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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La Bataille - -Author: Claude Farrère - -Illustrator: Charles Fouqueray - -Release Date: October 14, 2015 [EBook #50208] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BATAILLE *** - - - - -Produced by Madeleine Fournier. - - - - -CLAUDE FARRÈRE - -La bataille - -ROMAN - -ILLUSTRATIONS DE CHARLES FOUQUERAY - - - -PARIS - -ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - -26, RUE RACINE, 26 - - -CE LIVRE EST RESPECTUEUSEMENT DÉDIÉ A MES CAMARADES LES OFFICIERS DE -MARINE FRANÇAIS. - - -PRÉFACE - -Je n'aime pas la mode, un peu vaniteuse, des préfaces qu'on se fait à -soi-même. Un roman nouveau n'est pas un si gros personnage qu'il faille -le présenter au public selon toutes les règles du protocole. Encore, -si la présentation servait de quelque chose! Mais de quoi? Un livre -vaut ce qu'il vaut, et tous les avant-propos du monde n'y changeront -rien. En sorte que, tout bien pesé, l'auteur est sage qui s'abstient -d'explications préliminaires, pour le moins superflues. Il ne s'agit -pas d'ailleurs d'intentions; il s'agit de faits; de résultats. Ce -qu'a voulu dire l'écrivain n'importe pas. Ce qu'il a dit,--ce qu'il -a écrit,--compte exclusivement. Or, le public sait lire. Et, à ses -yeux, la meilleure de toutes les préfaces, la plus claire et la plus -complète, sera toujours le livre lui-même. - -Cela posé, voici néanmoins une préface. Je sens fort bien qu'elle est -ridicule. Mais, je sens aussi qu'elle est, par extraordinaire, utile, -indispensable peut-être. - -C'est qu'en effet, le livre que j'offre aujourd'hui au public n'est pas -un livre nouveau. Une édition populaire en a déjà paru, voilà deux ans, -à peu près. Et cette première édition, je le constate avec plaisir et -sans vaine modestie, obtint un succès assez général en France et même à -l'étranger. - -Or, on s'en souvient peut-être encore et ceux qui voudront bien -feuilleter cette nouvelle édition s'en apercevront dès le premier -chapitre, _La Bataille_ est à peine un roman dans le vieux sens du mot. -La fiction n'y tient guère de place, et la fantaisie à peine davantage. -L'histoire et la politique, par contre, y sont chez elles. En outre, -un sinologue voulut bien discuter la vraisemblance des calembours -chinois, dont certains de mes dialogues sont fleuris. Et un amiral -anglais me félicita d'avoir écrit, disait-il, «un très bon essai sur -le tir de combat d'une escadre». Tout cela m'oblige à admettre que -force gens, et non des moindres, ont fait à mon livre l'honneur très -rare de le lire plus attentivement qu'on ne lit d'ordinaire un roman et -d'attribuer quelque valeur documentaire aux affirmations historiques -et scientifiques qui s'y rencontrent. Auquel cas, me voilà bien forcé -de m'expliquer brièvement là-dessus: car je ne puis accepter que, par -ma faute, des opinions erronées aient pris naissance et conservent -crédit parmi des lecteurs trop littéralement confiants. Je ne puis -surtout accepter que, par ma faute encore, des nations amies de la -France et chez qui mon livre a trouvé des lecteurs curieux, ne soient -pas persuadées, comme elles doivent l'être, de la haute estime et de -la juste admiration que j'ai toujours eues pour leurs rares vertus, -guerrières et pacifiques, et pour le splendide monument d'art et de -civilisation que leur ont légué leurs ancêtres. - -Je m'explique donc. Au surplus l'explication sera courte. - -En ce qui concerne la partie purement historique et technique de _La -Bataille_, c'est-à-dire les événements de la guerre russo-japonaise, -compris entre les deux dates du 21 avril 1905 et 29 mai de la même -année, aucun détail du récit n'est, je crois, inexact. Quelques -menues erreurs qui s'étaient glissées dans la première édition -ont été rectifiées. Et je saisis cette occasion de remercier très -respectueusement et cordialement les nombreux officiers de marine qui -ont bien voulu me prêter leur concours dans cette partie de ma tâche, -aux premiers rangs desquels je tiens à nommer le vice-amiral Germinet, -les capitaines de vaisseau Daveluy et Mercier de Lostende, le capitaine -de frégate Ricquer, le lieutenant de vaisseau Vandier. En ce qui -concerne les détails exotiques--traits de mœurs, descriptions des êtres -et des choses, conversations et causeries--je ne crois pas non plus -m'être souvent trompé. Je n'ai jamais parlé que de ce que j'avais vu, -vu de mes yeux. Et j'ai en outre contrôlé chacun de mes souvenirs par -des témoignages compétents. Je prie notamment le lieutenant de vaisseau -Martinie, attaché naval de France à Tôkiô, d'accepter ici l'hommage -de ma vive gratitude pour sa collaboration, non moins éclairée -qu'amicale. Mes dialogues chinois et japonais, enfin, ne sont guère -autre chose qu'une mosaïque de textes anciens ou modernes, littéraires -ou populaires, tous bien authentiques, et dont j'ai vérifié moi-même la -traduction française. Mais cela dit, il me faut aborder le chapitre des -restrictions. - -Dans _La Bataille_, toute une part de la fiction romanesque présente -un intérêt, si j'ose dire, symbolique. Et la vérité littérale de cette -fiction s'en trouve naturellement altérée. - -Par exemple, les trois personnages japonais les plus importants,--le -marquis Yorisaka, la marquise Mitsouko et le vicomte Hirata,--sont -beaucoup moins des portraits en quelque sorte photographiques que des -peintures très générales, brossées à la ressemblance approximative de -toute une caste japonaise dont les traits essentiels ont seuls été -choisis, et grossis, pour rendre le tableau mieux perceptible aux yeux -européens. Veut-on que je précise? Eh bien! pour ne citer qu'un fait ou -deux, je suis tout à fait persuadé que jamais aucune marquise nipponne -n'accorda ses faveurs dernières à aucun officier britannique, non plus -que nul lieutenant de vaisseau japonais ne s'ouvrit le ventre au soir -de la glorieuse victoire du 27 mai 1905.--Mais je suis tout à fait -persuadé aussi que, pour vaincre vraiment la Russie et l'Europe tous -les hommes et toutes les femmes de l'empire étaient prêts à sacrifier -mille et dix mille choses chères, y compris leur honneur d'homme et -leur vertu de femme, quittes à laver ensuite de si glorieuses taches -dans tout le sang d'un corps éventré. C'est cela que j'ai voulu dire. -Rien de plus, ni rien de moins. - -Et maintenant que je l'ai dit, ma préface est finie. - -C. F. - -Paris, ce 10 mouharem 1329. - -[Illustration: ... et tout en parlant dessinait déjà...] - - - -La Bataille - - - [Méng tzéu iue: - - «Où wéi wênn wàng ki, éul tchéng jênn tchè iè; houang jou ki i tchèng - t'ien hià tchè hôu.»] - - (_Mencius dit:_ - - «_Je n'ai jamais entendu dire que quelqu'un eût réformé l'Empire en - se déformant soi-même; encore moins, qu'il eût réformé l'Empire en se - déshonorant soi-même._») - - 也, 吾 孟 - 泥 未 孑 - 辱 聞 日 - 己, 枉 - 以 己, - 正 而 - 天 正 - 下 人 - 者 者 - 乎。 - - - --Catherine, Catherine!... Lis-moi l'histoire de Brutus!... - - ALFRED DE MUSSET. - - - -I - -Devant une clôture de bambou très haute qui bordait le côté -gauche du chemin, le kourouma s'arrêta net, et le kouroumaya, -l'homme-coureur,--cheval et cocher tout ensemble,--baissa les brancards -légers jusqu'au sol. - -Felze,--Jean-François Felze, de l'institut de France,--mit pied à terre. - ---_Yorisaka koshakou?_[1]--questionna-t-il, point trop sûr d'avoir été -compris quand, tout à l'heure, avant de monter en voiture, il avait -bredouillé, dans son japonais petit nègre, l'adresse apprise par cœur: -«Chez le marquis Yorisaka, en sa villa du coteau des Cigognes, près le -grand temple d'O-Souwa, au-dessus de Nagasaki...» - -Mais le kouroumaya se prosterna dans un salut d'extrême respect. - ---_Sayo dégosaïmas!_[2]--affirma-t-il. - -Et Felze, reconnaissant la conjugaison très polie, dont on n'use pas -toujours avec les Barbares, se souvint de la vénération persistante que -le Japon moderne garde à son aristocratie d'autrefois. Il n'y a plus de -_daïmio_; mais leurs fils, les princes, les marquis et les comtes, ont -conservé, intact, le féodal prestige. - -Cependant, Jean-François Felze avait frappé à la porte de la villa. Une -servante nipponne, bien attifée d'une robe à grosse ceinture, ouvrit et -correctement, tomba presque à quatre pattes devant le visiteur. - ---_Yorisaka koshakou foudjin?_--dit cette fois Felze, demandant, non -plus le marquis, mais la marquise. - -A quoi la servante répondit par une phrase que Felze ne comprit point, -mais dont le sens correspondait évidemment à la formule occidentale: -«Madame reçoit.» - -Jean-François Felze tendit sa carte et suivit à travers la cour la -Japonaise trotte-menu. - - -Elle était à peu près carrée, cette cour, quoique pourtant moins -profonde que large; et l'on y marchait sur un gravier de tout petits -galets noirs, nets et brillants comme des billes de marbre. Felze, -étonné, se baissa pour en ramasser un: - ---Ma parole!--murmura-t-il dans sa moustache, en faisant retomber le -caillou,--c'est à croire qu'on les lave tous chaque matin au savon et à -l'eau chaude!... - - -La maison de bois, large et basse, appuyait sa véranda sur de simples -troncs polis. Entre deux de ces colonnes rustiques, au sommet d'un -petit perron, la porte s'ouvrait, et, dès le seuil, les nattes -étalaient leur blancheur sans tache. - -Felze, instruit des usages, entreprit d'ôter ses chaussures. Mais la -servante, déjà reprosternée, front contre terre, respectueusement l'en -empêcha. - ---Ah bah!--murmura Felze étonné:--on garde ses souliers, chez une -marquise japonaise? - -Vaguement déçu dans ses goûts d'exotisme, il se résigna à n'ôter que -son chapeau, un feutre clair, à bords immenses, qui coiffait à la Van -Dyck sa tête de vieil homme impénitent, sa tête enthousiaste, quoique -grise, d'artiste véritable, devenu illustre, resté rapin. - -Et Jean-François Felze, tête nue et pieds chaussés, pénétra dans le -salon de la marquise Yorisaka. - - -... Un boudoir de Parisienne, très élégant, très à la mode, et qui eût -été banal à souhait, partout ailleurs qu'à trois mille lieues de la -plaine Monceau. Rien n'y décelait le Japon. Les nattes elles-mêmes, les -_tatami_ nationaux, épais et moelleux plus qu'aucun, tapis au monde, -avaient cédé la place à des carpettes de haute laine. Les murs étaient -vêtus de tapisseries pompadour, et les fenêtres,--des fenêtres à vitres -de verre!--drapées de rideaux en damas. Des chaises, des fauteuils, une -bergère, un sopha remplaçaient les classiques carreaux de paille de riz -ou de velours sombre. Un grand piano d'Erard encombrait tout un angle; -et, face à la porte d'entrée, une glace Louis XV s'étonnait, sans nul -doute, d'avoir à refléter des frimousses jaunes de mousmés, et non plus -des minois de fillettes françaises. - -Pour la troisième fois, la petite servante exécuta sa révérence à -quatre pattes, et puis s'en fut, laissant Felze seul. - -Felze avança de deux pas, regarda à droite, regarda à gauche, et, -violemment jura: - ---Dieu de Dieu! C'est bien la peine d'être les fils d'Hok'saï et -d'Outamaro, les petits-fils du grand Sesshou!... la race qui enfanta -Nikkô et Kiôto, la race géniale qui couvrit de palais et de temples la -terre brute des Aïnos, en créant de toutes pièces une architecture, -une sculpture, une peinture neuves!... C'est bien la peine d'avoir -eu cette chance unique de vivre dix siècles dans l'isolement le plus -splendide, hors de toutes les influences despotiques qui ont châtré -notre originalité occidentale, libres du joug égyptien, libres du -joug hellénique! C'est bien la peine d'avoir eu la Chine impénétrable -comme rempart contre l'Europe, et K'òung tzèu comme chien de garde -contre Platon!... Oui, bien la peine!... pour trébucher au bout de -la carrière, dans les plagiats et les singeries, pour finir ici, -dans cette cage faite exprès pour les pires perruches de Paris ou de -Londres, voire de New-York ou de Chicago... - -Il s'interrompit net. Une idée, tout à coup, lui traversait la tête. Il -s'approcha d'une fenêtre, écarta le rideau... - -Et il vit à travers la vitre, sous ses pieds, un jardin japonais. - -Un vrai jardin japonais: un carré minuscule, long de dix mètres, large -de quinze, que trois murs très hauts pressaient contre la maison; mais -un carré véritablement symbolique, où l'on apercevait des montagnes et -des plaines, des forêts, une cascade, un torrent, des cavernes et un -lac;--tout cela, bien entendu, en miniature. Les arbres étaient, par -conséquent, de ces cèdres nains, hauts comme des épis, que le Japon -seul sait racornir comme il faut, ou de minuscules cerisiers, fleuris -d'ailleurs comme l'exigeait la saison, puisqu'on était au 15 avril; les -monts étaient des taupinières savamment grimées en sierras abruptes; et -le lac, un bocal à poissons rouges, serti, pour la vraisemblance, de -rives pittoresques, verdoyantes ou rocheuses. - -Felze, stupéfait, écarquilla les yeux. En lui, toutefois, le peintre -parla d'abord: - ---Pas étonnant qu'avec des jardinets pareils, ces gens-là, si -prodigieux par le dessin et par la couleur, aient toujours déraillé -dans une perspective de pure fantaisie! - -Il considérait la silhouette baroque des tout petits rochers et des -tout petits arbres, aperçus de haut, en raccourci. - -Mais bientôt, il haussa les épaules. Ce jardin, peuh! cela ne comptait -guère. Même, en y réfléchissant, ça n'avait pas l'air vrai, cette chose -trop menue, séparée du monde extérieur, séparée du monde réel et vivant -qui s'épanouissait alentour... Et c'était comme un simulacre, une ombre -du Japon de jadis, aboli, proscrit par la volonté des Japonais d'à -présent... - -Tout de même, quand on regardait par-dessus les murs, et par-dessus la -campagne environnante, quand on descendait d'un coup d'œil la pente du -coteau des Cigognes pour admirer toute la vue lointaine, toutes les -collines splendidement parées de leurs camphriers verts et de leurs -cerisiers neigeux, tous les temples au sommet des collines, tous les -villages à leurs flancs, et la ville au bord du fiord, la ville brune -et bleuâtre dont les maisons innombrables fuyaient le long du rivage -jusqu'à l'horizon flou du dernier cap, oh! alors on ne trouvait plus -que le Japon de jadis fût aboli ni proscrit ... car la ville, et -les villages, et les temples, et les collines portaient ineffaçable -la marque ancienne, et ressemblaient toujours, ressemblaient à s'y -méprendre, à quelque vieille estampe du temps des vieux Shôgouns, à -quelque kakemono minutieux, où le pinceau d'un artiste mort depuis -plusieurs siècles aurait éternisé les merveilles d'une capitale des -Hôjô ou des Ashikaga... - -Felze, silencieux, considéra longtemps le paysage, puis se retourna -vers le boudoir. Le contraste heurtait brutalement les yeux. De part -et d'autre de la vitre, c'était l'Extrême Asie, encore indomptée, et -l'Extrême Europe, envahissante, face à face. - ---Hum!--pensa Felze:--ce ne sont peut-être pas les soldats de -Liniévitch, ni les vaisseaux de Rodjestvensky, qui menacent tout de -bon, à cette heure, la civilisation japonaise ... mais plutôt ceci ... -l'invasion pacifique ... le péril blanc... - -Il allait faire du lieu commun à rebours. Une voix très menue, -chantante et bizarre, mais douce, et qui parlait français sans aucun -accent, l'interrompit: - ---Oh! cher maître!... Comme je suis confuse de vous avoir fait attendre -si longtemps!... - -La marquise Yorisaka entrait, et tendait sa main à baiser. - -[Footnote 1: Le marquis Yorisaka] - -[Footnote 2: Ainsi honorablement c'est (Oui).] - - -II - -Jean-François Felze se piquait d'être philosophe. Et peut-être -l'était-il en vérité, autant du moins qu'un homme d'Occident peut -l'être. Par exemple, c'était sans le moindre effort qu'il adoptait, au -cours de ses promenades par le monde, les usages, les mœurs, voire les -costumes des peuples qu'il visitait... Tout à l'heure, à la porte de -la maison, il avait voulu se déchausser, selon la politesse nipponne. -Mais à présent, dans ce salon français, où résonnaient des paroles -françaises, l'exotisme, évidemment, n'était plus de mise. - -Jean-François Felze s'inclina donc comme il eût fait à Paris, et baisa -la main qu'on lui offrait. - -Puis, de ses yeux de peintre, prompts et perçants, il examina son -hôtesse. - -La marquise Yorisaka portait une robe de Doucet, de Callot ou de -Worth. Et cela s'imposait aux regards d'abord, parce que cette robe, -gracieuse, bien faite, seyante même, mais conçue, imaginée, inventée -par un Européen, pour des Européennes, prenait, autour d'une Japonaise -frêle et fluette, une importance et un volume extraordinaires,--à -la façon d'un très large cadre de bois doré autour d'une aquarelle -grande comme la main.--Pour comble, la marquise Yorisaka était coiffée -à l'inverse de la tradition: point de coques lustrées, ni de larges -bandeaux enveloppant tout le visage; mais un chignon allongé, qui -tirait en arrière toute la chevelure; en sorte que la tête, découronnée -du classique turban couleur d'ébène, apparaissait minuscule et ronde, -comme sont les têtes de poupées. - -Jolie?... Felze, peintre amoureux de la beauté des femmes, se posa la -question avec une sorte d'anxiété. Jolie, la marquise Yorisaka?... -Un Occidental l'eût plutôt déclarée laide à cause de ses yeux trop -étroits et tirés vers les tempes au point de ressembler à deux longues -fentes obliques;--à cause de son cou trop grêle;--à cause de l'étendue -blanche et rose de ses joues trop grandes, fardées et poudrées au -delà du possible. Mais pour un homme du Nippon, la marquise Yorisaka -devait être belle. Et n'importe où, en Europe aussi bien qu'en Asie, -on eût subi le charme étrange, à la fois dédaigneux et câlin, puéril -et hiératique, qui se dégageait mystérieusement de ce petit être aux -gestes lents, au front pensif, à la moue mignarde, qu'on pouvait -prendre alternativement pour une idole ou pour un bibelot. - ---Lequel des deux?--pensa Felze. - -Il avait baisé la menotte douce comme un joujou d'ivoire jaune. Et, -refusant de s'asseoir le premier: - ---Madame,--dit-il,--je vous supplie de ne point vous excuser... Je n'ai -pas même attendu le temps d'admirer à mon aise votre salon et votre -jardin... - -La marquise Yorisaka leva la main, comme pour parer le compliment: - ---Oh! cher maître!... Vous raillez, vous raillez!... Nos pauvres -jardins sont tellement ridicules, et nous le savons si bien!... Quant -au salon, c'est à mon mari que va votre louange: c'est lui qui a meublé -toute la villa, avant de m'y faire venir... Car, vous le savez, nous ne -sommes pas ici chez nous: notre home est à Tôkiô... Mais Tôkiô est si -loin de Sasebo que les officiers de marine ne peuvent guère y aller en -permission... Alors... - ---Ah?--dit Felze,--le marquis Yorisaka est en service à Sasebo? - ---Mais oui... Il ne vous l'a pas dit, hier?... quand il est allé vous -rendre visite, à bord de l'_Yseult?..._ Son cuirassé est en réparation -dans l'arsenal... Du moins, je le crois... Car ce ne sont pas là des -choses qu'on raconte aux femmes... Mais, à propos d'hier, je ne vous -ai pas encore remercié, cher maître!... C'est vraiment trop aimable -à vous d'avoir accepté de faire ce portrait... Nous sentions si bien -l'inconvenance d'aller vous relancer jusque sur ce yacht où vous -n'êtes pas tout à fait chez vous... Mon mari osait à peine... Et quel -portrait!... le portrait d'une petite personne comme moi, par un maître -comme vous!... Je vais être abominablement fière! Songez! Vous n'avez -sûrement jamais peint de Japonaise, n'est-ce pas? jamais jusqu'à -présent? Alors je vais être la première femme de l'Empire qui aura son -portrait signé de Jean-François Felze!... - -Elle battit des mains, comme un bébé. Puis soudain grave: - ---Surtout, je suis très joyeuse de penser que, grâce à vous, mon mari -pourra, en quelque sorte, m'avoir auprès de lui, dans sa chambre -d'officier, à bord de son navire... Un portrait, n'est-ce pas, c'est -presque un double de soi-même... Ainsi, un double de moi va s'en -aller là-bas, sur la mer, et peut-être même assister à des batailles, -puisqu'on annonce que la flotte russe a passé samedi dernier devant -Singapore... - ---Mon Dieu!--dit Felze en riant.--Voilà donc un portrait qu'il va -falloir traiter dans le style héroïque!... Mais je ne savais pas que le -marquis Yorisaka dût retourner si vite sur le théâtre de la guerre... -Et je comprends alors d'autant mieux son désir d'emporter avec lui, -comme vous dites si bien, un double de vous... - -La bouche menue, peinte d'un carmin foncé qui la rétrécissait encore, -s'entr'ouvrit pour un léger rire assez inattendu, très japonais: - ---Oh! je sais bien que c'est un désir un peu extraordinaire... Au -Japon, la mode n'est pas d'avoir l'air amoureux de sa femme... Mais le -marquis et moi, nous avons vécu si longtemps en Europe que nous sommes -devenus tout à fait Occidentaux... - ---C'est vrai,--dit Felze,--je me souviens à merveille: le marquis -Yorisaka a été attaché naval à Paris... - ---Pendant quatre ans!... les quatre premières années de notre -mariage... Nous ne sommes revenus qu'à la fin de l'avant-dernier -automne, juste pour la déclaration de guerre ... j'étais encore à Paris -pour le Salon de 1903 ... et j'ai tellement admiré, à ce Salon-là, -votre «Aziyadé»!... - -Felze salua, imperceptiblement railleur: - ---C'est en regardant cette Aziyadé, que vous avez eu envie d'avoir -votre portrait de ma main? - -Le rire japonais reparut sur la petite bouche fardée, mais, cette fois, -il s'acheva en une moue parisienne: - ---Oh! cher maître!... Vous vous moquez encore!... Naturellement non, -je ne voudrais pas ressembler à cette jolie sauvagesse que vous avez -peinte dans son costume extraordinaire, et pleurant comme une folle -avec des yeux fixes qui regardent on ne sait où... - ---Qui regardent vers une porte par où quelqu'un est parti... - ---Ah?... Enfin, ce n'est pas un portrait!... Mais j'ai vu aussi vos -portraits ... celui de Mme Mary Garden, celui de la duchesse de -Versailles, et surtout celui de la belle Mrs. Hockley... - ---Ah?... surtout celui-là? - ---Oui... Oh! je ne prévoyais naturellement pas alors que je vous -verrais un jour arriver à Nagasaki, sur le yacht de cette dame... Mais -son portrait était tellement bien! Je l'ai préféré à tous les autres -à cause de la merveilleuse robe. Vous vous rappelez, cher maître? une -robe princesse, toute de velours noir, avec le haut du corsage en point -d'Angleterre sur transparent de satin ivoire!... Tenez!... c'est en -pensant à la robe de Mrs. Hockley, que je me suis fait faire cette -robe-ci et que je l'ai choisie pour poser... - -Felze arqua les sourcils: - ---Pour poser? Vous voulez poser dans cette robe-ci? - ---Mais oui?... Elle ne va pas?... - ---Elle va le mieux du monde... Mais je me figurais que, pour un -portrait d'intimité, vous ne choisiriez pas une toilette de ville. -Surtout lorsqu'il s'agit moins d'un vrai portrait que d'une pochade... -Nous n'avons qu'une quinzaine de jours au plus, n'est-ce pas?... -N'aimeriez-vous pas être peinte dans le délicieux costume de vos -grand'mères, dans un de ces kimonos blasonnés à vos armes, que toutes -nos jolies Parisiennes commencent à vous emprunter aujourd'hui?... - -Un regard singulier glissa par la fente mince des paupières quasi -fermées: - ---Oh! cher maître!... Vous êtes trop indulgent pour nos vieilles -modes... Mais c'est très rare que je reprenne encore le costume de nos -grand'mères, comme vous dites ... très rare, oui!... Et alors ... vous -comprenez, cela ne plairait certainement pas à mon mari, d'avoir mon -image habillée de ce costume qu'il connaît à peine ... qu'il connaît -à peine et qu'il n'aime pas... Nous sommes tout à fait, tout à fait -Occidentaux, le marquis et moi... - ---Très bien!--consentit Felze, résigné. - -Et, à part soi: - ---Occidentaux, tant qu'elle voudra! Ça n'en sera pas moins ignoble, -ce portrait mi-parti d'Europe et de Japon! ignoble, et, Dieu de Dieu! -sinistre à peindre!... - -Cependant, la marquise Yorisaka avait sonné. Et deux servantes,--en -robes nipponnes, elles!--apportaient, sur un grand plateau, tout -l'attirail d'un thé à l'anglaise: réchaud, théière et sucrier de -vermeil, tasses à anses, soucoupes, petites serviettes, pot à crème... - ---Naturellement, vous prendrez un peu de _cake_? ou une biscotte?... Il -faut laisser l'infusion se faire... C'est du ceylan, bien entendu. - ---Bien entendu,--répéta Felze, docile. - -Il songeait au thé vert, léger, délicat, qu'on boit sans sucre ni lait -dans les _tchaya_ de village, en grignotant une tranche de ce gâteau -qui ne durcit jamais, et qu'on nomme _kastéra_. - -Il but cependant la drogue britannique, brune, épaisse, astringente, et -mangea la pâtisserie viennoise. - ---Et maintenant,--dit la marquise Yorisaka,--puisque vous avez été -assez aimable pour faire porter ici, dès hier, votre boîte à couleurs, -votre chevalet et la toile, nous commencerons quand il vous plaira, -cher maître. Voyons, voulez-vous que nous étudiions tout de suite la -pose? Ici, le jour est-il bon?... - -Felze allait répondre. La porte, qui s'ouvrit tout à coup, ne lui en -donna pas le temps. - ---Oh!--s'écria la marquise,--j'oubliais de vous prévenir... Cela ne -vous contrarie pas de rencontrer chez nous notre meilleur ami, le -commandant Fergan?... le commandant Fergan de la marine anglaise, un -ami tout à fait intime? Il devait venir aujourd'hui prendre le thé, et, -justement, voici mon mari qui l'amène... - - -III - ---Mitsouko, voulez-vous présenter le commandant à monsieur Felze? - -Le marquis Yorisaka, au seuil du salon, s'était effacé pour faire -entrer son hôte. Et sa voix, un peu gutturale, mais nette et bien -mesurée, semblait, malgré la courtoisie des mots, ordonner plutôt que -prier. - -Et la marquise Yorisaka inclina légèrement la tête avant d'obéir: - ---Cher maître, vous permettez? Le capitaine de vaisseau Herbert Fergan, -aide de camp de Sa Majesté le Roi d'Angleterre!... Commandant?... -Monsieur Jean-François Felze, de l'Institut de France!... Mais -asseyez-vous tous, je vous en supplie! - -Elle se tourna vers son mari: - ---Par ce beau temps, avez-vous fait une agréable promenade? - ---Hé! très agréable, je vous remercie. - -Il s'était assis à côté de l'officier anglais. - ---S'il vous plaît, Mitsouko!... le thé,--dit-il. - -Elle s'empressa. - -Jean-François Felze regardait. - -Dans le décor européen, la scène s'affirmait européenne: les deux -hommes, l'Anglais et le Japonais,--celui-ci dans son uniforme noir -à boutons d'or, calqué sur tous les uniformes de toutes les marines -d'Occident,--celui-là dans un vêtement civil d'après-midi, le même -qu'il eût porté à Londres ou à Portsmouth, au thé de n'importe -quelle lady ... la jeune femme, adroite et prompte dans son rôle -d'hôtesse, et se penchant avec grâce pour tendre une tasse pleine... -Felze n'apercevait plus le visage asiatique, mais seulement la ligne -du corps, presque pareil, sous la robe parisienne, au corps d'une -Française ou d'une Espagnole très petite... Non, rien en vérité, ne -décelait l'Asie, pas même la face jaune et plate du marquis Yorisaka, -quoiqu'elle fût bien visible, elle, et mise en valeur par l'éclairage -cru des fenêtres vitrées; mais l'Europe encore avait retouché cette -face japonaise, relevé en brosse les cheveux coupés aux ciseaux, -allongé les moustaches rudes, élargi le cou dans un faux-col ample. -Le marquis Yorisaka, ancien élève de l'École Navale de France, et -lieutenant de vaisseau dans la très moderne escadre qui venait de -vaincre Makharoff et Witheft, et s'apprêtait à combattre Rodjestvensky, -s'était si bien efforcé de ressembler à ses professeurs d'hier, voire à -ses adversaires d'aujourd'hui, que c'est à peine s'il différait, pour -le regard curieux de Jean-François Felze, du capitaine de vaisseau -anglais, assis auprès... - -Et cet Anglais même, par son attitude courtoise et familière d'homme -du monde en visite chez des amis, marquait avec force que ce logis -n'était véritablement point une demeure exotique et bizarre,--la -demeure de deux êtres dans les veines de qui pas une goutte de sang -aryen ne coulait,--mais bien plutôt la maison toute normale et banale -d'un ménage de gens comme il s'en trouve des millions sur les trois -continents de la terre, d'un ménage cosmopolite de gens civilisés, en -qui le travail niveleur des siècles a effacé tout caractère de race, -toute singularité d'origine et tout vestige des mœurs provinciales ou -nationales d'autrefois. - ---Monsieur Felze,--avait dit tout d'abord le commandant Fergan,--j'ai -eu l'honneur d'admirer plusieurs beaux tableaux de vous, car vous -n'ignorez pas que vous êtes plus célèbre encore à Londres qu'à Paris... -Et d'ailleurs, j'ai vécu longtemps en France, où j'étais attaché -naval en même temps que le marquis... Mais, permettez-moi, cependant, -de vous féliciter beaucoup du portrait charmant que votre escale à -Nagasaki vous procure. Je crois, en vérité, qu'au point où nous en -sommes de l'histoire du Japon, les dames japonaises sont ce que le sexe -féminin nous peut offrir aujourd'hui de plus intéressant et de plus -attrayant... Et je vous envie, monsieur Felze, vous qui allez, avec -votre merveilleux talent, fixer sur une toile, le visage et le regard -d'une de ces dames réellement supérieures à leurs sœurs aînées d'Europe -ou d'Amérique... Ne protestez pas, madame! ou vous allez me forcer de -tout dire à monsieur Felze, et de lui faire surtout mon compliment -à propos de sa plus grande chance: celle d'avoir pour modèle, non -pas telle ou telle de vos compatriotes les plus séduisantes, mais -vous-même, la plus séduisante de toutes... - -Il souriait, atténuant d'un air de plaisanterie sa louange trop -directe. C'était un homme irréprochablement poli et correct, et qui -semblait porter visible sur toute sa personne sa qualité d'aide de camp -d'un roi. Il avait cette élégance nette et masculine des Anglais de -bonne race, et sa lèvre rasée, et son front droit, et ses yeux vifs, et -le sourire un peu ironique de sa bouche, le classaient dans une autre -catégorie que celle des buveurs d'ale et des mangeurs de bœuf cru. -L'École Anglaise a peint de ces portraits de baronnets et de lords, -fils des gentils hommes tories du XVIIIe siècle rivaux de nos comtes ou -de nos ducs français. - -Les officiers de la marine britannique sont beaucoup moins âgés que -les nôtres. Celui-là, malgré son grade et l'importance probable de -sa mission au Japon, semblait absolument jeune. Le marquis Yorisaka, -simple lieutenant de vaisseau, l'était à peine davantage. Felze, -instinctivement, les compara l'un à l'autre, et songea que, peut-être, -la marquise Yorisaka les avait comparés aussi... - ---Mitsouko,--interrogeait le marquis,--monsieur Felze est-il content de -votre toilette? Comment poserez-vous? - -Felze se souvint à propos que le marquis Yorisaka n'aimait point les -vieilles modes japonaises: - ---Je suis très content,--affirma-t-il, imperceptiblement -railleur;--très content!... Et j'espère réussir un portrait qui ne -ressemblera pas aux toiles ordinaires... Quant à la pose, n'en parlons -pas encore. J'ai l'habitude, même quand il s'agit d'un travail aussi -hâté que celui-là, de croquer d'abord mon modèle sous toutes ses faces -et dans toutes ses attitudes. J'obtiens ainsi douze ou quinze esquisses -qui me sont en quelque sorte un répertoire vivant où je trouve -toujours, et tout naturellement, la pose la plus juste et la meilleure. -Ne vous inquiétez donc pas de votre peintre, madame... Asseyez-vous, -causez, levez-vous, marchez et ne prenez pas garde au gribouilleur -d'album qui, de temps en temps, donnera un coup de crayon en vous -regardant. - -Il avait ouvert un cahier de toile grise, et tout en parlant, dessinait -déjà sur son genou. - ---Mitsouko, fit observer le marquis Yorisaka en souriant,--voilà une -façon de poser qui vous plaira... - -Felze s'était interrompu, le crayon levé: - ---Mitsouko?--questionna-t-il.--Excusez un ignorant qui ne sait pas -trois mots de japonais... «Mitsouko» est-ce votre prénom, madame? - -Elle eut presque l'air de demander pardon: - ---Oui!... un prénom un peu bizarre, n'est-ce pas? - ---Pas plus bizarre qu'aucun autre. Un joli prénom, et surtout bien -féminin. Mitsouko, cela sonne doux... - -Le commandant Fergan approuva: - ---Je suis tout à fait de votre avis, monsieur Felze. Mitsouko ... -Mitsou... Le son est très doux et la signification très douce aussi ... -parce que «mitsou», en japonais, veut dire «rayon de miel». - -Le marquis Yorisaka reposait sur le plateau sa tasse vide: - ---Hé!... oui, dit-il, «rayon de miel», ou encore, quand on l'écrit par -un autre caractère chinois, «mystère». - -Jean-François Felze leva les yeux vers son hôte. Le marquis Yorisaka -souriait très aimablement et il n‘y avait certes pas la moindre -arrière-pensée sous ce sourire. - ---Moi, ajouta-t-il tout de suite,--je m'appelle Sadao, ce qui ne veut -rien dire du tout. - -Felze songea: - ---Sadao... Mais sa femme se garde bien de le nommer si familièrement, -et sans doute emploie jusque dans l'intimité le fameux mode -honorifique. Cela veut peut-être dire quelque chose. - -Il ne put s'empêcher d'en faire, négligemment, la remarque: - ---«Sadao»?... Je croyais avoir entendu, tout à l'heure, quand la -marquise Yorisaka vous nommait... - -Un petit rire précéda la réponse: - ---Oh! non!... vous n'avez pas entendu... Une bonne Japonaise ne nomme -guère son mari... Elle craindrait d'être impolie... Vieux reste des -vieilles mœurs!... Nous n'étions pas jadis une nation très féministe. -Au temps de l'ancien Japon, avant le Grand Changement de 1868, nos -compagnes étaient presque des esclaves. Leur bouche s'en souvient -encore, vous le voyez, leur bouche seulement... - -Il rit encore, et très galamment, baisa la main de sa femme. Felze -observa toutefois la raideur un peu maladroite du geste. Le marquis -Yorisaka ne devait pas baiser quotidiennement la main de Mitsouko. - -Ayant remarqué peut-être le coup d'œil trop perspicace de son hôte, le -marquis, soudain prolixe, insista: - ---La vie s'est tellement transformée chez nous, depuis quarante -ans!... Certes, les livres vous ont expliqué, à vous Européens, -cette transformation. Mais les livres expliquent tout et ne montrent -rien. Vous représentez-vous, cher maître, ce qu'était l'existence de -l'épouse d'un daïmio, au temps de mon grand-père? La malheureuse vivait -prisonnière au fond du château féodal ... prisonnière et, qui pis est, -servante de ses propres serviteurs,--messieurs les samouraïs, dont le -moindre aurait rougi d'humilier ses deux sabres devant un miroir[1] -... vous diriez en France devant une quenouille.--Songez-y: le -_Bushido_, notre antique code d'honneur plaçait la femme plus bas que -terre, et l'homme plus haut que ciel. Dans le château-prison qu'elle -habitait, l'épouse d'un daïmio pouvait méditer à loisir sur cet axiome -incontesté. Le prince, absent tout le jour, daignait à peine entrer -parfois, à la nuit close, dans la chambre conjugale. Et la princesse -esclave, sans cesse délaissée, s'occupait uniquement d'obéir à la mère -de son époux, laquelle ne manquait jamais d'abuser de l'autorité que -les rites chinois avaient établie sans appel et sans limites. Voilà -le sort auquel eût été condamnée, quarante ans plus tôt, la femme du -daïmio Yorisaka Sadao ... le sort auquel échappe, aujourd'hui, la femme -d'un simple officier de marine, votre serviteur, qui n'a garde, lui -non plus, de regretter les temps barbares!... Il est plus confortable -de se réjouir en compagnie d'hôtes doctes et indulgents, fût-ce dans -une bicoque comme celle-ci, que de végéter solitaire et ignorant dans -quelque manoir des Tosa ou des Choshoû... - -(Il laissait tomber avec dédain les vieux noms illustres). - ---... Et il est aussi plus honorable de servir à bord d'un cuirassé de -Sa Majesté l'Empereur, que de mener par la campagne quelque bande de -guerriers pillards à la solde du Shôgoun, du Shôgoun ou d'un vulgaire -chef de clan.... - -S'interrompant, il prit sur la table à thé une boîte de cigarettes -turques, et la tendit ouverte aux deux Européens. - ---C'est d'ailleurs à vous, messieurs, que nous devons tout ce progrès -dont nous bénéficions chaque jour. Nous saurons ne jamais l'oublier. Et -nous n'oublierons pas non plus, combien vous avez mis de patience et -de bonne grâce dans votre rôle d'éducateurs. L'élève était certes bien -arriéré, et son intelligence, ankylosée par tant de siècles de routine, -n'acceptait qu'à grand'peine l'enseignement occidental. Vos leçons ont -cependant porté leurs fruits. Et peut-être un jour viendra-t-il que -le nouveau Japon, véritablement civilisé, fera enfin honneur à ses -maîtres... - -Il s'était approché de la marquise Yorisaka et lui présentait la boîte -turque, à elle aussi. Elle parut hésiter une seconde, puis, très vite, -saisit une cigarette et l'alluma elle-même, sans qu'il eût songé à lui -offrir du feu. Il achevait sa tirade, appuyant sur Jean-François Felze -un regard vif, dont l'éclat fut soudain voilé par le battement des -paupières jaunes. - ---Déjà, tout imparfaits que nous sommes encore, votre extrême -bienveillance applaudit à nos succès sur les armées russes... Vous nous -avez, du premier coup, rendus capables de lutter avantageusement pour -notre indépendance. - -Il conclut, saluant un peu plus bas que n'eût fait un Occidental: - ---Qui dit Russe, dit Asiatique. Et nous, Japonais, prétendons devenir -bientôt des Européens. Notre victoire vous appartient donc autant -qu'à nous-mêmes puisqu'elle est une victoire de l'Europe contre -l'Asie. Acceptez-en l'hommage et souffrez que nous vous soyons, très -humblement, reconnaissants... - -[Footnote 1: «Le miroir est l'âme de la femme comme le sabre est l'âme -du guerrier». Proverbe nippon.] - - -IV - ---Monsieur Felze,--avait proposé le commandant Herbert Fergan, au -moment où le peintre, sa première séance achevée, prenait congé des -Yorisaka,--vous rentrez sans doute à bord du yacht américain? Je vais -de ce côté. S'il vous plaît que nous fassions route de conserve... - -Et ils étaient sortis ensemble. Maintenant, ils s'en allaient à pied, -côte à côte. - -La route serpentait à flanc de coteau. Devant eux, au bas de la pente, -les maisons campagnardes du faubourg groupaient leurs toits couleur -de feuilles mortes. A main gauche, les jardins d'O-Souwa cachaient -le grand temple sous la verdure profonde de leurs sapins et de leurs -cèdres, sous la neige mauve et rose de leurs pêchers et de leurs -cerisiers en robes de printemps, tandis qu'à main droite, au delà -du fiord bleu moiré par la brise, au delà des montagnes touffues de -l'autre rivage, le soleil couchant, rouge comme il rayonne sur les -étendards de l'Empire, descendait à pas lents vers l'horizon occidental. - ---Il nous faut marcher un peu,--avait dit Fergan,--car nous ne -trouverons point de kouroumas avant d'être arrivés aux rues qui mènent -vers l'escalier du temple. - -[Illustration: Jean-François Felze accepta la pipe que lui présentait -un des jeunes garçons agenouillés.] - ---Tant mieux!--avait répliqué Felze.--Il fait bon marcher par ce beau -soir d'avril... - -Une odeur de géranium flottait sur le chemin. - ---Eh bien?--questionna tout à coup l'officier anglais.--Vous avez vu -le ménage d'un marquis japonais et de sa femme... Spectacle assez rare -pour les yeux d'un _baka tôdjin_, d'une brute d'étranger, comme tous -deux nous sommes!... Assez rare, oui, et assez curieux aussi! Quelle -est votre impression, monsieur Felze? - -Felze sourit: - ---Mon impression est excellente!... Le marquis japonais est un homme -des plus courtois, même à l'égard des _baka tôdjin_, si j'en juge par -ses propos d'aujourd'hui; et sa femme est une jolie femme... - -Une satisfaction brilla dans les yeux de l'Anglais: - ---Oui, n'est-ce pas?... Elle est tout à fait une jolie femme -... tellement mieux, en vérité, que les trois quarts de ses -compatriotes!... Et si jeune, si fraîche! On ne se rend pas compte, à -cause de cette peinture rose et blanche qui est exigée par la mode: il -faut avoir la couleur des femmes d'Europe!... Et c'est dommage, parce -que, dessous, la peau n'est pas plus jaune qu'un ivoire neuf, et vous -n'imaginez pas de satin aussi doux. Elle a vingt-quatre ans à peine, la -marquise Yorisaka! - ---Vous la connaissez à merveille,--observa Felze, un peu railleur. - ---Oui!... C'est-à-dire ... je connais assez intimement le marquis... - -La face rasée avait rougi. - ---... Assez intimement... Nous avons fait campagne ensemble. Car vous -savez, sans doute? ma mission dans ce pays m'oblige à suivre la guerre, -et je suis embarqué en spectateur sur le même cuirassé que le marquis -Yorisaka... - ---Ah bah!--fit Jean-François Felze, étonné.--Sur un cuirassé japonais? -Le gouvernement du Mikado autorise?... - ---Oh! à titre réellement exceptionnel. Je suis envoyé par notre roi, en -mission spéciale et officieuse ... car ce n'est même pas officiel... -L'Angleterre et le Japon sont alliés, et l'alliance autorise beaucoup -de choses... Je suis enchanté, d'ailleurs: vous concevez qu'il n'y a -rien de plus intéressant que cette guerre. J'étais devant Port-Arthur, -le 10 août, et j'ai assisté à toute la bataille, précisément dans la -tourelle du marquis. C'est pourquoi, comme je vous disais, nous sommes -à présent intimes ... compagnons d'armes, frères ... les deux doigts de -la main!... vous comprenez? - -Il riait maintenant sur un ton malicieux et cordial. Il continua, sur -un ton de confidence: - ---Même, ce fin renard d'Yorisaka ... car il est juste le contraire -d'un imbécile, Yorisaka Sadao! Oui, ce fin renard d'Yorisaka voulait -me faire bavarder. Les Japonais, sur mer, valent sûrement mieux que -les Russes. Mais ce n'est pas encore la perfection. Et ils auraient à -apprendre en fréquentant une marine telle que la nôtre. Notre excellent -ami voulait donc apprendre, en fréquentant votre serviteur... Il -n'a pas appris. Du moins pas grand'chose. Vous vous rappelez votre -proverbe français? _A Normand Normand et demi_. Eh bien! un Japonais -vaut un Normand. Mais j'ai joué le Normand et demi. Il le fallait: -correctement, je ne puis que rester neutre; nous sommes en paix avec la -Russie... Ah! voici des kouroumas! - -Deux coureurs arrivaient traînant au pas leurs voiturettes vides. A la -vue des Européens, ils se précipitèrent. - ---Au quai de la Douane, n'est-ce pas, monsieur Felze?--demandait le -commandant Fergan. - ---Non!--dit le peintre.--Non!... je ne rentre pas à bord de l'_Yseult_, -c'est-à-dire pas tout de suite. J'ai dessein de dîner seul, ce soir, à -la japonaise, dans une auberge... - -L'Anglais leva un doigt: - ---Oh! oh! monsieur Felze! une auberge et un dîner à la japonaise! On -peut trouver tout cela du côté du Yoshivara, vous savez! - -Jean-François Felze sourit, et montra ses cheveux gris: - ---Vous n'avez donc regardé cette neige-là, cher monsieur? - ---Quelle neige? Vous êtes un jeune homme, monsieur Felze! Pour vous -donner vos quarante ans, il faut se rappeler votre gloire! - ---Mes quarante ans! Ils sont cinquante, hélas! Et je n'avoue pas le -surplus... - ---Ne l'avouez pas, je vous ferais l'injure de n'en rien croire! Mais -décidément, vous n'allez pas au port. Je vous quitte donc. Auparavant, -puis-je vous être utile? Voulez-vous que je traduise vos ordres au -kouroumaya? - ---Bien volontiers! Vous êtes mille fois aimable. Je voudrais donc dîner -comme je vous ai dit, d'abord, et ensuite... - ---Ensuite? - ---Ensuite, être conduit dans un quartier qui s'appelle Diou Djen Dji. - ---All right!... - -Quelques phrases japonaises suivirent, ponctuées par les «Hé!» -approbatifs du coureur. - ---Voilà qui est fait. Votre homme ne se trompera pas, soyez -tranquille. Vous dînerez dans une tchaya de la rue Manzaï machi... -Et de là vous serez conduit à votre quartier de Diou Djen Dji, qui -perche à mi-hauteur de la colline des grands cimetières... Et que -vous disais-je? Il faut traverser un bout de Yoshivara pour parvenir -là-haut. En pays japonais, on n'y échappe pas, monsieur Felze. Au -revoir, et que les jolies _oïran_, derrière leur grillage de bambou, -vous soient plaisantes!... - - -V - -L'escalier, usé, moussu, branlant, grimpait tout droit au flanc de la -colline, entre deux petits murs japonais, interrompus çà et là par des -maisonnettes de bois, toutes obscures et silencieuses. Et le quartier -endormi, avec ses jardinets déserts et ses chaumières muettes, semblait -une avant-garde de l'immense ville des morts, du cimetière touffu et -confus dont les tombes innombrables descendent en rangs serrés de tous -les sommets d'alentour, et cernent, et pressent, et assiègent la ville, -moins vaste, des vivants. - -Jean-François Felze, au sommet de l'escalier, s'orienta. - -Il avait laissé son kourouma au bas des marches: nulle voie carrossable -n'accède à Diou Djen Dji. Et maintenant, seul parmi les sentiers de la -montagne, il hésitait sur le bon chemin. - ---Trois lanternes,--murmura-t-il,--trois lanternes violettes à la porte -d'une maison basse... - -Rien de semblable n'était visible. Mais un raidillon prolongeait -l'escalier et zigzaguait l'ombre vers une sorte de plateau, d'où la vue -devait plonger à l'aise dans toutes les venelles: Felze se résigna à -gravir le raidillon. - -La nuit était limpide mais obscure. Un croissant de lune rougeâtre -venait de disparaître derrière les montagnes de l'ouest. Au loin, le -gong d'un temple battait faiblement. - ---Trois lanternes violettes,--répéta Jean-François Felze. - -Il s'arrêta pour faire sonner sa montre. Le dîner n'avait pas été bien -long, dans la tchaya de Manzaï machi. Mais Felze n'avait pas résisté -ensuite au plaisir d'une longue flânerie dans Nagasaki illuminé, -scintillant, bourdonnant, festoyant parmi la cohue des piétons -baguenaudeurs, des mousmés babillardes, et des kouroumas galopant à la -queue leu leu. Et maintenant, il était tard: la montre tinta dix coups. - ---Diable!--murmura Felze.--L'heure est avancée pour une visite de -cérémonie... - -Il regardait le faubourg éparpillé sous ses pieds, et, plus bas -que le faubourg, la ville tassée au bord du golfe. Tout à coup, il -s'exclama: les trois lanternes violettes étaient là, tout près, juste -au pied de ce raidillon qu'il venait d'escalader, non sans peine. -Elles émergeaient à l'instant même d'un bouquet d'arbres qui les avait -d'abord cachées. - -Felze redescendit le raidillon et contourna le bouquet d'arbres. -La maison basse se profila sur le ciel étoilé. Elle était purement -japonaise et de vulgaire bois brun, sans ornement. Mais, sous le -porche, une poutre rapportée faisait fronton, et ce fronton, sculpté, -creusé, découpé, fouillé à jour et doré comme un lambris de pagode, -contrastait violemment avec la simplicité absolue des charpentes -nipponnes où il s'encastrait. Les trois lanternes aussi, les trois -lanternes violettes, juraient d'étrange manière, au milieu de la façade -nette et nue qu'elles éclairaient: c'étaient trois monstrueux masques -de papier huilé, trois masques dont le ricanement épouvantait comme -la grimace d'un squelette et dont la couleur semblait d'une chair en -décomposition. - -Jean-François Felze considéra les trois lanternes cadavériques, et -le fronton, pareil à un lingot ciselé. Puis il frappa, et la porte -s'ouvrit. - - -VI - -Un domestique de très haute taille, vêtu de soie bleue, chaussé de soie -noire, apparut sur le seuil et toisa le visiteur. - ---Tcheou Pé-i?--prononça Felze. - -Et il tendit au domestique une longue bande de papier rouge, toute -couverte de caractères noirs. - -Le domestique salua à la chinoise, la tête inclinée bas, les poings -réunis et secoués au-dessus du front. Puis, respectueusement, il prit -le papier tendu et referma la porte. - -Felze, laissé dehors, sourit: - ---L'étiquette n'a pas changé,--songea-t-il. - -Et il attendit patiemment. - -A l'intérieur, un gong résonna. Des pas coururent, une natte qu'on -traînait sur le sol crissa. Et, de nouveau, ce fut le silence. Mais la -porte ne se rouvrit pas, pas encore. Cinq minutes se trainèrent. - -Il faisait assez froid. Le printemps n'était pas vieux de quatre -semaines. Felze s'en souvint en sentant la bise s'insinuer sous son -manteau. - ---L'étiquette n'a pas changé,--répéta-t-il, parlant en soi-même.--Mais, -par une nuit féconde en rhumes, bronchites et pleurésies, il n'en est -pas moins dur de geler si longtemps sous le porche, durant que l'hôte, -soucieux des bienséances, prépare, comme il le doit, la réception. En -vérité, la fraîcheur ambiante m'incline à juger qu'en l'occurrence -Tcheou Pé-i me fait un peu trop d'honneur... - -A la fin, pourtant, la porte se rouvrit. - -Jean-François Felze avança de deux pas et salua, comme le domestique -avait salué tout à l'heure, à la chinoise. Le maître de la maison, -debout devant lui, saluait pareillement. - -C'était un homme gigantesque, somptueusement vêtu d'une robe de -brocart, et coiffé d'une toque à boule de corail rouge uni, marque -de la plus haute classe des mandarins chinois. Deux serviteurs -le soutenaient sous les aisselles, car il était vieux d'au moins -soixante-dix ans, et son corps énorme pesait trop lourd pour sa vigueur -de vieillard; en outre, son rang et ses titres l'avaient, dès l'âge où -l'on devient lettré, condamné aux chevaux et aux palanquins; si bien -qu'il n'avait peut-être jamais fait une promenade à pied depuis un -demi-siècle. - -Car Tcheou Pé-i, ancien ambassadeur et ancien vice-roi, précepteur -émérite des fils de la première concubine impériale, membre du Conseil -Suprême _Nei-Ko_, membre du Conseil Souverain _Kioun-Re-Tchou_, était -l'un des douze grands dignitaires de la Cour Chinoise. Et Jean-François -Felze, qui jadis l'avait connu, et s'était lié avec lui d'une amitié -fort étroite, n'avait pas reçu sans étonnement, le matin même, -l'invitation par laquelle Tcheou Pé-i le priait à venir «dans une très -misérable demeure, boire comme autrefois, et avec, indulgence, une -coupe de mauvais vin chaud...» Tcheou Pé-i hors de Pékin? la chose -était extravagante! - -C'était bien Tcheou Pé-i, cependant; Felze, du premier regard, -reconnaissait l'étrange figure aux joues concaves, la bouche sans -lèvres, la maigre barbe couleur d'étain, et, surtout, les yeux:--des -yeux sans forme et sans nuance, des yeux noyés au fond de la -bouffissure des paupières, des yeux presque invisibles, mais d'où -jaillissaient deux lueurs si aiguës qu'on ne pouvait plus les oublier -après avoir été une fois traversé par elles. - -Tcheou Pé-i, ayant salué, s'appuya sur les épaules de ses deux -serviteurs, et fit quatre pas en avant, afin de sortir tout à fait -de la maison, au-devant du visiteur. Alors, saluant de nouveau, et -montrant le côté gauche de la porte, il parla selon les rites: - ---Daignez entrer le premier. - ---Comment oserais-je?--répliqua Felze. - -Et il salua plus bas. Car il avait jadis étudié le «Livre des -Cérémonies et des Démonstrations Extérieures», qui sont, a dit K'òung -fou Tzèu, «la parure des sentiments du cœur;»--étude indispensable, -certes, à qui désire l'amitié réelle d'un lettré chinois. - -Tcheou Pé-i, ayant entendu la réponse correcte, sourit de contentement -et salua pour la troisième fois: - ---Daignez entrer le premier,--répéta-t-il. - -Et Felze répéta: - ---Comment oserais-je? - -Après quoi, sur une dernière instance, il entra comme on l'y conviait. - -Au bout de l'antichambre, quatre degrés conduisaient à la première -salle. Tcheou Pé-i traversa en oblique, marchant du côté de l'est, et -désigna le côté de l'ouest au visiteur, comme l'exige la courtoisie: - ---Daignez--dit-il--passer honorablement. - ---Comment oserais-je?--répliqua Felze. - -Et cette fois, il ajouta: - ---N'êtes-vous pas mon frère aîné, très sage et très vieux? - -Tcheou Pé-i protesta: - ---Vous m'élevez trop haut! - -Mais Felze se récria, comme il devait: - ---Non, assurément! Comment une telle chose serait-elle possible? Et -quant à la vieillesse, j'ai partout entendu dire que votre âge glorieux -dépasse soixante-treize années, tandis que moi, votre tout petit frère, -je n'ai guère vécu, très vainement, que cinquante-deux ans. - -Tcheou Pé-i frappa les ornements de sa ceinture: - ---Voici--dit-il--une tablette de jade qui est neuve. Et jadis, j'avais -une tablette d'albâtre, qui était vieille. Or, le philosophe de la -principauté de Lou[1], parlant un jour à Tzèu Kong, expliqua pourquoi -le jade est estimé du sage, tandis que l'albâtre ne l'est point. -N'est-il donc pas certain que cette tablette neuve est précieuse, et -que la vieille tablette était vile? Je vous compare justement à la -tablette de jade, et je me compare moi-même à la tablette d'albâtre. - ---Je ne suis pas digne!--affirma Felze. - -Mais après qu'il eut refusé à trois reprises, il prit le côté ouest et -monta les degrés, «honorablement». - -La première salle, vide et nue, selon le goût nippon, fut traversée -dans sa longueur. Au bout, un rideau opaque masquait la deuxième salle. - -Tcheou Pé-i prit le bord du rideau dans sa main droite, et le souleva: - ---Marchez très lentement[2],--dit-il. - ---Je marcherai très vite,--répliqua Felze. - -Mais, ayant franchi le seuil, il ne fit qu'un pas, et s'arrêta. - -La seconde salle, merveilleusement tapissée, meublée, décorée, selon le -goût chinois, n'offrait point de sol où marcher, car tous les tatamis -disparaissaient sous un amas splendide de velours, de brocarts, de -crêpes, de moires, de draps d'argent et de draps d'or. Et la salle -entière n'était proprement qu'un divan, qu'un lit de repos, immense et -princier. - -Les quatre murs étaient vêtus de satin jaune, et tout brodés, du -plafond au plancher, de longues sentences philosophiques écrites -verticalement en caractères de soie noire. Des solives, neuf lanternes -violettes pendaient, versant une clarté de vitrail. A l'angle nord, un -Bouddha de bronze, plus grand qu'un homme, souriait parmi des bâtons -de parfum, au-dessus d'un éblouissant cercueil constellé de métaux -précieux et de pierreries. Trois guéridons--d'ébène, d'ivoire et de -laque rouge--portaient un brûle-encens, un vase à vin chaud et un -prodigieux tigre de faïence antique. Et, au centre des soieries qui -jonchaient la terre, un socle d'argent ciselé, posé sur un plateau -de nacre, élevait une lampe à opium, dont la flamme, voilée par des -papillons et des mouches d'émail vert, scintillait comme une émeraude. -Les pipes, les aiguilles, les fourneaux, les boîtes de corne et de -porcelaine étaient rangés à l'entour. Et l'odeur de la drogue sacrée -régnait partout, souveraine. - -Tcheou Pé-i étendit le bras: - ---Daignez--dit-il--choisir la place où votre natte[3] sera déroulée. - ---Toutes les places sont trop flatteuses,--répondit Felze. - -Deux jeunes garçons, à genoux près de la lampe à opium, disposèrent -aussitôt, l'une sur l'autre, trois nattes plus fines qu'un tissu de -lin. Et Felze fit le geste d'en ôter une, pour protester contre cet -excès d'honneur. Mais Tcheou Pé-i se hâta de l'en empêcher. - -Les deux jeunes garçons disposèrent alors, parallèlement aux nattes -du visiteur, les nattes du maître de la maison. Puis, à celles-ci et -à celles-là, ils ajoutèrent, du côté du plateau de nacre, plusieurs -petits oreillers de cuir dur. Après quoi, ils reculèrent, toujours à -genoux, et tinrent chacun dans la main gauche une pipe et dans la main -droite une aiguille, respectueusement. - -Mais, avant de prendre place sur les nattes, Tcheou Pé-i fit un signe, -et un autre serviteur, celui-ci d'un rang plus noble, ainsi qu'en -témoignait sa toque à boule de turquoise[4], prit sur le guéridon -d'ivoire le vase à vin chaud, et emplit une coupe. - ---Daignez boire,--dit Tcheou Pé-i. - -La coupe était de jade; non point de jade vert--_iaó_,--mais de jade -blanc et diaphane--_iu_;--du jade que les rites réservent aux princes, -aux vice-rois et aux ministres. - ---Je boirai--dit Felze--dans la coupe de bois sans ornement. - -Il but toutefois dans la coupe de jade, après que le maître de la -maison eut insisté trois fois. Et, Tcheou Pé-i ayant bu après son hôte, -tous deux se couchèrent en face l'un de l'autre, le plateau de nacre -entre leurs visages. - -A présent, le cérémonial était accompli. Tcheou Pé-i parla: - ---Fenn Ta-Jênn[5],--dit-il,--tout à l'heure, quand votre carte très -illustre m'a été présentée, mon cœur a battu d'une grande joie. Il -y a trente ans que je vous ai rencontré pour la première fois, dans -cette École de Rome que j'avais voulu visiter, moi, voyageur très -humble, curieux de voir, dans votre Europe magnifique, autre chose -que des soldats et des machines de guerre. Il y a quinze ans que je -vous ai rencontré pour la seconde fois, dans cette ville de Pékin -que vous honoriez d'une longue halte, au cours du docte pèlerinage -que votre sagesse vous avait conseillé d'entreprendre dans tous les -pays où vivent des hommes. Et la première rencontre m'avait révélé -un adolescent courtois, savant et penseur comme sont rarement les -vieillards. Et la seconde, un philosophe digne d'être égalé aux maîtres -des âges antiques. Quinze ans ont encore passé. Je vous revois. Et je -me réjouis, sachant que je vais goûter, en votre compagnie, le bonheur -indicible que goûtait Tseng-Si, le tout petit disciple, lorsque, sa -cithare vibrant sous ses doigts, il accompagnait d'une harmonie timide -les préceptes du grand K'òung Tzèu. - -Il parlait un français assez pur; mais sa voix sourde et rauque -hésitait longuement entre chaque phrase, parce qu'il pensait en -chinois, et traduisait, au fur et à mesure, son discours. Il poursuivit: - ---J'écoute donc, et j'attends vos paroles comme le laboureur attend -la récolte du blé au premier mois de l'été et la récolte du millet -glutineux au premier mois de l'automne. Toutefois, fumons d'abord -tous deux, afin que l'opium dissipe les nuages de notre intelligence, -purifie notre jugement, rende plus musicale notre oreille, et nous -supprime la sensation tyrannique de la chaleur et du froid, source -de beaucoup d'erreurs grossières. Je sais que les hommes de ce pays, -dans un esprit de singulier despotisme, ont proscrit l'opium par -des lois sévères. Mais cette maison, quoique très modeste, n'obéit -à aucune loi. Fumons donc. La pipe que voici est faite de bois -d'aigle,--_ki-nam_.--Sa vertu adoucissante la rend précieuse aux -fumeurs de votre noble Occident, plus nerveux que le sont les fils de -l'obscure Nation Centrale[6]. - -Silencieux, Jean-François Felze accepta la pipe que lui présentait un -des jeunes garçons agenouillés. Et, de toute la force de ses poumons, -il aspira la fumée grise, tandis que l'enfant maintenait au-dessus de -la lampe le petit cylindre brun collé au trou du fourneau. L'opium -grésilla, fondit, s'évapora. Et Felze, ayant d'un seul trait épuisé -toute la pipée, appuya aux nattes ses deux épaules, pour mieux dilater -sa poitrine, et garder plus longtemps, mêlées à ses fibres, les volutes -de la drogue philosophique et bienveillante. - -Mais au bout d'une minute, et pendant que Tcheou Pé-i fumait à son -tour, Felze, comme il en était prié, parla: - ---Pé-i Ta-Jênn[7],--dit-il,--votre bouche trop indulgente a prononcé -des mots harmonieux et conformes à la raison. Il est raisonnable, -en effet, d'attribuer la folie aux jeunes gens, et le bon sens aux -hommes âgés, même s'ils ont vécu, comme moi, en vain. Cependant, je -me souviens des époques que vous venez d'évoquer; je me souviens de -l'École de Rome, et de votre ville de Pékin, célèbre entre toutes les -villes. Et voici que je m'aperçois de ma folie présente, de ma folie -d'homme âgé, pire assurément que n'était ma folie d'homme jeune, pire -que n'était ma folie d'enfant. - -Il s'interrompit pour fumer une deuxième pipe, que lui présentait le -serviteur agenouillé. - ---Pé-i Ta-Jênn,--reprit-il,--à Rome, j'étais un écolier stupide; mais -j'étudiais avec respect la tradition des anciens maîtres. A Pékin, -j'étais un voyageur inintelligent; mais je m'efforçais d'ouvrir mes -yeux au spectacle du Ciel, de la Terre et des Dix Mille Choses Créées. -Maintenant, je n'étudie plus, mes yeux ne savent plus voir, et je -vis comme vivent le loup et le lièvre, en abandonnant la direction -de mes pas au hasard et aux passions impudiques. Les lettrés et les -fonctionnaires de ma nation ont eu le tort de me décerner beaucoup -de récompenses et beaucoup d'honneurs, tous immérités. Pour quelques -tableaux peints grossièrement et sans art, ces hommes dépourvus de -jugement m'ont désigné à l'attention du peuple et à l'admiration des -ignorants. Ma tête était faible. Le vin chaud de la gloire l'a enivrée. -Et c'est alors que sont venus s'offrir à moi tous les plaisirs impurs -et toutes les voluptés dégradantes. Je n'ai pas su les repousser. Et je -suis leur esclave. Par respect pour la maison très chaste de mon hôte, -je n'en dirai pas plus long. Qu'il me soit seulement permis de comparer -le modeste vaisseau de mon ancien voyage à la jonque heureuse d'un -pêcheur ou d'un marchand, contents l'un et l'autre d'affronter la mer -dans l'espoir des richesses à acquérir, et le somptueux navire qui me -ramène aujourd'hui dans l'Empire du Milieu, à quelqu'un de ces bateaux -ornés, dentelés et dorés, que l'on voit sur la rivière du Kouang-Tong, -et à l'intérieur desquels les débauchés finissent de s'avilir. - ---Il m'est absolument impossible--prononça Tcheou Pé-i--d'approuver -votre sévérité envers vous-même. - -Il fit un signe, et le serviteur agenouillé près de lui remplaça la -pipe de bois d'aigle par une pipe d'écaille brune. - ---Il m'est impossible,--répéta Tcheou Pé-i,--d'approuver votre -sévérité, parce que nul homme n'est exempt de fautes, et que, seuls, -les hommes très vertueux ont le courage de s'accuser sans restriction. -En outre, votre prudence est conforme aux rites: car il écrit dans le -_Li Ki_: «Ce qui doit être dit dans les appartements ne doit pas être -dit hors des appartements[8].» Et le lettré qui observe la bienséance -dans ses propos est incapable de l'offenser dans ses actes. - -Il fuma la pipe d'écaille brune, et rejeta par les narines une fumée -plus opaque et d'un parfum plus fort. - -Felze hochait la tête: - ---Mon frère aîné, très sage et très vieux, n'a pas plongé dans le -marais fangeux où se débat avec déshonneur son tout petit frère. Mon -frère aîné n'a pas vu par ses yeux, et il ignore. - ---Je n'ignore pas,--dit Tcheou Pé-i. - -Felze se souleva sur le coude droit pour examiner son hôte. Les yeux -chinois, à peine visibles au fond de la bouffissure des paupières, -scintillaient d'une lueur ironique et pénétrante. - ---Je n'ignore rien,--dit Tcheou Pé-i.--Car je suis ici par l'ordre -auguste du Fils du Ciel. Et moi, son sujet infime, je dois, dans ce -royaume d'une civilisation imparfaite, tout regarder, tout connaître, -et faire de tout un rapport exact. Je sais donc, ayant accompli ma -tâche sans discernement, mais avec zèle, que vous êtes entré hier matin -dans Nagasaki, sur un navire blanc, à trois cheminées de cuivre. Je -sais que vous voyagez depuis longtemps sur ce navire blanc, agréable -à regarder. Je sais que ce navire porte la bannière fleurie[9] de la -nation américaine, et qu'il appartient à une femme. Je n'ignore rien. - -Felze rougit légèrement, posa sa joue sur un des oreillers de cuir, et -considéra la lampe à opium. Les deux enfants agenouillés cuisaient en -hâte et malaxaient contre le fourneau des pipes les grosses gouttes -couleur de poix, que la flamme peu à peu nuançait d'or et d'ambre. - ---Daignez fumer,--conseilla Tcheou Pé-i. - - -Cependant, d'autres serviteurs étaient entrés à pas muets, portant -une théière de simple terre brune et deux admirables bols d'ancienne -porcelaine rose. - ---Ce thé--dit Tcheou Pé-i--est celui qu'à mon départ de Pékin l'Auguste -Élévation[10] me força d'accepter. - -C'était une eau très limpide, à peine teintée de vert, où flottaient de -toutes petites feuilles, étroites et longues. Un arôme s'en exhalait, -fort et frais comme celui d'une fleur épanouie. - - -Tcheou Pé-i avait bu. - ---Le thé impérial,--dit-il,--doit être battu dans l'eau d'une source -rocheuse, après que cette eau a bouilli sur un feu vif. Il convient -d'employer une théière pareille aux théières des laboureurs, afin -d'imiter les Empereurs de l'antiquité, qui battirent le thé dans l'eau -des sources rocheuses avant de connaître l'art de l'émail. - -Il avait fermé les yeux. Et sa face de parchemin jaune semblait -maintenant impassible, indifférente et presque endormie. - -Toutefois, le jeune garçon agenouillé près de lui, obéissant à un geste -imperceptible, remplaça la pipe d'écaille par une pipe d'argent ciselé. - - -La fumerie s'emplissait lentement d'une brume odorante. Déjà les objets -épars n'avaient plus de contours nets, et les étoffes des murs et -du sol brillaient de couleurs atténuées. Seules, les neuf lanternes -violettes du plafond versaient toujours la même clarté, parce que les -vapeurs d'opium sont lourdes et flottent au ras du sol, sans jamais -s'élever... - -Felze fumait pour la quatrième fois la pipe d'argent ciselé ... pour la -quatrième fois ou pour la cinquième?... Il n'était pas très sûr... Et -combien de fois, auparavant, la pipe d'écaille brune?... Et combien, la -pipe de bois d'aigle?... Il ne se souvenait plus du tout. Un vertige -léger s'insinuait en lui... Jadis, à Pékin, puis à Paris, il avait usé -assez régulièrement de la drogue... Ses meilleurs tableaux dataient -d'alors. Mais, quand approche la cinquantaine, un homme, même robuste, -doit opter entre l'opium et l'amour. Felze n'avait pas opté pour -l'opium. - -Et voici que l'opium délaissé prenait discrètement sa revanche. Oh! -ce n'était pas l'ivresse, au sens grossier que les buveurs d'alcool -donnent à ce mot. C'était une sensation confuse des moelles et des -muscles, ceux-ci amoindris et comme dissous, celles-là fourmillant -d'une vie activée, accrue, multipliée; Felze, immobile et les yeux -clos, ne percevait plus le poids de son corps creusant les nattes. Et -des pensées rapides sillonnaient sa cervelle, tandis que plusieurs des -voiles qui emmaillotent l'intelligence humaine se déchiraient autour de -lui.... - - -La voix lente et rauque de Tcheou Pé-i rompit tout à coup le silence. - ---Fenn Ta-Jênn, les rites interdisent au visiteur d'interroger l'hôte. -Et votre sage courtoisie a respecté les rites. Mais l'hôte doit en -échange ouvrir au visiteur, après la porte du logis, la porte de -l'âme... Ce ne sont que les femmes qu'il convient d'écouter sans -leur répondre. Fenn Ta-Jênn, quand votre carte très illustre m'a été -présentée, mon cœur a battu d'une grande joie. Et cette joie n'était -pas seulement l'égoïste plaisir de revoir, après quinze ans, mon frère -vénéré; mais davantage l'espoir de lui être humblement utile, dans -ce royaume qu'une folie coupable perturbe et qui offre aux yeux du -philosophe un spectacle déconcertant et douloureux. - -Felze éleva lentement sa main gauche, et regarda, entre ses doigts -écartés, l'une des neuf lanternes violettes. - ---Pé-i Ta-Jênn,--dit-il,--je ne saurais pas vous remercier jusqu'où je -devrais. Mais en vérité, votre lumière éclairera merveilleusement mes -ténèbres. Cette nuit-ci n'est encore que ma seconde nuit japonaise. -Et pourtant le Japon m'a déjà montré force choses que je n'ai pas su -comprendre, et que vous m'expliquerez, si votre perspicacité daigne -s'employer pour moi. - -La bouche sans lèvres de Tcheou Pé-i s'étira dans un demi-sourire: - ---Le Japon--dit-il--vous a déjà montré un homme qui oublie la piété -filiale, et une femme qui néglige la modestie féminine. - -Felze, étonné, scruta des yeux son hôte. - ---Le Japon--continuait Tcheou Pé-i--vous a montré un foyer dont -l'esprit des ancêtres est exclu; un toit sous lequel dix mille -nouveautés déraisonnables ont pris la place de la tradition, et -compromettent l'avenir harmonieux de la famille et de la race. - ---Vous savez donc--questionna Felze--que, cette après-midi, j'étais -chez le marquis Yorisaka Sadao? - ---Je n'ignore rien,--dit Tcheou Pé-i. - -Il leva, lui aussi, sa main vers les lanternes du plafond. Et des -rayons violets jouèrent sur ses ongles longs démesurément. - ---Je n'ignore rien. Ne vous ai-je pas dit que j'étais en ce lieu pour -obéir à l'ordre impérial de l'Auguste Élévation? - -Il expliqua: - ---Dans la maison de Yorisaka Sadao, vous avez trouvé, assis du côté de -l'ouest[11], un étranger de la Nation des Hommes à Cheveux Rouges[12]. -Cet étranger a été envoyé ici par son prince, lequel avait souci de -connaître par quelles armes et par quelle stratégie le petit royaume -du Soleil Levant s'efforce de vaincre l'immense empire des Oros[13]. -Mystère peu intéressant, d'ailleurs, et qu'un sage de l'antiquité -ne se fût point attaché à éclaircir. Mieux inspirée par le Ciel, -l'Auguste Élévation m'a envoyé, moi, son sujet, pour examiner à quel -point ces armes et cette stratégie nouvelles sont susceptibles de -déformer une civilisation qui, jusqu'ici, s'était réglée d'après les -préceptes philosophiques de la Nation Centrale. C'est à cet examen que -s'appliquent mes efforts maladroits. Pour suppléer à mon insuffisance, -il m'est nécessaire d'accumuler des renseignements très nombreux. -Beaucoup d'espions fidèles me servent d'yeux et d'oreilles, et usent -infatigablement leurs cœurs pour m'aider dans ma tâche. En sorte que -tous les secrets de cette ville et de ce royaume viennent se dévoiler -ici, sur cette natte. Et c'est ainsi que je n'ignore rien. - -Felze appuya sa joue sur l'oreiller de cuir: - ---Pé-i Ta-Jênn,--dit-il,--vos paroles enferment un sens caché. En quoi -Yorisaka Sadao manque-t-il à la piété filiale? - -Les yeux scintillants se fermèrent encore, et la voix rauque prononça -solennellement: - ---Il est écrit dans le _Ta Hio_[14]: «L'homme doit d'abord scruter -la nature des choses; puis développer ses connaissances; puis -perfectionner sa volonté; puis régler les mouvements de son cœur; -puis se corriger exactement; puis établir l'ordre dans sa famille. -Alors la principauté est bien gouvernée. Alors l'Empire jouit de la -paix.» Tseng Tzeu, commentant ces huit propositions, nous enseigna -qu'elles ne peuvent être séparées. Si bien que--l'homme, sa famille, sa -principauté, et l'Empire,--ne sont qu'un. La piété filiale s'étend à -tous les ancêtres, à toute la communauté, à toute la patrie. Yorisaka -Sadao, reniant le souvenir de ses ancêtres, et compromettant ainsi sa -patrie, manque à la piété filiale. - -[Illustration: Felze s'était assis...] - -L'enfant agenouillé près de Felze tendait une pipe toute prête. Felze -prit en main le lourd tuyau d'écaille sombre et appuya ses lèvres -contre le bout d'ivoire bruni. L'opium bouillonna au-dessus de la -lampe, et la fumée grise roula sur les nattes en nuages pesants. - -Alors Felze, la drogue audacieuse toute mêlée à son être, osa objecter -au philosophe: - ---Pé-i Ta-Jênn, quand l'invasion des barbares menace l'Empire, ne -convient-il pas, avant d'observer les rites, de repousser l'invasion? -Certes, le trésor des anciens préceptes est inestimable. Mais l'Empire -n'est-il pas le vase qui contient ce trésor? Si l'Empire est subjugué, -si le vase fracassé vole en éclats, le trésor des anciens préceptes ne -sera-t-il pas dispersé à jamais?... La piété filiale s'étend à tous -les ancêtres, à toute la communauté, à toute la patrie: Yorisaka Sadao -manque-t-il véritablement à la piété filiale, s'il renie, peut-être en -apparence, le souvenir de ses ancêtres et s'il modifie les règles de sa -communauté, dans le dessein supérieur de sauver l'indépendance de sa -patrie? - -Tcheou Pé-i fumait en silence. - -Jean-François Felze acheva: - ---Pé-i Ta-Jênn, quand la nécessité contraint un mari à s'écarter de la -voie droite, sa femme néglige-t-elle véritablement la modestie féminine -si elle prend, elle aussi, le sentier détourné, afin de marcher dans -les traces de celui qu'elle a promis de suivre, pas à pas, jusqu'à la -mort? - -Tcheou Pé-i repoussa la pipe d'argent ciselé. Mais ce fut seulement -pour tendre l'index vers une pipe de bambou noir à bouts de jade. Et il -continua de se taire. - -Jean-François Felze alors souleva des nattes ses deux épaules, et -s'accouda, face à son hôte: - ---Pé-i Ta-Jênn,--dit-il soudain,--j'ai fumé ce soir plus de pipes -que je n'ai pu compter. Et peut-être l'opium a-t-il haussé ma faible -intelligence jusqu'à la compréhension de beaucoup de choses qui, dans -la vie quotidienne, me sont indéchiffrables... Oui, j'ai vu aujourd'hui -un foyer d'où l'esprit de tradition est exclu. Mais n'est-il pas écrit -qu'on jugera les hommes d'après leurs intentions plutôt que d'après -leurs actes? Celui qui se diminue, qui s'avilit même, pour servir et -pour exalter l'Empire, ne doit-il pas être absous? - -La pipe de bambou noir était prête. Tcheou Pé-i l'aspira d'une longue -haleine, et s'enveloppa d'une épaisse nuée violemment odorante. - -Puis, avec gravité: - ---Il est préférable-dit il--de ne point juger les hommes. Nous ne -condamnerons donc ni n'acquitterons le marquis Yorisaka Sadao. Nous -n'acquitterons ni ne condamnerons la marquise Yorisaka Mitsouko. Mais -le philosophe Méng Tzèu, répondant un jour aux questions de Wang -Tchang, déclara n'avoir jamais entendu dire que quelqu'un eût réformé -les autres en se déformant soi-même; et moins encore que quelqu'un eût -réformé l'Empire en se déshonorant soi-même. - ---Estimez-vous donc--dit Felze--que l'effort des Japonais soit vain -et que le Soleil Levant doive inévitablement succomber dans sa lutte -contre les Oros? - ---Je n'en sais rien,--dit Tcheou Pé-i,--et cela n'a d'ailleurs aucune -importance. - -Il eut un rire bizarre et sonore. - ---Aucune importance. Nous reparlerons à loisir de cette bagatelle quand -l'heure sera venue. - -L'enfant agenouillé près de Felze collait un mince cylindre d'opium sur -le fourneau de la pipe de bambou. - ---Daignez fumer, conclut Tcheou Pé-i.--Ce bambou noir fut blanc jadis. -Et la bonne drogue seule l'a coloré comme vous le voyez, après mille et -dix mille fumeries. Nul bois d'aigle, nul ivoire, nulle écaille, nul -métal précieux n'approche de ce bambou... - - -Ils fumèrent l'un et l'autre très longtemps. - -Au-dessus du brouillard d'opium, plus opaque d'heure en heure, les neuf -lanternes violettes brillaient maintenant comme des étoiles dans une -nuit de novembre. - -Et le grésillement des gouttelettes brunes évaporées au-dessus de la -lampe rendait mieux perceptible l'absolu silence. - -Le froid qui précède l'aube s'abattait déjà sur la campagne, quand un -coq lointain chanta. - -Felze, alors, rêva tout haut: - ---En vérité, en vérité, tout le monde réel est enclos entre ces murs -de satin jaune. Au dehors, il n'y a qu'un peu d'illusion. Et je ne -crois plus à l'existence d'un yacht blanc à cheminées de cuivre, à bord -duquel vivrait une femme qui aurait fait de moi son jouet... - -[Footnote 1: K'òung fou Tzèu (Confucius), né dans le pays de Lou.] - -[Footnote 2: Marcher lentement n'est permis qu'aux grands personnages. -Marcher vite est considéré comme une marque de respect.] - -[Footnote 3: Même dans une salle jonchée de tapis, les rites exigent -que l'on offre à l'hôte, pour s'asseoir ou se coucher, une ou plusieurs -nattes.] - -[Footnote 4: Mandarin de troisième classe. Il y a neuf classes de -mandarins dans l'Empire. Tcheou Pé-i, ministre d'État, a pour aides -de camp des officiers civils et militaires du rang de préfet ou de -colonel.] - -[Footnote 5: La langue chinoise n'a point de son qui équivaille au son -du nom français «Felze», ni par conséquent de caractère permettant de -figurer ce nom en écriture. Tcheou Pé-i, ayant à tracer au pinceau le -nom de son ami, se voit donc forcé de recourir à quelque caractère -de prononciation analogue. Le meilleur est celui qui se prononce -«Fênn». Tcheou Pé-i, écrivant «Fenn», prononce naturellement comme il -écrit.--Ta-Jenn est un appellatif honorifique qui doit se donner à -tous les fonctionnaires de premier et second rang, et généralement à -tous les grands personnages. «Ta-Jênn» signifie textuellement «homme -considérable».] - -[Footnote 6: _Tchoung Kouo_,--Empire du Milieu. Empire -Central.--Chine.--Le nom «Chine» est incompréhensible aux Chinois.] - -[Footnote 7: _Tcheou_ est le nom de famille; _Pé-i_ le prénom, que -les Chinois, comme les Japonais, placent après le nom. Un Chinois de -qualité a toujours deux prénoms, l'un familier, l'autre officiel. -C'est de ce dernier dont on doit user dans la conversation, l'autre -étant exclusivement réservé aux parents très proches et aux supérieurs -hiérarchiques. Tcheou Pé-i ayant plus de soixante-dix ans, l'auteur -s'est refusé, par convenance, à écrire dans ce livre le prénom familier -d'un homme de cet âge.] - -[Footnote 8: «Les appartements», c'est-à-dire le gynécée. Un Chinois de -bonne éducation ne parle jamais de femmes, si ce n'est d'une manière -abstraite,--par exemple en citant une maxime philosophique. Tcheou Pé-i -félicite son hôte d'avoir su lui faire comprendre à mots couverts et -sans détails inutiles, que les femmes avaient joué, et jouaient encore -un rôle exagéré dans sa vie.] - -[Footnote 9: La bannière fleurie,--_Koa Ki_,--est le sobriquet que les -Chinois donnent au pavillon américain, à cause de son bariolage.] - -[Footnote 10: L'Auguste Élévation,--_Hoang Chan_,--l'Auguste -Souverain,--_Hoang Ti_,--ou le Fils du Ciel,--_Tien Tzeu_,--sont -les trois appellations actuellement en usage parmi les Chinois pour -désigner leur Empereur.] - -[Footnote 11: L'ouest est le point cardinal réservé aux visiteurs qu'on -veut honorer.] - -[Footnote 12: «Hommes à cheveux rouges» (_Huong mao Jênn_), surnom que -les Chinois donnent aux Anglais.] - -[Footnote 13: «Oros», Russes.] - -[Footnote 14: _Ta Hio_,--la Grande Étude,--le premier des quatre livres -classiques.] - - -VII - ---Miss Vane, avez-vous sonné pour le déjeuner? - ---Non... - ---Oh! combien paresseuse!... - -Et Mrs. Hockley étendit le bras vers le timbre électrique. - -La salle à manger du yacht était énorme, et d'un luxe si brutal et -si agressif qu'on devinait d'abord, et du premier coup d'œil, que ce -luxe avait dessein d'éblouir, d'aveugler et d'écraser. On se serait -cru partout plutôt qu'à bord d'un navire. L'abus des corniches et -des cariatides, l'entassement des peintures, des sculptures et des -dorures, faisaient songer à quelque foyer d'Opéra Royal ou Impérial, -voire aux salons de roulette d'un Monte-Carlo exagérément somptueux. -Mrs. Hockley, propriétaire de l'_Yseult_, était quatre-vingts fois -millionnaire, et entendait que personne au monde n'en doutât. - -Un maître d'hôtel, en habit d'amiral, apportait sur un plateau de -vermeil le _early breakfast_ à l'américaine: confiture de gingembre, -biscuits, toasts et thé noir. - ---Pourquoi deux tasses seulement? - ---Madame, monsieur Felze n'est pas encore rentré à bord... - ---Cela ne vous regarde pas. Trois tasses immédiatement. - -Mrs. Hockley commandait d'une voix parfaitement calme,--nonchalante. -Mais le tas de ses quatre-vingts millions la haussait évidemment fort -au-dessus de l'humanité domestique. - -Elle daigna pourtant servir le sucre et la crème à la jeune fille -qu'elle avait nommée miss Vane, et qui n'était officiellement que sa -lectrice. - - -Maintenant, elles déjeunaient en face l'une de l'autre, Mrs. Hockley -et miss Vane. Elles buvaient beaucoup de thé, mangeaient beaucoup de -toasts, et tartinaient de gingembre une large douzaine de biscuits -salés. Cet appétit anglo-saxon contrastait d'amusante manière avec -la grâce délicate de Mrs. Hockley, et surtout avec le charme presque -éthéré de miss Vane. Miss Vane était, en effet, un véritable lis, -blanc et mince à miracle, un lis onduleux à longue tige flexible et -fragile. Les jambes fuselées, les hanches étroites, la taille gracile, -figuraient cette tige, d'où sortait la chair nue de la gorge comme une -corolle à peine épanouie. Miss Vane portait un étrange vêtement, moitié -robe de bal et moitié chemise, très ouvert et très flottant, dont la -soie vert d'eau mettait en parfaite valeur des yeux couleur d'algue et -des cheveux couleur de jais. - -Mrs. Hockley, moins fleur, était plus femme, et, si l'on peut dire, -plus animale. En la regardant, on ne l'eût comparée à rien du tout, -sauf à ce qu'elle était: une Américaine de trente ans, admirablement, -irréprochablement belle. Cette beauté sans un défaut constituait la -première et la plus éclatante des trois auréoles de Mrs. Hockley, -la seconde étant son énorme fortune, et la troisième, ses aventures -tapageuses, dont les deux plus notoires avaient été son divorce et -le suicide de son ex-mari. Bien des princesses de New-York ou de -Philadelphie eussent été célèbres par la seule possession du yacht -le plus splendide qui fût, et par le seul triomphe de s'y promener -en compagnie d'un Jean-François Felze, esclave. Mais dès qu'on avait -vu Mrs. Hockley, on oubliait qu'elle était riche, et qu'elle avait -asservi, après dix autres hommes connus ou illustres, le plus noble -peut-être des artistes du siècle. On oubliait tout pour admirer un -corps, un visage dont chaque ligne atteignait la perfection. Mrs. -Hockley était grande et blonde, et très svelte quoique musclée. Ses -yeux étaient noirs; sa peau dorée et lumineuse. Mais aucun de ses -traits ne caractérisait l'ensemble, qui ne se détaillait point, et -valait par son équilibre et son harmonie. Mrs. Hockley était tout -entière, belle sans autre adjectif qui pût préciser. Felze, pour la -peindre, et fixer sur une toile cette puissance séductrice qui émanait -à la fois du front, de la bouche, de la taille, des hanches et des -chevilles, avait dû faire le portrait de tout, et même de la robe. - - -Miss Vane, ayant achevé son treizième biscuit au gingembre, se renversa -dans sa chaise à pivot... - ---Il est bien tard,--murmura-t-elle, indolente. - -Mrs. Hockley regarda l'heure à son bracelet. - ---Oui ... un quart passé neuf... - ---Le maître n'est pas empressé. - -Mrs. Hockley ne répondit rien, mais sonna d'une main un peu nerveuse. -Un valet écarta la portière de velours cramoisi. - ---Apportez Romeo. - ---Oh!--dit miss Vane,--pouvez-vous sans cesse toucher de vos doigts -cette horreur? - -La portière laissa passer une bête grise à jambes torses, à museau -pointu, à queue fourrée,--un lynx.--Mrs. Hockley ne se fût point -résignée à n'avoir qu'un chien ou qu'un chat, animaux vulgaires. - ---_Come here!_--ordonnait Mrs. Hockley. - -A cet instant, la portière de velours s'écarta encore, pour laisser -entrer, cette fois, un homme Jean-François Felze. - ---Bonjour,--dit-il. - -Il vint s'incliner devant Mrs. Hockley, pour lui baiser la main. Mais -cette main caressait les poils rudes du lynx; et Jean-François Felze, -le front bas et l'échine courbe, dut attendre que le lynx eût été -caressé. - - -Felze s'était assis, et buvait d'un trait la tasse de thé refroidie. - ---Vous avez oublié le temps, cher,--observa Mrs. Hockley. - ---Oui, dit-il.--Et je vous prie de m'excuser. Mais vous saviez où -j'étais, et j'ai pensé que vous ne seriez ni inquiète, ni fâchée... - -Elle l'examinait très attentivement. - ---Avez-vous réellement fumé de l'opium? - ---Oui. Toute la nuit. - ---Cela ne se voit pas du tout... N'est-ce pas, miss Vane? - -Miss Vane, silencieuse, acquiesça d'un signe. Mrs. Hockley continuait -d'étudier le visage de Felze comme un naturaliste étudie un phénomène -zoologique. - ---Si, pourtant! Cela se voit un peu ... à l'iris de vos yeux, qui est -plus brillant et plus fixe ... et aussi à votre teint qui est plus -livide ... cadavérique, dirai-je... - ---Merci... - ---Pourquoi «merci»? Cela ne vous fâche pas, je pense? C'est seulement -une constatation ... une curieuse constatation... Je voudrais -comprendre pourquoi votre teint est ainsi... L'opium n'a aucune action -sur la circulation du sang, n'est-ce pas? Il attaque exclusivement le -système nerveux, et paralyse les réflexes... Alors, je ne devine pas... -Pouvez-vous expliquer? - ---Non,--dit Felze. - ---Vous ne pressentez même pas la cause? - ---Même pas. - ---Mais vous seriez curieux de la savoir? - ---Pas curieux le moins du monde. - ---Combien extraordinaire!... Vous êtes étonnamment français! Les -Français n'ont aucun plaisir à se rendre compte des choses... -Dites-moi: de quelle nature est la volupté du fumeur d'opium? - -Felze, agacé, se leva: - ---Il m'est tout à fait impossible de vous l'exprimer,--dit-il. - ---Pourquoi? - ---Parce que cette volupté, pour employer le même mot que vous, ne -saurait être accessible à une Américaine. Et vous êtes étonnamment -américaine! - ---Je suis telle, oui. Mais comment découvrez-vous cela, soudainement? - ---Par vos questions. Vous êtes l'inverse d'une Française. Vous avez -trop de plaisir à vous rendre compte ... non, à essayer de vous rendre -compte des choses. - ---N'est-ce pas le naturel instinct d'une créature qui a le don de -penser? - ---Non: plutôt la manie d'un être qui n'a pas le don de sentir. - -Mrs. Hockley ne se fâcha pas. Ses sourcils légèrement froncés -marquèrent une réflexion intense. Miss Vane, toujours renversée dans -une chaise à pivot, éclata d'un rire impertinent. - ---Qu'avez-vous?--dit Mrs. Hockley, se retournant vers sa lectrice. - -Miss Vane répondit, et continua de rire après avoir répondu: - ---Il est réellement comique que ce soit vous, si excitable, à qui l'on -reproche de n'avoir pas le don de sentir. - ---Je vous prie!--dit Mrs. Hockley,--n'interrompez pas ainsi, par une -plaisanterie, une sérieuse conversation!... - -Elle revint à Felze: - ---Dites-moi encore, cher: votre Chinois, ce mandarin que vous aviez -connu autrefois, et que vous avez retrouvé ici d'une si romantique -manière ... est-il tout à fait un sauvage? je veux dire un primitif, un -arriéré?... - -Felze pencha la tête en avant, et fixa son regard dans les yeux de Mrs. -Hockley: - ---Tout à fait,--affirma-t-il.--Soyez bien sûre qu'il n'y a pas une idée -commune entre vous et ce Chinois. - ---En vérité? N'a-t-il pas voyagé cependant? - ---Si fait. - ---Il a voyagé! Et le voilà au Japon, dans un pays qui secoue justement -son ancienne barbarie!... Est-il possible que ce Chinois soit alors -aussi retardé que vous dites? aussi étranger à la civilisation? Par -exemple, ici, à Nagasaki, dans sa maison, n'a-t-il, même pas le -téléphone? - ---Il ne l'a pas. - ---Incompréhensible! Pouvez-vous goûter un agrément dans le commerce -d'un tel homme? - ---Vous voyez que chez lui, j'ai oublié l'heure. - ---Oui... - -Elle réfléchissait comme tantôt, les sourcils un peu froncés. - ---Les Français,--trancha miss Vane, judicieuse,--sont eux-mêmes des -gens très ignorants du progrès moderne. - ---Oui,--approuva Mrs. Hockley, satisfaite de l'explication.--Oui, ils -ignorent, et ils dédaignent aussi. Vous avez raison, Elsa. - -Elle s'était levée, et, s'approchant de miss Vane lui secoua les deux -mains avec une sorte d'effusion. Felze,--se détournant, appuya son -front contre la vitre d'une des baies qui tenaient lieu de sabords. - -Un valet apportait deux gerbes d'orchidées. Mrs. Hockley les prit, -et s'occupa d'en garnir les grands vases de bronze qui décoraient la -cheminée monumentale. - ---Japonaises?--questionna Miss Vane, en désignant les fleurs. - ---Non, c'est toujours la provision de Frisco. La glace les conserve -parfaitement. - -Felze avait ramassé une corolle tombée à terre, et étirait les pétales -entre ses doigts. - ---Point de parfum,--dit-il. - -Il se souvint tout à coup du coteau des Cigognes: - ---En cette saison, tous les cerisiers de Nagasaki sont en fleurs. Vous -ne préféreriez pas de belles branches roses et vivantes à ces orchidées -qui ont l'air d'être artificielles? - -Mrs. Hockley ne daigna pas discuter: - ---Il est en vérité surprenant et choquant que vous ayez d'aussi -populaires idées, étant le délicieux peintre que vous êtes. - -Jean-François Felze ouvrit la bouche pour répliquer. Mais Mrs. Hockley -élevait à cet instant vers les vases de bronze ses deux mains pleines -de tiges assemblées. - -Les jambes longues et fines, les cuisses larges, les hanches épanouies, -le torse étroit, les épaules rondes d'où jaillissait la nuque robuste -et mince, sous la masse lourde des cheveux d'or, entre les bras tendus -et dressés,--tout ce corps de femme était une telle splendeur et une -telle harmonie que Jean-François Felze ne répliqua pas. - -Mrs. Hockley, cependant, avait disposé ses orchidées. - ---Mais, cher,--dit-elle soudain,--je pense que vous ne nous avez pas -parlé de cette marquise japonaise dont vous faites le portrait?... -Comment l'appelez-vous? J'ai oublié déjà. - ---Yorisaka... - ---Oui! Est-elle véritablement une marquise? - ---Très véritablement. - ---De race ancienne? - ---Les Yorisaka ont été jadis des daïmios du clan Choshoû, dans l'île de -Hondo. Et je ne crois pas qu'ils se soient jamais mésalliés. - ---Daïmios, c'est-à-dire seigneurs suzerains? - ---Oui. - ---Seigneurs suzerains! Cela est en vérité passionnant. Je pense -toutefois que, puisque vous aimez à peindre cette marquise japonaise, -elle est tout à fait une sauvage, comme le mandarin chinois: - -Felze sourit: - ---Pas tout à fait. - ---Oh! elle a le téléphone? - ---Je ne sais pas, mais je parierais que oui. - -Miss Vane intervint: - ---Beaucoup de Japonais ont le téléphone. - ---Oui,--riposta Mrs. Hockley.--Mais je suis étonnée que le maître ait -consenti à faire le portrait d'une Japonaise qui a le téléphone. - -Elle rit, puis sérieuse: - ---Réellement, cette marquise Yorisaka est une moderne créature? - ---Assez moderne, oui. - ---Elle ne vous a pas reçu, agenouillée sur des nattes, dans une petite -chambre sans fenêtre, entre quatre paravents de papier? - ---Non, elle m'a reçu assise dans une bergère, au milieu d'un salon -Louis XV, entre un piano à queue et une glace à cadre doré. - ---Oh! - ---Oui. J'ai tout lieu de croire, en outre, que la marquise Yorisaka a -le même couturier que vous. - ---Vous vous moquez? - ---Je ne me moque pas. - ---La marquise Yorisaka n'était pas habillée d'un kimono et d'un obi? - ---Elle était habillée d'un tea-gown fort élégant. - ---Je suis stupéfaite... Et quelles choses vous a dites la marquise -Yorisaka? - ---Des choses toutes pareilles à celles que vous dites vous-même, quand -vous recevez un étranger. - ---Elle parle français? - ---Aussi bien que vous. - ---Mais elle est une femme réellement fascinante! François... - ---Jean-François, je vous en prie... - ---Non, jamais! Voilà encore votre goût populaire! François, seul, est -beaucoup plus noble. Je dis: François, très cher, je vous prie de me -faire connaître la marquise Yorisaka... - -Felze, qui souriait, tressaillit imperceptiblement: - ---Oh!--dit-il d'une voix changée, âpre et presque amère.--Betsy, -n'avez-vous pas assez de cette perruche dans votre volière? - -Sa tête, d'un signe méprisant, indiquait miss Vane. - -Miss Vane ne sourcilla pas. - -Mais Mrs. Hockley éclata de rire. - ---Perruche! Oh! je trouve ce mot réellement plaisant. Mais quelle -jalousie! Êtes-vous si ridicule, cher, que vous ne puissiez même pas -souffrir auprès de moi des femmes? - -Elle le regardait tout droit de ses magnifiques yeux clairs; et ses -dents luisaient dans sa bouche entr'ouverte. Sa gaieté ressemblait à -l'appétit d'une belle bête de proie. - -Il eut une colère soudaine, et fit un pas vers elle. Dédaigneuse, elle -pencha le front de côté et, par une sorte de défi, caressa les cheveux -de miss Vane. - -Il s'était arrêté et il avait pâli. A son tour, elle fit un pas vers -lui, lentement. Elle gardait sa main droite posée sur la tête de la -jeune fille. Et, tout à coup, elle offrit sa main gauche à l'homme -immobile. - -Il hésita. Mais elle avait cessé de rire. Une dureté contractait son -visage. Sur ses lèvres, sa langue passa, d'un mouvement vif, à la fois -cruel et sensuel. - -Il pâlit davantage, et, humble, se courba pour baiser la main tendue. - - -VIII - -L'_Yseult_ était évitée cap au sud. Par le sabord de sa chambre, située -à bâbord, Felze accoudé voyait tout Nagasaki, depuis le grand temple du -Cheval de Bronze, sur la colline d'O-Souwa, jusqu'aux usines fumeuses -qui allongent la ville vers l'entrée du fiord. - -C'était le matin. Il avait plu. Le ciel gris accrochait encore des -lambeaux de nuages aux sommets de toutes les collines. La verdure -nuancée des pins, des cèdres, des camphriers et des érables, -apparaissait plus fraîche sous ce manteau de ouate humide. La neige -rose des cerisiers luisait, plus délicate. Et, sur la frontière des -nuées basses, les cimetières qui dominent la cité montraient plus -nettes leurs petites stèles lavées par l'eau de pluie. Seuls, les toits -des maisons, toujours bruns et bleus, mais sans jeux d'ombres et de -lumières, se mêlaient confusément tout le long du rivage. Et le soleil -manquait à leurs tuiles ternes. - ---Les paysagistes--songea Felze--ont en somme les mêmes joies que nous. -Le plaisir est pareil, de peindre ce printemps mouillé, ou le visage -d'une fille de seize ans, qui a pleuré, la veille, son son premier -petit chagrin d'amoureuse... - -Il quitta le sabord et vint s'asseoir devant la table à dessiner. -Quelques esquisses étaient là. Il les feuilleta. - ---Peuh!--murmura-t-il. - -Il rejeta les esquisses: - ---J'ai eu du talent, autrefois. Il m'en reste encore un peu ... très -peu. - -Il regarda les quatre murs lambrissés de bois rares. La chambre était -luxueuse, et intelligemment aménagée pour qu'on y eût, dans peu -d'espace, un confortable très raffiné. - ---Prison,--dit Felze. - -Sans se lever, il tournait les yeux vers le sabord. - ---Me voici dans une ville exotique et jolie, au milieu d'un peuple -qui lutte pour son indépendance, et dont les qualités de bravoure, -d'élégance et de courtoisie, grandissent infailliblement et se -magnifient dans l'exaltation de ce combat... Un hasard m'a mis à même -de voir de près l'aristocratie de ce peuple et d'admirer à l'aise le -passionnant spectacle de ses instincts d'autrefois aux prises avec son -éducation nouvelle. Un autre hasard m'a fait retrouver Tcheou Pé-i, -philosophique montreur de toute cette lanterne magique d'Asie. Et, de -cette triple bonne fortune, qui jadis m'eût enivré, aujourd'hui je ne -jouirai pas. Pas du tout. - -Il baissa la tête: - ---Je ne jouirai de rien, parce que mes yeux verront toujours, -interposée entre le monde extérieur et moi, l'image obsédante d'une -femme. - -Il appuya son front dans sa main: - ---L'image d'une femme stupide, pédante et vicieuse, mais belle, et qui -a su, tour à tour, me donner et me refuser sa bouche habilement. Si -bien que c'en est fait du pauvre imbécile que je suis... - -Il s'était relevé. Il déploya le _Nagasaki Press_, qu'un valet venait -d'apporter. Et il lut, en tête des Reuter du jour: - - Tokio, 22 avril 1905. - - On confirme le passage de quarante-quatre bâtiments russes[1] devant - Singapore à la date du samedi 8 courant. Le vice-amiral Rodjestvensky - les commandait. La division du contre-amiral Nebogatof n'est pas - encore signalée. Le bruit court que le vice-amiral Rodjestvensky se - serait dirigé vers la côte française de l'Indo-Chine. - - Les instructions de l'amiral Togo demeurent secrètes. - - -Le journal froissé tomba. Felze, derechef, s'accouda au sabord. - -Le vent avait sauté, comme il arrive souvent dans la baie de Nagasaki, -les matins de pluie. A présent, l'_Yseult_ était évitée cap au nord. -Felze vit la côte ouest du fiord, celle qui fait face à la ville. Il -n'y a guère de maisons sur cette côte-là. La robe verte des montagnes -y traîne nonchalamment jusque dans la mer. Et ces montagnes plus -dentelées, plus bizarres, plus japonaises que les montagnes de l'autre -rive, évoquent une plus parfaite image des paysages que les vieux -peintres fantasques peignirent sur le papier de riz des makemonos. - -Mais sur cette côte ouest, un vallon se creuse entre deux collines, un -vallon noir et sinistre d'où monte jour et nuit la fumée opaque des -forges et le fracas des enclumes et des marteaux: l'arsenal. C'est en -ce lieu que Nagasaki fabrique sa part de vaisseaux et de machines de -guerre, et contribue, ainsi, activement, à la défense de l'Empire. - -Felze regarda les montagnes fleuries et l'arsenal à leur pied. Et il -pensa, littéraire: - ---Peut-être ceci sauvera-t-il cela... - -Il sourit avec mélancolie: - ---Tout de même, quel dommage! Au temps que ceci n'existait pas, j'aurai -peint la marquise Yorisaka Mitsouko en triple robe de crêpe chinois, -blasonnée d'argent et ceinturée de pourpre... - -[Footnote 1: Dans ce nombre, d'ailleurs exagéré, la presse japonaise -englobait sans distinction les bâtiments de guerre et les navires -charbonniers.] - - -IX - -La palette au pouce, Jean-François Felze recula de deux pas. Sur le -fond brun de la toile, le portrait s'enlevait vigoureux et délicat. -Et, malgré le chignon trop long et trop bas, le visage, par ses yeux -étirés et sa bouche moins large que haute, souriait d'un sourire -d'Extrême-Asie, d'un sourire mystérieux et inquiétant. - ---Oh! cher maître, que c'est bien! Comment pouvez-vous, si vite et -comme en vous jouant, créer de si belles choses? - -La marquise Yorisaka, enthousiaste, joignait ses petites mains -d'ivoire. Felze, dédaigneux fit une moue. - ---Si belles, oh!... Vous êtes indulgente, madame. - ---N'êtes-vous pas satisfait? - ---Non. - -Il regardait tour à tour le modèle et l'effigie. - ---Vous êtes beaucoup beaucoup plus jolie que je n'ai su vous peindre. -Ceci ... mon Dieu!... ceci n'est pas absolument mauvais... Le marquis -Yorisaka, quand il aura repris la mer et qu'il s'enfermera le soir dans -sa cabine, en tête à tête avec ce portrait, reconnaîtra certainement, -quoique enlaidis, les traits qu'il aime... Mais je rêvais une meilleure -imitation de la réalité. - ---Vous êtes très difficile!... En tout cas, vous n'avez pas encore -fini: vous pouvez retoucher... - ---De ma vie, je n'ai retouché une esquisse, sauf pour la gâter... - ---Eh bien! croyez-moi, cher maître! Celle-ci est délicieuse!... - ---Non!... - -Il avait posé sa palette, et, le menton dans la main, il considérait -avec une attention extrême, obstinée, acharnée si l'on peut dire, la -jeune femme debout devant lui. - -C'était la cinquième séance de pose. Une familiarité commençait de -naître entre le peintre et le modèle. Non point qu'aux bavardages de -simple politesse eussent succédé de vraies causeries, et moins encore -des confidences. Mais la marquise Yorisaka s'accoutumait à traiter -Jean-François Felze plutôt en ami qu'en étranger. - -Felze, cependant, d'un geste vif, reprenait son pinceau. - ---Madame,-dit-il soudain,--j'ai très envie de vous adresser la plus -indiscrète des prières... - ---La plus indiscrète?... - ---Oui, si vous ne m'encouragez pas, je n'oserai jamais. - -Elle se taisait, étonnée. - ---J'ose tout de même... Mais, d'avance, excusez-moi. Écoutez: pour -mettre au point l'étude que voilà, j'ai besoin de quatre ou cinq jours -encore... Quand j'aurai achevé, serez-vous assez bonne pour m'accorder -quelques séances de plus? Je voudrais essayer de faire, pour moi, une -autre étude... Oui ... une autre étude de vous, mais qui ne serait -plus, à proprement parler, un portrait... Ceci est un portrait. Je me -suis efforcé d'y faire vivre la femme que vous êtes, la femme très -occidentale, très moderne, Parisienne autant que Japonaise... Mais une -pensée m'obsède, la pensée que, si vous étiez née un demi-siècle plus -tôt, vous auriez eu, quoique étant alors seulement, purement Japonaise, -le même visage et le même sourire... Et ce sourire, et ce visage, qui -sont de votre mère et de vos aïeules, qui sont du Japon, du Japon -immuable, j'ai le désir entêté de les peindre une seconde fois, dans un -autre décor... Vous avez bien, n'est-ce pas, dans quelque vieux coffre -de la chambre aux objets précieux, des robes d'autrefois, de belles -robes à manches flottantes, de nobles robes brodées aux armes de votre -famille?... Vous revêtiriez la plus somptueuse, et je me figurerais -avoir devant moi, non plus une marquise de l'an 1905, mais l'épouse -d'un daïmio d'avant le Grand Changement. - -Il fixait sur elle un regard anxieux. Elle sembla fort embarrassée, et -tout d'abord ne sut que rire, rire à la japonaise, comme elle riait -quand elle était prise au dépourvu, et qu'elle n'avait pas le temps -d'apprêter sa voix européenne, moins enfantine: - ---Oh! cher maître! quelle idée extraordinaire!... En vérité... - -Elle hésita: - ---En vérité, mon mari et moi serions trop heureux de vous être -agréables. Nous chercherons... Une robe d'autrefois, je ne crois pas -que... Mais sans doute pourrons-nous néanmoins... - -Il n'eut garde d'insister sur-le-champ: - ---Votre mari, j'y songe... N'aurai-je pas le plaisir de le voir -aujourd'hui? - ---Non... Il fait une promenade en compagnie de notre ami le commandant -Fergan... Ils sortent ainsi, très souvent... Et aujourd'hui, ils ne -rentreront pas pour le thé. - ---Je lisais encore hier, sur le _Nagasaki Press_... - -Il s'arrêta. Le _Nagasaki Press_, complétant ses renseignements sur la -flotte russe, toujours mouillée sur la côte annamite, avait annoncé -le départ imminent de l'amiral Togo pour le sud. La marquise Yorisaka -l'ignorait peut-être. Et convient-il d'apprendre trop brusquement à une -jeune femme que son mari va partir pour la guerre? - -Mais déjà, toute paisible, la marquise Yorisaka achevait la phrase -interrompue: - ---Dans le _Nagasaki Press_?... Ah! je sais!... le prochain appareillage -de nos cuirassés?... J'ai lu aussi. Ce n'est peut-être pas immédiat, -mais sûrement, cela ne tardera pas beaucoup. - -Elle souriait avec une évidente sécurité. Felze, étonné, questionna: - ---Est-ce que le marquis ne ralliera pas son navire, pour cet -appareillage? - -Elle ouvrit plus larges ses yeux minces: - ---Mais si!... Tous les officiers rallieront, naturellement. - -Il questionna encore: - ---Pensez-vous qu'il n'y aura pas de combat? - -Elle touchait ses cheveux du bout de ses doigts le plus tranquillement -du monde. - ---Nous espérons qu'il y aura bataille, grande bataille... - -Felze, maintenant, peignait par petites touches agiles et précises. - ---Vous serez très seule, madame, après le départ de votre mari... - ---Oh! ce n'est pas la première fois qu'il me quitte ainsi... Et tant de -femmes japonaises sont dans le même cas que moi, aujourd'hui!... - ---Retournerez-vous à Tôkiô? - ---Non, parce que je désire être tout près de Sasebo, jusqu'à ce que la -guerre soit finie. - ---Mais à Nagasaki, vous n'avez point d'amis, je crois, personne qui -puisse vous entourer un peu, vous sauver de la solitude?... - ---Personne. Nous ne voyons que vous, et Herbert Fergan. Et lui partira -en même temps que mon mari... - -Felze hésita avant de répondre: - ---Je ne partirai pas, moi... Mais, malgré mes cheveux blancs, je -n'oserai guère vous importuner de mes visites quand votre mari ne sera -pas là. Les usages s'y opposent absolument, si je ne me trompe... - ---Absolument, non... Mais il est certain qu'une Japonaise est obligée, -en pareilles circonstances, de se cloîtrer un peu... Pendant la guerre -contre la Chine, une princesse du sang, pour s'être trop souvent -montrée en public, avec une ambassadrice étrangère qui était son amie, -fut, par ordre de l'Empereur, répudiée... - ---Répudiée!... - ---Oui. - -[Illustration: Elle s'était abandonnée...] - ---Mais, aujourd'hui, les mœurs sont moins rigoureuses?... - ---Un peu moins... - -Il y eut un silence. Felze peignait toujours, d'une main peut-être -distraite. La marquise Yorisaka, assise, et tout à fait immobile, -gardait la pose. - -Pourtant après quelques minutes, elle remua légèrement et frappa -dans ses paumes. Le «_héi_!» des servantes nipponnes se fit entendre -derrière la porte. - ---Vous prenez du thé, n'est-ce pas, cher maître? _O tcha wo motte kite -koudasai_[1]!... - -Elle avait repris, pour parler japonais, sa voix de soprano très léger. - ---Je prendrai du thé,--dit Felze.--Toutefois, je vous avouerai, chère -madame, que votre thé anglais, noir, sucré et amer, me délecte beaucoup -moins que les petites tasses d'eau parfumée que je bois dans toutes -les tchayas de campagne, où j'entre pour me désaltérer quand je me -promène... - ---Oh! que dites-vous?... - -Elle était si fort étonnée qu'elle oubliait de rire. Une curiosité -intense arquait ses sourcils bridés. - ---Vraiment, vous aimez le thé japonais? - ---Beaucoup. - ---Mais à bord de votre yacht, vous n'en buvez pas!... Votre hôtesse, -Mrs. Hockley, doit préférer le thé de son pays? - ---Oui. Mais elle a ses goûts, et moi les miens... - -La marquise Yorisaka appuyait sa joue sur son petit poing fermé: - ---Se plaît-elle, à Nagasaki, Mrs. Hockley? - ---Assurément! Mrs. Hockley est une grande excursionniste et il y a -quantité de promenades à faire dans Kioûshoû... - ---Alors, vous ne songez point encore à reprendre votre voyage. Où -irez-vous, en quittant le Japon? - ---A Java, probablement... Vous savez que Mrs. Hockley veut faire le -tour du monde... - ---Je sais... C'est une femme tout à fait extraordinaire, si hardie, si -résolue ... et si merveilleusement belle... - -Felze sourit avec quelque mélancolie. - ---Savez-vous qu'elle a un très vif désir de vous connaître? - -Il avait prononcé cette phrase avec hésitation. Et il bredouilla les -derniers mots, comme s'il regrettait d'avoir parlé. Mais la marquise -Yorisaka avait entendu: - ---Oh! je serai moi-même ravie... En vérité, mon mari et moi songions à -l'inviter, mais nous avions peur d'être importuns... - -La porte glissait dans ses rainures et les deux servantes entraient, -apportant le plateau anglais, deux fois plus long que leurs bras. - ---Allons, cher maître, acceptez tout de même une tasse de thé noir!... -Puisque Mrs. Hockley viendra ici, il faut bien nous habituer à sa -boisson favorite... - -La marquise Yorisaka, on ne peut plus Parisienne, tendait d'une main -le sucrier, de l'autre le pot à crème. Certes, il ne pouvait y avoir -aucune ironie dans ses paroles, ni aucune arrière-pensée dans son -esprit. - -[Footnote 1: Veuillez apporter le thé.] - - -X - -Au dessus du grand temple d'O-Souwa, un parc tout petit s'étage -jusqu'au sommet de la colline Nishi... - -Un parc tout petit, mais un vrai parc, touffu, profond, mystérieux à -miracle. Les Japonais savent atrophier jusqu'à l'invraisemblance leurs -cèdres nains et leurs pruniers minuscules. Mais ils n'en aiment que -davantage les très grands pruniers et les cèdres géants. Les jardinets -en miniature sont d'agréables bibelots qu'on possède au même titre que -nous possédons une serre chaude ou une orangerie. Les hautes futaies -sont la joie véritable et l'orgueil de l'Empire. - -Dans le petit parc de la colline Nishi, parmi les camphriers -centenaires, les érables et les cryptomérias d'où pendaient de -splendides glycines arborescentes, le marquis Yorisaka Sadao et son ami -le commandant Herbert Fergan se promenaient en devisant. - -L'allée sinueuse montait sous bois. Parfois, aux coudes du chemin, -une échappée de vue glissait entre les arbres et tous les vallons -verdoyants, et toute la ville bleuâtre avec ses faubourgs épars, et -tout le fiord couleur d'acier, se dévoilaient soudain, au-dessous des -jardins, des cours et des escaliers du grand temple. - -Les deux promeneurs s'étaient arrêtés à l'un de ces angles en terrasses. - ---Il fait un très beau temps,--dit Herbert Fergan.--Cette fin d'avril -est réellement brillante. Cela changera peut-être en mai. - ---Oui,--murmura Yorisaka Sadao. - -Il n'avait donné qu'un coup d'œil à l'admirable paysage. Son regard -vif et noir, qui luisait d'une curiosité ardente et furtive, ne se -détachait point du visage calme de l'Anglais. - ---Au fait,--questionna-t-il tout à coup,--avez-vous reçu par le -courrier d'hier des nouvelles de votre ami, le commandant Percy Scott? - ---L'amiral,--rectifia Fergan.--Percy Scott a été promu il y a six -semaines,--en février. - ---Hé!... je suppose qu'il poursuit néanmoins ses travaux?... qu'il -continue de révolutionner l'artillerie navale anglaise? - ---Oh!--dit Fergan,--est-ce vraiment une révolution? - -Il affichait un léger scepticisme. Mais le marquis Yorisaka insista: - ---Sinon une révolution, au moins une totale réforme! Certes, votre -amirauté avait fait, depuis douze ans, beaucoup de bonne besogne... -J'ai suivi les progrès de votre matériel. Il n'y a plus rien à -reprendre à vos canons. Et je ne parlerai pas de vos obus... - ---Oui,--fit tranquillement Fergan:--vous les avez adoptés, après -l'expérience assez peu satisfaisante que vous aviez faite des obus à -moins grande capacité, l'an passé, le 10 août... - ---Il est vrai... Et c'est bien pourquoi je n'en parlerai pas... Hé!... -votre matériel est donc excellent, et tout l'honneur en revient à votre -amirauté. Mais à la guerre, n'est-ce pas? le matériel n'est rien, le -personnel est tout! Et si votre personnel, aujourd'hui est peut-être le -premier de l'Europe, tout l'honneur en revient à l'amiral Percy Scott... - -D'un geste, Herbert Fergan y consentit. - ---De bons canons, de bons obus,--professait le marquis Yorisaka -Sadao,--c'est bien! De bons pointeurs, de bons télémétristes, de bons -officiers de tir, c'est mieux! Et voilà précisément le cadeau que -Percy Scott a fait à l'Angleterre!... L'Angleterre, d'ailleurs, a su -récompenser Percy Scott. N'est-ce pas une gratification de quatre-vingt -mille yens[1] que le Parlement lui a décernée récemment? - ---Huit mille livres sterling, exactement. C'est une juste rémunération. -Si Percy Scott avait vendu ses brevets à l'industrie, il eût certes -gagné davantage. - ---Certes!... Huit mille livres ne paient pas le génie d'un tel homme! -Notre empereur donnerait probablement davantage pour avoir un Percy -Scott japonais. - ---Quel besoin?--dit Fergan, un peu ironique.--Vous avez le Percy Scott -anglais!... L'Angleterre et le Japon sont pays alliés. Vous avez pu, -vous pouvez profiter très librement de tous nos travaux. - -Le marquis Yorisaka détourna un instant son regard vers la profondeur -verte de la futaie. - ---Très librement,--répéta-t-il. - -Sa voix s'était enrouée. Il toussa. - ---Très librement, c'est vrai! Oh! nous vous avons de grandes -obligations! Cependant, nous avons profité surtout des travaux de votre -amirauté: nous possédons aujourd'hui vos tourelles, vos casemates, vos -projectiles, votre acier de cuirasse... Nous ne possédons pas encore -vos hommes, ni leurs secrets merveilleux, ces secrets que l'amiral -Percy Scott inventa... - ---Il n'y a point de secrets,--affirma Fergan.--Et d'ailleurs, -n'avez-vous pas été vainqueurs, aux batailles du 10 et du 14 août? - ---Nous avons été vainqueurs. Mais... - -Les lèvres minces se serraient de mépris sous la moustache à poils -rêches: - ---... Mais ce furent de piètres victoires! Vous le savez. Vous étiez à -côté de moi à bord du _Nikkô_, le 10 août!... - -L'Anglais, courtoisement, s'inclina: - ---J'y étais,--dit-il.--Et je témoigne ici, par Jupiter! que ce 10 août -fut une journée très glorieuse!.... - ---Non!--exclama le Japonais.--O Fergan _kimi_[2], souvenez-vous mieux! -Souvenez-vous des lenteurs, de l'indécision, du désordre général! -Souvenez-vous de cet obus russe qui atteignit le _Nikkô_ au-dessous du -blockaus, et brisa le tube cuirassé des transmissions! Aussitôt, toute -la vie du cuirassé s'arrêta, comme la vie d'un homme dont l'artère -aorte est coupée. Nos canons intacts cessèrent de tirer. Nos canonniers -attendirent stérilement l'ordre qui ne pouvait plus venir! Et, -cependant, le _Tsesarevitch_, déjà criblé de nos coups, s'échappait à -la faveur de cette unique avarie qui nous frappait d'impuissance! Voilà -ce que fut la journée du 10 août!... Et je pense avec désespoir que la -prochaine journée sera pareille, puisque nous ne possédons point les -secrets anglais... - ---Il n'y a pas de secrets anglais,--redit Fergan. - -Un silence suivit. Ils étaient parvenus au sommet de la colline. -Maintenant, ils redescendaient par une autre allée plus occidentale, -qui aboutit aux jardins mêmes du grand temple. - ---Quand il commandait le _Terrible_,--reprit tout à coup Yorisaka -Sadao,--Percy Scott, tirant en exercice, mettait quatre-vingts pour -cent de ses obus dans la cible. Quatre-vingts pour cent! Quelles -cuirasses résisteraient à cette avalanche de fer? - ---Bah!--dit Fergan,--pourquoi le _Nikkô_ ne tirerait-il pas aussi bien -que le _Terrible_? Percy Scott avait entraîné ses pointeurs au moyen -d'appareils que vous connaissez! N'avez-vous pas des _dotters_, des -_loading-machines_, des _deflections-teachers_[3]! N'avez-vous pas vos -télémètres Barr and Stroud[4]? - ---Nous avons tout cela! Et vous nous avez enseigné à nous en servir... -Oh! nous vous avons de grandes obligations! Mais tout cela est bon -surtout pour les tirs en temps de paix. A la guerre, la part d'imprévu -est si grande! Souvenez-vous de l'obus du 19 août. - -Il scrutait les yeux de l'Anglais, comme un chasseur scrute le buisson -d'où le gibier va sortir. - ---La flotte britannique s'est battue tant de fois, depuis tant -de siècles! Et toujours, et partout, infailliblement, elle fut -victorieuse! Comment? par quelle sorcellerie? Voilà ce que nous -voudrions savoir! Que firent Rodney, Keppel, Jervis, Nelson, pour -n'être jamais, jamais, jamais vaincus? - ---Sais-je?--dit Fergan, souriant. - -Ils arrivaient aux jardins. Le parc s'achevait brusquement en une -terrasse étroite et longue, plantée d'une dizaine de cerisiers en -quinconces. Une tchaya était là, à côté d'un tir à l'arc. - ---Tiens!--fit Fergan, content de parler d'autre chose.--Tiens! monsieur -Jean-François Felze!... - -Le peintre était assis devant la tchaya, en face d'une tasse de thé. Il -se leva, poli. - ---Comment allez-vous?--demanda Fergan. - -Le marquis Yorisaka saluait à la française, ôtant sa casquette à galons -d'or; - ---Vous êtes ici, cher maître! Je vous croyais à la villa. Le commandant -Fergan et moi, rentrions justement, et nous espérions vous trouver -là-bas... La marquise n'a pas su vous retenir? - ---Elle l'a tenté, très aimablement. Mais la séance de pose avait été -déjà bien longue... La marquise avait besoin de repos, et moi-même de -plein air... - ---Nous vous disons donc au revoir... A demain, sans doute? - ---A demain, assurément. - -Il s'était déjà rassis, après un geste de la main. Immobile et -silencieux, il avait reporté son regard vers la ville et vers le golfe, -aperçus au-dessous de la terrasse. Le soleil de six heures commençait -de rougir la buée bleuâtre des lointains et la mer saignait d'une -myriade de petits reflets pourpres, pareils à d'étincelantes blessures. - -Fergan et Yorisaka s'en allaient. - ---A pied, n'est-ce pas?--demanda l'Anglais. - -Il était bon marcheur. Et, du reste, le coteau des Cigognes est assez -proche d'O-Souwa. - ---A pied, si vous le voulez. - -Ils étaient sortis du jardin par la porte opposée à la ville. Ils -marchèrent sans parler jusqu'au petit pont en arc qui enjambe le -ruisseau du nord. Là, le chemin bifurque. Yorisaka Sadao, qui depuis un -moment réfléchissait, fit une halte brusque. - ---Hé!--s'écria-t-il.--Voici que j'oubliais le rendez-vous que m'a donné -le gouverneur. - ---Un rendez-vous? - ---Oui, pour cette heure même... Que faire? M'excuserez-vous? - ---Vous plaisantez!... Partez tout de suite! Vous trouverez un -kourouma à cent pas d'ici dans les rues voisines du temple... Je vous -accompagne, bien entendu... - ---Oh! pour rien au monde! Je vais et je reviens. Il s'agit d'une simple -formalité militaire. Ce sera très court, une heure à peine. Kimi, -faites-moi le plaisir de rentrer seul à la villa... Mitsouko nous -attend peut-être pour le thé. Je vous rejoins bientôt, et nous dînons -ensemble... - ---All right! - -[Footnote 1: Deux cent mille francs.--Chiffre historique.] - -[Footnote 2: «Kimi», «mon cher», avec une nuance respectueuse.] - -[Footnote 3: Le _dotter_ et le _deflection teacher_ sont deux -instruments dont la pratique enseigne aux canonniers à pointer juste. -Le _loading-machine_ enseigne aux servants à charger rapidement.] - -[Footnote 4: Les télémètres Barr and Stroud sont actuellement encore -(1910) les seuls instruments au monde qui permettent de mesurer -exactement la distance du canon au but, afin de régler convenablement -la hausse.] - - -XI - -Marchant d'un pas fort allongé, Herbert Fergan n'avait pas mis dix -minutes à gravir le coteau des Cigognes. - -A la porte de la villa, il frappa trois coups pressés. - ---Héi!... - -La mousmé servante avait ouvert, et se prosternait devant l'ami du -maître. Habitué de la maison, Fergan tapota la joue fraîche et ronde, -et passa. - -Le salon Louis XV recevait par toutes ses fenêtres ouvertes la caresse -du soleil couchant. Aux tentures pompadour rougeoyaient des rayons -obliques. - ---Good evening,--dit Fergan. - -La marquise Yorisaka à demi étendue au fond de sa bergère, se leva -comme en sursaut. - ---Good evening,--dit-elle.--Vous êtes seul? le marquis vous a quitté? - -Elle parlait anglais aussi bien que français. - ---Le marquis a dû courir chez le gouverneur, je ne sais pas pour quelle -affaire. Il ne peut être revenu avant une heure. - ---Ah! - -Elle souriait d'un sourire un peu apprêté. Il s'approcha d'elle et, -très simplement, d'un geste accoutumé, la prit dans ses bras et lui -baisa la bouche. - ---Mitsou, petite chose chérie!... - -Elle s'était abandonnée, docile plutôt qu'amoureuse. Elle rendit le -baiser, s'appliquant à le bien rendre comme elle l'avait reçu, comme le -donnent les Occidentaux, des deux lèvres entr'ouvertes et aspirantes. - -Fergan cependant la soulevait de terre, et, s'asseyant, l'asseyait sur -ses genoux: - ---Qu'avez-vous fait, tout aujourd'hui? - ---Rien... Je vous attendais ... je n'espérais pas vous voir seul, ce -soir... - -Il se pencha sur elle et l'embrassa de nouveau: - ---Vous êtes une ensorcelante mignonne... Qui avez-vous vu, cette -après-midi? - ---Personne ... le peintre... - ---Le peintre?... Je suis sûr qu'il vous fait la cour!... - ---Pas du tout!... - ---Pas du tout? Très invraisemblable? Tous les Français font la cour à -toutes les femmes!... - ---Mais lui est trop vieux!... - ---Il le dit, mais c'est coquetterie. - ---Trop vieux, et d'ailleurs, amoureux d'une autre ... vous savez -bien!... de cette Américaine, Mrs. Hockley... - ---Je sais. Non, il n'est pas amoureux, il est esclave. Il la déteste -beaucoup plus qu'il ne l'aime. Mais elle s'est emparée de lui... Il est -Français... Elle est très belle et très vicieuse... - ---Très vicieuse? - ---Oui... Oh! oh! cela vous intéresse? - -Il avait senti, dans sa main, la menotte emprisonnée tressaillir. -Mais, peut-être, était-ce une illusion? La voix menue parlait le plus -tranquillement du monde: - ---Cela ne m'intéresse pas. Mais vous la connaissez, cette Mrs. Hockley? - ---De réputation, oui. Tout le monde la connaît de réputation. - ---Je veux dire: vous lui avez été présenté? - ---Non. - ---Alors, vous lui serez présenté. - ---Comment? - ---Elle viendra ici. J'ai promis de l'inviter. - ---Elle vous a fait demander cette invitation? - ---Non. Moi-même j'ai proposé. - ---Miséricorde! pourquoi? - -Elle réfléchit avant de répondre: - ---Pour faire plaisir au peintre. Et aussi, parce que le marquis désire -que je reçoive beaucoup d'Européennes... - -Il rit et l'embrassa encore: - ---Petite femme obéissante!... - -Il lutinait les beaux cheveux noirs qui cédaient avec souplesse sous -les doigts câlins. - ---Si vous aviez conservé l'incommode coiffure des mousmés, je n'aurais -pas la douceur de toucher ainsi vos cheveux. Cette coiffure-ci est -beaucoup plus favorable... - -Elle le regarda par la fente longue des paupières demi-fermées: - ---C'est fait exprès... - -Il devenait audacieux. Sa bouche, maintenant, pressait avidement les -lèvres complaisantes, et ses mains dégrafaient le corsage, cherchant la -nudité tiède des seins. - ---Mitsou, Mitsou!... Petit rayon de miel délicieux!... - -Elle ne résistait pas. Mais ses bras immobiles pendaient le long de son -corps, et ne se refermèrent pas sur le buste de l'amant. - - ---Laissez-moi, à présent!... Herbert, je vous prie!... Laissez-moi et -asseyez-vous ici, sagement! Sagement, oui!... Je veux vous faire un peu -de musique... - -Elle ouvrit le piano, fouilla un casier: - ---Je veux vous chanter une chanson ... une chanson française toute -nouvelle. Ecoutez bien les paroles. - -Elle préluda. Ses mains touchaient le clavier avec une surprenante -adresse. Elle chanta, s'accompagnant d'un jeu sûr, assez expressif. Son -soprano très grêle, donnait à l'étrange mélodie une valeur de mystère -et d'irréalité. - - --Il m'a dit: «Cette nuit j'ai rêvé. J'avais ta chevelure autour de - mon cou. J'avais tes cheveux comme un collier noir autour de ma nuque - et sur ma poitrine. - - «Je les caressais, et c'étaient les miens; et nous étions liés pour - toujours ainsi, par la même chevelure, la bouche sur la bouche, ainsi - que deux lauriers n'ont souvent qu'une racine. - - «Et, peu à peu, il m'a semblé, tant nos membres étaient confondus, - que je devenais toi-même ou que tu entrais en moi comme mon songe. - - Quand il eut achevé, il mit doucement ses mains sur mes épaules, et - il me regarda d'un regard si tendre, que je baissai les yeux avec un - frisson... - - -Il avait écouté fort attentivement. - ---C'est très joli,--dit-il avec politesse. - -Pareil à tous les Anglais, il n'entendait pas grand'chose à la musique. - ---Très joli,--répéta-t-il.--Et, surtout, vous jouez parfaitement bien. - -Elle se taisait, les mains encore posées sur le dernier accord. Il -jugea nécessaire de marquer une curiosité: - ---Qui a fait cela? - -Elle nomma le poète et le musicien. Il répéta les noms illustres: - ---Monsieur Louys et monsieur Debussy... Oh! c'est réellement une chose -considérable... - -Il s'était levé. - -Il vint derrière elle et se pencha pour baiser la nuque d'ambre pur... - ---Vous êtes une excellente artiste... - -Elle rit, incrédule et modeste: - ---Je suis une écolière très médiocre. Je ne crois pas que vous ayez pu -goûter le moindre plaisir à m'entendre. - -Il protesta: - ---J'ai goûté beaucoup de plaisir. Et je souhaite que maintenant vous -chantiez une autre chanson. - -Elle se fit prier. Il insista. - ---Oui, une autre chanson; et cette fois, une chanson japonaise... - -Elle tressaillit légèrement. Sa voix se posa, pour répondre après un -court silence: - ---Je n'ai pas de musique japonaise dans mon casier. Et comment -pourrais-je, sur un piano?... - ---Prenez votre _koto_... - -Elle leva sur lui des yeux grand ouverts: - ---Il n'y a point ici de koto. - -Il cessa de sourire. Il était Anglais, peu enclin aux rêveries et -aux spéculations de la pensée. Mais beaucoup de siècles civilisés -avaient tout de même affiné sa race. Et il ne passait pas devant les -spectacles extraordinaires de la vie sans en apercevoir la grandeur ou -le mystère... - -Elle avait dit: «Il n'y a point ici de koto». Le koto est une sorte de -harpe très ancienne et très vénérable, dont l'usage fut jadis réservé -aux plus nobles dames japonaises et aux courtisanes du premier rang. -Née comme elle était, la marquise Yorisaka avait certes appris le koto -dès sa plus petite enfance. Et sans nul doute, sa jeunesse s'était -assidûment employée à pincer avec l'ongle d'ivoire les cordes sonores. -Mais les temps modernes étaient venus. Et «il n'y avait plus ici de -koto...» - -Herbert Fergan, tout à coup, secouant sa brève songerie, baisa une fois -encore la nuque de sa maîtresse. - ---Mitsou, petite chose aimée, chantez tout de même, je vous en prie... - -Elle consentit: - ---Je chanterai... Voulez-vous... voulez-vous une _tanka_ très vieille? -Vous savez, une tanka? cette ancienne poésie de cinq vers que les -princes et les princesses d'autrefois, échangeaient entre eux, à la -cour du Mikado ou du Shôgoun... Celle-ci date de plus de mille ans. Je -l'ai apprise quand j'étais encore un bébé. Et je me suis amusée à la -traduire en anglais... - -Ses doigts coururent sur le piano, inventant une harmonie triste et -bizarre. Mais elle ne chanta pas, d'abord. Elle semblait hésiter. Et, -pour l'engager à vaincre cette hésitation, Fergan, une fois encore, -appuya longuement ses lèvres sur le cou tiède et duveté. - -Alors la voix douce murmura très lente: - - --Le temps des cerisiers en fleurs - N'est pas encore passé. - Maintenant cependant les fleurs devraient tomber, - Tandis que l'amour de ceux qui les regardent - Est à son extrême exaltation... - -La chanteuse s'était tue et demeurait immobile. Herbert Fergan, debout -tout près d'elle, allait la remercier d'un nouveau baiser... - -A cet instant, quelqu'un parla, au fond du salon: - ---Mitsouko, pourquoi chantez-vous ces petits refrains absurdes? - -Herbert Fergan se redressa soudain, une sueur aux tempes. Le marquis -Yorisaka, silencieusement, était entré. Avait-il vu?... Qu'avait-il -vu?... - -Il n'avait pas vu, sans doute. Car il parla, absolument calme: - ---Mitsouko, vous ne dînerez pas avec nous, ce soir? - -Elle s'était levée. Elle répondit, les yeux fixés vers la terre: - ---Je suis très lasse. Je désirerais, en effet, si cela ne vous -contrarie pas, être servie chez moi. - ---Comme il vous plaira... - - -Elle était sortie. La porte, sans bruit avait glissé dans sa rainure. -Herbert Fergan respira avec effort et passa sa main sur son front. - -Amical et insinuant, Yorisaka Sadao fit quatre pas, et s'accouda au -piano. - ---Kimi, nous dînerons donc tête à tête, et nous causerons... - -Il s'interrompit, plongea son regard au fond des yeux de l'Anglais: - ---Nous causerons. J'ai beaucoup d'enseignements à recevoir encore de -vous, beaucoup de conseils à vous demander. Il ne faut pas, il ne faut -pas que nous recommencions la bataille du 10 août... Vous ne refuserez -pas à un allié... - -Herbert Fergan baissa le front. Ses joues rasées rougirent. Et, -docilement, il commença de parler: - ---Le 10 août ... le 10 août, vous avez été timides, très timides... -Vous ne saviez pas, vous ne sentiez pas que vous étiez les plus forts. -Vous n'avez pas eu foi en vous. Et vous vous êtes battus comme des gens -qui ont peur de la défaite: trop sagement, trop habilement, de trop -loin. Le seul secret anglais, c'est l'audace. Pour vaincre cette mer, -il faut d'abord se préparer avec méthode et prudence, puis se ruer avec -fureur et folie. Ainsi firent Rodney, Nelson et le Français Suffren... -Par conséquent, pour la conduite du feu... - - -XII - -... La porte, sans bruit, avait glissé dans sa rainure. Et la marquise -Yorisaka était sortie. - -Hors du salon, elle s'arrêta. Elle écouta, attentive. - -Les voix d'Herbert Fergan et du marquis Yorisaka alternaient en phrases -paisibles. A travers la cloison mince, des noms historiques passèrent, -Rodney, Nelson, Suffren... - -La marquise Yorisaka, d'un geste lent, toucha, du bout de ses doigts, -ses deux tempes. Puis, marchant à pas muets, elle s'éloigna de la -cloison. - -La chambre attenant au salon n'était qu'un cabinet étroit, vide de -meubles. La marquise Yorisaka traversa ce cabinet, traversa la pièce -qui lui faisait suite, et parvint à l'aile extrême du logis. - -Là, un couloir presque obscur s'allongeait entre deux panneaux de -papier uni, surmonté de frises ajourées. Au fond, deux portes à -coulisse se faisaient face. La marquise Yorisaka fit glisser la porte -de gauche. - -Une sorte d'alcôve était derrière cette porte, une alcôve de simple -bois blanc, finement menuisé, mais absolument nu. Le plafond, très -bas, montrait ses solives; le plancher, ses tatamis couleur de paille -fraîche. Trois grands châssis de papier grenu tenaient lieu de fenêtres -et de vitres. Et dans un coin, devant une toilette de poupée posée -à même le sol et surmontée d'un miroir à cadre de laque, un coussin -de velours noir figurait l'unique siège où l'on pût s'asseoir, -s'agenouiller plutôt,--s'agenouiller à la japonaise. - -Debout sur le seuil, la marquise Yorisaka frappa deux fois dans ses -mains, et deux servantes accoururent. - -Il n'y eut point de paroles prononcées. Bouches closes, les mousmés se -prosternèrent d'abord, et déchaussèrent la maîtresse. Puis, prestement, -elles la dévêtirent, ôtant le corsage de dentelle qui glissa vite le -long des bras poudrés, ôtant la jupe de moire et les jupons de soie, -ôtant le corset, ôtant la chemise, ôtant les bas d'Europe qui n'ont -point de doigts comme les bas nippons. - -Toute nue, la marquise Yorisaka s'enveloppa d'un kimono à grands -ramages, mit ses pieds dans des sandales à brides d'étoffe, et, -quittant d'abord l'alcôve de bois blanc, qui était sa chambre -personnelle et intime, s'en fut se baigner dans une cuve d'eau -brûlante, comme font toutes les femmes du Japon, chaque soir, un peu -avant le coucher du soleil. - -Puis elle revint. Elle laissa tomber son kimono. Elle repoussa du pied -ses sandales. Et les servantes lui tendirent trois robes de crêpe -léger, trois robes japonaises à grandes manches, toutes trois bleu -de nuit, toutes trois sobrement semées d'une même rosace bizarre et -hiératique,--le _môn_,--le blason. - -Habillée, la marquise Yorisaka s'agenouilla devant son miroir. Les -robes s'évasaient comme il sied. L'_obi_ les ceinturait largement de -son nœud magnifique. A deux mains, la chevelure fut détachée, séparée, -lissée en bandeaux larges qui encadrèrent l'impassible visage. La -marquise Yorisaka se releva, marcha un moment par la chambre, sortit -dans le couloir demi-obscur. Et soudain, frappant encore dans ses -paumes, elle ouvrit la porte de droite. - -Une deuxième chambre apparut, pareille exactement à la première: mêmes -panneaux de bois blanc et nu, mêmes châssis de papier diaphane, mêmes -solives et mêmes tatamis. Mais au lieu d'une toilette et d'un miroir, -deux tabernacles minuscules flanquaient un autel de cèdre poli, sur -lequel s'alignaient des tablettes d'ancêtres. - -Toujours silencieuse, la marquise Yorisaka se prosterna d'abord -correctement devant les tablettes, et demeura, plusieurs minutes, les -mains à plat sur le sol, et le front heurtant les nattes. - -Puis elle s'agenouilla sur un coussin, devant une sorte de harpe -horizontale qu'une servante, respectueuse, venait d'apporter entre ses -bras. - -Une musique naquit, lugubre et lente, dont le rythme et l'harmonie -ne ressemblaient en rien aux harmonies ni aux rythmes de l'Occident. -Des sons mystérieux se succédèrent et se mêlèrent, des phrases sans -commencement ni fin s'ébauchèrent, des rêveries, des tristesses, des -plaintes lamentables frémirent parmi d'étranges grincements sinistres, -qui rappelaient le bruit des bises d'hiver et le cri des oiseaux -nocturnes. Sur tout cela, une mélancolie désespérée planait... - -Agenouillée à la mode antique dans la salle de ses ancêtres, la -marquise Yorisaka jouait du koto... - - -XIII - -La semaine qui suivit, Jean-François Felze ayant achevé le portrait de -la marquise Yorisaka, celle-ci ne manqua pas de convier Mrs. Hockley à -venir, «sans aucune espèce de cérémonie, prendre une tasse de thé dans -la villa du coteau des Cigognes, et y admirer la belle œuvre du maître, -avant que le marquis Yorisaka l'emportât sur son cuirassé». - -Mrs. Hockley n'eut garde de refuser l'invitation. Elle décida de s'y -rendre en compagnie du maître lui-même, et voulut que miss Elsa Vane, -la lectrice, les accompagnât. - ---Vous n'emmenez pas le lynx Romeo?--demanda Felze, comme la caravane -quittait l'_Yseult_. - ---Vous êtes comique!--riposta Mrs. Hockley. - -On était au 1er mai. Malgré les nouvelles alarmistes que répandait -chaque matin le _Nagasaki Press_, les officiers japonais en permission -n'avaient pas encore reçu l'ordre de rallier Sasebo. - -A la porte du jardin, le marquis Yorisaka vint accueillir ses hôtes. Il -portait, comme toujours, son uniforme noir à galons d'or. Mrs. Hockley, -favorablement impressionnée, observa qu'il n'y avait aucune différence -entre cet uniforme et celui des officiers de la grande marine -américaine. Le marquis Yorisaka s'en déclara confus et orgueilleux. - -Dans la villa, le salon Louis XV avait un air de gala. Les vases de -Sèvres débordaient de fleurs, et le chevalet qui portait le tableau -était élégamment drapé de satin liberty. La marquise Mitsouko, en robe -de guipure molle, fit la révérence à sa visiteuse, et, pour lui mieux -faire honneur, ne voulut parler qu'anglais. - ---Le maître me pardonnera, si je suis aujourd'hui infidèle à sa belle -langue française. Mais je suis sûre qu'à bord de l'_Yseult_, lui-même a -la galanterie de parler comme vous, madame! - -Charmée, Mrs. Hockley ne marchanda ni les louanges, ni les compliments -les plus directs. Réellement, la marquise Yorisaka était une -enchanteresse! Et combien gracieuse, et combien jolie, et combien -cultivée! Les vieux peuples d'Europe confinent leurs femmes dans la -frivolité ou dans le ménage. Mais les nations jeunes ont d'autres idées -et d'autres ambitions. Mrs. Hockley appréciait la supériorité de ses -propres compatriotes sur les Européennes. Et elle se réjouissait de -tout son cœur de voir les Japonaises marcher superbement sur les traces -des Américaines. - ---Vous savez l'anglais, le français, l'allemand peut-être?... - ---Quelques mots... - ---Le japonais naturellement. Le chinois aussi? - -Ce fut le marquis Yorisaka qui répondit non. - ---Vous avez reçu une instruction tout à fait occidentale! Êtes-vous -allée à New-York? - -La marquise Yorisaka n'y était point allée, mais le regrettait de -toutes ses forces. - ---Comme cette toilette parisienne vous sied parfaitement bien!... Et -votre main est un bijou! - -Felze, d'assez sombre humeur, ne disait mot. Et miss Vane, dédaigneuse, -imitait son silence. Malgré l'empressement des maîtres de la maison, -malgré la cordialité expansive de Mrs. Hockley, la réception se fût -peut-être refroidie, si le commandant Herbert Fergan n'était arrivé -fort à point. Le marquis Yorisaka lui marqua la plus grande amitié. Et -Felze dut se dérider un peu pour n'être point impoli, car l'Anglais -était en verve. - ---Monsieur Felze,--avait-il dit tout d'abord,--vous souvenez-vous d'un -passage de Thucydide qui est peut-être ce qu'il y a de plus profond -dans la littérature psychologique de tous les pays et de tous les -siècles? Excusez-moi de faire le pédant: nous autres Anglais sommes -très forts en grec... C'est même cette force-là qui nous fait, dans -la vie pratique, si piteusement inférieurs aux compatriotes de Mrs. -Hockley... Or donc, l'an III de la 87e olympiade, au plus fort de -la célèbre peste qui dévasta Athènes, Thucydide nous affirme qu'une -véritable folie de plaisir s'abattit sur la ville pourtant pleine de -deuils et d'agonies. Et il ne s'en étonne point d'ailleurs, et semble -considérer la chose comme tout à fait naturelle,--selon l'instinct -humain. Oui.--Eh bien! monsieur Felze, Thucydide n'a pas tort. -Car ce matin, moi qui suis à Nagasaki comme les Athéniens d'alors -étaient à Athènes, je veux dire sous la menace d'une mort inattendue -et foudroyante, je me suis éveillé avec le désir de jouir très -énergiquement de la vie!... - -Jean-François Felze avait levé les sourcils: - ---Vous êtes sous une menace de mort? - ---Je suis sous la menace d'un boulet russe. Moi aussi je dois rejoindre -bientôt le cuirassé du marquis Yorisaka. Et j'assisterai à la prochaine -bataille. Magnifique spectacle, monsieur Felze, mais assez périlleux. -Avez-vous quelquefois vu des combats de gladiateurs? Je vais en voir -un. Aucune chose n'est plus excitante! Toutefois, petit inconvénient: -il n'y a point de gradins autour du cirque, si bien que je suis forcé -de descendre dans l'arène! - -Il riait. Et le marquis Yorisaka, gladiateur débonnaire, riait avec -lui, de la meilleure grâce du monde. - -Herbert Fergan avait ensuite complimenté fort adroitement Mrs. Hockley -sur son yacht. L'Américaine en était orgueilleuse, et se plaisait -à entendre redire qu'elle possédait incontestablement le plus beau -navire de plaisance qui existât. Toutefois, malgré la valeur d'un éloge -décerné par un capitaine de vaisseau, aide de camp du roi d'Angleterre, -Mrs. Hockley n'y prêta qu'une oreille distraite, et ne détourna point -son attention de la marquise Yorisaka, qui l'occupait toute. - -Assises toutes deux sur le sopha, et près l'une de l'autre, -l'Américaine et la Japonaise faisaient maintenant figures d'amies -intimes. Mrs. Hockley s'était emparée des mains de sa nouvelle amie, -et lui parlant à voix confidentielle, l'interrogeait infatigablement -sur son enfance, sa jeunesse, son mariage, ses goûts, ses plaisirs, -ses lectures, ses idées religieuses et ses opinions philosophiques. -Elle déployait dans cette inquisition toute l'exaspérante curiosité -des femmes de sa race, lesquelles s'entraînent, dès qu'elles sont -petites filles, au sport des questions innombrables et inutiles, des -questions sans intérêt ni fin, et, toute leur vie, emmagasinent au -fond de leurs cervelles mille et mille renseignements, mille et mille -documents--laborieusement obtenus, laborieusement classés, rangés, -étiquetés,--jamais assimilés, jamais compris... - -[Illustration: Et Felze peignait, silencieux, enthousiasmé.] - -Mais la marquise Yorisaka, inaccoutumée, supportait volontiers l'assaut -indiscret de sa visiteuse. Complaisante, elle répondait à tout et ne -se lassait point. Elle donnait à Mrs. Hockley, qui n'était certes -point capable de s'en rendre compte, une bonne preuve de la docilité -des femmes du Nippon. Et elle abandonnait avec une imperceptible -coquetterie ses petits doigts d'ivoire soyeux à l'étreinte des blanches -mains occidentales, jolies aussi, mais très grandes par comparaison... - -Miss Vane, à l'autre bout du salon, avait découragé les attentions de -Herbert Fergan et du marquis Yorisaka lui-même. Immobile et nonchalante -au fond d'une bergère, elle jetait par intervalles un bref regard vers -le sopha. Et Felze souriait, avec un peu d'ironie et un peu d'amertume. - -On servait le thé. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et l'on -apercevait, au-dessous d'un ciel pommelé, les montagnes en dents de -scie qui bordent les deux rives du golfe, et au-dessous des montagnes, -les cimetières verdoyants qui enserrent la ville brune et bleue. Il -faisait doux, à cause du soleil encore haut qui tempérait la fraîcheur -du printemps humide. - ---Monsieur le marquis Yorisaka,--dit enfin Mrs. Hockley,--je sens que -je suis prise d'une grande affection pour votre femme, et je désire -nouer avec elle une intime amitié. Je crains en outre qu'après votre -départ pour la guerre elle ne s'ennuie beaucoup, seule. Et j'espère -que mes très fréquentes visites la distrairont. S'il le faut, je -prolongerai le séjour ici de mon yacht. Mais je ne souffrirai pas -qu'une femme aussi belle et aussi intéressante attende dans la -tristesse le retour glorieux de son mari. François Felze a d'ailleurs -l'ambition de peindre une seconde fois la marquise, dans une sorte de -travesti, je crois. Je l'accompagnerai afin que les usages corrects -soient respectés comme il est convenable. Et je ne quitterai Nagasaki -qu'après votre victoire sur les sauvages russes. - -Le marquis Yorisaka s'inclina fort bas. Et il allait répondre, quand la -porte s'ouvrit devant un personnage qu'on n'attendait point. - -C'était un officier de la marine japonaise, un officier en uniforme, -pareil de la tête aux pieds au marquis Yorisaka: même âge, même grade -et même allure. Les deux visages différaient cependant par un détail: -le marquis Yorisaka portait la moustache, à l'européenne, et la lèvre -du nouveau venu était rasée. - -Il entra, et tout d'abord salua à l'ancienne mode, le corps plié -en deux, les mains sur les genoux. Puis, marchant vers le marquis -Yorisaka, il le salua particulièrement, avant de lui adresser, en -langue japonaise, un compliment cérémonieux, auquel le marquis répondit -avec beaucoup de déférence. - -Le commandant Fergan, cependant, s'était approché de Jean-François -Felze: - ---Regardez bien, cher monsieur! Voici l'ancien Japon qui nous fait sa -révérence! - -Le marquis Yorisaka avait pris par la main son visiteur et se tournait -vers l'assistance. - ---J'ai l'honneur de vous présenter mon très noble camarade, le vicomte -Hirata Takamori, lieutenant de vaisseau comme moi à bord du _Nikkô_... -Soyez assez bons pour l'excuser, il ne sait pas l'anglais ... ni le -français... - -Tout le monde s'inclina. Le vicomte Hirata, une fois de plus, -cassa d'un plongeon son échine raide. Puis ayant présenté quelques -hommages courtois, mais brefs, à la marquise Yorisaka, qui les reçut -demi-prosternée, il conduisit à part le marquis, et l'entretint assez -longuement, sur un ton fort animé. - ---J'ai connu ce vicomte Hirata au cours de la dernière -campagne,--expliquait Fergan à Felze.--C'est un homme bien curieux, -qui retarde tout juste de quarante ans sur son siècle. Et vous savez -qu'au Japon quarante ans en valent quatre cents, dès qu'on a remonté -plus haut que la révolution de 1868. Le vicomte Hirata est un fils de -daïmio, comme notre hôte. Mais, tandis que les Yorisaka furent du clan -Choshoû, originaire de l'île Hondo, les Hirata furent du clan Satsouma, -originaire de l'île Kioushoû. Cela fait une prodigieuse différence. -Les Choshoû ont été jadis des lettrés, des poètes et des artistes. Les -Satsouma ont été seulement des guerriers. Quand vint cette fameuse -révolution, que les Japonais appellent le Grand Changement, Satsouma -et Choshoû prirent ensemble les armes pour le Mikado, contre le -Shôgoun. Et leur victoire militaire amena leur désastre féodal, parce -que le Mikado, débarrassé du Shôgoun, n'eut rien de plus pressé que -l'abolition des clans, des daïmios et de leurs samouraïs. Choshoû se -résigna tout de suite au nouvel ordre de choses. Satsouma ne se résigna -pas. Les parents du marquis Yorisaka se modernisèrent en un clin -d'œil, et l'empereur n'a pas eu, dans la réorganisation de l'Empire, -d'auxiliaires plus dociles et plus intelligents. Les parents du vicomte -Hirata s'enfermèrent neuf ans dans leurs tanières de Kagoshima, et, -quand ils en sortirent, le 17 février 1877, ce fut pour se ruer, sabre -au poing, contre les troupes impériales, à la suite du vieux chef -rebelle Saïgo. Ils furent vaincus. Tous moururent... Oui, monsieur -Felze, le propre père de l'officier que voilà fut tué en se battant -contre l'empereur, l'empereur qui règne aujourd'hui! Et j'ai tout lieu -de croire que le vicomte Hirata Takamori professe exactement les mêmes -opinions que tous ses ancêtres!... - -La chose comique, c'est qu'il n'en est pas moins un excellent officier, -fort au courant des armes les plus récentes. A bord du _Nikkô_, il -est chargé des machines électriques, et peu d'ingénieurs européens le -vaudraient... - -A cet instant, le marquis Yorisaka, qui avait écouté en silence le -discours japonais du vicomte Hirata Takamori, se retourna vers ses -hôtes: - ---Mon très noble camarade m'informe que nous serons tous deux ... (il -se reprit en regardant Fergan) ... tous trois ... rappelés demain à -Sasebo... - -Un silence brusque tomba. Jean-François Felze regarda vers le sopha. -La marquise Yorisaka, tressaillant sans doute, avait ôté ses mains des -mains de Mrs. Hockley. - -Puis, Herbert Fergan, le premier, parla: - ---Que vous disais-je tout à l'heure à propos de Thucydide, monsieur -Felze!... Quoi qu'il m'arrive en cette aventure, je serai content de -partager sur le _Nikkô_ le sort de la belle œuvre que voici... - -Il montrait le portrait, dont Mrs. Hockley n'avait point encore songé à -remarquer la présence. Ainsi rappelée au prétexte réel de la réception, -l'Américaine se leva, et vint considérer l'image de son amie japonaise. - -Le vicomte Hirata, à quatre pas de là, avait aperçu le tableau. Ses -yeux comparèrent rapidement le visage asiatique peint sur la toile au -visage occidental de Mrs. Hockley, qui s'était approchée pour mieux -voir. Et, parlant à mi-voix, il prononça quelques mots nippons que le -commandant Fergan fut seul à surprendre. - ---C'est un jugement artistique?--questionna Felze, curieux. - ---Non, cher monsieur! Un bon Satsouma prononce rarement des jugements -artistiques... Le vicomte Hirata n'a émis qu'une opinion ethnologique, -assez savoureuse d'ailleurs. Voici la traduction de ses paroles: -«Notre peau est jaune, la leur est blanche; l'or est plus précieux que -l'argent[1].» - -[Footnote 1: Avant le commandant Herbert Fergan, M. André Bellessort -entendit un samouraï de Kagoshima prononcer une phrase toute -pareille.--C. F.] - - -XIV - -La chambre de Mrs. Hockley, à bord de l'_Yseult_, avait été copiée -sur celle de S. M. l'Impératrice de Russie, à bord du _Standardt_. -L'ameublement en était anglais, avec profusion de boiseries claires, -de laqués vert d'eau et de marqueteries ton sur ton. Le lit de cuivre -n'avait pour tous rideaux qu'une mousseline, brochée de grands iris. Le -tapis était d'un feutre ras, cloué. Et des photographies tenaient lieu -d'objets d'art. Mrs. Hockley, à cette exacte imitation d'une souveraine -austère dans ses goûts, trouvait la double satisfaction de sa vanité -démocratique et de son instinct du confort. Le luxe véritable, le luxe -des ors, des marbres, des tableaux de maîtres, des statues antiques, on -le prodiguait orgueilleusement dans les salons et dans les halls. Mais -aux appartements intimes s'adaptait mieux la moelleuse simplicité des -capitonnages britanniques. - -Minuit venait de sonner. - -Étendue sur le lit, un coude contre l'oreiller et la joue dans la main, -Mrs. Hockley, seulement vêtue de ses bagues et d'une chemise de surah -noir, beaucoup plus transparente qu'une dentelle, écoutait miss Elsa -Vane lui faire à haute voix la lecture du soir. - -Miss Elsa Vane, lectrice correcte, était assise sur une chaise à -dossier droit, et n'avait point quitté sa robe de dîner, robe, -d'ailleurs, plus indécente, en sa qualité de robe, que la chemise de -Mrs. Hockley, en sa qualité de chemise,--la différence en était du -dégrafé au nu,--mais, tout de même, robe. Et l'habit faisant, comme -chacun le sait, le moine, miss Vane corrigeait, par son vêtement et par -son attitude, ce que Mrs. Hockley pouvait avoir d'un peu hardi dans son -attitude et dans son vêtement. - -Tel était d'ailleurs le cérémonial de chaque soirée. Mrs. Hockley n'en -changeait point, détestant toute infraction au protocole. - -Et miss Vane lisait, ce soir-là, le chapitre onze du volume dont elle -avait lu, la veille, le chapitre dix. - -La voix légèrement nasillarde, comme sont toutes les voix yankees, mais -bien timbrée, et très grave pour un timbre de jeune fille, achevait en -scandant les mots: - ---«Et cependant--étrange contradiction pour ceux qui croient au -temps--l'histoire géologique nous montre que la vie n'est qu'un court -épisode entre deux éternités de mort, et que, dans cet épisode même, la -pensée consciente n'a duré et ne durera qu'un moment. La pensée n'est -qu'un éclair au milieu d'une longue nuit. - -«Mais c'est cet éclair qui est tout.» - - ---M. Poincaré,--prononça Mrs. Hockley,--est un original écrivain. - -Miss Vane, fatiguée, buvait la traditionnelle citronnade, -_lemonsquash_, préparée d'avance. - ---Original,--répéta Mrs. Hockley.--Philosophique assurément. Un peu -superficiel, ne trouvez-vous pas? Trop français et dépourvu de la -profondeur allemande... - ---Oui,--dit miss Vane,--les Allemands adaptent à chaque sujet une -langue particulière qu'il est agréable de connaître et de comprendre, -parce qu'elle fixe notre esprit. M. Poincaré parle la langue de tout le -monde. Et il y a là une frivole tendance. - -Mrs. Hockley, nonchalamment, se renversait sur le dos et prenait un de -ses genoux entre ses mains jointes: - ---Frivole, en vérité. Vous avez raison, Elsa. En outre, cette langue -vulgaire crée un danger d'athéisme. Il est impropre que le peuple sans -instruction lise tels livres qui lui paraîtraient irréligieux. - ---Vous pensez que réellement ces livres ne sont pas irréligieux? - ---Certes. Je pense. Ils ne sont clairement qu'une paradoxale -spéculation. Ils n'ébranlent aucune foi. - -Les mains jointes sur le genou glissèrent le long de la jambe, et -saisirent, au bas de la chemise légèrement retroussée, la cheville -découverte. Mrs. Hockley, dans cette attitude nouvelle, entreprit de -compléter sa pensée: - ---La Sainte Bible... - -Mais deux coups frappés à la porte interrompirent cet exorde. - ---Est-ce François? - ---C'est moi,--dit Felze. - -Il entra, et regarda les deux femmes: miss Vane toujours assise, et -son livre près d'elle,--Mrs. Hockley couchée sur le dos et ses mains, -nouées l'une à l'autre, serrant maintenant son pied nu. - ---Vous parliez théologie, si j'ai bien entendu? - -Il prononça le mot «théologie», avec tout le respect convenable. - ---Non théologie, mais philosophie; à cause de ce livre-ci... - -Pour désigner du doigt le livre en question, Mrs. Hockley avait lâché -son pied. Et la jambe soudain libre, glissa sur le lit et s'allongea -très blanche hors de la chemise noire. - -Felze considéra un instant cette jambe, puis détourna ses yeux vers le -volume encore ouvert: - ---Peste!--dit-il,--vous avez des lectures hautaines. - -Il se pencha, lut à mi-voix: - ---«La pensée n'est qu'un éclair au milieu d'une longue nuit. Mais c'est -cet éclair qui est tout...» Tiens! je répéterai cette affirmation à -un Chinois que je sais, et qui l'approuvera... Mais j'y songe: c'est -contre ce terrible Poincaré que vous appeliez la Sainte Bible à votre -secours? - -Mrs. Hockley, dédaigneuse, agita lentement, de droite à gauche, sa main -scintillante de diamants. - ---Cela eût été superflu. Et, d'ailleurs, ce Poincaré n'est pas -terrible. Miss Vane, tout à l'heure, l'a raisonnablement estimé frivole. - -Felze écarquilla les yeux, mais se souvint à temps d'une parole -récemment entendue sous la lumière philosophique de neuf lanternes -violettes: «Il convient d'écouter les femmes et de ne pas leur -répondre.» Et Felze ne répondit pas. - -Mrs. Hockley l'interrogeait déjà: - ---Avez-vous été à la gare? - ---Oui. Et j'ai fait vos adieux au marquis Yorisaka. - ---Il est donc parti. Le commandant anglais est-il parti également? - ---Oui. Et le vicomte Hirata Takamori avec eux. - ---Ce vicomte Hirata ne m'intéresse pas parce que je le crois peu -civilisé. Mais dites-moi: avez-vous vu la marquise? - ---Non. - ---Elle n'était donc pas à la gare... Il me paraît ainsi qu'elle n'est -point amoureuse de son mari; ne vous paraît-il pas? - ---Je suis plus lent que vous à apprécier. - ---Je saurai d'ailleurs ses réels sentiments. Quel jour avez-vous -l'intention de commencer le portrait en travesti? - ---Demain ou après. Rien ne me presse. Mais ne pensez-vous pas que ce -mot «travesti» est plutôt désobligeant pour la marquise Yorisaka, quand -vous l'appliquez au costume national des femmes du Japon? - ---Pourquoi désobligeant? puisque la marquise ne porte plus ce costume -national? Vous êtes sans cesse comique. Ah!... je vous prie: quelle a -été votre fantaisie de ne pas rentrer à bord pour dîner? Vous êtes bien -entendu tout à fait libre. Mais j'ai reçu votre billet étonnamment tard. - -Felze allongea les lèvres: - ---Quelle a été ma fantaisie? Je ne sais pas. La gare est très éloignée. -Quand le train fut parti, le soleil allait se coucher. J'ai traversé -la moitié de la ville. Les rues, sous le ciel lilas, luisaient comme -pavées d'améthystes. Je n'ai pas eu le courage de continuer mon chemin. -Je me suis arrêté pour mieux voir. Et quand le dernier reflet fut -épanoui, je me suis senti tout d'un coup si las et si triste, que j'ai -mieux aimé ne pas vous infliger ma présence. - -Mrs. Hockley, attentive, avait soulevé sa tête blonde au-dessus de -l'oreiller ajouré. - ---Oh!--dit-elle, frappée.--Vous parlez avec une extraordinaire poésie... - -Elle se tut, cherchant peut-être à se représenter la vision des rues -bariolées par le crépuscule, et n'y parvenant probablement pas. Puis, -se renversant de nouveau: - ---Mais ensuite, qu'avez-vous fait? - ---J'ai été saluer mon ami chinois Tcheou-Pé-i. - ---Combien étrange le plaisir que vous trouvez à fréquenter chez cet -homme ridicule... Avez-vous, ce soir, fumé l'opium? - ---Non. - ---Pourquoi? - ---Parce que ... parce que j'avais l'intention de rentrer ici, tôt... - -Il attachait maintenant sur elle un regard insistant. Elle rit -brusquement: - ---Miss Vane, je trouve qu'il entre par ce sabord une odeur très -japonaise... Et je sais que vous n'aimez pas... Voulez-vous prendre le -vaporisateur?... Oui, vaporisez partout, je vous prie, et aussi sur le -lit ... et sur moi... - -Miss Vane obéissante et silencieuse pressait le petit piston du flacon -d'or. Sous la caresse fraîche du parfum, Mrs. Hockley avait raidi et -cambré tout son corps, et les pointes de ses seins tendaient le surah -transparent. - -Felze passa deux fois sa main sur son front, puis ferma les yeux. Le -rire de Mrs. Hockley résonna de nouveau très clair. - ---C'est assez... Remettez le vaporisateur, Elsa. Je suis présentement -tout à fait bien. Quelle heure est-il? - ---Minuit et demi. - ---Je pense que vous souhaitez tous deux aller dormir. - -Il n'y eut point de réponse. Miss Vane rangeait avec lenteur le flacon -d'or sur son étagère. Felze, immobile, n'avait pas rouvert les yeux. - ---Oui!--trancha soudain Mrs. Hockley.--Vous devez être fatigués. -Bonsoir!... - -L'un après l'autre, ils s'approchèrent du lit, docilement. Mrs. Hockley -leur tendit sa main droite ouverte. Miss Vane, d'un geste inattendu, -baisa la paume de cette main. Felze ne fit qu'en effleurer le bout des -ongles. - ---Bonsoir!--répéta Mrs. Hockley. - -A la porte, Felze s'effaçait pour laisser passer la jeune fille. - ---François!--appela Mrs. Hockley, soudain.--Restez un moment, vous -seul... - -Miss Vane était dehors. Elle poussa la porte d'une main sans doute -maladroite, car le pêne craqua presque violemment. - -Felze, demeuré comme on l'y conviait, avança de trois pas. Et la -lumière rose des lampes électriques éclaira son visage un peu pâli. - -Mrs. Hockley souriait: - ---Réellement, j'ai un remords de vous retenir quand vous êtes à ce -point épuisé... Il vaudrait mieux que vous alliez vous coucher, comme a -fait miss Vane... - -Il était tout près du lit. Il s'agenouilla, prit la main pendante, et, -passionnément, appuya sa bouche sur la chair du bras tiède: - ---O Betsy! ce soir par exception, daignerez-vous ne pas me faire trop -souffrir? - -Elle pencha sa tête vers lui: - ---Êtes-vous bien certain que vous n'aimeriez pas davantage rentrer -dans votre chambre et faire une peinture de ces rues, telles des -améthystes?... Non?... - - -XV - -Mrs. Hockley, dès le lendemain, accompagna Jean-François Felze chez la -marquise Yorisaka. Ou plutôt, elle l'y conduisit. - -A son habitude, la marquise Yorisaka reçut ses visiteurs le plus -aimablement du monde. Mais le but officiel de la visite fut manqué: -il ne put être question de commencer le portrait «en travesti». La -marquise, quoique bien avertie, se présenta vêtue de sa plus jolie robe -parisienne. Et quand Felze lui fit le reproche, et réclama la toilette -japonaise promise, il lui fut répondu qu'au dernier moment, on avait -manqué du courage nécessaire pour endosser une vieille défroque. - ---Je suis d'ailleurs heureuse de ce courage qui vous a -manqué,--approuva Mrs. Hockley,--parce que vous êtes assurément -beaucoup plus séduisante dans ce tea-gown. - -Sur quoi, deux heures coulèrent en bavardages. Mrs. Hockley prenait un -plaisir extrême à entendre des paroles anglaises sortir de la bouche -étroite et fardée d'une dame asiatique. Et la marquise Yorisaka se -prêtait aux effusions de sa nouvelle amie avec un singulier mélange de -complaisance et de coquetterie. - -Felze, maussade, n'ajouta que des monosyllabes à la conversation. -Mais quand vint l'heure de se retirer, il insista pour un prochain -rendez-vous, qui serait, cette fois, une véritable séance de pose. - -On était au mercredi 3 mai. Le prochain rendez-vous fut donné pour -le vendredi 5. Mais il en fut de ce jour-là comme de l'avant-veille. -La marquise Yorisaka, le matin même, avait reçu, par le paquebot de -France, un envoi de son couturier favori. Et naturellement, elle ne -résista pas au plaisir de montrer à Mrs. Hockley «la dernière création -de la rue de la Paix». - ---Je pense--dit Mrs. Hockley--qu'aucune femme à Paris ou à New-York -n'est dans cette dernière création aussi gracieuse que vous êtes. - -Felze, deux fois déçu, ne souffla pas. Mais il fit si grise mine qu'à -l'instant des adieux, la marquise Yorisaka le prit à part: - ---Cher maître,--dit-elle en français,--je m'en veux vraiment de vous -avoir encore manqué de parole... Je vois que vous êtes fâché contre -moi. Si, si, je le vois, et vous avez raison, et j'ai tort... Mais je -rachèterai ma faute. Écoutez: venez tout seul, comme vous veniez pour -l'autre portrait... Venez demain. Et je vous jure que, cette fois, je -poserai comme il vous plaira... - -Mrs. Hockley s'avançait: - ---Dites-vous un secret? - ---Oh non! je faisais seulement mes excuses au maître, parce que je sens -bien que jamais je n'oserais paraître devant vous dans une simple robe -japonaise, très laide et qui vous déplairait. Alors, pour que le maître -me pardonne, je lui offrais de poser tout de même devant lui comme il -le désire, mais un jour que vous ne seriez pas là, vous!... - ---Demain, dit Felze. - -Et il admira la diplomatie nipponne. Mrs. Hockley, très flattée, -souriait: - ---Oui. Cela est tout à fait bien. Car moi aussi, je préfère vous voir -toujours avec des robes très belles. Le maître viendra donc ici demain, -et je ne viendrai pas. Mais après-demain je viendrai et il ne viendra -pas. Ainsi, les choses seront égales. - -Elle réfléchit un instant: - ---Je suis d'ailleurs persuadée que, malgré le costume barbare, la -peinture sera parfaite, parce que le propre talent de François Felze -est tourné vers les bizarreries. - -Elle réfléchit encore: - ---Seulement, est-il correct, et selon les coutumes de cette contrée, -qu'un homme pénètre seul dans votre maison, tandis que votre mari est à -la guerre? - ---Bah!--fit la marquise Yorisaka, insouciante. - - -XVI - ---Voulez-vous,--avait proposé la marquise Yorisaka, rougissant tout -d'un coup sous son fard,--voulez-vous que je pose en véritable dame -d'autrefois? Je le ferai pour que vous soyez content, et parce que vous -m'avez promis de toujours garder ce portrait au fond de votre atelier, -à Paris, et de ne jamais le montrer à personne... Oui: je songe qu'il -y a ici un koto, et que je pourrais faire semblant d'en jouer, pendant -que vous peindrez. Sur les kakemonos du temps jadis, les femmes de -daïmios sont souvent représentées jouant ainsi du koto, car le koto -était un instrument réputé très noble... Alors, si cela peut vous faire -plaisir... - -Coiffée en larges bandeaux lisses, et tout habillée d'un crêpe de Chine -bleu sombre où se détachaient, hiératiques, les rosaces blanches du -_môn_, la marquise Yorisaka, dans son salon parisien, entre le piano et -la glace Pompadour, apparaissait semblable à quelqu'une de ces statues -archaïques sans prix, que les empereurs des siècles légendaires firent -sculpter pour l'ornement de leur palais d'or pur, et qui vieillissent -aujourd'hui dans la galerie banale d'un musée d'Europe entre un rideau -de coton rouge et trois murs de plâtre peint. - -Et Felze peignait, silencieux, enthousiaste. - -Le modèle avait pris la pose et la gardait avec l'immobilité asiatique. -Les genoux reposaient sur un coussin de velours, la robe évasée -s'épanouissait autour des jambes repliées à plat, et, hors de la manche -large comme une jupe, une main nue, armée de l'ongle d'ivoire, touchait -les cordes du koto. - ---N'êtes-vous pas lasse?--avait demandé Felze au bout d'une longue -demi-heure. - ---Non. Autrefois, nous avions l'habitude de rester agenouillées ainsi, -indéfiniment... - -Il continuait de peindre et son ardeur première ne se ralentissait pas. -Dans cette demi-heure, une ébauche était née, très belle. - ---Vous devriez,--dit-il soudain,--jouer tout de bon, et non faire -semblant. J'ai besoin que vous jouiez, pour l'expression de votre -visage... - -Elle tressaillit: - ---Je ne sais pas jouer du koto. - -Mais il la regarda: - ---En vérité, quand on s'agenouille si bien sur un coussin d'Osaka, je -ne crois pas qu'on puisse ne pas savoir jouer du koto... - -Elle rougit encore, et baissa les yeux. Puis, cédant au pouvoir -magnétique de cette volonté qu'elle subissait, elle pinça doucement les -cordes sonores. Une harmonie bizarre s'égrena. - -Felze, les sourcils froncés, la lèvre sèche, poussait avec une sorte -de violence son pinceau sur la toile déjà lumineuse. Et l'esquisse -semblait prendre vie sous ce pinceau magicien. - -A présent, le koto vibrait plus fort. La main enhardie se laissait -aller à l'ardeur du rythme mystérieux, très différent de tous les -rythmes que connaît l'Europe. Et le visage penché revêtait peu à peu -l'inquiétant sourire des idoles contemplatives que le Japon ancien -sculptait dans l'ivoire ou le jade. - ---Chantez!--ordonna brusquement le peintre. - -Docile, la bouche étroite et fardée chanta. Ce fut un chant presque -indistinct, une sorte de mélopée qui commençait et s'achevait en -murmure. Le koto prolongeait ses notes assourdies, soulignant parfois, -d'un trait plus aigu, d'incompréhensibles syllabes. Plusieurs minutes, -l'étrange musique dura. Puis la musicienne se tut, et il sembla qu'elle -était épuisée. - -Felze, sans lever la tête, interrogea presque à voix basse: - ---Où avez-vous appris cela? - -La réponse vint comme du fond d'un rêve: - ---Là-bas ... quand j'étais petite, petite ... dans le vieux château de -Hôki, où je suis née... Chaque matin d'hiver, avant l'aube, dès que -les servantes avaient ouvert les _shôdji_[1], dès que le vent glacé -de la montagne m'avait secouée de mon sommeil et chassée du petit -matelas très mince qui était mon lit, on m'apportait le koto d'étude, -et je jouais, agenouillée, jusqu'après le lever du soleil. Et alors, -je descendais pieds nus dans la grande cour souvent blanche de neige, -et je regardais mes frères s'exercer à l'escrime du sabre, et je -m'exerçais, moi, à l'escrime de la hallebarde, car la règle l'ordonnait -ainsi. Les longues lames de bambou claquaient en se heurtant. Il -fallait endurer en silence les coups cinglants aux bras et aux mains, -et la morsure de la neige aux jambes... Quand la leçon était prise, les -servantes m'habillaient en cérémonie, et j'allais d'abord me prosterner -devant mon père, que je trouvais toujours dans l'appartement des -femmes... Il m'emmenait alors avec lui recevoir le salut des samouraïs, -des valets d'armes et des autres domestiques. Les belles robes de soie -traînaient leurs plis, les fourreaux laqués des sabres froissaient les -fourreaux laqués des poignards. Et je souhaitais dans mon cœur que tout -demeurât pareil pendant un millier d'années... - -Le pinceau s'était arrêté, et le peintre immobile avait fermé les yeux -pour mieux entendre. - ---Et je souhaitais dans mon cœur mourir mille fois, plutôt que vivre -une vie étrangère ou différente. Mais plus vite que le mont Foudji ne -change de couleur au crépuscule, toute la surface de la terre a été -métamorphosée. Et je ne suis pas morte... - -Les doigts songeurs griffèrent les cordes du koto. Des sons -s'éveillèrent, mélancoliques. La voix menue répétait, comme un refrain -de chanson: - ---Je ne suis pas morte ... pas morte ... pas morte... Et la vie -nouvelle m'a enveloppée, comme les filets des oiseleurs enveloppent les -faisans pris au piège... Les faisans pris au piège, et trop longtemps -gardés dans des cages étroites, ne savent plus ouvrir leurs ailes, et -oublient l'ancienne liberté... - -Le koto pleurait à petit bruit. - ---Dans ma cage à moi, où m'ont enfermée beaucoup d'oiseleurs très -habiles et très sages, j'ai peur d'oublier aussi, peu à peu, la vie -ancienne... Déjà je ne me souviens plus des préceptes que j'ai jadis -appris dans les Livres classiques et dans les Livres Sacrés[2]. Et -parfois, oh! parfois, je n'ai plus envie de m'en souvenir... - -Le koto jeta trois notes pareilles à des cris. - ---... Je n'ai plus envie. Et puis ... je ne sais plus, je ne sais -plus ... peut-être dois-je oublier? Les préceptes qu'on m'apprend -aujourd'hui sont autres... Comment goûterais-je le riz brûlant, en -gardant sur ma langue la saveur du poisson cru?... Je crois que je dois -oublier... - -La main avait lâché les cordes, et retombait muette dans les plis de la -manche de soie. - ---... A Hôki, la neige de la grande cour était très froide à mes pieds -nus, et les sabres de bambou très douloureux à mes bras tendres... -Maintenant, il n'y a plus de sabres ni de neige. Et les servantes -n'ouvrent plus les _shôdji_ de ma chambre avant que le soleil chaud -m'ait réveillée... - -Un éclat de rire inattendu résonna, grêle comme le tintement d'un verre -fêlé. - ---... Il est certainement meilleur d'oublier ... d'oublier tout. -J'oublierai... Ho!... - -Le koto, frappé du pied, par mégarde, avait résonné comme un gong. - -La marquise Yorisaka ne retira pas son pied tout de suite. Ses yeux -égarés continuaient de regarder on ne savait où, dans le vide. Et elle -demeurait immobile comme une statue agenouillée. A la fin, d'un geste -de migraine, elle appuya ses deux pouces sur ses tempes. Puis elle se -reprit à rire, plus doucement. - ---Hé!--dit-elle,--il me semble que je vous ai ennuyé par beaucoup de -bavardages très sots... - -Jean-François Felze s'était remis à peindre. Il ne répondit point. - ---Oui,--dit encore la marquise Yorisaka,--j'ai parlé sans écouter mes -paroles. Je vous prie de me pardonner. Les femmes sont souvent tout à -fait déraisonnables. - -Elle effleurait de l'ongle le koto. - ---C'est cette vieille, vieille musique qui a troublé ma tête... Il ne -faudra rien répéter à personne, n'est-ce pas, jamais? Parce que c'est -une chose honteuse de dire des folies... - -Felze peignait toujours en silence. - ---Vous ne répéterez pas, je le sais. Votre amie, Mrs. Hockley, serait -fâchée. Et je crois qu'elle me mépriserait. Elle est tellement -charmante! Je l'admire! et je voudrais lui ressembler... - -Felze recula de deux pas, et tendit vers la toile son pinceau -victorieux. Le portrait, quoique inachevé, vivait maintenant, vivait -d'une vie personnelle et puissante. Et les yeux de ce portrait,--des -yeux d'Extrême-Asie, profonds, secrets, obscurs,--fixaient sur la -marquise Yorisaka, admiratrice de Mrs. Hockley, une regard d'ironie -singulière. - -[Footnote 1: _Shôdji_, cloisons mobiles faites d'un cadre tendu de -papier épais.] - -[Footnote 2: Livres chinois qui étaient autrefois la base de -l'éducation japonaise.] - - -XVII - ---Est-il réellement incorrect que vous veniez à ce garden-party que je -veux donner sur le yacht?--avait demandé Mrs. Hockley. - ---Oh! si peu! et je désire tellement y venir!--avait répondu la -marquise Yorisaka. - -Elle y était donc venue. - - -Partout où s'arrêtait Mrs. Hockley, au cours de ses voyages sur mer, -une fête sensationnelle était de rigueur à bord de l'_Yseult_. Y -étaient conviés, selon le cas, les corps diplomatiques ou consulaires, -les colonies étrangères, tant européennes qu'américaines, et le beau -monde du cru, quand beau monde il y avait. A Nagasaki, les Japonais -des hautes classes n'abondent point. La ville est une ancienne cité -shôgounale. Elle n'a jamais eu d'aristocratie de terroir. Elle n'est -peuplée que de petites gens, boutiquiers, artisans, bourgeois sans -importance. Les Occidentaux qui habitent la Concession ne fréquentent -guère cette plèbe indigène, dont ils diffèrent par l'éducation autant -que par la race. Si bien qu'au garden-party donné par Mrs. Hockley, le -gouverneur et le commandant de l'arsenal s'étant excusés pour raisons -d'ordre militaire, la seule marquise Yorisaka composa tout l'élément -nippon. - -Elle n'en fut naturellement que plus remarquée. - -Le pont supérieur de l'_Yseult_, le spardeck,--qui régnait du mât avant -au mât arrière, et faisait terrasse au-dessus des appartements de -réception, avait été transformé en jardin véritable, avec parterres, -pelouses et grand bosquet de cerisiers en fleurs. Cent ouvriers, de -ces ouvriers japonais dont chacun vaut six des nôtres par l'adresse -délicate et l'ingéniosité, avaient travaillé toute une nuit à cette -création champêtre qui semblait tenir de la magie. Rien n'y manquait, -pas même le miroir d'eau, un lac en miniature, avec rives de marbre, -rocailles, lotus, et monstrueux cyprins d'Extrême-Asie, cornus, barbus, -chevelus. Vers la poupe du navire, une estrade de gazon surélevait -l'orchestre et le corps de ballet: douze géishas en robes sombres, qui -jouaient du tambourin ou de ce rebec nippon qu'on appelle shamicen; et -huit maïkos, brillantes comme des arcs-en-ciel, qui dansaient, l'une -après l'autre ou par groupes, les pas pittoresques et charmants du -vieux Japon. - -La marquise Yorisaka, en face de cette exposition délicate de -l'élégance et de la grâce nationales, montrait une robe de satin -liberty, incrustée de guipure de Venise, et quatre plumes d'autruche -sur une immense cloche en paille d'Italie. - - -Les invités de Mrs. Hockley encombrèrent bientôt tout ce jardin -miraculeux d'une foule admirative, mais bruyante. C'était une foule -principalement américaine. Et même au Japon, dans la propre patrie de -la politesse et des raffinements, l'Américain demeure ce qu'il est -partout: un barbare assez brutal. Les hôtes de l'Yseult piétinèrent les -plates-bandes et cassèrent par divertissement les basses branches des -arbres fleuris. Après quoi, ayant donné deux coups d'œil aux danseuses, -pareilles, sur le gazon de leur estrade, à de grands papillons -multicolores, ils se hâtèrent de descendre aux appartements du yacht et -commencèrent d'assaillir la salle à manger, où était le buffet. - -[Illustration: Après quoi, ayant donné deux coups d'œil aux -danseuses...] - -Moins pressés toutefois, moins affamés peut-être, quelques groupes -s'attardèrent sous l'ombre rose des cerisiers, en face des géishas et -des maïkos. C'étaient les Européens, et l'élite civilisée des Yankees, -les Yankees de Boston ou de New-Orleans. Sans trop s'émerveiller du -spectacle et du concert l'un comme l'autre familiers à tous les yeux -et à toutes les oreilles d'Extrême-Orient, ces gens moins primitifs -marquèrent une attention courtoise aux réjouissances offertes et firent -à la maîtresse du lieu la cour qu'ils lui devaient. Mrs. Hockley -s'était assise sur l'herbe, et signalait à chacun le contraste bizare -et féerique du jardin suspendu au-dessus des vagues et du paysage -maritime qui l'enveloppait. Felze avait imaginé cela. - ---J'ai pensé que ce serait une très curieuse chose--disait Mrs. -Hockley.--Il faut regarder en se plaçant ici, afin d'apercevoir -l'horizon juste entre ces deux massifs de verdure. - -La marquise Yorisaka, pour regarder comme il fallait, se penchait sur -l'épaule de son amie. Un peu effarée par le bruit et la cohue, elle -avait d'instinct cherché refuge auprès de la seule femme qui ne fût pas -pour elle une inconnue. Mrs. Hockley, d'ailleurs, goûtait le plaisir -de montrer à ses hôtes une marquise japonaise habillée en Parisienne. -Et elle ne manqua point de faire autant de présentations qu'elle -put. Mais, pour beaucoup de personnes qui étaient là,--touristes, -négociants, industriels,--la différence était médiocre entre les -deux termes: «japonais» et «sauvage». Force gens d'Amérique et même -d'Allemagne ou d'Angleterre, que Mrs. Hockley avait conduits, et non -sans orgueil, devant l'héritière des antiques daïmios de Hôki, la -traitèrent plutôt en bête curieuse qu'en femme du monde. - -Il y eut toutefois des exceptions. - -Il y en eut même une dont la marquise Yorisaka sembla flattée. - -Trois jours plus tôt, un visiteur avait franchi la coupée de -l'_Yseult_, sollicitant l'honneur d'être admis auprès du maître -Jean-François Felze. Le cas était fréquent. Nombre d'étrangers -souhaitaient connaître l'illustre ami de Mrs. Hockley. Et Mrs. Hockley -tirait vanité de ces hommages qu'elle obligeait Felze d'accueillir, et -dont elle prenait sa part quand le peintre, toujours soucieux d'abréger -les entrevues, se débarrassait de ses admirateurs en leur offrant -de les introduire auprès de la propriétaire du yacht, ce qu'ils ne -pouvaient manquer d'accepter. - -Toutes sortes de gens se présentaient ainsi, simples curieux le plus -souvent. Mais cette fois, le personnage s'était révélé d'importance. Il -n'était rien de moins qu'un gentilhomme italien de fort bonne race, le -prince Federico Alghero, des Alghero de Gênes. Et Mrs. Hockley, grande -liseuse du Gotha, n'ignorait point que les princes Alghero comptent -authentiquement trois doges dans leurs ancêtres. Elle apprécia comme -il convenait un seigneur de si haut lignage, d'autant que le prince -Federico se trouva par surcroît être un homme de la meilleure mine et -de la plus irréprochable distinction. - -Invité au garden-party, il s'y était rendu. Nommé à la marquise -Yorisaka, il s'inclina devant elle comme il eût fait devant la plus -noble des dames d'Italie, et, très cérémonieusement, lui baisa la main. - -J'arrive de Tôkiô,--dit-il.--Et j'ai eu l'honneur d'entendre parler de -vous, Madame, il y a quinze jours, à la fête des Fleurs de Cerisiers, -chez Sa Majesté l'Impératrice. - -Son anglais était très pur. Mais ayant bientôt découvert que la -marquise savait le français, ce fut en français qu'il poursuivit: - ---Je suis sûr, Madame, que vous aimez mieux parler français qu'anglais -... et vous aimeriez mieux encore parler italien. - ---Pourquoi? - ---Parce que chaque nation préfère parler sa langue propre, celle qui a -été formée naturellement à l'image de son caractère et de son génie. Il -y a une si grande différence entre la nation japonaise et l'anglaise, -que vous devez faire un effort certain pour traduire en anglais votre -pensée nipponne. L'effort est moindre pour une traduction française. -Il n'existerait presque pas pour une traduction italienne, parce que -l'Italie et le Japon se ressemblent beaucoup. - ---Beaucoup? - ---Oui. Vous êtes comme nous, braves, courtois, chevaleresques et -subtils. En outre, vos poètes et les nôtres ont chanté le même amour, -héroïque et délicat. - -La marquise Yorisaka souriait, silencieuse. - ---Oh!--dit le prince Alghero,--je sais à quoi vous songez ... et vous -avez raison: il est bien vrai que nos poètes à nous ont chanté surtout -la passion des amoureux pour les amoureuses, et les vôtres, selon la -coutume d'Asie, la passion des amoureuses pour les amoureux. Mais quoi? -cela prouve seulement que chez vous et chez nous, ce ne sont point les -mêmes épaules qui portent l'inutile fardeau de la pudeur... - -Il appuyait sur les yeux de la marquise le regard de ses yeux à lui, -des yeux italiens, d'une douceur chaude: - ---Il serait très amusant, à cause de cela, qu'une Japonaise daignât se -laisser aimer par un Italien... - -Et il commença de flirter, assez adroitement. - - -Le gros des invités se répandait à présent par tout le yacht, et -visitait jusqu'aux cabines, avec ce fabuleux sans gêne des gens qui ne -sont point marins, et n'arrivent jamais à se persuader qu'un navire est -une habitation privée, dont certains logis sont intimes à l'égal d'un -cabinet de toilette ou d'une chambre à coucher. - -Felze, qui abominait ces invasions, s'était, dès le premier assaut, -claquemuré chez lui. Et là, verrou bien tiré, il avait ouvert le carton -mystérieux qui cachait à tous les yeux profanes le portrait, maintenant -achevé, d'une marquise Yorisaka vêtue en princesse japonaise du temps -jadis. Et, contemplant cette marquise-là, il se consolait de ne point -voir l'autre, la marquise Yorisaka déguisée en femme d'Occident. - - -Dans l'un des salons, plusieurs tables avaient été disposées. Le bridge -et le poker avaient réuni leurs fidèles. On joue beaucoup dans la -Concession de Nagasaki, comme on joue dans la Concession de Shanghaï, -comme on joue dans celle de Yokohama ou dans celle de Kôbé, comme on -joue généralement partout dans cet Extrême-Orient où les Européens -s'enrichissent et s'ennuient. La partie était assez forte. Des femmes, -des jeunes filles mêmes, mêlées aux hommes, la renchérissaient, -_relançant et contrant_ sans mesure ni prudence. Et l'or et les billets -couraient sur le tapis. - -Mrs. Hockley cependant avait quitté sa pelouse de gazon et guidait -vers le buffet ceux de ses hôtes qui n'avaient point voulu se séparer -d'elle. La marquise Yorisaka accepta le bras du prince Alghero. - ---Vraiment,--disait le prince,--je suis impardonnable. Vous devez -mourir de soif, Madame... Mais, à bavarder avec vous, j'oubliais -absolument l'heure... - -Il pressait doucement contre lui la main toute petite qui s'était posée -sur son bras. - -Apprivoisée, la marquise Yorisaka riait, non sans coquetterie. - -Un maître d'hôtel s'était approché. - ---Une coupe de champagne?--proposa le prince. - ---Oui, s'il vous plaît... Mais plutôt un grand verre, avec de l'eau ... -beaucoup d'eau ... et de la glace... - -Il alla faire lui-même le mélange. Elle goûta: - ---Hé!... mais ... vous n'avez point mis d'eau du tout. - ---Si!... mais un peu seulement... Mrs. Hockley n'a pas permis -davantage. Et puis, Madame, une Européenne comme vous ne va pas faire -ici la Japonaise, et réclamer de l'eau ou du thé!... - -Elle rit encore, et but. Le prince, sournoisement, avait ajouté du -whisky au champagne. - -Mrs. Hockley s'approchait: - ---Mitsouko, petite chérie, je suis si heureuse que vous soyez ici! -N'a-t-elle pas bien fait,--Mrs. Hockley en prenait à témoin le prince -Alghero--n'a-t-elle pas bien fait de mettre dehors les absurdes -vieilles règles de cette contrée, et devenir au garden-party, comme si -le marquis eût été là pour l'amener? - -Le prince approuvait. Il questionna toutefois: - ---Le marquis Yorisaka est à la guerre? - ---Oui. A Sasebo. Il reviendra bientôt glorieux, et je dis qu'alors -il sera content d'apprendre qu'en son absence, sa femme a mené la -libre et joyeuse vie d'une femme d'Amérique ou d'Europe. Oui, il sera -content, parce qu'il est un homme très civilisé. Et je désire boire -immédiatement à ses succès contre les barbares Russes! - -On passait des cocktails au gingembre. La marquise Yorisaka dut en -prendre un de la main de Mrs. Hockley. - -Le prince Alghero avait repris contre son bras la petite main dégantée. - ---Assurément,--dit-il,--un officier qui a le bonheur de se battre ne -souffrirait pas que sa femme fût triste pendant que lui-même gagne des -batailles... - ---Cela est très bien dit!--affirma Mrs Hockley. - -Et elle fit apporter d'autres cocktails. - - -Un peu plus tard, la marquise Yorisaka, toujours accaparée par le -prince Alghero, entra au salon de jeu. - -Depuis un temps, elle marchait dans une sorte d'étourdissement. -Elle avait très chaud, et ses tempes battaient comme d'une fièvre -singulière. Une gaîté sans cause était en elle, et jaillissait parfois -en rires imprévus. A présent, quand elle sentait contre sa main nue -la pression câline du bras où elle s'appuyait, elle y répondait -complaisamment des doigts et de la paume. - -Les dames japonaises goûtent quelquefois au saké national. Mais le saké -est une liqueur si douce qu'on la boit comme nous buvons le vin sucré, -à pleins bols et brûlante, et qu'un homme en avale volontiers deux ou -trois douzaines de coupes en une seule nuit. Les cocktails yankees -sont d'humeur moins bénigne, et même le champagne français, quand on -l'alcoolise un tantinet... - - -Entre les tables de bridge et les tables de poker, quelques joueurs -très cosmopolites avaient improvisé un baccara. Un baccara sans -banquier, un tout petit chemin de fer, qui tournait agréablement -autour du tapis, et vidait au passage les mains imprudentes pour le -juste profit des mains avisées. A l'instant que la marquise Yorisaka -entrait, le hasard des cartes attirait justement vers ce baccara la -curiosité générale. La partie en effet y touchait à l'une de ces -minutes passionnées où le jeu cesse d'être un plaisir et devient -une lutte. Deux jeunes femmes, l'une Allemande et l'autre Anglaise, -celle-là assise et tenant les cartes, celle-ci debout et pontant, -s'affrontaient, un gros tas de billets entre elles. L'Anglaise venait -de perdre cinq fois de suite et ses mises cinq fois doublées avaient -seules fourni la forte liasse qui, selon la règle du chemin de fer, -devenait l'obligatoire enjeu du sixième coup, si ce coup était tenu. - -Ironique et légèrement agressive, l'Allemande comptait: - ---Cinquante, cent, deux cents. Il y a quatre cents yens. - -Opiniâtre, l'Anglaise lança le défi: - ---Banco! - -Leurs yeux s'entre-regardaient sans aménité. Leurs doigts -s'effleurèrent en saisissant les cartes, avec un air de vouloir se -griffer. - ---Carte? - ---Huit!... - -Il y eut un brouhaha: l'Allemande avait encore gagné. - -Rien n'est plus étranger à une Japonaise que le jeu, dans le sens où -l'on entend ce mot lorsqu'il s'agit de baccara. Le Japon ne connaît, en -fait de cartes, qu'un tarot spécial, délicatement enluminé d'oiseaux -et de fleurs et dont les jeunes filles jouent entre elles avec autant -d'innocence que jouent nos fillettes à pigeon-vole ou au furet. La -marquise Yorisaka, quoique ayant vécu, comme elle s'en vantait parfois, -quatre années à Paris, n'avait jamais fait qu'y entrevoir, dans les -salons diplomatiques, une ou deux tables de whist, silencieuses et -graves à souhait. - ---Il y a huit cents yens,--proclamait la dame allemande, non sans -quelque insolence. - -Et comme sa rivale vaincue se taisait: - ---Vous ne faites plus banco cette fois? - -Défiée de la sorte, la dame anglaise rougit excessivement. Mais -huit cents yens font quatre-vingts livres sterling et la somme est -rondelette, surtout pour qui vient de perdre déjà l'équivalent. La dame -anglaise n'avait sans doute plus quatre-vingts livres sterling, car -elle se retourna vers la galerie, implorant à la ronde une association: - ---Moitié avec moi? - ---Cela vous amuserait-il?--demanda le prince Alghero à la marquise -Yorisaka. - ---Oui,--répondit-elle au hasard. - ---La marquise fait moitié,--annonça le prince en posant son propre -portefeuille sur le tapis. - -Chacun se retourna vers la nouvelle venue, à qui la dame anglaise -adressait son sourire de gratitude, et la dame allemande uns œillade -hostile. - -Les cartes, déjà, étaient données. - ---Prenez-les, Madame,--offrit, le plus gracieusement du monde, la dame -anglaise. - -La marquise Yorisaka prit les cartes, et, peu experte, les tendit à son -cavalier: - ---Qu'est-ce qu'il faut faire? - -Alghero regarda, et rit: - ---Il faut crier: «Neuf!...» Vous avez gagné! - -Et lui-même abattit le point. - -Triomphante à son tour, la dame anglaise attira l'enjeu d'un râteau -vif, et d'abord en sépara quatre billets de cent yens: - ---Voici votre part, Madame... - -La marquise Yorisaka prit les billets, en ouvrant plus larges ses longs -yeux obliques. - ---Quatre cents yens,--dit-elle au prince qui l'entraînait,--mais alors, -si j'avais perdu, j'aurais perdu quatre cents yens? - ---Sans doute... - ---Hé!... je ne les avais pas dans ma bourse!... - ---Qu'importe! Je les avais, moi, et vous m'auriez permis de vous les -prêter... Elle rit: - ---J'aurais permis ... oui ... mais... - ---Ne sommes-nous pas amis? - -Ils étaient seuls dans un vestibule tout planté de grands cycas qui -séparait la salle de jeu d'une bibliothèque. Le prince tout à coup se -pencha: - ---Amis ... et même ... un peu davantage?... - -Il avait touché de ses lèvres la petite bouche peinte. - -La marquise Yorisaka ne se fâcha point, ni ne recula. C'est qu'elle -avait chaud de plus en plus, et qu'elle sentait maintenant sa tête -tour à tour lourde comme plomb ou légère comme liège. Dans ce vertige -envahissant, après le champagne, les cocktails et le baccara, un baiser -n'était pas une bien terrible affaire... La moustache italienne était -d'ailleurs soyeuse et parfumée ... parfumée d'une senteur inconnue, -grisante, brûlante... - -Soudain, un orchestre, qui n'était plus celui des géishas, commença de -jouer une valse. Mrs. Hockley, soucieuse de faire danser ceux de ses -invités qui le souhaiteraient, n'avait pas négligé les violons. Et le -dernier-salon de l'_Yseult_, grand hall fait exprès, s'emplit aussitôt -de couples tournoyants. - ---Il faut que vous valsiez.--exigea le prince Alghero. - ---Mais je ne sais pas... - -Plus encore que notre jeu, nos danses sont incompréhensibles aux -Japonaises, incompréhensibles et scandaleuses. Le Japon n'est point du -tout une contrée où la pruderie règne en maîtresse; mais homme ni femme -ne s'aviserait d'y pousser l'indécence jusqu'à s'étreindre en public, -taille à taille et poitrine à poitrine, pour donner à tous les yeux le -spectacle éhonté d'une manière de coït... - -Mais, saisie par le prince Alghero, la marquise Yorisaka oublia -quelques principes de plus, et se laissa, sans grande résistance, -guider dans l'impudique tourbillon. - - ---Combien ensorcelante!--jugea Mrs. Hockley, en regardant du seuil de -la salle de danse, la marquise Yorisaka Mitsouko qui valsait à perdre -haleine, décoiffée, pourpre, et pressée dans les bras du prince italien -comme un petit faisan de Yamato dans les griffes de quelque grand -oiseau de proie d'outre-mer. - - -XVIII - -Les derniers rayons du soleil, effleurant les montagnes de l'ouest -au-dessus du vieux village d'Inasa, vinrent, par le sabord grand -ouvert, frapper Jean-François Felze au visage. Jean-François Felze se -leva de son fauteuil, referma son carton à croquis et, prudemment, -déverrouilla sa porte. Depuis un bon quart d'heure, les flonflons de -l'orchestre à danser s'étaient tus. - ---Cette aimable bacchanale est peut-être terminée,--espéra Felze. - -Et il se risqua hors de sa chambre. - - -Le gros des invités était parti. Quelques privilégiés seuls, retenus -à dîner par Mrs. Hockley, restaient encore, et devisaient sous les -cerisiers du jardin, non loin de la pelouse gazonnée qui avait servi -d'estrade aux géishas et aux maïkos. Felze, s'approchant, aperçut tout -d'abord, à l'écart du principal groupe, et flirtant d'assez près, un -couple dont la vue lui fit écarquiller les yeux. - -Tout justement, Mrs. Hockley, ayant distribué quelques ordres aux -valets, revenait vers ses hôtes. Felze l'arrêta au passage: - ---Pardon!--dit-il,--j'ai la berlue, je crois... Ce n'est pas la -marquise Yorisaka que je vois là accoudée à cette rambarde? - -Mrs. Hockley leva son face-à-main: - ---Vous n'avez nullement la berlue. C'est la marquise. - -Felze feignit une stupéfaction excessive. - ---Comment?--dit-il,--le marquis est donc revenu de Sasebo? - ---Non que je sache. - ---Bah? Ce n'est pas lui, là, qui baise la main de sa femme? - ---Vous êtes comique! Ne voyez-vous pas que c'est le prince Alghero, que -vous-même m'avez présenté? - -Felze recula d'un pas et se croisa les bras: - ---Ainsi,--dit-il,--non contente d'avoir traîné cette pauvre petite -à votre fête, non contente de l'avoir ainsi compromise gravement, -dangereusement peut-être, non contente de lui avoir sans nul doute -exhibé dix mille choses indécentes ou révoltantes à ses yeux, vous -avez mis le comble à tout cela, en jetant bon gré mal gré la marquise -Yorisaka aux bras de cet Italien, pour qu'il en use comme il ferait -d'une coquette de Rome ou de Florence, voire de New-York? - -Mrs Hockley, ayant écouté attentivement, parti d'un éclat de rire: - ---Combien extravagant! Je pense qu'il est réellement mauvais pour vous -de rester trop longtemps enfermé dans votre chambre, car vous dites -ensuite de pures folies. Aucune chose indécente ou révoltante n'a -été ici exhibée, je vous prie de le croire. Et la marquise elle-même -a nié qu'il fût incorrect à elle de venir au garden-party. Elle est -d'ailleurs venue librement, et librement elle a flirté. Je trouve votre -indignation tout à fait ridicule, parce que la marquise est une dame -civilisée, et que n'importe quelle dame civilisée flirterait comme -flirte la marquise. Cela est on ne peut plus innocent... - ---Vous avez raison,--interrompit Felze. - -Il appuyait sur le mot «raison». Il répéta: - ---Vous avez raison. Toutefois, êtes-vous très sûre que la marquise -Yorisaka soit une dame civilisée pareille à n'importe quelle dame -civilisée?... Pareille à vous?... - ---Pourquoi ne serait-elle pas? - ---Pourquoi? Je n'en sais rien. Elle n'est pas, voilà le fait. Ne -cherchons pas pourquoi, si vous le voulez bien, ce sera plus court. -Je vous dis simplement ceci, sans discussion vaine ni philosophie à -perte de vue: vous ne connaissez pas la marquise Yorisaka. Et vous -vous trompez prodigieusement sur son compte. Vous la croyez faite à -votre image, ou à l'image de cette péronnelle, votre miss Vane. Eh -bien! non! la marquise Yorisaka ne s'orne pas d'un prénom wagnérien, -et elle n'écrit pas sa correspondance à la machine. Elle ne met pas -une chemise de soie noire pour disserter sur la physique mathématique. -Elle n'a point de lynx apprivoisé, et ne parle pas exclusivement par -questionnaires et conférences. Elle est pourtant ce que vous dites: une -dame civilisée ... plus civilisée que vous, peut-être, mais civilisée -comme vous, non. Vous portez toutes deux des robes qui se ressemblent. -Mais, sous ces robes, vos corps et vos âmes ne se ressemblent pas... -Vous souriez? Vous avez tort. Je vous affirme qu'entre la marquise et -vous, l'abîme est encore plus large, beaucoup plus large que cet océan -Pacifique qui sépare Nagasaki de San Francisco! Cessez donc de tenter -un rapprochement difficile. Et laissez en paix cette pauvre petite, -qui n'a que faire, elle, Japonaise, de vos exemples américains, trop -américains. - -Il avait parlé un peu nerveusement. Mrs. Hockley répliqua du ton le -plus posé--la controverse académique était son fort: - ---Je ne pense pas ainsi. Je pense qu'une Américaine ne diffère pas -d'une Japonaise, lorsqu'elles sont deux créatures de même éducation -et de culture égale. Et, en outre, je prétends que je connais la -marquise Yorisaka, parce que je l'ai vue fréquemment et que nous -avons eu ensemble d'intimes et passionnantes conversations. Je dis -encore que l'abîme entre la marquise et moi est actuellement comblé à -causé des paquebots, des chemins de fer, du téléphone et des autres -sensationnelles inventions qui ont rapetissé le monde, et supprimé -la distance entre les divers peuples. Tous vos arguments sont, par -conséquent réfutés... Au reste, comment vous-même comprendriez-vous -mieux que je ne fais les choses concernant la marquise Yorisaka? -Elle est une femme; vous êtes un homme. Et tous les psychologues -prononcent que les hommes et les femmes ne peuvent jamais se déchiffrer -réciproquement... - -Felze interrompit pour la seconde fois: - ---Je vous en conjure, ne faisons pas de psychologie! Les grands -ressorts du cœur humain ne sont pour rien dans cette affaire. Ne -dévions pas. Il s'agit de la marquise Yorisaka Mitsouko, que voilà, -à dix pas d'ici, en train de se faire agréablement tripoter par un -monsieur qu'elle ne connaissait pas il y a deux heures, et qu'elle a -connu chez vous, par vous. Or, c'est par moi que vous-même avez connu -la sus-dite marquise. Par moi, et chez son mari, le marquis Yorisaka -Sadao. J'estime donc avoir quelque responsabilité dans les désagréments -qui pourraient résulter pour le susdit marquis du susdit tripotage. -Et j'ai, malgré mes cheveux blancs, la jeunesse de croire qu'il est -médiocrement honorable de favoriser l'inconduite d'une femme dont le -mari, confiant, est à la guerre. C'est pourquoi je vous prie de bien -vouloir m'épargner cette louche besogne, et vous l'épargner du même -coup. Vous allez, aussitôt que la politesse le permettra, mettre à la -porte vos derniers hôtes, et particulièrement ce prince Alghero, que je -préférerais n'avoir jamais rencontré. Après quoi vous me chargerez de -reconduire chez elle la marquise Yorisaka, comme doit être reconduite, -le soir, une femme seule, crainte d'irrespectueuse rencontre. C'est -convenu, n'est-ce pas? - ---Cela ne peut pas être convenu, dit Mrs. Hockley. - -Elle exposa, paisiblement: - ---Vos scrupules sont ce qu'il y a de plus absurde. Toutefois, il est -véritable que vous m'avez procuré mon introduction chez la marquise. -Aussi voudrais-je faire ce que vous désirez, afin de vous prouver -ma reconnaissance. Mais j'ai tout à l'heure retenu le prince et la -marquise, ainsi que les autres personnes que vous voyez encore là-bas, -afin que tous ensemble dînent à bord du yacht pour mieux achever la -soirée. J'ai même positivement promis au prince de le placer à table -auprès de la marquise. Je dois donc tenir ma parole. Mais pour que -vous soyez consolé, je vous placerai, comme le prince, auprès de la -marquise, de l'autre côté. - ---Merci; non,--dit Felze. - -Il s'était redressé, brusque: - ---Non. Je vous connais assez pour ne pas insister davantage. Mais, s'il -en est ainsi, moi, je dînerai en ville. - ---Oh!--dit-elle, très ironique,--je crois deviner: vous êtes jaloux. -C'est une habitude que vous avez, je ne m'étonne donc pas. Mais, je -vous demande: êtes-vous jaloux de la marquise à propos du prince? ou de -moi à propos de la marquise? puisque vous avez déjà cette bizarrerie -bien française de me quereller souvent à cause de mon intime amitié -pour miss Vane!... - -Felze avait pâli: - ---Vous trouverez bon,--dit-il lentement,--que je ne réponde pas à une -question injurieuse. A présent, adieu. - -Elle le considéra, inquiète: - ---Adieu? Oh! voulez-vous réellement dîner en ville? - ---Je vous l'ai dit. - ---Où? - ---N'importe où. Ailleurs. A une table qui ne réunira pas sous votre -complaisante protection la marquise Yorisaka et le prince Alghero. - -Il salua et fit demi-tour. Elle hésita une demi seconde. Puis, prompte, -elle allongea la main et le retint par la manche. - ---François! je vous prie! ne boudez pas! - -Très rarement, Mrs. Hockley daignait laisser apercevoir qu'il n'était -pas indifférent, même à une Américaine très belle et très millionnaire, -de garder en cage, et de montrer, à tout venant, l'héritier le moins -indigne des Titien et des Van Dyck,--Jean-François Felze. Mais ce -soir-là, elle s'oublia. C'est qu'en vérité, ce Felze fantasque -choisissait bien mal son heure d'être rétif: l'heure exacte d'un dîner -qu'il eût incontestablement rehaussé de sa présence! - ---François! je vous prie! Écoutez raisonnablement! Je ne puis pas, sur -votre caprice, renvoyer une nombreuse compagnie que j'ai invitée avec -prières... Mais je regrette beaucoup vous avoir fâché, quoique je ne -comprenne pas comment. Et je vous promets de faire tout ce qu'il vous -plaira pour que vous me pardonniez. Oui, ce qu'il vous plaira ... dès -demain ... ou ce soir même. - -Elle appuyait sur Felze un regard insistant et ses lèvres se fronçaient -comme pour une offre sensuelle. - -Mais son instinct yankee, pétri d'une ruse trop grossière, l'avait -conseillée à rebours. Felze était Français, et le plus habile des -grands corrupteurs, Walpole, notait déjà, il y a trois cents ans, -combien délicatement doit se négocier l'achat d'une conscience -française... - -Felze, pâle l'instant d'avant, devint plus rouge que le ciel de -l'ouest, et violemment, se cabra: - ---Parbleu!--dit-il.--Il ne vous manque plus que de m'offrir un chèque! -Mais pour ce chèque-là, j'ai peur que vous ne soyez pas assez riche! - -Déconcertée, elle se taisait. Il continua, plus froid: - ---Terminons. Aussi bien, cette scène a suffisamment duré. J'ai donc -le désespoir de m'excuser auprès de vous, si je vous fais, au dernier -moment, faux bond. Je reviendrai demain, dès que je serai assuré de ne -plus retrouver sur le yacht ce couple que vous avez assemblé et dont -l'assemblage me déplaît. - -Il partait tout de bon. Elle se fâcha à son tour: - ---Très bien! allez! Mais je veux que vous soyez prévenu: vous ne serez -pas demain plus assuré qu'aujourd'hui... Oui, il est très possible que -j'invite encore ce couple qui vous déplaît, et qui me plaît à moi!... - ---Ah!--dit-il, sarcastique.--L'_Yseult_ va devenir bateau de -rendez-vous? Merci de m'en avertir. Ce n'est donc pas demain que je -rentrerai à bord. - ---Faites ainsi, si vous l'aimez mieux. Il est certainement préférable -que vous passiez votre mauvaise humeur hors d'ici. Vous êtes libre, et -s'il vous convient même de ne jamais rentrer? - -Elle le bravait, sachant bien que, sur ce terrain-là, elle était forte -de toute sa faiblesse à lui. Et en effet, il baissa les yeux, et il -baissa aussi le ton, pour répondre: - ---Il me conviendra de rentrer, dès que je ne risquerai plus de revoir -ce que je vois en ce moment... - -Il montrait d'un signe de tête les deux silhouettes accoudées à la -rambarde, et trop proches l'une de l'autre. - ---Vous êtes chez vous. Faites à votre gré. Mais moi, j'ignorerai au -moins ce que je ne puis empêcher. - -Il s'en alla brusquement, évitant de la regarder, et la laissant -debout, dépitée et rageuse. - -Le soleil était couché. Il commençait de faire nuit sombre sur la mer. - - -XIX - -Le sampan qui emportait Felze accosta l'escalier de la Douane. Felze -sauta à terre, et, marchant au hasard, gagna Moto-Kago machi, la rue -inévitable, quartier général de tous les touristes et de tous les -marchands de curiosités. On ne peut guère n'y pas tomber d'abord, dès -qu'on quitte le quai pour explorer la ville. Et les guides et les -kouroumayas ne manquent jamais de vous y faire admirer les seules -boutiques à vitrines que l'engouement du Japon nouveau pour les modes -occidentales ait encore acclimatées à Nagasaki. - -Le crépuscule ne rougissait plus qu'une bande de ciel très mince, -au-dessous d'une autre bande à peine plus large, celle-ci verte comme -une prodigieuse écharpe d'émeraudes. Et tout le reste du firmament, -bleu de nuit, scintillait déjà d'étoiles. - -Nagasaki, bruyant, tumultueux, encombré de badauds, bariolé de -lanternes, multicolores, commençait de vivre sa vie nocturne. Des -kouroumas couraient à la queue leu leu, en longs monômes précipités. -Des files de mousmés baguenaudaient, riant et bavardant, leurs voix -aiguës et leurs petits patins de bois emplissaient toute la rue d'un -concert baroque, moitié flûte et moitié castagnettes. Des Nippons -en costume européen, d'autres, plus nombreux, en kimono national, -allaient, venaient, trottinaient, s'abordaient et se saluaient, sans -heurts ni bousculades, car les foules japonaises sont merveilleusement -plus courtoises que les nôtres. Les magasins et les bazars regorgeaient -d'acheteurs, échangeant avec les marchands mille révérences à quatre -pattes. Des échoppes en plein vent étalaient de bizarres victuailles -et les vendeurs chantaient à pleins poumons leurs denrées. Quelques -étrangers, disséminés dans cette cohue opaque, y semblaient perdus -comme des barques au milieu d'une mer. - -Felze, songeur, marchait à petits pas. Il parvint aux deux tiers de -Moto-Kago machi avant d'avoir su au juste où il souhaitait aller. -Mais, à la porte d'un ciseleur d'écaille, il dut s'arrêter, pour faire -place à six matelots anglais qui, lentement, gravement et l'un après -l'autre, entraient dans l'étroite boutique à dessein d'y acheter sans -doute les bibelots de l'étalage,--sampans porte-plumes ou kouroumas -porte-encriers.--Felze toisa ces hommes, tous grands, roses et blonds, -et qui donnaient parmi la foule nipponne une sensation d'exotisme égale -à celle qu'eussent donnée six matelots japonais dans Regent's Street. -Et Felze se souvint qu'il avait tout à l'heure quitté l'_Yseult_ pour -n'y point revenir de si tôt, et qu'il se trouvait dans Nagasaki, -n'ayant pas encore dîné. - ---Voyons,--dit-il tout haut,--il faudrait pourtant organiser cette -fugue, et souper, et se coucher... - -Il regarda vers les ruelles adjacentes, qui escaladaient les premières -pentes de la montagne. Là-haut, était le faubourg Diou Djen Dji, et -l'hospitalière maison aux trois lanternes violettes, avec sa fumerie -habillée de soie jaune et odorante de bonne drogue. Felze se rappela le -proverbe hindou, célèbre d'une extrémité de l'Asie à l'autre: «Qui fume -l'opium s'affranchit de la faim, de la peur et du sommeil.» Mais, tout -aussitôt, il secoua la tête: - ---Si je vais frapper chez Tcheou-Pé-i, j'y passerai la nuit entière; -et, à l'aube, les pipes m'auront si bien consolé que la vie -m'apparaîtra couleur de rose, et que je regagnerai ma cage en humeur de -tout accepter et de tout approuver. Non! pas ça!... - -Il fit demi-tour, et considéra la rue grouillante: - ---Souper? se coucher? très facile: les hôtels ne manquent pas. Mais -j'ai peu de bagage, et je ne me soucie guère d'envoyer chercher à bord -une chemise de nuit... Il me faudrait quelque auberge campagnarde et -proprette, avec servantes-blanchisseuses et kimonos pour voyageurs... -Cela se trouve... - -Il revoyait les tchayas et les yadoyas[1] de village où l'avaient -conduit, au hasard des chemins et des sentiers, ses promenades des -précédentes semaines. Toute l'île de Kioûshoû n'est qu'un immense -jardin, le plus joli, le plus verdoyant, le plus harmonieux de la -terre. Trois paysages radieux repassèrent en trois instants sous les -jeux de Felze: le col d'Himi, plus chatoyant qu'un vallon de Suisse; -la cascade de Kouannon, avec ses cèdres noirs et ses érables roux; et -l'adorable terrasse de Mogui, qui domine un golfe méditerranéen entre -deux montagnes écossaises. - -Jean-François Felze, brusquement, fit signe à un kourouma qui passait -vide. - -L'homme-cheval, empressé, vint ranger son véhicule contre le trottoir. - ---Mogui!--dit Felze. - ---Mogui?--répéta le kouroumaya, stupéfait. - -Les touristes, en effet, n'ont guère l'habitude de choisir la nuit -noire pour leurs excursions champêtres. Et Mogui peut compter pour deux -excursions plutôt que pour une seule: la route en est fort accidentée, -et longue d'au moins deux _ri_, huit ou neuf de nos kilomètres. - ---Mogui!--insista Felze. - -Philosophe par profession, le kouroumaya ayant dûment entendu, -n'objecta plus rien. - -Mais, comme le léger équipage s'ébranlait, Felze songeant tout à coup -à une lettre qu'il voulait écrire et songeant aussi qu'il commençait -d'avoir faim, fit toucher d'abord au restaurant européen le plus proche. - -Il dîna, il écrivit. Puis, remontant en kourouma, il répéta son premier -ordre: - ---Mogui. - -Un second coureur était venu s'adjoindre au premier, comme il sied -pour les courses fatigantes. La nuit était fraîche; Felze assujettit -autour de ses jambes la couverture de laine brune, s'enfonça dans les -coussins, et regarda les étoiles. Déjà la voiturette, au grand trot des -quatre jambes nues, jaunes et musclées, avait dépassé la limite des -faubourgs, et roulait sur une route déserte. - -[Illustration: Et l'aventure s'acheva comme s'achèvent toutes les -aventures.] - -Presque au zénith, la lune luisait dans le ciel nocturne, blanche comme -un croissant de jade parmi la chevelure bleue d'une mousmé. Et, tout -alentour, des nuages couleur de perle flottaient, incessamment chassés, -déformés, métamorphosés par la brise. Felze suivait des yeux leur vol -changeant, comme un tableau magique, dessiné par le vent, colorié par -la lune. Dans le décor étoilé du firmament, des figures pâles et floues -s'agitaient avec lenteur, et leurs gestes confus semblaient le reflet -mystérieux d'autres gestes, de gestes réels et humains que des êtres -vivants accomplissaient sans nul doute, dans la même seconde, quelque -part, sous l'infaillible miroir des cieux. - -Trois grands oiseaux noirs, cigognes ou grues, traversèrent tout à -coup la voûte lactée, volant à tire d'aile des montagnes de l'est aux -montagnes de l'ouest. Mais Jean-François Felze ne les vit pas. - -Jean-François Felze avait fermé les yeux, obsédé par l'apparence -bizarre d'une grande nuée, qui s'allongeait, pareille à une femme -demi-nue, couchée sur un lit. Deux autres nuées, toutes proches, se -découpaient comme deux autres femmes, assises auprès de la première, -dans une attitude d'extraordinaire intimité... - -[Footnote 1: _Tchaya_, maison de thé. _Yadoya_, auberge.] - - -XX - -Tcheou Pé-i, étendu sur trois nattes au milieu de la fumerie odorante, -fumait sa soixantième pipe, quand un serviteur coiffé d'une toque à -boule d'albâtre[1], souleva le rideau de la porte, et, saluant, selon -la règle, la tête inclinée bas, les poings réunis et secoués au-dessus -du front, supplia le maître de daigner recevoir un message qu'un -étranger venait d'apporter.. - -Tcheou Pé-i soutenait dans sa main gauche le bambou d'une pipe que -l'enfant agenouillé près du plateau guidait au-dessus de la lampe. -Tcheou Pé-i ne s'interrompit point, et ne remua pas sa main. Mais, -muet, il ferma les yeux pour consentir. - -Dans l'instant, le rideau de la porte s'écarta encore et le secrétaire -intime, très vieil homme coiffé d'une toque à boule de corail -ciselé[2], entra. Correct, il fit d'abord le geste de se prosterner. -Mais Tcheou Pé-i, affable, se hâta de l'en empêcher. - -Debout, le secrétaire intime offrit le message. C'était une lettre -européenne, contenue dans une enveloppe cachetée. Tcheou Pé-i n'y jeta -qu'un regard. - ---Ouvre,--dit-il avec politesse,--et permets que je t'ennuie et te -fatigue; prête-moi ta lumière. - -Les serviteurs présents reculèrent aussitôt, avec la discrétion -prescrite. Seul demeura l'enfant préposé aux pipes, parce que l'opium -est au-dessus de tous les rites. - -Le secrétaire, respectueux et prompt, fouillait déjà sa ceinture, et, -détachant son stylet, fendait l'enveloppe: - ---Je me conforme humblement,--murmura-t-il,--à l'ordre du Ta-Jênn. - -Et il déplia la lettre. Ses yeux obliques se rapetissèrent. - ---Les nobles caractères,--annonça-t-il,--sont de la langue que parlent -les Fou-lang-sai. - ---Lis avec ta science,--dit Tcheou Pé-i. - -Le secrétaire intime avait jadis accompagné en Europe l'ambassadeur -extraordinaire. Et son français n'était pas inférieur à celui de Tcheou -Pé-i. - ---Je me conforme humblement,--dit-il encore,--à l'ordre très noble... - -Et il commença de sa voix rauque, déshabitué des sons occidentaux: - - _Lettre du stupide Fenn à son frère aîné, très vieux et très sage, - Tcheou Pé-i, le grand lettré, académicien, vice-roi, et membre des - conseils impériaux._ - - _Le tout petit salue jusqu'à terre son frère aîné. Il lui demande, - avec dix mille respects, des nouvelles de sa santé, et prend la - liberté audacieuse de lui envoyer cette lettre sans intérêt._ - - _Le tout petit ose ensuite informer son frère aîné d'une - détermination soudaine quoique réfléchie. Il est écrit dans le Liun - Iu: «Quand l'Empire est bien gouverné, l'Empereur règle lui-même - les cérémonies et la musique_[3]_.» Le tout petit, aujourd'hui - même, a connu avec amertume le déshonneur qui résulte de vivre - dans une principauté où les cérémonies sont oubliées, la musique - inharmonieuse, et les remontrances inutiles. Il est écrit dans le - livre de Méng Tzèu: «Celui qui est chargé d'un emploi, s'il ne - peut s'en acquitter, doit se retirer_[4]_.» Le tout petit, dans la - principauté où il vit, s'efforçait jusqu'à présent d'épargner à une - femme encore chaste de trop funestes exemples, et à son époux des - disgrâces imméritées. Mais l'effort est vain. Et le tout petit, - ne pouvant ainsi s'acquitter de son emploi, a pris la résolution - de se retirer. A quelque distance de cette ville,--à quinze lis, - selon la mesure de la Nation Centrale--est un lieu nommé Mogui. Le - tout petit a dessein de s'y rendre et d'y demeurer plusieurs jours. - Le tout petit supplie son frère aîné, très sage et très vieux, de - daigner l'excuser, s'il cesse, durant ce laps, de frapper à la - porte bienveillante au-dessus de laquelle pendent trois lanternes - violettes._ - - _L'homme faible, mais sincère, et qui agit selon son cœur, obtient - quelquefois la haute faveur de n'être pas jugé une créature - haïssable. C'est dans cet espoir que le tout petit a pris son - pinceau malhabile, et s'est permis d'adresser à son frère vieux et - illustre des phrases inélégantes et dépourvues de sagesse. Ce dont il - sollicite, avec humilité, son pardon._ - - _Le tout petit aurait encore maintes choses à dire. Mais il n'ose, - sûr d'avoir déjà trop importuné son très vieux frère. Le tout petit - referme donc son cœur, et renonce à exprimer tous les sentiments dont - ce cœur est plein._ - - -Le secrétaire intime avait lu. - -Tcheou Pé-i acheva la pipe qu'il fumait, repoussa le bambou, appuya sa -nuque sur le petit oreiller de cuir, et, levant vers les lanternes du -plafond sa main droite, fit jouer la lumière violette sur ses ongles -démesurément longs. - ---Ho!--dit-il sur un ton de réflexion. - -Il considéra l'enfant agenouillé qui pelotait une goutte d'opium contre -le verre chaud de la lampe, et songea tout haut, par brèves phrases -chinoises: - ---Houei, de Liou-hia[5], ne gardait pas assez sa dignité. Et le -conducteur de char Wang Leang ne le prit pas pour modèle. Il convient -d'approuver Wang Leang.--Toutefois, même les hommes du plus petit -peuple savent que les beaux chemins ne mènent pas loin[6]. Il faut que -je pense à cela, que je pense à droite et que je pense à gauche[7]. - -L'enfant collait sur le fourneau la pipée cuite à point. Tcheou Pé-i -reprit le bambou dans sa main gauche, et fuma. Puis, la dernière -parcelle brune correctement évaporée: - ---L'homme qui part pour un voyage douloureux,--prononça-t-il très -gravement,--oublie souvent son cœur sous la porte... - -Il s'interrompit, et, sans transition, éclata de rire. Les caractères -chinois _sin_ (cœur) et _menn_ (porte), placés l'un au-dessous de -l'autre et combinés ensemble, forment un troisième caractère dont -la signification est «mélancolie». Tcheou Pé-i, lettré subtil, se -réjouissait comme il sied de son docte calembour. Mais, ayant ri, il -redevint sentencieux: - ---L'homme qui reste,--conclut-il,--doit donc veiller fraternellement -sur ce cœur oublié, et en prendre soin. - -[Footnote 1: Mandarin de sixième classe.] - -[Footnote 2: Mandarin de deuxième classe.] - -[Footnote 3: Kouong fou Tzeu, livre VIII, chap XVI, §2.] - -[Footnote 4: Meng Tzeu, livre II, chap II, §5.] - -[Footnote 5: Philosophe de l'antiquité, renommé par son extrême -tolérance.--Tcheou Pé-i cite ici une phrase de Méng Tzèu et fait -allusion à une anecdote célèbre dans les annales chinoises. Wang -Leang, malgré l'ordre du grand préfet, refusa de conduire le char de -l'archer maladroit Hi. Ce dont il fut loué comme ayant, contrairement -aux opinions de Houei, maintenu toute la dignité de sa profession, même -contre un ordre dangereux à enfreindre.] - -[Footnote 6: Proverbe chinois.] - -[Footnote 7: _Tsouo sen you siang_. Idiotisme très usité.] - - -XXI - -La mousmé servante,--la nê-san à belle robe ceinturée de satin pourpre, -à beau chignon d'ébène sculpté et verni,--se faufila trotte-menu dans -la chambre close, et, bruyamment, fit glisser dans leurs rainures les -shôdjis à vitres de papier. - -Jean-François Felze, qui dormait à plat sur les nattes, entre deux -f'tons de soie ouatée, s'éveilla en sursaut et se dressa, drapé d'un -immense kimono bleu et blanc, à grands ramages. - -Dans le cadre de la fenêtre, maintenant large ouverte, la mer -apparaissait, nocturne encore sous un ciel où pâlissaient les étoiles. -Mais, à l'horizon, les montagnes très lointaines d'Amakousa et de -Shimabara, qui bornent la rive orientale du golfe, commençaient d'être -visibles. L'aube naissait. - ---Un peu tôt!--murmura Felze. - -Il avait recommandé qu'on le prévînt juste à temps pour le lever du -soleil. Mais, sans doute, l'auberge n'avait-elle point d'horloge. La -nê-san, d'ailleurs, ayant tiré son dernier shôdji, non sans y avoir -mis toute sa petite force, et non sans s'être pincé les doigts, -s'agenouillait près du voyageur avec un sourire si candide et si poli, -que Felze se garda du moindre reproche comme d'une impardonnable -grossièreté. Et comme, visiblement, on attendait ses ordres, il -rassembla tout son japonais pour demander, par pure courtoisie: - ---_Fouro ga dékimachita ka_[1]? - -Très sûr, à pareille heure, de s'entendre répondre: - ---_Mada dékimasen_[2].... - -Ce qui ne manqua point. - -Très vite, cependant, la croupe onduleuse des montagnes de l'ouest -se profila plus noire sur un ciel qui s'éclaircissait d'instant en -instant. L'aurore, singulièrement prompte et brutale, chassait l'aube. -Des nuages apparurent, bleuâtres d'abord, et tout d'un coup, tachés de -sang, comme si quelque sabre aérien les eût tailladés. Puis, le rouge, -et le gris, et le bleu se fondirent en une vive teinte d'or pur. La mer -brilla, ocellée de cuivre rose et d'acier bleu. Et, soudain, bondissant -au-dessus du rivage et de la mer, le Soleil Levant rayonna sur tout -l'Empire; et tout l'Empire sembla frissonner de joie. - -Felze, ébloui, se détourna. Toujours à côté de lui et toujours -agenouillée, la petite servante regardait avidement le flamboyant -spectacle. Felze vit dans les yeux obliques le reflet rapide de l'astre -emblème. Et ce fut dans les humbles prunelles nipponnes comme un -mystérieux éclair d'orgueil. - ---Le bain de l'honorable voyageur est prêt!... - -Une seconde nê-san venait d'entrer, et se prosternait dès la porte. -Une troisième, derrière la seconde, montrait sa frimousse la plus -accueillante. Et toutes ensemble, processionnellement, conduisirent -Felze vers le baquet de bois plein d'eau quasi bouillante, baignoire -traditionnelle de toutes les yadoyas villageoises. - -Sous le regard très attentif, mais très innocent des trois mousmés, -l'honorable voyageur laissa tomber le kimono bleu et blanc, enjamba -le rebord cerclé de fer et s'accroupit... Son grand corps d'homme -blanc emplissait aux trois quarts la cuve, faite à la mesure des corps -nippons, moitié moins volumineux. Sa peau très claire et transparente, -rougissait sous la brûlure de l'eau. Nu, ses membres toujours robustes -et souples lui donnaient l'air encore jeune, malgré les boucles -argentées de ses cheveux et de sa barbe. - -Curieuses, les trois nê-san s'approchaient, allongeaient un doigt, -touchaient cette extraordinaire peau blanche, pour s'assurer qu'elle -était vraiment naturelle,--pas fardée.--Et de gentils rires puérils -s'égrenaient des trois bouches peintes. - -Les cloisons de bois uni luisaient si propres qu'on les eût crues -rabotées de la veille. Les solives du plafond, à force de netteté, -semblaient neuves. Le kimono bleu, à peine à terre, avait été ramassé -en grande hâte par des menottes soigneuses, et emporté vers la lessive -toujours prête. Un autre kimono, violet, celui-ci, et frais lavé, et -fleurant bon, attendait que l'honorable voyageur se fût, dans son -baquet, échaudé comme on doit... Les mousmés déployaient déjà la belle -étoffe souple et crépue, et se haussaient à qui mieux mieux, pour -élever les manches au niveau nécessaire... - -Quand Jean-François Felze sortit du bain et fut enveloppé du kimono -violet, frais lavé et fleurant bon, il crut sentir, réelle et palpable -autour de ses épaules, la caresse accueillante du vieux Japon courtois, -simple et sain. - -[Footnote 1: «Le bain est-il prêt?»] - -[Footnote 2: «Pas encore prêt.»] - - -XXII - -Autour de Mogui, tous les chemins ressemblent à des allées de parc. - -Felze, ayant marché au hasard une demi-heure, en tournant le dos à la -mer, parvint au bout d'un col touffu et sinueux, à l'orée d'un grand -bois de bambous. - -Le ciel était très bleu, et le soleil assez chaud. Felze avisa un tronc -renversé sur le bord de la route, et s'assit. - -Le lieu était propice aux voyageurs las. Felze, admirant le paysage -étendu à ses pieds, ne se souvint pas d'en avoir jamais vu de plus -harmonieux ni de plus souriant. Ce n'était qu'un vallon borné par -un coteau. Mais toute la grâce et toute la délicatesse japonaises -semblaient s'être réunies sur ces pelouses et parmi ces bosquets, -pour en composer un jardin non pareil, qu'aucun jardinier de France -ou d'Angleterre n'eût jamais su dessiner ni planter. Des parterres -de gazon s'étageaient en terrasses, séparés par des haies vives ou -des rocailles. Des arbustes fleuris alternaient avec des hêtres -pourprés, des camphriers bruns et de gigantesques cèdres d'où coulaient -en cascades d'immenses grappes de glycines. Le sommet du coteau -s'arrondissait en forme de sein, et supportait un porche antique fait -de deux colonnes frustes et d'une poutre de pierre. Un escalier passait -dessous, propylée mystérieux d'un temple disparu... - ---La merveille,--murmura Felze,--c'est que ceci n'est point du tout -un jardin, mais bel et bien une terre de culture et de rapport. Ces -pelouses sont des rizières. Ces corbeilles, des potagers. Ces taillis -servent d'écrans contre le soleil d'août et la bise d'octobre. Et la -chute d'eau que voici alimente un canal d'irrigation... - -Il s'accouda sur ses genoux, et posa ses joues dans ses mains: - ---En Europe, des champs comme ceux-ci seraient très laids... Mais les -laboureurs de ce pays féérique ne ressemblent point aux nôtres. Et -je crois qu'ils ne pourraient véritablement pas mener leur charrue, -si chaque chose autour d'eux n'avait été d'abord préparée, disposée, -calculée pour la plus grande joie de leurs yeux artistes!... - -Il écouta. Au-dessus de sa tête, les bambous chantaient dans le vent. -C'étaient des bambous arborescents comme il n'en pousse guère qu'au -Japon: plus épais que nos tilleuls et plus hauts que nos peupliers; -mais d'un feuillage si mince et si mobile que nos saules ou nos -bouleaux n'en sauraient donner l'idée. - -Dans un bois de bambous, le soleil pénètre toujours presque librement, -malgré la densité drue des troncs et l'enchevêtrement des ramures. Et -l'ombre y est ténue, légère, lumineuse... - -Felze, immobile, goûtait la douceur délicate de l'heure et du lieu. -Devant lui, sur la route, un kourouma passa, allant au pas. Une mousmé -s'y prélassait, nonchalante et jolie. Sa robe était gris perle et son -obi ponceau, avec une doublure de satin violet. Un parasol à mille -nervures, qui tournait dans une jolie main ambrée; un éventail; une -longue branche de fleurs fraîche cueillie, complétaient le gracieux -équipage, qui disparut parmi les bambous comme un grand papillon -chatoyant parmi de hautes herbes. - ---En vérité, en vérité,--songea Felze,--ce serait dommage que toute -cette japonerie si fine et si précieuse fut piétinée par les grosses -bottes moscovites!... - - -XXIII - -Cinq jours durant, Jean-François Felze vécut à la japonaise dans -l'auberge japonaise de Mogui. Et il ne lui en fallut pas plus pour -devenir Japonais lui-même. - -L'existence, toute rustique, quoique délicate, d'une yadoya à -l'ancienne mode le changeait délicieusement des complications -perfectionnées, mais quelque peu grossières, en usage sur un yacht -américain. D'autre part, il avait quitté l'_Yseult_ dans un accès -de colère et d'indignation que la paix pastorale dont il jouissait -maintenant était on ne peut plus propre à bien calmer. - -Jean-François Felze n'était pas de ces amants qui ne peuvent vivre -qu'attachés aux jupes de leur maîtresse. Et d'abord, il n'aimait -point Betsy Hockley. Il la désirait, il la subissait, il ne pouvait -s'affranchir d'elle. Il avait à certaines heures besoin de sa bouche, -comme un homme altéré a besoin d'eau.--Passée la cinquantaine, les -gens qui ont souvent soif prennent volontiers l'habitude de boire -toujours à la même fontaine.--Mais, dans cette nécessité sensuelle, -semblable en tous points à un appétit, il n'y avait point de place pour -la tendresse, et il y en avait pour le mépris. Chaque soir,--après -une longue journée de promenades, de tchayas, de dînettes au riz et -au poisson sec, de marivaudages avec les mousmés d'alentour, quand -Felze, derrière ses shôdjis clos, se couchait entre les deux f'tons -de soie ouatée, et attendait le sommeil, peut-être sentait-il assez -douloureusement, dans sa chair soudain happée, la morsure aiguë d'un -désir. Mais la saine lassitude du plein air et de la marche faisait -office de narcotique. Une chasteté de cinq fois vingt-quatre heures -n'est pas encore insupportable. - - -En cinq jours donc, Jean-François Felze était devenu suffisamment -Japonais. Le sixième jour, il devint Japonais davantage... - -Ce sixième jour avait débuté par un orage assez brutal, avec averses, -rafales et grands roulements de tonnerre. Après quoi la pluie se mit à -tomber, et le vent à souffler, comme pluie et vent savent faire au mois -de mai, dans cette île de Kioûshoû qui est le rendez-vous préféré des -typhons de printemps. Il fit tout de suite froid, et l'on dut rallumer -quelques braises dans les hibachis, parce que le contraste était rude, -de cette bise humide et du soleil presque trop ardent qui s'était -couché la veille. Une brume grise flotta sur le golfe et l'on n'aperçut -plus les montagnes mauves de Shimabara et d'Amakousa. L'horizon s'était -rapproché, et le ciel basset la mer terne se mêlaient, sans frontière -précise. - -Felze, considérant la campagne ruisselante et les chemins déjà -détrempés, appréhenda l'inévitable ennui d'une longue solitude dans sa -chambre nue, que l'hibachi attiédissait fort mal. Mais il avait oublié -la courtoisie nipponne. Les trois nê-san, dès que l'honorable voyageur -fut sortie du baquet-baignoire, l'accompagnèrent processionnellement -jusque chez lui. Et, l'honorable voyageur n'ayant point manifesté le -désir de quitter tout de suite, pour ses vêtements européens, le kimono -matinal dont on venait de l'envelopper, on s'agenouilla poliment sur -les nappes, et on s'efforça de le distraire par une conversation tout -ensemble badine et choisie. - -Il n'est pas très difficile de bavarder, voir de flirter, avec de -petites filles japonaises. L'honorable voyageur jargonnait très -médiocrement; mais ses trois partenaires rivalisaient de bonne volonté -pour bien l'entendre. Les pires difficultés furent aplanies et l'on -parla du soleil absent, de la pluie déplorable, du brouillard, du -froid, des tempêtes, des cerisiers dépouillés de leur parure rose, avec -toutes les nuances de regret, d'indignation, d'inquiétude, de terreur -et de mélancolie qui convenaient. - -Felze écoutait, répondait, approuvait, et, sur toutes choses, regardait -d'assez près la plus jolie des trois mousmés, une poupée très mignonne -quoique dodue, et dont les joues rondes et fraîches contrastaient -d'amusante manière avec des yeux pensifs et un sourire délicat. - -Ces yeux-là et ce sourire, sur le visage d'une servante d'auberge -auraient eu de quoi étonner en Europe. Mais au Japon les moindres -ouvrières et les plus humbles paysannes ont très souvent l'air d'être -des princesses déguisées... - ---Évidemment,--songea Felze,--la marquise Yorisaka jouant du koto -avait tout de même un autre regard... Mais la marquise Yorisaka jouait -rarement du koto... - -Il ferma les yeux un instant. Puis, secouant le souvenir, il commença -résolument de faire la cour à la mousmé, lui demandant son nom, son -âge, et lui adressant tout ce qu'il savait de compliments nippons. -Ce que voyant, les deux autres nê-san, discrètes, se hâtèrent de -s'éclipser sous d'ingénieux prétextes. Car en Extrême-Orient, comme en -Extrême Occident, une fille d'auberge est professionnellement obligée à -beaucoup de mystérieuses complaisances envers chaque honorable voyageur -qui a daigné la distinguer parmi ses compagnes. - -Seul avec O-Setsou san,--elle s'appelait O-Setsou san, «mademoiselle -Très-Chaste»,--Felze, soucieux de n'être point impoli, dut user de -cette solitude, et risquer les gestes d'usage. En jeune personne très -bien élevée, O-Setsou san résista le temps correct, ni trop ni trop -peu. Et l'aventure s'acheva comme s'achèvent toutes les aventures -qui ont pour décor une chambre à verrou, et pour acteurs un homme et -une femme désireux de s'épargner charitablement l'un à l'autre tout -déplaisir et toute humiliation. - - -A demi couché sur les tatamis, Felze, un coude à terre et la nuque sur -le poing, regardait en silence sa maîtresse d'une minute debout devant -lui, et silencieuse comme lui. - -Elle avait marqué, jusque dans l'abandon, une mesure et une décence -rares. Elle avait pris, pour se rajuster, une attitude exquise de -modestie vraie et de jolie simplicité. - ---Elle s'appelle O-Setsou san,--pensait Felze.--Et elle n'est en somme -qu'une petite prostituée clandestine. Mais je crois, en vérité, que -toutes les Japonaises de toutes les castes, y compris cette, caste-là -mériteraient de s'appeler O-Setsou san. - -Il continuait de la regarder, toujours muet et immobile. Elle hésita, -attentive à ne pas lui déplaire. Que souhaitait-il! Fallait-il rire ou -demeurer grave? se taire ou parler? Elle se décida pour une moue moitié -mutine et moitié tendre, et pour une caresse timide des deux menottes -tendues vers lui... - - -Ils causaient maintenant. Enhardie, elle renouait le bavardage -interrompu tout à l'heure; elle posait une à une les questions -immuables, celles que posent à chacun de leurs amants d'outre-mer -chacune des petites filles jaunes, brunes ou noires qui, n'importe où, -sur la terre ronde, prêtent aux passants le sourire de leur bouche et -l'étreinte de leurs bras nus... - ---D'où venez-vous?... Quel est le nom de votre pays?... Pourquoi -avez-vous quitté votre maison lointaine?... Les femmes que vous aimiez -là-bas devaient être beaucoup plus belles et avoir beaucoup plus -d'esprit que moi... - -Felze, à son tour, l'interrogea. Où était-elle née? Qui étaient ses -parents? Avait-elle beaucoup d'amants? beaucoup d'amis? beaucoup -d'amies? Était-elle heureuse? A chaque demande, elle répliquait d'abord -d'une révérence, puis d'une longue phrase fleurie, évasive le plus -souvent. Et elle se taisait parfois après les premiers mots, et elle -riait alors en secouant la tête, comme pour dire que tout cela n'avait -réellement aucune importance et que le bonheur ou le malheur d'une -simple nê-san ne valait pas qu'on prît la peine de s'en informer. - ---Robe ouverte, âme close!--murmura Felze.--Voilà qui bouleverserait la -morale des honnêtes dames de chez nous, toujours prêtes à faire étalage -de leur psychologie la plus intime. En Europe, la pudeur est réservée -pour l'usage externe. Ici... - -Il sourit, se souvenant d'une citation du _Cheu-King_[1] que lui avait -apprise Tcheou-Pé-i: - ---«Par-dessus son vêtement de soie brodée, elle met une tunique très -simple.» Oui!... C'était la vieille mode chinoise... Les nê-san la -suivent encore. Ailleurs, c'est la soie brodée qu'on met par-dessus. - -Tout de même, les âmes les mieux closes s'entr'ouvrent parfois, -quand on appuie inopinément sur un de leurs ressorts secrets. Felze, -au hasard de la causerie, nomma tout à coup la ville d'Osaka, où -l'_Yseult_ avait relâché, six semaines plus tôt. Et la petite fille -sage et circonspecte s'oublia jusqu'à tressaillir: - ---Hé!... Osaka?... - -Felze la questionna du regard. Elle expliqua, un peu confuse: - ---J'ai été à l'école à Osaka... - -Puis, après un silence: - ---Quand ma mère m'a vendue, j'ai eu du chagrin. - -Son visage s'était imperceptiblement crispé. Une tristesse voila les -yeux minces, un pli oblique se creusa du coin de la bouche à l'angle -des narines. Mais, dans l'instant même, un effort surprenant refoula la -pauvre grimace douloureuse et, résolu, correct, un sourire y succéda. - -Felze prit la main de l'enfant, une main qui n'était pas vilaine, et la -baisa, non sans respect. - ---J'ai vu,--songeait-il,--des laques anciens, dont le travail -représentait dix ans de la vie d'un artiste. Et j'ai admiré ces laques. -Mais le sourire que voilà, sur ce visage de petite servante, combien -représente-t-il de siècles d'une civilisation toute tendue vers -l'héroïsme et l'élégance?... - -Des pensées rapides s'enchaînèrent dans sa cervelle: - ---Tcheou Pé-i,--dit-il, presque à haute voix,--estimerait peut-être que -cette civilisation vaut d'être sauvée, par n'importe quel moyen... - -[Footnote 1: Le troisième des livres sacrés (_King_): _Y-King_ -(Sciences Occultes), _Chou-King_ (Annales), _Cheu-King_ (Vers), _Li-Ki_ -(Rites), _Tchun-Tsiou_ (Printemps et Automne).] - - -XXIV - -L'enveloppe était très longue et très étroite, et cachetée à la cire. -Felze, ayant rompu le sceau, dégagea une feuille de papier soyeux, -douze ou quinze fois repliée sur elle-même. Cela se dépliait comme -un papyrus se déroule, et la lettre, dictée en français, avait été -calligraphiée, au pinceau et à l'encre de Chine, par une main plus -habile à tracer les caractères de Confucius que l'alphabet occidental. -Si bien qu'une fois étalé dans toute sa longueur, l'étrange message -ressemblait assez exactement à ces bandes de calicot sur lesquelles on -imprime à la queue leu leu, au-dessous d'une flamboyante image, les -couplets et le refrain d'une complainte populaire. - -Felze lut: - - _Lettre de l'ignorant Tcheou Pé-i, à Fenn Ta-Jênn, le grand lettré, - haut dignitaire de l'illustre Académie du royaume Fou-lang-sai._ - - _Votre frère cadet, Tcheou, vous salue jusqu'à terre. Il s'informe - avec dix mille respects de votre santé, et prend l'extrême liberté de - vous envoyer cette lettre._ - - _Le disciple Tseng Si, répondant au Tzèu_[1]_, exprima un souhait: «A - la fin du printemps, quand les vêtements de la saison sont filés et - cousus, aller, avec ma rêverie, baigner mes mains et mes pieds dans - la source tiède de la rivière I, respirer l'air frais sous les arbres - de Ou iu, chanter des vers, et revenir,--voilà ce que j'aimerais.» Le - Tzèu dit en soupirant: «J'approuve le sentiment de Tien_[2]_.»_ - - _En cette année châ_[3]_, au troisième mois du printemps_[4]_, mon - frère aîné Fenn Ta-Jênn, ayant accompli les rites, est allé, avec - sa rêverie, baigner ses mains et ses pieds dans la source tiède, - respirer l'air frais sous les arbres, et chanter des vers. A présent, - il est convenable qu'il revienne, afin de se conformer à la prudente - parole du disciple Tseng Si._ - - _Il ne faut pas observer au premier mois de l'été les règlements - propres au troisième mois du printemps._ - - _Et il est profitable de relire l'enseignement donné dans le Li Ki:_ - - _«Au premier mois de l'été, on ne lève pas pour la guerre de grandes - multitudes d'hommes. Parce que le souverain qui domine est Ien Ti, - l'Empereur du Feu.»_ - - _Pensez à cela, pensez-y à droite, pensez-y à gauche. Dans la très - misérable maison dont la porte est surmontée de trois lanternes - violettes, des messagers sont arrivés, apportant des nouvelles de la - mer. Et d'autres messagers sont attendus._ - - _J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire_[5]_. Mais je - me résigne à finir cette lettre sans pouvoir vous exprimer mes - sentiments. Et le tout petit attend très impatiemment votre retour._ - - -Les shôdjis étaient ouverts, et le vent du large entrait librement dans -la chambre. Le golfe apparaissait houleux et sombre. Des vagues, à -perte de vue, déferlaient. - -Felze, méditatif, avait relu deux fois l'étrange missive. Relevant -enfin les yeux, il regarda la mer. - ---Vilain temps,--songea-t-il.--Une queue de typhon qui passe... Quoi -qu'en dise le calendrier de Tcheou Pé-i, l'été est encore loin... Nous -ne sommes qu'au 28 mai... - -Il compta sur ses doigts: - ---Oui, au 28 mai... au 28 mai 1905... Et ce 28 mai, ma foi, ressemble à -un 28 mars... N'importe, il faut se remettre en route. Tout cela mérite -d'être éclairci... - -Il frappa dans ses mains. A l'instant, la porte glissa dans sa rainure, -et la petite O-Setsou san se prosterna sur le seuil: - ---Héi!... - -Quoique, depuis trois fois vingt-quatre heures, la nê-san vînt chaque -nuit rejoindre Felze avec une fidélité de gentille épouse, et qu'elle -sût alors oser toutes les familiarités les plus conjugales, elle n'en -gardait pas moins, hors du lit, sa place exacte de servante. Et le -premier appel la trouvait toujours aux aguets, prompte, souriante et -soumise. - ---Je veux...--dit Felze. - -Il s'interrompit, curieux d'épier sur le visage qui se levait, -attentif, une première émotion. Aurait-elle du chagrin, cette petite, -en apprenant tout d'un coup, avec brusquerie, que son amant allait -partir? Les oïrans des Yoshivaras, même indifférentes, s'accrochent -volontiers aux manches de leurs hôtes d'une nuit: cela fait partie du -code de politesse. - ---Je veux--répéta Felze--un kourouma avec deux hommes coureurs. Tout de -suite: parce que, tout de suite, je veux retourner à Nagasaki. - ---Héi!... - -Elle était toujours à quatre pattes. Elle baissa si vite le front pour -saluer jusqu'à terre que Felze n'eut pas le temps de rien lire dans -les yeux noirs instantanément cachés. Et quand elle se redressa pour -trottiner vers la porte et exécuter l'ordre du maître, elle avait déjà -composé son minois comme l'exigeait la courtoisie, et elle souriait -docilement, avec juste ce qu'il fallait de tristesse. - - -La nê-san était sortie. Felze, attendant qu'elle revînt, fit ses -préparatifs, qui consistaient à remettre, au lieu du kimono de crêpe -fin, la chemise empesée, le pantalon de drap raide et le veston à -manches étroites. - -Vêtu, le voyageur regarda au dehors. La pluie avait cessé. Mais le -vent continuait de chasser par le ciel des nuages lourds, tout prêts -à ruisseler de plus belle sur la campagne. Malgré quoi, huit ou dix -fillettes barbotaient bravement sur la plage, leurs socques de bois -s'enfonçant dans le sable mouillé. La plus grande chantait à pleine -voix le vieux refrain populaire: - - --_Souz'mé, souz'mé doko itta?_ - --_Senghé yama é saké nomini._ - _No mou tcha wan, no mou ftats_[6]... - ---Leurs pères ou leurs frères se battent peut-être aujourd'hui, contre -Rodjestvensky ou contre Liniévitch,--pensa Felze.--Mais quand les -Japonais se battent, les Japonaises savent chanter... Ainsi faisait -l'héroïne Sidzouka, quand le héros Yoshits'né, proscrit, errait dans la -dangereuse solitude des monts couleur de violette, «où grimpent seuls -les sangliers[7]»... - -O-Setsou san, déjà revenue, se prosternait derechef sur le seuil. - ---Le kourouma de l'honorable voyageur est prêt!... - ---Adieu,--dit Felze. - -Il se pencha vers le petit corps agenouillé, le releva, et presque -tendrement, posa ses lèvres sur la bouche fraîche. - -[Illustration: Au milieu même des flammes et des braises, un homme -apparaissait fantastique.] - -Enhardie, l'enfant questionna: - ---Où allez-vous? - -Felze voulut tenter une expérience: - ---A la guerre. - ---Hé!... A la guerre!... - -Les doux yeux noirs avaient étincelé. - ---A la guerre contre les Russes? - ---Oui. - -La mousmé s'était redressée, presque orgueilleuse. Felze, l'observant, -lui demanda soudain: - ---Voudrais-tu venir avec moi? - -La réponse partit comme une balle: - ---Oui!... je voudrais!... Je voudrais mourir ... et renaître sept fois, -en donnant sept fois ma vie à l'Empire!...[8] - -[Footnote 1: Désignation la plus usuelle de K'ôung fou Tzèu -(Confucius).] - -[Footnote 2: _Linn Lù_. Liv. VI. Ch. XI, §25. (_Tien_ et _Tseng Si_ -sont les prénom et nom du même philosophe.)] - -[Footnote 3: _Châ_ (serpent), le sixième des douze animaux du cycle -chinois. L'an 1905 de l'ère chrétienne a été une année _châ_.] - -[Footnote 4: Mai.--Les saisons chinoises retardent d'environ quarante -jours sur les nôtres.] - -[Footnote 5: Formule obligatoire _J'aurais encore beaucoup de choses à -vous dire (mais je ne vous les dis pas, crainte de vous ennuyer)_] - -[Footnote 6: - Petit oiseau, petit oiseau, où t'en-vas-tu? - Sur le mont Senghé, pour boire du saké. - J'en boirai une tasse, j'en boirai deux.... -] - -[Footnote 7: Légende du XIIe siècle se rattachant à l'histoire -des guerres civiles entre les clans Taira et les clans Minamoto -(1161-1185).] - -[Footnote 8: Traduction littérale d'une phrase réellement entendue dans -la bouche d'une servante d'auberge.] - - -XXV - - - _England expects that every man will do his duty._ - - NELSON AND BRONTE. - - -La cloche du vaisseau-amiral piqua deux coups doubles,--dix heures, -selon la convention universelle des marins.--Et, sur tous les -bâtiments, d'un bout à l'autre de la ligne, des cloches pareilles -tintèrent et se répondirent. L'escadre,--un vice-amiral et un -contre-amiral, deux divisions, six cuirassés,--faisait route à -l'est, à petite vitesse. Le ciel était bas, la brise froide, la -mer houleuse et l'horizon noyé de brume. Par tribord, l'île de -Tsou,--Tsou-shima--dressait sa masse grise. - -Une grande lame déferla au vent, et l'embrun pulvérisé vola jusque sur -la plage arrière, du _Nikkô_[1]. - -Cinglé en plein visage, le marquis Yorisaka Sadao, qui allait et -venait, s'arrêta pour s'essuyer les yeux, puis, tout aussitôt, reprit -sa promenade silencieuse. - -La plage, en forme de triangle arrondi, était large et longue, plane, -sans rambardes ni parapets, et légèrement inclinée en abord, à la façon -d'un glacis de forteresse. Elle était proprement la plate-forme et le -socle de la grosse tourelle de retraite. Les deux canons jumeaux, hors -de la double embrasure ovale, étendaient horizontalement leurs volées -géantes, pareilles à deux colonnes trajanes couchées. - -Passant sous l'une des pièces, le marquis Yorisaka leva la main pour -caresser le métal sonore, qui vibra imperceptiblement, comme un gong de -bronze effleuré du doigt. - -A cet instant, quelqu'un toucha l'épaule du marquis Yorisaka, comme le -marquis Yorisaka venait de toucher l'acier du canon. - ---Cher, eh bien? quelles nouvelles? - -Le marquis se retourna, et salua militairement à l'anglaise: - ---Hé! c'est vous, _kimi_? comment allez vous? - -Le commandant Herbert Fergan portait son uniforme britannique et fumait -une pipe d'Oxford. Il avait seulement remplacé sa casquette galonnée -par un suroît, identique, d'ailleurs, à ceux que portent par mauvais -temps tous les marins du monde. - ---Je vais tout à fait bien,--dit-il.--Y a-t-il quelque chose en vue, -là-bas? - -Son bras tendu montrait l'horizon du sud. Le marquis Yorisaka fit un -signe négatif: - ---Trop loin. Ils sont encore au sud de Mameseki, à plus de soixante -milles... Mais ils viennent... Nous concentrons l'armée. Kamimoura est -là, et aussi Ouriou... - -Il indiqua le sud-est. - ---Tout sera prêt pour midi. Et nous aurons encore une heure à attendre. - ---Vous avez pris le contact cette nuit. - ---Oui, en interceptant leurs télégrammes sans fil. Et puis, à cinq -heures, le _Shinano-Marou_ les a vus... Ils étaient à la cote 203, -sur le parallèle de Sasebo, à quatre-vingts mille dans l'ouest ... -ils avaient le cap sur le détroit... Oh! ils viennent... Tenez, en -ce moment, l'escadre de Kataoka doit les canonner... Mais d'ici, on -ne peut rien entendre... Du reste, une canonnade de croiseurs, ça ne -compte guère... - -Il caressa de nouveau l'énorme pièce allongée au-dessus de lui, une -pièce de 305, celle-ci, une pièce de cuirassé. - ---Voici qui compte davantage,--dit Fergan. - ---Hé! je pense comme vous. - -Le marquis Yorisaka parlait d'une voix très paisible. Il n'était pas -même nerveux, comme le sont les Occidentaux les plus braves, à l'heure -qui précède une grande bataille. - ---Allons,--dit Fergan,--je crois que tout ira bien. Certes, le premier -moment sera dur à passer. Les Russes sont de braves gens... Mais vous -valez beaucoup mieux, surtout à présent... Sans flatterie, vous avez -fait de considérables progrès, dans ces dernières semaines. - ---Grâce à vous!--dit Yorisaka. - -Il attachait sur Fergan un regard d'irréprochable gratitude. Fergan -rougit légèrement: - ---Non! je vous assure! Vous exagérez beaucoup... Le vrai, c'est que -votre effort a été réellement splendide. Vous avez su mettre dans -votre jeu tous les honneurs et tous les atouts, et vous allez très -justement gagner le robre... Un beau robre: cette victoire décide de -toute la guerre.--Si Rodjestvensky perd tout à l'heure un seul trick, -Liniévitch, demain, est chelem en Mandchourie! - ---Hé! je souhaite qu'il en soit ainsi... - -Tous deux marchèrent quelques pas; ils écartaient les jambes -et pliaient les genoux, pour résister au roulis. Les cuirassés -continuaient à «faire» de l'est. Tsou-shima se profilait maintenant -dans sa longueur, à huit ou neuf milles derrière. Et ce n'était plus, -dans le lointain, qu'un brouillard gris de fer, à peine visible parmi -les nuages gris de plomb. - ---Ceci ne ressemble pas au soleil de Trafalgar,--fit observer le -marquis Yorisaka, souriant. - ---Non,--dit Fergan.--Mais, à Trafalgar, le soleil se cacha dès que la -bataille ne fut plus indécise, et il y eut tempête le soir. Peut-être -que cette bataille-ci est d'ores et déjà gagnée. - ---Vous avez trop bonne opinion de nous, protesta le marquis. - -Les hautes cheminées jetaient par intervalles d'épaisses bouffées -noires que le vent rabattait aussitôt en tourbillons. Et la mer, déjà -sombre, reflétait cette fumée en longues traces livides. - -Reculant, jusqu'à la tourelle, le commandant anglais s'y adossa: - ---Vous serez dans cette boîte-ci, tout à l'heure, -Yorisaka?--dit-il.--C'est votre poste de combat, n'est-ce pas? - ---Oui. Je commande la tourelle. - ---J'irai vous y rendre visite, si vous le permettez... - ---Vous me ferez grand honneur... Je compte sur vous... Ah! voici -Kamimoura... - -Il indiquait, à l'horizon, d'autres cheminées, à peine distinctes -encore, qui sortaient de la mer, deux par deux ou trois par trois. On -vit, l'instant d'après, les mâts et les coques. Les deux escadres, -marchant à la rencontre l'une de l'autre, infléchissaient leurs routes -vers le sud, pour prendre tout de suite leur formation tactique de -combat. - ---Nous restons en tête, bien entendu?--questionna Fergan. - ---Bien entendu. Vous avez lu l'ordre préalable? Une seule ligne de -file, les cuirassés devant, les croiseurs-cuirassés derrière. On -engagera les douze navires à la fois... Et, soyez tranquille! nous ne -recommencerons pas le 10 août aujourd'hui... - -Il avait baissé les yeux, et son sourire devenait singulier, aigu, avec -une sorte d'orgueilleuse amertume au coin de la bouche. Il poursuivit, -parlant avec lenteur: - ---Nous ne serons pas timides... Et nous nous battrons de près ... -d'aussi près qu'il le faudra... La leçon est apprise... - -Il releva brusquement son regard, et le fixa sur Fergan... - ---Nous savons à présent que, pour vaincre sur mer, il faut se préparer -avec méthode et prudence, puis se ruer avec fureur et folie... Ainsi -firent Rodney, Nelson et le Français Suffren. Ainsi ferons-nous... - -Herbert Fergan s'était détourné. Il ne répliqua pas. Il semblait suivre -avec une extrême attention la contre-marche des croiseurs-cuirassés -entrant en ligne. Une minute de silence pesa... - ---Voulez-vous être assez indulgent pour m'excuser?--demanda tout à coup -le marquis Yorisaka:--voici notre ami le vicomte Hirata qui me fait -signe... Il s'agit d'une petite affaire technique... - -Herbert Fergan, dans l'instant même, cessa d'observer l'évolution, qui -pourtant n'était point achevée: - ---Mais je vous en prie!... allez!... A bientôt, cher... Moi-même je -dois d'ailleurs descendre. N'est-il pas l'heure de déjeuner? Nous -dînerons tard, peut-être... - -Il montra tout son flegme et l'assaisonna d'une pointe d'humour: - ---Plus tard que nous n'avons jamais dîné, qui sait? - -[Footnote 1: Aucun navire du nom de _Nikkô_ n'a pris part à la bataille -de Tsou-shima. L'auteur, soucieux de conserver à l'«intrigue» de ce -livre un caractère purement imaginatif, s'est vu forcé de recourir à -un cuirassé qui n'exista pas, pour y situer des personnages et des -aventures qui n'existèrent pas davantage. Il va de soi que, dans -le récit qu'on va lire, tout ce qui ne concerne pas directement -le _Nikkô_, son équipage et son état-major, est d'une exactitude -historique rigoureuse.] - - -XXVI - ---Par conséquent, les tourelles manœuvreront à l'électricité? - ---Oui, tant que les moteurs pourront tourner. En cas d'avarie, nous -passerons à la manœuvre hydraulique. Et, en dernier lieu, à la manœuvre -à bras. C'est l'ordre. - ---Nous obéirons donc, honorablement. - -Et le vicomte Hirata Takamori, ayant salué d'abord selon la discipline -militaire, les doigts joints et levés jusqu'à la visière de la -casquette, salua ensuite selon le rite des daïmios et des samouraïs, le -corps plié à angle droit, les mains à plat sur les genoux. - ---A présent, souffrez que je me retire.. - -Il s'en allait. Le marquis Yorisaka Sadao le retint: - ---Hirata, êtes-vous très pressé? Il n'est pas encore midi. Vous -plairait-il que nous causions un peu? - -Le vicomte Hirata ouvrit un éventail qu'il portait dans sa manche: - ---Yorisaka, vous me faites beaucoup d'honneur. En vérité, je n'osais -abuser de vos nobles minutes, et tel était le motif de ma discrétion. -Mais je suis flatté de votre condescendance. Dites-moi donc: que -vous semble de cette pluie fine, pareille à un brouillard fondu? Ne -pensez-vous pas que, tout à l'heure, nous pourrons en être gênés sur le -champ de bataille? - -Le marquis Yorisaka regarda distraitement la mer houleuse et brumeuse: - ---Peut-être,--murmura-t-il. - -Puis, soudain, face à son interlocuteur: - ---Hirata, excusez mon impolitesse: je désirerais vous poser une -question. - ---Daignez le faire,--dit Hirata. - -Il avait refermé son éventail, et penchait la tête en avant, comme pour -mieux entendre. Le marquis Yorisaka parla très lentement, d'une voix -grave et nette: - ---Permettez-moi d'abord de rappeler quelques souvenirs qui nous sont -communs. Nos familles, quoique souvent ennemies au cours des siècles -anciens, ont combattu plus souvent encore l'une à côté de l'autre, -durant beaucoup de guerres civiles ou extérieures. Récemment, je veux -dire à l'époque du Grand Changement, nos pères ont pris les armes -ensemble pour restaurer dans sa splendeur le pouvoir impérial. Et, -quoique, un peu plus tard, lors des événements de Koumamoto[1], cette -confraternité guerrière se trouvât rompue, le sang versé en cette -occasion glorieuse ne nous empêcha point, vous et moi, de nous lier -d'amitié, douze ans après, quand nous entrâmes, le même jour, au -service de l'Empereur. - ---Le sang versé, Yorisaka, lorsqu'il j'exige pas de vengeance, n'a -jamais fait que cimenter l'union des deux familles l'une et l'autre -fidèles observatrices du _Bushido_. - ---Il en est certainement ainsi. Nous avons été, Hirata, comme sont deux -doigts d'une seule main. Mais il me semble que nous ne le sommes plus. -Me trompé-je? Je vous conjure de me donner là-dessus votre sentiment, -sans courtoisie. - -Le vicomte Hirata avait relevé la tête. - ---Vous ne vous trompez pas,--dit-il simplement. - ---Votre sincérité m'est précieuse,--répliqua le marquis Yorisaka, -impassible.--Pardonnez-moi donc si j'y réponds par une sincérité égale. -Quoique, en toutes circonstances, vous ayez continué de me témoigner -mille égards dont je suis indigne; quoique personne n'ait assurément pu -soupçonner, d'après vos paroles ou votre attitude, ce refroidissement -de notre amitié, il m'est impossible d'endurer plus longtemps une -humiliation même secrète. J'ai donc résolu d'en finir aujourd'hui même; -et je vous prie, honorablement, de m'expliquer en quoi j'ai démérité -auprès de vous. Telle est ma question. - -Ils se regardaient l'un et l'autre fixement, tous deux immobiles et -seuls au milieu de la plage arrière ruisselante de pluie et d'embrun. -Au-dessus de leurs têtes, les deux canons de la tourelle étendaient -leurs volées immenses. Et, tout alentour, la mer, violemment fouettée -par le vent, gémissait et hurlait en bouleversant ses lames. - -Le vicomte Hirata répondit plus lentement encore que le marquis -Yorisaka n'avait parlé: - ---Yorisaka, vous avez tout à l'heure rappelé des souvenirs qui nous -sont communs. Soyez bien assuré que ces souvenirs-là n'étaient pas -sortis de ma mémoire. Me permettrez-vous maintenant d'en rappeler -d'autres, qui peut-être sont sortis de votre mémoire à vous? Vous avez -parlé du Grand Changement. Il est exact qu'à cette époque illustre, -origine de l'ère Meïji, votre clan et mon clan ont ensemble tiré le -sabre pour le Mikado contre le Shôgoun. Mais avez-vous oublié la cause -première de cette lutte? Il ne s'agissait pas de fidélité dynastique. -Nul Shôgoun jamais n'avait usurpé les prérogatives essentielles des -Divins Empereurs fils de la Déesse Solaire[2]. Et sept cents années -durant, les princes Foudjiwara, ou Taïra, ou Minamoto, ou Hôjô, ou -Ashikaga, ou Tokougawa, avaient, sans inconvénient, substitué leur -volonté robuste à la faible volonté des Mikados. Qu'y avait-il donc, -de changé pour que, tout à coup, tant d'hommes nobles voulussent -détruire une organisation sept fois séculaire? Il y avait, Yorisaka, -ceci: que, cinq ans plus tôt, des vaisseaux noirs venus d'Europe, -avaient bombardé Kagoshima, et que le Shôgoun, au lieu de combattre, -avait signé une paix honteuse. Telle fut en vérité la cause. Le Japon, -ayant mangé l'insulte et n'ayant pas bu la vengeance, se leva d'un -seul bond contre le Shôgoun, au cri dix mille fois répété de: «_Mort -à l'Étranger!..._» Mort à l'Étranger. Ainsi crièrent nos ancêtres, -marquis Yorisaka. Ainsi crièrent-ils sur tous les champs de bataille, -jusqu'à ce que le Mikado eût été restauré dans sa puissance originelle. -Ainsi crièrent mes ancêtres à moi; ainsi criaient-ils encore au jour -rouge de Koumamoto, quand, indignés contre le nouveau pouvoir, en -apparence aussi débile que l'ancien, ils marchaient derrière Saïgo, -qui leur avait promis de laver la honte commune dans la victoire ou -dans la mort. Ainsi crié-je aujourd'hui, moi. Car je suis l'héritier -légitime de ces cadavres. Leurs tablettes funéraires n'ont jamais -quitté ma ceinture. Depuis trente ans que je vis, j'attends l'heure -de rendre à ces tablettes ce qui leur est dû: la libation de sang. -Et voici que cette heure sonne!... Yorisaka, pardonnez-moi ce long -discours. Je ne doute cependant pas qu'il ne vous ait donné pleine -satisfaction. Vous n'avez certes point démérité auprès de moi. Et que -vous importerait, d'ailleurs, le jugement d'un très petit daïmio, -dépourvu d'intelligence? Mais je vous ai ouvert mon cœur et vous y avez -lu comme dans un livre imprimé en beaux caractères chinois, très noirs: -je hais l'étranger de toute la force de ma haine. Vous, au contraire, -qui le haïssiez pareillement jadis, l'aimez aujourd'hui. N'avez-vous -pas adopté peu à peu ses mœurs, ses goûts, ses idées, sa langue même, -que vous parlez sans cesse avec cet espion anglais, soi-disant notre -allié? Loin de moi l'outrecuidance d'un blâme! Tout ce que vous faites -est, évidemment, bien fait. Mais nos sentiments opposés creusent entre -nous un abîme, un abîme que rien ne pourra combler. - -Le vicomte Hirata s'était tu. Le marquis Yorisaka ne répliqua pas tout -de suite. Il avait écouté jusqu'au bout sans sourciller, ni détourner -son regard. A la fin, ayant réfléchi plusieurs graves minutes, il -embrassa d'un geste brusque tout l'horizon du sud, noyé de brumes et de -fumées confuses, et, d'un ton détaché, questionna: - ---Hirata, ne voyez-vous pas quelque chose, là-bas?... On a piqué -midi, si je ne me trompe... Oui. En ce cas, ces nuages verticaux sont -probablement les panaches des cheminées russes. Voici venir l'étranger, -Hirata, l'étranger que vous croyez haïr si fort... - -Il souriait, et ses paupières à demi closes bridaient ses yeux, les -resserraient en deux fentes obliques, minces et noires. - ---... L'étranger que vous croyez haïr si fort... A ce propos, Hirata -... vous avez pris connaissance des ordres secrets... La tactique est -singulièrement modifiée, ne trouvez-vous pas?... en ce qui concerne -l'artillerie, surtout... - ---Oui... - ---Oui! Singulièrement modifiée! On ne dispersera plus le tir, comme -autrefois... Le feu sera concentré sur la tête des colonnes ennemies... -En outre, afin de parer aux accidents de transmission, on a prévu -pour les sections isolées une autonomie très large... La tentative -est fort audacieuse. Peut-être ne l'aurions-nous pas risquée, si des -renseignements de source européenne,--anglaise,--n'avaient persuadé -l'amiral du succès plus que probable, du succès certain que notre -audace nous vaudra. Ces renseignements, savez-vous, Hirata, qui les -a obtenus? qui les a conquis ou volés, par la force ou par la ruse, -hardiment, patiemment, péniblement? C'est moi, Hirata. Il se peut que -vous haïssiez l'étranger autant que vous dites. Il se peut que je -l'aime autant que vous croyez. Mais il se peut aussi qu'un ennemi tel -que vous lui soit moins funeste qu'un ami tel que moi. - -Le vicomte Hirata fronça les sourcils. - ---Yorisaka,--dit-il,--ma stupidité est si grande que vous n'avez -pas pu, je le vois, saisir le sens exact de mes paroles. Vous êtes -assurément, pour la flotte russe, un adversaire plus dangereux que je -ne suis. Et jamais n'est entrée dans ma tête l'injurieuse supposition -que vous ne sachiez le mieux du monde faire votre devoir, et servir -très utilement, les desseins de l'Empereur. Mais vous êtes comme -ces maîtres d'armes qui tuent sans colère, quoique infailliblement. -Aujourd'hui, je tuerai moins bien que vous. Mais je tuerai avec -ivresse. Et ma fureur ne peut pas lier amitié avec votre indifférence. - -Le marquis Yorisaka s'était croisé les bras: - ---Jugez-vous donc,--dit-il, parlant presque bas,--jugez-vous donc que -mon indifférence soit autre chose qu'un masque, sous lequel bouillonne -une fureur plus furieuse peut-être que la vôtre?... Hirata, je pensais -que vos yeux savaient mieux voir!... - -Le marquis Yorisaka s'était cette fois départi de son calme: - ---Je pensais que vos yeux avaient su lire en moi! Mon faux visage -n'était que pour les hommes d'Europe. Et vous vous y êtes trompé, vous, -un noble Nippon! Vicomte Hirata, vos ancêtres sont tombés à Koumamoto, -et vous vous souvenez d'eux, et vous conservez pieusement leurs -tablettes funéraires. Mais n'avez-vous pas compris la leçon qu'ils nous -ont donnée par leur défaite et par leur mort? Leçon de patience et de -prudence! leçon de ruse! Le temps n'est plus des batailles simplement -gagnées au tranchant du sabre. Pour vaincre l'étranger, nous avons -commencé, vous et moi, par aller dans ses écoles. Mais la science que -nous y apprenions n'était pas grand'chose. En outre, nous l'apprenions -mal. Nos cervelles japonaises n'assimilaient pas l'enseignement -européen. Et je sentis vite la nécessité où nous étions d'acquérir -d'abord des cervelles européennes, quoi qu'il pût nous en coûter par -ailleurs. Je m'y appliquai; et peut-être y suis-je parvenu ... non -sans fatigue et sans dure souffrance!... souffrance plus dure que -personne ne saura jamais... Mais il le fallait pour l'affranchissement, -pour l'exaltation de l'Empire. Je vous le dis, Hirata, le rouge -m'est dix mille fois monté à la face, d'oublier, pour mieux imiter -l'âme occidentale, les préceptes les plus rigoureux de l'éducation -d'un daïmio: Mais je songeais alors aux malades que leurs médecins -envoient se plonger dans des bains de boue, et qui en sortent guéris et -robustes. Je sors aujourd'hui de ma boue à moi. J'en sors guéri de mon -ancienne faiblesse et robuste pour la lutte qui va s'engager. Et je ne -regrette rien. Mais je ne m'attendais pas, ayant accompli ma tâche, à -subir le dédain d'un compagnon d'autrefois. - -Les yeux du vicomte Hirata étincelèrent et sa voix résonna plus sèche: - ---Je vous ai dit, Yorisaka, qu'il n'était pas question de dédain. -Je prends l'extrême liberté de vous le redire. J'apprécie hautement -le souci patriotique qui vous a guidé. Mais vous-même le proclamiez -à l'instant: votre cervelle a cessé d'être japonaise pour devenir -européenne. Ma cervelle à moi, tout à fait grossière, ne réussira -jamais à imiter la vôtre. Pour nous entendre désormais, notre double -effort serait donc vain. A présent, tout étant dit là-dessus, ne vous -semble-t-il pas superflu de parler davantage?--Un seul mot encore,--fit -Yorisaka Sadao.--J'ose vous questionner une seconde et dernière fois... -Hirata, nous remporterons tout à l'heure, ici même, dans ce détroit -de Tsou-shima, une grande victoire. Eussiez-vous préféré que cette -victoire fût une défaite, mais que tous les Nippons d'aujourd'hui -fussent encore pareils aux Nippons de Koumamoto: - ---Je suis trop ignorant pour vous répondre selon la sagesse,--fit -Hirata Takamori.--Mais permettez que très humblement, je vous interroge -à mon tour: Êtes-vous certain que tout à l'heure nous serons, comme -vous l'affirmez, vainqueurs! Et, si nous étions vaincus; avez-vous -imaginé le nom dont l'Europe nous nommerait, l'Europe que nous aurions -plagiée inutilement, ridiculement? - ---Oui,--prononça le marquis Yorisaka.--L'Europe nous nommerait des -singes. Mais nous ne serons pas vaincus. - ---Yoshits'né lui-même le fut. Si nous l'étions? - ---Nous ne le serons pas. - ---Je le crois sur votre parole. Nous serons donc vainqueurs. Mais après? - ---Après? - ---Après la bataille? Après la paix signée? Vous rentrerez, Yorisaka, -dans votre maison de Tôkiô. Vous y rapporterez votre cervelle -européenne, et vos idées, et vos mœurs, et vos goûts européens. Et -comme vous serez un héros très glorieux, le peuple japonais, séduit par -votre illustre exemple, imitera vos goûts, vos mœurs, vos idées... - ---Non,--dit Yorisaka. - -[Footnote 1: C'est à Koumamoto que Saïgo fut vaincu en 1877, et avec -lui tout le clan Satsouma.] - -[Footnote 2: Amateraç'no Ohomi Kami, qui enfanta la dynastie -mikadonale.] - - -XXVII - -De l'avant à l'arrière et du spardeck jusqu'aux soutes, les trompettes -nipponnes, aigres et stridentes, rappelaient au branle-bas de combat. -Yorisaka Sadao, soulevant la trappe de fermeture, pénétra dans la -tourelle de retraite. - ---Fixe! - -Le sous-officier, raide comme un bâton, saluait, les talons joints, -la main à la visière. Les hommes, quartiers-maîtres et matelots, -tournèrent vers le chef douze figures respectueusement souriantes. - ---Repos!--dit Yorisaka. - -Et il commença de passer une inspection brève, mais minutieuse. - -La tourelle était une chambre basse, sans porte ni fenêtre, une -chambre hexagonale, longue de dix mètres, large de huit, toute -cuirassée d'acier épais. Les deux canons énormes l'emplissaient aux -trois quarts; et le peu d'espace restant était accaparé par les -berceaux, les châssis, les affûts, les monte-charges, les refouloirs, -les écouvillons, les pointages, les lunettes, les hausses, les -transmetteurs, et tout le tuyautage d'eau sous pression, et tout le -tuyautage d'air comprimé, et toute la canalisation électrique, et tout -l'inextricable fouillis de fer, de cuivre et de bronze que nécessite la -manœuvre de deux pièces marines du plus gros calibre qui soit. - -Six lampes à incandescence enveloppaient et pénétraient chaque -mécanisme d'une lumière multiple, crue et sans ombres. Et le jour -extérieur n'y ajoutait qu'une sorte de halo bleuâtre, filtré par la -fente annulaire de là double embrasure, entre cuirasse et canon. - -Yorisaka Sadao fit le tour des deux culasses, scrutant toutes les -choses une à une, et regardant chaque homme au visage. Puis, arrivant -à l'échelle médiane, il en grimpa les trois marches, et s'assit sur la -sellette de commandement. Sa tête dépassait ainsi le plafond blindé, et -sortait de la tourelle par l'orifice du capot central. Ce capot, blindé -lui-même, formait casque. Et Yorisaka Sadao, protégé de la sorte contre -les coups ennemis, apercevait néanmoins tout le champ de bataille -par trois trous assez larges ménagés dans le blindage. L'orifice du -capot lui permettait d'autre part de communiquer facilement avec les -canonniers, et de bien voir le fonctionnement des pièces. - -Assis, il se baissa d'abord, et considéra, au-dessous de lui, toute -la tourelle immobile et attentive. Une extraordinaire sensation de -puissance se dégageait de cette formidable machine et de ces treize -hommes qui en étaient la chair vivante et les nerfs. Le chef qui -commandait à cela tenait vraiment dans sa main une foudre plus terrible -que celle du ciel. Yorisaka Sadao, d'orgueil, crispa les poings. Puis, -immédiatement calme, il haussa la tête, et regarda par les trous du -casque,--par les trois trous, méthodiquement, de gauche à droite. - -La mer déferlait toujours, glauque et creuse, sinistre sous le linceul -opaque des nuages lourds. La plage arrière, aperçue en contre-bas, -n'était qu'un radeau triangulaire, assiégé par les lames et ruisselant. -L'armée avait viré de bord. Elle courait maintenant cap à l'ouest, -vers Tsou-shima, chaque bâtiment s'efforçant de tenir bien son poste, -et de serrer son intervalle aux quatre cents mètres réglementaires. -La ligne s'allongeait sur près de trois mille marins, du _Mikasa_ -chef de file, à l'_Iwate_, matelot de queue. Le _Nikkô_ suivait le -_Mikasa_, le _Shikishima_ suivait le _Nikkô_, et derrière cette -première division, que le vieux Togo commandait en personne, toutes -les autres s'avançaient en bel ordre, la division Kamimoura, la -division Simamoura, tous les cuirassés, tous les croiseurs-cuirassés, -toute la force vive de l'Empire. Dans le sillage écumeux et plat, -Yorisaka Sadao voyait venir les hautes silhouettes grises hérissées de -canons en bataille. Et le pavillon du Soleil Levant, arboré à chaque -mât, semblait secouer sur les vaisseaux et sur la mer les prémices -glorieuses du sang rouge près de couler... - ---Balancez!... Tourelle à gauche!... Stop!... Tourelle à droite!...[1] - -Le pointeur, assis entre les deux pièces, et l'œil à sa lunette, -appuyait sur la crosse du pistolet de tir. Un bourdonnement doux monta -du moteur électrique, et, docile comme un jouet, la tourelle géante -tourna de droite à gauche, tourna de gauche à droite, entraînant comme -fétus, sans bruit ni secousse, hommes, machines, canons, cuirasse. Sous -les yeux de Yorisaka Sadao, l'horizon défila comme la toile sans fin -d'un décor mobile. Par tribord, une escadre lointaine apparut, tout -empanachée de fumée, une escadre de croiseurs qui, visiblement, se -hâtait vers son poste de bataille,--Dewa sans doute, et Ouriou derrière -lui... Par bâbord, la brume formait rideau, et l'on n'apercevait rien -encore de l'ennemi, proche pourtant. - -La cloche piqua un coup double, puis un coup simple:--une heure et -demie. Une trompette sonna trois notes longues, puis deux notes -brèves:--_Préparez-vous à combattre par bâbord._--D'un signe, Yorisaka -transmit l'ordre au pointeur. La tourelle vira, face à l'adversaire -présumé. - ---Chargez les pièces! - -Un cliquetis de chaînes-galles annonça seul la manœuvre des -monte-charges. Les servants, muets, s'affairaient, avec des gestes -vifs et précis à miracle. Les deux culasses s'ouvrirent, les deux -obus s'engouffrèrent dans le trou noir huileux des chambres à poudre, -les deux refouloirs se déroulèrent sur leurs galets. Des sons nets -marquaient le temps de la charge: le choc métallique des projectiles -heurtant les cloisons de l'âme, le froissement des gargousses de soie -poussées à coups de poing l'une sur l'autre, le battement clair des -culasses refermées... Yorisaka Sadao, chronomètre en main, sourit: -vingt-quatre secondes, presque un record! Les Russes feraient mieux, -s'ils pouvaient... - -Derechef, le silence régna. Par les trous du casque blindé, on -continuait de ne rien apercevoir, rien que la brume et que la mer. -Yorisaka Sadao, patient, cessa de regarder. Il prit son télémètre, et, -scrupuleusement, le vérifia. Les miroirs n'étaient pas tout à fait -parallèles: il corrigea l'erreur. Un télémètre de tourelle, mon Dieu! -ce n'est pas grand'chose de précis. Mais si les télémètres de blockhaus -venaient à manquer, comme au 10 août... Faute de sabre, le héros -Yoshits'né dégainait un éventail... - -Yorisaka Sadao reposa le télémètre, et, une fois de plus, haussa la -tête. Est-ce que le brouillard n'allait pas se dissiper enfin?... Ah! -du nouveau: un signal montait aux drisses, et le _Mikasa_, brusquement, -venait sur la gauche... - -Le timbre électrique résonna. Au tableau transmetteur deux lampes -s'allumèrent; les aiguilles tournèrent sur les cadrans. Les trompettes -de toute l'armée lançaient encore une fois leurs notes aigres. Yorisaka -Sadao, soudain raidi sur sa sellette, commanda: - ---Préparez-vous à combattre par tribord!... Tourelle à gauche! -quatrième vitesse! - -La tourelle, déjà, obéissait, pivotait. - ---Distance, sept mille trois cents mètres! Correction: cinq millièmes à -droite! Stop! - -Les deux longues volées se dressèrent, braquant très haut leur gueule -en arrêt. Yorisaka Sadao se pencha, fouillant des yeux la ligne trouble -où se mêlaient le ciel et la mer... Oui... là-bas, droit au sud ... -parmi les nuages opaques entassés sur l'horizon ... des volutes -noirâtres montaient,--trois, quatre, cinq, régulièrement espacées ... -sept, huit ... et d'autres encore ... douze, quinze, vingt, trente... - ---Amorcez! Armez! - -La voix calme ne tremblait pas, pas du tout. - -L'appel téléphonique tinta. Yorisaka Sadao décrocha le récepteur: - ---Allo!... Oui ... l'amiral télégraphie?... - -Il se baissa, fit face aux canonniers, et répéta, sans un mot de -commentaire: - ---L'amiral télégraphie: «Le salut de l'Empire dépend du résultat de la -bataille. Tous, faites votre devoir!» - -Cette fois, la voix moins calme avait tremblé un peu. Mais, dans le -même instant, elle recouvra toute sa froideur sèche: - ---Quatre-vingts degrés! Pointez sur la tête de la ligne ... oui, à -gauche, sur le bateau à deux cheminées... Attention!... - -Yorisaka Sadao avait saisi son télémètre, et contrôlait les distances -successivement inscrites au tableau transmetteur: - ---Sept mille cent!... Six mille huit cents!... Six mille quatre -cents!... - -Il s'interrompit une seconde. Là-bas, sur les coques ennemies, -maintenant bien distinctes, des éclairs brillaient soudain: les Russes -ouvraient le feu ... trop loin peut-être... - ---Six mille mètres!... - -Il s'interrompit encore. A moins de cent mètres du _Nikkô_, une immense -gerbe d'eau venait de jaillir et retombait en pluie lente,--le premier -obus fouettant la mer, le premier obus tiré, en ce jour décisif, par -l'Occident contre l'Orient... Yorisaka Sadao, dédaigneux, toisa le haut -fantôme blanc, qui achevait de s'évanouir dans la brise. Ce n'était que -cela: un peu d'embrun soulevé. Ils tiraient mal... - ---Cinq mille neuf cents!... - -D'autres obus éclataient çà et là, parmi les vagues, tous en deçà du -but. Oui, les Russes tiraient très mal. Une interminable minute passa. -Enfin un ronflement brutal, pareil au bruit des ailes d'une abeille -démesurée, annonça un coup trop long... Et comme si ce coup trop long -eût été le signal attendu pour la riposte, une détonation proche -retentit, la première détonation japonaise... - ---Cinq mille sept cents mètres! - -La voix, toujours irréprochablement nette, détacha chaque syllabe en -l'articulant: - ---Commencez le feu!...» - -Le halo bleuâtre, filtré par le jour extérieur à travers la double -embrasure, entre cuirasse et canon, se changea tout d'un coup en un -rayonnement pourpre, éblouissant: hors des gueules en arrêt, deux -flammes prodigieuses s'étaient ruées, longues de vingt mètres et -rouges comme sang. Une secousse effroyable ébranla la tourelle comme -une rafale ébranle un roseau. Un tonnerre inouï, dont nul fracas -terrestre ne saurait donner l'idée, déchira, accabla toutes les -oreilles alentour, laissant tous les hommes, pour plusieurs secondes, -sourds et presque ivres. Et les culasses énormes, lourdes chacune comme -plusieurs canons de campagne, reculèrent de trois pieds et rebondirent -en batterie, plus vite qu'un tireur exercé ne fait tourner le barillet -de son revolver. Déjà, la voix de Yorisaka Sadao, glaciale et sereine, -ramenait parmi les servants la lucidité et le sang-froid. - ---Cinq mille six cents mètres!... Feu accéléré!... - -[Footnote 1: Les commandements japonais ont été traduits en -commandements français équivalents.] - - -XXVIII - -Herbert Fergan s'abrita derrière ses mains en cornet, et alluma une -cigarette. Il se tenait hors du blockhaus, afin de ne point encombrer -davantage l'étroite cellule cuirassée dans laquelle s'agitaient le -commandant, l'officier de manœuvre, l'officier de tir et leurs aides. -Lui, debout sur la passerelle, et à découvert, regardait avec flegme -les projectiles russes éclater à l'entour. Il était brave. Sa cigarette -convenablement allumée, il reprit ses jumelles et recommença d'étudier -les deux flottes, aux prises. Il regardait lentement, méticuleusement; -il épiait avec une curiosité professionnelle les signes de fatigue ou -de détresse que donnait l'un ou l'autre de ces combattants acharnés. -Ici, c'était une muraille éventrée, un mât rompu, des superstructures -en miettes. Là-bas, c'était une cheminée par terre, une tourelle -écrasée, un blockhaus emporté. Le profil des vaisseaux, d'abord net et -géométrique, se déformait, se dénivelait, se frangeait de débris et -de décombres. Par intervalles, Herbert Fergan reposait ses jumelles, -ouvrait son carnet, consultait sa montre, et notait quelque épisode -de la bataille. Le canon hurlait sans interruption, et si fort que -les oreilles brisées n'en souffraient même plus. Et ce n'était qu'en -observant la lueur toujours égale et flamboyante dont le _Nikkô_ -s'enveloppait comme d'une gloire, que Fergan constatait la vigueur -encore intacte du feu nippon. En face, au contraire, les bâtiments -russes crépitaient déjà moins dru, comme des bûches à demi consumées, -qui ne peuvent plus prodiguer leurs étincelles. Herbert Fergan pivota -sur ses talons et parcourut d'un coup d'œil toute la circonférence de -l'horizon. Les deux lignes opposées couraient parallèlement vers l'est, -l'une régulière et bien manœuvrante, l'autre en désordre et sur le -point d'être disloquée. Allons! l'événement justifiait les pronostics: -Rodjestvensky n'«étalait» pas contre Togo. Sur le carnet, le crayon -sténographia: «_2 h. 35, bataille gagnée_. Osliabia, _désemparé, -abandonne._ Souwarof, _hors de combat_. Nikkô, _point d'avaries -majeures_...» Herbert Fergan, bon prophète, sourit. Non que la victoire -japonaise lui tînt à cœur! Tout au plus sa sympathie allait-elle moins -volontiers aux rustres Moscovites qu'à ces Nippons dont il avait goûté -fort agréablement l'hospitalité délicate et voluptueuse... Mais, pour -peu qu'on y songeât, la flotte de Togo était proprement une flotte -anglaise,--une flotte construite en Angleterre, armée en Angleterre, -exercée, aguerrie selon la méthode et les principes anglais.--Et -l'amour-propre britannique trouvait son compte dans un succès, tout -bien pesé, national... - -[Illustration: De la main du sous-officier, il prit le télémètre.] - ---All right! Avant une heure tout sera fini. Mais il faut vivre -jusque-là!... - -Un obus--le sixième ou le septième--éclatait sur le spardeck, émiettant -çà et là quelques cadavres. Fergan, impassible, se pencha: le pont, -tout à l'heure propre et poli comme un parquet de salon, n'était plus -qu'un chaos de choses informes, emmêlées, enchevêtrées, déchiquetées, -broyées. Du sang ruisselait. Des membres d'hommes, arrachés, -alternaient avec des poitrines ouvertes et des entrailles répandues. -Et du feu dévorait ces lambeaux. Mais l'eau des pompes à incendie -combattait encore victorieusement les flammes, et, sur toutes choses, -la canonnade triomphante ne tarissait point. Déchiré, dévasté, meurtri, -le cuirassé n'en crachait pas moins furieusement la mort à la face de -ses ennemis. Et Fergan, ayant sondé d'un regard toutes ces blessures -béantes, mais superficielles, répéta la phrase inscrite l'instant -d'avant sur le carnet de notes: - ---_Nikkô_, point d'avaries majeures... - -Comme il prononçait le dernier mot, un officier, se précipitant hors -du blockhaus, le heurta au passage, et, courtois, malgré la fièvre du -moment, s'inclina pour s'excuser, avant de continuer sa route. - ---Eh! Hirata, cher ami! où courez-vous ainsi? - -Le vicomte Hirata descendait déjà l'échelle du faux pont. Il s'arrêta -cependant, poliment, pour contenter d'un mot la curiosité de l'hôte -anglais: - ---Réparer la communication du blockhaus à la tourelle arriè... - -Herbert Fergan n'entendit pas la dernière syllabe. Un obus éclatait -encore, contre le blockhaus même, cette fois ... un obus de gros -calibre, au fulmi-coton... - -Fergan perçut un bruit immense, vit un brouillard couleur d'ocre -plus brillant, beaucoup plus brillant que le soleil ... et se releva -lourdement, péniblement, par un effort atroce des jambes et des bras, -et un effort pire de la cervelle, de la cervelle ankylosée qui ne -comprenait pas, qui avait cesse de comprendre... - -La passerelle n'était plus là, ni le blockhaus. A leur place, il y -avait ... il y avait du métal ... du fer, du cuivre, du bronze, mêlés, -amalgamés, confondus ... du métal en charpie, en écheveau, en dentelle -fine... C'était encore rouge de feu, et, par places, noir de cendres. -Fergan, laborieusement, se rendit compte: l'obus avait tout emporté, -tout fondu, tout évaporé... Et tout le monde était mort ... tout le -monde, le commandant, l'officier de tir, l'officier de manœuvre, les -aides ... tout le monde, excepté lui, Fergan, qui avait été seulement -jeté, sans s'en apercevoir, ici ... ici, sur le spardeck, à vingt -mètres de l'explosion... Il se redressa, il regarda à l'entour. Juste à -côté de lui, une tête coupée, coupée très proprement, comme à la faux, -gisait dans une flaque brune. Elle souriait, tranchée si vite que ses -muscles, soudain paralysés, n'avaient pas même eu le temps d'effacer -leur sourire... - -Fergan parla, étonné que sa voix eût encore un son: - ---Tout le monde ... oui ... tout le monde est mort... Tiens? non! pas -tout le monde... - -Au sommet du décombre encore incandescent, au milieu même des flammes -et des braises, un homme apparaissait, fantastique. Accroché on ne -savait à quoi, on ne savait comment, il se penchait au-dessus du -tube acoustique qui descendait au plus profond du navire, vers le -poste central, où convergent tous les porte-voix de l'artillerie, du -gouvernail et des machines, et, dans ce tube béant, il criait des -ordres, il commandait la manœuvre que les gens d'en bas, abrités, eux, -exécutaient, sans soupçonner assurément l'effroyable posture de celui -qui leur servait d'yeux, d'oreilles et d'intelligence, et qui, menacé -à chaque seconde de l'anéantissement dans une fournaise sans nom, -continuait, impassible, de guider vers la victoire le cuirassé toujours -combattant!... - ---Hirata Takamori!... - -Herbert Fergan, encore chancelant, écarquillait les yeux, et -contemplait avec stupeur l'officier japonais, debout sur son piédestal -terrible. L'explosion de l'obus, évidemment, l'avait lancé, lui aussi, -à bas de la passerelle pulvérisée... Et ce n'étaient pas seulement des -reflets de feu, c'était du sang qui empourprait son uniforme noir... -Mais, à peine abattu, il avait trouvé dans son énergie prodigieuse, -dans l'orgueil de sa race daïmiaque, plus stoïque que ne fut Sténon et -son école, la force surhumaine de secouer d'un seul coup sa torpeur, -et de bondir d'instinct vers le poste de bataille le plus proche et le -plus périlleux... - -Fergan, humilié, sentit sa face chaude: un Japonais avait fait cela, -alors que lui, Anglais, était resté, quoique sans blessure, par terre, -accablé, évanoui... - -Herbert Fergan, brusquement, fit demi-tour, et s'éloigna vers -l'arrière, marchant à pas très lents et bombant la poitrine, soucieux, -pour l'honneur de l'Angleterre, d'égaler la contenance du vicomte -Hirata Takamori... - - -XXIX - - - _Vous le croyez votre dupe: s'il feint de l'être, qui est plus dupe - de lui ou de vous?_ - - LA BRUYÈRE. - - ---Quatre mille quatre cents mètres! - -Le marquis Yorisaka, l'œil rivé à la lunette du télémètre de tourelle, -ne se retourna pas en entendant battre la trappe de fermeture. Herbert -Fergan venait d'entrer, et désireux de ne point troubler les servants -des pièces, il se tint sur la trappe même, immobile et muet. - ---Quatre mille deux cents! - -Ensemble, les deux canons géants tonnèrent. Fergan, pris au dépourvu, -tournoya comme un homme blessé, et se retint contre la muraille... - ---Quatre mille? - -Après trente minutes de bataille, rien ici n'était changé;--rien, sauf -un homme tout à l'heure vivant, maintenant mort. Son cadavre gisait sur -le parquet d'acier, la tête ouverte: une clé de démontage, arrachée -de son croc par le choc d'un projectile, avait fracassé cette tête. -Accoutumés à voir du sang, les survivants s'étaient contentés de jeter -un seau d'eau sur les débris rouges.--pour éviter qu'on glissât. Et le -combat, bien entendu, continuait comme si de rien n'était,--froidement, -silencieusement, obstinément. - ---Quatre mille trois cents! - -Toutefois, le tableau transmetteur d'ordres ne fonctionnait plus, et la -tourelle, isolée, autonome, se battait comme elle pouvait, au jugé, à -l'aveugle. Yorisaka Sadao s'estimait trop heureux, à présent, d'avoir, -comme suprême corde à son arc, le télémètre de tourelle, qui seul lui -permettait encore d'apprécier tant bien que mal, au travers de la fumée -et de la brume, les variations de la distance et les changements de la -correction... - ---Quatre mille cinq! - -Derechef, la double détonation éclata. Aguerri cette fois, Herbert -Fergan se pencha en avant, et regarda au dehors par la fente annulaire -de l'embrasure. Au bout de la ligne de mire, très loin, profilée en -ombre chinoise sur l'horizon lumineux, la silhouette d'un cuirassé -russe, apparaissait, cible déjà criblée. Des gerbes d'eau jaillissaient -devant lui, soulevées par les coups trop courts. Fergan distingua tout -à coup deux de ces gerbes, plus hautes que toutes les autres. Et il -comprit que c'étaient les obus mêmes de la tourelle qui venaient de -frapper là, en deçà du but. - ---Bon!--murmura-t-il,--les Russes en ont assez!... Ils s'éloignent... - -Et, dans le même instant, il songea que le réglage du tir allait -devenir difficile. Plus de blockhaus, plus d'officier télémétriste... -Mauvaises conditions pour obtenir un «pour cent» efficace, au moment -que choisissait l'ennemi pour s'écarter brusquement du champ de -bataille. - -Car l'ennemi s'écartait, c'était positif. Par la fente annulaire, -Fergan, clairement, vit le cuirassé de tête venir sur bâbord. Il -gouvernait sur la queue japonaise, espérant sans doute l'envelopper, -et fuir vers le nord à la faveur de la brume, toujours flottante et -floconneuse. Mais déjà Togo, déjouant la manœuvre, obliquait lui-même à -gauche. Et le _Nikkô_, imitant le coup de barre de l'amiral, fit route -dans les eaux du _Mikasa_. - ---Cessez le feu! Tourelle à droite!... - -Les cuirassés russes doublaient l'arrière-garde. On allait combattre -par bâbord. Toutes les conditions du tir s'en trouvaient naturellement -bouleversées, et le réglage à reprendre élément par élément... - ---Héi!... - -Deux servants, lâchant leurs culasses, s'étaient jetés en avant, vers -la sellette de commandement. Et Fergan, d'instinct, s'élança avec eux. - -Le marquis Yorisaka Sadao venait de glisser jusqu'à terre,--sans un -cri, sans un gémissement. - -Mais son épaule, effroyablement déchirée, laissait ruisseler un -tel flot de sang que, déjà, sa face jaune était devenue verte. Un -éclat d'obus l'avait évidemment frappé par l'un des trois trous du -casque, sans que de la tourelle on entendît rien, à cause du fracas -ininterrompu qui régnait au dehors... - -Les servants, aidés de Fergan, étendaient leur chef entre les deux -pièces. Il n'était pas tout à fait mort. Il fit un signe il parla, très -bas, mais d'une voix encore impérieuse: - ---A vos postes!... - -Les deux hommes obéirent. Fergan seul demeura penché vers le visage du -mourant. - -Et il se passa alors une chose singulière. - -Le sous-officier de la tourelle, tout de suite, était accouru: à lui -revenait l'honneur de prendre la place vacante. Il enjamba le corps -grisant, se baissa pour ramasser le télémètre échappé de la main -sanglante, et, près de monter sur la sellette, fit tourner l'instrument -dans ses doigts, de l'air hésitant d'un homme qui s'avoue inexpert... -Et Fergan, malgré sa tristesse sincère, sourit: - ---Il va s'en servir Dieu sait comme!... - -Or, le marquis Yorisaka, se raidissant, souleva sa main droite, et -toucha le sous-officier, qui se retourna. - -La tête agonisante s'agitait de droite à gauche: - ---Non! pas vous! - -Et les yeux déjà ternes, se fixèrent sur l'officier anglais, étonné: - ---Vous! - -Herbert Fergan eut un haut-le-corps stupéfait. - ---Moi? - -Il hésita trois secondes, Puis il s'agenouilla tout près de Yorisaka -Sadao, et il parla bas,--comme on parle à un malade que le délire égare: - ---Kimi, je suis Anglais ... neutre... - -Il répéta deux fois, articulant bien, accentuant: - ---Neutre ... neutre... - -Mais il se tut soudain, parce que les lèvres blêmes remuaient, parce -qu'un souffle en sortait, un murmure rauque, indistinct d'abord, mais -bientôt plus net, affermi, des syllabes, des paroles, un chant: - - --Le temps des cerisiers en fleurs n'est pas encore passé. - Maintenant cependant les fleurs devraient tomber, - Tandis que l'amour de ceux qui les regardent - Est à son extrême exaltation... - -Herbert Fergan écoutait, et un froid brusque entra dans ses veines. - -Les yeux presque morts ne détachaient pas leur regard, un regard -immobile et sombre où semblait luire comme le reflet d'une ancienne -vision. La voix, renforcée par un miracle d'énergie, chanta encore: - - --Il m'a dit: «Cette nuit j'ai rêvé. J'avais ta chevelure autour de - mon cou. J'avais tes cheveux comme un collier noir autour de ma nuque - et sur ma poitrine...» - -Plus pâle qu'Yorisaka lui-même, Herbert Fergan avait reculé d'un pas; -et il détournait maintenant la tête pour échapper au regard terrible. -Mais il n'échappait pas à la voix, à la voix plus terrible que le -regard: - - --Je les caressais et c'étaient les miens; et nous étions liés pour - toujours ainsi, par la même chevelure, la bouche sur la bouche, ainsi - que deux lauriers n'ont souvent qu'une racine... - -La voix résonnait comme un cristal près de se rompre. Peu à peu, -aux joues de Fergan, le sang était revenu. Et ce sang commençait -d'empourprer toute la face d'une rougeur honteuse, humiliée, d'une -rougeur de soufflet reçu en plein visage... - -La voix acheva, plus pressante, et pareille à la voix d'un créancier -âpre, qui tout à coup, impérieusement, réclamerait sa dette: - - --Et peu à peu il m'a semblé, tant nos membres étaient confondus, que - je devenais toi-même ou que tu entrais en moi comme mon songe...» - -La voix, à bout de vie, s'éteignit. Et, seul, le regard s'obstina, -lançant, dans une flamme dernière, un ordre véritable, clair, -irrésistible... - -Alors, Herbert Fergan, le front bas et les yeux vers la terre, -céda,--obéit.--De la main du sous-officier, il prit le télémètre. Et -il gravit les trois marches de l'échelle médiane, et il s'assit sur la -sellette de commandement... - -Par bâbord, les cuirassés russes, un à un, reparaissaient. Ils -s'éloignaient, rapides... - ---Un gentleman doit payer,--murmura Fergan. - -Il manœuvrait les vis du télémètre. Dans l'oculaire de la lunette, la -cible se profila, agrandie, précisée. Le pavillon de Saint-André montra -sa croix bleue, nette sur le champ d'étamine blanche. Herbert Fergan, -aide de camp du roi d'Angleterre, vit ce pavillon,--le pavillon du -tsar.--Le tsar et le roi n'étaient point ennemis... - ---Un gentleman doit payer,--répéta Fergan, sombre. - -Il toussa. Sa voix résonna enrouée, mais distincte, résolue: - ---Six mille deux cents mètres! Huit millièmes à gauche! Continuez le -feu! - -Dans le silence qui précéda la double détonation, il y eut, sous -l'échelle, un bruit à peine perceptible. Le marquis Yorisaka Sadao -avait achevé de mourir, sans tressaillement ni râle, discrètement, -décemment, correctement. Sa bouche, toutefois, avant de se fermer pour -toujours, avait balbutié deux syllabes japonaises, les deux premières -syllabes d'un nom qui ne fut point achevé: - ---Mitsou.... - - -XXX - -Du sommet de cet amas de débris qui était le seul vestige de la -passerelle et du blockhaus emportés tous deux par le même obus, le -vicomte Hirata Takamori se pencha une dernière fois sur le trou qui -descendait vers le poste central, et jeta un dernier ordre, l'ordre -qui terminait la journée, et changeait définitivement la bataille en -victoire: - ---Cessez le feu! - -Au grand mât du _Mikasa_, le signal de Togo flottait et resplendissait, -pareil à l'arc-en-ciel radieux des fins d'orage. Au zénith, parmi les -nuages encore livides, une déchirure bleue s'épanouissait en forme de -déesse ailée, planant. - -Un cri immense volait de navire à navire, plus vite que ne volent les -risées du nord-ouest, quand souffle la mousson d'automne: le cri de -triomphe du Japon vainqueur, le cri de triomphe de l'antique Asie, -affranchie pour jamais du joug européen: - ---_Teikokou banseï!_ - ---Vie éternelle à l'Empire! - -Hirata Takamori, debout, répéta trois fois ce cri. Puis, déployant d'un -coup sec l'éventail qui n'avait pas quitté sa manche, il promena du -sud au nord et de l'ouest à l'est, un regard d'inexprimable orgueil. -L'heure, certes, était bonne, et grisait mieux que dix mille coupes -de saké! Trente-trois années durant, depuis le jour que sa mère avait -accouchée de lui, Hirata Takamori, consciemment ou inconsciemment, -n'avait vécu qu'en attendant cette heure. Mais pour l'ivresse sublime -qui maintenant le suffoquait et le noyait comme dans une mer d'alcool -pur, trente-trois années n'étaient pas une attente trop longue: - ---_Teikokou banseï!_ - -La clameur, à peine apaisée, reprenait et redoublait. A contre-bord -des cuirassés, un aviso, le _Tatsouta_, défilait. Sur sa passerelle, -un officier embouchait un porte-voix, et répétait de proche en proche -l'ordre du jour dont il était porteur: - ---«Les illustres vertus de l'Empereur et l'invisible protection des -Ancêtres Impériaux, nous ont donné victoire pleine et entière. A tous -qui avez fait de votre mieux, félicitations!» - -A cet instant même, le soleil, perçant tout à coup les nuages et la -brume, apparut, tangentant l'horizon de l'ouest. - -Il apparut tout rouge, pareil à la boule monstrueuse, teinte de feu -et de sang, que roule le Dragon Céleste à travers les plaines d'azur -... pareil au disque éblouissant qui règne au centre du pavillon de -l'Empire... Et il plongea dans la mer, obliquement. - -Hirata Takamori le regardait. C'était comme le symbole de la patrie -nipponne, qui flottait là, qui promenait son dernier rayon, sa -dernière caresse lumineuse sur ce champ de bataille où tant de sang -venait de couler pour que la patrie nipponne fût plus grande!... Et -voilà que, soudain, l'allégorie fut précisée, magnifiée: un vaisseau -russe, vaincu, désemparé, incendié, traînait au loin, dans l'ouest, -son agonie. Tout à coup le soleil atteignit cette carcasse ruinée, -cette ombre près de s'engloutir, et l'entoura comme d'un linceul de -pourpre et d'or. Les mâts brisés, les cheminées chancelantes, la coque -dénivelée, déchirée, se dessinèrent funèbres sur l'orbe éblouissant. -Hirata Takamori reconnut ce vaisseau qui allait mourir. C'était le -_Borodino_, l'un de ceux-là mêmes que le _Nikkô_ avait combattus de -plus près... Et le soleil, peu à peu, s'enfonça et disparut. Et le -vaisseau disparut aussi, en même temps... - -Hirata Takamori fit demi-tour. Le _Tatsouta_ s'approchait du _Nikkô_ et -le hélait: - ---Liberté de manœuvre pour la nuit.--Rendez-vous demain matin à -Matsou-shima. - ---Bien,--dit Hirata. - ---L'amiral désire savoir le nom de l'officier qui a pris le -commandement du _Nikkô_ après la destruction du blockhaus? - ---C'est moi: le vicomte Hirata.... _Hirata shishakou!..._ - -Il omit son prénom et répéta son titre familial, afin que tous les -ancêtres eussent leur juste part de l'honneur qui était fait au -descendant. - -Les deux navires s'éloignaient déjà, emportés par leur erre. - ---Vicomte Hirata,--cria l'officier du _Tatsouta_,--il m'est agréable -de vous annoncer la satisfaction particulière de l'amiral, et son -intention de vous nommer avec éloge dans son rapport au Divin Empereur. - -Sans répliquer, le vicomte Hirata s'inclina jusqu'à terre. Quand il se -releva, le _Tatsouta_ n'était plus à portée... - -Un trompette traversait le pont, allant d'une échelle à l'autre. Hirata -Takamori l'appela, donna l'ordre de sonner le branle-bas du soir... - ---On alignera les morts sur la plage arrière, honorablement. - - -La nuit tombait maintenant, vite. On alluma les feux de position et les -feux de route. Hirata Takamori, abdiquant pour un temps ses fonctions -de commandant par intérim, quitta la passerelle et fit une ronde à -travers les coursives dévastées du _Nikkô_. Les circuits électriques -avaient été hachés. Mais, à force d'ingéniosité et d'adresse, des -circuits de fortune avaient pu être rétablis. Et presque partout -l'éclairage était normal. - -Au bout de sa ronde, Hirata Takamori parvint à la plage arrière, et, -ayant salué deux fois, à l'ancienne mode, passa la revue des morts... - - -Ils étaient trente-neuf. On les avait couchés côté à côte, sur deux -rangs, sous la double volée des grands canons jumeaux. Ils dormaient -là, leurs corps en loques bien rassemblés et recousus dans des sacs de -toile grise, et leurs têtes calmes souriant aux rayons de la lune. - -Deux quartiers-maîtres, lanternes en main, éclairèrent chaque visage. -Un enseigne, à voix respectueuse, faisait l'appel. Il passa d'abord -devant trois sacs vides. On n'avait pas retrouvé vestige du commandant -mort, non plus que de l'officier de manœuvre, non plus que de -l'officier de tir. - -Devant le quatrième sac, l'enseigne nomma: - ---Capitaine de vaisseau Herbert W. Fergan. - -Hirata Takamori se baissa. L'officier anglais avait été frappé par un -éclat d'obus au-dessous du menton, à la gorge même. Les deux carotides -étaient tranchées et la moelle épinière en bouillie. - ---Où a-t-il été tué?--questionna Hirata. - ---Dans la tourelle de 305. - ---Hé!... On meurt partout!... - -Ce fut toute l'oraison funèbre d'Herbert Fergan. - - -Devant le cinquième sac, l'enseigne nomma: - ---Lieutenant de vaisseau Yorisaka Sadao. - -Hirata Takamori s'arrêta net, ouvrit la bouche pour parler, et se tut. - -Le cadavre du marquis Yorisaka Sadao avait les yeux grand ouverts. -Et ces yeux, vraiment, semblaient regarder encore ... regarder droit -devant eux,--droit à travers la vie,--regarder dédaigneusement, -orgueilleusement, triomphalement... - - -Marchant plus vite et d'un pas plus saccadé, le vicomte Hirata avait -parcouru l'une après l'autre les deux rangées de visages endormis. - -L'enseigne, saluant, allait se retirer. Le vicomte le retint, -l'appelant par son nom: - ---Narimasa, voulez-vous me faire l'honneur de m'accompagner dans ma -chambre? - ---Ainsi ferai-je, très honorablement,--répondit renseigne empressé. - -Ils descendirent ensemble. Sur un geste du vicomte, l'enseigne -s'agenouilla. Il n'y avait point de tatami,--la discipline moderne -excluant des navires de guerre les nattes de riz, trop inflammables. -Mais Hirata avait jeté par terre deux confortables carreaux de velours. - ---Excusez mon impolitesse,--dit-il:--je commettrai l'inconvenance de -régler devant vous le service de nuit, avant toute autre chose. - ---Je vous supplie de le faire,--dit l'enseigne. - -Des sous-officiers entrèrent, auxquels le vicomte donna ses ordres. Et -quand tous se furent retirés, Hirata Takamori prit le pinceau, et traça -sur deux pages de son bloc-notes plusieurs centaines de caractères bien -calligraphiés. - ---Excusez-moi,--dit-il encore,--mais tout cela avait son importance. - -Il arracha les deux feuilles du bloc-notes et les tendit à l'enseigne. - ---Ceci, d'ailleurs, est pour vous ... si vous daignez me faire la grâce -d'être l'exécuteur de mes dernières volontés. - -Surpris, l'enseigne regarda son chef. - ---Oui,--dit Hirata Takamori.--Je vais, Narimasa, me tuer tout à -l'heure. Et je vous serai très obligé, à vous qui êtes d'une très noble -famille de bons samouraïs, de bien vouloir m'assister dans mon karakiri. - -Le jeune officier ne s'étonna plus, et n'eut garde de poser aucune -question discourtoise. - ---C'est un honneur illustre que vous faites à moi et à tous mes -ancêtres,--dit-il simplement.--Je suis très heureux d'être à même de -vous servir. - ---Voici mon sabre.--dit Hirata. - -Il avait dégainé d'un fourreau de laque une splendide lame ancienne, -dont la garde était de fer forgé en forme de feuilles de chêne. Il -enveloppa cette lame d'un papier de soie, et la tendit à l'enseigne -Narimasa. - -Je suis à votre disposition, respectueusement, dit l'enseigne en -prenant le sabre. - -Hirata Takamori s'agenouilla en face de son hôte, et parla selon la -politesse: - ---Narimasa, puisque vous daignez me servir de second en cette -cérémonie, il convient que vous connaissiez ma raison. Ce matin, au -cours d'une conversation que le marquis Yorisaka m'avait fait l'honneur -de m'accorder, mon intelligence infirme m'a fait prononcer diverses -paroles, que ce soir, j'estime avoir été inconvenantes. Il est, je -crois, préférable que ces paroles soient effacées. - ---Je ne vous contredirai point, si vous en jugez ainsi. - ---Aurez-vous donc la bonté d'attendre que j'aie tout préparé pour ce -qui nous reste à faire? - ---Ainsi ferai-je, très honorablement. - -Une sorte de cabinet de toilette était attenant à la chambre. -Le vicomte Hirata y passa pour revêtir le costume obligatoire, -immuablement fixé par les rites. - -Il revint. - ---En vérité,--dit-il,--je suis confus, et vous poussez très loin la -complaisance. - ---Je fais à peine ce que je dois,--dit Narimasa. - -Le vicomte Hirata s'était agenouillé de nouveau près de son hôte. Il -tenait maintenant dans sa main droite un poignard enveloppé de papier -de soie, comme le sabre. Il sourit: - ---Ce m'est une grande joie de pouvoir aujourd'hui mourir à mon -gré,--dit-il.--Notre victoire est si complète que l'empire peut -aisément se passer d'un de ses sujets, et surtout du moins utile. - ---Je vous félicite,--dit l'enseigne.--Mais je ne puis approuver votre -modestie. Je pense au contraire que rien ne saurait atténuer la perte -que va faire l'Empire, si l'exemple irréprochable, que vous nous léguez -à tous, ne la réparait presque absolument. - ---Je vous suis obligé,--dit Hirata. - -Il se détourna et, très lentement, mit la lame du poignard à nu. - ---L'exemple du marquis Yorisaka est plus grand que le mien,--dit-il. - -Il effleurait du doigt le tranchant du poignard. Sans bruit, l'enseigne -se leva du carreau de velours, et, debout derrière le vicomte, -étreignit à deux mains la poignée du sabre, nu maintenant comme le -poignard. - ---Beaucoup plus grand,--répéta le vicomte Hirata. - -Il fit un mouvement à peine perceptible. Narimasa, qui se pencha, -ne vit plus la lame du poignard. Le ventre était ouvert le plus -régulièrement du monde. Un peu de sang coulait déjà. - ---Beaucoup plus grand, en vérité,--répéta encore le vicomte Hirata -Takamori. - -Il parlait toujours aussi net, mais moins fort. Un coin de sa -bouche remonta légèrement, premier signe d'une souffrance atroce, -impassiblement contenue. - -La jambe droite en arrière et le genou gauche plié, Narimasa détendit -brusquement le ressort bandé de ses reins, de sa poitrine et de ses -deux bras. La tête du vicomte Hirata Takamori, tranchée d'un seul coup, -tomba sur les nattes blanches. - -On ne vit le sabre que l'instant d'après, quand il se releva, rose. - - -XXXI - -Jean-François Felze, au bas de l'escalier de pierre qui montait à flanc -de colline vers le faubourg de Diou Djen Dji, renvoya son kourouma, et -commença de gravir les marches familières. - -Il pleuvait. De Mogui jusqu'à Nagasaki, il n'avait pas cessé de -pleuvoir. Quatre heures durant, les deux hommes-coureurs avaient -pataugé dans la boue et les flaques, sans ralentir leur trot ni -interrompre le voyage, sauf aux portes des tchayas où l'on doit boire, -et devant les boutiques de cordonniers, où il faut changer de sandales. -Et l'on était entré dans la ville à bonne allure, en éclaboussant les -deux trottoirs de Founa-Daïkou machi. La foule habituelle emplissait le -quartier commerçant. Un moutonnement de parapluies couvrait les rues. - -Mais l'escalier de Diou Djen Dji, comme toujours, était désert. Et -Felze, se hâtant sous les ondées, put atteindre la maison aux lanternes -violettes sans que nul passant s'étonnât de voir un _ke tôdjin_[1] -frapper à la porte mystérieuse du grand mandarin chinois, porte que les -Japonais eux-mêmes ne franchissaient guère. - ---Midi,--avait constaté Felze, au moment d'entrer chez son hôte. - -Il appréhenda d'être importun. Un fumeur d'opium s'endort -habituellement fort après l'aube, et ne se soucie guère d'être réveillé -avant le déclin du soleil. Il est vrai que, pour les voyageurs, les -rites ont des accommodements. - ---D'ailleurs,--songea Felze,--il est recommandé, sur toutes choses, -d'obéir à la volonté des vieillards. Et le très vieux Tcheou Pé-i m'a -mandé clairement auprès de lui. En cela au moins sa lettre n'est point -ambiguë. - - -La porte, d'abord ouverte sur l'apparition du domestique vêtu de -soie bleue, puis refermée, se rouvrit au bout du laps qu'exige la -courtoisie. Et Felze, ayant attendu exactement comme il convenait, ni -trop, ni trop peu, se persuada qu'il arrivait à l'heure correcte. - -Tcheou Pé-i, en effet, ayant reçu, depuis la veille, un très grand -nombre de rapports et de messages, tous d'importance, avait renoncé au -sommeil pour la durée entière des événements en cours. Il fumait au -lieu de dormir, et luttait ainsi sans effort contre la fatigue d'une -veille déjà longue de trente-six heures. - -Et il vint au-devant du visiteur, et il le reçut avec tout le -cérémonial obligatoire, sans que Felze pût distinguer aucune trace de -lassitude ou d'insomnie sur la face jaune aux joues concaves dont la -bouche sans lèvres souriait. - -Puis, dans la fumerie tendue de satin jaune et brodée, du plafond -au plancher, de nobles sentences philosophiques écrites en beaux -caractères de soie noire,--après avoir bu le vin chaud qu'apporta, -selon la bienséance, le serviteur lettré dont la toque était ornée -d'une boule de turquoise,--Jean-François Felze et Tcheou Pé-i se -couchèrent au milieu de l'amas soyeux des coussins et des étoffes sur -trois nattes superposées, plus fines qu'un tissu de lin. - -Et ils parlèrent, face à face, le plateau à opium entre leurs -poitrines. Ils parlèrent en observant la bienséance et les règles -traditionnelles, tandis que deux enfants, agenouillés près de leurs -têtes, chauffaient au-dessus de la lampe verte les lourdes gouttes -suspendues au bout des aiguilles, et fixaient la pâte bien cuite sur le -fourneau des pipes d'argent, d'ivoire, d'écaille ou de bambou. - - ---Fenn Ta-Jênn,--avait dit d'abord Tcheou Pé-i,--quand on scella, en ce -lieu même et sous mes yeux, la lettre grossière et mal calligraphiée -que j'ai eu la témérité de dicter pour vous au moins ignorant de mes -secrétaires, j'ai prononcé la parole d'usage: _I lou fou sing!_--Puisse -l'Étoile du Bonheur vous accompagner sur la route!--Car je savais que -votre cœur vous pousserait à exaucer sur-le-champ mon humble prière, et -à nouer sans perdre une heure les cordons du manteau de voyage. Vous -arrivez avec une exactitude solaire. Et je m'aperçois avec honte que -j'ai été grandement importun. En sorte que je ne saurais vous remercier -jusqu'où je dois. - ---Pé-i Ta-Jênn,--avait répliqué Jean-François Felze,--la lettre -magnifique que j'ai reçue de vous m'a fait à propos souvenir des -préceptes de la philosophie, que j'allais oublier, et m'a rappelé à -temps dans le Juste et invariable Milieu[2], d'où j'étais sur le point -de sortir. Souffrez que je reçoive avec reconnaissance votre bienfait. - -Ils fumèrent. La fumerie était tout obscure. Les draperies opaques -excluaient le jour extérieur. On eût cru qu'il faisait pleine nuit. Du -plafond les neuf lanternes violettes versaient leur clarté de vitrail. -La vie brutale semblait proscrite de ce royaume, infiniment pacifique, -où n'avait accès qu'une vie surhumaine,--atténuée, assagie, libérée des -passions violentes et vaines, libérée du mouvement inharmonieux. - - ---A présent,--commença Tcheou Pé-i,--il est convenable que je dissipe -pour vous les obscurités de ma lettre, obscurités dues, ainsi que -certainement vous l'avez deviné, à la seule infirmité de mon esprit. - ---Il m'est impossible,--répliqua Felze,--de souscrire à vos paroles. -J'ai vu, dans ce qu'il vous plaît de nommer des obscurités, le sage -artifice d'un pinceau très vieux, qui ne se soucie pas de confier à un -courrier, même fidèle, la vérité toute nue et imprudente. - -Tcheou Pé-i sourit et joignit les mains pour remercier: - ---Fenn Ta-Jênn, il m'est délectable d'entendre la musique de votre -courtoisie. Permettez-moi d'y répondre en observant la règle: -«Quiconque est chargé de délivrer un message ou de publier une nouvelle -ne laisse pas le message ou la nouvelle passer une nuit dans sa maison. -Il délivre ou publie le jour même.» Fenn Ta-Jênn, ce matin, au second -chant du coq, une jonque de la Nation Centrale est entrée dans ce port, -et d'autres jonques l'ont suivie. Leurs patrons, gens à mon service, et -qui usent leurs cœurs pour accomplir la volonté de l'Auguste Élévation, -m'ont instruit, moi le premier, de ce que les autorités de ce royaume -ignoraient encore. Je vous en instruis vous-même: hier, non loin d'une -île que les hommes du Nippon nomment Tsou-shima, mille et dix mille -vaisseaux se sont heurtés sur la mer. L'immense flotte des Oros a -succombé dans cette bataille. Il n'en reste que des épaves. Et je me -suis souvenu des préceptes du _Li Ki_, et j'ai pris la liberté de vous -les rappeler dans ma lettre: «Au premier mois de l'été, on ne lève pas -pour la guerre de grandes multitudes d'hommes. Parce que le Souverain -qui domine en ce mois, Iên Ti, l'Empereur du Feu, les vouerait à -l'extermination.» - -Jean-François Felze, brusquement, s'était redressé. Il s'accouda sur -les nattes et faillit oublier la bienséance. - ---Que dites-vous, Pé-i Ta-Jênn? La flotte russe vaincue? détruite?... -Est-ce que... - -Il se retint à temps, conscient de l'énormité qu'il allait commettre, -en posant une question à son hôte; indulgent, Tcheou Pé-i s'empressait -de parler, masquant ainsi, avec adresse, l'inconséquence du visiteur: - ---Beaucoup de rapports m'ont été faits. Je n'ignore maintenant plus -rien d'essentiel. Vous plairait-il d'écouter un récit exact? - -[Illustration: Debout contre le mur, immobile et muette, la marquise -écoutait.] - -Felze s'était ressaisi: - ---Il me plaira, assurément,--dit-il, redevenu décent,--il me plaira -d'écouter tout ce que vous jugerez bon de me faire entendre. - ---Fumons donc,--dit Tcheou Pé-i,--et souffrez que mon secrétaire -intime, à qui la noble langue des Fou-lang-sai n'est pas étrangère, -vienne ici nous prêter sa lumière, et lise et traduise la substance -utile de tout ce qui nous est arrivé depuis ce matin. - -Et, des mains de l'enfant agenouillé près de sa tête, il prit une pipe, -cependant que Jean-François Felze, des mains de l'autre enfant, en -prenait une autre. Les volutes de fumée grise se mêlèrent autour de la -lampe constellée de mouches et de papillons d'émail vert. - -Aux pieds des fumeurs, le secrétaire intime, très vieil homme coiffé -d'une toque à boule de corail ciselé, s'était accroupi, et lisait de sa -voix rauque, inhabile aux sons occidentaux... - - ---Fenn Ta-Jênn,--dit Tcheou Pé-i, quand fut achevée la longue -lecture,--il vous souvient peut-être d'une conversation que nous -avons eue, en ce lieu, le lendemain même de votre arrivée dans cette -ville. Vous me demandiez alors si j'estimais que le Soleil Levant -dût inévitablement succomber dans sa lutte contre les Oros. Je vous -répondis que je n'en savais rien, et qu'au surplus cela n'importait pas. - ---Il me souvient parfaitement,--dit Felze.--Votre condescendance daigna -même me promettre que nous reparlerions ensemble de cette bagatelle, -lorsque le temps en serait venu. - ---Votre mémoire est irréprochable,--dit Tcheou Pé-i.--Eh bien! Quel -temps jamais sera plus favorable que n'est celui-ci? Voilà que le -Soleil Levant, loin de succomber, triomphe. Il sied que nous examinions -à loisir la vraie valeur de sa victoire. Et si notre examen nous -persuade que cette valeur est proprement nulle, nous aurons eu raison -d'affirmer jadis que la guerre actuellement en cours est une bagatelle, -et que son issue n'importait pas. - -Silencieux, Felze, qui venait de fumer, repoussa doucement la pipe -chaude, et, posant sur le coussin de cuir sa joue gauche, fixa son -regard sur les yeux de son hôte. Tcheou Pé-i fuma lui-même et commença: - ---Il est écrit dans le livre de Méng Tzèu. «Vous entreprenez des -guerres; vous mettez en péril la vie des chefs et des soldats; vous -vous attirez l'inimitié des princes. Votre cœur y trouve-t-il de la -joie? Non. Vous agissez ainsi pour la seule poursuite de votre grand -dessein, vous désirez étendre les limites de vos États, et tenir sous -vos lois jusqu'aux étrangers. Mais poursuivre un tel dessein par de -tels moyens, c'est monter sur un arbre pour attraper des poissons. La -force s'opposant à la force n'a jamais produit que ruine et barbarie. -Il convient seulement de s'appliquer à exercer dans l'administration la -bienfaisance. Dès lors, tous les officiers, y compris ceux des nations -extérieures, veulent avoir des charges dans votre palais. Tous les -laboureurs, y compris ceux des nations extérieures, veulent cultiver -la terre dans vos campagnes. Tous les marchands, soit ambulants, soit -sédentaires, y compris ceux des nations extérieures, veulent déposer -leurs marchandises dans votre marché. S'ils sont disposés de la sorte, -qui pourra les arrêter. Je sais un prince qui régnait d'abord sur -un territoire de soixante-dix lis, et qui a régné ensuite sur tout -l'Empire[3].» - -Tcheou Pé-i, solennel, ponctua la citation d'une sorte d'exclamation -poussée du plus profond de la gorge. - ---Il est écrit dans le livre de K'òung Tzèu: «La principauté de Lou -penche vers son déclin et se divise en plusieurs parties. Vous ne savez -pas lui conserver son intégrité; et vous pensez à exciter une levée -de boucliers dans son sein. Je crains bien que vous ne rencontriez de -grands embarras non pas sur la frontière, mais dans l'intérieur même de -votre maison[4].» - -Tcheou Pé-i répéta son exclamation respectueuse; puis, ayant fermé les -yeux: - ---Il me paraît que ces textes s'appliquent avec une égale justesse à -l'Empire des Oros, vaincu, et au royaume du Soleil Levant, vainqueur. -Tout peuple qui engage une guerre inutile et sanglante abdique sa -sagesse ancienne et renie la civilisation. - -C'est pourquoi il n'importe aucunement que le nouveau Japon, barbare, -ait abattu la nouvelle Russie, barbare. Il n'aurait pas importé -davantage que la nouvelle Russie eût abattu le nouveau Japon. C'était -le combat du tigre rayé contre le tigre ocellé. L'issue de ce combat -est sans intérêt pour les hommes. - -Il appuya sa bouche sans lèvres contre le jade d'une pipe que lui -tendait l'enfant agenouillé, et, d'un seul trait, aspira toute la fumée -grise. - ---Sans intérêt,--répéta-t-il. - -Ses yeux rouverts promenaient de droite à gauche leurs lueurs -perspicaces. - ---Ma mémoire à moi--reprit-il après un silence--est tout à fait -infidèle et incertaine. Mais, au cours de la conversation que nous -avons eue, le lendemain de votre arrivée dans cette ville, vous -avez prononcé des paroles si mémorables que je n'ai pu, malgré mon -infirmité, les oublier. Vous avez très ingénieusement comparé l'Empire -à un vase enfermant la précieuse liqueur des anciens préceptes. Et -vous avez, non sans grande raison, redouté pour la liqueur inestimable -la fragilité du vase impérial. Si l'Empire est en effet subjugué, -qu'adviendra-t-il des anciens préceptes? A cette question très -philosophique, la pauvreté de mon intelligence ne me permit point -de répondre sur-le-champ. Je réponds, après dix mille réflexions et -méditations, je réponds aujourd'hui, éclairé enfin par les événements. -L'immortalité des anciens préceptes n'est pas liée à la vie périssable -de l'Empire. L'Empire peut être subjugué: pourvu que le Fils du Ciel -ait fait son devoir jusqu'au bout, observé les rites, gardé les -cinq lois morales, et pratiqué les trois vertus indispensables, qui -sont l'humanité, la prudence et la force d'âme; pourvu que chaque -prince, chaque ministre, chaque préfet, chaque homme du peuple aient -pareillement fait leur devoir, observé les rites, gardé les cinq lois -et pratiqué les trois vertus, il n'importe en rien que l'Empire soit -vaincu ou soit vainqueur. Il n'importe en rien que tous ses habitants -soient morts ou soient vivants. S'ils sont morts, leur exemple -irréprochable leur survit, et leurs ennemis mêmes sont contraints de -l'admirer et de le suivre. Et l'immortalité des anciens préceptes en -est renouvelée et rajeunie. Au contraire, la nation qui s'écarte du -Milieu Invariable en vue d'un avantage momentané, d'un succès fugitif, -d'une gloire apparente ou d'un profit mensonger, compromet gravement -sa réputation et son honneur, et ne peut plus laisser dans l'histoire -qu'un souvenir souillé, capable de corrompre par contagion toutes -les nations à venir, jusqu'à la trentième et jusqu'à la soixantième -génération. - -Il suspendit son discours pour considérer attentivement la pipée fort -grosse que l'enfant agenouillé près du plateau de nacre venait de -coller sur un fourneau nettoyé de frais. Puis concluant: - ---Que pèse la destinée matérielle d'une seule nation, en regard de -l'évolution morale de l'humanité entière? - -Ayant jugé de la sorte, il fuma coup sur coup deux pipes. Et la drogue -ayant versé de l'indulgence dans son âme, il sourit: - ---Le royaume du Soleil Levant, trop jeune, ignore ces choses. Il les -saurait, s'il avait vécu, comme la Nation Centrale, dix mille années, -et si, d'année en année, il était devenu plus sage. - -Felze avait écouté sans rien dire. Mais Tcheou Pé-i ne parlant plus, la -courtoisie maintenant ordonnait au visiteur de rompre le silence. Et le -visiteur s'en souvint. - ---Pé-i Ta-Jênn,--dit-il,--vous êtes mon frère aîné, très vieux et très -sage. Et, certes, je ne reprendrai pas un seul mot dans tout ce que -vous avez dit. Comme vous, je pense que le royaume du Soleil Levant est -un royaume jeune. Les jeunes royaumes sont comme les jeunes hommes: ils -aiment la vie d'un amour exagéré. Pour ne pas mourir, le royaume du -Soleil Levant s'est écarté du Milieu Invariable. Son excuse réside dans -la beauté de la vie et dans la laideur de la mort. Pé-i Ta-Jênn, aimer -la vie est une vertu. - ---Oui,--prononça le fumeur.--Mais la pratique d'aucune vertu ne -doit conduire les hommes hors du Milieu Invariable, hors de la Loi -Primordiale, base et piédestal de la société et du monde. - -Il se renversa sur le dos, et toucha de la nuque l'oreiller de cuir. Sa -main aux ongles démesurés s'éleva vers les lanternes du plafond. - ---Sous la dynastie Han,--dit il,--un Empereur régna, qui se nommait -Kao. Il avait, se conformant aux rites, une épouse-impératrice, du nom -de Lu, et une concubine-princesse, du nom de Tsi. - -«Et celle-là lui avait donné un fils, prince du premier rang, qu'on -appelait Hoéi; et celle-ci lui avait donné un fils, prince du second -rang, qu'on appelait Joui. - -«Or, quand l'Empereur fut plein de jours, il manda ses ministres et ses -grands préfets, et les interrogea afin de savoir si les philosophes de -l'antiquité autorisaient les souverains de la Nation Centrale à changer -l'ordre de succession au trône, et si lui, Kao, pouvait par conséquent -suivre le désir de son cœur, et léguer le pouvoir au prince du second -rang, Joui, plutôt qu'au prince du premier rang, Hoéi. A quoi les -ministres et les grands préfets répondirent que non. Alors, obéissant -aux philosophes, l'Empereur Kao légua le pouvoir au prince du premier -rang, Hoéi, puis tomba majestueusement (dans la mort), comme tombe la -cime d'une haute montagne[5]. - -«En ce temps-là, le prince du premier rang, Hoéi, n'était pas encore -capable de diriger lui-même les cérémonies en l'honneur des esprits -qui veillent sur la terre et les grains. Devenu Empereur, il porta des -vêtements très courts[6]. En sorte que l'épouse-impératrice, Lu, exerça -la régence. - -«C'était une femme au cœur dur. - -«Elle fit d'abord emprisonner la princesse concubine Tsi, la réservant -pour des supplices. Elle ordonna ensuite que le prince du second rang, -Joui, fût empoisonné; et elle envoya le poison au précepteur de ce -prince. - -«Mais le précepteur, homme juste, ayant relu tous les livres sacrés -et tous les livres classiques, n'y trouva pas l'autorisation de tuer -l'élève à lui confié par le Fils du Ciel défunt. C'est pourquoi, plutôt -que d'obéir, il but lui-même le poison. - -«Et la nouvelle en étant parvenue aux oreilles de l'Empereur-enfant, -Hoéi, celui-ci, plein d'admiration et de pitié, prit sous sa -protection le prince-enfant, Joui, et la mère de ce prince, Tsi. Et -l'impératrice-régente, Lu, n'osa pas poursuivre sur-le-champ ses -desseins noirs. - -«Elle attendit, comme attend le tigre rayé, lorsqu'il guette le départ -du berger pour ensanglanter le troupeau. Et quand vint le troisième -mois de l'été, l'Empereur étant allé, comme il est prescrit, pêcher les -grandes tortues marines, elle profita de cette absence. - -«Elle tua d'abord de ses mains le prince du second rang, Joui, en lui -traversant la cervelle de longues aiguilles. Elle tira ensuite de -prison la mère de ce prince, Tsi, et lui coupa le nez, les lèvres et -les quatre membres à l'articulation des coudes et des genoux. Enfin, -lui ayant diminué les oreilles au fer rouge, en forme d'oreilles de -porc, elle lui fit boire un philtre qui ôte l'intelligence et la -condamna à vivre sur le fumier, au sud du palais, et à porter le nom de -_truie humaine_. - -«Toutes choses évidemment inspirées par l'esprit de rancune; et -cruelles. - -«L'Empereur Hoéi, cependant, revenait, ayant pêché les grandes tortues -marines. Arrivant au palais par la plaine du sud, il vit, en passant, -la truie humaine. Et, saisi d'horreur à cette vue, il s'écria, avant -d'avoir réfléchi: «Ceci est contraire à l'humanité. Ma mère a eu tort.» - -«Or, cette histoire nous est rapportée dans toutes les annales de -l'Empire, par tous les philosophes et par tous les grands lettrés. - -«Et toutes les annales, et tous les philosophes, et tous les grands -lettrés s'accordent à ne pas blâmer l'impératrice-régente, Lu, quoi -qu'elle ait effectivement manqué à la vertu d'humanité, mais sans -outrepasser son droit d'impératrice-régente, maîtresse absolue en -l'absence de l'Empereur-enfant. - -«Et toutes les annales, et tous les philosophes, et tous les grands -lettrés s'accordent à blâmer l'Empereur-enfant, Hoéi, quoi qu'il ait -observé la vertu d'humanité, mais en manquant à la Loi Primordiale, -laquelle ordonne aux fils de ne jamais juger leurs mères. Car il est -écrit dans le _Néi Tse_[7]: «En présence de leurs parents, les fils -obéissent et se taisent.» - -Tcheou Pé-i laissa retomber sa main, et se tut. Et cette fois, -Jean-François Felze ne répliqua pas. - -La fumée grise emplissait maintenant la fumerie d'un brouillard -odorant. Au-dessus de ce brouillard, les neuf lanternes violettes -brillaient comme brillent les étoiles dans une nuit de novembre, -embrumée. Plusieurs heures avaient coulé, onctueuses comme du lait. - -Et Jean-François Felze, reconquis peu à peu par la drogue souveraine, -commençait d'oublier toutes choses extérieures, et doutait de bonne foi -qu'il existât, hors de ces murs de satin jaune, un monde réel où des -êtres vivaient et ne fumaient point... - -Mais Tcheou Pé-i, tout à coup, toussa deux fois, et sa voix rauque -résonna encore, dissipant le rêve presque cristallisé du visiteur: - ---Fenn Ta-Jênn, quand le philosophe s'est élevé jusqu'aux spéculations -suprêmes de la pensée, il n'en redescend pas sans effort vers les -incidents médiocres de la vie. K'oung Tzèu toutefois excellait en cela. -Et il sied que, très humblement, nous l'imitions. Sachez donc, après -avoir su tout le reste, que plusieurs des hommes que vous avez connus -dans ce pays sont morts hier: le marquis Yorisaka Sadao, et son ami -le vicomte Hirata Takamori, et son autre ami, l'étranger de la Nation -aux Cheveux Rouges. Tous ont péri glorieusement selon la morale des -guerriers. - -Trop de pipes avaient, l'une après l'autre, insinué leur vertu sereine -dans l'âme de Jean-François Felze. Jean-François Felze, apprenant de -la sorte le deuil total et la ruine du seul foyer nippon où il eût été -reçu en ami, ne s'émut pas. - ---Cette mort est triste,--dit-il simplement,--à cause de la solitude -très lamentable où va vivre désormais la marquise Yorisaka Mitsouko, -laquelle perd du même coup son mari et ses amis les plus chers. - ---Oui,--dit Tcheou Pé-i. - -Il parla d'une voix plus grave: - ---Avant qu'une folie coupable ne perturbât ce royaume, les règles du -deuil y étaient observées. La femme privée de son mari prenait la robe -de grosse toile bise sans ourlets, et portait la ceinture et le bandeau -faits de deux torons de chanvre tordus ensemble;--cela pour trois -années. Elle s'abstenait de parler avec élégance. Elle se privait de -nourriture afin de pâlir convenablement son visage. Souvent même, elle -entrait au couvent et y attendait la mort. - ---Les femmes d'aujourd'hui--reconnut Felze ont moins de vertu. - ---Oui,--dit encore Tcheou Pé-i. - -Ses yeux aigus scrutaient le visiteur. - ---Fenn Ta-Jênn,--reprit-il au bout d'un temps,--je sais et vous savez -le commandement des rites: «Les hommes ne parleront pas de ce qui -concerne les femmes, et ce qui est dit et fait dans le gynécée ne -sortira pas du gynécée». Je ne désobéirai point à ce commandement. Mais -je songe que tout à l'heure, et quoique la marquise Yorisaka Mitsouko -ait souvent négligé la modestie féminine et, de la sorte, enfreint la -Loi Primordiale, vous voudrez vous-même observer la vertu d'humanité, -et lui apprendre avec ménagement le malheur qui la frappe, malheur -qu'elle apprendrait demain matin, d'un autre que vous, sans nulle -préparation. C'est pourquoi je vous dirai, prudemment, ce qu'il faut -que vous n'ignoriez point. Naguère, vous me demandiez si j'estimais -qu'une femme, dont le mari s'est écarté de la voie droite, manque à son -devoir, en prenant, elle aussi, le sentier détourné, afin de marcher -dans les traces de celui qu'elle a promis de suivre pas à pas jusqu'à -la mort. J'ai réservé ma réponse, me taisant par ignorance. Je réponds -maintenant, instruit: il est possible que la femme dont nous venons de -parler ait pris le sentier détourné afin de marcher dans les traces, -non pas de son mari, mais d'un autre homme. Et peut-être ne sera-ce -pas en apprenant la mort du marquis Yorisaka, que la marquise Yorisaka -pleurera. - ---Herbert Fergan,--murmura Felze hésitant... - ---Vous avez appris ce que vous deviez apprendre,--interrompit Tchéou -Pe-i.--Souffrez qu'à présent nous fumions comme il convient, dans la -pipe de bambou noir. - -Et lorsqu'ils eurent fumé, il ajouta: - ---La flamme de la lampe baisse. - -Un serviteur se hâta, apportant une burette d'huile et un flambeau -allumé. Felze, alors se souvint qu'il est écrit dans le _Kiou-Li_[8]: - -«Levez-vous quand les torches arrivent.» - -Et, observant tout le cérémonial, il prit congé. - -[Footnote 1: _Ke tôdjin_, barbare hirsute, ou _baka tôdjin_, imbécile -barbare,--étranger.] - -[Footnote 2: L'Invariable Milieu (Tchoug Ioung), où Confucius a placé -l'absolue sagesse.] - -[Footnote 3: Méng-Tzèu, liv. I, chap. I.] - -[Footnote 4: _Lioun Iou_, liv. VIII, chap. XVI.] - -[Footnote 5: Périphrase rituelle pour exprimer qu'un Fils du Ciel est -mort.] - -[Footnote 6: Périphrase rituelle pour exprimer qu'un Fils du Ciel -n'est pas majeur. Le respect interdit aux Chinois de compter l'âge de -l'Empereur.] - -[Footnote 7: Dixième livre du _Li Ki_.] - -[Footnote 8: Livre premier du _Li Ki_,--_Kiou Li_,--Petites Règles de -Bienséance.] - - -XXXII - -Dehors, la pluie avait cessé. Les nuages épuisés abandonnaient leurs -teintes livides. Des flèches de soleil les perçaient çà et là. Et la -campagne, encore verte d'eau fraîche et déjà dorée de lumière, avait -remis sa robe de printemps. - -Jean-François Felze marcha lentement, humant à pleins poumons la -senteur vivante de la terre, et rassasiant ses yeux de la clarté pure -du jour. - -Au bas de l'escalier de Diou Djen Dji, il pensa tout à coup à consulter -sa montre: - ---Trois heures et demie déjà! Eh! il n'est que temps d'aller au coteau -des Cigognes: où je risque fort de trouver visage de bois... - -Il se hâta vers les rues fréquentées, où l'on a chance de trouver des -kouroumas maraudeurs. - ---Corvée, corvée, corvée!--songeait-il.--Pauvre petite! N'importé -comment, je la plains de toute mon âme! Et qu'elle pleure Herbert -Fergan ou Yorisaka Sadao, je pleurerai de bon cœur avec elle! - -Il hocha la tête. Il se souvenait du garden-party à bord de l'_Yseult_, -et de Mrs. Hockley et du prince Alghero.... - ---Las!--murmura-t-il.--L'alcool d'Europe monte vite à la tête d'une -mousmé, cette mousmé fût-elle marquise!... - -Rue Megasaki, il n'y avait point de kourouma. Et il n'y en avait point -non plus rue Hirobaba. Felze gagna Moto-Kago machi l'inévitable. Une -foule opaque s'y pressait et s'y bousculait, et il ne fallait pas avoir -une longue pratique des foules japonaises pour voir du premier coup -d'œil que celle-ci était tout hors d'elle-même et bouleversée par une -extraordinaire émotion. La nouvelle de la grande victoire remportée la -veille venait d'être répandue dans Nagasaki. Et déjà chaque boutique, -chaque logis, chaque fenêtre s'ornait précipitamment de drapeaux et -de banderoles. Surexcitée follement, ivre d'orgueil et de triomphe, -la foule abandonnait la mesure et la décence nationale et manifestait -sa joie presque comme les cohues d'Occident manifestent la leur. Il -y avait des cris, des chants, des cortèges. Il y avait des bagarres -et presque des rixes. Il y avait des énergumènes et peut-être des -ivrognes. Felze, s'efforçant de traverser la rue pour gagner le quai, -faillit tomber. Deux mousmés s'étaient précipitées contre ses jambes, -deux mousmés qui couraient et s'égosillaient, leurs belles coques -noires en grand désordre, des mèches flottant au vent. - ---Las!--dit encore Felze.--Il n'importe véritablement pas beaucoup que -le nouveau Japon ait vaincu la Russie, nouvelle ou vieille... - -Sur le quai les kouroumayas n'avaient toutefois point perdu leur -ancienne courtoisie. Et Felze, ayant prononcé les mots magiques: -_Yorisaka koshakou_, il y eut grande concurrence parmi toute la gent -trotteuse, pour l'honneur de conduire l'étranger très honorable chez le -noble marquis, jadis daïmio... - - -XXXIII - -Dans le boudoir pompadour, entre le piano d'Erard et la glace à cadre -doré, rien n'était changé. Par les fenêtres à vitres, des rayons de -soleil entraient joyeusement, répandant partout un air de fête, et -parsemant de pierreries multicolores les fleurs des porte-bouquets. -Felze observa que ces fleurs n'étaient plus comme jadis des branches -coupées aux cerisiers nationaux, mais des orchidées américaines... - ---Qui sait!--songea-t-il, soudain amer.--L'Amérique a passé par là... -Herbert Fergan lui-même n'obtiendra peut-être pas une larme! Tant mieux -et tant pis! - -Il s'était approché de la fenêtre, il regardait le jardin minuscule, et -ses rocailles, et ses cascades, et ses forêts pour Lilliputiens. Une -voix qu'il n'avait point oubliée, une voix chantante et douce, menue -comme un cri d'oiseau, répéta tout à coup derrière lui, la phrase de -bienvenue qui l'avait accueilli pour la première fois, dans ce même -salon, six semaines auparavant: - ---Oh! cher maître!... Que je suis confuse de vous avoir fait attendre -si longtemps! - -Et, toujours comme jadis, une menotte d'ivoire clair se tendit vers le -baiser. - -Mais cette fois, Felze, ayant touché de ses lèvres les doigts soyeux, -ne répondit rien à la phrase d'accueil. - -Sans prendre garde à ce silence, la marquise Yorisaka bavardait -gaiement: - ---Hé! nous pensions bien, Mrs. Hockley et moi, que vous auriez bientôt -assez de votre excursion! Avez-vous été très loin? N'avez-vous pas reçu -trop de pluie? Rapportez-vous de belles esquisses? Dès demain, j'irai à -bord de l'_Yseult_, et je veux absolument que vous me montriez tout! - -Elle parlait avec plus de hardiesse qu'autrefois. Elle était vêtue -d'une robe Louis XV en mousseline brodée, rose sur rose. Elle portait -une capeline de tulle à grandes brides nouées. Elle s'appuyait sur une -ombrelle à falbalas, rose comme la robe. Et dans cet accoutrement, -combiné pour la taille des femmes que l'on rencontre au Pré Catelan ou -à Armenonville, elle paraissait, petite, petite, petite... - -Felze toussa trois fois, puis entama une phrase: - ---Je suis revenu... - ---Hé!--dit la marquise Yorisaka,--je suis si contente que vous soyez -revenu! - ---Je suis revenu--répéta Felze... - -Et il se tut, regardant très fixement la jeune femme. - -Elle souriait. Mais sans doute les yeux de Felze parlèrent-ils à cet -instant plus clairement que sa bouche. Le sourire s'effaça brusquement -des jolies lèvres fardées, et sur les yeux obliques et minces les cils -battirent inquiets: - ---Vous êtes revenu?... - -Entre les grandes brides de tulle rose, sous la capeline fanfreluchée, -le visage, tout d'un coup métamorphosé, était redevenu intensément -asiatique. - -Quatre secondes passèrent, lentes comme quatre minutes. La voix -menue parla de nouveau; et elle ne chantait plus du tout, devenue -mystérieusement unie, monotone, grise: - ---Vous êtes revenu ... pour?... - -Laborieusement, Felze acheva: - ---Pour vous dire ... qu'hier ... du côté de Tsou-shima, il s'est livré -une grande bataille... - -Il y eut un bruit de soie froissée. L'ombrelle à falbalas était tombée. -Elle resta par terre. - ---Une très grande bataille ... entre l'escadre russe et la flotte -japonaise... Vous ne saviez pas encore?... - -Il s'interrompit comme pour reprendre haleine. Debout contre le mur, -immobile et muette, la marquise Yorisaka Mitsouko écoutait: - ---Non, vous ne pouvez pas encore savoir... Une très grande bataille. -Très sanglante, naturellement... Oui, beaucoup de blessés... - -Elle ne bougeait pas, elle ne parlait plus. Elle s'adossait toujours au -mur; elle faisait face au messager sinistre.. - ---Beaucoup de blessés... Ainsi je crois savoir que le vicomte Hirata... - -Elle ne remua pas... - ---Et le marquis Yorisaka lui-même... - -Pas un tressaillement. - ---Et le commandant Herbert Fergan... - -Pas un clignement de paupières. - ---Sont ... blessés... - -Dans la gorge de Felze, les mots s'embarrassaient: - ---Blessés ... grièvement blessés... - -Le mot terrible ne voulait pas sortir. Quatre secondes encore se -traînèrent. - ---Morts,--dit enfin Felze, très bas. - -Il avait ouvert les mains. Il avança légèrement les bras, prêt à -soutenir la victime. Il avait vu souvent, en pareil cas, des femmes -s'évanouir. Mais la marquise Yorisaka Mitsouko ne s'évanouit pas. - -Alors, il s'éloigna un peu, pour mieux la voir. Toujours immobile et -debout, on l'eût dit clouée à son mur,--crucifiée. Elle était très -pâle. Elle semblait tout d'un coup grandie. - ---Morts,--redit Felze,--morts très glorieusement. - -Et il se tut, ne trouvant plus de paroles. - -Alors les lèvres fardées s'agitèrent. Dans tout le visage figé et -glacé, ces lèvres seules semblaient vivre, avec les yeux,--les yeux -grands ouverts, pareils à deux lampes funéraires bien allumées: - ---Défaite?... ou victoire?... - ---Victoire!--affirma Felze. - -Il appuya: - ---Victoire décisive: la flotte russe a succombé tout entière. Il n'en -reste plus que des épaves. Ce n'est pas en vain que tant d'hommes -héroïques ont versé leur sang. Le Japon, à jamais, triomphe! - -Aux joues blêmes, une rougeur, lentement, remonta. La bouche étroite -parla de nouveau, de la même voix grise et calme: - ---Merci... Adieu... - -Et Felze, ainsi congédié, salua et recula vers la porte. - -Sur le seuil il s'arrêta pour saluer encore... - -La marquise Yorisaka n'avait pas bougé. Elle demeurait rigide et -raidie, indéchiffrable, inconnaissable,--asiatique, asiatique des -talons aux cheveux, asiatique à ce point qu'on n'apercevait plus sa -défroque occidentale. Et le mur tendu de soie lui faisait une sorte de -cadre, au milieu duquel elle apparaissait à présent, grande, grande, -grande... - - -XXXIV - -Au-dessus du temple d'O-Souwa, dans le petit parc de la colline Nishi, -parmi les camphriers centenaires, les érables et les cryptomérias d'où -pendaient toujours de splendides glycines arborescentes, Jean-François -Felze, une heure durant, avait erré. - -Sa rêverie, d'instinct, l'avait conduit là, en sortant de cette villa -du coteau des Cigognes dont la porte s'était refermée derrière lui, -à peu près comme se referme la porte d'un tombeau sur les talons des -fossoyeurs. Il avait eu besoin, tout de suite, de solitude, d'ombre et -de silence. Machinalement, il avait marché jusqu'au petit parc, distant -de moins d'un mille. Et les allées touffues et la futaie profonde -l'avaient retenu. Il était monté, par l'allée de l'est, jusqu'au sommet -de la colline. Il en était redescendu par l'allée de l'ouest. Il -s'était arrêté aux coudes du chemin, pour contempler les vallons verts -ondulants vers la plaine, et la ville couleur de brume assise au bord -du fiord couleur d'acier. Il avait plongé son regard dans les cours et -dans les jardins du grand temple. Il s'était promené sur la terrasse du -sud, plantée de cerisiers en quinconces... - -Et partout il avait vu, au lieu du paysage étalé sous ses yeux, -l'image, gravée sur sa rétine, d'une femme debout, adossée contre un -mur... - -A présent, il avait quitté le petit parc. Très las, il voulait regagner -la ville, regagner l'_Yseult_, et se reposer enfin, chez lui, dans sa -cabine, de ce voyage trop long, et trop lugubrement terminé... Mais une -obsession mystérieuse l'égarait, le détournait de sa route. Il avait -pris à droite au lieu de prendre à gauche. Et il se retrouvait au flanc -du coteau des Cigognes, à cent pas à peine de la maison en deuil... - -Il s'était arrêté net. Il allait rebrousser chemin. Un trot précipité -de kouroumayas lui fit relever la tête. Il s'entendit nommer: - ---François! est-ce vous? - -Une dizaine de kouroumas accouraient à la queue leu leu, chargés -de toilettes claires et de jaquettes à orchidées. Tout le Nagasaki -américain était là. et Mrs. Hockley à sa tête, Mrs. Hockley, plus belle -que jamais, dans une robe de mousseline, brodée rose sur rose, sœur -jumelle de la robe que Felze avait vue tout à l'heure sur la marquise -Yorisaka Mitsouko. - -Le kourouma de Mrs. Hockley avait fait une halte brusque, et tous les -kouroumas qui le suivaient butaient à qui mieux mieux les uns sur les -autres. - ---François!--disait Mrs. Hockley,--êtes-vous réellement de retour? Je -suis heureuse de vous voir. Venez avec nous: nous allons tous ensemble, -en pique-nique, goûter dans une forêt très belle que le prince Alghero -connaît. Et nous devons prendre ici la-marquise Yorisaka... - ---Voulez-vous d'abord m'écouter?--dit Felze. - -Elle avait mis pied à terre. Il s'approcha d'elle, et, négligeant tout -préambule: - ---Je viens de voir, moi, la marquise. Et je vous avertis tout de suite: -le marquis a été tué hier, à Tsou-shima. - ---Oh!--exclama Mrs. Hockley. - -Elle avait crié si fort que tout le pique-nique fut dans l'instant à -bas des kouroumas, et, mis au courant, s'apitoya dans diverses langues: - ---Pauvre, pauvre, pauvre petite chérie!... Mitsouko darling!... what a -pity!... O poverina!... - ---Je pense qu'il faut aller sur-le-champ la consoler,--dit Mrs. -Hockley.--Je vais donc, et j'emmène d'abord le prince Alghero, qui -est particulièrement intime avec la marquise. Je reviendrai ensuite -chercher tout le monde. - -Elle marcha résolument jusqu'à la porte. Elle frappa. Mais, pour la -première fois, la nê-san portière n'ouvrit point et ne tomba point -à quatre pattes devant la visiteuse. Derechef, Mrs. Hockley frappa, -frappa plus fort, ébranla des deux poings le battant clos. Et le -battant clos ne céda point. - -Dépitée, Mrs. Hockley recula jusqu'aux kouroumas, et prit à témoin -l'assistance. - ---Il est incroyable que dans cette maison personne n'entende ni ne -réponde. Assurément, la marquise n'est point informée. Car il lui -serait doux et réconfortant d'avoir en ce moment ses amis autour -d'elle. Je songe aux moyens de lui faire parvenir un message... - ---Inutile,--dit Felze soudain.--Voyez! - -La porte, à laquelle personne ne frappait plus, venait de s'ouvrir. Et -un singulier cortège en sortait. - -Des serviteurs, des servantes, tous et toutes en vêtements de voyage, -tous et toutes chargés et encombrés de ces jolis paquets bien pliés, -de ces jolies boîtes bien menuisées, de ces jolis sacs de papier bien -indéchirables, qui sont les malles et les valises nationales du vieux -Nippon, s'en allaient à petits pas, trottinant les uns après les -autres, s'en allaient par le sentier de l'ouest, celui qui mène à la -station de chemin de fer de Nagasaki à Moji, à Kyôto et à Tôkiô... - -Et, tout à coup, derrière les servantes et les serviteurs, et suivi -lui-même d'autres serviteurs et d'autres servantes, un kourouma -franchit la porte et prit le sentier qui mène à la station ... un -kourouma traîné par deux hommes-coureurs ... un kourouma de maître, -très élégant... Sur les coussins, une forme blanche était assise... - -Une forme blanche. Une femme en deuil, vêtue à l'ancienne mode, de -toile unie sans ourlets, comme les rites prescrivent que soient vêtues -les veuves. Une femme qui s'en allait, raide et hiératique, la tête -droite et les yeux fixes:--la marquise Yorisaka... - -Elle passa. Elle passa près du prince Alghero, sans lui donner un -regard. Elle passa près de Mrs. Hockley, sans prononcer un mot. Elle -passa près de Jean-François Felze... - -Elle s'éloigna sur le sentier, lentement, et toujours entourée de son -escorte... - -Jean-François Felze arrêta le dernier serviteur, et l'interrogea en -japonais: - ---C'est la marquise Yorisaka Mitsouko,--répondit l'homme:--_Yorisaka -koshakou foudjin_.--Son mari à été tué hier à la guerre. Elle -va à Kyôto, pour vivre dans le couvent bouddhiste des filles de -daïmios,--pour y vivre sous le cilice et pour y mourir,--honorablement. - -_Atlantique, an 1326 de l'Hégire._ - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Bataille, by Claude Farrère - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BATAILLE *** - -***** This file should be named 50208-0.txt or 50208-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/2/0/50208/ - -Produced by Madeleine Fournier. -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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