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Blasco Ibáñez, ses romans et la roman de sa vie - -Author: Camille Pitollet - -Release Date: October 22, 2015 [EBook #50267] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK V. BLASCO IBÁÑEZ *** - - - - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at The Internet Archive) - - - - - - - - - - V. BLASCO IBÁÑEZ - - SES ROMANS ET LE ROMAN DE SA VIE - - - - - OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - - Contributions à l’étude de l’hispanisme de G.-E. Lessing (Paris, F. - Alcan, 1909). - - La querelle caldéronienne de J.-N. Bœhl von Faber et J.-J. de - Mora (Paris, F. Alcan, 1909). - - Contributions à l’histoire de Fabri de Peiresc (Paris, Champion, - 1910). - - Notes sur la première femme de Ferdinand VII, - Marie-Antoinette-Thérèse de Naples (Madrid, «Revista de Archivos», - 1915). - - - - - CAMILLE PITOLLET - - V. Blasco Ibáñez - - SES ROMANS ET - - LE ROMAN DE SA VIE - - (OUVRAGE ORNÉ DE 50 ILLUSTRATIONS) - - [Illustration] - - PARIS - - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - - 3 RUE AUBER, 3 - - - - - V. BLASCO IBÁÑEZ - - SES ROMANS ET LE ROMAN DE SA VIE - - - - - I - - L’homme et ses distractions.--Son amour des livres et sa haine pour - les manuscrits et brochures, ainsi que les articles de presse.--Les - cinq bibliothèques différentes.--Son oubli du passé et de ses - propres œuvres.--Incapable de vieillir, il n’a de pensées que - pour l’avenir. - - -Il y a bien longtemps que je me sens attiré par l’originale et forte -personnalité de Blasco Ibáñez. J’étais à peine reçu agrégé d’espagnol -que, dans l’hiver de 1902-1903, j’obtenais de lui l’autorisation de -traduire en français l’un de ses meilleurs romans. La traduction, déjà -fort avancée, fut interrompue, malheureusement, par un voyage -professionnel en Allemagne, qui devait durer trois années. Mais à peine -étais-je installé à Hambourg que, dans diverses conférences, j’y -révélais au public lettré de la grande ville hanséatique l’œuvre, -encore à peine connue, du romancier de Valence. De l’une au moins de ces -conférences, l’écho parvenait jusqu’à Madrid et un résumé en fut donné -par le professeur de Madrid, D. Fernando Araujo, dans la revue: _La -España Moderna_, Nº de Décembre 1903, p. 167-172. En outre, l’un des -livres espagnols expliqué dans les cours que je faisais au _Johanneum_ -dans l’année scolaire 1905-1906, fut le roman de Blasco Ibáñez: _La -Horda_. Et actuellement, la traduction de diverses œuvres de cet -écrivain occupe le meilleur de mes loisirs. - -De là, cependant, à écrire sa biographie, il y a une nuance. J’ai connu -Blasco Ibáñez à Madrid et à Paris. Toutefois, le soumettre à une -observation prolongée n’était pas chose facile. Ce romancier est un peu -comme la femme, dont l’_Enéide_ de Virgile nous a appris qu’elle était -_varium et mutabile semper_. Pendant la guerre, il est vrai, il fit en -France son plus long séjour fixe, travaillant ardemment pour la cause -des Alliés, ainsi qu’il sera dit plus bas. Mais, alors, j’étais moi-même -fort loin de Paris, appelé, comme tous les Français de mon âge, à -défendre la patrie en danger. - -Avant qu’éclatât l’incendie européen, d’autre part, Blasco Ibáñez vivait -dans l’Amérique du Sud, absorbé par cette entreprise colonisatrice qui a -tous les caractères du roman d’aventures transposé dans la réalité. Si, -quelquefois, il lui arrivait d’abandonner les déserts de la Patagonie ou -du Grand Chaco pour faire une apparition dans la capitale française, ces -séjours ne laissaient pas de participer de l’extraordinaire existence de -l’auteur dans la _pampa_ argentine. C’étaient des intermèdes de «vie -intense», dont l’un ne fut que de dix jours et qui coûtaient des -milliers de francs à cet homme toujours prêt à risquer joyeusement une -double traversée de vingt journées pour reprendre contact avec une -civilisation presque oubliée. Pour lui, l’Atlantique n’était alors en -toute vérité qu’une sorte de Grand Boulevard bleu et le paquebot reliant -Buenos Aires à Boulogne une façon de tramway. En cinq ans, il réalisa -ainsi sept voyages d’aller et retour entre le Vieux Monde et le Nouveau, -soit donc quatorze traversées! - -Il ne sera pas superflu de remarquer ici que, dans sa jeunesse, Blasco -Ibáñez se prépara à entrer dans la marine de guerre espagnole et qu’il -aime la mer de cette passion de riverain de la Méditerranée dont tant de -personnages de ses livres sont dévorés. Faut-il citer l’un des plus -célèbres, _Mare Nostrum_, où le protagoniste, Ulysse Ferragut, apparaît, -en ses allures typiques de vieux loup de mer, la vivante représentation -de l’auteur même du roman? Mais, dès ses premières œuvres, nous -retrouvons déjà ce trait, si caractéristique, de sa nature. Qui n’a -présent à l’esprit cette _Flor de Mayo_, qui date de 1895 et où -Pascualet, bien qu’âgé de 13 ans et ayant l’air d’un petit clerc -d’église--à tel point que les pêcheurs l’ont surnommé le _Retor_ (le -_Recteur_)--s’engage, malgré la frayeur de sa mère, comme mousse, grimpe -aux mâts, tout de suite devenu marin expérimenté et, finalement, se mue -en audacieux contrebandier, introduisant en Espagne, au péril de sa vie, -des marchandises d’Algérie? - -Cependant la difficulté d’écrire une biographie de Blasco Ibáñez -résidait moins encore dans la nature unique de son existence écoulée, -que dans le genre tout à fait spécial de son caractère. Outre qu’il est -incapable de rien collectionner de ce qui, aux quatre coins de -l’Univers, se publie sur ses livres, il semble que, pour lui, le passé -n’ait pas de signification. Aucun écrivain, peut-être, ne se préoccupe -moins que lui de son œuvre littéraire. Il arrive fréquemment que des -critiques célèbres, d’Europe et d’Amérique, lui écrivent pour lui -demander des renseignements bio-bibliographiques sur sa personne et sa -production. Ces sortes d’enquêtes lui causent infailliblement la plus -extrême perplexité. «Je ne sais, dit-il; il faudra chercher... On a pas -mal écrit sur ce sujet. Mais où diable le trouver?» La vérité vraie est -que Blasco Ibáñez, qui consent bien à garder toute espèce d’imprimés le -concernant, comme aussi de manuscrits, finit, un beau jour, par -s’impatienter devant ces monceaux de paperasses qui, de sa table de -travail, sont allés aux rayons d’une bibliothèque, d’où ils menacent de -submerger son cabinet de travail. Alors, s’armant d’un courage héroïque, -il décide, brusquement, de se défaire de ce fatras et, passant de la -volonté à l’acte, détruit tout, absolument tout, dans l’impossibilité de -trier les choses importantes parmi la masse formidable qui, chaque jour, -à chaque courrier, vient accroître la masse déjà existante. Ainsi, notre -romancier se trouve-t-il provisoirement dégagé de toute contrainte, -jusqu’à ce qu’un autre auto-da-fé, devenu indispensable, lui rappelle -qu’ici-bas, comme a dit le poète, «il ne faut jurer de rien». - -On voit, par ce trait curieux, que les nombreux correspondants de Blasco -Ibáñez peuvent être tranquilles. Il ne connaît pas le jeu perfide des -petits papiers. Ne gardant rien, nul n’aura à redouter quelqu’une de ces -publications intempestives qui font les délices du monde littéraire. Je -crois bien que ses débiteurs, s’il en a, n’auraient pas de peine à se -faire payer deux fois la même dette. Car les quittances ont, chez lui, -le même sort que d’autres manuscrits: tôt ou tard, la flamme -purificatrice en a raison. Aussi se produit-il le fait curieux que -Blasco Ibáñez, dans l’impossibilité de rien retrouver de concret, tant -en matière de louanges que de blâmes, confond dans une même sympathie -amis et ennemis. Les premiers sont assurés de sa - -[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ ÉTUDIANT] - -[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ A PARIS EN 1890] - -reconnaissance; le talent des seconds ne laisse pas de mériter son -admiration. Comme il n’a sous la main absolument rien de matériel pour -confirmer, dans un sens ou dans l’autre, un jugement enclin de soi-même -à la bienveillance, amis et ennemis bénéficient, de ce chef, d’un -optimisme généreux. - -Non que Blasco Ibáñez ne soit fervent amoureux des livres. Au contraire. -Dans les autos-da-fé auxquels je viens de faire allusion, jamais n’a -figuré aucun volume, si misérable qu’ait pu être son apparence -extérieure. Sa fièvre de faire table rase ne s’en prend qu’aux feuilles -volantes, imprimées ou manuscrites, et, d’autre part, son amour des -livres n’est pas celui des bibliophiles: ce qui revient à dire qu’il -aime les livres pour leur contenu spécifique et non par caprice -d’amateur. Il ne se passe pas de jour qu’il ne consacre de trois à -quatre heures à la lecture. Et rien de moins unilatéral que ce goût des -livres. Blasco Ibáñez possède une curiosité éveillée pour toutes les -choses de l’esprit. A part les sciences exactes, il n’est pas de domaine -de la spéculation intellectuelle où il ne soit familier. Les œuvres -en apparence le moins en harmonie avec ses aptitudes professionnelles le -tentent et, si l’on s’en étonne, il remarque qu’un romancier véritable -ne doit rien ignorer de ce qui sollicite, d’une façon ou de l’autre, -l’activité mentale des hommes. Peut-être me sera-t-il permis d’observer, -à ce propos, que les derniers romans du maître se ressentent un peu de -ce prodigieux désir d’universalité dans la connaissance. Lisant trop, -Blasco Ibáñez a été ainsi amené, comme inconsciemment, à déposer dans -ses œuvres le sédiment de tant de science acquise par pure volupté -d’intelligence. Ainsi le courant de la narration, naguère si limpide et -léger, se trouve-t-il parfois obstrué par un limon pesant de notions -toujours intéressantes, certes, mais agissant, à plus d’une reprise, à -la façon de hors-d’œuvre. - -Quoi qu’il en soit, il serait frivole de ne point admirer sincèrement -cette immense soif de connaître dont Blasco Ibáñez est pénétré. Ce -voyageur inquiet, ce _globe-trotter_ impénitent n’a pas plus-tôt fixé -ses pénates quelque part, ne fût-ce que pour quelques mois, qu’aussitôt -on le voit s’entourer d’une bibliothèque. Tel ces crustacés marins dont -il a si magistralement décrit les mues successives dans _Mare Nostrum_, -il ne se dépouille de sa carapace que pour en reprendre aussitôt une -nouvelle. Arrivé à Paris, du fond de l’Argentine, en l’été tragique de -1914, il était, je le crois bien, sans un seul volume et les hostilités -n’avaient pas encore éclaté qu’il en possédait plusieurs milliers. -Actuellement, quoique vivant seul et toujours se déplaçant, il n’a gardé -son appartement à Paris qu’à cause de ses chers livres. Dans sa villa de -Nice, où il s’est installé récemment pour y passer les hivers, les -livres se comptent par milliers également. A Madrid, dans le petit hôtel -de la Castellana, il en possède quantité d’autres, oubliés depuis des -années. Sa bibliothèque de Valence; celle de sa belle villa de la -Malvarrosa aux bords de la Méditerranée; une autre aussi, perdue à -Buenos Aires: qui dénombrera jamais le chiffre exact des livres qu’a -possédés et lus cet homme qui, propriétaire actuel de cinq maisons et -d’autant de «librairies», vous avoue ingénuement que son plus cher désir -est de construire une sixième demeure, «où il pourrait enfin avoir -ensemble tous ses livres»! Réunis, je sais que ceux-ci dépassent -cinquante mille. En attendant, Blasco Ibáñez ne laisse pas de souffrir -comiquement de cette ubiquité de domicile. Il lui arrive de donner la -chasse à un volume qu’il croit à Nice et qui, en fait, se trouve à -Paris, à moins que sur le rayon madrilène! Ainsi en va-t-il, d’ailleurs, -avec sa garde-robe. Un frac laissé à Buenos-Aires fut longtemps cherché -sur la Côte d’Azur. Ce que voyant, le maître imagina le biais ingénieux -de doter chacune de ses principales bibliothèques des ouvrages les plus -indispensables et d’avoir une garde-robe à peu près complète dans chacun -de ses divers domiciles. - -J’en ai dit assez--et je pourrais continuer sur ce ton anecdotique -longtemps encore--pour que le lecteur se rende un compte exact de la -difficulté que présentait un livre sur BLASCO IBÁÑEZ, SES ROMANS ET LE -ROMAN DE SA VIE. Il eût été plus aisé de construire une documentation -rigoureusement scientifique sur un personnage historique du moyen-âge -que sur ce romancier contemporain, dont il n’existe pas de bibliographie -et qui, objet d’une multitude d’articles dans les deux hémisphères, n’a -rien gardé de tout ce papier noirci à sa louange! Non seulement il n’en -a rien gardé, mais--et c’est chose pire encore--il serait superflu de -rien lui demander qui soit quelconque précision sur la date et le lieu -de parution de ces études. Doué de la plus merveilleuse faculté de se -souvenir pour tout ce qui a trait à l’observation des choses et des -êtres--de la vie, en un mot--, il se révèle hautement incapable de rien -retenir des incidents de son existence matérielle. Lui, qui n’a jamais -pris aucunes notes pour la préparation de ses romans, ne sait rien vous -dire qui vaille dès qu’il s’agit de monter cet appareil critique qui est -comme l’armature de toute œuvre non plus d’imagination, mais de -science. J’ai donc dû rechercher pour mon propre compte un peu partout -la matière de ce livre, encore que je doive humblement confesser que je -n’ai pu recueillir qu’une minime partie de ce qui a vu le jour en -Espagne, en France, en Italie, en Russie, en Angleterre, en Allemagne et -aux Etats-Unis sur une production dont la valeur mondiale est tellement -manifeste qu’il n’est plus permis aujourd’hui de la discuter de ce point -de vue. - -Au fond, pour qui connaît Blasco Ibáñez, cette ignorance de ce que l’on -est convenu d’appeler, en style de critique, la bibliographie de son -œuvre, n’est étrange qu’en apparence. Cet homme ne vit que par une -idée fixe, qui le cloue, positivement, en marge des réalités ordinaires. -Naguère, dans les belles années de sa batailleuse jeunesse, il se -consacra tout entier à un idéal politique. Il rêvait alors de faire de -sa chère Espagne une République Fédérative. Pour cela, il fallait -d’abord en finir avec la monarchie. On verra plus loin ce que ces luttes -rapportèrent au tribun de Valence. Néanmoins, et comme nul n’échappe -ici-bas à son destin, au milieu de cette existence troublée et -batailleuse, parmi les incidents variés d’une carrière de député, de -journaliste et de conspirateur, il sut déjà se réserver les instants -nécessaires à la production d’œuvres qui sont les plus belles dont -s’honore cette période de l’histoire littéraire d’Espagne. Mais cet -aspect de son activité débordante comptait alors si peu pour lui que, -lorsque--à la suite d’un hasard, qui lui avait mis entre les mains le -roman _La Barraca_, publié en 1898--M. Georges Hérelle s’avisa, en 1901, -d’écrire à l’auteur pour lui demander l’autorisation de traduire le -livre en français, celui-ci négligea de lui répondre et que ce ne fut -que sur les instances répétées du professeur du lycée de Bayonne -qu’enfin deux lignes laconiques vinrent lui donner satisfaction! Or, nul -n’ignore que c’est de la publication de _Terres Maudites_ dans la -_Revue de Paris_ en Octobre et Novembre 1901, puis en volume chez -l’éditeur du présent livre, que datera le commencement de la renommée -mondiale de Blasco Ibáñez. C’est seulement aujourd’hui que celui-ci, -ayant renoncé aux agitations de la politique et à ses rêves de -colonisation lointaine, commence enfin à accorder aux choses de la -littérature une attention soutenue. Désormais, traducteurs et éditeurs -sont assurés de trouver en lui un correspondant méthodique et régulier -et il n’est pas jusqu’au flot polyglotte de ses passionnés admirateurs -qui ne puisse compter sur le retour fidèle des cartes postales et des -albums qu’ils lui adressent pour qu’il y appose sa signature autographe. -Cependant, l’idée fixe d’antan tient toujours Blasco Ibáñez sous sa -tyrannique puissance et elle n’a que changé de nature. Pour lui, il -n’existe plus qu’une réalité, la plus chimérique de toutes et cependant -la plus féconde: l’avenir. Point de passé ni de présent qui vaillent, à -ses yeux. S’il veut bien en reconnaître l’existence, ce n’est que pour -autrui. Absorbé tyranniquement par la vision d’un demain infini, il ne -parle et ne songe qu’à ce qu’il fera, non à ce qu’il a fait. Semblable -sur ce point à tous les grands créateurs, il est incapable de trouver -une quelconque jouissance dans la contemplation de l’œuvre réalisée, -sa puissance totale d’attention étant concentrée et absorbée par -l’œuvre à produire. Je lui ai demandé quel était celui de ses romans -qu’il préférait. Sa réponse le peint en pied. Il m’a dit simplement: -«_La que voy á escribir_»[1]. Et il aime à développer, dans l’intimité, -le thème suivant: «Qu’il ne faut pas que l’écrivain, tels ces Bouddhas -dont la vue est rivée au nombril, oublie le principe que ce qui est -fait est fait et qu’il faut toujours aller en quête de nouveauté.» - -Cette conception un peu spéciale du métier d’homme de lettres est cause -que Blasco Ibáñez tombe parfois dans des erreurs amusantes. En voici une -que beaucoup connaissent, dans la capitale argentine. Elle a le mérite -d’illustrer de graphique sorte une vérité qui, avec tout autre que -Blasco Ibáñez, aurait l’aspect d’un paradoxe: à savoir qu’il serait aisé -de lui faire admettre comme appartenant à autrui le développement -romanesque à la base d’une quelconque de ses œuvres anciennes. Il les -a tellement oubliées--et leur armature et leurs développements -essentiels--qu’une telle conception est pour lui chose naturelle. Mais -venons-en à cette anecdote. C’était à Buenos Aires, lors de la -représentation d’une comédie lyrique tirée de _Cañas y Barro_ et -intitulée, en français: _La Tragédie sur le Lac_. Fort intrigué par l’un -des personnages secondaires, le maître en manifesta une vive surprise -devant les amis qui l’entouraient. «_Comment_--s’écriait-il avec un -désespoir navrant--, _comment ai-je omis cette création? C’est la figure -qui eût si bien fait dans mon livre!_» Ce qu’entendant, quelqu’un -s’empressa de rectifier: le personnage en question figurait bel et bien -dans _Cañas y Barro_. Dénégations énergiques de Blasco Ibáñez. Répliques -des autres, scandalisés. Finalement, l’on propose un pari. Le maître, -sûr de gagner, accepte, avec enthousiasme. On va chercher un exemplaire -du roman et, naturellement, le personnage en litige y figurait... Une -autre fois--c’était au Mexique--Blasco Ibáñez lisait un ouvrage traitant -des édifices religieux dans ce pays, où, je ne sais comment, se -trouvait, à propos des confréries monacales, un chapitre sur Saint -François d’Assise. «_Voilà_--pensa Blasco Ibáñez--_des choses que je -dirais, si jamais il m’arrivait d’écrire sur le mystique d’Ombrie. Il -est vraiment extraordinaire que je sois en une telle conformité d’idées -avec cet auteur. Mais, au fait, je dois avoir lu cela déjà, quelque -part..._» Il continua sa lecture et, arrivé à la dernière page du livre, -y trouva, à sa profonde stupeur, la mention que le passage sur Saint -François d’Assise était extrait du volume de Blasco Ibáñez: _En el País -del Arte_, dont il constitue le trentième chapitre! - -Certains seront, sans doute, tentés de sourire de ces historiettes -parfaitement authentiques. Loin d’en être humilié, le maître, au -contraire, en serait plutôt fier. C’est qu’il professe la croyance que -l’une des qualités primordiales du romancier consiste--et on l’a déjà -insinué plus haut--à savoir oublier. Il ne cesse de revenir, quand -l’occasion s’en présente, sur ce constat élémentaire: que l’oubli est la -condition _sine quâ non_ d’état de grâce de l’artiste vrai et que, si -l’on ne savait point oublier, en commençant une œuvre nouvelle, toute -la production antérieure, la plus désolante uniformité ruinerait -d’avance la création entreprise. D’autre part, il n’est point malaisé de -s’imaginer quelles conséquences entraîne, pour Blasco Ibáñez, cette -conception si merveilleusement activiste de son art. Vivant comme il vit -dans l’avenir, c’est chez lui chose fréquente de mentionner des projets -qui supposent, de sa part, une confiance illimitée au lendemain. Cette -arrogante tranquillité d’un vainqueur du Temps et de la Mort a en soi -quelque aspect sombrement tragique par son épique grandeur. Au bas de la -page de garde de son dernier volume: _El Militarismo Mejicano_, il -n’annonce rien moins que dix romans nouveaux et lorsqu’il parle de ses -œuvres futures, on croirait entendre un jeune homme de vingt ans -évoquant l’heure où, autour de la cinquantaine, il pourra enfin donner -sa pleine mesure! Eternelle jeunesse d’esprit, qui découle spontanément -d’un long entraînement au travail et d’une prodigieuse énergie à -l’action. L’un des amis les plus intimes de Blasco Ibáñez me confessait, -à ce propos: «Il ne vieillira pas. Il dédaigne le repos. Il ne semble -pas croire à la mort. Peut-être estime-t-il que nous mourons quand nous -le voulons, que la mort ne se présente que lorsque, las de vivre, nous -nous signons à nous-mêmes le passeport pour l’au delà. Vous le verrez -encore, plus qu’octogénaire, projeter, avec l’assurance d’en avoir -raison, des œuvres de Titan. Et, à l’agonie, je suis presque sûr -qu’il aura une phrase comme celle-ci: «_Se me ha ocurrido una novela, -mañana me pongo á trabajar..._»[2]. - -Le romancier D. Eduardo Zamacois, cousin de l’écrivain et poète Michel -Zamacois, bien connu à Paris, a publié, il y a une dizaine d’années, la -description la plus exacte qui soit, à mon sens, de la personne physique -et morale de Blasco Ibáñez. Ce petit livre, qui s’intitule: «_Mis -contemporáneos. I.--Vicente Blasco Ibáñez_»[3], ne contient que peu de -renseignements sur l’existence romanesque du maître, mais, en revanche, -l’auteur a parfaitement su rendre l’impression de force et de puissance -qui émane de cet homme extraordinaire. Aujourd’hui, la peinture de -Zamacois est encore exacte, avec cette différence pourtant que, si -l’homme est, en somme, le même, un détail important de son visage: la -barbe--depuis le séjour en Argentine--en a - -[Illustration: MEETING RÉPUBLICAIN PRÉSIDÉ PAR BLASCO IBÁÑEZ DANS UN -VILLAGE DE LA RÉGION DE VALENCE] - -[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO IBÁÑEZ PEINT PAR J. A. BENLLIURE A -ROME, EN 1896] - -disparu et l’on ne voit plus sur sa bouche, comme naguère, cet éternel -cigare de la Havane qui fleurissait ses lèvres. Zamacois était donc allé -trouver Blasco Ibáñez dans son petit hôtel de Madrid, dont il a été dit -plus haut qu’il se trouve situé à proximité de l’aristocratique -promenade de la Castellana. Il était midi, heure à laquelle--vu -l’habitude tardive du déjeuner en la capitale d’Espagne--il n’est pas -rare que l’on rende des visites, ou que l’on en reçoive. «Je le trouvai -en train d’écrire devant une vaste table, couverte de papiers. Les joues -charnues sont quelque peu congestionnées par la fièvre de l’effort -mental. Sa tête énergique est nimbée par la fumée d’un cigare de la -Havane. En me voyant, le maître s’est levé. A l’expression belliqueuse -de ses mains crispées, à l’élastique promptitude avec laquelle son corps -robuste se rejette en arrière et s’érige sur les jambes rigides, j’ai la -sensation bien nette d’une volonté, en même temps que d’une force -physique. Il vient d’avoir quarante-trois ans. Il est grand, râblé, -massif. Sa face brune et barbue a quelque chose d’arabe. Sur le front -haut, plein d’inquiétude et d’ambition, les cheveux, qui ont dû être -bouclés et abondants, résistent encore à la calvitie. Entre les -sourcils, la pensée a marqué un profond sillon, impérieux, vertical. Les -yeux sont grands et vous regardent en droite ligne, franchement. Le nez, -aquilin, ombre une moustache dont l’exubérance recouvre une bouche -voluptueuse et souriante, où de grosses lèvres de sultan tremblent d’une -moue d’insatiable buveur. Un moment, le merveilleux auteur de _Boue et -Roseaux_ reste debout devant moi, m’observant, et je sens dans mes -pupilles l’expression de ses pupilles, qui me scrutent curieusement. Il -porte des pantoufles de drap gris et est vêtu d’une rustique pelisse de -velours de coton à côtes, agrafée sur le cou herculéen, court et rond, -débordant de sèves vitales. La poignée de mains qui m’accueille est -aimable et sympathique, mais rude, à la façon de celles qu’échangent, -avant la lutte, les athlètes dans un cirque. La voix, forte, est celle -d’un marin. Son débit est abondant, brusque, et coupé généreusement -d’interjections. Il a tout l’aspect d’un artiste, mais aussi d’un -conquistador. Il me fait l’effet d’un de ces aventuriers de légende qui, -dans l’obligation de se servir simultanément de la lance et du bouclier, -guidaient leur bête par la seule pression des genoux et qui, bien que -fort peu nombreux, surent--ainsi qu’il l’a écrit lui-même--éclaircir de -leur sang le cuivre d’Amérique. Né à notre époque, c’est la douceur des -mœurs contemporaines qui a désarmé son bras. Mais un lointain -atavisme le pousse, ce bras, à faire le geste qui blesse l’adversaire ou -qui s’assure la conquête. S’il eût vu le jour sur le déclin du quinzième -siècle, Blasco eût revêtu la cuirasse et suivi l’astre rouge de Pizarre -ou de Cortez.» - - - - - II - - Sa jeunesse et ses ascendants.--Le prêtre - _guerrillero_.--Enthousiasme pour la mer.--Horreur des - mathématiques.--L’étudiant indiscipliné.--Madrid et D. Manuel - Fernández y González.--Le premier discours révolutionnaire.--Un - sonnet gratifié de six mois de prison. - - -C’est à Valence qu’est né Vicente Blasco Ibáñez le 29 Janvier 1867. Son -prénom, très populaire dans toute l’Espagne, mais spécialement dans la -cité levantine, rappelle le souvenir du célèbre dominicain né en ces -lieux en 1357 et mort à Vannes, en Bretagne, en 1419. Si, dans l’une de -ses premières œuvres, Blasco Ibáñez évoque pittoresquement la fête de -Saint Vincent Ferrer à Valence--voir _Arroz y Tartana_, p. 198--tous les -lecteurs de _Mare Nostrum_ se souviendront que l’ineffable _Caragòl_ eut -un coup au cœur le jour où un marin du Morbihan lui fit découvrir que -le fameux apôtre de Valence était aussi, quelque peu, le compatriote des -gars du pays d’Armor: _Mare Nostrum_, p. 405. Blasco était le nom de -famille de son père et Ibáñez celui de sa mère, les Espagnols, pour -éviter des confusions, ayant coutume d’accoler le patronymique maternel -à la suite de celui du père, quelquefois en les réunissant par la -préposition _de_, ou la conjonction _y_. Les premiers essais littéraires -du maître sont, cependant, signés: _V. Blasco_. Mais comme, à cette -époque, il y avait, en Espagne, un auteur dramatique et bon journaliste -du nom d’Eusebio Blasco--son frère, M. Ricardo Blasco, a été longtemps, -à Paris, président de l’Association Syndicale de la Presse étrangère--, -notre débutant ne tarda pas à adjoindre à son habituelle signature le -nom de famille de sa mère, pour que l’on ne fût pas tenté d’attribuer à -d’autres qu’à lui les productions de sa plume. Et c’est ainsi que le -public espagnol s’accoutuma à le connaître, à son tour, sous ce double -nom, que la renommée universelle devait plus tard consacrer. - -J’ai cru devoir donner cette petite précision, parce qu’il ne manque pas -de gens qui s’imaginent--en dépit de ce que le cas de Blasco Ibáñez est -aussi celui d’autres romanciers espagnols modernes: Pérez Galdós, -Palacio Valdés et Madame Pardo Bazán, entre autres--que Blasco -représente le nom de baptême de l’auteur. Non seulement quantité de -correspondants libellent: _A Don Blasco_, les adresses de leurs -missives--et l’on sait que _Don_, à la ressemblance du _Sir_ anglais, ne -se met que devant le prénom espagnol--mais encore entend-t-on couramment -parler, dans les pays de langue anglaise, d’un _mister_ Ibáñez, qui fait -un digne pendant à l’: «_Ibáñez_ prononcé: _Iwánjeth_» de l’article -consacré au maître au tome 29 de la 6^{ème} édition du Grosses -_Konversations-Lexikon_ de Meyer en 1912, article d’ailleurs inspiré de -celui du _Nouveau Larousse Illustré_, _Supplément_, p. 301, datant de -1906, où l’on ne connaît, également, et à travers maintes confusions, -qu’un «_Ibáñez_ (_Vicente Blasco_)»! Des confusions de cette nature -pourraient, à la rigueur, trouver, en l’espèce, un semblant -d’explication du fait qu’il a existé et existe présentement en Espagne -des écrivains dont le premier patronymique est Ibáñez. Mais précisément -pour ce motif, lorsqu’on parle, à l’étranger, à des Espagnols, non -avertis de l’erreur commune, du «grand romancier Ibáñez», il est rare -que ceux-ci ne restent pas d’abord assez perplexes, jusqu’à ce qu’un peu -de réflexion leur fasse découvrir l’énigme et qu’ils s’écrient: «_¡Ah! -¿Es Blasco Ibáñez de quien usted me habla?_»[4]. Je n’en finirais pas, -si je voulais épuiser ce thème du patronymique de Blasco Ibáñez. Il a -reçu par milliers des lettres d’Amérique et divers articles ont été -publiés sur la question, sans compter les paris que l’on a engagés. Il y -eut même des originaux qui ont voulu savoir si _Saint Blasco_--vague -réminiscence, j’imagine, de l’authentique _Saint Blaise_, lequel, en -espagnol, s’appelle _Blas_--existait au calendrier et dans quel tome de -_l’Année Chrétienne_ étaient narrés ses faits et gestes. Aujourd’hui, -les derniers traducteurs anglais et italiens des romans du maître -affectent de joindre par un trait d’union les deux vocables de son nom: -V. Blasco-Ibáñez et c’est ainsi qu’un hispanologue italien le graphie -dans l’article dédié à la version italienne de _Mare Nostrum_ par -Gilberto Beccari, article inséré dans _Il Marzocco_, de Florence, du 9 -Janvier 1921. - -La famille de Blasco Ibáñez venait--comme celle du chantre valencien de -la _Huerta_, Don Teodoro Llorente, venait de la Navarre--de la province -d’Aragon, légendaire en Espagne pour sa loyale ténacité. Son père était -originaire de Téruel, qu’arrose le Guadalaviar, fleuve de Valence, et -qu’a immortalisée dans la littérature la légende de ses célèbres amants, -tour à tour célébrés par Pedro de Alventosa (1555), Rey de Artieda -(1581), Juan Yagüe de Salas (1616), Tirso de Molina (1627), Pérez de -Montalbán (1638) et J.-E. Hartzenbusch (1877). Sa mère avait vu le jour -à Calatayud, non loin de l’antique colonie italique de Bilbilis, patrie -du poète Martial. Il est curieux d’observer que maints illustres -Valenciens descendent ainsi d’Aragonais émigrés dans la cité du Cid. Tel -est, en particulier, le cas de D. Joaquín Sorolla y Bastida, le célèbre -peintre de portraits et de marines. Les Aragonais ont coutume de -s’établir à Valence pour s’y adonner au commerce. Dans leurs montagnes -natales, l’industrie et le négoce en sont encore à l’état rudimentaire, -alors que, sur les rivages méditerranéens, leur état florissant les -incite à venir y tenter fortune. C’est là, sur une petite échelle, une -émigration qui rappelle l’immense flot de prolétaires espagnols qui, -annuellement, gagnent l’Amérique. Race brave et dure, la race aragonaise -pratique depuis des siècles cet exode des déserts semi-africains de sa -Celtibérie aux pittoresques costumes pour les paradis terrestres de -l’antique «royaume de Valence», où l’art arabe de l’irrigation -entretient, dans les plaines côtières dites _huertas_ (vergers, ou, -mieux, jardins potagers), une fécondité sans exemple ailleurs en -Espagne: - - _Valencia es tierra de Dios,_ - _pues ayer trigo y hoy arroz..._[5] - -Il est vrai que cette prospérité, qui contraste singulièrement avec la -misère rurale espagnole, a, de bonne heure, éveillé le sens satirique -des riverains de cet Eden, qui prétendent qu’à Valence «_la carne es -hierba, la hierba agua, el hombre mujer, la mujer nada_»[6] et ajoutent -que ces lieux sont «_un paraíso habitado por demonios_»[7]. Toujours -est-il que la Californie espagnole reste, dans la péninsule, une région -unique, et que ses habitants, dont la langue est une variété du limousin -antique aux formes moins rudes que le catalan, sont, dans leur -animation, leur bon naturel, leur laboriosité, une vivante réminiscence -de leurs ancêtres maures. - -Beaucoup de critiques, tentant d’expliquer le caractère des écrivains -par leurs origines ethniques, commettent de singulières erreurs en -traitant de Blasco Ibáñez. J’ai eu l’occasion d’en relever une, de date -récente, dans la revue: _Hispania_, d’abord (Janvier-Mars 1920, p. 90), -puis dans le journal de Barcelone _La Publicidad_ (Nº du jeudi 10 -Février 1921). C’est celle du professeur américain et bon hispaniste -J.-D.-M. Ford, qui, dans ses _Main Currents of Spanish Literature_, -parus à New-York chez H. Holt et Cie en 1919, fait, à deux reprises, -de notre auteur un Catalan. D’autres, sachant seulement que Blasco -Ibáñez est né à Valence, parlent de sa mentalité méridionale, -«levantine» pour employer la façon de dire espagnole, de sa conception -de vivre méditerranéenne, etc., etc. Pour un peu, ils transformeraient -cet austère travailleur en un «enfant de volupté» à la D’Annunzio. Mais, -sans nier d’aucune sorte l’influence du milieu sur un écrivain, je ne -puis pas ne pas protester contre ces déductions erronées, en rappelant -ce simple fait: que par-dessus la naissance se situe l’origine, et que -Blasco Ibáñez ne me démentira pas, si je le définis un Aragonais tout -court, c’est-à-dire un de ces hommes dont on prétend, en Espagne, que -leur tête est si dure que l’on peut s’en servir en guise de marteau pour -enfoncer des clous: image pittoresque qui symbolise une volonté -invincible. Et, en réalité, quiconque a fréquenté d’un peu près Blasco -Ibáñez, n’aura pas laissé de noter promptement que la caractéristique de -sa personne morale, c’est un vouloir à toute épreuve, un vouloir -tranquille et sûr de lui-même, fuyant les manifestations tapageuses, -fonctionnant automatiquement, en quelque sorte, et seulement susceptible -d’une détente lorsque son objet est atteint. - -J’ai entendu un jour quelqu’un adresser à Blasco Ibáñez une pétition -véritablement extraordinaire. Sa réponse fut d’abord: «_No sé -hacerlo_»[8]. Puis, après réflexion, il ajouta--et cette clause est -révélatrice: «_Pero que me den tiempo y lo emprenderé seguramente_»[9]. -Et il y avait, dans le ton de sa voix, une confiance en soi-même -tellement absolue, tellement «inconditionnelle» que j’en restai, comme -disait Corneille, «stupide». Hérédité celtibérique? Cette solution est -plus aisée à proposer qu’à démontrer. L’on aimerait, d’ailleurs, à -savoir s’il n’est point quelquefois arrivé à Blasco Ibáñez, à cet homme -si complexe et si fort, de désirer des choses hors du cercle déjà si -étendu et élastique de sa formidable volonté... Toujours est-il que -Zamacois s’en était tenu, pour expliquer cette surhumaine faculté, au -facteur de l’ascendance ancestrale. «C’est à ses aïeux, écrivait-il, que -l’on doit attribuer ces excellentes aptitudes physiques de lutteur, et -les incroyables prouesses de volonté qui distinguent le grand romancier. -Il serait impossible de justifier d’autre sorte les complexités étranges -de son caractère. Caractère bizarre et changeant, qui semble être -parfois celui d’un pur artiste, détaché de toute fin pratique et qui, -d’autres fois, revient au réel, sait faire de la Fortune son esclave et -se révéler, extraordinairement, dompteur d’hommes...» - -Parmi les ascendants les plus notables du romancier, il faut relever ce -prêtre aragonais, dont plusieurs critiques ont fait grand état, appelé -_Mosén_--ainsi désigne-t-on, dans quelques provinces d’Espagne, les -ecclésiastiques: du limousin _Mosén_, monsieur--Francisco. C’était un -frère de son aïeule paternelle. Doué d’une force herculéenne et d’un -caractère violent, cet oint du Seigneur n’hésita pas, lors de la -première guerre carliste, de 1833 à 1839, à s’enrôler dans les rangs des -partisans de la monarchie absolue, comme, aussi bien, beaucoup de ses -congénères du clergé séculier et régulier. Grand ami du fameux Ramón -Cabrera, il commanda un bataillon aux ordres de ce terrible -_guerrillero_, qui, lui-même, était un ex-séminariste. D’ailleurs, toute -la famille paternelle du futur agitateur républicain se distinguait par -son zèle carliste. Mais l’oncle curé, qui avait été un grand chasseur -devant l’Eternel, fut d’un secours particulier, durant les sept années -que dura la lutte en faveur du frère de Ferdinand VII, aux carlistes -d’Aragon. Sa connaissance exacte du terrain lui permettait d’échapper -aux poursuites des _cristinos_--ainsi appelait-on les partisans de la -reine régente, _doña_ Cristina--et de leur tendre plus d’une meurtrière -embuscade. Son nom est resté populaire en Aragon et le souvenir de ses -exploits laissa dans la mémoire du jeune Blasco Ibáñez une trace -profonde, car il le connut enfant, alors que _Mosén_ Francisco, cuivré -comme un Marocain, aux mains semblables aux griffes d’un ours des -_sierras_, à l’allure toujours martiale malgré l’âge avancé, le berçait, -bon géant en soutane, sur ses genoux. On n’a pas de peine à en retrouver -les traces dans ce _pare Miquèl_[10], _cura de escopeta_ plus encore que -de _misa y olla_, toujours prêt à casser son fusil de chasse--sa -houlette à lui!--sur le dos de son misérable troupeau, dans _Cañas y -Barro_. Et il réapparaîtra à six ans de là, dans _La Catedral_, sous -l’aspect de cet archevêque désinvolte, Don Sebastián, qui, lors de la -Fête-Dieu à Tolède, surgit dans le cloître haut, en tournée -d’inspection, s’appuyant sur sa canne de commandement--le _bastón de -mando_, insigne, en Espagne, du commandement militaire--encore droit, en -dépit de l’âge, et avec un certain air martial malgré -l’obésité,--terrible gros homme qui mène avec ses chanoines la plus -sourde des guerres et vit crânement avec sa fille dans le palais au -rez-de-chaussée duquel est, bizarrement, installée la _Bibliothèque_ de -la Province. C’est lui encore que nous retrouvons, l’an d’après, dans -_El Intruso_, devenu un Don Facundo, qui transporte sur ses robustes -épaules les morts de Gallarta en rugissant le thrène liturgique: - - Qui dormiunt in terræ pulvere evigilabunt... - -Et c’est lui, enfin, qui, en 1909, dans le roman baléare _Los Muertos -Mandan_, traîne, demi-guerrier, demi-prêtre, ses éperons de Commandeur -de Malte, sous le nom de Priamo Febrer... Mais, pour finir cette -évocation, je traduirai encore M. Zamacois: «Sans doute, l’écrivain qui -a tant bataillé comme fougueux paladin de la liberté et de la -république, se souvient-il avec sympathie de _Mosén_ Francisco, -défenseur fanatique de l’absolutisme. Comment? Peut-être que -l’intransigeance de cet hercule en soutane, qui sacrifia tant de fois sa -tranquillité et si souvent exposa sa vie pour un idéal, a conservé, aux -yeux du romancier, cette beauté grâce à laquelle son indulgence divine -d’artiste comprend le _guerrillero_ et lui serre les mains...» - -Les parents de Blasco Ibáñez n’étaient ni pauvres ni riches. Ils -appartenaient à la classe moyenne, à cette petite bourgeoisie espagnole -dont toutes les aspirations semblent se résumer en l’amour de la -tranquillité et qui a à peine su s’assurer de modestes rentes, qu’on la -voit promptement abandonner les affaires et savourer les délices d’une -honorabilité consciente, dans la médiocrité d’une vie qui rappelle celle -de nos artisans à l’aise et que caractérise une beaucoup plus totale -limitation des horizons intellectuels. Durant son enfance, Blasco Ibáñez -fut fils unique, sa sœur n’étant née que lorsque, adolescent, il -commençait à vaquer à ses goûts littéraires. Cette période de sa vie eût -permis à l’observateur d’anticiper sur l’avenir et de deviner l’homme -dans le _niño_ tumultueux, plus passionné pour les jeux d’agilité et de -vaillance que pour les tristes exercices de routine mnémotechnique en -quoi se résume, au delà des Pyrénées, tout l’enseignement de la -jeunesse. Mais il arrivait que le petit diable renonçât soudain à -l’agitation de ses camarades de lutte pour, durant des mois et des -mois, se plonger dans de capricieuses lectures, entrecoupées de longues -pauses de mélancolique tristesse, en apparence sans objet. Plus tard, -une fois à l’_Instituto_--nom par lequel on désigne, là-bas, le -lycée--et à l’Université, il continua d’être l’enfant indocile et -intelligent des premières années, réfractaire à toute méthode comme à -toute discipline et doué, cependant, d’une prodigieuse facilité pour -apprendre. Il semble qu’il y avait en son tempérament un excès de -vigueur, un débordement désordonné d’activité, qui l’obligeaient à -s’agiter dans une perpétuelle rébellion. - -Il voulut être marin. Le cas s’était présenté déjà, trente-cinq ans plus -tôt, avec le sentimental poète G.-A. Bécquer, de Séville. Mais si -celui-ci avait dû renoncer à la carrière de pilote par ce que l’école de -San Telmo avait été supprimée un an après qu’il y était entré, Blasco -Ibáñez, lui, se vit contraint d’abandonner son beau rêve, qu’il -caressait en dépit de l’opposition maternelle--qu’effrayaient les périls -nautiques--par suite de sa complète inaptitude aux mathémathiques. La -table des logarithmes, la trigonométrie sont encore aujourd’hui des -monstres effroyables dont le nom seul lui inspire un effroi tremblant. -L’algèbre lui ayant fermé la porte des mers--du moins provisoirement--, -il songea à correspondre aux vœux de sa famille en choisissant -quelque autre carrière libérale. Mais quelle pouvait-elle être, sinon -celle d’avocat? «_Todo Español_, dit un adage courant, _es abogado, -mientras no pruebe lo contrario_»[11]. Chez nos voisins -transpyrénaïques, comme chez nous, naguère, le journalisme, le métier -d’avocat semble conduire à tout, à condition qu’on en sorte à temps. -Mais a-t-on besoin, au fait, d’en sortir, si les trois quarts des -avocats espagnols--_abogadillos_ plutôt qu’_abogados_--n’ont jamais eu -l’occasion d’exercer? J’ai connu en Espagne plus d’un honnête mendiant -qui était avocat, exactement comme D. Antonio Maura. En somme, -quiconque, au-delà des Pyrénées, désire avoir une profession pour ne la -pratiquer jamais, se fait avocat. Ce titre représente un honneur, pour -des parents désireux de voir leur rejeton monter d’un échelon sur -l’échelle sociale. Et c’est ainsi que Blasco Ibáñez, pour ne point -chagriner les siens, prit, lui aussi, le rang d’avocat, pour l’oublier -aussitôt qu’il l’eut obtenu. - -Mauvais élève, il avait été, naturellement, mauvais étudiant. Il m’a -avoué qu’il ne pénétrait à l’Université de Valence--dans la cour de -laquelle une statue de Luis Vives rappelle à propos, au touriste, que ce -grand humaniste du XVI^{ème} siècle et ami d’Erasme naquit en cette -ville, l’année même où Ferdinand et Isabelle conquéraient Grenade et où -Colomb, croyant trouver les Indes par la route d’Occident, découvrait le -Nouveau Monde--qu’aux jours de tumulte, pour exciter ses camarades à la -rébellion et que les appariteurs le désignaient par la périphrase de: -«_pájaro anunciador de la tempestad_»[12]. Dans les périodes -d’accalmie--les étudiants espagnols travaillant par intervalles--il -fuyait les salles de cours, s’en allait ramer au port ou s’étendait -simplement sous les roseliers de la _Huerta_, pour y rêver à l’aise. -Quant aux terribles «_libros de texto_»--sorte de guide-ânes scolaires, -indispensables dans les cours espagnols et qui, source copieuse de -revenus pour les professeurs, sont une des plaies de l’enseignement -public en ce pays--il les vendait pour acheter des romans. Ses -professeurs ne le voyaient que sur la fin de l’année académique, quand -le vagabond, dans un effort héroïque de volonté, compensait, en quelques -semaines d’application forcenée, la paresse délicieuse de longs mois de -liberté et arrivait, par des prodiges d’habilité mnémotechnique, à subir -avec succès un examen dont il lui avait suffi, pour avoir raison de la -routine d’un enseignement inerte, de s’assimiler superficiellement les -matières. Gavage provisoire dont on devine les fruits, mais qui -suffisait, amplement, aux ambitions du jeune homme. - -A seize ans, quand Blasco Ibáñez en était à sa seconde année de droit, -il crut devoir se libérer, par une fugue à Madrid, de cette absurde -existence de contraintes à demi supportées, de libertés à demi avouées. -Il avait son idée. Il voulait ne devoir qu’à lui-même son existence et -gagner sa vie comme écrivain. Il fit le voyage dans un wagon de -troisième, avec, pour tout bagage, la classique cape et une liasse de -feuilles de papier écrites au crayon. C’était le manuscrit d’un grand -roman historique, pour lequel il se faisait fort de trouver un Mécène, -sous les espèces et apparences d’un riche éditeur de la capitale des -Espagnes. A cette époque--nous sommes en 1882--régnait encore le père du -monarque actuel, lequel, répondant aux prénoms de Francisco de Asís, -Fernando Pío, Juan María, Gregorio Pelayo, portait le titre d’Alphonse -XII. Marié en 1879, en secondes noces, avec la princesse autrichienne -Marie-Christine, il avait su exercer, dans un pays en proie aux -_pronunciamientos_ militaires, une action relativement réparatrice, -organisant le régime parlementaire et instituant les deux grands partis -qui allaient alterner un pouvoir: le conservateur avec Cánovas, et le -libéral avec Sagasta. A cette époque, la littérature nationale oscillait -encore entre un romantisme atténué et un timide réalisme, avec une -tendance de plus en plus marquée vers l’observation précise et -l’écriture simplifiée, allégée du fatras qui alourdissait les proses et -les vers des épigones romantiques. Mais, de cela, le jeune fugitif de -Valence n’avait cure. Tel Diogène cherchant en plein jour, une lanterne -allumée à la main, un homme dans les rues d’Alexandrie, Blasco Ibáñez -parcourait la _Corte_ en quête de l’introuvable éditeur. Je l’ai entendu -dépeindre avec une éloquente ironie la mine stupéfiée et scandalisée de -ces marchands de livres madrilènes, lorsque, ayant franchi le seuil de -leurs antres archaïques, il se résolvait à leur proposer le marché qui -eût mis un terme à sa navrante misère d’enfant abandonné. «_¡Qué -tiempos!_», s’écriaient ces vautours rapaces autant qu’avares. «_¡Qué -juventud tan atrevida! ¿Y desde cuándo escriben los mocosos -novelas?_»[13]. C’est alors que Blasco Ibáñez connut la triste gloire de -devenir secrétaire du célèbre D. Manuel Fernández y González. Il avait -trouvé asile dans un taudis appartenant à une masure en ruines datant du -XVIIe siècle, sise dans la rue de Ségovie, tout près de ce pont qui -la traverse à 23 mètres de hauteur, que le peuple appelle _El Viaducto_, -et d’où tant d’épaves de la vie de Madrid ont fait et font encore le -grand saut dans l’inconnu. Sa patronne, pauvre tenancière de garni à -l’usage d’une bohême dont l’impécuniosité était le moindre vice, -appliquait à sa clientèle un tarif si bas, qu’elle se voyait -contrainte--tellement les paiements, malgré le bon marché de ses prix, -se faisaient attendre--à pratiquer à son égard une subtile -prestidigitation, en vertu de laquelle un œuf se transformait en deux -œufs et un _beefsteak_ en une demi-douzaine de _beefsteaks_! C’était -_la novela picaresca_ du XVIIe siècle revécue sur la fin du XIXe -et il faudrait la plume de Quevedo pour esquisser dignement le tableau -d’une certaine nuit de Noël, où Blasco Ibáñez, par le froid glacial de -ce haut plateau de Castille et dans un Madrid poudré à frimas par une -neige qui tombait en rafales, s’amusa divinement, avec ses compagnons -d’infortune. Seulement, ni les uns ni les autres ne rabattirent jamais, -ce soir-là, dans les cafés où ils entrèrent, cette partie de la cape qui -sert à couvrir le bas du visage et que l’on nomme _embozo_. De quoi -avaient donc peur ces personnages de mélodrame? Simplement de montrer -leur nudité pitoyable. Ils étaient en manches de chemises. Pour pouvoir, -comme les heureux de ce monde, goûter quelque joie en cette nuit -consacrée, ils avaient héroïquement mis leurs vestes en gage. Comme -quoi, selon un vieux proverbe de là-bas, «_la capa todo lo tapa_»[14]. - -Il serait frivole de vouloir présenter à quiconque possède la moindre -teinture de littérature espagnole le curieux romancier que fut D. Manuel -Fernández y González. Né à Séville en 1821, poète et dramaturge, cet -esprit doué d’une rare puissance d’invention, d’un don attachant de -conter, avait abusé de son talent et, sacrifiant tout à l’action et ne -cherchant qu’à produire de l’effet, n’avait été, même à sa bonne -époque--celle où, de 1860 à 1869, la - -[Illustration: MANIFESTATION POPULAIRE EN L’HONNEUR DE BLASCO IBÁÑEZ, -DEVANT LA RÉDACTION DE «EL PUEBLO»] - -[Illustration: FÊTE EN L’HONNEUR DE BLASCO IBÁÑEZ A MADRID - -Sur la scène figure la typique _barraca_ de la _Huerta_ valencienne. A -droite, quelques-unes des danseuses valenciennes qui concoururent à la -cérémonie. Au centre Blasco, ayant à sa droite Pérez Galdós. Dans le -groupe, le peintre Sorolla, le musicien Chapí, le sculpteur Benlliure, -les écrivains Mariano de Cavia, López Silva et autres.] - -maison parisienne Rosa y Bouret éditait plusieurs de ses romans en -espagnol et où Ch. Yriarte mettait en notre langue sa _Dama de Noche_ -(_La Dame de Nuit_, 1864, 2 vol.)--qu’un adroit feuilletoniste, quelque -chose comme le Ponson du Terrail de son pays, alors qu’il eût pu en -devenir le Walter Scott. On a dit plaisamment que l’Espagne lui doit une -statue, au pied de laquelle il faudrait brûler ses œuvres. De -celles-ci, cependant, beaucoup continuent à être lues et des romans -historiques comme _El Cocinero de Su Majestad_, _Martín Gil_, _Los -Monfíes de las Alpujarras_, ou encore _Men Rodríguez de Sanabria_--qui -remonte à 1853--rivalisent avantageusement avec les productions les -meilleures de notre Dumas, sauf cette différence, tout à l’honneur de -l’Espagnol, qu’en écrivant à la fois trois ou quatre romans différents, -il n’exploita jamais les plumes de collaborateurs et n’eut pas à signer -de son nom les œuvres d’un Auguste Maquet. Quand le jeune Blasco -Ibáñez connut Fernández y González, celui-ci,--il mourut à Madrid en -Janvier 1888--épuisé et à demi aveugle, n’était plus que l’ombre de -lui-même. Il s’obstinait cependant à produire, dictant avec fatigue de -pénibles élucubrations, fruits séniles d’une veine irrémédiablement -paralysée. La nuit venue, il se trouvait, avec son secrétaire, au -populaire _Café de Zaragoza_, Place Antón Martín, et, au milieu d’une -clientèle de toreros, de filles en châles--les _chulas de mantón_, -descendantes bâtardes des _majas_ de Goya--et d’ouvriers qui parlaient -politique, y soupait d’un _beefsteak_ copieusement additionné de pommes -de terre, seul repas sérieux du jeune Blasco, et hélas! seul paiement, -aussi, qu’en échange de ses bons offices pût lui offrir le vieillard. Ce -frugal repas achevé, les deux hommes descendaient par les rues -tapageuses des _barrios bajos_[15] jusqu’à l’humble demeure du -romancier, non sans que celui-ci ne fît de fréquentes stations en route, -dans des bars où il prenait diverses rasades d’eau-de-vie anisée, à la -mode du pays. Puis commençait, jusqu’à l’aube, la monotone besogne de -dictée et d’écriture, entrecoupée de quelques légers sommes de Fernández -y González, pendant lesquels Blasco, entraîné par l’intérêt de la -narration et déjà brûlant du feu sacré, continuait la rédaction du -récit. A son réveil, le vieux romancier, en dépit d’un orgueil presque -puéril, se faisait lire l’improvisation du secrétaire et, se renversant -dans son fauteuil de cuir, articulait, sur un ton cavalier, ce jugement: -«_¡No está mal! La verdad es, muchacho, que tienes un poquito de talento -para estas cosas..._»[16]. Ainsi furent composés plusieurs livres, -Fernández étant contraint de produire sans relâche, pour vivre. La -meilleure de ces œuvres bâclées, où l’on retrouverait aisément -quelque chose de la future manière de _Sangre y Arena_, me semble un -roman de toreros et de petites maîtresses: _El mocito de la -Fuentecilla_, qui a les prétentions d’être un tableau de mœurs -madrilènes au commencement du XIXe siècle, dont certaines pages sont -brossées avec les tons chauds et pittoresques du peintre des _majos_ et -des _majas_, des _manolos_ et des _manolas_, l’Aragonais Francisco Goya -y Lucientes. Mais il est tout à fait absurde de présenter--comme l’a -fait M. J. Fitzmaurice-Kelly dans la dernière édition française de sa -_Littérature Espagnole_--Blasco Ibáñez comme «ancien secrétaire du -romancier Fernández y González» sans plus de précisions, car l’on voit, -par ce qui précède, combien accidentel et, en somme, insignifiant fut -cet épisode d’une vie par ailleurs si riche en incidents. - -L’escapade à Madrid n’était pas sans précédents dans l’histoire -littéraire d’Espagne au XIXe siècle. Un auteur qui compte comme -romancier et poète, P.-A. de Alarcón, né à Guadix en 1833, n’avait-il -pas déjà fui de sa cité natale pour, après divers avatars à Cadix et à -Grenade, venir chercher fortune à Madrid, en y combattant, en 1854, dans -son journal _El Látigo_, le régime de la fille de Ferdinand VII, -Isabelle II, qui fut, en réalité, le régime de Narváez et d’O’Donnell? -Mais, entre ce «chevalier errant de la Révolution et soldat du -scandale»--comme il s’appellera plus tard, lorsque, ayant abdiqué -l’idéal de sa jeunesse, il sera devenu l’homme de confiance de la -monarchie--et Blasco Ibáñez, il n’y a de commun que la fugace analogie -d’une aventure pittoresque et celle de Blasco devait, aussi bien, être -de plus courte durée. Un jour où il y pensait le moins, elle prit fin, -brusquement. Notre adolescent, lorsqu’il n’était pas occupé avec -Fernández y González,--c’est-à-dire une bonne partie du jour, du jour de -Madrid, qui commence fort tard,--employait son temps à errer à travers -les rues, «parlant», nous révèle Zamacois, «avec les pauvres femmes qui -exhibent leur beauté sur les trottoirs. Celles-ci, séduites par sa -jeunesse ainsi que par sa chevelure bouclée, le recherchaient avec la -générosité la plus désintéressée». Ces bonnes fortunes alternaient avec -une propagande politique affectant la forme de discours de tribun dans -les meetings de quartiers ouvriers, où des mains calleuses de -cordonniers, de maçons, de charpentiers et autres artisans -applaudissaient frénétiquement l’éloquence fougueuse de -l’_estudiantito_[17]. A l’issue d’une de ces réunions, où son triomphe -avait été particulièrement vif, il retournait à son humble logis en -compagnie d’une petite escorte de jeunes travailleurs manuels, lorsque, -arrivé à la porte de la maison de la rue de Ségovie, deux policiers lui -en barrèrent le seuil avec un: «_Queda usted detenido_»[18]. - -Ils l’emmenèrent, non pas au commissariat de police du quartier, mais à -la Direction Générale de Police. Allait-on, déjà, le traiter en -agitateur politique? Mais il était à peine introduit dans le bureau du -Directeur qu’une femme, en proie à une agitation extrême qu’elle -s’efforçait, sans résultat apparent, d’étouffer, se précipitait, les -bras ouverts, sur le coupable et le couvrait de ses baisers et de ses -larmes. C’était sa mère, qui, fatiguée d’une vaine attente, était venue -elle-même arracher l’Enfant Prodigue aux séductions et aux pièges de la -_Villa y Corte_ et, ne sachant comment découvrir son adresse, s’était -adressée aux sbires de la capitale qui, eux, n’avaient point eu de peine -à identifier le fugitif. En compagnie de sa mère, Blasco Ibáñez repartit -donc pour Valence, où s’achevèrent ses études de droit dans les -conditions mentionnées plus haut. Mais ce stage à Madrid avait été pour -lui le baptême du feu et il en sortait armé pour la lutte de -protestation républicaine et d’agitation politique contre le -gouvernement. Il ne tarda pas à se trouver, de la sorte, mêlé à des -conspirations sérieuses, dont les auteurs, hommes mûrs et expérimentés, -ne parlaient rien moins que de soulèvements militaires, de barricades, -d’émeutes, etc. Grâce à son jeune âge, il était employé par eux comme -émissaire échappant aux soupçons et, bien souvent, il fut ainsi chargé -de transmettre aux organisations affiliées des documents -révolutionnaires, ou de procéder au transfert et à l’installation de -dépôts d’armes. Plus d’une fois aussi, dans ces missions délicates, il -se coudoyait avec quelques-uns des graves professeurs qui, le matin -même, avaient, à l’Université où il eût dû être, disserté gravement, -devant un auditoire de futurs fonctionnaires monarchistes, des droits et -prérogatives de la Couronne. - -Cette étrange existence connaissait cependant des heures de trêve, -consacrées au démon d’écrire. Mais de telles proses n’avaient rien de -littéraire, conditionnées qu’elles étaient par une fin de propagande -politique. Ce Don Quichotte de la République n’avait alors pour Dulcinée -que la farouche maîtresse de Danton et les livres de chevalerie qui lui -avaient tourné la tête s’appelaient Mignet, Michelet, Lamartine, et -autres moindres historiens de notre Révolution. Comme le héros de la -Manche, il entendait vivre son rêve. «Je me couchais, m’a-t-il avoué, -avec les _Girondins_ de Lamartine; je déjeunais de Louis Blanc et un -tome complet de Michelet constituait mon repas principal. Le cycle de -mes jours était tracé. Je serais le Danton de l’Espagne, puis je -mourrais...» Je disais tout à l’heure que les proses de Blasco Ibáñez -n’avaient rien de littéraire. Les vers qu’il composa à cette période de -son existence l’étaient-ils davantage? Car il importe de marquer qu’il -rimait alors pour la République. Et rien ne s’oppose à ce que soit -admise l’hypothèse qu’à travers ces rimes passait un souffle d’ardente -sincérité, qui en conditionnait la relative beauté. D’autres vers, que -Blasco Ibáñez consacra, avant d’avoir atteint vingt ans, à des Philis -moins irréelles que la Déité de la future République d’Ibérie, je ne -saurais rien relater ici, si ce n’est qu’ils furent nombreux et qu’ils -sont religieusement couverts par le voile profond du mystère, de ce -mystère que l’auteur a toujours gardé sur sa vie sentimentale et ses -aventures passionnelles. Il n’est certes pas de ceux qui accommodent les -cœurs brisés à la sauce passe-partout de la fiction romanesque et ses -propres amours ne lui ont jamais servi à pimenter sa littérature. Si, -dans quelques-uns de ses romans, il se dégage, encore que rarement, -comme un relent affaibli de personnelles expériences, l’on peut être sûr -que ces pages autobiographiques s’y sont glissées par une sorte de -mouvement réflexe et contre la volonté de l’auteur. Mais, pour en -revenir à ses vers d’amour, s’il n’en a rien gardé, je sais, moi, que -quelques-unes des femmes qui les ont reçus, et qui vivent encore, -quelque part, en Espagne, les ont conservés et les relisent parfois, -avec une muette extase, dans le silence des lourds étés, alors que, -devenues épouses vertueuses et matrones procréatrices à la fécondité -généreuse, elles évoquent, du fond de leurs souvenirs de jeunes filles, -les cours passionnées de l’étudiant «_calavera_»[19] de Valence. -Laissons, cependant, cette délicate matière et tenons-nous en aux vers à -la République... - -De ceux-ci, il est un sonnet qui mérite une mention à part. L’histoire -du sonnet abonde en bizarreries originales, relatées par L. de Veyrières -dans sa _Monographie du Sonnet_, publiée en 1869-1870. J’ai, dans -_América Latina_ de Juin 1920[20], narré comment le grand poète -nicaraguéen Rubén Darío avait, en 1896, composé en collaboration, en -quatorze minutes, un merveilleux sonnet à la gloire de Rome. Mais -personne n’a songé encore à exhumer des colonnes du journal républicain -où ils furent publiés avant que leur auteur eût atteint ses dix-huit -printemps, les quatorze vers où Blasco Ibáñez suppliait le peuple de se -lever contre la monarchie, non pas seulement d’Espagne, mais de l’Europe -entière, et de couper la tête aux «tyrans», en commençant par celui de -son pays. Toujours est-il que l’_Audiencia Criminal_ de Valence, en -condamnant Blasco Ibáñez--étudiant encore imberbe--à six mois de -_carcere duro_, pour, aussitôt, par égards pour sa tendre jeunesse, lui -appliquer la clause du sursis, s’est couverte de ce ridicule spécial -dont les Annales de la Thémis espagnole offrent tant d’exemples. Et l’on -avouera qu’en tout cas, cette conception de la critique des vers n’était -guère propre à encourager Blasco dans la carrière de Tyrtée et que mieux -valait encore pour «une Philis en l’air faire le langoureux». - - - - - III - - Le révolutionnaire.--Il émigre à Paris.--«Le grand homme numéro - 52.»--Vie joyeuse et batailleuse au Quartier Latin.--Le journal _El - Pueblo_.--Enorme labeur de journaliste.--Poursuites judiciaires et - emprisonnement.--Fuite en Italie et composition de _En el País del - Arte_.--Condamnation au bagne par le Conseil de guerre de la 3e - Région Militaire.--Du _Presidio_ à la Chambre des Députés.--Triple - besogne de député, conspirateur et romancier.--Ses désillusions - politiques et son romantisme républicain. - - -A dix-neuf ans, Blasco Ibáñez, ayant quitté l’Université avec son titre -d’avocat, ne vécut plus que pour la cause républicaine. Mais ici, il -importe de dire quelques mots sur l’état du parti républicain entre 1880 -et 1890 en Espagne. Actuellement, il existe en ce pays un grand parti -socialiste, moins nombreux cependant et moins fortement organisé que le -parti «syndicaliste», que mènent les anarchistes. A l’époque où Blasco -Ibáñez se lança dans l’arène du radicalisme, ces deux partis existaient -déjà, certes, mais à l’état embryonnaire et ne disposaient encore que de -groupements ouvriers restreints. La grande masse populaire était -englobée dans le parti républicain, lequel, d’ailleurs, était loin -d’être uni, tiraillé qu’il se trouvait dans des directions opposées et -si, un instant, la concorde semblait s’y être faite, cette trêve ne -servait qu’à - -[Illustration: APRÈS LE BANQUET EN L’HONNEUR DE BLASCO - -Au centre sont assis Pérez Galdós et Blasco Ibáñez. Derrière eux, en -chapeaux mous, Benlliure et Sorolla] - -[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO IBÁÑEZ PAR J. FILLOL 1900. - -Le romancier, en déshabillé de marin, écrit dans un chalet de la plage -de Valence, où il passait des saisons avant que fût construite la -Malvarrosa] - -un recommencement de plus ardentes hostilités intestines. On rencontre, -dans les curieux pamphlets d’un agitateur radical--auteur aussi d’une -petite plaquette sur Blasco Ibáñez, où beaucoup de parti pris sectaire -obscurcit la réalité--, Ernesto Bark, de tendancieuses notations sur ces -divisions républicaines d’alors et le sociologue aura un jour à -rechercher, dans ces publications de l’écrivain auquel Pi y Margall -aurait, à l’en croire, dédié en 1881 ses _Nacionalidades_[21], certains -détails introuvables ailleurs. Etre républicain, en ces temps de la -régence de Marie-Christine, signifiait, de façon d’ailleurs confuse, -adhérer à un anti-cléricalisme extrêmement élastique et patronner des -réformes sociales d’autant plus libéralement prônées qu’elles étaient -pratiquement irréalisables. Et c’est sans doute la désillusion que causa -aux masses l’échec fatal de ce chimérique programme qui les fit se jeter -à corps perdu dans les rangs des deux partis, le socialiste et -l’anarchiste, qui avaient su, du moins, limiter leurs ambitions à un -pratique terre à terre et concentrer leurs efforts dans la conquête d’un -idéal purement matériel. - -Blasco Ibáñez tenait pour une République fédéraliste, à l’exemple de -celle des Etats-Unis d’Amérique. Son maître et son chef était ce Pi y -Margall que je viens de nommer, écrivain d’ailleurs notable à divers -points de vue et qui a laissé, en particulier, d’importantes études sur -l’histoire de l’Amérique et sur le Moyen-Age. Né à Barcelone en 1824, -il fut, avec Figueras, Salmerón, Castelar et Serrano, l’un des chefs de -l’éphémère République Espagnole qui dura du 11 Février 1873 au 29 -Décembre 1874--jour où le _pronunciamiento_ de Martínez Campos mit sur -le trône le fils d’Isabelle II, Alphonse XII--, et est mort à Madrid, le -29 Novembre 1901, entouré de l’estime universelle. L’armée espagnole, -dont les officiers sont aujourd’hui le plus ferme appui de la Royauté, -comptait alors dans ses rangs de nombreux chefs républicains, formant -une association révolutionnaire affiliée à d’autres groupements civils -et Blasco Ibáñez, qui appartenait à l’un de ces derniers, fut mêlé à -diverses tentatives de rébellion, que la vigilance des autorités -monarchiques fit échouer, au dernier moment. C’est à la suite d’un essai -de ce genre, en 1889, à Valence, qu’il se vit contraint, pour sauver sa -liberté, de fuir à Paris, où il devait rester un an et demi. -D’antérieurs soulèvements avaient jeté dans la capitale française une -émigration considérable d’officiers et de journalistes républicains et -le chef des activistes du parti, le Castillan D. Manuel Ruiz Zorrilla, -né à Osma en 1834, mort à Burgos en 1895, réunissait autour de lui, dans -son appartement d’une des avenues proches de l’Arc de Triomphe, la fine -fleur de ces conspirateurs malheureux. Blasco s’était installé sur la -montagne Sainte-Geneviève et vivait assez à l’écart de ces émigrés -politiques. Il occupait une chambre dans un hôtel qui existe toujours, -l’_Hôtel des Grands Hommes_ et qui regarde l’aile droite du Panthéon, au -Nº 9 de la Place de même nom, hôtel dont presque tous les hôtes étaient -des étudiants ou des étrangers, que l’ignorance, ou la bizarrerie de -leurs noms faisait désigner par les numéros de la pièce par eux occupée. -Blasco, qui avait la chambre Nº 52, était donc, comme il aime -plaisamment à le rappeler, «le grand homme Nº 52». - -Un de ses traducteurs français--le seul qui se soit donné la peine de -lui consacrer une très courte notice en notre langue--M. F. Ménétrier, a -prétendu, à ce propos, et à deux reprises--en Mars 1910, au Nº 2 des -_Mille Nouvelles Nouvelles_, p. 54, puis en 1911, en tête de sa -traduction de _Entre Naranjos_--que Blasco Ibáñez était resté plusieurs -années en France, lui attribuant la composition, à Paris, d’œuvres -écrites en réalité à son retour en Espagne[22]. Son séjour dura -exactement le temps que j’ai dit plus haut et le seul et unique ouvrage -qu’il y composa fut cette _Historia de la Revolución Española_, que le -prêtre D. Julio Cejador cite, dans la très confuse bibliographie des -œuvres de Blasco qu’il a mise en 1918 à la suite de son article sur -l’écrivain au t. IX de sa verbeuse et partiale _Historia de la lengua y -literatura castellana_, comme ayant paru à Barcelone en 1894 en 3 -volumes. C’est une œuvre destinée au peuple, qui avait été rédigée -sur la demande d’un éditeur catalan et qui fut publiée par fascicules. -Il ne faudrait d’ailleurs pas juger, par cette production de -circonstance, de la nature des occupations de Blasco à Paris. En vérité, -l’étude l’absorbait au point de lui faire oublier la politique. -Précédemment, alors qu’il s’était jeté à corps perdu dans les agitations -de son parti, il avait écrit trois romans et de nombreux contes. Par une -curieuse anomalie, ce révolutionnaire, qui aspirait à la disparition -d’un passé mort et d’institutions momifiées, ne savait, pour ses -œuvres d’imagination, que puiser dans les âges révolus. Ses romans -étaient historiques; ses contes, des légendes dont le décor fantastique -et les sombres personnages étaient empruntés au Moyen Age. Ses travaux -de débutant virent le jour dans des publications illustrées de Madrid et -de Barcelone et ont même trouvé un éditeur pour les réunir en volumes. -Mais leur auteur s’est toujours refusé à en autoriser la réimpression. -Je respecterai donc sa pudeur à l’endroit de ces fils premiers-nés de sa -verve de créateur et passerai outre, moi aussi. - -Peu avant son départ pour Paris, à vingt-deux ans, il avait achevé ses -deux premiers romans d’ambiance moderne: _El Adiós de Schubert_ et la -_Señorita Norma_. Ce sont des œuvres de peu d’étendue, qui -produisirent quelque sensation dans le public et furent cause que, pour -la première fois, des critiques daignèrent s’occuper du romancier Blasco -Ibáñez. Celui-ci ne les en a pas moins condamnées à l’oubli, comme tout -le fatras de ses romans historiques, et s’est toujours opposé également -à ce qu’elles fussent rééditées. A Paris, l’on a vu qu’il écrivait peu, -bien qu’il y lût beaucoup. Il était dans cette situation psychologique -spéciale d’un être qui, prévoyant obscurément que de grandes choses lui -étaient réservées, profitait tacitement de cette courte trêve du Destin -pour se préparer à vivre. La plénitude de son exubérante jeunesse, -l’ardeur physique de son tempérament viril le rendaient doublement -heureux, en ce Quartier Latin de la bonne époque, débordant de joyeuse -sève française, aux amours faciles, à l’existence matérielle aisée. Sa -famille lui assurait trois cents francs chaque mois: une petite fortune -en ces jours lointains! Les correspondances qu’il envoyait à divers -journaux espagnols ajoutaient une centaine de francs à la manne -familiale. Que fallait-il de plus pour apparaître, aux yeux des -faméliques bohêmes de l’_Hôtel des Grands Hommes_, nimbé de l’auréole -d’un satrape? C’était, surtout aux premiers jours du mois, une bombance -entre camarades, dont Blasco supportait généreusement tous les frais et -comme, alors, il se croyait obligé, à titre d’Espagnol, de ne pas -démentir la légende du Don Quichotte fanfaron et bon enfant, il s’était -mis à la tête d’une bande allègre de gais lurons, Espagnols et -Hispano-Américains, dont les exploits devinrent promptement légendaires -au Quartier. Un soir, au Bal Bullier, l’ordre fut tellement troublé par -ces joyeux drilles, que les gardes républicains durent intervenir et -expulser _manu militari_ la troupe tapageuse et son chef. - -Blasco Ibáñez, lorsque, étant à Paris, le hasard le ramène sur cette -Place du Panthéon, où l’_Hôtel des Grands Hommes_ réveille ses vieux -souvenirs, ne manque pas, montrant le poste de police installé dans -l’édifice qui sert de Mairie au Ve Arrondissement, de dire à ses -compagnons, en guignant malicieusement de l’œil: «_¡Las veces que nos -han traído aquí, de noche!_»[23]. Il y avait, en ce temps là, au bureau -du poste de police, un vieux fonctionnaire qui, sous l’Empire, avait -été, lui aussi, conspirateur républicain et qui, au courant des -antécédents politiques du jeune Blasco, considérait comme son devoir de -le tancer vertement, encore qu’avec une secrète sympathie, lorsqu’il le -voyait entrer, confondu pêle-mêle avec des filles et tout l’élément -composite d’une bataille nocturne à Paris, aux alentours de la Sorbonne. -«_Comment_, s’écriait ce brave homme, _n’avez-vous pas honte de mener -une telle existence_? _Vous, exilé pour la cause glorieuse de la -Liberté!_» Le captif avouait humblement sa honte, était loyalement -relâché et recommençait de plus belle, à la prochaine occasion. Pourtant -en guise de pénitence, il s’était imposé la noble tâche de racheter de -la perdition quelques Madeleines repentantes et ses succès, sur ce -terrain spécial de l’apostolat évangélique, eussent été, m’a-t-il -déclaré, de nature à rendre jaloux cet excellent Père de la chanson, -lequel, pour le rachat de leurs manquements, imposait le recommencement -aux agnelles perdues qui lui confessaient certains péchés mignons... - -En 1891, une amnistie des délits politiques ayant été accordée par le -gouvernement espagnol, Blasco put rentrer dans sa patrie. Il y revint -tout autre qu’il en était sorti. Désormais, c’en fut fait de la -dissipation. L’austérité et le travail devinrent les maîtres de sa vie. -Il se maria et recommença la propagande républicaine, mais en lui -consacrant une énergie concentrée, toute nouvelle. Aujourd’hui qu’il -s’est retiré de la politique militante, qu’il veut oublier ses triomphes -oratoires et ses polémiques de presse, l’évocation de ces années -obscures est propre à l’attrister. Pourtant, comment taire une période -où jamais il ne montra un plus absolu désintéressement, un dévouement -plus complet en faveur de la cause de l’émancipation de ce pauvre peuple -d’Espagne? Il avait fondé _El Pueblo_, feuille toujours existante et qui -est l’un des plus vieux journaux radicaux d’Espagne. Une telle -entreprise, il la risqua sans appui pécuniaire aucun et, pour soutenir -son journal, il dépensa tout ce qui lui était revenu à la mort de sa -mère et d’autres biens de famille encore. On sait ce qu’il en est des -journaux de parti, spécialement ceux d’idées dites «avancées». Les -bailleurs d’annonces se garent d’eux comme de la peste, leurs abonnés -sont clairsemés et le plus net de leurs revenus doit donc provenir de la -vente au numéro. Mais l’Espagne a une moitié de sa population qui est -illettrée et comme _El Pueblo_ s’adressait vraiment au peuple, l’on -conçoit que, des presses qui l’imprimaient, coulassent plutôt des -«bouillons» que le Pactole. - -A ces déboires financiers s’ajoutaient les mille tracas de la -systématique persécution des autorités, qui ne pouvaient admettre les -campagnes acharnées du journal contre le système gouvernemental -monarchique. La prison: telle était la riante perspective qui s’offrait -désormais à la vue de Blasco et il en prit plus d’une fois le chemin, -non pas, comme au Quartier Latin, pour y être élargi après une -paternelle semonce, mais pour y faire connaissance avec le régime -cellulaire espagnol, qui n’a rien de particulièrement attrayant. Mais -déjà sa seule vie quotidienne de journaliste était une sorte de bagne. -D’abord, il lui fallait écrire chaque jour plusieurs articles. Ses -compagnons de rédaction étaient de jeunes enthousiastes, qui -travaillaient gratuitement. Aussi réclamaient-ils l’aide de leur -Directeur pour les rubriques les plus diverses et cette besogne qui -commençait à 6 heures du soir--le _Pueblo_ paraissant le matin--ne se -terminait qu’à l’aube suivante. Un Valencien, qui a eu l’occasion de -participer à cet apostolat, m’a affirmé que, sauf la composition et le -tirage de sa feuille, Blasco Ibáñez faisait tout le reste et qu’il -aidait même fréquemment ses reporters à confectionner de quelconques -faits-divers. Cette intense production au jour le jour dura près de dix -années. Elle est malheureusement perdue pour nous. Il est vrai que la -majorité de ces articles étaient des improvisations politiques, dont le -caractère d’actualité constituait le mérite principal et qu’à ce titre, -ils n’offriraient qu’un intérêt très relatif. Cependant, mêlés avec eux, -on trouverait des études littéraires et artistiques, des essais de -critique, tout un côté intéressant d’une ardente propagande, qui tendait -à offrir au peuple, en même temps que la liberté civique, la jouissance -du Beau, jusqu’alors propriété exclusive des privilégiés de la Fortune. -Aucun de ces travaux n’a été conservé par Blasco. Il y a plus. Dans sa -haine pour les paperasses accumulées, dont j’ai parlé suffisamment, il a -détruit, il y a bien longtemps, toute la suite du _Pueblo_ et la -rédaction du journal n’a commencé à en collectionner les numéros que -lorsque son fondateur eut cessé de le diriger. Peut-être, cependant, -qu’en une discrète bibliothèque d’Espagne, l’on en trouverait les -volumes reliés, au fond d’un poussiéreux magasin... Quoiqu’il en soit, -Blasco ne se repent guère de cette destruction, à en juger par ce qu’il -écrit dans le prologue «Au lecteur» de son dernier livre, sur _El -Militarismo Mejicano_, p. 12: «J’ai toujours considéré les tâches du -journalisme comme un travail éphémère, dont l’existence conditionnée et -rapide ne mérite pas de se prolonger dans un livre. Je n’ai réuni en -volumes que mes contes et non tous, ainsi que quelques articles -littéraires, en très petit nombre. Je n’ai jamais considéré comme dignes -de figurer sous une couverture d’éditeur mes travaux concernant la -politique, la sociologie, l’histoire, etc. J’ai été, de longues années, -journaliste, écrivant chaque jour un ou deux articles. Le lecteur dont -la bienveillance me favorise s’imaginera aisément de quel péril l’a -délivré mon manque de passion de collectionneur... Si j’étais de ces -auteurs qui croient faire tort à la postérité lorsqu’ils oublient de -réunir en volumes jusqu’aux lettres par eux envoyées à des amis, il -existerait, à cette heure, de trente à quarante tomes d’articles de -Blasco Ibáñez. Car j’en ai produit par milliers et je les ai si -complètement oubliés, qu’il me serait parfaitement impossible, même si -je le voulais, de les retrouver aujourd’hui...» - -C’est dans cette période agitée que le futur maître du roman espagnol -écrivit les œuvres d’imagination les plus vigoureuses de sa période -valencienne. _El Pueblo_ accueillit la plupart des contes qui forment -actuellement les deux recueils intitulés: _Cuentos Valencianos_--qui en -contient treize--et _La Condenada_--qui en contient dix-sept. _Arroz y -Tartana_, son premier roman vraiment littéraire, et _Flor de Mayo_, -furent d’abord des feuilletons du _Pueblo_. Puis, lorsque Blasco eut -purgé la peine du bagne dont il va être question à la fin de ce -chapitre, c’est encore dans le _Pueblo_ que _La Barraca_, cette œuvre -qui le fit connaître à l’Europe, fut publiée par tranches quotidiennes. -Toutes ces créations, que l’on s’accorde à définir comme les plus -fraîches et les plus attrayantes de notre auteur, ont cependant été -composées dans le tohu-bohu d’une salle de rédaction de feuille -populaire et sans autre prétention que celle de distraire la plèbe qui -en formait la clientèle fidèle. Voilà ce qu’aucun critique n’avait songé -à dire et l’observation méritait d’être faite. Le même garant de Valence -que j’ai cité plus haut, me décrivant la façon de travailler de celui -qu’il appelait alors «_el jefe_»[24], m’a dit, à la lettre, ce qui suit: -«Il ne se couchait que plusieurs heures après le lever du soleil. Sa vie -normale commençait donc dans le milieu de l’après-midi. A la nuit -tombante, je le trouvais installé au journal. Il faut que vous sachiez -que la rédaction du _Pueblo_ était installée dans une vieille bâtisse du -XVIe siècle, avec un énorme salon, dont des colonnes salomoniennes -soutenaient le haut plafond. Dans cette pièce gigantesque, la -caléfaction n’existait pas et les fougueux rédacteurs y tremblaient, -l’hiver, d’un froid humide. Blasco avait installé sa table à l’un des -angles de ce hall. Son travail était haché d’interruptions, obligé qu’il -se voyait de recevoir à tout instant les coreligionnaires qui, seuls ou -en groupes, venaient le consulter. Ce n’est guère que passé minuit qu’il -commençait à être délivré de ces visiteurs enthousiastes. Jusque vers -trois heures du matin, il continuait la rédaction, classant les -télégrammes de la dernière heure. A partir de trois heures, il restait -seul, dans le hall plongé dans une obscurité que coupait sa petite -lampe[25]. C’est alors qu’il écrivait ses contes, ceux que vous savez, -et aussi cette merveilleuse histoire d’amour qui s’appelle: _Entre -Naranjos_. Sous lui trépidait notre vieille presse, cependant qu’aux -fenêtrages du salon immense, l’aurore aux doigts de rose teignait de -vives nuances les vitres anciennes. Son existence était d’une laborieuse -monotonie, entrecoupée, comme seuls incidents notables, d’excursions -forcées aux geôles de la ville et même--à la suite de voyages de -propagande politique en ces deux cités--à celles de Madrid et de -Barcelone. Il vivait dans la plus extrême pauvreté, ayant perdu tout son -avoir dans cette mauvaise affaire du journal à maintenir et, d’autre -part, ne gagnait rien avec la plume, vu qu’il ne disposait pas du temps -nécessaire pour écrire ailleurs qu’au _Pueblo_. Il soutint aussi de -fréquents duels avec ses adversaires politiques.» - -Ces duels sont restés célèbres en Espagne et l’auteur de l’article dédié -à Blasco Ibáñez au T. VIII de l’_Enciclopedia Espasa_--publication de -premier ordre, qui fait honneur aux éditeurs barcelonais qui -l’entreprirent et sauront la mener à bien--a cru devoir rappeler comme -particulièrement sensationnels ceux qu’il eut avec D. R. Fernández -Arias, directeur de la feuille des officiers espagnols: _La -Correspondencia Militar_, et avec le général Bernal. Je raconterai, plus -loin, celui, plus fameux encore, avec certain lieutenant de la Sûreté, à -Madrid. Mais, avant d’en venir à cet incident, il en est un autre que je -dois conter et dont les conséquences furent d’une gravité extrême pour -Blasco. C’était en 1895--lors de la seconde et dernière guerre -d’indépendance de l’île de Cuba contre l’Espagne. On sait que la perle -des Antilles, après un premier essai de rébellion en 1868, dompté par -Martínez Campos, s’était soulevée de nouveau sous la direction du -général cubain Gómez, déjà impliqué dans le soulèvement de 1868, et de -l’avocat D. José María Martí, ainsi que du patriote D. Antonio Maceo. -Blasco Ibáñez voulait que fût reconnue l’indépendance de Cuba et, par -suite, s’opposait à la continuation d’hostilités parfaitement -inutiles--on ne le vit que trop dans la suite. Son maître, Pi y Margall, -soutenait, d’ailleurs, la même thèse que lui: avec cette différence, -toutefois, que le disciple, plus jeune et plus agressif, tendait aux -solutions extrêmes et, ne se bornant pas à exposer des doctrines de -cabinet, n’hésitait point à descendre dans l’arène des réunions -publiques, où le _leit-motiv_ de ses discours était que l’Amérique -espagnole s’étant séparée de l’Espagne depuis un siècle après des -luttes aujourd’hui oubliées, il n’y avait pas de raison sérieuse de -s’opposer à ce que Cuba suivît cet exemple, puisqu’au bout de -l’émancipation, l’amitié entre la mère-patrie d’antan et ses filles -affranchies était chose certaine. Mais le gouvernement central madrilène -ne l’entendait pas ainsi, d’autant plus que le mouvement de protestation -populaire avait vite pris un caractère d’émeute, parce que, le service -militaire obligatoire n’existant point alors en Espagne, c’étaient les -fils des pauvres seuls qui, ne pouvant se racheter contre argent sonnant -de leur devoir de servir, étaient forcés d’aller, en vertu du tirage au -sort, défendre à Cuba les privilèges de quelques gros fonctionnaires de -la Couronne. Blasco Ibáñez lança donc le cri: «_¡Que vayan todos á la -guerra, ricos y pobres!_»[26], interprétant ainsi la commune pensée du -peuple. Dès lors, les manifestations s’exaspérèrent et les femmes, en -particulier, commencèrent à s’opposer violemment à l’embarquement des -troupes expéditionnaires. Dans une de ces manifestations, organisée par -_El Pueblo_ et son rédacteur en chef à Valence, la protestation dégénéra -en combat, où les gardes à pied et à cheval se virent repoussés par la -multitude, et perdirent, malgré qu’ils se défendissent à coups de sabres -et de fusils, plusieurs des leurs. La ville fut mise en état de siège, -la loi martiale proclamée et Blasco décrété de prise de corps par les -autorités militaires, heureuses de pouvoir enfin, une bonne fois, se -défaire d’un redoutable ennemi. Il serait superflu de s’arrêter ici à -considérer ce qui fût advenu de Blasco Ibáñez, si sa capture eût été -réalisée à l’issue de cette échauffourée. Le cas d’un certain Francisco -Ferrer, Catalan d’Alella, fondateur de la _Escuela Moderna_ et fusillé, -le 13 Octobre 1909, à Montjuich, comme instigateur de la Révolution à -Barcelone, est encore trop frais dans toutes les mémoires pour que -j’insiste. Mais les marins et les pêcheurs du port de Valence, de tout -temps grands enthousiastes du jeune romancier, eurent le bon esprit de -le tenir longtemps caché dans des antres secrets qui servent bien -souvent aux contrebandiers, jusqu’à ce qu’une certaine nuit, déguisé en -matelot, le proscrit, dont la tête était condamnée, utilisa le départ -d’un bateau se rendant en Italie pour, à une grande distance de la côte, -passer à bord et échapper ainsi aux poursuites. - -Son séjour de plusieurs mois au «pays de l’art» permit au fugitif de -parcourir en tous sens la péninsule et d’en visiter, quoique sans -argent, les principales curiosités, réalisant de façon fort imprévue le -plus cher désir de tout véritable homme de lettres, et, dans son cas -particulier, un vœu qu’il caressait dès l’enfance. Depuis, il est -retourné, et à diverses reprises, dans la Péninsule Italique, en y -jouissant de tout le confortable d’un voyageur aisé. Il n’y a point -éprouvé la fraîcheur, ni la vivacité des sensations de ce premier voyage -forcé, où il n’avait pour tout bagage qu’une modeste valise et se voyait -contraint de se priver du plus essentiel, s’il voulait ne point être -rapidement obligé de mourir de faim. Tous ces enthousiasmes ont pris -corps dans une suite d’articles envoyés au _Pueblo_ et qui, réunis en -volume, sous le titre: _En el País del Arte_ (_Tres meses en -Italia_)[27], volume souvent réimprimé depuis 1896, contribuèrent à lui -conquérir, en Espagne, un renom de paysagiste et de descriptif aux -touches vigoureuses et évocatrices, suggérant la vie avec de simples -mots et la rendant aussi nettement que, si au lieu d’une plume, il eût -manié le pinceau. Cependant les événements qui se précipitaient, en -Espagne, par suite de la déroute cubaine, avaient vite fait oublier le -choc sanglant de Valence. Blasco put ainsi revenir en cette ville, mais -en y restant soumis à la surveillance des autorités militaires, qui ne -le perdaient pas de vue. - -A peu de temps de là, les émeutes recommencèrent de plus belle et des -bandes républicaines se mirent à battre la campagne. Ce prétexte futile -parut suffisant pour, de nouveau, incarcérer Blasco et lui faire le -procès qu’avait évité sa fuite en Italie. Dans une caserne d’infanterie -siégeait un conseil de guerre, entouré de tout l’appareil martial -coutumier. Blasco y comparut entre une haie de baïonnettes. -L’accusateur, un colonel, réclamait pour lui la peine de quatorze ans de -bagne. L’accusé négligea de rien dire pour sa décharge. Il fut pourvu du -défenseur d’office, prévu par la loi et n’ajouta pas une parole à son -plaidoyer, sachant que c’eût été peine perdue. La délibération des -colonels qui constituaient le tribunal, fut longue et entrecoupée de -nombreuses consultations des supérieurs. Quand la sentence fut enfin -arrêtée, les ombres de la nuit avaient envahi le ciel de turquoise de la -_Huerta_. Dans une cour de la caserne, à la pâle lumière d’un falot, -Blasco apprit que la justice des officiers l’estimait digne d’apprendre -à mieux observer l’ordre social par eux incarné, non pas, comme c’eût -été logique, dans une forteresse, mais, et en dépit des dispositions -légales, au _presidio_, entre des assassins et des voleurs. Dans cet -enfer d’ignominie et de servitude, Blasco Ibáñez est resté plus d’un an -et, aujourd’hui encore, il ressent, à parler de ces jours néfastes, -comme la glaciale sensation d’un sépulcre lui tenailler le corps. -L’édifice où on l’enferma a été démoli. Il était situé dans le vieux -Valence, entre un lacis de tortueuses ruelles où jamais ne pénétrait un -rayon de soleil. Construite pour héberger quelques douzaines de moines, -cette geôle donnait alors asile à plus de mille détenus. Afin d’éviter -des contagions trop naturelles avec une telle agglomération de chair -humaine, on procédait, chaque jour, à un lavage à grands flots de -l’édifice, comme sur le pont d’un navire. Mais ces arrosages continuels -y faisaient régner une telle humidité, que la vieille bâtisse rendait -l’eau par tous ses pores et qu’une malsaine buée se dégageait de ses -murailles, engendrant des miasmes pestilentiels. Du fond des puits qui -servaient de cours, les forçats contemplaient d’un œil avide le -lointain reflet solaire, qui, à midi, dorait l’arête des toits voisins, -sans jamais se risquer à descendre dans ces fosses d’abomination et de -désespoir. La marche, de plus en plus déplorable, de la guerre cubaine -avait eu pour effet--comme il arrive toujours en de telles -circonstances--de redoubler les rigueurs officielles, déjà extrêmes, à -l’endroit de Blasco. Le personnel des gardiens du bagne, sachant que, -s’il était là, c’était à cause du peuple, dont ils étaient, le traitait -avec tous les égards possibles. La pâle troupe des galériens, où -quelques monstres à l’horrible passé figuraient, n’avait pas tardé non -plus à subir l’ascendant moral de ce grand conducteur d’hommes et à le -respecter, avec cette déférence qu’impose, aux pires scélérats, le -contact d’une nature supérieure, s’efforçant même, par une émulation -touchante, de lui rendre, dans la mesure de leurs faibles moyens, sa -situation plus sortable. Mais le gouvernement activait la surveillance -et donnait des ordres précis. Blasco était l’ennemi de la patrie. Il -devait être soumis au régime le plus rigoureux. Parce qu’il avait voulu -la liberté de Cuba, on exigea que les quelques douceurs dont -l’administration l’avait gratifié, fussent impitoyablement supprimées. -Plus de livres, plus de papier, plus de crayons pour cet _outlaw_. Ni -lecture, ni écriture pour ce paria. Il eut sa merveilleuse chevelure, -trophée de virilité exubérante, rasée. Il porta l’uniforme infamant de -la chiourme. La seule faveur qui fut maintenue, et encore à la condition -expresse de rester secrète, ce fut de lui permettre de coucher à -l’infirmerie, où mouraient les phtisiques, victimes de l’effroyable -discipline de ces lieux. - -Blasco Ibáñez n’a pas cru devoir écrire, comme Silvio Pellico, ses -_Prisons_. A peine trouve-t-on dans ses contes quelque directe allusion -à l’horreur des _presidios_ en Espagne. Ainsi, dans celui qu’il a -intitulé: _Un funcionario_, p. 99 de son recueil: _La Condenada_, et le -conte même qui a donné son nom à ce recueil, p. 5. Dans le premier, il -décrit la vie du bourreau de Barcelone, qui, une certaine nuit, avait -logé près de lui au bagne. Dans le second, il relate les impressions -qu’il avait gardées d’un pauvre diable de condamné à mort, avec qui il -s’était entretenu plus d’une fois, à travers la grille de son cachot. -Peut-être, enfin, faut-il encore rattacher à ces souvenirs le petit -récit où figure un _golfo_[28] incarcéré: _La Corrección_, p. 133 des -_Cuentos Valencianos_. Mais, dans ses romans, rien, absolument rien ne -transparaît de cette période, qui reste encore aujourd’hui le cauchemar -de Blasco. Cependant l’opinion espagnole s’était émue en présence du cas -de cet écrivain, déjà assez célèbre, que l’on traitait en criminel de -droit commun. Un mouvement de protestation nationale s’esquissa. A -plusieurs reprises, l’Association de la Presse réclama du gouvernement -de Madrid l’élargissement du détenu, jusqu’à ce qu’enfin son président -d’alors, D. Miguel Moya, journaliste bien connu et d’un réel talent, -obtint de la Reine Régente l’indult du forçat. Blasco Ibáñez avait passé -un an et plusieurs mois en captivité, une captivité dont le lecteur a -bien compris toute l’horreur. On ne l’élargit qu’à condition qu’il -résiderait à Madrid et viendrait se présenter chaque matin au bureau de -la Place. De cette façon, cet homme dangereux restait à portée de -l’autorité, qui avait juré, comme on dit, d’avoir sa peau et le voyait à -contre-cœur lui échapper. Il importe, à ce propos, de dissiper une -erreur commise par le traducteur déjà cité, M. F. Ménétrier, qui, dans -la courte notice à laquelle j’ai renvoyé, prétend que Blasco Ibáñez fut -amnistié au bout de neuf mois; après quoi, il se serait fixé près de -Torrevieja, où il aurait écrit la plupart des nouvelles recueillies -ensuite sous le titre: _La Condenada_; après quoi, enfin, et à un an de -là, il serait revenu, en 1898, à Valence pour y être élu député et y -composer _La Barraca_. En réalité, il n’écrivit pas une seule ligne à -Torrevieja, port de mer entre Alicante et Carthagène, dont les salines -sont connues. Il n’y passa qu’un mois, pour y prendre des bains, avec la -permission spéciale de la _Capitanía General_ de Madrid, séjour sans -importance qui précéda, en effet, de peu sa nomination de député. - -Cette nomination, acte spontané du peuple de Valence et effectuée à une -énorme majorité, transformait incontinent la victime en personnage -officiel, couvert par l’immunité parlementaire. Mais elle ne faisait -nullement de Blasco un politicien, dans le sens que l’on donne -ordinairement à ce vocable. Les défauts du parlementarisme--dont la -nuance espagnole ne laisse pas d’être tout à fait _sui generis_--et le -caractère conventionnel des partis, devenus une sorte d’entité légale, -n’ont jamais eu le don de le séduire. Enthousiaste romantique, il a été -un agitateur républicain, capable de donner sa vie pour son idéal, mais -a toujours ressenti, pour la comédie parlementaire de Madrid, une -répugnance instinctive. Si, dès l’enfance, l’atmosphère romanesque des -conspirations l’avait séduit, le rêve de devenir député n’avait, par -contre, oncques hanté son cerveau. Mais il n’en accepta pas moins, avec -reconnaissance, cette investiture qui le mettait à l’abri des coups -sournois d’ennemis qui, procédant jusqu’alors avec un arbitraire -tout-puissant, se voyaient maintenant arrêtés par le caractère -intangible du représentant de la nation, d’autant plus qu’à cette époque -le Parlement espagnol concédait fort rarement l’autorisation préalable -d’arrestation d’un de ses membres. J’ai entendu conter, sur Blasco -Ibáñez député, une jolie anecdote, dont, cependant, je n’oserais -garantir l’authenticité, puisque, le jour où je la rapportai au maître, -il se borna à sourire. Néanmoins, étant donné son caractère, je la -considère comme fort vraisemblable. Il avait alors trente ans et -travaillait plus que jamais pour la cause républicaine. Or, son parti se -trouvait préparer, avec la complicité de certains généraux, un grand -mouvement antimonarchique, dont le succès paraissait alors assuré. -Beaucoup d’officiers supérieurs avaient juré de tirer l’épée pour la -Cause et le coup eût peut-être abouti, si, comme toujours, le -gouvernement, averti à l’instant critique, n’eût recouru au biais -ingénieux de doter de grasses sinécures ces chefs mécontents, lesquels, -naturellement, se rangèrent _ipso facto_ aux côtés de la royauté. Mais, -quand ils étaient encore dans toute la ferveur de leur zèle -révolutionnaire, il y avait eu, une nuit, une assemblée secrète, qui -s’était prolongée jusqu’au matin et à laquelle avait assisté, -naturellement, Blasco. On y avait réglé jusqu’en ses moindres détails -l’acte libérateur. On était allé jusqu’à dresser la charte et établir -les cadres du nouveau régime, en s’en répartissant les divers -portefeuilles: «Vous, Blasco, dit le président du conciliabule, il -faudra que vous vous chargiez de l’Instruction Publique, non pour -l’Instruction en elle-même, mais à cause des Beaux-Arts, qui en -dépendent...»--«Moi, répliqua l’interpellé avec stupeur? Quelle -plaisanterie! Je n’ai jamais songé, pas même en rêve, à être converti en -ministre. Si vous tenez absolument à ce que je sois quelque chose dans -votre combinaison, envoyez-moi, de grâce, comme ambassadeur à -Constantinople et permettez que j’emmène avec moi, à titre de -conseillers d’ambassade, un groupe de jeunes écrivains...» - -Cette boutade, si jamais elle fut prononcée, renfermerait une vérité -profonde. Et c’est celle-ci: que Blasco Ibáñez n’eût pas été homme de -gouvernement. En tant que chef de parti, sa situation ne laissait pas -d’être singulière. Son titre, en effet, était purement nominal. En -vérité, qui commandait, c’était son état-major et lui, ne faisait -qu’obéir à ses subordonnés. Combatif avec l’ennemi, il n’était plus, au -milieu des siens, qu’un bon camarade, d’un libéralisme anarchique. Il ne -manquait jamais, après avoir communiqué une décision, d’ajouter -aussitôt: «_Esto es lo que yo considero mejor, pero si ustedes opinan lo -contrario, yo les seguiré, ocurra lo que ocurra..._»[29]. Beaucoup -d’apparentes sottises, de pas de clerc dans sa vie politique ont été -commis sciemment, à seule fin de ne pas contrarier ceux qui -l’entraînaient à leur remorque. Quelques hommes astucieux et d’un sens -pratique aigu exploitèrent habilement cette faiblesse pour, vivant à -l’ombre du maître, faire profiter leurs combinaisons égoïstes du -prestige populaire de Blasco et confisquer à leur avantage cette partie -imposante de l’opinion publique ralliée autour de son nom. C’est à l’un -de ces arrivistes sans vergogne qu’est attribuée une phrase qui peint en -pied cette tourbe impudente. Comme on lui demandait pourquoi il se -refusait à obtempérer aux consignes du patron, il répliqua cyniquement: -«_Les chefs véritables du parti, c’est nous._»--«_Mais alors_, fut-il -objecté, _que devient, dans ce système, D. Vicente_?»--«_Don Vicente, -c’est le héros!_» Réponse qui dégage toute la moralité de cette période. -Le héros était bon pour recevoir les coups et souffrir les privations. -Quant aux profits, ces Messieurs de l’arrière-garde s’en étaient -généreusement réservé le monopole. - -Durant six législatures successives, Blasco Ibáñez représenta Valence à -la Chambre espagnole. Si son titre de député le mettait à l’abri des -persécutions que lui eût valu son activité politique, en revanche le -contact familier avec ceux que l’on pourrait appeler les professionnels -de cette même politique, agit sur lui à la façon d’un révulsif. Peu à -peu, ses illusions d’agitateur s’évanouirent, à la pratique quotidienne -de la comédie parlementaire espagnole, en même temps que disparaissaient -de l’arène les derniers officiers républicains, jadis si nombreux dans -l’armée. Sous la régence de Marie-Christine, l’armée espagnole offrait -ce spectacle curieux que, contre toute logique, c’étaient les vieux -officiers, colonels ou généraux, qui se montraient partisans de la -République, ou, du moins, d’un libéralisme avancé, et qu’au contraire, -les jeunes sous-lieutenants ou capitaines étaient monarchistes et -conservateurs. Une telle anomalie s’explique, si l’on songe que les -vieux avaient pris part à la révolution de 1868--qui fit descendre du -trône l’autre Marie-Christine, non d’Autriche celle-là, mais de -Bourbon--et qu’étant morts, en majorité, après les guerres coloniales, -le peu qui en survivaient se rallièrent à la monarchie d’Alphonse XIII, -lorsque celui-ci, à l’âge de seize ans, en 1902, eut pris possession du -pouvoir royal: les uns par découragement, les autres par intérêt. -Blasco, qui menait de front le métier de député et celui de -conspirateur, lorsque toute possibilité de réaliser ce rêve républicain -qu’il avait si tenacement caressé, lui fut apparue irrémédiablement -chimérique, voulut laisser là la politique et refuser le mandat de -député. La sixième fois qu’il fut nommé, son dégoût était si manifeste -qu’il apparut clairement qu’à la prochaine législature, ses électeurs -n’auraient plus raison de sa volonté. Je ne ferai pas l’histoire des -luttes intestines, des envies, des rivalités, des trahisons qui, alors, -empoisonnaient sa vie et qu’il considère aujourd’hui de très haut, avec -un sourire où l’ironie se mêle à l’effroi. Une phrase de lui suffit à -caractériser son attitude actuelle à l’endroit de ce lointain passé. -C’est cette simple, courte et éloquente exclamation: «_¿Y yo he podido -vivir así?_»[30]. - -Vers 1909, comme ses mandataires insistaient pour qu’il acceptât, une -septième fois, d’aller les représenter à la Chambre, Blasco Ibáñez leur -fit, en résumé, le discours suivant: «Il y a, en Espagne, vingt mille -Espagnols qui peuvent être députés et remplir leur rôle aussi bien, -sinon mieux que moi-même. En revanche, il en est un peu moins qui soient -capables d’écrire des romans passables. De grâce, permettez-moi de -suivre enfin ma voie véritable!» Cette décision n’impliquait nullement -une renonciation à l’idéal politique d’antan. Ceux qui connaissent -intimement Blasco Ibáñez savent que c’est un grand romantique et que la -plus amère déception de son existence, ce sera peut-être de voir venir -la mort en sa demeure, sans avoir vu venir auparavant la République en -Espagne. Et je ne crois pas me tromper en affirmant qu’au contraire, la -plus grande joie de sa vie consisterait pour lui à atteindre l’extrême -vieillesse, à servir, drapeau vivant, de symbole aux masses libérées de -son pays et à tomber, tel le vieux héros des _Misérables_, en dernière -et sublime victime sur la dernière des barricades de la révolution -triomphante... - -Mais, avant de clore le chapitre où se termine le long épisode -parlementaire de Blasco Ibáñez, ne faudrait-il pas que je -narre--puisqu’il rentre dans cette période--le duel avec le lieutenant -de la Sûreté dont j’ai parlé plus haut et qui ne fut que l’un des -nombreux incidents de sa carrière de député agitateur, plusieurs fois -blessé--et deux fois très grièvement--dans ces rencontres que -l’intempérance de son langage lui attirait? Cependant, comme ce récit a -sa place naturelle au chapitre V, je terminerai sur une historiette d’un -autre genre, qui montre combien le métier du leader républicain, obligé -bien souvent à outrer son attitude et ses discours pour contenter ce -même peuple dont il tient son mandat, peut nuire à la carrière d’un -écrivain. _La Barraca_, _Cañas y Barro_ et _La Catedral_ avaient été -rédigées dans des séjours alternés à Madrid et à Valence. Puis Blasco -s’était installé dans le petit hôtel voisin de la _Castellana_, qu’il -finit par acheter, et c’est là qu’il avait écrit _El Intruso_, _La -Bodega_, _La Horda_, _La Maja desnuda_, _Sangre y Arena_ et _Los Muertos -mandan_. Ce dernier livre, qui porte la date de Mai-Décembre 1908, clôt -l’ère madrilène. Car _Luna Benamor_, publié en volume au printemps de -1909, date, sous forme des six contes et des cinq esquisses qui -complètent cette touchante nouvelle, d’époques diverses, mais -antérieures. Il faut dire, pour expliquer la composition de ces six -romans en cinq ans--de 1904 à 1908--, que le sixième mandat de député de -Blasco Ibáñez avait été presque platonique, vu qu’il n’allait même plus -aux séances de la Chambre. _La Barraca_, après avoir paru dans _El -Pueblo_, avait été réunie en un modeste volume dont il ne s’était vendu -que quelques centaines d’exemplaires. Puis _El Liberal_ de Madrid, alors -le journal le plus lu d’Espagne, l’avait redonnée en feuilleton. Cette -fois, le succès avait été franc et la vente considérable. Quand parut -_Entre Naranjos_, en 1900, les amis du romancier lui offrirent un grand -banquet dans les jardins--aujourd’hui disparus et en partie occupés par -la nouvelle Poste--du _Buen Retiro_. Pérez Galdós, le patriarche du -roman espagnol, présidait cette fête, où de nombreux auteurs prirent la -parole et à l’ornementation de laquelle avaient été conviés les -artistes valenciens résidant à Madrid. Ce fut la cérémonie dont le -retentissement devait être grand et qui ne contribua pas peu à -accréditer le renom de l’écrivain. Cependant, je tiens d’un libraire -bien connu de la capitale espagnole que, fort après cette époque, à peu -près chaque fois qu’il lui arrivait de recommander une œuvre de -Blasco à sa clientèle aristocratique, il en recevait presque -infailliblement une réponse dans ce genre: «_Pero este Blasco Ibáñez, -¿es pariente del diputado republicano?_»[31]. Et, sur l’affirmative que -c’était le même homme, le monsieur et la dame distingués laissaient -tomber dédaigneusement un livre jugé indigne de tout intérêt... - -[Illustration: BLASCO AVEC SA FAMILLE SUR LA PLAGE DE MALVARROSA - -Il avait coutume, chaque matin, de faire une partie de rowing dans le -canot qui figure sur cette photographie, publiée par _Blanco y Negro_, -l’hebdomadaire illustré de Madrid] - -[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ PARLANT AU PEUPLE DANS LA SALLE DE JEU DE -PELOTE BASQUE («FRONTÓN») A VALENCE] - - - - - IV - - Aversion pour les groupements littéraires.--Individualisme.--Le - programme esthétique de l’auteur.--Ses goûts somptuaires: le - «palais» de la Malvarrosa et le petit hôtel de Madrid.--Histoire - d’une table de marbre.--Un voyage de Madrid à Bordeaux qui se - termine en Asie Mineure.--_Oriente._--Avec le «Sultan Rouge».--Le - forçat au palais du souverain des _Mille et Une Nuits_.--La plaque - de brillants de Blasco Ibáñez.--La mission que lui confie le Grand - Vizir.--Le retour en Espagne en Novembre 1907. - - -En Espagne, comme en d’autres lieux, l’instinct grégaire se fait sentir, -en littérature aussi bien qu’en politique et analogues variétés de -l’activité humaine. C’est en vertu de cet instinct que la jeunesse -littéraire tend à se grouper en clans avec chefs distincts, et à se -proclamer, dans l’intérieur de chacune de ces petites chapelles fermées, -l’unique dépositaire du Beau artistique et de la Vraie Doctrine, -regardant avec dédain quiconque ne se rallie pas sous le même drapeau. -Généralement, ces coteries ont un café qui leur sert de cénacle et c’est -là que les membres passent leurs soirées et souvent une bonne partie de -la nuit. On y discute à l’infini et de ces joutes oratoires, aussi -brillantes que stériles, le résultat a coutume d’être complètement -négatif. Qui dira combien d’adolescents et de jeunes hommes, -admirablement doués et dont le talent, s’il eût été formé de plus -méthodique sorte, se fût affirmé en œuvres durables, ont sombré dans -ces coteries de stérile verbalisme, dans ces parlotes prétentieuses où -il est question, à toute heure, du livre définitif que l’on écrira un -jour et qui est condamné à rester, à jamais, inédit! Blasco Ibáñez a -toujours fui ces _tertulias_[32]. Le contact avec les hommes d’action -que lui avait valu son rôle d’agitateur politique, alors que son menton -était encore vierge de tout duvet, lui faisait soigneusement éviter une -stagnation oiseuse en compagnie d’écrivains discoureurs, quels qu’ils -fussent. En outre, une instinctive répugnance pour tout ce qui, de près -ou de loin, rappelle les groupements académiques, ou simplement d’hommes -de lettres professionnels, l’écartait de milieux où l’on finit par -concevoir la vie à travers la vision d’autrui et par produire, non selon -son originalité et sa formule propres, mais d’accord avec le canon -esthétique grégaire, de façon à s’assurer d’avance l’approbation des -«chers collègues». - -Blasco Ibáñez, s’il a toujours marché seul en littérature--nous verrons -plus loin ce que signifie, en réalité, le reproche, qu’on lui a adressé -si souvent, d’être un imitateur de Zola--c’est qu’il pense que, pour -étudier la réalité, tant extérieure qu’intérieure, pas n’est besoin de -s’emprisonner en vase clos avec des gens qui ne parlent que littérature -et que cette manie professionnelle, qui est celle aussi, souvent, des -officiers de carrière et des gens d’Eglise, n’aboutit qu’à déformer -l’esprit. «Quand j’ai fini d’écrire,--m’a-t-il dit bien souvent--je me -plonge immédiatement dans la vie et me coudoie avec le public de la rue, -avec les foules, bonnes ou mauvaises. En un mot, je tâche de -m’assimiler les mille variétés diverses du réel. Voilà ce qui redonne -au romancier la tonicité, perdue au cours de ses longues heures -d’écriture, dans son cabinet. Voilà ce qui recrée l’activité -productrice...» Je crois aussi qu’une des raisons--et non des -moindres--pour lesquelles Blasco a une telle horreur des cénacles, c’est -qu’un caractère franc et viril comme le sien ne s’accommoderait pas de -l’esprit de médisance et de mordacité que l’on affirme y prévaloir. Sa -claire vision des choses l’a, dès l’origine, sauvé d’un piège qui--car -c’est un charmant, un intarissable causeur--eût été fatal à son génie, -s’il se fût, lui aussi, laissé séduire par l’attrait de réunions où, -quand on a pulvérisé en paroles les précurseurs, l’on n’est que trop -enté de s’imaginer ouvertes, toutes grandes, les portes de l’Avenir. Un -jour, à certain débutant, victime de telles fréquentations, Blasco tint -ce petit discours: «Vous passez des nuits occupés à démontrer que _X._ -est un imbécile. C’est parfait. Mais pour qui faites-vous ces -démonstrations? Pour vous-mêmes, j’imagine. Et en quoi ces -syllogismes-là vous avancent-ils le moins du monde? Ce qui importe, et -souverainement, c’est de prouver que chacun de vous en particulier n’est -pas l’imbécile que tous en chœur vous proclamez qu’est _X_. Mais une -telle preuve, vous ne la fournirez qu’en travaillant d’arrache-pied et -en produisant sans trêve. Si vous continuez à palabrer ainsi dans le -vide, à échanger systématiquement des commérages de vieilles femmes dans -la fumée et le brouhaha d’une tabagie, tout ce à quoi vous aboutirez, ce -sera à démontrer que n + p + q + r = x.» - -Même après être devenu célèbre, Blasco Ibáñez se montra obstinément -fidèle à cet amour de la solitude. Le contraire, d’ailleurs, ne -serait-il pas surprenant? Un tel producteur, qui souvent reste cloué -douze heures consécutives devant sa table de travail, trouverait une -médiocre volupté, après les laborieuses gestations de son puissant -cerveau, à se repaître de truismes ou des pauvres sentences de la -sagesse à la mode. Cependant, sa porte est ouverte à qui vient réclamer -sa bienveillance. Mais son affabilité, en ces occurrences, s’exprime -plus par des actes que par des paroles. Il n’est pas un jeune homme se -risquant dans la carrière des lettres et lui demandant son appui, qui -ait jamais été éconduit. Bien plus, Blasco Ibáñez s’intéresse, lorsqu’il -la reconnaît bonne, pour l’œuvre ainsi soumise à son patronage et -fait tant en sa faveur, qu’il lui trouve un directeur de journal ou de -revue, ou même un éditeur. On aura remarqué, sans doute, qu’aucun de ses -romans n’est précédé d’un prologue. Cependant, il eût été fort naturel -qu’à ses débuts au moins, il cherchât--et il n’eût pas manqué d’en -trouver--un illustre patron qui, en quelques lignes bienveillantes, -l’eût présenté au public. S’il ne l’a pas fait, la chose est d’autant -plus méritoire que, lorsqu’on lui demande d’écrire un avant-propos qui -rehausse, de sa signature mondiale, une œuvre de débutant, il finit -par s’exécuter, tout en prétextant que cela est inutile, que son -prologue ne servira de rien, etc. Ainsi, tout récemment, a-t-il composé, -pour le livre de M. E. Joliclerc: _L’Espagne Vivante_, une belle -dissertation en faveur du problème, toujours à l’ordre du jour chez -nous, parce que toujours non résolu: _Espagne et langue espagnole_, en -l’envisageant sous quelques-uns de ses principaux aspects d’ordre -historique. Ainsi encore, en pleine guerre, a-t-il mis, en tête du -traité, si documenté et précis, de M. A. Fabra Rivas sur _El Socialismo -y el Conflicto Europeo_, une vibrante préface où, déjà, il proteste -contre cette ignorance systématique, chez nous et ailleurs encore, de -l’Espagne et de sa littérature. «Les étrangers,--y disait-il, p. X, et -le livre est de 1915--les plus érudits savent qu’il exista une -littérature espagnole, puis-qu’ils l’étudient et qu’ils la commentent. -Mais ils ne semblent guère être informés sur la suite contemporaine de -cette même littérature. Soit paresse, soit routine, l’immense majorité -continue à penser que l’Espagne est restée une nation de _toreros_, ou -d’inquisiteurs, dont les femmes seraient ou des dévotes ou des -ballerines. De temps à autre, on publie, à titre de spécimen exotique, -quelque traduction espagnole en France, en Angleterre, en Allemagne. -Mais il est vrai qu’on lit, désormais, si peu, en ce bas monde!» - -Blasco Ibáñez, qui eût pu fonder en Espagne une école littéraire comme -il y avait été, dans la région de Valence, chef du parti républicain, ne -l’a pas fait par ce que persuadé de l’inefficacité des écoles -littéraires. D’ailleurs, jusqu’à ces derniers temps, son existence a été -tellement inquiète, tellement vagabonde, que l’on ne voit pas comment -cette indécise jeunesse qui a besoin d’un berger qui la guide, eût pu se -réclamer d’un chef toujours absent de son pays et qu’elle n’eût aperçu -que par intervalles rapides et clairsemés. D’où l’impossibilité -manifeste pour elle de le muer en idole, but et fin suprêmes de toute -école de jeunes littérateurs. Mais si le maître eût aspiré, en sa -patrie, aux lauriers de chef d’un cénacle réaliste, ses disciples -eussent trouvé en lui plutôt un camarade d’âge, ignorant la pause, dénué -d’orgueil, ne pensant qu’à l’œuvre de demain, ridiculement oublieux -de l’œuvre d’hier. Quant à son programme, nous avons la chance de le -posséder, sous forme d’une longue lettre adressée, le 6 Mars 1918, de -Cap-Ferrat--entre Villefranche et Beaulieu, sur la Côte d’Azur--au -prêtre D. Julio Cejador, qui l’a insérée en entier au tome IX de son -_Histoire Littéraire_ déjà citée, p. 471-478, en la traitant -d’«admirable», encore qu’elle ait été écrite au courant de la plume. En -voici les passages essentiels: «Parlons un peu du roman, puisque vous -m’en priez. J’accepte la définition courante: «_la réalité saisie à -travers un tempérament_». Et je crois encore, avec Stendhal, qu’«_un -roman est un miroir promené le long d’un chemin_». Mais il est bien -certain que le tempérament modifie la réalité et que le miroir ne -reproduit pas exactement les choses, avec leur rigidité matérielle, mais -qu’il confère à l’image cette fluidité, légère et azurée, qui semble -flotter au fond des cristaux de Venise. Le romancier reproduit la -réalité à sa façon, conformément à son tempérament, choisissant, de -cette réalité, ce qui lui en semble saillant et négligeant, comme -accessoires inutiles, le médiocre et le monotone. Ainsi opère le -peintre, quelque réaliste qu’il soit. Velasquez reproduisait la vie -mieux que personne. Ses personnages palpitent. S’ils eussent été -photographiés directement, peut-être eussent-ils été plus exacts, mais -ils vivraient infiniment moins. Entre la réalité et l’œuvre qui la -reproduit, s’interpose un prisme lumineux qui défigure les objets, en -concentre et l’essence et l’âme, et c’est le tempérament de l’auteur. -Pour moi, c’est cela qui constitue le romancier, parce que c’est en cela -que consistent sa personnalité, sa façon spéciale et individuelle de -comprendre la vie. C’est là vraiment qu’est son style, dût son écriture -apparaître négligée. Et comme, heureusement pour l’art, qui a en horreur -la monotonie et les répétitions, les tempéraments varient avec les -individus, vous voyez pourquoi je ne crois guère aux classifications, -aux écoles, aux étiquettes de certaine critique. Tout romancier -véritable reste soi-même et rien que soi-même. Qu’une lointaine parenté -le rattache à d’autres, c’est fort possible, mais il n’existe pas de -caste fermée. Je parle, évidemment, ici d’un romancier en pleine -possession de ses moyens, au zénith de sa trajectoire, car, dans la -jeunesse, il n’est que trop certain que nous subissons, tous, -l’influence des maîtres qui jouissent alors de la renommée. Personne, -ici-bas, n’échappe à ces influences supérieures. Notre présent est en -fonction à la fois du passé et de l’avenir. En biologie comme en -psychologie, on démontre que les générations qui nous ont précédé -influent sur nous, que nous sommes les légataires d’une hérédité -ancestrale, encore que, par l’action de notre libre arbitre, nous -arrivions à en atténuer diversement les effets. Or, comment, en -littérature, ne ressentirions-nous pas cette pression du passé et du -présent, lorsque nous risquons nos premiers balbutiements...? De même -que les religions, en tant que génératrices de consolation et d’espoir, -sont assurées, à jamais, de la gratitude de leurs fidèles, de même les -romans qui sont de vrais romans--c’est-à-dire ceux par qui vibre en -nous-même une corde de vie, ceux qui garantissent quelques heures -d’illusion au lecteur--sont assurés de la faveur de milliers et de -milliers d’êtres, alors même que la critique s’acharnerait à démontrer -que ce sont œuvres indignes de l’estime des esprits supérieurs. Car -la critique ne parle qu’à la raison. Mais l’œuvre d’art s’adresse au -sentiment. Entendez: à tout ce qui constitue notre héritage -d’inconscient, le monde de notre sensibilité, univers infini, -mystérieux, dont personne n’a jamais exploré les frontières, tandis que -celles de la raison sont parfaitement connues. Vous souvenez-vous de ce -tambourinaire-troubadour de certain roman de Daudet? Ce personnage -cocasse, avant de jouer du galoubet, «rase» religieusement son excellent -public de Provence par une fastidieuse explication de la manière dont il -lui est venu à l’idée de faire de la musique: en écoutant, sous un -olivier, chanter le rossignol. Tout le monde se sent l’envie de lui -crier: «_Assez comme cela! Etes-vous musicien? Oui? Alors, silence! Et -jouez-nous votre musique!_» Pour moi, en face des prologues, des -commentaires, des manifestes, etc. qui, tant de fois, encombrent les -livres d’autrui ou les colonnes des journaux, je me sens une envie -semblable de crier: «_Romancier, à ton roman!_» Et seul un Orbaneja a -besoin de déclarer, pour qu’on le sache, au pied de sa peinture que -«_ceci est un coq_». L’authentique peintre, celui qui est maître de sa -main comme de son imagination, n’inscrit pas de commentaires en marge de -son œuvre, car il sait parfaitement que le public verra, clairement, -sur la toile, ce qu’il a voulu dire et la façon dont il a voulu le dire. -Et si le public en fournit une douzaine de versions différentes, qui -sait laquelle de ces versions, finalement, sera acceptée comme bonne, et -si elle ne vaudra pas mieux que la version de l’artiste? Souvenons-nous -de notre grand Don Miguel, qui n’entendait, par son _Don Quichotte_, -qu’exprimer une seule idée et auquel l’admiration universelle en a prêté -tant et de si belles! Et puis, n’y aurait-il pas lieu de frémir au -spectacle de la finale destinée de toutes ces doctrines, exposées par -les romanciers pour expliquer leur œuvre et leurs prétendues -innovations...? J’écris des romans parce que cela est pour moi une -nécessité. Peut-être était-ce ma destinée et, en tout cas, tout ce que -je pourrais faire pour échapper à cette fatalité serait peine perdue. -Certains en composent - -[Illustration: LA MALVARROSA VUE DE LA MER] - -[Illustration: PETITE SALLE A MANGER DE LA MALVARROSA, IMITANT UNE -CUISINE DE STYLE VALENCIEN] - -parce que d’autres en composèrent avant eux et l’idée ne leur en serait -jamais venue, s’ils n’eussent eu, devant eux, une série de modèles. -Quant à moi, fussé-je né en pays sauvage, ignorant livres et art -d’écrire, j’ai la ferme conviction que j’eusse fait des lieues et des -lieues pour aller raconter à quelqu’un de mes semblables les histoires -imaginées dans ma solitude et entendre, en échange, de ses lèvres les -siennes propres. Chaque fois que j’achève une de mes œuvres, je -m’ébroue, positivement, de lassitude et exulte de délivrance, tel un -patient au sortir d’une opération douloureuse. «_Enfin!_ me dis-je. -_C’est bien le dernier!_» Et cela, je me le dis en toute bonne foi. Je -suis un homme d’action, dont la vie s’est passée à faire autre chose -encore que des livres et croyez que cela ne me réjouit que médiocrement, -de rester cloué trois mois durant dans un fauteuil, la poitrine contre -le bois de ma table, à raison d’une dizaine d’heures par séance! J’ai -été agitateur politique. J’ai passé une partie de ma jeunesse en prison: -trente fois au moins. J’ai été forçat. J’ai été blessé à mort dans des -duels féroces. Je connais toutes les privations physiques qui peuvent -affliger un être humain, y compris celles de la plus extrême pauvreté. -En même temps, j’ai été député jusqu’à satiété, jusqu’à la septième -législature; j’ai été ami intime de chefs d’Etat; j’ai connu -personnellement le vieux sultan de Turquie; j’ai habité des palais; -j’ai, plusieurs années, été homme d’affaires, maniant des millions; j’ai -fondé des villages en Amérique. Je vous cite tout cela pour vous faire -comprendre que les romans, je suis capable de mieux les vivre, le plus -souvent, que de les coucher, noir sur blanc, sur le manuscrit -d’imprimerie. Et cependant, chacune de mes œuvres nouvelles s’impose -à moi avec une sorte de violence physiologique, qui a raison de ma -tendance au mouvement et de mon horreur pour le travail sédentaire. Je -la sens croître dans mon imagination. Ainsi que le fœtus qui devient -enfant, elle s’agite, s’érige, vivante et vibrante, frappe aux parois -intérieures de mon crâne. Et il faut que, telle la femme en couches, -j’en expulse ce fruit de ma chair, sous peine de mourir, empoisonné par -la putréfaction d’une créature prisonnière. Tous mes serments de ne plus -travailler sont vains. Rien n’y fait. J’écrirai des romans aussi -longtemps que j’existerai. Leur formation est celle de la boule de -neige. Une sensation, une idée, que je n’ai pas recherchées, qui -surgissent des limites de l’inconscient, constituent le noyau autour -duquel s’agglomèrent observations, impressions et pensées, emmagasinées -dans mon subconscient sans que je m’en sois rendu le moindre compte. -L’imagination du vrai romancier est semblable à quelque appareil -photographique dont l’objectif serait perpétuellement en action. Avec -l’inconscience d’une machine, elle enregistre dans la vie quotidienne -physionomies, gestes, idées, sensations et les emmagasine pêle-mêle. -Puis, lentement, toutes ces richesses d’observation s’ordonnent dans le -mystère de l’inconscient, s’y amalgament, s’y cristallisent, jusqu’à ce -qu’elles soient prêtes à s’extérioriser. Et lorsque, sous l’empire d’une -force invisible, le romancier s’est mis à écrire, il lui semblera qu’il -exprime des choses nouvelles toutes fraîches écloses, alors qu’il ne -fera que transcrire des concepts subexistant en lui depuis des années, -qu’un paysage lointain lui suggéra, ou un livre, qu’il a complètement -oublié. Je me flatte d’être le moins littérateur possible en tant -qu’écrivain, c’est-à-dire le moins professionnel. J’abhorre qui a -toujours en bouche une conversation de métier, qui ne se réunit qu’en -petit comité, qui ne sait vivre qu’en clans exclusifs, peut-être par ce -que la médisance ne s’alimente que de la sorte. Je suis un homme qui -_vit_ et, lorsqu’il en a le temps, qui _écrit_, sous un impératif -catégorique du cerveau. Ce faisant, j’ai conscience de continuer la -noble et virile tradition espagnole. Les meilleurs génies littéraires de -notre race ne furent-ils pas des hommes, de vrais hommes, dans le sens -le plus complet du vocable: soldats, grands voyageurs, coureurs -d’aventures lointaines, exposés aux captivités, à des misères variées? -Que si, par-dessus le marché, ils furent aussi écrivains, ils ont su -abandonner la plume, lorsqu’il leur fallait, rudement, lutter pour -l’existence. Car ils considéraient leur métier d’écrivain comme -incompatible avec les nécessités de l’action. Souvenez-vous de notre -Cervantes, qui resta, à une période de sa vie, huit années sans écrire. -Et je crois que l’on apprend mieux ainsi à connaître la vie, qu’en -passant son existence dans les cafés; qu’en réduisant son observation à -la lecture des livres de camarades, ou aux palabres entre amis; qu’en se -momifiant le cerveau par des affirmations toujours ressassées; qu’en ne -s’alimentant que de sa propre sève, sans jamais changer d’horizon, sans -bouger des rivages au long desquels s’écoule un mince filet de cet -immense fleuve de l’humaine activité... Pour les écrivains de ma -nuance--voyageurs, hommes d’action et de mouvement--l’œuvre est en -fonctions directes du milieu. Et, revenant à la théorie du «miroir» de -Stendhal,--cette image si juste d’un si grand artiste, qui connut la vie -et qui fut, lui aussi, voyageur et homme d’action--je redirai que nous -reflétons ce que nous voyons et que tout notre mérite est de savoir le -refléter... L’important est donc de voir les choses de près, -directement, de les vivre, ne fût-ce qu’un instant, afin d’être à même -d’en déduire comment les autres les vivent. J’ai la croyance que les -romans ne se font ni avec la raison, ni avec l’intelligence; que ces -facultés n’interviennent dans leur fabrication que comme régulatrices et -ordonnatrices de l’œuvre d’art, ou, même, qu’elles se maintiennent en -marge de cette gestation, pour nous servir, à l’occasion, de -conseillères. Le vrai, l’unique facteur actif, c’est l’instinct, le -subconscient, cet invisible et mystérieux ensemble de forces que le -vulgaire dénomme «inspiration». Tout artiste véritable compose son -chef-d’œuvre «_porque sí_», comme on dit en espagnol, c’est-à-dire -par ce qu’il ne peut faire autrement. Les passages qu’on vante davantage -dans un roman sont presque toujours ceux dont l’auteur ne s’était pas -rendu compte et auxquels il ne s’arrête que lorsque la critique les lui -a signalés. Pour moi, en mettant le point final à un de mes livres, j’ai -l’impression de m’éveiller d’un rêve. Je ne sais si ce que je viens de -faire en vaut la peine; si ce n’est pas une œuvre mort-née dont j’ai -accouché. Au fond, je ne sais absolument rien. J’attends! Le créateur de -beauté est le plus inconscient de tous les créateurs. Cette vérité n’est -pas nouvelle. Elle est vieille comme le monde. Parlant des poètes, -Platon a déclaré qu’ils disent leurs plus belles choses sans savoir -pourquoi et, souvent même, sans en avoir conscience. C’est aussi ce -qu’affirmait le célèbre adage scolastique: _nascuntur poetæ, fiunt -oratores_. Ce qui revient à dire, comme s’exprime, en notre langue, la -sagesse populaire, que «_el poeta nace y no se hace_». La raison, la -lecture peuvent former de grands, d’incomparables écrivains et dignes -d’admiration. Ils ne sauraient, cependant, jamais, de ce seul chef, -devenir des romanciers, des dramaturges, des poètes. Pour être cela, il -faut qu’intervienne le subconscient comme essentiel facteur: cette -mystérieuse divination, ce pressentiment, ces éléments affectifs en -opposition presque constante avec les éléments intellectuels. Il est -clair qu’il ne faut pas abuser de cette doctrine et s’abstraire de la -raison et de l’étude sous prétexte que, dans l’œuvre d’art, c’est le -subconscient seul qui est souverain. Tout doit se fondre dans une -harmonieuse unité. Et il faudrait moins encore excuser de capricieuses -divagations ou de puériles niaiseries, en alléguant l’entraînement des -forces inconscientes... En guise de conclusion, je répète, avec M. de la -Palisse, que, «pour écrire des romans, il faut être né romancier». Or, -être né romancier, cela veut dire: être pourvu de cet instinct qui, -seul, évoque l’image juste. Cela veut dire encore que l’on possède cette -force de suggestion sans laquelle aucun lecteur ne prendra jamais pour -vivante réalité ce qui n’est que le produit de l’imagination d’un -auteur. Et qui n’a pas ce pouvoir, quels que soient par ailleurs son -talent et son acquis, j’accorde qu’il composera peut-être des livres -intéressants, corrects et même beaux, par lui baptisés romans. Mais de -roman véritable, jamais il n’en écrira...» - -J’ai tenu à citer cette ample profession de foi, d’abord par ce -qu’unique dans l’œuvre de Blasco Ibáñez--qu’on lise, pour ne citer -qu’un récent exemple et un texte facile, dans la _Grande Revue_ de -Décembre 1918, avec quel laconisme le maître y répond à l’enquête -ouverte par cet organe mensuel sur l’avenir postguerrier de la -littérature[33]--ensuite, parce que révélant un fond de doctrine dont -s’étonneront quelques criticastres, lesquels, jugeant l’auteur à l’aune -de leur court intellect, estiment que Blasco Ibáñez n’est qu’une sorte -de volcan en perpétuelle éruption de romans, dont tout l’art se -limiterait à reproduire la formule zolesque! Grand libéral en matières -littéraires, Blasco Ibáñez admet tous les dogmatismes, à condition qu’au -fond des avenues théoriques, l’œuvre d’art érige sa façade de sereine -majesté. Personne n’est plus tolérant, personne n’use de plus amples -critériums que lui, lorsqu’il s’agit de juger des auteurs en -contradiction avec son programme esthétique. La rageuse vanité, la -maladive susceptibilité de tant d’hommes de lettres lui sont infirmités -inconnues. N’admettant l’infaillibilité de personne, il se garde bien de -poser en principe la sienne propre. Convaincu de la relativité de tout -ici-bas, il ne se risquerait pas d’imposer ses goûts à autrui. Et il -parle de ses œuvres avec une humilité souriante, que l’on sent venir -du tréfonds de l’âme. «Chacun de nous--m’a-t-il déclaré -récemment--chante sa propre chanson à son passage par la vie, avant de -disparaître dans l’immense et profonde nuit. Cette chanson ne saurait -être du goût de tous et il serait fat de vouloir que les autres hommes -s’arrêtassent pour n’entendre qu’elle. Des plus célèbres, des plus -immortelles, que subsiste-t-il? Un titre, un nom d’auteur, quelquefois -un motif vague, ou étrangement modifié. Le public se contente de répéter -que ces chansons sont belles, parce qu’il le tient des générations -précédentes. Mais combien peu ressentent le besoin de recourir à la -source, de les reconstituer en leur intégrité, de revenir à elles pour -le plaisir et par amour d’art?» Une philosophie aussi détachée devait -immuniser Blasco Ibáñez contre la morsure de l’envie. Cet éternel Don -Quichotte n’est heureux que du bonheur d’autrui. Lui, écrivain espagnol -le plus lu actuellement hors d’Espagne, a tenté à plusieurs reprises de -modifier les organisations éditoriales de son pays au bénéfice des gens -de lettres, ses collègues, afin que leurs œuvres se vendissent à -l’étranger. Et il ne cesse de conseiller à ses divers traducteurs et aux -maisons d’éditions qui publient leurs versions, de ne pas limiter à son -œuvre la divulgation de la littérature espagnole. Enfin, ce fougueux -polémiste, toujours prêt à aller sur le terrain lorsqu’il s’agissait de -défendre ses idées politiques, n’a jamais eu la moindre affaire, a -toujours évité toute discussion de nature littéraire professionnelle. -Plus d’une fois, des Béotiens, improvisés juges--ceux qu’en 1906, -l’écrivain suisse William Ritter, au cours d’une belle étude sur Blasco -Ibáñez insérée dans son volume: _Etudes d’art étranger_, définissait -plaisamment: «Les impuissants, les gandins, et les popotiers du trottoir -de la nullité et des boulevards de la grisaille»--ont cru utile de -débiter sur son compte de monstrueuses absurdités, qu’il lui eût été -facile de réduire, d’un trait de plume, à leur juste valeur, en -ridiculisant comme il convenait leurs auteurs responsables. Il a -toujours dédaigné ces mises au point. Sa doctrine, en l’espèce, c’est -qu’il n’est qu’une réplique qui vaille et que cette réplique consiste à -continuer de produire. L’on sait s’il lui est fidèle! Tel est l’homme -que d’honnêtes folliculaires se complaisent à représenter comme un -orgueilleux affamé de réclame, un sombre et misanthrope vaniteux, dans -leur basse jalousie de pygmées, incapables d’admettre qu’avec une si -riche et si complexe nature, les manifestations extérieures les plus -tapageuses ne sont que la résultante de l’immense besoin intérieur de -se renouveler, de se meubler d’images nouvelles, de s’enrichir d’autres -sensations, et qu’une âme toujours en gésine d’un univers serait, par -tant de successives parturitions, depuis longtemps épuisée, si ce bruit, -ce mouvement, cette trépidation ne lui maintenaient sa tonicité. - -Architecte, Blasco Ibáñez ne l’est pas seulement de châteaux en Espagne -et dans ses romans. C’est aussi un bâtisseur de maison et de maison fort -habitable et confortable. Le rêve si cher à tout artiste--le rêve de -Rostand à Cambo, le rêve de Zola à Médan--de posséder son home à lui, il -l’a réalisé à une heure de Valence, aux bords de la mer latine, sur la -plage de la Malvarrosa, qu’ont popularisée les mentions de date et de -lieu mises à la fin de ses romans. Ce nom de Malvarrosa vient de ce que -les champs voisins y sont utilisés pour la culture des alcées et autres -plantes odoriférantes, dont les sucs sont transformés par une fabrique -de matières premières pour la parfumerie et dont les produits distillés -se retrouvent dans tous les boudoirs élégants du monde. Le parfum que -dégagent ces fleurs est moins dangereux que celui des tubéreuses qui -sont également cultivées dans ces campagnes et qui, une année où près de -cent hectares en étaient couverts, obligèrent le poète à fuir de sa -demeure enchantée, tellement capiteux et enivrant en était l’arome, -perçu en mer par les navigateurs qui longent ces côtes. Le cabinet de -travail de Blasco, installé à l’étage supérieur de ce «_palacio_», -frappe le visiteur par sa richesse en meubles et en tableaux anciens. La -fabuleuse splendeur de Valence, lorsque cette ville s’adonnait en grand -au tissage des soies comme, chez nous, Nîmes, avait eu pour conséquence, -chez ses opulents bourgeois, un luxe inouï et ce fut à Valence que les -antiquaires avisés qui, au cours du siècle dernier, mirent en coupe -réglée cette pauvre Espagne, par eux systématiquement ravagée, -réalisèrent leurs plus merveilleuses razzias. Blasco, qui avait sur eux -l’avantage de mieux connaître le terrain, n’en réunit pas moins maintes -pièces curieuses, arrachées aux chasses de ces pillards internationaux, -et il en orna sa résidence marine, où furent signés les immortels romans -de sa première époque, dont le souvenir est indissolublement lié, pour -ses fidèles, à celui de cette poétique demeure de la Malvarrosa. La -passion politique a, d’ailleurs, scandaleusement exagéré le luxe d’une -maison bâtie avec le produit du labeur de Blasco et ses ennemis -l’avaient plaisamment transformée en une sorte de palais enchanté des -_Mille et Une Nuits_, dont ses éditeurs de Valence, universellement -désignés aujourd’hui sous le nom de leur firme _Prometeo_, ont donné une -version castillane, faite par le propre Blasco sur la traduction -française du Docteur Mardrus. Comme Blasco Ibáñez avait, à cette époque, -un véritable faciès d’Arabe--on n’eût en qu’à se reporter, pour s’en -convaincre, à son portrait, qui ornait le petit livre de Zamacois et -dont la ressemblance est beaucoup plus frappante que l’effigie, d’après -R. Casas, illustrant l’article de 1910 dans l’_Enciclopedia Espasa_--ils -avaient imaginé de l’appeler _El Sultán de la Malvarrosa_. Qui a visité -la maison y aura trouvé, avec un intérieur assez simple, une -construction originale, dont le seul luxe véritable est constitué par -une galerie à colonnes et caryatides, décorée de fresques dans le genre -pompéien et donnant sur la Méditerranée. Des revêtements en _azulejos_, -ou faïences valenciennes d’origine arabe, confèrent à ces pièces un -cachet inoubliable, riant à la fois et bien local. Mais il ne faudrait -pas y chercher l’ordonnance bourgeoise commune, d’autant plus que cette -demeure d’artiste, dont les plans furent tracés par Blasco en personne, -est due à la collaboration technique de sculpteurs et de peintres, -généralement excellents décorateurs, mais assez piètres maçons. - -On en jugera, si toutefois l’on en doutait, par le détail suivant. -Lorsque fut achevée la galerie dont j’ai parlé, il fut décidé -unanimement que nul autre lieu ne conviendrait mieux pour la célébration -des fraternelles agapes projetées. Et comme, pour banqueter, il faut -communément une table, Blasco se souvint que, lors de ses errances en -Italie, il avait admiré, à Pompéï,--auquel, dans _En el País del Arte_, -il a consacré trois chapitres--une curieuse table d’un seul bloc de -marbre, que supportaient quatre griffons. Aussitôt les sculpteurs -résolvent de doter d’une reproduction, sur une plus grande échelle, de -ce meuble de _triclinium_ la loggia des festins. On fait venir -directement de Carrare un bloc énorme de marbre, grâce à l’obligeance -d’un capitaine au long cours, qui a mis sa goëlette à la disposition du -«sultan». Mais, au lieu du nombre limité de convives que permettaient -les trois lits anciens, Blasco entend qu’à sa table siègent les invités -par douzaines. Les quatre monstres ailés ne suffisent pas, à chaque -angle, pour supporter ce dolmen. On en sculpte au centre un cinquième, -accablé, comme Atlas, sous le poids de cet univers de calcaire. Enfin, -l’œuvre s’érige triomphale, d’une pureté de lignes antique, d’une -blancheur radieuse. Mais voici, ô terreur, que les plafonds fléchissent, -sous sa masse. L’on a tout prévu, sauf cette minutie, que de simples -solives ne sauraient jouer le rôle de poutrelles d’acier. En -conséquence, mosaïques romaines, fresques délicatement nuancées, -merveilleuse décoration où chacun s’est efforcé d’être original en se -surpassant, tout doit disparaître et une moitié de l’édifice est -démolie, puis réédifiée, pour assurer à la table une existence -éternelle... Le peintre Sorolla, le sculpteur Benlliure n’ont -certainement pas oublié cet incident, dont ils furent les principales -_dramatis personæ_, en compagnie de camarades moins illustres. Parmi -ceux-ci, il y avait feu Luis Morote, Valencien lui aussi et l’un des -meilleurs amis qu’ait comptés Blasco. C’était un écrivain et un homme -d’action, aux idées généreuses, auteur de plusieurs ouvrages -notables--_El pulso de España_, _Pasados por agua_, _Los frailes en -España_, _Teatro y Novela_, etc.--et dont deux ont paru à Paris, chez -l’éditeur Ollendorff, l’un sur un coin des Canaries, l’autre, d’un -intérêt réel et publié en 1908, sur Sagasta, Melilla et Cuba. - -Quittons la Malvarrosa pour Madrid, les palmeraies phéniciennes où, à la -suite de Karl Marx, a pénétré l’esprit socialiste moderne, pour -l’austère azur de la capitale castillane, où l’air, la couleur, les eaux -sont d’une subtilité impondérable, comme, aussi, l’est la désolation de -son haut plateau aux variations soudaines et meurtrières de température. -Quel contraste! Valence c’est, par le paysage et autre chose encore, un -peu l’Afrique. Madrid, c’est le compromis entre l’Espagne et l’Afrique, -l’immense douar où la plus raffinée civilisation coudoie à chaque minute -la plus troglodytique rusticité: cité trompeuse dont le grand mouvement -n’est qu’un leurre, incapable, pour peu qu’on y séjourne, de donner le -change sur l’inanité foncière de sa vie. Blasco Ibáñez a écrit, dans la -_Horda_, le vrai tableau de Madrid, d’un Madrid que ne connaissent pas -les clientèles touristiques du _Ritz_ et du _Palace_, qu’ignorent ces -Espagnols même dont le champ d’action ne dépasse pas le rayon des -lampes à arc et des rues asphaltées du centre de leur ville et qui ne -s’aviseraient pas d’aller étudier leurs compatriotes sur les hauteurs -des _Cuatro Caminos_, aux quartiers des _Injurias_, des _Cambroneras_ et -analogues repaires de parias madrilènes. Son petit hôtel de la -Castellana, le reverra-t-il jamais d’autre sorte que pour un éphémère -passage? Je ne le crois guère. Il est fermé depuis si longtemps, que la -rance atmosphère qui l’imprègne lui ferait peur. Zamacois, qui l’a vu -avant que son propriétaire, par des remaniements importants, en modifiât -la physionomie, l’a décrit en ces termes, en 1909: «L’insigne romancier -habite à droite de la promenade de la Castellana, à proximité de -l’Hippodrome, dans un pittoresque petit hôtel d’un seul rez-de-chaussée, -dont la façade irrégulière s’ouvre en angle sur le fond d’un jardinet. -Çà et là, le long des vieux murs et sur le tronc des arbres, l’herbe et -la mousse ressortent en taches d’un vert velouté, avec des teintes -sombres et bien plaquées. Dans la paix joyeuse du matin, sous la -merveilleuse coupole indigo de l’espace inondé de soleil, la terre -noire, que viennent de remuer des mains diligentes, fleure l’humidité. -Le silence est maître, en ces lieux. Ce coin, mieux encore qu’un -parterre madrilène, évoque une parcelle de jardin rustique, un peu -gauche et paysan, où l’on s’attend à rencontrer un chien, un tas de -fumier, quelques poules... Le cabinet du maître est spacieux, d’un -dessin irrégulier et ses deux fenêtres s’ouvrent sur un groupe d’arbres. -Au mur du fond, les rayons ploient sous les livres. Quelques portraits: -Victor Hugo, Balzac, Zola, Tolstoï, qui ont l’air de présider ici, -groupés l’un près de l’autre en une rare et douloureuse harmonie de -fronts pensifs et tourmentés par l’effort mental. Les parois s’ornent -d’une quantité de bibelots anciens et de diverses esquisses, charmantes, -de Joaquín Sorolla. Chaque chose est ici à sa place: les statuettes, les -tapisseries, les meubles. Nul doute que tout ne s’y trouve où il doit -être. Et cependant, je sens autour de moi comme flotter je ne sais quoi -d’étrange, une palpitation, ardente et fébrile, d’impatience, qui me -donne l’impression que ces tapis, ces tableaux, ces fauteuils, ces vieux -bahuts, qui décorent la pièce, pourraient bien participer, en vertu d’un -mystérieux magnétisme, à cette inquiétude spirituelle, intense et -constante, dont l’écrivain est possédé...» - -Deux années avant qu’Eduardo Zamacois, réaliste formé à l’école -française, dont la plume châtiée procédait de Bourget et de Prévost, -consignât cet étrange phénomène spirite, Blasco Ibáñez avait fourni à -l’observateur un exemple beaucoup plus caractéristique d’inquiétude -d’âme que celui de la sarabande magique du mobilier de son cabinet. Par -je ne sais quel caprice d’Argonaute, il avait, un beau matin, disparu de -son hôtel. Ses amis apprirent qu’il était allé à Bordeaux, à l’occasion -d’une exposition intéressant ses goûts de marin. Mais il entendait si -peu y prolonger son séjour, qu’il ne s’était muni que de cet élémentaire -bagage à la main qui suffit, à la rigueur, pour une fugue d’une -huitaine. A Bordeaux, cependant, il se ressouvint que son docteur avait -naguère insisté pour qu’il fît une cure à Vichy. Cela fut cause qu’il -décidât de s’y rendre, sous le prétexte d’y rétablir son foie. Il y -était à peine que l’élégante monotonie, le tran-tran réglé et bourgeois -de la ville d’eaux eurent le don de l’horripiler, à tel point que, pour -échapper à leur hantise, il s’enfuit à Genève et à ses paysages -souriants et doux. La Suisse alémanique l’ayant ensuite tenté, il passa -à Berne, dont les ours symboliques lui firent bénir le destin des -hommes, et des peuples, sans imagination, dont on sait que le royaume de -Dieu est à eux. La tranquille, bourgeoise et germanophile Zurich ne le -retint guère. A Schaffhouse, il vit tomber le Rhin, puis s’embarqua à -Romanshorn pour Lindau et, à Lindau, sauta dans le train de Munich. -Fervent de Wagner, il espérait y entendre chanter, au fameux festival en -l’honneur du maestro de Leipzig, la _Walkyrie_ et _Siegfried_ avec plus -d’art qu’au _Real_ madrilène. Il eut cette déception,--lui qui, s’il a -laissé au conteur valencien D. Eduardo L. Chavarri le soin d’illustrer -d’un commentaire technique _L’anneau du Niebelung_, a offert à ses -compatriotes, avec un _prologue_, une traduction, sous le titre de: -_Novelas y Pensamientos_, de la partie littéraire de l’œuvre de -Wagner--de constater qu’à Munich l’interprétation du drame musical -wagnérien valait ce qu’à Madrid et qu’aussi bien, «l’Athènes Germanique» -n’était qu’une grossière caricature de la cité de Minerve, dont la -démocratie intellectuelle et raffinée eût rougi de honte à s’entendre -comparer avec ces lourds buveurs de bière, ces cannibales de la -charcuterie. Munich laissa donc Blasco déçu. Ayant songé à Mozart, il en -partit pour Salzbourg et son _Mozarteum_. Puis ce furent Vienne et le -beau Danube bleu. A Vienne, on lui dit qu’en treize heures, par la voie -du fleuve, chemin qui marche, on allait à Budapest. Blasco s’embarqua -donc, près du pont de Brunn, pour la cité magyare, où il rêva de -Marie-Thérèse et de la fameuse phrase latine, que les typographes -espagnols ont estropiée, dans le texte d’_Oriente_, et que la -nonchalance de Blasco n’a jamais songé à y corriger, ce qui lui valut -d’être tancé, pour cette vétille, par un archiviste de Perpignan, comme -je vais le rapporter. Budapest, c’est l’Orient, ou, du moins, le seuil -de l’Orient. A Belgrade, où il visita le tragique Konak encore souillé -du sang d’Alexandre et de Draga, il s’aperçut qu’il lui fallait, -désormais, voir les choses et le temps lui-même dans un recul. Il -croyait être, ce jour-là, au six Septembre. Une affiche de théâtre lui -apprit qu’à Belgrade on n’en était qu’au vingt-quatre Août. Ce don -inattendu de treize jours de vie supplémentaire le réjouit. Il ne -s’attarda pas à Belgrade, ni davantage à Sofia, brûlant,--car, vers -Philoppoli, les premiers minarets pointaient à l’horizon,--de se plonger -enfin en pleine turquerie. - -Il a omis, dans _Oriente_,--où ont été recueillies ses notations de -route, envoyées au _Liberal_ de Madrid, à la _Nación_ de Buenos Aires et -à l’_Imparcial_ de México,--le récit des incidents qui, à Andrinople, -avaient failli lui en fermer la porte. Ayant négligé de se munir d’un -passeport en due forme, la police turque avait commencé par l’arrêter -comme un simple suspect. Fort heureusement, l’Espagne était alors -représentée à Constantinople par un diplomate extrêmement populaire, le -marquis de Campo Sagrado. Blasco a noté, au chapitre XXI d’_Oriente_, -que, lorsqu’il eut déclaré aux vérificateurs des passeports, à la -frontière, qu’il était recommandé au marquis, ceux-ci n’avaient pas tari -en louanges de ce «grand seigneur fort sympathique». La vérité vraie, -c’est que les choses avaient été d’un fonctionnement moins aisé et qu’il -avait fallu échanger des télégrammes avec les autorités de la capitale, -d’où, pour Blasco, une sorte de notoriété avant la lettre, que la -pauvreté de sa garde-robe devait rendre, dès l’arrivée à Byzance, plus -pénible encore. Que ne pouvait-il, à l’exemple d’un Loti, échanger son -médiocre complet à l’européenne contre la défroque d’un fils d’Allah et -le feutre mou contre le fez écarlate, qui n’a pas, dans les saluts, à -quitter le crâne, puisque c’est une main au front et l’autre sur le -cœur qui, là-bas, sont les salutations d’usage? Le détail du séjour à -Constantinople est donné dans une suite de dix-huit chapitres -d’_Oriente_, que l’auteur dédia à D. Miguel Moya, et qui, traduit en -portugais et en russe, est resté inaccessible au lecteur français. C’est -grand dommage. Si l’on en croyait l’ex-chroniqueur des _Lettres -Espagnoles_ au _Mercure de France_,--nº du 1er Mars 1909--il n’y -aurait, en ces pages, que de «pâles évocations du passé, improvisées à -l’aide d’un bon manuel élémentaire d’histoire générale» et des notes -«comme détachées pour la plupart d’un guide _Joanne_ ou d’un _Bædeker_». -Et, si le «voyageur somnolent» se réveille enfin à son arrivée à -Constantinople, c’est uniquement parce que tout lui rappelle Valence, y -compris une «même saleté», encore que, pour M. Marcel Robin, Blasco -Ibáñez «ne semble guère avoir compris la mentalité turque». Plus -équitable que ce téméraire archiviste, le vieux poète D. Teodoro -Llorente, qui s’y connaissait en matière de littératures étrangères--et -en font foi tant de merveilleuses adaptations versifiées--a, dans un -article de _Cultura Española_ (Mai 1908), pleinement rendu justice à son -compatriote, dont il était cependant si loin de partager les opinions, -politiques ou littéraires. Pour lui, _Oriente_ n’est pas seulement «le -tableau pittoresque d’une ville extraordinaire», mais aussi et surtout -«une information instructive sur son état social et la situation -politique de l’Empire Ottoman». Il pourrait être intéressant de comparer -le livre de Blasco au fameux _Constantinople_ de l’Italien Edmondo De -Amicis, devenu, grâce à des traductions qui l’ont popularisé, le -vade-mecum de - -[Illustration: BLASCO SUR LA FAMEUSE TABLE DE MARBRE DE LA MALVARROSA, -FACE A LA MER] - -[Illustration: CABINET DE TRAVAIL DE LA MALVARROSA - -Derrière Blasco, un des bustes de Victor Hugo qui ornent ses différentes -demeures] - -tant de touristes en Orient. La comparaison tournerait, je crois, au -profit de l’impressionniste espagnol, car s’il est une remarque qui -s’impose ici, c’est que le livre de De Amicis n’excelle guère par la -logique de ses déductions, ainsi que le constatait encore en 1912, dans -un excellent article du _Correspondant_, M. G. Reynaud, traitant de _La -Femme dans l’Islam_. Blasco Ibáñez, rédigeant au jour le jour et pour -des feuilles quotidiennes, n’a écrit là que de simples chroniques de -reportage, mais combien alertes et observées! Tour à tour défilent -devant nos yeux, avec le mouvement de la vie, Ferid-Pacha, Grand Vizir -depuis neuf ans, que l’avocat anglais Mizzi, vice-consul d’Espagne et -propriétaire du _Levant-Herald_, lui avait fait connaître; le marquis de -Campo Sagrado, alors, avec M. Constans, ambassadeur de France, le -diplomate le plus apprécié en Turquie; le Sélamlik et la prière du -Sultan; les chiens légendaires et superstitieusement respectés; les -derviches danseurs de Bakarié et leur procession; le sérail et le -_Hasné_, célèbre trésor des Sultans; Sainte Sophie; Joachim II, -patriarche grec, type falot de géant bon pape et, sans doute, bon papa, -délicieusement peint sur le vif; femmes turques et eunuques, où nous -sommes loin du romantisme poétique d’_Azyadé_[34]; les derviches -hurleurs; les ruines de Byzance; et, enfin, comme tableau final, la -«Nuit de la Force»: le Ramadan et sa veillée mystique. - -Blasco Ibáñez n’a consigné dans son livre qu’une faible partie de ses -impressions. D’Août à Novembre 1907, durée de cette singulière fugue, il -vit infiniment plus de choses qu’il n’en a contées. Si le Grand Vizir -avait tant tenu à le voir, il ne nous a pas dit que c’était parce que, -quelques semaines avant, le _Temps_ avait publié un article de Gaston -Deschamps sur _La Catedral_, qui venait d’être traduite en français et -que ç’avait été en s’entretenant de cet article avec Mizzi que -Ferid-Pacha apprit, non sans stupeur, que ce romancier espagnol, si loué -par le critique français, se trouvait, précisément, à Constantinople. -D’ailleurs, cette curiosité obéissait à divers mobiles, dont un au moins -n’était pas littéraire. La Turquie soutenait alors un grand procès avec -l’un des plus puissants barons de la banque internationale, relativement -à la construction du chemin de fer de Constantinople. Cette affaire, -pendante depuis près de trente années, entraînait, au cas où elle eût -été jugée contre l’Etat Turc, un paiement de cinquante à soixante -millions au financier, son adversaire. Soumise à un arbitrage -international, sur le conseil qu’en avait donné Guillaume II au Sultan, -l’arbitre désigné se trouvait être D. Segismundo Moret, homme politique -fort connu, né à Cadix en 1838 et mort en 1913, ex-collaborateur de -Sagasta et, à plus d’une reprise, Président du Conseil des Ministres -d’Espagne. Il importait à Abdul-Hamid de se gagner ses bonnes grâces et, -aux premiers mots que lui en avait touché le Grand Vizir, Blasco Ibáñez -s’était convaincu que ni Ferid-Pacha, ni son vieux maître plus que -septuagénaire, n’avaient la moindre idée ni du vrai état de l’Espagne, -ni du caractère de l’homme qui allait décider souverainement dans ce -litige. Mais la circonstance n’en eut pas moins pour le romancier les -effets les plus heureux. On le traita en personnage officiel. Quand il -passa en Asie-Mineure, un ordre spécial du Padischah enjoignait à tous -les gouverneurs de vilayets de le traiter avec les plus grands égards. -C’est ainsi qu’en Bithynie, il fit l’ascension du mont Olympe dans un -carrosse doré aux portières duquel chevauchait un piquet de cavaliers à -l’aspect de brigands, les gendarmes de ce pays. A son passage en -Anatolie, il fut l’objet d’attentions semblables. A Mudanié, à Brousse, -il eut toutes sortes d’aventures qu’à la fin de son livre il promettait -de conter, quelque jour, et qui sont restées inédites, comme tant et -tant d’aventures de sa vie[35]. - -A Constantinople, il pénétra dans une multitude de lieux fermés aux -Européens de passage. De hautes familles du monde musulman le convièrent -à d’intimes cérémonies de leur existence privée, noces et banquets. A la -page 284, il s’engageait à écrire le roman des Séphardims, Israélites -bannis d’Espagne et qui, au nombre de près de 30.000, ont conservé, avec -leur patronymique espagnol de Salcedo, Cobo, Hernández, Camondo, etc., -l’usage d’un castillan archaïque dont la nuance XVI^{ème} siècle ne -laissait pas de surprendre étrangement le sujet d’Alphonse XIII qui -visitait la capitale turque. Blasco n’a pas tenu cet engagement et seule -l’histoire de Luna Benamor, écrite l’année suivante pour le Nº du 1er -Janvier 1909 d’une revue de Buenos Aires, nous transportera--mais la -scène est à Gibraltar--dans un milieu juif d’origine espagnole et nous -en peindra les mœurs caractéristiques. Enfin, Blasco Ibáñez n’a pas -davantage raconté, dans _Oriente_, sa visite à Abdul-Hamid. - -Ce fils d’Abdul-Meyid, né en 1849 et qui régnait depuis 1876, était -mieux au courant qu’aucun de ses vizirs du procès relatif au chemin de -fer d’Orient et ç’avait été par son ordre que Ferid-Pacha s’en était -entretenu avec le romancier espagnol. Un beau jour, ce dernier eut la -surprise de recevoir une invitation pour Ildiz-Kiosk, demeure du sultan -milliardaire. On sait que le Sélamlik, où il résidait personnellement, -est bâti au sommet de la colline qui fait face au Bosphore et se compose -de bâtiments construits successivement, les uns à la suite des autres, -sans harmonie ni style. Rien des coûteuses fantaisies, des coquets -pavillons, des jardins féeriques que l’on eût espéré en un pareil lieu. -Il est délicieux d’entendre Blasco narrer cette entrevue, sous la -redingote que lui avait prêtée Mizzi! A l’en croire, le souci de ne pas -manquer à l’étiquette orientale l’aurait tellement préoccupé, qu’il en -aurait oublié la légende suivant laquelle certains visiteurs, jugés -suspects par le terrible autocrate, auraient mystérieusement disparu, au -cours de semblables audiences, jetés sans doute, après une sanglante -tragédie, dans les eaux discrètes du Bosphore. Mais, s’il sortit sain et -sauf de la redoutable entrevue, ce fut le lendemain de celle-ci que le -Grand Vizir le chargeait de se rendre, à son retour à Madrid, chez M. -Moret pour lui transmettre, au nom du Chef des Croyants, certaines -informations confidentielles que l’on estimait, vraisemblablement, -devoir influencer son verdict. Et, comme il était à prévoir, l’arbitre -espagnol se prononça contre la Turquie... - -Ce voyage de quinze jours devenu voyage de quatre mois équivalait à un -désastre financier. Ce n’avaient été que réceptions en l’honneur de -l’hôte illustre. Or, la vie de grand seigneur, si elle coûte cher -partout, est particulièrement dispendieuse en cette terre classique du -bakhchich, sévissant à tous les degrés de l’échelle sociale. Je citerai, -comme particulièrement apte à illustrer la corruption officielle turque, -une historiette que Blasco Ibáñez m’a confiée, un jour où il évoquait -devant moi quelques-uns de ses souvenirs inédits de Constantinople. Un -fonctionnaire des Affaires Etrangères turques était venu le trouver et, -s’inclinant révérencieusement chaque fois qu’il prononçait le nom de son -Souverain, avait annoncé qu’Abdul-Hamid, voulant lui donner une preuve -toute spéciale de sa reconnaissance pour ses loyaux services, venait de -lui accorder l’Etoile du Medjidié avec plaque en brillants. Cette -nouvelle stupéfia Blasco. En républicain qu’il est, il avait, en 1906, -sous le premier Ministère Clemenceau, accepté avec reconnaissance d’être -fait, par la République Française, Chevalier de la Légion d’Honneur, -Ordre illustre dont il est aujourd’hui Commandeur[36]. Mais devenir -dignitaire de l’un des Ordres les plus prestigieux du Sultan Rouge? Non, -cela dépassait, en vérité, les bornes permises de la turquerie. Il -exposa donc à l’envoyé d’Abdul-Hamid que cet honneur le flattait -extrêmement, mais que ses principes lui interdisaient de l’accepter. Sur -quoi, le haut fonctionnaire, non sans jeter au préalable un regard -prudent pour s’assurer qu’aucun importun n’entendait ses paroles, -scanda, en les accompagnant de son sourire de diplomate, ce conseil -sceptique: «_Prenez toujours! Les brillants valent, au bas mot, dix -mille francs!_» De cet Ordre, Blasco ne reçut que le diplôme, un -merveilleux parchemin tout couvert d’hiéroglyphes dorés. La plaque, -commandée à l’un des bijoutiers du Sultan,--un juif d’origine espagnole -nommé Flores, qui parlait, dans un balbutiement enfantin, la langue de -ses lointains aïeux--eût sans doute été un chef-d’œuvre. On travaille -lentement en Turquie et, de plus, le joaillier d’Abdul-Hamid -entendait--hommage touchant à sa lointaine _Hispania_--réaliser une -merveille de plaque. Hélas! tout arrive ici bas. Un beau jour, le -Philippe II des Turcs--c’était en Avril 1909--s’entendit, dans un -_Fetvah_ du Sheik ul-Islam,--docile instrument des Jeunes -Turcs,--déclarer indigne de régner plus longtemps. Et le Padischah, -«ombre d’Allah sur la terre», laissa là les quatre mille femmes, presque -toutes esclaves, de son haremlik. Il s’en fut, exilé pour toujours, à la -villa Allatini, à Salonique. C’en était fait de ce politique avisé et -peu scrupuleux. La plaque de Blasco qui attendait, à Ildiz-Kiosk, une -occasion propice pour passer en Espagne, fut victime du pillage des -palais du tyran déchu. Peut-être orne-t-elle, aujourd’hui, quelque -poitrine de Jeune Turc? A moins que le ravisseur n’ait songé, lui aussi, -que ce joujou brillant valait bien ses dix mille francs d’avant-guerre. - -Les aventures orientales de Blasco Ibáñez faillirent avoir une fin -tragique. Il avait traversé sans incidents les plaines désolées de la -Thrace, franchi la Roumélie, la Bulgarie, la Serbie et approchait de -Buda-Pest. C’était l’heure du petit déjeuner. Dans le _dining-car_ de -l’express de Constantinople, il occupait, avec trois inconnus de la -foule bigarrée de Cosmopolis, une table silencieuse, lorsque, au moment -où les premières maisons des faubourgs de Buda-Pest commençaient à fuir -sur les glaces du wagon, un choc effroyable, suivi des craquements -lugubres de ferrailles tordues, se produisit. Le train venait d’être -tamponné par un convoi qu’à la suite d’une négligence inexplicable, le -chef de gare hongrois avait lancé sur la voie, à l’heure normale -d’arrivée de l’express d’Orient, dont les deux premières -voitures,--naturellement des troisièmes classes--avaient été pulvérisées -par ce choc! Accident stupide, en une Europe Centrale que d’illustres -niais prônaient comme l’exemplaire modèle de toute organisation -méthodique, et rejetant un instant dans l’ombre de la légende les -vieilles «_cosas de España_». Blasco sut en dégager la philosophie. Et, -toujours homme d’énergie et d’action, il s’était à peine rendu compte de -la catastrophe, qu’abandonnant, sans autre dommage que de légères -contusions, le théâtre du sinistre, où la foule affluait, il sautait -dans un tramway proche et allait prendre à la gare de Buda-Pest le -premier train en partance pour l’Europe,--la vraie Europe, où il -rentrait son baluchon sur l’épaule, à la façon de l’envahisseur oriental -de lointains millénaires séduit par les richesses du mystérieux -Occident. Tel fut son premier grand voyage hors du monde latin. Si, en -1806, M. de Chateaubriand s’était soumis à onze mois d’errance pour -séjourner trois jours à Jérusalem, ce n’a été qu’à presque un siècle de -distance,--en 1904--que la postérité put, à son pompeux _Itinéraire_, -opposer le pendant rédigé par Julien, son domestique, qui nous présente -le grand homme sous un jour moins splendide. Sans être irrespectueux, il -me semble que Blasco Ibáñez n’avait pas à craindre une telle avanie: -d’abord parce que n’ayant pas de valet de chambre en Orient, ensuite -parce que son livre possédait pour vertu dominante la sincérité. - - - - - V - - Blasco Ibáñez ami de la lecture et de la musique.--Son culte pour - Beethoven et pour Victor Hugo.--Ses duels.--Une balle de charité - qui faillit devenir balle homicide.--Sa discrétion d’auteur.--Ses - scrupules sentimentaux.--Histoire du roman: _La Voluntad de Vivir_. - - -J’ai déjà dit que Blasco Ibáñez était un grand lecteur et de toute -espèce de livres. S’offenserait-il, si cette passion était définie, chez -lui, une sorte de maladive voluptuosité? En tout cas, la lecture est -devenue pour lui un tel besoin que, lorsqu’il n’écrit pas, il se jette -sur le premier volume venu et ne l’abandonne plus qu’arrivé à la -dernière page. Hôte ici plus intrépide que dans la pratique de la vie, -il ne se soucie oncques de la mine austère et renfrognée du maître de -maison et plus les années avancent, plus se confirme en son esprit -l’immortelle vérité de cet adage que Littré, cité par Sainte Beuve[37], -semble avoir attribué à tort à Virgile: «On prétend que Virgile, -interrogé sur les choses qui ne causent ni dégoût ni satiété, répondit -qu’on se lassait de tout, excepté de comprendre, _præter intelligere_: -certes, la pensée est profonde et elle appartient bien à une âme retirée -et tranquille - -[Illustration: GRAVURE EXTRAITE DE «NUEVO MUNDO», HEBDOMADAIRE DE -MADRID, REPRÉSENTANT BLASCO ET SES ENFANTS A LA MALVARROSA] - -[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO IBÁÑEZ EN 1902] - -comme celle du poète romain.» A l’époque où sa qualité d’agitateur -politique attirait sur lui les foudres gouvernementales, Blasco Ibáñez -fut exilé assez longtemps dans une petite cité d’Espagne, antique évêché -où toute vie intellectuelle se concentrait dans le palais épiscopal. Le -proscrit commença par dévorer tous les livres qu’il put rencontrer en ce -lieu. Quand tout fut épuisé, et comme sa situation de fortune ne lui -permettait pas d’achats personnels de volumes, il se rabattit sur la -seule matière restante: des vies de Saints et des traités de Théologie, -que conservaient religieusement de vieilles dévotes, qui les tenaient de -chanoines défunts, leurs amis d’antan. Or, un jour, il découvrit, par -miracle, qu’une de ces femmes possédait dans sa demeure une grande -bibliothèque d’ouvrages profanes. C’était la veuve d’un officier -supérieur du Génie. L’excellente dame se signa, lorsqu’elle entendit le -jeune homme la prier de l’autoriser à lire, volume par volume, sa -librairie. «_¡Pero si son de cosas militares!_»[38] alléguait-elle, -scandalisée. Rien n’y fit. Blasco eut raison de cette ignorante -soupçonneuse, et, six mois durant, s’acharna sur Montecucculi, Jomini et -analogues théoriciens, tant anciens que modernes, de l’art de la guerre, -dont les seuls patronymiques, aujourd’hui, le feraient sourire, tant il -les jugerait étranges, sur ses lèvres. Mais il a un aphorisme favori, -celui-ci, que: «_todo lo que se lee, sirve alguna vez en la vida_»[39]. -Et, en vérité, ces lectures militaires lui ont servi, une fois au moins. -C’était durant la Grande Guerre. Il avait été convié à dîner par -plusieurs de nos généraux et ce fut à leur table que le hasard de la -conversation l’amena à mentionner les doctrines qui lui étaient devenues -familières, il y avait exactement vingt-huit ans. «Comment diable -avez-vous appris tout cela?» lui demanda, interloqué, l’un des -commensaux, qui ne pouvait comprendre qu’un romancier en sût aussi long -que lui sur un chapitre interdit, non seulement au simple profane, mais -à tout autre qu’un officier breveté, sans doute. Blasco raconta alors -l’histoire de la bibliothèque de la veuve de l’officier du Génie. -Toutefois, de tous les livres qu’il s’est assimilés, au hasard de ses -navigations aventureuses sur l’océan sans limites du savoir humain, ceux -qui ont toujours eu ses préférences, ce furent les livres d’histoire et -l’on sait avec quel zèle il a traduit en espagnol, non seulement -Michelet, mais encore l’œuvre monumentale de MM. E. Lavisse et A. -Rambaud. Entendons-nous bien, d’ailleurs. Blasco Ibáñez ne croit pas du -tout à l’histoire comme à une science. Pour lui, cette discipline est la -cousine germaine du roman, un _mixtum compositum_ se rapprochant de la -vérité--_quid est veritas?_--, une comédie dramatique où -manœuvreraient d’infinies masses humaines. Et les historiens, -lorsqu’ils savent faire revivre le milieu qu’ils évoquent, lui -apparaissent comme des collègues, ou, mieux encore, comme une sorte de -romanciers manqués, qui n’auraient pas su se spécialiser. Dans son for -intérieur, je ne suis pas sûr du tout qu’il ne se gausse parfois -doucement de ces pontifs qui semblent croire posséder le secret du -passé, convaincu qu’il est, avec d’autres, que l’histoire est un roman -qui fut et le roman une histoire qui eût pu être. Il m’en a confié, -naguère, la définition suivante: «_Para mí, la historia es la novela de -los pueblos, y la novela, la historia de los individuos_»[40]. Je me -souviens que, pour lui faire honte, je crus alors devoir lui répliquer -par la voix de Cicéron: «_Historia vero testis temporum, lux veritatis, -vita memoriæ, magistra vitæ, nuntia vetustatis_»[41]. Mais le maître se -borna à lever vers le ciel des yeux rieurs. Et je ressongeai, moi-même, -à ce duc Michel Angelo Gaetani di Teano, illustre patriote italien, -dantiste et helléniste éminent, lequel avait coutume de dire que «_dove -sono dodici archeologi, sono tredici opinioni diverse_»[42]. - -Il est d’usage, chez bien des littérateurs, de professer une -prédilection particulière pour la peinture. Beaucoup d’écrivains, même, -s’avouent réfractaires à la musique et, lorsqu’il leur arrive de -discuter de cet art, il n’est point rare que leur grandeur -intellectuelle ne les mette pas, tel Gautier, à l’abri d’assertions -extraordinairement erronées. Encore que Blasco Ibáñez--et sa _Maja -Desnuda_ est là, pour l’attester--ressente en artiste la peinture et la -sculpture, le premier de tous les arts ne laisse pas d’être pour lui la -musique. Je rapporterai à la lettre la déclaration qu’il me fit sur ce -point. «Entre les génies humains, il en est un qui se détache par-dessus -tous les autres. Supérieur à Shakespeare, supérieur à Cervantes, c’est -un démiurge. Il a atteint l’apogée du sublime. Il a entendu palpiter la -grande âme mystérieuse dont chacun de nous détient en soi quelques -parcelles. Et cet homme, c’est Beethoven.» Son culte pour le musicien -dont la surdité lui inspira un touchant parallèle avec celle du -romancier D. Antonio de Hoyos y Vinent, dans l’article français qu’il -écrivit en faveur de Hoyos en 1919[43], a acquis les proportions d’une -adoration absolue. Chacune des pièces de ses diverses demeures est -ornée, qui d’un buste, qui d’un portrait de l’auteur des _Sonates_ et -des _Symphonies_. Est-ce à cause de sa puissance de sentiments, de son -extraordinaire force d’expression dans ces compositions fameuses, que -Blasco ressent pour Beethoven une si touchante affinité élective? -Quiconque est quelque peu familier avec les premières œuvres du -romancier, y aura remarqué, très certainement, avec quelle joie il y -décrit les effets de la musique même sur les êtres les plus frustes et -vulgaires. Ainsi, dans _Arroz y Tartana_, le chapitre IV. Ainsi le -chapitre VI de _Cañas y Barro_. Ainsi, dans _La Catedral_, le chapitre -IV et le chapitre V. L’amour de Blasco Ibáñez pour Wagner a, d’autre -part, été déjà l’objet de quelques lignes, et en 1903 M. Ernest Mérimée -pouvait le qualifier en bonne part, dans un article du _Bulletin -Hispanique_, de «fanatisme». Faut-il rappeler les merveilleuses pages de -_Entre Naranjos_ et le morceau de bravoure d’_Arroz y Tartana_, p. 181, -sur la _Symphonie des Couleurs_? Ce que l’on ignore généralement, c’est -que Blasco Ibáñez a été critique musical au cours de sa féconde carrière -de journaliste et que ses campagnes en faveur du réformateur du drame -lyrique trouveraient, s’il en était besoin, leur justification -historique dans la nécessité urgente de débarrasser la scène espagnole -de la prépondérance absolue des douceâtres mélodies de l’opéra italien, -en ces époques où le sceptre de la critique musicale était tenu à -Madrid par le grotesque D. Luis Carmena y Millán, de taurophile mémoire! -Blasco Ibáñez justifie pleinement l’aphorisme de Shakespeare: - - _The man that has no music in himself_ - _Nor is moved with concord of sweet sounds,_ - _Is fit for treasons, stratagems and spoils;_ - _The motions of his spirit are dull as night,_ - _And his affections dark as Erebus:_ - _Let no such man be trusted. Mark the Music!_[44] - -Et l’auteur de ce dithyrambe improvisé qu’est la _Symphonie des -Couleurs_ estime toujours, avec le poète des _Fleurs du Mal_, que - - Comme de longs violons qui de loin se confondent - Dans une ténébreuse et profonde unité - Vaste comme la nuit et comme la clarté, - Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.[45] - -Un autre amour de Blasco Ibáñez, tout aussi véhément que son amour pour -Beethoven, est celui qu’il professe pour Victor Hugo. Un jour, au -critique français Antoine de Latour, qui avait, dans un de ses articles, -déclaré que «les Espagnols aiment beaucoup leurs poètes, qu’ils ne -lisent pas», la fille de Juan Nicolás Bœhl de Faber, connue dans le -monde littéraire sous son pseudonyme de romancière: _Fernán Caballero_, -répliqua: «_¡Qué verdad, qué verdad, empezando por mí! Pero ¿quién lee -tanto, tanto, tanto?_»[46]. Je puis avancer avec certitude que Blasco -Ibáñez, qui a tant lu, tant lu, tant lu, a lu _tout_ Victor Hugo. Aussi -est-il légitime qu’aux censeurs frivoles de cet autre démiurge, il ferme -la bouche par un laconique et catégorique: «N’insistez pas! Ses défauts, -je les connais. Dieu aussi a ses défauts. A en juger, du moins, par ses -critiques, qui sont assez nombreux. Pourtant, des millions et des -millions d’êtres continuent à croire en lui. Ils y croiront toujours. -Permettez s’il-vous-plaît que je reste, moi aussi, fidèle à la religion -de ma jeunesse. J’adore Victor Hugo. Et, pour parler comme nos dévots: -«_en esta fe quiero vivir y morir_...»[47].--Quand il revint d’Argentine -à Paris pour y rédiger ses _Argonautas_, un reporter de _Mundial -Magazine_ qui le visita, en Mars 1914, dans le coquet hôtel qu’il -habitait à Passy, rue Davioud, fut frappé par ce qu’il appelait: -«l’obsession amoureuse de Blasco Ibáñez pour Victor Hugo». Et M. Diego -Sevilla ajoutait: «Victor Hugo partout, partout où nous promenons nos -regards... On verrait rarement, ailleurs, une telle dévotion... Chez -lui, Blasco Ibáñez n’est qu’un hôte, un hôte de Victor Hugo. Et c’est -celui-ci qui préside, dans tous les recoins de la poétique demeure.» -Cela serait vrai également de Madrid, de la Malvarrosa et de la villa -Kristy à Nice. Cette ferveur risquera de faire sourire quelques jeunes. -Et pourtant! Malgré les taches qui la déparent--dont les moindres ne -sont pas que, trop souvent, la simple émotion cérébrale, l’artifice -littéraire même, le parti-pris et l’abus de l’antithèse l’emportent sur -l’impression du cœur et de l’âme; bien que les grands poèmes -politiques--_Châtiments_, _Année Terrible_,--ne soient, en dépit de la -supériorité de leur forme, que de simples pamphlets; malgré le fatras de -tant de pages pseudo-historiques--_Histoire d’un Crime_, _Napoléon le -Petit_,--et des élucubrations philosophiques, polémiques et critiques, -comme encore malgré les productions confuses des dernières années, il -reste que tout ce qui est du passé, du présent et de l’avenir, du fini -et de l’infini, traversa ce vaste cerveau perpétuellement en ébullition -et qu’éternellement, le voyant de la _Légende des Siècles_, pour ne -citer que le plus magnifique de ses grands poèmes épico-lyriques, aura -son œuvre citée comme l’éclatant témoignage d’une puissance verbale -inouïe mise au service d’une imagination incomparable et sa personne -même exaltée par le culte pieux des générations successives, parce -qu’elle fut, selon un mot célèbre, l’instrument sinon le plus mélodieux, -du moins le plus sonore qui ait jamais vibré aux quatre vents de -l’esprit. - -Descendons de l’empyrée pour le terre à terre, j’allais dire le -terrain--puisque de duels il s’agit--d’une réalité sublunaire un peu -moins éthérée. J’ai indiqué, dans le précédent chapitre, que Blasco -Ibáñez, dans sa période combative de député républicain, s’était, plus -d’une fois, mesuré avec de redoutables adversaires et qu’il maniait -aussi intrépidement--encore qu’avec moins d’habilité -professionnelle--l’épée et le pistolet que le verbe. Je crois savoir -qu’il se battit ainsi de douze à quinze fois. Cependant, il est le -premier à faire gorge chaude du soi-disant «code de l’honneur», -invention tragiquement puérile qui ne démontre rien d’autre que -l’incurable snobisme de certaines classes d’hommes. Blasco n’aime pas -qu’on l’entretienne des incidents d’un passé qu’il considère comme bien -mort, grand trou noir et plein d’ombres sinistres dans sa vie. -Cependant, n’ayant pas hésité à abuser de sa bienveillance, il a -consenti à m’avouer qu’il s’était surtout battu pour fournir, à qui en -eût douté, la preuve «_de que no tenía miedo_»[48], et, aussi, qu’il ne -nourrissait, à l’endroit de ses adversaires politiques, aucune espèce de -haine personnelle. Et il ajoutait, avec cet humour mélancolique dont, si -l’on n’en trouve guère de trace dans ses romans, sa conversation privée, -dans ces évocations rétrospectives, n’est nullement exempte: «_Algunas -veces he pegado y otras me pegaron á mí. ¿De qué ha servido esto en mi -vida? ¿Qué ha podido probar?... Cuando pienso que he sido herido casi de -muerte ¡tres meses antes de escribir La Barraca!..._»[49]. Mais, -lorsqu’on se bat comme se battait Blasco: «pour prouver que l’on n’a pas -peur», l’on risque assez, en face de spadassins sans vergogne, de -commettre un genre d’imprudence qui, dans de telles rencontres, coûte -fort cher. C’est ainsi qu’ayant été grossièrement pris à partie, dans un -journal de Madrid, par l’un des _recordmen_ du tir au pistolet en -Espagne, Blasco, qui avait le droit de choisir l’arme, se décida pour -celle même où excellait son adversaire. «_Il verra, de la -sorte_,--fit-il tranquillement observer à ses témoins--_que je ne le -crains guère_.» Mais à peine l’ordre de faire feu était-il donné, que la -balle de ce bretteur l’atteignait au sommet de la cuisse, à quelques -millimètres de l’artère fémorale! J’ai hâte, cependant, d’en venir au -duel dont il a été parlé plus haut, qui occupa un moment l’Espagne -entière et fut aussi, non seulement le plus sérieux, mais encore le plus -original de tous les duels de Blasco Ibáñez. C’est de celui avec le -lieutenant de la Sûreté de Madrid qu’il s’agit. Pour s’expliquer -l’origine de ce défi, il importerait de se dépouiller momentanément de -la mentalité française, de tâcher de penser à l’espagnole. Ce n’est pas -chose aisée à tous et je ne suis pas sûr que l’essai en réussisse à -quiconque ne connaît, de l’Espagne et de ses mœurs, que ce qu’il a pu -recueillir au cours de lectures plus ou moins hasardeuses, ou dans des -conversations avec des touristes souvent intéressés à cultiver la -ridicule légende d’une Espagne de tambours de basque et de castagnettes, -dont _Carmen_ constitue l’exemplaire-type et, malheureusement pour nous, -classique. Mais je ne puis m’attarder sur cette matière, qui exigerait -des développements hors de propos. Je renverrai donc de nouveau aux -quelques pages, si exactes, que Blasco Ibáñez a écrites pour le livre: -_L’Espagne Vivante_, me bornant à noter qu’entre une séance de la -Chambre des Députés française et une audition du _Congreso_ espagnol, il -y a un abîme et que même nos plus tumultueuses sessions n’ont, à Paris, -rien de commun avec les orages parlementaires des _Cortes_, je veux dire -de celui de ces deux organismes constitutionnels qui est censé -représenter le peuple, l’autre, le Sénat, étant surtout un rouage de la -monarchie. Or, un soir où il y avait eu, à la Chambre, une de ces -tempêtes dans un verre d’eau qui l’agitent périodiquement, les députés -républicains furent l’objet d’une manifestation populaire enthousiaste, -à leur sortie de l’édifice construit par Narciso Pascual en 1843-1850 et -dont l’entrée, peu monumentale, s’orne de deux lions coulés en bronze -de canons marocains, trophées de la bataille de Tetuán, en 1860. Comme -toujours, en pareille circonstance, la police madrilène intervint avec -une brutalité inouïe, dispersant à coups de sabre les manifestants. Dans -ce tumulte, Blasco eut une altercation assez vive avec l’un des -officiers du corps de police, lequel, en Espagne, est organisé -militairement. Le lendemain, dans l’interpellation qu’il adressa au -Gouvernement, il traita son adversaire de façon extrêmement dure. Il -n’en fallut pas davantage pour que tous les officiers du corps de -police, se considérant offensés par les paroles du député de Valence, -exigeassent de leur compagnon qu’il demandât à l’offenseur une immédiate -réparation par les armes. Mais le Président de la Chambre, aussitôt -averti de l’affaire, intimait à Blasco l’ordre formel de refuser ce -duel, ajoutant que, s’il passait outre, il proposerait à l’Assemblée de -le soumettre à une procédure spéciale, vu que le règlement interdisait -tout duel ayant pour cause des paroles prononcées par un député en -séance du Parlement. Et c’est ici que commencent les péripéties les plus -bizarres de ce duel «par bonté». Le lieutenant de la Sûreté était marié -et, je crois, père de famille. Il n’avait, pour vivre lui-même et faire -vivre les siens, que sa maigre solde. D’autre part, le Code de l’honneur -militaire n’était-il pas formel? Il fallait que cet homme se battît ou -qu’il fût rayé, incontinent, des cadres de sa profession. Ses compagnons -intervinrent donc en sa faveur et une députation d’officiers de police -s’en fut trouver Blasco, en appela à son humanité, le supplia de ne pas -jeter sur le pavé un collègue malheureux. Le tribun se laissa émouvoir -par cet étrange cas de conscience. Pour ne pas transformer en une sorte -de Bélisaire un jeune gradé impertinent qu’il n’avait aperçu que -quelques secondes, dans la nuit et à travers le désordre d’une -manifestation politique, il accepta de se battre avec lui et d’arranger -les choses de façon à ce que le duel restât ignoré de la Chambre. Les -conditions de cette rencontre n’étaient pas moins extraordinaires que le -mobile qui l’avait décidée. Prétextant que leur ami était l’offensé et -qu’il avait, par suite, le choix du moyen de combat, les témoins du -lieutenant décidèrent que ce combat serait à l’américaine, les -adversaires étant placés à vingt pas, avec faculté de faire feu à -volonté pendant trente secondes. Ce n’était plus un duel, c’était un -suicide et les témoins de Blasco, ne voulant pas prendre sur eux la -responsabilité de cette lutte de cannibales, se récusèrent. Mais lui, -dans sa manie de prouver qu’il ne craignait personne, s’obstina et se -battit sans témoins, en se faisant simplement accompagner sur le terrain -par deux profanes. A l’ordre de _¡Fuego!_[50], comme il disposait d’une -demi-minute pour viser et faire feu, il laissa tranquillement son -adversaire faire usage de son arme, pensant que la sienne lui suffirait -pour, ensuite, tirer en l’air. Mais le lieutenant, qui rêvait de devenir -un héros en débarrassant l’Espagne de l’Antéchrist, avait -malheureusement pris la chose au sérieux. Profitant du répit imprévu que -lui laissait Blasco, il visa donc lentement et, sûr de son coup, envoya -à celui-ci une balle en plein foie. Le projectile porta si bien, que -Blasco en laissa choir son arme, et, les jambes fléchissantes et d’un -mouvement réflexe, appliqua aussitôt les deux mains à la partie -atteinte. Mais,--ô miracle de quelle _Virgen_[51] propice?--il ne tarda -pas à se convaincre qu’il était sain et sauf. Le souffle, qui l’avait un -instant abandonné, lui revenait normal et l’on n’apercevait, au point de -contact de la balle, aucune gouttelette de sang perler. L’explication du -prodige apparut aussitôt, sans qu’il fût besoin de recourir aux -instances surnaturelles. Le député portait une légère ceinture, qu’il -avait étourdiment gardée et dont la boucle de métal, en recevant le -choc, avait pénétré dans les chairs, où elle s’était incrustée et -tordue. Obstacle imprévu, qui avait suffi à faire ricocher la balle -homicide, transformant en simple contusion une blessure qui, sans ce -hasard, eût certainement provoqué la mort instantanée de Blasco Ibáñez! - -Le duel se termina, de la sorte, sans résultats, et Zamacois relate -qu’alors que l’illustre Docteur San Martin s’approchait du député, lui -assurant qu’il venait de naître une seconde fois, «l’un des témoins de -l’officier, celui, précisément, qui avait exigé les conditions barbares -du duel,--il est mort, un an après, dans un asile d’aliénés--s’approcha -aussi de Blasco pour le féliciter». «_Très bien, très bien!_--s’écria-t-il -en lui serrant la main--_Je suis heureux que cela finisse ainsi. Et, -savez-vous, vous avez en moi un admirateur! J’ai lu tous vos romans. Ils -me plaisent infiniment, infiniment!_» A quoi Blasco Ibáñez fit cette -simple réponse: «_Vous avez failli en faire fermer la fabrique!_» Que -l’on vienne donc prétendre que le maître est dénué d’humour! La moralité -de cette fable tendrait à établir qu’il est possible qu’un homme échange -des coups de feu avec un de ses semblables uniquement pour ne pas lui -nuire dans sa carrière. Mais l’on risquerait, en insistant sur elle, de -se voir traiter, par quelque lecteur morose, de simple _galéjaïre_ -méridional et mieux vaut s’arrêter là. Toujours est-il que ce duel, je -l’ai dit, fut fort commenté et que de bonnes âmes crurent ne pas devoir -laisser échapper l’occasion de mettre en lumière, pour des fins de -propagande religieuse, le caractère «providentiel» d’un tel dénouement. -La boucle de métal assumait, à leurs yeux, la dignité légendaire du «nez -de Cléopâtre», ou du «grain de sable de Cromwell». Entre les milliers de -lettres que reçut le pécheur impénitent, il en était une qui portait le -timbre d’un prince de l’Eglise d’Espagne, du Cardinal-Archevêque de -Grenade. Ce prélat, alors octogénaire, avait, dans sa prime jeunesse, -suivi la carrière militaire. Quel beau coup de filet c’eut[c’eût] été -pour le vieillard que de ramener--avant de quitter ce bas monde--dans le -sein de la confession catholique l’auteur impie de _La Catedral_! On -devine les arguments dont son apologétique sénile usait: avertissement -du ciel, protection de la _Virgen_ et analogues lieux communs de -théologie morale. Blasco, homme exquis, répondit à cette missive -intéressée par une lettre courtoise et l’archevêque, croyant la -conversion en bonne voie, redoubla d’admonestations pieuses. Au bout de -quelques mois, sa mort mettait fin à une correspondance unique dans les -échanges épistolaires de Blasco. - -Ces lettres ont été détruites, comme tant d’autres, et il faut qu’à ce -sujet, je revienne sur l’un des aspects les plus attrayants de la -personne morale de Blasco Ibáñez. Je ne me piquerais pas de posséder une -science littéraire transcendantale, mais enfin, il me sera bien permis -de remarquer que le charme piquant des «clés» a trop souvent conditionné -le succès d’œuvres d’imagination, depuis le _Diable Boiteux_ de -Lesage--pour nous en tenir aux livres sur des choses d’Espagne--jusqu’aux -célèbres _Pequeñeces_ du Jésuite D. Luis Coloma, dont la vogue remonte, -précisément, aux années où Blasco écrivait ses premiers essais -romanesques de matière valencienne. Sans commettre, d’autre part, de -formels romans à clés, il est toute une catégorie d’auteurs qui essaient -de remédier à leur manque d’imagination créatrice par l’introduction, -dans leurs récits, de bribes, plus ou moins défigurées, de leurs propres -expériences sentimentales. Ces écrivains ont coutumièrement la faiblesse -de se peindre en Don Juans doués d’un pouvoir de séduction souverain, -dont le charme victorieux a raison des Eves les plus rebelles. Et, manie -plus déplorable encore, il en est qui n’hésitent pas à utiliser, dans -ces inventions autoapologétiques, les malheureux comparses avec lesquels -ils se sont coudoyés dans la vie quotidienne, transformant ainsi en -grotesques pantins d’honnêtes gens dont le seul tort fut d’avoir cru au -génie de ces caricaturistes du scandale. Comme le lecteur connaît -certainement quelques exemplaires, plus ou moins notoires, de cette -école, je suivrai le conseil que Pierre-Charles Roy inscrivit, au -XVIII^{ème} siècle, sous une gravure de Nicolas De Larmessin qui -représentait une scène de patinage, ne se doutant sans doute pas que la -postérité allait s’emparer de ce vers pour le transformer en phrase -légendaire: - - Glissez, mortels, n’appuyez pas... - -Blasco Ibáñez n’a jamais entendu battre monnaie avec ses amours. Sa -riche imagination lui permet, Dieu merci, de dédaigner une aussi pauvre -méthode. Il n’a pas besoin, au surplus, de transcrire la réalité de son -existence pour produire l’image de la vie. Ses romans, s’ils eussent -dû, pour être assurés du succès, exposer à la malignité publique les -intimités de personnelles amours, n’eussent certainement jamais été -écrits. «_Se puede ser escritor sin dejar de ser caballero_»[52], -aime-t-il à répéter, et, d’ailleurs, c’est une vérité d’expérience que -les «romanciers féminins», ou les «poètes de l’amour» ne sont Lovelaces -qu’en imagination et que les deux ou trois pauvres femmes qui furent -leurs victimes, s’ils les servent et resservent à leur trop crédule -clientèle en les accommodant à des sauces diverses, le ragoût ainsi -cuisiné ne laisse pas d’être, au fond, toujours pareil. Ces -_lady-killers_ sont généralement de piètres amants, dont les bonnes -fortunes mériteraient d’être appelées «littéraires», si cette épithète -pouvait décemment s’appliquer à leurs proses mercantiles. Les vrais -amoureux sont plus discrets. Et il a fallu le zèle intempestif d’un -académicien notoire pour que, des amours de Victor Hugo, l’on apprît, -tout récemment, que le plus long n’eut rien d’éthéré, selon que le -croyait qui s’en rapportait aux transpositions dans l’œuvre imprimée -de ce grand artiste. - -Comme son idole, Hugo, le romancier de _Entre Naranjos_ est resté muet -sur ses rapports vécus avec la femme. J’ai relu ses romans avec une -intention arrêtée d’y surprendre,--sachant ce que je sais de sa -vie,--quelque chose de similaire à une allusion discrète à ses amours. -Mais cette enquête m’a déçu. On m’avait, de fort bonne source, assuré -que les femmes ont joué, et jouent, dans la vie sentimentale de Blasco -Ibáñez, un rôle considérable. Des indiscrétions savoureuses circulent -même à ce propos. Et n’est-ce pas, aussi bien, à cause d’exigences, ou -de convenances sentimentales, que, précisément, ce même Blasco Ibáñez a -abandonné, depuis tant d’années, son Espagne pour courir le monde? Sans -doute, il est avéré que la Leonora d’_Entre Naranjos_, fut bien, comme -on le prétendit, une chanteuse russe d’opéra, avec laquelle l’auteur -avait voyagé, lorsqu’il ne comptait que vingt-deux ans. J’ai entendu -aussi interpréter de façon semblable d’autres héroïnes d’autres de ses -romans. Mais, l’ayant prié de me fournir quelques lumières sur ce point -controversé, je me suis heurté à une fin catégorique de non recevoir. Le -maître, se souvenant peut-être des racontars suscités par sa _Maja -Desnuda_--où des exégètes «bien informés» ont voulu voir, à côté d’un -Renovales qui serait, naturellement! son ami le peintre Sorolla, une -comtesse d’Alberca peinte sur le vif d’après certaine dame de -l’aristocratie madrilène, qui faisait alors beaucoup parler d’elle--, se -souvenant peut-être aussi que, deux ans plus tard, le scandale -recommença avec _Sangre y Arena_, dont diverses interprétations -tentèrent d’identifier la fantasque Doña Sol, s’est enfermé dans un -silence que rien n’a pu briser. Lorsqu’on lui signale telle ou telle -analogie, réelle ou fictive, entre une situation de ses romans et un -fait bien connu de sa vie, il montre une surprise si complète, il -manifeste un si total désarroi que l’on songe incontinent, pour -expliquer un tel cas, aux conditions dans lesquelles produisent les -romanciers de race. Leur travail participe, en effet, beaucoup du -subconscient. Pour ce qui est de Blasco Ibáñez en particulier, je sais -qu’à plusieurs reprises, il lui est arrivé de tracer des personnages -qu’il croyait fils absolus de sa fantaisie, alors qu’en fait, ce -n’étaient que les duplicata d’êtres de chair et d’os, par lui observés -bien auparavant et recréés, par la superposition des souvenirs, dans -leurs formes actuelles. Mais le grand public, qui, lui, ne se rend pas -compte de ce mystérieux processus de «cristallisation»--comme -s’exprimait Stendhal,--identifie immédiatement les originaux et -là-dessus les médisants, ou les envieux, se mettent à crier au scandale! -Il importe ici, plutôt que de me livrer à des considérants théoriques, -que je cite un cas vécu comme illustration de la doctrine que j’avance, -cas dont quelques rares initiés--dont feu Luis Morote, qui en écrivit, à -l’époque, un article dans l’_Heraldo de Madrid_ et aussi le vieil aède -valencien, D. Teodoro Llorente, lequel, dans les pages plus haut citées -de _Cultura Española_, déclarait «ne pas devoir risquer des -éclaircissements que l’auteur n’avait pas jugé à propos de fournir»--ont -su trop peu, pour que le mystère n’ait pas continué à entourer l’une des -productions écrites peut-être avec le plus de fougue par Blasco Ibáñez -et qui ne fut imprimée que pour être, aussitôt, impitoyablement détruite -par ordre de son auteur même. En 1907, Blasco, qui se trouvait au début -de la période la plus importante de sa vie sentimentale, composa en -quatre mois un roman qui, intitulé: _La Voluntad de Vivir_[53], passa -sans délai à la composition, chez les éditeurs F. Sempere et Cie à -Valence et ne tarda pas à être tiré à 12.000 exemplaires--chiffre des -premiers tirages de ses romans à cette époque. Le livre sortait des -presses et était déjà annoncé au public, quand certaine personne, qui -exerçait alors sur l’auteur une influence souveraine et dont le nom, -pour des causes qui n’importent pas ici, doit être tu, en ayant reçu en -don le premier exemplaire tiré, et l’ayant lu en une nuit, crut s’y -reconnaître, peinte au naturel et dans ses moindres particularités -physiques et morales. Epouvantée par la véhémence et la chaleur de ces -descriptions, où elle se retrouvait comme dans un miroir, elle s’imagina -que le public allait sans peine y démêler l’histoire d’une passion -secrète, là où le romancier était convaincu de n’avoir pas tracé une -ligne qui ne fût impersonnelle et--comme on dit dans le jargon de la -critique scientifique--«objective». S’il se fût agi de ces Lovelaces de -cabinets particuliers, dont il a été question plus haut, la solution de -l’incident eût été malaisée, ou, plutôt, elle eût eu lieu au détriment -de la mystérieuse et unique lectrice du livre. Car cette sorte -d’écrivains, si elle avait à choisir entre la détresse morale d’un être -cher et une satisfaction d’amour-propre professionnel, n’hésiterait pas -et se déciderait pour la seconde de ces alternatives. Mais Blasco eut -alors un geste qui me semble plus éloquent qu’un long discours. _La -Voluntad de Vivir_ allait être mise en vente dès le lendemain. Il -télégraphia à Valence de tout arrêter. Cependant, l’attention du public -avait été attirée sur l’incident et des «bibliophiles» offraient des -sommes folles à qui leur procurerait un exemplaire du roman condamné. -Blasco eut alors son second geste, qui complète le premier. Il ordonna à -Sempere et Cie de brûler incontinent les 12.000 volumes. Et cet ordre -fut exécuté. 24.000 pesetas--12.000 de droits d’auteur et 12.000 de -frais d’impression et de brochage, à la charge de Blasco--montèrent -donc, en fumée bleuâtre, dans le ciel d’indigo de Valence et de _La -Voluntad de Vivir_ rien n’est resté, si ce n’est le seul exemplaire, qui -sait? de qui avait été la cause de cet holocauste. Peut-être, -cependant, Blasco Ibáñez redonnera-t-il, quelque jour, cette œuvre -étrange sous une forme nouvelle, puisque le titre en figure parmi ceux -des romans qu’il annonce, dans son dernier volume, comme étant «_en -preparación_»?[54]. - - - - - VI - - Voyage en Amérique du Sud.--Amitié avec Anatole France.--Prouesses - de Blasco Ibáñez comme conférencier.--Le «ténor littéraire» bat le - torero, ou 14.500 francs or pour une conférence.--L’orateur se - transforme en colonisateur.--La vie dans la _Colonia Cervantes_, en - Patagonie.--Triple lutte: avec le sol, avec les hommes, avec les - banques.--Un discours prononcé la carabine Winchester à la - main.--Fondation d’une seconde colonie, à Corrientes.--Contraste - entre ces deux _settlements_, séparés par 4 jours et 4 nuits de - chemin de fer.--Le premier hôte de la nouvelle maison - tropicale.--Le colonisateur renonce à son entreprise. - - -Le 5 Juin 1908, _El Liberal_ de Madrid avait annoncé que Blasco Ibáñez -allait quitter la tour d’ivoire où l’avait fait s’enfermer le dégoût -pour une politique avilie. Beaucoup plus tard, _Cultura Española_ -publiait, dans son Nº de Février 1909, une courte note où il est dit que -«le romancier Blasco Ibáñez fera prochainement un voyage à Buenos Aires -pour y prononcer une série de conférences au _Teatro Odeón_ sur divers -sujets de littérature, de sociologie, etc.» Ce voyage avait été organisé -dans les conditions suivantes: Blasco Ibáñez, qui commençait à être l’un -des romanciers espagnols les plus lus de l’Amérique latine et qui était -devenu collaborateur des principales publications de ces Républiques, -avait reçu, d’un grand impresario de théâtre de la capitale argentine, -l’offre de participer à une série de conférences dont le but était -surtout de mettre les littérateurs les plus en vue de l’Europe en -contact avec des pays neufs et encore peu connus. Déjà, le célèbre -historien et sociologue Guglielmo Ferrero et le criminologiste Enrico -Ferri--l’auteur de cette _Sociologia Criminale_ traduite dans les -principales langues européennes et l’un des chefs du parti socialiste -d’alors en Italie--s’y étaient, les années précédentes, fait entendre. -Cette fois, l’impresario hispano-américain avait jeté son dévolu sur -Anatole France et Blasco Ibáñez. - -Quand ce dernier arriva à Buenos Aires, l’exquis conteur français s’y -trouvait depuis quelques jours seulement. Ces deux hommes, que plusieurs -traits communs de leur esprit et un même idéal politique rapprochaient, -nouèrent en Argentine une amitié qui ne s’est pas démentie et, malgré -leurs différences d’âge, ont entretenu, depuis, des rapports où règne la -cordialité la plus franche. Blasco Ibáñez était, d’ailleurs, sincère -admirateur des fictions délicates de l’Académicien naguère attaché à la -bibliothèque du Sénat et il lui est arrivé fréquemment, lorsqu’il -séjourne à Paris, de déjeuner avec lui, en compagnie des éditeurs de -traductions françaises de ses romans, les frères Calmann-Lévy. L’on -manque rarement, au cours de ces agapes, d’évoquer les lointains -souvenirs du séjour en Argentine. «Vous rappelez-vous, dit l’auteur de -_Thaïs_, votre entrée triomphale à Buenos Aires?»--«Triomphale, non, -réplique Blasco. Il y avait beaucoup de monde, c’est -tout.»--«Triomphale», insiste Anatole France, qui tient à son -affirmation. «Je l’ai vue, comme j’ai entendu le merveilleux discours -que vous leur avez lancé, du haut d’un balcon. Je ne sais pas -l’espagnol, mais j’ai parfaitement compris!» Cette entrée, en vérité, -avait été, sinon triomphale, du moins extraordinaire. Blasco était le -premier écrivain espagnol qui, par suite d’un inexplicable manque de -relations intellectuelles entre l’Amérique du Sud et une nation que -celle-ci appelle toujours «_Madre Patria_»[55], venait renouer le fil de -la communication mentale directe, rompue depuis trop d’années. Il se -présentait, de plus, dans des républiques dont il parlait la propre -langue, qui était celle de son pays, et où il comptait, je le répète, un -fidèle public de lecteurs. Enfin, il existe, en Argentine, une très -forte colonie espagnole, dont les membres, d’idées avancées en leur -majorité, étaient heureux de démontrer à ce persécuté de la monarchie, -par un accueil enthousiaste, leur fidélité aux doctrines qu’incarnaient -sa vie et ses livres. C’est ainsi qu’une foule qu’il eût été difficile -d’évaluer exactement--de 70 à 80.000 personnes--, attendait le romancier -à son débarquement, au port de Buenos Aires, et l’accompagna depuis le -navire jusqu’à son domicile. L’affluence était telle, que la voiture -conduisant Blasco se brisa sous la pression de la masse et qu’un peloton -de cavalerie dut lui frayer le chemin de l’hôtel. Mais, pour en revenir -à Anatole France, ce qui séduisit le vieux maître dans le discours--le -premier qu’il entendait de lui--de son collègue et émule, ce furent, -j’imagine, le débit véhément, naturel et expressif et cette toute -méridionale exubérance, en vertu de laquelle ce ne sont point seulement -les lèvres qui parlent, mais les mains, mais les yeux, mais toute la -personne, et encore, peut-être, cette sorte de pouvoir inconscient -d’autosuggestion grâce à quoi l’orateur, comme si une vertu magnétique -s’engendrait en lui, finit par être à tel point dominé par son sujet, -qu’insensiblement il atteint les hauts sommets de l’éloquence. Mais, -dans le cas concret de Blasco Ibáñez--qui est surtout un -improvisateur--l’enthousiasme, générateur des belles périodes, est en -fonctions directes et de la matière traitée et de l’auditoire auquel on -l’expose. Pour qu’il parle bien, il lui faut être pleinement convaincu -de ce qu’il va dire et il lui faut encore une foule, favorable ou -hostile, peu importe, mais qui soit une foule véritable. - -Lors de la période épique de son apostolat en Espagne, il parla dans les -endroits les plus disparates: théâtres, cirques, arènes, plages, -châteaux en ruines, amphithéâtres antiques et places de villages, où -parfois, tel un charlatan dans une foire, il adressait la parole aux -plèbes du haut de quelque char rustique. Fréquemment, le curé, voulant -préserver ses ouailles de la contagion républicaine, lançait les cloches -de son église à toute volée, pensant ainsi étouffer la voix de -l’hérétique. Mais celui-ci, haussant le verbe, arrivait à dominer le -bronze sacré et sortait victorieux de cette inégale joute d’éloquence -sonore. D’autres fois, des paysans légitimistes entrecoupaient ses -discours de fusillades enragées, où se renouvelait le «miracle» du duel -madrilène, puisque Blasco sortait toujours indemne de ces lâches -guet-apens. Souvent, par contre, le public prévenu en sa défaveur, qui -avait accueilli les premières phrases de sa harangue par des menaces de -mort, en saluait la péroraison par d’ardents bravos. Enfin, à plus d’une -reprise, il fit pleurer ses auditeurs. Mais il faut ajouter que -l’orateur--conformément à l’adage d’Horace: _Si vis me flere, dolendum -est primum ipsi tibi_[56]--entraîné par sa conviction, avait devancé de -ses propres larmes celles de ces braves gens. Nulle discipline -littéraire, nul artifice oratoire ne régnaient dans ses prêches -politiques et sociaux. Leur transcription sténographique eût procuré aux -lecteurs de cabinet cette déception que cause coutumièrement -l’impression d’un texte de discours impromptu. Leur effet, cependant, -était intense. Sans doute, faudrait-il en rechercher la cause dans cette -vertu magnétique à laquelle je viens de faire allusion et qui confère à -de telles manifestations spontanées de l’art oratoire cette puissance -d’entraînement refusée aux harangues académiques, dont toutes les -périodes sont étudiées, dont rien--pas même le débit, puisqu’elles sont -lues, ou apprises par cœur--n’est livré à l’inspiration du moment, ou -aux impressions fugitives de l’orateur. Dans certaines circonstances, il -est arrivé que Blasco Ibáñez, par crainte d’oublier quelque point -d’importance, ait rédigé préalablement le texte complet d’un discours. -Vaine précaution! A peine avait-il pris contact psychique avec son -auditoire, que cette ivresse étrange dont, seuls, les orateurs nés -ressentent la griserie en face des foules, s’emparait de tout son être, -et qu’oubliant son inutile papier, il se lançait à corps perdu dans -l’improvisation, proférant des phrases totalement différentes--forme et -images--de celles qu’il avait si soigneusement préparées. - -Venu en Amérique avec, derrière lui, un tel acquis, il pouvait à -l’avance escompter un immense succès de la part de ces publics -hispano-américains, si accessibles aux périodes grandiloquentes de leur -bel idiome harmonieux; si vibrants aux choses d’une Europe si lointaine, -mais qui surgit toujours aux fonds obscurs de leurs perspectives -intellectuelles; si artistes, en leur délicieuse spontanéité. - -[Illustration: MANIFESTATION DE MARINS ET DE PÊCHEURS EN L’HONNEUR DE -L’AUTEUR DE «FLOR DE MAYO», LORS DE L’HOMMAGE DE VALENCE A BLASCO EN -1910 - -Sur la voile de la classique barque de pêche traînée par des bœufs, -qu’a tant de fois peinte Sorolla, figurent les titres des romans -jusqu’alors publiés] - -[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO PAR SOROLLA, ACTUELLEMENT A LA -BIBLIOTHÈQUE DE «THE HISPANIC SOCIETY OF AMERICA», A NEW YORK] - -Anatole France prononça à Buenos Aires cinq conférences et regagna Paris -après de brèves escales à Montevideo et à Río de Janeiro. De ces cinq -conférences, Blasco fut l’auditeur religieux et, dès la première, le -maître français avait commencé sa lecture par un exorde où, en termes -choisis, il saluait la présence de l’illustre romancier d’Espagne. Le -séjour de Blasco comme conférencier d’Amérique devait être de -considérable durée. Pendant neuf mois, il circula, orateur ambulant, à -travers l’Argentine, le Paraguay et le Chili, et ne prononça pas moins -de cent-vingt discours. Il faisait fonctions, comme il se plaît à -s’exprimer, de «ténor littéraire», recevant de grandes ovations et -gagnant beaucoup d’argent. «Le plus pénible, m’a-t-il confié, ce -n’étaient pas tant les conférences que l’arrivée dans les localités où -elles devaient avoir lieu. Dieux immortels, quelle corvée! Il fallait -subir tout le cérémonial de réceptions en règle, assister au défilé des -commissions avec drapeaux et musiques, serrer des milliers de mains, se -rappeler des centaines de noms, visiter les curiosités de la région et -surtout, ah! surtout participer aux banquets! Il y en avait toujours -trois pour le moins: celui d’arrivée, celui où l’on fêtait le succès de -la conférence, et, enfin, celui d’adieu. Si j’eusse reçu seulement la -moitié des sommes dépensées de la sorte, je serais devenu immensément -riche!» Blasco Ibáñez raconte aussi avec un plaisir visible les progrès -par lui réalisés, au cours de ces longues tournées, dans l’art de -l’improvisation oratoire. A son arrivée dans quelque ville nouvelle, il -s’enquérait, soit auprès de journalistes, soit auprès des autorités, du -thème sur lequel on désirait qu’il se fît entendre. On lui désignait -souvent un sujet purement local. De simples lectures techniques, une -rapide information orale lui suffisaient alors pour parler, le soir -même, une heure et demie durant, sans cesser une minute de passionner -son auditoire. Mais la prépondérance exclusive accordée ainsi au -développement des facultés oratoires eut pour résultat d’atrophier -momentanément les dons de l’écrivain. «Quand je suis revenu en Europe, -m’a-t-il déclaré, j’avais complètement oublié mon métier. En ces neuf -mois de discoureur, lorsqu’il m’arrivait d’avoir à écrire, je devais en -appeler à la dictée. Et tout ce que je dictais, était dit sur un ton -effroyablement déclamatoire et emphatique...» - -Son premier dimanche à Buenos Aires, il se le rappellera toujours, mais -il ne tarit pas non plus sur tant d’autres souvenirs de ces neuf mois. -«J’étais, aime-t-il à répéter, une manière de ténor illustre, un Caruso, -avec cette nuance qu’il n’y avait pas, pour moi, de changements de -décors. Un simple frac me suffisait pour les diverses séances, et, -pendant le temps rituel, je m’égosillais jusqu’à l’aphonie. J’ai gagné -ainsi de grosses sommes, j’en ai dépensé de considérables, et, à mon -retour en Europe, il me restait encore un joli reliquat.» Ses -conférences dans la capitale argentine avaient alterné avec celles -d’Anatole France. Elles commençaient à cinq heures et demie, dans l’un -des théâtres les plus distingués de la ville, devant une assistance -aristocratique, composée en majeure partie de dames. Ce même premier -dimanche dont il vient d’être question, il avait donné, sur les -instances de divers groupements, un régal oratoire supplémentaire à une -foule composée d’environ 8.000 employés, commerçants et ouvriers à -l’aise, gens de la classe moyenne qui, trop occupés la semaine pour -venir l’entendre, désiraient cependant savourer au moins une fois -l’éloquence du célèbre propagandiste républicain. Cette fête de la -parole démocratique eut lieu dans la plus vaste salle de spectacles de -la ville et commença dès deux heures et demie de l’après-midi. La -chaleureuse ovation qui avait salué l’orateur s’étant calmée, celui-ci, -en guise d’exorde, avait déclaré--seul sur une scène immense, où l’on -jouait chaque jour des opéras à grand orchestre--que, puisque son -auditoire avait sacrifié un après-midi en son honneur, il voulait qu’ils -en eussent, comme nous disons vulgairement, pour leur argent et qu’il -entendait les entretenir jusqu’au soir. Blasco tint parole. Durant trois -heures et demie, il développa le thème gigantesque des vicissitudes -politiques, littéraires et sociales de l’Espagne depuis -l’affranchissement de ses colonies d’Amérique. C’était entreprendre de -résumer toute l’histoire du XIXe siècle espagnol, période qui est -aussi la moins connue des Hispano-Américains. Mais, si parler pendant -trois heures et demie constitue, à soi seul, déjà un record, le faire -d’une voix stentorienne portant jusqu’aux extrêmes recoins d’un -véritable colisée--puisque le vocable, de par son étymologie, signifie -un «colossal» amphithéâtre et qu’au surplus, il s’emploie en espagnol -pour désigner, par un lointain souvenir de l’amphithéâtre Flavien, une -salle de spectacles--et avec l’enthousiasme toujours au diapason d’une -multitude qui accueille chaque développement d’un tonnerre de bravos, ou -d’un déchaînement de rires, n’est-ce point, en toute vérité, le record -des records? Quand Blasco eut parlé ainsi deux heures d’horloge, il ne -manqua pas, entre ses auditeurs, d’âmes compatissantes pour le supplier -de prendre quelques instants de repos. L’orateur rejeta l’offre. Il -savait que la moindre modification du mécanisme entraînerait l’arrêt du -moteur. S’il eût cessé, même cinq minutes, de discourir, la fatigue -l’eût cloué sur place et l’aphonie l’eût irrémédiablement rendu muet. Il -continua donc sans le moindre répit et sans épuisement visible, en -pleine tension, jusqu’à ce qu’au coup de six heures, il crut enfin -opportun d’entamer sa péroraison et de clore ainsi une harangue dont on -ne trouverait d’équivalent, mais dans des conditions bien -différentes--que dans les tournois oratoires d’un Vergniaud, lors des -tumultueuses séances de 1792-1793, à cette Convention Nationale -créatrice de la France moderne. Il va sans dire que le soir même, Blasco -avait perdu l’usage de la parole et qu’il crut sérieusement qu’il ne le -recouvrerait jamais. Au sortir de la salle, il avait été surpris par les -accolades particulièrement ardentes de son impresario. Ruisselant de -sueur, épuisé, il lui avait, pour écourter une manifestation déplacée, -brutalement posé la question: «_Alors, combien ça fait-il?_» Car le -digne fermier des éloquences mondiales n’était tant ému que parce qu’il -savait, lui aussi, avoir battu le record, non du verbe, mais du _peso_! -Blasco, qui avait appris à connaître ce genre d’hommes, savait que -c’était en leur parlant affaires qu’il s’en débarrasserait le plus vite. -L’impresario lui déclara donc qu’il lui restait redevable d’une somme de -pesos équivalant à 14.500 francs de notre monnaie évaluée à l’étalon -d’or--car du franc actuel, hélas! on sait que la valeur n’est plus celle -de ces époques lointaines. Or, si, comme salaire d’un après-midi de -travail, la somme était rondelette, le hasard voulut que lorsqu’il -retournait en Espagne, Blasco rencontrât à Montevideo le célèbre torero -Antonio Fuentes, qu’on prétend lui avoir servi de modèle pour créer une -partie au moins de son personnage de Juan Gallardo, dans _Sangre y -Arena_. Blasco, qui brûlait de savoir à la source si l’éloquence était -aussi bien payée en Amérique--car _tras los montes_, ce point n’est pas -douteux: les toreros l’emportent sur les orateurs--que la tauromachie, -apprit ainsi que la solde du _diestro_ ne dépassait jamais 10.000 -pesetas par course. Il avait donc, ici encore et pour la première fois, -battu un record non plus international, _national_, et, naturellement, -hors de sa patrie. - -En s’embarquant pour l’Amérique, Blasco Ibáñez avait projeté de -parcourir toutes les Républiques de langue espagnole, jusqu’à la -frontière des Etats-Unis. Dût le voyage durer deux ou trois ans, il -entendait connaître ainsi une á une les vingt nations dont le scion -vigoureux a jailli du vieux tronc ibérique. Il avait, cette fois encore, -compté sans son hôte et ce fut son caractère aventureux qui fit échouer -ce plan original. Alors que certaines Républiques sud-américaines, qu’à -la date présente il n’a pas encore visitées, s’apprêtaient à le -recevoir, il mit brusquement fin à sa tournée de conférences, et, par -amour de l’action, se mua en colonisateur, devenant, d’homme de lettres, -le pionnier des terres vierges. La plus belle, comme aussi la plus -héroïque de ses aventures commençait. L’idée n’en avait pas jailli, -comme Minerve toute armée du cerveau de Jupiter sous le coup de hache de -Vulcain, un beau jour de sa tête puissante. Son voyage de conférencier -n’était pas guidé par le seul intérêt pécuniaire. Blasco obéissait en -principe au programme de son impresario, lorsqu’il s’agissait de se -faire entendre dans de grandes villes. Quand, par suite des immenses -distances qui séparent les provinces de l’Argentine, il devait -entreprendre quelqu’un de ces longs voyages dont notre vieux monde ne -saurait se faire une représentation exacte, il redevenait l’écolier -capricieux d’antan, ou, pour mieux dire, l’artiste se superposait à -l’orateur et, afin de contempler une merveille de la nature, ou -d’étudier une colonie agricole modèle, il violentait sans scrupule -l’itinéraire fixé. Ainsi put-il voir l’Argentine mieux qu’aucun autre -conférencier, ou même qu’aucun autre voyageur européen, depuis la zone -tropicale jusqu’aux territoires glacés de l’extrême sud. Parfois -l’impresario qui dirigeait sa marche depuis Buenos Aires, le croyait -occupé à haranguer tel auditoire d’une capitale de Province, lorsqu’un -écho des journaux lui apprenait que, lui ayant fait faux bond, il -s’attardait à observer, dans une _tolderia_[57] du Nord, les mœurs -des Indiens! Il semblait que ressuscitât en lui l’âme vagabonde des -vieux conquistadors. Il ressentait la tentation des territoires -primitifs, la fièvre de lutter avec la terre sauvage, s’attardant, avec -mélancolie, à évoquer l’œuvre des premiers hommes blancs, venus pour -civiliser les Indes Occidentales. Quelques Argentins illustres, qui -devinaient sa pensée, ne tardèrent pas à le tenter par leurs offres -séduisantes. Lui, être de volonté et d’énergie, accoutumé à la lutte et -qui savait agiter les masses au nom d’un idéal abstrait, n’était-il pas -appelé à devenir un colonisateur modèle? Alors, pourquoi ne point rester -en Argentine et, suivant l’exemple de ceux qui le conseillaient, ne pas -s’y enrichir, dans le métier de défricheur de terres? - -Tout d’abord, Blasco s’était récusé, se sentant perplexe. Puis, il se -laissa peu à peu gagner par la Chimère. Vivre un roman au lieu de -l’écrire, quel beau geste! Et l’on n’est pas pour rien artiste. Le rêve -de devenir millionnaire, ne fût-ce qu’une saison, la perspective de -remuer l’argent à la pelle, de commander à une armée de travailleurs, de -transformer l’aspect d’un coin du sol, d’y créer des lieux habitables: -c’étaient là de trop brillantes visions pour qu’il n’acceptât pas de -courir le risque d’une aussi gigantesque entreprise. Celui qui présidait -alors la République Argentine se montrait, ainsi que ses ministres, -enchanté à l’idée que cet écrivain au nom célèbre, en se fixant dans -leur pays comme agriculteur, n’allait pas tarder à se muer en réclame -vivante qui attirerait les émigrants européens vers des solitudes non -défrichées, dont on ne désirait rien tant que la mise en culture rapide. -On offrit donc à Blasco de lui vendre des terrains à bon marché, aux -termes des conditions que fixait la Loi et celui-ci, quoique toujours -vaguement inquiet sur un changement aussi radical d’existence, finit par -laisser là ses conférences et revenir brusquement en Espagne. Il y -écrivit, de Janvier à Juin 1910, à Madrid, un livre qui, -malheureusement, n’a été traduit en aucune langue étrangère, sans doute -à cause de ses dimensions monumentales et qui, même après de récents -travaux français sur l’Argentine--dont une thèse de doctorat ès lettres, -parue en 1920--eût mérité de passer à notre idiome. Ce livre, un -in-folio de 771 pages, fut commencé d’imprimer le 20 Janvier et achevé -le 4 Juillet 1910, pour la _Editorial Española Americana_, par J. Blass -et Cie, les gravures et les trichromies qui l’illustrent sortant des -ateliers Durá. C’est une belle réalisation typographique, que déparent -un peu deux types de lettres différents: l’un allant de la page 1 à la -p. 502 et l’autre, beaucoup plus dense, de la p. 503 à la fin, -c’est-à-dire occupant la portion du volume consacrée à la description -des Provinces et Territoires Argentins. Son titre est: _Argentina y sus -Grandezas_[58] et le caractère géographico-historique de la description -n’a pas exclu l’insertion, par l’auteur, de récits d’aventures -personnelles, telle, p. 646-648, l’excursion à l’_ingenio_[59] de San -Pedro de Jujuy, propriété des frères Leach, Anglais, qui y occupaient -plus de 4.000 Indiens à la seule récolte de la canne à sucre. La -division générale de l’œuvre est la suivante: _Iº Le pays Argentin; -IIº L’Argentine d’hier; IIIº L’Argentine d’aujourd’hui; IVº L’Argentine -de demain; Vº Les Provinces Argentines (Buenos Aires, Santa Fe, Entre -Ríos, Corrientes, Córdoba, Santiago del Estero, Tucumán, Salta, Jujuy, -Catamarca, La Rioja, San Luis, San Juan, Mendoza); VIº Les Territoires -Nationaux_. - -Sa dette de reconnaissance à l’endroit d’un pays qui l’avait si bien -reçu une fois payée, Blasco Ibáñez quitta l’Espagne pour retourner en -Argentine. C’en était fait. Le romancier devenait colonisateur. Beaucoup -de lecteurs estimeront à priori qu’une telle décision était chimérique. -Avant de la condamner en bloc, il importe, cependant, de réfléchir sur -ce fait psychique: qu’en Blasco, comme, d’ailleurs, en d’autres -romanciers--dont le moins illustre n’est pas Balzac--, il existe une -double personnalité, celle de l’écrivain et celle de l’homme d’affaires. -Mais d’affaires qui tournent mal, dans la plupart des cas, encore que -combinées selon toutes les règles de la logique. Car si la tête d’Honoré -de Balzac fut un volcan de projets, dont il s’éprenait et qu’il -délaissait tour à tour pour des entreprises commerciales qui le -ruinaient et qu’il devait racheter ensuite par un labeur de galérien -intellectuel, celle de Blasco Ibáñez abrita également maintes coûteuses -fantaisies, dont celle de la - -[Illustration: ARRIVÉE DE BLASCO IBÁÑEZ À BUENOS AIRES - -(D’après la Revue _Caras y Caretas_, de Buenos Aires.)] - -[Illustration: À LA CIME DE LA CORDILLÈRE DES ANDES - -Blasco est représenté, dans cette photographie, au moment où il a -atteint la frontière de l’Argentine et du Chili, marquée par le monument -dit: _El Cristo de la Paz_.] - -[Illustration: DEUX «AMIS» DE BLASCO (Indiens guerriers de la tribu des -_chunapis_, dans la province de Corrientes)] - -colonisation américaine constitue un exemple caractéristique. Personne -ne niera, j’imagine, qu’un esprit capable d’écrire un bon roman, reflet -de la vie, le soit aussi de concevoir une grosse entreprise de travail. -Le malheur, c’est que ces imaginatifs, abondants en inventions, soient -trop souvent victimes de leur fécondité mentale et qu’ils abandonnent -trop vite un dada pour en chevaucher un autre, jugé plus merveilleux. -L’homme d’action, au contraire, s’il a peu d’idées, du moins en -poursuit-il âprement la réalisation, marchant droit devant soi et -toujours de l’avant. C’est le _timeo hominem unius libri_ de l’adage -attribué à St. Thomas d’Aquin, qui trouve en eux une justification plus -positive que sur le domaine de la spéculation mentale. Mais Blasco -s’était toujours cru appelé, même lorsqu’il n’était encore que romancier -valencien, à réaliser quelque gigantesque tâche, industrielle ou -agricole. Ici encore, ce fut plutôt le besoin d’action que l’amour de -l’argent qui conditionnait son rêve. Les richesses acquises facilement -et sans effort ne l’attirent pas. Il est ennemi irréductible du jeu, -même de cet innocent domino, si populaire en Espagne. Les opérations de -Bourse lui inspirent une répugnance plus insurmontable encore. Je dirai -plus loin quelle fut sa conduite aux salles de jeu de Monaco, lorsqu’il -écrivait _Les Ennemis de la Femme_, dont la traduction malheureusement -mutilée,--comme, déjà, celle des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_, -pour de soi-disant «raisons éditoriales»--a commencé de paraître dans la -_Revue de Paris_ du Ier Février 1921. Ce qui l’enthousiasme, ce sont -les fortunes de modernes capitaines d’industrie, créateurs d’immenses -fabriques, de lignes de navigation, défricheurs de terrains incultes -depuis que le monde est monde, titans modernes, en un mot, dont il a -chanté, plutôt que décrit, la grandeur dans son roman: _Los Argonautas_. -Et c’est sous l’hypnose de cet héroïque rêve qu’il s’en fut par delà -l’Océan, pour y continuer, en plein vingtième siècle, l’épopée des -conquistadors, dont il devait, pour le public parisien de l’_Université -des Annales_, célébrer les prouesses en quelques périodes--qui -s’enlèvent avec la vigueur d’une fresque de Raphaël à la Sixtine--de sa -conférence: _L’Âme Nouvelle de l’Amérique_, qui est de Mars 1918[60]. -Visionnaire têtu, c’était la difficulté, c’était l’obstacle qui -l’attiraient et aussi l’ambition de faire quelque chose que nul n’eût -fait avant lui. Et, dans cette entreprise, il exposa tranquillement tout -ce qu’il possédait: ce que lui avait laissé son père en mourant, ce que -ses livres lui avaient rapporté, tous ses gains de conférencier. - -Ses amis d’Europe ne virent pas sans surprise l’éloquent orateur, dont -le verbe s’achetait au poids de l’or, se muer en homme des champs et des -bois, échanger les escarpins vernis contre de rudes bottes en peau de -truie du _gaucho_ et son frac du bon faiseur pour le _poncho_ en -chasuble des coureurs de pampas. Le gouvernement argentin avait voulu -lui donner une concession en pays relativement civilisés et à proximité -de centres de colonisation déjà anciens. Il s’y refusa nettement. Il ne -venait pas pour être agriculteur. Il tenait à son rêve. Il entendait -être colonisateur, s’en aller en plein désert. En conséquence, il -choisit, dans la Patagonie, un territoire du Río Negro. Il faudrait -recourir aux descriptions qu’en a données l’écrivain argentin, -rédacteur à la _Nación_, M. Roberto J. Payró, dans les deux volumes de -son _Australia Argentina_, pour bien rendre les aspects essentiels de -ces régions sauvages et grandioses, interminables solitudes où sévissent -les trombes de terre, où, comme au Sahara, de décevants mirages guettent -les caravanes de mules dans leur route incertaine, ainsi que, dans les -déserts africains, celles de chameaux, au milieu des mêmes tourments de -la faim et de la soif. Quand l’illustre Darwin réalisa, de 1831 à 1836, -cette expédition scientifique sur les côtes de l’Amérique australe d’où -devait naître le livre de 1859 sur l’_Origine des Espèces par voie de -sélection naturelle_, il qualifia les hauts plateaux patagoniens voisins -de l’Atlantique de «territoires de la désolation». Mais, le long des -fleuves qui les parcourent, s’étend une bande de terre d’une -extraordinaire fécondité, où semblent s’être concentrés tous les -éléments de richesse qui font si totalement défaut dans les espaces -désertiques environnants. Découverte par Magellan en 1520, la Patagonie -a été partagée, par le traité de 1881, entre l’Argentine et le Chili, et -le monument qui vient d’être érigé, à Punta Arenas, au célèbre -navigateur portugais n’est qu’un symbole consacrant la lente et -progressive mainmise de l’homme civilisé sur des régions qu’habitaient -des sauvages _tehuelches_, _pehuenches_ et autres tribus indiennes -primitives. Le _settlement_ de Blasco Ibáñez était situé sur la rive -gauche du Río Negro, fleuve qui a donné nom à la _Gobernación_[61] de -Río Negro, peuplée--au moment où s’y établissait le colonisateur--d’une -dizaine de mille âmes et dont la capitale, Viedma, n’en comptait guère -plus de 1.500. Lorsqu’il en prit possession, il n’en connaissait guère -l’état, l’ayant vue au cours de sa tournée de conférences, mais de façon -fort superficielle, et ayant réalisé cet achat de trois lieues carrées -de terre sur la simple inspection d’une carte. Aussi fallut-il qu’il en -recherchât la situation exacte d’abord, puis qu’il en fixât les limites -avec l’aide d’un agronome, la boussole à la main. - -Ainsi commença une existence étrange, en compagnie de quelques hommes -fidèles, sorte d’état-major appartenant aux nationalités les plus -diverses. Le premier abri, dont il avait fallu se contenter, avait été -une vieille paillote achetée à un Indien, unique habitant de ces lieux. -Blasco y était à peine installé, que le brusque changement de vie, les -privations et aussi l’infection d’eaux stagnantes qu’une soudaine -inondation avait accumulées, lui causèrent une fièvre si intense qu’il -resta plusieurs jours entre la vie et la mort, en proie au délire, -étendu dans cette misérable cabane, à l’abandon, sans assistance qu’une -sorte de rebouteuse, ou sorcière indienne. Pendant qu’il gisait de la -sorte, du toit de la hutte lui tombaient sans répit, sur le visage -brûlant, ces abominables punaises de grande taille et ailées, qu’au -Chili on appelle _vinchucas_, insectes sanguinaires à la piqûre -lancinante. Et lorsque, accompagné par un ami accouru à son aide, il put -enfin se risquer, dans une charrette, à aller consulter un médecin--la -bagatelle de vingt lieues à faire en plein désert--, le véhicule qui le -portait eut le bon esprit de se rompre à la nuit tombante et le -compagnon de Blasco dut le laisser là, au beau milieu de la brousse, -sans autre protection que la flamme qu’il avait eu soin, avant de partir -en quête d’un autre moyen de locomotion, d’allumer dans la steppe, afin -d’éloigner du patient, enveloppé dans son _poncho_ et qu’entourait ce -cordon de feu, la rage homicide des pumas, ou couguars, et semblables -mammifères carnassiers. Mais pourquoi entamer la relation des aventures -innombrables, des périls variés qui, au cours de ces quatre années de -lutte dans un coin du monde soumis, pour la première fois depuis des -milliers de siècles, à une volonté rationnelle, marquèrent la carrière -du fondateur de la _Colonia Cervantes_? De ses trois ennemis principaux: -la terre, les hommes et les banques, je ne sais si le dernier n’a pas -été, en définitive, le plus impitoyable. La terre et les hommes, si durs -qu’eussent été leurs hostiles résistances, se fussent laissés vaincre, à -force d’énergie. Mais les sociétés de crédit, ces anonymes Shylocks qui -opèrent à l’ombre de la Loi, ne l’ont pas lâché un moment, et -aujourd’hui, Blasco Ibáñez n’a pu qu’au prix de pertes considérables se -libérer totalement de leur emprise. Pour que les gens de la finance -continuassent à patronner son œuvre, il se voyait contraint, de temps -à autre, de laisser là le costume du colon, d’endosser l’habit de ville, -de s’installer dans un confortable hôtel de Buenos Aires, d’y -réapprendre pendant quelques jours la vie factice et luxueuse des -milieux citadins, pour, en fin de compte, dans le quartier des Banques, -s’en aller jouer de ruse, en un tournoi inégal, avec les madrés compères -qui les gèrent et lutter à forces disproportionnées avec ces chevaliers -internationaux de l’agio cosmopolite. Cependant, et malgré les dédains -d’une opinion frivole, toujours prête à juger hommes et choses selon les -critères de sa pauvre philosophie, l’œuvre colonisatrice de Blasco -prospérait. Non seulement il avait défriché la terre vierge et la -fécondait par un ingénieux système d’irrigation adopté de celui en usage -dans la _Huerta_ de Valence, mais encore y traçait-il le futur -emplacement d’un groupement central d’habitations en maçonnerie, dont -une gare, la _Estación Cervantes_, assurerait l’accès. En Argentine, les -chemins de fer n’usent pas des mêmes égards que ceux d’Europe à -l’endroit des humains. Le _settlement_ de Blasco recevait bien, tous les -deux jours, la visite d’un convoi ferroviaire. Mais celui-ci ne daignait -faire halte qu’à des lieues de là. L’édifice en bois qu’érigea Blasco en -marqua, désormais, l’arrêt fixe et c’est seulement alors qu’il procéda -aux plans du _pueblo_[62], dont les rues, larges de vingt mètres, et les -places infinies témoignaient qu’en ces pays neufs, c’est plutôt à -l’avenir qu’au présent que songent les règlements de colonisation. Ce -_pueblo_, Blasco le mit sous l’égide du père spirituel de toutes les -Républiques de l’Hispano-Amérique, Miguel de Cervantes Saavedra. Encore -que d’effigie douteuse, ce fut son buste qu’il érigea sur la Place -Centrale: palladium de la future cité, en même temps que réparation -d’une injustice étrange et trois fois séculaire. Car si, en -Espagne--outre le célèbre château-fort en ruines qui garde l’entrée de -Tolède, ce _Castillo de San Cervantes_ qui ne s’appelle ainsi que par -une corruption de l’appellation originale, celle du martyr espagnol -Servando--un maigre bourg de la province de Lugo évoque seul le -patronymique de l’auteur de _Don Quichotte_, outre-mer tous les saints -du calendrier, tous les héros de la mythologie et de l’histoire, mille -inconnus illustres ont servi à dénommer villes et villages, mais -personne n’y avait jamais songé, avant Blasco Ibáñez, à placer sous -l’invocation de l’immortel manchot de Lépante un habitat d’êtres -humains, quel qu’il fût. Et, dans les répertoires techniques où sont -cependant consignés jusqu’aux moindres patronymiques des plus fous -«cervantistes», le nom de Blasco Ibáñez, fondateur de la _Colonia -Cervantes_, devrait avoir sa place de droit. - -Pour défricher et arroser ses terres, Blasco Ibáñez eut sous ses ordres -jusqu’à 600 individus, ramassis d’épaves des deux mondes, où dominaient, -cependant, les Chiliens, où ne manquaient pas les Indiens et où, -brochant sur le tout, apparaissaient quelques authentiques bandits et -maints aventuriers internationaux. On trouve, dans la première partie -des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_, divers ressouvenirs de ces -hordes, qui n’étaient pas d’un maniement aisé. Il y avait là, abruti par -l’alcool, un ancien baron allemand, naguère capitaine dans la Garde -Impériale, tombé à l’ignominie de n’être plus que simple terrassier. Il -y avait aussi un illustre architecte de Vienne, dont la déchéance était -non moins totale et navrante. Le samedi, jour de paie, l’eau-de-vie -coulait à flot dans les campements de _peones_[63] et, fréquemment, -par-dessus le crissement nasillard des guitares chiliennes accompagnant -la _zamacueca_[64] nationale, crépitaient les coups de revolver de ces -desesperados. Rare était la semaine où il n’y eût pas quelque mort, -ainsi que plusieurs blessés. Il n’était pas un de ces infortunés qui ne -travaillât en compagnie d’une arme à feu ou d’un poignard. Blasco, avec -ses contremaîtres, ne se trouvait donc que faiblement protégé contre les -entreprises de cette canaille. C’est ainsi qu’un matin, où son fidèle -état-major était dispersé aux quatre coins de la colonie, surveillant -les travaux, et où le patron se trouvait seul dans la baraque de bois -qui lui servait alors de demeure et qui abritait aussi les sommes -destinées à la prochaine paye, il aperçut soudain, au moment où il -procédait, devant sa porte, en déshabillé, aux soins de sa toilette, les -femmes de ses fidèles employés accourir, parmi des cris d’angoisse et -des gestes tragiques, précipitamment et en désordre, vers lui. Elles -n’étaient pas encore à portée de sa voix que débouchait derrière cette -phalange apeurée une masse sombre et silencieuse d’hommes de toute -couleur et de tous âges, qui se dirigeait sans hâte vers la case du -maître. C’étaient les journaliers de l’un des campements, qui s’étaient -déclarés en grève et, sous prétexte d’exposer leurs doléances, -n’entendaient rien moins que mettre la caisse de la colonie au pillage, -en tuant son gardien et propriétaire au premier geste d’opposition. On a -suffisament insisté, dans les pages précédentes, sur l’une des qualités -dominantes de Blasco Ibáñez, qui est celle d’être l’homme des foules. -Dans une intuition que son expérience des multitudes rendait naturelle, -il perçut immédiatement que la seule chance de salut qui s’offrait à lui -consistait en une de ces offensives hardies, comme tant de fois, dans sa -carrière de tribun, il en avait prises en face des plèbes hostiles, -devançant leur attaque par une brusque irruption oratoire qui, en jetant -la confusion chez quelques-uns, briserait l’élan coordonné, romprait -l’unité de l’assaut, permettrait de gagner un temps d’autant plus -précieux que c’était de lui que dépendait l’heureuse issue de cette -tactique. Il saisit donc sa carabine Winchester, et, bondissant jusqu’à -l’enceinte de fils de fer de sa case, cria, plus qu’il ne les parla, -quelques phrases comminatoires sur un ton foudroyant. «Que -voulaient-ils? Qu’ils parlassent! Leurs vœux seraient écoutés, dans -la mesure du possible. Mais que personne ne s’avisât de violer le -domicile du chef, personne! Le premier qui franchirait les fils de fer -était un homme mort...» Menace ridicule en pareil moment et qui n’en -produisit pas moins comme un effet de surprise. Les révoltés -s’arrêtèrent, abasourdis. Mais déjà Blasco Ibáñez leur parlait. C’était -cela qu’il avait voulu: les tenir sous l’emprise de son verbe. Que leur -dit-il? Il m’a avoué être fort embarrassé aujourd’hui pour le répéter -avec précision. En tout cas, il ne prononça jamais, dans toute sa -carrière, de discours plus senti, ni plus vibrant. _Pectus est quod -disertos facit_, selon la définition de Quintilien, et si notre Boileau -a ajouté que - - Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement - Et les mots pour le dire arrivent aisément, - -Blasco, qui concevait parfaitement que la trame de ses jours se nouait -au fil de son verbe, dut, j’imagine, trouver les mots qui allèrent peu à -peu réveiller, au fond des cœurs pétrifiés de ces parias, ces -émotions dont la source semblait s’y être tarie pour jamais et qui -transforment en un moment la brute insensible en être humain, attendri -et tremblant. «Jamais--m’a-t-il déclaré littéralement--je ne prononçai -de harangue plus tumultueuse, plus pathétique, plus bouillonnante. Ma -main droite, crispée sur le rifle, m’interdisait toute autre -gesticulation que le heurt saccadé d’une culasse d’acier sur le sol -durci de l’allée. Le poing serré de ma main gauche traçait dans les airs -des menaces de horions meurtriers. Toute ma crainte, c’était qu’en dépit -de mon éloquence, une tête brûlée ne donnât, en franchissant isolément -les fils de fer, l’exemple aux autres, médusés, auquel cas les moutons -de Panurge eussent suivi la brebis galeuse et c’en eût été fait de moi. -Dominant mon émotion, je m’efforçais cependant de suivre sur mon -auditoire le progrès d’un lent travail intérieur de pensée, à mesure que -je parlais. Mais si les faces de métis se détendaient peu à peu, c’est -que ces simples ignoraient le foncier nihilisme moral d’Européens blasés -sur tout, sauf sur l’immédiate jouissance matérielle. Et c’étaient -ceux-ci, l’âme du complot, qu’il importait de toucher. Je me surpassai -en éloquence. J’évoquai toutes les choses sacrées dont peut vibrer une -âme humaine, même la plus rebelle au sentiment. Pour la première fois, -ces hommes surent qui j’étais. Ils ne m’avaient vu jusqu’alors qu’à -travers le nimbe déformateur du maître, dont La Fontaine a dit que -c’était l’ennemi. Ils me connurent comme leur égal, leur frère de -souffrances et de luttes. J’en vis qui s’attendrissaient. D’autres, -comme furieux de ce contretemps émotif, abandonnaient, la tête basse et -l’air pensif, la bande révoltée. Il ne restait que quelques -irréductibles, au rictus grimaçant, au faciès de cannibales. Mais ils -étaient désormais noyés dans une masse déconcertée. Et les femmes, -profitant de la trêve, avaient couru jusqu’aux campements des -pacifiques, en avaient convoqué les meilleurs. L’insurrection était -vaincue. Mes contremaîtres ne tardèrent pas, eux aussi, à survenir, qui, -aussitôt, se chargèrent de faire entendre raison aux rebelles. Une fois -de plus, j’avais, comme le vieil Orphée, cet autre Argonaute, dompté les -bêtes par ma musique...» - -Comme si de telles expériences n’eussent pas suffi à refroidir son -ardeur colonisatrice, Blasco, incapable de modérer son élan, ou même de -mesurer ses forces aussi longtemps que le feu de l’inspiration le brûle, -s’était engagé dans une seconde entreprise et avait fondé, non plus dans -l’Argentine australienne, mais à son extrême Nord, sur les frontières de -l’Uruguay et du Paraguay, dans la province de Corrientes, un nouveau -_settlement_, qu’il baptisa, en filial hommage, cette fois, à sa cité -natale: _Nueva Valencia_[65]. La province argentine de Corrientes mesure -84.402 kilomètres carrés et est subdivisée en 24 départements. Sa -capitale, Corrientes, comptait, à cette époque, une vingtaine de mille -âmes. Située au bord du Paraná--fleuve dont la jonction avec l’Uruguay -donne naissance à cet immense estuaire dont l’ouverture n’a pas moins de -230 kilomètres et que l’on dénomme Río de la Plata--, elle vit surtout -de l’industrie des bois et des peaux et l’on sait qu’elle exporte aussi -annuellement, sur les fabriques de viandes de conserve de l’Uruguay, une -quantité considérable de bétail bovin. Si Blasco Ibáñez vit assez pour -réaliser son cycle de romans américains, nous pouvons compter, quelque -jour, sur de merveilleuses descriptions de ces régions si peu connues du -public français instruit. _Nueva Valencia_--d’une contenance totale de -5.000 hectares de terres fertiles et généreuses, où l’oranger poussait -comme dans la _Huerta_, où le riz, dans les lagunes et estuaires d’Iberá -et Maloya, eût pu rivaliser avec celui de l’Albuféra--était à une -distance plus grande de la _Colonia Cervantes_ que celle qui sépare -Paris de Pétrograde! La _Colonia Cervantes_ connaissait des températures -hivernales de 18° au-dessous de zéro. Celle de _Nueva Valencia_ était -sise en pleine zone tropicale. Il fallait quatre jours et quatre nuits -de railway pour se rendre de l’une à l’autre. Ce voyage, combien de fois -Blasco l’a-t-il réalisé? Il lui serait, sans doute, difficile de -l’évaluer avec exactitude. Je sais seulement qu’il m’a conté l’avoir -fait, en une certaine circonstance, dans les conditions suivantes: -arrivé le matin à _Cervantes_, il en repartait l’après-midi pour -_Valencia_, passant ainsi 8 jours et 8 nuits consécutives en chemin de -fer! On s’étonne, et il y a lieu de s’en étonner, que sa santé ait pu -résister à de pareils voyages, non seulement à cause de la fatigue -qu’ils impliquaient, mais par le brusque saut qu’ils comportaient dans -deux températures opposées. Il lui arriva plus d’une fois de débarquer à -_Cervantes_, venant de _Valencia_, dans le léger appareil du _poncho_ -tropical aux vives couleurs, par un vent glacial qui balayait ces -solitudes désertiques, ou, à l’inverse, de descendre en _Valencia_, à la -température paradisiaque, en costume patagonien, capote de peau de -renard et pesant attirail antarctique. Mais aussi quelle variété -prodigieuse d’impressions et de sensations ne recueillait-il pas, au -cours de telles randonnées! Sa colonie du Nord avait, en face d’elle, le -célèbre _Gran Chaco_, vaste région comprise entre les Andes de Bolivie à -l’ouest, le fleuve Paraguay à l’est, le plateau du Matto-Grosso au nord -et le fleuve Salado au sud. Inondée périodiquement par ses cours d’eau -et des pluies torrentielles, elle est encore habitée d’Indiens _Lenguas_ -et _Tobas_, à peine touchés par notre civilisation. Blasco s’y rendit à -plusieurs reprises, en expédition scientifique, pour y étudier sur place -les mœurs de ces tribus errantes. Tout n’était donc pas, dans cette -vie de colonisateur, peines et tracas. Aussi bien, un artiste comme -Blasco Ibáñez ne sait-il pas toujours prendre ses revanches sur la -réalité, même la plus ardue? Lorsque l’étude de ses machines -d’irrigation--car, à _Nueva Valencia_ comme à _Cervantes_, tout était à -faire--ou la nécessité d’une ouverture de crédits l’appelaient à Buenos -Aires--et j’ai déjà mentionné ses fugues, plus ou moins passionnelles, -en Europe--, il apprit à connaître l’émoi des grands manieurs de -capitaux, perdant et gagnant de considérables sommes avec son éternelle -sérénité de surhomme. Un mot de lui à ce sujet restera légendaire. Il y -a quelques années, à un journaliste, qui, au cours d’une interview, lui -demandait quelle avait été celle de ses œuvres qu’il avait signée -avec le plus d’émotion, il fit cette lapidaire réponse: «_Certain chèque -de 800.000 francs._» Quelle vie intense que la sienne, à cette époque! A -une saison passée au milieu du confort raffiné d’un palace de la -capitale argentine, succédait un séjour dans la case de bois de Río -Negro, pour, lorsqu’il n’y tremblait pas de froid, galoper parmi les -tourbillons de poussière soulevés par l’ouragan patagonien qui, -fréquemment, désarçonne les cavaliers les plus adroits. D’autres fois, -au contraire, il s’endormait dans un _rancho_[66] de Corrientes, où, -avant de clore les paupières, il voyait scintiller l’embrasement sidéral -d’un ciel de tropique à travers les troncs d’arbres bruts servant de -murs à son abri rustique, cependant que, dans ses insomnies, il -entendait au dehors, à quelques pas seulement, les rats hurler d’effroi -au cours des chasses sanguinaires que leur font les serpents. - -Il faut, puisque de serpents il s’agit, que je conte ici une anecdote -qui, précisément, a trait à Corrientes et à la variété la moins -sympathique de ces ophidiens, les crotales. Blasco, à la fin de sa -période de colonisation, s’était fait construire à _Nueva Valencia_ une -belle maison de briques aux spacieuses vérandahs. Il arrivait de Buenos -Aires pour en prendre possession et était occupé à en faire le tour du -propriétaire, admirant les tapisseries, les tableaux, les parquets -luisants--extrême luxe dans ces contrées--, lorsqu’étant entré dans la -salle qu’il destinait à sa bibliothèque, l’amour des livres fut cause -qu’oubliant tout le reste, il se mît{mit} à procéder à l’ouverture d’une -des grandes caisses dont le contenu devait passer sur les rayons des -meubles qui garnissaient les murailles. Il avait à peine pris le premier -de ces volumes--l’un des tomes français de l’_Histoire Générale_ de -Lavisse et Rambaud--, quand son attention fut attirée soudain par une -cravate jaune et noire qui gisait au beau milieu de la pièce. Ces -couleurs, qui n’étaient pas celles qu’affectionne Blasco, comme aussi -l’étrange position de l’objet, le décidèrent à interrompre un instant la -tâche commencée, pour ramasser une cravate aussi extraordinaire et dont -la présence en cette bibliothèque ne laissait pas de l’intriguer -vivement. Mais au moment où, sans défiance, il se disposait à porter la -main sur elle, la cravate, comme sous le déclic d’un puissant ressort -d’acier, s’érigea dans l’espace et dardant sur l’adversaire un regard -qui n’était pas le regard de sa congénère Sancha dans _Cañas y Barro_, -lui eût donné le baiser de mort, si l’_Histoire Générale_, projetée à -temps, n’avait arrêté son bond meurtrier et permis à Blasco d’achever ce -serpent à sonnette--car c’en était un--dont l’appendice caudal bruissait -dans l’excitation de sa grande colère. Le tome de Lavisse et Rambaud, -avec sa reliure brisée, subsiste, muet témoin de cette scène horrifique. -Il faut, d’ailleurs, toujours avoir grand soin, dans ces parages -dangereux, de retourner, avant de les mettre, chaque matin, ses bottes, -de peur qu’elles n’abritent quelque hôte importun, insecte ou reptile -venimeux, venu la nuit y chercher un asile. Mais, souvent, cette -précaution, pour Blasco, était superflue. Car, au lieu de dormir sur un -grabat de _rancho_, il ne connaissait, en guise de lit, que notre mère -commune à tous, cette terre nourricière et indifférente qui, nous ayant -produit sans effort, nous reçoit aussi, libéralement, dans son sein. Je -me souviens d’avoir, à propos de ses multiples avatars d’alors, entendu -Blasco raconter comment, un jour où il était allé étudier un territoire -de colonisation lointain, il se vit obligé de peler lui-même les pommes -de terre, pendant que son compagnon s’occupait à allumer le brasier où -allait rôtir le quartier de viande apporté à l’arçon de la selle. «_Y -pensé_--concluait-il philosophiquement--_que treinta días antes, estaba -comiendo en el Bosque de Bolonia, ¡en el restaurant de Armenonville_!»[67]. -C’est la vie et d’elle comme de la Nature, l’on peut dire, avec les -Italiens, qu’elle n’est belle que «_per troppo variar_»[68]. - -Brusquement, en 1913, il y eut un nouveau virage, celui-ci décisif, sur -la piste de cette course à l’étoile. Son enthousiasme de colonisateur -étant mort, Blasco décida de laisser là _Cervantes_ et _Valencia_ et de -revenir à la littérature. Il faut, pour bien s’expliquer un tel -changement, se rappeler que, cette année-là, la République Argentine -avait souffert d’une de ces crises financières qui, périodiquement, -viennent bouleverser--maladies d’un organisme qui se développe trop -vite--sa vie économique. Bien que moins grave que de précédentes, dont -on gardera longtemps le souvenir là-bas, cette crise de 1913 occasionna -maintes faillites et bien des banques fermèrent leurs guichets, non sans -exiger au préalable le remboursement de leurs créances, d’où naquit une -énorme panique. En toute autre circonstance, Blasco Ibáñez eût lutté -avec une énergie centuplée, excité par l’obstacle, selon une loi de son -tempérament. Mais, cette fois, il se sentait sans volonté pour reprendre -la bataille et, depuis plusieurs mois déjà, éprouvait une lassitude -inquiétante et constante. C’est que, depuis près de cinq années, il -n’avait pas touché à sa plume, si ce n’est pour aligner des chiffres, ou -rédiger de fastidieux bilans. Cette trahison à la littérature le rendait -nerveux et triste, comme ces malades en proie à des maux mystérieux que -nul homme de l’art ne réussit à diagnostiquer. Et voici la confession -qu’il m’a faite, lorsque, au cours d’une conversation amicale, -j’évoquais cette année climatérique de son existence: «Un matin, à -l’heure où l’on voit les choses sous leur aspect véritable, avec tout -leur relief, leurs contours et leurs formes, j’eus honte de ma -situation. Gagner une fortune, c’est affaire de toute une vie. De braves -gens s’imaginent que c’est là chose aisée. Erreur profonde! Une chance à -la loterie, un heureux coup de Bourse: on a vu quelques mortels -s’enrichir de la sorte. Combien sont-ils? Gagner une fortune par -l’industrie ou dans l’agriculture, en un mot par son travail, c’est, je -le répète, question d’années et d’application tenace. J’étais en train -de devenir un précurseur, comme il y en a à l’origine de chaque famille -de millionnaires, en Amérique. Mon sacrifice valait-il d’être fait? -Dussé-je devenir, quelque jour, un capitaliste authentique, le jeu n’en - -[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ DANS UNE TENTE D’INDIENS NOMADES - -Frontière de l’Argentine et Bolivar] - -[Illustration: BLASCO ENTOURÉ D’INDIENS CIVILISÉS QUI TRAVAILLAIENT DANS -SES TERRES] - -méritait vraiment pas la chandelle. Me sacrifier pour que des -petits-fils dissipassent, dans la plus creuse des noces, ces capitaux -réunis par le labeur du grand-père? Et, surtout, ce que je ne pouvais -admettre, c’était le renoncement définitif à la littérature, cet -enlisement progressif dans la rusticité béotienne des colonisateurs... -Non, non, il fallait en finir!» - -Blasco vendit donc _Cervantes_ à une société de colonisation. Il la -vendit à perte, à cause de la crise susmentionnée. Ayant payé ses dettes -aux banques, il lui restait en mains des actions d’autres entreprises -coloniales, mais il ne retirait de l’opération finale aucun argent -liquide. «Vous allez voir--disait-il à ses intimes--que je partirai sans -le sou de ce pays où tant d’imbéciles ont gagné des millions!» En fait, -tout l’argent qu’il avait apporté d’Europe s’était volatilisé et il ne -conservait, comme résultat de son immense effort, que quelques effets de -crédit, «chiffons de papier» à la plus qu’incertaine valeur, étant -données les fluctuations économiques de l’Argentine. La liquidation de -sa colonie de _Nueva Valencia_ fut plus laborieuse. Un banquier s’en -chargea, se réservant la majeure partie de la propriété, et Blasco, -croyant ses affaires en ordre, s’embarqua pour l’Europe et vint -s’installer à Paris, où il continua la rédaction de son introduction aux -romans du cycle qu’il avait projeté d’écrire sur l’Hispano-Amérique: -_Los Argonautas_. Il était en plein labeur de joyeuse création, lorsque -lui parvint de l’Argentine la nouvelle inopinée que son co-associé, le -banquier qui gérait _Nueva Valencia_, venait de faire faillite. Il dut -repartir précipitamment pour Buenos Aires, au commencement de 1914, et y -passa quelques mois, absorbé par toute sorte d’ennuyeuses démarches, car -dans cette faillite sombraient aussi des fonds en dépôt à la banque et -lui appartenant. Il y acquit la conviction que, pour continuer la -colonisation de _Nueva Valencia_ et récupérer sa part, il fallait qu’au -préalable la procédure compliquée de la faillite ait été terminée, ce -qui demandait de longues années. Et, pour sauver quelques miettes de son -avoir en Amérique, il se voyait obligé à en appeler lui-même à des -procès: expédient qui répugnait trop fort à son caractère. Des ennemis -de Blasco Ibáñez n’ont pas laissé passer l’occasion qui s’offraient à -eux pour tirer argument des incidents compliqués de cette malheureuse -faillite du banquier espagnol Ruíz Díaz, Directeur du _Banco Popular -Español_ à Buenos Aires et du _Banco de la Provincia de Corrientes_. -Confondant le procès intenté à Ruíz Díaz pour la faillite du _Banco -Popular Español_ avec les litiges judiciaires, d’ordre absolument -distinct, relatifs à la transmission de _Nueva Valencia_, ils en ont -fait une seule et même monstrueuse affaire, brodant sur ce thème, -fertile en inventions, les fantaisies les plus extraordinaires, depuis -les attaques de _Heraldo de Hamburgo_,--feuille de diffamation -hebdomadaire que dirigeaient, pendant la guerre, à Hambourg, avec les -fonds de quelques riches marchands et exportateurs, de tristes -renégats--en Janvier 1916, jusqu’aux coqs-à-l’âne fastidieux du Dr. -Pedro de Mugica, professeur depuis plus de trente années à Berlin, en -ces derniers temps. Mais déjà le _Heraldo_ hambourgeois avait eu le -courage d’avouer (v. son numéro du 5 Janvier 1916) que, s’il s’en -prenait à Blasco Ibáñez, c’était parce que celui-ci avait «_empleado -últimamente su talento en denigrar á Alemania_»[69]. Il en va donc, ici, -comme à propos du livre sur le _Militarisme Mexicain_, qui a déchaîné -la rage d’une telle quantité de plumitifs que, si j’avais à analyser -sommairement leurs diatribes, je serais obligé de doubler le format de -ce volume. Ces campagnes sont dans l’ordre des choses humaines et nul -n’ignore, au demeurant, que la calomnie est la rançon de la gloire. Mais -la gloire de Blasco Ibáñez étincelle trop pure au firmament littéraire -des deux mondes pour que doive la ternir l’effort diffamatoire d’envieux -folliculaires et autour de cet astre peuvent bourdonner des nuées de -frelons, - - Le Dieu, poursuivant sa carrière, - Versait des torrents de lumière - Sur ses obscurs blasphémateurs... - -De retour à Paris, en Juillet 1914, Blasco allait se hâter de publier -_Los Argonautas_. Plusieurs fois, au cours de la traversée, il avait -envisagé avec douleur la perspective d’avoir à retourner en Argentine à -cause de ces procès interminables qu’il a, je le répète, finalement -abandonnés. Mais, vers le milieu de cet anxieux voyage, en plein Océan, -les premiers prodromes du mal énorme et monstrueux qui travaillait la -vieille Europe s’étaient, encore obscurément, fait sentir à lui. Ce ne -fut, toutefois, qu’après son débarquement, à Boulogne, qu’il comprit -pleinement que ce mal--qui allait changer la face de la terre et -bouleverser le cours de sa propre existence--, c’était la guerre. - - - - - VII - - La guerre vue de l’Océan, avant sa déclaration.--Foi extraordinaire - de Blasco Ibáñez dans le triomphe final des Alliés.--Son - antigermanisme systématique.--Son immense labeur au cours des - hostilités.--Les 9 tomes de son _Historia de la Guerra Europea de - 1914_.--Ses trois romans de «guerre».--Manifestations des - germanophiles de Barcelone contre Blasco.--Les souffrances de la - vie à Paris.--Son abnégation héroïque «_por la patria de Víctor - Hugo_». - - -Qui n’a pas, devant les yeux, l’ineffaçable fresque si sobrement brossée -par Blasco Ibáñez au chapitre I^er des _Quatre Cavaliers de -l’Apocalypse_? Voici le _Kœnig Friedrich-August_ et sa population -flottante qui retourne, d’Amérique, en Europe. La majorité sont -Allemands. Avec quel vivant réalisme Blasco a croqué ces types de -lourdauds germaniques, plats et cérémonieux aussi longtemps qu’il -importait à leur système de «pénétration pacifique», arrogants et -brutaux dès que la méthode de la «poudre sèche» et de l’«épée aiguisée» -s’était avérée superflue! _Herr Kommerzienrat_[70] Erckmann, -_Hochwohlgeboren_[71]; son entourage de traficants plus ou moins -capitaines de réserve, comme lui; sa femme, _Gnædige Frau Kommerzienrat_ -Bertha Erckmann, qui exerce une sage politique d’accomodement avec le -ciel... de lit conjugal; ces figures se meuvent devant nous comme si -elles étaient de chair et d’os et nous donnent une telle illusion de -déjà vu, que nous nous expliquons sans effort qu’elles soient de simples -copies de la réalité, observée par l’auteur à son voyage de Buenos Aires -à Boulogne. Tout, en effet, se passa comme il nous le dépeint. La -_Marseillaise_ en aubade du 14 Juillet, succédant au _Choral_ de Luther; -l’étonnement ravi des Sud-Américains pour cette «_finura_» si délicate -de l’ours germain; le discours du commandant au _Festmahl_[72] -consécutif et ses objurgations au Seigneur--le vieux Dieu -légendaire--pour que fût maintenue la paix entre la France et -l’Allemagne, dont il espérait que l’amitié deviendrait de plus en plus -étroite; les plaisanteries du _Kommerzienrat_ sur les Français, «grands -enfants, gais, plaisants, étourdis, qui feraient merveille s’ils -consentaient à oublier le passé et marcher la main dans la main avec -nous»; les toasts avec leurs _Hoch_ en triples colonnes d’assaut: tout -l’odieux ridicule de ces sujets d’un Kaiser médiéval festoyant une -Révolution démocratique, Blasco ne l’a si graphiquement rendu que parce -qu’il en avait contemplé lui-même la farce grotesque. Puis, ce furent, -comme le transatlantique s’approchait d’Europe, les nouvelles, -transmises par T. S. F., qui changent brusquement le paradis menteur de -cette Arcadie de commande. L’ultimatum autrichien à la Serbie a servi de -prétexte à cette transformation à vue d’un décor en trompe-l’œil. -«C’est la guerre--proclame, hautain, le Conseiller de Commerce -Erckmann--, la guerre fraîche et joyeuse qu’il nous fallait pour rompre -le cercle de fer qui nous enserre chaque jour davantage et dont nos -ennemis s’imaginaient que l’étreinte graduelle finirait par nous -étouffer.» En vain, Desnoyers-Blasco objectera-t-il que personne n’en -veut à l’Allemagne, que ce cercle oppresseur est purement imaginaire, -que nul ne songe à attaquer la Germanie, que s’il y a quelqu’un -d’agressif, c’est elle, et elle seule, en Europe... Il s’entend -brutalement--car la main de fer a ôté, désormais, son gant de -velours--signifier qu’il ne comprend rien à ces arcanes diplomatiques, -qu’il n’est qu’un _Indio_[73], dont le meilleur parti est présentement -de se taire. La présomptueuse sottise de ces traficants à mentalité -militariste s’accentue à mesure que le navire raccourcit les distances. -Passé Lisbonne, et non loin des falaises de la côte anglaise, les -dernières nouvelles seront que «trois cent mille révolutionnaires -assiègent Paris, que les faubourgs extérieurs commencent à flamber, que -se reproduisent les atrocités de la Commune». Un peu avant l’entrée à -Southampton, cependant, l’aspect des dreadnoughts britanniques de -l’escadre de la Manche défilant, superbes et orgueilleux de leur force -souveraine, dans la brume matinale, tempère un instant le déchaînement -insupportable des rodomontades teutonnes. Quand le _Kœnig -Friedrich-August_ a complété sa cargaison de Boches mobilisables qui -abandonnent l’hospitalière Albion pour correspondre à l’appel du -_Vaterland_[74], il n’est pas jusqu’au plus frivole rastaquouère qui ne -se proclame convaincu que «_esta vez va la cosa en serio_»[75]. La -scène finale, à Boulogne, n’a pas besoin d’être rappelée au lecteur, ni -comment l’insolente tourbe de mercantis disparaît sur les cris de _Nach -Paris!_ et parmi les accents «d’une marche guerrière de l’époque de -Frédéric le Grand, une marche de grenadiers avec accompagnement de -trompettes». Ainsi se perdait dans les ombres du Nord, avec la -précipitation d’une fuite et l’insolence d’une vengeance prochaine, «le -dernier transatlantique allemand qui ait touché les côtes françaises». - -Blasco Ibáñez, spectateur de ces scènes, était à jamais fixé sur les -«intentions pacifiques» d’une Allemagne «injustement agressée». Le -hasard, qui lui avait permis de surprendre au dépourvu la trompeuse -mentalité germanique, l’avait, du même coup, vacciné contre la contagion -d’une légende dont tant de neutres--et en Espagne plus -qu’ailleurs--allaient se faire les tenaces propagandistes et qu’il n’a -jamais cessé de réfuter avec l’indignation d’un convaincu. «En ma -qualité de témoin oculaire--répète-t-il,--j’affirme que j’ai entendu à -bord d’un navire allemand, deux semaines avant la guerre, d’importants -personnages de l’Empire déclarer qu’ils la désiraient; puis, peu après, -qu’ils la tenaient pour certaine, affirmant que tout était prêt, chez -eux, et depuis longtemps; qu’enfin, lorsque l’annonce de cette guerre -était devenue presque officielle, ces mêmes personnages ont manifesté -une joie si tapageuse, une insolence si outrecuidante, que le spectacle -de leurs débordements eût suffi pour enlever le dernier scrupule à qui -eût encore douté...» Blasco Ibáñez, dans son amour pour la France, n’est -cependant pas dupe. Son amour a toujours été raisonné et Blasco ne -permet pas que sur ce point subsiste la moindre équivoque. La France -qu’il aime et ne cesse d’aimer, c’est la France qui a fait la -Révolution et dont l’histoire commence avec les revendications des -philosophes et des économistes du XVIII^{ème} siècle, qui ont préparé le -terrain aux Etats-Généraux ouverts à Versailles le 5 Mai 1789. L’autre -France, celle qui ignora les _Droits de l’homme_ et celle qui, lorsque -ceux-ci eurent été proclamés, rêva et rêve encore de les abolir, ne -saurait le passionner. Ses vicissitudes, certes, il les suit avec -intérêt, mais en observateur dont toutes les sympathies vont à la -tradition humaine incarnée dans les doctrines de nos constituants, puis -de nos conventionnels. Parlant des rois, il admet que chaque peuple, -dans son passé, en eut de bons et de mauvais, mais insiste sur ce fait -que la monarchie est une forme de gouvernement archaïque et périmée, -quelques efforts que l’on tente pour l’adapter à l’esprit moderne. La -dette de reconnaissance de Blasco pour notre pays commence donc à la -Révolution et, les principes de celle-ci étant immortels, est ainsi -assurée de ne finir jamais. - -Il a fait mieux, d’ailleurs, que de professer pour la France un amour -théorique. A peine la guerre était-elle déclarée, qu’oubliant ses -intérêts, ses projets littéraires, tout, absolument, il se plongeait -dans la désolante réalité. Nul, certes, n’a oublié le singulier état -d’esprit qui régnait à l’étranger sur la France à l’origine des -hostilités. Personne presque n’y croyait à notre victoire. Les meilleurs -affectaient une humiliante pitié à l’endroit de notre sort prochain. -_Grattez le Russe et vous trouverez le Cosaque_, dit une phrase à tort -attribuée à Napoléon Ier, puisqu’elle est du Prince de Ligne. En cet -été tragique de 1914, l’on eût pu dire avec plus d’exactitude: _Grattez -le neutre et vous trouverez le germanophile_. Les raisons de cette -obsession ont - -[Illustration: LA PREMIÈRE MAISON DE LA «COLONIA CERVANTES», EN BOIS, -DÉMONTABLE, REVÊTUE DE TÔLES DE ZINC ONDULÉ - -Blasco a été photographié sur le seuil de cette baraque] - -[Illustration: BLASCO EN «PONCHO» DE TRAVAILLEUR, DANS SA COLONIE DE -CORRIENTES] - -suffisamment été expliquées pour qu’il soit superflu d’y revenir. Je -n’en connais, en pays latin, pas de témoignage plus typique que celui -qu’en a fourni un historien portugais tout au long, mais spécialement -dans les premiers fascicules de sa volumineuse _Historia Illustrada da -guerra de 1914_. Dans ces pages où l’_Historia_ analogue, mais de date -antérieure, de Blasco Ibáñez a été mise à sac, M. Bernardo d’Alcobaça, -quoique favorable aux Alliés, subissait à tel point la hantise de -l’Allemagne que, malgré lui, la plume lui a fourché et qu’il s’y laise -aller à de directs panégyriques de l’emprise de l’esprit teuton sur le -monde. En vain y vante-t-il, dès le fascicule spécimen, l’œuvre de -l’«_eminente escriptor do visinho reino e um dos bons amigos de -Portugal_»[76], qu’il qualifie de «magnifica»; en vain y jette-t-il des -fleurs à l’«_illustre auctôr da «Cathedral» e de tantos outros primôres -litterarios_»[77]: il n’est besoin, que de lire son chapitre XII: _Em -volta do conflicto_[78], pour se convaincre de la vérité de ce que -j’avance. Si, donc, jusqu’aux amis de la France se désolaient de ne -pouvoir bannir de leur cerveau le spectre de sa défaite, combien -généreux et clairvoyant apparaît, par contraste, le geste de Blasco, -incurablement optimiste, dès les premiers jours et aux heures les plus -sombres du gigantesque conflit! Cette foi ardente dans le triomphe de la -France, cette foi d’illuminé, de croyant aux destinées providentielles, -aux justices immanentes, provenait, non d’un instinct sentimental -irraisonné, mais d’une conviction assise sur des bases historiques, -posées dans l’esprit de Blasco en ces lointaines années où les -_Girondins_ de Lamartine et les pages de ce visionnaire que fut Michelet -constituaient sa nourriture spirituelle quotidienne. «La France est une -République--disait-il à ces Français pusillanimes qui, courbés sous le -poids d’un pessimisme à courte vue, lui avouaient leur désespoir. Or, -jamais la République, en France, n’a été vaincue par des Prussiens. Ils -ont battu les deux Napoléons, parce que ces deux hommes trahirent la -cause républicaine. Le cours de l’Histoire ne déviera pas aujourd’hui -pour faire plaisir à Guillaume II.» - -Il ne sera que juste d’ajouter que Blasco Ibáñez est antiallemand de -vieille date. Sa passion pour Beethoven et Wagner reste ici hors de -cause et si, en plein régime de censure militaire, M. Vincent d’Indy a -pu, dans le _Journal des Débats_ de 1915, défendre le compositeur de -Leipzig du reproche de chauvinisme, Blasco n’a plus besoin, certes, -d’être défendu--aujourd’hui où la _Walkyrie_ est, avec _Faust_, l’opéra -qui fait le plus de recettes à notre Académie Nationale de -musique--contre les radotages séniles de M. Camille Saint-Saëns. Ce -qu’il n’a jamais admis, c’est que le corps de doctrines généralement -connu sous la désignation de pangermanisme pût s’imposer à l’Europe -latine. Dans l’œuvre de diffusion des lumières entreprise par la -maison éditoriale de Valence dont il est directeur littéraire, figurent -les traductions de livres allemands d’importance mondiale: Schopenhauer, -Nietzsche, Büchner, Sudermann, Engels, Hæckel, Strauss, W. Sombart, etc. -Mais la mystique folie des prophètes du _Grœsseres Deutschland_ et -les vaticinations délirantes d’un Houston-Stewart Chamberlain en furent -exclues impitoyablement. Lorsqu’il menait ses campagnes républicaines -dans _El Pueblo_, Blasco Ibáñez fut traduit en justice pour avoir -comparé le Kaiser à Néron. On a discuté, en France et en Angleterre, sur -l’origine du qualificatif de _Huns_ appliqué aux Allemands et l’on a -fini par convenir que le terme se trouvait dès 1800--soit donc bien -avant que Kipling s’en resservît, en 1903, dans une poésie célèbre--sous -la plume de Thomas Campbell et dans sa poésie sur la bataille de -Hohenlinden. Il était intéressant de restituer à Blasco la priorité -d’une comparaison remontant à un quart de siècle et si souvent employée -durant les quatre années de la Grande Guerre. Plus intéressante encore, -sans doute, sera l’observation qu’à une telle époque, l’univers semblait -en extase devant les intempérances de conduite de Guillaume II, -musicien, poète, imperator, etc., et que Blasco avait vu clair dans la -psychologie de ce théâtral pantin. La prétendue infaillibilité -stratégique du _Grosser Generalstab_ le faisait également sourire. Dans -la bibliothèque de la veuve de l’officier du génie, il avait, en effet, -appris à connaître l’originale tactique d’un certain Buonaparte, fils -d’avocat sans cause et insulaire méditerranéen, tel le conquérant de -Sagonte, Tunisien né par hasard dans une île de la mer latine et qui eut -nom Hannibal. Et lorsque les admirateurs de la _Kultur_ lui vantaient la -péritie du vieux Moltke, il avait coutume de répliquer: «_Cuando los -Alemanes me presenten un par de mozos como estos dos mediterráneos, -empezaré á creer en su infalibilidad militar_»[79]. - -La propagande de Blasco en faveur des Alliés remonte aux tout premiers -jours de la guerre et s’étendit à tous les pays de langue espagnole. -Commencée le 4 Août 1914, elle ne s’arrêta qu’en Janvier 1919. Jusqu’à -la bataille de la Marne, les futurs francophiles s’étaient prudemment -tenus cois. Ils ne commencèrent à donner, et timidement, signe de vie -que lorsque cet arrêt de l’irruption ennemie en terre de France eut -marqué à leurs pensers hésitants un commencement d’orientation -optimiste. Peu à peu, on les vit former ces légions qui ont partagé, -point toujours fraternellement, les dépouilles opimes de luttes non -sanglantes en faveur de la bonne cause. Ce labeur propagandiste de -Blasco affecta les formes les plus humbles, jusqu’à celle d’anonyme -traducteur de tracts populaires. L’on sait combien on tarda, chez nous, -dans le désarroi général de tous les services du gouvernement et -l’absurdité d’une mobilisation qui ne tenait compte que de la qualité -militaire du mobilisé, à organiser systématiquement l’œuvre, -cependant si efficace, de la diffusion au dehors des points de vue -alliés, pour les opposer à la thèse germanique, partout triomphante. -Presque seul au début, Blasco s’était vaillamment mis à la besogne. -Innombrables sont les articles qu’il écrivit pour les feuilles d’Espagne -et de l’Hispano-Amérique. Personne ne l’aidait et personne, alors, -n’appréciait ce grand effort, chez nous. Les nombreux hommes politiques -dont il avait fait la connaissance lors de l’affaire Dreyfus, absorbés -par mille tâches divergentes, ne songeaient pas à s’enquérir de cette -nouvelle campagne de leur coreligionnaire d’antan. Muet depuis de -longues années, celui-ci avait repris sa plume de journaliste et renoué -d’anciennes collaborations, presque oubliées. Il va de soi que, -lorsqu’il réclamait la rétribution de ces travaux, on feignait, dans -les rédactions «francophiles», une stupeur profonde. «Comment, mais les -fonds de la propagande, à quoi servaient-ils donc? Certainement, on -payait, à Paris, comme il convenait tous ces articles!» Et Blasco, que -la catastrophe économique de l’Argentine avait mis à sec, de hausser les -épaules... et de continuer sa besogne, aussi désintéressée que féconde. -Ce ne fut qu’au retour de Bordeaux que le gouvernement français -commença, dans l’hiver de 1914-1915, à instituer des services encore -rudimentaires de propagande étrangère et Blasco y travailla dans le -rang, en comparse, comme lorsque, à Valence, il aidait à ses reporters à -rédiger un quelconque fait-divers. Le 16 Juin 1915, le _Journal des -Débats_, dans une note signée _P-P. P._, annonçait à ses lecteurs, comme -nouveauté savoureuse, que le premier qui allait signer le manifeste -francophile des intellectuels espagnols après le promoteur, serait -Blasco Ibáñez! Telle était, à cette époque, l’ignorance générale de -milieux même professionnels sur l’activité déployée par l’écrivain en -notre faveur. Il faudra que s’écoulassent les années de guerre pour que -quelqu’un se décidât enfin à en proclamer hautement le mérite, alors, -d’ailleurs, qu’avait paru en notre langue le premier des trois romans -dont il va être question. - -Ce quelqu’un, ce fut le critique qui, en Mai 1905, avait présenté aux -lecteurs de la _Revue Bleue_ l’œuvre traduite en français de Blasco, -M. J. Ernest-Charles, la jugeant alors, un peu trop étourdiment, simple -décalque de Zola et de Daudet. Dans sa conférence prononcée le 26 -Janvier 1918 à l’_Université des Annales_ sur _Nos Amis en Espagne_, il -n’est question que d’aspects, si l’on peut dire, parisiens de la -collaboration alliophile de Blasco et, en particulier, d’une conférence -qu’il avait lui-même faite naguère dans le grand amphithéâtre de la -Sorbonne, et où il avait parlé au nom de l’Espagne, non de l’Espagne -entière, hélas! mais de celle, numériquement inférieure, encore que très -supérieure intellectuellement, qui tenait pour la France. «Il disait -justement--déclarait donc M. Ernest-Charles, parlant de Blasco--et il -avait du mérite à le dire à cette époque, que ce qui devait, tôt ou tard -mais irrésistiblement, pousser l’Espagne vers nous, c’est qu’elle avait -le sentiment qu’elle était liée à nous par le lien profond, par le lien -éternel de la latinité... Il a affirmé d’autant plus bravement ses -opinions, que c’est aux heures ingrates de la guerre qu’il a publié un -nouveau roman, qui est un acte... Blasco Ibáñez, même dans une grande -manifestation nationale, à la Sorbonne, était donc parfaitement qualifié -pour nous dire ce que l’Espagne devait éprouver, tôt ou tard, et il le -disait en termes magnifiques: «_Nous tous, Latins, qui considérons votre -pays comme un autre foyer, qui avons mis en lui un peu de notre passé, -nous en recevons, centuplé et vivifié comme aux rayons du soleil, le -produit de nos anciennes offrandes. Si la France s’éteignait, nos -peuples latins demeureraient errants à travers le ciel de l’histoire -comme des planètes sombres et froides, attendant l’heure où un nouvel -astre, monstrueux et informe, fait de matières qui nous seraient -étrangères, viendrait nous entraîner dans son tourbillon vertigineux -comme une poussière soumise, ou inerte. (Applaudissements)._» Vous voyez -que le beau lyrisme de Blasco Ibáñez, non seulement est soucieux des -réalités, mais qu’il s’épanche dans une langue française si pure, que -l’on souhaiterait la voir devenir celle de tous les écrivains français -(_Rires_)»[80]. Qu’eût dit, cependant, M. Ernest-Charles, s’il eût su -l’œuvre accomplie par Blasco Ibáñez avec son _Histoire de la Guerre -Européenne_? Aujourd’hui, où tous les concepts du temps de guerre sont -bouleversés, l’auteur n’aime pas qu’on lui rappelle le souvenir de cette -arme de combat. Ne pouvant consigner tout ce qu’il voulait dans les -journaux, tant d’Espagne que d’Amérique, il avait entrepris, en Octobre -1914, la publication d’un fascicule hebdomadaire--il paraissait -régulièrement chaque samedi--de 32 pages richement illustrées, sur deux -colonnes. Et cela dura cinq ans! Et trois de ces fascicules représentent -le texte d’un volume de trois cents pages de format ordinaire! Le -prospectus déclarait, avec une franchise cavalière, que l’on trouverait -tout dans cette _Histoire_, sauf l’impartialité, laquelle n’est qu’une -illusion des historiens et qui, même si elle eût existé, en eût été -exclue de propos délibéré, puisque l’œuvre était francophile. En -dépit de son caractère de livre de propagande, elle conserve sa valeur -documentaire et un intérêt peut-être unique, entre toutes les -publications similaires. Ses seules illustrations--photographies, plans, -cartes, portraits, gravures, caricatures et dessins originaux--suffiraient -pour la sauver de l’oubli. Le texte de plus d’une de ces pages est, -d’ailleurs, digne de l’auteur et l’on y retrouve la plume épique du -romancier des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_. Dans les premiers -tomes--elle se compose de 9 énormes tomes in-folio, luxueusement reliés, -à 20 pesetas l’un--l’incertitude où l’on était sur tant de _vital -issues_, comme disent nos amis les Anglais, fut cause que le ton en -devînt d’une pathétique véhémence qui fait d’autant plus regretter que -l’œuvre soit restée inconnue en France, d’autant plus que la foi au -triomphe final n’abandonne jamais, comme je l’ai déjà marqué plus haut, -la plume de l’auteur. Livre à la fois et panorama, cette œuvre -gigantesque produit sur le lecteur une impression puissante de vie. Seul -un coloriste doué d’un talent d’évocation aussi vif pouvait décrire de -la sorte les premiers enthousiasmes de Paris, l’impatience grouillante -des campements, la douleur tragique des ambulances, les affres d’une -lutte sans merci sur terre, en mer et dans les airs, l’horreur des -grands massacres, l’héroïsme de l’immortel poilu. Seul un romancier -réaliste, ou, mieux, de la réalité pouvait tracer ces portraits -littéraires des principaux protagonistes de la prodigieuse tragédie qui, -pendant plus de quatre années, tint le monde en suspens. Mais l’effort -mental qu’exigeait cette effroyable et régulière production, abattit -tellement Blasco, que les médecins lui ordonnèrent, s’il voulait sauver -sa santé compromise, d’aller chercher sur la Côte d’Azur, dans une -absence totale de travail, un repos à ses nerfs exténués. Nous verrons -que, ce repos, il le prit en composant, à Monte-Carlo, _Los Enemigos de -la Mujer_. Mais il faut qu’avant de parler de son troisième roman de -«guerre», je dise comment furent composés les deux autres, qui le -précédèrent et qui forment la trilogie épique de Blasco. - -M. Poincaré, notre Président de la République, avait, en sa qualité -d’admirateur des livres de Blasco Ibáñez, mis à sa disposition des -moyens qui lui permirent de visiter le front de combat occidental dès -l’été de 1914, à une époque où quelques rares civils le connaissaient, -les célèbres excursions de touristes aux tranchées stabilisées n’étant -devenues que beaucoup plus tard une institution permanente à l’usage de -héros de l’arrière, prophètes inspirés de la résistance quand-même. -Ainsi put-il contempler, sur les lieux qui en avaient été le théâtre, -les destructions et les hécatombes de la première bataille de la Marne, -alors que l’armée citoyenne de la France portait encore la vieille -défroque traditionnelle: pantalon rouge, capote bleue et képi -carnavalesque, et il se documenta donc directement, au lieu de -reconstituer, comme d’autres romanciers ultérieurs, sur des pièces -d’archives ou des documents imprimés leurs descriptions des combats. -Tout, en ces jours lointains de la guerre de mouvement, témoignait, par -un caractère manifeste d’improvisation hâtive, du guet-apens tendu à -notre pays, endormi dans son grand rêve humanitaire, par les puissances -de proie de l’Europe Centrale. Blasco visita fréquemment, plus tard, les -lignes de défense organisées en conformité avec les exigences de la -guerre de siège, dotées de tout le matériel perfectionné qu’elle -implique, et supérieures, de l’avis de juges compétents, aux -organisations ennemies d’en face. Mais ce dont il se souvient avec le -plus d’émotion, c’est de l’héroïque désordre consécutif à la victoire de -la Marne, et de la tenace volonté par quoi tous, hommes et chefs, -suppléaient à l’impréparation générale. Il avait été recommandé à -Franchet d’Esperey, aujourd’hui Maréchal, véritable homme de guerre, -dont les succès aux Balkans devaient causer, au dire de M. Jean de -Pierrefeu, plus tard au _G. Q. G._ un «étonnement profond», une «piqûre -d’amour-propre»[81]. A cette époque, cet officier supérieur ne -commandait encore que la V^{ème} Armée et avait installé son Quartier -Général dans un petit village des environs de Reims, où il habitait un -castel repris aux Allemands, et je crois bien que c’est là que Blasco -posa, en 1914, les jalons des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_, écrits -de Novembre 1915 à Février 1916. D’autres visites au front déchaînaient, -chez Blasco, les souvenirs endormis de sa jeunesse de lutteur. Un jour -qu’en 1917 il se trouvait à 8 kilomètres de la ligne de feu, le bruit du -canon qui martelait l’espace, à intervalles réguliers, dans la glaciale -désolation d’une nuit lumineuse, lui rappela le mouvement régulier d’une -machine qui, longtemps, avait hanté ses veilles laborieuses: la vieille -presse qui tirait _El Pueblo_. «Dans la pénombre du sommeil qui naît et -croît, abolissant les idées et les choses, je franchis le temps, je -retourne au passé, je supprime vingt années de ma vie et je crois être à -Valence. J’ai vécu toute une période de mon existence au-dessus d’une -imprimerie. Je me couchais à l’aube, après avoir terminé la préparation -d’un journal. Et, quand je commençais à m’endormir, la presse, une -vieille et lente presse, commençait son travail pour lancer le numéro: -boum..., boum..., boum..., tel le canon qui tonne dans le silence -nocturne de la Champagne. Quand la machine s’interrompait, à la suite -d’un accident quelconque, je me réveillais avec une certaine angoisse, -comme si l’air subitement m’eût manqué. J’avais besoin, pour dormir, de -la trépidation du lit, qu’ébranlait l’invisible travail: boum... boum... -boum... Ici, le bruit est le même. Je tombe et retombe dans un précipice -ténébreux, aux accents d’un tonnerre qui se répercute en cadence. S’il -cessait, je m’éveillerais aussitôt, épouvanté, comme si ce silence -cachait quelque danger... Et je m’endors imaginant, dans la fantastique -incohérence d’une pensée à demi-paralysée, que chacun de ces coups lance -dans la nuit un journal d’acier aux caractères de cendre qu’écrirait la -Mort...» Ce bel article: _Hacia el frente_[82], avait été composé, je -l’ai dit, pour la Revue de M. J. Rivière: _Soi-même_, où il a été inséré -dans le nº 10 de la _I^{ère} Année_, correspondant au 15 Novembre 1917. - -L’un des épisodes les plus mouvementés de la propagande alliophile de -Blasco Ibáñez fut son voyage en Espagne en 1915. Il y aurait matière à -un livre rien qu’à traduire les articles qui virent le jour à ce sujet -dans la presse transpyrénaïque, mais ce genre de polémiques est -aujourd’hui si loin de nos préoccupations d’Européens, qu’on me -pardonnera si je passe outre. Je l’ai dit déjà dans bien des articles: -l’histoire de l’Espagne pendant la guerre reste à écrire et, pour -l’écrire, il faudrait que s’ouvrissent à l’historien des dépôts de -pièces manuscrites qui seront trop longtemps fermés pour qu’il songe à -entreprendre sérieusement un tel travail. Pour ce qui est du voyage de -Blasco en son pays, il était naturel que les nombreuses feuilles que -l’Allemagne avait à sa solde le représentassent comme une tentative -d’entraîner l’Espagne à combattre aux côtés des Alliés. Ce mot d’ordre, -repris à satiété dans une foule de diatribes, produisit son effet -naturel. Beaucoup de couards, mais aussi des âmes simples et la presque -totalité des femmes, opposées d’instinct à la guerre et qui voyaient, -dans leur imagination ardente, se renouveler pour leurs familles les -angoisses de la campagne de Cuba, se mirent à pousser les hauts cris. Le -gouvernement, anxieux d’éviter des désordres certains, interdit à Blasco -toute communication directe avec le public, sous quelque forme -d’assemblée que ce fût. Ayant dû abandonner Madrid pour ces raisons, -Blasco s’était rendu à Valence, où l’immense majorité des habitants -favorisait la cause alliée. Mais le grand meeting organisé par les amis -du romancier fut impitoyablement prohibé par les autorités et tant -d’embarras, de toute nature, créés à Blasco, qu’il dut également quitter -sa ville natale. A Barcelone, ce fut pire encore. Pendant toute la -guerre, la capitale de la Catalogne fut le quartier général de -l’espionnage tudesque dans la péninsule ibérique et les quelques pages -de _Mare Nostrum_ où il est fait allusion aux menées des sujets de -Guillaume II en ce lieu, ont été puisées à bonne source. C’est là que le -chef des services militaires, le pseudo «baron Rolland» opérait, que -_Herr_ August H. Hofer éditait la _Deutsche Warte_ et une multitude de -tracts, que s’imprimait _La Vérité_ et que l’attaché naval à Madrid, -Hans von Krohn, avec ses séides locaux Ostmann von der Leye et Fridel -von Carlowitz-Hartitzsch, combinait ses plus jolis torpillages, que Luis -Almerich faisait gémir les presses de la _Tipografia Germania_ au profit -d’une cause indéfendable, que les rédacteurs carlistes du _Correo -Catalán_ rivalisaient avec leurs collègues madrilènes du _Correo -Español_, où Yanssouf-Fchmi--qui y signait _Psit_--se surpassait en -insultes contre la France: en un mot, c’était à Barcelone que se -trouvait le centre de résistance de ce «_gigantic No Man’s -Land_...,--comme s’exprimait un journaliste anglais[83]--_where the -Allies were all the time fighting the Huns_»[84]. Barcelone, qui ne -comptait alors pas moins de 20.000 Allemands, reçut Blasco Ibáñez comme -seulement il pouvait être reçu dans un pays où les pouvoirs -gouvernementaux se montraient d’une si étrange faiblesse, lorsqu’il -s’agissait de réprimer les criminels agissements germaniques, mais, en -revanche, affectaient une rigueur impitoyable en face de telles -prétendues transgressions de représentants des Puissances Alliées, -insistant pour que la neutralité de l’Espagne fût autre chose encore -qu’une neutralité de façade. - -Le romancier s’était rendu à Barcelone par mer et y arriva dans les -premières heures de la matinée. Les francophiles barcelonais, amis -éprouvés et décidés, avaient résolu de réaliser le soir même de ce jour -une grandiose démonstration en faveur de Blasco dans leur ville. Aussi -n’y avait-il que quelques intimes de ce dernier sur le môle, la -réception véritable devant avoir lieu plus tard. Les carlistes et autres -partisans du système gouvernemental allemand n’ignoraient pas ce détail -et étaient venus, en une foule compacte, donner leur bienvenue spéciale -au messager de l’idée française républicaine. Les quais retentissaient -de sifflets et de cris de mort et les cailloux pleuvaient dans la -direction du navire. Le chef de la police barcelonaise monta à bord et -pria Blasco d’y rester, jusqu’à ce qu’eût été dissoute la manifestation -hostile. C’était mal connaître le caractère d’un tel homme, qui, -résolument, en compagnie du petit groupe de ses fidèles, dont sa propre -sœur, habitant Barcelone, descendit à terre. Cette crâne attitude eût -pu lui être fatale, mais le gouverneur civil avait aussitôt envoyé sur -les lieux un détachement de gendarmerie montée, qui l’escorta jusqu’à sa -demeure. Son entrée dans la ville n’en provoqua pas moins une série de -rencontres violentes et d’incidents animés. De sa voiture, il défiait, -le revolver sur le genou pour être prêt à la riposte en cas d’attaque, -cette tourbe de forcenés, qu’il fallut que les gardes à cheval -chargeassent pour qu’on pût avancer. D’autre part, les socialistes et -les républicains accourus n’avaient pas tardé à entrer en collision avec -les germanophiles et ce fut parmi des huées, des coups de revolver, -auxquels la gendarmerie répondait par des estafilades, ainsi qu’une -grêle de pierres, que Blasco pénétra dans la maison de sa sœur, aussi -ferme et intrépide que son frère, dont elle n’avait pas quitté un -instant les côtés. De Madrid, on avait, de nouveau, interdit toute -conférence, tout meeting en faveur des Alliés. Blasco ne pouvait faire -deux pas sans que des policiers ne s’attachassent à son ombre. -Décidément, la propagande était chose plus aisée à Paris que dans sa -propre patrie. Du moins, en quittant Barcelone, pouvait-il se dire que, -pour la première fois, il y avait eu les gendarmes de son côté, ne les -ayant connus, jusqu’alors, que comme de constants adversaires. C’était -bien là quelque résultat et ressemblant vaguement à un succès d’estime. -Et telle fut ce que l’_Heraldo de Hamburgo_, rédigé par un prêtre -défroqué de Nicaragua, consul général de son pays, avant de passer aux -mains de deux Espagnols--les correspondants en Allemagne de _La -Vanguardia_ de Barcelone et de l’_A B C_ de Madrid, MM. Domínguez Rodiño -et Bueno (qui signait du pseudonyme: _Antonio Azpeitua_)--a appelé «_su -fuga de Barcelona, donde no pudo permanecer un solo día..._»[85] - -A Paris, Blasco Ibáñez participait à la misère générale des temps et -souffrit de ces privations communes à tous, alors: manque de charbon, -manque de denrées alimentaires, et, _last not least_, manque d’argent. -Même les quelques industriels--marchands de livres ou de journaux--qui -rétribuaient encore la pensée imprimée, ne la rétribuaient plus que -misérablement. Blasco dut quitter son hôtel particulier de la rue -Davioud, près de la Muette, à Passy, avec son jardin coquet et son -mobilier luxueux, datant de la période argentine, pour venir habiter -dans un quartier moins lointain du centre, moins dénué de moyens de -communication. Il le fit en 1916 et s’installa avec ses livres à un -étage bourgeois de la rue Rennequin, dans le XVII^{ème} Arrondissement, -à proximité de l’Avenue de Wagram, où il réside toujours. Il y -travaillait nuit et jour, presque sans domestiques, parmi les bruits -composites de ces casernes de la classe moyenne, où le piano est encore -le pire ennemi du recueillement intellectuel, où la rue retentit tout le -jour des cris variés de Paris. C’est là qu’il écrivit ses _Quatre -Cavaliers de l’Apocalypse_ et _Mare Nostrum_. Comment ce dernier livre, -tout imprégné de radieux azur, tout baigné de lumineux soleil, le plus -beau poème qui existe sur la Méditerranée, a-t-il pu naître dans le -milieu vulgaire, tapageur et inconfortable de cette demeure étroite, -d’où l’on ne voit ni la verdure d’un arbre, ni un coin du ciel, c’est ce -que l’on serait en droit de demander à Blasco, si l’on ne se souvenait -d’une tradition qui veut que le _Don Quichotte_, cette vivante satire de -l’humaine folie, ait été commencé et, peut-être, imaginé dans une -prison, soit à Séville, soit en «certain village de la Manche, dont je -n’ai aucun désir de me rappeler le nom», mais qu’indiquent les vers -burlesques à la fin de la première partie du roman et qu’évoquait déjà -la première ligne de son premier chapitre. Blasco, lui, s’il n’était pas -en prison comme Cervantes, se voyait, au beau milieu d’une description -de ces paysages méridionaux tout de calme et de grâce, interrompu -brusquement par le rauque hurlement des sirènes, annonçant l’approche -des pirates de l’air qui venaient jeter la ruine et la désolation sur -Paris tremblant, sans feu, dans l’ombre de ses nuits sans éclairage. Ou -bien, s’il jouissait d’une journée de calme relatif, c’était, en pleine -période d’enthousiasme, quand son imagination l’entraînait à travers les -campagnes radieuses peuplées d’orangers, de lauriers, d’oliviers, de -citronniers, l’aspect désolant d’un poêle où manquait le combustible, -avec, comme conséquence, la nécessité d’interrompre le travail de pensée -pour, prosaïquement, se réchauffer, de son souffle, les doigts glacés -qui refusaient de tenir la plume. - -Ce fut au milieu de ces détresses, physiques et morales, que Blasco -reçut de Miss Charlotte Brewster Jordan une missive lui offrant la somme -de 300--trois cents--dollars pour lancer à New York la version anglaise -des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_. Je crois bien que, même si la -traductrice américaine eût proposé cinq dollars, ou n’eût proposé aucune -rétribution du tout à l’auteur, celui-ci n’en eût pas moins accepté avec -enthousiasme cette offre si totalement désintéressée. Car il voyait en -cet acte, avant tout, sa signification de propagande en faveur des -Alliés, dans une Amérique hésitante et si longtemps retenue, sur la -pente de l’intervention, par les intrigues allemandes. L’idée d’exercer -sur l’esprit du peuple américain une influence, quelle qu’elle fût, dont -bénéficierait la France, réjouissait tellement Blasco, qu’il donna -aussitôt son assentiment et signa un papier où il cédait à la -traductrice, en échange de ses trois cents dollars, tous droits d’auteur -sur le roman pour tous pays de langue anglaise, sans pouvoir jamais -alléguer le moindre prétexte à percevoir autre chose, quel que fût le -succès du livre outre-mer. «_Business is bussines_»[86], d’abord. Et, -aussi bien, l’œuvre pouvait s’avérer, là-bas, un four noir, auquel -cas Miss Brewster Jordan, ou qui que ce fût à sa place, perdait les -trois cents dollars. De plus, que signifiait alors l’argent, en ces -jours de dépression morale universelle, où l’existence, même de ceux qui -vivaient à l’arrière, avait perdu le taux de son cours normal, où d’un -de ces vilains pigeons porteurs de croix, planant à l’improviste dans le -firmament de Lutèce, tombait soudain l’œuf fatal dont l’éclosion -formidable produisait, non la vie de nouvelles créations, mais le décès -rapide de tant d’êtres innocents, brutalement pris au dépourvu? Qui -garantissait à Blasco que l’immeuble de la rue Rennequin ne serait pas -touché, une nuit, par cette ponte léthifère? Alors, de l’écrivain -prolongeant jusqu’à l’aube ses veilles fécondes, il ne resterait pas -même le cadavre, réduit qu’il serait à une sanglante bouillie dont -l’éclaboussement se confondrait avec celui des autres morts, parmi le -monceau des décombres de la maison écroulée! Ainsi s’explique cette -autorisation, un peu inconsidérée, donnée à la traductrice américaine -d’un ouvrage qui--au dire d’organes de langue anglaise, et, tout -récemment, _The Illustrated London News_ le répétaient encore--«_is said -to have been more widely read than any printed work, with the exception -of the Bible_»[87]. Mais, pour achever d’illustrer l’état d’esprit de -Blasco Ibáñez à cette époque de sa vie, je relaterai une anecdote que -je tiens de lui-même et qu’il m’a contée sans autre fin que celle -d’agrémenter d’une historiette piquante, à son sens, certaine -conversation à bâtons rompus. Pendant la guerre, sa moyenne quotidienne -de travail fut de près de 16 heures. Il se mettait à écrire à huit -heures du matin et cessait à une heure de l’après-midi, après quoi il -déjeunait et s’accordait une courte promenade dans les rues voisines de -la sienne. A trois heures, il était de nouveau assis à son secrétaire, -jusqu’à huit. Il soupait à huit heures, faisait, après dîner, une -promenade analogue à celle du déjeuner et revenait écrire jusque vers -deux ou trois heures du matin. Une telle vie, prolongée des mois et des -mois, si elle explique l’immense masse d’articles dispersés à travers la -presse de l’Hispano-Amérique et de l’Espagne, ainsi que cette absorbante -_Historia de la Guerra_, sans parler du triptyque admirable que forment -les _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_, _Mare Nostrum_ et _Les Ennemis -de la Femme_, une telle vie, dis-je, n’était guère apte à fortifier une -santé compromise par des nourritures mauvaises et le constant -déséquilibre nerveux de l’état de guerre. Mangeant mal, dormant peu, ne -prenant presque plus d’exercice physique, Blasco s’acheminait, d’un pas -lent et sûr, à la fatale névrose. Mais, raidissant ses énergies, il ne -voulait pas s’avouer vaincu. Une nuit où, vers trois heures, il sentait -la plume lui tomber des mains et son cerveau lui refuser le -fonctionnement, songeant que les pages qu’il écrivait devaient -absolument paraître le matin même, il redressa, d’un brusque coup de -cravache, sa bête fléchissante, et, raffermissant sur le siège un corps -que l’épuisement en avait fait choir, il prononça, les yeux agrandis en -une extase mystique, toutes les fibres vibrantes d’un effort suprême, -ces mots magiques: «_¡Es para Francia, es para la patria de Victor -Hugo!_»[88] et il se remit intrépidement à écrire, jusqu’à l’aurore. - - - - - VIII - - L’immense succès, aux Etats-Unis, des _Quatre Cavaliers de - l’Apocalypse_.--Comment l’auteur en eut connaissance.--Le roman - vendu 300 dollars produit une fortune à la traductrice.--Un éditeur - «_rara avis_».--Voyage de Blasco Ibáñez en Amérique du - Nord.--Triomphes et honneurs.--Le _Militarisme Mexicain_.--Le Dr. - Blasco Ibáñez revient en Europe pour y écrire, à Nice, _El Aguila y - la Serpiente_, roman mexicain. - - -Se trouvant à Monte-Carlo dans les derniers mois de la guerre--on a -exposé plus haut comment ce séjour lui avait été imposé par les -médecins--Blasco y reçut une grande surprise. Il avait, pour ainsi dire, -oublié Miss Brewster Jordan et la version anglaise des _Quatre -Cavaliers_, ne pensant qu’à son nouveau roman: _Les Ennemis de la -Femme_, écrit à Monte-Carlo de Janvier à Juin 1919. Or, un matin, le -facteur lui remettait un volumineux monceau de correspondances: lettres, -cartes et journaux, portant tous le cachet postal et le timbre des -Etats-Unis. Une de ces lettres, ouverte à tout hasard par son -destinataire stupéfait, émanait d’un pasteur protestant, Révérend d’une -des nombreuses sectes évangéliques américaines, qui s’adressait à lui, -comme à un exégète de marque, et recourait à son érudition biblique au -sujet de doutes anciens qu’il nourrissait touchant divers passages de -l’Apocalypse. La première impression de Blasco fut qu’il était -mystifié, que quelque ami inconnu de là-bas entendait lui jouer un tour -de sa façon, en se payant, comme on dit, sa tête. Cependant Blasco -continuait à dépouiller le volumineux courrier. Son examen le -convainquit bien vite que nul n’avait eu l’idée de se jouer de sa -personne. Ces lettres, ces cartes, ces journaux révélaient un sérieux -profond. Les femmes, en particulier, n’entendaient pas plaisanterie et -c’étaient elles qui constituaient le gros de ses correspondantes. -Beaucoup ne réclamaient que la signature de _mister Ibanez_, un -quelconque autographe, une phrase qu’elles pussent ensuite exhiber -triomphalement, dans leur club de New York, de Chicago, de Boston, de -Philadelphie, comme aussi d’autres coins inconnus de l’immense -République Fédérale. Car l’auteur de _The Four Horsemen of the -Apocalypse_ était devenu, à une telle date, célébrité des Etats-Unis -sans qu’il en eût eu la moindre idée. Il s’en était aperçu à la lecture -des journaux adjoints à cet envoi inattendu. L’on n’y tarrissait pas sur -l’éloge du romancier. L’on avait recherché partout son portrait et fini -par découvrir, au musée de _The Hispanic Society of America, 551 W. -175th. Street_, à New York City, la toile peinte par Sorolla en 1906 et -acquise par le fondateur millionnaire de cette grande institution, le -poète hispanophile et érudit antiquaire Archer Milton Huntington. Cette -œuvre, qui possède une valeur pictoriale considérable, n’offre -malheureusement qu’une ressemblance assez lointaine avec son modèle, du -moins sous sa figure présente, et mieux eût valu, comme on l’a fait -depuis, un peu partout, reproduire l’effigie insérée en 1917 dans le -livret explicatif du roman cinématographique _Arènes Sanglantes_, -œuvre rédigée en français et richement illustrée, que publia la -firme _Prometeo_ et où Blasco apparaît dans la vérité de son aspect -physique actuel. - -Ces lectures et celles de correspondances et monceaux d’imprimés -consécutifs, si elles achevèrent de persuader Blasco Ibáñez qu’il -jouissait, outre-mer, d’une popularité immense et que la fortune de son -roman y était égale, sinon supérieure, à celle qu’avait connue, à plus -de deux tiers de siècle en arrière, mistress Harriet Beecher Stowe, dont -la _Case de l’Oncle Tom_ avait dépassé le tirage d’un million -d’exemplaires, ne laissaient pas, en revanche, de lui causer quelque -mélancolie, voire de le déconcerter. Les gros tirages de livres -sensationnels, dans un pays de plus de 100.000.000 d’habitants, sont, en -somme, chose naturelle et nul n’ignore que nos critères européens ne -régissent pas les choses américaines. Mais quand, dans les extraits de -presse qu’il recevait, Blasco lut que peu de jours après la publication -des _Four Horsemen_, il s’en était vendu 100.000 copies; que cinq -semaines plus tard, ce chiffre était doublé; qu’après six mois, il -montait à trois cent mille; qu’un peu plus tard, il se haussait au demi -million; quand il apprit que, d’un bout à l’autre de l’Union, le volume -édité par la maison Dutton and Company, de New-York, apparaissait dans -toutes les mains; qu’il n’était pas rare que, dans les cirques, les -clowns et, dans les revues populaires, les étoiles réglassent leurs -_puns_[89] sur la vertigineuse marche des _Quatre Cavaliers_; quand, -enfin, il sut que d’habiles fabricants de produits industriels: cigares, -toiles, gants, etc., choisissaient le patronage de ces mêmes _Four -Horsemen_ parce qu’ils pensaient que ce pavillon prestigieux pouvait -couvrir les plus hétéroclites marchandises: alors, le «grand Espagnol», -l’auteur du «merveilleux roman de guerre», se mit à songer et considéra -que cette «_record sale_»[90], si elle lui faisait le plus légitime -honneur, n’apportait pas un rouge liard à sa bourse. Et, quelque artiste -que l’on soit, quelque Don Quichotte que l’on s’avère, il est difficile -de ne pas ressentir un certain dépit à l’idée que, du fruit de son -propre travail, ce sont les autres qui s’enrichissent, en ne vous -laissant pour tout potage que les vaines fumées de la gloire. Aussi -Blasco riait-il jaune, lorsque des officiers de l’A. E. F. venaient, en -toute bonne foi, enthousiastes, le féliciter de ces fabuleux _lots of -money_[91] qu’indubitablement lui procuraient le débit formidable, -l’intarrissable vente des _Four Horsemen of the Apocalypse_. Mais -comment leur avouer, à ces braves Yankees, qu’il n’avait touché, en tout -et pour tout, que 300 misérables dollars? Il fût tombé immédiatement -au-dessous de rien dans l’estime de ces joyeux garçons qui, en citoyens -de leur pays, n’appréciaient les hommes que d’après leur valeur -commerciale. D’ailleurs, j’ai dit que la traductrice américaine était -couverte par un marché en bonne et due forme. Légalement, Blasco n’était -pas l’auteur du livre mis en costume anglais. L’auteur, c’était Miss -Charlotte Brewster Jordan. A elle, et à elle seule revenaient les droits -de la vente. Le Pactole, qui avait si généreusement inondé son -escarcelle, l’inonderait jusqu’à la fin des temps sans que Blasco pût -formuler devant Thémis la moindre réclamation. - -Ici, cependant, intervient un _deus ex machina_ spécifiquement -américain. Si, dans l’antiquité, la catastrophe finale s’obtenait assez -souvent par l’apparition d’un Dieu qui descendait de l’empyrée sur le -scène grâce à un ingénieux mécanisme, en l’espèce Blasco vit non moins -merveilleusement intervenir un personnage dont l’apparition, pour les -auteurs du vieux monde, n’est que fort rarement synonyme d’offre -spontanée d’espèces sonnantes et trébuchantes: j’ai nommé l’éditeur. -Mister Macrae, vice-président de la firme susmentionnée, établie à New -York sur la _Cinquième Avenue_, ne put donc tolérer plus longtemps une -situation qu’il jugeait scandaleuse et qui consistait en ce que la -maison Dutton and Company, simple intermédiaire matériel, réalisât des -gains formidables sur la vente d’un ouvrage dont le producteur effectif -avait perçu la misérable aumône de 300 dollars une fois pour toutes. -Comme quoi la morale n’existerait point seulement à la fin des fables -pour la jeunesse, en Amérique du moins. Et, qui sait? Peut-être mister -Macrae avait-il appris à connaître ailleurs que dans la Bible cette -vérité, hélas! si fort controversée dans la pratique de la vie commune -et que notre immortel fabuliste a revêtue de la défroque de quelques -vers bonhommes: - - Il est bon d’être charitable; - Mais envers qui? C’est là le point. - Quand aux ingrats, il n’en est point - Qui ne meure enfin misérable.[92] - -Toujours est-il qu’un câblogramme imprévu apprit - -[Illustration: OUVERTURE DE CANAUX D’IRRIGATION EN PLEIN HIVER -PATAGONIEN] - -[Illustration: LA «GROSSE ARTILLERIE» DE BLASCO EN ARGENTINE - -Blasco est debout devant la première charrue à vapeur. L’on voit aussi, -sur cette photographie, une drague sèche destinée à ouvrir les canaux -d’irrigation dans le désert.] - -un beau jour à Blasco que les éditeurs new yorkais des _Quatre -Cavaliers_ le priaient de consentir à accepter d’eux, à titre de -compensation et sans que, par ailleurs, il s’engageât en quoi que ce fût -à leur endroit, une certaine somme de dollars bien supérieure à celle -payée naguère par Miss Charlotte Brewster Jordan et que ce don généreux -a été répété, à plusieurs reprises, depuis. Un tel exemple risque-t-il -d’être contagieux, à Paris, ou ailleurs? Souhaitons-le, sans trop -l’espérer. - -Naturellement, le succès du premier roman de «guerre» de Blasco Ibáñez -avait eu pour conséquence un regain de popularité de ses romans déjà -traduits en anglais, et la version en cette langue d’autres de ses -romans qui n’étaient pas encore accessibles au public anglo-saxon. _Mare -Nostrum_, qui n’attendra plus guère sa traduction en notre langue, mis -en anglais par miss Brewster Jordan sous le titre de _Our Sea_, avait -suivi immédiatement les _Four Horsemen_ par le chiffre de ses tirages. -Une telle popularité, le désir aussi de connaître ces Etats du Nord de -l’Amérique, dont la comparaison avec ceux de l’Hispano-Amérique -s’imposait à son esprit, décidèrent Blasco Ibáñez à entreprendre un -voyage au pays de l’Oncle Sam. La _Société Hispanique_, que préside M. -Huntington, et dont il a été question plus haut, l’ayant convié à venir -se faire entendre à la _Columbia University_, à New York, Blasco accepta -l’offre, qui se trouvait être concomitante avec celle d’un entrepreneur -de tournées de conférences d’hommes illustres à travers les Etats-Unis. -Parti en Octobre 1919 avec l’intention de n’y pas prolonger son séjour -au-delà d’un trimestre, il est resté outre-mer jusqu’en Juillet 1920. -Ces dix mois d’existence fiévreuse lui permirent d’enrichir -considérablement le trésor déjà si copieux de ses expériences humaines, -et, aussi, de refaire complètement ses finances. Pour si cosmopolite que -soit l’Européen qui débarque pour la première fois sur la terre -américaine, celui-ci ne laisse pas d’y éprouver aussitôt cette sensation -unique: que, la-bas, il lui faudra se défaire des conceptions étroites -propres à son petit continent, morcelé par la nature et par l’histoire. -Les territoires de l’Amérique du Nord anglaise et des Etats-Unis sont, -chacun pris à part, à peu près aussi grands que l’Europe entière. 15 -pays comme le nôtre trouveraient place dans les frontières de l’Union -Yankee. Cette immensité de l’espace entraîne avec soi d’autres -possibilités qu’en Europe, dont la première est, sans doute, que les -populations peuvent s’y développer en paix et y exploiter à l’aise les -trésors d’un sol d’une grandeur continentale. Telle est la cause -principale, non seulement du rapide développement des richesses, mais -encore de l’esprit d’initiative, hardi et plein de confiance, de -l’Américain, qui stupéfia, durant les deux dernières années de la Grande -Guerre, la routine de notre France, hélas! sans effet de contagion -immédiate pour l’avenir. L’ampleur des conceptions, le regard tourné, de -tous côtés, vers des horizons lointains, confèrent, d’autre part, aux -projets et aux actes politiques américains une vigueur, un essor qui -apparaissent aux antipodes de la pusillanimité avec laquelle on tente, -chez nous, de rétablir l’équilibre européen sur la base de concepts -périmés et de calculs archaïques. Au point de vue économique, cet -immense espace engage à l’exploitation rapide de vastes surfaces, -laissant aux générations futures le soin de diviser le travail, pour ne -produire, avec une uniformité grandiose, que ce qui peut être obtenu -avec le moins de peine sur la plus vaste échelle. Blasco ne se sera pas -plongé en vain dans cette fontaine de Jouvence qu’est, pour l’Européen, -la vie américaine. La longue série de ses conférences le conduisit aux -quatre coins de l’Union, où il parla dans les lieux les plus -hétéroclites: Universités, temples évangéliques, synagogues, temples -maçonniques, gigantesques salles de théâtre et de concerts, parfois -installées au troisième étage d’un gratte-ciel, cirques et -cinématographes. Les principaux établissements d’enseignement, y compris -les deux plus fameuses Universités féminines, l’entendirent. L’Ecole -Militaire de West Point, à 52 milles de New York, académie technique où -sont formés les officiers de carrière de l’armée américaine, lui fit -également l’honneur de lui demander d’y prononcer un «_address_»[93]. -Détail intéressant et qui surprendra le lecteur français: tout au long -de ces tournées, Blasco parla toujours en espagnol. S’il n’est que juste -d’ajouter qu’il fallut, le plus souvent, que, sa conférence prononcée, -un interprète la répétât en anglais, il ne le sera pas moins d’observer -qu’en Californie et dans les Etats du Sud--en particulier le Texas, New -Mexico et le territoire d’Arizona--l’espagnol était parfaitement compris -et accueilli avec enthousiasme par d’immenses auditoires, auxquels cet -idiome est resté familier. Mais, même dans les Etats du plus extrême -Nord, la langue castillane était écoutée avec une grande sympathie. -Ecrivant, il y a quinze ans, une étude sur cette question si -importante[94], je remarquais que «la guerre de Cuba aura du moins eu -cela de bon, du seul point de vue littéraire, qu’elle aura contribué à -populariser au pays de Roosevelt l’étude officielle et scientifique de -l’idiome espagnol» et j’analysais le détail des principales -publications de librairie ayant trait à l’enseignement américain de -cette langue, en citant aussi les firmes les plus connues s’adonnant à -cette diffusion. Je terminais sur ces paroles: «J’aurais fort envie de -conclure cette communication par une mélancolique comparaison entre -l’état de l’enseignement de l’espagnol en France, où cependant tant de -bons résultats ont été atteints durant ces dernières années, mais où -tant reste à obtenir...! Je préfère laisser les faits parler leur -langage éloquent, et, je l’espère, persuasif...» Aujourd’hui, les choses -ont considérablement progressé... aux Etats-Unis et, dans un récent -écrit[95], M. F. de Onis, professeur à cette même _Columbia University_, -nous apprend qu’en 1919 «il y avait dans les seules écoles de New York, -plus de 25.000 étudiants d’espagnol et, dans tout le pays, on en -comptait plus de 200.000; des Collèges et des Universités où, -jusqu’alors, on n’enseignait pas l’espagnol, comptent présentement des -milliers d’étudiants et les centres d’instruction où cette langue était -déjà enseignée, ont vu se multiplier élèves et professeurs; l’espagnol -jouit maintenant, officiellement, de la même estime que les autres -langues modernes...» J’ajouterai que, parmi les livres d’enseignement et -de lecture les plus populaires dans ces classes de langue castillane, -celui qui porte le titre: _Vistas Sudamericanas_, et qui a paru en 1920 -chez Ginn and Company, édité par miss Marcial Dorado, combine des -extraits des _Argonautas_ et des _Cuatro Jinetes del Apocalipsis_ avec -des morceaux spécialement écrits pour le volume par Blasco Ibáñez. - -A la fin de ces courses errantes dans le territoire de l’Union, Blasco -reçut à Washington l’honneur le plus haut que la démocratie américaine -confère, de temps à autre, aux hôtes illustres qui la visitent. -L’Université George Washington lui concéda, en séance solennelle à -laquelle prirent part plus de 6.000 personnes, le titre de Docteur ès -lettres _honoris causa_. Quelques mois auparavant, elle avait conféré ce -même titre, mais avec la mention: _Droit_, au Roi des Belges et au -Cardinal Mercier, à l’occasion d’une semblable visite. Blasco reçut le -sien en même temps que le Général Pershing, commandant en chef des Corps -Expéditionnaires américains sur le front d’Europe. Le recteur de -l’Université George Washington, M. W. Miller Collier, est un ancien -ambassadeur des Etats-Unis à Madrid. Dans le discours qu’il lut, en -anglais et en espagnol, il se livra à une étude fouillée de la personne -et de l’œuvre du récipiendaire, que le vieux William Dean Howells, ce -romancier social du «_common people_» et du «_self-made man_», mort -alors que Blasco prononçait ses conférences américaines dans l’hiver de -1920, avait déclaré le successeur immédiat de Tolstoï, selon le -témoignage qu’en a consigné, en 1917, M. Romera Navarro[96]. Quant à -Blasco, il disserta, en guise de thèse doctorale, brillamment sur _Le -plus grand roman du monde_. On devine que c’est du _Don Quichotte_ qu’il -s’agissait. Ce séjour à Washington fut d’ailleurs marqué par d’autres -solennités encore. L’Ambassadeur de France, fin lettré lui-même, M. -Jusserand, offrit un banquet en l’honneur de celui dont les _Four -Horsemen_ avaient agi si efficacement sur l’opinion américaine. -L’Ambassadeur d’Espagne, D. Juan Riaño y Gayangos, donna, de son côté, -un autre banquet et une réception élégante dont Blasco fut l’hôte. La -visite que celui-ci avait rendue aux représentants de la Nation dans -leur _Hall_ du Capitole fut cause, d’autre part, d’un curieux incident, -que je m’en voudrais de ne pas relater, d’autant plus qu’il est déjà -passé à l’Histoire, consigné que je le trouve au vol. 52, nº 63, mardi -24 Février 1920, du _Congressional Record_, p. 3.600. Blasco assistait, -d’une tribune des Galeries qui entourent le _Hall_ immense, long de 42 -mètres, large de 28 et haut de 11, à la séance du Congrès, dont les -délibérations ressemblent assez à celles des Chambres françaises, avec -cette différence, peut-être, que le bruit et le désordre y sont encore -plus grands et que le Président ne parvient pas toujours facilement à -attirer sur lui l’attention de la salle, dont les républicains occupent -l’un des côtés, et les démocrates l’autre. Un député célèbre, l’ancien -juge Towner, Président de la Commission des Affaires Etrangères, ayant -demandé à l’Assemblée de faire «_a short statement_»[97] et ayant reçu -l’«_unanimous consent_»[98] de rigueur, s’était exprimé en ces termes: -«_Mr. Speaker, it is with great pleasure that I announce to the House we -have visiting us to-day Blasco Ibáñez, whom you all know is the foremost -writer of Spanish in the world, the author of the «Four Horsemen of the -Apocalypse» and other works with which we are all familiar. It will -perhaps be of interest to Members to know that Blasco Ibáñez has also -been for seven years a member of the Spanish Cortes, or Parliament; -that he has always been a republican..._»[99]. Mais à peine le mot fatal -de «Républicain» était-il proféré, que les députés de ce parti -applaudissaient à tout rompre. M. Towner comprit aussitôt sa bévue et se -hâta de préciser: il n’entendait pas exalter en Blasco le républicain en -tant que membre d’un parti opposé au parti démocratique, «_but a -republican as against a monarchical system_», soit donc le simple ennemi -du système monarchiste. Cette équivoque dissipée, parmi ce que le -_Congressional Record_ qualifie de «rires et applaudissements», -l’honorable représentant de l’Etat d’Iowa put continuer son exposé, -qu’il termina sur l’annonce que Blasco serait «_in the speaker’s room -after a little and he will be very glad indeed to meet all Members of -Congress personnally, and I am sure it will be a great pleasure for us -to meet so distinguished a representative of that which is best in -European and Spanish literature, as well as one whom we ought to admire -and know better because of his republican and democratic -principles_»[100]. Cette conclusion, qui conciliait finement république -et démocratie, déchaîna d’unanimes applaudissements des deux côtés du -_Hall_. Le président du Sénat avait, d’ailleurs, convié également Blasco -dans ses salons et nul n’ignore que le Vice-Président des Etats-Unis est -aussi président d’office du Sénat. Ce dignitaire républicain présenta le -romancier à un grand nombre de sénateurs distingués, heureux qu’ils -étaient tous de serrer la main d’un écrivain espagnol pensant à la -moderne et, pour avoir pensé de la sorte, si longtemps en proie aux -persécutions du conservatisme obscurantiste de son pays. Si le Président -Wilson n’en eût alors été empêché par son état de santé précaire, il est -certain que Blasco eût eu aussi l’honneur d’être reçu par ce grand -homme. Du moins, lui manda-t-il l’un de ses secrétaires, qui l’assura -que M. Wilson, l’un des premiers lecteurs et admirateurs des _Four -Horsemen_, aurait une joie véritable à le voir, si, plus tard, à -l’occasion d’un autre séjour à Washington, sa présence coïncidait avec -le retour à la santé de l’illustre père de la Société des Nations, ce -rêve d’un cœur généreux et d’un puissant cerveau. Blasco eut, du -moins, le plaisir de connaître diverses personnes de la famille du -Président, en particulier une de ses filles. Les dames de Washington -l’avaient prié de les entretenir au _Club parlementaire féminin_, où -elles lui offrirent un thé de gala. C’est là qu’en présence de la fine -fleur de l’intelligence féminine américaine--femmes et filles de -ministres, de sénateurs et de députés--Blasco Ibáñez laissa couler les -flots d’une éloquence entraînante, en un discours aussitôt traduit par -l’épouse de l’un des députés des îles Philippines. A Philadelphie, il -éprouva un autre genre de satisfaction, presque aussi flatteuse. Les -libraires et éditeurs américains, qui y étaient réunis en - -[Illustration: BLASCO DANS SA MAISON DE LA «COLONIA CERVANTES», PARLANT -A SON INTENDANT - -Sur sa tête, une peau de puma tué dans les terres de la colonie] - -[Illustration: FABRICATION DE BRIQUES A LA MACHINE, POUR L’EDIFICATION -DE MAISONS DANS LA «COLONIA CERVANTES»] - -congrès, l’invitèrent au banquet de 2.000 couverts qui couronna cette -manifestation professionnelle et ce fut à la droite de leur Président -qu’ils le contraignirent de s’asseoir, de même qu’ils le forcèrent aussi -de leur adresser la parole. Violence, au demeurant, assez douce, car -Blasco put leur dire des choses flatteuses, qu’il eût été difficile -d’adresser, sans encourir le reproche de vile adulation, à certains -éditeurs d’Europe. - -En Espagne, s’il est un thème usé et rebattu, c’est, entre gens de -lettres, celui du peu qu’y rend la carrière d’écrivain de profession. -Qu’une telle assertion soit vraie ou non, l’on a prétendu que le -délicieux roman de Juan Valera, cette _Pépita Jiménez_ qui n’a été -traduite en notre langue qu’en 1906, par M. C.-A. Ayrolle, et qui fut -tant de fois réimprimée depuis 1874--et elle l’était en espagnol par la -Maison Appleton, à New York, dès 1887--ne rapporta à son auteur que tout -juste de quoi offrir à sa femme un costume de bal. Pérez Galdós, le seul -littérateur de cette époque-là qui ait, à proprement parler, vécu de sa -plume, serait presque mort--au dire de certains--dans la misère, en -Janvier 1920, à Madrid, et, au cours d’un article que je lui ai dédié -dans la revue _Le Monde Nouveau_, en Avril 1920, j’ai pu déplorer -sincèrement que ses œuvres ne lui eussent pas donné «ce qu’elles -eussent donné, en France, à un écrivain de sa valeur»[101]. _Le Temps_ -du lundi 26 Août 1907 contenait, sur toute cette matière, des réflexions -d’autant plus dignes d’être signalées, qu’elles émanaient d’un écrivain -espagnol et qu’elles se rapportaient à des auteurs aujourd’hui en pleine -possession de la renommée. Et, déjà, de Valera, l’on nous y rapportait -que cet Anatole France--première manière--de son pays «n’a jamais eu le -bonheur d’atteindre à la circulation que sa renommée lui permettait -d’espérer». De Pérez Galdós, l’on y consignait que c’était à peine s’il -tirait à plus de 16.000 exemplaires, et, comme complément de ces -curieuses indiscrétions, il y était dit--mais n’est-ce point aussi le -cas de la France?--«qu’un jeune romancier qui vend une édition de 2.000 -exemplaires, peut se vanter d’avoir accompli un exploit extraordinaire». -Il y avait lieu, cependant, de n’accepter ces chiffres que sous bénéfice -d’inventaire. Pour ce qui est de Pérez Galdós en particulier, plusieurs -de ses tirages ont atteint les 60^{èmes} et même les 70^{èmes} -milles--sans parler de ce que lui rapporta son théâtre, spécialement -_Electra_ et l’on sait si le théâtre rapporte en Espagne--et la légende -de sa «pauvreté», d’ailleurs très relative, s’explique quand on connaît -les dessous de sa vie. Enfin, il faut tenir compte, en l’espèce, de ce -fait: que, chez les hommes de lettres, l’argent semble posséder cette -vertu spéciale que la légende antique attribuait à l’anneau de Gygès et -je ne m’étonnerais point trop qu’un jour lointain l’on nous dise que -Blasco, lui aussi, est «mort dans la misère!» Mais il est, tout de même, -bien certain que, pour la grosse moyenne, le métier d’écrivain rapporte -moins en Espagne qu’en France. Je me souviens de ma surprise, lorsque, -pour rétribuer le premier et long article que j’avais écrit dans sa -revue, _La España Moderna_[102], le richissime dilettante D. José Lázaro -m’envoya, au Lycée d’Aurillac, une lettre recommandée contenant un -billet de 50 _pesetas_, «maximum--spécifiait-il--de paiement en Espagne -pour un article de revue, quel qu’en soit le volume». 50 _pesetas_ pour -un travail de 23 pages, cela faisait 2 _pesetas_ et 17 _céntimos_ la -page. Mais ce taux était bien, comme je l’ai vu depuis, celui d’organes -analogues: _Nuestro Tiempo_, de D. Salvador Canals, et aussi la grave -revue de feu Menéndez y Pelayo, cette _Revista de Archivos, Bibliotecas -y Museos_ qui, des divers articles d’érudition hispanique que j’y ai -publiés, ne m’en a jamais rétribué que le premier, inséré dans son -numéro de Septembre-Octobre 1908, p. 252-261. Quant aux feuilles -quotidiennes, lorsqu’elles ont donné, pour un article de première page, -25 _pesetas_ à l’auteur, leurs Directeurs sont persuadés qu’une telle -rétribution est merveilleuse et beaucoup de célèbres journalistes -espagnols doivent se contenter de moins encore. Blasco Ibáñez, qui a -reçu, aux Etats-Unis, 2.000 dollars pour un seul conte et dont les -articles ordinaires de presse y sont payés de 700 à 900 dollars, a pu -apprécier _in animâ vili_ que le célèbre mot de Pascal: _Vérité en deçà -des Pyrénées, erreur au-delà_, était vrai aussi pour ce qui, d’après le -Montecucculi qu’il connaît si bien, constituerait le «nerf de la -guerre»: cet argent sans lequel la pensée la plus noble, la plus -géniale, se voit réduite à l’esclavage des basses et avilissantes -besognes. Peu avant de s’embarquer pour l’Europe, _The World_, de New -York, l’envoya assister aux séances de la Convention Républicaine, -réunie à Chicago pour l’élection du Nouveau Président des Etats-Unis et -qui a nommé, comme successeur de M. Wilson, M. Harding. Dans cette -mission, non seulement Blasco eut les frais de voyage et d’hôtel -remboursés pour lui et son secrétaire, mais encore lui payait-on 1.000 -dollars chacun de ses articles. Et ces articles ne dépassaient pas 2.000 -mots et se bornaient à exposer les vues et impressions personnelles du -signataire sur l’aspect et la physionomie extérieurs du Congrès, vues -et impressions consignées dans la plus absolue indépendance d’esprit. -Ecrits à trois heures de l’après-midi, au sortir de la séance de la -Convention, ils étaient traduits, phrase par phrase, en anglais et -aussitôt télégraphiés à New York, où l’édition du soir du _World_ en -offrait le texte à ses lecteurs, cependant que ce même texte avait déjà -été transmis par fil spécial aux feuilles associées, à travers tout le -territoire de l’Union. - -Ce fut durant ce séjour en Amérique que Blasco Ibáñez fit, en Mars et -Avril 1920, son excursion au Mexique, invité par celui qui en était -alors le Président, Don Venustiano Carranza. Quant le maître arriva en -Nouvelle-Espagne pour y passer ces deux mois, tout y semblait -tranquille. Son but n’était autre que d’étudier à fond le Mexique pour, -ensuite, écrire, sur cette République Fédérale de langue espagnole, son -roman _El Aguila y la Serpiente_. Depuis l’ouverture des chemins de fer, -l’excursion au Mexique se fait facilement, du Sud des Etats-Unis. Le -touriste européen ne sait qu’y admirer davantage, ou ses merveilleuses -beautés naturelles, ou cette civilisation spéciale, dont le charme -essentiel consiste, pour lui, en la nouveauté. Trois semaines suffisent, -à la rigueur, pour le voyage à México et retour, avec séjour aux points -les plus intéressants et excursion de México à Orizaba, ou même à -Vera-Cruz. Le «tour» ne présente aucune difficulté et je connais des -dames qui l’ont entrepris et s’en réjouissent. Mais la visite des -intéressantes ruines de Yucatán, de Chiapas et d’Oaxaca demande plus de -temps. Blasco s’était fié aux assurances des gouvernants mexicains et -croyait fermement que l’anarchie était désormais bannie de ce malheureux -pays. Le patron des révolutionnaires triomphants, Carranza, semblait -devoir y rester ce _Primer Jefe_[103] qu’affectaient de l’appeler les -prolétaires conscients que sont les citoyens-généraux de là-bas et dont -Blasco vient de nous donner un si délicieux croquis dans la courte -nouvelle: _El automóvil del General_, qu’a publiée _El Liberal_ de -Madrid. Or, à quelques semaines de là, l’Etat de Sonora se soulevait -contre le vieux tyran, et l’ex-traficant en pois chiches, ex-vainqueur -de Pancho Villa, le général Alvaro Obregón, actuel Président de la -République Mexicaine, se déclarait à son tour en rébellion. Tout le -Mexique retombait, de nouveau, en proie à cette affreuse guerre civile, -qui semblait y être devenue mal endémique. On sait ce qui arriva et -comment l’assassinat mystérieux de Carranza, loin d’éteindre la flamme -de la discorde, ne fit que l’attiser. Dans un article que j’ai publié -dans le fascicule de Mars 1921 de la _Renaissance d’Occident_[104], j’ai -rendu compte en ces termes de la genèse et du contenu du livre de Blasco -Ibáñez sur _El Militarismo Mejicano_, paru à Valence dans l’été de 1920. -«...De retour aux Etats-Unis, Blasco Ibáñez, sollicité par des -journalistes de New York et en présence de l’incertitude générale où -l’on se trouvait--en Amérique et ailleurs--sur la situation véritable du -Mexique, considéra de son devoir, pour couper court à une multitude -d’interviews plus ou moins fantaisistes, de donner aux _New York Times_ -et à la _Chicago Tribune_--d’où ils passèrent dans la plupart des -feuilles de l’Union--des articles dont le présent livre offre la seule -version espagnole authentique, après que le texte anglais en a paru en -volume à New York. On se souviendra que Blasco Ibáñez, en même temps que -le plus grand romancier de l’Espagne, en est aussi l’un des meilleurs -journalistes. Aussi sera-t-on heureux de retrouver, dans ce livre sur le -Mexique de la Révolution, la plume nerveuse et merveilleusement -évocatrice qui--même dans des pages comme celles-ci, où l’ordre -rigoureux d’une composition méthodique fait fatalement défaut--reste -toujours égale à elle-même... Combien, à la place de Blasco, n’eussent -pas dit sur le Mexique ce qu’il importait de dire! C’est, précisément, -en ceci que gît toute l’immense signification de ces pages: en ce que, -dans leurs dix chapitres, il y exprime sans fard, avec la robuste -franchise d’un bon Latin gémissant de voir un grand pays en proie à -l’anarchie--parce qu’un militarisme de rustres sans culture l’asservit, -grâce à l’état d’ignorance d’une plèbe de demi-castes--, ce que tant de -plumes intéressées à taire la vérité n’eussent jamais dit... Le Mexique, -avec ses quinze millions d’habitants, est, du moins numériquement, le -plus important des pays latins d’outre-mer, et, pour beaucoup de -Yankees, l’Amérique latine se résume dans le Mexique. Ils ne songent pas -que, sur ces quinze millions d’habitants, deux millions à peine sont des -blancs et que le reste n’est qu’une horde illettrée de métis et -d’Indiens. Que l’on juge donc de l’effet produit sur les Américains du -Nord par cet état navrant de désordre, où Blasco vit l’infortuné Mexique -se débattre. L’incohérence de leurs jugements semble avoir contaminé -jusqu’à M. Wilson, dont l’auteur du _Militarisme Mexicain_ qualifie la -politique mexicaine de cette épithète même: _incohérence_, qui -caractérise parfaitement toute l’attitude des masses américaines à -l’endroit de voisins dont elles ignorent jusqu’à la situation -géographique exacte... Tant que le Mexique n’aura pas à sa tête des -gouvernants civils formés par un stage au dehors, il restera donc ce -qu’il est présentement: la honte de l’Amérique latine. Remercions Blasco -Ibáñez de bien l’avoir montré et souhaitons à son volume une prompte -diffusion en notre langue[105]. Elle s’impose, en dépit des innombrables -défenseurs de l’actuel Président du Mexique et de leurs proses, allant -de l’exposé apologétique d’un Don Luis F. Seoane aux grotesques -diatribes d’un D. Z. Cuellar Chaves, ou aux insinuations jésuitiques du -quotidien conservateur new-yorkais de langue espagnole: _La Tribuna_.» - - - - - IX - - Classification des romans de Blasco Ibáñez: Romans valenciens, - Romans espagnols, Cycle américain, Triptyque de «guerre».--Blasco - Ibáñez est-il le «Zola espagnol»?--Comment Blasco a écrit ses - romans.--Quelques réflexions sur le style du romancier. - - -L’œuvre de Blasco Ibáñez actuellement réunie en volumes et, par -suite, accessible au public lettré se compose de contes, de romans, de -récits de voyages et du recueil d’articles sur la situation du Mexique. - -Les contes sont actuellement au nombre de trente-six: treize dans le -recueil intitulé: _Cuentos Valencianos_, dix-sept dans celui qui porte -le titre: _La Condenada_ et six entre la nouvelle: _Luna Benamor_ et les -cinq _Ebauches et Esquisses_ qui terminent le volume dont la dite -nouvelle occupe les cent neuf premières pages. - -Les romans peuvent être subdivisés en romans «valenciens», romans -«espagnols», romans «américains» et romans de «guerre». - -Des récits de voyages, il a été suffisamment parlé plus haut, ainsi que -du livre sur le _Militarisme au Mexique_, pour qu’il soit permis de -passer outre. - -Les romans «valenciens» comprennent six volumes, composés de 1894 à -1902 et qui sont: _Arroz y Tartana_, _Flor de Mayo_, _La Barraca_, -_Entre Naranjos_, _Sónnica la Cortesana_, _Cañas y Barro_. Les romans -«espagnols» en comprennent huit, composés de 1903 à 1908 et qui sont: -_La Catedral_, _El Intruso_, _La Bodega_, _La Horda_, _La Maja Desnuda_, -_Sangre y Arena_, _Los Muertos mandan_ et _Luna Benamor_. Le seul roman -«américain» jusqu’ici publié sont _Los Argonautas_, dont il a été dit -que la composition en remonte à 1913-1914. Les romans de «guerre» ont vu -le jour de 1916 à 1919 et ce sont, comme on sait: _Los Cuatro Jinetes -del Apocalipsis_, _Mare Nostrum_ et _Los Enemigos de la Mujer_. - -Il est facile de faire accorder cette classification avec le cours de -l’existence même de Blasco, dont l’œuvre apparaît ainsi en fonction -de la vie et se révèle fort indépendante des tyrannies, plus ou moins -capricieuses, de telles ou telles modes littéraires, le seul facteur -véritablement efficace d’influence dont elle puisse se réclamer étant le -facteur de l’ambiance. Lorsque Blasco Ibáñez vécut à Valence, il y -composa ses romans valenciens, œuvres montées en couleurs, de la même -nuance que celle des peintres du lieu, manifestant, en leur auteur, une -âme violente et simple, semblable à celle de ses protagonistes, une -mentalité quelque peu provinciale, et «provinciale valencienne». Plus -tard, lorsque commencèrent ses séjours à Madrid et qu’il eut pris -l’habitude de courir le monde, une transformation radicale s’opéra en -Blasco Ibáñez, transformation dont ses romans contiennent la trace -manifeste. Il s’aperçut que l’art pour l’art impliquait un procédé -d’écriture stérile et il convertit sa narration désintéressée, -simplement satirique ou humoristique, d’antan, en une arme de propagande -pour les idées politiques et sociales qu’il patronnait, s’efforçant de -faire passer dans l’esprit du lecteur la même volonté de réforme, la -même ardente prétention d’améliorer le sort des plèbes misérables -d’Espagne. Puis, à la suite du premier voyage en Amérique, son esprit -subit une modification nouvelle. Ses conceptions s’étant amplifiées, ses -horizons s’étant dilatés, d’écrivain espagnol il passa à la catégorie -d’auteur mondial, de «_novelista provinciano_» au rang de «_novelista -humano_». La Grande Guerre le surprit à ce stade décisif de son -évolution. Quels thèmes merveilleux n’offrait-elle pas à sa vision -artistique rénovée, à sa puissance créatrice, rajeunie et comme refondue -par cette rude épreuve! Il n’a pas failli, ici non plus, à sa tâche et -le prodigieux succès qui a accueilli le triptyque de ses romans de -«guerre» est là qui atteste l’exactitude de cette affirmation. - -A l’origine de la carrière littéraire de Blasco, l’on trouve une erreur -d’appréciation qui, formulée maladroitement dans une intention -d’apologie, s’est muée, par la paresse intellectuelle des critiques, en -une sorte de lieu commun de la _Weltliteratur_[106], dont l’inopportune -popularité n’a servi qu’à bouleverser les critères et à brouiller -fâcheusement les idées de qui prétendrait fixer la filiation littéraire -de notre romancier. Lorsque celui-ci publia _Arroz y Tartana_, en 1894, -Emile Zola jouissait de la plénitude de sa célébrité et était -universellement reconnu comme le père du roman naturaliste. En Espagne, -à la bonne époque de 1880 où Madame Pardo Bazán, Pérez Galdós et Palacio -Valdés avaient donné à un public lettré malheureusement très clairsemé -ses premières émotions réalistes, avait succédé une ère de discussions -et de polémiques sur la théorie du naturalisme. Cette longue et -curieuse querelle où, après beaucoup de papier noirci, les adversaires -restèrent sur leurs positions, avait laissé Pérez Galdós continuant à -écrire sans nerf, Pereda s’obstinant dans son rance classicisme, Palacio -Valdés pratiquant, en dépit du _prologue_ de 1889 à _La Hermana de San -Sulpicio_, ses coutumières négligences. D. Juan Valera cultivant sa -vieille manière académique et Madame Pardo Bazán n’adoptant du -naturalisme que ce qu’elle estimait devoir s’adapter à la morale -catholique, ou, si l’on préfère, ne point blesser trop grièvement les -sentiments traditionalistes d’une clientèle choisie. En face de ces -maîtres, dont la formule était définitivement fixée, Blasco, énergique -et personnel, ignorant l’artifice des demi-teintes, doué de «fibre», -violent même, fut tout de suite classé comme vivant contraste et il -était naturel que pour la critique de son pays, alors surtout exercée -par des plumes bourgeoises, le jeune romancier de Valence payât de la -louange de «futur» Zola espagnol le mérite, ou le crime, d’être, en même -temps qu’un écrivain sincère, un homme politique partisan du plus -foncier radicalisme. A la rigueur, l’on pouvait, à pareille date, -rapprocher, sans trop d’accrocs à la vérité historique, le nom du maître -de Médan du nom de Blasco Ibáñez. Celui-ci, grand admirateur de Zola, -dont il a donné, chez son éditeur de Valence, en collaboration avec Paul -Alexis et feu Luis Bonafoux, une étude: _Emilio Zola, Su Vida y Sus -Obras_[107], ne songeait pas à nier une familiarité ancienne avec la -doctrine naturaliste. Qu’en outre il ait été l’ami personnel de Zola, -c’est ce que les épisodes de la campagne de presse en faveur de Dreyfus -permirent de constater, quand, à l’appel du Directeur de _El Pueblo_, -les colonnes de ce journal s’emplirent de signatures des admirateurs -espagnols de l’auteur de _J’accuse_ et qu’enfin, cette amitié ait -survécu à la mort du romancier français, c’est ce dont fait foi le souci -qu’a Blasco Ibáñez de toujours placer sur sa table de travail, en -quelque résidence qu’il la fixe, certaine photographie avec dédicace -autographe que, peu de mois avant sa fin tragique, Zola l’avait, en -signe de bonne confraternité littéraire, prié de bien vouloir accepter. -Mais l’influence exercée sur Blasco Ibáñez par l’œuvre d’Emile Zola -constitue un problème que ne résolvent pas de simples affirmations. Pour -ce qui est d’_Arroz y Tartana_, le lecteur le moins prévenu y notera -sans peine plus d’un ressouvenir soit du _Bonheur des Dames_--par la -façon dont est décrit le magasin symbolique des _Trois Roses_--, soit du -_Ventre de Paris_--dans la gargantuesque vision du _Mercado de -Navidad_[108] valencien--soit, de façon plus générale, de la manière -zolesque, par la prépondérance accordée à la description du milieu, que -l’art classique se faisait un scrupule d’à peine ébaucher, ainsi que par -les procédés d’un style aux touches lentes, lourdes, vigoureuses, usant -de répétitions fréquentes, qui constituent comme le _leit-motiv_ de -cette grande symphonie sur la vie du peuple et de la bourgeoisie à -Valence. Toutefois, dès le roman suivant, _Flor de Mayo_, cette -influence de Zola a, à peu près, disparu--tant de la conception de -l’œuvre que du style, qui s’avèrent, l’un et l’autre, à tel point -propriété personnelle de l’auteur que M. William Ritter, qui a finement -analysé ce volume dans son livre de 1906, concluera à sa totale -originalité, en ces termes: «Ce livre est décidément un coup de maître -et l’homme de ce livre peut-être le premier, je ne dis pas penseur ni -poète, mais peintre réaliste de la littérature d’aujourd’hui»[109]. _La -Barraca_, troisième roman de Blasco, ne souffre plus la moindre -comparaison avec Zola, et le suivant, _Entre Naranjos_, s’il évoque le -faire de quelque devancier, ce serait plutôt, par le procédé de -composition égotiste et l’exaltation exclusive que l’on y trouve d’un -seul personnage, au D’Annunzio de _Il Fuoco_ que je songerais et j’y -constate aussi, au chapitre V, le ressouvenir de certain rossignol -qui--je l’ai démontré en 1920 dans une note de la _Revue des Langues -Romanes_[110]--s’est envolé d’un récit de Maupassant intitulé: _Une -partie de campagne_, pour venir se poser sur une page de -_L’Innocente_--traduit en 1893 par M. Hérelle sous le titre: -_L’Intrus_--d’où l’écho de ses trilles et roulades est allé émouvoir la -solitude nocturne de l’île du Júcar où se pâment les deux amants de -Blasco, dont il n’est pas jusqu’au style qui ne se nuance, à plus d’une -reprise, de ces teintes morbides que l’on trouve dans les artificielles -narrations du décadent italien. Mais l’étiquette zolesque, appendue aux -romans de Blasco Ibáñez, correspondait trop bien aux préjugés que la -petite élite intellectuelle bourgeoise espagnole nourrissait à l’endroit -de l’écrivain non conformiste de Valence, pour que, du «futur» Zola -espagnol, l’on ne se hâtât, dans la mesure où son succès allait -grandissant, de faire le «Zola» pur et simple du roman transpyrénaïque. -Et c’est bien ainsi que le définira l’_Enciclopedia Espasa_: «_Las -huellas de Zola, que se descubren en muchas de sus novelas, le han -valido el título de «el Zola español_»...»[111]. De ce que je viens de -dire, il ne s’en suit pas que le prêtre D. Julio Cejador n’ait pas eu -raison, dans un certain sens, d’associer le nom de Zola à ceux de -Maupassant, d’Ibsen et de Maeterlinck, lorsqu’il qualifie la manière de -Blasco dans les romans de sa seconde époque, sociologique et -doctrinaire, qui va de _La Catedral_ à _La Horda_. Mais ce qui -importait, c’était de ne pas laisser passer sans la réfuter une -imputation aussi généralisée que dénuée de fondements, et, puisque -Blasco Ibáñez a bien voulu s’en défendre lui-même, je traduirai le -passage de sa lettre insérée, comme il a été dit, au t. IX de -l’_Historia_ de M. Cejador, passage où il repousse cette filiation -zolesque, globale et sans distinguo: - -«Dans mes premiers romans, j’ai subi de façon considérable l’influence -de Zola et de l’école naturaliste, alors en plein triomphe. _Mais -seulement dans mes premiers romans._ Ensuite, ma personnalité s’est peu -à peu formée, telle quelle; et moi-même, dans ces vingt ans écoulés, je -constate et compare la différence d’hier à aujourd’hui. Il ne faudrait -pas croire que je me repente de cette influence, ou que je la renie. -Tous, même les plus grands, ont connu, dans leur jeunesse, des maîtres, -de l’exemple desquels ils se sont inspirés. Ç’a été le cas de Balzac, -celui de Victor Hugo et de tant d’autres. Forcément, il fallait que je -commençasse par imiter quelqu’un, comme tout le monde, et il me plaît -que mon modèle ait été Zola, plutôt que tout autre modèle anodin. Zola, -pour avoir voulu être chef d’école, a exagéré, cherchant souvent, de -parti pris, à irriter le public par des caresses à rebrousse-poil. De -plus, tous les chefs d’école se trompent et leurs erreurs subsistent -comme d’importants témoins à charge. Mais, abstraction faite de ces -tares, quel prodigieux peintre, non pas de tableaux, mais de fresques -immenses! Quel constructeur, non pas de temples, mais de pyramides! Qui -sut, comme lui, faire mouvoir et vivre les multitudes, dans les pages -d’un livre?... Chez nous, au pays de la paresse intellectuelle, le pire -qui puisse arriver à un artiste, c’est de se voir enrégimenter, affubler -d’un numéro matricule, même glorieux, à l’origine de sa carrière. Quand -j’ai publié mes premiers romans, on les trouva semblables à ceux de Zola -et on me classifia, en conséquence, une fois pour toutes. C’est là -procédé commode, qui dispense, pour l’avenir, de la nécessité de -rechercher, de s’enquérir. Pour beaucoup de gens, quoi que j’écrive, -quelques radicales transformations que puisse connaître ma carrière -littéraire, je suis et je resterai «_le Zola espagnol_». Ceux qui le -disent et le répètent par paresseux automatisme intellectuel, font -preuve qu’ils ignorent et Zola et moi-même, ou, du moins, que, s’ils -connaissent les œuvres de l’un et de l’autre, ils ne les connaissent -que superficiellement, sans les avoir jamais approfondies. J’admire -Zola, j’envie beaucoup de ses pages, je voudrais posséder en toute -propriété les merveilleuses oasis qui s’ouvrent dans le monotone et -interminable décor d’une grande partie de sa production. Je -m’enorgueillirais, par exemple, de me sentir père des foules de -_Germinal_, de me savoir peintre des jardins du Paradou. Mais cette -admiration n’empêche pas qu’aujourd’hui, en pleine maturité, dans -l’entière possession de ma personnalité artistique, je ne constate qu’il -n’est que très peu de points de contact entre ma formule et celle de mon -ancienne idole. Zola a exagéré en appuyant toute son œuvre sur une -théorie «scientifique», celle de l’hérédité physiologique, théorie dont -l’écroulement partiel a détruit les affirmations les plus graves de sa -vie intellectuelle, toute l’armature intérieure de ses romans. -Actuellement, j’ai beau chercher, je ne me trouve que fort peu de -rapports avec celui que l’on a voulu considérer comme mon répondant -littéraire. Nous n’avons pas la moindre similitude, ni dans notre -méthode de travail, ni dans notre écriture. Zola a été littérairement un -réfléchi, je suis un impulsif. Il arrivait lentement au résultat final, -en suivant un système de perforation. Je procède violemment et -bruyamment, par voie d’explosion. Il composait un volume par an, dans -son labeur de termite, patient, lent, égal. Je porte en moi mon roman -fort longtemps, parfois deux ou trois années, et, le moment de la -parturition venu, c’est comme une fièvre puerpérale qui m’assaille. Je -rédige mon livre sans m’en rendre compte, dans le temps qu’il faudrait à -un secrétaire pour en recopier au net le brouillon. Bref, quand j’ai -commencé d’écrire, je voyais la vie à travers les livres d’autrui, comme -tous les jeunes. Aujourd’hui, je la vois de mes propres yeux et j’ai, -même, l’occasion de voir mieux que beaucoup d’autres, puisque vivant une -existence pleine et agitée, et que changeant fréquemment de milieu...» - -M. Eduardo Zamacois avait déjà recueilli, des lèvres de Blasco, -d’analogues considérations, consignées au chapitre V de son livret de -1909, où il ajoutait cette autre différence, que Zola «fut un chaste, un -mystique, triste et solitaire, un homme - -[Illustration: BLASCO A BORD D’UN TRANSATLANTIQUE DANS UN DE SES VOYAGES -D’ARGENTINE EN EUROPE] - -[Illustration: TRACTEURS LABOURANT LES TERRES VIERGES DE LA COLONIE -«NUEVA VALENCIA»] - -de _vie intérieure_, accablé sous la hantise d’accumuler les volumes», -tandis que Blasco est une vitalité prolifique, débordante, dont les -œuvres respirent la joie de vivre, profonde, sincère, immarcescible. -Cependant, un jeune critique qui s’est fait depuis un nom honorable dans -les lettres espagnoles, M. Andrés González-Blanco--dont le chapitre VIII -de la volumineuse _Historia de la Novela en España desde el romanticismo -á nuestros días_, paru à Madrid en 1909, mais achevé de rédiger dès -1906[112], consacre à Blasco Ibáñez des réflexions et des digressions -souvent prolixes, mais généralement justes--remarquait, dès la première -page, que, «si un romancier naturaliste a été, en Espagne, le -représentant exclusif du produit français, c’est Vicente Blasco Ibáñez» -et que «si Blasco ressemble à quelqu’un, c’est à Zola dans ses romans, -et à Maupassant dans ses contes», ajoutant que «sous sa plume, le -naturalisme espagnol est parvenu à terme». Pour M. Andrés -González-Blanco, «l’influence de Zola sur Blasco dans sa façon d’écrire -ses romans est indéniable». Il voit, chez l’un et chez l’autre, «une -commune mesure dans le dosage des éléments dramatiques et l’emploi du -dialogue, un même souci de créer des personnages épisodiques, un même -mode d’expression, où la langue arrive souvent à acquérir une artistique -magnificence, un même amour pour les thèmes romanesques à base -populaire, et, surtout, pour les façons de dire du peuple, fraîches et -rapides». Que si M. Andrés González-Blanco a cru devoir aller jusqu’à -affirmer encore que Blasco et Zola manifestent, «après un certain temps -de pratique littéraire, une même confusion relativement au roman -social», c’est qu’au moment où il rédigeait la centaine de pages qu’il a -dédiées à Blasco dans son imposant volume, il se trouvait sous -l’impression directe de ces romans de la seconde époque, dont j’ai -relevé plus haut le jugement d’influences que portait sur eux le prêtre -D. Julio Cejador et dont le scandale était alors très vif en Espagne. -Mais, déjà, M. Andrés González-Blanco ne se dissimulait pas qu’entre -Zola et Blasco Ibáñez, il existait de considérables différences, et de -tempérament et d’origine. Blasco, notait-il, «est plus méridional et, -par suite, plus emphatique, souvent; il possède aussi plus -d’imagination; il ne se croit point obligé de recourir si fréquemment au -«document humain» et à l’expérimentation; il est plus véhément; il ne -travaille pas à froid; il raisonne moins son art et jamais il ne s’est -adonné à la critique systématique...» Et tout ceci, certes, était -parfaitement exact. - -Après de tels témoignages espagnols, il ne sera pas superflu de produire -deux attestations françaises contemporaines sur cet épineux débat des -rapports de Blasco avec Zola. L’une émane de feu Laurent Tailhade et a -été publiée en 1918, au premier fascicule de la première année -d’_Hispania_. L’autre provient de M. Edmond Jaloux et se trouve dans -l’article que celui-ci écrivit pour la _Revue de Paris_ du 1er Août -1919 sous le simple titre: _Lectures Etrangères_. Laurent Tailhade, dont -la longue conférence sur Blasco à l’_Odéon_ est restée dans la mémoire -des quelques lettrés que la guerre n’avait pas dispersés loin de Paris, -s’exprime en ces termes à la page 16 de cet article, composé, disait-il, -dans l’intention de présenter l’auteur espagnol «non pas au public -français qui le chérit et l’adore, mais à la jeune clientèle d’une -_Revue_ où la France et l’Espagne, grâce à un contact plus fréquent, -apprendront à se mieux connaître, partant à s’aimer davantage»,--_Revue_ -qui, jusqu’ici, a bien tenu sa promesse. «On a comparé souvent Blasco -Ibáñez à Zola. Rien de plus faux. Certes, Blasco Ibáñez, comme Zola, se -plaît à l’étude sincère du peuple, des milieux primitifs où le vice, la -pauvreté, l’ignorance jettent leurs racines vénéneuses et font épanouir -d’inquiétantes fleurs. L’assommoir, le bouge, la rue inquiète et le -faubourg souffrant, les repaires du crime et les refuges de la misère, -le geste du chiffonnier, du vagabond, de l’ivrogne et de l’assassin -émeuvent profondément leur curiosité d’artiste. Mais là s’arrête la -ressemblance. Car Zola, préoccupé d’un socialisme enfantin et d’un -parti-pris scientifique dont les prémisses manquent un peu de clarté, ne -laisse pas d’être gêné par quelques-uns de ces parti-pris. En effet, il -se prétend observateur exact, mais ne regarde les objets qu’avec un -verre grossissant. Il voit démesuré. C’est un poète, non un peintre -minutieux de l’existence quotidienne. L’homme d’esprit qui a dit de -_Pot-Bouille_: «C’est de l’Henri Monnier à la manière noire», s’est -borné, en ceci, à faire un bon mot. Car Zola n’a rien de la touche -minutieuse qui caractérise l’inventeur de _Joseph Prudhomme_. Ses -personnages ont des muscles d’acier, des appétits géants. Même, après -Nana, ils deviennent, ou peu s’en faut, des entités philosophiques, les -porte-paroles de l’auteur, dans une action qui perd, à chaque livre -nouveau, de l’importance, pour aboutir à l’immobilité des _Quatre -Evangiles_. Ici, le poète abdique et le romancier, dorénavant, se fait -législateur. Dans ce débordement de poésie allégorique, où chercher le -«naturalisme», l’étude «scientifique», la vérité? Blasco Ibáñez nous -apparaît à la fois moins dogmatique et plus sincère... Un parallèle -serait aisé entre _La Terre_--enterrement du père Fouan, avec l’épisode -final de Jésus-Christ--et _La Barraca_--funérailles du petit enfant, -paré comme pour une fête. Ainsi, l’on pourrait opposer les deux maîtres, -dans leur style comme dans l’invention et l’ordonnance de leurs ouvrages -principaux. Blasco Ibáñez n’a pas la touche grasse, la manière -abondante, le faire large et sanguin de Zola. Mais il évite les -répétitions, les longueurs, les retours sans fin des _leit-motive_, les -redites, que la verve seule de Zola rend supportables, mais qui, -toutefois, alourdissent les meilleurs de ses romans. Blasco Ibáñez est -plus discret, plus nerveux. Il ne se prodigue pas. Il sait choisir, se -borner. Comparés aux formidables élucubrations de Zola, _Boue et -Roseaux_, _Arènes Sanglantes_, _Sous les Orangers_, semblent à peine de -fortes nouvelles. Le don supérieur de Zola, c’est de créer, de mettre en -mouvement la Foule. Walter Scott, dans les _Puritains_, les _Chroniques -de la Canongate_, _Anne de Geirstein_ et _Quentin Durward_, est -peut-être l’unique romancier que l’on puisse égaler, sur ce point, à -l’auteur de _Germinal_ et de _Lourdes_. En revanche, l’Espagnol est plus -varié et plus nuancé. Il se guinde plus facilement à la compréhension -des idées générales, des milieux raffinés. Zola n’a pas une «grande -dame» comparable en dévergondage, en cynisme patricien, en impudente -luxure, à la Doña Sol d’_Arènes Sanglantes_...» - -A son tour, M. Edmond Jaloux, qui semble avoir ignoré ce curieux -témoignage du pauvre Tailhade, et, naturellement, aussi, le vieil -article de M. J. Ernest-Charles dans la _Revue Bleue_,--des «_clichés_» -duquel j’ai déjà eu l’occasion de parler: «Nous associons sans effort le -nom de Blasco Ibáñez au nom d’Emile Zola... Ses livres, où tout prend, -comme dans ceux de Zola, un caractère épique, sont déprimants comme les -siens. Si Blasco Ibáñez a la même poésie, il a aussi la même aptitude -aux peintures naturalistes, etc., etc...»,--à son tour, disais-je, M. -Edmond Jaloux, romancier de talent, constate, entre l’œuvre de Zola -et celle de Blasco, des analogies, mais aussi de profondes divergences. -«Tous deux traitent le roman comme une vaste symphonie--Blasco Ibáñez -raffole de la musique et en parle avec ravissement et lucidité, dans -bien des pages de son œuvre--, avec des thèmes principaux qui se -poursuivent, reviennent, donnent l’atmosphère du livre, sa couleur. Tous -deux, nés réalistes, ont évolué vers ces grands symboles simples qui -font d’un être rencontré au hasard une sorte de figure mythologique, -d’un groupement quelconque--élémentaire ou humain--une puissance -mystérieuse et géante. Tous deux répugnent aux personnages trop raffinés -de mœurs ou d’esprit et adorent, au contraire, les êtres simples, -rudes, violents. J’ajoute que Blasco Ibáñez, né sur une terre heureuse, -a une connaissance de l’instinct supérieure à celle de Zola. Et d’abord, -parce qu’il montre une gamme d’instincts plus riche, plus variée que -l’auteur de _Nana_, aux yeux de qui il n’en existait guère que deux ou -trois. Et ensuite, parce que ceux qu’il met en lumière sont libres et -pleins et donnent du prix à la vie. Zola, naturellement pessimiste, a -essayé d’être optimiste. Blasco Ibáñez a peut-être essayé d’être -pessimiste, et ses romans finissent généralement mal. Mais toute son -œuvre contient une joie tranquille, un bonheur profond d’exister, une -force puissante qui font qu’on oublie la malchance des héros, les -injustices de la vie et les lamentations de beaucoup d’entre eux, pour -se repaître l’esprit de ces fresques brutales et sensuelles, où l’homme -travaille, peine et lutte, mais où on le sent pleinement satisfait -d’atteindre son but et d’obtenir--volupté, argent, terre ou renom--ce -qu’il demande à ce monde. Les héros de Blasco Ibáñez, quels que soient -leurs tourments, sont tous un peu pareils à cet Ulysse Ferragut de _Mare -Nostrum_, audacieux aventurier, mais qui oublie tout dès qu’il est -heureux... La qualité maîtresse de Blasco Ibáñez, c’est son œil. Il a -un œil qui voit tout, qui distingue chaque chose, l’isole d’abord, -puis la replace dans son ensemble. Aussi n’y a-t-il pas un être dont il -ne fixe aussitôt l’image unique. Il sait en quoi un matelot, un prêtre, -un pêcheur diffèrent des autres matelots, des autres prêtres, ou -pêcheurs. Et il semble, vraiment, que ses livres, à l’origine, au lieu -d’être de lentes germinations de son cerveau, soient des grappes de -visions agglutinées les unes aux autres autour de visions centrales -originelles...» - -Pour résumer en une phrase toute la portée de cette querelle touchant -l’influenciation de Blasco par Zola, je risquerai l’hypothèse que le -réalisme étant une qualité essentielle de la littérature espagnole, il -n’était pas besoin de Zola pour en apprendre, rebaptisée «naturalisme», -la pratique à l’Espagne; j’ajouterai que, d’autre part, la matière -populaire en tant que thème de roman est à la base de la _Novela -picaresca_, si spécifiquement espagnole, et j’insinuerai qu’enfin, à -l’époque où Blasco commença d’écrire, l’influence naturaliste flottait, -comme on dit, dans l’air, un peu partout, en Europe. Laissons donc une -dispute oiseuse pour relater quelques anecdotes qui illustrent la façon -dont Blasco composa ses livres et dont certaines sont, aussi bien, déjà -connues. Nul n’ignore en Espagne que, pour la préparation de _Flor de -Mayo_, il s’embarqua à plusieurs reprises sur les bateaux de la pêche -dite _del bòu_[113], participant à la rude existence des gens de mer -méditerranéens et qu’il entreprit même, sur une barque de -contrebandiers, un voyage en Algérie pour juger _de visu_ de la façon -dont on pouvait, en réalisant de gros bénéfices, approvisionner de tabac -l’Espagne en dépit, ou avec l’assentiment, payé, des employés de douane. -Pour _La Barraca_, nous savons grâce à une interview de Blasco prise par -un rédacteur de _La Esfera_, lors du courageux voyage de propagande en -Espagne durant la guerre, et insérée par ce journaliste--D. José María -Carretero, alias: _El Caballero Audaz_--au t. II de son recueil: «_Lo -que sé por mí_»[114], comment l’idée en vint à Blasco: «Mon roman _La -Barraca_ a son histoire. Quand j’étais caché dans l’arrière-boutique -d’un débitant de vins du port, attendant l’occasion de fuir en Italie et -avec la perspective d’être fusillé, je m’amusai à écrire sur quelques -feuillets un conte que j’intitulai: _Venganza Morisca_[115]. Je pus -m’enfuir en Italie et c’est au retour de ce voyage que je fus condamné -au bagne. Plusieurs années s’écoulèrent et voici qu’un beau jour le -coreligionnaire qui était patron du débit, m’apporte les papiers que -j’avais oubliés chez lui. Ce fut en les relisant que je compris que je -pourrais en tirer un roman. En peu de temps, j’eus monté _La Barraca_, -premier livre qui me rendit célèbre, en Espagne et à l’étranger...» -Oui, mais ce que M. Carretero a oublié de dire, c’est que, pour «monter -_La Barraca_», Blasco, député aux _Cortes_, connut, dans la _Huerta_ -valencienne, l’existence de ses électeurs ruraux en la vivant lui-même -et que la peinture de cette farouche vengeance populaire, qui maintient -incultes les champs du _tío Barret_, comme si une malédiction s’était -appesantie sur eux, n’est qu’un ressouvenir d’un acte de vendetta -analogue, auquel il avait assisté naguère, dans sa prime jeunesse. Quant -à _Cañas y Barro_, l’auteur, avant de l’écrire, réalisa en compagnie -d’un connaisseur de la grande lagune valencienne, à travers l’Albuféra, -cette succession aventureuse de pêches, de chasses et d’errances qu’il a -si bien décrite et où les représentants de l’autorité royale tentèrent, -plus d’une fois, de mettre terme par la violence à ses exploits de héros -à la Fenimore Cooper, de _Dernier des Mohicans_ opérant à quelques -kilomètres de cette cité de luxe et de plaisirs qu’est Valence. Ainsi en -ira-t-il pour tous les romans successifs de Blasco jusqu’à cette -_Horda_, où, afin de mieux décrire les mœurs des braconniers -ravageant les chasses de _El Pardo_, propriété réservée de la Couronne, -il n’hésita pas à entreprendre en leur compagnie une expédition nocturne -avec ces chiens spéciaux que la présence du gibier laisse silencieux, -pour ne pas attirer sur leurs maîtres l’attention des gardes de Sa -Majesté. Cette excursion eût pu mal tourner. Blasco avait sauté les murs -d’enceinte de ce parc à la forêt d’yeuses caractéristique et vaqué en -conscience à sa tâche de «chasseur furtif». Peu de temps après son -aventure, un de ses compagnons fut abattu à coups de fusil et un autre -fut blessé grièvement. Le hasard seul voulut que les braconniers ne - -[Illustration: DANS LES FOURRÉS DE LA COLONIE «NUEVA VALENCIA»] - -[Illustration: LES GÉANTS DE LA FORÊT A «NUEVA VALENCIA»] - -fussent pas surpris la nuit où le député républicain de Valence s’était -adjoint à eux. D’autre part, je tiens d’un ami de Luis Morote que, pour -cette même _Horda_, Blasco se familiarisa avec la vie des gitanes -madrilènes, toujours aussi curieuse qu’à l’époque où Cervantes écrivait -sa _Gitanilla de Madrid_, dont Alexandre Hardy tira, en 1615, sa _Belle -Egyptienne_ et Hugo son Esmeralda. La composition de _Sangre y Arena_ le -mêla un moment à la vie des toreros, dont il n’est cependant que -médiocre admirateur. Il accompagna souvent un matador célèbre, assista à -maintes _corridas de muerte_ en spectateur privilégié, et, des coulisses -de l’arène--j’entends de ces lieux où le commun du public n’a pas accès, -spécialement les _corrales_ de la _plaza_--put étudier à l’aise la menue -cuisine de la «fête nationale» espagnole. Un jour où sa curiosité -l’avait fait s’approcher de trop près de l’une des rosses que la corne -acérée d’un Miura venait de transpercer, les ruades furieuses de cette -triste victime à l’agonie lui causèrent une blessure qui faillit devenir -mortelle. La composition de _Los Muertos Mandan_ fut cause, d’autre -part, qu’il cinglât, en un frêle esquif à voile, aux rivages d’Ibiza, la -plus grande des Pityuses--nom antique actuellement hors d’usage en -Espagne--et, une tempête comme celle qu’il a décrite dans _Flor de Mayo_ -au retour de l’expédition d’Alger l’ayant surpris, qu’il se vît -contraint à chercher un refuge désespéré dans un îlot désert, où il -demeura un jour entier à l’abandon, trempé jusqu’aux os et privé de -toute nourriture. Mais cette soigneuse préparation matérielle se combine -chez Blasco Ibáñez avec un procédé d’écriture impressionniste ou, mieux, -«intuitiviste». J’ai déjà dit qu’il portait dans sa tête, durant des -années, un livre, mais que, lorsqu’il s’était, sous la pression -tyrannique de l’idée enfin mûre, décidé à l’écrire, rien, absolument -rien, ne pouvait l’arrêter dans cette besogne. Si le début, les premiers -chapitres, lui coûtent encore des hésitations, des haltes, des repos, à -peine a-t-il atteint le milieu de l’œuvre, que le dénouement paraît -exercer sur sa vision mentale une fascination mystérieuse et qu’absorbé -par son sujet, il semble vivre dans un état de somnambulisme, se -refusant à quitter sa demeure et s’étant à peine levé de sa table de -travail, qu’une force irrésistible l’y rive de nouveau. Il est resté -ainsi cloué à la tâche jusqu’à seize heures consécutives, sans autre -trêve que celle requise pour une alimentation sommaire, qui consiste -principalement dans l’absorption de café brûlant. Pour achever _Cañas y -Barro_, il m’a avoué avoir écrit 34 heures avec les seules interruptions -que je viens d’indiquer, puis être tombé malade, sa phrase finale à -peine tracée. Certains de ses romans ont été rédigés en si peu de temps, -que le lecteur se demande si l’indication des mois employés à ce -travail, dont ils sont munis à la dernière page, n’est pas erronée. Je -sais qu’au contraire elle pèche par excès. Blasco ayant coutume, -souvent, d’allonger ces mentions de temps à seule fin de ne pas encourir -le reproche--que des critiques trop strictement grammairiens lui ont -parfois adressé--d’une écriture un peu hâtive. Cependant, il n’est que -trop certain que Blasco Ibáñez, en violentant une loi de sa nature, -n’écrirait pas mieux et que si, au lieu de cette rédaction de premier -jet, il balançait ses périodes conformément aux principes des auteurs de -traités de style--principes qui, d’ailleurs, n’apprennent guère qu’une -chose: à savoir que ce n’est pas aux grands écrivains que l’on doit -aller demander des leçons d’écrire--, le lecteur n’aurait qu’à y perdre. -Quand Blasco affirme: «_Lo que no veo en el primer momento, ya no lo -veo después_»[116], cette maxime pourrait tout aussi exactement être -transposée en cette autre: «_Lo que no escribo en el primer momento, ya -no lo escribo después_»[117]. Toutefois, entre la rapidité d’écriture -primesautière d’antan et la méthode mûrie et réfléchie d’aujourd’hui, -s’est interposé, en Blasco Ibáñez, le résultat d’une évolution où la -pratique du métier s’allie aux expériences de la vie. S’il écrivit, lors -de sa première époque, le plus grand nombre de ses œuvres en deux -mois; si, même, certaines ne lui ont demandé que 45 jours de rédaction; -si, dominé par cette impatience nerveuse propre à tous les artistes, il -lui est arrivé d’envoyer des manuscrits à l’imprimerie sans même les -avoir relus, corrigeant sur épreuves les plus gros de ces lapsus qui -échappent fatalement à toute première rédaction, il importe de ne jamais -oublier un point capital, déjà indiqué lorsqu’il fut question -d’_Oriente_, et qui est qu’une telle méthode explique les nombreuses -incorrections de l’œuvre imprimée de Blasco, lesquelles, simples -errata typographiques, eussent disparu dès la mise en page, si l’auteur -ne continuait à ne lire que la première épreuve de ses livres, laissant -aux protes de Valence le soin d’en surveiller les réimpressions. Je l’ai -entendu souvent répéter qu’il faudrait, quelque jour, qu’il se décidât à -procéder enfin à une édition complète--qui, jusqu’ici n’existe qu’en -langue russe[118] et qui serait aussi l’édition «définitive» de ses -_œuvres_--pour laquelle, naturellement, il aurait à revoir, du point -de vue de ces corrections de style, plus spécialement les romans de sa -jeunesse. Ce vœu est jusqu’ici resté platonique, par suite, sans -doute, de l’agitation d’une vie sans cesse en mouvement. Maintenant que -Blasco Ibáñez semble avoir enfin trouvé le calme des _templa serena_, -osera-t-on espérer que cette nécessaire entreprise ne tardera plus à -être réalisée et que nous pourrons saluer, prochainement, en un beau -monument typographique, l’ensemble de la production du Maître? - -Il faut, avant de clore ce chapitre, consigner encore quelques légères -observations sur la manière actuelle de composer observée par Blasco -Ibáñez. J’ai suffisamment marqué son grand souci de la documentation -directe. Toutefois, il est curieux de constater qu’il ne prend jamais -aucunes notes, d’aucune sorte. Son système consiste à tout confier à sa -mémoire, ou, si l’on préfère, à tout oublier, de ce qu’il a vu. Son -tempérament tumultueux et ardent s’oppose à la méticulosité mécanique -d’une préparation d’écrivain de cabinet. Sûr de ses facultés, il s’est à -peine assis à son secrétaire, que le voile qui semblait couvrir le passé -se lève, qu’un monde enseveli renaît à la vie, comme si ce sommeil -apparent n’eût servi qu’à en rajeunir la vision. D’abord, il ne conçoit -son roman, ainsi qu’il aime à s’exprimer, _qu’en bloc_, c’est-à-dire -qu’il n’en saisit avec netteté que le nœud de l’action et le jeu de -ses principaux protagonistes. Les épisodes, les mille péripéties -secondaires qui confèrent à la fable les reliefs et le contour du réel, -ne surgissent dans son esprit qu’à mesure que sa plume fiévreuse court -sur le papier et que son âme enthousiaste s’abandonne à cette ivresse -étrange que je ne saurais comparer qu’à celle des grands mystiques, dans -leurs visions ultraterrestres. Même la division par chapitres--ce que -l’on pourrait qualifier d’architecture de l’œuvre--, il l’abandonne à -l’inspiration du moment, à cet instinct de génie qui, chez lui, se -substitue, si avantageusement, à la méthode à froid d’autres collègues, -moins doués. Il compose avec une rapidité surprenante, jetant sa pensée -telle qu’elle lui vient, sans préoccupation de style, sans souci -académique des proportions. Le livre ainsi construit équivaut à une -masse inorganique, ressemble à un monceau de protoplasma, a l’aspect -d’une forêt touffue. Impitoyablement, Blasco y taille et y tranche, -supprimant, raccourcissant, soudant, condensant, un peu partout. Et -l’œuvre qui en eût eu 800, se trouve réduite à 350 pages, où rien ne -dénote au lecteur conquis l’effort du métier, où tout lui semble couler -de source, sans recherche apparente ni de pensées ni de phrases. - -Blasco Ibáñez, romancier avant tout, professe sur le style des idées -originales et, en tout cas, bien personnelles. «L’on confond trop -souvent, m’a-t-il déclaré, l’écrivain et le romancier. Il est de grands -écrivains qui, selon que je l’expliquai au R. P. Cejador, auraient beau -s’obstiner à vouloir composer un roman viable. Il est, par contre, -d’excellents romanciers, dont l’écriture s’avère pour le moins médiocre -et laissera toujours à désirer. Pourquoi? C’est que le roman requiert un -style adéquat et qu’on n’écrit pas un roman comme on compose une -chronique de journal, ou un récit de voyage. Dans quantité de -productions littéraires, l’attrait du style constitue le premier des -dons. Pour le roman, la seule qualité qui importe, c’est celle en vertu -de laquelle le lecteur oublie qu’il a devant les yeux une histoire -inventée par un monsieur et croit véritablement, pendant quelques -heures, assister au spectacle d’une action qui se déroule sous ses yeux, -dont il voit s’agiter les figurants de façon que, sa lecture achevée, il -lui semblera s’éveiller d’un rêve, ou revenir de quelque autre monde. -Que si vous interrompez ce charme par le simple accident d’un vocable -rare, d’un savant artifice de style, c’en est fait du miracle et il ne -se renouvellera désormais que difficilement. C’est une erreur de penser -que le plus bel éloge que puissent adresser à un romancier ses lecteurs, -consiste à s’écrier, au beau milieu de leur lecture: «_Mon Dieu, que cet -auteur écrit donc bien!_» Je ne veux pas dire par là qu’il faille que -ces mêmes lecteurs s’arrêtent pour constater des incorrections de style -de leur romancier. Dans l’un et l’autre cas, la magie du récit est -également interrompue. Mon unique secret consiste à me faire oublier, en -tant qu’intermédiaire entre mes lecteurs et la fable de mon livre. Mais -le style, pour opérer un tel prodige, doit varier en proportion même où -varie l’action du roman. Il est clair, d’ailleurs, que ce n’est là qu’un -facteur secondaire, subordonné à d’autres qualités, infiniment -supérieures, et dont la possession assure au romancier le succès. -J’apprécie donc fort le style, que je relègue, sur l’échelle des valeurs -professionnelles, au troisième ou au quatrième rang. En somme, -voulez-vous mon dernier mot sur la question? Le romancier doit songer -avant tout à la simplicité et à la clarté. Ces dons lui sont -indispensables, s’il veut agir sur le public moyen, qui constitue la -meilleure clientèle et assure le véritable triomphe d’un roman. Or, la -simplicité et la clarté s’accommodent parfaitement d’un style correct et -même de ce qu’on est convenu d’appeler un «beau style...»--Au fond, -Blasco Ibáñez étant lu comme personne n’a, de toute la génération de -romanciers qu’a connue le XIX^{ème} siècle espagnol, été lu, les -jugements contradictoires de certains critiques sur son style, il est en -droit de n’y attacher qu’une importance secondaire. Son style, ce n’est, -à mon avis, ni celui du naturalisme--consignant, avec une stérile -application, des gestes insignifiants--, ni celui du psychologisme, ce -naturalisme appliqué à l’âme et qui enregistre patiemment les faits les -plus menus de la vie mentale. Blasco s’est gardé de tomber dans le piège -que tendaient à son essor novateur ces deux systèmes, confondant l’art, -qui est une synthèse, avec la science, qui procède par analyse, et ses -romans ne furent jamais des monographies écrites en style d’inventaire. -Il a su éviter aussi le défaut des symbolistes, dont l’imagination se -diluait en songes brumeux et qui, dénués du sentiment des contours -précis, n’ont pas réussi à posséder de style. Son style, à lui, qui -consiste essentiellement dans l’idéalisation harmonieuse de la réalité, -s’il lui arrive de s’orner d’un réel déploiement d’éloquence, c’est -lorsqu’il atteint aux sommets du grand art, et je crois qu’aucun de ses -lecteurs ne me contredira, si je remarque que c’est, chez lui, accident -fréquent. - -A nul grand écrivain moderne mieux qu’à Blasco Ibáñez ne s’applique -donc, en Espagne, la définition d’un érudit universitaire bordelais, feu -Paul Stapfer, dans son curieux livre: _Des Réputations Littéraires_[119]: -«Qu’est-ce que le style? Je le définis: l’expression naturelle d’une -personnalité forte dans une écriture originale, quelquefois travaillée, -mais le plus souvent libre du besoin anxieux de la perfection -exemplaire.» - - - - - X - - Etat de la littérature à Valence avant Blasco Ibáñez.--Importance - des _Contes_ de ce dernier pour l’appréciation de ses romans - valenciens: _Arroz y Tartana_, _Flor de Mayo_, _La Barraca_, _Entre - Naranjos_, _Sónnica la Cortesana_, _Cañas y Barro_. - - -Quel était l’état de la littérature à Valence, lorsque Blasco Ibáñez -commença d’écrire ses romans valenciens? A la différence de la -Catalogne, dont l’idiome ne diffère pas essentiellement de celui qui se -parle dans la cité du Turia et qui est devenu langue littéraire, Valence -n’avait connu, aux premiers temps du romantisme, qu’une renaissance en -castillan. Sa vieille langue, qu’Ausias March et Jaume Roig avaient si -bien maniée, dont Cervantes admirait la molle suavité, à laquelle -s’attache encore quelque chose des couleurs et des parfums de la -_Huerta_, sa vieille langue y était tombée à l’indignité d’une sorte -d’argot et les efforts de V. Boix, de T. Villarroya, de Pascual Pérez -pour la revivifier étaient demeurés sans résultats sensibles, lorsque, -en 1878, le relieur Llombart fonda la société littéraire d’amis de -Valence qu’il baptisa du nom, pittoresque et local, de _Rat-Penat_. Mais -les collaborateurs de son _Almanac_ furent surtout des Catalans ou des -Majorquins et cette institution resta sans influence sur le peuple. Le -valencianisme ne repose pas, en effet, comme le catalanisme, sur -l’énergique affirmation d’une personnalité ethnique et morale et -l’idiome valencien, par suite, ne saurait, comme le catalan, assumer la -dignité de langue nationale, imposée par une élite d’écrivains à tous -les usages de la vie civique. Des deux plus grands poètes qu’a comptés -Valence dans la seconde moitié du siècle dernier: Vicente Wenceslao -Querol (1837-1889) et Teodoro Llorente (1836-1911), le premier est -surtout connu comme auteur de _Rimas_ (1877) en castillan et agencées -sur le patron classique, tandis que le second, sorte de sous-Mistral -dont l’érudition ne s’est jamais mise à cet exact niveau où l’artiste -communie avec l’âme populaire, a partagé le meilleur de sa carrière -d’écrivain entre le culte de la muse castillane et la poétisation, en -vers valenciens: _Llibret de vèrsos_ (1884-85) et _Nòu llibret de -vèrsos_ (1902), de motifs de vie locale interprétés selon les normes -bourgeoises. Et quand, en 1907, un autre écrivain bilingue, Eduardo L. -Chavarri, publiera ses _Cuentos lírics_,--22 contes en valencien, avec -une fantaisie sur le wagnériste et autant d’illustrations à la plume--, -En Santiago Rusiñol aura soin d’observer, au _prologue_, qu’à Valence -«_ahon no més s’ha escrit en vèrs, ò en broma, ò p’el teatre, posarse a -escriure en pròsa seria es una gran rebelió..._»[120]. Et D. Teodoro -Llorente lui-même déclarera, dans le n° de Novembre 1907 de _Cultura -Española_, p. 1.011, à propos de ce livre: «Hélas! le valencien que l’on -parle aujourd’hui, surtout dans la capitale, est le détritus (_sic_) -d’une langue qui a cessé d’être cultivée, impropre à la production -littéraire, même dans les genres les plus simples et les plus -familiers...!» Blasco n’avait donc pas à hésiter, quoi qu’en ait -prétendu M. Jean Amade en 1907 dans ses _Etudes de Littérature -Méridionale_[121], sur le choix de la langue de ses premiers essais: le -castillan seul était pour lui de mise, s’il voulait connaître autre -chose que la petite gloire d’un petit cercle d’amateurs. Quant aux -thèmes mêmes de ses narrations, en les choisissant dans sa province, il -ne risquait pas de s’entendre objecter par la critique de son pays -l’étroitesse de ce cadre local, puisque, depuis sa renaissance avec -Fernán Caballero et Trueba, la _novela de costumbres provinciales_ était -demeurée l’une des formes les plus cultivées du roman espagnol, où les -noms de P.-A. de Alarcón, de Juan Valera, de Mme Pardo Bazán, de -Pereda, de Palacio Valdés, de Salvador Rueda, de Picón, de Leopoldo -Alas, d’Arturo Reyes, de Picavea, de Polo y Peirolón, sans parler des -Catalans, rappellent à l’hispanologue le souvenir d’œuvres d’intérêt -local, toutes, sous des aspects divers, fort curieuses. Mais aucun des -écrivains précités n’avait abordé le domaine valencien et si les auteurs -de _Sainetes_ et autres compositions du théâtre populaire en -valencien,--tel, par exemple, Eduardo Escalante, mort en 1895 et qui -semble avoir été le descendant levantin du madrilène Ramón de la -Cruz,--avaient déjà esquissé quelques-uns des types qui passeront dans -les romans de Blasco, l’on peut bien dire qu’en somme, avant lui, le -domaine à exploiter était resté à peu près vierge et qu’il y avait à -entreprendre, pour cette admirable région méditerranéenne, l’étude -pittoresque et pénétrante des lieux et des êtres, la peinture des choses -en même temps que la psychologie du peuple que, pour d’autres régions de -l’Espagne, d’autres avaient déjà entreprise. - -L’on ne saurait, d’autre part, aborder l’examen des romans valenciens de -Blasco sans jeter un coup d’œil rapide sur ses contes, croquis -d’après nature, esquisses de détail, dont la date exacte est assez -difficile à fixer, mais dont plusieurs ont, de toute évidence, été -repris dans la suite pour les ouvrages de longue haleine qui vont être -analysés. M. Ernest Mérimée remarquait un peu cavalièrement, lors de son -article de 1903 dans le _Bulletin Hispanique_, que «le _dulzainero -Dimòni_, qui promène infatigablement sa clarinette et son ivresse de -Cullera à Murviedro, a fourni la matière de l’un des meilleurs contes. -Nous le retrouverons dans _Cañas y Barro_, et peut-être encore a-t-il -servi à poser la bizarre figure de l’ivrogne mystique _Sangonera_, dans -le même roman. Nous reverrons de même Nelet, le petit ramasseur de -fumier, le _femateret_, dans _Arroz y Tartana_. Il y a bien d’autres -croquis de _payeses_[122], de _guapos_[123], de _churros_[124], ou de -pêcheurs du Cabañal, que l’auteur n’a eu qu’à sortir de ses cartons -(_sic_) pour les mettre à la place qui les attendait. Comme il sied à un -artiste conscient des tâches futures, il n’a rien dédaigné, il n’a rien -laissé perdre. Une légende, une tradition populaire, une farce de -rapin, une plaisanterie de village, un conte de pêcheur traînant dans le -sable de Nazaret (_sic_), tout lui est bon, et il en tirera d’aimables -petits tableaux de genre...» Cela est d’une psychologie trop -rudimentaire, en vérité. - -Si l’on en croyait une indication qui figure à la page de garde de tous -les romans de Blasco, ces contes auraient été traduits en français: -_Contes Espagnols, par G. Ménétrier, Paris_. C’est là une erreur, du -moins jusqu’à ce jour. Le traducteur--qui a, malheureusement, fort -abrégé cette œuvre--de _Entre Naranjos_, M. F. Ménétrier, professeur -au lycée de Nantes, a, à ma connaissance, publié les traductions -françaises de 17 contes: 5 dans le _Gaulois du Dimanche_ de Juillet 1906 -à Avril 1907, 1 dans le _Journal des Débats_ en Janvier 1907, 4 dans _Le -Matin_ en 1906 et 1908, 1 dans la _Revue Hebdomadaire_ en Juillet 1907, -1 dans le _Journal_ en Avril 1909, 1 dans le _Supplément Littéraire_ du -Figaro en Octobre 1907, 1 dans les _Mille Nouvelles Nouvelles_ de Mars -1910 et 3, enfin, dans la _Semaine Littéraire_ de Genève. Un autre -professeur, alors au lycée Ampère à Lyon, M. F. Vézinet, a, de son côté, -publié en 1906 dans une Revue qui paraissait alors en cette ville, la -_Revue du Sud-Est_, la version élégante et nerveuse de trois autres -contes de Blasco, dont l’un: _La Tombe d’Ali-Bellus_, inséré dans le n° -du 1er Mai 1906, a été redonné dans le _Supplément Littéraire_ du -_Figaro_ du samedi 23 Juin 1906, comme traduction originale de M. Marcel -Abel-Hermant. Quand le public français aura sous les yeux la traduction -complète des _Contes_ de Blasco Ibáñez,--que le maître va enrichir très -prochainement d’un troisième recueil, intitulé: _El préstamo de la -difunta_--il jugera en connaissance de cause de leur originale et -peut-être unique valeur et se convaincra que leur auteur ne pourrait -être comparé--car en Espagne, Mme Pardo Bazán, si bonne conteuse -soit-elle, est infiniment moins naturelle que Blasco et sa langue reste -trop artificielle pour pouvoir rivaliser avec celle, merveilleusement -simple et plastique, du romancier valencien--qu’au seul Maupassant, mais -à un Maupassant qui serait allé à l’école de Gorki et d’Andréjew. Il y a -là toute une galerie de personnages saisis sur le vif, inoubliables, de -types de paysans de la _Huerta_ attachés à leur glèbe: le père Tòfol qui -tue au travail sa misérable fille adoptive, la _Borda_, et Sènto, le -pacifique, qui fait coup double sur l’Alcalde et son alguazil, et les -bandits comme Quico Bolsón «_el roder_» et les «_matones_», les -terribles bravaches, tels Visentico et le _Menut_, et les marins: le -vieux loup de mer, Llovet qui, tout usé qu’il est, se porte au secours -d’une barque en détresse, et Juanillo, et Antoñico, et les pauvres -diables: _Dimòni_ et sa compagne l’ivrognesse, et cette autre figure -inoubliable: le parasite du train, et tous et chacun de ces héros de -narrations savamment composées, sans longueurs, descriptives juste ce -qu’il faut pour fixer le milieu, d’un style net, expressif, d’un style -de voyant. Blasco, en vérité, était né conteur. Il l’était si -essentiellement que quelques-uns de ses romans pourraient être ramenés à -des contes ou à des nouvelles, allongés à l’aide d’autres contes qui y -sont rattachés. Ce genre de roman à tiroir est surtout manifeste dans -_Los Muertos Mandan_, d’où, parmi l’amoncellement des descriptions, des -digressions historiques et géographiques, l’on pourrait extraire une -admirable nouvelle: _Ibiza et le festeig_, chef-d’œuvre d’une -centaine de pages, cependant qu’en vertu du même procédé, il serait -loisible d’extraire de _Sangre y Arena_ l’épisode du bandit _Plumitas, -novela picaresca_ de la meilleure tradition cervantine, et ainsi pour -d’autres romans. D’ailleurs, il ne sera pas, sans doute, inutile -d’observer que Mme Carmen de Burgos--bien connue en Espagne sous le -pseudonyme de _Colombine_--a opéré, pour deux des romans de Blasco, -cette sommaire réduction, qu’elle a publiée dans la collection madrilène -de _La Novela Corta_ (nos 130 et 139, 29 Juin et 30 Août 1918), nous -donnant ainsi _Arroz y Tartana_ et _La Horda_ en un curieux raccourci. - -Dans les œuvres de jeunesse de Blasco, il est aisé de relever des -incorrections de style et une verve exubérante et indisciplinée. Mais -quels charmes, en revanche, ont et auront toujours les pages où, artiste -fascinateur, il a su évoquer la grâce souriante de cette _Huerta_ -extraordinairement féconde, la pureté classique de ses lignes, la -finesse de sa race naturellement élégante, les chantantes inflexions de -sa langue _més dolsa que la mèl_[125], la mollesse ionienne de son -paysage unique, dont la courbe harmonieuse s’étend du cap San Antonio au -rocher de Sagonte, et les drames que déroulent à travers cette -verdoyante émeraude, enchâssée entre la mer bleue et les sierras brunes, -les passions d’un sang aux hérédités orientales, toujours prêtes à -revivre dans l’amour ou dans la haine! Zamacois a bien rendu, en -quelques lignes, cette étonnante faculté que possède Blasco de -reconstituer les réalités avec la puissance et la précision de la vie. -«Sa complexion, écrit-il, le porte à ressentir avec une intensité -extraordinaire l’amour de la Nature. Quoique écrivant en prose, c’est un -vrai et très haut poète de ce qui vit, un amoureux fervent de la terre, -tel ces prêtres des vieux cultes qui saluaient à genoux, par des -hurlements, le lever du soleil. Maître d’une palette opulente, il se -sert à son gré des couleurs... Sous son incantation, les moindres -recoins de la plaine de Valence s’animent, s’éveillent, étincellent de -tout l’embrasement lumineux du midi... La poésie, énergique à la fois et -paresseuse, de cette terre-sultane nous pénètre et finit par dominer -notre esprit...» - -Dans _Arroz y Tartana_, la première de cette série et qui est restée -jusqu’ici sans traducteur en notre langue, l’influence de Zola est -contrebalancée par celle de Balzac et l’œuvre ne saurait, aussi bien, -être appréciée à sa valeur exacte que par qui connaît Valence et ses -mœurs, celles, surtout, de sa bourgeoisie. Le titre, à lui seul, est -déjà bien valencien, évoquant cette vieille _copla_ que chantait Manuel -Fora, l’ex-fabricant de soie, père de l’héroïne du livre et qui est -citée à la page 103: - - _Arròs y tartana,_ - _casaca á la mòda,_ - _y ¡ròde la bola_ - _á la valensiana!_[126] - -Elle signifie ce qu’en français nous entendons exprimer lorsque nous -parlons de «_jeter de la poudre aux yeux des gens_», soit donc de les -éblouir par des discours, des manières, un luxe non basés sur la -réalité. La tartane est, d’autre part, un véhicule à deux roues d’usage -ancien à Valence et dont la désignation, empruntée aux barques -méditerranéennes à voiles triangulaires dites: _voiles latines_, indique -assez le peu de confortable de ce mode de transport. Mais posséder une -tartane pour ne point aller à pied, n’en était pas moins suprême luxe, -dût-on, pour en jouir, se contenter de manger du riz dans le secret de -la maison... L’intrigue d’_Arroz y Tartana_ est des plus simples. Doña -Manuela, fille du Manuel Fora que j’ai dit et mariée à un excellent -homme d’Aragon qui, à force de labeur, s’est mis à la tête d’un magasin -de draps à l’enseigne des _Trois Roses_, cède, devenue riche, sa -boutique à son premier commis, Antonio Cuadros, et réalise son rêve -ancien de vie bourgeoise, où elle dilapide l’héritage paternel et fait -mourir son mari de désespoir. Puis elle se remarie avec un ami -d’enfance, le médecin Rafaël Pajares, viveur qui lui donne trois enfants -et achève, avant de crever de débauches, de l’appauvrir. Sa vie, -désormais, ne sera qu’une suite d’expédients, jusqu’à ce qu’elle tombe -entre les bras d’Antonio Cuadros, qui, enrichi à la Bourse, en fera sa -maîtresse. Mais un crac survient. L’ami généreux d’antan s’enfuit. Doña -Manuela, abandonnée de tous, ayant causé, par sa mauvaise conduite, la -mort du fils qu’elle avait eu du premier lit, le brave Juan Peña, peut -enfin apprécier dans toute la plénitude de sa signification, matérielle -et morale, le vocable: «ruine», avec lequel elle a joué si longtemps. Le -livre se clôt sur le dramatique suicide, plus que mort naturelle, du -fondateur des _Trois Roses_, le vieil Aragonais D. Eugenio García, que -ses parents avaient naguère abandonné sur la place du marché, devant -l’église des Santos Juanes et qui, ruiné lui aussi, s’y effondre de -désespoir: «d’abord ses genoux ployèrent et il apparut agenouillé en ce -lieu où, soixante-dix ans plus tôt, son père l’avait laissé; puis il -tomba foudroyé sur le trottoir». Cette «histoire naturelle et sociale» -d’un groupe de la bourgeoisie valencienne est l’une des études les plus -solides et les plus consciencieusement travaillées de Blasco Ibáñez. -L’œuvre en est au 40^{ème} mille. Elle montera rapidement, lorsque -l’on se sera convaincu que ces pages curieuses, éclatantes et très -loyalement documentées, constituent un témoignage précieux en même temps -qu’un tableau unique dans toute la littérature régionaliste espagnole, -où l’évolution économique et morale de la classe moyenne à Valence peu -avant cette rénovation fondamentale que marque, pour l’Espagne, la date -fatidique de 1898, apparaît admirablement fixée. Combien plus méritoire -est le livre, de ce point de vue, que telles œuvres à prétentions -analogues de Pérez Galdós: par exemple, pour Madrid, _Fortuna y -Jacinta_, et pour Tolède, _Angel Guerra_! - -_Flor de Mayo_ est du Sorolla transposé en caractères d’imprimerie. -C’est le plus beau roman qui, avant _Mare Nostrum_, ait été écrit sur la -Méditerranée. Que l’on y réfléchisse un instant. Notre littérature était -riche en merveilleuses descriptions de l’Océan, depuis les _Travailleurs -de la Mer_ jusqu’à _Pêcheur d’Islande_. Mais qu’avions-nous sur la -Méditerranée? Qu’est-ce que _Jean d’Agrève_--qui est de 1897--, à côté -de ces marines bariolées comme un mât de cocagne, salées comme les -embruns, sobres et hautes en couleurs, peintes comme on peinturlure le -bois sculpté, à l’emporte-pièce, des proues de navire? Mais si le cadre -est du Sorolla, les acteurs de ce drame en pleine mer latine ne -semblent-ils pas échappés à la palette de Zuloaga, du Zuloaga de _La -Famille du Torero_, peintre grandiose auquel l’art espagnol aura été -redevable d’un regain de belles réussites dans lesquelles Velasquez se -combine avec Goya? Oui, les touches de Blasco, dans ces 239 pages de -1895 que M. G. Hérelle n’a adaptées qu’en 1905--sans même une _note_ -sur le sens du titre espagnol[127], ou la date originale de publication -de l’œuvre--valent, comme l’écrira M. Ritter, «une de ces larges et -sommaires coulées du pinceau synthétique qui a campé sur de si fières -toiles les danseuses et les gitanes de son pays». Dans ce drame, où le -ressouvenir du _Ventre de Paris_ apparaît, fugitif, à la description de -la _Halle aux poissons_ de Valence, le lecteur français attendait le -dénouement de Prosper Mérimée dans _Carmen_. Blasco eut le bon goût de -nous éviter une réédition du coup de poignard de D. José. Si son tableau -de la tempête, avec la rentrée éperdue des barques, a pu rappeler celui -de la _galerna_ qui constitue le morceau de bravoure du roman de Pereda: -_Sotileza_, combien fade apparaît, par contre, le douceâtre -spiritualisme du romancier santandérin en présence de ce pessimisme -vigoureux et bien observé, dont la saveur laisse dans l’âme une -impression physique aussi amère et excitante que celle d’un virginia sur -le cerveau d’un fumeur! C’est un roman de pêcheurs du Cabañal. Tona -s’était mariée à Pascualo, tombé à la mer par une nuit de bourrasque. -D’abord mendiante pour élever ses deux fils, Pascual et Tonet, elle n’a -pas tardé à se tirer de misère en transformant en bar la vieille barque -de son mari naufragé. C’est là que poussent Pascual, un gros garçon -docile et travailleur que l’on surnommera, à cause de son air «de -séminariste bien nourri», le _Retor_--le _Recteur_--et son frère Tonet, -vagabond et coureur de jupes. Mariés, l’un avec Dolores, l’autre avec -Rosario, deux types adverses de vendeuses de poissons valenciennes, -Tonet s’acoquine avec sa belle-sœur, naguère sa fiancée, et le brave -_Retor_, qui va méthodiquement à une belle aisance par tous les moyens -honnêtes, y compris celui de la contrebande, ne s’aperçoit de son -infortune conjugale que tout juste à temps pour jeter à la mer le frère -perfide et périr lui-même dans la tempête où disparaît également celui -qu’il croyait son fils, Pascualet, et qui lui était finalement apparu -comme le fruit des amours de sa femme avec Tonet. On trouve, dans ce -court roman, des esquisses inoubliables de commères et de compères -levantins: la _tía Picores_, sorte de lionne de la halle aux poissons; -le _tío Paella_, père de Dolores; le _siñor Martines_, douanier andalous -qui s’entend à tromper les femmes tout en vivant à leurs dépens; la -petite Roseta, blasée avant l’âge, en gamine errante des bords de l’eau. -Et quelle eau-forte que celle de ce café de _Carabina_, où l’on décide, -sur les conseils de Mariano _el Callao_, l’expédition de contrebande à -Alger! «Dans le récit de cette expédition, dit justement Zamacois, -Blasco Ibáñez se surpasse et se bonifie, en quelque sorte, lui-même. La -blancheur de la plage sablonneuse qui réverbère les rayons solaires, la -quiétude des barques étendues le long du rivage dans un laisser-aller -presque intelligent, comme si elles eussent eu conscience de leur repos, -la verte sérénité de la mer, figée dans l’ardeur de midi, le silence, -l’énorme silence qui remplit l’espace azuré, et, parfois, dans les fonds -d’horizon lumineux, l’éclair blanc de quelque voile, semblable à la -poitrine d’une mouette: tableau étonnant qui pourrait être signé -Sorolla.» - -Entre _Flor de Mayo_ et _La Barraca_ il y a: _En el País del Arte_ et -il y a aussi l’intermède du bagne de San Gregorio, où -Blasco,--«_caballero preso por escribir cosas en los papeles_»[128], -comme dira le _Magdalena_ du conte: _Un Hallazgo_[129],--connut -l’aristocratie des galériens: les _presos de sangre_[130] y dédaignant -les simples _ladrones_[131] et put étudier à l’aise «cette masse de -chair d’hommes en perpétuelle ébullition de haine». Blasco, cependant, -demeurait--écrivain rebelle, mi-artiste, mi-agitateur politique--comme -perdu dans sa capitale de province et le public des autres provinces -espagnoles ignorait presque son nom. Quant à la critique, toujours -identique à elle-même, si elle s’épuisait au service des «réputations -consacrées», elle persistait à maintenir la conspiration du silence sur -ce «nouveau», qui était venu bouleverser tous les critères reçus dans -les bureaux de rédactions bien pensantes de la capitale de la _meseta -central_. L’un de ces critiques madrilènes, M. E. Gómez de Baquero, -écrivant dans _Cultura Española_ de Novembre 1908 une étude d’ensemble: -_Las novelas de Blasco Ibáñez_[132], avait encore soin d’observer que ce -n’avait été que peu à peu, «_poco á poco_», que son renom littéraire -s’était superposé à celui «de l’agitateur politique et du publiciste -_révolutionnaire_» (_sic_) et que «l’auréole de l’écrivain» avait -«éclipsé» celle, «plus inférieure, du tribun populaire ou _démagogique_» -(_sic!_) Et celui qui était alors Chef de Publicité à l’_Instituto -Nacional de Previsión_, de s’étendre complaisamment sur ce qu’il -qualifiait d’humanitarisme démocratique, qui considère avec indulgence -les faiblesses et les vices des humbles et réserve aux classes -supérieures, aux puissants et aux heureux, les sévérités de la -critique..., ajoutant que les idées de Blasco Ibáñez, comme celles de -«ceux que l’on a coutume d’appeler vulgairement _gens d’idées -avancées_», étaient définies «principalement par leur aspect négatif». -Cette conspiration du silence, _La Barraca_ l’avait brisée, lors de sa -publication au rez-de-chaussée de cette retentissante tribune qu’était -alors _El Liberal_ de Madrid, puis en volume chez Fernando Fe en cette -ville, en 1899. Ecrite d’Octobre à Décembre 1898 dans le hall tapageur -du _Pueblo_, au milieu des troubles--manifestations contre la guerre de -Cuba--de Valence, cette œuvre, comme l’a déjà remarqué Ritter, -restera donc assez peu considérée par «les Espagnols lettrés et -mondains», jusqu’à ce que la consécration mondiale due à la version -d’Hérelle les eut forcés, en 1901, de s’avouer vaincus. Elle continuait -dignement l’entreprise commencée avec les deux précédentes: de peindre -sous ses divers aspects--citadin, maritime, champêtre de la _Huerta_ et -champêtre de l’_Albufera_--la vie de la région de Valence. Son action -est d’une simplicité épique, puisqu’elle se borne aux péripéties d’un -cas de boycottage populaire. Par un accord tacite des habitants de la -_Huerta_, personne ne veut cultiver les champs où l’avarice d’un -propriétaire cruel, l’usurier Don Salvador, a laissé une suite de -misères et contraint son fermier, le _tío Barret_, à l’assassiner. S’il -arrive qu’un intrus, soit ignorance, soit misère, entreprenne de -labourer ces «terres maudites», on l’avertit et, au besoin, on le -contraint de les abandonner. Mais voici venir Batiste, homme résolu, -tenace, infatigable, qui osera faire front à la sourde conspiration de -ses voisins. Victime d’injustices, il tient tête aux provocateurs et -finit par s’imposer aux faux braves qui le menacent. Il allait -recueillir le fruit de son travail, lorsqu’un redoublement de haines a -raison de ses efforts. Son fils, que les gamins ont plongé dans une -naville, meurt des fièvres contractées à la suite de ce bain forcé. Son -cheval, qui est son meilleur ami, est frappé traîtreusement. Sa -_barraca_--cette chaumière valencienne chantée en vers aimables par -Llorente et dont l’effigie caractéristique, par Povo, orne la couverture -du roman--est incendiée. Sur les ruines de son effort détruit -stupidement, s’érige, tragique, la figure du lutteur, qui a tenté de -défier cette chose implacable que d’aucuns dénomment destin et qui, de -son vrai nom, s’appelle la méchanceté des hommes. «_La Barraca_, disait -M. Gómez de Baquero, passe avec justice pour l’un des meilleurs romans -de Blasco Ibáñez. Elle est courte. Son action est fort simple et se -déroule avec une clarté, une logique qui ne laissent rien à désirer. Les -personnages ont le relief des êtres vivants et le drame est si naturel, -il est présenté de façon si objective et impartiale et avec tant -d’artistique vigueur, qu’il nous émeut profondément.» J’ajouterai que ce -livre, par sa position catégorique des problèmes sociaux, jusqu’alors -évitée avec une ténacité touchante par les grandes vedettes du roman -espagnol, fait date doublement. «Livre admirable, dira Zamacois, son -auteur l’a vu comme il fallait, d’un coup d’œil, et l’a écrit avec -une véhémence, une limpidité de style inimitables. Toute l’âme arabe, -sauvage et patiente, des gens de la _Huerta_, palpite ici... Dans -l’histoire du roman espagnol contemporain, ce livre restera comme un -modèle définitif de notre littérature régionale.» Et un critique aussi -méticuleux et difficile que l’ex-professeur d’espagnol à Paris, M. -Peseux-Richard, se voyait contraint de confesser, dans la _Revue -Hispanique_ de 1902[133], à propos de ce roman auquel il reprochait le -manque de «rigueur de plan» et d’«art de la composition», qu’«il y a -quelque chose de plus fort que toutes les règles et de plus efficace que -tous les préceptes didactiques: c’est la puissance d’émotion -communicative qui donne à M. Blasco Ibáñez une place à part entre tous -ses contemporains.» M. Peseux-Richard eût acquiescé, sans doute, aussi à -un constat d’ordre peu grammatical, certes, à savoir: que cette -puissance d’émotion de Blasco Ibáñez découlait de l’âme même de -l’écrivain, selon une anecdote autobiographique que j’emprunte encore à -Zamacois: «_La Barraca_ a été écrite d’un trait et dans un état -d’hyperesthésie qui ne faisait que croître et s’exaspérer à mesure -qu’approchait le dénouement. Les deux derniers chapitres, plus -spécialement, le jetèrent dans un état de déséquilibre mental. Il eut -des hallucinations. La nuit où il acheva l’œuvre, il avait travaillé -jusqu’à l’aube. Seul dans la pièce, il leva la tête au moment où, sur la -dernière feuille, il traçait le point final. Devant lui, _Pimentó_, le -_guapo_ fainéant, terreur de la _Huerta_, était assis. L’impression fut -si violente, que Blasco jeta la - -[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ EN COMPAGNIE DE QUATRE MÉTIS--DONT -QUELQUES-UNS PORTENT L’ÉPÉE CROISÉE À LA CEINTURE, EN SOUVENIR DE -L’ÉPOQUE DES CONQUISTADORS--DANS SA COLONIE «NUEVA VALENCIA»] - -[Illustration: LA FORÊT VIERGE À «NUEVA VALENCIA»] - -plume et, reculant comme s’il craignait une attaque par derrière, s’en -fut à sa chambre à coucher. L’ombre tragique du bandit tué par Batiste -restait immobile, les coudes appuyés sur la table de l’écrivain, près de -la lampe, parmi le silence du grand hall obscur.» - -_Entre Naranjos_ est un roman d’amour que les femmes ont toujours -favorisé de leur prédilection. Aujourd’hui encore, en Espagne et en -Amérique, Blasco est, pour beaucoup de lectrices féminines, l’auteur de -_Entre Naranjos_, qui a dépassé le 50^{ème} mille. J’ai connu de -délicieuses jeunes filles, à Madrid, qui avaient fait leur livre de -chevet de ce roman terriblement amoral et voluptueux, dont j’ai déjà dit -que la traduction française est trop incomplète pour en donner une juste -idée. Ce qui le sauve, peut-être, aux yeux des mamans, même les plus -dévotes, c’est son ambiance «poétique». On sait, d’ailleurs, que Blasco -traite les choses de l’amour avec cette manière rapide et chaste qui est -le propre des grands maîtres. «Blasco Ibáñez, dit le prêtre Cejador, est -de ces artistes qui ennoblissent tout ce qu’ils touchent, parce qu’il -est de ceux qui, par nature, sont des maîtres et de virils artistes.» -_Clarín_ a parlé naguère du «tempérament sanguin» de Blasco et Andrés -González-Blanco, qui cite le critique d’Oviedo, n’a pas laissé de -remarquer opportunément, p. 577 de son livre, que «_sus novelas son -castas, sobrias como la Naturaleza_»[134]. Même au milieu des -descriptions voluptueuses d’_Entre Naranjos_, le renoncement foncier de -Blasco transparaît, qui est celui que formulait Moréas dans la stance, -si belle: - - Ne dites pas: «la vie est un joyeux festin»! - Ou c’est d’un esprit sot, ou c’est d’une âme basse... - -Voici la fable du livre, où, comme je l’ai déjà noté, on a voulu voir -une influence diffuse de D’Annunzio. Un jeune homme d’Alcira, petite -cité dont les blanches maisons semblent flotter sur le vert océan des -champs d’orangers et des palmeraies qui l’entourent, Rafael Brull, fils -d’un _cacique_--ce hobereau bourgeois de variété spécifiquement -espagnole--tombe, à la suite d’une rencontre de hasard, éperdument -amoureux d’une chanteuse d’opéra, fille d’un médecin du lieu, Leonora -Moreno, dont les aventures galantes de par le vaste monde ne se comptent -plus. Quand, après une longue résistance aux assauts passionnés de -Rafael, la belle Walkyrie--car c’est une spécialiste des rôles de -Wagner--s’est enfin donnée et lorsque, pour échapper aux potins -malveillants de ses concitoyens jaloux et aux persécutions que font -subir au jeune Brull sa mère et un factotum, Don Andrés, type de vieux -sigisbée croqué de main de maître, l’on a décidé de fuir à Naples--le -couple s’est, avant cette fugue, passagèrement installé dans un hôtel de -Valence--Rafael, sermonné par Don Andrés, qui a vite découvert le refuge -des deux tourtereaux, cède aux objurgations du familial Tartufe, et, -esclave du qu’en dira-t-on, abandonne lâchement sa maîtresse pour s’en -revenir à Alcira, où il poursuit sans remords sa carrière de député -«_con distrito propio_»[135] et d’influent propriétaire terrien, marié -à une femme laide et riche qu’il n’aime pas et père d’une famille -procréée sans enthousiasme. Mais un jour--huit ans se sont écoulés -depuis son couard abandon de Leonora--qu’il a prononcé à la Chambre, à -Madrid, un discours particulièrement enthousiaste, en faveur des -prérogatives de l’Eglise et du budget des cultes, réfutant la thèse d’un -vénérable député républicain où il me semble que Blasco ait voulu -réincarner son ancien maître Pi y Margall, une dame, qui a eu la -patience de l’entendre jusqu’au bout de cette interminable autant -qu’insincère harangue, se révèle, à la sortie du palais des -Représentants, comme n’étant autre que Leonora, de passage à Madrid pour -Lisbonne, où elle va chanter Wagner au San Carlos. Vainement Rafael, -dont la flamme s’est allumée de nouveau, plus violente que naguère, -essaie-t-il d’attendrir celle qu’il a regretté, si souvent, d’avoir -quittée. Il s’entend dire par cette femme altière de rudes vérités, puis -la voit disparaître, fantôme symbolique de l’amour, à jamais. Désormais, -il ne sera plus,--pour n’avoir pas su garder Eros au moment où celui-ci -s’offrait,--qu’un mort vivant, promenant son cadavre à travers la -comédie sociale des milieux bourgeois d’Espagne, car «_el amor no pasa -más que una vez en la vida_»[136]. - -Zamacois, qui a reçu de Blasco plus d’une confession, a rapporté tout au -long l’aventure vécue par l’auteur et par lui mise à la base de _Entre -Naranjos_, ainsi que je l’ai insinué, moi-même, plus haut: «Il est dans -ce roman une partie autobiographique fort intéressante. Blasco Ibáñez -avait connu, dans un de ses voyages, certaine artiste russe, contralto -d’opéra, femme extraordinaire, belle, forte et sadique comme une -Walkyrie, qui parcourait le monde en compagnie d’une pauvre soubrette, -qu’elle flagellait cruellement dans ses accès de mauvaise humeur. Il eut -avec elle des amours de cauchemar, véhémentes et brèves. L’artiste, avec -sa haute taille et ses biceps d’acier, était une vraie Amazone, jalouse -et agressive, de celles dont leurs amants doivent se défendre à coups de -poing. Instinctivement, son tempérament rebelle se refusait à se donner -et chaque possession demandait une scène atavique de lutte et de -résistance, où les baisers ne servaient qu’à étancher le sang des -horions...» C’est de cette aventure que Blasco a tiré un livre exquis, -dont le dénouement rappelle le geste mélancolique de ces mouchoirs -brodés et parfumés qu’une main amie de femme agite, mouillés de larmes, -à l’instant des départs suprêmes, des adieux qu’on pleure plus que l’on -ne profère, de loin--livre exquis, je le répète, parce que fleurant, lui -aussi, la tragédie, la grande tragédie non sanglante des jeunes -illusions perdues. - -_Sónnica la Cortesana_ a prêté à un étrange malentendu de la part des -critiques. En sa qualité de reconstitution historique, se détachant, à -ce titre, du cadre des précédentes œuvres, on n’a rien trouvé de -mieux que de la traiter isolément, et personne jusqu’ici ne semble -s’être aperçu qu’elle continuait la série des romans valenciens. M. -Gómez de Baquero y voit «une œuvre singulière et une exception dans -la galerie des romans de Blasco Ibáñez»; Zamacois écrit qu’elle -«constitue, dans la technique de Vicente Blasco Ibáñez, un geste à -part»; Andrés González-Blanco s’en désintéresse, ou à peu près, et cela, -sous l’étrange prétexte du _græcum est, non legitur_ médiéval et, -encore, parce qu’il s’imagina que l’auteur manquait d’éducation -classique et, par suite, ne pouvait baser sa composition que sur de -«_bien débiles puntales_»[137]. D’autre part, il est amusant de -constater que ces mêmes critiques qui se refusent d’examiner _Sónnica la -Cortesana_, justifient leur paresse spirituelle par un renvoi à la -_Salammbô_ de Flaubert. «J’imagine, écrivait déjà M. Ernest Mérimée en -1903, qu’il fut... sollicité à ce tour de force, d’abord par l’exemple -de Gustave Flaubert, qui en a réalisé un semblable dans _Salammbô_, -etc.» Et, un peu plus loin, il définissait Blasco: «Un disciple de -Flaubert, qui s’applique à l’imiter de son mieux.» Du moins, -l’ex-professeur de Toulouse reconnaissait-il que l’auteur s’était -«sérieusement documenté» et avait étudié «en conscience les anciens et -les modernes, de Tite-Live et Strabon jusqu’à Hübner et Chabret». Et -ceci ne laisse pas d’appeler quelques rectifications. D’abord, une -nécessaire remarque sur l’étroitesse des horizons comparatifs d’exégètes -qui ne trouvent à citer que _Salammbô_, là où--depuis le célèbre roman -de 1834: _The last days of Pompeii_, où Bulwer Lytton marquait la voie à -tant d’épigones, jusqu’aux évocations égyptiennes de Georg-Moritz Ebers, -dont _Eine ægyptische Kœnigstochter_ compte, depuis 1864, plus de 15 -éditions et _Uarda_, qui est de 1877, a été tant de fois traduite, -jusqu’à la _Thaïs_ d’Anatole France, au _Quo Vadis?_ de Sienkiewicz et à -l’_Aphrodite_ de Pierre Louÿs,--il faudrait un volume pour consigner la -bibliographie complète du roman archéologique. Ensuite, une autre -observation sur le surprenant oubli--de la part d’érudits de formation -classique--de la plus précieuse des sources antiques sur la guerre que -soutint Sagonte avec Hannibal. J’ai nommé Silius Italicus et son poème -latin sur les _Guerres Puniques_. Mais il faut croire que cet oubli est -ancien, puisque, dès Septembre 1836, E.-F. Corpet définissait le poète -comme étant «le moins lu, le moins étudié, le moins connu» de tous ceux -de la décadence[138]. Il eût suffi de _lire_, non de _citer_ le travail -du médecin de Sagonte, D. Antonio Chabret: _Sagunto, su historia y sus -monumentos_[139], pour y trouver, dès la p. 6 du t. I, un renvoi à -Silius Italicus, «que nous devons, avec raison, considérer comme -l’Homère de la cité invincible». D’autre part, l’historien français -Hennebert avait fort bien exposé, dans son _Histoire d’Hannibal_[140], -les particularités du siège de Sagonte lors de la II^{ème} Guerre -Punique et quelques détails techniques de ce siège étaient, au surplus, -mis en lumière par le philologue Raimund Oehler en 1891, au t. 37, p. -421-428, des _Jahrbuecher fuer classische Philologie_[141], comblant -ainsi une regrettable lacune des successifs éditeurs et commentateurs de -Tite-Live. Blasco Ibáñez m’a avoué, lorsque je le priai de me dire -comment il s’était préparé à écrire _Sónnica_, s’être remis au latin -uniquement pour lire Silius Italicus dans le texte, sachant qu’il y -trouverait, aux deux premiers livres des _Puniques_, une excellente -description de l’origine, de la situation et des vicissitudes de -Sagonte--appelée jusqu’en 1877 Murviedro par les Espagnols--lors de sa -prise par Hannibal, dans l’automne de l’année 219 avant Jésus-Christ. -Qu’il se soit enquis aussi de ce qu’en disaient Polybe, III, 17, et -Florus, II, 6, je crois bien en être sûr. Mais enfin, l’on voit qu’il ne -procéda nullement à la légère dans cette tentative de reconstitution du -drame où succomba l’antique _Arsesacen_ des Ibères et s’il l’entreprit, -ce fut, je le répète, pour compléter ses peintures de la vie valencienne -par le tableau d’un des épisodes les plus glorieux du passé de l’antique -Province Tarraconaise: entreprise, on le voit, en parfaite conformité -avec son programme régionaliste d’alors. Voici, d’ailleurs, ses propres -paroles: «J’obéissais au désir de faire quelque chose d’épique et de -grandiose sur ma terre natale. Lorsque parut _Sónnica_, le roman antique -était assez de mode. Mais la véritable cause de la composition de cette -œuvre, c’est celle que je viens de dire. _Sónnica_ a été traduite en -anglais par Frances Douglas, en portugais par Riveiro de Carvalho et -Moraes Rosa, en allemand par Leydhecker et, naturellement, en russe. En -France, c’est à peine si on l’a connue par son titre et par quelques -lignes insignifiantes de critiques qui ne semblent pas même l’avoir lue -jusqu’au bout. J’en suis venu moi-même à l’oublier. Retenez, cependant, -que je ne l’ai écrite que par «valencianisme» et parce que, chaque fois -que je contemplais les ruines de Sagonte, je sentais renaître en moi ce -désir de reconstitution littéraire.» L’action du roman,--dont la beauté -plastique est extraordinaire et qui, n’en déplaise à M. -Fitzmaurice-Kelly, lequel, en 1911, avait découvert, dans un article sur -la _Littérature Espagnole_ au t. XXV de _The Enciclopædia Britannica_, -que Blasco Ibáñez «manquait de goût et de jugement»[142], est tout -autre chose qu’un livre «trop hâtivement improvisé»--est la suivante. A -Sagonte vit une courtisane d’Athènes, Sónnica, qui est venue s’y établir -à la suite de son mariage avec un trafiquant de ce grand emporium -méditerranéen et que son veuvage a mise à la tête d’une immense fortune. -Un Grec, Actéon, errant par le monde, finit par échouer à Sagonte, où il -devient le favori de Sónnica. C’est pendant que se déroule cette passion -qu’Hannibal, déguisé en berger d’Ibérie, explore la cité et y trace les -plans du siège qu’il projette. Reconnu par Actéon, dont le père a été au -service des Carthaginois et y est mort, le futur vainqueur de Cannes lui -propose de le prendre à son service et lui dévoile ses ambitieux -projets. L’offre est rejetée par amour pour Sónnica. Et le siège -commence. C’est ici que Blasco a fait le plus méritoire effort de -reconstitution antique. Si, dans l’ouvrage de Chabret, un chapitre -entier, traduit de l’étude publiée par Hübner, en 1867-68, dans le -_Hermes_, est dédié à l’emploi des béliers au siège de Sagonte--il -manque une semblable étude sur celui de la catapulte, dont l’exemplaire -retrouvé aux ruines d’Ampurias eût, s’il eût été exhumé alors, -certainement fourni la base[143]--Blasco sait, par de simples touches, -évoquer infiniment mieux que l’archéologue berlinois la vision des -assauts furieux où les hordes - -[Illustration: BLASCO VISITANT, EN 1914, LES PREMIÈRES TRANCHÉES DU -FRONT EST] - -[Illustration: AU QUARTIER GÉNÉRAL DE FRANCHET D’ESPEREY, LORSQUE -L’ACTUEL MARÉCHAL DE FRANCE COMMANDAIT LA 3^{ème} ARMÉE, EN 1914] - -numides, les sauvages tribus ibériques et jusqu’aux amazones africaines -se ruent à l’assaut de ces murs cyclopéens dont l’énormité nous remplit -toujours de stupeur et que dominait la gigantesque masse de l’Acropole -avec ses temples d’Aphrodite et d’Héraclès, cependant qu’au pied du -_clivus_[144] sacré s’érigeait l’effigie fatidique du serpent divin qui -tua le héros éponyme, Zacinthos, compagnon d’Hercule. Et quelle fresque -inoubliable que celle où l’on voit Théron, le gigantesque prêtre -d’Hercule, succomber dans son duel effroyable avec Hannibal! Et quel -délicieux tableautin, digne de Théocrite, que celui des amours -siciliennes d’Erocion, le jeune potier, avec Ranto, la chevrière, dont -l’idylle finit si tragiquement! Mais les jours de Sagonte sont comptés. -Malgré l’ambassade d’Actéon à Rome,--prétexte pour Blasco d’une -évocation de la cité républicaine, où l’on voit le vieux Caton -admonester virilement le futur vainqueur d’Hannibal à Zama, -Publius-Cornelius Scipion--la fière Sagonte où, de tous les points de la -Méditerranée, depuis les colonnes d’Hercule jusqu’aux rivages d’Asie, -affluaient les marchandises cosmopolites, doit s’avouer vaincue. Mais, -plutôt que de se rendre, elle préfère périr dans les flammes, corps et -biens, et cet incendie final sert d’apothéose à la fatale figure -d’Hannibal. Sónnica, fille de la cité de Minerve, où les femmes, vraies -déesses, consolaient de leur splendide nudité la nostalgie des hommes, -disparaît dans la tourmente et Actéon, son amant, n’a même pas la -consolation suprême de mourir embrassé à sa dépouille chérie. Tel est ce -livre de 369 pages, dont le 50e mille est dépassé et où Blasco a su -trouver le frisson épique en retraçant, pour ses compatriotes, les -péripéties d’un drame dont tressaillit le monde antique et qui, -aujourd’hui encore, est pour l’Espagne motif de légitime orgueil, au -même titre que le drame de Numance. - -_Cañas y Barro_, publié en Novembre 1902, a été mis en notre langue en -1905 par le traducteur de _Misericordia_, de Pérez Galdós (1900), -Maurice Bixio, Président du Conseil d’Administration de la Compagnie -Générale des Voitures parisiennes et qui, né en 1836, est mort cette -même année 1905. Sa traduction, du moins, n’est pas une «belle -infidèle»[145] et permet au lecteur français d’apprécier le bien fondé -de la prédilection ressentie pour cette œuvre par Blasco Ibáñez, qui -m’a avoué un jour que la «tragédie sur le lac» avait pour lui l’attrait -qu’éprouve un père pour celui de ses fils dont le type, physique et -moral, se rapproche davantage du sien propre. «_Es la obra_, m’a-t-il -dit, _que tiene para mí un recuerdo más grato, la que compuse con más -solidez, la que me parece más «redonda»_...»[146]. Il est assez -difficile d’en exposer la fable, parce que celle-ci implique plusieurs -actions différentes, également intéressantes et qui se développent -simultanément, toutes d’un réalisme psychologique merveilleux et -présentant cette particularité curieuse que le premier chapitre met déjà -en scène chacun des divers personnages. C’est une sorte de miroir où se -reflètent les histoires de plusieurs familles dont l’existence se -déroule parallèle, une plaque sensible où se gravent toutes les -rudimentaires palpitations d’âme d’un coin pittoresque d’humanité -espagnole. _Cañas y Barro_ relate la vie des gens de l’Albuféra, dont -Napoléon avait fait le fief du conquérant de Valence, héros d’Austerlitz -et d’Iéna, le maréchal Suchet. Feu Mariano de Cavia, cet Aragonais qui -exerça si longtemps à Madrid le magistère de la critique journalistique, -déclarait que le livre lui donnait la fièvre et le pénétrait d’une -impression physique d’angoisse. «La vapeur perfide et énervante de la -grande lagune, écrivait-il[147], nous trouble et nous abat et nous -serions atteints par les cas de paludisme moral et social que nous -présente le romancier, si les fleurs maladives qu’il fait surgir du -grand marais des volontés mortes et des appétits malsains ne -disparaissaient dans un dénouement horrible et effrayant...» En somme, -on pourrait résumer le livre en disant qu’un vieux pêcheur, le _tío -Paloma_, voit son fils, Tòni, dévier de la tradition familiale et--tel -Batiste dans _La Barraca_--s’adonner en dépit de tous à la culture des -terres, aidé par une pauvre fille, timide, farouche et laide, qu’il est -allé chercher aux Enfants trouvés, la _Borda_. Mais Tòni a un fils, -Tonet, qui, amoureux naguère d’une certaine Neleta, a, au retour de la -campagne de Cuba, retrouvé cette femme, mariée à un cabaretier, ancien -contrebandier, du nom de _Cañamèl_, type inoubliable de Sancho levantin, -dont le cocuage est le moindre souci. _Cañamèl_ mort, Neleta, enceinte -de Tonet, mais dans l’impossibilité de se remarier, en vertu d’une -clause testamentaire du défunt, doit à tout prix faire disparaître le -produit de ses illégitimes amours et ce sera le père lui-même qui, dans -sa barque, ira noyer l’innocent fruit de son adultère, pour, victime du -remords, se tuer ensuite dans ces mêmes roseaux où des chasseurs ont -découvert le corps de l’enfant, rongé par les sangsues du lac. Adultère, -infanticide et suicide, c’est moins la description de ces tares sociales -qui opère sur l’âme du lecteur que l’habilité avec laquelle sont peints -les caractères et la netteté de tableaux où, tout en s’interdisant les -répugnantes précisions de la littérature physiologiste, Blasco Ibáñez -obtient une intensité d’émotion rarement atteinte dans ses romans -antérieurs. «Malgré, dit M. Ernest Mérimée, une partie descriptive -encore abondante, l’action marche rapidement, l’intérêt croît de scène -en scène; l’auteur laisse parler ou agir ses personnages; il est sobre -de réflexions philosophiques, exquises quand elles sortent de la plume -d’un Valera, mais qui risquent le plus souvent de faire dévier ou -languir l’action... La netteté du trait fondamental, la vérité du -costume, la propriété du langage, volontiers émaillé de locutions -populaires--voire d’expressions valenciennes pleines de saveur--, le -retour intentionnel de tel ou tel détail typique, par-dessus tout la -connaissance directe et familière des mœurs, des habitudes, de la -coloration spéciale que prend la pensée en traversant les cerveaux de -là-bas: tout cela explique que quelques-uns de ses types, d’ailleurs -sortis du peuple, soient déjà devenus populaires.» Empruntons, une fois -encore, un savoureux détail à Zamacois. Blasco Ibáñez venait à peine de -sortir de l’Albuféra où, pour l’étudier de plus près, il avait passé une -dizaine de jours à pêcher, dormant à la belle étoile au fond d’une -barque, qu’il se mit à écrire son roman, sans savoir comment il le -terminerait. L’automne commençait. Maintes nuits, d’une fenêtre de sa -propriété de la Malvarrosa[148], il contemplait la mer--tranquille, -murmurante, argentée par la lune--tout en chantonnant la marche funèbre -de Siegfried. Cependant, il ne laissait pas de méditer sur le chapitre -final de son livre. Soudain, il le vit. «L’émotion fut si forte que ses -yeux la ressentirent presque. Ce qui la lui avait suggérée, c’était le -souvenir du cadavre du héros wagnérien, étendu sur le bouclier et que -portaient les guerriers... Et pourquoi n’en eût-il pas été ainsi, -conformément aux explications du romancier? Il importe de ne jamais -oublier, avec Blasco--plus accessible qu’aucun artiste aux surprises de -l’impression--, que l’«_art est instinct_»...» - - - - - XI - - Les romans «espagnols».--Iº Romans de lutte: _La Catedral_, _El - Intruso_, _La Bodega_, _La Horda_.--IIº Romans d’analyse: _La Maja - Desnuda_, _Sangre y Arena_, _Los Muertos Mandan_, _Luna Benamor_. - - -Dans tous les romans examinés jusqu’ici, il est une idée qui apparaît -dominante, aussi bien à travers cette idylle d’amour qu’est _Entre -Naranjos_ qu’au cours des péripéties du siège de Sagonte. Et cette idée, -c’est celle de l’universelle nécessité de la lutte pour la conquête de -l’argent. Mais le cadre où se déroule l’âpre bataille humaine--que ce -soit la «_casita azul_»[149] de Leonora, ou la tragique «_barraca_» de -Tòni, la plage, si proche de celle de la Malvarrosa, du Cabañal, ou les -fourrés millénaires de l’Albuféra--, est si enchanteur, qu’on en oublie -l’horreur du drame auquel il sert de fond et que, malgré les -prédications éloquentes de l’auteur contre l’égoïsme des classes -possédantes espagnoles, le lecteur étranger de Blasco Ibáñez, comme si -le subjuguait l’ivresse divine d’une Nature toujours victorieuse, -éprouve, en définitive, une émotion presque sereine au spectacle de ce -_struggle for life_ au grand soleil, en pleine joie méridionale de -vivre. Non, il ne saurait y avoir de douleurs profondes dans ce paradis -terrestre où les arbres ploient éternellement sous le faix de fruits -savoureux, où les récoltes, en dépit de l’alternance des saisons, se -succèdent comme jaillissant d’Edens inépuisables, où la magnificence -d’un simple coucher de soleil suffit à consoler l’homme de ses chagrins -par la vertu souveraine d’une terre triomphatrice. Sans doute, Blasco -Ibáñez comprit-il qu’un renouvellement du champ d’action de ses récits, -en rajeunissant sa verve et en fécondant son inspiration, aurait aussi -pour conséquence d’agir plus efficacement sur l’âme du public et que le -seul fait de transporter la scène de ses romans en d’autres contrées de -l’Espagne, où la terre est plus pauvre et a été répartie avec une -injustice plus criante, conférerait à ceux-ci cette force de persuasion -dont manquaient, pour les raisons susdites, les œuvres de sa première -période. Ainsi semble-t-il avoir été amené à composer la double série de -ses romans «espagnols», que je crois devoir diviser en romans «de lutte» -et en romans «d’analyse». M. Eduardo Zamacois a dit des premiers que -c’étaient des livres de rébellion et de combat avant tout, des véhicules -efficaces de propagande révolutionnaire, des armes puissantes, -élégantes, soigneusement trempées, de démolition et de protestation où -réapparaissait l’ancien esprit belliqueux de Blasco, où l’homme -politique égalait l’artiste en rivalisant avec lui, et où l’un et -l’autre, par une intime collaboration, avaient réussi à composer «une -œuvre belle et bonne dont l’utilité s’associait au charme, en une -heureuse union». M. Gómez de Baquero donnait, de son côté, la note -bourgeoise dans son article de _Cultura Española_, en reconnaissant que -c’étaient «des livres de combat, non de pure contemplation ou de -reconstitution esthétique et que, plus encore que la passion et la -partialité qui les animaient, ce qui leur nuisait, c’était une profusion -de considérants historiques et d’enquêtes sociales introduites par -l’auteur sous le couvert de ses protagonistes et constituant un lest -fort lourd pour des romans». Qu’au surplus l’esprit de Zola, du Zola des -_Trois Villes_ et des _Quatre Evangiles_, réapparaisse dans ces romans -d’action sociale, c’est ce qu’il serait malaisé de vouloir nier. Blasco, -comme Zola, a cru, dans ses quatre romans «de lutte», lui aussi à la -«mission» du romancier, à sa «fonction sociale» et, se souvenant, sans -doute, que Mme Pardo Bazán elle-même, avait, dans _La Cuestión -Palpitante_, reproché à Pereda de s’être confiné à peindre des toiles -toujours semblables, a voulu, en quittant Valence et sa _Huerta_, -montrer qu’il était capable, telle la vie, de se renouveler sans -aucunement s’épuiser. Quelqu’un pourrait-il objecter que Pereda, bien -que prisonnier de sa «_Montaña_» santandérine, avait su faire--ainsi que -l’observera un ami, Menéndez y Pelayo, au _prologue_ de _Los Hombres de -pro_--du roman social, c’est-à-dire discuter ces problèmes dont -l’intérêt est commun à tous les hommes et présenter un essai de solution -de ces grandes questions à travers l’artifice d’un récit romanesque? -Mais, de quelques spécieux sophismes que l’on enveloppe un même -reproche, il n’est que trop manifeste qu’au fond de toutes les critiques -dirigées à Blasco pour avoir abandonné son domaine réservé de Valence et -des choses valenciennes et abordé le roman social espagnol, ce n’est -point l’art qui est en cause, mais le dépit de mentalités timides, -qu’inquiètent ces prédications, adressées, non point à des lecteurs -sceptiques, pour qui le jeu des idées n’est que simple artifice, mais à -la grande foule espagnole, afin de la galvaniser et de la pousser à -cette action salutaire d’où jaillira, quelque jour, une Espagne -nouvelle. Et il n’est pas jusqu’à M. Jean Amade, actuellement maître de -conférences, quoique non docteur ès lettres, à l’Université de -Montpellier et l’un des plus zélés défenseurs français de cette thèse -conservatrice, qui, après avoir accumulé les reproches à l’auteur de _La -Catedral_, de _El Intruso_, de _La Bodega_, de _La Horda_, n’ait dû -reconnaître que cet idéal de Blasco paraîtrait «toujours infiniment -noble» et qu’il lui avait même fallu un «certain courage pour l’avoir -conçu et exprimé dans un pays comme l’Espagne»![150]. - -Blasco Ibáñez a fait à Zamacois la confidence que _La Catedral_, bien -que le plus répandu, alors, de ses romans à l’étranger--si la guerre -n’eût pas éclaté, nous eussions connu à Paris, à l’Opéra-Comique, une -_Cathédrale_ mise en musique par G. Hue, que M. Carré se proposait de -jouer au cours du tragique été de 1914--, était cependant celui qui lui -agréait le moins: «_Lo encuentro pesado_, s’était-il écrié, _hay en él -demasiada doctrina_...»[151]. M. Andrés González-Blanco s’est même amusé -à en détailler les hors-d’œuvre, avec renvoi, pour chacun d’eux, à la -pagination du livre. M. Gómez de Baquero, dans un volume de 1905[152], -les a censurés comme constituant un «poids mort, qui retarde la marche -de l’action, divise et brise l’intérêt». Mais le lecteur étranger, qui -n’est pas, comme ces critiques de Madrid, complètement blasé sur la vie -sociale espagnole, trouve, au contraire, de tels «hors-d’œuvre» -extrêmement instructifs dans un ouvrage qui a pour but d’opposer à une -religion purement formelle--symbolisée par la cathédrale tolédane--le -culte d’une humanité enfin consciente et de sa mission et de ses -destinées. C’est ce qu’avait fort bien vu M. Georges Le Gentil, qui -professe actuellement le portugais en Sorbonne, lorsque, analysant _La -Catedral_ dans la _Revue Latine_ d’Emile Faguet[153], il écrivait: «La -Cathédrale que l’imagination romanesque dressait comme un symbole -mystique au milieu de la cité ensoleillée et grandie par les souvenirs -légendaires, apparaît--et qu’on y prenne garde--comme le dernier vestige -d’un passé gothique et branlant qui nourrit, à l’ombre, une floraison -vénéneuse.» L’action de _La Catedral_ se déroule tout entière à Tolède, -cité vénérable, belle et triste comme un musée, qui semble toujours -dormir, à l’ombre de ses églises et de ses couvents, l’horrible songe -léthargique médiéval de quiétisme et de renonciation. Un anarchiste, -Gabriel Luna, après le plus lamentable des exodes à travers l’Europe, -est revenu à sa ville natale et se propose d’y achever ses jours près -d’un frère, vieux serviteur du temple érigé en 1227 par Saint Ferdinand. -Ayant appris que sa nièce, Sagrario, vivait à Madrid une existence -misérable de fille perdue, il réussit à la redonner à son père, qui lui -pardonne. La bonté n’est-elle pas vertu divine et le pardon précepte du -Christ? Luna, malade de la poitrine en conséquence de ses courses de -paria, apparaît comme un doux visionnaire pacifique, une véritable -figure de chrétien primitif. Il aime Sagrario, malade ainsi que lui, et -cette passion chaste et tranquille revêt l’apparence des amitiés -spirituelles où, mieux que les lèvres, ce sont les âmes qui se baisent. -Mais Luna a fait le rêve d’une refonte sociale de l’Espagne. Nourri du -suc des doctrines révolutionnaires cosmopolites, il se soulève à l’idée -que sa patrie pourra continuer longtemps encore dans la routine -d’autrefois. Ses prédications agissent selon qu’il était aisé de prévoir -sur les cerveaux frustes d’un auditoire ignorant. La plèbe n’en dégage -que la possibilité de jouissances brutales et sans lendemain. Une nuit -où l’anarchiste veille à la garde de la Cathédrale, ses prétendus -disciples accourent en armes pour piller le trésor historique du saint -lieu. Car ils veulent à tout prix, puisque les hommes sont égaux, -«devenir semblables aux messieurs qui se promènent en voiture et jettent -leur argent par les fenêtres.» Luna, épouvanté de ce grossier -contresens, s’oppose de toutes ses forces à la violence de telles -brutes. Mais l’un d’eux lui fracasse le crâne d’un coup du trousseau des -clefs même de la Cathédrale. Une fois de plus, les brebis, converties en -loups dévorants, mettent en pièces leur imprudent berger, et Luna, tel -le Christ, paye de son sang le plus grave de tous les crimes: le crime -d’avoir été bon. Deux catégories d’esprits peuvent trouver leur compte -dans _La Catedral_: les avancés et les rétrogrades. Pour les uns, Luna -reste le prophète qui indique la voie. Pour les autres, il n’est qu’une -victime expiatoire documentant la chimère de tout projet de réforme -radicale de notre vieux monde. La vérité me semble être que, dans ce -livre, Blasco n’entendait faire le procès du catholicisme--par des -arguments empruntés à l’archéologie, à l’histoire, à la métaphysique et -jusqu’à la tradition orale populaire--que pour remédier à sa torpeur -doctrinale, à sa stagnation d’idées, et le succès de l’œuvre, en -Espagne même, prouve qu’il y a assez bien réussi, en dépit des -mécontents. - -L’année suivante, en 1904, parut _El Intruso_. Si _La Catedral_ -symbolise la religion momifiée qui s’écarte des directions présentes de -l’esprit en laissant à sa longue histoire et au principe d’autorité le -souci de l’avenir, _El Intruso_, dont l’action se déroule à Bilbao, la -cité du fer et des mines, me semble incarner un autre aspect de cette -même religion, son aspect moderniste, ses prétentions d’Eglise -militante, qui, fuyant les cloîtres, se mêle au tumulte de la rue, -fréquente les salons, publie livres, revues et journaux, fonde des -établissements d’enseignement et des compagnies anonymes de navigation, -participe aux entreprises ferroviaires et minières et s’efforce, en un -mot, de vibrer à tous les battements de la vie contemporaine. D. Manuel -Ugarte, critique dont la valeur est reconnue, a dit, à la p. 62 de _El -Arte y la Democracia_, que ce roman de Blasco était «le plus -représentatif, le plus _social_ qui ait vu le jour en Espagne depuis -longtemps», et que, «comme œuvre de lutte et de sociologie, il -équivalait à une révolution». On ne saurait nier que cette littérature -d’idées, que cet art combatif fussent jusqu’alors chose inconnue aux -romanciers espagnols à succès et la critique bourgeoise, qui s’en -tenait, en matière de solution des problèmes sociaux, aux deux -topiques: _religion_ et _morale_, ne trouva rien de mieux, pour réfuter -la thèse que Blasco faisait formuler par Aresti à la suite du Comte de -Saint-Simon: «_L’âge d’or, qu’une aveugle tradition a placé jusqu’ici -dans le passé, est devant nous_», que de ressasser les lieux communs -courants sur la soi-disant inefficacité d’une morale scientifique et de -citer les pages 31 et 34 du _Jardin d’Epicure_, d’Anatole France! Quel -est donc cet _Intrus_, dont l’évocation remémore le petit drame ibsénien -en un acte que Maeterlinck publia à Bruxelles, en 1890, où l’on voyait -une famille attendre dans l’angoisse la prochaine visite de la Mort, et -qui, joué à Paris, y avait produit une assez forte impression? -_L’Intrus_, c’est le Jésuite. Non pas le type de Jésuite conventionnel -qui, depuis Eugène Sue et bien avant lui déjà, s’est cristallisé dans -une littérature spéciale. Les Jésuites espagnols ne sont pas une entité, -mais une réalité, dont l’influence se fait sentir dans les -manifestations les plus diverses de la vie économique et morale du pays -et en dédiant à Saint Joseph leur célèbre Université de Deusto, dont -l’architecture romane ne laisse pas de frapper le visiteur de Bilbao et -de sa banlieue, ils ne pouvaient mieux, selon de mot de Blasco, -illustrer, par l’image de ce «saint résigné et sans volonté, à la pureté -grise d’impuissant», leur méthode d’éducateurs d’une société à leur -image. L’opulent armateur Sánchez Morueta unit, à un coup d’œil -infaillible pour les affaires, une volonté diamantine. Tout lui réussit. -Là où d’autres se ruinent, lui s’enrichit. Lutteur infatigable, il a su -dompter la Fortune. Les proportions cyclopéennes de cette figure mettent -mieux en relief le pouvoir illimité des Jésuites. Ceux-ci, peu à peu, se -sont infiltrés dans l’intimité du foyer de cet homme d’action à l’âme -rude, qui n’en soupçonne d’abord pas le péril. Sa femme, Doña Cristina, -et sa fille, Pepita, sont entièrement entre les mains des fils d’Ignace. -Quand l’armateur se rend enfin compte de cette trahison, il est trop -tard. La conspiration jésuitique l’étreint. Se sentant vieilli et -triste, il n’aura plus le courage de la combattre. Et les terreurs de -l’au-delà assaillent cet esprit sans lest métaphysique. Il va à Loyola -avec les siens, et s’y prépare, par une retraite spirituelle dans ce -monastère de Guipúzcoa, à bien mourir. En face de ce représentant des -patrons cléricaux, Blasco a posé la tourbe misérable des mineurs, dont -le Docteur Aresti, ex-interne des hôpitaux de Paris et cousin de Sánchez -Morueta, est le guide spirituel, en même temps que le sauveur de leurs -corps déshérités. Le roman,--de même que le suivant, _La Bodega_,--se -clôt sur une scène historique: la collision surgie entre radicaux et -catholiques lors du pèlerinage à la «Vierge de Begoña». Et, moins -alourdie de dissertations que _La Catedral_, cette œuvre forte et -saine, bien rendue en notre langue par Mme Renée Lafont, chez E. -Fasquelle, en 1912, a mérité une mention et, en somme, des éloges de la -_Revue d’Histoire Littéraire de la France_[154], qui en exalta la -puissante signification sociale. - -_La Bodega_ est restée, par contre, jusqu’ici sans traducteur français. -C’est véritablement fort dommage, car cette œuvre, dans ses 363 -pages composées à Madrid de Décembre 1904 à Février 1905, me semble plus -finie, plus intense, aussi, que les deux précédentes et, ne servît-elle -qu’à révéler à tant de superficiels «connaisseurs de l’Espagne», -l’effroyable réalité de la misère agraire en ce pays, en cette -Andalousie tant vantée, qu’elle devrait, et depuis longtemps, avoir été -traduite. Au lendemain de sa publication, une feuille bourgeoise, _El -Imparcial_ de Madrid, écrivait, dans son nº du 11 Mars 1905: «Séville, -Málaga, Cadix! N’est-il pas vrai que ces trois noms seuls, par l’étrange -cristallisation d’une idée fausse, en sont venus à signifier toute joie, -à nier toute humaine douleur? Et cependant, c’est au spectacle de leurs -campagnes desséchées, de leurs immenses domaines à l’abandon et sans -culture; c’est en écoutant la clameur des valets de ferme qui émigrent, -entassés dans les cales des navires, ou qui meurent sur le sol natal, -que l’on pourrait appliquer à ces trois provinces sœurs la triste, -l’ironique exclamation que Blasco Ibáñez place sur les lèvres d’un des -personnages de son dernier livre, en face des campagnes désertes de -Jerez et d’un peuple affamé: «_¡He aquí la alegre -Andalucía!_»...»[155].--Ici encore, nous sentons la froide main du -Jésuite, dont l’influence magnétique apparaît diffuse dans l’atmosphère -espagnole, soit qu’elle contraigne les ouvriers des champs à assister à -la messe pour ne pas se voir congédiés par le patron, soit qu’elle -appelle sur les vignes, en un latin macaronique, la bénédiction du -Seigneur. Et comme, déjà, dans les tortueuses ruelles tolédanes; comme, -aussi, dans les puits de mines de Bilbao, ce sera toujours, en ces -fertiles plaines andalouses, les mêmes douleurs, la même plainte immense -arrachée aux déshérités, à ceux du Nord comme à ceux du Sud, par une -même injustice sociale. Pablo Dupont, de lointaine ascendance française, -est propriétaire des vignobles et des chais les plus renommés de Jerez. -Ce personnage, qui s’apparente intellectuellement à la souche énergique -des Sánchez Morueta, a un cousin, Don Luis, prototype du _señorito_ -andalous, prodigue, efféminé, bravache et improductif, qui dédaigne le -travail et ne semble exister que pour satisfaire des appétits effrénés -de jouissance et les insolents caprices de son atavisme de féodal et -d’Arabe. Pour lui, comme pour ses aïeux du Moyen Age, les pauvres ne -sont que les esclaves de la glèbe, les serfs taillables et corvéables à -merci. Mais «_los de abajo_»[156] ne pensent plus tout-à-fait comme à la -bonne époque. Le courant libertaire moderne les a contaminés. Leurs -consciences, encore incomplètement affranchies, entrevoient, dans le -lointain, la radieuse vision de la Cité Future et ce n’est pas le -moindre attrait _espagnol_ du livre, ni la moindre raison des haines -_espagnoles_ contre Blasco Ibáñez, que ce _leit-motiv_ des -revendications sociales bruissant en sourdine,--jusqu’à ce qu’il -s’exaspère en tumulte au chapitre IX, où est décrite l’invasion de Jerez -par la horde affamée des terriens--tout au long de pages colorées et -bien andalouses, et andalouses d’autre sorte encore que par -l’intervention des - -[Illustration: DANS UN POSTE AVANCÉ, FACE AUX TRANCHÉES ALLEMANDES, EN -1914] - -[Illustration: BLASCO ASSISTANT A UN BOMBARDEMENT PAR PIÈCES DE GROS -CALIBRE, PRES DE REIMS] - -traditionnels _gitanos_ et _gitanas_. Comme je le notais en 1905, dans -le _Bulletin Hispanique_ de Bordeaux[157], le romancier se trouvait, -ici, en face d’un écueil dangereux, «auquel Zola a succombé très -souvent, mais jamais avec autant d’évidence que dans _La Faute de l’abbé -Mouret_, écueil qui consiste à attribuer une prépondérance illimitée à -la terre, érigée à la dignité d’acteur principal, sorte de réincarnation -moderne de l’antique Fatum. Blasco Ibáñez a su éviter cette outrance: il -a tracé vigoureusement, mais solidement, sa peinture des -_latifundios_[158] jérézans, et, dans ce cadre exubérant de couleurs, -grouille une vie intense, se meuvent des figures nettement enlevées: -gens de la _gañanía_: _aperadores_ et _arreadores_, _capataces_ et -_mayorales_ de _cortijos_, humbles _braceros_[159] aussi, qu’un souffle -anarchique soulève vers les révoltes de je ne sais quelle effroyable -_Germanía_[160], gitanes crapuleux et _señoritos_ efféminés, fainéants, -avec leur cour de _guapos_ et de hâbleurs: rien ne manque au tableau...» -Il y a là un pendant du Gabriel Luna de _La Catedral_, qui n’est qu’une -transposition du rêveur anarchiste que fut Fermín Salvochea[161], -rebaptisé par Blasco sous le nom de Don Fernando Salvatierra, champion -cultivé et passionné des idées d’égalité, que torture l’humiliant -spectacle de l’aboulie des masses espagnoles et qui voudrait faire -passer d’autre sorte que sous forme d’émeutes son rêve ascétique de -justice et de fraternité dans la foule, illettrée et crédule, des -esclaves de la grande propriété andalouse. Don Luis, qui n’a cure de -l’avenir, ne songe, lui, qu’à satisfaire ses appétits de bestiale noce. -Une nuit où, au _cortijo_ de Marchamalo, la fête des vendanges dégénère, -par ses soins, en une bachique orgie, ce triste personnage cause -l’ivresse de la belle María de la Luz, fiancée au sympathique Rafael, et -en profite pour violer la jeune fille, dont le frère, après avoir en -vain exigé du misérable, son ami, la réparation de son lâche forfait par -un mariage en bonne et due forme, se sert de l’émeute de Jerez pour -tuer, d’un coup de la _navaja_ de Rafael, le malfaisant parasite. -Rafael, qui avait d’abord pensé ne jamais épouser María de la Luz--en -vertu de ce préjugé qui situe la pureté de la femme dans la -particularité purement animale d’une virginité anatomique--, s’en va, -converti par les prédications libertaires de Salvatierra, avec cette -compagne de vie et de mort, tenter la fortune en Amérique, dans cette -Argentine toujours hospitalière aux désespérés de l’Espagne, où le -travail est resté une forme de l’antique esclavage, où les révoltes -finissent par des fusillades de la _guardia civil_ et la peine du -_garrote_, ou du _presidio_, aux meneurs souvent le moins responsables. -Mais, selon qu’il est dit au dernier paragraphe du livre, «au-delà des -campagnes il y a les villes, les grandes agglomérations de la -civilisation moderne, et, dans ces villes, d’autres troupeaux de -désespérés, de tristes, qui, eux, repoussent la fausse consolation de -l’ivresse; qui baignent leur âme naissante dans l’aurore du nouveau -jour; qui sentent, au-dessus de leurs têtes, les premiers rayons du -soleil, alors que le reste du monde reste plongé dans l’ombre...» - -_La Horda_, peinture de la pègre madrilène, a suscité, de la part d’un -romancier espagnol d’origine basque, M. Pío Baroja, une accusation -voilée, mais cependant catégorique, de plagiat, en même temps qu’un -reproche, très nettement formulé, de manque d’unité organique dans la -composition. C’est à la page 148 des _Páginas Escogidas_ publiées par -l’auteur en 1911 chez l’éditeur Calleja à Madrid, que se trouve le -passage en question, que je m’en voudrais de n’avoir pas signalé. M. Pío -Baroja ne semble, en effet, pas s’être aperçu qu’une comparaison entre -_La Horda_ et sa série de romans intitulée: _La Lucha por la Vida_, -avait déjà été instituée en 1909 par le très consciencieux Andrés -González-Blanco, qui en avait déduit qu’aucun terme commun, aucun point -de comparaison n’existant entre les deux écrivains et leurs œuvres, -chacun restait grand à sa manière. Cette conclusion, parfaitement -exacte, me dispensera d’insister sur d’ultérieurs parallèles, aussi -superflus que celui déjà ébauché par M. Pío Baroja en tête des extraits -de son roman: _Mala Hierba_, entre lui-même et l’auteur de _La Horda_, -et dont la Revue _Hermes_, de Bilbao, en Janvier 1921, sous la plume de -D. Ignacio de Areilza[162], tentait de nouveau le vain exercice. _La -Horda_, que M. Hérelle traduisit en français en 1912, c’est cette -tourbe de déshérités--chiffonniers, contrebandiers, braconniers, -maquignons, mendiants, voleurs, ouvriers sans travail, vagabonds de -toute sorte, gitanes, etc.--qui pullule dans certains quartiers de -Madrid: à _Tetuán_, aux _Cuatro Caminos_, à _Vallecas_, et à son -pendant: _Las Américas_, aux _Peñuelas_ et aux _Injurias_, aux -_Cambroneras_ et aux _Carolinas_, et en d’autres recoins encore, où -grouillent la misère et le vice dans une répugnante promiscuité. J’ai -déjà dit que le touriste étranger n’avait guère occasion de connaître ce -Madrid-là. Le Madrid qu’il connaît et, avec raison, admire, c’est la -double cité dont une moitié est au levant, à gauche de la ligne tracée -par la _Carrera de San Jerónimo_, la _Puerta del Sol_, la _Calle Mayor_ -et le Palais Royal et l’autre moitié est constituée par une étroite zone -bornée à l’est par la ligne ci-dessus et sans frontières définies à -l’ouest. De ces deux cités, la première est une très correcte ville avec -d’originales verrues modernes--_Casa de Correos_, _Banco del Río de la -Plata_, certains édifices de la _Gran Vía_--et quelques curieuses -constructions de l’époque de Charles III, tandis que la seconde n’est -qu’une sorte de survivance de l’âge de Philippe V, avec sa _Plaza -Mayor_--pauvre, mais sérieuse--et sa _Plaza de Provincia_--«provinciale», -mais d’un provincialisme gai--, ainsi que quelques vieilles bicoques -aristocratiques, aujourd’hui bourgeoisement habitées. L’autre Madrid, -celui des _Barrios Bajos_ et des faubourgs, ne tente guère la curiosité -de visiteurs exotiques. Son caractère essentiel me semble être un aspect -de tristesse inexplicable, profonde, intégrale, cosmique--tristesse -distincte de celle que causent d’autres faubourgs dans d’autres villes, -_Whitechapel_ à Londres, par exemple, tristesse qui ne vous abandonne -même pas en ces instants de béatitude physique que procure une heureuse -digestion. Seuls, les faubourgs pouilleux de Naples me semblent inspirer -des sentiments analogues à ceux qui m’assaillent en parcourant--dans le -plus bourgeois de tous les _Suburbios_ madrilènes, celui de -Vallecas--ces _Rondas_ hérissées de bruyantes casernes ouvrières à cinq -et six étages, dont les fenêtres ouvrent sur une campagne pelée, sur un -océan de sable figé, au bout duquel l’on jurerait qu’il n’y ait plus -rien, que l’Univers finisse. Blasco a groupé dans la fable de sa _Horda_ -tous les ex-hommes--selon que les a définis Gorki--dont l’existence -s’étiole autour d’un Madrid à décor de luxe et à prétentions de capitale -civilisée. Ce que les criminalistes de l’école de Salillas nous ont -décrit dans leurs traités sur _La Mala Vida en Madrid_[163], le -romancier l’a condensé en une narration balzacienne où la -tendance--l’éveil futur de la Horde--apparaît discrètement au chapitre -final et d’où l’âpreté polémique de _La Catedral_ et de _El Intruso_, -déjà fort atténuée dans _La Bodega_, a presque totalement disparu, -fondue qu’elle apparaît dans le pathétique récit des aventures d’un -pauvre bohème intellectuel. Celui-ci, Isidro Maltrana, né d’un maçon et -d’une serve de la plèbe castillane, dont la mère, la _Mariposa_, est -chiffonnière au quartier des _Carolinas_ et vit maritalement avec -_Zaratustra_--ressouvenance, adaptée au milieu madrilène, du _Sangonera_ -de _Cañas y Barro_--, eût peut-être végété comme ses pareils, si la -bienveillance d’une vieille dame, frappée des dispositions du gamin, ne -lui avait permis de se faire recevoir bachelier--ce qui n’est pas, en -Espagne, un tour de force--, puis de suivre avec succès les cours de la -Faculté des Lettres. Il en est à ceux d’avant-dernière année, quand sa -protectrice meurt. Sans profession précise, le jeune homme connaît -l’horreur d’une existence de déclassé, vaguement journaliste, rémunéré -selon les salaires de famine de feuilles besogneuses et vivant -maritalement, dans un taudis proche du _Rastro_, avec la fille du -braconnier _Mosco_, Feliciana, qu’il a connue lors de visites chez sa -grand’mère. Feli est jeune et jolie, son amant intelligent et ambitieux. -Que manque-t-il à leur bonheur? Un peu de chance, aux yeux du vulgaire; -entendons: un peu plus de savoir faire et d’habilité à déjouer les -pièges de la vie. Mais Maltrana, trop faible, ne sait pas s’imposer et -sa maîtresse se trouve enceinte. Affamé, en haillons, le couple émigre -dans une masure des _Cambroneras_ qui ressemble à un douar de bohémiens. -La mère de Maltrana était morte à l’hôpital. Le fils qu’elle a eu d’un -amant après son veuvage, élevé dans le ruisseau, n’est qu’un gibier de -potence. L’amant, un maçon, étant tombé d’un échafaudage, a trouvé la -mort dans cet accident. Le _Mosco_, surpris dans la _Casa de Campo_, y a -été tué à coups de fusil par les gardes du Roi. Feli accouche à -l’_Hospital Clínico_ et y meurt. Son cadavre--tel celui de Mimi au -chapitre XXII des _Scènes de la Vie de Bohème_--ira à l’abandon de la -fosse commune, après être passé par les salles de dissection de la -Faculté de Médecine. La conclusion du livre serait effroyablement -triste, si l’auteur, dans ce qu’un de ses critiques a cru devoir -qualifier de «fin postiche, imaginée pour plaire au lecteur»[164] et -dont l’exemple est loin d’être unique en littérature--à commencer, chez -nous, par Molière--ne nous laissait sur la perspective d’un Maltrana -vainqueur de son caractère, s’acheminant vers l’aisance--épilogue -optimiste évoquant je ne sais quel germinal de paix et de bonheur entre -les hommes et dont _La Maja Desnuda_ (p. 252), _Los Argonautas_, puis le -nouveau recueil de contes de Blasco: _El préstamo de la difunta_ -présentent la justification, en en résolvant l’énigme. - -_La Maja Desnuda_, composée à Madrid de Février à Avril 1906, inaugure -la seconde série des romans «espagnols», où, comme je l’ai dit, le souci -psychologique absorbe presque complètement la tendance polémique des -quatre volumes précédents. En même temps que douloureuse histoire de -passion, l’œuvre est aussi une sorte de critique d’art, dont le -titre, emprunté à celui de la toile célèbre de Goya--qui, numérotée 741, -orne l’_antesala_ du Musée du Prado à Madrid--, souligne déjà ce -caractère composite. Il est assez difficile de juger avec impartialité -un tel livre, dans lequel il semble qu’on découvre un vague souvenir de -_Manette Salomon_ et où le procédé de composition s’inspire -manifestement de la manière de Zola, conférant à ces pages le caractère -un peu artificiel du «document classé», dont la disposition par tranches -accentue encore certain manque de lien organique, comme si chacun des -chapitres--et c’est, d’ailleurs, un peu le cas de _La Horda_ et de -_Sangre y Arena_--se détachait de l’ensemble à la façon d’une -monographie. D’où quelque froideur, résultant d’un manque de circulation -vitale et, aussi, de l’extrême prolixité du récit, aux trop nombreux -hors-d’œuvre. En ce sens, le critique de la _Revue Hispanique_[165] -que j’ai déjà eu l’occasion de citer, a pu reprocher à _La Maja Desnuda_ -ce qu’il appelait son peu de psychologie, dérouté qu’il se trouvait, -sans doute, en face de l’indécision de caractère du héros principal, -dont l’énigme, cependant, a fort bien été dégagée par l’actuel proviseur -du lycée Lamartine à Mâcon, M. F. Vézinet, en 23 pages de son volume de -1907[166]. Tout ce qu’il importait de dire a été dit, en ce livre, sur -une production où Blasco, en mettant plus de complexité et de vie dans -ses personnages, plus de mesure et de discrétion dans son récit et -l’exposé de ses idées, témoigne d’une acuité pénétrante comme -psychologue et d’un rare talent comme artiste, à tel point qu’il -n’avait, peut-être, jamais écrit auparavant de pages plus pleines de -vie, d’enthousiasme et d’observations exactes, que les 148 pages de la -_Première Partie_, mais spécialement que ses quatre premiers chapitres. -L’intrigue est simple en son apparente complexité. Elle a pour objet la -manie d’un peintre célèbre qui, après avoir souffert de la tyrannie -d’une femme hystérique, ennemie de son art, jalouse de ses modèles, -empoisonnant sa vie, finit, devenu veuf, par ressentir pour la morte le -violent amour qu’elle lui avait inspiré au commencement de leur union. -Où retrouver ce divin modèle de «_Belle Nue_», ce corps adorable que, -dans un fugitif instant de docilité et d’abandon, Josefina avait permis -à Renovales de fixer sur la toile pour, cette toile achevée, la détruire -aussitôt, dans un accès de furieuse pudeur? Obsédé par le persistant -souvenir de la défunte--la visite qu’il rend à sa tombe, au vieux -cimetière de la Almudena, au ch. III de la _III^{ème} Partie_, pourrait -rappeler le souvenir d’_Une_ - -[Illustration: DANS UNE RUE DE REIMS BOMBARDÉE, EN 1914] - -[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO AU MOMENT OÙ IL ÉCRIVIT «LES QUATRE -CAVALIERS DE L’APOCALYPSE»] - -_Page d’Amour_, où nous voyons Mme Rambaud, au cimetière de Passy, -agenouillée sur la tombe de Jeanne, au ch. V et dernier de la _V^{ème} -Partie_--, il poursuit le rêve stérile de la reconstituer dans sa nudité -physique par le moyen d’un modèle ressemblant en tout à sa femme. Quand -il a rencontré ce Sosie--une étoile de café concert--, il s’avise,--sur -une décision dont l’apparent illogisme se justifie par des raisons -sentimentales qu’a fort bien dégagées M. F. Vézinet et dont l’idée se -retrouverait déjà dans le chapitre VII de _Bruges-la-Morte_[167],--de la -faire habiller d’un costume de sa femme et se met à la peindre ainsi -vêtue. Mais l’illusion résiste à ces simulacres, et, tandis que la fille -épouvantée s’enfuit, l’artiste reste seul, à pleurer sur sa déchéance -irrémédiable, sur sa vie à jamais brisée. De même que Josefina est morte -de jalousie,--et il serait difficile de trouver, dans aucun roman, une -meilleure description des ravages progressifs de ce sentiment dans une -âme de femme--de même Renovales, envoûté par son amour posthume--dont il -n’est guère malaisé de citer des cas vécus et non moins -effroyables,--mourra dans un gâtisme voisin de la démence. - -_Sangre y Arena_, que M. Hérelle a mué, pour l’amour du titre, en -_Arènes Sanglantes_ et qu’il a publié en 1909 dans la _Revue de Paris_, -a fait couler en Espagne des flots d’encre. Même un critique imbu de -cosmopolitisme comme l’est M. Díez-Canedo, présentant, en 1914, -l’œuvre de Blasco Ibáñez aux auditeurs du 7^{ème} Cours international -d’expansion commerciale à Barcelone, n’hésitera pas à définir ce roman: -une œuvre écrite pour l’exportation, ajoutant, en français, que «tous -les éléments conventionnels de l’Espagne pittoresque s’entassent dans ce -livre: c’est bien possible que les étrangers y reconnaissent l’Espagne -qu’ils s’attendaient à trouver: nous, Espagnols, nous y voyons seulement -la parodie d’un livre étranger»[168]. Nous constaterons plus loin qu’un -autre écrivain espagnol traitera également de «livre étranger» _Los -Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, ce qui est une façon trop aisée, en -vérité, d’éviter la discussion de problèmes gênants. Le lecteur un peu -familier avec la littérature tauromachique de _tras los montes_ n’ignore -pas que, dans un livre qu’il a intitulé: _El Espectáculo más -nacional_[169], D. Juan Gualberto López-Valdemoro y de Quesada, Comte de -las Navas, a accumulé les témoignages les plus rares tendant à démontrer -historiquement que les courses de taureaux sont «l’ombre que projette le -corps de la nation espagnole» et que la suppression de l’un pourrait -seule amener la disparition de l’autre. Et il n’ignore peut-être pas -davantage qu’une femme de lettres, une universitaire aussi distinguée -que Mme Blanca de los Ríos de Lampérez a, dans le nº d’Août 1909, p. -576, de _Cultura Española_, assimilé la passion tauromachique du peuple -espagnol à la force vitale du soleil qui dore, dans les vignobles -andalous, les grappes fécondes en vins généreux. A quoi bon, d’ailleurs, -insister, si le grand succès actuel, en Espagne, de D. Antonio de Hoyos -y Vinent est conditionné par une production où se détachent surtout -trois romans tauromachiques: _Oro, Seda, Sangre y Sol_; _La Zarpa de la -Esfinge_ et _Los Toreros de Invierno_?[170]. Il n’est guère, dans le -vaste monde, de coin où n’ait été projeté le film édité par la maison -_Prometeo_ et qui a propagé à l’infini la tragique histoire de Juan -Gallardo et de Doña Sol, cette Leonora andalouse. On souffrira donc -qu’ici je ne la relate point, puisqu’elle est surabondamment connue de -tous et qu’_Arènes Sanglantes_, comme si sa popularité en volume ne -suffisait pas, réapparaît, de temps à autre--ce fut, à partir du 1er -Mars 1921, le tour du _Petit Marseillais_--comme feuilleton, au -rez-de-chaussée de nos journaux. Les Espagnols qui affectent de -repousser cette œuvre parce «qu’écrite pour l’exportation», ont -coutume de hausser les épaules lorsqu’on leur parle de l’épisode du -bandit _Plumitas_. M. Peseux-Richard, analysant _Sangre y Arena_ dans la -_Revue Hispanique_[171], observait que tout portait à croire que ce -personnage n’était qu’une transcription romanesque du fameux et -authentique _Pernales_, qui venait de mettre sur les dents toute la -gendarmerie du sud de l’Espagne. «La réception discrète--ajoutait-il--mais -presque amicale, qui lui est faite à _La Rinconada_, les marques -d’intérêt que lui témoignent de hauts personnages comme le marquis de -Moraima, en disent long sur l’état social de l’Andalousie...» Or, dans -un livre de D. Enrique de Mesa intitulé: _Tragi-Comedia_[172], je trouve -les lignes suivantes: «Le cas de _Pernales_ est récent. Pour montrer le -pittoresque de l’Espagne, Blasco Ibáñez, dans son roman _Sangre y -Arena_..., trace le type de ce bandit, en se bornant à suivre pas à pas -les récits des journaux. Et le fanfaron n’était pas ce José Maria -légendaire célébré par le _cantar_ et le _romance_ populaires: le -_Plumitas_ du roman n’est autre que le _Pernales_ réel et la propriété -champêtre du torero Juan Gallardo s’est appelée, dans la réalité, _La -Coronela_ et appartenait à Antonio Fuentes.» Déjà, d’ailleurs, dans _La -Epoca_ du jeudi 4 Juin 1908, le critique _Zeda_--pseudonyme de D. -Francisco F. Villegas, ancien professeur à Salamanque et fort bon -lettré--avait rendu pleine justice à la fidélité avec laquelle Blasco -Ibáñez procédait dans sa documentation pour une œuvre où il n’a guère -qu’effleuré la matière. «En Espagne, écrivait-il,--et je citais déjà ce -précieux témoignage dans un article ancien du _Bulletin -Hispanique_[173],--tuer des taureaux équivaut à être, en d’autres -époques, général victorieux. Quel chef, depuis la mort de Prim, a joui -de plus de renommée que _Lagartijo_, _Frascuelo_ et le _Guerra_? Leurs -biographies sont connues de tous; leurs portraits décorent les murs de -milliers de foyers; leurs bons mots circulent de bouche en bouche. Leurs -cadenettes ont eu plus de chantres que la chevelure de Bérénice et leurs -blessures suscité plus de pitié que celles reçues sur les champs de -bataille par des héros de la nation. Qui ne se souvient qu’alors que -Méndez Núñez oublié était à l’agonie, la foule s’écrasait à la porte du -_Tato_?» Et ce peu suspect garant n’hésitait pas à proclamer que Blasco -venait de donner, dans son gros volume, «_una fase completa de la vida -popular española_»[174], ajoutant: «Les lecteurs étrangers, en -lisant--car ils les liront--les pages vibrantes de _Sangre y Arena_, -pourront se faire une idée exacte de tout ce qui a rapport à notre fête -nationale». Voici, enfin, le propre aveu d’un maître en l’art de tuer -les taureaux, _Bombita_, à la page 81 de _Intimidades Taurinas y el Arte -de Torear de Ricardo Torres «Bombita»_, recueil de conversations avec le -célèbre diestro publié à Madrid à la maison _Renacimiento_ par D. Miguel -A. Ródenas: «Des livres de Blasco Ibáñez, que j’ai lus, _Sangre y Arena_ -me semble le meilleur, peut-être parce que traitant de ma profession et -que je connais mieux les mœurs et le milieu des personnages...» -Evidemment, il serait aisé de citer, à côté de ces témoignages sincères, -les protestations d’autres plumes espagnoles--telle celles d’E. Maestre -dans _Cultura Española_ d’Août 1908, p. 707--déclarant que le roman de -Blasco est le pire de tous les romans jusqu’alors écrits par ce maître. -Mais ces protestations, partant d’esprits hostiles à la tauromachie--car -il y en a plus d’un, en Espagne et, pour ce qui est d’E. Maestre, -c’était aussi un esprit hostile au réalisme et même au -modernisme!--s’inspirent surtout de la considération du mauvais effet -que sont censées produire à l’étranger ces descriptions de mœurs -espagnoles considérées à juste titre comme répugnantes et elles -n’enlèvent rien à la valeur artistique et sociale du livre. Que celui-ci -ait été qualifié de plagiat par un obscur chroniqueur de sport sévillan -improvisé romancier, D. Manuel Héctor-Abreu,--qui usa aussi du -pseudonyme d’_Abrego_,--c’est là détail sans importance. J’ai relu, -cependant, _El Espada_, roman de 368 pages in-8º et _Niño Bonito_, -petite narration sévillane de 185 pp. in-16º,--l’un et l’autre parus -chez Fernando Fe à Madrid,--et je n’y ai trouvé que des détails -techniques consignés avec une fidélité extrême, mais un manque total -d’art, et, en tout cas, rien qui pût démontrer la dépendance de Blasco à -l’endroit de ce précurseur dans un genre jusqu’alors dédaigné par les -maîtres du roman espagnol[175]. - -_Los Muertos Mandan_ contiennent, sous une couverture polychrome de L. -Dubón d’inspiration un peu lugubre, l’un des plus purs chef-d’œuvre -de Blasco Ibáñez. L’œuvre, composée à Madrid de Mai à Décembre 1908, -a été traduite en français par Mme B. Delaunay sous le titre: _Les -Morts Commandent_, mais n’est guère connue. C’est un roman exceptionnel, -représentant un effort considérable, roman qui unit au charme des -paysages décrits, comme toujours, de main de maître, une peinture -fouillée de caractères étranges et dont la signification philosophique -revêt la grandeur tragique des fables de l’Hellade. Jaime Febrer, -dernier descendant d’une très ancienne famille de «_butifarras_»[176] -majorquins à laquelle ont appartenu d’aventureux navigateurs, de -belliqueux Chevaliers de Malte, d’audacieux commerçants, des -inquisiteurs et des cardinaux, est revenu, après une jeunesse de faste -et de joie, habiter le palais ruiné de ses aïeux, où le soigne une -vieille servante, _madó_ Antonia. Pour redorer son blason, il se -déciderait à épouser une jeune millionnaire, qui accepterait avec un -bonheur souverain une aussi noble union. Mais Catalina Valls, fille -unique, est aussi une «_chueta_», une descendante de juifs convertis au -XV^{ème} siècle, et, comme telle, appartient à la caste des parias, à -«ceux de la rue», qu’aujourd’hui encore, dans les «_Iles Fortunées_», on -traite avec le plus souverain des mépris, vilenie digne de ces -fanatiques sans culture qu’après George Sand, D. Gabriel Alomar, dans -son volume: _Verba_, a,--fils lui-même de Majorque,--si bien -caractérisés[177]. En conséquence, tous s’opposent à l’union de Febrer -et celui-ci, pour fuir la conspiration des _butifarras_, des _mosóns_, -des _payeses_ et même des _chuetas_--car l’oncle de Catalina, Pablo -Valls, marin qu’une expérience du vaste monde a rendu fier de sa race, -ne veut pas exposer deux êtres qu’il aime aux effroyables conséquences -d’une telle mésalliance--, se réfugie sur un roc de l’île d’Ibiza, dans -une tour de corsaire qui s’érige, farouche, sur les falaises de ces -côtes sauvages. Ainsi espère-t-il échapper, dans ce château-fort en -ruines, qui est le dernier vestige de sa richesse, à la tyrannique -domination des Morts, toute-puissante à Majorque. Il s’y réaccoutume à -la vie rustique, naturelle et primitive, et se fond insensiblement dans -l’ambiance de ce rude et inhospitalier pays, pêchant, chassant, à la -façon d’un primitif. Mais, dans son agreste solitude, l’Amour veille et -le fera s’enamourer de Margalida, fille de Pèp, propriétaire de _Can -Mallorquí_ et descendant de modestes laboureurs, feudataires, autrefois, -des Febrer, dont le représentant, bien que sans argent, continue, à -leurs yeux, d’être «_el amo_», une sorte d’homme supérieur, isolé des -autres par les dons suréminents de l’intelligence et de la race. Un -Febrer épouser l’«_atlòta_», la vierge paysanne qui porte chaque jour le -repas à «_sa mercè_», quelle abomination! A Ibiza comme à Majorque, le -passé s’oppose à l’avenir et en entrave la marche. Partout, en Espagne, -l’histoire, l’autorité de ce qui fut! Et tout conspire, derechef, pour -que Jaime et Margalida, belle fille intelligente et seigneuriale -d’aspect, ne s’aiment pas. Au «_festeig_»--cérémonie où, au jour et à -l’heure fixés, sont admis, devant l’«_atlòta_», tous les prétendants -pour que celle-ci choisisse--, Jaime entre en lutte avec ses -compétiteurs, est blessé à mort, puis guéri par les soins pieux de sa -divine maîtresse. Cette fois, l’Amour triomphe. Le Febrer épouse -Margalida et ce Robinson de la tour _del Pirata_, dont Pablo Valls a pu -sauver quelques bribes de la fortune, s’unira à cet ami fidèle pour -inaugurer une vie entreprenante de commerçant, dont l’âme, fondue en -celle de sa douce et chère femme, se moquera désormais de ces Morts qui -ne commandent que parce qu’ils ne trouvent pas d’hommes forts sachant, -tel Jaime Febrer, se libérer de leur pernicieuse emprise. «Non, les -Morts ne commandent pas! Qui commande, c’est la Vie, et, par-dessus -elle, l’Amour!» - -_Luna Benamor_, cette nouvelle dont j’ai déjà parlé, a perdu, fort -heureusement, dans ses rééditions successives sa couverture aussi peu -artistique que la couverture de _Los Muertos Mandan_ et dont M. Ricardo -Carreras déplorait, dans _Cultura Española_ d’Août 1909, p. 509, le -regrettable mauvais goût. C’est une sobre et nostalgique histoire -d’amour, à laquelle on n’a reproché sa grande brièveté que par ignorance -des conditions de sa publication première, dans un numéro du nouvel an -1909 d’un magazine sud-américain. On y voit un jeune consul d’Espagne en -Australie, Don Luis Aguirre, s’attarder à Gibraltar, orphelin lui-même, -aux amours avec une orpheline israélite, née à Rabat d’un Benamor -exportateur de tapis et de la fille du vieil Aboab, de la maison de -banque et de change _Aboab and Son_ à Gibraltar, Hébreux originaires -d’Espagne. En cent pages, Blasco Ibáñez a su condenser une action -poignante, qui se déroule sur le fond bigarré du pandémonium cosmopolite -qu’est l’antique roc de Calpe, qui vit passer les galères phéniciennes -allant, sous la protection de leur Hercule Melkart, quérir l’étain -britannique, pour, mêlé avec le cuivre d’Espagne, en faire le bronze, et -qu’aujourd’hui occupent depuis 1704 les phlegmatiques fils d’Albion, -toujours Anglais irréductibles et sachant implanter leurs coutumes -insulaires, bien que respectant celles d’autrui, dans les conditions de -climat les plus invraisemblables, comme c’est le cas pour cette extrême -pointe d’Andalousie. Aguirre, dont la passion pour Luna est partagée par -la jeune Israélite, sera, lui aussi, la victime de ces Morts dont la -sombre tyrannie endeuille les pages ensoleillées de l’essai d’idylle de -Jaime Febrer avec la _chueta_ et celle dont il avait rêvé de faire sa -compagne d’aventures à travers le monde échappera à l’Espagnol, parce -que d’une autre race que la sienne, parce que liée par des traditions, -des préjugés, des rites en opposition avec ceux de la Péninsule -Ibérique. Aussi le consul partira-t-il seul pour l’Orient et Luna -partagera sa vie avec le juif Isaac Núñez, personnage falot qui -l’emmènera à Tanger. Car «il était impossible qu’ils continuassent à -s’aimer. Le passé ne serait plus pour lui qu’un beau songe, le meilleur -peut-être de sa vie. Elle se marierait conformément aux obligations de -sa famille et de sa race. Tout le reste n’était que folie, enfantillage -exalté et romantique, comme le lui avaient bien fait voir les hommes -sages de sa nation, en lui démontrant quels immenses périls eût -entraînés son étourderie. Il fallait donc qu’elle obéît à son destin, à -celui de sa mère, à celui de toutes les femmes de son sang...» Telle est -cette «idylle tragique», d’une poésie fluante et triste--la poésie des -quais et des embarcadères, où les destins s’accomplissent dans le -déchirement des séparations fatales--et c’est avec raison que M. Ricardo -Carreras l’a définie un modèle des «_mejores aptitudes_»[178] de Blasco. -Elle a été traduite en russe et en anglais, le traducteur en cette -dernière langue étant le Dr. Isaac Goldberg, auteur des versions de -_Sangre y Arena: Blood and Sand_ et de _Los Muertos Mandan: The Dead -Command_, publiées à New-York, cependant que celle de _Luna Benamor_ a -paru à Boston[179]. - - - - - XII - - Le programme «américain» de Blasco Ibáñez en 1914 et - aujourd’hui.--_Los Argonautas._--Sujet et valeur de ce - roman.--Amour ancien et profond de Blasco pour l’Amérique. - - -Dans l’interview que M. Diego Sevilla avait prise à Blasco Ibáñez pour -le nº de Mai 1914 de _Mundial Magazine_, le romancier déclarait n’être -venu à Paris que pour y rédiger ses _Argonautas_. Après quoi, il -repartirait pour Buenos Aires, où il ne ferait qu’un court séjour, puis -reviendrait en Europe, qu’il abandonnerait, une fois de plus, pour -l’Amérique. La réalisation de ce programme, qui nous eût, après un -nouveau voyage de documentation à travers les républiques non encore -visitées par Blasco, dotés d’un cycle de vingt romans américains réunis -sous le titre générique: _Las Novelas de la Raza_[180], a été différée -par la guerre, mais cette œuvre monumentale, à la gloire de l’Espagne -et de sa colonisation, n’en verra pas moins le jour, simplement dans un -ordre différent de celui que le maître projetait originairement. Il -avait dit, en effet, au rédacteur de la revue parisienne de langue -espagnole, qu’il commencerait par l’Argentine, à laquelle il dédierait -plusieurs romans, continuerait par le Pérou, auquel il en consacrerait -trois, et ainsi de suite jusqu’à arriver à Saint-Domingue, la première -des îles américaines qu’ait rencontrées Colomb, qui l’avait appelée _La -Española_: méthode qui impliquait donc une marche opposée à celle qui -présida à la découverte du Nouveau Monde. - -J’ai demandé à Blasco Ibáñez de me préciser ce qu’il en était -aujourd’hui de ce plan grandiose et les explications qu’il m’a fournies -ont été les suivantes: - -«En 1914, j’avais, très nettement, arrêtés dans la tête, trois volumes -qui eussent traité de tous les aspects de la vie argentine et dont le -premier, intitulé: _La Ciudad de la Esperanza_[181], eût été dédié en -entier à Buenos Aires; dont le second se fût appelé: _La Tierra de -Todos_[182] et eût traité de la pampa; dont le troisième, enfin: _Los -Murmullos de la Selva_[183], eût eu pour théâtre le Nord de la -République, avec ses fleuves immenses et ses cascades merveilleuses, -mais eût reflété aussi divers aspects de l’existence au Paraguay et en -Uruguay. J’avais également conçu plusieurs volumes sur le Chili, trois -au moins: l’un, traitant des déserts patagoniens et de l’archipel de -Chiloé; le second, se déroulant à Santiago et à Valparaiso et le -troisième dans les salpêtrières du Nord. Au Pérou, je pensais consacrer -un nombre d’œuvres égal, dont le titre de l’une était déjà fixé: _El -Oro y la Muerte_[184]. J’eusse procédé de la sorte avec chacune des -autres Républiques hispano-américaines, que je me proposais de parcourir -et d’étudier en détail. Ces romans eussent été, en même temps que des -peintures de la vie actuelle, des évocations du passé. Vous aurez -remarqué que les protagonistes de mes _Argonautas_ saluent, à la -dernière page du livre, la Coupole du _Congreso_[185], dont la -perspective clôt le fond de l’_Avenida de Mayo_, à Buenos Aires. C’est -vous dire que, commençant mon cycle de romans au Sud, je l’eusse mené -jusqu’à la frontière du Texas et peut-être ne me serais-je arrêté qu’à -New York. Je n’aurais pas reculé devant la grandeur de la tâche, décidé -que j’étais alors à écrire _tous_ les romans que m’aurait suggérés -l’observation des réalités hispano-américaines. 20 romans, disais-je -dans l’hiver de 1914? Ils fussent vraisemblablement montés jusqu’à 30. -Vous savez que je ne suis pas homme à reculer devant la grandeur d’une -entreprise, quelle qu’elle soit, ni, non plus, à m’effrayer devant -l’énormité d’un travail continu. Mais tout cela, je le répète, se -passait à une époque où je pouvais légitimement prétendre à fixer -l’attention du public européen sur des pays trop peu connus de lui et -cependant si dignes de son attention. Je me flattais d’être le premier -écrivain dont la plume mettrait à la mode, dans la littérature -européenne, les narrations de cadre sud-américain. La guerre est venue, -brusquement, bouleverser tous mes projets. Qui eût osé s’occuper du -Nouveau Monde, quand l’Ancien Continent se trouvait en proie à la plus -horrible des convulsions qu’ait, depuis des siècles, connue son -Histoire? - -«Mes _Argonautas_, publiés en Juin 1914, disparurent dans cette -tempête[186], comme tout le vaste programme dont ils n’étaient que -l’avant-propos. Cependant, au cours de mon voyage aux Etats-Unis, un -journaliste m’ayant demandé si j’avais renoncé à reprendre jamais -l’œuvre ainsi commencée, je n’ai pas hésité à lui dire qu’au -contraire, j’entendais bien ne pas l’abandonner. Seulement, au lieu de -tracer ces immenses fresques conformément au plan arrêté en 1914, -celles-ci subiront, dans leur coloris et dans l’ordre de leur exécution, -des modifications profondes, résultant de ce que ma façon de voir les -choses américaines a considérablement varié, depuis ces sept dernières -années. Sans doute, les grandes lignes du dessin resteront les mêmes, -mais, au lieu de commencer à peindre par la gauche, c’est par la droite -que j’attaquerai la besogne. Ce n’est pas en vain que j’ai parcouru les -Etats-Unis et le Mexique. Quelque jour, le tour viendra pour les -Républiques de la Sud-Amérique. Car vous me connaissez assez pour ne pas -douter que j’aie le temps à mes ordres. En tout cas, en ce moment, ce -qui m’absorbe et me tient sous son emprise, c’est l’Amérique que je -viens de voir et dont les impressions possèdent pour moi la fraîcheur de -la nouveauté. C’est pourquoi mon prochain livre, _El Aguila y la -Serpiente_, traitera du Mexique et de ses révolutions. Je dois ajouter -que je pressens l’obscure genèse d’autres œuvres, dont la scène sera -New York, la Californie et d’autres territoires limitrophes. Retenez -bien ceci: que mon programme reste le même, que j’aurai simplement -changé de côté pour l’écrire...» - -Le roman _Los Argonautas_ doit, pour qu’on l’apprécie équitablement, -être examiné à la lueur des déclarations qui précèdent. Mais, dénué -qu’il était de tout _prologue_, il risquait fort d’être mal compris des -critiques et tel a été le cas de presque tous ceux qui ont entrepris -d’en parler. Je n’en signalerai ici qu’un seul, mais représentatif: M. -Ramón M. Tenreiro, qui exerçait dans les pages de l’excellent organe -mensuel madrilène, malheureusement disparu il y a quelques mois: _La -Lectura_. Entreprenant, donc, de présenter _Los Argonautas_ à ses -lecteurs[187], M. Ramón M. Tenreiro écrivait ce qui suit: «Il y a -plusieurs années que Blasco Ibáñez ne nous donnait plus de romans. Et -n’allions-nous pas jusqu’à penser, avec chagrin, que l’exercice d’autres -activités avait épuisé en lui le romancier et qu’il ne créerait plus -jamais d’œuvres qui, tels ses récits valenciens, luiraient à jamais, -comme des soleils, dans le firmament de notre roman provincial? Or, -voici un gros volume portant la signature qu’ont rendue célèbre tant -d’excellents livres. Il serait superflu de dire avec quelle attention et -quel vif intérêt nous nous mîmes à le lire. La personnalité littéraire -de Blasco Ibáñez, les influences qui ont agi sur lui, l’école à laquelle -se rattachent ses productions: tout cela était parfaitement défini avant -que parût ce nouveau roman. Mais, dès ses premières pages, nous -comprenons que rien n’y modifiera le concept ancien du romancier; qu’au -contraire, ce concept y apparaîtra confirmé et fortifié...» Après ce -beau préambule, M. Ramón M. Tenreiro s’avise de redécouvrir cette vérité -d’antan, que renforceraient _Los Argonautas_: que Blasco Ibáñez est -resté à jamais ce disciple de Zola qu’un sophisme, dont l’origine a été -exposée plus haut, voulait, en Espagne, qu’il eût été à l’origine de sa -carrière! Mais continuons à traduire le philologue de _La Lectura_. -«Après je ne sais combien d’années (_sic_), ce sont maintenant _Los -Argonautas_ qu’on nous offre. Nous y restons rigoureusement, plan et -détails, dans les limites de la méthode naturaliste. Et peut-être -n’a-t-on pas écrit, dans toute cette misérable année 1914, de roman qui -soit aussi complètement zolesque..., _etc._ _etc._» - -Rien, en vérité, n’est moins zolesque que l’imposante masse de _Los -Argonautas_. Dans ces 600 pages d’impression dense--matière d’une -demi-douzaine de nos actuels romans français à 7,50--, Blasco nous -décrit, sans doute, l’existence à bord d’un transatlantique de la -_Hamburg-Amerika Linie_, le _Gœthe_, sur lequel les deux -protagonistes--dont l’un n’est autre que celui de _La Horda_, Isidro -Maltrana--se sont embarqués, à Lisbonne, pour n’en descendre qu’au terme -du voyage, après deux semaines de vie en commun avec la société bigarrée -de ces palais flottants. Mais il y pose aussi les divers personnages -qui, dans les romans qu’il projetait--romans cycliques, à la façon de la -_Comédie Humaine_ et des _Rougon-Macquart_--eussent eu à représenter les -héros, chacun dans son milieu propre, de ces futures narrations. Et, -enfin, il intercale, sous forme de récits dont s’agrémente la longue -oisiveté de ces jours de totale inaction, un historique enthousiaste et -fidèle des principaux épisodes de la découverte de l’Amérique par Colomb -et des premières phases de la colonisation de ce pays. Ce roman d’une -traversée, où les amours alternent avec les fêtes, où la misère des -émigrants de tous pays contraste avec les folles dépenses des passagers -de première, est comme une longue et délicieuse suite de conversations -sur les sujets les plus variés, que l’on n’interromprait que pour -assister au défilé cinématographique de paysages et d’êtres évoqués avec -une telle puissance de suggestion, que l’on n’en conserverait pas une -impression plus vive, semble-t-il, si, au lieu de réaliser cette -croisière dans un fauteuil, immobile en son cabinet, on l’eût faite sur -le pont tanguant du _Gœthe_. Pour écrire ce livre, il fallait -l’expérience d’un Blasco, acquise au cours de ses voyages d’aller et -retour d’Europe en Amérique et vice-versa, dont j’ai parlé dès le -chapitre I. M. Ramón M. Tenreiro reconnaissait que «la force avec -laquelle Blasco Ibáñez sait, dans ses narrations, obliger chaque chose à -se présenter à nos yeux comme douée de vitalité, n’a pas diminué au -cours des ans où sa plume est restée sans exercice. Il n’est pas un -personnage de ce livre--vraie arche de Noé, où grouillent toutes les -races de la terre--qui ne nous apparaisse portraituré au naturel...» -C’est parfaitement exact, mais il eût fallu ajouter que seul un Blasco, -familier, à la date où il écrivit _Los Argonautas_, avec les divers -types raciaux des républiques de la Sud-Amérique, pouvait en risquer, -sans crainte de tomber dans une odieuse caricature, le crayon légèrement -humoristique et reproduire jusqu’aux si pittoresques manières de dire -par quoi un Péruvien se révèle, après deux minutes de discours, -distinct, par exemple, d’un Vénézuélien. Ce dernier détail ne sera guère -apprécié que par ceux des lecteurs étrangers de Blasco Ibáñez parlant le -castillan et ayant eu l’occasion d’entendre des Hispano-Américains le -parler. A la page 264 du livre, l’un des deux protagonistes espagnols du -roman fait remarquer à l’autre combien l’apparente similitude de -l’idiome est en réalité trompeuse. «Les premiers jours, dit-il, en les -entendant parler, je me disais: _Nous sommes égaux, à part quelques -différences d’accent et de syntaxe..._ Eh bien, non, nous ne le sommes -pas, égaux! Comment m’expliquerai-je? Les uns et les autres nous jouons -du même instrument, mais nous avons une oreille qui n’apprécie pas les -sons de la même manière. Si, par hasard, il m’arrive d’échapper ce qui -me semble devoir être un trait d’esprit, quelque chose qui, du moins en -Espagne, passerait pour tel, ces excellentes dames, mes auditrices, -restent insensibles, comme si elles ne m’eussent pas compris. Et voici -que, continuant de parler avec elles, j’émets une enfantine niaiserie, -une de ces plaisanteries de collège qui me vaudraient, à Madrid, d’être -conspué: aussitôt mon public de s’esclaffer sur cette stupidité et de se -la redire, comme si c’était une brillante manifestation de talent...!» -Et ce n’est point seulement, en l’espèce, divergence dans l’appréciation -des sons de l’instrument commun, mais bien opposition frappante dans les -conditions d’agilité et de force de son maniement. «Dans beaucoup de -pays de l’Amérique latine, les gens parlent avec une lenteur pénible, -comme si les douleurs d’une sorte d’enfantement accompagnaient chez eux -la recherche du vocable. Les femmes, spécialement, n’ont de corde vocale -que pour cinq minutes; après quoi, elles se taisent, se contemplant -l’une l’autre. Elles ne s’animent que lorsqu’il s’agit de «débiner», de -«_pelar_», quelqu’un, comme on dit là-bas. Mais c’est la phénomène -oratoire non spécial à l’Amérique, mais, hélas! commun à tous les pays -du globe... S’ils parlent peu, en revanche ils aiment à écouter. -Cependant, ici encore, leurs capacités auditives sont presque aussi -limitées que leur puissance verbale. A la longue, ils se fatiguent -d’entendre, bien que la conversation les intéresse. On dirait que ce qui -les offense, c’est d’être demeurés longtemps en silence. Et ils s’en -vengent en traitant de «raseur», de «_macaneador_», celui même dont ils -ont demandé la parole. Ce que l’on ne comprend pas, ce que l’on n’aime -point, il est entendu, une fois pour toutes, que c’est une -«_macana_»...»[188]. Il y aurait toute une _Anthologie_ à composer à -l’aide d’observations de cette nature, extraites des _Argonautas_ et -d’où ressortirait un tableau pittoresque de la «différence des humeurs» -entre Espagnols et Sud-Américains. - -Et quelle quantité de délicieuses observations sur d’autres traits de -mœurs, plus spécifiquement argentins! Voici, à la page 259, un -paragraphe sur les conférenciers venus du dehors pour apporter la bonne -parole européenne à ces traficants du blé et de la viande. «Les peuples -jeunes possèdent une curiosité analogue à celle de ces écoliers -appliqués et indiscrets qui, après avoir écouté les leçons de leurs -maîtres, entendent connaître encore les intimités de leur vie. Les -livres et les œuvres d’art envoyés par le vieux monde ne leur -suffisant pas, ils ont voulu voir de près la personnalité physique de -leurs auteurs. Et tous les ans, arrivent à Buenos Aires des hommes -illustres sous le prétexte d’y donner des conférences, en réalité pour -satisfaire la curiosité des Argentins et l’orgueil des nombreuses -colonies européennes qui, exhibant et fêtant le compatriote célèbre, ont -l’air de dire aux autres: «_Nous ne sommes pas des ânes, labourant le -sol ou vendant derrière un comptoir, nous autres, et il est bon que ces -«créoles» se convainquent que nous avons, chez nous, des «docteurs» qui -l’emportent sur ceux de leur pays!_» Et les Argentins, en apprenant -qu’est arrivé chez eux l’auteur d’un livre que le hasard leur a fait -lire il y a longtemps, ou le personnage politique dont ils retrouvent -chaque matin le nom dans leur journal, se disent: _Allons voir quel est -cet oiseau-là!_ Ils sacrifient donc quelques pesos pour s’enfermer dans -un théâtre de cinq à sept, où, bercés par la voix du conférencier, ils -comparent sa figure aux portraits qui en ont été publiés, étudiant la -coupe de sa redingote--pour en conclure, une fois de plus, qu’en -Argentine on s’habille mieux qu’en Europe--et vont jusqu’à compter le -nombre de fois qu’il a bu de l’eau. De plus, ils se paient le luxe de le -tourner en ridicule, lui attribuant des anecdotes où on le voit -stupéfait d’apprendre qu’en Amérique personne ne porte de plumes, à la -mode indienne. Car il faut savoir qu’en ce pays l’on tient beaucoup à ce -que les Européens continuent à s’imaginer ainsi les citoyens argentins, -à seule fin de pouvoir se moquer ensuite, avec une joie enfantine, de -l’ignorance crasse des gens du vieux monde... Quant aux femmes qui, par -curiosité, remplissent les loges, elles disparaissent dès la troisième -conférence et font bien, car elles s’y ennuient à mort. Elles n’aiment -qu’une catégorie de conférenciers: ceux qui récitent des vers... Mais il -reste les intellectuels du pays, les «docteurs», qui assistent avec une -hostilité manifeste à ces lectures; qui, dès l’entrée, se disent: -_Voyons un peu ce que va nous conter le monsieur!_ et qui, à la sortie, -protestent en chœur: _Il n’a rien dit de nouveau; nous n’avons rien -appris de lui, rien, absolument!_ Comme si quelque chose de neuf était -un accident quotidien! Comme si un homme, qui avait trouvé quelque chose -de neuf dans son pays, n’avait qu’à dire à ses compatriotes: _Attendez -un peu! Patience! Je saute dans un transatlantique et vais conter ma -découverte à ces MM. d’Amérique... Et je reviens, à l’instant!_ Comme si -les moyens de communication de notre époque et la diffusion du livre -permettaient à quiconque d’aller quelque part proclamer une idée de -création récente, sans qu’à l’instant trente ou quarante individus ne -protestent: _Pardon! Ça, c’est connu! Il y a longtemps que nous le -savions!_» - -Voici, encore, à la page 276, un passage sur les banques. «Fonder une -banque était chose courante dans ces pays. Il en naissait une chaque -semaine. Il n’est pas de rue principale de Buenos Aires qui n’en possède -un certain nombre. L’important, c’était de trouver un bon immeuble, de -le doter d’un mobilier anglais «sérieux et distingué» et de comptoirs en -acajou brillant. En outre, il fallait une enseigne énorme et toute dorée -et aussi des panoplies de drapeaux pour les fêtes patriotiques et une -façade à la merveilleuse illumination nocturne. Le capital de début: de -deux à trois millions de pesos. Vous croyez avoir raison de moi en me -demandant: _Où est ce capital?_ Il n’y a qu’à faire figurer tous ces -millions, et davantage encore si on le désire, dans les _Statuts_ et -surtout à la devanture et sur l’enseigne, en lettres colossales. En -réalité, l’on commence avec 30 ou 40.000 pesos... Vous me demanderez -également: _Où sont-ils?_ Il faut compter sur les braves gens du Comité -Directeur. On trouve toujours une demi-douzaine de boutiquiers désireux -de figurer à la tête d’une banque. C’est une jouissance que de pouvoir -dire aux amis: _Ce soir, je suis en séance au Comité Directeur_. Et -quelle joie aussi d’écrire aux parents d’Europe et aux nigauds du pays -sur un papier à en-tête de la Banque, qui leur cause du respect par la -série respectable des millions du capital social et les chiffres -mensuels d’affaires de l’établissement...» - -Je n’aurais que l’embarras du choix, si je voulais citer, à côté de ces -passages teintés de légère et riante satire, des morceaux d’une beauté -épique, où Blasco,--qui s’est donné la peine d’étudier, dans ses -moindres détails, l’histoire légendaire de Colomb, qu’il possède aussi à -fond que feu Henry Harrisse et que M. Henry Vignaud,--a retracé la geste -de la découverte du Nouveau Monde et dissipé mainte absurde légende sur -la personnalité même de l’«_Almirante_», de ce prétendu Génois dont on -ignore, en réalité, à peu près tout de la naissance et de la vie, -antérieurement à 1492. Mais de tels morceaux devraient être traduits -sans coupures et ils sont trop longs pour que je les insère dans le -présent chapitre. Les réflexions que fait Blasco Ibáñez, à la p. 327, -sur ce que coûta à l’Espagne la colonisation du Nouveau Monde, méritent -cependant qu’on s’y arrête un instant. Poète doublé d’un érudit, dont -les lectures sont parties des ouvrages les plus anciens et les plus -rares sur cette grande matière si controversée, Blasco peint -admirablement l’immense effort que représentait une entreprise -civilisatrice allant de l’actuelle moitié des Etats-Unis au détroit de -Magellan. Certains auteurs étrangers n’ont pas craint d’affirmer qu’en -trois siècles l’Espagne avait jeté dans ce gouffre une trentaine de -millions d’hommes. Le chiffre est certainement exagéré, mais que l’on -songe à l’apport de sève européenne que suppose la radicale -transformation du type physique original américain et combien les -virilités espagnoles durent, pour éclaircir le sang indien de son cuivre -autochtone, dépenser de fougue amoureuse! Si l’Espagne comptait de 18 à -20 millions d’habitants quand fut découverte l’Amérique, il est avéré -qu’à la fin du XVIIe siècle, elle n’en avait guère plus de 8 millions -et cette effroyable régression ne laisse pas de donner à réfléchir. Mais -de quelles tragédies en mer ne furent pas victimes ces bandes anonymes -d’aventuriers qui se confiaient, séduits par l’appât trompeur de -richesses légendaires, à des esquifs de hasard pour franchir, sans -autres guides que des pilotes de fortune, des cartes ridicules et leur -boussole, cette «Mer Ténébreuse»[189] dont Blasco a si bien représenté -l’effroi et dont Roselly de Lorgues, historien mystique de Colomb et de -ses voyages traduit en espagnol par D. Mariano Juderías Bénder, a dit -que tous les ouvrages de géographie d’alors justifiaient la fatale -appellation, car, sur les cartes, on voyait, dessinées autour de ce mot -effroyable, des figures si terribles que, par comparaison, les Cyclopes, -les Lestrigons, les Griffons et les Hippocentaures semblaient avoir été -des créatures charmantes. «Pendant le premier siècle de la conquête, -écrit Blasco, les aventuriers s’embarquaient sur tous les navires venus, -vieux esquifs à peine radoubés que conduisait un quelconque pilote -côtier, décidé lui aussi à tenter sa chance. A cette époque, les -administrations ignoraient les statistiques et il n’était, en outre, pas -rare que l’on partît clandestinement, sans papiers d’aucune sorte. -Personne ne se souciait de la sécurité d’autrui. Chacun pour soi et Dieu -pour tous! Car c’est en Dieu seul que l’on avait confiance et, pour le -reste, l’on était sans craintes. Une expédition commandée par un vieux -capitaine des Indes partait de Cadix pour l’Ile des Perles, sur les -côtes du Vénézuéla. Le jour était serein, la mer unie et calme. Mais le -galion était si désarticulé et pourri, qu’il n’avait pas navigué une -heure, qu’il coulait à fond brusquement, en vue de la ville et que tout -son équipage périssait dans les ondes. Cette catastrophe fit quelque -bruit, parce qu’au nombre des victimes se trouvait le fils unique de -Lope de Vega Carpio, mais combien d’autres tragédies analogues sont à -jamais ensevelies dans les ondes de la mer et de l’oubli!»--Quand on -réfléchit à ces causes, dont Blasco a si bien su démêler, pour le -lecteur non géographe, ni historien de profession, l’écheveau embrouillé -à plaisir par des pamphlétaires pour qui la haine de l’Espagne -justifiait tout, sous quel jour historique différent apparaît la -décadence, tant prômée et si peu comprise, de cette grande nation! -«Notre pays, écrit excellemment Blasco Ibáñez, est, par son histoire, -quelque peu semblable à une marmite qui aurait bouilli des siècles et -des siècles, sans que personne se soit jamais soucié de l’écarter du feu -pour que son contenu se refroidisse. Les grands peuples de l’Europe, -après la crise de fusion bouillonnante où se sont mêlées leurs races et -effacés leurs antagonismes, ont pu se reposer dans la paix. Ce repos -leur a servi pour se solidifier, s’agrandir, pour acquérir de nouvelles -forces. L’Espagne n’a pas connu de tels repos. Durant sept siècles, elle -a bouillonné sous la flamme des luttes de races et des antagonismes -religieux. Enfin, la fusion des divers ingrédients s’est, tant bien que -mal, réalisée. La mixture nationale est faite, peut-être de mauvaise -sorte, mais elle est faite. Il faut retirer la marmite du feu pour que -son contenu se cristallise, qu’il cesse de se perdre en vapeurs vaines. -Or, c’est à ce moment critique que - -[Illustration: BLASCO DANS SON CABINET DE TRAVAIL, RUE RENNEQUIN, A -PARIS, PENDANT LA GUERRE] - -[Illustration: BLASCO A NICE, LORSQUE SON ÉTAT DE SANTÉ, ÉBRANLÉ PAR UN -TRAVAIL EXCESSIF, EUT NÉCESSITÉ SON SÉJOUR DANS LE MIDI DE LA FRANCE] - -l’Espagne découvre les Indes, elle qui, en vertu d’alliances -monarchiques, était déjà maîtresse d’une moitié de l’Europe! Au lieu du -repos nécessaire, il va lui falloir bouillonner derechef sous un feu -plus intense, s’enfler en une expansion folle, absurde, la plus -extraordinaire, audacieuse et insolente que consigne l’Histoire. Une -nation relativement petite, située à l’un des bouts du vieux monde et -qui, de plus, avait la prétention de réaliser son unité en expulsant de -son sein, sous le prétexte de religion différente, ceux de ses fils qui -étaient hébreux ou musulmans, c’est elle qui entreprenait en même temps -de coloniser la moitié du globe, tout en maintenant sous son sceptre de -lointains peuples d’Europe, qui ne parlaient pas sa langue et n’étaient -pas de sa race...!» - -_Los Argonautas_, disais-je, ne pouvaient être écrits que par le seul -Blasco, dont la familiarité avec le monde des transatlantiques était -avérée par une rare pratique. Mais je tiens à marquer, en outre, que, -dès son enfance, Blasco Ibáñez ressentit, pour les choses de l’Amérique, -une curiosité passionnée. Il m’a avoué lui-même que «le souvenir de ses -premières lectures est celui de vieux livres à gravures sur bois où -étaient narrées les aventures de Colomb et de ses compagnons, ainsi que -les conquêtes de Cortés et de Pizarre». Nul doute que ces impressions de -jeunesse n’aient été transposées au premier chapitre de _Mare Nostrum_, -où l’on voit le jeune Ferragut distraire, dans l’immense «_pòrche_»[190] -de la maison paternelle, ses précoces nostalgies en se plongeant dans -l’étude d’un «volume qui racontait, sur deux colonnes aux nombreuses -planches gravées sur bois, les navigations de Colomb, les guerres -d’Hernán Cortés, les exploits de Pizarre, livre qui influa sur le reste -de son existence»[191]. Et Blasco a tenu, d’autre part, à m’affirmer que -«plus encore qu’un Espagnol de la péninsule, il était un -Hispano-Espagnol, considérant comme sa propre maison tous les pays de -langue espagnole que limitent l’Atlantique et le Pacifique». En fait, il -n’est pas, _tras los montes_, d’autre écrivain pour s’intéresser comme -lui aux choses d’Amérique et les sentir aussi profondément. Et s’il a -critiqué si rudement l’anarchie mexicaine--en des termes dont le lecteur -français aura quelque idée en se reportant aux extraits de son livre que -M. G. Hérelle a traduits au n° de Mars 1921 de la _Revue de Genève_--, -c’était que, dans l’excès de son amour, il éprouvait comme une colère -âpre et désespérée au spectacle d’une république qui retournait vers la -barbarie, quand elle eût dû suivre l’exemple d’autres républiques -sœurs, qui progressent, elles, visiblement vers le plus merveilleux, -vers le plus brillant avenir. - - - - - XIII - - Les romans de «guerre»: _Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, _Mare - Nostrum_, _Los Enemigos de la Mujer_.--Conclusion: L’œuvre - future de Blasco Ibáñez et sa signification actuelle dans les - lettres espagnoles. - - -«_Un grand trône était dressé. Un arc-en-ciel formait, derrière la tête -de celui qui était assis, comme un dais d’émeraude... Quatre animaux -énormes et pourvus chacun de six ailes gardaient le trône magnifique._ - -»_Et les sceaux du mystère étaient, par l’Agneau, rompus en présence de -celui qui était assis. Les trompettes clangoraient pour saluer le bris -du premier sceau. L’un des animaux criait: «Regarde!»_ - -»_Et le premier Cavalier apparaissait, sur un Cheval Blanc. Et ce -Cavalier tenait à la main un arc. Il avait sur la tête une couronne... -C’était_ LA PESTE. - -»_Au deuxième sceau: «Regarde!», criait le second animal, roulant des -yeux innombrables._ - -»_Et du sceau rompu issait un Cheval Roux. Le Cavalier qui le montait -brandissait une géante épée au-dessus de sa tête... C’était_ LA GUERRE. - -»_Au troisième sceau: «Regarde!», criait le troisième des animaux -ailés._ - -»_Et ce fut un Cheval Noir qui bondissait. Pour peser les aliments des -hommes. Celui qui chevauchait la bête tenait en main une balance... -C’était_ LA FAMINE. - -»_Au quatrième sceau: «Regarde!», vociférait le quatrième Animal._ - -»_Et c’était un Cheval de couleur blême qui s’élançait. Et le Cavalier -qui montait le Cheval blême, c’était_ LA MORT. - -»_Et pouvoir leur fut octroyé de faire périr les hommes par La Faim, par -La Contagion, par L’Epée et par les Bêtes Sauvages._» - -Ce brelan de sinistres chevaucheurs, disait Laurent Tailhade dans son -article de 1918, figurés en 1511 à l’aube de la réforme par Albrecht -Dürer,--jeune alors et qui, dans les bois «sublimes et baroques» de son -_Apocalypse_, déjà préconisait le furieux galop des hommes d’armes à -travers l’Europe du XVIe siècle--, cette cavalcade réapparaît, chaque -fois que, sous le vernis mensonger de la «civilisation», de «l’équité», -de la «science», la primitive barbarie éclate, chez des peuples qui se -croyaient affranchis des antiques erreurs. Cavaliers féaux de la Bête -Humaine, ce sont eux qui, cinq années durant, ont, comme aux premiers -âges, parcouru nos campagnes funèbres, accumulant ruines et cadavres sur -leur passage, propageant la hideuse ivresse du meurtre, l’homicide -folie, les haines et la cupidité, le tragique appétit de la volupté, du -sang et de la mort. Ces _Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, nous tous qui -les avons vus poursuivre leur galop furieux à l’horizon des Temps -Nouveaux--identiques à eux-mêmes, tels que les avait rêvés le prophète -de Nuremberg--et conduire à l’abattoir le troupeau des «Ephémères», nous -nous devons d’être, à jamais, reconnaissants à Blasco Ibáñez d’en avoir -éternisé, pour notre mémoire, hélas! si oublieuse, la sublime et -terrible image dans la fresque immortelle où, avec une puissance -évocatrice restée sans égale, il a retracé les affres de ce drame dont -la France tressaille toujours et dont les conséquences troubleront -longtemps encore l’Univers civilisé tout entier. - -Et, puisque nul n’a mieux su l’exprimer que Tailhade, pourquoi ne pas -lui emprunter encore cette courageuse et franche confession: que ce -n’aura pas été la moindre singularité d’une guerre où tout n’était que -surprise, étonnement et paradoxe--guerre scientifique et forcenée, où le -Primate cannibale réapparut, déguisé en chimiste, en ethnologue, en -mécanicien, où la suprématie de l’Argent s’affirma par des horreurs -laissant fort loin en arrière la cruauté des fauves du désert--, d’avoir -inspiré le plus beau commentaire de ses gestes à un écrivain sans -attaches autres que sentimentales avec les nations belligérantes. «C’est -un Espagnol venu à la France non comme un fils, mais comme un ami, qui -semble avoir, jusqu’à présent, donné le plus beau roman de la guerre, -l’épopée en prose digne de tant d’héroïsme, d’épouvante, de malheur et -de gloire. Cet homme, au nom duquel on ne saurait adjoindre sans quelque -hésitation l’épithète d’_étranger_, a, dans une œuvre que sa beauté -met à l’abri des vicissitudes communes, exprimé ce qui fut le sentiment -public chez les peuples de culture latine au début de la guerre. Haine -de l’envahisseur, optimisme guerrier, foi dans le triomphe de la -justice, dévouement, illusion: tous les enthousiasmes et toutes les -chimères sont incarnés, ici, dans des êtres qui vivent, souffrent, -agissent et pleurent comme nous.» - -Qui voudrait achever de se convaincre des différences spécifiques qui -séparent le faire de Blasco de celui de Zola n’aurait qu’à comparer la -manière de l’un et de l’autre, dans ce roman et dans _La Débâcle_. Chez -Zola, les monstres--investis, surtout à partir de _Germinal_ et de _La -Bête Humaine_, d’un rôle prépondérant et symbolique--fussent devenus une -chimère tétracéphale, des Gorgonnes quadruples, entités vivantes et -agissantes, à la façon de la Locomotive de _La Bête Humaine_, de -l’Escalier de _Pot-Bouille_, du Paradou de _La Faute de l’Abbé Mouret_. -Chez Blasco, ils servent de fond à la très simple et très humaine -histoire d’un chef de famille français, Desnoyers, transplanté au nord -de l’Argentine et revenu, après fortune faite, en France peu de temps -avant qu’éclatât le conflit de 1914. Un rameau détaché de son arbre -généalogique s’est greffé sur une souche allemande, la sœur cadette -de sa femme, fille d’un richissime _estanciero_ argentin, Madariaga, -ayant épousé le jeune Allemand Karl Hartrott, qui l’avait séduite. Ainsi -posé, le drame se déroule dans sa logique nudité. Marcel Desnoyers, -l’ancêtre, le _paterfamilias_, qui désertait en 1870 pour conquérir, -dans la pampa, grâce à son mariage, une fortune princière, connaît, -devant la furie et l’emportement guerriers de la jeunesse française, un -immense regret de ne pouvoir endosser le harnais des poilus. Son fils -aîné, Julio, jusqu’à la guerre s’était borné à «peindre les âmes», à -cueillir les myrtes de Joconde. Et sa Joconde, c’était une certaine -Marguerite Laurier, femme divorcée d’un ingénieur, propriétaire d’une -fabrique d’automobiles de la banlieue parisienne, qu’il avait épousée à -35 ans, alors qu’elle n’en avait que 25, et dont la vertu n’avait pas su -résister aux grâces de ce parfait danseur de tango, si bien que le -pauvre Laurier, averti du scandale par quelque bon camarade, avait fini -par surprendre sa femme dans un de ses rendez-vous d’amour, et, -renonçant à tuer le jeune gandin, s’était borné à renvoyer chez sa mère -la trop volage épouse. Né Argentin, Julio eût pu rester tranquillement à -Paris durant toute la guerre. Le sang français fut plus fort. Il -s’engagea dans un régiment de ligne, fut blessé, gagna les galons de -sous-lieutenant et fut tué dans une offensive, en Champagne, au moment -où il allait passer lieutenant et était proposé pour la Légion -d’Honneur. «Comme la guerre, observait Tailhade, est par essence -civilisatrice, l’épouse adultère, Marguerite Laurier, consciente, enfin, -de ses devoirs, regagne le domicile conjugal, près de l’homme--aveugle -de guerre, ou peu s’en faut--qu’elle minautorisait. L’épisode est -touchant. Il aurait pu dériver dans le comique, entre les mains d’un -conteur moins adroit que Blasco Ibáñez. Emouvoir avec un récit dont le -point de départ prête à rire, c’est cela même qui fait la gloire du -poète. Hugo a déchaîné _Ruy Blas_ sur la donnée hilarante des -_Précieuses Ridicules_.» - -Les Desnoyers possédaient à «Villeblanche-sur-Marne», à un peu plus de -deux heures de chemin de fer de Paris, un merveilleux château -historique, qui leur avait valu l’amitié d’un châtelain voisin, -ex-ministre, le sénateur Lacour, dont le fils, René, héros, lui aussi, -de la guerre, finira, amputé du bras gauche et une jambe ankylosée, par -épouser Chichí, sœur unique de Julio Desnoyers. Lors de la retraite -de la Marne, le vieux Desnoyers, qui avait laissé une baignoire en or -massif--emblème et honte à la fois de sa fortune de millionnaire--dans -son manoir, eut la folle idée de vouloir aller la sauver des -déprédations boches, et c’est à cet incident que nous sommes redevables -des plus belles pages du roman: celles des chapitres III et V de la -_Deuxième Partie_: _La Retraite_ et _L’Invasion_. Il importe, pour bien -comprendre l’exactitude de ces peintures, de se souvenir de ce qui a été -dit précédemment, au chapitre VII, des voyages de Blasco Ibáñez au -front, alors que les traces de la bataille qui sauva la France y étaient -encore fraîches et comment l’auteur put y recueillir, au -Quartier-Général de Franchet d’Esperey, plusieurs témoignages directs -sur l’énorme choc entre les deux armées. Ce sont ces particularités, -uniques, qui lui ont permis de reconstituer la réalité, de même que la -description du «centaure» Madariaga et de la vie dans son _estancia_, au -chapitre II de la _Première Partie_, n’eût jamais été possible, si -Blasco n’avait pas vécu lui-même une vie semblable en Argentine, lors de -sa période colonisatrice. Sa germanophobie, ancienne et invétérée, lui -a, d’autre part, servi admirablement dans l’invention de maints -personnages secondaires[192]. Qui oubliera jamais ce type délicieux de -pédant boche qu’est le cousin germain de Julio Desnoyers, Otto von -Hartrott, qui préconise la domination du Germain dolichocéphale sur les -peuples dont le crâne a le malheur d’être autrement constitué, attestant -Broca, Hovelaque, Letourneur ou Gobineau pour légitimer le meurtre, -l’incendie - -[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO PUBLIÉ PAR LES JOURNAUX DE NEW YORK, A -L’OCCASION DE SON VOYAGE AUX ETATS-UNIS] - -[Illustration: SÉANCE SOLENNELLE DE L’UNIVERSITÉ «GEORGE WASHINGTON» OÙ -BLASCO IBÁÑEZ A ÉTÉ REÇU DOCTEUR ÈS LETTRES «HONORIS CAUSA»] - -et le viol? Mais toute la tribu de ces von Hartrott n’est-elle pas aussi -admirablement prise du réel, junkers fanatiques de la chose militaire -qui marchent à la tête de leurs «pantins pédants» comme les maigres -hobereaux de Heine? Et faut-il évoquer la silhouette de ce commandant -Blumhard, père de famille aussi tendre que violateur homicide, -personnage de _Hermann und Dorothea_ en même temps que de _Justine_, ou -encore de Son Excellence le Général Comte de Meinberg, esthète aux -mœurs thébaines qui dut s’asseoir, aux bons temps de Guillaume, à la -Table Ronde d’Eulenburg et qui, composant des ballets, se plaît -également à fusiller les jeunes hommes convaincus de laideur? Planant -au-dessus de ces figures, amères ou repoussantes, le nihiliste Tcherkoff -et l’artiste Argensola déduisent la philosophie et la doctrine de ce -roman, où l’armature du récit, la mise en jeu de l’action, l’ordonnance -des plans révèlent la plus incomparable des maîtrises. Jamais les -épisodes ne traînent en longueur. Ils s’incorporent, ainsi que les -paysages, à la principale action. Ils sont la pulpe même et la chair, -non pas le simple ornement, du récit. - -Laurent Tailhade terminait son article d’_Hispania_ en se gaussant de la -partialité, ou de l’étroitesse d’esprit du professeur anglais James -Fitzmaurice-Kelly, lequel reprochait, indirectement, à Blasco de -travailler «pour l’exportation». Tailhade eût, sans nul doute, accentué -l’ironie, s’il eût su que cet illustre hispanologue de Londres se -trouvait, à son insu, avoir fait chorus avec le représentant, à -l’Académie Espagnole, de ces germanophiles transpyrénaïques dont les -patronymiques ornèrent, en Octobre 1916, les colonnes d’_Amistad Hispano -Germana_, et dont la haine de la France n’a eu d’égale, tout au long de -la guerre, que la pitoyable cécité intellectuelle. C’est au tome II de -_Crítica Efímera_[193] que l’employé de ministère Don Julio -Casares--critique littéraire qui obtint, naguère, un succès de scandale, -en traitant, dans son volume: _Crítica Forma_, de plagiaires les -écrivains rattachés à la période de rénovation de 1898--a réimprimé un -article où il croyait du dernier fin d’écrire que _Los Cuatro Jinetes -del Apocalipsis_ avaient d’abord été rédigés en français, puis traduits -en espagnol, et où il définissait ce roman: «_una torpe é insoportable -recopilación de cuanto el odio y la ignorancia han escrito recientemente -contra una de las naciones más cultas de Europa_»[194]. Mais à quoi bon -s’attarder à de telles pauvretés? Le succès inouï de _Los Cuatro Jinetes -del Apocalipsis_ a dépassé les espoirs même les plus optimistes. Au dire -de _The Illustrated London News_[195], la 200^{ème} édition anglaise en -aura été épuisée avant que fussent satisfaites les demandes en cours, -émanant de lecteurs dispersés à travers le monde, et cet organe -ajoutait, je tiens à le répéter, que: «_it is said to have been more -widely read than any printed work, with the exception of the -Bible_»[196]. Car cette comparaison avec la Bible,--dont présentement la -_Société Biblique_ a édité des versions en 500 langues ou dialectes, aux -noms inconnus de l’immense majorité des mortels--ne laisse pas d’être -fort caractéristique. Leur popularité ira croissant encore avec le -temps et il n’y aura pas de coin de l’Univers où elle ne pénétrera, avec -le merveilleux film que la _Metro Pictures Association_ vient de -réaliser et dont toutes les scènes ont été tournées au pied des -montagnes de San Bernardino, cette ville de la Californie du Sud fondée -en 1851 par les Mormons et qui s’est si rapidement développée, en sa -qualité de centre d’un district prodigieusement riche en fruits. Ce -film, qui laisse loin derrière lui l’informe essai tenté à Paris en 1917 -et qui portait le titre: _Debout les Morts!_ et la mention: «_Inspiré du -roman de M. Blasco Ibáñez Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse..._»[197], -a coûté à la _Metro Pictures Association_ la bagatelle d’un demi-million -de Livres et aura battu le record de l’industrie cinématographique aux -Etats-Unis. - -_Mare Nostrum_ sera le seul des trois romans de «guerre» de Blasco -Ibáñez que le public français--le public anglo-saxon a fait à _Our -Sea_[198] une fortune presque égale à celle des _Four Horsemen_--connaîtra -dans son intégralité, puisque les _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_ et -_Les Ennemis de la Femme_ lui auront été présentés avec de sensibles -mutilations et même--du moins le premier--de regrettables remaniements. -Sa traduction, que j’ai entreprise, est assez avancée et verra le jour -cette année même. C’est incontestablement un chef-d’œuvre et, je le -crois, le chef-d’œuvre de Blasco Ibáñez. La mention de date mise à la -page finale, qui est la page 446, dit: «_París, Agosto-Diciembre 1917._» -Mais le livre fut commencé en réalité à Nice en Janvier 1917 et Blasco -dut en interrompre la rédaction jusqu’en Août de la même année, pour -vaquer à ses campagnes de propagande en faveur de la cause alliée. A sa -publication, un des Directeurs du _Bulletin Hispanique_, M. G. Cirot, -professeur d’espagnol à l’Université de Bordeaux, qui, mobilisé, y -signait alors: _St-C._,--et dont j’ai cité plus haut le livre sur -l’historien Mariana--écrivit, dans le n° de Janvier-Mars 1918 de cette -revue, une _note_ dont je crois qu’il ne sera pas superflu de reproduire -le texte: «MARE NOSTRUM, par _V. Blasco Ibáñez_.--L’ironie tragique du -titre annonce la pensée de l’œuvre. L’un des romanciers les plus en vue -de l’Espagne, l’auteur de _La Barraca_, de _Flor de Mayo_, de _Cañas y -Barro_, auquel le traducteur de D’Annunzio n’a pas dédaigné de consacrer -l’effort de son rendu exact et limpide, a senti son âme, celle de sa -race, frémir sous l’outrage répété, systématique et calculé, que les -Allemands se disent obligés de commettre par la nécessité de se -défendre. C’est au moment où le nombre de bateaux espagnols coulés -passait la soixantaine, que M. Blasco Ibáñez a lancé ce manifeste -émouvant, rédigé suivant la formule de son art méthodique, avec toute la -puissance émotive d’une imagination exercée par tant d’activité -antérieure, excitée par un spectacle si terrifiant, si honteux. Sans -doute, il a ménagé les susceptibilités de ses compatriotes, les siennes -propres, en faisant, du héros de cette triste histoire, le jouet d’une -femme, non un salarié. Comme le personnage homérique dont il porte le -nom, Ulysse Ferragut, capitaine de la marine espagnole, est fasciné par -une Calypso qui le retient loin du foyer, de la patrie et du devoir; -mais sa destinée est plus lamentable. Il ne reverra pas son fils, -victime des pirates que lui-même a ravitaillés. Il ne reverra qu’une -épouse en larmes, méprisante et froide. Lui-même finira, frappé comme -son fils, après avoir racheté héroïquement sa faute, si bien que la -pitié efface la honte. Il n’y en a pas moins, dans ce romanesque récit, -une réprobation synthétique de tout un ensemble de faits dont l’histoire -multiple ne peut s’écrire et ne s’écrira probablement jamais, parce -qu’il y a des choses qu’il vaut mieux, dans l’intérêt de l’avenir, ne -pas retracer, même sur le sable... A moins que ne perce quelque jour la -vérité, provoquant un scandale salutaire et réparateur, découvrant, dans -la réalité autrement mesquine et vulgaire, quelque Ferragut, combien -moins sympathique et moins excusable! Quoi qu’il en soit, c’est un -honnête homme qui parle, dans ce livre attachant et grave, pour fixer le -jugement, peut-être encore flottant, de ses concitoyens. C’est un homme -aux idées généreuses. _Vox clamantis in deserto?_ Non, elle trouvera un -écho, cette voix, comme celle de D’Annunzio, dans la patrie inquiète et -humiliée...»[199]. - -La Calypso qui fait qu’Ulysse Ferragut abandonne le chemin du devoir et -sert, encore que passagèrement--mais suffisamment pour que sa félonie -entraîne la mort tragique de son propre fils, que M. Edmond Jaloux n’eût -pas dit «sentir son feuilleton»[200], s’il eût assisté, comme l’auteur -de ce volume en 1917, aux drames quotidiens de la piraterie sous-marine -allemande en Méditerranée--la cause du Boche en ravitaillant un de leurs -_Unterseeböte_, Blasco l’a appelée du nom mythologique de Freya, la -Vénus nordique qui a donné son nom au vendredi--_Veneris Dies: Freitag_, -c’est-à-dire _Tag der Frîa_, ou _Freia_--des Allemands. Et, ici, la -supposition se présente à l’esprit que l’auteur ait songé, pour créer ce -type, à la célèbre espionne Mata Hari, de son véritable nom -Margareta-Gertrud Zelle, arrêtée en France le 13 Février 1917, condamnée -à mort le 24 Juillet de la même année et fusillée en Octobre à -Vincennes--tout cela bien après que, dans _El Liberal_ madrilène, un -journaliste espagnol l’eût signalée, dans un article intitulé: _La dama -de las pieles blancas_, à la vindicte des Alliés, comme étant à la solde -des ennemis de leur cause en Espagne. Franchissant la distance -périlleuse et tentante qui sépare la simple hypothèse de la catégorique -affirmation, l’on voit, en effet, l’hispanologue italien Ezio Levi -écrire, dans le _Marzocco_ du 9 Janvier 1921, que «_il fatto da cronaca -da cui trae inspirazione l’ultimo (sic) romanzo di Vincenzo -Blasco-Ibáñez, è lo spionaggio della ballerina Mata-Hari, il suo -processo davanti al consiglio di guerra di Parigi, la sua fucilazione -nel forte di Vincennes_»[201]. En vérité, rien n’est moins exact et j’ai -écrit, dans _La Publicidad_ de Barcelone[202], un article spécial pour -dissiper cette légende, établissant que, «lorsque Blasco commença la -rédaction de _Mare Nostrum_, personne--sauf quelques rares agents de nos -services d’information étrangère--ne connaissait cette danseuse et que -le maître développa la trame de son récit sans penser le moins du monde -à elle. Ce ne fut que lorsqu’il approchait de la fin qu’on fusilla -l’espionne. L’auteur songea alors à profiter de cette coïncidence -tragique et c’est ainsi qu’il fit fusiller sa Freya, qu’originairement -il entendait tuer de tout autre façon. Il était allé voir l’avocat de -Mata Hari, maître Clunet, son ami, qui lui conta la scène finale, dont -il avait été témoin et que le romancier transcrivit presque -textuellement pour son douzième et dernier chapitre. C’est là tout ce -que _Mare Nostrum_ a à voir avec Mata Hari. Le reste, soit donc presque -tout le roman, est sans relations aucunes avec la Zelle. Ni Blasco -Ibáñez, ni personne ne la connaissait alors comme agent à la solde des -Allemands en pays belligérants et neutres et il n’aura pas été superflu -de fixer ici ce point délicat de controverse littéraire. Du reste, il -suffirait de lire le livre pour se convaincre que Freya est une -quelconque espionne, une espionne, risquerai-je de dire, «aquatique» et -qui, en tout cas, n’est point danseuse de métier.» - -De génération en génération, les Ferragut ont été marins. En vain, le -grand-père a-t-il envoyé a l’Université l’oncle Antonio pour en faire un -médecin, un «_señor de tierra adentro_»[203]. Le Docteur est un homme de -mer. On l’appelle le _Triton_ et son plus grand plaisir est de se livrer -à la pêche et à des fugues en Méditerranée sur les vapeurs qui veulent -bien l’accueillir. En vain, le père Ferragut, notaire à Valence, veut-il -que son fils Ulysse suive la carrière paternelle. Ulysse obéit à l’appel -de son sang et sera marin, en dépit de tout et de tous, même de sa -femme, Cinta Blanes, et du fils qu’elle lui donna, Esteban. Cet Ulysse -catalan eût pu répéter ce que Dante avait mis sur les lèvres de l’autre, -le fils de Laërte: - - _Nè dolcezza di figlio, nè la pièta_ - _Del vecchio padre, nè il debito amore_ - _Lo qual dovea Penelope far lieta,_ - - _Vincer potero dentro a me l’ardore_ - _Ch’i’ ebbi a divenir del mondo esperto,_ - _E degli vizj umani e del valore:_ - - _Ma misi me per l’alto mare aperto_ - _Sol con un legno, e con quella compagna_ - _Picciola, dalla qual non fui deserto..._[204] - -Le «_sol con un legno_» dantesque doit s’entendre d’une fragile tartane, -vite échangée contre un voilier, qui cède à son tour la place à un -vapeur, jusqu’à ce que, de fortune en fortune, la déclaration de guerre -trouve Ulysse Ferragut, devenu riche armateur, à bord du _Mare Nostrum_, -acquis en Ecosse. Les hostilités multiplient les trafics maritimes des -neutres et leurs profits. Ulysse est en train de réaliser des gains -fabuleux, lorsqu’un accident survenu dans les eaux de Naples à son -navire l’immobilise sur ces rivages enchanteurs, où, errant un jour à -travers les ruines de Pompéï et les roseraies de Pesto, le sourire de la -fatale Freya fait de lui l’esclave de cette aventurière allemande. Le -loup de mer oublie donc Cinta qui, nouvelle Pénélope, file sa laine en -l’attendant et il ne vit plus que pour la Circé parthénopéenne, dont le -mystérieux passé est pour lui un attrait de plus. Il n’apprend sa -véritable qualité d’espionne au service du Kaiser que lorsqu’il est trop -tard pour réagir et peut-être consentirait-il à mettre le _Mare Nostrum_ -au service de l’Allemagne, si son second, l’honnête Tòni, dans un élan -d’honneur outragé, n’emmenait le navire à Barcelone. Mais, sur un -voilier, il ira approvisionner de benzine, dans les eaux des Baléares, -un sous-marin allemand. C’est lors que, de cette moderne _Odyssée_, -surgit Télémaque en la personne d’Esteban Ferragut. Le jeune homme, -affolé par l’absence totale de nouvelles paternelles, a su, grâce à -Tòni, qu’une mauvaise femme retenait captif, à Naples, le capitaine du -_Mare Nostrum_ et s’est bravement rendu en cette ville pour l’y -chercher. Ne l’y ayant point trouvé, il revient en Espagne sur un vapeur -français et y périt torpillé par le même sous-marin que la trahison de -Ferragut a peut-être alimenté d’essence. La déclaration de guerre de -l’Italie à l’Allemagne, qui ramène à Barcelone le père enfin dégrisé, -fait que celui-ci apprend en cours de route la catastrophe où a péri son -enfant. Désormais, il n’aura plus qu’une pensée: la vengeance. Son -navire est mis au service des Alliés et court les mers, chargé d’armes -et d’explosifs, cependant que Freya, qui ressent pour Ferragut le -premier amour profond de sa vie, s’emploie vainement à le sauver des -représailles boches. Mais, entre ces deux êtres, s’est, désormais, -interposée l’image d’un mort et Ulysse, dans une entrevue qu’il a avec -Freya à Barcelone, centre, je l’ai dit, des intrigues sous-marines -allemandes, va jusqu’à frapper brutalement l’espionne qui, désespérée, -abandonnée par les siens, va se faire prendre en France et mourir à -Vincennes, pour, du seuil d’Adès, appeler à elle l’amant soumis -d’autrefois. Et, en effet, le _Mare Nostrum_ saute, torpillé, en vue des -rivages riants de la côte levantine, à la hauteur de Carthagène, et les -flots de la Méditerranée se referment, indifférents et silencieux, sur -cette catastrophe semblable à tant d’autres en ces années d’épouvante, -et bien faite pour qu’on lui applique encore les vers qui, dans -l’_Inferno_, closent--en conformité avec les dires de Pline et de son -compilateur, Solinus--le récit du vieil Ulysse: - - _Noi ci allegrammo, e tosto tornò in pianto;_ - _Chè dalla nuova terra un turbo nacque,_ - _E percosse del legno il primo canto._ - - _Tre volte il fé girar con tutte l’acque;_ - _Alla quarta levar la poppa in suso,_ - _E la prora ire in giù, com’altrui piacque,_ - - _Infin che ’l mar fu sopra noi richiuso_[205]. - -Ce serait commettre une erreur grossière que de voir en _Mare Nostrum_ -un roman d’amour. Dans cette mâle Odyssée catalane, ce ne sont ni Circé, -ni Pénélope qui donnent le ton. Le héros, c’en est le Ferragut dont la -mort glorieuse ne signifie pas la défaite, mais présage, au contraire, -cette victoire gagnée à travers tant de douleurs, de larmes et de -sacrifices. _Mare Nostrum_ est une œuvre énergique, où transparaît -l’invincible personnalité de l’auteur, de ce héros d’action et de pensée -pour qui la vie n’est pas un paradis terrestre où se nouent des idylles, -mais un vaste champ de bataille où les forts, s’il leur arrive de devoir -céder, ne s’avouent jamais vaincus, parce qu’ils professent la -philosophie des Surhommes, pour lesquels notre passage ici-bas n’est que -le moyen de faire triompher une volonté de puissance. Et, dominant cette -virile poésie, il en est une autre, plus irrésistible parce que purement -physique: la poésie de la mer. J’ai déjà dit que personne, avant Blasco, -n’avait célébré aussi éperdument la Méditerranée. Quand Ferragut, dans -l’attente de sa maîtresse, à l’Aquarium de Naples, distrait ses -nostalgies en déroulant le mystère des profondeurs marines, la prose du -romancier acquiert cette splendeur épique qu’avaient déjà les pages des -_Argonautas_ où sont évoquées les errances de Colomb et le calvaire des -premiers conquistadors. Du vieux Cadmus à la mitre phénicienne au Niçois -Masséna, ce _Fils aimé de la Victoire_ dont la bonne étoile s’éclipsa au -Portugal en 1810, c’est toute l’histoire maritime méditerranéenne, toute -la gloire de l’_homo mediterraneus_ qu’a, mieux qu’écrite, chantée -Blasco. Et à l’heure où je rédige ces lignes, sous le pâle et grisâtre -ciel d’un village de Bourgogne Champenoise, songeant à ces fresques -admirables de _Mare Nostrum_, je vois l’hivernale pénombre céder la -place aux horizons ensoleillés du Midi et je sens, à travers la brume -glaciale de l’Est, comme passer l’âcre et salubre brise des rivages -heureux de la mer latine. - -J’ai demandé à Blasco de me dire dans quelles conditions il avait écrit -_Los Enemigos de la Mujer_. «Je dus, m’a-t-il déclaré, passer, comme -vous le savez, les derniers mois de la guerre sur la Côte d’Azur pour -refaire une santé gravement compromise par des excès de travail de -quatre années. Les médecins m’avaient rigoureusement prescrit de -m’abstenir de toute occupation mentale. Mais il me semble ne plus vivre, -lorsque mon activité doit chômer. Les jours de paresse, j’ai l’air -honteux et confus de quelqu’un dont la conscience ne serait pas -tranquille. Au bout de quelques semaines de ce repos forcé, je sentis la -nécessité de composer un nouveau roman et c’est ainsi que--lentement, à -cause d’un état physique précaire--j’écrivis mon livre. Par un étrange -phénomène, à mesure que j’avançais dans la composition, je sentais ma -santé se fortifier et quand j’en eus achevé le dernier chapitre, rien, -désormais, ne s’opposait à ce que je songeasse aux préparatifs de mon -voyage aux Etats-Unis. _Los Enemigos de la Mujer_ ont donc été rédigés à -Monte-Carlo, où j’ai résidé une année entière et si j’y suis resté la -paix signée, c’est que je tenais à terminer cette œuvre à l’endroit -même où s’en déroulait l’intrigue.» - -Je ne sache pas qu’il existe--et cependant le nombre des romans dont -l’action se passe dans la Principauté est considérable--d’ouvrages -d’imagination où le milieu monégasque ait été reconstitué de façon plus -parlante, en sa phase de guerre, qu’aux chapitres IV, VI, VII, VIII et -XII des _Ennemis de la Femme_. Mais le but de Blasco, en composant ce -volume, était tout autre que de se livrer à des fantaisies de peintre et -de satirique. Son dernier roman est le livre des égoïstes, des -jouisseurs qui surent, pendant presque tout le cours de la tragédie, -rester en marge des événements, continuant, dans l’un des plus beaux -recoins du globe et à quelques centaines de kilomètres du sanglant -abattoir, leur existence vide de toujours jusqu’à ce que, touchés par la -grâce, les plus représentatifs d’entre eux se jetèrent, à leur tour, -dans la mêlée, pour en sortir meurtris de corps, mais rajeunis d’âme et -devenus d’autres hommes. Le Prince Miguel-Fédor Lubimoff était fils d’un -général de Don Carlos, Don Miguel Saldaña, marquis de Villablanca, dont -la participation à la dernière guerre carliste--déclarée sous le -prétexte de l’élection du Duc d’Aoste au trône d’Espagne en 1871, puis -de la proclamation de la République en 1873--eut pour conséquence, à -l’échec final de celle-ci en 1876, l’exil de ce personnage à Vienne, -d’où, lors de la guerre Russo-Turque, il passa en Russie pour épouser, à -Pétersbourg, la richissime princesse Lubimoff, une neurasthénique qui -finira ses jours à Paris, remariée, après veuvage, à un gentilhomme -écossais. Lubimoff fils, qui a gaspillé sa jeunesse dans les plus folles -aventures, se trouve, lorsqu’éclate la guerre et près de la quarantaine, -à la tête d’une fortune déjà fort ébréchée et que les événements de -Russie compromettront très sensiblement. Ce mélange hybride de Slave et -de Latin, blasé mais non déséquilibré, s’est réfugié dans la splendide -villa qu’il possède à Monte-Carlo, la _Villa-Sirena_, où il a résolu, en -raffiné qui sait que la femme est cause de tout mal--mais aussi de tout -bien--entre les hommes, de vivre, dans la compagnie de parasites, une -sorte d’existence cénobitique où tous les vices seront permis, sauf -celui qu’à la p. 303 du livre l’on définit: «_la única embriaguez -interesante de nuestra existencia_»[206]. Ces parasites constituent un -autre brelan, moins redoutable certes que celui évoqué par Dürer, le -peintre terrifique, mais qui n’en reste pas moins extrêmement original. -Voici, d’abord, Don Marcos Toledo, épave des guerres carlistes, qui, -après avoir connu les misères de l’abandon à Paris, avait fini par -échouer dans le palais de la Princesse Lubimoff, à la Plaine Monceau, en -qualité de maître de castillan du jeune Miguel, dont il est devenu le -chambellan, non sans s’être adjoint préalablement le titre, aussi -honorifique qu’irréel, de Colonel. Doué d’un bon sens assez perspicace, -Don Marcos a parfois des reparties curieuses, telle celle qui lui fait -dire, p. 222, qu’en sa qualité d’Espagnol--l’action du roman se passe au -cours de l’année 1918--et de patriote, «il souffre de voir l’Espagne en -marge de la lutte, s’efforçant d’ignorer ce qui se passe dans le reste -du monde, se cachant la tête sous son aile à la façon de certains -échassiers, qui s’imaginent ainsi que, de ne pas voir le péril, celui-ci -les épargnera. Si sa patrie ne figurait pas parmi les nations -«indécentes», elle ne comptait pas, cependant, parmi les peuples -«décents», puisqu’elle laissait systématiquement échapper l’occasion -d’une gloire qui le faisait, lui, frémir...» Ou cette autre, sur -Guillaume II, à la page 227: «Je connais parfaitement le Kaiser. Ce -n’est qu’un lieutenant. Un lieutenant qui a vieilli, tout en conservant -l’étourderie et la pétulance de sa jeunesse. Mais il a l’honneur de -l’officier et, se voyant perdu, il se brûlera la cervelle. Vous verrez -qu’en cas de défaite, il se suicidera ainsi...» Atilio Castro, lointain -parent du prince, n’est qu’un de ces pique-assiettes du monde comme il -faut, dont Monte-Carlo a possédé et possède tant de spécimens bizarres. -Vague consul d’Espagne, naguère, nul ne sait au juste où, mais, en tout -cas, fort peu de temps, il s’est fait joueur professionnel: «_el señor -del 17_»[207], et, toujours décavé, n’en vit pas moins, en apparence, -comme le gentleman correct et le parfait «_caballero_»[208] que ce genre -d’individus apparaît par définition. Teófilo Spadoni, lui, n’est qu’un -vulgaire pianiste qui, ayant fait partie des équipes musicales du prince -à bord de ses yachts successifs--sur l’un desquels Lubimoff reçut, en -cousin, Guillaume II--, restera son commensal. Né de parents italiens, -peut-être au Caire, à moins qu’à Athènes ou à Constantinople, il -constitue le plus parfait type de crétin que l’on puisse imaginer, -partageant son existence entre une mélomanie presque machinale et la -hantise de la roulette et du trente-et-quarante, pauvre pantin qui ne -joue, lui, que le 5 et dont l’idée fixe serait de découvrir la -bienheureuse martingale qui lui permettrait de faire sauter la banque de -M. Blanc et de détrôner Son Altesse Sérénissime, le Prince Albert. -Carlos Novoa, enfin, n’est qu’un simple pédagogue espagnol, -c’est-à-dire, en dehors de la science, un être sans intérêt. Son -Gouvernement l’avait envoyé au _Musée Océanographique_ pour y étudier la -faune marine, mais il finit par laisser là le plankton et cultiver, lui -aussi, avec l’application professionnelle les 36 numéros et les 6 jeux -de cartes du Casino. - -Tel est le brelan des cinq _Ennemis de la Femme_. Leur association, où -la seule langue parlée est l’espagnol, sera cependant de courte durée. -La Femme, qu’ils ont bannie de leur milieu, ne tarde pas à se venger -d’eux et l’aphorisme de Lucrèce--_De Rerum Natura_, I, 23-24--que citait -D. Juan Valera en 1874 à l’épilogue de sa _Pepita Jiménez_: - - _Nec sine te quidquam dias in luminis oras_ - _Exoritur, neque fit lætum, neque amabile quidquam,_[209] - -trouve, une fois de plus--comme, déjà, c’était le cas dans l’un des -premiers essais dramatiques attribués à Shakespeare: _Love’s Labour is -lost_, dont Michel Carré et Jules Barbier tirèrent leurs _Peines d’amour -perdues_--en le triomphe rapide de Vénus honnie, son éternelle -application. Le «Colonel» tombe amoureux de Madó, fille du jardinier de -_Villa-Sirena_, et finit par l’épouser. On devine ce que sera cette -union et si la jeune femme, à la fin du livre, fait les yeux doux à un -sous-officier yankee, l’on peut être certain que ce n’est là qu’un -commencement et que la chose aura plus d’une suite! Castro, toujours -distingué, courtise d’abord vaguement Doña Enriqueta, la «_Infanta_», -fille de Don Carlos, une joueuse passionnée, puis tombe dans les bras -d’une rastaquouère sud-américaine, _gaucho_ en jupons, Doña Clorinda, -que ses allures d’Amazone du Tasse ont fait dénommer «_la Generala_» et -avec laquelle il disparaît--lui, trouvant, comme soldat de la Légion, -une mort glorieuse au front; elle, évanouie à Paris, dans les troubles -remous de la guerre. Spadoni, irréductible, s’il continue à abhorrer la -femme, ce n’est que pour sombrer dans la plus dangereuse débauche du -jeu. Novoa, passionnément esclave d’une soubrette, se voit abandonné - -[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ PORTANT, A L’UNIVERSITE «GEORGE -WASHINGTON», LA ROBE, BORDEE DE VELOURS BLANC ET DOUBLÉE DE SOIE JAUNE -ET BLEUE, DES DOCTEURS «IN ARTS AND LETTERS»] - -[Illustration: LES ÉTUDIANTES DE «BRYN MAWR COLLEGE», ÉCOLE SUPÉRIEURE -POUR FEMMES EN PENNSYLVANIE--RECEVANT, EN PLEIN HIVER, BLASCO, A CHEVAL, -DANS LE PARC DU COLLEGE] - -par celle-ci, qui lui préfère un officier américain et retourne -tristement en Espagne, où sa science marine sera royalement rétribuée à -raison de cinq cents _pesetas_ mensuelles. Le prince, malgré ses dédains -de nabab repu, a à peine retrouvé une amie d’enfance, fille du frère de -son beau-père et d’une niaise et orgueilleuse créole mexicaine, la -duchesse Alicia de Delille, qu’il recommence avec cette opiomane de 40 -ans, fervente du tapis vert où elle perd et reperd des fortunes, son -existence d’autrefois. Mais la duchesse, qui tenait son titre d’un duc -français, mari plus âgé qu’elle de vingt ans et qui a dû l’abandonner -lorsqu’elle l’eut fait père sans sa collaboration, apprend soudainement -que ce fils adultérin, Français pourvu d’un faux état-civil -et--naturellement--pilote aviateur, est mort, en captivité, en Allemagne -et son désespoir est tel qu’elle éconduit définitivement Miguel. -Celui-ci, qui n’en est pas à une folie près, se bat en duel avec un -pauvre diable de blessé de guerre, un lieutenant espagnol de la Légion, -Antonio Martínez, qu’il soupçonne, dans sa stupide jalousie, de l’avoir -remplacé dans les faveurs d’Alicia, puis, sermonné par une angélique -infirmière anglaise, lady Lewis--dont l’oncle partage sa vie entre le -whisky et le Casino--finit par reconnaître, un peu tard, qu’il a fait, -jusqu’ici, lamentablement fausse route, s’engage, à son tour, dans la -Légion, où sa qualité d’ancien capitaine de la Garde Impériale le fait -admettre au titre de sous-lieutenant, passe dix mois et vingt jours au -front, y perd un bras et ne revient, après l’armistice, à Monte-Carlo, -que pour y apprendre qu’Alicia, morte des suites d’un empoisonnement du -sang contracté comme dame de la Croix-Rouge dans un hôpital militaire, -lui a légué tout ce qu’elle possédait outre-mer, et, en particulier, ses -mines d’argent du Mexique, «rien en ce moment, mais demain, peut-être, -une fortune presque égale à celle que Lubimoff possédait, naguère, en -Russie.» - -Le roman est touffu, mais, à travers ces halliers de verdures -méditerranéennes, un sentier serpente, qui nous conduit à une clairière -inondée de glorieuse lumière, d’où, comme des esplanades du cimetière de -Beausoleil, la vie sourit à la mort. Cette clairière, Miguel Lubimoff -n’y arrive qu’aux dernières pages du livre, où la purification de son -âme s’est réalisée dans la douleur. Ce mutilé que la double flamme de la -souffrance physique et morale a converti, retrouve, en face des horizons -radieux de la mer latine, le sens de la vie, et, plus noble que le -prince Nekhludov de _Résurrection_, dans Tolstoï, consacrera désormais -ses jours, non au salut d’une seule existence, mais «au bonheur de -cinquante infortunés, parmi les centaines de millions qui peuplent la -terre». Il connaîtra le mélancolique plaisir de «contempler la -vie»[210]. Cette vie de demain, que sera-t-elle? Blasco, écrivant ce -splendide chapitre XII et dernier de _Los Enemigos de la Mujer_ en -Juillet 1919, ressent quelques doutes amers sur notre avenir européen. -Il met dans la méditation de Lubimoff une ombre sinistre. «Le prince -pense avec amertume à une possible déception. Voir renaître intacte la -bestialité primitive, après un cataclysme accepté comme une rénovation! -Contempler la faillite de tant d’esprits généreux, de tant de nobles -intelligences aspirant au triomphe du bien, désirant aux hommes la paix -et aux peuples la douce société, travaillant contre la guerre, comme les -associations d’hygiène luttent pour éviter les contagions!» En lisant -ces lignes, un nom vient aux lèvres: Wilson! Et Blasco, qui a tous les -courages, a eu le noble et mâle courage de rendre justice à ce grand -homme, dont la gloire aura pu être niée par une coalition d’esprits à -courte vue, mais qui n’en rayonnera pas moins, dans les temps futurs, -comme celle d’un précurseur. D’ailleurs son très juste éloge de -l’Amérique et de son intervention à nos côtés--intervention qui nous a -sauvés--est allé au cœur des Américains et lorsque Mr. William -Millier Collier recevra Blasco docteur de l’Université _George -Washington_ avec la phrase rituelle: «_Doctor Blasco Ibáñez, I welcome -you into the fellowship of the Alumni of The George Washington -University_»[211], le Président de cet illustre Institut se complaira à -féliciter le récipiendaire pour avoir «_appreciated the motives of the -people of the United States, and in your last novel, «The Enemies of the -Woman», you have given them a generous measure of praise for their -intervention_»[212]. - - * * * * * - -Arrivés au terme de ce travail, il apparaît légitime de se demander ce -que pourra être l’ultérieure évolution du romancier et de déterminer, -en attendant, sa place actuelle dans la littérature espagnole. Avec une -nature comme celle de Blasco, qui a réduit au minimum la tyrannie de la -chair sur l’esprit--il ne joue jamais[213], ne fume plus, ne goûte que -médiocrement le théâtre[214], et, s’il continue à croire à la réalité du -dogme formulé par Lubimoff à la page 303 des _Ennemis de la Femme_ et -cité plus haut, ce n’est que parce qu’homme complet, dont la robuste -virilité ne saurait se contenter de la viande creuse des idéologies et, -défiant les années, serait capable de consommer, octogénaire, le -sacrifice à l’Anadyomène avec la même vigoureuse exaltation qu’un -éphèbe--, l’argent, en tant qu’instrument de liberté et d’indépendance -sociale, est sans doute un but de la carrière littéraire, comme, en -définitive, de toute activité humaine organisée, mais ce n’en saurait -être le but suprême. Blasco vient d’en donner, d’ailleurs, une preuve -nouvelle, éclatante, en différant, pour des raisons qui ne relèvent que -de ses scrupules littéraires, la publication de _El Aguila y la -Serpiente_--achevé depuis le 15 Mars--et en lui substituant celle d’une -œuvre fantastique, composée en 40 jours, différente de toutes celles -jusqu’ici parues: _El Paraiso de las Mujeres_[215], dont l’édition -espagnole ne verra, cependant, le jour qu’après sa version anglaise dans -un magazine new yorkais. Ce but suprême, c’est celui qu’en véritable -artiste,--dominant le calcul des gains matériels et insoucieux des -préocupations de la vente,--il précisait, dans son discours du 23 -Février 1920 à l’Université de Washington, comme étant «le grand secret -du génie» et qui consiste dans la conquête d’une gloire de plus en plus -pleine et mondiale par la réalisation d’œuvres de plus en plus -triomphantes et par leur signification et par leur forme. La volonté de -fer de Blasco, en union avec ses facultés d’observation élargies, nous -réserve donc, certainement, quelques surprises. Je lui ai demandé, il y -a fort peu de temps, ce qu’il pensait du roman cinématographique et il -m’a confessé que sa préoccupation dominante était de lui trouver une -forme nouvelle originale. Dans ce désir véhément, je crois bien que -collaborent l’homme d’action--toujours désireux de lutter avec -l’inconnu--et le romancier professionnel, anxieux de se rajeunir, de -rénover sa formule, d’inventer une variété inédite d’illusion en trois -ou quatre cents pages. «Si le cinématographe m’intéresse tant, m’a-t-il -dit, c’est que, contrairement à ce que pensent beaucoup, il n’a rien à -voir avec le théâtre. Ainsi s’explique le fait que les comédies filmées -ennuient le public, alors qu’au contraire les romans cinématographiés -l’enchantent. Qu’est-ce qu’un film? Un roman exprimé par des images. Le -théâtre est victime de sa limitation dans l’espace. Il faut que tout s’y -passe sur la scène et il ne peut s’y passer que peu de choses à la fois. -Dans les romans, comme sur le film, on peut développer en même temps -diverses histoires, dont le champ d’action se trouve aux endroits les -plus divers et qui, finalement, convergent en un dénouement unique, en -une action commune. A chaque instant, il est loisible de changer de -lieux et de personnages, ce que l’on ne peut se permettre au théâtre que -de façon très restreinte. Et puis, une pièce de théâtre a tout juste -cinq actes au maximum, avec, si l’on veut, quelques tableaux -supplémentaires. Or, un film reste libre, comme un roman, de multiplier -scènes et décors au gré de l’auteur, pour la réalisation de l’effet -voulu par ce dernier. Mes romans viennent d’être acquis par les -principales maisons cinématographiques de New York pour être filmés. -J’ai vu moi-même, lors de mon séjour aux Etats-Unis, fonctionner de près -la technique du film et j’ai connu dans l’intimité la plupart des -meilleurs artistes cinématographiques de là-bas. Vous comprendrez que, -dans ces conditions, ce qui touche au cinéma ne me laisse pas -indifférent...» - -Attendons donc, confiants en la maxime favorite de Blasco, que «tout -s’arrange en ce monde». Sans doute, le plus souvent, tout s’arrange fort -mal. Mais l’essentiel, pour que continue la comédie de la vie, n’est-ce -pas le mouvement, l’action, bonne ou mauvaise? Blasco, dont les nerfs -sont à fleur de peau, est, d’ailleurs, essentiellement bon. Son plus que -septuagénaire traducteur, M. Hérelle, m’écrivait, ces jours derniers: -«J’ai autant de sympathie pour le caractère généreux de Blasco que -d’admiration pour la puissante fécondité de son talent, et, quant à -lui, je crois ne pas exagérer en disant qu’il me considère comme un ami, -au moins autant que comme un traducteur.» M. F. Ménétrier, de son côté, -m’a adressé le plus chaleureux éloge du caractère de Blasco, qu’il a pu -étudier à loisir à Madrid, dans le séjour de plusieurs semaines qu’il y -fit au printemps de 1905, époque où le député de Valence le présenta à -son ami, député également, D. Luis Morote, et aux écrivains D. Mauricio -López-Roberts--qui habitait alors, dans une petite rue voisine de celle -de Blasco, un hôtel luxueux--, D. Gregorio Martínez Sierra, à -l’inimitable Rubén Darío et enfin,--_last not least_--à Pérez Galdós -lui-même, ainsi qu’aux artistes D. Agustín Querol y Subirats, de -Tortosa--, sculpteur mort à Madrid en 1909, dont l’Amérique latine -possède plusieurs monuments notables, tel celui élevé à Lima à la -mémoire du colonel Bolognesi--et à D. Joaquín Sorolla. «Blasco, m’a dit -M. F. Ménétrier à la lettre, est l’un des hommes les plus aimables, les -plus complaisants que je connaisse. J’ai pour lui une véritable -affection, parce que j’estime beaucoup son caractère...» Je pourrais -multiplier ces témoignages, en y ajoutant le mien propre, dont maintes -curieuses vicissitudes ont éprouvé la constante fermeté. De cette bonté, -légendaire, Blasco m’a fourni, naguère, en ces termes l’explication -philosophique: «Beaucoup de gens écrivent que je suis bon, extrêmement -bon. Ce n’est pas si certain. Je ne suis ni bon ni méchant. Je suis tout -simplement un impulsif. A la première impression, je m’emballe et suis -l’entraînement de mes nerfs. Puis, à la réflexion, il se trouve que je -ne constate, au fond de mon âme, ni haine ni rancœur. J’ignore le -plaisir de la vengeance. Je vous avouerai que j’en ai cependant, et plus -d’une fois, ressenti le désir. L’on n’est pas homme pour rien, n’est-ce -pas? Mais je me suis dit aussitôt: «A quoi bon? Il en coûte plus de -faire le mal que le bien. Et il faut être bon, ne serait-ce que parce -que c’est plus commode!»... Le romancier, après une courte pause, -ajouta: «_Todo el que es fuerte verdaderamente es bueno, no sólo por -imposiciones de la moral, sino por un resultado de su equilibrio y de su -fuerza: los débiles y los ruines son los que guardan un recuerdo siempre -vivo de lo que han sufrido y acarician la esperanza de vengarse..._»[216] -Puis, comme pesant lentement ses paroles, il me fit ces ultimes aveux: -«Je me connais mieux que personne. Si ce que l’on écrit contre moi est -vrai, ce n’est pas du nouveau pour moi. J’en suis informé depuis -longtemps. Si c’est une injustice et le fruit de l’envie, c’est chose -inutile, car l’on n’arriverait jamais à me rendre pire que je suis. -L’éloge et le blâme, en somme, mon cher ami, sachez-le bien, ne sont que -des accidents momentanés de la carrière littéraire et incapables -d’influer sérieusement sur la vocation d’un artiste véritable.» - -Tel est Blasco Ibáñez. Quant à lui assigner une place dans les lettres -espagnoles contemporaines, à quoi bon? Il reste lui-même et bien -lui-même, comme l’a vu et dit le vieux docteur juif Max Nordau dans son -tout récent et si curieux volume d’_Impressions Espagnoles_. N’est-ce -point suffisant? Voici, cependant, deux témoignages, que je fais miens, -parce qu’ils représentent assez exactement ma propre façon de voir. -Celui de Laurent Tailhade d’abord, - -[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ DANS SON SALON DE NICE - -D’après une photographie publiée en 1921 dans un organe anglais de la -Côte d’Azur] - -[Illustration: BLASCO DANS SON CABINET DE TRAVAIL A NICE (1921) - -Au fond, sur un meuble, divers souvenirs indiens rapportés de l’Amérique -du Nord, ainsi qu’un drapeau américain, don d’un club de New York] - -en 1918: «A coup sûr, Blasco Ibáñez est plus notoire en France que Pérez -Galdós, José de Pereda et même que la Comtesse Pardo Bazán. Cela, -peut-être, ne tient point à ce que Blasco «_escribe para la -exportación_»[217], mais, à ce que, pourvu d’une puissance d’expansion -œcuménique, l’art du maître ne prend point souci des frontières, -montagnes ou préjugés. Il est connu en France comme Rudyard Kipling, ou -cet emphatique D’Annunzio; mais avec un renom plus vaste et de meilleur -aloi. Déjà, les écrivains, ses frères, et les humanistes, les experts -dans le métier d’écrire, le tiennent pour un héros de l’Art, comme il -fut un héros de l’Action et de la Politique. Ce n’est pas une gloire -viagère qu’ils promettent à ses écrits. En effet, Blasco -Ibáñez--écrivain, penseur, poète--appartient à la lignée auguste des -Maîtres qu’applaudit l’Univers. Et c’est un héritier de Balzac, un émule -de Maupassant ou de Zola que donne à la France le pays de Calderón et de -Cervantes.» Ces paroles, dans l’organe de l’_Institut d’Etudes -Hispaniques de l’Université de Paris_, dont M. E. Martinenche, -professeur à la Sorbonne, est Président, ont leur signification, sans -doute. Voici, maintenant, celles de l’ex-ambassadeur à Madrid, actuel -Président de la _George Washington University_, lors de la cérémonie du -23 Février 1920: «_In your person, sir, we see the modern glory of -Spanish literature effulgent. You have written much and your readers are -numbered by millions and are found in all lands. Your «Four Horsemen» -have already galloped around the globe. More than two hundred editions -of that one novel have been printed. Your works show the highest -literary genius. You have the power not only of vividly describing -things, but of interpreting their inner significance. Thoroughly -realistic, there is in all that you have written a full tide of human -sentiment. There is a strength and a vigor in the characters that you -have created that suggest the statues of Rodin. Upon the pages of the -printed book, you, a Spanish writer, have drawn pictures that have all -the vital energy and all the passionate realism that distinguish the -paintings of your great compatriots, Sorolla and Zuloaga. Critics were -not uttering empty compliments, when they said of you: «Zola was not -more realistic; Victor Hugo was not more brilliant.» We North Americans -do not challenge the statement of one of our own greatest novelists, -William Dean Howells, who has said of one of your novels that it is «one -of the fullest and richest in modern fiction, worthy to rank with the -greatest Russian works and beyond anything yet done in English, and in -its climax as logically and ruthlessly tragical as anything that the -Spanish spirit has yet imagined». We accept the verdict of those who -have pronounced you the foremost of living novelists and who have -declared that your works have a permanent place in the world’s -literature_»[218]. - -A ces deux témoignages, il sera bon, sans doute, d’adjoindre un -témoignage d’Espagne. Je le choisirai parmi les plus récents et -l’emprunterai à l’organe des francophiles catalans, cette _Publicidad_ -qui a si vaillamment défendu la cause alliée pendant la Guerre et qui, -saluant--dans son édition du soir du 27 Avril 1921--l’arrivée de Blasco -Ibáñez à Barcelone, voit en lui avant tout l’écrivain «homme d’action» -et--préludant par ses louanges aux fêtes que Valence prépare à son -romancier--exalte, en ce descendant spirituel des grands génies coureurs -de monde du XVI^{ème} Siècle espagnol, «_el único hombre de España que -ha sabido, con gran tumulto, correr mundo..._» - -VÉRONNES (CÔTE-D’OR), Mars-Avril 1921. - - * * * * * - - - TABLE DES MATIÈRES - - - .....Pages - - I.--L’homme et ses distractions.--Son amour des livres et sa - haine pour les manuscrits et brochures, ainsi que les articles de - presse.--Les cinq bibliothèques différentes.--Son oubli du passé et de - ses propres œuvres.--Incapable de vieillir, il n’a de pensées que pour - l’avenir......5 - - II.--Sa jeunesse et ses ascendants.--Le prêtre - _guerrillero_.--Enthousiasme pour la mer.--Horreur des - mathématiques.--L’étudiant indiscipliné.--Madrid et D. Manuel - Fernández y González.--Le premier discours révolutionnaire.--Un sonnet - gratifié de six mois de prison......19 - - III.--Le révolutionnaire.--Il émigre à Paris.--«Le grand homme numéro - 52.»--Vie joyeuse et batailleuse au Quartier Latin.--Le journal _El - Pueblo_.--Enorme labeur de journaliste.--Poursuites judiciaires et - emprisonnement.--Fuite en Italie et composition de _En el País del - Arte_.--Condamnation au bagne par le Conseil de guerre de la 3e Région - Militaire.--Du _Presidio_ à la Chambre des Députés.--Triple besogne de - député, conspirateur et romancier.--Ses désillusions politiques et son - romantisme républicain......40 - - IV.--Aversion pour les groupements littéraires.--Individualisme.--Le - programme esthétique de l’auteur.--Ses goûts somptuaires: le «palais» - de la Malvarrosa et le petit hôtel de Madrid.--Histoire d’une table - de marbre.--Un voyage de Madrid à Bordeaux qui se termine en Asie - Mineure.--_Oriente._--Avec le «Sultan Rouge».--Le forçat au palais du - souverain des _Mille et Une Nuits_.--La plaque de brillants de Blasco - Ibáñez.--La mission que lui confie le Grand Vizir.--Le retour en - Espagne en Novembre 1907......65 - - V.--Blasco Ibáñez ami de la lecture et de la musique.--Son culte pour - Beethoven et pour Victor Hugo.--Ses duels.--Une balle de charité - qui faillit devenir balle homicide.--Sa discrétion d’auteur.--Ses - scrupules sentimentaux.--Histoire du roman: _La Voluntad de - Vivir_......96 - - VI.--Voyage en Amérique du Sud.--Amitié avec Anatole - France.--Prouesses de Blasco Ibáñez comme conférencier.--Le - «ténor littéraire» bat le torero, ou 14.500 francs or pour une - conférence.--L’orateur se transforme en colonisateur.--La vie - dans la _Colonia Cervantes_, en Patagonie.--Triple lutte: avec le - sol, avec les hommes, avec les banques.--Un discours prononcé la - carabine Winchester à la main.--Fondation d’une seconde colonie, à - Corrientes.--Contraste entre ces deux _settlements_, séparés par 4 - jours et 4 nuits de chemin de fer.--Le premier hôte de la nouvelle - maison tropicale.--Le colonisateur renonce à son entreprise......116 - - VII.--La guerre vue de l’Océan, avant sa déclaration.--Foi - extraordinaire de Blasco Ibáñez dans le triomphe final des - Alliés.--Son antigermanisme systématique.--Son immense labeur au - cours des hostilités.--Les 9 tomes de son _Historia de la Guerra - Europea de 1914_.--Ses trois romans de «guerre».--Manifestations - des germanophiles de Barcelone contre Blasco.--Les souffrances de - la vie à Paris.--Son abnégation héroïque «_por la patria de Victor - Hugo_»......148 - - VIII.--L’immense succès, aux Etats-Unis, des _Quatre Cavaliers de - l’Apocalypse_.--Comment l’auteur en eut connaissance.--Le roman vendu - 300 dollars produit une fortune à la traductrice.--Un éditeur «_rara - avis_».--Voyage de Blasco Ibáñez en Amérique du Nord.--Triomphes et - honneurs.--Le _Militarisme Mexicain_.--Le Dr. Blasco Ibáñez revient - en Europe pour y écrire, à Nice, _El Aguila y la Serpiente_, roman - mexicain......172 - - IX.--Classification des romans de Blasco Ibáñez: Romans valenciens, - Romans espagnols, Cycle américain, Triptyque de «guerre».--Blasco - Ibáñez est-il le «Zola espagnol»?--Comment Blasco a écrit ses - romans.--Quelques réflexions sur le style du romancier......192 - - X.--Etat de la littérature à Valence avant Blasco Ibáñez.--Importance - des _Contes_ de ce dernier pour l’appréciation de ses romans - valenciens: _Arroz y Tartana_, _Flor de Mayo_, _La Barraca_, _Entre - Naranjos_, _Sónnica la Cortesana_, _Cañas y Barro_......217 - - XI.--Les romans «espagnols».--I° Romans de lutte: _La Catedral_, - _El Intruso_, _La Bodega_, _La Horda_.--II° Romans d’analyse: - _La Maja Desnuda_, _Sangre y Arena_, _Los Muertos Mandan_, _Luna - Benamor_......246 - - XII.--Le programme «américain» de Blasco Ibáñez en 1914 et - aujourd’hui.--_Los Argonautas._--Sujet et valeur de ce roman.--Amour - ancien et profond de Blasco pour l’Amérique......275 - - XIII.--Les romans de «guerre»: _Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, - _Mare Nostrum_, _Los Enemigos de la Mujer_.--Conclusion: L’œuvre - future de Blasco Ibáñez et sa signification actuelle dans les lettres - espagnoles......291 - -NOTES: - - [1] «Celui que je vais écrire.» - - [2] «J’ai l’idée d’un roman, demain je me mets au travail.» - - [3] Madrid, 1910. L’interview remonte, en réalité, à 1909. - - [4] «Ah! C’est de Blasco Ibáñez que vous me parlez?» - - [5] «Valence est terre divine, puisque là où hier poussait le froment, - croît aujourd’hui le riz...» - - [6] «La viande est de l’herbe, l’herbe de l’eau, l’homme une femme et - la femme rien.» - - [7] «Un paradis habité par des démons.» - - [8] «Je ne saurais le faire.» - - [9] «Mais donnez-moi du temps et, certainement, je l’entreprendrai.» - - [10] «Père Michel», en valencien. On appelle _cura de escopeta_ un - type de Nemrod en soutane très courant en Espagne chez les curés de - campagne, dits aussi _curas de misa y olla_, par ce que toutes leurs - ambitions sont de dire la messe pour faire bouillir leur marmite. - - [11] «Tout Espagnol est avocat à moins de preuve du contraire.» - - [12] «Oiseau messager de la tempête.» - - [13] «Quels temps! Quelle audacieuse jeunesse! Depuis quand les - morveux écrivent-ils donc des romans?» - - [14] «La cape recouvre tout.» Ce proverbe s’emploie aussi parfois, - au figuré, pour indiquer que, sous de belles apparences, se cachent - souvent de grands défauts. - - [15] Nom que portent les quartiers bas de Madrid, qui sont ceux où - habite la populace. - - [16] «Ce n’est pas mal! En vérité, jeune homme, tu possèdes quelque - talent pour ce genre de choses!» - - [17] «Petit étudiant.» Ainsi appelait-on alors, dans ces milieux, - Blasco Ibáñez. - - [18] «Vous êtes arrêté.» - - [19] «Tête brûlée.» - - [20] Article paru aussi dans _El Figaro_ de La Havane, nº du 13 - Février 1921. - - [21] C’est du moins ce que Bark prétendait en 1910 à la p. 6 de sa - plaquette sur Alejandro Lerroux. Mais Bark est personnage très sujet - à caution. Et, dans mon exemplaire des _Nacionalidades_, la dédicace - du livre est imprimée à l’adresse de _D. Enrique Pérez de Guzmán el - Bueno_ et nullement de ce suspect pamphlétaire. - - [22] En revanche, M. F. Ménétrier ne mentionnait pas une œuvre, - d’ailleurs épuisée depuis fort longtemps, de Blasco, intitulée: - _París, Impresiones de un Emigrado_. - - [23] «Combien de fois nous a-t-on conduits ici, la nuit!» - - [24] «Le chef». Ainsi désignait-on alors Blasco Ibáñez, à la rédaction - de _El Pueblo_. - - [25] Dans un article inséré dans _Soi-Même_ (1^{ère} Année, nº 10, 15 - Novembre 1917), Blasco a évoqué, sous le bombardement allemand, au - front, ces lointains souvenirs du _Pueblo_, dans un passage qui sera - traduit au chapitre VII. - - [26] «Tous à la guerre, riches et pauvres!» - - [27] On remarquera que, dans ce volume, l’auteur, pour des raisons - faciles à deviner, parle de son départ d’Espagne comme d’une chose - naturelle et comme s’il se fût embarqué à Cette sur le vapeur français - _Les Droits de l’Homme_. - - [28] Nom par lequel on désigne, en Espagne, un jeune déshérité de la - Fortune, un gueux. - - [29] «C’est là ce que je considère comme le mieux; mais, si vous - pensez le contraire, je vous suivrai, advienne que pourra...» - - [30] «Comment ai-je pu vivre de la sorte?» - - [31] «Mais ce Blasco Ibáñez, est-ce un parent du député républicain?» - - [32] Réunions en petit comité. - - [33] Un très lointain article de Blasco Ibáñez, au nº 1 de _La - República de las Letras_, intitulé: «_El arte social_», traitait - simplement du roman à thèse et renfermait des considérations - ingénieuses sur ce point littéraire délicat. - - [34] On sait que, dans ses _Désenchantées_, Loti souhaitait qu’Allah - conservât le peuple turc, «religieux et songeur, loyal et bon». Il est - intéressant d’observer qu’avant lui, Blasco Ibáñez avait formulé le - même vœu. - - [35] M. Pierre Mille qui, à la même époque, visitait les rives du - Bosphore, a donné, dans le _Temps_ du Jeudi 3 Octobre 1907, une - description de Brousse, qu’il eût été piquant de rapprocher de celle - de Blasco. Du moins, pourra-t-on se livrer à ce petit exercice pour - les derviches tourneurs, que M. Pierre Mille décrivit dans le _Temps_ - du Jeudi 26 Septembre 1907. - - [36] Je tiens de source officielle qu’on voulut, pour le récompenser - de sa propagande désintéressée pendant la guerre, l’élever d’un rang - supérieur dans l’Ordre. Sa modestie, cependant, allègue qu’à son âge, - ce qu’il possède est suffisant et que si on l’en juge toujours digne, - l’on pourra plus tard songer de nouveau à lui. - - [37] _Nouveaux Lundis_, V. 213. - - [38] «Mais ce sont des choses militaires!» - - [39] «Tout ce qu’on lit sert, une fois ou l’autre, dans la vie.» - - [40] «Pour moi, l’histoire est le roman des peuples et le roman, - l’histoire des individus.» - - [41] _De oratore_, II, 9, 36: «L’histoire est le témoignage des temps, - la lumière de la vérité, la vie de la mémoire, la maîtresse de la vie, - la messagère du passé.» - - [42] «Douze archéologues, treize opinions distinctes.» - - [43] Voir: _Antonio de Hoyos y Vinent_, par V. Blasco Ibáñez, dans la - _Revue Mondiale_ du 15 Octobre 1919. - - [44] _The Merchant of Venice_, V, 1, 83-88: «L’homme qui n’a pas une - musique en lui-même, qui n’est pas mû par l’harmonie de doux accords, - est apte aux trahisons, aux ruses, à la ruine. Les mouvements de son - esprit sont sombres comme la nuit et ses affections ténébreuses comme - l’Erèbe. Défiez-vous d’un tel homme. Prenez garde à la Musique!» - - [45] Baudelaire, _Œuvres Complètes_, I (Paris, 1868), p. 92. - - [46] «Quelle vérité, quelle vérité, à commencer par moi! Mais, qui - donc lit tellement, tellement, tellement?»--Cité par A. Morel-Fatio, - _Etudes sur l’Espagne, Troisième Série_ (Paris, 1904), p. 312. - - [47] «C’est dans cette foi que je veux vivre et mourir.» - - [48] «Qu’il n’avait pas peur.» - - [49] «Parfois j’ai touché; d’autres fois, j’ai été touché. De quelle - utilité cela a-t-il été dans ma vie? Qu’est-ce que cela a bien pu - prouver?... Quand je songe que je fus blessé presque mortellement - trois mois avant d’écrire _La Barraca_!» - - [50] Feu! - - [51] Vierge. - - [52] «On peut être écrivain sans cesser d’être homme bien élevé.» - - [53] _La Volonté de Vivre._ L’œuvre fut écrite et imprimée entre _La - Maja Desnuda_ et _Sangre y Arena_. - - [54] En préparation. - - [55] «La Mère-Patrie». - - [56] «Si tu veux que je pleure, il faut que toi-même tu commences par - éprouver de la douleur.» - - [57] Campement d’Indiens. - - [58] _L’Argentine et ses Grandeurs._ Plusieurs photographies y - représentent Blasco au cours de ses randonnées: ainsi p. 36, 79, 82, - 108, 646, 654. - - [59] Fabrique de sucre. - - [60] Cette conférence, lue par M. Alfred de Bengoechea, traducteur - des _Ennemis de la Femme_, est imprimée p. 404-422 du _Journal de - l’Université des Annales_, Nº du I er Novembre 1918. - - [61] Territoire, dans l’Argentine. - - [62] Localité. - - [63] Journaliers. - - [64] Danse populaire au Chili, au Pérou, en Bolivie et d’autres pays - encore de l’Amérique, sorte de sarabande ou de fandango des nègres, - des souteneurs et gens de même acabit. On l’appelle aussi _cueca_. - - [65] Nouvelle-Valence. - - [66] Cabane, en Amérique Latine. - - [67] «Et je pensai qu’un mois avant je déjeunais, au Bois de Boulogne, - au restaurant d’Armenonville!» - - [68] «Par sa grande variété.» - - [69] «Employé dernièrement son talent à dénigrer l’Allemagne.» - - [70] Titre que le Gouvernement impérial accordait aux commerçants et - industriels qui avaient bien mérité du régime. - - [71] Qualificatif honorifique en usage avec cette catégorie sociale - d’Allemands. - - [72] Banquet. - - [73] Indien. - - [74] Patrie. - - [75] «Cette fois, c’est sérieux.» - - [76] «L’éminent écrivain du voisin royaume et l’un des bons amis du - Portugal.» - - [77] «L’illustre auteur de _La Catedral_ et de tant d’autres belles - œuvres littéraires.» - - [78] «Autour du conflit.» L’ouvrage de M. B. d’Alcobaça a paru à - Lisbonne à partir de Mars 1915, d’abord comme feuilleton du journal - républicain _A Capital_, puis en fascicules successifs chez les - éditeurs J. Romano Torres et Cie dans la même ville. - - [79] «Quand les Allemands m’auront présenté deux gaillards de la - taille de ces deux méditerranéens, je commencerai à croire en leur - infaillibilité militaire.» - - [80] Texte sténographié, paru dans le _Journal de l’Université des - Annales_ du 15 Mai 1918, p. 516. - - [81] _G. Q. G. Secteur I_ (Paris, 1920), tome I, p. 192. - - [82] «En me rendant au front.» - - [83] _The Morning_, périodique alors publié en langue anglaise par _Le - Matin_, nº du Mercredi 29 Mai 1918. - - [84] «Gigantesque «no man’s land» (espace compris entre les deux - tranchées ennemies), où les Alliés combattaient sans trêve les Huns.» - - [85] «Sa fuite de Barcelone, où il ne put rester un seul jour...» - (_Article cité page 146._) - - [86] «Les affaires sont les affaires.» - - [87] _The Illustrated London News_, 12 Février 1921, p. 209. «Ouvrage - qui, dit-on, a été le plus lu de tous les livres imprimés, à - l’exception de la Bible.» - - [88] «C’est pour la France, c’est pour la patrie de Victor Hugo!» - - [89] Calembours. - - [90] «Vente modèle.»--Les tirages de la maison E.-P. Dutton and Cº - sont ordinairement de 10.000 exemplaires. La première édition des - _Four Horsemen_ date de Juillet 1918. Au commencement de Janvier 1920, - l’œuvre atteignait sa 150^{ème} édition, ce qui représentait déjà - environ 5 millions de lecteurs. - - [91] «Monceaux d’or.» - - [92] LA FONTAINE, _Fables_, Livre VI, 13: «Le Villageois et - le Serpent.» - - [93] Discours. - - [94] _L’espagnol aux Etats Unis_, feuilleton du journal _Le Siècle_, - 26 Janvier 1905. - - [95] _El español en los Estados Unidos_, Salamanca. 1920. - - [96] Dans son livre de 1918: _El Hispanismo en Norte-América_ (Madrid, - 433 pp. in-8º). Le détail de la réception doctorale de Blasco, le 23 - Février 1920, et le texte des discours prononcés à cette occasion se - trouvent p. 1-54 du _George Washington University Bulletin_ de Février - 1920 (vol. XVIII, numéro 7). - - [97] Un court exposé. - - [98] Consentement unanime. - - [99] «M. le Président, c’est avec un grand plaisir que j’annonce à la - Chambre que nous avons aujourd’hui la visite de Blasco Ibáñez qui, - comme chacun sait, est le premier écrivain espagnol du monde, l’auteur - des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_ et d’autres ouvrages qui nous - sont familiers à tous. Il sera peut-être intéressant pour les membres - de cette maison de savoir que Blasco Ibáñez a été aussi pendant sept - ans membre des «Cortes», ou Parlement espagnol; qu’il a toujours été - un républicain...» - - [100] «dans le cabinet du Président sous peu et serait heureux d’y - faire la connaissance personnelle des membres du Congrès et je suis - sûr que ce sera un grand plaisir pour nous de faire la connaissance - d’un représentant si distingué du meilleur de la littérature - européenne et espagnole, d’un homme, aussi, que nous devons mieux - admirer et connaître à cause de ses principes républicains et - démocratiques.» - - [101] «Sur Pérez Galdós», p. 1.369. - - [102] Nº de Juillet 1903, p. 105-128. - - [103] Premier chef. - - [104] «Lettres espagnoles», p. 422 et suivantes. - - [105] Voir à la fin du chapitre XII l’indication relative aux extraits - traduits par M. Hérelle. - - [106] Littérature universelle. - - [107] _Emile Zola, sa vie et ses œuvres._ - - [108] Marché des Fêtes de Noël. - - [109] _Etudes d’Art étranger_, p. 345. - - [110] _VIe Série_, T. X, p. 311: _Le Rossignol de M. Gabriele - D’Annunzio_. - - [111] «Les traces de Zola, que l’on découvre dans beaucoup de ses - romans, lui ont valu le titre de «Zola espagnol»...» - - [112] Une allusion, p. 647, à _La Maja Desnuda_, «_le nouveau - roman de Blasco Ibáñez_», date ce ch. VIII. L’œuvre fut couronnée, - à l’unanimité, du prix Charro-Hidalgo, que _l’Ateneo_ de Madrid - distribue tous les deux ans. - - [113] La pêche du _bòu_ est celle où les deux barques couplées - traînent un long filet en naviguant toujours de conserve; c’est notre - pêche au boulier. - - [114] _Confesiones del Siglo, 2ª Serie_, Madrid, sans date, Calleja, - p. 161-174: «Blasco Ibáñez». Cette interview n’a pas été reproduite - exactement et plusieurs passages en sont erronés. - - [115] «Vengeance mauresque.» - - [116] «Ce que je ne vois pas du premier coup, je ne le verrai pas - ensuite.» - - [117] «Ce que je n’écris pas du premier jet, je ne l’écrirai pas à la - réflexion.» - - [118] Cette édition est en 16 volumes, mais il en existe une infinité - d’autres, de tous formats et de tous prix. Quelques romans ont - même été traduits par cinq traducteurs différents et publiés par - cinq éditeurs distincts. Depuis la révolution russe, Blasco est - naturellement dans la plus complète ignorance de tout ce qui a trait à - ses œuvres en Russie, où elles jouissaient d’une popularité incroyable. - - [119] _II^{ème} Série_, Paris, 1901, ch. XXVII: «Du style comme - condition de la vie», p. 330. - - [120] «Où l’on n’a écrit qu’en vers, soit dans le genre badin, soit - pour le théâtre, se mettre à écrire en prose sérieuse est une grande - révolution...» - - [121] _L’Evolution d’un romancier valencien_, p. 58.--C’est, - d’ailleurs, en castillan aussi qu’écrivit un autre romancier - valencien, dont _Cultura Española_ prétendit que les œuvres avaient - été traduites en français, M. B. Morales San Martín, afin d’obtenir un - succès qui ne vint pas (voir l’article de D. Ramón D. Perés dans le nº - de _Cultura Española_ de Novembre 1909, p. 903.) - - [122] Paysans. - - [123] Souteneurs. - - [124] Aragonais venus chercher fortune à Valence. - - [125] Plus douce que le miel. - - [126] «Riz et tartane, casaque à la mode, et roule la boule à la - Valencienne.» L’expresion _¡ròde la bola!_ est légendaire pour - indiquer l’insouciance devant l’avenir. - - [127] _Flor de Mayo_ est le nom donné à la barque de pêche luxueuse - que le héros du roman, le _Retor_, fait construire avec les profits de - son expédition de contrebande à Alger et qui a été baptisée ainsi par - la suggestion d’une estampe ornant les livres de tabac _May-Flower_ - (fleur d’aubépine, librement rendu par _Flor de Mayo_), importé de - Gibraltar. - - [128] «Monsieur enfermé pour avoir écrit dans les journaux.» - - [129] Inséré dans _Luna Benamor_ en 1909, p. 113. - - [130] Assassins. - - [131] Voleurs. - - [132] Nº XII, p. 939. M. Gómez de Baquero, fonctionnaire monarchiste, - avait préalablement consacré à divers romans de Blasco Ibáñez - plusieurs articles, dont deux sur _Sangre y Arena_ dans _El - Imparcial_, où ce roman avait paru en feuilleton, et un troisième sur - le même livre dans _La España Moderna_ de D. José Lázaro. Sous la - signature _Andrenio_, il écrivit aussi dans le journal conservateur - _La Epoca_, ainsi, d’ailleurs, que dans la revue hebdomadaire - populaire _Nuevo Mundo_, diverses notules sur le romancier, qu’il - n’a, toutefois, pas incluses dans son recueil de 1918: _Novelas y - Novelistas_, paru chez l’éditeur Calleja à Madrid. - - [133] Tome IX, p. 555 et suivantes. - - [134] «Ses romans sont chastes, sobres comme la Nature.»--M. F. - Vézinet remarquera aussi à propos de _La Maja Desnuda_, dans son - ouvrage de 1907, p. 277, que Blasco «s’interdit les succès faciles en - écartant de son œuvre les situations scabreuses, ou, quand il s’en - présente, en les traitant avec une légèreté de touche qui nous étonne - et nous ravit chez un réaliste». Et cela était l’évidence même. - - [135] «Député toujours sûr d’être réélu.» - - [136] «L’Amour ne passe qu’une fois dans la vie.» - - [137] «Des appuis bien faibles.» - - [138] Etude mise en tête de la traduction Panckoucke, avec texte latin - en regard, des _Punicorum Libri XVII_. - - [139] Barcelona, 1888, 2 t. de XIII-507 et 520 pp. in-8°, préfacés par - Llorente et recensés par Hübner dans la _Deutsche Literaturzeitung_, - 1889, nº 26. - - [140] Paris, 1870-1878 (_atlas_ en 1879), t. I, p. 295-306. - - [141] Article intitulé: «Sagunt und seine Belagerung durch Hannibal.» - On lira avec intérêt, dans le _Mariana historien_ de M. G. Cirot - (Bordeaux, 1905), p. 320-322, le résumé des efforts du Jésuite - Mariana pour concilier, sur Sagonte, les récits discordants des - historiographes anciens. - - [142] 11^{ème} éd., Cambridge, 1911, p. 587: _Blasco Ibáñez lacks - taste and judgement..._» C’est dans sa _Littérature Espagnole_ - de 1913, p. 446, que le professeur de Londres a émis ce jugement - sur _Sónnica_ et renvoyé, lui aussi, à Flaubert: «Ces évocations - ambitieuses d’un lointain passé sont réservées aux Flaubert...» Tout - le jugement sur Blasco, dans ce livre, est à l’avenant. - - [143] Voir sur cette catapulte mes deux _notes_ dans la _Revue des - Etudes Anciennes_, t. XXII (1920), p. 73 et p. 311. - - [144] Colline. - - [145] Pour la traduction italienne prête à paraître, l’hispanologue - florentin Ezio Levi écrira une _préface_ fort documentée sur Blasco. - Tout récemment a paru, sous le titre: _La Tragédie sur le Lac_, une - nouvelle édition de la traduction française de _Cañas y Barro_, mais - signée, cette fois, de Mme Renée Lafont. - - [146] «C’est l’œuvre qui constitue pour moi le souvenir le plus - agréable, celle que j’ai composée le plus solidement, celle qui me - paraît le plus «finie»...» - - [147] D’après M. Ernest Mérimée, qui le cite p. 298 de son article de - 1903. - - [148] Le «palais» de la Malvarrosa a été construit entre la - publication de _Entre Naranjos_ et celle de _Sónnica la Cortesana_. - - [149] La «villa bleue», que Povo a dessinée sur la couverture de - _Entre Naranjos_. - - [150] _Etudes de Littérature Méridionale_, p. 53. - - [151] «Je le trouve lourd, il y a en lui trop de doctrine.» - - [152] _Letras é Ideas_, Barcelona, p. 144. - - [153] Nº du 25 Juin 1905.--Dans le _Temps_ du dimanche 21 Juillet - 1907, M. Gaston Deschamps--qui, dans ce même journal, le 2 Avril 1903, - avait déjà exalté le romancier de _Terres Maudites_ et de _Fleur de - Mai_--vantait la version de _La Catedral_ par Hérelle et proclamait ce - truisme: que Blasco «avait conquis le droit de cité dans la République - des Lettres françaises»,--truisme que répétera, à près de trois - lustres de distance, en termes simplement différents M. Homem Christo - dans _La Revue de France_ du 1er Avril 1921. Notons, enfin, que la - traduction américaine de _La Catedral: The Shadow of the Cathedral_, - est munie d’une excellente _introduction_ par feu William Dean - Howells, dont il a été question plus haut. - - [154] Dans son deuxième fascicule de l’année 1912, p. 488, comme je - le rappelle au cours de mon étude: «Sur quelques savants espagnols - contemporains», publiée en 1921 dans _Hispania_. La _Revue d’Histoire - Littéraire de la France_, tout en croyant que _El Intruso_ était une - «œuvre de propagande anti-chrétienne et socialiste» dirigée contre - la «tyrannie immorale du capital», voulait bien en reconnaître la - «fougue», l’«énergie» et la «rudesse». - - [155] «Voici la joyeuse Andalousie!»--Allusion à un passage de _La - Bodega_, ch. V, p. 192. - - [156] «Ceux d’en-bas».--D’un merveilleux morceau de _La Bodega_ (ch. - III) décrivant la misère alimentaire des plèbes rurales andalouses, un - court extrait, donné par Mlle Paraire et M. Rimey, p. 156-161 de - leur livre de lectures espagnoles: _La Patria Española_ (Paris, 1913), - a eu le don de faire frémir plus d’une jeune génération d’étudiants - d’espagnol, en France. - - [157] T. VII, p. 307: _La Bodega_, de V. Blasco Ibáñez. - - [158] Grandes propriétés foncières. - - [159] La _gañanía_ désigne le dortoir des journaliers terriens du - _cortijo_ (ferme); les _aperadores_ sont chargés de la direction - d’une exploitation agricole; les _arreadores_ sont une espèce de - chefs de travaux; les _capataces_ équivalent à des contre-maîtres; - les _mayorales_ sont des maîtres bergers; les _braceros_ sont des - manœuvres. - - [160] Nom donné aux bandes de révoltés qui, parallèlement - aux _Comuneros_ de Castille, tentèrent, au début du règne de - Charles-Quint, de modifier l’ordre social, à Valence et dans les - Baléares. - - [161] Salvochea fut l’un des collaborateurs du journal de Francisco - Ferrer: _La Huelga General_, feuille anarchiste trimensuelle, dont - le premier nº parut le 15 Novembre 1901 à Barcelone et le dernier le - 20 Juin 1903. Voir A. Fromentin, _La vérité sur l’œuvre de Francisco - Ferrer_ (Paris, 1909), page 32. - - [162] «_La última novela de Baroja_», p. 14. Le lecteur qui voudrait - avoir une idée de la nature du talent de M. Baroja n’aura qu’à lire - l’étude que lui a dédiée M. Peseux-Richard au t. XXIII (1910) de la - _Revue Hispanique_. - - [163] La vie de la pègre madrilène. - - [164] F. Vézinet, _Les Maîtres du roman espagnol contemporain_ (Paris, - 1907), p. 254, _note_ I. - - [165] T. XV (1906), p. 865-868. - - [166] Op. cit., p. 256-279. - - [167] Dans ce roman, paru en 1892, le poète belge Rodendach nous - dépeint Hugues Viane qui, ayant cru retrouver sa femme défunte dans - une danseuse d’opéra, imagine d’habiller celle-ci, Jeanne Scott, - dont il a fait sa maîtresse par amour pour la morte, d’une des robes - de l’épouse: «Elle, déjà si ressemblante, ajoutant à l’identité de - son visage, l’identité d’un de ces costumes qu’il avait vus naguère - adaptés à une taille toute pareille! Ce serait plus encore sa femme - revenue, etc.» - - [168] _La Littérature Castillane d’aujourd’hui_, p. 649-669 de: - _España económica, social y artística_ (_Lecciones del VIIº Curso - Internacional de Expansión Comercial_), Barcelona, 1914. Le passage - sur Blasco est p. 654. - - [169] _Le Spectacle national par excellence._ Ce volume compte XVIII - et 590 pp. et le passage que j’en cite est à la page 360. - - [170] Voir sur Hoyos mon article dans _Hispania_, 1920, p. 279. - Pour _Los Toreros de Invierno_, Blasco a écrit un fort intéressant - _prologue_. - - [171] T. XVIII (1908), p. 290-294. - - [172] _Biblioteca Mignon_, Madrid, 1910. p. 82-83. - - [173] T. XI (1909), p. 200: A propos de _Sangre y Arena_, de V. Blasco - Ibáñez. - - [174] «Une phase complète de la vie populaire d’Espagne». Méndez - Núñez, que citait _Zeda_, est célèbre pour avoir prononcé la phrase - fameuse: «_España más quiere honra sin barcos que barcos sin honra._» - («L’Espagne aime mieux l’honneur sans navires que des navires sans - honneur.») C’est cet amiral qui commandait la flotte espagnole qui - bombarda Valparaíso et El Callao en 1866. - - [175] Il existe, de _Sangre y Arena_, deux traductions anglaises: - l’une, publiée chez Nelson à Londres: _The Matador_, et l’autre, que - je signale à la fin de ce chapitre, parue à New-York. - - [176] Haute noblesse. - - [177] Voir sur George Sand, Majorque et Gabriel Alomar, mon article - d’_Hispania_, 1920, p. 103 et p. 243, _note 1_. - - [178] «Meilleures facultés.» - - [179] Il existe une autre version américaine de _Los Muertos Mandan_, - par Frances Douglas, parue également à New York et sous le titre: _The - Dead Command_, comme celle du Dr. Goldberg. - - [180] _Les Romans de la Race._ - - [181] _La Ville de l’Espérance._ - - [182] _La Terre de tout le monde._ - - [183] _Les Murmures de la Forêt._ - - [184] _L’Or et la Mort._ - - [185] Palais des Représentants de la Nation. - - [186] Ce roman n’en a pas moins atteint son quarantième mille et - s’approche rapidement du cinquantième. - - [187] _La Lectura._ XIVe année, n° 168 (Décembre 1914), page 467. - - [188] Vocable américain désignant originairement une arme de guerre - et signifiant aujourd’hui, spécialement au Chili et en Argentine, ce - qu’en castillan classique on dénomme «_disparate_», soit donc une - «niaiserie». - - [189] C’était un dogme de la religion catholique d’alors que la terre - était le corps le plus vaste de la création et le centre fixe de - l’Univers, le but des mouvements de tous les astres. On admettait - généralement qu’elle formait un cercle aplati, ou un quadrilatère - immense, borné par une masse d’eau incommensurable--_el mar de - tinieblas_--et l’on objectait aux déductions de Colomb les Divines - Ecritures, qui comparent les cieux à une tente déployée au-dessus de - la terre, chose impossible si la sphéricité de cette dernière était - admise! - - [190] Grenier, en valencien. - - [191] _Mare Nostrum_, p. 17. - - [192] J’ai suffisamment caractérisé l’antigermanisme de Blasco Ibáñez, - d’autant plus méritoire si on le compare à celui d’autres amis de la - France en Espagne, Pérez Galdós, par exemple--pour ne citer que le - plus illustre d’entre les morts. J’ai traduit et commenté en 1906, - dans le _Bulletin Hispanique_, une lettre de lui à un organe allemand - de Berlin (_Das Litterarische Echo, 1905, nº 15_), où se trouvait - cette phrase: «Nous vénérons l’Allemagne à cause de sa puissance - politique et militaire, à cause de son grand capital intellectuel. - Nous voyons en elle le foyer auguste de l’Intelligence, où tout - progrès scientifique, toute grandeur intellectuelle résident...» - (_Bul. Hisp._, t. VIII, p. 328.) - - [193] (_Con una carta de Palacio Valdés_), Madrid, 1919, Calleja, p. - 83-86. - - [194] «Une maladroite et insupportable compilation de tout ce que la - haine et l’ignorance ont écrit récemment contre une des nations les - plus civilisées de l’Europe.» - - [195] Article déjà cité, vol. 158, n° 4.269, 12 Février 1921: _A - £500.000 film with 12.000 performers: «The Four Horsemen of the - Apocalypse.»_ - - [196] Cette suggestion a été reproduite par le journal _Excelsior_, nº - du vendredi 18 Février 1921, p. 4. - - [197] Le film de _Sangre y Arena_, tourné également en 1917, mais en - Espagne, vient d’être détruit pour être remplacé par une nouvelle - production américaine, après qu’aura été joué, sur un des plus grands - théâtres de New York, le drame tiré de ce célèbre roman tauromachique - par un auteur américain fort connu. - - [198] A l’heure présente, il s’en est vendu plus de 500.000 - exemplaires et l’édition espagnole en est au 60^{ème} mille. - - [199] L’écho espagnol retentit, faiblement, dans une revue - d’intellectuels temporairement disparue, après avoir été rudement - persécutée par le gouvernement espagnol. Au nº 157 d’_España_, 1918, - p. 12, M. Díez-Canedo affirme que le «principal mérite de Blasco - Ibáñez est d’avoir écrit de près et d’avoir suivi dès l’origine, - avec un fervent esprit d’amour pour la justice, le développement de - la lutte actuelle, ce qui lui a permis de toucher, dans son livre, - l’aspect qui affecte le plus l’Espagne». Cette douloureuse réalité, - M. Díez-Canedo a eu le courage de l’évoquer. «La voix du romancier - s’élève avec toute la solennité de l’heure et prononce les paroles - qui vont au cœur de tous. Ces paroles, elles sortent aussi du cœur - de beaucoup. Mais les recueillir et leur conférer l’expression - définitive, c’était là mission propre à l’auteur. Blasco Ibáñez - leur a donné une vibration adéquate et tel est le suprême mérite de - son œuvre, qui gardera, entre toutes celles qu’il a écrites, cette - vertu souveraine: d’avoir associé, aux jours les plus douloureux, à - l’universelle clameur le cri de l’Espagne blessée...» - - [200] Article cité, _Revue de Paris_ du 1er Août 1919. - - [201] «Le fait divers dont s’inspire le dernier roman de Vicente - Blasco Ibáñez est l’espionnage de la danseuse Mata Hari, son procès - devant le conseil de guerre de Paris et son exécution au fort de - Vincennes.» - - [202] Nº 296, jeudi 10 Février 1921: _Sobre Blasco Ibáñez_. - - [203] «Un monsieur de l’intérieur des terres.» - - [204] _Inferno_, XXVI, 94-102. «Ni la douceur d’un fils, ni la pitié - d’un vieux père, ni l’amour dû, qui devait rendre Pénélope joyeuse, ne - purent vaincre au-dedans de moi l’ardeur que j’eus à explorer le monde - et à connaître les vices des hommes et leurs vertus: mais je me lançai - à travers la grande mer ouverte (_la Méditerranée, par opposition à la - mer Ionienne_), seul sur un navire, avec ma petite troupe, de laquelle - je ne fus pas abandonné...» - - [205] XXVI, 136-142. «Nous nous réjouîmes, et cela tourna vite en - pleurs: car, de cette nouvelle terre, naquit un tourbillon, qui frappa - la proue du navire. Trois fois, il le fit tourner avec toutes les - vagues; à la quatrième, il mit la poupe en l’air et la proue en bas, - comme il plût à Dieu. Jusqu’à ce que la mer se fût sur nous refermée.» - - [206] «L’unique ivresse intéressante de notre vie.» - - [207] «Le monsieur qui ne joue que le 17.» - - [208] «Gentilhomme.» - - [209] «Car, sans toi, ô Vénus, rien ne jaillit au séjour de la - lumière, rien n’est beau ni aimable...» - - [210] _Los Enemigos de la Mujer_, pp. 442 et 443. - - [211] «Docteur Blasco Ibáñez, je vous souhaite la bienvenue au sein de - la société des membres de l’Université George Washington.» - - [212] «Apprécié les motifs du peuple des Etats-Unis, et, dans son - dernier roman: «_Les Ennemis de la Femme_», lui avoir accordé, pour - son intervention, une généreuse mesure de louanges.» _Bulletin_ cité - de la _George Washington University_, p. 33.--A mon sens, le titre - choisi par le traducteur américain de _Los Enemigos de la Mujer_: - _Woman Triumphant_, n’est pas heureux et Hayward Keniston eût dû - songer que le triomphateur final, dans ce roman, ce n’est point la - Femme, mais l’Homme. - - [213] Pendant l’année qu’il vécut à Monte-Carlo, il alla presque - chaque jour aux salles de jeu du Casino, pour y étudier les joueurs, - mais ne céda jamais à la tentation classique d’y risquer une somme, - si bien que les employés avaient fini par l’appeler: _le Monsieur qui - ne joue jamais_, et que des joueurs fanatiques le suppliaient de leur - servir de porte-chance! - - [214] Cette aversion pour le théâtre a été cause que Blasco s’est - jusqu’ici obstinément refusé à rien écrire directement pour la scène. - «_No quiero_, dit-il, _va contra mis gustos. Resulta para mí algo así - como si me propusiesen hacer crochet_.» («Je ne veux pas, c’est contre - mes goûts; c’est comme si on me proposait de faire du crochet.») - Et c’est dommage, car je suis convaincu que sa plume pourrait nous - donner des pièces admirables de vie, de mouvement et d’humaine - vérité. En revanche, Blasco adore les concerts, qu’il savoure, en - fermant les yeux, dans une posture abandonnée et commode. L’opéra, - auquel il assiste par amour pour la musique, n’est, pour lui, qu’une - «transaction». - - [215] _Le Paradis des Femmes._ - - [216] «Quiconque est fort véritablement, est bon, non seulement par - obligation morale, mais comme conséquence de son équilibre et de - sa force. Les faibles et les méchants seuls conservent le souvenir - toujours vif de ce qu’ils ont souffert et caressent l’espoir de se - venger...» - - [217] «Écrit pour l’exportation»: reproche indirect de M. James - Fitzmaurice-Kelly, plus haut cité, et qui n’est qu’une variante du - vieux cliché courant--dont l’auteur de l’article: _Novela_, au t. - 38 de l’_Enciclopedia Espasa_, p. 1.219, a cru devoir resservir, en - Juillet 1918, la banalité usée--, lequel consiste à censurer Blasco - pour avoir abandonné le champ du roman provincial valencien! - - [218] «_En votre personne, Monsieur, nous voyons resplendir la moderne - gloire de la littérature espagnole. Vous avez écrit beaucoup et vos - lecteurs, disséminés dans l’Univers, se comptent par millions. Vos - «Quatre Cavaliers» ont déjà, dans leur galop, fait le tour du monde - et il s’est imprimé plus de deux cents éditions de ce seul roman. - Vos œuvres révèlent le plus grand génie littéraire. Vous n’avez pas - seulement le pouvoir de peindre avec vivacité les choses, mais d’en - rendre la signification secrète. Profondément réalistes, tous vos - écrits palpitent de sentiment humain. Les caractères que vous dessinez - ont une force et une vigueur qui suggèrent les effigies d’un Rodin. - Sur les pages du livre imprimé, vous, l’écrivain d’Espagne, avez tracé - des peintures qui possèdent toute la vitale énergie, tout le passionné - réalisme caractéristiques de ces grands peintres, vos compatriotes: - Sorolla et Zuloaga. Ce ne furent pas vains compliments que formulèrent - les critiques, en disant de vous que Zola n’avait pas été plus - réaliste, ni Hugo plus brillant. Et nous autres, Nord-Américains, nous - ne récuserons pas ce témoignage de l’un de nos plus grands romanciers, - de William Dean Howels, proclamant, à propos d’un de vos romans, que - «c’était l’un des plus pleins et des plus riches romans modernes, - digne d’être placé à côté des plus grandes œuvres russes et au-dessus - de tout ce qui a été fait jusqu’à présent en langue anglaise, roman - dont le dénouement est aussi logiquement et cruellement tragique - que celui des meilleures productions espagnoles existantes.»--Nous - acceptons donc le verdict de ceux qui vous ont défini le premier des - romanciers modernes, qui ont assigné à vos œuvres une place permanente - dans la littérature universelle..._» - - * * * * * - -On a effectué les corrections suivantes: - -Menetrier=> Ménétrier - -Mediterranée=> Méditerranée {pg 10} - -propiétaire actuel=> propriétaire actuel {pg 10} - -Héridité celtibérique=> Hérédité celtibérique {pg 24} - -certainnement=> certainement {pg 24} - -rebellion=> rébellion {pg 28} - -le froit glacial=> le froid glacial {pg 32} - -qui accomodent les cœurs brisés=> qui accommodent les cœurs brisés -{pg 38} - -l’aile droite du Panthéhon=> l’aile droite du Panthéon {pg 42} - -ces lontains souvenirs=> ces lointains souvenirs {pg 50, n.} - -ne laise pas d’être=> ne laise pas d’être {pg 58} - -Combattif avec l’ennemi=> Combatif avec l’ennemi {pg 59} - -ce lontain passé=> ce lointain passé {pg 62} - -ne s’accomoderait pas=> ne s’accommoderait pas {pg 37} - -fin suprême de toute école=> fin suprêmes de toute école {pg 69} - -puique vous m’en priez=> puisque vous m’en priez {pg 70} - -Notre présent est en fonctions=> Notre présent est en fonction {pg 71} - -l’admiration universelle en a prêtées=> l’admiration universelle en a -prêté {pg 72} - -de notre race ne furent-il=> de notre race ne furent-ils {pg 75} - -Désanchantées=> Désenchantées {pg 89} - -Ces lettres on été détruites=> Ces lettres ont été détruites {pg 109} - -et d’énergie, acoutumé=> et d’énergie, accoutumé {pg 126} - -Janvier à Juin 1910, á=> Janvier à Juin 1910, à {pg 127} - -allant de la page 1 á=> allant de la page 1 à {pg 127} - -le vie factice et luxueuse=> la vie factice et luxueuse {pg 133} - -le vieille défroque traditionnelle=> la vieille défroque traditionnelle -{pg 161} - -le neutralité de l’Espagne=> la neutralité de l’Espagne {pg 165} - -Hoursemen=> Horsemen {pg 175} - -je ne m’éttonnerais point=> je ne m’étonnerais point {pg 186} - -cette epithète même=> cette épithète même {pg 190} - -ainsi en fonctions de la vie=> ainsi en fonction de la vie {pg 193} - -sa lettre insérèe=> sa lettre insérée {pg 198} - -paru á Madrid=> paru à Madrid {pg 201} - -en tant que que thème=> en tant que thème {pg 206} - -de Juillet 1906 à Abril 1907=> de Juillet 1906 à Avril 1907 {pg 221} - -L’expression _¡ròde la bola!_=> L’expresion _¡ròde la bola!_ {pg 224 n.} - -un excellent homme d’Aragonais=> un excellent homme d’Aragon {pg 225} - -rêve ancien de vie bourgeoise=> rêve ancien de vie bourgeoisie {pg 225} - -ses parents avaient nagère abandonné=> ses parents avaient naguère -abandonné {pg 225} - -où le resouvenir du=> où le ressouvenir du {pg 227} - -comme je l’ai déjà moté=> comme je l’ai déjà noté {pg 234} - -ses concitoyers jaloux=> ses concitoyens jaloux {pg 234} - -tant ne fois traduite=> tant de fois traduite {pg 234} - -par le philologie Raimund=> par le philologue Raimund {pg 238} - -qui se dévoppent=> qui se développent {pg 242} - -par-desus tout la connaissance=> par-dessus tout la connaissance {pg -244} - -il comtemplait la mer=> il contemplait la mer {pg 245} - -même fallu une «certain courage=> même fallu un «certain courage {pg -249} - -le version de _La Catedral_=> la version de _La Catedral_ {pg 250 n.} - -le République des Lettres françaises=> la République des Lettres -françaises {pg 250} - -réprésentant des patrons=> représentant des patrons {pg 254} - -leurs corps deshérités=> leurs corps déshérités {pg 254} - -le misère alimentaire des plèbes=> la misère alimentaire des plèbes {pg -256} - -cette tourbe de deshérités=> cette tourbe de déshérités {pg 260} - -les galères phéciennes allant=> les galères phéniciennes allant {pg 273} - -Aussi le conul=> Aussi le consul {pg 273} - -Mais c’est là phénomène=> Mais c’est la phénomène {pg 282} - -il est évéré qu’à=> il est avéré qu’à {pg 286} - -le retient loint=> le retient loin {pg 300} - -un erreur grossière=> une erreur grossière {pg 307} - -The Ennemies of the Woman=> The Enemies of the Woman {pg 315} - -sa préoccupation dominante était du lui=> sa préoccupation dominante -était de lui {pg 317} - -nous voyons resplandir=> nous voyons resplendir {pg 322 n.} - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of V. Blasco Ibáñez, ses romans et -a roman de sa vie, by Camille Pitollet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK V. BLASCO IBÁÑEZ *** - -***** This file should be named 50267-0.txt or 50267-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/2/6/50267/ - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at The Internet Archive) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: V. Blasco Ibez, ses romans et la roman de sa vie - -Author: Camille Pitollet - -Release Date: October 22, 2015 [EBook #50267] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK V. BLASCO IBEZ *** - - - - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at The Internet Archive) - - - - - - - - - - V. BLASCO IBEZ - - SES ROMANS ET LE ROMAN DE SA VIE - - - - - OUVRAGES DU MME AUTEUR - - - Contributions l'tude de l'hispanisme de G.-E. Lessing (Paris, F. - Alcan, 1909). - - La querelle caldronienne de J.-N. Boehl von Faber et J.-J. de - Mora (Paris, F. Alcan, 1909). - - Contributions l'histoire de Fabri de Peiresc (Paris, Champion, - 1910). - - Notes sur la premire femme de Ferdinand VII, - Marie-Antoinette-Thrse de Naples (Madrid, Revista de Archivos, - 1915). - - - - - CAMILLE PITOLLET - - V. Blasco Ibez - - SES ROMANS ET - - LE ROMAN DE SA VIE - - (OUVRAGE ORN DE 50 ILLUSTRATIONS) - - [Illustration] - - PARIS - - CALMANN-LVY, DITEURS - - 3 RUE AUBER, 3 - - - - - V. BLASCO IBEZ - - SES ROMANS ET LE ROMAN DE SA VIE - - - - - I - - L'homme et ses distractions.--Son amour des livres et sa haine pour - les manuscrits et brochures, ainsi que les articles de presse.--Les - cinq bibliothques diffrentes.--Son oubli du pass et de ses - propres oeuvres.--Incapable de vieillir, il n'a de penses que - pour l'avenir. - - -Il y a bien longtemps que je me sens attir par l'originale et forte -personnalit de Blasco Ibez. J'tais peine reu agrg d'espagnol -que, dans l'hiver de 1902-1903, j'obtenais de lui l'autorisation de -traduire en franais l'un de ses meilleurs romans. La traduction, dj -fort avance, fut interrompue, malheureusement, par un voyage -professionnel en Allemagne, qui devait durer trois annes. Mais peine -tais-je install Hambourg que, dans diverses confrences, j'y -rvlais au public lettr de la grande ville hansatique l'oeuvre, -encore peine connue, du romancier de Valence. De l'une au moins de ces -confrences, l'cho parvenait jusqu' Madrid et un rsum en fut donn -par le professeur de Madrid, D. Fernando Araujo, dans la revue: _La -Espaa Moderna_, N de Dcembre 1903, p. 167-172. En outre, l'un des -livres espagnols expliqu dans les cours que je faisais au _Johanneum_ -dans l'anne scolaire 1905-1906, fut le roman de Blasco Ibez: _La -Horda_. Et actuellement, la traduction de diverses oeuvres de cet -crivain occupe le meilleur de mes loisirs. - -De l, cependant, crire sa biographie, il y a une nuance. J'ai connu -Blasco Ibez Madrid et Paris. Toutefois, le soumettre une -observation prolonge n'tait pas chose facile. Ce romancier est un peu -comme la femme, dont l'_Enide_ de Virgile nous a appris qu'elle tait -_varium et mutabile semper_. Pendant la guerre, il est vrai, il fit en -France son plus long sjour fixe, travaillant ardemment pour la cause -des Allis, ainsi qu'il sera dit plus bas. Mais, alors, j'tais moi-mme -fort loin de Paris, appel, comme tous les Franais de mon ge, -dfendre la patrie en danger. - -Avant qu'clatt l'incendie europen, d'autre part, Blasco Ibez vivait -dans l'Amrique du Sud, absorb par cette entreprise colonisatrice qui a -tous les caractres du roman d'aventures transpos dans la ralit. Si, -quelquefois, il lui arrivait d'abandonner les dserts de la Patagonie ou -du Grand Chaco pour faire une apparition dans la capitale franaise, ces -sjours ne laissaient pas de participer de l'extraordinaire existence de -l'auteur dans la _pampa_ argentine. C'taient des intermdes de vie -intense, dont l'un ne fut que de dix jours et qui cotaient des -milliers de francs cet homme toujours prt risquer joyeusement une -double traverse de vingt journes pour reprendre contact avec une -civilisation presque oublie. Pour lui, l'Atlantique n'tait alors en -toute vrit qu'une sorte de Grand Boulevard bleu et le paquebot reliant -Buenos Aires Boulogne une faon de tramway. En cinq ans, il ralisa -ainsi sept voyages d'aller et retour entre le Vieux Monde et le Nouveau, -soit donc quatorze traverses! - -Il ne sera pas superflu de remarquer ici que, dans sa jeunesse, Blasco -Ibez se prpara entrer dans la marine de guerre espagnole et qu'il -aime la mer de cette passion de riverain de la Mditerrane dont tant de -personnages de ses livres sont dvors. Faut-il citer l'un des plus -clbres, _Mare Nostrum_, o le protagoniste, Ulysse Ferragut, apparat, -en ses allures typiques de vieux loup de mer, la vivante reprsentation -de l'auteur mme du roman? Mais, ds ses premires oeuvres, nous -retrouvons dj ce trait, si caractristique, de sa nature. Qui n'a -prsent l'esprit cette _Flor de Mayo_, qui date de 1895 et o -Pascualet, bien qu'g de 13 ans et ayant l'air d'un petit clerc -d'glise-- tel point que les pcheurs l'ont surnomm le _Retor_ (le -_Recteur_)--s'engage, malgr la frayeur de sa mre, comme mousse, grimpe -aux mts, tout de suite devenu marin expriment et, finalement, se mue -en audacieux contrebandier, introduisant en Espagne, au pril de sa vie, -des marchandises d'Algrie? - -Cependant la difficult d'crire une biographie de Blasco Ibez -rsidait moins encore dans la nature unique de son existence coule, -que dans le genre tout fait spcial de son caractre. Outre qu'il est -incapable de rien collectionner de ce qui, aux quatre coins de -l'Univers, se publie sur ses livres, il semble que, pour lui, le pass -n'ait pas de signification. Aucun crivain, peut-tre, ne se proccupe -moins que lui de son oeuvre littraire. Il arrive frquemment que des -critiques clbres, d'Europe et d'Amrique, lui crivent pour lui -demander des renseignements bio-bibliographiques sur sa personne et sa -production. Ces sortes d'enqutes lui causent infailliblement la plus -extrme perplexit. Je ne sais, dit-il; il faudra chercher... On a pas -mal crit sur ce sujet. Mais o diable le trouver? La vrit vraie est -que Blasco Ibez, qui consent bien garder toute espce d'imprims le -concernant, comme aussi de manuscrits, finit, un beau jour, par -s'impatienter devant ces monceaux de paperasses qui, de sa table de -travail, sont alls aux rayons d'une bibliothque, d'o ils menacent de -submerger son cabinet de travail. Alors, s'armant d'un courage hroque, -il dcide, brusquement, de se dfaire de ce fatras et, passant de la -volont l'acte, dtruit tout, absolument tout, dans l'impossibilit de -trier les choses importantes parmi la masse formidable qui, chaque jour, - chaque courrier, vient accrotre la masse dj existante. Ainsi, notre -romancier se trouve-t-il provisoirement dgag de toute contrainte, -jusqu' ce qu'un autre auto-da-f, devenu indispensable, lui rappelle -qu'ici-bas, comme a dit le pote, il ne faut jurer de rien. - -On voit, par ce trait curieux, que les nombreux correspondants de Blasco -Ibez peuvent tre tranquilles. Il ne connat pas le jeu perfide des -petits papiers. Ne gardant rien, nul n'aura redouter quelqu'une de ces -publications intempestives qui font les dlices du monde littraire. Je -crois bien que ses dbiteurs, s'il en a, n'auraient pas de peine se -faire payer deux fois la mme dette. Car les quittances ont, chez lui, -le mme sort que d'autres manuscrits: tt ou tard, la flamme -purificatrice en a raison. Aussi se produit-il le fait curieux que -Blasco Ibez, dans l'impossibilit de rien retrouver de concret, tant -en matire de louanges que de blmes, confond dans une mme sympathie -amis et ennemis. Les premiers sont assurs de sa - -[Illustration: BLASCO IBEZ TUDIANT] - -[Illustration: BLASCO IBEZ A PARIS EN 1890] - -reconnaissance; le talent des seconds ne laisse pas de mriter son -admiration. Comme il n'a sous la main absolument rien de matriel pour -confirmer, dans un sens ou dans l'autre, un jugement enclin de soi-mme - la bienveillance, amis et ennemis bnficient, de ce chef, d'un -optimisme gnreux. - -Non que Blasco Ibez ne soit fervent amoureux des livres. Au contraire. -Dans les autos-da-f auxquels je viens de faire allusion, jamais n'a -figur aucun volume, si misrable qu'ait pu tre son apparence -extrieure. Sa fivre de faire table rase ne s'en prend qu'aux feuilles -volantes, imprimes ou manuscrites, et, d'autre part, son amour des -livres n'est pas celui des bibliophiles: ce qui revient dire qu'il -aime les livres pour leur contenu spcifique et non par caprice -d'amateur. Il ne se passe pas de jour qu'il ne consacre de trois -quatre heures la lecture. Et rien de moins unilatral que ce got des -livres. Blasco Ibez possde une curiosit veille pour toutes les -choses de l'esprit. A part les sciences exactes, il n'est pas de domaine -de la spculation intellectuelle o il ne soit familier. Les oeuvres -en apparence le moins en harmonie avec ses aptitudes professionnelles le -tentent et, si l'on s'en tonne, il remarque qu'un romancier vritable -ne doit rien ignorer de ce qui sollicite, d'une faon ou de l'autre, -l'activit mentale des hommes. Peut-tre me sera-t-il permis d'observer, - ce propos, que les derniers romans du matre se ressentent un peu de -ce prodigieux dsir d'universalit dans la connaissance. Lisant trop, -Blasco Ibez a t ainsi amen, comme inconsciemment, dposer dans -ses oeuvres le sdiment de tant de science acquise par pure volupt -d'intelligence. Ainsi le courant de la narration, nagure si limpide et -lger, se trouve-t-il parfois obstru par un limon pesant de notions -toujours intressantes, certes, mais agissant, plus d'une reprise, -la faon de hors-d'oeuvre. - -Quoi qu'il en soit, il serait frivole de ne point admirer sincrement -cette immense soif de connatre dont Blasco Ibez est pntr. Ce -voyageur inquiet, ce _globe-trotter_ impnitent n'a pas plus-tt fix -ses pnates quelque part, ne ft-ce que pour quelques mois, qu'aussitt -on le voit s'entourer d'une bibliothque. Tel ces crustacs marins dont -il a si magistralement dcrit les mues successives dans _Mare Nostrum_, -il ne se dpouille de sa carapace que pour en reprendre aussitt une -nouvelle. Arriv Paris, du fond de l'Argentine, en l't tragique de -1914, il tait, je le crois bien, sans un seul volume et les hostilits -n'avaient pas encore clat qu'il en possdait plusieurs milliers. -Actuellement, quoique vivant seul et toujours se dplaant, il n'a gard -son appartement Paris qu' cause de ses chers livres. Dans sa villa de -Nice, o il s'est install rcemment pour y passer les hivers, les -livres se comptent par milliers galement. A Madrid, dans le petit htel -de la Castellana, il en possde quantit d'autres, oublis depuis des -annes. Sa bibliothque de Valence; celle de sa belle villa de la -Malvarrosa aux bords de la Mditerrane; une autre aussi, perdue -Buenos Aires: qui dnombrera jamais le chiffre exact des livres qu'a -possds et lus cet homme qui, propritaire actuel de cinq maisons et -d'autant de librairies, vous avoue ingnuement que son plus cher dsir -est de construire une sixime demeure, o il pourrait enfin avoir -ensemble tous ses livres! Runis, je sais que ceux-ci dpassent -cinquante mille. En attendant, Blasco Ibez ne laisse pas de souffrir -comiquement de cette ubiquit de domicile. Il lui arrive de donner la -chasse un volume qu'il croit Nice et qui, en fait, se trouve -Paris, moins que sur le rayon madrilne! Ainsi en va-t-il, d'ailleurs, -avec sa garde-robe. Un frac laiss Buenos-Aires fut longtemps cherch -sur la Cte d'Azur. Ce que voyant, le matre imagina le biais ingnieux -de doter chacune de ses principales bibliothques des ouvrages les plus -indispensables et d'avoir une garde-robe peu prs complte dans chacun -de ses divers domiciles. - -J'en ai dit assez--et je pourrais continuer sur ce ton anecdotique -longtemps encore--pour que le lecteur se rende un compte exact de la -difficult que prsentait un livre sur BLASCO IBEZ, SES ROMANS ET LE -ROMAN DE SA VIE. Il et t plus ais de construire une documentation -rigoureusement scientifique sur un personnage historique du moyen-ge -que sur ce romancier contemporain, dont il n'existe pas de bibliographie -et qui, objet d'une multitude d'articles dans les deux hmisphres, n'a -rien gard de tout ce papier noirci sa louange! Non seulement il n'en -a rien gard, mais--et c'est chose pire encore--il serait superflu de -rien lui demander qui soit quelconque prcision sur la date et le lieu -de parution de ces tudes. Dou de la plus merveilleuse facult de se -souvenir pour tout ce qui a trait l'observation des choses et des -tres--de la vie, en un mot--, il se rvle hautement incapable de rien -retenir des incidents de son existence matrielle. Lui, qui n'a jamais -pris aucunes notes pour la prparation de ses romans, ne sait rien vous -dire qui vaille ds qu'il s'agit de monter cet appareil critique qui est -comme l'armature de toute oeuvre non plus d'imagination, mais de -science. J'ai donc d rechercher pour mon propre compte un peu partout -la matire de ce livre, encore que je doive humblement confesser que je -n'ai pu recueillir qu'une minime partie de ce qui a vu le jour en -Espagne, en France, en Italie, en Russie, en Angleterre, en Allemagne et -aux Etats-Unis sur une production dont la valeur mondiale est tellement -manifeste qu'il n'est plus permis aujourd'hui de la discuter de ce point -de vue. - -Au fond, pour qui connat Blasco Ibez, cette ignorance de ce que l'on -est convenu d'appeler, en style de critique, la bibliographie de son -oeuvre, n'est trange qu'en apparence. Cet homme ne vit que par une -ide fixe, qui le cloue, positivement, en marge des ralits ordinaires. -Nagure, dans les belles annes de sa batailleuse jeunesse, il se -consacra tout entier un idal politique. Il rvait alors de faire de -sa chre Espagne une Rpublique Fdrative. Pour cela, il fallait -d'abord en finir avec la monarchie. On verra plus loin ce que ces luttes -rapportrent au tribun de Valence. Nanmoins, et comme nul n'chappe -ici-bas son destin, au milieu de cette existence trouble et -batailleuse, parmi les incidents varis d'une carrire de dput, de -journaliste et de conspirateur, il sut dj se rserver les instants -ncessaires la production d'oeuvres qui sont les plus belles dont -s'honore cette priode de l'histoire littraire d'Espagne. Mais cet -aspect de son activit dbordante comptait alors si peu pour lui que, -lorsque-- la suite d'un hasard, qui lui avait mis entre les mains le -roman _La Barraca_, publi en 1898--M. Georges Hrelle s'avisa, en 1901, -d'crire l'auteur pour lui demander l'autorisation de traduire le -livre en franais, celui-ci ngligea de lui rpondre et que ce ne fut -que sur les instances rptes du professeur du lyce de Bayonne -qu'enfin deux lignes laconiques vinrent lui donner satisfaction! Or, nul -n'ignore que c'est de la publication de _Terres Maudites_ dans la -_Revue de Paris_ en Octobre et Novembre 1901, puis en volume chez -l'diteur du prsent livre, que datera le commencement de la renomme -mondiale de Blasco Ibez. C'est seulement aujourd'hui que celui-ci, -ayant renonc aux agitations de la politique et ses rves de -colonisation lointaine, commence enfin accorder aux choses de la -littrature une attention soutenue. Dsormais, traducteurs et diteurs -sont assurs de trouver en lui un correspondant mthodique et rgulier -et il n'est pas jusqu'au flot polyglotte de ses passionns admirateurs -qui ne puisse compter sur le retour fidle des cartes postales et des -albums qu'ils lui adressent pour qu'il y appose sa signature autographe. -Cependant, l'ide fixe d'antan tient toujours Blasco Ibez sous sa -tyrannique puissance et elle n'a que chang de nature. Pour lui, il -n'existe plus qu'une ralit, la plus chimrique de toutes et cependant -la plus fconde: l'avenir. Point de pass ni de prsent qui vaillent, -ses yeux. S'il veut bien en reconnatre l'existence, ce n'est que pour -autrui. Absorb tyranniquement par la vision d'un demain infini, il ne -parle et ne songe qu' ce qu'il fera, non ce qu'il a fait. Semblable -sur ce point tous les grands crateurs, il est incapable de trouver -une quelconque jouissance dans la contemplation de l'oeuvre ralise, -sa puissance totale d'attention tant concentre et absorbe par -l'oeuvre produire. Je lui ai demand quel tait celui de ses romans -qu'il prfrait. Sa rponse le peint en pied. Il m'a dit simplement: -_La que voy escribir_[1]. Et il aime dvelopper, dans l'intimit, -le thme suivant: Qu'il ne faut pas que l'crivain, tels ces Bouddhas -dont la vue est rive au nombril, oublie le principe que ce qui est -fait est fait et qu'il faut toujours aller en qute de nouveaut. - -Cette conception un peu spciale du mtier d'homme de lettres est cause -que Blasco Ibez tombe parfois dans des erreurs amusantes. En voici une -que beaucoup connaissent, dans la capitale argentine. Elle a le mrite -d'illustrer de graphique sorte une vrit qui, avec tout autre que -Blasco Ibez, aurait l'aspect d'un paradoxe: savoir qu'il serait ais -de lui faire admettre comme appartenant autrui le dveloppement -romanesque la base d'une quelconque de ses oeuvres anciennes. Il les -a tellement oublies--et leur armature et leurs dveloppements -essentiels--qu'une telle conception est pour lui chose naturelle. Mais -venons-en cette anecdote. C'tait Buenos Aires, lors de la -reprsentation d'une comdie lyrique tire de _Caas y Barro_ et -intitule, en franais: _La Tragdie sur le Lac_. Fort intrigu par l'un -des personnages secondaires, le matre en manifesta une vive surprise -devant les amis qui l'entouraient. _Comment_--s'criait-il avec un -dsespoir navrant--, _comment ai-je omis cette cration? C'est la figure -qui et si bien fait dans mon livre!_ Ce qu'entendant, quelqu'un -s'empressa de rectifier: le personnage en question figurait bel et bien -dans _Caas y Barro_. Dngations nergiques de Blasco Ibez. Rpliques -des autres, scandaliss. Finalement, l'on propose un pari. Le matre, -sr de gagner, accepte, avec enthousiasme. On va chercher un exemplaire -du roman et, naturellement, le personnage en litige y figurait... Une -autre fois--c'tait au Mexique--Blasco Ibez lisait un ouvrage traitant -des difices religieux dans ce pays, o, je ne sais comment, se -trouvait, propos des confrries monacales, un chapitre sur Saint -Franois d'Assise. _Voil_--pensa Blasco Ibez--_des choses que je -dirais, si jamais il m'arrivait d'crire sur le mystique d'Ombrie. Il -est vraiment extraordinaire que je sois en une telle conformit d'ides -avec cet auteur. Mais, au fait, je dois avoir lu cela dj, quelque -part..._ Il continua sa lecture et, arriv la dernire page du livre, -y trouva, sa profonde stupeur, la mention que le passage sur Saint -Franois d'Assise tait extrait du volume de Blasco Ibez: _En el Pas -del Arte_, dont il constitue le trentime chapitre! - -Certains seront, sans doute, tents de sourire de ces historiettes -parfaitement authentiques. Loin d'en tre humili, le matre, au -contraire, en serait plutt fier. C'est qu'il professe la croyance que -l'une des qualits primordiales du romancier consiste--et on l'a dj -insinu plus haut-- savoir oublier. Il ne cesse de revenir, quand -l'occasion s'en prsente, sur ce constat lmentaire: que l'oubli est la -condition _sine qu non_ d'tat de grce de l'artiste vrai et que, si -l'on ne savait point oublier, en commenant une oeuvre nouvelle, toute -la production antrieure, la plus dsolante uniformit ruinerait -d'avance la cration entreprise. D'autre part, il n'est point malais de -s'imaginer quelles consquences entrane, pour Blasco Ibez, cette -conception si merveilleusement activiste de son art. Vivant comme il vit -dans l'avenir, c'est chez lui chose frquente de mentionner des projets -qui supposent, de sa part, une confiance illimite au lendemain. Cette -arrogante tranquillit d'un vainqueur du Temps et de la Mort a en soi -quelque aspect sombrement tragique par son pique grandeur. Au bas de la -page de garde de son dernier volume: _El Militarismo Mejicano_, il -n'annonce rien moins que dix romans nouveaux et lorsqu'il parle de ses -oeuvres futures, on croirait entendre un jeune homme de vingt ans -voquant l'heure o, autour de la cinquantaine, il pourra enfin donner -sa pleine mesure! Eternelle jeunesse d'esprit, qui dcoule spontanment -d'un long entranement au travail et d'une prodigieuse nergie -l'action. L'un des amis les plus intimes de Blasco Ibez me confessait, - ce propos: Il ne vieillira pas. Il ddaigne le repos. Il ne semble -pas croire la mort. Peut-tre estime-t-il que nous mourons quand nous -le voulons, que la mort ne se prsente que lorsque, las de vivre, nous -nous signons nous-mmes le passeport pour l'au del. Vous le verrez -encore, plus qu'octognaire, projeter, avec l'assurance d'en avoir -raison, des oeuvres de Titan. Et, l'agonie, je suis presque sr -qu'il aura une phrase comme celle-ci: _Se me ha ocurrido una novela, -maana me pongo trabajar..._[2]. - -Le romancier D. Eduardo Zamacois, cousin de l'crivain et pote Michel -Zamacois, bien connu Paris, a publi, il y a une dizaine d'annes, la -description la plus exacte qui soit, mon sens, de la personne physique -et morale de Blasco Ibez. Ce petit livre, qui s'intitule: _Mis -contemporneos. I.--Vicente Blasco Ibez_[3], ne contient que peu de -renseignements sur l'existence romanesque du matre, mais, en revanche, -l'auteur a parfaitement su rendre l'impression de force et de puissance -qui mane de cet homme extraordinaire. Aujourd'hui, la peinture de -Zamacois est encore exacte, avec cette diffrence pourtant que, si -l'homme est, en somme, le mme, un dtail important de son visage: la -barbe--depuis le sjour en Argentine--en a - -[Illustration: MEETING RPUBLICAIN PRSID PAR BLASCO IBEZ DANS UN -VILLAGE DE LA RGION DE VALENCE] - -[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO IBEZ PEINT PAR J. A. BENLLIURE A -ROME, EN 1896] - -disparu et l'on ne voit plus sur sa bouche, comme nagure, cet ternel -cigare de la Havane qui fleurissait ses lvres. Zamacois tait donc all -trouver Blasco Ibez dans son petit htel de Madrid, dont il a t dit -plus haut qu'il se trouve situ proximit de l'aristocratique -promenade de la Castellana. Il tait midi, heure laquelle--vu -l'habitude tardive du djeuner en la capitale d'Espagne--il n'est pas -rare que l'on rende des visites, ou que l'on en reoive. Je le trouvai -en train d'crire devant une vaste table, couverte de papiers. Les joues -charnues sont quelque peu congestionnes par la fivre de l'effort -mental. Sa tte nergique est nimbe par la fume d'un cigare de la -Havane. En me voyant, le matre s'est lev. A l'expression belliqueuse -de ses mains crispes, l'lastique promptitude avec laquelle son corps -robuste se rejette en arrire et s'rige sur les jambes rigides, j'ai la -sensation bien nette d'une volont, en mme temps que d'une force -physique. Il vient d'avoir quarante-trois ans. Il est grand, rbl, -massif. Sa face brune et barbue a quelque chose d'arabe. Sur le front -haut, plein d'inquitude et d'ambition, les cheveux, qui ont d tre -boucls et abondants, rsistent encore la calvitie. Entre les -sourcils, la pense a marqu un profond sillon, imprieux, vertical. Les -yeux sont grands et vous regardent en droite ligne, franchement. Le nez, -aquilin, ombre une moustache dont l'exubrance recouvre une bouche -voluptueuse et souriante, o de grosses lvres de sultan tremblent d'une -moue d'insatiable buveur. Un moment, le merveilleux auteur de _Boue et -Roseaux_ reste debout devant moi, m'observant, et je sens dans mes -pupilles l'expression de ses pupilles, qui me scrutent curieusement. Il -porte des pantoufles de drap gris et est vtu d'une rustique pelisse de -velours de coton ctes, agrafe sur le cou herculen, court et rond, -dbordant de sves vitales. La poigne de mains qui m'accueille est -aimable et sympathique, mais rude, la faon de celles qu'changent, -avant la lutte, les athltes dans un cirque. La voix, forte, est celle -d'un marin. Son dbit est abondant, brusque, et coup gnreusement -d'interjections. Il a tout l'aspect d'un artiste, mais aussi d'un -conquistador. Il me fait l'effet d'un de ces aventuriers de lgende qui, -dans l'obligation de se servir simultanment de la lance et du bouclier, -guidaient leur bte par la seule pression des genoux et qui, bien que -fort peu nombreux, surent--ainsi qu'il l'a crit lui-mme--claircir de -leur sang le cuivre d'Amrique. N notre poque, c'est la douceur des -moeurs contemporaines qui a dsarm son bras. Mais un lointain -atavisme le pousse, ce bras, faire le geste qui blesse l'adversaire ou -qui s'assure la conqute. S'il et vu le jour sur le dclin du quinzime -sicle, Blasco et revtu la cuirasse et suivi l'astre rouge de Pizarre -ou de Cortez. - - - - - II - - Sa jeunesse et ses ascendants.--Le prtre - _guerrillero_.--Enthousiasme pour la mer.--Horreur des - mathmatiques.--L'tudiant indisciplin.--Madrid et D. Manuel - Fernndez y Gonzlez.--Le premier discours rvolutionnaire.--Un - sonnet gratifi de six mois de prison. - - -C'est Valence qu'est n Vicente Blasco Ibez le 29 Janvier 1867. Son -prnom, trs populaire dans toute l'Espagne, mais spcialement dans la -cit levantine, rappelle le souvenir du clbre dominicain n en ces -lieux en 1357 et mort Vannes, en Bretagne, en 1419. Si, dans l'une de -ses premires oeuvres, Blasco Ibez voque pittoresquement la fte de -Saint Vincent Ferrer Valence--voir _Arroz y Tartana_, p. 198--tous les -lecteurs de _Mare Nostrum_ se souviendront que l'ineffable _Caragl_ eut -un coup au coeur le jour o un marin du Morbihan lui fit dcouvrir que -le fameux aptre de Valence tait aussi, quelque peu, le compatriote des -gars du pays d'Armor: _Mare Nostrum_, p. 405. Blasco tait le nom de -famille de son pre et Ibez celui de sa mre, les Espagnols, pour -viter des confusions, ayant coutume d'accoler le patronymique maternel - la suite de celui du pre, quelquefois en les runissant par la -prposition _de_, ou la conjonction _y_. Les premiers essais littraires -du matre sont, cependant, signs: _V. Blasco_. Mais comme, cette -poque, il y avait, en Espagne, un auteur dramatique et bon journaliste -du nom d'Eusebio Blasco--son frre, M. Ricardo Blasco, a t longtemps, - Paris, prsident de l'Association Syndicale de la Presse trangre--, -notre dbutant ne tarda pas adjoindre son habituelle signature le -nom de famille de sa mre, pour que l'on ne ft pas tent d'attribuer -d'autres qu' lui les productions de sa plume. Et c'est ainsi que le -public espagnol s'accoutuma le connatre, son tour, sous ce double -nom, que la renomme universelle devait plus tard consacrer. - -J'ai cru devoir donner cette petite prcision, parce qu'il ne manque pas -de gens qui s'imaginent--en dpit de ce que le cas de Blasco Ibez est -aussi celui d'autres romanciers espagnols modernes: Prez Galds, -Palacio Valds et Madame Pardo Bazn, entre autres--que Blasco -reprsente le nom de baptme de l'auteur. Non seulement quantit de -correspondants libellent: _A Don Blasco_, les adresses de leurs -missives--et l'on sait que _Don_, la ressemblance du _Sir_ anglais, ne -se met que devant le prnom espagnol--mais encore entend-t-on couramment -parler, dans les pays de langue anglaise, d'un _mister_ Ibez, qui fait -un digne pendant l': _Ibez_ prononc: _Iwnjeth_ de l'article -consacr au matre au tome 29 de la 6^{me} dition du Grosses -_Konversations-Lexikon_ de Meyer en 1912, article d'ailleurs inspir de -celui du _Nouveau Larousse Illustr_, _Supplment_, p. 301, datant de -1906, o l'on ne connat, galement, et travers maintes confusions, -qu'un _Ibez_ (_Vicente Blasco_)! Des confusions de cette nature -pourraient, la rigueur, trouver, en l'espce, un semblant -d'explication du fait qu'il a exist et existe prsentement en Espagne -des crivains dont le premier patronymique est Ibez. Mais prcisment -pour ce motif, lorsqu'on parle, l'tranger, des Espagnols, non -avertis de l'erreur commune, du grand romancier Ibez, il est rare -que ceux-ci ne restent pas d'abord assez perplexes, jusqu' ce qu'un peu -de rflexion leur fasse dcouvrir l'nigme et qu'ils s'crient: _Ah! -Es Blasco Ibez de quien usted me habla?_[4]. Je n'en finirais pas, -si je voulais puiser ce thme du patronymique de Blasco Ibez. Il a -reu par milliers des lettres d'Amrique et divers articles ont t -publis sur la question, sans compter les paris que l'on a engags. Il y -eut mme des originaux qui ont voulu savoir si _Saint Blasco_--vague -rminiscence, j'imagine, de l'authentique _Saint Blaise_, lequel, en -espagnol, s'appelle _Blas_--existait au calendrier et dans quel tome de -_l'Anne Chrtienne_ taient narrs ses faits et gestes. Aujourd'hui, -les derniers traducteurs anglais et italiens des romans du matre -affectent de joindre par un trait d'union les deux vocables de son nom: -V. Blasco-Ibez et c'est ainsi qu'un hispanologue italien le graphie -dans l'article ddi la version italienne de _Mare Nostrum_ par -Gilberto Beccari, article insr dans _Il Marzocco_, de Florence, du 9 -Janvier 1921. - -La famille de Blasco Ibez venait--comme celle du chantre valencien de -la _Huerta_, Don Teodoro Llorente, venait de la Navarre--de la province -d'Aragon, lgendaire en Espagne pour sa loyale tnacit. Son pre tait -originaire de Truel, qu'arrose le Guadalaviar, fleuve de Valence, et -qu'a immortalise dans la littrature la lgende de ses clbres amants, -tour tour clbrs par Pedro de Alventosa (1555), Rey de Artieda -(1581), Juan Yage de Salas (1616), Tirso de Molina (1627), Prez de -Montalbn (1638) et J.-E. Hartzenbusch (1877). Sa mre avait vu le jour - Calatayud, non loin de l'antique colonie italique de Bilbilis, patrie -du pote Martial. Il est curieux d'observer que maints illustres -Valenciens descendent ainsi d'Aragonais migrs dans la cit du Cid. Tel -est, en particulier, le cas de D. Joaqun Sorolla y Bastida, le clbre -peintre de portraits et de marines. Les Aragonais ont coutume de -s'tablir Valence pour s'y adonner au commerce. Dans leurs montagnes -natales, l'industrie et le ngoce en sont encore l'tat rudimentaire, -alors que, sur les rivages mditerranens, leur tat florissant les -incite venir y tenter fortune. C'est l, sur une petite chelle, une -migration qui rappelle l'immense flot de proltaires espagnols qui, -annuellement, gagnent l'Amrique. Race brave et dure, la race aragonaise -pratique depuis des sicles cet exode des dserts semi-africains de sa -Celtibrie aux pittoresques costumes pour les paradis terrestres de -l'antique royaume de Valence, o l'art arabe de l'irrigation -entretient, dans les plaines ctires dites _huertas_ (vergers, ou, -mieux, jardins potagers), une fcondit sans exemple ailleurs en -Espagne: - - _Valencia es tierra de Dios,_ - _pues ayer trigo y hoy arroz..._[5] - -Il est vrai que cette prosprit, qui contraste singulirement avec la -misre rurale espagnole, a, de bonne heure, veill le sens satirique -des riverains de cet Eden, qui prtendent qu' Valence _la carne es -hierba, la hierba agua, el hombre mujer, la mujer nada_[6] et ajoutent -que ces lieux sont _un paraso habitado por demonios_[7]. Toujours -est-il que la Californie espagnole reste, dans la pninsule, une rgion -unique, et que ses habitants, dont la langue est une varit du limousin -antique aux formes moins rudes que le catalan, sont, dans leur -animation, leur bon naturel, leur laboriosit, une vivante rminiscence -de leurs anctres maures. - -Beaucoup de critiques, tentant d'expliquer le caractre des crivains -par leurs origines ethniques, commettent de singulires erreurs en -traitant de Blasco Ibez. J'ai eu l'occasion d'en relever une, de date -rcente, dans la revue: _Hispania_, d'abord (Janvier-Mars 1920, p. 90), -puis dans le journal de Barcelone _La Publicidad_ (N du jeudi 10 -Fvrier 1921). C'est celle du professeur amricain et bon hispaniste -J.-D.-M. Ford, qui, dans ses _Main Currents of Spanish Literature_, -parus New-York chez H. Holt et Cie en 1919, fait, deux reprises, -de notre auteur un Catalan. D'autres, sachant seulement que Blasco -Ibez est n Valence, parlent de sa mentalit mridionale, -levantine pour employer la faon de dire espagnole, de sa conception -de vivre mditerranenne, etc., etc. Pour un peu, ils transformeraient -cet austre travailleur en un enfant de volupt la D'Annunzio. Mais, -sans nier d'aucune sorte l'influence du milieu sur un crivain, je ne -puis pas ne pas protester contre ces dductions errones, en rappelant -ce simple fait: que par-dessus la naissance se situe l'origine, et que -Blasco Ibez ne me dmentira pas, si je le dfinis un Aragonais tout -court, c'est--dire un de ces hommes dont on prtend, en Espagne, que -leur tte est si dure que l'on peut s'en servir en guise de marteau pour -enfoncer des clous: image pittoresque qui symbolise une volont -invincible. Et, en ralit, quiconque a frquent d'un peu prs Blasco -Ibez, n'aura pas laiss de noter promptement que la caractristique de -sa personne morale, c'est un vouloir toute preuve, un vouloir -tranquille et sr de lui-mme, fuyant les manifestations tapageuses, -fonctionnant automatiquement, en quelque sorte, et seulement susceptible -d'une dtente lorsque son objet est atteint. - -J'ai entendu un jour quelqu'un adresser Blasco Ibez une ptition -vritablement extraordinaire. Sa rponse fut d'abord: _No s -hacerlo_[8]. Puis, aprs rflexion, il ajouta--et cette clause est -rvlatrice: _Pero que me den tiempo y lo emprender seguramente_[9]. -Et il y avait, dans le ton de sa voix, une confiance en soi-mme -tellement absolue, tellement inconditionnelle que j'en restai, comme -disait Corneille, stupide. Hrdit celtibrique? Cette solution est -plus aise proposer qu' dmontrer. L'on aimerait, d'ailleurs, -savoir s'il n'est point quelquefois arriv Blasco Ibez, cet homme -si complexe et si fort, de dsirer des choses hors du cercle dj si -tendu et lastique de sa formidable volont... Toujours est-il que -Zamacois s'en tait tenu, pour expliquer cette surhumaine facult, au -facteur de l'ascendance ancestrale. C'est ses aeux, crivait-il, que -l'on doit attribuer ces excellentes aptitudes physiques de lutteur, et -les incroyables prouesses de volont qui distinguent le grand romancier. -Il serait impossible de justifier d'autre sorte les complexits tranges -de son caractre. Caractre bizarre et changeant, qui semble tre -parfois celui d'un pur artiste, dtach de toute fin pratique et qui, -d'autres fois, revient au rel, sait faire de la Fortune son esclave et -se rvler, extraordinairement, dompteur d'hommes... - -Parmi les ascendants les plus notables du romancier, il faut relever ce -prtre aragonais, dont plusieurs critiques ont fait grand tat, appel -_Mosn_--ainsi dsigne-t-on, dans quelques provinces d'Espagne, les -ecclsiastiques: du limousin _Mosn_, monsieur--Francisco. C'tait un -frre de son aeule paternelle. Dou d'une force herculenne et d'un -caractre violent, cet oint du Seigneur n'hsita pas, lors de la -premire guerre carliste, de 1833 1839, s'enrler dans les rangs des -partisans de la monarchie absolue, comme, aussi bien, beaucoup de ses -congnres du clerg sculier et rgulier. Grand ami du fameux Ramn -Cabrera, il commanda un bataillon aux ordres de ce terrible -_guerrillero_, qui, lui-mme, tait un ex-sminariste. D'ailleurs, toute -la famille paternelle du futur agitateur rpublicain se distinguait par -son zle carliste. Mais l'oncle cur, qui avait t un grand chasseur -devant l'Eternel, fut d'un secours particulier, durant les sept annes -que dura la lutte en faveur du frre de Ferdinand VII, aux carlistes -d'Aragon. Sa connaissance exacte du terrain lui permettait d'chapper -aux poursuites des _cristinos_--ainsi appelait-on les partisans de la -reine rgente, _doa_ Cristina--et de leur tendre plus d'une meurtrire -embuscade. Son nom est rest populaire en Aragon et le souvenir de ses -exploits laissa dans la mmoire du jeune Blasco Ibez une trace -profonde, car il le connut enfant, alors que _Mosn_ Francisco, cuivr -comme un Marocain, aux mains semblables aux griffes d'un ours des -_sierras_, l'allure toujours martiale malgr l'ge avanc, le berait, -bon gant en soutane, sur ses genoux. On n'a pas de peine en retrouver -les traces dans ce _pare Miqul_[10], _cura de escopeta_ plus encore que -de _misa y olla_, toujours prt casser son fusil de chasse--sa -houlette lui!--sur le dos de son misrable troupeau, dans _Caas y -Barro_. Et il rapparatra six ans de l, dans _La Catedral_, sous -l'aspect de cet archevque dsinvolte, Don Sebastin, qui, lors de la -Fte-Dieu Tolde, surgit dans le clotre haut, en tourne -d'inspection, s'appuyant sur sa canne de commandement--le _bastn de -mando_, insigne, en Espagne, du commandement militaire--encore droit, en -dpit de l'ge, et avec un certain air martial malgr -l'obsit,--terrible gros homme qui mne avec ses chanoines la plus -sourde des guerres et vit crnement avec sa fille dans le palais au -rez-de-chausse duquel est, bizarrement, installe la _Bibliothque_ de -la Province. C'est lui encore que nous retrouvons, l'an d'aprs, dans -_El Intruso_, devenu un Don Facundo, qui transporte sur ses robustes -paules les morts de Gallarta en rugissant le thrne liturgique: - - Qui dormiunt in terr pulvere evigilabunt... - -Et c'est lui, enfin, qui, en 1909, dans le roman balare _Los Muertos -Mandan_, trane, demi-guerrier, demi-prtre, ses perons de Commandeur -de Malte, sous le nom de Priamo Febrer... Mais, pour finir cette -vocation, je traduirai encore M. Zamacois: Sans doute, l'crivain qui -a tant bataill comme fougueux paladin de la libert et de la -rpublique, se souvient-il avec sympathie de _Mosn_ Francisco, -dfenseur fanatique de l'absolutisme. Comment? Peut-tre que -l'intransigeance de cet hercule en soutane, qui sacrifia tant de fois sa -tranquillit et si souvent exposa sa vie pour un idal, a conserv, aux -yeux du romancier, cette beaut grce laquelle son indulgence divine -d'artiste comprend le _guerrillero_ et lui serre les mains... - -Les parents de Blasco Ibez n'taient ni pauvres ni riches. Ils -appartenaient la classe moyenne, cette petite bourgeoisie espagnole -dont toutes les aspirations semblent se rsumer en l'amour de la -tranquillit et qui a peine su s'assurer de modestes rentes, qu'on la -voit promptement abandonner les affaires et savourer les dlices d'une -honorabilit consciente, dans la mdiocrit d'une vie qui rappelle celle -de nos artisans l'aise et que caractrise une beaucoup plus totale -limitation des horizons intellectuels. Durant son enfance, Blasco Ibez -fut fils unique, sa soeur n'tant ne que lorsque, adolescent, il -commenait vaquer ses gots littraires. Cette priode de sa vie et -permis l'observateur d'anticiper sur l'avenir et de deviner l'homme -dans le _nio_ tumultueux, plus passionn pour les jeux d'agilit et de -vaillance que pour les tristes exercices de routine mnmotechnique en -quoi se rsume, au del des Pyrnes, tout l'enseignement de la -jeunesse. Mais il arrivait que le petit diable renont soudain -l'agitation de ses camarades de lutte pour, durant des mois et des -mois, se plonger dans de capricieuses lectures, entrecoupes de longues -pauses de mlancolique tristesse, en apparence sans objet. Plus tard, -une fois l'_Instituto_--nom par lequel on dsigne, l-bas, le -lyce--et l'Universit, il continua d'tre l'enfant indocile et -intelligent des premires annes, rfractaire toute mthode comme -toute discipline et dou, cependant, d'une prodigieuse facilit pour -apprendre. Il semble qu'il y avait en son temprament un excs de -vigueur, un dbordement dsordonn d'activit, qui l'obligeaient -s'agiter dans une perptuelle rbellion. - -Il voulut tre marin. Le cas s'tait prsent dj, trente-cinq ans plus -tt, avec le sentimental pote G.-A. Bcquer, de Sville. Mais si -celui-ci avait d renoncer la carrire de pilote par ce que l'cole de -San Telmo avait t supprime un an aprs qu'il y tait entr, Blasco -Ibez, lui, se vit contraint d'abandonner son beau rve, qu'il -caressait en dpit de l'opposition maternelle--qu'effrayaient les prils -nautiques--par suite de sa complte inaptitude aux mathmathiques. La -table des logarithmes, la trigonomtrie sont encore aujourd'hui des -monstres effroyables dont le nom seul lui inspire un effroi tremblant. -L'algbre lui ayant ferm la porte des mers--du moins provisoirement--, -il songea correspondre aux voeux de sa famille en choisissant -quelque autre carrire librale. Mais quelle pouvait-elle tre, sinon -celle d'avocat? _Todo Espaol_, dit un adage courant, _es abogado, -mientras no pruebe lo contrario_[11]. Chez nos voisins -transpyrnaques, comme chez nous, nagure, le journalisme, le mtier -d'avocat semble conduire tout, condition qu'on en sorte temps. -Mais a-t-on besoin, au fait, d'en sortir, si les trois quarts des -avocats espagnols--_abogadillos_ plutt qu'_abogados_--n'ont jamais eu -l'occasion d'exercer? J'ai connu en Espagne plus d'un honnte mendiant -qui tait avocat, exactement comme D. Antonio Maura. En somme, -quiconque, au-del des Pyrnes, dsire avoir une profession pour ne la -pratiquer jamais, se fait avocat. Ce titre reprsente un honneur, pour -des parents dsireux de voir leur rejeton monter d'un chelon sur -l'chelle sociale. Et c'est ainsi que Blasco Ibez, pour ne point -chagriner les siens, prit, lui aussi, le rang d'avocat, pour l'oublier -aussitt qu'il l'eut obtenu. - -Mauvais lve, il avait t, naturellement, mauvais tudiant. Il m'a -avou qu'il ne pntrait l'Universit de Valence--dans la cour de -laquelle une statue de Luis Vives rappelle propos, au touriste, que ce -grand humaniste du XVI^{me} sicle et ami d'Erasme naquit en cette -ville, l'anne mme o Ferdinand et Isabelle conquraient Grenade et o -Colomb, croyant trouver les Indes par la route d'Occident, dcouvrait le -Nouveau Monde--qu'aux jours de tumulte, pour exciter ses camarades la -rbellion et que les appariteurs le dsignaient par la priphrase de: -_pjaro anunciador de la tempestad_[12]. Dans les priodes -d'accalmie--les tudiants espagnols travaillant par intervalles--il -fuyait les salles de cours, s'en allait ramer au port ou s'tendait -simplement sous les roseliers de la _Huerta_, pour y rver l'aise. -Quant aux terribles _libros de texto_--sorte de guide-nes scolaires, -indispensables dans les cours espagnols et qui, source copieuse de -revenus pour les professeurs, sont une des plaies de l'enseignement -public en ce pays--il les vendait pour acheter des romans. Ses -professeurs ne le voyaient que sur la fin de l'anne acadmique, quand -le vagabond, dans un effort hroque de volont, compensait, en quelques -semaines d'application forcene, la paresse dlicieuse de longs mois de -libert et arrivait, par des prodiges d'habilit mnmotechnique, subir -avec succs un examen dont il lui avait suffi, pour avoir raison de la -routine d'un enseignement inerte, de s'assimiler superficiellement les -matires. Gavage provisoire dont on devine les fruits, mais qui -suffisait, amplement, aux ambitions du jeune homme. - -A seize ans, quand Blasco Ibez en tait sa seconde anne de droit, -il crut devoir se librer, par une fugue Madrid, de cette absurde -existence de contraintes demi supportes, de liberts demi avoues. -Il avait son ide. Il voulait ne devoir qu' lui-mme son existence et -gagner sa vie comme crivain. Il fit le voyage dans un wagon de -troisime, avec, pour tout bagage, la classique cape et une liasse de -feuilles de papier crites au crayon. C'tait le manuscrit d'un grand -roman historique, pour lequel il se faisait fort de trouver un Mcne, -sous les espces et apparences d'un riche diteur de la capitale des -Espagnes. A cette poque--nous sommes en 1882--rgnait encore le pre du -monarque actuel, lequel, rpondant aux prnoms de Francisco de Ass, -Fernando Po, Juan Mara, Gregorio Pelayo, portait le titre d'Alphonse -XII. Mari en 1879, en secondes noces, avec la princesse autrichienne -Marie-Christine, il avait su exercer, dans un pays en proie aux -_pronunciamientos_ militaires, une action relativement rparatrice, -organisant le rgime parlementaire et instituant les deux grands partis -qui allaient alterner un pouvoir: le conservateur avec Cnovas, et le -libral avec Sagasta. A cette poque, la littrature nationale oscillait -encore entre un romantisme attnu et un timide ralisme, avec une -tendance de plus en plus marque vers l'observation prcise et -l'criture simplifie, allge du fatras qui alourdissait les proses et -les vers des pigones romantiques. Mais, de cela, le jeune fugitif de -Valence n'avait cure. Tel Diogne cherchant en plein jour, une lanterne -allume la main, un homme dans les rues d'Alexandrie, Blasco Ibez -parcourait la _Corte_ en qute de l'introuvable diteur. Je l'ai entendu -dpeindre avec une loquente ironie la mine stupfie et scandalise de -ces marchands de livres madrilnes, lorsque, ayant franchi le seuil de -leurs antres archaques, il se rsolvait leur proposer le march qui -et mis un terme sa navrante misre d'enfant abandonn. _Qu -tiempos!_, s'criaient ces vautours rapaces autant qu'avares. _Qu -juventud tan atrevida! Y desde cundo escriben los mocosos -novelas?_[13]. C'est alors que Blasco Ibez connut la triste gloire de -devenir secrtaire du clbre D. Manuel Fernndez y Gonzlez. Il avait -trouv asile dans un taudis appartenant une masure en ruines datant du -XVIIe sicle, sise dans la rue de Sgovie, tout prs de ce pont qui -la traverse 23 mtres de hauteur, que le peuple appelle _El Viaducto_, -et d'o tant d'paves de la vie de Madrid ont fait et font encore le -grand saut dans l'inconnu. Sa patronne, pauvre tenancire de garni -l'usage d'une bohme dont l'impcuniosit tait le moindre vice, -appliquait sa clientle un tarif si bas, qu'elle se voyait -contrainte--tellement les paiements, malgr le bon march de ses prix, -se faisaient attendre-- pratiquer son gard une subtile -prestidigitation, en vertu de laquelle un oeuf se transformait en deux -oeufs et un _beefsteak_ en une demi-douzaine de _beefsteaks_! C'tait -_la novela picaresca_ du XVIIe sicle revcue sur la fin du XIXe -et il faudrait la plume de Quevedo pour esquisser dignement le tableau -d'une certaine nuit de Nol, o Blasco Ibez, par le froid glacial de -ce haut plateau de Castille et dans un Madrid poudr frimas par une -neige qui tombait en rafales, s'amusa divinement, avec ses compagnons -d'infortune. Seulement, ni les uns ni les autres ne rabattirent jamais, -ce soir-l, dans les cafs o ils entrrent, cette partie de la cape qui -sert couvrir le bas du visage et que l'on nomme _embozo_. De quoi -avaient donc peur ces personnages de mlodrame? Simplement de montrer -leur nudit pitoyable. Ils taient en manches de chemises. Pour pouvoir, -comme les heureux de ce monde, goter quelque joie en cette nuit -consacre, ils avaient hroquement mis leurs vestes en gage. Comme -quoi, selon un vieux proverbe de l-bas, _la capa todo lo tapa_[14]. - -Il serait frivole de vouloir prsenter quiconque possde la moindre -teinture de littrature espagnole le curieux romancier que fut D. Manuel -Fernndez y Gonzlez. N Sville en 1821, pote et dramaturge, cet -esprit dou d'une rare puissance d'invention, d'un don attachant de -conter, avait abus de son talent et, sacrifiant tout l'action et ne -cherchant qu' produire de l'effet, n'avait t, mme sa bonne -poque--celle o, de 1860 1869, la - -[Illustration: MANIFESTATION POPULAIRE EN L'HONNEUR DE BLASCO IBEZ, -DEVANT LA RDACTION DE EL PUEBLO] - -[Illustration: FTE EN L'HONNEUR DE BLASCO IBEZ A MADRID - -Sur la scne figure la typique _barraca_ de la _Huerta_ valencienne. A -droite, quelques-unes des danseuses valenciennes qui concoururent la -crmonie. Au centre Blasco, ayant sa droite Prez Galds. Dans le -groupe, le peintre Sorolla, le musicien Chap, le sculpteur Benlliure, -les crivains Mariano de Cavia, Lpez Silva et autres.] - -maison parisienne Rosa y Bouret ditait plusieurs de ses romans en -espagnol et o Ch. Yriarte mettait en notre langue sa _Dama de Noche_ -(_La Dame de Nuit_, 1864, 2 vol.)--qu'un adroit feuilletoniste, quelque -chose comme le Ponson du Terrail de son pays, alors qu'il et pu en -devenir le Walter Scott. On a dit plaisamment que l'Espagne lui doit une -statue, au pied de laquelle il faudrait brler ses oeuvres. De -celles-ci, cependant, beaucoup continuent tre lues et des romans -historiques comme _El Cocinero de Su Majestad_, _Martn Gil_, _Los -Monfes de las Alpujarras_, ou encore _Men Rodrguez de Sanabria_--qui -remonte 1853--rivalisent avantageusement avec les productions les -meilleures de notre Dumas, sauf cette diffrence, tout l'honneur de -l'Espagnol, qu'en crivant la fois trois ou quatre romans diffrents, -il n'exploita jamais les plumes de collaborateurs et n'eut pas signer -de son nom les oeuvres d'un Auguste Maquet. Quand le jeune Blasco -Ibez connut Fernndez y Gonzlez, celui-ci,--il mourut Madrid en -Janvier 1888--puis et demi aveugle, n'tait plus que l'ombre de -lui-mme. Il s'obstinait cependant produire, dictant avec fatigue de -pnibles lucubrations, fruits sniles d'une veine irrmdiablement -paralyse. La nuit venue, il se trouvait, avec son secrtaire, au -populaire _Caf de Zaragoza_, Place Antn Martn, et, au milieu d'une -clientle de toreros, de filles en chles--les _chulas de mantn_, -descendantes btardes des _majas_ de Goya--et d'ouvriers qui parlaient -politique, y soupait d'un _beefsteak_ copieusement additionn de pommes -de terre, seul repas srieux du jeune Blasco, et hlas! seul paiement, -aussi, qu'en change de ses bons offices pt lui offrir le vieillard. Ce -frugal repas achev, les deux hommes descendaient par les rues -tapageuses des _barrios bajos_[15] jusqu' l'humble demeure du -romancier, non sans que celui-ci ne ft de frquentes stations en route, -dans des bars o il prenait diverses rasades d'eau-de-vie anise, la -mode du pays. Puis commenait, jusqu' l'aube, la monotone besogne de -dicte et d'criture, entrecoupe de quelques lgers sommes de Fernndez -y Gonzlez, pendant lesquels Blasco, entran par l'intrt de la -narration et dj brlant du feu sacr, continuait la rdaction du -rcit. A son rveil, le vieux romancier, en dpit d'un orgueil presque -puril, se faisait lire l'improvisation du secrtaire et, se renversant -dans son fauteuil de cuir, articulait, sur un ton cavalier, ce jugement: -_No est mal! La verdad es, muchacho, que tienes un poquito de talento -para estas cosas..._[16]. Ainsi furent composs plusieurs livres, -Fernndez tant contraint de produire sans relche, pour vivre. La -meilleure de ces oeuvres bcles, o l'on retrouverait aisment -quelque chose de la future manire de _Sangre y Arena_, me semble un -roman de toreros et de petites matresses: _El mocito de la -Fuentecilla_, qui a les prtentions d'tre un tableau de moeurs -madrilnes au commencement du XIXe sicle, dont certaines pages sont -brosses avec les tons chauds et pittoresques du peintre des _majos_ et -des _majas_, des _manolos_ et des _manolas_, l'Aragonais Francisco Goya -y Lucientes. Mais il est tout fait absurde de prsenter--comme l'a -fait M. J. Fitzmaurice-Kelly dans la dernire dition franaise de sa -_Littrature Espagnole_--Blasco Ibez comme ancien secrtaire du -romancier Fernndez y Gonzlez sans plus de prcisions, car l'on voit, -par ce qui prcde, combien accidentel et, en somme, insignifiant fut -cet pisode d'une vie par ailleurs si riche en incidents. - -L'escapade Madrid n'tait pas sans prcdents dans l'histoire -littraire d'Espagne au XIXe sicle. Un auteur qui compte comme -romancier et pote, P.-A. de Alarcn, n Guadix en 1833, n'avait-il -pas dj fui de sa cit natale pour, aprs divers avatars Cadix et -Grenade, venir chercher fortune Madrid, en y combattant, en 1854, dans -son journal _El Ltigo_, le rgime de la fille de Ferdinand VII, -Isabelle II, qui fut, en ralit, le rgime de Narvez et d'O'Donnell? -Mais, entre ce chevalier errant de la Rvolution et soldat du -scandale--comme il s'appellera plus tard, lorsque, ayant abdiqu -l'idal de sa jeunesse, il sera devenu l'homme de confiance de la -monarchie--et Blasco Ibez, il n'y a de commun que la fugace analogie -d'une aventure pittoresque et celle de Blasco devait, aussi bien, tre -de plus courte dure. Un jour o il y pensait le moins, elle prit fin, -brusquement. Notre adolescent, lorsqu'il n'tait pas occup avec -Fernndez y Gonzlez,--c'est--dire une bonne partie du jour, du jour de -Madrid, qui commence fort tard,--employait son temps errer travers -les rues, parlant, nous rvle Zamacois, avec les pauvres femmes qui -exhibent leur beaut sur les trottoirs. Celles-ci, sduites par sa -jeunesse ainsi que par sa chevelure boucle, le recherchaient avec la -gnrosit la plus dsintresse. Ces bonnes fortunes alternaient avec -une propagande politique affectant la forme de discours de tribun dans -les meetings de quartiers ouvriers, o des mains calleuses de -cordonniers, de maons, de charpentiers et autres artisans -applaudissaient frntiquement l'loquence fougueuse de -l'_estudiantito_[17]. A l'issue d'une de ces runions, o son triomphe -avait t particulirement vif, il retournait son humble logis en -compagnie d'une petite escorte de jeunes travailleurs manuels, lorsque, -arriv la porte de la maison de la rue de Sgovie, deux policiers lui -en barrrent le seuil avec un: _Queda usted detenido_[18]. - -Ils l'emmenrent, non pas au commissariat de police du quartier, mais -la Direction Gnrale de Police. Allait-on, dj, le traiter en -agitateur politique? Mais il tait peine introduit dans le bureau du -Directeur qu'une femme, en proie une agitation extrme qu'elle -s'efforait, sans rsultat apparent, d'touffer, se prcipitait, les -bras ouverts, sur le coupable et le couvrait de ses baisers et de ses -larmes. C'tait sa mre, qui, fatigue d'une vaine attente, tait venue -elle-mme arracher l'Enfant Prodigue aux sductions et aux piges de la -_Villa y Corte_ et, ne sachant comment dcouvrir son adresse, s'tait -adresse aux sbires de la capitale qui, eux, n'avaient point eu de peine - identifier le fugitif. En compagnie de sa mre, Blasco Ibez repartit -donc pour Valence, o s'achevrent ses tudes de droit dans les -conditions mentionnes plus haut. Mais ce stage Madrid avait t pour -lui le baptme du feu et il en sortait arm pour la lutte de -protestation rpublicaine et d'agitation politique contre le -gouvernement. Il ne tarda pas se trouver, de la sorte, ml des -conspirations srieuses, dont les auteurs, hommes mrs et expriments, -ne parlaient rien moins que de soulvements militaires, de barricades, -d'meutes, etc. Grce son jeune ge, il tait employ par eux comme -missaire chappant aux soupons et, bien souvent, il fut ainsi charg -de transmettre aux organisations affilies des documents -rvolutionnaires, ou de procder au transfert et l'installation de -dpts d'armes. Plus d'une fois aussi, dans ces missions dlicates, il -se coudoyait avec quelques-uns des graves professeurs qui, le matin -mme, avaient, l'Universit o il et d tre, dissert gravement, -devant un auditoire de futurs fonctionnaires monarchistes, des droits et -prrogatives de la Couronne. - -Cette trange existence connaissait cependant des heures de trve, -consacres au dmon d'crire. Mais de telles proses n'avaient rien de -littraire, conditionnes qu'elles taient par une fin de propagande -politique. Ce Don Quichotte de la Rpublique n'avait alors pour Dulcine -que la farouche matresse de Danton et les livres de chevalerie qui lui -avaient tourn la tte s'appelaient Mignet, Michelet, Lamartine, et -autres moindres historiens de notre Rvolution. Comme le hros de la -Manche, il entendait vivre son rve. Je me couchais, m'a-t-il avou, -avec les _Girondins_ de Lamartine; je djeunais de Louis Blanc et un -tome complet de Michelet constituait mon repas principal. Le cycle de -mes jours tait trac. Je serais le Danton de l'Espagne, puis je -mourrais... Je disais tout l'heure que les proses de Blasco Ibez -n'avaient rien de littraire. Les vers qu'il composa cette priode de -son existence l'taient-ils davantage? Car il importe de marquer qu'il -rimait alors pour la Rpublique. Et rien ne s'oppose ce que soit -admise l'hypothse qu' travers ces rimes passait un souffle d'ardente -sincrit, qui en conditionnait la relative beaut. D'autres vers, que -Blasco Ibez consacra, avant d'avoir atteint vingt ans, des Philis -moins irrelles que la Dit de la future Rpublique d'Ibrie, je ne -saurais rien relater ici, si ce n'est qu'ils furent nombreux et qu'ils -sont religieusement couverts par le voile profond du mystre, de ce -mystre que l'auteur a toujours gard sur sa vie sentimentale et ses -aventures passionnelles. Il n'est certes pas de ceux qui accommodent les -coeurs briss la sauce passe-partout de la fiction romanesque et ses -propres amours ne lui ont jamais servi pimenter sa littrature. Si, -dans quelques-uns de ses romans, il se dgage, encore que rarement, -comme un relent affaibli de personnelles expriences, l'on peut tre sr -que ces pages autobiographiques s'y sont glisses par une sorte de -mouvement rflexe et contre la volont de l'auteur. Mais, pour en -revenir ses vers d'amour, s'il n'en a rien gard, je sais, moi, que -quelques-unes des femmes qui les ont reus, et qui vivent encore, -quelque part, en Espagne, les ont conservs et les relisent parfois, -avec une muette extase, dans le silence des lourds ts, alors que, -devenues pouses vertueuses et matrones procratrices la fcondit -gnreuse, elles voquent, du fond de leurs souvenirs de jeunes filles, -les cours passionnes de l'tudiant _calavera_[19] de Valence. -Laissons, cependant, cette dlicate matire et tenons-nous en aux vers -la Rpublique... - -De ceux-ci, il est un sonnet qui mrite une mention part. L'histoire -du sonnet abonde en bizarreries originales, relates par L. de Veyrires -dans sa _Monographie du Sonnet_, publie en 1869-1870. J'ai, dans -_Amrica Latina_ de Juin 1920[20], narr comment le grand pote -nicaraguen Rubn Daro avait, en 1896, compos en collaboration, en -quatorze minutes, un merveilleux sonnet la gloire de Rome. Mais -personne n'a song encore exhumer des colonnes du journal rpublicain -o ils furent publis avant que leur auteur et atteint ses dix-huit -printemps, les quatorze vers o Blasco Ibez suppliait le peuple de se -lever contre la monarchie, non pas seulement d'Espagne, mais de l'Europe -entire, et de couper la tte aux tyrans, en commenant par celui de -son pays. Toujours est-il que l'_Audiencia Criminal_ de Valence, en -condamnant Blasco Ibez--tudiant encore imberbe-- six mois de -_carcere duro_, pour, aussitt, par gards pour sa tendre jeunesse, lui -appliquer la clause du sursis, s'est couverte de ce ridicule spcial -dont les Annales de la Thmis espagnole offrent tant d'exemples. Et l'on -avouera qu'en tout cas, cette conception de la critique des vers n'tait -gure propre encourager Blasco dans la carrire de Tyrte et que mieux -valait encore pour une Philis en l'air faire le langoureux. - - - - - III - - Le rvolutionnaire.--Il migre Paris.--Le grand homme numro - 52.--Vie joyeuse et batailleuse au Quartier Latin.--Le journal _El - Pueblo_.--Enorme labeur de journaliste.--Poursuites judiciaires et - emprisonnement.--Fuite en Italie et composition de _En el Pas del - Arte_.--Condamnation au bagne par le Conseil de guerre de la 3e - Rgion Militaire.--Du _Presidio_ la Chambre des Dputs.--Triple - besogne de dput, conspirateur et romancier.--Ses dsillusions - politiques et son romantisme rpublicain. - - -A dix-neuf ans, Blasco Ibez, ayant quitt l'Universit avec son titre -d'avocat, ne vcut plus que pour la cause rpublicaine. Mais ici, il -importe de dire quelques mots sur l'tat du parti rpublicain entre 1880 -et 1890 en Espagne. Actuellement, il existe en ce pays un grand parti -socialiste, moins nombreux cependant et moins fortement organis que le -parti syndicaliste, que mnent les anarchistes. A l'poque o Blasco -Ibez se lana dans l'arne du radicalisme, ces deux partis existaient -dj, certes, mais l'tat embryonnaire et ne disposaient encore que de -groupements ouvriers restreints. La grande masse populaire tait -englobe dans le parti rpublicain, lequel, d'ailleurs, tait loin -d'tre uni, tiraill qu'il se trouvait dans des directions opposes et -si, un instant, la concorde semblait s'y tre faite, cette trve ne -servait qu' - -[Illustration: APRS LE BANQUET EN L'HONNEUR DE BLASCO - -Au centre sont assis Prez Galds et Blasco Ibez. Derrire eux, en -chapeaux mous, Benlliure et Sorolla] - -[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO IBEZ PAR J. FILLOL 1900. - -Le romancier, en dshabill de marin, crit dans un chalet de la plage -de Valence, o il passait des saisons avant que ft construite la -Malvarrosa] - -un recommencement de plus ardentes hostilits intestines. On rencontre, -dans les curieux pamphlets d'un agitateur radical--auteur aussi d'une -petite plaquette sur Blasco Ibez, o beaucoup de parti pris sectaire -obscurcit la ralit--, Ernesto Bark, de tendancieuses notations sur ces -divisions rpublicaines d'alors et le sociologue aura un jour -rechercher, dans ces publications de l'crivain auquel Pi y Margall -aurait, l'en croire, ddi en 1881 ses _Nacionalidades_[21], certains -dtails introuvables ailleurs. Etre rpublicain, en ces temps de la -rgence de Marie-Christine, signifiait, de faon d'ailleurs confuse, -adhrer un anti-clricalisme extrmement lastique et patronner des -rformes sociales d'autant plus libralement prnes qu'elles taient -pratiquement irralisables. Et c'est sans doute la dsillusion que causa -aux masses l'chec fatal de ce chimrique programme qui les fit se jeter - corps perdu dans les rangs des deux partis, le socialiste et -l'anarchiste, qui avaient su, du moins, limiter leurs ambitions un -pratique terre terre et concentrer leurs efforts dans la conqute d'un -idal purement matriel. - -Blasco Ibez tenait pour une Rpublique fdraliste, l'exemple de -celle des Etats-Unis d'Amrique. Son matre et son chef tait ce Pi y -Margall que je viens de nommer, crivain d'ailleurs notable divers -points de vue et qui a laiss, en particulier, d'importantes tudes sur -l'histoire de l'Amrique et sur le Moyen-Age. N Barcelone en 1824, -il fut, avec Figueras, Salmern, Castelar et Serrano, l'un des chefs de -l'phmre Rpublique Espagnole qui dura du 11 Fvrier 1873 au 29 -Dcembre 1874--jour o le _pronunciamiento_ de Martnez Campos mit sur -le trne le fils d'Isabelle II, Alphonse XII--, et est mort Madrid, le -29 Novembre 1901, entour de l'estime universelle. L'arme espagnole, -dont les officiers sont aujourd'hui le plus ferme appui de la Royaut, -comptait alors dans ses rangs de nombreux chefs rpublicains, formant -une association rvolutionnaire affilie d'autres groupements civils -et Blasco Ibez, qui appartenait l'un de ces derniers, fut ml -diverses tentatives de rbellion, que la vigilance des autorits -monarchiques fit chouer, au dernier moment. C'est la suite d'un essai -de ce genre, en 1889, Valence, qu'il se vit contraint, pour sauver sa -libert, de fuir Paris, o il devait rester un an et demi. -D'antrieurs soulvements avaient jet dans la capitale franaise une -migration considrable d'officiers et de journalistes rpublicains et -le chef des activistes du parti, le Castillan D. Manuel Ruiz Zorrilla, -n Osma en 1834, mort Burgos en 1895, runissait autour de lui, dans -son appartement d'une des avenues proches de l'Arc de Triomphe, la fine -fleur de ces conspirateurs malheureux. Blasco s'tait install sur la -montagne Sainte-Genevive et vivait assez l'cart de ces migrs -politiques. Il occupait une chambre dans un htel qui existe toujours, -l'_Htel des Grands Hommes_ et qui regarde l'aile droite du Panthon, au -N 9 de la Place de mme nom, htel dont presque tous les htes taient -des tudiants ou des trangers, que l'ignorance, ou la bizarrerie de -leurs noms faisait dsigner par les numros de la pice par eux occupe. -Blasco, qui avait la chambre N 52, tait donc, comme il aime -plaisamment le rappeler, le grand homme N 52. - -Un de ses traducteurs franais--le seul qui se soit donn la peine de -lui consacrer une trs courte notice en notre langue--M. F. Mntrier, a -prtendu, ce propos, et deux reprises--en Mars 1910, au N 2 des -_Mille Nouvelles Nouvelles_, p. 54, puis en 1911, en tte de sa -traduction de _Entre Naranjos_--que Blasco Ibez tait rest plusieurs -annes en France, lui attribuant la composition, Paris, d'oeuvres -crites en ralit son retour en Espagne[22]. Son sjour dura -exactement le temps que j'ai dit plus haut et le seul et unique ouvrage -qu'il y composa fut cette _Historia de la Revolucin Espaola_, que le -prtre D. Julio Cejador cite, dans la trs confuse bibliographie des -oeuvres de Blasco qu'il a mise en 1918 la suite de son article sur -l'crivain au t. IX de sa verbeuse et partiale _Historia de la lengua y -literatura castellana_, comme ayant paru Barcelone en 1894 en 3 -volumes. C'est une oeuvre destine au peuple, qui avait t rdige -sur la demande d'un diteur catalan et qui fut publie par fascicules. -Il ne faudrait d'ailleurs pas juger, par cette production de -circonstance, de la nature des occupations de Blasco Paris. En vrit, -l'tude l'absorbait au point de lui faire oublier la politique. -Prcdemment, alors qu'il s'tait jet corps perdu dans les agitations -de son parti, il avait crit trois romans et de nombreux contes. Par une -curieuse anomalie, ce rvolutionnaire, qui aspirait la disparition -d'un pass mort et d'institutions momifies, ne savait, pour ses -oeuvres d'imagination, que puiser dans les ges rvolus. Ses romans -taient historiques; ses contes, des lgendes dont le dcor fantastique -et les sombres personnages taient emprunts au Moyen Age. Ses travaux -de dbutant virent le jour dans des publications illustres de Madrid et -de Barcelone et ont mme trouv un diteur pour les runir en volumes. -Mais leur auteur s'est toujours refus en autoriser la rimpression. -Je respecterai donc sa pudeur l'endroit de ces fils premiers-ns de sa -verve de crateur et passerai outre, moi aussi. - -Peu avant son dpart pour Paris, vingt-deux ans, il avait achev ses -deux premiers romans d'ambiance moderne: _El Adis de Schubert_ et la -_Seorita Norma_. Ce sont des oeuvres de peu d'tendue, qui -produisirent quelque sensation dans le public et furent cause que, pour -la premire fois, des critiques daignrent s'occuper du romancier Blasco -Ibez. Celui-ci ne les en a pas moins condamnes l'oubli, comme tout -le fatras de ses romans historiques, et s'est toujours oppos galement - ce qu'elles fussent rdites. A Paris, l'on a vu qu'il crivait peu, -bien qu'il y lt beaucoup. Il tait dans cette situation psychologique -spciale d'un tre qui, prvoyant obscurment que de grandes choses lui -taient rserves, profitait tacitement de cette courte trve du Destin -pour se prparer vivre. La plnitude de son exubrante jeunesse, -l'ardeur physique de son temprament viril le rendaient doublement -heureux, en ce Quartier Latin de la bonne poque, dbordant de joyeuse -sve franaise, aux amours faciles, l'existence matrielle aise. Sa -famille lui assurait trois cents francs chaque mois: une petite fortune -en ces jours lointains! Les correspondances qu'il envoyait divers -journaux espagnols ajoutaient une centaine de francs la manne -familiale. Que fallait-il de plus pour apparatre, aux yeux des -famliques bohmes de l'_Htel des Grands Hommes_, nimb de l'aurole -d'un satrape? C'tait, surtout aux premiers jours du mois, une bombance -entre camarades, dont Blasco supportait gnreusement tous les frais et -comme, alors, il se croyait oblig, titre d'Espagnol, de ne pas -dmentir la lgende du Don Quichotte fanfaron et bon enfant, il s'tait -mis la tte d'une bande allgre de gais lurons, Espagnols et -Hispano-Amricains, dont les exploits devinrent promptement lgendaires -au Quartier. Un soir, au Bal Bullier, l'ordre fut tellement troubl par -ces joyeux drilles, que les gardes rpublicains durent intervenir et -expulser _manu militari_ la troupe tapageuse et son chef. - -Blasco Ibez, lorsque, tant Paris, le hasard le ramne sur cette -Place du Panthon, o l'_Htel des Grands Hommes_ rveille ses vieux -souvenirs, ne manque pas, montrant le poste de police install dans -l'difice qui sert de Mairie au Ve Arrondissement, de dire ses -compagnons, en guignant malicieusement de l'oeil: _Las veces que nos -han trado aqu, de noche!_[23]. Il y avait, en ce temps l, au bureau -du poste de police, un vieux fonctionnaire qui, sous l'Empire, avait -t, lui aussi, conspirateur rpublicain et qui, au courant des -antcdents politiques du jeune Blasco, considrait comme son devoir de -le tancer vertement, encore qu'avec une secrte sympathie, lorsqu'il le -voyait entrer, confondu ple-mle avec des filles et tout l'lment -composite d'une bataille nocturne Paris, aux alentours de la Sorbonne. -_Comment_, s'criait ce brave homme, _n'avez-vous pas honte de mener -une telle existence_? _Vous, exil pour la cause glorieuse de la -Libert!_ Le captif avouait humblement sa honte, tait loyalement -relch et recommenait de plus belle, la prochaine occasion. Pourtant -en guise de pnitence, il s'tait impos la noble tche de racheter de -la perdition quelques Madeleines repentantes et ses succs, sur ce -terrain spcial de l'apostolat vanglique, eussent t, m'a-t-il -dclar, de nature rendre jaloux cet excellent Pre de la chanson, -lequel, pour le rachat de leurs manquements, imposait le recommencement -aux agnelles perdues qui lui confessaient certains pchs mignons... - -En 1891, une amnistie des dlits politiques ayant t accorde par le -gouvernement espagnol, Blasco put rentrer dans sa patrie. Il y revint -tout autre qu'il en tait sorti. Dsormais, c'en fut fait de la -dissipation. L'austrit et le travail devinrent les matres de sa vie. -Il se maria et recommena la propagande rpublicaine, mais en lui -consacrant une nergie concentre, toute nouvelle. Aujourd'hui qu'il -s'est retir de la politique militante, qu'il veut oublier ses triomphes -oratoires et ses polmiques de presse, l'vocation de ces annes -obscures est propre l'attrister. Pourtant, comment taire une priode -o jamais il ne montra un plus absolu dsintressement, un dvouement -plus complet en faveur de la cause de l'mancipation de ce pauvre peuple -d'Espagne? Il avait fond _El Pueblo_, feuille toujours existante et qui -est l'un des plus vieux journaux radicaux d'Espagne. Une telle -entreprise, il la risqua sans appui pcuniaire aucun et, pour soutenir -son journal, il dpensa tout ce qui lui tait revenu la mort de sa -mre et d'autres biens de famille encore. On sait ce qu'il en est des -journaux de parti, spcialement ceux d'ides dites avances. Les -bailleurs d'annonces se garent d'eux comme de la peste, leurs abonns -sont clairsems et le plus net de leurs revenus doit donc provenir de la -vente au numro. Mais l'Espagne a une moiti de sa population qui est -illettre et comme _El Pueblo_ s'adressait vraiment au peuple, l'on -conoit que, des presses qui l'imprimaient, coulassent plutt des -bouillons que le Pactole. - -A ces dboires financiers s'ajoutaient les mille tracas de la -systmatique perscution des autorits, qui ne pouvaient admettre les -campagnes acharnes du journal contre le systme gouvernemental -monarchique. La prison: telle tait la riante perspective qui s'offrait -dsormais la vue de Blasco et il en prit plus d'une fois le chemin, -non pas, comme au Quartier Latin, pour y tre largi aprs une -paternelle semonce, mais pour y faire connaissance avec le rgime -cellulaire espagnol, qui n'a rien de particulirement attrayant. Mais -dj sa seule vie quotidienne de journaliste tait une sorte de bagne. -D'abord, il lui fallait crire chaque jour plusieurs articles. Ses -compagnons de rdaction taient de jeunes enthousiastes, qui -travaillaient gratuitement. Aussi rclamaient-ils l'aide de leur -Directeur pour les rubriques les plus diverses et cette besogne qui -commenait 6 heures du soir--le _Pueblo_ paraissant le matin--ne se -terminait qu' l'aube suivante. Un Valencien, qui a eu l'occasion de -participer cet apostolat, m'a affirm que, sauf la composition et le -tirage de sa feuille, Blasco Ibez faisait tout le reste et qu'il -aidait mme frquemment ses reporters confectionner de quelconques -faits-divers. Cette intense production au jour le jour dura prs de dix -annes. Elle est malheureusement perdue pour nous. Il est vrai que la -majorit de ces articles taient des improvisations politiques, dont le -caractre d'actualit constituait le mrite principal et qu' ce titre, -ils n'offriraient qu'un intrt trs relatif. Cependant, mls avec eux, -on trouverait des tudes littraires et artistiques, des essais de -critique, tout un ct intressant d'une ardente propagande, qui tendait - offrir au peuple, en mme temps que la libert civique, la jouissance -du Beau, jusqu'alors proprit exclusive des privilgis de la Fortune. -Aucun de ces travaux n'a t conserv par Blasco. Il y a plus. Dans sa -haine pour les paperasses accumules, dont j'ai parl suffisamment, il a -dtruit, il y a bien longtemps, toute la suite du _Pueblo_ et la -rdaction du journal n'a commenc en collectionner les numros que -lorsque son fondateur eut cess de le diriger. Peut-tre, cependant, -qu'en une discrte bibliothque d'Espagne, l'on en trouverait les -volumes relis, au fond d'un poussireux magasin... Quoiqu'il en soit, -Blasco ne se repent gure de cette destruction, en juger par ce qu'il -crit dans le prologue Au lecteur de son dernier livre, sur _El -Militarismo Mejicano_, p. 12: J'ai toujours considr les tches du -journalisme comme un travail phmre, dont l'existence conditionne et -rapide ne mrite pas de se prolonger dans un livre. Je n'ai runi en -volumes que mes contes et non tous, ainsi que quelques articles -littraires, en trs petit nombre. Je n'ai jamais considr comme dignes -de figurer sous une couverture d'diteur mes travaux concernant la -politique, la sociologie, l'histoire, etc. J'ai t, de longues annes, -journaliste, crivant chaque jour un ou deux articles. Le lecteur dont -la bienveillance me favorise s'imaginera aisment de quel pril l'a -dlivr mon manque de passion de collectionneur... Si j'tais de ces -auteurs qui croient faire tort la postrit lorsqu'ils oublient de -runir en volumes jusqu'aux lettres par eux envoyes des amis, il -existerait, cette heure, de trente quarante tomes d'articles de -Blasco Ibez. Car j'en ai produit par milliers et je les ai si -compltement oublis, qu'il me serait parfaitement impossible, mme si -je le voulais, de les retrouver aujourd'hui... - -C'est dans cette priode agite que le futur matre du roman espagnol -crivit les oeuvres d'imagination les plus vigoureuses de sa priode -valencienne. _El Pueblo_ accueillit la plupart des contes qui forment -actuellement les deux recueils intituls: _Cuentos Valencianos_--qui en -contient treize--et _La Condenada_--qui en contient dix-sept. _Arroz y -Tartana_, son premier roman vraiment littraire, et _Flor de Mayo_, -furent d'abord des feuilletons du _Pueblo_. Puis, lorsque Blasco eut -purg la peine du bagne dont il va tre question la fin de ce -chapitre, c'est encore dans le _Pueblo_ que _La Barraca_, cette oeuvre -qui le fit connatre l'Europe, fut publie par tranches quotidiennes. -Toutes ces crations, que l'on s'accorde dfinir comme les plus -fraches et les plus attrayantes de notre auteur, ont cependant t -composes dans le tohu-bohu d'une salle de rdaction de feuille -populaire et sans autre prtention que celle de distraire la plbe qui -en formait la clientle fidle. Voil ce qu'aucun critique n'avait song - dire et l'observation mritait d'tre faite. Le mme garant de Valence -que j'ai cit plus haut, me dcrivant la faon de travailler de celui -qu'il appelait alors _el jefe_[24], m'a dit, la lettre, ce qui suit: -Il ne se couchait que plusieurs heures aprs le lever du soleil. Sa vie -normale commenait donc dans le milieu de l'aprs-midi. A la nuit -tombante, je le trouvais install au journal. Il faut que vous sachiez -que la rdaction du _Pueblo_ tait installe dans une vieille btisse du -XVIe sicle, avec un norme salon, dont des colonnes salomoniennes -soutenaient le haut plafond. Dans cette pice gigantesque, la -calfaction n'existait pas et les fougueux rdacteurs y tremblaient, -l'hiver, d'un froid humide. Blasco avait install sa table l'un des -angles de ce hall. Son travail tait hach d'interruptions, oblig qu'il -se voyait de recevoir tout instant les coreligionnaires qui, seuls ou -en groupes, venaient le consulter. Ce n'est gure que pass minuit qu'il -commenait tre dlivr de ces visiteurs enthousiastes. Jusque vers -trois heures du matin, il continuait la rdaction, classant les -tlgrammes de la dernire heure. A partir de trois heures, il restait -seul, dans le hall plong dans une obscurit que coupait sa petite -lampe[25]. C'est alors qu'il crivait ses contes, ceux que vous savez, -et aussi cette merveilleuse histoire d'amour qui s'appelle: _Entre -Naranjos_. Sous lui trpidait notre vieille presse, cependant qu'aux -fentrages du salon immense, l'aurore aux doigts de rose teignait de -vives nuances les vitres anciennes. Son existence tait d'une laborieuse -monotonie, entrecoupe, comme seuls incidents notables, d'excursions -forces aux geles de la ville et mme-- la suite de voyages de -propagande politique en ces deux cits-- celles de Madrid et de -Barcelone. Il vivait dans la plus extrme pauvret, ayant perdu tout son -avoir dans cette mauvaise affaire du journal maintenir et, d'autre -part, ne gagnait rien avec la plume, vu qu'il ne disposait pas du temps -ncessaire pour crire ailleurs qu'au _Pueblo_. Il soutint aussi de -frquents duels avec ses adversaires politiques. - -Ces duels sont rests clbres en Espagne et l'auteur de l'article ddi - Blasco Ibez au T. VIII de l'_Enciclopedia Espasa_--publication de -premier ordre, qui fait honneur aux diteurs barcelonais qui -l'entreprirent et sauront la mener bien--a cru devoir rappeler comme -particulirement sensationnels ceux qu'il eut avec D. R. Fernndez -Arias, directeur de la feuille des officiers espagnols: _La -Correspondencia Militar_, et avec le gnral Bernal. Je raconterai, plus -loin, celui, plus fameux encore, avec certain lieutenant de la Sret, -Madrid. Mais, avant d'en venir cet incident, il en est un autre que je -dois conter et dont les consquences furent d'une gravit extrme pour -Blasco. C'tait en 1895--lors de la seconde et dernire guerre -d'indpendance de l'le de Cuba contre l'Espagne. On sait que la perle -des Antilles, aprs un premier essai de rbellion en 1868, dompt par -Martnez Campos, s'tait souleve de nouveau sous la direction du -gnral cubain Gmez, dj impliqu dans le soulvement de 1868, et de -l'avocat D. Jos Mara Mart, ainsi que du patriote D. Antonio Maceo. -Blasco Ibez voulait que ft reconnue l'indpendance de Cuba et, par -suite, s'opposait la continuation d'hostilits parfaitement -inutiles--on ne le vit que trop dans la suite. Son matre, Pi y Margall, -soutenait, d'ailleurs, la mme thse que lui: avec cette diffrence, -toutefois, que le disciple, plus jeune et plus agressif, tendait aux -solutions extrmes et, ne se bornant pas exposer des doctrines de -cabinet, n'hsitait point descendre dans l'arne des runions -publiques, o le _leit-motiv_ de ses discours tait que l'Amrique -espagnole s'tant spare de l'Espagne depuis un sicle aprs des -luttes aujourd'hui oublies, il n'y avait pas de raison srieuse de -s'opposer ce que Cuba suivt cet exemple, puisqu'au bout de -l'mancipation, l'amiti entre la mre-patrie d'antan et ses filles -affranchies tait chose certaine. Mais le gouvernement central madrilne -ne l'entendait pas ainsi, d'autant plus que le mouvement de protestation -populaire avait vite pris un caractre d'meute, parce que, le service -militaire obligatoire n'existant point alors en Espagne, c'taient les -fils des pauvres seuls qui, ne pouvant se racheter contre argent sonnant -de leur devoir de servir, taient forcs d'aller, en vertu du tirage au -sort, dfendre Cuba les privilges de quelques gros fonctionnaires de -la Couronne. Blasco Ibez lana donc le cri: _Que vayan todos la -guerra, ricos y pobres!_[26], interprtant ainsi la commune pense du -peuple. Ds lors, les manifestations s'exasprrent et les femmes, en -particulier, commencrent s'opposer violemment l'embarquement des -troupes expditionnaires. Dans une de ces manifestations, organise par -_El Pueblo_ et son rdacteur en chef Valence, la protestation dgnra -en combat, o les gardes pied et cheval se virent repousss par la -multitude, et perdirent, malgr qu'ils se dfendissent coups de sabres -et de fusils, plusieurs des leurs. La ville fut mise en tat de sige, -la loi martiale proclame et Blasco dcrt de prise de corps par les -autorits militaires, heureuses de pouvoir enfin, une bonne fois, se -dfaire d'un redoutable ennemi. Il serait superflu de s'arrter ici -considrer ce qui ft advenu de Blasco Ibez, si sa capture et t -ralise l'issue de cette chauffoure. Le cas d'un certain Francisco -Ferrer, Catalan d'Alella, fondateur de la _Escuela Moderna_ et fusill, -le 13 Octobre 1909, Montjuich, comme instigateur de la Rvolution -Barcelone, est encore trop frais dans toutes les mmoires pour que -j'insiste. Mais les marins et les pcheurs du port de Valence, de tout -temps grands enthousiastes du jeune romancier, eurent le bon esprit de -le tenir longtemps cach dans des antres secrets qui servent bien -souvent aux contrebandiers, jusqu' ce qu'une certaine nuit, dguis en -matelot, le proscrit, dont la tte tait condamne, utilisa le dpart -d'un bateau se rendant en Italie pour, une grande distance de la cte, -passer bord et chapper ainsi aux poursuites. - -Son sjour de plusieurs mois au pays de l'art permit au fugitif de -parcourir en tous sens la pninsule et d'en visiter, quoique sans -argent, les principales curiosits, ralisant de faon fort imprvue le -plus cher dsir de tout vritable homme de lettres, et, dans son cas -particulier, un voeu qu'il caressait ds l'enfance. Depuis, il est -retourn, et diverses reprises, dans la Pninsule Italique, en y -jouissant de tout le confortable d'un voyageur ais. Il n'y a point -prouv la fracheur, ni la vivacit des sensations de ce premier voyage -forc, o il n'avait pour tout bagage qu'une modeste valise et se voyait -contraint de se priver du plus essentiel, s'il voulait ne point tre -rapidement oblig de mourir de faim. Tous ces enthousiasmes ont pris -corps dans une suite d'articles envoys au _Pueblo_ et qui, runis en -volume, sous le titre: _En el Pas del Arte_ (_Tres meses en -Italia_)[27], volume souvent rimprim depuis 1896, contriburent lui -conqurir, en Espagne, un renom de paysagiste et de descriptif aux -touches vigoureuses et vocatrices, suggrant la vie avec de simples -mots et la rendant aussi nettement que, si au lieu d'une plume, il et -mani le pinceau. Cependant les vnements qui se prcipitaient, en -Espagne, par suite de la droute cubaine, avaient vite fait oublier le -choc sanglant de Valence. Blasco put ainsi revenir en cette ville, mais -en y restant soumis la surveillance des autorits militaires, qui ne -le perdaient pas de vue. - -A peu de temps de l, les meutes recommencrent de plus belle et des -bandes rpublicaines se mirent battre la campagne. Ce prtexte futile -parut suffisant pour, de nouveau, incarcrer Blasco et lui faire le -procs qu'avait vit sa fuite en Italie. Dans une caserne d'infanterie -sigeait un conseil de guerre, entour de tout l'appareil martial -coutumier. Blasco y comparut entre une haie de baonnettes. -L'accusateur, un colonel, rclamait pour lui la peine de quatorze ans de -bagne. L'accus ngligea de rien dire pour sa dcharge. Il fut pourvu du -dfenseur d'office, prvu par la loi et n'ajouta pas une parole son -plaidoyer, sachant que c'et t peine perdue. La dlibration des -colonels qui constituaient le tribunal, fut longue et entrecoupe de -nombreuses consultations des suprieurs. Quand la sentence fut enfin -arrte, les ombres de la nuit avaient envahi le ciel de turquoise de la -_Huerta_. Dans une cour de la caserne, la ple lumire d'un falot, -Blasco apprit que la justice des officiers l'estimait digne d'apprendre - mieux observer l'ordre social par eux incarn, non pas, comme c'et -t logique, dans une forteresse, mais, et en dpit des dispositions -lgales, au _presidio_, entre des assassins et des voleurs. Dans cet -enfer d'ignominie et de servitude, Blasco Ibez est rest plus d'un an -et, aujourd'hui encore, il ressent, parler de ces jours nfastes, -comme la glaciale sensation d'un spulcre lui tenailler le corps. -L'difice o on l'enferma a t dmoli. Il tait situ dans le vieux -Valence, entre un lacis de tortueuses ruelles o jamais ne pntrait un -rayon de soleil. Construite pour hberger quelques douzaines de moines, -cette gele donnait alors asile plus de mille dtenus. Afin d'viter -des contagions trop naturelles avec une telle agglomration de chair -humaine, on procdait, chaque jour, un lavage grands flots de -l'difice, comme sur le pont d'un navire. Mais ces arrosages continuels -y faisaient rgner une telle humidit, que la vieille btisse rendait -l'eau par tous ses pores et qu'une malsaine bue se dgageait de ses -murailles, engendrant des miasmes pestilentiels. Du fond des puits qui -servaient de cours, les forats contemplaient d'un oeil avide le -lointain reflet solaire, qui, midi, dorait l'arte des toits voisins, -sans jamais se risquer descendre dans ces fosses d'abomination et de -dsespoir. La marche, de plus en plus dplorable, de la guerre cubaine -avait eu pour effet--comme il arrive toujours en de telles -circonstances--de redoubler les rigueurs officielles, dj extrmes, -l'endroit de Blasco. Le personnel des gardiens du bagne, sachant que, -s'il tait l, c'tait cause du peuple, dont ils taient, le traitait -avec tous les gards possibles. La ple troupe des galriens, o -quelques monstres l'horrible pass figuraient, n'avait pas tard non -plus subir l'ascendant moral de ce grand conducteur d'hommes et le -respecter, avec cette dfrence qu'impose, aux pires sclrats, le -contact d'une nature suprieure, s'efforant mme, par une mulation -touchante, de lui rendre, dans la mesure de leurs faibles moyens, sa -situation plus sortable. Mais le gouvernement activait la surveillance -et donnait des ordres prcis. Blasco tait l'ennemi de la patrie. Il -devait tre soumis au rgime le plus rigoureux. Parce qu'il avait voulu -la libert de Cuba, on exigea que les quelques douceurs dont -l'administration l'avait gratifi, fussent impitoyablement supprimes. -Plus de livres, plus de papier, plus de crayons pour cet _outlaw_. Ni -lecture, ni criture pour ce paria. Il eut sa merveilleuse chevelure, -trophe de virilit exubrante, rase. Il porta l'uniforme infamant de -la chiourme. La seule faveur qui fut maintenue, et encore la condition -expresse de rester secrte, ce fut de lui permettre de coucher -l'infirmerie, o mouraient les phtisiques, victimes de l'effroyable -discipline de ces lieux. - -Blasco Ibez n'a pas cru devoir crire, comme Silvio Pellico, ses -_Prisons_. A peine trouve-t-on dans ses contes quelque directe allusion - l'horreur des _presidios_ en Espagne. Ainsi, dans celui qu'il a -intitul: _Un funcionario_, p. 99 de son recueil: _La Condenada_, et le -conte mme qui a donn son nom ce recueil, p. 5. Dans le premier, il -dcrit la vie du bourreau de Barcelone, qui, une certaine nuit, avait -log prs de lui au bagne. Dans le second, il relate les impressions -qu'il avait gardes d'un pauvre diable de condamn mort, avec qui il -s'tait entretenu plus d'une fois, travers la grille de son cachot. -Peut-tre, enfin, faut-il encore rattacher ces souvenirs le petit -rcit o figure un _golfo_[28] incarcr: _La Correccin_, p. 133 des -_Cuentos Valencianos_. Mais, dans ses romans, rien, absolument rien ne -transparat de cette priode, qui reste encore aujourd'hui le cauchemar -de Blasco. Cependant l'opinion espagnole s'tait mue en prsence du cas -de cet crivain, dj assez clbre, que l'on traitait en criminel de -droit commun. Un mouvement de protestation nationale s'esquissa. A -plusieurs reprises, l'Association de la Presse rclama du gouvernement -de Madrid l'largissement du dtenu, jusqu' ce qu'enfin son prsident -d'alors, D. Miguel Moya, journaliste bien connu et d'un rel talent, -obtint de la Reine Rgente l'indult du forat. Blasco Ibez avait pass -un an et plusieurs mois en captivit, une captivit dont le lecteur a -bien compris toute l'horreur. On ne l'largit qu' condition qu'il -rsiderait Madrid et viendrait se prsenter chaque matin au bureau de -la Place. De cette faon, cet homme dangereux restait porte de -l'autorit, qui avait jur, comme on dit, d'avoir sa peau et le voyait -contre-coeur lui chapper. Il importe, ce propos, de dissiper une -erreur commise par le traducteur dj cit, M. F. Mntrier, qui, dans -la courte notice laquelle j'ai renvoy, prtend que Blasco Ibez fut -amnisti au bout de neuf mois; aprs quoi, il se serait fix prs de -Torrevieja, o il aurait crit la plupart des nouvelles recueillies -ensuite sous le titre: _La Condenada_; aprs quoi, enfin, et un an de -l, il serait revenu, en 1898, Valence pour y tre lu dput et y -composer _La Barraca_. En ralit, il n'crivit pas une seule ligne -Torrevieja, port de mer entre Alicante et Carthagne, dont les salines -sont connues. Il n'y passa qu'un mois, pour y prendre des bains, avec la -permission spciale de la _Capitana General_ de Madrid, sjour sans -importance qui prcda, en effet, de peu sa nomination de dput. - -Cette nomination, acte spontan du peuple de Valence et effectue une -norme majorit, transformait incontinent la victime en personnage -officiel, couvert par l'immunit parlementaire. Mais elle ne faisait -nullement de Blasco un politicien, dans le sens que l'on donne -ordinairement ce vocable. Les dfauts du parlementarisme--dont la -nuance espagnole ne laisse pas d'tre tout fait _sui generis_--et le -caractre conventionnel des partis, devenus une sorte d'entit lgale, -n'ont jamais eu le don de le sduire. Enthousiaste romantique, il a t -un agitateur rpublicain, capable de donner sa vie pour son idal, mais -a toujours ressenti, pour la comdie parlementaire de Madrid, une -rpugnance instinctive. Si, ds l'enfance, l'atmosphre romanesque des -conspirations l'avait sduit, le rve de devenir dput n'avait, par -contre, oncques hant son cerveau. Mais il n'en accepta pas moins, avec -reconnaissance, cette investiture qui le mettait l'abri des coups -sournois d'ennemis qui, procdant jusqu'alors avec un arbitraire -tout-puissant, se voyaient maintenant arrts par le caractre -intangible du reprsentant de la nation, d'autant plus qu' cette poque -le Parlement espagnol concdait fort rarement l'autorisation pralable -d'arrestation d'un de ses membres. J'ai entendu conter, sur Blasco -Ibez dput, une jolie anecdote, dont, cependant, je n'oserais -garantir l'authenticit, puisque, le jour o je la rapportai au matre, -il se borna sourire. Nanmoins, tant donn son caractre, je la -considre comme fort vraisemblable. Il avait alors trente ans et -travaillait plus que jamais pour la cause rpublicaine. Or, son parti se -trouvait prparer, avec la complicit de certains gnraux, un grand -mouvement antimonarchique, dont le succs paraissait alors assur. -Beaucoup d'officiers suprieurs avaient jur de tirer l'pe pour la -Cause et le coup et peut-tre abouti, si, comme toujours, le -gouvernement, averti l'instant critique, n'et recouru au biais -ingnieux de doter de grasses sincures ces chefs mcontents, lesquels, -naturellement, se rangrent _ipso facto_ aux cts de la royaut. Mais, -quand ils taient encore dans toute la ferveur de leur zle -rvolutionnaire, il y avait eu, une nuit, une assemble secrte, qui -s'tait prolonge jusqu'au matin et laquelle avait assist, -naturellement, Blasco. On y avait rgl jusqu'en ses moindres dtails -l'acte librateur. On tait all jusqu' dresser la charte et tablir -les cadres du nouveau rgime, en s'en rpartissant les divers -portefeuilles: Vous, Blasco, dit le prsident du conciliabule, il -faudra que vous vous chargiez de l'Instruction Publique, non pour -l'Instruction en elle-mme, mais cause des Beaux-Arts, qui en -dpendent...--Moi, rpliqua l'interpell avec stupeur? Quelle -plaisanterie! Je n'ai jamais song, pas mme en rve, tre converti en -ministre. Si vous tenez absolument ce que je sois quelque chose dans -votre combinaison, envoyez-moi, de grce, comme ambassadeur -Constantinople et permettez que j'emmne avec moi, titre de -conseillers d'ambassade, un groupe de jeunes crivains... - -Cette boutade, si jamais elle fut prononce, renfermerait une vrit -profonde. Et c'est celle-ci: que Blasco Ibez n'et pas t homme de -gouvernement. En tant que chef de parti, sa situation ne laissait pas -d'tre singulire. Son titre, en effet, tait purement nominal. En -vrit, qui commandait, c'tait son tat-major et lui, ne faisait -qu'obir ses subordonns. Combatif avec l'ennemi, il n'tait plus, au -milieu des siens, qu'un bon camarade, d'un libralisme anarchique. Il ne -manquait jamais, aprs avoir communiqu une dcision, d'ajouter -aussitt: _Esto es lo que yo considero mejor, pero si ustedes opinan lo -contrario, yo les seguir, ocurra lo que ocurra..._[29]. Beaucoup -d'apparentes sottises, de pas de clerc dans sa vie politique ont t -commis sciemment, seule fin de ne pas contrarier ceux qui -l'entranaient leur remorque. Quelques hommes astucieux et d'un sens -pratique aigu exploitrent habilement cette faiblesse pour, vivant -l'ombre du matre, faire profiter leurs combinaisons gostes du -prestige populaire de Blasco et confisquer leur avantage cette partie -imposante de l'opinion publique rallie autour de son nom. C'est l'un -de ces arrivistes sans vergogne qu'est attribue une phrase qui peint en -pied cette tourbe impudente. Comme on lui demandait pourquoi il se -refusait obtemprer aux consignes du patron, il rpliqua cyniquement: -_Les chefs vritables du parti, c'est nous._--_Mais alors_, fut-il -object, _que devient, dans ce systme, D. Vicente_?--_Don Vicente, -c'est le hros!_ Rponse qui dgage toute la moralit de cette priode. -Le hros tait bon pour recevoir les coups et souffrir les privations. -Quant aux profits, ces Messieurs de l'arrire-garde s'en taient -gnreusement rserv le monopole. - -Durant six lgislatures successives, Blasco Ibez reprsenta Valence -la Chambre espagnole. Si son titre de dput le mettait l'abri des -perscutions que lui et valu son activit politique, en revanche le -contact familier avec ceux que l'on pourrait appeler les professionnels -de cette mme politique, agit sur lui la faon d'un rvulsif. Peu -peu, ses illusions d'agitateur s'vanouirent, la pratique quotidienne -de la comdie parlementaire espagnole, en mme temps que disparaissaient -de l'arne les derniers officiers rpublicains, jadis si nombreux dans -l'arme. Sous la rgence de Marie-Christine, l'arme espagnole offrait -ce spectacle curieux que, contre toute logique, c'taient les vieux -officiers, colonels ou gnraux, qui se montraient partisans de la -Rpublique, ou, du moins, d'un libralisme avanc, et qu'au contraire, -les jeunes sous-lieutenants ou capitaines taient monarchistes et -conservateurs. Une telle anomalie s'explique, si l'on songe que les -vieux avaient pris part la rvolution de 1868--qui fit descendre du -trne l'autre Marie-Christine, non d'Autriche celle-l, mais de -Bourbon--et qu'tant morts, en majorit, aprs les guerres coloniales, -le peu qui en survivaient se rallirent la monarchie d'Alphonse XIII, -lorsque celui-ci, l'ge de seize ans, en 1902, eut pris possession du -pouvoir royal: les uns par dcouragement, les autres par intrt. -Blasco, qui menait de front le mtier de dput et celui de -conspirateur, lorsque toute possibilit de raliser ce rve rpublicain -qu'il avait si tenacement caress, lui fut apparue irrmdiablement -chimrique, voulut laisser l la politique et refuser le mandat de -dput. La sixime fois qu'il fut nomm, son dgot tait si manifeste -qu'il apparut clairement qu' la prochaine lgislature, ses lecteurs -n'auraient plus raison de sa volont. Je ne ferai pas l'histoire des -luttes intestines, des envies, des rivalits, des trahisons qui, alors, -empoisonnaient sa vie et qu'il considre aujourd'hui de trs haut, avec -un sourire o l'ironie se mle l'effroi. Une phrase de lui suffit -caractriser son attitude actuelle l'endroit de ce lointain pass. -C'est cette simple, courte et loquente exclamation: _Y yo he podido -vivir as?_[30]. - -Vers 1909, comme ses mandataires insistaient pour qu'il acceptt, une -septime fois, d'aller les reprsenter la Chambre, Blasco Ibez leur -fit, en rsum, le discours suivant: Il y a, en Espagne, vingt mille -Espagnols qui peuvent tre dputs et remplir leur rle aussi bien, -sinon mieux que moi-mme. En revanche, il en est un peu moins qui soient -capables d'crire des romans passables. De grce, permettez-moi de -suivre enfin ma voie vritable! Cette dcision n'impliquait nullement -une renonciation l'idal politique d'antan. Ceux qui connaissent -intimement Blasco Ibez savent que c'est un grand romantique et que la -plus amre dception de son existence, ce sera peut-tre de voir venir -la mort en sa demeure, sans avoir vu venir auparavant la Rpublique en -Espagne. Et je ne crois pas me tromper en affirmant qu'au contraire, la -plus grande joie de sa vie consisterait pour lui atteindre l'extrme -vieillesse, servir, drapeau vivant, de symbole aux masses libres de -son pays et tomber, tel le vieux hros des _Misrables_, en dernire -et sublime victime sur la dernire des barricades de la rvolution -triomphante... - -Mais, avant de clore le chapitre o se termine le long pisode -parlementaire de Blasco Ibez, ne faudrait-il pas que je -narre--puisqu'il rentre dans cette priode--le duel avec le lieutenant -de la Sret dont j'ai parl plus haut et qui ne fut que l'un des -nombreux incidents de sa carrire de dput agitateur, plusieurs fois -bless--et deux fois trs grivement--dans ces rencontres que -l'intemprance de son langage lui attirait? Cependant, comme ce rcit a -sa place naturelle au chapitre V, je terminerai sur une historiette d'un -autre genre, qui montre combien le mtier du leader rpublicain, oblig -bien souvent outrer son attitude et ses discours pour contenter ce -mme peuple dont il tient son mandat, peut nuire la carrire d'un -crivain. _La Barraca_, _Caas y Barro_ et _La Catedral_ avaient t -rdiges dans des sjours alterns Madrid et Valence. Puis Blasco -s'tait install dans le petit htel voisin de la _Castellana_, qu'il -finit par acheter, et c'est l qu'il avait crit _El Intruso_, _La -Bodega_, _La Horda_, _La Maja desnuda_, _Sangre y Arena_ et _Los Muertos -mandan_. Ce dernier livre, qui porte la date de Mai-Dcembre 1908, clt -l're madrilne. Car _Luna Benamor_, publi en volume au printemps de -1909, date, sous forme des six contes et des cinq esquisses qui -compltent cette touchante nouvelle, d'poques diverses, mais -antrieures. Il faut dire, pour expliquer la composition de ces six -romans en cinq ans--de 1904 1908--, que le sixime mandat de dput de -Blasco Ibez avait t presque platonique, vu qu'il n'allait mme plus -aux sances de la Chambre. _La Barraca_, aprs avoir paru dans _El -Pueblo_, avait t runie en un modeste volume dont il ne s'tait vendu -que quelques centaines d'exemplaires. Puis _El Liberal_ de Madrid, alors -le journal le plus lu d'Espagne, l'avait redonne en feuilleton. Cette -fois, le succs avait t franc et la vente considrable. Quand parut -_Entre Naranjos_, en 1900, les amis du romancier lui offrirent un grand -banquet dans les jardins--aujourd'hui disparus et en partie occups par -la nouvelle Poste--du _Buen Retiro_. Prez Galds, le patriarche du -roman espagnol, prsidait cette fte, o de nombreux auteurs prirent la -parole et l'ornementation de laquelle avaient t convis les -artistes valenciens rsidant Madrid. Ce fut la crmonie dont le -retentissement devait tre grand et qui ne contribua pas peu -accrditer le renom de l'crivain. Cependant, je tiens d'un libraire -bien connu de la capitale espagnole que, fort aprs cette poque, peu -prs chaque fois qu'il lui arrivait de recommander une oeuvre de -Blasco sa clientle aristocratique, il en recevait presque -infailliblement une rponse dans ce genre: _Pero este Blasco Ibez, -es pariente del diputado republicano?_[31]. Et, sur l'affirmative que -c'tait le mme homme, le monsieur et la dame distingus laissaient -tomber ddaigneusement un livre jug indigne de tout intrt... - -[Illustration: BLASCO AVEC SA FAMILLE SUR LA PLAGE DE MALVARROSA - -Il avait coutume, chaque matin, de faire une partie de rowing dans le -canot qui figure sur cette photographie, publie par _Blanco y Negro_, -l'hebdomadaire illustr de Madrid] - -[Illustration: BLASCO IBEZ PARLANT AU PEUPLE DANS LA SALLE DE JEU DE -PELOTE BASQUE (FRONTN) A VALENCE] - - - - - IV - - Aversion pour les groupements littraires.--Individualisme.--Le - programme esthtique de l'auteur.--Ses gots somptuaires: le - palais de la Malvarrosa et le petit htel de Madrid.--Histoire - d'une table de marbre.--Un voyage de Madrid Bordeaux qui se - termine en Asie Mineure.--_Oriente._--Avec le Sultan Rouge.--Le - forat au palais du souverain des _Mille et Une Nuits_.--La plaque - de brillants de Blasco Ibez.--La mission que lui confie le Grand - Vizir.--Le retour en Espagne en Novembre 1907. - - -En Espagne, comme en d'autres lieux, l'instinct grgaire se fait sentir, -en littrature aussi bien qu'en politique et analogues varits de -l'activit humaine. C'est en vertu de cet instinct que la jeunesse -littraire tend se grouper en clans avec chefs distincts, et se -proclamer, dans l'intrieur de chacune de ces petites chapelles fermes, -l'unique dpositaire du Beau artistique et de la Vraie Doctrine, -regardant avec ddain quiconque ne se rallie pas sous le mme drapeau. -Gnralement, ces coteries ont un caf qui leur sert de cnacle et c'est -l que les membres passent leurs soires et souvent une bonne partie de -la nuit. On y discute l'infini et de ces joutes oratoires, aussi -brillantes que striles, le rsultat a coutume d'tre compltement -ngatif. Qui dira combien d'adolescents et de jeunes hommes, -admirablement dous et dont le talent, s'il et t form de plus -mthodique sorte, se ft affirm en oeuvres durables, ont sombr dans -ces coteries de strile verbalisme, dans ces parlotes prtentieuses o -il est question, toute heure, du livre dfinitif que l'on crira un -jour et qui est condamn rester, jamais, indit! Blasco Ibez a -toujours fui ces _tertulias_[32]. Le contact avec les hommes d'action -que lui avait valu son rle d'agitateur politique, alors que son menton -tait encore vierge de tout duvet, lui faisait soigneusement viter une -stagnation oiseuse en compagnie d'crivains discoureurs, quels qu'ils -fussent. En outre, une instinctive rpugnance pour tout ce qui, de prs -ou de loin, rappelle les groupements acadmiques, ou simplement d'hommes -de lettres professionnels, l'cartait de milieux o l'on finit par -concevoir la vie travers la vision d'autrui et par produire, non selon -son originalit et sa formule propres, mais d'accord avec le canon -esthtique grgaire, de faon s'assurer d'avance l'approbation des -chers collgues. - -Blasco Ibez, s'il a toujours march seul en littrature--nous verrons -plus loin ce que signifie, en ralit, le reproche, qu'on lui a adress -si souvent, d'tre un imitateur de Zola--c'est qu'il pense que, pour -tudier la ralit, tant extrieure qu'intrieure, pas n'est besoin de -s'emprisonner en vase clos avec des gens qui ne parlent que littrature -et que cette manie professionnelle, qui est celle aussi, souvent, des -officiers de carrire et des gens d'Eglise, n'aboutit qu' dformer -l'esprit. Quand j'ai fini d'crire,--m'a-t-il dit bien souvent--je me -plonge immdiatement dans la vie et me coudoie avec le public de la rue, -avec les foules, bonnes ou mauvaises. En un mot, je tche de -m'assimiler les mille varits diverses du rel. Voil ce qui redonne -au romancier la tonicit, perdue au cours de ses longues heures -d'criture, dans son cabinet. Voil ce qui recre l'activit -productrice... Je crois aussi qu'une des raisons--et non des -moindres--pour lesquelles Blasco a une telle horreur des cnacles, c'est -qu'un caractre franc et viril comme le sien ne s'accommoderait pas de -l'esprit de mdisance et de mordacit que l'on affirme y prvaloir. Sa -claire vision des choses l'a, ds l'origine, sauv d'un pige qui--car -c'est un charmant, un intarissable causeur--et t fatal son gnie, -s'il se ft, lui aussi, laiss sduire par l'attrait de runions o, -quand on a pulvris en paroles les prcurseurs, l'on n'est que trop -ent de s'imaginer ouvertes, toutes grandes, les portes de l'Avenir. Un -jour, certain dbutant, victime de telles frquentations, Blasco tint -ce petit discours: Vous passez des nuits occups dmontrer que _X._ -est un imbcile. C'est parfait. Mais pour qui faites-vous ces -dmonstrations? Pour vous-mmes, j'imagine. Et en quoi ces -syllogismes-l vous avancent-ils le moins du monde? Ce qui importe, et -souverainement, c'est de prouver que chacun de vous en particulier n'est -pas l'imbcile que tous en choeur vous proclamez qu'est _X_. Mais une -telle preuve, vous ne la fournirez qu'en travaillant d'arrache-pied et -en produisant sans trve. Si vous continuez palabrer ainsi dans le -vide, changer systmatiquement des commrages de vieilles femmes dans -la fume et le brouhaha d'une tabagie, tout ce quoi vous aboutirez, ce -sera dmontrer que n + p + q + r = x. - -Mme aprs tre devenu clbre, Blasco Ibez se montra obstinment -fidle cet amour de la solitude. Le contraire, d'ailleurs, ne -serait-il pas surprenant? Un tel producteur, qui souvent reste clou -douze heures conscutives devant sa table de travail, trouverait une -mdiocre volupt, aprs les laborieuses gestations de son puissant -cerveau, se repatre de truismes ou des pauvres sentences de la -sagesse la mode. Cependant, sa porte est ouverte qui vient rclamer -sa bienveillance. Mais son affabilit, en ces occurrences, s'exprime -plus par des actes que par des paroles. Il n'est pas un jeune homme se -risquant dans la carrire des lettres et lui demandant son appui, qui -ait jamais t conduit. Bien plus, Blasco Ibez s'intresse, lorsqu'il -la reconnat bonne, pour l'oeuvre ainsi soumise son patronage et -fait tant en sa faveur, qu'il lui trouve un directeur de journal ou de -revue, ou mme un diteur. On aura remarqu, sans doute, qu'aucun de ses -romans n'est prcd d'un prologue. Cependant, il et t fort naturel -qu' ses dbuts au moins, il chercht--et il n'et pas manqu d'en -trouver--un illustre patron qui, en quelques lignes bienveillantes, -l'et prsent au public. S'il ne l'a pas fait, la chose est d'autant -plus mritoire que, lorsqu'on lui demande d'crire un avant-propos qui -rehausse, de sa signature mondiale, une oeuvre de dbutant, il finit -par s'excuter, tout en prtextant que cela est inutile, que son -prologue ne servira de rien, etc. Ainsi, tout rcemment, a-t-il compos, -pour le livre de M. E. Joliclerc: _L'Espagne Vivante_, une belle -dissertation en faveur du problme, toujours l'ordre du jour chez -nous, parce que toujours non rsolu: _Espagne et langue espagnole_, en -l'envisageant sous quelques-uns de ses principaux aspects d'ordre -historique. Ainsi encore, en pleine guerre, a-t-il mis, en tte du -trait, si document et prcis, de M. A. Fabra Rivas sur _El Socialismo -y el Conflicto Europeo_, une vibrante prface o, dj, il proteste -contre cette ignorance systmatique, chez nous et ailleurs encore, de -l'Espagne et de sa littrature. Les trangers,--y disait-il, p. X, et -le livre est de 1915--les plus rudits savent qu'il exista une -littrature espagnole, puis-qu'ils l'tudient et qu'ils la commentent. -Mais ils ne semblent gure tre informs sur la suite contemporaine de -cette mme littrature. Soit paresse, soit routine, l'immense majorit -continue penser que l'Espagne est reste une nation de _toreros_, ou -d'inquisiteurs, dont les femmes seraient ou des dvotes ou des -ballerines. De temps autre, on publie, titre de spcimen exotique, -quelque traduction espagnole en France, en Angleterre, en Allemagne. -Mais il est vrai qu'on lit, dsormais, si peu, en ce bas monde! - -Blasco Ibez, qui et pu fonder en Espagne une cole littraire comme -il y avait t, dans la rgion de Valence, chef du parti rpublicain, ne -l'a pas fait par ce que persuad de l'inefficacit des coles -littraires. D'ailleurs, jusqu' ces derniers temps, son existence a t -tellement inquite, tellement vagabonde, que l'on ne voit pas comment -cette indcise jeunesse qui a besoin d'un berger qui la guide, et pu se -rclamer d'un chef toujours absent de son pays et qu'elle n'et aperu -que par intervalles rapides et clairsems. D'o l'impossibilit -manifeste pour elle de le muer en idole, but et fin suprmes de toute -cole de jeunes littrateurs. Mais si le matre et aspir, en sa -patrie, aux lauriers de chef d'un cnacle raliste, ses disciples -eussent trouv en lui plutt un camarade d'ge, ignorant la pause, dnu -d'orgueil, ne pensant qu' l'oeuvre de demain, ridiculement oublieux -de l'oeuvre d'hier. Quant son programme, nous avons la chance de le -possder, sous forme d'une longue lettre adresse, le 6 Mars 1918, de -Cap-Ferrat--entre Villefranche et Beaulieu, sur la Cte d'Azur--au -prtre D. Julio Cejador, qui l'a insre en entier au tome IX de son -_Histoire Littraire_ dj cite, p. 471-478, en la traitant -d'admirable, encore qu'elle ait t crite au courant de la plume. En -voici les passages essentiels: Parlons un peu du roman, puisque vous -m'en priez. J'accepte la dfinition courante: _la ralit saisie -travers un temprament_. Et je crois encore, avec Stendhal, qu'_un -roman est un miroir promen le long d'un chemin_. Mais il est bien -certain que le temprament modifie la ralit et que le miroir ne -reproduit pas exactement les choses, avec leur rigidit matrielle, mais -qu'il confre l'image cette fluidit, lgre et azure, qui semble -flotter au fond des cristaux de Venise. Le romancier reproduit la -ralit sa faon, conformment son temprament, choisissant, de -cette ralit, ce qui lui en semble saillant et ngligeant, comme -accessoires inutiles, le mdiocre et le monotone. Ainsi opre le -peintre, quelque raliste qu'il soit. Velasquez reproduisait la vie -mieux que personne. Ses personnages palpitent. S'ils eussent t -photographis directement, peut-tre eussent-ils t plus exacts, mais -ils vivraient infiniment moins. Entre la ralit et l'oeuvre qui la -reproduit, s'interpose un prisme lumineux qui dfigure les objets, en -concentre et l'essence et l'me, et c'est le temprament de l'auteur. -Pour moi, c'est cela qui constitue le romancier, parce que c'est en cela -que consistent sa personnalit, sa faon spciale et individuelle de -comprendre la vie. C'est l vraiment qu'est son style, dt son criture -apparatre nglige. Et comme, heureusement pour l'art, qui a en horreur -la monotonie et les rptitions, les tempraments varient avec les -individus, vous voyez pourquoi je ne crois gure aux classifications, -aux coles, aux tiquettes de certaine critique. Tout romancier -vritable reste soi-mme et rien que soi-mme. Qu'une lointaine parent -le rattache d'autres, c'est fort possible, mais il n'existe pas de -caste ferme. Je parle, videmment, ici d'un romancier en pleine -possession de ses moyens, au znith de sa trajectoire, car, dans la -jeunesse, il n'est que trop certain que nous subissons, tous, -l'influence des matres qui jouissent alors de la renomme. Personne, -ici-bas, n'chappe ces influences suprieures. Notre prsent est en -fonction la fois du pass et de l'avenir. En biologie comme en -psychologie, on dmontre que les gnrations qui nous ont prcd -influent sur nous, que nous sommes les lgataires d'une hrdit -ancestrale, encore que, par l'action de notre libre arbitre, nous -arrivions en attnuer diversement les effets. Or, comment, en -littrature, ne ressentirions-nous pas cette pression du pass et du -prsent, lorsque nous risquons nos premiers balbutiements...? De mme -que les religions, en tant que gnratrices de consolation et d'espoir, -sont assures, jamais, de la gratitude de leurs fidles, de mme les -romans qui sont de vrais romans--c'est--dire ceux par qui vibre en -nous-mme une corde de vie, ceux qui garantissent quelques heures -d'illusion au lecteur--sont assurs de la faveur de milliers et de -milliers d'tres, alors mme que la critique s'acharnerait dmontrer -que ce sont oeuvres indignes de l'estime des esprits suprieurs. Car -la critique ne parle qu' la raison. Mais l'oeuvre d'art s'adresse au -sentiment. Entendez: tout ce qui constitue notre hritage -d'inconscient, le monde de notre sensibilit, univers infini, -mystrieux, dont personne n'a jamais explor les frontires, tandis que -celles de la raison sont parfaitement connues. Vous souvenez-vous de ce -tambourinaire-troubadour de certain roman de Daudet? Ce personnage -cocasse, avant de jouer du galoubet, rase religieusement son excellent -public de Provence par une fastidieuse explication de la manire dont il -lui est venu l'ide de faire de la musique: en coutant, sous un -olivier, chanter le rossignol. Tout le monde se sent l'envie de lui -crier: _Assez comme cela! Etes-vous musicien? Oui? Alors, silence! Et -jouez-nous votre musique!_ Pour moi, en face des prologues, des -commentaires, des manifestes, etc. qui, tant de fois, encombrent les -livres d'autrui ou les colonnes des journaux, je me sens une envie -semblable de crier: _Romancier, ton roman!_ Et seul un Orbaneja a -besoin de dclarer, pour qu'on le sache, au pied de sa peinture que -_ceci est un coq_. L'authentique peintre, celui qui est matre de sa -main comme de son imagination, n'inscrit pas de commentaires en marge de -son oeuvre, car il sait parfaitement que le public verra, clairement, -sur la toile, ce qu'il a voulu dire et la faon dont il a voulu le dire. -Et si le public en fournit une douzaine de versions diffrentes, qui -sait laquelle de ces versions, finalement, sera accepte comme bonne, et -si elle ne vaudra pas mieux que la version de l'artiste? Souvenons-nous -de notre grand Don Miguel, qui n'entendait, par son _Don Quichotte_, -qu'exprimer une seule ide et auquel l'admiration universelle en a prt -tant et de si belles! Et puis, n'y aurait-il pas lieu de frmir au -spectacle de la finale destine de toutes ces doctrines, exposes par -les romanciers pour expliquer leur oeuvre et leurs prtendues -innovations...? J'cris des romans parce que cela est pour moi une -ncessit. Peut-tre tait-ce ma destine et, en tout cas, tout ce que -je pourrais faire pour chapper cette fatalit serait peine perdue. -Certains en composent - -[Illustration: LA MALVARROSA VUE DE LA MER] - -[Illustration: PETITE SALLE A MANGER DE LA MALVARROSA, IMITANT UNE -CUISINE DE STYLE VALENCIEN] - -parce que d'autres en composrent avant eux et l'ide ne leur en serait -jamais venue, s'ils n'eussent eu, devant eux, une srie de modles. -Quant moi, fuss-je n en pays sauvage, ignorant livres et art -d'crire, j'ai la ferme conviction que j'eusse fait des lieues et des -lieues pour aller raconter quelqu'un de mes semblables les histoires -imagines dans ma solitude et entendre, en change, de ses lvres les -siennes propres. Chaque fois que j'achve une de mes oeuvres, je -m'broue, positivement, de lassitude et exulte de dlivrance, tel un -patient au sortir d'une opration douloureuse. _Enfin!_ me dis-je. -_C'est bien le dernier!_ Et cela, je me le dis en toute bonne foi. Je -suis un homme d'action, dont la vie s'est passe faire autre chose -encore que des livres et croyez que cela ne me rjouit que mdiocrement, -de rester clou trois mois durant dans un fauteuil, la poitrine contre -le bois de ma table, raison d'une dizaine d'heures par sance! J'ai -t agitateur politique. J'ai pass une partie de ma jeunesse en prison: -trente fois au moins. J'ai t forat. J'ai t bless mort dans des -duels froces. Je connais toutes les privations physiques qui peuvent -affliger un tre humain, y compris celles de la plus extrme pauvret. -En mme temps, j'ai t dput jusqu' satit, jusqu' la septime -lgislature; j'ai t ami intime de chefs d'Etat; j'ai connu -personnellement le vieux sultan de Turquie; j'ai habit des palais; -j'ai, plusieurs annes, t homme d'affaires, maniant des millions; j'ai -fond des villages en Amrique. Je vous cite tout cela pour vous faire -comprendre que les romans, je suis capable de mieux les vivre, le plus -souvent, que de les coucher, noir sur blanc, sur le manuscrit -d'imprimerie. Et cependant, chacune de mes oeuvres nouvelles s'impose - moi avec une sorte de violence physiologique, qui a raison de ma -tendance au mouvement et de mon horreur pour le travail sdentaire. Je -la sens crotre dans mon imagination. Ainsi que le foetus qui devient -enfant, elle s'agite, s'rige, vivante et vibrante, frappe aux parois -intrieures de mon crne. Et il faut que, telle la femme en couches, -j'en expulse ce fruit de ma chair, sous peine de mourir, empoisonn par -la putrfaction d'une crature prisonnire. Tous mes serments de ne plus -travailler sont vains. Rien n'y fait. J'crirai des romans aussi -longtemps que j'existerai. Leur formation est celle de la boule de -neige. Une sensation, une ide, que je n'ai pas recherches, qui -surgissent des limites de l'inconscient, constituent le noyau autour -duquel s'agglomrent observations, impressions et penses, emmagasines -dans mon subconscient sans que je m'en sois rendu le moindre compte. -L'imagination du vrai romancier est semblable quelque appareil -photographique dont l'objectif serait perptuellement en action. Avec -l'inconscience d'une machine, elle enregistre dans la vie quotidienne -physionomies, gestes, ides, sensations et les emmagasine ple-mle. -Puis, lentement, toutes ces richesses d'observation s'ordonnent dans le -mystre de l'inconscient, s'y amalgament, s'y cristallisent, jusqu' ce -qu'elles soient prtes s'extrioriser. Et lorsque, sous l'empire d'une -force invisible, le romancier s'est mis crire, il lui semblera qu'il -exprime des choses nouvelles toutes fraches closes, alors qu'il ne -fera que transcrire des concepts subexistant en lui depuis des annes, -qu'un paysage lointain lui suggra, ou un livre, qu'il a compltement -oubli. Je me flatte d'tre le moins littrateur possible en tant -qu'crivain, c'est--dire le moins professionnel. J'abhorre qui a -toujours en bouche une conversation de mtier, qui ne se runit qu'en -petit comit, qui ne sait vivre qu'en clans exclusifs, peut-tre par ce -que la mdisance ne s'alimente que de la sorte. Je suis un homme qui -_vit_ et, lorsqu'il en a le temps, qui _crit_, sous un impratif -catgorique du cerveau. Ce faisant, j'ai conscience de continuer la -noble et virile tradition espagnole. Les meilleurs gnies littraires de -notre race ne furent-ils pas des hommes, de vrais hommes, dans le sens -le plus complet du vocable: soldats, grands voyageurs, coureurs -d'aventures lointaines, exposs aux captivits, des misres varies? -Que si, par-dessus le march, ils furent aussi crivains, ils ont su -abandonner la plume, lorsqu'il leur fallait, rudement, lutter pour -l'existence. Car ils considraient leur mtier d'crivain comme -incompatible avec les ncessits de l'action. Souvenez-vous de notre -Cervantes, qui resta, une priode de sa vie, huit annes sans crire. -Et je crois que l'on apprend mieux ainsi connatre la vie, qu'en -passant son existence dans les cafs; qu'en rduisant son observation -la lecture des livres de camarades, ou aux palabres entre amis; qu'en se -momifiant le cerveau par des affirmations toujours ressasses; qu'en ne -s'alimentant que de sa propre sve, sans jamais changer d'horizon, sans -bouger des rivages au long desquels s'coule un mince filet de cet -immense fleuve de l'humaine activit... Pour les crivains de ma -nuance--voyageurs, hommes d'action et de mouvement--l'oeuvre est en -fonctions directes du milieu. Et, revenant la thorie du miroir de -Stendhal,--cette image si juste d'un si grand artiste, qui connut la vie -et qui fut, lui aussi, voyageur et homme d'action--je redirai que nous -refltons ce que nous voyons et que tout notre mrite est de savoir le -reflter... L'important est donc de voir les choses de prs, -directement, de les vivre, ne ft-ce qu'un instant, afin d'tre mme -d'en dduire comment les autres les vivent. J'ai la croyance que les -romans ne se font ni avec la raison, ni avec l'intelligence; que ces -facults n'interviennent dans leur fabrication que comme rgulatrices et -ordonnatrices de l'oeuvre d'art, ou, mme, qu'elles se maintiennent en -marge de cette gestation, pour nous servir, l'occasion, de -conseillres. Le vrai, l'unique facteur actif, c'est l'instinct, le -subconscient, cet invisible et mystrieux ensemble de forces que le -vulgaire dnomme inspiration. Tout artiste vritable compose son -chef-d'oeuvre _porque s_, comme on dit en espagnol, c'est--dire -par ce qu'il ne peut faire autrement. Les passages qu'on vante davantage -dans un roman sont presque toujours ceux dont l'auteur ne s'tait pas -rendu compte et auxquels il ne s'arrte que lorsque la critique les lui -a signals. Pour moi, en mettant le point final un de mes livres, j'ai -l'impression de m'veiller d'un rve. Je ne sais si ce que je viens de -faire en vaut la peine; si ce n'est pas une oeuvre mort-ne dont j'ai -accouch. Au fond, je ne sais absolument rien. J'attends! Le crateur de -beaut est le plus inconscient de tous les crateurs. Cette vrit n'est -pas nouvelle. Elle est vieille comme le monde. Parlant des potes, -Platon a dclar qu'ils disent leurs plus belles choses sans savoir -pourquoi et, souvent mme, sans en avoir conscience. C'est aussi ce -qu'affirmait le clbre adage scolastique: _nascuntur poet, fiunt -oratores_. Ce qui revient dire, comme s'exprime, en notre langue, la -sagesse populaire, que _el poeta nace y no se hace_. La raison, la -lecture peuvent former de grands, d'incomparables crivains et dignes -d'admiration. Ils ne sauraient, cependant, jamais, de ce seul chef, -devenir des romanciers, des dramaturges, des potes. Pour tre cela, il -faut qu'intervienne le subconscient comme essentiel facteur: cette -mystrieuse divination, ce pressentiment, ces lments affectifs en -opposition presque constante avec les lments intellectuels. Il est -clair qu'il ne faut pas abuser de cette doctrine et s'abstraire de la -raison et de l'tude sous prtexte que, dans l'oeuvre d'art, c'est le -subconscient seul qui est souverain. Tout doit se fondre dans une -harmonieuse unit. Et il faudrait moins encore excuser de capricieuses -divagations ou de puriles niaiseries, en allguant l'entranement des -forces inconscientes... En guise de conclusion, je rpte, avec M. de la -Palisse, que, pour crire des romans, il faut tre n romancier. Or, -tre n romancier, cela veut dire: tre pourvu de cet instinct qui, -seul, voque l'image juste. Cela veut dire encore que l'on possde cette -force de suggestion sans laquelle aucun lecteur ne prendra jamais pour -vivante ralit ce qui n'est que le produit de l'imagination d'un -auteur. Et qui n'a pas ce pouvoir, quels que soient par ailleurs son -talent et son acquis, j'accorde qu'il composera peut-tre des livres -intressants, corrects et mme beaux, par lui baptiss romans. Mais de -roman vritable, jamais il n'en crira... - -J'ai tenu citer cette ample profession de foi, d'abord par ce -qu'unique dans l'oeuvre de Blasco Ibez--qu'on lise, pour ne citer -qu'un rcent exemple et un texte facile, dans la _Grande Revue_ de -Dcembre 1918, avec quel laconisme le matre y rpond l'enqute -ouverte par cet organe mensuel sur l'avenir postguerrier de la -littrature[33]--ensuite, parce que rvlant un fond de doctrine dont -s'tonneront quelques criticastres, lesquels, jugeant l'auteur l'aune -de leur court intellect, estiment que Blasco Ibez n'est qu'une sorte -de volcan en perptuelle ruption de romans, dont tout l'art se -limiterait reproduire la formule zolesque! Grand libral en matires -littraires, Blasco Ibez admet tous les dogmatismes, condition qu'au -fond des avenues thoriques, l'oeuvre d'art rige sa faade de sereine -majest. Personne n'est plus tolrant, personne n'use de plus amples -critriums que lui, lorsqu'il s'agit de juger des auteurs en -contradiction avec son programme esthtique. La rageuse vanit, la -maladive susceptibilit de tant d'hommes de lettres lui sont infirmits -inconnues. N'admettant l'infaillibilit de personne, il se garde bien de -poser en principe la sienne propre. Convaincu de la relativit de tout -ici-bas, il ne se risquerait pas d'imposer ses gots autrui. Et il -parle de ses oeuvres avec une humilit souriante, que l'on sent venir -du trfonds de l'me. Chacun de nous--m'a-t-il dclar -rcemment--chante sa propre chanson son passage par la vie, avant de -disparatre dans l'immense et profonde nuit. Cette chanson ne saurait -tre du got de tous et il serait fat de vouloir que les autres hommes -s'arrtassent pour n'entendre qu'elle. Des plus clbres, des plus -immortelles, que subsiste-t-il? Un titre, un nom d'auteur, quelquefois -un motif vague, ou trangement modifi. Le public se contente de rpter -que ces chansons sont belles, parce qu'il le tient des gnrations -prcdentes. Mais combien peu ressentent le besoin de recourir la -source, de les reconstituer en leur intgrit, de revenir elles pour -le plaisir et par amour d'art? Une philosophie aussi dtache devait -immuniser Blasco Ibez contre la morsure de l'envie. Cet ternel Don -Quichotte n'est heureux que du bonheur d'autrui. Lui, crivain espagnol -le plus lu actuellement hors d'Espagne, a tent plusieurs reprises de -modifier les organisations ditoriales de son pays au bnfice des gens -de lettres, ses collgues, afin que leurs oeuvres se vendissent -l'tranger. Et il ne cesse de conseiller ses divers traducteurs et aux -maisons d'ditions qui publient leurs versions, de ne pas limiter son -oeuvre la divulgation de la littrature espagnole. Enfin, ce fougueux -polmiste, toujours prt aller sur le terrain lorsqu'il s'agissait de -dfendre ses ides politiques, n'a jamais eu la moindre affaire, a -toujours vit toute discussion de nature littraire professionnelle. -Plus d'une fois, des Botiens, improviss juges--ceux qu'en 1906, -l'crivain suisse William Ritter, au cours d'une belle tude sur Blasco -Ibez insre dans son volume: _Etudes d'art tranger_, dfinissait -plaisamment: Les impuissants, les gandins, et les popotiers du trottoir -de la nullit et des boulevards de la grisaille--ont cru utile de -dbiter sur son compte de monstrueuses absurdits, qu'il lui et t -facile de rduire, d'un trait de plume, leur juste valeur, en -ridiculisant comme il convenait leurs auteurs responsables. Il a -toujours ddaign ces mises au point. Sa doctrine, en l'espce, c'est -qu'il n'est qu'une rplique qui vaille et que cette rplique consiste -continuer de produire. L'on sait s'il lui est fidle! Tel est l'homme -que d'honntes folliculaires se complaisent reprsenter comme un -orgueilleux affam de rclame, un sombre et misanthrope vaniteux, dans -leur basse jalousie de pygmes, incapables d'admettre qu'avec une si -riche et si complexe nature, les manifestations extrieures les plus -tapageuses ne sont que la rsultante de l'immense besoin intrieur de -se renouveler, de se meubler d'images nouvelles, de s'enrichir d'autres -sensations, et qu'une me toujours en gsine d'un univers serait, par -tant de successives parturitions, depuis longtemps puise, si ce bruit, -ce mouvement, cette trpidation ne lui maintenaient sa tonicit. - -Architecte, Blasco Ibez ne l'est pas seulement de chteaux en Espagne -et dans ses romans. C'est aussi un btisseur de maison et de maison fort -habitable et confortable. Le rve si cher tout artiste--le rve de -Rostand Cambo, le rve de Zola Mdan--de possder son home lui, il -l'a ralis une heure de Valence, aux bords de la mer latine, sur la -plage de la Malvarrosa, qu'ont popularise les mentions de date et de -lieu mises la fin de ses romans. Ce nom de Malvarrosa vient de ce que -les champs voisins y sont utiliss pour la culture des alces et autres -plantes odorifrantes, dont les sucs sont transforms par une fabrique -de matires premires pour la parfumerie et dont les produits distills -se retrouvent dans tous les boudoirs lgants du monde. Le parfum que -dgagent ces fleurs est moins dangereux que celui des tubreuses qui -sont galement cultives dans ces campagnes et qui, une anne o prs de -cent hectares en taient couverts, obligrent le pote fuir de sa -demeure enchante, tellement capiteux et enivrant en tait l'arome, -peru en mer par les navigateurs qui longent ces ctes. Le cabinet de -travail de Blasco, install l'tage suprieur de ce _palacio_, -frappe le visiteur par sa richesse en meubles et en tableaux anciens. La -fabuleuse splendeur de Valence, lorsque cette ville s'adonnait en grand -au tissage des soies comme, chez nous, Nmes, avait eu pour consquence, -chez ses opulents bourgeois, un luxe inou et ce fut Valence que les -antiquaires aviss qui, au cours du sicle dernier, mirent en coupe -rgle cette pauvre Espagne, par eux systmatiquement ravage, -ralisrent leurs plus merveilleuses razzias. Blasco, qui avait sur eux -l'avantage de mieux connatre le terrain, n'en runit pas moins maintes -pices curieuses, arraches aux chasses de ces pillards internationaux, -et il en orna sa rsidence marine, o furent signs les immortels romans -de sa premire poque, dont le souvenir est indissolublement li, pour -ses fidles, celui de cette potique demeure de la Malvarrosa. La -passion politique a, d'ailleurs, scandaleusement exagr le luxe d'une -maison btie avec le produit du labeur de Blasco et ses ennemis -l'avaient plaisamment transforme en une sorte de palais enchant des -_Mille et Une Nuits_, dont ses diteurs de Valence, universellement -dsigns aujourd'hui sous le nom de leur firme _Prometeo_, ont donn une -version castillane, faite par le propre Blasco sur la traduction -franaise du Docteur Mardrus. Comme Blasco Ibez avait, cette poque, -un vritable facis d'Arabe--on n'et en qu' se reporter, pour s'en -convaincre, son portrait, qui ornait le petit livre de Zamacois et -dont la ressemblance est beaucoup plus frappante que l'effigie, d'aprs -R. Casas, illustrant l'article de 1910 dans l'_Enciclopedia Espasa_--ils -avaient imagin de l'appeler _El Sultn de la Malvarrosa_. Qui a visit -la maison y aura trouv, avec un intrieur assez simple, une -construction originale, dont le seul luxe vritable est constitu par -une galerie colonnes et caryatides, dcore de fresques dans le genre -pompien et donnant sur la Mditerrane. Des revtements en _azulejos_, -ou faences valenciennes d'origine arabe, confrent ces pices un -cachet inoubliable, riant la fois et bien local. Mais il ne faudrait -pas y chercher l'ordonnance bourgeoise commune, d'autant plus que cette -demeure d'artiste, dont les plans furent tracs par Blasco en personne, -est due la collaboration technique de sculpteurs et de peintres, -gnralement excellents dcorateurs, mais assez pitres maons. - -On en jugera, si toutefois l'on en doutait, par le dtail suivant. -Lorsque fut acheve la galerie dont j'ai parl, il fut dcid -unanimement que nul autre lieu ne conviendrait mieux pour la clbration -des fraternelles agapes projetes. Et comme, pour banqueter, il faut -communment une table, Blasco se souvint que, lors de ses errances en -Italie, il avait admir, Pomp,--auquel, dans _En el Pas del Arte_, -il a consacr trois chapitres--une curieuse table d'un seul bloc de -marbre, que supportaient quatre griffons. Aussitt les sculpteurs -rsolvent de doter d'une reproduction, sur une plus grande chelle, de -ce meuble de _triclinium_ la loggia des festins. On fait venir -directement de Carrare un bloc norme de marbre, grce l'obligeance -d'un capitaine au long cours, qui a mis sa golette la disposition du -sultan. Mais, au lieu du nombre limit de convives que permettaient -les trois lits anciens, Blasco entend qu' sa table sigent les invits -par douzaines. Les quatre monstres ails ne suffisent pas, chaque -angle, pour supporter ce dolmen. On en sculpte au centre un cinquime, -accabl, comme Atlas, sous le poids de cet univers de calcaire. Enfin, -l'oeuvre s'rige triomphale, d'une puret de lignes antique, d'une -blancheur radieuse. Mais voici, terreur, que les plafonds flchissent, -sous sa masse. L'on a tout prvu, sauf cette minutie, que de simples -solives ne sauraient jouer le rle de poutrelles d'acier. En -consquence, mosaques romaines, fresques dlicatement nuances, -merveilleuse dcoration o chacun s'est efforc d'tre original en se -surpassant, tout doit disparatre et une moiti de l'difice est -dmolie, puis rdifie, pour assurer la table une existence -ternelle... Le peintre Sorolla, le sculpteur Benlliure n'ont -certainement pas oubli cet incident, dont ils furent les principales -_dramatis person_, en compagnie de camarades moins illustres. Parmi -ceux-ci, il y avait feu Luis Morote, Valencien lui aussi et l'un des -meilleurs amis qu'ait compts Blasco. C'tait un crivain et un homme -d'action, aux ides gnreuses, auteur de plusieurs ouvrages -notables--_El pulso de Espaa_, _Pasados por agua_, _Los frailes en -Espaa_, _Teatro y Novela_, etc.--et dont deux ont paru Paris, chez -l'diteur Ollendorff, l'un sur un coin des Canaries, l'autre, d'un -intrt rel et publi en 1908, sur Sagasta, Melilla et Cuba. - -Quittons la Malvarrosa pour Madrid, les palmeraies phniciennes o, la -suite de Karl Marx, a pntr l'esprit socialiste moderne, pour -l'austre azur de la capitale castillane, o l'air, la couleur, les eaux -sont d'une subtilit impondrable, comme, aussi, l'est la dsolation de -son haut plateau aux variations soudaines et meurtrires de temprature. -Quel contraste! Valence c'est, par le paysage et autre chose encore, un -peu l'Afrique. Madrid, c'est le compromis entre l'Espagne et l'Afrique, -l'immense douar o la plus raffine civilisation coudoie chaque minute -la plus troglodytique rusticit: cit trompeuse dont le grand mouvement -n'est qu'un leurre, incapable, pour peu qu'on y sjourne, de donner le -change sur l'inanit foncire de sa vie. Blasco Ibez a crit, dans la -_Horda_, le vrai tableau de Madrid, d'un Madrid que ne connaissent pas -les clientles touristiques du _Ritz_ et du _Palace_, qu'ignorent ces -Espagnols mme dont le champ d'action ne dpasse pas le rayon des -lampes arc et des rues asphaltes du centre de leur ville et qui ne -s'aviseraient pas d'aller tudier leurs compatriotes sur les hauteurs -des _Cuatro Caminos_, aux quartiers des _Injurias_, des _Cambroneras_ et -analogues repaires de parias madrilnes. Son petit htel de la -Castellana, le reverra-t-il jamais d'autre sorte que pour un phmre -passage? Je ne le crois gure. Il est ferm depuis si longtemps, que la -rance atmosphre qui l'imprgne lui ferait peur. Zamacois, qui l'a vu -avant que son propritaire, par des remaniements importants, en modifit -la physionomie, l'a dcrit en ces termes, en 1909: L'insigne romancier -habite droite de la promenade de la Castellana, proximit de -l'Hippodrome, dans un pittoresque petit htel d'un seul rez-de-chausse, -dont la faade irrgulire s'ouvre en angle sur le fond d'un jardinet. - et l, le long des vieux murs et sur le tronc des arbres, l'herbe et -la mousse ressortent en taches d'un vert velout, avec des teintes -sombres et bien plaques. Dans la paix joyeuse du matin, sous la -merveilleuse coupole indigo de l'espace inond de soleil, la terre -noire, que viennent de remuer des mains diligentes, fleure l'humidit. -Le silence est matre, en ces lieux. Ce coin, mieux encore qu'un -parterre madrilne, voque une parcelle de jardin rustique, un peu -gauche et paysan, o l'on s'attend rencontrer un chien, un tas de -fumier, quelques poules... Le cabinet du matre est spacieux, d'un -dessin irrgulier et ses deux fentres s'ouvrent sur un groupe d'arbres. -Au mur du fond, les rayons ploient sous les livres. Quelques portraits: -Victor Hugo, Balzac, Zola, Tolsto, qui ont l'air de prsider ici, -groups l'un prs de l'autre en une rare et douloureuse harmonie de -fronts pensifs et tourments par l'effort mental. Les parois s'ornent -d'une quantit de bibelots anciens et de diverses esquisses, charmantes, -de Joaqun Sorolla. Chaque chose est ici sa place: les statuettes, les -tapisseries, les meubles. Nul doute que tout ne s'y trouve o il doit -tre. Et cependant, je sens autour de moi comme flotter je ne sais quoi -d'trange, une palpitation, ardente et fbrile, d'impatience, qui me -donne l'impression que ces tapis, ces tableaux, ces fauteuils, ces vieux -bahuts, qui dcorent la pice, pourraient bien participer, en vertu d'un -mystrieux magntisme, cette inquitude spirituelle, intense et -constante, dont l'crivain est possd... - -Deux annes avant qu'Eduardo Zamacois, raliste form l'cole -franaise, dont la plume chtie procdait de Bourget et de Prvost, -consignt cet trange phnomne spirite, Blasco Ibez avait fourni -l'observateur un exemple beaucoup plus caractristique d'inquitude -d'me que celui de la sarabande magique du mobilier de son cabinet. Par -je ne sais quel caprice d'Argonaute, il avait, un beau matin, disparu de -son htel. Ses amis apprirent qu'il tait all Bordeaux, l'occasion -d'une exposition intressant ses gots de marin. Mais il entendait si -peu y prolonger son sjour, qu'il ne s'tait muni que de cet lmentaire -bagage la main qui suffit, la rigueur, pour une fugue d'une -huitaine. A Bordeaux, cependant, il se ressouvint que son docteur avait -nagure insist pour qu'il ft une cure Vichy. Cela fut cause qu'il -dcidt de s'y rendre, sous le prtexte d'y rtablir son foie. Il y -tait peine que l'lgante monotonie, le tran-tran rgl et bourgeois -de la ville d'eaux eurent le don de l'horripiler, tel point que, pour -chapper leur hantise, il s'enfuit Genve et ses paysages -souriants et doux. La Suisse almanique l'ayant ensuite tent, il passa - Berne, dont les ours symboliques lui firent bnir le destin des -hommes, et des peuples, sans imagination, dont on sait que le royaume de -Dieu est eux. La tranquille, bourgeoise et germanophile Zurich ne le -retint gure. A Schaffhouse, il vit tomber le Rhin, puis s'embarqua -Romanshorn pour Lindau et, Lindau, sauta dans le train de Munich. -Fervent de Wagner, il esprait y entendre chanter, au fameux festival en -l'honneur du maestro de Leipzig, la _Walkyrie_ et _Siegfried_ avec plus -d'art qu'au _Real_ madrilne. Il eut cette dception,--lui qui, s'il a -laiss au conteur valencien D. Eduardo L. Chavarri le soin d'illustrer -d'un commentaire technique _L'anneau du Niebelung_, a offert ses -compatriotes, avec un _prologue_, une traduction, sous le titre de: -_Novelas y Pensamientos_, de la partie littraire de l'oeuvre de -Wagner--de constater qu' Munich l'interprtation du drame musical -wagnrien valait ce qu' Madrid et qu'aussi bien, l'Athnes Germanique -n'tait qu'une grossire caricature de la cit de Minerve, dont la -dmocratie intellectuelle et raffine et rougi de honte s'entendre -comparer avec ces lourds buveurs de bire, ces cannibales de la -charcuterie. Munich laissa donc Blasco du. Ayant song Mozart, il en -partit pour Salzbourg et son _Mozarteum_. Puis ce furent Vienne et le -beau Danube bleu. A Vienne, on lui dit qu'en treize heures, par la voie -du fleuve, chemin qui marche, on allait Budapest. Blasco s'embarqua -donc, prs du pont de Brunn, pour la cit magyare, o il rva de -Marie-Thrse et de la fameuse phrase latine, que les typographes -espagnols ont estropie, dans le texte d'_Oriente_, et que la -nonchalance de Blasco n'a jamais song y corriger, ce qui lui valut -d'tre tanc, pour cette vtille, par un archiviste de Perpignan, comme -je vais le rapporter. Budapest, c'est l'Orient, ou, du moins, le seuil -de l'Orient. A Belgrade, o il visita le tragique Konak encore souill -du sang d'Alexandre et de Draga, il s'aperut qu'il lui fallait, -dsormais, voir les choses et le temps lui-mme dans un recul. Il -croyait tre, ce jour-l, au six Septembre. Une affiche de thtre lui -apprit qu' Belgrade on n'en tait qu'au vingt-quatre Aot. Ce don -inattendu de treize jours de vie supplmentaire le rjouit. Il ne -s'attarda pas Belgrade, ni davantage Sofia, brlant,--car, vers -Philoppoli, les premiers minarets pointaient l'horizon,--de se plonger -enfin en pleine turquerie. - -Il a omis, dans _Oriente_,--o ont t recueillies ses notations de -route, envoyes au _Liberal_ de Madrid, la _Nacin_ de Buenos Aires et - l'_Imparcial_ de Mxico,--le rcit des incidents qui, Andrinople, -avaient failli lui en fermer la porte. Ayant nglig de se munir d'un -passeport en due forme, la police turque avait commenc par l'arrter -comme un simple suspect. Fort heureusement, l'Espagne tait alors -reprsente Constantinople par un diplomate extrmement populaire, le -marquis de Campo Sagrado. Blasco a not, au chapitre XXI d'_Oriente_, -que, lorsqu'il eut dclar aux vrificateurs des passeports, la -frontire, qu'il tait recommand au marquis, ceux-ci n'avaient pas tari -en louanges de ce grand seigneur fort sympathique. La vrit vraie, -c'est que les choses avaient t d'un fonctionnement moins ais et qu'il -avait fallu changer des tlgrammes avec les autorits de la capitale, -d'o, pour Blasco, une sorte de notorit avant la lettre, que la -pauvret de sa garde-robe devait rendre, ds l'arrive Byzance, plus -pnible encore. Que ne pouvait-il, l'exemple d'un Loti, changer son -mdiocre complet l'europenne contre la dfroque d'un fils d'Allah et -le feutre mou contre le fez carlate, qui n'a pas, dans les saluts, -quitter le crne, puisque c'est une main au front et l'autre sur le -coeur qui, l-bas, sont les salutations d'usage? Le dtail du sjour -Constantinople est donn dans une suite de dix-huit chapitres -d'_Oriente_, que l'auteur ddia D. Miguel Moya, et qui, traduit en -portugais et en russe, est rest inaccessible au lecteur franais. C'est -grand dommage. Si l'on en croyait l'ex-chroniqueur des _Lettres -Espagnoles_ au _Mercure de France_,--n du 1er Mars 1909--il n'y -aurait, en ces pages, que de ples vocations du pass, improvises -l'aide d'un bon manuel lmentaire d'histoire gnrale et des notes -comme dtaches pour la plupart d'un guide _Joanne_ ou d'un _Bdeker_. -Et, si le voyageur somnolent se rveille enfin son arrive -Constantinople, c'est uniquement parce que tout lui rappelle Valence, y -compris une mme salet, encore que, pour M. Marcel Robin, Blasco -Ibez ne semble gure avoir compris la mentalit turque. Plus -quitable que ce tmraire archiviste, le vieux pote D. Teodoro -Llorente, qui s'y connaissait en matire de littratures trangres--et -en font foi tant de merveilleuses adaptations versifies--a, dans un -article de _Cultura Espaola_ (Mai 1908), pleinement rendu justice son -compatriote, dont il tait cependant si loin de partager les opinions, -politiques ou littraires. Pour lui, _Oriente_ n'est pas seulement le -tableau pittoresque d'une ville extraordinaire, mais aussi et surtout -une information instructive sur son tat social et la situation -politique de l'Empire Ottoman. Il pourrait tre intressant de comparer -le livre de Blasco au fameux _Constantinople_ de l'Italien Edmondo De -Amicis, devenu, grce des traductions qui l'ont popularis, le -vade-mecum de - -[Illustration: BLASCO SUR LA FAMEUSE TABLE DE MARBRE DE LA MALVARROSA, -FACE A LA MER] - -[Illustration: CABINET DE TRAVAIL DE LA MALVARROSA - -Derrire Blasco, un des bustes de Victor Hugo qui ornent ses diffrentes -demeures] - -tant de touristes en Orient. La comparaison tournerait, je crois, au -profit de l'impressionniste espagnol, car s'il est une remarque qui -s'impose ici, c'est que le livre de De Amicis n'excelle gure par la -logique de ses dductions, ainsi que le constatait encore en 1912, dans -un excellent article du _Correspondant_, M. G. Reynaud, traitant de _La -Femme dans l'Islam_. Blasco Ibez, rdigeant au jour le jour et pour -des feuilles quotidiennes, n'a crit l que de simples chroniques de -reportage, mais combien alertes et observes! Tour tour dfilent -devant nos yeux, avec le mouvement de la vie, Ferid-Pacha, Grand Vizir -depuis neuf ans, que l'avocat anglais Mizzi, vice-consul d'Espagne et -propritaire du _Levant-Herald_, lui avait fait connatre; le marquis de -Campo Sagrado, alors, avec M. Constans, ambassadeur de France, le -diplomate le plus apprci en Turquie; le Slamlik et la prire du -Sultan; les chiens lgendaires et superstitieusement respects; les -derviches danseurs de Bakari et leur procession; le srail et le -_Hasn_, clbre trsor des Sultans; Sainte Sophie; Joachim II, -patriarche grec, type falot de gant bon pape et, sans doute, bon papa, -dlicieusement peint sur le vif; femmes turques et eunuques, o nous -sommes loin du romantisme potique d'_Azyad_[34]; les derviches -hurleurs; les ruines de Byzance; et, enfin, comme tableau final, la -Nuit de la Force: le Ramadan et sa veille mystique. - -Blasco Ibez n'a consign dans son livre qu'une faible partie de ses -impressions. D'Aot Novembre 1907, dure de cette singulire fugue, il -vit infiniment plus de choses qu'il n'en a contes. Si le Grand Vizir -avait tant tenu le voir, il ne nous a pas dit que c'tait parce que, -quelques semaines avant, le _Temps_ avait publi un article de Gaston -Deschamps sur _La Catedral_, qui venait d'tre traduite en franais et -que 'avait t en s'entretenant de cet article avec Mizzi que -Ferid-Pacha apprit, non sans stupeur, que ce romancier espagnol, si lou -par le critique franais, se trouvait, prcisment, Constantinople. -D'ailleurs, cette curiosit obissait divers mobiles, dont un au moins -n'tait pas littraire. La Turquie soutenait alors un grand procs avec -l'un des plus puissants barons de la banque internationale, relativement - la construction du chemin de fer de Constantinople. Cette affaire, -pendante depuis prs de trente annes, entranait, au cas o elle et -t juge contre l'Etat Turc, un paiement de cinquante soixante -millions au financier, son adversaire. Soumise un arbitrage -international, sur le conseil qu'en avait donn Guillaume II au Sultan, -l'arbitre dsign se trouvait tre D. Segismundo Moret, homme politique -fort connu, n Cadix en 1838 et mort en 1913, ex-collaborateur de -Sagasta et, plus d'une reprise, Prsident du Conseil des Ministres -d'Espagne. Il importait Abdul-Hamid de se gagner ses bonnes grces et, -aux premiers mots que lui en avait touch le Grand Vizir, Blasco Ibez -s'tait convaincu que ni Ferid-Pacha, ni son vieux matre plus que -septuagnaire, n'avaient la moindre ide ni du vrai tat de l'Espagne, -ni du caractre de l'homme qui allait dcider souverainement dans ce -litige. Mais la circonstance n'en eut pas moins pour le romancier les -effets les plus heureux. On le traita en personnage officiel. Quand il -passa en Asie-Mineure, un ordre spcial du Padischah enjoignait tous -les gouverneurs de vilayets de le traiter avec les plus grands gards. -C'est ainsi qu'en Bithynie, il fit l'ascension du mont Olympe dans un -carrosse dor aux portires duquel chevauchait un piquet de cavaliers -l'aspect de brigands, les gendarmes de ce pays. A son passage en -Anatolie, il fut l'objet d'attentions semblables. A Mudani, Brousse, -il eut toutes sortes d'aventures qu' la fin de son livre il promettait -de conter, quelque jour, et qui sont restes indites, comme tant et -tant d'aventures de sa vie[35]. - -A Constantinople, il pntra dans une multitude de lieux ferms aux -Europens de passage. De hautes familles du monde musulman le convirent - d'intimes crmonies de leur existence prive, noces et banquets. A la -page 284, il s'engageait crire le roman des Sphardims, Isralites -bannis d'Espagne et qui, au nombre de prs de 30.000, ont conserv, avec -leur patronymique espagnol de Salcedo, Cobo, Hernndez, Camondo, etc., -l'usage d'un castillan archaque dont la nuance XVI^{me} sicle ne -laissait pas de surprendre trangement le sujet d'Alphonse XIII qui -visitait la capitale turque. Blasco n'a pas tenu cet engagement et seule -l'histoire de Luna Benamor, crite l'anne suivante pour le N du 1er -Janvier 1909 d'une revue de Buenos Aires, nous transportera--mais la -scne est Gibraltar--dans un milieu juif d'origine espagnole et nous -en peindra les moeurs caractristiques. Enfin, Blasco Ibez n'a pas -davantage racont, dans _Oriente_, sa visite Abdul-Hamid. - -Ce fils d'Abdul-Meyid, n en 1849 et qui rgnait depuis 1876, tait -mieux au courant qu'aucun de ses vizirs du procs relatif au chemin de -fer d'Orient et 'avait t par son ordre que Ferid-Pacha s'en tait -entretenu avec le romancier espagnol. Un beau jour, ce dernier eut la -surprise de recevoir une invitation pour Ildiz-Kiosk, demeure du sultan -milliardaire. On sait que le Slamlik, o il rsidait personnellement, -est bti au sommet de la colline qui fait face au Bosphore et se compose -de btiments construits successivement, les uns la suite des autres, -sans harmonie ni style. Rien des coteuses fantaisies, des coquets -pavillons, des jardins feriques que l'on et espr en un pareil lieu. -Il est dlicieux d'entendre Blasco narrer cette entrevue, sous la -redingote que lui avait prte Mizzi! A l'en croire, le souci de ne pas -manquer l'tiquette orientale l'aurait tellement proccup, qu'il en -aurait oubli la lgende suivant laquelle certains visiteurs, jugs -suspects par le terrible autocrate, auraient mystrieusement disparu, au -cours de semblables audiences, jets sans doute, aprs une sanglante -tragdie, dans les eaux discrtes du Bosphore. Mais, s'il sortit sain et -sauf de la redoutable entrevue, ce fut le lendemain de celle-ci que le -Grand Vizir le chargeait de se rendre, son retour Madrid, chez M. -Moret pour lui transmettre, au nom du Chef des Croyants, certaines -informations confidentielles que l'on estimait, vraisemblablement, -devoir influencer son verdict. Et, comme il tait prvoir, l'arbitre -espagnol se pronona contre la Turquie... - -Ce voyage de quinze jours devenu voyage de quatre mois quivalait un -dsastre financier. Ce n'avaient t que rceptions en l'honneur de -l'hte illustre. Or, la vie de grand seigneur, si elle cote cher -partout, est particulirement dispendieuse en cette terre classique du -bakhchich, svissant tous les degrs de l'chelle sociale. Je citerai, -comme particulirement apte illustrer la corruption officielle turque, -une historiette que Blasco Ibez m'a confie, un jour o il voquait -devant moi quelques-uns de ses souvenirs indits de Constantinople. Un -fonctionnaire des Affaires Etrangres turques tait venu le trouver et, -s'inclinant rvrencieusement chaque fois qu'il prononait le nom de son -Souverain, avait annonc qu'Abdul-Hamid, voulant lui donner une preuve -toute spciale de sa reconnaissance pour ses loyaux services, venait de -lui accorder l'Etoile du Medjidi avec plaque en brillants. Cette -nouvelle stupfia Blasco. En rpublicain qu'il est, il avait, en 1906, -sous le premier Ministre Clemenceau, accept avec reconnaissance d'tre -fait, par la Rpublique Franaise, Chevalier de la Lgion d'Honneur, -Ordre illustre dont il est aujourd'hui Commandeur[36]. Mais devenir -dignitaire de l'un des Ordres les plus prestigieux du Sultan Rouge? Non, -cela dpassait, en vrit, les bornes permises de la turquerie. Il -exposa donc l'envoy d'Abdul-Hamid que cet honneur le flattait -extrmement, mais que ses principes lui interdisaient de l'accepter. Sur -quoi, le haut fonctionnaire, non sans jeter au pralable un regard -prudent pour s'assurer qu'aucun importun n'entendait ses paroles, -scanda, en les accompagnant de son sourire de diplomate, ce conseil -sceptique: _Prenez toujours! Les brillants valent, au bas mot, dix -mille francs!_ De cet Ordre, Blasco ne reut que le diplme, un -merveilleux parchemin tout couvert d'hiroglyphes dors. La plaque, -commande l'un des bijoutiers du Sultan,--un juif d'origine espagnole -nomm Flores, qui parlait, dans un balbutiement enfantin, la langue de -ses lointains aeux--et sans doute t un chef-d'oeuvre. On travaille -lentement en Turquie et, de plus, le joaillier d'Abdul-Hamid -entendait--hommage touchant sa lointaine _Hispania_--raliser une -merveille de plaque. Hlas! tout arrive ici bas. Un beau jour, le -Philippe II des Turcs--c'tait en Avril 1909--s'entendit, dans un -_Fetvah_ du Sheik ul-Islam,--docile instrument des Jeunes -Turcs,--dclarer indigne de rgner plus longtemps. Et le Padischah, -ombre d'Allah sur la terre, laissa l les quatre mille femmes, presque -toutes esclaves, de son haremlik. Il s'en fut, exil pour toujours, la -villa Allatini, Salonique. C'en tait fait de ce politique avis et -peu scrupuleux. La plaque de Blasco qui attendait, Ildiz-Kiosk, une -occasion propice pour passer en Espagne, fut victime du pillage des -palais du tyran dchu. Peut-tre orne-t-elle, aujourd'hui, quelque -poitrine de Jeune Turc? A moins que le ravisseur n'ait song, lui aussi, -que ce joujou brillant valait bien ses dix mille francs d'avant-guerre. - -Les aventures orientales de Blasco Ibez faillirent avoir une fin -tragique. Il avait travers sans incidents les plaines dsoles de la -Thrace, franchi la Roumlie, la Bulgarie, la Serbie et approchait de -Buda-Pest. C'tait l'heure du petit djeuner. Dans le _dining-car_ de -l'express de Constantinople, il occupait, avec trois inconnus de la -foule bigarre de Cosmopolis, une table silencieuse, lorsque, au moment -o les premires maisons des faubourgs de Buda-Pest commenaient fuir -sur les glaces du wagon, un choc effroyable, suivi des craquements -lugubres de ferrailles tordues, se produisit. Le train venait d'tre -tamponn par un convoi qu' la suite d'une ngligence inexplicable, le -chef de gare hongrois avait lanc sur la voie, l'heure normale -d'arrive de l'express d'Orient, dont les deux premires -voitures,--naturellement des troisimes classes--avaient t pulvrises -par ce choc! Accident stupide, en une Europe Centrale que d'illustres -niais prnaient comme l'exemplaire modle de toute organisation -mthodique, et rejetant un instant dans l'ombre de la lgende les -vieilles _cosas de Espaa_. Blasco sut en dgager la philosophie. Et, -toujours homme d'nergie et d'action, il s'tait peine rendu compte de -la catastrophe, qu'abandonnant, sans autre dommage que de lgres -contusions, le thtre du sinistre, o la foule affluait, il sautait -dans un tramway proche et allait prendre la gare de Buda-Pest le -premier train en partance pour l'Europe,--la vraie Europe, o il -rentrait son baluchon sur l'paule, la faon de l'envahisseur oriental -de lointains millnaires sduit par les richesses du mystrieux -Occident. Tel fut son premier grand voyage hors du monde latin. Si, en -1806, M. de Chateaubriand s'tait soumis onze mois d'errance pour -sjourner trois jours Jrusalem, ce n'a t qu' presque un sicle de -distance,--en 1904--que la postrit put, son pompeux _Itinraire_, -opposer le pendant rdig par Julien, son domestique, qui nous prsente -le grand homme sous un jour moins splendide. Sans tre irrespectueux, il -me semble que Blasco Ibez n'avait pas craindre une telle avanie: -d'abord parce que n'ayant pas de valet de chambre en Orient, ensuite -parce que son livre possdait pour vertu dominante la sincrit. - - - - - V - - Blasco Ibez ami de la lecture et de la musique.--Son culte pour - Beethoven et pour Victor Hugo.--Ses duels.--Une balle de charit - qui faillit devenir balle homicide.--Sa discrtion d'auteur.--Ses - scrupules sentimentaux.--Histoire du roman: _La Voluntad de Vivir_. - - -J'ai dj dit que Blasco Ibez tait un grand lecteur et de toute -espce de livres. S'offenserait-il, si cette passion tait dfinie, chez -lui, une sorte de maladive voluptuosit? En tout cas, la lecture est -devenue pour lui un tel besoin que, lorsqu'il n'crit pas, il se jette -sur le premier volume venu et ne l'abandonne plus qu'arriv la -dernire page. Hte ici plus intrpide que dans la pratique de la vie, -il ne se soucie oncques de la mine austre et renfrogne du matre de -maison et plus les annes avancent, plus se confirme en son esprit -l'immortelle vrit de cet adage que Littr, cit par Sainte Beuve[37], -semble avoir attribu tort Virgile: On prtend que Virgile, -interrog sur les choses qui ne causent ni dgot ni satit, rpondit -qu'on se lassait de tout, except de comprendre, _prter intelligere_: -certes, la pense est profonde et elle appartient bien une me retire -et tranquille - -[Illustration: GRAVURE EXTRAITE DE NUEVO MUNDO, HEBDOMADAIRE DE -MADRID, REPRSENTANT BLASCO ET SES ENFANTS A LA MALVARROSA] - -[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO IBEZ EN 1902] - -comme celle du pote romain. A l'poque o sa qualit d'agitateur -politique attirait sur lui les foudres gouvernementales, Blasco Ibez -fut exil assez longtemps dans une petite cit d'Espagne, antique vch -o toute vie intellectuelle se concentrait dans le palais piscopal. Le -proscrit commena par dvorer tous les livres qu'il put rencontrer en ce -lieu. Quand tout fut puis, et comme sa situation de fortune ne lui -permettait pas d'achats personnels de volumes, il se rabattit sur la -seule matire restante: des vies de Saints et des traits de Thologie, -que conservaient religieusement de vieilles dvotes, qui les tenaient de -chanoines dfunts, leurs amis d'antan. Or, un jour, il dcouvrit, par -miracle, qu'une de ces femmes possdait dans sa demeure une grande -bibliothque d'ouvrages profanes. C'tait la veuve d'un officier -suprieur du Gnie. L'excellente dame se signa, lorsqu'elle entendit le -jeune homme la prier de l'autoriser lire, volume par volume, sa -librairie. _Pero si son de cosas militares!_[38] allguait-elle, -scandalise. Rien n'y fit. Blasco eut raison de cette ignorante -souponneuse, et, six mois durant, s'acharna sur Montecucculi, Jomini et -analogues thoriciens, tant anciens que modernes, de l'art de la guerre, -dont les seuls patronymiques, aujourd'hui, le feraient sourire, tant il -les jugerait tranges, sur ses lvres. Mais il a un aphorisme favori, -celui-ci, que: _todo lo que se lee, sirve alguna vez en la vida_[39]. -Et, en vrit, ces lectures militaires lui ont servi, une fois au moins. -C'tait durant la Grande Guerre. Il avait t convi dner par -plusieurs de nos gnraux et ce fut leur table que le hasard de la -conversation l'amena mentionner les doctrines qui lui taient devenues -familires, il y avait exactement vingt-huit ans. Comment diable -avez-vous appris tout cela? lui demanda, interloqu, l'un des -commensaux, qui ne pouvait comprendre qu'un romancier en st aussi long -que lui sur un chapitre interdit, non seulement au simple profane, mais - tout autre qu'un officier brevet, sans doute. Blasco raconta alors -l'histoire de la bibliothque de la veuve de l'officier du Gnie. -Toutefois, de tous les livres qu'il s'est assimils, au hasard de ses -navigations aventureuses sur l'ocan sans limites du savoir humain, ceux -qui ont toujours eu ses prfrences, ce furent les livres d'histoire et -l'on sait avec quel zle il a traduit en espagnol, non seulement -Michelet, mais encore l'oeuvre monumentale de MM. E. Lavisse et A. -Rambaud. Entendons-nous bien, d'ailleurs. Blasco Ibez ne croit pas du -tout l'histoire comme une science. Pour lui, cette discipline est la -cousine germaine du roman, un _mixtum compositum_ se rapprochant de la -vrit--_quid est veritas?_--, une comdie dramatique o -manoeuvreraient d'infinies masses humaines. Et les historiens, -lorsqu'ils savent faire revivre le milieu qu'ils voquent, lui -apparaissent comme des collgues, ou, mieux encore, comme une sorte de -romanciers manqus, qui n'auraient pas su se spcialiser. Dans son for -intrieur, je ne suis pas sr du tout qu'il ne se gausse parfois -doucement de ces pontifs qui semblent croire possder le secret du -pass, convaincu qu'il est, avec d'autres, que l'histoire est un roman -qui fut et le roman une histoire qui et pu tre. Il m'en a confi, -nagure, la dfinition suivante: _Para m, la historia es la novela de -los pueblos, y la novela, la historia de los individuos_[40]. Je me -souviens que, pour lui faire honte, je crus alors devoir lui rpliquer -par la voix de Cicron: _Historia vero testis temporum, lux veritatis, -vita memori, magistra vit, nuntia vetustatis_[41]. Mais le matre se -borna lever vers le ciel des yeux rieurs. Et je ressongeai, moi-mme, - ce duc Michel Angelo Gaetani di Teano, illustre patriote italien, -dantiste et hellniste minent, lequel avait coutume de dire que _dove -sono dodici archeologi, sono tredici opinioni diverse_[42]. - -Il est d'usage, chez bien des littrateurs, de professer une -prdilection particulire pour la peinture. Beaucoup d'crivains, mme, -s'avouent rfractaires la musique et, lorsqu'il leur arrive de -discuter de cet art, il n'est point rare que leur grandeur -intellectuelle ne les mette pas, tel Gautier, l'abri d'assertions -extraordinairement errones. Encore que Blasco Ibez--et sa _Maja -Desnuda_ est l, pour l'attester--ressente en artiste la peinture et la -sculpture, le premier de tous les arts ne laisse pas d'tre pour lui la -musique. Je rapporterai la lettre la dclaration qu'il me fit sur ce -point. Entre les gnies humains, il en est un qui se dtache par-dessus -tous les autres. Suprieur Shakespeare, suprieur Cervantes, c'est -un dmiurge. Il a atteint l'apoge du sublime. Il a entendu palpiter la -grande me mystrieuse dont chacun de nous dtient en soi quelques -parcelles. Et cet homme, c'est Beethoven. Son culte pour le musicien -dont la surdit lui inspira un touchant parallle avec celle du -romancier D. Antonio de Hoyos y Vinent, dans l'article franais qu'il -crivit en faveur de Hoyos en 1919[43], a acquis les proportions d'une -adoration absolue. Chacune des pices de ses diverses demeures est -orne, qui d'un buste, qui d'un portrait de l'auteur des _Sonates_ et -des _Symphonies_. Est-ce cause de sa puissance de sentiments, de son -extraordinaire force d'expression dans ces compositions fameuses, que -Blasco ressent pour Beethoven une si touchante affinit lective? -Quiconque est quelque peu familier avec les premires oeuvres du -romancier, y aura remarqu, trs certainement, avec quelle joie il y -dcrit les effets de la musique mme sur les tres les plus frustes et -vulgaires. Ainsi, dans _Arroz y Tartana_, le chapitre IV. Ainsi le -chapitre VI de _Caas y Barro_. Ainsi, dans _La Catedral_, le chapitre -IV et le chapitre V. L'amour de Blasco Ibez pour Wagner a, d'autre -part, t dj l'objet de quelques lignes, et en 1903 M. Ernest Mrime -pouvait le qualifier en bonne part, dans un article du _Bulletin -Hispanique_, de fanatisme. Faut-il rappeler les merveilleuses pages de -_Entre Naranjos_ et le morceau de bravoure d'_Arroz y Tartana_, p. 181, -sur la _Symphonie des Couleurs_? Ce que l'on ignore gnralement, c'est -que Blasco Ibez a t critique musical au cours de sa fconde carrire -de journaliste et que ses campagnes en faveur du rformateur du drame -lyrique trouveraient, s'il en tait besoin, leur justification -historique dans la ncessit urgente de dbarrasser la scne espagnole -de la prpondrance absolue des doucetres mlodies de l'opra italien, -en ces poques o le sceptre de la critique musicale tait tenu -Madrid par le grotesque D. Luis Carmena y Milln, de taurophile mmoire! -Blasco Ibez justifie pleinement l'aphorisme de Shakespeare: - - _The man that has no music in himself_ - _Nor is moved with concord of sweet sounds,_ - _Is fit for treasons, stratagems and spoils;_ - _The motions of his spirit are dull as night,_ - _And his affections dark as Erebus:_ - _Let no such man be trusted. Mark the Music!_[44] - -Et l'auteur de ce dithyrambe improvis qu'est la _Symphonie des -Couleurs_ estime toujours, avec le pote des _Fleurs du Mal_, que - - Comme de longs violons qui de loin se confondent - Dans une tnbreuse et profonde unit - Vaste comme la nuit et comme la clart, - Les parfums, les couleurs et les sons se rpondent.[45] - -Un autre amour de Blasco Ibez, tout aussi vhment que son amour pour -Beethoven, est celui qu'il professe pour Victor Hugo. Un jour, au -critique franais Antoine de Latour, qui avait, dans un de ses articles, -dclar que les Espagnols aiment beaucoup leurs potes, qu'ils ne -lisent pas, la fille de Juan Nicols Boehl de Faber, connue dans le -monde littraire sous son pseudonyme de romancire: _Fernn Caballero_, -rpliqua: _Qu verdad, qu verdad, empezando por m! Pero quin lee -tanto, tanto, tanto?_[46]. Je puis avancer avec certitude que Blasco -Ibez, qui a tant lu, tant lu, tant lu, a lu _tout_ Victor Hugo. Aussi -est-il lgitime qu'aux censeurs frivoles de cet autre dmiurge, il ferme -la bouche par un laconique et catgorique: N'insistez pas! Ses dfauts, -je les connais. Dieu aussi a ses dfauts. A en juger, du moins, par ses -critiques, qui sont assez nombreux. Pourtant, des millions et des -millions d'tres continuent croire en lui. Ils y croiront toujours. -Permettez s'il-vous-plat que je reste, moi aussi, fidle la religion -de ma jeunesse. J'adore Victor Hugo. Et, pour parler comme nos dvots: -_en esta fe quiero vivir y morir_...[47].--Quand il revint d'Argentine - Paris pour y rdiger ses _Argonautas_, un reporter de _Mundial -Magazine_ qui le visita, en Mars 1914, dans le coquet htel qu'il -habitait Passy, rue Davioud, fut frapp par ce qu'il appelait: -l'obsession amoureuse de Blasco Ibez pour Victor Hugo. Et M. Diego -Sevilla ajoutait: Victor Hugo partout, partout o nous promenons nos -regards... On verrait rarement, ailleurs, une telle dvotion... Chez -lui, Blasco Ibez n'est qu'un hte, un hte de Victor Hugo. Et c'est -celui-ci qui prside, dans tous les recoins de la potique demeure. -Cela serait vrai galement de Madrid, de la Malvarrosa et de la villa -Kristy Nice. Cette ferveur risquera de faire sourire quelques jeunes. -Et pourtant! Malgr les taches qui la dparent--dont les moindres ne -sont pas que, trop souvent, la simple motion crbrale, l'artifice -littraire mme, le parti-pris et l'abus de l'antithse l'emportent sur -l'impression du coeur et de l'me; bien que les grands pomes -politiques--_Chtiments_, _Anne Terrible_,--ne soient, en dpit de la -supriorit de leur forme, que de simples pamphlets; malgr le fatras de -tant de pages pseudo-historiques--_Histoire d'un Crime_, _Napolon le -Petit_,--et des lucubrations philosophiques, polmiques et critiques, -comme encore malgr les productions confuses des dernires annes, il -reste que tout ce qui est du pass, du prsent et de l'avenir, du fini -et de l'infini, traversa ce vaste cerveau perptuellement en bullition -et qu'ternellement, le voyant de la _Lgende des Sicles_, pour ne -citer que le plus magnifique de ses grands pomes pico-lyriques, aura -son oeuvre cite comme l'clatant tmoignage d'une puissance verbale -inoue mise au service d'une imagination incomparable et sa personne -mme exalte par le culte pieux des gnrations successives, parce -qu'elle fut, selon un mot clbre, l'instrument sinon le plus mlodieux, -du moins le plus sonore qui ait jamais vibr aux quatre vents de -l'esprit. - -Descendons de l'empyre pour le terre terre, j'allais dire le -terrain--puisque de duels il s'agit--d'une ralit sublunaire un peu -moins thre. J'ai indiqu, dans le prcdent chapitre, que Blasco -Ibez, dans sa priode combative de dput rpublicain, s'tait, plus -d'une fois, mesur avec de redoutables adversaires et qu'il maniait -aussi intrpidement--encore qu'avec moins d'habilit -professionnelle--l'pe et le pistolet que le verbe. Je crois savoir -qu'il se battit ainsi de douze quinze fois. Cependant, il est le -premier faire gorge chaude du soi-disant code de l'honneur, -invention tragiquement purile qui ne dmontre rien d'autre que -l'incurable snobisme de certaines classes d'hommes. Blasco n'aime pas -qu'on l'entretienne des incidents d'un pass qu'il considre comme bien -mort, grand trou noir et plein d'ombres sinistres dans sa vie. -Cependant, n'ayant pas hsit abuser de sa bienveillance, il a -consenti m'avouer qu'il s'tait surtout battu pour fournir, qui en -et dout, la preuve _de que no tena miedo_[48], et, aussi, qu'il ne -nourrissait, l'endroit de ses adversaires politiques, aucune espce de -haine personnelle. Et il ajoutait, avec cet humour mlancolique dont, si -l'on n'en trouve gure de trace dans ses romans, sa conversation prive, -dans ces vocations rtrospectives, n'est nullement exempte: _Algunas -veces he pegado y otras me pegaron m. De qu ha servido esto en mi -vida? Qu ha podido probar?... Cuando pienso que he sido herido casi de -muerte tres meses antes de escribir La Barraca!..._[49]. Mais, -lorsqu'on se bat comme se battait Blasco: pour prouver que l'on n'a pas -peur, l'on risque assez, en face de spadassins sans vergogne, de -commettre un genre d'imprudence qui, dans de telles rencontres, cote -fort cher. C'est ainsi qu'ayant t grossirement pris partie, dans un -journal de Madrid, par l'un des _recordmen_ du tir au pistolet en -Espagne, Blasco, qui avait le droit de choisir l'arme, se dcida pour -celle mme o excellait son adversaire. _Il verra, de la -sorte_,--fit-il tranquillement observer ses tmoins--_que je ne le -crains gure_. Mais peine l'ordre de faire feu tait-il donn, que la -balle de ce bretteur l'atteignait au sommet de la cuisse, quelques -millimtres de l'artre fmorale! J'ai hte, cependant, d'en venir au -duel dont il a t parl plus haut, qui occupa un moment l'Espagne -entire et fut aussi, non seulement le plus srieux, mais encore le plus -original de tous les duels de Blasco Ibez. C'est de celui avec le -lieutenant de la Sret de Madrid qu'il s'agit. Pour s'expliquer -l'origine de ce dfi, il importerait de se dpouiller momentanment de -la mentalit franaise, de tcher de penser l'espagnole. Ce n'est pas -chose aise tous et je ne suis pas sr que l'essai en russisse -quiconque ne connat, de l'Espagne et de ses moeurs, que ce qu'il a pu -recueillir au cours de lectures plus ou moins hasardeuses, ou dans des -conversations avec des touristes souvent intresss cultiver la -ridicule lgende d'une Espagne de tambours de basque et de castagnettes, -dont _Carmen_ constitue l'exemplaire-type et, malheureusement pour nous, -classique. Mais je ne puis m'attarder sur cette matire, qui exigerait -des dveloppements hors de propos. Je renverrai donc de nouveau aux -quelques pages, si exactes, que Blasco Ibez a crites pour le livre: -_L'Espagne Vivante_, me bornant noter qu'entre une sance de la -Chambre des Dputs franaise et une audition du _Congreso_ espagnol, il -y a un abme et que mme nos plus tumultueuses sessions n'ont, Paris, -rien de commun avec les orages parlementaires des _Cortes_, je veux dire -de celui de ces deux organismes constitutionnels qui est cens -reprsenter le peuple, l'autre, le Snat, tant surtout un rouage de la -monarchie. Or, un soir o il y avait eu, la Chambre, une de ces -temptes dans un verre d'eau qui l'agitent priodiquement, les dputs -rpublicains furent l'objet d'une manifestation populaire enthousiaste, - leur sortie de l'difice construit par Narciso Pascual en 1843-1850 et -dont l'entre, peu monumentale, s'orne de deux lions couls en bronze -de canons marocains, trophes de la bataille de Tetun, en 1860. Comme -toujours, en pareille circonstance, la police madrilne intervint avec -une brutalit inoue, dispersant coups de sabre les manifestants. Dans -ce tumulte, Blasco eut une altercation assez vive avec l'un des -officiers du corps de police, lequel, en Espagne, est organis -militairement. Le lendemain, dans l'interpellation qu'il adressa au -Gouvernement, il traita son adversaire de faon extrmement dure. Il -n'en fallut pas davantage pour que tous les officiers du corps de -police, se considrant offenss par les paroles du dput de Valence, -exigeassent de leur compagnon qu'il demandt l'offenseur une immdiate -rparation par les armes. Mais le Prsident de la Chambre, aussitt -averti de l'affaire, intimait Blasco l'ordre formel de refuser ce -duel, ajoutant que, s'il passait outre, il proposerait l'Assemble de -le soumettre une procdure spciale, vu que le rglement interdisait -tout duel ayant pour cause des paroles prononces par un dput en -sance du Parlement. Et c'est ici que commencent les pripties les plus -bizarres de ce duel par bont. Le lieutenant de la Sret tait mari -et, je crois, pre de famille. Il n'avait, pour vivre lui-mme et faire -vivre les siens, que sa maigre solde. D'autre part, le Code de l'honneur -militaire n'tait-il pas formel? Il fallait que cet homme se battt ou -qu'il ft ray, incontinent, des cadres de sa profession. Ses compagnons -intervinrent donc en sa faveur et une dputation d'officiers de police -s'en fut trouver Blasco, en appela son humanit, le supplia de ne pas -jeter sur le pav un collgue malheureux. Le tribun se laissa mouvoir -par cet trange cas de conscience. Pour ne pas transformer en une sorte -de Blisaire un jeune grad impertinent qu'il n'avait aperu que -quelques secondes, dans la nuit et travers le dsordre d'une -manifestation politique, il accepta de se battre avec lui et d'arranger -les choses de faon ce que le duel restt ignor de la Chambre. Les -conditions de cette rencontre n'taient pas moins extraordinaires que le -mobile qui l'avait dcide. Prtextant que leur ami tait l'offens et -qu'il avait, par suite, le choix du moyen de combat, les tmoins du -lieutenant dcidrent que ce combat serait l'amricaine, les -adversaires tant placs vingt pas, avec facult de faire feu -volont pendant trente secondes. Ce n'tait plus un duel, c'tait un -suicide et les tmoins de Blasco, ne voulant pas prendre sur eux la -responsabilit de cette lutte de cannibales, se rcusrent. Mais lui, -dans sa manie de prouver qu'il ne craignait personne, s'obstina et se -battit sans tmoins, en se faisant simplement accompagner sur le terrain -par deux profanes. A l'ordre de _Fuego!_[50], comme il disposait d'une -demi-minute pour viser et faire feu, il laissa tranquillement son -adversaire faire usage de son arme, pensant que la sienne lui suffirait -pour, ensuite, tirer en l'air. Mais le lieutenant, qui rvait de devenir -un hros en dbarrassant l'Espagne de l'Antchrist, avait -malheureusement pris la chose au srieux. Profitant du rpit imprvu que -lui laissait Blasco, il visa donc lentement et, sr de son coup, envoya - celui-ci une balle en plein foie. Le projectile porta si bien, que -Blasco en laissa choir son arme, et, les jambes flchissantes et d'un -mouvement rflexe, appliqua aussitt les deux mains la partie -atteinte. Mais,-- miracle de quelle _Virgen_[51] propice?--il ne tarda -pas se convaincre qu'il tait sain et sauf. Le souffle, qui l'avait un -instant abandonn, lui revenait normal et l'on n'apercevait, au point de -contact de la balle, aucune gouttelette de sang perler. L'explication du -prodige apparut aussitt, sans qu'il ft besoin de recourir aux -instances surnaturelles. Le dput portait une lgre ceinture, qu'il -avait tourdiment garde et dont la boucle de mtal, en recevant le -choc, avait pntr dans les chairs, o elle s'tait incruste et -tordue. Obstacle imprvu, qui avait suffi faire ricocher la balle -homicide, transformant en simple contusion une blessure qui, sans ce -hasard, et certainement provoqu la mort instantane de Blasco Ibez! - -Le duel se termina, de la sorte, sans rsultats, et Zamacois relate -qu'alors que l'illustre Docteur San Martin s'approchait du dput, lui -assurant qu'il venait de natre une seconde fois, l'un des tmoins de -l'officier, celui, prcisment, qui avait exig les conditions barbares -du duel,--il est mort, un an aprs, dans un asile d'alins--s'approcha -aussi de Blasco pour le fliciter. _Trs bien, trs bien!_--s'cria-t-il -en lui serrant la main--_Je suis heureux que cela finisse ainsi. Et, -savez-vous, vous avez en moi un admirateur! J'ai lu tous vos romans. Ils -me plaisent infiniment, infiniment!_ A quoi Blasco Ibez fit cette -simple rponse: _Vous avez failli en faire fermer la fabrique!_ Que -l'on vienne donc prtendre que le matre est dnu d'humour! La moralit -de cette fable tendrait tablir qu'il est possible qu'un homme change -des coups de feu avec un de ses semblables uniquement pour ne pas lui -nuire dans sa carrire. Mais l'on risquerait, en insistant sur elle, de -se voir traiter, par quelque lecteur morose, de simple _galjare_ -mridional et mieux vaut s'arrter l. Toujours est-il que ce duel, je -l'ai dit, fut fort comment et que de bonnes mes crurent ne pas devoir -laisser chapper l'occasion de mettre en lumire, pour des fins de -propagande religieuse, le caractre providentiel d'un tel dnouement. -La boucle de mtal assumait, leurs yeux, la dignit lgendaire du nez -de Cloptre, ou du grain de sable de Cromwell. Entre les milliers de -lettres que reut le pcheur impnitent, il en tait une qui portait le -timbre d'un prince de l'Eglise d'Espagne, du Cardinal-Archevque de -Grenade. Ce prlat, alors octognaire, avait, dans sa prime jeunesse, -suivi la carrire militaire. Quel beau coup de filet c'eut[c'et] t -pour le vieillard que de ramener--avant de quitter ce bas monde--dans le -sein de la confession catholique l'auteur impie de _La Catedral_! On -devine les arguments dont son apologtique snile usait: avertissement -du ciel, protection de la _Virgen_ et analogues lieux communs de -thologie morale. Blasco, homme exquis, rpondit cette missive -intresse par une lettre courtoise et l'archevque, croyant la -conversion en bonne voie, redoubla d'admonestations pieuses. Au bout de -quelques mois, sa mort mettait fin une correspondance unique dans les -changes pistolaires de Blasco. - -Ces lettres ont t dtruites, comme tant d'autres, et il faut qu' ce -sujet, je revienne sur l'un des aspects les plus attrayants de la -personne morale de Blasco Ibez. Je ne me piquerais pas de possder une -science littraire transcendantale, mais enfin, il me sera bien permis -de remarquer que le charme piquant des cls a trop souvent conditionn -le succs d'oeuvres d'imagination, depuis le _Diable Boiteux_ de -Lesage--pour nous en tenir aux livres sur des choses d'Espagne--jusqu'aux -clbres _Pequeeces_ du Jsuite D. Luis Coloma, dont la vogue remonte, -prcisment, aux annes o Blasco crivait ses premiers essais -romanesques de matire valencienne. Sans commettre, d'autre part, de -formels romans cls, il est toute une catgorie d'auteurs qui essaient -de remdier leur manque d'imagination cratrice par l'introduction, -dans leurs rcits, de bribes, plus ou moins dfigures, de leurs propres -expriences sentimentales. Ces crivains ont coutumirement la faiblesse -de se peindre en Don Juans dous d'un pouvoir de sduction souverain, -dont le charme victorieux a raison des Eves les plus rebelles. Et, manie -plus dplorable encore, il en est qui n'hsitent pas utiliser, dans -ces inventions autoapologtiques, les malheureux comparses avec lesquels -ils se sont coudoys dans la vie quotidienne, transformant ainsi en -grotesques pantins d'honntes gens dont le seul tort fut d'avoir cru au -gnie de ces caricaturistes du scandale. Comme le lecteur connat -certainement quelques exemplaires, plus ou moins notoires, de cette -cole, je suivrai le conseil que Pierre-Charles Roy inscrivit, au -XVIII^{me} sicle, sous une gravure de Nicolas De Larmessin qui -reprsentait une scne de patinage, ne se doutant sans doute pas que la -postrit allait s'emparer de ce vers pour le transformer en phrase -lgendaire: - - Glissez, mortels, n'appuyez pas... - -Blasco Ibez n'a jamais entendu battre monnaie avec ses amours. Sa -riche imagination lui permet, Dieu merci, de ddaigner une aussi pauvre -mthode. Il n'a pas besoin, au surplus, de transcrire la ralit de son -existence pour produire l'image de la vie. Ses romans, s'ils eussent -d, pour tre assurs du succs, exposer la malignit publique les -intimits de personnelles amours, n'eussent certainement jamais t -crits. _Se puede ser escritor sin dejar de ser caballero_[52], -aime-t-il rpter, et, d'ailleurs, c'est une vrit d'exprience que -les romanciers fminins, ou les potes de l'amour ne sont Lovelaces -qu'en imagination et que les deux ou trois pauvres femmes qui furent -leurs victimes, s'ils les servent et resservent leur trop crdule -clientle en les accommodant des sauces diverses, le ragot ainsi -cuisin ne laisse pas d'tre, au fond, toujours pareil. Ces -_lady-killers_ sont gnralement de pitres amants, dont les bonnes -fortunes mriteraient d'tre appeles littraires, si cette pithte -pouvait dcemment s'appliquer leurs proses mercantiles. Les vrais -amoureux sont plus discrets. Et il a fallu le zle intempestif d'un -acadmicien notoire pour que, des amours de Victor Hugo, l'on apprt, -tout rcemment, que le plus long n'eut rien d'thr, selon que le -croyait qui s'en rapportait aux transpositions dans l'oeuvre imprime -de ce grand artiste. - -Comme son idole, Hugo, le romancier de _Entre Naranjos_ est rest muet -sur ses rapports vcus avec la femme. J'ai relu ses romans avec une -intention arrte d'y surprendre,--sachant ce que je sais de sa -vie,--quelque chose de similaire une allusion discrte ses amours. -Mais cette enqute m'a du. On m'avait, de fort bonne source, assur -que les femmes ont jou, et jouent, dans la vie sentimentale de Blasco -Ibez, un rle considrable. Des indiscrtions savoureuses circulent -mme ce propos. Et n'est-ce pas, aussi bien, cause d'exigences, ou -de convenances sentimentales, que, prcisment, ce mme Blasco Ibez a -abandonn, depuis tant d'annes, son Espagne pour courir le monde? Sans -doute, il est avr que la Leonora d'_Entre Naranjos_, fut bien, comme -on le prtendit, une chanteuse russe d'opra, avec laquelle l'auteur -avait voyag, lorsqu'il ne comptait que vingt-deux ans. J'ai entendu -aussi interprter de faon semblable d'autres hrones d'autres de ses -romans. Mais, l'ayant pri de me fournir quelques lumires sur ce point -controvers, je me suis heurt une fin catgorique de non recevoir. Le -matre, se souvenant peut-tre des racontars suscits par sa _Maja -Desnuda_--o des exgtes bien informs ont voulu voir, ct d'un -Renovales qui serait, naturellement! son ami le peintre Sorolla, une -comtesse d'Alberca peinte sur le vif d'aprs certaine dame de -l'aristocratie madrilne, qui faisait alors beaucoup parler d'elle--, se -souvenant peut-tre aussi que, deux ans plus tard, le scandale -recommena avec _Sangre y Arena_, dont diverses interprtations -tentrent d'identifier la fantasque Doa Sol, s'est enferm dans un -silence que rien n'a pu briser. Lorsqu'on lui signale telle ou telle -analogie, relle ou fictive, entre une situation de ses romans et un -fait bien connu de sa vie, il montre une surprise si complte, il -manifeste un si total dsarroi que l'on songe incontinent, pour -expliquer un tel cas, aux conditions dans lesquelles produisent les -romanciers de race. Leur travail participe, en effet, beaucoup du -subconscient. Pour ce qui est de Blasco Ibez en particulier, je sais -qu' plusieurs reprises, il lui est arriv de tracer des personnages -qu'il croyait fils absolus de sa fantaisie, alors qu'en fait, ce -n'taient que les duplicata d'tres de chair et d'os, par lui observs -bien auparavant et recrs, par la superposition des souvenirs, dans -leurs formes actuelles. Mais le grand public, qui, lui, ne se rend pas -compte de ce mystrieux processus de cristallisation--comme -s'exprimait Stendhal,--identifie immdiatement les originaux et -l-dessus les mdisants, ou les envieux, se mettent crier au scandale! -Il importe ici, plutt que de me livrer des considrants thoriques, -que je cite un cas vcu comme illustration de la doctrine que j'avance, -cas dont quelques rares initis--dont feu Luis Morote, qui en crivit, -l'poque, un article dans l'_Heraldo de Madrid_ et aussi le vieil ade -valencien, D. Teodoro Llorente, lequel, dans les pages plus haut cites -de _Cultura Espaola_, dclarait ne pas devoir risquer des -claircissements que l'auteur n'avait pas jug propos de fournir--ont -su trop peu, pour que le mystre n'ait pas continu entourer l'une des -productions crites peut-tre avec le plus de fougue par Blasco Ibez -et qui ne fut imprime que pour tre, aussitt, impitoyablement dtruite -par ordre de son auteur mme. En 1907, Blasco, qui se trouvait au dbut -de la priode la plus importante de sa vie sentimentale, composa en -quatre mois un roman qui, intitul: _La Voluntad de Vivir_[53], passa -sans dlai la composition, chez les diteurs F. Sempere et Cie -Valence et ne tarda pas tre tir 12.000 exemplaires--chiffre des -premiers tirages de ses romans cette poque. Le livre sortait des -presses et tait dj annonc au public, quand certaine personne, qui -exerait alors sur l'auteur une influence souveraine et dont le nom, -pour des causes qui n'importent pas ici, doit tre tu, en ayant reu en -don le premier exemplaire tir, et l'ayant lu en une nuit, crut s'y -reconnatre, peinte au naturel et dans ses moindres particularits -physiques et morales. Epouvante par la vhmence et la chaleur de ces -descriptions, o elle se retrouvait comme dans un miroir, elle s'imagina -que le public allait sans peine y dmler l'histoire d'une passion -secrte, l o le romancier tait convaincu de n'avoir pas trac une -ligne qui ne ft impersonnelle et--comme on dit dans le jargon de la -critique scientifique--objective. S'il se ft agi de ces Lovelaces de -cabinets particuliers, dont il a t question plus haut, la solution de -l'incident et t malaise, ou, plutt, elle et eu lieu au dtriment -de la mystrieuse et unique lectrice du livre. Car cette sorte -d'crivains, si elle avait choisir entre la dtresse morale d'un tre -cher et une satisfaction d'amour-propre professionnel, n'hsiterait pas -et se dciderait pour la seconde de ces alternatives. Mais Blasco eut -alors un geste qui me semble plus loquent qu'un long discours. _La -Voluntad de Vivir_ allait tre mise en vente ds le lendemain. Il -tlgraphia Valence de tout arrter. Cependant, l'attention du public -avait t attire sur l'incident et des bibliophiles offraient des -sommes folles qui leur procurerait un exemplaire du roman condamn. -Blasco eut alors son second geste, qui complte le premier. Il ordonna -Sempere et Cie de brler incontinent les 12.000 volumes. Et cet ordre -fut excut. 24.000 pesetas--12.000 de droits d'auteur et 12.000 de -frais d'impression et de brochage, la charge de Blasco--montrent -donc, en fume bleutre, dans le ciel d'indigo de Valence et de _La -Voluntad de Vivir_ rien n'est rest, si ce n'est le seul exemplaire, qui -sait? de qui avait t la cause de cet holocauste. Peut-tre, -cependant, Blasco Ibez redonnera-t-il, quelque jour, cette oeuvre -trange sous une forme nouvelle, puisque le titre en figure parmi ceux -des romans qu'il annonce, dans son dernier volume, comme tant _en -preparacin_?[54]. - - - - - VI - - Voyage en Amrique du Sud.--Amiti avec Anatole France.--Prouesses - de Blasco Ibez comme confrencier.--Le tnor littraire bat le - torero, ou 14.500 francs or pour une confrence.--L'orateur se - transforme en colonisateur.--La vie dans la _Colonia Cervantes_, en - Patagonie.--Triple lutte: avec le sol, avec les hommes, avec les - banques.--Un discours prononc la carabine Winchester la - main.--Fondation d'une seconde colonie, Corrientes.--Contraste - entre ces deux _settlements_, spars par 4 jours et 4 nuits de - chemin de fer.--Le premier hte de la nouvelle maison - tropicale.--Le colonisateur renonce son entreprise. - - -Le 5 Juin 1908, _El Liberal_ de Madrid avait annonc que Blasco Ibez -allait quitter la tour d'ivoire o l'avait fait s'enfermer le dgot -pour une politique avilie. Beaucoup plus tard, _Cultura Espaola_ -publiait, dans son N de Fvrier 1909, une courte note o il est dit que -le romancier Blasco Ibez fera prochainement un voyage Buenos Aires -pour y prononcer une srie de confrences au _Teatro Oden_ sur divers -sujets de littrature, de sociologie, etc. Ce voyage avait t organis -dans les conditions suivantes: Blasco Ibez, qui commenait tre l'un -des romanciers espagnols les plus lus de l'Amrique latine et qui tait -devenu collaborateur des principales publications de ces Rpubliques, -avait reu, d'un grand impresario de thtre de la capitale argentine, -l'offre de participer une srie de confrences dont le but tait -surtout de mettre les littrateurs les plus en vue de l'Europe en -contact avec des pays neufs et encore peu connus. Dj, le clbre -historien et sociologue Guglielmo Ferrero et le criminologiste Enrico -Ferri--l'auteur de cette _Sociologia Criminale_ traduite dans les -principales langues europennes et l'un des chefs du parti socialiste -d'alors en Italie--s'y taient, les annes prcdentes, fait entendre. -Cette fois, l'impresario hispano-amricain avait jet son dvolu sur -Anatole France et Blasco Ibez. - -Quand ce dernier arriva Buenos Aires, l'exquis conteur franais s'y -trouvait depuis quelques jours seulement. Ces deux hommes, que plusieurs -traits communs de leur esprit et un mme idal politique rapprochaient, -nourent en Argentine une amiti qui ne s'est pas dmentie et, malgr -leurs diffrences d'ge, ont entretenu, depuis, des rapports o rgne la -cordialit la plus franche. Blasco Ibez tait, d'ailleurs, sincre -admirateur des fictions dlicates de l'Acadmicien nagure attach la -bibliothque du Snat et il lui est arriv frquemment, lorsqu'il -sjourne Paris, de djeuner avec lui, en compagnie des diteurs de -traductions franaises de ses romans, les frres Calmann-Lvy. L'on -manque rarement, au cours de ces agapes, d'voquer les lointains -souvenirs du sjour en Argentine. Vous rappelez-vous, dit l'auteur de -_Thas_, votre entre triomphale Buenos Aires?--Triomphale, non, -rplique Blasco. Il y avait beaucoup de monde, c'est -tout.--Triomphale, insiste Anatole France, qui tient son -affirmation. Je l'ai vue, comme j'ai entendu le merveilleux discours -que vous leur avez lanc, du haut d'un balcon. Je ne sais pas -l'espagnol, mais j'ai parfaitement compris! Cette entre, en vrit, -avait t, sinon triomphale, du moins extraordinaire. Blasco tait le -premier crivain espagnol qui, par suite d'un inexplicable manque de -relations intellectuelles entre l'Amrique du Sud et une nation que -celle-ci appelle toujours _Madre Patria_[55], venait renouer le fil de -la communication mentale directe, rompue depuis trop d'annes. Il se -prsentait, de plus, dans des rpubliques dont il parlait la propre -langue, qui tait celle de son pays, et o il comptait, je le rpte, un -fidle public de lecteurs. Enfin, il existe, en Argentine, une trs -forte colonie espagnole, dont les membres, d'ides avances en leur -majorit, taient heureux de dmontrer ce perscut de la monarchie, -par un accueil enthousiaste, leur fidlit aux doctrines qu'incarnaient -sa vie et ses livres. C'est ainsi qu'une foule qu'il et t difficile -d'valuer exactement--de 70 80.000 personnes--, attendait le romancier - son dbarquement, au port de Buenos Aires, et l'accompagna depuis le -navire jusqu' son domicile. L'affluence tait telle, que la voiture -conduisant Blasco se brisa sous la pression de la masse et qu'un peloton -de cavalerie dut lui frayer le chemin de l'htel. Mais, pour en revenir - Anatole France, ce qui sduisit le vieux matre dans le discours--le -premier qu'il entendait de lui--de son collgue et mule, ce furent, -j'imagine, le dbit vhment, naturel et expressif et cette toute -mridionale exubrance, en vertu de laquelle ce ne sont point seulement -les lvres qui parlent, mais les mains, mais les yeux, mais toute la -personne, et encore, peut-tre, cette sorte de pouvoir inconscient -d'autosuggestion grce quoi l'orateur, comme si une vertu magntique -s'engendrait en lui, finit par tre tel point domin par son sujet, -qu'insensiblement il atteint les hauts sommets de l'loquence. Mais, -dans le cas concret de Blasco Ibez--qui est surtout un -improvisateur--l'enthousiasme, gnrateur des belles priodes, est en -fonctions directes et de la matire traite et de l'auditoire auquel on -l'expose. Pour qu'il parle bien, il lui faut tre pleinement convaincu -de ce qu'il va dire et il lui faut encore une foule, favorable ou -hostile, peu importe, mais qui soit une foule vritable. - -Lors de la priode pique de son apostolat en Espagne, il parla dans les -endroits les plus disparates: thtres, cirques, arnes, plages, -chteaux en ruines, amphithtres antiques et places de villages, o -parfois, tel un charlatan dans une foire, il adressait la parole aux -plbes du haut de quelque char rustique. Frquemment, le cur, voulant -prserver ses ouailles de la contagion rpublicaine, lanait les cloches -de son glise toute vole, pensant ainsi touffer la voix de -l'hrtique. Mais celui-ci, haussant le verbe, arrivait dominer le -bronze sacr et sortait victorieux de cette ingale joute d'loquence -sonore. D'autres fois, des paysans lgitimistes entrecoupaient ses -discours de fusillades enrages, o se renouvelait le miracle du duel -madrilne, puisque Blasco sortait toujours indemne de ces lches -guet-apens. Souvent, par contre, le public prvenu en sa dfaveur, qui -avait accueilli les premires phrases de sa harangue par des menaces de -mort, en saluait la proraison par d'ardents bravos. Enfin, plus d'une -reprise, il fit pleurer ses auditeurs. Mais il faut ajouter que -l'orateur--conformment l'adage d'Horace: _Si vis me flere, dolendum -est primum ipsi tibi_[56]--entran par sa conviction, avait devanc de -ses propres larmes celles de ces braves gens. Nulle discipline -littraire, nul artifice oratoire ne rgnaient dans ses prches -politiques et sociaux. Leur transcription stnographique et procur aux -lecteurs de cabinet cette dception que cause coutumirement -l'impression d'un texte de discours impromptu. Leur effet, cependant, -tait intense. Sans doute, faudrait-il en rechercher la cause dans cette -vertu magntique laquelle je viens de faire allusion et qui confre -de telles manifestations spontanes de l'art oratoire cette puissance -d'entranement refuse aux harangues acadmiques, dont toutes les -priodes sont tudies, dont rien--pas mme le dbit, puisqu'elles sont -lues, ou apprises par coeur--n'est livr l'inspiration du moment, ou -aux impressions fugitives de l'orateur. Dans certaines circonstances, il -est arriv que Blasco Ibez, par crainte d'oublier quelque point -d'importance, ait rdig pralablement le texte complet d'un discours. -Vaine prcaution! A peine avait-il pris contact psychique avec son -auditoire, que cette ivresse trange dont, seuls, les orateurs ns -ressentent la griserie en face des foules, s'emparait de tout son tre, -et qu'oubliant son inutile papier, il se lanait corps perdu dans -l'improvisation, profrant des phrases totalement diffrentes--forme et -images--de celles qu'il avait si soigneusement prpares. - -Venu en Amrique avec, derrire lui, un tel acquis, il pouvait -l'avance escompter un immense succs de la part de ces publics -hispano-amricains, si accessibles aux priodes grandiloquentes de leur -bel idiome harmonieux; si vibrants aux choses d'une Europe si lointaine, -mais qui surgit toujours aux fonds obscurs de leurs perspectives -intellectuelles; si artistes, en leur dlicieuse spontanit. - -[Illustration: MANIFESTATION DE MARINS ET DE PCHEURS EN L'HONNEUR DE -L'AUTEUR DE FLOR DE MAYO, LORS DE L'HOMMAGE DE VALENCE A BLASCO EN -1910 - -Sur la voile de la classique barque de pche trane par des boeufs, -qu'a tant de fois peinte Sorolla, figurent les titres des romans -jusqu'alors publis] - -[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO PAR SOROLLA, ACTUELLEMENT A LA -BIBLIOTHQUE DE THE HISPANIC SOCIETY OF AMERICA, A NEW YORK] - -Anatole France pronona Buenos Aires cinq confrences et regagna Paris -aprs de brves escales Montevideo et Ro de Janeiro. De ces cinq -confrences, Blasco fut l'auditeur religieux et, ds la premire, le -matre franais avait commenc sa lecture par un exorde o, en termes -choisis, il saluait la prsence de l'illustre romancier d'Espagne. Le -sjour de Blasco comme confrencier d'Amrique devait tre de -considrable dure. Pendant neuf mois, il circula, orateur ambulant, -travers l'Argentine, le Paraguay et le Chili, et ne pronona pas moins -de cent-vingt discours. Il faisait fonctions, comme il se plat -s'exprimer, de tnor littraire, recevant de grandes ovations et -gagnant beaucoup d'argent. Le plus pnible, m'a-t-il confi, ce -n'taient pas tant les confrences que l'arrive dans les localits o -elles devaient avoir lieu. Dieux immortels, quelle corve! Il fallait -subir tout le crmonial de rceptions en rgle, assister au dfil des -commissions avec drapeaux et musiques, serrer des milliers de mains, se -rappeler des centaines de noms, visiter les curiosits de la rgion et -surtout, ah! surtout participer aux banquets! Il y en avait toujours -trois pour le moins: celui d'arrive, celui o l'on ftait le succs de -la confrence, et, enfin, celui d'adieu. Si j'eusse reu seulement la -moiti des sommes dpenses de la sorte, je serais devenu immensment -riche! Blasco Ibez raconte aussi avec un plaisir visible les progrs -par lui raliss, au cours de ces longues tournes, dans l'art de -l'improvisation oratoire. A son arrive dans quelque ville nouvelle, il -s'enqurait, soit auprs de journalistes, soit auprs des autorits, du -thme sur lequel on dsirait qu'il se ft entendre. On lui dsignait -souvent un sujet purement local. De simples lectures techniques, une -rapide information orale lui suffisaient alors pour parler, le soir -mme, une heure et demie durant, sans cesser une minute de passionner -son auditoire. Mais la prpondrance exclusive accorde ainsi au -dveloppement des facults oratoires eut pour rsultat d'atrophier -momentanment les dons de l'crivain. Quand je suis revenu en Europe, -m'a-t-il dclar, j'avais compltement oubli mon mtier. En ces neuf -mois de discoureur, lorsqu'il m'arrivait d'avoir crire, je devais en -appeler la dicte. Et tout ce que je dictais, tait dit sur un ton -effroyablement dclamatoire et emphatique... - -Son premier dimanche Buenos Aires, il se le rappellera toujours, mais -il ne tarit pas non plus sur tant d'autres souvenirs de ces neuf mois. -J'tais, aime-t-il rpter, une manire de tnor illustre, un Caruso, -avec cette nuance qu'il n'y avait pas, pour moi, de changements de -dcors. Un simple frac me suffisait pour les diverses sances, et, -pendant le temps rituel, je m'gosillais jusqu' l'aphonie. J'ai gagn -ainsi de grosses sommes, j'en ai dpens de considrables, et, mon -retour en Europe, il me restait encore un joli reliquat. Ses -confrences dans la capitale argentine avaient altern avec celles -d'Anatole France. Elles commenaient cinq heures et demie, dans l'un -des thtres les plus distingus de la ville, devant une assistance -aristocratique, compose en majeure partie de dames. Ce mme premier -dimanche dont il vient d'tre question, il avait donn, sur les -instances de divers groupements, un rgal oratoire supplmentaire une -foule compose d'environ 8.000 employs, commerants et ouvriers -l'aise, gens de la classe moyenne qui, trop occups la semaine pour -venir l'entendre, dsiraient cependant savourer au moins une fois -l'loquence du clbre propagandiste rpublicain. Cette fte de la -parole dmocratique eut lieu dans la plus vaste salle de spectacles de -la ville et commena ds deux heures et demie de l'aprs-midi. La -chaleureuse ovation qui avait salu l'orateur s'tant calme, celui-ci, -en guise d'exorde, avait dclar--seul sur une scne immense, o l'on -jouait chaque jour des opras grand orchestre--que, puisque son -auditoire avait sacrifi un aprs-midi en son honneur, il voulait qu'ils -en eussent, comme nous disons vulgairement, pour leur argent et qu'il -entendait les entretenir jusqu'au soir. Blasco tint parole. Durant trois -heures et demie, il dveloppa le thme gigantesque des vicissitudes -politiques, littraires et sociales de l'Espagne depuis -l'affranchissement de ses colonies d'Amrique. C'tait entreprendre de -rsumer toute l'histoire du XIXe sicle espagnol, priode qui est -aussi la moins connue des Hispano-Amricains. Mais, si parler pendant -trois heures et demie constitue, soi seul, dj un record, le faire -d'une voix stentorienne portant jusqu'aux extrmes recoins d'un -vritable colise--puisque le vocable, de par son tymologie, signifie -un colossal amphithtre et qu'au surplus, il s'emploie en espagnol -pour dsigner, par un lointain souvenir de l'amphithtre Flavien, une -salle de spectacles--et avec l'enthousiasme toujours au diapason d'une -multitude qui accueille chaque dveloppement d'un tonnerre de bravos, ou -d'un dchanement de rires, n'est-ce point, en toute vrit, le record -des records? Quand Blasco eut parl ainsi deux heures d'horloge, il ne -manqua pas, entre ses auditeurs, d'mes compatissantes pour le supplier -de prendre quelques instants de repos. L'orateur rejeta l'offre. Il -savait que la moindre modification du mcanisme entranerait l'arrt du -moteur. S'il et cess, mme cinq minutes, de discourir, la fatigue -l'et clou sur place et l'aphonie l'et irrmdiablement rendu muet. Il -continua donc sans le moindre rpit et sans puisement visible, en -pleine tension, jusqu' ce qu'au coup de six heures, il crut enfin -opportun d'entamer sa proraison et de clore ainsi une harangue dont on -ne trouverait d'quivalent, mais dans des conditions bien -diffrentes--que dans les tournois oratoires d'un Vergniaud, lors des -tumultueuses sances de 1792-1793, cette Convention Nationale -cratrice de la France moderne. Il va sans dire que le soir mme, Blasco -avait perdu l'usage de la parole et qu'il crut srieusement qu'il ne le -recouvrerait jamais. Au sortir de la salle, il avait t surpris par les -accolades particulirement ardentes de son impresario. Ruisselant de -sueur, puis, il lui avait, pour courter une manifestation dplace, -brutalement pos la question: _Alors, combien a fait-il?_ Car le -digne fermier des loquences mondiales n'tait tant mu que parce qu'il -savait, lui aussi, avoir battu le record, non du verbe, mais du _peso_! -Blasco, qui avait appris connatre ce genre d'hommes, savait que -c'tait en leur parlant affaires qu'il s'en dbarrasserait le plus vite. -L'impresario lui dclara donc qu'il lui restait redevable d'une somme de -pesos quivalant 14.500 francs de notre monnaie value l'talon -d'or--car du franc actuel, hlas! on sait que la valeur n'est plus celle -de ces poques lointaines. Or, si, comme salaire d'un aprs-midi de -travail, la somme tait rondelette, le hasard voulut que lorsqu'il -retournait en Espagne, Blasco rencontrt Montevideo le clbre torero -Antonio Fuentes, qu'on prtend lui avoir servi de modle pour crer une -partie au moins de son personnage de Juan Gallardo, dans _Sangre y -Arena_. Blasco, qui brlait de savoir la source si l'loquence tait -aussi bien paye en Amrique--car _tras los montes_, ce point n'est pas -douteux: les toreros l'emportent sur les orateurs--que la tauromachie, -apprit ainsi que la solde du _diestro_ ne dpassait jamais 10.000 -pesetas par course. Il avait donc, ici encore et pour la premire fois, -battu un record non plus international, _national_, et, naturellement, -hors de sa patrie. - -En s'embarquant pour l'Amrique, Blasco Ibez avait projet de -parcourir toutes les Rpubliques de langue espagnole, jusqu' la -frontire des Etats-Unis. Dt le voyage durer deux ou trois ans, il -entendait connatre ainsi une une les vingt nations dont le scion -vigoureux a jailli du vieux tronc ibrique. Il avait, cette fois encore, -compt sans son hte et ce fut son caractre aventureux qui fit chouer -ce plan original. Alors que certaines Rpubliques sud-amricaines, qu' -la date prsente il n'a pas encore visites, s'apprtaient le -recevoir, il mit brusquement fin sa tourne de confrences, et, par -amour de l'action, se mua en colonisateur, devenant, d'homme de lettres, -le pionnier des terres vierges. La plus belle, comme aussi la plus -hroque de ses aventures commenait. L'ide n'en avait pas jailli, -comme Minerve toute arme du cerveau de Jupiter sous le coup de hache de -Vulcain, un beau jour de sa tte puissante. Son voyage de confrencier -n'tait pas guid par le seul intrt pcuniaire. Blasco obissait en -principe au programme de son impresario, lorsqu'il s'agissait de se -faire entendre dans de grandes villes. Quand, par suite des immenses -distances qui sparent les provinces de l'Argentine, il devait -entreprendre quelqu'un de ces longs voyages dont notre vieux monde ne -saurait se faire une reprsentation exacte, il redevenait l'colier -capricieux d'antan, ou, pour mieux dire, l'artiste se superposait -l'orateur et, afin de contempler une merveille de la nature, ou -d'tudier une colonie agricole modle, il violentait sans scrupule -l'itinraire fix. Ainsi put-il voir l'Argentine mieux qu'aucun autre -confrencier, ou mme qu'aucun autre voyageur europen, depuis la zone -tropicale jusqu'aux territoires glacs de l'extrme sud. Parfois -l'impresario qui dirigeait sa marche depuis Buenos Aires, le croyait -occup haranguer tel auditoire d'une capitale de Province, lorsqu'un -cho des journaux lui apprenait que, lui ayant fait faux bond, il -s'attardait observer, dans une _tolderia_[57] du Nord, les moeurs -des Indiens! Il semblait que ressuscitt en lui l'me vagabonde des -vieux conquistadors. Il ressentait la tentation des territoires -primitifs, la fivre de lutter avec la terre sauvage, s'attardant, avec -mlancolie, voquer l'oeuvre des premiers hommes blancs, venus pour -civiliser les Indes Occidentales. Quelques Argentins illustres, qui -devinaient sa pense, ne tardrent pas le tenter par leurs offres -sduisantes. Lui, tre de volont et d'nergie, accoutum la lutte et -qui savait agiter les masses au nom d'un idal abstrait, n'tait-il pas -appel devenir un colonisateur modle? Alors, pourquoi ne point rester -en Argentine et, suivant l'exemple de ceux qui le conseillaient, ne pas -s'y enrichir, dans le mtier de dfricheur de terres? - -Tout d'abord, Blasco s'tait rcus, se sentant perplexe. Puis, il se -laissa peu peu gagner par la Chimre. Vivre un roman au lieu de -l'crire, quel beau geste! Et l'on n'est pas pour rien artiste. Le rve -de devenir millionnaire, ne ft-ce qu'une saison, la perspective de -remuer l'argent la pelle, de commander une arme de travailleurs, de -transformer l'aspect d'un coin du sol, d'y crer des lieux habitables: -c'taient l de trop brillantes visions pour qu'il n'acceptt pas de -courir le risque d'une aussi gigantesque entreprise. Celui qui prsidait -alors la Rpublique Argentine se montrait, ainsi que ses ministres, -enchant l'ide que cet crivain au nom clbre, en se fixant dans -leur pays comme agriculteur, n'allait pas tarder se muer en rclame -vivante qui attirerait les migrants europens vers des solitudes non -dfriches, dont on ne dsirait rien tant que la mise en culture rapide. -On offrit donc Blasco de lui vendre des terrains bon march, aux -termes des conditions que fixait la Loi et celui-ci, quoique toujours -vaguement inquiet sur un changement aussi radical d'existence, finit par -laisser l ses confrences et revenir brusquement en Espagne. Il y -crivit, de Janvier Juin 1910, Madrid, un livre qui, -malheureusement, n'a t traduit en aucune langue trangre, sans doute - cause de ses dimensions monumentales et qui, mme aprs de rcents -travaux franais sur l'Argentine--dont une thse de doctorat s lettres, -parue en 1920--et mrit de passer notre idiome. Ce livre, un -in-folio de 771 pages, fut commenc d'imprimer le 20 Janvier et achev -le 4 Juillet 1910, pour la _Editorial Espaola Americana_, par J. Blass -et Cie, les gravures et les trichromies qui l'illustrent sortant des -ateliers Dur. C'est une belle ralisation typographique, que dparent -un peu deux types de lettres diffrents: l'un allant de la page 1 la -p. 502 et l'autre, beaucoup plus dense, de la p. 503 la fin, -c'est--dire occupant la portion du volume consacre la description -des Provinces et Territoires Argentins. Son titre est: _Argentina y sus -Grandezas_[58] et le caractre gographico-historique de la description -n'a pas exclu l'insertion, par l'auteur, de rcits d'aventures -personnelles, telle, p. 646-648, l'excursion l'_ingenio_[59] de San -Pedro de Jujuy, proprit des frres Leach, Anglais, qui y occupaient -plus de 4.000 Indiens la seule rcolte de la canne sucre. La -division gnrale de l'oeuvre est la suivante: _I Le pays Argentin; -II L'Argentine d'hier; III L'Argentine d'aujourd'hui; IV L'Argentine -de demain; V Les Provinces Argentines (Buenos Aires, Santa Fe, Entre -Ros, Corrientes, Crdoba, Santiago del Estero, Tucumn, Salta, Jujuy, -Catamarca, La Rioja, San Luis, San Juan, Mendoza); VI Les Territoires -Nationaux_. - -Sa dette de reconnaissance l'endroit d'un pays qui l'avait si bien -reu une fois paye, Blasco Ibez quitta l'Espagne pour retourner en -Argentine. C'en tait fait. Le romancier devenait colonisateur. Beaucoup -de lecteurs estimeront priori qu'une telle dcision tait chimrique. -Avant de la condamner en bloc, il importe, cependant, de rflchir sur -ce fait psychique: qu'en Blasco, comme, d'ailleurs, en d'autres -romanciers--dont le moins illustre n'est pas Balzac--, il existe une -double personnalit, celle de l'crivain et celle de l'homme d'affaires. -Mais d'affaires qui tournent mal, dans la plupart des cas, encore que -combines selon toutes les rgles de la logique. Car si la tte d'Honor -de Balzac fut un volcan de projets, dont il s'prenait et qu'il -dlaissait tour tour pour des entreprises commerciales qui le -ruinaient et qu'il devait racheter ensuite par un labeur de galrien -intellectuel, celle de Blasco Ibez abrita galement maintes coteuses -fantaisies, dont celle de la - -[Illustration: ARRIVE DE BLASCO IBEZ BUENOS AIRES - -(D'aprs la Revue _Caras y Caretas_, de Buenos Aires.)] - -[Illustration: LA CIME DE LA CORDILLRE DES ANDES - -Blasco est reprsent, dans cette photographie, au moment o il a -atteint la frontire de l'Argentine et du Chili, marque par le monument -dit: _El Cristo de la Paz_.] - -[Illustration: DEUX AMIS DE BLASCO (Indiens guerriers de la tribu des -_chunapis_, dans la province de Corrientes)] - -colonisation amricaine constitue un exemple caractristique. Personne -ne niera, j'imagine, qu'un esprit capable d'crire un bon roman, reflet -de la vie, le soit aussi de concevoir une grosse entreprise de travail. -Le malheur, c'est que ces imaginatifs, abondants en inventions, soient -trop souvent victimes de leur fcondit mentale et qu'ils abandonnent -trop vite un dada pour en chevaucher un autre, jug plus merveilleux. -L'homme d'action, au contraire, s'il a peu d'ides, du moins en -poursuit-il prement la ralisation, marchant droit devant soi et -toujours de l'avant. C'est le _timeo hominem unius libri_ de l'adage -attribu St. Thomas d'Aquin, qui trouve en eux une justification plus -positive que sur le domaine de la spculation mentale. Mais Blasco -s'tait toujours cru appel, mme lorsqu'il n'tait encore que romancier -valencien, raliser quelque gigantesque tche, industrielle ou -agricole. Ici encore, ce fut plutt le besoin d'action que l'amour de -l'argent qui conditionnait son rve. Les richesses acquises facilement -et sans effort ne l'attirent pas. Il est ennemi irrductible du jeu, -mme de cet innocent domino, si populaire en Espagne. Les oprations de -Bourse lui inspirent une rpugnance plus insurmontable encore. Je dirai -plus loin quelle fut sa conduite aux salles de jeu de Monaco, lorsqu'il -crivait _Les Ennemis de la Femme_, dont la traduction malheureusement -mutile,--comme, dj, celle des _Quatre Cavaliers de l'Apocalypse_, -pour de soi-disant raisons ditoriales--a commenc de paratre dans la -_Revue de Paris_ du Ier Fvrier 1921. Ce qui l'enthousiasme, ce sont -les fortunes de modernes capitaines d'industrie, crateurs d'immenses -fabriques, de lignes de navigation, dfricheurs de terrains incultes -depuis que le monde est monde, titans modernes, en un mot, dont il a -chant, plutt que dcrit, la grandeur dans son roman: _Los Argonautas_. -Et c'est sous l'hypnose de cet hroque rve qu'il s'en fut par del -l'Ocan, pour y continuer, en plein vingtime sicle, l'pope des -conquistadors, dont il devait, pour le public parisien de l'_Universit -des Annales_, clbrer les prouesses en quelques priodes--qui -s'enlvent avec la vigueur d'une fresque de Raphal la Sixtine--de sa -confrence: _L'me Nouvelle de l'Amrique_, qui est de Mars 1918[60]. -Visionnaire ttu, c'tait la difficult, c'tait l'obstacle qui -l'attiraient et aussi l'ambition de faire quelque chose que nul n'et -fait avant lui. Et, dans cette entreprise, il exposa tranquillement tout -ce qu'il possdait: ce que lui avait laiss son pre en mourant, ce que -ses livres lui avaient rapport, tous ses gains de confrencier. - -Ses amis d'Europe ne virent pas sans surprise l'loquent orateur, dont -le verbe s'achetait au poids de l'or, se muer en homme des champs et des -bois, changer les escarpins vernis contre de rudes bottes en peau de -truie du _gaucho_ et son frac du bon faiseur pour le _poncho_ en -chasuble des coureurs de pampas. Le gouvernement argentin avait voulu -lui donner une concession en pays relativement civiliss et proximit -de centres de colonisation dj anciens. Il s'y refusa nettement. Il ne -venait pas pour tre agriculteur. Il tenait son rve. Il entendait -tre colonisateur, s'en aller en plein dsert. En consquence, il -choisit, dans la Patagonie, un territoire du Ro Negro. Il faudrait -recourir aux descriptions qu'en a donnes l'crivain argentin, -rdacteur la _Nacin_, M. Roberto J. Payr, dans les deux volumes de -son _Australia Argentina_, pour bien rendre les aspects essentiels de -ces rgions sauvages et grandioses, interminables solitudes o svissent -les trombes de terre, o, comme au Sahara, de dcevants mirages guettent -les caravanes de mules dans leur route incertaine, ainsi que, dans les -dserts africains, celles de chameaux, au milieu des mmes tourments de -la faim et de la soif. Quand l'illustre Darwin ralisa, de 1831 1836, -cette expdition scientifique sur les ctes de l'Amrique australe d'o -devait natre le livre de 1859 sur l'_Origine des Espces par voie de -slection naturelle_, il qualifia les hauts plateaux patagoniens voisins -de l'Atlantique de territoires de la dsolation. Mais, le long des -fleuves qui les parcourent, s'tend une bande de terre d'une -extraordinaire fcondit, o semblent s'tre concentrs tous les -lments de richesse qui font si totalement dfaut dans les espaces -dsertiques environnants. Dcouverte par Magellan en 1520, la Patagonie -a t partage, par le trait de 1881, entre l'Argentine et le Chili, et -le monument qui vient d'tre rig, Punta Arenas, au clbre -navigateur portugais n'est qu'un symbole consacrant la lente et -progressive mainmise de l'homme civilis sur des rgions qu'habitaient -des sauvages _tehuelches_, _pehuenches_ et autres tribus indiennes -primitives. Le _settlement_ de Blasco Ibez tait situ sur la rive -gauche du Ro Negro, fleuve qui a donn nom la _Gobernacin_[61] de -Ro Negro, peuple--au moment o s'y tablissait le colonisateur--d'une -dizaine de mille mes et dont la capitale, Viedma, n'en comptait gure -plus de 1.500. Lorsqu'il en prit possession, il n'en connaissait gure -l'tat, l'ayant vue au cours de sa tourne de confrences, mais de faon -fort superficielle, et ayant ralis cet achat de trois lieues carres -de terre sur la simple inspection d'une carte. Aussi fallut-il qu'il en -rechercht la situation exacte d'abord, puis qu'il en fixt les limites -avec l'aide d'un agronome, la boussole la main. - -Ainsi commena une existence trange, en compagnie de quelques hommes -fidles, sorte d'tat-major appartenant aux nationalits les plus -diverses. Le premier abri, dont il avait fallu se contenter, avait t -une vieille paillote achete un Indien, unique habitant de ces lieux. -Blasco y tait peine install, que le brusque changement de vie, les -privations et aussi l'infection d'eaux stagnantes qu'une soudaine -inondation avait accumules, lui causrent une fivre si intense qu'il -resta plusieurs jours entre la vie et la mort, en proie au dlire, -tendu dans cette misrable cabane, l'abandon, sans assistance qu'une -sorte de rebouteuse, ou sorcire indienne. Pendant qu'il gisait de la -sorte, du toit de la hutte lui tombaient sans rpit, sur le visage -brlant, ces abominables punaises de grande taille et ailes, qu'au -Chili on appelle _vinchucas_, insectes sanguinaires la piqre -lancinante. Et lorsque, accompagn par un ami accouru son aide, il put -enfin se risquer, dans une charrette, aller consulter un mdecin--la -bagatelle de vingt lieues faire en plein dsert--, le vhicule qui le -portait eut le bon esprit de se rompre la nuit tombante et le -compagnon de Blasco dut le laisser l, au beau milieu de la brousse, -sans autre protection que la flamme qu'il avait eu soin, avant de partir -en qute d'un autre moyen de locomotion, d'allumer dans la steppe, afin -d'loigner du patient, envelopp dans son _poncho_ et qu'entourait ce -cordon de feu, la rage homicide des pumas, ou couguars, et semblables -mammifres carnassiers. Mais pourquoi entamer la relation des aventures -innombrables, des prils varis qui, au cours de ces quatre annes de -lutte dans un coin du monde soumis, pour la premire fois depuis des -milliers de sicles, une volont rationnelle, marqurent la carrire -du fondateur de la _Colonia Cervantes_? De ses trois ennemis principaux: -la terre, les hommes et les banques, je ne sais si le dernier n'a pas -t, en dfinitive, le plus impitoyable. La terre et les hommes, si durs -qu'eussent t leurs hostiles rsistances, se fussent laisss vaincre, -force d'nergie. Mais les socits de crdit, ces anonymes Shylocks qui -oprent l'ombre de la Loi, ne l'ont pas lch un moment, et -aujourd'hui, Blasco Ibez n'a pu qu'au prix de pertes considrables se -librer totalement de leur emprise. Pour que les gens de la finance -continuassent patronner son oeuvre, il se voyait contraint, de temps - autre, de laisser l le costume du colon, d'endosser l'habit de ville, -de s'installer dans un confortable htel de Buenos Aires, d'y -rapprendre pendant quelques jours la vie factice et luxueuse des -milieux citadins, pour, en fin de compte, dans le quartier des Banques, -s'en aller jouer de ruse, en un tournoi ingal, avec les madrs compres -qui les grent et lutter forces disproportionnes avec ces chevaliers -internationaux de l'agio cosmopolite. Cependant, et malgr les ddains -d'une opinion frivole, toujours prte juger hommes et choses selon les -critres de sa pauvre philosophie, l'oeuvre colonisatrice de Blasco -prosprait. Non seulement il avait dfrich la terre vierge et la -fcondait par un ingnieux systme d'irrigation adopt de celui en usage -dans la _Huerta_ de Valence, mais encore y traait-il le futur -emplacement d'un groupement central d'habitations en maonnerie, dont -une gare, la _Estacin Cervantes_, assurerait l'accs. En Argentine, les -chemins de fer n'usent pas des mmes gards que ceux d'Europe -l'endroit des humains. Le _settlement_ de Blasco recevait bien, tous les -deux jours, la visite d'un convoi ferroviaire. Mais celui-ci ne daignait -faire halte qu' des lieues de l. L'difice en bois qu'rigea Blasco en -marqua, dsormais, l'arrt fixe et c'est seulement alors qu'il procda -aux plans du _pueblo_[62], dont les rues, larges de vingt mtres, et les -places infinies tmoignaient qu'en ces pays neufs, c'est plutt -l'avenir qu'au prsent que songent les rglements de colonisation. Ce -_pueblo_, Blasco le mit sous l'gide du pre spirituel de toutes les -Rpubliques de l'Hispano-Amrique, Miguel de Cervantes Saavedra. Encore -que d'effigie douteuse, ce fut son buste qu'il rigea sur la Place -Centrale: palladium de la future cit, en mme temps que rparation -d'une injustice trange et trois fois sculaire. Car si, en -Espagne--outre le clbre chteau-fort en ruines qui garde l'entre de -Tolde, ce _Castillo de San Cervantes_ qui ne s'appelle ainsi que par -une corruption de l'appellation originale, celle du martyr espagnol -Servando--un maigre bourg de la province de Lugo voque seul le -patronymique de l'auteur de _Don Quichotte_, outre-mer tous les saints -du calendrier, tous les hros de la mythologie et de l'histoire, mille -inconnus illustres ont servi dnommer villes et villages, mais -personne n'y avait jamais song, avant Blasco Ibez, placer sous -l'invocation de l'immortel manchot de Lpante un habitat d'tres -humains, quel qu'il ft. Et, dans les rpertoires techniques o sont -cependant consigns jusqu'aux moindres patronymiques des plus fous -cervantistes, le nom de Blasco Ibez, fondateur de la _Colonia -Cervantes_, devrait avoir sa place de droit. - -Pour dfricher et arroser ses terres, Blasco Ibez eut sous ses ordres -jusqu' 600 individus, ramassis d'paves des deux mondes, o dominaient, -cependant, les Chiliens, o ne manquaient pas les Indiens et o, -brochant sur le tout, apparaissaient quelques authentiques bandits et -maints aventuriers internationaux. On trouve, dans la premire partie -des _Quatre Cavaliers de l'Apocalypse_, divers ressouvenirs de ces -hordes, qui n'taient pas d'un maniement ais. Il y avait l, abruti par -l'alcool, un ancien baron allemand, nagure capitaine dans la Garde -Impriale, tomb l'ignominie de n'tre plus que simple terrassier. Il -y avait aussi un illustre architecte de Vienne, dont la dchance tait -non moins totale et navrante. Le samedi, jour de paie, l'eau-de-vie -coulait flot dans les campements de _peones_[63] et, frquemment, -par-dessus le crissement nasillard des guitares chiliennes accompagnant -la _zamacueca_[64] nationale, crpitaient les coups de revolver de ces -desesperados. Rare tait la semaine o il n'y et pas quelque mort, -ainsi que plusieurs blesss. Il n'tait pas un de ces infortuns qui ne -travaillt en compagnie d'une arme feu ou d'un poignard. Blasco, avec -ses contrematres, ne se trouvait donc que faiblement protg contre les -entreprises de cette canaille. C'est ainsi qu'un matin, o son fidle -tat-major tait dispers aux quatre coins de la colonie, surveillant -les travaux, et o le patron se trouvait seul dans la baraque de bois -qui lui servait alors de demeure et qui abritait aussi les sommes -destines la prochaine paye, il aperut soudain, au moment o il -procdait, devant sa porte, en dshabill, aux soins de sa toilette, les -femmes de ses fidles employs accourir, parmi des cris d'angoisse et -des gestes tragiques, prcipitamment et en dsordre, vers lui. Elles -n'taient pas encore porte de sa voix que dbouchait derrire cette -phalange apeure une masse sombre et silencieuse d'hommes de toute -couleur et de tous ges, qui se dirigeait sans hte vers la case du -matre. C'taient les journaliers de l'un des campements, qui s'taient -dclars en grve et, sous prtexte d'exposer leurs dolances, -n'entendaient rien moins que mettre la caisse de la colonie au pillage, -en tuant son gardien et propritaire au premier geste d'opposition. On a -suffisament insist, dans les pages prcdentes, sur l'une des qualits -dominantes de Blasco Ibez, qui est celle d'tre l'homme des foules. -Dans une intuition que son exprience des multitudes rendait naturelle, -il perut immdiatement que la seule chance de salut qui s'offrait lui -consistait en une de ces offensives hardies, comme tant de fois, dans sa -carrire de tribun, il en avait prises en face des plbes hostiles, -devanant leur attaque par une brusque irruption oratoire qui, en jetant -la confusion chez quelques-uns, briserait l'lan coordonn, romprait -l'unit de l'assaut, permettrait de gagner un temps d'autant plus -prcieux que c'tait de lui que dpendait l'heureuse issue de cette -tactique. Il saisit donc sa carabine Winchester, et, bondissant jusqu' -l'enceinte de fils de fer de sa case, cria, plus qu'il ne les parla, -quelques phrases comminatoires sur un ton foudroyant. Que -voulaient-ils? Qu'ils parlassent! Leurs voeux seraient couts, dans -la mesure du possible. Mais que personne ne s'avist de violer le -domicile du chef, personne! Le premier qui franchirait les fils de fer -tait un homme mort... Menace ridicule en pareil moment et qui n'en -produisit pas moins comme un effet de surprise. Les rvolts -s'arrtrent, abasourdis. Mais dj Blasco Ibez leur parlait. C'tait -cela qu'il avait voulu: les tenir sous l'emprise de son verbe. Que leur -dit-il? Il m'a avou tre fort embarrass aujourd'hui pour le rpter -avec prcision. En tout cas, il ne pronona jamais, dans toute sa -carrire, de discours plus senti, ni plus vibrant. _Pectus est quod -disertos facit_, selon la dfinition de Quintilien, et si notre Boileau -a ajout que - - Ce que l'on conoit bien s'nonce clairement - Et les mots pour le dire arrivent aisment, - -Blasco, qui concevait parfaitement que la trame de ses jours se nouait -au fil de son verbe, dut, j'imagine, trouver les mots qui allrent peu -peu rveiller, au fond des coeurs ptrifis de ces parias, ces -motions dont la source semblait s'y tre tarie pour jamais et qui -transforment en un moment la brute insensible en tre humain, attendri -et tremblant. Jamais--m'a-t-il dclar littralement--je ne prononai -de harangue plus tumultueuse, plus pathtique, plus bouillonnante. Ma -main droite, crispe sur le rifle, m'interdisait toute autre -gesticulation que le heurt saccad d'une culasse d'acier sur le sol -durci de l'alle. Le poing serr de ma main gauche traait dans les airs -des menaces de horions meurtriers. Toute ma crainte, c'tait qu'en dpit -de mon loquence, une tte brle ne donnt, en franchissant isolment -les fils de fer, l'exemple aux autres, mduss, auquel cas les moutons -de Panurge eussent suivi la brebis galeuse et c'en et t fait de moi. -Dominant mon motion, je m'efforais cependant de suivre sur mon -auditoire le progrs d'un lent travail intrieur de pense, mesure que -je parlais. Mais si les faces de mtis se dtendaient peu peu, c'est -que ces simples ignoraient le foncier nihilisme moral d'Europens blass -sur tout, sauf sur l'immdiate jouissance matrielle. Et c'taient -ceux-ci, l'me du complot, qu'il importait de toucher. Je me surpassai -en loquence. J'voquai toutes les choses sacres dont peut vibrer une -me humaine, mme la plus rebelle au sentiment. Pour la premire fois, -ces hommes surent qui j'tais. Ils ne m'avaient vu jusqu'alors qu' -travers le nimbe dformateur du matre, dont La Fontaine a dit que -c'tait l'ennemi. Ils me connurent comme leur gal, leur frre de -souffrances et de luttes. J'en vis qui s'attendrissaient. D'autres, -comme furieux de ce contretemps motif, abandonnaient, la tte basse et -l'air pensif, la bande rvolte. Il ne restait que quelques -irrductibles, au rictus grimaant, au facis de cannibales. Mais ils -taient dsormais noys dans une masse dconcerte. Et les femmes, -profitant de la trve, avaient couru jusqu'aux campements des -pacifiques, en avaient convoqu les meilleurs. L'insurrection tait -vaincue. Mes contrematres ne tardrent pas, eux aussi, survenir, qui, -aussitt, se chargrent de faire entendre raison aux rebelles. Une fois -de plus, j'avais, comme le vieil Orphe, cet autre Argonaute, dompt les -btes par ma musique... - -Comme si de telles expriences n'eussent pas suffi refroidir son -ardeur colonisatrice, Blasco, incapable de modrer son lan, ou mme de -mesurer ses forces aussi longtemps que le feu de l'inspiration le brle, -s'tait engag dans une seconde entreprise et avait fond, non plus dans -l'Argentine australienne, mais son extrme Nord, sur les frontires de -l'Uruguay et du Paraguay, dans la province de Corrientes, un nouveau -_settlement_, qu'il baptisa, en filial hommage, cette fois, sa cit -natale: _Nueva Valencia_[65]. La province argentine de Corrientes mesure -84.402 kilomtres carrs et est subdivise en 24 dpartements. Sa -capitale, Corrientes, comptait, cette poque, une vingtaine de mille -mes. Situe au bord du Paran--fleuve dont la jonction avec l'Uruguay -donne naissance cet immense estuaire dont l'ouverture n'a pas moins de -230 kilomtres et que l'on dnomme Ro de la Plata--, elle vit surtout -de l'industrie des bois et des peaux et l'on sait qu'elle exporte aussi -annuellement, sur les fabriques de viandes de conserve de l'Uruguay, une -quantit considrable de btail bovin. Si Blasco Ibez vit assez pour -raliser son cycle de romans amricains, nous pouvons compter, quelque -jour, sur de merveilleuses descriptions de ces rgions si peu connues du -public franais instruit. _Nueva Valencia_--d'une contenance totale de -5.000 hectares de terres fertiles et gnreuses, o l'oranger poussait -comme dans la _Huerta_, o le riz, dans les lagunes et estuaires d'Iber -et Maloya, et pu rivaliser avec celui de l'Albufra--tait une -distance plus grande de la _Colonia Cervantes_ que celle qui spare -Paris de Ptrograde! La _Colonia Cervantes_ connaissait des tempratures -hivernales de 18 au-dessous de zro. Celle de _Nueva Valencia_ tait -sise en pleine zone tropicale. Il fallait quatre jours et quatre nuits -de railway pour se rendre de l'une l'autre. Ce voyage, combien de fois -Blasco l'a-t-il ralis? Il lui serait, sans doute, difficile de -l'valuer avec exactitude. Je sais seulement qu'il m'a cont l'avoir -fait, en une certaine circonstance, dans les conditions suivantes: -arriv le matin _Cervantes_, il en repartait l'aprs-midi pour -_Valencia_, passant ainsi 8 jours et 8 nuits conscutives en chemin de -fer! On s'tonne, et il y a lieu de s'en tonner, que sa sant ait pu -rsister de pareils voyages, non seulement cause de la fatigue -qu'ils impliquaient, mais par le brusque saut qu'ils comportaient dans -deux tempratures opposes. Il lui arriva plus d'une fois de dbarquer -_Cervantes_, venant de _Valencia_, dans le lger appareil du _poncho_ -tropical aux vives couleurs, par un vent glacial qui balayait ces -solitudes dsertiques, ou, l'inverse, de descendre en _Valencia_, la -temprature paradisiaque, en costume patagonien, capote de peau de -renard et pesant attirail antarctique. Mais aussi quelle varit -prodigieuse d'impressions et de sensations ne recueillait-il pas, au -cours de telles randonnes! Sa colonie du Nord avait, en face d'elle, le -clbre _Gran Chaco_, vaste rgion comprise entre les Andes de Bolivie -l'ouest, le fleuve Paraguay l'est, le plateau du Matto-Grosso au nord -et le fleuve Salado au sud. Inonde priodiquement par ses cours d'eau -et des pluies torrentielles, elle est encore habite d'Indiens _Lenguas_ -et _Tobas_, peine touchs par notre civilisation. Blasco s'y rendit -plusieurs reprises, en expdition scientifique, pour y tudier sur place -les moeurs de ces tribus errantes. Tout n'tait donc pas, dans cette -vie de colonisateur, peines et tracas. Aussi bien, un artiste comme -Blasco Ibez ne sait-il pas toujours prendre ses revanches sur la -ralit, mme la plus ardue? Lorsque l'tude de ses machines -d'irrigation--car, _Nueva Valencia_ comme _Cervantes_, tout tait -faire--ou la ncessit d'une ouverture de crdits l'appelaient Buenos -Aires--et j'ai dj mentionn ses fugues, plus ou moins passionnelles, -en Europe--, il apprit connatre l'moi des grands manieurs de -capitaux, perdant et gagnant de considrables sommes avec son ternelle -srnit de surhomme. Un mot de lui ce sujet restera lgendaire. Il y -a quelques annes, un journaliste, qui, au cours d'une interview, lui -demandait quelle avait t celle de ses oeuvres qu'il avait signe -avec le plus d'motion, il fit cette lapidaire rponse: _Certain chque -de 800.000 francs._ Quelle vie intense que la sienne, cette poque! A -une saison passe au milieu du confort raffin d'un palace de la -capitale argentine, succdait un sjour dans la case de bois de Ro -Negro, pour, lorsqu'il n'y tremblait pas de froid, galoper parmi les -tourbillons de poussire soulevs par l'ouragan patagonien qui, -frquemment, dsaronne les cavaliers les plus adroits. D'autres fois, -au contraire, il s'endormait dans un _rancho_[66] de Corrientes, o, -avant de clore les paupires, il voyait scintiller l'embrasement sidral -d'un ciel de tropique travers les troncs d'arbres bruts servant de -murs son abri rustique, cependant que, dans ses insomnies, il -entendait au dehors, quelques pas seulement, les rats hurler d'effroi -au cours des chasses sanguinaires que leur font les serpents. - -Il faut, puisque de serpents il s'agit, que je conte ici une anecdote -qui, prcisment, a trait Corrientes et la varit la moins -sympathique de ces ophidiens, les crotales. Blasco, la fin de sa -priode de colonisation, s'tait fait construire _Nueva Valencia_ une -belle maison de briques aux spacieuses vrandahs. Il arrivait de Buenos -Aires pour en prendre possession et tait occup en faire le tour du -propritaire, admirant les tapisseries, les tableaux, les parquets -luisants--extrme luxe dans ces contres--, lorsqu'tant entr dans la -salle qu'il destinait sa bibliothque, l'amour des livres fut cause -qu'oubliant tout le reste, il se mt{mit} procder l'ouverture d'une -des grandes caisses dont le contenu devait passer sur les rayons des -meubles qui garnissaient les murailles. Il avait peine pris le premier -de ces volumes--l'un des tomes franais de l'_Histoire Gnrale_ de -Lavisse et Rambaud--, quand son attention fut attire soudain par une -cravate jaune et noire qui gisait au beau milieu de la pice. Ces -couleurs, qui n'taient pas celles qu'affectionne Blasco, comme aussi -l'trange position de l'objet, le dcidrent interrompre un instant la -tche commence, pour ramasser une cravate aussi extraordinaire et dont -la prsence en cette bibliothque ne laissait pas de l'intriguer -vivement. Mais au moment o, sans dfiance, il se disposait porter la -main sur elle, la cravate, comme sous le dclic d'un puissant ressort -d'acier, s'rigea dans l'espace et dardant sur l'adversaire un regard -qui n'tait pas le regard de sa congnre Sancha dans _Caas y Barro_, -lui et donn le baiser de mort, si l'_Histoire Gnrale_, projete -temps, n'avait arrt son bond meurtrier et permis Blasco d'achever ce -serpent sonnette--car c'en tait un--dont l'appendice caudal bruissait -dans l'excitation de sa grande colre. Le tome de Lavisse et Rambaud, -avec sa reliure brise, subsiste, muet tmoin de cette scne horrifique. -Il faut, d'ailleurs, toujours avoir grand soin, dans ces parages -dangereux, de retourner, avant de les mettre, chaque matin, ses bottes, -de peur qu'elles n'abritent quelque hte importun, insecte ou reptile -venimeux, venu la nuit y chercher un asile. Mais, souvent, cette -prcaution, pour Blasco, tait superflue. Car, au lieu de dormir sur un -grabat de _rancho_, il ne connaissait, en guise de lit, que notre mre -commune tous, cette terre nourricire et indiffrente qui, nous ayant -produit sans effort, nous reoit aussi, libralement, dans son sein. Je -me souviens d'avoir, propos de ses multiples avatars d'alors, entendu -Blasco raconter comment, un jour o il tait all tudier un territoire -de colonisation lointain, il se vit oblig de peler lui-mme les pommes -de terre, pendant que son compagnon s'occupait allumer le brasier o -allait rtir le quartier de viande apport l'aron de la selle. _Y -pens_--concluait-il philosophiquement--_que treinta das antes, estaba -comiendo en el Bosque de Bolonia, en el restaurant de Armenonville_![67]. -C'est la vie et d'elle comme de la Nature, l'on peut dire, avec les -Italiens, qu'elle n'est belle que _per troppo variar_[68]. - -Brusquement, en 1913, il y eut un nouveau virage, celui-ci dcisif, sur -la piste de cette course l'toile. Son enthousiasme de colonisateur -tant mort, Blasco dcida de laisser l _Cervantes_ et _Valencia_ et de -revenir la littrature. Il faut, pour bien s'expliquer un tel -changement, se rappeler que, cette anne-l, la Rpublique Argentine -avait souffert d'une de ces crises financires qui, priodiquement, -viennent bouleverser--maladies d'un organisme qui se dveloppe trop -vite--sa vie conomique. Bien que moins grave que de prcdentes, dont -on gardera longtemps le souvenir l-bas, cette crise de 1913 occasionna -maintes faillites et bien des banques fermrent leurs guichets, non sans -exiger au pralable le remboursement de leurs crances, d'o naquit une -norme panique. En toute autre circonstance, Blasco Ibez et lutt -avec une nergie centuple, excit par l'obstacle, selon une loi de son -temprament. Mais, cette fois, il se sentait sans volont pour reprendre -la bataille et, depuis plusieurs mois dj, prouvait une lassitude -inquitante et constante. C'est que, depuis prs de cinq annes, il -n'avait pas touch sa plume, si ce n'est pour aligner des chiffres, ou -rdiger de fastidieux bilans. Cette trahison la littrature le rendait -nerveux et triste, comme ces malades en proie des maux mystrieux que -nul homme de l'art ne russit diagnostiquer. Et voici la confession -qu'il m'a faite, lorsque, au cours d'une conversation amicale, -j'voquais cette anne climatrique de son existence: Un matin, -l'heure o l'on voit les choses sous leur aspect vritable, avec tout -leur relief, leurs contours et leurs formes, j'eus honte de ma -situation. Gagner une fortune, c'est affaire de toute une vie. De braves -gens s'imaginent que c'est l chose aise. Erreur profonde! Une chance -la loterie, un heureux coup de Bourse: on a vu quelques mortels -s'enrichir de la sorte. Combien sont-ils? Gagner une fortune par -l'industrie ou dans l'agriculture, en un mot par son travail, c'est, je -le rpte, question d'annes et d'application tenace. J'tais en train -de devenir un prcurseur, comme il y en a l'origine de chaque famille -de millionnaires, en Amrique. Mon sacrifice valait-il d'tre fait? -Duss-je devenir, quelque jour, un capitaliste authentique, le jeu n'en - -[Illustration: BLASCO IBEZ DANS UNE TENTE D'INDIENS NOMADES - -Frontire de l'Argentine et Bolivar] - -[Illustration: BLASCO ENTOUR D'INDIENS CIVILISS QUI TRAVAILLAIENT DANS -SES TERRES] - -mritait vraiment pas la chandelle. Me sacrifier pour que des -petits-fils dissipassent, dans la plus creuse des noces, ces capitaux -runis par le labeur du grand-pre? Et, surtout, ce que je ne pouvais -admettre, c'tait le renoncement dfinitif la littrature, cet -enlisement progressif dans la rusticit botienne des colonisateurs... -Non, non, il fallait en finir! - -Blasco vendit donc _Cervantes_ une socit de colonisation. Il la -vendit perte, cause de la crise susmentionne. Ayant pay ses dettes -aux banques, il lui restait en mains des actions d'autres entreprises -coloniales, mais il ne retirait de l'opration finale aucun argent -liquide. Vous allez voir--disait-il ses intimes--que je partirai sans -le sou de ce pays o tant d'imbciles ont gagn des millions! En fait, -tout l'argent qu'il avait apport d'Europe s'tait volatilis et il ne -conservait, comme rsultat de son immense effort, que quelques effets de -crdit, chiffons de papier la plus qu'incertaine valeur, tant -donnes les fluctuations conomiques de l'Argentine. La liquidation de -sa colonie de _Nueva Valencia_ fut plus laborieuse. Un banquier s'en -chargea, se rservant la majeure partie de la proprit, et Blasco, -croyant ses affaires en ordre, s'embarqua pour l'Europe et vint -s'installer Paris, o il continua la rdaction de son introduction aux -romans du cycle qu'il avait projet d'crire sur l'Hispano-Amrique: -_Los Argonautas_. Il tait en plein labeur de joyeuse cration, lorsque -lui parvint de l'Argentine la nouvelle inopine que son co-associ, le -banquier qui grait _Nueva Valencia_, venait de faire faillite. Il dut -repartir prcipitamment pour Buenos Aires, au commencement de 1914, et y -passa quelques mois, absorb par toute sorte d'ennuyeuses dmarches, car -dans cette faillite sombraient aussi des fonds en dpt la banque et -lui appartenant. Il y acquit la conviction que, pour continuer la -colonisation de _Nueva Valencia_ et rcuprer sa part, il fallait qu'au -pralable la procdure complique de la faillite ait t termine, ce -qui demandait de longues annes. Et, pour sauver quelques miettes de son -avoir en Amrique, il se voyait oblig en appeler lui-mme des -procs: expdient qui rpugnait trop fort son caractre. Des ennemis -de Blasco Ibez n'ont pas laiss passer l'occasion qui s'offraient -eux pour tirer argument des incidents compliqus de cette malheureuse -faillite du banquier espagnol Ruz Daz, Directeur du _Banco Popular -Espaol_ Buenos Aires et du _Banco de la Provincia de Corrientes_. -Confondant le procs intent Ruz Daz pour la faillite du _Banco -Popular Espaol_ avec les litiges judiciaires, d'ordre absolument -distinct, relatifs la transmission de _Nueva Valencia_, ils en ont -fait une seule et mme monstrueuse affaire, brodant sur ce thme, -fertile en inventions, les fantaisies les plus extraordinaires, depuis -les attaques de _Heraldo de Hamburgo_,--feuille de diffamation -hebdomadaire que dirigeaient, pendant la guerre, Hambourg, avec les -fonds de quelques riches marchands et exportateurs, de tristes -rengats--en Janvier 1916, jusqu'aux coqs--l'ne fastidieux du Dr. -Pedro de Mugica, professeur depuis plus de trente annes Berlin, en -ces derniers temps. Mais dj le _Heraldo_ hambourgeois avait eu le -courage d'avouer (v. son numro du 5 Janvier 1916) que, s'il s'en -prenait Blasco Ibez, c'tait parce que celui-ci avait _empleado -ltimamente su talento en denigrar Alemania_[69]. Il en va donc, ici, -comme propos du livre sur le _Militarisme Mexicain_, qui a dchan -la rage d'une telle quantit de plumitifs que, si j'avais analyser -sommairement leurs diatribes, je serais oblig de doubler le format de -ce volume. Ces campagnes sont dans l'ordre des choses humaines et nul -n'ignore, au demeurant, que la calomnie est la ranon de la gloire. Mais -la gloire de Blasco Ibez tincelle trop pure au firmament littraire -des deux mondes pour que doive la ternir l'effort diffamatoire d'envieux -folliculaires et autour de cet astre peuvent bourdonner des nues de -frelons, - - Le Dieu, poursuivant sa carrire, - Versait des torrents de lumire - Sur ses obscurs blasphmateurs... - -De retour Paris, en Juillet 1914, Blasco allait se hter de publier -_Los Argonautas_. Plusieurs fois, au cours de la traverse, il avait -envisag avec douleur la perspective d'avoir retourner en Argentine -cause de ces procs interminables qu'il a, je le rpte, finalement -abandonns. Mais, vers le milieu de cet anxieux voyage, en plein Ocan, -les premiers prodromes du mal norme et monstrueux qui travaillait la -vieille Europe s'taient, encore obscurment, fait sentir lui. Ce ne -fut, toutefois, qu'aprs son dbarquement, Boulogne, qu'il comprit -pleinement que ce mal--qui allait changer la face de la terre et -bouleverser le cours de sa propre existence--, c'tait la guerre. - - - - - VII - - La guerre vue de l'Ocan, avant sa dclaration.--Foi extraordinaire - de Blasco Ibez dans le triomphe final des Allis.--Son - antigermanisme systmatique.--Son immense labeur au cours des - hostilits.--Les 9 tomes de son _Historia de la Guerra Europea de - 1914_.--Ses trois romans de guerre.--Manifestations des - germanophiles de Barcelone contre Blasco.--Les souffrances de la - vie Paris.--Son abngation hroque _por la patria de Vctor - Hugo_. - - -Qui n'a pas, devant les yeux, l'ineffaable fresque si sobrement brosse -par Blasco Ibez au chapitre I^er des _Quatre Cavaliers de -l'Apocalypse_? Voici le _Koenig Friedrich-August_ et sa population -flottante qui retourne, d'Amrique, en Europe. La majorit sont -Allemands. Avec quel vivant ralisme Blasco a croqu ces types de -lourdauds germaniques, plats et crmonieux aussi longtemps qu'il -importait leur systme de pntration pacifique, arrogants et -brutaux ds que la mthode de la poudre sche et de l'pe aiguise -s'tait avre superflue! _Herr Kommerzienrat_[70] Erckmann, -_Hochwohlgeboren_[71]; son entourage de traficants plus ou moins -capitaines de rserve, comme lui; sa femme, _Gndige Frau Kommerzienrat_ -Bertha Erckmann, qui exerce une sage politique d'accomodement avec le -ciel... de lit conjugal; ces figures se meuvent devant nous comme si -elles taient de chair et d'os et nous donnent une telle illusion de -dj vu, que nous nous expliquons sans effort qu'elles soient de simples -copies de la ralit, observe par l'auteur son voyage de Buenos Aires - Boulogne. Tout, en effet, se passa comme il nous le dpeint. La -_Marseillaise_ en aubade du 14 Juillet, succdant au _Choral_ de Luther; -l'tonnement ravi des Sud-Amricains pour cette _finura_ si dlicate -de l'ours germain; le discours du commandant au _Festmahl_[72] -conscutif et ses objurgations au Seigneur--le vieux Dieu -lgendaire--pour que ft maintenue la paix entre la France et -l'Allemagne, dont il esprait que l'amiti deviendrait de plus en plus -troite; les plaisanteries du _Kommerzienrat_ sur les Franais, grands -enfants, gais, plaisants, tourdis, qui feraient merveille s'ils -consentaient oublier le pass et marcher la main dans la main avec -nous; les toasts avec leurs _Hoch_ en triples colonnes d'assaut: tout -l'odieux ridicule de ces sujets d'un Kaiser mdival festoyant une -Rvolution dmocratique, Blasco ne l'a si graphiquement rendu que parce -qu'il en avait contempl lui-mme la farce grotesque. Puis, ce furent, -comme le transatlantique s'approchait d'Europe, les nouvelles, -transmises par T. S. F., qui changent brusquement le paradis menteur de -cette Arcadie de commande. L'ultimatum autrichien la Serbie a servi de -prtexte cette transformation vue d'un dcor en trompe-l'oeil. -C'est la guerre--proclame, hautain, le Conseiller de Commerce -Erckmann--, la guerre frache et joyeuse qu'il nous fallait pour rompre -le cercle de fer qui nous enserre chaque jour davantage et dont nos -ennemis s'imaginaient que l'treinte graduelle finirait par nous -touffer. En vain, Desnoyers-Blasco objectera-t-il que personne n'en -veut l'Allemagne, que ce cercle oppresseur est purement imaginaire, -que nul ne songe attaquer la Germanie, que s'il y a quelqu'un -d'agressif, c'est elle, et elle seule, en Europe... Il s'entend -brutalement--car la main de fer a t, dsormais, son gant de -velours--signifier qu'il ne comprend rien ces arcanes diplomatiques, -qu'il n'est qu'un _Indio_[73], dont le meilleur parti est prsentement -de se taire. La prsomptueuse sottise de ces traficants mentalit -militariste s'accentue mesure que le navire raccourcit les distances. -Pass Lisbonne, et non loin des falaises de la cte anglaise, les -dernires nouvelles seront que trois cent mille rvolutionnaires -assigent Paris, que les faubourgs extrieurs commencent flamber, que -se reproduisent les atrocits de la Commune. Un peu avant l'entre -Southampton, cependant, l'aspect des dreadnoughts britanniques de -l'escadre de la Manche dfilant, superbes et orgueilleux de leur force -souveraine, dans la brume matinale, tempre un instant le dchanement -insupportable des rodomontades teutonnes. Quand le _Koenig -Friedrich-August_ a complt sa cargaison de Boches mobilisables qui -abandonnent l'hospitalire Albion pour correspondre l'appel du -_Vaterland_[74], il n'est pas jusqu'au plus frivole rastaquoure qui ne -se proclame convaincu que _esta vez va la cosa en serio_[75]. La -scne finale, Boulogne, n'a pas besoin d'tre rappele au lecteur, ni -comment l'insolente tourbe de mercantis disparat sur les cris de _Nach -Paris!_ et parmi les accents d'une marche guerrire de l'poque de -Frdric le Grand, une marche de grenadiers avec accompagnement de -trompettes. Ainsi se perdait dans les ombres du Nord, avec la -prcipitation d'une fuite et l'insolence d'une vengeance prochaine, le -dernier transatlantique allemand qui ait touch les ctes franaises. - -Blasco Ibez, spectateur de ces scnes, tait jamais fix sur les -intentions pacifiques d'une Allemagne injustement agresse. Le -hasard, qui lui avait permis de surprendre au dpourvu la trompeuse -mentalit germanique, l'avait, du mme coup, vaccin contre la contagion -d'une lgende dont tant de neutres--et en Espagne plus -qu'ailleurs--allaient se faire les tenaces propagandistes et qu'il n'a -jamais cess de rfuter avec l'indignation d'un convaincu. En ma -qualit de tmoin oculaire--rpte-t-il,--j'affirme que j'ai entendu -bord d'un navire allemand, deux semaines avant la guerre, d'importants -personnages de l'Empire dclarer qu'ils la dsiraient; puis, peu aprs, -qu'ils la tenaient pour certaine, affirmant que tout tait prt, chez -eux, et depuis longtemps; qu'enfin, lorsque l'annonce de cette guerre -tait devenue presque officielle, ces mmes personnages ont manifest -une joie si tapageuse, une insolence si outrecuidante, que le spectacle -de leurs dbordements et suffi pour enlever le dernier scrupule qui -et encore dout... Blasco Ibez, dans son amour pour la France, n'est -cependant pas dupe. Son amour a toujours t raisonn et Blasco ne -permet pas que sur ce point subsiste la moindre quivoque. La France -qu'il aime et ne cesse d'aimer, c'est la France qui a fait la -Rvolution et dont l'histoire commence avec les revendications des -philosophes et des conomistes du XVIII^{me} sicle, qui ont prpar le -terrain aux Etats-Gnraux ouverts Versailles le 5 Mai 1789. L'autre -France, celle qui ignora les _Droits de l'homme_ et celle qui, lorsque -ceux-ci eurent t proclams, rva et rve encore de les abolir, ne -saurait le passionner. Ses vicissitudes, certes, il les suit avec -intrt, mais en observateur dont toutes les sympathies vont la -tradition humaine incarne dans les doctrines de nos constituants, puis -de nos conventionnels. Parlant des rois, il admet que chaque peuple, -dans son pass, en eut de bons et de mauvais, mais insiste sur ce fait -que la monarchie est une forme de gouvernement archaque et prime, -quelques efforts que l'on tente pour l'adapter l'esprit moderne. La -dette de reconnaissance de Blasco pour notre pays commence donc la -Rvolution et, les principes de celle-ci tant immortels, est ainsi -assure de ne finir jamais. - -Il a fait mieux, d'ailleurs, que de professer pour la France un amour -thorique. A peine la guerre tait-elle dclare, qu'oubliant ses -intrts, ses projets littraires, tout, absolument, il se plongeait -dans la dsolante ralit. Nul, certes, n'a oubli le singulier tat -d'esprit qui rgnait l'tranger sur la France l'origine des -hostilits. Personne presque n'y croyait notre victoire. Les meilleurs -affectaient une humiliante piti l'endroit de notre sort prochain. -_Grattez le Russe et vous trouverez le Cosaque_, dit une phrase tort -attribue Napolon Ier, puisqu'elle est du Prince de Ligne. En cet -t tragique de 1914, l'on et pu dire avec plus d'exactitude: _Grattez -le neutre et vous trouverez le germanophile_. Les raisons de cette -obsession ont - -[Illustration: LA PREMIRE MAISON DE LA COLONIA CERVANTES, EN BOIS, -DMONTABLE, REVTUE DE TLES DE ZINC ONDUL - -Blasco a t photographi sur le seuil de cette baraque] - -[Illustration: BLASCO EN PONCHO DE TRAVAILLEUR, DANS SA COLONIE DE -CORRIENTES] - -suffisamment t expliques pour qu'il soit superflu d'y revenir. Je -n'en connais, en pays latin, pas de tmoignage plus typique que celui -qu'en a fourni un historien portugais tout au long, mais spcialement -dans les premiers fascicules de sa volumineuse _Historia Illustrada da -guerra de 1914_. Dans ces pages o l'_Historia_ analogue, mais de date -antrieure, de Blasco Ibez a t mise sac, M. Bernardo d'Alcobaa, -quoique favorable aux Allis, subissait tel point la hantise de -l'Allemagne que, malgr lui, la plume lui a fourch et qu'il s'y laise -aller de directs pangyriques de l'emprise de l'esprit teuton sur le -monde. En vain y vante-t-il, ds le fascicule spcimen, l'oeuvre de -l'_eminente escriptor do visinho reino e um dos bons amigos de -Portugal_[76], qu'il qualifie de magnifica; en vain y jette-t-il des -fleurs l'_illustre auctr da Cathedral e de tantos outros primres -litterarios_[77]: il n'est besoin, que de lire son chapitre XII: _Em -volta do conflicto_[78], pour se convaincre de la vrit de ce que -j'avance. Si, donc, jusqu'aux amis de la France se dsolaient de ne -pouvoir bannir de leur cerveau le spectre de sa dfaite, combien -gnreux et clairvoyant apparat, par contraste, le geste de Blasco, -incurablement optimiste, ds les premiers jours et aux heures les plus -sombres du gigantesque conflit! Cette foi ardente dans le triomphe de la -France, cette foi d'illumin, de croyant aux destines providentielles, -aux justices immanentes, provenait, non d'un instinct sentimental -irraisonn, mais d'une conviction assise sur des bases historiques, -poses dans l'esprit de Blasco en ces lointaines annes o les -_Girondins_ de Lamartine et les pages de ce visionnaire que fut Michelet -constituaient sa nourriture spirituelle quotidienne. La France est une -Rpublique--disait-il ces Franais pusillanimes qui, courbs sous le -poids d'un pessimisme courte vue, lui avouaient leur dsespoir. Or, -jamais la Rpublique, en France, n'a t vaincue par des Prussiens. Ils -ont battu les deux Napolons, parce que ces deux hommes trahirent la -cause rpublicaine. Le cours de l'Histoire ne dviera pas aujourd'hui -pour faire plaisir Guillaume II. - -Il ne sera que juste d'ajouter que Blasco Ibez est antiallemand de -vieille date. Sa passion pour Beethoven et Wagner reste ici hors de -cause et si, en plein rgime de censure militaire, M. Vincent d'Indy a -pu, dans le _Journal des Dbats_ de 1915, dfendre le compositeur de -Leipzig du reproche de chauvinisme, Blasco n'a plus besoin, certes, -d'tre dfendu--aujourd'hui o la _Walkyrie_ est, avec _Faust_, l'opra -qui fait le plus de recettes notre Acadmie Nationale de -musique--contre les radotages sniles de M. Camille Saint-Sans. Ce -qu'il n'a jamais admis, c'est que le corps de doctrines gnralement -connu sous la dsignation de pangermanisme pt s'imposer l'Europe -latine. Dans l'oeuvre de diffusion des lumires entreprise par la -maison ditoriale de Valence dont il est directeur littraire, figurent -les traductions de livres allemands d'importance mondiale: Schopenhauer, -Nietzsche, Bchner, Sudermann, Engels, Hckel, Strauss, W. Sombart, etc. -Mais la mystique folie des prophtes du _Groesseres Deutschland_ et -les vaticinations dlirantes d'un Houston-Stewart Chamberlain en furent -exclues impitoyablement. Lorsqu'il menait ses campagnes rpublicaines -dans _El Pueblo_, Blasco Ibez fut traduit en justice pour avoir -compar le Kaiser Nron. On a discut, en France et en Angleterre, sur -l'origine du qualificatif de _Huns_ appliqu aux Allemands et l'on a -fini par convenir que le terme se trouvait ds 1800--soit donc bien -avant que Kipling s'en resservt, en 1903, dans une posie clbre--sous -la plume de Thomas Campbell et dans sa posie sur la bataille de -Hohenlinden. Il tait intressant de restituer Blasco la priorit -d'une comparaison remontant un quart de sicle et si souvent employe -durant les quatre annes de la Grande Guerre. Plus intressante encore, -sans doute, sera l'observation qu' une telle poque, l'univers semblait -en extase devant les intemprances de conduite de Guillaume II, -musicien, pote, imperator, etc., et que Blasco avait vu clair dans la -psychologie de ce thtral pantin. La prtendue infaillibilit -stratgique du _Grosser Generalstab_ le faisait galement sourire. Dans -la bibliothque de la veuve de l'officier du gnie, il avait, en effet, -appris connatre l'originale tactique d'un certain Buonaparte, fils -d'avocat sans cause et insulaire mditerranen, tel le conqurant de -Sagonte, Tunisien n par hasard dans une le de la mer latine et qui eut -nom Hannibal. Et lorsque les admirateurs de la _Kultur_ lui vantaient la -pritie du vieux Moltke, il avait coutume de rpliquer: _Cuando los -Alemanes me presenten un par de mozos como estos dos mediterrneos, -empezar creer en su infalibilidad militar_[79]. - -La propagande de Blasco en faveur des Allis remonte aux tout premiers -jours de la guerre et s'tendit tous les pays de langue espagnole. -Commence le 4 Aot 1914, elle ne s'arrta qu'en Janvier 1919. Jusqu' -la bataille de la Marne, les futurs francophiles s'taient prudemment -tenus cois. Ils ne commencrent donner, et timidement, signe de vie -que lorsque cet arrt de l'irruption ennemie en terre de France eut -marqu leurs pensers hsitants un commencement d'orientation -optimiste. Peu peu, on les vit former ces lgions qui ont partag, -point toujours fraternellement, les dpouilles opimes de luttes non -sanglantes en faveur de la bonne cause. Ce labeur propagandiste de -Blasco affecta les formes les plus humbles, jusqu' celle d'anonyme -traducteur de tracts populaires. L'on sait combien on tarda, chez nous, -dans le dsarroi gnral de tous les services du gouvernement et -l'absurdit d'une mobilisation qui ne tenait compte que de la qualit -militaire du mobilis, organiser systmatiquement l'oeuvre, -cependant si efficace, de la diffusion au dehors des points de vue -allis, pour les opposer la thse germanique, partout triomphante. -Presque seul au dbut, Blasco s'tait vaillamment mis la besogne. -Innombrables sont les articles qu'il crivit pour les feuilles d'Espagne -et de l'Hispano-Amrique. Personne ne l'aidait et personne, alors, -n'apprciait ce grand effort, chez nous. Les nombreux hommes politiques -dont il avait fait la connaissance lors de l'affaire Dreyfus, absorbs -par mille tches divergentes, ne songeaient pas s'enqurir de cette -nouvelle campagne de leur coreligionnaire d'antan. Muet depuis de -longues annes, celui-ci avait repris sa plume de journaliste et renou -d'anciennes collaborations, presque oublies. Il va de soi que, -lorsqu'il rclamait la rtribution de ces travaux, on feignait, dans -les rdactions francophiles, une stupeur profonde. Comment, mais les -fonds de la propagande, quoi servaient-ils donc? Certainement, on -payait, Paris, comme il convenait tous ces articles! Et Blasco, que -la catastrophe conomique de l'Argentine avait mis sec, de hausser les -paules... et de continuer sa besogne, aussi dsintresse que fconde. -Ce ne fut qu'au retour de Bordeaux que le gouvernement franais -commena, dans l'hiver de 1914-1915, instituer des services encore -rudimentaires de propagande trangre et Blasco y travailla dans le -rang, en comparse, comme lorsque, Valence, il aidait ses reporters -rdiger un quelconque fait-divers. Le 16 Juin 1915, le _Journal des -Dbats_, dans une note signe _P-P. P._, annonait ses lecteurs, comme -nouveaut savoureuse, que le premier qui allait signer le manifeste -francophile des intellectuels espagnols aprs le promoteur, serait -Blasco Ibez! Telle tait, cette poque, l'ignorance gnrale de -milieux mme professionnels sur l'activit dploye par l'crivain en -notre faveur. Il faudra que s'coulassent les annes de guerre pour que -quelqu'un se dcidt enfin en proclamer hautement le mrite, alors, -d'ailleurs, qu'avait paru en notre langue le premier des trois romans -dont il va tre question. - -Ce quelqu'un, ce fut le critique qui, en Mai 1905, avait prsent aux -lecteurs de la _Revue Bleue_ l'oeuvre traduite en franais de Blasco, -M. J. Ernest-Charles, la jugeant alors, un peu trop tourdiment, simple -dcalque de Zola et de Daudet. Dans sa confrence prononce le 26 -Janvier 1918 l'_Universit des Annales_ sur _Nos Amis en Espagne_, il -n'est question que d'aspects, si l'on peut dire, parisiens de la -collaboration alliophile de Blasco et, en particulier, d'une confrence -qu'il avait lui-mme faite nagure dans le grand amphithtre de la -Sorbonne, et o il avait parl au nom de l'Espagne, non de l'Espagne -entire, hlas! mais de celle, numriquement infrieure, encore que trs -suprieure intellectuellement, qui tenait pour la France. Il disait -justement--dclarait donc M. Ernest-Charles, parlant de Blasco--et il -avait du mrite le dire cette poque, que ce qui devait, tt ou tard -mais irrsistiblement, pousser l'Espagne vers nous, c'est qu'elle avait -le sentiment qu'elle tait lie nous par le lien profond, par le lien -ternel de la latinit... Il a affirm d'autant plus bravement ses -opinions, que c'est aux heures ingrates de la guerre qu'il a publi un -nouveau roman, qui est un acte... Blasco Ibez, mme dans une grande -manifestation nationale, la Sorbonne, tait donc parfaitement qualifi -pour nous dire ce que l'Espagne devait prouver, tt ou tard, et il le -disait en termes magnifiques: _Nous tous, Latins, qui considrons votre -pays comme un autre foyer, qui avons mis en lui un peu de notre pass, -nous en recevons, centupl et vivifi comme aux rayons du soleil, le -produit de nos anciennes offrandes. Si la France s'teignait, nos -peuples latins demeureraient errants travers le ciel de l'histoire -comme des plantes sombres et froides, attendant l'heure o un nouvel -astre, monstrueux et informe, fait de matires qui nous seraient -trangres, viendrait nous entraner dans son tourbillon vertigineux -comme une poussire soumise, ou inerte. (Applaudissements)._ Vous voyez -que le beau lyrisme de Blasco Ibez, non seulement est soucieux des -ralits, mais qu'il s'panche dans une langue franaise si pure, que -l'on souhaiterait la voir devenir celle de tous les crivains franais -(_Rires_)[80]. Qu'et dit, cependant, M. Ernest-Charles, s'il et su -l'oeuvre accomplie par Blasco Ibez avec son _Histoire de la Guerre -Europenne_? Aujourd'hui, o tous les concepts du temps de guerre sont -bouleverss, l'auteur n'aime pas qu'on lui rappelle le souvenir de cette -arme de combat. Ne pouvant consigner tout ce qu'il voulait dans les -journaux, tant d'Espagne que d'Amrique, il avait entrepris, en Octobre -1914, la publication d'un fascicule hebdomadaire--il paraissait -rgulirement chaque samedi--de 32 pages richement illustres, sur deux -colonnes. Et cela dura cinq ans! Et trois de ces fascicules reprsentent -le texte d'un volume de trois cents pages de format ordinaire! Le -prospectus dclarait, avec une franchise cavalire, que l'on trouverait -tout dans cette _Histoire_, sauf l'impartialit, laquelle n'est qu'une -illusion des historiens et qui, mme si elle et exist, en et t -exclue de propos dlibr, puisque l'oeuvre tait francophile. En -dpit de son caractre de livre de propagande, elle conserve sa valeur -documentaire et un intrt peut-tre unique, entre toutes les -publications similaires. Ses seules illustrations--photographies, plans, -cartes, portraits, gravures, caricatures et dessins originaux--suffiraient -pour la sauver de l'oubli. Le texte de plus d'une de ces pages est, -d'ailleurs, digne de l'auteur et l'on y retrouve la plume pique du -romancier des _Quatre Cavaliers de l'Apocalypse_. Dans les premiers -tomes--elle se compose de 9 normes tomes in-folio, luxueusement relis, - 20 pesetas l'un--l'incertitude o l'on tait sur tant de _vital -issues_, comme disent nos amis les Anglais, fut cause que le ton en -devnt d'une pathtique vhmence qui fait d'autant plus regretter que -l'oeuvre soit reste inconnue en France, d'autant plus que la foi au -triomphe final n'abandonne jamais, comme je l'ai dj marqu plus haut, -la plume de l'auteur. Livre la fois et panorama, cette oeuvre -gigantesque produit sur le lecteur une impression puissante de vie. Seul -un coloriste dou d'un talent d'vocation aussi vif pouvait dcrire de -la sorte les premiers enthousiasmes de Paris, l'impatience grouillante -des campements, la douleur tragique des ambulances, les affres d'une -lutte sans merci sur terre, en mer et dans les airs, l'horreur des -grands massacres, l'hrosme de l'immortel poilu. Seul un romancier -raliste, ou, mieux, de la ralit pouvait tracer ces portraits -littraires des principaux protagonistes de la prodigieuse tragdie qui, -pendant plus de quatre annes, tint le monde en suspens. Mais l'effort -mental qu'exigeait cette effroyable et rgulire production, abattit -tellement Blasco, que les mdecins lui ordonnrent, s'il voulait sauver -sa sant compromise, d'aller chercher sur la Cte d'Azur, dans une -absence totale de travail, un repos ses nerfs extnus. Nous verrons -que, ce repos, il le prit en composant, Monte-Carlo, _Los Enemigos de -la Mujer_. Mais il faut qu'avant de parler de son troisime roman de -guerre, je dise comment furent composs les deux autres, qui le -prcdrent et qui forment la trilogie pique de Blasco. - -M. Poincar, notre Prsident de la Rpublique, avait, en sa qualit -d'admirateur des livres de Blasco Ibez, mis sa disposition des -moyens qui lui permirent de visiter le front de combat occidental ds -l't de 1914, une poque o quelques rares civils le connaissaient, -les clbres excursions de touristes aux tranches stabilises n'tant -devenues que beaucoup plus tard une institution permanente l'usage de -hros de l'arrire, prophtes inspirs de la rsistance quand-mme. -Ainsi put-il contempler, sur les lieux qui en avaient t le thtre, -les destructions et les hcatombes de la premire bataille de la Marne, -alors que l'arme citoyenne de la France portait encore la vieille -dfroque traditionnelle: pantalon rouge, capote bleue et kpi -carnavalesque, et il se documenta donc directement, au lieu de -reconstituer, comme d'autres romanciers ultrieurs, sur des pices -d'archives ou des documents imprims leurs descriptions des combats. -Tout, en ces jours lointains de la guerre de mouvement, tmoignait, par -un caractre manifeste d'improvisation htive, du guet-apens tendu -notre pays, endormi dans son grand rve humanitaire, par les puissances -de proie de l'Europe Centrale. Blasco visita frquemment, plus tard, les -lignes de dfense organises en conformit avec les exigences de la -guerre de sige, dotes de tout le matriel perfectionn qu'elle -implique, et suprieures, de l'avis de juges comptents, aux -organisations ennemies d'en face. Mais ce dont il se souvient avec le -plus d'motion, c'est de l'hroque dsordre conscutif la victoire de -la Marne, et de la tenace volont par quoi tous, hommes et chefs, -supplaient l'imprparation gnrale. Il avait t recommand -Franchet d'Esperey, aujourd'hui Marchal, vritable homme de guerre, -dont les succs aux Balkans devaient causer, au dire de M. Jean de -Pierrefeu, plus tard au _G. Q. G._ un tonnement profond, une piqre -d'amour-propre[81]. A cette poque, cet officier suprieur ne -commandait encore que la V^{me} Arme et avait install son Quartier -Gnral dans un petit village des environs de Reims, o il habitait un -castel repris aux Allemands, et je crois bien que c'est l que Blasco -posa, en 1914, les jalons des _Quatre Cavaliers de l'Apocalypse_, crits -de Novembre 1915 Fvrier 1916. D'autres visites au front dchanaient, -chez Blasco, les souvenirs endormis de sa jeunesse de lutteur. Un jour -qu'en 1917 il se trouvait 8 kilomtres de la ligne de feu, le bruit du -canon qui martelait l'espace, intervalles rguliers, dans la glaciale -dsolation d'une nuit lumineuse, lui rappela le mouvement rgulier d'une -machine qui, longtemps, avait hant ses veilles laborieuses: la vieille -presse qui tirait _El Pueblo_. Dans la pnombre du sommeil qui nat et -crot, abolissant les ides et les choses, je franchis le temps, je -retourne au pass, je supprime vingt annes de ma vie et je crois tre -Valence. J'ai vcu toute une priode de mon existence au-dessus d'une -imprimerie. Je me couchais l'aube, aprs avoir termin la prparation -d'un journal. Et, quand je commenais m'endormir, la presse, une -vieille et lente presse, commenait son travail pour lancer le numro: -boum..., boum..., boum..., tel le canon qui tonne dans le silence -nocturne de la Champagne. Quand la machine s'interrompait, la suite -d'un accident quelconque, je me rveillais avec une certaine angoisse, -comme si l'air subitement m'et manqu. J'avais besoin, pour dormir, de -la trpidation du lit, qu'branlait l'invisible travail: boum... boum... -boum... Ici, le bruit est le mme. Je tombe et retombe dans un prcipice -tnbreux, aux accents d'un tonnerre qui se rpercute en cadence. S'il -cessait, je m'veillerais aussitt, pouvant, comme si ce silence -cachait quelque danger... Et je m'endors imaginant, dans la fantastique -incohrence d'une pense demi-paralyse, que chacun de ces coups lance -dans la nuit un journal d'acier aux caractres de cendre qu'crirait la -Mort... Ce bel article: _Hacia el frente_[82], avait t compos, je -l'ai dit, pour la Revue de M. J. Rivire: _Soi-mme_, o il a t insr -dans le n 10 de la _I^{re} Anne_, correspondant au 15 Novembre 1917. - -L'un des pisodes les plus mouvements de la propagande alliophile de -Blasco Ibez fut son voyage en Espagne en 1915. Il y aurait matire -un livre rien qu' traduire les articles qui virent le jour ce sujet -dans la presse transpyrnaque, mais ce genre de polmiques est -aujourd'hui si loin de nos proccupations d'Europens, qu'on me -pardonnera si je passe outre. Je l'ai dit dj dans bien des articles: -l'histoire de l'Espagne pendant la guerre reste crire et, pour -l'crire, il faudrait que s'ouvrissent l'historien des dpts de -pices manuscrites qui seront trop longtemps ferms pour qu'il songe -entreprendre srieusement un tel travail. Pour ce qui est du voyage de -Blasco en son pays, il tait naturel que les nombreuses feuilles que -l'Allemagne avait sa solde le reprsentassent comme une tentative -d'entraner l'Espagne combattre aux cts des Allis. Ce mot d'ordre, -repris satit dans une foule de diatribes, produisit son effet -naturel. Beaucoup de couards, mais aussi des mes simples et la presque -totalit des femmes, opposes d'instinct la guerre et qui voyaient, -dans leur imagination ardente, se renouveler pour leurs familles les -angoisses de la campagne de Cuba, se mirent pousser les hauts cris. Le -gouvernement, anxieux d'viter des dsordres certains, interdit Blasco -toute communication directe avec le public, sous quelque forme -d'assemble que ce ft. Ayant d abandonner Madrid pour ces raisons, -Blasco s'tait rendu Valence, o l'immense majorit des habitants -favorisait la cause allie. Mais le grand meeting organis par les amis -du romancier fut impitoyablement prohib par les autorits et tant -d'embarras, de toute nature, crs Blasco, qu'il dut galement quitter -sa ville natale. A Barcelone, ce fut pire encore. Pendant toute la -guerre, la capitale de la Catalogne fut le quartier gnral de -l'espionnage tudesque dans la pninsule ibrique et les quelques pages -de _Mare Nostrum_ o il est fait allusion aux menes des sujets de -Guillaume II en ce lieu, ont t puises bonne source. C'est l que le -chef des services militaires, le pseudo baron Rolland oprait, que -_Herr_ August H. Hofer ditait la _Deutsche Warte_ et une multitude de -tracts, que s'imprimait _La Vrit_ et que l'attach naval Madrid, -Hans von Krohn, avec ses sides locaux Ostmann von der Leye et Fridel -von Carlowitz-Hartitzsch, combinait ses plus jolis torpillages, que Luis -Almerich faisait gmir les presses de la _Tipografia Germania_ au profit -d'une cause indfendable, que les rdacteurs carlistes du _Correo -Cataln_ rivalisaient avec leurs collgues madrilnes du _Correo -Espaol_, o Yanssouf-Fchmi--qui y signait _Psit_--se surpassait en -insultes contre la France: en un mot, c'tait Barcelone que se -trouvait le centre de rsistance de ce _gigantic No Man's -Land_...,--comme s'exprimait un journaliste anglais[83]--_where the -Allies were all the time fighting the Huns_[84]. Barcelone, qui ne -comptait alors pas moins de 20.000 Allemands, reut Blasco Ibez comme -seulement il pouvait tre reu dans un pays o les pouvoirs -gouvernementaux se montraient d'une si trange faiblesse, lorsqu'il -s'agissait de rprimer les criminels agissements germaniques, mais, en -revanche, affectaient une rigueur impitoyable en face de telles -prtendues transgressions de reprsentants des Puissances Allies, -insistant pour que la neutralit de l'Espagne ft autre chose encore -qu'une neutralit de faade. - -Le romancier s'tait rendu Barcelone par mer et y arriva dans les -premires heures de la matine. Les francophiles barcelonais, amis -prouvs et dcids, avaient rsolu de raliser le soir mme de ce jour -une grandiose dmonstration en faveur de Blasco dans leur ville. Aussi -n'y avait-il que quelques intimes de ce dernier sur le mle, la -rception vritable devant avoir lieu plus tard. Les carlistes et autres -partisans du systme gouvernemental allemand n'ignoraient pas ce dtail -et taient venus, en une foule compacte, donner leur bienvenue spciale -au messager de l'ide franaise rpublicaine. Les quais retentissaient -de sifflets et de cris de mort et les cailloux pleuvaient dans la -direction du navire. Le chef de la police barcelonaise monta bord et -pria Blasco d'y rester, jusqu' ce qu'et t dissoute la manifestation -hostile. C'tait mal connatre le caractre d'un tel homme, qui, -rsolument, en compagnie du petit groupe de ses fidles, dont sa propre -soeur, habitant Barcelone, descendit terre. Cette crne attitude et -pu lui tre fatale, mais le gouverneur civil avait aussitt envoy sur -les lieux un dtachement de gendarmerie monte, qui l'escorta jusqu' sa -demeure. Son entre dans la ville n'en provoqua pas moins une srie de -rencontres violentes et d'incidents anims. De sa voiture, il dfiait, -le revolver sur le genou pour tre prt la riposte en cas d'attaque, -cette tourbe de forcens, qu'il fallut que les gardes cheval -chargeassent pour qu'on pt avancer. D'autre part, les socialistes et -les rpublicains accourus n'avaient pas tard entrer en collision avec -les germanophiles et ce fut parmi des hues, des coups de revolver, -auxquels la gendarmerie rpondait par des estafilades, ainsi qu'une -grle de pierres, que Blasco pntra dans la maison de sa soeur, aussi -ferme et intrpide que son frre, dont elle n'avait pas quitt un -instant les cts. De Madrid, on avait, de nouveau, interdit toute -confrence, tout meeting en faveur des Allis. Blasco ne pouvait faire -deux pas sans que des policiers ne s'attachassent son ombre. -Dcidment, la propagande tait chose plus aise Paris que dans sa -propre patrie. Du moins, en quittant Barcelone, pouvait-il se dire que, -pour la premire fois, il y avait eu les gendarmes de son ct, ne les -ayant connus, jusqu'alors, que comme de constants adversaires. C'tait -bien l quelque rsultat et ressemblant vaguement un succs d'estime. -Et telle fut ce que l'_Heraldo de Hamburgo_, rdig par un prtre -dfroqu de Nicaragua, consul gnral de son pays, avant de passer aux -mains de deux Espagnols--les correspondants en Allemagne de _La -Vanguardia_ de Barcelone et de l'_A B C_ de Madrid, MM. Domnguez Rodio -et Bueno (qui signait du pseudonyme: _Antonio Azpeitua_)--a appel _su -fuga de Barcelona, donde no pudo permanecer un solo da..._[85] - -A Paris, Blasco Ibez participait la misre gnrale des temps et -souffrit de ces privations communes tous, alors: manque de charbon, -manque de denres alimentaires, et, _last not least_, manque d'argent. -Mme les quelques industriels--marchands de livres ou de journaux--qui -rtribuaient encore la pense imprime, ne la rtribuaient plus que -misrablement. Blasco dut quitter son htel particulier de la rue -Davioud, prs de la Muette, Passy, avec son jardin coquet et son -mobilier luxueux, datant de la priode argentine, pour venir habiter -dans un quartier moins lointain du centre, moins dnu de moyens de -communication. Il le fit en 1916 et s'installa avec ses livres un -tage bourgeois de la rue Rennequin, dans le XVII^{me} Arrondissement, - proximit de l'Avenue de Wagram, o il rside toujours. Il y -travaillait nuit et jour, presque sans domestiques, parmi les bruits -composites de ces casernes de la classe moyenne, o le piano est encore -le pire ennemi du recueillement intellectuel, o la rue retentit tout le -jour des cris varis de Paris. C'est l qu'il crivit ses _Quatre -Cavaliers de l'Apocalypse_ et _Mare Nostrum_. Comment ce dernier livre, -tout imprgn de radieux azur, tout baign de lumineux soleil, le plus -beau pome qui existe sur la Mditerrane, a-t-il pu natre dans le -milieu vulgaire, tapageur et inconfortable de cette demeure troite, -d'o l'on ne voit ni la verdure d'un arbre, ni un coin du ciel, c'est ce -que l'on serait en droit de demander Blasco, si l'on ne se souvenait -d'une tradition qui veut que le _Don Quichotte_, cette vivante satire de -l'humaine folie, ait t commenc et, peut-tre, imagin dans une -prison, soit Sville, soit en certain village de la Manche, dont je -n'ai aucun dsir de me rappeler le nom, mais qu'indiquent les vers -burlesques la fin de la premire partie du roman et qu'voquait dj -la premire ligne de son premier chapitre. Blasco, lui, s'il n'tait pas -en prison comme Cervantes, se voyait, au beau milieu d'une description -de ces paysages mridionaux tout de calme et de grce, interrompu -brusquement par le rauque hurlement des sirnes, annonant l'approche -des pirates de l'air qui venaient jeter la ruine et la dsolation sur -Paris tremblant, sans feu, dans l'ombre de ses nuits sans clairage. Ou -bien, s'il jouissait d'une journe de calme relatif, c'tait, en pleine -priode d'enthousiasme, quand son imagination l'entranait travers les -campagnes radieuses peuples d'orangers, de lauriers, d'oliviers, de -citronniers, l'aspect dsolant d'un pole o manquait le combustible, -avec, comme consquence, la ncessit d'interrompre le travail de pense -pour, prosaquement, se rchauffer, de son souffle, les doigts glacs -qui refusaient de tenir la plume. - -Ce fut au milieu de ces dtresses, physiques et morales, que Blasco -reut de Miss Charlotte Brewster Jordan une missive lui offrant la somme -de 300--trois cents--dollars pour lancer New York la version anglaise -des _Quatre Cavaliers de l'Apocalypse_. Je crois bien que, mme si la -traductrice amricaine et propos cinq dollars, ou n'et propos aucune -rtribution du tout l'auteur, celui-ci n'en et pas moins accept avec -enthousiasme cette offre si totalement dsintresse. Car il voyait en -cet acte, avant tout, sa signification de propagande en faveur des -Allis, dans une Amrique hsitante et si longtemps retenue, sur la -pente de l'intervention, par les intrigues allemandes. L'ide d'exercer -sur l'esprit du peuple amricain une influence, quelle qu'elle ft, dont -bnficierait la France, rjouissait tellement Blasco, qu'il donna -aussitt son assentiment et signa un papier o il cdait la -traductrice, en change de ses trois cents dollars, tous droits d'auteur -sur le roman pour tous pays de langue anglaise, sans pouvoir jamais -allguer le moindre prtexte percevoir autre chose, quel que ft le -succs du livre outre-mer. _Business is bussines_[86], d'abord. Et, -aussi bien, l'oeuvre pouvait s'avrer, l-bas, un four noir, auquel -cas Miss Brewster Jordan, ou qui que ce ft sa place, perdait les -trois cents dollars. De plus, que signifiait alors l'argent, en ces -jours de dpression morale universelle, o l'existence, mme de ceux qui -vivaient l'arrire, avait perdu le taux de son cours normal, o d'un -de ces vilains pigeons porteurs de croix, planant l'improviste dans le -firmament de Lutce, tombait soudain l'oeuf fatal dont l'closion -formidable produisait, non la vie de nouvelles crations, mais le dcs -rapide de tant d'tres innocents, brutalement pris au dpourvu? Qui -garantissait Blasco que l'immeuble de la rue Rennequin ne serait pas -touch, une nuit, par cette ponte lthifre? Alors, de l'crivain -prolongeant jusqu' l'aube ses veilles fcondes, il ne resterait pas -mme le cadavre, rduit qu'il serait une sanglante bouillie dont -l'claboussement se confondrait avec celui des autres morts, parmi le -monceau des dcombres de la maison croule! Ainsi s'explique cette -autorisation, un peu inconsidre, donne la traductrice amricaine -d'un ouvrage qui--au dire d'organes de langue anglaise, et, tout -rcemment, _The Illustrated London News_ le rptaient encore--_is said -to have been more widely read than any printed work, with the exception -of the Bible_[87]. Mais, pour achever d'illustrer l'tat d'esprit de -Blasco Ibez cette poque de sa vie, je relaterai une anecdote que -je tiens de lui-mme et qu'il m'a conte sans autre fin que celle -d'agrmenter d'une historiette piquante, son sens, certaine -conversation btons rompus. Pendant la guerre, sa moyenne quotidienne -de travail fut de prs de 16 heures. Il se mettait crire huit -heures du matin et cessait une heure de l'aprs-midi, aprs quoi il -djeunait et s'accordait une courte promenade dans les rues voisines de -la sienne. A trois heures, il tait de nouveau assis son secrtaire, -jusqu' huit. Il soupait huit heures, faisait, aprs dner, une -promenade analogue celle du djeuner et revenait crire jusque vers -deux ou trois heures du matin. Une telle vie, prolonge des mois et des -mois, si elle explique l'immense masse d'articles disperss travers la -presse de l'Hispano-Amrique et de l'Espagne, ainsi que cette absorbante -_Historia de la Guerra_, sans parler du triptyque admirable que forment -les _Quatre Cavaliers de l'Apocalypse_, _Mare Nostrum_ et _Les Ennemis -de la Femme_, une telle vie, dis-je, n'tait gure apte fortifier une -sant compromise par des nourritures mauvaises et le constant -dsquilibre nerveux de l'tat de guerre. Mangeant mal, dormant peu, ne -prenant presque plus d'exercice physique, Blasco s'acheminait, d'un pas -lent et sr, la fatale nvrose. Mais, raidissant ses nergies, il ne -voulait pas s'avouer vaincu. Une nuit o, vers trois heures, il sentait -la plume lui tomber des mains et son cerveau lui refuser le -fonctionnement, songeant que les pages qu'il crivait devaient -absolument paratre le matin mme, il redressa, d'un brusque coup de -cravache, sa bte flchissante, et, raffermissant sur le sige un corps -que l'puisement en avait fait choir, il pronona, les yeux agrandis en -une extase mystique, toutes les fibres vibrantes d'un effort suprme, -ces mots magiques: _Es para Francia, es para la patria de Victor -Hugo!_[88] et il se remit intrpidement crire, jusqu' l'aurore. - - - - - VIII - - L'immense succs, aux Etats-Unis, des _Quatre Cavaliers de - l'Apocalypse_.--Comment l'auteur en eut connaissance.--Le roman - vendu 300 dollars produit une fortune la traductrice.--Un diteur - _rara avis_.--Voyage de Blasco Ibez en Amrique du - Nord.--Triomphes et honneurs.--Le _Militarisme Mexicain_.--Le Dr. - Blasco Ibez revient en Europe pour y crire, Nice, _El Aguila y - la Serpiente_, roman mexicain. - - -Se trouvant Monte-Carlo dans les derniers mois de la guerre--on a -expos plus haut comment ce sjour lui avait t impos par les -mdecins--Blasco y reut une grande surprise. Il avait, pour ainsi dire, -oubli Miss Brewster Jordan et la version anglaise des _Quatre -Cavaliers_, ne pensant qu' son nouveau roman: _Les Ennemis de la -Femme_, crit Monte-Carlo de Janvier Juin 1919. Or, un matin, le -facteur lui remettait un volumineux monceau de correspondances: lettres, -cartes et journaux, portant tous le cachet postal et le timbre des -Etats-Unis. Une de ces lettres, ouverte tout hasard par son -destinataire stupfait, manait d'un pasteur protestant, Rvrend d'une -des nombreuses sectes vangliques amricaines, qui s'adressait lui, -comme un exgte de marque, et recourait son rudition biblique au -sujet de doutes anciens qu'il nourrissait touchant divers passages de -l'Apocalypse. La premire impression de Blasco fut qu'il tait -mystifi, que quelque ami inconnu de l-bas entendait lui jouer un tour -de sa faon, en se payant, comme on dit, sa tte. Cependant Blasco -continuait dpouiller le volumineux courrier. Son examen le -convainquit bien vite que nul n'avait eu l'ide de se jouer de sa -personne. Ces lettres, ces cartes, ces journaux rvlaient un srieux -profond. Les femmes, en particulier, n'entendaient pas plaisanterie et -c'taient elles qui constituaient le gros de ses correspondantes. -Beaucoup ne rclamaient que la signature de _mister Ibanez_, un -quelconque autographe, une phrase qu'elles pussent ensuite exhiber -triomphalement, dans leur club de New York, de Chicago, de Boston, de -Philadelphie, comme aussi d'autres coins inconnus de l'immense -Rpublique Fdrale. Car l'auteur de _The Four Horsemen of the -Apocalypse_ tait devenu, une telle date, clbrit des Etats-Unis -sans qu'il en et eu la moindre ide. Il s'en tait aperu la lecture -des journaux adjoints cet envoi inattendu. L'on n'y tarrissait pas sur -l'loge du romancier. L'on avait recherch partout son portrait et fini -par dcouvrir, au muse de _The Hispanic Society of America, 551 W. -175th. Street_, New York City, la toile peinte par Sorolla en 1906 et -acquise par le fondateur millionnaire de cette grande institution, le -pote hispanophile et rudit antiquaire Archer Milton Huntington. Cette -oeuvre, qui possde une valeur pictoriale considrable, n'offre -malheureusement qu'une ressemblance assez lointaine avec son modle, du -moins sous sa figure prsente, et mieux et valu, comme on l'a fait -depuis, un peu partout, reproduire l'effigie insre en 1917 dans le -livret explicatif du roman cinmatographique _Arnes Sanglantes_, -oeuvre rdige en franais et richement illustre, que publia la -firme _Prometeo_ et o Blasco apparat dans la vrit de son aspect -physique actuel. - -Ces lectures et celles de correspondances et monceaux d'imprims -conscutifs, si elles achevrent de persuader Blasco Ibez qu'il -jouissait, outre-mer, d'une popularit immense et que la fortune de son -roman y tait gale, sinon suprieure, celle qu'avait connue, plus -de deux tiers de sicle en arrire, mistress Harriet Beecher Stowe, dont -la _Case de l'Oncle Tom_ avait dpass le tirage d'un million -d'exemplaires, ne laissaient pas, en revanche, de lui causer quelque -mlancolie, voire de le dconcerter. Les gros tirages de livres -sensationnels, dans un pays de plus de 100.000.000 d'habitants, sont, en -somme, chose naturelle et nul n'ignore que nos critres europens ne -rgissent pas les choses amricaines. Mais quand, dans les extraits de -presse qu'il recevait, Blasco lut que peu de jours aprs la publication -des _Four Horsemen_, il s'en tait vendu 100.000 copies; que cinq -semaines plus tard, ce chiffre tait doubl; qu'aprs six mois, il -montait trois cent mille; qu'un peu plus tard, il se haussait au demi -million; quand il apprit que, d'un bout l'autre de l'Union, le volume -dit par la maison Dutton and Company, de New-York, apparaissait dans -toutes les mains; qu'il n'tait pas rare que, dans les cirques, les -clowns et, dans les revues populaires, les toiles rglassent leurs -_puns_[89] sur la vertigineuse marche des _Quatre Cavaliers_; quand, -enfin, il sut que d'habiles fabricants de produits industriels: cigares, -toiles, gants, etc., choisissaient le patronage de ces mmes _Four -Horsemen_ parce qu'ils pensaient que ce pavillon prestigieux pouvait -couvrir les plus htroclites marchandises: alors, le grand Espagnol, -l'auteur du merveilleux roman de guerre, se mit songer et considra -que cette _record sale_[90], si elle lui faisait le plus lgitime -honneur, n'apportait pas un rouge liard sa bourse. Et, quelque artiste -que l'on soit, quelque Don Quichotte que l'on s'avre, il est difficile -de ne pas ressentir un certain dpit l'ide que, du fruit de son -propre travail, ce sont les autres qui s'enrichissent, en ne vous -laissant pour tout potage que les vaines fumes de la gloire. Aussi -Blasco riait-il jaune, lorsque des officiers de l'A. E. F. venaient, en -toute bonne foi, enthousiastes, le fliciter de ces fabuleux _lots of -money_[91] qu'indubitablement lui procuraient le dbit formidable, -l'intarrissable vente des _Four Horsemen of the Apocalypse_. Mais -comment leur avouer, ces braves Yankees, qu'il n'avait touch, en tout -et pour tout, que 300 misrables dollars? Il ft tomb immdiatement -au-dessous de rien dans l'estime de ces joyeux garons qui, en citoyens -de leur pays, n'apprciaient les hommes que d'aprs leur valeur -commerciale. D'ailleurs, j'ai dit que la traductrice amricaine tait -couverte par un march en bonne et due forme. Lgalement, Blasco n'tait -pas l'auteur du livre mis en costume anglais. L'auteur, c'tait Miss -Charlotte Brewster Jordan. A elle, et elle seule revenaient les droits -de la vente. Le Pactole, qui avait si gnreusement inond son -escarcelle, l'inonderait jusqu' la fin des temps sans que Blasco pt -formuler devant Thmis la moindre rclamation. - -Ici, cependant, intervient un _deus ex machina_ spcifiquement -amricain. Si, dans l'antiquit, la catastrophe finale s'obtenait assez -souvent par l'apparition d'un Dieu qui descendait de l'empyre sur le -scne grce un ingnieux mcanisme, en l'espce Blasco vit non moins -merveilleusement intervenir un personnage dont l'apparition, pour les -auteurs du vieux monde, n'est que fort rarement synonyme d'offre -spontane d'espces sonnantes et trbuchantes: j'ai nomm l'diteur. -Mister Macrae, vice-prsident de la firme susmentionne, tablie New -York sur la _Cinquime Avenue_, ne put donc tolrer plus longtemps une -situation qu'il jugeait scandaleuse et qui consistait en ce que la -maison Dutton and Company, simple intermdiaire matriel, ralist des -gains formidables sur la vente d'un ouvrage dont le producteur effectif -avait peru la misrable aumne de 300 dollars une fois pour toutes. -Comme quoi la morale n'existerait point seulement la fin des fables -pour la jeunesse, en Amrique du moins. Et, qui sait? Peut-tre mister -Macrae avait-il appris connatre ailleurs que dans la Bible cette -vrit, hlas! si fort controverse dans la pratique de la vie commune -et que notre immortel fabuliste a revtue de la dfroque de quelques -vers bonhommes: - - Il est bon d'tre charitable; - Mais envers qui? C'est l le point. - Quand aux ingrats, il n'en est point - Qui ne meure enfin misrable.[92] - -Toujours est-il qu'un cblogramme imprvu apprit - -[Illustration: OUVERTURE DE CANAUX D'IRRIGATION EN PLEIN HIVER -PATAGONIEN] - -[Illustration: LA GROSSE ARTILLERIE DE BLASCO EN ARGENTINE - -Blasco est debout devant la premire charrue vapeur. L'on voit aussi, -sur cette photographie, une drague sche destine ouvrir les canaux -d'irrigation dans le dsert.] - -un beau jour Blasco que les diteurs new yorkais des _Quatre -Cavaliers_ le priaient de consentir accepter d'eux, titre de -compensation et sans que, par ailleurs, il s'engaget en quoi que ce ft - leur endroit, une certaine somme de dollars bien suprieure celle -paye nagure par Miss Charlotte Brewster Jordan et que ce don gnreux -a t rpt, plusieurs reprises, depuis. Un tel exemple risque-t-il -d'tre contagieux, Paris, ou ailleurs? Souhaitons-le, sans trop -l'esprer. - -Naturellement, le succs du premier roman de guerre de Blasco Ibez -avait eu pour consquence un regain de popularit de ses romans dj -traduits en anglais, et la version en cette langue d'autres de ses -romans qui n'taient pas encore accessibles au public anglo-saxon. _Mare -Nostrum_, qui n'attendra plus gure sa traduction en notre langue, mis -en anglais par miss Brewster Jordan sous le titre de _Our Sea_, avait -suivi immdiatement les _Four Horsemen_ par le chiffre de ses tirages. -Une telle popularit, le dsir aussi de connatre ces Etats du Nord de -l'Amrique, dont la comparaison avec ceux de l'Hispano-Amrique -s'imposait son esprit, dcidrent Blasco Ibez entreprendre un -voyage au pays de l'Oncle Sam. La _Socit Hispanique_, que prside M. -Huntington, et dont il a t question plus haut, l'ayant convi venir -se faire entendre la _Columbia University_, New York, Blasco accepta -l'offre, qui se trouvait tre concomitante avec celle d'un entrepreneur -de tournes de confrences d'hommes illustres travers les Etats-Unis. -Parti en Octobre 1919 avec l'intention de n'y pas prolonger son sjour -au-del d'un trimestre, il est rest outre-mer jusqu'en Juillet 1920. -Ces dix mois d'existence fivreuse lui permirent d'enrichir -considrablement le trsor dj si copieux de ses expriences humaines, -et, aussi, de refaire compltement ses finances. Pour si cosmopolite que -soit l'Europen qui dbarque pour la premire fois sur la terre -amricaine, celui-ci ne laisse pas d'y prouver aussitt cette sensation -unique: que, la-bas, il lui faudra se dfaire des conceptions troites -propres son petit continent, morcel par la nature et par l'histoire. -Les territoires de l'Amrique du Nord anglaise et des Etats-Unis sont, -chacun pris part, peu prs aussi grands que l'Europe entire. 15 -pays comme le ntre trouveraient place dans les frontires de l'Union -Yankee. Cette immensit de l'espace entrane avec soi d'autres -possibilits qu'en Europe, dont la premire est, sans doute, que les -populations peuvent s'y dvelopper en paix et y exploiter l'aise les -trsors d'un sol d'une grandeur continentale. Telle est la cause -principale, non seulement du rapide dveloppement des richesses, mais -encore de l'esprit d'initiative, hardi et plein de confiance, de -l'Amricain, qui stupfia, durant les deux dernires annes de la Grande -Guerre, la routine de notre France, hlas! sans effet de contagion -immdiate pour l'avenir. L'ampleur des conceptions, le regard tourn, de -tous cts, vers des horizons lointains, confrent, d'autre part, aux -projets et aux actes politiques amricains une vigueur, un essor qui -apparaissent aux antipodes de la pusillanimit avec laquelle on tente, -chez nous, de rtablir l'quilibre europen sur la base de concepts -prims et de calculs archaques. Au point de vue conomique, cet -immense espace engage l'exploitation rapide de vastes surfaces, -laissant aux gnrations futures le soin de diviser le travail, pour ne -produire, avec une uniformit grandiose, que ce qui peut tre obtenu -avec le moins de peine sur la plus vaste chelle. Blasco ne se sera pas -plong en vain dans cette fontaine de Jouvence qu'est, pour l'Europen, -la vie amricaine. La longue srie de ses confrences le conduisit aux -quatre coins de l'Union, o il parla dans les lieux les plus -htroclites: Universits, temples vangliques, synagogues, temples -maonniques, gigantesques salles de thtre et de concerts, parfois -installes au troisime tage d'un gratte-ciel, cirques et -cinmatographes. Les principaux tablissements d'enseignement, y compris -les deux plus fameuses Universits fminines, l'entendirent. L'Ecole -Militaire de West Point, 52 milles de New York, acadmie technique o -sont forms les officiers de carrire de l'arme amricaine, lui fit -galement l'honneur de lui demander d'y prononcer un _address_[93]. -Dtail intressant et qui surprendra le lecteur franais: tout au long -de ces tournes, Blasco parla toujours en espagnol. S'il n'est que juste -d'ajouter qu'il fallut, le plus souvent, que, sa confrence prononce, -un interprte la rptt en anglais, il ne le sera pas moins d'observer -qu'en Californie et dans les Etats du Sud--en particulier le Texas, New -Mexico et le territoire d'Arizona--l'espagnol tait parfaitement compris -et accueilli avec enthousiasme par d'immenses auditoires, auxquels cet -idiome est rest familier. Mais, mme dans les Etats du plus extrme -Nord, la langue castillane tait coute avec une grande sympathie. -Ecrivant, il y a quinze ans, une tude sur cette question si -importante[94], je remarquais que la guerre de Cuba aura du moins eu -cela de bon, du seul point de vue littraire, qu'elle aura contribu -populariser au pays de Roosevelt l'tude officielle et scientifique de -l'idiome espagnol et j'analysais le dtail des principales -publications de librairie ayant trait l'enseignement amricain de -cette langue, en citant aussi les firmes les plus connues s'adonnant -cette diffusion. Je terminais sur ces paroles: J'aurais fort envie de -conclure cette communication par une mlancolique comparaison entre -l'tat de l'enseignement de l'espagnol en France, o cependant tant de -bons rsultats ont t atteints durant ces dernires annes, mais o -tant reste obtenir...! Je prfre laisser les faits parler leur -langage loquent, et, je l'espre, persuasif... Aujourd'hui, les choses -ont considrablement progress... aux Etats-Unis et, dans un rcent -crit[95], M. F. de Onis, professeur cette mme _Columbia University_, -nous apprend qu'en 1919 il y avait dans les seules coles de New York, -plus de 25.000 tudiants d'espagnol et, dans tout le pays, on en -comptait plus de 200.000; des Collges et des Universits o, -jusqu'alors, on n'enseignait pas l'espagnol, comptent prsentement des -milliers d'tudiants et les centres d'instruction o cette langue tait -dj enseigne, ont vu se multiplier lves et professeurs; l'espagnol -jouit maintenant, officiellement, de la mme estime que les autres -langues modernes... J'ajouterai que, parmi les livres d'enseignement et -de lecture les plus populaires dans ces classes de langue castillane, -celui qui porte le titre: _Vistas Sudamericanas_, et qui a paru en 1920 -chez Ginn and Company, dit par miss Marcial Dorado, combine des -extraits des _Argonautas_ et des _Cuatro Jinetes del Apocalipsis_ avec -des morceaux spcialement crits pour le volume par Blasco Ibez. - -A la fin de ces courses errantes dans le territoire de l'Union, Blasco -reut Washington l'honneur le plus haut que la dmocratie amricaine -confre, de temps autre, aux htes illustres qui la visitent. -L'Universit George Washington lui concda, en sance solennelle -laquelle prirent part plus de 6.000 personnes, le titre de Docteur s -lettres _honoris causa_. Quelques mois auparavant, elle avait confr ce -mme titre, mais avec la mention: _Droit_, au Roi des Belges et au -Cardinal Mercier, l'occasion d'une semblable visite. Blasco reut le -sien en mme temps que le Gnral Pershing, commandant en chef des Corps -Expditionnaires amricains sur le front d'Europe. Le recteur de -l'Universit George Washington, M. W. Miller Collier, est un ancien -ambassadeur des Etats-Unis Madrid. Dans le discours qu'il lut, en -anglais et en espagnol, il se livra une tude fouille de la personne -et de l'oeuvre du rcipiendaire, que le vieux William Dean Howells, ce -romancier social du _common people_ et du _self-made man_, mort -alors que Blasco prononait ses confrences amricaines dans l'hiver de -1920, avait dclar le successeur immdiat de Tolsto, selon le -tmoignage qu'en a consign, en 1917, M. Romera Navarro[96]. Quant -Blasco, il disserta, en guise de thse doctorale, brillamment sur _Le -plus grand roman du monde_. On devine que c'est du _Don Quichotte_ qu'il -s'agissait. Ce sjour Washington fut d'ailleurs marqu par d'autres -solennits encore. L'Ambassadeur de France, fin lettr lui-mme, M. -Jusserand, offrit un banquet en l'honneur de celui dont les _Four -Horsemen_ avaient agi si efficacement sur l'opinion amricaine. -L'Ambassadeur d'Espagne, D. Juan Riao y Gayangos, donna, de son ct, -un autre banquet et une rception lgante dont Blasco fut l'hte. La -visite que celui-ci avait rendue aux reprsentants de la Nation dans -leur _Hall_ du Capitole fut cause, d'autre part, d'un curieux incident, -que je m'en voudrais de ne pas relater, d'autant plus qu'il est dj -pass l'Histoire, consign que je le trouve au vol. 52, n 63, mardi -24 Fvrier 1920, du _Congressional Record_, p. 3.600. Blasco assistait, -d'une tribune des Galeries qui entourent le _Hall_ immense, long de 42 -mtres, large de 28 et haut de 11, la sance du Congrs, dont les -dlibrations ressemblent assez celles des Chambres franaises, avec -cette diffrence, peut-tre, que le bruit et le dsordre y sont encore -plus grands et que le Prsident ne parvient pas toujours facilement -attirer sur lui l'attention de la salle, dont les rpublicains occupent -l'un des cts, et les dmocrates l'autre. Un dput clbre, l'ancien -juge Towner, Prsident de la Commission des Affaires Etrangres, ayant -demand l'Assemble de faire _a short statement_[97] et ayant reu -l'_unanimous consent_[98] de rigueur, s'tait exprim en ces termes: -_Mr. Speaker, it is with great pleasure that I announce to the House we -have visiting us to-day Blasco Ibez, whom you all know is the foremost -writer of Spanish in the world, the author of the Four Horsemen of the -Apocalypse and other works with which we are all familiar. It will -perhaps be of interest to Members to know that Blasco Ibez has also -been for seven years a member of the Spanish Cortes, or Parliament; -that he has always been a republican..._[99]. Mais peine le mot fatal -de Rpublicain tait-il profr, que les dputs de ce parti -applaudissaient tout rompre. M. Towner comprit aussitt sa bvue et se -hta de prciser: il n'entendait pas exalter en Blasco le rpublicain en -tant que membre d'un parti oppos au parti dmocratique, _but a -republican as against a monarchical system_, soit donc le simple ennemi -du systme monarchiste. Cette quivoque dissipe, parmi ce que le -_Congressional Record_ qualifie de rires et applaudissements, -l'honorable reprsentant de l'Etat d'Iowa put continuer son expos, -qu'il termina sur l'annonce que Blasco serait _in the speaker's room -after a little and he will be very glad indeed to meet all Members of -Congress personnally, and I am sure it will be a great pleasure for us -to meet so distinguished a representative of that which is best in -European and Spanish literature, as well as one whom we ought to admire -and know better because of his republican and democratic -principles_[100]. Cette conclusion, qui conciliait finement rpublique -et dmocratie, dchana d'unanimes applaudissements des deux cts du -_Hall_. Le prsident du Snat avait, d'ailleurs, convi galement Blasco -dans ses salons et nul n'ignore que le Vice-Prsident des Etats-Unis est -aussi prsident d'office du Snat. Ce dignitaire rpublicain prsenta le -romancier un grand nombre de snateurs distingus, heureux qu'ils -taient tous de serrer la main d'un crivain espagnol pensant la -moderne et, pour avoir pens de la sorte, si longtemps en proie aux -perscutions du conservatisme obscurantiste de son pays. Si le Prsident -Wilson n'en et alors t empch par son tat de sant prcaire, il est -certain que Blasco et eu aussi l'honneur d'tre reu par ce grand -homme. Du moins, lui manda-t-il l'un de ses secrtaires, qui l'assura -que M. Wilson, l'un des premiers lecteurs et admirateurs des _Four -Horsemen_, aurait une joie vritable le voir, si, plus tard, -l'occasion d'un autre sjour Washington, sa prsence concidait avec -le retour la sant de l'illustre pre de la Socit des Nations, ce -rve d'un coeur gnreux et d'un puissant cerveau. Blasco eut, du -moins, le plaisir de connatre diverses personnes de la famille du -Prsident, en particulier une de ses filles. Les dames de Washington -l'avaient pri de les entretenir au _Club parlementaire fminin_, o -elles lui offrirent un th de gala. C'est l qu'en prsence de la fine -fleur de l'intelligence fminine amricaine--femmes et filles de -ministres, de snateurs et de dputs--Blasco Ibez laissa couler les -flots d'une loquence entranante, en un discours aussitt traduit par -l'pouse de l'un des dputs des les Philippines. A Philadelphie, il -prouva un autre genre de satisfaction, presque aussi flatteuse. Les -libraires et diteurs amricains, qui y taient runis en - -[Illustration: BLASCO DANS SA MAISON DE LA COLONIA CERVANTES, PARLANT -A SON INTENDANT - -Sur sa tte, une peau de puma tu dans les terres de la colonie] - -[Illustration: FABRICATION DE BRIQUES A LA MACHINE, POUR L'EDIFICATION -DE MAISONS DANS LA COLONIA CERVANTES] - -congrs, l'invitrent au banquet de 2.000 couverts qui couronna cette -manifestation professionnelle et ce fut la droite de leur Prsident -qu'ils le contraignirent de s'asseoir, de mme qu'ils le forcrent aussi -de leur adresser la parole. Violence, au demeurant, assez douce, car -Blasco put leur dire des choses flatteuses, qu'il et t difficile -d'adresser, sans encourir le reproche de vile adulation, certains -diteurs d'Europe. - -En Espagne, s'il est un thme us et rebattu, c'est, entre gens de -lettres, celui du peu qu'y rend la carrire d'crivain de profession. -Qu'une telle assertion soit vraie ou non, l'on a prtendu que le -dlicieux roman de Juan Valera, cette _Ppita Jimnez_ qui n'a t -traduite en notre langue qu'en 1906, par M. C.-A. Ayrolle, et qui fut -tant de fois rimprime depuis 1874--et elle l'tait en espagnol par la -Maison Appleton, New York, ds 1887--ne rapporta son auteur que tout -juste de quoi offrir sa femme un costume de bal. Prez Galds, le seul -littrateur de cette poque-l qui ait, proprement parler, vcu de sa -plume, serait presque mort--au dire de certains--dans la misre, en -Janvier 1920, Madrid, et, au cours d'un article que je lui ai ddi -dans la revue _Le Monde Nouveau_, en Avril 1920, j'ai pu dplorer -sincrement que ses oeuvres ne lui eussent pas donn ce qu'elles -eussent donn, en France, un crivain de sa valeur[101]. _Le Temps_ -du lundi 26 Aot 1907 contenait, sur toute cette matire, des rflexions -d'autant plus dignes d'tre signales, qu'elles manaient d'un crivain -espagnol et qu'elles se rapportaient des auteurs aujourd'hui en pleine -possession de la renomme. Et, dj, de Valera, l'on nous y rapportait -que cet Anatole France--premire manire--de son pays n'a jamais eu le -bonheur d'atteindre la circulation que sa renomme lui permettait -d'esprer. De Prez Galds, l'on y consignait que c'tait peine s'il -tirait plus de 16.000 exemplaires, et, comme complment de ces -curieuses indiscrtions, il y tait dit--mais n'est-ce point aussi le -cas de la France?--qu'un jeune romancier qui vend une dition de 2.000 -exemplaires, peut se vanter d'avoir accompli un exploit extraordinaire. -Il y avait lieu, cependant, de n'accepter ces chiffres que sous bnfice -d'inventaire. Pour ce qui est de Prez Galds en particulier, plusieurs -de ses tirages ont atteint les 60^{mes} et mme les 70^{mes} -milles--sans parler de ce que lui rapporta son thtre, spcialement -_Electra_ et l'on sait si le thtre rapporte en Espagne--et la lgende -de sa pauvret, d'ailleurs trs relative, s'explique quand on connat -les dessous de sa vie. Enfin, il faut tenir compte, en l'espce, de ce -fait: que, chez les hommes de lettres, l'argent semble possder cette -vertu spciale que la lgende antique attribuait l'anneau de Gygs et -je ne m'tonnerais point trop qu'un jour lointain l'on nous dise que -Blasco, lui aussi, est mort dans la misre! Mais il est, tout de mme, -bien certain que, pour la grosse moyenne, le mtier d'crivain rapporte -moins en Espagne qu'en France. Je me souviens de ma surprise, lorsque, -pour rtribuer le premier et long article que j'avais crit dans sa -revue, _La Espaa Moderna_[102], le richissime dilettante D. Jos Lzaro -m'envoya, au Lyce d'Aurillac, une lettre recommande contenant un -billet de 50 _pesetas_, maximum--spcifiait-il--de paiement en Espagne -pour un article de revue, quel qu'en soit le volume. 50 _pesetas_ pour -un travail de 23 pages, cela faisait 2 _pesetas_ et 17 _cntimos_ la -page. Mais ce taux tait bien, comme je l'ai vu depuis, celui d'organes -analogues: _Nuestro Tiempo_, de D. Salvador Canals, et aussi la grave -revue de feu Menndez y Pelayo, cette _Revista de Archivos, Bibliotecas -y Museos_ qui, des divers articles d'rudition hispanique que j'y ai -publis, ne m'en a jamais rtribu que le premier, insr dans son -numro de Septembre-Octobre 1908, p. 252-261. Quant aux feuilles -quotidiennes, lorsqu'elles ont donn, pour un article de premire page, -25 _pesetas_ l'auteur, leurs Directeurs sont persuads qu'une telle -rtribution est merveilleuse et beaucoup de clbres journalistes -espagnols doivent se contenter de moins encore. Blasco Ibez, qui a -reu, aux Etats-Unis, 2.000 dollars pour un seul conte et dont les -articles ordinaires de presse y sont pays de 700 900 dollars, a pu -apprcier _in anim vili_ que le clbre mot de Pascal: _Vrit en de -des Pyrnes, erreur au-del_, tait vrai aussi pour ce qui, d'aprs le -Montecucculi qu'il connat si bien, constituerait le nerf de la -guerre: cet argent sans lequel la pense la plus noble, la plus -gniale, se voit rduite l'esclavage des basses et avilissantes -besognes. Peu avant de s'embarquer pour l'Europe, _The World_, de New -York, l'envoya assister aux sances de la Convention Rpublicaine, -runie Chicago pour l'lection du Nouveau Prsident des Etats-Unis et -qui a nomm, comme successeur de M. Wilson, M. Harding. Dans cette -mission, non seulement Blasco eut les frais de voyage et d'htel -rembourss pour lui et son secrtaire, mais encore lui payait-on 1.000 -dollars chacun de ses articles. Et ces articles ne dpassaient pas 2.000 -mots et se bornaient exposer les vues et impressions personnelles du -signataire sur l'aspect et la physionomie extrieurs du Congrs, vues -et impressions consignes dans la plus absolue indpendance d'esprit. -Ecrits trois heures de l'aprs-midi, au sortir de la sance de la -Convention, ils taient traduits, phrase par phrase, en anglais et -aussitt tlgraphis New York, o l'dition du soir du _World_ en -offrait le texte ses lecteurs, cependant que ce mme texte avait dj -t transmis par fil spcial aux feuilles associes, travers tout le -territoire de l'Union. - -Ce fut durant ce sjour en Amrique que Blasco Ibez fit, en Mars et -Avril 1920, son excursion au Mexique, invit par celui qui en tait -alors le Prsident, Don Venustiano Carranza. Quant le matre arriva en -Nouvelle-Espagne pour y passer ces deux mois, tout y semblait -tranquille. Son but n'tait autre que d'tudier fond le Mexique pour, -ensuite, crire, sur cette Rpublique Fdrale de langue espagnole, son -roman _El Aguila y la Serpiente_. Depuis l'ouverture des chemins de fer, -l'excursion au Mexique se fait facilement, du Sud des Etats-Unis. Le -touriste europen ne sait qu'y admirer davantage, ou ses merveilleuses -beauts naturelles, ou cette civilisation spciale, dont le charme -essentiel consiste, pour lui, en la nouveaut. Trois semaines suffisent, - la rigueur, pour le voyage Mxico et retour, avec sjour aux points -les plus intressants et excursion de Mxico Orizaba, ou mme -Vera-Cruz. Le tour ne prsente aucune difficult et je connais des -dames qui l'ont entrepris et s'en rjouissent. Mais la visite des -intressantes ruines de Yucatn, de Chiapas et d'Oaxaca demande plus de -temps. Blasco s'tait fi aux assurances des gouvernants mexicains et -croyait fermement que l'anarchie tait dsormais bannie de ce malheureux -pays. Le patron des rvolutionnaires triomphants, Carranza, semblait -devoir y rester ce _Primer Jefe_[103] qu'affectaient de l'appeler les -proltaires conscients que sont les citoyens-gnraux de l-bas et dont -Blasco vient de nous donner un si dlicieux croquis dans la courte -nouvelle: _El automvil del General_, qu'a publie _El Liberal_ de -Madrid. Or, quelques semaines de l, l'Etat de Sonora se soulevait -contre le vieux tyran, et l'ex-traficant en pois chiches, ex-vainqueur -de Pancho Villa, le gnral Alvaro Obregn, actuel Prsident de la -Rpublique Mexicaine, se dclarait son tour en rbellion. Tout le -Mexique retombait, de nouveau, en proie cette affreuse guerre civile, -qui semblait y tre devenue mal endmique. On sait ce qui arriva et -comment l'assassinat mystrieux de Carranza, loin d'teindre la flamme -de la discorde, ne fit que l'attiser. Dans un article que j'ai publi -dans le fascicule de Mars 1921 de la _Renaissance d'Occident_[104], j'ai -rendu compte en ces termes de la gense et du contenu du livre de Blasco -Ibez sur _El Militarismo Mejicano_, paru Valence dans l't de 1920. -...De retour aux Etats-Unis, Blasco Ibez, sollicit par des -journalistes de New York et en prsence de l'incertitude gnrale o -l'on se trouvait--en Amrique et ailleurs--sur la situation vritable du -Mexique, considra de son devoir, pour couper court une multitude -d'interviews plus ou moins fantaisistes, de donner aux _New York Times_ -et la _Chicago Tribune_--d'o ils passrent dans la plupart des -feuilles de l'Union--des articles dont le prsent livre offre la seule -version espagnole authentique, aprs que le texte anglais en a paru en -volume New York. On se souviendra que Blasco Ibez, en mme temps que -le plus grand romancier de l'Espagne, en est aussi l'un des meilleurs -journalistes. Aussi sera-t-on heureux de retrouver, dans ce livre sur le -Mexique de la Rvolution, la plume nerveuse et merveilleusement -vocatrice qui--mme dans des pages comme celles-ci, o l'ordre -rigoureux d'une composition mthodique fait fatalement dfaut--reste -toujours gale elle-mme... Combien, la place de Blasco, n'eussent -pas dit sur le Mexique ce qu'il importait de dire! C'est, prcisment, -en ceci que gt toute l'immense signification de ces pages: en ce que, -dans leurs dix chapitres, il y exprime sans fard, avec la robuste -franchise d'un bon Latin gmissant de voir un grand pays en proie -l'anarchie--parce qu'un militarisme de rustres sans culture l'asservit, -grce l'tat d'ignorance d'une plbe de demi-castes--, ce que tant de -plumes intresses taire la vrit n'eussent jamais dit... Le Mexique, -avec ses quinze millions d'habitants, est, du moins numriquement, le -plus important des pays latins d'outre-mer, et, pour beaucoup de -Yankees, l'Amrique latine se rsume dans le Mexique. Ils ne songent pas -que, sur ces quinze millions d'habitants, deux millions peine sont des -blancs et que le reste n'est qu'une horde illettre de mtis et -d'Indiens. Que l'on juge donc de l'effet produit sur les Amricains du -Nord par cet tat navrant de dsordre, o Blasco vit l'infortun Mexique -se dbattre. L'incohrence de leurs jugements semble avoir contamin -jusqu' M. Wilson, dont l'auteur du _Militarisme Mexicain_ qualifie la -politique mexicaine de cette pithte mme: _incohrence_, qui -caractrise parfaitement toute l'attitude des masses amricaines -l'endroit de voisins dont elles ignorent jusqu' la situation -gographique exacte... Tant que le Mexique n'aura pas sa tte des -gouvernants civils forms par un stage au dehors, il restera donc ce -qu'il est prsentement: la honte de l'Amrique latine. Remercions Blasco -Ibez de bien l'avoir montr et souhaitons son volume une prompte -diffusion en notre langue[105]. Elle s'impose, en dpit des innombrables -dfenseurs de l'actuel Prsident du Mexique et de leurs proses, allant -de l'expos apologtique d'un Don Luis F. Seoane aux grotesques -diatribes d'un D. Z. Cuellar Chaves, ou aux insinuations jsuitiques du -quotidien conservateur new-yorkais de langue espagnole: _La Tribuna_. - - - - - IX - - Classification des romans de Blasco Ibez: Romans valenciens, - Romans espagnols, Cycle amricain, Triptyque de guerre.--Blasco - Ibez est-il le Zola espagnol?--Comment Blasco a crit ses - romans.--Quelques rflexions sur le style du romancier. - - -L'oeuvre de Blasco Ibez actuellement runie en volumes et, par -suite, accessible au public lettr se compose de contes, de romans, de -rcits de voyages et du recueil d'articles sur la situation du Mexique. - -Les contes sont actuellement au nombre de trente-six: treize dans le -recueil intitul: _Cuentos Valencianos_, dix-sept dans celui qui porte -le titre: _La Condenada_ et six entre la nouvelle: _Luna Benamor_ et les -cinq _Ebauches et Esquisses_ qui terminent le volume dont la dite -nouvelle occupe les cent neuf premires pages. - -Les romans peuvent tre subdiviss en romans valenciens, romans -espagnols, romans amricains et romans de guerre. - -Des rcits de voyages, il a t suffisamment parl plus haut, ainsi que -du livre sur le _Militarisme au Mexique_, pour qu'il soit permis de -passer outre. - -Les romans valenciens comprennent six volumes, composs de 1894 -1902 et qui sont: _Arroz y Tartana_, _Flor de Mayo_, _La Barraca_, -_Entre Naranjos_, _Snnica la Cortesana_, _Caas y Barro_. Les romans -espagnols en comprennent huit, composs de 1903 1908 et qui sont: -_La Catedral_, _El Intruso_, _La Bodega_, _La Horda_, _La Maja Desnuda_, -_Sangre y Arena_, _Los Muertos mandan_ et _Luna Benamor_. Le seul roman -amricain jusqu'ici publi sont _Los Argonautas_, dont il a t dit -que la composition en remonte 1913-1914. Les romans de guerre ont vu -le jour de 1916 1919 et ce sont, comme on sait: _Los Cuatro Jinetes -del Apocalipsis_, _Mare Nostrum_ et _Los Enemigos de la Mujer_. - -Il est facile de faire accorder cette classification avec le cours de -l'existence mme de Blasco, dont l'oeuvre apparat ainsi en fonction -de la vie et se rvle fort indpendante des tyrannies, plus ou moins -capricieuses, de telles ou telles modes littraires, le seul facteur -vritablement efficace d'influence dont elle puisse se rclamer tant le -facteur de l'ambiance. Lorsque Blasco Ibez vcut Valence, il y -composa ses romans valenciens, oeuvres montes en couleurs, de la mme -nuance que celle des peintres du lieu, manifestant, en leur auteur, une -me violente et simple, semblable celle de ses protagonistes, une -mentalit quelque peu provinciale, et provinciale valencienne. Plus -tard, lorsque commencrent ses sjours Madrid et qu'il eut pris -l'habitude de courir le monde, une transformation radicale s'opra en -Blasco Ibez, transformation dont ses romans contiennent la trace -manifeste. Il s'aperut que l'art pour l'art impliquait un procd -d'criture strile et il convertit sa narration dsintresse, -simplement satirique ou humoristique, d'antan, en une arme de propagande -pour les ides politiques et sociales qu'il patronnait, s'efforant de -faire passer dans l'esprit du lecteur la mme volont de rforme, la -mme ardente prtention d'amliorer le sort des plbes misrables -d'Espagne. Puis, la suite du premier voyage en Amrique, son esprit -subit une modification nouvelle. Ses conceptions s'tant amplifies, ses -horizons s'tant dilats, d'crivain espagnol il passa la catgorie -d'auteur mondial, de _novelista provinciano_ au rang de _novelista -humano_. La Grande Guerre le surprit ce stade dcisif de son -volution. Quels thmes merveilleux n'offrait-elle pas sa vision -artistique rnove, sa puissance cratrice, rajeunie et comme refondue -par cette rude preuve! Il n'a pas failli, ici non plus, sa tche et -le prodigieux succs qui a accueilli le triptyque de ses romans de -guerre est l qui atteste l'exactitude de cette affirmation. - -A l'origine de la carrire littraire de Blasco, l'on trouve une erreur -d'apprciation qui, formule maladroitement dans une intention -d'apologie, s'est mue, par la paresse intellectuelle des critiques, en -une sorte de lieu commun de la _Weltliteratur_[106], dont l'inopportune -popularit n'a servi qu' bouleverser les critres et brouiller -fcheusement les ides de qui prtendrait fixer la filiation littraire -de notre romancier. Lorsque celui-ci publia _Arroz y Tartana_, en 1894, -Emile Zola jouissait de la plnitude de sa clbrit et tait -universellement reconnu comme le pre du roman naturaliste. En Espagne, - la bonne poque de 1880 o Madame Pardo Bazn, Prez Galds et Palacio -Valds avaient donn un public lettr malheureusement trs clairsem -ses premires motions ralistes, avait succd une re de discussions -et de polmiques sur la thorie du naturalisme. Cette longue et -curieuse querelle o, aprs beaucoup de papier noirci, les adversaires -restrent sur leurs positions, avait laiss Prez Galds continuant -crire sans nerf, Pereda s'obstinant dans son rance classicisme, Palacio -Valds pratiquant, en dpit du _prologue_ de 1889 _La Hermana de San -Sulpicio_, ses coutumires ngligences. D. Juan Valera cultivant sa -vieille manire acadmique et Madame Pardo Bazn n'adoptant du -naturalisme que ce qu'elle estimait devoir s'adapter la morale -catholique, ou, si l'on prfre, ne point blesser trop grivement les -sentiments traditionalistes d'une clientle choisie. En face de ces -matres, dont la formule tait dfinitivement fixe, Blasco, nergique -et personnel, ignorant l'artifice des demi-teintes, dou de fibre, -violent mme, fut tout de suite class comme vivant contraste et il -tait naturel que pour la critique de son pays, alors surtout exerce -par des plumes bourgeoises, le jeune romancier de Valence payt de la -louange de futur Zola espagnol le mrite, ou le crime, d'tre, en mme -temps qu'un crivain sincre, un homme politique partisan du plus -foncier radicalisme. A la rigueur, l'on pouvait, pareille date, -rapprocher, sans trop d'accrocs la vrit historique, le nom du matre -de Mdan du nom de Blasco Ibez. Celui-ci, grand admirateur de Zola, -dont il a donn, chez son diteur de Valence, en collaboration avec Paul -Alexis et feu Luis Bonafoux, une tude: _Emilio Zola, Su Vida y Sus -Obras_[107], ne songeait pas nier une familiarit ancienne avec la -doctrine naturaliste. Qu'en outre il ait t l'ami personnel de Zola, -c'est ce que les pisodes de la campagne de presse en faveur de Dreyfus -permirent de constater, quand, l'appel du Directeur de _El Pueblo_, -les colonnes de ce journal s'emplirent de signatures des admirateurs -espagnols de l'auteur de _J'accuse_ et qu'enfin, cette amiti ait -survcu la mort du romancier franais, c'est ce dont fait foi le souci -qu'a Blasco Ibez de toujours placer sur sa table de travail, en -quelque rsidence qu'il la fixe, certaine photographie avec ddicace -autographe que, peu de mois avant sa fin tragique, Zola l'avait, en -signe de bonne confraternit littraire, pri de bien vouloir accepter. -Mais l'influence exerce sur Blasco Ibez par l'oeuvre d'Emile Zola -constitue un problme que ne rsolvent pas de simples affirmations. Pour -ce qui est d'_Arroz y Tartana_, le lecteur le moins prvenu y notera -sans peine plus d'un ressouvenir soit du _Bonheur des Dames_--par la -faon dont est dcrit le magasin symbolique des _Trois Roses_--, soit du -_Ventre de Paris_--dans la gargantuesque vision du _Mercado de -Navidad_[108] valencien--soit, de faon plus gnrale, de la manire -zolesque, par la prpondrance accorde la description du milieu, que -l'art classique se faisait un scrupule d' peine baucher, ainsi que par -les procds d'un style aux touches lentes, lourdes, vigoureuses, usant -de rptitions frquentes, qui constituent comme le _leit-motiv_ de -cette grande symphonie sur la vie du peuple et de la bourgeoisie -Valence. Toutefois, ds le roman suivant, _Flor de Mayo_, cette -influence de Zola a, peu prs, disparu--tant de la conception de -l'oeuvre que du style, qui s'avrent, l'un et l'autre, tel point -proprit personnelle de l'auteur que M. William Ritter, qui a finement -analys ce volume dans son livre de 1906, concluera sa totale -originalit, en ces termes: Ce livre est dcidment un coup de matre -et l'homme de ce livre peut-tre le premier, je ne dis pas penseur ni -pote, mais peintre raliste de la littrature d'aujourd'hui[109]. _La -Barraca_, troisime roman de Blasco, ne souffre plus la moindre -comparaison avec Zola, et le suivant, _Entre Naranjos_, s'il voque le -faire de quelque devancier, ce serait plutt, par le procd de -composition gotiste et l'exaltation exclusive que l'on y trouve d'un -seul personnage, au D'Annunzio de _Il Fuoco_ que je songerais et j'y -constate aussi, au chapitre V, le ressouvenir de certain rossignol -qui--je l'ai dmontr en 1920 dans une note de la _Revue des Langues -Romanes_[110]--s'est envol d'un rcit de Maupassant intitul: _Une -partie de campagne_, pour venir se poser sur une page de -_L'Innocente_--traduit en 1893 par M. Hrelle sous le titre: -_L'Intrus_--d'o l'cho de ses trilles et roulades est all mouvoir la -solitude nocturne de l'le du Jcar o se pment les deux amants de -Blasco, dont il n'est pas jusqu'au style qui ne se nuance, plus d'une -reprise, de ces teintes morbides que l'on trouve dans les artificielles -narrations du dcadent italien. Mais l'tiquette zolesque, appendue aux -romans de Blasco Ibez, correspondait trop bien aux prjugs que la -petite lite intellectuelle bourgeoise espagnole nourrissait l'endroit -de l'crivain non conformiste de Valence, pour que, du futur Zola -espagnol, l'on ne se htt, dans la mesure o son succs allait -grandissant, de faire le Zola pur et simple du roman transpyrnaque. -Et c'est bien ainsi que le dfinira l'_Enciclopedia Espasa_: _Las -huellas de Zola, que se descubren en muchas de sus novelas, le han -valido el ttulo de el Zola espaol_...[111]. De ce que je viens de -dire, il ne s'en suit pas que le prtre D. Julio Cejador n'ait pas eu -raison, dans un certain sens, d'associer le nom de Zola ceux de -Maupassant, d'Ibsen et de Maeterlinck, lorsqu'il qualifie la manire de -Blasco dans les romans de sa seconde poque, sociologique et -doctrinaire, qui va de _La Catedral_ _La Horda_. Mais ce qui -importait, c'tait de ne pas laisser passer sans la rfuter une -imputation aussi gnralise que dnue de fondements, et, puisque -Blasco Ibez a bien voulu s'en dfendre lui-mme, je traduirai le -passage de sa lettre insre, comme il a t dit, au t. IX de -l'_Historia_ de M. Cejador, passage o il repousse cette filiation -zolesque, globale et sans distinguo: - -Dans mes premiers romans, j'ai subi de faon considrable l'influence -de Zola et de l'cole naturaliste, alors en plein triomphe. _Mais -seulement dans mes premiers romans._ Ensuite, ma personnalit s'est peu - peu forme, telle quelle; et moi-mme, dans ces vingt ans couls, je -constate et compare la diffrence d'hier aujourd'hui. Il ne faudrait -pas croire que je me repente de cette influence, ou que je la renie. -Tous, mme les plus grands, ont connu, dans leur jeunesse, des matres, -de l'exemple desquels ils se sont inspirs. 'a t le cas de Balzac, -celui de Victor Hugo et de tant d'autres. Forcment, il fallait que je -commenasse par imiter quelqu'un, comme tout le monde, et il me plat -que mon modle ait t Zola, plutt que tout autre modle anodin. Zola, -pour avoir voulu tre chef d'cole, a exagr, cherchant souvent, de -parti pris, irriter le public par des caresses rebrousse-poil. De -plus, tous les chefs d'cole se trompent et leurs erreurs subsistent -comme d'importants tmoins charge. Mais, abstraction faite de ces -tares, quel prodigieux peintre, non pas de tableaux, mais de fresques -immenses! Quel constructeur, non pas de temples, mais de pyramides! Qui -sut, comme lui, faire mouvoir et vivre les multitudes, dans les pages -d'un livre?... Chez nous, au pays de la paresse intellectuelle, le pire -qui puisse arriver un artiste, c'est de se voir enrgimenter, affubler -d'un numro matricule, mme glorieux, l'origine de sa carrire. Quand -j'ai publi mes premiers romans, on les trouva semblables ceux de Zola -et on me classifia, en consquence, une fois pour toutes. C'est l -procd commode, qui dispense, pour l'avenir, de la ncessit de -rechercher, de s'enqurir. Pour beaucoup de gens, quoi que j'crive, -quelques radicales transformations que puisse connatre ma carrire -littraire, je suis et je resterai _le Zola espagnol_. Ceux qui le -disent et le rptent par paresseux automatisme intellectuel, font -preuve qu'ils ignorent et Zola et moi-mme, ou, du moins, que, s'ils -connaissent les oeuvres de l'un et de l'autre, ils ne les connaissent -que superficiellement, sans les avoir jamais approfondies. J'admire -Zola, j'envie beaucoup de ses pages, je voudrais possder en toute -proprit les merveilleuses oasis qui s'ouvrent dans le monotone et -interminable dcor d'une grande partie de sa production. Je -m'enorgueillirais, par exemple, de me sentir pre des foules de -_Germinal_, de me savoir peintre des jardins du Paradou. Mais cette -admiration n'empche pas qu'aujourd'hui, en pleine maturit, dans -l'entire possession de ma personnalit artistique, je ne constate qu'il -n'est que trs peu de points de contact entre ma formule et celle de mon -ancienne idole. Zola a exagr en appuyant toute son oeuvre sur une -thorie scientifique, celle de l'hrdit physiologique, thorie dont -l'croulement partiel a dtruit les affirmations les plus graves de sa -vie intellectuelle, toute l'armature intrieure de ses romans. -Actuellement, j'ai beau chercher, je ne me trouve que fort peu de -rapports avec celui que l'on a voulu considrer comme mon rpondant -littraire. Nous n'avons pas la moindre similitude, ni dans notre -mthode de travail, ni dans notre criture. Zola a t littrairement un -rflchi, je suis un impulsif. Il arrivait lentement au rsultat final, -en suivant un systme de perforation. Je procde violemment et -bruyamment, par voie d'explosion. Il composait un volume par an, dans -son labeur de termite, patient, lent, gal. Je porte en moi mon roman -fort longtemps, parfois deux ou trois annes, et, le moment de la -parturition venu, c'est comme une fivre puerprale qui m'assaille. Je -rdige mon livre sans m'en rendre compte, dans le temps qu'il faudrait -un secrtaire pour en recopier au net le brouillon. Bref, quand j'ai -commenc d'crire, je voyais la vie travers les livres d'autrui, comme -tous les jeunes. Aujourd'hui, je la vois de mes propres yeux et j'ai, -mme, l'occasion de voir mieux que beaucoup d'autres, puisque vivant une -existence pleine et agite, et que changeant frquemment de milieu... - -M. Eduardo Zamacois avait dj recueilli, des lvres de Blasco, -d'analogues considrations, consignes au chapitre V de son livret de -1909, o il ajoutait cette autre diffrence, que Zola fut un chaste, un -mystique, triste et solitaire, un homme - -[Illustration: BLASCO A BORD D'UN TRANSATLANTIQUE DANS UN DE SES VOYAGES -D'ARGENTINE EN EUROPE] - -[Illustration: TRACTEURS LABOURANT LES TERRES VIERGES DE LA COLONIE -NUEVA VALENCIA] - -de _vie intrieure_, accabl sous la hantise d'accumuler les volumes, -tandis que Blasco est une vitalit prolifique, dbordante, dont les -oeuvres respirent la joie de vivre, profonde, sincre, immarcescible. -Cependant, un jeune critique qui s'est fait depuis un nom honorable dans -les lettres espagnoles, M. Andrs Gonzlez-Blanco--dont le chapitre VIII -de la volumineuse _Historia de la Novela en Espaa desde el romanticismo - nuestros das_, paru Madrid en 1909, mais achev de rdiger ds -1906[112], consacre Blasco Ibez des rflexions et des digressions -souvent prolixes, mais gnralement justes--remarquait, ds la premire -page, que, si un romancier naturaliste a t, en Espagne, le -reprsentant exclusif du produit franais, c'est Vicente Blasco Ibez -et que si Blasco ressemble quelqu'un, c'est Zola dans ses romans, -et Maupassant dans ses contes, ajoutant que sous sa plume, le -naturalisme espagnol est parvenu terme. Pour M. Andrs -Gonzlez-Blanco, l'influence de Zola sur Blasco dans sa faon d'crire -ses romans est indniable. Il voit, chez l'un et chez l'autre, une -commune mesure dans le dosage des lments dramatiques et l'emploi du -dialogue, un mme souci de crer des personnages pisodiques, un mme -mode d'expression, o la langue arrive souvent acqurir une artistique -magnificence, un mme amour pour les thmes romanesques base -populaire, et, surtout, pour les faons de dire du peuple, fraches et -rapides. Que si M. Andrs Gonzlez-Blanco a cru devoir aller jusqu' -affirmer encore que Blasco et Zola manifestent, aprs un certain temps -de pratique littraire, une mme confusion relativement au roman -social, c'est qu'au moment o il rdigeait la centaine de pages qu'il a -ddies Blasco dans son imposant volume, il se trouvait sous -l'impression directe de ces romans de la seconde poque, dont j'ai -relev plus haut le jugement d'influences que portait sur eux le prtre -D. Julio Cejador et dont le scandale tait alors trs vif en Espagne. -Mais, dj, M. Andrs Gonzlez-Blanco ne se dissimulait pas qu'entre -Zola et Blasco Ibez, il existait de considrables diffrences, et de -temprament et d'origine. Blasco, notait-il, est plus mridional et, -par suite, plus emphatique, souvent; il possde aussi plus -d'imagination; il ne se croit point oblig de recourir si frquemment au -document humain et l'exprimentation; il est plus vhment; il ne -travaille pas froid; il raisonne moins son art et jamais il ne s'est -adonn la critique systmatique... Et tout ceci, certes, tait -parfaitement exact. - -Aprs de tels tmoignages espagnols, il ne sera pas superflu de produire -deux attestations franaises contemporaines sur cet pineux dbat des -rapports de Blasco avec Zola. L'une mane de feu Laurent Tailhade et a -t publie en 1918, au premier fascicule de la premire anne -d'_Hispania_. L'autre provient de M. Edmond Jaloux et se trouve dans -l'article que celui-ci crivit pour la _Revue de Paris_ du 1er Aot -1919 sous le simple titre: _Lectures Etrangres_. Laurent Tailhade, dont -la longue confrence sur Blasco l'_Odon_ est reste dans la mmoire -des quelques lettrs que la guerre n'avait pas disperss loin de Paris, -s'exprime en ces termes la page 16 de cet article, compos, disait-il, -dans l'intention de prsenter l'auteur espagnol non pas au public -franais qui le chrit et l'adore, mais la jeune clientle d'une -_Revue_ o la France et l'Espagne, grce un contact plus frquent, -apprendront se mieux connatre, partant s'aimer davantage,--_Revue_ -qui, jusqu'ici, a bien tenu sa promesse. On a compar souvent Blasco -Ibez Zola. Rien de plus faux. Certes, Blasco Ibez, comme Zola, se -plat l'tude sincre du peuple, des milieux primitifs o le vice, la -pauvret, l'ignorance jettent leurs racines vnneuses et font panouir -d'inquitantes fleurs. L'assommoir, le bouge, la rue inquite et le -faubourg souffrant, les repaires du crime et les refuges de la misre, -le geste du chiffonnier, du vagabond, de l'ivrogne et de l'assassin -meuvent profondment leur curiosit d'artiste. Mais l s'arrte la -ressemblance. Car Zola, proccup d'un socialisme enfantin et d'un -parti-pris scientifique dont les prmisses manquent un peu de clart, ne -laisse pas d'tre gn par quelques-uns de ces parti-pris. En effet, il -se prtend observateur exact, mais ne regarde les objets qu'avec un -verre grossissant. Il voit dmesur. C'est un pote, non un peintre -minutieux de l'existence quotidienne. L'homme d'esprit qui a dit de -_Pot-Bouille_: C'est de l'Henri Monnier la manire noire, s'est -born, en ceci, faire un bon mot. Car Zola n'a rien de la touche -minutieuse qui caractrise l'inventeur de _Joseph Prudhomme_. Ses -personnages ont des muscles d'acier, des apptits gants. Mme, aprs -Nana, ils deviennent, ou peu s'en faut, des entits philosophiques, les -porte-paroles de l'auteur, dans une action qui perd, chaque livre -nouveau, de l'importance, pour aboutir l'immobilit des _Quatre -Evangiles_. Ici, le pote abdique et le romancier, dornavant, se fait -lgislateur. Dans ce dbordement de posie allgorique, o chercher le -naturalisme, l'tude scientifique, la vrit? Blasco Ibez nous -apparat la fois moins dogmatique et plus sincre... Un parallle -serait ais entre _La Terre_--enterrement du pre Fouan, avec l'pisode -final de Jsus-Christ--et _La Barraca_--funrailles du petit enfant, -par comme pour une fte. Ainsi, l'on pourrait opposer les deux matres, -dans leur style comme dans l'invention et l'ordonnance de leurs ouvrages -principaux. Blasco Ibez n'a pas la touche grasse, la manire -abondante, le faire large et sanguin de Zola. Mais il vite les -rptitions, les longueurs, les retours sans fin des _leit-motive_, les -redites, que la verve seule de Zola rend supportables, mais qui, -toutefois, alourdissent les meilleurs de ses romans. Blasco Ibez est -plus discret, plus nerveux. Il ne se prodigue pas. Il sait choisir, se -borner. Compars aux formidables lucubrations de Zola, _Boue et -Roseaux_, _Arnes Sanglantes_, _Sous les Orangers_, semblent peine de -fortes nouvelles. Le don suprieur de Zola, c'est de crer, de mettre en -mouvement la Foule. Walter Scott, dans les _Puritains_, les _Chroniques -de la Canongate_, _Anne de Geirstein_ et _Quentin Durward_, est -peut-tre l'unique romancier que l'on puisse galer, sur ce point, -l'auteur de _Germinal_ et de _Lourdes_. En revanche, l'Espagnol est plus -vari et plus nuanc. Il se guinde plus facilement la comprhension -des ides gnrales, des milieux raffins. Zola n'a pas une grande -dame comparable en dvergondage, en cynisme patricien, en impudente -luxure, la Doa Sol d'_Arnes Sanglantes_... - -A son tour, M. Edmond Jaloux, qui semble avoir ignor ce curieux -tmoignage du pauvre Tailhade, et, naturellement, aussi, le vieil -article de M. J. Ernest-Charles dans la _Revue Bleue_,--des _clichs_ -duquel j'ai dj eu l'occasion de parler: Nous associons sans effort le -nom de Blasco Ibez au nom d'Emile Zola... Ses livres, o tout prend, -comme dans ceux de Zola, un caractre pique, sont dprimants comme les -siens. Si Blasco Ibez a la mme posie, il a aussi la mme aptitude -aux peintures naturalistes, etc., etc...,-- son tour, disais-je, M. -Edmond Jaloux, romancier de talent, constate, entre l'oeuvre de Zola -et celle de Blasco, des analogies, mais aussi de profondes divergences. -Tous deux traitent le roman comme une vaste symphonie--Blasco Ibez -raffole de la musique et en parle avec ravissement et lucidit, dans -bien des pages de son oeuvre--, avec des thmes principaux qui se -poursuivent, reviennent, donnent l'atmosphre du livre, sa couleur. Tous -deux, ns ralistes, ont volu vers ces grands symboles simples qui -font d'un tre rencontr au hasard une sorte de figure mythologique, -d'un groupement quelconque--lmentaire ou humain--une puissance -mystrieuse et gante. Tous deux rpugnent aux personnages trop raffins -de moeurs ou d'esprit et adorent, au contraire, les tres simples, -rudes, violents. J'ajoute que Blasco Ibez, n sur une terre heureuse, -a une connaissance de l'instinct suprieure celle de Zola. Et d'abord, -parce qu'il montre une gamme d'instincts plus riche, plus varie que -l'auteur de _Nana_, aux yeux de qui il n'en existait gure que deux ou -trois. Et ensuite, parce que ceux qu'il met en lumire sont libres et -pleins et donnent du prix la vie. Zola, naturellement pessimiste, a -essay d'tre optimiste. Blasco Ibez a peut-tre essay d'tre -pessimiste, et ses romans finissent gnralement mal. Mais toute son -oeuvre contient une joie tranquille, un bonheur profond d'exister, une -force puissante qui font qu'on oublie la malchance des hros, les -injustices de la vie et les lamentations de beaucoup d'entre eux, pour -se repatre l'esprit de ces fresques brutales et sensuelles, o l'homme -travaille, peine et lutte, mais o on le sent pleinement satisfait -d'atteindre son but et d'obtenir--volupt, argent, terre ou renom--ce -qu'il demande ce monde. Les hros de Blasco Ibez, quels que soient -leurs tourments, sont tous un peu pareils cet Ulysse Ferragut de _Mare -Nostrum_, audacieux aventurier, mais qui oublie tout ds qu'il est -heureux... La qualit matresse de Blasco Ibez, c'est son oeil. Il a -un oeil qui voit tout, qui distingue chaque chose, l'isole d'abord, -puis la replace dans son ensemble. Aussi n'y a-t-il pas un tre dont il -ne fixe aussitt l'image unique. Il sait en quoi un matelot, un prtre, -un pcheur diffrent des autres matelots, des autres prtres, ou -pcheurs. Et il semble, vraiment, que ses livres, l'origine, au lieu -d'tre de lentes germinations de son cerveau, soient des grappes de -visions agglutines les unes aux autres autour de visions centrales -originelles... - -Pour rsumer en une phrase toute la porte de cette querelle touchant -l'influenciation de Blasco par Zola, je risquerai l'hypothse que le -ralisme tant une qualit essentielle de la littrature espagnole, il -n'tait pas besoin de Zola pour en apprendre, rebaptise naturalisme, -la pratique l'Espagne; j'ajouterai que, d'autre part, la matire -populaire en tant que thme de roman est la base de la _Novela -picaresca_, si spcifiquement espagnole, et j'insinuerai qu'enfin, -l'poque o Blasco commena d'crire, l'influence naturaliste flottait, -comme on dit, dans l'air, un peu partout, en Europe. Laissons donc une -dispute oiseuse pour relater quelques anecdotes qui illustrent la faon -dont Blasco composa ses livres et dont certaines sont, aussi bien, dj -connues. Nul n'ignore en Espagne que, pour la prparation de _Flor de -Mayo_, il s'embarqua plusieurs reprises sur les bateaux de la pche -dite _del bu_[113], participant la rude existence des gens de mer -mditerranens et qu'il entreprit mme, sur une barque de -contrebandiers, un voyage en Algrie pour juger _de visu_ de la faon -dont on pouvait, en ralisant de gros bnfices, approvisionner de tabac -l'Espagne en dpit, ou avec l'assentiment, pay, des employs de douane. -Pour _La Barraca_, nous savons grce une interview de Blasco prise par -un rdacteur de _La Esfera_, lors du courageux voyage de propagande en -Espagne durant la guerre, et insre par ce journaliste--D. Jos Mara -Carretero, alias: _El Caballero Audaz_--au t. II de son recueil: _Lo -que s por m_[114], comment l'ide en vint Blasco: Mon roman _La -Barraca_ a son histoire. Quand j'tais cach dans l'arrire-boutique -d'un dbitant de vins du port, attendant l'occasion de fuir en Italie et -avec la perspective d'tre fusill, je m'amusai crire sur quelques -feuillets un conte que j'intitulai: _Venganza Morisca_[115]. Je pus -m'enfuir en Italie et c'est au retour de ce voyage que je fus condamn -au bagne. Plusieurs annes s'coulrent et voici qu'un beau jour le -coreligionnaire qui tait patron du dbit, m'apporte les papiers que -j'avais oublis chez lui. Ce fut en les relisant que je compris que je -pourrais en tirer un roman. En peu de temps, j'eus mont _La Barraca_, -premier livre qui me rendit clbre, en Espagne et l'tranger... -Oui, mais ce que M. Carretero a oubli de dire, c'est que, pour monter -_La Barraca_, Blasco, dput aux _Cortes_, connut, dans la _Huerta_ -valencienne, l'existence de ses lecteurs ruraux en la vivant lui-mme -et que la peinture de cette farouche vengeance populaire, qui maintient -incultes les champs du _to Barret_, comme si une maldiction s'tait -appesantie sur eux, n'est qu'un ressouvenir d'un acte de vendetta -analogue, auquel il avait assist nagure, dans sa prime jeunesse. Quant - _Caas y Barro_, l'auteur, avant de l'crire, ralisa en compagnie -d'un connaisseur de la grande lagune valencienne, travers l'Albufra, -cette succession aventureuse de pches, de chasses et d'errances qu'il a -si bien dcrite et o les reprsentants de l'autorit royale tentrent, -plus d'une fois, de mettre terme par la violence ses exploits de hros - la Fenimore Cooper, de _Dernier des Mohicans_ oprant quelques -kilomtres de cette cit de luxe et de plaisirs qu'est Valence. Ainsi en -ira-t-il pour tous les romans successifs de Blasco jusqu' cette -_Horda_, o, afin de mieux dcrire les moeurs des braconniers -ravageant les chasses de _El Pardo_, proprit rserve de la Couronne, -il n'hsita pas entreprendre en leur compagnie une expdition nocturne -avec ces chiens spciaux que la prsence du gibier laisse silencieux, -pour ne pas attirer sur leurs matres l'attention des gardes de Sa -Majest. Cette excursion et pu mal tourner. Blasco avait saut les murs -d'enceinte de ce parc la fort d'yeuses caractristique et vaqu en -conscience sa tche de chasseur furtif. Peu de temps aprs son -aventure, un de ses compagnons fut abattu coups de fusil et un autre -fut bless grivement. Le hasard seul voulut que les braconniers ne - -[Illustration: DANS LES FOURRS DE LA COLONIE NUEVA VALENCIA] - -[Illustration: LES GANTS DE LA FORT A NUEVA VALENCIA] - -fussent pas surpris la nuit o le dput rpublicain de Valence s'tait -adjoint eux. D'autre part, je tiens d'un ami de Luis Morote que, pour -cette mme _Horda_, Blasco se familiarisa avec la vie des gitanes -madrilnes, toujours aussi curieuse qu' l'poque o Cervantes crivait -sa _Gitanilla de Madrid_, dont Alexandre Hardy tira, en 1615, sa _Belle -Egyptienne_ et Hugo son Esmeralda. La composition de _Sangre y Arena_ le -mla un moment la vie des toreros, dont il n'est cependant que -mdiocre admirateur. Il accompagna souvent un matador clbre, assista -maintes _corridas de muerte_ en spectateur privilgi, et, des coulisses -de l'arne--j'entends de ces lieux o le commun du public n'a pas accs, -spcialement les _corrales_ de la _plaza_--put tudier l'aise la menue -cuisine de la fte nationale espagnole. Un jour o sa curiosit -l'avait fait s'approcher de trop prs de l'une des rosses que la corne -acre d'un Miura venait de transpercer, les ruades furieuses de cette -triste victime l'agonie lui causrent une blessure qui faillit devenir -mortelle. La composition de _Los Muertos Mandan_ fut cause, d'autre -part, qu'il cinglt, en un frle esquif voile, aux rivages d'Ibiza, la -plus grande des Pityuses--nom antique actuellement hors d'usage en -Espagne--et, une tempte comme celle qu'il a dcrite dans _Flor de Mayo_ -au retour de l'expdition d'Alger l'ayant surpris, qu'il se vt -contraint chercher un refuge dsespr dans un lot dsert, o il -demeura un jour entier l'abandon, tremp jusqu'aux os et priv de -toute nourriture. Mais cette soigneuse prparation matrielle se combine -chez Blasco Ibez avec un procd d'criture impressionniste ou, mieux, -intuitiviste. J'ai dj dit qu'il portait dans sa tte, durant des -annes, un livre, mais que, lorsqu'il s'tait, sous la pression -tyrannique de l'ide enfin mre, dcid l'crire, rien, absolument -rien, ne pouvait l'arrter dans cette besogne. Si le dbut, les premiers -chapitres, lui cotent encore des hsitations, des haltes, des repos, -peine a-t-il atteint le milieu de l'oeuvre, que le dnouement parat -exercer sur sa vision mentale une fascination mystrieuse et qu'absorb -par son sujet, il semble vivre dans un tat de somnambulisme, se -refusant quitter sa demeure et s'tant peine lev de sa table de -travail, qu'une force irrsistible l'y rive de nouveau. Il est rest -ainsi clou la tche jusqu' seize heures conscutives, sans autre -trve que celle requise pour une alimentation sommaire, qui consiste -principalement dans l'absorption de caf brlant. Pour achever _Caas y -Barro_, il m'a avou avoir crit 34 heures avec les seules interruptions -que je viens d'indiquer, puis tre tomb malade, sa phrase finale -peine trace. Certains de ses romans ont t rdigs en si peu de temps, -que le lecteur se demande si l'indication des mois employs ce -travail, dont ils sont munis la dernire page, n'est pas errone. Je -sais qu'au contraire elle pche par excs. Blasco ayant coutume, -souvent, d'allonger ces mentions de temps seule fin de ne pas encourir -le reproche--que des critiques trop strictement grammairiens lui ont -parfois adress--d'une criture un peu htive. Cependant, il n'est que -trop certain que Blasco Ibez, en violentant une loi de sa nature, -n'crirait pas mieux et que si, au lieu de cette rdaction de premier -jet, il balanait ses priodes conformment aux principes des auteurs de -traits de style--principes qui, d'ailleurs, n'apprennent gure qu'une -chose: savoir que ce n'est pas aux grands crivains que l'on doit -aller demander des leons d'crire--, le lecteur n'aurait qu' y perdre. -Quand Blasco affirme: _Lo que no veo en el primer momento, ya no lo -veo despus_[116], cette maxime pourrait tout aussi exactement tre -transpose en cette autre: _Lo que no escribo en el primer momento, ya -no lo escribo despus_[117]. Toutefois, entre la rapidit d'criture -primesautire d'antan et la mthode mrie et rflchie d'aujourd'hui, -s'est interpos, en Blasco Ibez, le rsultat d'une volution o la -pratique du mtier s'allie aux expriences de la vie. S'il crivit, lors -de sa premire poque, le plus grand nombre de ses oeuvres en deux -mois; si, mme, certaines ne lui ont demand que 45 jours de rdaction; -si, domin par cette impatience nerveuse propre tous les artistes, il -lui est arriv d'envoyer des manuscrits l'imprimerie sans mme les -avoir relus, corrigeant sur preuves les plus gros de ces lapsus qui -chappent fatalement toute premire rdaction, il importe de ne jamais -oublier un point capital, dj indiqu lorsqu'il fut question -d'_Oriente_, et qui est qu'une telle mthode explique les nombreuses -incorrections de l'oeuvre imprime de Blasco, lesquelles, simples -errata typographiques, eussent disparu ds la mise en page, si l'auteur -ne continuait ne lire que la premire preuve de ses livres, laissant -aux protes de Valence le soin d'en surveiller les rimpressions. Je l'ai -entendu souvent rpter qu'il faudrait, quelque jour, qu'il se dcidt -procder enfin une dition complte--qui, jusqu'ici n'existe qu'en -langue russe[118] et qui serait aussi l'dition dfinitive de ses -_oeuvres_--pour laquelle, naturellement, il aurait revoir, du point -de vue de ces corrections de style, plus spcialement les romans de sa -jeunesse. Ce voeu est jusqu'ici rest platonique, par suite, sans -doute, de l'agitation d'une vie sans cesse en mouvement. Maintenant que -Blasco Ibez semble avoir enfin trouv le calme des _templa serena_, -osera-t-on esprer que cette ncessaire entreprise ne tardera plus -tre ralise et que nous pourrons saluer, prochainement, en un beau -monument typographique, l'ensemble de la production du Matre? - -Il faut, avant de clore ce chapitre, consigner encore quelques lgres -observations sur la manire actuelle de composer observe par Blasco -Ibez. J'ai suffisamment marqu son grand souci de la documentation -directe. Toutefois, il est curieux de constater qu'il ne prend jamais -aucunes notes, d'aucune sorte. Son systme consiste tout confier sa -mmoire, ou, si l'on prfre, tout oublier, de ce qu'il a vu. Son -temprament tumultueux et ardent s'oppose la mticulosit mcanique -d'une prparation d'crivain de cabinet. Sr de ses facults, il s'est -peine assis son secrtaire, que le voile qui semblait couvrir le pass -se lve, qu'un monde enseveli renat la vie, comme si ce sommeil -apparent n'et servi qu' en rajeunir la vision. D'abord, il ne conoit -son roman, ainsi qu'il aime s'exprimer, _qu'en bloc_, c'est--dire -qu'il n'en saisit avec nettet que le noeud de l'action et le jeu de -ses principaux protagonistes. Les pisodes, les mille pripties -secondaires qui confrent la fable les reliefs et le contour du rel, -ne surgissent dans son esprit qu' mesure que sa plume fivreuse court -sur le papier et que son me enthousiaste s'abandonne cette ivresse -trange que je ne saurais comparer qu' celle des grands mystiques, dans -leurs visions ultraterrestres. Mme la division par chapitres--ce que -l'on pourrait qualifier d'architecture de l'oeuvre--, il l'abandonne -l'inspiration du moment, cet instinct de gnie qui, chez lui, se -substitue, si avantageusement, la mthode froid d'autres collgues, -moins dous. Il compose avec une rapidit surprenante, jetant sa pense -telle qu'elle lui vient, sans proccupation de style, sans souci -acadmique des proportions. Le livre ainsi construit quivaut une -masse inorganique, ressemble un monceau de protoplasma, a l'aspect -d'une fort touffue. Impitoyablement, Blasco y taille et y tranche, -supprimant, raccourcissant, soudant, condensant, un peu partout. Et -l'oeuvre qui en et eu 800, se trouve rduite 350 pages, o rien ne -dnote au lecteur conquis l'effort du mtier, o tout lui semble couler -de source, sans recherche apparente ni de penses ni de phrases. - -Blasco Ibez, romancier avant tout, professe sur le style des ides -originales et, en tout cas, bien personnelles. L'on confond trop -souvent, m'a-t-il dclar, l'crivain et le romancier. Il est de grands -crivains qui, selon que je l'expliquai au R. P. Cejador, auraient beau -s'obstiner vouloir composer un roman viable. Il est, par contre, -d'excellents romanciers, dont l'criture s'avre pour le moins mdiocre -et laissera toujours dsirer. Pourquoi? C'est que le roman requiert un -style adquat et qu'on n'crit pas un roman comme on compose une -chronique de journal, ou un rcit de voyage. Dans quantit de -productions littraires, l'attrait du style constitue le premier des -dons. Pour le roman, la seule qualit qui importe, c'est celle en vertu -de laquelle le lecteur oublie qu'il a devant les yeux une histoire -invente par un monsieur et croit vritablement, pendant quelques -heures, assister au spectacle d'une action qui se droule sous ses yeux, -dont il voit s'agiter les figurants de faon que, sa lecture acheve, il -lui semblera s'veiller d'un rve, ou revenir de quelque autre monde. -Que si vous interrompez ce charme par le simple accident d'un vocable -rare, d'un savant artifice de style, c'en est fait du miracle et il ne -se renouvellera dsormais que difficilement. C'est une erreur de penser -que le plus bel loge que puissent adresser un romancier ses lecteurs, -consiste s'crier, au beau milieu de leur lecture: _Mon Dieu, que cet -auteur crit donc bien!_ Je ne veux pas dire par l qu'il faille que -ces mmes lecteurs s'arrtent pour constater des incorrections de style -de leur romancier. Dans l'un et l'autre cas, la magie du rcit est -galement interrompue. Mon unique secret consiste me faire oublier, en -tant qu'intermdiaire entre mes lecteurs et la fable de mon livre. Mais -le style, pour oprer un tel prodige, doit varier en proportion mme o -varie l'action du roman. Il est clair, d'ailleurs, que ce n'est l qu'un -facteur secondaire, subordonn d'autres qualits, infiniment -suprieures, et dont la possession assure au romancier le succs. -J'apprcie donc fort le style, que je relgue, sur l'chelle des valeurs -professionnelles, au troisime ou au quatrime rang. En somme, -voulez-vous mon dernier mot sur la question? Le romancier doit songer -avant tout la simplicit et la clart. Ces dons lui sont -indispensables, s'il veut agir sur le public moyen, qui constitue la -meilleure clientle et assure le vritable triomphe d'un roman. Or, la -simplicit et la clart s'accommodent parfaitement d'un style correct et -mme de ce qu'on est convenu d'appeler un beau style...--Au fond, -Blasco Ibez tant lu comme personne n'a, de toute la gnration de -romanciers qu'a connue le XIX^{me} sicle espagnol, t lu, les -jugements contradictoires de certains critiques sur son style, il est en -droit de n'y attacher qu'une importance secondaire. Son style, ce n'est, - mon avis, ni celui du naturalisme--consignant, avec une strile -application, des gestes insignifiants--, ni celui du psychologisme, ce -naturalisme appliqu l'me et qui enregistre patiemment les faits les -plus menus de la vie mentale. Blasco s'est gard de tomber dans le pige -que tendaient son essor novateur ces deux systmes, confondant l'art, -qui est une synthse, avec la science, qui procde par analyse, et ses -romans ne furent jamais des monographies crites en style d'inventaire. -Il a su viter aussi le dfaut des symbolistes, dont l'imagination se -diluait en songes brumeux et qui, dnus du sentiment des contours -prcis, n'ont pas russi possder de style. Son style, lui, qui -consiste essentiellement dans l'idalisation harmonieuse de la ralit, -s'il lui arrive de s'orner d'un rel dploiement d'loquence, c'est -lorsqu'il atteint aux sommets du grand art, et je crois qu'aucun de ses -lecteurs ne me contredira, si je remarque que c'est, chez lui, accident -frquent. - -A nul grand crivain moderne mieux qu' Blasco Ibez ne s'applique -donc, en Espagne, la dfinition d'un rudit universitaire bordelais, feu -Paul Stapfer, dans son curieux livre: _Des Rputations Littraires_[119]: -Qu'est-ce que le style? Je le dfinis: l'expression naturelle d'une -personnalit forte dans une criture originale, quelquefois travaille, -mais le plus souvent libre du besoin anxieux de la perfection -exemplaire. - - - - - X - - Etat de la littrature Valence avant Blasco Ibez.--Importance - des _Contes_ de ce dernier pour l'apprciation de ses romans - valenciens: _Arroz y Tartana_, _Flor de Mayo_, _La Barraca_, _Entre - Naranjos_, _Snnica la Cortesana_, _Caas y Barro_. - - -Quel tait l'tat de la littrature Valence, lorsque Blasco Ibez -commena d'crire ses romans valenciens? A la diffrence de la -Catalogne, dont l'idiome ne diffre pas essentiellement de celui qui se -parle dans la cit du Turia et qui est devenu langue littraire, Valence -n'avait connu, aux premiers temps du romantisme, qu'une renaissance en -castillan. Sa vieille langue, qu'Ausias March et Jaume Roig avaient si -bien manie, dont Cervantes admirait la molle suavit, laquelle -s'attache encore quelque chose des couleurs et des parfums de la -_Huerta_, sa vieille langue y tait tombe l'indignit d'une sorte -d'argot et les efforts de V. Boix, de T. Villarroya, de Pascual Prez -pour la revivifier taient demeurs sans rsultats sensibles, lorsque, -en 1878, le relieur Llombart fonda la socit littraire d'amis de -Valence qu'il baptisa du nom, pittoresque et local, de _Rat-Penat_. Mais -les collaborateurs de son _Almanac_ furent surtout des Catalans ou des -Majorquins et cette institution resta sans influence sur le peuple. Le -valencianisme ne repose pas, en effet, comme le catalanisme, sur -l'nergique affirmation d'une personnalit ethnique et morale et -l'idiome valencien, par suite, ne saurait, comme le catalan, assumer la -dignit de langue nationale, impose par une lite d'crivains tous -les usages de la vie civique. Des deux plus grands potes qu'a compts -Valence dans la seconde moiti du sicle dernier: Vicente Wenceslao -Querol (1837-1889) et Teodoro Llorente (1836-1911), le premier est -surtout connu comme auteur de _Rimas_ (1877) en castillan et agences -sur le patron classique, tandis que le second, sorte de sous-Mistral -dont l'rudition ne s'est jamais mise cet exact niveau o l'artiste -communie avec l'me populaire, a partag le meilleur de sa carrire -d'crivain entre le culte de la muse castillane et la potisation, en -vers valenciens: _Llibret de vrsos_ (1884-85) et _Nu llibret de -vrsos_ (1902), de motifs de vie locale interprts selon les normes -bourgeoises. Et quand, en 1907, un autre crivain bilingue, Eduardo L. -Chavarri, publiera ses _Cuentos lrics_,--22 contes en valencien, avec -une fantaisie sur le wagnriste et autant d'illustrations la plume--, -En Santiago Rusiol aura soin d'observer, au _prologue_, qu' Valence -_ahon no ms s'ha escrit en vrs, en broma, p'el teatre, posarse a -escriure en prsa seria es una gran rebeli..._[120]. Et D. Teodoro -Llorente lui-mme dclarera, dans le n de Novembre 1907 de _Cultura -Espaola_, p. 1.011, propos de ce livre: Hlas! le valencien que l'on -parle aujourd'hui, surtout dans la capitale, est le dtritus (_sic_) -d'une langue qui a cess d'tre cultive, impropre la production -littraire, mme dans les genres les plus simples et les plus -familiers...! Blasco n'avait donc pas hsiter, quoi qu'en ait -prtendu M. Jean Amade en 1907 dans ses _Etudes de Littrature -Mridionale_[121], sur le choix de la langue de ses premiers essais: le -castillan seul tait pour lui de mise, s'il voulait connatre autre -chose que la petite gloire d'un petit cercle d'amateurs. Quant aux -thmes mmes de ses narrations, en les choisissant dans sa province, il -ne risquait pas de s'entendre objecter par la critique de son pays -l'troitesse de ce cadre local, puisque, depuis sa renaissance avec -Fernn Caballero et Trueba, la _novela de costumbres provinciales_ tait -demeure l'une des formes les plus cultives du roman espagnol, o les -noms de P.-A. de Alarcn, de Juan Valera, de Mme Pardo Bazn, de -Pereda, de Palacio Valds, de Salvador Rueda, de Picn, de Leopoldo -Alas, d'Arturo Reyes, de Picavea, de Polo y Peiroln, sans parler des -Catalans, rappellent l'hispanologue le souvenir d'oeuvres d'intrt -local, toutes, sous des aspects divers, fort curieuses. Mais aucun des -crivains prcits n'avait abord le domaine valencien et si les auteurs -de _Sainetes_ et autres compositions du thtre populaire en -valencien,--tel, par exemple, Eduardo Escalante, mort en 1895 et qui -semble avoir t le descendant levantin du madrilne Ramn de la -Cruz,--avaient dj esquiss quelques-uns des types qui passeront dans -les romans de Blasco, l'on peut bien dire qu'en somme, avant lui, le -domaine exploiter tait rest peu prs vierge et qu'il y avait -entreprendre, pour cette admirable rgion mditerranenne, l'tude -pittoresque et pntrante des lieux et des tres, la peinture des choses -en mme temps que la psychologie du peuple que, pour d'autres rgions de -l'Espagne, d'autres avaient dj entreprise. - -L'on ne saurait, d'autre part, aborder l'examen des romans valenciens de -Blasco sans jeter un coup d'oeil rapide sur ses contes, croquis -d'aprs nature, esquisses de dtail, dont la date exacte est assez -difficile fixer, mais dont plusieurs ont, de toute vidence, t -repris dans la suite pour les ouvrages de longue haleine qui vont tre -analyss. M. Ernest Mrime remarquait un peu cavalirement, lors de son -article de 1903 dans le _Bulletin Hispanique_, que le _dulzainero -Dimni_, qui promne infatigablement sa clarinette et son ivresse de -Cullera Murviedro, a fourni la matire de l'un des meilleurs contes. -Nous le retrouverons dans _Caas y Barro_, et peut-tre encore a-t-il -servi poser la bizarre figure de l'ivrogne mystique _Sangonera_, dans -le mme roman. Nous reverrons de mme Nelet, le petit ramasseur de -fumier, le _femateret_, dans _Arroz y Tartana_. Il y a bien d'autres -croquis de _payeses_[122], de _guapos_[123], de _churros_[124], ou de -pcheurs du Cabaal, que l'auteur n'a eu qu' sortir de ses cartons -(_sic_) pour les mettre la place qui les attendait. Comme il sied un -artiste conscient des tches futures, il n'a rien ddaign, il n'a rien -laiss perdre. Une lgende, une tradition populaire, une farce de -rapin, une plaisanterie de village, un conte de pcheur tranant dans le -sable de Nazaret (_sic_), tout lui est bon, et il en tirera d'aimables -petits tableaux de genre... Cela est d'une psychologie trop -rudimentaire, en vrit. - -Si l'on en croyait une indication qui figure la page de garde de tous -les romans de Blasco, ces contes auraient t traduits en franais: -_Contes Espagnols, par G. Mntrier, Paris_. C'est l une erreur, du -moins jusqu' ce jour. Le traducteur--qui a, malheureusement, fort -abrg cette oeuvre--de _Entre Naranjos_, M. F. Mntrier, professeur -au lyce de Nantes, a, ma connaissance, publi les traductions -franaises de 17 contes: 5 dans le _Gaulois du Dimanche_ de Juillet 1906 - Avril 1907, 1 dans le _Journal des Dbats_ en Janvier 1907, 4 dans _Le -Matin_ en 1906 et 1908, 1 dans la _Revue Hebdomadaire_ en Juillet 1907, -1 dans le _Journal_ en Avril 1909, 1 dans le _Supplment Littraire_ du -Figaro en Octobre 1907, 1 dans les _Mille Nouvelles Nouvelles_ de Mars -1910 et 3, enfin, dans la _Semaine Littraire_ de Genve. Un autre -professeur, alors au lyce Ampre Lyon, M. F. Vzinet, a, de son ct, -publi en 1906 dans une Revue qui paraissait alors en cette ville, la -_Revue du Sud-Est_, la version lgante et nerveuse de trois autres -contes de Blasco, dont l'un: _La Tombe d'Ali-Bellus_, insr dans le n -du 1er Mai 1906, a t redonn dans le _Supplment Littraire_ du -_Figaro_ du samedi 23 Juin 1906, comme traduction originale de M. Marcel -Abel-Hermant. Quand le public franais aura sous les yeux la traduction -complte des _Contes_ de Blasco Ibez,--que le matre va enrichir trs -prochainement d'un troisime recueil, intitul: _El prstamo de la -difunta_--il jugera en connaissance de cause de leur originale et -peut-tre unique valeur et se convaincra que leur auteur ne pourrait -tre compar--car en Espagne, Mme Pardo Bazn, si bonne conteuse -soit-elle, est infiniment moins naturelle que Blasco et sa langue reste -trop artificielle pour pouvoir rivaliser avec celle, merveilleusement -simple et plastique, du romancier valencien--qu'au seul Maupassant, mais - un Maupassant qui serait all l'cole de Gorki et d'Andrjew. Il y a -l toute une galerie de personnages saisis sur le vif, inoubliables, de -types de paysans de la _Huerta_ attachs leur glbe: le pre Tfol qui -tue au travail sa misrable fille adoptive, la _Borda_, et Snto, le -pacifique, qui fait coup double sur l'Alcalde et son alguazil, et les -bandits comme Quico Bolsn _el roder_ et les _matones_, les -terribles bravaches, tels Visentico et le _Menut_, et les marins: le -vieux loup de mer, Llovet qui, tout us qu'il est, se porte au secours -d'une barque en dtresse, et Juanillo, et Antoico, et les pauvres -diables: _Dimni_ et sa compagne l'ivrognesse, et cette autre figure -inoubliable: le parasite du train, et tous et chacun de ces hros de -narrations savamment composes, sans longueurs, descriptives juste ce -qu'il faut pour fixer le milieu, d'un style net, expressif, d'un style -de voyant. Blasco, en vrit, tait n conteur. Il l'tait si -essentiellement que quelques-uns de ses romans pourraient tre ramens -des contes ou des nouvelles, allongs l'aide d'autres contes qui y -sont rattachs. Ce genre de roman tiroir est surtout manifeste dans -_Los Muertos Mandan_, d'o, parmi l'amoncellement des descriptions, des -digressions historiques et gographiques, l'on pourrait extraire une -admirable nouvelle: _Ibiza et le festeig_, chef-d'oeuvre d'une -centaine de pages, cependant qu'en vertu du mme procd, il serait -loisible d'extraire de _Sangre y Arena_ l'pisode du bandit _Plumitas, -novela picaresca_ de la meilleure tradition cervantine, et ainsi pour -d'autres romans. D'ailleurs, il ne sera pas, sans doute, inutile -d'observer que Mme Carmen de Burgos--bien connue en Espagne sous le -pseudonyme de _Colombine_--a opr, pour deux des romans de Blasco, -cette sommaire rduction, qu'elle a publie dans la collection madrilne -de _La Novela Corta_ (nos 130 et 139, 29 Juin et 30 Aot 1918), nous -donnant ainsi _Arroz y Tartana_ et _La Horda_ en un curieux raccourci. - -Dans les oeuvres de jeunesse de Blasco, il est ais de relever des -incorrections de style et une verve exubrante et indiscipline. Mais -quels charmes, en revanche, ont et auront toujours les pages o, artiste -fascinateur, il a su voquer la grce souriante de cette _Huerta_ -extraordinairement fconde, la puret classique de ses lignes, la -finesse de sa race naturellement lgante, les chantantes inflexions de -sa langue _ms dolsa que la ml_[125], la mollesse ionienne de son -paysage unique, dont la courbe harmonieuse s'tend du cap San Antonio au -rocher de Sagonte, et les drames que droulent travers cette -verdoyante meraude, enchsse entre la mer bleue et les sierras brunes, -les passions d'un sang aux hrdits orientales, toujours prtes -revivre dans l'amour ou dans la haine! Zamacois a bien rendu, en -quelques lignes, cette tonnante facult que possde Blasco de -reconstituer les ralits avec la puissance et la prcision de la vie. -Sa complexion, crit-il, le porte ressentir avec une intensit -extraordinaire l'amour de la Nature. Quoique crivant en prose, c'est un -vrai et trs haut pote de ce qui vit, un amoureux fervent de la terre, -tel ces prtres des vieux cultes qui saluaient genoux, par des -hurlements, le lever du soleil. Matre d'une palette opulente, il se -sert son gr des couleurs... Sous son incantation, les moindres -recoins de la plaine de Valence s'animent, s'veillent, tincellent de -tout l'embrasement lumineux du midi... La posie, nergique la fois et -paresseuse, de cette terre-sultane nous pntre et finit par dominer -notre esprit... - -Dans _Arroz y Tartana_, la premire de cette srie et qui est reste -jusqu'ici sans traducteur en notre langue, l'influence de Zola est -contrebalance par celle de Balzac et l'oeuvre ne saurait, aussi bien, -tre apprcie sa valeur exacte que par qui connat Valence et ses -moeurs, celles, surtout, de sa bourgeoisie. Le titre, lui seul, est -dj bien valencien, voquant cette vieille _copla_ que chantait Manuel -Fora, l'ex-fabricant de soie, pre de l'hrone du livre et qui est -cite la page 103: - - _Arrs y tartana,_ - _casaca la mda,_ - _y rde la bola_ - _ la valensiana!_[126] - -Elle signifie ce qu'en franais nous entendons exprimer lorsque nous -parlons de _jeter de la poudre aux yeux des gens_, soit donc de les -blouir par des discours, des manires, un luxe non bass sur la -ralit. La tartane est, d'autre part, un vhicule deux roues d'usage -ancien Valence et dont la dsignation, emprunte aux barques -mditerranennes voiles triangulaires dites: _voiles latines_, indique -assez le peu de confortable de ce mode de transport. Mais possder une -tartane pour ne point aller pied, n'en tait pas moins suprme luxe, -dt-on, pour en jouir, se contenter de manger du riz dans le secret de -la maison... L'intrigue d'_Arroz y Tartana_ est des plus simples. Doa -Manuela, fille du Manuel Fora que j'ai dit et marie un excellent -homme d'Aragon qui, force de labeur, s'est mis la tte d'un magasin -de draps l'enseigne des _Trois Roses_, cde, devenue riche, sa -boutique son premier commis, Antonio Cuadros, et ralise son rve -ancien de vie bourgeoise, o elle dilapide l'hritage paternel et fait -mourir son mari de dsespoir. Puis elle se remarie avec un ami -d'enfance, le mdecin Rafal Pajares, viveur qui lui donne trois enfants -et achve, avant de crever de dbauches, de l'appauvrir. Sa vie, -dsormais, ne sera qu'une suite d'expdients, jusqu' ce qu'elle tombe -entre les bras d'Antonio Cuadros, qui, enrichi la Bourse, en fera sa -matresse. Mais un crac survient. L'ami gnreux d'antan s'enfuit. Doa -Manuela, abandonne de tous, ayant caus, par sa mauvaise conduite, la -mort du fils qu'elle avait eu du premier lit, le brave Juan Pea, peut -enfin apprcier dans toute la plnitude de sa signification, matrielle -et morale, le vocable: ruine, avec lequel elle a jou si longtemps. Le -livre se clt sur le dramatique suicide, plus que mort naturelle, du -fondateur des _Trois Roses_, le vieil Aragonais D. Eugenio Garca, que -ses parents avaient nagure abandonn sur la place du march, devant -l'glise des Santos Juanes et qui, ruin lui aussi, s'y effondre de -dsespoir: d'abord ses genoux ployrent et il apparut agenouill en ce -lieu o, soixante-dix ans plus tt, son pre l'avait laiss; puis il -tomba foudroy sur le trottoir. Cette histoire naturelle et sociale -d'un groupe de la bourgeoisie valencienne est l'une des tudes les plus -solides et les plus consciencieusement travailles de Blasco Ibez. -L'oeuvre en est au 40^{me} mille. Elle montera rapidement, lorsque -l'on se sera convaincu que ces pages curieuses, clatantes et trs -loyalement documentes, constituent un tmoignage prcieux en mme temps -qu'un tableau unique dans toute la littrature rgionaliste espagnole, -o l'volution conomique et morale de la classe moyenne Valence peu -avant cette rnovation fondamentale que marque, pour l'Espagne, la date -fatidique de 1898, apparat admirablement fixe. Combien plus mritoire -est le livre, de ce point de vue, que telles oeuvres prtentions -analogues de Prez Galds: par exemple, pour Madrid, _Fortuna y -Jacinta_, et pour Tolde, _Angel Guerra_! - -_Flor de Mayo_ est du Sorolla transpos en caractres d'imprimerie. -C'est le plus beau roman qui, avant _Mare Nostrum_, ait t crit sur la -Mditerrane. Que l'on y rflchisse un instant. Notre littrature tait -riche en merveilleuses descriptions de l'Ocan, depuis les _Travailleurs -de la Mer_ jusqu' _Pcheur d'Islande_. Mais qu'avions-nous sur la -Mditerrane? Qu'est-ce que _Jean d'Agrve_--qui est de 1897--, ct -de ces marines barioles comme un mt de cocagne, sales comme les -embruns, sobres et hautes en couleurs, peintes comme on peinturlure le -bois sculpt, l'emporte-pice, des proues de navire? Mais si le cadre -est du Sorolla, les acteurs de ce drame en pleine mer latine ne -semblent-ils pas chapps la palette de Zuloaga, du Zuloaga de _La -Famille du Torero_, peintre grandiose auquel l'art espagnol aura t -redevable d'un regain de belles russites dans lesquelles Velasquez se -combine avec Goya? Oui, les touches de Blasco, dans ces 239 pages de -1895 que M. G. Hrelle n'a adaptes qu'en 1905--sans mme une _note_ -sur le sens du titre espagnol[127], ou la date originale de publication -de l'oeuvre--valent, comme l'crira M. Ritter, une de ces larges et -sommaires coules du pinceau synthtique qui a camp sur de si fires -toiles les danseuses et les gitanes de son pays. Dans ce drame, o le -ressouvenir du _Ventre de Paris_ apparat, fugitif, la description de -la _Halle aux poissons_ de Valence, le lecteur franais attendait le -dnouement de Prosper Mrime dans _Carmen_. Blasco eut le bon got de -nous viter une rdition du coup de poignard de D. Jos. Si son tableau -de la tempte, avec la rentre perdue des barques, a pu rappeler celui -de la _galerna_ qui constitue le morceau de bravoure du roman de Pereda: -_Sotileza_, combien fade apparat, par contre, le doucetre -spiritualisme du romancier santandrin en prsence de ce pessimisme -vigoureux et bien observ, dont la saveur laisse dans l'me une -impression physique aussi amre et excitante que celle d'un virginia sur -le cerveau d'un fumeur! C'est un roman de pcheurs du Cabaal. Tona -s'tait marie Pascualo, tomb la mer par une nuit de bourrasque. -D'abord mendiante pour lever ses deux fils, Pascual et Tonet, elle n'a -pas tard se tirer de misre en transformant en bar la vieille barque -de son mari naufrag. C'est l que poussent Pascual, un gros garon -docile et travailleur que l'on surnommera, cause de son air de -sminariste bien nourri, le _Retor_--le _Recteur_--et son frre Tonet, -vagabond et coureur de jupes. Maris, l'un avec Dolores, l'autre avec -Rosario, deux types adverses de vendeuses de poissons valenciennes, -Tonet s'acoquine avec sa belle-soeur, nagure sa fiance, et le brave -_Retor_, qui va mthodiquement une belle aisance par tous les moyens -honntes, y compris celui de la contrebande, ne s'aperoit de son -infortune conjugale que tout juste temps pour jeter la mer le frre -perfide et prir lui-mme dans la tempte o disparat galement celui -qu'il croyait son fils, Pascualet, et qui lui tait finalement apparu -comme le fruit des amours de sa femme avec Tonet. On trouve, dans ce -court roman, des esquisses inoubliables de commres et de compres -levantins: la _ta Picores_, sorte de lionne de la halle aux poissons; -le _to Paella_, pre de Dolores; le _sior Martines_, douanier andalous -qui s'entend tromper les femmes tout en vivant leurs dpens; la -petite Roseta, blase avant l'ge, en gamine errante des bords de l'eau. -Et quelle eau-forte que celle de ce caf de _Carabina_, o l'on dcide, -sur les conseils de Mariano _el Callao_, l'expdition de contrebande -Alger! Dans le rcit de cette expdition, dit justement Zamacois, -Blasco Ibez se surpasse et se bonifie, en quelque sorte, lui-mme. La -blancheur de la plage sablonneuse qui rverbre les rayons solaires, la -quitude des barques tendues le long du rivage dans un laisser-aller -presque intelligent, comme si elles eussent eu conscience de leur repos, -la verte srnit de la mer, fige dans l'ardeur de midi, le silence, -l'norme silence qui remplit l'espace azur, et, parfois, dans les fonds -d'horizon lumineux, l'clair blanc de quelque voile, semblable la -poitrine d'une mouette: tableau tonnant qui pourrait tre sign -Sorolla. - -Entre _Flor de Mayo_ et _La Barraca_ il y a: _En el Pas del Arte_ et -il y a aussi l'intermde du bagne de San Gregorio, o -Blasco,--_caballero preso por escribir cosas en los papeles_[128], -comme dira le _Magdalena_ du conte: _Un Hallazgo_[129],--connut -l'aristocratie des galriens: les _presos de sangre_[130] y ddaignant -les simples _ladrones_[131] et put tudier l'aise cette masse de -chair d'hommes en perptuelle bullition de haine. Blasco, cependant, -demeurait--crivain rebelle, mi-artiste, mi-agitateur politique--comme -perdu dans sa capitale de province et le public des autres provinces -espagnoles ignorait presque son nom. Quant la critique, toujours -identique elle-mme, si elle s'puisait au service des rputations -consacres, elle persistait maintenir la conspiration du silence sur -ce nouveau, qui tait venu bouleverser tous les critres reus dans -les bureaux de rdactions bien pensantes de la capitale de la _meseta -central_. L'un de ces critiques madrilnes, M. E. Gmez de Baquero, -crivant dans _Cultura Espaola_ de Novembre 1908 une tude d'ensemble: -_Las novelas de Blasco Ibez_[132], avait encore soin d'observer que ce -n'avait t que peu peu, _poco poco_, que son renom littraire -s'tait superpos celui de l'agitateur politique et du publiciste -_rvolutionnaire_ (_sic_) et que l'aurole de l'crivain avait -clips celle, plus infrieure, du tribun populaire ou _dmagogique_ -(_sic!_) Et celui qui tait alors Chef de Publicit l'_Instituto -Nacional de Previsin_, de s'tendre complaisamment sur ce qu'il -qualifiait d'humanitarisme dmocratique, qui considre avec indulgence -les faiblesses et les vices des humbles et rserve aux classes -suprieures, aux puissants et aux heureux, les svrits de la -critique..., ajoutant que les ides de Blasco Ibez, comme celles de -ceux que l'on a coutume d'appeler vulgairement _gens d'ides -avances_, taient dfinies principalement par leur aspect ngatif. -Cette conspiration du silence, _La Barraca_ l'avait brise, lors de sa -publication au rez-de-chausse de cette retentissante tribune qu'tait -alors _El Liberal_ de Madrid, puis en volume chez Fernando Fe en cette -ville, en 1899. Ecrite d'Octobre Dcembre 1898 dans le hall tapageur -du _Pueblo_, au milieu des troubles--manifestations contre la guerre de -Cuba--de Valence, cette oeuvre, comme l'a dj remarqu Ritter, -restera donc assez peu considre par les Espagnols lettrs et -mondains, jusqu' ce que la conscration mondiale due la version -d'Hrelle les eut forcs, en 1901, de s'avouer vaincus. Elle continuait -dignement l'entreprise commence avec les deux prcdentes: de peindre -sous ses divers aspects--citadin, maritime, champtre de la _Huerta_ et -champtre de l'_Albufera_--la vie de la rgion de Valence. Son action -est d'une simplicit pique, puisqu'elle se borne aux pripties d'un -cas de boycottage populaire. Par un accord tacite des habitants de la -_Huerta_, personne ne veut cultiver les champs o l'avarice d'un -propritaire cruel, l'usurier Don Salvador, a laiss une suite de -misres et contraint son fermier, le _to Barret_, l'assassiner. S'il -arrive qu'un intrus, soit ignorance, soit misre, entreprenne de -labourer ces terres maudites, on l'avertit et, au besoin, on le -contraint de les abandonner. Mais voici venir Batiste, homme rsolu, -tenace, infatigable, qui osera faire front la sourde conspiration de -ses voisins. Victime d'injustices, il tient tte aux provocateurs et -finit par s'imposer aux faux braves qui le menacent. Il allait -recueillir le fruit de son travail, lorsqu'un redoublement de haines a -raison de ses efforts. Son fils, que les gamins ont plong dans une -naville, meurt des fivres contractes la suite de ce bain forc. Son -cheval, qui est son meilleur ami, est frapp tratreusement. Sa -_barraca_--cette chaumire valencienne chante en vers aimables par -Llorente et dont l'effigie caractristique, par Povo, orne la couverture -du roman--est incendie. Sur les ruines de son effort dtruit -stupidement, s'rige, tragique, la figure du lutteur, qui a tent de -dfier cette chose implacable que d'aucuns dnomment destin et qui, de -son vrai nom, s'appelle la mchancet des hommes. _La Barraca_, disait -M. Gmez de Baquero, passe avec justice pour l'un des meilleurs romans -de Blasco Ibez. Elle est courte. Son action est fort simple et se -droule avec une clart, une logique qui ne laissent rien dsirer. Les -personnages ont le relief des tres vivants et le drame est si naturel, -il est prsent de faon si objective et impartiale et avec tant -d'artistique vigueur, qu'il nous meut profondment. J'ajouterai que ce -livre, par sa position catgorique des problmes sociaux, jusqu'alors -vite avec une tnacit touchante par les grandes vedettes du roman -espagnol, fait date doublement. Livre admirable, dira Zamacois, son -auteur l'a vu comme il fallait, d'un coup d'oeil, et l'a crit avec -une vhmence, une limpidit de style inimitables. Toute l'me arabe, -sauvage et patiente, des gens de la _Huerta_, palpite ici... Dans -l'histoire du roman espagnol contemporain, ce livre restera comme un -modle dfinitif de notre littrature rgionale. Et un critique aussi -mticuleux et difficile que l'ex-professeur d'espagnol Paris, M. -Peseux-Richard, se voyait contraint de confesser, dans la _Revue -Hispanique_ de 1902[133], propos de ce roman auquel il reprochait le -manque de rigueur de plan et d'art de la composition, qu'il y a -quelque chose de plus fort que toutes les rgles et de plus efficace que -tous les prceptes didactiques: c'est la puissance d'motion -communicative qui donne M. Blasco Ibez une place part entre tous -ses contemporains. M. Peseux-Richard et acquiesc, sans doute, aussi -un constat d'ordre peu grammatical, certes, savoir: que cette -puissance d'motion de Blasco Ibez dcoulait de l'me mme de -l'crivain, selon une anecdote autobiographique que j'emprunte encore -Zamacois: _La Barraca_ a t crite d'un trait et dans un tat -d'hyperesthsie qui ne faisait que crotre et s'exasprer mesure -qu'approchait le dnouement. Les deux derniers chapitres, plus -spcialement, le jetrent dans un tat de dsquilibre mental. Il eut -des hallucinations. La nuit o il acheva l'oeuvre, il avait travaill -jusqu' l'aube. Seul dans la pice, il leva la tte au moment o, sur la -dernire feuille, il traait le point final. Devant lui, _Piment_, le -_guapo_ fainant, terreur de la _Huerta_, tait assis. L'impression fut -si violente, que Blasco jeta la - -[Illustration: BLASCO IBEZ EN COMPAGNIE DE QUATRE MTIS--DONT -QUELQUES-UNS PORTENT L'PE CROISE LA CEINTURE, EN SOUVENIR DE -L'POQUE DES CONQUISTADORS--DANS SA COLONIE NUEVA VALENCIA] - -[Illustration: LA FORT VIERGE NUEVA VALENCIA] - -plume et, reculant comme s'il craignait une attaque par derrire, s'en -fut sa chambre coucher. L'ombre tragique du bandit tu par Batiste -restait immobile, les coudes appuys sur la table de l'crivain, prs de -la lampe, parmi le silence du grand hall obscur. - -_Entre Naranjos_ est un roman d'amour que les femmes ont toujours -favoris de leur prdilection. Aujourd'hui encore, en Espagne et en -Amrique, Blasco est, pour beaucoup de lectrices fminines, l'auteur de -_Entre Naranjos_, qui a dpass le 50^{me} mille. J'ai connu de -dlicieuses jeunes filles, Madrid, qui avaient fait leur livre de -chevet de ce roman terriblement amoral et voluptueux, dont j'ai dj dit -que la traduction franaise est trop incomplte pour en donner une juste -ide. Ce qui le sauve, peut-tre, aux yeux des mamans, mme les plus -dvotes, c'est son ambiance potique. On sait, d'ailleurs, que Blasco -traite les choses de l'amour avec cette manire rapide et chaste qui est -le propre des grands matres. Blasco Ibez, dit le prtre Cejador, est -de ces artistes qui ennoblissent tout ce qu'ils touchent, parce qu'il -est de ceux qui, par nature, sont des matres et de virils artistes. -_Clarn_ a parl nagure du temprament sanguin de Blasco et Andrs -Gonzlez-Blanco, qui cite le critique d'Oviedo, n'a pas laiss de -remarquer opportunment, p. 577 de son livre, que _sus novelas son -castas, sobrias como la Naturaleza_[134]. Mme au milieu des -descriptions voluptueuses d'_Entre Naranjos_, le renoncement foncier de -Blasco transparat, qui est celui que formulait Moras dans la stance, -si belle: - - Ne dites pas: la vie est un joyeux festin! - Ou c'est d'un esprit sot, ou c'est d'une me basse... - -Voici la fable du livre, o, comme je l'ai dj not, on a voulu voir -une influence diffuse de D'Annunzio. Un jeune homme d'Alcira, petite -cit dont les blanches maisons semblent flotter sur le vert ocan des -champs d'orangers et des palmeraies qui l'entourent, Rafael Brull, fils -d'un _cacique_--ce hobereau bourgeois de varit spcifiquement -espagnole--tombe, la suite d'une rencontre de hasard, perdument -amoureux d'une chanteuse d'opra, fille d'un mdecin du lieu, Leonora -Moreno, dont les aventures galantes de par le vaste monde ne se comptent -plus. Quand, aprs une longue rsistance aux assauts passionns de -Rafael, la belle Walkyrie--car c'est une spcialiste des rles de -Wagner--s'est enfin donne et lorsque, pour chapper aux potins -malveillants de ses concitoyens jaloux et aux perscutions que font -subir au jeune Brull sa mre et un factotum, Don Andrs, type de vieux -sigisbe croqu de main de matre, l'on a dcid de fuir Naples--le -couple s'est, avant cette fugue, passagrement install dans un htel de -Valence--Rafael, sermonn par Don Andrs, qui a vite dcouvert le refuge -des deux tourtereaux, cde aux objurgations du familial Tartufe, et, -esclave du qu'en dira-t-on, abandonne lchement sa matresse pour s'en -revenir Alcira, o il poursuit sans remords sa carrire de dput -_con distrito propio_[135] et d'influent propritaire terrien, mari - une femme laide et riche qu'il n'aime pas et pre d'une famille -procre sans enthousiasme. Mais un jour--huit ans se sont couls -depuis son couard abandon de Leonora--qu'il a prononc la Chambre, -Madrid, un discours particulirement enthousiaste, en faveur des -prrogatives de l'Eglise et du budget des cultes, rfutant la thse d'un -vnrable dput rpublicain o il me semble que Blasco ait voulu -rincarner son ancien matre Pi y Margall, une dame, qui a eu la -patience de l'entendre jusqu'au bout de cette interminable autant -qu'insincre harangue, se rvle, la sortie du palais des -Reprsentants, comme n'tant autre que Leonora, de passage Madrid pour -Lisbonne, o elle va chanter Wagner au San Carlos. Vainement Rafael, -dont la flamme s'est allume de nouveau, plus violente que nagure, -essaie-t-il d'attendrir celle qu'il a regrett, si souvent, d'avoir -quitte. Il s'entend dire par cette femme altire de rudes vrits, puis -la voit disparatre, fantme symbolique de l'amour, jamais. Dsormais, -il ne sera plus,--pour n'avoir pas su garder Eros au moment o celui-ci -s'offrait,--qu'un mort vivant, promenant son cadavre travers la -comdie sociale des milieux bourgeois d'Espagne, car _el amor no pasa -ms que una vez en la vida_[136]. - -Zamacois, qui a reu de Blasco plus d'une confession, a rapport tout au -long l'aventure vcue par l'auteur et par lui mise la base de _Entre -Naranjos_, ainsi que je l'ai insinu, moi-mme, plus haut: Il est dans -ce roman une partie autobiographique fort intressante. Blasco Ibez -avait connu, dans un de ses voyages, certaine artiste russe, contralto -d'opra, femme extraordinaire, belle, forte et sadique comme une -Walkyrie, qui parcourait le monde en compagnie d'une pauvre soubrette, -qu'elle flagellait cruellement dans ses accs de mauvaise humeur. Il eut -avec elle des amours de cauchemar, vhmentes et brves. L'artiste, avec -sa haute taille et ses biceps d'acier, tait une vraie Amazone, jalouse -et agressive, de celles dont leurs amants doivent se dfendre coups de -poing. Instinctivement, son temprament rebelle se refusait se donner -et chaque possession demandait une scne atavique de lutte et de -rsistance, o les baisers ne servaient qu' tancher le sang des -horions... C'est de cette aventure que Blasco a tir un livre exquis, -dont le dnouement rappelle le geste mlancolique de ces mouchoirs -brods et parfums qu'une main amie de femme agite, mouills de larmes, - l'instant des dparts suprmes, des adieux qu'on pleure plus que l'on -ne profre, de loin--livre exquis, je le rpte, parce que fleurant, lui -aussi, la tragdie, la grande tragdie non sanglante des jeunes -illusions perdues. - -_Snnica la Cortesana_ a prt un trange malentendu de la part des -critiques. En sa qualit de reconstitution historique, se dtachant, -ce titre, du cadre des prcdentes oeuvres, on n'a rien trouv de -mieux que de la traiter isolment, et personne jusqu'ici ne semble -s'tre aperu qu'elle continuait la srie des romans valenciens. M. -Gmez de Baquero y voit une oeuvre singulire et une exception dans -la galerie des romans de Blasco Ibez; Zamacois crit qu'elle -constitue, dans la technique de Vicente Blasco Ibez, un geste -part; Andrs Gonzlez-Blanco s'en dsintresse, ou peu prs, et cela, -sous l'trange prtexte du _grcum est, non legitur_ mdival et, -encore, parce qu'il s'imagina que l'auteur manquait d'ducation -classique et, par suite, ne pouvait baser sa composition que sur de -_bien dbiles puntales_[137]. D'autre part, il est amusant de -constater que ces mmes critiques qui se refusent d'examiner _Snnica la -Cortesana_, justifient leur paresse spirituelle par un renvoi la -_Salammb_ de Flaubert. J'imagine, crivait dj M. Ernest Mrime en -1903, qu'il fut... sollicit ce tour de force, d'abord par l'exemple -de Gustave Flaubert, qui en a ralis un semblable dans _Salammb_, -etc. Et, un peu plus loin, il dfinissait Blasco: Un disciple de -Flaubert, qui s'applique l'imiter de son mieux. Du moins, -l'ex-professeur de Toulouse reconnaissait-il que l'auteur s'tait -srieusement document et avait tudi en conscience les anciens et -les modernes, de Tite-Live et Strabon jusqu' Hbner et Chabret. Et -ceci ne laisse pas d'appeler quelques rectifications. D'abord, une -ncessaire remarque sur l'troitesse des horizons comparatifs d'exgtes -qui ne trouvent citer que _Salammb_, l o--depuis le clbre roman -de 1834: _The last days of Pompeii_, o Bulwer Lytton marquait la voie -tant d'pigones, jusqu'aux vocations gyptiennes de Georg-Moritz Ebers, -dont _Eine gyptische Koenigstochter_ compte, depuis 1864, plus de 15 -ditions et _Uarda_, qui est de 1877, a t tant de fois traduite, -jusqu' la _Thas_ d'Anatole France, au _Quo Vadis?_ de Sienkiewicz et -l'_Aphrodite_ de Pierre Lous,--il faudrait un volume pour consigner la -bibliographie complte du roman archologique. Ensuite, une autre -observation sur le surprenant oubli--de la part d'rudits de formation -classique--de la plus prcieuse des sources antiques sur la guerre que -soutint Sagonte avec Hannibal. J'ai nomm Silius Italicus et son pome -latin sur les _Guerres Puniques_. Mais il faut croire que cet oubli est -ancien, puisque, ds Septembre 1836, E.-F. Corpet dfinissait le pote -comme tant le moins lu, le moins tudi, le moins connu de tous ceux -de la dcadence[138]. Il et suffi de _lire_, non de _citer_ le travail -du mdecin de Sagonte, D. Antonio Chabret: _Sagunto, su historia y sus -monumentos_[139], pour y trouver, ds la p. 6 du t. I, un renvoi -Silius Italicus, que nous devons, avec raison, considrer comme -l'Homre de la cit invincible. D'autre part, l'historien franais -Hennebert avait fort bien expos, dans son _Histoire d'Hannibal_[140], -les particularits du sige de Sagonte lors de la II^{me} Guerre -Punique et quelques dtails techniques de ce sige taient, au surplus, -mis en lumire par le philologue Raimund Oehler en 1891, au t. 37, p. -421-428, des _Jahrbuecher fuer classische Philologie_[141], comblant -ainsi une regrettable lacune des successifs diteurs et commentateurs de -Tite-Live. Blasco Ibez m'a avou, lorsque je le priai de me dire -comment il s'tait prpar crire _Snnica_, s'tre remis au latin -uniquement pour lire Silius Italicus dans le texte, sachant qu'il y -trouverait, aux deux premiers livres des _Puniques_, une excellente -description de l'origine, de la situation et des vicissitudes de -Sagonte--appele jusqu'en 1877 Murviedro par les Espagnols--lors de sa -prise par Hannibal, dans l'automne de l'anne 219 avant Jsus-Christ. -Qu'il se soit enquis aussi de ce qu'en disaient Polybe, III, 17, et -Florus, II, 6, je crois bien en tre sr. Mais enfin, l'on voit qu'il ne -procda nullement la lgre dans cette tentative de reconstitution du -drame o succomba l'antique _Arsesacen_ des Ibres et s'il l'entreprit, -ce fut, je le rpte, pour complter ses peintures de la vie valencienne -par le tableau d'un des pisodes les plus glorieux du pass de l'antique -Province Tarraconaise: entreprise, on le voit, en parfaite conformit -avec son programme rgionaliste d'alors. Voici, d'ailleurs, ses propres -paroles: J'obissais au dsir de faire quelque chose d'pique et de -grandiose sur ma terre natale. Lorsque parut _Snnica_, le roman antique -tait assez de mode. Mais la vritable cause de la composition de cette -oeuvre, c'est celle que je viens de dire. _Snnica_ a t traduite en -anglais par Frances Douglas, en portugais par Riveiro de Carvalho et -Moraes Rosa, en allemand par Leydhecker et, naturellement, en russe. En -France, c'est peine si on l'a connue par son titre et par quelques -lignes insignifiantes de critiques qui ne semblent pas mme l'avoir lue -jusqu'au bout. J'en suis venu moi-mme l'oublier. Retenez, cependant, -que je ne l'ai crite que par valencianisme et parce que, chaque fois -que je contemplais les ruines de Sagonte, je sentais renatre en moi ce -dsir de reconstitution littraire. L'action du roman,--dont la beaut -plastique est extraordinaire et qui, n'en dplaise M. -Fitzmaurice-Kelly, lequel, en 1911, avait dcouvert, dans un article sur -la _Littrature Espagnole_ au t. XXV de _The Enciclopdia Britannica_, -que Blasco Ibez manquait de got et de jugement[142], est tout -autre chose qu'un livre trop htivement improvis--est la suivante. A -Sagonte vit une courtisane d'Athnes, Snnica, qui est venue s'y tablir - la suite de son mariage avec un trafiquant de ce grand emporium -mditerranen et que son veuvage a mise la tte d'une immense fortune. -Un Grec, Acton, errant par le monde, finit par chouer Sagonte, o il -devient le favori de Snnica. C'est pendant que se droule cette passion -qu'Hannibal, dguis en berger d'Ibrie, explore la cit et y trace les -plans du sige qu'il projette. Reconnu par Acton, dont le pre a t au -service des Carthaginois et y est mort, le futur vainqueur de Cannes lui -propose de le prendre son service et lui dvoile ses ambitieux -projets. L'offre est rejete par amour pour Snnica. Et le sige -commence. C'est ici que Blasco a fait le plus mritoire effort de -reconstitution antique. Si, dans l'ouvrage de Chabret, un chapitre -entier, traduit de l'tude publie par Hbner, en 1867-68, dans le -_Hermes_, est ddi l'emploi des bliers au sige de Sagonte--il -manque une semblable tude sur celui de la catapulte, dont l'exemplaire -retrouv aux ruines d'Ampurias et, s'il et t exhum alors, -certainement fourni la base[143]--Blasco sait, par de simples touches, -voquer infiniment mieux que l'archologue berlinois la vision des -assauts furieux o les hordes - -[Illustration: BLASCO VISITANT, EN 1914, LES PREMIRES TRANCHES DU -FRONT EST] - -[Illustration: AU QUARTIER GNRAL DE FRANCHET D'ESPEREY, LORSQUE -L'ACTUEL MARCHAL DE FRANCE COMMANDAIT LA 3^{me} ARME, EN 1914] - -numides, les sauvages tribus ibriques et jusqu'aux amazones africaines -se ruent l'assaut de ces murs cyclopens dont l'normit nous remplit -toujours de stupeur et que dominait la gigantesque masse de l'Acropole -avec ses temples d'Aphrodite et d'Hracls, cependant qu'au pied du -_clivus_[144] sacr s'rigeait l'effigie fatidique du serpent divin qui -tua le hros ponyme, Zacinthos, compagnon d'Hercule. Et quelle fresque -inoubliable que celle o l'on voit Thron, le gigantesque prtre -d'Hercule, succomber dans son duel effroyable avec Hannibal! Et quel -dlicieux tableautin, digne de Thocrite, que celui des amours -siciliennes d'Erocion, le jeune potier, avec Ranto, la chevrire, dont -l'idylle finit si tragiquement! Mais les jours de Sagonte sont compts. -Malgr l'ambassade d'Acton Rome,--prtexte pour Blasco d'une -vocation de la cit rpublicaine, o l'on voit le vieux Caton -admonester virilement le futur vainqueur d'Hannibal Zama, -Publius-Cornelius Scipion--la fire Sagonte o, de tous les points de la -Mditerrane, depuis les colonnes d'Hercule jusqu'aux rivages d'Asie, -affluaient les marchandises cosmopolites, doit s'avouer vaincue. Mais, -plutt que de se rendre, elle prfre prir dans les flammes, corps et -biens, et cet incendie final sert d'apothose la fatale figure -d'Hannibal. Snnica, fille de la cit de Minerve, o les femmes, vraies -desses, consolaient de leur splendide nudit la nostalgie des hommes, -disparat dans la tourmente et Acton, son amant, n'a mme pas la -consolation suprme de mourir embrass sa dpouille chrie. Tel est ce -livre de 369 pages, dont le 50e mille est dpass et o Blasco a su -trouver le frisson pique en retraant, pour ses compatriotes, les -pripties d'un drame dont tressaillit le monde antique et qui, -aujourd'hui encore, est pour l'Espagne motif de lgitime orgueil, au -mme titre que le drame de Numance. - -_Caas y Barro_, publi en Novembre 1902, a t mis en notre langue en -1905 par le traducteur de _Misericordia_, de Prez Galds (1900), -Maurice Bixio, Prsident du Conseil d'Administration de la Compagnie -Gnrale des Voitures parisiennes et qui, n en 1836, est mort cette -mme anne 1905. Sa traduction, du moins, n'est pas une belle -infidle[145] et permet au lecteur franais d'apprcier le bien fond -de la prdilection ressentie pour cette oeuvre par Blasco Ibez, qui -m'a avou un jour que la tragdie sur le lac avait pour lui l'attrait -qu'prouve un pre pour celui de ses fils dont le type, physique et -moral, se rapproche davantage du sien propre. _Es la obra_, m'a-t-il -dit, _que tiene para m un recuerdo ms grato, la que compuse con ms -solidez, la que me parece ms redonda_...[146]. Il est assez -difficile d'en exposer la fable, parce que celle-ci implique plusieurs -actions diffrentes, galement intressantes et qui se dveloppent -simultanment, toutes d'un ralisme psychologique merveilleux et -prsentant cette particularit curieuse que le premier chapitre met dj -en scne chacun des divers personnages. C'est une sorte de miroir o se -refltent les histoires de plusieurs familles dont l'existence se -droule parallle, une plaque sensible o se gravent toutes les -rudimentaires palpitations d'me d'un coin pittoresque d'humanit -espagnole. _Caas y Barro_ relate la vie des gens de l'Albufra, dont -Napolon avait fait le fief du conqurant de Valence, hros d'Austerlitz -et d'Ina, le marchal Suchet. Feu Mariano de Cavia, cet Aragonais qui -exera si longtemps Madrid le magistre de la critique journalistique, -dclarait que le livre lui donnait la fivre et le pntrait d'une -impression physique d'angoisse. La vapeur perfide et nervante de la -grande lagune, crivait-il[147], nous trouble et nous abat et nous -serions atteints par les cas de paludisme moral et social que nous -prsente le romancier, si les fleurs maladives qu'il fait surgir du -grand marais des volonts mortes et des apptits malsains ne -disparaissaient dans un dnouement horrible et effrayant... En somme, -on pourrait rsumer le livre en disant qu'un vieux pcheur, le _to -Paloma_, voit son fils, Tni, dvier de la tradition familiale et--tel -Batiste dans _La Barraca_--s'adonner en dpit de tous la culture des -terres, aid par une pauvre fille, timide, farouche et laide, qu'il est -all chercher aux Enfants trouvs, la _Borda_. Mais Tni a un fils, -Tonet, qui, amoureux nagure d'une certaine Neleta, a, au retour de la -campagne de Cuba, retrouv cette femme, marie un cabaretier, ancien -contrebandier, du nom de _Caaml_, type inoubliable de Sancho levantin, -dont le cocuage est le moindre souci. _Caaml_ mort, Neleta, enceinte -de Tonet, mais dans l'impossibilit de se remarier, en vertu d'une -clause testamentaire du dfunt, doit tout prix faire disparatre le -produit de ses illgitimes amours et ce sera le pre lui-mme qui, dans -sa barque, ira noyer l'innocent fruit de son adultre, pour, victime du -remords, se tuer ensuite dans ces mmes roseaux o des chasseurs ont -dcouvert le corps de l'enfant, rong par les sangsues du lac. Adultre, -infanticide et suicide, c'est moins la description de ces tares sociales -qui opre sur l'me du lecteur que l'habilit avec laquelle sont peints -les caractres et la nettet de tableaux o, tout en s'interdisant les -rpugnantes prcisions de la littrature physiologiste, Blasco Ibez -obtient une intensit d'motion rarement atteinte dans ses romans -antrieurs. Malgr, dit M. Ernest Mrime, une partie descriptive -encore abondante, l'action marche rapidement, l'intrt crot de scne -en scne; l'auteur laisse parler ou agir ses personnages; il est sobre -de rflexions philosophiques, exquises quand elles sortent de la plume -d'un Valera, mais qui risquent le plus souvent de faire dvier ou -languir l'action... La nettet du trait fondamental, la vrit du -costume, la proprit du langage, volontiers maill de locutions -populaires--voire d'expressions valenciennes pleines de saveur--, le -retour intentionnel de tel ou tel dtail typique, par-dessus tout la -connaissance directe et familire des moeurs, des habitudes, de la -coloration spciale que prend la pense en traversant les cerveaux de -l-bas: tout cela explique que quelques-uns de ses types, d'ailleurs -sortis du peuple, soient dj devenus populaires. Empruntons, une fois -encore, un savoureux dtail Zamacois. Blasco Ibez venait peine de -sortir de l'Albufra o, pour l'tudier de plus prs, il avait pass une -dizaine de jours pcher, dormant la belle toile au fond d'une -barque, qu'il se mit crire son roman, sans savoir comment il le -terminerait. L'automne commenait. Maintes nuits, d'une fentre de sa -proprit de la Malvarrosa[148], il contemplait la mer--tranquille, -murmurante, argente par la lune--tout en chantonnant la marche funbre -de Siegfried. Cependant, il ne laissait pas de mditer sur le chapitre -final de son livre. Soudain, il le vit. L'motion fut si forte que ses -yeux la ressentirent presque. Ce qui la lui avait suggre, c'tait le -souvenir du cadavre du hros wagnrien, tendu sur le bouclier et que -portaient les guerriers... Et pourquoi n'en et-il pas t ainsi, -conformment aux explications du romancier? Il importe de ne jamais -oublier, avec Blasco--plus accessible qu'aucun artiste aux surprises de -l'impression--, que l'_art est instinct_... - - - - - XI - - Les romans espagnols.--I Romans de lutte: _La Catedral_, _El - Intruso_, _La Bodega_, _La Horda_.--II Romans d'analyse: _La Maja - Desnuda_, _Sangre y Arena_, _Los Muertos Mandan_, _Luna Benamor_. - - -Dans tous les romans examins jusqu'ici, il est une ide qui apparat -dominante, aussi bien travers cette idylle d'amour qu'est _Entre -Naranjos_ qu'au cours des pripties du sige de Sagonte. Et cette ide, -c'est celle de l'universelle ncessit de la lutte pour la conqute de -l'argent. Mais le cadre o se droule l'pre bataille humaine--que ce -soit la _casita azul_[149] de Leonora, ou la tragique _barraca_ de -Tni, la plage, si proche de celle de la Malvarrosa, du Cabaal, ou les -fourrs millnaires de l'Albufra--, est si enchanteur, qu'on en oublie -l'horreur du drame auquel il sert de fond et que, malgr les -prdications loquentes de l'auteur contre l'gosme des classes -possdantes espagnoles, le lecteur tranger de Blasco Ibez, comme si -le subjuguait l'ivresse divine d'une Nature toujours victorieuse, -prouve, en dfinitive, une motion presque sereine au spectacle de ce -_struggle for life_ au grand soleil, en pleine joie mridionale de -vivre. Non, il ne saurait y avoir de douleurs profondes dans ce paradis -terrestre o les arbres ploient ternellement sous le faix de fruits -savoureux, o les rcoltes, en dpit de l'alternance des saisons, se -succdent comme jaillissant d'Edens inpuisables, o la magnificence -d'un simple coucher de soleil suffit consoler l'homme de ses chagrins -par la vertu souveraine d'une terre triomphatrice. Sans doute, Blasco -Ibez comprit-il qu'un renouvellement du champ d'action de ses rcits, -en rajeunissant sa verve et en fcondant son inspiration, aurait aussi -pour consquence d'agir plus efficacement sur l'me du public et que le -seul fait de transporter la scne de ses romans en d'autres contres de -l'Espagne, o la terre est plus pauvre et a t rpartie avec une -injustice plus criante, confrerait ceux-ci cette force de persuasion -dont manquaient, pour les raisons susdites, les oeuvres de sa premire -priode. Ainsi semble-t-il avoir t amen composer la double srie de -ses romans espagnols, que je crois devoir diviser en romans de lutte -et en romans d'analyse. M. Eduardo Zamacois a dit des premiers que -c'taient des livres de rbellion et de combat avant tout, des vhicules -efficaces de propagande rvolutionnaire, des armes puissantes, -lgantes, soigneusement trempes, de dmolition et de protestation o -rapparaissait l'ancien esprit belliqueux de Blasco, o l'homme -politique galait l'artiste en rivalisant avec lui, et o l'un et -l'autre, par une intime collaboration, avaient russi composer une -oeuvre belle et bonne dont l'utilit s'associait au charme, en une -heureuse union. M. Gmez de Baquero donnait, de son ct, la note -bourgeoise dans son article de _Cultura Espaola_, en reconnaissant que -c'taient des livres de combat, non de pure contemplation ou de -reconstitution esthtique et que, plus encore que la passion et la -partialit qui les animaient, ce qui leur nuisait, c'tait une profusion -de considrants historiques et d'enqutes sociales introduites par -l'auteur sous le couvert de ses protagonistes et constituant un lest -fort lourd pour des romans. Qu'au surplus l'esprit de Zola, du Zola des -_Trois Villes_ et des _Quatre Evangiles_, rapparaisse dans ces romans -d'action sociale, c'est ce qu'il serait malais de vouloir nier. Blasco, -comme Zola, a cru, dans ses quatre romans de lutte, lui aussi la -mission du romancier, sa fonction sociale et, se souvenant, sans -doute, que Mme Pardo Bazn elle-mme, avait, dans _La Cuestin -Palpitante_, reproch Pereda de s'tre confin peindre des toiles -toujours semblables, a voulu, en quittant Valence et sa _Huerta_, -montrer qu'il tait capable, telle la vie, de se renouveler sans -aucunement s'puiser. Quelqu'un pourrait-il objecter que Pereda, bien -que prisonnier de sa _Montaa_ santandrine, avait su faire--ainsi que -l'observera un ami, Menndez y Pelayo, au _prologue_ de _Los Hombres de -pro_--du roman social, c'est--dire discuter ces problmes dont -l'intrt est commun tous les hommes et prsenter un essai de solution -de ces grandes questions travers l'artifice d'un rcit romanesque? -Mais, de quelques spcieux sophismes que l'on enveloppe un mme -reproche, il n'est que trop manifeste qu'au fond de toutes les critiques -diriges Blasco pour avoir abandonn son domaine rserv de Valence et -des choses valenciennes et abord le roman social espagnol, ce n'est -point l'art qui est en cause, mais le dpit de mentalits timides, -qu'inquitent ces prdications, adresses, non point des lecteurs -sceptiques, pour qui le jeu des ides n'est que simple artifice, mais -la grande foule espagnole, afin de la galvaniser et de la pousser -cette action salutaire d'o jaillira, quelque jour, une Espagne -nouvelle. Et il n'est pas jusqu' M. Jean Amade, actuellement matre de -confrences, quoique non docteur s lettres, l'Universit de -Montpellier et l'un des plus zls dfenseurs franais de cette thse -conservatrice, qui, aprs avoir accumul les reproches l'auteur de _La -Catedral_, de _El Intruso_, de _La Bodega_, de _La Horda_, n'ait d -reconnatre que cet idal de Blasco paratrait toujours infiniment -noble et qu'il lui avait mme fallu un certain courage pour l'avoir -conu et exprim dans un pays comme l'Espagne![150]. - -Blasco Ibez a fait Zamacois la confidence que _La Catedral_, bien -que le plus rpandu, alors, de ses romans l'tranger--si la guerre -n'et pas clat, nous eussions connu Paris, l'Opra-Comique, une -_Cathdrale_ mise en musique par G. Hue, que M. Carr se proposait de -jouer au cours du tragique t de 1914--, tait cependant celui qui lui -agrait le moins: _Lo encuentro pesado_, s'tait-il cri, _hay en l -demasiada doctrina_...[151]. M. Andrs Gonzlez-Blanco s'est mme amus - en dtailler les hors-d'oeuvre, avec renvoi, pour chacun d'eux, la -pagination du livre. M. Gmez de Baquero, dans un volume de 1905[152], -les a censurs comme constituant un poids mort, qui retarde la marche -de l'action, divise et brise l'intrt. Mais le lecteur tranger, qui -n'est pas, comme ces critiques de Madrid, compltement blas sur la vie -sociale espagnole, trouve, au contraire, de tels hors-d'oeuvre -extrmement instructifs dans un ouvrage qui a pour but d'opposer une -religion purement formelle--symbolise par la cathdrale toldane--le -culte d'une humanit enfin consciente et de sa mission et de ses -destines. C'est ce qu'avait fort bien vu M. Georges Le Gentil, qui -professe actuellement le portugais en Sorbonne, lorsque, analysant _La -Catedral_ dans la _Revue Latine_ d'Emile Faguet[153], il crivait: La -Cathdrale que l'imagination romanesque dressait comme un symbole -mystique au milieu de la cit ensoleille et grandie par les souvenirs -lgendaires, apparat--et qu'on y prenne garde--comme le dernier vestige -d'un pass gothique et branlant qui nourrit, l'ombre, une floraison -vnneuse. L'action de _La Catedral_ se droule tout entire Tolde, -cit vnrable, belle et triste comme un muse, qui semble toujours -dormir, l'ombre de ses glises et de ses couvents, l'horrible songe -lthargique mdival de quitisme et de renonciation. Un anarchiste, -Gabriel Luna, aprs le plus lamentable des exodes travers l'Europe, -est revenu sa ville natale et se propose d'y achever ses jours prs -d'un frre, vieux serviteur du temple rig en 1227 par Saint Ferdinand. -Ayant appris que sa nice, Sagrario, vivait Madrid une existence -misrable de fille perdue, il russit la redonner son pre, qui lui -pardonne. La bont n'est-elle pas vertu divine et le pardon prcepte du -Christ? Luna, malade de la poitrine en consquence de ses courses de -paria, apparat comme un doux visionnaire pacifique, une vritable -figure de chrtien primitif. Il aime Sagrario, malade ainsi que lui, et -cette passion chaste et tranquille revt l'apparence des amitis -spirituelles o, mieux que les lvres, ce sont les mes qui se baisent. -Mais Luna a fait le rve d'une refonte sociale de l'Espagne. Nourri du -suc des doctrines rvolutionnaires cosmopolites, il se soulve l'ide -que sa patrie pourra continuer longtemps encore dans la routine -d'autrefois. Ses prdications agissent selon qu'il tait ais de prvoir -sur les cerveaux frustes d'un auditoire ignorant. La plbe n'en dgage -que la possibilit de jouissances brutales et sans lendemain. Une nuit -o l'anarchiste veille la garde de la Cathdrale, ses prtendus -disciples accourent en armes pour piller le trsor historique du saint -lieu. Car ils veulent tout prix, puisque les hommes sont gaux, -devenir semblables aux messieurs qui se promnent en voiture et jettent -leur argent par les fentres. Luna, pouvant de ce grossier -contresens, s'oppose de toutes ses forces la violence de telles -brutes. Mais l'un d'eux lui fracasse le crne d'un coup du trousseau des -clefs mme de la Cathdrale. Une fois de plus, les brebis, converties en -loups dvorants, mettent en pices leur imprudent berger, et Luna, tel -le Christ, paye de son sang le plus grave de tous les crimes: le crime -d'avoir t bon. Deux catgories d'esprits peuvent trouver leur compte -dans _La Catedral_: les avancs et les rtrogrades. Pour les uns, Luna -reste le prophte qui indique la voie. Pour les autres, il n'est qu'une -victime expiatoire documentant la chimre de tout projet de rforme -radicale de notre vieux monde. La vrit me semble tre que, dans ce -livre, Blasco n'entendait faire le procs du catholicisme--par des -arguments emprunts l'archologie, l'histoire, la mtaphysique et -jusqu' la tradition orale populaire--que pour remdier sa torpeur -doctrinale, sa stagnation d'ides, et le succs de l'oeuvre, en -Espagne mme, prouve qu'il y a assez bien russi, en dpit des -mcontents. - -L'anne suivante, en 1904, parut _El Intruso_. Si _La Catedral_ -symbolise la religion momifie qui s'carte des directions prsentes de -l'esprit en laissant sa longue histoire et au principe d'autorit le -souci de l'avenir, _El Intruso_, dont l'action se droule Bilbao, la -cit du fer et des mines, me semble incarner un autre aspect de cette -mme religion, son aspect moderniste, ses prtentions d'Eglise -militante, qui, fuyant les clotres, se mle au tumulte de la rue, -frquente les salons, publie livres, revues et journaux, fonde des -tablissements d'enseignement et des compagnies anonymes de navigation, -participe aux entreprises ferroviaires et minires et s'efforce, en un -mot, de vibrer tous les battements de la vie contemporaine. D. Manuel -Ugarte, critique dont la valeur est reconnue, a dit, la p. 62 de _El -Arte y la Democracia_, que ce roman de Blasco tait le plus -reprsentatif, le plus _social_ qui ait vu le jour en Espagne depuis -longtemps, et que, comme oeuvre de lutte et de sociologie, il -quivalait une rvolution. On ne saurait nier que cette littrature -d'ides, que cet art combatif fussent jusqu'alors chose inconnue aux -romanciers espagnols succs et la critique bourgeoise, qui s'en -tenait, en matire de solution des problmes sociaux, aux deux -topiques: _religion_ et _morale_, ne trouva rien de mieux, pour rfuter -la thse que Blasco faisait formuler par Aresti la suite du Comte de -Saint-Simon: _L'ge d'or, qu'une aveugle tradition a plac jusqu'ici -dans le pass, est devant nous_, que de ressasser les lieux communs -courants sur la soi-disant inefficacit d'une morale scientifique et de -citer les pages 31 et 34 du _Jardin d'Epicure_, d'Anatole France! Quel -est donc cet _Intrus_, dont l'vocation remmore le petit drame ibsnien -en un acte que Maeterlinck publia Bruxelles, en 1890, o l'on voyait -une famille attendre dans l'angoisse la prochaine visite de la Mort, et -qui, jou Paris, y avait produit une assez forte impression? -_L'Intrus_, c'est le Jsuite. Non pas le type de Jsuite conventionnel -qui, depuis Eugne Sue et bien avant lui dj, s'est cristallis dans -une littrature spciale. Les Jsuites espagnols ne sont pas une entit, -mais une ralit, dont l'influence se fait sentir dans les -manifestations les plus diverses de la vie conomique et morale du pays -et en ddiant Saint Joseph leur clbre Universit de Deusto, dont -l'architecture romane ne laisse pas de frapper le visiteur de Bilbao et -de sa banlieue, ils ne pouvaient mieux, selon de mot de Blasco, -illustrer, par l'image de ce saint rsign et sans volont, la puret -grise d'impuissant, leur mthode d'ducateurs d'une socit leur -image. L'opulent armateur Snchez Morueta unit, un coup d'oeil -infaillible pour les affaires, une volont diamantine. Tout lui russit. -L o d'autres se ruinent, lui s'enrichit. Lutteur infatigable, il a su -dompter la Fortune. Les proportions cyclopennes de cette figure mettent -mieux en relief le pouvoir illimit des Jsuites. Ceux-ci, peu peu, se -sont infiltrs dans l'intimit du foyer de cet homme d'action l'me -rude, qui n'en souponne d'abord pas le pril. Sa femme, Doa Cristina, -et sa fille, Pepita, sont entirement entre les mains des fils d'Ignace. -Quand l'armateur se rend enfin compte de cette trahison, il est trop -tard. La conspiration jsuitique l'treint. Se sentant vieilli et -triste, il n'aura plus le courage de la combattre. Et les terreurs de -l'au-del assaillent cet esprit sans lest mtaphysique. Il va Loyola -avec les siens, et s'y prpare, par une retraite spirituelle dans ce -monastre de Guipzcoa, bien mourir. En face de ce reprsentant des -patrons clricaux, Blasco a pos la tourbe misrable des mineurs, dont -le Docteur Aresti, ex-interne des hpitaux de Paris et cousin de Snchez -Morueta, est le guide spirituel, en mme temps que le sauveur de leurs -corps dshrits. Le roman,--de mme que le suivant, _La Bodega_,--se -clt sur une scne historique: la collision surgie entre radicaux et -catholiques lors du plerinage la Vierge de Begoa. Et, moins -alourdie de dissertations que _La Catedral_, cette oeuvre forte et -saine, bien rendue en notre langue par Mme Rene Lafont, chez E. -Fasquelle, en 1912, a mrit une mention et, en somme, des loges de la -_Revue d'Histoire Littraire de la France_[154], qui en exalta la -puissante signification sociale. - -_La Bodega_ est reste, par contre, jusqu'ici sans traducteur franais. -C'est vritablement fort dommage, car cette oeuvre, dans ses 363 -pages composes Madrid de Dcembre 1904 Fvrier 1905, me semble plus -finie, plus intense, aussi, que les deux prcdentes et, ne servt-elle -qu' rvler tant de superficiels connaisseurs de l'Espagne, -l'effroyable ralit de la misre agraire en ce pays, en cette -Andalousie tant vante, qu'elle devrait, et depuis longtemps, avoir t -traduite. Au lendemain de sa publication, une feuille bourgeoise, _El -Imparcial_ de Madrid, crivait, dans son n du 11 Mars 1905: Sville, -Mlaga, Cadix! N'est-il pas vrai que ces trois noms seuls, par l'trange -cristallisation d'une ide fausse, en sont venus signifier toute joie, - nier toute humaine douleur? Et cependant, c'est au spectacle de leurs -campagnes dessches, de leurs immenses domaines l'abandon et sans -culture; c'est en coutant la clameur des valets de ferme qui migrent, -entasss dans les cales des navires, ou qui meurent sur le sol natal, -que l'on pourrait appliquer ces trois provinces soeurs la triste, -l'ironique exclamation que Blasco Ibez place sur les lvres d'un des -personnages de son dernier livre, en face des campagnes dsertes de -Jerez et d'un peuple affam: _He aqu la alegre -Andaluca!_...[155].--Ici encore, nous sentons la froide main du -Jsuite, dont l'influence magntique apparat diffuse dans l'atmosphre -espagnole, soit qu'elle contraigne les ouvriers des champs assister -la messe pour ne pas se voir congdis par le patron, soit qu'elle -appelle sur les vignes, en un latin macaronique, la bndiction du -Seigneur. Et comme, dj, dans les tortueuses ruelles toldanes; comme, -aussi, dans les puits de mines de Bilbao, ce sera toujours, en ces -fertiles plaines andalouses, les mmes douleurs, la mme plainte immense -arrache aux dshrits, ceux du Nord comme ceux du Sud, par une -mme injustice sociale. Pablo Dupont, de lointaine ascendance franaise, -est propritaire des vignobles et des chais les plus renomms de Jerez. -Ce personnage, qui s'apparente intellectuellement la souche nergique -des Snchez Morueta, a un cousin, Don Luis, prototype du _seorito_ -andalous, prodigue, effmin, bravache et improductif, qui ddaigne le -travail et ne semble exister que pour satisfaire des apptits effrns -de jouissance et les insolents caprices de son atavisme de fodal et -d'Arabe. Pour lui, comme pour ses aeux du Moyen Age, les pauvres ne -sont que les esclaves de la glbe, les serfs taillables et corvables -merci. Mais _los de abajo_[156] ne pensent plus tout--fait comme la -bonne poque. Le courant libertaire moderne les a contamins. Leurs -consciences, encore incompltement affranchies, entrevoient, dans le -lointain, la radieuse vision de la Cit Future et ce n'est pas le -moindre attrait _espagnol_ du livre, ni la moindre raison des haines -_espagnoles_ contre Blasco Ibez, que ce _leit-motiv_ des -revendications sociales bruissant en sourdine,--jusqu' ce qu'il -s'exaspre en tumulte au chapitre IX, o est dcrite l'invasion de Jerez -par la horde affame des terriens--tout au long de pages colores et -bien andalouses, et andalouses d'autre sorte encore que par -l'intervention des - -[Illustration: DANS UN POSTE AVANC, FACE AUX TRANCHES ALLEMANDES, EN -1914] - -[Illustration: BLASCO ASSISTANT A UN BOMBARDEMENT PAR PICES DE GROS -CALIBRE, PRES DE REIMS] - -traditionnels _gitanos_ et _gitanas_. Comme je le notais en 1905, dans -le _Bulletin Hispanique_ de Bordeaux[157], le romancier se trouvait, -ici, en face d'un cueil dangereux, auquel Zola a succomb trs -souvent, mais jamais avec autant d'vidence que dans _La Faute de l'abb -Mouret_, cueil qui consiste attribuer une prpondrance illimite -la terre, rige la dignit d'acteur principal, sorte de rincarnation -moderne de l'antique Fatum. Blasco Ibez a su viter cette outrance: il -a trac vigoureusement, mais solidement, sa peinture des -_latifundios_[158] jrzans, et, dans ce cadre exubrant de couleurs, -grouille une vie intense, se meuvent des figures nettement enleves: -gens de la _gaana_: _aperadores_ et _arreadores_, _capataces_ et -_mayorales_ de _cortijos_, humbles _braceros_[159] aussi, qu'un souffle -anarchique soulve vers les rvoltes de je ne sais quelle effroyable -_Germana_[160], gitanes crapuleux et _seoritos_ effmins, fainants, -avec leur cour de _guapos_ et de hbleurs: rien ne manque au tableau... -Il y a l un pendant du Gabriel Luna de _La Catedral_, qui n'est qu'une -transposition du rveur anarchiste que fut Fermn Salvochea[161], -rebaptis par Blasco sous le nom de Don Fernando Salvatierra, champion -cultiv et passionn des ides d'galit, que torture l'humiliant -spectacle de l'aboulie des masses espagnoles et qui voudrait faire -passer d'autre sorte que sous forme d'meutes son rve asctique de -justice et de fraternit dans la foule, illettre et crdule, des -esclaves de la grande proprit andalouse. Don Luis, qui n'a cure de -l'avenir, ne songe, lui, qu' satisfaire ses apptits de bestiale noce. -Une nuit o, au _cortijo_ de Marchamalo, la fte des vendanges dgnre, -par ses soins, en une bachique orgie, ce triste personnage cause -l'ivresse de la belle Mara de la Luz, fiance au sympathique Rafael, et -en profite pour violer la jeune fille, dont le frre, aprs avoir en -vain exig du misrable, son ami, la rparation de son lche forfait par -un mariage en bonne et due forme, se sert de l'meute de Jerez pour -tuer, d'un coup de la _navaja_ de Rafael, le malfaisant parasite. -Rafael, qui avait d'abord pens ne jamais pouser Mara de la Luz--en -vertu de ce prjug qui situe la puret de la femme dans la -particularit purement animale d'une virginit anatomique--, s'en va, -converti par les prdications libertaires de Salvatierra, avec cette -compagne de vie et de mort, tenter la fortune en Amrique, dans cette -Argentine toujours hospitalire aux dsesprs de l'Espagne, o le -travail est rest une forme de l'antique esclavage, o les rvoltes -finissent par des fusillades de la _guardia civil_ et la peine du -_garrote_, ou du _presidio_, aux meneurs souvent le moins responsables. -Mais, selon qu'il est dit au dernier paragraphe du livre, au-del des -campagnes il y a les villes, les grandes agglomrations de la -civilisation moderne, et, dans ces villes, d'autres troupeaux de -dsesprs, de tristes, qui, eux, repoussent la fausse consolation de -l'ivresse; qui baignent leur me naissante dans l'aurore du nouveau -jour; qui sentent, au-dessus de leurs ttes, les premiers rayons du -soleil, alors que le reste du monde reste plong dans l'ombre... - -_La Horda_, peinture de la pgre madrilne, a suscit, de la part d'un -romancier espagnol d'origine basque, M. Po Baroja, une accusation -voile, mais cependant catgorique, de plagiat, en mme temps qu'un -reproche, trs nettement formul, de manque d'unit organique dans la -composition. C'est la page 148 des _Pginas Escogidas_ publies par -l'auteur en 1911 chez l'diteur Calleja Madrid, que se trouve le -passage en question, que je m'en voudrais de n'avoir pas signal. M. Po -Baroja ne semble, en effet, pas s'tre aperu qu'une comparaison entre -_La Horda_ et sa srie de romans intitule: _La Lucha por la Vida_, -avait dj t institue en 1909 par le trs consciencieux Andrs -Gonzlez-Blanco, qui en avait dduit qu'aucun terme commun, aucun point -de comparaison n'existant entre les deux crivains et leurs oeuvres, -chacun restait grand sa manire. Cette conclusion, parfaitement -exacte, me dispensera d'insister sur d'ultrieurs parallles, aussi -superflus que celui dj bauch par M. Po Baroja en tte des extraits -de son roman: _Mala Hierba_, entre lui-mme et l'auteur de _La Horda_, -et dont la Revue _Hermes_, de Bilbao, en Janvier 1921, sous la plume de -D. Ignacio de Areilza[162], tentait de nouveau le vain exercice. _La -Horda_, que M. Hrelle traduisit en franais en 1912, c'est cette -tourbe de dshrits--chiffonniers, contrebandiers, braconniers, -maquignons, mendiants, voleurs, ouvriers sans travail, vagabonds de -toute sorte, gitanes, etc.--qui pullule dans certains quartiers de -Madrid: _Tetun_, aux _Cuatro Caminos_, _Vallecas_, et son -pendant: _Las Amricas_, aux _Peuelas_ et aux _Injurias_, aux -_Cambroneras_ et aux _Carolinas_, et en d'autres recoins encore, o -grouillent la misre et le vice dans une rpugnante promiscuit. J'ai -dj dit que le touriste tranger n'avait gure occasion de connatre ce -Madrid-l. Le Madrid qu'il connat et, avec raison, admire, c'est la -double cit dont une moiti est au levant, gauche de la ligne trace -par la _Carrera de San Jernimo_, la _Puerta del Sol_, la _Calle Mayor_ -et le Palais Royal et l'autre moiti est constitue par une troite zone -borne l'est par la ligne ci-dessus et sans frontires dfinies -l'ouest. De ces deux cits, la premire est une trs correcte ville avec -d'originales verrues modernes--_Casa de Correos_, _Banco del Ro de la -Plata_, certains difices de la _Gran Va_--et quelques curieuses -constructions de l'poque de Charles III, tandis que la seconde n'est -qu'une sorte de survivance de l'ge de Philippe V, avec sa _Plaza -Mayor_--pauvre, mais srieuse--et sa _Plaza de Provincia_--provinciale, -mais d'un provincialisme gai--, ainsi que quelques vieilles bicoques -aristocratiques, aujourd'hui bourgeoisement habites. L'autre Madrid, -celui des _Barrios Bajos_ et des faubourgs, ne tente gure la curiosit -de visiteurs exotiques. Son caractre essentiel me semble tre un aspect -de tristesse inexplicable, profonde, intgrale, cosmique--tristesse -distincte de celle que causent d'autres faubourgs dans d'autres villes, -_Whitechapel_ Londres, par exemple, tristesse qui ne vous abandonne -mme pas en ces instants de batitude physique que procure une heureuse -digestion. Seuls, les faubourgs pouilleux de Naples me semblent inspirer -des sentiments analogues ceux qui m'assaillent en parcourant--dans le -plus bourgeois de tous les _Suburbios_ madrilnes, celui de -Vallecas--ces _Rondas_ hrisses de bruyantes casernes ouvrires cinq -et six tages, dont les fentres ouvrent sur une campagne pele, sur un -ocan de sable fig, au bout duquel l'on jurerait qu'il n'y ait plus -rien, que l'Univers finisse. Blasco a group dans la fable de sa _Horda_ -tous les ex-hommes--selon que les a dfinis Gorki--dont l'existence -s'tiole autour d'un Madrid dcor de luxe et prtentions de capitale -civilise. Ce que les criminalistes de l'cole de Salillas nous ont -dcrit dans leurs traits sur _La Mala Vida en Madrid_[163], le -romancier l'a condens en une narration balzacienne o la -tendance--l'veil futur de la Horde--apparat discrtement au chapitre -final et d'o l'pret polmique de _La Catedral_ et de _El Intruso_, -dj fort attnue dans _La Bodega_, a presque totalement disparu, -fondue qu'elle apparat dans le pathtique rcit des aventures d'un -pauvre bohme intellectuel. Celui-ci, Isidro Maltrana, n d'un maon et -d'une serve de la plbe castillane, dont la mre, la _Mariposa_, est -chiffonnire au quartier des _Carolinas_ et vit maritalement avec -_Zaratustra_--ressouvenance, adapte au milieu madrilne, du _Sangonera_ -de _Caas y Barro_--, et peut-tre vgt comme ses pareils, si la -bienveillance d'une vieille dame, frappe des dispositions du gamin, ne -lui avait permis de se faire recevoir bachelier--ce qui n'est pas, en -Espagne, un tour de force--, puis de suivre avec succs les cours de la -Facult des Lettres. Il en est ceux d'avant-dernire anne, quand sa -protectrice meurt. Sans profession prcise, le jeune homme connat -l'horreur d'une existence de dclass, vaguement journaliste, rmunr -selon les salaires de famine de feuilles besogneuses et vivant -maritalement, dans un taudis proche du _Rastro_, avec la fille du -braconnier _Mosco_, Feliciana, qu'il a connue lors de visites chez sa -grand'mre. Feli est jeune et jolie, son amant intelligent et ambitieux. -Que manque-t-il leur bonheur? Un peu de chance, aux yeux du vulgaire; -entendons: un peu plus de savoir faire et d'habilit djouer les -piges de la vie. Mais Maltrana, trop faible, ne sait pas s'imposer et -sa matresse se trouve enceinte. Affam, en haillons, le couple migre -dans une masure des _Cambroneras_ qui ressemble un douar de bohmiens. -La mre de Maltrana tait morte l'hpital. Le fils qu'elle a eu d'un -amant aprs son veuvage, lev dans le ruisseau, n'est qu'un gibier de -potence. L'amant, un maon, tant tomb d'un chafaudage, a trouv la -mort dans cet accident. Le _Mosco_, surpris dans la _Casa de Campo_, y a -t tu coups de fusil par les gardes du Roi. Feli accouche -l'_Hospital Clnico_ et y meurt. Son cadavre--tel celui de Mimi au -chapitre XXII des _Scnes de la Vie de Bohme_--ira l'abandon de la -fosse commune, aprs tre pass par les salles de dissection de la -Facult de Mdecine. La conclusion du livre serait effroyablement -triste, si l'auteur, dans ce qu'un de ses critiques a cru devoir -qualifier de fin postiche, imagine pour plaire au lecteur[164] et -dont l'exemple est loin d'tre unique en littrature-- commencer, chez -nous, par Molire--ne nous laissait sur la perspective d'un Maltrana -vainqueur de son caractre, s'acheminant vers l'aisance--pilogue -optimiste voquant je ne sais quel germinal de paix et de bonheur entre -les hommes et dont _La Maja Desnuda_ (p. 252), _Los Argonautas_, puis le -nouveau recueil de contes de Blasco: _El prstamo de la difunta_ -prsentent la justification, en en rsolvant l'nigme. - -_La Maja Desnuda_, compose Madrid de Fvrier Avril 1906, inaugure -la seconde srie des romans espagnols, o, comme je l'ai dit, le souci -psychologique absorbe presque compltement la tendance polmique des -quatre volumes prcdents. En mme temps que douloureuse histoire de -passion, l'oeuvre est aussi une sorte de critique d'art, dont le -titre, emprunt celui de la toile clbre de Goya--qui, numrote 741, -orne l'_antesala_ du Muse du Prado Madrid--, souligne dj ce -caractre composite. Il est assez difficile de juger avec impartialit -un tel livre, dans lequel il semble qu'on dcouvre un vague souvenir de -_Manette Salomon_ et o le procd de composition s'inspire -manifestement de la manire de Zola, confrant ces pages le caractre -un peu artificiel du document class, dont la disposition par tranches -accentue encore certain manque de lien organique, comme si chacun des -chapitres--et c'est, d'ailleurs, un peu le cas de _La Horda_ et de -_Sangre y Arena_--se dtachait de l'ensemble la faon d'une -monographie. D'o quelque froideur, rsultant d'un manque de circulation -vitale et, aussi, de l'extrme prolixit du rcit, aux trop nombreux -hors-d'oeuvre. En ce sens, le critique de la _Revue Hispanique_[165] -que j'ai dj eu l'occasion de citer, a pu reprocher _La Maja Desnuda_ -ce qu'il appelait son peu de psychologie, drout qu'il se trouvait, -sans doute, en face de l'indcision de caractre du hros principal, -dont l'nigme, cependant, a fort bien t dgage par l'actuel proviseur -du lyce Lamartine Mcon, M. F. Vzinet, en 23 pages de son volume de -1907[166]. Tout ce qu'il importait de dire a t dit, en ce livre, sur -une production o Blasco, en mettant plus de complexit et de vie dans -ses personnages, plus de mesure et de discrtion dans son rcit et -l'expos de ses ides, tmoigne d'une acuit pntrante comme -psychologue et d'un rare talent comme artiste, tel point qu'il -n'avait, peut-tre, jamais crit auparavant de pages plus pleines de -vie, d'enthousiasme et d'observations exactes, que les 148 pages de la -_Premire Partie_, mais spcialement que ses quatre premiers chapitres. -L'intrigue est simple en son apparente complexit. Elle a pour objet la -manie d'un peintre clbre qui, aprs avoir souffert de la tyrannie -d'une femme hystrique, ennemie de son art, jalouse de ses modles, -empoisonnant sa vie, finit, devenu veuf, par ressentir pour la morte le -violent amour qu'elle lui avait inspir au commencement de leur union. -O retrouver ce divin modle de _Belle Nue_, ce corps adorable que, -dans un fugitif instant de docilit et d'abandon, Josefina avait permis - Renovales de fixer sur la toile pour, cette toile acheve, la dtruire -aussitt, dans un accs de furieuse pudeur? Obsd par le persistant -souvenir de la dfunte--la visite qu'il rend sa tombe, au vieux -cimetire de la Almudena, au ch. III de la _III^{me} Partie_, pourrait -rappeler le souvenir d'_Une_ - -[Illustration: DANS UNE RUE DE REIMS BOMBARDE, EN 1914] - -[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO AU MOMENT O IL CRIVIT LES QUATRE -CAVALIERS DE L'APOCALYPSE] - -_Page d'Amour_, o nous voyons Mme Rambaud, au cimetire de Passy, -agenouille sur la tombe de Jeanne, au ch. V et dernier de la _V^{me} -Partie_--, il poursuit le rve strile de la reconstituer dans sa nudit -physique par le moyen d'un modle ressemblant en tout sa femme. Quand -il a rencontr ce Sosie--une toile de caf concert--, il s'avise,--sur -une dcision dont l'apparent illogisme se justifie par des raisons -sentimentales qu'a fort bien dgages M. F. Vzinet et dont l'ide se -retrouverait dj dans le chapitre VII de _Bruges-la-Morte_[167],--de la -faire habiller d'un costume de sa femme et se met la peindre ainsi -vtue. Mais l'illusion rsiste ces simulacres, et, tandis que la fille -pouvante s'enfuit, l'artiste reste seul, pleurer sur sa dchance -irrmdiable, sur sa vie jamais brise. De mme que Josefina est morte -de jalousie,--et il serait difficile de trouver, dans aucun roman, une -meilleure description des ravages progressifs de ce sentiment dans une -me de femme--de mme Renovales, envot par son amour posthume--dont il -n'est gure malais de citer des cas vcus et non moins -effroyables,--mourra dans un gtisme voisin de la dmence. - -_Sangre y Arena_, que M. Hrelle a mu, pour l'amour du titre, en -_Arnes Sanglantes_ et qu'il a publi en 1909 dans la _Revue de Paris_, -a fait couler en Espagne des flots d'encre. Mme un critique imbu de -cosmopolitisme comme l'est M. Dez-Canedo, prsentant, en 1914, -l'oeuvre de Blasco Ibez aux auditeurs du 7^{me} Cours international -d'expansion commerciale Barcelone, n'hsitera pas dfinir ce roman: -une oeuvre crite pour l'exportation, ajoutant, en franais, que tous -les lments conventionnels de l'Espagne pittoresque s'entassent dans ce -livre: c'est bien possible que les trangers y reconnaissent l'Espagne -qu'ils s'attendaient trouver: nous, Espagnols, nous y voyons seulement -la parodie d'un livre tranger[168]. Nous constaterons plus loin qu'un -autre crivain espagnol traitera galement de livre tranger _Los -Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, ce qui est une faon trop aise, en -vrit, d'viter la discussion de problmes gnants. Le lecteur un peu -familier avec la littrature tauromachique de _tras los montes_ n'ignore -pas que, dans un livre qu'il a intitul: _El Espectculo ms -nacional_[169], D. Juan Gualberto Lpez-Valdemoro y de Quesada, Comte de -las Navas, a accumul les tmoignages les plus rares tendant dmontrer -historiquement que les courses de taureaux sont l'ombre que projette le -corps de la nation espagnole et que la suppression de l'un pourrait -seule amener la disparition de l'autre. Et il n'ignore peut-tre pas -davantage qu'une femme de lettres, une universitaire aussi distingue -que Mme Blanca de los Ros de Lamprez a, dans le n d'Aot 1909, p. -576, de _Cultura Espaola_, assimil la passion tauromachique du peuple -espagnol la force vitale du soleil qui dore, dans les vignobles -andalous, les grappes fcondes en vins gnreux. A quoi bon, d'ailleurs, -insister, si le grand succs actuel, en Espagne, de D. Antonio de Hoyos -y Vinent est conditionn par une production o se dtachent surtout -trois romans tauromachiques: _Oro, Seda, Sangre y Sol_; _La Zarpa de la -Esfinge_ et _Los Toreros de Invierno_?[170]. Il n'est gure, dans le -vaste monde, de coin o n'ait t projet le film dit par la maison -_Prometeo_ et qui a propag l'infini la tragique histoire de Juan -Gallardo et de Doa Sol, cette Leonora andalouse. On souffrira donc -qu'ici je ne la relate point, puisqu'elle est surabondamment connue de -tous et qu'_Arnes Sanglantes_, comme si sa popularit en volume ne -suffisait pas, rapparat, de temps autre--ce fut, partir du 1er -Mars 1921, le tour du _Petit Marseillais_--comme feuilleton, au -rez-de-chausse de nos journaux. Les Espagnols qui affectent de -repousser cette oeuvre parce qu'crite pour l'exportation, ont -coutume de hausser les paules lorsqu'on leur parle de l'pisode du -bandit _Plumitas_. M. Peseux-Richard, analysant _Sangre y Arena_ dans la -_Revue Hispanique_[171], observait que tout portait croire que ce -personnage n'tait qu'une transcription romanesque du fameux et -authentique _Pernales_, qui venait de mettre sur les dents toute la -gendarmerie du sud de l'Espagne. La rception discrte--ajoutait-il--mais -presque amicale, qui lui est faite _La Rinconada_, les marques -d'intrt que lui tmoignent de hauts personnages comme le marquis de -Moraima, en disent long sur l'tat social de l'Andalousie... Or, dans -un livre de D. Enrique de Mesa intitul: _Tragi-Comedia_[172], je trouve -les lignes suivantes: Le cas de _Pernales_ est rcent. Pour montrer le -pittoresque de l'Espagne, Blasco Ibez, dans son roman _Sangre y -Arena_..., trace le type de ce bandit, en se bornant suivre pas pas -les rcits des journaux. Et le fanfaron n'tait pas ce Jos Maria -lgendaire clbr par le _cantar_ et le _romance_ populaires: le -_Plumitas_ du roman n'est autre que le _Pernales_ rel et la proprit -champtre du torero Juan Gallardo s'est appele, dans la ralit, _La -Coronela_ et appartenait Antonio Fuentes. Dj, d'ailleurs, dans _La -Epoca_ du jeudi 4 Juin 1908, le critique _Zeda_--pseudonyme de D. -Francisco F. Villegas, ancien professeur Salamanque et fort bon -lettr--avait rendu pleine justice la fidlit avec laquelle Blasco -Ibez procdait dans sa documentation pour une oeuvre o il n'a gure -qu'effleur la matire. En Espagne, crivait-il,--et je citais dj ce -prcieux tmoignage dans un article ancien du _Bulletin -Hispanique_[173],--tuer des taureaux quivaut tre, en d'autres -poques, gnral victorieux. Quel chef, depuis la mort de Prim, a joui -de plus de renomme que _Lagartijo_, _Frascuelo_ et le _Guerra_? Leurs -biographies sont connues de tous; leurs portraits dcorent les murs de -milliers de foyers; leurs bons mots circulent de bouche en bouche. Leurs -cadenettes ont eu plus de chantres que la chevelure de Brnice et leurs -blessures suscit plus de piti que celles reues sur les champs de -bataille par des hros de la nation. Qui ne se souvient qu'alors que -Mndez Nez oubli tait l'agonie, la foule s'crasait la porte du -_Tato_? Et ce peu suspect garant n'hsitait pas proclamer que Blasco -venait de donner, dans son gros volume, _una fase completa de la vida -popular espaola_[174], ajoutant: Les lecteurs trangers, en -lisant--car ils les liront--les pages vibrantes de _Sangre y Arena_, -pourront se faire une ide exacte de tout ce qui a rapport notre fte -nationale. Voici, enfin, le propre aveu d'un matre en l'art de tuer -les taureaux, _Bombita_, la page 81 de _Intimidades Taurinas y el Arte -de Torear de Ricardo Torres Bombita_, recueil de conversations avec le -clbre diestro publi Madrid la maison _Renacimiento_ par D. Miguel -A. Rdenas: Des livres de Blasco Ibez, que j'ai lus, _Sangre y Arena_ -me semble le meilleur, peut-tre parce que traitant de ma profession et -que je connais mieux les moeurs et le milieu des personnages... -Evidemment, il serait ais de citer, ct de ces tmoignages sincres, -les protestations d'autres plumes espagnoles--telle celles d'E. Maestre -dans _Cultura Espaola_ d'Aot 1908, p. 707--dclarant que le roman de -Blasco est le pire de tous les romans jusqu'alors crits par ce matre. -Mais ces protestations, partant d'esprits hostiles la tauromachie--car -il y en a plus d'un, en Espagne et, pour ce qui est d'E. Maestre, -c'tait aussi un esprit hostile au ralisme et mme au -modernisme!--s'inspirent surtout de la considration du mauvais effet -que sont censes produire l'tranger ces descriptions de moeurs -espagnoles considres juste titre comme rpugnantes et elles -n'enlvent rien la valeur artistique et sociale du livre. Que celui-ci -ait t qualifi de plagiat par un obscur chroniqueur de sport svillan -improvis romancier, D. Manuel Hctor-Abreu,--qui usa aussi du -pseudonyme d'_Abrego_,--c'est l dtail sans importance. J'ai relu, -cependant, _El Espada_, roman de 368 pages in-8 et _Nio Bonito_, -petite narration svillane de 185 pp. in-16,--l'un et l'autre parus -chez Fernando Fe Madrid,--et je n'y ai trouv que des dtails -techniques consigns avec une fidlit extrme, mais un manque total -d'art, et, en tout cas, rien qui pt dmontrer la dpendance de Blasco -l'endroit de ce prcurseur dans un genre jusqu'alors ddaign par les -matres du roman espagnol[175]. - -_Los Muertos Mandan_ contiennent, sous une couverture polychrome de L. -Dubn d'inspiration un peu lugubre, l'un des plus purs chef-d'oeuvre -de Blasco Ibez. L'oeuvre, compose Madrid de Mai Dcembre 1908, -a t traduite en franais par Mme B. Delaunay sous le titre: _Les -Morts Commandent_, mais n'est gure connue. C'est un roman exceptionnel, -reprsentant un effort considrable, roman qui unit au charme des -paysages dcrits, comme toujours, de main de matre, une peinture -fouille de caractres tranges et dont la signification philosophique -revt la grandeur tragique des fables de l'Hellade. Jaime Febrer, -dernier descendant d'une trs ancienne famille de _butifarras_[176] -majorquins laquelle ont appartenu d'aventureux navigateurs, de -belliqueux Chevaliers de Malte, d'audacieux commerants, des -inquisiteurs et des cardinaux, est revenu, aprs une jeunesse de faste -et de joie, habiter le palais ruin de ses aeux, o le soigne une -vieille servante, _mad_ Antonia. Pour redorer son blason, il se -dciderait pouser une jeune millionnaire, qui accepterait avec un -bonheur souverain une aussi noble union. Mais Catalina Valls, fille -unique, est aussi une _chueta_, une descendante de juifs convertis au -XV^{me} sicle, et, comme telle, appartient la caste des parias, -ceux de la rue, qu'aujourd'hui encore, dans les _Iles Fortunes_, on -traite avec le plus souverain des mpris, vilenie digne de ces -fanatiques sans culture qu'aprs George Sand, D. Gabriel Alomar, dans -son volume: _Verba_, a,--fils lui-mme de Majorque,--si bien -caractriss[177]. En consquence, tous s'opposent l'union de Febrer -et celui-ci, pour fuir la conspiration des _butifarras_, des _mosns_, -des _payeses_ et mme des _chuetas_--car l'oncle de Catalina, Pablo -Valls, marin qu'une exprience du vaste monde a rendu fier de sa race, -ne veut pas exposer deux tres qu'il aime aux effroyables consquences -d'une telle msalliance--, se rfugie sur un roc de l'le d'Ibiza, dans -une tour de corsaire qui s'rige, farouche, sur les falaises de ces -ctes sauvages. Ainsi espre-t-il chapper, dans ce chteau-fort en -ruines, qui est le dernier vestige de sa richesse, la tyrannique -domination des Morts, toute-puissante Majorque. Il s'y raccoutume -la vie rustique, naturelle et primitive, et se fond insensiblement dans -l'ambiance de ce rude et inhospitalier pays, pchant, chassant, la -faon d'un primitif. Mais, dans son agreste solitude, l'Amour veille et -le fera s'enamourer de Margalida, fille de Pp, propritaire de _Can -Mallorqu_ et descendant de modestes laboureurs, feudataires, autrefois, -des Febrer, dont le reprsentant, bien que sans argent, continue, -leurs yeux, d'tre _el amo_, une sorte d'homme suprieur, isol des -autres par les dons surminents de l'intelligence et de la race. Un -Febrer pouser l'_atlta_, la vierge paysanne qui porte chaque jour le -repas _sa merc_, quelle abomination! A Ibiza comme Majorque, le -pass s'oppose l'avenir et en entrave la marche. Partout, en Espagne, -l'histoire, l'autorit de ce qui fut! Et tout conspire, derechef, pour -que Jaime et Margalida, belle fille intelligente et seigneuriale -d'aspect, ne s'aiment pas. Au _festeig_--crmonie o, au jour et -l'heure fixs, sont admis, devant l'_atlta_, tous les prtendants -pour que celle-ci choisisse--, Jaime entre en lutte avec ses -comptiteurs, est bless mort, puis guri par les soins pieux de sa -divine matresse. Cette fois, l'Amour triomphe. Le Febrer pouse -Margalida et ce Robinson de la tour _del Pirata_, dont Pablo Valls a pu -sauver quelques bribes de la fortune, s'unira cet ami fidle pour -inaugurer une vie entreprenante de commerant, dont l'me, fondue en -celle de sa douce et chre femme, se moquera dsormais de ces Morts qui -ne commandent que parce qu'ils ne trouvent pas d'hommes forts sachant, -tel Jaime Febrer, se librer de leur pernicieuse emprise. Non, les -Morts ne commandent pas! Qui commande, c'est la Vie, et, par-dessus -elle, l'Amour! - -_Luna Benamor_, cette nouvelle dont j'ai dj parl, a perdu, fort -heureusement, dans ses rditions successives sa couverture aussi peu -artistique que la couverture de _Los Muertos Mandan_ et dont M. Ricardo -Carreras dplorait, dans _Cultura Espaola_ d'Aot 1909, p. 509, le -regrettable mauvais got. C'est une sobre et nostalgique histoire -d'amour, laquelle on n'a reproch sa grande brivet que par ignorance -des conditions de sa publication premire, dans un numro du nouvel an -1909 d'un magazine sud-amricain. On y voit un jeune consul d'Espagne en -Australie, Don Luis Aguirre, s'attarder Gibraltar, orphelin lui-mme, -aux amours avec une orpheline isralite, ne Rabat d'un Benamor -exportateur de tapis et de la fille du vieil Aboab, de la maison de -banque et de change _Aboab and Son_ Gibraltar, Hbreux originaires -d'Espagne. En cent pages, Blasco Ibez a su condenser une action -poignante, qui se droule sur le fond bigarr du pandmonium cosmopolite -qu'est l'antique roc de Calpe, qui vit passer les galres phniciennes -allant, sous la protection de leur Hercule Melkart, qurir l'tain -britannique, pour, ml avec le cuivre d'Espagne, en faire le bronze, et -qu'aujourd'hui occupent depuis 1704 les phlegmatiques fils d'Albion, -toujours Anglais irrductibles et sachant implanter leurs coutumes -insulaires, bien que respectant celles d'autrui, dans les conditions de -climat les plus invraisemblables, comme c'est le cas pour cette extrme -pointe d'Andalousie. Aguirre, dont la passion pour Luna est partage par -la jeune Isralite, sera, lui aussi, la victime de ces Morts dont la -sombre tyrannie endeuille les pages ensoleilles de l'essai d'idylle de -Jaime Febrer avec la _chueta_ et celle dont il avait rv de faire sa -compagne d'aventures travers le monde chappera l'Espagnol, parce -que d'une autre race que la sienne, parce que lie par des traditions, -des prjugs, des rites en opposition avec ceux de la Pninsule -Ibrique. Aussi le consul partira-t-il seul pour l'Orient et Luna -partagera sa vie avec le juif Isaac Nez, personnage falot qui -l'emmnera Tanger. Car il tait impossible qu'ils continuassent -s'aimer. Le pass ne serait plus pour lui qu'un beau songe, le meilleur -peut-tre de sa vie. Elle se marierait conformment aux obligations de -sa famille et de sa race. Tout le reste n'tait que folie, enfantillage -exalt et romantique, comme le lui avaient bien fait voir les hommes -sages de sa nation, en lui dmontrant quels immenses prils et -entrans son tourderie. Il fallait donc qu'elle obt son destin, -celui de sa mre, celui de toutes les femmes de son sang... Telle est -cette idylle tragique, d'une posie fluante et triste--la posie des -quais et des embarcadres, o les destins s'accomplissent dans le -dchirement des sparations fatales--et c'est avec raison que M. Ricardo -Carreras l'a dfinie un modle des _mejores aptitudes_[178] de Blasco. -Elle a t traduite en russe et en anglais, le traducteur en cette -dernire langue tant le Dr. Isaac Goldberg, auteur des versions de -_Sangre y Arena: Blood and Sand_ et de _Los Muertos Mandan: The Dead -Command_, publies New-York, cependant que celle de _Luna Benamor_ a -paru Boston[179]. - - - - - XII - - Le programme amricain de Blasco Ibez en 1914 et - aujourd'hui.--_Los Argonautas._--Sujet et valeur de ce - roman.--Amour ancien et profond de Blasco pour l'Amrique. - - -Dans l'interview que M. Diego Sevilla avait prise Blasco Ibez pour -le n de Mai 1914 de _Mundial Magazine_, le romancier dclarait n'tre -venu Paris que pour y rdiger ses _Argonautas_. Aprs quoi, il -repartirait pour Buenos Aires, o il ne ferait qu'un court sjour, puis -reviendrait en Europe, qu'il abandonnerait, une fois de plus, pour -l'Amrique. La ralisation de ce programme, qui nous et, aprs un -nouveau voyage de documentation travers les rpubliques non encore -visites par Blasco, dots d'un cycle de vingt romans amricains runis -sous le titre gnrique: _Las Novelas de la Raza_[180], a t diffre -par la guerre, mais cette oeuvre monumentale, la gloire de l'Espagne -et de sa colonisation, n'en verra pas moins le jour, simplement dans un -ordre diffrent de celui que le matre projetait originairement. Il -avait dit, en effet, au rdacteur de la revue parisienne de langue -espagnole, qu'il commencerait par l'Argentine, laquelle il ddierait -plusieurs romans, continuerait par le Prou, auquel il en consacrerait -trois, et ainsi de suite jusqu' arriver Saint-Domingue, la premire -des les amricaines qu'ait rencontres Colomb, qui l'avait appele _La -Espaola_: mthode qui impliquait donc une marche oppose celle qui -prsida la dcouverte du Nouveau Monde. - -J'ai demand Blasco Ibez de me prciser ce qu'il en tait -aujourd'hui de ce plan grandiose et les explications qu'il m'a fournies -ont t les suivantes: - -En 1914, j'avais, trs nettement, arrts dans la tte, trois volumes -qui eussent trait de tous les aspects de la vie argentine et dont le -premier, intitul: _La Ciudad de la Esperanza_[181], et t ddi en -entier Buenos Aires; dont le second se ft appel: _La Tierra de -Todos_[182] et et trait de la pampa; dont le troisime, enfin: _Los -Murmullos de la Selva_[183], et eu pour thtre le Nord de la -Rpublique, avec ses fleuves immenses et ses cascades merveilleuses, -mais et reflt aussi divers aspects de l'existence au Paraguay et en -Uruguay. J'avais galement conu plusieurs volumes sur le Chili, trois -au moins: l'un, traitant des dserts patagoniens et de l'archipel de -Chilo; le second, se droulant Santiago et Valparaiso et le -troisime dans les salptrires du Nord. Au Prou, je pensais consacrer -un nombre d'oeuvres gal, dont le titre de l'une tait dj fix: _El -Oro y la Muerte_[184]. J'eusse procd de la sorte avec chacune des -autres Rpubliques hispano-amricaines, que je me proposais de parcourir -et d'tudier en dtail. Ces romans eussent t, en mme temps que des -peintures de la vie actuelle, des vocations du pass. Vous aurez -remarqu que les protagonistes de mes _Argonautas_ saluent, la -dernire page du livre, la Coupole du _Congreso_[185], dont la -perspective clt le fond de l'_Avenida de Mayo_, Buenos Aires. C'est -vous dire que, commenant mon cycle de romans au Sud, je l'eusse men -jusqu' la frontire du Texas et peut-tre ne me serais-je arrt qu' -New York. Je n'aurais pas recul devant la grandeur de la tche, dcid -que j'tais alors crire _tous_ les romans que m'aurait suggrs -l'observation des ralits hispano-amricaines. 20 romans, disais-je -dans l'hiver de 1914? Ils fussent vraisemblablement monts jusqu' 30. -Vous savez que je ne suis pas homme reculer devant la grandeur d'une -entreprise, quelle qu'elle soit, ni, non plus, m'effrayer devant -l'normit d'un travail continu. Mais tout cela, je le rpte, se -passait une poque o je pouvais lgitimement prtendre fixer -l'attention du public europen sur des pays trop peu connus de lui et -cependant si dignes de son attention. Je me flattais d'tre le premier -crivain dont la plume mettrait la mode, dans la littrature -europenne, les narrations de cadre sud-amricain. La guerre est venue, -brusquement, bouleverser tous mes projets. Qui et os s'occuper du -Nouveau Monde, quand l'Ancien Continent se trouvait en proie la plus -horrible des convulsions qu'ait, depuis des sicles, connue son -Histoire? - -Mes _Argonautas_, publis en Juin 1914, disparurent dans cette -tempte[186], comme tout le vaste programme dont ils n'taient que -l'avant-propos. Cependant, au cours de mon voyage aux Etats-Unis, un -journaliste m'ayant demand si j'avais renonc reprendre jamais -l'oeuvre ainsi commence, je n'ai pas hsit lui dire qu'au -contraire, j'entendais bien ne pas l'abandonner. Seulement, au lieu de -tracer ces immenses fresques conformment au plan arrt en 1914, -celles-ci subiront, dans leur coloris et dans l'ordre de leur excution, -des modifications profondes, rsultant de ce que ma faon de voir les -choses amricaines a considrablement vari, depuis ces sept dernires -annes. Sans doute, les grandes lignes du dessin resteront les mmes, -mais, au lieu de commencer peindre par la gauche, c'est par la droite -que j'attaquerai la besogne. Ce n'est pas en vain que j'ai parcouru les -Etats-Unis et le Mexique. Quelque jour, le tour viendra pour les -Rpubliques de la Sud-Amrique. Car vous me connaissez assez pour ne pas -douter que j'aie le temps mes ordres. En tout cas, en ce moment, ce -qui m'absorbe et me tient sous son emprise, c'est l'Amrique que je -viens de voir et dont les impressions possdent pour moi la fracheur de -la nouveaut. C'est pourquoi mon prochain livre, _El Aguila y la -Serpiente_, traitera du Mexique et de ses rvolutions. Je dois ajouter -que je pressens l'obscure gense d'autres oeuvres, dont la scne sera -New York, la Californie et d'autres territoires limitrophes. Retenez -bien ceci: que mon programme reste le mme, que j'aurai simplement -chang de ct pour l'crire... - -Le roman _Los Argonautas_ doit, pour qu'on l'apprcie quitablement, -tre examin la lueur des dclarations qui prcdent. Mais, dnu -qu'il tait de tout _prologue_, il risquait fort d'tre mal compris des -critiques et tel a t le cas de presque tous ceux qui ont entrepris -d'en parler. Je n'en signalerai ici qu'un seul, mais reprsentatif: M. -Ramn M. Tenreiro, qui exerait dans les pages de l'excellent organe -mensuel madrilne, malheureusement disparu il y a quelques mois: _La -Lectura_. Entreprenant, donc, de prsenter _Los Argonautas_ ses -lecteurs[187], M. Ramn M. Tenreiro crivait ce qui suit: Il y a -plusieurs annes que Blasco Ibez ne nous donnait plus de romans. Et -n'allions-nous pas jusqu' penser, avec chagrin, que l'exercice d'autres -activits avait puis en lui le romancier et qu'il ne crerait plus -jamais d'oeuvres qui, tels ses rcits valenciens, luiraient jamais, -comme des soleils, dans le firmament de notre roman provincial? Or, -voici un gros volume portant la signature qu'ont rendue clbre tant -d'excellents livres. Il serait superflu de dire avec quelle attention et -quel vif intrt nous nous mmes le lire. La personnalit littraire -de Blasco Ibez, les influences qui ont agi sur lui, l'cole laquelle -se rattachent ses productions: tout cela tait parfaitement dfini avant -que part ce nouveau roman. Mais, ds ses premires pages, nous -comprenons que rien n'y modifiera le concept ancien du romancier; qu'au -contraire, ce concept y apparatra confirm et fortifi... Aprs ce -beau prambule, M. Ramn M. Tenreiro s'avise de redcouvrir cette vrit -d'antan, que renforceraient _Los Argonautas_: que Blasco Ibez est -rest jamais ce disciple de Zola qu'un sophisme, dont l'origine a t -expose plus haut, voulait, en Espagne, qu'il et t l'origine de sa -carrire! Mais continuons traduire le philologue de _La Lectura_. -Aprs je ne sais combien d'annes (_sic_), ce sont maintenant _Los -Argonautas_ qu'on nous offre. Nous y restons rigoureusement, plan et -dtails, dans les limites de la mthode naturaliste. Et peut-tre -n'a-t-on pas crit, dans toute cette misrable anne 1914, de roman qui -soit aussi compltement zolesque..., _etc._ _etc._ - -Rien, en vrit, n'est moins zolesque que l'imposante masse de _Los -Argonautas_. Dans ces 600 pages d'impression dense--matire d'une -demi-douzaine de nos actuels romans franais 7,50--, Blasco nous -dcrit, sans doute, l'existence bord d'un transatlantique de la -_Hamburg-Amerika Linie_, le _Goethe_, sur lequel les deux -protagonistes--dont l'un n'est autre que celui de _La Horda_, Isidro -Maltrana--se sont embarqus, Lisbonne, pour n'en descendre qu'au terme -du voyage, aprs deux semaines de vie en commun avec la socit bigarre -de ces palais flottants. Mais il y pose aussi les divers personnages -qui, dans les romans qu'il projetait--romans cycliques, la faon de la -_Comdie Humaine_ et des _Rougon-Macquart_--eussent eu reprsenter les -hros, chacun dans son milieu propre, de ces futures narrations. Et, -enfin, il intercale, sous forme de rcits dont s'agrmente la longue -oisivet de ces jours de totale inaction, un historique enthousiaste et -fidle des principaux pisodes de la dcouverte de l'Amrique par Colomb -et des premires phases de la colonisation de ce pays. Ce roman d'une -traverse, o les amours alternent avec les ftes, o la misre des -migrants de tous pays contraste avec les folles dpenses des passagers -de premire, est comme une longue et dlicieuse suite de conversations -sur les sujets les plus varis, que l'on n'interromprait que pour -assister au dfil cinmatographique de paysages et d'tres voqus avec -une telle puissance de suggestion, que l'on n'en conserverait pas une -impression plus vive, semble-t-il, si, au lieu de raliser cette -croisire dans un fauteuil, immobile en son cabinet, on l'et faite sur -le pont tanguant du _Goethe_. Pour crire ce livre, il fallait -l'exprience d'un Blasco, acquise au cours de ses voyages d'aller et -retour d'Europe en Amrique et vice-versa, dont j'ai parl ds le -chapitre I. M. Ramn M. Tenreiro reconnaissait que la force avec -laquelle Blasco Ibez sait, dans ses narrations, obliger chaque chose -se prsenter nos yeux comme doue de vitalit, n'a pas diminu au -cours des ans o sa plume est reste sans exercice. Il n'est pas un -personnage de ce livre--vraie arche de No, o grouillent toutes les -races de la terre--qui ne nous apparaisse portraitur au naturel... -C'est parfaitement exact, mais il et fallu ajouter que seul un Blasco, -familier, la date o il crivit _Los Argonautas_, avec les divers -types raciaux des rpubliques de la Sud-Amrique, pouvait en risquer, -sans crainte de tomber dans une odieuse caricature, le crayon lgrement -humoristique et reproduire jusqu'aux si pittoresques manires de dire -par quoi un Pruvien se rvle, aprs deux minutes de discours, -distinct, par exemple, d'un Vnzulien. Ce dernier dtail ne sera gure -apprci que par ceux des lecteurs trangers de Blasco Ibez parlant le -castillan et ayant eu l'occasion d'entendre des Hispano-Amricains le -parler. A la page 264 du livre, l'un des deux protagonistes espagnols du -roman fait remarquer l'autre combien l'apparente similitude de -l'idiome est en ralit trompeuse. Les premiers jours, dit-il, en les -entendant parler, je me disais: _Nous sommes gaux, part quelques -diffrences d'accent et de syntaxe..._ Eh bien, non, nous ne le sommes -pas, gaux! Comment m'expliquerai-je? Les uns et les autres nous jouons -du mme instrument, mais nous avons une oreille qui n'apprcie pas les -sons de la mme manire. Si, par hasard, il m'arrive d'chapper ce qui -me semble devoir tre un trait d'esprit, quelque chose qui, du moins en -Espagne, passerait pour tel, ces excellentes dames, mes auditrices, -restent insensibles, comme si elles ne m'eussent pas compris. Et voici -que, continuant de parler avec elles, j'mets une enfantine niaiserie, -une de ces plaisanteries de collge qui me vaudraient, Madrid, d'tre -conspu: aussitt mon public de s'esclaffer sur cette stupidit et de se -la redire, comme si c'tait une brillante manifestation de talent...! -Et ce n'est point seulement, en l'espce, divergence dans l'apprciation -des sons de l'instrument commun, mais bien opposition frappante dans les -conditions d'agilit et de force de son maniement. Dans beaucoup de -pays de l'Amrique latine, les gens parlent avec une lenteur pnible, -comme si les douleurs d'une sorte d'enfantement accompagnaient chez eux -la recherche du vocable. Les femmes, spcialement, n'ont de corde vocale -que pour cinq minutes; aprs quoi, elles se taisent, se contemplant -l'une l'autre. Elles ne s'animent que lorsqu'il s'agit de dbiner, de -_pelar_, quelqu'un, comme on dit l-bas. Mais c'est la phnomne -oratoire non spcial l'Amrique, mais, hlas! commun tous les pays -du globe... S'ils parlent peu, en revanche ils aiment couter. -Cependant, ici encore, leurs capacits auditives sont presque aussi -limites que leur puissance verbale. A la longue, ils se fatiguent -d'entendre, bien que la conversation les intresse. On dirait que ce qui -les offense, c'est d'tre demeurs longtemps en silence. Et ils s'en -vengent en traitant de raseur, de _macaneador_, celui mme dont ils -ont demand la parole. Ce que l'on ne comprend pas, ce que l'on n'aime -point, il est entendu, une fois pour toutes, que c'est une -_macana_...[188]. Il y aurait toute une _Anthologie_ composer -l'aide d'observations de cette nature, extraites des _Argonautas_ et -d'o ressortirait un tableau pittoresque de la diffrence des humeurs -entre Espagnols et Sud-Amricains. - -Et quelle quantit de dlicieuses observations sur d'autres traits de -moeurs, plus spcifiquement argentins! Voici, la page 259, un -paragraphe sur les confrenciers venus du dehors pour apporter la bonne -parole europenne ces traficants du bl et de la viande. Les peuples -jeunes possdent une curiosit analogue celle de ces coliers -appliqus et indiscrets qui, aprs avoir cout les leons de leurs -matres, entendent connatre encore les intimits de leur vie. Les -livres et les oeuvres d'art envoys par le vieux monde ne leur -suffisant pas, ils ont voulu voir de prs la personnalit physique de -leurs auteurs. Et tous les ans, arrivent Buenos Aires des hommes -illustres sous le prtexte d'y donner des confrences, en ralit pour -satisfaire la curiosit des Argentins et l'orgueil des nombreuses -colonies europennes qui, exhibant et ftant le compatriote clbre, ont -l'air de dire aux autres: _Nous ne sommes pas des nes, labourant le -sol ou vendant derrire un comptoir, nous autres, et il est bon que ces -croles se convainquent que nous avons, chez nous, des docteurs qui -l'emportent sur ceux de leur pays!_ Et les Argentins, en apprenant -qu'est arriv chez eux l'auteur d'un livre que le hasard leur a fait -lire il y a longtemps, ou le personnage politique dont ils retrouvent -chaque matin le nom dans leur journal, se disent: _Allons voir quel est -cet oiseau-l!_ Ils sacrifient donc quelques pesos pour s'enfermer dans -un thtre de cinq sept, o, bercs par la voix du confrencier, ils -comparent sa figure aux portraits qui en ont t publis, tudiant la -coupe de sa redingote--pour en conclure, une fois de plus, qu'en -Argentine on s'habille mieux qu'en Europe--et vont jusqu' compter le -nombre de fois qu'il a bu de l'eau. De plus, ils se paient le luxe de le -tourner en ridicule, lui attribuant des anecdotes o on le voit -stupfait d'apprendre qu'en Amrique personne ne porte de plumes, la -mode indienne. Car il faut savoir qu'en ce pays l'on tient beaucoup ce -que les Europens continuent s'imaginer ainsi les citoyens argentins, - seule fin de pouvoir se moquer ensuite, avec une joie enfantine, de -l'ignorance crasse des gens du vieux monde... Quant aux femmes qui, par -curiosit, remplissent les loges, elles disparaissent ds la troisime -confrence et font bien, car elles s'y ennuient mort. Elles n'aiment -qu'une catgorie de confrenciers: ceux qui rcitent des vers... Mais il -reste les intellectuels du pays, les docteurs, qui assistent avec une -hostilit manifeste ces lectures; qui, ds l'entre, se disent: -_Voyons un peu ce que va nous conter le monsieur!_ et qui, la sortie, -protestent en choeur: _Il n'a rien dit de nouveau; nous n'avons rien -appris de lui, rien, absolument!_ Comme si quelque chose de neuf tait -un accident quotidien! Comme si un homme, qui avait trouv quelque chose -de neuf dans son pays, n'avait qu' dire ses compatriotes: _Attendez -un peu! Patience! Je saute dans un transatlantique et vais conter ma -dcouverte ces MM. d'Amrique... Et je reviens, l'instant!_ Comme si -les moyens de communication de notre poque et la diffusion du livre -permettaient quiconque d'aller quelque part proclamer une ide de -cration rcente, sans qu' l'instant trente ou quarante individus ne -protestent: _Pardon! a, c'est connu! Il y a longtemps que nous le -savions!_ - -Voici, encore, la page 276, un passage sur les banques. Fonder une -banque tait chose courante dans ces pays. Il en naissait une chaque -semaine. Il n'est pas de rue principale de Buenos Aires qui n'en possde -un certain nombre. L'important, c'tait de trouver un bon immeuble, de -le doter d'un mobilier anglais srieux et distingu et de comptoirs en -acajou brillant. En outre, il fallait une enseigne norme et toute dore -et aussi des panoplies de drapeaux pour les ftes patriotiques et une -faade la merveilleuse illumination nocturne. Le capital de dbut: de -deux trois millions de pesos. Vous croyez avoir raison de moi en me -demandant: _O est ce capital?_ Il n'y a qu' faire figurer tous ces -millions, et davantage encore si on le dsire, dans les _Statuts_ et -surtout la devanture et sur l'enseigne, en lettres colossales. En -ralit, l'on commence avec 30 ou 40.000 pesos... Vous me demanderez -galement: _O sont-ils?_ Il faut compter sur les braves gens du Comit -Directeur. On trouve toujours une demi-douzaine de boutiquiers dsireux -de figurer la tte d'une banque. C'est une jouissance que de pouvoir -dire aux amis: _Ce soir, je suis en sance au Comit Directeur_. Et -quelle joie aussi d'crire aux parents d'Europe et aux nigauds du pays -sur un papier en-tte de la Banque, qui leur cause du respect par la -srie respectable des millions du capital social et les chiffres -mensuels d'affaires de l'tablissement... - -Je n'aurais que l'embarras du choix, si je voulais citer, ct de ces -passages teints de lgre et riante satire, des morceaux d'une beaut -pique, o Blasco,--qui s'est donn la peine d'tudier, dans ses -moindres dtails, l'histoire lgendaire de Colomb, qu'il possde aussi -fond que feu Henry Harrisse et que M. Henry Vignaud,--a retrac la geste -de la dcouverte du Nouveau Monde et dissip mainte absurde lgende sur -la personnalit mme de l'_Almirante_, de ce prtendu Gnois dont on -ignore, en ralit, peu prs tout de la naissance et de la vie, -antrieurement 1492. Mais de tels morceaux devraient tre traduits -sans coupures et ils sont trop longs pour que je les insre dans le -prsent chapitre. Les rflexions que fait Blasco Ibez, la p. 327, -sur ce que cota l'Espagne la colonisation du Nouveau Monde, mritent -cependant qu'on s'y arrte un instant. Pote doubl d'un rudit, dont -les lectures sont parties des ouvrages les plus anciens et les plus -rares sur cette grande matire si controverse, Blasco peint -admirablement l'immense effort que reprsentait une entreprise -civilisatrice allant de l'actuelle moiti des Etats-Unis au dtroit de -Magellan. Certains auteurs trangers n'ont pas craint d'affirmer qu'en -trois sicles l'Espagne avait jet dans ce gouffre une trentaine de -millions d'hommes. Le chiffre est certainement exagr, mais que l'on -songe l'apport de sve europenne que suppose la radicale -transformation du type physique original amricain et combien les -virilits espagnoles durent, pour claircir le sang indien de son cuivre -autochtone, dpenser de fougue amoureuse! Si l'Espagne comptait de 18 -20 millions d'habitants quand fut dcouverte l'Amrique, il est avr -qu' la fin du XVIIe sicle, elle n'en avait gure plus de 8 millions -et cette effroyable rgression ne laisse pas de donner rflchir. Mais -de quelles tragdies en mer ne furent pas victimes ces bandes anonymes -d'aventuriers qui se confiaient, sduits par l'appt trompeur de -richesses lgendaires, des esquifs de hasard pour franchir, sans -autres guides que des pilotes de fortune, des cartes ridicules et leur -boussole, cette Mer Tnbreuse[189] dont Blasco a si bien reprsent -l'effroi et dont Roselly de Lorgues, historien mystique de Colomb et de -ses voyages traduit en espagnol par D. Mariano Juderas Bnder, a dit -que tous les ouvrages de gographie d'alors justifiaient la fatale -appellation, car, sur les cartes, on voyait, dessines autour de ce mot -effroyable, des figures si terribles que, par comparaison, les Cyclopes, -les Lestrigons, les Griffons et les Hippocentaures semblaient avoir t -des cratures charmantes. Pendant le premier sicle de la conqute, -crit Blasco, les aventuriers s'embarquaient sur tous les navires venus, -vieux esquifs peine radoubs que conduisait un quelconque pilote -ctier, dcid lui aussi tenter sa chance. A cette poque, les -administrations ignoraient les statistiques et il n'tait, en outre, pas -rare que l'on partt clandestinement, sans papiers d'aucune sorte. -Personne ne se souciait de la scurit d'autrui. Chacun pour soi et Dieu -pour tous! Car c'est en Dieu seul que l'on avait confiance et, pour le -reste, l'on tait sans craintes. Une expdition commande par un vieux -capitaine des Indes partait de Cadix pour l'Ile des Perles, sur les -ctes du Vnzula. Le jour tait serein, la mer unie et calme. Mais le -galion tait si dsarticul et pourri, qu'il n'avait pas navigu une -heure, qu'il coulait fond brusquement, en vue de la ville et que tout -son quipage prissait dans les ondes. Cette catastrophe fit quelque -bruit, parce qu'au nombre des victimes se trouvait le fils unique de -Lope de Vega Carpio, mais combien d'autres tragdies analogues sont -jamais ensevelies dans les ondes de la mer et de l'oubli!--Quand on -rflchit ces causes, dont Blasco a si bien su dmler, pour le -lecteur non gographe, ni historien de profession, l'cheveau embrouill - plaisir par des pamphltaires pour qui la haine de l'Espagne -justifiait tout, sous quel jour historique diffrent apparat la -dcadence, tant prme et si peu comprise, de cette grande nation! -Notre pays, crit excellemment Blasco Ibez, est, par son histoire, -quelque peu semblable une marmite qui aurait bouilli des sicles et -des sicles, sans que personne se soit jamais souci de l'carter du feu -pour que son contenu se refroidisse. Les grands peuples de l'Europe, -aprs la crise de fusion bouillonnante o se sont mles leurs races et -effacs leurs antagonismes, ont pu se reposer dans la paix. Ce repos -leur a servi pour se solidifier, s'agrandir, pour acqurir de nouvelles -forces. L'Espagne n'a pas connu de tels repos. Durant sept sicles, elle -a bouillonn sous la flamme des luttes de races et des antagonismes -religieux. Enfin, la fusion des divers ingrdients s'est, tant bien que -mal, ralise. La mixture nationale est faite, peut-tre de mauvaise -sorte, mais elle est faite. Il faut retirer la marmite du feu pour que -son contenu se cristallise, qu'il cesse de se perdre en vapeurs vaines. -Or, c'est ce moment critique que - -[Illustration: BLASCO DANS SON CABINET DE TRAVAIL, RUE RENNEQUIN, A -PARIS, PENDANT LA GUERRE] - -[Illustration: BLASCO A NICE, LORSQUE SON TAT DE SANT, BRANL PAR UN -TRAVAIL EXCESSIF, EUT NCESSIT SON SJOUR DANS LE MIDI DE LA FRANCE] - -l'Espagne dcouvre les Indes, elle qui, en vertu d'alliances -monarchiques, tait dj matresse d'une moiti de l'Europe! Au lieu du -repos ncessaire, il va lui falloir bouillonner derechef sous un feu -plus intense, s'enfler en une expansion folle, absurde, la plus -extraordinaire, audacieuse et insolente que consigne l'Histoire. Une -nation relativement petite, situe l'un des bouts du vieux monde et -qui, de plus, avait la prtention de raliser son unit en expulsant de -son sein, sous le prtexte de religion diffrente, ceux de ses fils qui -taient hbreux ou musulmans, c'est elle qui entreprenait en mme temps -de coloniser la moiti du globe, tout en maintenant sous son sceptre de -lointains peuples d'Europe, qui ne parlaient pas sa langue et n'taient -pas de sa race...! - -_Los Argonautas_, disais-je, ne pouvaient tre crits que par le seul -Blasco, dont la familiarit avec le monde des transatlantiques tait -avre par une rare pratique. Mais je tiens marquer, en outre, que, -ds son enfance, Blasco Ibez ressentit, pour les choses de l'Amrique, -une curiosit passionne. Il m'a avou lui-mme que le souvenir de ses -premires lectures est celui de vieux livres gravures sur bois o -taient narres les aventures de Colomb et de ses compagnons, ainsi que -les conqutes de Corts et de Pizarre. Nul doute que ces impressions de -jeunesse n'aient t transposes au premier chapitre de _Mare Nostrum_, -o l'on voit le jeune Ferragut distraire, dans l'immense _prche_[190] -de la maison paternelle, ses prcoces nostalgies en se plongeant dans -l'tude d'un volume qui racontait, sur deux colonnes aux nombreuses -planches graves sur bois, les navigations de Colomb, les guerres -d'Hernn Corts, les exploits de Pizarre, livre qui influa sur le reste -de son existence[191]. Et Blasco a tenu, d'autre part, m'affirmer que -plus encore qu'un Espagnol de la pninsule, il tait un -Hispano-Espagnol, considrant comme sa propre maison tous les pays de -langue espagnole que limitent l'Atlantique et le Pacifique. En fait, il -n'est pas, _tras los montes_, d'autre crivain pour s'intresser comme -lui aux choses d'Amrique et les sentir aussi profondment. Et s'il a -critiqu si rudement l'anarchie mexicaine--en des termes dont le lecteur -franais aura quelque ide en se reportant aux extraits de son livre que -M. G. Hrelle a traduits au n de Mars 1921 de la _Revue de Genve_--, -c'tait que, dans l'excs de son amour, il prouvait comme une colre -pre et dsespre au spectacle d'une rpublique qui retournait vers la -barbarie, quand elle et d suivre l'exemple d'autres rpubliques -soeurs, qui progressent, elles, visiblement vers le plus merveilleux, -vers le plus brillant avenir. - - - - - XIII - - Les romans de guerre: _Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, _Mare - Nostrum_, _Los Enemigos de la Mujer_.--Conclusion: L'oeuvre - future de Blasco Ibez et sa signification actuelle dans les - lettres espagnoles. - - -_Un grand trne tait dress. Un arc-en-ciel formait, derrire la tte -de celui qui tait assis, comme un dais d'meraude... Quatre animaux -normes et pourvus chacun de six ailes gardaient le trne magnifique._ - -_Et les sceaux du mystre taient, par l'Agneau, rompus en prsence de -celui qui tait assis. Les trompettes clangoraient pour saluer le bris -du premier sceau. L'un des animaux criait: Regarde!_ - -_Et le premier Cavalier apparaissait, sur un Cheval Blanc. Et ce -Cavalier tenait la main un arc. Il avait sur la tte une couronne... -C'tait_ LA PESTE. - -_Au deuxime sceau: Regarde!, criait le second animal, roulant des -yeux innombrables._ - -_Et du sceau rompu issait un Cheval Roux. Le Cavalier qui le montait -brandissait une gante pe au-dessus de sa tte... C'tait_ LA GUERRE. - -_Au troisime sceau: Regarde!, criait le troisime des animaux -ails._ - -_Et ce fut un Cheval Noir qui bondissait. Pour peser les aliments des -hommes. Celui qui chevauchait la bte tenait en main une balance... -C'tait_ LA FAMINE. - -_Au quatrime sceau: Regarde!, vocifrait le quatrime Animal._ - -_Et c'tait un Cheval de couleur blme qui s'lanait. Et le Cavalier -qui montait le Cheval blme, c'tait_ LA MORT. - -_Et pouvoir leur fut octroy de faire prir les hommes par La Faim, par -La Contagion, par L'Epe et par les Btes Sauvages._ - -Ce brelan de sinistres chevaucheurs, disait Laurent Tailhade dans son -article de 1918, figurs en 1511 l'aube de la rforme par Albrecht -Drer,--jeune alors et qui, dans les bois sublimes et baroques de son -_Apocalypse_, dj prconisait le furieux galop des hommes d'armes -travers l'Europe du XVIe sicle--, cette cavalcade rapparat, chaque -fois que, sous le vernis mensonger de la civilisation, de l'quit, -de la science, la primitive barbarie clate, chez des peuples qui se -croyaient affranchis des antiques erreurs. Cavaliers faux de la Bte -Humaine, ce sont eux qui, cinq annes durant, ont, comme aux premiers -ges, parcouru nos campagnes funbres, accumulant ruines et cadavres sur -leur passage, propageant la hideuse ivresse du meurtre, l'homicide -folie, les haines et la cupidit, le tragique apptit de la volupt, du -sang et de la mort. Ces _Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, nous tous qui -les avons vus poursuivre leur galop furieux l'horizon des Temps -Nouveaux--identiques eux-mmes, tels que les avait rvs le prophte -de Nuremberg--et conduire l'abattoir le troupeau des Ephmres, nous -nous devons d'tre, jamais, reconnaissants Blasco Ibez d'en avoir -ternis, pour notre mmoire, hlas! si oublieuse, la sublime et -terrible image dans la fresque immortelle o, avec une puissance -vocatrice reste sans gale, il a retrac les affres de ce drame dont -la France tressaille toujours et dont les consquences troubleront -longtemps encore l'Univers civilis tout entier. - -Et, puisque nul n'a mieux su l'exprimer que Tailhade, pourquoi ne pas -lui emprunter encore cette courageuse et franche confession: que ce -n'aura pas t la moindre singularit d'une guerre o tout n'tait que -surprise, tonnement et paradoxe--guerre scientifique et forcene, o le -Primate cannibale rapparut, dguis en chimiste, en ethnologue, en -mcanicien, o la suprmatie de l'Argent s'affirma par des horreurs -laissant fort loin en arrire la cruaut des fauves du dsert--, d'avoir -inspir le plus beau commentaire de ses gestes un crivain sans -attaches autres que sentimentales avec les nations belligrantes. C'est -un Espagnol venu la France non comme un fils, mais comme un ami, qui -semble avoir, jusqu' prsent, donn le plus beau roman de la guerre, -l'pope en prose digne de tant d'hrosme, d'pouvante, de malheur et -de gloire. Cet homme, au nom duquel on ne saurait adjoindre sans quelque -hsitation l'pithte d'_tranger_, a, dans une oeuvre que sa beaut -met l'abri des vicissitudes communes, exprim ce qui fut le sentiment -public chez les peuples de culture latine au dbut de la guerre. Haine -de l'envahisseur, optimisme guerrier, foi dans le triomphe de la -justice, dvouement, illusion: tous les enthousiasmes et toutes les -chimres sont incarns, ici, dans des tres qui vivent, souffrent, -agissent et pleurent comme nous. - -Qui voudrait achever de se convaincre des diffrences spcifiques qui -sparent le faire de Blasco de celui de Zola n'aurait qu' comparer la -manire de l'un et de l'autre, dans ce roman et dans _La Dbcle_. Chez -Zola, les monstres--investis, surtout partir de _Germinal_ et de _La -Bte Humaine_, d'un rle prpondrant et symbolique--fussent devenus une -chimre ttracphale, des Gorgonnes quadruples, entits vivantes et -agissantes, la faon de la Locomotive de _La Bte Humaine_, de -l'Escalier de _Pot-Bouille_, du Paradou de _La Faute de l'Abb Mouret_. -Chez Blasco, ils servent de fond la trs simple et trs humaine -histoire d'un chef de famille franais, Desnoyers, transplant au nord -de l'Argentine et revenu, aprs fortune faite, en France peu de temps -avant qu'clatt le conflit de 1914. Un rameau dtach de son arbre -gnalogique s'est greff sur une souche allemande, la soeur cadette -de sa femme, fille d'un richissime _estanciero_ argentin, Madariaga, -ayant pous le jeune Allemand Karl Hartrott, qui l'avait sduite. Ainsi -pos, le drame se droule dans sa logique nudit. Marcel Desnoyers, -l'anctre, le _paterfamilias_, qui dsertait en 1870 pour conqurir, -dans la pampa, grce son mariage, une fortune princire, connat, -devant la furie et l'emportement guerriers de la jeunesse franaise, un -immense regret de ne pouvoir endosser le harnais des poilus. Son fils -an, Julio, jusqu' la guerre s'tait born peindre les mes, -cueillir les myrtes de Joconde. Et sa Joconde, c'tait une certaine -Marguerite Laurier, femme divorce d'un ingnieur, propritaire d'une -fabrique d'automobiles de la banlieue parisienne, qu'il avait pouse -35 ans, alors qu'elle n'en avait que 25, et dont la vertu n'avait pas su -rsister aux grces de ce parfait danseur de tango, si bien que le -pauvre Laurier, averti du scandale par quelque bon camarade, avait fini -par surprendre sa femme dans un de ses rendez-vous d'amour, et, -renonant tuer le jeune gandin, s'tait born renvoyer chez sa mre -la trop volage pouse. N Argentin, Julio et pu rester tranquillement -Paris durant toute la guerre. Le sang franais fut plus fort. Il -s'engagea dans un rgiment de ligne, fut bless, gagna les galons de -sous-lieutenant et fut tu dans une offensive, en Champagne, au moment -o il allait passer lieutenant et tait propos pour la Lgion -d'Honneur. Comme la guerre, observait Tailhade, est par essence -civilisatrice, l'pouse adultre, Marguerite Laurier, consciente, enfin, -de ses devoirs, regagne le domicile conjugal, prs de l'homme--aveugle -de guerre, ou peu s'en faut--qu'elle minautorisait. L'pisode est -touchant. Il aurait pu driver dans le comique, entre les mains d'un -conteur moins adroit que Blasco Ibez. Emouvoir avec un rcit dont le -point de dpart prte rire, c'est cela mme qui fait la gloire du -pote. Hugo a dchan _Ruy Blas_ sur la donne hilarante des -_Prcieuses Ridicules_. - -Les Desnoyers possdaient Villeblanche-sur-Marne, un peu plus de -deux heures de chemin de fer de Paris, un merveilleux chteau -historique, qui leur avait valu l'amiti d'un chtelain voisin, -ex-ministre, le snateur Lacour, dont le fils, Ren, hros, lui aussi, -de la guerre, finira, amput du bras gauche et une jambe ankylose, par -pouser Chich, soeur unique de Julio Desnoyers. Lors de la retraite -de la Marne, le vieux Desnoyers, qui avait laiss une baignoire en or -massif--emblme et honte la fois de sa fortune de millionnaire--dans -son manoir, eut la folle ide de vouloir aller la sauver des -dprdations boches, et c'est cet incident que nous sommes redevables -des plus belles pages du roman: celles des chapitres III et V de la -_Deuxime Partie_: _La Retraite_ et _L'Invasion_. Il importe, pour bien -comprendre l'exactitude de ces peintures, de se souvenir de ce qui a t -dit prcdemment, au chapitre VII, des voyages de Blasco Ibez au -front, alors que les traces de la bataille qui sauva la France y taient -encore fraches et comment l'auteur put y recueillir, au -Quartier-Gnral de Franchet d'Esperey, plusieurs tmoignages directs -sur l'norme choc entre les deux armes. Ce sont ces particularits, -uniques, qui lui ont permis de reconstituer la ralit, de mme que la -description du centaure Madariaga et de la vie dans son _estancia_, au -chapitre II de la _Premire Partie_, n'et jamais t possible, si -Blasco n'avait pas vcu lui-mme une vie semblable en Argentine, lors de -sa priode colonisatrice. Sa germanophobie, ancienne et invtre, lui -a, d'autre part, servi admirablement dans l'invention de maints -personnages secondaires[192]. Qui oubliera jamais ce type dlicieux de -pdant boche qu'est le cousin germain de Julio Desnoyers, Otto von -Hartrott, qui prconise la domination du Germain dolichocphale sur les -peuples dont le crne a le malheur d'tre autrement constitu, attestant -Broca, Hovelaque, Letourneur ou Gobineau pour lgitimer le meurtre, -l'incendie - -[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO PUBLI PAR LES JOURNAUX DE NEW YORK, A -L'OCCASION DE SON VOYAGE AUX ETATS-UNIS] - -[Illustration: SANCE SOLENNELLE DE L'UNIVERSIT GEORGE WASHINGTON O -BLASCO IBEZ A T REU DOCTEUR S LETTRES HONORIS CAUSA] - -et le viol? Mais toute la tribu de ces von Hartrott n'est-elle pas aussi -admirablement prise du rel, junkers fanatiques de la chose militaire -qui marchent la tte de leurs pantins pdants comme les maigres -hobereaux de Heine? Et faut-il voquer la silhouette de ce commandant -Blumhard, pre de famille aussi tendre que violateur homicide, -personnage de _Hermann und Dorothea_ en mme temps que de _Justine_, ou -encore de Son Excellence le Gnral Comte de Meinberg, esthte aux -moeurs thbaines qui dut s'asseoir, aux bons temps de Guillaume, la -Table Ronde d'Eulenburg et qui, composant des ballets, se plat -galement fusiller les jeunes hommes convaincus de laideur? Planant -au-dessus de ces figures, amres ou repoussantes, le nihiliste Tcherkoff -et l'artiste Argensola dduisent la philosophie et la doctrine de ce -roman, o l'armature du rcit, la mise en jeu de l'action, l'ordonnance -des plans rvlent la plus incomparable des matrises. Jamais les -pisodes ne tranent en longueur. Ils s'incorporent, ainsi que les -paysages, la principale action. Ils sont la pulpe mme et la chair, -non pas le simple ornement, du rcit. - -Laurent Tailhade terminait son article d'_Hispania_ en se gaussant de la -partialit, ou de l'troitesse d'esprit du professeur anglais James -Fitzmaurice-Kelly, lequel reprochait, indirectement, Blasco de -travailler pour l'exportation. Tailhade et, sans nul doute, accentu -l'ironie, s'il et su que cet illustre hispanologue de Londres se -trouvait, son insu, avoir fait chorus avec le reprsentant, -l'Acadmie Espagnole, de ces germanophiles transpyrnaques dont les -patronymiques ornrent, en Octobre 1916, les colonnes d'_Amistad Hispano -Germana_, et dont la haine de la France n'a eu d'gale, tout au long de -la guerre, que la pitoyable ccit intellectuelle. C'est au tome II de -_Crtica Efmera_[193] que l'employ de ministre Don Julio -Casares--critique littraire qui obtint, nagure, un succs de scandale, -en traitant, dans son volume: _Crtica Forma_, de plagiaires les -crivains rattachs la priode de rnovation de 1898--a rimprim un -article o il croyait du dernier fin d'crire que _Los Cuatro Jinetes -del Apocalipsis_ avaient d'abord t rdigs en franais, puis traduits -en espagnol, et o il dfinissait ce roman: _una torpe insoportable -recopilacin de cuanto el odio y la ignorancia han escrito recientemente -contra una de las naciones ms cultas de Europa_[194]. Mais quoi bon -s'attarder de telles pauvrets? Le succs inou de _Los Cuatro Jinetes -del Apocalipsis_ a dpass les espoirs mme les plus optimistes. Au dire -de _The Illustrated London News_[195], la 200^{me} dition anglaise en -aura t puise avant que fussent satisfaites les demandes en cours, -manant de lecteurs disperss travers le monde, et cet organe -ajoutait, je tiens le rpter, que: _it is said to have been more -widely read than any printed work, with the exception of the -Bible_[196]. Car cette comparaison avec la Bible,--dont prsentement la -_Socit Biblique_ a dit des versions en 500 langues ou dialectes, aux -noms inconnus de l'immense majorit des mortels--ne laisse pas d'tre -fort caractristique. Leur popularit ira croissant encore avec le -temps et il n'y aura pas de coin de l'Univers o elle ne pntrera, avec -le merveilleux film que la _Metro Pictures Association_ vient de -raliser et dont toutes les scnes ont t tournes au pied des -montagnes de San Bernardino, cette ville de la Californie du Sud fonde -en 1851 par les Mormons et qui s'est si rapidement dveloppe, en sa -qualit de centre d'un district prodigieusement riche en fruits. Ce -film, qui laisse loin derrire lui l'informe essai tent Paris en 1917 -et qui portait le titre: _Debout les Morts!_ et la mention: _Inspir du -roman de M. Blasco Ibez Les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse..._[197], -a cot la _Metro Pictures Association_ la bagatelle d'un demi-million -de Livres et aura battu le record de l'industrie cinmatographique aux -Etats-Unis. - -_Mare Nostrum_ sera le seul des trois romans de guerre de Blasco -Ibez que le public franais--le public anglo-saxon a fait _Our -Sea_[198] une fortune presque gale celle des _Four Horsemen_--connatra -dans son intgralit, puisque les _Quatre Cavaliers de l'Apocalypse_ et -_Les Ennemis de la Femme_ lui auront t prsents avec de sensibles -mutilations et mme--du moins le premier--de regrettables remaniements. -Sa traduction, que j'ai entreprise, est assez avance et verra le jour -cette anne mme. C'est incontestablement un chef-d'oeuvre et, je le -crois, le chef-d'oeuvre de Blasco Ibez. La mention de date mise la -page finale, qui est la page 446, dit: _Pars, Agosto-Diciembre 1917._ -Mais le livre fut commenc en ralit Nice en Janvier 1917 et Blasco -dut en interrompre la rdaction jusqu'en Aot de la mme anne, pour -vaquer ses campagnes de propagande en faveur de la cause allie. A sa -publication, un des Directeurs du _Bulletin Hispanique_, M. G. Cirot, -professeur d'espagnol l'Universit de Bordeaux, qui, mobilis, y -signait alors: _St-C._,--et dont j'ai cit plus haut le livre sur -l'historien Mariana--crivit, dans le n de Janvier-Mars 1918 de cette -revue, une _note_ dont je crois qu'il ne sera pas superflu de reproduire -le texte: MARE NOSTRUM, par _V. Blasco Ibez_.--L'ironie tragique du -titre annonce la pense de l'oeuvre. L'un des romanciers les plus en vue -de l'Espagne, l'auteur de _La Barraca_, de _Flor de Mayo_, de _Caas y -Barro_, auquel le traducteur de D'Annunzio n'a pas ddaign de consacrer -l'effort de son rendu exact et limpide, a senti son me, celle de sa -race, frmir sous l'outrage rpt, systmatique et calcul, que les -Allemands se disent obligs de commettre par la ncessit de se -dfendre. C'est au moment o le nombre de bateaux espagnols couls -passait la soixantaine, que M. Blasco Ibez a lanc ce manifeste -mouvant, rdig suivant la formule de son art mthodique, avec toute la -puissance motive d'une imagination exerce par tant d'activit -antrieure, excite par un spectacle si terrifiant, si honteux. Sans -doute, il a mnag les susceptibilits de ses compatriotes, les siennes -propres, en faisant, du hros de cette triste histoire, le jouet d'une -femme, non un salari. Comme le personnage homrique dont il porte le -nom, Ulysse Ferragut, capitaine de la marine espagnole, est fascin par -une Calypso qui le retient loin du foyer, de la patrie et du devoir; -mais sa destine est plus lamentable. Il ne reverra pas son fils, -victime des pirates que lui-mme a ravitaills. Il ne reverra qu'une -pouse en larmes, mprisante et froide. Lui-mme finira, frapp comme -son fils, aprs avoir rachet hroquement sa faute, si bien que la -piti efface la honte. Il n'y en a pas moins, dans ce romanesque rcit, -une rprobation synthtique de tout un ensemble de faits dont l'histoire -multiple ne peut s'crire et ne s'crira probablement jamais, parce -qu'il y a des choses qu'il vaut mieux, dans l'intrt de l'avenir, ne -pas retracer, mme sur le sable... A moins que ne perce quelque jour la -vrit, provoquant un scandale salutaire et rparateur, dcouvrant, dans -la ralit autrement mesquine et vulgaire, quelque Ferragut, combien -moins sympathique et moins excusable! Quoi qu'il en soit, c'est un -honnte homme qui parle, dans ce livre attachant et grave, pour fixer le -jugement, peut-tre encore flottant, de ses concitoyens. C'est un homme -aux ides gnreuses. _Vox clamantis in deserto?_ Non, elle trouvera un -cho, cette voix, comme celle de D'Annunzio, dans la patrie inquite et -humilie...[199]. - -La Calypso qui fait qu'Ulysse Ferragut abandonne le chemin du devoir et -sert, encore que passagrement--mais suffisamment pour que sa flonie -entrane la mort tragique de son propre fils, que M. Edmond Jaloux n'et -pas dit sentir son feuilleton[200], s'il et assist, comme l'auteur -de ce volume en 1917, aux drames quotidiens de la piraterie sous-marine -allemande en Mditerrane--la cause du Boche en ravitaillant un de leurs -_Unterseebte_, Blasco l'a appele du nom mythologique de Freya, la -Vnus nordique qui a donn son nom au vendredi--_Veneris Dies: Freitag_, -c'est--dire _Tag der Fra_, ou _Freia_--des Allemands. Et, ici, la -supposition se prsente l'esprit que l'auteur ait song, pour crer ce -type, la clbre espionne Mata Hari, de son vritable nom -Margareta-Gertrud Zelle, arrte en France le 13 Fvrier 1917, condamne - mort le 24 Juillet de la mme anne et fusille en Octobre -Vincennes--tout cela bien aprs que, dans _El Liberal_ madrilne, un -journaliste espagnol l'et signale, dans un article intitul: _La dama -de las pieles blancas_, la vindicte des Allis, comme tant la solde -des ennemis de leur cause en Espagne. Franchissant la distance -prilleuse et tentante qui spare la simple hypothse de la catgorique -affirmation, l'on voit, en effet, l'hispanologue italien Ezio Levi -crire, dans le _Marzocco_ du 9 Janvier 1921, que _il fatto da cronaca -da cui trae inspirazione l'ultimo (sic) romanzo di Vincenzo -Blasco-Ibez, lo spionaggio della ballerina Mata-Hari, il suo -processo davanti al consiglio di guerra di Parigi, la sua fucilazione -nel forte di Vincennes_[201]. En vrit, rien n'est moins exact et j'ai -crit, dans _La Publicidad_ de Barcelone[202], un article spcial pour -dissiper cette lgende, tablissant que, lorsque Blasco commena la -rdaction de _Mare Nostrum_, personne--sauf quelques rares agents de nos -services d'information trangre--ne connaissait cette danseuse et que -le matre dveloppa la trame de son rcit sans penser le moins du monde - elle. Ce ne fut que lorsqu'il approchait de la fin qu'on fusilla -l'espionne. L'auteur songea alors profiter de cette concidence -tragique et c'est ainsi qu'il fit fusiller sa Freya, qu'originairement -il entendait tuer de tout autre faon. Il tait all voir l'avocat de -Mata Hari, matre Clunet, son ami, qui lui conta la scne finale, dont -il avait t tmoin et que le romancier transcrivit presque -textuellement pour son douzime et dernier chapitre. C'est l tout ce -que _Mare Nostrum_ a voir avec Mata Hari. Le reste, soit donc presque -tout le roman, est sans relations aucunes avec la Zelle. Ni Blasco -Ibez, ni personne ne la connaissait alors comme agent la solde des -Allemands en pays belligrants et neutres et il n'aura pas t superflu -de fixer ici ce point dlicat de controverse littraire. Du reste, il -suffirait de lire le livre pour se convaincre que Freya est une -quelconque espionne, une espionne, risquerai-je de dire, aquatique et -qui, en tout cas, n'est point danseuse de mtier. - -De gnration en gnration, les Ferragut ont t marins. En vain, le -grand-pre a-t-il envoy a l'Universit l'oncle Antonio pour en faire un -mdecin, un _seor de tierra adentro_[203]. Le Docteur est un homme de -mer. On l'appelle le _Triton_ et son plus grand plaisir est de se livrer - la pche et des fugues en Mditerrane sur les vapeurs qui veulent -bien l'accueillir. En vain, le pre Ferragut, notaire Valence, veut-il -que son fils Ulysse suive la carrire paternelle. Ulysse obit l'appel -de son sang et sera marin, en dpit de tout et de tous, mme de sa -femme, Cinta Blanes, et du fils qu'elle lui donna, Esteban. Cet Ulysse -catalan et pu rpter ce que Dante avait mis sur les lvres de l'autre, -le fils de Larte: - - _N dolcezza di figlio, n la pita_ - _Del vecchio padre, n il debito amore_ - _Lo qual dovea Penelope far lieta,_ - - _Vincer potero dentro a me l'ardore_ - _Ch'i' ebbi a divenir del mondo esperto,_ - _E degli vizj umani e del valore:_ - - _Ma misi me per l'alto mare aperto_ - _Sol con un legno, e con quella compagna_ - _Picciola, dalla qual non fui deserto..._[204] - -Le _sol con un legno_ dantesque doit s'entendre d'une fragile tartane, -vite change contre un voilier, qui cde son tour la place un -vapeur, jusqu' ce que, de fortune en fortune, la dclaration de guerre -trouve Ulysse Ferragut, devenu riche armateur, bord du _Mare Nostrum_, -acquis en Ecosse. Les hostilits multiplient les trafics maritimes des -neutres et leurs profits. Ulysse est en train de raliser des gains -fabuleux, lorsqu'un accident survenu dans les eaux de Naples son -navire l'immobilise sur ces rivages enchanteurs, o, errant un jour -travers les ruines de Pomp et les roseraies de Pesto, le sourire de la -fatale Freya fait de lui l'esclave de cette aventurire allemande. Le -loup de mer oublie donc Cinta qui, nouvelle Pnlope, file sa laine en -l'attendant et il ne vit plus que pour la Circ parthnopenne, dont le -mystrieux pass est pour lui un attrait de plus. Il n'apprend sa -vritable qualit d'espionne au service du Kaiser que lorsqu'il est trop -tard pour ragir et peut-tre consentirait-il mettre le _Mare Nostrum_ -au service de l'Allemagne, si son second, l'honnte Tni, dans un lan -d'honneur outrag, n'emmenait le navire Barcelone. Mais, sur un -voilier, il ira approvisionner de benzine, dans les eaux des Balares, -un sous-marin allemand. C'est lors que, de cette moderne _Odysse_, -surgit Tlmaque en la personne d'Esteban Ferragut. Le jeune homme, -affol par l'absence totale de nouvelles paternelles, a su, grce -Tni, qu'une mauvaise femme retenait captif, Naples, le capitaine du -_Mare Nostrum_ et s'est bravement rendu en cette ville pour l'y -chercher. Ne l'y ayant point trouv, il revient en Espagne sur un vapeur -franais et y prit torpill par le mme sous-marin que la trahison de -Ferragut a peut-tre aliment d'essence. La dclaration de guerre de -l'Italie l'Allemagne, qui ramne Barcelone le pre enfin dgris, -fait que celui-ci apprend en cours de route la catastrophe o a pri son -enfant. Dsormais, il n'aura plus qu'une pense: la vengeance. Son -navire est mis au service des Allis et court les mers, charg d'armes -et d'explosifs, cependant que Freya, qui ressent pour Ferragut le -premier amour profond de sa vie, s'emploie vainement le sauver des -reprsailles boches. Mais, entre ces deux tres, s'est, dsormais, -interpose l'image d'un mort et Ulysse, dans une entrevue qu'il a avec -Freya Barcelone, centre, je l'ai dit, des intrigues sous-marines -allemandes, va jusqu' frapper brutalement l'espionne qui, dsespre, -abandonne par les siens, va se faire prendre en France et mourir -Vincennes, pour, du seuil d'Ads, appeler elle l'amant soumis -d'autrefois. Et, en effet, le _Mare Nostrum_ saute, torpill, en vue des -rivages riants de la cte levantine, la hauteur de Carthagne, et les -flots de la Mditerrane se referment, indiffrents et silencieux, sur -cette catastrophe semblable tant d'autres en ces annes d'pouvante, -et bien faite pour qu'on lui applique encore les vers qui, dans -l'_Inferno_, closent--en conformit avec les dires de Pline et de son -compilateur, Solinus--le rcit du vieil Ulysse: - - _Noi ci allegrammo, e tosto torn in pianto;_ - _Ch dalla nuova terra un turbo nacque,_ - _E percosse del legno il primo canto._ - - _Tre volte il f girar con tutte l'acque;_ - _Alla quarta levar la poppa in suso,_ - _E la prora ire in gi, com'altrui piacque,_ - - _Infin che 'l mar fu sopra noi richiuso_[205]. - -Ce serait commettre une erreur grossire que de voir en _Mare Nostrum_ -un roman d'amour. Dans cette mle Odysse catalane, ce ne sont ni Circ, -ni Pnlope qui donnent le ton. Le hros, c'en est le Ferragut dont la -mort glorieuse ne signifie pas la dfaite, mais prsage, au contraire, -cette victoire gagne travers tant de douleurs, de larmes et de -sacrifices. _Mare Nostrum_ est une oeuvre nergique, o transparat -l'invincible personnalit de l'auteur, de ce hros d'action et de pense -pour qui la vie n'est pas un paradis terrestre o se nouent des idylles, -mais un vaste champ de bataille o les forts, s'il leur arrive de devoir -cder, ne s'avouent jamais vaincus, parce qu'ils professent la -philosophie des Surhommes, pour lesquels notre passage ici-bas n'est que -le moyen de faire triompher une volont de puissance. Et, dominant cette -virile posie, il en est une autre, plus irrsistible parce que purement -physique: la posie de la mer. J'ai dj dit que personne, avant Blasco, -n'avait clbr aussi perdument la Mditerrane. Quand Ferragut, dans -l'attente de sa matresse, l'Aquarium de Naples, distrait ses -nostalgies en droulant le mystre des profondeurs marines, la prose du -romancier acquiert cette splendeur pique qu'avaient dj les pages des -_Argonautas_ o sont voques les errances de Colomb et le calvaire des -premiers conquistadors. Du vieux Cadmus la mitre phnicienne au Niois -Massna, ce _Fils aim de la Victoire_ dont la bonne toile s'clipsa au -Portugal en 1810, c'est toute l'histoire maritime mditerranenne, toute -la gloire de l'_homo mediterraneus_ qu'a, mieux qu'crite, chante -Blasco. Et l'heure o je rdige ces lignes, sous le ple et gristre -ciel d'un village de Bourgogne Champenoise, songeant ces fresques -admirables de _Mare Nostrum_, je vois l'hivernale pnombre cder la -place aux horizons ensoleills du Midi et je sens, travers la brume -glaciale de l'Est, comme passer l'cre et salubre brise des rivages -heureux de la mer latine. - -J'ai demand Blasco de me dire dans quelles conditions il avait crit -_Los Enemigos de la Mujer_. Je dus, m'a-t-il dclar, passer, comme -vous le savez, les derniers mois de la guerre sur la Cte d'Azur pour -refaire une sant gravement compromise par des excs de travail de -quatre annes. Les mdecins m'avaient rigoureusement prescrit de -m'abstenir de toute occupation mentale. Mais il me semble ne plus vivre, -lorsque mon activit doit chmer. Les jours de paresse, j'ai l'air -honteux et confus de quelqu'un dont la conscience ne serait pas -tranquille. Au bout de quelques semaines de ce repos forc, je sentis la -ncessit de composer un nouveau roman et c'est ainsi que--lentement, -cause d'un tat physique prcaire--j'crivis mon livre. Par un trange -phnomne, mesure que j'avanais dans la composition, je sentais ma -sant se fortifier et quand j'en eus achev le dernier chapitre, rien, -dsormais, ne s'opposait ce que je songeasse aux prparatifs de mon -voyage aux Etats-Unis. _Los Enemigos de la Mujer_ ont donc t rdigs -Monte-Carlo, o j'ai rsid une anne entire et si j'y suis rest la -paix signe, c'est que je tenais terminer cette oeuvre l'endroit -mme o s'en droulait l'intrigue. - -Je ne sache pas qu'il existe--et cependant le nombre des romans dont -l'action se passe dans la Principaut est considrable--d'ouvrages -d'imagination o le milieu mongasque ait t reconstitu de faon plus -parlante, en sa phase de guerre, qu'aux chapitres IV, VI, VII, VIII et -XII des _Ennemis de la Femme_. Mais le but de Blasco, en composant ce -volume, tait tout autre que de se livrer des fantaisies de peintre et -de satirique. Son dernier roman est le livre des gostes, des -jouisseurs qui surent, pendant presque tout le cours de la tragdie, -rester en marge des vnements, continuant, dans l'un des plus beaux -recoins du globe et quelques centaines de kilomtres du sanglant -abattoir, leur existence vide de toujours jusqu' ce que, touchs par la -grce, les plus reprsentatifs d'entre eux se jetrent, leur tour, -dans la mle, pour en sortir meurtris de corps, mais rajeunis d'me et -devenus d'autres hommes. Le Prince Miguel-Fdor Lubimoff tait fils d'un -gnral de Don Carlos, Don Miguel Saldaa, marquis de Villablanca, dont -la participation la dernire guerre carliste--dclare sous le -prtexte de l'lection du Duc d'Aoste au trne d'Espagne en 1871, puis -de la proclamation de la Rpublique en 1873--eut pour consquence, -l'chec final de celle-ci en 1876, l'exil de ce personnage Vienne, -d'o, lors de la guerre Russo-Turque, il passa en Russie pour pouser, -Ptersbourg, la richissime princesse Lubimoff, une neurasthnique qui -finira ses jours Paris, remarie, aprs veuvage, un gentilhomme -cossais. Lubimoff fils, qui a gaspill sa jeunesse dans les plus folles -aventures, se trouve, lorsqu'clate la guerre et prs de la quarantaine, - la tte d'une fortune dj fort brche et que les vnements de -Russie compromettront trs sensiblement. Ce mlange hybride de Slave et -de Latin, blas mais non dsquilibr, s'est rfugi dans la splendide -villa qu'il possde Monte-Carlo, la _Villa-Sirena_, o il a rsolu, en -raffin qui sait que la femme est cause de tout mal--mais aussi de tout -bien--entre les hommes, de vivre, dans la compagnie de parasites, une -sorte d'existence cnobitique o tous les vices seront permis, sauf -celui qu' la p. 303 du livre l'on dfinit: _la nica embriaguez -interesante de nuestra existencia_[206]. Ces parasites constituent un -autre brelan, moins redoutable certes que celui voqu par Drer, le -peintre terrifique, mais qui n'en reste pas moins extrmement original. -Voici, d'abord, Don Marcos Toledo, pave des guerres carlistes, qui, -aprs avoir connu les misres de l'abandon Paris, avait fini par -chouer dans le palais de la Princesse Lubimoff, la Plaine Monceau, en -qualit de matre de castillan du jeune Miguel, dont il est devenu le -chambellan, non sans s'tre adjoint pralablement le titre, aussi -honorifique qu'irrel, de Colonel. Dou d'un bon sens assez perspicace, -Don Marcos a parfois des reparties curieuses, telle celle qui lui fait -dire, p. 222, qu'en sa qualit d'Espagnol--l'action du roman se passe au -cours de l'anne 1918--et de patriote, il souffre de voir l'Espagne en -marge de la lutte, s'efforant d'ignorer ce qui se passe dans le reste -du monde, se cachant la tte sous son aile la faon de certains -chassiers, qui s'imaginent ainsi que, de ne pas voir le pril, celui-ci -les pargnera. Si sa patrie ne figurait pas parmi les nations -indcentes, elle ne comptait pas, cependant, parmi les peuples -dcents, puisqu'elle laissait systmatiquement chapper l'occasion -d'une gloire qui le faisait, lui, frmir... Ou cette autre, sur -Guillaume II, la page 227: Je connais parfaitement le Kaiser. Ce -n'est qu'un lieutenant. Un lieutenant qui a vieilli, tout en conservant -l'tourderie et la ptulance de sa jeunesse. Mais il a l'honneur de -l'officier et, se voyant perdu, il se brlera la cervelle. Vous verrez -qu'en cas de dfaite, il se suicidera ainsi... Atilio Castro, lointain -parent du prince, n'est qu'un de ces pique-assiettes du monde comme il -faut, dont Monte-Carlo a possd et possde tant de spcimens bizarres. -Vague consul d'Espagne, nagure, nul ne sait au juste o, mais, en tout -cas, fort peu de temps, il s'est fait joueur professionnel: _el seor -del 17_[207], et, toujours dcav, n'en vit pas moins, en apparence, -comme le gentleman correct et le parfait _caballero_[208] que ce genre -d'individus apparat par dfinition. Tefilo Spadoni, lui, n'est qu'un -vulgaire pianiste qui, ayant fait partie des quipes musicales du prince - bord de ses yachts successifs--sur l'un desquels Lubimoff reut, en -cousin, Guillaume II--, restera son commensal. N de parents italiens, -peut-tre au Caire, moins qu' Athnes ou Constantinople, il -constitue le plus parfait type de crtin que l'on puisse imaginer, -partageant son existence entre une mlomanie presque machinale et la -hantise de la roulette et du trente-et-quarante, pauvre pantin qui ne -joue, lui, que le 5 et dont l'ide fixe serait de dcouvrir la -bienheureuse martingale qui lui permettrait de faire sauter la banque de -M. Blanc et de dtrner Son Altesse Srnissime, le Prince Albert. -Carlos Novoa, enfin, n'est qu'un simple pdagogue espagnol, -c'est--dire, en dehors de la science, un tre sans intrt. Son -Gouvernement l'avait envoy au _Muse Ocanographique_ pour y tudier la -faune marine, mais il finit par laisser l le plankton et cultiver, lui -aussi, avec l'application professionnelle les 36 numros et les 6 jeux -de cartes du Casino. - -Tel est le brelan des cinq _Ennemis de la Femme_. Leur association, o -la seule langue parle est l'espagnol, sera cependant de courte dure. -La Femme, qu'ils ont bannie de leur milieu, ne tarde pas se venger -d'eux et l'aphorisme de Lucrce--_De Rerum Natura_, I, 23-24--que citait -D. Juan Valera en 1874 l'pilogue de sa _Pepita Jimnez_: - - _Nec sine te quidquam dias in luminis oras_ - _Exoritur, neque fit ltum, neque amabile quidquam,_[209] - -trouve, une fois de plus--comme, dj, c'tait le cas dans l'un des -premiers essais dramatiques attribus Shakespeare: _Love's Labour is -lost_, dont Michel Carr et Jules Barbier tirrent leurs _Peines d'amour -perdues_--en le triomphe rapide de Vnus honnie, son ternelle -application. Le Colonel tombe amoureux de Mad, fille du jardinier de -_Villa-Sirena_, et finit par l'pouser. On devine ce que sera cette -union et si la jeune femme, la fin du livre, fait les yeux doux un -sous-officier yankee, l'on peut tre certain que ce n'est l qu'un -commencement et que la chose aura plus d'une suite! Castro, toujours -distingu, courtise d'abord vaguement Doa Enriqueta, la _Infanta_, -fille de Don Carlos, une joueuse passionne, puis tombe dans les bras -d'une rastaquoure sud-amricaine, _gaucho_ en jupons, Doa Clorinda, -que ses allures d'Amazone du Tasse ont fait dnommer _la Generala_ et -avec laquelle il disparat--lui, trouvant, comme soldat de la Lgion, -une mort glorieuse au front; elle, vanouie Paris, dans les troubles -remous de la guerre. Spadoni, irrductible, s'il continue abhorrer la -femme, ce n'est que pour sombrer dans la plus dangereuse dbauche du -jeu. Novoa, passionnment esclave d'une soubrette, se voit abandonn - -[Illustration: BLASCO IBEZ PORTANT, A L'UNIVERSITE GEORGE -WASHINGTON, LA ROBE, BORDEE DE VELOURS BLANC ET DOUBLE DE SOIE JAUNE -ET BLEUE, DES DOCTEURS IN ARTS AND LETTERS] - -[Illustration: LES TUDIANTES DE BRYN MAWR COLLEGE, COLE SUPRIEURE -POUR FEMMES EN PENNSYLVANIE--RECEVANT, EN PLEIN HIVER, BLASCO, A CHEVAL, -DANS LE PARC DU COLLEGE] - -par celle-ci, qui lui prfre un officier amricain et retourne -tristement en Espagne, o sa science marine sera royalement rtribue -raison de cinq cents _pesetas_ mensuelles. Le prince, malgr ses ddains -de nabab repu, a peine retrouv une amie d'enfance, fille du frre de -son beau-pre et d'une niaise et orgueilleuse crole mexicaine, la -duchesse Alicia de Delille, qu'il recommence avec cette opiomane de 40 -ans, fervente du tapis vert o elle perd et reperd des fortunes, son -existence d'autrefois. Mais la duchesse, qui tenait son titre d'un duc -franais, mari plus g qu'elle de vingt ans et qui a d l'abandonner -lorsqu'elle l'eut fait pre sans sa collaboration, apprend soudainement -que ce fils adultrin, Franais pourvu d'un faux tat-civil -et--naturellement--pilote aviateur, est mort, en captivit, en Allemagne -et son dsespoir est tel qu'elle conduit dfinitivement Miguel. -Celui-ci, qui n'en est pas une folie prs, se bat en duel avec un -pauvre diable de bless de guerre, un lieutenant espagnol de la Lgion, -Antonio Martnez, qu'il souponne, dans sa stupide jalousie, de l'avoir -remplac dans les faveurs d'Alicia, puis, sermonn par une anglique -infirmire anglaise, lady Lewis--dont l'oncle partage sa vie entre le -whisky et le Casino--finit par reconnatre, un peu tard, qu'il a fait, -jusqu'ici, lamentablement fausse route, s'engage, son tour, dans la -Lgion, o sa qualit d'ancien capitaine de la Garde Impriale le fait -admettre au titre de sous-lieutenant, passe dix mois et vingt jours au -front, y perd un bras et ne revient, aprs l'armistice, Monte-Carlo, -que pour y apprendre qu'Alicia, morte des suites d'un empoisonnement du -sang contract comme dame de la Croix-Rouge dans un hpital militaire, -lui a lgu tout ce qu'elle possdait outre-mer, et, en particulier, ses -mines d'argent du Mexique, rien en ce moment, mais demain, peut-tre, -une fortune presque gale celle que Lubimoff possdait, nagure, en -Russie. - -Le roman est touffu, mais, travers ces halliers de verdures -mditerranennes, un sentier serpente, qui nous conduit une clairire -inonde de glorieuse lumire, d'o, comme des esplanades du cimetire de -Beausoleil, la vie sourit la mort. Cette clairire, Miguel Lubimoff -n'y arrive qu'aux dernires pages du livre, o la purification de son -me s'est ralise dans la douleur. Ce mutil que la double flamme de la -souffrance physique et morale a converti, retrouve, en face des horizons -radieux de la mer latine, le sens de la vie, et, plus noble que le -prince Nekhludov de _Rsurrection_, dans Tolsto, consacrera dsormais -ses jours, non au salut d'une seule existence, mais au bonheur de -cinquante infortuns, parmi les centaines de millions qui peuplent la -terre. Il connatra le mlancolique plaisir de contempler la -vie[210]. Cette vie de demain, que sera-t-elle? Blasco, crivant ce -splendide chapitre XII et dernier de _Los Enemigos de la Mujer_ en -Juillet 1919, ressent quelques doutes amers sur notre avenir europen. -Il met dans la mditation de Lubimoff une ombre sinistre. Le prince -pense avec amertume une possible dception. Voir renatre intacte la -bestialit primitive, aprs un cataclysme accept comme une rnovation! -Contempler la faillite de tant d'esprits gnreux, de tant de nobles -intelligences aspirant au triomphe du bien, dsirant aux hommes la paix -et aux peuples la douce socit, travaillant contre la guerre, comme les -associations d'hygine luttent pour viter les contagions! En lisant -ces lignes, un nom vient aux lvres: Wilson! Et Blasco, qui a tous les -courages, a eu le noble et mle courage de rendre justice ce grand -homme, dont la gloire aura pu tre nie par une coalition d'esprits -courte vue, mais qui n'en rayonnera pas moins, dans les temps futurs, -comme celle d'un prcurseur. D'ailleurs son trs juste loge de -l'Amrique et de son intervention nos cts--intervention qui nous a -sauvs--est all au coeur des Amricains et lorsque Mr. William -Millier Collier recevra Blasco docteur de l'Universit _George -Washington_ avec la phrase rituelle: _Doctor Blasco Ibez, I welcome -you into the fellowship of the Alumni of The George Washington -University_[211], le Prsident de cet illustre Institut se complaira -fliciter le rcipiendaire pour avoir _appreciated the motives of the -people of the United States, and in your last novel, The Enemies of the -Woman, you have given them a generous measure of praise for their -intervention_[212]. - - * * * * * - -Arrivs au terme de ce travail, il apparat lgitime de se demander ce -que pourra tre l'ultrieure volution du romancier et de dterminer, -en attendant, sa place actuelle dans la littrature espagnole. Avec une -nature comme celle de Blasco, qui a rduit au minimum la tyrannie de la -chair sur l'esprit--il ne joue jamais[213], ne fume plus, ne gote que -mdiocrement le thtre[214], et, s'il continue croire la ralit du -dogme formul par Lubimoff la page 303 des _Ennemis de la Femme_ et -cit plus haut, ce n'est que parce qu'homme complet, dont la robuste -virilit ne saurait se contenter de la viande creuse des idologies et, -dfiant les annes, serait capable de consommer, octognaire, le -sacrifice l'Anadyomne avec la mme vigoureuse exaltation qu'un -phbe--, l'argent, en tant qu'instrument de libert et d'indpendance -sociale, est sans doute un but de la carrire littraire, comme, en -dfinitive, de toute activit humaine organise, mais ce n'en saurait -tre le but suprme. Blasco vient d'en donner, d'ailleurs, une preuve -nouvelle, clatante, en diffrant, pour des raisons qui ne relvent que -de ses scrupules littraires, la publication de _El Aguila y la -Serpiente_--achev depuis le 15 Mars--et en lui substituant celle d'une -oeuvre fantastique, compose en 40 jours, diffrente de toutes celles -jusqu'ici parues: _El Paraiso de las Mujeres_[215], dont l'dition -espagnole ne verra, cependant, le jour qu'aprs sa version anglaise dans -un magazine new yorkais. Ce but suprme, c'est celui qu'en vritable -artiste,--dominant le calcul des gains matriels et insoucieux des -procupations de la vente,--il prcisait, dans son discours du 23 -Fvrier 1920 l'Universit de Washington, comme tant le grand secret -du gnie et qui consiste dans la conqute d'une gloire de plus en plus -pleine et mondiale par la ralisation d'oeuvres de plus en plus -triomphantes et par leur signification et par leur forme. La volont de -fer de Blasco, en union avec ses facults d'observation largies, nous -rserve donc, certainement, quelques surprises. Je lui ai demand, il y -a fort peu de temps, ce qu'il pensait du roman cinmatographique et il -m'a confess que sa proccupation dominante tait de lui trouver une -forme nouvelle originale. Dans ce dsir vhment, je crois bien que -collaborent l'homme d'action--toujours dsireux de lutter avec -l'inconnu--et le romancier professionnel, anxieux de se rajeunir, de -rnover sa formule, d'inventer une varit indite d'illusion en trois -ou quatre cents pages. Si le cinmatographe m'intresse tant, m'a-t-il -dit, c'est que, contrairement ce que pensent beaucoup, il n'a rien -voir avec le thtre. Ainsi s'explique le fait que les comdies filmes -ennuient le public, alors qu'au contraire les romans cinmatographis -l'enchantent. Qu'est-ce qu'un film? Un roman exprim par des images. Le -thtre est victime de sa limitation dans l'espace. Il faut que tout s'y -passe sur la scne et il ne peut s'y passer que peu de choses la fois. -Dans les romans, comme sur le film, on peut dvelopper en mme temps -diverses histoires, dont le champ d'action se trouve aux endroits les -plus divers et qui, finalement, convergent en un dnouement unique, en -une action commune. A chaque instant, il est loisible de changer de -lieux et de personnages, ce que l'on ne peut se permettre au thtre que -de faon trs restreinte. Et puis, une pice de thtre a tout juste -cinq actes au maximum, avec, si l'on veut, quelques tableaux -supplmentaires. Or, un film reste libre, comme un roman, de multiplier -scnes et dcors au gr de l'auteur, pour la ralisation de l'effet -voulu par ce dernier. Mes romans viennent d'tre acquis par les -principales maisons cinmatographiques de New York pour tre films. -J'ai vu moi-mme, lors de mon sjour aux Etats-Unis, fonctionner de prs -la technique du film et j'ai connu dans l'intimit la plupart des -meilleurs artistes cinmatographiques de l-bas. Vous comprendrez que, -dans ces conditions, ce qui touche au cinma ne me laisse pas -indiffrent... - -Attendons donc, confiants en la maxime favorite de Blasco, que tout -s'arrange en ce monde. Sans doute, le plus souvent, tout s'arrange fort -mal. Mais l'essentiel, pour que continue la comdie de la vie, n'est-ce -pas le mouvement, l'action, bonne ou mauvaise? Blasco, dont les nerfs -sont fleur de peau, est, d'ailleurs, essentiellement bon. Son plus que -septuagnaire traducteur, M. Hrelle, m'crivait, ces jours derniers: -J'ai autant de sympathie pour le caractre gnreux de Blasco que -d'admiration pour la puissante fcondit de son talent, et, quant -lui, je crois ne pas exagrer en disant qu'il me considre comme un ami, -au moins autant que comme un traducteur. M. F. Mntrier, de son ct, -m'a adress le plus chaleureux loge du caractre de Blasco, qu'il a pu -tudier loisir Madrid, dans le sjour de plusieurs semaines qu'il y -fit au printemps de 1905, poque o le dput de Valence le prsenta -son ami, dput galement, D. Luis Morote, et aux crivains D. Mauricio -Lpez-Roberts--qui habitait alors, dans une petite rue voisine de celle -de Blasco, un htel luxueux--, D. Gregorio Martnez Sierra, -l'inimitable Rubn Daro et enfin,--_last not least_-- Prez Galds -lui-mme, ainsi qu'aux artistes D. Agustn Querol y Subirats, de -Tortosa--, sculpteur mort Madrid en 1909, dont l'Amrique latine -possde plusieurs monuments notables, tel celui lev Lima la -mmoire du colonel Bolognesi--et D. Joaqun Sorolla. Blasco, m'a dit -M. F. Mntrier la lettre, est l'un des hommes les plus aimables, les -plus complaisants que je connaisse. J'ai pour lui une vritable -affection, parce que j'estime beaucoup son caractre... Je pourrais -multiplier ces tmoignages, en y ajoutant le mien propre, dont maintes -curieuses vicissitudes ont prouv la constante fermet. De cette bont, -lgendaire, Blasco m'a fourni, nagure, en ces termes l'explication -philosophique: Beaucoup de gens crivent que je suis bon, extrmement -bon. Ce n'est pas si certain. Je ne suis ni bon ni mchant. Je suis tout -simplement un impulsif. A la premire impression, je m'emballe et suis -l'entranement de mes nerfs. Puis, la rflexion, il se trouve que je -ne constate, au fond de mon me, ni haine ni rancoeur. J'ignore le -plaisir de la vengeance. Je vous avouerai que j'en ai cependant, et plus -d'une fois, ressenti le dsir. L'on n'est pas homme pour rien, n'est-ce -pas? Mais je me suis dit aussitt: A quoi bon? Il en cote plus de -faire le mal que le bien. Et il faut tre bon, ne serait-ce que parce -que c'est plus commode!... Le romancier, aprs une courte pause, -ajouta: _Todo el que es fuerte verdaderamente es bueno, no slo por -imposiciones de la moral, sino por un resultado de su equilibrio y de su -fuerza: los dbiles y los ruines son los que guardan un recuerdo siempre -vivo de lo que han sufrido y acarician la esperanza de vengarse..._[216] -Puis, comme pesant lentement ses paroles, il me fit ces ultimes aveux: -Je me connais mieux que personne. Si ce que l'on crit contre moi est -vrai, ce n'est pas du nouveau pour moi. J'en suis inform depuis -longtemps. Si c'est une injustice et le fruit de l'envie, c'est chose -inutile, car l'on n'arriverait jamais me rendre pire que je suis. -L'loge et le blme, en somme, mon cher ami, sachez-le bien, ne sont que -des accidents momentans de la carrire littraire et incapables -d'influer srieusement sur la vocation d'un artiste vritable. - -Tel est Blasco Ibez. Quant lui assigner une place dans les lettres -espagnoles contemporaines, quoi bon? Il reste lui-mme et bien -lui-mme, comme l'a vu et dit le vieux docteur juif Max Nordau dans son -tout rcent et si curieux volume d'_Impressions Espagnoles_. N'est-ce -point suffisant? Voici, cependant, deux tmoignages, que je fais miens, -parce qu'ils reprsentent assez exactement ma propre faon de voir. -Celui de Laurent Tailhade d'abord, - -[Illustration: BLASCO IBEZ DANS SON SALON DE NICE - -D'aprs une photographie publie en 1921 dans un organe anglais de la -Cte d'Azur] - -[Illustration: BLASCO DANS SON CABINET DE TRAVAIL A NICE (1921) - -Au fond, sur un meuble, divers souvenirs indiens rapports de l'Amrique -du Nord, ainsi qu'un drapeau amricain, don d'un club de New York] - -en 1918: A coup sr, Blasco Ibez est plus notoire en France que Prez -Galds, Jos de Pereda et mme que la Comtesse Pardo Bazn. Cela, -peut-tre, ne tient point ce que Blasco _escribe para la -exportacin_[217], mais, ce que, pourvu d'une puissance d'expansion -oecumnique, l'art du matre ne prend point souci des frontires, -montagnes ou prjugs. Il est connu en France comme Rudyard Kipling, ou -cet emphatique D'Annunzio; mais avec un renom plus vaste et de meilleur -aloi. Dj, les crivains, ses frres, et les humanistes, les experts -dans le mtier d'crire, le tiennent pour un hros de l'Art, comme il -fut un hros de l'Action et de la Politique. Ce n'est pas une gloire -viagre qu'ils promettent ses crits. En effet, Blasco -Ibez--crivain, penseur, pote--appartient la ligne auguste des -Matres qu'applaudit l'Univers. Et c'est un hritier de Balzac, un mule -de Maupassant ou de Zola que donne la France le pays de Caldern et de -Cervantes. Ces paroles, dans l'organe de l'_Institut d'Etudes -Hispaniques de l'Universit de Paris_, dont M. E. Martinenche, -professeur la Sorbonne, est Prsident, ont leur signification, sans -doute. Voici, maintenant, celles de l'ex-ambassadeur Madrid, actuel -Prsident de la _George Washington University_, lors de la crmonie du -23 Fvrier 1920: _In your person, sir, we see the modern glory of -Spanish literature effulgent. You have written much and your readers are -numbered by millions and are found in all lands. Your Four Horsemen -have already galloped around the globe. More than two hundred editions -of that one novel have been printed. Your works show the highest -literary genius. You have the power not only of vividly describing -things, but of interpreting their inner significance. Thoroughly -realistic, there is in all that you have written a full tide of human -sentiment. There is a strength and a vigor in the characters that you -have created that suggest the statues of Rodin. Upon the pages of the -printed book, you, a Spanish writer, have drawn pictures that have all -the vital energy and all the passionate realism that distinguish the -paintings of your great compatriots, Sorolla and Zuloaga. Critics were -not uttering empty compliments, when they said of you: Zola was not -more realistic; Victor Hugo was not more brilliant. We North Americans -do not challenge the statement of one of our own greatest novelists, -William Dean Howells, who has said of one of your novels that it is one -of the fullest and richest in modern fiction, worthy to rank with the -greatest Russian works and beyond anything yet done in English, and in -its climax as logically and ruthlessly tragical as anything that the -Spanish spirit has yet imagined. We accept the verdict of those who -have pronounced you the foremost of living novelists and who have -declared that your works have a permanent place in the world's -literature_[218]. - -A ces deux tmoignages, il sera bon, sans doute, d'adjoindre un -tmoignage d'Espagne. Je le choisirai parmi les plus rcents et -l'emprunterai l'organe des francophiles catalans, cette _Publicidad_ -qui a si vaillamment dfendu la cause allie pendant la Guerre et qui, -saluant--dans son dition du soir du 27 Avril 1921--l'arrive de Blasco -Ibez Barcelone, voit en lui avant tout l'crivain homme d'action -et--prludant par ses louanges aux ftes que Valence prpare son -romancier--exalte, en ce descendant spirituel des grands gnies coureurs -de monde du XVI^{me} Sicle espagnol, _el nico hombre de Espaa que -ha sabido, con gran tumulto, correr mundo..._ - -VRONNES (CTE-D'OR), Mars-Avril 1921. - - * * * * * - - - TABLE DES MATIRES - - - .....Pages - - I.--L'homme et ses distractions.--Son amour des livres et sa - haine pour les manuscrits et brochures, ainsi que les articles de - presse.--Les cinq bibliothques diffrentes.--Son oubli du pass et de - ses propres oeuvres.--Incapable de vieillir, il n'a de penses que pour - l'avenir......5 - - II.--Sa jeunesse et ses ascendants.--Le prtre - _guerrillero_.--Enthousiasme pour la mer.--Horreur des - mathmatiques.--L'tudiant indisciplin.--Madrid et D. Manuel - Fernndez y Gonzlez.--Le premier discours rvolutionnaire.--Un sonnet - gratifi de six mois de prison......19 - - III.--Le rvolutionnaire.--Il migre Paris.--Le grand homme numro - 52.--Vie joyeuse et batailleuse au Quartier Latin.--Le journal _El - Pueblo_.--Enorme labeur de journaliste.--Poursuites judiciaires et - emprisonnement.--Fuite en Italie et composition de _En el Pas del - Arte_.--Condamnation au bagne par le Conseil de guerre de la 3e Rgion - Militaire.--Du _Presidio_ la Chambre des Dputs.--Triple besogne de - dput, conspirateur et romancier.--Ses dsillusions politiques et son - romantisme rpublicain......40 - - IV.--Aversion pour les groupements littraires.--Individualisme.--Le - programme esthtique de l'auteur.--Ses gots somptuaires: le palais - de la Malvarrosa et le petit htel de Madrid.--Histoire d'une table - de marbre.--Un voyage de Madrid Bordeaux qui se termine en Asie - Mineure.--_Oriente._--Avec le Sultan Rouge.--Le forat au palais du - souverain des _Mille et Une Nuits_.--La plaque de brillants de Blasco - Ibez.--La mission que lui confie le Grand Vizir.--Le retour en - Espagne en Novembre 1907......65 - - V.--Blasco Ibez ami de la lecture et de la musique.--Son culte pour - Beethoven et pour Victor Hugo.--Ses duels.--Une balle de charit - qui faillit devenir balle homicide.--Sa discrtion d'auteur.--Ses - scrupules sentimentaux.--Histoire du roman: _La Voluntad de - Vivir_......96 - - VI.--Voyage en Amrique du Sud.--Amiti avec Anatole - France.--Prouesses de Blasco Ibez comme confrencier.--Le - tnor littraire bat le torero, ou 14.500 francs or pour une - confrence.--L'orateur se transforme en colonisateur.--La vie - dans la _Colonia Cervantes_, en Patagonie.--Triple lutte: avec le - sol, avec les hommes, avec les banques.--Un discours prononc la - carabine Winchester la main.--Fondation d'une seconde colonie, - Corrientes.--Contraste entre ces deux _settlements_, spars par 4 - jours et 4 nuits de chemin de fer.--Le premier hte de la nouvelle - maison tropicale.--Le colonisateur renonce son entreprise......116 - - VII.--La guerre vue de l'Ocan, avant sa dclaration.--Foi - extraordinaire de Blasco Ibez dans le triomphe final des - Allis.--Son antigermanisme systmatique.--Son immense labeur au - cours des hostilits.--Les 9 tomes de son _Historia de la Guerra - Europea de 1914_.--Ses trois romans de guerre.--Manifestations - des germanophiles de Barcelone contre Blasco.--Les souffrances de - la vie Paris.--Son abngation hroque _por la patria de Victor - Hugo_......148 - - VIII.--L'immense succs, aux Etats-Unis, des _Quatre Cavaliers de - l'Apocalypse_.--Comment l'auteur en eut connaissance.--Le roman vendu - 300 dollars produit une fortune la traductrice.--Un diteur _rara - avis_.--Voyage de Blasco Ibez en Amrique du Nord.--Triomphes et - honneurs.--Le _Militarisme Mexicain_.--Le Dr. Blasco Ibez revient - en Europe pour y crire, Nice, _El Aguila y la Serpiente_, roman - mexicain......172 - - IX.--Classification des romans de Blasco Ibez: Romans valenciens, - Romans espagnols, Cycle amricain, Triptyque de guerre.--Blasco - Ibez est-il le Zola espagnol?--Comment Blasco a crit ses - romans.--Quelques rflexions sur le style du romancier......192 - - X.--Etat de la littrature Valence avant Blasco Ibez.--Importance - des _Contes_ de ce dernier pour l'apprciation de ses romans - valenciens: _Arroz y Tartana_, _Flor de Mayo_, _La Barraca_, _Entre - Naranjos_, _Snnica la Cortesana_, _Caas y Barro_......217 - - XI.--Les romans espagnols.--I Romans de lutte: _La Catedral_, - _El Intruso_, _La Bodega_, _La Horda_.--II Romans d'analyse: - _La Maja Desnuda_, _Sangre y Arena_, _Los Muertos Mandan_, _Luna - Benamor_......246 - - XII.--Le programme amricain de Blasco Ibez en 1914 et - aujourd'hui.--_Los Argonautas._--Sujet et valeur de ce roman.--Amour - ancien et profond de Blasco pour l'Amrique......275 - - XIII.--Les romans de guerre: _Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, - _Mare Nostrum_, _Los Enemigos de la Mujer_.--Conclusion: L'oeuvre - future de Blasco Ibez et sa signification actuelle dans les lettres - espagnoles......291 - -NOTES: - - [1] Celui que je vais crire. - - [2] J'ai l'ide d'un roman, demain je me mets au travail. - - [3] Madrid, 1910. L'interview remonte, en ralit, 1909. - - [4] Ah! C'est de Blasco Ibez que vous me parlez? - - [5] Valence est terre divine, puisque l o hier poussait le froment, - crot aujourd'hui le riz... - - [6] La viande est de l'herbe, l'herbe de l'eau, l'homme une femme et - la femme rien. - - [7] Un paradis habit par des dmons. - - [8] Je ne saurais le faire. - - [9] Mais donnez-moi du temps et, certainement, je l'entreprendrai. - - [10] Pre Michel, en valencien. On appelle _cura de escopeta_ un - type de Nemrod en soutane trs courant en Espagne chez les curs de - campagne, dits aussi _curas de misa y olla_, par ce que toutes leurs - ambitions sont de dire la messe pour faire bouillir leur marmite. - - [11] Tout Espagnol est avocat moins de preuve du contraire. - - [12] Oiseau messager de la tempte. - - [13] Quels temps! Quelle audacieuse jeunesse! Depuis quand les - morveux crivent-ils donc des romans? - - [14] La cape recouvre tout. Ce proverbe s'emploie aussi parfois, - au figur, pour indiquer que, sous de belles apparences, se cachent - souvent de grands dfauts. - - [15] Nom que portent les quartiers bas de Madrid, qui sont ceux o - habite la populace. - - [16] Ce n'est pas mal! En vrit, jeune homme, tu possdes quelque - talent pour ce genre de choses! - - [17] Petit tudiant. Ainsi appelait-on alors, dans ces milieux, - Blasco Ibez. - - [18] Vous tes arrt. - - [19] Tte brle. - - [20] Article paru aussi dans _El Figaro_ de La Havane, n du 13 - Fvrier 1921. - - [21] C'est du moins ce que Bark prtendait en 1910 la p. 6 de sa - plaquette sur Alejandro Lerroux. Mais Bark est personnage trs sujet - caution. Et, dans mon exemplaire des _Nacionalidades_, la ddicace - du livre est imprime l'adresse de _D. Enrique Prez de Guzmn el - Bueno_ et nullement de ce suspect pamphltaire. - - [22] En revanche, M. F. Mntrier ne mentionnait pas une oeuvre, - d'ailleurs puise depuis fort longtemps, de Blasco, intitule: - _Pars, Impresiones de un Emigrado_. - - [23] Combien de fois nous a-t-on conduits ici, la nuit! - - [24] Le chef. Ainsi dsignait-on alors Blasco Ibez, la rdaction - de _El Pueblo_. - - [25] Dans un article insr dans _Soi-Mme_ (1^{re} Anne, n 10, 15 - Novembre 1917), Blasco a voqu, sous le bombardement allemand, au - front, ces lointains souvenirs du _Pueblo_, dans un passage qui sera - traduit au chapitre VII. - - [26] Tous la guerre, riches et pauvres! - - [27] On remarquera que, dans ce volume, l'auteur, pour des raisons - faciles deviner, parle de son dpart d'Espagne comme d'une chose - naturelle et comme s'il se ft embarqu Cette sur le vapeur franais - _Les Droits de l'Homme_. - - [28] Nom par lequel on dsigne, en Espagne, un jeune dshrit de la - Fortune, un gueux. - - [29] C'est l ce que je considre comme le mieux; mais, si vous - pensez le contraire, je vous suivrai, advienne que pourra... - - [30] Comment ai-je pu vivre de la sorte? - - [31] Mais ce Blasco Ibez, est-ce un parent du dput rpublicain? - - [32] Runions en petit comit. - - [33] Un trs lointain article de Blasco Ibez, au n 1 de _La - Repblica de las Letras_, intitul: _El arte social_, traitait - simplement du roman thse et renfermait des considrations - ingnieuses sur ce point littraire dlicat. - - [34] On sait que, dans ses _Dsenchantes_, Loti souhaitait qu'Allah - conservt le peuple turc, religieux et songeur, loyal et bon. Il est - intressant d'observer qu'avant lui, Blasco Ibez avait formul le - mme voeu. - - [35] M. Pierre Mille qui, la mme poque, visitait les rives du - Bosphore, a donn, dans le _Temps_ du Jeudi 3 Octobre 1907, une - description de Brousse, qu'il et t piquant de rapprocher de celle - de Blasco. Du moins, pourra-t-on se livrer ce petit exercice pour - les derviches tourneurs, que M. Pierre Mille dcrivit dans le _Temps_ - du Jeudi 26 Septembre 1907. - - [36] Je tiens de source officielle qu'on voulut, pour le rcompenser - de sa propagande dsintresse pendant la guerre, l'lever d'un rang - suprieur dans l'Ordre. Sa modestie, cependant, allgue qu' son ge, - ce qu'il possde est suffisant et que si on l'en juge toujours digne, - l'on pourra plus tard songer de nouveau lui. - - [37] _Nouveaux Lundis_, V. 213. - - [38] Mais ce sont des choses militaires! - - [39] Tout ce qu'on lit sert, une fois ou l'autre, dans la vie. - - [40] Pour moi, l'histoire est le roman des peuples et le roman, - l'histoire des individus. - - [41] _De oratore_, II, 9, 36: L'histoire est le tmoignage des temps, - la lumire de la vrit, la vie de la mmoire, la matresse de la vie, - la messagre du pass. - - [42] Douze archologues, treize opinions distinctes. - - [43] Voir: _Antonio de Hoyos y Vinent_, par V. Blasco Ibez, dans la - _Revue Mondiale_ du 15 Octobre 1919. - - [44] _The Merchant of Venice_, V, 1, 83-88: L'homme qui n'a pas une - musique en lui-mme, qui n'est pas m par l'harmonie de doux accords, - est apte aux trahisons, aux ruses, la ruine. Les mouvements de son - esprit sont sombres comme la nuit et ses affections tnbreuses comme - l'Erbe. Dfiez-vous d'un tel homme. Prenez garde la Musique! - - [45] Baudelaire, _OEuvres Compltes_, I (Paris, 1868), p. 92. - - [46] Quelle vrit, quelle vrit, commencer par moi! Mais, qui - donc lit tellement, tellement, tellement?--Cit par A. Morel-Fatio, - _Etudes sur l'Espagne, Troisime Srie_ (Paris, 1904), p. 312. - - [47] C'est dans cette foi que je veux vivre et mourir. - - [48] Qu'il n'avait pas peur. - - [49] Parfois j'ai touch; d'autres fois, j'ai t touch. De quelle - utilit cela a-t-il t dans ma vie? Qu'est-ce que cela a bien pu - prouver?... Quand je songe que je fus bless presque mortellement - trois mois avant d'crire _La Barraca_! - - [50] Feu! - - [51] Vierge. - - [52] On peut tre crivain sans cesser d'tre homme bien lev. - - [53] _La Volont de Vivre._ L'oeuvre fut crite et imprime entre _La - Maja Desnuda_ et _Sangre y Arena_. - - [54] En prparation. - - [55] La Mre-Patrie. - - [56] Si tu veux que je pleure, il faut que toi-mme tu commences par - prouver de la douleur. - - [57] Campement d'Indiens. - - [58] _L'Argentine et ses Grandeurs._ Plusieurs photographies y - reprsentent Blasco au cours de ses randonnes: ainsi p. 36, 79, 82, - 108, 646, 654. - - [59] Fabrique de sucre. - - [60] Cette confrence, lue par M. Alfred de Bengoechea, traducteur - des _Ennemis de la Femme_, est imprime p. 404-422 du _Journal de - l'Universit des Annales_, N du I er Novembre 1918. - - [61] Territoire, dans l'Argentine. - - [62] Localit. - - [63] Journaliers. - - [64] Danse populaire au Chili, au Prou, en Bolivie et d'autres pays - encore de l'Amrique, sorte de sarabande ou de fandango des ngres, - des souteneurs et gens de mme acabit. On l'appelle aussi _cueca_. - - [65] Nouvelle-Valence. - - [66] Cabane, en Amrique Latine. - - [67] Et je pensai qu'un mois avant je djeunais, au Bois de Boulogne, - au restaurant d'Armenonville! - - [68] Par sa grande varit. - - [69] Employ dernirement son talent dnigrer l'Allemagne. - - [70] Titre que le Gouvernement imprial accordait aux commerants et - industriels qui avaient bien mrit du rgime. - - [71] Qualificatif honorifique en usage avec cette catgorie sociale - d'Allemands. - - [72] Banquet. - - [73] Indien. - - [74] Patrie. - - [75] Cette fois, c'est srieux. - - [76] L'minent crivain du voisin royaume et l'un des bons amis du - Portugal. - - [77] L'illustre auteur de _La Catedral_ et de tant d'autres belles - oeuvres littraires. - - [78] Autour du conflit. L'ouvrage de M. B. d'Alcobaa a paru - Lisbonne partir de Mars 1915, d'abord comme feuilleton du journal - rpublicain _A Capital_, puis en fascicules successifs chez les - diteurs J. Romano Torres et Cie dans la mme ville. - - [79] Quand les Allemands m'auront prsent deux gaillards de la - taille de ces deux mditerranens, je commencerai croire en leur - infaillibilit militaire. - - [80] Texte stnographi, paru dans le _Journal de l'Universit des - Annales_ du 15 Mai 1918, p. 516. - - [81] _G. Q. G. Secteur I_ (Paris, 1920), tome I, p. 192. - - [82] En me rendant au front. - - [83] _The Morning_, priodique alors publi en langue anglaise par _Le - Matin_, n du Mercredi 29 Mai 1918. - - [84] Gigantesque no man's land (espace compris entre les deux - tranches ennemies), o les Allis combattaient sans trve les Huns. - - [85] Sa fuite de Barcelone, o il ne put rester un seul jour... - (_Article cit page 146._) - - [86] Les affaires sont les affaires. - - [87] _The Illustrated London News_, 12 Fvrier 1921, p. 209. Ouvrage - qui, dit-on, a t le plus lu de tous les livres imprims, - l'exception de la Bible. - - [88] C'est pour la France, c'est pour la patrie de Victor Hugo! - - [89] Calembours. - - [90] Vente modle.--Les tirages de la maison E.-P. Dutton and C - sont ordinairement de 10.000 exemplaires. La premire dition des - _Four Horsemen_ date de Juillet 1918. Au commencement de Janvier 1920, - l'oeuvre atteignait sa 150^{me} dition, ce qui reprsentait dj - environ 5 millions de lecteurs. - - [91] Monceaux d'or. - - [92] LA FONTAINE, _Fables_, Livre VI, 13: Le Villageois et - le Serpent. - - [93] Discours. - - [94] _L'espagnol aux Etats Unis_, feuilleton du journal _Le Sicle_, - 26 Janvier 1905. - - [95] _El espaol en los Estados Unidos_, Salamanca. 1920. - - [96] Dans son livre de 1918: _El Hispanismo en Norte-Amrica_ (Madrid, - 433 pp. in-8). Le dtail de la rception doctorale de Blasco, le 23 - Fvrier 1920, et le texte des discours prononcs cette occasion se - trouvent p. 1-54 du _George Washington University Bulletin_ de Fvrier - 1920 (vol. XVIII, numro 7). - - [97] Un court expos. - - [98] Consentement unanime. - - [99] M. le Prsident, c'est avec un grand plaisir que j'annonce la - Chambre que nous avons aujourd'hui la visite de Blasco Ibez qui, - comme chacun sait, est le premier crivain espagnol du monde, l'auteur - des _Quatre Cavaliers de l'Apocalypse_ et d'autres ouvrages qui nous - sont familiers tous. Il sera peut-tre intressant pour les membres - de cette maison de savoir que Blasco Ibez a t aussi pendant sept - ans membre des Cortes, ou Parlement espagnol; qu'il a toujours t - un rpublicain... - - [100] dans le cabinet du Prsident sous peu et serait heureux d'y - faire la connaissance personnelle des membres du Congrs et je suis - sr que ce sera un grand plaisir pour nous de faire la connaissance - d'un reprsentant si distingu du meilleur de la littrature - europenne et espagnole, d'un homme, aussi, que nous devons mieux - admirer et connatre cause de ses principes rpublicains et - dmocratiques. - - [101] Sur Prez Galds, p. 1.369. - - [102] N de Juillet 1903, p. 105-128. - - [103] Premier chef. - - [104] Lettres espagnoles, p. 422 et suivantes. - - [105] Voir la fin du chapitre XII l'indication relative aux extraits - traduits par M. Hrelle. - - [106] Littrature universelle. - - [107] _Emile Zola, sa vie et ses oeuvres._ - - [108] March des Ftes de Nol. - - [109] _Etudes d'Art tranger_, p. 345. - - [110] _VIe Srie_, T. X, p. 311: _Le Rossignol de M. Gabriele - D'Annunzio_. - - [111] Les traces de Zola, que l'on dcouvre dans beaucoup de ses - romans, lui ont valu le titre de Zola espagnol... - - [112] Une allusion, p. 647, _La Maja Desnuda_, _le nouveau - roman de Blasco Ibez_, date ce ch. VIII. L'oeuvre fut couronne, - l'unanimit, du prix Charro-Hidalgo, que _l'Ateneo_ de Madrid - distribue tous les deux ans. - - [113] La pche du _bu_ est celle o les deux barques couples - tranent un long filet en naviguant toujours de conserve; c'est notre - pche au boulier. - - [114] _Confesiones del Siglo, 2 Serie_, Madrid, sans date, Calleja, - p. 161-174: Blasco Ibez. Cette interview n'a pas t reproduite - exactement et plusieurs passages en sont errons. - - [115] Vengeance mauresque. - - [116] Ce que je ne vois pas du premier coup, je ne le verrai pas - ensuite. - - [117] Ce que je n'cris pas du premier jet, je ne l'crirai pas la - rflexion. - - [118] Cette dition est en 16 volumes, mais il en existe une infinit - d'autres, de tous formats et de tous prix. Quelques romans ont - mme t traduits par cinq traducteurs diffrents et publis par - cinq diteurs distincts. Depuis la rvolution russe, Blasco est - naturellement dans la plus complte ignorance de tout ce qui a trait - ses oeuvres en Russie, o elles jouissaient d'une popularit incroyable. - - [119] _II^{me} Srie_, Paris, 1901, ch. XXVII: Du style comme - condition de la vie, p. 330. - - [120] O l'on n'a crit qu'en vers, soit dans le genre badin, soit - pour le thtre, se mettre crire en prose srieuse est une grande - rvolution... - - [121] _L'Evolution d'un romancier valencien_, p. 58.--C'est, - d'ailleurs, en castillan aussi qu'crivit un autre romancier - valencien, dont _Cultura Espaola_ prtendit que les oeuvres avaient - t traduites en franais, M. B. Morales San Martn, afin d'obtenir un - succs qui ne vint pas (voir l'article de D. Ramn D. Pers dans le n - de _Cultura Espaola_ de Novembre 1909, p. 903.) - - [122] Paysans. - - [123] Souteneurs. - - [124] Aragonais venus chercher fortune Valence. - - [125] Plus douce que le miel. - - [126] Riz et tartane, casaque la mode, et roule la boule la - Valencienne. L'expresion _rde la bola!_ est lgendaire pour - indiquer l'insouciance devant l'avenir. - - [127] _Flor de Mayo_ est le nom donn la barque de pche luxueuse - que le hros du roman, le _Retor_, fait construire avec les profits de - son expdition de contrebande Alger et qui a t baptise ainsi par - la suggestion d'une estampe ornant les livres de tabac _May-Flower_ - (fleur d'aubpine, librement rendu par _Flor de Mayo_), import de - Gibraltar. - - [128] Monsieur enferm pour avoir crit dans les journaux. - - [129] Insr dans _Luna Benamor_ en 1909, p. 113. - - [130] Assassins. - - [131] Voleurs. - - [132] N XII, p. 939. M. Gmez de Baquero, fonctionnaire monarchiste, - avait pralablement consacr divers romans de Blasco Ibez - plusieurs articles, dont deux sur _Sangre y Arena_ dans _El - Imparcial_, o ce roman avait paru en feuilleton, et un troisime sur - le mme livre dans _La Espaa Moderna_ de D. Jos Lzaro. Sous la - signature _Andrenio_, il crivit aussi dans le journal conservateur - _La Epoca_, ainsi, d'ailleurs, que dans la revue hebdomadaire - populaire _Nuevo Mundo_, diverses notules sur le romancier, qu'il - n'a, toutefois, pas incluses dans son recueil de 1918: _Novelas y - Novelistas_, paru chez l'diteur Calleja Madrid. - - [133] Tome IX, p. 555 et suivantes. - - [134] Ses romans sont chastes, sobres comme la Nature.--M. F. - Vzinet remarquera aussi propos de _La Maja Desnuda_, dans son - ouvrage de 1907, p. 277, que Blasco s'interdit les succs faciles en - cartant de son oeuvre les situations scabreuses, ou, quand il s'en - prsente, en les traitant avec une lgret de touche qui nous tonne - et nous ravit chez un raliste. Et cela tait l'vidence mme. - - [135] Dput toujours sr d'tre rlu. - - [136] L'Amour ne passe qu'une fois dans la vie. - - [137] Des appuis bien faibles. - - [138] Etude mise en tte de la traduction Panckoucke, avec texte latin - en regard, des _Punicorum Libri XVII_. - - [139] Barcelona, 1888, 2 t. de XIII-507 et 520 pp. in-8, prfacs par - Llorente et recenss par Hbner dans la _Deutsche Literaturzeitung_, - 1889, n 26. - - [140] Paris, 1870-1878 (_atlas_ en 1879), t. I, p. 295-306. - - [141] Article intitul: Sagunt und seine Belagerung durch Hannibal. - On lira avec intrt, dans le _Mariana historien_ de M. G. Cirot - (Bordeaux, 1905), p. 320-322, le rsum des efforts du Jsuite - Mariana pour concilier, sur Sagonte, les rcits discordants des - historiographes anciens. - - [142] 11^{me} d., Cambridge, 1911, p. 587: _Blasco Ibez lacks - taste and judgement..._ C'est dans sa _Littrature Espagnole_ - de 1913, p. 446, que le professeur de Londres a mis ce jugement - sur _Snnica_ et renvoy, lui aussi, Flaubert: Ces vocations - ambitieuses d'un lointain pass sont rserves aux Flaubert... Tout - le jugement sur Blasco, dans ce livre, est l'avenant. - - [143] Voir sur cette catapulte mes deux _notes_ dans la _Revue des - Etudes Anciennes_, t. XXII (1920), p. 73 et p. 311. - - [144] Colline. - - [145] Pour la traduction italienne prte paratre, l'hispanologue - florentin Ezio Levi crira une _prface_ fort documente sur Blasco. - Tout rcemment a paru, sous le titre: _La Tragdie sur le Lac_, une - nouvelle dition de la traduction franaise de _Caas y Barro_, mais - signe, cette fois, de Mme Rene Lafont. - - [146] C'est l'oeuvre qui constitue pour moi le souvenir le plus - agrable, celle que j'ai compose le plus solidement, celle qui me - parat le plus finie... - - [147] D'aprs M. Ernest Mrime, qui le cite p. 298 de son article de - 1903. - - [148] Le palais de la Malvarrosa a t construit entre la - publication de _Entre Naranjos_ et celle de _Snnica la Cortesana_. - - [149] La villa bleue, que Povo a dessine sur la couverture de - _Entre Naranjos_. - - [150] _Etudes de Littrature Mridionale_, p. 53. - - [151] Je le trouve lourd, il y a en lui trop de doctrine. - - [152] _Letras Ideas_, Barcelona, p. 144. - - [153] N du 25 Juin 1905.--Dans le _Temps_ du dimanche 21 Juillet - 1907, M. Gaston Deschamps--qui, dans ce mme journal, le 2 Avril 1903, - avait dj exalt le romancier de _Terres Maudites_ et de _Fleur de - Mai_--vantait la version de _La Catedral_ par Hrelle et proclamait ce - truisme: que Blasco avait conquis le droit de cit dans la Rpublique - des Lettres franaises,--truisme que rptera, prs de trois - lustres de distance, en termes simplement diffrents M. Homem Christo - dans _La Revue de France_ du 1er Avril 1921. Notons, enfin, que la - traduction amricaine de _La Catedral: The Shadow of the Cathedral_, - est munie d'une excellente _introduction_ par feu William Dean - Howells, dont il a t question plus haut. - - [154] Dans son deuxime fascicule de l'anne 1912, p. 488, comme je - le rappelle au cours de mon tude: Sur quelques savants espagnols - contemporains, publie en 1921 dans _Hispania_. La _Revue d'Histoire - Littraire de la France_, tout en croyant que _El Intruso_ tait une - oeuvre de propagande anti-chrtienne et socialiste dirige contre - la tyrannie immorale du capital, voulait bien en reconnatre la - fougue, l'nergie et la rudesse. - - [155] Voici la joyeuse Andalousie!--Allusion un passage de _La - Bodega_, ch. V, p. 192. - - [156] Ceux d'en-bas.--D'un merveilleux morceau de _La Bodega_ (ch. - III) dcrivant la misre alimentaire des plbes rurales andalouses, un - court extrait, donn par Mlle Paraire et M. Rimey, p. 156-161 de - leur livre de lectures espagnoles: _La Patria Espaola_ (Paris, 1913), - a eu le don de faire frmir plus d'une jeune gnration d'tudiants - d'espagnol, en France. - - [157] T. VII, p. 307: _La Bodega_, de V. Blasco Ibez. - - [158] Grandes proprits foncires. - - [159] La _gaana_ dsigne le dortoir des journaliers terriens du - _cortijo_ (ferme); les _aperadores_ sont chargs de la direction - d'une exploitation agricole; les _arreadores_ sont une espce de - chefs de travaux; les _capataces_ quivalent des contre-matres; - les _mayorales_ sont des matres bergers; les _braceros_ sont des - manoeuvres. - - [160] Nom donn aux bandes de rvolts qui, paralllement - aux _Comuneros_ de Castille, tentrent, au dbut du rgne de - Charles-Quint, de modifier l'ordre social, Valence et dans les - Balares. - - [161] Salvochea fut l'un des collaborateurs du journal de Francisco - Ferrer: _La Huelga General_, feuille anarchiste trimensuelle, dont - le premier n parut le 15 Novembre 1901 Barcelone et le dernier le - 20 Juin 1903. Voir A. Fromentin, _La vrit sur l'oeuvre de Francisco - Ferrer_ (Paris, 1909), page 32. - - [162] _La ltima novela de Baroja_, p. 14. Le lecteur qui voudrait - avoir une ide de la nature du talent de M. Baroja n'aura qu' lire - l'tude que lui a ddie M. Peseux-Richard au t. XXIII (1910) de la - _Revue Hispanique_. - - [163] La vie de la pgre madrilne. - - [164] F. Vzinet, _Les Matres du roman espagnol contemporain_ (Paris, - 1907), p. 254, _note_ I. - - [165] T. XV (1906), p. 865-868. - - [166] Op. cit., p. 256-279. - - [167] Dans ce roman, paru en 1892, le pote belge Rodendach nous - dpeint Hugues Viane qui, ayant cru retrouver sa femme dfunte dans - une danseuse d'opra, imagine d'habiller celle-ci, Jeanne Scott, - dont il a fait sa matresse par amour pour la morte, d'une des robes - de l'pouse: Elle, dj si ressemblante, ajoutant l'identit de - son visage, l'identit d'un de ces costumes qu'il avait vus nagure - adapts une taille toute pareille! Ce serait plus encore sa femme - revenue, etc. - - [168] _La Littrature Castillane d'aujourd'hui_, p. 649-669 de: - _Espaa econmica, social y artstica_ (_Lecciones del VII Curso - Internacional de Expansin Comercial_), Barcelona, 1914. Le passage - sur Blasco est p. 654. - - [169] _Le Spectacle national par excellence._ Ce volume compte XVIII - et 590 pp. et le passage que j'en cite est la page 360. - - [170] Voir sur Hoyos mon article dans _Hispania_, 1920, p. 279. - Pour _Los Toreros de Invierno_, Blasco a crit un fort intressant - _prologue_. - - [171] T. XVIII (1908), p. 290-294. - - [172] _Biblioteca Mignon_, Madrid, 1910. p. 82-83. - - [173] T. XI (1909), p. 200: A propos de _Sangre y Arena_, de V. Blasco - Ibez. - - [174] Une phase complte de la vie populaire d'Espagne. Mndez - Nez, que citait _Zeda_, est clbre pour avoir prononc la phrase - fameuse: _Espaa ms quiere honra sin barcos que barcos sin honra._ - (L'Espagne aime mieux l'honneur sans navires que des navires sans - honneur.) C'est cet amiral qui commandait la flotte espagnole qui - bombarda Valparaso et El Callao en 1866. - - [175] Il existe, de _Sangre y Arena_, deux traductions anglaises: - l'une, publie chez Nelson Londres: _The Matador_, et l'autre, que - je signale la fin de ce chapitre, parue New-York. - - [176] Haute noblesse. - - [177] Voir sur George Sand, Majorque et Gabriel Alomar, mon article - d'_Hispania_, 1920, p. 103 et p. 243, _note 1_. - - [178] Meilleures facults. - - [179] Il existe une autre version amricaine de _Los Muertos Mandan_, - par Frances Douglas, parue galement New York et sous le titre: _The - Dead Command_, comme celle du Dr. Goldberg. - - [180] _Les Romans de la Race._ - - [181] _La Ville de l'Esprance._ - - [182] _La Terre de tout le monde._ - - [183] _Les Murmures de la Fort._ - - [184] _L'Or et la Mort._ - - [185] Palais des Reprsentants de la Nation. - - [186] Ce roman n'en a pas moins atteint son quarantime mille et - s'approche rapidement du cinquantime. - - [187] _La Lectura._ XIVe anne, n 168 (Dcembre 1914), page 467. - - [188] Vocable amricain dsignant originairement une arme de guerre - et signifiant aujourd'hui, spcialement au Chili et en Argentine, ce - qu'en castillan classique on dnomme _disparate_, soit donc une - niaiserie. - - [189] C'tait un dogme de la religion catholique d'alors que la terre - tait le corps le plus vaste de la cration et le centre fixe de - l'Univers, le but des mouvements de tous les astres. On admettait - gnralement qu'elle formait un cercle aplati, ou un quadrilatre - immense, born par une masse d'eau incommensurable--_el mar de - tinieblas_--et l'on objectait aux dductions de Colomb les Divines - Ecritures, qui comparent les cieux une tente dploye au-dessus de - la terre, chose impossible si la sphricit de cette dernire tait - admise! - - [190] Grenier, en valencien. - - [191] _Mare Nostrum_, p. 17. - - [192] J'ai suffisamment caractris l'antigermanisme de Blasco Ibez, - d'autant plus mritoire si on le compare celui d'autres amis de la - France en Espagne, Prez Galds, par exemple--pour ne citer que le - plus illustre d'entre les morts. J'ai traduit et comment en 1906, - dans le _Bulletin Hispanique_, une lettre de lui un organe allemand - de Berlin (_Das Litterarische Echo, 1905, n 15_), o se trouvait - cette phrase: Nous vnrons l'Allemagne cause de sa puissance - politique et militaire, cause de son grand capital intellectuel. - Nous voyons en elle le foyer auguste de l'Intelligence, o tout - progrs scientifique, toute grandeur intellectuelle rsident... - (_Bul. Hisp._, t. VIII, p. 328.) - - [193] (_Con una carta de Palacio Valds_), Madrid, 1919, Calleja, p. - 83-86. - - [194] Une maladroite et insupportable compilation de tout ce que la - haine et l'ignorance ont crit rcemment contre une des nations les - plus civilises de l'Europe. - - [195] Article dj cit, vol. 158, n 4.269, 12 Fvrier 1921: _A - 500.000 film with 12.000 performers: The Four Horsemen of the - Apocalypse._ - - [196] Cette suggestion a t reproduite par le journal _Excelsior_, n - du vendredi 18 Fvrier 1921, p. 4. - - [197] Le film de _Sangre y Arena_, tourn galement en 1917, mais en - Espagne, vient d'tre dtruit pour tre remplac par une nouvelle - production amricaine, aprs qu'aura t jou, sur un des plus grands - thtres de New York, le drame tir de ce clbre roman tauromachique - par un auteur amricain fort connu. - - [198] A l'heure prsente, il s'en est vendu plus de 500.000 - exemplaires et l'dition espagnole en est au 60^{me} mille. - - [199] L'cho espagnol retentit, faiblement, dans une revue - d'intellectuels temporairement disparue, aprs avoir t rudement - perscute par le gouvernement espagnol. Au n 157 d'_Espaa_, 1918, - p. 12, M. Dez-Canedo affirme que le principal mrite de Blasco - Ibez est d'avoir crit de prs et d'avoir suivi ds l'origine, - avec un fervent esprit d'amour pour la justice, le dveloppement de - la lutte actuelle, ce qui lui a permis de toucher, dans son livre, - l'aspect qui affecte le plus l'Espagne. Cette douloureuse ralit, - M. Dez-Canedo a eu le courage de l'voquer. La voix du romancier - s'lve avec toute la solennit de l'heure et prononce les paroles - qui vont au coeur de tous. Ces paroles, elles sortent aussi du coeur - de beaucoup. Mais les recueillir et leur confrer l'expression - dfinitive, c'tait l mission propre l'auteur. Blasco Ibez - leur a donn une vibration adquate et tel est le suprme mrite de - son oeuvre, qui gardera, entre toutes celles qu'il a crites, cette - vertu souveraine: d'avoir associ, aux jours les plus douloureux, - l'universelle clameur le cri de l'Espagne blesse... - - [200] Article cit, _Revue de Paris_ du 1er Aot 1919. - - [201] Le fait divers dont s'inspire le dernier roman de Vicente - Blasco Ibez est l'espionnage de la danseuse Mata Hari, son procs - devant le conseil de guerre de Paris et son excution au fort de - Vincennes. - - [202] N 296, jeudi 10 Fvrier 1921: _Sobre Blasco Ibez_. - - [203] Un monsieur de l'intrieur des terres. - - [204] _Inferno_, XXVI, 94-102. Ni la douceur d'un fils, ni la piti - d'un vieux pre, ni l'amour d, qui devait rendre Pnlope joyeuse, ne - purent vaincre au-dedans de moi l'ardeur que j'eus explorer le monde - et connatre les vices des hommes et leurs vertus: mais je me lanai - travers la grande mer ouverte (_la Mditerrane, par opposition la - mer Ionienne_), seul sur un navire, avec ma petite troupe, de laquelle - je ne fus pas abandonn... - - [205] XXVI, 136-142. Nous nous rjoumes, et cela tourna vite en - pleurs: car, de cette nouvelle terre, naquit un tourbillon, qui frappa - la proue du navire. Trois fois, il le fit tourner avec toutes les - vagues; la quatrime, il mit la poupe en l'air et la proue en bas, - comme il plt Dieu. Jusqu' ce que la mer se ft sur nous referme. - - [206] L'unique ivresse intressante de notre vie. - - [207] Le monsieur qui ne joue que le 17. - - [208] Gentilhomme. - - [209] Car, sans toi, Vnus, rien ne jaillit au sjour de la - lumire, rien n'est beau ni aimable... - - [210] _Los Enemigos de la Mujer_, pp. 442 et 443. - - [211] Docteur Blasco Ibez, je vous souhaite la bienvenue au sein de - la socit des membres de l'Universit George Washington. - - [212] Apprci les motifs du peuple des Etats-Unis, et, dans son - dernier roman: _Les Ennemis de la Femme_, lui avoir accord, pour - son intervention, une gnreuse mesure de louanges. _Bulletin_ cit - de la _George Washington University_, p. 33.--A mon sens, le titre - choisi par le traducteur amricain de _Los Enemigos de la Mujer_: - _Woman Triumphant_, n'est pas heureux et Hayward Keniston et d - songer que le triomphateur final, dans ce roman, ce n'est point la - Femme, mais l'Homme. - - [213] Pendant l'anne qu'il vcut Monte-Carlo, il alla presque - chaque jour aux salles de jeu du Casino, pour y tudier les joueurs, - mais ne cda jamais la tentation classique d'y risquer une somme, - si bien que les employs avaient fini par l'appeler: _le Monsieur qui - ne joue jamais_, et que des joueurs fanatiques le suppliaient de leur - servir de porte-chance! - - [214] Cette aversion pour le thtre a t cause que Blasco s'est - jusqu'ici obstinment refus rien crire directement pour la scne. - _No quiero_, dit-il, _va contra mis gustos. Resulta para m algo as - como si me propusiesen hacer crochet_. (Je ne veux pas, c'est contre - mes gots; c'est comme si on me proposait de faire du crochet.) - Et c'est dommage, car je suis convaincu que sa plume pourrait nous - donner des pices admirables de vie, de mouvement et d'humaine - vrit. En revanche, Blasco adore les concerts, qu'il savoure, en - fermant les yeux, dans une posture abandonne et commode. L'opra, - auquel il assiste par amour pour la musique, n'est, pour lui, qu'une - transaction. - - [215] _Le Paradis des Femmes._ - - [216] Quiconque est fort vritablement, est bon, non seulement par - obligation morale, mais comme consquence de son quilibre et de - sa force. Les faibles et les mchants seuls conservent le souvenir - toujours vif de ce qu'ils ont souffert et caressent l'espoir de se - venger... - - [217] crit pour l'exportation: reproche indirect de M. James - Fitzmaurice-Kelly, plus haut cit, et qui n'est qu'une variante du - vieux clich courant--dont l'auteur de l'article: _Novela_, au t. - 38 de l'_Enciclopedia Espasa_, p. 1.219, a cru devoir resservir, en - Juillet 1918, la banalit use--, lequel consiste censurer Blasco - pour avoir abandonn le champ du roman provincial valencien! - - [218] _En votre personne, Monsieur, nous voyons resplendir la moderne - gloire de la littrature espagnole. Vous avez crit beaucoup et vos - lecteurs, dissmins dans l'Univers, se comptent par millions. Vos - Quatre Cavaliers ont dj, dans leur galop, fait le tour du monde - et il s'est imprim plus de deux cents ditions de ce seul roman. - Vos oeuvres rvlent le plus grand gnie littraire. Vous n'avez pas - seulement le pouvoir de peindre avec vivacit les choses, mais d'en - rendre la signification secrte. Profondment ralistes, tous vos - crits palpitent de sentiment humain. Les caractres que vous dessinez - ont une force et une vigueur qui suggrent les effigies d'un Rodin. - Sur les pages du livre imprim, vous, l'crivain d'Espagne, avez trac - des peintures qui possdent toute la vitale nergie, tout le passionn - ralisme caractristiques de ces grands peintres, vos compatriotes: - Sorolla et Zuloaga. Ce ne furent pas vains compliments que formulrent - les critiques, en disant de vous que Zola n'avait pas t plus - raliste, ni Hugo plus brillant. Et nous autres, Nord-Amricains, nous - ne rcuserons pas ce tmoignage de l'un de nos plus grands romanciers, - de William Dean Howels, proclamant, propos d'un de vos romans, que - c'tait l'un des plus pleins et des plus riches romans modernes, - digne d'tre plac ct des plus grandes oeuvres russes et au-dessus - de tout ce qui a t fait jusqu' prsent en langue anglaise, roman - dont le dnouement est aussi logiquement et cruellement tragique - que celui des meilleures productions espagnoles existantes.--Nous - acceptons donc le verdict de ceux qui vous ont dfini le premier des - romanciers modernes, qui ont assign vos oeuvres une place permanente - dans la littrature universelle..._ - - * * * * * - -On a effectu les corrections suivantes: - -Menetrier=> Mntrier - -Mediterrane=> Mditerrane {pg 10} - -propitaire actuel=> propritaire actuel {pg 10} - -Hridit celtibrique=> Hrdit celtibrique {pg 24} - -certainnement=> certainement {pg 24} - -rebellion=> rbellion {pg 28} - -le froit glacial=> le froid glacial {pg 32} - -qui accomodent les coeurs briss=> qui accommodent les coeurs briss -{pg 38} - -l'aile droite du Panthhon=> l'aile droite du Panthon {pg 42} - -ces lontains souvenirs=> ces lointains souvenirs {pg 50, n.} - -ne laise pas d'tre=> ne laise pas d'tre {pg 58} - -Combattif avec l'ennemi=> Combatif avec l'ennemi {pg 59} - -ce lontain pass=> ce lointain pass {pg 62} - -ne s'accomoderait pas=> ne s'accommoderait pas {pg 37} - -fin suprme de toute cole=> fin suprmes de toute cole {pg 69} - -puique vous m'en priez=> puisque vous m'en priez {pg 70} - -Notre prsent est en fonctions=> Notre prsent est en fonction {pg 71} - -l'admiration universelle en a prtes=> l'admiration universelle en a -prt {pg 72} - -de notre race ne furent-il=> de notre race ne furent-ils {pg 75} - -Dsanchantes=> Dsenchantes {pg 89} - -Ces lettres on t dtruites=> Ces lettres ont t dtruites {pg 109} - -et d'nergie, acoutum=> et d'nergie, accoutum {pg 126} - -Janvier Juin 1910, => Janvier Juin 1910, {pg 127} - -allant de la page 1 => allant de la page 1 {pg 127} - -le vie factice et luxueuse=> la vie factice et luxueuse {pg 133} - -le vieille dfroque traditionnelle=> la vieille dfroque traditionnelle -{pg 161} - -le neutralit de l'Espagne=> la neutralit de l'Espagne {pg 165} - -Hoursemen=> Horsemen {pg 175} - -je ne m'ttonnerais point=> je ne m'tonnerais point {pg 186} - -cette epithte mme=> cette pithte mme {pg 190} - -ainsi en fonctions de la vie=> ainsi en fonction de la vie {pg 193} - -sa lettre insre=> sa lettre insre {pg 198} - -paru Madrid=> paru Madrid {pg 201} - -en tant que que thme=> en tant que thme {pg 206} - -de Juillet 1906 Abril 1907=> de Juillet 1906 Avril 1907 {pg 221} - -L'expression _rde la bola!_=> L'expresion _rde la bola!_ {pg 224 n.} - -un excellent homme d'Aragonais=> un excellent homme d'Aragon {pg 225} - -rve ancien de vie bourgeoise=> rve ancien de vie bourgeoisie {pg 225} - -ses parents avaient nagre abandonn=> ses parents avaient nagure -abandonn {pg 225} - -o le resouvenir du=> o le ressouvenir du {pg 227} - -comme je l'ai dj mot=> comme je l'ai dj not {pg 234} - -ses concitoyers jaloux=> ses concitoyens jaloux {pg 234} - -tant ne fois traduite=> tant de fois traduite {pg 234} - -par le philologie Raimund=> par le philologue Raimund {pg 238} - -qui se dvoppent=> qui se dveloppent {pg 242} - -par-desus tout la connaissance=> par-dessus tout la connaissance {pg -244} - -il comtemplait la mer=> il contemplait la mer {pg 245} - -mme fallu une certain courage=> mme fallu un certain courage {pg -249} - -le version de _La Catedral_=> la version de _La Catedral_ {pg 250 n.} - -le Rpublique des Lettres franaises=> la Rpublique des Lettres -franaises {pg 250} - -rprsentant des patrons=> reprsentant des patrons {pg 254} - -leurs corps deshrits=> leurs corps dshrits {pg 254} - -le misre alimentaire des plbes=> la misre alimentaire des plbes {pg -256} - -cette tourbe de deshrits=> cette tourbe de dshrits {pg 260} - -les galres phciennes allant=> les galres phniciennes allant {pg 273} - -Aussi le conul=> Aussi le consul {pg 273} - -Mais c'est l phnomne=> Mais c'est la phnomne {pg 282} - -il est vr qu'=> il est avr qu' {pg 286} - -le retient loint=> le retient loin {pg 300} - -un erreur grossire=> une erreur grossire {pg 307} - -The Ennemies of the Woman=> The Enemies of the Woman {pg 315} - -sa proccupation dominante tait du lui=> sa proccupation dominante -tait de lui {pg 317} - -nous voyons resplandir=> nous voyons resplendir {pg 322 n.} - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of V. Blasco Ibez, ses romans et -a roman de sa vie, by Camille Pitollet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK V. BLASCO IBEZ *** - -***** This file should be named 50267-8.txt or 50267-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/2/6/50267/ - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at The Internet Archive) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Blasco Ibáñez ses romans et le roman de sa vie, par Camille Pitollet. -</title> -<style type="text/css"> - p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;} - -.c {text-align:center;text-indent:0%;} - -.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} - -.enlargeimage {margin: 0 0 0 0; text-align: center; border: none;} - @media print, handheld -{.enlargeimage - {display: none;} - } - -.nind {text-indent:0%;} - -.r {text-align:right;margin-right: 5%;} - -small {font-size: 70%;} - -big {font-size: 130%;} - - h1 {margin-top:5%;text-align:center;clear:both;} - - h2 {margin-top:4%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both; - font-size:120%;} - - hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} - - hr.full {width: 50%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;} - - table {margin-top:2%;margin-bottom:2%;margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;} - - body{margin-left:4%;margin-right:6%;background:#ffffff;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} - -a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - - link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - -a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} - -a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} - -.smcap {font-variant:small-caps;font-size:100%;} - - img {border:none;} - -.blockquot {margin-top:2%;margin-bottom:2%;} - -.blockquot p {text-indent:-2%;margin-left:2%;} - -.blockquott {margin-top:2%;margin-bottom:2%;} - -.blockquott p {text-indent:-2%;margin-left:15%;margin-right:15%;} - - sup {font-size:75%;vertical-align:top;} - -.caption {font-weight:bold;font-size:80%;} - -.figcenter {margin-top:3%;margin-bottom:3%;clear:both; -margin-left:auto;margin-right:auto;text-align:center;text-indent:0%;} - @media print, handheld - {.figcenter - {page-break-before: avoid;} - } - -.footnotes {border:dotted 3px gray;margin-top:5%;clear:both;} - -.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} - -.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} - -.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;} - -div.poetry {text-align:center;} -div.poem {font-size:90%;margin:auto auto;text-indent:0%; -display: inline-block; text-align: left;} -.poem .stanza {margin-top: 1em;margin-bottom:1em;} -.poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} - -.pagenum {font-style:normal;position:absolute; -left:95%;font-size:55%;text-align:right;color:gray; -background-color:#ffffff;font-variant:normal;font-style:normal;font-weight:normal;text-decoration:none;text-indent:0em;} -@media print, handheld -{.pagenum - {display: none;} - } -</style> - </head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of V. Blasco Ibáñez, ses romans et la roman -de sa vie, by Camille Pitollet - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: V. Blasco Ibáñez, ses romans et la roman de sa vie - -Author: Camille Pitollet - -Release Date: October 22, 2015 [EBook #50267] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK V. BLASCO IBÁÑEZ *** - - - - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at The Internet Archive) - - - - - - -</pre> - -<hr class="full" /> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/cover.jpg" width="262" height="450" alt="cover" title="" /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_001" id="page_001"></a>{1}</span></p> - -<p class="cb"> -V. BLASCO IBÁÑEZ<br /> -<br /> -SES ROMANS ET LE ROMAN DE SA VIE<br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_002" id="page_002"></a>{2}</span> </p> - -<div class="blockquott"> -<p class="c">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p> - -<p>Contributions à l’étude de l’hispanisme de G.-E. Lessing (Paris, F. -Alcan, 1909).</p> - -<p>La querelle caldéronienne de J.-N. Bœhl von Faber et J.-J. de -Mora (Paris, F. Alcan, 1909).</p> - -<p>Contributions à l’histoire de Fabri de Peiresc (Paris, Champion, -1910).</p> - -<p>Notes sur la première femme de Ferdinand VII, -Marie-Antoinette-Thérèse de Naples (Madrid, «Revista de Archivos», -1915).</p></div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_003" id="page_003"></a>{3}</span></p> - -<p class="cb"> -CAMILLE PITOLLET<br />———<br /> -</p> -<h1>V. Blasco Ibáñez<br /> - -<small><small>SES ROMANS ET</small></small><br /> - -<small><small>LE ROMAN DE SA VIE</small></small></h1> - -<p class="c"><small>(OUVRAGE ORNÉ DE 50 ILLUSTRATIONS)</small><br /> -<br /><br /> -<img src="images/colophon.png" -width="150" -height="45" -alt="colophon" -/><br /> -<br /><br /> -PARIS<br /> -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br /> -3 RUE AUBER, 3</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_004" id="page_004"></a>{4}</span> </p> - -<table border="1" cellpadding="5" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIÈRES</b></a></td></tr> -</table> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_005" id="page_005"></a>{5}</span> </p> - -<h1>V. BLASCO IBÁÑEZ<br /> -<small><small>SES ROMANS ET LE ROMAN DE SA VIE</small></small></h1> - -<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2> - -<div class="blockquot"><p>L’homme et ses distractions.—Son amour des livres et sa haine pour -les manuscrits et brochures, ainsi que les articles de presse.—Les -cinq bibliothèques différentes.—Son oubli du passé et de ses -propres œuvres.—Incapable de vieillir, il n’a de pensées que -pour l’avenir.</p></div> - -<p>Il y a bien longtemps que je me sens attiré par l’originale et forte -personnalité de Blasco Ibáñez. J’étais à peine reçu agrégé d’espagnol -que, dans l’hiver de 1902-1903, j’obtenais de lui l’autorisation de -traduire en français l’un de ses meilleurs romans. La traduction, déjà -fort avancée, fut interrompue, malheureusement, par un voyage -professionnel en Allemagne, qui devait durer trois années. Mais à peine -étais-je installé à Hambourg que, dans diverses conférences, j’y -révélais au public lettré de la grande ville hanséatique l’œuvre, -encore à peine connue, du romancier de Valence. De l’une au moins de ces -conférences, l’écho parvenait jusqu’à Madrid et un résumé en fut donné -par le professeur de Madrid, D. Fernando Araujo, dans la revue: <i>La -España Moderna</i>, Nº de Décembre<span class="pagenum"><a name="page_006" id="page_006"></a>{6}</span> 1903, p. 167-172. En outre, l’un des -livres espagnols expliqué dans les cours que je faisais au <i>Johanneum</i> -dans l’année scolaire 1905-1906, fut le roman de Blasco Ibáñez: <i>La -Horda</i>. Et actuellement, la traduction de diverses œuvres de cet -écrivain occupe le meilleur de mes loisirs.</p> - -<p>De là, cependant, à écrire sa biographie, il y a une nuance. J’ai connu -Blasco Ibáñez à Madrid et à Paris. Toutefois, le soumettre à une -observation prolongée n’était pas chose facile. Ce romancier est un peu -comme la femme, dont l’<i>Enéide</i> de Virgile nous a appris qu’elle était -<i>varium et mutabile semper</i>. Pendant la guerre, il est vrai, il fit en -France son plus long séjour fixe, travaillant ardemment pour la cause -des Alliés, ainsi qu’il sera dit plus bas. Mais, alors, j’étais moi-même -fort loin de Paris, appelé, comme tous les Français de mon âge, à -défendre la patrie en danger.</p> - -<p>Avant qu’éclatât l’incendie européen, d’autre part, Blasco Ibáñez vivait -dans l’Amérique du Sud, absorbé par cette entreprise colonisatrice qui a -tous les caractères du roman d’aventures transposé dans la réalité. Si, -quelquefois, il lui arrivait d’abandonner les déserts de la Patagonie ou -du Grand Chaco pour faire une apparition dans la capitale française, ces -séjours ne laissaient pas de participer de l’extraordinaire existence de -l’auteur dans la <i>pampa</i> argentine. C’étaient des intermèdes de «vie -intense», dont l’un ne fut que de dix jours et qui coûtaient des -milliers de francs à cet homme toujours prêt à risquer joyeusement une -double traversée de vingt journées pour reprendre contact avec une -civilisation presque oubliée. Pour lui, l’Atlantique n’était alors en -toute vérité qu’une sorte de Grand Boulevard bleu et le paquebot reliant -Buenos Aires à Boulogne une façon de tramway. En cinq ans,<span class="pagenum"><a name="page_007" id="page_007"></a>{7}</span> il réalisa -ainsi sept voyages d’aller et retour entre le Vieux Monde et le Nouveau, -soit donc quatorze traversées!</p> - -<p>Il ne sera pas superflu de remarquer ici que, dans sa jeunesse, Blasco -Ibáñez se prépara à entrer dans la marine de guerre espagnole et qu’il -aime la mer de cette passion de riverain de la Méditerranée dont tant de -personnages de ses livres sont dévorés. Faut-il citer l’un des plus -célèbres, <i>Mare Nostrum</i>, où le protagoniste, Ulysse Ferragut, apparaît, -en ses allures typiques de vieux loup de mer, la vivante représentation -de l’auteur même du roman? Mais, dès ses premières œuvres, nous -retrouvons déjà ce trait, si caractéristique, de sa nature. Qui n’a -présent à l’esprit cette <i>Flor de Mayo</i>, qui date de 1895 et où -Pascualet, bien qu’âgé de 13 ans et ayant l’air d’un petit clerc -d’église—à tel point que les pêcheurs l’ont surnommé le <i>Retor</i> (le -<i>Recteur</i>)—s’engage, malgré la frayeur de sa mère, comme mousse, grimpe -aux mâts, tout de suite devenu marin expérimenté et, finalement, se mue -en audacieux contrebandier, introduisant en Espagne, au péril de sa vie, -des marchandises d’Algérie?</p> - -<p>Cependant la difficulté d’écrire une biographie de Blasco Ibáñez -résidait moins encore dans la nature unique de son existence écoulée, -que dans le genre tout à fait spécial de son caractère. Outre qu’il est -incapable de rien collectionner de ce qui, aux quatre coins de -l’Univers, se publie sur ses livres, il semble que, pour lui, le passé -n’ait pas de signification. Aucun écrivain, peut-être, ne se préoccupe -moins que lui de son œuvre littéraire. Il arrive fréquemment que des -critiques célèbres, d’Europe et d’Amérique, lui écrivent pour lui -demander des renseignements bio-bibliographiques sur sa personne<span class="pagenum"><a name="page_008" id="page_008"></a>{8}</span> et sa -production. Ces sortes d’enquêtes lui causent infailliblement la plus -extrême perplexité. «Je ne sais, dit-il; il faudra chercher... On a pas -mal écrit sur ce sujet. Mais où diable le trouver?» La vérité vraie est -que Blasco Ibáñez, qui consent bien à garder toute espèce d’imprimés le -concernant, comme aussi de manuscrits, finit, un beau jour, par -s’impatienter devant ces monceaux de paperasses qui, de sa table de -travail, sont allés aux rayons d’une bibliothèque, d’où ils menacent de -submerger son cabinet de travail. Alors, s’armant d’un courage héroïque, -il décide, brusquement, de se défaire de ce fatras et, passant de la -volonté à l’acte, détruit tout, absolument tout, dans l’impossibilité de -trier les choses importantes parmi la masse formidable qui, chaque jour, -à chaque courrier, vient accroître la masse déjà existante. Ainsi, notre -romancier se trouve-t-il provisoirement dégagé de toute contrainte, -jusqu’à ce qu’un autre auto-da-fé, devenu indispensable, lui rappelle -qu’ici-bas, comme a dit le poète, «il ne faut jurer de rien».</p> - -<p>On voit, par ce trait curieux, que les nombreux correspondants de Blasco -Ibáñez peuvent être tranquilles. Il ne connaît pas le jeu perfide des -petits papiers. Ne gardant rien, nul n’aura à redouter quelqu’une de ces -publications intempestives qui font les délices du monde littéraire. Je -crois bien que ses débiteurs, s’il en a, n’auraient pas de peine à se -faire payer deux fois la même dette. Car les quittances ont, chez lui, -le même sort que d’autres manuscrits: tôt ou tard, la flamme -purificatrice en a raison. Aussi se produit-il le fait curieux que -Blasco Ibáñez, dans l’impossibilité de rien retrouver de concret, tant -en matière de louanges que de blâmes, confond dans une même sympathie -amis et ennemis. Les premiers sont assurés de sa<span class="pagenum"><a name="page_009" id="page_009"></a>{9}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_001_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_001_sml.jpg" width="292" height="450" alt="BLASCO IBÁÑEZ ÉTUDIANT" /></a> -<br /> -<span class="caption">BLASCO IBÁÑEZ ÉTUDIANT</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_002_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_002_sml.jpg" width="291" height="450" alt="BLASCO IBÁÑEZ A PARIS EN 1890" /></a> -<br /> -<span class="caption">BLASCO IBÁÑEZ A PARIS EN 1890</span> -</div> - -<p class="nind">reconnaissance; le talent des seconds ne laisse pas de mériter son -admiration. Comme il n’a sous la main absolument rien de matériel pour -confirmer, dans un sens ou dans l’autre, un jugement enclin de soi-même -à la bienveillance, amis et ennemis bénéficient, de ce chef, d’un -optimisme généreux.</p> - -<p>Non que Blasco Ibáñez ne soit fervent amoureux des livres. Au contraire. -Dans les autos-da-fé auxquels je viens de faire allusion, jamais n’a -figuré aucun volume, si misérable qu’ait pu être son apparence -extérieure. Sa fièvre de faire table rase ne s’en prend qu’aux feuilles -volantes, imprimées ou manuscrites, et, d’autre part, son amour des -livres n’est pas celui des bibliophiles: ce qui revient à dire qu’il -aime les livres pour leur contenu spécifique et non par caprice -d’amateur. Il ne se passe pas de jour qu’il ne consacre de trois à -quatre heures à la lecture. Et rien de moins unilatéral que ce goût des -livres. Blasco Ibáñez possède une curiosité éveillée pour toutes les -choses de l’esprit. A part les sciences exactes, il n’est pas de domaine -de la spéculation intellectuelle où il ne soit familier. Les œuvres -en apparence le moins en harmonie avec ses aptitudes professionnelles le -tentent et, si l’on s’en étonne, il remarque qu’un romancier véritable -ne doit rien ignorer de ce qui sollicite, d’une façon ou de l’autre, -l’activité mentale des hommes. Peut-être me sera-t-il permis d’observer, -à ce propos, que les derniers romans du maître se ressentent un peu de -ce prodigieux désir d’universalité dans la connaissance. Lisant trop, -Blasco Ibáñez a été ainsi amené, comme inconsciemment, à déposer dans -ses œuvres le sédiment de tant de science acquise par pure volupté -d’intelligence. Ainsi le courant de la narration, naguère si limpide et -léger, se trouve-t-il parfois obstrué par un limon pesant de<span class="pagenum"><a name="page_010" id="page_010"></a>{10}</span> notions -toujours intéressantes, certes, mais agissant, à plus d’une reprise, à -la façon de hors-d’œuvre.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, il serait frivole de ne point admirer sincèrement -cette immense soif de connaître dont Blasco Ibáñez est pénétré. Ce -voyageur inquiet, ce <i>globe-trotter</i> impénitent n’a pas plus-tôt fixé -ses pénates quelque part, ne fût-ce que pour quelques mois, qu’aussitôt -on le voit s’entourer d’une bibliothèque. Tel ces crustacés marins dont -il a si magistralement décrit les mues successives dans <i>Mare Nostrum</i>, -il ne se dépouille de sa carapace que pour en reprendre aussitôt une -nouvelle. Arrivé à Paris, du fond de l’Argentine, en l’été tragique de -1914, il était, je le crois bien, sans un seul volume et les hostilités -n’avaient pas encore éclaté qu’il en possédait plusieurs milliers. -Actuellement, quoique vivant seul et toujours se déplaçant, il n’a gardé -son appartement à Paris qu’à cause de ses chers livres. Dans sa villa de -Nice, où il s’est installé récemment pour y passer les hivers, les -livres se comptent par milliers également. A Madrid, dans le petit hôtel -de la Castellana, il en possède quantité d’autres, oubliés depuis des -années. Sa bibliothèque de Valence; celle de sa belle villa de la -Malvarrosa aux bords de la Méditerranée; une autre aussi, perdue à -Buenos Aires: qui dénombrera jamais le chiffre exact des livres qu’a -possédés et lus cet homme qui, propriétaire actuel de cinq maisons et -d’autant de «librairies», vous avoue ingénuement que son plus cher désir -est de construire une sixième demeure, «où il pourrait enfin avoir -ensemble tous ses livres»! Réunis, je sais que ceux-ci dépassent -cinquante mille. En attendant, Blasco Ibáñez ne laisse pas de souffrir -comiquement de cette ubiquité de domicile. Il lui arrive de donner<span class="pagenum"><a name="page_011" id="page_011"></a>{11}</span> la -chasse à un volume qu’il croit à Nice et qui, en fait, se trouve à -Paris, à moins que sur le rayon madrilène! Ainsi en va-t-il, d’ailleurs, -avec sa garde-robe. Un frac laissé à Buenos-Aires fut longtemps cherché -sur la Côte d’Azur. Ce que voyant, le maître imagina le biais ingénieux -de doter chacune de ses principales bibliothèques des ouvrages les plus -indispensables et d’avoir une garde-robe à peu près complète dans chacun -de ses divers domiciles.</p> - -<p>J’en ai dit assez—et je pourrais continuer sur ce ton anecdotique -longtemps encore—pour que le lecteur se rende un compte exact de la -difficulté que présentait un livre sur <span class="smcap">Blasco Ibáñez, ses romans et le -roman de sa vie</span>. Il eût été plus aisé de construire une documentation -rigoureusement scientifique sur un personnage historique du moyen-âge -que sur ce romancier contemporain, dont il n’existe pas de bibliographie -et qui, objet d’une multitude d’articles dans les deux hémisphères, n’a -rien gardé de tout ce papier noirci à sa louange! Non seulement il n’en -a rien gardé, mais—et c’est chose pire encore—il serait superflu de -rien lui demander qui soit quelconque précision sur la date et le lieu -de parution de ces études. Doué de la plus merveilleuse faculté de se -souvenir pour tout ce qui a trait à l’observation des choses et des -êtres—de la vie, en un mot—, il se révèle hautement incapable de rien -retenir des incidents de son existence matérielle. Lui, qui n’a jamais -pris aucunes notes pour la préparation de ses romans, ne sait rien vous -dire qui vaille dès qu’il s’agit de monter cet appareil critique qui est -comme l’armature de toute œuvre non plus d’imagination, mais de -science. J’ai donc dû rechercher pour mon propre compte un peu partout -la matière de ce livre, encore que je<span class="pagenum"><a name="page_012" id="page_012"></a>{12}</span> doive humblement confesser que je -n’ai pu recueillir qu’une minime partie de ce qui a vu le jour en -Espagne, en France, en Italie, en Russie, en Angleterre, en Allemagne et -aux Etats-Unis sur une production dont la valeur mondiale est tellement -manifeste qu’il n’est plus permis aujourd’hui de la discuter de ce point -de vue.</p> - -<p>Au fond, pour qui connaît Blasco Ibáñez, cette ignorance de ce que l’on -est convenu d’appeler, en style de critique, la bibliographie de son -œuvre, n’est étrange qu’en apparence. Cet homme ne vit que par une -idée fixe, qui le cloue, positivement, en marge des réalités ordinaires. -Naguère, dans les belles années de sa batailleuse jeunesse, il se -consacra tout entier à un idéal politique. Il rêvait alors de faire de -sa chère Espagne une République Fédérative. Pour cela, il fallait -d’abord en finir avec la monarchie. On verra plus loin ce que ces luttes -rapportèrent au tribun de Valence. Néanmoins, et comme nul n’échappe -ici-bas à son destin, au milieu de cette existence troublée et -batailleuse, parmi les incidents variés d’une carrière de député, de -journaliste et de conspirateur, il sut déjà se réserver les instants -nécessaires à la production d’œuvres qui sont les plus belles dont -s’honore cette période de l’histoire littéraire d’Espagne. Mais cet -aspect de son activité débordante comptait alors si peu pour lui que, -lorsque—à la suite d’un hasard, qui lui avait mis entre les mains le -roman <i>La Barraca</i>, publié en 1898—M. Georges Hérelle s’avisa, en 1901, -d’écrire à l’auteur pour lui demander l’autorisation de traduire le -livre en français, celui-ci négligea de lui répondre et que ce ne fut -que sur les instances répétées du professeur du lycée de Bayonne -qu’enfin deux lignes laconiques vinrent lui donner satisfaction! Or, nul -n’ignore que c’est<span class="pagenum"><a name="page_013" id="page_013"></a>{13}</span> de la publication de <i>Terres Maudites</i> dans la -<i>Revue de Paris</i> en Octobre et Novembre 1901, puis en volume chez -l’éditeur du présent livre, que datera le commencement de la renommée -mondiale de Blasco Ibáñez. C’est seulement aujourd’hui que celui-ci, -ayant renoncé aux agitations de la politique et à ses rêves de -colonisation lointaine, commence enfin à accorder aux choses de la -littérature une attention soutenue. Désormais, traducteurs et éditeurs -sont assurés de trouver en lui un correspondant méthodique et régulier -et il n’est pas jusqu’au flot polyglotte de ses passionnés admirateurs -qui ne puisse compter sur le retour fidèle des cartes postales et des -albums qu’ils lui adressent pour qu’il y appose sa signature autographe. -Cependant, l’idée fixe d’antan tient toujours Blasco Ibáñez sous sa -tyrannique puissance et elle n’a que changé de nature. Pour lui, il -n’existe plus qu’une réalité, la plus chimérique de toutes et cependant -la plus féconde: l’avenir. Point de passé ni de présent qui vaillent, à -ses yeux. S’il veut bien en reconnaître l’existence, ce n’est que pour -autrui. Absorbé tyranniquement par la vision d’un demain infini, il ne -parle et ne songe qu’à ce qu’il fera, non à ce qu’il a fait. Semblable -sur ce point à tous les grands créateurs, il est incapable de trouver -une quelconque jouissance dans la contemplation de l’œuvre réalisée, -sa puissance totale d’attention étant concentrée et absorbée par -l’œuvre à produire. Je lui ai demandé quel était celui de ses romans -qu’il préférait. Sa réponse le peint en pied. Il m’a dit simplement: -«<i>La que voy á escribir</i>»<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Et il aime à développer, dans l’intimité, -le thème suivant: «Qu’il ne faut pas que l’écrivain, tels ces Bouddhas -dont la vue est<span class="pagenum"><a name="page_014" id="page_014"></a>{14}</span> rivée au nombril, oublie le principe que ce qui est -fait est fait et qu’il faut toujours aller en quête de nouveauté.»</p> - -<p>Cette conception un peu spéciale du métier d’homme de lettres est cause -que Blasco Ibáñez tombe parfois dans des erreurs amusantes. En voici une -que beaucoup connaissent, dans la capitale argentine. Elle a le mérite -d’illustrer de graphique sorte une vérité qui, avec tout autre que -Blasco Ibáñez, aurait l’aspect d’un paradoxe: à savoir qu’il serait aisé -de lui faire admettre comme appartenant à autrui le développement -romanesque à la base d’une quelconque de ses œuvres anciennes. Il les -a tellement oubliées—et leur armature et leurs développements -essentiels—qu’une telle conception est pour lui chose naturelle. Mais -venons-en à cette anecdote. C’était à Buenos Aires, lors de la -représentation d’une comédie lyrique tirée de <i>Cañas y Barro</i> et -intitulée, en français: <i>La Tragédie sur le Lac</i>. Fort intrigué par l’un -des personnages secondaires, le maître en manifesta une vive surprise -devant les amis qui l’entouraient. «<i>Comment</i>—s’écriait-il avec un -désespoir navrant—, <i>comment ai-je omis cette création? C’est la figure -qui eût si bien fait dans mon livre!</i>» Ce qu’entendant, quelqu’un -s’empressa de rectifier: le personnage en question figurait bel et bien -dans <i>Cañas y Barro</i>. Dénégations énergiques de Blasco Ibáñez. Répliques -des autres, scandalisés. Finalement, l’on propose un pari. Le maître, -sûr de gagner, accepte, avec enthousiasme. On va chercher un exemplaire -du roman et, naturellement, le personnage en litige y figurait... Une -autre fois—c’était au Mexique—Blasco Ibáñez lisait un ouvrage traitant -des édifices religieux dans ce pays, où, je ne sais comment, se -trouvait, à propos des confréries monacales, un chapitre<span class="pagenum"><a name="page_015" id="page_015"></a>{15}</span> sur Saint -François d’Assise. «<i>Voilà</i>—pensa Blasco Ibáñez—<i>des choses que je -dirais, si jamais il m’arrivait d’écrire sur le mystique d’Ombrie. Il -est vraiment extraordinaire que je sois en une telle conformité d’idées -avec cet auteur. Mais, au fait, je dois avoir lu cela déjà, quelque -part...</i>» Il continua sa lecture et, arrivé à la dernière page du livre, -y trouva, à sa profonde stupeur, la mention que le passage sur Saint -François d’Assise était extrait du volume de Blasco Ibáñez: <i>En el País -del Arte</i>, dont il constitue le trentième chapitre!</p> - -<p>Certains seront, sans doute, tentés de sourire de ces historiettes -parfaitement authentiques. Loin d’en être humilié, le maître, au -contraire, en serait plutôt fier. C’est qu’il professe la croyance que -l’une des qualités primordiales du romancier consiste—et on l’a déjà -insinué plus haut—à savoir oublier. Il ne cesse de revenir, quand -l’occasion s’en présente, sur ce constat élémentaire: que l’oubli est la -condition <i>sine quâ non</i> d’état de grâce de l’artiste vrai et que, si -l’on ne savait point oublier, en commençant une œuvre nouvelle, toute -la production antérieure, la plus désolante uniformité ruinerait -d’avance la création entreprise. D’autre part, il n’est point malaisé de -s’imaginer quelles conséquences entraîne, pour Blasco Ibáñez, cette -conception si merveilleusement activiste de son art. Vivant comme il vit -dans l’avenir, c’est chez lui chose fréquente de mentionner des projets -qui supposent, de sa part, une confiance illimitée au lendemain. Cette -arrogante tranquillité d’un vainqueur du Temps et de la Mort a en soi -quelque aspect sombrement tragique par son épique grandeur. Au bas de la -page de garde de son dernier volume: <i>El Militarismo Mejicano</i>, il -n’annonce rien moins que dix romans nouveaux et lorsqu’il parle de ses<span class="pagenum"><a name="page_016" id="page_016"></a>{16}</span> -œuvres futures, on croirait entendre un jeune homme de vingt ans -évoquant l’heure où, autour de la cinquantaine, il pourra enfin donner -sa pleine mesure! Eternelle jeunesse d’esprit, qui découle spontanément -d’un long entraînement au travail et d’une prodigieuse énergie à -l’action. L’un des amis les plus intimes de Blasco Ibáñez me confessait, -à ce propos: «Il ne vieillira pas. Il dédaigne le repos. Il ne semble -pas croire à la mort. Peut-être estime-t-il que nous mourons quand nous -le voulons, que la mort ne se présente que lorsque, las de vivre, nous -nous signons à nous-mêmes le passeport pour l’au delà. Vous le verrez -encore, plus qu’octogénaire, projeter, avec l’assurance d’en avoir -raison, des œuvres de Titan. Et, à l’agonie, je suis presque sûr -qu’il aura une phrase comme celle-ci: «<i>Se me ha ocurrido una novela, -mañana me pongo á trabajar...</i>»<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> - -<p>Le romancier D. Eduardo Zamacois, cousin de l’écrivain et poète Michel -Zamacois, bien connu à Paris, a publié, il y a une dizaine d’années, la -description la plus exacte qui soit, à mon sens, de la personne physique -et morale de Blasco Ibáñez. Ce petit livre, qui s’intitule: «<i>Mis -contemporáneos. I.—Vicente Blasco Ibáñez</i>»<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, ne contient que peu de -renseignements sur l’existence romanesque du maître, mais, en revanche, -l’auteur a parfaitement su rendre l’impression de force et de puissance -qui émane de cet homme extraordinaire. Aujourd’hui, la peinture de -Zamacois est encore exacte, avec cette différence pourtant que, si -l’homme est, en somme, le même, un détail important de son visage: la -barbe—depuis le séjour en Argentine—en a<span class="pagenum"><a name="page_017" id="page_017"></a>{17}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_003_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_003_sml.jpg" width="450" height="269" alt="MEETING RÉPUBLICAIN PRÉSIDÉ PAR BLASCO IBÁÑEZ DANS UN -VILLAGE DE LA RÉGION DE VALENCE" /></a> -<br /> -<span class="caption">MEETING RÉPUBLICAIN PRÉSIDÉ PAR BLASCO IBÁÑEZ DANS UN -VILLAGE DE LA RÉGION DE VALENCE</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_004_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_004_sml.jpg" width="292" height="450" alt="PORTRAIT DE BLASCO IBÁÑEZ PEINT PAR J. A. BENLLIURE A -ROME, EN 1896" /></a> -<br /> -<span class="caption">PORTRAIT DE BLASCO IBÁÑEZ PEINT PAR J. A. BENLLIURE A -ROME, EN 1896</span> -</div> - -<p class="nind">disparu et l’on ne voit plus sur sa bouche, comme naguère, cet éternel -cigare de la Havane qui fleurissait ses lèvres. Zamacois était donc allé -trouver Blasco Ibáñez dans son petit hôtel de Madrid, dont il a été dit -plus haut qu’il se trouve situé à proximité de l’aristocratique -promenade de la Castellana. Il était midi, heure à laquelle—vu -l’habitude tardive du déjeuner en la capitale d’Espagne—il n’est pas -rare que l’on rende des visites, ou que l’on en reçoive. «Je le trouvai -en train d’écrire devant une vaste table, couverte de papiers. Les joues -charnues sont quelque peu congestionnées par la fièvre de l’effort -mental. Sa tête énergique est nimbée par la fumée d’un cigare de la -Havane. En me voyant, le maître s’est levé. A l’expression belliqueuse -de ses mains crispées, à l’élastique promptitude avec laquelle son corps -robuste se rejette en arrière et s’érige sur les jambes rigides, j’ai la -sensation bien nette d’une volonté, en même temps que d’une force -physique. Il vient d’avoir quarante-trois ans. Il est grand, râblé, -massif. Sa face brune et barbue a quelque chose d’arabe. Sur le front -haut, plein d’inquiétude et d’ambition, les cheveux, qui ont dû être -bouclés et abondants, résistent encore à la calvitie. Entre les -sourcils, la pensée a marqué un profond sillon, impérieux, vertical. Les -yeux sont grands et vous regardent en droite ligne, franchement. Le nez, -aquilin, ombre une moustache dont l’exubérance recouvre une bouche -voluptueuse et souriante, où de grosses lèvres de sultan tremblent d’une -moue d’insatiable buveur. Un moment, le merveilleux auteur de <i>Boue et -Roseaux</i> reste debout devant moi, m’observant, et je sens dans mes -pupilles l’expression de ses pupilles, qui me scrutent curieusement. Il -porte des pantoufles de drap gris et est vêtu d’une rustique pelisse de -velours de<span class="pagenum"><a name="page_018" id="page_018"></a>{18}</span> coton à côtes, agrafée sur le cou herculéen, court et rond, -débordant de sèves vitales. La poignée de mains qui m’accueille est -aimable et sympathique, mais rude, à la façon de celles qu’échangent, -avant la lutte, les athlètes dans un cirque. La voix, forte, est celle -d’un marin. Son débit est abondant, brusque, et coupé généreusement -d’interjections. Il a tout l’aspect d’un artiste, mais aussi d’un -conquistador. Il me fait l’effet d’un de ces aventuriers de légende qui, -dans l’obligation de se servir simultanément de la lance et du bouclier, -guidaient leur bête par la seule pression des genoux et qui, bien que -fort peu nombreux, surent—ainsi qu’il l’a écrit lui-même—éclaircir de -leur sang le cuivre d’Amérique. Né à notre époque, c’est la douceur des -mœurs contemporaines qui a désarmé son bras. Mais un lointain -atavisme le pousse, ce bras, à faire le geste qui blesse l’adversaire ou -qui s’assure la conquête. S’il eût vu le jour sur le déclin du quinzième -siècle, Blasco eût revêtu la cuirasse et suivi l’astre rouge de Pizarre -ou de Cortez.»<span class="pagenum"><a name="page_019" id="page_019"></a>{19}</span></p> - -<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> - -<div class="blockquot"><p>Sa jeunesse et ses ascendants.—Le prêtre -<i>guerrillero</i>.—Enthousiasme pour la mer.—Horreur des -mathématiques.—L’étudiant indiscipliné.—Madrid et D. Manuel -Fernández y González.—Le premier discours révolutionnaire.—Un -sonnet gratifié de six mois de prison.</p></div> - -<p>C’est à Valence qu’est né Vicente Blasco Ibáñez le 29 Janvier 1867. Son -prénom, très populaire dans toute l’Espagne, mais spécialement dans la -cité levantine, rappelle le souvenir du célèbre dominicain né en ces -lieux en 1357 et mort à Vannes, en Bretagne, en 1419. Si, dans l’une de -ses premières œuvres, Blasco Ibáñez évoque pittoresquement la fête de -Saint Vincent Ferrer à Valence—voir <i>Arroz y Tartana</i>, p. 198—tous les -lecteurs de <i>Mare Nostrum</i> se souviendront que l’ineffable <i>Caragòl</i> eut -un coup au cœur le jour où un marin du Morbihan lui fit découvrir que -le fameux apôtre de Valence était aussi, quelque peu, le compatriote des -gars du pays d’Armor: <i>Mare Nostrum</i>, p. 405. Blasco était le nom de -famille de son père et Ibáñez celui de sa mère, les Espagnols, pour -éviter des confusions, ayant coutume d’accoler le patronymique maternel -à la suite de celui du père, quelquefois en les réunissant par la -préposition <i>de</i>, ou la conjonction <i>y</i>. Les premiers essais littéraires -du maître sont,<span class="pagenum"><a name="page_020" id="page_020"></a>{20}</span> cependant, signés: <i>V. Blasco</i>. Mais comme, à cette -époque, il y avait, en Espagne, un auteur dramatique et bon journaliste -du nom d’Eusebio Blasco—son frère, M. Ricardo Blasco, a été longtemps, -à Paris, président de l’Association Syndicale de la Presse étrangère—, -notre débutant ne tarda pas à adjoindre à son habituelle signature le -nom de famille de sa mère, pour que l’on ne fût pas tenté d’attribuer à -d’autres qu’à lui les productions de sa plume. Et c’est ainsi que le -public espagnol s’accoutuma à le connaître, à son tour, sous ce double -nom, que la renommée universelle devait plus tard consacrer.</p> - -<p>J’ai cru devoir donner cette petite précision, parce qu’il ne manque pas -de gens qui s’imaginent—en dépit de ce que le cas de Blasco Ibáñez est -aussi celui d’autres romanciers espagnols modernes: Pérez Galdós, -Palacio Valdés et Madame Pardo Bazán, entre autres—que Blasco -représente le nom de baptême de l’auteur. Non seulement quantité de -correspondants libellent: <i>A Don Blasco</i>, les adresses de leurs -missives—et l’on sait que <i>Don</i>, à la ressemblance du <i>Sir</i> anglais, ne -se met que devant le prénom espagnol—mais encore entend-t-on couramment -parler, dans les pays de langue anglaise, d’un <i>mister</i> Ibáñez, qui fait -un digne pendant à l’: «<i>Ibáñez</i> prononcé: <i>Iwánjeth</i>» de l’article -consacré au maître au tome 29 de la 6<sup>ème</sup> édition du Grosses -<i>Konversations-Lexikon</i> de Meyer en 1912, article d’ailleurs inspiré de -celui du <i>Nouveau Larousse Illustré</i>, <i>Supplément</i>, p. 301, datant de -1906, où l’on ne connaît, également, et à travers maintes confusions, -qu’un «<i>Ibáñez</i> (<i>Vicente Blasco</i>)»! Des confusions de cette nature -pourraient, à la rigueur, trouver, en l’espèce, un semblant -d’explication du fait qu’il a existé et existe présentement en Espagne -des écrivains dont le premier<span class="pagenum"><a name="page_021" id="page_021"></a>{21}</span> patronymique est Ibáñez. Mais précisément -pour ce motif, lorsqu’on parle, à l’étranger, à des Espagnols, non -avertis de l’erreur commune, du «grand romancier Ibáñez», il est rare -que ceux-ci ne restent pas d’abord assez perplexes, jusqu’à ce qu’un peu -de réflexion leur fasse découvrir l’énigme et qu’ils s’écrient: «<i>¡Ah! -¿Es Blasco Ibáñez de quien usted me habla?</i>»<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. Je n’en finirais pas, -si je voulais épuiser ce thème du patronymique de Blasco Ibáñez. Il a -reçu par milliers des lettres d’Amérique et divers articles ont été -publiés sur la question, sans compter les paris que l’on a engagés. Il y -eut même des originaux qui ont voulu savoir si <i>Saint Blasco</i>—vague -réminiscence, j’imagine, de l’authentique <i>Saint Blaise</i>, lequel, en -espagnol, s’appelle <i>Blas</i>—existait au calendrier et dans quel tome de -<i>l’Année Chrétienne</i> étaient narrés ses faits et gestes. Aujourd’hui, -les derniers traducteurs anglais et italiens des romans du maître -affectent de joindre par un trait d’union les deux vocables de son nom: -V. Blasco-Ibáñez et c’est ainsi qu’un hispanologue italien le graphie -dans l’article dédié à la version italienne de <i>Mare Nostrum</i> par -Gilberto Beccari, article inséré dans <i>Il Marzocco</i>, de Florence, du 9 -Janvier 1921.</p> - -<p>La famille de Blasco Ibáñez venait—comme celle du chantre valencien de -la <i>Huerta</i>, Don Teodoro Llorente, venait de la Navarre—de la province -d’Aragon, légendaire en Espagne pour sa loyale ténacité. Son père était -originaire de Téruel, qu’arrose le Guadalaviar, fleuve de Valence, et -qu’a immortalisée dans la littérature la légende de ses célèbres amants, -tour à tour célébrés par Pedro de Alventosa (1555), Rey de Artieda -(1581), Juan Yagüe de<span class="pagenum"><a name="page_022" id="page_022"></a>{22}</span> Salas (1616), Tirso de Molina (1627), Pérez de -Montalbán (1638) et J.-E. Hartzenbusch (1877). Sa mère avait vu le jour -à Calatayud, non loin de l’antique colonie italique de Bilbilis, patrie -du poète Martial. Il est curieux d’observer que maints illustres -Valenciens descendent ainsi d’Aragonais émigrés dans la cité du Cid. Tel -est, en particulier, le cas de D. Joaquín Sorolla y Bastida, le célèbre -peintre de portraits et de marines. Les Aragonais ont coutume de -s’établir à Valence pour s’y adonner au commerce. Dans leurs montagnes -natales, l’industrie et le négoce en sont encore à l’état rudimentaire, -alors que, sur les rivages méditerranéens, leur état florissant les -incite à venir y tenter fortune. C’est là, sur une petite échelle, une -émigration qui rappelle l’immense flot de prolétaires espagnols qui, -annuellement, gagnent l’Amérique. Race brave et dure, la race aragonaise -pratique depuis des siècles cet exode des déserts semi-africains de sa -Celtibérie aux pittoresques costumes pour les paradis terrestres de -l’antique «royaume de Valence», où l’art arabe de l’irrigation -entretient, dans les plaines côtières dites <i>huertas</i> (vergers, ou, -mieux, jardins potagers), une fécondité sans exemple ailleurs en -Espagne:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Valencia es tierra de Dios,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>pues ayer trigo y hoy arroz...</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Il est vrai que cette prospérité, qui contraste singulièrement avec la -misère rurale espagnole, a, de bonne heure, éveillé le sens satirique -des riverains de cet Eden, qui prétendent qu’à Valence «<i>la<span class="pagenum"><a name="page_023" id="page_023"></a>{23}</span> carne es -hierba, la hierba agua, el hombre mujer, la mujer nada</i>»<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> et ajoutent -que ces lieux sont «<i>un paraíso habitado por demonios</i>»<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. Toujours -est-il que la Californie espagnole reste, dans la péninsule, une région -unique, et que ses habitants, dont la langue est une variété du limousin -antique aux formes moins rudes que le catalan, sont, dans leur -animation, leur bon naturel, leur laboriosité, une vivante réminiscence -de leurs ancêtres maures.</p> - -<p>Beaucoup de critiques, tentant d’expliquer le caractère des écrivains -par leurs origines ethniques, commettent de singulières erreurs en -traitant de Blasco Ibáñez. J’ai eu l’occasion d’en relever une, de date -récente, dans la revue: <i>Hispania</i>, d’abord (Janvier-Mars 1920, p. 90), -puis dans le journal de Barcelone <i>La Publicidad</i> (Nº du jeudi 10 -Février 1921). C’est celle du professeur américain et bon hispaniste -J.-D.-M. Ford, qui, dans ses <i>Main Currents of Spanish Literature</i>, -parus à New-York chez H. Holt et C<sup>ie</sup> en 1919, fait, à deux reprises, -de notre auteur un Catalan. D’autres, sachant seulement que Blasco -Ibáñez est né à Valence, parlent de sa mentalité méridionale, -«levantine» pour employer la façon de dire espagnole, de sa conception -de vivre méditerranéenne, etc., etc. Pour un peu, ils transformeraient -cet austère travailleur en un «enfant de volupté» à la D’Annunzio. Mais, -sans nier d’aucune sorte l’influence du milieu sur un écrivain, je ne -puis pas ne pas protester contre ces déductions erronées, en rappelant -ce simple fait: que par-dessus la naissance se situe l’origine, et que -Blasco Ibáñez ne me démentira pas, si je le<span class="pagenum"><a name="page_024" id="page_024"></a>{24}</span> définis un Aragonais tout -court, c’est-à-dire un de ces hommes dont on prétend, en Espagne, que -leur tête est si dure que l’on peut s’en servir en guise de marteau pour -enfoncer des clous: image pittoresque qui symbolise une volonté -invincible. Et, en réalité, quiconque a fréquenté d’un peu près Blasco -Ibáñez, n’aura pas laissé de noter promptement que la caractéristique de -sa personne morale, c’est un vouloir à toute épreuve, un vouloir -tranquille et sûr de lui-même, fuyant les manifestations tapageuses, -fonctionnant automatiquement, en quelque sorte, et seulement susceptible -d’une détente lorsque son objet est atteint.</p> - -<p>J’ai entendu un jour quelqu’un adresser à Blasco Ibáñez une pétition -véritablement extraordinaire. Sa réponse fut d’abord: «<i>No sé -hacerlo</i>»<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. Puis, après réflexion, il ajouta—et cette clause est -révélatrice: «<i>Pero que me den tiempo y lo emprenderé seguramente</i>»<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>. -Et il y avait, dans le ton de sa voix, une confiance en soi-même -tellement absolue, tellement «inconditionnelle» que j’en restai, comme -disait Corneille, «stupide». Hérédité celtibérique? Cette solution est -plus aisée à proposer qu’à démontrer. L’on aimerait, d’ailleurs, à -savoir s’il n’est point quelquefois arrivé à Blasco Ibáñez, à cet homme -si complexe et si fort, de désirer des choses hors du cercle déjà si -étendu et élastique de sa formidable volonté... Toujours est-il que -Zamacois s’en était tenu, pour expliquer cette surhumaine faculté, au -facteur de l’ascendance ancestrale. «C’est à ses aïeux, écrivait-il, que -l’on doit attribuer ces excellentes aptitudes physiques de<span class="pagenum"><a name="page_025" id="page_025"></a>{25}</span> lutteur, et -les incroyables prouesses de volonté qui distinguent le grand romancier. -Il serait impossible de justifier d’autre sorte les complexités étranges -de son caractère. Caractère bizarre et changeant, qui semble être -parfois celui d’un pur artiste, détaché de toute fin pratique et qui, -d’autres fois, revient au réel, sait faire de la Fortune son esclave et -se révéler, extraordinairement, dompteur d’hommes...»</p> - -<p>Parmi les ascendants les plus notables du romancier, il faut relever ce -prêtre aragonais, dont plusieurs critiques ont fait grand état, appelé -<i>Mosén</i>—ainsi désigne-t-on, dans quelques provinces d’Espagne, les -ecclésiastiques: du limousin <i>Mosén</i>, monsieur—Francisco. C’était un -frère de son aïeule paternelle. Doué d’une force herculéenne et d’un -caractère violent, cet oint du Seigneur n’hésita pas, lors de la -première guerre carliste, de 1833 à 1839, à s’enrôler dans les rangs des -partisans de la monarchie absolue, comme, aussi bien, beaucoup de ses -congénères du clergé séculier et régulier. Grand ami du fameux Ramón -Cabrera, il commanda un bataillon aux ordres de ce terrible -<i>guerrillero</i>, qui, lui-même, était un ex-séminariste. D’ailleurs, toute -la famille paternelle du futur agitateur républicain se distinguait par -son zèle carliste. Mais l’oncle curé, qui avait été un grand chasseur -devant l’Eternel, fut d’un secours particulier, durant les sept années -que dura la lutte en faveur du frère de Ferdinand VII, aux carlistes -d’Aragon. Sa connaissance exacte du terrain lui permettait d’échapper -aux poursuites des <i>cristinos</i>—ainsi appelait-on les partisans de la -reine régente, <i>doña</i> Cristina—et de leur tendre plus d’une meurtrière -embuscade. Son nom est resté populaire en Aragon et le souvenir de ses -exploits laissa dans la mémoire du jeune<span class="pagenum"><a name="page_026" id="page_026"></a>{26}</span> Blasco Ibáñez une trace -profonde, car il le connut enfant, alors que <i>Mosén</i> Francisco, cuivré -comme un Marocain, aux mains semblables aux griffes d’un ours des -<i>sierras</i>, à l’allure toujours martiale malgré l’âge avancé, le berçait, -bon géant en soutane, sur ses genoux. On n’a pas de peine à en retrouver -les traces dans ce <i>pare Miquèl</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, <i>cura de escopeta</i> plus encore que -de <i>misa y olla</i>, toujours prêt à casser son fusil de chasse—sa -houlette à lui!—sur le dos de son misérable troupeau, dans <i>Cañas y -Barro</i>. Et il réapparaîtra à six ans de là, dans <i>La Catedral</i>, sous -l’aspect de cet archevêque désinvolte, Don Sebastián, qui, lors de la -Fête-Dieu à Tolède, surgit dans le cloître haut, en tournée -d’inspection, s’appuyant sur sa canne de commandement—le <i>bastón de -mando</i>, insigne, en Espagne, du commandement militaire—encore droit, en -dépit de l’âge, et avec un certain air martial malgré -l’obésité,—terrible gros homme qui mène avec ses chanoines la plus -sourde des guerres et vit crânement avec sa fille dans le palais au -rez-de-chaussée duquel est, bizarrement, installée la <i>Bibliothèque</i> de -la Province. C’est lui encore que nous retrouvons, l’an d’après, dans -<i>El Intruso</i>, devenu un Don Facundo, qui transporte sur ses robustes -épaules les morts de Gallarta en rugissant le thrène liturgique:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Qui dormiunt in terræ pulvere evigilabunt...<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Et c’est lui, enfin, qui, en 1909, dans le roman baléare<span class="pagenum"><a name="page_027" id="page_027"></a>{27}</span> <i>Los Muertos -Mandan</i>, traîne, demi-guerrier, demi-prêtre, ses éperons de Commandeur -de Malte, sous le nom de Priamo Febrer... Mais, pour finir cette -évocation, je traduirai encore M. Zamacois: «Sans doute, l’écrivain qui -a tant bataillé comme fougueux paladin de la liberté et de la -république, se souvient-il avec sympathie de <i>Mosén</i> Francisco, -défenseur fanatique de l’absolutisme. Comment? Peut-être que -l’intransigeance de cet hercule en soutane, qui sacrifia tant de fois sa -tranquillité et si souvent exposa sa vie pour un idéal, a conservé, aux -yeux du romancier, cette beauté grâce à laquelle son indulgence divine -d’artiste comprend le <i>guerrillero</i> et lui serre les mains...»</p> - -<p>Les parents de Blasco Ibáñez n’étaient ni pauvres ni riches. Ils -appartenaient à la classe moyenne, à cette petite bourgeoisie espagnole -dont toutes les aspirations semblent se résumer en l’amour de la -tranquillité et qui a à peine su s’assurer de modestes rentes, qu’on la -voit promptement abandonner les affaires et savourer les délices d’une -honorabilité consciente, dans la médiocrité d’une vie qui rappelle celle -de nos artisans à l’aise et que caractérise une beaucoup plus totale -limitation des horizons intellectuels. Durant son enfance, Blasco Ibáñez -fut fils unique, sa sœur n’étant née que lorsque, adolescent, il -commençait à vaquer à ses goûts littéraires. Cette période de sa vie eût -permis à l’observateur d’anticiper sur l’avenir et de deviner l’homme -dans le <i>niño</i> tumultueux, plus passionné pour les jeux d’agilité et de -vaillance que pour les tristes exercices de routine mnémotechnique en -quoi se résume, au delà des Pyrénées, tout l’enseignement de la -jeunesse. Mais il arrivait que le petit diable renonçât soudain à -l’agitation de ses camarades de lutte pour, durant des mois et des<span class="pagenum"><a name="page_028" id="page_028"></a>{28}</span> -mois, se plonger dans de capricieuses lectures, entrecoupées de longues -pauses de mélancolique tristesse, en apparence sans objet. Plus tard, -une fois à l’<i>Instituto</i>—nom par lequel on désigne, là-bas, le -lycée—et à l’Université, il continua d’être l’enfant indocile et -intelligent des premières années, réfractaire à toute méthode comme à -toute discipline et doué, cependant, d’une prodigieuse facilité pour -apprendre. Il semble qu’il y avait en son tempérament un excès de -vigueur, un débordement désordonné d’activité, qui l’obligeaient à -s’agiter dans une perpétuelle rébellion.</p> - -<p>Il voulut être marin. Le cas s’était présenté déjà, trente-cinq ans plus -tôt, avec le sentimental poète G.-A. Bécquer, de Séville. Mais si -celui-ci avait dû renoncer à la carrière de pilote par ce que l’école de -San Telmo avait été supprimée un an après qu’il y était entré, Blasco -Ibáñez, lui, se vit contraint d’abandonner son beau rêve, qu’il -caressait en dépit de l’opposition maternelle—qu’effrayaient les périls -nautiques—par suite de sa complète inaptitude aux mathémathiques. La -table des logarithmes, la trigonométrie sont encore aujourd’hui des -monstres effroyables dont le nom seul lui inspire un effroi tremblant. -L’algèbre lui ayant fermé la porte des mers—du moins provisoirement—, -il songea à correspondre aux vœux de sa famille en choisissant -quelque autre carrière libérale. Mais quelle pouvait-elle être, sinon -celle d’avocat? «<i>Todo Español</i>, dit un adage courant, <i>es abogado, -mientras no pruebe lo contrario</i>»<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. Chez nos voisins -transpyrénaïques, comme chez nous, naguère, le journalisme, le métier -d’avocat semble conduire<span class="pagenum"><a name="page_029" id="page_029"></a>{29}</span> à tout, à condition qu’on en sorte à temps. -Mais a-t-on besoin, au fait, d’en sortir, si les trois quarts des -avocats espagnols—<i>abogadillos</i> plutôt qu’<i>abogados</i>—n’ont jamais eu -l’occasion d’exercer? J’ai connu en Espagne plus d’un honnête mendiant -qui était avocat, exactement comme D. Antonio Maura. En somme, -quiconque, au-delà des Pyrénées, désire avoir une profession pour ne la -pratiquer jamais, se fait avocat. Ce titre représente un honneur, pour -des parents désireux de voir leur rejeton monter d’un échelon sur -l’échelle sociale. Et c’est ainsi que Blasco Ibáñez, pour ne point -chagriner les siens, prit, lui aussi, le rang d’avocat, pour l’oublier -aussitôt qu’il l’eut obtenu.</p> - -<p>Mauvais élève, il avait été, naturellement, mauvais étudiant. Il m’a -avoué qu’il ne pénétrait à l’Université de Valence—dans la cour de -laquelle une statue de Luis Vives rappelle à propos, au touriste, que ce -grand humaniste du XVI<sup>ème</sup> siècle et ami d’Erasme naquit en cette -ville, l’année même où Ferdinand et Isabelle conquéraient Grenade et où -Colomb, croyant trouver les Indes par la route d’Occident, découvrait le -Nouveau Monde—qu’aux jours de tumulte, pour exciter ses camarades à la -rébellion et que les appariteurs le désignaient par la périphrase de: -«<i>pájaro anunciador de la tempestad</i>»<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>. Dans les périodes -d’accalmie—les étudiants espagnols travaillant par intervalles—il -fuyait les salles de cours, s’en allait ramer au port ou s’étendait -simplement sous les roseliers de la <i>Huerta</i>, pour y rêver à l’aise. -Quant aux terribles «<i>libros de texto</i>»—sorte de guide-ânes scolaires, -indispensables dans les cours espagnols et qui, source copieuse de -revenus pour les professeurs, sont une<span class="pagenum"><a name="page_030" id="page_030"></a>{30}</span> des plaies de l’enseignement -public en ce pays—il les vendait pour acheter des romans. Ses -professeurs ne le voyaient que sur la fin de l’année académique, quand -le vagabond, dans un effort héroïque de volonté, compensait, en quelques -semaines d’application forcenée, la paresse délicieuse de longs mois de -liberté et arrivait, par des prodiges d’habilité mnémotechnique, à subir -avec succès un examen dont il lui avait suffi, pour avoir raison de la -routine d’un enseignement inerte, de s’assimiler superficiellement les -matières. Gavage provisoire dont on devine les fruits, mais qui -suffisait, amplement, aux ambitions du jeune homme.</p> - -<p>A seize ans, quand Blasco Ibáñez en était à sa seconde année de droit, -il crut devoir se libérer, par une fugue à Madrid, de cette absurde -existence de contraintes à demi supportées, de libertés à demi avouées. -Il avait son idée. Il voulait ne devoir qu’à lui-même son existence et -gagner sa vie comme écrivain. Il fit le voyage dans un wagon de -troisième, avec, pour tout bagage, la classique cape et une liasse de -feuilles de papier écrites au crayon. C’était le manuscrit d’un grand -roman historique, pour lequel il se faisait fort de trouver un Mécène, -sous les espèces et apparences d’un riche éditeur de la capitale des -Espagnes. A cette époque—nous sommes en 1882—régnait encore le père du -monarque actuel, lequel, répondant aux prénoms de Francisco de Asís, -Fernando Pío, Juan María, Gregorio Pelayo, portait le titre d’Alphonse -XII. Marié en 1879, en secondes noces, avec la princesse autrichienne -Marie-Christine, il avait su exercer, dans un pays en proie aux -<i>pronunciamientos</i> militaires, une action relativement réparatrice, -organisant le régime parlementaire et instituant les deux grands partis -qui allaient alterner un pouvoir: le conservateur<span class="pagenum"><a name="page_031" id="page_031"></a>{31}</span> avec Cánovas, et le -libéral avec Sagasta. A cette époque, la littérature nationale oscillait -encore entre un romantisme atténué et un timide réalisme, avec une -tendance de plus en plus marquée vers l’observation précise et -l’écriture simplifiée, allégée du fatras qui alourdissait les proses et -les vers des épigones romantiques. Mais, de cela, le jeune fugitif de -Valence n’avait cure. Tel Diogène cherchant en plein jour, une lanterne -allumée à la main, un homme dans les rues d’Alexandrie, Blasco Ibáñez -parcourait la <i>Corte</i> en quête de l’introuvable éditeur. Je l’ai entendu -dépeindre avec une éloquente ironie la mine stupéfiée et scandalisée de -ces marchands de livres madrilènes, lorsque, ayant franchi le seuil de -leurs antres archaïques, il se résolvait à leur proposer le marché qui -eût mis un terme à sa navrante misère d’enfant abandonné. «<i>¡Qué -tiempos!</i>», s’écriaient ces vautours rapaces autant qu’avares. «<i>¡Qué -juventud tan atrevida! ¿Y desde cuándo escriben los mocosos -novelas?</i>»<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>. C’est alors que Blasco Ibáñez connut la triste gloire de -devenir secrétaire du célèbre D. Manuel Fernández y González. Il avait -trouvé asile dans un taudis appartenant à une masure en ruines datant du -XVII<sup>e</sup> siècle, sise dans la rue de Ségovie, tout près de ce pont qui -la traverse à 23 mètres de hauteur, que le peuple appelle <i>El Viaducto</i>, -et d’où tant d’épaves de la vie de Madrid ont fait et font encore le -grand saut dans l’inconnu. Sa patronne, pauvre tenancière de garni à -l’usage d’une bohême dont l’impécuniosité était le moindre vice, -appliquait à sa clientèle un tarif si bas, qu’elle se voyait -contrainte—tellement les paiements, malgré<span class="pagenum"><a name="page_032" id="page_032"></a>{32}</span> le bon marché de ses prix, -se faisaient attendre—à pratiquer à son égard une subtile -prestidigitation, en vertu de laquelle un œuf se transformait en deux -œufs et un <i>beefsteak</i> en une demi-douzaine de <i>beefsteaks</i>! C’était -<i>la novela picaresca</i> du XVII<sup>e</sup> siècle revécue sur la fin du XIX<sup>e</sup> -et il faudrait la plume de Quevedo pour esquisser dignement le tableau -d’une certaine nuit de Noël, où Blasco Ibáñez, par le froid glacial de -ce haut plateau de Castille et dans un Madrid poudré à frimas par une -neige qui tombait en rafales, s’amusa divinement, avec ses compagnons -d’infortune. Seulement, ni les uns ni les autres ne rabattirent jamais, -ce soir-là, dans les cafés où ils entrèrent, cette partie de la cape qui -sert à couvrir le bas du visage et que l’on nomme <i>embozo</i>. De quoi -avaient donc peur ces personnages de mélodrame? Simplement de montrer -leur nudité pitoyable. Ils étaient en manches de chemises. Pour pouvoir, -comme les heureux de ce monde, goûter quelque joie en cette nuit -consacrée, ils avaient héroïquement mis leurs vestes en gage. Comme -quoi, selon un vieux proverbe de là-bas, «<i>la capa todo lo tapa</i>»<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> - -<p>Il serait frivole de vouloir présenter à quiconque possède la moindre -teinture de littérature espagnole le curieux romancier que fut D. Manuel -Fernández y González. Né à Séville en 1821, poète et dramaturge, cet -esprit doué d’une rare puissance d’invention, d’un don attachant de -conter, avait abusé de son talent et, sacrifiant tout à l’action et ne -cherchant qu’à produire de l’effet, n’avait été, même à sa bonne -époque—celle où, de 1860 à 1869, la<span class="pagenum"><a name="page_033" id="page_033"></a>{33}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_005_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_005_sml.jpg" width="450" height="275" alt="MANIFESTATION POPULAIRE EN L’HONNEUR DE BLASCO IBÁÑEZ, -DEVANT LA RÉDACTION DE «EL PUEBLO»" /></a> -<br /> -<span class="caption">MANIFESTATION POPULAIRE EN L’HONNEUR DE BLASCO IBÁÑEZ, -DEVANT LA RÉDACTION DE «EL PUEBLO»</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_006_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_006_sml.jpg" width="450" height="269" alt="FÊTE EN L’HONNEUR DE BLASCO IBÁÑEZ A MADRID - -Sur la scène figure la typique barraca de la Huerta valencienne. A -droite, quelques-unes des danseuses valenciennes qui concoururent à la -cérémonie. Au centre Blasco, ayant à sa droite Pérez Galdós. Dans le -groupe, le peintre Sorolla, le musicien Chapí, le sculpteur Benlliure, -les écrivains Mariano de Cavia, López Silva et autres." /></a> -<br /> -<span class="caption">FÊTE EN L’HONNEUR DE BLASCO IBÁÑEZ A MADRID -<br /> -Sur la scène figure la typique barraca de la Huerta valencienne. A -droite, quelques-unes des danseuses valenciennes qui concoururent à la -cérémonie. Au centre Blasco, ayant à sa droite Pérez Galdós. Dans le -groupe, le peintre Sorolla, le musicien Chapí, le sculpteur Benlliure, -les écrivains Mariano de Cavia, López Silva et autres.</span> -</div> - -<p class="nind">maison parisienne Rosa y Bouret éditait plusieurs de ses romans en -espagnol et où Ch. Yriarte mettait en notre langue sa <i>Dama de Noche</i> -(<i>La Dame de Nuit</i>, 1864, 2 vol.)—qu’un adroit feuilletoniste, quelque -chose comme le Ponson du Terrail de son pays, alors qu’il eût pu en -devenir le Walter Scott. On a dit plaisamment que l’Espagne lui doit une -statue, au pied de laquelle il faudrait brûler ses œuvres. De -celles-ci, cependant, beaucoup continuent à être lues et des romans -historiques comme <i>El Cocinero de Su Majestad</i>, <i>Martín Gil</i>, <i>Los -Monfíes de las Alpujarras</i>, ou encore <i>Men Rodríguez de Sanabria</i>—qui -remonte à 1853—rivalisent avantageusement avec les productions les -meilleures de notre Dumas, sauf cette différence, tout à l’honneur de -l’Espagnol, qu’en écrivant à la fois trois ou quatre romans différents, -il n’exploita jamais les plumes de collaborateurs et n’eut pas à signer -de son nom les œuvres d’un Auguste Maquet. Quand le jeune Blasco -Ibáñez connut Fernández y González, celui-ci,—il mourut à Madrid en -Janvier 1888—épuisé et à demi aveugle, n’était plus que l’ombre de -lui-même. Il s’obstinait cependant à produire, dictant avec fatigue de -pénibles élucubrations, fruits séniles d’une veine irrémédiablement -paralysée. La nuit venue, il se trouvait, avec son secrétaire, au -populaire <i>Café de Zaragoza</i>, Place Antón Martín, et, au milieu d’une -clientèle de toreros, de filles en châles—les <i>chulas de mantón</i>, -descendantes bâtardes des <i>majas</i> de Goya—et d’ouvriers qui parlaient -politique, y soupait d’un <i>beefsteak</i> copieusement additionné de pommes -de terre, seul repas sérieux du jeune Blasco, et hélas! seul paiement, -aussi, qu’en échange de ses bons offices pût lui offrir le vieillard. Ce -frugal repas achevé, les deux hommes descendaient par les rues -tapageuses des <i>barrios<span class="pagenum"><a name="page_034" id="page_034"></a>{34}</span> bajos</i><a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> jusqu’à l’humble demeure du -romancier, non sans que celui-ci ne fît de fréquentes stations en route, -dans des bars où il prenait diverses rasades d’eau-de-vie anisée, à la -mode du pays. Puis commençait, jusqu’à l’aube, la monotone besogne de -dictée et d’écriture, entrecoupée de quelques légers sommes de Fernández -y González, pendant lesquels Blasco, entraîné par l’intérêt de la -narration et déjà brûlant du feu sacré, continuait la rédaction du -récit. A son réveil, le vieux romancier, en dépit d’un orgueil presque -puéril, se faisait lire l’improvisation du secrétaire et, se renversant -dans son fauteuil de cuir, articulait, sur un ton cavalier, ce jugement: -«<i>¡No está mal! La verdad es, muchacho, que tienes un poquito de talento -para estas cosas...</i>»<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>. Ainsi furent composés plusieurs livres, -Fernández étant contraint de produire sans relâche, pour vivre. La -meilleure de ces œuvres bâclées, où l’on retrouverait aisément -quelque chose de la future manière de <i>Sangre y Arena</i>, me semble un -roman de toreros et de petites maîtresses: <i>El mocito de la -Fuentecilla</i>, qui a les prétentions d’être un tableau de mœurs -madrilènes au commencement du XIX<sup>e</sup> siècle, dont certaines pages sont -brossées avec les tons chauds et pittoresques du peintre des <i>majos</i> et -des <i>majas</i>, des <i>manolos</i> et des <i>manolas</i>, l’Aragonais Francisco Goya -y Lucientes. Mais il est tout à fait absurde de présenter—comme l’a -fait M. J. Fitzmaurice-Kelly dans la dernière édition française de sa -<i>Littérature Espagnole</i>—Blasco Ibáñez comme «ancien secrétaire du -romancier Fernández<span class="pagenum"><a name="page_035" id="page_035"></a>{35}</span> y González» sans plus de précisions, car l’on voit, -par ce qui précède, combien accidentel et, en somme, insignifiant fut -cet épisode d’une vie par ailleurs si riche en incidents.</p> - -<p>L’escapade à Madrid n’était pas sans précédents dans l’histoire -littéraire d’Espagne au XIX<sup>e</sup> siècle. Un auteur qui compte comme -romancier et poète, P.-A. de Alarcón, né à Guadix en 1833, n’avait-il -pas déjà fui de sa cité natale pour, après divers avatars à Cadix et à -Grenade, venir chercher fortune à Madrid, en y combattant, en 1854, dans -son journal <i>El Látigo</i>, le régime de la fille de Ferdinand VII, -Isabelle II, qui fut, en réalité, le régime de Narváez et d’O’Donnell? -Mais, entre ce «chevalier errant de la Révolution et soldat du -scandale»—comme il s’appellera plus tard, lorsque, ayant abdiqué -l’idéal de sa jeunesse, il sera devenu l’homme de confiance de la -monarchie—et Blasco Ibáñez, il n’y a de commun que la fugace analogie -d’une aventure pittoresque et celle de Blasco devait, aussi bien, être -de plus courte durée. Un jour où il y pensait le moins, elle prit fin, -brusquement. Notre adolescent, lorsqu’il n’était pas occupé avec -Fernández y González,—c’est-à-dire une bonne partie du jour, du jour de -Madrid, qui commence fort tard,—employait son temps à errer à travers -les rues, «parlant», nous révèle Zamacois, «avec les pauvres femmes qui -exhibent leur beauté sur les trottoirs. Celles-ci, séduites par sa -jeunesse ainsi que par sa chevelure bouclée, le recherchaient avec la -générosité la plus désintéressée». Ces bonnes fortunes alternaient avec -une propagande politique affectant la forme de discours de tribun dans -les meetings de quartiers ouvriers, où des mains calleuses de -cordonniers, de maçons, de charpentiers et autres artisans -applaudissaient frénétiquement l’éloquence<span class="pagenum"><a name="page_036" id="page_036"></a>{36}</span> fougueuse de -l’<i>estudiantito</i><a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. A l’issue d’une de ces réunions, où son triomphe -avait été particulièrement vif, il retournait à son humble logis en -compagnie d’une petite escorte de jeunes travailleurs manuels, lorsque, -arrivé à la porte de la maison de la rue de Ségovie, deux policiers lui -en barrèrent le seuil avec un: «<i>Queda usted detenido</i>»<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> - -<p>Ils l’emmenèrent, non pas au commissariat de police du quartier, mais à -la Direction Générale de Police. Allait-on, déjà, le traiter en -agitateur politique? Mais il était à peine introduit dans le bureau du -Directeur qu’une femme, en proie à une agitation extrême qu’elle -s’efforçait, sans résultat apparent, d’étouffer, se précipitait, les -bras ouverts, sur le coupable et le couvrait de ses baisers et de ses -larmes. C’était sa mère, qui, fatiguée d’une vaine attente, était venue -elle-même arracher l’Enfant Prodigue aux séductions et aux pièges de la -<i>Villa y Corte</i> et, ne sachant comment découvrir son adresse, s’était -adressée aux sbires de la capitale qui, eux, n’avaient point eu de peine -à identifier le fugitif. En compagnie de sa mère, Blasco Ibáñez repartit -donc pour Valence, où s’achevèrent ses études de droit dans les -conditions mentionnées plus haut. Mais ce stage à Madrid avait été pour -lui le baptême du feu et il en sortait armé pour la lutte de -protestation républicaine et d’agitation politique contre le -gouvernement. Il ne tarda pas à se trouver, de la sorte, mêlé à des -conspirations sérieuses, dont les auteurs, hommes mûrs et expérimentés, -ne parlaient rien moins que de soulèvements militaires, de barricades, -d’émeutes, etc.<span class="pagenum"><a name="page_037" id="page_037"></a>{37}</span> Grâce à son jeune âge, il était employé par eux comme -émissaire échappant aux soupçons et, bien souvent, il fut ainsi chargé -de transmettre aux organisations affiliées des documents -révolutionnaires, ou de procéder au transfert et à l’installation de -dépôts d’armes. Plus d’une fois aussi, dans ces missions délicates, il -se coudoyait avec quelques-uns des graves professeurs qui, le matin -même, avaient, à l’Université où il eût dû être, disserté gravement, -devant un auditoire de futurs fonctionnaires monarchistes, des droits et -prérogatives de la Couronne.</p> - -<p>Cette étrange existence connaissait cependant des heures de trêve, -consacrées au démon d’écrire. Mais de telles proses n’avaient rien de -littéraire, conditionnées qu’elles étaient par une fin de propagande -politique. Ce Don Quichotte de la République n’avait alors pour Dulcinée -que la farouche maîtresse de Danton et les livres de chevalerie qui lui -avaient tourné la tête s’appelaient Mignet, Michelet, Lamartine, et -autres moindres historiens de notre Révolution. Comme le héros de la -Manche, il entendait vivre son rêve. «Je me couchais, m’a-t-il avoué, -avec les <i>Girondins</i> de Lamartine; je déjeunais de Louis Blanc et un -tome complet de Michelet constituait mon repas principal. Le cycle de -mes jours était tracé. Je serais le Danton de l’Espagne, puis je -mourrais...» Je disais tout à l’heure que les proses de Blasco Ibáñez -n’avaient rien de littéraire. Les vers qu’il composa à cette période de -son existence l’étaient-ils davantage? Car il importe de marquer qu’il -rimait alors pour la République. Et rien ne s’oppose à ce que soit -admise l’hypothèse qu’à travers ces rimes passait un souffle d’ardente -sincérité, qui en conditionnait la relative beauté. D’autres vers, que -Blasco Ibáñez consacra, avant d’avoir<span class="pagenum"><a name="page_038" id="page_038"></a>{38}</span> atteint vingt ans, à des Philis -moins irréelles que la Déité de la future République d’Ibérie, je ne -saurais rien relater ici, si ce n’est qu’ils furent nombreux et qu’ils -sont religieusement couverts par le voile profond du mystère, de ce -mystère que l’auteur a toujours gardé sur sa vie sentimentale et ses -aventures passionnelles. Il n’est certes pas de ceux qui accommodent les -cœurs brisés à la sauce passe-partout de la fiction romanesque et ses -propres amours ne lui ont jamais servi à pimenter sa littérature. Si, -dans quelques-uns de ses romans, il se dégage, encore que rarement, -comme un relent affaibli de personnelles expériences, l’on peut être sûr -que ces pages autobiographiques s’y sont glissées par une sorte de -mouvement réflexe et contre la volonté de l’auteur. Mais, pour en -revenir à ses vers d’amour, s’il n’en a rien gardé, je sais, moi, que -quelques-unes des femmes qui les ont reçus, et qui vivent encore, -quelque part, en Espagne, les ont conservés et les relisent parfois, -avec une muette extase, dans le silence des lourds étés, alors que, -devenues épouses vertueuses et matrones procréatrices à la fécondité -généreuse, elles évoquent, du fond de leurs souvenirs de jeunes filles, -les cours passionnées de l’étudiant «<i>calavera</i>»<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a> de Valence. -Laissons, cependant, cette délicate matière et tenons-nous en aux vers à -la République...</p> - -<p>De ceux-ci, il est un sonnet qui mérite une mention à part. L’histoire -du sonnet abonde en bizarreries originales, relatées par L. de Veyrières -dans sa <i>Monographie du Sonnet</i>, publiée en 1869-1870. J’ai, dans -<i>América Latina</i> de Juin 1920<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, narré<span class="pagenum"><a name="page_039" id="page_039"></a>{39}</span> comment le grand poète -nicaraguéen Rubén Darío avait, en 1896, composé en collaboration, en -quatorze minutes, un merveilleux sonnet à la gloire de Rome. Mais -personne n’a songé encore à exhumer des colonnes du journal républicain -où ils furent publiés avant que leur auteur eût atteint ses dix-huit -printemps, les quatorze vers où Blasco Ibáñez suppliait le peuple de se -lever contre la monarchie, non pas seulement d’Espagne, mais de l’Europe -entière, et de couper la tête aux «tyrans», en commençant par celui de -son pays. Toujours est-il que l’<i>Audiencia Criminal</i> de Valence, en -condamnant Blasco Ibáñez—étudiant encore imberbe—à six mois de -<i>carcere duro</i>, pour, aussitôt, par égards pour sa tendre jeunesse, lui -appliquer la clause du sursis, s’est couverte de ce ridicule spécial -dont les Annales de la Thémis espagnole offrent tant d’exemples. Et l’on -avouera qu’en tout cas, cette conception de la critique des vers n’était -guère propre à encourager Blasco dans la carrière de Tyrtée et que mieux -valait encore pour «une Philis en l’air faire le langoureux».<span class="pagenum"><a name="page_040" id="page_040"></a>{40}</span></p> - -<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2> - -<div class="blockquot"><p>Le révolutionnaire.—Il émigre à Paris.—«Le grand homme numéro -52.»—Vie joyeuse et batailleuse au Quartier Latin.—Le journal <i>El -Pueblo</i>.—Enorme labeur de journaliste.—Poursuites judiciaires et -emprisonnement.—Fuite en Italie et composition de <i>En el País del -Arte</i>.—Condamnation au bagne par le Conseil de guerre de la 3<sup>e</sup> -Région Militaire.—Du <i>Presidio</i> à la Chambre des Députés.—Triple -besogne de député, conspirateur et romancier.—Ses désillusions -politiques et son romantisme républicain.</p></div> - -<p>A dix-neuf ans, Blasco Ibáñez, ayant quitté l’Université avec son titre -d’avocat, ne vécut plus que pour la cause républicaine. Mais ici, il -importe de dire quelques mots sur l’état du parti républicain entre 1880 -et 1890 en Espagne. Actuellement, il existe en ce pays un grand parti -socialiste, moins nombreux cependant et moins fortement organisé que le -parti «syndicaliste», que mènent les anarchistes. A l’époque où Blasco -Ibáñez se lança dans l’arène du radicalisme, ces deux partis existaient -déjà, certes, mais à l’état embryonnaire et ne disposaient encore que de -groupements ouvriers restreints. La grande masse populaire était -englobée dans le parti républicain, lequel, d’ailleurs, était loin -d’être uni, tiraillé qu’il se trouvait dans des directions opposées et -si, un instant, la concorde semblait s’y être faite, cette trêve ne -servait qu’à<span class="pagenum"><a name="page_041" id="page_041"></a>{41}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_007_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_007_sml.jpg" width="450" height="269" alt="APRÈS LE BANQUET EN L’HONNEUR DE BLASCO - -Au centre sont assis Pérez Galdós et Blasco Ibáñez. Derrière eux, en -chapeaux mous, Benlliure et Sorolla" /></a> -<br /> -<span class="caption">APRÈS LE BANQUET EN L’HONNEUR DE BLASCO -<br /> -Au centre sont assis Pérez Galdós et Blasco Ibáñez. Derrière eux, en -chapeaux mous, Benlliure et Sorolla</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_008_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_008_sml.jpg" width="450" height="270" alt="PORTRAIT DE BLASCO IBÁÑEZ PAR J. FILLOL 1900. - -Le romancier, en déshabillé de marin, écrit dans un chalet de la plage -de Valence, où il passait des saisons avant que fût construite la -Malvarrosa" /></a> -<br /> -<span class="caption">PORTRAIT DE BLASCO IBÁÑEZ PAR J. FILLOL 1900. - -Le romancier, en déshabillé de marin, écrit dans un chalet de la plage -de Valence, où il passait des saisons avant que fût construite la -Malvarrosa</span> -</div> - -<p class="nind">un recommencement de plus ardentes hostilités intestines. On rencontre, -dans les curieux pamphlets d’un agitateur radical—auteur aussi d’une -petite plaquette sur Blasco Ibáñez, où beaucoup de parti pris sectaire -obscurcit la réalité—, Ernesto Bark, de tendancieuses notations sur ces -divisions républicaines d’alors et le sociologue aura un jour à -rechercher, dans ces publications de l’écrivain auquel Pi y Margall -aurait, à l’en croire, dédié en 1881 ses <i>Nacionalidades</i><a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, certains -détails introuvables ailleurs. Etre républicain, en ces temps de la -régence de Marie-Christine, signifiait, de façon d’ailleurs confuse, -adhérer à un anti-cléricalisme extrêmement élastique et patronner des -réformes sociales d’autant plus libéralement prônées qu’elles étaient -pratiquement irréalisables. Et c’est sans doute la désillusion que causa -aux masses l’échec fatal de ce chimérique programme qui les fit se jeter -à corps perdu dans les rangs des deux partis, le socialiste et -l’anarchiste, qui avaient su, du moins, limiter leurs ambitions à un -pratique terre à terre et concentrer leurs efforts dans la conquête d’un -idéal purement matériel.</p> - -<p>Blasco Ibáñez tenait pour une République fédéraliste, à l’exemple de -celle des Etats-Unis d’Amérique. Son maître et son chef était ce Pi y -Margall que je viens de nommer, écrivain d’ailleurs notable à divers -points de vue et qui a laissé, en particulier, d’importantes études sur -l’histoire de l’Amérique et sur le Moyen-Age. Né à Barcelone en 1824,<span class="pagenum"><a name="page_042" id="page_042"></a>{42}</span> -il fut, avec Figueras, Salmerón, Castelar et Serrano, l’un des chefs de -l’éphémère République Espagnole qui dura du 11 Février 1873 au 29 -Décembre 1874—jour où le <i>pronunciamiento</i> de Martínez Campos mit sur -le trône le fils d’Isabelle II, Alphonse XII—, et est mort à Madrid, le -29 Novembre 1901, entouré de l’estime universelle. L’armée espagnole, -dont les officiers sont aujourd’hui le plus ferme appui de la Royauté, -comptait alors dans ses rangs de nombreux chefs républicains, formant -une association révolutionnaire affiliée à d’autres groupements civils -et Blasco Ibáñez, qui appartenait à l’un de ces derniers, fut mêlé à -diverses tentatives de rébellion, que la vigilance des autorités -monarchiques fit échouer, au dernier moment. C’est à la suite d’un essai -de ce genre, en 1889, à Valence, qu’il se vit contraint, pour sauver sa -liberté, de fuir à Paris, où il devait rester un an et demi. -D’antérieurs soulèvements avaient jeté dans la capitale française une -émigration considérable d’officiers et de journalistes républicains et -le chef des activistes du parti, le Castillan D. Manuel Ruiz Zorrilla, -né à Osma en 1834, mort à Burgos en 1895, réunissait autour de lui, dans -son appartement d’une des avenues proches de l’Arc de Triomphe, la fine -fleur de ces conspirateurs malheureux. Blasco s’était installé sur la -montagne Sainte-Geneviève et vivait assez à l’écart de ces émigrés -politiques. Il occupait une chambre dans un hôtel qui existe toujours, -l’<i>Hôtel des Grands Hommes</i> et qui regarde l’aile droite du Panthéon, au -Nº 9 de la Place de même nom, hôtel dont presque tous les hôtes étaient -des étudiants ou des étrangers, que l’ignorance, ou la bizarrerie de -leurs noms faisait désigner par les numéros de la pièce par eux occupée. -Blasco, qui avait la chambre Nº 52, était donc,<span class="pagenum"><a name="page_043" id="page_043"></a>{43}</span> comme il aime -plaisamment à le rappeler, «le grand homme Nº 52».</p> - -<p>Un de ses traducteurs français—le seul qui se soit donné la peine de -lui consacrer une très courte notice en notre langue—M. F. Ménétrier, a -prétendu, à ce propos, et à deux reprises—en Mars 1910, au Nº 2 des -<i>Mille Nouvelles Nouvelles</i>, p. 54, puis en 1911, en tête de sa -traduction de <i>Entre Naranjos</i>—que Blasco Ibáñez était resté plusieurs -années en France, lui attribuant la composition, à Paris, d’œuvres -écrites en réalité à son retour en Espagne<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>. Son séjour dura -exactement le temps que j’ai dit plus haut et le seul et unique ouvrage -qu’il y composa fut cette <i>Historia de la Revolución Española</i>, que le -prêtre D. Julio Cejador cite, dans la très confuse bibliographie des -œuvres de Blasco qu’il a mise en 1918 à la suite de son article sur -l’écrivain au t. IX de sa verbeuse et partiale <i>Historia de la lengua y -literatura castellana</i>, comme ayant paru à Barcelone en 1894 en 3 -volumes. C’est une œuvre destinée au peuple, qui avait été rédigée -sur la demande d’un éditeur catalan et qui fut publiée par fascicules. -Il ne faudrait d’ailleurs pas juger, par cette production de -circonstance, de la nature des occupations de Blasco à Paris. En vérité, -l’étude l’absorbait au point de lui faire oublier la politique. -Précédemment, alors qu’il s’était jeté à corps perdu dans les agitations -de son parti, il avait écrit trois romans et de nombreux contes. Par une -curieuse anomalie, ce révolutionnaire, qui aspirait à la disparition -d’un passé mort et d’institutions momifiées, ne savait,<span class="pagenum"><a name="page_044" id="page_044"></a>{44}</span> pour ses -œuvres d’imagination, que puiser dans les âges révolus. Ses romans -étaient historiques; ses contes, des légendes dont le décor fantastique -et les sombres personnages étaient empruntés au Moyen Age. Ses travaux -de débutant virent le jour dans des publications illustrées de Madrid et -de Barcelone et ont même trouvé un éditeur pour les réunir en volumes. -Mais leur auteur s’est toujours refusé à en autoriser la réimpression. -Je respecterai donc sa pudeur à l’endroit de ces fils premiers-nés de sa -verve de créateur et passerai outre, moi aussi.</p> - -<p>Peu avant son départ pour Paris, à vingt-deux ans, il avait achevé ses -deux premiers romans d’ambiance moderne: <i>El Adiós de Schubert</i> et la -<i>Señorita Norma</i>. Ce sont des œuvres de peu d’étendue, qui -produisirent quelque sensation dans le public et furent cause que, pour -la première fois, des critiques daignèrent s’occuper du romancier Blasco -Ibáñez. Celui-ci ne les en a pas moins condamnées à l’oubli, comme tout -le fatras de ses romans historiques, et s’est toujours opposé également -à ce qu’elles fussent rééditées. A Paris, l’on a vu qu’il écrivait peu, -bien qu’il y lût beaucoup. Il était dans cette situation psychologique -spéciale d’un être qui, prévoyant obscurément que de grandes choses lui -étaient réservées, profitait tacitement de cette courte trêve du Destin -pour se préparer à vivre. La plénitude de son exubérante jeunesse, -l’ardeur physique de son tempérament viril le rendaient doublement -heureux, en ce Quartier Latin de la bonne époque, débordant de joyeuse -sève française, aux amours faciles, à l’existence matérielle aisée. Sa -famille lui assurait trois cents francs chaque mois: une petite fortune -en ces jours lointains! Les correspondances qu’il envoyait à divers -journaux espagnols ajoutaient une centaine de<span class="pagenum"><a name="page_045" id="page_045"></a>{45}</span> francs à la manne -familiale. Que fallait-il de plus pour apparaître, aux yeux des -faméliques bohêmes de l’<i>Hôtel des Grands Hommes</i>, nimbé de l’auréole -d’un satrape? C’était, surtout aux premiers jours du mois, une bombance -entre camarades, dont Blasco supportait généreusement tous les frais et -comme, alors, il se croyait obligé, à titre d’Espagnol, de ne pas -démentir la légende du Don Quichotte fanfaron et bon enfant, il s’était -mis à la tête d’une bande allègre de gais lurons, Espagnols et -Hispano-Américains, dont les exploits devinrent promptement légendaires -au Quartier. Un soir, au Bal Bullier, l’ordre fut tellement troublé par -ces joyeux drilles, que les gardes républicains durent intervenir et -expulser <i>manu militari</i> la troupe tapageuse et son chef.</p> - -<p>Blasco Ibáñez, lorsque, étant à Paris, le hasard le ramène sur cette -Place du Panthéon, où l’<i>Hôtel des Grands Hommes</i> réveille ses vieux -souvenirs, ne manque pas, montrant le poste de police installé dans -l’édifice qui sert de Mairie au V<sup>e</sup> Arrondissement, de dire à ses -compagnons, en guignant malicieusement de l’œil: «<i>¡Las veces que nos -han traído aquí, de noche!</i>»<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>. Il y avait, en ce temps là, au bureau -du poste de police, un vieux fonctionnaire qui, sous l’Empire, avait -été, lui aussi, conspirateur républicain et qui, au courant des -antécédents politiques du jeune Blasco, considérait comme son devoir de -le tancer vertement, encore qu’avec une secrète sympathie, lorsqu’il le -voyait entrer, confondu pêle-mêle avec des filles et tout l’élément -composite d’une bataille nocturne à Paris, aux alentours de la Sorbonne. -«<i>Comment</i>, s’écriait ce brave homme, <i>n’avez-vous pas honte de mener -une telle existence</i>?<span class="pagenum"><a name="page_046" id="page_046"></a>{46}</span> <i>Vous, exilé pour la cause glorieuse de la -Liberté!</i>» Le captif avouait humblement sa honte, était loyalement -relâché et recommençait de plus belle, à la prochaine occasion. Pourtant -en guise de pénitence, il s’était imposé la noble tâche de racheter de -la perdition quelques Madeleines repentantes et ses succès, sur ce -terrain spécial de l’apostolat évangélique, eussent été, m’a-t-il -déclaré, de nature à rendre jaloux cet excellent Père de la chanson, -lequel, pour le rachat de leurs manquements, imposait le recommencement -aux agnelles perdues qui lui confessaient certains péchés mignons...</p> - -<p>En 1891, une amnistie des délits politiques ayant été accordée par le -gouvernement espagnol, Blasco put rentrer dans sa patrie. Il y revint -tout autre qu’il en était sorti. Désormais, c’en fut fait de la -dissipation. L’austérité et le travail devinrent les maîtres de sa vie. -Il se maria et recommença la propagande républicaine, mais en lui -consacrant une énergie concentrée, toute nouvelle. Aujourd’hui qu’il -s’est retiré de la politique militante, qu’il veut oublier ses triomphes -oratoires et ses polémiques de presse, l’évocation de ces années -obscures est propre à l’attrister. Pourtant, comment taire une période -où jamais il ne montra un plus absolu désintéressement, un dévouement -plus complet en faveur de la cause de l’émancipation de ce pauvre peuple -d’Espagne? Il avait fondé <i>El Pueblo</i>, feuille toujours existante et qui -est l’un des plus vieux journaux radicaux d’Espagne. Une telle -entreprise, il la risqua sans appui pécuniaire aucun et, pour soutenir -son journal, il dépensa tout ce qui lui était revenu à la mort de sa -mère et d’autres biens de famille encore. On sait ce qu’il en est des -journaux de parti, spécialement ceux d’idées dites «avancées». Les -bailleurs d’annonces se garent<span class="pagenum"><a name="page_047" id="page_047"></a>{47}</span> d’eux comme de la peste, leurs abonnés -sont clairsemés et le plus net de leurs revenus doit donc provenir de la -vente au numéro. Mais l’Espagne a une moitié de sa population qui est -illettrée et comme <i>El Pueblo</i> s’adressait vraiment au peuple, l’on -conçoit que, des presses qui l’imprimaient, coulassent plutôt des -«bouillons» que le Pactole.</p> - -<p>A ces déboires financiers s’ajoutaient les mille tracas de la -systématique persécution des autorités, qui ne pouvaient admettre les -campagnes acharnées du journal contre le système gouvernemental -monarchique. La prison: telle était la riante perspective qui s’offrait -désormais à la vue de Blasco et il en prit plus d’une fois le chemin, -non pas, comme au Quartier Latin, pour y être élargi après une -paternelle semonce, mais pour y faire connaissance avec le régime -cellulaire espagnol, qui n’a rien de particulièrement attrayant. Mais -déjà sa seule vie quotidienne de journaliste était une sorte de bagne. -D’abord, il lui fallait écrire chaque jour plusieurs articles. Ses -compagnons de rédaction étaient de jeunes enthousiastes, qui -travaillaient gratuitement. Aussi réclamaient-ils l’aide de leur -Directeur pour les rubriques les plus diverses et cette besogne qui -commençait à 6 heures du soir—le <i>Pueblo</i> paraissant le matin—ne se -terminait qu’à l’aube suivante. Un Valencien, qui a eu l’occasion de -participer à cet apostolat, m’a affirmé que, sauf la composition et le -tirage de sa feuille, Blasco Ibáñez faisait tout le reste et qu’il -aidait même fréquemment ses reporters à confectionner de quelconques -faits-divers. Cette intense production au jour le jour dura près de dix -années. Elle est malheureusement perdue pour nous. Il est vrai que la -majorité de ces articles étaient des improvisations politiques, dont le -caractère d’actualité constituait le mérite principal<span class="pagenum"><a name="page_048" id="page_048"></a>{48}</span> et qu’à ce titre, -ils n’offriraient qu’un intérêt très relatif. Cependant, mêlés avec eux, -on trouverait des études littéraires et artistiques, des essais de -critique, tout un côté intéressant d’une ardente propagande, qui tendait -à offrir au peuple, en même temps que la liberté civique, la jouissance -du Beau, jusqu’alors propriété exclusive des privilégiés de la Fortune. -Aucun de ces travaux n’a été conservé par Blasco. Il y a plus. Dans sa -haine pour les paperasses accumulées, dont j’ai parlé suffisamment, il a -détruit, il y a bien longtemps, toute la suite du <i>Pueblo</i> et la -rédaction du journal n’a commencé à en collectionner les numéros que -lorsque son fondateur eut cessé de le diriger. Peut-être, cependant, -qu’en une discrète bibliothèque d’Espagne, l’on en trouverait les -volumes reliés, au fond d’un poussiéreux magasin... Quoiqu’il en soit, -Blasco ne se repent guère de cette destruction, à en juger par ce qu’il -écrit dans le prologue «Au lecteur» de son dernier livre, sur <i>El -Militarismo Mejicano</i>, p. 12: «J’ai toujours considéré les tâches du -journalisme comme un travail éphémère, dont l’existence conditionnée et -rapide ne mérite pas de se prolonger dans un livre. Je n’ai réuni en -volumes que mes contes et non tous, ainsi que quelques articles -littéraires, en très petit nombre. Je n’ai jamais considéré comme dignes -de figurer sous une couverture d’éditeur mes travaux concernant la -politique, la sociologie, l’histoire, etc. J’ai été, de longues années, -journaliste, écrivant chaque jour un ou deux articles. Le lecteur dont -la bienveillance me favorise s’imaginera aisément de quel péril l’a -délivré mon manque de passion de collectionneur... Si j’étais de ces -auteurs qui croient faire tort à la postérité lorsqu’ils oublient de -réunir en volumes jusqu’aux lettres par eux envoyées à des amis, il -existerait,<span class="pagenum"><a name="page_049" id="page_049"></a>{49}</span> à cette heure, de trente à quarante tomes d’articles de -Blasco Ibáñez. Car j’en ai produit par milliers et je les ai si -complètement oubliés, qu’il me serait parfaitement impossible, même si -je le voulais, de les retrouver aujourd’hui...»</p> - -<p>C’est dans cette période agitée que le futur maître du roman espagnol -écrivit les œuvres d’imagination les plus vigoureuses de sa période -valencienne. <i>El Pueblo</i> accueillit la plupart des contes qui forment -actuellement les deux recueils intitulés: <i>Cuentos Valencianos</i>—qui en -contient treize—et <i>La Condenada</i>—qui en contient dix-sept. <i>Arroz y -Tartana</i>, son premier roman vraiment littéraire, et <i>Flor de Mayo</i>, -furent d’abord des feuilletons du <i>Pueblo</i>. Puis, lorsque Blasco eut -purgé la peine du bagne dont il va être question à la fin de ce -chapitre, c’est encore dans le <i>Pueblo</i> que <i>La Barraca</i>, cette œuvre -qui le fit connaître à l’Europe, fut publiée par tranches quotidiennes. -Toutes ces créations, que l’on s’accorde à définir comme les plus -fraîches et les plus attrayantes de notre auteur, ont cependant été -composées dans le tohu-bohu d’une salle de rédaction de feuille -populaire et sans autre prétention que celle de distraire la plèbe qui -en formait la clientèle fidèle. Voilà ce qu’aucun critique n’avait songé -à dire et l’observation méritait d’être faite. Le même garant de Valence -que j’ai cité plus haut, me décrivant la façon de travailler de celui -qu’il appelait alors «<i>el jefe</i>»<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, m’a dit, à la lettre, ce qui suit: -«Il ne se couchait que plusieurs heures après le lever du soleil. Sa vie -normale commençait donc dans le milieu de l’après-midi. A la nuit -tombante, je le trouvais installé au<span class="pagenum"><a name="page_050" id="page_050"></a>{50}</span> journal. Il faut que vous sachiez -que la rédaction du <i>Pueblo</i> était installée dans une vieille bâtisse du -XVI<sup>e</sup> siècle, avec un énorme salon, dont des colonnes salomoniennes -soutenaient le haut plafond. Dans cette pièce gigantesque, la -caléfaction n’existait pas et les fougueux rédacteurs y tremblaient, -l’hiver, d’un froid humide. Blasco avait installé sa table à l’un des -angles de ce hall. Son travail était haché d’interruptions, obligé qu’il -se voyait de recevoir à tout instant les coreligionnaires qui, seuls ou -en groupes, venaient le consulter. Ce n’est guère que passé minuit qu’il -commençait à être délivré de ces visiteurs enthousiastes. Jusque vers -trois heures du matin, il continuait la rédaction, classant les -télégrammes de la dernière heure. A partir de trois heures, il restait -seul, dans le hall plongé dans une obscurité que coupait sa petite -lampe<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>. C’est alors qu’il écrivait ses contes, ceux que vous savez, -et aussi cette merveilleuse histoire d’amour qui s’appelle: <i>Entre -Naranjos</i>. Sous lui trépidait notre vieille presse, cependant qu’aux -fenêtrages du salon immense, l’aurore aux doigts de rose teignait de -vives nuances les vitres anciennes. Son existence était d’une laborieuse -monotonie, entrecoupée, comme seuls incidents notables, d’excursions -forcées aux geôles de la ville et même—à la suite de voyages de -propagande politique en ces deux cités—à celles de Madrid et de -Barcelone. Il vivait dans la plus extrême pauvreté, ayant perdu tout son -avoir dans cette mauvaise affaire du journal à maintenir et, d’autre -part, ne gagnait rien avec la plume, vu qu’il ne disposait pas du temps<span class="pagenum"><a name="page_051" id="page_051"></a>{51}</span> -nécessaire pour écrire ailleurs qu’au <i>Pueblo</i>. Il soutint aussi de -fréquents duels avec ses adversaires politiques.»</p> - -<p>Ces duels sont restés célèbres en Espagne et l’auteur de l’article dédié -à Blasco Ibáñez au T. VIII de l’<i>Enciclopedia Espasa</i>—publication de -premier ordre, qui fait honneur aux éditeurs barcelonais qui -l’entreprirent et sauront la mener à bien—a cru devoir rappeler comme -particulièrement sensationnels ceux qu’il eut avec D. R. Fernández -Arias, directeur de la feuille des officiers espagnols: <i>La -Correspondencia Militar</i>, et avec le général Bernal. Je raconterai, plus -loin, celui, plus fameux encore, avec certain lieutenant de la Sûreté, à -Madrid. Mais, avant d’en venir à cet incident, il en est un autre que je -dois conter et dont les conséquences furent d’une gravité extrême pour -Blasco. C’était en 1895—lors de la seconde et dernière guerre -d’indépendance de l’île de Cuba contre l’Espagne. On sait que la perle -des Antilles, après un premier essai de rébellion en 1868, dompté par -Martínez Campos, s’était soulevée de nouveau sous la direction du -général cubain Gómez, déjà impliqué dans le soulèvement de 1868, et de -l’avocat D. José María Martí, ainsi que du patriote D. Antonio Maceo. -Blasco Ibáñez voulait que fût reconnue l’indépendance de Cuba et, par -suite, s’opposait à la continuation d’hostilités parfaitement -inutiles—on ne le vit que trop dans la suite. Son maître, Pi y Margall, -soutenait, d’ailleurs, la même thèse que lui: avec cette différence, -toutefois, que le disciple, plus jeune et plus agressif, tendait aux -solutions extrêmes et, ne se bornant pas à exposer des doctrines de -cabinet, n’hésitait point à descendre dans l’arène des réunions -publiques, où le <i>leit-motiv</i> de ses discours était que l’Amérique -espagnole s’étant<span class="pagenum"><a name="page_052" id="page_052"></a>{52}</span> séparée de l’Espagne depuis un siècle après des -luttes aujourd’hui oubliées, il n’y avait pas de raison sérieuse de -s’opposer à ce que Cuba suivît cet exemple, puisqu’au bout de -l’émancipation, l’amitié entre la mère-patrie d’antan et ses filles -affranchies était chose certaine. Mais le gouvernement central madrilène -ne l’entendait pas ainsi, d’autant plus que le mouvement de protestation -populaire avait vite pris un caractère d’émeute, parce que, le service -militaire obligatoire n’existant point alors en Espagne, c’étaient les -fils des pauvres seuls qui, ne pouvant se racheter contre argent sonnant -de leur devoir de servir, étaient forcés d’aller, en vertu du tirage au -sort, défendre à Cuba les privilèges de quelques gros fonctionnaires de -la Couronne. Blasco Ibáñez lança donc le cri: «<i>¡Que vayan todos á la -guerra, ricos y pobres!</i>»<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>, interprétant ainsi la commune pensée du -peuple. Dès lors, les manifestations s’exaspérèrent et les femmes, en -particulier, commencèrent à s’opposer violemment à l’embarquement des -troupes expéditionnaires. Dans une de ces manifestations, organisée par -<i>El Pueblo</i> et son rédacteur en chef à Valence, la protestation dégénéra -en combat, où les gardes à pied et à cheval se virent repoussés par la -multitude, et perdirent, malgré qu’ils se défendissent à coups de sabres -et de fusils, plusieurs des leurs. La ville fut mise en état de siège, -la loi martiale proclamée et Blasco décrété de prise de corps par les -autorités militaires, heureuses de pouvoir enfin, une bonne fois, se -défaire d’un redoutable ennemi. Il serait superflu de s’arrêter ici à -considérer ce qui fût advenu de Blasco Ibáñez, si sa capture eût été -réalisée à l’issue de cette échauffourée. Le cas d’un certain Francisco<span class="pagenum"><a name="page_053" id="page_053"></a>{53}</span> -Ferrer, Catalan d’Alella, fondateur de la <i>Escuela Moderna</i> et fusillé, -le 13 Octobre 1909, à Montjuich, comme instigateur de la Révolution à -Barcelone, est encore trop frais dans toutes les mémoires pour que -j’insiste. Mais les marins et les pêcheurs du port de Valence, de tout -temps grands enthousiastes du jeune romancier, eurent le bon esprit de -le tenir longtemps caché dans des antres secrets qui servent bien -souvent aux contrebandiers, jusqu’à ce qu’une certaine nuit, déguisé en -matelot, le proscrit, dont la tête était condamnée, utilisa le départ -d’un bateau se rendant en Italie pour, à une grande distance de la côte, -passer à bord et échapper ainsi aux poursuites.</p> - -<p>Son séjour de plusieurs mois au «pays de l’art» permit au fugitif de -parcourir en tous sens la péninsule et d’en visiter, quoique sans -argent, les principales curiosités, réalisant de façon fort imprévue le -plus cher désir de tout véritable homme de lettres, et, dans son cas -particulier, un vœu qu’il caressait dès l’enfance. Depuis, il est -retourné, et à diverses reprises, dans la Péninsule Italique, en y -jouissant de tout le confortable d’un voyageur aisé. Il n’y a point -éprouvé la fraîcheur, ni la vivacité des sensations de ce premier voyage -forcé, où il n’avait pour tout bagage qu’une modeste valise et se voyait -contraint de se priver du plus essentiel, s’il voulait ne point être -rapidement obligé de mourir de faim. Tous ces enthousiasmes ont pris -corps dans une suite d’articles envoyés au <i>Pueblo</i> et qui, réunis en -volume, sous le titre: <i>En el País del Arte</i> (<i>Tres meses en -Italia</i>)<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>, volume souvent<span class="pagenum"><a name="page_054" id="page_054"></a>{54}</span> réimprimé depuis 1896, contribuèrent à lui -conquérir, en Espagne, un renom de paysagiste et de descriptif aux -touches vigoureuses et évocatrices, suggérant la vie avec de simples -mots et la rendant aussi nettement que, si au lieu d’une plume, il eût -manié le pinceau. Cependant les événements qui se précipitaient, en -Espagne, par suite de la déroute cubaine, avaient vite fait oublier le -choc sanglant de Valence. Blasco put ainsi revenir en cette ville, mais -en y restant soumis à la surveillance des autorités militaires, qui ne -le perdaient pas de vue.</p> - -<p>A peu de temps de là, les émeutes recommencèrent de plus belle et des -bandes républicaines se mirent à battre la campagne. Ce prétexte futile -parut suffisant pour, de nouveau, incarcérer Blasco et lui faire le -procès qu’avait évité sa fuite en Italie. Dans une caserne d’infanterie -siégeait un conseil de guerre, entouré de tout l’appareil martial -coutumier. Blasco y comparut entre une haie de baïonnettes. -L’accusateur, un colonel, réclamait pour lui la peine de quatorze ans de -bagne. L’accusé négligea de rien dire pour sa décharge. Il fut pourvu du -défenseur d’office, prévu par la loi et n’ajouta pas une parole à son -plaidoyer, sachant que c’eût été peine perdue. La délibération des -colonels qui constituaient le tribunal, fut longue et entrecoupée de -nombreuses consultations des supérieurs. Quand la sentence fut enfin -arrêtée, les ombres de la nuit avaient envahi le ciel de turquoise de la -<i>Huerta</i>. Dans une cour de la caserne, à la pâle lumière d’un falot, -Blasco apprit que la justice des officiers l’estimait digne d’apprendre -à mieux observer l’ordre social par eux incarné, non pas, comme c’eût -été logique, dans une forteresse, mais, et en dépit des dispositions -légales, au <i>presidio<span class="pagenum"><a name="page_055" id="page_055"></a>{55}</span></i>, entre des assassins et des voleurs. Dans cet -enfer d’ignominie et de servitude, Blasco Ibáñez est resté plus d’un an -et, aujourd’hui encore, il ressent, à parler de ces jours néfastes, -comme la glaciale sensation d’un sépulcre lui tenailler le corps. -L’édifice où on l’enferma a été démoli. Il était situé dans le vieux -Valence, entre un lacis de tortueuses ruelles où jamais ne pénétrait un -rayon de soleil. Construite pour héberger quelques douzaines de moines, -cette geôle donnait alors asile à plus de mille détenus. Afin d’éviter -des contagions trop naturelles avec une telle agglomération de chair -humaine, on procédait, chaque jour, à un lavage à grands flots de -l’édifice, comme sur le pont d’un navire. Mais ces arrosages continuels -y faisaient régner une telle humidité, que la vieille bâtisse rendait -l’eau par tous ses pores et qu’une malsaine buée se dégageait de ses -murailles, engendrant des miasmes pestilentiels. Du fond des puits qui -servaient de cours, les forçats contemplaient d’un œil avide le -lointain reflet solaire, qui, à midi, dorait l’arête des toits voisins, -sans jamais se risquer à descendre dans ces fosses d’abomination et de -désespoir. La marche, de plus en plus déplorable, de la guerre cubaine -avait eu pour effet—comme il arrive toujours en de telles -circonstances—de redoubler les rigueurs officielles, déjà extrêmes, à -l’endroit de Blasco. Le personnel des gardiens du bagne, sachant que, -s’il était là, c’était à cause du peuple, dont ils étaient, le traitait -avec tous les égards possibles. La pâle troupe des galériens, où -quelques monstres à l’horrible passé figuraient, n’avait pas tardé non -plus à subir l’ascendant moral de ce grand conducteur d’hommes et à le -respecter, avec cette déférence qu’impose, aux pires scélérats, le -contact d’une nature<span class="pagenum"><a name="page_056" id="page_056"></a>{56}</span> supérieure, s’efforçant même, par une émulation -touchante, de lui rendre, dans la mesure de leurs faibles moyens, sa -situation plus sortable. Mais le gouvernement activait la surveillance -et donnait des ordres précis. Blasco était l’ennemi de la patrie. Il -devait être soumis au régime le plus rigoureux. Parce qu’il avait voulu -la liberté de Cuba, on exigea que les quelques douceurs dont -l’administration l’avait gratifié, fussent impitoyablement supprimées. -Plus de livres, plus de papier, plus de crayons pour cet <i>outlaw</i>. Ni -lecture, ni écriture pour ce paria. Il eut sa merveilleuse chevelure, -trophée de virilité exubérante, rasée. Il porta l’uniforme infamant de -la chiourme. La seule faveur qui fut maintenue, et encore à la condition -expresse de rester secrète, ce fut de lui permettre de coucher à -l’infirmerie, où mouraient les phtisiques, victimes de l’effroyable -discipline de ces lieux.</p> - -<p>Blasco Ibáñez n’a pas cru devoir écrire, comme Silvio Pellico, ses -<i>Prisons</i>. A peine trouve-t-on dans ses contes quelque directe allusion -à l’horreur des <i>presidios</i> en Espagne. Ainsi, dans celui qu’il a -intitulé: <i>Un funcionario</i>, p. 99 de son recueil: <i>La Condenada</i>, et le -conte même qui a donné son nom à ce recueil, p. 5. Dans le premier, il -décrit la vie du bourreau de Barcelone, qui, une certaine nuit, avait -logé près de lui au bagne. Dans le second, il relate les impressions -qu’il avait gardées d’un pauvre diable de condamné à mort, avec qui il -s’était entretenu plus d’une fois, à travers la grille de son cachot. -Peut-être, enfin, faut-il encore rattacher à ces souvenirs le petit -récit où figure un <i>golfo</i><a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> incarcéré: <i>La Corrección</i>, p. 133 des -<i>Cuentos Valencianos<span class="pagenum"><a name="page_057" id="page_057"></a>{57}</span></i>. Mais, dans ses romans, rien, absolument rien ne -transparaît de cette période, qui reste encore aujourd’hui le cauchemar -de Blasco. Cependant l’opinion espagnole s’était émue en présence du cas -de cet écrivain, déjà assez célèbre, que l’on traitait en criminel de -droit commun. Un mouvement de protestation nationale s’esquissa. A -plusieurs reprises, l’Association de la Presse réclama du gouvernement -de Madrid l’élargissement du détenu, jusqu’à ce qu’enfin son président -d’alors, D. Miguel Moya, journaliste bien connu et d’un réel talent, -obtint de la Reine Régente l’indult du forçat. Blasco Ibáñez avait passé -un an et plusieurs mois en captivité, une captivité dont le lecteur a -bien compris toute l’horreur. On ne l’élargit qu’à condition qu’il -résiderait à Madrid et viendrait se présenter chaque matin au bureau de -la Place. De cette façon, cet homme dangereux restait à portée de -l’autorité, qui avait juré, comme on dit, d’avoir sa peau et le voyait à -contre-cœur lui échapper. Il importe, à ce propos, de dissiper une -erreur commise par le traducteur déjà cité, M. F. Ménétrier, qui, dans -la courte notice à laquelle j’ai renvoyé, prétend que Blasco Ibáñez fut -amnistié au bout de neuf mois; après quoi, il se serait fixé près de -Torrevieja, où il aurait écrit la plupart des nouvelles recueillies -ensuite sous le titre: <i>La Condenada</i>; après quoi, enfin, et à un an de -là, il serait revenu, en 1898, à Valence pour y être élu député et y -composer <i>La Barraca</i>. En réalité, il n’écrivit pas une seule ligne à -Torrevieja, port de mer entre Alicante et Carthagène, dont les salines -sont connues. Il n’y passa qu’un mois, pour y prendre des bains, avec la -permission spéciale de la <i>Capitanía General</i> de Madrid, séjour sans -importance qui précéda, en effet, de peu sa nomination de député.<span class="pagenum"><a name="page_058" id="page_058"></a>{58}</span></p> - -<p>Cette nomination, acte spontané du peuple de Valence et effectuée à une -énorme majorité, transformait incontinent la victime en personnage -officiel, couvert par l’immunité parlementaire. Mais elle ne faisait -nullement de Blasco un politicien, dans le sens que l’on donne -ordinairement à ce vocable. Les défauts du parlementarisme—dont la -nuance espagnole ne laisse pas d’être tout à fait <i>sui generis</i>—et le -caractère conventionnel des partis, devenus une sorte d’entité légale, -n’ont jamais eu le don de le séduire. Enthousiaste romantique, il a été -un agitateur républicain, capable de donner sa vie pour son idéal, mais -a toujours ressenti, pour la comédie parlementaire de Madrid, une -répugnance instinctive. Si, dès l’enfance, l’atmosphère romanesque des -conspirations l’avait séduit, le rêve de devenir député n’avait, par -contre, oncques hanté son cerveau. Mais il n’en accepta pas moins, avec -reconnaissance, cette investiture qui le mettait à l’abri des coups -sournois d’ennemis qui, procédant jusqu’alors avec un arbitraire -tout-puissant, se voyaient maintenant arrêtés par le caractère -intangible du représentant de la nation, d’autant plus qu’à cette époque -le Parlement espagnol concédait fort rarement l’autorisation préalable -d’arrestation d’un de ses membres. J’ai entendu conter, sur Blasco -Ibáñez député, une jolie anecdote, dont, cependant, je n’oserais -garantir l’authenticité, puisque, le jour où je la rapportai au maître, -il se borna à sourire. Néanmoins, étant donné son caractère, je la -considère comme fort vraisemblable. Il avait alors trente ans et -travaillait plus que jamais pour la cause républicaine. Or, son parti se -trouvait préparer, avec la complicité de certains généraux, un grand -mouvement antimonarchique, dont le succès paraissait alors assuré. -Beaucoup d’officiers supérieurs<span class="pagenum"><a name="page_059" id="page_059"></a>{59}</span> avaient juré de tirer l’épée pour la -Cause et le coup eût peut-être abouti, si, comme toujours, le -gouvernement, averti à l’instant critique, n’eût recouru au biais -ingénieux de doter de grasses sinécures ces chefs mécontents, lesquels, -naturellement, se rangèrent <i>ipso facto</i> aux côtés de la royauté. Mais, -quand ils étaient encore dans toute la ferveur de leur zèle -révolutionnaire, il y avait eu, une nuit, une assemblée secrète, qui -s’était prolongée jusqu’au matin et à laquelle avait assisté, -naturellement, Blasco. On y avait réglé jusqu’en ses moindres détails -l’acte libérateur. On était allé jusqu’à dresser la charte et établir -les cadres du nouveau régime, en s’en répartissant les divers -portefeuilles: «Vous, Blasco, dit le président du conciliabule, il -faudra que vous vous chargiez de l’Instruction Publique, non pour -l’Instruction en elle-même, mais à cause des Beaux-Arts, qui en -dépendent...»—«Moi, répliqua l’interpellé avec stupeur? Quelle -plaisanterie! Je n’ai jamais songé, pas même en rêve, à être converti en -ministre. Si vous tenez absolument à ce que je sois quelque chose dans -votre combinaison, envoyez-moi, de grâce, comme ambassadeur à -Constantinople et permettez que j’emmène avec moi, à titre de -conseillers d’ambassade, un groupe de jeunes écrivains...»</p> - -<p>Cette boutade, si jamais elle fut prononcée, renfermerait une vérité -profonde. Et c’est celle-ci: que Blasco Ibáñez n’eût pas été homme de -gouvernement. En tant que chef de parti, sa situation ne laissait pas -d’être singulière. Son titre, en effet, était purement nominal. En -vérité, qui commandait, c’était son état-major et lui, ne faisait -qu’obéir à ses subordonnés. Combatif avec l’ennemi, il n’était plus, au -milieu des siens, qu’un bon camarade, d’un libéralisme anarchique. Il ne -manquait jamais,<span class="pagenum"><a name="page_060" id="page_060"></a>{60}</span> après avoir communiqué une décision, d’ajouter -aussitôt: «<i>Esto es lo que yo considero mejor, pero si ustedes opinan lo -contrario, yo les seguiré, ocurra lo que ocurra...</i>»<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>. Beaucoup -d’apparentes sottises, de pas de clerc dans sa vie politique ont été -commis sciemment, à seule fin de ne pas contrarier ceux qui -l’entraînaient à leur remorque. Quelques hommes astucieux et d’un sens -pratique aigu exploitèrent habilement cette faiblesse pour, vivant à -l’ombre du maître, faire profiter leurs combinaisons égoïstes du -prestige populaire de Blasco et confisquer à leur avantage cette partie -imposante de l’opinion publique ralliée autour de son nom. C’est à l’un -de ces arrivistes sans vergogne qu’est attribuée une phrase qui peint en -pied cette tourbe impudente. Comme on lui demandait pourquoi il se -refusait à obtempérer aux consignes du patron, il répliqua cyniquement: -«<i>Les chefs véritables du parti, c’est nous.</i>»—«<i>Mais alors</i>, fut-il -objecté, <i>que devient, dans ce système, D. Vicente</i>?»—«<i>Don Vicente, -c’est le héros!</i>» Réponse qui dégage toute la moralité de cette période. -Le héros était bon pour recevoir les coups et souffrir les privations. -Quant aux profits, ces Messieurs de l’arrière-garde s’en étaient -généreusement réservé le monopole.</p> - -<p>Durant six législatures successives, Blasco Ibáñez représenta Valence à -la Chambre espagnole. Si son titre de député le mettait à l’abri des -persécutions que lui eût valu son activité politique, en revanche le -contact familier avec ceux que l’on pourrait appeler les professionnels -de cette même<span class="pagenum"><a name="page_061" id="page_061"></a>{61}</span> politique, agit sur lui à la façon d’un révulsif. Peu à -peu, ses illusions d’agitateur s’évanouirent, à la pratique quotidienne -de la comédie parlementaire espagnole, en même temps que disparaissaient -de l’arène les derniers officiers républicains, jadis si nombreux dans -l’armée. Sous la régence de Marie-Christine, l’armée espagnole offrait -ce spectacle curieux que, contre toute logique, c’étaient les vieux -officiers, colonels ou généraux, qui se montraient partisans de la -République, ou, du moins, d’un libéralisme avancé, et qu’au contraire, -les jeunes sous-lieutenants ou capitaines étaient monarchistes et -conservateurs. Une telle anomalie s’explique, si l’on songe que les -vieux avaient pris part à la révolution de 1868—qui fit descendre du -trône l’autre Marie-Christine, non d’Autriche celle-là, mais de -Bourbon—et qu’étant morts, en majorité, après les guerres coloniales, -le peu qui en survivaient se rallièrent à la monarchie d’Alphonse XIII, -lorsque celui-ci, à l’âge de seize ans, en 1902, eut pris possession du -pouvoir royal: les uns par découragement, les autres par intérêt. -Blasco, qui menait de front le métier de député et celui de -conspirateur, lorsque toute possibilité de réaliser ce rêve républicain -qu’il avait si tenacement caressé, lui fut apparue irrémédiablement -chimérique, voulut laisser là la politique et refuser le mandat de -député. La sixième fois qu’il fut nommé, son dégoût était si manifeste -qu’il apparut clairement qu’à la prochaine législature, ses électeurs -n’auraient plus raison de sa volonté. Je ne ferai pas l’histoire des -luttes intestines, des envies, des rivalités, des trahisons qui, alors, -empoisonnaient sa vie et qu’il considère aujourd’hui de très haut, avec -un sourire où l’ironie se mêle à l’effroi. Une phrase de lui suffit à -caractériser son attitude actuelle à l’endroit<span class="pagenum"><a name="page_062" id="page_062"></a>{62}</span> de ce lointain passé. -C’est cette simple, courte et éloquente exclamation: «<i>¿Y yo he podido -vivir así?</i>»<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p> - -<p>Vers 1909, comme ses mandataires insistaient pour qu’il acceptât, une -septième fois, d’aller les représenter à la Chambre, Blasco Ibáñez leur -fit, en résumé, le discours suivant: «Il y a, en Espagne, vingt mille -Espagnols qui peuvent être députés et remplir leur rôle aussi bien, -sinon mieux que moi-même. En revanche, il en est un peu moins qui soient -capables d’écrire des romans passables. De grâce, permettez-moi de -suivre enfin ma voie véritable!» Cette décision n’impliquait nullement -une renonciation à l’idéal politique d’antan. Ceux qui connaissent -intimement Blasco Ibáñez savent que c’est un grand romantique et que la -plus amère déception de son existence, ce sera peut-être de voir venir -la mort en sa demeure, sans avoir vu venir auparavant la République en -Espagne. Et je ne crois pas me tromper en affirmant qu’au contraire, la -plus grande joie de sa vie consisterait pour lui à atteindre l’extrême -vieillesse, à servir, drapeau vivant, de symbole aux masses libérées de -son pays et à tomber, tel le vieux héros des <i>Misérables</i>, en dernière -et sublime victime sur la dernière des barricades de la révolution -triomphante...</p> - -<p>Mais, avant de clore le chapitre où se termine le long épisode -parlementaire de Blasco Ibáñez, ne faudrait-il pas que je -narre—puisqu’il rentre dans cette période—le duel avec le lieutenant -de la Sûreté dont j’ai parlé plus haut et qui ne fut que l’un des -nombreux incidents de sa carrière de député agitateur, plusieurs fois -blessé—et deux fois très grièvement—dans ces rencontres que -l’intempérance<span class="pagenum"><a name="page_063" id="page_063"></a>{63}</span> de son langage lui attirait? Cependant, comme ce récit a -sa place naturelle au chapitre V, je terminerai sur une historiette d’un -autre genre, qui montre combien le métier du leader républicain, obligé -bien souvent à outrer son attitude et ses discours pour contenter ce -même peuple dont il tient son mandat, peut nuire à la carrière d’un -écrivain. <i>La Barraca</i>, <i>Cañas y Barro</i> et <i>La Catedral</i> avaient été -rédigées dans des séjours alternés à Madrid et à Valence. Puis Blasco -s’était installé dans le petit hôtel voisin de la <i>Castellana</i>, qu’il -finit par acheter, et c’est là qu’il avait écrit <i>El Intruso</i>, <i>La -Bodega</i>, <i>La Horda</i>, <i>La Maja desnuda</i>, <i>Sangre y Arena</i> et <i>Los Muertos -mandan</i>. Ce dernier livre, qui porte la date de Mai-Décembre 1908, clôt -l’ère madrilène. Car <i>Luna Benamor</i>, publié en volume au printemps de -1909, date, sous forme des six contes et des cinq esquisses qui -complètent cette touchante nouvelle, d’époques diverses, mais -antérieures. Il faut dire, pour expliquer la composition de ces six -romans en cinq ans—de 1904 à 1908—, que le sixième mandat de député de -Blasco Ibáñez avait été presque platonique, vu qu’il n’allait même plus -aux séances de la Chambre. <i>La Barraca</i>, après avoir paru dans <i>El -Pueblo</i>, avait été réunie en un modeste volume dont il ne s’était vendu -que quelques centaines d’exemplaires. Puis <i>El Liberal</i> de Madrid, alors -le journal le plus lu d’Espagne, l’avait redonnée en feuilleton. Cette -fois, le succès avait été franc et la vente considérable. Quand parut -<i>Entre Naranjos</i>, en 1900, les amis du romancier lui offrirent un grand -banquet dans les jardins—aujourd’hui disparus et en partie occupés par -la nouvelle Poste—du <i>Buen Retiro</i>. Pérez Galdós, le patriarche du -roman espagnol, présidait cette fête, où de nombreux auteurs prirent la -parole et à l’ornementation<span class="pagenum"><a name="page_064" id="page_064"></a>{64}</span> de laquelle avaient été conviés les -artistes valenciens résidant à Madrid. Ce fut la cérémonie dont le -retentissement devait être grand et qui ne contribua pas peu à -accréditer le renom de l’écrivain. Cependant, je tiens d’un libraire -bien connu de la capitale espagnole que, fort après cette époque, à peu -près chaque fois qu’il lui arrivait de recommander une œuvre de -Blasco à sa clientèle aristocratique, il en recevait presque -infailliblement une réponse dans ce genre: «<i>Pero este Blasco Ibáñez, -¿es pariente del diputado republicano?</i>»<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>. Et, sur l’affirmative que -c’était le même homme, le monsieur et la dame distingués laissaient -tomber dédaigneusement un livre jugé indigne de tout intérêt...<span class="pagenum"><a name="page_065" id="page_065"></a>{65}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_009_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_009_sml.jpg" width="450" height="274" alt="BLASCO AVEC SA FAMILLE SUR LA PLAGE DE MALVARROSA - -Il avait coutume, chaque matin, de faire une partie de rowing dans le -canot qui figure sur cette photographie, publiée par Blanco y Negro, -l’hebdomadaire illustré de Madrid" /></a> -<br /> -<span class="caption">BLASCO AVEC SA FAMILLE SUR LA PLAGE DE MALVARROSA -<br /> -Il avait coutume, chaque matin, de faire une partie de rowing dans le -canot qui figure sur cette photographie, publiée par Blanco y Negro, -l’hebdomadaire illustré de Madrid</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_010_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_010_sml.jpg" width="450" height="270" alt="BLASCO IBÁÑEZ PARLANT AU PEUPLE DANS LA SALLE DE JEU DE -PELOTE BASQUE («FRONTÓN») A VALENCE" /></a> -<br /> -<span class="caption">BLASCO IBÁÑEZ PARLANT AU PEUPLE DANS LA SALLE DE JEU DE -PELOTE BASQUE («FRONTÓN») A VALENCE</span> -</div> - -<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2> - -<div class="blockquot"><p>Aversion pour les groupements littéraires.—Individualisme.—Le -programme esthétique de l’auteur.—Ses goûts somptuaires: le -«palais» de la Malvarrosa et le petit hôtel de Madrid.—Histoire -d’une table de marbre.—Un voyage de Madrid à Bordeaux qui se -termine en Asie Mineure.—<i>Oriente.</i>—Avec le «Sultan Rouge».—Le -forçat au palais du souverain des <i>Mille et Une Nuits</i>.—La plaque -de brillants de Blasco Ibáñez.—La mission que lui confie le Grand -Vizir.—Le retour en Espagne en Novembre 1907.</p></div> - -<p>En Espagne, comme en d’autres lieux, l’instinct grégaire se fait sentir, -en littérature aussi bien qu’en politique et analogues variétés de -l’activité humaine. C’est en vertu de cet instinct que la jeunesse -littéraire tend à se grouper en clans avec chefs distincts, et à se -proclamer, dans l’intérieur de chacune de ces petites chapelles fermées, -l’unique dépositaire du Beau artistique et de la Vraie Doctrine, -regardant avec dédain quiconque ne se rallie pas sous le même drapeau. -Généralement, ces coteries ont un café qui leur sert de cénacle et c’est -là que les membres passent leurs soirées et souvent une bonne partie de -la nuit. On y discute à l’infini et de ces joutes oratoires, aussi -brillantes que stériles, le résultat a coutume d’être complètement -négatif. Qui dira combien d’adolescents et de jeunes hommes, -admirablement doués et dont le talent, s’il eût été formé de plus -méthodique<span class="pagenum"><a name="page_066" id="page_066"></a>{66}</span> sorte, se fût affirmé en œuvres durables, ont sombré dans -ces coteries de stérile verbalisme, dans ces parlotes prétentieuses où -il est question, à toute heure, du livre définitif que l’on écrira un -jour et qui est condamné à rester, à jamais, inédit! Blasco Ibáñez a -toujours fui ces <i>tertulias</i><a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>. Le contact avec les hommes d’action -que lui avait valu son rôle d’agitateur politique, alors que son menton -était encore vierge de tout duvet, lui faisait soigneusement éviter une -stagnation oiseuse en compagnie d’écrivains discoureurs, quels qu’ils -fussent. En outre, une instinctive répugnance pour tout ce qui, de près -ou de loin, rappelle les groupements académiques, ou simplement d’hommes -de lettres professionnels, l’écartait de milieux où l’on finit par -concevoir la vie à travers la vision d’autrui et par produire, non selon -son originalité et sa formule propres, mais d’accord avec le canon -esthétique grégaire, de façon à s’assurer d’avance l’approbation des -«chers collègues».</p> - -<p>Blasco Ibáñez, s’il a toujours marché seul en littérature—nous verrons -plus loin ce que signifie, en réalité, le reproche, qu’on lui a adressé -si souvent, d’être un imitateur de Zola—c’est qu’il pense que, pour -étudier la réalité, tant extérieure qu’intérieure, pas n’est besoin de -s’emprisonner en vase clos avec des gens qui ne parlent que littérature -et que cette manie professionnelle, qui est celle aussi, souvent, des -officiers de carrière et des gens d’Eglise, n’aboutit qu’à déformer -l’esprit. «Quand j’ai fini d’écrire,—m’a-t-il dit bien souvent—je me -plonge immédiatement dans la vie et me coudoie avec le public de la rue, -avec les foules, bonnes ou mauvaises. En un mot, je tâche de -m’assimiler<span class="pagenum"><a name="page_067" id="page_067"></a>{67}</span> les mille variétés diverses du réel. Voilà ce qui redonne -au romancier la tonicité, perdue au cours de ses longues heures -d’écriture, dans son cabinet. Voilà ce qui recrée l’activité -productrice...» Je crois aussi qu’une des raisons—et non des -moindres—pour lesquelles Blasco a une telle horreur des cénacles, c’est -qu’un caractère franc et viril comme le sien ne s’accommoderait pas de -l’esprit de médisance et de mordacité que l’on affirme y prévaloir. Sa -claire vision des choses l’a, dès l’origine, sauvé d’un piège qui—car -c’est un charmant, un intarissable causeur—eût été fatal à son génie, -s’il se fût, lui aussi, laissé séduire par l’attrait de réunions où, -quand on a pulvérisé en paroles les précurseurs, l’on n’est que trop -enté de s’imaginer ouvertes, toutes grandes, les portes de l’Avenir. Un -jour, à certain débutant, victime de telles fréquentations, Blasco tint -ce petit discours: «Vous passez des nuits occupés à démontrer que <i>X.</i> -est un imbécile. C’est parfait. Mais pour qui faites-vous ces -démonstrations? Pour vous-mêmes, j’imagine. Et en quoi ces -syllogismes-là vous avancent-ils le moins du monde? Ce qui importe, et -souverainement, c’est de prouver que chacun de vous en particulier n’est -pas l’imbécile que tous en chœur vous proclamez qu’est <i>X</i>. Mais une -telle preuve, vous ne la fournirez qu’en travaillant d’arrache-pied et -en produisant sans trêve. Si vous continuez à palabrer ainsi dans le -vide, à échanger systématiquement des commérages de vieilles femmes dans -la fumée et le brouhaha d’une tabagie, tout ce à quoi vous aboutirez, ce -sera à démontrer que n + p + q + r = x.»</p> - -<p>Même après être devenu célèbre, Blasco Ibáñez se montra obstinément -fidèle à cet amour de la solitude. Le contraire, d’ailleurs, ne -serait-il pas surprenant? Un tel producteur, qui souvent reste cloué<span class="pagenum"><a name="page_068" id="page_068"></a>{68}</span> -douze heures consécutives devant sa table de travail, trouverait une -médiocre volupté, après les laborieuses gestations de son puissant -cerveau, à se repaître de truismes ou des pauvres sentences de la -sagesse à la mode. Cependant, sa porte est ouverte à qui vient réclamer -sa bienveillance. Mais son affabilité, en ces occurrences, s’exprime -plus par des actes que par des paroles. Il n’est pas un jeune homme se -risquant dans la carrière des lettres et lui demandant son appui, qui -ait jamais été éconduit. Bien plus, Blasco Ibáñez s’intéresse, lorsqu’il -la reconnaît bonne, pour l’œuvre ainsi soumise à son patronage et -fait tant en sa faveur, qu’il lui trouve un directeur de journal ou de -revue, ou même un éditeur. On aura remarqué, sans doute, qu’aucun de ses -romans n’est précédé d’un prologue. Cependant, il eût été fort naturel -qu’à ses débuts au moins, il cherchât—et il n’eût pas manqué d’en -trouver—un illustre patron qui, en quelques lignes bienveillantes, -l’eût présenté au public. S’il ne l’a pas fait, la chose est d’autant -plus méritoire que, lorsqu’on lui demande d’écrire un avant-propos qui -rehausse, de sa signature mondiale, une œuvre de débutant, il finit -par s’exécuter, tout en prétextant que cela est inutile, que son -prologue ne servira de rien, etc. Ainsi, tout récemment, a-t-il composé, -pour le livre de M. E. Joliclerc: <i>L’Espagne Vivante</i>, une belle -dissertation en faveur du problème, toujours à l’ordre du jour chez -nous, parce que toujours non résolu: <i>Espagne et langue espagnole</i>, en -l’envisageant sous quelques-uns de ses principaux aspects d’ordre -historique. Ainsi encore, en pleine guerre, a-t-il mis, en tête du -traité, si documenté et précis, de M. A. Fabra Rivas sur <i>El Socialismo -y el Conflicto Europeo</i>, une vibrante préface où, déjà, il proteste -contre cette ignorance<span class="pagenum"><a name="page_069" id="page_069"></a>{69}</span> systématique, chez nous et ailleurs encore, de -l’Espagne et de sa littérature. «Les étrangers,—y disait-il, p. X, et -le livre est de 1915—les plus érudits savent qu’il exista une -littérature espagnole, puis-qu’ils l’étudient et qu’ils la commentent. -Mais ils ne semblent guère être informés sur la suite contemporaine de -cette même littérature. Soit paresse, soit routine, l’immense majorité -continue à penser que l’Espagne est restée une nation de <i>toreros</i>, ou -d’inquisiteurs, dont les femmes seraient ou des dévotes ou des -ballerines. De temps à autre, on publie, à titre de spécimen exotique, -quelque traduction espagnole en France, en Angleterre, en Allemagne. -Mais il est vrai qu’on lit, désormais, si peu, en ce bas monde!»</p> - -<p>Blasco Ibáñez, qui eût pu fonder en Espagne une école littéraire comme -il y avait été, dans la région de Valence, chef du parti républicain, ne -l’a pas fait par ce que persuadé de l’inefficacité des écoles -littéraires. D’ailleurs, jusqu’à ces derniers temps, son existence a été -tellement inquiète, tellement vagabonde, que l’on ne voit pas comment -cette indécise jeunesse qui a besoin d’un berger qui la guide, eût pu se -réclamer d’un chef toujours absent de son pays et qu’elle n’eût aperçu -que par intervalles rapides et clairsemés. D’où l’impossibilité -manifeste pour elle de le muer en idole, but et fin suprêmes de toute -école de jeunes littérateurs. Mais si le maître eût aspiré, en sa -patrie, aux lauriers de chef d’un cénacle réaliste, ses disciples -eussent trouvé en lui plutôt un camarade d’âge, ignorant la pause, dénué -d’orgueil, ne pensant qu’à l’œuvre de demain, ridiculement oublieux -de l’œuvre d’hier. Quant à son programme, nous avons la chance de le -posséder, sous forme d’une longue lettre adressée, le 6 Mars 1918, de -Cap-Ferrat—entre<span class="pagenum"><a name="page_070" id="page_070"></a>{70}</span> Villefranche et Beaulieu, sur la Côte d’Azur—au -prêtre D. Julio Cejador, qui l’a insérée en entier au tome IX de son -<i>Histoire Littéraire</i> déjà citée, p. 471-478, en la traitant -d’«admirable», encore qu’elle ait été écrite au courant de la plume. En -voici les passages essentiels: «Parlons un peu du roman, puisque vous -m’en priez. J’accepte la définition courante: «<i>la réalité saisie à -travers un tempérament</i>». Et je crois encore, avec Stendhal, qu’«<i>un -roman est un miroir promené le long d’un chemin</i>». Mais il est bien -certain que le tempérament modifie la réalité et que le miroir ne -reproduit pas exactement les choses, avec leur rigidité matérielle, mais -qu’il confère à l’image cette fluidité, légère et azurée, qui semble -flotter au fond des cristaux de Venise. Le romancier reproduit la -réalité à sa façon, conformément à son tempérament, choisissant, de -cette réalité, ce qui lui en semble saillant et négligeant, comme -accessoires inutiles, le médiocre et le monotone. Ainsi opère le -peintre, quelque réaliste qu’il soit. Velasquez reproduisait la vie -mieux que personne. Ses personnages palpitent. S’ils eussent été -photographiés directement, peut-être eussent-ils été plus exacts, mais -ils vivraient infiniment moins. Entre la réalité et l’œuvre qui la -reproduit, s’interpose un prisme lumineux qui défigure les objets, en -concentre et l’essence et l’âme, et c’est le tempérament de l’auteur. -Pour moi, c’est cela qui constitue le romancier, parce que c’est en cela -que consistent sa personnalité, sa façon spéciale et individuelle de -comprendre la vie. C’est là vraiment qu’est son style, dût son écriture -apparaître négligée. Et comme, heureusement pour l’art, qui a en horreur -la monotonie et les répétitions, les tempéraments varient avec les -individus, vous voyez pourquoi je ne crois guère aux classifications,<span class="pagenum"><a name="page_071" id="page_071"></a>{71}</span> -aux écoles, aux étiquettes de certaine critique. Tout romancier -véritable reste soi-même et rien que soi-même. Qu’une lointaine parenté -le rattache à d’autres, c’est fort possible, mais il n’existe pas de -caste fermée. Je parle, évidemment, ici d’un romancier en pleine -possession de ses moyens, au zénith de sa trajectoire, car, dans la -jeunesse, il n’est que trop certain que nous subissons, tous, -l’influence des maîtres qui jouissent alors de la renommée. Personne, -ici-bas, n’échappe à ces influences supérieures. Notre présent est en -fonction à la fois du passé et de l’avenir. En biologie comme en -psychologie, on démontre que les générations qui nous ont précédé -influent sur nous, que nous sommes les légataires d’une hérédité -ancestrale, encore que, par l’action de notre libre arbitre, nous -arrivions à en atténuer diversement les effets. Or, comment, en -littérature, ne ressentirions-nous pas cette pression du passé et du -présent, lorsque nous risquons nos premiers balbutiements...? De même -que les religions, en tant que génératrices de consolation et d’espoir, -sont assurées, à jamais, de la gratitude de leurs fidèles, de même les -romans qui sont de vrais romans—c’est-à-dire ceux par qui vibre en -nous-même une corde de vie, ceux qui garantissent quelques heures -d’illusion au lecteur—sont assurés de la faveur de milliers et de -milliers d’êtres, alors même que la critique s’acharnerait à démontrer -que ce sont œuvres indignes de l’estime des esprits supérieurs. Car -la critique ne parle qu’à la raison. Mais l’œuvre d’art s’adresse au -sentiment. Entendez: à tout ce qui constitue notre héritage -d’inconscient, le monde de notre sensibilité, univers infini, -mystérieux, dont personne n’a jamais exploré les frontières, tandis que -celles de la raison sont parfaitement connues. Vous souvenez-vous de<span class="pagenum"><a name="page_072" id="page_072"></a>{72}</span> ce -tambourinaire-troubadour de certain roman de Daudet? Ce personnage -cocasse, avant de jouer du galoubet, «rase» religieusement son excellent -public de Provence par une fastidieuse explication de la manière dont il -lui est venu à l’idée de faire de la musique: en écoutant, sous un -olivier, chanter le rossignol. Tout le monde se sent l’envie de lui -crier: «<i>Assez comme cela! Etes-vous musicien? Oui? Alors, silence! Et -jouez-nous votre musique!</i>» Pour moi, en face des prologues, des -commentaires, des manifestes, etc. qui, tant de fois, encombrent les -livres d’autrui ou les colonnes des journaux, je me sens une envie -semblable de crier: «<i>Romancier, à ton roman!</i>» Et seul un Orbaneja a -besoin de déclarer, pour qu’on le sache, au pied de sa peinture que -«<i>ceci est un coq</i>». L’authentique peintre, celui qui est maître de sa -main comme de son imagination, n’inscrit pas de commentaires en marge de -son œuvre, car il sait parfaitement que le public verra, clairement, -sur la toile, ce qu’il a voulu dire et la façon dont il a voulu le dire. -Et si le public en fournit une douzaine de versions différentes, qui -sait laquelle de ces versions, finalement, sera acceptée comme bonne, et -si elle ne vaudra pas mieux que la version de l’artiste? Souvenons-nous -de notre grand Don Miguel, qui n’entendait, par son <i>Don Quichotte</i>, -qu’exprimer une seule idée et auquel l’admiration universelle en a prêté -tant et de si belles! Et puis, n’y aurait-il pas lieu de frémir au -spectacle de la finale destinée de toutes ces doctrines, exposées par -les romanciers pour expliquer leur œuvre et leurs prétendues -innovations...? J’écris des romans parce que cela est pour moi une -nécessité. Peut-être était-ce ma destinée et, en tout cas, tout ce que -je pourrais faire pour échapper à cette fatalité serait peine perdue. -Certains en composent<span class="pagenum"><a name="page_073" id="page_073"></a>{73}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_011_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_011_sml.jpg" width="450" height="268" alt="LA MALVARROSA VUE DE LA MER" /></a> -<br /> -<span class="caption">LA MALVARROSA VUE DE LA MER</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_012_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_012_sml.jpg" width="450" height="268" alt="PETITE SALLE A MANGER DE LA MALVARROSA, IMITANT UNE -CUISINE DE STYLE VALENCIEN" /></a> -<br /> -<span class="caption">PETITE SALLE A MANGER DE LA MALVARROSA, IMITANT UNE -CUISINE DE STYLE VALENCIEN</span> -</div> - -<p class="nind">parce que d’autres en composèrent avant eux et l’idée ne leur en serait -jamais venue, s’ils n’eussent eu, devant eux, une série de modèles. -Quant à moi, fussé-je né en pays sauvage, ignorant livres et art -d’écrire, j’ai la ferme conviction que j’eusse fait des lieues et des -lieues pour aller raconter à quelqu’un de mes semblables les histoires -imaginées dans ma solitude et entendre, en échange, de ses lèvres les -siennes propres. Chaque fois que j’achève une de mes œuvres, je -m’ébroue, positivement, de lassitude et exulte de délivrance, tel un -patient au sortir d’une opération douloureuse. «<i>Enfin!</i> me dis-je. -<i>C’est bien le dernier!</i>» Et cela, je me le dis en toute bonne foi. Je -suis un homme d’action, dont la vie s’est passée à faire autre chose -encore que des livres et croyez que cela ne me réjouit que médiocrement, -de rester cloué trois mois durant dans un fauteuil, la poitrine contre -le bois de ma table, à raison d’une dizaine d’heures par séance! J’ai -été agitateur politique. J’ai passé une partie de ma jeunesse en prison: -trente fois au moins. J’ai été forçat. J’ai été blessé à mort dans des -duels féroces. Je connais toutes les privations physiques qui peuvent -affliger un être humain, y compris celles de la plus extrême pauvreté. -En même temps, j’ai été député jusqu’à satiété, jusqu’à la septième -législature; j’ai été ami intime de chefs d’Etat; j’ai connu -personnellement le vieux sultan de Turquie; j’ai habité des palais; -j’ai, plusieurs années, été homme d’affaires, maniant des millions; j’ai -fondé des villages en Amérique. Je vous cite tout cela pour vous faire -comprendre que les romans, je suis capable de mieux les vivre, le plus -souvent, que de les coucher, noir sur blanc, sur le manuscrit -d’imprimerie. Et cependant, chacune de mes œuvres nouvelles s’impose -à moi avec une sorte de violence<span class="pagenum"><a name="page_074" id="page_074"></a>{74}</span> physiologique, qui a raison de ma -tendance au mouvement et de mon horreur pour le travail sédentaire. Je -la sens croître dans mon imagination. Ainsi que le fœtus qui devient -enfant, elle s’agite, s’érige, vivante et vibrante, frappe aux parois -intérieures de mon crâne. Et il faut que, telle la femme en couches, -j’en expulse ce fruit de ma chair, sous peine de mourir, empoisonné par -la putréfaction d’une créature prisonnière. Tous mes serments de ne plus -travailler sont vains. Rien n’y fait. J’écrirai des romans aussi -longtemps que j’existerai. Leur formation est celle de la boule de -neige. Une sensation, une idée, que je n’ai pas recherchées, qui -surgissent des limites de l’inconscient, constituent le noyau autour -duquel s’agglomèrent observations, impressions et pensées, emmagasinées -dans mon subconscient sans que je m’en sois rendu le moindre compte. -L’imagination du vrai romancier est semblable à quelque appareil -photographique dont l’objectif serait perpétuellement en action. Avec -l’inconscience d’une machine, elle enregistre dans la vie quotidienne -physionomies, gestes, idées, sensations et les emmagasine pêle-mêle. -Puis, lentement, toutes ces richesses d’observation s’ordonnent dans le -mystère de l’inconscient, s’y amalgament, s’y cristallisent, jusqu’à ce -qu’elles soient prêtes à s’extérioriser. Et lorsque, sous l’empire d’une -force invisible, le romancier s’est mis à écrire, il lui semblera qu’il -exprime des choses nouvelles toutes fraîches écloses, alors qu’il ne -fera que transcrire des concepts subexistant en lui depuis des années, -qu’un paysage lointain lui suggéra, ou un livre, qu’il a complètement -oublié. Je me flatte d’être le moins littérateur possible en tant -qu’écrivain, c’est-à-dire le moins professionnel. J’abhorre qui a -toujours en bouche une conversation<span class="pagenum"><a name="page_075" id="page_075"></a>{75}</span> de métier, qui ne se réunit qu’en -petit comité, qui ne sait vivre qu’en clans exclusifs, peut-être par ce -que la médisance ne s’alimente que de la sorte. Je suis un homme qui -<i>vit</i> et, lorsqu’il en a le temps, qui <i>écrit</i>, sous un impératif -catégorique du cerveau. Ce faisant, j’ai conscience de continuer la -noble et virile tradition espagnole. Les meilleurs génies littéraires de -notre race ne furent-ils pas des hommes, de vrais hommes, dans le sens -le plus complet du vocable: soldats, grands voyageurs, coureurs -d’aventures lointaines, exposés aux captivités, à des misères variées? -Que si, par-dessus le marché, ils furent aussi écrivains, ils ont su -abandonner la plume, lorsqu’il leur fallait, rudement, lutter pour -l’existence. Car ils considéraient leur métier d’écrivain comme -incompatible avec les nécessités de l’action. Souvenez-vous de notre -Cervantes, qui resta, à une période de sa vie, huit années sans écrire. -Et je crois que l’on apprend mieux ainsi à connaître la vie, qu’en -passant son existence dans les cafés; qu’en réduisant son observation à -la lecture des livres de camarades, ou aux palabres entre amis; qu’en se -momifiant le cerveau par des affirmations toujours ressassées; qu’en ne -s’alimentant que de sa propre sève, sans jamais changer d’horizon, sans -bouger des rivages au long desquels s’écoule un mince filet de cet -immense fleuve de l’humaine activité... Pour les écrivains de ma -nuance—voyageurs, hommes d’action et de mouvement—l’œuvre est en -fonctions directes du milieu. Et, revenant à la théorie du «miroir» de -Stendhal,—cette image si juste d’un si grand artiste, qui connut la vie -et qui fut, lui aussi, voyageur et homme d’action—je redirai que nous -reflétons ce que nous voyons et que tout notre mérite est de savoir le -refléter... L’important est donc de<span class="pagenum"><a name="page_076" id="page_076"></a>{76}</span> voir les choses de près, -directement, de les vivre, ne fût-ce qu’un instant, afin d’être à même -d’en déduire comment les autres les vivent. J’ai la croyance que les -romans ne se font ni avec la raison, ni avec l’intelligence; que ces -facultés n’interviennent dans leur fabrication que comme régulatrices et -ordonnatrices de l’œuvre d’art, ou, même, qu’elles se maintiennent en -marge de cette gestation, pour nous servir, à l’occasion, de -conseillères. Le vrai, l’unique facteur actif, c’est l’instinct, le -subconscient, cet invisible et mystérieux ensemble de forces que le -vulgaire dénomme «inspiration». Tout artiste véritable compose son -chef-d’œuvre «<i>porque sí</i>», comme on dit en espagnol, c’est-à-dire -par ce qu’il ne peut faire autrement. Les passages qu’on vante davantage -dans un roman sont presque toujours ceux dont l’auteur ne s’était pas -rendu compte et auxquels il ne s’arrête que lorsque la critique les lui -a signalés. Pour moi, en mettant le point final à un de mes livres, j’ai -l’impression de m’éveiller d’un rêve. Je ne sais si ce que je viens de -faire en vaut la peine; si ce n’est pas une œuvre mort-née dont j’ai -accouché. Au fond, je ne sais absolument rien. J’attends! Le créateur de -beauté est le plus inconscient de tous les créateurs. Cette vérité n’est -pas nouvelle. Elle est vieille comme le monde. Parlant des poètes, -Platon a déclaré qu’ils disent leurs plus belles choses sans savoir -pourquoi et, souvent même, sans en avoir conscience. C’est aussi ce -qu’affirmait le célèbre adage scolastique: <i>nascuntur poetæ, fiunt -oratores</i>. Ce qui revient à dire, comme s’exprime, en notre langue, la -sagesse populaire, que «<i>el poeta nace y no se hace</i>». La raison, la -lecture peuvent former de grands, d’incomparables écrivains et dignes -d’admiration. Ils ne sauraient, cependant, jamais, de ce seul chef, -devenir des romanciers,<span class="pagenum"><a name="page_077" id="page_077"></a>{77}</span> des dramaturges, des poètes. Pour être cela, il -faut qu’intervienne le subconscient comme essentiel facteur: cette -mystérieuse divination, ce pressentiment, ces éléments affectifs en -opposition presque constante avec les éléments intellectuels. Il est -clair qu’il ne faut pas abuser de cette doctrine et s’abstraire de la -raison et de l’étude sous prétexte que, dans l’œuvre d’art, c’est le -subconscient seul qui est souverain. Tout doit se fondre dans une -harmonieuse unité. Et il faudrait moins encore excuser de capricieuses -divagations ou de puériles niaiseries, en alléguant l’entraînement des -forces inconscientes... En guise de conclusion, je répète, avec M. de la -Palisse, que, «pour écrire des romans, il faut être né romancier». Or, -être né romancier, cela veut dire: être pourvu de cet instinct qui, -seul, évoque l’image juste. Cela veut dire encore que l’on possède cette -force de suggestion sans laquelle aucun lecteur ne prendra jamais pour -vivante réalité ce qui n’est que le produit de l’imagination d’un -auteur. Et qui n’a pas ce pouvoir, quels que soient par ailleurs son -talent et son acquis, j’accorde qu’il composera peut-être des livres -intéressants, corrects et même beaux, par lui baptisés romans. Mais de -roman véritable, jamais il n’en écrira...»</p> - -<p>J’ai tenu à citer cette ample profession de foi, d’abord par ce -qu’unique dans l’œuvre de Blasco Ibáñez—qu’on lise, pour ne citer -qu’un récent exemple et un texte facile, dans la <i>Grande Revue</i> de -Décembre 1918, avec quel laconisme le maître y répond à l’enquête -ouverte par cet organe mensuel sur l’avenir postguerrier de la -littérature<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>—ensuite,<span class="pagenum"><a name="page_078" id="page_078"></a>{78}</span> parce que révélant un fond de doctrine dont -s’étonneront quelques criticastres, lesquels, jugeant l’auteur à l’aune -de leur court intellect, estiment que Blasco Ibáñez n’est qu’une sorte -de volcan en perpétuelle éruption de romans, dont tout l’art se -limiterait à reproduire la formule zolesque! Grand libéral en matières -littéraires, Blasco Ibáñez admet tous les dogmatismes, à condition qu’au -fond des avenues théoriques, l’œuvre d’art érige sa façade de sereine -majesté. Personne n’est plus tolérant, personne n’use de plus amples -critériums que lui, lorsqu’il s’agit de juger des auteurs en -contradiction avec son programme esthétique. La rageuse vanité, la -maladive susceptibilité de tant d’hommes de lettres lui sont infirmités -inconnues. N’admettant l’infaillibilité de personne, il se garde bien de -poser en principe la sienne propre. Convaincu de la relativité de tout -ici-bas, il ne se risquerait pas d’imposer ses goûts à autrui. Et il -parle de ses œuvres avec une humilité souriante, que l’on sent venir -du tréfonds de l’âme. «Chacun de nous—m’a-t-il déclaré -récemment—chante sa propre chanson à son passage par la vie, avant de -disparaître dans l’immense et profonde nuit. Cette chanson ne saurait -être du goût de tous et il serait fat de vouloir que les autres hommes -s’arrêtassent pour n’entendre qu’elle. Des plus célèbres, des plus -immortelles, que subsiste-t-il? Un titre, un nom d’auteur, quelquefois -un motif vague, ou étrangement modifié. Le public se contente de répéter -que ces chansons sont belles, parce qu’il le tient des générations -précédentes. Mais combien peu ressentent le besoin de recourir à la -source, de les reconstituer en leur intégrité, de revenir à elles pour -le plaisir et par amour d’art?» Une philosophie aussi détachée devait -immuniser Blasco Ibáñez contre la<span class="pagenum"><a name="page_079" id="page_079"></a>{79}</span> morsure de l’envie. Cet éternel Don -Quichotte n’est heureux que du bonheur d’autrui. Lui, écrivain espagnol -le plus lu actuellement hors d’Espagne, a tenté à plusieurs reprises de -modifier les organisations éditoriales de son pays au bénéfice des gens -de lettres, ses collègues, afin que leurs œuvres se vendissent à -l’étranger. Et il ne cesse de conseiller à ses divers traducteurs et aux -maisons d’éditions qui publient leurs versions, de ne pas limiter à son -œuvre la divulgation de la littérature espagnole. Enfin, ce fougueux -polémiste, toujours prêt à aller sur le terrain lorsqu’il s’agissait de -défendre ses idées politiques, n’a jamais eu la moindre affaire, a -toujours évité toute discussion de nature littéraire professionnelle. -Plus d’une fois, des Béotiens, improvisés juges—ceux qu’en 1906, -l’écrivain suisse William Ritter, au cours d’une belle étude sur Blasco -Ibáñez insérée dans son volume: <i>Etudes d’art étranger</i>, définissait -plaisamment: «Les impuissants, les gandins, et les popotiers du trottoir -de la nullité et des boulevards de la grisaille»—ont cru utile de -débiter sur son compte de monstrueuses absurdités, qu’il lui eût été -facile de réduire, d’un trait de plume, à leur juste valeur, en -ridiculisant comme il convenait leurs auteurs responsables. Il a -toujours dédaigné ces mises au point. Sa doctrine, en l’espèce, c’est -qu’il n’est qu’une réplique qui vaille et que cette réplique consiste à -continuer de produire. L’on sait s’il lui est fidèle! Tel est l’homme -que d’honnêtes folliculaires se complaisent à représenter comme un -orgueilleux affamé de réclame, un sombre et misanthrope vaniteux, dans -leur basse jalousie de pygmées, incapables d’admettre qu’avec une si -riche et si complexe nature, les manifestations extérieures les plus -tapageuses ne sont que la résultante de l’immense besoin intérieur de -se<span class="pagenum"><a name="page_080" id="page_080"></a>{80}</span> renouveler, de se meubler d’images nouvelles, de s’enrichir d’autres -sensations, et qu’une âme toujours en gésine d’un univers serait, par -tant de successives parturitions, depuis longtemps épuisée, si ce bruit, -ce mouvement, cette trépidation ne lui maintenaient sa tonicité.</p> - -<p>Architecte, Blasco Ibáñez ne l’est pas seulement de châteaux en Espagne -et dans ses romans. C’est aussi un bâtisseur de maison et de maison fort -habitable et confortable. Le rêve si cher à tout artiste—le rêve de -Rostand à Cambo, le rêve de Zola à Médan—de posséder son home à lui, il -l’a réalisé à une heure de Valence, aux bords de la mer latine, sur la -plage de la Malvarrosa, qu’ont popularisée les mentions de date et de -lieu mises à la fin de ses romans. Ce nom de Malvarrosa vient de ce que -les champs voisins y sont utilisés pour la culture des alcées et autres -plantes odoriférantes, dont les sucs sont transformés par une fabrique -de matières premières pour la parfumerie et dont les produits distillés -se retrouvent dans tous les boudoirs élégants du monde. Le parfum que -dégagent ces fleurs est moins dangereux que celui des tubéreuses qui -sont également cultivées dans ces campagnes et qui, une année où près de -cent hectares en étaient couverts, obligèrent le poète à fuir de sa -demeure enchantée, tellement capiteux et enivrant en était l’arome, -perçu en mer par les navigateurs qui longent ces côtes. Le cabinet de -travail de Blasco, installé à l’étage supérieur de ce «<i>palacio</i>», -frappe le visiteur par sa richesse en meubles et en tableaux anciens. La -fabuleuse splendeur de Valence, lorsque cette ville s’adonnait en grand -au tissage des soies comme, chez nous, Nîmes, avait eu pour conséquence, -chez ses opulents bourgeois, un luxe inouï et ce fut à Valence que les -antiquaires avisés qui, au cours du<span class="pagenum"><a name="page_081" id="page_081"></a>{81}</span> siècle dernier, mirent en coupe -réglée cette pauvre Espagne, par eux systématiquement ravagée, -réalisèrent leurs plus merveilleuses razzias. Blasco, qui avait sur eux -l’avantage de mieux connaître le terrain, n’en réunit pas moins maintes -pièces curieuses, arrachées aux chasses de ces pillards internationaux, -et il en orna sa résidence marine, où furent signés les immortels romans -de sa première époque, dont le souvenir est indissolublement lié, pour -ses fidèles, à celui de cette poétique demeure de la Malvarrosa. La -passion politique a, d’ailleurs, scandaleusement exagéré le luxe d’une -maison bâtie avec le produit du labeur de Blasco et ses ennemis -l’avaient plaisamment transformée en une sorte de palais enchanté des -<i>Mille et Une Nuits</i>, dont ses éditeurs de Valence, universellement -désignés aujourd’hui sous le nom de leur firme <i>Prometeo</i>, ont donné une -version castillane, faite par le propre Blasco sur la traduction -française du Docteur Mardrus. Comme Blasco Ibáñez avait, à cette époque, -un véritable faciès d’Arabe—on n’eût en qu’à se reporter, pour s’en -convaincre, à son portrait, qui ornait le petit livre de Zamacois et -dont la ressemblance est beaucoup plus frappante que l’effigie, d’après -R. Casas, illustrant l’article de 1910 dans l’<i>Enciclopedia Espasa</i>—ils -avaient imaginé de l’appeler <i>El Sultán de la Malvarrosa</i>. Qui a visité -la maison y aura trouvé, avec un intérieur assez simple, une -construction originale, dont le seul luxe véritable est constitué par -une galerie à colonnes et caryatides, décorée de fresques dans le genre -pompéien et donnant sur la Méditerranée. Des revêtements en <i>azulejos</i>, -ou faïences valenciennes d’origine arabe, confèrent à ces pièces un -cachet inoubliable, riant à la fois et bien local. Mais il ne faudrait -pas y chercher l’ordonnance bourgeoise commune, d’autant<span class="pagenum"><a name="page_082" id="page_082"></a>{82}</span> plus que cette -demeure d’artiste, dont les plans furent tracés par Blasco en personne, -est due à la collaboration technique de sculpteurs et de peintres, -généralement excellents décorateurs, mais assez piètres maçons.</p> - -<p>On en jugera, si toutefois l’on en doutait, par le détail suivant. -Lorsque fut achevée la galerie dont j’ai parlé, il fut décidé -unanimement que nul autre lieu ne conviendrait mieux pour la célébration -des fraternelles agapes projetées. Et comme, pour banqueter, il faut -communément une table, Blasco se souvint que, lors de ses errances en -Italie, il avait admiré, à Pompéï,—auquel, dans <i>En el País del Arte</i>, -il a consacré trois chapitres—une curieuse table d’un seul bloc de -marbre, que supportaient quatre griffons. Aussitôt les sculpteurs -résolvent de doter d’une reproduction, sur une plus grande échelle, de -ce meuble de <i>triclinium</i> la loggia des festins. On fait venir -directement de Carrare un bloc énorme de marbre, grâce à l’obligeance -d’un capitaine au long cours, qui a mis sa goëlette à la disposition du -«sultan». Mais, au lieu du nombre limité de convives que permettaient -les trois lits anciens, Blasco entend qu’à sa table siègent les invités -par douzaines. Les quatre monstres ailés ne suffisent pas, à chaque -angle, pour supporter ce dolmen. On en sculpte au centre un cinquième, -accablé, comme Atlas, sous le poids de cet univers de calcaire. Enfin, -l’œuvre s’érige triomphale, d’une pureté de lignes antique, d’une -blancheur radieuse. Mais voici, ô terreur, que les plafonds fléchissent, -sous sa masse. L’on a tout prévu, sauf cette minutie, que de simples -solives ne sauraient jouer le rôle de poutrelles d’acier. En -conséquence, mosaïques romaines, fresques délicatement nuancées, -merveilleuse décoration où chacun s’est efforcé<span class="pagenum"><a name="page_083" id="page_083"></a>{83}</span> d’être original en se -surpassant, tout doit disparaître et une moitié de l’édifice est -démolie, puis réédifiée, pour assurer à la table une existence -éternelle... Le peintre Sorolla, le sculpteur Benlliure n’ont -certainement pas oublié cet incident, dont ils furent les principales -<i>dramatis personæ</i>, en compagnie de camarades moins illustres. Parmi -ceux-ci, il y avait feu Luis Morote, Valencien lui aussi et l’un des -meilleurs amis qu’ait comptés Blasco. C’était un écrivain et un homme -d’action, aux idées généreuses, auteur de plusieurs ouvrages -notables—<i>El pulso de España</i>, <i>Pasados por agua</i>, <i>Los frailes en -España</i>, <i>Teatro y Novela</i>, etc.—et dont deux ont paru à Paris, chez -l’éditeur Ollendorff, l’un sur un coin des Canaries, l’autre, d’un -intérêt réel et publié en 1908, sur Sagasta, Melilla et Cuba.</p> - -<p>Quittons la Malvarrosa pour Madrid, les palmeraies phéniciennes où, à la -suite de Karl Marx, a pénétré l’esprit socialiste moderne, pour -l’austère azur de la capitale castillane, où l’air, la couleur, les eaux -sont d’une subtilité impondérable, comme, aussi, l’est la désolation de -son haut plateau aux variations soudaines et meurtrières de température. -Quel contraste! Valence c’est, par le paysage et autre chose encore, un -peu l’Afrique. Madrid, c’est le compromis entre l’Espagne et l’Afrique, -l’immense douar où la plus raffinée civilisation coudoie à chaque minute -la plus troglodytique rusticité: cité trompeuse dont le grand mouvement -n’est qu’un leurre, incapable, pour peu qu’on y séjourne, de donner le -change sur l’inanité foncière de sa vie. Blasco Ibáñez a écrit, dans la -<i>Horda</i>, le vrai tableau de Madrid, d’un Madrid que ne connaissent pas -les clientèles touristiques du <i>Ritz</i> et du <i>Palace</i>, qu’ignorent ces -Espagnols même dont le champ<span class="pagenum"><a name="page_084" id="page_084"></a>{84}</span> d’action ne dépasse pas le rayon des -lampes à arc et des rues asphaltées du centre de leur ville et qui ne -s’aviseraient pas d’aller étudier leurs compatriotes sur les hauteurs -des <i>Cuatro Caminos</i>, aux quartiers des <i>Injurias</i>, des <i>Cambroneras</i> et -analogues repaires de parias madrilènes. Son petit hôtel de la -Castellana, le reverra-t-il jamais d’autre sorte que pour un éphémère -passage? Je ne le crois guère. Il est fermé depuis si longtemps, que la -rance atmosphère qui l’imprègne lui ferait peur. Zamacois, qui l’a vu -avant que son propriétaire, par des remaniements importants, en modifiât -la physionomie, l’a décrit en ces termes, en 1909: «L’insigne romancier -habite à droite de la promenade de la Castellana, à proximité de -l’Hippodrome, dans un pittoresque petit hôtel d’un seul rez-de-chaussée, -dont la façade irrégulière s’ouvre en angle sur le fond d’un jardinet. -Çà et là, le long des vieux murs et sur le tronc des arbres, l’herbe et -la mousse ressortent en taches d’un vert velouté, avec des teintes -sombres et bien plaquées. Dans la paix joyeuse du matin, sous la -merveilleuse coupole indigo de l’espace inondé de soleil, la terre -noire, que viennent de remuer des mains diligentes, fleure l’humidité. -Le silence est maître, en ces lieux. Ce coin, mieux encore qu’un -parterre madrilène, évoque une parcelle de jardin rustique, un peu -gauche et paysan, où l’on s’attend à rencontrer un chien, un tas de -fumier, quelques poules... Le cabinet du maître est spacieux, d’un -dessin irrégulier et ses deux fenêtres s’ouvrent sur un groupe d’arbres. -Au mur du fond, les rayons ploient sous les livres. Quelques portraits: -Victor Hugo, Balzac, Zola, Tolstoï, qui ont l’air de présider ici, -groupés l’un près de l’autre en une rare et douloureuse harmonie de -fronts pensifs et tourmentés<span class="pagenum"><a name="page_085" id="page_085"></a>{85}</span> par l’effort mental. Les parois s’ornent -d’une quantité de bibelots anciens et de diverses esquisses, charmantes, -de Joaquín Sorolla. Chaque chose est ici à sa place: les statuettes, les -tapisseries, les meubles. Nul doute que tout ne s’y trouve où il doit -être. Et cependant, je sens autour de moi comme flotter je ne sais quoi -d’étrange, une palpitation, ardente et fébrile, d’impatience, qui me -donne l’impression que ces tapis, ces tableaux, ces fauteuils, ces vieux -bahuts, qui décorent la pièce, pourraient bien participer, en vertu d’un -mystérieux magnétisme, à cette inquiétude spirituelle, intense et -constante, dont l’écrivain est possédé...»</p> - -<p>Deux années avant qu’Eduardo Zamacois, réaliste formé à l’école -française, dont la plume châtiée procédait de Bourget et de Prévost, -consignât cet étrange phénomène spirite, Blasco Ibáñez avait fourni à -l’observateur un exemple beaucoup plus caractéristique d’inquiétude -d’âme que celui de la sarabande magique du mobilier de son cabinet. Par -je ne sais quel caprice d’Argonaute, il avait, un beau matin, disparu de -son hôtel. Ses amis apprirent qu’il était allé à Bordeaux, à l’occasion -d’une exposition intéressant ses goûts de marin. Mais il entendait si -peu y prolonger son séjour, qu’il ne s’était muni que de cet élémentaire -bagage à la main qui suffit, à la rigueur, pour une fugue d’une -huitaine. A Bordeaux, cependant, il se ressouvint que son docteur avait -naguère insisté pour qu’il fît une cure à Vichy. Cela fut cause qu’il -décidât de s’y rendre, sous le prétexte d’y rétablir son foie. Il y -était à peine que l’élégante monotonie, le tran-tran réglé et bourgeois -de la ville d’eaux eurent le don de l’horripiler, à tel point que, pour -échapper à leur hantise, il s’enfuit à Genève et à ses paysages -souriants et doux. La Suisse alémanique<span class="pagenum"><a name="page_086" id="page_086"></a>{86}</span> l’ayant ensuite tenté, il passa -à Berne, dont les ours symboliques lui firent bénir le destin des -hommes, et des peuples, sans imagination, dont on sait que le royaume de -Dieu est à eux. La tranquille, bourgeoise et germanophile Zurich ne le -retint guère. A Schaffhouse, il vit tomber le Rhin, puis s’embarqua à -Romanshorn pour Lindau et, à Lindau, sauta dans le train de Munich. -Fervent de Wagner, il espérait y entendre chanter, au fameux festival en -l’honneur du maestro de Leipzig, la <i>Walkyrie</i> et <i>Siegfried</i> avec plus -d’art qu’au <i>Real</i> madrilène. Il eut cette déception,—lui qui, s’il a -laissé au conteur valencien D. Eduardo L. Chavarri le soin d’illustrer -d’un commentaire technique <i>L’anneau du Niebelung</i>, a offert à ses -compatriotes, avec un <i>prologue</i>, une traduction, sous le titre de: -<i>Novelas y Pensamientos</i>, de la partie littéraire de l’œuvre de -Wagner—de constater qu’à Munich l’interprétation du drame musical -wagnérien valait ce qu’à Madrid et qu’aussi bien, «l’Athènes Germanique» -n’était qu’une grossière caricature de la cité de Minerve, dont la -démocratie intellectuelle et raffinée eût rougi de honte à s’entendre -comparer avec ces lourds buveurs de bière, ces cannibales de la -charcuterie. Munich laissa donc Blasco déçu. Ayant songé à Mozart, il en -partit pour Salzbourg et son <i>Mozarteum</i>. Puis ce furent Vienne et le -beau Danube bleu. A Vienne, on lui dit qu’en treize heures, par la voie -du fleuve, chemin qui marche, on allait à Budapest. Blasco s’embarqua -donc, près du pont de Brunn, pour la cité magyare, où il rêva de -Marie-Thérèse et de la fameuse phrase latine, que les typographes -espagnols ont estropiée, dans le texte d’<i>Oriente</i>, et que la -nonchalance de Blasco n’a jamais songé à y corriger, ce qui lui valut -d’être tancé, pour cette vétille, par un archiviste de Perpignan,<span class="pagenum"><a name="page_087" id="page_087"></a>{87}</span> comme -je vais le rapporter. Budapest, c’est l’Orient, ou, du moins, le seuil -de l’Orient. A Belgrade, où il visita le tragique Konak encore souillé -du sang d’Alexandre et de Draga, il s’aperçut qu’il lui fallait, -désormais, voir les choses et le temps lui-même dans un recul. Il -croyait être, ce jour-là, au six Septembre. Une affiche de théâtre lui -apprit qu’à Belgrade on n’en était qu’au vingt-quatre Août. Ce don -inattendu de treize jours de vie supplémentaire le réjouit. Il ne -s’attarda pas à Belgrade, ni davantage à Sofia, brûlant,—car, vers -Philoppoli, les premiers minarets pointaient à l’horizon,—de se plonger -enfin en pleine turquerie.</p> - -<p>Il a omis, dans <i>Oriente</i>,—où ont été recueillies ses notations de -route, envoyées au <i>Liberal</i> de Madrid, à la <i>Nación</i> de Buenos Aires et -à l’<i>Imparcial</i> de México,—le récit des incidents qui, à Andrinople, -avaient failli lui en fermer la porte. Ayant négligé de se munir d’un -passeport en due forme, la police turque avait commencé par l’arrêter -comme un simple suspect. Fort heureusement, l’Espagne était alors -représentée à Constantinople par un diplomate extrêmement populaire, le -marquis de Campo Sagrado. Blasco a noté, au chapitre XXI d’<i>Oriente</i>, -que, lorsqu’il eut déclaré aux vérificateurs des passeports, à la -frontière, qu’il était recommandé au marquis, ceux-ci n’avaient pas tari -en louanges de ce «grand seigneur fort sympathique». La vérité vraie, -c’est que les choses avaient été d’un fonctionnement moins aisé et qu’il -avait fallu échanger des télégrammes avec les autorités de la capitale, -d’où, pour Blasco, une sorte de notoriété avant la lettre, que la -pauvreté de sa garde-robe devait rendre, dès l’arrivée à Byzance, plus -pénible encore. Que ne pouvait-il, à l’exemple d’un Loti, échanger son -médiocre complet à l’européenne contre la défroque<span class="pagenum"><a name="page_088" id="page_088"></a>{88}</span> d’un fils d’Allah et -le feutre mou contre le fez écarlate, qui n’a pas, dans les saluts, à -quitter le crâne, puisque c’est une main au front et l’autre sur le -cœur qui, là-bas, sont les salutations d’usage? Le détail du séjour à -Constantinople est donné dans une suite de dix-huit chapitres -d’<i>Oriente</i>, que l’auteur dédia à D. Miguel Moya, et qui, traduit en -portugais et en russe, est resté inaccessible au lecteur français. C’est -grand dommage. Si l’on en croyait l’ex-chroniqueur des <i>Lettres -Espagnoles</i> au <i>Mercure de France</i>,—nº du 1<sup>er</sup> Mars 1909—il n’y -aurait, en ces pages, que de «pâles évocations du passé, improvisées à -l’aide d’un bon manuel élémentaire d’histoire générale» et des notes -«comme détachées pour la plupart d’un guide <i>Joanne</i> ou d’un <i>Bædeker</i>». -Et, si le «voyageur somnolent» se réveille enfin à son arrivée à -Constantinople, c’est uniquement parce que tout lui rappelle Valence, y -compris une «même saleté», encore que, pour M. Marcel Robin, Blasco -Ibáñez «ne semble guère avoir compris la mentalité turque». Plus -équitable que ce téméraire archiviste, le vieux poète D. Teodoro -Llorente, qui s’y connaissait en matière de littératures étrangères—et -en font foi tant de merveilleuses adaptations versifiées—a, dans un -article de <i>Cultura Española</i> (Mai 1908), pleinement rendu justice à son -compatriote, dont il était cependant si loin de partager les opinions, -politiques ou littéraires. Pour lui, <i>Oriente</i> n’est pas seulement «le -tableau pittoresque d’une ville extraordinaire», mais aussi et surtout -«une information instructive sur son état social et la situation -politique de l’Empire Ottoman». Il pourrait être intéressant de comparer -le livre de Blasco au fameux <i>Constantinople</i> de l’Italien Edmondo De -Amicis, devenu, grâce à des traductions qui l’ont popularisé, le -vade-mecum de<span class="pagenum"><a name="page_089" id="page_089"></a>{89}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_013_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_013_sml.jpg" width="450" height="271" alt="BLASCO SUR LA FAMEUSE TABLE DE MARBRE DE LA MALVARROSA, -FACE A LA MER" /></a> -<br /> -<span class="caption">BLASCO SUR LA FAMEUSE TABLE DE MARBRE DE LA MALVARROSA, -FACE A LA MER</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_014_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_014_sml.jpg" width="450" height="268" alt="CABINET DE TRAVAIL DE LA MALVARROSA - -Derrière Blasco, un des bustes de Victor Hugo qui ornent ses différentes -demeures" /></a> -<br /> -<span class="caption">CABINET DE TRAVAIL DE LA MALVARROSA -<br /> -Derrière Blasco, un des bustes de Victor Hugo qui ornent ses différentes -demeures</span> -</div> - -<p class="nind">tant de touristes en Orient. La comparaison tournerait, je crois, au -profit de l’impressionniste espagnol, car s’il est une remarque qui -s’impose ici, c’est que le livre de De Amicis n’excelle guère par la -logique de ses déductions, ainsi que le constatait encore en 1912, dans -un excellent article du <i>Correspondant</i>, M. G. Reynaud, traitant de <i>La -Femme dans l’Islam</i>. Blasco Ibáñez, rédigeant au jour le jour et pour -des feuilles quotidiennes, n’a écrit là que de simples chroniques de -reportage, mais combien alertes et observées! Tour à tour défilent -devant nos yeux, avec le mouvement de la vie, Ferid-Pacha, Grand Vizir -depuis neuf ans, que l’avocat anglais Mizzi, vice-consul d’Espagne et -propriétaire du <i>Levant-Herald</i>, lui avait fait connaître; le marquis de -Campo Sagrado, alors, avec M. Constans, ambassadeur de France, le -diplomate le plus apprécié en Turquie; le Sélamlik et la prière du -Sultan; les chiens légendaires et superstitieusement respectés; les -derviches danseurs de Bakarié et leur procession; le sérail et le -<i>Hasné</i>, célèbre trésor des Sultans; Sainte Sophie; Joachim II, -patriarche grec, type falot de géant bon pape et, sans doute, bon papa, -délicieusement peint sur le vif; femmes turques et eunuques, où nous -sommes loin du romantisme poétique d’<i>Azyadé</i><a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>; les derviches -hurleurs; les ruines de Byzance; et, enfin, comme tableau final, la -«Nuit de la Force»: le Ramadan et sa veillée mystique.</p> - -<p>Blasco Ibáñez n’a consigné dans son livre qu’une faible partie de ses -impressions. D’Août à Novembre 1907, durée de cette singulière fugue, il -vit infiniment<span class="pagenum"><a name="page_090" id="page_090"></a>{90}</span> plus de choses qu’il n’en a contées. Si le Grand Vizir -avait tant tenu à le voir, il ne nous a pas dit que c’était parce que, -quelques semaines avant, le <i>Temps</i> avait publié un article de Gaston -Deschamps sur <i>La Catedral</i>, qui venait d’être traduite en français et -que ç’avait été en s’entretenant de cet article avec Mizzi que -Ferid-Pacha apprit, non sans stupeur, que ce romancier espagnol, si loué -par le critique français, se trouvait, précisément, à Constantinople. -D’ailleurs, cette curiosité obéissait à divers mobiles, dont un au moins -n’était pas littéraire. La Turquie soutenait alors un grand procès avec -l’un des plus puissants barons de la banque internationale, relativement -à la construction du chemin de fer de Constantinople. Cette affaire, -pendante depuis près de trente années, entraînait, au cas où elle eût -été jugée contre l’Etat Turc, un paiement de cinquante à soixante -millions au financier, son adversaire. Soumise à un arbitrage -international, sur le conseil qu’en avait donné Guillaume II au Sultan, -l’arbitre désigné se trouvait être D. Segismundo Moret, homme politique -fort connu, né à Cadix en 1838 et mort en 1913, ex-collaborateur de -Sagasta et, à plus d’une reprise, Président du Conseil des Ministres -d’Espagne. Il importait à Abdul-Hamid de se gagner ses bonnes grâces et, -aux premiers mots que lui en avait touché le Grand Vizir, Blasco Ibáñez -s’était convaincu que ni Ferid-Pacha, ni son vieux maître plus que -septuagénaire, n’avaient la moindre idée ni du vrai état de l’Espagne, -ni du caractère de l’homme qui allait décider souverainement dans ce -litige. Mais la circonstance n’en eut pas moins pour le romancier les -effets les plus heureux. On le traita en personnage officiel. Quand il -passa en Asie-Mineure, un ordre spécial du Padischah enjoignait à tous -les<span class="pagenum"><a name="page_091" id="page_091"></a>{91}</span> gouverneurs de vilayets de le traiter avec les plus grands égards. -C’est ainsi qu’en Bithynie, il fit l’ascension du mont Olympe dans un -carrosse doré aux portières duquel chevauchait un piquet de cavaliers à -l’aspect de brigands, les gendarmes de ce pays. A son passage en -Anatolie, il fut l’objet d’attentions semblables. A Mudanié, à Brousse, -il eut toutes sortes d’aventures qu’à la fin de son livre il promettait -de conter, quelque jour, et qui sont restées inédites, comme tant et -tant d’aventures de sa vie<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>.</p> - -<p>A Constantinople, il pénétra dans une multitude de lieux fermés aux -Européens de passage. De hautes familles du monde musulman le convièrent -à d’intimes cérémonies de leur existence privée, noces et banquets. A la -page 284, il s’engageait à écrire le roman des Séphardims, Israélites -bannis d’Espagne et qui, au nombre de près de 30.000, ont conservé, avec -leur patronymique espagnol de Salcedo, Cobo, Hernández, Camondo, etc., -l’usage d’un castillan archaïque dont la nuance XVI<sup>ème</sup> siècle ne -laissait pas de surprendre étrangement le sujet d’Alphonse XIII qui -visitait la capitale turque. Blasco n’a pas tenu cet engagement et seule -l’histoire de Luna Benamor, écrite l’année suivante pour le Nº du 1<sup>er</sup> -Janvier 1909 d’une revue de Buenos Aires, nous transportera—mais la -scène est à Gibraltar—dans un milieu juif d’origine espagnole et nous -en peindra les mœurs caractéristiques. Enfin,<span class="pagenum"><a name="page_092" id="page_092"></a>{92}</span> Blasco Ibáñez n’a pas -davantage raconté, dans <i>Oriente</i>, sa visite à Abdul-Hamid.</p> - -<p>Ce fils d’Abdul-Meyid, né en 1849 et qui régnait depuis 1876, était -mieux au courant qu’aucun de ses vizirs du procès relatif au chemin de -fer d’Orient et ç’avait été par son ordre que Ferid-Pacha s’en était -entretenu avec le romancier espagnol. Un beau jour, ce dernier eut la -surprise de recevoir une invitation pour Ildiz-Kiosk, demeure du sultan -milliardaire. On sait que le Sélamlik, où il résidait personnellement, -est bâti au sommet de la colline qui fait face au Bosphore et se compose -de bâtiments construits successivement, les uns à la suite des autres, -sans harmonie ni style. Rien des coûteuses fantaisies, des coquets -pavillons, des jardins féeriques que l’on eût espéré en un pareil lieu. -Il est délicieux d’entendre Blasco narrer cette entrevue, sous la -redingote que lui avait prêtée Mizzi! A l’en croire, le souci de ne pas -manquer à l’étiquette orientale l’aurait tellement préoccupé, qu’il en -aurait oublié la légende suivant laquelle certains visiteurs, jugés -suspects par le terrible autocrate, auraient mystérieusement disparu, au -cours de semblables audiences, jetés sans doute, après une sanglante -tragédie, dans les eaux discrètes du Bosphore. Mais, s’il sortit sain et -sauf de la redoutable entrevue, ce fut le lendemain de celle-ci que le -Grand Vizir le chargeait de se rendre, à son retour à Madrid, chez M. -Moret pour lui transmettre, au nom du Chef des Croyants, certaines -informations confidentielles que l’on estimait, vraisemblablement, -devoir influencer son verdict. Et, comme il était à prévoir, l’arbitre -espagnol se prononça contre la Turquie...</p> - -<p>Ce voyage de quinze jours devenu voyage de quatre mois équivalait à un -désastre financier. Ce<span class="pagenum"><a name="page_093" id="page_093"></a>{93}</span> n’avaient été que réceptions en l’honneur de -l’hôte illustre. Or, la vie de grand seigneur, si elle coûte cher -partout, est particulièrement dispendieuse en cette terre classique du -bakhchich, sévissant à tous les degrés de l’échelle sociale. Je citerai, -comme particulièrement apte à illustrer la corruption officielle turque, -une historiette que Blasco Ibáñez m’a confiée, un jour où il évoquait -devant moi quelques-uns de ses souvenirs inédits de Constantinople. Un -fonctionnaire des Affaires Etrangères turques était venu le trouver et, -s’inclinant révérencieusement chaque fois qu’il prononçait le nom de son -Souverain, avait annoncé qu’Abdul-Hamid, voulant lui donner une preuve -toute spéciale de sa reconnaissance pour ses loyaux services, venait de -lui accorder l’Etoile du Medjidié avec plaque en brillants. Cette -nouvelle stupéfia Blasco. En républicain qu’il est, il avait, en 1906, -sous le premier Ministère Clemenceau, accepté avec reconnaissance d’être -fait, par la République Française, Chevalier de la Légion d’Honneur, -Ordre illustre dont il est aujourd’hui Commandeur<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>. Mais devenir -dignitaire de l’un des Ordres les plus prestigieux du Sultan Rouge? Non, -cela dépassait, en vérité, les bornes permises de la turquerie. Il -exposa donc à l’envoyé d’Abdul-Hamid que cet honneur le flattait -extrêmement, mais que ses principes lui interdisaient de l’accepter. Sur -quoi, le haut fonctionnaire, non sans jeter au préalable un regard -prudent pour s’assurer qu’aucun importun n’entendait ses paroles,<span class="pagenum"><a name="page_094" id="page_094"></a>{94}</span> -scanda, en les accompagnant de son sourire de diplomate, ce conseil -sceptique: «<i>Prenez toujours! Les brillants valent, au bas mot, dix -mille francs!</i>» De cet Ordre, Blasco ne reçut que le diplôme, un -merveilleux parchemin tout couvert d’hiéroglyphes dorés. La plaque, -commandée à l’un des bijoutiers du Sultan,—un juif d’origine espagnole -nommé Flores, qui parlait, dans un balbutiement enfantin, la langue de -ses lointains aïeux—eût sans doute été un chef-d’œuvre. On travaille -lentement en Turquie et, de plus, le joaillier d’Abdul-Hamid -entendait—hommage touchant à sa lointaine <i>Hispania</i>—réaliser une -merveille de plaque. Hélas! tout arrive ici bas. Un beau jour, le -Philippe II des Turcs—c’était en Avril 1909—s’entendit, dans un -<i>Fetvah</i> du Sheik ul-Islam,—docile instrument des Jeunes -Turcs,—déclarer indigne de régner plus longtemps. Et le Padischah, -«ombre d’Allah sur la terre», laissa là les quatre mille femmes, presque -toutes esclaves, de son haremlik. Il s’en fut, exilé pour toujours, à la -villa Allatini, à Salonique. C’en était fait de ce politique avisé et -peu scrupuleux. La plaque de Blasco qui attendait, à Ildiz-Kiosk, une -occasion propice pour passer en Espagne, fut victime du pillage des -palais du tyran déchu. Peut-être orne-t-elle, aujourd’hui, quelque -poitrine de Jeune Turc? A moins que le ravisseur n’ait songé, lui aussi, -que ce joujou brillant valait bien ses dix mille francs d’avant-guerre.</p> - -<p>Les aventures orientales de Blasco Ibáñez faillirent avoir une fin -tragique. Il avait traversé sans incidents les plaines désolées de la -Thrace, franchi la Roumélie, la Bulgarie, la Serbie et approchait de -Buda-Pest. C’était l’heure du petit déjeuner. Dans le <i>dining-car</i> de -l’express de Constantinople, il occupait, avec trois inconnus de la -foule bigarrée de Cosmopolis, une table silencieuse, lorsque, au<span class="pagenum"><a name="page_095" id="page_095"></a>{95}</span> moment -où les premières maisons des faubourgs de Buda-Pest commençaient à fuir -sur les glaces du wagon, un choc effroyable, suivi des craquements -lugubres de ferrailles tordues, se produisit. Le train venait d’être -tamponné par un convoi qu’à la suite d’une négligence inexplicable, le -chef de gare hongrois avait lancé sur la voie, à l’heure normale -d’arrivée de l’express d’Orient, dont les deux premières -voitures,—naturellement des troisièmes classes—avaient été pulvérisées -par ce choc! Accident stupide, en une Europe Centrale que d’illustres -niais prônaient comme l’exemplaire modèle de toute organisation -méthodique, et rejetant un instant dans l’ombre de la légende les -vieilles «<i>cosas de España</i>». Blasco sut en dégager la philosophie. Et, -toujours homme d’énergie et d’action, il s’était à peine rendu compte de -la catastrophe, qu’abandonnant, sans autre dommage que de légères -contusions, le théâtre du sinistre, où la foule affluait, il sautait -dans un tramway proche et allait prendre à la gare de Buda-Pest le -premier train en partance pour l’Europe,—la vraie Europe, où il -rentrait son baluchon sur l’épaule, à la façon de l’envahisseur oriental -de lointains millénaires séduit par les richesses du mystérieux -Occident. Tel fut son premier grand voyage hors du monde latin. Si, en -1806, M. de Chateaubriand s’était soumis à onze mois d’errance pour -séjourner trois jours à Jérusalem, ce n’a été qu’à presque un siècle de -distance,—en 1904—que la postérité put, à son pompeux <i>Itinéraire</i>, -opposer le pendant rédigé par Julien, son domestique, qui nous présente -le grand homme sous un jour moins splendide. Sans être irrespectueux, il -me semble que Blasco Ibáñez n’avait pas à craindre une telle avanie: -d’abord parce que n’ayant pas de valet de chambre en Orient, ensuite -parce que son livre possédait pour vertu dominante la sincérité.<span class="pagenum"><a name="page_096" id="page_096"></a>{96}</span></p> - -<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2> - -<div class="blockquot"><p>Blasco Ibáñez ami de la lecture et de la musique.—Son culte pour -Beethoven et pour Victor Hugo.—Ses duels.—Une balle de charité -qui faillit devenir balle homicide.—Sa discrétion d’auteur.—Ses -scrupules sentimentaux.—Histoire du roman: <i>La Voluntad de Vivir</i>.</p></div> - -<p>J’ai déjà dit que Blasco Ibáñez était un grand lecteur et de toute -espèce de livres. S’offenserait-il, si cette passion était définie, chez -lui, une sorte de maladive voluptuosité? En tout cas, la lecture est -devenue pour lui un tel besoin que, lorsqu’il n’écrit pas, il se jette -sur le premier volume venu et ne l’abandonne plus qu’arrivé à la -dernière page. Hôte ici plus intrépide que dans la pratique de la vie, -il ne se soucie oncques de la mine austère et renfrognée du maître de -maison et plus les années avancent, plus se confirme en son esprit -l’immortelle vérité de cet adage que Littré, cité par Sainte Beuve<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>, -semble avoir attribué à tort à Virgile: «On prétend que Virgile, -interrogé sur les choses qui ne causent ni dégoût ni satiété, répondit -qu’on se lassait de tout, excepté de comprendre, <i>præter intelligere</i>: -certes, la pensée est profonde et elle appartient bien à une âme retirée -et tranquille<span class="pagenum"><a name="page_097" id="page_097"></a>{97}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_015_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_015_sml.jpg" width="336" height="450" alt="GRAVURE EXTRAITE DE «NUEVO MUNDO», HEBDOMADAIRE DE -MADRID, REPRÉSENTANT BLASCO ET SES ENFANTS A LA MALVARROSA" /></a> -<br /> -<span class="caption">GRAVURE EXTRAITE DE «NUEVO MUNDO», HEBDOMADAIRE DE -MADRID, REPRÉSENTANT BLASCO ET SES ENFANTS A LA MALVARROSA</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_016_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_016_sml.jpg" width="295" height="450" alt="PORTRAIT DE BLASCO IBÁÑEZ EN 1902" /></a> -<br /> -<span class="caption">PORTRAIT DE BLASCO IBÁÑEZ EN 1902</span> -</div> - -<p class="nind">comme celle du poète romain.» A l’époque où sa qualité d’agitateur -politique attirait sur lui les foudres gouvernementales, Blasco Ibáñez -fut exilé assez longtemps dans une petite cité d’Espagne, antique évêché -où toute vie intellectuelle se concentrait dans le palais épiscopal. Le -proscrit commença par dévorer tous les livres qu’il put rencontrer en ce -lieu. Quand tout fut épuisé, et comme sa situation de fortune ne lui -permettait pas d’achats personnels de volumes, il se rabattit sur la -seule matière restante: des vies de Saints et des traités de Théologie, -que conservaient religieusement de vieilles dévotes, qui les tenaient de -chanoines défunts, leurs amis d’antan. Or, un jour, il découvrit, par -miracle, qu’une de ces femmes possédait dans sa demeure une grande -bibliothèque d’ouvrages profanes. C’était la veuve d’un officier -supérieur du Génie. L’excellente dame se signa, lorsqu’elle entendit le -jeune homme la prier de l’autoriser à lire, volume par volume, sa -librairie. «<i>¡Pero si son de cosas militares!</i>»<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a> alléguait-elle, -scandalisée. Rien n’y fit. Blasco eut raison de cette ignorante -soupçonneuse, et, six mois durant, s’acharna sur Montecucculi, Jomini et -analogues théoriciens, tant anciens que modernes, de l’art de la guerre, -dont les seuls patronymiques, aujourd’hui, le feraient sourire, tant il -les jugerait étranges, sur ses lèvres. Mais il a un aphorisme favori, -celui-ci, que: «<i>todo lo que se lee, sirve alguna vez en la vida</i>»<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>. -Et, en vérité, ces lectures militaires lui ont servi, une fois au moins. -C’était durant la Grande Guerre. Il avait été convié à dîner par -plusieurs de nos généraux<span class="pagenum"><a name="page_098" id="page_098"></a>{98}</span> et ce fut à leur table que le hasard de la -conversation l’amena à mentionner les doctrines qui lui étaient devenues -familières, il y avait exactement vingt-huit ans. «Comment diable -avez-vous appris tout cela?» lui demanda, interloqué, l’un des -commensaux, qui ne pouvait comprendre qu’un romancier en sût aussi long -que lui sur un chapitre interdit, non seulement au simple profane, mais -à tout autre qu’un officier breveté, sans doute. Blasco raconta alors -l’histoire de la bibliothèque de la veuve de l’officier du Génie. -Toutefois, de tous les livres qu’il s’est assimilés, au hasard de ses -navigations aventureuses sur l’océan sans limites du savoir humain, ceux -qui ont toujours eu ses préférences, ce furent les livres d’histoire et -l’on sait avec quel zèle il a traduit en espagnol, non seulement -Michelet, mais encore l’œuvre monumentale de MM. E. Lavisse et A. -Rambaud. Entendons-nous bien, d’ailleurs. Blasco Ibáñez ne croit pas du -tout à l’histoire comme à une science. Pour lui, cette discipline est la -cousine germaine du roman, un <i>mixtum compositum</i> se rapprochant de la -vérité—<i>quid est veritas?</i>—, une comédie dramatique où -manœuvreraient d’infinies masses humaines. Et les historiens, -lorsqu’ils savent faire revivre le milieu qu’ils évoquent, lui -apparaissent comme des collègues, ou, mieux encore, comme une sorte de -romanciers manqués, qui n’auraient pas su se spécialiser. Dans son for -intérieur, je ne suis pas sûr du tout qu’il ne se gausse parfois -doucement de ces pontifs qui semblent croire posséder le secret du -passé, convaincu qu’il est, avec d’autres, que l’histoire est un roman -qui fut et le roman une histoire qui eût pu être. Il m’en a confié, -naguère, la définition suivante: «<i>Para mí, la historia es la novela de -los pueblos, y la novela, la historia de<span class="pagenum"><a name="page_099" id="page_099"></a>{99}</span> los individuos</i>»<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>. Je me -souviens que, pour lui faire honte, je crus alors devoir lui répliquer -par la voix de Cicéron: «<i>Historia vero testis temporum, lux veritatis, -vita memoriæ, magistra vitæ, nuntia vetustatis</i>»<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>. Mais le maître se -borna à lever vers le ciel des yeux rieurs. Et je ressongeai, moi-même, -à ce duc Michel Angelo Gaetani di Teano, illustre patriote italien, -dantiste et helléniste éminent, lequel avait coutume de dire que «<i>dove -sono dodici archeologi, sono tredici opinioni diverse</i>»<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p> - -<p>Il est d’usage, chez bien des littérateurs, de professer une -prédilection particulière pour la peinture. Beaucoup d’écrivains, même, -s’avouent réfractaires à la musique et, lorsqu’il leur arrive de -discuter de cet art, il n’est point rare que leur grandeur -intellectuelle ne les mette pas, tel Gautier, à l’abri d’assertions -extraordinairement erronées. Encore que Blasco Ibáñez—et sa <i>Maja -Desnuda</i> est là, pour l’attester—ressente en artiste la peinture et la -sculpture, le premier de tous les arts ne laisse pas d’être pour lui la -musique. Je rapporterai à la lettre la déclaration qu’il me fit sur ce -point. «Entre les génies humains, il en est un qui se détache par-dessus -tous les autres. Supérieur à Shakespeare, supérieur à Cervantes, c’est -un démiurge. Il a atteint l’apogée du sublime. Il a entendu palpiter la -grande âme mystérieuse dont chacun de nous détient en soi quelques -parcelles. Et cet homme, c’est Beethoven.» Son culte pour le musicien -dont la surdité lui inspira un touchant parallèle<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100"></a>{100}</span> avec celle du -romancier D. Antonio de Hoyos y Vinent, dans l’article français qu’il -écrivit en faveur de Hoyos en 1919<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>, a acquis les proportions d’une -adoration absolue. Chacune des pièces de ses diverses demeures est -ornée, qui d’un buste, qui d’un portrait de l’auteur des <i>Sonates</i> et -des <i>Symphonies</i>. Est-ce à cause de sa puissance de sentiments, de son -extraordinaire force d’expression dans ces compositions fameuses, que -Blasco ressent pour Beethoven une si touchante affinité élective? -Quiconque est quelque peu familier avec les premières œuvres du -romancier, y aura remarqué, très certainement, avec quelle joie il y -décrit les effets de la musique même sur les êtres les plus frustes et -vulgaires. Ainsi, dans <i>Arroz y Tartana</i>, le chapitre IV. Ainsi le -chapitre VI de <i>Cañas y Barro</i>. Ainsi, dans <i>La Catedral</i>, le chapitre -IV et le chapitre V. L’amour de Blasco Ibáñez pour Wagner a, d’autre -part, été déjà l’objet de quelques lignes, et en 1903 M. Ernest Mérimée -pouvait le qualifier en bonne part, dans un article du <i>Bulletin -Hispanique</i>, de «fanatisme». Faut-il rappeler les merveilleuses pages de -<i>Entre Naranjos</i> et le morceau de bravoure d’<i>Arroz y Tartana</i>, p. 181, -sur la <i>Symphonie des Couleurs</i>? Ce que l’on ignore généralement, c’est -que Blasco Ibáñez a été critique musical au cours de sa féconde carrière -de journaliste et que ses campagnes en faveur du réformateur du drame -lyrique trouveraient, s’il en était besoin, leur justification -historique dans la nécessité urgente de débarrasser la scène espagnole -de la prépondérance absolue des douceâtres mélodies de l’opéra italien, -en ces époques où le sceptre de la critique musicale<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101"></a>{101}</span> était tenu à -Madrid par le grotesque D. Luis Carmena y Millán, de taurophile mémoire! -Blasco Ibáñez justifie pleinement l’aphorisme de Shakespeare:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>The man that has no music in himself</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Nor is moved with concord of sweet sounds,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Is fit for treasons, stratagems and spoils;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>The motions of his spirit are dull as night,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>And his affections dark as Erebus:</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Let no such man be trusted. Mark the Music!</i><a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Et l’auteur de ce dithyrambe improvisé qu’est la <i>Symphonie des -Couleurs</i> estime toujours, avec le poète des <i>Fleurs du Mal</i>, que</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Comme de longs violons qui de loin se confondent<br /></span> -<span class="i0">Dans une ténébreuse et profonde unité<br /></span> -<span class="i0">Vaste comme la nuit et comme la clarté,<br /></span> -<span class="i0">Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Un autre amour de Blasco Ibáñez, tout aussi véhément que son amour pour -Beethoven, est celui qu’il professe pour Victor Hugo. Un jour, au -critique français Antoine de Latour, qui avait, dans un de ses articles, -déclaré que «les Espagnols aiment beaucoup leurs poètes, qu’ils ne -lisent pas», la fille de Juan Nicolás Bœhl de Faber, connue dans le -monde littéraire sous son pseudonyme de romancière: <i>Fernán Caballero</i>, -répliqua: «<i>¡Qué verdad, qué verdad, empezando por mí! Pero ¿quién lee<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102"></a>{102}</span> -tanto, tanto, tanto?</i>»<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>. Je puis avancer avec certitude que Blasco -Ibáñez, qui a tant lu, tant lu, tant lu, a lu <i>tout</i> Victor Hugo. Aussi -est-il légitime qu’aux censeurs frivoles de cet autre démiurge, il ferme -la bouche par un laconique et catégorique: «N’insistez pas! Ses défauts, -je les connais. Dieu aussi a ses défauts. A en juger, du moins, par ses -critiques, qui sont assez nombreux. Pourtant, des millions et des -millions d’êtres continuent à croire en lui. Ils y croiront toujours. -Permettez s’il-vous-plaît que je reste, moi aussi, fidèle à la religion -de ma jeunesse. J’adore Victor Hugo. Et, pour parler comme nos dévots: -«<i>en esta fe quiero vivir y morir</i>...»<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>.—Quand il revint d’Argentine -à Paris pour y rédiger ses <i>Argonautas</i>, un reporter de <i>Mundial -Magazine</i> qui le visita, en Mars 1914, dans le coquet hôtel qu’il -habitait à Passy, rue Davioud, fut frappé par ce qu’il appelait: -«l’obsession amoureuse de Blasco Ibáñez pour Victor Hugo». Et M. Diego -Sevilla ajoutait: «Victor Hugo partout, partout où nous promenons nos -regards... On verrait rarement, ailleurs, une telle dévotion... Chez -lui, Blasco Ibáñez n’est qu’un hôte, un hôte de Victor Hugo. Et c’est -celui-ci qui préside, dans tous les recoins de la poétique demeure.» -Cela serait vrai également de Madrid, de la Malvarrosa et de la villa -Kristy à Nice. Cette ferveur risquera de faire sourire quelques jeunes. -Et pourtant! Malgré les taches qui la déparent—dont les moindres ne -sont pas que, trop souvent, la simple émotion cérébrale, l’artifice -littéraire même, le parti-pris et l’abus de l’antithèse<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103"></a>{103}</span> l’emportent sur -l’impression du cœur et de l’âme; bien que les grands poèmes -politiques—<i>Châtiments</i>, <i>Année Terrible</i>,—ne soient, en dépit de la -supériorité de leur forme, que de simples pamphlets; malgré le fatras de -tant de pages pseudo-historiques—<i>Histoire d’un Crime</i>, <i>Napoléon le -Petit</i>,—et des élucubrations philosophiques, polémiques et critiques, -comme encore malgré les productions confuses des dernières années, il -reste que tout ce qui est du passé, du présent et de l’avenir, du fini -et de l’infini, traversa ce vaste cerveau perpétuellement en ébullition -et qu’éternellement, le voyant de la <i>Légende des Siècles</i>, pour ne -citer que le plus magnifique de ses grands poèmes épico-lyriques, aura -son œuvre citée comme l’éclatant témoignage d’une puissance verbale -inouïe mise au service d’une imagination incomparable et sa personne -même exaltée par le culte pieux des générations successives, parce -qu’elle fut, selon un mot célèbre, l’instrument sinon le plus mélodieux, -du moins le plus sonore qui ait jamais vibré aux quatre vents de -l’esprit.</p> - -<p>Descendons de l’empyrée pour le terre à terre, j’allais dire le -terrain—puisque de duels il s’agit—d’une réalité sublunaire un peu -moins éthérée. J’ai indiqué, dans le précédent chapitre, que Blasco -Ibáñez, dans sa période combative de député républicain, s’était, plus -d’une fois, mesuré avec de redoutables adversaires et qu’il maniait -aussi intrépidement—encore qu’avec moins d’habilité -professionnelle—l’épée et le pistolet que le verbe. Je crois savoir -qu’il se battit ainsi de douze à quinze fois. Cependant, il est le -premier à faire gorge chaude du soi-disant «code de l’honneur», -invention tragiquement puérile qui ne démontre rien d’autre que -l’incurable snobisme de certaines classes d’hommes.<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104"></a>{104}</span> Blasco n’aime pas -qu’on l’entretienne des incidents d’un passé qu’il considère comme bien -mort, grand trou noir et plein d’ombres sinistres dans sa vie. -Cependant, n’ayant pas hésité à abuser de sa bienveillance, il a -consenti à m’avouer qu’il s’était surtout battu pour fournir, à qui en -eût douté, la preuve «<i>de que no tenía miedo</i>»<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>, et, aussi, qu’il ne -nourrissait, à l’endroit de ses adversaires politiques, aucune espèce de -haine personnelle. Et il ajoutait, avec cet humour mélancolique dont, si -l’on n’en trouve guère de trace dans ses romans, sa conversation privée, -dans ces évocations rétrospectives, n’est nullement exempte: «<i>Algunas -veces he pegado y otras me pegaron á mí. ¿De qué ha servido esto en mi -vida? ¿Qué ha podido probar?... Cuando pienso que he sido herido casi de -muerte ¡tres meses antes de escribir La Barraca!...</i>»<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>. Mais, -lorsqu’on se bat comme se battait Blasco: «pour prouver que l’on n’a pas -peur», l’on risque assez, en face de spadassins sans vergogne, de -commettre un genre d’imprudence qui, dans de telles rencontres, coûte -fort cher. C’est ainsi qu’ayant été grossièrement pris à partie, dans un -journal de Madrid, par l’un des <i>recordmen</i> du tir au pistolet en -Espagne, Blasco, qui avait le droit de choisir l’arme, se décida pour -celle même où excellait son adversaire. «<i>Il verra, de la -sorte</i>,—fit-il tranquillement observer à ses témoins—<i>que je ne le -crains guère</i>.» Mais à peine l’ordre de faire feu était-il donné, que la -balle de ce bretteur l’atteignait au sommet de la cuisse, à quelques -millimètres<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105"></a>{105}</span> de l’artère fémorale! J’ai hâte, cependant, d’en venir au -duel dont il a été parlé plus haut, qui occupa un moment l’Espagne -entière et fut aussi, non seulement le plus sérieux, mais encore le plus -original de tous les duels de Blasco Ibáñez. C’est de celui avec le -lieutenant de la Sûreté de Madrid qu’il s’agit. Pour s’expliquer -l’origine de ce défi, il importerait de se dépouiller momentanément de -la mentalité française, de tâcher de penser à l’espagnole. Ce n’est pas -chose aisée à tous et je ne suis pas sûr que l’essai en réussisse à -quiconque ne connaît, de l’Espagne et de ses mœurs, que ce qu’il a pu -recueillir au cours de lectures plus ou moins hasardeuses, ou dans des -conversations avec des touristes souvent intéressés à cultiver la -ridicule légende d’une Espagne de tambours de basque et de castagnettes, -dont <i>Carmen</i> constitue l’exemplaire-type et, malheureusement pour nous, -classique. Mais je ne puis m’attarder sur cette matière, qui exigerait -des développements hors de propos. Je renverrai donc de nouveau aux -quelques pages, si exactes, que Blasco Ibáñez a écrites pour le livre: -<i>L’Espagne Vivante</i>, me bornant à noter qu’entre une séance de la -Chambre des Députés française et une audition du <i>Congreso</i> espagnol, il -y a un abîme et que même nos plus tumultueuses sessions n’ont, à Paris, -rien de commun avec les orages parlementaires des <i>Cortes</i>, je veux dire -de celui de ces deux organismes constitutionnels qui est censé -représenter le peuple, l’autre, le Sénat, étant surtout un rouage de la -monarchie. Or, un soir où il y avait eu, à la Chambre, une de ces -tempêtes dans un verre d’eau qui l’agitent périodiquement, les députés -républicains furent l’objet d’une manifestation populaire enthousiaste, -à leur sortie de l’édifice construit par Narciso Pascual en 1843-1850 et -dont<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106"></a>{106}</span> l’entrée, peu monumentale, s’orne de deux lions coulés en bronze -de canons marocains, trophées de la bataille de Tetuán, en 1860. Comme -toujours, en pareille circonstance, la police madrilène intervint avec -une brutalité inouïe, dispersant à coups de sabre les manifestants. Dans -ce tumulte, Blasco eut une altercation assez vive avec l’un des -officiers du corps de police, lequel, en Espagne, est organisé -militairement. Le lendemain, dans l’interpellation qu’il adressa au -Gouvernement, il traita son adversaire de façon extrêmement dure. Il -n’en fallut pas davantage pour que tous les officiers du corps de -police, se considérant offensés par les paroles du député de Valence, -exigeassent de leur compagnon qu’il demandât à l’offenseur une immédiate -réparation par les armes. Mais le Président de la Chambre, aussitôt -averti de l’affaire, intimait à Blasco l’ordre formel de refuser ce -duel, ajoutant que, s’il passait outre, il proposerait à l’Assemblée de -le soumettre à une procédure spéciale, vu que le règlement interdisait -tout duel ayant pour cause des paroles prononcées par un député en -séance du Parlement. Et c’est ici que commencent les péripéties les plus -bizarres de ce duel «par bonté». Le lieutenant de la Sûreté était marié -et, je crois, père de famille. Il n’avait, pour vivre lui-même et faire -vivre les siens, que sa maigre solde. D’autre part, le Code de l’honneur -militaire n’était-il pas formel? Il fallait que cet homme se battît ou -qu’il fût rayé, incontinent, des cadres de sa profession. Ses compagnons -intervinrent donc en sa faveur et une députation d’officiers de police -s’en fut trouver Blasco, en appela à son humanité, le supplia de ne pas -jeter sur le pavé un collègue malheureux. Le tribun se laissa émouvoir -par cet étrange cas de conscience. Pour ne pas transformer en une sorte -de<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107"></a>{107}</span> Bélisaire un jeune gradé impertinent qu’il n’avait aperçu que -quelques secondes, dans la nuit et à travers le désordre d’une -manifestation politique, il accepta de se battre avec lui et d’arranger -les choses de façon à ce que le duel restât ignoré de la Chambre. Les -conditions de cette rencontre n’étaient pas moins extraordinaires que le -mobile qui l’avait décidée. Prétextant que leur ami était l’offensé et -qu’il avait, par suite, le choix du moyen de combat, les témoins du -lieutenant décidèrent que ce combat serait à l’américaine, les -adversaires étant placés à vingt pas, avec faculté de faire feu à -volonté pendant trente secondes. Ce n’était plus un duel, c’était un -suicide et les témoins de Blasco, ne voulant pas prendre sur eux la -responsabilité de cette lutte de cannibales, se récusèrent. Mais lui, -dans sa manie de prouver qu’il ne craignait personne, s’obstina et se -battit sans témoins, en se faisant simplement accompagner sur le terrain -par deux profanes. A l’ordre de <i>¡Fuego!</i><a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>, comme il disposait d’une -demi-minute pour viser et faire feu, il laissa tranquillement son -adversaire faire usage de son arme, pensant que la sienne lui suffirait -pour, ensuite, tirer en l’air. Mais le lieutenant, qui rêvait de devenir -un héros en débarrassant l’Espagne de l’Antéchrist, avait -malheureusement pris la chose au sérieux. Profitant du répit imprévu que -lui laissait Blasco, il visa donc lentement et, sûr de son coup, envoya -à celui-ci une balle en plein foie. Le projectile porta si bien, que -Blasco en laissa choir son arme, et, les jambes fléchissantes et d’un -mouvement réflexe, appliqua aussitôt les deux mains à la partie -atteinte. Mais,—ô miracle de quelle <i>Virgen</i><a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a><span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108"></a>{108}</span> propice?—il ne tarda -pas à se convaincre qu’il était sain et sauf. Le souffle, qui l’avait un -instant abandonné, lui revenait normal et l’on n’apercevait, au point de -contact de la balle, aucune gouttelette de sang perler. L’explication du -prodige apparut aussitôt, sans qu’il fût besoin de recourir aux -instances surnaturelles. Le député portait une légère ceinture, qu’il -avait étourdiment gardée et dont la boucle de métal, en recevant le -choc, avait pénétré dans les chairs, où elle s’était incrustée et -tordue. Obstacle imprévu, qui avait suffi à faire ricocher la balle -homicide, transformant en simple contusion une blessure qui, sans ce -hasard, eût certainement provoqué la mort instantanée de Blasco Ibáñez!</p> - -<p>Le duel se termina, de la sorte, sans résultats, et Zamacois relate -qu’alors que l’illustre Docteur San Martin s’approchait du député, lui -assurant qu’il venait de naître une seconde fois, «l’un des témoins de -l’officier, celui, précisément, qui avait exigé les conditions barbares -du duel,—il est mort, un an après, dans un asile d’aliénés—s’approcha -aussi de Blasco pour le féliciter». «<i>Très bien, très -bien!</i>—s’écria-t-il en lui serrant la main—<i>Je suis heureux que cela -finisse ainsi. Et, savez-vous, vous avez en moi un admirateur! J’ai lu -tous vos romans. Ils me plaisent infiniment, infiniment!</i>» A quoi Blasco -Ibáñez fit cette simple réponse: «<i>Vous avez failli en faire fermer la -fabrique!</i>» Que l’on vienne donc prétendre que le maître est dénué -d’humour! La moralité de cette fable tendrait à établir qu’il est -possible qu’un homme échange des coups de feu avec un de ses semblables -uniquement pour ne pas lui nuire dans sa carrière. Mais l’on risquerait, -en insistant sur elle, de se voir traiter, par quelque lecteur morose, -de simple <i>galéjaïre</i><span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109"></a>{109}</span> méridional et mieux vaut s’arrêter là. Toujours -est-il que ce duel, je l’ai dit, fut fort commenté et que de bonnes âmes -crurent ne pas devoir laisser échapper l’occasion de mettre en lumière, -pour des fins de propagande religieuse, le caractère «providentiel» d’un -tel dénouement. La boucle de métal assumait, à leurs yeux, la dignité -légendaire du «nez de Cléopâtre», ou du «grain de sable de Cromwell». -Entre les milliers de lettres que reçut le pécheur impénitent, il en -était une qui portait le timbre d’un prince de l’Eglise d’Espagne, du -Cardinal-Archevêque de Grenade. Ce prélat, alors octogénaire, avait, -dans sa prime jeunesse, suivi la carrière militaire. Quel beau coup de -filet c’eut[c’eût] été pour le vieillard que de ramener—avant de -quitter ce bas monde—dans le sein de la confession catholique l’auteur -impie de <i>La Catedral</i>! On devine les arguments dont son apologétique -sénile usait: avertissement du ciel, protection de la <i>Virgen</i> et -analogues lieux communs de théologie morale. Blasco, homme exquis, -répondit à cette missive intéressée par une lettre courtoise et -l’archevêque, croyant la conversion en bonne voie, redoubla -d’admonestations pieuses. Au bout de quelques mois, sa mort mettait fin -à une correspondance unique dans les échanges épistolaires de Blasco.</p> - -<p>Ces lettres ont été détruites, comme tant d’autres, et il faut qu’à ce -sujet, je revienne sur l’un des aspects les plus attrayants de la -personne morale de Blasco Ibáñez. Je ne me piquerais pas de posséder une -science littéraire transcendantale, mais enfin, il me sera bien permis -de remarquer que le charme piquant des «clés» a trop souvent conditionné -le succès d’œuvres d’imagination, depuis le <i>Diable Boiteux</i> de -Lesage—pour nous en<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110"></a>{110}</span> tenir aux livres sur des choses -d’Espagne—jusqu’aux célèbres <i>Pequeñeces</i> du Jésuite D. Luis Coloma, -dont la vogue remonte, précisément, aux années où Blasco écrivait ses -premiers essais romanesques de matière valencienne. Sans commettre, -d’autre part, de formels romans à clés, il est toute une catégorie -d’auteurs qui essaient de remédier à leur manque d’imagination créatrice -par l’introduction, dans leurs récits, de bribes, plus ou moins -défigurées, de leurs propres expériences sentimentales. Ces écrivains -ont coutumièrement la faiblesse de se peindre en Don Juans doués d’un -pouvoir de séduction souverain, dont le charme victorieux a raison des -Eves les plus rebelles. Et, manie plus déplorable encore, il en est qui -n’hésitent pas à utiliser, dans ces inventions autoapologétiques, les -malheureux comparses avec lesquels ils se sont coudoyés dans la vie -quotidienne, transformant ainsi en grotesques pantins d’honnêtes gens -dont le seul tort fut d’avoir cru au génie de ces caricaturistes du -scandale. Comme le lecteur connaît certainement quelques exemplaires, -plus ou moins notoires, de cette école, je suivrai le conseil que -Pierre-Charles Roy inscrivit, au XVIII<sup>ème</sup> siècle, sous une gravure de -Nicolas De Larmessin qui représentait une scène de patinage, ne se -doutant sans doute pas que la postérité allait s’emparer de ce vers pour -le transformer en phrase légendaire:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Glissez, mortels, n’appuyez pas...<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Blasco Ibáñez n’a jamais entendu battre monnaie avec ses amours. Sa -riche imagination lui permet, Dieu merci, de dédaigner une aussi pauvre -méthode. Il n’a pas besoin, au surplus, de transcrire la réalité de son -existence pour produire l’image<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111"></a>{111}</span> de la vie. Ses romans, s’ils eussent -dû, pour être assurés du succès, exposer à la malignité publique les -intimités de personnelles amours, n’eussent certainement jamais été -écrits. «<i>Se puede ser escritor sin dejar de ser caballero</i>»<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>, -aime-t-il à répéter, et, d’ailleurs, c’est une vérité d’expérience que -les «romanciers féminins», ou les «poètes de l’amour» ne sont Lovelaces -qu’en imagination et que les deux ou trois pauvres femmes qui furent -leurs victimes, s’ils les servent et resservent à leur trop crédule -clientèle en les accommodant à des sauces diverses, le ragoût ainsi -cuisiné ne laisse pas d’être, au fond, toujours pareil. Ces -<i>lady-killers</i> sont généralement de piètres amants, dont les bonnes -fortunes mériteraient d’être appelées «littéraires», si cette épithète -pouvait décemment s’appliquer à leurs proses mercantiles. Les vrais -amoureux sont plus discrets. Et il a fallu le zèle intempestif d’un -académicien notoire pour que, des amours de Victor Hugo, l’on apprît, -tout récemment, que le plus long n’eut rien d’éthéré, selon que le -croyait qui s’en rapportait aux transpositions dans l’œuvre imprimée -de ce grand artiste.</p> - -<p>Comme son idole, Hugo, le romancier de <i>Entre Naranjos</i> est resté muet -sur ses rapports vécus avec la femme. J’ai relu ses romans avec une -intention arrêtée d’y surprendre,—sachant ce que je sais de sa -vie,—quelque chose de similaire à une allusion discrète à ses amours. -Mais cette enquête m’a déçu. On m’avait, de fort bonne source, assuré -que les femmes ont joué, et jouent, dans la vie sentimentale de Blasco -Ibáñez, un rôle considérable. Des indiscrétions savoureuses circulent -même à ce propos.<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112"></a>{112}</span> Et n’est-ce pas, aussi bien, à cause d’exigences, ou -de convenances sentimentales, que, précisément, ce même Blasco Ibáñez a -abandonné, depuis tant d’années, son Espagne pour courir le monde? Sans -doute, il est avéré que la Leonora d’<i>Entre Naranjos</i>, fut bien, comme -on le prétendit, une chanteuse russe d’opéra, avec laquelle l’auteur -avait voyagé, lorsqu’il ne comptait que vingt-deux ans. J’ai entendu -aussi interpréter de façon semblable d’autres héroïnes d’autres de ses -romans. Mais, l’ayant prié de me fournir quelques lumières sur ce point -controversé, je me suis heurté à une fin catégorique de non recevoir. Le -maître, se souvenant peut-être des racontars suscités par sa <i>Maja -Desnuda</i>—où des exégètes «bien informés» ont voulu voir, à côté d’un -Renovales qui serait, naturellement! son ami le peintre Sorolla, une -comtesse d’Alberca peinte sur le vif d’après certaine dame de -l’aristocratie madrilène, qui faisait alors beaucoup parler d’elle—, se -souvenant peut-être aussi que, deux ans plus tard, le scandale -recommença avec <i>Sangre y Arena</i>, dont diverses interprétations -tentèrent d’identifier la fantasque Doña Sol, s’est enfermé dans un -silence que rien n’a pu briser. Lorsqu’on lui signale telle ou telle -analogie, réelle ou fictive, entre une situation de ses romans et un -fait bien connu de sa vie, il montre une surprise si complète, il -manifeste un si total désarroi que l’on songe incontinent, pour -expliquer un tel cas, aux conditions dans lesquelles produisent les -romanciers de race. Leur travail participe, en effet, beaucoup du -subconscient. Pour ce qui est de Blasco Ibáñez en particulier, je sais -qu’à plusieurs reprises, il lui est arrivé de tracer des personnages -qu’il croyait fils absolus de sa fantaisie, alors qu’en fait, ce -n’étaient que les duplicata d’êtres de chair et<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113"></a>{113}</span> d’os, par lui observés -bien auparavant et recréés, par la superposition des souvenirs, dans -leurs formes actuelles. Mais le grand public, qui, lui, ne se rend pas -compte de ce mystérieux processus de «cristallisation»—comme -s’exprimait Stendhal,—identifie immédiatement les originaux et -là-dessus les médisants, ou les envieux, se mettent à crier au scandale! -Il importe ici, plutôt que de me livrer à des considérants théoriques, -que je cite un cas vécu comme illustration de la doctrine que j’avance, -cas dont quelques rares initiés—dont feu Luis Morote, qui en écrivit, à -l’époque, un article dans l’<i>Heraldo de Madrid</i> et aussi le vieil aède -valencien, D. Teodoro Llorente, lequel, dans les pages plus haut citées -de <i>Cultura Española</i>, déclarait «ne pas devoir risquer des -éclaircissements que l’auteur n’avait pas jugé à propos de fournir»—ont -su trop peu, pour que le mystère n’ait pas continué à entourer l’une des -productions écrites peut-être avec le plus de fougue par Blasco Ibáñez -et qui ne fut imprimée que pour être, aussitôt, impitoyablement détruite -par ordre de son auteur même. En 1907, Blasco, qui se trouvait au début -de la période la plus importante de sa vie sentimentale, composa en -quatre mois un roman qui, intitulé: <i>La Voluntad de Vivir</i><a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>, passa -sans délai à la composition, chez les éditeurs F. Sempere et C<sup>ie</sup> à -Valence et ne tarda pas à être tiré à 12.000 exemplaires—chiffre des -premiers tirages de ses romans à cette époque. Le livre sortait des -presses et était déjà annoncé au public, quand certaine personne, qui -exerçait alors sur l’auteur une influence souveraine et dont le nom, -pour des causes qui n’importent<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114"></a>{114}</span> pas ici, doit être tu, en ayant reçu en -don le premier exemplaire tiré, et l’ayant lu en une nuit, crut s’y -reconnaître, peinte au naturel et dans ses moindres particularités -physiques et morales. Epouvantée par la véhémence et la chaleur de ces -descriptions, où elle se retrouvait comme dans un miroir, elle s’imagina -que le public allait sans peine y démêler l’histoire d’une passion -secrète, là où le romancier était convaincu de n’avoir pas tracé une -ligne qui ne fût impersonnelle et—comme on dit dans le jargon de la -critique scientifique—«objective». S’il se fût agi de ces Lovelaces de -cabinets particuliers, dont il a été question plus haut, la solution de -l’incident eût été malaisée, ou, plutôt, elle eût eu lieu au détriment -de la mystérieuse et unique lectrice du livre. Car cette sorte -d’écrivains, si elle avait à choisir entre la détresse morale d’un être -cher et une satisfaction d’amour-propre professionnel, n’hésiterait pas -et se déciderait pour la seconde de ces alternatives. Mais Blasco eut -alors un geste qui me semble plus éloquent qu’un long discours. <i>La -Voluntad de Vivir</i> allait être mise en vente dès le lendemain. Il -télégraphia à Valence de tout arrêter. Cependant, l’attention du public -avait été attirée sur l’incident et des «bibliophiles» offraient des -sommes folles à qui leur procurerait un exemplaire du roman condamné. -Blasco eut alors son second geste, qui complète le premier. Il ordonna à -Sempere et C<sup>ie</sup> de brûler incontinent les 12.000 volumes. Et cet ordre -fut exécuté. 24.000 pesetas—12.000 de droits d’auteur et 12.000 de -frais d’impression et de brochage, à la charge de Blasco—montèrent -donc, en fumée bleuâtre, dans le ciel d’indigo de Valence et de <i>La -Voluntad de Vivir</i> rien n’est resté, si ce n’est le seul exemplaire, qui -sait? de qui avait été la cause de cet holocauste. Peut-être, -cependant,<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115"></a>{115}</span> Blasco Ibáñez redonnera-t-il, quelque jour, cette œuvre -étrange sous une forme nouvelle, puisque le titre en figure parmi ceux -des romans qu’il annonce, dans son dernier volume, comme étant «<i>en -preparación</i>»?<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>.<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116"></a>{116}</span></p> - -<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2> - -<div class="blockquot"><p>Voyage en Amérique du Sud.—Amitié avec Anatole France.—Prouesses -de Blasco Ibáñez comme conférencier.—Le «ténor littéraire» bat le -torero, ou 14.500 francs or pour une conférence.—L’orateur se -transforme en colonisateur.—La vie dans la <i>Colonia Cervantes</i>, en -Patagonie.—Triple lutte: avec le sol, avec les hommes, avec les -banques.—Un discours prononcé la carabine Winchester à la -main.—Fondation d’une seconde colonie, à Corrientes.—Contraste -entre ces deux <i>settlements</i>, séparés par 4 jours et 4 nuits de -chemin de fer.—Le premier hôte de la nouvelle maison -tropicale.—Le colonisateur renonce à son entreprise.</p></div> - -<p>Le 5 Juin 1908, <i>El Liberal</i> de Madrid avait annoncé que Blasco Ibáñez -allait quitter la tour d’ivoire où l’avait fait s’enfermer le dégoût -pour une politique avilie. Beaucoup plus tard, <i>Cultura Española</i> -publiait, dans son Nº de Février 1909, une courte note où il est dit que -«le romancier Blasco Ibáñez fera prochainement un voyage à Buenos Aires -pour y prononcer une série de conférences au <i>Teatro Odeón</i> sur divers -sujets de littérature, de sociologie, etc.» Ce voyage avait été organisé -dans les conditions suivantes: Blasco Ibáñez, qui commençait à être l’un -des romanciers espagnols les plus lus de l’Amérique latine et qui était -devenu collaborateur des principales publications de ces Républiques, -avait reçu, d’un grand impresario de théâtre de la capitale argentine, -l’offre de participer à une série de conférences dont le but était -surtout de mettre<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117"></a>{117}</span> les littérateurs les plus en vue de l’Europe en -contact avec des pays neufs et encore peu connus. Déjà, le célèbre -historien et sociologue Guglielmo Ferrero et le criminologiste Enrico -Ferri—l’auteur de cette <i>Sociologia Criminale</i> traduite dans les -principales langues européennes et l’un des chefs du parti socialiste -d’alors en Italie—s’y étaient, les années précédentes, fait entendre. -Cette fois, l’impresario hispano-américain avait jeté son dévolu sur -Anatole France et Blasco Ibáñez.</p> - -<p>Quand ce dernier arriva à Buenos Aires, l’exquis conteur français s’y -trouvait depuis quelques jours seulement. Ces deux hommes, que plusieurs -traits communs de leur esprit et un même idéal politique rapprochaient, -nouèrent en Argentine une amitié qui ne s’est pas démentie et, malgré -leurs différences d’âge, ont entretenu, depuis, des rapports où règne la -cordialité la plus franche. Blasco Ibáñez était, d’ailleurs, sincère -admirateur des fictions délicates de l’Académicien naguère attaché à la -bibliothèque du Sénat et il lui est arrivé fréquemment, lorsqu’il -séjourne à Paris, de déjeuner avec lui, en compagnie des éditeurs de -traductions françaises de ses romans, les frères Calmann-Lévy. L’on -manque rarement, au cours de ces agapes, d’évoquer les lointains -souvenirs du séjour en Argentine. «Vous rappelez-vous, dit l’auteur de -<i>Thaïs</i>, votre entrée triomphale à Buenos Aires?»—«Triomphale, non, -réplique Blasco. Il y avait beaucoup de monde, c’est -tout.»—«Triomphale», insiste Anatole France, qui tient à son -affirmation. «Je l’ai vue, comme j’ai entendu le merveilleux discours -que vous leur avez lancé, du haut d’un balcon. Je ne sais pas -l’espagnol, mais j’ai parfaitement compris!» Cette entrée, en vérité, -avait été, sinon triomphale, du moins extraordinaire. Blasco était le -premier<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118"></a>{118}</span> écrivain espagnol qui, par suite d’un inexplicable manque de -relations intellectuelles entre l’Amérique du Sud et une nation que -celle-ci appelle toujours «<i>Madre Patria</i>»<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>, venait renouer le fil de -la communication mentale directe, rompue depuis trop d’années. Il se -présentait, de plus, dans des républiques dont il parlait la propre -langue, qui était celle de son pays, et où il comptait, je le répète, un -fidèle public de lecteurs. Enfin, il existe, en Argentine, une très -forte colonie espagnole, dont les membres, d’idées avancées en leur -majorité, étaient heureux de démontrer à ce persécuté de la monarchie, -par un accueil enthousiaste, leur fidélité aux doctrines qu’incarnaient -sa vie et ses livres. C’est ainsi qu’une foule qu’il eût été difficile -d’évaluer exactement—de 70 à 80.000 personnes—, attendait le romancier -à son débarquement, au port de Buenos Aires, et l’accompagna depuis le -navire jusqu’à son domicile. L’affluence était telle, que la voiture -conduisant Blasco se brisa sous la pression de la masse et qu’un peloton -de cavalerie dut lui frayer le chemin de l’hôtel. Mais, pour en revenir -à Anatole France, ce qui séduisit le vieux maître dans le discours—le -premier qu’il entendait de lui—de son collègue et émule, ce furent, -j’imagine, le débit véhément, naturel et expressif et cette toute -méridionale exubérance, en vertu de laquelle ce ne sont point seulement -les lèvres qui parlent, mais les mains, mais les yeux, mais toute la -personne, et encore, peut-être, cette sorte de pouvoir inconscient -d’autosuggestion grâce à quoi l’orateur, comme si une vertu magnétique -s’engendrait en lui, finit par être à tel point dominé par son sujet, -qu’insensiblement il atteint les hauts<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119"></a>{119}</span> sommets de l’éloquence. Mais, -dans le cas concret de Blasco Ibáñez—qui est surtout un -improvisateur—l’enthousiasme, générateur des belles périodes, est en -fonctions directes et de la matière traitée et de l’auditoire auquel on -l’expose. Pour qu’il parle bien, il lui faut être pleinement convaincu -de ce qu’il va dire et il lui faut encore une foule, favorable ou -hostile, peu importe, mais qui soit une foule véritable.</p> - -<p>Lors de la période épique de son apostolat en Espagne, il parla dans les -endroits les plus disparates: théâtres, cirques, arènes, plages, -châteaux en ruines, amphithéâtres antiques et places de villages, où -parfois, tel un charlatan dans une foire, il adressait la parole aux -plèbes du haut de quelque char rustique. Fréquemment, le curé, voulant -préserver ses ouailles de la contagion républicaine, lançait les cloches -de son église à toute volée, pensant ainsi étouffer la voix de -l’hérétique. Mais celui-ci, haussant le verbe, arrivait à dominer le -bronze sacré et sortait victorieux de cette inégale joute d’éloquence -sonore. D’autres fois, des paysans légitimistes entrecoupaient ses -discours de fusillades enragées, où se renouvelait le «miracle» du duel -madrilène, puisque Blasco sortait toujours indemne de ces lâches -guet-apens. Souvent, par contre, le public prévenu en sa défaveur, qui -avait accueilli les premières phrases de sa harangue par des menaces de -mort, en saluait la péroraison par d’ardents bravos. Enfin, à plus d’une -reprise, il fit pleurer ses auditeurs. Mais il faut ajouter que -l’orateur—conformément à l’adage d’Horace: <i>Si vis me flere, dolendum -est primum ipsi tibi</i><a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>—entraîné<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120"></a>{120}</span> par sa conviction, avait devancé de -ses propres larmes celles de ces braves gens. Nulle discipline -littéraire, nul artifice oratoire ne régnaient dans ses prêches -politiques et sociaux. Leur transcription sténographique eût procuré aux -lecteurs de cabinet cette déception que cause coutumièrement -l’impression d’un texte de discours impromptu. Leur effet, cependant, -était intense. Sans doute, faudrait-il en rechercher la cause dans cette -vertu magnétique à laquelle je viens de faire allusion et qui confère à -de telles manifestations spontanées de l’art oratoire cette puissance -d’entraînement refusée aux harangues académiques, dont toutes les -périodes sont étudiées, dont rien—pas même le débit, puisqu’elles sont -lues, ou apprises par cœur—n’est livré à l’inspiration du moment, ou -aux impressions fugitives de l’orateur. Dans certaines circonstances, il -est arrivé que Blasco Ibáñez, par crainte d’oublier quelque point -d’importance, ait rédigé préalablement le texte complet d’un discours. -Vaine précaution! A peine avait-il pris contact psychique avec son -auditoire, que cette ivresse étrange dont, seuls, les orateurs nés -ressentent la griserie en face des foules, s’emparait de tout son être, -et qu’oubliant son inutile papier, il se lançait à corps perdu dans -l’improvisation, proférant des phrases totalement différentes—forme et -images—de celles qu’il avait si soigneusement préparées.</p> - -<p>Venu en Amérique avec, derrière lui, un tel acquis, il pouvait à -l’avance escompter un immense succès de la part de ces publics -hispano-américains, si accessibles aux périodes grandiloquentes de leur -bel idiome harmonieux; si vibrants aux choses d’une Europe si lointaine, -mais qui surgit toujours aux fonds obscurs de leurs perspectives -intellectuelles; si artistes, en leur délicieuse spontanéité.<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121"></a>{121}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_017_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_017_sml.jpg" width="450" height="266" alt="MANIFESTATION DE MARINS ET DE PÊCHEURS EN L’HONNEUR DE -L’AUTEUR DE «FLOR DE MAYO», LORS DE L’HOMMAGE DE VALENCE A BLASCO EN -1910 - -Sur la voile de la classique barque de pêche traînée par des bœufs, -qu’a tant de fois peinte Sorolla, figurent les titres des romans -jusqu’alors publiés" /></a> -<br /> -<span class="caption">MANIFESTATION DE MARINS ET DE PÊCHEURS EN L’HONNEUR DE -L’AUTEUR DE «FLOR DE MAYO», LORS DE L’HOMMAGE DE VALENCE A BLASCO EN -1910 -<br /> -Sur la voile de la classique barque de pêche traînée par des bœufs, -qu’a tant de fois peinte Sorolla, figurent les titres des romans -jusqu’alors publiés</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_018_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_018_sml.jpg" width="293" height="450" alt="PORTRAIT DE BLASCO PAR SOROLLA, ACTUELLEMENT A LA -BIBLIOTHÈQUE DE «THE HISPANIC SOCIETY OF AMERICA», A NEW YORK" /></a> -<br /> -<span class="caption">PORTRAIT DE BLASCO PAR SOROLLA, ACTUELLEMENT A LA -BIBLIOTHÈQUE DE «THE HISPANIC SOCIETY OF AMERICA», A NEW YORK</span> -</div> - -<p>Anatole France prononça à Buenos Aires cinq conférences et regagna Paris -après de brèves escales à Montevideo et à Río de Janeiro. De ces cinq -conférences, Blasco fut l’auditeur religieux et, dès la première, le -maître français avait commencé sa lecture par un exorde où, en termes -choisis, il saluait la présence de l’illustre romancier d’Espagne. Le -séjour de Blasco comme conférencier d’Amérique devait être de -considérable durée. Pendant neuf mois, il circula, orateur ambulant, à -travers l’Argentine, le Paraguay et le Chili, et ne prononça pas moins -de cent-vingt discours. Il faisait fonctions, comme il se plaît à -s’exprimer, de «ténor littéraire», recevant de grandes ovations et -gagnant beaucoup d’argent. «Le plus pénible, m’a-t-il confié, ce -n’étaient pas tant les conférences que l’arrivée dans les localités où -elles devaient avoir lieu. Dieux immortels, quelle corvée! Il fallait -subir tout le cérémonial de réceptions en règle, assister au défilé des -commissions avec drapeaux et musiques, serrer des milliers de mains, se -rappeler des centaines de noms, visiter les curiosités de la région et -surtout, ah! surtout participer aux banquets! Il y en avait toujours -trois pour le moins: celui d’arrivée, celui où l’on fêtait le succès de -la conférence, et, enfin, celui d’adieu. Si j’eusse reçu seulement la -moitié des sommes dépensées de la sorte, je serais devenu immensément -riche!» Blasco Ibáñez raconte aussi avec un plaisir visible les progrès -par lui réalisés, au cours de ces longues tournées, dans l’art de -l’improvisation oratoire. A son arrivée dans quelque ville nouvelle, il -s’enquérait, soit auprès de journalistes, soit auprès des autorités, du -thème sur lequel on désirait qu’il se fît entendre. On lui désignait -souvent un sujet purement local. De simples lectures techniques, une -rapide information<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122"></a>{122}</span> orale lui suffisaient alors pour parler, le soir -même, une heure et demie durant, sans cesser une minute de passionner -son auditoire. Mais la prépondérance exclusive accordée ainsi au -développement des facultés oratoires eut pour résultat d’atrophier -momentanément les dons de l’écrivain. «Quand je suis revenu en Europe, -m’a-t-il déclaré, j’avais complètement oublié mon métier. En ces neuf -mois de discoureur, lorsqu’il m’arrivait d’avoir à écrire, je devais en -appeler à la dictée. Et tout ce que je dictais, était dit sur un ton -effroyablement déclamatoire et emphatique...»</p> - -<p>Son premier dimanche à Buenos Aires, il se le rappellera toujours, mais -il ne tarit pas non plus sur tant d’autres souvenirs de ces neuf mois. -«J’étais, aime-t-il à répéter, une manière de ténor illustre, un Caruso, -avec cette nuance qu’il n’y avait pas, pour moi, de changements de -décors. Un simple frac me suffisait pour les diverses séances, et, -pendant le temps rituel, je m’égosillais jusqu’à l’aphonie. J’ai gagné -ainsi de grosses sommes, j’en ai dépensé de considérables, et, à mon -retour en Europe, il me restait encore un joli reliquat.» Ses -conférences dans la capitale argentine avaient alterné avec celles -d’Anatole France. Elles commençaient à cinq heures et demie, dans l’un -des théâtres les plus distingués de la ville, devant une assistance -aristocratique, composée en majeure partie de dames. Ce même premier -dimanche dont il vient d’être question, il avait donné, sur les -instances de divers groupements, un régal oratoire supplémentaire à une -foule composée d’environ 8.000 employés, commerçants et ouvriers à -l’aise, gens de la classe moyenne qui, trop occupés la semaine pour -venir l’entendre, désiraient cependant savourer au moins une fois -l’éloquence du célèbre propagandiste républicain.<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123"></a>{123}</span> Cette fête de la -parole démocratique eut lieu dans la plus vaste salle de spectacles de -la ville et commença dès deux heures et demie de l’après-midi. La -chaleureuse ovation qui avait salué l’orateur s’étant calmée, celui-ci, -en guise d’exorde, avait déclaré—seul sur une scène immense, où l’on -jouait chaque jour des opéras à grand orchestre—que, puisque son -auditoire avait sacrifié un après-midi en son honneur, il voulait qu’ils -en eussent, comme nous disons vulgairement, pour leur argent et qu’il -entendait les entretenir jusqu’au soir. Blasco tint parole. Durant trois -heures et demie, il développa le thème gigantesque des vicissitudes -politiques, littéraires et sociales de l’Espagne depuis -l’affranchissement de ses colonies d’Amérique. C’était entreprendre de -résumer toute l’histoire du XIX<sup>e</sup> siècle espagnol, période qui est -aussi la moins connue des Hispano-Américains. Mais, si parler pendant -trois heures et demie constitue, à soi seul, déjà un record, le faire -d’une voix stentorienne portant jusqu’aux extrêmes recoins d’un -véritable colisée—puisque le vocable, de par son étymologie, signifie -un «colossal» amphithéâtre et qu’au surplus, il s’emploie en espagnol -pour désigner, par un lointain souvenir de l’amphithéâtre Flavien, une -salle de spectacles—et avec l’enthousiasme toujours au diapason d’une -multitude qui accueille chaque développement d’un tonnerre de bravos, ou -d’un déchaînement de rires, n’est-ce point, en toute vérité, le record -des records? Quand Blasco eut parlé ainsi deux heures d’horloge, il ne -manqua pas, entre ses auditeurs, d’âmes compatissantes pour le supplier -de prendre quelques instants de repos. L’orateur rejeta l’offre. Il -savait que la moindre modification du mécanisme entraînerait l’arrêt du -moteur. S’il eût cessé, même cinq minutes, de discourir, la fatigue<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124"></a>{124}</span> -l’eût cloué sur place et l’aphonie l’eût irrémédiablement rendu muet. Il -continua donc sans le moindre répit et sans épuisement visible, en -pleine tension, jusqu’à ce qu’au coup de six heures, il crut enfin -opportun d’entamer sa péroraison et de clore ainsi une harangue dont on -ne trouverait d’équivalent, mais dans des conditions bien -différentes—que dans les tournois oratoires d’un Vergniaud, lors des -tumultueuses séances de 1792-1793, à cette Convention Nationale -créatrice de la France moderne. Il va sans dire que le soir même, Blasco -avait perdu l’usage de la parole et qu’il crut sérieusement qu’il ne le -recouvrerait jamais. Au sortir de la salle, il avait été surpris par les -accolades particulièrement ardentes de son impresario. Ruisselant de -sueur, épuisé, il lui avait, pour écourter une manifestation déplacée, -brutalement posé la question: «<i>Alors, combien ça fait-il?</i>» Car le -digne fermier des éloquences mondiales n’était tant ému que parce qu’il -savait, lui aussi, avoir battu le record, non du verbe, mais du <i>peso</i>! -Blasco, qui avait appris à connaître ce genre d’hommes, savait que -c’était en leur parlant affaires qu’il s’en débarrasserait le plus vite. -L’impresario lui déclara donc qu’il lui restait redevable d’une somme de -pesos équivalant à 14.500 francs de notre monnaie évaluée à l’étalon -d’or—car du franc actuel, hélas! on sait que la valeur n’est plus celle -de ces époques lointaines. Or, si, comme salaire d’un après-midi de -travail, la somme était rondelette, le hasard voulut que lorsqu’il -retournait en Espagne, Blasco rencontrât à Montevideo le célèbre torero -Antonio Fuentes, qu’on prétend lui avoir servi de modèle pour créer une -partie au moins de son personnage de Juan Gallardo, dans <i>Sangre y -Arena</i>. Blasco, qui brûlait de savoir à la source si l’éloquence était<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125"></a>{125}</span> -aussi bien payée en Amérique—car <i>tras los montes</i>, ce point n’est pas -douteux: les toreros l’emportent sur les orateurs—que la tauromachie, -apprit ainsi que la solde du <i>diestro</i> ne dépassait jamais 10.000 -pesetas par course. Il avait donc, ici encore et pour la première fois, -battu un record non plus international, <i>national</i>, et, naturellement, -hors de sa patrie.</p> - -<p>En s’embarquant pour l’Amérique, Blasco Ibáñez avait projeté de -parcourir toutes les Républiques de langue espagnole, jusqu’à la -frontière des Etats-Unis. Dût le voyage durer deux ou trois ans, il -entendait connaître ainsi une á une les vingt nations dont le scion -vigoureux a jailli du vieux tronc ibérique. Il avait, cette fois encore, -compté sans son hôte et ce fut son caractère aventureux qui fit échouer -ce plan original. Alors que certaines Républiques sud-américaines, qu’à -la date présente il n’a pas encore visitées, s’apprêtaient à le -recevoir, il mit brusquement fin à sa tournée de conférences, et, par -amour de l’action, se mua en colonisateur, devenant, d’homme de lettres, -le pionnier des terres vierges. La plus belle, comme aussi la plus -héroïque de ses aventures commençait. L’idée n’en avait pas jailli, -comme Minerve toute armée du cerveau de Jupiter sous le coup de hache de -Vulcain, un beau jour de sa tête puissante. Son voyage de conférencier -n’était pas guidé par le seul intérêt pécuniaire. Blasco obéissait en -principe au programme de son impresario, lorsqu’il s’agissait de se -faire entendre dans de grandes villes. Quand, par suite des immenses -distances qui séparent les provinces de l’Argentine, il devait -entreprendre quelqu’un de ces longs voyages dont notre vieux monde ne -saurait se faire une représentation exacte, il redevenait l’écolier -capricieux d’antan, ou, pour mieux dire, l’artiste se superposait à -l’orateur et, afin de contempler<span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126"></a>{126}</span> une merveille de la nature, ou -d’étudier une colonie agricole modèle, il violentait sans scrupule -l’itinéraire fixé. Ainsi put-il voir l’Argentine mieux qu’aucun autre -conférencier, ou même qu’aucun autre voyageur européen, depuis la zone -tropicale jusqu’aux territoires glacés de l’extrême sud. Parfois -l’impresario qui dirigeait sa marche depuis Buenos Aires, le croyait -occupé à haranguer tel auditoire d’une capitale de Province, lorsqu’un -écho des journaux lui apprenait que, lui ayant fait faux bond, il -s’attardait à observer, dans une <i>tolderia</i><a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a> du Nord, les mœurs -des Indiens! Il semblait que ressuscitât en lui l’âme vagabonde des -vieux conquistadors. Il ressentait la tentation des territoires -primitifs, la fièvre de lutter avec la terre sauvage, s’attardant, avec -mélancolie, à évoquer l’œuvre des premiers hommes blancs, venus pour -civiliser les Indes Occidentales. Quelques Argentins illustres, qui -devinaient sa pensée, ne tardèrent pas à le tenter par leurs offres -séduisantes. Lui, être de volonté et d’énergie, accoutumé à la lutte et -qui savait agiter les masses au nom d’un idéal abstrait, n’était-il pas -appelé à devenir un colonisateur modèle? Alors, pourquoi ne point rester -en Argentine et, suivant l’exemple de ceux qui le conseillaient, ne pas -s’y enrichir, dans le métier de défricheur de terres?</p> - -<p>Tout d’abord, Blasco s’était récusé, se sentant perplexe. Puis, il se -laissa peu à peu gagner par la Chimère. Vivre un roman au lieu de -l’écrire, quel beau geste! Et l’on n’est pas pour rien artiste. Le rêve -de devenir millionnaire, ne fût-ce qu’une saison, la perspective de -remuer l’argent à la pelle, de commander à une armée de travailleurs, de -transformer l’aspect d’un coin du sol, d’y créer des lieux habitables:<span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127"></a>{127}</span> -c’étaient là de trop brillantes visions pour qu’il n’acceptât pas de -courir le risque d’une aussi gigantesque entreprise. Celui qui présidait -alors la République Argentine se montrait, ainsi que ses ministres, -enchanté à l’idée que cet écrivain au nom célèbre, en se fixant dans -leur pays comme agriculteur, n’allait pas tarder à se muer en réclame -vivante qui attirerait les émigrants européens vers des solitudes non -défrichées, dont on ne désirait rien tant que la mise en culture rapide. -On offrit donc à Blasco de lui vendre des terrains à bon marché, aux -termes des conditions que fixait la Loi et celui-ci, quoique toujours -vaguement inquiet sur un changement aussi radical d’existence, finit par -laisser là ses conférences et revenir brusquement en Espagne. Il y -écrivit, de Janvier à Juin 1910, à Madrid, un livre qui, -malheureusement, n’a été traduit en aucune langue étrangère, sans doute -à cause de ses dimensions monumentales et qui, même après de récents -travaux français sur l’Argentine—dont une thèse de doctorat ès lettres, -parue en 1920—eût mérité de passer à notre idiome. Ce livre, un -in-folio de 771 pages, fut commencé d’imprimer le 20 Janvier et achevé -le 4 Juillet 1910, pour la <i>Editorial Española Americana</i>, par J. Blass -et C<sup>ie</sup>, les gravures et les trichromies qui l’illustrent sortant des -ateliers Durá. C’est une belle réalisation typographique, que déparent -un peu deux types de lettres différents: l’un allant de la page 1 à la -p. 502 et l’autre, beaucoup plus dense, de la p. 503 à la fin, -c’est-à-dire occupant la portion du volume consacrée à la description -des Provinces et Territoires Argentins. Son titre est: <i>Argentina y sus -Grandezas</i><a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a><span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128"></a>{128}</span> et le caractère géographico-historique de la description -n’a pas exclu l’insertion, par l’auteur, de récits d’aventures -personnelles, telle, p. 646-648, l’excursion à l’<i>ingenio</i><a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a> de San -Pedro de Jujuy, propriété des frères Leach, Anglais, qui y occupaient -plus de 4.000 Indiens à la seule récolte de la canne à sucre. La -division générale de l’œuvre est la suivante: <i>Iº Le pays Argentin; -IIº L’Argentine d’hier; IIIº L’Argentine d’aujourd’hui; IVº L’Argentine -de demain; Vº Les Provinces Argentines (Buenos Aires, Santa Fe, Entre -Ríos, Corrientes, Córdoba, Santiago del Estero, Tucumán, Salta, Jujuy, -Catamarca, La Rioja, San Luis, San Juan, Mendoza); VIº Les Territoires -Nationaux</i>.</p> - -<p>Sa dette de reconnaissance à l’endroit d’un pays qui l’avait si bien -reçu une fois payée, Blasco Ibáñez quitta l’Espagne pour retourner en -Argentine. C’en était fait. Le romancier devenait colonisateur. Beaucoup -de lecteurs estimeront à priori qu’une telle décision était chimérique. -Avant de la condamner en bloc, il importe, cependant, de réfléchir sur -ce fait psychique: qu’en Blasco, comme, d’ailleurs, en d’autres -romanciers—dont le moins illustre n’est pas Balzac—, il existe une -double personnalité, celle de l’écrivain et celle de l’homme d’affaires. -Mais d’affaires qui tournent mal, dans la plupart des cas, encore que -combinées selon toutes les règles de la logique. Car si la tête d’Honoré -de Balzac fut un volcan de projets, dont il s’éprenait et qu’il -délaissait tour à tour pour des entreprises commerciales qui le -ruinaient et qu’il devait racheter ensuite par un labeur de galérien -intellectuel, celle de Blasco Ibáñez abrita également maintes coûteuses -fantaisies, dont celle de la<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129"></a>{129}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_019_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_019_sml.jpg" width="450" height="271" alt="ARRIVÉE DE BLASCO IBÁÑEZ À BUENOS AIRES - -(D’après la Revue Caras y Caretas, de Buenos Aires.)" /></a> -<br /> -<span class="caption">ARRIVÉE DE BLASCO IBÁÑEZ À BUENOS AIRES -<br /> -(D’après la Revue Caras y Caretas, de Buenos Aires.)</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_020-a_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_020-a_sml.jpg" width="450" height="340" alt="À LA CIME DE LA CORDILLÈRE DES ANDES - -Blasco est représenté, dans cette photographie, au moment où il a -atteint la frontière de l’Argentine et du Chili, marquée par le monument -dit: El Cristo de la Paz." /></a> -<br /> -<span class="caption">À LA CIME DE LA CORDILLÈRE DES ANDES -<br /> -Blasco est représenté, dans cette photographie, au moment où il a -atteint la frontière de l’Argentine et du Chili, marquée par le monument -dit: El Cristo de la Paz.</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_020-b_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_020-b_sml.jpg" width="345" height="450" alt="DEUX «AMIS» DE BLASCO (Indiens guerriers de la tribu des -chunapis, dans la province de Corrientes)" /></a> -<br /> -<span class="caption">DEUX «AMIS» DE BLASCO (Indiens guerriers de la tribu des -chunapis, dans la province de Corrientes)</span> -</div> - -<p class="nind">colonisation américaine constitue un exemple caractéristique. Personne -ne niera, j’imagine, qu’un esprit capable d’écrire un bon roman, reflet -de la vie, le soit aussi de concevoir une grosse entreprise de travail. -Le malheur, c’est que ces imaginatifs, abondants en inventions, soient -trop souvent victimes de leur fécondité mentale et qu’ils abandonnent -trop vite un dada pour en chevaucher un autre, jugé plus merveilleux. -L’homme d’action, au contraire, s’il a peu d’idées, du moins en -poursuit-il âprement la réalisation, marchant droit devant soi et -toujours de l’avant. C’est le <i>timeo hominem unius libri</i> de l’adage -attribué à St. Thomas d’Aquin, qui trouve en eux une justification plus -positive que sur le domaine de la spéculation mentale. Mais Blasco -s’était toujours cru appelé, même lorsqu’il n’était encore que romancier -valencien, à réaliser quelque gigantesque tâche, industrielle ou -agricole. Ici encore, ce fut plutôt le besoin d’action que l’amour de -l’argent qui conditionnait son rêve. Les richesses acquises facilement -et sans effort ne l’attirent pas. Il est ennemi irréductible du jeu, -même de cet innocent domino, si populaire en Espagne. Les opérations de -Bourse lui inspirent une répugnance plus insurmontable encore. Je dirai -plus loin quelle fut sa conduite aux salles de jeu de Monaco, lorsqu’il -écrivait <i>Les Ennemis de la Femme</i>, dont la traduction malheureusement -mutilée,—comme, déjà, celle des <i>Quatre Cavaliers de l’Apocalypse</i>, -pour de soi-disant «raisons éditoriales»—a commencé de paraître dans la -<i>Revue de Paris</i> du I<sup>er</sup> Février 1921. Ce qui l’enthousiasme, ce sont -les fortunes de modernes capitaines d’industrie, créateurs d’immenses -fabriques, de lignes de navigation, défricheurs de terrains incultes -depuis que le monde est monde, titans modernes, en un mot, dont il a<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130"></a>{130}</span> -chanté, plutôt que décrit, la grandeur dans son roman: <i>Los Argonautas</i>. -Et c’est sous l’hypnose de cet héroïque rêve qu’il s’en fut par delà -l’Océan, pour y continuer, en plein vingtième siècle, l’épopée des -conquistadors, dont il devait, pour le public parisien de l’<i>Université -des Annales</i>, célébrer les prouesses en quelques périodes—qui -s’enlèvent avec la vigueur d’une fresque de Raphaël à la Sixtine—de sa -conférence: <i>L’Âme Nouvelle de l’Amérique</i>, qui est de Mars 1918<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>. -Visionnaire têtu, c’était la difficulté, c’était l’obstacle qui -l’attiraient et aussi l’ambition de faire quelque chose que nul n’eût -fait avant lui. Et, dans cette entreprise, il exposa tranquillement tout -ce qu’il possédait: ce que lui avait laissé son père en mourant, ce que -ses livres lui avaient rapporté, tous ses gains de conférencier.</p> - -<p>Ses amis d’Europe ne virent pas sans surprise l’éloquent orateur, dont -le verbe s’achetait au poids de l’or, se muer en homme des champs et des -bois, échanger les escarpins vernis contre de rudes bottes en peau de -truie du <i>gaucho</i> et son frac du bon faiseur pour le <i>poncho</i> en -chasuble des coureurs de pampas. Le gouvernement argentin avait voulu -lui donner une concession en pays relativement civilisés et à proximité -de centres de colonisation déjà anciens. Il s’y refusa nettement. Il ne -venait pas pour être agriculteur. Il tenait à son rêve. Il entendait -être colonisateur, s’en aller en plein désert. En conséquence, il -choisit, dans la Patagonie, un territoire du Río Negro. Il faudrait -recourir aux descriptions qu’en a données l’écrivain argentin,<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131"></a>{131}</span> -rédacteur à la <i>Nación</i>, M. Roberto J. Payró, dans les deux volumes de -son <i>Australia Argentina</i>, pour bien rendre les aspects essentiels de -ces régions sauvages et grandioses, interminables solitudes où sévissent -les trombes de terre, où, comme au Sahara, de décevants mirages guettent -les caravanes de mules dans leur route incertaine, ainsi que, dans les -déserts africains, celles de chameaux, au milieu des mêmes tourments de -la faim et de la soif. Quand l’illustre Darwin réalisa, de 1831 à 1836, -cette expédition scientifique sur les côtes de l’Amérique australe d’où -devait naître le livre de 1859 sur l’<i>Origine des Espèces par voie de -sélection naturelle</i>, il qualifia les hauts plateaux patagoniens voisins -de l’Atlantique de «territoires de la désolation». Mais, le long des -fleuves qui les parcourent, s’étend une bande de terre d’une -extraordinaire fécondité, où semblent s’être concentrés tous les -éléments de richesse qui font si totalement défaut dans les espaces -désertiques environnants. Découverte par Magellan en 1520, la Patagonie -a été partagée, par le traité de 1881, entre l’Argentine et le Chili, et -le monument qui vient d’être érigé, à Punta Arenas, au célèbre -navigateur portugais n’est qu’un symbole consacrant la lente et -progressive mainmise de l’homme civilisé sur des régions qu’habitaient -des sauvages <i>tehuelches</i>, <i>pehuenches</i> et autres tribus indiennes -primitives. Le <i>settlement</i> de Blasco Ibáñez était situé sur la rive -gauche du Río Negro, fleuve qui a donné nom à la <i>Gobernación</i><a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a> de -Río Negro, peuplée—au moment où s’y établissait le colonisateur—d’une -dizaine de mille âmes et dont la capitale, Viedma, n’en comptait guère -plus de 1.500. Lorsqu’il en prit possession,<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132"></a>{132}</span> il n’en connaissait guère -l’état, l’ayant vue au cours de sa tournée de conférences, mais de façon -fort superficielle, et ayant réalisé cet achat de trois lieues carrées -de terre sur la simple inspection d’une carte. Aussi fallut-il qu’il en -recherchât la situation exacte d’abord, puis qu’il en fixât les limites -avec l’aide d’un agronome, la boussole à la main.</p> - -<p>Ainsi commença une existence étrange, en compagnie de quelques hommes -fidèles, sorte d’état-major appartenant aux nationalités les plus -diverses. Le premier abri, dont il avait fallu se contenter, avait été -une vieille paillote achetée à un Indien, unique habitant de ces lieux. -Blasco y était à peine installé, que le brusque changement de vie, les -privations et aussi l’infection d’eaux stagnantes qu’une soudaine -inondation avait accumulées, lui causèrent une fièvre si intense qu’il -resta plusieurs jours entre la vie et la mort, en proie au délire, -étendu dans cette misérable cabane, à l’abandon, sans assistance qu’une -sorte de rebouteuse, ou sorcière indienne. Pendant qu’il gisait de la -sorte, du toit de la hutte lui tombaient sans répit, sur le visage -brûlant, ces abominables punaises de grande taille et ailées, qu’au -Chili on appelle <i>vinchucas</i>, insectes sanguinaires à la piqûre -lancinante. Et lorsque, accompagné par un ami accouru à son aide, il put -enfin se risquer, dans une charrette, à aller consulter un médecin—la -bagatelle de vingt lieues à faire en plein désert—, le véhicule qui le -portait eut le bon esprit de se rompre à la nuit tombante et le -compagnon de Blasco dut le laisser là, au beau milieu de la brousse, -sans autre protection que la flamme qu’il avait eu soin, avant de partir -en quête d’un autre moyen de locomotion, d’allumer dans la steppe, afin -d’éloigner du patient, enveloppé dans son <i>poncho<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133"></a>{133}</span></i> et qu’entourait ce -cordon de feu, la rage homicide des pumas, ou couguars, et semblables -mammifères carnassiers. Mais pourquoi entamer la relation des aventures -innombrables, des périls variés qui, au cours de ces quatre années de -lutte dans un coin du monde soumis, pour la première fois depuis des -milliers de siècles, à une volonté rationnelle, marquèrent la carrière -du fondateur de la <i>Colonia Cervantes</i>? De ses trois ennemis principaux: -la terre, les hommes et les banques, je ne sais si le dernier n’a pas -été, en définitive, le plus impitoyable. La terre et les hommes, si durs -qu’eussent été leurs hostiles résistances, se fussent laissés vaincre, à -force d’énergie. Mais les sociétés de crédit, ces anonymes Shylocks qui -opèrent à l’ombre de la Loi, ne l’ont pas lâché un moment, et -aujourd’hui, Blasco Ibáñez n’a pu qu’au prix de pertes considérables se -libérer totalement de leur emprise. Pour que les gens de la finance -continuassent à patronner son œuvre, il se voyait contraint, de temps -à autre, de laisser là le costume du colon, d’endosser l’habit de ville, -de s’installer dans un confortable hôtel de Buenos Aires, d’y -réapprendre pendant quelques jours la vie factice et luxueuse des -milieux citadins, pour, en fin de compte, dans le quartier des Banques, -s’en aller jouer de ruse, en un tournoi inégal, avec les madrés compères -qui les gèrent et lutter à forces disproportionnées avec ces chevaliers -internationaux de l’agio cosmopolite. Cependant, et malgré les dédains -d’une opinion frivole, toujours prête à juger hommes et choses selon les -critères de sa pauvre philosophie, l’œuvre colonisatrice de Blasco -prospérait. Non seulement il avait défriché la terre vierge et la -fécondait par un ingénieux système d’irrigation adopté de celui en usage -dans la <i>Huerta</i><span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134"></a>{134}</span> de Valence, mais encore y traçait-il le futur -emplacement d’un groupement central d’habitations en maçonnerie, dont -une gare, la <i>Estación Cervantes</i>, assurerait l’accès. En Argentine, les -chemins de fer n’usent pas des mêmes égards que ceux d’Europe à -l’endroit des humains. Le <i>settlement</i> de Blasco recevait bien, tous les -deux jours, la visite d’un convoi ferroviaire. Mais celui-ci ne daignait -faire halte qu’à des lieues de là. L’édifice en bois qu’érigea Blasco en -marqua, désormais, l’arrêt fixe et c’est seulement alors qu’il procéda -aux plans du <i>pueblo</i><a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>, dont les rues, larges de vingt mètres, et les -places infinies témoignaient qu’en ces pays neufs, c’est plutôt à -l’avenir qu’au présent que songent les règlements de colonisation. Ce -<i>pueblo</i>, Blasco le mit sous l’égide du père spirituel de toutes les -Républiques de l’Hispano-Amérique, Miguel de Cervantes Saavedra. Encore -que d’effigie douteuse, ce fut son buste qu’il érigea sur la Place -Centrale: palladium de la future cité, en même temps que réparation -d’une injustice étrange et trois fois séculaire. Car si, en -Espagne—outre le célèbre château-fort en ruines qui garde l’entrée de -Tolède, ce <i>Castillo de San Cervantes</i> qui ne s’appelle ainsi que par -une corruption de l’appellation originale, celle du martyr espagnol -Servando—un maigre bourg de la province de Lugo évoque seul le -patronymique de l’auteur de <i>Don Quichotte</i>, outre-mer tous les saints -du calendrier, tous les héros de la mythologie et de l’histoire, mille -inconnus illustres ont servi à dénommer villes et villages, mais -personne n’y avait jamais songé, avant Blasco Ibáñez, à placer sous -l’invocation de l’immortel manchot de Lépante un habitat d’êtres -humains, quel qu’il<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135"></a>{135}</span> fût. Et, dans les répertoires techniques où sont -cependant consignés jusqu’aux moindres patronymiques des plus fous -«cervantistes», le nom de Blasco Ibáñez, fondateur de la <i>Colonia -Cervantes</i>, devrait avoir sa place de droit.</p> - -<p>Pour défricher et arroser ses terres, Blasco Ibáñez eut sous ses ordres -jusqu’à 600 individus, ramassis d’épaves des deux mondes, où dominaient, -cependant, les Chiliens, où ne manquaient pas les Indiens et où, -brochant sur le tout, apparaissaient quelques authentiques bandits et -maints aventuriers internationaux. On trouve, dans la première partie -des <i>Quatre Cavaliers de l’Apocalypse</i>, divers ressouvenirs de ces -hordes, qui n’étaient pas d’un maniement aisé. Il y avait là, abruti par -l’alcool, un ancien baron allemand, naguère capitaine dans la Garde -Impériale, tombé à l’ignominie de n’être plus que simple terrassier. Il -y avait aussi un illustre architecte de Vienne, dont la déchéance était -non moins totale et navrante. Le samedi, jour de paie, l’eau-de-vie -coulait à flot dans les campements de <i>peones</i><a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a> et, fréquemment, -par-dessus le crissement nasillard des guitares chiliennes accompagnant -la <i>zamacueca</i><a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a> nationale, crépitaient les coups de revolver de ces -desesperados. Rare était la semaine où il n’y eût pas quelque mort, -ainsi que plusieurs blessés. Il n’était pas un de ces infortunés qui ne -travaillât en compagnie d’une arme à feu ou d’un poignard. Blasco, avec -ses contremaîtres, ne se trouvait donc que faiblement protégé contre les -entreprises de cette canaille. C’est ainsi qu’un matin,<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136"></a>{136}</span> où son fidèle -état-major était dispersé aux quatre coins de la colonie, surveillant -les travaux, et où le patron se trouvait seul dans la baraque de bois -qui lui servait alors de demeure et qui abritait aussi les sommes -destinées à la prochaine paye, il aperçut soudain, au moment où il -procédait, devant sa porte, en déshabillé, aux soins de sa toilette, les -femmes de ses fidèles employés accourir, parmi des cris d’angoisse et -des gestes tragiques, précipitamment et en désordre, vers lui. Elles -n’étaient pas encore à portée de sa voix que débouchait derrière cette -phalange apeurée une masse sombre et silencieuse d’hommes de toute -couleur et de tous âges, qui se dirigeait sans hâte vers la case du -maître. C’étaient les journaliers de l’un des campements, qui s’étaient -déclarés en grève et, sous prétexte d’exposer leurs doléances, -n’entendaient rien moins que mettre la caisse de la colonie au pillage, -en tuant son gardien et propriétaire au premier geste d’opposition. On a -suffisament insisté, dans les pages précédentes, sur l’une des qualités -dominantes de Blasco Ibáñez, qui est celle d’être l’homme des foules. -Dans une intuition que son expérience des multitudes rendait naturelle, -il perçut immédiatement que la seule chance de salut qui s’offrait à lui -consistait en une de ces offensives hardies, comme tant de fois, dans sa -carrière de tribun, il en avait prises en face des plèbes hostiles, -devançant leur attaque par une brusque irruption oratoire qui, en jetant -la confusion chez quelques-uns, briserait l’élan coordonné, romprait -l’unité de l’assaut, permettrait de gagner un temps d’autant plus -précieux que c’était de lui que dépendait l’heureuse issue de cette -tactique. Il saisit donc sa carabine Winchester, et, bondissant jusqu’à -l’enceinte de fils de fer de sa case, cria, plus qu’il ne<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137"></a>{137}</span> les parla, -quelques phrases comminatoires sur un ton foudroyant. «Que -voulaient-ils? Qu’ils parlassent! Leurs vœux seraient écoutés, dans -la mesure du possible. Mais que personne ne s’avisât de violer le -domicile du chef, personne! Le premier qui franchirait les fils de fer -était un homme mort...» Menace ridicule en pareil moment et qui n’en -produisit pas moins comme un effet de surprise. Les révoltés -s’arrêtèrent, abasourdis. Mais déjà Blasco Ibáñez leur parlait. C’était -cela qu’il avait voulu: les tenir sous l’emprise de son verbe. Que leur -dit-il? Il m’a avoué être fort embarrassé aujourd’hui pour le répéter -avec précision. En tout cas, il ne prononça jamais, dans toute sa -carrière, de discours plus senti, ni plus vibrant. <i>Pectus est quod -disertos facit</i>, selon la définition de Quintilien, et si notre Boileau -a ajouté que</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement<br /></span> -<span class="i0">Et les mots pour le dire arrivent aisément,<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Blasco, qui concevait parfaitement que la trame de ses jours se nouait -au fil de son verbe, dut, j’imagine, trouver les mots qui allèrent peu à -peu réveiller, au fond des cœurs pétrifiés de ces parias, ces -émotions dont la source semblait s’y être tarie pour jamais et qui -transforment en un moment la brute insensible en être humain, attendri -et tremblant. «Jamais—m’a-t-il déclaré littéralement—je ne prononçai -de harangue plus tumultueuse, plus pathétique, plus bouillonnante. Ma -main droite, crispée sur le rifle, m’interdisait toute autre -gesticulation que le heurt saccadé d’une culasse d’acier sur le sol -durci de l’allée. Le poing serré de ma main gauche traçait dans les airs -des menaces de horions meurtriers. Toute ma crainte, c’était qu’en dépit -de<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138"></a>{138}</span> mon éloquence, une tête brûlée ne donnât, en franchissant isolément -les fils de fer, l’exemple aux autres, médusés, auquel cas les moutons -de Panurge eussent suivi la brebis galeuse et c’en eût été fait de moi. -Dominant mon émotion, je m’efforçais cependant de suivre sur mon -auditoire le progrès d’un lent travail intérieur de pensée, à mesure que -je parlais. Mais si les faces de métis se détendaient peu à peu, c’est -que ces simples ignoraient le foncier nihilisme moral d’Européens blasés -sur tout, sauf sur l’immédiate jouissance matérielle. Et c’étaient -ceux-ci, l’âme du complot, qu’il importait de toucher. Je me surpassai -en éloquence. J’évoquai toutes les choses sacrées dont peut vibrer une -âme humaine, même la plus rebelle au sentiment. Pour la première fois, -ces hommes surent qui j’étais. Ils ne m’avaient vu jusqu’alors qu’à -travers le nimbe déformateur du maître, dont La Fontaine a dit que -c’était l’ennemi. Ils me connurent comme leur égal, leur frère de -souffrances et de luttes. J’en vis qui s’attendrissaient. D’autres, -comme furieux de ce contretemps émotif, abandonnaient, la tête basse et -l’air pensif, la bande révoltée. Il ne restait que quelques -irréductibles, au rictus grimaçant, au faciès de cannibales. Mais ils -étaient désormais noyés dans une masse déconcertée. Et les femmes, -profitant de la trêve, avaient couru jusqu’aux campements des -pacifiques, en avaient convoqué les meilleurs. L’insurrection était -vaincue. Mes contremaîtres ne tardèrent pas, eux aussi, à survenir, qui, -aussitôt, se chargèrent de faire entendre raison aux rebelles. Une fois -de plus, j’avais, comme le vieil Orphée, cet autre Argonaute, dompté les -bêtes par ma musique...»</p> - -<p>Comme si de telles expériences n’eussent pas suffi à refroidir son -ardeur colonisatrice, Blasco,<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139"></a>{139}</span> incapable de modérer son élan, ou même de -mesurer ses forces aussi longtemps que le feu de l’inspiration le brûle, -s’était engagé dans une seconde entreprise et avait fondé, non plus dans -l’Argentine australienne, mais à son extrême Nord, sur les frontières de -l’Uruguay et du Paraguay, dans la province de Corrientes, un nouveau -<i>settlement</i>, qu’il baptisa, en filial hommage, cette fois, à sa cité -natale: <i>Nueva Valencia</i><a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>. La province argentine de Corrientes mesure -84.402 kilomètres carrés et est subdivisée en 24 départements. Sa -capitale, Corrientes, comptait, à cette époque, une vingtaine de mille -âmes. Située au bord du Paraná—fleuve dont la jonction avec l’Uruguay -donne naissance à cet immense estuaire dont l’ouverture n’a pas moins de -230 kilomètres et que l’on dénomme Río de la Plata—, elle vit surtout -de l’industrie des bois et des peaux et l’on sait qu’elle exporte aussi -annuellement, sur les fabriques de viandes de conserve de l’Uruguay, une -quantité considérable de bétail bovin. Si Blasco Ibáñez vit assez pour -réaliser son cycle de romans américains, nous pouvons compter, quelque -jour, sur de merveilleuses descriptions de ces régions si peu connues du -public français instruit. <i>Nueva Valencia</i>—d’une contenance totale de -5.000 hectares de terres fertiles et généreuses, où l’oranger poussait -comme dans la <i>Huerta</i>, où le riz, dans les lagunes et estuaires d’Iberá -et Maloya, eût pu rivaliser avec celui de l’Albuféra—était à une -distance plus grande de la <i>Colonia Cervantes</i> que celle qui sépare -Paris de Pétrograde! La <i>Colonia Cervantes</i> connaissait des températures -hivernales de 18° au-dessous de zéro. Celle de <i>Nueva Valencia</i> était -sise en pleine<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140"></a>{140}</span> zone tropicale. Il fallait quatre jours et quatre nuits -de railway pour se rendre de l’une à l’autre. Ce voyage, combien de fois -Blasco l’a-t-il réalisé? Il lui serait, sans doute, difficile de -l’évaluer avec exactitude. Je sais seulement qu’il m’a conté l’avoir -fait, en une certaine circonstance, dans les conditions suivantes: -arrivé le matin à <i>Cervantes</i>, il en repartait l’après-midi pour -<i>Valencia</i>, passant ainsi 8 jours et 8 nuits consécutives en chemin de -fer! On s’étonne, et il y a lieu de s’en étonner, que sa santé ait pu -résister à de pareils voyages, non seulement à cause de la fatigue -qu’ils impliquaient, mais par le brusque saut qu’ils comportaient dans -deux températures opposées. Il lui arriva plus d’une fois de débarquer à -<i>Cervantes</i>, venant de <i>Valencia</i>, dans le léger appareil du <i>poncho</i> -tropical aux vives couleurs, par un vent glacial qui balayait ces -solitudes désertiques, ou, à l’inverse, de descendre en <i>Valencia</i>, à la -température paradisiaque, en costume patagonien, capote de peau de -renard et pesant attirail antarctique. Mais aussi quelle variété -prodigieuse d’impressions et de sensations ne recueillait-il pas, au -cours de telles randonnées! Sa colonie du Nord avait, en face d’elle, le -célèbre <i>Gran Chaco</i>, vaste région comprise entre les Andes de Bolivie à -l’ouest, le fleuve Paraguay à l’est, le plateau du Matto-Grosso au nord -et le fleuve Salado au sud. Inondée périodiquement par ses cours d’eau -et des pluies torrentielles, elle est encore habitée d’Indiens <i>Lenguas</i> -et <i>Tobas</i>, à peine touchés par notre civilisation. Blasco s’y rendit à -plusieurs reprises, en expédition scientifique, pour y étudier sur place -les mœurs de ces tribus errantes. Tout n’était donc pas, dans cette -vie de colonisateur, peines et tracas. Aussi bien, un artiste comme -Blasco Ibáñez ne sait-il pas toujours prendre ses revanches sur<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141"></a>{141}</span> la -réalité, même la plus ardue? Lorsque l’étude de ses machines -d’irrigation—car, à <i>Nueva Valencia</i> comme à <i>Cervantes</i>, tout était à -faire—ou la nécessité d’une ouverture de crédits l’appelaient à Buenos -Aires—et j’ai déjà mentionné ses fugues, plus ou moins passionnelles, -en Europe—, il apprit à connaître l’émoi des grands manieurs de -capitaux, perdant et gagnant de considérables sommes avec son éternelle -sérénité de surhomme. Un mot de lui à ce sujet restera légendaire. Il y -a quelques années, à un journaliste, qui, au cours d’une interview, lui -demandait quelle avait été celle de ses œuvres qu’il avait signée -avec le plus d’émotion, il fit cette lapidaire réponse: «<i>Certain chèque -de 800.000 francs.</i>» Quelle vie intense que la sienne, à cette époque! A -une saison passée au milieu du confort raffiné d’un palace de la -capitale argentine, succédait un séjour dans la case de bois de Río -Negro, pour, lorsqu’il n’y tremblait pas de froid, galoper parmi les -tourbillons de poussière soulevés par l’ouragan patagonien qui, -fréquemment, désarçonne les cavaliers les plus adroits. D’autres fois, -au contraire, il s’endormait dans un <i>rancho</i><a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a> de Corrientes, où, -avant de clore les paupières, il voyait scintiller l’embrasement sidéral -d’un ciel de tropique à travers les troncs d’arbres bruts servant de -murs à son abri rustique, cependant que, dans ses insomnies, il -entendait au dehors, à quelques pas seulement, les rats hurler d’effroi -au cours des chasses sanguinaires que leur font les serpents.</p> - -<p>Il faut, puisque de serpents il s’agit, que je conte ici une anecdote -qui, précisément, a trait à Corrientes et à la variété la moins -sympathique de ces ophidiens, les crotales. Blasco, à la fin de sa -période<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142"></a>{142}</span> de colonisation, s’était fait construire à <i>Nueva Valencia</i> une -belle maison de briques aux spacieuses vérandahs. Il arrivait de Buenos -Aires pour en prendre possession et était occupé à en faire le tour du -propriétaire, admirant les tapisseries, les tableaux, les parquets -luisants—extrême luxe dans ces contrées—, lorsqu’étant entré dans la -salle qu’il destinait à sa bibliothèque, l’amour des livres fut cause -qu’oubliant tout le reste, il se mît{mit} à procéder à l’ouverture d’une -des grandes caisses dont le contenu devait passer sur les rayons des -meubles qui garnissaient les murailles. Il avait à peine pris le premier -de ces volumes—l’un des tomes français de l’<i>Histoire Générale</i> de -Lavisse et Rambaud—, quand son attention fut attirée soudain par une -cravate jaune et noire qui gisait au beau milieu de la pièce. Ces -couleurs, qui n’étaient pas celles qu’affectionne Blasco, comme aussi -l’étrange position de l’objet, le décidèrent à interrompre un instant la -tâche commencée, pour ramasser une cravate aussi extraordinaire et dont -la présence en cette bibliothèque ne laissait pas de l’intriguer -vivement. Mais au moment où, sans défiance, il se disposait à porter la -main sur elle, la cravate, comme sous le déclic d’un puissant ressort -d’acier, s’érigea dans l’espace et dardant sur l’adversaire un regard -qui n’était pas le regard de sa congénère Sancha dans <i>Cañas y Barro</i>, -lui eût donné le baiser de mort, si l’<i>Histoire Générale</i>, projetée à -temps, n’avait arrêté son bond meurtrier et permis à Blasco d’achever ce -serpent à sonnette—car c’en était un—dont l’appendice caudal bruissait -dans l’excitation de sa grande colère. Le tome de Lavisse et Rambaud, -avec sa reliure brisée, subsiste, muet témoin de cette scène horrifique. -Il faut, d’ailleurs, toujours avoir grand soin, dans ces parages<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143"></a>{143}</span> -dangereux, de retourner, avant de les mettre, chaque matin, ses bottes, -de peur qu’elles n’abritent quelque hôte importun, insecte ou reptile -venimeux, venu la nuit y chercher un asile. Mais, souvent, cette -précaution, pour Blasco, était superflue. Car, au lieu de dormir sur un -grabat de <i>rancho</i>, il ne connaissait, en guise de lit, que notre mère -commune à tous, cette terre nourricière et indifférente qui, nous ayant -produit sans effort, nous reçoit aussi, libéralement, dans son sein. Je -me souviens d’avoir, à propos de ses multiples avatars d’alors, entendu -Blasco raconter comment, un jour où il était allé étudier un territoire -de colonisation lointain, il se vit obligé de peler lui-même les pommes -de terre, pendant que son compagnon s’occupait à allumer le brasier où -allait rôtir le quartier de viande apporté à l’arçon de la selle. «<i>Y -pensé</i>—concluait-il philosophiquement—<i>que treinta días antes, estaba -comiendo en el Bosque de Bolonia, ¡en el restaurant de -Armenonville</i>!»<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>. C’est la vie et d’elle comme de la Nature, l’on -peut dire, avec les Italiens, qu’elle n’est belle que «<i>per troppo -variar</i>»<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p> - -<p>Brusquement, en 1913, il y eut un nouveau virage, celui-ci décisif, sur -la piste de cette course à l’étoile. Son enthousiasme de colonisateur -étant mort, Blasco décida de laisser là <i>Cervantes</i> et <i>Valencia</i> et de -revenir à la littérature. Il faut, pour bien s’expliquer un tel -changement, se rappeler que, cette année-là, la République Argentine -avait souffert d’une de ces crises financières qui, périodiquement, -viennent bouleverser—maladies d’un organisme qui se développe trop -vite—sa vie économique.<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144"></a>{144}</span> Bien que moins grave que de précédentes, dont -on gardera longtemps le souvenir là-bas, cette crise de 1913 occasionna -maintes faillites et bien des banques fermèrent leurs guichets, non sans -exiger au préalable le remboursement de leurs créances, d’où naquit une -énorme panique. En toute autre circonstance, Blasco Ibáñez eût lutté -avec une énergie centuplée, excité par l’obstacle, selon une loi de son -tempérament. Mais, cette fois, il se sentait sans volonté pour reprendre -la bataille et, depuis plusieurs mois déjà, éprouvait une lassitude -inquiétante et constante. C’est que, depuis près de cinq années, il -n’avait pas touché à sa plume, si ce n’est pour aligner des chiffres, ou -rédiger de fastidieux bilans. Cette trahison à la littérature le rendait -nerveux et triste, comme ces malades en proie à des maux mystérieux que -nul homme de l’art ne réussit à diagnostiquer. Et voici la confession -qu’il m’a faite, lorsque, au cours d’une conversation amicale, -j’évoquais cette année climatérique de son existence: «Un matin, à -l’heure où l’on voit les choses sous leur aspect véritable, avec tout -leur relief, leurs contours et leurs formes, j’eus honte de ma -situation. Gagner une fortune, c’est affaire de toute une vie. De braves -gens s’imaginent que c’est là chose aisée. Erreur profonde! Une chance à -la loterie, un heureux coup de Bourse: on a vu quelques mortels -s’enrichir de la sorte. Combien sont-ils? Gagner une fortune par -l’industrie ou dans l’agriculture, en un mot par son travail, c’est, je -le répète, question d’années et d’application tenace. J’étais en train -de devenir un précurseur, comme il y en a à l’origine de chaque famille -de millionnaires, en Amérique. Mon sacrifice valait-il d’être fait? -Dussé-je devenir, quelque jour, un capitaliste authentique, le jeu n’en<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145"></a>{145}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_021_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_021_sml.jpg" width="450" height="268" alt="BLASCO IBÁÑEZ DANS UNE TENTE D’INDIENS NOMADES - -Frontière de l’Argentine et Bolivar" /></a> -<br /> -<span class="caption">BLASCO IBÁÑEZ DANS UNE TENTE D’INDIENS NOMADES -<br /> -Frontière de l’Argentine et Bolivar</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_022_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_022_sml.jpg" width="450" height="272" alt="BLASCO ENTOURÉ D’INDIENS CIVILISÉS QUI TRAVAILLAIENT DANS -SES TERRES" /></a> -<br /> -<span class="caption">BLASCO ENTOURÉ D’INDIENS CIVILISÉS QUI TRAVAILLAIENT DANS -SES TERRES</span> -</div> - -<p class="nind">méritait vraiment pas la chandelle. Me sacrifier pour que des -petits-fils dissipassent, dans la plus creuse des noces, ces capitaux -réunis par le labeur du grand-père? Et, surtout, ce que je ne pouvais -admettre, c’était le renoncement définitif à la littérature, cet -enlisement progressif dans la rusticité béotienne des colonisateurs... -Non, non, il fallait en finir!»</p> - -<p>Blasco vendit donc <i>Cervantes</i> à une société de colonisation. Il la -vendit à perte, à cause de la crise susmentionnée. Ayant payé ses dettes -aux banques, il lui restait en mains des actions d’autres entreprises -coloniales, mais il ne retirait de l’opération finale aucun argent -liquide. «Vous allez voir—disait-il à ses intimes—que je partirai sans -le sou de ce pays où tant d’imbéciles ont gagné des millions!» En fait, -tout l’argent qu’il avait apporté d’Europe s’était volatilisé et il ne -conservait, comme résultat de son immense effort, que quelques effets de -crédit, «chiffons de papier» à la plus qu’incertaine valeur, étant -données les fluctuations économiques de l’Argentine. La liquidation de -sa colonie de <i>Nueva Valencia</i> fut plus laborieuse. Un banquier s’en -chargea, se réservant la majeure partie de la propriété, et Blasco, -croyant ses affaires en ordre, s’embarqua pour l’Europe et vint -s’installer à Paris, où il continua la rédaction de son introduction aux -romans du cycle qu’il avait projeté d’écrire sur l’Hispano-Amérique: -<i>Los Argonautas</i>. Il était en plein labeur de joyeuse création, lorsque -lui parvint de l’Argentine la nouvelle inopinée que son co-associé, le -banquier qui gérait <i>Nueva Valencia</i>, venait de faire faillite. Il dut -repartir précipitamment pour Buenos Aires, au commencement de 1914, et y -passa quelques mois, absorbé par toute sorte d’ennuyeuses démarches, car -dans cette faillite sombraient aussi des fonds en dépôt à la banque et -lui<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146"></a>{146}</span> appartenant. Il y acquit la conviction que, pour continuer la -colonisation de <i>Nueva Valencia</i> et récupérer sa part, il fallait qu’au -préalable la procédure compliquée de la faillite ait été terminée, ce -qui demandait de longues années. Et, pour sauver quelques miettes de son -avoir en Amérique, il se voyait obligé à en appeler lui-même à des -procès: expédient qui répugnait trop fort à son caractère. Des ennemis -de Blasco Ibáñez n’ont pas laissé passer l’occasion qui s’offraient à -eux pour tirer argument des incidents compliqués de cette malheureuse -faillite du banquier espagnol Ruíz Díaz, Directeur du <i>Banco Popular -Español</i> à Buenos Aires et du <i>Banco de la Provincia de Corrientes</i>. -Confondant le procès intenté à Ruíz Díaz pour la faillite du <i>Banco -Popular Español</i> avec les litiges judiciaires, d’ordre absolument -distinct, relatifs à la transmission de <i>Nueva Valencia</i>, ils en ont -fait une seule et même monstrueuse affaire, brodant sur ce thème, -fertile en inventions, les fantaisies les plus extraordinaires, depuis -les attaques de <i>Heraldo de Hamburgo</i>,—feuille de diffamation -hebdomadaire que dirigeaient, pendant la guerre, à Hambourg, avec les -fonds de quelques riches marchands et exportateurs, de tristes -renégats—en Janvier 1916, jusqu’aux coqs-à-l’âne fastidieux du Dr. -Pedro de Mugica, professeur depuis plus de trente années à Berlin, en -ces derniers temps. Mais déjà le <i>Heraldo</i> hambourgeois avait eu le -courage d’avouer (v. son numéro du 5 Janvier 1916) que, s’il s’en -prenait à Blasco Ibáñez, c’était parce que celui-ci avait «<i>empleado -últimamente su talento en denigrar á Alemania</i>»<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>. Il en va donc, ici, -comme à propos du<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147"></a>{147}</span> livre sur le <i>Militarisme Mexicain</i>, qui a déchaîné -la rage d’une telle quantité de plumitifs que, si j’avais à analyser -sommairement leurs diatribes, je serais obligé de doubler le format de -ce volume. Ces campagnes sont dans l’ordre des choses humaines et nul -n’ignore, au demeurant, que la calomnie est la rançon de la gloire. Mais -la gloire de Blasco Ibáñez étincelle trop pure au firmament littéraire -des deux mondes pour que doive la ternir l’effort diffamatoire d’envieux -folliculaires et autour de cet astre peuvent bourdonner des nuées de -frelons,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Le Dieu, poursuivant sa carrière,<br /></span> -<span class="i0">Versait des torrents de lumière<br /></span> -<span class="i0">Sur ses obscurs blasphémateurs...<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>De retour à Paris, en Juillet 1914, Blasco allait se hâter de publier -<i>Los Argonautas</i>. Plusieurs fois, au cours de la traversée, il avait -envisagé avec douleur la perspective d’avoir à retourner en Argentine à -cause de ces procès interminables qu’il a, je le répète, finalement -abandonnés. Mais, vers le milieu de cet anxieux voyage, en plein Océan, -les premiers prodromes du mal énorme et monstrueux qui travaillait la -vieille Europe s’étaient, encore obscurément, fait sentir à lui. Ce ne -fut, toutefois, qu’après son débarquement, à Boulogne, qu’il comprit -pleinement que ce mal—qui allait changer la face de la terre et -bouleverser le cours de sa propre existence—, c’était la guerre.<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148"></a>{148}</span></p> - -<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2> - -<div class="blockquot"><p>La guerre vue de l’Océan, avant sa déclaration.—Foi extraordinaire -de Blasco Ibáñez dans le triomphe final des Alliés.—Son -antigermanisme systématique.—Son immense labeur au cours des -hostilités.—Les 9 tomes de son <i>Historia de la Guerra Europea de -1914</i>.—Ses trois romans de «guerre».—Manifestations des -germanophiles de Barcelone contre Blasco.—Les souffrances de la -vie à Paris.—Son abnégation héroïque «<i>por la patria de Víctor -Hugo</i>».</p></div> - -<p>Qui n’a pas, devant les yeux, l’ineffaçable fresque si sobrement brossée -par Blasco Ibáñez au chapitre I^er des <i>Quatre Cavaliers de -l’Apocalypse</i>? Voici le <i>Kœnig Friedrich-August</i> et sa population -flottante qui retourne, d’Amérique, en Europe. La majorité sont -Allemands. Avec quel vivant réalisme Blasco a croqué ces types de -lourdauds germaniques, plats et cérémonieux aussi longtemps qu’il -importait à leur système de «pénétration pacifique», arrogants et -brutaux dès que la méthode de la «poudre sèche» et de l’«épée aiguisée» -s’était avérée superflue! <i>Herr Kommerzienrat</i><a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a> Erckmann, -<i>Hochwohlgeboren</i><a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>; son entourage de traficants<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149"></a>{149}</span> plus ou moins -capitaines de réserve, comme lui; sa femme, <i>Gnædige Frau Kommerzienrat</i> -Bertha Erckmann, qui exerce une sage politique d’accomodement avec le -ciel... de lit conjugal; ces figures se meuvent devant nous comme si -elles étaient de chair et d’os et nous donnent une telle illusion de -déjà vu, que nous nous expliquons sans effort qu’elles soient de simples -copies de la réalité, observée par l’auteur à son voyage de Buenos Aires -à Boulogne. Tout, en effet, se passa comme il nous le dépeint. La -<i>Marseillaise</i> en aubade du 14 Juillet, succédant au <i>Choral</i> de Luther; -l’étonnement ravi des Sud-Américains pour cette «<i>finura</i>» si délicate -de l’ours germain; le discours du commandant au <i>Festmahl</i><a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a> -consécutif et ses objurgations au Seigneur—le vieux Dieu -légendaire—pour que fût maintenue la paix entre la France et -l’Allemagne, dont il espérait que l’amitié deviendrait de plus en plus -étroite; les plaisanteries du <i>Kommerzienrat</i> sur les Français, «grands -enfants, gais, plaisants, étourdis, qui feraient merveille s’ils -consentaient à oublier le passé et marcher la main dans la main avec -nous»; les toasts avec leurs <i>Hoch</i> en triples colonnes d’assaut: tout -l’odieux ridicule de ces sujets d’un Kaiser médiéval festoyant une -Révolution démocratique, Blasco ne l’a si graphiquement rendu que parce -qu’il en avait contemplé lui-même la farce grotesque. Puis, ce furent, -comme le transatlantique s’approchait d’Europe, les nouvelles, -transmises par T. S. F., qui changent brusquement le paradis menteur de -cette Arcadie de commande. L’ultimatum autrichien à la Serbie a servi de -prétexte à cette transformation à vue d’un décor en trompe-l’œil. -«C’est la guerre—proclame, hautain,<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150"></a>{150}</span> le Conseiller de Commerce -Erckmann—, la guerre fraîche et joyeuse qu’il nous fallait pour rompre -le cercle de fer qui nous enserre chaque jour davantage et dont nos -ennemis s’imaginaient que l’étreinte graduelle finirait par nous -étouffer.» En vain, Desnoyers-Blasco objectera-t-il que personne n’en -veut à l’Allemagne, que ce cercle oppresseur est purement imaginaire, -que nul ne songe à attaquer la Germanie, que s’il y a quelqu’un -d’agressif, c’est elle, et elle seule, en Europe... Il s’entend -brutalement—car la main de fer a ôté, désormais, son gant de -velours—signifier qu’il ne comprend rien à ces arcanes diplomatiques, -qu’il n’est qu’un <i>Indio</i><a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>, dont le meilleur parti est présentement -de se taire. La présomptueuse sottise de ces traficants à mentalité -militariste s’accentue à mesure que le navire raccourcit les distances. -Passé Lisbonne, et non loin des falaises de la côte anglaise, les -dernières nouvelles seront que «trois cent mille révolutionnaires -assiègent Paris, que les faubourgs extérieurs commencent à flamber, que -se reproduisent les atrocités de la Commune». Un peu avant l’entrée à -Southampton, cependant, l’aspect des dreadnoughts britanniques de -l’escadre de la Manche défilant, superbes et orgueilleux de leur force -souveraine, dans la brume matinale, tempère un instant le déchaînement -insupportable des rodomontades teutonnes. Quand le <i>Kœnig -Friedrich-August</i> a complété sa cargaison de Boches mobilisables qui -abandonnent l’hospitalière Albion pour correspondre à l’appel du -<i>Vaterland</i><a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>, il n’est pas jusqu’au plus frivole rastaquouère qui ne -se proclame convaincu que «<i>esta vez va la cosa en serio</i>»<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>. La<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151"></a>{151}</span> -scène finale, à Boulogne, n’a pas besoin d’être rappelée au lecteur, ni -comment l’insolente tourbe de mercantis disparaît sur les cris de <i>Nach -Paris!</i> et parmi les accents «d’une marche guerrière de l’époque de -Frédéric le Grand, une marche de grenadiers avec accompagnement de -trompettes». Ainsi se perdait dans les ombres du Nord, avec la -précipitation d’une fuite et l’insolence d’une vengeance prochaine, «le -dernier transatlantique allemand qui ait touché les côtes françaises».</p> - -<p>Blasco Ibáñez, spectateur de ces scènes, était à jamais fixé sur les -«intentions pacifiques» d’une Allemagne «injustement agressée». Le -hasard, qui lui avait permis de surprendre au dépourvu la trompeuse -mentalité germanique, l’avait, du même coup, vacciné contre la contagion -d’une légende dont tant de neutres—et en Espagne plus -qu’ailleurs—allaient se faire les tenaces propagandistes et qu’il n’a -jamais cessé de réfuter avec l’indignation d’un convaincu. «En ma -qualité de témoin oculaire—répète-t-il,—j’affirme que j’ai entendu à -bord d’un navire allemand, deux semaines avant la guerre, d’importants -personnages de l’Empire déclarer qu’ils la désiraient; puis, peu après, -qu’ils la tenaient pour certaine, affirmant que tout était prêt, chez -eux, et depuis longtemps; qu’enfin, lorsque l’annonce de cette guerre -était devenue presque officielle, ces mêmes personnages ont manifesté -une joie si tapageuse, une insolence si outrecuidante, que le spectacle -de leurs débordements eût suffi pour enlever le dernier scrupule à qui -eût encore douté...» Blasco Ibáñez, dans son amour pour la France, n’est -cependant pas dupe. Son amour a toujours été raisonné et Blasco ne -permet pas que sur ce point subsiste la moindre équivoque. La France -qu’il aime et ne cesse d’aimer, c’est la<span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152"></a>{152}</span> France qui a fait la -Révolution et dont l’histoire commence avec les revendications des -philosophes et des économistes du XVIII<sup>ème</sup> siècle, qui ont préparé le -terrain aux Etats-Généraux ouverts à Versailles le 5 Mai 1789. L’autre -France, celle qui ignora les <i>Droits de l’homme</i> et celle qui, lorsque -ceux-ci eurent été proclamés, rêva et rêve encore de les abolir, ne -saurait le passionner. Ses vicissitudes, certes, il les suit avec -intérêt, mais en observateur dont toutes les sympathies vont à la -tradition humaine incarnée dans les doctrines de nos constituants, puis -de nos conventionnels. Parlant des rois, il admet que chaque peuple, -dans son passé, en eut de bons et de mauvais, mais insiste sur ce fait -que la monarchie est une forme de gouvernement archaïque et périmée, -quelques efforts que l’on tente pour l’adapter à l’esprit moderne. La -dette de reconnaissance de Blasco pour notre pays commence donc à la -Révolution et, les principes de celle-ci étant immortels, est ainsi -assurée de ne finir jamais.</p> - -<p>Il a fait mieux, d’ailleurs, que de professer pour la France un amour -théorique. A peine la guerre était-elle déclarée, qu’oubliant ses -intérêts, ses projets littéraires, tout, absolument, il se plongeait -dans la désolante réalité. Nul, certes, n’a oublié le singulier état -d’esprit qui régnait à l’étranger sur la France à l’origine des -hostilités. Personne presque n’y croyait à notre victoire. Les meilleurs -affectaient une humiliante pitié à l’endroit de notre sort prochain. -<i>Grattez le Russe et vous trouverez le Cosaque</i>, dit une phrase à tort -attribuée à Napoléon I<sup>er</sup>, puisqu’elle est du Prince de Ligne. En cet -été tragique de 1914, l’on eût pu dire avec plus d’exactitude: <i>Grattez -le neutre et vous trouverez le germanophile</i>. Les raisons de cette -obsession ont<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153"></a>{153}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_023_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_023_sml.jpg" width="450" height="274" alt="LA PREMIÈRE MAISON DE LA «COLONIA CERVANTES», EN BOIS, -DÉMONTABLE, REVÊTUE DE TÔLES DE ZINC ONDULÉ - -Blasco a été photographié sur le seuil de cette baraque" /></a> -<br /> -<span class="caption">LA PREMIÈRE MAISON DE LA «COLONIA CERVANTES», EN BOIS, -DÉMONTABLE, REVÊTUE DE TÔLES DE ZINC ONDULÉ - -Blasco a été photographié sur le seuil de cette baraque</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_024_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_024_sml.jpg" width="450" height="277" alt="BLASCO EN «PONCHO» DE TRAVAILLEUR, DANS SA COLONIE DE -CORRIENTES" /></a> -<br /> -<span class="caption">BLASCO EN «PONCHO» DE TRAVAILLEUR, DANS SA COLONIE DE -CORRIENTES</span> -</div> - -<p class="nind">suffisamment été expliquées pour qu’il soit superflu d’y revenir. Je -n’en connais, en pays latin, pas de témoignage plus typique que celui -qu’en a fourni un historien portugais tout au long, mais spécialement -dans les premiers fascicules de sa volumineuse <i>Historia Illustrada da -guerra de 1914</i>. Dans ces pages où l’<i>Historia</i> analogue, mais de date -antérieure, de Blasco Ibáñez a été mise à sac, M. Bernardo d’Alcobaça, -quoique favorable aux Alliés, subissait à tel point la hantise de -l’Allemagne que, malgré lui, la plume lui a fourché et qu’il s’y laise -aller à de directs panégyriques de l’emprise de l’esprit teuton sur le -monde. En vain y vante-t-il, dès le fascicule spécimen, l’œuvre de -l’«<i>eminente escriptor do visinho reino e um dos bons amigos de -Portugal</i>»<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>, qu’il qualifie de «magnifica»; en vain y jette-t-il des -fleurs à l’«<i>illustre auctôr da «Cathedral» e de tantos outros primôres -litterarios</i>»<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>: il n’est besoin, que de lire son chapitre XII: <i>Em -volta do conflicto</i><a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>, pour se convaincre de la vérité de ce que -j’avance. Si, donc, jusqu’aux amis de la France se désolaient de ne -pouvoir bannir de leur cerveau le spectre de sa défaite, combien -généreux et clairvoyant apparaît, par contraste, le geste de Blasco, -incurablement optimiste, dès les premiers jours et aux heures les plus -sombres du gigantesque conflit! Cette foi ardente dans le triomphe de la -France, cette foi d’illuminé,<span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154"></a>{154}</span> de croyant aux destinées providentielles, -aux justices immanentes, provenait, non d’un instinct sentimental -irraisonné, mais d’une conviction assise sur des bases historiques, -posées dans l’esprit de Blasco en ces lointaines années où les -<i>Girondins</i> de Lamartine et les pages de ce visionnaire que fut Michelet -constituaient sa nourriture spirituelle quotidienne. «La France est une -République—disait-il à ces Français pusillanimes qui, courbés sous le -poids d’un pessimisme à courte vue, lui avouaient leur désespoir. Or, -jamais la République, en France, n’a été vaincue par des Prussiens. Ils -ont battu les deux Napoléons, parce que ces deux hommes trahirent la -cause républicaine. Le cours de l’Histoire ne déviera pas aujourd’hui -pour faire plaisir à Guillaume II.»</p> - -<p>Il ne sera que juste d’ajouter que Blasco Ibáñez est antiallemand de -vieille date. Sa passion pour Beethoven et Wagner reste ici hors de -cause et si, en plein régime de censure militaire, M. Vincent d’Indy a -pu, dans le <i>Journal des Débats</i> de 1915, défendre le compositeur de -Leipzig du reproche de chauvinisme, Blasco n’a plus besoin, certes, -d’être défendu—aujourd’hui où la <i>Walkyrie</i> est, avec <i>Faust</i>, l’opéra -qui fait le plus de recettes à notre Académie Nationale de -musique—contre les radotages séniles de M. Camille Saint-Saëns. Ce -qu’il n’a jamais admis, c’est que le corps de doctrines généralement -connu sous la désignation de pangermanisme pût s’imposer à l’Europe -latine. Dans l’œuvre de diffusion des lumières entreprise par la -maison éditoriale de Valence dont il est directeur littéraire, figurent -les traductions de livres allemands d’importance mondiale: Schopenhauer, -Nietzsche, Büchner, Sudermann, Engels, Hæckel, Strauss, W. Sombart, etc. -Mais la mystique folie des prophètes du <i>Grœsseres Deutschland</i> et -les vaticinations<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155"></a>{155}</span> délirantes d’un Houston-Stewart Chamberlain en furent -exclues impitoyablement. Lorsqu’il menait ses campagnes républicaines -dans <i>El Pueblo</i>, Blasco Ibáñez fut traduit en justice pour avoir -comparé le Kaiser à Néron. On a discuté, en France et en Angleterre, sur -l’origine du qualificatif de <i>Huns</i> appliqué aux Allemands et l’on a -fini par convenir que le terme se trouvait dès 1800—soit donc bien -avant que Kipling s’en resservît, en 1903, dans une poésie célèbre—sous -la plume de Thomas Campbell et dans sa poésie sur la bataille de -Hohenlinden. Il était intéressant de restituer à Blasco la priorité -d’une comparaison remontant à un quart de siècle et si souvent employée -durant les quatre années de la Grande Guerre. Plus intéressante encore, -sans doute, sera l’observation qu’à une telle époque, l’univers semblait -en extase devant les intempérances de conduite de Guillaume II, -musicien, poète, imperator, etc., et que Blasco avait vu clair dans la -psychologie de ce théâtral pantin. La prétendue infaillibilité -stratégique du <i>Grosser Generalstab</i> le faisait également sourire. Dans -la bibliothèque de la veuve de l’officier du génie, il avait, en effet, -appris à connaître l’originale tactique d’un certain Buonaparte, fils -d’avocat sans cause et insulaire méditerranéen, tel le conquérant de -Sagonte, Tunisien né par hasard dans une île de la mer latine et qui eut -nom Hannibal. Et lorsque les admirateurs de la <i>Kultur</i> lui vantaient la -péritie du vieux Moltke, il avait coutume de répliquer: «<i>Cuando los -Alemanes me presenten un par de mozos como estos dos mediterráneos, -empezaré á creer en su infalibilidad militar</i>»<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156"></a>{156}</span></p> - -<p>La propagande de Blasco en faveur des Alliés remonte aux tout premiers -jours de la guerre et s’étendit à tous les pays de langue espagnole. -Commencée le 4 Août 1914, elle ne s’arrêta qu’en Janvier 1919. Jusqu’à -la bataille de la Marne, les futurs francophiles s’étaient prudemment -tenus cois. Ils ne commencèrent à donner, et timidement, signe de vie -que lorsque cet arrêt de l’irruption ennemie en terre de France eut -marqué à leurs pensers hésitants un commencement d’orientation -optimiste. Peu à peu, on les vit former ces légions qui ont partagé, -point toujours fraternellement, les dépouilles opimes de luttes non -sanglantes en faveur de la bonne cause. Ce labeur propagandiste de -Blasco affecta les formes les plus humbles, jusqu’à celle d’anonyme -traducteur de tracts populaires. L’on sait combien on tarda, chez nous, -dans le désarroi général de tous les services du gouvernement et -l’absurdité d’une mobilisation qui ne tenait compte que de la qualité -militaire du mobilisé, à organiser systématiquement l’œuvre, -cependant si efficace, de la diffusion au dehors des points de vue -alliés, pour les opposer à la thèse germanique, partout triomphante. -Presque seul au début, Blasco s’était vaillamment mis à la besogne. -Innombrables sont les articles qu’il écrivit pour les feuilles d’Espagne -et de l’Hispano-Amérique. Personne ne l’aidait et personne, alors, -n’appréciait ce grand effort, chez nous. Les nombreux hommes politiques -dont il avait fait la connaissance lors de l’affaire Dreyfus, absorbés -par mille tâches divergentes, ne songeaient pas à s’enquérir de cette -nouvelle campagne de leur coreligionnaire d’antan. Muet depuis de -longues années, celui-ci avait repris sa plume de journaliste et renoué -d’anciennes collaborations, presque oubliées. Il va de soi que, -lorsqu’il réclamait la rétribution<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157"></a>{157}</span> de ces travaux, on feignait, dans -les rédactions «francophiles», une stupeur profonde. «Comment, mais les -fonds de la propagande, à quoi servaient-ils donc? Certainement, on -payait, à Paris, comme il convenait tous ces articles!» Et Blasco, que -la catastrophe économique de l’Argentine avait mis à sec, de hausser les -épaules... et de continuer sa besogne, aussi désintéressée que féconde. -Ce ne fut qu’au retour de Bordeaux que le gouvernement français -commença, dans l’hiver de 1914-1915, à instituer des services encore -rudimentaires de propagande étrangère et Blasco y travailla dans le -rang, en comparse, comme lorsque, à Valence, il aidait à ses reporters à -rédiger un quelconque fait-divers. Le 16 Juin 1915, le <i>Journal des -Débats</i>, dans une note signée <i>P-P. P.</i>, annonçait à ses lecteurs, comme -nouveauté savoureuse, que le premier qui allait signer le manifeste -francophile des intellectuels espagnols après le promoteur, serait -Blasco Ibáñez! Telle était, à cette époque, l’ignorance générale de -milieux même professionnels sur l’activité déployée par l’écrivain en -notre faveur. Il faudra que s’écoulassent les années de guerre pour que -quelqu’un se décidât enfin à en proclamer hautement le mérite, alors, -d’ailleurs, qu’avait paru en notre langue le premier des trois romans -dont il va être question.</p> - -<p>Ce quelqu’un, ce fut le critique qui, en Mai 1905, avait présenté aux -lecteurs de la <i>Revue Bleue</i> l’œuvre traduite en français de Blasco, -M. J. Ernest-Charles, la jugeant alors, un peu trop étourdiment, simple -décalque de Zola et de Daudet. Dans sa conférence prononcée le 26 -Janvier 1918 à l’<i>Université des Annales</i> sur <i>Nos Amis en Espagne</i>, il -n’est question que d’aspects, si l’on peut dire, parisiens de la -collaboration alliophile de Blasco et, en<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158"></a>{158}</span> particulier, d’une conférence -qu’il avait lui-même faite naguère dans le grand amphithéâtre de la -Sorbonne, et où il avait parlé au nom de l’Espagne, non de l’Espagne -entière, hélas! mais de celle, numériquement inférieure, encore que très -supérieure intellectuellement, qui tenait pour la France. «Il disait -justement—déclarait donc M. Ernest-Charles, parlant de Blasco—et il -avait du mérite à le dire à cette époque, que ce qui devait, tôt ou tard -mais irrésistiblement, pousser l’Espagne vers nous, c’est qu’elle avait -le sentiment qu’elle était liée à nous par le lien profond, par le lien -éternel de la latinité... Il a affirmé d’autant plus bravement ses -opinions, que c’est aux heures ingrates de la guerre qu’il a publié un -nouveau roman, qui est un acte... Blasco Ibáñez, même dans une grande -manifestation nationale, à la Sorbonne, était donc parfaitement qualifié -pour nous dire ce que l’Espagne devait éprouver, tôt ou tard, et il le -disait en termes magnifiques: «<i>Nous tous, Latins, qui considérons votre -pays comme un autre foyer, qui avons mis en lui un peu de notre passé, -nous en recevons, centuplé et vivifié comme aux rayons du soleil, le -produit de nos anciennes offrandes. Si la France s’éteignait, nos -peuples latins demeureraient errants à travers le ciel de l’histoire -comme des planètes sombres et froides, attendant l’heure où un nouvel -astre, monstrueux et informe, fait de matières qui nous seraient -étrangères, viendrait nous entraîner dans son tourbillon vertigineux -comme une poussière soumise, ou inerte. (Applaudissements).</i>» Vous voyez -que le beau lyrisme de Blasco Ibáñez, non seulement est soucieux des -réalités, mais qu’il s’épanche dans une langue française si pure, que -l’on souhaiterait la voir devenir celle de tous les écrivains français -(<i>Rires<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159"></a>{159}</span></i>)»<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>. Qu’eût dit, cependant, M. Ernest-Charles, s’il eût su -l’œuvre accomplie par Blasco Ibáñez avec son <i>Histoire de la Guerre -Européenne</i>? Aujourd’hui, où tous les concepts du temps de guerre sont -bouleversés, l’auteur n’aime pas qu’on lui rappelle le souvenir de cette -arme de combat. Ne pouvant consigner tout ce qu’il voulait dans les -journaux, tant d’Espagne que d’Amérique, il avait entrepris, en Octobre -1914, la publication d’un fascicule hebdomadaire—il paraissait -régulièrement chaque samedi—de 32 pages richement illustrées, sur deux -colonnes. Et cela dura cinq ans! Et trois de ces fascicules représentent -le texte d’un volume de trois cents pages de format ordinaire! Le -prospectus déclarait, avec une franchise cavalière, que l’on trouverait -tout dans cette <i>Histoire</i>, sauf l’impartialité, laquelle n’est qu’une -illusion des historiens et qui, même si elle eût existé, en eût été -exclue de propos délibéré, puisque l’œuvre était francophile. En -dépit de son caractère de livre de propagande, elle conserve sa valeur -documentaire et un intérêt peut-être unique, entre toutes les -publications similaires. Ses seules illustrations—photographies, plans, -cartes, portraits, gravures, caricatures et dessins -originaux—suffiraient pour la sauver de l’oubli. Le texte de plus d’une -de ces pages est, d’ailleurs, digne de l’auteur et l’on y retrouve la -plume épique du romancier des <i>Quatre Cavaliers de l’Apocalypse</i>. Dans -les premiers tomes—elle se compose de 9 énormes tomes in-folio, -luxueusement reliés, à 20 pesetas l’un—l’incertitude où l’on était sur -tant de <i>vital issues</i>, comme disent nos amis les Anglais, fut cause que -le ton en devînt d’une pathétique<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160"></a>{160}</span> véhémence qui fait d’autant plus -regretter que l’œuvre soit restée inconnue en France, d’autant plus -que la foi au triomphe final n’abandonne jamais, comme je l’ai déjà -marqué plus haut, la plume de l’auteur. Livre à la fois et panorama, -cette œuvre gigantesque produit sur le lecteur une impression -puissante de vie. Seul un coloriste doué d’un talent d’évocation aussi -vif pouvait décrire de la sorte les premiers enthousiasmes de Paris, -l’impatience grouillante des campements, la douleur tragique des -ambulances, les affres d’une lutte sans merci sur terre, en mer et dans -les airs, l’horreur des grands massacres, l’héroïsme de l’immortel -poilu. Seul un romancier réaliste, ou, mieux, de la réalité pouvait -tracer ces portraits littéraires des principaux protagonistes de la -prodigieuse tragédie qui, pendant plus de quatre années, tint le monde -en suspens. Mais l’effort mental qu’exigeait cette effroyable et -régulière production, abattit tellement Blasco, que les médecins lui -ordonnèrent, s’il voulait sauver sa santé compromise, d’aller chercher -sur la Côte d’Azur, dans une absence totale de travail, un repos à ses -nerfs exténués. Nous verrons que, ce repos, il le prit en composant, à -Monte-Carlo, <i>Los Enemigos de la Mujer</i>. Mais il faut qu’avant de parler -de son troisième roman de «guerre», je dise comment furent composés les -deux autres, qui le précédèrent et qui forment la trilogie épique de -Blasco.</p> - -<p>M. Poincaré, notre Président de la République, avait, en sa qualité -d’admirateur des livres de Blasco Ibáñez, mis à sa disposition des -moyens qui lui permirent de visiter le front de combat occidental dès -l’été de 1914, à une époque où quelques rares civils le connaissaient, -les célèbres excursions de touristes aux tranchées stabilisées n’étant -devenues que beaucoup plus tard une institution permanente<span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161"></a>{161}</span> à l’usage de -héros de l’arrière, prophètes inspirés de la résistance quand-même. -Ainsi put-il contempler, sur les lieux qui en avaient été le théâtre, -les destructions et les hécatombes de la première bataille de la Marne, -alors que l’armée citoyenne de la France portait encore la vieille -défroque traditionnelle: pantalon rouge, capote bleue et képi -carnavalesque, et il se documenta donc directement, au lieu de -reconstituer, comme d’autres romanciers ultérieurs, sur des pièces -d’archives ou des documents imprimés leurs descriptions des combats. -Tout, en ces jours lointains de la guerre de mouvement, témoignait, par -un caractère manifeste d’improvisation hâtive, du guet-apens tendu à -notre pays, endormi dans son grand rêve humanitaire, par les puissances -de proie de l’Europe Centrale. Blasco visita fréquemment, plus tard, les -lignes de défense organisées en conformité avec les exigences de la -guerre de siège, dotées de tout le matériel perfectionné qu’elle -implique, et supérieures, de l’avis de juges compétents, aux -organisations ennemies d’en face. Mais ce dont il se souvient avec le -plus d’émotion, c’est de l’héroïque désordre consécutif à la victoire de -la Marne, et de la tenace volonté par quoi tous, hommes et chefs, -suppléaient à l’impréparation générale. Il avait été recommandé à -Franchet d’Esperey, aujourd’hui Maréchal, véritable homme de guerre, -dont les succès aux Balkans devaient causer, au dire de M. Jean de -Pierrefeu, plus tard au <i>G. Q. G.</i> un «étonnement profond», une «piqûre -d’amour-propre»<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>. A cette époque, cet officier supérieur ne -commandait encore que la V<sup>ème</sup> Armée et avait installé son Quartier -Général dans un petit village des environs de Reims, où il habitait un<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162"></a>{162}</span> -castel repris aux Allemands, et je crois bien que c’est là que Blasco -posa, en 1914, les jalons des <i>Quatre Cavaliers de l’Apocalypse</i>, écrits -de Novembre 1915 à Février 1916. D’autres visites au front déchaînaient, -chez Blasco, les souvenirs endormis de sa jeunesse de lutteur. Un jour -qu’en 1917 il se trouvait à 8 kilomètres de la ligne de feu, le bruit du -canon qui martelait l’espace, à intervalles réguliers, dans la glaciale -désolation d’une nuit lumineuse, lui rappela le mouvement régulier d’une -machine qui, longtemps, avait hanté ses veilles laborieuses: la vieille -presse qui tirait <i>El Pueblo</i>. «Dans la pénombre du sommeil qui naît et -croît, abolissant les idées et les choses, je franchis le temps, je -retourne au passé, je supprime vingt années de ma vie et je crois être à -Valence. J’ai vécu toute une période de mon existence au-dessus d’une -imprimerie. Je me couchais à l’aube, après avoir terminé la préparation -d’un journal. Et, quand je commençais à m’endormir, la presse, une -vieille et lente presse, commençait son travail pour lancer le numéro: -boum..., boum..., boum..., tel le canon qui tonne dans le silence -nocturne de la Champagne. Quand la machine s’interrompait, à la suite -d’un accident quelconque, je me réveillais avec une certaine angoisse, -comme si l’air subitement m’eût manqué. J’avais besoin, pour dormir, de -la trépidation du lit, qu’ébranlait l’invisible travail: boum... boum... -boum... Ici, le bruit est le même. Je tombe et retombe dans un précipice -ténébreux, aux accents d’un tonnerre qui se répercute en cadence. S’il -cessait, je m’éveillerais aussitôt, épouvanté, comme si ce silence -cachait quelque danger... Et je m’endors imaginant, dans la fantastique -incohérence d’une pensée à demi-paralysée, que chacun de ces coups lance -dans la nuit un journal d’acier<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163"></a>{163}</span> aux caractères de cendre qu’écrirait la -Mort...» Ce bel article: <i>Hacia el frente</i><a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>, avait été composé, je -l’ai dit, pour la Revue de M. J. Rivière: <i>Soi-même</i>, où il a été inséré -dans le nº 10 de la <i>I<sup>ère</sup> Année</i>, correspondant au 15 Novembre 1917.</p> - -<p>L’un des épisodes les plus mouvementés de la propagande alliophile de -Blasco Ibáñez fut son voyage en Espagne en 1915. Il y aurait matière à -un livre rien qu’à traduire les articles qui virent le jour à ce sujet -dans la presse transpyrénaïque, mais ce genre de polémiques est -aujourd’hui si loin de nos préoccupations d’Européens, qu’on me -pardonnera si je passe outre. Je l’ai dit déjà dans bien des articles: -l’histoire de l’Espagne pendant la guerre reste à écrire et, pour -l’écrire, il faudrait que s’ouvrissent à l’historien des dépôts de -pièces manuscrites qui seront trop longtemps fermés pour qu’il songe à -entreprendre sérieusement un tel travail. Pour ce qui est du voyage de -Blasco en son pays, il était naturel que les nombreuses feuilles que -l’Allemagne avait à sa solde le représentassent comme une tentative -d’entraîner l’Espagne à combattre aux côtés des Alliés. Ce mot d’ordre, -repris à satiété dans une foule de diatribes, produisit son effet -naturel. Beaucoup de couards, mais aussi des âmes simples et la presque -totalité des femmes, opposées d’instinct à la guerre et qui voyaient, -dans leur imagination ardente, se renouveler pour leurs familles les -angoisses de la campagne de Cuba, se mirent à pousser les hauts cris. Le -gouvernement, anxieux d’éviter des désordres certains, interdit à Blasco -toute communication directe avec le public, sous quelque forme -d’assemblée que ce fût. Ayant dû abandonner Madrid pour ces raisons, -Blasco<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164"></a>{164}</span> s’était rendu à Valence, où l’immense majorité des habitants -favorisait la cause alliée. Mais le grand meeting organisé par les amis -du romancier fut impitoyablement prohibé par les autorités et tant -d’embarras, de toute nature, créés à Blasco, qu’il dut également quitter -sa ville natale. A Barcelone, ce fut pire encore. Pendant toute la -guerre, la capitale de la Catalogne fut le quartier général de -l’espionnage tudesque dans la péninsule ibérique et les quelques pages -de <i>Mare Nostrum</i> où il est fait allusion aux menées des sujets de -Guillaume II en ce lieu, ont été puisées à bonne source. C’est là que le -chef des services militaires, le pseudo «baron Rolland» opérait, que -<i>Herr</i> August H. Hofer éditait la <i>Deutsche Warte</i> et une multitude de -tracts, que s’imprimait <i>La Vérité</i> et que l’attaché naval à Madrid, -Hans von Krohn, avec ses séides locaux Ostmann von der Leye et Fridel -von Carlowitz-Hartitzsch, combinait ses plus jolis torpillages, que Luis -Almerich faisait gémir les presses de la <i>Tipografia Germania</i> au profit -d’une cause indéfendable, que les rédacteurs carlistes du <i>Correo -Catalán</i> rivalisaient avec leurs collègues madrilènes du <i>Correo -Español</i>, où Yanssouf-Fchmi—qui y signait <i>Psit</i>—se surpassait en -insultes contre la France: en un mot, c’était à Barcelone que se -trouvait le centre de résistance de ce «<i>gigantic No Man’s -Land</i>...,—comme s’exprimait un journaliste anglais<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>—<i>where the -Allies were all the time fighting the Huns</i>»<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>. Barcelone, qui ne -comptait alors pas moins de 20.000 Allemands, reçut Blasco<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165"></a>{165}</span> Ibáñez comme -seulement il pouvait être reçu dans un pays où les pouvoirs -gouvernementaux se montraient d’une si étrange faiblesse, lorsqu’il -s’agissait de réprimer les criminels agissements germaniques, mais, en -revanche, affectaient une rigueur impitoyable en face de telles -prétendues transgressions de représentants des Puissances Alliées, -insistant pour que la neutralité de l’Espagne fût autre chose encore -qu’une neutralité de façade.</p> - -<p>Le romancier s’était rendu à Barcelone par mer et y arriva dans les -premières heures de la matinée. Les francophiles barcelonais, amis -éprouvés et décidés, avaient résolu de réaliser le soir même de ce jour -une grandiose démonstration en faveur de Blasco dans leur ville. Aussi -n’y avait-il que quelques intimes de ce dernier sur le môle, la -réception véritable devant avoir lieu plus tard. Les carlistes et autres -partisans du système gouvernemental allemand n’ignoraient pas ce détail -et étaient venus, en une foule compacte, donner leur bienvenue spéciale -au messager de l’idée française républicaine. Les quais retentissaient -de sifflets et de cris de mort et les cailloux pleuvaient dans la -direction du navire. Le chef de la police barcelonaise monta à bord et -pria Blasco d’y rester, jusqu’à ce qu’eût été dissoute la manifestation -hostile. C’était mal connaître le caractère d’un tel homme, qui, -résolument, en compagnie du petit groupe de ses fidèles, dont sa propre -sœur, habitant Barcelone, descendit à terre. Cette crâne attitude eût -pu lui être fatale, mais le gouverneur civil avait aussitôt envoyé sur -les lieux un détachement de gendarmerie montée, qui l’escorta jusqu’à sa -demeure. Son entrée dans la ville n’en provoqua pas moins une série de -rencontres violentes et d’incidents animés. De sa voiture, il défiait, -le revolver sur le genou pour être<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166"></a>{166}</span> prêt à la riposte en cas d’attaque, -cette tourbe de forcenés, qu’il fallut que les gardes à cheval -chargeassent pour qu’on pût avancer. D’autre part, les socialistes et -les républicains accourus n’avaient pas tardé à entrer en collision avec -les germanophiles et ce fut parmi des huées, des coups de revolver, -auxquels la gendarmerie répondait par des estafilades, ainsi qu’une -grêle de pierres, que Blasco pénétra dans la maison de sa sœur, aussi -ferme et intrépide que son frère, dont elle n’avait pas quitté un -instant les côtés. De Madrid, on avait, de nouveau, interdit toute -conférence, tout meeting en faveur des Alliés. Blasco ne pouvait faire -deux pas sans que des policiers ne s’attachassent à son ombre. -Décidément, la propagande était chose plus aisée à Paris que dans sa -propre patrie. Du moins, en quittant Barcelone, pouvait-il se dire que, -pour la première fois, il y avait eu les gendarmes de son côté, ne les -ayant connus, jusqu’alors, que comme de constants adversaires. C’était -bien là quelque résultat et ressemblant vaguement à un succès d’estime. -Et telle fut ce que l’<i>Heraldo de Hamburgo</i>, rédigé par un prêtre -défroqué de Nicaragua, consul général de son pays, avant de passer aux -mains de deux Espagnols—les correspondants en Allemagne de <i>La -Vanguardia</i> de Barcelone et de l’<i>A B C</i> de Madrid, MM. Domínguez Rodiño -et Bueno (qui signait du pseudonyme: <i>Antonio Azpeitua</i>)—a appelé «<i>su -fuga de Barcelona, donde no pudo permanecer un solo día...</i>»<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a></p> - -<p>A Paris, Blasco Ibáñez participait à la misère générale des temps et -souffrit de ces privations communes à tous, alors: manque de charbon, -manque<span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167"></a>{167}</span> de denrées alimentaires, et, <i>last not least</i>, manque d’argent. -Même les quelques industriels—marchands de livres ou de journaux—qui -rétribuaient encore la pensée imprimée, ne la rétribuaient plus que -misérablement. Blasco dut quitter son hôtel particulier de la rue -Davioud, près de la Muette, à Passy, avec son jardin coquet et son -mobilier luxueux, datant de la période argentine, pour venir habiter -dans un quartier moins lointain du centre, moins dénué de moyens de -communication. Il le fit en 1916 et s’installa avec ses livres à un -étage bourgeois de la rue Rennequin, dans le XVII<sup>ème</sup> Arrondissement, -à proximité de l’Avenue de Wagram, où il réside toujours. Il y -travaillait nuit et jour, presque sans domestiques, parmi les bruits -composites de ces casernes de la classe moyenne, où le piano est encore -le pire ennemi du recueillement intellectuel, où la rue retentit tout le -jour des cris variés de Paris. C’est là qu’il écrivit ses <i>Quatre -Cavaliers de l’Apocalypse</i> et <i>Mare Nostrum</i>. Comment ce dernier livre, -tout imprégné de radieux azur, tout baigné de lumineux soleil, le plus -beau poème qui existe sur la Méditerranée, a-t-il pu naître dans le -milieu vulgaire, tapageur et inconfortable de cette demeure étroite, -d’où l’on ne voit ni la verdure d’un arbre, ni un coin du ciel, c’est ce -que l’on serait en droit de demander à Blasco, si l’on ne se souvenait -d’une tradition qui veut que le <i>Don Quichotte</i>, cette vivante satire de -l’humaine folie, ait été commencé et, peut-être, imaginé dans une -prison, soit à Séville, soit en «certain village de la Manche, dont je -n’ai aucun désir de me rappeler le nom», mais qu’indiquent les vers -burlesques à la fin de la première partie du roman et qu’évoquait déjà -la première ligne de son premier chapitre. Blasco, lui, s’il n’était pas -en prison<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168"></a>{168}</span> comme Cervantes, se voyait, au beau milieu d’une description -de ces paysages méridionaux tout de calme et de grâce, interrompu -brusquement par le rauque hurlement des sirènes, annonçant l’approche -des pirates de l’air qui venaient jeter la ruine et la désolation sur -Paris tremblant, sans feu, dans l’ombre de ses nuits sans éclairage. Ou -bien, s’il jouissait d’une journée de calme relatif, c’était, en pleine -période d’enthousiasme, quand son imagination l’entraînait à travers les -campagnes radieuses peuplées d’orangers, de lauriers, d’oliviers, de -citronniers, l’aspect désolant d’un poêle où manquait le combustible, -avec, comme conséquence, la nécessité d’interrompre le travail de pensée -pour, prosaïquement, se réchauffer, de son souffle, les doigts glacés -qui refusaient de tenir la plume.</p> - -<p>Ce fut au milieu de ces détresses, physiques et morales, que Blasco -reçut de Miss Charlotte Brewster Jordan une missive lui offrant la somme -de 300—trois cents—dollars pour lancer à New York la version anglaise -des <i>Quatre Cavaliers de l’Apocalypse</i>. Je crois bien que, même si la -traductrice américaine eût proposé cinq dollars, ou n’eût proposé aucune -rétribution du tout à l’auteur, celui-ci n’en eût pas moins accepté avec -enthousiasme cette offre si totalement désintéressée. Car il voyait en -cet acte, avant tout, sa signification de propagande en faveur des -Alliés, dans une Amérique hésitante et si longtemps retenue, sur la -pente de l’intervention, par les intrigues allemandes. L’idée d’exercer -sur l’esprit du peuple américain une influence, quelle qu’elle fût, dont -bénéficierait la France, réjouissait tellement Blasco, qu’il donna -aussitôt son assentiment et signa un papier où il cédait à la -traductrice, en échange de ses trois cents dollars, tous droits d’auteur -sur le roman pour tous pays de<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169"></a>{169}</span> langue anglaise, sans pouvoir jamais -alléguer le moindre prétexte à percevoir autre chose, quel que fût le -succès du livre outre-mer. «<i>Business is bussines</i>»<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>, d’abord. Et, -aussi bien, l’œuvre pouvait s’avérer, là-bas, un four noir, auquel -cas Miss Brewster Jordan, ou qui que ce fût à sa place, perdait les -trois cents dollars. De plus, que signifiait alors l’argent, en ces -jours de dépression morale universelle, où l’existence, même de ceux qui -vivaient à l’arrière, avait perdu le taux de son cours normal, où d’un -de ces vilains pigeons porteurs de croix, planant à l’improviste dans le -firmament de Lutèce, tombait soudain l’œuf fatal dont l’éclosion -formidable produisait, non la vie de nouvelles créations, mais le décès -rapide de tant d’êtres innocents, brutalement pris au dépourvu? Qui -garantissait à Blasco que l’immeuble de la rue Rennequin ne serait pas -touché, une nuit, par cette ponte léthifère? Alors, de l’écrivain -prolongeant jusqu’à l’aube ses veilles fécondes, il ne resterait pas -même le cadavre, réduit qu’il serait à une sanglante bouillie dont -l’éclaboussement se confondrait avec celui des autres morts, parmi le -monceau des décombres de la maison écroulée! Ainsi s’explique cette -autorisation, un peu inconsidérée, donnée à la traductrice américaine -d’un ouvrage qui—au dire d’organes de langue anglaise, et, tout -récemment, <i>The Illustrated London News</i> le répétaient encore—«<i>is said -to have been more widely read than any printed work, with the exception -of the Bible</i>»<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>. Mais, pour achever d’illustrer l’état d’esprit de -Blasco<span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170"></a>{170}</span> Ibáñez à cette époque de sa vie, je relaterai une anecdote que -je tiens de lui-même et qu’il m’a contée sans autre fin que celle -d’agrémenter d’une historiette piquante, à son sens, certaine -conversation à bâtons rompus. Pendant la guerre, sa moyenne quotidienne -de travail fut de près de 16 heures. Il se mettait à écrire à huit -heures du matin et cessait à une heure de l’après-midi, après quoi il -déjeunait et s’accordait une courte promenade dans les rues voisines de -la sienne. A trois heures, il était de nouveau assis à son secrétaire, -jusqu’à huit. Il soupait à huit heures, faisait, après dîner, une -promenade analogue à celle du déjeuner et revenait écrire jusque vers -deux ou trois heures du matin. Une telle vie, prolongée des mois et des -mois, si elle explique l’immense masse d’articles dispersés à travers la -presse de l’Hispano-Amérique et de l’Espagne, ainsi que cette absorbante -<i>Historia de la Guerra</i>, sans parler du triptyque admirable que forment -les <i>Quatre Cavaliers de l’Apocalypse</i>, <i>Mare Nostrum</i> et <i>Les Ennemis -de la Femme</i>, une telle vie, dis-je, n’était guère apte à fortifier une -santé compromise par des nourritures mauvaises et le constant -déséquilibre nerveux de l’état de guerre. Mangeant mal, dormant peu, ne -prenant presque plus d’exercice physique, Blasco s’acheminait, d’un pas -lent et sûr, à la fatale névrose. Mais, raidissant ses énergies, il ne -voulait pas s’avouer vaincu. Une nuit où, vers trois heures, il sentait -la plume lui tomber des mains et son cerveau lui refuser le -fonctionnement, songeant que les pages qu’il écrivait devaient -absolument paraître le matin même, il redressa, d’un brusque coup de -cravache, sa bête fléchissante, et, raffermissant sur le siège un corps -que l’épuisement en avait fait choir, il prononça, les yeux agrandis en -une extase mystique, toutes les fibres<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171"></a>{171}</span> vibrantes d’un effort suprême, -ces mots magiques: «<i>¡Es para Francia, es para la patria de Victor -Hugo!</i>»<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a> et il se remit intrépidement à écrire, jusqu’à l’aurore.<span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172"></a>{172}</span></p> - -<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2> - -<div class="blockquot"><p>L’immense succès, aux Etats-Unis, des <i>Quatre Cavaliers de -l’Apocalypse</i>.—Comment l’auteur en eut connaissance.—Le roman -vendu 300 dollars produit une fortune à la traductrice.—Un éditeur -«<i>rara avis</i>».—Voyage de Blasco Ibáñez en Amérique du -Nord.—Triomphes et honneurs.—Le <i>Militarisme Mexicain</i>.—Le Dr. -Blasco Ibáñez revient en Europe pour y écrire, à Nice, <i>El Aguila y -la Serpiente</i>, roman mexicain.</p></div> - -<p>Se trouvant à Monte-Carlo dans les derniers mois de la guerre—on a -exposé plus haut comment ce séjour lui avait été imposé par les -médecins—Blasco y reçut une grande surprise. Il avait, pour ainsi dire, -oublié Miss Brewster Jordan et la version anglaise des <i>Quatre -Cavaliers</i>, ne pensant qu’à son nouveau roman: <i>Les Ennemis de la -Femme</i>, écrit à Monte-Carlo de Janvier à Juin 1919. Or, un matin, le -facteur lui remettait un volumineux monceau de correspondances: lettres, -cartes et journaux, portant tous le cachet postal et le timbre des -Etats-Unis. Une de ces lettres, ouverte à tout hasard par son -destinataire stupéfait, émanait d’un pasteur protestant, Révérend d’une -des nombreuses sectes évangéliques américaines, qui s’adressait à lui, -comme à un exégète de marque, et recourait à son érudition biblique au -sujet de doutes anciens qu’il nourrissait touchant divers passages de -l’Apocalypse. La<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173"></a>{173}</span> première impression de Blasco fut qu’il était -mystifié, que quelque ami inconnu de là-bas entendait lui jouer un tour -de sa façon, en se payant, comme on dit, sa tête. Cependant Blasco -continuait à dépouiller le volumineux courrier. Son examen le -convainquit bien vite que nul n’avait eu l’idée de se jouer de sa -personne. Ces lettres, ces cartes, ces journaux révélaient un sérieux -profond. Les femmes, en particulier, n’entendaient pas plaisanterie et -c’étaient elles qui constituaient le gros de ses correspondantes. -Beaucoup ne réclamaient que la signature de <i>mister Ibanez</i>, un -quelconque autographe, une phrase qu’elles pussent ensuite exhiber -triomphalement, dans leur club de New York, de Chicago, de Boston, de -Philadelphie, comme aussi d’autres coins inconnus de l’immense -République Fédérale. Car l’auteur de <i>The Four Horsemen of the -Apocalypse</i> était devenu, à une telle date, célébrité des Etats-Unis -sans qu’il en eût eu la moindre idée. Il s’en était aperçu à la lecture -des journaux adjoints à cet envoi inattendu. L’on n’y tarrissait pas sur -l’éloge du romancier. L’on avait recherché partout son portrait et fini -par découvrir, au musée de <i>The Hispanic Society of America, 551 W. -175th. Street</i>, à New York City, la toile peinte par Sorolla en 1906 et -acquise par le fondateur millionnaire de cette grande institution, le -poète hispanophile et érudit antiquaire Archer Milton Huntington. Cette -œuvre, qui possède une valeur pictoriale considérable, n’offre -malheureusement qu’une ressemblance assez lointaine avec son modèle, du -moins sous sa figure présente, et mieux eût valu, comme on l’a fait -depuis, un peu partout, reproduire l’effigie insérée en 1917 dans le -livret explicatif du roman cinématographique <i>Arènes Sanglantes</i>, -œuvre rédigée en français et richement<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174"></a>{174}</span> illustrée, que publia la -firme <i>Prometeo</i> et où Blasco apparaît dans la vérité de son aspect -physique actuel.</p> - -<p>Ces lectures et celles de correspondances et monceaux d’imprimés -consécutifs, si elles achevèrent de persuader Blasco Ibáñez qu’il -jouissait, outre-mer, d’une popularité immense et que la fortune de son -roman y était égale, sinon supérieure, à celle qu’avait connue, à plus -de deux tiers de siècle en arrière, mistress Harriet Beecher Stowe, dont -la <i>Case de l’Oncle Tom</i> avait dépassé le tirage d’un million -d’exemplaires, ne laissaient pas, en revanche, de lui causer quelque -mélancolie, voire de le déconcerter. Les gros tirages de livres -sensationnels, dans un pays de plus de 100.000.000 d’habitants, sont, en -somme, chose naturelle et nul n’ignore que nos critères européens ne -régissent pas les choses américaines. Mais quand, dans les extraits de -presse qu’il recevait, Blasco lut que peu de jours après la publication -des <i>Four Horsemen</i>, il s’en était vendu 100.000 copies; que cinq -semaines plus tard, ce chiffre était doublé; qu’après six mois, il -montait à trois cent mille; qu’un peu plus tard, il se haussait au demi -million; quand il apprit que, d’un bout à l’autre de l’Union, le volume -édité par la maison Dutton and Company, de New-York, apparaissait dans -toutes les mains; qu’il n’était pas rare que, dans les cirques, les -clowns et, dans les revues populaires, les étoiles réglassent leurs -<i>puns</i><a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a> sur la vertigineuse marche des <i>Quatre Cavaliers</i>; quand, -enfin, il sut que d’habiles fabricants de produits industriels: cigares, -toiles, gants, etc., choisissaient le patronage de ces mêmes <i>Four -Horsemen</i> parce qu’ils pensaient que ce pavillon prestigieux<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175"></a>{175}</span> pouvait -couvrir les plus hétéroclites marchandises: alors, le «grand Espagnol», -l’auteur du «merveilleux roman de guerre», se mit à songer et considéra -que cette «<i>record sale</i>»<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>, si elle lui faisait le plus légitime -honneur, n’apportait pas un rouge liard à sa bourse. Et, quelque artiste -que l’on soit, quelque Don Quichotte que l’on s’avère, il est difficile -de ne pas ressentir un certain dépit à l’idée que, du fruit de son -propre travail, ce sont les autres qui s’enrichissent, en ne vous -laissant pour tout potage que les vaines fumées de la gloire. Aussi -Blasco riait-il jaune, lorsque des officiers de l’A. E. F. venaient, en -toute bonne foi, enthousiastes, le féliciter de ces fabuleux <i>lots of -money</i><a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a> qu’indubitablement lui procuraient le débit formidable, -l’intarrissable vente des <i>Four Horsemen of the Apocalypse</i>. Mais -comment leur avouer, à ces braves Yankees, qu’il n’avait touché, en tout -et pour tout, que 300 misérables dollars? Il fût tombé immédiatement -au-dessous de rien dans l’estime de ces joyeux garçons qui, en citoyens -de leur pays, n’appréciaient les hommes que d’après leur valeur -commerciale. D’ailleurs, j’ai dit que la traductrice américaine était -couverte par un marché en bonne et due forme. Légalement, Blasco n’était -pas l’auteur du livre mis en costume anglais. L’auteur, c’était Miss -Charlotte Brewster Jordan. A elle, et à elle seule revenaient les droits -de la vente. Le Pactole, qui avait si généreusement inondé son -escarcelle, l’inonderait jusqu’à la fin des<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176"></a>{176}</span> temps sans que Blasco pût -formuler devant Thémis la moindre réclamation.</p> - -<p>Ici, cependant, intervient un <i>deus ex machina</i> spécifiquement -américain. Si, dans l’antiquité, la catastrophe finale s’obtenait assez -souvent par l’apparition d’un Dieu qui descendait de l’empyrée sur le -scène grâce à un ingénieux mécanisme, en l’espèce Blasco vit non moins -merveilleusement intervenir un personnage dont l’apparition, pour les -auteurs du vieux monde, n’est que fort rarement synonyme d’offre -spontanée d’espèces sonnantes et trébuchantes: j’ai nommé l’éditeur. -Mister Macrae, vice-président de la firme susmentionnée, établie à New -York sur la <i>Cinquième Avenue</i>, ne put donc tolérer plus longtemps une -situation qu’il jugeait scandaleuse et qui consistait en ce que la -maison Dutton and Company, simple intermédiaire matériel, réalisât des -gains formidables sur la vente d’un ouvrage dont le producteur effectif -avait perçu la misérable aumône de 300 dollars une fois pour toutes. -Comme quoi la morale n’existerait point seulement à la fin des fables -pour la jeunesse, en Amérique du moins. Et, qui sait? Peut-être mister -Macrae avait-il appris à connaître ailleurs que dans la Bible cette -vérité, hélas! si fort controversée dans la pratique de la vie commune -et que notre immortel fabuliste a revêtue de la défroque de quelques -vers bonhommes:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Il est bon d’être charitable;<br /></span> -<span class="i0">Mais envers qui? C’est là le point.<br /></span> -<span class="i0">Quand aux ingrats, il n’en est point<br /></span> -<span class="i0">Qui ne meure enfin misérable.<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Toujours est-il qu’un câblogramme imprévu apprit<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177"></a>{177}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_025_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_025_sml.jpg" width="450" height="269" alt="OUVERTURE DE CANAUX D’IRRIGATION EN PLEIN HIVER -PATAGONIEN" /></a> -<br /> -<span class="caption">OUVERTURE DE CANAUX D’IRRIGATION EN PLEIN HIVER -PATAGONIEN</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_026_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_026_sml.jpg" width="450" height="271" alt="LA «GROSSE ARTILLERIE» DE BLASCO EN ARGENTINE - -Blasco est debout devant la première charrue à vapeur. L’on voit aussi, -sur cette photographie, une drague sèche destinée à ouvrir les canaux -d’irrigation dans le désert." /></a> -<br /> -<span class="caption">LA «GROSSE ARTILLERIE» DE BLASCO EN ARGENTINE -<br /> -Blasco est debout devant la première charrue à vapeur. L’on voit aussi, -sur cette photographie, une drague sèche destinée à ouvrir les canaux -d’irrigation dans le désert.</span> -</div> - -<p class="nind">un beau jour à Blasco que les éditeurs new yorkais des <i>Quatre -Cavaliers</i> le priaient de consentir à accepter d’eux, à titre de -compensation et sans que, par ailleurs, il s’engageât en quoi que ce fût -à leur endroit, une certaine somme de dollars bien supérieure à celle -payée naguère par Miss Charlotte Brewster Jordan et que ce don généreux -a été répété, à plusieurs reprises, depuis. Un tel exemple risque-t-il -d’être contagieux, à Paris, ou ailleurs? Souhaitons-le, sans trop -l’espérer.</p> - -<p>Naturellement, le succès du premier roman de «guerre» de Blasco Ibáñez -avait eu pour conséquence un regain de popularité de ses romans déjà -traduits en anglais, et la version en cette langue d’autres de ses -romans qui n’étaient pas encore accessibles au public anglo-saxon. <i>Mare -Nostrum</i>, qui n’attendra plus guère sa traduction en notre langue, mis -en anglais par miss Brewster Jordan sous le titre de <i>Our Sea</i>, avait -suivi immédiatement les <i>Four Horsemen</i> par le chiffre de ses tirages. -Une telle popularité, le désir aussi de connaître ces Etats du Nord de -l’Amérique, dont la comparaison avec ceux de l’Hispano-Amérique -s’imposait à son esprit, décidèrent Blasco Ibáñez à entreprendre un -voyage au pays de l’Oncle Sam. La <i>Société Hispanique</i>, que préside M. -Huntington, et dont il a été question plus haut, l’ayant convié à venir -se faire entendre à la <i>Columbia University</i>, à New York, Blasco accepta -l’offre, qui se trouvait être concomitante avec celle d’un entrepreneur -de tournées de conférences d’hommes illustres à travers les Etats-Unis. -Parti en Octobre 1919 avec l’intention de n’y pas prolonger son séjour -au-delà d’un trimestre, il est resté outre-mer jusqu’en Juillet 1920. -Ces dix mois d’existence fiévreuse lui permirent d’enrichir -considérablement le trésor déjà si copieux de ses expériences humaines,<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178"></a>{178}</span> -et, aussi, de refaire complètement ses finances. Pour si cosmopolite que -soit l’Européen qui débarque pour la première fois sur la terre -américaine, celui-ci ne laisse pas d’y éprouver aussitôt cette sensation -unique: que, la-bas, il lui faudra se défaire des conceptions étroites -propres à son petit continent, morcelé par la nature et par l’histoire. -Les territoires de l’Amérique du Nord anglaise et des Etats-Unis sont, -chacun pris à part, à peu près aussi grands que l’Europe entière. 15 -pays comme le nôtre trouveraient place dans les frontières de l’Union -Yankee. Cette immensité de l’espace entraîne avec soi d’autres -possibilités qu’en Europe, dont la première est, sans doute, que les -populations peuvent s’y développer en paix et y exploiter à l’aise les -trésors d’un sol d’une grandeur continentale. Telle est la cause -principale, non seulement du rapide développement des richesses, mais -encore de l’esprit d’initiative, hardi et plein de confiance, de -l’Américain, qui stupéfia, durant les deux dernières années de la Grande -Guerre, la routine de notre France, hélas! sans effet de contagion -immédiate pour l’avenir. L’ampleur des conceptions, le regard tourné, de -tous côtés, vers des horizons lointains, confèrent, d’autre part, aux -projets et aux actes politiques américains une vigueur, un essor qui -apparaissent aux antipodes de la pusillanimité avec laquelle on tente, -chez nous, de rétablir l’équilibre européen sur la base de concepts -périmés et de calculs archaïques. Au point de vue économique, cet -immense espace engage à l’exploitation rapide de vastes surfaces, -laissant aux générations futures le soin de diviser le travail, pour ne -produire, avec une uniformité grandiose, que ce qui peut être obtenu -avec le moins de peine sur la plus vaste échelle. Blasco ne se sera pas -plongé en vain dans<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179"></a>{179}</span> cette fontaine de Jouvence qu’est, pour l’Européen, -la vie américaine. La longue série de ses conférences le conduisit aux -quatre coins de l’Union, où il parla dans les lieux les plus -hétéroclites: Universités, temples évangéliques, synagogues, temples -maçonniques, gigantesques salles de théâtre et de concerts, parfois -installées au troisième étage d’un gratte-ciel, cirques et -cinématographes. Les principaux établissements d’enseignement, y compris -les deux plus fameuses Universités féminines, l’entendirent. L’Ecole -Militaire de West Point, à 52 milles de New York, académie technique où -sont formés les officiers de carrière de l’armée américaine, lui fit -également l’honneur de lui demander d’y prononcer un «<i>address</i>»<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>. -Détail intéressant et qui surprendra le lecteur français: tout au long -de ces tournées, Blasco parla toujours en espagnol. S’il n’est que juste -d’ajouter qu’il fallut, le plus souvent, que, sa conférence prononcée, -un interprète la répétât en anglais, il ne le sera pas moins d’observer -qu’en Californie et dans les Etats du Sud—en particulier le Texas, New -Mexico et le territoire d’Arizona—l’espagnol était parfaitement compris -et accueilli avec enthousiasme par d’immenses auditoires, auxquels cet -idiome est resté familier. Mais, même dans les Etats du plus extrême -Nord, la langue castillane était écoutée avec une grande sympathie. -Ecrivant, il y a quinze ans, une étude sur cette question si -importante<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>, je remarquais que «la guerre de Cuba aura du moins eu -cela de bon, du seul point de vue littéraire, qu’elle aura contribué à -populariser au pays de Roosevelt l’étude officielle et scientifique de -l’idiome espagnol» et<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180"></a>{180}</span> j’analysais le détail des principales -publications de librairie ayant trait à l’enseignement américain de -cette langue, en citant aussi les firmes les plus connues s’adonnant à -cette diffusion. Je terminais sur ces paroles: «J’aurais fort envie de -conclure cette communication par une mélancolique comparaison entre -l’état de l’enseignement de l’espagnol en France, où cependant tant de -bons résultats ont été atteints durant ces dernières années, mais où -tant reste à obtenir...! Je préfère laisser les faits parler leur -langage éloquent, et, je l’espère, persuasif...» Aujourd’hui, les choses -ont considérablement progressé... aux Etats-Unis et, dans un récent -écrit<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>, M. F. de Onis, professeur à cette même <i>Columbia University</i>, -nous apprend qu’en 1919 «il y avait dans les seules écoles de New York, -plus de 25.000 étudiants d’espagnol et, dans tout le pays, on en -comptait plus de 200.000; des Collèges et des Universités où, -jusqu’alors, on n’enseignait pas l’espagnol, comptent présentement des -milliers d’étudiants et les centres d’instruction où cette langue était -déjà enseignée, ont vu se multiplier élèves et professeurs; l’espagnol -jouit maintenant, officiellement, de la même estime que les autres -langues modernes...» J’ajouterai que, parmi les livres d’enseignement et -de lecture les plus populaires dans ces classes de langue castillane, -celui qui porte le titre: <i>Vistas Sudamericanas</i>, et qui a paru en 1920 -chez Ginn and Company, édité par miss Marcial Dorado, combine des -extraits des <i>Argonautas</i> et des <i>Cuatro Jinetes del Apocalipsis</i> avec -des morceaux spécialement écrits pour le volume par Blasco Ibáñez.</p> - -<p>A la fin de ces courses errantes dans le territoire<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181"></a>{181}</span> de l’Union, Blasco -reçut à Washington l’honneur le plus haut que la démocratie américaine -confère, de temps à autre, aux hôtes illustres qui la visitent. -L’Université George Washington lui concéda, en séance solennelle à -laquelle prirent part plus de 6.000 personnes, le titre de Docteur ès -lettres <i>honoris causa</i>. Quelques mois auparavant, elle avait conféré ce -même titre, mais avec la mention: <i>Droit</i>, au Roi des Belges et au -Cardinal Mercier, à l’occasion d’une semblable visite. Blasco reçut le -sien en même temps que le Général Pershing, commandant en chef des Corps -Expéditionnaires américains sur le front d’Europe. Le recteur de -l’Université George Washington, M. W. Miller Collier, est un ancien -ambassadeur des Etats-Unis à Madrid. Dans le discours qu’il lut, en -anglais et en espagnol, il se livra à une étude fouillée de la personne -et de l’œuvre du récipiendaire, que le vieux William Dean Howells, ce -romancier social du «<i>common people</i>» et du «<i>self-made man</i>», mort -alors que Blasco prononçait ses conférences américaines dans l’hiver de -1920, avait déclaré le successeur immédiat de Tolstoï, selon le -témoignage qu’en a consigné, en 1917, M. Romera Navarro<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>. Quant à -Blasco, il disserta, en guise de thèse doctorale, brillamment sur <i>Le -plus grand roman du monde</i>. On devine que c’est du <i>Don Quichotte</i> qu’il -s’agissait. Ce séjour à Washington fut d’ailleurs marqué par d’autres -solennités encore. L’Ambassadeur de France, fin lettré lui-même, M. -Jusserand, offrit un<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182"></a>{182}</span> banquet en l’honneur de celui dont les <i>Four -Horsemen</i> avaient agi si efficacement sur l’opinion américaine. -L’Ambassadeur d’Espagne, D. Juan Riaño y Gayangos, donna, de son côté, -un autre banquet et une réception élégante dont Blasco fut l’hôte. La -visite que celui-ci avait rendue aux représentants de la Nation dans -leur <i>Hall</i> du Capitole fut cause, d’autre part, d’un curieux incident, -que je m’en voudrais de ne pas relater, d’autant plus qu’il est déjà -passé à l’Histoire, consigné que je le trouve au vol. 52, nº 63, mardi -24 Février 1920, du <i>Congressional Record</i>, p. 3.600. Blasco assistait, -d’une tribune des Galeries qui entourent le <i>Hall</i> immense, long de 42 -mètres, large de 28 et haut de 11, à la séance du Congrès, dont les -délibérations ressemblent assez à celles des Chambres françaises, avec -cette différence, peut-être, que le bruit et le désordre y sont encore -plus grands et que le Président ne parvient pas toujours facilement à -attirer sur lui l’attention de la salle, dont les républicains occupent -l’un des côtés, et les démocrates l’autre. Un député célèbre, l’ancien -juge Towner, Président de la Commission des Affaires Etrangères, ayant -demandé à l’Assemblée de faire «<i>a short statement</i>»<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a> et ayant reçu -l’«<i>unanimous consent</i>»<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a> de rigueur, s’était exprimé en ces termes: -«<i>Mr. Speaker, it is with great pleasure that I announce to the House we -have visiting us to-day Blasco Ibáñez, whom you all know is the foremost -writer of Spanish in the world, the author of the «Four Horsemen of the -Apocalypse» and other works with which we are all familiar. It will -perhaps be of interest to Members to know that Blasco Ibáñez has also -been for seven years<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183"></a>{183}</span> a member of the Spanish Cortes, or Parliament; -that he has always been a republican...</i>»<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>. Mais à peine le mot fatal -de «Républicain» était-il proféré, que les députés de ce parti -applaudissaient à tout rompre. M. Towner comprit aussitôt sa bévue et se -hâta de préciser: il n’entendait pas exalter en Blasco le républicain en -tant que membre d’un parti opposé au parti démocratique, «<i>but a -republican as against a monarchical system</i>», soit donc le simple ennemi -du système monarchiste. Cette équivoque dissipée, parmi ce que le -<i>Congressional Record</i> qualifie de «rires et applaudissements», -l’honorable représentant de l’Etat d’Iowa put continuer son exposé, -qu’il termina sur l’annonce que Blasco serait «<i>in the speaker’s room -after a little and he will be very glad indeed to meet all Members of -Congress personnally, and I am sure it will be a great pleasure for us -to meet so distinguished a representative of that which is best in -European and Spanish literature, as well as one whom we ought to admire -and know better because of his republican and democratic -principles</i>»<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>. Cette conclusion, qui<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184"></a>{184}</span> conciliait finement république -et démocratie, déchaîna d’unanimes applaudissements des deux côtés du -<i>Hall</i>. Le président du Sénat avait, d’ailleurs, convié également Blasco -dans ses salons et nul n’ignore que le Vice-Président des Etats-Unis est -aussi président d’office du Sénat. Ce dignitaire républicain présenta le -romancier à un grand nombre de sénateurs distingués, heureux qu’ils -étaient tous de serrer la main d’un écrivain espagnol pensant à la -moderne et, pour avoir pensé de la sorte, si longtemps en proie aux -persécutions du conservatisme obscurantiste de son pays. Si le Président -Wilson n’en eût alors été empêché par son état de santé précaire, il est -certain que Blasco eût eu aussi l’honneur d’être reçu par ce grand -homme. Du moins, lui manda-t-il l’un de ses secrétaires, qui l’assura -que M. Wilson, l’un des premiers lecteurs et admirateurs des <i>Four -Horsemen</i>, aurait une joie véritable à le voir, si, plus tard, à -l’occasion d’un autre séjour à Washington, sa présence coïncidait avec -le retour à la santé de l’illustre père de la Société des Nations, ce -rêve d’un cœur généreux et d’un puissant cerveau. Blasco eut, du -moins, le plaisir de connaître diverses personnes de la famille du -Président, en particulier une de ses filles. Les dames de Washington -l’avaient prié de les entretenir au <i>Club parlementaire féminin</i>, où -elles lui offrirent un thé de gala. C’est là qu’en présence de la fine -fleur de l’intelligence féminine américaine—femmes et filles de -ministres, de sénateurs et de députés—Blasco Ibáñez laissa couler les -flots d’une éloquence entraînante, en un discours aussitôt traduit par -l’épouse de l’un des députés des îles Philippines. A Philadelphie, il -éprouva un autre genre de satisfaction, presque aussi flatteuse. Les -libraires et éditeurs américains, qui y étaient réunis en<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185"></a>{185}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_027_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_027_sml.jpg" width="290" height="450" alt="BLASCO DANS SA MAISON DE LA «COLONIA CERVANTES», PARLANT -A SON INTENDANT - -Sur sa tête, une peau de puma tué dans les terres de la colonie" /></a> -<br /> -<span class="caption">BLASCO DANS SA MAISON DE LA «COLONIA CERVANTES», PARLANT -A SON INTENDANT -<br /> -Sur sa tête, une peau de puma tué dans les terres de la colonie</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_028_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_028_sml.jpg" width="450" height="268" alt="FABRICATION DE BRIQUES A LA MACHINE, POUR L’EDIFICATION -DE MAISONS DANS LA «COLONIA CERVANTES»" /></a> -<br /> -<span class="caption">FABRICATION DE BRIQUES A LA MACHINE, POUR L’EDIFICATION -DE MAISONS DANS LA «COLONIA CERVANTES»</span> -</div> - -<p class="nind">congrès, l’invitèrent au banquet de 2.000 couverts qui couronna cette -manifestation professionnelle et ce fut à la droite de leur Président -qu’ils le contraignirent de s’asseoir, de même qu’ils le forcèrent aussi -de leur adresser la parole. Violence, au demeurant, assez douce, car -Blasco put leur dire des choses flatteuses, qu’il eût été difficile -d’adresser, sans encourir le reproche de vile adulation, à certains -éditeurs d’Europe.</p> - -<p>En Espagne, s’il est un thème usé et rebattu, c’est, entre gens de -lettres, celui du peu qu’y rend la carrière d’écrivain de profession. -Qu’une telle assertion soit vraie ou non, l’on a prétendu que le -délicieux roman de Juan Valera, cette <i>Pépita Jiménez</i> qui n’a été -traduite en notre langue qu’en 1906, par M. C.-A. Ayrolle, et qui fut -tant de fois réimprimée depuis 1874—et elle l’était en espagnol par la -Maison Appleton, à New York, dès 1887—ne rapporta à son auteur que tout -juste de quoi offrir à sa femme un costume de bal. Pérez Galdós, le seul -littérateur de cette époque-là qui ait, à proprement parler, vécu de sa -plume, serait presque mort—au dire de certains—dans la misère, en -Janvier 1920, à Madrid, et, au cours d’un article que je lui ai dédié -dans la revue <i>Le Monde Nouveau</i>, en Avril 1920, j’ai pu déplorer -sincèrement que ses œuvres ne lui eussent pas donné «ce qu’elles -eussent donné, en France, à un écrivain de sa valeur»<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>. <i>Le Temps</i> -du lundi 26 Août 1907 contenait, sur toute cette matière, des réflexions -d’autant plus dignes d’être signalées, qu’elles émanaient d’un écrivain -espagnol et qu’elles se rapportaient à des auteurs aujourd’hui en pleine -possession de la renommée. Et, déjà, de Valera, l’on nous y rapportait -que cet Anatole France<span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186"></a>{186}</span>—première manière—de son pays «n’a jamais eu le -bonheur d’atteindre à la circulation que sa renommée lui permettait -d’espérer». De Pérez Galdós, l’on y consignait que c’était à peine s’il -tirait à plus de 16.000 exemplaires, et, comme complément de ces -curieuses indiscrétions, il y était dit—mais n’est-ce point aussi le -cas de la France?—«qu’un jeune romancier qui vend une édition de 2.000 -exemplaires, peut se vanter d’avoir accompli un exploit extraordinaire». -Il y avait lieu, cependant, de n’accepter ces chiffres que sous bénéfice -d’inventaire. Pour ce qui est de Pérez Galdós en particulier, plusieurs -de ses tirages ont atteint les 60<sup>èmes</sup> et même les 70<sup>èmes</sup> -milles—sans parler de ce que lui rapporta son théâtre, spécialement -<i>Electra</i> et l’on sait si le théâtre rapporte en Espagne—et la légende -de sa «pauvreté», d’ailleurs très relative, s’explique quand on connaît -les dessous de sa vie. Enfin, il faut tenir compte, en l’espèce, de ce -fait: que, chez les hommes de lettres, l’argent semble posséder cette -vertu spéciale que la légende antique attribuait à l’anneau de Gygès et -je ne m’étonnerais point trop qu’un jour lointain l’on nous dise que -Blasco, lui aussi, est «mort dans la misère!» Mais il est, tout de même, -bien certain que, pour la grosse moyenne, le métier d’écrivain rapporte -moins en Espagne qu’en France. Je me souviens de ma surprise, lorsque, -pour rétribuer le premier et long article que j’avais écrit dans sa -revue, <i>La España Moderna</i><a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>, le richissime dilettante D. José Lázaro -m’envoya, au Lycée d’Aurillac, une lettre recommandée contenant un -billet de 50 <i>pesetas</i>, «maximum—spécifiait-il—de paiement en Espagne -pour un article de revue, quel qu’en soit<span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187"></a>{187}</span> le volume». 50 <i>pesetas</i> pour -un travail de 23 pages, cela faisait 2 <i>pesetas</i> et 17 <i>céntimos</i> la -page. Mais ce taux était bien, comme je l’ai vu depuis, celui d’organes -analogues: <i>Nuestro Tiempo</i>, de D. Salvador Canals, et aussi la grave -revue de feu Menéndez y Pelayo, cette <i>Revista de Archivos, Bibliotecas -y Museos</i> qui, des divers articles d’érudition hispanique que j’y ai -publiés, ne m’en a jamais rétribué que le premier, inséré dans son -numéro de Septembre-Octobre 1908, p. 252-261. Quant aux feuilles -quotidiennes, lorsqu’elles ont donné, pour un article de première page, -25 <i>pesetas</i> à l’auteur, leurs Directeurs sont persuadés qu’une telle -rétribution est merveilleuse et beaucoup de célèbres journalistes -espagnols doivent se contenter de moins encore. Blasco Ibáñez, qui a -reçu, aux Etats-Unis, 2.000 dollars pour un seul conte et dont les -articles ordinaires de presse y sont payés de 700 à 900 dollars, a pu -apprécier <i>in animâ vili</i> que le célèbre mot de Pascal: <i>Vérité en deçà -des Pyrénées, erreur au-delà</i>, était vrai aussi pour ce qui, d’après le -Montecucculi qu’il connaît si bien, constituerait le «nerf de la -guerre»: cet argent sans lequel la pensée la plus noble, la plus -géniale, se voit réduite à l’esclavage des basses et avilissantes -besognes. Peu avant de s’embarquer pour l’Europe, <i>The World</i>, de New -York, l’envoya assister aux séances de la Convention Républicaine, -réunie à Chicago pour l’élection du Nouveau Président des Etats-Unis et -qui a nommé, comme successeur de M. Wilson, M. Harding. Dans cette -mission, non seulement Blasco eut les frais de voyage et d’hôtel -remboursés pour lui et son secrétaire, mais encore lui payait-on 1.000 -dollars chacun de ses articles. Et ces articles ne dépassaient pas 2.000 -mots et se bornaient à exposer les vues et impressions personnelles du -signataire sur<span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188"></a>{188}</span> l’aspect et la physionomie extérieurs du Congrès, vues -et impressions consignées dans la plus absolue indépendance d’esprit. -Ecrits à trois heures de l’après-midi, au sortir de la séance de la -Convention, ils étaient traduits, phrase par phrase, en anglais et -aussitôt télégraphiés à New York, où l’édition du soir du <i>World</i> en -offrait le texte à ses lecteurs, cependant que ce même texte avait déjà -été transmis par fil spécial aux feuilles associées, à travers tout le -territoire de l’Union.</p> - -<p>Ce fut durant ce séjour en Amérique que Blasco Ibáñez fit, en Mars et -Avril 1920, son excursion au Mexique, invité par celui qui en était -alors le Président, Don Venustiano Carranza. Quant le maître arriva en -Nouvelle-Espagne pour y passer ces deux mois, tout y semblait -tranquille. Son but n’était autre que d’étudier à fond le Mexique pour, -ensuite, écrire, sur cette République Fédérale de langue espagnole, son -roman <i>El Aguila y la Serpiente</i>. Depuis l’ouverture des chemins de fer, -l’excursion au Mexique se fait facilement, du Sud des Etats-Unis. Le -touriste européen ne sait qu’y admirer davantage, ou ses merveilleuses -beautés naturelles, ou cette civilisation spéciale, dont le charme -essentiel consiste, pour lui, en la nouveauté. Trois semaines suffisent, -à la rigueur, pour le voyage à México et retour, avec séjour aux points -les plus intéressants et excursion de México à Orizaba, ou même à -Vera-Cruz. Le «tour» ne présente aucune difficulté et je connais des -dames qui l’ont entrepris et s’en réjouissent. Mais la visite des -intéressantes ruines de Yucatán, de Chiapas et d’Oaxaca demande plus de -temps. Blasco s’était fié aux assurances des gouvernants mexicains et -croyait fermement que l’anarchie était désormais bannie de ce malheureux -pays. Le patron des révolutionnaires triomphants,<span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189"></a>{189}</span> Carranza, semblait -devoir y rester ce <i>Primer Jefe</i><a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a> qu’affectaient de l’appeler les -prolétaires conscients que sont les citoyens-généraux de là-bas et dont -Blasco vient de nous donner un si délicieux croquis dans la courte -nouvelle: <i>El automóvil del General</i>, qu’a publiée <i>El Liberal</i> de -Madrid. Or, à quelques semaines de là, l’Etat de Sonora se soulevait -contre le vieux tyran, et l’ex-traficant en pois chiches, ex-vainqueur -de Pancho Villa, le général Alvaro Obregón, actuel Président de la -République Mexicaine, se déclarait à son tour en rébellion. Tout le -Mexique retombait, de nouveau, en proie à cette affreuse guerre civile, -qui semblait y être devenue mal endémique. On sait ce qui arriva et -comment l’assassinat mystérieux de Carranza, loin d’éteindre la flamme -de la discorde, ne fit que l’attiser. Dans un article que j’ai publié -dans le fascicule de Mars 1921 de la <i>Renaissance d’Occident</i><a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>, j’ai -rendu compte en ces termes de la genèse et du contenu du livre de Blasco -Ibáñez sur <i>El Militarismo Mejicano</i>, paru à Valence dans l’été de 1920. -«...De retour aux Etats-Unis, Blasco Ibáñez, sollicité par des -journalistes de New York et en présence de l’incertitude générale où -l’on se trouvait—en Amérique et ailleurs—sur la situation véritable du -Mexique, considéra de son devoir, pour couper court à une multitude -d’interviews plus ou moins fantaisistes, de donner aux <i>New York Times</i> -et à la <i>Chicago Tribune</i>—d’où ils passèrent dans la plupart des -feuilles de l’Union—des articles dont le présent livre offre la seule -version espagnole authentique, après que le texte anglais en a paru en -volume à New York. On se souviendra que Blasco Ibáñez, en même temps que -le<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190"></a>{190}</span> plus grand romancier de l’Espagne, en est aussi l’un des meilleurs -journalistes. Aussi sera-t-on heureux de retrouver, dans ce livre sur le -Mexique de la Révolution, la plume nerveuse et merveilleusement -évocatrice qui—même dans des pages comme celles-ci, où l’ordre -rigoureux d’une composition méthodique fait fatalement défaut—reste -toujours égale à elle-même... Combien, à la place de Blasco, n’eussent -pas dit sur le Mexique ce qu’il importait de dire! C’est, précisément, -en ceci que gît toute l’immense signification de ces pages: en ce que, -dans leurs dix chapitres, il y exprime sans fard, avec la robuste -franchise d’un bon Latin gémissant de voir un grand pays en proie à -l’anarchie—parce qu’un militarisme de rustres sans culture l’asservit, -grâce à l’état d’ignorance d’une plèbe de demi-castes—, ce que tant de -plumes intéressées à taire la vérité n’eussent jamais dit... Le Mexique, -avec ses quinze millions d’habitants, est, du moins numériquement, le -plus important des pays latins d’outre-mer, et, pour beaucoup de -Yankees, l’Amérique latine se résume dans le Mexique. Ils ne songent pas -que, sur ces quinze millions d’habitants, deux millions à peine sont des -blancs et que le reste n’est qu’une horde illettrée de métis et -d’Indiens. Que l’on juge donc de l’effet produit sur les Américains du -Nord par cet état navrant de désordre, où Blasco vit l’infortuné Mexique -se débattre. L’incohérence de leurs jugements semble avoir contaminé -jusqu’à M. Wilson, dont l’auteur du <i>Militarisme Mexicain</i> qualifie la -politique mexicaine de cette épithète même: <i>incohérence</i>, qui -caractérise parfaitement toute l’attitude des masses américaines à -l’endroit de voisins dont elles ignorent jusqu’à la situation -géographique exacte... Tant que le Mexique n’aura pas à sa tête des -gouvernants civils formés par un stage au<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191"></a>{191}</span> dehors, il restera donc ce -qu’il est présentement: la honte de l’Amérique latine. Remercions Blasco -Ibáñez de bien l’avoir montré et souhaitons à son volume une prompte -diffusion en notre langue<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>. Elle s’impose, en dépit des innombrables -défenseurs de l’actuel Président du Mexique et de leurs proses, allant -de l’exposé apologétique d’un Don Luis F. Seoane aux grotesques -diatribes d’un D. Z. Cuellar Chaves, ou aux insinuations jésuitiques du -quotidien conservateur new-yorkais de langue espagnole: <i>La Tribuna</i>.»<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192"></a>{192}</span></p> - -<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2> - -<div class="blockquot"><p>Classification des romans de Blasco Ibáñez: Romans valenciens, -Romans espagnols, Cycle américain, Triptyque de «guerre».—Blasco -Ibáñez est-il le «Zola espagnol»?—Comment Blasco a écrit ses -romans.—Quelques réflexions sur le style du romancier.</p></div> - -<p>L’œuvre de Blasco Ibáñez actuellement réunie en volumes et, par -suite, accessible au public lettré se compose de contes, de romans, de -récits de voyages et du recueil d’articles sur la situation du Mexique.</p> - -<p>Les contes sont actuellement au nombre de trente-six: treize dans le -recueil intitulé: <i>Cuentos Valencianos</i>, dix-sept dans celui qui porte -le titre: <i>La Condenada</i> et six entre la nouvelle: <i>Luna Benamor</i> et les -cinq <i>Ebauches et Esquisses</i> qui terminent le volume dont la dite -nouvelle occupe les cent neuf premières pages.</p> - -<p>Les romans peuvent être subdivisés en romans «valenciens», romans -«espagnols», romans «américains» et romans de «guerre».</p> - -<p>Des récits de voyages, il a été suffisamment parlé plus haut, ainsi que -du livre sur le <i>Militarisme au Mexique</i>, pour qu’il soit permis de -passer outre.</p> - -<p>Les romans «valenciens» comprennent six volumes,<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193"></a>{193}</span> composés de 1894 à -1902 et qui sont: <i>Arroz y Tartana</i>, <i>Flor de Mayo</i>, <i>La Barraca</i>, -<i>Entre Naranjos</i>, <i>Sónnica la Cortesana</i>, <i>Cañas y Barro</i>. Les romans -«espagnols» en comprennent huit, composés de 1903 à 1908 et qui sont: -<i>La Catedral</i>, <i>El Intruso</i>, <i>La Bodega</i>, <i>La Horda</i>, <i>La Maja Desnuda</i>, -<i>Sangre y Arena</i>, <i>Los Muertos mandan</i> et <i>Luna Benamor</i>. Le seul roman -«américain» jusqu’ici publié sont <i>Los Argonautas</i>, dont il a été dit -que la composition en remonte à 1913-1914. Les romans de «guerre» ont vu -le jour de 1916 à 1919 et ce sont, comme on sait: <i>Los Cuatro Jinetes -del Apocalipsis</i>, <i>Mare Nostrum</i> et <i>Los Enemigos de la Mujer</i>.</p> - -<p>Il est facile de faire accorder cette classification avec le cours de -l’existence même de Blasco, dont l’œuvre apparaît ainsi en fonction -de la vie et se révèle fort indépendante des tyrannies, plus ou moins -capricieuses, de telles ou telles modes littéraires, le seul facteur -véritablement efficace d’influence dont elle puisse se réclamer étant le -facteur de l’ambiance. Lorsque Blasco Ibáñez vécut à Valence, il y -composa ses romans valenciens, œuvres montées en couleurs, de la même -nuance que celle des peintres du lieu, manifestant, en leur auteur, une -âme violente et simple, semblable à celle de ses protagonistes, une -mentalité quelque peu provinciale, et «provinciale valencienne». Plus -tard, lorsque commencèrent ses séjours à Madrid et qu’il eut pris -l’habitude de courir le monde, une transformation radicale s’opéra en -Blasco Ibáñez, transformation dont ses romans contiennent la trace -manifeste. Il s’aperçut que l’art pour l’art impliquait un procédé -d’écriture stérile et il convertit sa narration désintéressée, -simplement satirique ou humoristique, d’antan, en une arme de propagande -pour les idées politiques et sociales qu’il<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194"></a>{194}</span> patronnait, s’efforçant de -faire passer dans l’esprit du lecteur la même volonté de réforme, la -même ardente prétention d’améliorer le sort des plèbes misérables -d’Espagne. Puis, à la suite du premier voyage en Amérique, son esprit -subit une modification nouvelle. Ses conceptions s’étant amplifiées, ses -horizons s’étant dilatés, d’écrivain espagnol il passa à la catégorie -d’auteur mondial, de «<i>novelista provinciano</i>» au rang de «<i>novelista -humano</i>». La Grande Guerre le surprit à ce stade décisif de son -évolution. Quels thèmes merveilleux n’offrait-elle pas à sa vision -artistique rénovée, à sa puissance créatrice, rajeunie et comme refondue -par cette rude épreuve! Il n’a pas failli, ici non plus, à sa tâche et -le prodigieux succès qui a accueilli le triptyque de ses romans de -«guerre» est là qui atteste l’exactitude de cette affirmation.</p> - -<p>A l’origine de la carrière littéraire de Blasco, l’on trouve une erreur -d’appréciation qui, formulée maladroitement dans une intention -d’apologie, s’est muée, par la paresse intellectuelle des critiques, en -une sorte de lieu commun de la <i>Weltliteratur</i><a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>, dont l’inopportune -popularité n’a servi qu’à bouleverser les critères et à brouiller -fâcheusement les idées de qui prétendrait fixer la filiation littéraire -de notre romancier. Lorsque celui-ci publia <i>Arroz y Tartana</i>, en 1894, -Emile Zola jouissait de la plénitude de sa célébrité et était -universellement reconnu comme le père du roman naturaliste. En Espagne, -à la bonne époque de 1880 où Madame Pardo Bazán, Pérez Galdós et Palacio -Valdés avaient donné à un public lettré malheureusement très clairsemé -ses premières émotions réalistes, avait succédé une ère de discussions -et de polémiques<span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195"></a>{195}</span> sur la théorie du naturalisme. Cette longue et -curieuse querelle où, après beaucoup de papier noirci, les adversaires -restèrent sur leurs positions, avait laissé Pérez Galdós continuant à -écrire sans nerf, Pereda s’obstinant dans son rance classicisme, Palacio -Valdés pratiquant, en dépit du <i>prologue</i> de 1889 à <i>La Hermana de San -Sulpicio</i>, ses coutumières négligences. D. Juan Valera cultivant sa -vieille manière académique et Madame Pardo Bazán n’adoptant du -naturalisme que ce qu’elle estimait devoir s’adapter à la morale -catholique, ou, si l’on préfère, ne point blesser trop grièvement les -sentiments traditionalistes d’une clientèle choisie. En face de ces -maîtres, dont la formule était définitivement fixée, Blasco, énergique -et personnel, ignorant l’artifice des demi-teintes, doué de «fibre», -violent même, fut tout de suite classé comme vivant contraste et il -était naturel que pour la critique de son pays, alors surtout exercée -par des plumes bourgeoises, le jeune romancier de Valence payât de la -louange de «futur» Zola espagnol le mérite, ou le crime, d’être, en même -temps qu’un écrivain sincère, un homme politique partisan du plus -foncier radicalisme. A la rigueur, l’on pouvait, à pareille date, -rapprocher, sans trop d’accrocs à la vérité historique, le nom du maître -de Médan du nom de Blasco Ibáñez. Celui-ci, grand admirateur de Zola, -dont il a donné, chez son éditeur de Valence, en collaboration avec Paul -Alexis et feu Luis Bonafoux, une étude: <i>Emilio Zola, Su Vida y Sus -Obras</i><a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>, ne songeait pas à nier une familiarité ancienne avec la -doctrine naturaliste. Qu’en outre il ait été l’ami personnel de Zola, -c’est ce que les épisodes de la campagne de presse en faveur de<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196"></a>{196}</span> Dreyfus -permirent de constater, quand, à l’appel du Directeur de <i>El Pueblo</i>, -les colonnes de ce journal s’emplirent de signatures des admirateurs -espagnols de l’auteur de <i>J’accuse</i> et qu’enfin, cette amitié ait -survécu à la mort du romancier français, c’est ce dont fait foi le souci -qu’a Blasco Ibáñez de toujours placer sur sa table de travail, en -quelque résidence qu’il la fixe, certaine photographie avec dédicace -autographe que, peu de mois avant sa fin tragique, Zola l’avait, en -signe de bonne confraternité littéraire, prié de bien vouloir accepter. -Mais l’influence exercée sur Blasco Ibáñez par l’œuvre d’Emile Zola -constitue un problème que ne résolvent pas de simples affirmations. Pour -ce qui est d’<i>Arroz y Tartana</i>, le lecteur le moins prévenu y notera -sans peine plus d’un ressouvenir soit du <i>Bonheur des Dames</i>—par la -façon dont est décrit le magasin symbolique des <i>Trois Roses</i>—, soit du -<i>Ventre de Paris</i>—dans la gargantuesque vision du <i>Mercado de -Navidad</i><a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a> valencien—soit, de façon plus générale, de la manière -zolesque, par la prépondérance accordée à la description du milieu, que -l’art classique se faisait un scrupule d’à peine ébaucher, ainsi que par -les procédés d’un style aux touches lentes, lourdes, vigoureuses, usant -de répétitions fréquentes, qui constituent comme le <i>leit-motiv</i> de -cette grande symphonie sur la vie du peuple et de la bourgeoisie à -Valence. Toutefois, dès le roman suivant, <i>Flor de Mayo</i>, cette -influence de Zola a, à peu près, disparu—tant de la conception de -l’œuvre que du style, qui s’avèrent, l’un et l’autre, à tel point -propriété personnelle de l’auteur que M. William Ritter, qui a finement -analysé ce volume dans son livre de 1906,<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197"></a>{197}</span> concluera à sa totale -originalité, en ces termes: «Ce livre est décidément un coup de maître -et l’homme de ce livre peut-être le premier, je ne dis pas penseur ni -poète, mais peintre réaliste de la littérature d’aujourd’hui»<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>. <i>La -Barraca</i>, troisième roman de Blasco, ne souffre plus la moindre -comparaison avec Zola, et le suivant, <i>Entre Naranjos</i>, s’il évoque le -faire de quelque devancier, ce serait plutôt, par le procédé de -composition égotiste et l’exaltation exclusive que l’on y trouve d’un -seul personnage, au D’Annunzio de <i>Il Fuoco</i> que je songerais et j’y -constate aussi, au chapitre V, le ressouvenir de certain rossignol -qui—je l’ai démontré en 1920 dans une note de la <i>Revue des Langues -Romanes</i><a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>—s’est envolé d’un récit de Maupassant intitulé: <i>Une -partie de campagne</i>, pour venir se poser sur une page de -<i>L’Innocente</i>—traduit en 1893 par M. Hérelle sous le titre: -<i>L’Intrus</i>—d’où l’écho de ses trilles et roulades est allé émouvoir la -solitude nocturne de l’île du Júcar où se pâment les deux amants de -Blasco, dont il n’est pas jusqu’au style qui ne se nuance, à plus d’une -reprise, de ces teintes morbides que l’on trouve dans les artificielles -narrations du décadent italien. Mais l’étiquette zolesque, appendue aux -romans de Blasco Ibáñez, correspondait trop bien aux préjugés que la -petite élite intellectuelle bourgeoise espagnole nourrissait à l’endroit -de l’écrivain non conformiste de Valence, pour que, du «futur» Zola -espagnol, l’on ne se hâtât, dans la mesure où son succès allait -grandissant, de faire le «Zola» pur et simple du roman transpyrénaïque. -Et c’est bien ainsi que le<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198"></a>{198}</span> définira l’<i>Enciclopedia Espasa</i>: «<i>Las -huellas de Zola, que se descubren en muchas de sus novelas, le han -valido el título de «el Zola español</i>»...»<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>. De ce que je viens de -dire, il ne s’en suit pas que le prêtre D. Julio Cejador n’ait pas eu -raison, dans un certain sens, d’associer le nom de Zola à ceux de -Maupassant, d’Ibsen et de Maeterlinck, lorsqu’il qualifie la manière de -Blasco dans les romans de sa seconde époque, sociologique et -doctrinaire, qui va de <i>La Catedral</i> à <i>La Horda</i>. Mais ce qui -importait, c’était de ne pas laisser passer sans la réfuter une -imputation aussi généralisée que dénuée de fondements, et, puisque -Blasco Ibáñez a bien voulu s’en défendre lui-même, je traduirai le -passage de sa lettre insérée, comme il a été dit, au t. IX de -l’<i>Historia</i> de M. Cejador, passage où il repousse cette filiation -zolesque, globale et sans distinguo:</p> - -<p>«Dans mes premiers romans, j’ai subi de façon considérable l’influence -de Zola et de l’école naturaliste, alors en plein triomphe. <i>Mais -seulement dans mes premiers romans.</i> Ensuite, ma personnalité s’est peu -à peu formée, telle quelle; et moi-même, dans ces vingt ans écoulés, je -constate et compare la différence d’hier à aujourd’hui. Il ne faudrait -pas croire que je me repente de cette influence, ou que je la renie. -Tous, même les plus grands, ont connu, dans leur jeunesse, des maîtres, -de l’exemple desquels ils se sont inspirés. Ç’a été le cas de Balzac, -celui de Victor Hugo et de tant d’autres. Forcément, il fallait que je -commençasse par imiter quelqu’un, comme tout le monde, et il me plaît -que mon modèle ait été Zola, plutôt que<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199"></a>{199}</span> tout autre modèle anodin. Zola, -pour avoir voulu être chef d’école, a exagéré, cherchant souvent, de -parti pris, à irriter le public par des caresses à rebrousse-poil. De -plus, tous les chefs d’école se trompent et leurs erreurs subsistent -comme d’importants témoins à charge. Mais, abstraction faite de ces -tares, quel prodigieux peintre, non pas de tableaux, mais de fresques -immenses! Quel constructeur, non pas de temples, mais de pyramides! Qui -sut, comme lui, faire mouvoir et vivre les multitudes, dans les pages -d’un livre?... Chez nous, au pays de la paresse intellectuelle, le pire -qui puisse arriver à un artiste, c’est de se voir enrégimenter, affubler -d’un numéro matricule, même glorieux, à l’origine de sa carrière. Quand -j’ai publié mes premiers romans, on les trouva semblables à ceux de Zola -et on me classifia, en conséquence, une fois pour toutes. C’est là -procédé commode, qui dispense, pour l’avenir, de la nécessité de -rechercher, de s’enquérir. Pour beaucoup de gens, quoi que j’écrive, -quelques radicales transformations que puisse connaître ma carrière -littéraire, je suis et je resterai «<i>le Zola espagnol</i>». Ceux qui le -disent et le répètent par paresseux automatisme intellectuel, font -preuve qu’ils ignorent et Zola et moi-même, ou, du moins, que, s’ils -connaissent les œuvres de l’un et de l’autre, ils ne les connaissent -que superficiellement, sans les avoir jamais approfondies. J’admire -Zola, j’envie beaucoup de ses pages, je voudrais posséder en toute -propriété les merveilleuses oasis qui s’ouvrent dans le monotone et -interminable décor d’une grande partie de sa production. Je -m’enorgueillirais, par exemple, de me sentir père des foules de -<i>Germinal</i>, de me savoir peintre des jardins du Paradou. Mais cette -admiration n’empêche pas qu’aujourd’hui, en pleine maturité,<span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200"></a>{200}</span> dans -l’entière possession de ma personnalité artistique, je ne constate qu’il -n’est que très peu de points de contact entre ma formule et celle de mon -ancienne idole. Zola a exagéré en appuyant toute son œuvre sur une -théorie «scientifique», celle de l’hérédité physiologique, théorie dont -l’écroulement partiel a détruit les affirmations les plus graves de sa -vie intellectuelle, toute l’armature intérieure de ses romans. -Actuellement, j’ai beau chercher, je ne me trouve que fort peu de -rapports avec celui que l’on a voulu considérer comme mon répondant -littéraire. Nous n’avons pas la moindre similitude, ni dans notre -méthode de travail, ni dans notre écriture. Zola a été littérairement un -réfléchi, je suis un impulsif. Il arrivait lentement au résultat final, -en suivant un système de perforation. Je procède violemment et -bruyamment, par voie d’explosion. Il composait un volume par an, dans -son labeur de termite, patient, lent, égal. Je porte en moi mon roman -fort longtemps, parfois deux ou trois années, et, le moment de la -parturition venu, c’est comme une fièvre puerpérale qui m’assaille. Je -rédige mon livre sans m’en rendre compte, dans le temps qu’il faudrait à -un secrétaire pour en recopier au net le brouillon. Bref, quand j’ai -commencé d’écrire, je voyais la vie à travers les livres d’autrui, comme -tous les jeunes. Aujourd’hui, je la vois de mes propres yeux et j’ai, -même, l’occasion de voir mieux que beaucoup d’autres, puisque vivant une -existence pleine et agitée, et que changeant fréquemment de milieu...»</p> - -<p>M. Eduardo Zamacois avait déjà recueilli, des lèvres de Blasco, -d’analogues considérations, consignées au chapitre V de son livret de -1909, où il ajoutait cette autre différence, que Zola «fut un chaste, un -mystique, triste et solitaire, un homme<span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201"></a>{201}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_029_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_029_sml.jpg" width="288" height="450" alt="BLASCO A BORD D’UN TRANSATLANTIQUE DANS UN DE SES VOYAGES -D’ARGENTINE EN EUROPE" /></a> -<br /> -<span class="caption">BLASCO A BORD D’UN TRANSATLANTIQUE DANS UN DE SES VOYAGES -D’ARGENTINE EN EUROPE</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_030_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_030_sml.jpg" width="450" height="272" alt="TRACTEURS LABOURANT LES TERRES VIERGES DE LA COLONIE -«NUEVA VALENCIA»" /></a> -<br /> -<span class="caption">TRACTEURS LABOURANT LES TERRES VIERGES DE LA COLONIE -«NUEVA VALENCIA»</span> -</div> - -<p class="nind">de <i>vie intérieure</i>, accablé sous la hantise d’accumuler les volumes», -tandis que Blasco est une vitalité prolifique, débordante, dont les -œuvres respirent la joie de vivre, profonde, sincère, immarcescible. -Cependant, un jeune critique qui s’est fait depuis un nom honorable dans -les lettres espagnoles, M. Andrés González-Blanco—dont le chapitre VIII -de la volumineuse <i>Historia de la Novela en España desde el romanticismo -á nuestros días</i>, paru à Madrid en 1909, mais achevé de rédiger dès -1906<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>, consacre à Blasco Ibáñez des réflexions et des digressions -souvent prolixes, mais généralement justes—remarquait, dès la première -page, que, «si un romancier naturaliste a été, en Espagne, le -représentant exclusif du produit français, c’est Vicente Blasco Ibáñez» -et que «si Blasco ressemble à quelqu’un, c’est à Zola dans ses romans, -et à Maupassant dans ses contes», ajoutant que «sous sa plume, le -naturalisme espagnol est parvenu à terme». Pour M. Andrés -González-Blanco, «l’influence de Zola sur Blasco dans sa façon d’écrire -ses romans est indéniable». Il voit, chez l’un et chez l’autre, «une -commune mesure dans le dosage des éléments dramatiques et l’emploi du -dialogue, un même souci de créer des personnages épisodiques, un même -mode d’expression, où la langue arrive souvent à acquérir une artistique -magnificence, un même amour pour les thèmes romanesques à base -populaire, et, surtout, pour les façons de dire du peuple, fraîches et -rapides». Que si M. Andrés González-Blanco a cru devoir aller jusqu’à -affirmer encore que Blasco et Zola manifestent,<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202"></a>{202}</span> «après un certain temps -de pratique littéraire, une même confusion relativement au roman -social», c’est qu’au moment où il rédigeait la centaine de pages qu’il a -dédiées à Blasco dans son imposant volume, il se trouvait sous -l’impression directe de ces romans de la seconde époque, dont j’ai -relevé plus haut le jugement d’influences que portait sur eux le prêtre -D. Julio Cejador et dont le scandale était alors très vif en Espagne. -Mais, déjà, M. Andrés González-Blanco ne se dissimulait pas qu’entre -Zola et Blasco Ibáñez, il existait de considérables différences, et de -tempérament et d’origine. Blasco, notait-il, «est plus méridional et, -par suite, plus emphatique, souvent; il possède aussi plus -d’imagination; il ne se croit point obligé de recourir si fréquemment au -«document humain» et à l’expérimentation; il est plus véhément; il ne -travaille pas à froid; il raisonne moins son art et jamais il ne s’est -adonné à la critique systématique...» Et tout ceci, certes, était -parfaitement exact.</p> - -<p>Après de tels témoignages espagnols, il ne sera pas superflu de produire -deux attestations françaises contemporaines sur cet épineux débat des -rapports de Blasco avec Zola. L’une émane de feu Laurent Tailhade et a -été publiée en 1918, au premier fascicule de la première année -d’<i>Hispania</i>. L’autre provient de M. Edmond Jaloux et se trouve dans -l’article que celui-ci écrivit pour la <i>Revue de Paris</i> du 1<sup>er</sup> Août -1919 sous le simple titre: <i>Lectures Etrangères</i>. Laurent Tailhade, dont -la longue conférence sur Blasco à l’<i>Odéon</i> est restée dans la mémoire -des quelques lettrés que la guerre n’avait pas dispersés loin de Paris, -s’exprime en ces termes à la page 16 de cet article, composé, disait-il, -dans l’intention de présenter l’auteur espagnol «non pas au public -français qui le chérit et l’adore, mais à la<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203"></a>{203}</span> jeune clientèle d’une -<i>Revue</i> où la France et l’Espagne, grâce à un contact plus fréquent, -apprendront à se mieux connaître, partant à s’aimer davantage»,—<i>Revue</i> -qui, jusqu’ici, a bien tenu sa promesse. «On a comparé souvent Blasco -Ibáñez à Zola. Rien de plus faux. Certes, Blasco Ibáñez, comme Zola, se -plaît à l’étude sincère du peuple, des milieux primitifs où le vice, la -pauvreté, l’ignorance jettent leurs racines vénéneuses et font épanouir -d’inquiétantes fleurs. L’assommoir, le bouge, la rue inquiète et le -faubourg souffrant, les repaires du crime et les refuges de la misère, -le geste du chiffonnier, du vagabond, de l’ivrogne et de l’assassin -émeuvent profondément leur curiosité d’artiste. Mais là s’arrête la -ressemblance. Car Zola, préoccupé d’un socialisme enfantin et d’un -parti-pris scientifique dont les prémisses manquent un peu de clarté, ne -laisse pas d’être gêné par quelques-uns de ces parti-pris. En effet, il -se prétend observateur exact, mais ne regarde les objets qu’avec un -verre grossissant. Il voit démesuré. C’est un poète, non un peintre -minutieux de l’existence quotidienne. L’homme d’esprit qui a dit de -<i>Pot-Bouille</i>: «C’est de l’Henri Monnier à la manière noire», s’est -borné, en ceci, à faire un bon mot. Car Zola n’a rien de la touche -minutieuse qui caractérise l’inventeur de <i>Joseph Prudhomme</i>. Ses -personnages ont des muscles d’acier, des appétits géants. Même, après -Nana, ils deviennent, ou peu s’en faut, des entités philosophiques, les -porte-paroles de l’auteur, dans une action qui perd, à chaque livre -nouveau, de l’importance, pour aboutir à l’immobilité des <i>Quatre -Evangiles</i>. Ici, le poète abdique et le romancier, dorénavant, se fait -législateur. Dans ce débordement de poésie allégorique, où chercher le -«naturalisme», l’étude «scientifique», la vérité? Blasco<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204"></a>{204}</span> Ibáñez nous -apparaît à la fois moins dogmatique et plus sincère... Un parallèle -serait aisé entre <i>La Terre</i>—enterrement du père Fouan, avec l’épisode -final de Jésus-Christ—et <i>La Barraca</i>—funérailles du petit enfant, -paré comme pour une fête. Ainsi, l’on pourrait opposer les deux maîtres, -dans leur style comme dans l’invention et l’ordonnance de leurs ouvrages -principaux. Blasco Ibáñez n’a pas la touche grasse, la manière -abondante, le faire large et sanguin de Zola. Mais il évite les -répétitions, les longueurs, les retours sans fin des <i>leit-motive</i>, les -redites, que la verve seule de Zola rend supportables, mais qui, -toutefois, alourdissent les meilleurs de ses romans. Blasco Ibáñez est -plus discret, plus nerveux. Il ne se prodigue pas. Il sait choisir, se -borner. Comparés aux formidables élucubrations de Zola, <i>Boue et -Roseaux</i>, <i>Arènes Sanglantes</i>, <i>Sous les Orangers</i>, semblent à peine de -fortes nouvelles. Le don supérieur de Zola, c’est de créer, de mettre en -mouvement la Foule. Walter Scott, dans les <i>Puritains</i>, les <i>Chroniques -de la Canongate</i>, <i>Anne de Geirstein</i> et <i>Quentin Durward</i>, est -peut-être l’unique romancier que l’on puisse égaler, sur ce point, à -l’auteur de <i>Germinal</i> et de <i>Lourdes</i>. En revanche, l’Espagnol est plus -varié et plus nuancé. Il se guinde plus facilement à la compréhension -des idées générales, des milieux raffinés. Zola n’a pas une «grande -dame» comparable en dévergondage, en cynisme patricien, en impudente -luxure, à la Doña Sol d’<i>Arènes Sanglantes</i>...»</p> - -<p>A son tour, M. Edmond Jaloux, qui semble avoir ignoré ce curieux -témoignage du pauvre Tailhade, et, naturellement, aussi, le vieil -article de M. J. Ernest-Charles dans la <i>Revue Bleue</i>,—des «<i>clichés</i>» -duquel j’ai déjà eu l’occasion de parler: «Nous associons sans effort le -nom de Blasco Ibáñez au nom<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205"></a>{205}</span> d’Emile Zola... Ses livres, où tout prend, -comme dans ceux de Zola, un caractère épique, sont déprimants comme les -siens. Si Blasco Ibáñez a la même poésie, il a aussi la même aptitude -aux peintures naturalistes, etc., etc...»,—à son tour, disais-je, M. -Edmond Jaloux, romancier de talent, constate, entre l’œuvre de Zola -et celle de Blasco, des analogies, mais aussi de profondes divergences. -«Tous deux traitent le roman comme une vaste symphonie—Blasco Ibáñez -raffole de la musique et en parle avec ravissement et lucidité, dans -bien des pages de son œuvre—, avec des thèmes principaux qui se -poursuivent, reviennent, donnent l’atmosphère du livre, sa couleur. Tous -deux, nés réalistes, ont évolué vers ces grands symboles simples qui -font d’un être rencontré au hasard une sorte de figure mythologique, -d’un groupement quelconque—élémentaire ou humain—une puissance -mystérieuse et géante. Tous deux répugnent aux personnages trop raffinés -de mœurs ou d’esprit et adorent, au contraire, les êtres simples, -rudes, violents. J’ajoute que Blasco Ibáñez, né sur une terre heureuse, -a une connaissance de l’instinct supérieure à celle de Zola. Et d’abord, -parce qu’il montre une gamme d’instincts plus riche, plus variée que -l’auteur de <i>Nana</i>, aux yeux de qui il n’en existait guère que deux ou -trois. Et ensuite, parce que ceux qu’il met en lumière sont libres et -pleins et donnent du prix à la vie. Zola, naturellement pessimiste, a -essayé d’être optimiste. Blasco Ibáñez a peut-être essayé d’être -pessimiste, et ses romans finissent généralement mal. Mais toute son -œuvre contient une joie tranquille, un bonheur profond d’exister, une -force puissante qui font qu’on oublie la malchance des héros, les -injustices de la vie et les lamentations de beaucoup d’entre eux, pour -se repaître l’esprit de ces fresques<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206"></a>{206}</span> brutales et sensuelles, où l’homme -travaille, peine et lutte, mais où on le sent pleinement satisfait -d’atteindre son but et d’obtenir—volupté, argent, terre ou renom—ce -qu’il demande à ce monde. Les héros de Blasco Ibáñez, quels que soient -leurs tourments, sont tous un peu pareils à cet Ulysse Ferragut de <i>Mare -Nostrum</i>, audacieux aventurier, mais qui oublie tout dès qu’il est -heureux... La qualité maîtresse de Blasco Ibáñez, c’est son œil. Il a -un œil qui voit tout, qui distingue chaque chose, l’isole d’abord, -puis la replace dans son ensemble. Aussi n’y a-t-il pas un être dont il -ne fixe aussitôt l’image unique. Il sait en quoi un matelot, un prêtre, -un pêcheur diffèrent des autres matelots, des autres prêtres, ou -pêcheurs. Et il semble, vraiment, que ses livres, à l’origine, au lieu -d’être de lentes germinations de son cerveau, soient des grappes de -visions agglutinées les unes aux autres autour de visions centrales -originelles...»</p> - -<p>Pour résumer en une phrase toute la portée de cette querelle touchant -l’influenciation de Blasco par Zola, je risquerai l’hypothèse que le -réalisme étant une qualité essentielle de la littérature espagnole, il -n’était pas besoin de Zola pour en apprendre, rebaptisée «naturalisme», -la pratique à l’Espagne; j’ajouterai que, d’autre part, la matière -populaire en tant que thème de roman est à la base de la <i>Novela -picaresca</i>, si spécifiquement espagnole, et j’insinuerai qu’enfin, à -l’époque où Blasco commença d’écrire, l’influence naturaliste flottait, -comme on dit, dans l’air, un peu partout, en Europe. Laissons donc une -dispute oiseuse pour relater quelques anecdotes qui illustrent la façon -dont Blasco composa ses livres et dont certaines sont, aussi bien, déjà -connues. Nul n’ignore en Espagne que, pour la préparation de <i>Flor de -Mayo</i>,<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207"></a>{207}</span> il s’embarqua à plusieurs reprises sur les bateaux de la pêche -dite <i>del bòu</i><a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>, participant à la rude existence des gens de mer -méditerranéens et qu’il entreprit même, sur une barque de -contrebandiers, un voyage en Algérie pour juger <i>de visu</i> de la façon -dont on pouvait, en réalisant de gros bénéfices, approvisionner de tabac -l’Espagne en dépit, ou avec l’assentiment, payé, des employés de douane. -Pour <i>La Barraca</i>, nous savons grâce à une interview de Blasco prise par -un rédacteur de <i>La Esfera</i>, lors du courageux voyage de propagande en -Espagne durant la guerre, et insérée par ce journaliste—D. José María -Carretero, alias: <i>El Caballero Audaz</i>—au t. II de son recueil: «<i>Lo -que sé por mí</i>»<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>, comment l’idée en vint à Blasco: «Mon roman <i>La -Barraca</i> a son histoire. Quand j’étais caché dans l’arrière-boutique -d’un débitant de vins du port, attendant l’occasion de fuir en Italie et -avec la perspective d’être fusillé, je m’amusai à écrire sur quelques -feuillets un conte que j’intitulai: <i>Venganza Morisca</i><a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>. Je pus -m’enfuir en Italie et c’est au retour de ce voyage que je fus condamné -au bagne. Plusieurs années s’écoulèrent et voici qu’un beau jour le -coreligionnaire qui était patron du débit, m’apporte les papiers que -j’avais oubliés chez lui. Ce fut en les relisant que je compris que je -pourrais en tirer un roman. En peu de temps, j’eus monté <i>La Barraca</i>, -premier livre qui me<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208"></a>{208}</span> rendit célèbre, en Espagne et à l’étranger...» -Oui, mais ce que M. Carretero a oublié de dire, c’est que, pour «monter -<i>La Barraca</i>», Blasco, député aux <i>Cortes</i>, connut, dans la <i>Huerta</i> -valencienne, l’existence de ses électeurs ruraux en la vivant lui-même -et que la peinture de cette farouche vengeance populaire, qui maintient -incultes les champs du <i>tío Barret</i>, comme si une malédiction s’était -appesantie sur eux, n’est qu’un ressouvenir d’un acte de vendetta -analogue, auquel il avait assisté naguère, dans sa prime jeunesse. Quant -à <i>Cañas y Barro</i>, l’auteur, avant de l’écrire, réalisa en compagnie -d’un connaisseur de la grande lagune valencienne, à travers l’Albuféra, -cette succession aventureuse de pêches, de chasses et d’errances qu’il a -si bien décrite et où les représentants de l’autorité royale tentèrent, -plus d’une fois, de mettre terme par la violence à ses exploits de héros -à la Fenimore Cooper, de <i>Dernier des Mohicans</i> opérant à quelques -kilomètres de cette cité de luxe et de plaisirs qu’est Valence. Ainsi en -ira-t-il pour tous les romans successifs de Blasco jusqu’à cette -<i>Horda</i>, où, afin de mieux décrire les mœurs des braconniers -ravageant les chasses de <i>El Pardo</i>, propriété réservée de la Couronne, -il n’hésita pas à entreprendre en leur compagnie une expédition nocturne -avec ces chiens spéciaux que la présence du gibier laisse silencieux, -pour ne pas attirer sur leurs maîtres l’attention des gardes de Sa -Majesté. Cette excursion eût pu mal tourner. Blasco avait sauté les murs -d’enceinte de ce parc à la forêt d’yeuses caractéristique et vaqué en -conscience à sa tâche de «chasseur furtif». Peu de temps après son -aventure, un de ses compagnons fut abattu à coups de fusil et un autre -fut blessé grièvement. Le hasard seul voulut que les braconniers ne<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209"></a>{209}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_031_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_031_sml.jpg" width="287" height="450" alt="DANS LES FOURRÉS DE LA COLONIE «NUEVA VALENCIA»" /></a> -<br /> -<span class="caption">DANS LES FOURRÉS DE LA COLONIE «NUEVA VALENCIA»</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_032_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_032_sml.jpg" width="294" height="450" alt="LES GÉANTS DE LA FORÊT A «NUEVA VALENCIA»" /></a> -<br /> -<span class="caption">LES GÉANTS DE LA FORÊT A «NUEVA VALENCIA»</span> -</div> - -<p class="nind">fussent pas surpris la nuit où le député républicain de Valence s’était -adjoint à eux. D’autre part, je tiens d’un ami de Luis Morote que, pour -cette même <i>Horda</i>, Blasco se familiarisa avec la vie des gitanes -madrilènes, toujours aussi curieuse qu’à l’époque où Cervantes écrivait -sa <i>Gitanilla de Madrid</i>, dont Alexandre Hardy tira, en 1615, sa <i>Belle -Egyptienne</i> et Hugo son Esmeralda. La composition de <i>Sangre y Arena</i> le -mêla un moment à la vie des toreros, dont il n’est cependant que -médiocre admirateur. Il accompagna souvent un matador célèbre, assista à -maintes <i>corridas de muerte</i> en spectateur privilégié, et, des coulisses -de l’arène—j’entends de ces lieux où le commun du public n’a pas accès, -spécialement les <i>corrales</i> de la <i>plaza</i>—put étudier à l’aise la menue -cuisine de la «fête nationale» espagnole. Un jour où sa curiosité -l’avait fait s’approcher de trop près de l’une des rosses que la corne -acérée d’un Miura venait de transpercer, les ruades furieuses de cette -triste victime à l’agonie lui causèrent une blessure qui faillit devenir -mortelle. La composition de <i>Los Muertos Mandan</i> fut cause, d’autre -part, qu’il cinglât, en un frêle esquif à voile, aux rivages d’Ibiza, la -plus grande des Pityuses—nom antique actuellement hors d’usage en -Espagne—et, une tempête comme celle qu’il a décrite dans <i>Flor de Mayo</i> -au retour de l’expédition d’Alger l’ayant surpris, qu’il se vît -contraint à chercher un refuge désespéré dans un îlot désert, où il -demeura un jour entier à l’abandon, trempé jusqu’aux os et privé de -toute nourriture. Mais cette soigneuse préparation matérielle se combine -chez Blasco Ibáñez avec un procédé d’écriture impressionniste ou, mieux, -«intuitiviste». J’ai déjà dit qu’il portait dans sa tête, durant des -années, un livre, mais que, lorsqu’il s’était, sous la pression<span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210"></a>{210}</span> -tyrannique de l’idée enfin mûre, décidé à l’écrire, rien, absolument -rien, ne pouvait l’arrêter dans cette besogne. Si le début, les premiers -chapitres, lui coûtent encore des hésitations, des haltes, des repos, à -peine a-t-il atteint le milieu de l’œuvre, que le dénouement paraît -exercer sur sa vision mentale une fascination mystérieuse et qu’absorbé -par son sujet, il semble vivre dans un état de somnambulisme, se -refusant à quitter sa demeure et s’étant à peine levé de sa table de -travail, qu’une force irrésistible l’y rive de nouveau. Il est resté -ainsi cloué à la tâche jusqu’à seize heures consécutives, sans autre -trêve que celle requise pour une alimentation sommaire, qui consiste -principalement dans l’absorption de café brûlant. Pour achever <i>Cañas y -Barro</i>, il m’a avoué avoir écrit 34 heures avec les seules interruptions -que je viens d’indiquer, puis être tombé malade, sa phrase finale à -peine tracée. Certains de ses romans ont été rédigés en si peu de temps, -que le lecteur se demande si l’indication des mois employés à ce -travail, dont ils sont munis à la dernière page, n’est pas erronée. Je -sais qu’au contraire elle pèche par excès. Blasco ayant coutume, -souvent, d’allonger ces mentions de temps à seule fin de ne pas encourir -le reproche—que des critiques trop strictement grammairiens lui ont -parfois adressé—d’une écriture un peu hâtive. Cependant, il n’est que -trop certain que Blasco Ibáñez, en violentant une loi de sa nature, -n’écrirait pas mieux et que si, au lieu de cette rédaction de premier -jet, il balançait ses périodes conformément aux principes des auteurs de -traités de style—principes qui, d’ailleurs, n’apprennent guère qu’une -chose: à savoir que ce n’est pas aux grands écrivains que l’on doit -aller demander des leçons d’écrire—, le lecteur n’aurait qu’à y perdre. -Quand<span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211"></a>{211}</span> Blasco affirme: «<i>Lo que no veo en el primer momento, ya no lo -veo después</i>»<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>, cette maxime pourrait tout aussi exactement être -transposée en cette autre: «<i>Lo que no escribo en el primer momento, ya -no lo escribo después</i>»<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>. Toutefois, entre la rapidité d’écriture -primesautière d’antan et la méthode mûrie et réfléchie d’aujourd’hui, -s’est interposé, en Blasco Ibáñez, le résultat d’une évolution où la -pratique du métier s’allie aux expériences de la vie. S’il écrivit, lors -de sa première époque, le plus grand nombre de ses œuvres en deux -mois; si, même, certaines ne lui ont demandé que 45 jours de rédaction; -si, dominé par cette impatience nerveuse propre à tous les artistes, il -lui est arrivé d’envoyer des manuscrits à l’imprimerie sans même les -avoir relus, corrigeant sur épreuves les plus gros de ces lapsus qui -échappent fatalement à toute première rédaction, il importe de ne jamais -oublier un point capital, déjà indiqué lorsqu’il fut question -d’<i>Oriente</i>, et qui est qu’une telle méthode explique les nombreuses -incorrections de l’œuvre imprimée de Blasco, lesquelles, simples -errata typographiques, eussent disparu dès la mise en page, si l’auteur -ne continuait à ne lire que la première épreuve de ses livres, laissant -aux protes de Valence le soin d’en surveiller les réimpressions. Je l’ai -entendu souvent répéter qu’il faudrait, quelque jour, qu’il se décidât à -procéder enfin à une édition complète—qui, jusqu’ici n’existe qu’en -langue russe<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a> et qui serait aussi l’édition «définitive<span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212"></a>{212}</span>» de ses -<i>œuvres</i>—pour laquelle, naturellement, il aurait à revoir, du point -de vue de ces corrections de style, plus spécialement les romans de sa -jeunesse. Ce vœu est jusqu’ici resté platonique, par suite, sans -doute, de l’agitation d’une vie sans cesse en mouvement. Maintenant que -Blasco Ibáñez semble avoir enfin trouvé le calme des <i>templa serena</i>, -osera-t-on espérer que cette nécessaire entreprise ne tardera plus à -être réalisée et que nous pourrons saluer, prochainement, en un beau -monument typographique, l’ensemble de la production du Maître?</p> - -<p>Il faut, avant de clore ce chapitre, consigner encore quelques légères -observations sur la manière actuelle de composer observée par Blasco -Ibáñez. J’ai suffisamment marqué son grand souci de la documentation -directe. Toutefois, il est curieux de constater qu’il ne prend jamais -aucunes notes, d’aucune sorte. Son système consiste à tout confier à sa -mémoire, ou, si l’on préfère, à tout oublier, de ce qu’il a vu. Son -tempérament tumultueux et ardent s’oppose à la méticulosité mécanique -d’une préparation d’écrivain de cabinet. Sûr de ses facultés, il s’est à -peine assis à son secrétaire, que le voile qui semblait couvrir le passé -se lève, qu’un monde enseveli renaît à la vie, comme si ce sommeil -apparent n’eût servi qu’à en rajeunir la vision. D’abord, il ne conçoit -son roman, ainsi qu’il aime à s’exprimer, <i>qu’en bloc</i>, c’est-à-dire -qu’il n’en saisit avec netteté que le nœud de l’action et le jeu de -ses<span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213"></a>{213}</span> principaux protagonistes. Les épisodes, les mille péripéties -secondaires qui confèrent à la fable les reliefs et le contour du réel, -ne surgissent dans son esprit qu’à mesure que sa plume fiévreuse court -sur le papier et que son âme enthousiaste s’abandonne à cette ivresse -étrange que je ne saurais comparer qu’à celle des grands mystiques, dans -leurs visions ultraterrestres. Même la division par chapitres—ce que -l’on pourrait qualifier d’architecture de l’œuvre—, il l’abandonne à -l’inspiration du moment, à cet instinct de génie qui, chez lui, se -substitue, si avantageusement, à la méthode à froid d’autres collègues, -moins doués. Il compose avec une rapidité surprenante, jetant sa pensée -telle qu’elle lui vient, sans préoccupation de style, sans souci -académique des proportions. Le livre ainsi construit équivaut à une -masse inorganique, ressemble à un monceau de protoplasma, a l’aspect -d’une forêt touffue. Impitoyablement, Blasco y taille et y tranche, -supprimant, raccourcissant, soudant, condensant, un peu partout. Et -l’œuvre qui en eût eu 800, se trouve réduite à 350 pages, où rien ne -dénote au lecteur conquis l’effort du métier, où tout lui semble couler -de source, sans recherche apparente ni de pensées ni de phrases.</p> - -<p>Blasco Ibáñez, romancier avant tout, professe sur le style des idées -originales et, en tout cas, bien personnelles. «L’on confond trop -souvent, m’a-t-il déclaré, l’écrivain et le romancier. Il est de grands -écrivains qui, selon que je l’expliquai au R. P. Cejador, auraient beau -s’obstiner à vouloir composer un roman viable. Il est, par contre, -d’excellents romanciers, dont l’écriture s’avère pour le moins médiocre -et laissera toujours à désirer. Pourquoi? C’est que le roman requiert un -style adéquat et qu’on n’écrit pas un roman comme on<span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214"></a>{214}</span> compose une -chronique de journal, ou un récit de voyage. Dans quantité de -productions littéraires, l’attrait du style constitue le premier des -dons. Pour le roman, la seule qualité qui importe, c’est celle en vertu -de laquelle le lecteur oublie qu’il a devant les yeux une histoire -inventée par un monsieur et croit véritablement, pendant quelques -heures, assister au spectacle d’une action qui se déroule sous ses yeux, -dont il voit s’agiter les figurants de façon que, sa lecture achevée, il -lui semblera s’éveiller d’un rêve, ou revenir de quelque autre monde. -Que si vous interrompez ce charme par le simple accident d’un vocable -rare, d’un savant artifice de style, c’en est fait du miracle et il ne -se renouvellera désormais que difficilement. C’est une erreur de penser -que le plus bel éloge que puissent adresser à un romancier ses lecteurs, -consiste à s’écrier, au beau milieu de leur lecture: «<i>Mon Dieu, que cet -auteur écrit donc bien!</i>» Je ne veux pas dire par là qu’il faille que -ces mêmes lecteurs s’arrêtent pour constater des incorrections de style -de leur romancier. Dans l’un et l’autre cas, la magie du récit est -également interrompue. Mon unique secret consiste à me faire oublier, en -tant qu’intermédiaire entre mes lecteurs et la fable de mon livre. Mais -le style, pour opérer un tel prodige, doit varier en proportion même où -varie l’action du roman. Il est clair, d’ailleurs, que ce n’est là qu’un -facteur secondaire, subordonné à d’autres qualités, infiniment -supérieures, et dont la possession assure au romancier le succès. -J’apprécie donc fort le style, que je relègue, sur l’échelle des valeurs -professionnelles, au troisième ou au quatrième rang. En somme, -voulez-vous mon dernier mot sur la question? Le romancier doit songer -avant tout à la simplicité et à la clarté. Ces dons<span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215"></a>{215}</span> lui sont -indispensables, s’il veut agir sur le public moyen, qui constitue la -meilleure clientèle et assure le véritable triomphe d’un roman. Or, la -simplicité et la clarté s’accommodent parfaitement d’un style correct et -même de ce qu’on est convenu d’appeler un «beau style...»—Au fond, -Blasco Ibáñez étant lu comme personne n’a, de toute la génération de -romanciers qu’a connue le XIX<sup>ème</sup> siècle espagnol, été lu, les -jugements contradictoires de certains critiques sur son style, il est en -droit de n’y attacher qu’une importance secondaire. Son style, ce n’est, -à mon avis, ni celui du naturalisme—consignant, avec une stérile -application, des gestes insignifiants—, ni celui du psychologisme, ce -naturalisme appliqué à l’âme et qui enregistre patiemment les faits les -plus menus de la vie mentale. Blasco s’est gardé de tomber dans le piège -que tendaient à son essor novateur ces deux systèmes, confondant l’art, -qui est une synthèse, avec la science, qui procède par analyse, et ses -romans ne furent jamais des monographies écrites en style d’inventaire. -Il a su éviter aussi le défaut des symbolistes, dont l’imagination se -diluait en songes brumeux et qui, dénués du sentiment des contours -précis, n’ont pas réussi à posséder de style. Son style, à lui, qui -consiste essentiellement dans l’idéalisation harmonieuse de la réalité, -s’il lui arrive de s’orner d’un réel déploiement d’éloquence, c’est -lorsqu’il atteint aux sommets du grand art, et je crois qu’aucun de ses -lecteurs ne me contredira, si je remarque que c’est, chez lui, accident -fréquent.</p> - -<p>A nul grand écrivain moderne mieux qu’à Blasco Ibáñez ne s’applique -donc, en Espagne, la définition d’un érudit universitaire bordelais, feu -Paul Stapfer, dans son curieux livre: <i>Des Réputations<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216"></a>{216}</span> -Littéraires</i><a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>: «Qu’est-ce que le style? Je le définis: l’expression -naturelle d’une personnalité forte dans une écriture originale, -quelquefois travaillée, mais le plus souvent libre du besoin anxieux de -la perfection exemplaire.»<span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217"></a>{217}</span></p> - -<h2><a name="X" id="X"></a>X</h2> - -<div class="blockquot"><p>Etat de la littérature à Valence avant Blasco Ibáñez.—Importance -des <i>Contes</i> de ce dernier pour l’appréciation de ses romans -valenciens: <i>Arroz y Tartana</i>, <i>Flor de Mayo</i>, <i>La Barraca</i>, <i>Entre -Naranjos</i>, <i>Sónnica la Cortesana</i>, <i>Cañas y Barro</i>.</p></div> - -<p>Quel était l’état de la littérature à Valence, lorsque Blasco Ibáñez -commença d’écrire ses romans valenciens? A la différence de la -Catalogne, dont l’idiome ne diffère pas essentiellement de celui qui se -parle dans la cité du Turia et qui est devenu langue littéraire, Valence -n’avait connu, aux premiers temps du romantisme, qu’une renaissance en -castillan. Sa vieille langue, qu’Ausias March et Jaume Roig avaient si -bien maniée, dont Cervantes admirait la molle suavité, à laquelle -s’attache encore quelque chose des couleurs et des parfums de la -<i>Huerta</i>, sa vieille langue y était tombée à l’indignité d’une sorte -d’argot et les efforts de V. Boix, de T. Villarroya, de Pascual Pérez -pour la revivifier étaient demeurés sans résultats sensibles, lorsque, -en 1878, le relieur Llombart fonda la société littéraire d’amis de -Valence qu’il baptisa du nom, pittoresque et local, de <i>Rat-Penat</i>. Mais -les collaborateurs de son <i>Almanac</i> furent surtout des Catalans ou des -Majorquins et cette institution resta sans influence<span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218"></a>{218}</span> sur le peuple. Le -valencianisme ne repose pas, en effet, comme le catalanisme, sur -l’énergique affirmation d’une personnalité ethnique et morale et -l’idiome valencien, par suite, ne saurait, comme le catalan, assumer la -dignité de langue nationale, imposée par une élite d’écrivains à tous -les usages de la vie civique. Des deux plus grands poètes qu’a comptés -Valence dans la seconde moitié du siècle dernier: Vicente Wenceslao -Querol (1837-1889) et Teodoro Llorente (1836-1911), le premier est -surtout connu comme auteur de <i>Rimas</i> (1877) en castillan et agencées -sur le patron classique, tandis que le second, sorte de sous-Mistral -dont l’érudition ne s’est jamais mise à cet exact niveau où l’artiste -communie avec l’âme populaire, a partagé le meilleur de sa carrière -d’écrivain entre le culte de la muse castillane et la poétisation, en -vers valenciens: <i>Llibret de vèrsos</i> (1884-85) et <i>Nòu llibret de -vèrsos</i> (1902), de motifs de vie locale interprétés selon les normes -bourgeoises. Et quand, en 1907, un autre écrivain bilingue, Eduardo L. -Chavarri, publiera ses <i>Cuentos lírics</i>,—22 contes en valencien, avec -une fantaisie sur le wagnériste et autant d’illustrations à la plume—, -En Santiago Rusiñol aura soin d’observer, au <i>prologue</i>, qu’à Valence -«<i>ahon no més s’ha escrit en vèrs, ò en broma, ò p’el teatre, posarse a -escriure en pròsa seria es una gran rebelió...</i>»<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a>. Et D. Teodoro -Llorente lui-même déclarera, dans le n° de Novembre 1907 de <i>Cultura -Española</i>, p. 1.011, à propos de ce livre: «Hélas! le valencien que l’on -parle aujourd’hui, surtout dans la capitale, est le détritus (<i>sic</i>) -d’une langue qui a<span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219"></a>{219}</span> cessé d’être cultivée, impropre à la production -littéraire, même dans les genres les plus simples et les plus -familiers...!» Blasco n’avait donc pas à hésiter, quoi qu’en ait -prétendu M. Jean Amade en 1907 dans ses <i>Etudes de Littérature -Méridionale</i><a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>, sur le choix de la langue de ses premiers essais: le -castillan seul était pour lui de mise, s’il voulait connaître autre -chose que la petite gloire d’un petit cercle d’amateurs. Quant aux -thèmes mêmes de ses narrations, en les choisissant dans sa province, il -ne risquait pas de s’entendre objecter par la critique de son pays -l’étroitesse de ce cadre local, puisque, depuis sa renaissance avec -Fernán Caballero et Trueba, la <i>novela de costumbres provinciales</i> était -demeurée l’une des formes les plus cultivées du roman espagnol, où les -noms de P.-A. de Alarcón, de Juan Valera, de M<sup>me</sup> Pardo Bazán, de -Pereda, de Palacio Valdés, de Salvador Rueda, de Picón, de Leopoldo -Alas, d’Arturo Reyes, de Picavea, de Polo y Peirolón, sans parler des -Catalans, rappellent à l’hispanologue le souvenir d’œuvres d’intérêt -local, toutes, sous des aspects divers, fort curieuses. Mais aucun des -écrivains précités n’avait abordé le domaine valencien et si les auteurs -de <i>Sainetes</i> et autres compositions du théâtre populaire en -valencien,—tel, par exemple, Eduardo Escalante, mort en 1895 et qui -semble avoir été le descendant levantin du madrilène Ramón de la -Cruz,—avaient déjà esquissé quelques-uns des types qui passeront dans<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220"></a>{220}</span> -les romans de Blasco, l’on peut bien dire qu’en somme, avant lui, le -domaine à exploiter était resté à peu près vierge et qu’il y avait à -entreprendre, pour cette admirable région méditerranéenne, l’étude -pittoresque et pénétrante des lieux et des êtres, la peinture des choses -en même temps que la psychologie du peuple que, pour d’autres régions de -l’Espagne, d’autres avaient déjà entreprise.</p> - -<p>L’on ne saurait, d’autre part, aborder l’examen des romans valenciens de -Blasco sans jeter un coup d’œil rapide sur ses contes, croquis -d’après nature, esquisses de détail, dont la date exacte est assez -difficile à fixer, mais dont plusieurs ont, de toute évidence, été -repris dans la suite pour les ouvrages de longue haleine qui vont être -analysés. M. Ernest Mérimée remarquait un peu cavalièrement, lors de son -article de 1903 dans le <i>Bulletin Hispanique</i>, que «le <i>dulzainero -Dimòni</i>, qui promène infatigablement sa clarinette et son ivresse de -Cullera à Murviedro, a fourni la matière de l’un des meilleurs contes. -Nous le retrouverons dans <i>Cañas y Barro</i>, et peut-être encore a-t-il -servi à poser la bizarre figure de l’ivrogne mystique <i>Sangonera</i>, dans -le même roman. Nous reverrons de même Nelet, le petit ramasseur de -fumier, le <i>femateret</i>, dans <i>Arroz y Tartana</i>. Il y a bien d’autres -croquis de <i>payeses</i><a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>, de <i>guapos</i><a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>, de <i>churros</i><a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>, ou de -pêcheurs du Cabañal, que l’auteur n’a eu qu’à sortir de ses cartons -(<i>sic</i>) pour les mettre à la place qui les attendait. Comme il sied à un -artiste conscient des tâches futures, il n’a rien dédaigné, il n’a rien -laissé perdre. Une légende, une tradition populaire, une<span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221"></a>{221}</span> farce de -rapin, une plaisanterie de village, un conte de pêcheur traînant dans le -sable de Nazaret (<i>sic</i>), tout lui est bon, et il en tirera d’aimables -petits tableaux de genre...» Cela est d’une psychologie trop -rudimentaire, en vérité.</p> - -<p>Si l’on en croyait une indication qui figure à la page de garde de tous -les romans de Blasco, ces contes auraient été traduits en français: -<i>Contes Espagnols, par G. Ménétrier, Paris</i>. C’est là une erreur, du -moins jusqu’à ce jour. Le traducteur—qui a, malheureusement, fort -abrégé cette œuvre—de <i>Entre Naranjos</i>, M. F. Ménétrier, professeur -au lycée de Nantes, a, à ma connaissance, publié les traductions -françaises de 17 contes: 5 dans le <i>Gaulois du Dimanche</i> de Juillet 1906 -à Avril 1907, 1 dans le <i>Journal des Débats</i> en Janvier 1907, 4 dans <i>Le -Matin</i> en 1906 et 1908, 1 dans la <i>Revue Hebdomadaire</i> en Juillet 1907, -1 dans le <i>Journal</i> en Avril 1909, 1 dans le <i>Supplément Littéraire</i> du -Figaro en Octobre 1907, 1 dans les <i>Mille Nouvelles Nouvelles</i> de Mars -1910 et 3, enfin, dans la <i>Semaine Littéraire</i> de Genève. Un autre -professeur, alors au lycée Ampère à Lyon, M. F. Vézinet, a, de son côté, -publié en 1906 dans une Revue qui paraissait alors en cette ville, la -<i>Revue du Sud-Est</i>, la version élégante et nerveuse de trois autres -contes de Blasco, dont l’un: <i>La Tombe d’Ali-Bellus</i>, inséré dans le n° -du 1<sup>er</sup> Mai 1906, a été redonné dans le <i>Supplément Littéraire</i> du -<i>Figaro</i> du samedi 23 Juin 1906, comme traduction originale de M. Marcel -Abel-Hermant. Quand le public français aura sous les yeux la traduction -complète des <i>Contes</i> de Blasco Ibáñez,—que le maître va enrichir très -prochainement d’un troisième recueil, intitulé: <i>El préstamo de la -difunta</i>—il jugera en connaissance de cause de leur originale et -peut-être unique valeur et se convaincra que<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222"></a>{222}</span> leur auteur ne pourrait -être comparé—car en Espagne, M<sup>me</sup> Pardo Bazán, si bonne conteuse -soit-elle, est infiniment moins naturelle que Blasco et sa langue reste -trop artificielle pour pouvoir rivaliser avec celle, merveilleusement -simple et plastique, du romancier valencien—qu’au seul Maupassant, mais -à un Maupassant qui serait allé à l’école de Gorki et d’Andréjew. Il y a -là toute une galerie de personnages saisis sur le vif, inoubliables, de -types de paysans de la <i>Huerta</i> attachés à leur glèbe: le père Tòfol qui -tue au travail sa misérable fille adoptive, la <i>Borda</i>, et Sènto, le -pacifique, qui fait coup double sur l’Alcalde et son alguazil, et les -bandits comme Quico Bolsón «<i>el roder</i>» et les «<i>matones</i>», les -terribles bravaches, tels Visentico et le <i>Menut</i>, et les marins: le -vieux loup de mer, Llovet qui, tout usé qu’il est, se porte au secours -d’une barque en détresse, et Juanillo, et Antoñico, et les pauvres -diables: <i>Dimòni</i> et sa compagne l’ivrognesse, et cette autre figure -inoubliable: le parasite du train, et tous et chacun de ces héros de -narrations savamment composées, sans longueurs, descriptives juste ce -qu’il faut pour fixer le milieu, d’un style net, expressif, d’un style -de voyant. Blasco, en vérité, était né conteur. Il l’était si -essentiellement que quelques-uns de ses romans pourraient être ramenés à -des contes ou à des nouvelles, allongés à l’aide d’autres contes qui y -sont rattachés. Ce genre de roman à tiroir est surtout manifeste dans -<i>Los Muertos Mandan</i>, d’où, parmi l’amoncellement des descriptions, des -digressions historiques et géographiques, l’on pourrait extraire une -admirable nouvelle: <i>Ibiza et le festeig</i>, chef-d’œuvre d’une -centaine de pages, cependant qu’en vertu du même procédé, il serait -loisible d’extraire de <i>Sangre y Arena</i> l’épisode du bandit <i>Plumitas, -novela picaresca</i> de la<span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223"></a>{223}</span> meilleure tradition cervantine, et ainsi pour -d’autres romans. D’ailleurs, il ne sera pas, sans doute, inutile -d’observer que M<sup>me</sup> Carmen de Burgos—bien connue en Espagne sous le -pseudonyme de <i>Colombine</i>—a opéré, pour deux des romans de Blasco, -cette sommaire réduction, qu’elle a publiée dans la collection madrilène -de <i>La Novela Corta</i> (n<sup>os</sup> 130 et 139, 29 Juin et 30 Août 1918), nous -donnant ainsi <i>Arroz y Tartana</i> et <i>La Horda</i> en un curieux raccourci.</p> - -<p>Dans les œuvres de jeunesse de Blasco, il est aisé de relever des -incorrections de style et une verve exubérante et indisciplinée. Mais -quels charmes, en revanche, ont et auront toujours les pages où, artiste -fascinateur, il a su évoquer la grâce souriante de cette <i>Huerta</i> -extraordinairement féconde, la pureté classique de ses lignes, la -finesse de sa race naturellement élégante, les chantantes inflexions de -sa langue <i>més dolsa que la mèl</i><a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>, la mollesse ionienne de son -paysage unique, dont la courbe harmonieuse s’étend du cap San Antonio au -rocher de Sagonte, et les drames que déroulent à travers cette -verdoyante émeraude, enchâssée entre la mer bleue et les sierras brunes, -les passions d’un sang aux hérédités orientales, toujours prêtes à -revivre dans l’amour ou dans la haine! Zamacois a bien rendu, en -quelques lignes, cette étonnante faculté que possède Blasco de -reconstituer les réalités avec la puissance et la précision de la vie. -«Sa complexion, écrit-il, le porte à ressentir avec une intensité -extraordinaire l’amour de la Nature. Quoique écrivant en prose, c’est un -vrai et très haut poète de ce qui vit, un amoureux fervent de la terre, -tel ces prêtres des vieux cultes qui<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224"></a>{224}</span> saluaient à genoux, par des -hurlements, le lever du soleil. Maître d’une palette opulente, il se -sert à son gré des couleurs... Sous son incantation, les moindres -recoins de la plaine de Valence s’animent, s’éveillent, étincellent de -tout l’embrasement lumineux du midi... La poésie, énergique à la fois et -paresseuse, de cette terre-sultane nous pénètre et finit par dominer -notre esprit...»</p> - -<p>Dans <i>Arroz y Tartana</i>, la première de cette série et qui est restée -jusqu’ici sans traducteur en notre langue, l’influence de Zola est -contrebalancée par celle de Balzac et l’œuvre ne saurait, aussi bien, -être appréciée à sa valeur exacte que par qui connaît Valence et ses -mœurs, celles, surtout, de sa bourgeoisie. Le titre, à lui seul, est -déjà bien valencien, évoquant cette vieille <i>copla</i> que chantait Manuel -Fora, l’ex-fabricant de soie, père de l’héroïne du livre et qui est -citée à la page 103:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Arròs y tartana,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>casaca á la mòda,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>y ¡ròde la bola</i><br /></span> -<span class="i0"><i>á la valensiana!</i><a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Elle signifie ce qu’en français nous entendons exprimer lorsque nous -parlons de «<i>jeter de la poudre aux yeux des gens</i>», soit donc de les -éblouir par des discours, des manières, un luxe non basés sur la -réalité. La tartane est, d’autre part, un véhicule à deux roues d’usage -ancien à Valence et dont la désignation, empruntée aux barques -méditerranéennes à voiles triangulaires dites: <i>voiles latines</i>, indique -assez le peu de confortable de ce mode de<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225"></a>{225}</span> transport. Mais posséder une -tartane pour ne point aller à pied, n’en était pas moins suprême luxe, -dût-on, pour en jouir, se contenter de manger du riz dans le secret de -la maison... L’intrigue d’<i>Arroz y Tartana</i> est des plus simples. Doña -Manuela, fille du Manuel Fora que j’ai dit et mariée à un excellent -homme d’Aragon qui, à force de labeur, s’est mis à la tête d’un magasin -de draps à l’enseigne des <i>Trois Roses</i>, cède, devenue riche, sa -boutique à son premier commis, Antonio Cuadros, et réalise son rêve -ancien de vie bourgeoise, où elle dilapide l’héritage paternel et fait -mourir son mari de désespoir. Puis elle se remarie avec un ami -d’enfance, le médecin Rafaël Pajares, viveur qui lui donne trois enfants -et achève, avant de crever de débauches, de l’appauvrir. Sa vie, -désormais, ne sera qu’une suite d’expédients, jusqu’à ce qu’elle tombe -entre les bras d’Antonio Cuadros, qui, enrichi à la Bourse, en fera sa -maîtresse. Mais un crac survient. L’ami généreux d’antan s’enfuit. Doña -Manuela, abandonnée de tous, ayant causé, par sa mauvaise conduite, la -mort du fils qu’elle avait eu du premier lit, le brave Juan Peña, peut -enfin apprécier dans toute la plénitude de sa signification, matérielle -et morale, le vocable: «ruine», avec lequel elle a joué si longtemps. Le -livre se clôt sur le dramatique suicide, plus que mort naturelle, du -fondateur des <i>Trois Roses</i>, le vieil Aragonais D. Eugenio García, que -ses parents avaient naguère abandonné sur la place du marché, devant -l’église des Santos Juanes et qui, ruiné lui aussi, s’y effondre de -désespoir: «d’abord ses genoux ployèrent et il apparut agenouillé en ce -lieu où, soixante-dix ans plus tôt, son père l’avait laissé; puis il -tomba foudroyé sur le trottoir». Cette «histoire naturelle et sociale» -d’un groupe de la bourgeoisie valencienne<span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226"></a>{226}</span> est l’une des études les plus -solides et les plus consciencieusement travaillées de Blasco Ibáñez. -L’œuvre en est au 40<sup>ème</sup> mille. Elle montera rapidement, lorsque -l’on se sera convaincu que ces pages curieuses, éclatantes et très -loyalement documentées, constituent un témoignage précieux en même temps -qu’un tableau unique dans toute la littérature régionaliste espagnole, -où l’évolution économique et morale de la classe moyenne à Valence peu -avant cette rénovation fondamentale que marque, pour l’Espagne, la date -fatidique de 1898, apparaît admirablement fixée. Combien plus méritoire -est le livre, de ce point de vue, que telles œuvres à prétentions -analogues de Pérez Galdós: par exemple, pour Madrid, <i>Fortuna y -Jacinta</i>, et pour Tolède, <i>Angel Guerra</i>!</p> - -<p><i>Flor de Mayo</i> est du Sorolla transposé en caractères d’imprimerie. -C’est le plus beau roman qui, avant <i>Mare Nostrum</i>, ait été écrit sur la -Méditerranée. Que l’on y réfléchisse un instant. Notre littérature était -riche en merveilleuses descriptions de l’Océan, depuis les <i>Travailleurs -de la Mer</i> jusqu’à <i>Pêcheur d’Islande</i>. Mais qu’avions-nous sur la -Méditerranée? Qu’est-ce que <i>Jean d’Agrève</i>—qui est de 1897—, à côté -de ces marines bariolées comme un mât de cocagne, salées comme les -embruns, sobres et hautes en couleurs, peintes comme on peinturlure le -bois sculpté, à l’emporte-pièce, des proues de navire? Mais si le cadre -est du Sorolla, les acteurs de ce drame en pleine mer latine ne -semblent-ils pas échappés à la palette de Zuloaga, du Zuloaga de <i>La -Famille du Torero</i>, peintre grandiose auquel l’art espagnol aura été -redevable d’un regain de belles réussites dans lesquelles Velasquez se -combine avec Goya? Oui, les touches de Blasco, dans ces 239 pages de -1895 que M. G. Hérelle n’a adaptées<span class="pagenum"><a name="page_227" id="page_227"></a>{227}</span> qu’en 1905—sans même une <i>note</i> -sur le sens du titre espagnol<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>, ou la date originale de publication -de l’œuvre—valent, comme l’écrira M. Ritter, «une de ces larges et -sommaires coulées du pinceau synthétique qui a campé sur de si fières -toiles les danseuses et les gitanes de son pays». Dans ce drame, où le -ressouvenir du <i>Ventre de Paris</i> apparaît, fugitif, à la description de -la <i>Halle aux poissons</i> de Valence, le lecteur français attendait le -dénouement de Prosper Mérimée dans <i>Carmen</i>. Blasco eut le bon goût de -nous éviter une réédition du coup de poignard de D. José. Si son tableau -de la tempête, avec la rentrée éperdue des barques, a pu rappeler celui -de la <i>galerna</i> qui constitue le morceau de bravoure du roman de Pereda: -<i>Sotileza</i>, combien fade apparaît, par contre, le douceâtre -spiritualisme du romancier santandérin en présence de ce pessimisme -vigoureux et bien observé, dont la saveur laisse dans l’âme une -impression physique aussi amère et excitante que celle d’un virginia sur -le cerveau d’un fumeur! C’est un roman de pêcheurs du Cabañal. Tona -s’était mariée à Pascualo, tombé à la mer par une nuit de bourrasque. -D’abord mendiante pour élever ses deux fils, Pascual et Tonet, elle n’a -pas tardé à se tirer de misère en transformant en bar la vieille barque -de son mari naufragé. C’est là que poussent Pascual, un gros garçon -docile et travailleur que l’on surnommera, à cause de son air «de -séminariste bien nourri», le <i>Retor</i>—le <i>Recteur</i>—et son frère Tonet, -vagabond et coureur<span class="pagenum"><a name="page_228" id="page_228"></a>{228}</span> de jupes. Mariés, l’un avec Dolores, l’autre avec -Rosario, deux types adverses de vendeuses de poissons valenciennes, -Tonet s’acoquine avec sa belle-sœur, naguère sa fiancée, et le brave -<i>Retor</i>, qui va méthodiquement à une belle aisance par tous les moyens -honnêtes, y compris celui de la contrebande, ne s’aperçoit de son -infortune conjugale que tout juste à temps pour jeter à la mer le frère -perfide et périr lui-même dans la tempête où disparaît également celui -qu’il croyait son fils, Pascualet, et qui lui était finalement apparu -comme le fruit des amours de sa femme avec Tonet. On trouve, dans ce -court roman, des esquisses inoubliables de commères et de compères -levantins: la <i>tía Picores</i>, sorte de lionne de la halle aux poissons; -le <i>tío Paella</i>, père de Dolores; le <i>siñor Martines</i>, douanier andalous -qui s’entend à tromper les femmes tout en vivant à leurs dépens; la -petite Roseta, blasée avant l’âge, en gamine errante des bords de l’eau. -Et quelle eau-forte que celle de ce café de <i>Carabina</i>, où l’on décide, -sur les conseils de Mariano <i>el Callao</i>, l’expédition de contrebande à -Alger! «Dans le récit de cette expédition, dit justement Zamacois, -Blasco Ibáñez se surpasse et se bonifie, en quelque sorte, lui-même. La -blancheur de la plage sablonneuse qui réverbère les rayons solaires, la -quiétude des barques étendues le long du rivage dans un laisser-aller -presque intelligent, comme si elles eussent eu conscience de leur repos, -la verte sérénité de la mer, figée dans l’ardeur de midi, le silence, -l’énorme silence qui remplit l’espace azuré, et, parfois, dans les fonds -d’horizon lumineux, l’éclair blanc de quelque voile, semblable à la -poitrine d’une mouette: tableau étonnant qui pourrait être signé -Sorolla.»</p> - -<p>Entre <i>Flor de Mayo</i> et <i>La Barraca</i> il y a: <i>En<span class="pagenum"><a name="page_229" id="page_229"></a>{229}</span> el País del Arte</i> et -il y a aussi l’intermède du bagne de San Gregorio, où -Blasco,—«<i>caballero preso por escribir cosas en los papeles</i>»<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>, -comme dira le <i>Magdalena</i> du conte: <i>Un Hallazgo</i><a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>,—connut -l’aristocratie des galériens: les <i>presos de sangre</i><a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a> y dédaignant -les simples <i>ladrones</i><a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a> et put étudier à l’aise «cette masse de -chair d’hommes en perpétuelle ébullition de haine». Blasco, cependant, -demeurait—écrivain rebelle, mi-artiste, mi-agitateur politique—comme -perdu dans sa capitale de province et le public des autres provinces -espagnoles ignorait presque son nom. Quant à la critique, toujours -identique à elle-même, si elle s’épuisait au service des «réputations -consacrées», elle persistait à maintenir la conspiration du silence sur -ce «nouveau», qui était venu bouleverser tous les critères reçus dans -les bureaux de rédactions bien pensantes de la capitale de la <i>meseta -central</i>. L’un de ces critiques madrilènes, M. E. Gómez de Baquero, -écrivant dans <i>Cultura Española</i> de Novembre 1908 une étude d’ensemble: -<i>Las novelas de Blasco Ibáñez</i><a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>, avait encore soin d’observer que ce -n’avait<span class="pagenum"><a name="page_230" id="page_230"></a>{230}</span> été que peu à peu, «<i>poco á poco</i>», que son renom littéraire -s’était superposé à celui «de l’agitateur politique et du publiciste -<i>révolutionnaire</i>» (<i>sic</i>) et que «l’auréole de l’écrivain» avait -«éclipsé» celle, «plus inférieure, du tribun populaire ou <i>démagogique</i>» -(<i>sic!</i>) Et celui qui était alors Chef de Publicité à l’<i>Instituto -Nacional de Previsión</i>, de s’étendre complaisamment sur ce qu’il -qualifiait d’humanitarisme démocratique, qui considère avec indulgence -les faiblesses et les vices des humbles et réserve aux classes -supérieures, aux puissants et aux heureux, les sévérités de la -critique..., ajoutant que les idées de Blasco Ibáñez, comme celles de -«ceux que l’on a coutume d’appeler vulgairement <i>gens d’idées -avancées</i>», étaient définies «principalement par leur aspect négatif». -Cette conspiration du silence, <i>La Barraca</i> l’avait brisée, lors de sa -publication au rez-de-chaussée de cette retentissante tribune qu’était -alors <i>El Liberal</i> de Madrid, puis en volume chez Fernando Fe en cette -ville, en 1899. Ecrite d’Octobre à Décembre 1898 dans le hall tapageur -du <i>Pueblo</i>, au milieu des troubles—manifestations contre la guerre de -Cuba—de Valence, cette œuvre, comme l’a déjà remarqué Ritter, -restera donc assez peu considérée par «les Espagnols lettrés et -mondains», jusqu’à ce que la consécration mondiale due à la version -d’Hérelle les eut forcés, en 1901, de s’avouer vaincus. Elle continuait -dignement l’entreprise commencée avec les deux précédentes: de peindre -sous ses divers aspects—citadin, maritime, champêtre de la <i>Huerta</i> et -champêtre de l’<i>Albufera</i>—la vie de la région de Valence. Son action -est d’une simplicité épique, puisqu’elle se borne aux péripéties d’un -cas de boycottage populaire. Par un accord tacite des habitants de la -<i>Huerta</i>, personne ne veut cultiver les<span class="pagenum"><a name="page_231" id="page_231"></a>{231}</span> champs où l’avarice d’un -propriétaire cruel, l’usurier Don Salvador, a laissé une suite de -misères et contraint son fermier, le <i>tío Barret</i>, à l’assassiner. S’il -arrive qu’un intrus, soit ignorance, soit misère, entreprenne de -labourer ces «terres maudites», on l’avertit et, au besoin, on le -contraint de les abandonner. Mais voici venir Batiste, homme résolu, -tenace, infatigable, qui osera faire front à la sourde conspiration de -ses voisins. Victime d’injustices, il tient tête aux provocateurs et -finit par s’imposer aux faux braves qui le menacent. Il allait -recueillir le fruit de son travail, lorsqu’un redoublement de haines a -raison de ses efforts. Son fils, que les gamins ont plongé dans une -naville, meurt des fièvres contractées à la suite de ce bain forcé. Son -cheval, qui est son meilleur ami, est frappé traîtreusement. Sa -<i>barraca</i>—cette chaumière valencienne chantée en vers aimables par -Llorente et dont l’effigie caractéristique, par Povo, orne la couverture -du roman—est incendiée. Sur les ruines de son effort détruit -stupidement, s’érige, tragique, la figure du lutteur, qui a tenté de -défier cette chose implacable que d’aucuns dénomment destin et qui, de -son vrai nom, s’appelle la méchanceté des hommes. «<i>La Barraca</i>, disait -M. Gómez de Baquero, passe avec justice pour l’un des meilleurs romans -de Blasco Ibáñez. Elle est courte. Son action est fort simple et se -déroule avec une clarté, une logique qui ne laissent rien à désirer. Les -personnages ont le relief des êtres vivants et le drame est si naturel, -il est présenté de façon si objective et impartiale et avec tant -d’artistique vigueur, qu’il nous émeut profondément.» J’ajouterai que ce -livre, par sa position catégorique des problèmes sociaux, jusqu’alors -évitée avec une ténacité touchante par les grandes vedettes du roman -espagnol, fait date<span class="pagenum"><a name="page_232" id="page_232"></a>{232}</span> doublement. «Livre admirable, dira Zamacois, son -auteur l’a vu comme il fallait, d’un coup d’œil, et l’a écrit avec -une véhémence, une limpidité de style inimitables. Toute l’âme arabe, -sauvage et patiente, des gens de la <i>Huerta</i>, palpite ici... Dans -l’histoire du roman espagnol contemporain, ce livre restera comme un -modèle définitif de notre littérature régionale.» Et un critique aussi -méticuleux et difficile que l’ex-professeur d’espagnol à Paris, M. -Peseux-Richard, se voyait contraint de confesser, dans la <i>Revue -Hispanique</i> de 1902<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>, à propos de ce roman auquel il reprochait le -manque de «rigueur de plan» et d’«art de la composition», qu’«il y a -quelque chose de plus fort que toutes les règles et de plus efficace que -tous les préceptes didactiques: c’est la puissance d’émotion -communicative qui donne à M. Blasco Ibáñez une place à part entre tous -ses contemporains.» M. Peseux-Richard eût acquiescé, sans doute, aussi à -un constat d’ordre peu grammatical, certes, à savoir: que cette -puissance d’émotion de Blasco Ibáñez découlait de l’âme même de -l’écrivain, selon une anecdote autobiographique que j’emprunte encore à -Zamacois: «<i>La Barraca</i> a été écrite d’un trait et dans un état -d’hyperesthésie qui ne faisait que croître et s’exaspérer à mesure -qu’approchait le dénouement. Les deux derniers chapitres, plus -spécialement, le jetèrent dans un état de déséquilibre mental. Il eut -des hallucinations. La nuit où il acheva l’œuvre, il avait travaillé -jusqu’à l’aube. Seul dans la pièce, il leva la tête au moment où, sur la -dernière feuille, il traçait le point final. Devant lui, <i>Pimentó</i>, le -<i>guapo</i> fainéant, terreur de la <i>Huerta</i>, était assis. L’impression fut -si violente, que Blasco jeta la<span class="pagenum"><a name="page_233" id="page_233"></a>{233}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_033_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_033_sml.jpg" width="450" height="267" alt="BLASCO IBÁÑEZ EN COMPAGNIE DE QUATRE MÉTIS—DONT -QUELQUES-UNS PORTENT L’ÉPÉE CROISÉE À LA CEINTURE, EN SOUVENIR DE -L’ÉPOQUE DES CONQUISTADORS—DANS SA COLONIE «NUEVA VALENCIA»" /></a> -<br /> -<span class="caption">BLASCO IBÁÑEZ EN COMPAGNIE DE QUATRE MÉTIS—DONT -QUELQUES-UNS PORTENT L’ÉPÉE CROISÉE À LA CEINTURE, EN SOUVENIR DE -L’ÉPOQUE DES CONQUISTADORS—DANS SA COLONIE «NUEVA VALENCIA»</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_034_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_034_sml.jpg" width="293" height="450" alt="LA FORÊT VIERGE À «NUEVA VALENCIA»" /></a> -<br /> -<span class="caption">LA FORÊT VIERGE À «NUEVA VALENCIA»</span> -</div> - -<p class="nind">plume et, reculant comme s’il craignait une attaque par derrière, s’en -fut à sa chambre à coucher. L’ombre tragique du bandit tué par Batiste -restait immobile, les coudes appuyés sur la table de l’écrivain, près de -la lampe, parmi le silence du grand hall obscur.»</p> - -<p><i>Entre Naranjos</i> est un roman d’amour que les femmes ont toujours -favorisé de leur prédilection. Aujourd’hui encore, en Espagne et en -Amérique, Blasco est, pour beaucoup de lectrices féminines, l’auteur de -<i>Entre Naranjos</i>, qui a dépassé le 50<sup>ème</sup> mille. J’ai connu de -délicieuses jeunes filles, à Madrid, qui avaient fait leur livre de -chevet de ce roman terriblement amoral et voluptueux, dont j’ai déjà dit -que la traduction française est trop incomplète pour en donner une juste -idée. Ce qui le sauve, peut-être, aux yeux des mamans, même les plus -dévotes, c’est son ambiance «poétique». On sait, d’ailleurs, que Blasco -traite les choses de l’amour avec cette manière rapide et chaste qui est -le propre des grands maîtres. «Blasco Ibáñez, dit le prêtre Cejador, est -de ces artistes qui ennoblissent tout ce qu’ils touchent, parce qu’il -est de ceux qui, par nature, sont des maîtres et de virils artistes.» -<i>Clarín</i> a parlé naguère du «tempérament sanguin» de Blasco et Andrés -González-Blanco, qui cite le critique d’Oviedo, n’a pas laissé de -remarquer opportunément, p. 577 de son livre, que «<i>sus novelas son -castas, sobrias como la Naturaleza</i>»<a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>.<span class="pagenum"><a name="page_234" id="page_234"></a>{234}</span> Même au milieu des -descriptions voluptueuses d’<i>Entre Naranjos</i>, le renoncement foncier de -Blasco transparaît, qui est celui que formulait Moréas dans la stance, -si belle:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ne dites pas: «la vie est un joyeux festin»!<br /></span> -<span class="i0">Ou c’est d’un esprit sot, ou c’est d’une âme basse...<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Voici la fable du livre, où, comme je l’ai déjà noté, on a voulu voir -une influence diffuse de D’Annunzio. Un jeune homme d’Alcira, petite -cité dont les blanches maisons semblent flotter sur le vert océan des -champs d’orangers et des palmeraies qui l’entourent, Rafael Brull, fils -d’un <i>cacique</i>—ce hobereau bourgeois de variété spécifiquement -espagnole—tombe, à la suite d’une rencontre de hasard, éperdument -amoureux d’une chanteuse d’opéra, fille d’un médecin du lieu, Leonora -Moreno, dont les aventures galantes de par le vaste monde ne se comptent -plus. Quand, après une longue résistance aux assauts passionnés de -Rafael, la belle Walkyrie—car c’est une spécialiste des rôles de -Wagner—s’est enfin donnée et lorsque, pour échapper aux potins -malveillants de ses concitoyens jaloux et aux persécutions que font -subir au jeune Brull sa mère et un factotum, Don Andrés, type de vieux -sigisbée croqué de main de maître, l’on a décidé de fuir à Naples—le -couple s’est, avant cette fugue, passagèrement installé dans un hôtel de -Valence—Rafael, sermonné par Don Andrés, qui a vite découvert le refuge -des deux tourtereaux, cède aux objurgations du familial Tartufe, et, -esclave du qu’en dira-t-on, abandonne lâchement sa maîtresse pour s’en -revenir à Alcira, où il poursuit sans remords sa carrière de député -«<i>con distrito propio</i>»<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a> et d’influent<span class="pagenum"><a name="page_235" id="page_235"></a>{235}</span> propriétaire terrien, marié -à une femme laide et riche qu’il n’aime pas et père d’une famille -procréée sans enthousiasme. Mais un jour—huit ans se sont écoulés -depuis son couard abandon de Leonora—qu’il a prononcé à la Chambre, à -Madrid, un discours particulièrement enthousiaste, en faveur des -prérogatives de l’Eglise et du budget des cultes, réfutant la thèse d’un -vénérable député républicain où il me semble que Blasco ait voulu -réincarner son ancien maître Pi y Margall, une dame, qui a eu la -patience de l’entendre jusqu’au bout de cette interminable autant -qu’insincère harangue, se révèle, à la sortie du palais des -Représentants, comme n’étant autre que Leonora, de passage à Madrid pour -Lisbonne, où elle va chanter Wagner au San Carlos. Vainement Rafael, -dont la flamme s’est allumée de nouveau, plus violente que naguère, -essaie-t-il d’attendrir celle qu’il a regretté, si souvent, d’avoir -quittée. Il s’entend dire par cette femme altière de rudes vérités, puis -la voit disparaître, fantôme symbolique de l’amour, à jamais. Désormais, -il ne sera plus,—pour n’avoir pas su garder Eros au moment où celui-ci -s’offrait,—qu’un mort vivant, promenant son cadavre à travers la -comédie sociale des milieux bourgeois d’Espagne, car «<i>el amor no pasa -más que una vez en la vida</i>»<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>.</p> - -<p>Zamacois, qui a reçu de Blasco plus d’une confession, a rapporté tout au -long l’aventure vécue par l’auteur et par lui mise à la base de <i>Entre -Naranjos</i>, ainsi que je l’ai insinué, moi-même, plus haut: «Il est dans -ce roman une partie autobiographique fort intéressante. Blasco Ibáñez -avait connu, dans un de ses voyages, certaine artiste russe, contralto<span class="pagenum"><a name="page_236" id="page_236"></a>{236}</span> -d’opéra, femme extraordinaire, belle, forte et sadique comme une -Walkyrie, qui parcourait le monde en compagnie d’une pauvre soubrette, -qu’elle flagellait cruellement dans ses accès de mauvaise humeur. Il eut -avec elle des amours de cauchemar, véhémentes et brèves. L’artiste, avec -sa haute taille et ses biceps d’acier, était une vraie Amazone, jalouse -et agressive, de celles dont leurs amants doivent se défendre à coups de -poing. Instinctivement, son tempérament rebelle se refusait à se donner -et chaque possession demandait une scène atavique de lutte et de -résistance, où les baisers ne servaient qu’à étancher le sang des -horions...» C’est de cette aventure que Blasco a tiré un livre exquis, -dont le dénouement rappelle le geste mélancolique de ces mouchoirs -brodés et parfumés qu’une main amie de femme agite, mouillés de larmes, -à l’instant des départs suprêmes, des adieux qu’on pleure plus que l’on -ne profère, de loin—livre exquis, je le répète, parce que fleurant, lui -aussi, la tragédie, la grande tragédie non sanglante des jeunes -illusions perdues.</p> - -<p><i>Sónnica la Cortesana</i> a prêté à un étrange malentendu de la part des -critiques. En sa qualité de reconstitution historique, se détachant, à -ce titre, du cadre des précédentes œuvres, on n’a rien trouvé de -mieux que de la traiter isolément, et personne jusqu’ici ne semble -s’être aperçu qu’elle continuait la série des romans valenciens. M. -Gómez de Baquero y voit «une œuvre singulière et une exception dans -la galerie des romans de Blasco Ibáñez»; Zamacois écrit qu’elle -«constitue, dans la technique de Vicente Blasco Ibáñez, un geste à -part»; Andrés González-Blanco s’en désintéresse, ou à peu près, et cela, -sous l’étrange prétexte du <i>græcum est, non legitur</i> médiéval et, -encore, parce qu’il s’imagina<span class="pagenum"><a name="page_237" id="page_237"></a>{237}</span> que l’auteur manquait d’éducation -classique et, par suite, ne pouvait baser sa composition que sur de -«<i>bien débiles puntales</i>»<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>. D’autre part, il est amusant de -constater que ces mêmes critiques qui se refusent d’examiner <i>Sónnica la -Cortesana</i>, justifient leur paresse spirituelle par un renvoi à la -<i>Salammbô</i> de Flaubert. «J’imagine, écrivait déjà M. Ernest Mérimée en -1903, qu’il fut... sollicité à ce tour de force, d’abord par l’exemple -de Gustave Flaubert, qui en a réalisé un semblable dans <i>Salammbô</i>, -etc.» Et, un peu plus loin, il définissait Blasco: «Un disciple de -Flaubert, qui s’applique à l’imiter de son mieux.» Du moins, -l’ex-professeur de Toulouse reconnaissait-il que l’auteur s’était -«sérieusement documenté» et avait étudié «en conscience les anciens et -les modernes, de Tite-Live et Strabon jusqu’à Hübner et Chabret». Et -ceci ne laisse pas d’appeler quelques rectifications. D’abord, une -nécessaire remarque sur l’étroitesse des horizons comparatifs d’exégètes -qui ne trouvent à citer que <i>Salammbô</i>, là où—depuis le célèbre roman -de 1834: <i>The last days of Pompeii</i>, où Bulwer Lytton marquait la voie à -tant d’épigones, jusqu’aux évocations égyptiennes de Georg-Moritz Ebers, -dont <i>Eine ægyptische Kœnigstochter</i> compte, depuis 1864, plus de 15 -éditions et <i>Uarda</i>, qui est de 1877, a été tant de fois traduite, -jusqu’à la <i>Thaïs</i> d’Anatole France, au <i>Quo Vadis?</i> de Sienkiewicz et à -l’<i>Aphrodite</i> de Pierre Louÿs,—il faudrait un volume pour consigner la -bibliographie complète du roman archéologique. Ensuite, une autre -observation sur le surprenant oubli—de la part d’érudits de formation -classique—de la plus précieuse des sources antiques sur la guerre que -soutint Sagonte avec Hannibal.<span class="pagenum"><a name="page_238" id="page_238"></a>{238}</span> J’ai nommé Silius Italicus et son poème -latin sur les <i>Guerres Puniques</i>. Mais il faut croire que cet oubli est -ancien, puisque, dès Septembre 1836, E.-F. Corpet définissait le poète -comme étant «le moins lu, le moins étudié, le moins connu» de tous ceux -de la décadence<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>. Il eût suffi de <i>lire</i>, non de <i>citer</i> le travail -du médecin de Sagonte, D. Antonio Chabret: <i>Sagunto, su historia y sus -monumentos</i><a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>, pour y trouver, dès la p. 6 du t. I, un renvoi à -Silius Italicus, «que nous devons, avec raison, considérer comme -l’Homère de la cité invincible». D’autre part, l’historien français -Hennebert avait fort bien exposé, dans son <i>Histoire d’Hannibal</i><a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>, -les particularités du siège de Sagonte lors de la II<sup>ème</sup> Guerre -Punique et quelques détails techniques de ce siège étaient, au surplus, -mis en lumière par le philologue Raimund Oehler en 1891, au t. 37, p. -421-428, des <i>Jahrbuecher fuer classische Philologie</i><a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a>, comblant -ainsi une regrettable lacune des successifs éditeurs et commentateurs de -Tite-Live. Blasco Ibáñez m’a avoué, lorsque je le priai de me dire -comment il s’était préparé à écrire <i>Sónnica</i>, s’être remis au latin -uniquement pour lire Silius Italicus dans le texte, sachant qu’il y -trouverait, aux deux premiers livres des <i>Puniques</i>, une excellente -description<span class="pagenum"><a name="page_239" id="page_239"></a>{239}</span> de l’origine, de la situation et des vicissitudes de -Sagonte—appelée jusqu’en 1877 Murviedro par les Espagnols—lors de sa -prise par Hannibal, dans l’automne de l’année 219 avant Jésus-Christ. -Qu’il se soit enquis aussi de ce qu’en disaient Polybe, III, 17, et -Florus, II, 6, je crois bien en être sûr. Mais enfin, l’on voit qu’il ne -procéda nullement à la légère dans cette tentative de reconstitution du -drame où succomba l’antique <i>Arsesacen</i> des Ibères et s’il l’entreprit, -ce fut, je le répète, pour compléter ses peintures de la vie valencienne -par le tableau d’un des épisodes les plus glorieux du passé de l’antique -Province Tarraconaise: entreprise, on le voit, en parfaite conformité -avec son programme régionaliste d’alors. Voici, d’ailleurs, ses propres -paroles: «J’obéissais au désir de faire quelque chose d’épique et de -grandiose sur ma terre natale. Lorsque parut <i>Sónnica</i>, le roman antique -était assez de mode. Mais la véritable cause de la composition de cette -œuvre, c’est celle que je viens de dire. <i>Sónnica</i> a été traduite en -anglais par Frances Douglas, en portugais par Riveiro de Carvalho et -Moraes Rosa, en allemand par Leydhecker et, naturellement, en russe. En -France, c’est à peine si on l’a connue par son titre et par quelques -lignes insignifiantes de critiques qui ne semblent pas même l’avoir lue -jusqu’au bout. J’en suis venu moi-même à l’oublier. Retenez, cependant, -que je ne l’ai écrite que par «valencianisme» et parce que, chaque fois -que je contemplais les ruines de Sagonte, je sentais renaître en moi ce -désir de reconstitution littéraire.» L’action du roman,—dont la beauté -plastique est extraordinaire et qui, n’en déplaise à M. -Fitzmaurice-Kelly, lequel, en 1911, avait découvert, dans un article sur -la <i>Littérature Espagnole</i> au t. XXV de <i>The Enciclopædia Britannica</i>, -que Blasco Ibáñez<span class="pagenum"><a name="page_240" id="page_240"></a>{240}</span> «manquait de goût et de jugement»<a name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>, est tout -autre chose qu’un livre «trop hâtivement improvisé»—est la suivante. A -Sagonte vit une courtisane d’Athènes, Sónnica, qui est venue s’y établir -à la suite de son mariage avec un trafiquant de ce grand emporium -méditerranéen et que son veuvage a mise à la tête d’une immense fortune. -Un Grec, Actéon, errant par le monde, finit par échouer à Sagonte, où il -devient le favori de Sónnica. C’est pendant que se déroule cette passion -qu’Hannibal, déguisé en berger d’Ibérie, explore la cité et y trace les -plans du siège qu’il projette. Reconnu par Actéon, dont le père a été au -service des Carthaginois et y est mort, le futur vainqueur de Cannes lui -propose de le prendre à son service et lui dévoile ses ambitieux -projets. L’offre est rejetée par amour pour Sónnica. Et le siège -commence. C’est ici que Blasco a fait le plus méritoire effort de -reconstitution antique. Si, dans l’ouvrage de Chabret, un chapitre -entier, traduit de l’étude publiée par Hübner, en 1867-68, dans le -<i>Hermes</i>, est dédié à l’emploi des béliers au siège de Sagonte—il -manque une semblable étude sur celui de la catapulte, dont l’exemplaire -retrouvé aux ruines d’Ampurias eût, s’il eût été exhumé alors, -certainement fourni la base<a name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a>—Blasco sait, par de simples touches, -évoquer infiniment mieux que l’archéologue berlinois la vision des -assauts furieux où les hordes<span class="pagenum"><a name="page_241" id="page_241"></a>{241}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_035_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_035_sml.jpg" width="289" height="450" alt="BLASCO VISITANT, EN 1914, LES PREMIÈRES TRANCHÉES DU -FRONT EST" /></a> -<br /> -<span class="caption">BLASCO VISITANT, EN 1914, LES PREMIÈRES TRANCHÉES DU -FRONT EST</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_036_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_036_sml.jpg" width="293" height="450" alt="AU QUARTIER GÉNÉRAL DE FRANCHET D’ESPEREY, LORSQUE -L’ACTUEL MARÉCHAL DE FRANCE COMMANDAIT LA 3ème ARMÉE, EN 1914" /></a> -<br /> -<span class="caption">AU QUARTIER GÉNÉRAL DE FRANCHET D’ESPEREY, LORSQUE -L’ACTUEL MARÉCHAL DE FRANCE COMMANDAIT LA 3ème ARMÉE, EN 1914</span> -</div> - -<p class="nind">numides, les sauvages tribus ibériques et jusqu’aux amazones africaines -se ruent à l’assaut de ces murs cyclopéens dont l’énormité nous remplit -toujours de stupeur et que dominait la gigantesque masse de l’Acropole -avec ses temples d’Aphrodite et d’Héraclès, cependant qu’au pied du -<i>clivus</i><a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a> sacré s’érigeait l’effigie fatidique du serpent divin qui -tua le héros éponyme, Zacinthos, compagnon d’Hercule. Et quelle fresque -inoubliable que celle où l’on voit Théron, le gigantesque prêtre -d’Hercule, succomber dans son duel effroyable avec Hannibal! Et quel -délicieux tableautin, digne de Théocrite, que celui des amours -siciliennes d’Erocion, le jeune potier, avec Ranto, la chevrière, dont -l’idylle finit si tragiquement! Mais les jours de Sagonte sont comptés. -Malgré l’ambassade d’Actéon à Rome,—prétexte pour Blasco d’une -évocation de la cité républicaine, où l’on voit le vieux Caton -admonester virilement le futur vainqueur d’Hannibal à Zama, -Publius-Cornelius Scipion—la fière Sagonte où, de tous les points de la -Méditerranée, depuis les colonnes d’Hercule jusqu’aux rivages d’Asie, -affluaient les marchandises cosmopolites, doit s’avouer vaincue. Mais, -plutôt que de se rendre, elle préfère périr dans les flammes, corps et -biens, et cet incendie final sert d’apothéose à la fatale figure -d’Hannibal. Sónnica, fille de la cité de Minerve, où les femmes, vraies -déesses, consolaient de leur splendide nudité la nostalgie des hommes, -disparaît dans la tourmente et Actéon, son amant, n’a même pas la -consolation suprême de mourir embrassé à sa dépouille chérie. Tel est ce -livre de 369 pages, dont le 50<sup>e</sup> mille est dépassé et où Blasco a su -trouver le frisson épique en retraçant,<span class="pagenum"><a name="page_242" id="page_242"></a>{242}</span> pour ses compatriotes, les -péripéties d’un drame dont tressaillit le monde antique et qui, -aujourd’hui encore, est pour l’Espagne motif de légitime orgueil, au -même titre que le drame de Numance.</p> - -<p><i>Cañas y Barro</i>, publié en Novembre 1902, a été mis en notre langue en -1905 par le traducteur de <i>Misericordia</i>, de Pérez Galdós (1900), -Maurice Bixio, Président du Conseil d’Administration de la Compagnie -Générale des Voitures parisiennes et qui, né en 1836, est mort cette -même année 1905. Sa traduction, du moins, n’est pas une «belle -infidèle»<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a> et permet au lecteur français d’apprécier le bien fondé -de la prédilection ressentie pour cette œuvre par Blasco Ibáñez, qui -m’a avoué un jour que la «tragédie sur le lac» avait pour lui l’attrait -qu’éprouve un père pour celui de ses fils dont le type, physique et -moral, se rapproche davantage du sien propre. «<i>Es la obra</i>, m’a-t-il -dit, <i>que tiene para mí un recuerdo más grato, la que compuse con más -solidez, la que me parece más «redonda»</i>...»<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a>. Il est assez -difficile d’en exposer la fable, parce que celle-ci implique plusieurs -actions différentes, également intéressantes et qui se développent -simultanément, toutes d’un réalisme psychologique merveilleux et -présentant cette particularité curieuse que le premier chapitre met déjà -en scène chacun des divers personnages. C’est une sorte de miroir où se -reflètent les histoires de plusieurs<span class="pagenum"><a name="page_243" id="page_243"></a>{243}</span> familles dont l’existence se -déroule parallèle, une plaque sensible où se gravent toutes les -rudimentaires palpitations d’âme d’un coin pittoresque d’humanité -espagnole. <i>Cañas y Barro</i> relate la vie des gens de l’Albuféra, dont -Napoléon avait fait le fief du conquérant de Valence, héros d’Austerlitz -et d’Iéna, le maréchal Suchet. Feu Mariano de Cavia, cet Aragonais qui -exerça si longtemps à Madrid le magistère de la critique journalistique, -déclarait que le livre lui donnait la fièvre et le pénétrait d’une -impression physique d’angoisse. «La vapeur perfide et énervante de la -grande lagune, écrivait-il<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a>, nous trouble et nous abat et nous -serions atteints par les cas de paludisme moral et social que nous -présente le romancier, si les fleurs maladives qu’il fait surgir du -grand marais des volontés mortes et des appétits malsains ne -disparaissaient dans un dénouement horrible et effrayant...» En somme, -on pourrait résumer le livre en disant qu’un vieux pêcheur, le <i>tío -Paloma</i>, voit son fils, Tòni, dévier de la tradition familiale et—tel -Batiste dans <i>La Barraca</i>—s’adonner en dépit de tous à la culture des -terres, aidé par une pauvre fille, timide, farouche et laide, qu’il est -allé chercher aux Enfants trouvés, la <i>Borda</i>. Mais Tòni a un fils, -Tonet, qui, amoureux naguère d’une certaine Neleta, a, au retour de la -campagne de Cuba, retrouvé cette femme, mariée à un cabaretier, ancien -contrebandier, du nom de <i>Cañamèl</i>, type inoubliable de Sancho levantin, -dont le cocuage est le moindre souci. <i>Cañamèl</i> mort, Neleta, enceinte -de Tonet, mais dans l’impossibilité de se remarier, en vertu d’une -clause testamentaire du défunt, doit à tout prix<span class="pagenum"><a name="page_244" id="page_244"></a>{244}</span> faire disparaître le -produit de ses illégitimes amours et ce sera le père lui-même qui, dans -sa barque, ira noyer l’innocent fruit de son adultère, pour, victime du -remords, se tuer ensuite dans ces mêmes roseaux où des chasseurs ont -découvert le corps de l’enfant, rongé par les sangsues du lac. Adultère, -infanticide et suicide, c’est moins la description de ces tares sociales -qui opère sur l’âme du lecteur que l’habilité avec laquelle sont peints -les caractères et la netteté de tableaux où, tout en s’interdisant les -répugnantes précisions de la littérature physiologiste, Blasco Ibáñez -obtient une intensité d’émotion rarement atteinte dans ses romans -antérieurs. «Malgré, dit M. Ernest Mérimée, une partie descriptive -encore abondante, l’action marche rapidement, l’intérêt croît de scène -en scène; l’auteur laisse parler ou agir ses personnages; il est sobre -de réflexions philosophiques, exquises quand elles sortent de la plume -d’un Valera, mais qui risquent le plus souvent de faire dévier ou -languir l’action... La netteté du trait fondamental, la vérité du -costume, la propriété du langage, volontiers émaillé de locutions -populaires—voire d’expressions valenciennes pleines de saveur—, le -retour intentionnel de tel ou tel détail typique, par-dessus tout la -connaissance directe et familière des mœurs, des habitudes, de la -coloration spéciale que prend la pensée en traversant les cerveaux de -là-bas: tout cela explique que quelques-uns de ses types, d’ailleurs -sortis du peuple, soient déjà devenus populaires.» Empruntons, une fois -encore, un savoureux détail à Zamacois. Blasco Ibáñez venait à peine de -sortir de l’Albuféra où, pour l’étudier de plus près, il avait passé une -dizaine de jours à pêcher, dormant à la belle étoile au fond d’une -barque, qu’il se mit à écrire son roman, sans savoir comment il le -terminerait.<span class="pagenum"><a name="page_245" id="page_245"></a>{245}</span> L’automne commençait. Maintes nuits, d’une fenêtre de sa -propriété de la Malvarrosa<a name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a>, il contemplait la mer—tranquille, -murmurante, argentée par la lune—tout en chantonnant la marche funèbre -de Siegfried. Cependant, il ne laissait pas de méditer sur le chapitre -final de son livre. Soudain, il le vit. «L’émotion fut si forte que ses -yeux la ressentirent presque. Ce qui la lui avait suggérée, c’était le -souvenir du cadavre du héros wagnérien, étendu sur le bouclier et que -portaient les guerriers... Et pourquoi n’en eût-il pas été ainsi, -conformément aux explications du romancier? Il importe de ne jamais -oublier, avec Blasco—plus accessible qu’aucun artiste aux surprises de -l’impression—, que l’«<i>art est instinct</i>»...»<span class="pagenum"><a name="page_246" id="page_246"></a>{246}</span></p> - -<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2> - -<div class="blockquot"><p>Les romans «espagnols».—Iº Romans de lutte: <i>La Catedral</i>, <i>El -Intruso</i>, <i>La Bodega</i>, <i>La Horda</i>.—IIº Romans d’analyse: <i>La Maja -Desnuda</i>, <i>Sangre y Arena</i>, <i>Los Muertos Mandan</i>, <i>Luna Benamor</i>.</p></div> - -<p>Dans tous les romans examinés jusqu’ici, il est une idée qui apparaît -dominante, aussi bien à travers cette idylle d’amour qu’est <i>Entre -Naranjos</i> qu’au cours des péripéties du siège de Sagonte. Et cette idée, -c’est celle de l’universelle nécessité de la lutte pour la conquête de -l’argent. Mais le cadre où se déroule l’âpre bataille humaine—que ce -soit la «<i>casita azul</i>»<a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a> de Leonora, ou la tragique «<i>barraca</i>» de -Tòni, la plage, si proche de celle de la Malvarrosa, du Cabañal, ou les -fourrés millénaires de l’Albuféra—, est si enchanteur, qu’on en oublie -l’horreur du drame auquel il sert de fond et que, malgré les -prédications éloquentes de l’auteur contre l’égoïsme des classes -possédantes espagnoles, le lecteur étranger de Blasco Ibáñez, comme si -le subjuguait l’ivresse divine d’une Nature toujours victorieuse, -éprouve, en définitive, une émotion presque sereine au spectacle de ce -<i>struggle for life</i> au grand soleil, en pleine joie méridionale de<span class="pagenum"><a name="page_247" id="page_247"></a>{247}</span> -vivre. Non, il ne saurait y avoir de douleurs profondes dans ce paradis -terrestre où les arbres ploient éternellement sous le faix de fruits -savoureux, où les récoltes, en dépit de l’alternance des saisons, se -succèdent comme jaillissant d’Edens inépuisables, où la magnificence -d’un simple coucher de soleil suffit à consoler l’homme de ses chagrins -par la vertu souveraine d’une terre triomphatrice. Sans doute, Blasco -Ibáñez comprit-il qu’un renouvellement du champ d’action de ses récits, -en rajeunissant sa verve et en fécondant son inspiration, aurait aussi -pour conséquence d’agir plus efficacement sur l’âme du public et que le -seul fait de transporter la scène de ses romans en d’autres contrées de -l’Espagne, où la terre est plus pauvre et a été répartie avec une -injustice plus criante, conférerait à ceux-ci cette force de persuasion -dont manquaient, pour les raisons susdites, les œuvres de sa première -période. Ainsi semble-t-il avoir été amené à composer la double série de -ses romans «espagnols», que je crois devoir diviser en romans «de lutte» -et en romans «d’analyse». M. Eduardo Zamacois a dit des premiers que -c’étaient des livres de rébellion et de combat avant tout, des véhicules -efficaces de propagande révolutionnaire, des armes puissantes, -élégantes, soigneusement trempées, de démolition et de protestation où -réapparaissait l’ancien esprit belliqueux de Blasco, où l’homme -politique égalait l’artiste en rivalisant avec lui, et où l’un et -l’autre, par une intime collaboration, avaient réussi à composer «une -œuvre belle et bonne dont l’utilité s’associait au charme, en une -heureuse union». M. Gómez de Baquero donnait, de son côté, la note -bourgeoise dans son article de <i>Cultura Española</i>, en reconnaissant que -c’étaient «des livres de combat, non de pure contemplation<span class="pagenum"><a name="page_248" id="page_248"></a>{248}</span> ou de -reconstitution esthétique et que, plus encore que la passion et la -partialité qui les animaient, ce qui leur nuisait, c’était une profusion -de considérants historiques et d’enquêtes sociales introduites par -l’auteur sous le couvert de ses protagonistes et constituant un lest -fort lourd pour des romans». Qu’au surplus l’esprit de Zola, du Zola des -<i>Trois Villes</i> et des <i>Quatre Evangiles</i>, réapparaisse dans ces romans -d’action sociale, c’est ce qu’il serait malaisé de vouloir nier. Blasco, -comme Zola, a cru, dans ses quatre romans «de lutte», lui aussi à la -«mission» du romancier, à sa «fonction sociale» et, se souvenant, sans -doute, que M<sup>me</sup> Pardo Bazán elle-même, avait, dans <i>La Cuestión -Palpitante</i>, reproché à Pereda de s’être confiné à peindre des toiles -toujours semblables, a voulu, en quittant Valence et sa <i>Huerta</i>, -montrer qu’il était capable, telle la vie, de se renouveler sans -aucunement s’épuiser. Quelqu’un pourrait-il objecter que Pereda, bien -que prisonnier de sa «<i>Montaña</i>» santandérine, avait su faire—ainsi que -l’observera un ami, Menéndez y Pelayo, au <i>prologue</i> de <i>Los Hombres de -pro</i>—du roman social, c’est-à-dire discuter ces problèmes dont -l’intérêt est commun à tous les hommes et présenter un essai de solution -de ces grandes questions à travers l’artifice d’un récit romanesque? -Mais, de quelques spécieux sophismes que l’on enveloppe un même -reproche, il n’est que trop manifeste qu’au fond de toutes les critiques -dirigées à Blasco pour avoir abandonné son domaine réservé de Valence et -des choses valenciennes et abordé le roman social espagnol, ce n’est -point l’art qui est en cause, mais le dépit de mentalités timides, -qu’inquiètent ces prédications, adressées, non point à des lecteurs -sceptiques, pour qui le jeu des idées n’est que simple artifice, mais<span class="pagenum"><a name="page_249" id="page_249"></a>{249}</span> à -la grande foule espagnole, afin de la galvaniser et de la pousser à -cette action salutaire d’où jaillira, quelque jour, une Espagne -nouvelle. Et il n’est pas jusqu’à M. Jean Amade, actuellement maître de -conférences, quoique non docteur ès lettres, à l’Université de -Montpellier et l’un des plus zélés défenseurs français de cette thèse -conservatrice, qui, après avoir accumulé les reproches à l’auteur de <i>La -Catedral</i>, de <i>El Intruso</i>, de <i>La Bodega</i>, de <i>La Horda</i>, n’ait dû -reconnaître que cet idéal de Blasco paraîtrait «toujours infiniment -noble» et qu’il lui avait même fallu un «certain courage pour l’avoir -conçu et exprimé dans un pays comme l’Espagne»!<a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a>.</p> - -<p>Blasco Ibáñez a fait à Zamacois la confidence que <i>La Catedral</i>, bien -que le plus répandu, alors, de ses romans à l’étranger—si la guerre -n’eût pas éclaté, nous eussions connu à Paris, à l’Opéra-Comique, une -<i>Cathédrale</i> mise en musique par G. Hue, que M. Carré se proposait de -jouer au cours du tragique été de 1914—, était cependant celui qui lui -agréait le moins: «<i>Lo encuentro pesado</i>, s’était-il écrié, <i>hay en él -demasiada doctrina</i>...»<a name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a>. M. Andrés González-Blanco s’est même amusé -à en détailler les hors-d’œuvre, avec renvoi, pour chacun d’eux, à la -pagination du livre. M. Gómez de Baquero, dans un volume de 1905<a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a>, -les a censurés comme constituant un «poids mort, qui retarde la marche -de l’action, divise et brise l’intérêt». Mais le lecteur étranger, qui -n’est pas, comme ces critiques de Madrid, complètement blasé sur la vie -sociale espagnole, trouve, au contraire, de tels «hors-d’œuvre»<span class="pagenum"><a name="page_250" id="page_250"></a>{250}</span> -extrêmement instructifs dans un ouvrage qui a pour but d’opposer à une -religion purement formelle—symbolisée par la cathédrale tolédane—le -culte d’une humanité enfin consciente et de sa mission et de ses -destinées. C’est ce qu’avait fort bien vu M. Georges Le Gentil, qui -professe actuellement le portugais en Sorbonne, lorsque, analysant <i>La -Catedral</i> dans la <i>Revue Latine</i> d’Emile Faguet<a name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a>, il écrivait: «La -Cathédrale que l’imagination romanesque dressait comme un symbole -mystique au milieu de la cité ensoleillée et grandie par les souvenirs -légendaires, apparaît—et qu’on y prenne garde—comme le dernier vestige -d’un passé gothique et branlant qui nourrit, à l’ombre, une floraison -vénéneuse.» L’action de <i>La Catedral</i> se déroule tout entière à Tolède, -cité vénérable, belle et triste comme un musée, qui semble toujours -dormir, à l’ombre de ses églises et de ses couvents, l’horrible songe -léthargique médiéval de quiétisme et de renonciation. Un anarchiste, -Gabriel Luna, après le plus lamentable des exodes à travers l’Europe, -est revenu à sa ville natale et se propose d’y achever ses jours près -d’un frère, vieux serviteur du temple érigé en 1227 par Saint Ferdinand. -Ayant<span class="pagenum"><a name="page_251" id="page_251"></a>{251}</span> appris que sa nièce, Sagrario, vivait à Madrid une existence -misérable de fille perdue, il réussit à la redonner à son père, qui lui -pardonne. La bonté n’est-elle pas vertu divine et le pardon précepte du -Christ? Luna, malade de la poitrine en conséquence de ses courses de -paria, apparaît comme un doux visionnaire pacifique, une véritable -figure de chrétien primitif. Il aime Sagrario, malade ainsi que lui, et -cette passion chaste et tranquille revêt l’apparence des amitiés -spirituelles où, mieux que les lèvres, ce sont les âmes qui se baisent. -Mais Luna a fait le rêve d’une refonte sociale de l’Espagne. Nourri du -suc des doctrines révolutionnaires cosmopolites, il se soulève à l’idée -que sa patrie pourra continuer longtemps encore dans la routine -d’autrefois. Ses prédications agissent selon qu’il était aisé de prévoir -sur les cerveaux frustes d’un auditoire ignorant. La plèbe n’en dégage -que la possibilité de jouissances brutales et sans lendemain. Une nuit -où l’anarchiste veille à la garde de la Cathédrale, ses prétendus -disciples accourent en armes pour piller le trésor historique du saint -lieu. Car ils veulent à tout prix, puisque les hommes sont égaux, -«devenir semblables aux messieurs qui se promènent en voiture et jettent -leur argent par les fenêtres.» Luna, épouvanté de ce grossier -contresens, s’oppose de toutes ses forces à la violence de telles -brutes. Mais l’un d’eux lui fracasse le crâne d’un coup du trousseau des -clefs même de la Cathédrale. Une fois de plus, les brebis, converties en -loups dévorants, mettent en pièces leur imprudent berger, et Luna, tel -le Christ, paye de son sang le plus grave de tous les crimes: le crime -d’avoir été bon. Deux catégories d’esprits peuvent trouver leur compte -dans <i>La Catedral</i>: les avancés et les rétrogrades. Pour les uns, Luna -reste le prophète<span class="pagenum"><a name="page_252" id="page_252"></a>{252}</span> qui indique la voie. Pour les autres, il n’est qu’une -victime expiatoire documentant la chimère de tout projet de réforme -radicale de notre vieux monde. La vérité me semble être que, dans ce -livre, Blasco n’entendait faire le procès du catholicisme—par des -arguments empruntés à l’archéologie, à l’histoire, à la métaphysique et -jusqu’à la tradition orale populaire—que pour remédier à sa torpeur -doctrinale, à sa stagnation d’idées, et le succès de l’œuvre, en -Espagne même, prouve qu’il y a assez bien réussi, en dépit des -mécontents.</p> - -<p>L’année suivante, en 1904, parut <i>El Intruso</i>. Si <i>La Catedral</i> -symbolise la religion momifiée qui s’écarte des directions présentes de -l’esprit en laissant à sa longue histoire et au principe d’autorité le -souci de l’avenir, <i>El Intruso</i>, dont l’action se déroule à Bilbao, la -cité du fer et des mines, me semble incarner un autre aspect de cette -même religion, son aspect moderniste, ses prétentions d’Eglise -militante, qui, fuyant les cloîtres, se mêle au tumulte de la rue, -fréquente les salons, publie livres, revues et journaux, fonde des -établissements d’enseignement et des compagnies anonymes de navigation, -participe aux entreprises ferroviaires et minières et s’efforce, en un -mot, de vibrer à tous les battements de la vie contemporaine. D. Manuel -Ugarte, critique dont la valeur est reconnue, a dit, à la p. 62 de <i>El -Arte y la Democracia</i>, que ce roman de Blasco était «le plus -représentatif, le plus <i>social</i> qui ait vu le jour en Espagne depuis -longtemps», et que, «comme œuvre de lutte et de sociologie, il -équivalait à une révolution». On ne saurait nier que cette littérature -d’idées, que cet art combatif fussent jusqu’alors chose inconnue aux -romanciers espagnols à succès et la critique bourgeoise, qui s’en -tenait, en matière de solution des problèmes sociaux,<span class="pagenum"><a name="page_253" id="page_253"></a>{253}</span> aux deux -topiques: <i>religion</i> et <i>morale</i>, ne trouva rien de mieux, pour réfuter -la thèse que Blasco faisait formuler par Aresti à la suite du Comte de -Saint-Simon: «<i>L’âge d’or, qu’une aveugle tradition a placé jusqu’ici -dans le passé, est devant nous</i>», que de ressasser les lieux communs -courants sur la soi-disant inefficacité d’une morale scientifique et de -citer les pages 31 et 34 du <i>Jardin d’Epicure</i>, d’Anatole France! Quel -est donc cet <i>Intrus</i>, dont l’évocation remémore le petit drame ibsénien -en un acte que Maeterlinck publia à Bruxelles, en 1890, où l’on voyait -une famille attendre dans l’angoisse la prochaine visite de la Mort, et -qui, joué à Paris, y avait produit une assez forte impression? -<i>L’Intrus</i>, c’est le Jésuite. Non pas le type de Jésuite conventionnel -qui, depuis Eugène Sue et bien avant lui déjà, s’est cristallisé dans -une littérature spéciale. Les Jésuites espagnols ne sont pas une entité, -mais une réalité, dont l’influence se fait sentir dans les -manifestations les plus diverses de la vie économique et morale du pays -et en dédiant à Saint Joseph leur célèbre Université de Deusto, dont -l’architecture romane ne laisse pas de frapper le visiteur de Bilbao et -de sa banlieue, ils ne pouvaient mieux, selon de mot de Blasco, -illustrer, par l’image de ce «saint résigné et sans volonté, à la pureté -grise d’impuissant», leur méthode d’éducateurs d’une société à leur -image. L’opulent armateur Sánchez Morueta unit, à un coup d’œil -infaillible pour les affaires, une volonté diamantine. Tout lui réussit. -Là où d’autres se ruinent, lui s’enrichit. Lutteur infatigable, il a su -dompter la Fortune. Les proportions cyclopéennes de cette figure mettent -mieux en relief le pouvoir illimité des Jésuites. Ceux-ci, peu à peu, se -sont infiltrés dans l’intimité du foyer de cet homme d’action à l’âme<span class="pagenum"><a name="page_254" id="page_254"></a>{254}</span> -rude, qui n’en soupçonne d’abord pas le péril. Sa femme, Doña Cristina, -et sa fille, Pepita, sont entièrement entre les mains des fils d’Ignace. -Quand l’armateur se rend enfin compte de cette trahison, il est trop -tard. La conspiration jésuitique l’étreint. Se sentant vieilli et -triste, il n’aura plus le courage de la combattre. Et les terreurs de -l’au-delà assaillent cet esprit sans lest métaphysique. Il va à Loyola -avec les siens, et s’y prépare, par une retraite spirituelle dans ce -monastère de Guipúzcoa, à bien mourir. En face de ce représentant des -patrons cléricaux, Blasco a posé la tourbe misérable des mineurs, dont -le Docteur Aresti, ex-interne des hôpitaux de Paris et cousin de Sánchez -Morueta, est le guide spirituel, en même temps que le sauveur de leurs -corps déshérités. Le roman,—de même que le suivant, <i>La Bodega</i>,—se -clôt sur une scène historique: la collision surgie entre radicaux et -catholiques lors du pèlerinage à la «Vierge de Begoña». Et, moins -alourdie de dissertations que <i>La Catedral</i>, cette œuvre forte et -saine, bien rendue en notre langue par M<sup>me</sup> Renée Lafont, chez E. -Fasquelle, en 1912, a mérité une mention et, en somme, des éloges de la -<i>Revue d’Histoire Littéraire de la France</i><a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a>, qui en exalta la -puissante signification sociale.</p> - -<p><i>La Bodega</i> est restée, par contre, jusqu’ici sans traducteur français. -C’est véritablement fort dommage,<span class="pagenum"><a name="page_255" id="page_255"></a>{255}</span> car cette œuvre, dans ses 363 -pages composées à Madrid de Décembre 1904 à Février 1905, me semble plus -finie, plus intense, aussi, que les deux précédentes et, ne servît-elle -qu’à révéler à tant de superficiels «connaisseurs de l’Espagne», -l’effroyable réalité de la misère agraire en ce pays, en cette -Andalousie tant vantée, qu’elle devrait, et depuis longtemps, avoir été -traduite. Au lendemain de sa publication, une feuille bourgeoise, <i>El -Imparcial</i> de Madrid, écrivait, dans son nº du 11 Mars 1905: «Séville, -Málaga, Cadix! N’est-il pas vrai que ces trois noms seuls, par l’étrange -cristallisation d’une idée fausse, en sont venus à signifier toute joie, -à nier toute humaine douleur? Et cependant, c’est au spectacle de leurs -campagnes desséchées, de leurs immenses domaines à l’abandon et sans -culture; c’est en écoutant la clameur des valets de ferme qui émigrent, -entassés dans les cales des navires, ou qui meurent sur le sol natal, -que l’on pourrait appliquer à ces trois provinces sœurs la triste, -l’ironique exclamation que Blasco Ibáñez place sur les lèvres d’un des -personnages de son dernier livre, en face des campagnes désertes de -Jerez et d’un peuple affamé: «<i>¡He aquí la alegre -Andalucía!</i>»...»<a name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a>.—Ici encore, nous sentons la froide main du -Jésuite, dont l’influence magnétique apparaît diffuse dans l’atmosphère -espagnole, soit qu’elle contraigne les ouvriers des champs à assister à -la messe pour ne pas se voir congédiés par le patron, soit qu’elle -appelle sur les vignes, en un latin macaronique, la bénédiction du -Seigneur. Et comme, déjà, dans les tortueuses ruelles tolédanes; comme, -aussi, dans les puits de mines de Bilbao, ce sera toujours, en<span class="pagenum"><a name="page_256" id="page_256"></a>{256}</span> ces -fertiles plaines andalouses, les mêmes douleurs, la même plainte immense -arrachée aux déshérités, à ceux du Nord comme à ceux du Sud, par une -même injustice sociale. Pablo Dupont, de lointaine ascendance française, -est propriétaire des vignobles et des chais les plus renommés de Jerez. -Ce personnage, qui s’apparente intellectuellement à la souche énergique -des Sánchez Morueta, a un cousin, Don Luis, prototype du <i>señorito</i> -andalous, prodigue, efféminé, bravache et improductif, qui dédaigne le -travail et ne semble exister que pour satisfaire des appétits effrénés -de jouissance et les insolents caprices de son atavisme de féodal et -d’Arabe. Pour lui, comme pour ses aïeux du Moyen Age, les pauvres ne -sont que les esclaves de la glèbe, les serfs taillables et corvéables à -merci. Mais «<i>los de abajo</i>»<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a> ne pensent plus tout-à-fait comme à la -bonne époque. Le courant libertaire moderne les a contaminés. Leurs -consciences, encore incomplètement affranchies, entrevoient, dans le -lointain, la radieuse vision de la Cité Future et ce n’est pas le -moindre attrait <i>espagnol</i> du livre, ni la moindre raison des haines -<i>espagnoles</i> contre Blasco Ibáñez, que ce <i>leit-motiv</i> des -revendications sociales bruissant en sourdine,—jusqu’à ce qu’il -s’exaspère en tumulte au chapitre IX, où est décrite l’invasion de Jerez -par la horde affamée des terriens—tout au long de pages colorées et -bien andalouses, et andalouses d’autre sorte encore que par -l’intervention des<span class="pagenum"><a name="page_257" id="page_257"></a>{257}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_037_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_037_sml.jpg" width="450" height="268" alt="DANS UN POSTE AVANCÉ, FACE AUX TRANCHÉES ALLEMANDES, EN -1914" /></a> -<br /> -<span class="caption">DANS UN POSTE AVANCÉ, FACE AUX TRANCHÉES ALLEMANDES, EN -1914</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_038_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_038_sml.jpg" width="450" height="269" alt="BLASCO ASSISTANT A UN BOMBARDEMENT PAR PIÈCES DE GROS -CALIBRE, PRES DE REIMS" /></a> -<br /> -<span class="caption">BLASCO ASSISTANT A UN BOMBARDEMENT PAR PIÈCES DE GROS -CALIBRE, PRES DE REIMS</span> -</div> - -<p class="nind">traditionnels <i>gitanos</i> et <i>gitanas</i>. Comme je le notais en 1905, dans -le <i>Bulletin Hispanique</i> de Bordeaux<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a>, le romancier se trouvait, -ici, en face d’un écueil dangereux, «auquel Zola a succombé très -souvent, mais jamais avec autant d’évidence que dans <i>La Faute de l’abbé -Mouret</i>, écueil qui consiste à attribuer une prépondérance illimitée à -la terre, érigée à la dignité d’acteur principal, sorte de réincarnation -moderne de l’antique Fatum. Blasco Ibáñez a su éviter cette outrance: il -a tracé vigoureusement, mais solidement, sa peinture des -<i>latifundios</i><a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a> jérézans, et, dans ce cadre exubérant de couleurs, -grouille une vie intense, se meuvent des figures nettement enlevées: -gens de la <i>gañanía</i>: <i>aperadores</i> et <i>arreadores</i>, <i>capataces</i> et -<i>mayorales</i> de <i>cortijos</i>, humbles <i>braceros</i><a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a> aussi, qu’un souffle -anarchique soulève vers les révoltes de je ne sais quelle effroyable -<i>Germanía</i><a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a>, gitanes crapuleux et <i>señoritos</i> efféminés, fainéants, -avec leur cour de <i>guapos</i> et de hâbleurs: rien ne manque au tableau...» -Il y a là un pendant du Gabriel Luna de <i>La Catedral</i>, qui n’est qu’une -transposition du rêveur anarchiste que fut Fermín Salvochea<a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a>, -rebaptisé par Blasco sous<span class="pagenum"><a name="page_258" id="page_258"></a>{258}</span> le nom de Don Fernando Salvatierra, champion -cultivé et passionné des idées d’égalité, que torture l’humiliant -spectacle de l’aboulie des masses espagnoles et qui voudrait faire -passer d’autre sorte que sous forme d’émeutes son rêve ascétique de -justice et de fraternité dans la foule, illettrée et crédule, des -esclaves de la grande propriété andalouse. Don Luis, qui n’a cure de -l’avenir, ne songe, lui, qu’à satisfaire ses appétits de bestiale noce. -Une nuit où, au <i>cortijo</i> de Marchamalo, la fête des vendanges dégénère, -par ses soins, en une bachique orgie, ce triste personnage cause -l’ivresse de la belle María de la Luz, fiancée au sympathique Rafael, et -en profite pour violer la jeune fille, dont le frère, après avoir en -vain exigé du misérable, son ami, la réparation de son lâche forfait par -un mariage en bonne et due forme, se sert de l’émeute de Jerez pour -tuer, d’un coup de la <i>navaja</i> de Rafael, le malfaisant parasite. -Rafael, qui avait d’abord pensé ne jamais épouser María de la Luz—en -vertu de ce préjugé qui situe la pureté de la femme dans la -particularité purement animale d’une virginité anatomique—, s’en va, -converti par les prédications libertaires de Salvatierra, avec cette -compagne de vie et de mort, tenter la fortune en Amérique, dans cette -Argentine toujours hospitalière aux désespérés de l’Espagne, où le -travail est resté une forme de l’antique esclavage, où les révoltes -finissent par des fusillades de la <i>guardia civil</i> et la peine du -<i>garrote</i>, ou du <i>presidio</i>, aux meneurs souvent le moins responsables. -Mais, selon qu’il est dit au dernier paragraphe du livre, «au-delà des -campagnes il y a les villes, les grandes agglomérations<span class="pagenum"><a name="page_259" id="page_259"></a>{259}</span> de la -civilisation moderne, et, dans ces villes, d’autres troupeaux de -désespérés, de tristes, qui, eux, repoussent la fausse consolation de -l’ivresse; qui baignent leur âme naissante dans l’aurore du nouveau -jour; qui sentent, au-dessus de leurs têtes, les premiers rayons du -soleil, alors que le reste du monde reste plongé dans l’ombre...»</p> - -<p><i>La Horda</i>, peinture de la pègre madrilène, a suscité, de la part d’un -romancier espagnol d’origine basque, M. Pío Baroja, une accusation -voilée, mais cependant catégorique, de plagiat, en même temps qu’un -reproche, très nettement formulé, de manque d’unité organique dans la -composition. C’est à la page 148 des <i>Páginas Escogidas</i> publiées par -l’auteur en 1911 chez l’éditeur Calleja à Madrid, que se trouve le -passage en question, que je m’en voudrais de n’avoir pas signalé. M. Pío -Baroja ne semble, en effet, pas s’être aperçu qu’une comparaison entre -<i>La Horda</i> et sa série de romans intitulée: <i>La Lucha por la Vida</i>, -avait déjà été instituée en 1909 par le très consciencieux Andrés -González-Blanco, qui en avait déduit qu’aucun terme commun, aucun point -de comparaison n’existant entre les deux écrivains et leurs œuvres, -chacun restait grand à sa manière. Cette conclusion, parfaitement -exacte, me dispensera d’insister sur d’ultérieurs parallèles, aussi -superflus que celui déjà ébauché par M. Pío Baroja en tête des extraits -de son roman: <i>Mala Hierba</i>, entre lui-même et l’auteur de <i>La Horda</i>, -et dont la Revue <i>Hermes</i>, de Bilbao, en Janvier 1921, sous la plume de -D. Ignacio de Areilza<a name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a>, tentait de nouveau le vain exercice. <i>La -Horda</i>, que M. Hérelle traduisit<span class="pagenum"><a name="page_260" id="page_260"></a>{260}</span> en français en 1912, c’est cette -tourbe de déshérités—chiffonniers, contrebandiers, braconniers, -maquignons, mendiants, voleurs, ouvriers sans travail, vagabonds de -toute sorte, gitanes, etc.—qui pullule dans certains quartiers de -Madrid: à <i>Tetuán</i>, aux <i>Cuatro Caminos</i>, à <i>Vallecas</i>, et à son -pendant: <i>Las Américas</i>, aux <i>Peñuelas</i> et aux <i>Injurias</i>, aux -<i>Cambroneras</i> et aux <i>Carolinas</i>, et en d’autres recoins encore, où -grouillent la misère et le vice dans une répugnante promiscuité. J’ai -déjà dit que le touriste étranger n’avait guère occasion de connaître ce -Madrid-là. Le Madrid qu’il connaît et, avec raison, admire, c’est la -double cité dont une moitié est au levant, à gauche de la ligne tracée -par la <i>Carrera de San Jerónimo</i>, la <i>Puerta del Sol</i>, la <i>Calle Mayor</i> -et le Palais Royal et l’autre moitié est constituée par une étroite zone -bornée à l’est par la ligne ci-dessus et sans frontières définies à -l’ouest. De ces deux cités, la première est une très correcte ville avec -d’originales verrues modernes—<i>Casa de Correos</i>, <i>Banco del Río de la -Plata</i>, certains édifices de la <i>Gran Vía</i>—et quelques curieuses -constructions de l’époque de Charles III, tandis que la seconde n’est -qu’une sorte de survivance de l’âge de Philippe V, avec sa <i>Plaza -Mayor</i>—pauvre, mais sérieuse—et sa <i>Plaza de -Provincia</i>—«provinciale», mais d’un provincialisme gai—, ainsi que -quelques vieilles bicoques aristocratiques, aujourd’hui bourgeoisement -habitées. L’autre Madrid, celui des <i>Barrios Bajos</i> et des faubourgs, ne -tente guère la curiosité de visiteurs exotiques. Son caractère essentiel -me semble être un aspect de tristesse inexplicable, profonde, intégrale, -cosmique—tristesse distincte de celle que causent d’autres faubourgs -dans d’autres villes, <i>Whitechapel</i> à Londres, par exemple, tristesse -qui ne vous abandonne<span class="pagenum"><a name="page_261" id="page_261"></a>{261}</span> même pas en ces instants de béatitude physique -que procure une heureuse digestion. Seuls, les faubourgs pouilleux de -Naples me semblent inspirer des sentiments analogues à ceux qui -m’assaillent en parcourant—dans le plus bourgeois de tous les -<i>Suburbios</i> madrilènes, celui de Vallecas—ces <i>Rondas</i> hérissées de -bruyantes casernes ouvrières à cinq et six étages, dont les fenêtres -ouvrent sur une campagne pelée, sur un océan de sable figé, au bout -duquel l’on jurerait qu’il n’y ait plus rien, que l’Univers finisse. -Blasco a groupé dans la fable de sa <i>Horda</i> tous les ex-hommes—selon -que les a définis Gorki—dont l’existence s’étiole autour d’un Madrid à -décor de luxe et à prétentions de capitale civilisée. Ce que les -criminalistes de l’école de Salillas nous ont décrit dans leurs traités -sur <i>La Mala Vida en Madrid</i><a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a>, le romancier l’a condensé en une -narration balzacienne où la tendance—l’éveil futur de la -Horde—apparaît discrètement au chapitre final et d’où l’âpreté -polémique de <i>La Catedral</i> et de <i>El Intruso</i>, déjà fort atténuée dans -<i>La Bodega</i>, a presque totalement disparu, fondue qu’elle apparaît dans -le pathétique récit des aventures d’un pauvre bohème intellectuel. -Celui-ci, Isidro Maltrana, né d’un maçon et d’une serve de la plèbe -castillane, dont la mère, la <i>Mariposa</i>, est chiffonnière au quartier -des <i>Carolinas</i> et vit maritalement avec <i>Zaratustra</i>—ressouvenance, -adaptée au milieu madrilène, du <i>Sangonera</i> de <i>Cañas y Barro</i>—, eût -peut-être végété comme ses pareils, si la bienveillance d’une vieille -dame, frappée des dispositions du gamin, ne lui avait permis de se faire -recevoir bachelier—ce qui n’est pas, en Espagne, un tour de force—, -puis de suivre avec succès les<span class="pagenum"><a name="page_262" id="page_262"></a>{262}</span> cours de la Faculté des Lettres. Il en -est à ceux d’avant-dernière année, quand sa protectrice meurt. Sans -profession précise, le jeune homme connaît l’horreur d’une existence de -déclassé, vaguement journaliste, rémunéré selon les salaires de famine -de feuilles besogneuses et vivant maritalement, dans un taudis proche du -<i>Rastro</i>, avec la fille du braconnier <i>Mosco</i>, Feliciana, qu’il a connue -lors de visites chez sa grand’mère. Feli est jeune et jolie, son amant -intelligent et ambitieux. Que manque-t-il à leur bonheur? Un peu de -chance, aux yeux du vulgaire; entendons: un peu plus de savoir faire et -d’habilité à déjouer les pièges de la vie. Mais Maltrana, trop faible, -ne sait pas s’imposer et sa maîtresse se trouve enceinte. Affamé, en -haillons, le couple émigre dans une masure des <i>Cambroneras</i> qui -ressemble à un douar de bohémiens. La mère de Maltrana était morte à -l’hôpital. Le fils qu’elle a eu d’un amant après son veuvage, élevé dans -le ruisseau, n’est qu’un gibier de potence. L’amant, un maçon, étant -tombé d’un échafaudage, a trouvé la mort dans cet accident. Le <i>Mosco</i>, -surpris dans la <i>Casa de Campo</i>, y a été tué à coups de fusil par les -gardes du Roi. Feli accouche à l’<i>Hospital Clínico</i> et y meurt. Son -cadavre—tel celui de Mimi au chapitre XXII des <i>Scènes de la Vie de -Bohème</i>—ira à l’abandon de la fosse commune, après être passé par les -salles de dissection de la Faculté de Médecine. La conclusion du livre -serait effroyablement triste, si l’auteur, dans ce qu’un de ses -critiques a cru devoir qualifier de «fin postiche, imaginée pour plaire -au lecteur»<a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a> et dont l’exemple est loin d’être unique en -littérature—à commencer,<span class="pagenum"><a name="page_263" id="page_263"></a>{263}</span> chez nous, par Molière—ne nous laissait sur -la perspective d’un Maltrana vainqueur de son caractère, s’acheminant -vers l’aisance—épilogue optimiste évoquant je ne sais quel germinal de -paix et de bonheur entre les hommes et dont <i>La Maja Desnuda</i> (p. 252), -<i>Los Argonautas</i>, puis le nouveau recueil de contes de Blasco: <i>El -préstamo de la difunta</i> présentent la justification, en en résolvant -l’énigme.</p> - -<p><i>La Maja Desnuda</i>, composée à Madrid de Février à Avril 1906, inaugure -la seconde série des romans «espagnols», où, comme je l’ai dit, le souci -psychologique absorbe presque complètement la tendance polémique des -quatre volumes précédents. En même temps que douloureuse histoire de -passion, l’œuvre est aussi une sorte de critique d’art, dont le -titre, emprunté à celui de la toile célèbre de Goya—qui, numérotée 741, -orne l’<i>antesala</i> du Musée du Prado à Madrid—, souligne déjà ce -caractère composite. Il est assez difficile de juger avec impartialité -un tel livre, dans lequel il semble qu’on découvre un vague souvenir de -<i>Manette Salomon</i> et où le procédé de composition s’inspire -manifestement de la manière de Zola, conférant à ces pages le caractère -un peu artificiel du «document classé», dont la disposition par tranches -accentue encore certain manque de lien organique, comme si chacun des -chapitres—et c’est, d’ailleurs, un peu le cas de <i>La Horda</i> et de -<i>Sangre y Arena</i>—se détachait de l’ensemble à la façon d’une -monographie. D’où quelque froideur, résultant d’un manque de circulation -vitale et, aussi, de l’extrême prolixité du récit, aux trop nombreux -hors-d’œuvre. En ce sens, le critique de la <i>Revue Hispanique</i><span class="pagenum"><a name="page_264" id="page_264"></a>{264}</span><a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a> -que j’ai déjà eu l’occasion de citer, a pu reprocher à <i>La Maja Desnuda</i> -ce qu’il appelait son peu de psychologie, dérouté qu’il se trouvait, -sans doute, en face de l’indécision de caractère du héros principal, -dont l’énigme, cependant, a fort bien été dégagée par l’actuel proviseur -du lycée Lamartine à Mâcon, M. F. Vézinet, en 23 pages de son volume de -1907<a name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">[166]</a>. Tout ce qu’il importait de dire a été dit, en ce livre, sur -une production où Blasco, en mettant plus de complexité et de vie dans -ses personnages, plus de mesure et de discrétion dans son récit et -l’exposé de ses idées, témoigne d’une acuité pénétrante comme -psychologue et d’un rare talent comme artiste, à tel point qu’il -n’avait, peut-être, jamais écrit auparavant de pages plus pleines de -vie, d’enthousiasme et d’observations exactes, que les 148 pages de la -<i>Première Partie</i>, mais spécialement que ses quatre premiers chapitres. -L’intrigue est simple en son apparente complexité. Elle a pour objet la -manie d’un peintre célèbre qui, après avoir souffert de la tyrannie -d’une femme hystérique, ennemie de son art, jalouse de ses modèles, -empoisonnant sa vie, finit, devenu veuf, par ressentir pour la morte le -violent amour qu’elle lui avait inspiré au commencement de leur union. -Où retrouver ce divin modèle de «<i>Belle Nue</i>», ce corps adorable que, -dans un fugitif instant de docilité et d’abandon, Josefina avait permis -à Renovales de fixer sur la toile pour, cette toile achevée, la détruire -aussitôt, dans un accès de furieuse pudeur? Obsédé par le persistant -souvenir de la défunte—la visite qu’il rend à sa tombe, au vieux -cimetière de la Almudena, au ch. III de la <i>III<sup>ème</sup> Partie</i>, pourrait -rappeler le souvenir d’<i>Une</i><span class="pagenum"><a name="page_265" id="page_265"></a>{265}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_039_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_039_sml.jpg" width="450" height="267" alt="DANS UNE RUE DE REIMS BOMBARDÉE, EN 1914" /></a> -<br /> -<span class="caption">DANS UNE RUE DE REIMS BOMBARDÉE, EN 1914</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_040_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_040_sml.jpg" width="292" height="450" alt="PORTRAIT DE BLASCO AU MOMENT OÙ IL ÉCRIVIT «LES QUATRE -CAVALIERS DE L’APOCALYPSE»" /></a> -<br /> -<span class="caption">PORTRAIT DE BLASCO AU MOMENT OÙ IL ÉCRIVIT «LES QUATRE -CAVALIERS DE L’APOCALYPSE»</span> -</div> - -<p><i>Page d’Amour</i>, où nous voyons M<sup>me</sup> Rambaud, au cimetière de Passy, -agenouillée sur la tombe de Jeanne, au ch. V et dernier de la <i>V<sup>ème</sup> -Partie</i>—, il poursuit le rêve stérile de la reconstituer dans sa nudité -physique par le moyen d’un modèle ressemblant en tout à sa femme. Quand -il a rencontré ce Sosie—une étoile de café concert—, il s’avise,—sur -une décision dont l’apparent illogisme se justifie par des raisons -sentimentales qu’a fort bien dégagées M. F. Vézinet et dont l’idée se -retrouverait déjà dans le chapitre VII de <i>Bruges-la-Morte</i><a name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">[167]</a>,—de la -faire habiller d’un costume de sa femme et se met à la peindre ainsi -vêtue. Mais l’illusion résiste à ces simulacres, et, tandis que la fille -épouvantée s’enfuit, l’artiste reste seul, à pleurer sur sa déchéance -irrémédiable, sur sa vie à jamais brisée. De même que Josefina est morte -de jalousie,—et il serait difficile de trouver, dans aucun roman, une -meilleure description des ravages progressifs de ce sentiment dans une -âme de femme—de même Renovales, envoûté par son amour posthume—dont il -n’est guère malaisé de citer des cas vécus et non moins -effroyables,—mourra dans un gâtisme voisin de la démence.</p> - -<p><i>Sangre y Arena</i>, que M. Hérelle a mué, pour l’amour du titre, en -<i>Arènes Sanglantes</i> et qu’il a publié en 1909 dans la <i>Revue de Paris</i>, -a fait couler en Espagne des flots d’encre. Même un critique<span class="pagenum"><a name="page_266" id="page_266"></a>{266}</span> imbu de -cosmopolitisme comme l’est M. Díez-Canedo, présentant, en 1914, -l’œuvre de Blasco Ibáñez aux auditeurs du 7<sup>ème</sup> Cours international -d’expansion commerciale à Barcelone, n’hésitera pas à définir ce roman: -une œuvre écrite pour l’exportation, ajoutant, en français, que «tous -les éléments conventionnels de l’Espagne pittoresque s’entassent dans ce -livre: c’est bien possible que les étrangers y reconnaissent l’Espagne -qu’ils s’attendaient à trouver: nous, Espagnols, nous y voyons seulement -la parodie d’un livre étranger»<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">[168]</a>. Nous constaterons plus loin qu’un -autre écrivain espagnol traitera également de «livre étranger» <i>Los -Cuatro Jinetes del Apocalipsis</i>, ce qui est une façon trop aisée, en -vérité, d’éviter la discussion de problèmes gênants. Le lecteur un peu -familier avec la littérature tauromachique de <i>tras los montes</i> n’ignore -pas que, dans un livre qu’il a intitulé: <i>El Espectáculo más -nacional</i><a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">[169]</a>, D. Juan Gualberto López-Valdemoro y de Quesada, Comte de -las Navas, a accumulé les témoignages les plus rares tendant à démontrer -historiquement que les courses de taureaux sont «l’ombre que projette le -corps de la nation espagnole» et que la suppression de l’un pourrait -seule amener la disparition de l’autre. Et il n’ignore peut-être pas -davantage qu’une femme de lettres, une universitaire aussi distinguée -que M<sup>me</sup> Blanca de los Ríos de Lampérez a, dans le nº d’Août 1909, p. -576, de <i>Cultura Española</i>, assimilé la passion<span class="pagenum"><a name="page_267" id="page_267"></a>{267}</span> tauromachique du peuple -espagnol à la force vitale du soleil qui dore, dans les vignobles -andalous, les grappes fécondes en vins généreux. A quoi bon, d’ailleurs, -insister, si le grand succès actuel, en Espagne, de D. Antonio de Hoyos -y Vinent est conditionné par une production où se détachent surtout -trois romans tauromachiques: <i>Oro, Seda, Sangre y Sol</i>; <i>La Zarpa de la -Esfinge</i> et <i>Los Toreros de Invierno</i>?<a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">[170]</a>. Il n’est guère, dans le -vaste monde, de coin où n’ait été projeté le film édité par la maison -<i>Prometeo</i> et qui a propagé à l’infini la tragique histoire de Juan -Gallardo et de Doña Sol, cette Leonora andalouse. On souffrira donc -qu’ici je ne la relate point, puisqu’elle est surabondamment connue de -tous et qu’<i>Arènes Sanglantes</i>, comme si sa popularité en volume ne -suffisait pas, réapparaît, de temps à autre—ce fut, à partir du 1<sup>er</sup> -Mars 1921, le tour du <i>Petit Marseillais</i>—comme feuilleton, au -rez-de-chaussée de nos journaux. Les Espagnols qui affectent de -repousser cette œuvre parce «qu’écrite pour l’exportation», ont -coutume de hausser les épaules lorsqu’on leur parle de l’épisode du -bandit <i>Plumitas</i>. M. Peseux-Richard, analysant <i>Sangre y Arena</i> dans la -<i>Revue Hispanique</i><a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">[171]</a>, observait que tout portait à croire que ce -personnage n’était qu’une transcription romanesque du fameux et -authentique <i>Pernales</i>, qui venait de mettre sur les dents toute la -gendarmerie du sud de l’Espagne. «La réception -discrète—ajoutait-il—mais presque amicale, qui lui est faite à <i>La -Rinconada</i>, les marques d’intérêt que lui témoignent de hauts -personnages comme le marquis de Moraima,<span class="pagenum"><a name="page_268" id="page_268"></a>{268}</span> en disent long sur l’état -social de l’Andalousie...» Or, dans un livre de D. Enrique de Mesa -intitulé: <i>Tragi-Comedia</i><a name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">[172]</a>, je trouve les lignes suivantes: «Le cas -de <i>Pernales</i> est récent. Pour montrer le pittoresque de l’Espagne, -Blasco Ibáñez, dans son roman <i>Sangre y Arena</i>..., trace le type de ce -bandit, en se bornant à suivre pas à pas les récits des journaux. Et le -fanfaron n’était pas ce José Maria légendaire célébré par le <i>cantar</i> et -le <i>romance</i> populaires: le <i>Plumitas</i> du roman n’est autre que le -<i>Pernales</i> réel et la propriété champêtre du torero Juan Gallardo s’est -appelée, dans la réalité, <i>La Coronela</i> et appartenait à Antonio -Fuentes.» Déjà, d’ailleurs, dans <i>La Epoca</i> du jeudi 4 Juin 1908, le -critique <i>Zeda</i>—pseudonyme de D. Francisco F. Villegas, ancien -professeur à Salamanque et fort bon lettré—avait rendu pleine justice à -la fidélité avec laquelle Blasco Ibáñez procédait dans sa documentation -pour une œuvre où il n’a guère qu’effleuré la matière. «En Espagne, -écrivait-il,—et je citais déjà ce précieux témoignage dans un article -ancien du <i>Bulletin Hispanique</i><a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">[173]</a>,—tuer des taureaux équivaut à -être, en d’autres époques, général victorieux. Quel chef, depuis la mort -de Prim, a joui de plus de renommée que <i>Lagartijo</i>, <i>Frascuelo</i> et le -<i>Guerra</i>? Leurs biographies sont connues de tous; leurs portraits -décorent les murs de milliers de foyers; leurs bons mots circulent de -bouche en bouche. Leurs cadenettes ont eu plus de chantres que la -chevelure de Bérénice et leurs blessures suscité plus de pitié que -celles reçues sur les champs de bataille par des héros de la nation. Qui -ne se<span class="pagenum"><a name="page_269" id="page_269"></a>{269}</span> souvient qu’alors que Méndez Núñez oublié était à l’agonie, la -foule s’écrasait à la porte du <i>Tato</i>?» Et ce peu suspect garant -n’hésitait pas à proclamer que Blasco venait de donner, dans son gros -volume, «<i>una fase completa de la vida popular española</i>»<a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">[174]</a>, -ajoutant: «Les lecteurs étrangers, en lisant—car ils les liront—les -pages vibrantes de <i>Sangre y Arena</i>, pourront se faire une idée exacte -de tout ce qui a rapport à notre fête nationale». Voici, enfin, le -propre aveu d’un maître en l’art de tuer les taureaux, <i>Bombita</i>, à la -page 81 de <i>Intimidades Taurinas y el Arte de Torear de Ricardo Torres -«Bombita»</i>, recueil de conversations avec le célèbre diestro publié à -Madrid à la maison <i>Renacimiento</i> par D. Miguel A. Ródenas: «Des livres -de Blasco Ibáñez, que j’ai lus, <i>Sangre y Arena</i> me semble le meilleur, -peut-être parce que traitant de ma profession et que je connais mieux -les mœurs et le milieu des personnages...» Evidemment, il serait aisé -de citer, à côté de ces témoignages sincères, les protestations d’autres -plumes espagnoles—telle celles d’E. Maestre dans <i>Cultura Española</i> -d’Août 1908, p. 707—déclarant que le roman de Blasco est le pire de -tous les romans jusqu’alors écrits par ce maître. Mais ces -protestations, partant d’esprits hostiles à la tauromachie—car il y en -a plus d’un, en Espagne et, pour ce qui est d’E. Maestre, c’était aussi -un esprit hostile au réalisme et même au modernisme!—s’inspirent -surtout de la considération du<span class="pagenum"><a name="page_270" id="page_270"></a>{270}</span> mauvais effet que sont censées produire -à l’étranger ces descriptions de mœurs espagnoles considérées à juste -titre comme répugnantes et elles n’enlèvent rien à la valeur artistique -et sociale du livre. Que celui-ci ait été qualifié de plagiat par un -obscur chroniqueur de sport sévillan improvisé romancier, D. Manuel -Héctor-Abreu,—qui usa aussi du pseudonyme d’<i>Abrego</i>,—c’est là détail -sans importance. J’ai relu, cependant, <i>El Espada</i>, roman de 368 pages -in-8º et <i>Niño Bonito</i>, petite narration sévillane de 185 pp. -in-16º,—l’un et l’autre parus chez Fernando Fe à Madrid,—et je n’y ai -trouvé que des détails techniques consignés avec une fidélité extrême, -mais un manque total d’art, et, en tout cas, rien qui pût démontrer la -dépendance de Blasco à l’endroit de ce précurseur dans un genre -jusqu’alors dédaigné par les maîtres du roman espagnol<a name="FNanchor_175_175" id="FNanchor_175_175"></a><a href="#Footnote_175_175" class="fnanchor">[175]</a>.</p> - -<p><i>Los Muertos Mandan</i> contiennent, sous une couverture polychrome de L. -Dubón d’inspiration un peu lugubre, l’un des plus purs chef-d’œuvre -de Blasco Ibáñez. L’œuvre, composée à Madrid de Mai à Décembre 1908, -a été traduite en français par M<sup>me</sup> B. Delaunay sous le titre: <i>Les -Morts Commandent</i>, mais n’est guère connue. C’est un roman exceptionnel, -représentant un effort considérable, roman qui unit au charme des -paysages décrits, comme toujours, de main de maître, une peinture -fouillée de caractères étranges et dont la signification philosophique -revêt la grandeur tragique des fables de l’Hellade. Jaime Febrer, -dernier descendant d’une très ancienne famille de «<i>butifarras</i>»<span class="pagenum"><a name="page_271" id="page_271"></a>{271}</span><a name="FNanchor_176_176" id="FNanchor_176_176"></a><a href="#Footnote_176_176" class="fnanchor">[176]</a> -majorquins à laquelle ont appartenu d’aventureux navigateurs, de -belliqueux Chevaliers de Malte, d’audacieux commerçants, des -inquisiteurs et des cardinaux, est revenu, après une jeunesse de faste -et de joie, habiter le palais ruiné de ses aïeux, où le soigne une -vieille servante, <i>madó</i> Antonia. Pour redorer son blason, il se -déciderait à épouser une jeune millionnaire, qui accepterait avec un -bonheur souverain une aussi noble union. Mais Catalina Valls, fille -unique, est aussi une «<i>chueta</i>», une descendante de juifs convertis au -XV<sup>ème</sup> siècle, et, comme telle, appartient à la caste des parias, à -«ceux de la rue», qu’aujourd’hui encore, dans les «<i>Iles Fortunées</i>», on -traite avec le plus souverain des mépris, vilenie digne de ces -fanatiques sans culture qu’après George Sand, D. Gabriel Alomar, dans -son volume: <i>Verba</i>, a,—fils lui-même de Majorque,—si bien -caractérisés<a name="FNanchor_177_177" id="FNanchor_177_177"></a><a href="#Footnote_177_177" class="fnanchor">[177]</a>. En conséquence, tous s’opposent à l’union de Febrer -et celui-ci, pour fuir la conspiration des <i>butifarras</i>, des <i>mosóns</i>, -des <i>payeses</i> et même des <i>chuetas</i>—car l’oncle de Catalina, Pablo -Valls, marin qu’une expérience du vaste monde a rendu fier de sa race, -ne veut pas exposer deux êtres qu’il aime aux effroyables conséquences -d’une telle mésalliance—, se réfugie sur un roc de l’île d’Ibiza, dans -une tour de corsaire qui s’érige, farouche, sur les falaises de ces -côtes sauvages. Ainsi espère-t-il échapper, dans ce château-fort en -ruines, qui est le dernier vestige de sa richesse, à la tyrannique -domination des Morts, toute-puissante à Majorque. Il s’y réaccoutume à -la vie rustique, naturelle et primitive, et se fond insensiblement dans -l’ambiance de ce rude et inhospitalier pays,<span class="pagenum"><a name="page_272" id="page_272"></a>{272}</span> pêchant, chassant, à la -façon d’un primitif. Mais, dans son agreste solitude, l’Amour veille et -le fera s’enamourer de Margalida, fille de Pèp, propriétaire de <i>Can -Mallorquí</i> et descendant de modestes laboureurs, feudataires, autrefois, -des Febrer, dont le représentant, bien que sans argent, continue, à -leurs yeux, d’être «<i>el amo</i>», une sorte d’homme supérieur, isolé des -autres par les dons suréminents de l’intelligence et de la race. Un -Febrer épouser l’«<i>atlòta</i>», la vierge paysanne qui porte chaque jour le -repas à «<i>sa mercè</i>», quelle abomination! A Ibiza comme à Majorque, le -passé s’oppose à l’avenir et en entrave la marche. Partout, en Espagne, -l’histoire, l’autorité de ce qui fut! Et tout conspire, derechef, pour -que Jaime et Margalida, belle fille intelligente et seigneuriale -d’aspect, ne s’aiment pas. Au «<i>festeig</i>»—cérémonie où, au jour et à -l’heure fixés, sont admis, devant l’«<i>atlòta</i>», tous les prétendants -pour que celle-ci choisisse—, Jaime entre en lutte avec ses -compétiteurs, est blessé à mort, puis guéri par les soins pieux de sa -divine maîtresse. Cette fois, l’Amour triomphe. Le Febrer épouse -Margalida et ce Robinson de la tour <i>del Pirata</i>, dont Pablo Valls a pu -sauver quelques bribes de la fortune, s’unira à cet ami fidèle pour -inaugurer une vie entreprenante de commerçant, dont l’âme, fondue en -celle de sa douce et chère femme, se moquera désormais de ces Morts qui -ne commandent que parce qu’ils ne trouvent pas d’hommes forts sachant, -tel Jaime Febrer, se libérer de leur pernicieuse emprise. «Non, les -Morts ne commandent pas! Qui commande, c’est la Vie, et, par-dessus -elle, l’Amour!»</p> - -<p><i>Luna Benamor</i>, cette nouvelle dont j’ai déjà parlé, a perdu, fort -heureusement, dans ses rééditions successives sa couverture aussi peu -artistique que la couverture de <i>Los Muertos Mandan</i> et<span class="pagenum"><a name="page_273" id="page_273"></a>{273}</span> dont M. Ricardo -Carreras déplorait, dans <i>Cultura Española</i> d’Août 1909, p. 509, le -regrettable mauvais goût. C’est une sobre et nostalgique histoire -d’amour, à laquelle on n’a reproché sa grande brièveté que par ignorance -des conditions de sa publication première, dans un numéro du nouvel an -1909 d’un magazine sud-américain. On y voit un jeune consul d’Espagne en -Australie, Don Luis Aguirre, s’attarder à Gibraltar, orphelin lui-même, -aux amours avec une orpheline israélite, née à Rabat d’un Benamor -exportateur de tapis et de la fille du vieil Aboab, de la maison de -banque et de change <i>Aboab and Son</i> à Gibraltar, Hébreux originaires -d’Espagne. En cent pages, Blasco Ibáñez a su condenser une action -poignante, qui se déroule sur le fond bigarré du pandémonium cosmopolite -qu’est l’antique roc de Calpe, qui vit passer les galères phéniciennes -allant, sous la protection de leur Hercule Melkart, quérir l’étain -britannique, pour, mêlé avec le cuivre d’Espagne, en faire le bronze, et -qu’aujourd’hui occupent depuis 1704 les phlegmatiques fils d’Albion, -toujours Anglais irréductibles et sachant implanter leurs coutumes -insulaires, bien que respectant celles d’autrui, dans les conditions de -climat les plus invraisemblables, comme c’est le cas pour cette extrême -pointe d’Andalousie. Aguirre, dont la passion pour Luna est partagée par -la jeune Israélite, sera, lui aussi, la victime de ces Morts dont la -sombre tyrannie endeuille les pages ensoleillées de l’essai d’idylle de -Jaime Febrer avec la <i>chueta</i> et celle dont il avait rêvé de faire sa -compagne d’aventures à travers le monde échappera à l’Espagnol, parce -que d’une autre race que la sienne, parce que liée par des traditions, -des préjugés, des rites en opposition avec ceux de la Péninsule -Ibérique. Aussi le consul<span class="pagenum"><a name="page_274" id="page_274"></a>{274}</span> partira-t-il seul pour l’Orient et Luna -partagera sa vie avec le juif Isaac Núñez, personnage falot qui -l’emmènera à Tanger. Car «il était impossible qu’ils continuassent à -s’aimer. Le passé ne serait plus pour lui qu’un beau songe, le meilleur -peut-être de sa vie. Elle se marierait conformément aux obligations de -sa famille et de sa race. Tout le reste n’était que folie, enfantillage -exalté et romantique, comme le lui avaient bien fait voir les hommes -sages de sa nation, en lui démontrant quels immenses périls eût -entraînés son étourderie. Il fallait donc qu’elle obéît à son destin, à -celui de sa mère, à celui de toutes les femmes de son sang...» Telle est -cette «idylle tragique», d’une poésie fluante et triste—la poésie des -quais et des embarcadères, où les destins s’accomplissent dans le -déchirement des séparations fatales—et c’est avec raison que M. Ricardo -Carreras l’a définie un modèle des «<i>mejores aptitudes</i>»<a name="FNanchor_178_178" id="FNanchor_178_178"></a><a href="#Footnote_178_178" class="fnanchor">[178]</a> de Blasco. -Elle a été traduite en russe et en anglais, le traducteur en cette -dernière langue étant le Dr. Isaac Goldberg, auteur des versions de -<i>Sangre y Arena: Blood and Sand</i> et de <i>Los Muertos Mandan: The Dead -Command</i>, publiées à New-York, cependant que celle de <i>Luna Benamor</i> a -paru à Boston<a name="FNanchor_179_179" id="FNanchor_179_179"></a><a href="#Footnote_179_179" class="fnanchor">[179]</a>.<span class="pagenum"><a name="page_275" id="page_275"></a>{275}</span></p> - -<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2> - -<div class="blockquot"><p>Le programme «américain» de Blasco Ibáñez en 1914 et -aujourd’hui.—<i>Los Argonautas.</i>—Sujet et valeur de ce -roman.—Amour ancien et profond de Blasco pour l’Amérique.</p></div> - -<p>Dans l’interview que M. Diego Sevilla avait prise à Blasco Ibáñez pour -le nº de Mai 1914 de <i>Mundial Magazine</i>, le romancier déclarait n’être -venu à Paris que pour y rédiger ses <i>Argonautas</i>. Après quoi, il -repartirait pour Buenos Aires, où il ne ferait qu’un court séjour, puis -reviendrait en Europe, qu’il abandonnerait, une fois de plus, pour -l’Amérique. La réalisation de ce programme, qui nous eût, après un -nouveau voyage de documentation à travers les républiques non encore -visitées par Blasco, dotés d’un cycle de vingt romans américains réunis -sous le titre générique: <i>Las Novelas de la Raza</i><a name="FNanchor_180_180" id="FNanchor_180_180"></a><a href="#Footnote_180_180" class="fnanchor">[180]</a>, a été différée -par la guerre, mais cette œuvre monumentale, à la gloire de l’Espagne -et de sa colonisation, n’en verra pas moins le jour, simplement dans un -ordre différent de celui que le maître projetait originairement. Il -avait dit, en effet, au rédacteur de la revue parisienne de langue -espagnole, qu’il commencerait par l’Argentine, à<span class="pagenum"><a name="page_276" id="page_276"></a>{276}</span> laquelle il dédierait -plusieurs romans, continuerait par le Pérou, auquel il en consacrerait -trois, et ainsi de suite jusqu’à arriver à Saint-Domingue, la première -des îles américaines qu’ait rencontrées Colomb, qui l’avait appelée <i>La -Española</i>: méthode qui impliquait donc une marche opposée à celle qui -présida à la découverte du Nouveau Monde.</p> - -<p>J’ai demandé à Blasco Ibáñez de me préciser ce qu’il en était -aujourd’hui de ce plan grandiose et les explications qu’il m’a fournies -ont été les suivantes:</p> - -<p>«En 1914, j’avais, très nettement, arrêtés dans la tête, trois volumes -qui eussent traité de tous les aspects de la vie argentine et dont le -premier, intitulé: <i>La Ciudad de la Esperanza</i><a name="FNanchor_181_181" id="FNanchor_181_181"></a><a href="#Footnote_181_181" class="fnanchor">[181]</a>, eût été dédié en -entier à Buenos Aires; dont le second se fût appelé: <i>La Tierra de -Todos</i><a name="FNanchor_182_182" id="FNanchor_182_182"></a><a href="#Footnote_182_182" class="fnanchor">[182]</a> et eût traité de la pampa; dont le troisième, enfin: <i>Los -Murmullos de la Selva</i><a name="FNanchor_183_183" id="FNanchor_183_183"></a><a href="#Footnote_183_183" class="fnanchor">[183]</a>, eût eu pour théâtre le Nord de la -République, avec ses fleuves immenses et ses cascades merveilleuses, -mais eût reflété aussi divers aspects de l’existence au Paraguay et en -Uruguay. J’avais également conçu plusieurs volumes sur le Chili, trois -au moins: l’un, traitant des déserts patagoniens et de l’archipel de -Chiloé; le second, se déroulant à Santiago et à Valparaiso et le -troisième dans les salpêtrières du Nord. Au Pérou, je pensais consacrer -un nombre d’œuvres égal, dont le titre de l’une était déjà fixé: <i>El -Oro y la Muerte</i><a name="FNanchor_184_184" id="FNanchor_184_184"></a><a href="#Footnote_184_184" class="fnanchor">[184]</a>. J’eusse procédé de la sorte avec chacune des -autres Républiques hispano-américaines, que je me proposais de parcourir -et d’étudier en<span class="pagenum"><a name="page_277" id="page_277"></a>{277}</span> détail. Ces romans eussent été, en même temps que des -peintures de la vie actuelle, des évocations du passé. Vous aurez -remarqué que les protagonistes de mes <i>Argonautas</i> saluent, à la -dernière page du livre, la Coupole du <i>Congreso</i><a name="FNanchor_185_185" id="FNanchor_185_185"></a><a href="#Footnote_185_185" class="fnanchor">[185]</a>, dont la -perspective clôt le fond de l’<i>Avenida de Mayo</i>, à Buenos Aires. C’est -vous dire que, commençant mon cycle de romans au Sud, je l’eusse mené -jusqu’à la frontière du Texas et peut-être ne me serais-je arrêté qu’à -New York. Je n’aurais pas reculé devant la grandeur de la tâche, décidé -que j’étais alors à écrire <i>tous</i> les romans que m’aurait suggérés -l’observation des réalités hispano-américaines. 20 romans, disais-je -dans l’hiver de 1914? Ils fussent vraisemblablement montés jusqu’à 30. -Vous savez que je ne suis pas homme à reculer devant la grandeur d’une -entreprise, quelle qu’elle soit, ni, non plus, à m’effrayer devant -l’énormité d’un travail continu. Mais tout cela, je le répète, se -passait à une époque où je pouvais légitimement prétendre à fixer -l’attention du public européen sur des pays trop peu connus de lui et -cependant si dignes de son attention. Je me flattais d’être le premier -écrivain dont la plume mettrait à la mode, dans la littérature -européenne, les narrations de cadre sud-américain. La guerre est venue, -brusquement, bouleverser tous mes projets. Qui eût osé s’occuper du -Nouveau Monde, quand l’Ancien Continent se trouvait en proie à la plus -horrible des convulsions qu’ait, depuis des siècles, connue son -Histoire?</p> - -<p>«Mes <i>Argonautas</i>, publiés en Juin 1914, disparurent dans cette -tempête<a name="FNanchor_186_186" id="FNanchor_186_186"></a><a href="#Footnote_186_186" class="fnanchor">[186]</a>, comme tout le vaste<span class="pagenum"><a name="page_278" id="page_278"></a>{278}</span> programme dont ils n’étaient que -l’avant-propos. Cependant, au cours de mon voyage aux Etats-Unis, un -journaliste m’ayant demandé si j’avais renoncé à reprendre jamais -l’œuvre ainsi commencée, je n’ai pas hésité à lui dire qu’au -contraire, j’entendais bien ne pas l’abandonner. Seulement, au lieu de -tracer ces immenses fresques conformément au plan arrêté en 1914, -celles-ci subiront, dans leur coloris et dans l’ordre de leur exécution, -des modifications profondes, résultant de ce que ma façon de voir les -choses américaines a considérablement varié, depuis ces sept dernières -années. Sans doute, les grandes lignes du dessin resteront les mêmes, -mais, au lieu de commencer à peindre par la gauche, c’est par la droite -que j’attaquerai la besogne. Ce n’est pas en vain que j’ai parcouru les -Etats-Unis et le Mexique. Quelque jour, le tour viendra pour les -Républiques de la Sud-Amérique. Car vous me connaissez assez pour ne pas -douter que j’aie le temps à mes ordres. En tout cas, en ce moment, ce -qui m’absorbe et me tient sous son emprise, c’est l’Amérique que je -viens de voir et dont les impressions possèdent pour moi la fraîcheur de -la nouveauté. C’est pourquoi mon prochain livre, <i>El Aguila y la -Serpiente</i>, traitera du Mexique et de ses révolutions. Je dois ajouter -que je pressens l’obscure genèse d’autres œuvres, dont la scène sera -New York, la Californie et d’autres territoires limitrophes. Retenez -bien ceci: que mon programme reste le même, que j’aurai simplement -changé de côté pour l’écrire...»</p> - -<p>Le roman <i>Los Argonautas</i> doit, pour qu’on l’apprécie équitablement, -être examiné à la lueur des déclarations qui précèdent. Mais, dénué -qu’il était de tout <i>prologue</i>, il risquait fort d’être mal compris des -critiques et tel a été le cas de presque tous<span class="pagenum"><a name="page_279" id="page_279"></a>{279}</span> ceux qui ont entrepris -d’en parler. Je n’en signalerai ici qu’un seul, mais représentatif: M. -Ramón M. Tenreiro, qui exerçait dans les pages de l’excellent organe -mensuel madrilène, malheureusement disparu il y a quelques mois: <i>La -Lectura</i>. Entreprenant, donc, de présenter <i>Los Argonautas</i> à ses -lecteurs<a name="FNanchor_187_187" id="FNanchor_187_187"></a><a href="#Footnote_187_187" class="fnanchor">[187]</a>, M. Ramón M. Tenreiro écrivait ce qui suit: «Il y a -plusieurs années que Blasco Ibáñez ne nous donnait plus de romans. Et -n’allions-nous pas jusqu’à penser, avec chagrin, que l’exercice d’autres -activités avait épuisé en lui le romancier et qu’il ne créerait plus -jamais d’œuvres qui, tels ses récits valenciens, luiraient à jamais, -comme des soleils, dans le firmament de notre roman provincial? Or, -voici un gros volume portant la signature qu’ont rendue célèbre tant -d’excellents livres. Il serait superflu de dire avec quelle attention et -quel vif intérêt nous nous mîmes à le lire. La personnalité littéraire -de Blasco Ibáñez, les influences qui ont agi sur lui, l’école à laquelle -se rattachent ses productions: tout cela était parfaitement défini avant -que parût ce nouveau roman. Mais, dès ses premières pages, nous -comprenons que rien n’y modifiera le concept ancien du romancier; qu’au -contraire, ce concept y apparaîtra confirmé et fortifié...» Après ce -beau préambule, M. Ramón M. Tenreiro s’avise de redécouvrir cette vérité -d’antan, que renforceraient <i>Los Argonautas</i>: que Blasco Ibáñez est -resté à jamais ce disciple de Zola qu’un sophisme, dont l’origine a été -exposée plus haut, voulait, en Espagne, qu’il eût été à l’origine de sa -carrière! Mais continuons à traduire le philologue de <i>La Lectura</i>. -«Après je ne sais combien d’années (<i>sic</i>), ce sont<span class="pagenum"><a name="page_280" id="page_280"></a>{280}</span> maintenant <i>Los -Argonautas</i> qu’on nous offre. Nous y restons rigoureusement, plan et -détails, dans les limites de la méthode naturaliste. Et peut-être -n’a-t-on pas écrit, dans toute cette misérable année 1914, de roman qui -soit aussi complètement zolesque..., <i>etc.</i> <i>etc.</i>»</p> - -<p>Rien, en vérité, n’est moins zolesque que l’imposante masse de <i>Los -Argonautas</i>. Dans ces 600 pages d’impression dense—matière d’une -demi-douzaine de nos actuels romans français à 7,50—, Blasco nous -décrit, sans doute, l’existence à bord d’un transatlantique de la -<i>Hamburg-Amerika Linie</i>, le <i>Gœthe</i>, sur lequel les deux -protagonistes—dont l’un n’est autre que celui de <i>La Horda</i>, Isidro -Maltrana—se sont embarqués, à Lisbonne, pour n’en descendre qu’au terme -du voyage, après deux semaines de vie en commun avec la société bigarrée -de ces palais flottants. Mais il y pose aussi les divers personnages -qui, dans les romans qu’il projetait—romans cycliques, à la façon de la -<i>Comédie Humaine</i> et des <i>Rougon-Macquart</i>—eussent eu à représenter les -héros, chacun dans son milieu propre, de ces futures narrations. Et, -enfin, il intercale, sous forme de récits dont s’agrémente la longue -oisiveté de ces jours de totale inaction, un historique enthousiaste et -fidèle des principaux épisodes de la découverte de l’Amérique par Colomb -et des premières phases de la colonisation de ce pays. Ce roman d’une -traversée, où les amours alternent avec les fêtes, où la misère des -émigrants de tous pays contraste avec les folles dépenses des passagers -de première, est comme une longue et délicieuse suite de conversations -sur les sujets les plus variés, que l’on n’interromprait que pour -assister au défilé cinématographique de paysages et d’êtres évoqués avec -une telle puissance de suggestion, que l’on n’en<span class="pagenum"><a name="page_281" id="page_281"></a>{281}</span> conserverait pas une -impression plus vive, semble-t-il, si, au lieu de réaliser cette -croisière dans un fauteuil, immobile en son cabinet, on l’eût faite sur -le pont tanguant du <i>Gœthe</i>. Pour écrire ce livre, il fallait -l’expérience d’un Blasco, acquise au cours de ses voyages d’aller et -retour d’Europe en Amérique et vice-versa, dont j’ai parlé dès le -chapitre I. M. Ramón M. Tenreiro reconnaissait que «la force avec -laquelle Blasco Ibáñez sait, dans ses narrations, obliger chaque chose à -se présenter à nos yeux comme douée de vitalité, n’a pas diminué au -cours des ans où sa plume est restée sans exercice. Il n’est pas un -personnage de ce livre—vraie arche de Noé, où grouillent toutes les -races de la terre—qui ne nous apparaisse portraituré au naturel...» -C’est parfaitement exact, mais il eût fallu ajouter que seul un Blasco, -familier, à la date où il écrivit <i>Los Argonautas</i>, avec les divers -types raciaux des républiques de la Sud-Amérique, pouvait en risquer, -sans crainte de tomber dans une odieuse caricature, le crayon légèrement -humoristique et reproduire jusqu’aux si pittoresques manières de dire -par quoi un Péruvien se révèle, après deux minutes de discours, -distinct, par exemple, d’un Vénézuélien. Ce dernier détail ne sera guère -apprécié que par ceux des lecteurs étrangers de Blasco Ibáñez parlant le -castillan et ayant eu l’occasion d’entendre des Hispano-Américains le -parler. A la page 264 du livre, l’un des deux protagonistes espagnols du -roman fait remarquer à l’autre combien l’apparente similitude de -l’idiome est en réalité trompeuse. «Les premiers jours, dit-il, en les -entendant parler, je me disais: <i>Nous sommes égaux, à part quelques -différences d’accent et de syntaxe...</i> Eh bien, non, nous ne le sommes -pas, égaux! Comment m’expliquerai-je? Les uns et les autres nous jouons -du<span class="pagenum"><a name="page_282" id="page_282"></a>{282}</span> même instrument, mais nous avons une oreille qui n’apprécie pas les -sons de la même manière. Si, par hasard, il m’arrive d’échapper ce qui -me semble devoir être un trait d’esprit, quelque chose qui, du moins en -Espagne, passerait pour tel, ces excellentes dames, mes auditrices, -restent insensibles, comme si elles ne m’eussent pas compris. Et voici -que, continuant de parler avec elles, j’émets une enfantine niaiserie, -une de ces plaisanteries de collège qui me vaudraient, à Madrid, d’être -conspué: aussitôt mon public de s’esclaffer sur cette stupidité et de se -la redire, comme si c’était une brillante manifestation de talent...!» -Et ce n’est point seulement, en l’espèce, divergence dans l’appréciation -des sons de l’instrument commun, mais bien opposition frappante dans les -conditions d’agilité et de force de son maniement. «Dans beaucoup de -pays de l’Amérique latine, les gens parlent avec une lenteur pénible, -comme si les douleurs d’une sorte d’enfantement accompagnaient chez eux -la recherche du vocable. Les femmes, spécialement, n’ont de corde vocale -que pour cinq minutes; après quoi, elles se taisent, se contemplant -l’une l’autre. Elles ne s’animent que lorsqu’il s’agit de «débiner», de -«<i>pelar</i>», quelqu’un, comme on dit là-bas. Mais c’est la phénomène -oratoire non spécial à l’Amérique, mais, hélas! commun à tous les pays -du globe... S’ils parlent peu, en revanche ils aiment à écouter. -Cependant, ici encore, leurs capacités auditives sont presque aussi -limitées que leur puissance verbale. A la longue, ils se fatiguent -d’entendre, bien que la conversation les intéresse. On dirait que ce qui -les offense, c’est d’être demeurés longtemps en silence. Et ils s’en -vengent en traitant de «raseur», de «<i>macaneador</i>», celui même dont ils -ont demandé la parole. Ce que l’on ne comprend pas, ce que l’on<span class="pagenum"><a name="page_283" id="page_283"></a>{283}</span> n’aime -point, il est entendu, une fois pour toutes, que c’est une -«<i>macana</i>»...»<a name="FNanchor_188_188" id="FNanchor_188_188"></a><a href="#Footnote_188_188" class="fnanchor">[188]</a>. Il y aurait toute une <i>Anthologie</i> à composer à -l’aide d’observations de cette nature, extraites des <i>Argonautas</i> et -d’où ressortirait un tableau pittoresque de la «différence des humeurs» -entre Espagnols et Sud-Américains.</p> - -<p>Et quelle quantité de délicieuses observations sur d’autres traits de -mœurs, plus spécifiquement argentins! Voici, à la page 259, un -paragraphe sur les conférenciers venus du dehors pour apporter la bonne -parole européenne à ces traficants du blé et de la viande. «Les peuples -jeunes possèdent une curiosité analogue à celle de ces écoliers -appliqués et indiscrets qui, après avoir écouté les leçons de leurs -maîtres, entendent connaître encore les intimités de leur vie. Les -livres et les œuvres d’art envoyés par le vieux monde ne leur -suffisant pas, ils ont voulu voir de près la personnalité physique de -leurs auteurs. Et tous les ans, arrivent à Buenos Aires des hommes -illustres sous le prétexte d’y donner des conférences, en réalité pour -satisfaire la curiosité des Argentins et l’orgueil des nombreuses -colonies européennes qui, exhibant et fêtant le compatriote célèbre, ont -l’air de dire aux autres: «<i>Nous ne sommes pas des ânes, labourant le -sol ou vendant derrière un comptoir, nous autres, et il est bon que ces -«créoles» se convainquent que nous avons, chez nous, des «docteurs» qui -l’emportent sur ceux de leur pays!</i>» Et les Argentins, en apprenant -qu’est arrivé chez eux l’auteur d’un livre que le hasard leur a fait -lire il y a longtemps, ou le personnage politique dont ils retrouvent -chaque matin<span class="pagenum"><a name="page_284" id="page_284"></a>{284}</span> le nom dans leur journal, se disent: <i>Allons voir quel est -cet oiseau-là!</i> Ils sacrifient donc quelques pesos pour s’enfermer dans -un théâtre de cinq à sept, où, bercés par la voix du conférencier, ils -comparent sa figure aux portraits qui en ont été publiés, étudiant la -coupe de sa redingote—pour en conclure, une fois de plus, qu’en -Argentine on s’habille mieux qu’en Europe—et vont jusqu’à compter le -nombre de fois qu’il a bu de l’eau. De plus, ils se paient le luxe de le -tourner en ridicule, lui attribuant des anecdotes où on le voit -stupéfait d’apprendre qu’en Amérique personne ne porte de plumes, à la -mode indienne. Car il faut savoir qu’en ce pays l’on tient beaucoup à ce -que les Européens continuent à s’imaginer ainsi les citoyens argentins, -à seule fin de pouvoir se moquer ensuite, avec une joie enfantine, de -l’ignorance crasse des gens du vieux monde... Quant aux femmes qui, par -curiosité, remplissent les loges, elles disparaissent dès la troisième -conférence et font bien, car elles s’y ennuient à mort. Elles n’aiment -qu’une catégorie de conférenciers: ceux qui récitent des vers... Mais il -reste les intellectuels du pays, les «docteurs», qui assistent avec une -hostilité manifeste à ces lectures; qui, dès l’entrée, se disent: -<i>Voyons un peu ce que va nous conter le monsieur!</i> et qui, à la sortie, -protestent en chœur: <i>Il n’a rien dit de nouveau; nous n’avons rien -appris de lui, rien, absolument!</i> Comme si quelque chose de neuf était -un accident quotidien! Comme si un homme, qui avait trouvé quelque chose -de neuf dans son pays, n’avait qu’à dire à ses compatriotes: <i>Attendez -un peu! Patience! Je saute dans un transatlantique et vais conter ma -découverte à ces MM. d’Amérique... Et je reviens, à l’instant!</i> Comme si -les moyens de communication de notre époque et la<span class="pagenum"><a name="page_285" id="page_285"></a>{285}</span> diffusion du livre -permettaient à quiconque d’aller quelque part proclamer une idée de -création récente, sans qu’à l’instant trente ou quarante individus ne -protestent: <i>Pardon! Ça, c’est connu! Il y a longtemps que nous le -savions!</i>»</p> - -<p>Voici, encore, à la page 276, un passage sur les banques. «Fonder une -banque était chose courante dans ces pays. Il en naissait une chaque -semaine. Il n’est pas de rue principale de Buenos Aires qui n’en possède -un certain nombre. L’important, c’était de trouver un bon immeuble, de -le doter d’un mobilier anglais «sérieux et distingué» et de comptoirs en -acajou brillant. En outre, il fallait une enseigne énorme et toute dorée -et aussi des panoplies de drapeaux pour les fêtes patriotiques et une -façade à la merveilleuse illumination nocturne. Le capital de début: de -deux à trois millions de pesos. Vous croyez avoir raison de moi en me -demandant: <i>Où est ce capital?</i> Il n’y a qu’à faire figurer tous ces -millions, et davantage encore si on le désire, dans les <i>Statuts</i> et -surtout à la devanture et sur l’enseigne, en lettres colossales. En -réalité, l’on commence avec 30 ou 40.000 pesos... Vous me demanderez -également: <i>Où sont-ils?</i> Il faut compter sur les braves gens du Comité -Directeur. On trouve toujours une demi-douzaine de boutiquiers désireux -de figurer à la tête d’une banque. C’est une jouissance que de pouvoir -dire aux amis: <i>Ce soir, je suis en séance au Comité Directeur</i>. Et -quelle joie aussi d’écrire aux parents d’Europe et aux nigauds du pays -sur un papier à en-tête de la Banque, qui leur cause du respect par la -série respectable des millions du capital social et les chiffres -mensuels d’affaires de l’établissement...»</p> - -<p>Je n’aurais que l’embarras du choix, si je voulais citer, à côté de ces -passages teintés de légère<span class="pagenum"><a name="page_286" id="page_286"></a>{286}</span> et riante satire, des morceaux d’une beauté -épique, où Blasco,—qui s’est donné la peine d’étudier, dans ses -moindres détails, l’histoire légendaire de Colomb, qu’il possède aussi à -fond que feu Henry Harrisse et que M. Henry Vignaud,—a retracé la geste -de la découverte du Nouveau Monde et dissipé mainte absurde légende sur -la personnalité même de l’«<i>Almirante</i>», de ce prétendu Génois dont on -ignore, en réalité, à peu près tout de la naissance et de la vie, -antérieurement à 1492. Mais de tels morceaux devraient être traduits -sans coupures et ils sont trop longs pour que je les insère dans le -présent chapitre. Les réflexions que fait Blasco Ibáñez, à la p. 327, -sur ce que coûta à l’Espagne la colonisation du Nouveau Monde, méritent -cependant qu’on s’y arrête un instant. Poète doublé d’un érudit, dont -les lectures sont parties des ouvrages les plus anciens et les plus -rares sur cette grande matière si controversée, Blasco peint -admirablement l’immense effort que représentait une entreprise -civilisatrice allant de l’actuelle moitié des Etats-Unis au détroit de -Magellan. Certains auteurs étrangers n’ont pas craint d’affirmer qu’en -trois siècles l’Espagne avait jeté dans ce gouffre une trentaine de -millions d’hommes. Le chiffre est certainement exagéré, mais que l’on -songe à l’apport de sève européenne que suppose la radicale -transformation du type physique original américain et combien les -virilités espagnoles durent, pour éclaircir le sang indien de son cuivre -autochtone, dépenser de fougue amoureuse! Si l’Espagne comptait de 18 à -20 millions d’habitants quand fut découverte l’Amérique, il est avéré -qu’à la fin du XVII<sup>e</sup> siècle, elle n’en avait guère plus de 8 millions -et cette effroyable régression ne laisse pas de donner à réfléchir. Mais -de quelles tragédies en mer ne furent<span class="pagenum"><a name="page_287" id="page_287"></a>{287}</span> pas victimes ces bandes anonymes -d’aventuriers qui se confiaient, séduits par l’appât trompeur de -richesses légendaires, à des esquifs de hasard pour franchir, sans -autres guides que des pilotes de fortune, des cartes ridicules et leur -boussole, cette «Mer Ténébreuse»<a name="FNanchor_189_189" id="FNanchor_189_189"></a><a href="#Footnote_189_189" class="fnanchor">[189]</a> dont Blasco a si bien représenté -l’effroi et dont Roselly de Lorgues, historien mystique de Colomb et de -ses voyages traduit en espagnol par D. Mariano Juderías Bénder, a dit -que tous les ouvrages de géographie d’alors justifiaient la fatale -appellation, car, sur les cartes, on voyait, dessinées autour de ce mot -effroyable, des figures si terribles que, par comparaison, les Cyclopes, -les Lestrigons, les Griffons et les Hippocentaures semblaient avoir été -des créatures charmantes. «Pendant le premier siècle de la conquête, -écrit Blasco, les aventuriers s’embarquaient sur tous les navires venus, -vieux esquifs à peine radoubés que conduisait un quelconque pilote -côtier, décidé lui aussi à tenter sa chance. A cette époque, les -administrations ignoraient les statistiques et il n’était, en outre, pas -rare que l’on partît clandestinement, sans papiers d’aucune sorte. -Personne ne se souciait de la sécurité d’autrui. Chacun pour soi et Dieu -pour tous! Car c’est en Dieu seul que l’on avait confiance et, pour le -reste, l’on était sans craintes. Une expédition commandée par un vieux -capitaine des Indes partait<span class="pagenum"><a name="page_288" id="page_288"></a>{288}</span> de Cadix pour l’Ile des Perles, sur les -côtes du Vénézuéla. Le jour était serein, la mer unie et calme. Mais le -galion était si désarticulé et pourri, qu’il n’avait pas navigué une -heure, qu’il coulait à fond brusquement, en vue de la ville et que tout -son équipage périssait dans les ondes. Cette catastrophe fit quelque -bruit, parce qu’au nombre des victimes se trouvait le fils unique de -Lope de Vega Carpio, mais combien d’autres tragédies analogues sont à -jamais ensevelies dans les ondes de la mer et de l’oubli!»—Quand on -réfléchit à ces causes, dont Blasco a si bien su démêler, pour le -lecteur non géographe, ni historien de profession, l’écheveau embrouillé -à plaisir par des pamphlétaires pour qui la haine de l’Espagne -justifiait tout, sous quel jour historique différent apparaît la -décadence, tant prômée et si peu comprise, de cette grande nation! -«Notre pays, écrit excellemment Blasco Ibáñez, est, par son histoire, -quelque peu semblable à une marmite qui aurait bouilli des siècles et -des siècles, sans que personne se soit jamais soucié de l’écarter du feu -pour que son contenu se refroidisse. Les grands peuples de l’Europe, -après la crise de fusion bouillonnante où se sont mêlées leurs races et -effacés leurs antagonismes, ont pu se reposer dans la paix. Ce repos -leur a servi pour se solidifier, s’agrandir, pour acquérir de nouvelles -forces. L’Espagne n’a pas connu de tels repos. Durant sept siècles, elle -a bouillonné sous la flamme des luttes de races et des antagonismes -religieux. Enfin, la fusion des divers ingrédients s’est, tant bien que -mal, réalisée. La mixture nationale est faite, peut-être de mauvaise -sorte, mais elle est faite. Il faut retirer la marmite du feu pour que -son contenu se cristallise, qu’il cesse de se perdre en vapeurs vaines. -Or, c’est à ce moment critique que<span class="pagenum"><a name="page_289" id="page_289"></a>{289}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_041_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_041_sml.jpg" width="450" height="276" alt="BLASCO DANS SON CABINET DE TRAVAIL, RUE RENNEQUIN, A -PARIS, PENDANT LA GUERRE" /></a> -<br /> -<span class="caption">BLASCO DANS SON CABINET DE TRAVAIL, RUE RENNEQUIN, A -PARIS, PENDANT LA GUERRE</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_042_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_042_sml.jpg" width="450" height="264" alt="BLASCO A NICE, LORSQUE SON ÉTAT DE SANTÉ, ÉBRANLÉ PAR UN -TRAVAIL EXCESSIF, EUT NÉCESSITÉ SON SÉJOUR DANS LE MIDI DE LA FRANCE" /></a> -<br /> -<span class="caption">BLASCO A NICE, LORSQUE SON ÉTAT DE SANTÉ, ÉBRANLÉ PAR UN -TRAVAIL EXCESSIF, EUT NÉCESSITÉ SON SÉJOUR DANS LE MIDI DE LA FRANCE</span> -</div> - -<p class="nind">l’Espagne découvre les Indes, elle qui, en vertu d’alliances -monarchiques, était déjà maîtresse d’une moitié de l’Europe! Au lieu du -repos nécessaire, il va lui falloir bouillonner derechef sous un feu -plus intense, s’enfler en une expansion folle, absurde, la plus -extraordinaire, audacieuse et insolente que consigne l’Histoire. Une -nation relativement petite, située à l’un des bouts du vieux monde et -qui, de plus, avait la prétention de réaliser son unité en expulsant de -son sein, sous le prétexte de religion différente, ceux de ses fils qui -étaient hébreux ou musulmans, c’est elle qui entreprenait en même temps -de coloniser la moitié du globe, tout en maintenant sous son sceptre de -lointains peuples d’Europe, qui ne parlaient pas sa langue et n’étaient -pas de sa race...!»</p> - -<p><i>Los Argonautas</i>, disais-je, ne pouvaient être écrits que par le seul -Blasco, dont la familiarité avec le monde des transatlantiques était -avérée par une rare pratique. Mais je tiens à marquer, en outre, que, -dès son enfance, Blasco Ibáñez ressentit, pour les choses de l’Amérique, -une curiosité passionnée. Il m’a avoué lui-même que «le souvenir de ses -premières lectures est celui de vieux livres à gravures sur bois où -étaient narrées les aventures de Colomb et de ses compagnons, ainsi que -les conquêtes de Cortés et de Pizarre». Nul doute que ces impressions de -jeunesse n’aient été transposées au premier chapitre de <i>Mare Nostrum</i>, -où l’on voit le jeune Ferragut distraire, dans l’immense «<i>pòrche</i>»<a name="FNanchor_190_190" id="FNanchor_190_190"></a><a href="#Footnote_190_190" class="fnanchor">[190]</a> -de la maison paternelle, ses précoces nostalgies en se plongeant dans -l’étude d’un «volume qui racontait, sur deux colonnes aux nombreuses -planches gravées sur bois, les navigations de Colomb, les guerres<span class="pagenum"><a name="page_290" id="page_290"></a>{290}</span> -d’Hernán Cortés, les exploits de Pizarre, livre qui influa sur le reste -de son existence»<a name="FNanchor_191_191" id="FNanchor_191_191"></a><a href="#Footnote_191_191" class="fnanchor">[191]</a>. Et Blasco a tenu, d’autre part, à m’affirmer que -«plus encore qu’un Espagnol de la péninsule, il était un -Hispano-Espagnol, considérant comme sa propre maison tous les pays de -langue espagnole que limitent l’Atlantique et le Pacifique». En fait, il -n’est pas, <i>tras los montes</i>, d’autre écrivain pour s’intéresser comme -lui aux choses d’Amérique et les sentir aussi profondément. Et s’il a -critiqué si rudement l’anarchie mexicaine—en des termes dont le lecteur -français aura quelque idée en se reportant aux extraits de son livre que -M. G. Hérelle a traduits au n° de Mars 1921 de la <i>Revue de Genève</i>—, -c’était que, dans l’excès de son amour, il éprouvait comme une colère -âpre et désespérée au spectacle d’une république qui retournait vers la -barbarie, quand elle eût dû suivre l’exemple d’autres républiques -sœurs, qui progressent, elles, visiblement vers le plus merveilleux, -vers le plus brillant avenir.<span class="pagenum"><a name="page_291" id="page_291"></a>{291}</span></p> - -<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2> - -<div class="blockquot"><p>Les romans de «guerre»: <i>Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis</i>, <i>Mare -Nostrum</i>, <i>Los Enemigos de la Mujer</i>.—Conclusion: L’œuvre -future de Blasco Ibáñez et sa signification actuelle dans les -lettres espagnoles.</p></div> - -<p>«<i>Un grand trône était dressé. Un arc-en-ciel formait, derrière la tête -de celui qui était assis, comme un dais d’émeraude... Quatre animaux -énormes et pourvus chacun de six ailes gardaient le trône magnifique.</i></p> - -<p>»<i>Et les sceaux du mystère étaient, par l’Agneau, rompus en présence de -celui qui était assis. Les trompettes clangoraient pour saluer le bris -du premier sceau. L’un des animaux criait: «Regarde!»</i></p> - -<p>»<i>Et le premier Cavalier apparaissait, sur un Cheval Blanc. Et ce -Cavalier tenait à la main un arc. Il avait sur la tête une couronne... -C’était</i> <span class="smcap">La Peste</span>.</p> - -<p>»<i>Au deuxième sceau: «Regarde!», criait le second animal, roulant des -yeux innombrables.</i></p> - -<p>»<i>Et du sceau rompu issait un Cheval Roux. Le Cavalier qui le montait -brandissait une géante épée au-dessus de sa tête... C’était</i> <span class="smcap">La Guerre</span>.</p> - -<p>»<i>Au troisième sceau: «Regarde!», criait le troisième des animaux -ailés.</i></p> - -<p>»<i>Et ce fut un Cheval Noir qui bondissait. Pour<span class="pagenum"><a name="page_292" id="page_292"></a>{292}</span> peser les aliments des -hommes. Celui qui chevauchait la bête tenait en main une balance... -C’était</i> <span class="smcap">La Famine</span>.</p> - -<p>»<i>Au quatrième sceau: «Regarde!», vociférait le quatrième Animal.</i></p> - -<p>»<i>Et c’était un Cheval de couleur blême qui s’élançait. Et le Cavalier -qui montait le Cheval blême, c’était</i> <span class="smcap">La Mort</span>.</p> - -<p>»<i>Et pouvoir leur fut octroyé de faire périr les hommes par La Faim, par -La Contagion, par L’Epée et par les Bêtes Sauvages.</i>»</p> - -<p>Ce brelan de sinistres chevaucheurs, disait Laurent Tailhade dans son -article de 1918, figurés en 1511 à l’aube de la réforme par Albrecht -Dürer,—jeune alors et qui, dans les bois «sublimes et baroques» de son -<i>Apocalypse</i>, déjà préconisait le furieux galop des hommes d’armes à -travers l’Europe du XVI<sup>e</sup> siècle—, cette cavalcade réapparaît, chaque -fois que, sous le vernis mensonger de la «civilisation», de «l’équité», -de la «science», la primitive barbarie éclate, chez des peuples qui se -croyaient affranchis des antiques erreurs. Cavaliers féaux de la Bête -Humaine, ce sont eux qui, cinq années durant, ont, comme aux premiers -âges, parcouru nos campagnes funèbres, accumulant ruines et cadavres sur -leur passage, propageant la hideuse ivresse du meurtre, l’homicide -folie, les haines et la cupidité, le tragique appétit de la volupté, du -sang et de la mort. Ces <i>Cuatro Jinetes del Apocalipsis</i>, nous tous qui -les avons vus poursuivre leur galop furieux à l’horizon des Temps -Nouveaux—identiques à eux-mêmes, tels que les avait rêvés le prophète -de Nuremberg—et conduire à l’abattoir le troupeau des «Ephémères», nous -nous devons d’être, à jamais, reconnaissants à Blasco Ibáñez d’en avoir -éternisé, pour notre mémoire, hélas! si<span class="pagenum"><a name="page_293" id="page_293"></a>{293}</span> oublieuse, la sublime et -terrible image dans la fresque immortelle où, avec une puissance -évocatrice restée sans égale, il a retracé les affres de ce drame dont -la France tressaille toujours et dont les conséquences troubleront -longtemps encore l’Univers civilisé tout entier.</p> - -<p>Et, puisque nul n’a mieux su l’exprimer que Tailhade, pourquoi ne pas -lui emprunter encore cette courageuse et franche confession: que ce -n’aura pas été la moindre singularité d’une guerre où tout n’était que -surprise, étonnement et paradoxe—guerre scientifique et forcenée, où le -Primate cannibale réapparut, déguisé en chimiste, en ethnologue, en -mécanicien, où la suprématie de l’Argent s’affirma par des horreurs -laissant fort loin en arrière la cruauté des fauves du désert—, d’avoir -inspiré le plus beau commentaire de ses gestes à un écrivain sans -attaches autres que sentimentales avec les nations belligérantes. «C’est -un Espagnol venu à la France non comme un fils, mais comme un ami, qui -semble avoir, jusqu’à présent, donné le plus beau roman de la guerre, -l’épopée en prose digne de tant d’héroïsme, d’épouvante, de malheur et -de gloire. Cet homme, au nom duquel on ne saurait adjoindre sans quelque -hésitation l’épithète d’<i>étranger</i>, a, dans une œuvre que sa beauté -met à l’abri des vicissitudes communes, exprimé ce qui fut le sentiment -public chez les peuples de culture latine au début de la guerre. Haine -de l’envahisseur, optimisme guerrier, foi dans le triomphe de la -justice, dévouement, illusion: tous les enthousiasmes et toutes les -chimères sont incarnés, ici, dans des êtres qui vivent, souffrent, -agissent et pleurent comme nous.»</p> - -<p>Qui voudrait achever de se convaincre des différences spécifiques qui -séparent le faire de Blasco<span class="pagenum"><a name="page_294" id="page_294"></a>{294}</span> de celui de Zola n’aurait qu’à comparer la -manière de l’un et de l’autre, dans ce roman et dans <i>La Débâcle</i>. Chez -Zola, les monstres—investis, surtout à partir de <i>Germinal</i> et de <i>La -Bête Humaine</i>, d’un rôle prépondérant et symbolique—fussent devenus une -chimère tétracéphale, des Gorgonnes quadruples, entités vivantes et -agissantes, à la façon de la Locomotive de <i>La Bête Humaine</i>, de -l’Escalier de <i>Pot-Bouille</i>, du Paradou de <i>La Faute de l’Abbé Mouret</i>. -Chez Blasco, ils servent de fond à la très simple et très humaine -histoire d’un chef de famille français, Desnoyers, transplanté au nord -de l’Argentine et revenu, après fortune faite, en France peu de temps -avant qu’éclatât le conflit de 1914. Un rameau détaché de son arbre -généalogique s’est greffé sur une souche allemande, la sœur cadette -de sa femme, fille d’un richissime <i>estanciero</i> argentin, Madariaga, -ayant épousé le jeune Allemand Karl Hartrott, qui l’avait séduite. Ainsi -posé, le drame se déroule dans sa logique nudité. Marcel Desnoyers, -l’ancêtre, le <i>paterfamilias</i>, qui désertait en 1870 pour conquérir, -dans la pampa, grâce à son mariage, une fortune princière, connaît, -devant la furie et l’emportement guerriers de la jeunesse française, un -immense regret de ne pouvoir endosser le harnais des poilus. Son fils -aîné, Julio, jusqu’à la guerre s’était borné à «peindre les âmes», à -cueillir les myrtes de Joconde. Et sa Joconde, c’était une certaine -Marguerite Laurier, femme divorcée d’un ingénieur, propriétaire d’une -fabrique d’automobiles de la banlieue parisienne, qu’il avait épousée à -35 ans, alors qu’elle n’en avait que 25, et dont la vertu n’avait pas su -résister aux grâces de ce parfait danseur de tango, si bien que le -pauvre Laurier, averti du scandale par quelque bon camarade, avait fini -par surprendre sa femme<span class="pagenum"><a name="page_295" id="page_295"></a>{295}</span> dans un de ses rendez-vous d’amour, et, -renonçant à tuer le jeune gandin, s’était borné à renvoyer chez sa mère -la trop volage épouse. Né Argentin, Julio eût pu rester tranquillement à -Paris durant toute la guerre. Le sang français fut plus fort. Il -s’engagea dans un régiment de ligne, fut blessé, gagna les galons de -sous-lieutenant et fut tué dans une offensive, en Champagne, au moment -où il allait passer lieutenant et était proposé pour la Légion -d’Honneur. «Comme la guerre, observait Tailhade, est par essence -civilisatrice, l’épouse adultère, Marguerite Laurier, consciente, enfin, -de ses devoirs, regagne le domicile conjugal, près de l’homme—aveugle -de guerre, ou peu s’en faut—qu’elle minautorisait. L’épisode est -touchant. Il aurait pu dériver dans le comique, entre les mains d’un -conteur moins adroit que Blasco Ibáñez. Emouvoir avec un récit dont le -point de départ prête à rire, c’est cela même qui fait la gloire du -poète. Hugo a déchaîné <i>Ruy Blas</i> sur la donnée hilarante des -<i>Précieuses Ridicules</i>.»</p> - -<p>Les Desnoyers possédaient à «Villeblanche-sur-Marne», à un peu plus de -deux heures de chemin de fer de Paris, un merveilleux château -historique, qui leur avait valu l’amitié d’un châtelain voisin, -ex-ministre, le sénateur Lacour, dont le fils, René, héros, lui aussi, -de la guerre, finira, amputé du bras gauche et une jambe ankylosée, par -épouser Chichí, sœur unique de Julio Desnoyers. Lors de la retraite -de la Marne, le vieux Desnoyers, qui avait laissé une baignoire en or -massif—emblème et honte à la fois de sa fortune de millionnaire—dans -son manoir, eut la folle idée de vouloir aller la sauver des -déprédations boches, et c’est à cet incident que nous sommes redevables -des plus belles pages du roman: celles des chapitres III et V de la -<i>Deuxième<span class="pagenum"><a name="page_296" id="page_296"></a>{296}</span> Partie</i>: <i>La Retraite</i> et <i>L’Invasion</i>. Il importe, pour bien -comprendre l’exactitude de ces peintures, de se souvenir de ce qui a été -dit précédemment, au chapitre VII, des voyages de Blasco Ibáñez au -front, alors que les traces de la bataille qui sauva la France y étaient -encore fraîches et comment l’auteur put y recueillir, au -Quartier-Général de Franchet d’Esperey, plusieurs témoignages directs -sur l’énorme choc entre les deux armées. Ce sont ces particularités, -uniques, qui lui ont permis de reconstituer la réalité, de même que la -description du «centaure» Madariaga et de la vie dans son <i>estancia</i>, au -chapitre II de la <i>Première Partie</i>, n’eût jamais été possible, si -Blasco n’avait pas vécu lui-même une vie semblable en Argentine, lors de -sa période colonisatrice. Sa germanophobie, ancienne et invétérée, lui -a, d’autre part, servi admirablement dans l’invention de maints -personnages secondaires<a name="FNanchor_192_192" id="FNanchor_192_192"></a><a href="#Footnote_192_192" class="fnanchor">[192]</a>. Qui oubliera jamais ce type délicieux de -pédant boche qu’est le cousin germain de Julio Desnoyers, Otto von -Hartrott, qui préconise la domination du Germain dolichocéphale sur les -peuples dont le crâne a le malheur d’être autrement constitué, attestant -Broca, Hovelaque, Letourneur ou Gobineau pour légitimer le meurtre, -l’incendie<span class="pagenum"><a name="page_297" id="page_297"></a>{297}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_043_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_043_sml.jpg" width="294" height="450" alt="PORTRAIT DE BLASCO PUBLIÉ PAR LES JOURNAUX DE NEW YORK, A -L’OCCASION DE SON VOYAGE AUX ETATS-UNIS" /></a> -<br /> -<span class="caption">PORTRAIT DE BLASCO PUBLIÉ PAR LES JOURNAUX DE NEW YORK, A -L’OCCASION DE SON VOYAGE AUX ETATS-UNIS</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_044_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_044_sml.jpg" width="450" height="267" alt="SÉANCE SOLENNELLE DE L’UNIVERSITÉ «GEORGE WASHINGTON» OÙ -BLASCO IBÁÑEZ A ÉTÉ REÇU DOCTEUR ÈS LETTRES «HONORIS CAUSA»" /></a> -<br /> -<span class="caption">SÉANCE SOLENNELLE DE L’UNIVERSITÉ «GEORGE WASHINGTON» OÙ -BLASCO IBÁÑEZ A ÉTÉ REÇU DOCTEUR ÈS LETTRES «HONORIS CAUSA»</span> -</div> - -<p class="nind">et le viol? Mais toute la tribu de ces von Hartrott n’est-elle pas aussi -admirablement prise du réel, junkers fanatiques de la chose militaire -qui marchent à la tête de leurs «pantins pédants» comme les maigres -hobereaux de Heine? Et faut-il évoquer la silhouette de ce commandant -Blumhard, père de famille aussi tendre que violateur homicide, -personnage de <i>Hermann und Dorothea</i> en même temps que de <i>Justine</i>, ou -encore de Son Excellence le Général Comte de Meinberg, esthète aux -mœurs thébaines qui dut s’asseoir, aux bons temps de Guillaume, à la -Table Ronde d’Eulenburg et qui, composant des ballets, se plaît -également à fusiller les jeunes hommes convaincus de laideur? Planant -au-dessus de ces figures, amères ou repoussantes, le nihiliste Tcherkoff -et l’artiste Argensola déduisent la philosophie et la doctrine de ce -roman, où l’armature du récit, la mise en jeu de l’action, l’ordonnance -des plans révèlent la plus incomparable des maîtrises. Jamais les -épisodes ne traînent en longueur. Ils s’incorporent, ainsi que les -paysages, à la principale action. Ils sont la pulpe même et la chair, -non pas le simple ornement, du récit.</p> - -<p>Laurent Tailhade terminait son article d’<i>Hispania</i> en se gaussant de la -partialité, ou de l’étroitesse d’esprit du professeur anglais James -Fitzmaurice-Kelly, lequel reprochait, indirectement, à Blasco de -travailler «pour l’exportation». Tailhade eût, sans nul doute, accentué -l’ironie, s’il eût su que cet illustre hispanologue de Londres se -trouvait, à son insu, avoir fait chorus avec le représentant, à -l’Académie Espagnole, de ces germanophiles transpyrénaïques dont les -patronymiques ornèrent, en Octobre 1916, les colonnes d’<i>Amistad Hispano -Germana</i>, et dont la haine de la France n’a eu d’égale, tout au long de -la guerre, que la pitoyable cécité intellectuelle. C’est<span class="pagenum"><a name="page_298" id="page_298"></a>{298}</span> au tome II de -<i>Crítica Efímera</i><a name="FNanchor_193_193" id="FNanchor_193_193"></a><a href="#Footnote_193_193" class="fnanchor">[193]</a> que l’employé de ministère Don Julio -Casares—critique littéraire qui obtint, naguère, un succès de scandale, -en traitant, dans son volume: <i>Crítica Forma</i>, de plagiaires les -écrivains rattachés à la période de rénovation de 1898—a réimprimé un -article où il croyait du dernier fin d’écrire que <i>Los Cuatro Jinetes -del Apocalipsis</i> avaient d’abord été rédigés en français, puis traduits -en espagnol, et où il définissait ce roman: «<i>una torpe é insoportable -recopilación de cuanto el odio y la ignorancia han escrito recientemente -contra una de las naciones más cultas de Europa</i>»<a name="FNanchor_194_194" id="FNanchor_194_194"></a><a href="#Footnote_194_194" class="fnanchor">[194]</a>. Mais à quoi bon -s’attarder à de telles pauvretés? Le succès inouï de <i>Los Cuatro Jinetes -del Apocalipsis</i> a dépassé les espoirs même les plus optimistes. Au dire -de <i>The Illustrated London News</i><a name="FNanchor_195_195" id="FNanchor_195_195"></a><a href="#Footnote_195_195" class="fnanchor">[195]</a>, la 200<sup>ème</sup> édition anglaise en -aura été épuisée avant que fussent satisfaites les demandes en cours, -émanant de lecteurs dispersés à travers le monde, et cet organe -ajoutait, je tiens à le répéter, que: «<i>it is said to have been more -widely read than any printed work, with the exception of the -Bible</i>»<a name="FNanchor_196_196" id="FNanchor_196_196"></a><a href="#Footnote_196_196" class="fnanchor">[196]</a>. Car cette comparaison avec la Bible,—dont présentement la -<i>Société Biblique</i> a édité des versions en 500 langues ou dialectes, aux -noms inconnus de l’immense majorité des mortels—ne laisse pas d’être -fort caractéristique. Leur popularité<span class="pagenum"><a name="page_299" id="page_299"></a>{299}</span> ira croissant encore avec le -temps et il n’y aura pas de coin de l’Univers où elle ne pénétrera, avec -le merveilleux film que la <i>Metro Pictures Association</i> vient de -réaliser et dont toutes les scènes ont été tournées au pied des -montagnes de San Bernardino, cette ville de la Californie du Sud fondée -en 1851 par les Mormons et qui s’est si rapidement développée, en sa -qualité de centre d’un district prodigieusement riche en fruits. Ce -film, qui laisse loin derrière lui l’informe essai tenté à Paris en 1917 -et qui portait le titre: <i>Debout les Morts!</i> et la mention: «<i>Inspiré du -roman de M. Blasco Ibáñez Les Quatre Cavaliers de -l’Apocalypse...</i>»<a name="FNanchor_197_197" id="FNanchor_197_197"></a><a href="#Footnote_197_197" class="fnanchor">[197]</a>, a coûté à la <i>Metro Pictures Association</i> la -bagatelle d’un demi-million de Livres et aura battu le record de -l’industrie cinématographique aux Etats-Unis.</p> - -<p><i>Mare Nostrum</i> sera le seul des trois romans de «guerre» de Blasco -Ibáñez que le public français—le public anglo-saxon a fait à <i>Our -Sea</i><a name="FNanchor_198_198" id="FNanchor_198_198"></a><a href="#Footnote_198_198" class="fnanchor">[198]</a> une fortune presque égale à celle des <i>Four -Horsemen</i>—connaîtra dans son intégralité, puisque les <i>Quatre Cavaliers -de l’Apocalypse</i> et <i>Les Ennemis de la Femme</i> lui auront été présentés -avec de sensibles mutilations et même—du moins le premier—de -regrettables remaniements. Sa traduction, que j’ai entreprise, est assez -avancée et verra le jour cette année même. C’est incontestablement un -chef-d’œuvre et, je le crois, le chef-d’œuvre de Blasco Ibáñez.<span class="pagenum"><a name="page_300" id="page_300"></a>{300}</span> -La mention de date mise à la page finale, qui est la page 446, dit: -«<i>París, Agosto-Diciembre 1917.</i>» Mais le livre fut commencé en réalité -à Nice en Janvier 1917 et Blasco dut en interrompre la rédaction -jusqu’en Août de la même année, pour vaquer à ses campagnes de -propagande en faveur de la cause alliée. A sa publication, un des -Directeurs du <i>Bulletin Hispanique</i>, M. G. Cirot, professeur d’espagnol -à l’Université de Bordeaux, qui, mobilisé, y signait alors: <i>St-C.</i>,—et -dont j’ai cité plus haut le livre sur l’historien Mariana—écrivit, dans -le n° de Janvier-Mars 1918 de cette revue, une <i>note</i> dont je crois -qu’il ne sera pas superflu de reproduire le texte: «<span class="smcap">Mare Nostrum</span>, par -<i>V. Blasco Ibáñez</i>.—L’ironie tragique du titre annonce la pensée de -l’œuvre. L’un des romanciers les plus en vue de l’Espagne, l’auteur -de <i>La Barraca</i>, de <i>Flor de Mayo</i>, de <i>Cañas y Barro</i>, auquel le -traducteur de D’Annunzio n’a pas dédaigné de consacrer l’effort de son -rendu exact et limpide, a senti son âme, celle de sa race, frémir sous -l’outrage répété, systématique et calculé, que les Allemands se disent -obligés de commettre par la nécessité de se défendre. C’est au moment où -le nombre de bateaux espagnols coulés passait la soixantaine, que M. -Blasco Ibáñez a lancé ce manifeste émouvant, rédigé suivant la formule -de son art méthodique, avec toute la puissance émotive d’une imagination -exercée par tant d’activité antérieure, excitée par un spectacle si -terrifiant, si honteux. Sans doute, il a ménagé les susceptibilités de -ses compatriotes, les siennes propres, en faisant, du héros de cette -triste histoire, le jouet d’une femme, non un salarié. Comme le -personnage homérique dont il porte le nom, Ulysse Ferragut, capitaine de -la marine espagnole, est fasciné par une Calypso qui le retient loin du -foyer, de la patrie et du devoir;<span class="pagenum"><a name="page_301" id="page_301"></a>{301}</span> mais sa destinée est plus lamentable. -Il ne reverra pas son fils, victime des pirates que lui-même a -ravitaillés. Il ne reverra qu’une épouse en larmes, méprisante et -froide. Lui-même finira, frappé comme son fils, après avoir racheté -héroïquement sa faute, si bien que la pitié efface la honte. Il n’y en a -pas moins, dans ce romanesque récit, une réprobation synthétique de tout -un ensemble de faits dont l’histoire multiple ne peut s’écrire et ne -s’écrira probablement jamais, parce qu’il y a des choses qu’il vaut -mieux, dans l’intérêt de l’avenir, ne pas retracer, même sur le sable... -A moins que ne perce quelque jour la vérité, provoquant un scandale -salutaire et réparateur, découvrant, dans la réalité autrement mesquine -et vulgaire, quelque Ferragut, combien moins sympathique et moins -excusable! Quoi qu’il en soit, c’est un honnête homme qui parle, dans ce -livre attachant et grave, pour fixer le jugement, peut-être encore -flottant, de ses concitoyens. C’est un homme aux idées généreuses. <i>Vox -clamantis in deserto?</i> Non, elle trouvera un écho, cette voix, comme -celle de D’Annunzio, dans la patrie inquiète et humiliée...»<a name="FNanchor_199_199" id="FNanchor_199_199"></a><a href="#Footnote_199_199" class="fnanchor">[199]</a>.<span class="pagenum"><a name="page_302" id="page_302"></a>{302}</span></p> - -<p>La Calypso qui fait qu’Ulysse Ferragut abandonne le chemin du devoir et -sert, encore que passagèrement—mais suffisamment pour que sa félonie -entraîne la mort tragique de son propre fils, que M. Edmond Jaloux n’eût -pas dit «sentir son feuilleton»<a name="FNanchor_200_200" id="FNanchor_200_200"></a><a href="#Footnote_200_200" class="fnanchor">[200]</a>, s’il eût assisté, comme l’auteur -de ce volume en 1917, aux drames quotidiens de la piraterie sous-marine -allemande en Méditerranée—la cause du Boche en ravitaillant un de leurs -<i>Unterseeböte</i>, Blasco l’a appelée du nom mythologique de Freya, la -Vénus nordique qui a donné son nom au vendredi—<i>Veneris Dies: Freitag</i>, -c’est-à-dire <i>Tag der Frîa</i>, ou <i>Freia</i>—des Allemands. Et, ici, la -supposition se présente à l’esprit que l’auteur ait songé, pour créer ce -type, à la célèbre espionne Mata Hari, de son véritable nom -Margareta-Gertrud Zelle, arrêtée en France le 13 Février 1917, condamnée -à mort le 24 Juillet de la même année et fusillée en Octobre à -Vincennes—tout cela bien après que, dans <i>El Liberal</i> madrilène, un -journaliste espagnol l’eût signalée, dans un article intitulé: <i>La dama -de las pieles blancas</i>, à la vindicte des Alliés, comme étant à la solde -des ennemis de leur cause en Espagne. Franchissant la distance -périlleuse et tentante qui sépare la simple hypothèse de la catégorique -affirmation, l’on voit, en effet, l’hispanologue italien Ezio Levi -écrire, dans le <i>Marzocco</i> du 9 Janvier 1921, que «<i>il fatto da cronaca -da cui trae inspirazione l’ultimo (sic) romanzo di Vincenzo -Blasco-Ibáñez, è lo spionaggio della ballerina Mata-Hari, il suo -processo davanti<span class="pagenum"><a name="page_303" id="page_303"></a>{303}</span> al consiglio di guerra di Parigi, la sua fucilazione -nel forte di Vincennes</i>»<a name="FNanchor_201_201" id="FNanchor_201_201"></a><a href="#Footnote_201_201" class="fnanchor">[201]</a>. En vérité, rien n’est moins exact et j’ai -écrit, dans <i>La Publicidad</i> de Barcelone<a name="FNanchor_202_202" id="FNanchor_202_202"></a><a href="#Footnote_202_202" class="fnanchor">[202]</a>, un article spécial pour -dissiper cette légende, établissant que, «lorsque Blasco commença la -rédaction de <i>Mare Nostrum</i>, personne—sauf quelques rares agents de nos -services d’information étrangère—ne connaissait cette danseuse et que -le maître développa la trame de son récit sans penser le moins du monde -à elle. Ce ne fut que lorsqu’il approchait de la fin qu’on fusilla -l’espionne. L’auteur songea alors à profiter de cette coïncidence -tragique et c’est ainsi qu’il fit fusiller sa Freya, qu’originairement -il entendait tuer de tout autre façon. Il était allé voir l’avocat de -Mata Hari, maître Clunet, son ami, qui lui conta la scène finale, dont -il avait été témoin et que le romancier transcrivit presque -textuellement pour son douzième et dernier chapitre. C’est là tout ce -que <i>Mare Nostrum</i> a à voir avec Mata Hari. Le reste, soit donc presque -tout le roman, est sans relations aucunes avec la Zelle. Ni Blasco -Ibáñez, ni personne ne la connaissait alors comme agent à la solde des -Allemands en pays belligérants et neutres et il n’aura pas été superflu -de fixer ici ce point délicat de controverse littéraire. Du reste, il -suffirait de lire le livre pour se convaincre que Freya est une -quelconque espionne, une espionne, risquerai-je de dire, «aquatique» et -qui, en tout cas, n’est point danseuse de métier.»</p> - -<p>De génération en génération, les Ferragut ont<span class="pagenum"><a name="page_304" id="page_304"></a>{304}</span> été marins. En vain, le -grand-père a-t-il envoyé a l’Université l’oncle Antonio pour en faire un -médecin, un «<i>señor de tierra adentro</i>»<a name="FNanchor_203_203" id="FNanchor_203_203"></a><a href="#Footnote_203_203" class="fnanchor">[203]</a>. Le Docteur est un homme de -mer. On l’appelle le <i>Triton</i> et son plus grand plaisir est de se livrer -à la pêche et à des fugues en Méditerranée sur les vapeurs qui veulent -bien l’accueillir. En vain, le père Ferragut, notaire à Valence, veut-il -que son fils Ulysse suive la carrière paternelle. Ulysse obéit à l’appel -de son sang et sera marin, en dépit de tout et de tous, même de sa -femme, Cinta Blanes, et du fils qu’elle lui donna, Esteban. Cet Ulysse -catalan eût pu répéter ce que Dante avait mis sur les lèvres de l’autre, -le fils de Laërte:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Nè dolcezza di figlio, nè la pièta</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Del vecchio padre, nè il debito amore</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Lo qual dovea Penelope far lieta,</i><br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Vincer potero dentro a me l’ardore</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ch’i’ ebbi a divenir del mondo esperto,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>E degli vizj umani e del valore:</i><br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Ma misi me per l’alto mare aperto</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Sol con un legno, e con quella compagna</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Picciola, dalla qual non fui deserto...</i><a name="FNanchor_204_204" id="FNanchor_204_204"></a><a href="#Footnote_204_204" class="fnanchor">[204]</a><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Le «<i>sol con un legno</i>» dantesque doit s’entendre d’une fragile tartane, -vite échangée contre un voilier, qui cède à son tour la place à un -vapeur, jusqu’à ce que, de fortune en fortune, la déclaration<span class="pagenum"><a name="page_305" id="page_305"></a>{305}</span> de guerre -trouve Ulysse Ferragut, devenu riche armateur, à bord du <i>Mare Nostrum</i>, -acquis en Ecosse. Les hostilités multiplient les trafics maritimes des -neutres et leurs profits. Ulysse est en train de réaliser des gains -fabuleux, lorsqu’un accident survenu dans les eaux de Naples à son -navire l’immobilise sur ces rivages enchanteurs, où, errant un jour à -travers les ruines de Pompéï et les roseraies de Pesto, le sourire de la -fatale Freya fait de lui l’esclave de cette aventurière allemande. Le -loup de mer oublie donc Cinta qui, nouvelle Pénélope, file sa laine en -l’attendant et il ne vit plus que pour la Circé parthénopéenne, dont le -mystérieux passé est pour lui un attrait de plus. Il n’apprend sa -véritable qualité d’espionne au service du Kaiser que lorsqu’il est trop -tard pour réagir et peut-être consentirait-il à mettre le <i>Mare Nostrum</i> -au service de l’Allemagne, si son second, l’honnête Tòni, dans un élan -d’honneur outragé, n’emmenait le navire à Barcelone. Mais, sur un -voilier, il ira approvisionner de benzine, dans les eaux des Baléares, -un sous-marin allemand. C’est lors que, de cette moderne <i>Odyssée</i>, -surgit Télémaque en la personne d’Esteban Ferragut. Le jeune homme, -affolé par l’absence totale de nouvelles paternelles, a su, grâce à -Tòni, qu’une mauvaise femme retenait captif, à Naples, le capitaine du -<i>Mare Nostrum</i> et s’est bravement rendu en cette ville pour l’y -chercher. Ne l’y ayant point trouvé, il revient en Espagne sur un vapeur -français et y périt torpillé par le même sous-marin que la trahison de -Ferragut a peut-être alimenté d’essence. La déclaration de guerre de -l’Italie à l’Allemagne, qui ramène à Barcelone le père enfin dégrisé, -fait que celui-ci apprend en cours de route la catastrophe où a péri son -enfant. Désormais, il n’aura plus qu’une pensée:<span class="pagenum"><a name="page_306" id="page_306"></a>{306}</span> la vengeance. Son -navire est mis au service des Alliés et court les mers, chargé d’armes -et d’explosifs, cependant que Freya, qui ressent pour Ferragut le -premier amour profond de sa vie, s’emploie vainement à le sauver des -représailles boches. Mais, entre ces deux êtres, s’est, désormais, -interposée l’image d’un mort et Ulysse, dans une entrevue qu’il a avec -Freya à Barcelone, centre, je l’ai dit, des intrigues sous-marines -allemandes, va jusqu’à frapper brutalement l’espionne qui, désespérée, -abandonnée par les siens, va se faire prendre en France et mourir à -Vincennes, pour, du seuil d’Adès, appeler à elle l’amant soumis -d’autrefois. Et, en effet, le <i>Mare Nostrum</i> saute, torpillé, en vue des -rivages riants de la côte levantine, à la hauteur de Carthagène, et les -flots de la Méditerranée se referment, indifférents et silencieux, sur -cette catastrophe semblable à tant d’autres en ces années d’épouvante, -et bien faite pour qu’on lui applique encore les vers qui, dans -l’<i>Inferno</i>, closent—en conformité avec les dires de Pline et de son -compilateur, Solinus—le récit du vieil Ulysse:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Noi ci allegrammo, e tosto tornò in pianto;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Chè dalla nuova terra un turbo nacque,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>E percosse del legno il primo canto.</i><br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Tre volte il fé girar con tutte l’acque;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Alla quarta levar la poppa in suso,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>E la prora ire in giù, com’altrui piacque,</i><br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Infin che ’l mar fu sopra noi richiuso</i><a name="FNanchor_205_205" id="FNanchor_205_205"></a><a href="#Footnote_205_205" class="fnanchor">[205]</a>.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_307" id="page_307"></a>{307}</span></p> - -<p>Ce serait commettre une erreur grossière que de voir en <i>Mare Nostrum</i> -un roman d’amour. Dans cette mâle Odyssée catalane, ce ne sont ni Circé, -ni Pénélope qui donnent le ton. Le héros, c’en est le Ferragut dont la -mort glorieuse ne signifie pas la défaite, mais présage, au contraire, -cette victoire gagnée à travers tant de douleurs, de larmes et de -sacrifices. <i>Mare Nostrum</i> est une œuvre énergique, où transparaît -l’invincible personnalité de l’auteur, de ce héros d’action et de pensée -pour qui la vie n’est pas un paradis terrestre où se nouent des idylles, -mais un vaste champ de bataille où les forts, s’il leur arrive de devoir -céder, ne s’avouent jamais vaincus, parce qu’ils professent la -philosophie des Surhommes, pour lesquels notre passage ici-bas n’est que -le moyen de faire triompher une volonté de puissance. Et, dominant cette -virile poésie, il en est une autre, plus irrésistible parce que purement -physique: la poésie de la mer. J’ai déjà dit que personne, avant Blasco, -n’avait célébré aussi éperdument la Méditerranée. Quand Ferragut, dans -l’attente de sa maîtresse, à l’Aquarium de Naples, distrait ses -nostalgies en déroulant le mystère des profondeurs marines, la prose du -romancier acquiert cette splendeur épique qu’avaient déjà les pages des -<i>Argonautas</i> où sont évoquées les errances de Colomb et le calvaire des -premiers conquistadors. Du vieux Cadmus à la mitre phénicienne au Niçois -Masséna, ce <i>Fils aimé de la Victoire</i> dont la bonne étoile s’éclipsa au -Portugal en 1810, c’est toute l’histoire maritime méditerranéenne, toute -la gloire de l’<i>homo mediterraneus</i> qu’a, mieux qu’écrite, chantée -Blasco. Et à l’heure où je rédige ces lignes, sous le pâle et grisâtre -ciel d’un village de Bourgogne Champenoise, songeant à ces fresques -admirables de <i>Mare Nostrum</i>, je vois l’hivernale<span class="pagenum"><a name="page_308" id="page_308"></a>{308}</span> pénombre céder la -place aux horizons ensoleillés du Midi et je sens, à travers la brume -glaciale de l’Est, comme passer l’âcre et salubre brise des rivages -heureux de la mer latine.</p> - -<p>J’ai demandé à Blasco de me dire dans quelles conditions il avait écrit -<i>Los Enemigos de la Mujer</i>. «Je dus, m’a-t-il déclaré, passer, comme -vous le savez, les derniers mois de la guerre sur la Côte d’Azur pour -refaire une santé gravement compromise par des excès de travail de -quatre années. Les médecins m’avaient rigoureusement prescrit de -m’abstenir de toute occupation mentale. Mais il me semble ne plus vivre, -lorsque mon activité doit chômer. Les jours de paresse, j’ai l’air -honteux et confus de quelqu’un dont la conscience ne serait pas -tranquille. Au bout de quelques semaines de ce repos forcé, je sentis la -nécessité de composer un nouveau roman et c’est ainsi que—lentement, à -cause d’un état physique précaire—j’écrivis mon livre. Par un étrange -phénomène, à mesure que j’avançais dans la composition, je sentais ma -santé se fortifier et quand j’en eus achevé le dernier chapitre, rien, -désormais, ne s’opposait à ce que je songeasse aux préparatifs de mon -voyage aux Etats-Unis. <i>Los Enemigos de la Mujer</i> ont donc été rédigés à -Monte-Carlo, où j’ai résidé une année entière et si j’y suis resté la -paix signée, c’est que je tenais à terminer cette œuvre à l’endroit -même où s’en déroulait l’intrigue.»</p> - -<p>Je ne sache pas qu’il existe—et cependant le nombre des romans dont -l’action se passe dans la Principauté est considérable—d’ouvrages -d’imagination où le milieu monégasque ait été reconstitué de façon plus -parlante, en sa phase de guerre, qu’aux chapitres IV, VI, VII, VIII et -XII des <i>Ennemis de la Femme</i>. Mais le but de Blasco, en composant<span class="pagenum"><a name="page_309" id="page_309"></a>{309}</span> ce -volume, était tout autre que de se livrer à des fantaisies de peintre et -de satirique. Son dernier roman est le livre des égoïstes, des -jouisseurs qui surent, pendant presque tout le cours de la tragédie, -rester en marge des événements, continuant, dans l’un des plus beaux -recoins du globe et à quelques centaines de kilomètres du sanglant -abattoir, leur existence vide de toujours jusqu’à ce que, touchés par la -grâce, les plus représentatifs d’entre eux se jetèrent, à leur tour, -dans la mêlée, pour en sortir meurtris de corps, mais rajeunis d’âme et -devenus d’autres hommes. Le Prince Miguel-Fédor Lubimoff était fils d’un -général de Don Carlos, Don Miguel Saldaña, marquis de Villablanca, dont -la participation à la dernière guerre carliste—déclarée sous le -prétexte de l’élection du Duc d’Aoste au trône d’Espagne en 1871, puis -de la proclamation de la République en 1873—eut pour conséquence, à -l’échec final de celle-ci en 1876, l’exil de ce personnage à Vienne, -d’où, lors de la guerre Russo-Turque, il passa en Russie pour épouser, à -Pétersbourg, la richissime princesse Lubimoff, une neurasthénique qui -finira ses jours à Paris, remariée, après veuvage, à un gentilhomme -écossais. Lubimoff fils, qui a gaspillé sa jeunesse dans les plus folles -aventures, se trouve, lorsqu’éclate la guerre et près de la quarantaine, -à la tête d’une fortune déjà fort ébréchée et que les événements de -Russie compromettront très sensiblement. Ce mélange hybride de Slave et -de Latin, blasé mais non déséquilibré, s’est réfugié dans la splendide -villa qu’il possède à Monte-Carlo, la <i>Villa-Sirena</i>, où il a résolu, en -raffiné qui sait que la femme est cause de tout mal—mais aussi de tout -bien—entre les hommes, de vivre, dans la compagnie de parasites, une -sorte d’existence cénobitique où tous les vices<span class="pagenum"><a name="page_310" id="page_310"></a>{310}</span> seront permis, sauf -celui qu’à la p. 303 du livre l’on définit: «<i>la única embriaguez -interesante de nuestra existencia</i>»<a name="FNanchor_206_206" id="FNanchor_206_206"></a><a href="#Footnote_206_206" class="fnanchor">[206]</a>. Ces parasites constituent un -autre brelan, moins redoutable certes que celui évoqué par Dürer, le -peintre terrifique, mais qui n’en reste pas moins extrêmement original. -Voici, d’abord, Don Marcos Toledo, épave des guerres carlistes, qui, -après avoir connu les misères de l’abandon à Paris, avait fini par -échouer dans le palais de la Princesse Lubimoff, à la Plaine Monceau, en -qualité de maître de castillan du jeune Miguel, dont il est devenu le -chambellan, non sans s’être adjoint préalablement le titre, aussi -honorifique qu’irréel, de Colonel. Doué d’un bon sens assez perspicace, -Don Marcos a parfois des reparties curieuses, telle celle qui lui fait -dire, p. 222, qu’en sa qualité d’Espagnol—l’action du roman se passe au -cours de l’année 1918—et de patriote, «il souffre de voir l’Espagne en -marge de la lutte, s’efforçant d’ignorer ce qui se passe dans le reste -du monde, se cachant la tête sous son aile à la façon de certains -échassiers, qui s’imaginent ainsi que, de ne pas voir le péril, celui-ci -les épargnera. Si sa patrie ne figurait pas parmi les nations -«indécentes», elle ne comptait pas, cependant, parmi les peuples -«décents», puisqu’elle laissait systématiquement échapper l’occasion -d’une gloire qui le faisait, lui, frémir...» Ou cette autre, sur -Guillaume II, à la page 227: «Je connais parfaitement le Kaiser. Ce -n’est qu’un lieutenant. Un lieutenant qui a vieilli, tout en conservant -l’étourderie et la pétulance de sa jeunesse. Mais il a l’honneur de -l’officier et, se voyant perdu, il se brûlera la cervelle. Vous verrez -qu’en cas de défaite, il se suicidera ainsi...» Atilio Castro, lointain -parent du<span class="pagenum"><a name="page_311" id="page_311"></a>{311}</span> prince, n’est qu’un de ces pique-assiettes du monde comme il -faut, dont Monte-Carlo a possédé et possède tant de spécimens bizarres. -Vague consul d’Espagne, naguère, nul ne sait au juste où, mais, en tout -cas, fort peu de temps, il s’est fait joueur professionnel: «<i>el señor -del 17</i>»<a name="FNanchor_207_207" id="FNanchor_207_207"></a><a href="#Footnote_207_207" class="fnanchor">[207]</a>, et, toujours décavé, n’en vit pas moins, en apparence, -comme le gentleman correct et le parfait «<i>caballero</i>»<a name="FNanchor_208_208" id="FNanchor_208_208"></a><a href="#Footnote_208_208" class="fnanchor">[208]</a> que ce genre -d’individus apparaît par définition. Teófilo Spadoni, lui, n’est qu’un -vulgaire pianiste qui, ayant fait partie des équipes musicales du prince -à bord de ses yachts successifs—sur l’un desquels Lubimoff reçut, en -cousin, Guillaume II—, restera son commensal. Né de parents italiens, -peut-être au Caire, à moins qu’à Athènes ou à Constantinople, il -constitue le plus parfait type de crétin que l’on puisse imaginer, -partageant son existence entre une mélomanie presque machinale et la -hantise de la roulette et du trente-et-quarante, pauvre pantin qui ne -joue, lui, que le 5 et dont l’idée fixe serait de découvrir la -bienheureuse martingale qui lui permettrait de faire sauter la banque de -M. Blanc et de détrôner Son Altesse Sérénissime, le Prince Albert. -Carlos Novoa, enfin, n’est qu’un simple pédagogue espagnol, -c’est-à-dire, en dehors de la science, un être sans intérêt. Son -Gouvernement l’avait envoyé au <i>Musée Océanographique</i> pour y étudier la -faune marine, mais il finit par laisser là le plankton et cultiver, lui -aussi, avec l’application professionnelle les 36 numéros et les 6 jeux -de cartes du Casino.</p> - -<p>Tel est le brelan des cinq <i>Ennemis de la Femme</i>. Leur association, où -la seule langue parlée est l’espagnol,<span class="pagenum"><a name="page_312" id="page_312"></a>{312}</span> sera cependant de courte durée. -La Femme, qu’ils ont bannie de leur milieu, ne tarde pas à se venger -d’eux et l’aphorisme de Lucrèce—<i>De Rerum Natura</i>, I, 23-24—que citait -D. Juan Valera en 1874 à l’épilogue de sa <i>Pepita Jiménez</i>:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Nec sine te quidquam dias in luminis oras</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Exoritur, neque fit lætum, neque amabile quidquam,</i><a name="FNanchor_209_209" id="FNanchor_209_209"></a><a href="#Footnote_209_209" class="fnanchor">[209]</a><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="nind">trouve, une fois de plus—comme, déjà, c’était le cas dans l’un des -premiers essais dramatiques attribués à Shakespeare: <i>Love’s Labour is -lost</i>, dont Michel Carré et Jules Barbier tirèrent leurs <i>Peines d’amour -perdues</i>—en le triomphe rapide de Vénus honnie, son éternelle -application. Le «Colonel» tombe amoureux de Madó, fille du jardinier de -<i>Villa-Sirena</i>, et finit par l’épouser. On devine ce que sera cette -union et si la jeune femme, à la fin du livre, fait les yeux doux à un -sous-officier yankee, l’on peut être certain que ce n’est là qu’un -commencement et que la chose aura plus d’une suite! Castro, toujours -distingué, courtise d’abord vaguement Doña Enriqueta, la «<i>Infanta</i>», -fille de Don Carlos, une joueuse passionnée, puis tombe dans les bras -d’une rastaquouère sud-américaine, <i>gaucho</i> en jupons, Doña Clorinda, -que ses allures d’Amazone du Tasse ont fait dénommer «<i>la Generala</i>» et -avec laquelle il disparaît—lui, trouvant, comme soldat de la Légion, -une mort glorieuse au front; elle, évanouie à Paris, dans les troubles -remous de la guerre. Spadoni, irréductible, s’il continue à abhorrer la -femme, ce n’est que pour sombrer dans la plus dangereuse débauche du -jeu. Novoa, passionnément esclave d’une soubrette, se voit abandonné<span class="pagenum"><a name="page_313" id="page_313"></a>{313}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_045_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_045_sml.jpg" width="292" height="450" alt="BLASCO IBÁÑEZ PORTANT, A L’UNIVERSITE «GEORGE -WASHINGTON», LA ROBE, BORDEE DE VELOURS BLANC ET DOUBLÉE DE SOIE JAUNE -ET BLEUE, DES DOCTEURS «IN ARTS AND LETTERS»" /></a> -<br /> -<span class="caption">BLASCO IBÁÑEZ PORTANT, A L’UNIVERSITE «GEORGE -WASHINGTON», LA ROBE, BORDEE DE VELOURS BLANC ET DOUBLÉE DE SOIE JAUNE -ET BLEUE, DES DOCTEURS «IN ARTS AND LETTERS»</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_046_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_046_sml.jpg" width="450" height="269" alt="LES ÉTUDIANTES DE «BRYN MAWR COLLEGE», ÉCOLE SUPÉRIEURE -POUR FEMMES EN PENNSYLVANIE—RECEVANT, EN PLEIN HIVER, BLASCO, A CHEVAL, -DANS LE PARC DU COLLEGE" /></a> -<br /> -<span class="caption">LES ÉTUDIANTES DE «BRYN MAWR COLLEGE», ÉCOLE SUPÉRIEURE -POUR FEMMES EN PENNSYLVANIE—RECEVANT, EN PLEIN HIVER, BLASCO, A CHEVAL, -DANS LE PARC DU COLLEGE</span> -</div> - -<p class="nind">par celle-ci, qui lui préfère un officier américain et retourne -tristement en Espagne, où sa science marine sera royalement rétribuée à -raison de cinq cents <i>pesetas</i> mensuelles. Le prince, malgré ses dédains -de nabab repu, a à peine retrouvé une amie d’enfance, fille du frère de -son beau-père et d’une niaise et orgueilleuse créole mexicaine, la -duchesse Alicia de Delille, qu’il recommence avec cette opiomane de 40 -ans, fervente du tapis vert où elle perd et reperd des fortunes, son -existence d’autrefois. Mais la duchesse, qui tenait son titre d’un duc -français, mari plus âgé qu’elle de vingt ans et qui a dû l’abandonner -lorsqu’elle l’eut fait père sans sa collaboration, apprend soudainement -que ce fils adultérin, Français pourvu d’un faux état-civil -et—naturellement—pilote aviateur, est mort, en captivité, en Allemagne -et son désespoir est tel qu’elle éconduit définitivement Miguel. -Celui-ci, qui n’en est pas à une folie près, se bat en duel avec un -pauvre diable de blessé de guerre, un lieutenant espagnol de la Légion, -Antonio Martínez, qu’il soupçonne, dans sa stupide jalousie, de l’avoir -remplacé dans les faveurs d’Alicia, puis, sermonné par une angélique -infirmière anglaise, lady Lewis—dont l’oncle partage sa vie entre le -whisky et le Casino—finit par reconnaître, un peu tard, qu’il a fait, -jusqu’ici, lamentablement fausse route, s’engage, à son tour, dans la -Légion, où sa qualité d’ancien capitaine de la Garde Impériale le fait -admettre au titre de sous-lieutenant, passe dix mois et vingt jours au -front, y perd un bras et ne revient, après l’armistice, à Monte-Carlo, -que pour y apprendre qu’Alicia, morte des suites d’un empoisonnement du -sang contracté comme dame de la Croix-Rouge dans un hôpital militaire, -lui a légué tout ce qu’elle possédait outre-mer, et, en particulier, ses -mines d’argent du Mexique,<span class="pagenum"><a name="page_314" id="page_314"></a>{314}</span> «rien en ce moment, mais demain, peut-être, -une fortune presque égale à celle que Lubimoff possédait, naguère, en -Russie.»</p> - -<p>Le roman est touffu, mais, à travers ces halliers de verdures -méditerranéennes, un sentier serpente, qui nous conduit à une clairière -inondée de glorieuse lumière, d’où, comme des esplanades du cimetière de -Beausoleil, la vie sourit à la mort. Cette clairière, Miguel Lubimoff -n’y arrive qu’aux dernières pages du livre, où la purification de son -âme s’est réalisée dans la douleur. Ce mutilé que la double flamme de la -souffrance physique et morale a converti, retrouve, en face des horizons -radieux de la mer latine, le sens de la vie, et, plus noble que le -prince Nekhludov de <i>Résurrection</i>, dans Tolstoï, consacrera désormais -ses jours, non au salut d’une seule existence, mais «au bonheur de -cinquante infortunés, parmi les centaines de millions qui peuplent la -terre». Il connaîtra le mélancolique plaisir de «contempler la -vie»<a name="FNanchor_210_210" id="FNanchor_210_210"></a><a href="#Footnote_210_210" class="fnanchor">[210]</a>. Cette vie de demain, que sera-t-elle? Blasco, écrivant ce -splendide chapitre XII et dernier de <i>Los Enemigos de la Mujer</i> en -Juillet 1919, ressent quelques doutes amers sur notre avenir européen. -Il met dans la méditation de Lubimoff une ombre sinistre. «Le prince -pense avec amertume à une possible déception. Voir renaître intacte la -bestialité primitive, après un cataclysme accepté comme une rénovation! -Contempler la faillite de tant d’esprits généreux, de tant de nobles -intelligences aspirant au triomphe du bien, désirant aux hommes la paix -et aux peuples la douce société, travaillant contre la guerre, comme les -associations d’hygiène luttent pour éviter les contagions!» En lisant -ces lignes, un<span class="pagenum"><a name="page_315" id="page_315"></a>{315}</span> nom vient aux lèvres: Wilson! Et Blasco, qui a tous les -courages, a eu le noble et mâle courage de rendre justice à ce grand -homme, dont la gloire aura pu être niée par une coalition d’esprits à -courte vue, mais qui n’en rayonnera pas moins, dans les temps futurs, -comme celle d’un précurseur. D’ailleurs son très juste éloge de -l’Amérique et de son intervention à nos côtés—intervention qui nous a -sauvés—est allé au cœur des Américains et lorsque Mr. William -Millier Collier recevra Blasco docteur de l’Université <i>George -Washington</i> avec la phrase rituelle: «<i>Doctor Blasco Ibáñez, I welcome -you into the fellowship of the Alumni of The George Washington -University</i>»<a name="FNanchor_211_211" id="FNanchor_211_211"></a><a href="#Footnote_211_211" class="fnanchor">[211]</a>, le Président de cet illustre Institut se complaira à -féliciter le récipiendaire pour avoir «<i>appreciated the motives of the -people of the United States, and in your last novel, «The Enemies of the -Woman», you have given them a generous measure of praise for their -intervention</i>»<a name="FNanchor_212_212" id="FNanchor_212_212"></a><a href="#Footnote_212_212" class="fnanchor">[212]</a>.</p> - -<p> </p> - -<p>Arrivés au terme de ce travail, il apparaît légitime de se demander ce -que pourra être l’ultérieure<span class="pagenum"><a name="page_316" id="page_316"></a>{316}</span> évolution du romancier et de déterminer, -en attendant, sa place actuelle dans la littérature espagnole. Avec une -nature comme celle de Blasco, qui a réduit au minimum la tyrannie de la -chair sur l’esprit—il ne joue jamais<a name="FNanchor_213_213" id="FNanchor_213_213"></a><a href="#Footnote_213_213" class="fnanchor">[213]</a>, ne fume plus, ne goûte que -médiocrement le théâtre<a name="FNanchor_214_214" id="FNanchor_214_214"></a><a href="#Footnote_214_214" class="fnanchor">[214]</a>, et, s’il continue à croire à la réalité du -dogme formulé par Lubimoff à la page 303 des <i>Ennemis de la Femme</i> et -cité plus haut, ce n’est que parce qu’homme complet, dont la robuste -virilité ne saurait se contenter de la viande creuse des idéologies et, -défiant les années, serait capable de consommer, octogénaire, le -sacrifice à l’Anadyomène avec la même vigoureuse exaltation qu’un -éphèbe—, l’argent, en tant qu’instrument de liberté et d’indépendance -sociale, est sans doute un but de la carrière littéraire, comme, en -définitive, de toute activité humaine organisée, mais ce n’en saurait -être le but suprême. Blasco vient d’en donner, d’ailleurs, une preuve -nouvelle, éclatante, en différant,<span class="pagenum"><a name="page_317" id="page_317"></a>{317}</span> pour des raisons qui ne relèvent que -de ses scrupules littéraires, la publication de <i>El Aguila y la -Serpiente</i>—achevé depuis le 15 Mars—et en lui substituant celle d’une -œuvre fantastique, composée en 40 jours, différente de toutes celles -jusqu’ici parues: <i>El Paraiso de las Mujeres</i><a name="FNanchor_215_215" id="FNanchor_215_215"></a><a href="#Footnote_215_215" class="fnanchor">[215]</a>, dont l’édition -espagnole ne verra, cependant, le jour qu’après sa version anglaise dans -un magazine new yorkais. Ce but suprême, c’est celui qu’en véritable -artiste,—dominant le calcul des gains matériels et insoucieux des -préocupations de la vente,—il précisait, dans son discours du 23 -Février 1920 à l’Université de Washington, comme étant «le grand secret -du génie» et qui consiste dans la conquête d’une gloire de plus en plus -pleine et mondiale par la réalisation d’œuvres de plus en plus -triomphantes et par leur signification et par leur forme. La volonté de -fer de Blasco, en union avec ses facultés d’observation élargies, nous -réserve donc, certainement, quelques surprises. Je lui ai demandé, il y -a fort peu de temps, ce qu’il pensait du roman cinématographique et il -m’a confessé que sa préoccupation dominante était de lui trouver une -forme nouvelle originale. Dans ce désir véhément, je crois bien que -collaborent l’homme d’action—toujours désireux de lutter avec -l’inconnu—et le romancier professionnel, anxieux de se rajeunir, de -rénover sa formule, d’inventer une variété inédite d’illusion en trois -ou quatre cents pages. «Si le cinématographe m’intéresse tant, m’a-t-il -dit, c’est que, contrairement à ce que pensent beaucoup, il n’a rien à -voir avec le théâtre. Ainsi s’explique le fait que les comédies filmées -ennuient le public, alors qu’au contraire les romans<span class="pagenum"><a name="page_318" id="page_318"></a>{318}</span> cinématographiés -l’enchantent. Qu’est-ce qu’un film? Un roman exprimé par des images. Le -théâtre est victime de sa limitation dans l’espace. Il faut que tout s’y -passe sur la scène et il ne peut s’y passer que peu de choses à la fois. -Dans les romans, comme sur le film, on peut développer en même temps -diverses histoires, dont le champ d’action se trouve aux endroits les -plus divers et qui, finalement, convergent en un dénouement unique, en -une action commune. A chaque instant, il est loisible de changer de -lieux et de personnages, ce que l’on ne peut se permettre au théâtre que -de façon très restreinte. Et puis, une pièce de théâtre a tout juste -cinq actes au maximum, avec, si l’on veut, quelques tableaux -supplémentaires. Or, un film reste libre, comme un roman, de multiplier -scènes et décors au gré de l’auteur, pour la réalisation de l’effet -voulu par ce dernier. Mes romans viennent d’être acquis par les -principales maisons cinématographiques de New York pour être filmés. -J’ai vu moi-même, lors de mon séjour aux Etats-Unis, fonctionner de près -la technique du film et j’ai connu dans l’intimité la plupart des -meilleurs artistes cinématographiques de là-bas. Vous comprendrez que, -dans ces conditions, ce qui touche au cinéma ne me laisse pas -indifférent...»</p> - -<p>Attendons donc, confiants en la maxime favorite de Blasco, que «tout -s’arrange en ce monde». Sans doute, le plus souvent, tout s’arrange fort -mal. Mais l’essentiel, pour que continue la comédie de la vie, n’est-ce -pas le mouvement, l’action, bonne ou mauvaise? Blasco, dont les nerfs -sont à fleur de peau, est, d’ailleurs, essentiellement bon. Son plus que -septuagénaire traducteur, M. Hérelle, m’écrivait, ces jours derniers: -«J’ai autant de sympathie pour le caractère généreux de Blasco que -d’admiration<span class="pagenum"><a name="page_319" id="page_319"></a>{319}</span> pour la puissante fécondité de son talent, et, quant à -lui, je crois ne pas exagérer en disant qu’il me considère comme un ami, -au moins autant que comme un traducteur.» M. F. Ménétrier, de son côté, -m’a adressé le plus chaleureux éloge du caractère de Blasco, qu’il a pu -étudier à loisir à Madrid, dans le séjour de plusieurs semaines qu’il y -fit au printemps de 1905, époque où le député de Valence le présenta à -son ami, député également, D. Luis Morote, et aux écrivains D. Mauricio -López-Roberts—qui habitait alors, dans une petite rue voisine de celle -de Blasco, un hôtel luxueux—, D. Gregorio Martínez Sierra, à -l’inimitable Rubén Darío et enfin,—<i>last not least</i>—à Pérez Galdós -lui-même, ainsi qu’aux artistes D. Agustín Querol y Subirats, de -Tortosa—, sculpteur mort à Madrid en 1909, dont l’Amérique latine -possède plusieurs monuments notables, tel celui élevé à Lima à la -mémoire du colonel Bolognesi—et à D. Joaquín Sorolla. «Blasco, m’a dit -M. F. Ménétrier à la lettre, est l’un des hommes les plus aimables, les -plus complaisants que je connaisse. J’ai pour lui une véritable -affection, parce que j’estime beaucoup son caractère...» Je pourrais -multiplier ces témoignages, en y ajoutant le mien propre, dont maintes -curieuses vicissitudes ont éprouvé la constante fermeté. De cette bonté, -légendaire, Blasco m’a fourni, naguère, en ces termes l’explication -philosophique: «Beaucoup de gens écrivent que je suis bon, extrêmement -bon. Ce n’est pas si certain. Je ne suis ni bon ni méchant. Je suis tout -simplement un impulsif. A la première impression, je m’emballe et suis -l’entraînement de mes nerfs. Puis, à la réflexion, il se trouve que je -ne constate, au fond de mon âme, ni haine ni rancœur. J’ignore le -plaisir de la vengeance. Je vous avouerai que j’en ai cependant, et plus -d’une fois,<span class="pagenum"><a name="page_320" id="page_320"></a>{320}</span> ressenti le désir. L’on n’est pas homme pour rien, n’est-ce -pas? Mais je me suis dit aussitôt: «A quoi bon? Il en coûte plus de -faire le mal que le bien. Et il faut être bon, ne serait-ce que parce -que c’est plus commode!»... Le romancier, après une courte pause, -ajouta: «<i>Todo el que es fuerte verdaderamente es bueno, no sólo por -imposiciones de la moral, sino por un resultado de su equilibrio y de su -fuerza: los débiles y los ruines son los que guardan un recuerdo siempre -vivo de lo que han sufrido y acarician la esperanza de -vengarse...</i>»<a name="FNanchor_216_216" id="FNanchor_216_216"></a><a href="#Footnote_216_216" class="fnanchor">[216]</a> Puis, comme pesant lentement ses paroles, il me fit -ces ultimes aveux: «Je me connais mieux que personne. Si ce que l’on -écrit contre moi est vrai, ce n’est pas du nouveau pour moi. J’en suis -informé depuis longtemps. Si c’est une injustice et le fruit de l’envie, -c’est chose inutile, car l’on n’arriverait jamais à me rendre pire que -je suis. L’éloge et le blâme, en somme, mon cher ami, sachez-le bien, ne -sont que des accidents momentanés de la carrière littéraire et -incapables d’influer sérieusement sur la vocation d’un artiste -véritable.»</p> - -<p>Tel est Blasco Ibáñez. Quant à lui assigner une place dans les lettres -espagnoles contemporaines, à quoi bon? Il reste lui-même et bien -lui-même, comme l’a vu et dit le vieux docteur juif Max Nordau dans son -tout récent et si curieux volume d’<i>Impressions Espagnoles</i>. N’est-ce -point suffisant? Voici, cependant, deux témoignages, que je fais miens, -parce qu’ils représentent assez exactement ma propre façon de voir. -Celui de Laurent Tailhade d’abord,<span class="pagenum"><a name="page_321" id="page_321"></a>{321}</span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_047_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_047_sml.jpg" width="450" height="270" alt="BLASCO IBÁÑEZ DANS SON SALON DE NICE - -D’après une photographie publiée en 1921 dans un organe anglais de la -Côte d’Azur" /></a> -<br /> -<span class="caption">BLASCO IBÁÑEZ DANS SON SALON DE NICE -<br /> -D’après une photographie publiée en 1921 dans un organe anglais de la -Côte d’Azur</span> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_048_lg.jpg"> -<br /> -<img class="enlargeimage" -src="images/enlarge-image.jpg" -alt="" -width="18" -height="14" /> -<br /> -<img src="images/ill_048_sml.jpg" width="450" height="277" alt="BLASCO DANS SON CABINET DE TRAVAIL A NICE (1921) - -Au fond, sur un meuble, divers souvenirs indiens rapportés de l’Amérique -du Nord, ainsi qu’un drapeau américain, don d’un club de New York" /></a> -<br /> -<span class="caption">BLASCO DANS SON CABINET DE TRAVAIL A NICE (1921) - -Au fond, sur un meuble, divers souvenirs indiens rapportés de l’Amérique -du Nord, ainsi qu’un drapeau américain, don d’un club de New York</span> -</div> - -<p class="nind">en 1918: «A coup sûr, Blasco Ibáñez est plus notoire en France que Pérez -Galdós, José de Pereda et même que la Comtesse Pardo Bazán. Cela, -peut-être, ne tient point à ce que Blasco «<i>escribe para la -exportación</i>»<a name="FNanchor_217_217" id="FNanchor_217_217"></a><a href="#Footnote_217_217" class="fnanchor">[217]</a>, mais, à ce que, pourvu d’une puissance d’expansion -œcuménique, l’art du maître ne prend point souci des frontières, -montagnes ou préjugés. Il est connu en France comme Rudyard Kipling, ou -cet emphatique D’Annunzio; mais avec un renom plus vaste et de meilleur -aloi. Déjà, les écrivains, ses frères, et les humanistes, les experts -dans le métier d’écrire, le tiennent pour un héros de l’Art, comme il -fut un héros de l’Action et de la Politique. Ce n’est pas une gloire -viagère qu’ils promettent à ses écrits. En effet, Blasco -Ibáñez—écrivain, penseur, poète—appartient à la lignée auguste des -Maîtres qu’applaudit l’Univers. Et c’est un héritier de Balzac, un émule -de Maupassant ou de Zola que donne à la France le pays de Calderón et de -Cervantes.» Ces paroles, dans l’organe de l’<i>Institut d’Etudes -Hispaniques de l’Université de Paris</i>, dont M. E. Martinenche, -professeur à la Sorbonne, est Président, ont leur signification, sans -doute. Voici, maintenant, celles de l’ex-ambassadeur à Madrid, actuel -Président de la <i>George Washington University</i>, lors de la cérémonie du -23 Février 1920: «<i>In your person, sir, we see the modern glory of -Spanish literature effulgent. You have written much and your readers are -numbered by millions and are found<span class="pagenum"><a name="page_322" id="page_322"></a>{322}</span> in all lands. Your «Four Horsemen» -have already galloped around the globe. More than two hundred editions -of that one novel have been printed. Your works show the highest -literary genius. You have the power not only of vividly describing -things, but of interpreting their inner significance. Thoroughly -realistic, there is in all that you have written a full tide of human -sentiment. There is a strength and a vigor in the characters that you -have created that suggest the statues of Rodin. Upon the pages of the -printed book, you, a Spanish writer, have drawn pictures that have all -the vital energy and all the passionate realism that distinguish the -paintings of your great compatriots, Sorolla and Zuloaga. Critics were -not uttering empty compliments, when they said of you: «Zola was not -more realistic; Victor Hugo was not more brilliant.» We North Americans -do not challenge the statement of one of our own greatest novelists, -William Dean Howells, who has said of one of your novels that it is «one -of the fullest and richest in modern fiction, worthy to rank with the -greatest Russian works and beyond anything yet done in English, and in -its climax as logically and ruthlessly tragical as anything that the -Spanish spirit has yet imagined». We accept the verdict of those who -have pronounced you the foremost of living novelists and who have -declared that your works have a permanent place in the world’s -literature</i>»<a name="FNanchor_218_218" id="FNanchor_218_218"></a><a href="#Footnote_218_218" class="fnanchor">[218]</a>.<span class="pagenum"><a name="page_323" id="page_323"></a>{323}</span></p> - -<p>A ces deux témoignages, il sera bon, sans doute, d’adjoindre un -témoignage d’Espagne. Je le choisirai parmi les plus récents et -l’emprunterai à l’organe des francophiles catalans, cette <i>Publicidad</i> -qui a si vaillamment défendu la cause alliée pendant la Guerre et qui, -saluant—dans son édition du soir du 27 Avril 1921—l’arrivée de Blasco -Ibáñez à Barcelone, voit en lui avant tout l’écrivain «homme d’action» -et—préludant par ses louanges aux fêtes que Valence prépare à son -romancier—exalte, en ce descendant spirituel des grands génies coureurs -de monde du XVI<sup>ème</sup> Siècle espagnol, «<i>el único hombre de España que -ha sabido, con gran tumulto, correr mundo...</i>»</p> - -<p class="r"> -VÉRONNES (<span class="smcap">Côte-d’Or</span>), Mars-Avril 1921.<br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_324" id="page_324"></a>{324}</span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_325" id="page_325"></a>{325}</span></p> - -<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> - -<tr><td> </td><td valign="top"> </td><td valign="top"><small>Pages</small></td></tr> - -<tr><td align="right" valign="top"><a href="#I">I.</a>—</td><td valign="top">L’homme et ses distractions.—Son amour des livres -et sa haine pour les manuscrits et brochures, -ainsi que les articles de presse.—Les -cinq bibliothèques différentes.—Son oubli du -passé et de ses propres œuvres.—Incapable de -vieillir, il n’a de pensées que pour l’avenir.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_005">5</a></td></tr> - -<tr><td align="right" valign="top"><a href="#II">II.</a>—</td><td valign="top">Sa jeunesse et ses ascendants.—Le prêtre <i>guerrillero</i>.—Enthousiasme -pour la mer.—Horreur -des mathématiques.—L’étudiant indiscipliné.—Madrid -et D. Manuel Fernández y González.—Le -premier discours révolutionnaire.—Un -sonnet gratifié de six mois de prison.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_019">19</a></td></tr> - -<tr><td align="right" valign="top"><a href="#III">III.</a>—</td><td valign="top">Le révolutionnaire.—Il émigre à Paris.—«Le -grand homme numéro 52.»—Vie joyeuse et -batailleuse au Quartier Latin.—Le journal <i>El -Pueblo</i>.—Enorme labeur de journaliste.—Poursuites -judiciaires et emprisonnement.—Fuite -en Italie et composition de <i>En el País del Arte</i>.—Condamnation -au bagne par le Conseil de -guerre de la 3<sup>e</sup> Région Militaire.—Du <i>Presidio</i> -à la Chambre des Députés.—Triple besogne de -député, conspirateur et romancier.—Ses désillusions -politiques et son romantisme républicain.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_040">40</a></td></tr> - -<tr><td align="right" valign="top"><a href="#IV">IV.</a>—</td><td valign="top">Aversion pour les groupements littéraires.—Individualisme.—Le -programme esthétique de -l’auteur.—Ses goûts somptuaires: le «palais» -de la Malvarrosa et le petit hôtel de Madrid.—Histoire -d’une table de marbre.—Un voyage -de Madrid à Bordeaux qui se termine en Asie<span class="pagenum"><a name="page_326" id="page_326"></a>{326}</span> -Mineure.—<i>Oriente.</i>—Avec le «Sultan Rouge».—Le -forçat au palais du souverain des -<i>Mille et Une Nuits</i>.—La plaque de brillants -de Blasco Ibáñez.—La mission que lui confie -le Grand Vizir.—Le retour en Espagne en -Novembre 1907.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_065">65</a></td></tr> - -<tr><td align="right" valign="top"><a href="#V">V.</a>—</td><td valign="top">Blasco Ibáñez ami de la lecture et de la musique.—Son -culte pour Beethoven et pour Victor -Hugo.—Ses duels.—Une balle de charité -qui faillit devenir balle homicide.—Sa discrétion -d’auteur.—Ses scrupules sentimentaux.—Histoire -du roman: <i>La Voluntad de -Vivir</i>.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_096">96</a></td></tr> - -<tr><td align="right" valign="top"><a href="#VI">VI.</a>—</td><td valign="top">Voyage en Amérique du Sud.—Amitié avec -Anatole France.—Prouesses de Blasco Ibáñez -comme conférencier.—Le «ténor littéraire» -bat le torero, ou 14.500 francs or pour une conférence.—L’orateur -se transforme en colonisateur.—La -vie dans la <i>Colonia Cervantes</i>, en -Patagonie.—Triple lutte: avec le sol, avec les -hommes, avec les banques.—Un discours prononcé -la carabine Winchester à la main.—Fondation -d’une seconde colonie, à Corrientes.—Contraste -entre ces deux <i>settlements</i>, -séparés par 4 jours et 4 nuits de chemin de -fer.—Le premier hôte de la nouvelle maison -tropicale.—Le colonisateur renonce à son -entreprise.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_116">116</a></td></tr> - -<tr><td align="right" valign="top"><a href="#VII">VII.</a>—</td><td valign="top">La guerre vue de l’Océan, avant sa déclaration.—Foi -extraordinaire de Blasco Ibáñez dans le -triomphe final des Alliés.—Son antigermanisme -systématique.—Son immense labeur -au cours des hostilités.—Les 9 tomes de son -<i>Historia de la Guerra Europea de 1914</i>.—Ses -trois romans de «guerre».—Manifestations -des germanophiles de Barcelone contre Blasco.—Les -souffrances de la vie à Paris.—Son -abnégation héroïque «<i>por la patria de Victor -Hugo</i>».</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_148">148</a></td></tr> - -<tr><td align="right" valign="top"><a href="#VIII">VIII.</a>—</td><td valign="top">L’immense succès, aux Etats-Unis, des <i>Quatre -Cavaliers de l’Apocalypse</i>.—Comment l’auteur -en eut connaissance.—Le roman vendu -300 dollars produit une fortune à la traductrice.<span class="pagenum"><a name="page_327" id="page_327"></a>{327}</span>—Un -éditeur «<i>rara avis</i>».—Voyage de -Blasco Ibáñez en Amérique du Nord.—Triomphes -et honneurs.—Le <i>Militarisme Mexicain</i>.—Le -Dr. Blasco Ibáñez revient en Europe -pour y écrire, à Nice, <i>El Aguila y la -Serpiente</i>, roman mexicain.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_172">172</a></td></tr> - -<tr><td align="right" valign="top"><a href="#IX">IX.</a>—</td><td valign="top">Classification des romans de Blasco Ibáñez: Romans -valenciens, Romans espagnols, Cycle -américain, Triptyque de «guerre».—Blasco -Ibáñez est-il le «Zola espagnol»?—Comment -Blasco a écrit ses romans.—Quelques réflexions -sur le style du romancier.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_192">192</a></td></tr> - -<tr><td align="right" valign="top"><a href="#X">X.</a>—</td><td valign="top">Etat de la littérature à Valence avant Blasco -Ibáñez.—Importance des <i>Contes</i> de ce dernier -pour l’appréciation de ses romans valenciens: -<i>Arroz y Tartana</i>, <i>Flor de Mayo</i>, <i>La -Barraca</i>, <i>Entre Naranjos</i>, <i>Sónnica la Cortesana</i>, -<i>Cañas y Barro</i>.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_217">217</a></td></tr> - -<tr><td align="right" valign="top"><a href="#XI">XI.</a>—</td><td valign="top">Les romans «espagnols».—I° Romans de lutte: -<i>La Catedral</i>, <i>El Intruso</i>, <i>La Bodega</i>, <i>La Horda</i>.—II° -Romans d’analyse: <i>La Maja Desnuda</i>, -<i>Sangre y Arena</i>, <i>Los Muertos Mandan</i>, -<i>Luna Benamor</i>.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_246">246</a></td></tr> - -<tr><td align="right" valign="top"><a href="#XII">XII.</a>—</td><td valign="top">Le programme «américain» de Blasco Ibáñez -en 1914 et aujourd’hui.—<i>Los Argonautas.</i>—Sujet -et valeur de ce roman.—Amour ancien -et profond de Blasco pour l’Amérique.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_275">275</a></td></tr> - -<tr><td align="right" valign="top"><a href="#XIII">XIII.</a>—</td><td valign="top">Les romans de «guerre»: <i>Los Cuatro Jinetes del -Apocalipsis</i>, <i>Mare Nostrum</i>, <i>Los Enemigos -de la Mujer</i>.—Conclusion: L’œuvre future -de Blasco Ibáñez et sa signification actuelle -dans les lettres espagnoles.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_291">291</a></td></tr> -</table> - -<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> «Celui que je vais écrire.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> «J’ai l’idée d’un roman, demain je me mets au travail.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Madrid, 1910. L’interview remonte, en réalité, à 1909.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> «Ah! C’est de Blasco Ibáñez que vous me parlez?»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> «Valence est terre divine, puisque là où hier poussait le -froment, croît aujourd’hui le riz...»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> «La viande est de l’herbe, l’herbe de l’eau, l’homme une -femme et la femme rien.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> «Un paradis habité par des démons.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> «Je ne saurais le faire.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> «Mais donnez-moi du temps et, certainement, je -l’entreprendrai.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> «Père Michel», en valencien. On appelle <i>cura de escopeta</i> -un type de Nemrod en soutane très courant en Espagne chez les curés de -campagne, dits aussi <i>curas de misa y olla</i>, par ce que toutes leurs -ambitions sont de dire la messe pour faire bouillir leur marmite.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> «Tout Espagnol est avocat à moins de preuve du -contraire.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> «Oiseau messager de la tempête.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> «Quels temps! Quelle audacieuse jeunesse! Depuis quand les -morveux écrivent-ils donc des romans?»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> «La cape recouvre tout.» Ce proverbe s’emploie aussi -parfois, au figuré, pour indiquer que, sous de belles apparences, se -cachent souvent de grands défauts.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Nom que portent les quartiers bas de Madrid, qui sont ceux -où habite la populace.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> «Ce n’est pas mal! En vérité, jeune homme, tu possèdes -quelque talent pour ce genre de choses!»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> «Petit étudiant.» Ainsi appelait-on alors, dans ces -milieux, Blasco Ibáñez.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> «Vous êtes arrêté.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> «Tête brûlée.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Article paru aussi dans <i>El Figaro</i> de La Havane, nº du 13 -Février 1921.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> C’est du moins ce que Bark prétendait en 1910 à la p. 6 de -sa plaquette sur Alejandro Lerroux. Mais Bark est personnage très sujet -à caution. Et, dans mon exemplaire des <i>Nacionalidades</i>, la dédicace du -livre est imprimée à l’adresse de <i>D. Enrique Pérez de Guzmán el Bueno</i> -et nullement de ce suspect pamphlétaire.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> En revanche, M. F. Ménétrier ne mentionnait pas une -œuvre, d’ailleurs épuisée depuis fort longtemps, de Blasco, -intitulée: <i>París, Impresiones de un Emigrado</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> «Combien de fois nous a-t-on conduits ici, la nuit!»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> «Le chef». Ainsi désignait-on alors Blasco Ibáñez, à la -rédaction de <i>El Pueblo</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Dans un article inséré dans <i>Soi-Même</i> (1<sup>ère</sup> Année, nº -10, 15 Novembre 1917), Blasco a évoqué, sous le bombardement allemand, -au front, ces lointains souvenirs du <i>Pueblo</i>, dans un passage qui sera -traduit au chapitre VII.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> «Tous à la guerre, riches et pauvres!»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> On remarquera que, dans ce volume, l’auteur, pour des -raisons faciles à deviner, parle de son départ d’Espagne comme d’une -chose naturelle et comme s’il se fût embarqué à Cette sur le vapeur -français <i>Les Droits de l’Homme</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Nom par lequel on désigne, en Espagne, un jeune déshérité -de la Fortune, un gueux.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> «C’est là ce que je considère comme le mieux; mais, si -vous pensez le contraire, je vous suivrai, advienne que pourra...»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> «Comment ai-je pu vivre de la sorte?»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> «Mais ce Blasco Ibáñez, est-ce un parent du député -républicain?»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Réunions en petit comité.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Un très lointain article de Blasco Ibáñez, au nº 1 de <i>La -República de las Letras</i>, intitulé: «<i>El arte social</i>», traitait -simplement du roman à thèse et renfermait des considérations ingénieuses -sur ce point littéraire délicat.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> On sait que, dans ses <i>Désenchantées</i>, Loti souhaitait -qu’Allah conservât le peuple turc, «religieux et songeur, loyal et bon». -Il est intéressant d’observer qu’avant lui, Blasco Ibáñez avait formulé -le même vœu.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> M. Pierre Mille qui, à la même époque, visitait les rives -du Bosphore, a donné, dans le <i>Temps</i> du Jeudi 3 Octobre 1907, une -description de Brousse, qu’il eût été piquant de rapprocher de celle de -Blasco. Du moins, pourra-t-on se livrer à ce petit exercice pour les -derviches tourneurs, que M. Pierre Mille décrivit dans le <i>Temps</i> du -Jeudi 26 Septembre 1907.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Je tiens de source officielle qu’on voulut, pour le -récompenser de sa propagande désintéressée pendant la guerre, l’élever -d’un rang supérieur dans l’Ordre. Sa modestie, cependant, allègue qu’à -son âge, ce qu’il possède est suffisant et que si on l’en juge toujours -digne, l’on pourra plus tard songer de nouveau à lui.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Nouveaux Lundis</i>, V. 213.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> «Mais ce sont des choses militaires!»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> «Tout ce qu’on lit sert, une fois ou l’autre, dans la -vie.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> «Pour moi, l’histoire est le roman des peuples et le -roman, l’histoire des individus.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> <i>De oratore</i>, II, 9, 36: «L’histoire est le témoignage des -temps, la lumière de la vérité, la vie de la mémoire, la maîtresse de la -vie, la messagère du passé.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> «Douze archéologues, treize opinions distinctes.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Voir: <i>Antonio de Hoyos y Vinent</i>, par V. Blasco Ibáñez, -dans la <i>Revue Mondiale</i> du 15 Octobre 1919.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> <i>The Merchant of Venice</i>, V, 1, 83-88: «L’homme qui n’a -pas une musique en lui-même, qui n’est pas mû par l’harmonie de doux -accords, est apte aux trahisons, aux ruses, à la ruine. Les mouvements -de son esprit sont sombres comme la nuit et ses affections ténébreuses -comme l’Erèbe. Défiez-vous d’un tel homme. Prenez garde à la Musique!»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Baudelaire, <i>Œuvres Complètes</i>, I (Paris, 1868), p. -92.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> «Quelle vérité, quelle vérité, à commencer par moi! Mais, -qui donc lit tellement, tellement, tellement?»—Cité par A. Morel-Fatio, -<i>Etudes sur l’Espagne, Troisième Série</i> (Paris, 1904), p. 312.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> «C’est dans cette foi que je veux vivre et mourir.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> «Qu’il n’avait pas peur.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> «Parfois j’ai touché; d’autres fois, j’ai été touché. De -quelle utilité cela a-t-il été dans ma vie? Qu’est-ce que cela a bien pu -prouver?... Quand je songe que je fus blessé presque mortellement trois -mois avant d’écrire <i>La Barraca</i>!»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Feu!</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Vierge.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> «On peut être écrivain sans cesser d’être homme bien -élevé.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>La Volonté de Vivre.</i> L’œuvre fut écrite et imprimée -entre <i>La Maja Desnuda</i> et <i>Sangre y Arena</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> En préparation.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> «La Mère-Patrie».</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> «Si tu veux que je pleure, il faut que toi-même tu -commences par éprouver de la douleur.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Campement d’Indiens.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> <i>L’Argentine et ses Grandeurs.</i> Plusieurs photographies y -représentent Blasco au cours de ses randonnées: ainsi p. 36, 79, 82, -108, 646, 654.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Fabrique de sucre.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Cette conférence, lue par M. Alfred de Bengoechea, -traducteur des <i>Ennemis de la Femme</i>, est imprimée p. 404-422 du -<i>Journal de l’Université des Annales</i>, Nº du I <sup>er</sup> Novembre 1918.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Territoire, dans l’Argentine.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Localité.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Journaliers.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Danse populaire au Chili, au Pérou, en Bolivie et d’autres -pays encore de l’Amérique, sorte de sarabande ou de fandango des nègres, -des souteneurs et gens de même acabit. On l’appelle aussi <i>cueca</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Nouvelle-Valence.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Cabane, en Amérique Latine.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> «Et je pensai qu’un mois avant je déjeunais, au Bois de -Boulogne, au restaurant d’Armenonville!»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> «Par sa grande variété.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> «Employé dernièrement son talent à dénigrer l’Allemagne.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Titre que le Gouvernement impérial accordait aux -commerçants et industriels qui avaient bien mérité du régime.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Qualificatif honorifique en usage avec cette catégorie -sociale d’Allemands.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Banquet.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Indien.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Patrie.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> «Cette fois, c’est sérieux.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> «L’éminent écrivain du voisin royaume et l’un des bons -amis du Portugal.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> «L’illustre auteur de <i>La Catedral</i> et de tant d’autres -belles œuvres littéraires.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> «Autour du conflit.» L’ouvrage de M. B. d’Alcobaça a paru -à Lisbonne à partir de Mars 1915, d’abord comme feuilleton du journal -républicain <i>A Capital</i>, puis en fascicules successifs chez les éditeurs -J. Romano Torres et C<sup>ie</sup> dans la même ville.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> «Quand les Allemands m’auront présenté deux gaillards de -la taille de ces deux méditerranéens, je commencerai à croire en leur -infaillibilité militaire.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Texte sténographié, paru dans le <i>Journal de l’Université -des Annales</i> du 15 Mai 1918, p. 516.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> <i>G. Q. G. Secteur I</i> (Paris, 1920), tome I, p. 192.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> «En me rendant au front.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> <i>The Morning</i>, périodique alors publié en langue anglaise -par <i>Le Matin</i>, nº du Mercredi 29 Mai 1918.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> «Gigantesque «no man’s land» (espace compris entre les -deux tranchées ennemies), où les Alliés combattaient sans trêve les -Huns.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> «Sa fuite de Barcelone, où il ne put rester un seul -jour...» (<i>Article cité page 146.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> «Les affaires sont les affaires.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>The Illustrated London News</i>, 12 Février 1921, p. 209. -«Ouvrage qui, dit-on, a été le plus lu de tous les livres imprimés, à -l’exception de la Bible.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> «C’est pour la France, c’est pour la patrie de Victor -Hugo!»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Calembours.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> «Vente modèle.»—Les tirages de la maison E.-P. Dutton and -Cº sont ordinairement de 10.000 exemplaires. La première édition des -<i>Four Horsemen</i> date de Juillet 1918. Au commencement de Janvier 1920, -l’œuvre atteignait sa 150<sup>ème</sup> édition, ce qui représentait déjà -environ 5 millions de lecteurs.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> «Monceaux d’or.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> <span class="smcap">La Fontaine</span>, <i>Fables</i>, Livre VI, 13: «Le Villageois et le -Serpent.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Discours.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> <i>L’espagnol aux Etats Unis</i>, feuilleton du journal <i>Le -Siècle</i>, 26 Janvier 1905.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> <i>El español en los Estados Unidos</i>, Salamanca. 1920.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> Dans son livre de 1918: <i>El Hispanismo en Norte-América</i> -(Madrid, 433 pp. in-8º). Le détail de la réception doctorale de Blasco, -le 23 Février 1920, et le texte des discours prononcés à cette occasion -se trouvent p. 1-54 du <i>George Washington University Bulletin</i> de -Février 1920 (vol. XVIII, numéro 7).</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> Un court exposé.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Consentement unanime.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> «M. le Président, c’est avec un grand plaisir que -j’annonce à la Chambre que nous avons aujourd’hui la visite de Blasco -Ibáñez qui, comme chacun sait, est le premier écrivain espagnol du -monde, l’auteur des <i>Quatre Cavaliers de l’Apocalypse</i> et d’autres -ouvrages qui nous sont familiers à tous. Il sera peut-être intéressant -pour les membres de cette maison de savoir que Blasco Ibáñez a été aussi -pendant sept ans membre des «Cortes», ou Parlement espagnol; qu’il a -toujours été un républicain...»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> «dans le cabinet du Président sous peu et serait heureux -d’y faire la connaissance personnelle des membres du Congrès et je suis -sûr que ce sera un grand plaisir pour nous de faire la connaissance d’un -représentant si distingué du meilleur de la littérature européenne et -espagnole, d’un homme, aussi, que nous devons mieux admirer et connaître -à cause de ses principes républicains et démocratiques.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> «Sur Pérez Galdós», p. 1.369.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Nº de Juillet 1903, p. 105-128.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Premier chef.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> «Lettres espagnoles», p. 422 et suivantes.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> Voir à la fin du chapitre XII l’indication relative aux -extraits traduits par M. Hérelle.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> Littérature universelle.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> <i>Emile Zola, sa vie et ses œuvres.</i></p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Marché des Fêtes de Noël.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> <i>Etudes d’Art étranger</i>, p. 345.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> <i>VI<sup>e</sup> Série</i>, T. X, p. 311: <i>Le Rossignol de M. -Gabriele D’Annunzio</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> «Les traces de Zola, que l’on découvre dans beaucoup de -ses romans, lui ont valu le titre de «Zola espagnol»...»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Une allusion, p. 647, à <i>La Maja Desnuda</i>, «<i>le nouveau -roman de Blasco Ibáñez</i>», date ce ch. VIII. L’œuvre fut couronnée, à -l’unanimité, du prix Charro-Hidalgo, que <i>l’Ateneo</i> de Madrid distribue -tous les deux ans.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> La pêche du <i>bòu</i> est celle où les deux barques couplées -traînent un long filet en naviguant toujours de conserve; c’est notre -pêche au boulier.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> <i>Confesiones del Siglo, 2ª Serie</i>, Madrid, sans date, -Calleja, p. 161-174: «Blasco Ibáñez». Cette interview n’a pas été -reproduite exactement et plusieurs passages en sont erronés.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> «Vengeance mauresque.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> «Ce que je ne vois pas du premier coup, je ne le verrai -pas ensuite.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> «Ce que je n’écris pas du premier jet, je ne l’écrirai -pas à la réflexion.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> Cette édition est en 16 volumes, mais il en existe une -infinité d’autres, de tous formats et de tous prix. Quelques romans ont -même été traduits par cinq traducteurs différents et publiés par cinq -éditeurs distincts. Depuis la révolution russe, Blasco est naturellement -dans la plus complète ignorance de tout ce qui a trait à ses œuvres -en Russie, où elles jouissaient d’une popularité incroyable.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> <i>II<sup>ème</sup> Série</i>, Paris, 1901, ch. XXVII: «Du style comme -condition de la vie», p. 330.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> «Où l’on n’a écrit qu’en vers, soit dans le genre badin, -soit pour le théâtre, se mettre à écrire en prose sérieuse est une -grande révolution...»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> <i>L’Evolution d’un romancier valencien</i>, p. 58.—C’est, -d’ailleurs, en castillan aussi qu’écrivit un autre romancier valencien, -dont <i>Cultura Española</i> prétendit que les œuvres avaient été -traduites en français, M. B. Morales San Martín, afin d’obtenir un -succès qui ne vint pas (voir l’article de D. Ramón D. Perés dans le nº -de <i>Cultura Española</i> de Novembre 1909, p. 903.)</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Paysans.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> Souteneurs.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Aragonais venus chercher fortune à Valence.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> Plus douce que le miel.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> «Riz et tartane, casaque à la mode, et roule la boule à -la Valencienne.» L’expresion <i>¡ròde la bola!</i> est légendaire pour -indiquer l’insouciance devant l’avenir.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> <i>Flor de Mayo</i> est le nom donné à la barque de pêche -luxueuse que le héros du roman, le <i>Retor</i>, fait construire avec les -profits de son expédition de contrebande à Alger et qui a été baptisée -ainsi par la suggestion d’une estampe ornant les livres de tabac -<i>May-Flower</i> (fleur d’aubépine, librement rendu par <i>Flor de Mayo</i>), -importé de Gibraltar.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> «Monsieur enfermé pour avoir écrit dans les journaux.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> Inséré dans <i>Luna Benamor</i> en 1909, p. 113.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> Assassins.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> Voleurs.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Nº XII, p. 939. M. Gómez de Baquero, fonctionnaire -monarchiste, avait préalablement consacré à divers romans de Blasco -Ibáñez plusieurs articles, dont deux sur <i>Sangre y Arena</i> dans <i>El -Imparcial</i>, où ce roman avait paru en feuilleton, et un troisième sur le -même livre dans <i>La España Moderna</i> de D. José Lázaro. Sous la signature -<i>Andrenio</i>, il écrivit aussi dans le journal conservateur <i>La Epoca</i>, -ainsi, d’ailleurs, que dans la revue hebdomadaire populaire <i>Nuevo -Mundo</i>, diverses notules sur le romancier, qu’il n’a, toutefois, pas -incluses dans son recueil de 1918: <i>Novelas y Novelistas</i>, paru chez -l’éditeur Calleja à Madrid.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Tome IX, p. 555 et suivantes.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> «Ses romans sont chastes, sobres comme la Nature.»—M. F. -Vézinet remarquera aussi à propos de <i>La Maja Desnuda</i>, dans son ouvrage -de 1907, p. 277, que Blasco «s’interdit les succès faciles en écartant -de son œuvre les situations scabreuses, ou, quand il s’en présente, -en les traitant avec une légèreté de touche qui nous étonne et nous -ravit chez un réaliste». Et cela était l’évidence même.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> «Député toujours sûr d’être réélu.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> «L’Amour ne passe qu’une fois dans la vie.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> «Des appuis bien faibles.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> Etude mise en tête de la traduction Panckoucke, avec -texte latin en regard, des <i>Punicorum Libri XVII</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> Barcelona, 1888, 2 t. de XIII-507 et 520 pp. in-8°, -préfacés par Llorente et recensés par Hübner dans la <i>Deutsche -Literaturzeitung</i>, 1889, nº 26.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> Paris, 1870-1878 (<i>atlas</i> en 1879), t. I, p. 295-306.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> Article intitulé: «Sagunt und seine Belagerung durch -Hannibal.» On lira avec intérêt, dans le <i>Mariana historien</i> de M. G. -Cirot (Bordeaux, 1905), p. 320-322, le résumé des efforts du Jésuite -Mariana pour concilier, sur Sagonte, les récits discordants des -historiographes anciens.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> 11<sup>ème</sup> éd., Cambridge, 1911, p. 587: <i>Blasco Ibáñez -lacks taste and judgement...</i>» C’est dans sa <i>Littérature Espagnole</i> de -1913, p. 446, que le professeur de Londres a émis ce jugement sur -<i>Sónnica</i> et renvoyé, lui aussi, à Flaubert: «Ces évocations ambitieuses -d’un lointain passé sont réservées aux Flaubert...» Tout le jugement sur -Blasco, dans ce livre, est à l’avenant.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> Voir sur cette catapulte mes deux <i>notes</i> dans la <i>Revue -des Etudes Anciennes</i>, t. XXII (1920), p. 73 et p. 311.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> Colline.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> Pour la traduction italienne prête à paraître, -l’hispanologue florentin Ezio Levi écrira une <i>préface</i> fort documentée -sur Blasco. Tout récemment a paru, sous le titre: <i>La Tragédie sur le -Lac</i>, une nouvelle édition de la traduction française de <i>Cañas y -Barro</i>, mais signée, cette fois, de M<sup>me</sup> Renée Lafont.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> «C’est l’œuvre qui constitue pour moi le souvenir le -plus agréable, celle que j’ai composée le plus solidement, celle qui me -paraît le plus «finie»...»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> D’après M. Ernest Mérimée, qui le cite p. 298 de son -article de 1903.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> Le «palais» de la Malvarrosa a été construit entre la -publication de <i>Entre Naranjos</i> et celle de <i>Sónnica la Cortesana</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> La «villa bleue», que Povo a dessinée sur la couverture -de <i>Entre Naranjos</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> <i>Etudes de Littérature Méridionale</i>, p. 53.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> «Je le trouve lourd, il y a en lui trop de doctrine.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a> <i>Letras é Ideas</i>, Barcelona, p. 144.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> Nº du 25 Juin 1905.—Dans le <i>Temps</i> du dimanche 21 -Juillet 1907, M. Gaston Deschamps—qui, dans ce même journal, le 2 Avril -1903, avait déjà exalté le romancier de <i>Terres Maudites</i> et de <i>Fleur -de Mai</i>—vantait la version de <i>La Catedral</i> par Hérelle et proclamait -ce truisme: que Blasco «avait conquis le droit de cité dans la -République des Lettres françaises»,—truisme que répétera, à près de -trois lustres de distance, en termes simplement différents M. Homem -Christo dans <i>La Revue de France</i> du 1<sup>er</sup> Avril 1921. Notons, enfin, -que la traduction américaine de <i>La Catedral: The Shadow of the -Cathedral</i>, est munie d’une excellente <i>introduction</i> par feu William -Dean Howells, dont il a été question plus haut.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> Dans son deuxième fascicule de l’année 1912, p. 488, -comme je le rappelle au cours de mon étude: «Sur quelques savants -espagnols contemporains», publiée en 1921 dans <i>Hispania</i>. La <i>Revue -d’Histoire Littéraire de la France</i>, tout en croyant que <i>El Intruso</i> -était une «œuvre de propagande anti-chrétienne et socialiste» dirigée -contre la «tyrannie immorale du capital», voulait bien en reconnaître la -«fougue», l’«énergie» et la «rudesse».</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> «Voici la joyeuse Andalousie!»—Allusion à un passage de -<i>La Bodega</i>, ch. V, p. 192.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> «Ceux d’en-bas».—D’un merveilleux morceau de <i>La Bodega</i> -(ch. III) décrivant la misère alimentaire des plèbes rurales andalouses, -un court extrait, donné par M<sup>lle</sup> Paraire et M. Rimey, p. 156-161 de -leur livre de lectures espagnoles: <i>La Patria Española</i> (Paris, 1913), a -eu le don de faire frémir plus d’une jeune génération d’étudiants -d’espagnol, en France.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> T. VII, p. 307: <i>La Bodega</i>, de V. Blasco Ibáñez.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> Grandes propriétés foncières.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> La <i>gañanía</i> désigne le dortoir des journaliers terriens -du <i>cortijo</i> (ferme); les <i>aperadores</i> sont chargés de la direction -d’une exploitation agricole; les <i>arreadores</i> sont une espèce de chefs -de travaux; les <i>capataces</i> équivalent à des contre-maîtres; les -<i>mayorales</i> sont des maîtres bergers; les <i>braceros</i> sont des -manœuvres.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> Nom donné aux bandes de révoltés qui, parallèlement aux -<i>Comuneros</i> de Castille, tentèrent, au début du règne de Charles-Quint, -de modifier l’ordre social, à Valence et dans les Baléares.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> Salvochea fut l’un des collaborateurs du journal de -Francisco Ferrer: <i>La Huelga General</i>, feuille anarchiste trimensuelle, -dont le premier nº parut le 15 Novembre 1901 à Barcelone et le dernier -le 20 Juin 1903. Voir A. Fromentin, <i>La vérité sur l’œuvre de -Francisco Ferrer</i> (Paris, 1909), page 32.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> «<i>La última novela de Baroja</i>», p. 14. Le lecteur qui -voudrait avoir une idée de la nature du talent de M. Baroja n’aura qu’à -lire l’étude que lui a dédiée M. Peseux-Richard au t. XXIII (1910) de la -<i>Revue Hispanique</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a> La vie de la pègre madrilène.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> F. Vézinet, <i>Les Maîtres du roman espagnol contemporain</i> -(Paris, 1907), p. 254, <i>note</i> I.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> T. XV (1906), p. 865-868.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a href="#FNanchor_166_166"><span class="label">[166]</span></a> Op. cit., p. 256-279.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a href="#FNanchor_167_167"><span class="label">[167]</span></a> Dans ce roman, paru en 1892, le poète belge Rodendach -nous dépeint Hugues Viane qui, ayant cru retrouver sa femme défunte dans -une danseuse d’opéra, imagine d’habiller celle-ci, Jeanne Scott, dont il -a fait sa maîtresse par amour pour la morte, d’une des robes de -l’épouse: «Elle, déjà si ressemblante, ajoutant à l’identité de son -visage, l’identité d’un de ces costumes qu’il avait vus naguère adaptés -à une taille toute pareille! Ce serait plus encore sa femme revenue, -etc.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a href="#FNanchor_168_168"><span class="label">[168]</span></a> <i>La Littérature Castillane d’aujourd’hui</i>, p. 649-669 de: -<i>España económica, social y artística</i> (<i>Lecciones del VIIº Curso -Internacional de Expansión Comercial</i>), Barcelona, 1914. Le passage sur -Blasco est p. 654.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a href="#FNanchor_169_169"><span class="label">[169]</span></a> <i>Le Spectacle national par excellence.</i> Ce volume compte -XVIII et 590 pp. et le passage que j’en cite est à la page 360.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a href="#FNanchor_170_170"><span class="label">[170]</span></a> Voir sur Hoyos mon article dans <i>Hispania</i>, 1920, p. 279. -Pour <i>Los Toreros de Invierno</i>, Blasco a écrit un fort intéressant -<i>prologue</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a href="#FNanchor_171_171"><span class="label">[171]</span></a> T. XVIII (1908), p. 290-294.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a href="#FNanchor_172_172"><span class="label">[172]</span></a> <i>Biblioteca Mignon</i>, Madrid, 1910. p. 82-83.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a href="#FNanchor_173_173"><span class="label">[173]</span></a> T. XI (1909), p. 200: A propos de <i>Sangre y Arena</i>, de V. -Blasco Ibáñez.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a href="#FNanchor_174_174"><span class="label">[174]</span></a> «Une phase complète de la vie populaire d’Espagne». -Méndez Núñez, que citait <i>Zeda</i>, est célèbre pour avoir prononcé la -phrase fameuse: «<i>España más quiere honra sin barcos que barcos sin -honra.</i>» («L’Espagne aime mieux l’honneur sans navires que des navires -sans honneur.») C’est cet amiral qui commandait la flotte espagnole qui -bombarda Valparaíso et El Callao en 1866.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_175_175" id="Footnote_175_175"></a><a href="#FNanchor_175_175"><span class="label">[175]</span></a> Il existe, de <i>Sangre y Arena</i>, deux traductions -anglaises: l’une, publiée chez Nelson à Londres: <i>The Matador</i>, et -l’autre, que je signale à la fin de ce chapitre, parue à New-York.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_176_176" id="Footnote_176_176"></a><a href="#FNanchor_176_176"><span class="label">[176]</span></a> Haute noblesse.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_177_177" id="Footnote_177_177"></a><a href="#FNanchor_177_177"><span class="label">[177]</span></a> Voir sur George Sand, Majorque et Gabriel Alomar, mon -article d’<i>Hispania</i>, 1920, p. 103 et p. 243, <i>note 1</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_178_178" id="Footnote_178_178"></a><a href="#FNanchor_178_178"><span class="label">[178]</span></a> «Meilleures facultés.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_179_179" id="Footnote_179_179"></a><a href="#FNanchor_179_179"><span class="label">[179]</span></a> Il existe une autre version américaine de <i>Los Muertos -Mandan</i>, par Frances Douglas, parue également à New York et sous le -titre: <i>The Dead Command</i>, comme celle du Dr. Goldberg.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_180_180" id="Footnote_180_180"></a><a href="#FNanchor_180_180"><span class="label">[180]</span></a> <i>Les Romans de la Race.</i></p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_181_181" id="Footnote_181_181"></a><a href="#FNanchor_181_181"><span class="label">[181]</span></a> <i>La Ville de l’Espérance.</i></p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_182_182" id="Footnote_182_182"></a><a href="#FNanchor_182_182"><span class="label">[182]</span></a> <i>La Terre de tout le monde.</i></p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_183_183" id="Footnote_183_183"></a><a href="#FNanchor_183_183"><span class="label">[183]</span></a> <i>Les Murmures de la Forêt.</i></p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_184_184" id="Footnote_184_184"></a><a href="#FNanchor_184_184"><span class="label">[184]</span></a> <i>L’Or et la Mort.</i></p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_185_185" id="Footnote_185_185"></a><a href="#FNanchor_185_185"><span class="label">[185]</span></a> Palais des Représentants de la Nation.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_186_186" id="Footnote_186_186"></a><a href="#FNanchor_186_186"><span class="label">[186]</span></a> Ce roman n’en a pas moins atteint son quarantième mille -et s’approche rapidement du cinquantième.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_187_187" id="Footnote_187_187"></a><a href="#FNanchor_187_187"><span class="label">[187]</span></a> <i>La Lectura.</i> XIV<sup>e</sup> année, n° 168 (Décembre 1914), page -467.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_188_188" id="Footnote_188_188"></a><a href="#FNanchor_188_188"><span class="label">[188]</span></a> Vocable américain désignant originairement une arme de -guerre et signifiant aujourd’hui, spécialement au Chili et en Argentine, -ce qu’en castillan classique on dénomme «<i>disparate</i>», soit donc une -«niaiserie».</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_189_189" id="Footnote_189_189"></a><a href="#FNanchor_189_189"><span class="label">[189]</span></a> C’était un dogme de la religion catholique d’alors que la -terre était le corps le plus vaste de la création et le centre fixe de -l’Univers, le but des mouvements de tous les astres. On admettait -généralement qu’elle formait un cercle aplati, ou un quadrilatère -immense, borné par une masse d’eau incommensurable—<i>el mar de -tinieblas</i>—et l’on objectait aux déductions de Colomb les Divines -Ecritures, qui comparent les cieux à une tente déployée au-dessus de la -terre, chose impossible si la sphéricité de cette dernière était -admise!</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_190_190" id="Footnote_190_190"></a><a href="#FNanchor_190_190"><span class="label">[190]</span></a> Grenier, en valencien.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_191_191" id="Footnote_191_191"></a><a href="#FNanchor_191_191"><span class="label">[191]</span></a> <i>Mare Nostrum</i>, p. 17.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_192_192" id="Footnote_192_192"></a><a href="#FNanchor_192_192"><span class="label">[192]</span></a> J’ai suffisamment caractérisé l’antigermanisme de Blasco -Ibáñez, d’autant plus méritoire si on le compare à celui d’autres amis -de la France en Espagne, Pérez Galdós, par exemple—pour ne citer que le -plus illustre d’entre les morts. J’ai traduit et commenté en 1906, dans -le <i>Bulletin Hispanique</i>, une lettre de lui à un organe allemand de -Berlin (<i>Das Litterarische Echo, 1905, nº 15</i>), où se trouvait cette -phrase: «Nous vénérons l’Allemagne à cause de sa puissance politique et -militaire, à cause de son grand capital intellectuel. Nous voyons en -elle le foyer auguste de l’Intelligence, où tout progrès scientifique, -toute grandeur intellectuelle résident...» (<i>Bul. Hisp.</i>, t. VIII, p. -328.)</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_193_193" id="Footnote_193_193"></a><a href="#FNanchor_193_193"><span class="label">[193]</span></a> (<i>Con una carta de Palacio Valdés</i>), Madrid, 1919, -Calleja, p. 83-86.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_194_194" id="Footnote_194_194"></a><a href="#FNanchor_194_194"><span class="label">[194]</span></a> «Une maladroite et insupportable compilation de tout ce -que la haine et l’ignorance ont écrit récemment contre une des nations -les plus civilisées de l’Europe.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_195_195" id="Footnote_195_195"></a><a href="#FNanchor_195_195"><span class="label">[195]</span></a> Article déjà cité, vol. 158, n° 4.269, 12 Février 1921: -<i>A £500.000 film with 12.000 performers: «The Four Horsemen of the -Apocalypse.»</i></p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_196_196" id="Footnote_196_196"></a><a href="#FNanchor_196_196"><span class="label">[196]</span></a> Cette suggestion a été reproduite par le journal -<i>Excelsior</i>, nº du vendredi 18 Février 1921, p. 4.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_197_197" id="Footnote_197_197"></a><a href="#FNanchor_197_197"><span class="label">[197]</span></a> Le film de <i>Sangre y Arena</i>, tourné également en 1917, -mais en Espagne, vient d’être détruit pour être remplacé par une -nouvelle production américaine, après qu’aura été joué, sur un des plus -grands théâtres de New York, le drame tiré de ce célèbre roman -tauromachique par un auteur américain fort connu.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_198_198" id="Footnote_198_198"></a><a href="#FNanchor_198_198"><span class="label">[198]</span></a> A l’heure présente, il s’en est vendu plus de 500.000 -exemplaires et l’édition espagnole en est au 60<sup>ème</sup> mille.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_199_199" id="Footnote_199_199"></a><a href="#FNanchor_199_199"><span class="label">[199]</span></a> L’écho espagnol retentit, faiblement, dans une revue -d’intellectuels temporairement disparue, après avoir été rudement -persécutée par le gouvernement espagnol. Au nº 157 d’<i>España</i>, 1918, p. -12, M. Díez-Canedo affirme que le «principal mérite de Blasco Ibáñez est -d’avoir écrit de près et d’avoir suivi dès l’origine, avec un fervent -esprit d’amour pour la justice, le développement de la lutte actuelle, -ce qui lui a permis de toucher, dans son livre, l’aspect qui affecte le -plus l’Espagne». Cette douloureuse réalité, M. Díez-Canedo a eu le -courage de l’évoquer. «La voix du romancier s’élève avec toute la -solennité de l’heure et prononce les paroles qui vont au cœur de -tous. Ces paroles, elles sortent aussi du cœur de beaucoup. Mais les -recueillir et leur conférer l’expression définitive, c’était là mission -propre à l’auteur. Blasco Ibáñez leur a donné une vibration adéquate et -tel est le suprême mérite de son œuvre, qui gardera, entre toutes -celles qu’il a écrites, cette vertu souveraine: d’avoir associé, aux -jours les plus douloureux, à l’universelle clameur le cri de l’Espagne -blessée...»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_200_200" id="Footnote_200_200"></a><a href="#FNanchor_200_200"><span class="label">[200]</span></a> Article cité, <i>Revue de Paris</i> du 1<sup>er</sup> Août 1919.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_201_201" id="Footnote_201_201"></a><a href="#FNanchor_201_201"><span class="label">[201]</span></a> «Le fait divers dont s’inspire le dernier roman de -Vicente Blasco Ibáñez est l’espionnage de la danseuse Mata Hari, son -procès devant le conseil de guerre de Paris et son exécution au fort de -Vincennes.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_202_202" id="Footnote_202_202"></a><a href="#FNanchor_202_202"><span class="label">[202]</span></a> Nº 296, jeudi 10 Février 1921: <i>Sobre Blasco Ibáñez</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_203_203" id="Footnote_203_203"></a><a href="#FNanchor_203_203"><span class="label">[203]</span></a> «Un monsieur de l’intérieur des terres.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_204_204" id="Footnote_204_204"></a><a href="#FNanchor_204_204"><span class="label">[204]</span></a> <i>Inferno</i>, XXVI, 94-102. «Ni la douceur d’un fils, ni la -pitié d’un vieux père, ni l’amour dû, qui devait rendre Pénélope -joyeuse, ne purent vaincre au-dedans de moi l’ardeur que j’eus à -explorer le monde et à connaître les vices des hommes et leurs vertus: -mais je me lançai à travers la grande mer ouverte (<i>la Méditerranée, par -opposition à la mer Ionienne</i>), seul sur un navire, avec ma petite -troupe, de laquelle je ne fus pas abandonné...»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_205_205" id="Footnote_205_205"></a><a href="#FNanchor_205_205"><span class="label">[205]</span></a> XXVI, 136-142. «Nous nous réjouîmes, et cela tourna vite -en pleurs: car, de cette nouvelle terre, naquit un tourbillon, qui -frappa la proue du navire. Trois fois, il le fit tourner avec toutes les -vagues; à la quatrième, il mit la poupe en l’air et la proue en bas, -comme il plût à Dieu. Jusqu’à ce que la mer se fût sur nous refermée.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_206_206" id="Footnote_206_206"></a><a href="#FNanchor_206_206"><span class="label">[206]</span></a> «L’unique ivresse intéressante de notre vie.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_207_207" id="Footnote_207_207"></a><a href="#FNanchor_207_207"><span class="label">[207]</span></a> «Le monsieur qui ne joue que le 17.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_208_208" id="Footnote_208_208"></a><a href="#FNanchor_208_208"><span class="label">[208]</span></a> «Gentilhomme.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_209_209" id="Footnote_209_209"></a><a href="#FNanchor_209_209"><span class="label">[209]</span></a> «Car, sans toi, ô Vénus, rien ne jaillit au séjour de la -lumière, rien n’est beau ni aimable...»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_210_210" id="Footnote_210_210"></a><a href="#FNanchor_210_210"><span class="label">[210]</span></a> <i>Los Enemigos de la Mujer</i>, pp. 442 et 443.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_211_211" id="Footnote_211_211"></a><a href="#FNanchor_211_211"><span class="label">[211]</span></a> «Docteur Blasco Ibáñez, je vous souhaite la bienvenue au -sein de la société des membres de l’Université George Washington.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_212_212" id="Footnote_212_212"></a><a href="#FNanchor_212_212"><span class="label">[212]</span></a> «Apprécié les motifs du peuple des Etats-Unis, et, dans -son dernier roman: «<i>Les Ennemis de la Femme</i>», lui avoir accordé, pour -son intervention, une généreuse mesure de louanges.» <i>Bulletin</i> cité de -la <i>George Washington University</i>, p. 33.—A mon sens, le titre choisi -par le traducteur américain de <i>Los Enemigos de la Mujer</i>: <i>Woman -Triumphant</i>, n’est pas heureux et Hayward Keniston eût dû songer que le -triomphateur final, dans ce roman, ce n’est point la Femme, mais -l’Homme.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_213_213" id="Footnote_213_213"></a><a href="#FNanchor_213_213"><span class="label">[213]</span></a> Pendant l’année qu’il vécut à Monte-Carlo, il alla -presque chaque jour aux salles de jeu du Casino, pour y étudier les -joueurs, mais ne céda jamais à la tentation classique d’y risquer une -somme, si bien que les employés avaient fini par l’appeler: <i>le Monsieur -qui ne joue jamais</i>, et que des joueurs fanatiques le suppliaient de -leur servir de porte-chance!</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_214_214" id="Footnote_214_214"></a><a href="#FNanchor_214_214"><span class="label">[214]</span></a> Cette aversion pour le théâtre a été cause que Blasco -s’est jusqu’ici obstinément refusé à rien écrire directement pour la -scène. «<i>No quiero</i>, dit-il, <i>va contra mis gustos. Resulta para mí algo -así como si me propusiesen hacer crochet</i>.» («Je ne veux pas, c’est -contre mes goûts; c’est comme si on me proposait de faire du crochet.») -Et c’est dommage, car je suis convaincu que sa plume pourrait nous -donner des pièces admirables de vie, de mouvement et d’humaine vérité. -En revanche, Blasco adore les concerts, qu’il savoure, en fermant les -yeux, dans une posture abandonnée et commode. L’opéra, auquel il assiste -par amour pour la musique, n’est, pour lui, qu’une «transaction».</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_215_215" id="Footnote_215_215"></a><a href="#FNanchor_215_215"><span class="label">[215]</span></a> <i>Le Paradis des Femmes.</i></p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_216_216" id="Footnote_216_216"></a><a href="#FNanchor_216_216"><span class="label">[216]</span></a> «Quiconque est fort véritablement, est bon, non seulement -par obligation morale, mais comme conséquence de son équilibre et de sa -force. Les faibles et les méchants seuls conservent le souvenir toujours -vif de ce qu’ils ont souffert et caressent l’espoir de se venger...»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_217_217" id="Footnote_217_217"></a><a href="#FNanchor_217_217"><span class="label">[217]</span></a> «Écrit pour l’exportation»: reproche indirect de M. James -Fitzmaurice-Kelly, plus haut cité, et qui n’est qu’une variante du vieux -cliché courant—dont l’auteur de l’article: <i>Novela</i>, au t. 38 de -l’<i>Enciclopedia Espasa</i>, p. 1.219, a cru devoir resservir, en Juillet -1918, la banalité usée—, lequel consiste à censurer Blasco pour avoir -abandonné le champ du roman provincial valencien!</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_218_218" id="Footnote_218_218"></a><a href="#FNanchor_218_218"><span class="label">[218]</span></a> «<i>En votre personne, Monsieur, nous voyons resplendir la -moderne gloire de la littérature espagnole. Vous avez écrit beaucoup et -vos lecteurs, disséminés dans l’Univers, se comptent par millions. Vos -«Quatre Cavaliers» ont déjà, dans leur galop, fait le tour du monde et -il s’est imprimé plus de deux cents éditions de ce seul roman. Vos -œuvres révèlent le plus grand génie littéraire. Vous n’avez pas -seulement le pouvoir de peindre avec vivacité les choses, mais d’en -rendre la signification secrète. Profondément réalistes, tous vos écrits -palpitent de sentiment humain. Les caractères que vous dessinez ont une -force et une vigueur qui suggèrent les effigies d’un Rodin. Sur les -pages du livre imprimé, vous, l’écrivain d’Espagne, avez tracé des -peintures qui possèdent toute la vitale énergie, tout le passionné -réalisme caractéristiques de ces grands peintres, vos compatriotes: -Sorolla et Zuloaga. Ce ne furent pas vains compliments que formulèrent -les critiques, en disant de vous que Zola n’avait pas été plus réaliste, -ni Hugo plus brillant. Et nous autres, Nord-Américains, nous ne -récuserons pas ce témoignage de l’un de nos plus grands romanciers, de -William Dean Howels, proclamant, à propos d’un de vos romans, que -«c’était l’un des plus pleins et des plus riches romans modernes, digne -d’être placé à côté des plus grandes œuvres russes et au-dessus de -tout ce qui a été fait jusqu’à présent en langue anglaise, roman dont le -dénouement est aussi logiquement et cruellement tragique que celui des -meilleures productions espagnoles existantes.»—Nous acceptons donc le -verdict de ceux qui vous ont défini le premier des romanciers modernes, -qui ont assigné à vos œuvres une place permanente dans la littérature -universelle...</i>»</p></div> -</div> - -<p><a name="transcrib" id="transcrib"></a></p> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="" -style="padding:2%;border:3px dotted gray;"> -<tr><th align="center">On a effectué les corrections suivantes:</th></tr> -<tr><td align="center">Menetrier=> Ménétrier</td></tr> -<tr><td align="center">Mediterranée=> Méditerranée {pg 10}</td></tr> -<tr><td align="center">propiétaire actuel=> propriétaire actuel {pg 10}</td></tr> -<tr><td align="center">Héridité celtibérique=> Hérédité celtibérique {pg 24}</td></tr> -<tr><td align="center">certainnement=> certainement {pg 24}</td></tr> -<tr><td align="center">rebellion=> rébellion {pg 28}</td></tr> -<tr><td align="center">le froit glacial=> le froid glacial {pg 32}</td></tr> -<tr><td align="center">qui accomodent les cœurs brisés=> qui accommodent les cœurs brisés {pg 38}</td></tr> -<tr><td align="center">l’aile droite du Panthéhon=> l’aile droite du Panthéon {pg 42}</td></tr> -<tr><td align="center">ces lontains souvenirs=> ces lointains souvenirs {pg 50, n.}</td></tr> -<tr><td align="center">ne laise pas d’être=> ne laise pas d’être {pg 58}</td></tr> -<tr><td align="center">Combattif avec l’ennemi=> Combatif avec l’ennemi {pg 59}</td></tr> -<tr><td align="center">ce lontain passé=> ce lointain passé {pg 62}</td></tr> -<tr><td align="center">ne s’accomoderait pas=> ne s’accommoderait pas {pg 37}</td></tr> -<tr><td align="center">fin suprême de toute école=> fin suprêmes de toute école {pg 69}</td></tr> -<tr><td align="center">puique vous m’en priez=> puisque vous m’en priez {pg 70}</td></tr> -<tr><td align="center">Notre présent est en fonctions=> Notre présent est en fonction {pg 71}</td></tr> -<tr><td align="center">l’admiration universelle en a prêtées=> l’admiration universelle en a prêté {pg 72}</td></tr> -<tr><td align="center">de notre race ne furent-il=> de notre race ne furent-ils {pg 75}</td></tr> -<tr><td align="center">Désanchantées=> Désenchantées {pg 89}</td></tr> -<tr><td align="center">Ces lettres on été détruites=> Ces lettres ont été détruites {pg 109}</td></tr> -<tr><td align="center">et d’énergie, acoutumé=> et d’énergie, accoutumé {pg 126}</td></tr> -<tr><td align="center">Janvier à Juin 1910, á=> Janvier à Juin 1910, à {pg 127}</td></tr> -<tr><td align="center">allant de la page 1 á=> allant de la page 1 à {pg 127}</td></tr> -<tr><td align="center">le vie factice et luxueuse=> la vie factice et luxueuse {pg 133}</td></tr> -<tr><td align="center">le vieille défroque traditionnelle=> la vieille défroque traditionnelle {pg 161}</td></tr> -<tr><td align="center">le neutralité de l’Espagne=> la neutralité de l’Espagne {pg 165}</td></tr> -<tr><td align="center">Hoursemen=> Horsemen {pg 175}</td></tr> -<tr><td align="center">je ne m’éttonnerais point=> je ne m’étonnerais point {pg 186}</td></tr> -<tr><td align="center">cette epithète même=> cette épithète même {pg 190}</td></tr> -<tr><td align="center">ainsi en fonctions de la vie=> ainsi en fonction de la vie {pg 193}</td></tr> -<tr><td align="center">sa lettre insérèe=> sa lettre insérée {pg 198}</td></tr> -<tr><td align="center">paru á Madrid=> paru à Madrid {pg 201}</td></tr> -<tr><td align="center">en tant que que thème=> en tant que thème {pg 206}</td></tr> -<tr><td align="center">de Juillet 1906 à Abril 1907=> de Juillet 1906 à Avril 1907 {pg 221}</td></tr> -<tr><td align="center">L’expression <i>¡ròde la bola!</i>=> L’expresion <i>¡ròde la bola!</i> {pg 224 n.}</td></tr> -<tr><td align="center">un excellent homme d’Aragonais=> un excellent homme d’Aragon {pg 225}</td></tr> -<tr><td align="center">rêve ancien de vie bourgeoise=> rêve ancien de vie bourgeoisie {pg 225}</td></tr> -<tr><td align="center">ses parents avaient nagère abandonné=> ses parents avaient naguère abandonné {pg 225}</td></tr> -<tr><td align="center">où le resouvenir du=> où le ressouvenir du {pg 227}</td></tr> -<tr><td align="center">comme je l’ai déjà moté=> comme je l’ai déjà noté {pg 234}</td></tr> -<tr><td align="center">ses concitoyers jaloux=> ses concitoyens jaloux {pg 234}</td></tr> -<tr><td align="center">tant ne fois traduite=> tant de fois traduite {pg 234}</td></tr> -<tr><td align="center">par le philologie Raimund=> par le philologue Raimund {pg 238}</td></tr> -<tr><td align="center">qui se dévoppent=> qui se développent {pg 242}</td></tr> -<tr><td align="center">par-desus tout la connaissance=> par-dessus tout la connaissance {pg 244}</td></tr> -<tr><td align="center">il comtemplait la mer=> il contemplait la mer {pg 245}</td></tr> -<tr><td align="center">même fallu une «certain courage=> même fallu un «certain courage {pg 249}</td></tr> -<tr><td align="center">le version de <i>La Catedral</i>=> la version de <i>La Catedral</i> {pg 250 n.}</td></tr> -<tr><td align="center">le République des Lettres françaises=> la République des Lettres françaises {pg 250}</td></tr> -<tr><td align="center">réprésentant des patrons=> représentant des patrons {pg 254}</td></tr> -<tr><td align="center">leurs corps deshérités=> leurs corps déshérités {pg 254}</td></tr> -<tr><td align="center">le misère alimentaire des plèbes=> la misère alimentaire des plèbes {pg 256}</td></tr> -<tr><td align="center">cette tourbe de deshérités=> cette tourbe de déshérités {pg 260}</td></tr> -<tr><td align="center">les galères phéciennes allant=> les galères phéniciennes allant {pg 273}</td></tr> -<tr><td align="center">Aussi le conul=> Aussi le consul {pg 273}</td></tr> -<tr><td align="center">Mais c’est là phénomène=> Mais c’est la phénomène {pg 282}</td></tr> -<tr><td align="center">il est évéré qu’à=> il est avéré qu’à {pg 286}</td></tr> -<tr><td align="center">le retient loint=> le retient loin {pg 300}</td></tr> -<tr><td align="center">un erreur grossière=> une erreur grossière {pg 307}</td></tr> -<tr><td align="center">The Ennemies of the Woman=> The Enemies of the Woman {pg 315}</td></tr> -<tr><td align="center">sa préoccupation dominante était du lui=> sa préoccupation dominante était de lui {pg 317}</td></tr> -<tr><td align="center">nous voyons resplandir=> nous voyons resplendir {pg 322 n.}</td></tr> -</table> - -<hr class="full" /> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of V. Blasco Ibáñez, ses romans et -a roman de sa vie, by Camille Pitollet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK V. BLASCO IBÁÑEZ *** - -***** This file should be named 50267-h.htm or 50267-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/2/6/50267/ - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at The Internet Archive) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/50267-h/images/colophon.png b/old/50267-h/images/colophon.png Binary files differdeleted file mode 100644 index af08c79..0000000 --- a/old/50267-h/images/colophon.png +++ /dev/null diff --git a/old/50267-h/images/cover.jpg b/old/50267-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index dce5347..0000000 --- a/old/50267-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50267-h/images/enlarge-image.jpg b/old/50267-h/images/enlarge-image.jpg Binary files differdeleted file 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