summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/50208-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/50208-0.txt')
-rw-r--r--old/50208-0.txt7895
1 files changed, 0 insertions, 7895 deletions
diff --git a/old/50208-0.txt b/old/50208-0.txt
deleted file mode 100644
index 52c32b6..0000000
--- a/old/50208-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,7895 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of La Bataille, by Claude Farrère
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La Bataille
-
-Author: Claude Farrère
-
-Illustrator: Charles Fouqueray
-
-Release Date: October 14, 2015 [EBook #50208]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BATAILLE ***
-
-
-
-
-Produced by Madeleine Fournier.
-
-
-
-
-CLAUDE FARRÈRE
-
-La bataille
-
-ROMAN
-
-ILLUSTRATIONS DE CHARLES FOUQUERAY
-
-
-
-PARIS
-
-ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
-
-26, RUE RACINE, 26
-
-
-CE LIVRE EST RESPECTUEUSEMENT DÉDIÉ A MES CAMARADES LES OFFICIERS DE
-MARINE FRANÇAIS.
-
-
-PRÉFACE
-
-Je n'aime pas la mode, un peu vaniteuse, des préfaces qu'on se fait à
-soi-même. Un roman nouveau n'est pas un si gros personnage qu'il faille
-le présenter au public selon toutes les règles du protocole. Encore,
-si la présentation servait de quelque chose! Mais de quoi? Un livre
-vaut ce qu'il vaut, et tous les avant-propos du monde n'y changeront
-rien. En sorte que, tout bien pesé, l'auteur est sage qui s'abstient
-d'explications préliminaires, pour le moins superflues. Il ne s'agit
-pas d'ailleurs d'intentions; il s'agit de faits; de résultats. Ce
-qu'a voulu dire l'écrivain n'importe pas. Ce qu'il a dit,--ce qu'il
-a écrit,--compte exclusivement. Or, le public sait lire. Et, à ses
-yeux, la meilleure de toutes les préfaces, la plus claire et la plus
-complète, sera toujours le livre lui-même.
-
-Cela posé, voici néanmoins une préface. Je sens fort bien qu'elle est
-ridicule. Mais, je sens aussi qu'elle est, par extraordinaire, utile,
-indispensable peut-être.
-
-C'est qu'en effet, le livre que j'offre aujourd'hui au public n'est pas
-un livre nouveau. Une édition populaire en a déjà paru, voilà deux ans,
-à peu près. Et cette première édition, je le constate avec plaisir et
-sans vaine modestie, obtint un succès assez général en France et même à
-l'étranger.
-
-Or, on s'en souvient peut-être encore et ceux qui voudront bien
-feuilleter cette nouvelle édition s'en apercevront dès le premier
-chapitre, _La Bataille_ est à peine un roman dans le vieux sens du mot.
-La fiction n'y tient guère de place, et la fantaisie à peine davantage.
-L'histoire et la politique, par contre, y sont chez elles. En outre,
-un sinologue voulut bien discuter la vraisemblance des calembours
-chinois, dont certains de mes dialogues sont fleuris. Et un amiral
-anglais me félicita d'avoir écrit, disait-il, «un très bon essai sur
-le tir de combat d'une escadre». Tout cela m'oblige à admettre que
-force gens, et non des moindres, ont fait à mon livre l'honneur très
-rare de le lire plus attentivement qu'on ne lit d'ordinaire un roman et
-d'attribuer quelque valeur documentaire aux affirmations historiques
-et scientifiques qui s'y rencontrent. Auquel cas, me voilà bien forcé
-de m'expliquer brièvement là-dessus: car je ne puis accepter que, par
-ma faute, des opinions erronées aient pris naissance et conservent
-crédit parmi des lecteurs trop littéralement confiants. Je ne puis
-surtout accepter que, par ma faute encore, des nations amies de la
-France et chez qui mon livre a trouvé des lecteurs curieux, ne soient
-pas persuadées, comme elles doivent l'être, de la haute estime et de
-la juste admiration que j'ai toujours eues pour leurs rares vertus,
-guerrières et pacifiques, et pour le splendide monument d'art et de
-civilisation que leur ont légué leurs ancêtres.
-
-Je m'explique donc. Au surplus l'explication sera courte.
-
-En ce qui concerne la partie purement historique et technique de _La
-Bataille_, c'est-à-dire les événements de la guerre russo-japonaise,
-compris entre les deux dates du 21 avril 1905 et 29 mai de la même
-année, aucun détail du récit n'est, je crois, inexact. Quelques
-menues erreurs qui s'étaient glissées dans la première édition
-ont été rectifiées. Et je saisis cette occasion de remercier très
-respectueusement et cordialement les nombreux officiers de marine qui
-ont bien voulu me prêter leur concours dans cette partie de ma tâche,
-aux premiers rangs desquels je tiens à nommer le vice-amiral Germinet,
-les capitaines de vaisseau Daveluy et Mercier de Lostende, le capitaine
-de frégate Ricquer, le lieutenant de vaisseau Vandier. En ce qui
-concerne les détails exotiques--traits de mœurs, descriptions des êtres
-et des choses, conversations et causeries--je ne crois pas non plus
-m'être souvent trompé. Je n'ai jamais parlé que de ce que j'avais vu,
-vu de mes yeux. Et j'ai en outre contrôlé chacun de mes souvenirs par
-des témoignages compétents. Je prie notamment le lieutenant de vaisseau
-Martinie, attaché naval de France à Tôkiô, d'accepter ici l'hommage
-de ma vive gratitude pour sa collaboration, non moins éclairée
-qu'amicale. Mes dialogues chinois et japonais, enfin, ne sont guère
-autre chose qu'une mosaïque de textes anciens ou modernes, littéraires
-ou populaires, tous bien authentiques, et dont j'ai vérifié moi-même la
-traduction française. Mais cela dit, il me faut aborder le chapitre des
-restrictions.
-
-Dans _La Bataille_, toute une part de la fiction romanesque présente
-un intérêt, si j'ose dire, symbolique. Et la vérité littérale de cette
-fiction s'en trouve naturellement altérée.
-
-Par exemple, les trois personnages japonais les plus importants,--le
-marquis Yorisaka, la marquise Mitsouko et le vicomte Hirata,--sont
-beaucoup moins des portraits en quelque sorte photographiques que des
-peintures très générales, brossées à la ressemblance approximative de
-toute une caste japonaise dont les traits essentiels ont seuls été
-choisis, et grossis, pour rendre le tableau mieux perceptible aux yeux
-européens. Veut-on que je précise? Eh bien! pour ne citer qu'un fait ou
-deux, je suis tout à fait persuadé que jamais aucune marquise nipponne
-n'accorda ses faveurs dernières à aucun officier britannique, non plus
-que nul lieutenant de vaisseau japonais ne s'ouvrit le ventre au soir
-de la glorieuse victoire du 27 mai 1905.--Mais je suis tout à fait
-persuadé aussi que, pour vaincre vraiment la Russie et l'Europe tous
-les hommes et toutes les femmes de l'empire étaient prêts à sacrifier
-mille et dix mille choses chères, y compris leur honneur d'homme et
-leur vertu de femme, quittes à laver ensuite de si glorieuses taches
-dans tout le sang d'un corps éventré. C'est cela que j'ai voulu dire.
-Rien de plus, ni rien de moins.
-
-Et maintenant que je l'ai dit, ma préface est finie.
-
-C. F.
-
-Paris, ce 10 mouharem 1329.
-
-[Illustration: ... et tout en parlant dessinait déjà...]
-
-
-
-La Bataille
-
-
- [Méng tzéu iue:
-
- «Où wéi wênn wàng ki, éul tchéng jênn tchè iè; houang jou ki i tchèng
- t'ien hià tchè hôu.»]
-
- (_Mencius dit:_
-
- «_Je n'ai jamais entendu dire que quelqu'un eût réformé l'Empire en
- se déformant soi-même; encore moins, qu'il eût réformé l'Empire en se
- déshonorant soi-même._»)
-
- 也, 吾 孟
- 泥 未 孑
- 辱 聞 日
- 己, 枉
- 以 己,
- 正 而
- 天 正
- 下 人
- 者 者
- 乎。
-
-
- --Catherine, Catherine!... Lis-moi l'histoire de Brutus!...
-
- ALFRED DE MUSSET.
-
-
-
-I
-
-Devant une clôture de bambou très haute qui bordait le côté
-gauche du chemin, le kourouma s'arrêta net, et le kouroumaya,
-l'homme-coureur,--cheval et cocher tout ensemble,--baissa les brancards
-légers jusqu'au sol.
-
-Felze,--Jean-François Felze, de l'institut de France,--mit pied à terre.
-
---_Yorisaka koshakou?_[1]--questionna-t-il, point trop sûr d'avoir été
-compris quand, tout à l'heure, avant de monter en voiture, il avait
-bredouillé, dans son japonais petit nègre, l'adresse apprise par cœur:
-«Chez le marquis Yorisaka, en sa villa du coteau des Cigognes, près le
-grand temple d'O-Souwa, au-dessus de Nagasaki...»
-
-Mais le kouroumaya se prosterna dans un salut d'extrême respect.
-
---_Sayo dégosaïmas!_[2]--affirma-t-il.
-
-Et Felze, reconnaissant la conjugaison très polie, dont on n'use pas
-toujours avec les Barbares, se souvint de la vénération persistante que
-le Japon moderne garde à son aristocratie d'autrefois. Il n'y a plus de
-_daïmio_; mais leurs fils, les princes, les marquis et les comtes, ont
-conservé, intact, le féodal prestige.
-
-Cependant, Jean-François Felze avait frappé à la porte de la villa. Une
-servante nipponne, bien attifée d'une robe à grosse ceinture, ouvrit et
-correctement, tomba presque à quatre pattes devant le visiteur.
-
---_Yorisaka koshakou foudjin?_--dit cette fois Felze, demandant, non
-plus le marquis, mais la marquise.
-
-A quoi la servante répondit par une phrase que Felze ne comprit point,
-mais dont le sens correspondait évidemment à la formule occidentale:
-«Madame reçoit.»
-
-Jean-François Felze tendit sa carte et suivit à travers la cour la
-Japonaise trotte-menu.
-
-
-Elle était à peu près carrée, cette cour, quoique pourtant moins
-profonde que large; et l'on y marchait sur un gravier de tout petits
-galets noirs, nets et brillants comme des billes de marbre. Felze,
-étonné, se baissa pour en ramasser un:
-
---Ma parole!--murmura-t-il dans sa moustache, en faisant retomber le
-caillou,--c'est à croire qu'on les lave tous chaque matin au savon et à
-l'eau chaude!...
-
-
-La maison de bois, large et basse, appuyait sa véranda sur de simples
-troncs polis. Entre deux de ces colonnes rustiques, au sommet d'un
-petit perron, la porte s'ouvrait, et, dès le seuil, les nattes
-étalaient leur blancheur sans tache.
-
-Felze, instruit des usages, entreprit d'ôter ses chaussures. Mais la
-servante, déjà reprosternée, front contre terre, respectueusement l'en
-empêcha.
-
---Ah bah!--murmura Felze étonné:--on garde ses souliers, chez une
-marquise japonaise?
-
-Vaguement déçu dans ses goûts d'exotisme, il se résigna à n'ôter que
-son chapeau, un feutre clair, à bords immenses, qui coiffait à la Van
-Dyck sa tête de vieil homme impénitent, sa tête enthousiaste, quoique
-grise, d'artiste véritable, devenu illustre, resté rapin.
-
-Et Jean-François Felze, tête nue et pieds chaussés, pénétra dans le
-salon de la marquise Yorisaka.
-
-
-... Un boudoir de Parisienne, très élégant, très à la mode, et qui eût
-été banal à souhait, partout ailleurs qu'à trois mille lieues de la
-plaine Monceau. Rien n'y décelait le Japon. Les nattes elles-mêmes, les
-_tatami_ nationaux, épais et moelleux plus qu'aucun, tapis au monde,
-avaient cédé la place à des carpettes de haute laine. Les murs étaient
-vêtus de tapisseries pompadour, et les fenêtres,--des fenêtres à vitres
-de verre!--drapées de rideaux en damas. Des chaises, des fauteuils, une
-bergère, un sopha remplaçaient les classiques carreaux de paille de riz
-ou de velours sombre. Un grand piano d'Erard encombrait tout un angle;
-et, face à la porte d'entrée, une glace Louis XV s'étonnait, sans nul
-doute, d'avoir à refléter des frimousses jaunes de mousmés, et non plus
-des minois de fillettes françaises.
-
-Pour la troisième fois, la petite servante exécuta sa révérence à
-quatre pattes, et puis s'en fut, laissant Felze seul.
-
-Felze avança de deux pas, regarda à droite, regarda à gauche, et,
-violemment jura:
-
---Dieu de Dieu! C'est bien la peine d'être les fils d'Hok'saï et
-d'Outamaro, les petits-fils du grand Sesshou!... la race qui enfanta
-Nikkô et Kiôto, la race géniale qui couvrit de palais et de temples la
-terre brute des Aïnos, en créant de toutes pièces une architecture,
-une sculpture, une peinture neuves!... C'est bien la peine d'avoir
-eu cette chance unique de vivre dix siècles dans l'isolement le plus
-splendide, hors de toutes les influences despotiques qui ont châtré
-notre originalité occidentale, libres du joug égyptien, libres du
-joug hellénique! C'est bien la peine d'avoir eu la Chine impénétrable
-comme rempart contre l'Europe, et K'òung tzèu comme chien de garde
-contre Platon!... Oui, bien la peine!... pour trébucher au bout de
-la carrière, dans les plagiats et les singeries, pour finir ici,
-dans cette cage faite exprès pour les pires perruches de Paris ou de
-Londres, voire de New-York ou de Chicago...
-
-Il s'interrompit net. Une idée, tout à coup, lui traversait la tête. Il
-s'approcha d'une fenêtre, écarta le rideau...
-
-Et il vit à travers la vitre, sous ses pieds, un jardin japonais.
-
-Un vrai jardin japonais: un carré minuscule, long de dix mètres, large
-de quinze, que trois murs très hauts pressaient contre la maison; mais
-un carré véritablement symbolique, où l'on apercevait des montagnes et
-des plaines, des forêts, une cascade, un torrent, des cavernes et un
-lac;--tout cela, bien entendu, en miniature. Les arbres étaient, par
-conséquent, de ces cèdres nains, hauts comme des épis, que le Japon
-seul sait racornir comme il faut, ou de minuscules cerisiers, fleuris
-d'ailleurs comme l'exigeait la saison, puisqu'on était au 15 avril; les
-monts étaient des taupinières savamment grimées en sierras abruptes; et
-le lac, un bocal à poissons rouges, serti, pour la vraisemblance, de
-rives pittoresques, verdoyantes ou rocheuses.
-
-Felze, stupéfait, écarquilla les yeux. En lui, toutefois, le peintre
-parla d'abord:
-
---Pas étonnant qu'avec des jardinets pareils, ces gens-là, si
-prodigieux par le dessin et par la couleur, aient toujours déraillé
-dans une perspective de pure fantaisie!
-
-Il considérait la silhouette baroque des tout petits rochers et des
-tout petits arbres, aperçus de haut, en raccourci.
-
-Mais bientôt, il haussa les épaules. Ce jardin, peuh! cela ne comptait
-guère. Même, en y réfléchissant, ça n'avait pas l'air vrai, cette chose
-trop menue, séparée du monde extérieur, séparée du monde réel et vivant
-qui s'épanouissait alentour... Et c'était comme un simulacre, une ombre
-du Japon de jadis, aboli, proscrit par la volonté des Japonais d'à
-présent...
-
-Tout de même, quand on regardait par-dessus les murs, et par-dessus la
-campagne environnante, quand on descendait d'un coup d'œil la pente du
-coteau des Cigognes pour admirer toute la vue lointaine, toutes les
-collines splendidement parées de leurs camphriers verts et de leurs
-cerisiers neigeux, tous les temples au sommet des collines, tous les
-villages à leurs flancs, et la ville au bord du fiord, la ville brune
-et bleuâtre dont les maisons innombrables fuyaient le long du rivage
-jusqu'à l'horizon flou du dernier cap, oh! alors on ne trouvait plus
-que le Japon de jadis fût aboli ni proscrit ... car la ville, et
-les villages, et les temples, et les collines portaient ineffaçable
-la marque ancienne, et ressemblaient toujours, ressemblaient à s'y
-méprendre, à quelque vieille estampe du temps des vieux Shôgouns, à
-quelque kakemono minutieux, où le pinceau d'un artiste mort depuis
-plusieurs siècles aurait éternisé les merveilles d'une capitale des
-Hôjô ou des Ashikaga...
-
-Felze, silencieux, considéra longtemps le paysage, puis se retourna
-vers le boudoir. Le contraste heurtait brutalement les yeux. De part
-et d'autre de la vitre, c'était l'Extrême Asie, encore indomptée, et
-l'Extrême Europe, envahissante, face à face.
-
---Hum!--pensa Felze:--ce ne sont peut-être pas les soldats de
-Liniévitch, ni les vaisseaux de Rodjestvensky, qui menacent tout de
-bon, à cette heure, la civilisation japonaise ... mais plutôt ceci ...
-l'invasion pacifique ... le péril blanc...
-
-Il allait faire du lieu commun à rebours. Une voix très menue,
-chantante et bizarre, mais douce, et qui parlait français sans aucun
-accent, l'interrompit:
-
---Oh! cher maître!... Comme je suis confuse de vous avoir fait attendre
-si longtemps!...
-
-La marquise Yorisaka entrait, et tendait sa main à baiser.
-
-[Footnote 1: Le marquis Yorisaka]
-
-[Footnote 2: Ainsi honorablement c'est (Oui).]
-
-
-II
-
-Jean-François Felze se piquait d'être philosophe. Et peut-être
-l'était-il en vérité, autant du moins qu'un homme d'Occident peut
-l'être. Par exemple, c'était sans le moindre effort qu'il adoptait, au
-cours de ses promenades par le monde, les usages, les mœurs, voire les
-costumes des peuples qu'il visitait... Tout à l'heure, à la porte de
-la maison, il avait voulu se déchausser, selon la politesse nipponne.
-Mais à présent, dans ce salon français, où résonnaient des paroles
-françaises, l'exotisme, évidemment, n'était plus de mise.
-
-Jean-François Felze s'inclina donc comme il eût fait à Paris, et baisa
-la main qu'on lui offrait.
-
-Puis, de ses yeux de peintre, prompts et perçants, il examina son
-hôtesse.
-
-La marquise Yorisaka portait une robe de Doucet, de Callot ou de
-Worth. Et cela s'imposait aux regards d'abord, parce que cette robe,
-gracieuse, bien faite, seyante même, mais conçue, imaginée, inventée
-par un Européen, pour des Européennes, prenait, autour d'une Japonaise
-frêle et fluette, une importance et un volume extraordinaires,--à
-la façon d'un très large cadre de bois doré autour d'une aquarelle
-grande comme la main.--Pour comble, la marquise Yorisaka était coiffée
-à l'inverse de la tradition: point de coques lustrées, ni de larges
-bandeaux enveloppant tout le visage; mais un chignon allongé, qui
-tirait en arrière toute la chevelure; en sorte que la tête, découronnée
-du classique turban couleur d'ébène, apparaissait minuscule et ronde,
-comme sont les têtes de poupées.
-
-Jolie?... Felze, peintre amoureux de la beauté des femmes, se posa la
-question avec une sorte d'anxiété. Jolie, la marquise Yorisaka?...
-Un Occidental l'eût plutôt déclarée laide à cause de ses yeux trop
-étroits et tirés vers les tempes au point de ressembler à deux longues
-fentes obliques;--à cause de son cou trop grêle;--à cause de l'étendue
-blanche et rose de ses joues trop grandes, fardées et poudrées au
-delà du possible. Mais pour un homme du Nippon, la marquise Yorisaka
-devait être belle. Et n'importe où, en Europe aussi bien qu'en Asie,
-on eût subi le charme étrange, à la fois dédaigneux et câlin, puéril
-et hiératique, qui se dégageait mystérieusement de ce petit être aux
-gestes lents, au front pensif, à la moue mignarde, qu'on pouvait
-prendre alternativement pour une idole ou pour un bibelot.
-
---Lequel des deux?--pensa Felze.
-
-Il avait baisé la menotte douce comme un joujou d'ivoire jaune. Et,
-refusant de s'asseoir le premier:
-
---Madame,--dit-il,--je vous supplie de ne point vous excuser... Je n'ai
-pas même attendu le temps d'admirer à mon aise votre salon et votre
-jardin...
-
-La marquise Yorisaka leva la main, comme pour parer le compliment:
-
---Oh! cher maître!... Vous raillez, vous raillez!... Nos pauvres
-jardins sont tellement ridicules, et nous le savons si bien!... Quant
-au salon, c'est à mon mari que va votre louange: c'est lui qui a meublé
-toute la villa, avant de m'y faire venir... Car, vous le savez, nous ne
-sommes pas ici chez nous: notre home est à Tôkiô... Mais Tôkiô est si
-loin de Sasebo que les officiers de marine ne peuvent guère y aller en
-permission... Alors...
-
---Ah?--dit Felze,--le marquis Yorisaka est en service à Sasebo?
-
---Mais oui... Il ne vous l'a pas dit, hier?... quand il est allé vous
-rendre visite, à bord de l'_Yseult?..._ Son cuirassé est en réparation
-dans l'arsenal... Du moins, je le crois... Car ce ne sont pas là des
-choses qu'on raconte aux femmes... Mais, à propos d'hier, je ne vous
-ai pas encore remercié, cher maître!... C'est vraiment trop aimable
-à vous d'avoir accepté de faire ce portrait... Nous sentions si bien
-l'inconvenance d'aller vous relancer jusque sur ce yacht où vous
-n'êtes pas tout à fait chez vous... Mon mari osait à peine... Et quel
-portrait!... le portrait d'une petite personne comme moi, par un maître
-comme vous!... Je vais être abominablement fière! Songez! Vous n'avez
-sûrement jamais peint de Japonaise, n'est-ce pas? jamais jusqu'à
-présent? Alors je vais être la première femme de l'Empire qui aura son
-portrait signé de Jean-François Felze!...
-
-Elle battit des mains, comme un bébé. Puis soudain grave:
-
---Surtout, je suis très joyeuse de penser que, grâce à vous, mon mari
-pourra, en quelque sorte, m'avoir auprès de lui, dans sa chambre
-d'officier, à bord de son navire... Un portrait, n'est-ce pas, c'est
-presque un double de soi-même... Ainsi, un double de moi va s'en
-aller là-bas, sur la mer, et peut-être même assister à des batailles,
-puisqu'on annonce que la flotte russe a passé samedi dernier devant
-Singapore...
-
---Mon Dieu!--dit Felze en riant.--Voilà donc un portrait qu'il va
-falloir traiter dans le style héroïque!... Mais je ne savais pas que le
-marquis Yorisaka dût retourner si vite sur le théâtre de la guerre...
-Et je comprends alors d'autant mieux son désir d'emporter avec lui,
-comme vous dites si bien, un double de vous...
-
-La bouche menue, peinte d'un carmin foncé qui la rétrécissait encore,
-s'entr'ouvrit pour un léger rire assez inattendu, très japonais:
-
---Oh! je sais bien que c'est un désir un peu extraordinaire... Au
-Japon, la mode n'est pas d'avoir l'air amoureux de sa femme... Mais le
-marquis et moi, nous avons vécu si longtemps en Europe que nous sommes
-devenus tout à fait Occidentaux...
-
---C'est vrai,--dit Felze,--je me souviens à merveille: le marquis
-Yorisaka a été attaché naval à Paris...
-
---Pendant quatre ans!... les quatre premières années de notre
-mariage... Nous ne sommes revenus qu'à la fin de l'avant-dernier
-automne, juste pour la déclaration de guerre ... j'étais encore à Paris
-pour le Salon de 1903 ... et j'ai tellement admiré, à ce Salon-là,
-votre «Aziyadé»!...
-
-Felze salua, imperceptiblement railleur:
-
---C'est en regardant cette Aziyadé, que vous avez eu envie d'avoir
-votre portrait de ma main?
-
-Le rire japonais reparut sur la petite bouche fardée, mais, cette fois,
-il s'acheva en une moue parisienne:
-
---Oh! cher maître!... Vous vous moquez encore!... Naturellement non,
-je ne voudrais pas ressembler à cette jolie sauvagesse que vous avez
-peinte dans son costume extraordinaire, et pleurant comme une folle
-avec des yeux fixes qui regardent on ne sait où...
-
---Qui regardent vers une porte par où quelqu'un est parti...
-
---Ah?... Enfin, ce n'est pas un portrait!... Mais j'ai vu aussi vos
-portraits ... celui de Mme Mary Garden, celui de la duchesse de
-Versailles, et surtout celui de la belle Mrs. Hockley...
-
---Ah?... surtout celui-là?
-
---Oui... Oh! je ne prévoyais naturellement pas alors que je vous
-verrais un jour arriver à Nagasaki, sur le yacht de cette dame... Mais
-son portrait était tellement bien! Je l'ai préféré à tous les autres
-à cause de la merveilleuse robe. Vous vous rappelez, cher maître? une
-robe princesse, toute de velours noir, avec le haut du corsage en point
-d'Angleterre sur transparent de satin ivoire!... Tenez!... c'est en
-pensant à la robe de Mrs. Hockley, que je me suis fait faire cette
-robe-ci et que je l'ai choisie pour poser...
-
-Felze arqua les sourcils:
-
---Pour poser? Vous voulez poser dans cette robe-ci?
-
---Mais oui?... Elle ne va pas?...
-
---Elle va le mieux du monde... Mais je me figurais que, pour un
-portrait d'intimité, vous ne choisiriez pas une toilette de ville.
-Surtout lorsqu'il s'agit moins d'un vrai portrait que d'une pochade...
-Nous n'avons qu'une quinzaine de jours au plus, n'est-ce pas?...
-N'aimeriez-vous pas être peinte dans le délicieux costume de vos
-grand'mères, dans un de ces kimonos blasonnés à vos armes, que toutes
-nos jolies Parisiennes commencent à vous emprunter aujourd'hui?...
-
-Un regard singulier glissa par la fente mince des paupières quasi
-fermées:
-
---Oh! cher maître!... Vous êtes trop indulgent pour nos vieilles
-modes... Mais c'est très rare que je reprenne encore le costume de nos
-grand'mères, comme vous dites ... très rare, oui!... Et alors ... vous
-comprenez, cela ne plairait certainement pas à mon mari, d'avoir mon
-image habillée de ce costume qu'il connaît à peine ... qu'il connaît
-à peine et qu'il n'aime pas... Nous sommes tout à fait, tout à fait
-Occidentaux, le marquis et moi...
-
---Très bien!--consentit Felze, résigné.
-
-Et, à part soi:
-
---Occidentaux, tant qu'elle voudra! Ça n'en sera pas moins ignoble,
-ce portrait mi-parti d'Europe et de Japon! ignoble, et, Dieu de Dieu!
-sinistre à peindre!...
-
-Cependant, la marquise Yorisaka avait sonné. Et deux servantes,--en
-robes nipponnes, elles!--apportaient, sur un grand plateau, tout
-l'attirail d'un thé à l'anglaise: réchaud, théière et sucrier de
-vermeil, tasses à anses, soucoupes, petites serviettes, pot à crème...
-
---Naturellement, vous prendrez un peu de _cake_? ou une biscotte?... Il
-faut laisser l'infusion se faire... C'est du ceylan, bien entendu.
-
---Bien entendu,--répéta Felze, docile.
-
-Il songeait au thé vert, léger, délicat, qu'on boit sans sucre ni lait
-dans les _tchaya_ de village, en grignotant une tranche de ce gâteau
-qui ne durcit jamais, et qu'on nomme _kastéra_.
-
-Il but cependant la drogue britannique, brune, épaisse, astringente, et
-mangea la pâtisserie viennoise.
-
---Et maintenant,--dit la marquise Yorisaka,--puisque vous avez été
-assez aimable pour faire porter ici, dès hier, votre boîte à couleurs,
-votre chevalet et la toile, nous commencerons quand il vous plaira,
-cher maître. Voyons, voulez-vous que nous étudiions tout de suite la
-pose? Ici, le jour est-il bon?...
-
-Felze allait répondre. La porte, qui s'ouvrit tout à coup, ne lui en
-donna pas le temps.
-
---Oh!--s'écria la marquise,--j'oubliais de vous prévenir... Cela ne
-vous contrarie pas de rencontrer chez nous notre meilleur ami, le
-commandant Fergan?... le commandant Fergan de la marine anglaise, un
-ami tout à fait intime? Il devait venir aujourd'hui prendre le thé, et,
-justement, voici mon mari qui l'amène...
-
-
-III
-
---Mitsouko, voulez-vous présenter le commandant à monsieur Felze?
-
-Le marquis Yorisaka, au seuil du salon, s'était effacé pour faire
-entrer son hôte. Et sa voix, un peu gutturale, mais nette et bien
-mesurée, semblait, malgré la courtoisie des mots, ordonner plutôt que
-prier.
-
-Et la marquise Yorisaka inclina légèrement la tête avant d'obéir:
-
---Cher maître, vous permettez? Le capitaine de vaisseau Herbert Fergan,
-aide de camp de Sa Majesté le Roi d'Angleterre!... Commandant?...
-Monsieur Jean-François Felze, de l'Institut de France!... Mais
-asseyez-vous tous, je vous en supplie!
-
-Elle se tourna vers son mari:
-
---Par ce beau temps, avez-vous fait une agréable promenade?
-
---Hé! très agréable, je vous remercie.
-
-Il s'était assis à côté de l'officier anglais.
-
---S'il vous plaît, Mitsouko!... le thé,--dit-il.
-
-Elle s'empressa.
-
-Jean-François Felze regardait.
-
-Dans le décor européen, la scène s'affirmait européenne: les deux
-hommes, l'Anglais et le Japonais,--celui-ci dans son uniforme noir
-à boutons d'or, calqué sur tous les uniformes de toutes les marines
-d'Occident,--celui-là dans un vêtement civil d'après-midi, le même
-qu'il eût porté à Londres ou à Portsmouth, au thé de n'importe
-quelle lady ... la jeune femme, adroite et prompte dans son rôle
-d'hôtesse, et se penchant avec grâce pour tendre une tasse pleine...
-Felze n'apercevait plus le visage asiatique, mais seulement la ligne
-du corps, presque pareil, sous la robe parisienne, au corps d'une
-Française ou d'une Espagnole très petite... Non, rien en vérité, ne
-décelait l'Asie, pas même la face jaune et plate du marquis Yorisaka,
-quoiqu'elle fût bien visible, elle, et mise en valeur par l'éclairage
-cru des fenêtres vitrées; mais l'Europe encore avait retouché cette
-face japonaise, relevé en brosse les cheveux coupés aux ciseaux,
-allongé les moustaches rudes, élargi le cou dans un faux-col ample.
-Le marquis Yorisaka, ancien élève de l'École Navale de France, et
-lieutenant de vaisseau dans la très moderne escadre qui venait de
-vaincre Makharoff et Witheft, et s'apprêtait à combattre Rodjestvensky,
-s'était si bien efforcé de ressembler à ses professeurs d'hier, voire à
-ses adversaires d'aujourd'hui, que c'est à peine s'il différait, pour
-le regard curieux de Jean-François Felze, du capitaine de vaisseau
-anglais, assis auprès...
-
-Et cet Anglais même, par son attitude courtoise et familière d'homme
-du monde en visite chez des amis, marquait avec force que ce logis
-n'était véritablement point une demeure exotique et bizarre,--la
-demeure de deux êtres dans les veines de qui pas une goutte de sang
-aryen ne coulait,--mais bien plutôt la maison toute normale et banale
-d'un ménage de gens comme il s'en trouve des millions sur les trois
-continents de la terre, d'un ménage cosmopolite de gens civilisés, en
-qui le travail niveleur des siècles a effacé tout caractère de race,
-toute singularité d'origine et tout vestige des mœurs provinciales ou
-nationales d'autrefois.
-
---Monsieur Felze,--avait dit tout d'abord le commandant Fergan,--j'ai
-eu l'honneur d'admirer plusieurs beaux tableaux de vous, car vous
-n'ignorez pas que vous êtes plus célèbre encore à Londres qu'à Paris...
-Et d'ailleurs, j'ai vécu longtemps en France, où j'étais attaché
-naval en même temps que le marquis... Mais, permettez-moi, cependant,
-de vous féliciter beaucoup du portrait charmant que votre escale à
-Nagasaki vous procure. Je crois, en vérité, qu'au point où nous en
-sommes de l'histoire du Japon, les dames japonaises sont ce que le sexe
-féminin nous peut offrir aujourd'hui de plus intéressant et de plus
-attrayant... Et je vous envie, monsieur Felze, vous qui allez, avec
-votre merveilleux talent, fixer sur une toile, le visage et le regard
-d'une de ces dames réellement supérieures à leurs sœurs aînées d'Europe
-ou d'Amérique... Ne protestez pas, madame! ou vous allez me forcer de
-tout dire à monsieur Felze, et de lui faire surtout mon compliment
-à propos de sa plus grande chance: celle d'avoir pour modèle, non
-pas telle ou telle de vos compatriotes les plus séduisantes, mais
-vous-même, la plus séduisante de toutes...
-
-Il souriait, atténuant d'un air de plaisanterie sa louange trop
-directe. C'était un homme irréprochablement poli et correct, et qui
-semblait porter visible sur toute sa personne sa qualité d'aide de camp
-d'un roi. Il avait cette élégance nette et masculine des Anglais de
-bonne race, et sa lèvre rasée, et son front droit, et ses yeux vifs, et
-le sourire un peu ironique de sa bouche, le classaient dans une autre
-catégorie que celle des buveurs d'ale et des mangeurs de bœuf cru.
-L'École Anglaise a peint de ces portraits de baronnets et de lords,
-fils des gentils hommes tories du XVIIIe siècle rivaux de nos comtes ou
-de nos ducs français.
-
-Les officiers de la marine britannique sont beaucoup moins âgés que
-les nôtres. Celui-là, malgré son grade et l'importance probable de
-sa mission au Japon, semblait absolument jeune. Le marquis Yorisaka,
-simple lieutenant de vaisseau, l'était à peine davantage. Felze,
-instinctivement, les compara l'un à l'autre, et songea que, peut-être,
-la marquise Yorisaka les avait comparés aussi...
-
---Mitsouko,--interrogeait le marquis,--monsieur Felze est-il content de
-votre toilette? Comment poserez-vous?
-
-Felze se souvint à propos que le marquis Yorisaka n'aimait point les
-vieilles modes japonaises:
-
---Je suis très content,--affirma-t-il, imperceptiblement
-railleur;--très content!... Et j'espère réussir un portrait qui ne
-ressemblera pas aux toiles ordinaires... Quant à la pose, n'en parlons
-pas encore. J'ai l'habitude, même quand il s'agit d'un travail aussi
-hâté que celui-là, de croquer d'abord mon modèle sous toutes ses faces
-et dans toutes ses attitudes. J'obtiens ainsi douze ou quinze esquisses
-qui me sont en quelque sorte un répertoire vivant où je trouve
-toujours, et tout naturellement, la pose la plus juste et la meilleure.
-Ne vous inquiétez donc pas de votre peintre, madame... Asseyez-vous,
-causez, levez-vous, marchez et ne prenez pas garde au gribouilleur
-d'album qui, de temps en temps, donnera un coup de crayon en vous
-regardant.
-
-Il avait ouvert un cahier de toile grise, et tout en parlant, dessinait
-déjà sur son genou.
-
---Mitsouko, fit observer le marquis Yorisaka en souriant,--voilà une
-façon de poser qui vous plaira...
-
-Felze s'était interrompu, le crayon levé:
-
---Mitsouko?--questionna-t-il.--Excusez un ignorant qui ne sait pas
-trois mots de japonais... «Mitsouko» est-ce votre prénom, madame?
-
-Elle eut presque l'air de demander pardon:
-
---Oui!... un prénom un peu bizarre, n'est-ce pas?
-
---Pas plus bizarre qu'aucun autre. Un joli prénom, et surtout bien
-féminin. Mitsouko, cela sonne doux...
-
-Le commandant Fergan approuva:
-
---Je suis tout à fait de votre avis, monsieur Felze. Mitsouko ...
-Mitsou... Le son est très doux et la signification très douce aussi ...
-parce que «mitsou», en japonais, veut dire «rayon de miel».
-
-Le marquis Yorisaka reposait sur le plateau sa tasse vide:
-
---Hé!... oui, dit-il, «rayon de miel», ou encore, quand on l'écrit par
-un autre caractère chinois, «mystère».
-
-Jean-François Felze leva les yeux vers son hôte. Le marquis Yorisaka
-souriait très aimablement et il n‘y avait certes pas la moindre
-arrière-pensée sous ce sourire.
-
---Moi, ajouta-t-il tout de suite,--je m'appelle Sadao, ce qui ne veut
-rien dire du tout.
-
-Felze songea:
-
---Sadao... Mais sa femme se garde bien de le nommer si familièrement,
-et sans doute emploie jusque dans l'intimité le fameux mode
-honorifique. Cela veut peut-être dire quelque chose.
-
-Il ne put s'empêcher d'en faire, négligemment, la remarque:
-
---«Sadao»?... Je croyais avoir entendu, tout à l'heure, quand la
-marquise Yorisaka vous nommait...
-
-Un petit rire précéda la réponse:
-
---Oh! non!... vous n'avez pas entendu... Une bonne Japonaise ne nomme
-guère son mari... Elle craindrait d'être impolie... Vieux reste des
-vieilles mœurs!... Nous n'étions pas jadis une nation très féministe.
-Au temps de l'ancien Japon, avant le Grand Changement de 1868, nos
-compagnes étaient presque des esclaves. Leur bouche s'en souvient
-encore, vous le voyez, leur bouche seulement...
-
-Il rit encore, et très galamment, baisa la main de sa femme. Felze
-observa toutefois la raideur un peu maladroite du geste. Le marquis
-Yorisaka ne devait pas baiser quotidiennement la main de Mitsouko.
-
-Ayant remarqué peut-être le coup d'œil trop perspicace de son hôte, le
-marquis, soudain prolixe, insista:
-
---La vie s'est tellement transformée chez nous, depuis quarante
-ans!... Certes, les livres vous ont expliqué, à vous Européens,
-cette transformation. Mais les livres expliquent tout et ne montrent
-rien. Vous représentez-vous, cher maître, ce qu'était l'existence de
-l'épouse d'un daïmio, au temps de mon grand-père? La malheureuse vivait
-prisonnière au fond du château féodal ... prisonnière et, qui pis est,
-servante de ses propres serviteurs,--messieurs les samouraïs, dont le
-moindre aurait rougi d'humilier ses deux sabres devant un miroir[1]
-... vous diriez en France devant une quenouille.--Songez-y: le
-_Bushido_, notre antique code d'honneur plaçait la femme plus bas que
-terre, et l'homme plus haut que ciel. Dans le château-prison qu'elle
-habitait, l'épouse d'un daïmio pouvait méditer à loisir sur cet axiome
-incontesté. Le prince, absent tout le jour, daignait à peine entrer
-parfois, à la nuit close, dans la chambre conjugale. Et la princesse
-esclave, sans cesse délaissée, s'occupait uniquement d'obéir à la mère
-de son époux, laquelle ne manquait jamais d'abuser de l'autorité que
-les rites chinois avaient établie sans appel et sans limites. Voilà
-le sort auquel eût été condamnée, quarante ans plus tôt, la femme du
-daïmio Yorisaka Sadao ... le sort auquel échappe, aujourd'hui, la femme
-d'un simple officier de marine, votre serviteur, qui n'a garde, lui
-non plus, de regretter les temps barbares!... Il est plus confortable
-de se réjouir en compagnie d'hôtes doctes et indulgents, fût-ce dans
-une bicoque comme celle-ci, que de végéter solitaire et ignorant dans
-quelque manoir des Tosa ou des Choshoû...
-
-(Il laissait tomber avec dédain les vieux noms illustres).
-
---... Et il est aussi plus honorable de servir à bord d'un cuirassé de
-Sa Majesté l'Empereur, que de mener par la campagne quelque bande de
-guerriers pillards à la solde du Shôgoun, du Shôgoun ou d'un vulgaire
-chef de clan....
-
-S'interrompant, il prit sur la table à thé une boîte de cigarettes
-turques, et la tendit ouverte aux deux Européens.
-
---C'est d'ailleurs à vous, messieurs, que nous devons tout ce progrès
-dont nous bénéficions chaque jour. Nous saurons ne jamais l'oublier. Et
-nous n'oublierons pas non plus, combien vous avez mis de patience et
-de bonne grâce dans votre rôle d'éducateurs. L'élève était certes bien
-arriéré, et son intelligence, ankylosée par tant de siècles de routine,
-n'acceptait qu'à grand'peine l'enseignement occidental. Vos leçons ont
-cependant porté leurs fruits. Et peut-être un jour viendra-t-il que
-le nouveau Japon, véritablement civilisé, fera enfin honneur à ses
-maîtres...
-
-Il s'était approché de la marquise Yorisaka et lui présentait la boîte
-turque, à elle aussi. Elle parut hésiter une seconde, puis, très vite,
-saisit une cigarette et l'alluma elle-même, sans qu'il eût songé à lui
-offrir du feu. Il achevait sa tirade, appuyant sur Jean-François Felze
-un regard vif, dont l'éclat fut soudain voilé par le battement des
-paupières jaunes.
-
---Déjà, tout imparfaits que nous sommes encore, votre extrême
-bienveillance applaudit à nos succès sur les armées russes... Vous nous
-avez, du premier coup, rendus capables de lutter avantageusement pour
-notre indépendance.
-
-Il conclut, saluant un peu plus bas que n'eût fait un Occidental:
-
---Qui dit Russe, dit Asiatique. Et nous, Japonais, prétendons devenir
-bientôt des Européens. Notre victoire vous appartient donc autant
-qu'à nous-mêmes puisqu'elle est une victoire de l'Europe contre
-l'Asie. Acceptez-en l'hommage et souffrez que nous vous soyons, très
-humblement, reconnaissants...
-
-[Footnote 1: «Le miroir est l'âme de la femme comme le sabre est l'âme
-du guerrier». Proverbe nippon.]
-
-
-IV
-
---Monsieur Felze,--avait proposé le commandant Herbert Fergan, au
-moment où le peintre, sa première séance achevée, prenait congé des
-Yorisaka,--vous rentrez sans doute à bord du yacht américain? Je vais
-de ce côté. S'il vous plaît que nous fassions route de conserve...
-
-Et ils étaient sortis ensemble. Maintenant, ils s'en allaient à pied,
-côte à côte.
-
-La route serpentait à flanc de coteau. Devant eux, au bas de la pente,
-les maisons campagnardes du faubourg groupaient leurs toits couleur
-de feuilles mortes. A main gauche, les jardins d'O-Souwa cachaient
-le grand temple sous la verdure profonde de leurs sapins et de leurs
-cèdres, sous la neige mauve et rose de leurs pêchers et de leurs
-cerisiers en robes de printemps, tandis qu'à main droite, au delà
-du fiord bleu moiré par la brise, au delà des montagnes touffues de
-l'autre rivage, le soleil couchant, rouge comme il rayonne sur les
-étendards de l'Empire, descendait à pas lents vers l'horizon occidental.
-
---Il nous faut marcher un peu,--avait dit Fergan,--car nous ne
-trouverons point de kouroumas avant d'être arrivés aux rues qui mènent
-vers l'escalier du temple.
-
-[Illustration: Jean-François Felze accepta la pipe que lui présentait
-un des jeunes garçons agenouillés.]
-
---Tant mieux!--avait répliqué Felze.--Il fait bon marcher par ce beau
-soir d'avril...
-
-Une odeur de géranium flottait sur le chemin.
-
---Eh bien?--questionna tout à coup l'officier anglais.--Vous avez vu
-le ménage d'un marquis japonais et de sa femme... Spectacle assez rare
-pour les yeux d'un _baka tôdjin_, d'une brute d'étranger, comme tous
-deux nous sommes!... Assez rare, oui, et assez curieux aussi! Quelle
-est votre impression, monsieur Felze?
-
-Felze sourit:
-
---Mon impression est excellente!... Le marquis japonais est un homme
-des plus courtois, même à l'égard des _baka tôdjin_, si j'en juge par
-ses propos d'aujourd'hui; et sa femme est une jolie femme...
-
-Une satisfaction brilla dans les yeux de l'Anglais:
-
---Oui, n'est-ce pas?... Elle est tout à fait une jolie femme
-... tellement mieux, en vérité, que les trois quarts de ses
-compatriotes!... Et si jeune, si fraîche! On ne se rend pas compte, à
-cause de cette peinture rose et blanche qui est exigée par la mode: il
-faut avoir la couleur des femmes d'Europe!... Et c'est dommage, parce
-que, dessous, la peau n'est pas plus jaune qu'un ivoire neuf, et vous
-n'imaginez pas de satin aussi doux. Elle a vingt-quatre ans à peine, la
-marquise Yorisaka!
-
---Vous la connaissez à merveille,--observa Felze, un peu railleur.
-
---Oui!... C'est-à-dire ... je connais assez intimement le marquis...
-
-La face rasée avait rougi.
-
---... Assez intimement... Nous avons fait campagne ensemble. Car vous
-savez, sans doute? ma mission dans ce pays m'oblige à suivre la guerre,
-et je suis embarqué en spectateur sur le même cuirassé que le marquis
-Yorisaka...
-
---Ah bah!--fit Jean-François Felze, étonné.--Sur un cuirassé japonais?
-Le gouvernement du Mikado autorise?...
-
---Oh! à titre réellement exceptionnel. Je suis envoyé par notre roi, en
-mission spéciale et officieuse ... car ce n'est même pas officiel...
-L'Angleterre et le Japon sont alliés, et l'alliance autorise beaucoup
-de choses... Je suis enchanté, d'ailleurs: vous concevez qu'il n'y a
-rien de plus intéressant que cette guerre. J'étais devant Port-Arthur,
-le 10 août, et j'ai assisté à toute la bataille, précisément dans la
-tourelle du marquis. C'est pourquoi, comme je vous disais, nous sommes
-à présent intimes ... compagnons d'armes, frères ... les deux doigts de
-la main!... vous comprenez?
-
-Il riait maintenant sur un ton malicieux et cordial. Il continua, sur
-un ton de confidence:
-
---Même, ce fin renard d'Yorisaka ... car il est juste le contraire
-d'un imbécile, Yorisaka Sadao! Oui, ce fin renard d'Yorisaka voulait
-me faire bavarder. Les Japonais, sur mer, valent sûrement mieux que
-les Russes. Mais ce n'est pas encore la perfection. Et ils auraient à
-apprendre en fréquentant une marine telle que la nôtre. Notre excellent
-ami voulait donc apprendre, en fréquentant votre serviteur... Il
-n'a pas appris. Du moins pas grand'chose. Vous vous rappelez votre
-proverbe français? _A Normand Normand et demi_. Eh bien! un Japonais
-vaut un Normand. Mais j'ai joué le Normand et demi. Il le fallait:
-correctement, je ne puis que rester neutre; nous sommes en paix avec la
-Russie... Ah! voici des kouroumas!
-
-Deux coureurs arrivaient traînant au pas leurs voiturettes vides. A la
-vue des Européens, ils se précipitèrent.
-
---Au quai de la Douane, n'est-ce pas, monsieur Felze?--demandait le
-commandant Fergan.
-
---Non!--dit le peintre.--Non!... je ne rentre pas à bord de l'_Yseult_,
-c'est-à-dire pas tout de suite. J'ai dessein de dîner seul, ce soir, à
-la japonaise, dans une auberge...
-
-L'Anglais leva un doigt:
-
---Oh! oh! monsieur Felze! une auberge et un dîner à la japonaise! On
-peut trouver tout cela du côté du Yoshivara, vous savez!
-
-Jean-François Felze sourit, et montra ses cheveux gris:
-
---Vous n'avez donc regardé cette neige-là, cher monsieur?
-
---Quelle neige? Vous êtes un jeune homme, monsieur Felze! Pour vous
-donner vos quarante ans, il faut se rappeler votre gloire!
-
---Mes quarante ans! Ils sont cinquante, hélas! Et je n'avoue pas le
-surplus...
-
---Ne l'avouez pas, je vous ferais l'injure de n'en rien croire! Mais
-décidément, vous n'allez pas au port. Je vous quitte donc. Auparavant,
-puis-je vous être utile? Voulez-vous que je traduise vos ordres au
-kouroumaya?
-
---Bien volontiers! Vous êtes mille fois aimable. Je voudrais donc dîner
-comme je vous ai dit, d'abord, et ensuite...
-
---Ensuite?
-
---Ensuite, être conduit dans un quartier qui s'appelle Diou Djen Dji.
-
---All right!...
-
-Quelques phrases japonaises suivirent, ponctuées par les «Hé!»
-approbatifs du coureur.
-
---Voilà qui est fait. Votre homme ne se trompera pas, soyez
-tranquille. Vous dînerez dans une tchaya de la rue Manzaï machi...
-Et de là vous serez conduit à votre quartier de Diou Djen Dji, qui
-perche à mi-hauteur de la colline des grands cimetières... Et que
-vous disais-je? Il faut traverser un bout de Yoshivara pour parvenir
-là-haut. En pays japonais, on n'y échappe pas, monsieur Felze. Au
-revoir, et que les jolies _oïran_, derrière leur grillage de bambou,
-vous soient plaisantes!...
-
-
-V
-
-L'escalier, usé, moussu, branlant, grimpait tout droit au flanc de la
-colline, entre deux petits murs japonais, interrompus çà et là par des
-maisonnettes de bois, toutes obscures et silencieuses. Et le quartier
-endormi, avec ses jardinets déserts et ses chaumières muettes, semblait
-une avant-garde de l'immense ville des morts, du cimetière touffu et
-confus dont les tombes innombrables descendent en rangs serrés de tous
-les sommets d'alentour, et cernent, et pressent, et assiègent la ville,
-moins vaste, des vivants.
-
-Jean-François Felze, au sommet de l'escalier, s'orienta.
-
-Il avait laissé son kourouma au bas des marches: nulle voie carrossable
-n'accède à Diou Djen Dji. Et maintenant, seul parmi les sentiers de la
-montagne, il hésitait sur le bon chemin.
-
---Trois lanternes,--murmura-t-il,--trois lanternes violettes à la porte
-d'une maison basse...
-
-Rien de semblable n'était visible. Mais un raidillon prolongeait
-l'escalier et zigzaguait l'ombre vers une sorte de plateau, d'où la vue
-devait plonger à l'aise dans toutes les venelles: Felze se résigna à
-gravir le raidillon.
-
-La nuit était limpide mais obscure. Un croissant de lune rougeâtre
-venait de disparaître derrière les montagnes de l'ouest. Au loin, le
-gong d'un temple battait faiblement.
-
---Trois lanternes violettes,--répéta Jean-François Felze.
-
-Il s'arrêta pour faire sonner sa montre. Le dîner n'avait pas été bien
-long, dans la tchaya de Manzaï machi. Mais Felze n'avait pas résisté
-ensuite au plaisir d'une longue flânerie dans Nagasaki illuminé,
-scintillant, bourdonnant, festoyant parmi la cohue des piétons
-baguenaudeurs, des mousmés babillardes, et des kouroumas galopant à la
-queue leu leu. Et maintenant, il était tard: la montre tinta dix coups.
-
---Diable!--murmura Felze.--L'heure est avancée pour une visite de
-cérémonie...
-
-Il regardait le faubourg éparpillé sous ses pieds, et, plus bas
-que le faubourg, la ville tassée au bord du golfe. Tout à coup, il
-s'exclama: les trois lanternes violettes étaient là, tout près, juste
-au pied de ce raidillon qu'il venait d'escalader, non sans peine.
-Elles émergeaient à l'instant même d'un bouquet d'arbres qui les avait
-d'abord cachées.
-
-Felze redescendit le raidillon et contourna le bouquet d'arbres.
-La maison basse se profila sur le ciel étoilé. Elle était purement
-japonaise et de vulgaire bois brun, sans ornement. Mais, sous le
-porche, une poutre rapportée faisait fronton, et ce fronton, sculpté,
-creusé, découpé, fouillé à jour et doré comme un lambris de pagode,
-contrastait violemment avec la simplicité absolue des charpentes
-nipponnes où il s'encastrait. Les trois lanternes aussi, les trois
-lanternes violettes, juraient d'étrange manière, au milieu de la façade
-nette et nue qu'elles éclairaient: c'étaient trois monstrueux masques
-de papier huilé, trois masques dont le ricanement épouvantait comme
-la grimace d'un squelette et dont la couleur semblait d'une chair en
-décomposition.
-
-Jean-François Felze considéra les trois lanternes cadavériques, et
-le fronton, pareil à un lingot ciselé. Puis il frappa, et la porte
-s'ouvrit.
-
-
-VI
-
-Un domestique de très haute taille, vêtu de soie bleue, chaussé de soie
-noire, apparut sur le seuil et toisa le visiteur.
-
---Tcheou Pé-i?--prononça Felze.
-
-Et il tendit au domestique une longue bande de papier rouge, toute
-couverte de caractères noirs.
-
-Le domestique salua à la chinoise, la tête inclinée bas, les poings
-réunis et secoués au-dessus du front. Puis, respectueusement, il prit
-le papier tendu et referma la porte.
-
-Felze, laissé dehors, sourit:
-
---L'étiquette n'a pas changé,--songea-t-il.
-
-Et il attendit patiemment.
-
-A l'intérieur, un gong résonna. Des pas coururent, une natte qu'on
-traînait sur le sol crissa. Et, de nouveau, ce fut le silence. Mais la
-porte ne se rouvrit pas, pas encore. Cinq minutes se trainèrent.
-
-Il faisait assez froid. Le printemps n'était pas vieux de quatre
-semaines. Felze s'en souvint en sentant la bise s'insinuer sous son
-manteau.
-
---L'étiquette n'a pas changé,--répéta-t-il, parlant en soi-même.--Mais,
-par une nuit féconde en rhumes, bronchites et pleurésies, il n'en est
-pas moins dur de geler si longtemps sous le porche, durant que l'hôte,
-soucieux des bienséances, prépare, comme il le doit, la réception. En
-vérité, la fraîcheur ambiante m'incline à juger qu'en l'occurrence
-Tcheou Pé-i me fait un peu trop d'honneur...
-
-A la fin, pourtant, la porte se rouvrit.
-
-Jean-François Felze avança de deux pas et salua, comme le domestique
-avait salué tout à l'heure, à la chinoise. Le maître de la maison,
-debout devant lui, saluait pareillement.
-
-C'était un homme gigantesque, somptueusement vêtu d'une robe de
-brocart, et coiffé d'une toque à boule de corail rouge uni, marque
-de la plus haute classe des mandarins chinois. Deux serviteurs
-le soutenaient sous les aisselles, car il était vieux d'au moins
-soixante-dix ans, et son corps énorme pesait trop lourd pour sa vigueur
-de vieillard; en outre, son rang et ses titres l'avaient, dès l'âge où
-l'on devient lettré, condamné aux chevaux et aux palanquins; si bien
-qu'il n'avait peut-être jamais fait une promenade à pied depuis un
-demi-siècle.
-
-Car Tcheou Pé-i, ancien ambassadeur et ancien vice-roi, précepteur
-émérite des fils de la première concubine impériale, membre du Conseil
-Suprême _Nei-Ko_, membre du Conseil Souverain _Kioun-Re-Tchou_, était
-l'un des douze grands dignitaires de la Cour Chinoise. Et Jean-François
-Felze, qui jadis l'avait connu, et s'était lié avec lui d'une amitié
-fort étroite, n'avait pas reçu sans étonnement, le matin même,
-l'invitation par laquelle Tcheou Pé-i le priait à venir «dans une très
-misérable demeure, boire comme autrefois, et avec, indulgence, une
-coupe de mauvais vin chaud...» Tcheou Pé-i hors de Pékin? la chose
-était extravagante!
-
-C'était bien Tcheou Pé-i, cependant; Felze, du premier regard,
-reconnaissait l'étrange figure aux joues concaves, la bouche sans
-lèvres, la maigre barbe couleur d'étain, et, surtout, les yeux:--des
-yeux sans forme et sans nuance, des yeux noyés au fond de la
-bouffissure des paupières, des yeux presque invisibles, mais d'où
-jaillissaient deux lueurs si aiguës qu'on ne pouvait plus les oublier
-après avoir été une fois traversé par elles.
-
-Tcheou Pé-i, ayant salué, s'appuya sur les épaules de ses deux
-serviteurs, et fit quatre pas en avant, afin de sortir tout à fait
-de la maison, au-devant du visiteur. Alors, saluant de nouveau, et
-montrant le côté gauche de la porte, il parla selon les rites:
-
---Daignez entrer le premier.
-
---Comment oserais-je?--répliqua Felze.
-
-Et il salua plus bas. Car il avait jadis étudié le «Livre des
-Cérémonies et des Démonstrations Extérieures», qui sont, a dit K'òung
-fou Tzèu, «la parure des sentiments du cœur;»--étude indispensable,
-certes, à qui désire l'amitié réelle d'un lettré chinois.
-
-Tcheou Pé-i, ayant entendu la réponse correcte, sourit de contentement
-et salua pour la troisième fois:
-
---Daignez entrer le premier,--répéta-t-il.
-
-Et Felze répéta:
-
---Comment oserais-je?
-
-Après quoi, sur une dernière instance, il entra comme on l'y conviait.
-
-Au bout de l'antichambre, quatre degrés conduisaient à la première
-salle. Tcheou Pé-i traversa en oblique, marchant du côté de l'est, et
-désigna le côté de l'ouest au visiteur, comme l'exige la courtoisie:
-
---Daignez--dit-il--passer honorablement.
-
---Comment oserais-je?--répliqua Felze.
-
-Et cette fois, il ajouta:
-
---N'êtes-vous pas mon frère aîné, très sage et très vieux?
-
-Tcheou Pé-i protesta:
-
---Vous m'élevez trop haut!
-
-Mais Felze se récria, comme il devait:
-
---Non, assurément! Comment une telle chose serait-elle possible? Et
-quant à la vieillesse, j'ai partout entendu dire que votre âge glorieux
-dépasse soixante-treize années, tandis que moi, votre tout petit frère,
-je n'ai guère vécu, très vainement, que cinquante-deux ans.
-
-Tcheou Pé-i frappa les ornements de sa ceinture:
-
---Voici--dit-il--une tablette de jade qui est neuve. Et jadis, j'avais
-une tablette d'albâtre, qui était vieille. Or, le philosophe de la
-principauté de Lou[1], parlant un jour à Tzèu Kong, expliqua pourquoi
-le jade est estimé du sage, tandis que l'albâtre ne l'est point.
-N'est-il donc pas certain que cette tablette neuve est précieuse, et
-que la vieille tablette était vile? Je vous compare justement à la
-tablette de jade, et je me compare moi-même à la tablette d'albâtre.
-
---Je ne suis pas digne!--affirma Felze.
-
-Mais après qu'il eut refusé à trois reprises, il prit le côté ouest et
-monta les degrés, «honorablement».
-
-La première salle, vide et nue, selon le goût nippon, fut traversée
-dans sa longueur. Au bout, un rideau opaque masquait la deuxième salle.
-
-Tcheou Pé-i prit le bord du rideau dans sa main droite, et le souleva:
-
---Marchez très lentement[2],--dit-il.
-
---Je marcherai très vite,--répliqua Felze.
-
-Mais, ayant franchi le seuil, il ne fit qu'un pas, et s'arrêta.
-
-La seconde salle, merveilleusement tapissée, meublée, décorée, selon le
-goût chinois, n'offrait point de sol où marcher, car tous les tatamis
-disparaissaient sous un amas splendide de velours, de brocarts, de
-crêpes, de moires, de draps d'argent et de draps d'or. Et la salle
-entière n'était proprement qu'un divan, qu'un lit de repos, immense et
-princier.
-
-Les quatre murs étaient vêtus de satin jaune, et tout brodés, du
-plafond au plancher, de longues sentences philosophiques écrites
-verticalement en caractères de soie noire. Des solives, neuf lanternes
-violettes pendaient, versant une clarté de vitrail. A l'angle nord, un
-Bouddha de bronze, plus grand qu'un homme, souriait parmi des bâtons
-de parfum, au-dessus d'un éblouissant cercueil constellé de métaux
-précieux et de pierreries. Trois guéridons--d'ébène, d'ivoire et de
-laque rouge--portaient un brûle-encens, un vase à vin chaud et un
-prodigieux tigre de faïence antique. Et, au centre des soieries qui
-jonchaient la terre, un socle d'argent ciselé, posé sur un plateau
-de nacre, élevait une lampe à opium, dont la flamme, voilée par des
-papillons et des mouches d'émail vert, scintillait comme une émeraude.
-Les pipes, les aiguilles, les fourneaux, les boîtes de corne et de
-porcelaine étaient rangés à l'entour. Et l'odeur de la drogue sacrée
-régnait partout, souveraine.
-
-Tcheou Pé-i étendit le bras:
-
---Daignez--dit-il--choisir la place où votre natte[3] sera déroulée.
-
---Toutes les places sont trop flatteuses,--répondit Felze.
-
-Deux jeunes garçons, à genoux près de la lampe à opium, disposèrent
-aussitôt, l'une sur l'autre, trois nattes plus fines qu'un tissu de
-lin. Et Felze fit le geste d'en ôter une, pour protester contre cet
-excès d'honneur. Mais Tcheou Pé-i se hâta de l'en empêcher.
-
-Les deux jeunes garçons disposèrent alors, parallèlement aux nattes
-du visiteur, les nattes du maître de la maison. Puis, à celles-ci et
-à celles-là, ils ajoutèrent, du côté du plateau de nacre, plusieurs
-petits oreillers de cuir dur. Après quoi, ils reculèrent, toujours à
-genoux, et tinrent chacun dans la main gauche une pipe et dans la main
-droite une aiguille, respectueusement.
-
-Mais, avant de prendre place sur les nattes, Tcheou Pé-i fit un signe,
-et un autre serviteur, celui-ci d'un rang plus noble, ainsi qu'en
-témoignait sa toque à boule de turquoise[4], prit sur le guéridon
-d'ivoire le vase à vin chaud, et emplit une coupe.
-
---Daignez boire,--dit Tcheou Pé-i.
-
-La coupe était de jade; non point de jade vert--_iaó_,--mais de jade
-blanc et diaphane--_iu_;--du jade que les rites réservent aux princes,
-aux vice-rois et aux ministres.
-
---Je boirai--dit Felze--dans la coupe de bois sans ornement.
-
-Il but toutefois dans la coupe de jade, après que le maître de la
-maison eut insisté trois fois. Et, Tcheou Pé-i ayant bu après son hôte,
-tous deux se couchèrent en face l'un de l'autre, le plateau de nacre
-entre leurs visages.
-
-A présent, le cérémonial était accompli. Tcheou Pé-i parla:
-
---Fenn Ta-Jênn[5],--dit-il,--tout à l'heure, quand votre carte très
-illustre m'a été présentée, mon cœur a battu d'une grande joie. Il
-y a trente ans que je vous ai rencontré pour la première fois, dans
-cette École de Rome que j'avais voulu visiter, moi, voyageur très
-humble, curieux de voir, dans votre Europe magnifique, autre chose
-que des soldats et des machines de guerre. Il y a quinze ans que je
-vous ai rencontré pour la seconde fois, dans cette ville de Pékin
-que vous honoriez d'une longue halte, au cours du docte pèlerinage
-que votre sagesse vous avait conseillé d'entreprendre dans tous les
-pays où vivent des hommes. Et la première rencontre m'avait révélé
-un adolescent courtois, savant et penseur comme sont rarement les
-vieillards. Et la seconde, un philosophe digne d'être égalé aux maîtres
-des âges antiques. Quinze ans ont encore passé. Je vous revois. Et je
-me réjouis, sachant que je vais goûter, en votre compagnie, le bonheur
-indicible que goûtait Tseng-Si, le tout petit disciple, lorsque, sa
-cithare vibrant sous ses doigts, il accompagnait d'une harmonie timide
-les préceptes du grand K'òung Tzèu.
-
-Il parlait un français assez pur; mais sa voix sourde et rauque
-hésitait longuement entre chaque phrase, parce qu'il pensait en
-chinois, et traduisait, au fur et à mesure, son discours. Il poursuivit:
-
---J'écoute donc, et j'attends vos paroles comme le laboureur attend
-la récolte du blé au premier mois de l'été et la récolte du millet
-glutineux au premier mois de l'automne. Toutefois, fumons d'abord
-tous deux, afin que l'opium dissipe les nuages de notre intelligence,
-purifie notre jugement, rende plus musicale notre oreille, et nous
-supprime la sensation tyrannique de la chaleur et du froid, source
-de beaucoup d'erreurs grossières. Je sais que les hommes de ce pays,
-dans un esprit de singulier despotisme, ont proscrit l'opium par
-des lois sévères. Mais cette maison, quoique très modeste, n'obéit
-à aucune loi. Fumons donc. La pipe que voici est faite de bois
-d'aigle,--_ki-nam_.--Sa vertu adoucissante la rend précieuse aux
-fumeurs de votre noble Occident, plus nerveux que le sont les fils de
-l'obscure Nation Centrale[6].
-
-Silencieux, Jean-François Felze accepta la pipe que lui présentait un
-des jeunes garçons agenouillés. Et, de toute la force de ses poumons,
-il aspira la fumée grise, tandis que l'enfant maintenait au-dessus de
-la lampe le petit cylindre brun collé au trou du fourneau. L'opium
-grésilla, fondit, s'évapora. Et Felze, ayant d'un seul trait épuisé
-toute la pipée, appuya aux nattes ses deux épaules, pour mieux dilater
-sa poitrine, et garder plus longtemps, mêlées à ses fibres, les volutes
-de la drogue philosophique et bienveillante.
-
-Mais au bout d'une minute, et pendant que Tcheou Pé-i fumait à son
-tour, Felze, comme il en était prié, parla:
-
---Pé-i Ta-Jênn[7],--dit-il,--votre bouche trop indulgente a prononcé
-des mots harmonieux et conformes à la raison. Il est raisonnable,
-en effet, d'attribuer la folie aux jeunes gens, et le bon sens aux
-hommes âgés, même s'ils ont vécu, comme moi, en vain. Cependant, je
-me souviens des époques que vous venez d'évoquer; je me souviens de
-l'École de Rome, et de votre ville de Pékin, célèbre entre toutes les
-villes. Et voici que je m'aperçois de ma folie présente, de ma folie
-d'homme âgé, pire assurément que n'était ma folie d'homme jeune, pire
-que n'était ma folie d'enfant.
-
-Il s'interrompit pour fumer une deuxième pipe, que lui présentait le
-serviteur agenouillé.
-
---Pé-i Ta-Jênn,--reprit-il,--à Rome, j'étais un écolier stupide; mais
-j'étudiais avec respect la tradition des anciens maîtres. A Pékin,
-j'étais un voyageur inintelligent; mais je m'efforçais d'ouvrir mes
-yeux au spectacle du Ciel, de la Terre et des Dix Mille Choses Créées.
-Maintenant, je n'étudie plus, mes yeux ne savent plus voir, et je
-vis comme vivent le loup et le lièvre, en abandonnant la direction
-de mes pas au hasard et aux passions impudiques. Les lettrés et les
-fonctionnaires de ma nation ont eu le tort de me décerner beaucoup
-de récompenses et beaucoup d'honneurs, tous immérités. Pour quelques
-tableaux peints grossièrement et sans art, ces hommes dépourvus de
-jugement m'ont désigné à l'attention du peuple et à l'admiration des
-ignorants. Ma tête était faible. Le vin chaud de la gloire l'a enivrée.
-Et c'est alors que sont venus s'offrir à moi tous les plaisirs impurs
-et toutes les voluptés dégradantes. Je n'ai pas su les repousser. Et je
-suis leur esclave. Par respect pour la maison très chaste de mon hôte,
-je n'en dirai pas plus long. Qu'il me soit seulement permis de comparer
-le modeste vaisseau de mon ancien voyage à la jonque heureuse d'un
-pêcheur ou d'un marchand, contents l'un et l'autre d'affronter la mer
-dans l'espoir des richesses à acquérir, et le somptueux navire qui me
-ramène aujourd'hui dans l'Empire du Milieu, à quelqu'un de ces bateaux
-ornés, dentelés et dorés, que l'on voit sur la rivière du Kouang-Tong,
-et à l'intérieur desquels les débauchés finissent de s'avilir.
-
---Il m'est absolument impossible--prononça Tcheou Pé-i--d'approuver
-votre sévérité envers vous-même.
-
-Il fit un signe, et le serviteur agenouillé près de lui remplaça la
-pipe de bois d'aigle par une pipe d'écaille brune.
-
---Il m'est impossible,--répéta Tcheou Pé-i,--d'approuver votre
-sévérité, parce que nul homme n'est exempt de fautes, et que, seuls,
-les hommes très vertueux ont le courage de s'accuser sans restriction.
-En outre, votre prudence est conforme aux rites: car il écrit dans le
-_Li Ki_: «Ce qui doit être dit dans les appartements ne doit pas être
-dit hors des appartements[8].» Et le lettré qui observe la bienséance
-dans ses propos est incapable de l'offenser dans ses actes.
-
-Il fuma la pipe d'écaille brune, et rejeta par les narines une fumée
-plus opaque et d'un parfum plus fort.
-
-Felze hochait la tête:
-
---Mon frère aîné, très sage et très vieux, n'a pas plongé dans le
-marais fangeux où se débat avec déshonneur son tout petit frère. Mon
-frère aîné n'a pas vu par ses yeux, et il ignore.
-
---Je n'ignore pas,--dit Tcheou Pé-i.
-
-Felze se souleva sur le coude droit pour examiner son hôte. Les yeux
-chinois, à peine visibles au fond de la bouffissure des paupières,
-scintillaient d'une lueur ironique et pénétrante.
-
---Je n'ignore rien,--dit Tcheou Pé-i.--Car je suis ici par l'ordre
-auguste du Fils du Ciel. Et moi, son sujet infime, je dois, dans ce
-royaume d'une civilisation imparfaite, tout regarder, tout connaître,
-et faire de tout un rapport exact. Je sais donc, ayant accompli ma
-tâche sans discernement, mais avec zèle, que vous êtes entré hier matin
-dans Nagasaki, sur un navire blanc, à trois cheminées de cuivre. Je
-sais que vous voyagez depuis longtemps sur ce navire blanc, agréable
-à regarder. Je sais que ce navire porte la bannière fleurie[9] de la
-nation américaine, et qu'il appartient à une femme. Je n'ignore rien.
-
-Felze rougit légèrement, posa sa joue sur un des oreillers de cuir, et
-considéra la lampe à opium. Les deux enfants agenouillés cuisaient en
-hâte et malaxaient contre le fourneau des pipes les grosses gouttes
-couleur de poix, que la flamme peu à peu nuançait d'or et d'ambre.
-
---Daignez fumer,--conseilla Tcheou Pé-i.
-
-
-Cependant, d'autres serviteurs étaient entrés à pas muets, portant
-une théière de simple terre brune et deux admirables bols d'ancienne
-porcelaine rose.
-
---Ce thé--dit Tcheou Pé-i--est celui qu'à mon départ de Pékin l'Auguste
-Élévation[10] me força d'accepter.
-
-C'était une eau très limpide, à peine teintée de vert, où flottaient de
-toutes petites feuilles, étroites et longues. Un arôme s'en exhalait,
-fort et frais comme celui d'une fleur épanouie.
-
-
-Tcheou Pé-i avait bu.
-
---Le thé impérial,--dit-il,--doit être battu dans l'eau d'une source
-rocheuse, après que cette eau a bouilli sur un feu vif. Il convient
-d'employer une théière pareille aux théières des laboureurs, afin
-d'imiter les Empereurs de l'antiquité, qui battirent le thé dans l'eau
-des sources rocheuses avant de connaître l'art de l'émail.
-
-Il avait fermé les yeux. Et sa face de parchemin jaune semblait
-maintenant impassible, indifférente et presque endormie.
-
-Toutefois, le jeune garçon agenouillé près de lui, obéissant à un geste
-imperceptible, remplaça la pipe d'écaille par une pipe d'argent ciselé.
-
-
-La fumerie s'emplissait lentement d'une brume odorante. Déjà les objets
-épars n'avaient plus de contours nets, et les étoffes des murs et
-du sol brillaient de couleurs atténuées. Seules, les neuf lanternes
-violettes du plafond versaient toujours la même clarté, parce que les
-vapeurs d'opium sont lourdes et flottent au ras du sol, sans jamais
-s'élever...
-
-Felze fumait pour la quatrième fois la pipe d'argent ciselé ... pour la
-quatrième fois ou pour la cinquième?... Il n'était pas très sûr... Et
-combien de fois, auparavant, la pipe d'écaille brune?... Et combien, la
-pipe de bois d'aigle?... Il ne se souvenait plus du tout. Un vertige
-léger s'insinuait en lui... Jadis, à Pékin, puis à Paris, il avait usé
-assez régulièrement de la drogue... Ses meilleurs tableaux dataient
-d'alors. Mais, quand approche la cinquantaine, un homme, même robuste,
-doit opter entre l'opium et l'amour. Felze n'avait pas opté pour
-l'opium.
-
-Et voici que l'opium délaissé prenait discrètement sa revanche. Oh!
-ce n'était pas l'ivresse, au sens grossier que les buveurs d'alcool
-donnent à ce mot. C'était une sensation confuse des moelles et des
-muscles, ceux-ci amoindris et comme dissous, celles-là fourmillant
-d'une vie activée, accrue, multipliée; Felze, immobile et les yeux
-clos, ne percevait plus le poids de son corps creusant les nattes. Et
-des pensées rapides sillonnaient sa cervelle, tandis que plusieurs des
-voiles qui emmaillotent l'intelligence humaine se déchiraient autour de
-lui....
-
-
-La voix lente et rauque de Tcheou Pé-i rompit tout à coup le silence.
-
---Fenn Ta-Jênn, les rites interdisent au visiteur d'interroger l'hôte.
-Et votre sage courtoisie a respecté les rites. Mais l'hôte doit en
-échange ouvrir au visiteur, après la porte du logis, la porte de
-l'âme... Ce ne sont que les femmes qu'il convient d'écouter sans
-leur répondre. Fenn Ta-Jênn, quand votre carte très illustre m'a été
-présentée, mon cœur a battu d'une grande joie. Et cette joie n'était
-pas seulement l'égoïste plaisir de revoir, après quinze ans, mon frère
-vénéré; mais davantage l'espoir de lui être humblement utile, dans
-ce royaume qu'une folie coupable perturbe et qui offre aux yeux du
-philosophe un spectacle déconcertant et douloureux.
-
-Felze éleva lentement sa main gauche, et regarda, entre ses doigts
-écartés, l'une des neuf lanternes violettes.
-
---Pé-i Ta-Jênn,--dit-il,--je ne saurais pas vous remercier jusqu'où je
-devrais. Mais en vérité, votre lumière éclairera merveilleusement mes
-ténèbres. Cette nuit-ci n'est encore que ma seconde nuit japonaise.
-Et pourtant le Japon m'a déjà montré force choses que je n'ai pas su
-comprendre, et que vous m'expliquerez, si votre perspicacité daigne
-s'employer pour moi.
-
-La bouche sans lèvres de Tcheou Pé-i s'étira dans un demi-sourire:
-
---Le Japon--dit-il--vous a déjà montré un homme qui oublie la piété
-filiale, et une femme qui néglige la modestie féminine.
-
-Felze, étonné, scruta des yeux son hôte.
-
---Le Japon--continuait Tcheou Pé-i--vous a montré un foyer dont
-l'esprit des ancêtres est exclu; un toit sous lequel dix mille
-nouveautés déraisonnables ont pris la place de la tradition, et
-compromettent l'avenir harmonieux de la famille et de la race.
-
---Vous savez donc--questionna Felze--que, cette après-midi, j'étais
-chez le marquis Yorisaka Sadao?
-
---Je n'ignore rien,--dit Tcheou Pé-i.
-
-Il leva, lui aussi, sa main vers les lanternes du plafond. Et des
-rayons violets jouèrent sur ses ongles longs démesurément.
-
---Je n'ignore rien. Ne vous ai-je pas dit que j'étais en ce lieu pour
-obéir à l'ordre impérial de l'Auguste Élévation?
-
-Il expliqua:
-
---Dans la maison de Yorisaka Sadao, vous avez trouvé, assis du côté de
-l'ouest[11], un étranger de la Nation des Hommes à Cheveux Rouges[12].
-Cet étranger a été envoyé ici par son prince, lequel avait souci de
-connaître par quelles armes et par quelle stratégie le petit royaume
-du Soleil Levant s'efforce de vaincre l'immense empire des Oros[13].
-Mystère peu intéressant, d'ailleurs, et qu'un sage de l'antiquité
-ne se fût point attaché à éclaircir. Mieux inspirée par le Ciel,
-l'Auguste Élévation m'a envoyé, moi, son sujet, pour examiner à quel
-point ces armes et cette stratégie nouvelles sont susceptibles de
-déformer une civilisation qui, jusqu'ici, s'était réglée d'après les
-préceptes philosophiques de la Nation Centrale. C'est à cet examen que
-s'appliquent mes efforts maladroits. Pour suppléer à mon insuffisance,
-il m'est nécessaire d'accumuler des renseignements très nombreux.
-Beaucoup d'espions fidèles me servent d'yeux et d'oreilles, et usent
-infatigablement leurs cœurs pour m'aider dans ma tâche. En sorte que
-tous les secrets de cette ville et de ce royaume viennent se dévoiler
-ici, sur cette natte. Et c'est ainsi que je n'ignore rien.
-
-Felze appuya sa joue sur l'oreiller de cuir:
-
---Pé-i Ta-Jênn,--dit-il,--vos paroles enferment un sens caché. En quoi
-Yorisaka Sadao manque-t-il à la piété filiale?
-
-Les yeux scintillants se fermèrent encore, et la voix rauque prononça
-solennellement:
-
---Il est écrit dans le _Ta Hio_[14]: «L'homme doit d'abord scruter
-la nature des choses; puis développer ses connaissances; puis
-perfectionner sa volonté; puis régler les mouvements de son cœur;
-puis se corriger exactement; puis établir l'ordre dans sa famille.
-Alors la principauté est bien gouvernée. Alors l'Empire jouit de la
-paix.» Tseng Tzeu, commentant ces huit propositions, nous enseigna
-qu'elles ne peuvent être séparées. Si bien que--l'homme, sa famille, sa
-principauté, et l'Empire,--ne sont qu'un. La piété filiale s'étend à
-tous les ancêtres, à toute la communauté, à toute la patrie. Yorisaka
-Sadao, reniant le souvenir de ses ancêtres, et compromettant ainsi sa
-patrie, manque à la piété filiale.
-
-[Illustration: Felze s'était assis...]
-
-L'enfant agenouillé près de Felze tendait une pipe toute prête. Felze
-prit en main le lourd tuyau d'écaille sombre et appuya ses lèvres
-contre le bout d'ivoire bruni. L'opium bouillonna au-dessus de la
-lampe, et la fumée grise roula sur les nattes en nuages pesants.
-
-Alors Felze, la drogue audacieuse toute mêlée à son être, osa objecter
-au philosophe:
-
---Pé-i Ta-Jênn, quand l'invasion des barbares menace l'Empire, ne
-convient-il pas, avant d'observer les rites, de repousser l'invasion?
-Certes, le trésor des anciens préceptes est inestimable. Mais l'Empire
-n'est-il pas le vase qui contient ce trésor? Si l'Empire est subjugué,
-si le vase fracassé vole en éclats, le trésor des anciens préceptes ne
-sera-t-il pas dispersé à jamais?... La piété filiale s'étend à tous
-les ancêtres, à toute la communauté, à toute la patrie: Yorisaka Sadao
-manque-t-il véritablement à la piété filiale, s'il renie, peut-être en
-apparence, le souvenir de ses ancêtres et s'il modifie les règles de sa
-communauté, dans le dessein supérieur de sauver l'indépendance de sa
-patrie?
-
-Tcheou Pé-i fumait en silence.
-
-Jean-François Felze acheva:
-
---Pé-i Ta-Jênn, quand la nécessité contraint un mari à s'écarter de la
-voie droite, sa femme néglige-t-elle véritablement la modestie féminine
-si elle prend, elle aussi, le sentier détourné, afin de marcher dans
-les traces de celui qu'elle a promis de suivre, pas à pas, jusqu'à la
-mort?
-
-Tcheou Pé-i repoussa la pipe d'argent ciselé. Mais ce fut seulement
-pour tendre l'index vers une pipe de bambou noir à bouts de jade. Et il
-continua de se taire.
-
-Jean-François Felze alors souleva des nattes ses deux épaules, et
-s'accouda, face à son hôte:
-
---Pé-i Ta-Jênn,--dit-il soudain,--j'ai fumé ce soir plus de pipes
-que je n'ai pu compter. Et peut-être l'opium a-t-il haussé ma faible
-intelligence jusqu'à la compréhension de beaucoup de choses qui, dans
-la vie quotidienne, me sont indéchiffrables... Oui, j'ai vu aujourd'hui
-un foyer d'où l'esprit de tradition est exclu. Mais n'est-il pas écrit
-qu'on jugera les hommes d'après leurs intentions plutôt que d'après
-leurs actes? Celui qui se diminue, qui s'avilit même, pour servir et
-pour exalter l'Empire, ne doit-il pas être absous?
-
-La pipe de bambou noir était prête. Tcheou Pé-i l'aspira d'une longue
-haleine, et s'enveloppa d'une épaisse nuée violemment odorante.
-
-Puis, avec gravité:
-
---Il est préférable-dit il--de ne point juger les hommes. Nous ne
-condamnerons donc ni n'acquitterons le marquis Yorisaka Sadao. Nous
-n'acquitterons ni ne condamnerons la marquise Yorisaka Mitsouko. Mais
-le philosophe Méng Tzèu, répondant un jour aux questions de Wang
-Tchang, déclara n'avoir jamais entendu dire que quelqu'un eût réformé
-les autres en se déformant soi-même; et moins encore que quelqu'un eût
-réformé l'Empire en se déshonorant soi-même.
-
---Estimez-vous donc--dit Felze--que l'effort des Japonais soit vain
-et que le Soleil Levant doive inévitablement succomber dans sa lutte
-contre les Oros?
-
---Je n'en sais rien,--dit Tcheou Pé-i,--et cela n'a d'ailleurs aucune
-importance.
-
-Il eut un rire bizarre et sonore.
-
---Aucune importance. Nous reparlerons à loisir de cette bagatelle quand
-l'heure sera venue.
-
-L'enfant agenouillé près de Felze collait un mince cylindre d'opium sur
-le fourneau de la pipe de bambou.
-
---Daignez fumer, conclut Tcheou Pé-i.--Ce bambou noir fut blanc jadis.
-Et la bonne drogue seule l'a coloré comme vous le voyez, après mille et
-dix mille fumeries. Nul bois d'aigle, nul ivoire, nulle écaille, nul
-métal précieux n'approche de ce bambou...
-
-
-Ils fumèrent l'un et l'autre très longtemps.
-
-Au-dessus du brouillard d'opium, plus opaque d'heure en heure, les neuf
-lanternes violettes brillaient maintenant comme des étoiles dans une
-nuit de novembre.
-
-Et le grésillement des gouttelettes brunes évaporées au-dessus de la
-lampe rendait mieux perceptible l'absolu silence.
-
-Le froid qui précède l'aube s'abattait déjà sur la campagne, quand un
-coq lointain chanta.
-
-Felze, alors, rêva tout haut:
-
---En vérité, en vérité, tout le monde réel est enclos entre ces murs
-de satin jaune. Au dehors, il n'y a qu'un peu d'illusion. Et je ne
-crois plus à l'existence d'un yacht blanc à cheminées de cuivre, à bord
-duquel vivrait une femme qui aurait fait de moi son jouet...
-
-[Footnote 1: K'òung fou Tzèu (Confucius), né dans le pays de Lou.]
-
-[Footnote 2: Marcher lentement n'est permis qu'aux grands personnages.
-Marcher vite est considéré comme une marque de respect.]
-
-[Footnote 3: Même dans une salle jonchée de tapis, les rites exigent
-que l'on offre à l'hôte, pour s'asseoir ou se coucher, une ou plusieurs
-nattes.]
-
-[Footnote 4: Mandarin de troisième classe. Il y a neuf classes de
-mandarins dans l'Empire. Tcheou Pé-i, ministre d'État, a pour aides
-de camp des officiers civils et militaires du rang de préfet ou de
-colonel.]
-
-[Footnote 5: La langue chinoise n'a point de son qui équivaille au son
-du nom français «Felze», ni par conséquent de caractère permettant de
-figurer ce nom en écriture. Tcheou Pé-i, ayant à tracer au pinceau le
-nom de son ami, se voit donc forcé de recourir à quelque caractère
-de prononciation analogue. Le meilleur est celui qui se prononce
-«Fênn». Tcheou Pé-i, écrivant «Fenn», prononce naturellement comme il
-écrit.--Ta-Jenn est un appellatif honorifique qui doit se donner à
-tous les fonctionnaires de premier et second rang, et généralement à
-tous les grands personnages. «Ta-Jênn» signifie textuellement «homme
-considérable».]
-
-[Footnote 6: _Tchoung Kouo_,--Empire du Milieu. Empire
-Central.--Chine.--Le nom «Chine» est incompréhensible aux Chinois.]
-
-[Footnote 7: _Tcheou_ est le nom de famille; _Pé-i_ le prénom, que
-les Chinois, comme les Japonais, placent après le nom. Un Chinois de
-qualité a toujours deux prénoms, l'un familier, l'autre officiel.
-C'est de ce dernier dont on doit user dans la conversation, l'autre
-étant exclusivement réservé aux parents très proches et aux supérieurs
-hiérarchiques. Tcheou Pé-i ayant plus de soixante-dix ans, l'auteur
-s'est refusé, par convenance, à écrire dans ce livre le prénom familier
-d'un homme de cet âge.]
-
-[Footnote 8: «Les appartements», c'est-à-dire le gynécée. Un Chinois de
-bonne éducation ne parle jamais de femmes, si ce n'est d'une manière
-abstraite,--par exemple en citant une maxime philosophique. Tcheou Pé-i
-félicite son hôte d'avoir su lui faire comprendre à mots couverts et
-sans détails inutiles, que les femmes avaient joué, et jouaient encore
-un rôle exagéré dans sa vie.]
-
-[Footnote 9: La bannière fleurie,--_Koa Ki_,--est le sobriquet que les
-Chinois donnent au pavillon américain, à cause de son bariolage.]
-
-[Footnote 10: L'Auguste Élévation,--_Hoang Chan_,--l'Auguste
-Souverain,--_Hoang Ti_,--ou le Fils du Ciel,--_Tien Tzeu_,--sont
-les trois appellations actuellement en usage parmi les Chinois pour
-désigner leur Empereur.]
-
-[Footnote 11: L'ouest est le point cardinal réservé aux visiteurs qu'on
-veut honorer.]
-
-[Footnote 12: «Hommes à cheveux rouges» (_Huong mao Jênn_), surnom que
-les Chinois donnent aux Anglais.]
-
-[Footnote 13: «Oros», Russes.]
-
-[Footnote 14: _Ta Hio_,--la Grande Étude,--le premier des quatre livres
-classiques.]
-
-
-VII
-
---Miss Vane, avez-vous sonné pour le déjeuner?
-
---Non...
-
---Oh! combien paresseuse!...
-
-Et Mrs. Hockley étendit le bras vers le timbre électrique.
-
-La salle à manger du yacht était énorme, et d'un luxe si brutal et
-si agressif qu'on devinait d'abord, et du premier coup d'œil, que ce
-luxe avait dessein d'éblouir, d'aveugler et d'écraser. On se serait
-cru partout plutôt qu'à bord d'un navire. L'abus des corniches et
-des cariatides, l'entassement des peintures, des sculptures et des
-dorures, faisaient songer à quelque foyer d'Opéra Royal ou Impérial,
-voire aux salons de roulette d'un Monte-Carlo exagérément somptueux.
-Mrs. Hockley, propriétaire de l'_Yseult_, était quatre-vingts fois
-millionnaire, et entendait que personne au monde n'en doutât.
-
-Un maître d'hôtel, en habit d'amiral, apportait sur un plateau de
-vermeil le _early breakfast_ à l'américaine: confiture de gingembre,
-biscuits, toasts et thé noir.
-
---Pourquoi deux tasses seulement?
-
---Madame, monsieur Felze n'est pas encore rentré à bord...
-
---Cela ne vous regarde pas. Trois tasses immédiatement.
-
-Mrs. Hockley commandait d'une voix parfaitement calme,--nonchalante.
-Mais le tas de ses quatre-vingts millions la haussait évidemment fort
-au-dessus de l'humanité domestique.
-
-Elle daigna pourtant servir le sucre et la crème à la jeune fille
-qu'elle avait nommée miss Vane, et qui n'était officiellement que sa
-lectrice.
-
-
-Maintenant, elles déjeunaient en face l'une de l'autre, Mrs. Hockley
-et miss Vane. Elles buvaient beaucoup de thé, mangeaient beaucoup de
-toasts, et tartinaient de gingembre une large douzaine de biscuits
-salés. Cet appétit anglo-saxon contrastait d'amusante manière avec
-la grâce délicate de Mrs. Hockley, et surtout avec le charme presque
-éthéré de miss Vane. Miss Vane était, en effet, un véritable lis,
-blanc et mince à miracle, un lis onduleux à longue tige flexible et
-fragile. Les jambes fuselées, les hanches étroites, la taille gracile,
-figuraient cette tige, d'où sortait la chair nue de la gorge comme une
-corolle à peine épanouie. Miss Vane portait un étrange vêtement, moitié
-robe de bal et moitié chemise, très ouvert et très flottant, dont la
-soie vert d'eau mettait en parfaite valeur des yeux couleur d'algue et
-des cheveux couleur de jais.
-
-Mrs. Hockley, moins fleur, était plus femme, et, si l'on peut dire,
-plus animale. En la regardant, on ne l'eût comparée à rien du tout,
-sauf à ce qu'elle était: une Américaine de trente ans, admirablement,
-irréprochablement belle. Cette beauté sans un défaut constituait la
-première et la plus éclatante des trois auréoles de Mrs. Hockley,
-la seconde étant son énorme fortune, et la troisième, ses aventures
-tapageuses, dont les deux plus notoires avaient été son divorce et
-le suicide de son ex-mari. Bien des princesses de New-York ou de
-Philadelphie eussent été célèbres par la seule possession du yacht
-le plus splendide qui fût, et par le seul triomphe de s'y promener
-en compagnie d'un Jean-François Felze, esclave. Mais dès qu'on avait
-vu Mrs. Hockley, on oubliait qu'elle était riche, et qu'elle avait
-asservi, après dix autres hommes connus ou illustres, le plus noble
-peut-être des artistes du siècle. On oubliait tout pour admirer un
-corps, un visage dont chaque ligne atteignait la perfection. Mrs.
-Hockley était grande et blonde, et très svelte quoique musclée. Ses
-yeux étaient noirs; sa peau dorée et lumineuse. Mais aucun de ses
-traits ne caractérisait l'ensemble, qui ne se détaillait point, et
-valait par son équilibre et son harmonie. Mrs. Hockley était tout
-entière, belle sans autre adjectif qui pût préciser. Felze, pour la
-peindre, et fixer sur une toile cette puissance séductrice qui émanait
-à la fois du front, de la bouche, de la taille, des hanches et des
-chevilles, avait dû faire le portrait de tout, et même de la robe.
-
-
-Miss Vane, ayant achevé son treizième biscuit au gingembre, se renversa
-dans sa chaise à pivot...
-
---Il est bien tard,--murmura-t-elle, indolente.
-
-Mrs. Hockley regarda l'heure à son bracelet.
-
---Oui ... un quart passé neuf...
-
---Le maître n'est pas empressé.
-
-Mrs. Hockley ne répondit rien, mais sonna d'une main un peu nerveuse.
-Un valet écarta la portière de velours cramoisi.
-
---Apportez Romeo.
-
---Oh!--dit miss Vane,--pouvez-vous sans cesse toucher de vos doigts
-cette horreur?
-
-La portière laissa passer une bête grise à jambes torses, à museau
-pointu, à queue fourrée,--un lynx.--Mrs. Hockley ne se fût point
-résignée à n'avoir qu'un chien ou qu'un chat, animaux vulgaires.
-
---_Come here!_--ordonnait Mrs. Hockley.
-
-A cet instant, la portière de velours s'écarta encore, pour laisser
-entrer, cette fois, un homme Jean-François Felze.
-
---Bonjour,--dit-il.
-
-Il vint s'incliner devant Mrs. Hockley, pour lui baiser la main. Mais
-cette main caressait les poils rudes du lynx; et Jean-François Felze,
-le front bas et l'échine courbe, dut attendre que le lynx eût été
-caressé.
-
-
-Felze s'était assis, et buvait d'un trait la tasse de thé refroidie.
-
---Vous avez oublié le temps, cher,--observa Mrs. Hockley.
-
---Oui, dit-il.--Et je vous prie de m'excuser. Mais vous saviez où
-j'étais, et j'ai pensé que vous ne seriez ni inquiète, ni fâchée...
-
-Elle l'examinait très attentivement.
-
---Avez-vous réellement fumé de l'opium?
-
---Oui. Toute la nuit.
-
---Cela ne se voit pas du tout... N'est-ce pas, miss Vane?
-
-Miss Vane, silencieuse, acquiesça d'un signe. Mrs. Hockley continuait
-d'étudier le visage de Felze comme un naturaliste étudie un phénomène
-zoologique.
-
---Si, pourtant! Cela se voit un peu ... à l'iris de vos yeux, qui est
-plus brillant et plus fixe ... et aussi à votre teint qui est plus
-livide ... cadavérique, dirai-je...
-
---Merci...
-
---Pourquoi «merci»? Cela ne vous fâche pas, je pense? C'est seulement
-une constatation ... une curieuse constatation... Je voudrais
-comprendre pourquoi votre teint est ainsi... L'opium n'a aucune action
-sur la circulation du sang, n'est-ce pas? Il attaque exclusivement le
-système nerveux, et paralyse les réflexes... Alors, je ne devine pas...
-Pouvez-vous expliquer?
-
---Non,--dit Felze.
-
---Vous ne pressentez même pas la cause?
-
---Même pas.
-
---Mais vous seriez curieux de la savoir?
-
---Pas curieux le moins du monde.
-
---Combien extraordinaire!... Vous êtes étonnamment français! Les
-Français n'ont aucun plaisir à se rendre compte des choses...
-Dites-moi: de quelle nature est la volupté du fumeur d'opium?
-
-Felze, agacé, se leva:
-
---Il m'est tout à fait impossible de vous l'exprimer,--dit-il.
-
---Pourquoi?
-
---Parce que cette volupté, pour employer le même mot que vous, ne
-saurait être accessible à une Américaine. Et vous êtes étonnamment
-américaine!
-
---Je suis telle, oui. Mais comment découvrez-vous cela, soudainement?
-
---Par vos questions. Vous êtes l'inverse d'une Française. Vous avez
-trop de plaisir à vous rendre compte ... non, à essayer de vous rendre
-compte des choses.
-
---N'est-ce pas le naturel instinct d'une créature qui a le don de
-penser?
-
---Non: plutôt la manie d'un être qui n'a pas le don de sentir.
-
-Mrs. Hockley ne se fâcha pas. Ses sourcils légèrement froncés
-marquèrent une réflexion intense. Miss Vane, toujours renversée dans
-une chaise à pivot, éclata d'un rire impertinent.
-
---Qu'avez-vous?--dit Mrs. Hockley, se retournant vers sa lectrice.
-
-Miss Vane répondit, et continua de rire après avoir répondu:
-
---Il est réellement comique que ce soit vous, si excitable, à qui l'on
-reproche de n'avoir pas le don de sentir.
-
---Je vous prie!--dit Mrs. Hockley,--n'interrompez pas ainsi, par une
-plaisanterie, une sérieuse conversation!...
-
-Elle revint à Felze:
-
---Dites-moi encore, cher: votre Chinois, ce mandarin que vous aviez
-connu autrefois, et que vous avez retrouvé ici d'une si romantique
-manière ... est-il tout à fait un sauvage? je veux dire un primitif, un
-arriéré?...
-
-Felze pencha la tête en avant, et fixa son regard dans les yeux de Mrs.
-Hockley:
-
---Tout à fait,--affirma-t-il.--Soyez bien sûre qu'il n'y a pas une idée
-commune entre vous et ce Chinois.
-
---En vérité? N'a-t-il pas voyagé cependant?
-
---Si fait.
-
---Il a voyagé! Et le voilà au Japon, dans un pays qui secoue justement
-son ancienne barbarie!... Est-il possible que ce Chinois soit alors
-aussi retardé que vous dites? aussi étranger à la civilisation? Par
-exemple, ici, à Nagasaki, dans sa maison, n'a-t-il, même pas le
-téléphone?
-
---Il ne l'a pas.
-
---Incompréhensible! Pouvez-vous goûter un agrément dans le commerce
-d'un tel homme?
-
---Vous voyez que chez lui, j'ai oublié l'heure.
-
---Oui...
-
-Elle réfléchissait comme tantôt, les sourcils un peu froncés.
-
---Les Français,--trancha miss Vane, judicieuse,--sont eux-mêmes des
-gens très ignorants du progrès moderne.
-
---Oui,--approuva Mrs. Hockley, satisfaite de l'explication.--Oui, ils
-ignorent, et ils dédaignent aussi. Vous avez raison, Elsa.
-
-Elle s'était levée, et, s'approchant de miss Vane lui secoua les deux
-mains avec une sorte d'effusion. Felze,--se détournant, appuya son
-front contre la vitre d'une des baies qui tenaient lieu de sabords.
-
-Un valet apportait deux gerbes d'orchidées. Mrs. Hockley les prit,
-et s'occupa d'en garnir les grands vases de bronze qui décoraient la
-cheminée monumentale.
-
---Japonaises?--questionna Miss Vane, en désignant les fleurs.
-
---Non, c'est toujours la provision de Frisco. La glace les conserve
-parfaitement.
-
-Felze avait ramassé une corolle tombée à terre, et étirait les pétales
-entre ses doigts.
-
---Point de parfum,--dit-il.
-
-Il se souvint tout à coup du coteau des Cigognes:
-
---En cette saison, tous les cerisiers de Nagasaki sont en fleurs. Vous
-ne préféreriez pas de belles branches roses et vivantes à ces orchidées
-qui ont l'air d'être artificielles?
-
-Mrs. Hockley ne daigna pas discuter:
-
---Il est en vérité surprenant et choquant que vous ayez d'aussi
-populaires idées, étant le délicieux peintre que vous êtes.
-
-Jean-François Felze ouvrit la bouche pour répliquer. Mais Mrs. Hockley
-élevait à cet instant vers les vases de bronze ses deux mains pleines
-de tiges assemblées.
-
-Les jambes longues et fines, les cuisses larges, les hanches épanouies,
-le torse étroit, les épaules rondes d'où jaillissait la nuque robuste
-et mince, sous la masse lourde des cheveux d'or, entre les bras tendus
-et dressés,--tout ce corps de femme était une telle splendeur et une
-telle harmonie que Jean-François Felze ne répliqua pas.
-
-Mrs. Hockley, cependant, avait disposé ses orchidées.
-
---Mais, cher,--dit-elle soudain,--je pense que vous ne nous avez pas
-parlé de cette marquise japonaise dont vous faites le portrait?...
-Comment l'appelez-vous? J'ai oublié déjà.
-
---Yorisaka...
-
---Oui! Est-elle véritablement une marquise?
-
---Très véritablement.
-
---De race ancienne?
-
---Les Yorisaka ont été jadis des daïmios du clan Choshoû, dans l'île de
-Hondo. Et je ne crois pas qu'ils se soient jamais mésalliés.
-
---Daïmios, c'est-à-dire seigneurs suzerains?
-
---Oui.
-
---Seigneurs suzerains! Cela est en vérité passionnant. Je pense
-toutefois que, puisque vous aimez à peindre cette marquise japonaise,
-elle est tout à fait une sauvage, comme le mandarin chinois:
-
-Felze sourit:
-
---Pas tout à fait.
-
---Oh! elle a le téléphone?
-
---Je ne sais pas, mais je parierais que oui.
-
-Miss Vane intervint:
-
---Beaucoup de Japonais ont le téléphone.
-
---Oui,--riposta Mrs. Hockley.--Mais je suis étonnée que le maître ait
-consenti à faire le portrait d'une Japonaise qui a le téléphone.
-
-Elle rit, puis sérieuse:
-
---Réellement, cette marquise Yorisaka est une moderne créature?
-
---Assez moderne, oui.
-
---Elle ne vous a pas reçu, agenouillée sur des nattes, dans une petite
-chambre sans fenêtre, entre quatre paravents de papier?
-
---Non, elle m'a reçu assise dans une bergère, au milieu d'un salon
-Louis XV, entre un piano à queue et une glace à cadre doré.
-
---Oh!
-
---Oui. J'ai tout lieu de croire, en outre, que la marquise Yorisaka a
-le même couturier que vous.
-
---Vous vous moquez?
-
---Je ne me moque pas.
-
---La marquise Yorisaka n'était pas habillée d'un kimono et d'un obi?
-
---Elle était habillée d'un tea-gown fort élégant.
-
---Je suis stupéfaite... Et quelles choses vous a dites la marquise
-Yorisaka?
-
---Des choses toutes pareilles à celles que vous dites vous-même, quand
-vous recevez un étranger.
-
---Elle parle français?
-
---Aussi bien que vous.
-
---Mais elle est une femme réellement fascinante! François...
-
---Jean-François, je vous en prie...
-
---Non, jamais! Voilà encore votre goût populaire! François, seul, est
-beaucoup plus noble. Je dis: François, très cher, je vous prie de me
-faire connaître la marquise Yorisaka...
-
-Felze, qui souriait, tressaillit imperceptiblement:
-
---Oh!--dit-il d'une voix changée, âpre et presque amère.--Betsy,
-n'avez-vous pas assez de cette perruche dans votre volière?
-
-Sa tête, d'un signe méprisant, indiquait miss Vane.
-
-Miss Vane ne sourcilla pas.
-
-Mais Mrs. Hockley éclata de rire.
-
---Perruche! Oh! je trouve ce mot réellement plaisant. Mais quelle
-jalousie! Êtes-vous si ridicule, cher, que vous ne puissiez même pas
-souffrir auprès de moi des femmes?
-
-Elle le regardait tout droit de ses magnifiques yeux clairs; et ses
-dents luisaient dans sa bouche entr'ouverte. Sa gaieté ressemblait à
-l'appétit d'une belle bête de proie.
-
-Il eut une colère soudaine, et fit un pas vers elle. Dédaigneuse, elle
-pencha le front de côté et, par une sorte de défi, caressa les cheveux
-de miss Vane.
-
-Il s'était arrêté et il avait pâli. A son tour, elle fit un pas vers
-lui, lentement. Elle gardait sa main droite posée sur la tête de la
-jeune fille. Et, tout à coup, elle offrit sa main gauche à l'homme
-immobile.
-
-Il hésita. Mais elle avait cessé de rire. Une dureté contractait son
-visage. Sur ses lèvres, sa langue passa, d'un mouvement vif, à la fois
-cruel et sensuel.
-
-Il pâlit davantage, et, humble, se courba pour baiser la main tendue.
-
-
-VIII
-
-L'_Yseult_ était évitée cap au sud. Par le sabord de sa chambre, située
-à bâbord, Felze accoudé voyait tout Nagasaki, depuis le grand temple du
-Cheval de Bronze, sur la colline d'O-Souwa, jusqu'aux usines fumeuses
-qui allongent la ville vers l'entrée du fiord.
-
-C'était le matin. Il avait plu. Le ciel gris accrochait encore des
-lambeaux de nuages aux sommets de toutes les collines. La verdure
-nuancée des pins, des cèdres, des camphriers et des érables,
-apparaissait plus fraîche sous ce manteau de ouate humide. La neige
-rose des cerisiers luisait, plus délicate. Et, sur la frontière des
-nuées basses, les cimetières qui dominent la cité montraient plus
-nettes leurs petites stèles lavées par l'eau de pluie. Seuls, les toits
-des maisons, toujours bruns et bleus, mais sans jeux d'ombres et de
-lumières, se mêlaient confusément tout le long du rivage. Et le soleil
-manquait à leurs tuiles ternes.
-
---Les paysagistes--songea Felze--ont en somme les mêmes joies que nous.
-Le plaisir est pareil, de peindre ce printemps mouillé, ou le visage
-d'une fille de seize ans, qui a pleuré, la veille, son son premier
-petit chagrin d'amoureuse...
-
-Il quitta le sabord et vint s'asseoir devant la table à dessiner.
-Quelques esquisses étaient là. Il les feuilleta.
-
---Peuh!--murmura-t-il.
-
-Il rejeta les esquisses:
-
---J'ai eu du talent, autrefois. Il m'en reste encore un peu ... très
-peu.
-
-Il regarda les quatre murs lambrissés de bois rares. La chambre était
-luxueuse, et intelligemment aménagée pour qu'on y eût, dans peu
-d'espace, un confortable très raffiné.
-
---Prison,--dit Felze.
-
-Sans se lever, il tournait les yeux vers le sabord.
-
---Me voici dans une ville exotique et jolie, au milieu d'un peuple
-qui lutte pour son indépendance, et dont les qualités de bravoure,
-d'élégance et de courtoisie, grandissent infailliblement et se
-magnifient dans l'exaltation de ce combat... Un hasard m'a mis à même
-de voir de près l'aristocratie de ce peuple et d'admirer à l'aise le
-passionnant spectacle de ses instincts d'autrefois aux prises avec son
-éducation nouvelle. Un autre hasard m'a fait retrouver Tcheou Pé-i,
-philosophique montreur de toute cette lanterne magique d'Asie. Et, de
-cette triple bonne fortune, qui jadis m'eût enivré, aujourd'hui je ne
-jouirai pas. Pas du tout.
-
-Il baissa la tête:
-
---Je ne jouirai de rien, parce que mes yeux verront toujours,
-interposée entre le monde extérieur et moi, l'image obsédante d'une
-femme.
-
-Il appuya son front dans sa main:
-
---L'image d'une femme stupide, pédante et vicieuse, mais belle, et qui
-a su, tour à tour, me donner et me refuser sa bouche habilement. Si
-bien que c'en est fait du pauvre imbécile que je suis...
-
-Il s'était relevé. Il déploya le _Nagasaki Press_, qu'un valet venait
-d'apporter. Et il lut, en tête des Reuter du jour:
-
- Tokio, 22 avril 1905.
-
- On confirme le passage de quarante-quatre bâtiments russes[1] devant
- Singapore à la date du samedi 8 courant. Le vice-amiral Rodjestvensky
- les commandait. La division du contre-amiral Nebogatof n'est pas
- encore signalée. Le bruit court que le vice-amiral Rodjestvensky se
- serait dirigé vers la côte française de l'Indo-Chine.
-
- Les instructions de l'amiral Togo demeurent secrètes.
-
-
-Le journal froissé tomba. Felze, derechef, s'accouda au sabord.
-
-Le vent avait sauté, comme il arrive souvent dans la baie de Nagasaki,
-les matins de pluie. A présent, l'_Yseult_ était évitée cap au nord.
-Felze vit la côte ouest du fiord, celle qui fait face à la ville. Il
-n'y a guère de maisons sur cette côte-là. La robe verte des montagnes
-y traîne nonchalamment jusque dans la mer. Et ces montagnes plus
-dentelées, plus bizarres, plus japonaises que les montagnes de l'autre
-rive, évoquent une plus parfaite image des paysages que les vieux
-peintres fantasques peignirent sur le papier de riz des makemonos.
-
-Mais sur cette côte ouest, un vallon se creuse entre deux collines, un
-vallon noir et sinistre d'où monte jour et nuit la fumée opaque des
-forges et le fracas des enclumes et des marteaux: l'arsenal. C'est en
-ce lieu que Nagasaki fabrique sa part de vaisseaux et de machines de
-guerre, et contribue, ainsi, activement, à la défense de l'Empire.
-
-Felze regarda les montagnes fleuries et l'arsenal à leur pied. Et il
-pensa, littéraire:
-
---Peut-être ceci sauvera-t-il cela...
-
-Il sourit avec mélancolie:
-
---Tout de même, quel dommage! Au temps que ceci n'existait pas, j'aurai
-peint la marquise Yorisaka Mitsouko en triple robe de crêpe chinois,
-blasonnée d'argent et ceinturée de pourpre...
-
-[Footnote 1: Dans ce nombre, d'ailleurs exagéré, la presse japonaise
-englobait sans distinction les bâtiments de guerre et les navires
-charbonniers.]
-
-
-IX
-
-La palette au pouce, Jean-François Felze recula de deux pas. Sur le
-fond brun de la toile, le portrait s'enlevait vigoureux et délicat.
-Et, malgré le chignon trop long et trop bas, le visage, par ses yeux
-étirés et sa bouche moins large que haute, souriait d'un sourire
-d'Extrême-Asie, d'un sourire mystérieux et inquiétant.
-
---Oh! cher maître, que c'est bien! Comment pouvez-vous, si vite et
-comme en vous jouant, créer de si belles choses?
-
-La marquise Yorisaka, enthousiaste, joignait ses petites mains
-d'ivoire. Felze, dédaigneux fit une moue.
-
---Si belles, oh!... Vous êtes indulgente, madame.
-
---N'êtes-vous pas satisfait?
-
---Non.
-
-Il regardait tour à tour le modèle et l'effigie.
-
---Vous êtes beaucoup beaucoup plus jolie que je n'ai su vous peindre.
-Ceci ... mon Dieu!... ceci n'est pas absolument mauvais... Le marquis
-Yorisaka, quand il aura repris la mer et qu'il s'enfermera le soir dans
-sa cabine, en tête à tête avec ce portrait, reconnaîtra certainement,
-quoique enlaidis, les traits qu'il aime... Mais je rêvais une meilleure
-imitation de la réalité.
-
---Vous êtes très difficile!... En tout cas, vous n'avez pas encore
-fini: vous pouvez retoucher...
-
---De ma vie, je n'ai retouché une esquisse, sauf pour la gâter...
-
---Eh bien! croyez-moi, cher maître! Celle-ci est délicieuse!...
-
---Non!...
-
-Il avait posé sa palette, et, le menton dans la main, il considérait
-avec une attention extrême, obstinée, acharnée si l'on peut dire, la
-jeune femme debout devant lui.
-
-C'était la cinquième séance de pose. Une familiarité commençait de
-naître entre le peintre et le modèle. Non point qu'aux bavardages de
-simple politesse eussent succédé de vraies causeries, et moins encore
-des confidences. Mais la marquise Yorisaka s'accoutumait à traiter
-Jean-François Felze plutôt en ami qu'en étranger.
-
-Felze, cependant, d'un geste vif, reprenait son pinceau.
-
---Madame,-dit-il soudain,--j'ai très envie de vous adresser la plus
-indiscrète des prières...
-
---La plus indiscrète?...
-
---Oui, si vous ne m'encouragez pas, je n'oserai jamais.
-
-Elle se taisait, étonnée.
-
---J'ose tout de même... Mais, d'avance, excusez-moi. Écoutez: pour
-mettre au point l'étude que voilà, j'ai besoin de quatre ou cinq jours
-encore... Quand j'aurai achevé, serez-vous assez bonne pour m'accorder
-quelques séances de plus? Je voudrais essayer de faire, pour moi, une
-autre étude... Oui ... une autre étude de vous, mais qui ne serait
-plus, à proprement parler, un portrait... Ceci est un portrait. Je me
-suis efforcé d'y faire vivre la femme que vous êtes, la femme très
-occidentale, très moderne, Parisienne autant que Japonaise... Mais une
-pensée m'obsède, la pensée que, si vous étiez née un demi-siècle plus
-tôt, vous auriez eu, quoique étant alors seulement, purement Japonaise,
-le même visage et le même sourire... Et ce sourire, et ce visage, qui
-sont de votre mère et de vos aïeules, qui sont du Japon, du Japon
-immuable, j'ai le désir entêté de les peindre une seconde fois, dans un
-autre décor... Vous avez bien, n'est-ce pas, dans quelque vieux coffre
-de la chambre aux objets précieux, des robes d'autrefois, de belles
-robes à manches flottantes, de nobles robes brodées aux armes de votre
-famille?... Vous revêtiriez la plus somptueuse, et je me figurerais
-avoir devant moi, non plus une marquise de l'an 1905, mais l'épouse
-d'un daïmio d'avant le Grand Changement.
-
-Il fixait sur elle un regard anxieux. Elle sembla fort embarrassée, et
-tout d'abord ne sut que rire, rire à la japonaise, comme elle riait
-quand elle était prise au dépourvu, et qu'elle n'avait pas le temps
-d'apprêter sa voix européenne, moins enfantine:
-
---Oh! cher maître! quelle idée extraordinaire!... En vérité...
-
-Elle hésita:
-
---En vérité, mon mari et moi serions trop heureux de vous être
-agréables. Nous chercherons... Une robe d'autrefois, je ne crois pas
-que... Mais sans doute pourrons-nous néanmoins...
-
-Il n'eut garde d'insister sur-le-champ:
-
---Votre mari, j'y songe... N'aurai-je pas le plaisir de le voir
-aujourd'hui?
-
---Non... Il fait une promenade en compagnie de notre ami le commandant
-Fergan... Ils sortent ainsi, très souvent... Et aujourd'hui, ils ne
-rentreront pas pour le thé.
-
---Je lisais encore hier, sur le _Nagasaki Press_...
-
-Il s'arrêta. Le _Nagasaki Press_, complétant ses renseignements sur la
-flotte russe, toujours mouillée sur la côte annamite, avait annoncé
-le départ imminent de l'amiral Togo pour le sud. La marquise Yorisaka
-l'ignorait peut-être. Et convient-il d'apprendre trop brusquement à une
-jeune femme que son mari va partir pour la guerre?
-
-Mais déjà, toute paisible, la marquise Yorisaka achevait la phrase
-interrompue:
-
---Dans le _Nagasaki Press_?... Ah! je sais!... le prochain appareillage
-de nos cuirassés?... J'ai lu aussi. Ce n'est peut-être pas immédiat,
-mais sûrement, cela ne tardera pas beaucoup.
-
-Elle souriait avec une évidente sécurité. Felze, étonné, questionna:
-
---Est-ce que le marquis ne ralliera pas son navire, pour cet
-appareillage?
-
-Elle ouvrit plus larges ses yeux minces:
-
---Mais si!... Tous les officiers rallieront, naturellement.
-
-Il questionna encore:
-
---Pensez-vous qu'il n'y aura pas de combat?
-
-Elle touchait ses cheveux du bout de ses doigts le plus tranquillement
-du monde.
-
---Nous espérons qu'il y aura bataille, grande bataille...
-
-Felze, maintenant, peignait par petites touches agiles et précises.
-
---Vous serez très seule, madame, après le départ de votre mari...
-
---Oh! ce n'est pas la première fois qu'il me quitte ainsi... Et tant de
-femmes japonaises sont dans le même cas que moi, aujourd'hui!...
-
---Retournerez-vous à Tôkiô?
-
---Non, parce que je désire être tout près de Sasebo, jusqu'à ce que la
-guerre soit finie.
-
---Mais à Nagasaki, vous n'avez point d'amis, je crois, personne qui
-puisse vous entourer un peu, vous sauver de la solitude?...
-
---Personne. Nous ne voyons que vous, et Herbert Fergan. Et lui partira
-en même temps que mon mari...
-
-Felze hésita avant de répondre:
-
---Je ne partirai pas, moi... Mais, malgré mes cheveux blancs, je
-n'oserai guère vous importuner de mes visites quand votre mari ne sera
-pas là. Les usages s'y opposent absolument, si je ne me trompe...
-
---Absolument, non... Mais il est certain qu'une Japonaise est obligée,
-en pareilles circonstances, de se cloîtrer un peu... Pendant la guerre
-contre la Chine, une princesse du sang, pour s'être trop souvent
-montrée en public, avec une ambassadrice étrangère qui était son amie,
-fut, par ordre de l'Empereur, répudiée...
-
---Répudiée!...
-
---Oui.
-
-[Illustration: Elle s'était abandonnée...]
-
---Mais, aujourd'hui, les mœurs sont moins rigoureuses?...
-
---Un peu moins...
-
-Il y eut un silence. Felze peignait toujours, d'une main peut-être
-distraite. La marquise Yorisaka, assise, et tout à fait immobile,
-gardait la pose.
-
-Pourtant après quelques minutes, elle remua légèrement et frappa
-dans ses paumes. Le «_héi_!» des servantes nipponnes se fit entendre
-derrière la porte.
-
---Vous prenez du thé, n'est-ce pas, cher maître? _O tcha wo motte kite
-koudasai_[1]!...
-
-Elle avait repris, pour parler japonais, sa voix de soprano très léger.
-
---Je prendrai du thé,--dit Felze.--Toutefois, je vous avouerai, chère
-madame, que votre thé anglais, noir, sucré et amer, me délecte beaucoup
-moins que les petites tasses d'eau parfumée que je bois dans toutes
-les tchayas de campagne, où j'entre pour me désaltérer quand je me
-promène...
-
---Oh! que dites-vous?...
-
-Elle était si fort étonnée qu'elle oubliait de rire. Une curiosité
-intense arquait ses sourcils bridés.
-
---Vraiment, vous aimez le thé japonais?
-
---Beaucoup.
-
---Mais à bord de votre yacht, vous n'en buvez pas!... Votre hôtesse,
-Mrs. Hockley, doit préférer le thé de son pays?
-
---Oui. Mais elle a ses goûts, et moi les miens...
-
-La marquise Yorisaka appuyait sa joue sur son petit poing fermé:
-
---Se plaît-elle, à Nagasaki, Mrs. Hockley?
-
---Assurément! Mrs. Hockley est une grande excursionniste et il y a
-quantité de promenades à faire dans Kioûshoû...
-
---Alors, vous ne songez point encore à reprendre votre voyage. Où
-irez-vous, en quittant le Japon?
-
---A Java, probablement... Vous savez que Mrs. Hockley veut faire le
-tour du monde...
-
---Je sais... C'est une femme tout à fait extraordinaire, si hardie, si
-résolue ... et si merveilleusement belle...
-
-Felze sourit avec quelque mélancolie.
-
---Savez-vous qu'elle a un très vif désir de vous connaître?
-
-Il avait prononcé cette phrase avec hésitation. Et il bredouilla les
-derniers mots, comme s'il regrettait d'avoir parlé. Mais la marquise
-Yorisaka avait entendu:
-
---Oh! je serai moi-même ravie... En vérité, mon mari et moi songions à
-l'inviter, mais nous avions peur d'être importuns...
-
-La porte glissait dans ses rainures et les deux servantes entraient,
-apportant le plateau anglais, deux fois plus long que leurs bras.
-
---Allons, cher maître, acceptez tout de même une tasse de thé noir!...
-Puisque Mrs. Hockley viendra ici, il faut bien nous habituer à sa
-boisson favorite...
-
-La marquise Yorisaka, on ne peut plus Parisienne, tendait d'une main
-le sucrier, de l'autre le pot à crème. Certes, il ne pouvait y avoir
-aucune ironie dans ses paroles, ni aucune arrière-pensée dans son
-esprit.
-
-[Footnote 1: Veuillez apporter le thé.]
-
-
-X
-
-Au dessus du grand temple d'O-Souwa, un parc tout petit s'étage
-jusqu'au sommet de la colline Nishi...
-
-Un parc tout petit, mais un vrai parc, touffu, profond, mystérieux à
-miracle. Les Japonais savent atrophier jusqu'à l'invraisemblance leurs
-cèdres nains et leurs pruniers minuscules. Mais ils n'en aiment que
-davantage les très grands pruniers et les cèdres géants. Les jardinets
-en miniature sont d'agréables bibelots qu'on possède au même titre que
-nous possédons une serre chaude ou une orangerie. Les hautes futaies
-sont la joie véritable et l'orgueil de l'Empire.
-
-Dans le petit parc de la colline Nishi, parmi les camphriers
-centenaires, les érables et les cryptomérias d'où pendaient de
-splendides glycines arborescentes, le marquis Yorisaka Sadao et son ami
-le commandant Herbert Fergan se promenaient en devisant.
-
-L'allée sinueuse montait sous bois. Parfois, aux coudes du chemin,
-une échappée de vue glissait entre les arbres et tous les vallons
-verdoyants, et toute la ville bleuâtre avec ses faubourgs épars, et
-tout le fiord couleur d'acier, se dévoilaient soudain, au-dessous des
-jardins, des cours et des escaliers du grand temple.
-
-Les deux promeneurs s'étaient arrêtés à l'un de ces angles en terrasses.
-
---Il fait un très beau temps,--dit Herbert Fergan.--Cette fin d'avril
-est réellement brillante. Cela changera peut-être en mai.
-
---Oui,--murmura Yorisaka Sadao.
-
-Il n'avait donné qu'un coup d'œil à l'admirable paysage. Son regard
-vif et noir, qui luisait d'une curiosité ardente et furtive, ne se
-détachait point du visage calme de l'Anglais.
-
---Au fait,--questionna-t-il tout à coup,--avez-vous reçu par le
-courrier d'hier des nouvelles de votre ami, le commandant Percy Scott?
-
---L'amiral,--rectifia Fergan.--Percy Scott a été promu il y a six
-semaines,--en février.
-
---Hé!... je suppose qu'il poursuit néanmoins ses travaux?... qu'il
-continue de révolutionner l'artillerie navale anglaise?
-
---Oh!--dit Fergan,--est-ce vraiment une révolution?
-
-Il affichait un léger scepticisme. Mais le marquis Yorisaka insista:
-
---Sinon une révolution, au moins une totale réforme! Certes, votre
-amirauté avait fait, depuis douze ans, beaucoup de bonne besogne...
-J'ai suivi les progrès de votre matériel. Il n'y a plus rien à
-reprendre à vos canons. Et je ne parlerai pas de vos obus...
-
---Oui,--fit tranquillement Fergan:--vous les avez adoptés, après
-l'expérience assez peu satisfaisante que vous aviez faite des obus à
-moins grande capacité, l'an passé, le 10 août...
-
---Il est vrai... Et c'est bien pourquoi je n'en parlerai pas... Hé!...
-votre matériel est donc excellent, et tout l'honneur en revient à votre
-amirauté. Mais à la guerre, n'est-ce pas? le matériel n'est rien, le
-personnel est tout! Et si votre personnel, aujourd'hui est peut-être le
-premier de l'Europe, tout l'honneur en revient à l'amiral Percy Scott...
-
-D'un geste, Herbert Fergan y consentit.
-
---De bons canons, de bons obus,--professait le marquis Yorisaka
-Sadao,--c'est bien! De bons pointeurs, de bons télémétristes, de bons
-officiers de tir, c'est mieux! Et voilà précisément le cadeau que
-Percy Scott a fait à l'Angleterre!... L'Angleterre, d'ailleurs, a su
-récompenser Percy Scott. N'est-ce pas une gratification de quatre-vingt
-mille yens[1] que le Parlement lui a décernée récemment?
-
---Huit mille livres sterling, exactement. C'est une juste rémunération.
-Si Percy Scott avait vendu ses brevets à l'industrie, il eût certes
-gagné davantage.
-
---Certes!... Huit mille livres ne paient pas le génie d'un tel homme!
-Notre empereur donnerait probablement davantage pour avoir un Percy
-Scott japonais.
-
---Quel besoin?--dit Fergan, un peu ironique.--Vous avez le Percy Scott
-anglais!... L'Angleterre et le Japon sont pays alliés. Vous avez pu,
-vous pouvez profiter très librement de tous nos travaux.
-
-Le marquis Yorisaka détourna un instant son regard vers la profondeur
-verte de la futaie.
-
---Très librement,--répéta-t-il.
-
-Sa voix s'était enrouée. Il toussa.
-
---Très librement, c'est vrai! Oh! nous vous avons de grandes
-obligations! Cependant, nous avons profité surtout des travaux de votre
-amirauté: nous possédons aujourd'hui vos tourelles, vos casemates, vos
-projectiles, votre acier de cuirasse... Nous ne possédons pas encore
-vos hommes, ni leurs secrets merveilleux, ces secrets que l'amiral
-Percy Scott inventa...
-
---Il n'y a point de secrets,--affirma Fergan.--Et d'ailleurs,
-n'avez-vous pas été vainqueurs, aux batailles du 10 et du 14 août?
-
---Nous avons été vainqueurs. Mais...
-
-Les lèvres minces se serraient de mépris sous la moustache à poils
-rêches:
-
---... Mais ce furent de piètres victoires! Vous le savez. Vous étiez à
-côté de moi à bord du _Nikkô_, le 10 août!...
-
-L'Anglais, courtoisement, s'inclina:
-
---J'y étais,--dit-il.--Et je témoigne ici, par Jupiter! que ce 10 août
-fut une journée très glorieuse!....
-
---Non!--exclama le Japonais.--O Fergan _kimi_[2], souvenez-vous mieux!
-Souvenez-vous des lenteurs, de l'indécision, du désordre général!
-Souvenez-vous de cet obus russe qui atteignit le _Nikkô_ au-dessous du
-blockaus, et brisa le tube cuirassé des transmissions! Aussitôt, toute
-la vie du cuirassé s'arrêta, comme la vie d'un homme dont l'artère
-aorte est coupée. Nos canons intacts cessèrent de tirer. Nos canonniers
-attendirent stérilement l'ordre qui ne pouvait plus venir! Et,
-cependant, le _Tsesarevitch_, déjà criblé de nos coups, s'échappait à
-la faveur de cette unique avarie qui nous frappait d'impuissance! Voilà
-ce que fut la journée du 10 août!... Et je pense avec désespoir que la
-prochaine journée sera pareille, puisque nous ne possédons point les
-secrets anglais...
-
---Il n'y a pas de secrets anglais,--redit Fergan.
-
-Un silence suivit. Ils étaient parvenus au sommet de la colline.
-Maintenant, ils redescendaient par une autre allée plus occidentale,
-qui aboutit aux jardins mêmes du grand temple.
-
---Quand il commandait le _Terrible_,--reprit tout à coup Yorisaka
-Sadao,--Percy Scott, tirant en exercice, mettait quatre-vingts pour
-cent de ses obus dans la cible. Quatre-vingts pour cent! Quelles
-cuirasses résisteraient à cette avalanche de fer?
-
---Bah!--dit Fergan,--pourquoi le _Nikkô_ ne tirerait-il pas aussi bien
-que le _Terrible_? Percy Scott avait entraîné ses pointeurs au moyen
-d'appareils que vous connaissez! N'avez-vous pas des _dotters_, des
-_loading-machines_, des _deflections-teachers_[3]! N'avez-vous pas vos
-télémètres Barr and Stroud[4]?
-
---Nous avons tout cela! Et vous nous avez enseigné à nous en servir...
-Oh! nous vous avons de grandes obligations! Mais tout cela est bon
-surtout pour les tirs en temps de paix. A la guerre, la part d'imprévu
-est si grande! Souvenez-vous de l'obus du 19 août.
-
-Il scrutait les yeux de l'Anglais, comme un chasseur scrute le buisson
-d'où le gibier va sortir.
-
---La flotte britannique s'est battue tant de fois, depuis tant
-de siècles! Et toujours, et partout, infailliblement, elle fut
-victorieuse! Comment? par quelle sorcellerie? Voilà ce que nous
-voudrions savoir! Que firent Rodney, Keppel, Jervis, Nelson, pour
-n'être jamais, jamais, jamais vaincus?
-
---Sais-je?--dit Fergan, souriant.
-
-Ils arrivaient aux jardins. Le parc s'achevait brusquement en une
-terrasse étroite et longue, plantée d'une dizaine de cerisiers en
-quinconces. Une tchaya était là, à côté d'un tir à l'arc.
-
---Tiens!--fit Fergan, content de parler d'autre chose.--Tiens! monsieur
-Jean-François Felze!...
-
-Le peintre était assis devant la tchaya, en face d'une tasse de thé. Il
-se leva, poli.
-
---Comment allez-vous?--demanda Fergan.
-
-Le marquis Yorisaka saluait à la française, ôtant sa casquette à galons
-d'or;
-
---Vous êtes ici, cher maître! Je vous croyais à la villa. Le commandant
-Fergan et moi, rentrions justement, et nous espérions vous trouver
-là-bas... La marquise n'a pas su vous retenir?
-
---Elle l'a tenté, très aimablement. Mais la séance de pose avait été
-déjà bien longue... La marquise avait besoin de repos, et moi-même de
-plein air...
-
---Nous vous disons donc au revoir... A demain, sans doute?
-
---A demain, assurément.
-
-Il s'était déjà rassis, après un geste de la main. Immobile et
-silencieux, il avait reporté son regard vers la ville et vers le golfe,
-aperçus au-dessous de la terrasse. Le soleil de six heures commençait
-de rougir la buée bleuâtre des lointains et la mer saignait d'une
-myriade de petits reflets pourpres, pareils à d'étincelantes blessures.
-
-Fergan et Yorisaka s'en allaient.
-
---A pied, n'est-ce pas?--demanda l'Anglais.
-
-Il était bon marcheur. Et, du reste, le coteau des Cigognes est assez
-proche d'O-Souwa.
-
---A pied, si vous le voulez.
-
-Ils étaient sortis du jardin par la porte opposée à la ville. Ils
-marchèrent sans parler jusqu'au petit pont en arc qui enjambe le
-ruisseau du nord. Là, le chemin bifurque. Yorisaka Sadao, qui depuis un
-moment réfléchissait, fit une halte brusque.
-
---Hé!--s'écria-t-il.--Voici que j'oubliais le rendez-vous que m'a donné
-le gouverneur.
-
---Un rendez-vous?
-
---Oui, pour cette heure même... Que faire? M'excuserez-vous?
-
---Vous plaisantez!... Partez tout de suite! Vous trouverez un
-kourouma à cent pas d'ici dans les rues voisines du temple... Je vous
-accompagne, bien entendu...
-
---Oh! pour rien au monde! Je vais et je reviens. Il s'agit d'une simple
-formalité militaire. Ce sera très court, une heure à peine. Kimi,
-faites-moi le plaisir de rentrer seul à la villa... Mitsouko nous
-attend peut-être pour le thé. Je vous rejoins bientôt, et nous dînons
-ensemble...
-
---All right!
-
-[Footnote 1: Deux cent mille francs.--Chiffre historique.]
-
-[Footnote 2: «Kimi», «mon cher», avec une nuance respectueuse.]
-
-[Footnote 3: Le _dotter_ et le _deflection teacher_ sont deux
-instruments dont la pratique enseigne aux canonniers à pointer juste.
-Le _loading-machine_ enseigne aux servants à charger rapidement.]
-
-[Footnote 4: Les télémètres Barr and Stroud sont actuellement encore
-(1910) les seuls instruments au monde qui permettent de mesurer
-exactement la distance du canon au but, afin de régler convenablement
-la hausse.]
-
-
-XI
-
-Marchant d'un pas fort allongé, Herbert Fergan n'avait pas mis dix
-minutes à gravir le coteau des Cigognes.
-
-A la porte de la villa, il frappa trois coups pressés.
-
---Héi!...
-
-La mousmé servante avait ouvert, et se prosternait devant l'ami du
-maître. Habitué de la maison, Fergan tapota la joue fraîche et ronde,
-et passa.
-
-Le salon Louis XV recevait par toutes ses fenêtres ouvertes la caresse
-du soleil couchant. Aux tentures pompadour rougeoyaient des rayons
-obliques.
-
---Good evening,--dit Fergan.
-
-La marquise Yorisaka à demi étendue au fond de sa bergère, se leva
-comme en sursaut.
-
---Good evening,--dit-elle.--Vous êtes seul? le marquis vous a quitté?
-
-Elle parlait anglais aussi bien que français.
-
---Le marquis a dû courir chez le gouverneur, je ne sais pas pour quelle
-affaire. Il ne peut être revenu avant une heure.
-
---Ah!
-
-Elle souriait d'un sourire un peu apprêté. Il s'approcha d'elle et,
-très simplement, d'un geste accoutumé, la prit dans ses bras et lui
-baisa la bouche.
-
---Mitsou, petite chose chérie!...
-
-Elle s'était abandonnée, docile plutôt qu'amoureuse. Elle rendit le
-baiser, s'appliquant à le bien rendre comme elle l'avait reçu, comme le
-donnent les Occidentaux, des deux lèvres entr'ouvertes et aspirantes.
-
-Fergan cependant la soulevait de terre, et, s'asseyant, l'asseyait sur
-ses genoux:
-
---Qu'avez-vous fait, tout aujourd'hui?
-
---Rien... Je vous attendais ... je n'espérais pas vous voir seul, ce
-soir...
-
-Il se pencha sur elle et l'embrassa de nouveau:
-
---Vous êtes une ensorcelante mignonne... Qui avez-vous vu, cette
-après-midi?
-
---Personne ... le peintre...
-
---Le peintre?... Je suis sûr qu'il vous fait la cour!...
-
---Pas du tout!...
-
---Pas du tout? Très invraisemblable? Tous les Français font la cour à
-toutes les femmes!...
-
---Mais lui est trop vieux!...
-
---Il le dit, mais c'est coquetterie.
-
---Trop vieux, et d'ailleurs, amoureux d'une autre ... vous savez
-bien!... de cette Américaine, Mrs. Hockley...
-
---Je sais. Non, il n'est pas amoureux, il est esclave. Il la déteste
-beaucoup plus qu'il ne l'aime. Mais elle s'est emparée de lui... Il est
-Français... Elle est très belle et très vicieuse...
-
---Très vicieuse?
-
---Oui... Oh! oh! cela vous intéresse?
-
-Il avait senti, dans sa main, la menotte emprisonnée tressaillir.
-Mais, peut-être, était-ce une illusion? La voix menue parlait le plus
-tranquillement du monde:
-
---Cela ne m'intéresse pas. Mais vous la connaissez, cette Mrs. Hockley?
-
---De réputation, oui. Tout le monde la connaît de réputation.
-
---Je veux dire: vous lui avez été présenté?
-
---Non.
-
---Alors, vous lui serez présenté.
-
---Comment?
-
---Elle viendra ici. J'ai promis de l'inviter.
-
---Elle vous a fait demander cette invitation?
-
---Non. Moi-même j'ai proposé.
-
---Miséricorde! pourquoi?
-
-Elle réfléchit avant de répondre:
-
---Pour faire plaisir au peintre. Et aussi, parce que le marquis désire
-que je reçoive beaucoup d'Européennes...
-
-Il rit et l'embrassa encore:
-
---Petite femme obéissante!...
-
-Il lutinait les beaux cheveux noirs qui cédaient avec souplesse sous
-les doigts câlins.
-
---Si vous aviez conservé l'incommode coiffure des mousmés, je n'aurais
-pas la douceur de toucher ainsi vos cheveux. Cette coiffure-ci est
-beaucoup plus favorable...
-
-Elle le regarda par la fente longue des paupières demi-fermées:
-
---C'est fait exprès...
-
-Il devenait audacieux. Sa bouche, maintenant, pressait avidement les
-lèvres complaisantes, et ses mains dégrafaient le corsage, cherchant la
-nudité tiède des seins.
-
---Mitsou, Mitsou!... Petit rayon de miel délicieux!...
-
-Elle ne résistait pas. Mais ses bras immobiles pendaient le long de son
-corps, et ne se refermèrent pas sur le buste de l'amant.
-
-
---Laissez-moi, à présent!... Herbert, je vous prie!... Laissez-moi et
-asseyez-vous ici, sagement! Sagement, oui!... Je veux vous faire un peu
-de musique...
-
-Elle ouvrit le piano, fouilla un casier:
-
---Je veux vous chanter une chanson ... une chanson française toute
-nouvelle. Ecoutez bien les paroles.
-
-Elle préluda. Ses mains touchaient le clavier avec une surprenante
-adresse. Elle chanta, s'accompagnant d'un jeu sûr, assez expressif. Son
-soprano très grêle, donnait à l'étrange mélodie une valeur de mystère
-et d'irréalité.
-
- --Il m'a dit: «Cette nuit j'ai rêvé. J'avais ta chevelure autour de
- mon cou. J'avais tes cheveux comme un collier noir autour de ma nuque
- et sur ma poitrine.
-
- «Je les caressais, et c'étaient les miens; et nous étions liés pour
- toujours ainsi, par la même chevelure, la bouche sur la bouche, ainsi
- que deux lauriers n'ont souvent qu'une racine.
-
- «Et, peu à peu, il m'a semblé, tant nos membres étaient confondus,
- que je devenais toi-même ou que tu entrais en moi comme mon songe.
-
- Quand il eut achevé, il mit doucement ses mains sur mes épaules, et
- il me regarda d'un regard si tendre, que je baissai les yeux avec un
- frisson...
-
-
-Il avait écouté fort attentivement.
-
---C'est très joli,--dit-il avec politesse.
-
-Pareil à tous les Anglais, il n'entendait pas grand'chose à la musique.
-
---Très joli,--répéta-t-il.--Et, surtout, vous jouez parfaitement bien.
-
-Elle se taisait, les mains encore posées sur le dernier accord. Il
-jugea nécessaire de marquer une curiosité:
-
---Qui a fait cela?
-
-Elle nomma le poète et le musicien. Il répéta les noms illustres:
-
---Monsieur Louys et monsieur Debussy... Oh! c'est réellement une chose
-considérable...
-
-Il s'était levé.
-
-Il vint derrière elle et se pencha pour baiser la nuque d'ambre pur...
-
---Vous êtes une excellente artiste...
-
-Elle rit, incrédule et modeste:
-
---Je suis une écolière très médiocre. Je ne crois pas que vous ayez pu
-goûter le moindre plaisir à m'entendre.
-
-Il protesta:
-
---J'ai goûté beaucoup de plaisir. Et je souhaite que maintenant vous
-chantiez une autre chanson.
-
-Elle se fit prier. Il insista.
-
---Oui, une autre chanson; et cette fois, une chanson japonaise...
-
-Elle tressaillit légèrement. Sa voix se posa, pour répondre après un
-court silence:
-
---Je n'ai pas de musique japonaise dans mon casier. Et comment
-pourrais-je, sur un piano?...
-
---Prenez votre _koto_...
-
-Elle leva sur lui des yeux grand ouverts:
-
---Il n'y a point ici de koto.
-
-Il cessa de sourire. Il était Anglais, peu enclin aux rêveries et
-aux spéculations de la pensée. Mais beaucoup de siècles civilisés
-avaient tout de même affiné sa race. Et il ne passait pas devant les
-spectacles extraordinaires de la vie sans en apercevoir la grandeur ou
-le mystère...
-
-Elle avait dit: «Il n'y a point ici de koto». Le koto est une sorte de
-harpe très ancienne et très vénérable, dont l'usage fut jadis réservé
-aux plus nobles dames japonaises et aux courtisanes du premier rang.
-Née comme elle était, la marquise Yorisaka avait certes appris le koto
-dès sa plus petite enfance. Et sans nul doute, sa jeunesse s'était
-assidûment employée à pincer avec l'ongle d'ivoire les cordes sonores.
-Mais les temps modernes étaient venus. Et «il n'y avait plus ici de
-koto...»
-
-Herbert Fergan, tout à coup, secouant sa brève songerie, baisa une fois
-encore la nuque de sa maîtresse.
-
---Mitsou, petite chose aimée, chantez tout de même, je vous en prie...
-
-Elle consentit:
-
---Je chanterai... Voulez-vous... voulez-vous une _tanka_ très vieille?
-Vous savez, une tanka? cette ancienne poésie de cinq vers que les
-princes et les princesses d'autrefois, échangeaient entre eux, à la
-cour du Mikado ou du Shôgoun... Celle-ci date de plus de mille ans. Je
-l'ai apprise quand j'étais encore un bébé. Et je me suis amusée à la
-traduire en anglais...
-
-Ses doigts coururent sur le piano, inventant une harmonie triste et
-bizarre. Mais elle ne chanta pas, d'abord. Elle semblait hésiter. Et,
-pour l'engager à vaincre cette hésitation, Fergan, une fois encore,
-appuya longuement ses lèvres sur le cou tiède et duveté.
-
-Alors la voix douce murmura très lente:
-
- --Le temps des cerisiers en fleurs
- N'est pas encore passé.
- Maintenant cependant les fleurs devraient tomber,
- Tandis que l'amour de ceux qui les regardent
- Est à son extrême exaltation...
-
-La chanteuse s'était tue et demeurait immobile. Herbert Fergan, debout
-tout près d'elle, allait la remercier d'un nouveau baiser...
-
-A cet instant, quelqu'un parla, au fond du salon:
-
---Mitsouko, pourquoi chantez-vous ces petits refrains absurdes?
-
-Herbert Fergan se redressa soudain, une sueur aux tempes. Le marquis
-Yorisaka, silencieusement, était entré. Avait-il vu?... Qu'avait-il
-vu?...
-
-Il n'avait pas vu, sans doute. Car il parla, absolument calme:
-
---Mitsouko, vous ne dînerez pas avec nous, ce soir?
-
-Elle s'était levée. Elle répondit, les yeux fixés vers la terre:
-
---Je suis très lasse. Je désirerais, en effet, si cela ne vous
-contrarie pas, être servie chez moi.
-
---Comme il vous plaira...
-
-
-Elle était sortie. La porte, sans bruit avait glissé dans sa rainure.
-Herbert Fergan respira avec effort et passa sa main sur son front.
-
-Amical et insinuant, Yorisaka Sadao fit quatre pas, et s'accouda au
-piano.
-
---Kimi, nous dînerons donc tête à tête, et nous causerons...
-
-Il s'interrompit, plongea son regard au fond des yeux de l'Anglais:
-
---Nous causerons. J'ai beaucoup d'enseignements à recevoir encore de
-vous, beaucoup de conseils à vous demander. Il ne faut pas, il ne faut
-pas que nous recommencions la bataille du 10 août... Vous ne refuserez
-pas à un allié...
-
-Herbert Fergan baissa le front. Ses joues rasées rougirent. Et,
-docilement, il commença de parler:
-
---Le 10 août ... le 10 août, vous avez été timides, très timides...
-Vous ne saviez pas, vous ne sentiez pas que vous étiez les plus forts.
-Vous n'avez pas eu foi en vous. Et vous vous êtes battus comme des gens
-qui ont peur de la défaite: trop sagement, trop habilement, de trop
-loin. Le seul secret anglais, c'est l'audace. Pour vaincre cette mer,
-il faut d'abord se préparer avec méthode et prudence, puis se ruer avec
-fureur et folie. Ainsi firent Rodney, Nelson et le Français Suffren...
-Par conséquent, pour la conduite du feu...
-
-
-XII
-
-... La porte, sans bruit, avait glissé dans sa rainure. Et la marquise
-Yorisaka était sortie.
-
-Hors du salon, elle s'arrêta. Elle écouta, attentive.
-
-Les voix d'Herbert Fergan et du marquis Yorisaka alternaient en phrases
-paisibles. A travers la cloison mince, des noms historiques passèrent,
-Rodney, Nelson, Suffren...
-
-La marquise Yorisaka, d'un geste lent, toucha, du bout de ses doigts,
-ses deux tempes. Puis, marchant à pas muets, elle s'éloigna de la
-cloison.
-
-La chambre attenant au salon n'était qu'un cabinet étroit, vide de
-meubles. La marquise Yorisaka traversa ce cabinet, traversa la pièce
-qui lui faisait suite, et parvint à l'aile extrême du logis.
-
-Là, un couloir presque obscur s'allongeait entre deux panneaux de
-papier uni, surmonté de frises ajourées. Au fond, deux portes à
-coulisse se faisaient face. La marquise Yorisaka fit glisser la porte
-de gauche.
-
-Une sorte d'alcôve était derrière cette porte, une alcôve de simple
-bois blanc, finement menuisé, mais absolument nu. Le plafond, très
-bas, montrait ses solives; le plancher, ses tatamis couleur de paille
-fraîche. Trois grands châssis de papier grenu tenaient lieu de fenêtres
-et de vitres. Et dans un coin, devant une toilette de poupée posée
-à même le sol et surmontée d'un miroir à cadre de laque, un coussin
-de velours noir figurait l'unique siège où l'on pût s'asseoir,
-s'agenouiller plutôt,--s'agenouiller à la japonaise.
-
-Debout sur le seuil, la marquise Yorisaka frappa deux fois dans ses
-mains, et deux servantes accoururent.
-
-Il n'y eut point de paroles prononcées. Bouches closes, les mousmés se
-prosternèrent d'abord, et déchaussèrent la maîtresse. Puis, prestement,
-elles la dévêtirent, ôtant le corsage de dentelle qui glissa vite le
-long des bras poudrés, ôtant la jupe de moire et les jupons de soie,
-ôtant le corset, ôtant la chemise, ôtant les bas d'Europe qui n'ont
-point de doigts comme les bas nippons.
-
-Toute nue, la marquise Yorisaka s'enveloppa d'un kimono à grands
-ramages, mit ses pieds dans des sandales à brides d'étoffe, et,
-quittant d'abord l'alcôve de bois blanc, qui était sa chambre
-personnelle et intime, s'en fut se baigner dans une cuve d'eau
-brûlante, comme font toutes les femmes du Japon, chaque soir, un peu
-avant le coucher du soleil.
-
-Puis elle revint. Elle laissa tomber son kimono. Elle repoussa du pied
-ses sandales. Et les servantes lui tendirent trois robes de crêpe
-léger, trois robes japonaises à grandes manches, toutes trois bleu
-de nuit, toutes trois sobrement semées d'une même rosace bizarre et
-hiératique,--le _môn_,--le blason.
-
-Habillée, la marquise Yorisaka s'agenouilla devant son miroir. Les
-robes s'évasaient comme il sied. L'_obi_ les ceinturait largement de
-son nœud magnifique. A deux mains, la chevelure fut détachée, séparée,
-lissée en bandeaux larges qui encadrèrent l'impassible visage. La
-marquise Yorisaka se releva, marcha un moment par la chambre, sortit
-dans le couloir demi-obscur. Et soudain, frappant encore dans ses
-paumes, elle ouvrit la porte de droite.
-
-Une deuxième chambre apparut, pareille exactement à la première: mêmes
-panneaux de bois blanc et nu, mêmes châssis de papier diaphane, mêmes
-solives et mêmes tatamis. Mais au lieu d'une toilette et d'un miroir,
-deux tabernacles minuscules flanquaient un autel de cèdre poli, sur
-lequel s'alignaient des tablettes d'ancêtres.
-
-Toujours silencieuse, la marquise Yorisaka se prosterna d'abord
-correctement devant les tablettes, et demeura, plusieurs minutes, les
-mains à plat sur le sol, et le front heurtant les nattes.
-
-Puis elle s'agenouilla sur un coussin, devant une sorte de harpe
-horizontale qu'une servante, respectueuse, venait d'apporter entre ses
-bras.
-
-Une musique naquit, lugubre et lente, dont le rythme et l'harmonie
-ne ressemblaient en rien aux harmonies ni aux rythmes de l'Occident.
-Des sons mystérieux se succédèrent et se mêlèrent, des phrases sans
-commencement ni fin s'ébauchèrent, des rêveries, des tristesses, des
-plaintes lamentables frémirent parmi d'étranges grincements sinistres,
-qui rappelaient le bruit des bises d'hiver et le cri des oiseaux
-nocturnes. Sur tout cela, une mélancolie désespérée planait...
-
-Agenouillée à la mode antique dans la salle de ses ancêtres, la
-marquise Yorisaka jouait du koto...
-
-
-XIII
-
-La semaine qui suivit, Jean-François Felze ayant achevé le portrait de
-la marquise Yorisaka, celle-ci ne manqua pas de convier Mrs. Hockley à
-venir, «sans aucune espèce de cérémonie, prendre une tasse de thé dans
-la villa du coteau des Cigognes, et y admirer la belle œuvre du maître,
-avant que le marquis Yorisaka l'emportât sur son cuirassé».
-
-Mrs. Hockley n'eut garde de refuser l'invitation. Elle décida de s'y
-rendre en compagnie du maître lui-même, et voulut que miss Elsa Vane,
-la lectrice, les accompagnât.
-
---Vous n'emmenez pas le lynx Romeo?--demanda Felze, comme la caravane
-quittait l'_Yseult_.
-
---Vous êtes comique!--riposta Mrs. Hockley.
-
-On était au 1er mai. Malgré les nouvelles alarmistes que répandait
-chaque matin le _Nagasaki Press_, les officiers japonais en permission
-n'avaient pas encore reçu l'ordre de rallier Sasebo.
-
-A la porte du jardin, le marquis Yorisaka vint accueillir ses hôtes. Il
-portait, comme toujours, son uniforme noir à galons d'or. Mrs. Hockley,
-favorablement impressionnée, observa qu'il n'y avait aucune différence
-entre cet uniforme et celui des officiers de la grande marine
-américaine. Le marquis Yorisaka s'en déclara confus et orgueilleux.
-
-Dans la villa, le salon Louis XV avait un air de gala. Les vases de
-Sèvres débordaient de fleurs, et le chevalet qui portait le tableau
-était élégamment drapé de satin liberty. La marquise Mitsouko, en robe
-de guipure molle, fit la révérence à sa visiteuse, et, pour lui mieux
-faire honneur, ne voulut parler qu'anglais.
-
---Le maître me pardonnera, si je suis aujourd'hui infidèle à sa belle
-langue française. Mais je suis sûre qu'à bord de l'_Yseult_, lui-même a
-la galanterie de parler comme vous, madame!
-
-Charmée, Mrs. Hockley ne marchanda ni les louanges, ni les compliments
-les plus directs. Réellement, la marquise Yorisaka était une
-enchanteresse! Et combien gracieuse, et combien jolie, et combien
-cultivée! Les vieux peuples d'Europe confinent leurs femmes dans la
-frivolité ou dans le ménage. Mais les nations jeunes ont d'autres idées
-et d'autres ambitions. Mrs. Hockley appréciait la supériorité de ses
-propres compatriotes sur les Européennes. Et elle se réjouissait de
-tout son cœur de voir les Japonaises marcher superbement sur les traces
-des Américaines.
-
---Vous savez l'anglais, le français, l'allemand peut-être?...
-
---Quelques mots...
-
---Le japonais naturellement. Le chinois aussi?
-
-Ce fut le marquis Yorisaka qui répondit non.
-
---Vous avez reçu une instruction tout à fait occidentale! Êtes-vous
-allée à New-York?
-
-La marquise Yorisaka n'y était point allée, mais le regrettait de
-toutes ses forces.
-
---Comme cette toilette parisienne vous sied parfaitement bien!... Et
-votre main est un bijou!
-
-Felze, d'assez sombre humeur, ne disait mot. Et miss Vane, dédaigneuse,
-imitait son silence. Malgré l'empressement des maîtres de la maison,
-malgré la cordialité expansive de Mrs. Hockley, la réception se fût
-peut-être refroidie, si le commandant Herbert Fergan n'était arrivé
-fort à point. Le marquis Yorisaka lui marqua la plus grande amitié. Et
-Felze dut se dérider un peu pour n'être point impoli, car l'Anglais
-était en verve.
-
---Monsieur Felze,--avait-il dit tout d'abord,--vous souvenez-vous d'un
-passage de Thucydide qui est peut-être ce qu'il y a de plus profond
-dans la littérature psychologique de tous les pays et de tous les
-siècles? Excusez-moi de faire le pédant: nous autres Anglais sommes
-très forts en grec... C'est même cette force-là qui nous fait, dans
-la vie pratique, si piteusement inférieurs aux compatriotes de Mrs.
-Hockley... Or donc, l'an III de la 87e olympiade, au plus fort de
-la célèbre peste qui dévasta Athènes, Thucydide nous affirme qu'une
-véritable folie de plaisir s'abattit sur la ville pourtant pleine de
-deuils et d'agonies. Et il ne s'en étonne point d'ailleurs, et semble
-considérer la chose comme tout à fait naturelle,--selon l'instinct
-humain. Oui.--Eh bien! monsieur Felze, Thucydide n'a pas tort.
-Car ce matin, moi qui suis à Nagasaki comme les Athéniens d'alors
-étaient à Athènes, je veux dire sous la menace d'une mort inattendue
-et foudroyante, je me suis éveillé avec le désir de jouir très
-énergiquement de la vie!...
-
-Jean-François Felze avait levé les sourcils:
-
---Vous êtes sous une menace de mort?
-
---Je suis sous la menace d'un boulet russe. Moi aussi je dois rejoindre
-bientôt le cuirassé du marquis Yorisaka. Et j'assisterai à la prochaine
-bataille. Magnifique spectacle, monsieur Felze, mais assez périlleux.
-Avez-vous quelquefois vu des combats de gladiateurs? Je vais en voir
-un. Aucune chose n'est plus excitante! Toutefois, petit inconvénient:
-il n'y a point de gradins autour du cirque, si bien que je suis forcé
-de descendre dans l'arène!
-
-Il riait. Et le marquis Yorisaka, gladiateur débonnaire, riait avec
-lui, de la meilleure grâce du monde.
-
-Herbert Fergan avait ensuite complimenté fort adroitement Mrs. Hockley
-sur son yacht. L'Américaine en était orgueilleuse, et se plaisait
-à entendre redire qu'elle possédait incontestablement le plus beau
-navire de plaisance qui existât. Toutefois, malgré la valeur d'un éloge
-décerné par un capitaine de vaisseau, aide de camp du roi d'Angleterre,
-Mrs. Hockley n'y prêta qu'une oreille distraite, et ne détourna point
-son attention de la marquise Yorisaka, qui l'occupait toute.
-
-Assises toutes deux sur le sopha, et près l'une de l'autre,
-l'Américaine et la Japonaise faisaient maintenant figures d'amies
-intimes. Mrs. Hockley s'était emparée des mains de sa nouvelle amie,
-et lui parlant à voix confidentielle, l'interrogeait infatigablement
-sur son enfance, sa jeunesse, son mariage, ses goûts, ses plaisirs,
-ses lectures, ses idées religieuses et ses opinions philosophiques.
-Elle déployait dans cette inquisition toute l'exaspérante curiosité
-des femmes de sa race, lesquelles s'entraînent, dès qu'elles sont
-petites filles, au sport des questions innombrables et inutiles, des
-questions sans intérêt ni fin, et, toute leur vie, emmagasinent au
-fond de leurs cervelles mille et mille renseignements, mille et mille
-documents--laborieusement obtenus, laborieusement classés, rangés,
-étiquetés,--jamais assimilés, jamais compris...
-
-[Illustration: Et Felze peignait, silencieux, enthousiasmé.]
-
-Mais la marquise Yorisaka, inaccoutumée, supportait volontiers l'assaut
-indiscret de sa visiteuse. Complaisante, elle répondait à tout et ne
-se lassait point. Elle donnait à Mrs. Hockley, qui n'était certes
-point capable de s'en rendre compte, une bonne preuve de la docilité
-des femmes du Nippon. Et elle abandonnait avec une imperceptible
-coquetterie ses petits doigts d'ivoire soyeux à l'étreinte des blanches
-mains occidentales, jolies aussi, mais très grandes par comparaison...
-
-Miss Vane, à l'autre bout du salon, avait découragé les attentions de
-Herbert Fergan et du marquis Yorisaka lui-même. Immobile et nonchalante
-au fond d'une bergère, elle jetait par intervalles un bref regard vers
-le sopha. Et Felze souriait, avec un peu d'ironie et un peu d'amertume.
-
-On servait le thé. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et l'on
-apercevait, au-dessous d'un ciel pommelé, les montagnes en dents de
-scie qui bordent les deux rives du golfe, et au-dessous des montagnes,
-les cimetières verdoyants qui enserrent la ville brune et bleue. Il
-faisait doux, à cause du soleil encore haut qui tempérait la fraîcheur
-du printemps humide.
-
---Monsieur le marquis Yorisaka,--dit enfin Mrs. Hockley,--je sens que
-je suis prise d'une grande affection pour votre femme, et je désire
-nouer avec elle une intime amitié. Je crains en outre qu'après votre
-départ pour la guerre elle ne s'ennuie beaucoup, seule. Et j'espère
-que mes très fréquentes visites la distrairont. S'il le faut, je
-prolongerai le séjour ici de mon yacht. Mais je ne souffrirai pas
-qu'une femme aussi belle et aussi intéressante attende dans la
-tristesse le retour glorieux de son mari. François Felze a d'ailleurs
-l'ambition de peindre une seconde fois la marquise, dans une sorte de
-travesti, je crois. Je l'accompagnerai afin que les usages corrects
-soient respectés comme il est convenable. Et je ne quitterai Nagasaki
-qu'après votre victoire sur les sauvages russes.
-
-Le marquis Yorisaka s'inclina fort bas. Et il allait répondre, quand la
-porte s'ouvrit devant un personnage qu'on n'attendait point.
-
-C'était un officier de la marine japonaise, un officier en uniforme,
-pareil de la tête aux pieds au marquis Yorisaka: même âge, même grade
-et même allure. Les deux visages différaient cependant par un détail:
-le marquis Yorisaka portait la moustache, à l'européenne, et la lèvre
-du nouveau venu était rasée.
-
-Il entra, et tout d'abord salua à l'ancienne mode, le corps plié
-en deux, les mains sur les genoux. Puis, marchant vers le marquis
-Yorisaka, il le salua particulièrement, avant de lui adresser, en
-langue japonaise, un compliment cérémonieux, auquel le marquis répondit
-avec beaucoup de déférence.
-
-Le commandant Fergan, cependant, s'était approché de Jean-François
-Felze:
-
---Regardez bien, cher monsieur! Voici l'ancien Japon qui nous fait sa
-révérence!
-
-Le marquis Yorisaka avait pris par la main son visiteur et se tournait
-vers l'assistance.
-
---J'ai l'honneur de vous présenter mon très noble camarade, le vicomte
-Hirata Takamori, lieutenant de vaisseau comme moi à bord du _Nikkô_...
-Soyez assez bons pour l'excuser, il ne sait pas l'anglais ... ni le
-français...
-
-Tout le monde s'inclina. Le vicomte Hirata, une fois de plus,
-cassa d'un plongeon son échine raide. Puis ayant présenté quelques
-hommages courtois, mais brefs, à la marquise Yorisaka, qui les reçut
-demi-prosternée, il conduisit à part le marquis, et l'entretint assez
-longuement, sur un ton fort animé.
-
---J'ai connu ce vicomte Hirata au cours de la dernière
-campagne,--expliquait Fergan à Felze.--C'est un homme bien curieux,
-qui retarde tout juste de quarante ans sur son siècle. Et vous savez
-qu'au Japon quarante ans en valent quatre cents, dès qu'on a remonté
-plus haut que la révolution de 1868. Le vicomte Hirata est un fils de
-daïmio, comme notre hôte. Mais, tandis que les Yorisaka furent du clan
-Choshoû, originaire de l'île Hondo, les Hirata furent du clan Satsouma,
-originaire de l'île Kioushoû. Cela fait une prodigieuse différence.
-Les Choshoû ont été jadis des lettrés, des poètes et des artistes. Les
-Satsouma ont été seulement des guerriers. Quand vint cette fameuse
-révolution, que les Japonais appellent le Grand Changement, Satsouma
-et Choshoû prirent ensemble les armes pour le Mikado, contre le
-Shôgoun. Et leur victoire militaire amena leur désastre féodal, parce
-que le Mikado, débarrassé du Shôgoun, n'eut rien de plus pressé que
-l'abolition des clans, des daïmios et de leurs samouraïs. Choshoû se
-résigna tout de suite au nouvel ordre de choses. Satsouma ne se résigna
-pas. Les parents du marquis Yorisaka se modernisèrent en un clin
-d'œil, et l'empereur n'a pas eu, dans la réorganisation de l'Empire,
-d'auxiliaires plus dociles et plus intelligents. Les parents du vicomte
-Hirata s'enfermèrent neuf ans dans leurs tanières de Kagoshima, et,
-quand ils en sortirent, le 17 février 1877, ce fut pour se ruer, sabre
-au poing, contre les troupes impériales, à la suite du vieux chef
-rebelle Saïgo. Ils furent vaincus. Tous moururent... Oui, monsieur
-Felze, le propre père de l'officier que voilà fut tué en se battant
-contre l'empereur, l'empereur qui règne aujourd'hui! Et j'ai tout lieu
-de croire que le vicomte Hirata Takamori professe exactement les mêmes
-opinions que tous ses ancêtres!...
-
-La chose comique, c'est qu'il n'en est pas moins un excellent officier,
-fort au courant des armes les plus récentes. A bord du _Nikkô_, il
-est chargé des machines électriques, et peu d'ingénieurs européens le
-vaudraient...
-
-A cet instant, le marquis Yorisaka, qui avait écouté en silence le
-discours japonais du vicomte Hirata Takamori, se retourna vers ses
-hôtes:
-
---Mon très noble camarade m'informe que nous serons tous deux ... (il
-se reprit en regardant Fergan) ... tous trois ... rappelés demain à
-Sasebo...
-
-Un silence brusque tomba. Jean-François Felze regarda vers le sopha.
-La marquise Yorisaka, tressaillant sans doute, avait ôté ses mains des
-mains de Mrs. Hockley.
-
-Puis, Herbert Fergan, le premier, parla:
-
---Que vous disais-je tout à l'heure à propos de Thucydide, monsieur
-Felze!... Quoi qu'il m'arrive en cette aventure, je serai content de
-partager sur le _Nikkô_ le sort de la belle œuvre que voici...
-
-Il montrait le portrait, dont Mrs. Hockley n'avait point encore songé à
-remarquer la présence. Ainsi rappelée au prétexte réel de la réception,
-l'Américaine se leva, et vint considérer l'image de son amie japonaise.
-
-Le vicomte Hirata, à quatre pas de là, avait aperçu le tableau. Ses
-yeux comparèrent rapidement le visage asiatique peint sur la toile au
-visage occidental de Mrs. Hockley, qui s'était approchée pour mieux
-voir. Et, parlant à mi-voix, il prononça quelques mots nippons que le
-commandant Fergan fut seul à surprendre.
-
---C'est un jugement artistique?--questionna Felze, curieux.
-
---Non, cher monsieur! Un bon Satsouma prononce rarement des jugements
-artistiques... Le vicomte Hirata n'a émis qu'une opinion ethnologique,
-assez savoureuse d'ailleurs. Voici la traduction de ses paroles:
-«Notre peau est jaune, la leur est blanche; l'or est plus précieux que
-l'argent[1].»
-
-[Footnote 1: Avant le commandant Herbert Fergan, M. André Bellessort
-entendit un samouraï de Kagoshima prononcer une phrase toute
-pareille.--C. F.]
-
-
-XIV
-
-La chambre de Mrs. Hockley, à bord de l'_Yseult_, avait été copiée
-sur celle de S. M. l'Impératrice de Russie, à bord du _Standardt_.
-L'ameublement en était anglais, avec profusion de boiseries claires,
-de laqués vert d'eau et de marqueteries ton sur ton. Le lit de cuivre
-n'avait pour tous rideaux qu'une mousseline, brochée de grands iris. Le
-tapis était d'un feutre ras, cloué. Et des photographies tenaient lieu
-d'objets d'art. Mrs. Hockley, à cette exacte imitation d'une souveraine
-austère dans ses goûts, trouvait la double satisfaction de sa vanité
-démocratique et de son instinct du confort. Le luxe véritable, le luxe
-des ors, des marbres, des tableaux de maîtres, des statues antiques, on
-le prodiguait orgueilleusement dans les salons et dans les halls. Mais
-aux appartements intimes s'adaptait mieux la moelleuse simplicité des
-capitonnages britanniques.
-
-Minuit venait de sonner.
-
-Étendue sur le lit, un coude contre l'oreiller et la joue dans la main,
-Mrs. Hockley, seulement vêtue de ses bagues et d'une chemise de surah
-noir, beaucoup plus transparente qu'une dentelle, écoutait miss Elsa
-Vane lui faire à haute voix la lecture du soir.
-
-Miss Elsa Vane, lectrice correcte, était assise sur une chaise à
-dossier droit, et n'avait point quitté sa robe de dîner, robe,
-d'ailleurs, plus indécente, en sa qualité de robe, que la chemise de
-Mrs. Hockley, en sa qualité de chemise,--la différence en était du
-dégrafé au nu,--mais, tout de même, robe. Et l'habit faisant, comme
-chacun le sait, le moine, miss Vane corrigeait, par son vêtement et par
-son attitude, ce que Mrs. Hockley pouvait avoir d'un peu hardi dans son
-attitude et dans son vêtement.
-
-Tel était d'ailleurs le cérémonial de chaque soirée. Mrs. Hockley n'en
-changeait point, détestant toute infraction au protocole.
-
-Et miss Vane lisait, ce soir-là, le chapitre onze du volume dont elle
-avait lu, la veille, le chapitre dix.
-
-La voix légèrement nasillarde, comme sont toutes les voix yankees, mais
-bien timbrée, et très grave pour un timbre de jeune fille, achevait en
-scandant les mots:
-
---«Et cependant--étrange contradiction pour ceux qui croient au
-temps--l'histoire géologique nous montre que la vie n'est qu'un court
-épisode entre deux éternités de mort, et que, dans cet épisode même, la
-pensée consciente n'a duré et ne durera qu'un moment. La pensée n'est
-qu'un éclair au milieu d'une longue nuit.
-
-«Mais c'est cet éclair qui est tout.»
-
-
---M. Poincaré,--prononça Mrs. Hockley,--est un original écrivain.
-
-Miss Vane, fatiguée, buvait la traditionnelle citronnade,
-_lemonsquash_, préparée d'avance.
-
---Original,--répéta Mrs. Hockley.--Philosophique assurément. Un peu
-superficiel, ne trouvez-vous pas? Trop français et dépourvu de la
-profondeur allemande...
-
---Oui,--dit miss Vane,--les Allemands adaptent à chaque sujet une
-langue particulière qu'il est agréable de connaître et de comprendre,
-parce qu'elle fixe notre esprit. M. Poincaré parle la langue de tout le
-monde. Et il y a là une frivole tendance.
-
-Mrs. Hockley, nonchalamment, se renversait sur le dos et prenait un de
-ses genoux entre ses mains jointes:
-
---Frivole, en vérité. Vous avez raison, Elsa. En outre, cette langue
-vulgaire crée un danger d'athéisme. Il est impropre que le peuple sans
-instruction lise tels livres qui lui paraîtraient irréligieux.
-
---Vous pensez que réellement ces livres ne sont pas irréligieux?
-
---Certes. Je pense. Ils ne sont clairement qu'une paradoxale
-spéculation. Ils n'ébranlent aucune foi.
-
-Les mains jointes sur le genou glissèrent le long de la jambe, et
-saisirent, au bas de la chemise légèrement retroussée, la cheville
-découverte. Mrs. Hockley, dans cette attitude nouvelle, entreprit de
-compléter sa pensée:
-
---La Sainte Bible...
-
-Mais deux coups frappés à la porte interrompirent cet exorde.
-
---Est-ce François?
-
---C'est moi,--dit Felze.
-
-Il entra, et regarda les deux femmes: miss Vane toujours assise, et
-son livre près d'elle,--Mrs. Hockley couchée sur le dos et ses mains,
-nouées l'une à l'autre, serrant maintenant son pied nu.
-
---Vous parliez théologie, si j'ai bien entendu?
-
-Il prononça le mot «théologie», avec tout le respect convenable.
-
---Non théologie, mais philosophie; à cause de ce livre-ci...
-
-Pour désigner du doigt le livre en question, Mrs. Hockley avait lâché
-son pied. Et la jambe soudain libre, glissa sur le lit et s'allongea
-très blanche hors de la chemise noire.
-
-Felze considéra un instant cette jambe, puis détourna ses yeux vers le
-volume encore ouvert:
-
---Peste!--dit-il,--vous avez des lectures hautaines.
-
-Il se pencha, lut à mi-voix:
-
---«La pensée n'est qu'un éclair au milieu d'une longue nuit. Mais c'est
-cet éclair qui est tout...» Tiens! je répéterai cette affirmation à
-un Chinois que je sais, et qui l'approuvera... Mais j'y songe: c'est
-contre ce terrible Poincaré que vous appeliez la Sainte Bible à votre
-secours?
-
-Mrs. Hockley, dédaigneuse, agita lentement, de droite à gauche, sa main
-scintillante de diamants.
-
---Cela eût été superflu. Et, d'ailleurs, ce Poincaré n'est pas
-terrible. Miss Vane, tout à l'heure, l'a raisonnablement estimé frivole.
-
-Felze écarquilla les yeux, mais se souvint à temps d'une parole
-récemment entendue sous la lumière philosophique de neuf lanternes
-violettes: «Il convient d'écouter les femmes et de ne pas leur
-répondre.» Et Felze ne répondit pas.
-
-Mrs. Hockley l'interrogeait déjà:
-
---Avez-vous été à la gare?
-
---Oui. Et j'ai fait vos adieux au marquis Yorisaka.
-
---Il est donc parti. Le commandant anglais est-il parti également?
-
---Oui. Et le vicomte Hirata Takamori avec eux.
-
---Ce vicomte Hirata ne m'intéresse pas parce que je le crois peu
-civilisé. Mais dites-moi: avez-vous vu la marquise?
-
---Non.
-
---Elle n'était donc pas à la gare... Il me paraît ainsi qu'elle n'est
-point amoureuse de son mari; ne vous paraît-il pas?
-
---Je suis plus lent que vous à apprécier.
-
---Je saurai d'ailleurs ses réels sentiments. Quel jour avez-vous
-l'intention de commencer le portrait en travesti?
-
---Demain ou après. Rien ne me presse. Mais ne pensez-vous pas que ce
-mot «travesti» est plutôt désobligeant pour la marquise Yorisaka, quand
-vous l'appliquez au costume national des femmes du Japon?
-
---Pourquoi désobligeant? puisque la marquise ne porte plus ce costume
-national? Vous êtes sans cesse comique. Ah!... je vous prie: quelle a
-été votre fantaisie de ne pas rentrer à bord pour dîner? Vous êtes bien
-entendu tout à fait libre. Mais j'ai reçu votre billet étonnamment tard.
-
-Felze allongea les lèvres:
-
---Quelle a été ma fantaisie? Je ne sais pas. La gare est très éloignée.
-Quand le train fut parti, le soleil allait se coucher. J'ai traversé
-la moitié de la ville. Les rues, sous le ciel lilas, luisaient comme
-pavées d'améthystes. Je n'ai pas eu le courage de continuer mon chemin.
-Je me suis arrêté pour mieux voir. Et quand le dernier reflet fut
-épanoui, je me suis senti tout d'un coup si las et si triste, que j'ai
-mieux aimé ne pas vous infliger ma présence.
-
-Mrs. Hockley, attentive, avait soulevé sa tête blonde au-dessus de
-l'oreiller ajouré.
-
---Oh!--dit-elle, frappée.--Vous parlez avec une extraordinaire poésie...
-
-Elle se tut, cherchant peut-être à se représenter la vision des rues
-bariolées par le crépuscule, et n'y parvenant probablement pas. Puis,
-se renversant de nouveau:
-
---Mais ensuite, qu'avez-vous fait?
-
---J'ai été saluer mon ami chinois Tcheou-Pé-i.
-
---Combien étrange le plaisir que vous trouvez à fréquenter chez cet
-homme ridicule... Avez-vous, ce soir, fumé l'opium?
-
---Non.
-
---Pourquoi?
-
---Parce que ... parce que j'avais l'intention de rentrer ici, tôt...
-
-Il attachait maintenant sur elle un regard insistant. Elle rit
-brusquement:
-
---Miss Vane, je trouve qu'il entre par ce sabord une odeur très
-japonaise... Et je sais que vous n'aimez pas... Voulez-vous prendre le
-vaporisateur?... Oui, vaporisez partout, je vous prie, et aussi sur le
-lit ... et sur moi...
-
-Miss Vane obéissante et silencieuse pressait le petit piston du flacon
-d'or. Sous la caresse fraîche du parfum, Mrs. Hockley avait raidi et
-cambré tout son corps, et les pointes de ses seins tendaient le surah
-transparent.
-
-Felze passa deux fois sa main sur son front, puis ferma les yeux. Le
-rire de Mrs. Hockley résonna de nouveau très clair.
-
---C'est assez... Remettez le vaporisateur, Elsa. Je suis présentement
-tout à fait bien. Quelle heure est-il?
-
---Minuit et demi.
-
---Je pense que vous souhaitez tous deux aller dormir.
-
-Il n'y eut point de réponse. Miss Vane rangeait avec lenteur le flacon
-d'or sur son étagère. Felze, immobile, n'avait pas rouvert les yeux.
-
---Oui!--trancha soudain Mrs. Hockley.--Vous devez être fatigués.
-Bonsoir!...
-
-L'un après l'autre, ils s'approchèrent du lit, docilement. Mrs. Hockley
-leur tendit sa main droite ouverte. Miss Vane, d'un geste inattendu,
-baisa la paume de cette main. Felze ne fit qu'en effleurer le bout des
-ongles.
-
---Bonsoir!--répéta Mrs. Hockley.
-
-A la porte, Felze s'effaçait pour laisser passer la jeune fille.
-
---François!--appela Mrs. Hockley, soudain.--Restez un moment, vous
-seul...
-
-Miss Vane était dehors. Elle poussa la porte d'une main sans doute
-maladroite, car le pêne craqua presque violemment.
-
-Felze, demeuré comme on l'y conviait, avança de trois pas. Et la
-lumière rose des lampes électriques éclaira son visage un peu pâli.
-
-Mrs. Hockley souriait:
-
---Réellement, j'ai un remords de vous retenir quand vous êtes à ce
-point épuisé... Il vaudrait mieux que vous alliez vous coucher, comme a
-fait miss Vane...
-
-Il était tout près du lit. Il s'agenouilla, prit la main pendante, et,
-passionnément, appuya sa bouche sur la chair du bras tiède:
-
---O Betsy! ce soir par exception, daignerez-vous ne pas me faire trop
-souffrir?
-
-Elle pencha sa tête vers lui:
-
---Êtes-vous bien certain que vous n'aimeriez pas davantage rentrer
-dans votre chambre et faire une peinture de ces rues, telles des
-améthystes?... Non?...
-
-
-XV
-
-Mrs. Hockley, dès le lendemain, accompagna Jean-François Felze chez la
-marquise Yorisaka. Ou plutôt, elle l'y conduisit.
-
-A son habitude, la marquise Yorisaka reçut ses visiteurs le plus
-aimablement du monde. Mais le but officiel de la visite fut manqué:
-il ne put être question de commencer le portrait «en travesti». La
-marquise, quoique bien avertie, se présenta vêtue de sa plus jolie robe
-parisienne. Et quand Felze lui fit le reproche, et réclama la toilette
-japonaise promise, il lui fut répondu qu'au dernier moment, on avait
-manqué du courage nécessaire pour endosser une vieille défroque.
-
---Je suis d'ailleurs heureuse de ce courage qui vous a
-manqué,--approuva Mrs. Hockley,--parce que vous êtes assurément
-beaucoup plus séduisante dans ce tea-gown.
-
-Sur quoi, deux heures coulèrent en bavardages. Mrs. Hockley prenait un
-plaisir extrême à entendre des paroles anglaises sortir de la bouche
-étroite et fardée d'une dame asiatique. Et la marquise Yorisaka se
-prêtait aux effusions de sa nouvelle amie avec un singulier mélange de
-complaisance et de coquetterie.
-
-Felze, maussade, n'ajouta que des monosyllabes à la conversation.
-Mais quand vint l'heure de se retirer, il insista pour un prochain
-rendez-vous, qui serait, cette fois, une véritable séance de pose.
-
-On était au mercredi 3 mai. Le prochain rendez-vous fut donné pour
-le vendredi 5. Mais il en fut de ce jour-là comme de l'avant-veille.
-La marquise Yorisaka, le matin même, avait reçu, par le paquebot de
-France, un envoi de son couturier favori. Et naturellement, elle ne
-résista pas au plaisir de montrer à Mrs. Hockley «la dernière création
-de la rue de la Paix».
-
---Je pense--dit Mrs. Hockley--qu'aucune femme à Paris ou à New-York
-n'est dans cette dernière création aussi gracieuse que vous êtes.
-
-Felze, deux fois déçu, ne souffla pas. Mais il fit si grise mine qu'à
-l'instant des adieux, la marquise Yorisaka le prit à part:
-
---Cher maître,--dit-elle en français,--je m'en veux vraiment de vous
-avoir encore manqué de parole... Je vois que vous êtes fâché contre
-moi. Si, si, je le vois, et vous avez raison, et j'ai tort... Mais je
-rachèterai ma faute. Écoutez: venez tout seul, comme vous veniez pour
-l'autre portrait... Venez demain. Et je vous jure que, cette fois, je
-poserai comme il vous plaira...
-
-Mrs. Hockley s'avançait:
-
---Dites-vous un secret?
-
---Oh non! je faisais seulement mes excuses au maître, parce que je sens
-bien que jamais je n'oserais paraître devant vous dans une simple robe
-japonaise, très laide et qui vous déplairait. Alors, pour que le maître
-me pardonne, je lui offrais de poser tout de même devant lui comme il
-le désire, mais un jour que vous ne seriez pas là, vous!...
-
---Demain, dit Felze.
-
-Et il admira la diplomatie nipponne. Mrs. Hockley, très flattée,
-souriait:
-
---Oui. Cela est tout à fait bien. Car moi aussi, je préfère vous voir
-toujours avec des robes très belles. Le maître viendra donc ici demain,
-et je ne viendrai pas. Mais après-demain je viendrai et il ne viendra
-pas. Ainsi, les choses seront égales.
-
-Elle réfléchit un instant:
-
---Je suis d'ailleurs persuadée que, malgré le costume barbare, la
-peinture sera parfaite, parce que le propre talent de François Felze
-est tourné vers les bizarreries.
-
-Elle réfléchit encore:
-
---Seulement, est-il correct, et selon les coutumes de cette contrée,
-qu'un homme pénètre seul dans votre maison, tandis que votre mari est à
-la guerre?
-
---Bah!--fit la marquise Yorisaka, insouciante.
-
-
-XVI
-
---Voulez-vous,--avait proposé la marquise Yorisaka, rougissant tout
-d'un coup sous son fard,--voulez-vous que je pose en véritable dame
-d'autrefois? Je le ferai pour que vous soyez content, et parce que vous
-m'avez promis de toujours garder ce portrait au fond de votre atelier,
-à Paris, et de ne jamais le montrer à personne... Oui: je songe qu'il
-y a ici un koto, et que je pourrais faire semblant d'en jouer, pendant
-que vous peindrez. Sur les kakemonos du temps jadis, les femmes de
-daïmios sont souvent représentées jouant ainsi du koto, car le koto
-était un instrument réputé très noble... Alors, si cela peut vous faire
-plaisir...
-
-Coiffée en larges bandeaux lisses, et tout habillée d'un crêpe de Chine
-bleu sombre où se détachaient, hiératiques, les rosaces blanches du
-_môn_, la marquise Yorisaka, dans son salon parisien, entre le piano et
-la glace Pompadour, apparaissait semblable à quelqu'une de ces statues
-archaïques sans prix, que les empereurs des siècles légendaires firent
-sculpter pour l'ornement de leur palais d'or pur, et qui vieillissent
-aujourd'hui dans la galerie banale d'un musée d'Europe entre un rideau
-de coton rouge et trois murs de plâtre peint.
-
-Et Felze peignait, silencieux, enthousiaste.
-
-Le modèle avait pris la pose et la gardait avec l'immobilité asiatique.
-Les genoux reposaient sur un coussin de velours, la robe évasée
-s'épanouissait autour des jambes repliées à plat, et, hors de la manche
-large comme une jupe, une main nue, armée de l'ongle d'ivoire, touchait
-les cordes du koto.
-
---N'êtes-vous pas lasse?--avait demandé Felze au bout d'une longue
-demi-heure.
-
---Non. Autrefois, nous avions l'habitude de rester agenouillées ainsi,
-indéfiniment...
-
-Il continuait de peindre et son ardeur première ne se ralentissait pas.
-Dans cette demi-heure, une ébauche était née, très belle.
-
---Vous devriez,--dit-il soudain,--jouer tout de bon, et non faire
-semblant. J'ai besoin que vous jouiez, pour l'expression de votre
-visage...
-
-Elle tressaillit:
-
---Je ne sais pas jouer du koto.
-
-Mais il la regarda:
-
---En vérité, quand on s'agenouille si bien sur un coussin d'Osaka, je
-ne crois pas qu'on puisse ne pas savoir jouer du koto...
-
-Elle rougit encore, et baissa les yeux. Puis, cédant au pouvoir
-magnétique de cette volonté qu'elle subissait, elle pinça doucement les
-cordes sonores. Une harmonie bizarre s'égrena.
-
-Felze, les sourcils froncés, la lèvre sèche, poussait avec une sorte
-de violence son pinceau sur la toile déjà lumineuse. Et l'esquisse
-semblait prendre vie sous ce pinceau magicien.
-
-A présent, le koto vibrait plus fort. La main enhardie se laissait
-aller à l'ardeur du rythme mystérieux, très différent de tous les
-rythmes que connaît l'Europe. Et le visage penché revêtait peu à peu
-l'inquiétant sourire des idoles contemplatives que le Japon ancien
-sculptait dans l'ivoire ou le jade.
-
---Chantez!--ordonna brusquement le peintre.
-
-Docile, la bouche étroite et fardée chanta. Ce fut un chant presque
-indistinct, une sorte de mélopée qui commençait et s'achevait en
-murmure. Le koto prolongeait ses notes assourdies, soulignant parfois,
-d'un trait plus aigu, d'incompréhensibles syllabes. Plusieurs minutes,
-l'étrange musique dura. Puis la musicienne se tut, et il sembla qu'elle
-était épuisée.
-
-Felze, sans lever la tête, interrogea presque à voix basse:
-
---Où avez-vous appris cela?
-
-La réponse vint comme du fond d'un rêve:
-
---Là-bas ... quand j'étais petite, petite ... dans le vieux château de
-Hôki, où je suis née... Chaque matin d'hiver, avant l'aube, dès que
-les servantes avaient ouvert les _shôdji_[1], dès que le vent glacé
-de la montagne m'avait secouée de mon sommeil et chassée du petit
-matelas très mince qui était mon lit, on m'apportait le koto d'étude,
-et je jouais, agenouillée, jusqu'après le lever du soleil. Et alors,
-je descendais pieds nus dans la grande cour souvent blanche de neige,
-et je regardais mes frères s'exercer à l'escrime du sabre, et je
-m'exerçais, moi, à l'escrime de la hallebarde, car la règle l'ordonnait
-ainsi. Les longues lames de bambou claquaient en se heurtant. Il
-fallait endurer en silence les coups cinglants aux bras et aux mains,
-et la morsure de la neige aux jambes... Quand la leçon était prise, les
-servantes m'habillaient en cérémonie, et j'allais d'abord me prosterner
-devant mon père, que je trouvais toujours dans l'appartement des
-femmes... Il m'emmenait alors avec lui recevoir le salut des samouraïs,
-des valets d'armes et des autres domestiques. Les belles robes de soie
-traînaient leurs plis, les fourreaux laqués des sabres froissaient les
-fourreaux laqués des poignards. Et je souhaitais dans mon cœur que tout
-demeurât pareil pendant un millier d'années...
-
-Le pinceau s'était arrêté, et le peintre immobile avait fermé les yeux
-pour mieux entendre.
-
---Et je souhaitais dans mon cœur mourir mille fois, plutôt que vivre
-une vie étrangère ou différente. Mais plus vite que le mont Foudji ne
-change de couleur au crépuscule, toute la surface de la terre a été
-métamorphosée. Et je ne suis pas morte...
-
-Les doigts songeurs griffèrent les cordes du koto. Des sons
-s'éveillèrent, mélancoliques. La voix menue répétait, comme un refrain
-de chanson:
-
---Je ne suis pas morte ... pas morte ... pas morte... Et la vie
-nouvelle m'a enveloppée, comme les filets des oiseleurs enveloppent les
-faisans pris au piège... Les faisans pris au piège, et trop longtemps
-gardés dans des cages étroites, ne savent plus ouvrir leurs ailes, et
-oublient l'ancienne liberté...
-
-Le koto pleurait à petit bruit.
-
---Dans ma cage à moi, où m'ont enfermée beaucoup d'oiseleurs très
-habiles et très sages, j'ai peur d'oublier aussi, peu à peu, la vie
-ancienne... Déjà je ne me souviens plus des préceptes que j'ai jadis
-appris dans les Livres classiques et dans les Livres Sacrés[2]. Et
-parfois, oh! parfois, je n'ai plus envie de m'en souvenir...
-
-Le koto jeta trois notes pareilles à des cris.
-
---... Je n'ai plus envie. Et puis ... je ne sais plus, je ne sais
-plus ... peut-être dois-je oublier? Les préceptes qu'on m'apprend
-aujourd'hui sont autres... Comment goûterais-je le riz brûlant, en
-gardant sur ma langue la saveur du poisson cru?... Je crois que je dois
-oublier...
-
-La main avait lâché les cordes, et retombait muette dans les plis de la
-manche de soie.
-
---... A Hôki, la neige de la grande cour était très froide à mes pieds
-nus, et les sabres de bambou très douloureux à mes bras tendres...
-Maintenant, il n'y a plus de sabres ni de neige. Et les servantes
-n'ouvrent plus les _shôdji_ de ma chambre avant que le soleil chaud
-m'ait réveillée...
-
-Un éclat de rire inattendu résonna, grêle comme le tintement d'un verre
-fêlé.
-
---... Il est certainement meilleur d'oublier ... d'oublier tout.
-J'oublierai... Ho!...
-
-Le koto, frappé du pied, par mégarde, avait résonné comme un gong.
-
-La marquise Yorisaka ne retira pas son pied tout de suite. Ses yeux
-égarés continuaient de regarder on ne savait où, dans le vide. Et elle
-demeurait immobile comme une statue agenouillée. A la fin, d'un geste
-de migraine, elle appuya ses deux pouces sur ses tempes. Puis elle se
-reprit à rire, plus doucement.
-
---Hé!--dit-elle,--il me semble que je vous ai ennuyé par beaucoup de
-bavardages très sots...
-
-Jean-François Felze s'était remis à peindre. Il ne répondit point.
-
---Oui,--dit encore la marquise Yorisaka,--j'ai parlé sans écouter mes
-paroles. Je vous prie de me pardonner. Les femmes sont souvent tout à
-fait déraisonnables.
-
-Elle effleurait de l'ongle le koto.
-
---C'est cette vieille, vieille musique qui a troublé ma tête... Il ne
-faudra rien répéter à personne, n'est-ce pas, jamais? Parce que c'est
-une chose honteuse de dire des folies...
-
-Felze peignait toujours en silence.
-
---Vous ne répéterez pas, je le sais. Votre amie, Mrs. Hockley, serait
-fâchée. Et je crois qu'elle me mépriserait. Elle est tellement
-charmante! Je l'admire! et je voudrais lui ressembler...
-
-Felze recula de deux pas, et tendit vers la toile son pinceau
-victorieux. Le portrait, quoique inachevé, vivait maintenant, vivait
-d'une vie personnelle et puissante. Et les yeux de ce portrait,--des
-yeux d'Extrême-Asie, profonds, secrets, obscurs,--fixaient sur la
-marquise Yorisaka, admiratrice de Mrs. Hockley, une regard d'ironie
-singulière.
-
-[Footnote 1: _Shôdji_, cloisons mobiles faites d'un cadre tendu de
-papier épais.]
-
-[Footnote 2: Livres chinois qui étaient autrefois la base de
-l'éducation japonaise.]
-
-
-XVII
-
---Est-il réellement incorrect que vous veniez à ce garden-party que je
-veux donner sur le yacht?--avait demandé Mrs. Hockley.
-
---Oh! si peu! et je désire tellement y venir!--avait répondu la
-marquise Yorisaka.
-
-Elle y était donc venue.
-
-
-Partout où s'arrêtait Mrs. Hockley, au cours de ses voyages sur mer,
-une fête sensationnelle était de rigueur à bord de l'_Yseult_. Y
-étaient conviés, selon le cas, les corps diplomatiques ou consulaires,
-les colonies étrangères, tant européennes qu'américaines, et le beau
-monde du cru, quand beau monde il y avait. A Nagasaki, les Japonais
-des hautes classes n'abondent point. La ville est une ancienne cité
-shôgounale. Elle n'a jamais eu d'aristocratie de terroir. Elle n'est
-peuplée que de petites gens, boutiquiers, artisans, bourgeois sans
-importance. Les Occidentaux qui habitent la Concession ne fréquentent
-guère cette plèbe indigène, dont ils diffèrent par l'éducation autant
-que par la race. Si bien qu'au garden-party donné par Mrs. Hockley, le
-gouverneur et le commandant de l'arsenal s'étant excusés pour raisons
-d'ordre militaire, la seule marquise Yorisaka composa tout l'élément
-nippon.
-
-Elle n'en fut naturellement que plus remarquée.
-
-Le pont supérieur de l'_Yseult_, le spardeck,--qui régnait du mât avant
-au mât arrière, et faisait terrasse au-dessus des appartements de
-réception, avait été transformé en jardin véritable, avec parterres,
-pelouses et grand bosquet de cerisiers en fleurs. Cent ouvriers, de
-ces ouvriers japonais dont chacun vaut six des nôtres par l'adresse
-délicate et l'ingéniosité, avaient travaillé toute une nuit à cette
-création champêtre qui semblait tenir de la magie. Rien n'y manquait,
-pas même le miroir d'eau, un lac en miniature, avec rives de marbre,
-rocailles, lotus, et monstrueux cyprins d'Extrême-Asie, cornus, barbus,
-chevelus. Vers la poupe du navire, une estrade de gazon surélevait
-l'orchestre et le corps de ballet: douze géishas en robes sombres, qui
-jouaient du tambourin ou de ce rebec nippon qu'on appelle shamicen; et
-huit maïkos, brillantes comme des arcs-en-ciel, qui dansaient, l'une
-après l'autre ou par groupes, les pas pittoresques et charmants du
-vieux Japon.
-
-La marquise Yorisaka, en face de cette exposition délicate de
-l'élégance et de la grâce nationales, montrait une robe de satin
-liberty, incrustée de guipure de Venise, et quatre plumes d'autruche
-sur une immense cloche en paille d'Italie.
-
-
-Les invités de Mrs. Hockley encombrèrent bientôt tout ce jardin
-miraculeux d'une foule admirative, mais bruyante. C'était une foule
-principalement américaine. Et même au Japon, dans la propre patrie de
-la politesse et des raffinements, l'Américain demeure ce qu'il est
-partout: un barbare assez brutal. Les hôtes de l'Yseult piétinèrent les
-plates-bandes et cassèrent par divertissement les basses branches des
-arbres fleuris. Après quoi, ayant donné deux coups d'œil aux danseuses,
-pareilles, sur le gazon de leur estrade, à de grands papillons
-multicolores, ils se hâtèrent de descendre aux appartements du yacht et
-commencèrent d'assaillir la salle à manger, où était le buffet.
-
-[Illustration: Après quoi, ayant donné deux coups d'œil aux
-danseuses...]
-
-Moins pressés toutefois, moins affamés peut-être, quelques groupes
-s'attardèrent sous l'ombre rose des cerisiers, en face des géishas et
-des maïkos. C'étaient les Européens, et l'élite civilisée des Yankees,
-les Yankees de Boston ou de New-Orleans. Sans trop s'émerveiller du
-spectacle et du concert l'un comme l'autre familiers à tous les yeux
-et à toutes les oreilles d'Extrême-Orient, ces gens moins primitifs
-marquèrent une attention courtoise aux réjouissances offertes et firent
-à la maîtresse du lieu la cour qu'ils lui devaient. Mrs. Hockley
-s'était assise sur l'herbe, et signalait à chacun le contraste bizare
-et féerique du jardin suspendu au-dessus des vagues et du paysage
-maritime qui l'enveloppait. Felze avait imaginé cela.
-
---J'ai pensé que ce serait une très curieuse chose--disait Mrs.
-Hockley.--Il faut regarder en se plaçant ici, afin d'apercevoir
-l'horizon juste entre ces deux massifs de verdure.
-
-La marquise Yorisaka, pour regarder comme il fallait, se penchait sur
-l'épaule de son amie. Un peu effarée par le bruit et la cohue, elle
-avait d'instinct cherché refuge auprès de la seule femme qui ne fût pas
-pour elle une inconnue. Mrs. Hockley, d'ailleurs, goûtait le plaisir
-de montrer à ses hôtes une marquise japonaise habillée en Parisienne.
-Et elle ne manqua point de faire autant de présentations qu'elle
-put. Mais, pour beaucoup de personnes qui étaient là,--touristes,
-négociants, industriels,--la différence était médiocre entre les
-deux termes: «japonais» et «sauvage». Force gens d'Amérique et même
-d'Allemagne ou d'Angleterre, que Mrs. Hockley avait conduits, et non
-sans orgueil, devant l'héritière des antiques daïmios de Hôki, la
-traitèrent plutôt en bête curieuse qu'en femme du monde.
-
-Il y eut toutefois des exceptions.
-
-Il y en eut même une dont la marquise Yorisaka sembla flattée.
-
-Trois jours plus tôt, un visiteur avait franchi la coupée de
-l'_Yseult_, sollicitant l'honneur d'être admis auprès du maître
-Jean-François Felze. Le cas était fréquent. Nombre d'étrangers
-souhaitaient connaître l'illustre ami de Mrs. Hockley. Et Mrs. Hockley
-tirait vanité de ces hommages qu'elle obligeait Felze d'accueillir, et
-dont elle prenait sa part quand le peintre, toujours soucieux d'abréger
-les entrevues, se débarrassait de ses admirateurs en leur offrant
-de les introduire auprès de la propriétaire du yacht, ce qu'ils ne
-pouvaient manquer d'accepter.
-
-Toutes sortes de gens se présentaient ainsi, simples curieux le plus
-souvent. Mais cette fois, le personnage s'était révélé d'importance. Il
-n'était rien de moins qu'un gentilhomme italien de fort bonne race, le
-prince Federico Alghero, des Alghero de Gênes. Et Mrs. Hockley, grande
-liseuse du Gotha, n'ignorait point que les princes Alghero comptent
-authentiquement trois doges dans leurs ancêtres. Elle apprécia comme
-il convenait un seigneur de si haut lignage, d'autant que le prince
-Federico se trouva par surcroît être un homme de la meilleure mine et
-de la plus irréprochable distinction.
-
-Invité au garden-party, il s'y était rendu. Nommé à la marquise
-Yorisaka, il s'inclina devant elle comme il eût fait devant la plus
-noble des dames d'Italie, et, très cérémonieusement, lui baisa la main.
-
-J'arrive de Tôkiô,--dit-il.--Et j'ai eu l'honneur d'entendre parler de
-vous, Madame, il y a quinze jours, à la fête des Fleurs de Cerisiers,
-chez Sa Majesté l'Impératrice.
-
-Son anglais était très pur. Mais ayant bientôt découvert que la
-marquise savait le français, ce fut en français qu'il poursuivit:
-
---Je suis sûr, Madame, que vous aimez mieux parler français qu'anglais
-... et vous aimeriez mieux encore parler italien.
-
---Pourquoi?
-
---Parce que chaque nation préfère parler sa langue propre, celle qui a
-été formée naturellement à l'image de son caractère et de son génie. Il
-y a une si grande différence entre la nation japonaise et l'anglaise,
-que vous devez faire un effort certain pour traduire en anglais votre
-pensée nipponne. L'effort est moindre pour une traduction française.
-Il n'existerait presque pas pour une traduction italienne, parce que
-l'Italie et le Japon se ressemblent beaucoup.
-
---Beaucoup?
-
---Oui. Vous êtes comme nous, braves, courtois, chevaleresques et
-subtils. En outre, vos poètes et les nôtres ont chanté le même amour,
-héroïque et délicat.
-
-La marquise Yorisaka souriait, silencieuse.
-
---Oh!--dit le prince Alghero,--je sais à quoi vous songez ... et vous
-avez raison: il est bien vrai que nos poètes à nous ont chanté surtout
-la passion des amoureux pour les amoureuses, et les vôtres, selon la
-coutume d'Asie, la passion des amoureuses pour les amoureux. Mais quoi?
-cela prouve seulement que chez vous et chez nous, ce ne sont point les
-mêmes épaules qui portent l'inutile fardeau de la pudeur...
-
-Il appuyait sur les yeux de la marquise le regard de ses yeux à lui,
-des yeux italiens, d'une douceur chaude:
-
---Il serait très amusant, à cause de cela, qu'une Japonaise daignât se
-laisser aimer par un Italien...
-
-Et il commença de flirter, assez adroitement.
-
-
-Le gros des invités se répandait à présent par tout le yacht, et
-visitait jusqu'aux cabines, avec ce fabuleux sans gêne des gens qui ne
-sont point marins, et n'arrivent jamais à se persuader qu'un navire est
-une habitation privée, dont certains logis sont intimes à l'égal d'un
-cabinet de toilette ou d'une chambre à coucher.
-
-Felze, qui abominait ces invasions, s'était, dès le premier assaut,
-claquemuré chez lui. Et là, verrou bien tiré, il avait ouvert le carton
-mystérieux qui cachait à tous les yeux profanes le portrait, maintenant
-achevé, d'une marquise Yorisaka vêtue en princesse japonaise du temps
-jadis. Et, contemplant cette marquise-là, il se consolait de ne point
-voir l'autre, la marquise Yorisaka déguisée en femme d'Occident.
-
-
-Dans l'un des salons, plusieurs tables avaient été disposées. Le bridge
-et le poker avaient réuni leurs fidèles. On joue beaucoup dans la
-Concession de Nagasaki, comme on joue dans la Concession de Shanghaï,
-comme on joue dans celle de Yokohama ou dans celle de Kôbé, comme on
-joue généralement partout dans cet Extrême-Orient où les Européens
-s'enrichissent et s'ennuient. La partie était assez forte. Des femmes,
-des jeunes filles mêmes, mêlées aux hommes, la renchérissaient,
-_relançant et contrant_ sans mesure ni prudence. Et l'or et les billets
-couraient sur le tapis.
-
-Mrs. Hockley cependant avait quitté sa pelouse de gazon et guidait
-vers le buffet ceux de ses hôtes qui n'avaient point voulu se séparer
-d'elle. La marquise Yorisaka accepta le bras du prince Alghero.
-
---Vraiment,--disait le prince,--je suis impardonnable. Vous devez
-mourir de soif, Madame... Mais, à bavarder avec vous, j'oubliais
-absolument l'heure...
-
-Il pressait doucement contre lui la main toute petite qui s'était posée
-sur son bras.
-
-Apprivoisée, la marquise Yorisaka riait, non sans coquetterie.
-
-Un maître d'hôtel s'était approché.
-
---Une coupe de champagne?--proposa le prince.
-
---Oui, s'il vous plaît... Mais plutôt un grand verre, avec de l'eau ...
-beaucoup d'eau ... et de la glace...
-
-Il alla faire lui-même le mélange. Elle goûta:
-
---Hé!... mais ... vous n'avez point mis d'eau du tout.
-
---Si!... mais un peu seulement... Mrs. Hockley n'a pas permis
-davantage. Et puis, Madame, une Européenne comme vous ne va pas faire
-ici la Japonaise, et réclamer de l'eau ou du thé!...
-
-Elle rit encore, et but. Le prince, sournoisement, avait ajouté du
-whisky au champagne.
-
-Mrs. Hockley s'approchait:
-
---Mitsouko, petite chérie, je suis si heureuse que vous soyez ici!
-N'a-t-elle pas bien fait,--Mrs. Hockley en prenait à témoin le prince
-Alghero--n'a-t-elle pas bien fait de mettre dehors les absurdes
-vieilles règles de cette contrée, et devenir au garden-party, comme si
-le marquis eût été là pour l'amener?
-
-Le prince approuvait. Il questionna toutefois:
-
---Le marquis Yorisaka est à la guerre?
-
---Oui. A Sasebo. Il reviendra bientôt glorieux, et je dis qu'alors
-il sera content d'apprendre qu'en son absence, sa femme a mené la
-libre et joyeuse vie d'une femme d'Amérique ou d'Europe. Oui, il sera
-content, parce qu'il est un homme très civilisé. Et je désire boire
-immédiatement à ses succès contre les barbares Russes!
-
-On passait des cocktails au gingembre. La marquise Yorisaka dut en
-prendre un de la main de Mrs. Hockley.
-
-Le prince Alghero avait repris contre son bras la petite main dégantée.
-
---Assurément,--dit-il,--un officier qui a le bonheur de se battre ne
-souffrirait pas que sa femme fût triste pendant que lui-même gagne des
-batailles...
-
---Cela est très bien dit!--affirma Mrs Hockley.
-
-Et elle fit apporter d'autres cocktails.
-
-
-Un peu plus tard, la marquise Yorisaka, toujours accaparée par le
-prince Alghero, entra au salon de jeu.
-
-Depuis un temps, elle marchait dans une sorte d'étourdissement.
-Elle avait très chaud, et ses tempes battaient comme d'une fièvre
-singulière. Une gaîté sans cause était en elle, et jaillissait parfois
-en rires imprévus. A présent, quand elle sentait contre sa main nue
-la pression câline du bras où elle s'appuyait, elle y répondait
-complaisamment des doigts et de la paume.
-
-Les dames japonaises goûtent quelquefois au saké national. Mais le saké
-est une liqueur si douce qu'on la boit comme nous buvons le vin sucré,
-à pleins bols et brûlante, et qu'un homme en avale volontiers deux ou
-trois douzaines de coupes en une seule nuit. Les cocktails yankees
-sont d'humeur moins bénigne, et même le champagne français, quand on
-l'alcoolise un tantinet...
-
-
-Entre les tables de bridge et les tables de poker, quelques joueurs
-très cosmopolites avaient improvisé un baccara. Un baccara sans
-banquier, un tout petit chemin de fer, qui tournait agréablement
-autour du tapis, et vidait au passage les mains imprudentes pour le
-juste profit des mains avisées. A l'instant que la marquise Yorisaka
-entrait, le hasard des cartes attirait justement vers ce baccara la
-curiosité générale. La partie en effet y touchait à l'une de ces
-minutes passionnées où le jeu cesse d'être un plaisir et devient
-une lutte. Deux jeunes femmes, l'une Allemande et l'autre Anglaise,
-celle-là assise et tenant les cartes, celle-ci debout et pontant,
-s'affrontaient, un gros tas de billets entre elles. L'Anglaise venait
-de perdre cinq fois de suite et ses mises cinq fois doublées avaient
-seules fourni la forte liasse qui, selon la règle du chemin de fer,
-devenait l'obligatoire enjeu du sixième coup, si ce coup était tenu.
-
-Ironique et légèrement agressive, l'Allemande comptait:
-
---Cinquante, cent, deux cents. Il y a quatre cents yens.
-
-Opiniâtre, l'Anglaise lança le défi:
-
---Banco!
-
-Leurs yeux s'entre-regardaient sans aménité. Leurs doigts
-s'effleurèrent en saisissant les cartes, avec un air de vouloir se
-griffer.
-
---Carte?
-
---Huit!...
-
-Il y eut un brouhaha: l'Allemande avait encore gagné.
-
-Rien n'est plus étranger à une Japonaise que le jeu, dans le sens où
-l'on entend ce mot lorsqu'il s'agit de baccara. Le Japon ne connaît, en
-fait de cartes, qu'un tarot spécial, délicatement enluminé d'oiseaux
-et de fleurs et dont les jeunes filles jouent entre elles avec autant
-d'innocence que jouent nos fillettes à pigeon-vole ou au furet. La
-marquise Yorisaka, quoique ayant vécu, comme elle s'en vantait parfois,
-quatre années à Paris, n'avait jamais fait qu'y entrevoir, dans les
-salons diplomatiques, une ou deux tables de whist, silencieuses et
-graves à souhait.
-
---Il y a huit cents yens,--proclamait la dame allemande, non sans
-quelque insolence.
-
-Et comme sa rivale vaincue se taisait:
-
---Vous ne faites plus banco cette fois?
-
-Défiée de la sorte, la dame anglaise rougit excessivement. Mais
-huit cents yens font quatre-vingts livres sterling et la somme est
-rondelette, surtout pour qui vient de perdre déjà l'équivalent. La dame
-anglaise n'avait sans doute plus quatre-vingts livres sterling, car
-elle se retourna vers la galerie, implorant à la ronde une association:
-
---Moitié avec moi?
-
---Cela vous amuserait-il?--demanda le prince Alghero à la marquise
-Yorisaka.
-
---Oui,--répondit-elle au hasard.
-
---La marquise fait moitié,--annonça le prince en posant son propre
-portefeuille sur le tapis.
-
-Chacun se retourna vers la nouvelle venue, à qui la dame anglaise
-adressait son sourire de gratitude, et la dame allemande uns œillade
-hostile.
-
-Les cartes, déjà, étaient données.
-
---Prenez-les, Madame,--offrit, le plus gracieusement du monde, la dame
-anglaise.
-
-La marquise Yorisaka prit les cartes, et, peu experte, les tendit à son
-cavalier:
-
---Qu'est-ce qu'il faut faire?
-
-Alghero regarda, et rit:
-
---Il faut crier: «Neuf!...» Vous avez gagné!
-
-Et lui-même abattit le point.
-
-Triomphante à son tour, la dame anglaise attira l'enjeu d'un râteau
-vif, et d'abord en sépara quatre billets de cent yens:
-
---Voici votre part, Madame...
-
-La marquise Yorisaka prit les billets, en ouvrant plus larges ses longs
-yeux obliques.
-
---Quatre cents yens,--dit-elle au prince qui l'entraînait,--mais alors,
-si j'avais perdu, j'aurais perdu quatre cents yens?
-
---Sans doute...
-
---Hé!... je ne les avais pas dans ma bourse!...
-
---Qu'importe! Je les avais, moi, et vous m'auriez permis de vous les
-prêter... Elle rit:
-
---J'aurais permis ... oui ... mais...
-
---Ne sommes-nous pas amis?
-
-Ils étaient seuls dans un vestibule tout planté de grands cycas qui
-séparait la salle de jeu d'une bibliothèque. Le prince tout à coup se
-pencha:
-
---Amis ... et même ... un peu davantage?...
-
-Il avait touché de ses lèvres la petite bouche peinte.
-
-La marquise Yorisaka ne se fâcha point, ni ne recula. C'est qu'elle
-avait chaud de plus en plus, et qu'elle sentait maintenant sa tête
-tour à tour lourde comme plomb ou légère comme liège. Dans ce vertige
-envahissant, après le champagne, les cocktails et le baccara, un baiser
-n'était pas une bien terrible affaire... La moustache italienne était
-d'ailleurs soyeuse et parfumée ... parfumée d'une senteur inconnue,
-grisante, brûlante...
-
-Soudain, un orchestre, qui n'était plus celui des géishas, commença de
-jouer une valse. Mrs. Hockley, soucieuse de faire danser ceux de ses
-invités qui le souhaiteraient, n'avait pas négligé les violons. Et le
-dernier-salon de l'_Yseult_, grand hall fait exprès, s'emplit aussitôt
-de couples tournoyants.
-
---Il faut que vous valsiez.--exigea le prince Alghero.
-
---Mais je ne sais pas...
-
-Plus encore que notre jeu, nos danses sont incompréhensibles aux
-Japonaises, incompréhensibles et scandaleuses. Le Japon n'est point du
-tout une contrée où la pruderie règne en maîtresse; mais homme ni femme
-ne s'aviserait d'y pousser l'indécence jusqu'à s'étreindre en public,
-taille à taille et poitrine à poitrine, pour donner à tous les yeux le
-spectacle éhonté d'une manière de coït...
-
-Mais, saisie par le prince Alghero, la marquise Yorisaka oublia
-quelques principes de plus, et se laissa, sans grande résistance,
-guider dans l'impudique tourbillon.
-
-
---Combien ensorcelante!--jugea Mrs. Hockley, en regardant du seuil de
-la salle de danse, la marquise Yorisaka Mitsouko qui valsait à perdre
-haleine, décoiffée, pourpre, et pressée dans les bras du prince italien
-comme un petit faisan de Yamato dans les griffes de quelque grand
-oiseau de proie d'outre-mer.
-
-
-XVIII
-
-Les derniers rayons du soleil, effleurant les montagnes de l'ouest
-au-dessus du vieux village d'Inasa, vinrent, par le sabord grand
-ouvert, frapper Jean-François Felze au visage. Jean-François Felze se
-leva de son fauteuil, referma son carton à croquis et, prudemment,
-déverrouilla sa porte. Depuis un bon quart d'heure, les flonflons de
-l'orchestre à danser s'étaient tus.
-
---Cette aimable bacchanale est peut-être terminée,--espéra Felze.
-
-Et il se risqua hors de sa chambre.
-
-
-Le gros des invités était parti. Quelques privilégiés seuls, retenus
-à dîner par Mrs. Hockley, restaient encore, et devisaient sous les
-cerisiers du jardin, non loin de la pelouse gazonnée qui avait servi
-d'estrade aux géishas et aux maïkos. Felze, s'approchant, aperçut tout
-d'abord, à l'écart du principal groupe, et flirtant d'assez près, un
-couple dont la vue lui fit écarquiller les yeux.
-
-Tout justement, Mrs. Hockley, ayant distribué quelques ordres aux
-valets, revenait vers ses hôtes. Felze l'arrêta au passage:
-
---Pardon!--dit-il,--j'ai la berlue, je crois... Ce n'est pas la
-marquise Yorisaka que je vois là accoudée à cette rambarde?
-
-Mrs. Hockley leva son face-à-main:
-
---Vous n'avez nullement la berlue. C'est la marquise.
-
-Felze feignit une stupéfaction excessive.
-
---Comment?--dit-il,--le marquis est donc revenu de Sasebo?
-
---Non que je sache.
-
---Bah? Ce n'est pas lui, là, qui baise la main de sa femme?
-
---Vous êtes comique! Ne voyez-vous pas que c'est le prince Alghero, que
-vous-même m'avez présenté?
-
-Felze recula d'un pas et se croisa les bras:
-
---Ainsi,--dit-il,--non contente d'avoir traîné cette pauvre petite
-à votre fête, non contente de l'avoir ainsi compromise gravement,
-dangereusement peut-être, non contente de lui avoir sans nul doute
-exhibé dix mille choses indécentes ou révoltantes à ses yeux, vous
-avez mis le comble à tout cela, en jetant bon gré mal gré la marquise
-Yorisaka aux bras de cet Italien, pour qu'il en use comme il ferait
-d'une coquette de Rome ou de Florence, voire de New-York?
-
-Mrs Hockley, ayant écouté attentivement, parti d'un éclat de rire:
-
---Combien extravagant! Je pense qu'il est réellement mauvais pour vous
-de rester trop longtemps enfermé dans votre chambre, car vous dites
-ensuite de pures folies. Aucune chose indécente ou révoltante n'a
-été ici exhibée, je vous prie de le croire. Et la marquise elle-même
-a nié qu'il fût incorrect à elle de venir au garden-party. Elle est
-d'ailleurs venue librement, et librement elle a flirté. Je trouve votre
-indignation tout à fait ridicule, parce que la marquise est une dame
-civilisée, et que n'importe quelle dame civilisée flirterait comme
-flirte la marquise. Cela est on ne peut plus innocent...
-
---Vous avez raison,--interrompit Felze.
-
-Il appuyait sur le mot «raison». Il répéta:
-
---Vous avez raison. Toutefois, êtes-vous très sûre que la marquise
-Yorisaka soit une dame civilisée pareille à n'importe quelle dame
-civilisée?... Pareille à vous?...
-
---Pourquoi ne serait-elle pas?
-
---Pourquoi? Je n'en sais rien. Elle n'est pas, voilà le fait. Ne
-cherchons pas pourquoi, si vous le voulez bien, ce sera plus court.
-Je vous dis simplement ceci, sans discussion vaine ni philosophie à
-perte de vue: vous ne connaissez pas la marquise Yorisaka. Et vous
-vous trompez prodigieusement sur son compte. Vous la croyez faite à
-votre image, ou à l'image de cette péronnelle, votre miss Vane. Eh
-bien! non! la marquise Yorisaka ne s'orne pas d'un prénom wagnérien,
-et elle n'écrit pas sa correspondance à la machine. Elle ne met pas
-une chemise de soie noire pour disserter sur la physique mathématique.
-Elle n'a point de lynx apprivoisé, et ne parle pas exclusivement par
-questionnaires et conférences. Elle est pourtant ce que vous dites: une
-dame civilisée ... plus civilisée que vous, peut-être, mais civilisée
-comme vous, non. Vous portez toutes deux des robes qui se ressemblent.
-Mais, sous ces robes, vos corps et vos âmes ne se ressemblent pas...
-Vous souriez? Vous avez tort. Je vous affirme qu'entre la marquise et
-vous, l'abîme est encore plus large, beaucoup plus large que cet océan
-Pacifique qui sépare Nagasaki de San Francisco! Cessez donc de tenter
-un rapprochement difficile. Et laissez en paix cette pauvre petite,
-qui n'a que faire, elle, Japonaise, de vos exemples américains, trop
-américains.
-
-Il avait parlé un peu nerveusement. Mrs. Hockley répliqua du ton le
-plus posé--la controverse académique était son fort:
-
---Je ne pense pas ainsi. Je pense qu'une Américaine ne diffère pas
-d'une Japonaise, lorsqu'elles sont deux créatures de même éducation
-et de culture égale. Et, en outre, je prétends que je connais la
-marquise Yorisaka, parce que je l'ai vue fréquemment et que nous
-avons eu ensemble d'intimes et passionnantes conversations. Je dis
-encore que l'abîme entre la marquise et moi est actuellement comblé à
-causé des paquebots, des chemins de fer, du téléphone et des autres
-sensationnelles inventions qui ont rapetissé le monde, et supprimé
-la distance entre les divers peuples. Tous vos arguments sont, par
-conséquent réfutés... Au reste, comment vous-même comprendriez-vous
-mieux que je ne fais les choses concernant la marquise Yorisaka?
-Elle est une femme; vous êtes un homme. Et tous les psychologues
-prononcent que les hommes et les femmes ne peuvent jamais se déchiffrer
-réciproquement...
-
-Felze interrompit pour la seconde fois:
-
---Je vous en conjure, ne faisons pas de psychologie! Les grands
-ressorts du cœur humain ne sont pour rien dans cette affaire. Ne
-dévions pas. Il s'agit de la marquise Yorisaka Mitsouko, que voilà,
-à dix pas d'ici, en train de se faire agréablement tripoter par un
-monsieur qu'elle ne connaissait pas il y a deux heures, et qu'elle a
-connu chez vous, par vous. Or, c'est par moi que vous-même avez connu
-la sus-dite marquise. Par moi, et chez son mari, le marquis Yorisaka
-Sadao. J'estime donc avoir quelque responsabilité dans les désagréments
-qui pourraient résulter pour le susdit marquis du susdit tripotage.
-Et j'ai, malgré mes cheveux blancs, la jeunesse de croire qu'il est
-médiocrement honorable de favoriser l'inconduite d'une femme dont le
-mari, confiant, est à la guerre. C'est pourquoi je vous prie de bien
-vouloir m'épargner cette louche besogne, et vous l'épargner du même
-coup. Vous allez, aussitôt que la politesse le permettra, mettre à la
-porte vos derniers hôtes, et particulièrement ce prince Alghero, que je
-préférerais n'avoir jamais rencontré. Après quoi vous me chargerez de
-reconduire chez elle la marquise Yorisaka, comme doit être reconduite,
-le soir, une femme seule, crainte d'irrespectueuse rencontre. C'est
-convenu, n'est-ce pas?
-
---Cela ne peut pas être convenu, dit Mrs. Hockley.
-
-Elle exposa, paisiblement:
-
---Vos scrupules sont ce qu'il y a de plus absurde. Toutefois, il est
-véritable que vous m'avez procuré mon introduction chez la marquise.
-Aussi voudrais-je faire ce que vous désirez, afin de vous prouver
-ma reconnaissance. Mais j'ai tout à l'heure retenu le prince et la
-marquise, ainsi que les autres personnes que vous voyez encore là-bas,
-afin que tous ensemble dînent à bord du yacht pour mieux achever la
-soirée. J'ai même positivement promis au prince de le placer à table
-auprès de la marquise. Je dois donc tenir ma parole. Mais pour que
-vous soyez consolé, je vous placerai, comme le prince, auprès de la
-marquise, de l'autre côté.
-
---Merci; non,--dit Felze.
-
-Il s'était redressé, brusque:
-
---Non. Je vous connais assez pour ne pas insister davantage. Mais, s'il
-en est ainsi, moi, je dînerai en ville.
-
---Oh!--dit-elle, très ironique,--je crois deviner: vous êtes jaloux.
-C'est une habitude que vous avez, je ne m'étonne donc pas. Mais, je
-vous demande: êtes-vous jaloux de la marquise à propos du prince? ou de
-moi à propos de la marquise? puisque vous avez déjà cette bizarrerie
-bien française de me quereller souvent à cause de mon intime amitié
-pour miss Vane!...
-
-Felze avait pâli:
-
---Vous trouverez bon,--dit-il lentement,--que je ne réponde pas à une
-question injurieuse. A présent, adieu.
-
-Elle le considéra, inquiète:
-
---Adieu? Oh! voulez-vous réellement dîner en ville?
-
---Je vous l'ai dit.
-
---Où?
-
---N'importe où. Ailleurs. A une table qui ne réunira pas sous votre
-complaisante protection la marquise Yorisaka et le prince Alghero.
-
-Il salua et fit demi-tour. Elle hésita une demi seconde. Puis, prompte,
-elle allongea la main et le retint par la manche.
-
---François! je vous prie! ne boudez pas!
-
-Très rarement, Mrs. Hockley daignait laisser apercevoir qu'il n'était
-pas indifférent, même à une Américaine très belle et très millionnaire,
-de garder en cage, et de montrer, à tout venant, l'héritier le moins
-indigne des Titien et des Van Dyck,--Jean-François Felze. Mais ce
-soir-là, elle s'oublia. C'est qu'en vérité, ce Felze fantasque
-choisissait bien mal son heure d'être rétif: l'heure exacte d'un dîner
-qu'il eût incontestablement rehaussé de sa présence!
-
---François! je vous prie! Écoutez raisonnablement! Je ne puis pas, sur
-votre caprice, renvoyer une nombreuse compagnie que j'ai invitée avec
-prières... Mais je regrette beaucoup vous avoir fâché, quoique je ne
-comprenne pas comment. Et je vous promets de faire tout ce qu'il vous
-plaira pour que vous me pardonniez. Oui, ce qu'il vous plaira ... dès
-demain ... ou ce soir même.
-
-Elle appuyait sur Felze un regard insistant et ses lèvres se fronçaient
-comme pour une offre sensuelle.
-
-Mais son instinct yankee, pétri d'une ruse trop grossière, l'avait
-conseillée à rebours. Felze était Français, et le plus habile des
-grands corrupteurs, Walpole, notait déjà, il y a trois cents ans,
-combien délicatement doit se négocier l'achat d'une conscience
-française...
-
-Felze, pâle l'instant d'avant, devint plus rouge que le ciel de
-l'ouest, et violemment, se cabra:
-
---Parbleu!--dit-il.--Il ne vous manque plus que de m'offrir un chèque!
-Mais pour ce chèque-là, j'ai peur que vous ne soyez pas assez riche!
-
-Déconcertée, elle se taisait. Il continua, plus froid:
-
---Terminons. Aussi bien, cette scène a suffisamment duré. J'ai donc
-le désespoir de m'excuser auprès de vous, si je vous fais, au dernier
-moment, faux bond. Je reviendrai demain, dès que je serai assuré de ne
-plus retrouver sur le yacht ce couple que vous avez assemblé et dont
-l'assemblage me déplaît.
-
-Il partait tout de bon. Elle se fâcha à son tour:
-
---Très bien! allez! Mais je veux que vous soyez prévenu: vous ne serez
-pas demain plus assuré qu'aujourd'hui... Oui, il est très possible que
-j'invite encore ce couple qui vous déplaît, et qui me plaît à moi!...
-
---Ah!--dit-il, sarcastique.--L'_Yseult_ va devenir bateau de
-rendez-vous? Merci de m'en avertir. Ce n'est donc pas demain que je
-rentrerai à bord.
-
---Faites ainsi, si vous l'aimez mieux. Il est certainement préférable
-que vous passiez votre mauvaise humeur hors d'ici. Vous êtes libre, et
-s'il vous convient même de ne jamais rentrer?
-
-Elle le bravait, sachant bien que, sur ce terrain-là, elle était forte
-de toute sa faiblesse à lui. Et en effet, il baissa les yeux, et il
-baissa aussi le ton, pour répondre:
-
---Il me conviendra de rentrer, dès que je ne risquerai plus de revoir
-ce que je vois en ce moment...
-
-Il montrait d'un signe de tête les deux silhouettes accoudées à la
-rambarde, et trop proches l'une de l'autre.
-
---Vous êtes chez vous. Faites à votre gré. Mais moi, j'ignorerai au
-moins ce que je ne puis empêcher.
-
-Il s'en alla brusquement, évitant de la regarder, et la laissant
-debout, dépitée et rageuse.
-
-Le soleil était couché. Il commençait de faire nuit sombre sur la mer.
-
-
-XIX
-
-Le sampan qui emportait Felze accosta l'escalier de la Douane. Felze
-sauta à terre, et, marchant au hasard, gagna Moto-Kago machi, la rue
-inévitable, quartier général de tous les touristes et de tous les
-marchands de curiosités. On ne peut guère n'y pas tomber d'abord, dès
-qu'on quitte le quai pour explorer la ville. Et les guides et les
-kouroumayas ne manquent jamais de vous y faire admirer les seules
-boutiques à vitrines que l'engouement du Japon nouveau pour les modes
-occidentales ait encore acclimatées à Nagasaki.
-
-Le crépuscule ne rougissait plus qu'une bande de ciel très mince,
-au-dessous d'une autre bande à peine plus large, celle-ci verte comme
-une prodigieuse écharpe d'émeraudes. Et tout le reste du firmament,
-bleu de nuit, scintillait déjà d'étoiles.
-
-Nagasaki, bruyant, tumultueux, encombré de badauds, bariolé de
-lanternes, multicolores, commençait de vivre sa vie nocturne. Des
-kouroumas couraient à la queue leu leu, en longs monômes précipités.
-Des files de mousmés baguenaudaient, riant et bavardant, leurs voix
-aiguës et leurs petits patins de bois emplissaient toute la rue d'un
-concert baroque, moitié flûte et moitié castagnettes. Des Nippons
-en costume européen, d'autres, plus nombreux, en kimono national,
-allaient, venaient, trottinaient, s'abordaient et se saluaient, sans
-heurts ni bousculades, car les foules japonaises sont merveilleusement
-plus courtoises que les nôtres. Les magasins et les bazars regorgeaient
-d'acheteurs, échangeant avec les marchands mille révérences à quatre
-pattes. Des échoppes en plein vent étalaient de bizarres victuailles
-et les vendeurs chantaient à pleins poumons leurs denrées. Quelques
-étrangers, disséminés dans cette cohue opaque, y semblaient perdus
-comme des barques au milieu d'une mer.
-
-Felze, songeur, marchait à petits pas. Il parvint aux deux tiers de
-Moto-Kago machi avant d'avoir su au juste où il souhaitait aller.
-Mais, à la porte d'un ciseleur d'écaille, il dut s'arrêter, pour faire
-place à six matelots anglais qui, lentement, gravement et l'un après
-l'autre, entraient dans l'étroite boutique à dessein d'y acheter sans
-doute les bibelots de l'étalage,--sampans porte-plumes ou kouroumas
-porte-encriers.--Felze toisa ces hommes, tous grands, roses et blonds,
-et qui donnaient parmi la foule nipponne une sensation d'exotisme égale
-à celle qu'eussent donnée six matelots japonais dans Regent's Street.
-Et Felze se souvint qu'il avait tout à l'heure quitté l'_Yseult_ pour
-n'y point revenir de si tôt, et qu'il se trouvait dans Nagasaki,
-n'ayant pas encore dîné.
-
---Voyons,--dit-il tout haut,--il faudrait pourtant organiser cette
-fugue, et souper, et se coucher...
-
-Il regarda vers les ruelles adjacentes, qui escaladaient les premières
-pentes de la montagne. Là-haut, était le faubourg Diou Djen Dji, et
-l'hospitalière maison aux trois lanternes violettes, avec sa fumerie
-habillée de soie jaune et odorante de bonne drogue. Felze se rappela le
-proverbe hindou, célèbre d'une extrémité de l'Asie à l'autre: «Qui fume
-l'opium s'affranchit de la faim, de la peur et du sommeil.» Mais, tout
-aussitôt, il secoua la tête:
-
---Si je vais frapper chez Tcheou-Pé-i, j'y passerai la nuit entière;
-et, à l'aube, les pipes m'auront si bien consolé que la vie
-m'apparaîtra couleur de rose, et que je regagnerai ma cage en humeur de
-tout accepter et de tout approuver. Non! pas ça!...
-
-Il fit demi-tour, et considéra la rue grouillante:
-
---Souper? se coucher? très facile: les hôtels ne manquent pas. Mais
-j'ai peu de bagage, et je ne me soucie guère d'envoyer chercher à bord
-une chemise de nuit... Il me faudrait quelque auberge campagnarde et
-proprette, avec servantes-blanchisseuses et kimonos pour voyageurs...
-Cela se trouve...
-
-Il revoyait les tchayas et les yadoyas[1] de village où l'avaient
-conduit, au hasard des chemins et des sentiers, ses promenades des
-précédentes semaines. Toute l'île de Kioûshoû n'est qu'un immense
-jardin, le plus joli, le plus verdoyant, le plus harmonieux de la
-terre. Trois paysages radieux repassèrent en trois instants sous les
-jeux de Felze: le col d'Himi, plus chatoyant qu'un vallon de Suisse;
-la cascade de Kouannon, avec ses cèdres noirs et ses érables roux; et
-l'adorable terrasse de Mogui, qui domine un golfe méditerranéen entre
-deux montagnes écossaises.
-
-Jean-François Felze, brusquement, fit signe à un kourouma qui passait
-vide.
-
-L'homme-cheval, empressé, vint ranger son véhicule contre le trottoir.
-
---Mogui!--dit Felze.
-
---Mogui?--répéta le kouroumaya, stupéfait.
-
-Les touristes, en effet, n'ont guère l'habitude de choisir la nuit
-noire pour leurs excursions champêtres. Et Mogui peut compter pour deux
-excursions plutôt que pour une seule: la route en est fort accidentée,
-et longue d'au moins deux _ri_, huit ou neuf de nos kilomètres.
-
---Mogui!--insista Felze.
-
-Philosophe par profession, le kouroumaya ayant dûment entendu,
-n'objecta plus rien.
-
-Mais, comme le léger équipage s'ébranlait, Felze songeant tout à coup
-à une lettre qu'il voulait écrire et songeant aussi qu'il commençait
-d'avoir faim, fit toucher d'abord au restaurant européen le plus proche.
-
-Il dîna, il écrivit. Puis, remontant en kourouma, il répéta son premier
-ordre:
-
---Mogui.
-
-Un second coureur était venu s'adjoindre au premier, comme il sied
-pour les courses fatigantes. La nuit était fraîche; Felze assujettit
-autour de ses jambes la couverture de laine brune, s'enfonça dans les
-coussins, et regarda les étoiles. Déjà la voiturette, au grand trot des
-quatre jambes nues, jaunes et musclées, avait dépassé la limite des
-faubourgs, et roulait sur une route déserte.
-
-[Illustration: Et l'aventure s'acheva comme s'achèvent toutes les
-aventures.]
-
-Presque au zénith, la lune luisait dans le ciel nocturne, blanche comme
-un croissant de jade parmi la chevelure bleue d'une mousmé. Et, tout
-alentour, des nuages couleur de perle flottaient, incessamment chassés,
-déformés, métamorphosés par la brise. Felze suivait des yeux leur vol
-changeant, comme un tableau magique, dessiné par le vent, colorié par
-la lune. Dans le décor étoilé du firmament, des figures pâles et floues
-s'agitaient avec lenteur, et leurs gestes confus semblaient le reflet
-mystérieux d'autres gestes, de gestes réels et humains que des êtres
-vivants accomplissaient sans nul doute, dans la même seconde, quelque
-part, sous l'infaillible miroir des cieux.
-
-Trois grands oiseaux noirs, cigognes ou grues, traversèrent tout à
-coup la voûte lactée, volant à tire d'aile des montagnes de l'est aux
-montagnes de l'ouest. Mais Jean-François Felze ne les vit pas.
-
-Jean-François Felze avait fermé les yeux, obsédé par l'apparence
-bizarre d'une grande nuée, qui s'allongeait, pareille à une femme
-demi-nue, couchée sur un lit. Deux autres nuées, toutes proches, se
-découpaient comme deux autres femmes, assises auprès de la première,
-dans une attitude d'extraordinaire intimité...
-
-[Footnote 1: _Tchaya_, maison de thé. _Yadoya_, auberge.]
-
-
-XX
-
-Tcheou Pé-i, étendu sur trois nattes au milieu de la fumerie odorante,
-fumait sa soixantième pipe, quand un serviteur coiffé d'une toque à
-boule d'albâtre[1], souleva le rideau de la porte, et, saluant, selon
-la règle, la tête inclinée bas, les poings réunis et secoués au-dessus
-du front, supplia le maître de daigner recevoir un message qu'un
-étranger venait d'apporter..
-
-Tcheou Pé-i soutenait dans sa main gauche le bambou d'une pipe que
-l'enfant agenouillé près du plateau guidait au-dessus de la lampe.
-Tcheou Pé-i ne s'interrompit point, et ne remua pas sa main. Mais,
-muet, il ferma les yeux pour consentir.
-
-Dans l'instant, le rideau de la porte s'écarta encore et le secrétaire
-intime, très vieil homme coiffé d'une toque à boule de corail
-ciselé[2], entra. Correct, il fit d'abord le geste de se prosterner.
-Mais Tcheou Pé-i, affable, se hâta de l'en empêcher.
-
-Debout, le secrétaire intime offrit le message. C'était une lettre
-européenne, contenue dans une enveloppe cachetée. Tcheou Pé-i n'y jeta
-qu'un regard.
-
---Ouvre,--dit-il avec politesse,--et permets que je t'ennuie et te
-fatigue; prête-moi ta lumière.
-
-Les serviteurs présents reculèrent aussitôt, avec la discrétion
-prescrite. Seul demeura l'enfant préposé aux pipes, parce que l'opium
-est au-dessus de tous les rites.
-
-Le secrétaire, respectueux et prompt, fouillait déjà sa ceinture, et,
-détachant son stylet, fendait l'enveloppe:
-
---Je me conforme humblement,--murmura-t-il,--à l'ordre du Ta-Jênn.
-
-Et il déplia la lettre. Ses yeux obliques se rapetissèrent.
-
---Les nobles caractères,--annonça-t-il,--sont de la langue que parlent
-les Fou-lang-sai.
-
---Lis avec ta science,--dit Tcheou Pé-i.
-
-Le secrétaire intime avait jadis accompagné en Europe l'ambassadeur
-extraordinaire. Et son français n'était pas inférieur à celui de Tcheou
-Pé-i.
-
---Je me conforme humblement,--dit-il encore,--à l'ordre très noble...
-
-Et il commença de sa voix rauque, déshabitué des sons occidentaux:
-
- _Lettre du stupide Fenn à son frère aîné, très vieux et très sage,
- Tcheou Pé-i, le grand lettré, académicien, vice-roi, et membre des
- conseils impériaux._
-
- _Le tout petit salue jusqu'à terre son frère aîné. Il lui demande,
- avec dix mille respects, des nouvelles de sa santé, et prend la
- liberté audacieuse de lui envoyer cette lettre sans intérêt._
-
- _Le tout petit ose ensuite informer son frère aîné d'une
- détermination soudaine quoique réfléchie. Il est écrit dans le Liun
- Iu: «Quand l'Empire est bien gouverné, l'Empereur règle lui-même
- les cérémonies et la musique_[3]_.» Le tout petit, aujourd'hui
- même, a connu avec amertume le déshonneur qui résulte de vivre
- dans une principauté où les cérémonies sont oubliées, la musique
- inharmonieuse, et les remontrances inutiles. Il est écrit dans le
- livre de Méng Tzèu: «Celui qui est chargé d'un emploi, s'il ne
- peut s'en acquitter, doit se retirer_[4]_.» Le tout petit, dans la
- principauté où il vit, s'efforçait jusqu'à présent d'épargner à une
- femme encore chaste de trop funestes exemples, et à son époux des
- disgrâces imméritées. Mais l'effort est vain. Et le tout petit,
- ne pouvant ainsi s'acquitter de son emploi, a pris la résolution
- de se retirer. A quelque distance de cette ville,--à quinze lis,
- selon la mesure de la Nation Centrale--est un lieu nommé Mogui. Le
- tout petit a dessein de s'y rendre et d'y demeurer plusieurs jours.
- Le tout petit supplie son frère aîné, très sage et très vieux, de
- daigner l'excuser, s'il cesse, durant ce laps, de frapper à la
- porte bienveillante au-dessus de laquelle pendent trois lanternes
- violettes._
-
- _L'homme faible, mais sincère, et qui agit selon son cœur, obtient
- quelquefois la haute faveur de n'être pas jugé une créature
- haïssable. C'est dans cet espoir que le tout petit a pris son
- pinceau malhabile, et s'est permis d'adresser à son frère vieux et
- illustre des phrases inélégantes et dépourvues de sagesse. Ce dont il
- sollicite, avec humilité, son pardon._
-
- _Le tout petit aurait encore maintes choses à dire. Mais il n'ose,
- sûr d'avoir déjà trop importuné son très vieux frère. Le tout petit
- referme donc son cœur, et renonce à exprimer tous les sentiments dont
- ce cœur est plein._
-
-
-Le secrétaire intime avait lu.
-
-Tcheou Pé-i acheva la pipe qu'il fumait, repoussa le bambou, appuya sa
-nuque sur le petit oreiller de cuir, et, levant vers les lanternes du
-plafond sa main droite, fit jouer la lumière violette sur ses ongles
-démesurément longs.
-
---Ho!--dit-il sur un ton de réflexion.
-
-Il considéra l'enfant agenouillé qui pelotait une goutte d'opium contre
-le verre chaud de la lampe, et songea tout haut, par brèves phrases
-chinoises:
-
---Houei, de Liou-hia[5], ne gardait pas assez sa dignité. Et le
-conducteur de char Wang Leang ne le prit pas pour modèle. Il convient
-d'approuver Wang Leang.--Toutefois, même les hommes du plus petit
-peuple savent que les beaux chemins ne mènent pas loin[6]. Il faut que
-je pense à cela, que je pense à droite et que je pense à gauche[7].
-
-L'enfant collait sur le fourneau la pipée cuite à point. Tcheou Pé-i
-reprit le bambou dans sa main gauche, et fuma. Puis, la dernière
-parcelle brune correctement évaporée:
-
---L'homme qui part pour un voyage douloureux,--prononça-t-il très
-gravement,--oublie souvent son cœur sous la porte...
-
-Il s'interrompit, et, sans transition, éclata de rire. Les caractères
-chinois _sin_ (cœur) et _menn_ (porte), placés l'un au-dessous de
-l'autre et combinés ensemble, forment un troisième caractère dont
-la signification est «mélancolie». Tcheou Pé-i, lettré subtil, se
-réjouissait comme il sied de son docte calembour. Mais, ayant ri, il
-redevint sentencieux:
-
---L'homme qui reste,--conclut-il,--doit donc veiller fraternellement
-sur ce cœur oublié, et en prendre soin.
-
-[Footnote 1: Mandarin de sixième classe.]
-
-[Footnote 2: Mandarin de deuxième classe.]
-
-[Footnote 3: Kouong fou Tzeu, livre VIII, chap XVI, §2.]
-
-[Footnote 4: Meng Tzeu, livre II, chap II, §5.]
-
-[Footnote 5: Philosophe de l'antiquité, renommé par son extrême
-tolérance.--Tcheou Pé-i cite ici une phrase de Méng Tzèu et fait
-allusion à une anecdote célèbre dans les annales chinoises. Wang
-Leang, malgré l'ordre du grand préfet, refusa de conduire le char de
-l'archer maladroit Hi. Ce dont il fut loué comme ayant, contrairement
-aux opinions de Houei, maintenu toute la dignité de sa profession, même
-contre un ordre dangereux à enfreindre.]
-
-[Footnote 6: Proverbe chinois.]
-
-[Footnote 7: _Tsouo sen you siang_. Idiotisme très usité.]
-
-
-XXI
-
-La mousmé servante,--la nê-san à belle robe ceinturée de satin pourpre,
-à beau chignon d'ébène sculpté et verni,--se faufila trotte-menu dans
-la chambre close, et, bruyamment, fit glisser dans leurs rainures les
-shôdjis à vitres de papier.
-
-Jean-François Felze, qui dormait à plat sur les nattes, entre deux
-f'tons de soie ouatée, s'éveilla en sursaut et se dressa, drapé d'un
-immense kimono bleu et blanc, à grands ramages.
-
-Dans le cadre de la fenêtre, maintenant large ouverte, la mer
-apparaissait, nocturne encore sous un ciel où pâlissaient les étoiles.
-Mais, à l'horizon, les montagnes très lointaines d'Amakousa et de
-Shimabara, qui bornent la rive orientale du golfe, commençaient d'être
-visibles. L'aube naissait.
-
---Un peu tôt!--murmura Felze.
-
-Il avait recommandé qu'on le prévînt juste à temps pour le lever du
-soleil. Mais, sans doute, l'auberge n'avait-elle point d'horloge. La
-nê-san, d'ailleurs, ayant tiré son dernier shôdji, non sans y avoir
-mis toute sa petite force, et non sans s'être pincé les doigts,
-s'agenouillait près du voyageur avec un sourire si candide et si poli,
-que Felze se garda du moindre reproche comme d'une impardonnable
-grossièreté. Et comme, visiblement, on attendait ses ordres, il
-rassembla tout son japonais pour demander, par pure courtoisie:
-
---_Fouro ga dékimachita ka_[1]?
-
-Très sûr, à pareille heure, de s'entendre répondre:
-
---_Mada dékimasen_[2]....
-
-Ce qui ne manqua point.
-
-Très vite, cependant, la croupe onduleuse des montagnes de l'ouest
-se profila plus noire sur un ciel qui s'éclaircissait d'instant en
-instant. L'aurore, singulièrement prompte et brutale, chassait l'aube.
-Des nuages apparurent, bleuâtres d'abord, et tout d'un coup, tachés de
-sang, comme si quelque sabre aérien les eût tailladés. Puis, le rouge,
-et le gris, et le bleu se fondirent en une vive teinte d'or pur. La mer
-brilla, ocellée de cuivre rose et d'acier bleu. Et, soudain, bondissant
-au-dessus du rivage et de la mer, le Soleil Levant rayonna sur tout
-l'Empire; et tout l'Empire sembla frissonner de joie.
-
-Felze, ébloui, se détourna. Toujours à côté de lui et toujours
-agenouillée, la petite servante regardait avidement le flamboyant
-spectacle. Felze vit dans les yeux obliques le reflet rapide de l'astre
-emblème. Et ce fut dans les humbles prunelles nipponnes comme un
-mystérieux éclair d'orgueil.
-
---Le bain de l'honorable voyageur est prêt!...
-
-Une seconde nê-san venait d'entrer, et se prosternait dès la porte.
-Une troisième, derrière la seconde, montrait sa frimousse la plus
-accueillante. Et toutes ensemble, processionnellement, conduisirent
-Felze vers le baquet de bois plein d'eau quasi bouillante, baignoire
-traditionnelle de toutes les yadoyas villageoises.
-
-Sous le regard très attentif, mais très innocent des trois mousmés,
-l'honorable voyageur laissa tomber le kimono bleu et blanc, enjamba
-le rebord cerclé de fer et s'accroupit... Son grand corps d'homme
-blanc emplissait aux trois quarts la cuve, faite à la mesure des corps
-nippons, moitié moins volumineux. Sa peau très claire et transparente,
-rougissait sous la brûlure de l'eau. Nu, ses membres toujours robustes
-et souples lui donnaient l'air encore jeune, malgré les boucles
-argentées de ses cheveux et de sa barbe.
-
-Curieuses, les trois nê-san s'approchaient, allongeaient un doigt,
-touchaient cette extraordinaire peau blanche, pour s'assurer qu'elle
-était vraiment naturelle,--pas fardée.--Et de gentils rires puérils
-s'égrenaient des trois bouches peintes.
-
-Les cloisons de bois uni luisaient si propres qu'on les eût crues
-rabotées de la veille. Les solives du plafond, à force de netteté,
-semblaient neuves. Le kimono bleu, à peine à terre, avait été ramassé
-en grande hâte par des menottes soigneuses, et emporté vers la lessive
-toujours prête. Un autre kimono, violet, celui-ci, et frais lavé, et
-fleurant bon, attendait que l'honorable voyageur se fût, dans son
-baquet, échaudé comme on doit... Les mousmés déployaient déjà la belle
-étoffe souple et crépue, et se haussaient à qui mieux mieux, pour
-élever les manches au niveau nécessaire...
-
-Quand Jean-François Felze sortit du bain et fut enveloppé du kimono
-violet, frais lavé et fleurant bon, il crut sentir, réelle et palpable
-autour de ses épaules, la caresse accueillante du vieux Japon courtois,
-simple et sain.
-
-[Footnote 1: «Le bain est-il prêt?»]
-
-[Footnote 2: «Pas encore prêt.»]
-
-
-XXII
-
-Autour de Mogui, tous les chemins ressemblent à des allées de parc.
-
-Felze, ayant marché au hasard une demi-heure, en tournant le dos à la
-mer, parvint au bout d'un col touffu et sinueux, à l'orée d'un grand
-bois de bambous.
-
-Le ciel était très bleu, et le soleil assez chaud. Felze avisa un tronc
-renversé sur le bord de la route, et s'assit.
-
-Le lieu était propice aux voyageurs las. Felze, admirant le paysage
-étendu à ses pieds, ne se souvint pas d'en avoir jamais vu de plus
-harmonieux ni de plus souriant. Ce n'était qu'un vallon borné par
-un coteau. Mais toute la grâce et toute la délicatesse japonaises
-semblaient s'être réunies sur ces pelouses et parmi ces bosquets,
-pour en composer un jardin non pareil, qu'aucun jardinier de France
-ou d'Angleterre n'eût jamais su dessiner ni planter. Des parterres
-de gazon s'étageaient en terrasses, séparés par des haies vives ou
-des rocailles. Des arbustes fleuris alternaient avec des hêtres
-pourprés, des camphriers bruns et de gigantesques cèdres d'où coulaient
-en cascades d'immenses grappes de glycines. Le sommet du coteau
-s'arrondissait en forme de sein, et supportait un porche antique fait
-de deux colonnes frustes et d'une poutre de pierre. Un escalier passait
-dessous, propylée mystérieux d'un temple disparu...
-
---La merveille,--murmura Felze,--c'est que ceci n'est point du tout
-un jardin, mais bel et bien une terre de culture et de rapport. Ces
-pelouses sont des rizières. Ces corbeilles, des potagers. Ces taillis
-servent d'écrans contre le soleil d'août et la bise d'octobre. Et la
-chute d'eau que voici alimente un canal d'irrigation...
-
-Il s'accouda sur ses genoux, et posa ses joues dans ses mains:
-
---En Europe, des champs comme ceux-ci seraient très laids... Mais les
-laboureurs de ce pays féérique ne ressemblent point aux nôtres. Et
-je crois qu'ils ne pourraient véritablement pas mener leur charrue,
-si chaque chose autour d'eux n'avait été d'abord préparée, disposée,
-calculée pour la plus grande joie de leurs yeux artistes!...
-
-Il écouta. Au-dessus de sa tête, les bambous chantaient dans le vent.
-C'étaient des bambous arborescents comme il n'en pousse guère qu'au
-Japon: plus épais que nos tilleuls et plus hauts que nos peupliers;
-mais d'un feuillage si mince et si mobile que nos saules ou nos
-bouleaux n'en sauraient donner l'idée.
-
-Dans un bois de bambous, le soleil pénètre toujours presque librement,
-malgré la densité drue des troncs et l'enchevêtrement des ramures. Et
-l'ombre y est ténue, légère, lumineuse...
-
-Felze, immobile, goûtait la douceur délicate de l'heure et du lieu.
-Devant lui, sur la route, un kourouma passa, allant au pas. Une mousmé
-s'y prélassait, nonchalante et jolie. Sa robe était gris perle et son
-obi ponceau, avec une doublure de satin violet. Un parasol à mille
-nervures, qui tournait dans une jolie main ambrée; un éventail; une
-longue branche de fleurs fraîche cueillie, complétaient le gracieux
-équipage, qui disparut parmi les bambous comme un grand papillon
-chatoyant parmi de hautes herbes.
-
---En vérité, en vérité,--songea Felze,--ce serait dommage que toute
-cette japonerie si fine et si précieuse fut piétinée par les grosses
-bottes moscovites!...
-
-
-XXIII
-
-Cinq jours durant, Jean-François Felze vécut à la japonaise dans
-l'auberge japonaise de Mogui. Et il ne lui en fallut pas plus pour
-devenir Japonais lui-même.
-
-L'existence, toute rustique, quoique délicate, d'une yadoya à
-l'ancienne mode le changeait délicieusement des complications
-perfectionnées, mais quelque peu grossières, en usage sur un yacht
-américain. D'autre part, il avait quitté l'_Yseult_ dans un accès
-de colère et d'indignation que la paix pastorale dont il jouissait
-maintenant était on ne peut plus propre à bien calmer.
-
-Jean-François Felze n'était pas de ces amants qui ne peuvent vivre
-qu'attachés aux jupes de leur maîtresse. Et d'abord, il n'aimait
-point Betsy Hockley. Il la désirait, il la subissait, il ne pouvait
-s'affranchir d'elle. Il avait à certaines heures besoin de sa bouche,
-comme un homme altéré a besoin d'eau.--Passée la cinquantaine, les
-gens qui ont souvent soif prennent volontiers l'habitude de boire
-toujours à la même fontaine.--Mais, dans cette nécessité sensuelle,
-semblable en tous points à un appétit, il n'y avait point de place pour
-la tendresse, et il y en avait pour le mépris. Chaque soir,--après
-une longue journée de promenades, de tchayas, de dînettes au riz et
-au poisson sec, de marivaudages avec les mousmés d'alentour, quand
-Felze, derrière ses shôdjis clos, se couchait entre les deux f'tons
-de soie ouatée, et attendait le sommeil, peut-être sentait-il assez
-douloureusement, dans sa chair soudain happée, la morsure aiguë d'un
-désir. Mais la saine lassitude du plein air et de la marche faisait
-office de narcotique. Une chasteté de cinq fois vingt-quatre heures
-n'est pas encore insupportable.
-
-
-En cinq jours donc, Jean-François Felze était devenu suffisamment
-Japonais. Le sixième jour, il devint Japonais davantage...
-
-Ce sixième jour avait débuté par un orage assez brutal, avec averses,
-rafales et grands roulements de tonnerre. Après quoi la pluie se mit à
-tomber, et le vent à souffler, comme pluie et vent savent faire au mois
-de mai, dans cette île de Kioûshoû qui est le rendez-vous préféré des
-typhons de printemps. Il fit tout de suite froid, et l'on dut rallumer
-quelques braises dans les hibachis, parce que le contraste était rude,
-de cette bise humide et du soleil presque trop ardent qui s'était
-couché la veille. Une brume grise flotta sur le golfe et l'on n'aperçut
-plus les montagnes mauves de Shimabara et d'Amakousa. L'horizon s'était
-rapproché, et le ciel basset la mer terne se mêlaient, sans frontière
-précise.
-
-Felze, considérant la campagne ruisselante et les chemins déjà
-détrempés, appréhenda l'inévitable ennui d'une longue solitude dans sa
-chambre nue, que l'hibachi attiédissait fort mal. Mais il avait oublié
-la courtoisie nipponne. Les trois nê-san, dès que l'honorable voyageur
-fut sortie du baquet-baignoire, l'accompagnèrent processionnellement
-jusque chez lui. Et, l'honorable voyageur n'ayant point manifesté le
-désir de quitter tout de suite, pour ses vêtements européens, le kimono
-matinal dont on venait de l'envelopper, on s'agenouilla poliment sur
-les nappes, et on s'efforça de le distraire par une conversation tout
-ensemble badine et choisie.
-
-Il n'est pas très difficile de bavarder, voir de flirter, avec de
-petites filles japonaises. L'honorable voyageur jargonnait très
-médiocrement; mais ses trois partenaires rivalisaient de bonne volonté
-pour bien l'entendre. Les pires difficultés furent aplanies et l'on
-parla du soleil absent, de la pluie déplorable, du brouillard, du
-froid, des tempêtes, des cerisiers dépouillés de leur parure rose, avec
-toutes les nuances de regret, d'indignation, d'inquiétude, de terreur
-et de mélancolie qui convenaient.
-
-Felze écoutait, répondait, approuvait, et, sur toutes choses, regardait
-d'assez près la plus jolie des trois mousmés, une poupée très mignonne
-quoique dodue, et dont les joues rondes et fraîches contrastaient
-d'amusante manière avec des yeux pensifs et un sourire délicat.
-
-Ces yeux-là et ce sourire, sur le visage d'une servante d'auberge
-auraient eu de quoi étonner en Europe. Mais au Japon les moindres
-ouvrières et les plus humbles paysannes ont très souvent l'air d'être
-des princesses déguisées...
-
---Évidemment,--songea Felze,--la marquise Yorisaka jouant du koto
-avait tout de même un autre regard... Mais la marquise Yorisaka jouait
-rarement du koto...
-
-Il ferma les yeux un instant. Puis, secouant le souvenir, il commença
-résolument de faire la cour à la mousmé, lui demandant son nom, son
-âge, et lui adressant tout ce qu'il savait de compliments nippons.
-Ce que voyant, les deux autres nê-san, discrètes, se hâtèrent de
-s'éclipser sous d'ingénieux prétextes. Car en Extrême-Orient, comme en
-Extrême Occident, une fille d'auberge est professionnellement obligée à
-beaucoup de mystérieuses complaisances envers chaque honorable voyageur
-qui a daigné la distinguer parmi ses compagnes.
-
-Seul avec O-Setsou san,--elle s'appelait O-Setsou san, «mademoiselle
-Très-Chaste»,--Felze, soucieux de n'être point impoli, dut user de
-cette solitude, et risquer les gestes d'usage. En jeune personne très
-bien élevée, O-Setsou san résista le temps correct, ni trop ni trop
-peu. Et l'aventure s'acheva comme s'achèvent toutes les aventures
-qui ont pour décor une chambre à verrou, et pour acteurs un homme et
-une femme désireux de s'épargner charitablement l'un à l'autre tout
-déplaisir et toute humiliation.
-
-
-A demi couché sur les tatamis, Felze, un coude à terre et la nuque sur
-le poing, regardait en silence sa maîtresse d'une minute debout devant
-lui, et silencieuse comme lui.
-
-Elle avait marqué, jusque dans l'abandon, une mesure et une décence
-rares. Elle avait pris, pour se rajuster, une attitude exquise de
-modestie vraie et de jolie simplicité.
-
---Elle s'appelle O-Setsou san,--pensait Felze.--Et elle n'est en somme
-qu'une petite prostituée clandestine. Mais je crois, en vérité, que
-toutes les Japonaises de toutes les castes, y compris cette, caste-là
-mériteraient de s'appeler O-Setsou san.
-
-Il continuait de la regarder, toujours muet et immobile. Elle hésita,
-attentive à ne pas lui déplaire. Que souhaitait-il! Fallait-il rire ou
-demeurer grave? se taire ou parler? Elle se décida pour une moue moitié
-mutine et moitié tendre, et pour une caresse timide des deux menottes
-tendues vers lui...
-
-
-Ils causaient maintenant. Enhardie, elle renouait le bavardage
-interrompu tout à l'heure; elle posait une à une les questions
-immuables, celles que posent à chacun de leurs amants d'outre-mer
-chacune des petites filles jaunes, brunes ou noires qui, n'importe où,
-sur la terre ronde, prêtent aux passants le sourire de leur bouche et
-l'étreinte de leurs bras nus...
-
---D'où venez-vous?... Quel est le nom de votre pays?... Pourquoi
-avez-vous quitté votre maison lointaine?... Les femmes que vous aimiez
-là-bas devaient être beaucoup plus belles et avoir beaucoup plus
-d'esprit que moi...
-
-Felze, à son tour, l'interrogea. Où était-elle née? Qui étaient ses
-parents? Avait-elle beaucoup d'amants? beaucoup d'amis? beaucoup
-d'amies? Était-elle heureuse? A chaque demande, elle répliquait d'abord
-d'une révérence, puis d'une longue phrase fleurie, évasive le plus
-souvent. Et elle se taisait parfois après les premiers mots, et elle
-riait alors en secouant la tête, comme pour dire que tout cela n'avait
-réellement aucune importance et que le bonheur ou le malheur d'une
-simple nê-san ne valait pas qu'on prît la peine de s'en informer.
-
---Robe ouverte, âme close!--murmura Felze.--Voilà qui bouleverserait la
-morale des honnêtes dames de chez nous, toujours prêtes à faire étalage
-de leur psychologie la plus intime. En Europe, la pudeur est réservée
-pour l'usage externe. Ici...
-
-Il sourit, se souvenant d'une citation du _Cheu-King_[1] que lui avait
-apprise Tcheou-Pé-i:
-
---«Par-dessus son vêtement de soie brodée, elle met une tunique très
-simple.» Oui!... C'était la vieille mode chinoise... Les nê-san la
-suivent encore. Ailleurs, c'est la soie brodée qu'on met par-dessus.
-
-Tout de même, les âmes les mieux closes s'entr'ouvrent parfois,
-quand on appuie inopinément sur un de leurs ressorts secrets. Felze,
-au hasard de la causerie, nomma tout à coup la ville d'Osaka, où
-l'_Yseult_ avait relâché, six semaines plus tôt. Et la petite fille
-sage et circonspecte s'oublia jusqu'à tressaillir:
-
---Hé!... Osaka?...
-
-Felze la questionna du regard. Elle expliqua, un peu confuse:
-
---J'ai été à l'école à Osaka...
-
-Puis, après un silence:
-
---Quand ma mère m'a vendue, j'ai eu du chagrin.
-
-Son visage s'était imperceptiblement crispé. Une tristesse voila les
-yeux minces, un pli oblique se creusa du coin de la bouche à l'angle
-des narines. Mais, dans l'instant même, un effort surprenant refoula la
-pauvre grimace douloureuse et, résolu, correct, un sourire y succéda.
-
-Felze prit la main de l'enfant, une main qui n'était pas vilaine, et la
-baisa, non sans respect.
-
---J'ai vu,--songeait-il,--des laques anciens, dont le travail
-représentait dix ans de la vie d'un artiste. Et j'ai admiré ces laques.
-Mais le sourire que voilà, sur ce visage de petite servante, combien
-représente-t-il de siècles d'une civilisation toute tendue vers
-l'héroïsme et l'élégance?...
-
-Des pensées rapides s'enchaînèrent dans sa cervelle:
-
---Tcheou Pé-i,--dit-il, presque à haute voix,--estimerait peut-être que
-cette civilisation vaut d'être sauvée, par n'importe quel moyen...
-
-[Footnote 1: Le troisième des livres sacrés (_King_): _Y-King_
-(Sciences Occultes), _Chou-King_ (Annales), _Cheu-King_ (Vers), _Li-Ki_
-(Rites), _Tchun-Tsiou_ (Printemps et Automne).]
-
-
-XXIV
-
-L'enveloppe était très longue et très étroite, et cachetée à la cire.
-Felze, ayant rompu le sceau, dégagea une feuille de papier soyeux,
-douze ou quinze fois repliée sur elle-même. Cela se dépliait comme
-un papyrus se déroule, et la lettre, dictée en français, avait été
-calligraphiée, au pinceau et à l'encre de Chine, par une main plus
-habile à tracer les caractères de Confucius que l'alphabet occidental.
-Si bien qu'une fois étalé dans toute sa longueur, l'étrange message
-ressemblait assez exactement à ces bandes de calicot sur lesquelles on
-imprime à la queue leu leu, au-dessous d'une flamboyante image, les
-couplets et le refrain d'une complainte populaire.
-
-Felze lut:
-
- _Lettre de l'ignorant Tcheou Pé-i, à Fenn Ta-Jênn, le grand lettré,
- haut dignitaire de l'illustre Académie du royaume Fou-lang-sai._
-
- _Votre frère cadet, Tcheou, vous salue jusqu'à terre. Il s'informe
- avec dix mille respects de votre santé, et prend l'extrême liberté de
- vous envoyer cette lettre._
-
- _Le disciple Tseng Si, répondant au Tzèu_[1]_, exprima un souhait: «A
- la fin du printemps, quand les vêtements de la saison sont filés et
- cousus, aller, avec ma rêverie, baigner mes mains et mes pieds dans
- la source tiède de la rivière I, respirer l'air frais sous les arbres
- de Ou iu, chanter des vers, et revenir,--voilà ce que j'aimerais.» Le
- Tzèu dit en soupirant: «J'approuve le sentiment de Tien_[2]_.»_
-
- _En cette année châ_[3]_, au troisième mois du printemps_[4]_, mon
- frère aîné Fenn Ta-Jênn, ayant accompli les rites, est allé, avec
- sa rêverie, baigner ses mains et ses pieds dans la source tiède,
- respirer l'air frais sous les arbres, et chanter des vers. A présent,
- il est convenable qu'il revienne, afin de se conformer à la prudente
- parole du disciple Tseng Si._
-
- _Il ne faut pas observer au premier mois de l'été les règlements
- propres au troisième mois du printemps._
-
- _Et il est profitable de relire l'enseignement donné dans le Li Ki:_
-
- _«Au premier mois de l'été, on ne lève pas pour la guerre de grandes
- multitudes d'hommes. Parce que le souverain qui domine est Ien Ti,
- l'Empereur du Feu.»_
-
- _Pensez à cela, pensez-y à droite, pensez-y à gauche. Dans la très
- misérable maison dont la porte est surmontée de trois lanternes
- violettes, des messagers sont arrivés, apportant des nouvelles de la
- mer. Et d'autres messagers sont attendus._
-
- _J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire_[5]_. Mais je
- me résigne à finir cette lettre sans pouvoir vous exprimer mes
- sentiments. Et le tout petit attend très impatiemment votre retour._
-
-
-Les shôdjis étaient ouverts, et le vent du large entrait librement dans
-la chambre. Le golfe apparaissait houleux et sombre. Des vagues, à
-perte de vue, déferlaient.
-
-Felze, méditatif, avait relu deux fois l'étrange missive. Relevant
-enfin les yeux, il regarda la mer.
-
---Vilain temps,--songea-t-il.--Une queue de typhon qui passe... Quoi
-qu'en dise le calendrier de Tcheou Pé-i, l'été est encore loin... Nous
-ne sommes qu'au 28 mai...
-
-Il compta sur ses doigts:
-
---Oui, au 28 mai... au 28 mai 1905... Et ce 28 mai, ma foi, ressemble à
-un 28 mars... N'importe, il faut se remettre en route. Tout cela mérite
-d'être éclairci...
-
-Il frappa dans ses mains. A l'instant, la porte glissa dans sa rainure,
-et la petite O-Setsou san se prosterna sur le seuil:
-
---Héi!...
-
-Quoique, depuis trois fois vingt-quatre heures, la nê-san vînt chaque
-nuit rejoindre Felze avec une fidélité de gentille épouse, et qu'elle
-sût alors oser toutes les familiarités les plus conjugales, elle n'en
-gardait pas moins, hors du lit, sa place exacte de servante. Et le
-premier appel la trouvait toujours aux aguets, prompte, souriante et
-soumise.
-
---Je veux...--dit Felze.
-
-Il s'interrompit, curieux d'épier sur le visage qui se levait,
-attentif, une première émotion. Aurait-elle du chagrin, cette petite,
-en apprenant tout d'un coup, avec brusquerie, que son amant allait
-partir? Les oïrans des Yoshivaras, même indifférentes, s'accrochent
-volontiers aux manches de leurs hôtes d'une nuit: cela fait partie du
-code de politesse.
-
---Je veux--répéta Felze--un kourouma avec deux hommes coureurs. Tout de
-suite: parce que, tout de suite, je veux retourner à Nagasaki.
-
---Héi!...
-
-Elle était toujours à quatre pattes. Elle baissa si vite le front pour
-saluer jusqu'à terre que Felze n'eut pas le temps de rien lire dans
-les yeux noirs instantanément cachés. Et quand elle se redressa pour
-trottiner vers la porte et exécuter l'ordre du maître, elle avait déjà
-composé son minois comme l'exigeait la courtoisie, et elle souriait
-docilement, avec juste ce qu'il fallait de tristesse.
-
-
-La nê-san était sortie. Felze, attendant qu'elle revînt, fit ses
-préparatifs, qui consistaient à remettre, au lieu du kimono de crêpe
-fin, la chemise empesée, le pantalon de drap raide et le veston à
-manches étroites.
-
-Vêtu, le voyageur regarda au dehors. La pluie avait cessé. Mais le
-vent continuait de chasser par le ciel des nuages lourds, tout prêts
-à ruisseler de plus belle sur la campagne. Malgré quoi, huit ou dix
-fillettes barbotaient bravement sur la plage, leurs socques de bois
-s'enfonçant dans le sable mouillé. La plus grande chantait à pleine
-voix le vieux refrain populaire:
-
- --_Souz'mé, souz'mé doko itta?_
- --_Senghé yama é saké nomini._
- _No mou tcha wan, no mou ftats_[6]...
-
---Leurs pères ou leurs frères se battent peut-être aujourd'hui, contre
-Rodjestvensky ou contre Liniévitch,--pensa Felze.--Mais quand les
-Japonais se battent, les Japonaises savent chanter... Ainsi faisait
-l'héroïne Sidzouka, quand le héros Yoshits'né, proscrit, errait dans la
-dangereuse solitude des monts couleur de violette, «où grimpent seuls
-les sangliers[7]»...
-
-O-Setsou san, déjà revenue, se prosternait derechef sur le seuil.
-
---Le kourouma de l'honorable voyageur est prêt!...
-
---Adieu,--dit Felze.
-
-Il se pencha vers le petit corps agenouillé, le releva, et presque
-tendrement, posa ses lèvres sur la bouche fraîche.
-
-[Illustration: Au milieu même des flammes et des braises, un homme
-apparaissait fantastique.]
-
-Enhardie, l'enfant questionna:
-
---Où allez-vous?
-
-Felze voulut tenter une expérience:
-
---A la guerre.
-
---Hé!... A la guerre!...
-
-Les doux yeux noirs avaient étincelé.
-
---A la guerre contre les Russes?
-
---Oui.
-
-La mousmé s'était redressée, presque orgueilleuse. Felze, l'observant,
-lui demanda soudain:
-
---Voudrais-tu venir avec moi?
-
-La réponse partit comme une balle:
-
---Oui!... je voudrais!... Je voudrais mourir ... et renaître sept fois,
-en donnant sept fois ma vie à l'Empire!...[8]
-
-[Footnote 1: Désignation la plus usuelle de K'ôung fou Tzèu
-(Confucius).]
-
-[Footnote 2: _Linn Lù_. Liv. VI. Ch. XI, §25. (_Tien_ et _Tseng Si_
-sont les prénom et nom du même philosophe.)]
-
-[Footnote 3: _Châ_ (serpent), le sixième des douze animaux du cycle
-chinois. L'an 1905 de l'ère chrétienne a été une année _châ_.]
-
-[Footnote 4: Mai.--Les saisons chinoises retardent d'environ quarante
-jours sur les nôtres.]
-
-[Footnote 5: Formule obligatoire _J'aurais encore beaucoup de choses à
-vous dire (mais je ne vous les dis pas, crainte de vous ennuyer)_]
-
-[Footnote 6:
- Petit oiseau, petit oiseau, où t'en-vas-tu?
- Sur le mont Senghé, pour boire du saké.
- J'en boirai une tasse, j'en boirai deux....
-]
-
-[Footnote 7: Légende du XIIe siècle se rattachant à l'histoire
-des guerres civiles entre les clans Taira et les clans Minamoto
-(1161-1185).]
-
-[Footnote 8: Traduction littérale d'une phrase réellement entendue dans
-la bouche d'une servante d'auberge.]
-
-
-XXV
-
-
- _England expects that every man will do his duty._
-
- NELSON AND BRONTE.
-
-
-La cloche du vaisseau-amiral piqua deux coups doubles,--dix heures,
-selon la convention universelle des marins.--Et, sur tous les
-bâtiments, d'un bout à l'autre de la ligne, des cloches pareilles
-tintèrent et se répondirent. L'escadre,--un vice-amiral et un
-contre-amiral, deux divisions, six cuirassés,--faisait route à
-l'est, à petite vitesse. Le ciel était bas, la brise froide, la
-mer houleuse et l'horizon noyé de brume. Par tribord, l'île de
-Tsou,--Tsou-shima--dressait sa masse grise.
-
-Une grande lame déferla au vent, et l'embrun pulvérisé vola jusque sur
-la plage arrière, du _Nikkô_[1].
-
-Cinglé en plein visage, le marquis Yorisaka Sadao, qui allait et
-venait, s'arrêta pour s'essuyer les yeux, puis, tout aussitôt, reprit
-sa promenade silencieuse.
-
-La plage, en forme de triangle arrondi, était large et longue, plane,
-sans rambardes ni parapets, et légèrement inclinée en abord, à la façon
-d'un glacis de forteresse. Elle était proprement la plate-forme et le
-socle de la grosse tourelle de retraite. Les deux canons jumeaux, hors
-de la double embrasure ovale, étendaient horizontalement leurs volées
-géantes, pareilles à deux colonnes trajanes couchées.
-
-Passant sous l'une des pièces, le marquis Yorisaka leva la main pour
-caresser le métal sonore, qui vibra imperceptiblement, comme un gong de
-bronze effleuré du doigt.
-
-A cet instant, quelqu'un toucha l'épaule du marquis Yorisaka, comme le
-marquis Yorisaka venait de toucher l'acier du canon.
-
---Cher, eh bien? quelles nouvelles?
-
-Le marquis se retourna, et salua militairement à l'anglaise:
-
---Hé! c'est vous, _kimi_? comment allez vous?
-
-Le commandant Herbert Fergan portait son uniforme britannique et fumait
-une pipe d'Oxford. Il avait seulement remplacé sa casquette galonnée
-par un suroît, identique, d'ailleurs, à ceux que portent par mauvais
-temps tous les marins du monde.
-
---Je vais tout à fait bien,--dit-il.--Y a-t-il quelque chose en vue,
-là-bas?
-
-Son bras tendu montrait l'horizon du sud. Le marquis Yorisaka fit un
-signe négatif:
-
---Trop loin. Ils sont encore au sud de Mameseki, à plus de soixante
-milles... Mais ils viennent... Nous concentrons l'armée. Kamimoura est
-là, et aussi Ouriou...
-
-Il indiqua le sud-est.
-
---Tout sera prêt pour midi. Et nous aurons encore une heure à attendre.
-
---Vous avez pris le contact cette nuit.
-
---Oui, en interceptant leurs télégrammes sans fil. Et puis, à cinq
-heures, le _Shinano-Marou_ les a vus... Ils étaient à la cote 203,
-sur le parallèle de Sasebo, à quatre-vingts mille dans l'ouest ...
-ils avaient le cap sur le détroit... Oh! ils viennent... Tenez, en
-ce moment, l'escadre de Kataoka doit les canonner... Mais d'ici, on
-ne peut rien entendre... Du reste, une canonnade de croiseurs, ça ne
-compte guère...
-
-Il caressa de nouveau l'énorme pièce allongée au-dessus de lui, une
-pièce de 305, celle-ci, une pièce de cuirassé.
-
---Voici qui compte davantage,--dit Fergan.
-
---Hé! je pense comme vous.
-
-Le marquis Yorisaka parlait d'une voix très paisible. Il n'était pas
-même nerveux, comme le sont les Occidentaux les plus braves, à l'heure
-qui précède une grande bataille.
-
---Allons,--dit Fergan,--je crois que tout ira bien. Certes, le premier
-moment sera dur à passer. Les Russes sont de braves gens... Mais vous
-valez beaucoup mieux, surtout à présent... Sans flatterie, vous avez
-fait de considérables progrès, dans ces dernières semaines.
-
---Grâce à vous!--dit Yorisaka.
-
-Il attachait sur Fergan un regard d'irréprochable gratitude. Fergan
-rougit légèrement:
-
---Non! je vous assure! Vous exagérez beaucoup... Le vrai, c'est que
-votre effort a été réellement splendide. Vous avez su mettre dans
-votre jeu tous les honneurs et tous les atouts, et vous allez très
-justement gagner le robre... Un beau robre: cette victoire décide de
-toute la guerre.--Si Rodjestvensky perd tout à l'heure un seul trick,
-Liniévitch, demain, est chelem en Mandchourie!
-
---Hé! je souhaite qu'il en soit ainsi...
-
-Tous deux marchèrent quelques pas; ils écartaient les jambes
-et pliaient les genoux, pour résister au roulis. Les cuirassés
-continuaient à «faire» de l'est. Tsou-shima se profilait maintenant
-dans sa longueur, à huit ou neuf milles derrière. Et ce n'était plus,
-dans le lointain, qu'un brouillard gris de fer, à peine visible parmi
-les nuages gris de plomb.
-
---Ceci ne ressemble pas au soleil de Trafalgar,--fit observer le
-marquis Yorisaka, souriant.
-
---Non,--dit Fergan.--Mais, à Trafalgar, le soleil se cacha dès que la
-bataille ne fut plus indécise, et il y eut tempête le soir. Peut-être
-que cette bataille-ci est d'ores et déjà gagnée.
-
---Vous avez trop bonne opinion de nous, protesta le marquis.
-
-Les hautes cheminées jetaient par intervalles d'épaisses bouffées
-noires que le vent rabattait aussitôt en tourbillons. Et la mer, déjà
-sombre, reflétait cette fumée en longues traces livides.
-
-Reculant, jusqu'à la tourelle, le commandant anglais s'y adossa:
-
---Vous serez dans cette boîte-ci, tout à l'heure,
-Yorisaka?--dit-il.--C'est votre poste de combat, n'est-ce pas?
-
---Oui. Je commande la tourelle.
-
---J'irai vous y rendre visite, si vous le permettez...
-
---Vous me ferez grand honneur... Je compte sur vous... Ah! voici
-Kamimoura...
-
-Il indiquait, à l'horizon, d'autres cheminées, à peine distinctes
-encore, qui sortaient de la mer, deux par deux ou trois par trois. On
-vit, l'instant d'après, les mâts et les coques. Les deux escadres,
-marchant à la rencontre l'une de l'autre, infléchissaient leurs routes
-vers le sud, pour prendre tout de suite leur formation tactique de
-combat.
-
---Nous restons en tête, bien entendu?--questionna Fergan.
-
---Bien entendu. Vous avez lu l'ordre préalable? Une seule ligne de
-file, les cuirassés devant, les croiseurs-cuirassés derrière. On
-engagera les douze navires à la fois... Et, soyez tranquille! nous ne
-recommencerons pas le 10 août aujourd'hui...
-
-Il avait baissé les yeux, et son sourire devenait singulier, aigu, avec
-une sorte d'orgueilleuse amertume au coin de la bouche. Il poursuivit,
-parlant avec lenteur:
-
---Nous ne serons pas timides... Et nous nous battrons de près ...
-d'aussi près qu'il le faudra... La leçon est apprise...
-
-Il releva brusquement son regard, et le fixa sur Fergan...
-
---Nous savons à présent que, pour vaincre sur mer, il faut se préparer
-avec méthode et prudence, puis se ruer avec fureur et folie... Ainsi
-firent Rodney, Nelson et le Français Suffren. Ainsi ferons-nous...
-
-Herbert Fergan s'était détourné. Il ne répliqua pas. Il semblait suivre
-avec une extrême attention la contre-marche des croiseurs-cuirassés
-entrant en ligne. Une minute de silence pesa...
-
---Voulez-vous être assez indulgent pour m'excuser?--demanda tout à coup
-le marquis Yorisaka:--voici notre ami le vicomte Hirata qui me fait
-signe... Il s'agit d'une petite affaire technique...
-
-Herbert Fergan, dans l'instant même, cessa d'observer l'évolution, qui
-pourtant n'était point achevée:
-
---Mais je vous en prie!... allez!... A bientôt, cher... Moi-même je
-dois d'ailleurs descendre. N'est-il pas l'heure de déjeuner? Nous
-dînerons tard, peut-être...
-
-Il montra tout son flegme et l'assaisonna d'une pointe d'humour:
-
---Plus tard que nous n'avons jamais dîné, qui sait?
-
-[Footnote 1: Aucun navire du nom de _Nikkô_ n'a pris part à la bataille
-de Tsou-shima. L'auteur, soucieux de conserver à l'«intrigue» de ce
-livre un caractère purement imaginatif, s'est vu forcé de recourir à
-un cuirassé qui n'exista pas, pour y situer des personnages et des
-aventures qui n'existèrent pas davantage. Il va de soi que, dans
-le récit qu'on va lire, tout ce qui ne concerne pas directement
-le _Nikkô_, son équipage et son état-major, est d'une exactitude
-historique rigoureuse.]
-
-
-XXVI
-
---Par conséquent, les tourelles manœuvreront à l'électricité?
-
---Oui, tant que les moteurs pourront tourner. En cas d'avarie, nous
-passerons à la manœuvre hydraulique. Et, en dernier lieu, à la manœuvre
-à bras. C'est l'ordre.
-
---Nous obéirons donc, honorablement.
-
-Et le vicomte Hirata Takamori, ayant salué d'abord selon la discipline
-militaire, les doigts joints et levés jusqu'à la visière de la
-casquette, salua ensuite selon le rite des daïmios et des samouraïs, le
-corps plié à angle droit, les mains à plat sur les genoux.
-
---A présent, souffrez que je me retire..
-
-Il s'en allait. Le marquis Yorisaka Sadao le retint:
-
---Hirata, êtes-vous très pressé? Il n'est pas encore midi. Vous
-plairait-il que nous causions un peu?
-
-Le vicomte Hirata ouvrit un éventail qu'il portait dans sa manche:
-
---Yorisaka, vous me faites beaucoup d'honneur. En vérité, je n'osais
-abuser de vos nobles minutes, et tel était le motif de ma discrétion.
-Mais je suis flatté de votre condescendance. Dites-moi donc: que
-vous semble de cette pluie fine, pareille à un brouillard fondu? Ne
-pensez-vous pas que, tout à l'heure, nous pourrons en être gênés sur le
-champ de bataille?
-
-Le marquis Yorisaka regarda distraitement la mer houleuse et brumeuse:
-
---Peut-être,--murmura-t-il.
-
-Puis, soudain, face à son interlocuteur:
-
---Hirata, excusez mon impolitesse: je désirerais vous poser une
-question.
-
---Daignez le faire,--dit Hirata.
-
-Il avait refermé son éventail, et penchait la tête en avant, comme pour
-mieux entendre. Le marquis Yorisaka parla très lentement, d'une voix
-grave et nette:
-
---Permettez-moi d'abord de rappeler quelques souvenirs qui nous sont
-communs. Nos familles, quoique souvent ennemies au cours des siècles
-anciens, ont combattu plus souvent encore l'une à côté de l'autre,
-durant beaucoup de guerres civiles ou extérieures. Récemment, je veux
-dire à l'époque du Grand Changement, nos pères ont pris les armes
-ensemble pour restaurer dans sa splendeur le pouvoir impérial. Et,
-quoique, un peu plus tard, lors des événements de Koumamoto[1], cette
-confraternité guerrière se trouvât rompue, le sang versé en cette
-occasion glorieuse ne nous empêcha point, vous et moi, de nous lier
-d'amitié, douze ans après, quand nous entrâmes, le même jour, au
-service de l'Empereur.
-
---Le sang versé, Yorisaka, lorsqu'il j'exige pas de vengeance, n'a
-jamais fait que cimenter l'union des deux familles l'une et l'autre
-fidèles observatrices du _Bushido_.
-
---Il en est certainement ainsi. Nous avons été, Hirata, comme sont deux
-doigts d'une seule main. Mais il me semble que nous ne le sommes plus.
-Me trompé-je? Je vous conjure de me donner là-dessus votre sentiment,
-sans courtoisie.
-
-Le vicomte Hirata avait relevé la tête.
-
---Vous ne vous trompez pas,--dit-il simplement.
-
---Votre sincérité m'est précieuse,--répliqua le marquis Yorisaka,
-impassible.--Pardonnez-moi donc si j'y réponds par une sincérité égale.
-Quoique, en toutes circonstances, vous ayez continué de me témoigner
-mille égards dont je suis indigne; quoique personne n'ait assurément pu
-soupçonner, d'après vos paroles ou votre attitude, ce refroidissement
-de notre amitié, il m'est impossible d'endurer plus longtemps une
-humiliation même secrète. J'ai donc résolu d'en finir aujourd'hui même;
-et je vous prie, honorablement, de m'expliquer en quoi j'ai démérité
-auprès de vous. Telle est ma question.
-
-Ils se regardaient l'un et l'autre fixement, tous deux immobiles et
-seuls au milieu de la plage arrière ruisselante de pluie et d'embrun.
-Au-dessus de leurs têtes, les deux canons de la tourelle étendaient
-leurs volées immenses. Et, tout alentour, la mer, violemment fouettée
-par le vent, gémissait et hurlait en bouleversant ses lames.
-
-Le vicomte Hirata répondit plus lentement encore que le marquis
-Yorisaka n'avait parlé:
-
---Yorisaka, vous avez tout à l'heure rappelé des souvenirs qui nous
-sont communs. Soyez bien assuré que ces souvenirs-là n'étaient pas
-sortis de ma mémoire. Me permettrez-vous maintenant d'en rappeler
-d'autres, qui peut-être sont sortis de votre mémoire à vous? Vous avez
-parlé du Grand Changement. Il est exact qu'à cette époque illustre,
-origine de l'ère Meïji, votre clan et mon clan ont ensemble tiré le
-sabre pour le Mikado contre le Shôgoun. Mais avez-vous oublié la cause
-première de cette lutte? Il ne s'agissait pas de fidélité dynastique.
-Nul Shôgoun jamais n'avait usurpé les prérogatives essentielles des
-Divins Empereurs fils de la Déesse Solaire[2]. Et sept cents années
-durant, les princes Foudjiwara, ou Taïra, ou Minamoto, ou Hôjô, ou
-Ashikaga, ou Tokougawa, avaient, sans inconvénient, substitué leur
-volonté robuste à la faible volonté des Mikados. Qu'y avait-il donc,
-de changé pour que, tout à coup, tant d'hommes nobles voulussent
-détruire une organisation sept fois séculaire? Il y avait, Yorisaka,
-ceci: que, cinq ans plus tôt, des vaisseaux noirs venus d'Europe,
-avaient bombardé Kagoshima, et que le Shôgoun, au lieu de combattre,
-avait signé une paix honteuse. Telle fut en vérité la cause. Le Japon,
-ayant mangé l'insulte et n'ayant pas bu la vengeance, se leva d'un
-seul bond contre le Shôgoun, au cri dix mille fois répété de: «_Mort
-à l'Étranger!..._» Mort à l'Étranger. Ainsi crièrent nos ancêtres,
-marquis Yorisaka. Ainsi crièrent-ils sur tous les champs de bataille,
-jusqu'à ce que le Mikado eût été restauré dans sa puissance originelle.
-Ainsi crièrent mes ancêtres à moi; ainsi criaient-ils encore au jour
-rouge de Koumamoto, quand, indignés contre le nouveau pouvoir, en
-apparence aussi débile que l'ancien, ils marchaient derrière Saïgo,
-qui leur avait promis de laver la honte commune dans la victoire ou
-dans la mort. Ainsi crié-je aujourd'hui, moi. Car je suis l'héritier
-légitime de ces cadavres. Leurs tablettes funéraires n'ont jamais
-quitté ma ceinture. Depuis trente ans que je vis, j'attends l'heure
-de rendre à ces tablettes ce qui leur est dû: la libation de sang.
-Et voici que cette heure sonne!... Yorisaka, pardonnez-moi ce long
-discours. Je ne doute cependant pas qu'il ne vous ait donné pleine
-satisfaction. Vous n'avez certes point démérité auprès de moi. Et que
-vous importerait, d'ailleurs, le jugement d'un très petit daïmio,
-dépourvu d'intelligence? Mais je vous ai ouvert mon cœur et vous y avez
-lu comme dans un livre imprimé en beaux caractères chinois, très noirs:
-je hais l'étranger de toute la force de ma haine. Vous, au contraire,
-qui le haïssiez pareillement jadis, l'aimez aujourd'hui. N'avez-vous
-pas adopté peu à peu ses mœurs, ses goûts, ses idées, sa langue même,
-que vous parlez sans cesse avec cet espion anglais, soi-disant notre
-allié? Loin de moi l'outrecuidance d'un blâme! Tout ce que vous faites
-est, évidemment, bien fait. Mais nos sentiments opposés creusent entre
-nous un abîme, un abîme que rien ne pourra combler.
-
-Le vicomte Hirata s'était tu. Le marquis Yorisaka ne répliqua pas tout
-de suite. Il avait écouté jusqu'au bout sans sourciller, ni détourner
-son regard. A la fin, ayant réfléchi plusieurs graves minutes, il
-embrassa d'un geste brusque tout l'horizon du sud, noyé de brumes et de
-fumées confuses, et, d'un ton détaché, questionna:
-
---Hirata, ne voyez-vous pas quelque chose, là-bas?... On a piqué
-midi, si je ne me trompe... Oui. En ce cas, ces nuages verticaux sont
-probablement les panaches des cheminées russes. Voici venir l'étranger,
-Hirata, l'étranger que vous croyez haïr si fort...
-
-Il souriait, et ses paupières à demi closes bridaient ses yeux, les
-resserraient en deux fentes obliques, minces et noires.
-
---... L'étranger que vous croyez haïr si fort... A ce propos, Hirata
-... vous avez pris connaissance des ordres secrets... La tactique est
-singulièrement modifiée, ne trouvez-vous pas?... en ce qui concerne
-l'artillerie, surtout...
-
---Oui...
-
---Oui! Singulièrement modifiée! On ne dispersera plus le tir, comme
-autrefois... Le feu sera concentré sur la tête des colonnes ennemies...
-En outre, afin de parer aux accidents de transmission, on a prévu
-pour les sections isolées une autonomie très large... La tentative
-est fort audacieuse. Peut-être ne l'aurions-nous pas risquée, si des
-renseignements de source européenne,--anglaise,--n'avaient persuadé
-l'amiral du succès plus que probable, du succès certain que notre
-audace nous vaudra. Ces renseignements, savez-vous, Hirata, qui les
-a obtenus? qui les a conquis ou volés, par la force ou par la ruse,
-hardiment, patiemment, péniblement? C'est moi, Hirata. Il se peut que
-vous haïssiez l'étranger autant que vous dites. Il se peut que je
-l'aime autant que vous croyez. Mais il se peut aussi qu'un ennemi tel
-que vous lui soit moins funeste qu'un ami tel que moi.
-
-Le vicomte Hirata fronça les sourcils.
-
---Yorisaka,--dit-il,--ma stupidité est si grande que vous n'avez
-pas pu, je le vois, saisir le sens exact de mes paroles. Vous êtes
-assurément, pour la flotte russe, un adversaire plus dangereux que je
-ne suis. Et jamais n'est entrée dans ma tête l'injurieuse supposition
-que vous ne sachiez le mieux du monde faire votre devoir, et servir
-très utilement, les desseins de l'Empereur. Mais vous êtes comme
-ces maîtres d'armes qui tuent sans colère, quoique infailliblement.
-Aujourd'hui, je tuerai moins bien que vous. Mais je tuerai avec
-ivresse. Et ma fureur ne peut pas lier amitié avec votre indifférence.
-
-Le marquis Yorisaka s'était croisé les bras:
-
---Jugez-vous donc,--dit-il, parlant presque bas,--jugez-vous donc que
-mon indifférence soit autre chose qu'un masque, sous lequel bouillonne
-une fureur plus furieuse peut-être que la vôtre?... Hirata, je pensais
-que vos yeux savaient mieux voir!...
-
-Le marquis Yorisaka s'était cette fois départi de son calme:
-
---Je pensais que vos yeux avaient su lire en moi! Mon faux visage
-n'était que pour les hommes d'Europe. Et vous vous y êtes trompé, vous,
-un noble Nippon! Vicomte Hirata, vos ancêtres sont tombés à Koumamoto,
-et vous vous souvenez d'eux, et vous conservez pieusement leurs
-tablettes funéraires. Mais n'avez-vous pas compris la leçon qu'ils nous
-ont donnée par leur défaite et par leur mort? Leçon de patience et de
-prudence! leçon de ruse! Le temps n'est plus des batailles simplement
-gagnées au tranchant du sabre. Pour vaincre l'étranger, nous avons
-commencé, vous et moi, par aller dans ses écoles. Mais la science que
-nous y apprenions n'était pas grand'chose. En outre, nous l'apprenions
-mal. Nos cervelles japonaises n'assimilaient pas l'enseignement
-européen. Et je sentis vite la nécessité où nous étions d'acquérir
-d'abord des cervelles européennes, quoi qu'il pût nous en coûter par
-ailleurs. Je m'y appliquai; et peut-être y suis-je parvenu ... non
-sans fatigue et sans dure souffrance!... souffrance plus dure que
-personne ne saura jamais... Mais il le fallait pour l'affranchissement,
-pour l'exaltation de l'Empire. Je vous le dis, Hirata, le rouge
-m'est dix mille fois monté à la face, d'oublier, pour mieux imiter
-l'âme occidentale, les préceptes les plus rigoureux de l'éducation
-d'un daïmio: Mais je songeais alors aux malades que leurs médecins
-envoient se plonger dans des bains de boue, et qui en sortent guéris et
-robustes. Je sors aujourd'hui de ma boue à moi. J'en sors guéri de mon
-ancienne faiblesse et robuste pour la lutte qui va s'engager. Et je ne
-regrette rien. Mais je ne m'attendais pas, ayant accompli ma tâche, à
-subir le dédain d'un compagnon d'autrefois.
-
-Les yeux du vicomte Hirata étincelèrent et sa voix résonna plus sèche:
-
---Je vous ai dit, Yorisaka, qu'il n'était pas question de dédain.
-Je prends l'extrême liberté de vous le redire. J'apprécie hautement
-le souci patriotique qui vous a guidé. Mais vous-même le proclamiez
-à l'instant: votre cervelle a cessé d'être japonaise pour devenir
-européenne. Ma cervelle à moi, tout à fait grossière, ne réussira
-jamais à imiter la vôtre. Pour nous entendre désormais, notre double
-effort serait donc vain. A présent, tout étant dit là-dessus, ne vous
-semble-t-il pas superflu de parler davantage?--Un seul mot encore,--fit
-Yorisaka Sadao.--J'ose vous questionner une seconde et dernière fois...
-Hirata, nous remporterons tout à l'heure, ici même, dans ce détroit
-de Tsou-shima, une grande victoire. Eussiez-vous préféré que cette
-victoire fût une défaite, mais que tous les Nippons d'aujourd'hui
-fussent encore pareils aux Nippons de Koumamoto:
-
---Je suis trop ignorant pour vous répondre selon la sagesse,--fit
-Hirata Takamori.--Mais permettez que très humblement, je vous interroge
-à mon tour: Êtes-vous certain que tout à l'heure nous serons, comme
-vous l'affirmez, vainqueurs! Et, si nous étions vaincus; avez-vous
-imaginé le nom dont l'Europe nous nommerait, l'Europe que nous aurions
-plagiée inutilement, ridiculement?
-
---Oui,--prononça le marquis Yorisaka.--L'Europe nous nommerait des
-singes. Mais nous ne serons pas vaincus.
-
---Yoshits'né lui-même le fut. Si nous l'étions?
-
---Nous ne le serons pas.
-
---Je le crois sur votre parole. Nous serons donc vainqueurs. Mais après?
-
---Après?
-
---Après la bataille? Après la paix signée? Vous rentrerez, Yorisaka,
-dans votre maison de Tôkiô. Vous y rapporterez votre cervelle
-européenne, et vos idées, et vos mœurs, et vos goûts européens. Et
-comme vous serez un héros très glorieux, le peuple japonais, séduit par
-votre illustre exemple, imitera vos goûts, vos mœurs, vos idées...
-
---Non,--dit Yorisaka.
-
-[Footnote 1: C'est à Koumamoto que Saïgo fut vaincu en 1877, et avec
-lui tout le clan Satsouma.]
-
-[Footnote 2: Amateraç'no Ohomi Kami, qui enfanta la dynastie
-mikadonale.]
-
-
-XXVII
-
-De l'avant à l'arrière et du spardeck jusqu'aux soutes, les trompettes
-nipponnes, aigres et stridentes, rappelaient au branle-bas de combat.
-Yorisaka Sadao, soulevant la trappe de fermeture, pénétra dans la
-tourelle de retraite.
-
---Fixe!
-
-Le sous-officier, raide comme un bâton, saluait, les talons joints,
-la main à la visière. Les hommes, quartiers-maîtres et matelots,
-tournèrent vers le chef douze figures respectueusement souriantes.
-
---Repos!--dit Yorisaka.
-
-Et il commença de passer une inspection brève, mais minutieuse.
-
-La tourelle était une chambre basse, sans porte ni fenêtre, une
-chambre hexagonale, longue de dix mètres, large de huit, toute
-cuirassée d'acier épais. Les deux canons énormes l'emplissaient aux
-trois quarts; et le peu d'espace restant était accaparé par les
-berceaux, les châssis, les affûts, les monte-charges, les refouloirs,
-les écouvillons, les pointages, les lunettes, les hausses, les
-transmetteurs, et tout le tuyautage d'eau sous pression, et tout le
-tuyautage d'air comprimé, et toute la canalisation électrique, et tout
-l'inextricable fouillis de fer, de cuivre et de bronze que nécessite la
-manœuvre de deux pièces marines du plus gros calibre qui soit.
-
-Six lampes à incandescence enveloppaient et pénétraient chaque
-mécanisme d'une lumière multiple, crue et sans ombres. Et le jour
-extérieur n'y ajoutait qu'une sorte de halo bleuâtre, filtré par la
-fente annulaire de là double embrasure, entre cuirasse et canon.
-
-Yorisaka Sadao fit le tour des deux culasses, scrutant toutes les
-choses une à une, et regardant chaque homme au visage. Puis, arrivant
-à l'échelle médiane, il en grimpa les trois marches, et s'assit sur la
-sellette de commandement. Sa tête dépassait ainsi le plafond blindé, et
-sortait de la tourelle par l'orifice du capot central. Ce capot, blindé
-lui-même, formait casque. Et Yorisaka Sadao, protégé de la sorte contre
-les coups ennemis, apercevait néanmoins tout le champ de bataille
-par trois trous assez larges ménagés dans le blindage. L'orifice du
-capot lui permettait d'autre part de communiquer facilement avec les
-canonniers, et de bien voir le fonctionnement des pièces.
-
-Assis, il se baissa d'abord, et considéra, au-dessous de lui, toute
-la tourelle immobile et attentive. Une extraordinaire sensation de
-puissance se dégageait de cette formidable machine et de ces treize
-hommes qui en étaient la chair vivante et les nerfs. Le chef qui
-commandait à cela tenait vraiment dans sa main une foudre plus terrible
-que celle du ciel. Yorisaka Sadao, d'orgueil, crispa les poings. Puis,
-immédiatement calme, il haussa la tête, et regarda par les trous du
-casque,--par les trois trous, méthodiquement, de gauche à droite.
-
-La mer déferlait toujours, glauque et creuse, sinistre sous le linceul
-opaque des nuages lourds. La plage arrière, aperçue en contre-bas,
-n'était qu'un radeau triangulaire, assiégé par les lames et ruisselant.
-L'armée avait viré de bord. Elle courait maintenant cap à l'ouest,
-vers Tsou-shima, chaque bâtiment s'efforçant de tenir bien son poste,
-et de serrer son intervalle aux quatre cents mètres réglementaires.
-La ligne s'allongeait sur près de trois mille marins, du _Mikasa_
-chef de file, à l'_Iwate_, matelot de queue. Le _Nikkô_ suivait le
-_Mikasa_, le _Shikishima_ suivait le _Nikkô_, et derrière cette
-première division, que le vieux Togo commandait en personne, toutes
-les autres s'avançaient en bel ordre, la division Kamimoura, la
-division Simamoura, tous les cuirassés, tous les croiseurs-cuirassés,
-toute la force vive de l'Empire. Dans le sillage écumeux et plat,
-Yorisaka Sadao voyait venir les hautes silhouettes grises hérissées de
-canons en bataille. Et le pavillon du Soleil Levant, arboré à chaque
-mât, semblait secouer sur les vaisseaux et sur la mer les prémices
-glorieuses du sang rouge près de couler...
-
---Balancez!... Tourelle à gauche!... Stop!... Tourelle à droite!...[1]
-
-Le pointeur, assis entre les deux pièces, et l'œil à sa lunette,
-appuyait sur la crosse du pistolet de tir. Un bourdonnement doux monta
-du moteur électrique, et, docile comme un jouet, la tourelle géante
-tourna de droite à gauche, tourna de gauche à droite, entraînant comme
-fétus, sans bruit ni secousse, hommes, machines, canons, cuirasse. Sous
-les yeux de Yorisaka Sadao, l'horizon défila comme la toile sans fin
-d'un décor mobile. Par tribord, une escadre lointaine apparut, tout
-empanachée de fumée, une escadre de croiseurs qui, visiblement, se
-hâtait vers son poste de bataille,--Dewa sans doute, et Ouriou derrière
-lui... Par bâbord, la brume formait rideau, et l'on n'apercevait rien
-encore de l'ennemi, proche pourtant.
-
-La cloche piqua un coup double, puis un coup simple:--une heure et
-demie. Une trompette sonna trois notes longues, puis deux notes
-brèves:--_Préparez-vous à combattre par bâbord._--D'un signe, Yorisaka
-transmit l'ordre au pointeur. La tourelle vira, face à l'adversaire
-présumé.
-
---Chargez les pièces!
-
-Un cliquetis de chaînes-galles annonça seul la manœuvre des
-monte-charges. Les servants, muets, s'affairaient, avec des gestes
-vifs et précis à miracle. Les deux culasses s'ouvrirent, les deux
-obus s'engouffrèrent dans le trou noir huileux des chambres à poudre,
-les deux refouloirs se déroulèrent sur leurs galets. Des sons nets
-marquaient le temps de la charge: le choc métallique des projectiles
-heurtant les cloisons de l'âme, le froissement des gargousses de soie
-poussées à coups de poing l'une sur l'autre, le battement clair des
-culasses refermées... Yorisaka Sadao, chronomètre en main, sourit:
-vingt-quatre secondes, presque un record! Les Russes feraient mieux,
-s'ils pouvaient...
-
-Derechef, le silence régna. Par les trous du casque blindé, on
-continuait de ne rien apercevoir, rien que la brume et que la mer.
-Yorisaka Sadao, patient, cessa de regarder. Il prit son télémètre, et,
-scrupuleusement, le vérifia. Les miroirs n'étaient pas tout à fait
-parallèles: il corrigea l'erreur. Un télémètre de tourelle, mon Dieu!
-ce n'est pas grand'chose de précis. Mais si les télémètres de blockhaus
-venaient à manquer, comme au 10 août... Faute de sabre, le héros
-Yoshits'né dégainait un éventail...
-
-Yorisaka Sadao reposa le télémètre, et, une fois de plus, haussa la
-tête. Est-ce que le brouillard n'allait pas se dissiper enfin?... Ah!
-du nouveau: un signal montait aux drisses, et le _Mikasa_, brusquement,
-venait sur la gauche...
-
-Le timbre électrique résonna. Au tableau transmetteur deux lampes
-s'allumèrent; les aiguilles tournèrent sur les cadrans. Les trompettes
-de toute l'armée lançaient encore une fois leurs notes aigres. Yorisaka
-Sadao, soudain raidi sur sa sellette, commanda:
-
---Préparez-vous à combattre par tribord!... Tourelle à gauche!
-quatrième vitesse!
-
-La tourelle, déjà, obéissait, pivotait.
-
---Distance, sept mille trois cents mètres! Correction: cinq millièmes à
-droite! Stop!
-
-Les deux longues volées se dressèrent, braquant très haut leur gueule
-en arrêt. Yorisaka Sadao se pencha, fouillant des yeux la ligne trouble
-où se mêlaient le ciel et la mer... Oui... là-bas, droit au sud ...
-parmi les nuages opaques entassés sur l'horizon ... des volutes
-noirâtres montaient,--trois, quatre, cinq, régulièrement espacées ...
-sept, huit ... et d'autres encore ... douze, quinze, vingt, trente...
-
---Amorcez! Armez!
-
-La voix calme ne tremblait pas, pas du tout.
-
-L'appel téléphonique tinta. Yorisaka Sadao décrocha le récepteur:
-
---Allo!... Oui ... l'amiral télégraphie?...
-
-Il se baissa, fit face aux canonniers, et répéta, sans un mot de
-commentaire:
-
---L'amiral télégraphie: «Le salut de l'Empire dépend du résultat de la
-bataille. Tous, faites votre devoir!»
-
-Cette fois, la voix moins calme avait tremblé un peu. Mais, dans le
-même instant, elle recouvra toute sa froideur sèche:
-
---Quatre-vingts degrés! Pointez sur la tête de la ligne ... oui, à
-gauche, sur le bateau à deux cheminées... Attention!...
-
-Yorisaka Sadao avait saisi son télémètre, et contrôlait les distances
-successivement inscrites au tableau transmetteur:
-
---Sept mille cent!... Six mille huit cents!... Six mille quatre
-cents!...
-
-Il s'interrompit une seconde. Là-bas, sur les coques ennemies,
-maintenant bien distinctes, des éclairs brillaient soudain: les Russes
-ouvraient le feu ... trop loin peut-être...
-
---Six mille mètres!...
-
-Il s'interrompit encore. A moins de cent mètres du _Nikkô_, une immense
-gerbe d'eau venait de jaillir et retombait en pluie lente,--le premier
-obus fouettant la mer, le premier obus tiré, en ce jour décisif, par
-l'Occident contre l'Orient... Yorisaka Sadao, dédaigneux, toisa le haut
-fantôme blanc, qui achevait de s'évanouir dans la brise. Ce n'était que
-cela: un peu d'embrun soulevé. Ils tiraient mal...
-
---Cinq mille neuf cents!...
-
-D'autres obus éclataient çà et là, parmi les vagues, tous en deçà du
-but. Oui, les Russes tiraient très mal. Une interminable minute passa.
-Enfin un ronflement brutal, pareil au bruit des ailes d'une abeille
-démesurée, annonça un coup trop long... Et comme si ce coup trop long
-eût été le signal attendu pour la riposte, une détonation proche
-retentit, la première détonation japonaise...
-
---Cinq mille sept cents mètres!
-
-La voix, toujours irréprochablement nette, détacha chaque syllabe en
-l'articulant:
-
---Commencez le feu!...»
-
-Le halo bleuâtre, filtré par le jour extérieur à travers la double
-embrasure, entre cuirasse et canon, se changea tout d'un coup en un
-rayonnement pourpre, éblouissant: hors des gueules en arrêt, deux
-flammes prodigieuses s'étaient ruées, longues de vingt mètres et
-rouges comme sang. Une secousse effroyable ébranla la tourelle comme
-une rafale ébranle un roseau. Un tonnerre inouï, dont nul fracas
-terrestre ne saurait donner l'idée, déchira, accabla toutes les
-oreilles alentour, laissant tous les hommes, pour plusieurs secondes,
-sourds et presque ivres. Et les culasses énormes, lourdes chacune comme
-plusieurs canons de campagne, reculèrent de trois pieds et rebondirent
-en batterie, plus vite qu'un tireur exercé ne fait tourner le barillet
-de son revolver. Déjà, la voix de Yorisaka Sadao, glaciale et sereine,
-ramenait parmi les servants la lucidité et le sang-froid.
-
---Cinq mille six cents mètres!... Feu accéléré!...
-
-[Footnote 1: Les commandements japonais ont été traduits en
-commandements français équivalents.]
-
-
-XXVIII
-
-Herbert Fergan s'abrita derrière ses mains en cornet, et alluma une
-cigarette. Il se tenait hors du blockhaus, afin de ne point encombrer
-davantage l'étroite cellule cuirassée dans laquelle s'agitaient le
-commandant, l'officier de manœuvre, l'officier de tir et leurs aides.
-Lui, debout sur la passerelle, et à découvert, regardait avec flegme
-les projectiles russes éclater à l'entour. Il était brave. Sa cigarette
-convenablement allumée, il reprit ses jumelles et recommença d'étudier
-les deux flottes, aux prises. Il regardait lentement, méticuleusement;
-il épiait avec une curiosité professionnelle les signes de fatigue ou
-de détresse que donnait l'un ou l'autre de ces combattants acharnés.
-Ici, c'était une muraille éventrée, un mât rompu, des superstructures
-en miettes. Là-bas, c'était une cheminée par terre, une tourelle
-écrasée, un blockhaus emporté. Le profil des vaisseaux, d'abord net et
-géométrique, se déformait, se dénivelait, se frangeait de débris et
-de décombres. Par intervalles, Herbert Fergan reposait ses jumelles,
-ouvrait son carnet, consultait sa montre, et notait quelque épisode
-de la bataille. Le canon hurlait sans interruption, et si fort que
-les oreilles brisées n'en souffraient même plus. Et ce n'était qu'en
-observant la lueur toujours égale et flamboyante dont le _Nikkô_
-s'enveloppait comme d'une gloire, que Fergan constatait la vigueur
-encore intacte du feu nippon. En face, au contraire, les bâtiments
-russes crépitaient déjà moins dru, comme des bûches à demi consumées,
-qui ne peuvent plus prodiguer leurs étincelles. Herbert Fergan pivota
-sur ses talons et parcourut d'un coup d'œil toute la circonférence de
-l'horizon. Les deux lignes opposées couraient parallèlement vers l'est,
-l'une régulière et bien manœuvrante, l'autre en désordre et sur le
-point d'être disloquée. Allons! l'événement justifiait les pronostics:
-Rodjestvensky n'«étalait» pas contre Togo. Sur le carnet, le crayon
-sténographia: «_2 h. 35, bataille gagnée_. Osliabia, _désemparé,
-abandonne._ Souwarof, _hors de combat_. Nikkô, _point d'avaries
-majeures_...» Herbert Fergan, bon prophète, sourit. Non que la victoire
-japonaise lui tînt à cœur! Tout au plus sa sympathie allait-elle moins
-volontiers aux rustres Moscovites qu'à ces Nippons dont il avait goûté
-fort agréablement l'hospitalité délicate et voluptueuse... Mais, pour
-peu qu'on y songeât, la flotte de Togo était proprement une flotte
-anglaise,--une flotte construite en Angleterre, armée en Angleterre,
-exercée, aguerrie selon la méthode et les principes anglais.--Et
-l'amour-propre britannique trouvait son compte dans un succès, tout
-bien pesé, national...
-
-[Illustration: De la main du sous-officier, il prit le télémètre.]
-
---All right! Avant une heure tout sera fini. Mais il faut vivre
-jusque-là!...
-
-Un obus--le sixième ou le septième--éclatait sur le spardeck, émiettant
-çà et là quelques cadavres. Fergan, impassible, se pencha: le pont,
-tout à l'heure propre et poli comme un parquet de salon, n'était plus
-qu'un chaos de choses informes, emmêlées, enchevêtrées, déchiquetées,
-broyées. Du sang ruisselait. Des membres d'hommes, arrachés,
-alternaient avec des poitrines ouvertes et des entrailles répandues.
-Et du feu dévorait ces lambeaux. Mais l'eau des pompes à incendie
-combattait encore victorieusement les flammes, et, sur toutes choses,
-la canonnade triomphante ne tarissait point. Déchiré, dévasté, meurtri,
-le cuirassé n'en crachait pas moins furieusement la mort à la face de
-ses ennemis. Et Fergan, ayant sondé d'un regard toutes ces blessures
-béantes, mais superficielles, répéta la phrase inscrite l'instant
-d'avant sur le carnet de notes:
-
---_Nikkô_, point d'avaries majeures...
-
-Comme il prononçait le dernier mot, un officier, se précipitant hors
-du blockhaus, le heurta au passage, et, courtois, malgré la fièvre du
-moment, s'inclina pour s'excuser, avant de continuer sa route.
-
---Eh! Hirata, cher ami! où courez-vous ainsi?
-
-Le vicomte Hirata descendait déjà l'échelle du faux pont. Il s'arrêta
-cependant, poliment, pour contenter d'un mot la curiosité de l'hôte
-anglais:
-
---Réparer la communication du blockhaus à la tourelle arriè...
-
-Herbert Fergan n'entendit pas la dernière syllabe. Un obus éclatait
-encore, contre le blockhaus même, cette fois ... un obus de gros
-calibre, au fulmi-coton...
-
-Fergan perçut un bruit immense, vit un brouillard couleur d'ocre
-plus brillant, beaucoup plus brillant que le soleil ... et se releva
-lourdement, péniblement, par un effort atroce des jambes et des bras,
-et un effort pire de la cervelle, de la cervelle ankylosée qui ne
-comprenait pas, qui avait cesse de comprendre...
-
-La passerelle n'était plus là, ni le blockhaus. A leur place, il y
-avait ... il y avait du métal ... du fer, du cuivre, du bronze, mêlés,
-amalgamés, confondus ... du métal en charpie, en écheveau, en dentelle
-fine... C'était encore rouge de feu, et, par places, noir de cendres.
-Fergan, laborieusement, se rendit compte: l'obus avait tout emporté,
-tout fondu, tout évaporé... Et tout le monde était mort ... tout le
-monde, le commandant, l'officier de tir, l'officier de manœuvre, les
-aides ... tout le monde, excepté lui, Fergan, qui avait été seulement
-jeté, sans s'en apercevoir, ici ... ici, sur le spardeck, à vingt
-mètres de l'explosion... Il se redressa, il regarda à l'entour. Juste à
-côté de lui, une tête coupée, coupée très proprement, comme à la faux,
-gisait dans une flaque brune. Elle souriait, tranchée si vite que ses
-muscles, soudain paralysés, n'avaient pas même eu le temps d'effacer
-leur sourire...
-
-Fergan parla, étonné que sa voix eût encore un son:
-
---Tout le monde ... oui ... tout le monde est mort... Tiens? non! pas
-tout le monde...
-
-Au sommet du décombre encore incandescent, au milieu même des flammes
-et des braises, un homme apparaissait, fantastique. Accroché on ne
-savait à quoi, on ne savait comment, il se penchait au-dessus du
-tube acoustique qui descendait au plus profond du navire, vers le
-poste central, où convergent tous les porte-voix de l'artillerie, du
-gouvernail et des machines, et, dans ce tube béant, il criait des
-ordres, il commandait la manœuvre que les gens d'en bas, abrités, eux,
-exécutaient, sans soupçonner assurément l'effroyable posture de celui
-qui leur servait d'yeux, d'oreilles et d'intelligence, et qui, menacé
-à chaque seconde de l'anéantissement dans une fournaise sans nom,
-continuait, impassible, de guider vers la victoire le cuirassé toujours
-combattant!...
-
---Hirata Takamori!...
-
-Herbert Fergan, encore chancelant, écarquillait les yeux, et
-contemplait avec stupeur l'officier japonais, debout sur son piédestal
-terrible. L'explosion de l'obus, évidemment, l'avait lancé, lui aussi,
-à bas de la passerelle pulvérisée... Et ce n'étaient pas seulement des
-reflets de feu, c'était du sang qui empourprait son uniforme noir...
-Mais, à peine abattu, il avait trouvé dans son énergie prodigieuse,
-dans l'orgueil de sa race daïmiaque, plus stoïque que ne fut Sténon et
-son école, la force surhumaine de secouer d'un seul coup sa torpeur,
-et de bondir d'instinct vers le poste de bataille le plus proche et le
-plus périlleux...
-
-Fergan, humilié, sentit sa face chaude: un Japonais avait fait cela,
-alors que lui, Anglais, était resté, quoique sans blessure, par terre,
-accablé, évanoui...
-
-Herbert Fergan, brusquement, fit demi-tour, et s'éloigna vers
-l'arrière, marchant à pas très lents et bombant la poitrine, soucieux,
-pour l'honneur de l'Angleterre, d'égaler la contenance du vicomte
-Hirata Takamori...
-
-
-XXIX
-
-
- _Vous le croyez votre dupe: s'il feint de l'être, qui est plus dupe
- de lui ou de vous?_
-
- LA BRUYÈRE.
-
-
---Quatre mille quatre cents mètres!
-
-Le marquis Yorisaka, l'œil rivé à la lunette du télémètre de tourelle,
-ne se retourna pas en entendant battre la trappe de fermeture. Herbert
-Fergan venait d'entrer, et désireux de ne point troubler les servants
-des pièces, il se tint sur la trappe même, immobile et muet.
-
---Quatre mille deux cents!
-
-Ensemble, les deux canons géants tonnèrent. Fergan, pris au dépourvu,
-tournoya comme un homme blessé, et se retint contre la muraille...
-
---Quatre mille?
-
-Après trente minutes de bataille, rien ici n'était changé;--rien, sauf
-un homme tout à l'heure vivant, maintenant mort. Son cadavre gisait sur
-le parquet d'acier, la tête ouverte: une clé de démontage, arrachée
-de son croc par le choc d'un projectile, avait fracassé cette tête.
-Accoutumés à voir du sang, les survivants s'étaient contentés de jeter
-un seau d'eau sur les débris rouges.--pour éviter qu'on glissât. Et le
-combat, bien entendu, continuait comme si de rien n'était,--froidement,
-silencieusement, obstinément.
-
---Quatre mille trois cents!
-
-Toutefois, le tableau transmetteur d'ordres ne fonctionnait plus, et la
-tourelle, isolée, autonome, se battait comme elle pouvait, au jugé, à
-l'aveugle. Yorisaka Sadao s'estimait trop heureux, à présent, d'avoir,
-comme suprême corde à son arc, le télémètre de tourelle, qui seul lui
-permettait encore d'apprécier tant bien que mal, au travers de la fumée
-et de la brume, les variations de la distance et les changements de la
-correction...
-
---Quatre mille cinq!
-
-Derechef, la double détonation éclata. Aguerri cette fois, Herbert
-Fergan se pencha en avant, et regarda au dehors par la fente annulaire
-de l'embrasure. Au bout de la ligne de mire, très loin, profilée en
-ombre chinoise sur l'horizon lumineux, la silhouette d'un cuirassé
-russe, apparaissait, cible déjà criblée. Des gerbes d'eau jaillissaient
-devant lui, soulevées par les coups trop courts. Fergan distingua tout
-à coup deux de ces gerbes, plus hautes que toutes les autres. Et il
-comprit que c'étaient les obus mêmes de la tourelle qui venaient de
-frapper là, en deçà du but.
-
---Bon!--murmura-t-il,--les Russes en ont assez!... Ils s'éloignent...
-
-Et, dans le même instant, il songea que le réglage du tir allait
-devenir difficile. Plus de blockhaus, plus d'officier télémétriste...
-Mauvaises conditions pour obtenir un «pour cent» efficace, au moment
-que choisissait l'ennemi pour s'écarter brusquement du champ de
-bataille.
-
-Car l'ennemi s'écartait, c'était positif. Par la fente annulaire,
-Fergan, clairement, vit le cuirassé de tête venir sur bâbord. Il
-gouvernait sur la queue japonaise, espérant sans doute l'envelopper,
-et fuir vers le nord à la faveur de la brume, toujours flottante et
-floconneuse. Mais déjà Togo, déjouant la manœuvre, obliquait lui-même à
-gauche. Et le _Nikkô_, imitant le coup de barre de l'amiral, fit route
-dans les eaux du _Mikasa_.
-
---Cessez le feu! Tourelle à droite!...
-
-Les cuirassés russes doublaient l'arrière-garde. On allait combattre
-par bâbord. Toutes les conditions du tir s'en trouvaient naturellement
-bouleversées, et le réglage à reprendre élément par élément...
-
---Héi!...
-
-Deux servants, lâchant leurs culasses, s'étaient jetés en avant, vers
-la sellette de commandement. Et Fergan, d'instinct, s'élança avec eux.
-
-Le marquis Yorisaka Sadao venait de glisser jusqu'à terre,--sans un
-cri, sans un gémissement.
-
-Mais son épaule, effroyablement déchirée, laissait ruisseler un
-tel flot de sang que, déjà, sa face jaune était devenue verte. Un
-éclat d'obus l'avait évidemment frappé par l'un des trois trous du
-casque, sans que de la tourelle on entendît rien, à cause du fracas
-ininterrompu qui régnait au dehors...
-
-Les servants, aidés de Fergan, étendaient leur chef entre les deux
-pièces. Il n'était pas tout à fait mort. Il fit un signe il parla, très
-bas, mais d'une voix encore impérieuse:
-
---A vos postes!...
-
-Les deux hommes obéirent. Fergan seul demeura penché vers le visage du
-mourant.
-
-Et il se passa alors une chose singulière.
-
-Le sous-officier de la tourelle, tout de suite, était accouru: à lui
-revenait l'honneur de prendre la place vacante. Il enjamba le corps
-grisant, se baissa pour ramasser le télémètre échappé de la main
-sanglante, et, près de monter sur la sellette, fit tourner l'instrument
-dans ses doigts, de l'air hésitant d'un homme qui s'avoue inexpert...
-Et Fergan, malgré sa tristesse sincère, sourit:
-
---Il va s'en servir Dieu sait comme!...
-
-Or, le marquis Yorisaka, se raidissant, souleva sa main droite, et
-toucha le sous-officier, qui se retourna.
-
-La tête agonisante s'agitait de droite à gauche:
-
---Non! pas vous!
-
-Et les yeux déjà ternes, se fixèrent sur l'officier anglais, étonné:
-
---Vous!
-
-Herbert Fergan eut un haut-le-corps stupéfait.
-
---Moi?
-
-Il hésita trois secondes, Puis il s'agenouilla tout près de Yorisaka
-Sadao, et il parla bas,--comme on parle à un malade que le délire égare:
-
---Kimi, je suis Anglais ... neutre...
-
-Il répéta deux fois, articulant bien, accentuant:
-
---Neutre ... neutre...
-
-Mais il se tut soudain, parce que les lèvres blêmes remuaient, parce
-qu'un souffle en sortait, un murmure rauque, indistinct d'abord, mais
-bientôt plus net, affermi, des syllabes, des paroles, un chant:
-
- --Le temps des cerisiers en fleurs n'est pas encore passé.
- Maintenant cependant les fleurs devraient tomber,
- Tandis que l'amour de ceux qui les regardent
- Est à son extrême exaltation...
-
-Herbert Fergan écoutait, et un froid brusque entra dans ses veines.
-
-Les yeux presque morts ne détachaient pas leur regard, un regard
-immobile et sombre où semblait luire comme le reflet d'une ancienne
-vision. La voix, renforcée par un miracle d'énergie, chanta encore:
-
- --Il m'a dit: «Cette nuit j'ai rêvé. J'avais ta chevelure autour de
- mon cou. J'avais tes cheveux comme un collier noir autour de ma nuque
- et sur ma poitrine...»
-
-Plus pâle qu'Yorisaka lui-même, Herbert Fergan avait reculé d'un pas;
-et il détournait maintenant la tête pour échapper au regard terrible.
-Mais il n'échappait pas à la voix, à la voix plus terrible que le
-regard:
-
- --Je les caressais et c'étaient les miens; et nous étions liés pour
- toujours ainsi, par la même chevelure, la bouche sur la bouche, ainsi
- que deux lauriers n'ont souvent qu'une racine...
-
-La voix résonnait comme un cristal près de se rompre. Peu à peu,
-aux joues de Fergan, le sang était revenu. Et ce sang commençait
-d'empourprer toute la face d'une rougeur honteuse, humiliée, d'une
-rougeur de soufflet reçu en plein visage...
-
-La voix acheva, plus pressante, et pareille à la voix d'un créancier
-âpre, qui tout à coup, impérieusement, réclamerait sa dette:
-
- --Et peu à peu il m'a semblé, tant nos membres étaient confondus, que
- je devenais toi-même ou que tu entrais en moi comme mon songe...»
-
-La voix, à bout de vie, s'éteignit. Et, seul, le regard s'obstina,
-lançant, dans une flamme dernière, un ordre véritable, clair,
-irrésistible...
-
-Alors, Herbert Fergan, le front bas et les yeux vers la terre,
-céda,--obéit.--De la main du sous-officier, il prit le télémètre. Et
-il gravit les trois marches de l'échelle médiane, et il s'assit sur la
-sellette de commandement...
-
-Par bâbord, les cuirassés russes, un à un, reparaissaient. Ils
-s'éloignaient, rapides...
-
---Un gentleman doit payer,--murmura Fergan.
-
-Il manœuvrait les vis du télémètre. Dans l'oculaire de la lunette, la
-cible se profila, agrandie, précisée. Le pavillon de Saint-André montra
-sa croix bleue, nette sur le champ d'étamine blanche. Herbert Fergan,
-aide de camp du roi d'Angleterre, vit ce pavillon,--le pavillon du
-tsar.--Le tsar et le roi n'étaient point ennemis...
-
---Un gentleman doit payer,--répéta Fergan, sombre.
-
-Il toussa. Sa voix résonna enrouée, mais distincte, résolue:
-
---Six mille deux cents mètres! Huit millièmes à gauche! Continuez le
-feu!
-
-Dans le silence qui précéda la double détonation, il y eut, sous
-l'échelle, un bruit à peine perceptible. Le marquis Yorisaka Sadao
-avait achevé de mourir, sans tressaillement ni râle, discrètement,
-décemment, correctement. Sa bouche, toutefois, avant de se fermer pour
-toujours, avait balbutié deux syllabes japonaises, les deux premières
-syllabes d'un nom qui ne fut point achevé:
-
---Mitsou....
-
-
-XXX
-
-Du sommet de cet amas de débris qui était le seul vestige de la
-passerelle et du blockhaus emportés tous deux par le même obus, le
-vicomte Hirata Takamori se pencha une dernière fois sur le trou qui
-descendait vers le poste central, et jeta un dernier ordre, l'ordre
-qui terminait la journée, et changeait définitivement la bataille en
-victoire:
-
---Cessez le feu!
-
-Au grand mât du _Mikasa_, le signal de Togo flottait et resplendissait,
-pareil à l'arc-en-ciel radieux des fins d'orage. Au zénith, parmi les
-nuages encore livides, une déchirure bleue s'épanouissait en forme de
-déesse ailée, planant.
-
-Un cri immense volait de navire à navire, plus vite que ne volent les
-risées du nord-ouest, quand souffle la mousson d'automne: le cri de
-triomphe du Japon vainqueur, le cri de triomphe de l'antique Asie,
-affranchie pour jamais du joug européen:
-
---_Teikokou banseï!_
-
---Vie éternelle à l'Empire!
-
-Hirata Takamori, debout, répéta trois fois ce cri. Puis, déployant d'un
-coup sec l'éventail qui n'avait pas quitté sa manche, il promena du
-sud au nord et de l'ouest à l'est, un regard d'inexprimable orgueil.
-L'heure, certes, était bonne, et grisait mieux que dix mille coupes
-de saké! Trente-trois années durant, depuis le jour que sa mère avait
-accouchée de lui, Hirata Takamori, consciemment ou inconsciemment,
-n'avait vécu qu'en attendant cette heure. Mais pour l'ivresse sublime
-qui maintenant le suffoquait et le noyait comme dans une mer d'alcool
-pur, trente-trois années n'étaient pas une attente trop longue:
-
---_Teikokou banseï!_
-
-La clameur, à peine apaisée, reprenait et redoublait. A contre-bord
-des cuirassés, un aviso, le _Tatsouta_, défilait. Sur sa passerelle,
-un officier embouchait un porte-voix, et répétait de proche en proche
-l'ordre du jour dont il était porteur:
-
---«Les illustres vertus de l'Empereur et l'invisible protection des
-Ancêtres Impériaux, nous ont donné victoire pleine et entière. A tous
-qui avez fait de votre mieux, félicitations!»
-
-A cet instant même, le soleil, perçant tout à coup les nuages et la
-brume, apparut, tangentant l'horizon de l'ouest.
-
-Il apparut tout rouge, pareil à la boule monstrueuse, teinte de feu
-et de sang, que roule le Dragon Céleste à travers les plaines d'azur
-... pareil au disque éblouissant qui règne au centre du pavillon de
-l'Empire... Et il plongea dans la mer, obliquement.
-
-Hirata Takamori le regardait. C'était comme le symbole de la patrie
-nipponne, qui flottait là, qui promenait son dernier rayon, sa
-dernière caresse lumineuse sur ce champ de bataille où tant de sang
-venait de couler pour que la patrie nipponne fût plus grande!... Et
-voilà que, soudain, l'allégorie fut précisée, magnifiée: un vaisseau
-russe, vaincu, désemparé, incendié, traînait au loin, dans l'ouest,
-son agonie. Tout à coup le soleil atteignit cette carcasse ruinée,
-cette ombre près de s'engloutir, et l'entoura comme d'un linceul de
-pourpre et d'or. Les mâts brisés, les cheminées chancelantes, la coque
-dénivelée, déchirée, se dessinèrent funèbres sur l'orbe éblouissant.
-Hirata Takamori reconnut ce vaisseau qui allait mourir. C'était le
-_Borodino_, l'un de ceux-là mêmes que le _Nikkô_ avait combattus de
-plus près... Et le soleil, peu à peu, s'enfonça et disparut. Et le
-vaisseau disparut aussi, en même temps...
-
-Hirata Takamori fit demi-tour. Le _Tatsouta_ s'approchait du _Nikkô_ et
-le hélait:
-
---Liberté de manœuvre pour la nuit.--Rendez-vous demain matin à
-Matsou-shima.
-
---Bien,--dit Hirata.
-
---L'amiral désire savoir le nom de l'officier qui a pris le
-commandement du _Nikkô_ après la destruction du blockhaus?
-
---C'est moi: le vicomte Hirata.... _Hirata shishakou!..._
-
-Il omit son prénom et répéta son titre familial, afin que tous les
-ancêtres eussent leur juste part de l'honneur qui était fait au
-descendant.
-
-Les deux navires s'éloignaient déjà, emportés par leur erre.
-
---Vicomte Hirata,--cria l'officier du _Tatsouta_,--il m'est agréable
-de vous annoncer la satisfaction particulière de l'amiral, et son
-intention de vous nommer avec éloge dans son rapport au Divin Empereur.
-
-Sans répliquer, le vicomte Hirata s'inclina jusqu'à terre. Quand il se
-releva, le _Tatsouta_ n'était plus à portée...
-
-Un trompette traversait le pont, allant d'une échelle à l'autre. Hirata
-Takamori l'appela, donna l'ordre de sonner le branle-bas du soir...
-
---On alignera les morts sur la plage arrière, honorablement.
-
-
-La nuit tombait maintenant, vite. On alluma les feux de position et les
-feux de route. Hirata Takamori, abdiquant pour un temps ses fonctions
-de commandant par intérim, quitta la passerelle et fit une ronde à
-travers les coursives dévastées du _Nikkô_. Les circuits électriques
-avaient été hachés. Mais, à force d'ingéniosité et d'adresse, des
-circuits de fortune avaient pu être rétablis. Et presque partout
-l'éclairage était normal.
-
-Au bout de sa ronde, Hirata Takamori parvint à la plage arrière, et,
-ayant salué deux fois, à l'ancienne mode, passa la revue des morts...
-
-
-Ils étaient trente-neuf. On les avait couchés côté à côte, sur deux
-rangs, sous la double volée des grands canons jumeaux. Ils dormaient
-là, leurs corps en loques bien rassemblés et recousus dans des sacs de
-toile grise, et leurs têtes calmes souriant aux rayons de la lune.
-
-Deux quartiers-maîtres, lanternes en main, éclairèrent chaque visage.
-Un enseigne, à voix respectueuse, faisait l'appel. Il passa d'abord
-devant trois sacs vides. On n'avait pas retrouvé vestige du commandant
-mort, non plus que de l'officier de manœuvre, non plus que de
-l'officier de tir.
-
-Devant le quatrième sac, l'enseigne nomma:
-
---Capitaine de vaisseau Herbert W. Fergan.
-
-Hirata Takamori se baissa. L'officier anglais avait été frappé par un
-éclat d'obus au-dessous du menton, à la gorge même. Les deux carotides
-étaient tranchées et la moelle épinière en bouillie.
-
---Où a-t-il été tué?--questionna Hirata.
-
---Dans la tourelle de 305.
-
---Hé!... On meurt partout!...
-
-Ce fut toute l'oraison funèbre d'Herbert Fergan.
-
-
-Devant le cinquième sac, l'enseigne nomma:
-
---Lieutenant de vaisseau Yorisaka Sadao.
-
-Hirata Takamori s'arrêta net, ouvrit la bouche pour parler, et se tut.
-
-Le cadavre du marquis Yorisaka Sadao avait les yeux grand ouverts.
-Et ces yeux, vraiment, semblaient regarder encore ... regarder droit
-devant eux,--droit à travers la vie,--regarder dédaigneusement,
-orgueilleusement, triomphalement...
-
-
-Marchant plus vite et d'un pas plus saccadé, le vicomte Hirata avait
-parcouru l'une après l'autre les deux rangées de visages endormis.
-
-L'enseigne, saluant, allait se retirer. Le vicomte le retint,
-l'appelant par son nom:
-
---Narimasa, voulez-vous me faire l'honneur de m'accompagner dans ma
-chambre?
-
---Ainsi ferai-je, très honorablement,--répondit renseigne empressé.
-
-Ils descendirent ensemble. Sur un geste du vicomte, l'enseigne
-s'agenouilla. Il n'y avait point de tatami,--la discipline moderne
-excluant des navires de guerre les nattes de riz, trop inflammables.
-Mais Hirata avait jeté par terre deux confortables carreaux de velours.
-
---Excusez mon impolitesse,--dit-il:--je commettrai l'inconvenance de
-régler devant vous le service de nuit, avant toute autre chose.
-
---Je vous supplie de le faire,--dit l'enseigne.
-
-Des sous-officiers entrèrent, auxquels le vicomte donna ses ordres. Et
-quand tous se furent retirés, Hirata Takamori prit le pinceau, et traça
-sur deux pages de son bloc-notes plusieurs centaines de caractères bien
-calligraphiés.
-
---Excusez-moi,--dit-il encore,--mais tout cela avait son importance.
-
-Il arracha les deux feuilles du bloc-notes et les tendit à l'enseigne.
-
---Ceci, d'ailleurs, est pour vous ... si vous daignez me faire la grâce
-d'être l'exécuteur de mes dernières volontés.
-
-Surpris, l'enseigne regarda son chef.
-
---Oui,--dit Hirata Takamori.--Je vais, Narimasa, me tuer tout à
-l'heure. Et je vous serai très obligé, à vous qui êtes d'une très noble
-famille de bons samouraïs, de bien vouloir m'assister dans mon karakiri.
-
-Le jeune officier ne s'étonna plus, et n'eut garde de poser aucune
-question discourtoise.
-
---C'est un honneur illustre que vous faites à moi et à tous mes
-ancêtres,--dit-il simplement.--Je suis très heureux d'être à même de
-vous servir.
-
---Voici mon sabre.--dit Hirata.
-
-Il avait dégainé d'un fourreau de laque une splendide lame ancienne,
-dont la garde était de fer forgé en forme de feuilles de chêne. Il
-enveloppa cette lame d'un papier de soie, et la tendit à l'enseigne
-Narimasa.
-
-Je suis à votre disposition, respectueusement, dit l'enseigne en
-prenant le sabre.
-
-Hirata Takamori s'agenouilla en face de son hôte, et parla selon la
-politesse:
-
---Narimasa, puisque vous daignez me servir de second en cette
-cérémonie, il convient que vous connaissiez ma raison. Ce matin, au
-cours d'une conversation que le marquis Yorisaka m'avait fait l'honneur
-de m'accorder, mon intelligence infirme m'a fait prononcer diverses
-paroles, que ce soir, j'estime avoir été inconvenantes. Il est, je
-crois, préférable que ces paroles soient effacées.
-
---Je ne vous contredirai point, si vous en jugez ainsi.
-
---Aurez-vous donc la bonté d'attendre que j'aie tout préparé pour ce
-qui nous reste à faire?
-
---Ainsi ferai-je, très honorablement.
-
-Une sorte de cabinet de toilette était attenant à la chambre.
-Le vicomte Hirata y passa pour revêtir le costume obligatoire,
-immuablement fixé par les rites.
-
-Il revint.
-
---En vérité,--dit-il,--je suis confus, et vous poussez très loin la
-complaisance.
-
---Je fais à peine ce que je dois,--dit Narimasa.
-
-Le vicomte Hirata s'était agenouillé de nouveau près de son hôte. Il
-tenait maintenant dans sa main droite un poignard enveloppé de papier
-de soie, comme le sabre. Il sourit:
-
---Ce m'est une grande joie de pouvoir aujourd'hui mourir à mon
-gré,--dit-il.--Notre victoire est si complète que l'empire peut
-aisément se passer d'un de ses sujets, et surtout du moins utile.
-
---Je vous félicite,--dit l'enseigne.--Mais je ne puis approuver votre
-modestie. Je pense au contraire que rien ne saurait atténuer la perte
-que va faire l'Empire, si l'exemple irréprochable, que vous nous léguez
-à tous, ne la réparait presque absolument.
-
---Je vous suis obligé,--dit Hirata.
-
-Il se détourna et, très lentement, mit la lame du poignard à nu.
-
---L'exemple du marquis Yorisaka est plus grand que le mien,--dit-il.
-
-Il effleurait du doigt le tranchant du poignard. Sans bruit, l'enseigne
-se leva du carreau de velours, et, debout derrière le vicomte,
-étreignit à deux mains la poignée du sabre, nu maintenant comme le
-poignard.
-
---Beaucoup plus grand,--répéta le vicomte Hirata.
-
-Il fit un mouvement à peine perceptible. Narimasa, qui se pencha,
-ne vit plus la lame du poignard. Le ventre était ouvert le plus
-régulièrement du monde. Un peu de sang coulait déjà.
-
---Beaucoup plus grand, en vérité,--répéta encore le vicomte Hirata
-Takamori.
-
-Il parlait toujours aussi net, mais moins fort. Un coin de sa
-bouche remonta légèrement, premier signe d'une souffrance atroce,
-impassiblement contenue.
-
-La jambe droite en arrière et le genou gauche plié, Narimasa détendit
-brusquement le ressort bandé de ses reins, de sa poitrine et de ses
-deux bras. La tête du vicomte Hirata Takamori, tranchée d'un seul coup,
-tomba sur les nattes blanches.
-
-On ne vit le sabre que l'instant d'après, quand il se releva, rose.
-
-
-XXXI
-
-Jean-François Felze, au bas de l'escalier de pierre qui montait à flanc
-de colline vers le faubourg de Diou Djen Dji, renvoya son kourouma, et
-commença de gravir les marches familières.
-
-Il pleuvait. De Mogui jusqu'à Nagasaki, il n'avait pas cessé de
-pleuvoir. Quatre heures durant, les deux hommes-coureurs avaient
-pataugé dans la boue et les flaques, sans ralentir leur trot ni
-interrompre le voyage, sauf aux portes des tchayas où l'on doit boire,
-et devant les boutiques de cordonniers, où il faut changer de sandales.
-Et l'on était entré dans la ville à bonne allure, en éclaboussant les
-deux trottoirs de Founa-Daïkou machi. La foule habituelle emplissait le
-quartier commerçant. Un moutonnement de parapluies couvrait les rues.
-
-Mais l'escalier de Diou Djen Dji, comme toujours, était désert. Et
-Felze, se hâtant sous les ondées, put atteindre la maison aux lanternes
-violettes sans que nul passant s'étonnât de voir un _ke tôdjin_[1]
-frapper à la porte mystérieuse du grand mandarin chinois, porte que les
-Japonais eux-mêmes ne franchissaient guère.
-
---Midi,--avait constaté Felze, au moment d'entrer chez son hôte.
-
-Il appréhenda d'être importun. Un fumeur d'opium s'endort
-habituellement fort après l'aube, et ne se soucie guère d'être réveillé
-avant le déclin du soleil. Il est vrai que, pour les voyageurs, les
-rites ont des accommodements.
-
---D'ailleurs,--songea Felze,--il est recommandé, sur toutes choses,
-d'obéir à la volonté des vieillards. Et le très vieux Tcheou Pé-i m'a
-mandé clairement auprès de lui. En cela au moins sa lettre n'est point
-ambiguë.
-
-
-La porte, d'abord ouverte sur l'apparition du domestique vêtu de
-soie bleue, puis refermée, se rouvrit au bout du laps qu'exige la
-courtoisie. Et Felze, ayant attendu exactement comme il convenait, ni
-trop, ni trop peu, se persuada qu'il arrivait à l'heure correcte.
-
-Tcheou Pé-i, en effet, ayant reçu, depuis la veille, un très grand
-nombre de rapports et de messages, tous d'importance, avait renoncé au
-sommeil pour la durée entière des événements en cours. Il fumait au
-lieu de dormir, et luttait ainsi sans effort contre la fatigue d'une
-veille déjà longue de trente-six heures.
-
-Et il vint au-devant du visiteur, et il le reçut avec tout le
-cérémonial obligatoire, sans que Felze pût distinguer aucune trace de
-lassitude ou d'insomnie sur la face jaune aux joues concaves dont la
-bouche sans lèvres souriait.
-
-Puis, dans la fumerie tendue de satin jaune et brodée, du plafond
-au plancher, de nobles sentences philosophiques écrites en beaux
-caractères de soie noire,--après avoir bu le vin chaud qu'apporta,
-selon la bienséance, le serviteur lettré dont la toque était ornée
-d'une boule de turquoise,--Jean-François Felze et Tcheou Pé-i se
-couchèrent au milieu de l'amas soyeux des coussins et des étoffes sur
-trois nattes superposées, plus fines qu'un tissu de lin.
-
-Et ils parlèrent, face à face, le plateau à opium entre leurs
-poitrines. Ils parlèrent en observant la bienséance et les règles
-traditionnelles, tandis que deux enfants, agenouillés près de leurs
-têtes, chauffaient au-dessus de la lampe verte les lourdes gouttes
-suspendues au bout des aiguilles, et fixaient la pâte bien cuite sur le
-fourneau des pipes d'argent, d'ivoire, d'écaille ou de bambou.
-
-
---Fenn Ta-Jênn,--avait dit d'abord Tcheou Pé-i,--quand on scella, en ce
-lieu même et sous mes yeux, la lettre grossière et mal calligraphiée
-que j'ai eu la témérité de dicter pour vous au moins ignorant de mes
-secrétaires, j'ai prononcé la parole d'usage: _I lou fou sing!_--Puisse
-l'Étoile du Bonheur vous accompagner sur la route!--Car je savais que
-votre cœur vous pousserait à exaucer sur-le-champ mon humble prière, et
-à nouer sans perdre une heure les cordons du manteau de voyage. Vous
-arrivez avec une exactitude solaire. Et je m'aperçois avec honte que
-j'ai été grandement importun. En sorte que je ne saurais vous remercier
-jusqu'où je dois.
-
---Pé-i Ta-Jênn,--avait répliqué Jean-François Felze,--la lettre
-magnifique que j'ai reçue de vous m'a fait à propos souvenir des
-préceptes de la philosophie, que j'allais oublier, et m'a rappelé à
-temps dans le Juste et invariable Milieu[2], d'où j'étais sur le point
-de sortir. Souffrez que je reçoive avec reconnaissance votre bienfait.
-
-Ils fumèrent. La fumerie était tout obscure. Les draperies opaques
-excluaient le jour extérieur. On eût cru qu'il faisait pleine nuit. Du
-plafond les neuf lanternes violettes versaient leur clarté de vitrail.
-La vie brutale semblait proscrite de ce royaume, infiniment pacifique,
-où n'avait accès qu'une vie surhumaine,--atténuée, assagie, libérée des
-passions violentes et vaines, libérée du mouvement inharmonieux.
-
-
---A présent,--commença Tcheou Pé-i,--il est convenable que je dissipe
-pour vous les obscurités de ma lettre, obscurités dues, ainsi que
-certainement vous l'avez deviné, à la seule infirmité de mon esprit.
-
---Il m'est impossible,--répliqua Felze,--de souscrire à vos paroles.
-J'ai vu, dans ce qu'il vous plaît de nommer des obscurités, le sage
-artifice d'un pinceau très vieux, qui ne se soucie pas de confier à un
-courrier, même fidèle, la vérité toute nue et imprudente.
-
-Tcheou Pé-i sourit et joignit les mains pour remercier:
-
---Fenn Ta-Jênn, il m'est délectable d'entendre la musique de votre
-courtoisie. Permettez-moi d'y répondre en observant la règle:
-«Quiconque est chargé de délivrer un message ou de publier une nouvelle
-ne laisse pas le message ou la nouvelle passer une nuit dans sa maison.
-Il délivre ou publie le jour même.» Fenn Ta-Jênn, ce matin, au second
-chant du coq, une jonque de la Nation Centrale est entrée dans ce port,
-et d'autres jonques l'ont suivie. Leurs patrons, gens à mon service, et
-qui usent leurs cœurs pour accomplir la volonté de l'Auguste Élévation,
-m'ont instruit, moi le premier, de ce que les autorités de ce royaume
-ignoraient encore. Je vous en instruis vous-même: hier, non loin d'une
-île que les hommes du Nippon nomment Tsou-shima, mille et dix mille
-vaisseaux se sont heurtés sur la mer. L'immense flotte des Oros a
-succombé dans cette bataille. Il n'en reste que des épaves. Et je me
-suis souvenu des préceptes du _Li Ki_, et j'ai pris la liberté de vous
-les rappeler dans ma lettre: «Au premier mois de l'été, on ne lève pas
-pour la guerre de grandes multitudes d'hommes. Parce que le Souverain
-qui domine en ce mois, Iên Ti, l'Empereur du Feu, les vouerait à
-l'extermination.»
-
-Jean-François Felze, brusquement, s'était redressé. Il s'accouda sur
-les nattes et faillit oublier la bienséance.
-
---Que dites-vous, Pé-i Ta-Jênn? La flotte russe vaincue? détruite?...
-Est-ce que...
-
-Il se retint à temps, conscient de l'énormité qu'il allait commettre,
-en posant une question à son hôte; indulgent, Tcheou Pé-i s'empressait
-de parler, masquant ainsi, avec adresse, l'inconséquence du visiteur:
-
---Beaucoup de rapports m'ont été faits. Je n'ignore maintenant plus
-rien d'essentiel. Vous plairait-il d'écouter un récit exact?
-
-[Illustration: Debout contre le mur, immobile et muette, la marquise
-écoutait.]
-
-Felze s'était ressaisi:
-
---Il me plaira, assurément,--dit-il, redevenu décent,--il me plaira
-d'écouter tout ce que vous jugerez bon de me faire entendre.
-
---Fumons donc,--dit Tcheou Pé-i,--et souffrez que mon secrétaire
-intime, à qui la noble langue des Fou-lang-sai n'est pas étrangère,
-vienne ici nous prêter sa lumière, et lise et traduise la substance
-utile de tout ce qui nous est arrivé depuis ce matin.
-
-Et, des mains de l'enfant agenouillé près de sa tête, il prit une pipe,
-cependant que Jean-François Felze, des mains de l'autre enfant, en
-prenait une autre. Les volutes de fumée grise se mêlèrent autour de la
-lampe constellée de mouches et de papillons d'émail vert.
-
-Aux pieds des fumeurs, le secrétaire intime, très vieil homme coiffé
-d'une toque à boule de corail ciselé, s'était accroupi, et lisait de sa
-voix rauque, inhabile aux sons occidentaux...
-
-
---Fenn Ta-Jênn,--dit Tcheou Pé-i, quand fut achevée la longue
-lecture,--il vous souvient peut-être d'une conversation que nous
-avons eue, en ce lieu, le lendemain même de votre arrivée dans cette
-ville. Vous me demandiez alors si j'estimais que le Soleil Levant
-dût inévitablement succomber dans sa lutte contre les Oros. Je vous
-répondis que je n'en savais rien, et qu'au surplus cela n'importait pas.
-
---Il me souvient parfaitement,--dit Felze.--Votre condescendance daigna
-même me promettre que nous reparlerions ensemble de cette bagatelle,
-lorsque le temps en serait venu.
-
---Votre mémoire est irréprochable,--dit Tcheou Pé-i.--Eh bien! Quel
-temps jamais sera plus favorable que n'est celui-ci? Voilà que le
-Soleil Levant, loin de succomber, triomphe. Il sied que nous examinions
-à loisir la vraie valeur de sa victoire. Et si notre examen nous
-persuade que cette valeur est proprement nulle, nous aurons eu raison
-d'affirmer jadis que la guerre actuellement en cours est une bagatelle,
-et que son issue n'importait pas.
-
-Silencieux, Felze, qui venait de fumer, repoussa doucement la pipe
-chaude, et, posant sur le coussin de cuir sa joue gauche, fixa son
-regard sur les yeux de son hôte. Tcheou Pé-i fuma lui-même et commença:
-
---Il est écrit dans le livre de Méng Tzèu. «Vous entreprenez des
-guerres; vous mettez en péril la vie des chefs et des soldats; vous
-vous attirez l'inimitié des princes. Votre cœur y trouve-t-il de la
-joie? Non. Vous agissez ainsi pour la seule poursuite de votre grand
-dessein, vous désirez étendre les limites de vos États, et tenir sous
-vos lois jusqu'aux étrangers. Mais poursuivre un tel dessein par de
-tels moyens, c'est monter sur un arbre pour attraper des poissons. La
-force s'opposant à la force n'a jamais produit que ruine et barbarie.
-Il convient seulement de s'appliquer à exercer dans l'administration la
-bienfaisance. Dès lors, tous les officiers, y compris ceux des nations
-extérieures, veulent avoir des charges dans votre palais. Tous les
-laboureurs, y compris ceux des nations extérieures, veulent cultiver
-la terre dans vos campagnes. Tous les marchands, soit ambulants, soit
-sédentaires, y compris ceux des nations extérieures, veulent déposer
-leurs marchandises dans votre marché. S'ils sont disposés de la sorte,
-qui pourra les arrêter. Je sais un prince qui régnait d'abord sur
-un territoire de soixante-dix lis, et qui a régné ensuite sur tout
-l'Empire[3].»
-
-Tcheou Pé-i, solennel, ponctua la citation d'une sorte d'exclamation
-poussée du plus profond de la gorge.
-
---Il est écrit dans le livre de K'òung Tzèu: «La principauté de Lou
-penche vers son déclin et se divise en plusieurs parties. Vous ne savez
-pas lui conserver son intégrité; et vous pensez à exciter une levée
-de boucliers dans son sein. Je crains bien que vous ne rencontriez de
-grands embarras non pas sur la frontière, mais dans l'intérieur même de
-votre maison[4].»
-
-Tcheou Pé-i répéta son exclamation respectueuse; puis, ayant fermé les
-yeux:
-
---Il me paraît que ces textes s'appliquent avec une égale justesse à
-l'Empire des Oros, vaincu, et au royaume du Soleil Levant, vainqueur.
-Tout peuple qui engage une guerre inutile et sanglante abdique sa
-sagesse ancienne et renie la civilisation.
-
-C'est pourquoi il n'importe aucunement que le nouveau Japon, barbare,
-ait abattu la nouvelle Russie, barbare. Il n'aurait pas importé
-davantage que la nouvelle Russie eût abattu le nouveau Japon. C'était
-le combat du tigre rayé contre le tigre ocellé. L'issue de ce combat
-est sans intérêt pour les hommes.
-
-Il appuya sa bouche sans lèvres contre le jade d'une pipe que lui
-tendait l'enfant agenouillé, et, d'un seul trait, aspira toute la fumée
-grise.
-
---Sans intérêt,--répéta-t-il.
-
-Ses yeux rouverts promenaient de droite à gauche leurs lueurs
-perspicaces.
-
---Ma mémoire à moi--reprit-il après un silence--est tout à fait
-infidèle et incertaine. Mais, au cours de la conversation que nous
-avons eue, le lendemain de votre arrivée dans cette ville, vous
-avez prononcé des paroles si mémorables que je n'ai pu, malgré mon
-infirmité, les oublier. Vous avez très ingénieusement comparé l'Empire
-à un vase enfermant la précieuse liqueur des anciens préceptes. Et
-vous avez, non sans grande raison, redouté pour la liqueur inestimable
-la fragilité du vase impérial. Si l'Empire est en effet subjugué,
-qu'adviendra-t-il des anciens préceptes? A cette question très
-philosophique, la pauvreté de mon intelligence ne me permit point
-de répondre sur-le-champ. Je réponds, après dix mille réflexions et
-méditations, je réponds aujourd'hui, éclairé enfin par les événements.
-L'immortalité des anciens préceptes n'est pas liée à la vie périssable
-de l'Empire. L'Empire peut être subjugué: pourvu que le Fils du Ciel
-ait fait son devoir jusqu'au bout, observé les rites, gardé les
-cinq lois morales, et pratiqué les trois vertus indispensables, qui
-sont l'humanité, la prudence et la force d'âme; pourvu que chaque
-prince, chaque ministre, chaque préfet, chaque homme du peuple aient
-pareillement fait leur devoir, observé les rites, gardé les cinq lois
-et pratiqué les trois vertus, il n'importe en rien que l'Empire soit
-vaincu ou soit vainqueur. Il n'importe en rien que tous ses habitants
-soient morts ou soient vivants. S'ils sont morts, leur exemple
-irréprochable leur survit, et leurs ennemis mêmes sont contraints de
-l'admirer et de le suivre. Et l'immortalité des anciens préceptes en
-est renouvelée et rajeunie. Au contraire, la nation qui s'écarte du
-Milieu Invariable en vue d'un avantage momentané, d'un succès fugitif,
-d'une gloire apparente ou d'un profit mensonger, compromet gravement
-sa réputation et son honneur, et ne peut plus laisser dans l'histoire
-qu'un souvenir souillé, capable de corrompre par contagion toutes
-les nations à venir, jusqu'à la trentième et jusqu'à la soixantième
-génération.
-
-Il suspendit son discours pour considérer attentivement la pipée fort
-grosse que l'enfant agenouillé près du plateau de nacre venait de
-coller sur un fourneau nettoyé de frais. Puis concluant:
-
---Que pèse la destinée matérielle d'une seule nation, en regard de
-l'évolution morale de l'humanité entière?
-
-Ayant jugé de la sorte, il fuma coup sur coup deux pipes. Et la drogue
-ayant versé de l'indulgence dans son âme, il sourit:
-
---Le royaume du Soleil Levant, trop jeune, ignore ces choses. Il les
-saurait, s'il avait vécu, comme la Nation Centrale, dix mille années,
-et si, d'année en année, il était devenu plus sage.
-
-Felze avait écouté sans rien dire. Mais Tcheou Pé-i ne parlant plus, la
-courtoisie maintenant ordonnait au visiteur de rompre le silence. Et le
-visiteur s'en souvint.
-
---Pé-i Ta-Jênn,--dit-il,--vous êtes mon frère aîné, très vieux et très
-sage. Et, certes, je ne reprendrai pas un seul mot dans tout ce que
-vous avez dit. Comme vous, je pense que le royaume du Soleil Levant est
-un royaume jeune. Les jeunes royaumes sont comme les jeunes hommes: ils
-aiment la vie d'un amour exagéré. Pour ne pas mourir, le royaume du
-Soleil Levant s'est écarté du Milieu Invariable. Son excuse réside dans
-la beauté de la vie et dans la laideur de la mort. Pé-i Ta-Jênn, aimer
-la vie est une vertu.
-
---Oui,--prononça le fumeur.--Mais la pratique d'aucune vertu ne
-doit conduire les hommes hors du Milieu Invariable, hors de la Loi
-Primordiale, base et piédestal de la société et du monde.
-
-Il se renversa sur le dos, et toucha de la nuque l'oreiller de cuir. Sa
-main aux ongles démesurés s'éleva vers les lanternes du plafond.
-
---Sous la dynastie Han,--dit il,--un Empereur régna, qui se nommait
-Kao. Il avait, se conformant aux rites, une épouse-impératrice, du nom
-de Lu, et une concubine-princesse, du nom de Tsi.
-
-«Et celle-là lui avait donné un fils, prince du premier rang, qu'on
-appelait Hoéi; et celle-ci lui avait donné un fils, prince du second
-rang, qu'on appelait Joui.
-
-«Or, quand l'Empereur fut plein de jours, il manda ses ministres et ses
-grands préfets, et les interrogea afin de savoir si les philosophes de
-l'antiquité autorisaient les souverains de la Nation Centrale à changer
-l'ordre de succession au trône, et si lui, Kao, pouvait par conséquent
-suivre le désir de son cœur, et léguer le pouvoir au prince du second
-rang, Joui, plutôt qu'au prince du premier rang, Hoéi. A quoi les
-ministres et les grands préfets répondirent que non. Alors, obéissant
-aux philosophes, l'Empereur Kao légua le pouvoir au prince du premier
-rang, Hoéi, puis tomba majestueusement (dans la mort), comme tombe la
-cime d'une haute montagne[5].
-
-«En ce temps-là, le prince du premier rang, Hoéi, n'était pas encore
-capable de diriger lui-même les cérémonies en l'honneur des esprits
-qui veillent sur la terre et les grains. Devenu Empereur, il porta des
-vêtements très courts[6]. En sorte que l'épouse-impératrice, Lu, exerça
-la régence.
-
-«C'était une femme au cœur dur.
-
-«Elle fit d'abord emprisonner la princesse concubine Tsi, la réservant
-pour des supplices. Elle ordonna ensuite que le prince du second rang,
-Joui, fût empoisonné; et elle envoya le poison au précepteur de ce
-prince.
-
-«Mais le précepteur, homme juste, ayant relu tous les livres sacrés
-et tous les livres classiques, n'y trouva pas l'autorisation de tuer
-l'élève à lui confié par le Fils du Ciel défunt. C'est pourquoi, plutôt
-que d'obéir, il but lui-même le poison.
-
-«Et la nouvelle en étant parvenue aux oreilles de l'Empereur-enfant,
-Hoéi, celui-ci, plein d'admiration et de pitié, prit sous sa
-protection le prince-enfant, Joui, et la mère de ce prince, Tsi. Et
-l'impératrice-régente, Lu, n'osa pas poursuivre sur-le-champ ses
-desseins noirs.
-
-«Elle attendit, comme attend le tigre rayé, lorsqu'il guette le départ
-du berger pour ensanglanter le troupeau. Et quand vint le troisième
-mois de l'été, l'Empereur étant allé, comme il est prescrit, pêcher les
-grandes tortues marines, elle profita de cette absence.
-
-«Elle tua d'abord de ses mains le prince du second rang, Joui, en lui
-traversant la cervelle de longues aiguilles. Elle tira ensuite de
-prison la mère de ce prince, Tsi, et lui coupa le nez, les lèvres et
-les quatre membres à l'articulation des coudes et des genoux. Enfin,
-lui ayant diminué les oreilles au fer rouge, en forme d'oreilles de
-porc, elle lui fit boire un philtre qui ôte l'intelligence et la
-condamna à vivre sur le fumier, au sud du palais, et à porter le nom de
-_truie humaine_.
-
-«Toutes choses évidemment inspirées par l'esprit de rancune; et
-cruelles.
-
-«L'Empereur Hoéi, cependant, revenait, ayant pêché les grandes tortues
-marines. Arrivant au palais par la plaine du sud, il vit, en passant,
-la truie humaine. Et, saisi d'horreur à cette vue, il s'écria, avant
-d'avoir réfléchi: «Ceci est contraire à l'humanité. Ma mère a eu tort.»
-
-«Or, cette histoire nous est rapportée dans toutes les annales de
-l'Empire, par tous les philosophes et par tous les grands lettrés.
-
-«Et toutes les annales, et tous les philosophes, et tous les grands
-lettrés s'accordent à ne pas blâmer l'impératrice-régente, Lu, quoi
-qu'elle ait effectivement manqué à la vertu d'humanité, mais sans
-outrepasser son droit d'impératrice-régente, maîtresse absolue en
-l'absence de l'Empereur-enfant.
-
-«Et toutes les annales, et tous les philosophes, et tous les grands
-lettrés s'accordent à blâmer l'Empereur-enfant, Hoéi, quoi qu'il ait
-observé la vertu d'humanité, mais en manquant à la Loi Primordiale,
-laquelle ordonne aux fils de ne jamais juger leurs mères. Car il est
-écrit dans le _Néi Tse_[7]: «En présence de leurs parents, les fils
-obéissent et se taisent.»
-
-Tcheou Pé-i laissa retomber sa main, et se tut. Et cette fois,
-Jean-François Felze ne répliqua pas.
-
-La fumée grise emplissait maintenant la fumerie d'un brouillard
-odorant. Au-dessus de ce brouillard, les neuf lanternes violettes
-brillaient comme brillent les étoiles dans une nuit de novembre,
-embrumée. Plusieurs heures avaient coulé, onctueuses comme du lait.
-
-Et Jean-François Felze, reconquis peu à peu par la drogue souveraine,
-commençait d'oublier toutes choses extérieures, et doutait de bonne foi
-qu'il existât, hors de ces murs de satin jaune, un monde réel où des
-êtres vivaient et ne fumaient point...
-
-Mais Tcheou Pé-i, tout à coup, toussa deux fois, et sa voix rauque
-résonna encore, dissipant le rêve presque cristallisé du visiteur:
-
---Fenn Ta-Jênn, quand le philosophe s'est élevé jusqu'aux spéculations
-suprêmes de la pensée, il n'en redescend pas sans effort vers les
-incidents médiocres de la vie. K'oung Tzèu toutefois excellait en cela.
-Et il sied que, très humblement, nous l'imitions. Sachez donc, après
-avoir su tout le reste, que plusieurs des hommes que vous avez connus
-dans ce pays sont morts hier: le marquis Yorisaka Sadao, et son ami
-le vicomte Hirata Takamori, et son autre ami, l'étranger de la Nation
-aux Cheveux Rouges. Tous ont péri glorieusement selon la morale des
-guerriers.
-
-Trop de pipes avaient, l'une après l'autre, insinué leur vertu sereine
-dans l'âme de Jean-François Felze. Jean-François Felze, apprenant de
-la sorte le deuil total et la ruine du seul foyer nippon où il eût été
-reçu en ami, ne s'émut pas.
-
---Cette mort est triste,--dit-il simplement,--à cause de la solitude
-très lamentable où va vivre désormais la marquise Yorisaka Mitsouko,
-laquelle perd du même coup son mari et ses amis les plus chers.
-
---Oui,--dit Tcheou Pé-i.
-
-Il parla d'une voix plus grave:
-
---Avant qu'une folie coupable ne perturbât ce royaume, les règles du
-deuil y étaient observées. La femme privée de son mari prenait la robe
-de grosse toile bise sans ourlets, et portait la ceinture et le bandeau
-faits de deux torons de chanvre tordus ensemble;--cela pour trois
-années. Elle s'abstenait de parler avec élégance. Elle se privait de
-nourriture afin de pâlir convenablement son visage. Souvent même, elle
-entrait au couvent et y attendait la mort.
-
---Les femmes d'aujourd'hui--reconnut Felze ont moins de vertu.
-
---Oui,--dit encore Tcheou Pé-i.
-
-Ses yeux aigus scrutaient le visiteur.
-
---Fenn Ta-Jênn,--reprit-il au bout d'un temps,--je sais et vous savez
-le commandement des rites: «Les hommes ne parleront pas de ce qui
-concerne les femmes, et ce qui est dit et fait dans le gynécée ne
-sortira pas du gynécée». Je ne désobéirai point à ce commandement. Mais
-je songe que tout à l'heure, et quoique la marquise Yorisaka Mitsouko
-ait souvent négligé la modestie féminine et, de la sorte, enfreint la
-Loi Primordiale, vous voudrez vous-même observer la vertu d'humanité,
-et lui apprendre avec ménagement le malheur qui la frappe, malheur
-qu'elle apprendrait demain matin, d'un autre que vous, sans nulle
-préparation. C'est pourquoi je vous dirai, prudemment, ce qu'il faut
-que vous n'ignoriez point. Naguère, vous me demandiez si j'estimais
-qu'une femme, dont le mari s'est écarté de la voie droite, manque à son
-devoir, en prenant, elle aussi, le sentier détourné, afin de marcher
-dans les traces de celui qu'elle a promis de suivre pas à pas jusqu'à
-la mort. J'ai réservé ma réponse, me taisant par ignorance. Je réponds
-maintenant, instruit: il est possible que la femme dont nous venons de
-parler ait pris le sentier détourné afin de marcher dans les traces,
-non pas de son mari, mais d'un autre homme. Et peut-être ne sera-ce
-pas en apprenant la mort du marquis Yorisaka, que la marquise Yorisaka
-pleurera.
-
---Herbert Fergan,--murmura Felze hésitant...
-
---Vous avez appris ce que vous deviez apprendre,--interrompit Tchéou
-Pe-i.--Souffrez qu'à présent nous fumions comme il convient, dans la
-pipe de bambou noir.
-
-Et lorsqu'ils eurent fumé, il ajouta:
-
---La flamme de la lampe baisse.
-
-Un serviteur se hâta, apportant une burette d'huile et un flambeau
-allumé. Felze, alors se souvint qu'il est écrit dans le _Kiou-Li_[8]:
-
-«Levez-vous quand les torches arrivent.»
-
-Et, observant tout le cérémonial, il prit congé.
-
-[Footnote 1: _Ke tôdjin_, barbare hirsute, ou _baka tôdjin_, imbécile
-barbare,--étranger.]
-
-[Footnote 2: L'Invariable Milieu (Tchoug Ioung), où Confucius a placé
-l'absolue sagesse.]
-
-[Footnote 3: Méng-Tzèu, liv. I, chap. I.]
-
-[Footnote 4: _Lioun Iou_, liv. VIII, chap. XVI.]
-
-[Footnote 5: Périphrase rituelle pour exprimer qu'un Fils du Ciel est
-mort.]
-
-[Footnote 6: Périphrase rituelle pour exprimer qu'un Fils du Ciel
-n'est pas majeur. Le respect interdit aux Chinois de compter l'âge de
-l'Empereur.]
-
-[Footnote 7: Dixième livre du _Li Ki_.]
-
-[Footnote 8: Livre premier du _Li Ki_,--_Kiou Li_,--Petites Règles de
-Bienséance.]
-
-
-XXXII
-
-Dehors, la pluie avait cessé. Les nuages épuisés abandonnaient leurs
-teintes livides. Des flèches de soleil les perçaient çà et là. Et la
-campagne, encore verte d'eau fraîche et déjà dorée de lumière, avait
-remis sa robe de printemps.
-
-Jean-François Felze marcha lentement, humant à pleins poumons la
-senteur vivante de la terre, et rassasiant ses yeux de la clarté pure
-du jour.
-
-Au bas de l'escalier de Diou Djen Dji, il pensa tout à coup à consulter
-sa montre:
-
---Trois heures et demie déjà! Eh! il n'est que temps d'aller au coteau
-des Cigognes: où je risque fort de trouver visage de bois...
-
-Il se hâta vers les rues fréquentées, où l'on a chance de trouver des
-kouroumas maraudeurs.
-
---Corvée, corvée, corvée!--songeait-il.--Pauvre petite! N'importé
-comment, je la plains de toute mon âme! Et qu'elle pleure Herbert
-Fergan ou Yorisaka Sadao, je pleurerai de bon cœur avec elle!
-
-Il hocha la tête. Il se souvenait du garden-party à bord de l'_Yseult_,
-et de Mrs. Hockley et du prince Alghero....
-
---Las!--murmura-t-il.--L'alcool d'Europe monte vite à la tête d'une
-mousmé, cette mousmé fût-elle marquise!...
-
-Rue Megasaki, il n'y avait point de kourouma. Et il n'y en avait point
-non plus rue Hirobaba. Felze gagna Moto-Kago machi l'inévitable. Une
-foule opaque s'y pressait et s'y bousculait, et il ne fallait pas avoir
-une longue pratique des foules japonaises pour voir du premier coup
-d'œil que celle-ci était tout hors d'elle-même et bouleversée par une
-extraordinaire émotion. La nouvelle de la grande victoire remportée la
-veille venait d'être répandue dans Nagasaki. Et déjà chaque boutique,
-chaque logis, chaque fenêtre s'ornait précipitamment de drapeaux et
-de banderoles. Surexcitée follement, ivre d'orgueil et de triomphe,
-la foule abandonnait la mesure et la décence nationale et manifestait
-sa joie presque comme les cohues d'Occident manifestent la leur. Il
-y avait des cris, des chants, des cortèges. Il y avait des bagarres
-et presque des rixes. Il y avait des énergumènes et peut-être des
-ivrognes. Felze, s'efforçant de traverser la rue pour gagner le quai,
-faillit tomber. Deux mousmés s'étaient précipitées contre ses jambes,
-deux mousmés qui couraient et s'égosillaient, leurs belles coques
-noires en grand désordre, des mèches flottant au vent.
-
---Las!--dit encore Felze.--Il n'importe véritablement pas beaucoup que
-le nouveau Japon ait vaincu la Russie, nouvelle ou vieille...
-
-Sur le quai les kouroumayas n'avaient toutefois point perdu leur
-ancienne courtoisie. Et Felze, ayant prononcé les mots magiques:
-_Yorisaka koshakou_, il y eut grande concurrence parmi toute la gent
-trotteuse, pour l'honneur de conduire l'étranger très honorable chez le
-noble marquis, jadis daïmio...
-
-
-XXXIII
-
-Dans le boudoir pompadour, entre le piano d'Erard et la glace à cadre
-doré, rien n'était changé. Par les fenêtres à vitres, des rayons de
-soleil entraient joyeusement, répandant partout un air de fête, et
-parsemant de pierreries multicolores les fleurs des porte-bouquets.
-Felze observa que ces fleurs n'étaient plus comme jadis des branches
-coupées aux cerisiers nationaux, mais des orchidées américaines...
-
---Qui sait!--songea-t-il, soudain amer.--L'Amérique a passé par là...
-Herbert Fergan lui-même n'obtiendra peut-être pas une larme! Tant mieux
-et tant pis!
-
-Il s'était approché de la fenêtre, il regardait le jardin minuscule, et
-ses rocailles, et ses cascades, et ses forêts pour Lilliputiens. Une
-voix qu'il n'avait point oubliée, une voix chantante et douce, menue
-comme un cri d'oiseau, répéta tout à coup derrière lui, la phrase de
-bienvenue qui l'avait accueilli pour la première fois, dans ce même
-salon, six semaines auparavant:
-
---Oh! cher maître!... Que je suis confuse de vous avoir fait attendre
-si longtemps!
-
-Et, toujours comme jadis, une menotte d'ivoire clair se tendit vers le
-baiser.
-
-Mais cette fois, Felze, ayant touché de ses lèvres les doigts soyeux,
-ne répondit rien à la phrase d'accueil.
-
-Sans prendre garde à ce silence, la marquise Yorisaka bavardait
-gaiement:
-
---Hé! nous pensions bien, Mrs. Hockley et moi, que vous auriez bientôt
-assez de votre excursion! Avez-vous été très loin? N'avez-vous pas reçu
-trop de pluie? Rapportez-vous de belles esquisses? Dès demain, j'irai à
-bord de l'_Yseult_, et je veux absolument que vous me montriez tout!
-
-Elle parlait avec plus de hardiesse qu'autrefois. Elle était vêtue
-d'une robe Louis XV en mousseline brodée, rose sur rose. Elle portait
-une capeline de tulle à grandes brides nouées. Elle s'appuyait sur une
-ombrelle à falbalas, rose comme la robe. Et dans cet accoutrement,
-combiné pour la taille des femmes que l'on rencontre au Pré Catelan ou
-à Armenonville, elle paraissait, petite, petite, petite...
-
-Felze toussa trois fois, puis entama une phrase:
-
---Je suis revenu...
-
---Hé!--dit la marquise Yorisaka,--je suis si contente que vous soyez
-revenu!
-
---Je suis revenu--répéta Felze...
-
-Et il se tut, regardant très fixement la jeune femme.
-
-Elle souriait. Mais sans doute les yeux de Felze parlèrent-ils à cet
-instant plus clairement que sa bouche. Le sourire s'effaça brusquement
-des jolies lèvres fardées, et sur les yeux obliques et minces les cils
-battirent inquiets:
-
---Vous êtes revenu?...
-
-Entre les grandes brides de tulle rose, sous la capeline fanfreluchée,
-le visage, tout d'un coup métamorphosé, était redevenu intensément
-asiatique.
-
-Quatre secondes passèrent, lentes comme quatre minutes. La voix
-menue parla de nouveau; et elle ne chantait plus du tout, devenue
-mystérieusement unie, monotone, grise:
-
---Vous êtes revenu ... pour?...
-
-Laborieusement, Felze acheva:
-
---Pour vous dire ... qu'hier ... du côté de Tsou-shima, il s'est livré
-une grande bataille...
-
-Il y eut un bruit de soie froissée. L'ombrelle à falbalas était tombée.
-Elle resta par terre.
-
---Une très grande bataille ... entre l'escadre russe et la flotte
-japonaise... Vous ne saviez pas encore?...
-
-Il s'interrompit comme pour reprendre haleine. Debout contre le mur,
-immobile et muette, la marquise Yorisaka Mitsouko écoutait:
-
---Non, vous ne pouvez pas encore savoir... Une très grande bataille.
-Très sanglante, naturellement... Oui, beaucoup de blessés...
-
-Elle ne bougeait pas, elle ne parlait plus. Elle s'adossait toujours au
-mur; elle faisait face au messager sinistre..
-
---Beaucoup de blessés... Ainsi je crois savoir que le vicomte Hirata...
-
-Elle ne remua pas...
-
---Et le marquis Yorisaka lui-même...
-
-Pas un tressaillement.
-
---Et le commandant Herbert Fergan...
-
-Pas un clignement de paupières.
-
---Sont ... blessés...
-
-Dans la gorge de Felze, les mots s'embarrassaient:
-
---Blessés ... grièvement blessés...
-
-Le mot terrible ne voulait pas sortir. Quatre secondes encore se
-traînèrent.
-
---Morts,--dit enfin Felze, très bas.
-
-Il avait ouvert les mains. Il avança légèrement les bras, prêt à
-soutenir la victime. Il avait vu souvent, en pareil cas, des femmes
-s'évanouir. Mais la marquise Yorisaka Mitsouko ne s'évanouit pas.
-
-Alors, il s'éloigna un peu, pour mieux la voir. Toujours immobile et
-debout, on l'eût dit clouée à son mur,--crucifiée. Elle était très
-pâle. Elle semblait tout d'un coup grandie.
-
---Morts,--redit Felze,--morts très glorieusement.
-
-Et il se tut, ne trouvant plus de paroles.
-
-Alors les lèvres fardées s'agitèrent. Dans tout le visage figé et
-glacé, ces lèvres seules semblaient vivre, avec les yeux,--les yeux
-grands ouverts, pareils à deux lampes funéraires bien allumées:
-
---Défaite?... ou victoire?...
-
---Victoire!--affirma Felze.
-
-Il appuya:
-
---Victoire décisive: la flotte russe a succombé tout entière. Il n'en
-reste plus que des épaves. Ce n'est pas en vain que tant d'hommes
-héroïques ont versé leur sang. Le Japon, à jamais, triomphe!
-
-Aux joues blêmes, une rougeur, lentement, remonta. La bouche étroite
-parla de nouveau, de la même voix grise et calme:
-
---Merci... Adieu...
-
-Et Felze, ainsi congédié, salua et recula vers la porte.
-
-Sur le seuil il s'arrêta pour saluer encore...
-
-La marquise Yorisaka n'avait pas bougé. Elle demeurait rigide et
-raidie, indéchiffrable, inconnaissable,--asiatique, asiatique des
-talons aux cheveux, asiatique à ce point qu'on n'apercevait plus sa
-défroque occidentale. Et le mur tendu de soie lui faisait une sorte de
-cadre, au milieu duquel elle apparaissait à présent, grande, grande,
-grande...
-
-
-XXXIV
-
-Au-dessus du temple d'O-Souwa, dans le petit parc de la colline Nishi,
-parmi les camphriers centenaires, les érables et les cryptomérias d'où
-pendaient toujours de splendides glycines arborescentes, Jean-François
-Felze, une heure durant, avait erré.
-
-Sa rêverie, d'instinct, l'avait conduit là, en sortant de cette villa
-du coteau des Cigognes dont la porte s'était refermée derrière lui,
-à peu près comme se referme la porte d'un tombeau sur les talons des
-fossoyeurs. Il avait eu besoin, tout de suite, de solitude, d'ombre et
-de silence. Machinalement, il avait marché jusqu'au petit parc, distant
-de moins d'un mille. Et les allées touffues et la futaie profonde
-l'avaient retenu. Il était monté, par l'allée de l'est, jusqu'au sommet
-de la colline. Il en était redescendu par l'allée de l'ouest. Il
-s'était arrêté aux coudes du chemin, pour contempler les vallons verts
-ondulants vers la plaine, et la ville couleur de brume assise au bord
-du fiord couleur d'acier. Il avait plongé son regard dans les cours et
-dans les jardins du grand temple. Il s'était promené sur la terrasse du
-sud, plantée de cerisiers en quinconces...
-
-Et partout il avait vu, au lieu du paysage étalé sous ses yeux,
-l'image, gravée sur sa rétine, d'une femme debout, adossée contre un
-mur...
-
-A présent, il avait quitté le petit parc. Très las, il voulait regagner
-la ville, regagner l'_Yseult_, et se reposer enfin, chez lui, dans sa
-cabine, de ce voyage trop long, et trop lugubrement terminé... Mais une
-obsession mystérieuse l'égarait, le détournait de sa route. Il avait
-pris à droite au lieu de prendre à gauche. Et il se retrouvait au flanc
-du coteau des Cigognes, à cent pas à peine de la maison en deuil...
-
-Il s'était arrêté net. Il allait rebrousser chemin. Un trot précipité
-de kouroumayas lui fit relever la tête. Il s'entendit nommer:
-
---François! est-ce vous?
-
-Une dizaine de kouroumas accouraient à la queue leu leu, chargés
-de toilettes claires et de jaquettes à orchidées. Tout le Nagasaki
-américain était là. et Mrs. Hockley à sa tête, Mrs. Hockley, plus belle
-que jamais, dans une robe de mousseline, brodée rose sur rose, sœur
-jumelle de la robe que Felze avait vue tout à l'heure sur la marquise
-Yorisaka Mitsouko.
-
-Le kourouma de Mrs. Hockley avait fait une halte brusque, et tous les
-kouroumas qui le suivaient butaient à qui mieux mieux les uns sur les
-autres.
-
---François!--disait Mrs. Hockley,--êtes-vous réellement de retour? Je
-suis heureuse de vous voir. Venez avec nous: nous allons tous ensemble,
-en pique-nique, goûter dans une forêt très belle que le prince Alghero
-connaît. Et nous devons prendre ici la-marquise Yorisaka...
-
---Voulez-vous d'abord m'écouter?--dit Felze.
-
-Elle avait mis pied à terre. Il s'approcha d'elle, et, négligeant tout
-préambule:
-
---Je viens de voir, moi, la marquise. Et je vous avertis tout de suite:
-le marquis a été tué hier, à Tsou-shima.
-
---Oh!--exclama Mrs. Hockley.
-
-Elle avait crié si fort que tout le pique-nique fut dans l'instant à
-bas des kouroumas, et, mis au courant, s'apitoya dans diverses langues:
-
---Pauvre, pauvre, pauvre petite chérie!... Mitsouko darling!... what a
-pity!... O poverina!...
-
---Je pense qu'il faut aller sur-le-champ la consoler,--dit Mrs.
-Hockley.--Je vais donc, et j'emmène d'abord le prince Alghero, qui
-est particulièrement intime avec la marquise. Je reviendrai ensuite
-chercher tout le monde.
-
-Elle marcha résolument jusqu'à la porte. Elle frappa. Mais, pour la
-première fois, la nê-san portière n'ouvrit point et ne tomba point
-à quatre pattes devant la visiteuse. Derechef, Mrs. Hockley frappa,
-frappa plus fort, ébranla des deux poings le battant clos. Et le
-battant clos ne céda point.
-
-Dépitée, Mrs. Hockley recula jusqu'aux kouroumas, et prit à témoin
-l'assistance.
-
---Il est incroyable que dans cette maison personne n'entende ni ne
-réponde. Assurément, la marquise n'est point informée. Car il lui
-serait doux et réconfortant d'avoir en ce moment ses amis autour
-d'elle. Je songe aux moyens de lui faire parvenir un message...
-
---Inutile,--dit Felze soudain.--Voyez!
-
-La porte, à laquelle personne ne frappait plus, venait de s'ouvrir. Et
-un singulier cortège en sortait.
-
-Des serviteurs, des servantes, tous et toutes en vêtements de voyage,
-tous et toutes chargés et encombrés de ces jolis paquets bien pliés,
-de ces jolies boîtes bien menuisées, de ces jolis sacs de papier bien
-indéchirables, qui sont les malles et les valises nationales du vieux
-Nippon, s'en allaient à petits pas, trottinant les uns après les
-autres, s'en allaient par le sentier de l'ouest, celui qui mène à la
-station de chemin de fer de Nagasaki à Moji, à Kyôto et à Tôkiô...
-
-Et, tout à coup, derrière les servantes et les serviteurs, et suivi
-lui-même d'autres serviteurs et d'autres servantes, un kourouma
-franchit la porte et prit le sentier qui mène à la station ... un
-kourouma traîné par deux hommes-coureurs ... un kourouma de maître,
-très élégant... Sur les coussins, une forme blanche était assise...
-
-Une forme blanche. Une femme en deuil, vêtue à l'ancienne mode, de
-toile unie sans ourlets, comme les rites prescrivent que soient vêtues
-les veuves. Une femme qui s'en allait, raide et hiératique, la tête
-droite et les yeux fixes:--la marquise Yorisaka...
-
-Elle passa. Elle passa près du prince Alghero, sans lui donner un
-regard. Elle passa près de Mrs. Hockley, sans prononcer un mot. Elle
-passa près de Jean-François Felze...
-
-Elle s'éloigna sur le sentier, lentement, et toujours entourée de son
-escorte...
-
-Jean-François Felze arrêta le dernier serviteur, et l'interrogea en
-japonais:
-
---C'est la marquise Yorisaka Mitsouko,--répondit l'homme:--_Yorisaka
-koshakou foudjin_.--Son mari à été tué hier à la guerre. Elle
-va à Kyôto, pour vivre dans le couvent bouddhiste des filles de
-daïmios,--pour y vivre sous le cilice et pour y mourir,--honorablement.
-
-_Atlantique, an 1326 de l'Hégire._
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La Bataille, by Claude Farrère
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BATAILLE ***
-
-***** This file should be named 50208-0.txt or 50208-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/0/2/0/50208/
-
-Produced by Madeleine Fournier.
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-