination lui permet, Dieu merci, de dédaigner une aussi pauvre
-méthode. Il n’a pas besoin, au surplus, de transcrire la réalité de son
-existence pour produire l’image de la vie. Ses romans, s’ils eussent
-dû, pour être assurés du succès, exposer à la malignité publique les
-intimités de personnelles amours, n’eussent certainement jamais été
-écrits. «_Se puede ser escritor sin dejar de ser caballero_»[52],
-aime-t-il à répéter, et, d’ailleurs, c’est une vérité d’expérience que
-les «romanciers féminins», ou les «poètes de l’amour» ne sont Lovelaces
-qu’en imagination et que les deux ou trois pauvres femmes qui furent
-leurs victimes, s’ils les servent et resservent à leur trop crédule
-clientèle en les accommodant à des sauces diverses, le ragoût ainsi
-cuisiné ne laisse pas d’être, au fond, toujours pareil. Ces
-_lady-killers_ sont généralement de piètres amants, dont les bonnes
-fortunes mériteraient d’être appelées «littéraires», si cette épithète
-pouvait décemment s’appliquer à leurs proses mercantiles. Les vrais
-amoureux sont plus discrets. Et il a fallu le zèle intempestif d’un
-académicien notoire pour que, des amours de Victor Hugo, l’on apprît,
-tout récemment, que le plus long n’eut rien d’éthéré, selon que le
-croyait qui s’en rapportait aux transpositions dans l’œuvre imprimée
-de ce grand artiste.
-
-Comme son idole, Hugo, le romancier de _Entre Naranjos_ est resté muet
-sur ses rapports vécus avec la femme. J’ai relu ses romans avec une
-intention arrêtée d’y surprendre,--sachant ce que je sais de sa
-vie,--quelque chose de similaire à une allusion discrète à ses amours.
-Mais cette enquête m’a déçu. On m’avait, de fort bonne source, assuré
-que les femmes ont joué, et jouent, dans la vie sentimentale de Blasco
-Ibáñez, un rôle considérable. Des indiscrétions savoureuses circulent
-même à ce propos. Et n’est-ce pas, aussi bien, à cause d’exigences, ou
-de convenances sentimentales, que, précisément, ce même Blasco Ibáñez a
-abandonné, depuis tant d’années, son Espagne pour courir le monde? Sans
-doute, il est avéré que la Leonora d’_Entre Naranjos_, fut bien, comme
-on le prétendit, une chanteuse russe d’opéra, avec laquelle l’auteur
-avait voyagé, lorsqu’il ne comptait que vingt-deux ans. J’ai entendu
-aussi interpréter de façon semblable d’autres héroïnes d’autres de ses
-romans. Mais, l’ayant prié de me fournir quelques lumières sur ce point
-controversé, je me suis heurté à une fin catégorique de non recevoir. Le
-maître, se souvenant peut-être des racontars suscités par sa _Maja
-Desnuda_--où des exégètes «bien informés» ont voulu voir, à côté d’un
-Renovales qui serait, naturellement! son ami le peintre Sorolla, une
-comtesse d’Alberca peinte sur le vif d’après certaine dame de
-l’aristocratie madrilène, qui faisait alors beaucoup parler d’elle--, se
-souvenant peut-être aussi que, deux ans plus tard, le scandale
-recommença avec _Sangre y Arena_, dont diverses interprétations
-tentèrent d’identifier la fantasque Doña Sol, s’est enfermé dans un
-silence que rien n’a pu briser. Lorsqu’on lui signale telle ou telle
-analogie, réelle ou fictive, entre une situation de ses romans et un
-fait bien connu de sa vie, il montre une surprise si complète, il
-manifeste un si total désarroi que l’on songe incontinent, pour
-expliquer un tel cas, aux conditions dans lesquelles produisent les
-romanciers de race. Leur travail participe, en effet, beaucoup du
-subconscient. Pour ce qui est de Blasco Ibáñez en particulier, je sais
-qu’à plusieurs reprises, il lui est arrivé de tracer des personnages
-qu’il croyait fils absolus de sa fantaisie, alors qu’en fait, ce
-n’étaient que les duplicata d’êtres de chair et d’os, par lui observés
-bien auparavant et recréés, par la superposition des souvenirs, dans
-leurs formes actuelles. Mais le grand public, qui, lui, ne se rend pas
-compte de ce mystérieux processus de «cristallisation»--comme
-s’exprimait Stendhal,--identifie immédiatement les originaux et
-là-dessus les médisants, ou les envieux, se mettent à crier au scandale!
-Il importe ici, plutôt que de me livrer à des considérants théoriques,
-que je cite un cas vécu comme illustration de la doctrine que j’avance,
-cas dont quelques rares initiés--dont feu Luis Morote, qui en écrivit, à
-l’époque, un article dans l’_Heraldo de Madrid_ et aussi le vieil aède
-valencien, D. Teodoro Llorente, lequel, dans les pages plus haut citées
-de _Cultura Española_, déclarait «ne pas devoir risquer des
-éclaircissements que l’auteur n’avait pas jugé à propos de fournir»--ont
-su trop peu, pour que le mystère n’ait pas continué à entourer l’une des
-productions écrites peut-être avec le plus de fougue par Blasco Ibáñez
-et qui ne fut imprimée que pour être, aussitôt, impitoyablement détruite
-par ordre de son auteur même. En 1907, Blasco, qui se trouvait au début
-de la période la plus importante de sa vie sentimentale, composa en
-quatre mois un roman qui, intitulé: _La Voluntad de Vivir_[53], passa
-sans délai à la composition, chez les éditeurs F. Sempere et Cie à
-Valence et ne tarda pas à être tiré à 12.000 exemplaires--chiffre des
-premiers tirages de ses romans à cette époque. Le livre sortait des
-presses et était déjà annoncé au public, quand certaine personne, qui
-exerçait alors sur l’auteur une influence souveraine et dont le nom,
-pour des causes qui n’importent pas ici, doit être tu, en ayant reçu en
-don le premier exemplaire tiré, et l’ayant lu en une nuit, crut s’y
-reconnaître, peinte au naturel et dans ses moindres particularités
-physiques et morales. Epouvantée par la véhémence et la chaleur de ces
-descriptions, où elle se retrouvait comme dans un miroir, elle s’imagina
-que le public allait sans peine y démêler l’histoire d’une passion
-secrète, là où le romancier était convaincu de n’avoir pas tracé une
-ligne qui ne fût impersonnelle et--comme on dit dans le jargon de la
-critique scientifique--«objective». S’il se fût agi de ces Lovelaces de
-cabinets particuliers, dont il a été question plus haut, la solution de
-l’incident eût été malaisée, ou, plutôt, elle eût eu lieu au détriment
-de la mystérieuse et unique lectrice du livre. Car cette sorte
-d’écrivains, si elle avait à choisir entre la détresse morale d’un être
-cher et une satisfaction d’amour-propre professionnel, n’hésiterait pas
-et se déciderait pour la seconde de ces alternatives. Mais Blasco eut
-alors un geste qui me semble plus éloquent qu’un long discours. _La
-Voluntad de Vivir_ allait être mise en vente dès le lendemain. Il
-télégraphia à Valence de tout arrêter. Cependant, l’attention du public
-avait été attirée sur l’incident et des «bibliophiles» offraient des
-sommes folles à qui leur procurerait un exemplaire du roman condamné.
-Blasco eut alors son second geste, qui complète le premier. Il ordonna à
-Sempere et Cie de brûler incontinent les 12.000 volumes. Et cet ordre
-fut exécuté. 24.000 pesetas--12.000 de droits d’auteur et 12.000 de
-frais d’impression et de brochage, à la charge de Blasco--montèrent
-donc, en fumée bleuâtre, dans le ciel d’indigo de Valence et de _La
-Voluntad de Vivir_ rien n’est resté, si ce n’est le seul exemplaire, qui
-sait? de qui avait été la cause de cet holocauste. Peut-être,
-cependant, Blasco Ibáñez redonnera-t-il, quelque jour, cette œuvre
-étrange sous une forme nouvelle, puisque le titre en figure parmi ceux
-des romans qu’il annonce, dans son dernier volume, comme étant «_en
-preparación_»?[54].
-
-
-
-
- VI
-
- Voyage en Amérique du Sud.--Amitié avec Anatole France.--Prouesses
- de Blasco Ibáñez comme conférencier.--Le «ténor littéraire» bat le
- torero, ou 14.500 francs or pour une conférence.--L’orateur se
- transforme en colonisateur.--La vie dans la _Colonia Cervantes_, en
- Patagonie.--Triple lutte: avec le sol, avec les hommes, avec les
- banques.--Un discours prononcé la carabine Winchester à la
- main.--Fondation d’une seconde colonie, à Corrientes.--Contraste
- entre ces deux _settlements_, séparés par 4 jours et 4 nuits de
- chemin de fer.--Le premier hôte de la nouvelle maison
- tropicale.--Le colonisateur renonce à son entreprise.
-
-
-Le 5 Juin 1908, _El Liberal_ de Madrid avait annoncé que Blasco Ibáñez
-allait quitter la tour d’ivoire où l’avait fait s’enfermer le dégoût
-pour une politique avilie. Beaucoup plus tard, _Cultura Española_
-publiait, dans son Nº de Février 1909, une courte note où il est dit que
-«le romancier Blasco Ibáñez fera prochainement un voyage à Buenos Aires
-pour y prononcer une série de conférences au _Teatro Odeón_ sur divers
-sujets de littérature, de sociologie, etc.» Ce voyage avait été organisé
-dans les conditions suivantes: Blasco Ibáñez, qui commençait à être l’un
-des romanciers espagnols les plus lus de l’Amérique latine et qui était
-devenu collaborateur des principales publications de ces Républiques,
-avait reçu, d’un grand impresario de théâtre de la capitale argentine,
-l’offre de participer à une série de conférences dont le but était
-surtout de mettre les littérateurs les plus en vue de l’Europe en
-contact avec des pays neufs et encore peu connus. Déjà, le célèbre
-historien et sociologue Guglielmo Ferrero et le criminologiste Enrico
-Ferri--l’auteur de cette _Sociologia Criminale_ traduite dans les
-principales langues européennes et l’un des chefs du parti socialiste
-d’alors en Italie--s’y étaient, les années précédentes, fait entendre.
-Cette fois, l’impresario hispano-américain avait jeté son dévolu sur
-Anatole France et Blasco Ibáñez.
-
-Quand ce dernier arriva à Buenos Aires, l’exquis conteur français s’y
-trouvait depuis quelques jours seulement. Ces deux hommes, que plusieurs
-traits communs de leur esprit et un même idéal politique rapprochaient,
-nouèrent en Argentine une amitié qui ne s’est pas démentie et, malgré
-leurs différences d’âge, ont entretenu, depuis, des rapports où règne la
-cordialité la plus franche. Blasco Ibáñez était, d’ailleurs, sincère
-admirateur des fictions délicates de l’Académicien naguère attaché à la
-bibliothèque du Sénat et il lui est arrivé fréquemment, lorsqu’il
-séjourne à Paris, de déjeuner avec lui, en compagnie des éditeurs de
-traductions françaises de ses romans, les frères Calmann-Lévy. L’on
-manque rarement, au cours de ces agapes, d’évoquer les lointains
-souvenirs du séjour en Argentine. «Vous rappelez-vous, dit l’auteur de
-_Thaïs_, votre entrée triomphale à Buenos Aires?»--«Triomphale, non,
-réplique Blasco. Il y avait beaucoup de monde, c’est
-tout.»--«Triomphale», insiste Anatole France, qui tient à son
-affirmation. «Je l’ai vue, comme j’ai entendu le merveilleux discours
-que vous leur avez lancé, du haut d’un balcon. Je ne sais pas
-l’espagnol, mais j’ai parfaitement compris!» Cette entrée, en vérité,
-avait été, sinon triomphale, du moins extraordinaire. Blasco était le
-premier écrivain espagnol qui, par suite d’un inexplicable manque de
-relations intellectuelles entre l’Amérique du Sud et une nation que
-celle-ci appelle toujours «_Madre Patria_»[55], venait renouer le fil de
-la communication mentale directe, rompue depuis trop d’années. Il se
-présentait, de plus, dans des républiques dont il parlait la propre
-langue, qui était celle de son pays, et où il comptait, je le répète, un
-fidèle public de lecteurs. Enfin, il existe, en Argentine, une très
-forte colonie espagnole, dont les membres, d’idées avancées en leur
-majorité, étaient heureux de démontrer à ce persécuté de la monarchie,
-par un accueil enthousiaste, leur fidélité aux doctrines qu’incarnaient
-sa vie et ses livres. C’est ainsi qu’une foule qu’il eût été difficile
-d’évaluer exactement--de 70 à 80.000 personnes--, attendait le romancier
-à son débarquement, au port de Buenos Aires, et l’accompagna depuis le
-navire jusqu’à son domicile. L’affluence était telle, que la voiture
-conduisant Blasco se brisa sous la pression de la masse et qu’un peloton
-de cavalerie dut lui frayer le chemin de l’hôtel. Mais, pour en revenir
-à Anatole France, ce qui séduisit le vieux maître dans le discours--le
-premier qu’il entendait de lui--de son collègue et émule, ce furent,
-j’imagine, le débit véhément, naturel et expressif et cette toute
-méridionale exubérance, en vertu de laquelle ce ne sont point seulement
-les lèvres qui parlent, mais les mains, mais les yeux, mais toute la
-personne, et encore, peut-être, cette sorte de pouvoir inconscient
-d’autosuggestion grâce à quoi l’orateur, comme si une vertu magnétique
-s’engendrait en lui, finit par être à tel point dominé par son sujet,
-qu’insensiblement il atteint les hauts sommets de l’éloquence. Mais,
-dans le cas concret de Blasco Ibáñez--qui est surtout un
-improvisateur--l’enthousiasme, générateur des belles périodes, est en
-fonctions directes et de la matière traitée et de l’auditoire auquel on
-l’expose. Pour qu’il parle bien, il lui faut être pleinement convaincu
-de ce qu’il va dire et il lui faut encore une foule, favorable ou
-hostile, peu importe, mais qui soit une foule véritable.
-
-Lors de la période épique de son apostolat en Espagne, il parla dans les
-endroits les plus disparates: théâtres, cirques, arènes, plages,
-châteaux en ruines, amphithéâtres antiques et places de villages, où
-parfois, tel un charlatan dans une foire, il adressait la parole aux
-plèbes du haut de quelque char rustique. Fréquemment, le curé, voulant
-préserver ses ouailles de la contagion républicaine, lançait les cloches
-de son église à toute volée, pensant ainsi étouffer la voix de
-l’hérétique. Mais celui-ci, haussant le verbe, arrivait à dominer le
-bronze sacré et sortait victorieux de cette inégale joute d’éloquence
-sonore. D’autres fois, des paysans légitimistes entrecoupaient ses
-discours de fusillades enragées, où se renouvelait le «miracle» du duel
-madrilène, puisque Blasco sortait toujours indemne de ces lâches
-guet-apens. Souvent, par contre, le public prévenu en sa défaveur, qui
-avait accueilli les premières phrases de sa harangue par des menaces de
-mort, en saluait la péroraison par d’ardents bravos. Enfin, à plus d’une
-reprise, il fit pleurer ses auditeurs. Mais il faut ajouter que
-l’orateur--conformément à l’adage d’Horace: _Si vis me flere, dolendum
-est primum ipsi tibi_[56]--entraîné par sa conviction, avait devancé de
-ses propres larmes celles de ces braves gens. Nulle discipline
-littéraire, nul artifice oratoire ne régnaient dans ses prêches
-politiques et sociaux. Leur transcription sténographique eût procuré aux
-lecteurs de cabinet cette déception que cause coutumièrement
-l’impression d’un texte de discours impromptu. Leur effet, cependant,
-était intense. Sans doute, faudrait-il en rechercher la cause dans cette
-vertu magnétique à laquelle je viens de faire allusion et qui confère à
-de telles manifestations spontanées de l’art oratoire cette puissance
-d’entraînement refusée aux harangues académiques, dont toutes les
-périodes sont étudiées, dont rien--pas même le débit, puisqu’elles sont
-lues, ou apprises par cœur--n’est livré à l’inspiration du moment, ou
-aux impressions fugitives de l’orateur. Dans certaines circonstances, il
-est arrivé que Blasco Ibáñez, par crainte d’oublier quelque point
-d’importance, ait rédigé préalablement le texte complet d’un discours.
-Vaine précaution! A peine avait-il pris contact psychique avec son
-auditoire, que cette ivresse étrange dont, seuls, les orateurs nés
-ressentent la griserie en face des foules, s’emparait de tout son être,
-et qu’oubliant son inutile papier, il se lançait à corps perdu dans
-l’improvisation, proférant des phrases totalement différentes--forme et
-images--de celles qu’il avait si soigneusement préparées.
-
-Venu en Amérique avec, derrière lui, un tel acquis, il pouvait à
-l’avance escompter un immense succès de la part de ces publics
-hispano-américains, si accessibles aux périodes grandiloquentes de leur
-bel idiome harmonieux; si vibrants aux choses d’une Europe si lointaine,
-mais qui surgit toujours aux fonds obscurs de leurs perspectives
-intellectuelles; si artistes, en leur délicieuse spontanéité.
-
-[Illustration: MANIFESTATION DE MARINS ET DE PÊCHEURS EN L’HONNEUR DE
-L’AUTEUR DE «FLOR DE MAYO», LORS DE L’HOMMAGE DE VALENCE A BLASCO EN
-1910
-
-Sur la voile de la classique barque de pêche traînée par des bœufs,
-qu’a tant de fois peinte Sorolla, figurent les titres des romans
-jusqu’alors publiés]
-
-[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO PAR SOROLLA, ACTUELLEMENT A LA
-BIBLIOTHÈQUE DE «THE HISPANIC SOCIETY OF AMERICA», A NEW YORK]
-
-Anatole France prononça à Buenos Aires cinq conférences et regagna Paris
-après de brèves escales à Montevideo et à Río de Janeiro. De ces cinq
-conférences, Blasco fut l’auditeur religieux et, dès la première, le
-maître français avait commencé sa lecture par un exorde où, en termes
-choisis, il saluait la présence de l’illustre romancier d’Espagne. Le
-séjour de Blasco comme conférencier d’Amérique devait être de
-considérable durée. Pendant neuf mois, il circula, orateur ambulant, à
-travers l’Argentine, le Paraguay et le Chili, et ne prononça pas moins
-de cent-vingt discours. Il faisait fonctions, comme il se plaît à
-s’exprimer, de «ténor littéraire», recevant de grandes ovations et
-gagnant beaucoup d’argent. «Le plus pénible, m’a-t-il confié, ce
-n’étaient pas tant les conférences que l’arrivée dans les localités où
-elles devaient avoir lieu. Dieux immortels, quelle corvée! Il fallait
-subir tout le cérémonial de réceptions en règle, assister au défilé des
-commissions avec drapeaux et musiques, serrer des milliers de mains, se
-rappeler des centaines de noms, visiter les curiosités de la région et
-surtout, ah! surtout participer aux banquets! Il y en avait toujours
-trois pour le moins: celui d’arrivée, celui où l’on fêtait le succès de
-la conférence, et, enfin, celui d’adieu. Si j’eusse reçu seulement la
-moitié des sommes dépensées de la sorte, je serais devenu immensément
-riche!» Blasco Ibáñez raconte aussi avec un plaisir visible les progrès
-par lui réalisés, au cours de ces longues tournées, dans l’art de
-l’improvisation oratoire. A son arrivée dans quelque ville nouvelle, il
-s’enquérait, soit auprès de journalistes, soit auprès des autorités, du
-thème sur lequel on désirait qu’il se fît entendre. On lui désignait
-souvent un sujet purement local. De simples lectures techniques, une
-rapide information orale lui suffisaient alors pour parler, le soir
-même, une heure et demie durant, sans cesser une minute de passionner
-son auditoire. Mais la prépondérance exclusive accordée ainsi au
-développement des facultés oratoires eut pour résultat d’atrophier
-momentanément les dons de l’écrivain. «Quand je suis revenu en Europe,
-m’a-t-il déclaré, j’avais complètement oublié mon métier. En ces neuf
-mois de discoureur, lorsqu’il m’arrivait d’avoir à écrire, je devais en
-appeler à la dictée. Et tout ce que je dictais, était dit sur un ton
-effroyablement déclamatoire et emphatique...»
-
-Son premier dimanche à Buenos Aires, il se le rappellera toujours, mais
-il ne tarit pas non plus sur tant d’autres souvenirs de ces neuf mois.
-«J’étais, aime-t-il à répéter, une manière de ténor illustre, un Caruso,
-avec cette nuance qu’il n’y avait pas, pour moi, de changements de
-décors. Un simple frac me suffisait pour les diverses séances, et,
-pendant le temps rituel, je m’égosillais jusqu’à l’aphonie. J’ai gagné
-ainsi de grosses sommes, j’en ai dépensé de considérables, et, à mon
-retour en Europe, il me restait encore un joli reliquat.» Ses
-conférences dans la capitale argentine avaient alterné avec celles
-d’Anatole France. Elles commençaient à cinq heures et demie, dans l’un
-des théâtres les plus distingués de la ville, devant une assistance
-aristocratique, composée en majeure partie de dames. Ce même premier
-dimanche dont il vient d’être question, il avait donné, sur les
-instances de divers groupements, un régal oratoire supplémentaire à une
-foule composée d’environ 8.000 employés, commerçants et ouvriers à
-l’aise, gens de la classe moyenne qui, trop occupés la semaine pour
-venir l’entendre, désiraient cependant savourer au moins une fois
-l’éloquence du célèbre propagandiste républicain. Cette fête de la
-parole démocratique eut lieu dans la plus vaste salle de spectacles de
-la ville et commença dès deux heures et demie de l’après-midi. La
-chaleureuse ovation qui avait salué l’orateur s’étant calmée, celui-ci,
-en guise d’exorde, avait déclaré--seul sur une scène immense, où l’on
-jouait chaque jour des opéras à grand orchestre--que, puisque son
-auditoire avait sacrifié un après-midi en son honneur, il voulait qu’ils
-en eussent, comme nous disons vulgairement, pour leur argent et qu’il
-entendait les entretenir jusqu’au soir. Blasco tint parole. Durant trois
-heures et demie, il développa le thème gigantesque des vicissitudes
-politiques, littéraires et sociales de l’Espagne depuis
-l’affranchissement de ses colonies d’Amérique. C’était entreprendre de
-résumer toute l’histoire du XIXe siècle espagnol, période qui est
-aussi la moins connue des Hispano-Américains. Mais, si parler pendant
-trois heures et demie constitue, à soi seul, déjà un record, le faire
-d’une voix stentorienne portant jusqu’aux extrêmes recoins d’un
-véritable colisée--puisque le vocable, de par son étymologie, signifie
-un «colossal» amphithéâtre et qu’au surplus, il s’emploie en espagnol
-pour désigner, par un lointain souvenir de l’amphithéâtre Flavien, une
-salle de spectacles--et avec l’enthousiasme toujours au diapason d’une
-multitude qui accueille chaque développement d’un tonnerre de bravos, ou
-d’un déchaînement de rires, n’est-ce point, en toute vérité, le record
-des records? Quand Blasco eut parlé ainsi deux heures d’horloge, il ne
-manqua pas, entre ses auditeurs, d’âmes compatissantes pour le supplier
-de prendre quelques instants de repos. L’orateur rejeta l’offre. Il
-savait que la moindre modification du mécanisme entraînerait l’arrêt du
-moteur. S’il eût cessé, même cinq minutes, de discourir, la fatigue
-l’eût cloué sur place et l’aphonie l’eût irrémédiablement rendu muet. Il
-continua donc sans le moindre répit et sans épuisement visible, en
-pleine tension, jusqu’à ce qu’au coup de six heures, il crut enfin
-opportun d’entamer sa péroraison et de clore ainsi une harangue dont on
-ne trouverait d’équivalent, mais dans des conditions bien
-différentes--que dans les tournois oratoires d’un Vergniaud, lors des
-tumultueuses séances de 1792-1793, à cette Convention Nationale
-créatrice de la France moderne. Il va sans dire que le soir même, Blasco
-avait perdu l’usage de la parole et qu’il crut sérieusement qu’il ne le
-recouvrerait jamais. Au sortir de la salle, il avait été surpris par les
-accolades particulièrement ardentes de son impresario. Ruisselant de
-sueur, épuisé, il lui avait, pour écourter une manifestation déplacée,
-brutalement posé la question: «_Alors, combien ça fait-il?_» Car le
-digne fermier des éloquences mondiales n’était tant ému que parce qu’il
-savait, lui aussi, avoir battu le record, non du verbe, mais du _peso_!
-Blasco, qui avait appris à connaître ce genre d’hommes, savait que
-c’était en leur parlant affaires qu’il s’en débarrasserait le plus vite.
-L’impresario lui déclara donc qu’il lui restait redevable d’une somme de
-pesos équivalant à 14.500 francs de notre monnaie évaluée à l’étalon
-d’or--car du franc actuel, hélas! on sait que la valeur n’est plus celle
-de ces époques lointaines. Or, si, comme salaire d’un après-midi de
-travail, la somme était rondelette, le hasard voulut que lorsqu’il
-retournait en Espagne, Blasco rencontrât à Montevideo le célèbre torero
-Antonio Fuentes, qu’on prétend lui avoir servi de modèle pour créer une
-partie au moins de son personnage de Juan Gallardo, dans _Sangre y
-Arena_. Blasco, qui brûlait de savoir à la source si l’éloquence était
-aussi bien payée en Amérique--car _tras los montes_, ce point n’est pas
-douteux: les toreros l’emportent sur les orateurs--que la tauromachie,
-apprit ainsi que la solde du _diestro_ ne dépassait jamais 10.000
-pesetas par course. Il avait donc, ici encore et pour la première fois,
-battu un record non plus international, _national_, et, naturellement,
-hors de sa patrie.
-
-En s’embarquant pour l’Amérique, Blasco Ibáñez avait projeté de
-parcourir toutes les Républiques de langue espagnole, jusqu’à la
-frontière des Etats-Unis. Dût le voyage durer deux ou trois ans, il
-entendait connaître ainsi une á une les vingt nations dont le scion
-vigoureux a jailli du vieux tronc ibérique. Il avait, cette fois encore,
-compté sans son hôte et ce fut son caractère aventureux qui fit échouer
-ce plan original. Alors que certaines Républiques sud-américaines, qu’à
-la date présente il n’a pas encore visitées, s’apprêtaient à le
-recevoir, il mit brusquement fin à sa tournée de conférences, et, par
-amour de l’action, se mua en colonisateur, devenant, d’homme de lettres,
-le pionnier des terres vierges. La plus belle, comme aussi la plus
-héroïque de ses aventures commençait. L’idée n’en avait pas jailli,
-comme Minerve toute armée du cerveau de Jupiter sous le coup de hache de
-Vulcain, un beau jour de sa tête puissante. Son voyage de conférencier
-n’était pas guidé par le seul intérêt pécuniaire. Blasco obéissait en
-principe au programme de son impresario, lorsqu’il s’agissait de se
-faire entendre dans de grandes villes. Quand, par suite des immenses
-distances qui séparent les provinces de l’Argentine, il devait
-entreprendre quelqu’un de ces longs voyages dont notre vieux monde ne
-saurait se faire une représentation exacte, il redevenait l’écolier
-capricieux d’antan, ou, pour mieux dire, l’artiste se superposait à
-l’orateur et, afin de contempler une merveille de la nature, ou
-d’étudier une colonie agricole modèle, il violentait sans scrupule
-l’itinéraire fixé. Ainsi put-il voir l’Argentine mieux qu’aucun autre
-conférencier, ou même qu’aucun autre voyageur européen, depuis la zone
-tropicale jusqu’aux territoires glacés de l’extrême sud. Parfois
-l’impresario qui dirigeait sa marche depuis Buenos Aires, le croyait
-occupé à haranguer tel auditoire d’une capitale de Province, lorsqu’un
-écho des journaux lui apprenait que, lui ayant fait faux bond, il
-s’attardait à observer, dans une _tolderia_[57] du Nord, les mœurs
-des Indiens! Il semblait que ressuscitât en lui l’âme vagabonde des
-vieux conquistadors. Il ressentait la tentation des territoires
-primitifs, la fièvre de lutter avec la terre sauvage, s’attardant, avec
-mélancolie, à évoquer l’œuvre des premiers hommes blancs, venus pour
-civiliser les Indes Occidentales. Quelques Argentins illustres, qui
-devinaient sa pensée, ne tardèrent pas à le tenter par leurs offres
-séduisantes. Lui, être de volonté et d’énergie, accoutumé à la lutte et
-qui savait agiter les masses au nom d’un idéal abstrait, n’était-il pas
-appelé à devenir un colonisateur modèle? Alors, pourquoi ne point rester
-en Argentine et, suivant l’exemple de ceux qui le conseillaient, ne pas
-s’y enrichir, dans le métier de défricheur de terres?
-
-Tout d’abord, Blasco s’était récusé, se sentant perplexe. Puis, il se
-laissa peu à peu gagner par la Chimère. Vivre un roman au lieu de
-l’écrire, quel beau geste! Et l’on n’est pas pour rien artiste. Le rêve
-de devenir millionnaire, ne fût-ce qu’une saison, la perspective de
-remuer l’argent à la pelle, de commander à une armée de travailleurs, de
-transformer l’aspect d’un coin du sol, d’y créer des lieux habitables:
-c’étaient là de trop brillantes visions pour qu’il n’acceptât pas de
-courir le risque d’une aussi gigantesque entreprise. Celui qui présidait
-alors la République Argentine se montrait, ainsi que ses ministres,
-enchanté à l’idée que cet écrivain au nom célèbre, en se fixant dans
-leur pays comme agriculteur, n’allait pas tarder à se muer en réclame
-vivante qui attirerait les émigrants européens vers des solitudes non
-défrichées, dont on ne désirait rien tant que la mise en culture rapide.
-On offrit donc à Blasco de lui vendre des terrains à bon marché, aux
-termes des conditions que fixait la Loi et celui-ci, quoique toujours
-vaguement inquiet sur un changement aussi radical d’existence, finit par
-laisser là ses conférences et revenir brusquement en Espagne. Il y
-écrivit, de Janvier à Juin 1910, à Madrid, un livre qui,
-malheureusement, n’a été traduit en aucune langue étrangère, sans doute
-à cause de ses dimensions monumentales et qui, même après de récents
-travaux français sur l’Argentine--dont une thèse de doctorat ès lettres,
-parue en 1920--eût mérité de passer à notre idiome. Ce livre, un
-in-folio de 771 pages, fut commencé d’imprimer le 20 Janvier et achevé
-le 4 Juillet 1910, pour la _Editorial Española Americana_, par J. Blass
-et Cie, les gravures et les trichromies qui l’illustrent sortant des
-ateliers Durá. C’est une belle réalisation typographique, que déparent
-un peu deux types de lettres différents: l’un allant de la page 1 à la
-p. 502 et l’autre, beaucoup plus dense, de la p. 503 à la fin,
-c’est-à-dire occupant la portion du volume consacrée à la description
-des Provinces et Territoires Argentins. Son titre est: _Argentina y sus
-Grandezas_[58] et le caractère géographico-historique de la description
-n’a pas exclu l’insertion, par l’auteur, de récits d’aventures
-personnelles, telle, p. 646-648, l’excursion à l’_ingenio_[59] de San
-Pedro de Jujuy, propriété des frères Leach, Anglais, qui y occupaient
-plus de 4.000 Indiens à la seule récolte de la canne à sucre. La
-division générale de l’œuvre est la suivante: _Iº Le pays Argentin;
-IIº L’Argentine d’hier; IIIº L’Argentine d’aujourd’hui; IVº L’Argentine
-de demain; Vº Les Provinces Argentines (Buenos Aires, Santa Fe, Entre
-Ríos, Corrientes, Córdoba, Santiago del Estero, Tucumán, Salta, Jujuy,
-Catamarca, La Rioja, San Luis, San Juan, Mendoza); VIº Les Territoires
-Nationaux_.
-
-Sa dette de reconnaissance à l’endroit d’un pays qui l’avait si bien
-reçu une fois payée, Blasco Ibáñez quitta l’Espagne pour retourner en
-Argentine. C’en était fait. Le romancier devenait colonisateur. Beaucoup
-de lecteurs estimeront à priori qu’une telle décision était chimérique.
-Avant de la condamner en bloc, il importe, cependant, de réfléchir sur
-ce fait psychique: qu’en Blasco, comme, d’ailleurs, en d’autres
-romanciers--dont le moins illustre n’est pas Balzac--, il existe une
-double personnalité, celle de l’écrivain et celle de l’homme d’affaires.
-Mais d’affaires qui tournent mal, dans la plupart des cas, encore que
-combinées selon toutes les règles de la logique. Car si la tête d’Honoré
-de Balzac fut un volcan de projets, dont il s’éprenait et qu’il
-délaissait tour à tour pour des entreprises commerciales qui le
-ruinaient et qu’il devait racheter ensuite par un labeur de galérien
-intellectuel, celle de Blasco Ibáñez abrita également maintes coûteuses
-fantaisies, dont celle de la
-
-[Illustration: ARRIVÉE DE BLASCO IBÁÑEZ À BUENOS AIRES
-
-(D’après la Revue _Caras y Caretas_, de Buenos Aires.)]
-
-[Illustration: À LA CIME DE LA CORDILLÈRE DES ANDES
-
-Blasco est représenté, dans cette photographie, au moment où il a
-atteint la frontière de l’Argentine et du Chili, marquée par le monument
-dit: _El Cristo de la Paz_.]
-
-[Illustration: DEUX «AMIS» DE BLASCO (Indiens guerriers de la tribu des
-_chunapis_, dans la province de Corrientes)]
-
-colonisation américaine constitue un exemple caractéristique. Personne
-ne niera, j’imagine, qu’un esprit capable d’écrire un bon roman, reflet
-de la vie, le soit aussi de concevoir une grosse entreprise de travail.
-Le malheur, c’est que ces imaginatifs, abondants en inventions, soient
-trop souvent victimes de leur fécondité mentale et qu’ils abandonnent
-trop vite un dada pour en chevaucher un autre, jugé plus merveilleux.
-L’homme d’action, au contraire, s’il a peu d’idées, du moins en
-poursuit-il âprement la réalisation, marchant droit devant soi et
-toujours de l’avant. C’est le _timeo hominem unius libri_ de l’adage
-attribué à St. Thomas d’Aquin, qui trouve en eux une justification plus
-positive que sur le domaine de la spéculation mentale. Mais Blasco
-s’était toujours cru appelé, même lorsqu’il n’était encore que romancier
-valencien, à réaliser quelque gigantesque tâche, industrielle ou
-agricole. Ici encore, ce fut plutôt le besoin d’action que l’amour de
-l’argent qui conditionnait son rêve. Les richesses acquises facilement
-et sans effort ne l’attirent pas. Il est ennemi irréductible du jeu,
-même de cet innocent domino, si populaire en Espagne. Les opérations de
-Bourse lui inspirent une répugnance plus insurmontable encore. Je dirai
-plus loin quelle fut sa conduite aux salles de jeu de Monaco, lorsqu’il
-écrivait _Les Ennemis de la Femme_, dont la traduction malheureusement
-mutilée,--comme, déjà, celle des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_,
-pour de soi-disant «raisons éditoriales»--a commencé de paraître dans la
-_Revue de Paris_ du Ier Février 1921. Ce qui l’enthousiasme, ce sont
-les fortunes de modernes capitaines d’industrie, créateurs d’immenses
-fabriques, de lignes de navigation, défricheurs de terrains incultes
-depuis que le monde est monde, titans modernes, en un mot, dont il a
-chanté, plutôt que décrit, la grandeur dans son roman: _Los Argonautas_.
-Et c’est sous l’hypnose de cet héroïque rêve qu’il s’en fut par delà
-l’Océan, pour y continuer, en plein vingtième siècle, l’épopée des
-conquistadors, dont il devait, pour le public parisien de l’_Université
-des Annales_, célébrer les prouesses en quelques périodes--qui
-s’enlèvent avec la vigueur d’une fresque de Raphaël à la Sixtine--de sa
-conférence: _L’Âme Nouvelle de l’Amérique_, qui est de Mars 1918[60].
-Visionnaire têtu, c’était la difficulté, c’était l’obstacle qui
-l’attiraient et aussi l’ambition de faire quelque chose que nul n’eût
-fait avant lui. Et, dans cette entreprise, il exposa tranquillement tout
-ce qu’il possédait: ce que lui avait laissé son père en mourant, ce que
-ses livres lui avaient rapporté, tous ses gains de conférencier.
-
-Ses amis d’Europe ne virent pas sans surprise l’éloquent orateur, dont
-le verbe s’achetait au poids de l’or, se muer en homme des champs et des
-bois, échanger les escarpins vernis contre de rudes bottes en peau de
-truie du _gaucho_ et son frac du bon faiseur pour le _poncho_ en
-chasuble des coureurs de pampas. Le gouvernement argentin avait voulu
-lui donner une concession en pays relativement civilisés et à proximité
-de centres de colonisation déjà anciens. Il s’y refusa nettement. Il ne
-venait pas pour être agriculteur. Il tenait à son rêve. Il entendait
-être colonisateur, s’en aller en plein désert. En conséquence, il
-choisit, dans la Patagonie, un territoire du Río Negro. Il faudrait
-recourir aux descriptions qu’en a données l’écrivain argentin,
-rédacteur à la _Nación_, M. Roberto J. Payró, dans les deux volumes de
-son _Australia Argentina_, pour bien rendre les aspects essentiels de
-ces régions sauvages et grandioses, interminables solitudes où sévissent
-les trombes de terre, où, comme au Sahara, de décevants mirages guettent
-les caravanes de mules dans leur route incertaine, ainsi que, dans les
-déserts africains, celles de chameaux, au milieu des mêmes tourments de
-la faim et de la soif. Quand l’illustre Darwin réalisa, de 1831 à 1836,
-cette expédition scientifique sur les côtes de l’Amérique australe d’où
-devait naître le livre de 1859 sur l’_Origine des Espèces par voie de
-sélection naturelle_, il qualifia les hauts plateaux patagoniens voisins
-de l’Atlantique de «territoires de la désolation». Mais, le long des
-fleuves qui les parcourent, s’étend une bande de terre d’une
-extraordinaire fécondité, où semblent s’être concentrés tous les
-éléments de richesse qui font si totalement défaut dans les espaces
-désertiques environnants. Découverte par Magellan en 1520, la Patagonie
-a été partagée, par le traité de 1881, entre l’Argentine et le Chili, et
-le monument qui vient d’être érigé, à Punta Arenas, au célèbre
-navigateur portugais n’est qu’un symbole consacrant la lente et
-progressive mainmise de l’homme civilisé sur des régions qu’habitaient
-des sauvages _tehuelches_, _pehuenches_ et autres tribus indiennes
-primitives. Le _settlement_ de Blasco Ibáñez était situé sur la rive
-gauche du Río Negro, fleuve qui a donné nom à la _Gobernación_[61] de
-Río Negro, peuplée--au moment où s’y établissait le colonisateur--d’une
-dizaine de mille âmes et dont la capitale, Viedma, n’en comptait guère
-plus de 1.500. Lorsqu’il en prit possession, il n’en connaissait guère
-l’état, l’ayant vue au cours de sa tournée de conférences, mais de façon
-fort superficielle, et ayant réalisé cet achat de trois lieues carrées
-de terre sur la simple inspection d’une carte. Aussi fallut-il qu’il en
-recherchât la situation exacte d’abord, puis qu’il en fixât les limites
-avec l’aide d’un agronome, la boussole à la main.
-
-Ainsi commença une existence étrange, en compagnie de quelques hommes
-fidèles, sorte d’état-major appartenant aux nationalités les plus
-diverses. Le premier abri, dont il avait fallu se contenter, avait été
-une vieille paillote achetée à un Indien, unique habitant de ces lieux.
-Blasco y était à peine installé, que le brusque changement de vie, les
-privations et aussi l’infection d’eaux stagnantes qu’une soudaine
-inondation avait accumulées, lui causèrent une fièvre si intense qu’il
-resta plusieurs jours entre la vie et la mort, en proie au délire,
-étendu dans cette misérable cabane, à l’abandon, sans assistance qu’une
-sorte de rebouteuse, ou sorcière indienne. Pendant qu’il gisait de la
-sorte, du toit de la hutte lui tombaient sans répit, sur le visage
-brûlant, ces abominables punaises de grande taille et ailées, qu’au
-Chili on appelle _vinchucas_, insectes sanguinaires à la piqûre
-lancinante. Et lorsque, accompagné par un ami accouru à son aide, il put
-enfin se risquer, dans une charrette, à aller consulter un médecin--la
-bagatelle de vingt lieues à faire en plein désert--, le véhicule qui le
-portait eut le bon esprit de se rompre à la nuit tombante et le
-compagnon de Blasco dut le laisser là, au beau milieu de la brousse,
-sans autre protection que la flamme qu’il avait eu soin, avant de partir
-en quête d’un autre moyen de locomotion, d’allumer dans la steppe, afin
-d’éloigner du patient, enveloppé dans son _poncho_ et qu’entourait ce
-cordon de feu, la rage homicide des pumas, ou couguars, et semblables
-mammifères carnassiers. Mais pourquoi entamer la relation des aventures
-innombrables, des périls variés qui, au cours de ces quatre années de
-lutte dans un coin du monde soumis, pour la première fois depuis des
-milliers de siècles, à une volonté rationnelle, marquèrent la carrière
-du fondateur de la _Colonia Cervantes_? De ses trois ennemis principaux:
-la terre, les hommes et les banques, je ne sais si le dernier n’a pas
-été, en définitive, le plus impitoyable. La terre et les hommes, si durs
-qu’eussent été leurs hostiles résistances, se fussent laissés vaincre, à
-force d’énergie. Mais les sociétés de crédit, ces anonymes Shylocks qui
-opèrent à l’ombre de la Loi, ne l’ont pas lâché un moment, et
-aujourd’hui, Blasco Ibáñez n’a pu qu’au prix de pertes considérables se
-libérer totalement de leur emprise. Pour que les gens de la finance
-continuassent à patronner son œuvre, il se voyait contraint, de temps
-à autre, de laisser là le costume du colon, d’endosser l’habit de ville,
-de s’installer dans un confortable hôtel de Buenos Aires, d’y
-réapprendre pendant quelques jours la vie factice et luxueuse des
-milieux citadins, pour, en fin de compte, dans le quartier des Banques,
-s’en aller jouer de ruse, en un tournoi inégal, avec les madrés compères
-qui les gèrent et lutter à forces disproportionnées avec ces chevaliers
-internationaux de l’agio cosmopolite. Cependant, et malgré les dédains
-d’une opinion frivole, toujours prête à juger hommes et choses selon les
-critères de sa pauvre philosophie, l’œuvre colonisatrice de Blasco
-prospérait. Non seulement il avait défriché la terre vierge et la
-fécondait par un ingénieux système d’irrigation adopté de celui en usage
-dans la _Huerta_ de Valence, mais encore y traçait-il le futur
-emplacement d’un groupement central d’habitations en maçonnerie, dont
-une gare, la _Estación Cervantes_, assurerait l’accès. En Argentine, les
-chemins de fer n’usent pas des mêmes égards que ceux d’Europe à
-l’endroit des humains. Le _settlement_ de Blasco recevait bien, tous les
-deux jours, la visite d’un convoi ferroviaire. Mais celui-ci ne daignait
-faire halte qu’à des lieues de là. L’édifice en bois qu’érigea Blasco en
-marqua, désormais, l’arrêt fixe et c’est seulement alors qu’il procéda
-aux plans du _pueblo_[62], dont les rues, larges de vingt mètres, et les
-places infinies témoignaient qu’en ces pays neufs, c’est plutôt à
-l’avenir qu’au présent que songent les règlements de colonisation. Ce
-_pueblo_, Blasco le mit sous l’égide du père spirituel de toutes les
-Républiques de l’Hispano-Amérique, Miguel de Cervantes Saavedra. Encore
-que d’effigie douteuse, ce fut son buste qu’il érigea sur la Place
-Centrale: palladium de la future cité, en même temps que réparation
-d’une injustice étrange et trois fois séculaire. Car si, en
-Espagne--outre le célèbre château-fort en ruines qui garde l’entrée de
-Tolède, ce _Castillo de San Cervantes_ qui ne s’appelle ainsi que par
-une corruption de l’appellation originale, celle du martyr espagnol
-Servando--un maigre bourg de la province de Lugo évoque seul le
-patronymique de l’auteur de _Don Quichotte_, outre-mer tous les saints
-du calendrier, tous les héros de la mythologie et de l’histoire, mille
-inconnus illustres ont servi à dénommer villes et villages, mais
-personne n’y avait jamais songé, avant Blasco Ibáñez, à placer sous
-l’invocation de l’immortel manchot de Lépante un habitat d’êtres
-humains, quel qu’il fût. Et, dans les répertoires techniques où sont
-cependant consignés jusqu’aux moindres patronymiques des plus fous
-«cervantistes», le nom de Blasco Ibáñez, fondateur de la _Colonia
-Cervantes_, devrait avoir sa place de droit.
-
-Pour défricher et arroser ses terres, Blasco Ibáñez eut sous ses ordres
-jusqu’à 600 individus, ramassis d’épaves des deux mondes, où dominaient,
-cependant, les Chiliens, où ne manquaient pas les Indiens et où,
-brochant sur le tout, apparaissaient quelques authentiques bandits et
-maints aventuriers internationaux. On trouve, dans la première partie
-des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_, divers ressouvenirs de ces
-hordes, qui n’étaient pas d’un maniement aisé. Il y avait là, abruti par
-l’alcool, un ancien baron allemand, naguère capitaine dans la Garde
-Impériale, tombé à l’ignominie de n’être plus que simple terrassier. Il
-y avait aussi un illustre architecte de Vienne, dont la déchéance était
-non moins totale et navrante. Le samedi, jour de paie, l’eau-de-vie
-coulait à flot dans les campements de _peones_[63] et, fréquemment,
-par-dessus le crissement nasillard des guitares chiliennes accompagnant
-la _zamacueca_[64] nationale, crépitaient les coups de revolver de ces
-desesperados. Rare était la semaine où il n’y eût pas quelque mort,
-ainsi que plusieurs blessés. Il n’était pas un de ces infortunés qui ne
-travaillât en compagnie d’une arme à feu ou d’un poignard. Blasco, avec
-ses contremaîtres, ne se trouvait donc que faiblement protégé contre les
-entreprises de cette canaille. C’est ainsi qu’un matin, où son fidèle
-état-major était dispersé aux quatre coins de la colonie, surveillant
-les travaux, et où le patron se trouvait seul dans la baraque de bois
-qui lui servait alors de demeure et qui abritait aussi les sommes
-destinées à la prochaine paye, il aperçut soudain, au moment où il
-procédait, devant sa porte, en déshabillé, aux soins de sa toilette, les
-femmes de ses fidèles employés accourir, parmi des cris d’angoisse et
-des gestes tragiques, précipitamment et en désordre, vers lui. Elles
-n’étaient pas encore à portée de sa voix que débouchait derrière cette
-phalange apeurée une masse sombre et silencieuse d’hommes de toute
-couleur et de tous âges, qui se dirigeait sans hâte vers la case du
-maître. C’étaient les journaliers de l’un des campements, qui s’étaient
-déclarés en grève et, sous prétexte d’exposer leurs doléances,
-n’entendaient rien moins que mettre la caisse de la colonie au pillage,
-en tuant son gardien et propriétaire au premier geste d’opposition. On a
-suffisament insisté, dans les pages précédentes, sur l’une des qualités
-dominantes de Blasco Ibáñez, qui est celle d’être l’homme des foules.
-Dans une intuition que son expérience des multitudes rendait naturelle,
-il perçut immédiatement que la seule chance de salut qui s’offrait à lui
-consistait en une de ces offensives hardies, comme tant de fois, dans sa
-carrière de tribun, il en avait prises en face des plèbes hostiles,
-devançant leur attaque par une brusque irruption oratoire qui, en jetant
-la confusion chez quelques-uns, briserait l’élan coordonné, romprait
-l’unité de l’assaut, permettrait de gagner un temps d’autant plus
-précieux que c’était de lui que dépendait l’heureuse issue de cette
-tactique. Il saisit donc sa carabine Winchester, et, bondissant jusqu’à
-l’enceinte de fils de fer de sa case, cria, plus qu’il ne les parla,
-quelques phrases comminatoires sur un ton foudroyant. «Que
-voulaient-ils? Qu’ils parlassent! Leurs vœux seraient écoutés, dans
-la mesure du possible. Mais que personne ne s’avisât de violer le
-domicile du chef, personne! Le premier qui franchirait les fils de fer
-était un homme mort...» Menace ridicule en pareil moment et qui n’en
-produisit pas moins comme un effet de surprise. Les révoltés
-s’arrêtèrent, abasourdis. Mais déjà Blasco Ibáñez leur parlait. C’était
-cela qu’il avait voulu: les tenir sous l’emprise de son verbe. Que leur
-dit-il? Il m’a avoué être fort embarrassé aujourd’hui pour le répéter
-avec précision. En tout cas, il ne prononça jamais, dans toute sa
-carrière, de discours plus senti, ni plus vibrant. _Pectus est quod
-disertos facit_, selon la définition de Quintilien, et si notre Boileau
-a ajouté que
-
- Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement
- Et les mots pour le dire arrivent aisément,
-
-Blasco, qui concevait parfaitement que la trame de ses jours se nouait
-au fil de son verbe, dut, j’imagine, trouver les mots qui allèrent peu à
-peu réveiller, au fond des cœurs pétrifiés de ces parias, ces
-émotions dont la source semblait s’y être tarie pour jamais et qui
-transforment en un moment la brute insensible en être humain, attendri
-et tremblant. «Jamais--m’a-t-il déclaré littéralement--je ne prononçai
-de harangue plus tumultueuse, plus pathétique, plus bouillonnante. Ma
-main droite, crispée sur le rifle, m’interdisait toute autre
-gesticulation que le heurt saccadé d’une culasse d’acier sur le sol
-durci de l’allée. Le poing serré de ma main gauche traçait dans les airs
-des menaces de horions meurtriers. Toute ma crainte, c’était qu’en dépit
-de mon éloquence, une tête brûlée ne donnât, en franchissant isolément
-les fils de fer, l’exemple aux autres, médusés, auquel cas les moutons
-de Panurge eussent suivi la brebis galeuse et c’en eût été fait de moi.
-Dominant mon émotion, je m’efforçais cependant de suivre sur mon
-auditoire le progrès d’un lent travail intérieur de pensée, à mesure que
-je parlais. Mais si les faces de métis se détendaient peu à peu, c’est
-que ces simples ignoraient le foncier nihilisme moral d’Européens blasés
-sur tout, sauf sur l’immédiate jouissance matérielle. Et c’étaient
-ceux-ci, l’âme du complot, qu’il importait de toucher. Je me surpassai
-en éloquence. J’évoquai toutes les choses sacrées dont peut vibrer une
-âme humaine, même la plus rebelle au sentiment. Pour la première fois,
-ces hommes surent qui j’étais. Ils ne m’avaient vu jusqu’alors qu’à
-travers le nimbe déformateur du maître, dont La Fontaine a dit que
-c’était l’ennemi. Ils me connurent comme leur égal, leur frère de
-souffrances et de luttes. J’en vis qui s’attendrissaient. D’autres,
-comme furieux de ce contretemps émotif, abandonnaient, la tête basse et
-l’air pensif, la bande révoltée. Il ne restait que quelques
-irréductibles, au rictus grimaçant, au faciès de cannibales. Mais ils
-étaient désormais noyés dans une masse déconcertée. Et les femmes,
-profitant de la trêve, avaient couru jusqu’aux campements des
-pacifiques, en avaient convoqué les meilleurs. L’insurrection était
-vaincue. Mes contremaîtres ne tardèrent pas, eux aussi, à survenir, qui,
-aussitôt, se chargèrent de faire entendre raison aux rebelles. Une fois
-de plus, j’avais, comme le vieil Orphée, cet autre Argonaute, dompté les
-bêtes par ma musique...»
-
-Comme si de telles expériences n’eussent pas suffi à refroidir son
-ardeur colonisatrice, Blasco, incapable de modérer son élan, ou même de
-mesurer ses forces aussi longtemps que le feu de l’inspiration le brûle,
-s’était engagé dans une seconde entreprise et avait fondé, non plus dans
-l’Argentine australienne, mais à son extrême Nord, sur les frontières de
-l’Uruguay et du Paraguay, dans la province de Corrientes, un nouveau
-_settlement_, qu’il baptisa, en filial hommage, cette fois, à sa cité
-natale: _Nueva Valencia_[65]. La province argentine de Corrientes mesure
-84.402 kilomètres carrés et est subdivisée en 24 départements. Sa
-capitale, Corrientes, comptait, à cette époque, une vingtaine de mille
-âmes. Située au bord du Paraná--fleuve dont la jonction avec l’Uruguay
-donne naissance à cet immense estuaire dont l’ouverture n’a pas moins de
-230 kilomètres et que l’on dénomme Río de la Plata--, elle vit surtout
-de l’industrie des bois et des peaux et l’on sait qu’elle exporte aussi
-annuellement, sur les fabriques de viandes de conserve de l’Uruguay, une
-quantité considérable de bétail bovin. Si Blasco Ibáñez vit assez pour
-réaliser son cycle de romans américains, nous pouvons compter, quelque
-jour, sur de merveilleuses descriptions de ces régions si peu connues du
-public français instruit. _Nueva Valencia_--d’une contenance totale de
-5.000 hectares de terres fertiles et généreuses, où l’oranger poussait
-comme dans la _Huerta_, où le riz, dans les lagunes et estuaires d’Iberá
-et Maloya, eût pu rivaliser avec celui de l’Albuféra--était à une
-distance plus grande de la _Colonia Cervantes_ que celle qui sépare
-Paris de Pétrograde! La _Colonia Cervantes_ connaissait des températures
-hivernales de 18° au-dessous de zéro. Celle de _Nueva Valencia_ était
-sise en pleine zone tropicale. Il fallait quatre jours et quatre nuits
-de railway pour se rendre de l’une à l’autre. Ce voyage, combien de fois
-Blasco l’a-t-il réalisé? Il lui serait, sans doute, difficile de
-l’évaluer avec exactitude. Je sais seulement qu’il m’a conté l’avoir
-fait, en une certaine circonstance, dans les conditions suivantes:
-arrivé le matin à _Cervantes_, il en repartait l’après-midi pour
-_Valencia_, passant ainsi 8 jours et 8 nuits consécutives en chemin de
-fer! On s’étonne, et il y a lieu de s’en étonner, que sa santé ait pu
-résister à de pareils voyages, non seulement à cause de la fatigue
-qu’ils impliquaient, mais par le brusque saut qu’ils comportaient dans
-deux températures opposées. Il lui arriva plus d’une fois de débarquer à
-_Cervantes_, venant de _Valencia_, dans le léger appareil du _poncho_
-tropical aux vives couleurs, par un vent glacial qui balayait ces
-solitudes désertiques, ou, à l’inverse, de descendre en _Valencia_, à la
-température paradisiaque, en costume patagonien, capote de peau de
-renard et pesant attirail antarctique. Mais aussi quelle variété
-prodigieuse d’impressions et de sensations ne recueillait-il pas, au
-cours de telles randonnées! Sa colonie du Nord avait, en face d’elle, le
-célèbre _Gran Chaco_, vaste région comprise entre les Andes de Bolivie à
-l’ouest, le fleuve Paraguay à l’est, le plateau du Matto-Grosso au nord
-et le fleuve Salado au sud. Inondée périodiquement par ses cours d’eau
-et des pluies torrentielles, elle est encore habitée d’Indiens _Lenguas_
-et _Tobas_, à peine touchés par notre civilisation. Blasco s’y rendit à
-plusieurs reprises, en expédition scientifique, pour y étudier sur place
-les mœurs de ces tribus errantes. Tout n’était donc pas, dans cette
-vie de colonisateur, peines et tracas. Aussi bien, un artiste comme
-Blasco Ibáñez ne sait-il pas toujours prendre ses revanches sur la
-réalité, même la plus ardue? Lorsque l’étude de ses machines
-d’irrigation--car, à _Nueva Valencia_ comme à _Cervantes_, tout était à
-faire--ou la nécessité d’une ouverture de crédits l’appelaient à Buenos
-Aires--et j’ai déjà mentionné ses fugues, plus ou moins passionnelles,
-en Europe--, il apprit à connaître l’émoi des grands manieurs de
-capitaux, perdant et gagnant de considérables sommes avec son éternelle
-sérénité de surhomme. Un mot de lui à ce sujet restera légendaire. Il y
-a quelques années, à un journaliste, qui, au cours d’une interview, lui
-demandait quelle avait été celle de ses œuvres qu’il avait signée
-avec le plus d’émotion, il fit cette lapidaire réponse: «_Certain chèque
-de 800.000 francs._» Quelle vie intense que la sienne, à cette époque! A
-une saison passée au milieu du confort raffiné d’un palace de la
-capitale argentine, succédait un séjour dans la case de bois de Río
-Negro, pour, lorsqu’il n’y tremblait pas de froid, galoper parmi les
-tourbillons de poussière soulevés par l’ouragan patagonien qui,
-fréquemment, désarçonne les cavaliers les plus adroits. D’autres fois,
-au contraire, il s’endormait dans un _rancho_[66] de Corrientes, où,
-avant de clore les paupières, il voyait scintiller l’embrasement sidéral
-d’un ciel de tropique à travers les troncs d’arbres bruts servant de
-murs à son abri rustique, cependant que, dans ses insomnies, il
-entendait au dehors, à quelques pas seulement, les rats hurler d’effroi
-au cours des chasses sanguinaires que leur font les serpents.
-
-Il faut, puisque de serpents il s’agit, que je conte ici une anecdote
-qui, précisément, a trait à Corrientes et à la variété la moins
-sympathique de ces ophidiens, les crotales. Blasco, à la fin de sa
-période de colonisation, s’était fait construire à _Nueva Valencia_ une
-belle maison de briques aux spacieuses vérandahs. Il arrivait de Buenos
-Aires pour en prendre possession et était occupé à en faire le tour du
-propriétaire, admirant les tapisseries, les tableaux, les parquets
-luisants--extrême luxe dans ces contrées--, lorsqu’étant entré dans la
-salle qu’il destinait à sa bibliothèque, l’amour des livres fut cause
-qu’oubliant tout le reste, il se mît{mit} à procéder à l’ouverture d’une
-des grandes caisses dont le contenu devait passer sur les rayons des
-meubles qui garnissaient les murailles. Il avait à peine pris le premier
-de ces volumes--l’un des tomes français de l’_Histoire Générale_ de
-Lavisse et Rambaud--, quand son attention fut attirée soudain par une
-cravate jaune et noire qui gisait au beau milieu de la pièce. Ces
-couleurs, qui n’étaient pas celles qu’affectionne Blasco, comme aussi
-l’étrange position de l’objet, le décidèrent à interrompre un instant la
-tâche commencée, pour ramasser une cravate aussi extraordinaire et dont
-la présence en cette bibliothèque ne laissait pas de l’intriguer
-vivement. Mais au moment où, sans défiance, il se disposait à porter la
-main sur elle, la cravate, comme sous le déclic d’un puissant ressort
-d’acier, s’érigea dans l’espace et dardant sur l’adversaire un regard
-qui n’était pas le regard de sa congénère Sancha dans _Cañas y Barro_,
-lui eût donné le baiser de mort, si l’_Histoire Générale_, projetée à
-temps, n’avait arrêté son bond meurtrier et permis à Blasco d’achever ce
-serpent à sonnette--car c’en était un--dont l’appendice caudal bruissait
-dans l’excitation de sa grande colère. Le tome de Lavisse et Rambaud,
-avec sa reliure brisée, subsiste, muet témoin de cette scène horrifique.
-Il faut, d’ailleurs, toujours avoir grand soin, dans ces parages
-dangereux, de retourner, avant de les mettre, chaque matin, ses bottes,
-de peur qu’elles n’abritent quelque hôte importun, insecte ou reptile
-venimeux, venu la nuit y chercher un asile. Mais, souvent, cette
-précaution, pour Blasco, était superflue. Car, au lieu de dormir sur un
-grabat de _rancho_, il ne connaissait, en guise de lit, que notre mère
-commune à tous, cette terre nourricière et indifférente qui, nous ayant
-produit sans effort, nous reçoit aussi, libéralement, dans son sein. Je
-me souviens d’avoir, à propos de ses multiples avatars d’alors, entendu
-Blasco raconter comment, un jour où il était allé étudier un territoire
-de colonisation lointain, il se vit obligé de peler lui-même les pommes
-de terre, pendant que son compagnon s’occupait à allumer le brasier où
-allait rôtir le quartier de viande apporté à l’arçon de la selle. «_Y
-pensé_--concluait-il philosophiquement--_que treinta días antes, estaba
-comiendo en el Bosque de Bolonia, ¡en el restaurant de Armenonville_!»[67].
-C’est la vie et d’elle comme de la Nature, l’on peut dire, avec les
-Italiens, qu’elle n’est belle que «_per troppo variar_»[68].
-
-Brusquement, en 1913, il y eut un nouveau virage, celui-ci décisif, sur
-la piste de cette course à l’étoile. Son enthousiasme de colonisateur
-étant mort, Blasco décida de laisser là _Cervantes_ et _Valencia_ et de
-revenir à la littérature. Il faut, pour bien s’expliquer un tel
-changement, se rappeler que, cette année-là, la République Argentine
-avait souffert d’une de ces crises financières qui, périodiquement,
-viennent bouleverser--maladies d’un organisme qui se développe trop
-vite--sa vie économique. Bien que moins grave que de précédentes, dont
-on gardera longtemps le souvenir là-bas, cette crise de 1913 occasionna
-maintes faillites et bien des banques fermèrent leurs guichets, non sans
-exiger au préalable le remboursement de leurs créances, d’où naquit une
-énorme panique. En toute autre circonstance, Blasco Ibáñez eût lutté
-avec une énergie centuplée, excité par l’obstacle, selon une loi de son
-tempérament. Mais, cette fois, il se sentait sans volonté pour reprendre
-la bataille et, depuis plusieurs mois déjà, éprouvait une lassitude
-inquiétante et constante. C’est que, depuis près de cinq années, il
-n’avait pas touché à sa plume, si ce n’est pour aligner des chiffres, ou
-rédiger de fastidieux bilans. Cette trahison à la littérature le rendait
-nerveux et triste, comme ces malades en proie à des maux mystérieux que
-nul homme de l’art ne réussit à diagnostiquer. Et voici la confession
-qu’il m’a faite, lorsque, au cours d’une conversation amicale,
-j’évoquais cette année climatérique de son existence: «Un matin, à
-l’heure où l’on voit les choses sous leur aspect véritable, avec tout
-leur relief, leurs contours et leurs formes, j’eus honte de ma
-situation. Gagner une fortune, c’est affaire de toute une vie. De braves
-gens s’imaginent que c’est là chose aisée. Erreur profonde! Une chance à
-la loterie, un heureux coup de Bourse: on a vu quelques mortels
-s’enrichir de la sorte. Combien sont-ils? Gagner une fortune par
-l’industrie ou dans l’agriculture, en un mot par son travail, c’est, je
-le répète, question d’années et d’application tenace. J’étais en train
-de devenir un précurseur, comme il y en a à l’origine de chaque famille
-de millionnaires, en Amérique. Mon sacrifice valait-il d’être fait?
-Dussé-je devenir, quelque jour, un capitaliste authentique, le jeu n’en
-
-[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ DANS UNE TENTE D’INDIENS NOMADES
-
-Frontière de l’Argentine et Bolivar]
-
-[Illustration: BLASCO ENTOURÉ D’INDIENS CIVILISÉS QUI TRAVAILLAIENT DANS
-SES TERRES]
-
-méritait vraiment pas la chandelle. Me sacrifier pour que des
-petits-fils dissipassent, dans la plus creuse des noces, ces capitaux
-réunis par le labeur du grand-père? Et, surtout, ce que je ne pouvais
-admettre, c’était le renoncement définitif à la littérature, cet
-enlisement progressif dans la rusticité béotienne des colonisateurs...
-Non, non, il fallait en finir!»
-
-Blasco vendit donc _Cervantes_ à une société de colonisation. Il la
-vendit à perte, à cause de la crise susmentionnée. Ayant payé ses dettes
-aux banques, il lui restait en mains des actions d’autres entreprises
-coloniales, mais il ne retirait de l’opération finale aucun argent
-liquide. «Vous allez voir--disait-il à ses intimes--que je partirai sans
-le sou de ce pays où tant d’imbéciles ont gagné des millions!» En fait,
-tout l’argent qu’il avait apporté d’Europe s’était volatilisé et il ne
-conservait, comme résultat de son immense effort, que quelques effets de
-crédit, «chiffons de papier» à la plus qu’incertaine valeur, étant
-données les fluctuations économiques de l’Argentine. La liquidation de
-sa colonie de _Nueva Valencia_ fut plus laborieuse. Un banquier s’en
-chargea, se réservant la majeure partie de la propriété, et Blasco,
-croyant ses affaires en ordre, s’embarqua pour l’Europe et vint
-s’installer à Paris, où il continua la rédaction de son introduction aux
-romans du cycle qu’il avait projeté d’écrire sur l’Hispano-Amérique:
-_Los Argonautas_. Il était en plein labeur de joyeuse création, lorsque
-lui parvint de l’Argentine la nouvelle inopinée que son co-associé, le
-banquier qui gérait _Nueva Valencia_, venait de faire faillite. Il dut
-repartir précipitamment pour Buenos Aires, au commencement de 1914, et y
-passa quelques mois, absorbé par toute sorte d’ennuyeuses démarches, car
-dans cette faillite sombraient aussi des fonds en dépôt à la banque et
-lui appartenant. Il y acquit la conviction que, pour continuer la
-colonisation de _Nueva Valencia_ et récupérer sa part, il fallait qu’au
-préalable la procédure compliquée de la faillite ait été terminée, ce
-qui demandait de longues années. Et, pour sauver quelques miettes de son
-avoir en Amérique, il se voyait obligé à en appeler lui-même à des
-procès: expédient qui répugnait trop fort à son caractère. Des ennemis
-de Blasco Ibáñez n’ont pas laissé passer l’occasion qui s’offraient à
-eux pour tirer argument des incidents compliqués de cette malheureuse
-faillite du banquier espagnol Ruíz Díaz, Directeur du _Banco Popular
-Español_ à Buenos Aires et du _Banco de la Provincia de Corrientes_.
-Confondant le procès intenté à Ruíz Díaz pour la faillite du _Banco
-Popular Español_ avec les litiges judiciaires, d’ordre absolument
-distinct, relatifs à la transmission de _Nueva Valencia_, ils en ont
-fait une seule et même monstrueuse affaire, brodant sur ce thème,
-fertile en inventions, les fantaisies les plus extraordinaires, depuis
-les attaques de _Heraldo de Hamburgo_,--feuille de diffamation
-hebdomadaire que dirigeaient, pendant la guerre, à Hambourg, avec les
-fonds de quelques riches marchands et exportateurs, de tristes
-renégats--en Janvier 1916, jusqu’aux coqs-à-l’âne fastidieux du Dr.
-Pedro de Mugica, professeur depuis plus de trente années à Berlin, en
-ces derniers temps. Mais déjà le _Heraldo_ hambourgeois avait eu le
-courage d’avouer (v. son numéro du 5 Janvier 1916) que, s’il s’en
-prenait à Blasco Ibáñez, c’était parce que celui-ci avait «_empleado
-últimamente su talento en denigrar á Alemania_»[69]. Il en va donc, ici,
-comme à propos du livre sur le _Militarisme Mexicain_, qui a déchaîné
-la rage d’une telle quantité de plumitifs que, si j’avais à analyser
-sommairement leurs diatribes, je serais obligé de doubler le format de
-ce volume. Ces campagnes sont dans l’ordre des choses humaines et nul
-n’ignore, au demeurant, que la calomnie est la rançon de la gloire. Mais
-la gloire de Blasco Ibáñez étincelle trop pure au firmament littéraire
-des deux mondes pour que doive la ternir l’effort diffamatoire d’envieux
-folliculaires et autour de cet astre peuvent bourdonner des nuées de
-frelons,
-
- Le Dieu, poursuivant sa carrière,
- Versait des torrents de lumière
- Sur ses obscurs blasphémateurs...
-
-De retour à Paris, en Juillet 1914, Blasco allait se hâter de publier
-_Los Argonautas_. Plusieurs fois, au cours de la traversée, il avait
-envisagé avec douleur la perspective d’avoir à retourner en Argentine à
-cause de ces procès interminables qu’il a, je le répète, finalement
-abandonnés. Mais, vers le milieu de cet anxieux voyage, en plein Océan,
-les premiers prodromes du mal énorme et monstrueux qui travaillait la
-vieille Europe s’étaient, encore obscurément, fait sentir à lui. Ce ne
-fut, toutefois, qu’après son débarquement, à Boulogne, qu’il comprit
-pleinement que ce mal--qui allait changer la face de la terre et
-bouleverser le cours de sa propre existence--, c’était la guerre.
-
-
-
-
- VII
-
- La guerre vue de l’Océan, avant sa déclaration.--Foi extraordinaire
- de Blasco Ibáñez dans le triomphe final des Alliés.--Son
- antigermanisme systématique.--Son immense labeur au cours des
- hostilités.--Les 9 tomes de son _Historia de la Guerra Europea de
- 1914_.--Ses trois romans de «guerre».--Manifestations des
- germanophiles de Barcelone contre Blasco.--Les souffrances de la
- vie à Paris.--Son abnégation héroïque «_por la patria de Víctor
- Hugo_».
-
-
-Qui n’a pas, devant les yeux, l’ineffaçable fresque si sobrement brossée
-par Blasco Ibáñez au chapitre I^er des _Quatre Cavaliers de
-l’Apocalypse_? Voici le _Kœnig Friedrich-August_ et sa population
-flottante qui retourne, d’Amérique, en Europe. La majorité sont
-Allemands. Avec quel vivant réalisme Blasco a croqué ces types de
-lourdauds germaniques, plats et cérémonieux aussi longtemps qu’il
-importait à leur système de «pénétration pacifique», arrogants et
-brutaux dès que la méthode de la «poudre sèche» et de l’«épée aiguisée»
-s’était avérée superflue! _Herr Kommerzienrat_[70] Erckmann,
-_Hochwohlgeboren_[71]; son entourage de traficants plus ou moins
-capitaines de réserve, comme lui; sa femme, _Gnædige Frau Kommerzienrat_
-Bertha Erckmann, qui exerce une sage politique d’accomodement avec le
-ciel... de lit conjugal; ces figures se meuvent devant nous comme si
-elles étaient de chair et d’os et nous donnent une telle illusion de
-déjà vu, que nous nous expliquons sans effort qu’elles soient de simples
-copies de la réalité, observée par l’auteur à son voyage de Buenos Aires
-à Boulogne. Tout, en effet, se passa comme il nous le dépeint. La
-_Marseillaise_ en aubade du 14 Juillet, succédant au _Choral_ de Luther;
-l’étonnement ravi des Sud-Américains pour cette «_finura_» si délicate
-de l’ours germain; le discours du commandant au _Festmahl_[72]
-consécutif et ses objurgations au Seigneur--le vieux Dieu
-légendaire--pour que fût maintenue la paix entre la France et
-l’Allemagne, dont il espérait que l’amitié deviendrait de plus en plus
-étroite; les plaisanteries du _Kommerzienrat_ sur les Français, «grands
-enfants, gais, plaisants, étourdis, qui feraient merveille s’ils
-consentaient à oublier le passé et marcher la main dans la main avec
-nous»; les toasts avec leurs _Hoch_ en triples colonnes d’assaut: tout
-l’odieux ridicule de ces sujets d’un Kaiser médiéval festoyant une
-Révolution démocratique, Blasco ne l’a si graphiquement rendu que parce
-qu’il en avait contemplé lui-même la farce grotesque. Puis, ce furent,
-comme le transatlantique s’approchait d’Europe, les nouvelles,
-transmises par T. S. F., qui changent brusquement le paradis menteur de
-cette Arcadie de commande. L’ultimatum autrichien à la Serbie a servi de
-prétexte à cette transformation à vue d’un décor en trompe-l’œil.
-«C’est la guerre--proclame, hautain, le Conseiller de Commerce
-Erckmann--, la guerre fraîche et joyeuse qu’il nous fallait pour rompre
-le cercle de fer qui nous enserre chaque jour davantage et dont nos
-ennemis s’imaginaient que l’étreinte graduelle finirait par nous
-étouffer.» En vain, Desnoyers-Blasco objectera-t-il que personne n’en
-veut à l’Allemagne, que ce cercle oppresseur est purement imaginaire,
-que nul ne songe à attaquer la Germanie, que s’il y a quelqu’un
-d’agressif, c’est elle, et elle seule, en Europe... Il s’entend
-brutalement--car la main de fer a ôté, désormais, son gant de
-velours--signifier qu’il ne comprend rien à ces arcanes diplomatiques,
-qu’il n’est qu’un _Indio_[73], dont le meilleur parti est présentement
-de se taire. La présomptueuse sottise de ces traficants à mentalité
-militariste s’accentue à mesure que le navire raccourcit les distances.
-Passé Lisbonne, et non loin des falaises de la côte anglaise, les
-dernières nouvelles seront que «trois cent mille révolutionnaires
-assiègent Paris, que les faubourgs extérieurs commencent à flamber, que
-se reproduisent les atrocités de la Commune». Un peu avant l’entrée à
-Southampton, cependant, l’aspect des dreadnoughts britanniques de
-l’escadre de la Manche défilant, superbes et orgueilleux de leur force
-souveraine, dans la brume matinale, tempère un instant le déchaînement
-insupportable des rodomontades teutonnes. Quand le _Kœnig
-Friedrich-August_ a complété sa cargaison de Boches mobilisables qui
-abandonnent l’hospitalière Albion pour correspondre à l’appel du
-_Vaterland_[74], il n’est pas jusqu’au plus frivole rastaquouère qui ne
-se proclame convaincu que «_esta vez va la cosa en serio_»[75]. La
-scène finale, à Boulogne, n’a pas besoin d’être rappelée au lecteur, ni
-comment l’insolente tourbe de mercantis disparaît sur les cris de _Nach
-Paris!_ et parmi les accents «d’une marche guerrière de l’époque de
-Frédéric le Grand, une marche de grenadiers avec accompagnement de
-trompettes». Ainsi se perdait dans les ombres du Nord, avec la
-précipitation d’une fuite et l’insolence d’une vengeance prochaine, «le
-dernier transatlantique allemand qui ait touché les côtes françaises».
-
-Blasco Ibáñez, spectateur de ces scènes, était à jamais fixé sur les
-«intentions pacifiques» d’une Allemagne «injustement agressée». Le
-hasard, qui lui avait permis de surprendre au dépourvu la trompeuse
-mentalité germanique, l’avait, du même coup, vacciné contre la contagion
-d’une légende dont tant de neutres--et en Espagne plus
-qu’ailleurs--allaient se faire les tenaces propagandistes et qu’il n’a
-jamais cessé de réfuter avec l’indignation d’un convaincu. «En ma
-qualité de témoin oculaire--répète-t-il,--j’affirme que j’ai entendu à
-bord d’un navire allemand, deux semaines avant la guerre, d’importants
-personnages de l’Empire déclarer qu’ils la désiraient; puis, peu après,
-qu’ils la tenaient pour certaine, affirmant que tout était prêt, chez
-eux, et depuis longtemps; qu’enfin, lorsque l’annonce de cette guerre
-était devenue presque officielle, ces mêmes personnages ont manifesté
-une joie si tapageuse, une insolence si outrecuidante, que le spectacle
-de leurs débordements eût suffi pour enlever le dernier scrupule à qui
-eût encore douté...» Blasco Ibáñez, dans son amour pour la France, n’est
-cependant pas dupe. Son amour a toujours été raisonné et Blasco ne
-permet pas que sur ce point subsiste la moindre équivoque. La France
-qu’il aime et ne cesse d’aimer, c’est la France qui a fait la
-Révolution et dont l’histoire commence avec les revendications des
-philosophes et des économistes du XVIII^{ème} siècle, qui ont préparé le
-terrain aux Etats-Généraux ouverts à Versailles le 5 Mai 1789. L’autre
-France, celle qui ignora les _Droits de l’homme_ et celle qui, lorsque
-ceux-ci eurent été proclamés, rêva et rêve encore de les abolir, ne
-saurait le passionner. Ses vicissitudes, certes, il les suit avec
-intérêt, mais en observateur dont toutes les sympathies vont à la
-tradition humaine incarnée dans les doctrines de nos constituants, puis
-de nos conventionnels. Parlant des rois, il admet que chaque peuple,
-dans son passé, en eut de bons et de mauvais, mais insiste sur ce fait
-que la monarchie est une forme de gouvernement archaïque et périmée,
-quelques efforts que l’on tente pour l’adapter à l’esprit moderne. La
-dette de reconnaissance de Blasco pour notre pays commence donc à la
-Révolution et, les principes de celle-ci étant immortels, est ainsi
-assurée de ne finir jamais.
-
-Il a fait mieux, d’ailleurs, que de professer pour la France un amour
-théorique. A peine la guerre était-elle déclarée, qu’oubliant ses
-intérêts, ses projets littéraires, tout, absolument, il se plongeait
-dans la désolante réalité. Nul, certes, n’a oublié le singulier état
-d’esprit qui régnait à l’étranger sur la France à l’origine des
-hostilités. Personne presque n’y croyait à notre victoire. Les meilleurs
-affectaient une humiliante pitié à l’endroit de notre sort prochain.
-_Grattez le Russe et vous trouverez le Cosaque_, dit une phrase à tort
-attribuée à Napoléon Ier, puisqu’elle est du Prince de Ligne. En cet
-été tragique de 1914, l’on eût pu dire avec plus d’exactitude: _Grattez
-le neutre et vous trouverez le germanophile_. Les raisons de cette
-obsession ont
-
-[Illustration: LA PREMIÈRE MAISON DE LA «COLONIA CERVANTES», EN BOIS,
-DÉMONTABLE, REVÊTUE DE TÔLES DE ZINC ONDULÉ
-
-Blasco a été photographié sur le seuil de cette baraque]
-
-[Illustration: BLASCO EN «PONCHO» DE TRAVAILLEUR, DANS SA COLONIE DE
-CORRIENTES]
-
-suffisamment été expliquées pour qu’il soit superflu d’y revenir. Je
-n’en connais, en pays latin, pas de témoignage plus typique que celui
-qu’en a fourni un historien portugais tout au long, mais spécialement
-dans les premiers fascicules de sa volumineuse _Historia Illustrada da
-guerra de 1914_. Dans ces pages où l’_Historia_ analogue, mais de date
-antérieure, de Blasco Ibáñez a été mise à sac, M. Bernardo d’Alcobaça,
-quoique favorable aux Alliés, subissait à tel point la hantise de
-l’Allemagne que, malgré lui, la plume lui a fourché et qu’il s’y laise
-aller à de directs panégyriques de l’emprise de l’esprit teuton sur le
-monde. En vain y vante-t-il, dès le fascicule spécimen, l’œuvre de
-l’«_eminente escriptor do visinho reino e um dos bons amigos de
-Portugal_»[76], qu’il qualifie de «magnifica»; en vain y jette-t-il des
-fleurs à l’«_illustre auctôr da «Cathedral» e de tantos outros primôres
-litterarios_»[77]: il n’est besoin, que de lire son chapitre XII: _Em
-volta do conflicto_[78], pour se convaincre de la vérité de ce que
-j’avance. Si, donc, jusqu’aux amis de la France se désolaient de ne
-pouvoir bannir de leur cerveau le spectre de sa défaite, combien
-généreux et clairvoyant apparaît, par contraste, le geste de Blasco,
-incurablement optimiste, dès les premiers jours et aux heures les plus
-sombres du gigantesque conflit! Cette foi ardente dans le triomphe de la
-France, cette foi d’illuminé, de croyant aux destinées providentielles,
-aux justices immanentes, provenait, non d’un instinct sentimental
-irraisonné, mais d’une conviction assise sur des bases historiques,
-posées dans l’esprit de Blasco en ces lointaines années où les
-_Girondins_ de Lamartine et les pages de ce visionnaire que fut Michelet
-constituaient sa nourriture spirituelle quotidienne. «La France est une
-République--disait-il à ces Français pusillanimes qui, courbés sous le
-poids d’un pessimisme à courte vue, lui avouaient leur désespoir. Or,
-jamais la République, en France, n’a été vaincue par des Prussiens. Ils
-ont battu les deux Napoléons, parce que ces deux hommes trahirent la
-cause républicaine. Le cours de l’Histoire ne déviera pas aujourd’hui
-pour faire plaisir à Guillaume II.»
-
-Il ne sera que juste d’ajouter que Blasco Ibáñez est antiallemand de
-vieille date. Sa passion pour Beethoven et Wagner reste ici hors de
-cause et si, en plein régime de censure militaire, M. Vincent d’Indy a
-pu, dans le _Journal des Débats_ de 1915, défendre le compositeur de
-Leipzig du reproche de chauvinisme, Blasco n’a plus besoin, certes,
-d’être défendu--aujourd’hui où la _Walkyrie_ est, avec _Faust_, l’opéra
-qui fait le plus de recettes à notre Académie Nationale de
-musique--contre les radotages séniles de M. Camille Saint-Saëns. Ce
-qu’il n’a jamais admis, c’est que le corps de doctrines généralement
-connu sous la désignation de pangermanisme pût s’imposer à l’Europe
-latine. Dans l’œuvre de diffusion des lumières entreprise par la
-maison éditoriale de Valence dont il est directeur littéraire, figurent
-les traductions de livres allemands d’importance mondiale: Schopenhauer,
-Nietzsche, Büchner, Sudermann, Engels, Hæckel, Strauss, W. Sombart, etc.
-Mais la mystique folie des prophètes du _Grœsseres Deutschland_ et
-les vaticinations délirantes d’un Houston-Stewart Chamberlain en furent
-exclues impitoyablement. Lorsqu’il menait ses campagnes républicaines
-dans _El Pueblo_, Blasco Ibáñez fut traduit en justice pour avoir
-comparé le Kaiser à Néron. On a discuté, en France et en Angleterre, sur
-l’origine du qualificatif de _Huns_ appliqué aux Allemands et l’on a
-fini par convenir que le terme se trouvait dès 1800--soit donc bien
-avant que Kipling s’en resservît, en 1903, dans une poésie célèbre--sous
-la plume de Thomas Campbell et dans sa poésie sur la bataille de
-Hohenlinden. Il était intéressant de restituer à Blasco la priorité
-d’une comparaison remontant à un quart de siècle et si souvent employée
-durant les quatre années de la Grande Guerre. Plus intéressante encore,
-sans doute, sera l’observation qu’à une telle époque, l’univers semblait
-en extase devant les intempérances de conduite de Guillaume II,
-musicien, poète, imperator, etc., et que Blasco avait vu clair dans la
-psychologie de ce théâtral pantin. La prétendue infaillibilité
-stratégique du _Grosser Generalstab_ le faisait également sourire. Dans
-la bibliothèque de la veuve de l’officier du génie, il avait, en effet,
-appris à connaître l’originale tactique d’un certain Buonaparte, fils
-d’avocat sans cause et insulaire méditerranéen, tel le conquérant de
-Sagonte, Tunisien né par hasard dans une île de la mer latine et qui eut
-nom Hannibal. Et lorsque les admirateurs de la _Kultur_ lui vantaient la
-péritie du vieux Moltke, il avait coutume de répliquer: «_Cuando los
-Alemanes me presenten un par de mozos como estos dos mediterráneos,
-empezaré á creer en su infalibilidad militar_»[79].
-
-La propagande de Blasco en faveur des Alliés remonte aux tout premiers
-jours de la guerre et s’étendit à tous les pays de langue espagnole.
-Commencée le 4 Août 1914, elle ne s’arrêta qu’en Janvier 1919. Jusqu’à
-la bataille de la Marne, les futurs francophiles s’étaient prudemment
-tenus cois. Ils ne commencèrent à donner, et timidement, signe de vie
-que lorsque cet arrêt de l’irruption ennemie en terre de France eut
-marqué à leurs pensers hésitants un commencement d’orientation
-optimiste. Peu à peu, on les vit former ces légions qui ont partagé,
-point toujours fraternellement, les dépouilles opimes de luttes non
-sanglantes en faveur de la bonne cause. Ce labeur propagandiste de
-Blasco affecta les formes les plus humbles, jusqu’à celle d’anonyme
-traducteur de tracts populaires. L’on sait combien on tarda, chez nous,
-dans le désarroi général de tous les services du gouvernement et
-l’absurdité d’une mobilisation qui ne tenait compte que de la qualité
-militaire du mobilisé, à organiser systématiquement l’œuvre,
-cependant si efficace, de la diffusion au dehors des points de vue
-alliés, pour les opposer à la thèse germanique, partout triomphante.
-Presque seul au début, Blasco s’était vaillamment mis à la besogne.
-Innombrables sont les articles qu’il écrivit pour les feuilles d’Espagne
-et de l’Hispano-Amérique. Personne ne l’aidait et personne, alors,
-n’appréciait ce grand effort, chez nous. Les nombreux hommes politiques
-dont il avait fait la connaissance lors de l’affaire Dreyfus, absorbés
-par mille tâches divergentes, ne songeaient pas à s’enquérir de cette
-nouvelle campagne de leur coreligionnaire d’antan. Muet depuis de
-longues années, celui-ci avait repris sa plume de journaliste et renoué
-d’anciennes collaborations, presque oubliées. Il va de soi que,
-lorsqu’il réclamait la rétribution de ces travaux, on feignait, dans
-les rédactions «francophiles», une stupeur profonde. «Comment, mais les
-fonds de la propagande, à quoi servaient-ils donc? Certainement, on
-payait, à Paris, comme il convenait tous ces articles!» Et Blasco, que
-la catastrophe économique de l’Argentine avait mis à sec, de hausser les
-épaules... et de continuer sa besogne, aussi désintéressée que féconde.
-Ce ne fut qu’au retour de Bordeaux que le gouvernement français
-commença, dans l’hiver de 1914-1915, à instituer des services encore
-rudimentaires de propagande étrangère et Blasco y travailla dans le
-rang, en comparse, comme lorsque, à Valence, il aidait à ses reporters à
-rédiger un quelconque fait-divers. Le 16 Juin 1915, le _Journal des
-Débats_, dans une note signée _P-P. P._, annonçait à ses lecteurs, comme
-nouveauté savoureuse, que le premier qui allait signer le manifeste
-francophile des intellectuels espagnols après le promoteur, serait
-Blasco Ibáñez! Telle était, à cette époque, l’ignorance générale de
-milieux même professionnels sur l’activité déployée par l’écrivain en
-notre faveur. Il faudra que s’écoulassent les années de guerre pour que
-quelqu’un se décidât enfin à en proclamer hautement le mérite, alors,
-d’ailleurs, qu’avait paru en notre langue le premier des trois romans
-dont il va être question.
-
-Ce quelqu’un, ce fut le critique qui, en Mai 1905, avait présenté aux
-lecteurs de la _Revue Bleue_ l’œuvre traduite en français de Blasco,
-M. J. Ernest-Charles, la jugeant alors, un peu trop étourdiment, simple
-décalque de Zola et de Daudet. Dans sa conférence prononcée le 26
-Janvier 1918 à l’_Université des Annales_ sur _Nos Amis en Espagne_, il
-n’est question que d’aspects, si l’on peut dire, parisiens de la
-collaboration alliophile de Blasco et, en particulier, d’une conférence
-qu’il avait lui-même faite naguère dans le grand amphithéâtre de la
-Sorbonne, et où il avait parlé au nom de l’Espagne, non de l’Espagne
-entière, hélas! mais de celle, numériquement inférieure, encore que très
-supérieure intellectuellement, qui tenait pour la France. «Il disait
-justement--déclarait donc M. Ernest-Charles, parlant de Blasco--et il
-avait du mérite à le dire à cette époque, que ce qui devait, tôt ou tard
-mais irrésistiblement, pousser l’Espagne vers nous, c’est qu’elle avait
-le sentiment qu’elle était liée à nous par le lien profond, par le lien
-éternel de la latinité... Il a affirmé d’autant plus bravement ses
-opinions, que c’est aux heures ingrates de la guerre qu’il a publié un
-nouveau roman, qui est un acte... Blasco Ibáñez, même dans une grande
-manifestation nationale, à la Sorbonne, était donc parfaitement qualifié
-pour nous dire ce que l’Espagne devait éprouver, tôt ou tard, et il le
-disait en termes magnifiques: «_Nous tous, Latins, qui considérons votre
-pays comme un autre foyer, qui avons mis en lui un peu de notre passé,
-nous en recevons, centuplé et vivifié comme aux rayons du soleil, le
-produit de nos anciennes offrandes. Si la France s’éteignait, nos
-peuples latins demeureraient errants à travers le ciel de l’histoire
-comme des planètes sombres et froides, attendant l’heure où un nouvel
-astre, monstrueux et informe, fait de matières qui nous seraient
-étrangères, viendrait nous entraîner dans son tourbillon vertigineux
-comme une poussière soumise, ou inerte. (Applaudissements)._» Vous voyez
-que le beau lyrisme de Blasco Ibáñez, non seulement est soucieux des
-réalités, mais qu’il s’épanche dans une langue française si pure, que
-l’on souhaiterait la voir devenir celle de tous les écrivains français
-(_Rires_)»[80]. Qu’eût dit, cependant, M. Ernest-Charles, s’il eût su
-l’œuvre accomplie par Blasco Ibáñez avec son _Histoire de la Guerre
-Européenne_? Aujourd’hui, où tous les concepts du temps de guerre sont
-bouleversés, l’auteur n’aime pas qu’on lui rappelle le souvenir de cette
-arme de combat. Ne pouvant consigner tout ce qu’il voulait dans les
-journaux, tant d’Espagne que d’Amérique, il avait entrepris, en Octobre
-1914, la publication d’un fascicule hebdomadaire--il paraissait
-régulièrement chaque samedi--de 32 pages richement illustrées, sur deux
-colonnes. Et cela dura cinq ans! Et trois de ces fascicules représentent
-le texte d’un volume de trois cents pages de format ordinaire! Le
-prospectus déclarait, avec une franchise cavalière, que l’on trouverait
-tout dans cette _Histoire_, sauf l’impartialité, laquelle n’est qu’une
-illusion des historiens et qui, même si elle eût existé, en eût été
-exclue de propos délibéré, puisque l’œuvre était francophile. En
-dépit de son caractère de livre de propagande, elle conserve sa valeur
-documentaire et un intérêt peut-être unique, entre toutes les
-publications similaires. Ses seules illustrations--photographies, plans,
-cartes, portraits, gravures, caricatures et dessins originaux--suffiraient
-pour la sauver de l’oubli. Le texte de plus d’une de ces pages est,
-d’ailleurs, digne de l’auteur et l’on y retrouve la plume épique du
-romancier des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_. Dans les premiers
-tomes--elle se compose de 9 énormes tomes in-folio, luxueusement reliés,
-à 20 pesetas l’un--l’incertitude où l’on était sur tant de _vital
-issues_, comme disent nos amis les Anglais, fut cause que le ton en
-devînt d’une pathétique véhémence qui fait d’autant plus regretter que
-l’œuvre soit restée inconnue en France, d’autant plus que la foi au
-triomphe final n’abandonne jamais, comme je l’ai déjà marqué plus haut,
-la plume de l’auteur. Livre à la fois et panorama, cette œuvre
-gigantesque produit sur le lecteur une impression puissante de vie. Seul
-un coloriste doué d’un talent d’évocation aussi vif pouvait décrire de
-la sorte les premiers enthousiasmes de Paris, l’impatience grouillante
-des campements, la douleur tragique des ambulances, les affres d’une
-lutte sans merci sur terre, en mer et dans les airs, l’horreur des
-grands massacres, l’héroïsme de l’immortel poilu. Seul un romancier
-réaliste, ou, mieux, de la réalité pouvait tracer ces portraits
-littéraires des principaux protagonistes de la prodigieuse tragédie qui,
-pendant plus de quatre années, tint le monde en suspens. Mais l’effort
-mental qu’exigeait cette effroyable et régulière production, abattit
-tellement Blasco, que les médecins lui ordonnèrent, s’il voulait sauver
-sa santé compromise, d’aller chercher sur la Côte d’Azur, dans une
-absence totale de travail, un repos à ses nerfs exténués. Nous verrons
-que, ce repos, il le prit en composant, à Monte-Carlo, _Los Enemigos de
-la Mujer_. Mais il faut qu’avant de parler de son troisième roman de
-«guerre», je dise comment furent composés les deux autres, qui le
-précédèrent et qui forment la trilogie épique de Blasco.
-
-M. Poincaré, notre Président de la République, avait, en sa qualité
-d’admirateur des livres de Blasco Ibáñez, mis à sa disposition des
-moyens qui lui permirent de visiter le front de combat occidental dès
-l’été de 1914, à une époque où quelques rares civils le connaissaient,
-les célèbres excursions de touristes aux tranchées stabilisées n’étant
-devenues que beaucoup plus tard une institution permanente à l’usage de
-héros de l’arrière, prophètes inspirés de la résistance quand-même.
-Ainsi put-il contempler, sur les lieux qui en avaient été le théâtre,
-les destructions et les hécatombes de la première bataille de la Marne,
-alors que l’armée citoyenne de la France portait encore la vieille
-défroque traditionnelle: pantalon rouge, capote bleue et képi
-carnavalesque, et il se documenta donc directement, au lieu de
-reconstituer, comme d’autres romanciers ultérieurs, sur des pièces
-d’archives ou des documents imprimés leurs descriptions des combats.
-Tout, en ces jours lointains de la guerre de mouvement, témoignait, par
-un caractère manifeste d’improvisation hâtive, du guet-apens tendu à
-notre pays, endormi dans son grand rêve humanitaire, par les puissances
-de proie de l’Europe Centrale. Blasco visita fréquemment, plus tard, les
-lignes de défense organisées en conformité avec les exigences de la
-guerre de siège, dotées de tout le matériel perfectionné qu’elle
-implique, et supérieures, de l’avis de juges compétents, aux
-organisations ennemies d’en face. Mais ce dont il se souvient avec le
-plus d’émotion, c’est de l’héroïque désordre consécutif à la victoire de
-la Marne, et de la tenace volonté par quoi tous, hommes et chefs,
-suppléaient à l’impréparation générale. Il avait été recommandé à
-Franchet d’Esperey, aujourd’hui Maréchal, véritable homme de guerre,
-dont les succès aux Balkans devaient causer, au dire de M. Jean de
-Pierrefeu, plus tard au _G. Q. G._ un «étonnement profond», une «piqûre
-d’amour-propre»[81]. A cette époque, cet officier supérieur ne
-commandait encore que la V^{ème} Armée et avait installé son Quartier
-Général dans un petit village des environs de Reims, où il habitait un
-castel repris aux Allemands, et je crois bien que c’est là que Blasco
-posa, en 1914, les jalons des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_, écrits
-de Novembre 1915 à Février 1916. D’autres visites au front déchaînaient,
-chez Blasco, les souvenirs endormis de sa jeunesse de lutteur. Un jour
-qu’en 1917 il se trouvait à 8 kilomètres de la ligne de feu, le bruit du
-canon qui martelait l’espace, à intervalles réguliers, dans la glaciale
-désolation d’une nuit lumineuse, lui rappela le mouvement régulier d’une
-machine qui, longtemps, avait hanté ses veilles laborieuses: la vieille
-presse qui tirait _El Pueblo_. «Dans la pénombre du sommeil qui naît et
-croît, abolissant les idées et les choses, je franchis le temps, je
-retourne au passé, je supprime vingt années de ma vie et je crois être à
-Valence. J’ai vécu toute une période de mon existence au-dessus d’une
-imprimerie. Je me couchais à l’aube, après avoir terminé la préparation
-d’un journal. Et, quand je commençais à m’endormir, la presse, une
-vieille et lente presse, commençait son travail pour lancer le numéro:
-boum..., boum..., boum..., tel le canon qui tonne dans le silence
-nocturne de la Champagne. Quand la machine s’interrompait, à la suite
-d’un accident quelconque, je me réveillais avec une certaine angoisse,
-comme si l’air subitement m’eût manqué. J’avais besoin, pour dormir, de
-la trépidation du lit, qu’ébranlait l’invisible travail: boum... boum...
-boum... Ici, le bruit est le même. Je tombe et retombe dans un précipice
-ténébreux, aux accents d’un tonnerre qui se répercute en cadence. S’il
-cessait, je m’éveillerais aussitôt, épouvanté, comme si ce silence
-cachait quelque danger... Et je m’endors imaginant, dans la fantastique
-incohérence d’une pensée à demi-paralysée, que chacun de ces coups lance
-dans la nuit un journal d’acier aux caractères de cendre qu’écrirait la
-Mort...» Ce bel article: _Hacia el frente_[82], avait été composé, je
-l’ai dit, pour la Revue de M. J. Rivière: _Soi-même_, où il a été inséré
-dans le nº 10 de la _I^{ère} Année_, correspondant au 15 Novembre 1917.
-
-L’un des épisodes les plus mouvementés de la propagande alliophile de
-Blasco Ibáñez fut son voyage en Espagne en 1915. Il y aurait matière à
-un livre rien qu’à traduire les articles qui virent le jour à ce sujet
-dans la presse transpyrénaïque, mais ce genre de polémiques est
-aujourd’hui si loin de nos préoccupations d’Européens, qu’on me
-pardonnera si je passe outre. Je l’ai dit déjà dans bien des articles:
-l’histoire de l’Espagne pendant la guerre reste à écrire et, pour
-l’écrire, il faudrait que s’ouvrissent à l’historien des dépôts de
-pièces manuscrites qui seront trop longtemps fermés pour qu’il songe à
-entreprendre sérieusement un tel travail. Pour ce qui est du voyage de
-Blasco en son pays, il était naturel que les nombreuses feuilles que
-l’Allemagne avait à sa solde le représentassent comme une tentative
-d’entraîner l’Espagne à combattre aux côtés des Alliés. Ce mot d’ordre,
-repris à satiété dans une foule de diatribes, produisit son effet
-naturel. Beaucoup de couards, mais aussi des âmes simples et la presque
-totalité des femmes, opposées d’instinct à la guerre et qui voyaient,
-dans leur imagination ardente, se renouveler pour leurs familles les
-angoisses de la campagne de Cuba, se mirent à pousser les hauts cris. Le
-gouvernement, anxieux d’éviter des désordres certains, interdit à Blasco
-toute communication directe avec le public, sous quelque forme
-d’assemblée que ce fût. Ayant dû abandonner Madrid pour ces raisons,
-Blasco s’était rendu à Valence, où l’immense majorité des habitants
-favorisait la cause alliée. Mais le grand meeting organisé par les amis
-du romancier fut impitoyablement prohibé par les autorités et tant
-d’embarras, de toute nature, créés à Blasco, qu’il dut également quitter
-sa ville natale. A Barcelone, ce fut pire encore. Pendant toute la
-guerre, la capitale de la Catalogne fut le quartier général de
-l’espionnage tudesque dans la péninsule ibérique et les quelques pages
-de _Mare Nostrum_ où il est fait allusion aux menées des sujets de
-Guillaume II en ce lieu, ont été puisées à bonne source. C’est là que le
-chef des services militaires, le pseudo «baron Rolland» opérait, que
-_Herr_ August H. Hofer éditait la _Deutsche Warte_ et une multitude de
-tracts, que s’imprimait _La Vérité_ et que l’attaché naval à Madrid,
-Hans von Krohn, avec ses séides locaux Ostmann von der Leye et Fridel
-von Carlowitz-Hartitzsch, combinait ses plus jolis torpillages, que Luis
-Almerich faisait gémir les presses de la _Tipografia Germania_ au profit
-d’une cause indéfendable, que les rédacteurs carlistes du _Correo
-Catalán_ rivalisaient avec leurs collègues madrilènes du _Correo
-Español_, où Yanssouf-Fchmi--qui y signait _Psit_--se surpassait en
-insultes contre la France: en un mot, c’était à Barcelone que se
-trouvait le centre de résistance de ce «_gigantic No Man’s
-Land_...,--comme s’exprimait un journaliste anglais[83]--_where the
-Allies were all the time fighting the Huns_»[84]. Barcelone, qui ne
-comptait alors pas moins de 20.000 Allemands, reçut Blasco Ibáñez comme
-seulement il pouvait être reçu dans un pays où les pouvoirs
-gouvernementaux se montraient d’une si étrange faiblesse, lorsqu’il
-s’agissait de réprimer les criminels agissements germaniques, mais, en
-revanche, affectaient une rigueur impitoyable en face de telles
-prétendues transgressions de représentants des Puissances Alliées,
-insistant pour que la neutralité de l’Espagne fût autre chose encore
-qu’une neutralité de façade.
-
-Le romancier s’était rendu à Barcelone par mer et y arriva dans les
-premières heures de la matinée. Les francophiles barcelonais, amis
-éprouvés et décidés, avaient résolu de réaliser le soir même de ce jour
-une grandiose démonstration en faveur de Blasco dans leur ville. Aussi
-n’y avait-il que quelques intimes de ce dernier sur le môle, la
-réception véritable devant avoir lieu plus tard. Les carlistes et autres
-partisans du système gouvernemental allemand n’ignoraient pas ce détail
-et étaient venus, en une foule compacte, donner leur bienvenue spéciale
-au messager de l’idée française républicaine. Les quais retentissaient
-de sifflets et de cris de mort et les cailloux pleuvaient dans la
-direction du navire. Le chef de la police barcelonaise monta à bord et
-pria Blasco d’y rester, jusqu’à ce qu’eût été dissoute la manifestation
-hostile. C’était mal connaître le caractère d’un tel homme, qui,
-résolument, en compagnie du petit groupe de ses fidèles, dont sa propre
-sœur, habitant Barcelone, descendit à terre. Cette crâne attitude eût
-pu lui être fatale, mais le gouverneur civil avait aussitôt envoyé sur
-les lieux un détachement de gendarmerie montée, qui l’escorta jusqu’à sa
-demeure. Son entrée dans la ville n’en provoqua pas moins une série de
-rencontres violentes et d’incidents animés. De sa voiture, il défiait,
-le revolver sur le genou pour être prêt à la riposte en cas d’attaque,
-cette tourbe de forcenés, qu’il fallut que les gardes à cheval
-chargeassent pour qu’on pût avancer. D’autre part, les socialistes et
-les républicains accourus n’avaient pas tardé à entrer en collision avec
-les germanophiles et ce fut parmi des huées, des coups de revolver,
-auxquels la gendarmerie répondait par des estafilades, ainsi qu’une
-grêle de pierres, que Blasco pénétra dans la maison de sa sœur, aussi
-ferme et intrépide que son frère, dont elle n’avait pas quitté un
-instant les côtés. De Madrid, on avait, de nouveau, interdit toute
-conférence, tout meeting en faveur des Alliés. Blasco ne pouvait faire
-deux pas sans que des policiers ne s’attachassent à son ombre.
-Décidément, la propagande était chose plus aisée à Paris que dans sa
-propre patrie. Du moins, en quittant Barcelone, pouvait-il se dire que,
-pour la première fois, il y avait eu les gendarmes de son côté, ne les
-ayant connus, jusqu’alors, que comme de constants adversaires. C’était
-bien là quelque résultat et ressemblant vaguement à un succès d’estime.
-Et telle fut ce que l’_Heraldo de Hamburgo_, rédigé par un prêtre
-défroqué de Nicaragua, consul général de son pays, avant de passer aux
-mains de deux Espagnols--les correspondants en Allemagne de _La
-Vanguardia_ de Barcelone et de l’_A B C_ de Madrid, MM. Domínguez Rodiño
-et Bueno (qui signait du pseudonyme: _Antonio Azpeitua_)--a appelé «_su
-fuga de Barcelona, donde no pudo permanecer un solo día..._»[85]
-
-A Paris, Blasco Ibáñez participait à la misère générale des temps et
-souffrit de ces privations communes à tous, alors: manque de charbon,
-manque de denrées alimentaires, et, _last not least_, manque d’argent.
-Même les quelques industriels--marchands de livres ou de journaux--qui
-rétribuaient encore la pensée imprimée, ne la rétribuaient plus que
-misérablement. Blasco dut quitter son hôtel particulier de la rue
-Davioud, près de la Muette, à Passy, avec son jardin coquet et son
-mobilier luxueux, datant de la période argentine, pour venir habiter
-dans un quartier moins lointain du centre, moins dénué de moyens de
-communication. Il le fit en 1916 et s’installa avec ses livres à un
-étage bourgeois de la rue Rennequin, dans le XVII^{ème} Arrondissement,
-à proximité de l’Avenue de Wagram, où il réside toujours. Il y
-travaillait nuit et jour, presque sans domestiques, parmi les bruits
-composites de ces casernes de la classe moyenne, où le piano est encore
-le pire ennemi du recueillement intellectuel, où la rue retentit tout le
-jour des cris variés de Paris. C’est là qu’il écrivit ses _Quatre
-Cavaliers de l’Apocalypse_ et _Mare Nostrum_. Comment ce dernier livre,
-tout imprégné de radieux azur, tout baigné de lumineux soleil, le plus
-beau poème qui existe sur la Méditerranée, a-t-il pu naître dans le
-milieu vulgaire, tapageur et inconfortable de cette demeure étroite,
-d’où l’on ne voit ni la verdure d’un arbre, ni un coin du ciel, c’est ce
-que l’on serait en droit de demander à Blasco, si l’on ne se souvenait
-d’une tradition qui veut que le _Don Quichotte_, cette vivante satire de
-l’humaine folie, ait été commencé et, peut-être, imaginé dans une
-prison, soit à Séville, soit en «certain village de la Manche, dont je
-n’ai aucun désir de me rappeler le nom», mais qu’indiquent les vers
-burlesques à la fin de la première partie du roman et qu’évoquait déjà
-la première ligne de son premier chapitre. Blasco, lui, s’il n’était pas
-en prison comme Cervantes, se voyait, au beau milieu d’une description
-de ces paysages méridionaux tout de calme et de grâce, interrompu
-brusquement par le rauque hurlement des sirènes, annonçant l’approche
-des pirates de l’air qui venaient jeter la ruine et la désolation sur
-Paris tremblant, sans feu, dans l’ombre de ses nuits sans éclairage. Ou
-bien, s’il jouissait d’une journée de calme relatif, c’était, en pleine
-période d’enthousiasme, quand son imagination l’entraînait à travers les
-campagnes radieuses peuplées d’orangers, de lauriers, d’oliviers, de
-citronniers, l’aspect désolant d’un poêle où manquait le combustible,
-avec, comme conséquence, la nécessité d’interrompre le travail de pensée
-pour, prosaïquement, se réchauffer, de son souffle, les doigts glacés
-qui refusaient de tenir la plume.
-
-Ce fut au milieu de ces détresses, physiques et morales, que Blasco
-reçut de Miss Charlotte Brewster Jordan une missive lui offrant la somme
-de 300--trois cents--dollars pour lancer à New York la version anglaise
-des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_. Je crois bien que, même si la
-traductrice américaine eût proposé cinq dollars, ou n’eût proposé aucune
-rétribution du tout à l’auteur, celui-ci n’en eût pas moins accepté avec
-enthousiasme cette offre si totalement désintéressée. Car il voyait en
-cet acte, avant tout, sa signification de propagande en faveur des
-Alliés, dans une Amérique hésitante et si longtemps retenue, sur la
-pente de l’intervention, par les intrigues allemandes. L’idée d’exercer
-sur l’esprit du peuple américain une influence, quelle qu’elle fût, dont
-bénéficierait la France, réjouissait tellement Blasco, qu’il donna
-aussitôt son assentiment et signa un papier où il cédait à la
-traductrice, en échange de ses trois cents dollars, tous droits d’auteur
-sur le roman pour tous pays de langue anglaise, sans pouvoir jamais
-alléguer le moindre prétexte à percevoir autre chose, quel que fût le
-succès du livre outre-mer. «_Business is bussines_»[86], d’abord. Et,
-aussi bien, l’œuvre pouvait s’avérer, là-bas, un four noir, auquel
-cas Miss Brewster Jordan, ou qui que ce fût à sa place, perdait les
-trois cents dollars. De plus, que signifiait alors l’argent, en ces
-jours de dépression morale universelle, où l’existence, même de ceux qui
-vivaient à l’arrière, avait perdu le taux de son cours normal, où d’un
-de ces vilains pigeons porteurs de croix, planant à l’improviste dans le
-firmament de Lutèce, tombait soudain l’œuf fatal dont l’éclosion
-formidable produisait, non la vie de nouvelles créations, mais le décès
-rapide de tant d’êtres innocents, brutalement pris au dépourvu? Qui
-garantissait à Blasco que l’immeuble de la rue Rennequin ne serait pas
-touché, une nuit, par cette ponte léthifère? Alors, de l’écrivain
-prolongeant jusqu’à l’aube ses veilles fécondes, il ne resterait pas
-même le cadavre, réduit qu’il serait à une sanglante bouillie dont
-l’éclaboussement se confondrait avec celui des autres morts, parmi le
-monceau des décombres de la maison écroulée! Ainsi s’explique cette
-autorisation, un peu inconsidérée, donnée à la traductrice américaine
-d’un ouvrage qui--au dire d’organes de langue anglaise, et, tout
-récemment, _The Illustrated London News_ le répétaient encore--«_is said
-to have been more widely read than any printed work, with the exception
-of the Bible_»[87]. Mais, pour achever d’illustrer l’état d’esprit de
-Blasco Ibáñez à cette époque de sa vie, je relaterai une anecdote que
-je tiens de lui-même et qu’il m’a contée sans autre fin que celle
-d’agrémenter d’une historiette piquante, à son sens, certaine
-conversation à bâtons rompus. Pendant la guerre, sa moyenne quotidienne
-de travail fut de près de 16 heures. Il se mettait à écrire à huit
-heures du matin et cessait à une heure de l’après-midi, après quoi il
-déjeunait et s’accordait une courte promenade dans les rues voisines de
-la sienne. A trois heures, il était de nouveau assis à son secrétaire,
-jusqu’à huit. Il soupait à huit heures, faisait, après dîner, une
-promenade analogue à celle du déjeuner et revenait écrire jusque vers
-deux ou trois heures du matin. Une telle vie, prolongée des mois et des
-mois, si elle explique l’immense masse d’articles dispersés à travers la
-presse de l’Hispano-Amérique et de l’Espagne, ainsi que cette absorbante
-_Historia de la Guerra_, sans parler du triptyque admirable que forment
-les _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_, _Mare Nostrum_ et _Les Ennemis
-de la Femme_, une telle vie, dis-je, n’était guère apte à fortifier une
-santé compromise par des nourritures mauvaises et le constant
-déséquilibre nerveux de l’état de guerre. Mangeant mal, dormant peu, ne
-prenant presque plus d’exercice physique, Blasco s’acheminait, d’un pas
-lent et sûr, à la fatale névrose. Mais, raidissant ses énergies, il ne
-voulait pas s’avouer vaincu. Une nuit où, vers trois heures, il sentait
-la plume lui tomber des mains et son cerveau lui refuser le
-fonctionnement, songeant que les pages qu’il écrivait devaient
-absolument paraître le matin même, il redressa, d’un brusque coup de
-cravache, sa bête fléchissante, et, raffermissant sur le siège un corps
-que l’épuisement en avait fait choir, il prononça, les yeux agrandis en
-une extase mystique, toutes les fibres vibrantes d’un effort suprême,
-ces mots magiques: «_¡Es para Francia, es para la patria de Victor
-Hugo!_»[88] et il se remit intrépidement à écrire, jusqu’à l’aurore.
-
-
-
-
- VIII
-
- L’immense succès, aux Etats-Unis, des _Quatre Cavaliers de
- l’Apocalypse_.--Comment l’auteur en eut connaissance.--Le roman
- vendu 300 dollars produit une fortune à la traductrice.--Un éditeur
- «_rara avis_».--Voyage de Blasco Ibáñez en Amérique du
- Nord.--Triomphes et honneurs.--Le _Militarisme Mexicain_.--Le Dr.
- Blasco Ibáñez revient en Europe pour y écrire, à Nice, _El Aguila y
- la Serpiente_, roman mexicain.
-
-
-Se trouvant à Monte-Carlo dans les derniers mois de la guerre--on a
-exposé plus haut comment ce séjour lui avait été imposé par les
-médecins--Blasco y reçut une grande surprise. Il avait, pour ainsi dire,
-oublié Miss Brewster Jordan et la version anglaise des _Quatre
-Cavaliers_, ne pensant qu’à son nouveau roman: _Les Ennemis de la
-Femme_, écrit à Monte-Carlo de Janvier à Juin 1919. Or, un matin, le
-facteur lui remettait un volumineux monceau de correspondances: lettres,
-cartes et journaux, portant tous le cachet postal et le timbre des
-Etats-Unis. Une de ces lettres, ouverte à tout hasard par son
-destinataire stupéfait, émanait d’un pasteur protestant, Révérend d’une
-des nombreuses sectes évangéliques américaines, qui s’adressait à lui,
-comme à un exégète de marque, et recourait à son érudition biblique au
-sujet de doutes anciens qu’il nourrissait touchant divers passages de
-l’Apocalypse. La première impression de Blasco fut qu’il était
-mystifié, que quelque ami inconnu de là-bas entendait lui jouer un tour
-de sa façon, en se payant, comme on dit, sa tête. Cependant Blasco
-continuait à dépouiller le volumineux courrier. Son examen le
-convainquit bien vite que nul n’avait eu l’idée de se jouer de sa
-personne. Ces lettres, ces cartes, ces journaux révélaient un sérieux
-profond. Les femmes, en particulier, n’entendaient pas plaisanterie et
-c’étaient elles qui constituaient le gros de ses correspondantes.
-Beaucoup ne réclamaient que la signature de _mister Ibanez_, un
-quelconque autographe, une phrase qu’elles pussent ensuite exhiber
-triomphalement, dans leur club de New York, de Chicago, de Boston, de
-Philadelphie, comme aussi d’autres coins inconnus de l’immense
-République Fédérale. Car l’auteur de _The Four Horsemen of the
-Apocalypse_ était devenu, à une telle date, célébrité des Etats-Unis
-sans qu’il en eût eu la moindre idée. Il s’en était aperçu à la lecture
-des journaux adjoints à cet envoi inattendu. L’on n’y tarrissait pas sur
-l’éloge du romancier. L’on avait recherché partout son portrait et fini
-par découvrir, au musée de _The Hispanic Society of America, 551 W.
-175th. Street_, à New York City, la toile peinte par Sorolla en 1906 et
-acquise par le fondateur millionnaire de cette grande institution, le
-poète hispanophile et érudit antiquaire Archer Milton Huntington. Cette
-œuvre, qui possède une valeur pictoriale considérable, n’offre
-malheureusement qu’une ressemblance assez lointaine avec son modèle, du
-moins sous sa figure présente, et mieux eût valu, comme on l’a fait
-depuis, un peu partout, reproduire l’effigie insérée en 1917 dans le
-livret explicatif du roman cinématographique _Arènes Sanglantes_,
-œuvre rédigée en français et richement illustrée, que publia la
-firme _Prometeo_ et où Blasco apparaît dans la vérité de son aspect
-physique actuel.
-
-Ces lectures et celles de correspondances et monceaux d’imprimés
-consécutifs, si elles achevèrent de persuader Blasco Ibáñez qu’il
-jouissait, outre-mer, d’une popularité immense et que la fortune de son
-roman y était égale, sinon supérieure, à celle qu’avait connue, à plus
-de deux tiers de siècle en arrière, mistress Harriet Beecher Stowe, dont
-la _Case de l’Oncle Tom_ avait dépassé le tirage d’un million
-d’exemplaires, ne laissaient pas, en revanche, de lui causer quelque
-mélancolie, voire de le déconcerter. Les gros tirages de livres
-sensationnels, dans un pays de plus de 100.000.000 d’habitants, sont, en
-somme, chose naturelle et nul n’ignore que nos critères européens ne
-régissent pas les choses américaines. Mais quand, dans les extraits de
-presse qu’il recevait, Blasco lut que peu de jours après la publication
-des _Four Horsemen_, il s’en était vendu 100.000 copies; que cinq
-semaines plus tard, ce chiffre était doublé; qu’après six mois, il
-montait à trois cent mille; qu’un peu plus tard, il se haussait au demi
-million; quand il apprit que, d’un bout à l’autre de l’Union, le volume
-édité par la maison Dutton and Company, de New-York, apparaissait dans
-toutes les mains; qu’il n’était pas rare que, dans les cirques, les
-clowns et, dans les revues populaires, les étoiles réglassent leurs
-_puns_[89] sur la vertigineuse marche des _Quatre Cavaliers_; quand,
-enfin, il sut que d’habiles fabricants de produits industriels: cigares,
-toiles, gants, etc., choisissaient le patronage de ces mêmes _Four
-Horsemen_ parce qu’ils pensaient que ce pavillon prestigieux pouvait
-couvrir les plus hétéroclites marchandises: alors, le «grand Espagnol»,
-l’auteur du «merveilleux roman de guerre», se mit à songer et considéra
-que cette «_record sale_»[90], si elle lui faisait le plus légitime
-honneur, n’apportait pas un rouge liard à sa bourse. Et, quelque artiste
-que l’on soit, quelque Don Quichotte que l’on s’avère, il est difficile
-de ne pas ressentir un certain dépit à l’idée que, du fruit de son
-propre travail, ce sont les autres qui s’enrichissent, en ne vous
-laissant pour tout potage que les vaines fumées de la gloire. Aussi
-Blasco riait-il jaune, lorsque des officiers de l’A. E. F. venaient, en
-toute bonne foi, enthousiastes, le féliciter de ces fabuleux _lots of
-money_[91] qu’indubitablement lui procuraient le débit formidable,
-l’intarrissable vente des _Four Horsemen of the Apocalypse_. Mais
-comment leur avouer, à ces braves Yankees, qu’il n’avait touché, en tout
-et pour tout, que 300 misérables dollars? Il fût tombé immédiatement
-au-dessous de rien dans l’estime de ces joyeux garçons qui, en citoyens
-de leur pays, n’appréciaient les hommes que d’après leur valeur
-commerciale. D’ailleurs, j’ai dit que la traductrice américaine était
-couverte par un marché en bonne et due forme. Légalement, Blasco n’était
-pas l’auteur du livre mis en costume anglais. L’auteur, c’était Miss
-Charlotte Brewster Jordan. A elle, et à elle seule revenaient les droits
-de la vente. Le Pactole, qui avait si généreusement inondé son
-escarcelle, l’inonderait jusqu’à la fin des temps sans que Blasco pût
-formuler devant Thémis la moindre réclamation.
-
-Ici, cependant, intervient un _deus ex machina_ spécifiquement
-américain. Si, dans l’antiquité, la catastrophe finale s’obtenait assez
-souvent par l’apparition d’un Dieu qui descendait de l’empyrée sur le
-scène grâce à un ingénieux mécanisme, en l’espèce Blasco vit non moins
-merveilleusement intervenir un personnage dont l’apparition, pour les
-auteurs du vieux monde, n’est que fort rarement synonyme d’offre
-spontanée d’espèces sonnantes et trébuchantes: j’ai nommé l’éditeur.
-Mister Macrae, vice-président de la firme susmentionnée, établie à New
-York sur la _Cinquième Avenue_, ne put donc tolérer plus longtemps une
-situation qu’il jugeait scandaleuse et qui consistait en ce que la
-maison Dutton and Company, simple intermédiaire matériel, réalisât des
-gains formidables sur la vente d’un ouvrage dont le producteur effectif
-avait perçu la misérable aumône de 300 dollars une fois pour toutes.
-Comme quoi la morale n’existerait point seulement à la fin des fables
-pour la jeunesse, en Amérique du moins. Et, qui sait? Peut-être mister
-Macrae avait-il appris à connaître ailleurs que dans la Bible cette
-vérité, hélas! si fort controversée dans la pratique de la vie commune
-et que notre immortel fabuliste a revêtue de la défroque de quelques
-vers bonhommes:
-
- Il est bon d’être charitable;
- Mais envers qui? C’est là le point.
- Quand aux ingrats, il n’en est point
- Qui ne meure enfin misérable.[92]
-
-Toujours est-il qu’un câblogramme imprévu apprit
-
-[Illustration: OUVERTURE DE CANAUX D’IRRIGATION EN PLEIN HIVER
-PATAGONIEN]
-
-[Illustration: LA «GROSSE ARTILLERIE» DE BLASCO EN ARGENTINE
-
-Blasco est debout devant la première charrue à vapeur. L’on voit aussi,
-sur cette photographie, une drague sèche destinée à ouvrir les canaux
-d’irrigation dans le désert.]
-
-un beau jour à Blasco que les éditeurs new yorkais des _Quatre
-Cavaliers_ le priaient de consentir à accepter d’eux, à titre de
-compensation et sans que, par ailleurs, il s’engageât en quoi que ce fût
-à leur endroit, une certaine somme de dollars bien supérieure à celle
-payée naguère par Miss Charlotte Brewster Jordan et que ce don généreux
-a été répété, à plusieurs reprises, depuis. Un tel exemple risque-t-il
-d’être contagieux, à Paris, ou ailleurs? Souhaitons-le, sans trop
-l’espérer.
-
-Naturellement, le succès du premier roman de «guerre» de Blasco Ibáñez
-avait eu pour conséquence un regain de popularité de ses romans déjà
-traduits en anglais, et la version en cette langue d’autres de ses
-romans qui n’étaient pas encore accessibles au public anglo-saxon. _Mare
-Nostrum_, qui n’attendra plus guère sa traduction en notre langue, mis
-en anglais par miss Brewster Jordan sous le titre de _Our Sea_, avait
-suivi immédiatement les _Four Horsemen_ par le chiffre de ses tirages.
-Une telle popularité, le désir aussi de connaître ces Etats du Nord de
-l’Amérique, dont la comparaison avec ceux de l’Hispano-Amérique
-s’imposait à son esprit, décidèrent Blasco Ibáñez à entreprendre un
-voyage au pays de l’Oncle Sam. La _Société Hispanique_, que préside M.
-Huntington, et dont il a été question plus haut, l’ayant convié à venir
-se faire entendre à la _Columbia University_, à New York, Blasco accepta
-l’offre, qui se trouvait être concomitante avec celle d’un entrepreneur
-de tournées de conférences d’hommes illustres à travers les Etats-Unis.
-Parti en Octobre 1919 avec l’intention de n’y pas prolonger son séjour
-au-delà d’un trimestre, il est resté outre-mer jusqu’en Juillet 1920.
-Ces dix mois d’existence fiévreuse lui permirent d’enrichir
-considérablement le trésor déjà si copieux de ses expériences humaines,
-et, aussi, de refaire complètement ses finances. Pour si cosmopolite que
-soit l’Européen qui débarque pour la première fois sur la terre
-américaine, celui-ci ne laisse pas d’y éprouver aussitôt cette sensation
-unique: que, la-bas, il lui faudra se défaire des conceptions étroites
-propres à son petit continent, morcelé par la nature et par l’histoire.
-Les territoires de l’Amérique du Nord anglaise et des Etats-Unis sont,
-chacun pris à part, à peu près aussi grands que l’Europe entière. 15
-pays comme le nôtre trouveraient place dans les frontières de l’Union
-Yankee. Cette immensité de l’espace entraîne avec soi d’autres
-possibilités qu’en Europe, dont la première est, sans doute, que les
-populations peuvent s’y développer en paix et y exploiter à l’aise les
-trésors d’un sol d’une grandeur continentale. Telle est la cause
-principale, non seulement du rapide développement des richesses, mais
-encore de l’esprit d’initiative, hardi et plein de confiance, de
-l’Américain, qui stupéfia, durant les deux dernières années de la Grande
-Guerre, la routine de notre France, hélas! sans effet de contagion
-immédiate pour l’avenir. L’ampleur des conceptions, le regard tourné, de
-tous côtés, vers des horizons lointains, confèrent, d’autre part, aux
-projets et aux actes politiques américains une vigueur, un essor qui
-apparaissent aux antipodes de la pusillanimité avec laquelle on tente,
-chez nous, de rétablir l’équilibre européen sur la base de concepts
-périmés et de calculs archaïques. Au point de vue économique, cet
-immense espace engage à l’exploitation rapide de vastes surfaces,
-laissant aux générations futures le soin de diviser le travail, pour ne
-produire, avec une uniformité grandiose, que ce qui peut être obtenu
-avec le moins de peine sur la plus vaste échelle. Blasco ne se sera pas
-plongé en vain dans cette fontaine de Jouvence qu’est, pour l’Européen,
-la vie américaine. La longue série de ses conférences le conduisit aux
-quatre coins de l’Union, où il parla dans les lieux les plus
-hétéroclites: Universités, temples évangéliques, synagogues, temples
-maçonniques, gigantesques salles de théâtre et de concerts, parfois
-installées au troisième étage d’un gratte-ciel, cirques et
-cinématographes. Les principaux établissements d’enseignement, y compris
-les deux plus fameuses Universités féminines, l’entendirent. L’Ecole
-Militaire de West Point, à 52 milles de New York, académie technique où
-sont formés les officiers de carrière de l’armée américaine, lui fit
-également l’honneur de lui demander d’y prononcer un «_address_»[93].
-Détail intéressant et qui surprendra le lecteur français: tout au long
-de ces tournées, Blasco parla toujours en espagnol. S’il n’est que juste
-d’ajouter qu’il fallut, le plus souvent, que, sa conférence prononcée,
-un interprète la répétât en anglais, il ne le sera pas moins d’observer
-qu’en Californie et dans les Etats du Sud--en particulier le Texas, New
-Mexico et le territoire d’Arizona--l’espagnol était parfaitement compris
-et accueilli avec enthousiasme par d’immenses auditoires, auxquels cet
-idiome est resté familier. Mais, même dans les Etats du plus extrême
-Nord, la langue castillane était écoutée avec une grande sympathie.
-Ecrivant, il y a quinze ans, une étude sur cette question si
-importante[94], je remarquais que «la guerre de Cuba aura du moins eu
-cela de bon, du seul point de vue littéraire, qu’elle aura contribué à
-populariser au pays de Roosevelt l’étude officielle et scientifique de
-l’idiome espagnol» et j’analysais le détail des principales
-publications de librairie ayant trait à l’enseignement américain de
-cette langue, en citant aussi les firmes les plus connues s’adonnant à
-cette diffusion. Je terminais sur ces paroles: «J’aurais fort envie de
-conclure cette communication par une mélancolique comparaison entre
-l’état de l’enseignement de l’espagnol en France, où cependant tant de
-bons résultats ont été atteints durant ces dernières années, mais où
-tant reste à obtenir...! Je préfère laisser les faits parler leur
-langage éloquent, et, je l’espère, persuasif...» Aujourd’hui, les choses
-ont considérablement progressé... aux Etats-Unis et, dans un récent
-écrit[95], M. F. de Onis, professeur à cette même _Columbia University_,
-nous apprend qu’en 1919 «il y avait dans les seules écoles de New York,
-plus de 25.000 étudiants d’espagnol et, dans tout le pays, on en
-comptait plus de 200.000; des Collèges et des Universités où,
-jusqu’alors, on n’enseignait pas l’espagnol, comptent présentement des
-milliers d’étudiants et les centres d’instruction où cette langue était
-déjà enseignée, ont vu se multiplier élèves et professeurs; l’espagnol
-jouit maintenant, officiellement, de la même estime que les autres
-langues modernes...» J’ajouterai que, parmi les livres d’enseignement et
-de lecture les plus populaires dans ces classes de langue castillane,
-celui qui porte le titre: _Vistas Sudamericanas_, et qui a paru en 1920
-chez Ginn and Company, édité par miss Marcial Dorado, combine des
-extraits des _Argonautas_ et des _Cuatro Jinetes del Apocalipsis_ avec
-des morceaux spécialement écrits pour le volume par Blasco Ibáñez.
-
-A la fin de ces courses errantes dans le territoire de l’Union, Blasco
-reçut à Washington l’honneur le plus haut que la démocratie américaine
-confère, de temps à autre, aux hôtes illustres qui la visitent.
-L’Université George Washington lui concéda, en séance solennelle à
-laquelle prirent part plus de 6.000 personnes, le titre de Docteur ès
-lettres _honoris causa_. Quelques mois auparavant, elle avait conféré ce
-même titre, mais avec la mention: _Droit_, au Roi des Belges et au
-Cardinal Mercier, à l’occasion d’une semblable visite. Blasco reçut le
-sien en même temps que le Général Pershing, commandant en chef des Corps
-Expéditionnaires américains sur le front d’Europe. Le recteur de
-l’Université George Washington, M. W. Miller Collier, est un ancien
-ambassadeur des Etats-Unis à Madrid. Dans le discours qu’il lut, en
-anglais et en espagnol, il se livra à une étude fouillée de la personne
-et de l’œuvre du récipiendaire, que le vieux William Dean Howells, ce
-romancier social du «_common people_» et du «_self-made man_», mort
-alors que Blasco prononçait ses conférences américaines dans l’hiver de
-1920, avait déclaré le successeur immédiat de Tolstoï, selon le
-témoignage qu’en a consigné, en 1917, M. Romera Navarro[96]. Quant à
-Blasco, il disserta, en guise de thèse doctorale, brillamment sur _Le
-plus grand roman du monde_. On devine que c’est du _Don Quichotte_ qu’il
-s’agissait. Ce séjour à Washington fut d’ailleurs marqué par d’autres
-solennités encore. L’Ambassadeur de France, fin lettré lui-même, M.
-Jusserand, offrit un banquet en l’honneur de celui dont les _Four
-Horsemen_ avaient agi si efficacement sur l’opinion américaine.
-L’Ambassadeur d’Espagne, D. Juan Riaño y Gayangos, donna, de son côté,
-un autre banquet et une réception élégante dont Blasco fut l’hôte. La
-visite que celui-ci avait rendue aux représentants de la Nation dans
-leur _Hall_ du Capitole fut cause, d’autre part, d’un curieux incident,
-que je m’en voudrais de ne pas relater, d’autant plus qu’il est déjà
-passé à l’Histoire, consigné que je le trouve au vol. 52, nº 63, mardi
-24 Février 1920, du _Congressional Record_, p. 3.600. Blasco assistait,
-d’une tribune des Galeries qui entourent le _Hall_ immense, long de 42
-mètres, large de 28 et haut de 11, à la séance du Congrès, dont les
-délibérations ressemblent assez à celles des Chambres françaises, avec
-cette différence, peut-être, que le bruit et le désordre y sont encore
-plus grands et que le Président ne parvient pas toujours facilement à
-attirer sur lui l’attention de la salle, dont les républicains occupent
-l’un des côtés, et les démocrates l’autre. Un député célèbre, l’ancien
-juge Towner, Président de la Commission des Affaires Etrangères, ayant
-demandé à l’Assemblée de faire «_a short statement_»[97] et ayant reçu
-l’«_unanimous consent_»[98] de rigueur, s’était exprimé en ces termes:
-«_Mr. Speaker, it is with great pleasure that I announce to the House we
-have visiting us to-day Blasco Ibáñez, whom you all know is the foremost
-writer of Spanish in the world, the author of the «Four Horsemen of the
-Apocalypse» and other works with which we are all familiar. It will
-perhaps be of interest to Members to know that Blasco Ibáñez has also
-been for seven years a member of the Spanish Cortes, or Parliament;
-that he has always been a republican..._»[99]. Mais à peine le mot fatal
-de «Républicain» était-il proféré, que les députés de ce parti
-applaudissaient à tout rompre. M. Towner comprit aussitôt sa bévue et se
-hâta de préciser: il n’entendait pas exalter en Blasco le républicain en
-tant que membre d’un parti opposé au parti démocratique, «_but a
-republican as against a monarchical system_», soit donc le simple ennemi
-du système monarchiste. Cette équivoque dissipée, parmi ce que le
-_Congressional Record_ qualifie de «rires et applaudissements»,
-l’honorable représentant de l’Etat d’Iowa put continuer son exposé,
-qu’il termina sur l’annonce que Blasco serait «_in the speaker’s room
-after a little and he will be very glad indeed to meet all Members of
-Congress personnally, and I am sure it will be a great pleasure for us
-to meet so distinguished a representative of that which is best in
-European and Spanish literature, as well as one whom we ought to admire
-and know better because of his republican and democratic
-principles_»[100]. Cette conclusion, qui conciliait finement république
-et démocratie, déchaîna d’unanimes applaudissements des deux côtés du
-_Hall_. Le président du Sénat avait, d’ailleurs, convié également Blasco
-dans ses salons et nul n’ignore que le Vice-Président des Etats-Unis est
-aussi président d’office du Sénat. Ce dignitaire républicain présenta le
-romancier à un grand nombre de sénateurs distingués, heureux qu’ils
-étaient tous de serrer la main d’un écrivain espagnol pensant à la
-moderne et, pour avoir pensé de la sorte, si longtemps en proie aux
-persécutions du conservatisme obscurantiste de son pays. Si le Président
-Wilson n’en eût alors été empêché par son état de santé précaire, il est
-certain que Blasco eût eu aussi l’honneur d’être reçu par ce grand
-homme. Du moins, lui manda-t-il l’un de ses secrétaires, qui l’assura
-que M. Wilson, l’un des premiers lecteurs et admirateurs des _Four
-Horsemen_, aurait une joie véritable à le voir, si, plus tard, à
-l’occasion d’un autre séjour à Washington, sa présence coïncidait avec
-le retour à la santé de l’illustre père de la Société des Nations, ce
-rêve d’un cœur généreux et d’un puissant cerveau. Blasco eut, du
-moins, le plaisir de connaître diverses personnes de la famille du
-Président, en particulier une de ses filles. Les dames de Washington
-l’avaient prié de les entretenir au _Club parlementaire féminin_, où
-elles lui offrirent un thé de gala. C’est là qu’en présence de la fine
-fleur de l’intelligence féminine américaine--femmes et filles de
-ministres, de sénateurs et de députés--Blasco Ibáñez laissa couler les
-flots d’une éloquence entraînante, en un discours aussitôt traduit par
-l’épouse de l’un des députés des îles Philippines. A Philadelphie, il
-éprouva un autre genre de satisfaction, presque aussi flatteuse. Les
-libraires et éditeurs américains, qui y étaient réunis en
-
-[Illustration: BLASCO DANS SA MAISON DE LA «COLONIA CERVANTES», PARLANT
-A SON INTENDANT
-
-Sur sa tête, une peau de puma tué dans les terres de la colonie]
-
-[Illustration: FABRICATION DE BRIQUES A LA MACHINE, POUR L’EDIFICATION
-DE MAISONS DANS LA «COLONIA CERVANTES»]
-
-congrès, l’invitèrent au banquet de 2.000 couverts qui couronna cette
-manifestation professionnelle et ce fut à la droite de leur Président
-qu’ils le contraignirent de s’asseoir, de même qu’ils le forcèrent aussi
-de leur adresser la parole. Violence, au demeurant, assez douce, car
-Blasco put leur dire des choses flatteuses, qu’il eût été difficile
-d’adresser, sans encourir le reproche de vile adulation, à certains
-éditeurs d’Europe.
-
-En Espagne, s’il est un thème usé et rebattu, c’est, entre gens de
-lettres, celui du peu qu’y rend la carrière d’écrivain de profession.
-Qu’une telle assertion soit vraie ou non, l’on a prétendu que le
-délicieux roman de Juan Valera, cette _Pépita Jiménez_ qui n’a été
-traduite en notre langue qu’en 1906, par M. C.-A. Ayrolle, et qui fut
-tant de fois réimprimée depuis 1874--et elle l’était en espagnol par la
-Maison Appleton, à New York, dès 1887--ne rapporta à son auteur que tout
-juste de quoi offrir à sa femme un costume de bal. Pérez Galdós, le seul
-littérateur de cette époque-là qui ait, à proprement parler, vécu de sa
-plume, serait presque mort--au dire de certains--dans la misère, en
-Janvier 1920, à Madrid, et, au cours d’un article que je lui ai dédié
-dans la revue _Le Monde Nouveau_, en Avril 1920, j’ai pu déplorer
-sincèrement que ses œuvres ne lui eussent pas donné «ce qu’elles
-eussent donné, en France, à un écrivain de sa valeur»[101]. _Le Temps_
-du lundi 26 Août 1907 contenait, sur toute cette matière, des réflexions
-d’autant plus dignes d’être signalées, qu’elles émanaient d’un écrivain
-espagnol et qu’elles se rapportaient à des auteurs aujourd’hui en pleine
-possession de la renommée. Et, déjà, de Valera, l’on nous y rapportait
-que cet Anatole France--première manière--de son pays «n’a jamais eu le
-bonheur d’atteindre à la circulation que sa renommée lui permettait
-d’espérer». De Pérez Galdós, l’on y consignait que c’était à peine s’il
-tirait à plus de 16.000 exemplaires, et, comme complément de ces
-curieuses indiscrétions, il y était dit--mais n’est-ce point aussi le
-cas de la France?--«qu’un jeune romancier qui vend une édition de 2.000
-exemplaires, peut se vanter d’avoir accompli un exploit extraordinaire».
-Il y avait lieu, cependant, de n’accepter ces chiffres que sous bénéfice
-d’inventaire. Pour ce qui est de Pérez Galdós en particulier, plusieurs
-de ses tirages ont atteint les 60^{èmes} et même les 70^{èmes}
-milles--sans parler de ce que lui rapporta son théâtre, spécialement
-_Electra_ et l’on sait si le théâtre rapporte en Espagne--et la légende
-de sa «pauvreté», d’ailleurs très relative, s’explique quand on connaît
-les dessous de sa vie. Enfin, il faut tenir compte, en l’espèce, de ce
-fait: que, chez les hommes de lettres, l’argent semble posséder cette
-vertu spéciale que la légende antique attribuait à l’anneau de Gygès et
-je ne m’étonnerais point trop qu’un jour lointain l’on nous dise que
-Blasco, lui aussi, est «mort dans la misère!» Mais il est, tout de même,
-bien certain que, pour la grosse moyenne, le métier d’écrivain rapporte
-moins en Espagne qu’en France. Je me souviens de ma surprise, lorsque,
-pour rétribuer le premier et long article que j’avais écrit dans sa
-revue, _La España Moderna_[102], le richissime dilettante D. José Lázaro
-m’envoya, au Lycée d’Aurillac, une lettre recommandée contenant un
-billet de 50 _pesetas_, «maximum--spécifiait-il--de paiement en Espagne
-pour un article de revue, quel qu’en soit le volume». 50 _pesetas_ pour
-un travail de 23 pages, cela faisait 2 _pesetas_ et 17 _céntimos_ la
-page. Mais ce taux était bien, comme je l’ai vu depuis, celui d’organes
-analogues: _Nuestro Tiempo_, de D. Salvador Canals, et aussi la grave
-revue de feu Menéndez y Pelayo, cette _Revista de Archivos, Bibliotecas
-y Museos_ qui, des divers articles d’érudition hispanique que j’y ai
-publiés, ne m’en a jamais rétribué que le premier, inséré dans son
-numéro de Septembre-Octobre 1908, p. 252-261. Quant aux feuilles
-quotidiennes, lorsqu’elles ont donné, pour un article de première page,
-25 _pesetas_ à l’auteur, leurs Directeurs sont persuadés qu’une telle
-rétribution est merveilleuse et beaucoup de célèbres journalistes
-espagnols doivent se contenter de moins encore. Blasco Ibáñez, qui a
-reçu, aux Etats-Unis, 2.000 dollars pour un seul conte et dont les
-articles ordinaires de presse y sont payés de 700 à 900 dollars, a pu
-apprécier _in animâ vili_ que le célèbre mot de Pascal: _Vérité en deçà
-des Pyrénées, erreur au-delà_, était vrai aussi pour ce qui, d’après le
-Montecucculi qu’il connaît si bien, constituerait le «nerf de la
-guerre»: cet argent sans lequel la pensée la plus noble, la plus
-géniale, se voit réduite à l’esclavage des basses et avilissantes
-besognes. Peu avant de s’embarquer pour l’Europe, _The World_, de New
-York, l’envoya assister aux séances de la Convention Républicaine,
-réunie à Chicago pour l’élection du Nouveau Président des Etats-Unis et
-qui a nommé, comme successeur de M. Wilson, M. Harding. Dans cette
-mission, non seulement Blasco eut les frais de voyage et d’hôtel
-remboursés pour lui et son secrétaire, mais encore lui payait-on 1.000
-dollars chacun de ses articles. Et ces articles ne dépassaient pas 2.000
-mots et se bornaient à exposer les vues et impressions personnelles du
-signataire sur l’aspect et la physionomie extérieurs du Congrès, vues
-et impressions consignées dans la plus absolue indépendance d’esprit.
-Ecrits à trois heures de l’après-midi, au sortir de la séance de la
-Convention, ils étaient traduits, phrase par phrase, en anglais et
-aussitôt télégraphiés à New York, où l’édition du soir du _World_ en
-offrait le texte à ses lecteurs, cependant que ce même texte avait déjà
-été transmis par fil spécial aux feuilles associées, à travers tout le
-territoire de l’Union.
-
-Ce fut durant ce séjour en Amérique que Blasco Ibáñez fit, en Mars et
-Avril 1920, son excursion au Mexique, invité par celui qui en était
-alors le Président, Don Venustiano Carranza. Quant le maître arriva en
-Nouvelle-Espagne pour y passer ces deux mois, tout y semblait
-tranquille. Son but n’était autre que d’étudier à fond le Mexique pour,
-ensuite, écrire, sur cette République Fédérale de langue espagnole, son
-roman _El Aguila y la Serpiente_. Depuis l’ouverture des chemins de fer,
-l’excursion au Mexique se fait facilement, du Sud des Etats-Unis. Le
-touriste européen ne sait qu’y admirer davantage, ou ses merveilleuses
-beautés naturelles, ou cette civilisation spéciale, dont le charme
-essentiel consiste, pour lui, en la nouveauté. Trois semaines suffisent,
-à la rigueur, pour le voyage à México et retour, avec séjour aux points
-les plus intéressants et excursion de México à Orizaba, ou même à
-Vera-Cruz. Le «tour» ne présente aucune difficulté et je connais des
-dames qui l’ont entrepris et s’en réjouissent. Mais la visite des
-intéressantes ruines de Yucatán, de Chiapas et d’Oaxaca demande plus de
-temps. Blasco s’était fié aux assurances des gouvernants mexicains et
-croyait fermement que l’anarchie était désormais bannie de ce malheureux
-pays. Le patron des révolutionnaires triomphants, Carranza, semblait
-devoir y rester ce _Primer Jefe_[103] qu’affectaient de l’appeler les
-prolétaires conscients que sont les citoyens-généraux de là-bas et dont
-Blasco vient de nous donner un si délicieux croquis dans la courte
-nouvelle: _El automóvil del General_, qu’a publiée _El Liberal_ de
-Madrid. Or, à quelques semaines de là, l’Etat de Sonora se soulevait
-contre le vieux tyran, et l’ex-traficant en pois chiches, ex-vainqueur
-de Pancho Villa, le général Alvaro Obregón, actuel Président de la
-République Mexicaine, se déclarait à son tour en rébellion. Tout le
-Mexique retombait, de nouveau, en proie à cette affreuse guerre civile,
-qui semblait y être devenue mal endémique. On sait ce qui arriva et
-comment l’assassinat mystérieux de Carranza, loin d’éteindre la flamme
-de la discorde, ne fit que l’attiser. Dans un article que j’ai publié
-dans le fascicule de Mars 1921 de la _Renaissance d’Occident_[104], j’ai
-rendu compte en ces termes de la genèse et du contenu du livre de Blasco
-Ibáñez sur _El Militarismo Mejicano_, paru à Valence dans l’été de 1920.
-«...De retour aux Etats-Unis, Blasco Ibáñez, sollicité par des
-journalistes de New York et en présence de l’incertitude générale où
-l’on se trouvait--en Amérique et ailleurs--sur la situation véritable du
-Mexique, considéra de son devoir, pour couper court à une multitude
-d’interviews plus ou moins fantaisistes, de donner aux _New York Times_
-et à la _Chicago Tribune_--d’où ils passèrent dans la plupart des
-feuilles de l’Union--des articles dont le présent livre offre la seule
-version espagnole authentique, après que le texte anglais en a paru en
-volume à New York. On se souviendra que Blasco Ibáñez, en même temps que
-le plus grand romancier de l’Espagne, en est aussi l’un des meilleurs
-journalistes. Aussi sera-t-on heureux de retrouver, dans ce livre sur le
-Mexique de la Révolution, la plume nerveuse et merveilleusement
-évocatrice qui--même dans des pages comme celles-ci, où l’ordre
-rigoureux d’une composition méthodique fait fatalement défaut--reste
-toujours égale à elle-même... Combien, à la place de Blasco, n’eussent
-pas dit sur le Mexique ce qu’il importait de dire! C’est, précisément,
-en ceci que gît toute l’immense signification de ces pages: en ce que,
-dans leurs dix chapitres, il y exprime sans fard, avec la robuste
-franchise d’un bon Latin gémissant de voir un grand pays en proie à
-l’anarchie--parce qu’un militarisme de rustres sans culture l’asservit,
-grâce à l’état d’ignorance d’une plèbe de demi-castes--, ce que tant de
-plumes intéressées à taire la vérité n’eussent jamais dit... Le Mexique,
-avec ses quinze millions d’habitants, est, du moins numériquement, le
-plus important des pays latins d’outre-mer, et, pour beaucoup de
-Yankees, l’Amérique latine se résume dans le Mexique. Ils ne songent pas
-que, sur ces quinze millions d’habitants, deux millions à peine sont des
-blancs et que le reste n’est qu’une horde illettrée de métis et
-d’Indiens. Que l’on juge donc de l’effet produit sur les Américains du
-Nord par cet état navrant de désordre, où Blasco vit l’infortuné Mexique
-se débattre. L’incohérence de leurs jugements semble avoir contaminé
-jusqu’à M. Wilson, dont l’auteur du _Militarisme Mexicain_ qualifie la
-politique mexicaine de cette épithète même: _incohérence_, qui
-caractérise parfaitement toute l’attitude des masses américaines à
-l’endroit de voisins dont elles ignorent jusqu’à la situation
-géographique exacte... Tant que le Mexique n’aura pas à sa tête des
-gouvernants civils formés par un stage au dehors, il restera donc ce
-qu’il est présentement: la honte de l’Amérique latine. Remercions Blasco
-Ibáñez de bien l’avoir montré et souhaitons à son volume une prompte
-diffusion en notre langue[105]. Elle s’impose, en dépit des innombrables
-défenseurs de l’actuel Président du Mexique et de leurs proses, allant
-de l’exposé apologétique d’un Don Luis F. Seoane aux grotesques
-diatribes d’un D. Z. Cuellar Chaves, ou aux insinuations jésuitiques du
-quotidien conservateur new-yorkais de langue espagnole: _La Tribuna_.»
-
-
-
-
- IX
-
- Classification des romans de Blasco Ibáñez: Romans valenciens,
- Romans espagnols, Cycle américain, Triptyque de «guerre».--Blasco
- Ibáñez est-il le «Zola espagnol»?--Comment Blasco a écrit ses
- romans.--Quelques réflexions sur le style du romancier.
-
-
-L’œuvre de Blasco Ibáñez actuellement réunie en volumes et, par
-suite, accessible au public lettré se compose de contes, de romans, de
-récits de voyages et du recueil d’articles sur la situation du Mexique.
-
-Les contes sont actuellement au nombre de trente-six: treize dans le
-recueil intitulé: _Cuentos Valencianos_, dix-sept dans celui qui porte
-le titre: _La Condenada_ et six entre la nouvelle: _Luna Benamor_ et les
-cinq _Ebauches et Esquisses_ qui terminent le volume dont la dite
-nouvelle occupe les cent neuf premières pages.
-
-Les romans peuvent être subdivisés en romans «valenciens», romans
-«espagnols», romans «américains» et romans de «guerre».
-
-Des récits de voyages, il a été suffisamment parlé plus haut, ainsi que
-du livre sur le _Militarisme au Mexique_, pour qu’il soit permis de
-passer outre.
-
-Les romans «valenciens» comprennent six volumes, composés de 1894 à
-1902 et qui sont: _Arroz y Tartana_, _Flor de Mayo_, _La Barraca_,
-_Entre Naranjos_, _Sónnica la Cortesana_, _Cañas y Barro_. Les romans
-«espagnols» en comprennent huit, composés de 1903 à 1908 et qui sont:
-_La Catedral_, _El Intruso_, _La Bodega_, _La Horda_, _La Maja Desnuda_,
-_Sangre y Arena_, _Los Muertos mandan_ et _Luna Benamor_. Le seul roman
-«américain» jusqu’ici publié sont _Los Argonautas_, dont il a été dit
-que la composition en remonte à 1913-1914. Les romans de «guerre» ont vu
-le jour de 1916 à 1919 et ce sont, comme on sait: _Los Cuatro Jinetes
-del Apocalipsis_, _Mare Nostrum_ et _Los Enemigos de la Mujer_.
-
-Il est facile de faire accorder cette classification avec le cours de
-l’existence même de Blasco, dont l’œuvre apparaît ainsi en fonction
-de la vie et se révèle fort indépendante des tyrannies, plus ou moins
-capricieuses, de telles ou telles modes littéraires, le seul facteur
-véritablement efficace d’influence dont elle puisse se réclamer étant le
-facteur de l’ambiance. Lorsque Blasco Ibáñez vécut à Valence, il y
-composa ses romans valenciens, œuvres montées en couleurs, de la même
-nuance que celle des peintres du lieu, manifestant, en leur auteur, une
-âme violente et simple, semblable à celle de ses protagonistes, une
-mentalité quelque peu provinciale, et «provinciale valencienne». Plus
-tard, lorsque commencèrent ses séjours à Madrid et qu’il eut pris
-l’habitude de courir le monde, une transformation radicale s’opéra en
-Blasco Ibáñez, transformation dont ses romans contiennent la trace
-manifeste. Il s’aperçut que l’art pour l’art impliquait un procédé
-d’écriture stérile et il convertit sa narration désintéressée,
-simplement satirique ou humoristique, d’antan, en une arme de propagande
-pour les idées politiques et sociales qu’il patronnait, s’efforçant de
-faire passer dans l’esprit du lecteur la même volonté de réforme, la
-même ardente prétention d’améliorer le sort des plèbes misérables
-d’Espagne. Puis, à la suite du premier voyage en Amérique, son esprit
-subit une modification nouvelle. Ses conceptions s’étant amplifiées, ses
-horizons s’étant dilatés, d’écrivain espagnol il passa à la catégorie
-d’auteur mondial, de «_novelista provinciano_» au rang de «_novelista
-humano_». La Grande Guerre le surprit à ce stade décisif de son
-évolution. Quels thèmes merveilleux n’offrait-elle pas à sa vision
-artistique rénovée, à sa puissance créatrice, rajeunie et comme refondue
-par cette rude épreuve! Il n’a pas failli, ici non plus, à sa tâche et
-le prodigieux succès qui a accueilli le triptyque de ses romans de
-«guerre» est là qui atteste l’exactitude de cette affirmation.
-
-A l’origine de la carrière littéraire de Blasco, l’on trouve une erreur
-d’appréciation qui, formulée maladroitement dans une intention
-d’apologie, s’est muée, par la paresse intellectuelle des critiques, en
-une sorte de lieu commun de la _Weltliteratur_[106], dont l’inopportune
-popularité n’a servi qu’à bouleverser les critères et à brouiller
-fâcheusement les idées de qui prétendrait fixer la filiation littéraire
-de notre romancier. Lorsque celui-ci publia _Arroz y Tartana_, en 1894,
-Emile Zola jouissait de la plénitude de sa célébrité et était
-universellement reconnu comme le père du roman naturaliste. En Espagne,
-à la bonne époque de 1880 où Madame Pardo Bazán, Pérez Galdós et Palacio
-Valdés avaient donné à un public lettré malheureusement très clairsemé
-ses premières émotions réalistes, avait succédé une ère de discussions
-et de polémiques sur la théorie du naturalisme. Cette longue et
-curieuse querelle où, après beaucoup de papier noirci, les adversaires
-restèrent sur leurs positions, avait laissé Pérez Galdós continuant à
-écrire sans nerf, Pereda s’obstinant dans son rance classicisme, Palacio
-Valdés pratiquant, en dépit du _prologue_ de 1889 à _La Hermana de San
-Sulpicio_, ses coutumières négligences. D. Juan Valera cultivant sa
-vieille manière académique et Madame Pardo Bazán n’adoptant du
-naturalisme que ce qu’elle estimait devoir s’adapter à la morale
-catholique, ou, si l’on préfère, ne point blesser trop grièvement les
-sentiments traditionalistes d’une clientèle choisie. En face de ces
-maîtres, dont la formule était définitivement fixée, Blasco, énergique
-et personnel, ignorant l’artifice des demi-teintes, doué de «fibre»,
-violent même, fut tout de suite classé comme vivant contraste et il
-était naturel que pour la critique de son pays, alors surtout exercée
-par des plumes bourgeoises, le jeune romancier de Valence payât de la
-louange de «futur» Zola espagnol le mérite, ou le crime, d’être, en même
-temps qu’un écrivain sincère, un homme politique partisan du plus
-foncier radicalisme. A la rigueur, l’on pouvait, à pareille date,
-rapprocher, sans trop d’accrocs à la vérité historique, le nom du maître
-de Médan du nom de Blasco Ibáñez. Celui-ci, grand admirateur de Zola,
-dont il a donné, chez son éditeur de Valence, en collaboration avec Paul
-Alexis et feu Luis Bonafoux, une étude: _Emilio Zola, Su Vida y Sus
-Obras_[107], ne songeait pas à nier une familiarité ancienne avec la
-doctrine naturaliste. Qu’en outre il ait été l’ami personnel de Zola,
-c’est ce que les épisodes de la campagne de presse en faveur de Dreyfus
-permirent de constater, quand, à l’appel du Directeur de _El Pueblo_,
-les colonnes de ce journal s’emplirent de signatures des admirateurs
-espagnols de l’auteur de _J’accuse_ et qu’enfin, cette amitié ait
-survécu à la mort du romancier français, c’est ce dont fait foi le souci
-qu’a Blasco Ibáñez de toujours placer sur sa table de travail, en
-quelque résidence qu’il la fixe, certaine photographie avec dédicace
-autographe que, peu de mois avant sa fin tragique, Zola l’avait, en
-signe de bonne confraternité littéraire, prié de bien vouloir accepter.
-Mais l’influence exercée sur Blasco Ibáñez par l’œuvre d’Emile Zola
-constitue un problème que ne résolvent pas de simples affirmations. Pour
-ce qui est d’_Arroz y Tartana_, le lecteur le moins prévenu y notera
-sans peine plus d’un ressouvenir soit du _Bonheur des Dames_--par la
-façon dont est décrit le magasin symbolique des _Trois Roses_--, soit du
-_Ventre de Paris_--dans la gargantuesque vision du _Mercado de
-Navidad_[108] valencien--soit, de façon plus générale, de la manière
-zolesque, par la prépondérance accordée à la description du milieu, que
-l’art classique se faisait un scrupule d’à peine ébaucher, ainsi que par
-les procédés d’un style aux touches lentes, lourdes, vigoureuses, usant
-de répétitions fréquentes, qui constituent comme le _leit-motiv_ de
-cette grande symphonie sur la vie du peuple et de la bourgeoisie à
-Valence. Toutefois, dès le roman suivant, _Flor de Mayo_, cette
-influence de Zola a, à peu près, disparu--tant de la conception de
-l’œuvre que du style, qui s’avèrent, l’un et l’autre, à tel point
-propriété personnelle de l’auteur que M. William Ritter, qui a finement
-analysé ce volume dans son livre de 1906, concluera à sa totale
-originalité, en ces termes: «Ce livre est décidément un coup de maître
-et l’homme de ce livre peut-être le premier, je ne dis pas penseur ni
-poète, mais peintre réaliste de la littérature d’aujourd’hui»[109]. _La
-Barraca_, troisième roman de Blasco, ne souffre plus la moindre
-comparaison avec Zola, et le suivant, _Entre Naranjos_, s’il évoque le
-faire de quelque devancier, ce serait plutôt, par le procédé de
-composition égotiste et l’exaltation exclusive que l’on y trouve d’un
-seul personnage, au D’Annunzio de _Il Fuoco_ que je songerais et j’y
-constate aussi, au chapitre V, le ressouvenir de certain rossignol
-qui--je l’ai démontré en 1920 dans une note de la _Revue des Langues
-Romanes_[110]--s’est envolé d’un récit de Maupassant intitulé: _Une
-partie de campagne_, pour venir se poser sur une page de
-_L’Innocente_--traduit en 1893 par M. Hérelle sous le titre:
-_L’Intrus_--d’où l’écho de ses trilles et roulades est allé émouvoir la
-solitude nocturne de l’île du Júcar où se pâment les deux amants de
-Blasco, dont il n’est pas jusqu’au style qui ne se nuance, à plus d’une
-reprise, de ces teintes morbides que l’on trouve dans les artificielles
-narrations du décadent italien. Mais l’étiquette zolesque, appendue aux
-romans de Blasco Ibáñez, correspondait trop bien aux préjugés que la
-petite élite intellectuelle bourgeoise espagnole nourrissait à l’endroit
-de l’écrivain non conformiste de Valence, pour que, du «futur» Zola
-espagnol, l’on ne se hâtât, dans la mesure où son succès allait
-grandissant, de faire le «Zola» pur et simple du roman transpyrénaïque.
-Et c’est bien ainsi que le définira l’_Enciclopedia Espasa_: «_Las
-huellas de Zola, que se descubren en muchas de sus novelas, le han
-valido el título de «el Zola español_»...»[111]. De ce que je viens de
-dire, il ne s’en suit pas que le prêtre D. Julio Cejador n’ait pas eu
-raison, dans un certain sens, d’associer le nom de Zola à ceux de
-Maupassant, d’Ibsen et de Maeterlinck, lorsqu’il qualifie la manière de
-Blasco dans les romans de sa seconde époque, sociologique et
-doctrinaire, qui va de _La Catedral_ à _La Horda_. Mais ce qui
-importait, c’était de ne pas laisser passer sans la réfuter une
-imputation aussi généralisée que dénuée de fondements, et, puisque
-Blasco Ibáñez a bien voulu s’en défendre lui-même, je traduirai le
-passage de sa lettre insérée, comme il a été dit, au t. IX de
-l’_Historia_ de M. Cejador, passage où il repousse cette filiation
-zolesque, globale et sans distinguo:
-
-«Dans mes premiers romans, j’ai subi de façon considérable l’influence
-de Zola et de l’école naturaliste, alors en plein triomphe. _Mais
-seulement dans mes premiers romans._ Ensuite, ma personnalité s’est peu
-à peu formée, telle quelle; et moi-même, dans ces vingt ans écoulés, je
-constate et compare la différence d’hier à aujourd’hui. Il ne faudrait
-pas croire que je me repente de cette influence, ou que je la renie.
-Tous, même les plus grands, ont connu, dans leur jeunesse, des maîtres,
-de l’exemple desquels ils se sont inspirés. Ç’a été le cas de Balzac,
-celui de Victor Hugo et de tant d’autres. Forcément, il fallait que je
-commençasse par imiter quelqu’un, comme tout le monde, et il me plaît
-que mon modèle ait été Zola, plutôt que tout autre modèle anodin. Zola,
-pour avoir voulu être chef d’école, a exagéré, cherchant souvent, de
-parti pris, à irriter le public par des caresses à rebrousse-poil. De
-plus, tous les chefs d’école se trompent et leurs erreurs subsistent
-comme d’importants témoins à charge. Mais, abstraction faite de ces
-tares, quel prodigieux peintre, non pas de tableaux, mais de fresques
-immenses! Quel constructeur, non pas de temples, mais de pyramides! Qui
-sut, comme lui, faire mouvoir et vivre les multitudes, dans les pages
-d’un livre?... Chez nous, au pays de la paresse intellectuelle, le pire
-qui puisse arriver à un artiste, c’est de se voir enrégimenter, affubler
-d’un numéro matricule, même glorieux, à l’origine de sa carrière. Quand
-j’ai publié mes premiers romans, on les trouva semblables à ceux de Zola
-et on me classifia, en conséquence, une fois pour toutes. C’est là
-procédé commode, qui dispense, pour l’avenir, de la nécessité de
-rechercher, de s’enquérir. Pour beaucoup de gens, quoi que j’écrive,
-quelques radicales transformations que puisse connaître ma carrière
-littéraire, je suis et je resterai «_le Zola espagnol_». Ceux qui le
-disent et le répètent par paresseux automatisme intellectuel, font
-preuve qu’ils ignorent et Zola et moi-même, ou, du moins, que, s’ils
-connaissent les œuvres de l’un et de l’autre, ils ne les connaissent
-que superficiellement, sans les avoir jamais approfondies. J’admire
-Zola, j’envie beaucoup de ses pages, je voudrais posséder en toute
-propriété les merveilleuses oasis qui s’ouvrent dans le monotone et
-interminable décor d’une grande partie de sa production. Je
-m’enorgueillirais, par exemple, de me sentir père des foules de
-_Germinal_, de me savoir peintre des jardins du Paradou. Mais cette
-admiration n’empêche pas qu’aujourd’hui, en pleine maturité, dans
-l’entière possession de ma personnalité artistique, je ne constate qu’il
-n’est que très peu de points de contact entre ma formule et celle de mon
-ancienne idole. Zola a exagéré en appuyant toute son œuvre sur une
-théorie «scientifique», celle de l’hérédité physiologique, théorie dont
-l’écroulement partiel a détruit les affirmations les plus graves de sa
-vie intellectuelle, toute l’armature intérieure de ses romans.
-Actuellement, j’ai beau chercher, je ne me trouve que fort peu de
-rapports avec celui que l’on a voulu considérer comme mon répondant
-littéraire. Nous n’avons pas la moindre similitude, ni dans notre
-méthode de travail, ni dans notre écriture. Zola a été littérairement un
-réfléchi, je suis un impulsif. Il arrivait lentement au résultat final,
-en suivant un système de perforation. Je procède violemment et
-bruyamment, par voie d’explosion. Il composait un volume par an, dans
-son labeur de termite, patient, lent, égal. Je porte en moi mon roman
-fort longtemps, parfois deux ou trois années, et, le moment de la
-parturition venu, c’est comme une fièvre puerpérale qui m’assaille. Je
-rédige mon livre sans m’en rendre compte, dans le temps qu’il faudrait à
-un secrétaire pour en recopier au net le brouillon. Bref, quand j’ai
-commencé d’écrire, je voyais la vie à travers les livres d’autrui, comme
-tous les jeunes. Aujourd’hui, je la vois de mes propres yeux et j’ai,
-même, l’occasion de voir mieux que beaucoup d’autres, puisque vivant une
-existence pleine et agitée, et que changeant fréquemment de milieu...»
-
-M. Eduardo Zamacois avait déjà recueilli, des lèvres de Blasco,
-d’analogues considérations, consignées au chapitre V de son livret de
-1909, où il ajoutait cette autre différence, que Zola «fut un chaste, un
-mystique, triste et solitaire, un homme
-
-[Illustration: BLASCO A BORD D’UN TRANSATLANTIQUE DANS UN DE SES VOYAGES
-D’ARGENTINE EN EUROPE]
-
-[Illustration: TRACTEURS LABOURANT LES TERRES VIERGES DE LA COLONIE
-«NUEVA VALENCIA»]
-
-de _vie intérieure_, accablé sous la hantise d’accumuler les volumes»,
-tandis que Blasco est une vitalité prolifique, débordante, dont les
-œuvres respirent la joie de vivre, profonde, sincère, immarcescible.
-Cependant, un jeune critique qui s’est fait depuis un nom honorable dans
-les lettres espagnoles, M. Andrés González-Blanco--dont le chapitre VIII
-de la volumineuse _Historia de la Novela en España desde el romanticismo
-á nuestros días_, paru à Madrid en 1909, mais achevé de rédiger dès
-1906[112], consacre à Blasco Ibáñez des réflexions et des digressions
-souvent prolixes, mais généralement justes--remarquait, dès la première
-page, que, «si un romancier naturaliste a été, en Espagne, le
-représentant exclusif du produit français, c’est Vicente Blasco Ibáñez»
-et que «si Blasco ressemble à quelqu’un, c’est à Zola dans ses romans,
-et à Maupassant dans ses contes», ajoutant que «sous sa plume, le
-naturalisme espagnol est parvenu à terme». Pour M. Andrés
-González-Blanco, «l’influence de Zola sur Blasco dans sa façon d’écrire
-ses romans est indéniable». Il voit, chez l’un et chez l’autre, «une
-commune mesure dans le dosage des éléments dramatiques et l’emploi du
-dialogue, un même souci de créer des personnages épisodiques, un même
-mode d’expression, où la langue arrive souvent à acquérir une artistique
-magnificence, un même amour pour les thèmes romanesques à base
-populaire, et, surtout, pour les façons de dire du peuple, fraîches et
-rapides». Que si M. Andrés González-Blanco a cru devoir aller jusqu’à
-affirmer encore que Blasco et Zola manifestent, «après un certain temps
-de pratique littéraire, une même confusion relativement au roman
-social», c’est qu’au moment où il rédigeait la centaine de pages qu’il a
-dédiées à Blasco dans son imposant volume, il se trouvait sous
-l’impression directe de ces romans de la seconde époque, dont j’ai
-relevé plus haut le jugement d’influences que portait sur eux le prêtre
-D. Julio Cejador et dont le scandale était alors très vif en Espagne.
-Mais, déjà, M. Andrés González-Blanco ne se dissimulait pas qu’entre
-Zola et Blasco Ibáñez, il existait de considérables différences, et de
-tempérament et d’origine. Blasco, notait-il, «est plus méridional et,
-par suite, plus emphatique, souvent; il possède aussi plus
-d’imagination; il ne se croit point obligé de recourir si fréquemment au
-«document humain» et à l’expérimentation; il est plus véhément; il ne
-travaille pas à froid; il raisonne moins son art et jamais il ne s’est
-adonné à la critique systématique...» Et tout ceci, certes, était
-parfaitement exact.
-
-Après de tels témoignages espagnols, il ne sera pas superflu de produire
-deux attestations françaises contemporaines sur cet épineux débat des
-rapports de Blasco avec Zola. L’une émane de feu Laurent Tailhade et a
-été publiée en 1918, au premier fascicule de la première année
-d’_Hispania_. L’autre provient de M. Edmond Jaloux et se trouve dans
-l’article que celui-ci écrivit pour la _Revue de Paris_ du 1er Août
-1919 sous le simple titre: _Lectures Etrangères_. Laurent Tailhade, dont
-la longue conférence sur Blasco à l’_Odéon_ est restée dans la mémoire
-des quelques lettrés que la guerre n’avait pas dispersés loin de Paris,
-s’exprime en ces termes à la page 16 de cet article, composé, disait-il,
-dans l’intention de présenter l’auteur espagnol «non pas au public
-français qui le chérit et l’adore, mais à la jeune clientèle d’une
-_Revue_ où la France et l’Espagne, grâce à un contact plus fréquent,
-apprendront à se mieux connaître, partant à s’aimer davantage»,--_Revue_
-qui, jusqu’ici, a bien tenu sa promesse. «On a comparé souvent Blasco
-Ibáñez à Zola. Rien de plus faux. Certes, Blasco Ibáñez, comme Zola, se
-plaît à l’étude sincère du peuple, des milieux primitifs où le vice, la
-pauvreté, l’ignorance jettent leurs racines vénéneuses et font épanouir
-d’inquiétantes fleurs. L’assommoir, le bouge, la rue inquiète et le
-faubourg souffrant, les repaires du crime et les refuges de la misère,
-le geste du chiffonnier, du vagabond, de l’ivrogne et de l’assassin
-émeuvent profondément leur curiosité d’artiste. Mais là s’arrête la
-ressemblance. Car Zola, préoccupé d’un socialisme enfantin et d’un
-parti-pris scientifique dont les prémisses manquent un peu de clarté, ne
-laisse pas d’être gêné par quelques-uns de ces parti-pris. En effet, il
-se prétend observateur exact, mais ne regarde les objets qu’avec un
-verre grossissant. Il voit démesuré. C’est un poète, non un peintre
-minutieux de l’existence quotidienne. L’homme d’esprit qui a dit de
-_Pot-Bouille_: «C’est de l’Henri Monnier à la manière noire», s’est
-borné, en ceci, à faire un bon mot. Car Zola n’a rien de la touche
-minutieuse qui caractérise l’inventeur de _Joseph Prudhomme_. Ses
-personnages ont des muscles d’acier, des appétits géants. Même, après
-Nana, ils deviennent, ou peu s’en faut, des entités philosophiques, les
-porte-paroles de l’auteur, dans une action qui perd, à chaque livre
-nouveau, de l’importance, pour aboutir à l’immobilité des _Quatre
-Evangiles_. Ici, le poète abdique et le romancier, dorénavant, se fait
-législateur. Dans ce débordement de poésie allégorique, où chercher le
-«naturalisme», l’étude «scientifique», la vérité? Blasco Ibáñez nous
-apparaît à la fois moins dogmatique et plus sincère... Un parallèle
-serait aisé entre _La Terre_--enterrement du père Fouan, avec l’épisode
-final de Jésus-Christ--et _La Barraca_--funérailles du petit enfant,
-paré comme pour une fête. Ainsi, l’on pourrait opposer les deux maîtres,
-dans leur style comme dans l’invention et l’ordonnance de leurs ouvrages
-principaux. Blasco Ibáñez n’a pas la touche grasse, la manière
-abondante, le faire large et sanguin de Zola. Mais il évite les
-répétitions, les longueurs, les retours sans fin des _leit-motive_, les
-redites, que la verve seule de Zola rend supportables, mais qui,
-toutefois, alourdissent les meilleurs de ses romans. Blasco Ibáñez est
-plus discret, plus nerveux. Il ne se prodigue pas. Il sait choisir, se
-borner. Comparés aux formidables élucubrations de Zola, _Boue et
-Roseaux_, _Arènes Sanglantes_, _Sous les Orangers_, semblent à peine de
-fortes nouvelles. Le don supérieur de Zola, c’est de créer, de mettre en
-mouvement la Foule. Walter Scott, dans les _Puritains_, les _Chroniques
-de la Canongate_, _Anne de Geirstein_ et _Quentin Durward_, est
-peut-être l’unique romancier que l’on puisse égaler, sur ce point, à
-l’auteur de _Germinal_ et de _Lourdes_. En revanche, l’Espagnol est plus
-varié et plus nuancé. Il se guinde plus facilement à la compréhension
-des idées générales, des milieux raffinés. Zola n’a pas une «grande
-dame» comparable en dévergondage, en cynisme patricien, en impudente
-luxure, à la Doña Sol d’_Arènes Sanglantes_...»
-
-A son tour, M. Edmond Jaloux, qui semble avoir ignoré ce curieux
-témoignage du pauvre Tailhade, et, naturellement, aussi, le vieil
-article de M. J. Ernest-Charles dans la _Revue Bleue_,--des «_clichés_»
-duquel j’ai déjà eu l’occasion de parler: «Nous associons sans effort le
-nom de Blasco Ibáñez au nom d’Emile Zola... Ses livres, où tout prend,
-comme dans ceux de Zola, un caractère épique, sont déprimants comme les
-siens. Si Blasco Ibáñez a la même poésie, il a aussi la même aptitude
-aux peintures naturalistes, etc., etc...»,--à son tour, disais-je, M.
-Edmond Jaloux, romancier de talent, constate, entre l’œuvre de Zola
-et celle de Blasco, des analogies, mais aussi de profondes divergences.
-«Tous deux traitent le roman comme une vaste symphonie--Blasco Ibáñez
-raffole de la musique et en parle avec ravissement et lucidité, dans
-bien des pages de son œuvre--, avec des thèmes principaux qui se
-poursuivent, reviennent, donnent l’atmosphère du livre, sa couleur. Tous
-deux, nés réalistes, ont évolué vers ces grands symboles simples qui
-font d’un être rencontré au hasard une sorte de figure mythologique,
-d’un groupement quelconque--élémentaire ou humain--une puissance
-mystérieuse et géante. Tous deux répugnent aux personnages trop raffinés
-de mœurs ou d’esprit et adorent, au contraire, les êtres simples,
-rudes, violents. J’ajoute que Blasco Ibáñez, né sur une terre heureuse,
-a une connaissance de l’instinct supérieure à celle de Zola. Et d’abord,
-parce qu’il montre une gamme d’instincts plus riche, plus variée que
-l’auteur de _Nana_, aux yeux de qui il n’en existait guère que deux ou
-trois. Et ensuite, parce que ceux qu’il met en lumière sont libres et
-pleins et donnent du prix à la vie. Zola, naturellement pessimiste, a
-essayé d’être optimiste. Blasco Ibáñez a peut-être essayé d’être
-pessimiste, et ses romans finissent généralement mal. Mais toute son
-œuvre contient une joie tranquille, un bonheur profond d’exister, une
-force puissante qui font qu’on oublie la malchance des héros, les
-injustices de la vie et les lamentations de beaucoup d’entre eux, pour
-se repaître l’esprit de ces fresques brutales et sensuelles, où l’homme
-travaille, peine et lutte, mais où on le sent pleinement satisfait
-d’atteindre son but et d’obtenir--volupté, argent, terre ou renom--ce
-qu’il demande à ce monde. Les héros de Blasco Ibáñez, quels que soient
-leurs tourments, sont tous un peu pareils à cet Ulysse Ferragut de _Mare
-Nostrum_, audacieux aventurier, mais qui oublie tout dès qu’il est
-heureux... La qualité maîtresse de Blasco Ibáñez, c’est son œil. Il a
-un œil qui voit tout, qui distingue chaque chose, l’isole d’abord,
-puis la replace dans son ensemble. Aussi n’y a-t-il pas un être dont il
-ne fixe aussitôt l’image unique. Il sait en quoi un matelot, un prêtre,
-un pêcheur diffèrent des autres matelots, des autres prêtres, ou
-pêcheurs. Et il semble, vraiment, que ses livres, à l’origine, au lieu
-d’être de lentes germinations de son cerveau, soient des grappes de
-visions agglutinées les unes aux autres autour de visions centrales
-originelles...»
-
-Pour résumer en une phrase toute la portée de cette querelle touchant
-l’influenciation de Blasco par Zola, je risquerai l’hypothèse que le
-réalisme étant une qualité essentielle de la littérature espagnole, il
-n’était pas besoin de Zola pour en apprendre, rebaptisée «naturalisme»,
-la pratique à l’Espagne; j’ajouterai que, d’autre part, la matière
-populaire en tant que thème de roman est à la base de la _Novela
-picaresca_, si spécifiquement espagnole, et j’insinuerai qu’enfin, à
-l’époque où Blasco commença d’écrire, l’influence naturaliste flottait,
-comme on dit, dans l’air, un peu partout, en Europe. Laissons donc une
-dispute oiseuse pour relater quelques anecdotes qui illustrent la façon
-dont Blasco composa ses livres et dont certaines sont, aussi bien, déjà
-connues. Nul n’ignore en Espagne que, pour la préparation de _Flor de
-Mayo_, il s’embarqua à plusieurs reprises sur les bateaux de la pêche
-dite _del bòu_[113], participant à la rude existence des gens de mer
-méditerranéens et qu’il entreprit même, sur une barque de
-contrebandiers, un voyage en Algérie pour juger _de visu_ de la façon
-dont on pouvait, en réalisant de gros bénéfices, approvisionner de tabac
-l’Espagne en dépit, ou avec l’assentiment, payé, des employés de douane.
-Pour _La Barraca_, nous savons grâce à une interview de Blasco prise par
-un rédacteur de _La Esfera_, lors du courageux voyage de propagande en
-Espagne durant la guerre, et insérée par ce journaliste--D. José María
-Carretero, alias: _El Caballero Audaz_--au t. II de son recueil: «_Lo
-que sé por mí_»[114], comment l’idée en vint à Blasco: «Mon roman _La
-Barraca_ a son histoire. Quand j’étais caché dans l’arrière-boutique
-d’un débitant de vins du port, attendant l’occasion de fuir en Italie et
-avec la perspective d’être fusillé, je m’amusai à écrire sur quelques
-feuillets un conte que j’intitulai: _Venganza Morisca_[115]. Je pus
-m’enfuir en Italie et c’est au retour de ce voyage que je fus condamné
-au bagne. Plusieurs années s’écoulèrent et voici qu’un beau jour le
-coreligionnaire qui était patron du débit, m’apporte les papiers que
-j’avais oubliés chez lui. Ce fut en les relisant que je compris que je
-pourrais en tirer un roman. En peu de temps, j’eus monté _La Barraca_,
-premier livre qui me rendit célèbre, en Espagne et à l’étranger...»
-Oui, mais ce que M. Carretero a oublié de dire, c’est que, pour «monter
-_La Barraca_», Blasco, député aux _Cortes_, connut, dans la _Huerta_
-valencienne, l’existence de ses électeurs ruraux en la vivant lui-même
-et que la peinture de cette farouche vengeance populaire, qui maintient
-incultes les champs du _tío Barret_, comme si une malédiction s’était
-appesantie sur eux, n’est qu’un ressouvenir d’un acte de vendetta
-analogue, auquel il avait assisté naguère, dans sa prime jeunesse. Quant
-à _Cañas y Barro_, l’auteur, avant de l’écrire, réalisa en compagnie
-d’un connaisseur de la grande lagune valencienne, à travers l’Albuféra,
-cette succession aventureuse de pêches, de chasses et d’errances qu’il a
-si bien décrite et où les représentants de l’autorité royale tentèrent,
-plus d’une fois, de mettre terme par la violence à ses exploits de héros
-à la Fenimore Cooper, de _Dernier des Mohicans_ opérant à quelques
-kilomètres de cette cité de luxe et de plaisirs qu’est Valence. Ainsi en
-ira-t-il pour tous les romans successifs de Blasco jusqu’à cette
-_Horda_, où, afin de mieux décrire les mœurs des braconniers
-ravageant les chasses de _El Pardo_, propriété réservée de la Couronne,
-il n’hésita pas à entreprendre en leur compagnie une expédition nocturne
-avec ces chiens spéciaux que la présence du gibier laisse silencieux,
-pour ne pas attirer sur leurs maîtres l’attention des gardes de Sa
-Majesté. Cette excursion eût pu mal tourner. Blasco avait sauté les murs
-d’enceinte de ce parc à la forêt d’yeuses caractéristique et vaqué en
-conscience à sa tâche de «chasseur furtif». Peu de temps après son
-aventure, un de ses compagnons fut abattu à coups de fusil et un autre
-fut blessé grièvement. Le hasard seul voulut que les braconniers ne
-
-[Illustration: DANS LES FOURRÉS DE LA COLONIE «NUEVA VALENCIA»]
-
-[Illustration: LES GÉANTS DE LA FORÊT A «NUEVA VALENCIA»]
-
-fussent pas surpris la nuit où le député républicain de Valence s’était
-adjoint à eux. D’autre part, je tiens d’un ami de Luis Morote que, pour
-cette même _Horda_, Blasco se familiarisa avec la vie des gitanes
-madrilènes, toujours aussi curieuse qu’à l’époque où Cervantes écrivait
-sa _Gitanilla de Madrid_, dont Alexandre Hardy tira, en 1615, sa _Belle
-Egyptienne_ et Hugo son Esmeralda. La composition de _Sangre y Arena_ le
-mêla un moment à la vie des toreros, dont il n’est cependant que
-médiocre admirateur. Il accompagna souvent un matador célèbre, assista à
-maintes _corridas de muerte_ en spectateur privilégié, et, des coulisses
-de l’arène--j’entends de ces lieux où le commun du public n’a pas accès,
-spécialement les _corrales_ de la _plaza_--put étudier à l’aise la menue
-cuisine de la «fête nationale» espagnole. Un jour où sa curiosité
-l’avait fait s’approcher de trop près de l’une des rosses que la corne
-acérée d’un Miura venait de transpercer, les ruades furieuses de cette
-triste victime à l’agonie lui causèrent une blessure qui faillit devenir
-mortelle. La composition de _Los Muertos Mandan_ fut cause, d’autre
-part, qu’il cinglât, en un frêle esquif à voile, aux rivages d’Ibiza, la
-plus grande des Pityuses--nom antique actuellement hors d’usage en
-Espagne--et, une tempête comme celle qu’il a décrite dans _Flor de Mayo_
-au retour de l’expédition d’Alger l’ayant surpris, qu’il se vît
-contraint à chercher un refuge désespéré dans un îlot désert, où il
-demeura un jour entier à l’abandon, trempé jusqu’aux os et privé de
-toute nourriture. Mais cette soigneuse préparation matérielle se combine
-chez Blasco Ibáñez avec un procédé d’écriture impressionniste ou, mieux,
-«intuitiviste». J’ai déjà dit qu’il portait dans sa tête, durant des
-années, un livre, mais que, lorsqu’il s’était, sous la pression
-tyrannique de l’idée enfin mûre, décidé à l’écrire, rien, absolument
-rien, ne pouvait l’arrêter dans cette besogne. Si le début, les premiers
-chapitres, lui coûtent encore des hésitations, des haltes, des repos, à
-peine a-t-il atteint le milieu de l’œuvre, que le dénouement paraît
-exercer sur sa vision mentale une fascination mystérieuse et qu’absorbé
-par son sujet, il semble vivre dans un état de somnambulisme, se
-refusant à quitter sa demeure et s’étant à peine levé de sa table de
-travail, qu’une force irrésistible l’y rive de nouveau. Il est resté
-ainsi cloué à la tâche jusqu’à seize heures consécutives, sans autre
-trêve que celle requise pour une alimentation sommaire, qui consiste
-principalement dans l’absorption de café brûlant. Pour achever _Cañas y
-Barro_, il m’a avoué avoir écrit 34 heures avec les seules interruptions
-que je viens d’indiquer, puis être tombé malade, sa phrase finale à
-peine tracée. Certains de ses romans ont été rédigés en si peu de temps,
-que le lecteur se demande si l’indication des mois employés à ce
-travail, dont ils sont munis à la dernière page, n’est pas erronée. Je
-sais qu’au contraire elle pèche par excès. Blasco ayant coutume,
-souvent, d’allonger ces mentions de temps à seule fin de ne pas encourir
-le reproche--que des critiques trop strictement grammairiens lui ont
-parfois adressé--d’une écriture un peu hâtive. Cependant, il n’est que
-trop certain que Blasco Ibáñez, en violentant une loi de sa nature,
-n’écrirait pas mieux et que si, au lieu de cette rédaction de premier
-jet, il balançait ses périodes conformément aux principes des auteurs de
-traités de style--principes qui, d’ailleurs, n’apprennent guère qu’une
-chose: à savoir que ce n’est pas aux grands écrivains que l’on doit
-aller demander des leçons d’écrire--, le lecteur n’aurait qu’à y perdre.
-Quand Blasco affirme: «_Lo que no veo en el primer momento, ya no lo
-veo después_»[116], cette maxime pourrait tout aussi exactement être
-transposée en cette autre: «_Lo que no escribo en el primer momento, ya
-no lo escribo después_»[117]. Toutefois, entre la rapidité d’écriture
-primesautière d’antan et la méthode mûrie et réfléchie d’aujourd’hui,
-s’est interposé, en Blasco Ibáñez, le résultat d’une évolution où la
-pratique du métier s’allie aux expériences de la vie. S’il écrivit, lors
-de sa première époque, le plus grand nombre de ses œuvres en deux
-mois; si, même, certaines ne lui ont demandé que 45 jours de rédaction;
-si, dominé par cette impatience nerveuse propre à tous les artistes, il
-lui est arrivé d’envoyer des manuscrits à l’imprimerie sans même les
-avoir relus, corrigeant sur épreuves les plus gros de ces lapsus qui
-échappent fatalement à toute première rédaction, il importe de ne jamais
-oublier un point capital, déjà indiqué lorsqu’il fut question
-d’_Oriente_, et qui est qu’une telle méthode explique les nombreuses
-incorrections de l’œuvre imprimée de Blasco, lesquelles, simples
-errata typographiques, eussent disparu dès la mise en page, si l’auteur
-ne continuait à ne lire que la première épreuve de ses livres, laissant
-aux protes de Valence le soin d’en surveiller les réimpressions. Je l’ai
-entendu souvent répéter qu’il faudrait, quelque jour, qu’il se décidât à
-procéder enfin à une édition complète--qui, jusqu’ici n’existe qu’en
-langue russe[118] et qui serait aussi l’édition «définitive» de ses
-_œuvres_--pour laquelle, naturellement, il aurait à revoir, du point
-de vue de ces corrections de style, plus spécialement les romans de sa
-jeunesse. Ce vœu est jusqu’ici resté platonique, par suite, sans
-doute, de l’agitation d’une vie sans cesse en mouvement. Maintenant que
-Blasco Ibáñez semble avoir enfin trouvé le calme des _templa serena_,
-osera-t-on espérer que cette nécessaire entreprise ne tardera plus à
-être réalisée et que nous pourrons saluer, prochainement, en un beau
-monument typographique, l’ensemble de la production du Maître?
-
-Il faut, avant de clore ce chapitre, consigner encore quelques légères
-observations sur la manière actuelle de composer observée par Blasco
-Ibáñez. J’ai suffisamment marqué son grand souci de la documentation
-directe. Toutefois, il est curieux de constater qu’il ne prend jamais
-aucunes notes, d’aucune sorte. Son système consiste à tout confier à sa
-mémoire, ou, si l’on préfère, à tout oublier, de ce qu’il a vu. Son
-tempérament tumultueux et ardent s’oppose à la méticulosité mécanique
-d’une préparation d’écrivain de cabinet. Sûr de ses facultés, il s’est à
-peine assis à son secrétaire, que le voile qui semblait couvrir le passé
-se lève, qu’un monde enseveli renaît à la vie, comme si ce sommeil
-apparent n’eût servi qu’à en rajeunir la vision. D’abord, il ne conçoit
-son roman, ainsi qu’il aime à s’exprimer, _qu’en bloc_, c’est-à-dire
-qu’il n’en saisit avec netteté que le nœud de l’action et le jeu de
-ses principaux protagonistes. Les épisodes, les mille péripéties
-secondaires qui confèrent à la fable les reliefs et le contour du réel,
-ne surgissent dans son esprit qu’à mesure que sa plume fiévreuse court
-sur le papier et que son âme enthousiaste s’abandonne à cette ivresse
-étrange que je ne saurais comparer qu’à celle des grands mystiques, dans
-leurs visions ultraterrestres. Même la division par chapitres--ce que
-l’on pourrait qualifier d’architecture de l’œuvre--, il l’abandonne à
-l’inspiration du moment, à cet instinct de génie qui, chez lui, se
-substitue, si avantageusement, à la méthode à froid d’autres collègues,
-moins doués. Il compose avec une rapidité surprenante, jetant sa pensée
-telle qu’elle lui vient, sans préoccupation de style, sans souci
-académique des proportions. Le livre ainsi construit équivaut à une
-masse inorganique, ressemble à un monceau de protoplasma, a l’aspect
-d’une forêt touffue. Impitoyablement, Blasco y taille et y tranche,
-supprimant, raccourcissant, soudant, condensant, un peu partout. Et
-l’œuvre qui en eût eu 800, se trouve réduite à 350 pages, où rien ne
-dénote au lecteur conquis l’effort du métier, où tout lui semble couler
-de source, sans recherche apparente ni de pensées ni de phrases.
-
-Blasco Ibáñez, romancier avant tout, professe sur le style des idées
-originales et, en tout cas, bien personnelles. «L’on confond trop
-souvent, m’a-t-il déclaré, l’écrivain et le romancier. Il est de grands
-écrivains qui, selon que je l’expliquai au R. P. Cejador, auraient beau
-s’obstiner à vouloir composer un roman viable. Il est, par contre,
-d’excellents romanciers, dont l’écriture s’avère pour le moins médiocre
-et laissera toujours à désirer. Pourquoi? C’est que le roman requiert un
-style adéquat et qu’on n’écrit pas un roman comme on compose une
-chronique de journal, ou un récit de voyage. Dans quantité de
-productions littéraires, l’attrait du style constitue le premier des
-dons. Pour le roman, la seule qualité qui importe, c’est celle en vertu
-de laquelle le lecteur oublie qu’il a devant les yeux une histoire
-inventée par un monsieur et croit véritablement, pendant quelques
-heures, assister au spectacle d’une action qui se déroule sous ses yeux,
-dont il voit s’agiter les figurants de façon que, sa lecture achevée, il
-lui semblera s’éveiller d’un rêve, ou revenir de quelque autre monde.
-Que si vous interrompez ce charme par le simple accident d’un vocable
-rare, d’un savant artifice de style, c’en est fait du miracle et il ne
-se renouvellera désormais que difficilement. C’est une erreur de penser
-que le plus bel éloge que puissent adresser à un romancier ses lecteurs,
-consiste à s’écrier, au beau milieu de leur lecture: «_Mon Dieu, que cet
-auteur écrit donc bien!_» Je ne veux pas dire par là qu’il faille que
-ces mêmes lecteurs s’arrêtent pour constater des incorrections de style
-de leur romancier. Dans l’un et l’autre cas, la magie du récit est
-également interrompue. Mon unique secret consiste à me faire oublier, en
-tant qu’intermédiaire entre mes lecteurs et la fable de mon livre. Mais
-le style, pour opérer un tel prodige, doit varier en proportion même où
-varie l’action du roman. Il est clair, d’ailleurs, que ce n’est là qu’un
-facteur secondaire, subordonné à d’autres qualités, infiniment
-supérieures, et dont la possession assure au romancier le succès.
-J’apprécie donc fort le style, que je relègue, sur l’échelle des valeurs
-professionnelles, au troisième ou au quatrième rang. En somme,
-voulez-vous mon dernier mot sur la question? Le romancier doit songer
-avant tout à la simplicité et à la clarté. Ces dons lui sont
-indispensables, s’il veut agir sur le public moyen, qui constitue la
-meilleure clientèle et assure le véritable triomphe d’un roman. Or, la
-simplicité et la clarté s’accommodent parfaitement d’un style correct et
-même de ce qu’on est convenu d’appeler un «beau style...»--Au fond,
-Blasco Ibáñez étant lu comme personne n’a, de toute la génération de
-romanciers qu’a connue le XIX^{ème} siècle espagnol, été lu, les
-jugements contradictoires de certains critiques sur son style, il est en
-droit de n’y attacher qu’une importance secondaire. Son style, ce n’est,
-à mon avis, ni celui du naturalisme--consignant, avec une stérile
-application, des gestes insignifiants--, ni celui du psychologisme, ce
-naturalisme appliqué à l’âme et qui enregistre patiemment les faits les
-plus menus de la vie mentale. Blasco s’est gardé de tomber dans le piège
-que tendaient à son essor novateur ces deux systèmes, confondant l’art,
-qui est une synthèse, avec la science, qui procède par analyse, et ses
-romans ne furent jamais des monographies écrites en style d’inventaire.
-Il a su éviter aussi le défaut des symbolistes, dont l’imagination se
-diluait en songes brumeux et qui, dénués du sentiment des contours
-précis, n’ont pas réussi à posséder de style. Son style, à lui, qui
-consiste essentiellement dans l’idéalisation harmonieuse de la réalité,
-s’il lui arrive de s’orner d’un réel déploiement d’éloquence, c’est
-lorsqu’il atteint aux sommets du grand art, et je crois qu’aucun de ses
-lecteurs ne me contredira, si je remarque que c’est, chez lui, accident
-fréquent.
-
-A nul grand écrivain moderne mieux qu’à Blasco Ibáñez ne s’applique
-donc, en Espagne, la définition d’un érudit universitaire bordelais, feu
-Paul Stapfer, dans son curieux livre: _Des Réputations Littéraires_[119]:
-«Qu’est-ce que le style? Je le définis: l’expression naturelle d’une
-personnalité forte dans une écriture originale, quelquefois travaillée,
-mais le plus souvent libre du besoin anxieux de la perfection
-exemplaire.»
-
-
-
-
- X
-
- Etat de la littérature à Valence avant Blasco Ibáñez.--Importance
- des _Contes_ de ce dernier pour l’appréciation de ses romans
- valenciens: _Arroz y Tartana_, _Flor de Mayo_, _La Barraca_, _Entre
- Naranjos_, _Sónnica la Cortesana_, _Cañas y Barro_.
-
-
-Quel était l’état de la littérature à Valence, lorsque Blasco Ibáñez
-commença d’écrire ses romans valenciens? A la différence de la
-Catalogne, dont l’idiome ne diffère pas essentiellement de celui qui se
-parle dans la cité du Turia et qui est devenu langue littéraire, Valence
-n’avait connu, aux premiers temps du romantisme, qu’une renaissance en
-castillan. Sa vieille langue, qu’Ausias March et Jaume Roig avaient si
-bien maniée, dont Cervantes admirait la molle suavité, à laquelle
-s’attache encore quelque chose des couleurs et des parfums de la
-_Huerta_, sa vieille langue y était tombée à l’indignité d’une sorte
-d’argot et les efforts de V. Boix, de T. Villarroya, de Pascual Pérez
-pour la revivifier étaient demeurés sans résultats sensibles, lorsque,
-en 1878, le relieur Llombart fonda la société littéraire d’amis de
-Valence qu’il baptisa du nom, pittoresque et local, de _Rat-Penat_. Mais
-les collaborateurs de son _Almanac_ furent surtout des Catalans ou des
-Majorquins et cette institution resta sans influence sur le peuple. Le
-valencianisme ne repose pas, en effet, comme le catalanisme, sur
-l’énergique affirmation d’une personnalité ethnique et morale et
-l’idiome valencien, par suite, ne saurait, comme le catalan, assumer la
-dignité de langue nationale, imposée par une élite d’écrivains à tous
-les usages de la vie civique. Des deux plus grands poètes qu’a comptés
-Valence dans la seconde moitié du siècle dernier: Vicente Wenceslao
-Querol (1837-1889) et Teodoro Llorente (1836-1911), le premier est
-surtout connu comme auteur de _Rimas_ (1877) en castillan et agencées
-sur le patron classique, tandis que le second, sorte de sous-Mistral
-dont l’érudition ne s’est jamais mise à cet exact niveau où l’artiste
-communie avec l’âme populaire, a partagé le meilleur de sa carrière
-d’écrivain entre le culte de la muse castillane et la poétisation, en
-vers valenciens: _Llibret de vèrsos_ (1884-85) et _Nòu llibret de
-vèrsos_ (1902), de motifs de vie locale interprétés selon les normes
-bourgeoises. Et quand, en 1907, un autre écrivain bilingue, Eduardo L.
-Chavarri, publiera ses _Cuentos lírics_,--22 contes en valencien, avec
-une fantaisie sur le wagnériste et autant d’illustrations à la plume--,
-En Santiago Rusiñol aura soin d’observer, au _prologue_, qu’à Valence
-«_ahon no més s’ha escrit en vèrs, ò en broma, ò p’el teatre, posarse a
-escriure en pròsa seria es una gran rebelió..._»[120]. Et D. Teodoro
-Llorente lui-même déclarera, dans le n° de Novembre 1907 de _Cultura
-Española_, p. 1.011, à propos de ce livre: «Hélas! le valencien que l’on
-parle aujourd’hui, surtout dans la capitale, est le détritus (_sic_)
-d’une langue qui a cessé d’être cultivée, impropre à la production
-littéraire, même dans les genres les plus simples et les plus
-familiers...!» Blasco n’avait donc pas à hésiter, quoi qu’en ait
-prétendu M. Jean Amade en 1907 dans ses _Etudes de Littérature
-Méridionale_[121], sur le choix de la langue de ses premiers essais: le
-castillan seul était pour lui de mise, s’il voulait connaître autre
-chose que la petite gloire d’un petit cercle d’amateurs. Quant aux
-thèmes mêmes de ses narrations, en les choisissant dans sa province, il
-ne risquait pas de s’entendre objecter par la critique de son pays
-l’étroitesse de ce cadre local, puisque, depuis sa renaissance avec
-Fernán Caballero et Trueba, la _novela de costumbres provinciales_ était
-demeurée l’une des formes les plus cultivées du roman espagnol, où les
-noms de P.-A. de Alarcón, de Juan Valera, de Mme Pardo Bazán, de
-Pereda, de Palacio Valdés, de Salvador Rueda, de Picón, de Leopoldo
-Alas, d’Arturo Reyes, de Picavea, de Polo y Peirolón, sans parler des
-Catalans, rappellent à l’hispanologue le souvenir d’œuvres d’intérêt
-local, toutes, sous des aspects divers, fort curieuses. Mais aucun des
-écrivains précités n’avait abordé le domaine valencien et si les auteurs
-de _Sainetes_ et autres compositions du théâtre populaire en
-valencien,--tel, par exemple, Eduardo Escalante, mort en 1895 et qui
-semble avoir été le descendant levantin du madrilène Ramón de la
-Cruz,--avaient déjà esquissé quelques-uns des types qui passeront dans
-les romans de Blasco, l’on peut bien dire qu’en somme, avant lui, le
-domaine à exploiter était resté à peu près vierge et qu’il y avait à
-entreprendre, pour cette admirable région méditerranéenne, l’étude
-pittoresque et pénétrante des lieux et des êtres, la peinture des choses
-en même temps que la psychologie du peuple que, pour d’autres régions de
-l’Espagne, d’autres avaient déjà entreprise.
-
-L’on ne saurait, d’autre part, aborder l’examen des romans valenciens de
-Blasco sans jeter un coup d’œil rapide sur ses contes, croquis
-d’après nature, esquisses de détail, dont la date exacte est assez
-difficile à fixer, mais dont plusieurs ont, de toute évidence, été
-repris dans la suite pour les ouvrages de longue haleine qui vont être
-analysés. M. Ernest Mérimée remarquait un peu cavalièrement, lors de son
-article de 1903 dans le _Bulletin Hispanique_, que «le _dulzainero
-Dimòni_, qui promène infatigablement sa clarinette et son ivresse de
-Cullera à Murviedro, a fourni la matière de l’un des meilleurs contes.
-Nous le retrouverons dans _Cañas y Barro_, et peut-être encore a-t-il
-servi à poser la bizarre figure de l’ivrogne mystique _Sangonera_, dans
-le même roman. Nous reverrons de même Nelet, le petit ramasseur de
-fumier, le _femateret_, dans _Arroz y Tartana_. Il y a bien d’autres
-croquis de _payeses_[122], de _guapos_[123], de _churros_[124], ou de
-pêcheurs du Cabañal, que l’auteur n’a eu qu’à sortir de ses cartons
-(_sic_) pour les mettre à la place qui les attendait. Comme il sied à un
-artiste conscient des tâches futures, il n’a rien dédaigné, il n’a rien
-laissé perdre. Une légende, une tradition populaire, une farce de
-rapin, une plaisanterie de village, un conte de pêcheur traînant dans le
-sable de Nazaret (_sic_), tout lui est bon, et il en tirera d’aimables
-petits tableaux de genre...» Cela est d’une psychologie trop
-rudimentaire, en vérité.
-
-Si l’on en croyait une indication qui figure à la page de garde de tous
-les romans de Blasco, ces contes auraient été traduits en français:
-_Contes Espagnols, par G. Ménétrier, Paris_. C’est là une erreur, du
-moins jusqu’à ce jour. Le traducteur--qui a, malheureusement, fort
-abrégé cette œuvre--de _Entre Naranjos_, M. F. Ménétrier, professeur
-au lycée de Nantes, a, à ma connaissance, publié les traductions
-françaises de 17 contes: 5 dans le _Gaulois du Dimanche_ de Juillet 1906
-à Avril 1907, 1 dans le _Journal des Débats_ en Janvier 1907, 4 dans _Le
-Matin_ en 1906 et 1908, 1 dans la _Revue Hebdomadaire_ en Juillet 1907,
-1 dans le _Journal_ en Avril 1909, 1 dans le _Supplément Littéraire_ du
-Figaro en Octobre 1907, 1 dans les _Mille Nouvelles Nouvelles_ de Mars
-1910 et 3, enfin, dans la _Semaine Littéraire_ de Genève. Un autre
-professeur, alors au lycée Ampère à Lyon, M. F. Vézinet, a, de son côté,
-publié en 1906 dans une Revue qui paraissait alors en cette ville, la
-_Revue du Sud-Est_, la version élégante et nerveuse de trois autres
-contes de Blasco, dont l’un: _La Tombe d’Ali-Bellus_, inséré dans le n°
-du 1er Mai 1906, a été redonné dans le _Supplément Littéraire_ du
-_Figaro_ du samedi 23 Juin 1906, comme traduction originale de M. Marcel
-Abel-Hermant. Quand le public français aura sous les yeux la traduction
-complète des _Contes_ de Blasco Ibáñez,--que le maître va enrichir très
-prochainement d’un troisième recueil, intitulé: _El préstamo de la
-difunta_--il jugera en connaissance de cause de leur originale et
-peut-être unique valeur et se convaincra que leur auteur ne pourrait
-être comparé--car en Espagne, Mme Pardo Bazán, si bonne conteuse
-soit-elle, est infiniment moins naturelle que Blasco et sa langue reste
-trop artificielle pour pouvoir rivaliser avec celle, merveilleusement
-simple et plastique, du romancier valencien--qu’au seul Maupassant, mais
-à un Maupassant qui serait allé à l’école de Gorki et d’Andréjew. Il y a
-là toute une galerie de personnages saisis sur le vif, inoubliables, de
-types de paysans de la _Huerta_ attachés à leur glèbe: le père Tòfol qui
-tue au travail sa misérable fille adoptive, la _Borda_, et Sènto, le
-pacifique, qui fait coup double sur l’Alcalde et son alguazil, et les
-bandits comme Quico Bolsón «_el roder_» et les «_matones_», les
-terribles bravaches, tels Visentico et le _Menut_, et les marins: le
-vieux loup de mer, Llovet qui, tout usé qu’il est, se porte au secours
-d’une barque en détresse, et Juanillo, et Antoñico, et les pauvres
-diables: _Dimòni_ et sa compagne l’ivrognesse, et cette autre figure
-inoubliable: le parasite du train, et tous et chacun de ces héros de
-narrations savamment composées, sans longueurs, descriptives juste ce
-qu’il faut pour fixer le milieu, d’un style net, expressif, d’un style
-de voyant. Blasco, en vérité, était né conteur. Il l’était si
-essentiellement que quelques-uns de ses romans pourraient être ramenés à
-des contes ou à des nouvelles, allongés à l’aide d’autres contes qui y
-sont rattachés. Ce genre de roman à tiroir est surtout manifeste dans
-_Los Muertos Mandan_, d’où, parmi l’amoncellement des descriptions, des
-digressions historiques et géographiques, l’on pourrait extraire une
-admirable nouvelle: _Ibiza et le festeig_, chef-d’œuvre d’une
-centaine de pages, cependant qu’en vertu du même procédé, il serait
-loisible d’extraire de _Sangre y Arena_ l’épisode du bandit _Plumitas,
-novela picaresca_ de la meilleure tradition cervantine, et ainsi pour
-d’autres romans. D’ailleurs, il ne sera pas, sans doute, inutile
-d’observer que Mme Carmen de Burgos--bien connue en Espagne sous le
-pseudonyme de _Colombine_--a opéré, pour deux des romans de Blasco,
-cette sommaire réduction, qu’elle a publiée dans la collection madrilène
-de _La Novela Corta_ (nos 130 et 139, 29 Juin et 30 Août 1918), nous
-donnant ainsi _Arroz y Tartana_ et _La Horda_ en un curieux raccourci.
-
-Dans les œuvres de jeunesse de Blasco, il est aisé de relever des
-incorrections de style et une verve exubérante et indisciplinée. Mais
-quels charmes, en revanche, ont et auront toujours les pages où, artiste
-fascinateur, il a su évoquer la grâce souriante de cette _Huerta_
-extraordinairement féconde, la pureté classique de ses lignes, la
-finesse de sa race naturellement élégante, les chantantes inflexions de
-sa langue _més dolsa que la mèl_[125], la mollesse ionienne de son
-paysage unique, dont la courbe harmonieuse s’étend du cap San Antonio au
-rocher de Sagonte, et les drames que déroulent à travers cette
-verdoyante émeraude, enchâssée entre la mer bleue et les sierras brunes,
-les passions d’un sang aux hérédités orientales, toujours prêtes à
-revivre dans l’amour ou dans la haine! Zamacois a bien rendu, en
-quelques lignes, cette étonnante faculté que possède Blasco de
-reconstituer les réalités avec la puissance et la précision de la vie.
-«Sa complexion, écrit-il, le porte à ressentir avec une intensité
-extraordinaire l’amour de la Nature. Quoique écrivant en prose, c’est un
-vrai et très haut poète de ce qui vit, un amoureux fervent de la terre,
-tel ces prêtres des vieux cultes qui saluaient à genoux, par des
-hurlements, le lever du soleil. Maître d’une palette opulente, il se
-sert à son gré des couleurs... Sous son incantation, les moindres
-recoins de la plaine de Valence s’animent, s’éveillent, étincellent de
-tout l’embrasement lumineux du midi... La poésie, énergique à la fois et
-paresseuse, de cette terre-sultane nous pénètre et finit par dominer
-notre esprit...»
-
-Dans _Arroz y Tartana_, la première de cette série et qui est restée
-jusqu’ici sans traducteur en notre langue, l’influence de Zola est
-contrebalancée par celle de Balzac et l’œuvre ne saurait, aussi bien,
-être appréciée à sa valeur exacte que par qui connaît Valence et ses
-mœurs, celles, surtout, de sa bourgeoisie. Le titre, à lui seul, est
-déjà bien valencien, évoquant cette vieille _copla_ que chantait Manuel
-Fora, l’ex-fabricant de soie, père de l’héroïne du livre et qui est
-citée à la page 103:
-
- _Arròs y tartana,_
- _casaca á la mòda,_
- _y ¡ròde la bola_
- _á la valensiana!_[126]
-
-Elle signifie ce qu’en français nous entendons exprimer lorsque nous
-parlons de «_jeter de la poudre aux yeux des gens_», soit donc de les
-éblouir par des discours, des manières, un luxe non basés sur la
-réalité. La tartane est, d’autre part, un véhicule à deux roues d’usage
-ancien à Valence et dont la désignation, empruntée aux barques
-méditerranéennes à voiles triangulaires dites: _voiles latines_, indique
-assez le peu de confortable de ce mode de transport. Mais posséder une
-tartane pour ne point aller à pied, n’en était pas moins suprême luxe,
-dût-on, pour en jouir, se contenter de manger du riz dans le secret de
-la maison... L’intrigue d’_Arroz y Tartana_ est des plus simples. Doña
-Manuela, fille du Manuel Fora que j’ai dit et mariée à un excellent
-homme d’Aragon qui, à force de labeur, s’est mis à la tête d’un magasin
-de draps à l’enseigne des _Trois Roses_, cède, devenue riche, sa
-boutique à son premier commis, Antonio Cuadros, et réalise son rêve
-ancien de vie bourgeoise, où elle dilapide l’héritage paternel et fait
-mourir son mari de désespoir. Puis elle se remarie avec un ami
-d’enfance, le médecin Rafaël Pajares, viveur qui lui donne trois enfants
-et achève, avant de crever de débauches, de l’appauvrir. Sa vie,
-désormais, ne sera qu’une suite d’expédients, jusqu’à ce qu’elle tombe
-entre les bras d’Antonio Cuadros, qui, enrichi à la Bourse, en fera sa
-maîtresse. Mais un crac survient. L’ami généreux d’antan s’enfuit. Doña
-Manuela, abandonnée de tous, ayant causé, par sa mauvaise conduite, la
-mort du fils qu’elle avait eu du premier lit, le brave Juan Peña, peut
-enfin apprécier dans toute la plénitude de sa signification, matérielle
-et morale, le vocable: «ruine», avec lequel elle a joué si longtemps. Le
-livre se clôt sur le dramatique suicide, plus que mort naturelle, du
-fondateur des _Trois Roses_, le vieil Aragonais D. Eugenio García, que
-ses parents avaient naguère abandonné sur la place du marché, devant
-l’église des Santos Juanes et qui, ruiné lui aussi, s’y effondre de
-désespoir: «d’abord ses genoux ployèrent et il apparut agenouillé en ce
-lieu où, soixante-dix ans plus tôt, son père l’avait laissé; puis il
-tomba foudroyé sur le trottoir». Cette «histoire naturelle et sociale»
-d’un groupe de la bourgeoisie valencienne est l’une des études les plus
-solides et les plus consciencieusement travaillées de Blasco Ibáñez.
-L’œuvre en est au 40^{ème} mille. Elle montera rapidement, lorsque
-l’on se sera convaincu que ces pages curieuses, éclatantes et très
-loyalement documentées, constituent un témoignage précieux en même temps
-qu’un tableau unique dans toute la littérature régionaliste espagnole,
-où l’évolution économique et morale de la classe moyenne à Valence peu
-avant cette rénovation fondamentale que marque, pour l’Espagne, la date
-fatidique de 1898, apparaît admirablement fixée. Combien plus méritoire
-est le livre, de ce point de vue, que telles œuvres à prétentions
-analogues de Pérez Galdós: par exemple, pour Madrid, _Fortuna y
-Jacinta_, et pour Tolède, _Angel Guerra_!
-
-_Flor de Mayo_ est du Sorolla transposé en caractères d’imprimerie.
-C’est le plus beau roman qui, avant _Mare Nostrum_, ait été écrit sur la
-Méditerranée. Que l’on y réfléchisse un instant. Notre littérature était
-riche en merveilleuses descriptions de l’Océan, depuis les _Travailleurs
-de la Mer_ jusqu’à _Pêcheur d’Islande_. Mais qu’avions-nous sur la
-Méditerranée? Qu’est-ce que _Jean d’Agrève_--qui est de 1897--, à côté
-de ces marines bariolées comme un mât de cocagne, salées comme les
-embruns, sobres et hautes en couleurs, peintes comme on peinturlure le
-bois sculpté, à l’emporte-pièce, des proues de navire? Mais si le cadre
-est du Sorolla, les acteurs de ce drame en pleine mer latine ne
-semblent-ils pas échappés à la palette de Zuloaga, du Zuloaga de _La
-Famille du Torero_, peintre grandiose auquel l’art espagnol aura été
-redevable d’un regain de belles réussites dans lesquelles Velasquez se
-combine avec Goya? Oui, les touches de Blasco, dans ces 239 pages de
-1895 que M. G. Hérelle n’a adaptées qu’en 1905--sans même une _note_
-sur le sens du titre espagnol[127], ou la date originale de publication
-de l’œuvre--valent, comme l’écrira M. Ritter, «une de ces larges et
-sommaires coulées du pinceau synthétique qui a campé sur de si fières
-toiles les danseuses et les gitanes de son pays». Dans ce drame, où le
-ressouvenir du _Ventre de Paris_ apparaît, fugitif, à la description de
-la _Halle aux poissons_ de Valence, le lecteur français attendait le
-dénouement de Prosper Mérimée dans _Carmen_. Blasco eut le bon goût de
-nous éviter une réédition du coup de poignard de D. José. Si son tableau
-de la tempête, avec la rentrée éperdue des barques, a pu rappeler celui
-de la _galerna_ qui constitue le morceau de bravoure du roman de Pereda:
-_Sotileza_, combien fade apparaît, par contre, le douceâtre
-spiritualisme du romancier santandérin en présence de ce pessimisme
-vigoureux et bien observé, dont la saveur laisse dans l’âme une
-impression physique aussi amère et excitante que celle d’un virginia sur
-le cerveau d’un fumeur! C’est un roman de pêcheurs du Cabañal. Tona
-s’était mariée à Pascualo, tombé à la mer par une nuit de bourrasque.
-D’abord mendiante pour élever ses deux fils, Pascual et Tonet, elle n’a
-pas tardé à se tirer de misère en transformant en bar la vieille barque
-de son mari naufragé. C’est là que poussent Pascual, un gros garçon
-docile et travailleur que l’on surnommera, à cause de son air «de
-séminariste bien nourri», le _Retor_--le _Recteur_--et son frère Tonet,
-vagabond et coureur de jupes. Mariés, l’un avec Dolores, l’autre avec
-Rosario, deux types adverses de vendeuses de poissons valenciennes,
-Tonet s’acoquine avec sa belle-sœur, naguère sa fiancée, et le brave
-_Retor_, qui va méthodiquement à une belle aisance par tous les moyens
-honnêtes, y compris celui de la contrebande, ne s’aperçoit de son
-infortune conjugale que tout juste à temps pour jeter à la mer le frère
-perfide et périr lui-même dans la tempête où disparaît également celui
-qu’il croyait son fils, Pascualet, et qui lui était finalement apparu
-comme le fruit des amours de sa femme avec Tonet. On trouve, dans ce
-court roman, des esquisses inoubliables de commères et de compères
-levantins: la _tía Picores_, sorte de lionne de la halle aux poissons;
-le _tío Paella_, père de Dolores; le _siñor Martines_, douanier andalous
-qui s’entend à tromper les femmes tout en vivant à leurs dépens; la
-petite Roseta, blasée avant l’âge, en gamine errante des bords de l’eau.
-Et quelle eau-forte que celle de ce café de _Carabina_, où l’on décide,
-sur les conseils de Mariano _el Callao_, l’expédition de contrebande à
-Alger! «Dans le récit de cette expédition, dit justement Zamacois,
-Blasco Ibáñez se surpasse et se bonifie, en quelque sorte, lui-même. La
-blancheur de la plage sablonneuse qui réverbère les rayons solaires, la
-quiétude des barques étendues le long du rivage dans un laisser-aller
-presque intelligent, comme si elles eussent eu conscience de leur repos,
-la verte sérénité de la mer, figée dans l’ardeur de midi, le silence,
-l’énorme silence qui remplit l’espace azuré, et, parfois, dans les fonds
-d’horizon lumineux, l’éclair blanc de quelque voile, semblable à la
-poitrine d’une mouette: tableau étonnant qui pourrait être signé
-Sorolla.»
-
-Entre _Flor de Mayo_ et _La Barraca_ il y a: _En el País del Arte_ et
-il y a aussi l’intermède du bagne de San Gregorio, où
-Blasco,--«_caballero preso por escribir cosas en los papeles_»[128],
-comme dira le _Magdalena_ du conte: _Un Hallazgo_[129],--connut
-l’aristocratie des galériens: les _presos de sangre_[130] y dédaignant
-les simples _ladrones_[131] et put étudier à l’aise «cette masse de
-chair d’hommes en perpétuelle ébullition de haine». Blasco, cependant,
-demeurait--écrivain rebelle, mi-artiste, mi-agitateur politique--comme
-perdu dans sa capitale de province et le public des autres provinces
-espagnoles ignorait presque son nom. Quant à la critique, toujours
-identique à elle-même, si elle s’épuisait au service des «réputations
-consacrées», elle persistait à maintenir la conspiration du silence sur
-ce «nouveau», qui était venu bouleverser tous les critères reçus dans
-les bureaux de rédactions bien pensantes de la capitale de la _meseta
-central_. L’un de ces critiques madrilènes, M. E. Gómez de Baquero,
-écrivant dans _Cultura Española_ de Novembre 1908 une étude d’ensemble:
-_Las novelas de Blasco Ibáñez_[132], avait encore soin d’observer que ce
-n’avait été que peu à peu, «_poco á poco_», que son renom littéraire
-s’était superposé à celui «de l’agitateur politique et du publiciste
-_révolutionnaire_» (_sic_) et que «l’auréole de l’écrivain» avait
-«éclipsé» celle, «plus inférieure, du tribun populaire ou _démagogique_»
-(_sic!_) Et celui qui était alors Chef de Publicité à l’_Instituto
-Nacional de Previsión_, de s’étendre complaisamment sur ce qu’il
-qualifiait d’humanitarisme démocratique, qui considère avec indulgence
-les faiblesses et les vices des humbles et réserve aux classes
-supérieures, aux puissants et aux heureux, les sévérités de la
-critique..., ajoutant que les idées de Blasco Ibáñez, comme celles de
-«ceux que l’on a coutume d’appeler vulgairement _gens d’idées
-avancées_», étaient définies «principalement par leur aspect négatif».
-Cette conspiration du silence, _La Barraca_ l’avait brisée, lors de sa
-publication au rez-de-chaussée de cette retentissante tribune qu’était
-alors _El Liberal_ de Madrid, puis en volume chez Fernando Fe en cette
-ville, en 1899. Ecrite d’Octobre à Décembre 1898 dans le hall tapageur
-du _Pueblo_, au milieu des troubles--manifestations contre la guerre de
-Cuba--de Valence, cette œuvre, comme l’a déjà remarqué Ritter,
-restera donc assez peu considérée par «les Espagnols lettrés et
-mondains», jusqu’à ce que la consécration mondiale due à la version
-d’Hérelle les eut forcés, en 1901, de s’avouer vaincus. Elle continuait
-dignement l’entreprise commencée avec les deux précédentes: de peindre
-sous ses divers aspects--citadin, maritime, champêtre de la _Huerta_ et
-champêtre de l’_Albufera_--la vie de la région de Valence. Son action
-est d’une simplicité épique, puisqu’elle se borne aux péripéties d’un
-cas de boycottage populaire. Par un accord tacite des habitants de la
-_Huerta_, personne ne veut cultiver les champs où l’avarice d’un
-propriétaire cruel, l’usurier Don Salvador, a laissé une suite de
-misères et contraint son fermier, le _tío Barret_, à l’assassiner. S’il
-arrive qu’un intrus, soit ignorance, soit misère, entreprenne de
-labourer ces «terres maudites», on l’avertit et, au besoin, on le
-contraint de les abandonner. Mais voici venir Batiste, homme résolu,
-tenace, infatigable, qui osera faire front à la sourde conspiration de
-ses voisins. Victime d’injustices, il tient tête aux provocateurs et
-finit par s’imposer aux faux braves qui le menacent. Il allait
-recueillir le fruit de son travail, lorsqu’un redoublement de haines a
-raison de ses efforts. Son fils, que les gamins ont plongé dans une
-naville, meurt des fièvres contractées à la suite de ce bain forcé. Son
-cheval, qui est son meilleur ami, est frappé traîtreusement. Sa
-_barraca_--cette chaumière valencienne chantée en vers aimables par
-Llorente et dont l’effigie caractéristique, par Povo, orne la couverture
-du roman--est incendiée. Sur les ruines de son effort détruit
-stupidement, s’érige, tragique, la figure du lutteur, qui a tenté de
-défier cette chose implacable que d’aucuns dénomment destin et qui, de
-son vrai nom, s’appelle la méchanceté des hommes. «_La Barraca_, disait
-M. Gómez de Baquero, passe avec justice pour l’un des meilleurs romans
-de Blasco Ibáñez. Elle est courte. Son action est fort simple et se
-déroule avec une clarté, une logique qui ne laissent rien à désirer. Les
-personnages ont le relief des êtres vivants et le drame est si naturel,
-il est présenté de façon si objective et impartiale et avec tant
-d’artistique vigueur, qu’il nous émeut profondément.» J’ajouterai que ce
-livre, par sa position catégorique des problèmes sociaux, jusqu’alors
-évitée avec une ténacité touchante par les grandes vedettes du roman
-espagnol, fait date doublement. «Livre admirable, dira Zamacois, son
-auteur l’a vu comme il fallait, d’un coup d’œil, et l’a écrit avec
-une véhémence, une limpidité de style inimitables. Toute l’âme arabe,
-sauvage et patiente, des gens de la _Huerta_, palpite ici... Dans
-l’histoire du roman espagnol contemporain, ce livre restera comme un
-modèle définitif de notre littérature régionale.» Et un critique aussi
-méticuleux et difficile que l’ex-professeur d’espagnol à Paris, M.
-Peseux-Richard, se voyait contraint de confesser, dans la _Revue
-Hispanique_ de 1902[133], à propos de ce roman auquel il reprochait le
-manque de «rigueur de plan» et d’«art de la composition», qu’«il y a
-quelque chose de plus fort que toutes les règles et de plus efficace que
-tous les préceptes didactiques: c’est la puissance d’émotion
-communicative qui donne à M. Blasco Ibáñez une place à part entre tous
-ses contemporains.» M. Peseux-Richard eût acquiescé, sans doute, aussi à
-un constat d’ordre peu grammatical, certes, à savoir: que cette
-puissance d’émotion de Blasco Ibáñez découlait de l’âme même de
-l’écrivain, selon une anecdote autobiographique que j’emprunte encore à
-Zamacois: «_La Barraca_ a été écrite d’un trait et dans un état
-d’hyperesthésie qui ne faisait que croître et s’exaspérer à mesure
-qu’approchait le dénouement. Les deux derniers chapitres, plus
-spécialement, le jetèrent dans un état de déséquilibre mental. Il eut
-des hallucinations. La nuit où il acheva l’œuvre, il avait travaillé
-jusqu’à l’aube. Seul dans la pièce, il leva la tête au moment où, sur la
-dernière feuille, il traçait le point final. Devant lui, _Pimentó_, le
-_guapo_ fainéant, terreur de la _Huerta_, était assis. L’impression fut
-si violente, que Blasco jeta la
-
-[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ EN COMPAGNIE DE QUATRE MÉTIS--DONT
-QUELQUES-UNS PORTENT L’ÉPÉE CROISÉE À LA CEINTURE, EN SOUVENIR DE
-L’ÉPOQUE DES CONQUISTADORS--DANS SA COLONIE «NUEVA VALENCIA»]
-
-[Illustration: LA FORÊT VIERGE À «NUEVA VALENCIA»]
-
-plume et, reculant comme s’il craignait une attaque par derrière, s’en
-fut à sa chambre à coucher. L’ombre tragique du bandit tué par Batiste
-restait immobile, les coudes appuyés sur la table de l’écrivain, près de
-la lampe, parmi le silence du grand hall obscur.»
-
-_Entre Naranjos_ est un roman d’amour que les femmes ont toujours
-favorisé de leur prédilection. Aujourd’hui encore, en Espagne et en
-Amérique, Blasco est, pour beaucoup de lectrices féminines, l’auteur de
-_Entre Naranjos_, qui a dépassé le 50^{ème} mille. J’ai connu de
-délicieuses jeunes filles, à Madrid, qui avaient fait leur livre de
-chevet de ce roman terriblement amoral et voluptueux, dont j’ai déjà dit
-que la traduction française est trop incomplète pour en donner une juste
-idée. Ce qui le sauve, peut-être, aux yeux des mamans, même les plus
-dévotes, c’est son ambiance «poétique». On sait, d’ailleurs, que Blasco
-traite les choses de l’amour avec cette manière rapide et chaste qui est
-le propre des grands maîtres. «Blasco Ibáñez, dit le prêtre Cejador, est
-de ces artistes qui ennoblissent tout ce qu’ils touchent, parce qu’il
-est de ceux qui, par nature, sont des maîtres et de virils artistes.»
-_Clarín_ a parlé naguère du «tempérament sanguin» de Blasco et Andrés
-González-Blanco, qui cite le critique d’Oviedo, n’a pas laissé de
-remarquer opportunément, p. 577 de son livre, que «_sus novelas son
-castas, sobrias como la Naturaleza_»[134]. Même au milieu des
-descriptions voluptueuses d’_Entre Naranjos_, le renoncement foncier de
-Blasco transparaît, qui est celui que formulait Moréas dans la stance,
-si belle:
-
- Ne dites pas: «la vie est un joyeux festin»!
- Ou c’est d’un esprit sot, ou c’est d’une âme basse...
-
-Voici la fable du livre, où, comme je l’ai déjà noté, on a voulu voir
-une influence diffuse de D’Annunzio. Un jeune homme d’Alcira, petite
-cité dont les blanches maisons semblent flotter sur le vert océan des
-champs d’orangers et des palmeraies qui l’entourent, Rafael Brull, fils
-d’un _cacique_--ce hobereau bourgeois de variété spécifiquement
-espagnole--tombe, à la suite d’une rencontre de hasard, éperdument
-amoureux d’une chanteuse d’opéra, fille d’un médecin du lieu, Leonora
-Moreno, dont les aventures galantes de par le vaste monde ne se comptent
-plus. Quand, après une longue résistance aux assauts passionnés de
-Rafael, la belle Walkyrie--car c’est une spécialiste des rôles de
-Wagner--s’est enfin donnée et lorsque, pour échapper aux potins
-malveillants de ses concitoyens jaloux et aux persécutions que font
-subir au jeune Brull sa mère et un factotum, Don Andrés, type de vieux
-sigisbée croqué de main de maître, l’on a décidé de fuir à Naples--le
-couple s’est, avant cette fugue, passagèrement installé dans un hôtel de
-Valence--Rafael, sermonné par Don Andrés, qui a vite découvert le refuge
-des deux tourtereaux, cède aux objurgations du familial Tartufe, et,
-esclave du qu’en dira-t-on, abandonne lâchement sa maîtresse pour s’en
-revenir à Alcira, où il poursuit sans remords sa carrière de député
-«_con distrito propio_»[135] et d’influent propriétaire terrien, marié
-à une femme laide et riche qu’il n’aime pas et père d’une famille
-procréée sans enthousiasme. Mais un jour--huit ans se sont écoulés
-depuis son couard abandon de Leonora--qu’il a prononcé à la Chambre, à
-Madrid, un discours particulièrement enthousiaste, en faveur des
-prérogatives de l’Eglise et du budget des cultes, réfutant la thèse d’un
-vénérable député républicain où il me semble que Blasco ait voulu
-réincarner son ancien maître Pi y Margall, une dame, qui a eu la
-patience de l’entendre jusqu’au bout de cette interminable autant
-qu’insincère harangue, se révèle, à la sortie du palais des
-Représentants, comme n’étant autre que Leonora, de passage à Madrid pour
-Lisbonne, où elle va chanter Wagner au San Carlos. Vainement Rafael,
-dont la flamme s’est allumée de nouveau, plus violente que naguère,
-essaie-t-il d’attendrir celle qu’il a regretté, si souvent, d’avoir
-quittée. Il s’entend dire par cette femme altière de rudes vérités, puis
-la voit disparaître, fantôme symbolique de l’amour, à jamais. Désormais,
-il ne sera plus,--pour n’avoir pas su garder Eros au moment où celui-ci
-s’offrait,--qu’un mort vivant, promenant son cadavre à travers la
-comédie sociale des milieux bourgeois d’Espagne, car «_el amor no pasa
-más que una vez en la vida_»[136].
-
-Zamacois, qui a reçu de Blasco plus d’une confession, a rapporté tout au
-long l’aventure vécue par l’auteur et par lui mise à la base de _Entre
-Naranjos_, ainsi que je l’ai insinué, moi-même, plus haut: «Il est dans
-ce roman une partie autobiographique fort intéressante. Blasco Ibáñez
-avait connu, dans un de ses voyages, certaine artiste russe, contralto
-d’opéra, femme extraordinaire, belle, forte et sadique comme une
-Walkyrie, qui parcourait le monde en compagnie d’une pauvre soubrette,
-qu’elle flagellait cruellement dans ses accès de mauvaise humeur. Il eut
-avec elle des amours de cauchemar, véhémentes et brèves. L’artiste, avec
-sa haute taille et ses biceps d’acier, était une vraie Amazone, jalouse
-et agressive, de celles dont leurs amants doivent se défendre à coups de
-poing. Instinctivement, son tempérament rebelle se refusait à se donner
-et chaque possession demandait une scène atavique de lutte et de
-résistance, où les baisers ne servaient qu’à étancher le sang des
-horions...» C’est de cette aventure que Blasco a tiré un livre exquis,
-dont le dénouement rappelle le geste mélancolique de ces mouchoirs
-brodés et parfumés qu’une main amie de femme agite, mouillés de larmes,
-à l’instant des départs suprêmes, des adieux qu’on pleure plus que l’on
-ne profère, de loin--livre exquis, je le répète, parce que fleurant, lui
-aussi, la tragédie, la grande tragédie non sanglante des jeunes
-illusions perdues.
-
-_Sónnica la Cortesana_ a prêté à un étrange malentendu de la part des
-critiques. En sa qualité de reconstitution historique, se détachant, à
-ce titre, du cadre des précédentes œuvres, on n’a rien trouvé de
-mieux que de la traiter isolément, et personne jusqu’ici ne semble
-s’être aperçu qu’elle continuait la série des romans valenciens. M.
-Gómez de Baquero y voit «une œuvre singulière et une exception dans
-la galerie des romans de Blasco Ibáñez»; Zamacois écrit qu’elle
-«constitue, dans la technique de Vicente Blasco Ibáñez, un geste à
-part»; Andrés González-Blanco s’en désintéresse, ou à peu près, et cela,
-sous l’étrange prétexte du _græcum est, non legitur_ médiéval et,
-encore, parce qu’il s’imagina que l’auteur manquait d’éducation
-classique et, par suite, ne pouvait baser sa composition que sur de
-«_bien débiles puntales_»[137]. D’autre part, il est amusant de
-constater que ces mêmes critiques qui se refusent d’examiner _Sónnica la
-Cortesana_, justifient leur paresse spirituelle par un renvoi à la
-_Salammbô_ de Flaubert. «J’imagine, écrivait déjà M. Ernest Mérimée en
-1903, qu’il fut... sollicité à ce tour de force, d’abord par l’exemple
-de Gustave Flaubert, qui en a réalisé un semblable dans _Salammbô_,
-etc.» Et, un peu plus loin, il définissait Blasco: «Un disciple de
-Flaubert, qui s’applique à l’imiter de son mieux.» Du moins,
-l’ex-professeur de Toulouse reconnaissait-il que l’auteur s’était
-«sérieusement documenté» et avait étudié «en conscience les anciens et
-les modernes, de Tite-Live et Strabon jusqu’à Hübner et Chabret». Et
-ceci ne laisse pas d’appeler quelques rectifications. D’abord, une
-nécessaire remarque sur l’étroitesse des horizons comparatifs d’exégètes
-qui ne trouvent à citer que _Salammbô_, là où--depuis le célèbre roman
-de 1834: _The last days of Pompeii_, où Bulwer Lytton marquait la voie à
-tant d’épigones, jusqu’aux évocations égyptiennes de Georg-Moritz Ebers,
-dont _Eine ægyptische Kœnigstochter_ compte, depuis 1864, plus de 15
-éditions et _Uarda_, qui est de 1877, a été tant de fois traduite,
-jusqu’à la _Thaïs_ d’Anatole France, au _Quo Vadis?_ de Sienkiewicz et à
-l’_Aphrodite_ de Pierre Louÿs,--il faudrait un volume pour consigner la
-bibliographie complète du roman archéologique. Ensuite, une autre
-observation sur le surprenant oubli--de la part d’érudits de formation
-classique--de la plus précieuse des sources antiques sur la guerre que
-soutint Sagonte avec Hannibal. J’ai nommé Silius Italicus et son poème
-latin sur les _Guerres Puniques_. Mais il faut croire que cet oubli est
-ancien, puisque, dès Septembre 1836, E.-F. Corpet définissait le poète
-comme étant «le moins lu, le moins étudié, le moins connu» de tous ceux
-de la décadence[138]. Il eût suffi de _lire_, non de _citer_ le travail
-du médecin de Sagonte, D. Antonio Chabret: _Sagunto, su historia y sus
-monumentos_[139], pour y trouver, dès la p. 6 du t. I, un renvoi à
-Silius Italicus, «que nous devons, avec raison, considérer comme
-l’Homère de la cité invincible». D’autre part, l’historien français
-Hennebert avait fort bien exposé, dans son _Histoire d’Hannibal_[140],
-les particularités du siège de Sagonte lors de la II^{ème} Guerre
-Punique et quelques détails techniques de ce siège étaient, au surplus,
-mis en lumière par le philologue Raimund Oehler en 1891, au t. 37, p.
-421-428, des _Jahrbuecher fuer classische Philologie_[141], comblant
-ainsi une regrettable lacune des successifs éditeurs et commentateurs de
-Tite-Live. Blasco Ibáñez m’a avoué, lorsque je le priai de me dire
-comment il s’était préparé à écrire _Sónnica_, s’être remis au latin
-uniquement pour lire Silius Italicus dans le texte, sachant qu’il y
-trouverait, aux deux premiers livres des _Puniques_, une excellente
-description de l’origine, de la situation et des vicissitudes de
-Sagonte--appelée jusqu’en 1877 Murviedro par les Espagnols--lors de sa
-prise par Hannibal, dans l’automne de l’année 219 avant Jésus-Christ.
-Qu’il se soit enquis aussi de ce qu’en disaient Polybe, III, 17, et
-Florus, II, 6, je crois bien en être sûr. Mais enfin, l’on voit qu’il ne
-procéda nullement à la légère dans cette tentative de reconstitution du
-drame où succomba l’antique _Arsesacen_ des Ibères et s’il l’entreprit,
-ce fut, je le répète, pour compléter ses peintures de la vie valencienne
-par le tableau d’un des épisodes les plus glorieux du passé de l’antique
-Province Tarraconaise: entreprise, on le voit, en parfaite conformité
-avec son programme régionaliste d’alors. Voici, d’ailleurs, ses propres
-paroles: «J’obéissais au désir de faire quelque chose d’épique et de
-grandiose sur ma terre natale. Lorsque parut _Sónnica_, le roman antique
-était assez de mode. Mais la véritable cause de la composition de cette
-œuvre, c’est celle que je viens de dire. _Sónnica_ a été traduite en
-anglais par Frances Douglas, en portugais par Riveiro de Carvalho et
-Moraes Rosa, en allemand par Leydhecker et, naturellement, en russe. En
-France, c’est à peine si on l’a connue par son titre et par quelques
-lignes insignifiantes de critiques qui ne semblent pas même l’avoir lue
-jusqu’au bout. J’en suis venu moi-même à l’oublier. Retenez, cependant,
-que je ne l’ai écrite que par «valencianisme» et parce que, chaque fois
-que je contemplais les ruines de Sagonte, je sentais renaître en moi ce
-désir de reconstitution littéraire.» L’action du roman,--dont la beauté
-plastique est extraordinaire et qui, n’en déplaise à M.
-Fitzmaurice-Kelly, lequel, en 1911, avait découvert, dans un article sur
-la _Littérature Espagnole_ au t. XXV de _The Enciclopædia Britannica_,
-que Blasco Ibáñez «manquait de goût et de jugement»[142], est tout
-autre chose qu’un livre «trop hâtivement improvisé»--est la suivante. A
-Sagonte vit une courtisane d’Athènes, Sónnica, qui est venue s’y établir
-à la suite de son mariage avec un trafiquant de ce grand emporium
-méditerranéen et que son veuvage a mise à la tête d’une immense fortune.
-Un Grec, Actéon, errant par le monde, finit par échouer à Sagonte, où il
-devient le favori de Sónnica. C’est pendant que se déroule cette passion
-qu’Hannibal, déguisé en berger d’Ibérie, explore la cité et y trace les
-plans du siège qu’il projette. Reconnu par Actéon, dont le père a été au
-service des Carthaginois et y est mort, le futur vainqueur de Cannes lui
-propose de le prendre à son service et lui dévoile ses ambitieux
-projets. L’offre est rejetée par amour pour Sónnica. Et le siège
-commence. C’est ici que Blasco a fait le plus méritoire effort de
-reconstitution antique. Si, dans l’ouvrage de Chabret, un chapitre
-entier, traduit de l’étude publiée par Hübner, en 1867-68, dans le
-_Hermes_, est dédié à l’emploi des béliers au siège de Sagonte--il
-manque une semblable étude sur celui de la catapulte, dont l’exemplaire
-retrouvé aux ruines d’Ampurias eût, s’il eût été exhumé alors,
-certainement fourni la base[143]--Blasco sait, par de simples touches,
-évoquer infiniment mieux que l’archéologue berlinois la vision des
-assauts furieux où les hordes
-
-[Illustration: BLASCO VISITANT, EN 1914, LES PREMIÈRES TRANCHÉES DU
-FRONT EST]
-
-[Illustration: AU QUARTIER GÉNÉRAL DE FRANCHET D’ESPEREY, LORSQUE
-L’ACTUEL MARÉCHAL DE FRANCE COMMANDAIT LA 3^{ème} ARMÉE, EN 1914]
-
-numides, les sauvages tribus ibériques et jusqu’aux amazones africaines
-se ruent à l’assaut de ces murs cyclopéens dont l’énormité nous remplit
-toujours de stupeur et que dominait la gigantesque masse de l’Acropole
-avec ses temples d’Aphrodite et d’Héraclès, cependant qu’au pied du
-_clivus_[144] sacré s’érigeait l’effigie fatidique du serpent divin qui
-tua le héros éponyme, Zacinthos, compagnon d’Hercule. Et quelle fresque
-inoubliable que celle où l’on voit Théron, le gigantesque prêtre
-d’Hercule, succomber dans son duel effroyable avec Hannibal! Et quel
-délicieux tableautin, digne de Théocrite, que celui des amours
-siciliennes d’Erocion, le jeune potier, avec Ranto, la chevrière, dont
-l’idylle finit si tragiquement! Mais les jours de Sagonte sont comptés.
-Malgré l’ambassade d’Actéon à Rome,--prétexte pour Blasco d’une
-évocation de la cité républicaine, où l’on voit le vieux Caton
-admonester virilement le futur vainqueur d’Hannibal à Zama,
-Publius-Cornelius Scipion--la fière Sagonte où, de tous les points de la
-Méditerranée, depuis les colonnes d’Hercule jusqu’aux rivages d’Asie,
-affluaient les marchandises cosmopolites, doit s’avouer vaincue. Mais,
-plutôt que de se rendre, elle préfère périr dans les flammes, corps et
-biens, et cet incendie final sert d’apothéose à la fatale figure
-d’Hannibal. Sónnica, fille de la cité de Minerve, où les femmes, vraies
-déesses, consolaient de leur splendide nudité la nostalgie des hommes,
-disparaît dans la tourmente et Actéon, son amant, n’a même pas la
-consolation suprême de mourir embrassé à sa dépouille chérie. Tel est ce
-livre de 369 pages, dont le 50e mille est dépassé et où Blasco a su
-trouver le frisson épique en retraçant, pour ses compatriotes, les
-péripéties d’un drame dont tressaillit le monde antique et qui,
-aujourd’hui encore, est pour l’Espagne motif de légitime orgueil, au
-même titre que le drame de Numance.
-
-_Cañas y Barro_, publié en Novembre 1902, a été mis en notre langue en
-1905 par le traducteur de _Misericordia_, de Pérez Galdós (1900),
-Maurice Bixio, Président du Conseil d’Administration de la Compagnie
-Générale des Voitures parisiennes et qui, né en 1836, est mort cette
-même année 1905. Sa traduction, du moins, n’est pas une «belle
-infidèle»[145] et permet au lecteur français d’apprécier le bien fondé
-de la prédilection ressentie pour cette œuvre par Blasco Ibáñez, qui
-m’a avoué un jour que la «tragédie sur le lac» avait pour lui l’attrait
-qu’éprouve un père pour celui de ses fils dont le type, physique et
-moral, se rapproche davantage du sien propre. «_Es la obra_, m’a-t-il
-dit, _que tiene para mí un recuerdo más grato, la que compuse con más
-solidez, la que me parece más «redonda»_...»[146]. Il est assez
-difficile d’en exposer la fable, parce que celle-ci implique plusieurs
-actions différentes, également intéressantes et qui se développent
-simultanément, toutes d’un réalisme psychologique merveilleux et
-présentant cette particularité curieuse que le premier chapitre met déjà
-en scène chacun des divers personnages. C’est une sorte de miroir où se
-reflètent les histoires de plusieurs familles dont l’existence se
-déroule parallèle, une plaque sensible où se gravent toutes les
-rudimentaires palpitations d’âme d’un coin pittoresque d’humanité
-espagnole. _Cañas y Barro_ relate la vie des gens de l’Albuféra, dont
-Napoléon avait fait le fief du conquérant de Valence, héros d’Austerlitz
-et d’Iéna, le maréchal Suchet. Feu Mariano de Cavia, cet Aragonais qui
-exerça si longtemps à Madrid le magistère de la critique journalistique,
-déclarait que le livre lui donnait la fièvre et le pénétrait d’une
-impression physique d’angoisse. «La vapeur perfide et énervante de la
-grande lagune, écrivait-il[147], nous trouble et nous abat et nous
-serions atteints par les cas de paludisme moral et social que nous
-présente le romancier, si les fleurs maladives qu’il fait surgir du
-grand marais des volontés mortes et des appétits malsains ne
-disparaissaient dans un dénouement horrible et effrayant...» En somme,
-on pourrait résumer le livre en disant qu’un vieux pêcheur, le _tío
-Paloma_, voit son fils, Tòni, dévier de la tradition familiale et--tel
-Batiste dans _La Barraca_--s’adonner en dépit de tous à la culture des
-terres, aidé par une pauvre fille, timide, farouche et laide, qu’il est
-allé chercher aux Enfants trouvés, la _Borda_. Mais Tòni a un fils,
-Tonet, qui, amoureux naguère d’une certaine Neleta, a, au retour de la
-campagne de Cuba, retrouvé cette femme, mariée à un cabaretier, ancien
-contrebandier, du nom de _Cañamèl_, type inoubliable de Sancho levantin,
-dont le cocuage est le moindre souci. _Cañamèl_ mort, Neleta, enceinte
-de Tonet, mais dans l’impossibilité de se remarier, en vertu d’une
-clause testamentaire du défunt, doit à tout prix faire disparaître le
-produit de ses illégitimes amours et ce sera le père lui-même qui, dans
-sa barque, ira noyer l’innocent fruit de son adultère, pour, victime du
-remords, se tuer ensuite dans ces mêmes roseaux où des chasseurs ont
-découvert le corps de l’enfant, rongé par les sangsues du lac. Adultère,
-infanticide et suicide, c’est moins la description de ces tares sociales
-qui opère sur l’âme du lecteur que l’habilité avec laquelle sont peints
-les caractères et la netteté de tableaux où, tout en s’interdisant les
-répugnantes précisions de la littérature physiologiste, Blasco Ibáñez
-obtient une intensité d’émotion rarement atteinte dans ses romans
-antérieurs. «Malgré, dit M. Ernest Mérimée, une partie descriptive
-encore abondante, l’action marche rapidement, l’intérêt croît de scène
-en scène; l’auteur laisse parler ou agir ses personnages; il est sobre
-de réflexions philosophiques, exquises quand elles sortent de la plume
-d’un Valera, mais qui risquent le plus souvent de faire dévier ou
-languir l’action... La netteté du trait fondamental, la vérité du
-costume, la propriété du langage, volontiers émaillé de locutions
-populaires--voire d’expressions valenciennes pleines de saveur--, le
-retour intentionnel de tel ou tel détail typique, par-dessus tout la
-connaissance directe et familière des mœurs, des habitudes, de la
-coloration spéciale que prend la pensée en traversant les cerveaux de
-là-bas: tout cela explique que quelques-uns de ses types, d’ailleurs
-sortis du peuple, soient déjà devenus populaires.» Empruntons, une fois
-encore, un savoureux détail à Zamacois. Blasco Ibáñez venait à peine de
-sortir de l’Albuféra où, pour l’étudier de plus près, il avait passé une
-dizaine de jours à pêcher, dormant à la belle étoile au fond d’une
-barque, qu’il se mit à écrire son roman, sans savoir comment il le
-terminerait. L’automne commençait. Maintes nuits, d’une fenêtre de sa
-propriété de la Malvarrosa[148], il contemplait la mer--tranquille,
-murmurante, argentée par la lune--tout en chantonnant la marche funèbre
-de Siegfried. Cependant, il ne laissait pas de méditer sur le chapitre
-final de son livre. Soudain, il le vit. «L’émotion fut si forte que ses
-yeux la ressentirent presque. Ce qui la lui avait suggérée, c’était le
-souvenir du cadavre du héros wagnérien, étendu sur le bouclier et que
-portaient les guerriers... Et pourquoi n’en eût-il pas été ainsi,
-conformément aux explications du romancier? Il importe de ne jamais
-oublier, avec Blasco--plus accessible qu’aucun artiste aux surprises de
-l’impression--, que l’«_art est instinct_»...»
-
-
-
-
- XI
-
- Les romans «espagnols».--Iº Romans de lutte: _La Catedral_, _El
- Intruso_, _La Bodega_, _La Horda_.--IIº Romans d’analyse: _La Maja
- Desnuda_, _Sangre y Arena_, _Los Muertos Mandan_, _Luna Benamor_.
-
-
-Dans tous les romans examinés jusqu’ici, il est une idée qui apparaît
-dominante, aussi bien à travers cette idylle d’amour qu’est _Entre
-Naranjos_ qu’au cours des péripéties du siège de Sagonte. Et cette idée,
-c’est celle de l’universelle nécessité de la lutte pour la conquête de
-l’argent. Mais le cadre où se déroule l’âpre bataille humaine--que ce
-soit la «_casita azul_»[149] de Leonora, ou la tragique «_barraca_» de
-Tòni, la plage, si proche de celle de la Malvarrosa, du Cabañal, ou les
-fourrés millénaires de l’Albuféra--, est si enchanteur, qu’on en oublie
-l’horreur du drame auquel il sert de fond et que, malgré les
-prédications éloquentes de l’auteur contre l’égoïsme des classes
-possédantes espagnoles, le lecteur étranger de Blasco Ibáñez, comme si
-le subjuguait l’ivresse divine d’une Nature toujours victorieuse,
-éprouve, en définitive, une émotion presque sereine au spectacle de ce
-_struggle for life_ au grand soleil, en pleine joie méridionale de
-vivre. Non, il ne saurait y avoir de douleurs profondes dans ce paradis
-terrestre où les arbres ploient éternellement sous le faix de fruits
-savoureux, où les récoltes, en dépit de l’alternance des saisons, se
-succèdent comme jaillissant d’Edens inépuisables, où la magnificence
-d’un simple coucher de soleil suffit à consoler l’homme de ses chagrins
-par la vertu souveraine d’une terre triomphatrice. Sans doute, Blasco
-Ibáñez comprit-il qu’un renouvellement du champ d’action de ses récits,
-en rajeunissant sa verve et en fécondant son inspiration, aurait aussi
-pour conséquence d’agir plus efficacement sur l’âme du public et que le
-seul fait de transporter la scène de ses romans en d’autres contrées de
-l’Espagne, où la terre est plus pauvre et a été répartie avec une
-injustice plus criante, conférerait à ceux-ci cette force de persuasion
-dont manquaient, pour les raisons susdites, les œuvres de sa première
-période. Ainsi semble-t-il avoir été amené à composer la double série de
-ses romans «espagnols», que je crois devoir diviser en romans «de lutte»
-et en romans «d’analyse». M. Eduardo Zamacois a dit des premiers que
-c’étaient des livres de rébellion et de combat avant tout, des véhicules
-efficaces de propagande révolutionnaire, des armes puissantes,
-élégantes, soigneusement trempées, de démolition et de protestation où
-réapparaissait l’ancien esprit belliqueux de Blasco, où l’homme
-politique égalait l’artiste en rivalisant avec lui, et où l’un et
-l’autre, par une intime collaboration, avaient réussi à composer «une
-œuvre belle et bonne dont l’utilité s’associait au charme, en une
-heureuse union». M. Gómez de Baquero donnait, de son côté, la note
-bourgeoise dans son article de _Cultura Española_, en reconnaissant que
-c’étaient «des livres de combat, non de pure contemplation ou de
-reconstitution esthétique et que, plus encore que la passion et la
-partialité qui les animaient, ce qui leur nuisait, c’était une profusion
-de considérants historiques et d’enquêtes sociales introduites par
-l’auteur sous le couvert de ses protagonistes et constituant un lest
-fort lourd pour des romans». Qu’au surplus l’esprit de Zola, du Zola des
-_Trois Villes_ et des _Quatre Evangiles_, réapparaisse dans ces romans
-d’action sociale, c’est ce qu’il serait malaisé de vouloir nier. Blasco,
-comme Zola, a cru, dans ses quatre romans «de lutte», lui aussi à la
-«mission» du romancier, à sa «fonction sociale» et, se souvenant, sans
-doute, que Mme Pardo Bazán elle-même, avait, dans _La Cuestión
-Palpitante_, reproché à Pereda de s’être confiné à peindre des toiles
-toujours semblables, a voulu, en quittant Valence et sa _Huerta_,
-montrer qu’il était capable, telle la vie, de se renouveler sans
-aucunement s’épuiser. Quelqu’un pourrait-il objecter que Pereda, bien
-que prisonnier de sa «_Montaña_» santandérine, avait su faire--ainsi que
-l’observera un ami, Menéndez y Pelayo, au _prologue_ de _Los Hombres de
-pro_--du roman social, c’est-à-dire discuter ces problèmes dont
-l’intérêt est commun à tous les hommes et présenter un essai de solution
-de ces grandes questions à travers l’artifice d’un récit romanesque?
-Mais, de quelques spécieux sophismes que l’on enveloppe un même
-reproche, il n’est que trop manifeste qu’au fond de toutes les critiques
-dirigées à Blasco pour avoir abandonné son domaine réservé de Valence et
-des choses valenciennes et abordé le roman social espagnol, ce n’est
-point l’art qui est en cause, mais le dépit de mentalités timides,
-qu’inquiètent ces prédications, adressées, non point à des lecteurs
-sceptiques, pour qui le jeu des idées n’est que simple artifice, mais à
-la grande foule espagnole, afin de la galvaniser et de la pousser à
-cette action salutaire d’où jaillira, quelque jour, une Espagne
-nouvelle. Et il n’est pas jusqu’à M. Jean Amade, actuellement maître de
-conférences, quoique non docteur ès lettres, à l’Université de
-Montpellier et l’un des plus zélés défenseurs français de cette thèse
-conservatrice, qui, après avoir accumulé les reproches à l’auteur de _La
-Catedral_, de _El Intruso_, de _La Bodega_, de _La Horda_, n’ait dû
-reconnaître que cet idéal de Blasco paraîtrait «toujours infiniment
-noble» et qu’il lui avait même fallu un «certain courage pour l’avoir
-conçu et exprimé dans un pays comme l’Espagne»![150].
-
-Blasco Ibáñez a fait à Zamacois la confidence que _La Catedral_, bien
-que le plus répandu, alors, de ses romans à l’étranger--si la guerre
-n’eût pas éclaté, nous eussions connu à Paris, à l’Opéra-Comique, une
-_Cathédrale_ mise en musique par G. Hue, que M. Carré se proposait de
-jouer au cours du tragique été de 1914--, était cependant celui qui lui
-agréait le moins: «_Lo encuentro pesado_, s’était-il écrié, _hay en él
-demasiada doctrina_...»[151]. M. Andrés González-Blanco s’est même amusé
-à en détailler les hors-d’œuvre, avec renvoi, pour chacun d’eux, à la
-pagination du livre. M. Gómez de Baquero, dans un volume de 1905[152],
-les a censurés comme constituant un «poids mort, qui retarde la marche
-de l’action, divise et brise l’intérêt». Mais le lecteur étranger, qui
-n’est pas, comme ces critiques de Madrid, complètement blasé sur la vie
-sociale espagnole, trouve, au contraire, de tels «hors-d’œuvre»
-extrêmement instructifs dans un ouvrage qui a pour but d’opposer à une
-religion purement formelle--symbolisée par la cathédrale tolédane--le
-culte d’une humanité enfin consciente et de sa mission et de ses
-destinées. C’est ce qu’avait fort bien vu M. Georges Le Gentil, qui
-professe actuellement le portugais en Sorbonne, lorsque, analysant _La
-Catedral_ dans la _Revue Latine_ d’Emile Faguet[153], il écrivait: «La
-Cathédrale que l’imagination romanesque dressait comme un symbole
-mystique au milieu de la cité ensoleillée et grandie par les souvenirs
-légendaires, apparaît--et qu’on y prenne garde--comme le dernier vestige
-d’un passé gothique et branlant qui nourrit, à l’ombre, une floraison
-vénéneuse.» L’action de _La Catedral_ se déroule tout entière à Tolède,
-cité vénérable, belle et triste comme un musée, qui semble toujours
-dormir, à l’ombre de ses églises et de ses couvents, l’horrible songe
-léthargique médiéval de quiétisme et de renonciation. Un anarchiste,
-Gabriel Luna, après le plus lamentable des exodes à travers l’Europe,
-est revenu à sa ville natale et se propose d’y achever ses jours près
-d’un frère, vieux serviteur du temple érigé en 1227 par Saint Ferdinand.
-Ayant appris que sa nièce, Sagrario, vivait à Madrid une existence
-misérable de fille perdue, il réussit à la redonner à son père, qui lui
-pardonne. La bonté n’est-elle pas vertu divine et le pardon précepte du
-Christ? Luna, malade de la poitrine en conséquence de ses courses de
-paria, apparaît comme un doux visionnaire pacifique, une véritable
-figure de chrétien primitif. Il aime Sagrario, malade ainsi que lui, et
-cette passion chaste et tranquille revêt l’apparence des amitiés
-spirituelles où, mieux que les lèvres, ce sont les âmes qui se baisent.
-Mais Luna a fait le rêve d’une refonte sociale de l’Espagne. Nourri du
-suc des doctrines révolutionnaires cosmopolites, il se soulève à l’idée
-que sa patrie pourra continuer longtemps encore dans la routine
-d’autrefois. Ses prédications agissent selon qu’il était aisé de prévoir
-sur les cerveaux frustes d’un auditoire ignorant. La plèbe n’en dégage
-que la possibilité de jouissances brutales et sans lendemain. Une nuit
-où l’anarchiste veille à la garde de la Cathédrale, ses prétendus
-disciples accourent en armes pour piller le trésor historique du saint
-lieu. Car ils veulent à tout prix, puisque les hommes sont égaux,
-«devenir semblables aux messieurs qui se promènent en voiture et jettent
-leur argent par les fenêtres.» Luna, épouvanté de ce grossier
-contresens, s’oppose de toutes ses forces à la violence de telles
-brutes. Mais l’un d’eux lui fracasse le crâne d’un coup du trousseau des
-clefs même de la Cathédrale. Une fois de plus, les brebis, converties en
-loups dévorants, mettent en pièces leur imprudent berger, et Luna, tel
-le Christ, paye de son sang le plus grave de tous les crimes: le crime
-d’avoir été bon. Deux catégories d’esprits peuvent trouver leur compte
-dans _La Catedral_: les avancés et les rétrogrades. Pour les uns, Luna
-reste le prophète qui indique la voie. Pour les autres, il n’est qu’une
-victime expiatoire documentant la chimère de tout projet de réforme
-radicale de notre vieux monde. La vérité me semble être que, dans ce
-livre, Blasco n’entendait faire le procès du catholicisme--par des
-arguments empruntés à l’archéologie, à l’histoire, à la métaphysique et
-jusqu’à la tradition orale populaire--que pour remédier à sa torpeur
-doctrinale, à sa stagnation d’idées, et le succès de l’œuvre, en
-Espagne même, prouve qu’il y a assez bien réussi, en dépit des
-mécontents.
-
-L’année suivante, en 1904, parut _El Intruso_. Si _La Catedral_
-symbolise la religion momifiée qui s’écarte des directions présentes de
-l’esprit en laissant à sa longue histoire et au principe d’autorité le
-souci de l’avenir, _El Intruso_, dont l’action se déroule à Bilbao, la
-cité du fer et des mines, me semble incarner un autre aspect de cette
-même religion, son aspect moderniste, ses prétentions d’Eglise
-militante, qui, fuyant les cloîtres, se mêle au tumulte de la rue,
-fréquente les salons, publie livres, revues et journaux, fonde des
-établissements d’enseignement et des compagnies anonymes de navigation,
-participe aux entreprises ferroviaires et minières et s’efforce, en un
-mot, de vibrer à tous les battements de la vie contemporaine. D. Manuel
-Ugarte, critique dont la valeur est reconnue, a dit, à la p. 62 de _El
-Arte y la Democracia_, que ce roman de Blasco était «le plus
-représentatif, le plus _social_ qui ait vu le jour en Espagne depuis
-longtemps», et que, «comme œuvre de lutte et de sociologie, il
-équivalait à une révolution». On ne saurait nier que cette littérature
-d’idées, que cet art combatif fussent jusqu’alors chose inconnue aux
-romanciers espagnols à succès et la critique bourgeoise, qui s’en
-tenait, en matière de solution des problèmes sociaux, aux deux
-topiques: _religion_ et _morale_, ne trouva rien de mieux, pour réfuter
-la thèse que Blasco faisait formuler par Aresti à la suite du Comte de
-Saint-Simon: «_L’âge d’or, qu’une aveugle tradition a placé jusqu’ici
-dans le passé, est devant nous_», que de ressasser les lieux communs
-courants sur la soi-disant inefficacité d’une morale scientifique et de
-citer les pages 31 et 34 du _Jardin d’Epicure_, d’Anatole France! Quel
-est donc cet _Intrus_, dont l’évocation remémore le petit drame ibsénien
-en un acte que Maeterlinck publia à Bruxelles, en 1890, où l’on voyait
-une famille attendre dans l’angoisse la prochaine visite de la Mort, et
-qui, joué à Paris, y avait produit une assez forte impression?
-_L’Intrus_, c’est le Jésuite. Non pas le type de Jésuite conventionnel
-qui, depuis Eugène Sue et bien avant lui déjà, s’est cristallisé dans
-une littérature spéciale. Les Jésuites espagnols ne sont pas une entité,
-mais une réalité, dont l’influence se fait sentir dans les
-manifestations les plus diverses de la vie économique et morale du pays
-et en dédiant à Saint Joseph leur célèbre Université de Deusto, dont
-l’architecture romane ne laisse pas de frapper le visiteur de Bilbao et
-de sa banlieue, ils ne pouvaient mieux, selon de mot de Blasco,
-illustrer, par l’image de ce «saint résigné et sans volonté, à la pureté
-grise d’impuissant», leur méthode d’éducateurs d’une société à leur
-image. L’opulent armateur Sánchez Morueta unit, à un coup d’œil
-infaillible pour les affaires, une volonté diamantine. Tout lui réussit.
-Là où d’autres se ruinent, lui s’enrichit. Lutteur infatigable, il a su
-dompter la Fortune. Les proportions cyclopéennes de cette figure mettent
-mieux en relief le pouvoir illimité des Jésuites. Ceux-ci, peu à peu, se
-sont infiltrés dans l’intimité du foyer de cet homme d’action à l’âme
-rude, qui n’en soupçonne d’abord pas le péril. Sa femme, Doña Cristina,
-et sa fille, Pepita, sont entièrement entre les mains des fils d’Ignace.
-Quand l’armateur se rend enfin compte de cette trahison, il est trop
-tard. La conspiration jésuitique l’étreint. Se sentant vieilli et
-triste, il n’aura plus le courage de la combattre. Et les terreurs de
-l’au-delà assaillent cet esprit sans lest métaphysique. Il va à Loyola
-avec les siens, et s’y prépare, par une retraite spirituelle dans ce
-monastère de Guipúzcoa, à bien mourir. En face de ce représentant des
-patrons cléricaux, Blasco a posé la tourbe misérable des mineurs, dont
-le Docteur Aresti, ex-interne des hôpitaux de Paris et cousin de Sánchez
-Morueta, est le guide spirituel, en même temps que le sauveur de leurs
-corps déshérités. Le roman,--de même que le suivant, _La Bodega_,--se
-clôt sur une scène historique: la collision surgie entre radicaux et
-catholiques lors du pèlerinage à la «Vierge de Begoña». Et, moins
-alourdie de dissertations que _La Catedral_, cette œuvre forte et
-saine, bien rendue en notre langue par Mme Renée Lafont, chez E.
-Fasquelle, en 1912, a mérité une mention et, en somme, des éloges de la
-_Revue d’Histoire Littéraire de la France_[154], qui en exalta la
-puissante signification sociale.
-
-_La Bodega_ est restée, par contre, jusqu’ici sans traducteur français.
-C’est véritablement fort dommage, car cette œuvre, dans ses 363
-pages composées à Madrid de Décembre 1904 à Février 1905, me semble plus
-finie, plus intense, aussi, que les deux précédentes et, ne servît-elle
-qu’à révéler à tant de superficiels «connaisseurs de l’Espagne»,
-l’effroyable réalité de la misère agraire en ce pays, en cette
-Andalousie tant vantée, qu’elle devrait, et depuis longtemps, avoir été
-traduite. Au lendemain de sa publication, une feuille bourgeoise, _El
-Imparcial_ de Madrid, écrivait, dans son nº du 11 Mars 1905: «Séville,
-Málaga, Cadix! N’est-il pas vrai que ces trois noms seuls, par l’étrange
-cristallisation d’une idée fausse, en sont venus à signifier toute joie,
-à nier toute humaine douleur? Et cependant, c’est au spectacle de leurs
-campagnes desséchées, de leurs immenses domaines à l’abandon et sans
-culture; c’est en écoutant la clameur des valets de ferme qui émigrent,
-entassés dans les cales des navires, ou qui meurent sur le sol natal,
-que l’on pourrait appliquer à ces trois provinces sœurs la triste,
-l’ironique exclamation que Blasco Ibáñez place sur les lèvres d’un des
-personnages de son dernier livre, en face des campagnes désertes de
-Jerez et d’un peuple affamé: «_¡He aquí la alegre
-Andalucía!_»...»[155].--Ici encore, nous sentons la froide main du
-Jésuite, dont l’influence magnétique apparaît diffuse dans l’atmosphère
-espagnole, soit qu’elle contraigne les ouvriers des champs à assister à
-la messe pour ne pas se voir congédiés par le patron, soit qu’elle
-appelle sur les vignes, en un latin macaronique, la bénédiction du
-Seigneur. Et comme, déjà, dans les tortueuses ruelles tolédanes; comme,
-aussi, dans les puits de mines de Bilbao, ce sera toujours, en ces
-fertiles plaines andalouses, les mêmes douleurs, la même plainte immense
-arrachée aux déshérités, à ceux du Nord comme à ceux du Sud, par une
-même injustice sociale. Pablo Dupont, de lointaine ascendance française,
-est propriétaire des vignobles et des chais les plus renommés de Jerez.
-Ce personnage, qui s’apparente intellectuellement à la souche énergique
-des Sánchez Morueta, a un cousin, Don Luis, prototype du _señorito_
-andalous, prodigue, efféminé, bravache et improductif, qui dédaigne le
-travail et ne semble exister que pour satisfaire des appétits effrénés
-de jouissance et les insolents caprices de son atavisme de féodal et
-d’Arabe. Pour lui, comme pour ses aïeux du Moyen Age, les pauvres ne
-sont que les esclaves de la glèbe, les serfs taillables et corvéables à
-merci. Mais «_los de abajo_»[156] ne pensent plus tout-à-fait comme à la
-bonne époque. Le courant libertaire moderne les a contaminés. Leurs
-consciences, encore incomplètement affranchies, entrevoient, dans le
-lointain, la radieuse vision de la Cité Future et ce n’est pas le
-moindre attrait _espagnol_ du livre, ni la moindre raison des haines
-_espagnoles_ contre Blasco Ibáñez, que ce _leit-motiv_ des
-revendications sociales bruissant en sourdine,--jusqu’à ce qu’il
-s’exaspère en tumulte au chapitre IX, où est décrite l’invasion de Jerez
-par la horde affamée des terriens--tout au long de pages colorées et
-bien andalouses, et andalouses d’autre sorte encore que par
-l’intervention des
-
-[Illustration: DANS UN POSTE AVANCÉ, FACE AUX TRANCHÉES ALLEMANDES, EN
-1914]
-
-[Illustration: BLASCO ASSISTANT A UN BOMBARDEMENT PAR PIÈCES DE GROS
-CALIBRE, PRES DE REIMS]
-
-traditionnels _gitanos_ et _gitanas_. Comme je le notais en 1905, dans
-le _Bulletin Hispanique_ de Bordeaux[157], le romancier se trouvait,
-ici, en face d’un écueil dangereux, «auquel Zola a succombé très
-souvent, mais jamais avec autant d’évidence que dans _La Faute de l’abbé
-Mouret_, écueil qui consiste à attribuer une prépondérance illimitée à
-la terre, érigée à la dignité d’acteur principal, sorte de réincarnation
-moderne de l’antique Fatum. Blasco Ibáñez a su éviter cette outrance: il
-a tracé vigoureusement, mais solidement, sa peinture des
-_latifundios_[158] jérézans, et, dans ce cadre exubérant de couleurs,
-grouille une vie intense, se meuvent des figures nettement enlevées:
-gens de la _gañanía_: _aperadores_ et _arreadores_, _capataces_ et
-_mayorales_ de _cortijos_, humbles _braceros_[159] aussi, qu’un souffle
-anarchique soulève vers les révoltes de je ne sais quelle effroyable
-_Germanía_[160], gitanes crapuleux et _señoritos_ efféminés, fainéants,
-avec leur cour de _guapos_ et de hâbleurs: rien ne manque au tableau...»
-Il y a là un pendant du Gabriel Luna de _La Catedral_, qui n’est qu’une
-transposition du rêveur anarchiste que fut Fermín Salvochea[161],
-rebaptisé par Blasco sous le nom de Don Fernando Salvatierra, champion
-cultivé et passionné des idées d’égalité, que torture l’humiliant
-spectacle de l’aboulie des masses espagnoles et qui voudrait faire
-passer d’autre sorte que sous forme d’émeutes son rêve ascétique de
-justice et de fraternité dans la foule, illettrée et crédule, des
-esclaves de la grande propriété andalouse. Don Luis, qui n’a cure de
-l’avenir, ne songe, lui, qu’à satisfaire ses appétits de bestiale noce.
-Une nuit où, au _cortijo_ de Marchamalo, la fête des vendanges dégénère,
-par ses soins, en une bachique orgie, ce triste personnage cause
-l’ivresse de la belle María de la Luz, fiancée au sympathique Rafael, et
-en profite pour violer la jeune fille, dont le frère, après avoir en
-vain exigé du misérable, son ami, la réparation de son lâche forfait par
-un mariage en bonne et due forme, se sert de l’émeute de Jerez pour
-tuer, d’un coup de la _navaja_ de Rafael, le malfaisant parasite.
-Rafael, qui avait d’abord pensé ne jamais épouser María de la Luz--en
-vertu de ce préjugé qui situe la pureté de la femme dans la
-particularité purement animale d’une virginité anatomique--, s’en va,
-converti par les prédications libertaires de Salvatierra, avec cette
-compagne de vie et de mort, tenter la fortune en Amérique, dans cette
-Argentine toujours hospitalière aux désespérés de l’Espagne, où le
-travail est resté une forme de l’antique esclavage, où les révoltes
-finissent par des fusillades de la _guardia civil_ et la peine du
-_garrote_, ou du _presidio_, aux meneurs souvent le moins responsables.
-Mais, selon qu’il est dit au dernier paragraphe du livre, «au-delà des
-campagnes il y a les villes, les grandes agglomérations de la
-civilisation moderne, et, dans ces villes, d’autres troupeaux de
-désespérés, de tristes, qui, eux, repoussent la fausse consolation de
-l’ivresse; qui baignent leur âme naissante dans l’aurore du nouveau
-jour; qui sentent, au-dessus de leurs têtes, les premiers rayons du
-soleil, alors que le reste du monde reste plongé dans l’ombre...»
-
-_La Horda_, peinture de la pègre madrilène, a suscité, de la part d’un
-romancier espagnol d’origine basque, M. Pío Baroja, une accusation
-voilée, mais cependant catégorique, de plagiat, en même temps qu’un
-reproche, très nettement formulé, de manque d’unité organique dans la
-composition. C’est à la page 148 des _Páginas Escogidas_ publiées par
-l’auteur en 1911 chez l’éditeur Calleja à Madrid, que se trouve le
-passage en question, que je m’en voudrais de n’avoir pas signalé. M. Pío
-Baroja ne semble, en effet, pas s’être aperçu qu’une comparaison entre
-_La Horda_ et sa série de romans intitulée: _La Lucha por la Vida_,
-avait déjà été instituée en 1909 par le très consciencieux Andrés
-González-Blanco, qui en avait déduit qu’aucun terme commun, aucun point
-de comparaison n’existant entre les deux écrivains et leurs œuvres,
-chacun restait grand à sa manière. Cette conclusion, parfaitement
-exacte, me dispensera d’insister sur d’ultérieurs parallèles, aussi
-superflus que celui déjà ébauché par M. Pío Baroja en tête des extraits
-de son roman: _Mala Hierba_, entre lui-même et l’auteur de _La Horda_,
-et dont la Revue _Hermes_, de Bilbao, en Janvier 1921, sous la plume de
-D. Ignacio de Areilza[162], tentait de nouveau le vain exercice. _La
-Horda_, que M. Hérelle traduisit en français en 1912, c’est cette
-tourbe de déshérités--chiffonniers, contrebandiers, braconniers,
-maquignons, mendiants, voleurs, ouvriers sans travail, vagabonds de
-toute sorte, gitanes, etc.--qui pullule dans certains quartiers de
-Madrid: à _Tetuán_, aux _Cuatro Caminos_, à _Vallecas_, et à son
-pendant: _Las Américas_, aux _Peñuelas_ et aux _Injurias_, aux
-_Cambroneras_ et aux _Carolinas_, et en d’autres recoins encore, où
-grouillent la misère et le vice dans une répugnante promiscuité. J’ai
-déjà dit que le touriste étranger n’avait guère occasion de connaître ce
-Madrid-là. Le Madrid qu’il connaît et, avec raison, admire, c’est la
-double cité dont une moitié est au levant, à gauche de la ligne tracée
-par la _Carrera de San Jerónimo_, la _Puerta del Sol_, la _Calle Mayor_
-et le Palais Royal et l’autre moitié est constituée par une étroite zone
-bornée à l’est par la ligne ci-dessus et sans frontières définies à
-l’ouest. De ces deux cités, la première est une très correcte ville avec
-d’originales verrues modernes--_Casa de Correos_, _Banco del Río de la
-Plata_, certains édifices de la _Gran Vía_--et quelques curieuses
-constructions de l’époque de Charles III, tandis que la seconde n’est
-qu’une sorte de survivance de l’âge de Philippe V, avec sa _Plaza
-Mayor_--pauvre, mais sérieuse--et sa _Plaza de Provincia_--«provinciale»,
-mais d’un provincialisme gai--, ainsi que quelques vieilles bicoques
-aristocratiques, aujourd’hui bourgeoisement habitées. L’autre Madrid,
-celui des _Barrios Bajos_ et des faubourgs, ne tente guère la curiosité
-de visiteurs exotiques. Son caractère essentiel me semble être un aspect
-de tristesse inexplicable, profonde, intégrale, cosmique--tristesse
-distincte de celle que causent d’autres faubourgs dans d’autres villes,
-_Whitechapel_ à Londres, par exemple, tristesse qui ne vous abandonne
-même pas en ces instants de béatitude physique que procure une heureuse
-digestion. Seuls, les faubourgs pouilleux de Naples me semblent inspirer
-des sentiments analogues à ceux qui m’assaillent en parcourant--dans le
-plus bourgeois de tous les _Suburbios_ madrilènes, celui de
-Vallecas--ces _Rondas_ hérissées de bruyantes casernes ouvrières à cinq
-et six étages, dont les fenêtres ouvrent sur une campagne pelée, sur un
-océan de sable figé, au bout duquel l’on jurerait qu’il n’y ait plus
-rien, que l’Univers finisse. Blasco a groupé dans la fable de sa _Horda_
-tous les ex-hommes--selon que les a définis Gorki--dont l’existence
-s’étiole autour d’un Madrid à décor de luxe et à prétentions de capitale
-civilisée. Ce que les criminalistes de l’école de Salillas nous ont
-décrit dans leurs traités sur _La Mala Vida en Madrid_[163], le
-romancier l’a condensé en une narration balzacienne où la
-tendance--l’éveil futur de la Horde--apparaît discrètement au chapitre
-final et d’où l’âpreté polémique de _La Catedral_ et de _El Intruso_,
-déjà fort atténuée dans _La Bodega_, a presque totalement disparu,
-fondue qu’elle apparaît dans le pathétique récit des aventures d’un
-pauvre bohème intellectuel. Celui-ci, Isidro Maltrana, né d’un maçon et
-d’une serve de la plèbe castillane, dont la mère, la _Mariposa_, est
-chiffonnière au quartier des _Carolinas_ et vit maritalement avec
-_Zaratustra_--ressouvenance, adaptée au milieu madrilène, du _Sangonera_
-de _Cañas y Barro_--, eût peut-être végété comme ses pareils, si la
-bienveillance d’une vieille dame, frappée des dispositions du gamin, ne
-lui avait permis de se faire recevoir bachelier--ce qui n’est pas, en
-Espagne, un tour de force--, puis de suivre avec succès les cours de la
-Faculté des Lettres. Il en est à ceux d’avant-dernière année, quand sa
-protectrice meurt. Sans profession précise, le jeune homme connaît
-l’horreur d’une existence de déclassé, vaguement journaliste, rémunéré
-selon les salaires de famine de feuilles besogneuses et vivant
-maritalement, dans un taudis proche du _Rastro_, avec la fille du
-braconnier _Mosco_, Feliciana, qu’il a connue lors de visites chez sa
-grand’mère. Feli est jeune et jolie, son amant intelligent et ambitieux.
-Que manque-t-il à leur bonheur? Un peu de chance, aux yeux du vulgaire;
-entendons: un peu plus de savoir faire et d’habilité à déjouer les
-pièges de la vie. Mais Maltrana, trop faible, ne sait pas s’imposer et
-sa maîtresse se trouve enceinte. Affamé, en haillons, le couple émigre
-dans une masure des _Cambroneras_ qui ressemble à un douar de bohémiens.
-La mère de Maltrana était morte à l’hôpital. Le fils qu’elle a eu d’un
-amant après son veuvage, élevé dans le ruisseau, n’est qu’un gibier de
-potence. L’amant, un maçon, étant tombé d’un échafaudage, a trouvé la
-mort dans cet accident. Le _Mosco_, surpris dans la _Casa de Campo_, y a
-été tué à coups de fusil par les gardes du Roi. Feli accouche à
-l’_Hospital Clínico_ et y meurt. Son cadavre--tel celui de Mimi au
-chapitre XXII des _Scènes de la Vie de Bohème_--ira à l’abandon de la
-fosse commune, après être passé par les salles de dissection de la
-Faculté de Médecine. La conclusion du livre serait effroyablement
-triste, si l’auteur, dans ce qu’un de ses critiques a cru devoir
-qualifier de «fin postiche, imaginée pour plaire au lecteur»[164] et
-dont l’exemple est loin d’être unique en littérature--à commencer, chez
-nous, par Molière--ne nous laissait sur la perspective d’un Maltrana
-vainqueur de son caractère, s’acheminant vers l’aisance--épilogue
-optimiste évoquant je ne sais quel germinal de paix et de bonheur entre
-les hommes et dont _La Maja Desnuda_ (p. 252), _Los Argonautas_, puis le
-nouveau recueil de contes de Blasco: _El préstamo de la difunta_
-présentent la justification, en en résolvant l’énigme.
-
-_La Maja Desnuda_, composée à Madrid de Février à Avril 1906, inaugure
-la seconde série des romans «espagnols», où, comme je l’ai dit, le souci
-psychologique absorbe presque complètement la tendance polémique des
-quatre volumes précédents. En même temps que douloureuse histoire de
-passion, l’œuvre est aussi une sorte de critique d’art, dont le
-titre, emprunté à celui de la toile célèbre de Goya--qui, numérotée 741,
-orne l’_antesala_ du Musée du Prado à Madrid--, souligne déjà ce
-caractère composite. Il est assez difficile de juger avec impartialité
-un tel livre, dans lequel il semble qu’on découvre un vague souvenir de
-_Manette Salomon_ et où le procédé de composition s’inspire
-manifestement de la manière de Zola, conférant à ces pages le caractère
-un peu artificiel du «document classé», dont la disposition par tranches
-accentue encore certain manque de lien organique, comme si chacun des
-chapitres--et c’est, d’ailleurs, un peu le cas de _La Horda_ et de
-_Sangre y Arena_--se détachait de l’ensemble à la façon d’une
-monographie. D’où quelque froideur, résultant d’un manque de circulation
-vitale et, aussi, de l’extrême prolixité du récit, aux trop nombreux
-hors-d’œuvre. En ce sens, le critique de la _Revue Hispanique_[165]
-que j’ai déjà eu l’occasion de citer, a pu reprocher à _La Maja Desnuda_
-ce qu’il appelait son peu de psychologie, dérouté qu’il se trouvait,
-sans doute, en face de l’indécision de caractère du héros principal,
-dont l’énigme, cependant, a fort bien été dégagée par l’actuel proviseur
-du lycée Lamartine à Mâcon, M. F. Vézinet, en 23 pages de son volume de
-1907[166]. Tout ce qu’il importait de dire a été dit, en ce livre, sur
-une production où Blasco, en mettant plus de complexité et de vie dans
-ses personnages, plus de mesure et de discrétion dans son récit et
-l’exposé de ses idées, témoigne d’une acuité pénétrante comme
-psychologue et d’un rare talent comme artiste, à tel point qu’il
-n’avait, peut-être, jamais écrit auparavant de pages plus pleines de
-vie, d’enthousiasme et d’observations exactes, que les 148 pages de la
-_Première Partie_, mais spécialement que ses quatre premiers chapitres.
-L’intrigue est simple en son apparente complexité. Elle a pour objet la
-manie d’un peintre célèbre qui, après avoir souffert de la tyrannie
-d’une femme hystérique, ennemie de son art, jalouse de ses modèles,
-empoisonnant sa vie, finit, devenu veuf, par ressentir pour la morte le
-violent amour qu’elle lui avait inspiré au commencement de leur union.
-Où retrouver ce divin modèle de «_Belle Nue_», ce corps adorable que,
-dans un fugitif instant de docilité et d’abandon, Josefina avait permis
-à Renovales de fixer sur la toile pour, cette toile achevée, la détruire
-aussitôt, dans un accès de furieuse pudeur? Obsédé par le persistant
-souvenir de la défunte--la visite qu’il rend à sa tombe, au vieux
-cimetière de la Almudena, au ch. III de la _III^{ème} Partie_, pourrait
-rappeler le souvenir d’_Une_
-
-[Illustration: DANS UNE RUE DE REIMS BOMBARDÉE, EN 1914]
-
-[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO AU MOMENT OÙ IL ÉCRIVIT «LES QUATRE
-CAVALIERS DE L’APOCALYPSE»]
-
-_Page d’Amour_, où nous voyons Mme Rambaud, au cimetière de Passy,
-agenouillée sur la tombe de Jeanne, au ch. V et dernier de la _V^{ème}
-Partie_--, il poursuit le rêve stérile de la reconstituer dans sa nudité
-physique par le moyen d’un modèle ressemblant en tout à sa femme. Quand
-il a rencontré ce Sosie--une étoile de café concert--, il s’avise,--sur
-une décision dont l’apparent illogisme se justifie par des raisons
-sentimentales qu’a fort bien dégagées M. F. Vézinet et dont l’idée se
-retrouverait déjà dans le chapitre VII de _Bruges-la-Morte_[167],--de la
-faire habiller d’un costume de sa femme et se met à la peindre ainsi
-vêtue. Mais l’illusion résiste à ces simulacres, et, tandis que la fille
-épouvantée s’enfuit, l’artiste reste seul, à pleurer sur sa déchéance
-irrémédiable, sur sa vie à jamais brisée. De même que Josefina est morte
-de jalousie,--et il serait difficile de trouver, dans aucun roman, une
-meilleure description des ravages progressifs de ce sentiment dans une
-âme de femme--de même Renovales, envoûté par son amour posthume--dont il
-n’est guère malaisé de citer des cas vécus et non moins
-effroyables,--mourra dans un gâtisme voisin de la démence.
-
-_Sangre y Arena_, que M. Hérelle a mué, pour l’amour du titre, en
-_Arènes Sanglantes_ et qu’il a publié en 1909 dans la _Revue de Paris_,
-a fait couler en Espagne des flots d’encre. Même un critique imbu de
-cosmopolitisme comme l’est M. Díez-Canedo, présentant, en 1914,
-l’œuvre de Blasco Ibáñez aux auditeurs du 7^{ème} Cours international
-d’expansion commerciale à Barcelone, n’hésitera pas à définir ce roman:
-une œuvre écrite pour l’exportation, ajoutant, en français, que «tous
-les éléments conventionnels de l’Espagne pittoresque s’entassent dans ce
-livre: c’est bien possible que les étrangers y reconnaissent l’Espagne
-qu’ils s’attendaient à trouver: nous, Espagnols, nous y voyons seulement
-la parodie d’un livre étranger»[168]. Nous constaterons plus loin qu’un
-autre écrivain espagnol traitera également de «livre étranger» _Los
-Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, ce qui est une façon trop aisée, en
-vérité, d’éviter la discussion de problèmes gênants. Le lecteur un peu
-familier avec la littérature tauromachique de _tras los montes_ n’ignore
-pas que, dans un livre qu’il a intitulé: _El Espectáculo más
-nacional_[169], D. Juan Gualberto López-Valdemoro y de Quesada, Comte de
-las Navas, a accumulé les témoignages les plus rares tendant à démontrer
-historiquement que les courses de taureaux sont «l’ombre que projette le
-corps de la nation espagnole» et que la suppression de l’un pourrait
-seule amener la disparition de l’autre. Et il n’ignore peut-être pas
-davantage qu’une femme de lettres, une universitaire aussi distinguée
-que Mme Blanca de los Ríos de Lampérez a, dans le nº d’Août 1909, p.
-576, de _Cultura Española_, assimilé la passion tauromachique du peuple
-espagnol à la force vitale du soleil qui dore, dans les vignobles
-andalous, les grappes fécondes en vins généreux. A quoi bon, d’ailleurs,
-insister, si le grand succès actuel, en Espagne, de D. Antonio de Hoyos
-y Vinent est conditionné par une production où se détachent surtout
-trois romans tauromachiques: _Oro, Seda, Sangre y Sol_; _La Zarpa de la
-Esfinge_ et _Los Toreros de Invierno_?[170]. Il n’est guère, dans le
-vaste monde, de coin où n’ait été projeté le film édité par la maison
-_Prometeo_ et qui a propagé à l’infini la tragique histoire de Juan
-Gallardo et de Doña Sol, cette Leonora andalouse. On souffrira donc
-qu’ici je ne la relate point, puisqu’elle est surabondamment connue de
-tous et qu’_Arènes Sanglantes_, comme si sa popularité en volume ne
-suffisait pas, réapparaît, de temps à autre--ce fut, à partir du 1er
-Mars 1921, le tour du _Petit Marseillais_--comme feuilleton, au
-rez-de-chaussée de nos journaux. Les Espagnols qui affectent de
-repousser cette œuvre parce «qu’écrite pour l’exportation», ont
-coutume de hausser les épaules lorsqu’on leur parle de l’épisode du
-bandit _Plumitas_. M. Peseux-Richard, analysant _Sangre y Arena_ dans la
-_Revue Hispanique_[171], observait que tout portait à croire que ce
-personnage n’était qu’une transcription romanesque du fameux et
-authentique _Pernales_, qui venait de mettre sur les dents toute la
-gendarmerie du sud de l’Espagne. «La réception discrète--ajoutait-il--mais
-presque amicale, qui lui est faite à _La Rinconada_, les marques
-d’intérêt que lui témoignent de hauts personnages comme le marquis de
-Moraima, en disent long sur l’état social de l’Andalousie...» Or, dans
-un livre de D. Enrique de Mesa intitulé: _Tragi-Comedia_[172], je trouve
-les lignes suivantes: «Le cas de _Pernales_ est récent. Pour montrer le
-pittoresque de l’Espagne, Blasco Ibáñez, dans son roman _Sangre y
-Arena_..., trace le type de ce bandit, en se bornant à suivre pas à pas
-les récits des journaux. Et le fanfaron n’était pas ce José Maria
-légendaire célébré par le _cantar_ et le _romance_ populaires: le
-_Plumitas_ du roman n’est autre que le _Pernales_ réel et la propriété
-champêtre du torero Juan Gallardo s’est appelée, dans la réalité, _La
-Coronela_ et appartenait à Antonio Fuentes.» Déjà, d’ailleurs, dans _La
-Epoca_ du jeudi 4 Juin 1908, le critique _Zeda_--pseudonyme de D.
-Francisco F. Villegas, ancien professeur à Salamanque et fort bon
-lettré--avait rendu pleine justice à la fidélité avec laquelle Blasco
-Ibáñez procédait dans sa documentation pour une œuvre où il n’a guère
-qu’effleuré la matière. «En Espagne, écrivait-il,--et je citais déjà ce
-précieux témoignage dans un article ancien du _Bulletin
-Hispanique_[173],--tuer des taureaux équivaut à être, en d’autres
-époques, général victorieux. Quel chef, depuis la mort de Prim, a joui
-de plus de renommée que _Lagartijo_, _Frascuelo_ et le _Guerra_? Leurs
-biographies sont connues de tous; leurs portraits décorent les murs de
-milliers de foyers; leurs bons mots circulent de bouche en bouche. Leurs
-cadenettes ont eu plus de chantres que la chevelure de Bérénice et leurs
-blessures suscité plus de pitié que celles reçues sur les champs de
-bataille par des héros de la nation. Qui ne se souvient qu’alors que
-Méndez Núñez oublié était à l’agonie, la foule s’écrasait à la porte du
-_Tato_?» Et ce peu suspect garant n’hésitait pas à proclamer que Blasco
-venait de donner, dans son gros volume, «_una fase completa de la vida
-popular española_»[174], ajoutant: «Les lecteurs étrangers, en
-lisant--car ils les liront--les pages vibrantes de _Sangre y Arena_,
-pourront se faire une idée exacte de tout ce qui a rapport à notre fête
-nationale». Voici, enfin, le propre aveu d’un maître en l’art de tuer
-les taureaux, _Bombita_, à la page 81 de _Intimidades Taurinas y el Arte
-de Torear de Ricardo Torres «Bombita»_, recueil de conversations avec le
-célèbre diestro publié à Madrid à la maison _Renacimiento_ par D. Miguel
-A. Ródenas: «Des livres de Blasco Ibáñez, que j’ai lus, _Sangre y Arena_
-me semble le meilleur, peut-être parce que traitant de ma profession et
-que je connais mieux les mœurs et le milieu des personnages...»
-Evidemment, il serait aisé de citer, à côté de ces témoignages sincères,
-les protestations d’autres plumes espagnoles--telle celles d’E. Maestre
-dans _Cultura Española_ d’Août 1908, p. 707--déclarant que le roman de
-Blasco est le pire de tous les romans jusqu’alors écrits par ce maître.
-Mais ces protestations, partant d’esprits hostiles à la tauromachie--car
-il y en a plus d’un, en Espagne et, pour ce qui est d’E. Maestre,
-c’était aussi un esprit hostile au réalisme et même au
-modernisme!--s’inspirent surtout de la considération du mauvais effet
-que sont censées produire à l’étranger ces descriptions de mœurs
-espagnoles considérées à juste titre comme répugnantes et elles
-n’enlèvent rien à la valeur artistique et sociale du livre. Que celui-ci
-ait été qualifié de plagiat par un obscur chroniqueur de sport sévillan
-improvisé romancier, D. Manuel Héctor-Abreu,--qui usa aussi du
-pseudonyme d’_Abrego_,--c’est là détail sans importance. J’ai relu,
-cependant, _El Espada_, roman de 368 pages in-8º et _Niño Bonito_,
-petite narration sévillane de 185 pp. in-16º,--l’un et l’autre parus
-chez Fernando Fe à Madrid,--et je n’y ai trouvé que des détails
-techniques consignés avec une fidélité extrême, mais un manque total
-d’art, et, en tout cas, rien qui pût démontrer la dépendance de Blasco à
-l’endroit de ce précurseur dans un genre jusqu’alors dédaigné par les
-maîtres du roman espagnol[175].
-
-_Los Muertos Mandan_ contiennent, sous une couverture polychrome de L.
-Dubón d’inspiration un peu lugubre, l’un des plus purs chef-d’œuvre
-de Blasco Ibáñez. L’œuvre, composée à Madrid de Mai à Décembre 1908,
-a été traduite en français par Mme B. Delaunay sous le titre: _Les
-Morts Commandent_, mais n’est guère connue. C’est un roman exceptionnel,
-représentant un effort considérable, roman qui unit au charme des
-paysages décrits, comme toujours, de main de maître, une peinture
-fouillée de caractères étranges et dont la signification philosophique
-revêt la grandeur tragique des fables de l’Hellade. Jaime Febrer,
-dernier descendant d’une très ancienne famille de «_butifarras_»[176]
-majorquins à laquelle ont appartenu d’aventureux navigateurs, de
-belliqueux Chevaliers de Malte, d’audacieux commerçants, des
-inquisiteurs et des cardinaux, est revenu, après une jeunesse de faste
-et de joie, habiter le palais ruiné de ses aïeux, où le soigne une
-vieille servante, _madó_ Antonia. Pour redorer son blason, il se
-déciderait à épouser une jeune millionnaire, qui accepterait avec un
-bonheur souverain une aussi noble union. Mais Catalina Valls, fille
-unique, est aussi une «_chueta_», une descendante de juifs convertis au
-XV^{ème} siècle, et, comme telle, appartient à la caste des parias, à
-«ceux de la rue», qu’aujourd’hui encore, dans les «_Iles Fortunées_», on
-traite avec le plus souverain des mépris, vilenie digne de ces
-fanatiques sans culture qu’après George Sand, D. Gabriel Alomar, dans
-son volume: _Verba_, a,--fils lui-même de Majorque,--si bien
-caractérisés[177]. En conséquence, tous s’opposent à l’union de Febrer
-et celui-ci, pour fuir la conspiration des _butifarras_, des _mosóns_,
-des _payeses_ et même des _chuetas_--car l’oncle de Catalina, Pablo
-Valls, marin qu’une expérience du vaste monde a rendu fier de sa race,
-ne veut pas exposer deux êtres qu’il aime aux effroyables conséquences
-d’une telle mésalliance--, se réfugie sur un roc de l’île d’Ibiza, dans
-une tour de corsaire qui s’érige, farouche, sur les falaises de ces
-côtes sauvages. Ainsi espère-t-il échapper, dans ce château-fort en
-ruines, qui est le dernier vestige de sa richesse, à la tyrannique
-domination des Morts, toute-puissante à Majorque. Il s’y réaccoutume à
-la vie rustique, naturelle et primitive, et se fond insensiblement dans
-l’ambiance de ce rude et inhospitalier pays, pêchant, chassant, à la
-façon d’un primitif. Mais, dans son agreste solitude, l’Amour veille et
-le fera s’enamourer de Margalida, fille de Pèp, propriétaire de _Can
-Mallorquí_ et descendant de modestes laboureurs, feudataires, autrefois,
-des Febrer, dont le représentant, bien que sans argent, continue, à
-leurs yeux, d’être «_el amo_», une sorte d’homme supérieur, isolé des
-autres par les dons suréminents de l’intelligence et de la race. Un
-Febrer épouser l’«_atlòta_», la vierge paysanne qui porte chaque jour le
-repas à «_sa mercè_», quelle abomination! A Ibiza comme à Majorque, le
-passé s’oppose à l’avenir et en entrave la marche. Partout, en Espagne,
-l’histoire, l’autorité de ce qui fut! Et tout conspire, derechef, pour
-que Jaime et Margalida, belle fille intelligente et seigneuriale
-d’aspect, ne s’aiment pas. Au «_festeig_»--cérémonie où, au jour et à
-l’heure fixés, sont admis, devant l’«_atlòta_», tous les prétendants
-pour que celle-ci choisisse--, Jaime entre en lutte avec ses
-compétiteurs, est blessé à mort, puis guéri par les soins pieux de sa
-divine maîtresse. Cette fois, l’Amour triomphe. Le Febrer épouse
-Margalida et ce Robinson de la tour _del Pirata_, dont Pablo Valls a pu
-sauver quelques bribes de la fortune, s’unira à cet ami fidèle pour
-inaugurer une vie entreprenante de commerçant, dont l’âme, fondue en
-celle de sa douce et chère femme, se moquera désormais de ces Morts qui
-ne commandent que parce qu’ils ne trouvent pas d’hommes forts sachant,
-tel Jaime Febrer, se libérer de leur pernicieuse emprise. «Non, les
-Morts ne commandent pas! Qui commande, c’est la Vie, et, par-dessus
-elle, l’Amour!»
-
-_Luna Benamor_, cette nouvelle dont j’ai déjà parlé, a perdu, fort
-heureusement, dans ses rééditions successives sa couverture aussi peu
-artistique que la couverture de _Los Muertos Mandan_ et dont M. Ricardo
-Carreras déplorait, dans _Cultura Española_ d’Août 1909, p. 509, le
-regrettable mauvais goût. C’est une sobre et nostalgique histoire
-d’amour, à laquelle on n’a reproché sa grande brièveté que par ignorance
-des conditions de sa publication première, dans un numéro du nouvel an
-1909 d’un magazine sud-américain. On y voit un jeune consul d’Espagne en
-Australie, Don Luis Aguirre, s’attarder à Gibraltar, orphelin lui-même,
-aux amours avec une orpheline israélite, née à Rabat d’un Benamor
-exportateur de tapis et de la fille du vieil Aboab, de la maison de
-banque et de change _Aboab and Son_ à Gibraltar, Hébreux originaires
-d’Espagne. En cent pages, Blasco Ibáñez a su condenser une action
-poignante, qui se déroule sur le fond bigarré du pandémonium cosmopolite
-qu’est l’antique roc de Calpe, qui vit passer les galères phéniciennes
-allant, sous la protection de leur Hercule Melkart, quérir l’étain
-britannique, pour, mêlé avec le cuivre d’Espagne, en faire le bronze, et
-qu’aujourd’hui occupent depuis 1704 les phlegmatiques fils d’Albion,
-toujours Anglais irréductibles et sachant implanter leurs coutumes
-insulaires, bien que respectant celles d’autrui, dans les conditions de
-climat les plus invraisemblables, comme c’est le cas pour cette extrême
-pointe d’Andalousie. Aguirre, dont la passion pour Luna est partagée par
-la jeune Israélite, sera, lui aussi, la victime de ces Morts dont la
-sombre tyrannie endeuille les pages ensoleillées de l’essai d’idylle de
-Jaime Febrer avec la _chueta_ et celle dont il avait rêvé de faire sa
-compagne d’aventures à travers le monde échappera à l’Espagnol, parce
-que d’une autre race que la sienne, parce que liée par des traditions,
-des préjugés, des rites en opposition avec ceux de la Péninsule
-Ibérique. Aussi le consul partira-t-il seul pour l’Orient et Luna
-partagera sa vie avec le juif Isaac Núñez, personnage falot qui
-l’emmènera à Tanger. Car «il était impossible qu’ils continuassent à
-s’aimer. Le passé ne serait plus pour lui qu’un beau songe, le meilleur
-peut-être de sa vie. Elle se marierait conformément aux obligations de
-sa famille et de sa race. Tout le reste n’était que folie, enfantillage
-exalté et romantique, comme le lui avaient bien fait voir les hommes
-sages de sa nation, en lui démontrant quels immenses périls eût
-entraînés son étourderie. Il fallait donc qu’elle obéît à son destin, à
-celui de sa mère, à celui de toutes les femmes de son sang...» Telle est
-cette «idylle tragique», d’une poésie fluante et triste--la poésie des
-quais et des embarcadères, où les destins s’accomplissent dans le
-déchirement des séparations fatales--et c’est avec raison que M. Ricardo
-Carreras l’a définie un modèle des «_mejores aptitudes_»[178] de Blasco.
-Elle a été traduite en russe et en anglais, le traducteur en cette
-dernière langue étant le Dr. Isaac Goldberg, auteur des versions de
-_Sangre y Arena: Blood and Sand_ et de _Los Muertos Mandan: The Dead
-Command_, publiées à New-York, cependant que celle de _Luna Benamor_ a
-paru à Boston[179].
-
-
-
-
- XII
-
- Le programme «américain» de Blasco Ibáñez en 1914 et
- aujourd’hui.--_Los Argonautas._--Sujet et valeur de ce
- roman.--Amour ancien et profond de Blasco pour l’Amérique.
-
-
-Dans l’interview que M. Diego Sevilla avait prise à Blasco Ibáñez pour
-le nº de Mai 1914 de _Mundial Magazine_, le romancier déclarait n’être
-venu à Paris que pour y rédiger ses _Argonautas_. Après quoi, il
-repartirait pour Buenos Aires, où il ne ferait qu’un court séjour, puis
-reviendrait en Europe, qu’il abandonnerait, une fois de plus, pour
-l’Amérique. La réalisation de ce programme, qui nous eût, après un
-nouveau voyage de documentation à travers les républiques non encore
-visitées par Blasco, dotés d’un cycle de vingt romans américains réunis
-sous le titre générique: _Las Novelas de la Raza_[180], a été différée
-par la guerre, mais cette œuvre monumentale, à la gloire de l’Espagne
-et de sa colonisation, n’en verra pas moins le jour, simplement dans un
-ordre différent de celui que le maître projetait originairement. Il
-avait dit, en effet, au rédacteur de la revue parisienne de langue
-espagnole, qu’il commencerait par l’Argentine, à laquelle il dédierait
-plusieurs romans, continuerait par le Pérou, auquel il en consacrerait
-trois, et ainsi de suite jusqu’à arriver à Saint-Domingue, la première
-des îles américaines qu’ait rencontrées Colomb, qui l’avait appelée _La
-Española_: méthode qui impliquait donc une marche opposée à celle qui
-présida à la découverte du Nouveau Monde.
-
-J’ai demandé à Blasco Ibáñez de me préciser ce qu’il en était
-aujourd’hui de ce plan grandiose et les explications qu’il m’a fournies
-ont été les suivantes:
-
-«En 1914, j’avais, très nettement, arrêtés dans la tête, trois volumes
-qui eussent traité de tous les aspects de la vie argentine et dont le
-premier, intitulé: _La Ciudad de la Esperanza_[181], eût été dédié en
-entier à Buenos Aires; dont le second se fût appelé: _La Tierra de
-Todos_[182] et eût traité de la pampa; dont le troisième, enfin: _Los
-Murmullos de la Selva_[183], eût eu pour théâtre le Nord de la
-République, avec ses fleuves immenses et ses cascades merveilleuses,
-mais eût reflété aussi divers aspects de l’existence au Paraguay et en
-Uruguay. J’avais également conçu plusieurs volumes sur le Chili, trois
-au moins: l’un, traitant des déserts patagoniens et de l’archipel de
-Chiloé; le second, se déroulant à Santiago et à Valparaiso et le
-troisième dans les salpêtrières du Nord. Au Pérou, je pensais consacrer
-un nombre d’œuvres égal, dont le titre de l’une était déjà fixé: _El
-Oro y la Muerte_[184]. J’eusse procédé de la sorte avec chacune des
-autres Républiques hispano-américaines, que je me proposais de parcourir
-et d’étudier en détail. Ces romans eussent été, en même temps que des
-peintures de la vie actuelle, des évocations du passé. Vous aurez
-remarqué que les protagonistes de mes _Argonautas_ saluent, à la
-dernière page du livre, la Coupole du _Congreso_[185], dont la
-perspective clôt le fond de l’_Avenida de Mayo_, à Buenos Aires. C’est
-vous dire que, commençant mon cycle de romans au Sud, je l’eusse mené
-jusqu’à la frontière du Texas et peut-être ne me serais-je arrêté qu’à
-New York. Je n’aurais pas reculé devant la grandeur de la tâche, décidé
-que j’étais alors à écrire _tous_ les romans que m’aurait suggérés
-l’observation des réalités hispano-américaines. 20 romans, disais-je
-dans l’hiver de 1914? Ils fussent vraisemblablement montés jusqu’à 30.
-Vous savez que je ne suis pas homme à reculer devant la grandeur d’une
-entreprise, quelle qu’elle soit, ni, non plus, à m’effrayer devant
-l’énormité d’un travail continu. Mais tout cela, je le répète, se
-passait à une époque où je pouvais légitimement prétendre à fixer
-l’attention du public européen sur des pays trop peu connus de lui et
-cependant si dignes de son attention. Je me flattais d’être le premier
-écrivain dont la plume mettrait à la mode, dans la littérature
-européenne, les narrations de cadre sud-américain. La guerre est venue,
-brusquement, bouleverser tous mes projets. Qui eût osé s’occuper du
-Nouveau Monde, quand l’Ancien Continent se trouvait en proie à la plus
-horrible des convulsions qu’ait, depuis des siècles, connue son
-Histoire?
-
-«Mes _Argonautas_, publiés en Juin 1914, disparurent dans cette
-tempête[186], comme tout le vaste programme dont ils n’étaient que
-l’avant-propos. Cependant, au cours de mon voyage aux Etats-Unis, un
-journaliste m’ayant demandé si j’avais renoncé à reprendre jamais
-l’œuvre ainsi commencée, je n’ai pas hésité à lui dire qu’au
-contraire, j’entendais bien ne pas l’abandonner. Seulement, au lieu de
-tracer ces immenses fresques conformément au plan arrêté en 1914,
-celles-ci subiront, dans leur coloris et dans l’ordre de leur exécution,
-des modifications profondes, résultant de ce que ma façon de voir les
-choses américaines a considérablement varié, depuis ces sept dernières
-années. Sans doute, les grandes lignes du dessin resteront les mêmes,
-mais, au lieu de commencer à peindre par la gauche, c’est par la droite
-que j’attaquerai la besogne. Ce n’est pas en vain que j’ai parcouru les
-Etats-Unis et le Mexique. Quelque jour, le tour viendra pour les
-Républiques de la Sud-Amérique. Car vous me connaissez assez pour ne pas
-douter que j’aie le temps à mes ordres. En tout cas, en ce moment, ce
-qui m’absorbe et me tient sous son emprise, c’est l’Amérique que je
-viens de voir et dont les impressions possèdent pour moi la fraîcheur de
-la nouveauté. C’est pourquoi mon prochain livre, _El Aguila y la
-Serpiente_, traitera du Mexique et de ses révolutions. Je dois ajouter
-que je pressens l’obscure genèse d’autres œuvres, dont la scène sera
-New York, la Californie et d’autres territoires limitrophes. Retenez
-bien ceci: que mon programme reste le même, que j’aurai simplement
-changé de côté pour l’écrire...»
-
-Le roman _Los Argonautas_ doit, pour qu’on l’apprécie équitablement,
-être examiné à la lueur des déclarations qui précèdent. Mais, dénué
-qu’il était de tout _prologue_, il risquait fort d’être mal compris des
-critiques et tel a été le cas de presque tous ceux qui ont entrepris
-d’en parler. Je n’en signalerai ici qu’un seul, mais représentatif: M.
-Ramón M. Tenreiro, qui exerçait dans les pages de l’excellent organe
-mensuel madrilène, malheureusement disparu il y a quelques mois: _La
-Lectura_. Entreprenant, donc, de présenter _Los Argonautas_ à ses
-lecteurs[187], M. Ramón M. Tenreiro écrivait ce qui suit: «Il y a
-plusieurs années que Blasco Ibáñez ne nous donnait plus de romans. Et
-n’allions-nous pas jusqu’à penser, avec chagrin, que l’exercice d’autres
-activités avait épuisé en lui le romancier et qu’il ne créerait plus
-jamais d’œuvres qui, tels ses récits valenciens, luiraient à jamais,
-comme des soleils, dans le firmament de notre roman provincial? Or,
-voici un gros volume portant la signature qu’ont rendue célèbre tant
-d’excellents livres. Il serait superflu de dire avec quelle attention et
-quel vif intérêt nous nous mîmes à le lire. La personnalité littéraire
-de Blasco Ibáñez, les influences qui ont agi sur lui, l’école à laquelle
-se rattachent ses productions: tout cela était parfaitement défini avant
-que parût ce nouveau roman. Mais, dès ses premières pages, nous
-comprenons que rien n’y modifiera le concept ancien du romancier; qu’au
-contraire, ce concept y apparaîtra confirmé et fortifié...» Après ce
-beau préambule, M. Ramón M. Tenreiro s’avise de redécouvrir cette vérité
-d’antan, que renforceraient _Los Argonautas_: que Blasco Ibáñez est
-resté à jamais ce disciple de Zola qu’un sophisme, dont l’origine a été
-exposée plus haut, voulait, en Espagne, qu’il eût été à l’origine de sa
-carrière! Mais continuons à traduire le philologue de _La Lectura_.
-«Après je ne sais combien d’années (_sic_), ce sont maintenant _Los
-Argonautas_ qu’on nous offre. Nous y restons rigoureusement, plan et
-détails, dans les limites de la méthode naturaliste. Et peut-être
-n’a-t-on pas écrit, dans toute cette misérable année 1914, de roman qui
-soit aussi complètement zolesque..., _etc._ _etc._»
-
-Rien, en vérité, n’est moins zolesque que l’imposante masse de _Los
-Argonautas_. Dans ces 600 pages d’impression dense--matière d’une
-demi-douzaine de nos actuels romans français à 7,50--, Blasco nous
-décrit, sans doute, l’existence à bord d’un transatlantique de la
-_Hamburg-Amerika Linie_, le _Gœthe_, sur lequel les deux
-protagonistes--dont l’un n’est autre que celui de _La Horda_, Isidro
-Maltrana--se sont embarqués, à Lisbonne, pour n’en descendre qu’au terme
-du voyage, après deux semaines de vie en commun avec la société bigarrée
-de ces palais flottants. Mais il y pose aussi les divers personnages
-qui, dans les romans qu’il projetait--romans cycliques, à la façon de la
-_Comédie Humaine_ et des _Rougon-Macquart_--eussent eu à représenter les
-héros, chacun dans son milieu propre, de ces futures narrations. Et,
-enfin, il intercale, sous forme de récits dont s’agrémente la longue
-oisiveté de ces jours de totale inaction, un historique enthousiaste et
-fidèle des principaux épisodes de la découverte de l’Amérique par Colomb
-et des premières phases de la colonisation de ce pays. Ce roman d’une
-traversée, où les amours alternent avec les fêtes, où la misère des
-émigrants de tous pays contraste avec les folles dépenses des passagers
-de première, est comme une longue et délicieuse suite de conversations
-sur les sujets les plus variés, que l’on n’interromprait que pour
-assister au défilé cinématographique de paysages et d’êtres évoqués avec
-une telle puissance de suggestion, que l’on n’en conserverait pas une
-impression plus vive, semble-t-il, si, au lieu de réaliser cette
-croisière dans un fauteuil, immobile en son cabinet, on l’eût faite sur
-le pont tanguant du _Gœthe_. Pour écrire ce livre, il fallait
-l’expérience d’un Blasco, acquise au cours de ses voyages d’aller et
-retour d’Europe en Amérique et vice-versa, dont j’ai parlé dès le
-chapitre I. M. Ramón M. Tenreiro reconnaissait que «la force avec
-laquelle Blasco Ibáñez sait, dans ses narrations, obliger chaque chose à
-se présenter à nos yeux comme douée de vitalité, n’a pas diminué au
-cours des ans où sa plume est restée sans exercice. Il n’est pas un
-personnage de ce livre--vraie arche de Noé, où grouillent toutes les
-races de la terre--qui ne nous apparaisse portraituré au naturel...»
-C’est parfaitement exact, mais il eût fallu ajouter que seul un Blasco,
-familier, à la date où il écrivit _Los Argonautas_, avec les divers
-types raciaux des républiques de la Sud-Amérique, pouvait en risquer,
-sans crainte de tomber dans une odieuse caricature, le crayon légèrement
-humoristique et reproduire jusqu’aux si pittoresques manières de dire
-par quoi un Péruvien se révèle, après deux minutes de discours,
-distinct, par exemple, d’un Vénézuélien. Ce dernier détail ne sera guère
-apprécié que par ceux des lecteurs étrangers de Blasco Ibáñez parlant le
-castillan et ayant eu l’occasion d’entendre des Hispano-Américains le
-parler. A la page 264 du livre, l’un des deux protagonistes espagnols du
-roman fait remarquer à l’autre combien l’apparente similitude de
-l’idiome est en réalité trompeuse. «Les premiers jours, dit-il, en les
-entendant parler, je me disais: _Nous sommes égaux, à part quelques
-différences d’accent et de syntaxe..._ Eh bien, non, nous ne le sommes
-pas, égaux! Comment m’expliquerai-je? Les uns et les autres nous jouons
-du même instrument, mais nous avons une oreille qui n’apprécie pas les
-sons de la même manière. Si, par hasard, il m’arrive d’échapper ce qui
-me semble devoir être un trait d’esprit, quelque chose qui, du moins en
-Espagne, passerait pour tel, ces excellentes dames, mes auditrices,
-restent insensibles, comme si elles ne m’eussent pas compris. Et voici
-que, continuant de parler avec elles, j’émets une enfantine niaiserie,
-une de ces plaisanteries de collège qui me vaudraient, à Madrid, d’être
-conspué: aussitôt mon public de s’esclaffer sur cette stupidité et de se
-la redire, comme si c’était une brillante manifestation de talent...!»
-Et ce n’est point seulement, en l’espèce, divergence dans l’appréciation
-des sons de l’instrument commun, mais bien opposition frappante dans les
-conditions d’agilité et de force de son maniement. «Dans beaucoup de
-pays de l’Amérique latine, les gens parlent avec une lenteur pénible,
-comme si les douleurs d’une sorte d’enfantement accompagnaient chez eux
-la recherche du vocable. Les femmes, spécialement, n’ont de corde vocale
-que pour cinq minutes; après quoi, elles se taisent, se contemplant
-l’une l’autre. Elles ne s’animent que lorsqu’il s’agit de «débiner», de
-«_pelar_», quelqu’un, comme on dit là-bas. Mais c’est la phénomène
-oratoire non spécial à l’Amérique, mais, hélas! commun à tous les pays
-du globe... S’ils parlent peu, en revanche ils aiment à écouter.
-Cependant, ici encore, leurs capacités auditives sont presque aussi
-limitées que leur puissance verbale. A la longue, ils se fatiguent
-d’entendre, bien que la conversation les intéresse. On dirait que ce qui
-les offense, c’est d’être demeurés longtemps en silence. Et ils s’en
-vengent en traitant de «raseur», de «_macaneador_», celui même dont ils
-ont demandé la parole. Ce que l’on ne comprend pas, ce que l’on n’aime
-point, il est entendu, une fois pour toutes, que c’est une
-«_macana_»...»[188]. Il y aurait toute une _Anthologie_ à composer à
-l’aide d’observations de cette nature, extraites des _Argonautas_ et
-d’où ressortirait un tableau pittoresque de la «différence des humeurs»
-entre Espagnols et Sud-Américains.
-
-Et quelle quantité de délicieuses observations sur d’autres traits de
-mœurs, plus spécifiquement argentins! Voici, à la page 259, un
-paragraphe sur les conférenciers venus du dehors pour apporter la bonne
-parole européenne à ces traficants du blé et de la viande. «Les peuples
-jeunes possèdent une curiosité analogue à celle de ces écoliers
-appliqués et indiscrets qui, après avoir écouté les leçons de leurs
-maîtres, entendent connaître encore les intimités de leur vie. Les
-livres et les œuvres d’art envoyés par le vieux monde ne leur
-suffisant pas, ils ont voulu voir de près la personnalité physique de
-leurs auteurs. Et tous les ans, arrivent à Buenos Aires des hommes
-illustres sous le prétexte d’y donner des conférences, en réalité pour
-satisfaire la curiosité des Argentins et l’orgueil des nombreuses
-colonies européennes qui, exhibant et fêtant le compatriote célèbre, ont
-l’air de dire aux autres: «_Nous ne sommes pas des ânes, labourant le
-sol ou vendant derrière un comptoir, nous autres, et il est bon que ces
-«créoles» se convainquent que nous avons, chez nous, des «docteurs» qui
-l’emportent sur ceux de leur pays!_» Et les Argentins, en apprenant
-qu’est arrivé chez eux l’auteur d’un livre que le hasard leur a fait
-lire il y a longtemps, ou le personnage politique dont ils retrouvent
-chaque matin le nom dans leur journal, se disent: _Allons voir quel est
-cet oiseau-là!_ Ils sacrifient donc quelques pesos pour s’enfermer dans
-un théâtre de cinq à sept, où, bercés par la voix du conférencier, ils
-comparent sa figure aux portraits qui en ont été publiés, étudiant la
-coupe de sa redingote--pour en conclure, une fois de plus, qu’en
-Argentine on s’habille mieux qu’en Europe--et vont jusqu’à compter le
-nombre de fois qu’il a bu de l’eau. De plus, ils se paient le luxe de le
-tourner en ridicule, lui attribuant des anecdotes où on le voit
-stupéfait d’apprendre qu’en Amérique personne ne porte de plumes, à la
-mode indienne. Car il faut savoir qu’en ce pays l’on tient beaucoup à ce
-que les Européens continuent à s’imaginer ainsi les citoyens argentins,
-à seule fin de pouvoir se moquer ensuite, avec une joie enfantine, de
-l’ignorance crasse des gens du vieux monde... Quant aux femmes qui, par
-curiosité, remplissent les loges, elles disparaissent dès la troisième
-conférence et font bien, car elles s’y ennuient à mort. Elles n’aiment
-qu’une catégorie de conférenciers: ceux qui récitent des vers... Mais il
-reste les intellectuels du pays, les «docteurs», qui assistent avec une
-hostilité manifeste à ces lectures; qui, dès l’entrée, se disent:
-_Voyons un peu ce que va nous conter le monsieur!_ et qui, à la sortie,
-protestent en chœur: _Il n’a rien dit de nouveau; nous n’avons rien
-appris de lui, rien, absolument!_ Comme si quelque chose de neuf était
-un accident quotidien! Comme si un homme, qui avait trouvé quelque chose
-de neuf dans son pays, n’avait qu’à dire à ses compatriotes: _Attendez
-un peu! Patience! Je saute dans un transatlantique et vais conter ma
-découverte à ces MM. d’Amérique... Et je reviens, à l’instant!_ Comme si
-les moyens de communication de notre époque et la diffusion du livre
-permettaient à quiconque d’aller quelque part proclamer une idée de
-création récente, sans qu’à l’instant trente ou quarante individus ne
-protestent: _Pardon! Ça, c’est connu! Il y a longtemps que nous le
-savions!_»
-
-Voici, encore, à la page 276, un passage sur les banques. «Fonder une
-banque était chose courante dans ces pays. Il en naissait une chaque
-semaine. Il n’est pas de rue principale de Buenos Aires qui n’en possède
-un certain nombre. L’important, c’était de trouver un bon immeuble, de
-le doter d’un mobilier anglais «sérieux et distingué» et de comptoirs en
-acajou brillant. En outre, il fallait une enseigne énorme et toute dorée
-et aussi des panoplies de drapeaux pour les fêtes patriotiques et une
-façade à la merveilleuse illumination nocturne. Le capital de début: de
-deux à trois millions de pesos. Vous croyez avoir raison de moi en me
-demandant: _Où est ce capital?_ Il n’y a qu’à faire figurer tous ces
-millions, et davantage encore si on le désire, dans les _Statuts_ et
-surtout à la devanture et sur l’enseigne, en lettres colossales. En
-réalité, l’on commence avec 30 ou 40.000 pesos... Vous me demanderez
-également: _Où sont-ils?_ Il faut compter sur les braves gens du Comité
-Directeur. On trouve toujours une demi-douzaine de boutiquiers désireux
-de figurer à la tête d’une banque. C’est une jouissance que de pouvoir
-dire aux amis: _Ce soir, je suis en séance au Comité Directeur_. Et
-quelle joie aussi d’écrire aux parents d’Europe et aux nigauds du pays
-sur un papier à en-tête de la Banque, qui leur cause du respect par la
-série respectable des millions du capital social et les chiffres
-mensuels d’affaires de l’établissement...»
-
-Je n’aurais que l’embarras du choix, si je voulais citer, à côté de ces
-passages teintés de légère et riante satire, des morceaux d’une beauté
-épique, où Blasco,--qui s’est donné la peine d’étudier, dans ses
-moindres détails, l’histoire légendaire de Colomb, qu’il possède aussi à
-fond que feu Henry Harrisse et que M. Henry Vignaud,--a retracé la geste
-de la découverte du Nouveau Monde et dissipé mainte absurde légende sur
-la personnalité même de l’«_Almirante_», de ce prétendu Génois dont on
-ignore, en réalité, à peu près tout de la naissance et de la vie,
-antérieurement à 1492. Mais de tels morceaux devraient être traduits
-sans coupures et ils sont trop longs pour que je les insère dans le
-présent chapitre. Les réflexions que fait Blasco Ibáñez, à la p. 327,
-sur ce que coûta à l’Espagne la colonisation du Nouveau Monde, méritent
-cependant qu’on s’y arrête un instant. Poète doublé d’un érudit, dont
-les lectures sont parties des ouvrages les plus anciens et les plus
-rares sur cette grande matière si controversée, Blasco peint
-admirablement l’immense effort que représentait une entreprise
-civilisatrice allant de l’actuelle moitié des Etats-Unis au détroit de
-Magellan. Certains auteurs étrangers n’ont pas craint d’affirmer qu’en
-trois siècles l’Espagne avait jeté dans ce gouffre une trentaine de
-millions d’hommes. Le chiffre est certainement exagéré, mais que l’on
-songe à l’apport de sève européenne que suppose la radicale
-transformation du type physique original américain et combien les
-virilités espagnoles durent, pour éclaircir le sang indien de son cuivre
-autochtone, dépenser de fougue amoureuse! Si l’Espagne comptait de 18 à
-20 millions d’habitants quand fut découverte l’Amérique, il est avéré
-qu’à la fin du XVIIe siècle, elle n’en avait guère plus de 8 millions
-et cette effroyable régression ne laisse pas de donner à réfléchir. Mais
-de quelles tragédies en mer ne furent pas victimes ces bandes anonymes
-d’aventuriers qui se confiaient, séduits par l’appât trompeur de
-richesses légendaires, à des esquifs de hasard pour franchir, sans
-autres guides que des pilotes de fortune, des cartes ridicules et leur
-boussole, cette «Mer Ténébreuse»[189] dont Blasco a si bien représenté
-l’effroi et dont Roselly de Lorgues, historien mystique de Colomb et de
-ses voyages traduit en espagnol par D. Mariano Juderías Bénder, a dit
-que tous les ouvrages de géographie d’alors justifiaient la fatale
-appellation, car, sur les cartes, on voyait, dessinées autour de ce mot
-effroyable, des figures si terribles que, par comparaison, les Cyclopes,
-les Lestrigons, les Griffons et les Hippocentaures semblaient avoir été
-des créatures charmantes. «Pendant le premier siècle de la conquête,
-écrit Blasco, les aventuriers s’embarquaient sur tous les navires venus,
-vieux esquifs à peine radoubés que conduisait un quelconque pilote
-côtier, décidé lui aussi à tenter sa chance. A cette époque, les
-administrations ignoraient les statistiques et il n’était, en outre, pas
-rare que l’on partît clandestinement, sans papiers d’aucune sorte.
-Personne ne se souciait de la sécurité d’autrui. Chacun pour soi et Dieu
-pour tous! Car c’est en Dieu seul que l’on avait confiance et, pour le
-reste, l’on était sans craintes. Une expédition commandée par un vieux
-capitaine des Indes partait de Cadix pour l’Ile des Perles, sur les
-côtes du Vénézuéla. Le jour était serein, la mer unie et calme. Mais le
-galion était si désarticulé et pourri, qu’il n’avait pas navigué une
-heure, qu’il coulait à fond brusquement, en vue de la ville et que tout
-son équipage périssait dans les ondes. Cette catastrophe fit quelque
-bruit, parce qu’au nombre des victimes se trouvait le fils unique de
-Lope de Vega Carpio, mais combien d’autres tragédies analogues sont à
-jamais ensevelies dans les ondes de la mer et de l’oubli!»--Quand on
-réfléchit à ces causes, dont Blasco a si bien su démêler, pour le
-lecteur non géographe, ni historien de profession, l’écheveau embrouillé
-à plaisir par des pamphlétaires pour qui la haine de l’Espagne
-justifiait tout, sous quel jour historique différent apparaît la
-décadence, tant prômée et si peu comprise, de cette grande nation!
-«Notre pays, écrit excellemment Blasco Ibáñez, est, par son histoire,
-quelque peu semblable à une marmite qui aurait bouilli des siècles et
-des siècles, sans que personne se soit jamais soucié de l’écarter du feu
-pour que son contenu se refroidisse. Les grands peuples de l’Europe,
-après la crise de fusion bouillonnante où se sont mêlées leurs races et
-effacés leurs antagonismes, ont pu se reposer dans la paix. Ce repos
-leur a servi pour se solidifier, s’agrandir, pour acquérir de nouvelles
-forces. L’Espagne n’a pas connu de tels repos. Durant sept siècles, elle
-a bouillonné sous la flamme des luttes de races et des antagonismes
-religieux. Enfin, la fusion des divers ingrédients s’est, tant bien que
-mal, réalisée. La mixture nationale est faite, peut-être de mauvaise
-sorte, mais elle est faite. Il faut retirer la marmite du feu pour que
-son contenu se cristallise, qu’il cesse de se perdre en vapeurs vaines.
-Or, c’est à ce moment critique que
-
-[Illustration: BLASCO DANS SON CABINET DE TRAVAIL, RUE RENNEQUIN, A
-PARIS, PENDANT LA GUERRE]
-
-[Illustration: BLASCO A NICE, LORSQUE SON ÉTAT DE SANTÉ, ÉBRANLÉ PAR UN
-TRAVAIL EXCESSIF, EUT NÉCESSITÉ SON SÉJOUR DANS LE MIDI DE LA FRANCE]
-
-l’Espagne découvre les Indes, elle qui, en vertu d’alliances
-monarchiques, était déjà maîtresse d’une moitié de l’Europe! Au lieu du
-repos nécessaire, il va lui falloir bouillonner derechef sous un feu
-plus intense, s’enfler en une expansion folle, absurde, la plus
-extraordinaire, audacieuse et insolente que consigne l’Histoire. Une
-nation relativement petite, située à l’un des bouts du vieux monde et
-qui, de plus, avait la prétention de réaliser son unité en expulsant de
-son sein, sous le prétexte de religion différente, ceux de ses fils qui
-étaient hébreux ou musulmans, c’est elle qui entreprenait en même temps
-de coloniser la moitié du globe, tout en maintenant sous son sceptre de
-lointains peuples d’Europe, qui ne parlaient pas sa langue et n’étaient
-pas de sa race...!»
-
-_Los Argonautas_, disais-je, ne pouvaient être écrits que par le seul
-Blasco, dont la familiarité avec le monde des transatlantiques était
-avérée par une rare pratique. Mais je tiens à marquer, en outre, que,
-dès son enfance, Blasco Ibáñez ressentit, pour les choses de l’Amérique,
-une curiosité passionnée. Il m’a avoué lui-même que «le souvenir de ses
-premières lectures est celui de vieux livres à gravures sur bois où
-étaient narrées les aventures de Colomb et de ses compagnons, ainsi que
-les conquêtes de Cortés et de Pizarre». Nul doute que ces impressions de
-jeunesse n’aient été transposées au premier chapitre de _Mare Nostrum_,
-où l’on voit le jeune Ferragut distraire, dans l’immense «_pòrche_»[190]
-de la maison paternelle, ses précoces nostalgies en se plongeant dans
-l’étude d’un «volume qui racontait, sur deux colonnes aux nombreuses
-planches gravées sur bois, les navigations de Colomb, les guerres
-d’Hernán Cortés, les exploits de Pizarre, livre qui influa sur le reste
-de son existence»[191]. Et Blasco a tenu, d’autre part, à m’affirmer que
-«plus encore qu’un Espagnol de la péninsule, il était un
-Hispano-Espagnol, considérant comme sa propre maison tous les pays de
-langue espagnole que limitent l’Atlantique et le Pacifique». En fait, il
-n’est pas, _tras los montes_, d’autre écrivain pour s’intéresser comme
-lui aux choses d’Amérique et les sentir aussi profondément. Et s’il a
-critiqué si rudement l’anarchie mexicaine--en des termes dont le lecteur
-français aura quelque idée en se reportant aux extraits de son livre que
-M. G. Hérelle a traduits au n° de Mars 1921 de la _Revue de Genève_--,
-c’était que, dans l’excès de son amour, il éprouvait comme une colère
-âpre et désespérée au spectacle d’une république qui retournait vers la
-barbarie, quand elle eût dû suivre l’exemple d’autres républiques
-sœurs, qui progressent, elles, visiblement vers le plus merveilleux,
-vers le plus brillant avenir.
-
-
-
-
- XIII
-
- Les romans de «guerre»: _Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, _Mare
- Nostrum_, _Los Enemigos de la Mujer_.--Conclusion: L’œuvre
- future de Blasco Ibáñez et sa signification actuelle dans les
- lettres espagnoles.
-
-
-«_Un grand trône était dressé. Un arc-en-ciel formait, derrière la tête
-de celui qui était assis, comme un dais d’émeraude... Quatre animaux
-énormes et pourvus chacun de six ailes gardaient le trône magnifique._
-
-»_Et les sceaux du mystère étaient, par l’Agneau, rompus en présence de
-celui qui était assis. Les trompettes clangoraient pour saluer le bris
-du premier sceau. L’un des animaux criait: «Regarde!»_
-
-»_Et le premier Cavalier apparaissait, sur un Cheval Blanc. Et ce
-Cavalier tenait à la main un arc. Il avait sur la tête une couronne...
-C’était_ LA PESTE.
-
-»_Au deuxième sceau: «Regarde!», criait le second animal, roulant des
-yeux innombrables._
-
-»_Et du sceau rompu issait un Cheval Roux. Le Cavalier qui le montait
-brandissait une géante épée au-dessus de sa tête... C’était_ LA GUERRE.
-
-»_Au troisième sceau: «Regarde!», criait le troisième des animaux
-ailés._
-
-»_Et ce fut un Cheval Noir qui bondissait. Pour peser les aliments des
-hommes. Celui qui chevauchait la bête tenait en main une balance...
-C’était_ LA FAMINE.
-
-»_Au quatrième sceau: «Regarde!», vociférait le quatrième Animal._
-
-»_Et c’était un Cheval de couleur blême qui s’élançait. Et le Cavalier
-qui montait le Cheval blême, c’était_ LA MORT.
-
-»_Et pouvoir leur fut octroyé de faire périr les hommes par La Faim, par
-La Contagion, par L’Epée et par les Bêtes Sauvages._»
-
-Ce brelan de sinistres chevaucheurs, disait Laurent Tailhade dans son
-article de 1918, figurés en 1511 à l’aube de la réforme par Albrecht
-Dürer,--jeune alors et qui, dans les bois «sublimes et baroques» de son
-_Apocalypse_, déjà préconisait le furieux galop des hommes d’armes à
-travers l’Europe du XVIe siècle--, cette cavalcade réapparaît, chaque
-fois que, sous le vernis mensonger de la «civilisation», de «l’équité»,
-de la «science», la primitive barbarie éclate, chez des peuples qui se
-croyaient affranchis des antiques erreurs. Cavaliers féaux de la Bête
-Humaine, ce sont eux qui, cinq années durant, ont, comme aux premiers
-âges, parcouru nos campagnes funèbres, accumulant ruines et cadavres sur
-leur passage, propageant la hideuse ivresse du meurtre, l’homicide
-folie, les haines et la cupidité, le tragique appétit de la volupté, du
-sang et de la mort. Ces _Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, nous tous qui
-les avons vus poursuivre leur galop furieux à l’horizon des Temps
-Nouveaux--identiques à eux-mêmes, tels que les avait rêvés le prophète
-de Nuremberg--et conduire à l’abattoir le troupeau des «Ephémères», nous
-nous devons d’être, à jamais, reconnaissants à Blasco Ibáñez d’en avoir
-éternisé, pour notre mémoire, hélas! si oublieuse, la sublime et
-terrible image dans la fresque immortelle où, avec une puissance
-évocatrice restée sans égale, il a retracé les affres de ce drame dont
-la France tressaille toujours et dont les conséquences troubleront
-longtemps encore l’Univers civilisé tout entier.
-
-Et, puisque nul n’a mieux su l’exprimer que Tailhade, pourquoi ne pas
-lui emprunter encore cette courageuse et franche confession: que ce
-n’aura pas été la moindre singularité d’une guerre où tout n’était que
-surprise, étonnement et paradoxe--guerre scientifique et forcenée, où le
-Primate cannibale réapparut, déguisé en chimiste, en ethnologue, en
-mécanicien, où la suprématie de l’Argent s’affirma par des horreurs
-laissant fort loin en arrière la cruauté des fauves du désert--, d’avoir
-inspiré le plus beau commentaire de ses gestes à un écrivain sans
-attaches autres que sentimentales avec les nations belligérantes. «C’est
-un Espagnol venu à la France non comme un fils, mais comme un ami, qui
-semble avoir, jusqu’à présent, donné le plus beau roman de la guerre,
-l’épopée en prose digne de tant d’héroïsme, d’épouvante, de malheur et
-de gloire. Cet homme, au nom duquel on ne saurait adjoindre sans quelque
-hésitation l’épithète d’_étranger_, a, dans une œuvre que sa beauté
-met à l’abri des vicissitudes communes, exprimé ce qui fut le sentiment
-public chez les peuples de culture latine au début de la guerre. Haine
-de l’envahisseur, optimisme guerrier, foi dans le triomphe de la
-justice, dévouement, illusion: tous les enthousiasmes et toutes les
-chimères sont incarnés, ici, dans des êtres qui vivent, souffrent,
-agissent et pleurent comme nous.»
-
-Qui voudrait achever de se convaincre des différences spécifiques qui
-séparent le faire de Blasco de celui de Zola n’aurait qu’à comparer la
-manière de l’un et de l’autre, dans ce roman et dans _La Débâcle_. Chez
-Zola, les monstres--investis, surtout à partir de _Germinal_ et de _La
-Bête Humaine_, d’un rôle prépondérant et symbolique--fussent devenus une
-chimère tétracéphale, des Gorgonnes quadruples, entités vivantes et
-agissantes, à la façon de la Locomotive de _La Bête Humaine_, de
-l’Escalier de _Pot-Bouille_, du Paradou de _La Faute de l’Abbé Mouret_.
-Chez Blasco, ils servent de fond à la très simple et très humaine
-histoire d’un chef de famille français, Desnoyers, transplanté au nord
-de l’Argentine et revenu, après fortune faite, en France peu de temps
-avant qu’éclatât le conflit de 1914. Un rameau détaché de son arbre
-généalogique s’est greffé sur une souche allemande, la sœur cadette
-de sa femme, fille d’un richissime _estanciero_ argentin, Madariaga,
-ayant épousé le jeune Allemand Karl Hartrott, qui l’avait séduite. Ainsi
-posé, le drame se déroule dans sa logique nudité. Marcel Desnoyers,
-l’ancêtre, le _paterfamilias_, qui désertait en 1870 pour conquérir,
-dans la pampa, grâce à son mariage, une fortune princière, connaît,
-devant la furie et l’emportement guerriers de la jeunesse française, un
-immense regret de ne pouvoir endosser le harnais des poilus. Son fils
-aîné, Julio, jusqu’à la guerre s’était borné à «peindre les âmes», à
-cueillir les myrtes de Joconde. Et sa Joconde, c’était une certaine
-Marguerite Laurier, femme divorcée d’un ingénieur, propriétaire d’une
-fabrique d’automobiles de la banlieue parisienne, qu’il avait épousée à
-35 ans, alors qu’elle n’en avait que 25, et dont la vertu n’avait pas su
-résister aux grâces de ce parfait danseur de tango, si bien que le
-pauvre Laurier, averti du scandale par quelque bon camarade, avait fini
-par surprendre sa femme dans un de ses rendez-vous d’amour, et,
-renonçant à tuer le jeune gandin, s’était borné à renvoyer chez sa mère
-la trop volage épouse. Né Argentin, Julio eût pu rester tranquillement à
-Paris durant toute la guerre. Le sang français fut plus fort. Il
-s’engagea dans un régiment de ligne, fut blessé, gagna les galons de
-sous-lieutenant et fut tué dans une offensive, en Champagne, au moment
-où il allait passer lieutenant et était proposé pour la Légion
-d’Honneur. «Comme la guerre, observait Tailhade, est par essence
-civilisatrice, l’épouse adultère, Marguerite Laurier, consciente, enfin,
-de ses devoirs, regagne le domicile conjugal, près de l’homme--aveugle
-de guerre, ou peu s’en faut--qu’elle minautorisait. L’épisode est
-touchant. Il aurait pu dériver dans le comique, entre les mains d’un
-conteur moins adroit que Blasco Ibáñez. Emouvoir avec un récit dont le
-point de départ prête à rire, c’est cela même qui fait la gloire du
-poète. Hugo a déchaîné _Ruy Blas_ sur la donnée hilarante des
-_Précieuses Ridicules_.»
-
-Les Desnoyers possédaient à «Villeblanche-sur-Marne», à un peu plus de
-deux heures de chemin de fer de Paris, un merveilleux château
-historique, qui leur avait valu l’amitié d’un châtelain voisin,
-ex-ministre, le sénateur Lacour, dont le fils, René, héros, lui aussi,
-de la guerre, finira, amputé du bras gauche et une jambe ankylosée, par
-épouser Chichí, sœur unique de Julio Desnoyers. Lors de la retraite
-de la Marne, le vieux Desnoyers, qui avait laissé une baignoire en or
-massif--emblème et honte à la fois de sa fortune de millionnaire--dans
-son manoir, eut la folle idée de vouloir aller la sauver des
-déprédations boches, et c’est à cet incident que nous sommes redevables
-des plus belles pages du roman: celles des chapitres III et V de la
-_Deuxième Partie_: _La Retraite_ et _L’Invasion_. Il importe, pour bien
-comprendre l’exactitude de ces peintures, de se souvenir de ce qui a été
-dit précédemment, au chapitre VII, des voyages de Blasco Ibáñez au
-front, alors que les traces de la bataille qui sauva la France y étaient
-encore fraîches et comment l’auteur put y recueillir, au
-Quartier-Général de Franchet d’Esperey, plusieurs témoignages directs
-sur l’énorme choc entre les deux armées. Ce sont ces particularités,
-uniques, qui lui ont permis de reconstituer la réalité, de même que la
-description du «centaure» Madariaga et de la vie dans son _estancia_, au
-chapitre II de la _Première Partie_, n’eût jamais été possible, si
-Blasco n’avait pas vécu lui-même une vie semblable en Argentine, lors de
-sa période colonisatrice. Sa germanophobie, ancienne et invétérée, lui
-a, d’autre part, servi admirablement dans l’invention de maints
-personnages secondaires[192]. Qui oubliera jamais ce type délicieux de
-pédant boche qu’est le cousin germain de Julio Desnoyers, Otto von
-Hartrott, qui préconise la domination du Germain dolichocéphale sur les
-peuples dont le crâne a le malheur d’être autrement constitué, attestant
-Broca, Hovelaque, Letourneur ou Gobineau pour légitimer le meurtre,
-l’incendie
-
-[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO PUBLIÉ PAR LES JOURNAUX DE NEW YORK, A
-L’OCCASION DE SON VOYAGE AUX ETATS-UNIS]
-
-[Illustration: SÉANCE SOLENNELLE DE L’UNIVERSITÉ «GEORGE WASHINGTON» OÙ
-BLASCO IBÁÑEZ A ÉTÉ REÇU DOCTEUR ÈS LETTRES «HONORIS CAUSA»]
-
-et le viol? Mais toute la tribu de ces von Hartrott n’est-elle pas aussi
-admirablement prise du réel, junkers fanatiques de la chose militaire
-qui marchent à la tête de leurs «pantins pédants» comme les maigres
-hobereaux de Heine? Et faut-il évoquer la silhouette de ce commandant
-Blumhard, père de famille aussi tendre que violateur homicide,
-personnage de _Hermann und Dorothea_ en même temps que de _Justine_, ou
-encore de Son Excellence le Général Comte de Meinberg, esthète aux
-mœurs thébaines qui dut s’asseoir, aux bons temps de Guillaume, à la
-Table Ronde d’Eulenburg et qui, composant des ballets, se plaît
-également à fusiller les jeunes hommes convaincus de laideur? Planant
-au-dessus de ces figures, amères ou repoussantes, le nihiliste Tcherkoff
-et l’artiste Argensola déduisent la philosophie et la doctrine de ce
-roman, où l’armature du récit, la mise en jeu de l’action, l’ordonnance
-des plans révèlent la plus incomparable des maîtrises. Jamais les
-épisodes ne traînent en longueur. Ils s’incorporent, ainsi que les
-paysages, à la principale action. Ils sont la pulpe même et la chair,
-non pas le simple ornement, du récit.
-
-Laurent Tailhade terminait son article d’_Hispania_ en se gaussant de la
-partialité, ou de l’étroitesse d’esprit du professeur anglais James
-Fitzmaurice-Kelly, lequel reprochait, indirectement, à Blasco de
-travailler «pour l’exportation». Tailhade eût, sans nul doute, accentué
-l’ironie, s’il eût su que cet illustre hispanologue de Londres se
-trouvait, à son insu, avoir fait chorus avec le représentant, à
-l’Académie Espagnole, de ces germanophiles transpyrénaïques dont les
-patronymiques ornèrent, en Octobre 1916, les colonnes d’_Amistad Hispano
-Germana_, et dont la haine de la France n’a eu d’égale, tout au long de
-la guerre, que la pitoyable cécité intellectuelle. C’est au tome II de
-_Crítica Efímera_[193] que l’employé de ministère Don Julio
-Casares--critique littéraire qui obtint, naguère, un succès de scandale,
-en traitant, dans son volume: _Crítica Forma_, de plagiaires les
-écrivains rattachés à la période de rénovation de 1898--a réimprimé un
-article où il croyait du dernier fin d’écrire que _Los Cuatro Jinetes
-del Apocalipsis_ avaient d’abord été rédigés en français, puis traduits
-en espagnol, et où il définissait ce roman: «_una torpe é insoportable
-recopilación de cuanto el odio y la ignorancia han escrito recientemente
-contra una de las naciones más cultas de Europa_»[194]. Mais à quoi bon
-s’attarder à de telles pauvretés? Le succès inouï de _Los Cuatro Jinetes
-del Apocalipsis_ a dépassé les espoirs même les plus optimistes. Au dire
-de _The Illustrated London News_[195], la 200^{ème} édition anglaise en
-aura été épuisée avant que fussent satisfaites les demandes en cours,
-émanant de lecteurs dispersés à travers le monde, et cet organe
-ajoutait, je tiens à le répéter, que: «_it is said to have been more
-widely read than any printed work, with the exception of the
-Bible_»[196]. Car cette comparaison avec la Bible,--dont présentement la
-_Société Biblique_ a édité des versions en 500 langues ou dialectes, aux
-noms inconnus de l’immense majorité des mortels--ne laisse pas d’être
-fort caractéristique. Leur popularité ira croissant encore avec le
-temps et il n’y aura pas de coin de l’Univers où elle ne pénétrera, avec
-le merveilleux film que la _Metro Pictures Association_ vient de
-réaliser et dont toutes les scènes ont été tournées au pied des
-montagnes de San Bernardino, cette ville de la Californie du Sud fondée
-en 1851 par les Mormons et qui s’est si rapidement développée, en sa
-qualité de centre d’un district prodigieusement riche en fruits. Ce
-film, qui laisse loin derrière lui l’informe essai tenté à Paris en 1917
-et qui portait le titre: _Debout les Morts!_ et la mention: «_Inspiré du
-roman de M. Blasco Ibáñez Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse..._»[197],
-a coûté à la _Metro Pictures Association_ la bagatelle d’un demi-million
-de Livres et aura battu le record de l’industrie cinématographique aux
-Etats-Unis.
-
-_Mare Nostrum_ sera le seul des trois romans de «guerre» de Blasco
-Ibáñez que le public français--le public anglo-saxon a fait à _Our
-Sea_[198] une fortune presque égale à celle des _Four Horsemen_--connaîtra
-dans son intégralité, puisque les _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_ et
-_Les Ennemis de la Femme_ lui auront été présentés avec de sensibles
-mutilations et même--du moins le premier--de regrettables remaniements.
-Sa traduction, que j’ai entreprise, est assez avancée et verra le jour
-cette année même. C’est incontestablement un chef-d’œuvre et, je le
-crois, le chef-d’œuvre de Blasco Ibáñez. La mention de date mise à la
-page finale, qui est la page 446, dit: «_París, Agosto-Diciembre 1917._»
-Mais le livre fut commencé en réalité à Nice en Janvier 1917 et Blasco
-dut en interrompre la rédaction jusqu’en Août de la même année, pour
-vaquer à ses campagnes de propagande en faveur de la cause alliée. A sa
-publication, un des Directeurs du _Bulletin Hispanique_, M. G. Cirot,
-professeur d’espagnol à l’Université de Bordeaux, qui, mobilisé, y
-signait alors: _St-C._,--et dont j’ai cité plus haut le livre sur
-l’historien Mariana--écrivit, dans le n° de Janvier-Mars 1918 de cette
-revue, une _note_ dont je crois qu’il ne sera pas superflu de reproduire
-le texte: «MARE NOSTRUM, par _V. Blasco Ibáñez_.--L’ironie tragique du
-titre annonce la pensée de l’œuvre. L’un des romanciers les plus en vue
-de l’Espagne, l’auteur de _La Barraca_, de _Flor de Mayo_, de _Cañas y
-Barro_, auquel le traducteur de D’Annunzio n’a pas dédaigné de consacrer
-l’effort de son rendu exact et limpide, a senti son âme, celle de sa
-race, frémir sous l’outrage répété, systématique et calculé, que les
-Allemands se disent obligés de commettre par la nécessité de se
-défendre. C’est au moment où le nombre de bateaux espagnols coulés
-passait la soixantaine, que M. Blasco Ibáñez a lancé ce manifeste
-émouvant, rédigé suivant la formule de son art méthodique, avec toute la
-puissance émotive d’une imagination exercée par tant d’activité
-antérieure, excitée par un spectacle si terrifiant, si honteux. Sans
-doute, il a ménagé les susceptibilités de ses compatriotes, les siennes
-propres, en faisant, du héros de cette triste histoire, le jouet d’une
-femme, non un salarié. Comme le personnage homérique dont il porte le
-nom, Ulysse Ferragut, capitaine de la marine espagnole, est fasciné par
-une Calypso qui le retient loin du foyer, de la patrie et du devoir;
-mais sa destinée est plus lamentable. Il ne reverra pas son fils,
-victime des pirates que lui-même a ravitaillés. Il ne reverra qu’une
-épouse en larmes, méprisante et froide. Lui-même finira, frappé comme
-son fils, après avoir racheté héroïquement sa faute, si bien que la
-pitié efface la honte. Il n’y en a pas moins, dans ce romanesque récit,
-une réprobation synthétique de tout un ensemble de faits dont l’histoire
-multiple ne peut s’écrire et ne s’écrira probablement jamais, parce
-qu’il y a des choses qu’il vaut mieux, dans l’intérêt de l’avenir, ne
-pas retracer, même sur le sable... A moins que ne perce quelque jour la
-vérité, provoquant un scandale salutaire et réparateur, découvrant, dans
-la réalité autrement mesquine et vulgaire, quelque Ferragut, combien
-moins sympathique et moins excusable! Quoi qu’il en soit, c’est un
-honnête homme qui parle, dans ce livre attachant et grave, pour fixer le
-jugement, peut-être encore flottant, de ses concitoyens. C’est un homme
-aux idées généreuses. _Vox clamantis in deserto?_ Non, elle trouvera un
-écho, cette voix, comme celle de D’Annunzio, dans la patrie inquiète et
-humiliée...»[199].
-
-La Calypso qui fait qu’Ulysse Ferragut abandonne le chemin du devoir et
-sert, encore que passagèrement--mais suffisamment pour que sa félonie
-entraîne la mort tragique de son propre fils, que M. Edmond Jaloux n’eût
-pas dit «sentir son feuilleton»[200], s’il eût assisté, comme l’auteur
-de ce volume en 1917, aux drames quotidiens de la piraterie sous-marine
-allemande en Méditerranée--la cause du Boche en ravitaillant un de leurs
-_Unterseeböte_, Blasco l’a appelée du nom mythologique de Freya, la
-Vénus nordique qui a donné son nom au vendredi--_Veneris Dies: Freitag_,
-c’est-à-dire _Tag der Frîa_, ou _Freia_--des Allemands. Et, ici, la
-supposition se présente à l’esprit que l’auteur ait songé, pour créer ce
-type, à la célèbre espionne Mata Hari, de son véritable nom
-Margareta-Gertrud Zelle, arrêtée en France le 13 Février 1917, condamnée
-à mort le 24 Juillet de la même année et fusillée en Octobre à
-Vincennes--tout cela bien après que, dans _El Liberal_ madrilène, un
-journaliste espagnol l’eût signalée, dans un article intitulé: _La dama
-de las pieles blancas_, à la vindicte des Alliés, comme étant à la solde
-des ennemis de leur cause en Espagne. Franchissant la distance
-périlleuse et tentante qui sépare la simple hypothèse de la catégorique
-affirmation, l’on voit, en effet, l’hispanologue italien Ezio Levi
-écrire, dans le _Marzocco_ du 9 Janvier 1921, que «_il fatto da cronaca
-da cui trae inspirazione l’ultimo (sic) romanzo di Vincenzo
-Blasco-Ibáñez, è lo spionaggio della ballerina Mata-Hari, il suo
-processo davanti al consiglio di guerra di Parigi, la sua fucilazione
-nel forte di Vincennes_»[201]. En vérité, rien n’est moins exact et j’ai
-écrit, dans _La Publicidad_ de Barcelone[202], un article spécial pour
-dissiper cette légende, établissant que, «lorsque Blasco commença la
-rédaction de _Mare Nostrum_, personne--sauf quelques rares agents de nos
-services d’information étrangère--ne connaissait cette danseuse et que
-le maître développa la trame de son récit sans penser le moins du monde
-à elle. Ce ne fut que lorsqu’il approchait de la fin qu’on fusilla
-l’espionne. L’auteur songea alors à profiter de cette coïncidence
-tragique et c’est ainsi qu’il fit fusiller sa Freya, qu’originairement
-il entendait tuer de tout autre façon. Il était allé voir l’avocat de
-Mata Hari, maître Clunet, son ami, qui lui conta la scène finale, dont
-il avait été témoin et que le romancier transcrivit presque
-textuellement pour son douzième et dernier chapitre. C’est là tout ce
-que _Mare Nostrum_ a à voir avec Mata Hari. Le reste, soit donc presque
-tout le roman, est sans relations aucunes avec la Zelle. Ni Blasco
-Ibáñez, ni personne ne la connaissait alors comme agent à la solde des
-Allemands en pays belligérants et neutres et il n’aura pas été superflu
-de fixer ici ce point délicat de controverse littéraire. Du reste, il
-suffirait de lire le livre pour se convaincre que Freya est une
-quelconque espionne, une espionne, risquerai-je de dire, «aquatique» et
-qui, en tout cas, n’est point danseuse de métier.»
-
-De génération en génération, les Ferragut ont été marins. En vain, le
-grand-père a-t-il envoyé a l’Université l’oncle Antonio pour en faire un
-médecin, un «_señor de tierra adentro_»[203]. Le Docteur est un homme de
-mer. On l’appelle le _Triton_ et son plus grand plaisir est de se livrer
-à la pêche et à des fugues en Méditerranée sur les vapeurs qui veulent
-bien l’accueillir. En vain, le père Ferragut, notaire à Valence, veut-il
-que son fils Ulysse suive la carrière paternelle. Ulysse obéit à l’appel
-de son sang et sera marin, en dépit de tout et de tous, même de sa
-femme, Cinta Blanes, et du fils qu’elle lui donna, Esteban. Cet Ulysse
-catalan eût pu répéter ce que Dante avait mis sur les lèvres de l’autre,
-le fils de Laërte:
-
- _Nè dolcezza di figlio, nè la pièta_
- _Del vecchio padre, nè il debito amore_
- _Lo qual dovea Penelope far lieta,_
-
- _Vincer potero dentro a me l’ardore_
- _Ch’i’ ebbi a divenir del mondo esperto,_
- _E degli vizj umani e del valore:_
-
- _Ma misi me per l’alto mare aperto_
- _Sol con un legno, e con quella compagna_
- _Picciola, dalla qual non fui deserto..._[204]
-
-Le «_sol con un legno_» dantesque doit s’entendre d’une fragile tartane,
-vite échangée contre un voilier, qui cède à son tour la place à un
-vapeur, jusqu’à ce que, de fortune en fortune, la déclaration de guerre
-trouve Ulysse Ferragut, devenu riche armateur, à bord du _Mare Nostrum_,
-acquis en Ecosse. Les hostilités multiplient les trafics maritimes des
-neutres et leurs profits. Ulysse est en train de réaliser des gains
-fabuleux, lorsqu’un accident survenu dans les eaux de Naples à son
-navire l’immobilise sur ces rivages enchanteurs, où, errant un jour à
-travers les ruines de Pompéï et les roseraies de Pesto, le sourire de la
-fatale Freya fait de lui l’esclave de cette aventurière allemande. Le
-loup de mer oublie donc Cinta qui, nouvelle Pénélope, file sa laine en
-l’attendant et il ne vit plus que pour la Circé parthénopéenne, dont le
-mystérieux passé est pour lui un attrait de plus. Il n’apprend sa
-véritable qualité d’espionne au service du Kaiser que lorsqu’il est trop
-tard pour réagir et peut-être consentirait-il à mettre le _Mare Nostrum_
-au service de l’Allemagne, si son second, l’honnête Tòni, dans un élan
-d’honneur outragé, n’emmenait le navire à Barcelone. Mais, sur un
-voilier, il ira approvisionner de benzine, dans les eaux des Baléares,
-un sous-marin allemand. C’est lors que, de cette moderne _Odyssée_,
-surgit Télémaque en la personne d’Esteban Ferragut. Le jeune homme,
-affolé par l’absence totale de nouvelles paternelles, a su, grâce à
-Tòni, qu’une mauvaise femme retenait captif, à Naples, le capitaine du
-_Mare Nostrum_ et s’est bravement rendu en cette ville pour l’y
-chercher. Ne l’y ayant point trouvé, il revient en Espagne sur un vapeur
-français et y périt torpillé par le même sous-marin que la trahison de
-Ferragut a peut-être alimenté d’essence. La déclaration de guerre de
-l’Italie à l’Allemagne, qui ramène à Barcelone le père enfin dégrisé,
-fait que celui-ci apprend en cours de route la catastrophe où a péri son
-enfant. Désormais, il n’aura plus qu’une pensée: la vengeance. Son
-navire est mis au service des Alliés et court les mers, chargé d’armes
-et d’explosifs, cependant que Freya, qui ressent pour Ferragut le
-premier amour profond de sa vie, s’emploie vainement à le sauver des
-représailles boches. Mais, entre ces deux êtres, s’est, désormais,
-interposée l’image d’un mort et Ulysse, dans une entrevue qu’il a avec
-Freya à Barcelone, centre, je l’ai dit, des intrigues sous-marines
-allemandes, va jusqu’à frapper brutalement l’espionne qui, désespérée,
-abandonnée par les siens, va se faire prendre en France et mourir à
-Vincennes, pour, du seuil d’Adès, appeler à elle l’amant soumis
-d’autrefois. Et, en effet, le _Mare Nostrum_ saute, torpillé, en vue des
-rivages riants de la côte levantine, à la hauteur de Carthagène, et les
-flots de la Méditerranée se referment, indifférents et silencieux, sur
-cette catastrophe semblable à tant d’autres en ces années d’épouvante,
-et bien faite pour qu’on lui applique encore les vers qui, dans
-l’_Inferno_, closent--en conformité avec les dires de Pline et de son
-compilateur, Solinus--le récit du vieil Ulysse:
-
- _Noi ci allegrammo, e tosto tornò in pianto;_
- _Chè dalla nuova terra un turbo nacque,_
- _E percosse del legno il primo canto._
-
- _Tre volte il fé girar con tutte l’acque;_
- _Alla quarta levar la poppa in suso,_
- _E la prora ire in giù, com’altrui piacque,_
-
- _Infin che ’l mar fu sopra noi richiuso_[205].
-
-Ce serait commettre une erreur grossière que de voir en _Mare Nostrum_
-un roman d’amour. Dans cette mâle Odyssée catalane, ce ne sont ni Circé,
-ni Pénélope qui donnent le ton. Le héros, c’en est le Ferragut dont la
-mort glorieuse ne signifie pas la défaite, mais présage, au contraire,
-cette victoire gagnée à travers tant de douleurs, de larmes et de
-sacrifices. _Mare Nostrum_ est une œuvre énergique, où transparaît
-l’invincible personnalité de l’auteur, de ce héros d’action et de pensée
-pour qui la vie n’est pas un paradis terrestre où se nouent des idylles,
-mais un vaste champ de bataille où les forts, s’il leur arrive de devoir
-céder, ne s’avouent jamais vaincus, parce qu’ils professent la
-philosophie des Surhommes, pour lesquels notre passage ici-bas n’est que
-le moyen de faire triompher une volonté de puissance. Et, dominant cette
-virile poésie, il en est une autre, plus irrésistible parce que purement
-physique: la poésie de la mer. J’ai déjà dit que personne, avant Blasco,
-n’avait célébré aussi éperdument la Méditerranée. Quand Ferragut, dans
-l’attente de sa maîtresse, à l’Aquarium de Naples, distrait ses
-nostalgies en déroulant le mystère des profondeurs marines, la prose du
-romancier acquiert cette splendeur épique qu’avaient déjà les pages des
-_Argonautas_ où sont évoquées les errances de Colomb et le calvaire des
-premiers conquistadors. Du vieux Cadmus à la mitre phénicienne au Niçois
-Masséna, ce _Fils aimé de la Victoire_ dont la bonne étoile s’éclipsa au
-Portugal en 1810, c’est toute l’histoire maritime méditerranéenne, toute
-la gloire de l’_homo mediterraneus_ qu’a, mieux qu’écrite, chantée
-Blasco. Et à l’heure où je rédige ces lignes, sous le pâle et grisâtre
-ciel d’un village de Bourgogne Champenoise, songeant à ces fresques
-admirables de _Mare Nostrum_, je vois l’hivernale pénombre céder la
-place aux horizons ensoleillés du Midi et je sens, à travers la brume
-glaciale de l’Est, comme passer l’âcre et salubre brise des rivages
-heureux de la mer latine.
-
-J’ai demandé à Blasco de me dire dans quelles conditions il avait écrit
-_Los Enemigos de la Mujer_. «Je dus, m’a-t-il déclaré, passer, comme
-vous le savez, les derniers mois de la guerre sur la Côte d’Azur pour
-refaire une santé gravement compromise par des excès de travail de
-quatre années. Les médecins m’avaient rigoureusement prescrit de
-m’abstenir de toute occupation mentale. Mais il me semble ne plus vivre,
-lorsque mon activité doit chômer. Les jours de paresse, j’ai l’air
-honteux et confus de quelqu’un dont la conscience ne serait pas
-tranquille. Au bout de quelques semaines de ce repos forcé, je sentis la
-nécessité de composer un nouveau roman et c’est ainsi que--lentement, à
-cause d’un état physique précaire--j’écrivis mon livre. Par un étrange
-phénomène, à mesure que j’avançais dans la composition, je sentais ma
-santé se fortifier et quand j’en eus achevé le dernier chapitre, rien,
-désormais, ne s’opposait à ce que je songeasse aux préparatifs de mon
-voyage aux Etats-Unis. _Los Enemigos de la Mujer_ ont donc été rédigés à
-Monte-Carlo, où j’ai résidé une année entière et si j’y suis resté la
-paix signée, c’est que je tenais à terminer cette œuvre à l’endroit
-même où s’en déroulait l’intrigue.»
-
-Je ne sache pas qu’il existe--et cependant le nombre des romans dont
-l’action se passe dans la Principauté est considérable--d’ouvrages
-d’imagination où le milieu monégasque ait été reconstitué de façon plus
-parlante, en sa phase de guerre, qu’aux chapitres IV, VI, VII, VIII et
-XII des _Ennemis de la Femme_. Mais le but de Blasco, en composant ce
-volume, était tout autre que de se livrer à des fantaisies de peintre et
-de satirique. Son dernier roman est le livre des égoïstes, des
-jouisseurs qui surent, pendant presque tout le cours de la tragédie,
-rester en marge des événements, continuant, dans l’un des plus beaux
-recoins du globe et à quelques centaines de kilomètres du sanglant
-abattoir, leur existence vide de toujours jusqu’à ce que, touchés par la
-grâce, les plus représentatifs d’entre eux se jetèrent, à leur tour,
-dans la mêlée, pour en sortir meurtris de corps, mais rajeunis d’âme et
-devenus d’autres hommes. Le Prince Miguel-Fédor Lubimoff était fils d’un
-général de Don Carlos, Don Miguel Saldaña, marquis de Villablanca, dont
-la participation à la dernière guerre carliste--déclarée sous le
-prétexte de l’élection du Duc d’Aoste au trône d’Espagne en 1871, puis
-de la proclamation de la République en 1873--eut pour conséquence, à
-l’échec final de celle-ci en 1876, l’exil de ce personnage à Vienne,
-d’où, lors de la guerre Russo-Turque, il passa en Russie pour épouser, à
-Pétersbourg, la richissime princesse Lubimoff, une neurasthénique qui
-finira ses jours à Paris, remariée, après veuvage, à un gentilhomme
-écossais. Lubimoff fils, qui a gaspillé sa jeunesse dans les plus folles
-aventures, se trouve, lorsqu’éclate la guerre et près de la quarantaine,
-à la tête d’une fortune déjà fort ébréchée et que les événements de
-Russie compromettront très sensiblement. Ce mélange hybride de Slave et
-de Latin, blasé mais non déséquilibré, s’est réfugié dans la splendide
-villa qu’il possède à Monte-Carlo, la _Villa-Sirena_, où il a résolu, en
-raffiné qui sait que la femme est cause de tout mal--mais aussi de tout
-bien--entre les hommes, de vivre, dans la compagnie de parasites, une
-sorte d’existence cénobitique où tous les vices seront permis, sauf
-celui qu’à la p. 303 du livre l’on définit: «_la única embriaguez
-interesante de nuestra existencia_»[206]. Ces parasites constituent un
-autre brelan, moins redoutable certes que celui évoqué par Dürer, le
-peintre terrifique, mais qui n’en reste pas moins extrêmement original.
-Voici, d’abord, Don Marcos Toledo, épave des guerres carlistes, qui,
-après avoir connu les misères de l’abandon à Paris, avait fini par
-échouer dans le palais de la Princesse Lubimoff, à la Plaine Monceau, en
-qualité de maître de castillan du jeune Miguel, dont il est devenu le
-chambellan, non sans s’être adjoint préalablement le titre, aussi
-honorifique qu’irréel, de Colonel. Doué d’un bon sens assez perspicace,
-Don Marcos a parfois des reparties curieuses, telle celle qui lui fait
-dire, p. 222, qu’en sa qualité d’Espagnol--l’action du roman se passe au
-cours de l’année 1918--et de patriote, «il souffre de voir l’Espagne en
-marge de la lutte, s’efforçant d’ignorer ce qui se passe dans le reste
-du monde, se cachant la tête sous son aile à la façon de certains
-échassiers, qui s’imaginent ainsi que, de ne pas voir le péril, celui-ci
-les épargnera. Si sa patrie ne figurait pas parmi les nations
-«indécentes», elle ne comptait pas, cependant, parmi les peuples
-«décents», puisqu’elle laissait systématiquement échapper l’occasion
-d’une gloire qui le faisait, lui, frémir...» Ou cette autre, sur
-Guillaume II, à la page 227: «Je connais parfaitement le Kaiser. Ce
-n’est qu’un lieutenant. Un lieutenant qui a vieilli, tout en conservant
-l’étourderie et la pétulance de sa jeunesse. Mais il a l’honneur de
-l’officier et, se voyant perdu, il se brûlera la cervelle. Vous verrez
-qu’en cas de défaite, il se suicidera ainsi...» Atilio Castro, lointain
-parent du prince, n’est qu’un de ces pique-assiettes du monde comme il
-faut, dont Monte-Carlo a possédé et possède tant de spécimens bizarres.
-Vague consul d’Espagne, naguère, nul ne sait au juste où, mais, en tout
-cas, fort peu de temps, il s’est fait joueur professionnel: «_el señor
-del 17_»[207], et, toujours décavé, n’en vit pas moins, en apparence,
-comme le gentleman correct et le parfait «_caballero_»[208] que ce genre
-d’individus apparaît par définition. Teófilo Spadoni, lui, n’est qu’un
-vulgaire pianiste qui, ayant fait partie des équipes musicales du prince
-à bord de ses yachts successifs--sur l’un desquels Lubimoff reçut, en
-cousin, Guillaume II--, restera son commensal. Né de parents italiens,
-peut-être au Caire, à moins qu’à Athènes ou à Constantinople, il
-constitue le plus parfait type de crétin que l’on puisse imaginer,
-partageant son existence entre une mélomanie presque machinale et la
-hantise de la roulette et du trente-et-quarante, pauvre pantin qui ne
-joue, lui, que le 5 et dont l’idée fixe serait de découvrir la
-bienheureuse martingale qui lui permettrait de faire sauter la banque de
-M. Blanc et de détrôner Son Altesse Sérénissime, le Prince Albert.
-Carlos Novoa, enfin, n’est qu’un simple pédagogue espagnol,
-c’est-à-dire, en dehors de la science, un être sans intérêt. Son
-Gouvernement l’avait envoyé au _Musée Océanographique_ pour y étudier la
-faune marine, mais il finit par laisser là le plankton et cultiver, lui
-aussi, avec l’application professionnelle les 36 numéros et les 6 jeux
-de cartes du Casino.
-
-Tel est le brelan des cinq _Ennemis de la Femme_. Leur association, où
-la seule langue parlée est l’espagnol, sera cependant de courte durée.
-La Femme, qu’ils ont bannie de leur milieu, ne tarde pas à se venger
-d’eux et l’aphorisme de Lucrèce--_De Rerum Natura_, I, 23-24--que citait
-D. Juan Valera en 1874 à l’épilogue de sa _Pepita Jiménez_:
-
- _Nec sine te quidquam dias in luminis oras_
- _Exoritur, neque fit lætum, neque amabile quidquam,_[209]
-
-trouve, une fois de plus--comme, déjà, c’était le cas dans l’un des
-premiers essais dramatiques attribués à Shakespeare: _Love’s Labour is
-lost_, dont Michel Carré et Jules Barbier tirèrent leurs _Peines d’amour
-perdues_--en le triomphe rapide de Vénus honnie, son éternelle
-application. Le «Colonel» tombe amoureux de Madó, fille du jardinier de
-_Villa-Sirena_, et finit par l’épouser. On devine ce que sera cette
-union et si la jeune femme, à la fin du livre, fait les yeux doux à un
-sous-officier yankee, l’on peut être certain que ce n’est là qu’un
-commencement et que la chose aura plus d’une suite! Castro, toujours
-distingué, courtise d’abord vaguement Doña Enriqueta, la «_Infanta_»,
-fille de Don Carlos, une joueuse passionnée, puis tombe dans les bras
-d’une rastaquouère sud-américaine, _gaucho_ en jupons, Doña Clorinda,
-que ses allures d’Amazone du Tasse ont fait dénommer «_la Generala_» et
-avec laquelle il disparaît--lui, trouvant, comme soldat de la Légion,
-une mort glorieuse au front; elle, évanouie à Paris, dans les troubles
-remous de la guerre. Spadoni, irréductible, s’il continue à abhorrer la
-femme, ce n’est que pour sombrer dans la plus dangereuse débauche du
-jeu. Novoa, passionnément esclave d’une soubrette, se voit abandonné
-
-[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ PORTANT, A L’UNIVERSITE «GEORGE
-WASHINGTON», LA ROBE, BORDEE DE VELOURS BLANC ET DOUBLÉE DE SOIE JAUNE
-ET BLEUE, DES DOCTEURS «IN ARTS AND LETTERS»]
-
-[Illustration: LES ÉTUDIANTES DE «BRYN MAWR COLLEGE», ÉCOLE SUPÉRIEURE
-POUR FEMMES EN PENNSYLVANIE--RECEVANT, EN PLEIN HIVER, BLASCO, A CHEVAL,
-DANS LE PARC DU COLLEGE]
-
-par celle-ci, qui lui préfère un officier américain et retourne
-tristement en Espagne, où sa science marine sera royalement rétribuée à
-raison de cinq cents _pesetas_ mensuelles. Le prince, malgré ses dédains
-de nabab repu, a à peine retrouvé une amie d’enfance, fille du frère de
-son beau-père et d’une niaise et orgueilleuse créole mexicaine, la
-duchesse Alicia de Delille, qu’il recommence avec cette opiomane de 40
-ans, fervente du tapis vert où elle perd et reperd des fortunes, son
-existence d’autrefois. Mais la duchesse, qui tenait son titre d’un duc
-français, mari plus âgé qu’elle de vingt ans et qui a dû l’abandonner
-lorsqu’elle l’eut fait père sans sa collaboration, apprend soudainement
-que ce fils adultérin, Français pourvu d’un faux état-civil
-et--naturellement--pilote aviateur, est mort, en captivité, en Allemagne
-et son désespoir est tel qu’elle éconduit définitivement Miguel.
-Celui-ci, qui n’en est pas à une folie près, se bat en duel avec un
-pauvre diable de blessé de guerre, un lieutenant espagnol de la Légion,
-Antonio Martínez, qu’il soupçonne, dans sa stupide jalousie, de l’avoir
-remplacé dans les faveurs d’Alicia, puis, sermonné par une angélique
-infirmière anglaise, lady Lewis--dont l’oncle partage sa vie entre le
-whisky et le Casino--finit par reconnaître, un peu tard, qu’il a fait,
-jusqu’ici, lamentablement fausse route, s’engage, à son tour, dans la
-Légion, où sa qualité d’ancien capitaine de la Garde Impériale le fait
-admettre au titre de sous-lieutenant, passe dix mois et vingt jours au
-front, y perd un bras et ne revient, après l’armistice, à Monte-Carlo,
-que pour y apprendre qu’Alicia, morte des suites d’un empoisonnement du
-sang contracté comme dame de la Croix-Rouge dans un hôpital militaire,
-lui a légué tout ce qu’elle possédait outre-mer, et, en particulier, ses
-mines d’argent du Mexique, «rien en ce moment, mais demain, peut-être,
-une fortune presque égale à celle que Lubimoff possédait, naguère, en
-Russie.»
-
-Le roman est touffu, mais, à travers ces halliers de verdures
-méditerranéennes, un sentier serpente, qui nous conduit à une clairière
-inondée de glorieuse lumière, d’où, comme des esplanades du cimetière de
-Beausoleil, la vie sourit à la mort. Cette clairière, Miguel Lubimoff
-n’y arrive qu’aux dernières pages du livre, où la purification de son
-âme s’est réalisée dans la douleur. Ce mutilé que la double flamme de la
-souffrance physique et morale a converti, retrouve, en face des horizons
-radieux de la mer latine, le sens de la vie, et, plus noble que le
-prince Nekhludov de _Résurrection_, dans Tolstoï, consacrera désormais
-ses jours, non au salut d’une seule existence, mais «au bonheur de
-cinquante infortunés, parmi les centaines de millions qui peuplent la
-terre». Il connaîtra le mélancolique plaisir de «contempler la
-vie»[210]. Cette vie de demain, que sera-t-elle? Blasco, écrivant ce
-splendide chapitre XII et dernier de _Los Enemigos de la Mujer_ en
-Juillet 1919, ressent quelques doutes amers sur notre avenir européen.
-Il met dans la méditation de Lubimoff une ombre sinistre. «Le prince
-pense avec amertume à une possible déception. Voir renaître intacte la
-bestialité primitive, après un cataclysme accepté comme une rénovation!
-Contempler la faillite de tant d’esprits généreux, de tant de nobles
-intelligences aspirant au triomphe du bien, désirant aux hommes la paix
-et aux peuples la douce société, travaillant contre la guerre, comme les
-associations d’hygiène luttent pour éviter les contagions!» En lisant
-ces lignes, un nom vient aux lèvres: Wilson! Et Blasco, qui a tous les
-courages, a eu le noble et mâle courage de rendre justice à ce grand
-homme, dont la gloire aura pu être niée par une coalition d’esprits à
-courte vue, mais qui n’en rayonnera pas moins, dans les temps futurs,
-comme celle d’un précurseur. D’ailleurs son très juste éloge de
-l’Amérique et de son intervention à nos côtés--intervention qui nous a
-sauvés--est allé au cœur des Américains et lorsque Mr. William
-Millier Collier recevra Blasco docteur de l’Université _George
-Washington_ avec la phrase rituelle: «_Doctor Blasco Ibáñez, I welcome
-you into the fellowship of the Alumni of The George Washington
-University_»[211], le Président de cet illustre Institut se complaira à
-féliciter le récipiendaire pour avoir «_appreciated the motives of the
-people of the United States, and in your last novel, «The Enemies of the
-Woman», you have given them a generous measure of praise for their
-intervention_»[212].
-
- * * * * *
-
-Arrivés au terme de ce travail, il apparaît légitime de se demander ce
-que pourra être l’ultérieure évolution du romancier et de déterminer,
-en attendant, sa place actuelle dans la littérature espagnole. Avec une
-nature comme celle de Blasco, qui a réduit au minimum la tyrannie de la
-chair sur l’esprit--il ne joue jamais[213], ne fume plus, ne goûte que
-médiocrement le théâtre[214], et, s’il continue à croire à la réalité du
-dogme formulé par Lubimoff à la page 303 des _Ennemis de la Femme_ et
-cité plus haut, ce n’est que parce qu’homme complet, dont la robuste
-virilité ne saurait se contenter de la viande creuse des idéologies et,
-défiant les années, serait capable de consommer, octogénaire, le
-sacrifice à l’Anadyomène avec la même vigoureuse exaltation qu’un
-éphèbe--, l’argent, en tant qu’instrument de liberté et d’indépendance
-sociale, est sans doute un but de la carrière littéraire, comme, en
-définitive, de toute activité humaine organisée, mais ce n’en saurait
-être le but suprême. Blasco vient d’en donner, d’ailleurs, une preuve
-nouvelle, éclatante, en différant, pour des raisons qui ne relèvent que
-de ses scrupules littéraires, la publication de _El Aguila y la
-Serpiente_--achevé depuis le 15 Mars--et en lui substituant celle d’une
-œuvre fantastique, composée en 40 jours, différente de toutes celles
-jusqu’ici parues: _El Paraiso de las Mujeres_[215], dont l’édition
-espagnole ne verra, cependant, le jour qu’après sa version anglaise dans
-un magazine new yorkais. Ce but suprême, c’est celui qu’en véritable
-artiste,--dominant le calcul des gains matériels et insoucieux des
-préocupations de la vente,--il précisait, dans son discours du 23
-Février 1920 à l’Université de Washington, comme étant «le grand secret
-du génie» et qui consiste dans la conquête d’une gloire de plus en plus
-pleine et mondiale par la réalisation d’œuvres de plus en plus
-triomphantes et par leur signification et par leur forme. La volonté de
-fer de Blasco, en union avec ses facultés d’observation élargies, nous
-réserve donc, certainement, quelques surprises. Je lui ai demandé, il y
-a fort peu de temps, ce qu’il pensait du roman cinématographique et il
-m’a confessé que sa préoccupation dominante était de lui trouver une
-forme nouvelle originale. Dans ce désir véhément, je crois bien que
-collaborent l’homme d’action--toujours désireux de lutter avec
-l’inconnu--et le romancier professionnel, anxieux de se rajeunir, de
-rénover sa formule, d’inventer une variété inédite d’illusion en trois
-ou quatre cents pages. «Si le cinématographe m’intéresse tant, m’a-t-il
-dit, c’est que, contrairement à ce que pensent beaucoup, il n’a rien à
-voir avec le théâtre. Ainsi s’explique le fait que les comédies filmées
-ennuient le public, alors qu’au contraire les romans cinématographiés
-l’enchantent. Qu’est-ce qu’un film? Un roman exprimé par des images. Le
-théâtre est victime de sa limitation dans l’espace. Il faut que tout s’y
-passe sur la scène et il ne peut s’y passer que peu de choses à la fois.
-Dans les romans, comme sur le film, on peut développer en même temps
-diverses histoires, dont le champ d’action se trouve aux endroits les
-plus divers et qui, finalement, convergent en un dénouement unique, en
-une action commune. A chaque instant, il est loisible de changer de
-lieux et de personnages, ce que l’on ne peut se permettre au théâtre que
-de façon très restreinte. Et puis, une pièce de théâtre a tout juste
-cinq actes au maximum, avec, si l’on veut, quelques tableaux
-supplémentaires. Or, un film reste libre, comme un roman, de multiplier
-scènes et décors au gré de l’auteur, pour la réalisation de l’effet
-voulu par ce dernier. Mes romans viennent d’être acquis par les
-principales maisons cinématographiques de New York pour être filmés.
-J’ai vu moi-même, lors de mon séjour aux Etats-Unis, fonctionner de près
-la technique du film et j’ai connu dans l’intimité la plupart des
-meilleurs artistes cinématographiques de là-bas. Vous comprendrez que,
-dans ces conditions, ce qui touche au cinéma ne me laisse pas
-indifférent...»
-
-Attendons donc, confiants en la maxime favorite de Blasco, que «tout
-s’arrange en ce monde». Sans doute, le plus souvent, tout s’arrange fort
-mal. Mais l’essentiel, pour que continue la comédie de la vie, n’est-ce
-pas le mouvement, l’action, bonne ou mauvaise? Blasco, dont les nerfs
-sont à fleur de peau, est, d’ailleurs, essentiellement bon. Son plus que
-septuagénaire traducteur, M. Hérelle, m’écrivait, ces jours derniers:
-«J’ai autant de sympathie pour le caractère généreux de Blasco que
-d’admiration pour la puissante fécondité de son talent, et, quant à
-lui, je crois ne pas exagérer en disant qu’il me considère comme un ami,
-au moins autant que comme un traducteur.» M. F. Ménétrier, de son côté,
-m’a adressé le plus chaleureux éloge du caractère de Blasco, qu’il a pu
-étudier à loisir à Madrid, dans le séjour de plusieurs semaines qu’il y
-fit au printemps de 1905, époque où le député de Valence le présenta à
-son ami, député également, D. Luis Morote, et aux écrivains D. Mauricio
-López-Roberts--qui habitait alors, dans une petite rue voisine de celle
-de Blasco, un hôtel luxueux--, D. Gregorio Martínez Sierra, à
-l’inimitable Rubén Darío et enfin,--_last not least_--à Pérez Galdós
-lui-même, ainsi qu’aux artistes D. Agustín Querol y Subirats, de
-Tortosa--, sculpteur mort à Madrid en 1909, dont l’Amérique latine
-possède plusieurs monuments notables, tel celui élevé à Lima à la
-mémoire du colonel Bolognesi--et à D. Joaquín Sorolla. «Blasco, m’a dit
-M. F. Ménétrier à la lettre, est l’un des hommes les plus aimables, les
-plus complaisants que je connaisse. J’ai pour lui une véritable
-affection, parce que j’estime beaucoup son caractère...» Je pourrais
-multiplier ces témoignages, en y ajoutant le mien propre, dont maintes
-curieuses vicissitudes ont éprouvé la constante fermeté. De cette bonté,
-légendaire, Blasco m’a fourni, naguère, en ces termes l’explication
-philosophique: «Beaucoup de gens écrivent que je suis bon, extrêmement
-bon. Ce n’est pas si certain. Je ne suis ni bon ni méchant. Je suis tout
-simplement un impulsif. A la première impression, je m’emballe et suis
-l’entraînement de mes nerfs. Puis, à la réflexion, il se trouve que je
-ne constate, au fond de mon âme, ni haine ni rancœur. J’ignore le
-plaisir de la vengeance. Je vous avouerai que j’en ai cependant, et plus
-d’une fois, ressenti le désir. L’on n’est pas homme pour rien, n’est-ce
-pas? Mais je me suis dit aussitôt: «A quoi bon? Il en coûte plus de
-faire le mal que le bien. Et il faut être bon, ne serait-ce que parce
-que c’est plus commode!»... Le romancier, après une courte pause,
-ajouta: «_Todo el que es fuerte verdaderamente es bueno, no sólo por
-imposiciones de la moral, sino por un resultado de su equilibrio y de su
-fuerza: los débiles y los ruines son los que guardan un recuerdo siempre
-vivo de lo que han sufrido y acarician la esperanza de vengarse..._»[216]
-Puis, comme pesant lentement ses paroles, il me fit ces ultimes aveux:
-«Je me connais mieux que personne. Si ce que l’on écrit contre moi est
-vrai, ce n’est pas du nouveau pour moi. J’en suis informé depuis
-longtemps. Si c’est une injustice et le fruit de l’envie, c’est chose
-inutile, car l’on n’arriverait jamais à me rendre pire que je suis.
-L’éloge et le blâme, en somme, mon cher ami, sachez-le bien, ne sont que
-des accidents momentanés de la carrière littéraire et incapables
-d’influer sérieusement sur la vocation d’un artiste véritable.»
-
-Tel est Blasco Ibáñez. Quant à lui assigner une place dans les lettres
-espagnoles contemporaines, à quoi bon? Il reste lui-même et bien
-lui-même, comme l’a vu et dit le vieux docteur juif Max Nordau dans son
-tout récent et si curieux volume d’_Impressions Espagnoles_. N’est-ce
-point suffisant? Voici, cependant, deux témoignages, que je fais miens,
-parce qu’ils représentent assez exactement ma propre façon de voir.
-Celui de Laurent Tailhade d’abord,
-
-[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ DANS SON SALON DE NICE
-
-D’après une photographie publiée en 1921 dans un organe anglais de la
-Côte d’Azur]
-
-[Illustration: BLASCO DANS SON CABINET DE TRAVAIL A NICE (1921)
-
-Au fond, sur un meuble, divers souvenirs indiens rapportés de l’Amérique
-du Nord, ainsi qu’un drapeau américain, don d’un club de New York]
-
-en 1918: «A coup sûr, Blasco Ibáñez est plus notoire en France que Pérez
-Galdós, José de Pereda et même que la Comtesse Pardo Bazán. Cela,
-peut-être, ne tient point à ce que Blasco «_escribe para la
-exportación_»[217], mais, à ce que, pourvu d’une puissance d’expansion
-œcuménique, l’art du maître ne prend point souci des frontières,
-montagnes ou préjugés. Il est connu en France comme Rudyard Kipling, ou
-cet emphatique D’Annunzio; mais avec un renom plus vaste et de meilleur
-aloi. Déjà, les écrivains, ses frères, et les humanistes, les experts
-dans le métier d’écrire, le tiennent pour un héros de l’Art, comme il
-fut un héros de l’Action et de la Politique. Ce n’est pas une gloire
-viagère qu’ils promettent à ses écrits. En effet, Blasco
-Ibáñez--écrivain, penseur, poète--appartient à la lignée auguste des
-Maîtres qu’applaudit l’Univers. Et c’est un héritier de Balzac, un émule
-de Maupassant ou de Zola que donne à la France le pays de Calderón et de
-Cervantes.» Ces paroles, dans l’organe de l’_Institut d’Etudes
-Hispaniques de l’Université de Paris_, dont M. E. Martinenche,
-professeur à la Sorbonne, est Président, ont leur signification, sans
-doute. Voici, maintenant, celles de l’ex-ambassadeur à Madrid, actuel
-Président de la _George Washington University_, lors de la cérémonie du
-23 Février 1920: «_In your person, sir, we see the modern glory of
-Spanish literature effulgent. You have written much and your readers are
-numbered by millions and are found in all lands. Your «Four Horsemen»
-have already galloped around the globe. More than two hundred editions
-of that one novel have been printed. Your works show the highest
-literary genius. You have the power not only of vividly describing
-things, but of interpreting their inner significance. Thoroughly
-realistic, there is in all that you have written a full tide of human
-sentiment. There is a strength and a vigor in the characters that you
-have created that suggest the statues of Rodin. Upon the pages of the
-printed book, you, a Spanish writer, have drawn pictures that have all
-the vital energy and all the passionate realism that distinguish the
-paintings of your great compatriots, Sorolla and Zuloaga. Critics were
-not uttering empty compliments, when they said of you: «Zola was not
-more realistic; Victor Hugo was not more brilliant.» We North Americans
-do not challenge the statement of one of our own greatest novelists,
-William Dean Howells, who has said of one of your novels that it is «one
-of the fullest and richest in modern fiction, worthy to rank with the
-greatest Russian works and beyond anything yet done in English, and in
-its climax as logically and ruthlessly tragical as anything that the
-Spanish spirit has yet imagined». We accept the verdict of those who
-have pronounced you the foremost of living novelists and who have
-declared that your works have a permanent place in the world’s
-literature_»[218].
-
-A ces deux témoignages, il sera bon, sans doute, d’adjoindre un
-témoignage d’Espagne. Je le choisirai parmi les plus récents et
-l’emprunterai à l’organe des francophiles catalans, cette _Publicidad_
-qui a si vaillamment défendu la cause alliée pendant la Guerre et qui,
-saluant--dans son édition du soir du 27 Avril 1921--l’arrivée de Blasco
-Ibáñez à Barcelone, voit en lui avant tout l’écrivain «homme d’action»
-et--préludant par ses louanges aux fêtes que Valence prépare à son
-romancier--exalte, en ce descendant spirituel des grands génies coureurs
-de monde du XVI^{ème} Siècle espagnol, «_el único hombre de España que
-ha sabido, con gran tumulto, correr mundo..._»
-
-VÉRONNES (CÔTE-D’OR), Mars-Avril 1921.
-
- * * * * *
-
-
- TABLE DES MATIÈRES
-
-
- .....Pages
-
- I.--L’homme et ses distractions.--Son amour des livres et sa
- haine pour les manuscrits et brochures, ainsi que les articles de
- presse.--Les cinq bibliothèques différentes.--Son oubli du passé et de
- ses propres œuvres.--Incapable de vieillir, il n’a de pensées que pour
- l’avenir......5
-
- II.--Sa jeunesse et ses ascendants.--Le prêtre
- _guerrillero_.--Enthousiasme pour la mer.--Horreur des
- mathématiques.--L’étudiant indiscipliné.--Madrid et D. Manuel
- Fernández y González.--Le premier discours révolutionnaire.--Un sonnet
- gratifié de six mois de prison......19
-
- III.--Le révolutionnaire.--Il émigre à Paris.--«Le grand homme numéro
- 52.»--Vie joyeuse et batailleuse au Quartier Latin.--Le journal _El
- Pueblo_.--Enorme labeur de journaliste.--Poursuites judiciaires et
- emprisonnement.--Fuite en Italie et composition de _En el País del
- Arte_.--Condamnation au bagne par le Conseil de guerre de la 3e Région
- Militaire.--Du _Presidio_ à la Chambre des Députés.--Triple besogne de
- député, conspirateur et romancier.--Ses désillusions politiques et son
- romantisme républicain......40
-
- IV.--Aversion pour les groupements littéraires.--Individualisme.--Le
- programme esthétique de l’auteur.--Ses goûts somptuaires: le «palais»
- de la Malvarrosa et le petit hôtel de Madrid.--Histoire d’une table
- de marbre.--Un voyage de Madrid à Bordeaux qui se termine en Asie
- Mineure.--_Oriente._--Avec le «Sultan Rouge».--Le forçat au palais du
- souverain des _Mille et Une Nuits_.--La plaque de brillants de Blasco
- Ibáñez.--La mission que lui confie le Grand Vizir.--Le retour en
- Espagne en Novembre 1907......65
-
- V.--Blasco Ibáñez ami de la lecture et de la musique.--Son culte pour
- Beethoven et pour Victor Hugo.--Ses duels.--Une balle de charité
- qui faillit devenir balle homicide.--Sa discrétion d’auteur.--Ses
- scrupules sentimentaux.--Histoire du roman: _La Voluntad de
- Vivir_......96
-
- VI.--Voyage en Amérique du Sud.--Amitié avec Anatole
- France.--Prouesses de Blasco Ibáñez comme conférencier.--Le
- «ténor littéraire» bat le torero, ou 14.500 francs or pour une
- conférence.--L’orateur se transforme en colonisateur.--La vie
- dans la _Colonia Cervantes_, en Patagonie.--Triple lutte: avec le
- sol, avec les hommes, avec les banques.--Un discours prononcé la
- carabine Winchester à la main.--Fondation d’une seconde colonie, à
- Corrientes.--Contraste entre ces deux _settlements_, séparés par 4
- jours et 4 nuits de chemin de fer.--Le premier hôte de la nouvelle
- maison tropicale.--Le colonisateur renonce à son entreprise......116
-
- VII.--La guerre vue de l’Océan, avant sa déclaration.--Foi
- extraordinaire de Blasco Ibáñez dans le triomphe final des
- Alliés.--Son antigermanisme systématique.--Son immense labeur au
- cours des hostilités.--Les 9 tomes de son _Historia de la Guerra
- Europea de 1914_.--Ses trois romans de «guerre».--Manifestations
- des germanophiles de Barcelone contre Blasco.--Les souffrances de
- la vie à Paris.--Son abnégation héroïque «_por la patria de Victor
- Hugo_»......148
-
- VIII.--L’immense succès, aux Etats-Unis, des _Quatre Cavaliers de
- l’Apocalypse_.--Comment l’auteur en eut connaissance.--Le roman vendu
- 300 dollars produit une fortune à la traductrice.--Un éditeur «_rara
- avis_».--Voyage de Blasco Ibáñez en Amérique du Nord.--Triomphes et
- honneurs.--Le _Militarisme Mexicain_.--Le Dr. Blasco Ibáñez revient
- en Europe pour y écrire, à Nice, _El Aguila y la Serpiente_, roman
- mexicain......172
-
- IX.--Classification des romans de Blasco Ibáñez: Romans valenciens,
- Romans espagnols, Cycle américain, Triptyque de «guerre».--Blasco
- Ibáñez est-il le «Zola espagnol»?--Comment Blasco a écrit ses
- romans.--Quelques réflexions sur le style du romancier......192
-
- X.--Etat de la littérature à Valence avant Blasco Ibáñez.--Importance
- des _Contes_ de ce dernier pour l’appréciation de ses romans
- valenciens: _Arroz y Tartana_, _Flor de Mayo_, _La Barraca_, _Entre
- Naranjos_, _Sónnica la Cortesana_, _Cañas y Barro_......217
-
- XI.--Les romans «espagnols».--I° Romans de lutte: _La Catedral_,
- _El Intruso_, _La Bodega_, _La Horda_.--II° Romans d’analyse:
- _La Maja Desnuda_, _Sangre y Arena_, _Los Muertos Mandan_, _Luna
- Benamor_......246
-
- XII.--Le programme «américain» de Blasco Ibáñez en 1914 et
- aujourd’hui.--_Los Argonautas._--Sujet et valeur de ce roman.--Amour
- ancien et profond de Blasco pour l’Amérique......275
-
- XIII.--Les romans de «guerre»: _Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis_,
- _Mare Nostrum_, _Los Enemigos de la Mujer_.--Conclusion: L’œuvre
- future de Blasco Ibáñez et sa signification actuelle dans les lettres
- espagnoles......291
-
-NOTES:
-
- [1] «Celui que je vais écrire.»
-
- [2] «J’ai l’idée d’un roman, demain je me mets au travail.»
-
- [3] Madrid, 1910. L’interview remonte, en réalité, à 1909.
-
- [4] «Ah! C’est de Blasco Ibáñez que vous me parlez?»
-
- [5] «Valence est terre divine, puisque là où hier poussait le froment,
- croît aujourd’hui le riz...»
-
- [6] «La viande est de l’herbe, l’herbe de l’eau, l’homme une femme et
- la femme rien.»
-
- [7] «Un paradis habité par des démons.»
-
- [8] «Je ne saurais le faire.»
-
- [9] «Mais donnez-moi du temps et, certainement, je l’entreprendrai.»
-
- [10] «Père Michel», en valencien. On appelle _cura de escopeta_ un
- type de Nemrod en soutane très courant en Espagne chez les curés de
- campagne, dits aussi _curas de misa y olla_, par ce que toutes leurs
- ambitions sont de dire la messe pour faire bouillir leur marmite.
-
- [11] «Tout Espagnol est avocat à moins de preuve du contraire.»
-
- [12] «Oiseau messager de la tempête.»
-
- [13] «Quels temps! Quelle audacieuse jeunesse! Depuis quand les
- morveux écrivent-ils donc des romans?»
-
- [14] «La cape recouvre tout.» Ce proverbe s’emploie aussi parfois,
- au figuré, pour indiquer que, sous de belles apparences, se cachent
- souvent de grands défauts.
-
- [15] Nom que portent les quartiers bas de Madrid, qui sont ceux où
- habite la populace.
-
- [16] «Ce n’est pas mal! En vérité, jeune homme, tu possèdes quelque
- talent pour ce genre de choses!»
-
- [17] «Petit étudiant.» Ainsi appelait-on alors, dans ces milieux,
- Blasco Ibáñez.
-
- [18] «Vous êtes arrêté.»
-
- [19] «Tête brûlée.»
-
- [20] Article paru aussi dans _El Figaro_ de La Havane, nº du 13
- Février 1921.
-
- [21] C’est du moins ce que Bark prétendait en 1910 à la p. 6 de sa
- plaquette sur Alejandro Lerroux. Mais Bark est personnage très sujet
- à caution. Et, dans mon exemplaire des _Nacionalidades_, la dédicace
- du livre est imprimée à l’adresse de _D. Enrique Pérez de Guzmán el
- Bueno_ et nullement de ce suspect pamphlétaire.
-
- [22] En revanche, M. F. Ménétrier ne mentionnait pas une œuvre,
- d’ailleurs épuisée depuis fort longtemps, de Blasco, intitulée:
- _París, Impresiones de un Emigrado_.
-
- [23] «Combien de fois nous a-t-on conduits ici, la nuit!»
-
- [24] «Le chef». Ainsi désignait-on alors Blasco Ibáñez, à la rédaction
- de _El Pueblo_.
-
- [25] Dans un article inséré dans _Soi-Même_ (1^{ère} Année, nº 10, 15
- Novembre 1917), Blasco a évoqué, sous le bombardement allemand, au
- front, ces lointains souvenirs du _Pueblo_, dans un passage qui sera
- traduit au chapitre VII.
-
- [26] «Tous à la guerre, riches et pauvres!»
-
- [27] On remarquera que, dans ce volume, l’auteur, pour des raisons
- faciles à deviner, parle de son départ d’Espagne comme d’une chose
- naturelle et comme s’il se fût embarqué à Cette sur le vapeur français
- _Les Droits de l’Homme_.
-
- [28] Nom par lequel on désigne, en Espagne, un jeune déshérité de la
- Fortune, un gueux.
-
- [29] «C’est là ce que je considère comme le mieux; mais, si vous
- pensez le contraire, je vous suivrai, advienne que pourra...»
-
- [30] «Comment ai-je pu vivre de la sorte?»
-
- [31] «Mais ce Blasco Ibáñez, est-ce un parent du député républicain?»
-
- [32] Réunions en petit comité.
-
- [33] Un très lointain article de Blasco Ibáñez, au nº 1 de _La
- República de las Letras_, intitulé: «_El arte social_», traitait
- simplement du roman à thèse et renfermait des considérations
- ingénieuses sur ce point littéraire délicat.
-
- [34] On sait que, dans ses _Désenchantées_, Loti souhaitait qu’Allah
- conservât le peuple turc, «religieux et songeur, loyal et bon». Il est
- intéressant d’observer qu’avant lui, Blasco Ibáñez avait formulé le
- même vœu.
-
- [35] M. Pierre Mille qui, à la même époque, visitait les rives du
- Bosphore, a donné, dans le _Temps_ du Jeudi 3 Octobre 1907, une
- description de Brousse, qu’il eût été piquant de rapprocher de celle
- de Blasco. Du moins, pourra-t-on se livrer à ce petit exercice pour
- les derviches tourneurs, que M. Pierre Mille décrivit dans le _Temps_
- du Jeudi 26 Septembre 1907.
-
- [36] Je tiens de source officielle qu’on voulut, pour le récompenser
- de sa propagande désintéressée pendant la guerre, l’élever d’un rang
- supérieur dans l’Ordre. Sa modestie, cependant, allègue qu’à son âge,
- ce qu’il possède est suffisant et que si on l’en juge toujours digne,
- l’on pourra plus tard songer de nouveau à lui.
-
- [37] _Nouveaux Lundis_, V. 213.
-
- [38] «Mais ce sont des choses militaires!»
-
- [39] «Tout ce qu’on lit sert, une fois ou l’autre, dans la vie.»
-
- [40] «Pour moi, l’histoire est le roman des peuples et le roman,
- l’histoire des individus.»
-
- [41] _De oratore_, II, 9, 36: «L’histoire est le témoignage des temps,
- la lumière de la vérité, la vie de la mémoire, la maîtresse de la vie,
- la messagère du passé.»
-
- [42] «Douze archéologues, treize opinions distinctes.»
-
- [43] Voir: _Antonio de Hoyos y Vinent_, par V. Blasco Ibáñez, dans la
- _Revue Mondiale_ du 15 Octobre 1919.
-
- [44] _The Merchant of Venice_, V, 1, 83-88: «L’homme qui n’a pas une
- musique en lui-même, qui n’est pas mû par l’harmonie de doux accords,
- est apte aux trahisons, aux ruses, à la ruine. Les mouvements de son
- esprit sont sombres comme la nuit et ses affections ténébreuses comme
- l’Erèbe. Défiez-vous d’un tel homme. Prenez garde à la Musique!»
-
- [45] Baudelaire, _Œuvres Complètes_, I (Paris, 1868), p. 92.
-
- [46] «Quelle vérité, quelle vérité, à commencer par moi! Mais, qui
- donc lit tellement, tellement, tellement?»--Cité par A. Morel-Fatio,
- _Etudes sur l’Espagne, Troisième Série_ (Paris, 1904), p. 312.
-
- [47] «C’est dans cette foi que je veux vivre et mourir.»
-
- [48] «Qu’il n’avait pas peur.»
-
- [49] «Parfois j’ai touché; d’autres fois, j’ai été touché. De quelle
- utilité cela a-t-il été dans ma vie? Qu’est-ce que cela a bien pu
- prouver?... Quand je songe que je fus blessé presque mortellement
- trois mois avant d’écrire _La Barraca_!»
-
- [50] Feu!
-
- [51] Vierge.
-
- [52] «On peut être écrivain sans cesser d’être homme bien élevé.»
-
- [53] _La Volonté de Vivre._ L’œuvre fut écrite et imprimée entre _La
- Maja Desnuda_ et _Sangre y Arena_.
-
- [54] En préparation.
-
- [55] «La Mère-Patrie».
-
- [56] «Si tu veux que je pleure, il faut que toi-même tu commences par
- éprouver de la douleur.»
-
- [57] Campement d’Indiens.
-
- [58] _L’Argentine et ses Grandeurs._ Plusieurs photographies y
- représentent Blasco au cours de ses randonnées: ainsi p. 36, 79, 82,
- 108, 646, 654.
-
- [59] Fabrique de sucre.
-
- [60] Cette conférence, lue par M. Alfred de Bengoechea, traducteur
- des _Ennemis de la Femme_, est imprimée p. 404-422 du _Journal de
- l’Université des Annales_, Nº du I er Novembre 1918.
-
- [61] Territoire, dans l’Argentine.
-
- [62] Localité.
-
- [63] Journaliers.
-
- [64] Danse populaire au Chili, au Pérou, en Bolivie et d’autres pays
- encore de l’Amérique, sorte de sarabande ou de fandango des nègres,
- des souteneurs et gens de même acabit. On l’appelle aussi _cueca_.
-
- [65] Nouvelle-Valence.
-
- [66] Cabane, en Amérique Latine.
-
- [67] «Et je pensai qu’un mois avant je déjeunais, au Bois de Boulogne,
- au restaurant d’Armenonville!»
-
- [68] «Par sa grande variété.»
-
- [69] «Employé dernièrement son talent à dénigrer l’Allemagne.»
-
- [70] Titre que le Gouvernement impérial accordait aux commerçants et
- industriels qui avaient bien mérité du régime.
-
- [71] Qualificatif honorifique en usage avec cette catégorie sociale
- d’Allemands.
-
- [72] Banquet.
-
- [73] Indien.
-
- [74] Patrie.
-
- [75] «Cette fois, c’est sérieux.»
-
- [76] «L’éminent écrivain du voisin royaume et l’un des bons amis du
- Portugal.»
-
- [77] «L’illustre auteur de _La Catedral_ et de tant d’autres belles
- œuvres littéraires.»
-
- [78] «Autour du conflit.» L’ouvrage de M. B. d’Alcobaça a paru à
- Lisbonne à partir de Mars 1915, d’abord comme feuilleton du journal
- républicain _A Capital_, puis en fascicules successifs chez les
- éditeurs J. Romano Torres et Cie dans la même ville.
-
- [79] «Quand les Allemands m’auront présenté deux gaillards de la
- taille de ces deux méditerranéens, je commencerai à croire en leur
- infaillibilité militaire.»
-
- [80] Texte sténographié, paru dans le _Journal de l’Université des
- Annales_ du 15 Mai 1918, p. 516.
-
- [81] _G. Q. G. Secteur I_ (Paris, 1920), tome I, p. 192.
-
- [82] «En me rendant au front.»
-
- [83] _The Morning_, périodique alors publié en langue anglaise par _Le
- Matin_, nº du Mercredi 29 Mai 1918.
-
- [84] «Gigantesque «no man’s land» (espace compris entre les deux
- tranchées ennemies), où les Alliés combattaient sans trêve les Huns.»
-
- [85] «Sa fuite de Barcelone, où il ne put rester un seul jour...»
- (_Article cité page 146._)
-
- [86] «Les affaires sont les affaires.»
-
- [87] _The Illustrated London News_, 12 Février 1921, p. 209. «Ouvrage
- qui, dit-on, a été le plus lu de tous les livres imprimés, à
- l’exception de la Bible.»
-
- [88] «C’est pour la France, c’est pour la patrie de Victor Hugo!»
-
- [89] Calembours.
-
- [90] «Vente modèle.»--Les tirages de la maison E.-P. Dutton and Cº
- sont ordinairement de 10.000 exemplaires. La première édition des
- _Four Horsemen_ date de Juillet 1918. Au commencement de Janvier 1920,
- l’œuvre atteignait sa 150^{ème} édition, ce qui représentait déjà
- environ 5 millions de lecteurs.
-
- [91] «Monceaux d’or.»
-
- [92] LA FONTAINE, _Fables_, Livre VI, 13: «Le Villageois et
- le Serpent.»
-
- [93] Discours.
-
- [94] _L’espagnol aux Etats Unis_, feuilleton du journal _Le Siècle_,
- 26 Janvier 1905.
-
- [95] _El español en los Estados Unidos_, Salamanca. 1920.
-
- [96] Dans son livre de 1918: _El Hispanismo en Norte-América_ (Madrid,
- 433 pp. in-8º). Le détail de la réception doctorale de Blasco, le 23
- Février 1920, et le texte des discours prononcés à cette occasion se
- trouvent p. 1-54 du _George Washington University Bulletin_ de Février
- 1920 (vol. XVIII, numéro 7).
-
- [97] Un court exposé.
-
- [98] Consentement unanime.
-
- [99] «M. le Président, c’est avec un grand plaisir que j’annonce à la
- Chambre que nous avons aujourd’hui la visite de Blasco Ibáñez qui,
- comme chacun sait, est le premier écrivain espagnol du monde, l’auteur
- des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_ et d’autres ouvrages qui nous
- sont familiers à tous. Il sera peut-être intéressant pour les membres
- de cette maison de savoir que Blasco Ibáñez a été aussi pendant sept
- ans membre des «Cortes», ou Parlement espagnol; qu’il a toujours été
- un républicain...»
-
- [100] «dans le cabinet du Président sous peu et serait heureux d’y
- faire la connaissance personnelle des membres du Congrès et je suis
- sûr que ce sera un grand plaisir pour nous de faire la connaissance
- d’un représentant si distingué du meilleur de la littérature
- européenne et espagnole, d’un homme, aussi, que nous devons mieux
- admirer et connaître à cause de ses principes républicains et
- démocratiques.»
-
- [101] «Sur Pérez Galdós», p. 1.369.
-
- [102] Nº de Juillet 1903, p. 105-128.
-
- [103] Premier chef.
-
- [104] «Lettres espagnoles», p. 422 et suivantes.
-
- [105] Voir à la fin du chapitre XII l’indication relative aux extraits
- traduits par M. Hérelle.
-
- [106] Littérature universelle.
-
- [107] _Emile Zola, sa vie et ses œuvres._
-
- [108] Marché des Fêtes de Noël.
-
- [109] _Etudes d’Art étranger_, p. 345.
-
- [110] _VIe Série_, T. X, p. 311: _Le Rossignol de M. Gabriele
- D’Annunzio_.
-
- [111] «Les traces de Zola, que l’on découvre dans beaucoup de ses
- romans, lui ont valu le titre de «Zola espagnol»...»
-
- [112] Une allusion, p. 647, à _La Maja Desnuda_, «_le nouveau
- roman de Blasco Ibáñez_», date ce ch. VIII. L’œuvre fut couronnée,
- à l’unanimité, du prix Charro-Hidalgo, que _l’Ateneo_ de Madrid
- distribue tous les deux ans.
-
- [113] La pêche du _bòu_ est celle où les deux barques couplées
- traînent un long filet en naviguant toujours de conserve; c’est notre
- pêche au boulier.
-
- [114] _Confesiones del Siglo, 2ª Serie_, Madrid, sans date, Calleja,
- p. 161-174: «Blasco Ibáñez». Cette interview n’a pas été reproduite
- exactement et plusieurs passages en sont erronés.
-
- [115] «Vengeance mauresque.»
-
- [116] «Ce que je ne vois pas du premier coup, je ne le verrai pas
- ensuite.»
-
- [117] «Ce que je n’écris pas du premier jet, je ne l’écrirai pas à la
- réflexion.»
-
- [118] Cette édition est en 16 volumes, mais il en existe une infinité
- d’autres, de tous formats et de tous prix. Quelques romans ont
- même été traduits par cinq traducteurs différents et publiés par
- cinq éditeurs distincts. Depuis la révolution russe, Blasco est
- naturellement dans la plus complète ignorance de tout ce qui a trait à
- ses œuvres en Russie, où elles jouissaient d’une popularité incroyable.
-
- [119] _II^{ème} Série_, Paris, 1901, ch. XXVII: «Du style comme
- condition de la vie», p. 330.
-
- [120] «Où l’on n’a écrit qu’en vers, soit dans le genre badin, soit
- pour le théâtre, se mettre à écrire en prose sérieuse est une grande
- révolution...»
-
- [121] _L’Evolution d’un romancier valencien_, p. 58.--C’est,
- d’ailleurs, en castillan aussi qu’écrivit un autre romancier
- valencien, dont _Cultura Española_ prétendit que les œuvres avaient
- été traduites en français, M. B. Morales San Martín, afin d’obtenir un
- succès qui ne vint pas (voir l’article de D. Ramón D. Perés dans le nº
- de _Cultura Española_ de Novembre 1909, p. 903.)
-
- [122] Paysans.
-
- [123] Souteneurs.
-
- [124] Aragonais venus chercher fortune à Valence.
-
- [125] Plus douce que le miel.
-
- [126] «Riz et tartane, casaque à la mode, et roule la boule à la
- Valencienne.» L’expresion _¡ròde la bola!_ est légendaire pour
- indiquer l’insouciance devant l’avenir.
-
- [127] _Flor de Mayo_ est le nom donné à la barque de pêche luxueuse
- que le héros du roman, le _Retor_, fait construire avec les profits de
- son expédition de contrebande à Alger et qui a été baptisée ainsi par
- la suggestion d’une estampe ornant les livres de tabac _May-Flower_
- (fleur d’aubépine, librement rendu par _Flor de Mayo_), importé de
- Gibraltar.
-
- [128] «Monsieur enfermé pour avoir écrit dans les journaux.»
-
- [129] Inséré dans _Luna Benamor_ en 1909, p. 113.
-
- [130] Assassins.
-
- [131] Voleurs.
-
- [132] Nº XII, p. 939. M. Gómez de Baquero, fonctionnaire monarchiste,
- avait préalablement consacré à divers romans de Blasco Ibáñez
- plusieurs articles, dont deux sur _Sangre y Arena_ dans _El
- Imparcial_, où ce roman avait paru en feuilleton, et un troisième sur
- le même livre dans _La España Moderna_ de D. José Lázaro. Sous la
- signature _Andrenio_, il écrivit aussi dans le journal conservateur
- _La Epoca_, ainsi, d’ailleurs, que dans la revue hebdomadaire
- populaire _Nuevo Mundo_, diverses notules sur le romancier, qu’il
- n’a, toutefois, pas incluses dans son recueil de 1918: _Novelas y
- Novelistas_, paru chez l’éditeur Calleja à Madrid.
-
- [133] Tome IX, p. 555 et suivantes.
-
- [134] «Ses romans sont chastes, sobres comme la Nature.»--M. F.
- Vézinet remarquera aussi à propos de _La Maja Desnuda_, dans son
- ouvrage de 1907, p. 277, que Blasco «s’interdit les succès faciles en
- écartant de son œuvre les situations scabreuses, ou, quand il s’en
- présente, en les traitant avec une légèreté de touche qui nous étonne
- et nous ravit chez un réaliste». Et cela était l’évidence même.
-
- [135] «Député toujours sûr d’être réélu.»
-
- [136] «L’Amour ne passe qu’une fois dans la vie.»
-
- [137] «Des appuis bien faibles.»
-
- [138] Etude mise en tête de la traduction Panckoucke, avec texte latin
- en regard, des _Punicorum Libri XVII_.
-
- [139] Barcelona, 1888, 2 t. de XIII-507 et 520 pp. in-8°, préfacés par
- Llorente et recensés par Hübner dans la _Deutsche Literaturzeitung_,
- 1889, nº 26.
-
- [140] Paris, 1870-1878 (_atlas_ en 1879), t. I, p. 295-306.
-
- [141] Article intitulé: «Sagunt und seine Belagerung durch Hannibal.»
- On lira avec intérêt, dans le _Mariana historien_ de M. G. Cirot
- (Bordeaux, 1905), p. 320-322, le résumé des efforts du Jésuite
- Mariana pour concilier, sur Sagonte, les récits discordants des
- historiographes anciens.
-
- [142] 11^{ème} éd., Cambridge, 1911, p. 587: _Blasco Ibáñez lacks
- taste and judgement..._» C’est dans sa _Littérature Espagnole_
- de 1913, p. 446, que le professeur de Londres a émis ce jugement
- sur _Sónnica_ et renvoyé, lui aussi, à Flaubert: «Ces évocations
- ambitieuses d’un lointain passé sont réservées aux Flaubert...» Tout
- le jugement sur Blasco, dans ce livre, est à l’avenant.
-
- [143] Voir sur cette catapulte mes deux _notes_ dans la _Revue des
- Etudes Anciennes_, t. XXII (1920), p. 73 et p. 311.
-
- [144] Colline.
-
- [145] Pour la traduction italienne prête à paraître, l’hispanologue
- florentin Ezio Levi écrira une _préface_ fort documentée sur Blasco.
- Tout récemment a paru, sous le titre: _La Tragédie sur le Lac_, une
- nouvelle édition de la traduction française de _Cañas y Barro_, mais
- signée, cette fois, de Mme Renée Lafont.
-
- [146] «C’est l’œuvre qui constitue pour moi le souvenir le plus
- agréable, celle que j’ai composée le plus solidement, celle qui me
- paraît le plus «finie»...»
-
- [147] D’après M. Ernest Mérimée, qui le cite p. 298 de son article de
- 1903.
-
- [148] Le «palais» de la Malvarrosa a été construit entre la
- publication de _Entre Naranjos_ et celle de _Sónnica la Cortesana_.
-
- [149] La «villa bleue», que Povo a dessinée sur la couverture de
- _Entre Naranjos_.
-
- [150] _Etudes de Littérature Méridionale_, p. 53.
-
- [151] «Je le trouve lourd, il y a en lui trop de doctrine.»
-
- [152] _Letras é Ideas_, Barcelona, p. 144.
-
- [153] Nº du 25 Juin 1905.--Dans le _Temps_ du dimanche 21 Juillet
- 1907, M. Gaston Deschamps--qui, dans ce même journal, le 2 Avril 1903,
- avait déjà exalté le romancier de _Terres Maudites_ et de _Fleur de
- Mai_--vantait la version de _La Catedral_ par Hérelle et proclamait ce
- truisme: que Blasco «avait conquis le droit de cité dans la République
- des Lettres françaises»,--truisme que répétera, à près de trois
- lustres de distance, en termes simplement différents M. Homem Christo
- dans _La Revue de France_ du 1er Avril 1921. Notons, enfin, que la
- traduction américaine de _La Catedral: The Shadow of the Cathedral_,
- est munie d’une excellente _introduction_ par feu William Dean
- Howells, dont il a été question plus haut.
-
- [154] Dans son deuxième fascicule de l’année 1912, p. 488, comme je
- le rappelle au cours de mon étude: «Sur quelques savants espagnols
- contemporains», publiée en 1921 dans _Hispania_. La _Revue d’Histoire
- Littéraire de la France_, tout en croyant que _El Intruso_ était une
- «œuvre de propagande anti-chrétienne et socialiste» dirigée contre
- la «tyrannie immorale du capital», voulait bien en reconnaître la
- «fougue», l’«énergie» et la «rudesse».
-
- [155] «Voici la joyeuse Andalousie!»--Allusion à un passage de _La
- Bodega_, ch. V, p. 192.
-
- [156] «Ceux d’en-bas».--D’un merveilleux morceau de _La Bodega_ (ch.
- III) décrivant la misère alimentaire des plèbes rurales andalouses, un
- court extrait, donné par Mlle Paraire et M. Rimey, p. 156-161 de
- leur livre de lectures espagnoles: _La Patria Española_ (Paris, 1913),
- a eu le don de faire frémir plus d’une jeune génération d’étudiants
- d’espagnol, en France.
-
- [157] T. VII, p. 307: _La Bodega_, de V. Blasco Ibáñez.
-
- [158] Grandes propriétés foncières.
-
- [159] La _gañanía_ désigne le dortoir des journaliers terriens du
- _cortijo_ (ferme); les _aperadores_ sont chargés de la direction
- d’une exploitation agricole; les _arreadores_ sont une espèce de
- chefs de travaux; les _capataces_ équivalent à des contre-maîtres;
- les _mayorales_ sont des maîtres bergers; les _braceros_ sont des
- manœuvres.
-
- [160] Nom donné aux bandes de révoltés qui, parallèlement
- aux _Comuneros_ de Castille, tentèrent, au début du règne de
- Charles-Quint, de modifier l’ordre social, à Valence et dans les
- Baléares.
-
- [161] Salvochea fut l’un des collaborateurs du journal de Francisco
- Ferrer: _La Huelga General_, feuille anarchiste trimensuelle, dont
- le premier nº parut le 15 Novembre 1901 à Barcelone et le dernier le
- 20 Juin 1903. Voir A. Fromentin, _La vérité sur l’œuvre de Francisco
- Ferrer_ (Paris, 1909), page 32.
-
- [162] «_La última novela de Baroja_», p. 14. Le lecteur qui voudrait
- avoir une idée de la nature du talent de M. Baroja n’aura qu’à lire
- l’étude que lui a dédiée M. Peseux-Richard au t. XXIII (1910) de la
- _Revue Hispanique_.
-
- [163] La vie de la pègre madrilène.
-
- [164] F. Vézinet, _Les Maîtres du roman espagnol contemporain_ (Paris,
- 1907), p. 254, _note_ I.
-
- [165] T. XV (1906), p. 865-868.
-
- [166] Op. cit., p. 256-279.
-
- [167] Dans ce roman, paru en 1892, le poète belge Rodendach nous
- dépeint Hugues Viane qui, ayant cru retrouver sa femme défunte dans
- une danseuse d’opéra, imagine d’habiller celle-ci, Jeanne Scott,
- dont il a fait sa maîtresse par amour pour la morte, d’une des robes
- de l’épouse: «Elle, déjà si ressemblante, ajoutant à l’identité de
- son visage, l’identité d’un de ces costumes qu’il avait vus naguère
- adaptés à une taille toute pareille! Ce serait plus encore sa femme
- revenue, etc.»
-
- [168] _La Littérature Castillane d’aujourd’hui_, p. 649-669 de:
- _España económica, social y artística_ (_Lecciones del VIIº Curso
- Internacional de Expansión Comercial_), Barcelona, 1914. Le passage
- sur Blasco est p. 654.
-
- [169] _Le Spectacle national par excellence._ Ce volume compte XVIII
- et 590 pp. et le passage que j’en cite est à la page 360.
-
- [170] Voir sur Hoyos mon article dans _Hispania_, 1920, p. 279.
- Pour _Los Toreros de Invierno_, Blasco a écrit un fort intéressant
- _prologue_.
-
- [171] T. XVIII (1908), p. 290-294.
-
- [172] _Biblioteca Mignon_, Madrid, 1910. p. 82-83.
-
- [173] T. XI (1909), p. 200: A propos de _Sangre y Arena_, de V. Blasco
- Ibáñez.
-
- [174] «Une phase complète de la vie populaire d’Espagne». Méndez
- Núñez, que citait _Zeda_, est célèbre pour avoir prononcé la phrase
- fameuse: «_España más quiere honra sin barcos que barcos sin honra._»
- («L’Espagne aime mieux l’honneur sans navires que des navires sans
- honneur.») C’est cet amiral qui commandait la flotte espagnole qui
- bombarda Valparaíso et El Callao en 1866.
-
- [175] Il existe, de _Sangre y Arena_, deux traductions anglaises:
- l’une, publiée chez Nelson à Londres: _The Matador_, et l’autre, que
- je signale à la fin de ce chapitre, parue à New-York.
-
- [176] Haute noblesse.
-
- [177] Voir sur George Sand, Majorque et Gabriel Alomar, mon article
- d’_Hispania_, 1920, p. 103 et p. 243, _note 1_.
-
- [178] «Meilleures facultés.»
-
- [179] Il existe une autre version américaine de _Los Muertos Mandan_,
- par Frances Douglas, parue également à New York et sous le titre: _The
- Dead Command_, comme celle du Dr. Goldberg.
-
- [180] _Les Romans de la Race._
-
- [181] _La Ville de l’Espérance._
-
- [182] _La Terre de tout le monde._
-
- [183] _Les Murmures de la Forêt._
-
- [184] _L’Or et la Mort._
-
- [185] Palais des Représentants de la Nation.
-
- [186] Ce roman n’en a pas moins atteint son quarantième mille et
- s’approche rapidement du cinquantième.
-
- [187] _La Lectura._ XIVe année, n° 168 (Décembre 1914), page 467.
-
- [188] Vocable américain désignant originairement une arme de guerre
- et signifiant aujourd’hui, spécialement au Chili et en Argentine, ce
- qu’en castillan classique on dénomme «_disparate_», soit donc une
- «niaiserie».
-
- [189] C’était un dogme de la religion catholique d’alors que la terre
- était le corps le plus vaste de la création et le centre fixe de
- l’Univers, le but des mouvements de tous les astres. On admettait
- généralement qu’elle formait un cercle aplati, ou un quadrilatère
- immense, borné par une masse d’eau incommensurable--_el mar de
- tinieblas_--et l’on objectait aux déductions de Colomb les Divines
- Ecritures, qui comparent les cieux à une tente déployée au-dessus de
- la terre, chose impossible si la sphéricité de cette dernière était
- admise!
-
- [190] Grenier, en valencien.
-
- [191] _Mare Nostrum_, p. 17.
-
- [192] J’ai suffisamment caractérisé l’antigermanisme de Blasco Ibáñez,
- d’autant plus méritoire si on le compare à celui d’autres amis de la
- France en Espagne, Pérez Galdós, par exemple--pour ne citer que le
- plus illustre d’entre les morts. J’ai traduit et commenté en 1906,
- dans le _Bulletin Hispanique_, une lettre de lui à un organe allemand
- de Berlin (_Das Litterarische Echo, 1905, nº 15_), où se trouvait
- cette phrase: «Nous vénérons l’Allemagne à cause de sa puissance
- politique et militaire, à cause de son grand capital intellectuel.
- Nous voyons en elle le foyer auguste de l’Intelligence, où tout
- progrès scientifique, toute grandeur intellectuelle résident...»
- (_Bul. Hisp._, t. VIII, p. 328.)
-
- [193] (_Con una carta de Palacio Valdés_), Madrid, 1919, Calleja, p.
- 83-86.
-
- [194] «Une maladroite et insupportable compilation de tout ce que la
- haine et l’ignorance ont écrit récemment contre une des nations les
- plus civilisées de l’Europe.»
-
- [195] Article déjà cité, vol. 158, n° 4.269, 12 Février 1921: _A
- £500.000 film with 12.000 performers: «The Four Horsemen of the
- Apocalypse.»_
-
- [196] Cette suggestion a été reproduite par le journal _Excelsior_, nº
- du vendredi 18 Février 1921, p. 4.
-
- [197] Le film de _Sangre y Arena_, tourné également en 1917, mais en
- Espagne, vient d’être détruit pour être remplacé par une nouvelle
- production américaine, après qu’aura été joué, sur un des plus grands
- théâtres de New York, le drame tiré de ce célèbre roman tauromachique
- par un auteur américain fort connu.
-
- [198] A l’heure présente, il s’en est vendu plus de 500.000
- exemplaires et l’édition espagnole en est au 60^{ème} mille.
-
- [199] L’écho espagnol retentit, faiblement, dans une revue
- d’intellectuels temporairement disparue, après avoir été rudement
- persécutée par le gouvernement espagnol. Au nº 157 d’_España_, 1918,
- p. 12, M. Díez-Canedo affirme que le «principal mérite de Blasco
- Ibáñez est d’avoir écrit de près et d’avoir suivi dès l’origine,
- avec un fervent esprit d’amour pour la justice, le développement de
- la lutte actuelle, ce qui lui a permis de toucher, dans son livre,
- l’aspect qui affecte le plus l’Espagne». Cette douloureuse réalité,
- M. Díez-Canedo a eu le courage de l’évoquer. «La voix du romancier
- s’élève avec toute la solennité de l’heure et prononce les paroles
- qui vont au cœur de tous. Ces paroles, elles sortent aussi du cœur
- de beaucoup. Mais les recueillir et leur conférer l’expression
- définitive, c’était là mission propre à l’auteur. Blasco Ibáñez
- leur a donné une vibration adéquate et tel est le suprême mérite de
- son œuvre, qui gardera, entre toutes celles qu’il a écrites, cette
- vertu souveraine: d’avoir associé, aux jours les plus douloureux, à
- l’universelle clameur le cri de l’Espagne blessée...»
-
- [200] Article cité, _Revue de Paris_ du 1er Août 1919.
-
- [201] «Le fait divers dont s’inspire le dernier roman de Vicente
- Blasco Ibáñez est l’espionnage de la danseuse Mata Hari, son procès
- devant le conseil de guerre de Paris et son exécution au fort de
- Vincennes.»
-
- [202] Nº 296, jeudi 10 Février 1921: _Sobre Blasco Ibáñez_.
-
- [203] «Un monsieur de l’intérieur des terres.»
-
- [204] _Inferno_, XXVI, 94-102. «Ni la douceur d’un fils, ni la pitié
- d’un vieux père, ni l’amour dû, qui devait rendre Pénélope joyeuse, ne
- purent vaincre au-dedans de moi l’ardeur que j’eus à explorer le monde
- et à connaître les vices des hommes et leurs vertus: mais je me lançai
- à travers la grande mer ouverte (_la Méditerranée, par opposition à la
- mer Ionienne_), seul sur un navire, avec ma petite troupe, de laquelle
- je ne fus pas abandonné...»
-
- [205] XXVI, 136-142. «Nous nous réjouîmes, et cela tourna vite en
- pleurs: car, de cette nouvelle terre, naquit un tourbillon, qui frappa
- la proue du navire. Trois fois, il le fit tourner avec toutes les
- vagues; à la quatrième, il mit la poupe en l’air et la proue en bas,
- comme il plût à Dieu. Jusqu’à ce que la mer se fût sur nous refermée.»
-
- [206] «L’unique ivresse intéressante de notre vie.»
-
- [207] «Le monsieur qui ne joue que le 17.»
-
- [208] «Gentilhomme.»
-
- [209] «Car, sans toi, ô Vénus, rien ne jaillit au séjour de la
- lumière, rien n’est beau ni aimable...»
-
- [210] _Los Enemigos de la Mujer_, pp. 442 et 443.
-
- [211] «Docteur Blasco Ibáñez, je vous souhaite la bienvenue au sein de
- la société des membres de l’Université George Washington.»
-
- [212] «Apprécié les motifs du peuple des Etats-Unis, et, dans son
- dernier roman: «_Les Ennemis de la Femme_», lui avoir accordé, pour
- son intervention, une généreuse mesure de louanges.» _Bulletin_ cité
- de la _George Washington University_, p. 33.--A mon sens, le titre
- choisi par le traducteur américain de _Los Enemigos de la Mujer_:
- _Woman Triumphant_, n’est pas heureux et Hayward Keniston eût dû
- songer que le triomphateur final, dans ce roman, ce n’est point la
- Femme, mais l’Homme.
-
- [213] Pendant l’année qu’il vécut à Monte-Carlo, il alla presque
- chaque jour aux salles de jeu du Casino, pour y étudier les joueurs,
- mais ne céda jamais à la tentation classique d’y risquer une somme,
- si bien que les employés avaient fini par l’appeler: _le Monsieur qui
- ne joue jamais_, et que des joueurs fanatiques le suppliaient de leur
- servir de porte-chance!
-
- [214] Cette aversion pour le théâtre a été cause que Blasco s’est
- jusqu’ici obstinément refusé à rien écrire directement pour la scène.
- «_No quiero_, dit-il, _va contra mis gustos. Resulta para mí algo así
- como si me propusiesen hacer crochet_.» («Je ne veux pas, c’est contre
- mes goûts; c’est comme si on me proposait de faire du crochet.»)
- Et c’est dommage, car je suis convaincu que sa plume pourrait nous
- donner des pièces admirables de vie, de mouvement et d’humaine
- vérité. En revanche, Blasco adore les concerts, qu’il savoure, en
- fermant les yeux, dans une posture abandonnée et commode. L’opéra,
- auquel il assiste par amour pour la musique, n’est, pour lui, qu’une
- «transaction».
-
- [215] _Le Paradis des Femmes._
-
- [216] «Quiconque est fort véritablement, est bon, non seulement par
- obligation morale, mais comme conséquence de son équilibre et de
- sa force. Les faibles et les méchants seuls conservent le souvenir
- toujours vif de ce qu’ils ont souffert et caressent l’espoir de se
- venger...»
-
- [217] «Écrit pour l’exportation»: reproche indirect de M. James
- Fitzmaurice-Kelly, plus haut cité, et qui n’est qu’une variante du
- vieux cliché courant--dont l’auteur de l’article: _Novela_, au t.
- 38 de l’_Enciclopedia Espasa_, p. 1.219, a cru devoir resservir, en
- Juillet 1918, la banalité usée--, lequel consiste à censurer Blasco
- pour avoir abandonné le champ du roman provincial valencien!
-
- [218] «_En votre personne, Monsieur, nous voyons resplendir la moderne
- gloire de la littérature espagnole. Vous avez écrit beaucoup et vos
- lecteurs, disséminés dans l’Univers, se comptent par millions. Vos
- «Quatre Cavaliers» ont déjà, dans leur galop, fait le tour du monde
- et il s’est imprimé plus de deux cents éditions de ce seul roman.
- Vos œuvres révèlent le plus grand génie littéraire. Vous n’avez pas
- seulement le pouvoir de peindre avec vivacité les choses, mais d’en
- rendre la signification secrète. Profondément réalistes, tous vos
- écrits palpitent de sentiment humain. Les caractères que vous dessinez
- ont une force et une vigueur qui suggèrent les effigies d’un Rodin.
- Sur les pages du livre imprimé, vous, l’écrivain d’Espagne, avez tracé
- des peintures qui possèdent toute la vitale énergie, tout le passionné
- réalisme caractéristiques de ces grands peintres, vos compatriotes:
- Sorolla et Zuloaga. Ce ne furent pas vains compliments que formulèrent
- les critiques, en disant de vous que Zola n’avait pas été plus
- réaliste, ni Hugo plus brillant. Et nous autres, Nord-Américains, nous
- ne récuserons pas ce témoignage de l’un de nos plus grands romanciers,
- de William Dean Howels, proclamant, à propos d’un de vos romans, que
- «c’était l’un des plus pleins et des plus riches romans modernes,
- digne d’être placé à côté des plus grandes œuvres russes et au-dessus
- de tout ce qui a été fait jusqu’à présent en langue anglaise, roman
- dont le dénouement est aussi logiquement et cruellement tragique
- que celui des meilleures productions espagnoles existantes.»--Nous
- acceptons donc le verdict de ceux qui vous ont défini le premier des
- romanciers modernes, qui ont assigné à vos œuvres une place permanente
- dans la littérature universelle..._»
-
- * * * * *
-
-On a effectué les corrections suivantes:
-
-Menetrier=> Ménétrier
-
-Mediterranée=> Méditerranée {pg 10}
-
-propiétaire actuel=> propriétaire actuel {pg 10}
-
-Héridité celtibérique=> Hérédité celtibérique {pg 24}
-
-certainnement=> certainement {pg 24}
-
-rebellion=> rébellion {pg 28}
-
-le froit glacial=> le froid glacial {pg 32}
-
-qui accomodent les cœurs brisés=> qui accommodent les cœurs brisés
-{pg 38}
-
-l’aile droite du Panthéhon=> l’aile droite du Panthéon {pg 42}
-
-ces lontains souvenirs=> ces lointains souvenirs {pg 50, n.}
-
-ne laise pas d’être=> ne laise pas d’être {pg 58}
-
-Combattif avec l’ennemi=> Combatif avec l’ennemi {pg 59}
-
-ce lontain passé=> ce lointain passé {pg 62}
-
-ne s’accomoderait pas=> ne s’accommoderait pas {pg 37}
-
-fin suprême de toute école=> fin suprêmes de toute école {pg 69}
-
-puique vous m’en priez=> puisque vous m’en priez {pg 70}
-
-Notre présent est en fonctions=> Notre présent est en fonction {pg 71}
-
-l’admiration universelle en a prêtées=> l’admiration universelle en a
-prêté {pg 72}
-
-de notre race ne furent-il=> de notre race ne furent-ils {pg 75}
-
-Désanchantées=> Désenchantées {pg 89}
-
-Ces lettres on été détruites=> Ces lettres ont été détruites {pg 109}
-
-et d’énergie, acoutumé=> et d’énergie, accoutumé {pg 126}
-
-Janvier à Juin 1910, á=> Janvier à Juin 1910, à {pg 127}
-
-allant de la page 1 á=> allant de la page 1 à {pg 127}
-
-le vie factice et luxueuse=> la vie factice et luxueuse {pg 133}
-
-le vieille défroque traditionnelle=> la vieille défroque traditionnelle
-{pg 161}
-
-le neutralité de l’Espagne=> la neutralité de l’Espagne {pg 165}
-
-Hoursemen=> Horsemen {pg 175}
-
-je ne m’éttonnerais point=> je ne m’étonnerais point {pg 186}
-
-cette epithète même=> cette épithète même {pg 190}
-
-ainsi en fonctions de la vie=> ainsi en fonction de la vie {pg 193}
-
-sa lettre insérèe=> sa lettre insérée {pg 198}
-
-paru á Madrid=> paru à Madrid {pg 201}
-
-en tant que que thème=> en tant que thème {pg 206}
-
-de Juillet 1906 à Abril 1907=> de Juillet 1906 à Avril 1907 {pg 221}
-
-L’expression _¡ròde la bola!_=> L’expresion _¡ròde la bola!_ {pg 224 n.}
-
-un excellent homme d’Aragonais=> un excellent homme d’Aragon {pg 225}
-
-rêve ancien de vie bourgeoise=> rêve ancien de vie bourgeoisie {pg 225}
-
-ses parents avaient nagère abandonné=> ses parents avaient naguère
-abandonné {pg 225}
-
-où le resouvenir du=> où le ressouvenir du {pg 227}
-
-comme je l’ai déjà moté=> comme je l’ai déjà noté {pg 234}
-
-ses concitoyers jaloux=> ses concitoyens jaloux {pg 234}
-
-tant ne fois traduite=> tant de fois traduite {pg 234}
-
-par le philologie Raimund=> par le philologue Raimund {pg 238}
-
-qui se dévoppent=> qui se développent {pg 242}
-
-par-desus tout la connaissance=> par-dessus tout la connaissance {pg
-244}
-
-il comtemplait la mer=> il contemplait la mer {pg 245}
-
-même fallu une «certain courage=> même fallu un «certain courage {pg
-249}
-
-le version de _La Catedral_=> la version de _La Catedral_ {pg 250 n.}
-
-le République des Lettres françaises=> la République des Lettres
-françaises {pg 250}
-
-réprésentant des patrons=> représentant des patrons {pg 254}
-
-leurs corps deshérités=> leurs corps déshérités {pg 254}
-
-le misère alimentaire des plèbes=> la misère alimentaire des plèbes {pg
-256}
-
-cette tourbe de deshérités=> cette tourbe de déshérités {pg 260}
-
-les galères phéciennes allant=> les galères phéniciennes allant {pg 273}
-
-Aussi le conul=> Aussi le consul {pg 273}
-
-Mais c’est là phénomène=> Mais c’est la phénomène {pg 282}
-
-il est évéré qu’à=> il est avéré qu’à {pg 286}
-
-le retient loint=> le retient loin {pg 300}
-
-un erreur grossière=> une erreur grossière {pg 307}
-
-The Ennemies of the Woman=> The Enemies of the Woman {pg 315}
-
-sa préoccupation dominante était du lui=> sa préoccupation dominante
-était de lui {pg 317}
-
-nous voyons resplandir=> nous voyons resplendir {pg 322 n.}
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of V. Blasco Ibáñez, ses romans et
-a roman de sa vie, by Camille Pitollet
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK V. BLASCO IBÁÑEZ ***
-
-***** This file should be named 50267-0.txt or 50267-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/0/2/6/50267/
-
-Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images available at The Internet Archive)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License (available with this file or online at
-http://gutenberg.org/license).
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.