diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-04 23:32:42 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-04 23:32:42 -0800 |
| commit | ef254d6b1455abcc00c1baa777f1ac99c9cea707 (patch) | |
| tree | 78b679c5ef89af54266edd5ff0a750e39acaa6ca | |
| parent | 9a84fed39a93a9d9e56ad59f50e918ed82b9a452 (diff) | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/50208-0.txt | 7895 | ||||
| -rw-r--r-- | old/50208-0.zip | bin | 140645 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50208-h.zip | bin | 1179937 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50208-h/50208-h.htm | 9986 | ||||
| -rw-r--r-- | old/50208-h/images/chinese.jpg | bin | 27254 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50208-h/images/cover.jpg | bin | 108152 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50208-h/images/p021.jpg | bin | 77301 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50208-h/images/p047.jpg | bin | 96237 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50208-h/images/p073.jpg | bin | 94397 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50208-h/images/p099.jpg | bin | 101183 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50208-h/images/p125.jpg | bin | 77259 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50208-h/images/p151.jpg | bin | 91312 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50208-h/images/p177.jpg | bin | 86261 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50208-h/images/p203.jpg | bin | 97281 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50208-h/images/p229.jpg | bin | 91166 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50208-h/images/p255.jpg | bin | 87132 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50208-h/images/photo-24.png | bin | 665 -> 0 bytes |
20 files changed, 17 insertions, 17881 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..350ddb9 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #50208 (https://www.gutenberg.org/ebooks/50208) diff --git a/old/50208-0.txt b/old/50208-0.txt deleted file mode 100644 index 52c32b6..0000000 --- a/old/50208-0.txt +++ /dev/null @@ -1,7895 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of La Bataille, by Claude Farrère - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La Bataille - -Author: Claude Farrère - -Illustrator: Charles Fouqueray - -Release Date: October 14, 2015 [EBook #50208] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BATAILLE *** - - - - -Produced by Madeleine Fournier. - - - - -CLAUDE FARRÈRE - -La bataille - -ROMAN - -ILLUSTRATIONS DE CHARLES FOUQUERAY - - - -PARIS - -ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - -26, RUE RACINE, 26 - - -CE LIVRE EST RESPECTUEUSEMENT DÉDIÉ A MES CAMARADES LES OFFICIERS DE -MARINE FRANÇAIS. - - -PRÉFACE - -Je n'aime pas la mode, un peu vaniteuse, des préfaces qu'on se fait à -soi-même. Un roman nouveau n'est pas un si gros personnage qu'il faille -le présenter au public selon toutes les règles du protocole. Encore, -si la présentation servait de quelque chose! Mais de quoi? Un livre -vaut ce qu'il vaut, et tous les avant-propos du monde n'y changeront -rien. En sorte que, tout bien pesé, l'auteur est sage qui s'abstient -d'explications préliminaires, pour le moins superflues. Il ne s'agit -pas d'ailleurs d'intentions; il s'agit de faits; de résultats. Ce -qu'a voulu dire l'écrivain n'importe pas. Ce qu'il a dit,--ce qu'il -a écrit,--compte exclusivement. Or, le public sait lire. Et, à ses -yeux, la meilleure de toutes les préfaces, la plus claire et la plus -complète, sera toujours le livre lui-même. - -Cela posé, voici néanmoins une préface. Je sens fort bien qu'elle est -ridicule. Mais, je sens aussi qu'elle est, par extraordinaire, utile, -indispensable peut-être. - -C'est qu'en effet, le livre que j'offre aujourd'hui au public n'est pas -un livre nouveau. Une édition populaire en a déjà paru, voilà deux ans, -à peu près. Et cette première édition, je le constate avec plaisir et -sans vaine modestie, obtint un succès assez général en France et même à -l'étranger. - -Or, on s'en souvient peut-être encore et ceux qui voudront bien -feuilleter cette nouvelle édition s'en apercevront dès le premier -chapitre, _La Bataille_ est à peine un roman dans le vieux sens du mot. -La fiction n'y tient guère de place, et la fantaisie à peine davantage. -L'histoire et la politique, par contre, y sont chez elles. En outre, -un sinologue voulut bien discuter la vraisemblance des calembours -chinois, dont certains de mes dialogues sont fleuris. Et un amiral -anglais me félicita d'avoir écrit, disait-il, «un très bon essai sur -le tir de combat d'une escadre». Tout cela m'oblige à admettre que -force gens, et non des moindres, ont fait à mon livre l'honneur très -rare de le lire plus attentivement qu'on ne lit d'ordinaire un roman et -d'attribuer quelque valeur documentaire aux affirmations historiques -et scientifiques qui s'y rencontrent. Auquel cas, me voilà bien forcé -de m'expliquer brièvement là-dessus: car je ne puis accepter que, par -ma faute, des opinions erronées aient pris naissance et conservent -crédit parmi des lecteurs trop littéralement confiants. Je ne puis -surtout accepter que, par ma faute encore, des nations amies de la -France et chez qui mon livre a trouvé des lecteurs curieux, ne soient -pas persuadées, comme elles doivent l'être, de la haute estime et de -la juste admiration que j'ai toujours eues pour leurs rares vertus, -guerrières et pacifiques, et pour le splendide monument d'art et de -civilisation que leur ont légué leurs ancêtres. - -Je m'explique donc. Au surplus l'explication sera courte. - -En ce qui concerne la partie purement historique et technique de _La -Bataille_, c'est-à-dire les événements de la guerre russo-japonaise, -compris entre les deux dates du 21 avril 1905 et 29 mai de la même -année, aucun détail du récit n'est, je crois, inexact. Quelques -menues erreurs qui s'étaient glissées dans la première édition -ont été rectifiées. Et je saisis cette occasion de remercier très -respectueusement et cordialement les nombreux officiers de marine qui -ont bien voulu me prêter leur concours dans cette partie de ma tâche, -aux premiers rangs desquels je tiens à nommer le vice-amiral Germinet, -les capitaines de vaisseau Daveluy et Mercier de Lostende, le capitaine -de frégate Ricquer, le lieutenant de vaisseau Vandier. En ce qui -concerne les détails exotiques--traits de mœurs, descriptions des êtres -et des choses, conversations et causeries--je ne crois pas non plus -m'être souvent trompé. Je n'ai jamais parlé que de ce que j'avais vu, -vu de mes yeux. Et j'ai en outre contrôlé chacun de mes souvenirs par -des témoignages compétents. Je prie notamment le lieutenant de vaisseau -Martinie, attaché naval de France à Tôkiô, d'accepter ici l'hommage -de ma vive gratitude pour sa collaboration, non moins éclairée -qu'amicale. Mes dialogues chinois et japonais, enfin, ne sont guère -autre chose qu'une mosaïque de textes anciens ou modernes, littéraires -ou populaires, tous bien authentiques, et dont j'ai vérifié moi-même la -traduction française. Mais cela dit, il me faut aborder le chapitre des -restrictions. - -Dans _La Bataille_, toute une part de la fiction romanesque présente -un intérêt, si j'ose dire, symbolique. Et la vérité littérale de cette -fiction s'en trouve naturellement altérée. - -Par exemple, les trois personnages japonais les plus importants,--le -marquis Yorisaka, la marquise Mitsouko et le vicomte Hirata,--sont -beaucoup moins des portraits en quelque sorte photographiques que des -peintures très générales, brossées à la ressemblance approximative de -toute une caste japonaise dont les traits essentiels ont seuls été -choisis, et grossis, pour rendre le tableau mieux perceptible aux yeux -européens. Veut-on que je précise? Eh bien! pour ne citer qu'un fait ou -deux, je suis tout à fait persuadé que jamais aucune marquise nipponne -n'accorda ses faveurs dernières à aucun officier britannique, non plus -que nul lieutenant de vaisseau japonais ne s'ouvrit le ventre au soir -de la glorieuse victoire du 27 mai 1905.--Mais je suis tout à fait -persuadé aussi que, pour vaincre vraiment la Russie et l'Europe tous -les hommes et toutes les femmes de l'empire étaient prêts à sacrifier -mille et dix mille choses chères, y compris leur honneur d'homme et -leur vertu de femme, quittes à laver ensuite de si glorieuses taches -dans tout le sang d'un corps éventré. C'est cela que j'ai voulu dire. -Rien de plus, ni rien de moins. - -Et maintenant que je l'ai dit, ma préface est finie. - -C. F. - -Paris, ce 10 mouharem 1329. - -[Illustration: ... et tout en parlant dessinait déjà...] - - - -La Bataille - - - [Méng tzéu iue: - - «Où wéi wênn wàng ki, éul tchéng jênn tchè iè; houang jou ki i tchèng - t'ien hià tchè hôu.»] - - (_Mencius dit:_ - - «_Je n'ai jamais entendu dire que quelqu'un eût réformé l'Empire en - se déformant soi-même; encore moins, qu'il eût réformé l'Empire en se - déshonorant soi-même._») - - 也, 吾 孟 - 泥 未 孑 - 辱 聞 日 - 己, 枉 - 以 己, - 正 而 - 天 正 - 下 人 - 者 者 - 乎。 - - - --Catherine, Catherine!... Lis-moi l'histoire de Brutus!... - - ALFRED DE MUSSET. - - - -I - -Devant une clôture de bambou très haute qui bordait le côté -gauche du chemin, le kourouma s'arrêta net, et le kouroumaya, -l'homme-coureur,--cheval et cocher tout ensemble,--baissa les brancards -légers jusqu'au sol. - -Felze,--Jean-François Felze, de l'institut de France,--mit pied à terre. - ---_Yorisaka koshakou?_[1]--questionna-t-il, point trop sûr d'avoir été -compris quand, tout à l'heure, avant de monter en voiture, il avait -bredouillé, dans son japonais petit nègre, l'adresse apprise par cœur: -«Chez le marquis Yorisaka, en sa villa du coteau des Cigognes, près le -grand temple d'O-Souwa, au-dessus de Nagasaki...» - -Mais le kouroumaya se prosterna dans un salut d'extrême respect. - ---_Sayo dégosaïmas!_[2]--affirma-t-il. - -Et Felze, reconnaissant la conjugaison très polie, dont on n'use pas -toujours avec les Barbares, se souvint de la vénération persistante que -le Japon moderne garde à son aristocratie d'autrefois. Il n'y a plus de -_daïmio_; mais leurs fils, les princes, les marquis et les comtes, ont -conservé, intact, le féodal prestige. - -Cependant, Jean-François Felze avait frappé à la porte de la villa. Une -servante nipponne, bien attifée d'une robe à grosse ceinture, ouvrit et -correctement, tomba presque à quatre pattes devant le visiteur. - ---_Yorisaka koshakou foudjin?_--dit cette fois Felze, demandant, non -plus le marquis, mais la marquise. - -A quoi la servante répondit par une phrase que Felze ne comprit point, -mais dont le sens correspondait évidemment à la formule occidentale: -«Madame reçoit.» - -Jean-François Felze tendit sa carte et suivit à travers la cour la -Japonaise trotte-menu. - - -Elle était à peu près carrée, cette cour, quoique pourtant moins -profonde que large; et l'on y marchait sur un gravier de tout petits -galets noirs, nets et brillants comme des billes de marbre. Felze, -étonné, se baissa pour en ramasser un: - ---Ma parole!--murmura-t-il dans sa moustache, en faisant retomber le -caillou,--c'est à croire qu'on les lave tous chaque matin au savon et à -l'eau chaude!... - - -La maison de bois, large et basse, appuyait sa véranda sur de simples -troncs polis. Entre deux de ces colonnes rustiques, au sommet d'un -petit perron, la porte s'ouvrait, et, dès le seuil, les nattes -étalaient leur blancheur sans tache. - -Felze, instruit des usages, entreprit d'ôter ses chaussures. Mais la -servante, déjà reprosternée, front contre terre, respectueusement l'en -empêcha. - ---Ah bah!--murmura Felze étonné:--on garde ses souliers, chez une -marquise japonaise? - -Vaguement déçu dans ses goûts d'exotisme, il se résigna à n'ôter que -son chapeau, un feutre clair, à bords immenses, qui coiffait à la Van -Dyck sa tête de vieil homme impénitent, sa tête enthousiaste, quoique -grise, d'artiste véritable, devenu illustre, resté rapin. - -Et Jean-François Felze, tête nue et pieds chaussés, pénétra dans le -salon de la marquise Yorisaka. - - -... Un boudoir de Parisienne, très élégant, très à la mode, et qui eût -été banal à souhait, partout ailleurs qu'à trois mille lieues de la -plaine Monceau. Rien n'y décelait le Japon. Les nattes elles-mêmes, les -_tatami_ nationaux, épais et moelleux plus qu'aucun, tapis au monde, -avaient cédé la place à des carpettes de haute laine. Les murs étaient -vêtus de tapisseries pompadour, et les fenêtres,--des fenêtres à vitres -de verre!--drapées de rideaux en damas. Des chaises, des fauteuils, une -bergère, un sopha remplaçaient les classiques carreaux de paille de riz -ou de velours sombre. Un grand piano d'Erard encombrait tout un angle; -et, face à la porte d'entrée, une glace Louis XV s'étonnait, sans nul -doute, d'avoir à refléter des frimousses jaunes de mousmés, et non plus -des minois de fillettes françaises. - -Pour la troisième fois, la petite servante exécuta sa révérence à -quatre pattes, et puis s'en fut, laissant Felze seul. - -Felze avança de deux pas, regarda à droite, regarda à gauche, et, -violemment jura: - ---Dieu de Dieu! C'est bien la peine d'être les fils d'Hok'saï et -d'Outamaro, les petits-fils du grand Sesshou!... la race qui enfanta -Nikkô et Kiôto, la race géniale qui couvrit de palais et de temples la -terre brute des Aïnos, en créant de toutes pièces une architecture, -une sculpture, une peinture neuves!... C'est bien la peine d'avoir -eu cette chance unique de vivre dix siècles dans l'isolement le plus -splendide, hors de toutes les influences despotiques qui ont châtré -notre originalité occidentale, libres du joug égyptien, libres du -joug hellénique! C'est bien la peine d'avoir eu la Chine impénétrable -comme rempart contre l'Europe, et K'òung tzèu comme chien de garde -contre Platon!... Oui, bien la peine!... pour trébucher au bout de -la carrière, dans les plagiats et les singeries, pour finir ici, -dans cette cage faite exprès pour les pires perruches de Paris ou de -Londres, voire de New-York ou de Chicago... - -Il s'interrompit net. Une idée, tout à coup, lui traversait la tête. Il -s'approcha d'une fenêtre, écarta le rideau... - -Et il vit à travers la vitre, sous ses pieds, un jardin japonais. - -Un vrai jardin japonais: un carré minuscule, long de dix mètres, large -de quinze, que trois murs très hauts pressaient contre la maison; mais -un carré véritablement symbolique, où l'on apercevait des montagnes et -des plaines, des forêts, une cascade, un torrent, des cavernes et un -lac;--tout cela, bien entendu, en miniature. Les arbres étaient, par -conséquent, de ces cèdres nains, hauts comme des épis, que le Japon -seul sait racornir comme il faut, ou de minuscules cerisiers, fleuris -d'ailleurs comme l'exigeait la saison, puisqu'on était au 15 avril; les -monts étaient des taupinières savamment grimées en sierras abruptes; et -le lac, un bocal à poissons rouges, serti, pour la vraisemblance, de -rives pittoresques, verdoyantes ou rocheuses. - -Felze, stupéfait, écarquilla les yeux. En lui, toutefois, le peintre -parla d'abord: - ---Pas étonnant qu'avec des jardinets pareils, ces gens-là, si -prodigieux par le dessin et par la couleur, aient toujours déraillé -dans une perspective de pure fantaisie! - -Il considérait la silhouette baroque des tout petits rochers et des -tout petits arbres, aperçus de haut, en raccourci. - -Mais bientôt, il haussa les épaules. Ce jardin, peuh! cela ne comptait -guère. Même, en y réfléchissant, ça n'avait pas l'air vrai, cette chose -trop menue, séparée du monde extérieur, séparée du monde réel et vivant -qui s'épanouissait alentour... Et c'était comme un simulacre, une ombre -du Japon de jadis, aboli, proscrit par la volonté des Japonais d'à -présent... - -Tout de même, quand on regardait par-dessus les murs, et par-dessus la -campagne environnante, quand on descendait d'un coup d'œil la pente du -coteau des Cigognes pour admirer toute la vue lointaine, toutes les -collines splendidement parées de leurs camphriers verts et de leurs -cerisiers neigeux, tous les temples au sommet des collines, tous les -villages à leurs flancs, et la ville au bord du fiord, la ville brune -et bleuâtre dont les maisons innombrables fuyaient le long du rivage -jusqu'à l'horizon flou du dernier cap, oh! alors on ne trouvait plus -que le Japon de jadis fût aboli ni proscrit ... car la ville, et -les villages, et les temples, et les collines portaient ineffaçable -la marque ancienne, et ressemblaient toujours, ressemblaient à s'y -méprendre, à quelque vieille estampe du temps des vieux Shôgouns, à -quelque kakemono minutieux, où le pinceau d'un artiste mort depuis -plusieurs siècles aurait éternisé les merveilles d'une capitale des -Hôjô ou des Ashikaga... - -Felze, silencieux, considéra longtemps le paysage, puis se retourna -vers le boudoir. Le contraste heurtait brutalement les yeux. De part -et d'autre de la vitre, c'était l'Extrême Asie, encore indomptée, et -l'Extrême Europe, envahissante, face à face. - ---Hum!--pensa Felze:--ce ne sont peut-être pas les soldats de -Liniévitch, ni les vaisseaux de Rodjestvensky, qui menacent tout de -bon, à cette heure, la civilisation japonaise ... mais plutôt ceci ... -l'invasion pacifique ... le péril blanc... - -Il allait faire du lieu commun à rebours. Une voix très menue, -chantante et bizarre, mais douce, et qui parlait français sans aucun -accent, l'interrompit: - ---Oh! cher maître!... Comme je suis confuse de vous avoir fait attendre -si longtemps!... - -La marquise Yorisaka entrait, et tendait sa main à baiser. - -[Footnote 1: Le marquis Yorisaka] - -[Footnote 2: Ainsi honorablement c'est (Oui).] - - -II - -Jean-François Felze se piquait d'être philosophe. Et peut-être -l'était-il en vérité, autant du moins qu'un homme d'Occident peut -l'être. Par exemple, c'était sans le moindre effort qu'il adoptait, au -cours de ses promenades par le monde, les usages, les mœurs, voire les -costumes des peuples qu'il visitait... Tout à l'heure, à la porte de -la maison, il avait voulu se déchausser, selon la politesse nipponne. -Mais à présent, dans ce salon français, où résonnaient des paroles -françaises, l'exotisme, évidemment, n'était plus de mise. - -Jean-François Felze s'inclina donc comme il eût fait à Paris, et baisa -la main qu'on lui offrait. - -Puis, de ses yeux de peintre, prompts et perçants, il examina son -hôtesse. - -La marquise Yorisaka portait une robe de Doucet, de Callot ou de -Worth. Et cela s'imposait aux regards d'abord, parce que cette robe, -gracieuse, bien faite, seyante même, mais conçue, imaginée, inventée -par un Européen, pour des Européennes, prenait, autour d'une Japonaise -frêle et fluette, une importance et un volume extraordinaires,--à -la façon d'un très large cadre de bois doré autour d'une aquarelle -grande comme la main.--Pour comble, la marquise Yorisaka était coiffée -à l'inverse de la tradition: point de coques lustrées, ni de larges -bandeaux enveloppant tout le visage; mais un chignon allongé, qui -tirait en arrière toute la chevelure; en sorte que la tête, découronnée -du classique turban couleur d'ébène, apparaissait minuscule et ronde, -comme sont les têtes de poupées. - -Jolie?... Felze, peintre amoureux de la beauté des femmes, se posa la -question avec une sorte d'anxiété. Jolie, la marquise Yorisaka?... -Un Occidental l'eût plutôt déclarée laide à cause de ses yeux trop -étroits et tirés vers les tempes au point de ressembler à deux longues -fentes obliques;--à cause de son cou trop grêle;--à cause de l'étendue -blanche et rose de ses joues trop grandes, fardées et poudrées au -delà du possible. Mais pour un homme du Nippon, la marquise Yorisaka -devait être belle. Et n'importe où, en Europe aussi bien qu'en Asie, -on eût subi le charme étrange, à la fois dédaigneux et câlin, puéril -et hiératique, qui se dégageait mystérieusement de ce petit être aux -gestes lents, au front pensif, à la moue mignarde, qu'on pouvait -prendre alternativement pour une idole ou pour un bibelot. - ---Lequel des deux?--pensa Felze. - -Il avait baisé la menotte douce comme un joujou d'ivoire jaune. Et, -refusant de s'asseoir le premier: - ---Madame,--dit-il,--je vous supplie de ne point vous excuser... Je n'ai -pas même attendu le temps d'admirer à mon aise votre salon et votre -jardin... - -La marquise Yorisaka leva la main, comme pour parer le compliment: - ---Oh! cher maître!... Vous raillez, vous raillez!... Nos pauvres -jardins sont tellement ridicules, et nous le savons si bien!... Quant -au salon, c'est à mon mari que va votre louange: c'est lui qui a meublé -toute la villa, avant de m'y faire venir... Car, vous le savez, nous ne -sommes pas ici chez nous: notre home est à Tôkiô... Mais Tôkiô est si -loin de Sasebo que les officiers de marine ne peuvent guère y aller en -permission... Alors... - ---Ah?--dit Felze,--le marquis Yorisaka est en service à Sasebo? - ---Mais oui... Il ne vous l'a pas dit, hier?... quand il est allé vous -rendre visite, à bord de l'_Yseult?..._ Son cuirassé est en réparation -dans l'arsenal... Du moins, je le crois... Car ce ne sont pas là des -choses qu'on raconte aux femmes... Mais, à propos d'hier, je ne vous -ai pas encore remercié, cher maître!... C'est vraiment trop aimable -à vous d'avoir accepté de faire ce portrait... Nous sentions si bien -l'inconvenance d'aller vous relancer jusque sur ce yacht où vous -n'êtes pas tout à fait chez vous... Mon mari osait à peine... Et quel -portrait!... le portrait d'une petite personne comme moi, par un maître -comme vous!... Je vais être abominablement fière! Songez! Vous n'avez -sûrement jamais peint de Japonaise, n'est-ce pas? jamais jusqu'à -présent? Alors je vais être la première femme de l'Empire qui aura son -portrait signé de Jean-François Felze!... - -Elle battit des mains, comme un bébé. Puis soudain grave: - ---Surtout, je suis très joyeuse de penser que, grâce à vous, mon mari -pourra, en quelque sorte, m'avoir auprès de lui, dans sa chambre -d'officier, à bord de son navire... Un portrait, n'est-ce pas, c'est -presque un double de soi-même... Ainsi, un double de moi va s'en -aller là-bas, sur la mer, et peut-être même assister à des batailles, -puisqu'on annonce que la flotte russe a passé samedi dernier devant -Singapore... - ---Mon Dieu!--dit Felze en riant.--Voilà donc un portrait qu'il va -falloir traiter dans le style héroïque!... Mais je ne savais pas que le -marquis Yorisaka dût retourner si vite sur le théâtre de la guerre... -Et je comprends alors d'autant mieux son désir d'emporter avec lui, -comme vous dites si bien, un double de vous... - -La bouche menue, peinte d'un carmin foncé qui la rétrécissait encore, -s'entr'ouvrit pour un léger rire assez inattendu, très japonais: - ---Oh! je sais bien que c'est un désir un peu extraordinaire... Au -Japon, la mode n'est pas d'avoir l'air amoureux de sa femme... Mais le -marquis et moi, nous avons vécu si longtemps en Europe que nous sommes -devenus tout à fait Occidentaux... - ---C'est vrai,--dit Felze,--je me souviens à merveille: le marquis -Yorisaka a été attaché naval à Paris... - ---Pendant quatre ans!... les quatre premières années de notre -mariage... Nous ne sommes revenus qu'à la fin de l'avant-dernier -automne, juste pour la déclaration de guerre ... j'étais encore à Paris -pour le Salon de 1903 ... et j'ai tellement admiré, à ce Salon-là, -votre «Aziyadé»!... - -Felze salua, imperceptiblement railleur: - ---C'est en regardant cette Aziyadé, que vous avez eu envie d'avoir -votre portrait de ma main? - -Le rire japonais reparut sur la petite bouche fardée, mais, cette fois, -il s'acheva en une moue parisienne: - ---Oh! cher maître!... Vous vous moquez encore!... Naturellement non, -je ne voudrais pas ressembler à cette jolie sauvagesse que vous avez -peinte dans son costume extraordinaire, et pleurant comme une folle -avec des yeux fixes qui regardent on ne sait où... - ---Qui regardent vers une porte par où quelqu'un est parti... - ---Ah?... Enfin, ce n'est pas un portrait!... Mais j'ai vu aussi vos -portraits ... celui de Mme Mary Garden, celui de la duchesse de -Versailles, et surtout celui de la belle Mrs. Hockley... - ---Ah?... surtout celui-là? - ---Oui... Oh! je ne prévoyais naturellement pas alors que je vous -verrais un jour arriver à Nagasaki, sur le yacht de cette dame... Mais -son portrait était tellement bien! Je l'ai préféré à tous les autres -à cause de la merveilleuse robe. Vous vous rappelez, cher maître? une -robe princesse, toute de velours noir, avec le haut du corsage en point -d'Angleterre sur transparent de satin ivoire!... Tenez!... c'est en -pensant à la robe de Mrs. Hockley, que je me suis fait faire cette -robe-ci et que je l'ai choisie pour poser... - -Felze arqua les sourcils: - ---Pour poser? Vous voulez poser dans cette robe-ci? - ---Mais oui?... Elle ne va pas?... - ---Elle va le mieux du monde... Mais je me figurais que, pour un -portrait d'intimité, vous ne choisiriez pas une toilette de ville. -Surtout lorsqu'il s'agit moins d'un vrai portrait que d'une pochade... -Nous n'avons qu'une quinzaine de jours au plus, n'est-ce pas?... -N'aimeriez-vous pas être peinte dans le délicieux costume de vos -grand'mères, dans un de ces kimonos blasonnés à vos armes, que toutes -nos jolies Parisiennes commencent à vous emprunter aujourd'hui?... - -Un regard singulier glissa par la fente mince des paupières quasi -fermées: - ---Oh! cher maître!... Vous êtes trop indulgent pour nos vieilles -modes... Mais c'est très rare que je reprenne encore le costume de nos -grand'mères, comme vous dites ... très rare, oui!... Et alors ... vous -comprenez, cela ne plairait certainement pas à mon mari, d'avoir mon -image habillée de ce costume qu'il connaît à peine ... qu'il connaît -à peine et qu'il n'aime pas... Nous sommes tout à fait, tout à fait -Occidentaux, le marquis et moi... - ---Très bien!--consentit Felze, résigné. - -Et, à part soi: - ---Occidentaux, tant qu'elle voudra! Ça n'en sera pas moins ignoble, -ce portrait mi-parti d'Europe et de Japon! ignoble, et, Dieu de Dieu! -sinistre à peindre!... - -Cependant, la marquise Yorisaka avait sonné. Et deux servantes,--en -robes nipponnes, elles!--apportaient, sur un grand plateau, tout -l'attirail d'un thé à l'anglaise: réchaud, théière et sucrier de -vermeil, tasses à anses, soucoupes, petites serviettes, pot à crème... - ---Naturellement, vous prendrez un peu de _cake_? ou une biscotte?... Il -faut laisser l'infusion se faire... C'est du ceylan, bien entendu. - ---Bien entendu,--répéta Felze, docile. - -Il songeait au thé vert, léger, délicat, qu'on boit sans sucre ni lait -dans les _tchaya_ de village, en grignotant une tranche de ce gâteau -qui ne durcit jamais, et qu'on nomme _kastéra_. - -Il but cependant la drogue britannique, brune, épaisse, astringente, et -mangea la pâtisserie viennoise. - ---Et maintenant,--dit la marquise Yorisaka,--puisque vous avez été -assez aimable pour faire porter ici, dès hier, votre boîte à couleurs, -votre chevalet et la toile, nous commencerons quand il vous plaira, -cher maître. Voyons, voulez-vous que nous étudiions tout de suite la -pose? Ici, le jour est-il bon?... - -Felze allait répondre. La porte, qui s'ouvrit tout à coup, ne lui en -donna pas le temps. - ---Oh!--s'écria la marquise,--j'oubliais de vous prévenir... Cela ne -vous contrarie pas de rencontrer chez nous notre meilleur ami, le -commandant Fergan?... le commandant Fergan de la marine anglaise, un -ami tout à fait intime? Il devait venir aujourd'hui prendre le thé, et, -justement, voici mon mari qui l'amène... - - -III - ---Mitsouko, voulez-vous présenter le commandant à monsieur Felze? - -Le marquis Yorisaka, au seuil du salon, s'était effacé pour faire -entrer son hôte. Et sa voix, un peu gutturale, mais nette et bien -mesurée, semblait, malgré la courtoisie des mots, ordonner plutôt que -prier. - -Et la marquise Yorisaka inclina légèrement la tête avant d'obéir: - ---Cher maître, vous permettez? Le capitaine de vaisseau Herbert Fergan, -aide de camp de Sa Majesté le Roi d'Angleterre!... Commandant?... -Monsieur Jean-François Felze, de l'Institut de France!... Mais -asseyez-vous tous, je vous en supplie! - -Elle se tourna vers son mari: - ---Par ce beau temps, avez-vous fait une agréable promenade? - ---Hé! très agréable, je vous remercie. - -Il s'était assis à côté de l'officier anglais. - ---S'il vous plaît, Mitsouko!... le thé,--dit-il. - -Elle s'empressa. - -Jean-François Felze regardait. - -Dans le décor européen, la scène s'affirmait européenne: les deux -hommes, l'Anglais et le Japonais,--celui-ci dans son uniforme noir -à boutons d'or, calqué sur tous les uniformes de toutes les marines -d'Occident,--celui-là dans un vêtement civil d'après-midi, le même -qu'il eût porté à Londres ou à Portsmouth, au thé de n'importe -quelle lady ... la jeune femme, adroite et prompte dans son rôle -d'hôtesse, et se penchant avec grâce pour tendre une tasse pleine... -Felze n'apercevait plus le visage asiatique, mais seulement la ligne -du corps, presque pareil, sous la robe parisienne, au corps d'une -Française ou d'une Espagnole très petite... Non, rien en vérité, ne -décelait l'Asie, pas même la face jaune et plate du marquis Yorisaka, -quoiqu'elle fût bien visible, elle, et mise en valeur par l'éclairage -cru des fenêtres vitrées; mais l'Europe encore avait retouché cette -face japonaise, relevé en brosse les cheveux coupés aux ciseaux, -allongé les moustaches rudes, élargi le cou dans un faux-col ample. -Le marquis Yorisaka, ancien élève de l'École Navale de France, et -lieutenant de vaisseau dans la très moderne escadre qui venait de -vaincre Makharoff et Witheft, et s'apprêtait à combattre Rodjestvensky, -s'était si bien efforcé de ressembler à ses professeurs d'hier, voire à -ses adversaires d'aujourd'hui, que c'est à peine s'il différait, pour -le regard curieux de Jean-François Felze, du capitaine de vaisseau -anglais, assis auprès... - -Et cet Anglais même, par son attitude courtoise et familière d'homme -du monde en visite chez des amis, marquait avec force que ce logis -n'était véritablement point une demeure exotique et bizarre,--la -demeure de deux êtres dans les veines de qui pas une goutte de sang -aryen ne coulait,--mais bien plutôt la maison toute normale et banale -d'un ménage de gens comme il s'en trouve des millions sur les trois -continents de la terre, d'un ménage cosmopolite de gens civilisés, en -qui le travail niveleur des siècles a effacé tout caractère de race, -toute singularité d'origine et tout vestige des mœurs provinciales ou -nationales d'autrefois. - ---Monsieur Felze,--avait dit tout d'abord le commandant Fergan,--j'ai -eu l'honneur d'admirer plusieurs beaux tableaux de vous, car vous -n'ignorez pas que vous êtes plus célèbre encore à Londres qu'à Paris... -Et d'ailleurs, j'ai vécu longtemps en France, où j'étais attaché -naval en même temps que le marquis... Mais, permettez-moi, cependant, -de vous féliciter beaucoup du portrait charmant que votre escale à -Nagasaki vous procure. Je crois, en vérité, qu'au point où nous en -sommes de l'histoire du Japon, les dames japonaises sont ce que le sexe -féminin nous peut offrir aujourd'hui de plus intéressant et de plus -attrayant... Et je vous envie, monsieur Felze, vous qui allez, avec -votre merveilleux talent, fixer sur une toile, le visage et le regard -d'une de ces dames réellement supérieures à leurs sœurs aînées d'Europe -ou d'Amérique... Ne protestez pas, madame! ou vous allez me forcer de -tout dire à monsieur Felze, et de lui faire surtout mon compliment -à propos de sa plus grande chance: celle d'avoir pour modèle, non -pas telle ou telle de vos compatriotes les plus séduisantes, mais -vous-même, la plus séduisante de toutes... - -Il souriait, atténuant d'un air de plaisanterie sa louange trop -directe. C'était un homme irréprochablement poli et correct, et qui -semblait porter visible sur toute sa personne sa qualité d'aide de camp -d'un roi. Il avait cette élégance nette et masculine des Anglais de -bonne race, et sa lèvre rasée, et son front droit, et ses yeux vifs, et -le sourire un peu ironique de sa bouche, le classaient dans une autre -catégorie que celle des buveurs d'ale et des mangeurs de bœuf cru. -L'École Anglaise a peint de ces portraits de baronnets et de lords, -fils des gentils hommes tories du XVIIIe siècle rivaux de nos comtes ou -de nos ducs français. - -Les officiers de la marine britannique sont beaucoup moins âgés que -les nôtres. Celui-là, malgré son grade et l'importance probable de -sa mission au Japon, semblait absolument jeune. Le marquis Yorisaka, -simple lieutenant de vaisseau, l'était à peine davantage. Felze, -instinctivement, les compara l'un à l'autre, et songea que, peut-être, -la marquise Yorisaka les avait comparés aussi... - ---Mitsouko,--interrogeait le marquis,--monsieur Felze est-il content de -votre toilette? Comment poserez-vous? - -Felze se souvint à propos que le marquis Yorisaka n'aimait point les -vieilles modes japonaises: - ---Je suis très content,--affirma-t-il, imperceptiblement -railleur;--très content!... Et j'espère réussir un portrait qui ne -ressemblera pas aux toiles ordinaires... Quant à la pose, n'en parlons -pas encore. J'ai l'habitude, même quand il s'agit d'un travail aussi -hâté que celui-là, de croquer d'abord mon modèle sous toutes ses faces -et dans toutes ses attitudes. J'obtiens ainsi douze ou quinze esquisses -qui me sont en quelque sorte un répertoire vivant où je trouve -toujours, et tout naturellement, la pose la plus juste et la meilleure. -Ne vous inquiétez donc pas de votre peintre, madame... Asseyez-vous, -causez, levez-vous, marchez et ne prenez pas garde au gribouilleur -d'album qui, de temps en temps, donnera un coup de crayon en vous -regardant. - -Il avait ouvert un cahier de toile grise, et tout en parlant, dessinait -déjà sur son genou. - ---Mitsouko, fit observer le marquis Yorisaka en souriant,--voilà une -façon de poser qui vous plaira... - -Felze s'était interrompu, le crayon levé: - ---Mitsouko?--questionna-t-il.--Excusez un ignorant qui ne sait pas -trois mots de japonais... «Mitsouko» est-ce votre prénom, madame? - -Elle eut presque l'air de demander pardon: - ---Oui!... un prénom un peu bizarre, n'est-ce pas? - ---Pas plus bizarre qu'aucun autre. Un joli prénom, et surtout bien -féminin. Mitsouko, cela sonne doux... - -Le commandant Fergan approuva: - ---Je suis tout à fait de votre avis, monsieur Felze. Mitsouko ... -Mitsou... Le son est très doux et la signification très douce aussi ... -parce que «mitsou», en japonais, veut dire «rayon de miel». - -Le marquis Yorisaka reposait sur le plateau sa tasse vide: - ---Hé!... oui, dit-il, «rayon de miel», ou encore, quand on l'écrit par -un autre caractère chinois, «mystère». - -Jean-François Felze leva les yeux vers son hôte. Le marquis Yorisaka -souriait très aimablement et il n‘y avait certes pas la moindre -arrière-pensée sous ce sourire. - ---Moi, ajouta-t-il tout de suite,--je m'appelle Sadao, ce qui ne veut -rien dire du tout. - -Felze songea: - ---Sadao... Mais sa femme se garde bien de le nommer si familièrement, -et sans doute emploie jusque dans l'intimité le fameux mode -honorifique. Cela veut peut-être dire quelque chose. - -Il ne put s'empêcher d'en faire, négligemment, la remarque: - ---«Sadao»?... Je croyais avoir entendu, tout à l'heure, quand la -marquise Yorisaka vous nommait... - -Un petit rire précéda la réponse: - ---Oh! non!... vous n'avez pas entendu... Une bonne Japonaise ne nomme -guère son mari... Elle craindrait d'être impolie... Vieux reste des -vieilles mœurs!... Nous n'étions pas jadis une nation très féministe. -Au temps de l'ancien Japon, avant le Grand Changement de 1868, nos -compagnes étaient presque des esclaves. Leur bouche s'en souvient -encore, vous le voyez, leur bouche seulement... - -Il rit encore, et très galamment, baisa la main de sa femme. Felze -observa toutefois la raideur un peu maladroite du geste. Le marquis -Yorisaka ne devait pas baiser quotidiennement la main de Mitsouko. - -Ayant remarqué peut-être le coup d'œil trop perspicace de son hôte, le -marquis, soudain prolixe, insista: - ---La vie s'est tellement transformée chez nous, depuis quarante -ans!... Certes, les livres vous ont expliqué, à vous Européens, -cette transformation. Mais les livres expliquent tout et ne montrent -rien. Vous représentez-vous, cher maître, ce qu'était l'existence de -l'épouse d'un daïmio, au temps de mon grand-père? La malheureuse vivait -prisonnière au fond du château féodal ... prisonnière et, qui pis est, -servante de ses propres serviteurs,--messieurs les samouraïs, dont le -moindre aurait rougi d'humilier ses deux sabres devant un miroir[1] -... vous diriez en France devant une quenouille.--Songez-y: le -_Bushido_, notre antique code d'honneur plaçait la femme plus bas que -terre, et l'homme plus haut que ciel. Dans le château-prison qu'elle -habitait, l'épouse d'un daïmio pouvait méditer à loisir sur cet axiome -incontesté. Le prince, absent tout le jour, daignait à peine entrer -parfois, à la nuit close, dans la chambre conjugale. Et la princesse -esclave, sans cesse délaissée, s'occupait uniquement d'obéir à la mère -de son époux, laquelle ne manquait jamais d'abuser de l'autorité que -les rites chinois avaient établie sans appel et sans limites. Voilà -le sort auquel eût été condamnée, quarante ans plus tôt, la femme du -daïmio Yorisaka Sadao ... le sort auquel échappe, aujourd'hui, la femme -d'un simple officier de marine, votre serviteur, qui n'a garde, lui -non plus, de regretter les temps barbares!... Il est plus confortable -de se réjouir en compagnie d'hôtes doctes et indulgents, fût-ce dans -une bicoque comme celle-ci, que de végéter solitaire et ignorant dans -quelque manoir des Tosa ou des Choshoû... - -(Il laissait tomber avec dédain les vieux noms illustres). - ---... Et il est aussi plus honorable de servir à bord d'un cuirassé de -Sa Majesté l'Empereur, que de mener par la campagne quelque bande de -guerriers pillards à la solde du Shôgoun, du Shôgoun ou d'un vulgaire -chef de clan.... - -S'interrompant, il prit sur la table à thé une boîte de cigarettes -turques, et la tendit ouverte aux deux Européens. - ---C'est d'ailleurs à vous, messieurs, que nous devons tout ce progrès -dont nous bénéficions chaque jour. Nous saurons ne jamais l'oublier. Et -nous n'oublierons pas non plus, combien vous avez mis de patience et -de bonne grâce dans votre rôle d'éducateurs. L'élève était certes bien -arriéré, et son intelligence, ankylosée par tant de siècles de routine, -n'acceptait qu'à grand'peine l'enseignement occidental. Vos leçons ont -cependant porté leurs fruits. Et peut-être un jour viendra-t-il que -le nouveau Japon, véritablement civilisé, fera enfin honneur à ses -maîtres... - -Il s'était approché de la marquise Yorisaka et lui présentait la boîte -turque, à elle aussi. Elle parut hésiter une seconde, puis, très vite, -saisit une cigarette et l'alluma elle-même, sans qu'il eût songé à lui -offrir du feu. Il achevait sa tirade, appuyant sur Jean-François Felze -un regard vif, dont l'éclat fut soudain voilé par le battement des -paupières jaunes. - ---Déjà, tout imparfaits que nous sommes encore, votre extrême -bienveillance applaudit à nos succès sur les armées russes... Vous nous -avez, du premier coup, rendus capables de lutter avantageusement pour -notre indépendance. - -Il conclut, saluant un peu plus bas que n'eût fait un Occidental: - ---Qui dit Russe, dit Asiatique. Et nous, Japonais, prétendons devenir -bientôt des Européens. Notre victoire vous appartient donc autant -qu'à nous-mêmes puisqu'elle est une victoire de l'Europe contre -l'Asie. Acceptez-en l'hommage et souffrez que nous vous soyons, très -humblement, reconnaissants... - -[Footnote 1: «Le miroir est l'âme de la femme comme le sabre est l'âme -du guerrier». Proverbe nippon.] - - -IV - ---Monsieur Felze,--avait proposé le commandant Herbert Fergan, au -moment où le peintre, sa première séance achevée, prenait congé des -Yorisaka,--vous rentrez sans doute à bord du yacht américain? Je vais -de ce côté. S'il vous plaît que nous fassions route de conserve... - -Et ils étaient sortis ensemble. Maintenant, ils s'en allaient à pied, -côte à côte. - -La route serpentait à flanc de coteau. Devant eux, au bas de la pente, -les maisons campagnardes du faubourg groupaient leurs toits couleur -de feuilles mortes. A main gauche, les jardins d'O-Souwa cachaient -le grand temple sous la verdure profonde de leurs sapins et de leurs -cèdres, sous la neige mauve et rose de leurs pêchers et de leurs -cerisiers en robes de printemps, tandis qu'à main droite, au delà -du fiord bleu moiré par la brise, au delà des montagnes touffues de -l'autre rivage, le soleil couchant, rouge comme il rayonne sur les -étendards de l'Empire, descendait à pas lents vers l'horizon occidental. - ---Il nous faut marcher un peu,--avait dit Fergan,--car nous ne -trouverons point de kouroumas avant d'être arrivés aux rues qui mènent -vers l'escalier du temple. - -[Illustration: Jean-François Felze accepta la pipe que lui présentait -un des jeunes garçons agenouillés.] - ---Tant mieux!--avait répliqué Felze.--Il fait bon marcher par ce beau -soir d'avril... - -Une odeur de géranium flottait sur le chemin. - ---Eh bien?--questionna tout à coup l'officier anglais.--Vous avez vu -le ménage d'un marquis japonais et de sa femme... Spectacle assez rare -pour les yeux d'un _baka tôdjin_, d'une brute d'étranger, comme tous -deux nous sommes!... Assez rare, oui, et assez curieux aussi! Quelle -est votre impression, monsieur Felze? - -Felze sourit: - ---Mon impression est excellente!... Le marquis japonais est un homme -des plus courtois, même à l'égard des _baka tôdjin_, si j'en juge par -ses propos d'aujourd'hui; et sa femme est une jolie femme... - -Une satisfaction brilla dans les yeux de l'Anglais: - ---Oui, n'est-ce pas?... Elle est tout à fait une jolie femme -... tellement mieux, en vérité, que les trois quarts de ses -compatriotes!... Et si jeune, si fraîche! On ne se rend pas compte, à -cause de cette peinture rose et blanche qui est exigée par la mode: il -faut avoir la couleur des femmes d'Europe!... Et c'est dommage, parce -que, dessous, la peau n'est pas plus jaune qu'un ivoire neuf, et vous -n'imaginez pas de satin aussi doux. Elle a vingt-quatre ans à peine, la -marquise Yorisaka! - ---Vous la connaissez à merveille,--observa Felze, un peu railleur. - ---Oui!... C'est-à-dire ... je connais assez intimement le marquis... - -La face rasée avait rougi. - ---... Assez intimement... Nous avons fait campagne ensemble. Car vous -savez, sans doute? ma mission dans ce pays m'oblige à suivre la guerre, -et je suis embarqué en spectateur sur le même cuirassé que le marquis -Yorisaka... - ---Ah bah!--fit Jean-François Felze, étonné.--Sur un cuirassé japonais? -Le gouvernement du Mikado autorise?... - ---Oh! à titre réellement exceptionnel. Je suis envoyé par notre roi, en -mission spéciale et officieuse ... car ce n'est même pas officiel... -L'Angleterre et le Japon sont alliés, et l'alliance autorise beaucoup -de choses... Je suis enchanté, d'ailleurs: vous concevez qu'il n'y a -rien de plus intéressant que cette guerre. J'étais devant Port-Arthur, -le 10 août, et j'ai assisté à toute la bataille, précisément dans la -tourelle du marquis. C'est pourquoi, comme je vous disais, nous sommes -à présent intimes ... compagnons d'armes, frères ... les deux doigts de -la main!... vous comprenez? - -Il riait maintenant sur un ton malicieux et cordial. Il continua, sur -un ton de confidence: - ---Même, ce fin renard d'Yorisaka ... car il est juste le contraire -d'un imbécile, Yorisaka Sadao! Oui, ce fin renard d'Yorisaka voulait -me faire bavarder. Les Japonais, sur mer, valent sûrement mieux que -les Russes. Mais ce n'est pas encore la perfection. Et ils auraient à -apprendre en fréquentant une marine telle que la nôtre. Notre excellent -ami voulait donc apprendre, en fréquentant votre serviteur... Il -n'a pas appris. Du moins pas grand'chose. Vous vous rappelez votre -proverbe français? _A Normand Normand et demi_. Eh bien! un Japonais -vaut un Normand. Mais j'ai joué le Normand et demi. Il le fallait: -correctement, je ne puis que rester neutre; nous sommes en paix avec la -Russie... Ah! voici des kouroumas! - -Deux coureurs arrivaient traînant au pas leurs voiturettes vides. A la -vue des Européens, ils se précipitèrent. - ---Au quai de la Douane, n'est-ce pas, monsieur Felze?--demandait le -commandant Fergan. - ---Non!--dit le peintre.--Non!... je ne rentre pas à bord de l'_Yseult_, -c'est-à-dire pas tout de suite. J'ai dessein de dîner seul, ce soir, à -la japonaise, dans une auberge... - -L'Anglais leva un doigt: - ---Oh! oh! monsieur Felze! une auberge et un dîner à la japonaise! On -peut trouver tout cela du côté du Yoshivara, vous savez! - -Jean-François Felze sourit, et montra ses cheveux gris: - ---Vous n'avez donc regardé cette neige-là, cher monsieur? - ---Quelle neige? Vous êtes un jeune homme, monsieur Felze! Pour vous -donner vos quarante ans, il faut se rappeler votre gloire! - ---Mes quarante ans! Ils sont cinquante, hélas! Et je n'avoue pas le -surplus... - ---Ne l'avouez pas, je vous ferais l'injure de n'en rien croire! Mais -décidément, vous n'allez pas au port. Je vous quitte donc. Auparavant, -puis-je vous être utile? Voulez-vous que je traduise vos ordres au -kouroumaya? - ---Bien volontiers! Vous êtes mille fois aimable. Je voudrais donc dîner -comme je vous ai dit, d'abord, et ensuite... - ---Ensuite? - ---Ensuite, être conduit dans un quartier qui s'appelle Diou Djen Dji. - ---All right!... - -Quelques phrases japonaises suivirent, ponctuées par les «Hé!» -approbatifs du coureur. - ---Voilà qui est fait. Votre homme ne se trompera pas, soyez -tranquille. Vous dînerez dans une tchaya de la rue Manzaï machi... -Et de là vous serez conduit à votre quartier de Diou Djen Dji, qui -perche à mi-hauteur de la colline des grands cimetières... Et que -vous disais-je? Il faut traverser un bout de Yoshivara pour parvenir -là-haut. En pays japonais, on n'y échappe pas, monsieur Felze. Au -revoir, et que les jolies _oïran_, derrière leur grillage de bambou, -vous soient plaisantes!... - - -V - -L'escalier, usé, moussu, branlant, grimpait tout droit au flanc de la -colline, entre deux petits murs japonais, interrompus çà et là par des -maisonnettes de bois, toutes obscures et silencieuses. Et le quartier -endormi, avec ses jardinets déserts et ses chaumières muettes, semblait -une avant-garde de l'immense ville des morts, du cimetière touffu et -confus dont les tombes innombrables descendent en rangs serrés de tous -les sommets d'alentour, et cernent, et pressent, et assiègent la ville, -moins vaste, des vivants. - -Jean-François Felze, au sommet de l'escalier, s'orienta. - -Il avait laissé son kourouma au bas des marches: nulle voie carrossable -n'accède à Diou Djen Dji. Et maintenant, seul parmi les sentiers de la -montagne, il hésitait sur le bon chemin. - ---Trois lanternes,--murmura-t-il,--trois lanternes violettes à la porte -d'une maison basse... - -Rien de semblable n'était visible. Mais un raidillon prolongeait -l'escalier et zigzaguait l'ombre vers une sorte de plateau, d'où la vue -devait plonger à l'aise dans toutes les venelles: Felze se résigna à -gravir le raidillon. - -La nuit était limpide mais obscure. Un croissant de lune rougeâtre -venait de disparaître derrière les montagnes de l'ouest. Au loin, le -gong d'un temple battait faiblement. - ---Trois lanternes violettes,--répéta Jean-François Felze. - -Il s'arrêta pour faire sonner sa montre. Le dîner n'avait pas été bien -long, dans la tchaya de Manzaï machi. Mais Felze n'avait pas résisté -ensuite au plaisir d'une longue flânerie dans Nagasaki illuminé, -scintillant, bourdonnant, festoyant parmi la cohue des piétons -baguenaudeurs, des mousmés babillardes, et des kouroumas galopant à la -queue leu leu. Et maintenant, il était tard: la montre tinta dix coups. - ---Diable!--murmura Felze.--L'heure est avancée pour une visite de -cérémonie... - -Il regardait le faubourg éparpillé sous ses pieds, et, plus bas -que le faubourg, la ville tassée au bord du golfe. Tout à coup, il -s'exclama: les trois lanternes violettes étaient là, tout près, juste -au pied de ce raidillon qu'il venait d'escalader, non sans peine. -Elles émergeaient à l'instant même d'un bouquet d'arbres qui les avait -d'abord cachées. - -Felze redescendit le raidillon et contourna le bouquet d'arbres. -La maison basse se profila sur le ciel étoilé. Elle était purement -japonaise et de vulgaire bois brun, sans ornement. Mais, sous le -porche, une poutre rapportée faisait fronton, et ce fronton, sculpté, -creusé, découpé, fouillé à jour et doré comme un lambris de pagode, -contrastait violemment avec la simplicité absolue des charpentes -nipponnes où il s'encastrait. Les trois lanternes aussi, les trois -lanternes violettes, juraient d'étrange manière, au milieu de la façade -nette et nue qu'elles éclairaient: c'étaient trois monstrueux masques -de papier huilé, trois masques dont le ricanement épouvantait comme -la grimace d'un squelette et dont la couleur semblait d'une chair en -décomposition. - -Jean-François Felze considéra les trois lanternes cadavériques, et -le fronton, pareil à un lingot ciselé. Puis il frappa, et la porte -s'ouvrit. - - -VI - -Un domestique de très haute taille, vêtu de soie bleue, chaussé de soie -noire, apparut sur le seuil et toisa le visiteur. - ---Tcheou Pé-i?--prononça Felze. - -Et il tendit au domestique une longue bande de papier rouge, toute -couverte de caractères noirs. - -Le domestique salua à la chinoise, la tête inclinée bas, les poings -réunis et secoués au-dessus du front. Puis, respectueusement, il prit -le papier tendu et referma la porte. - -Felze, laissé dehors, sourit: - ---L'étiquette n'a pas changé,--songea-t-il. - -Et il attendit patiemment. - -A l'intérieur, un gong résonna. Des pas coururent, une natte qu'on -traînait sur le sol crissa. Et, de nouveau, ce fut le silence. Mais la -porte ne se rouvrit pas, pas encore. Cinq minutes se trainèrent. - -Il faisait assez froid. Le printemps n'était pas vieux de quatre -semaines. Felze s'en souvint en sentant la bise s'insinuer sous son -manteau. - ---L'étiquette n'a pas changé,--répéta-t-il, parlant en soi-même.--Mais, -par une nuit féconde en rhumes, bronchites et pleurésies, il n'en est -pas moins dur de geler si longtemps sous le porche, durant que l'hôte, -soucieux des bienséances, prépare, comme il le doit, la réception. En -vérité, la fraîcheur ambiante m'incline à juger qu'en l'occurrence -Tcheou Pé-i me fait un peu trop d'honneur... - -A la fin, pourtant, la porte se rouvrit. - -Jean-François Felze avança de deux pas et salua, comme le domestique -avait salué tout à l'heure, à la chinoise. Le maître de la maison, -debout devant lui, saluait pareillement. - -C'était un homme gigantesque, somptueusement vêtu d'une robe de -brocart, et coiffé d'une toque à boule de corail rouge uni, marque -de la plus haute classe des mandarins chinois. Deux serviteurs -le soutenaient sous les aisselles, car il était vieux d'au moins -soixante-dix ans, et son corps énorme pesait trop lourd pour sa vigueur -de vieillard; en outre, son rang et ses titres l'avaient, dès l'âge où -l'on devient lettré, condamné aux chevaux et aux palanquins; si bien -qu'il n'avait peut-être jamais fait une promenade à pied depuis un -demi-siècle. - -Car Tcheou Pé-i, ancien ambassadeur et ancien vice-roi, précepteur -émérite des fils de la première concubine impériale, membre du Conseil -Suprême _Nei-Ko_, membre du Conseil Souverain _Kioun-Re-Tchou_, était -l'un des douze grands dignitaires de la Cour Chinoise. Et Jean-François -Felze, qui jadis l'avait connu, et s'était lié avec lui d'une amitié -fort étroite, n'avait pas reçu sans étonnement, le matin même, -l'invitation par laquelle Tcheou Pé-i le priait à venir «dans une très -misérable demeure, boire comme autrefois, et avec, indulgence, une -coupe de mauvais vin chaud...» Tcheou Pé-i hors de Pékin? la chose -était extravagante! - -C'était bien Tcheou Pé-i, cependant; Felze, du premier regard, -reconnaissait l'étrange figure aux joues concaves, la bouche sans -lèvres, la maigre barbe couleur d'étain, et, surtout, les yeux:--des -yeux sans forme et sans nuance, des yeux noyés au fond de la -bouffissure des paupières, des yeux presque invisibles, mais d'où -jaillissaient deux lueurs si aiguës qu'on ne pouvait plus les oublier -après avoir été une fois traversé par elles. - -Tcheou Pé-i, ayant salué, s'appuya sur les épaules de ses deux -serviteurs, et fit quatre pas en avant, afin de sortir tout à fait -de la maison, au-devant du visiteur. Alors, saluant de nouveau, et -montrant le côté gauche de la porte, il parla selon les rites: - ---Daignez entrer le premier. - ---Comment oserais-je?--répliqua Felze. - -Et il salua plus bas. Car il avait jadis étudié le «Livre des -Cérémonies et des Démonstrations Extérieures», qui sont, a dit K'òung -fou Tzèu, «la parure des sentiments du cœur;»--étude indispensable, -certes, à qui désire l'amitié réelle d'un lettré chinois. - -Tcheou Pé-i, ayant entendu la réponse correcte, sourit de contentement -et salua pour la troisième fois: - ---Daignez entrer le premier,--répéta-t-il. - -Et Felze répéta: - ---Comment oserais-je? - -Après quoi, sur une dernière instance, il entra comme on l'y conviait. - -Au bout de l'antichambre, quatre degrés conduisaient à la première -salle. Tcheou Pé-i traversa en oblique, marchant du côté de l'est, et -désigna le côté de l'ouest au visiteur, comme l'exige la courtoisie: - ---Daignez--dit-il--passer honorablement. - ---Comment oserais-je?--répliqua Felze. - -Et cette fois, il ajouta: - ---N'êtes-vous pas mon frère aîné, très sage et très vieux? - -Tcheou Pé-i protesta: - ---Vous m'élevez trop haut! - -Mais Felze se récria, comme il devait: - ---Non, assurément! Comment une telle chose serait-elle possible? Et -quant à la vieillesse, j'ai partout entendu dire que votre âge glorieux -dépasse soixante-treize années, tandis que moi, votre tout petit frère, -je n'ai guère vécu, très vainement, que cinquante-deux ans. - -Tcheou Pé-i frappa les ornements de sa ceinture: - ---Voici--dit-il--une tablette de jade qui est neuve. Et jadis, j'avais -une tablette d'albâtre, qui était vieille. Or, le philosophe de la -principauté de Lou[1], parlant un jour à Tzèu Kong, expliqua pourquoi -le jade est estimé du sage, tandis que l'albâtre ne l'est point. -N'est-il donc pas certain que cette tablette neuve est précieuse, et -que la vieille tablette était vile? Je vous compare justement à la -tablette de jade, et je me compare moi-même à la tablette d'albâtre. - ---Je ne suis pas digne!--affirma Felze. - -Mais après qu'il eut refusé à trois reprises, il prit le côté ouest et -monta les degrés, «honorablement». - -La première salle, vide et nue, selon le goût nippon, fut traversée -dans sa longueur. Au bout, un rideau opaque masquait la deuxième salle. - -Tcheou Pé-i prit le bord du rideau dans sa main droite, et le souleva: - ---Marchez très lentement[2],--dit-il. - ---Je marcherai très vite,--répliqua Felze. - -Mais, ayant franchi le seuil, il ne fit qu'un pas, et s'arrêta. - -La seconde salle, merveilleusement tapissée, meublée, décorée, selon le -goût chinois, n'offrait point de sol où marcher, car tous les tatamis -disparaissaient sous un amas splendide de velours, de brocarts, de -crêpes, de moires, de draps d'argent et de draps d'or. Et la salle -entière n'était proprement qu'un divan, qu'un lit de repos, immense et -princier. - -Les quatre murs étaient vêtus de satin jaune, et tout brodés, du -plafond au plancher, de longues sentences philosophiques écrites -verticalement en caractères de soie noire. Des solives, neuf lanternes -violettes pendaient, versant une clarté de vitrail. A l'angle nord, un -Bouddha de bronze, plus grand qu'un homme, souriait parmi des bâtons -de parfum, au-dessus d'un éblouissant cercueil constellé de métaux -précieux et de pierreries. Trois guéridons--d'ébène, d'ivoire et de -laque rouge--portaient un brûle-encens, un vase à vin chaud et un -prodigieux tigre de faïence antique. Et, au centre des soieries qui -jonchaient la terre, un socle d'argent ciselé, posé sur un plateau -de nacre, élevait une lampe à opium, dont la flamme, voilée par des -papillons et des mouches d'émail vert, scintillait comme une émeraude. -Les pipes, les aiguilles, les fourneaux, les boîtes de corne et de -porcelaine étaient rangés à l'entour. Et l'odeur de la drogue sacrée -régnait partout, souveraine. - -Tcheou Pé-i étendit le bras: - ---Daignez--dit-il--choisir la place où votre natte[3] sera déroulée. - ---Toutes les places sont trop flatteuses,--répondit Felze. - -Deux jeunes garçons, à genoux près de la lampe à opium, disposèrent -aussitôt, l'une sur l'autre, trois nattes plus fines qu'un tissu de -lin. Et Felze fit le geste d'en ôter une, pour protester contre cet -excès d'honneur. Mais Tcheou Pé-i se hâta de l'en empêcher. - -Les deux jeunes garçons disposèrent alors, parallèlement aux nattes -du visiteur, les nattes du maître de la maison. Puis, à celles-ci et -à celles-là, ils ajoutèrent, du côté du plateau de nacre, plusieurs -petits oreillers de cuir dur. Après quoi, ils reculèrent, toujours à -genoux, et tinrent chacun dans la main gauche une pipe et dans la main -droite une aiguille, respectueusement. - -Mais, avant de prendre place sur les nattes, Tcheou Pé-i fit un signe, -et un autre serviteur, celui-ci d'un rang plus noble, ainsi qu'en -témoignait sa toque à boule de turquoise[4], prit sur le guéridon -d'ivoire le vase à vin chaud, et emplit une coupe. - ---Daignez boire,--dit Tcheou Pé-i. - -La coupe était de jade; non point de jade vert--_iaó_,--mais de jade -blanc et diaphane--_iu_;--du jade que les rites réservent aux princes, -aux vice-rois et aux ministres. - ---Je boirai--dit Felze--dans la coupe de bois sans ornement. - -Il but toutefois dans la coupe de jade, après que le maître de la -maison eut insisté trois fois. Et, Tcheou Pé-i ayant bu après son hôte, -tous deux se couchèrent en face l'un de l'autre, le plateau de nacre -entre leurs visages. - -A présent, le cérémonial était accompli. Tcheou Pé-i parla: - ---Fenn Ta-Jênn[5],--dit-il,--tout à l'heure, quand votre carte très -illustre m'a été présentée, mon cœur a battu d'une grande joie. Il -y a trente ans que je vous ai rencontré pour la première fois, dans -cette École de Rome que j'avais voulu visiter, moi, voyageur très -humble, curieux de voir, dans votre Europe magnifique, autre chose -que des soldats et des machines de guerre. Il y a quinze ans que je -vous ai rencontré pour la seconde fois, dans cette ville de Pékin -que vous honoriez d'une longue halte, au cours du docte pèlerinage -que votre sagesse vous avait conseillé d'entreprendre dans tous les -pays où vivent des hommes. Et la première rencontre m'avait révélé -un adolescent courtois, savant et penseur comme sont rarement les -vieillards. Et la seconde, un philosophe digne d'être égalé aux maîtres -des âges antiques. Quinze ans ont encore passé. Je vous revois. Et je -me réjouis, sachant que je vais goûter, en votre compagnie, le bonheur -indicible que goûtait Tseng-Si, le tout petit disciple, lorsque, sa -cithare vibrant sous ses doigts, il accompagnait d'une harmonie timide -les préceptes du grand K'òung Tzèu. - -Il parlait un français assez pur; mais sa voix sourde et rauque -hésitait longuement entre chaque phrase, parce qu'il pensait en -chinois, et traduisait, au fur et à mesure, son discours. Il poursuivit: - ---J'écoute donc, et j'attends vos paroles comme le laboureur attend -la récolte du blé au premier mois de l'été et la récolte du millet -glutineux au premier mois de l'automne. Toutefois, fumons d'abord -tous deux, afin que l'opium dissipe les nuages de notre intelligence, -purifie notre jugement, rende plus musicale notre oreille, et nous -supprime la sensation tyrannique de la chaleur et du froid, source -de beaucoup d'erreurs grossières. Je sais que les hommes de ce pays, -dans un esprit de singulier despotisme, ont proscrit l'opium par -des lois sévères. Mais cette maison, quoique très modeste, n'obéit -à aucune loi. Fumons donc. La pipe que voici est faite de bois -d'aigle,--_ki-nam_.--Sa vertu adoucissante la rend précieuse aux -fumeurs de votre noble Occident, plus nerveux que le sont les fils de -l'obscure Nation Centrale[6]. - -Silencieux, Jean-François Felze accepta la pipe que lui présentait un -des jeunes garçons agenouillés. Et, de toute la force de ses poumons, -il aspira la fumée grise, tandis que l'enfant maintenait au-dessus de -la lampe le petit cylindre brun collé au trou du fourneau. L'opium -grésilla, fondit, s'évapora. Et Felze, ayant d'un seul trait épuisé -toute la pipée, appuya aux nattes ses deux épaules, pour mieux dilater -sa poitrine, et garder plus longtemps, mêlées à ses fibres, les volutes -de la drogue philosophique et bienveillante. - -Mais au bout d'une minute, et pendant que Tcheou Pé-i fumait à son -tour, Felze, comme il en était prié, parla: - ---Pé-i Ta-Jênn[7],--dit-il,--votre bouche trop indulgente a prononcé -des mots harmonieux et conformes à la raison. Il est raisonnable, -en effet, d'attribuer la folie aux jeunes gens, et le bon sens aux -hommes âgés, même s'ils ont vécu, comme moi, en vain. Cependant, je -me souviens des époques que vous venez d'évoquer; je me souviens de -l'École de Rome, et de votre ville de Pékin, célèbre entre toutes les -villes. Et voici que je m'aperçois de ma folie présente, de ma folie -d'homme âgé, pire assurément que n'était ma folie d'homme jeune, pire -que n'était ma folie d'enfant. - -Il s'interrompit pour fumer une deuxième pipe, que lui présentait le -serviteur agenouillé. - ---Pé-i Ta-Jênn,--reprit-il,--à Rome, j'étais un écolier stupide; mais -j'étudiais avec respect la tradition des anciens maîtres. A Pékin, -j'étais un voyageur inintelligent; mais je m'efforçais d'ouvrir mes -yeux au spectacle du Ciel, de la Terre et des Dix Mille Choses Créées. -Maintenant, je n'étudie plus, mes yeux ne savent plus voir, et je -vis comme vivent le loup et le lièvre, en abandonnant la direction -de mes pas au hasard et aux passions impudiques. Les lettrés et les -fonctionnaires de ma nation ont eu le tort de me décerner beaucoup -de récompenses et beaucoup d'honneurs, tous immérités. Pour quelques -tableaux peints grossièrement et sans art, ces hommes dépourvus de -jugement m'ont désigné à l'attention du peuple et à l'admiration des -ignorants. Ma tête était faible. Le vin chaud de la gloire l'a enivrée. -Et c'est alors que sont venus s'offrir à moi tous les plaisirs impurs -et toutes les voluptés dégradantes. Je n'ai pas su les repousser. Et je -suis leur esclave. Par respect pour la maison très chaste de mon hôte, -je n'en dirai pas plus long. Qu'il me soit seulement permis de comparer -le modeste vaisseau de mon ancien voyage à la jonque heureuse d'un -pêcheur ou d'un marchand, contents l'un et l'autre d'affronter la mer -dans l'espoir des richesses à acquérir, et le somptueux navire qui me -ramène aujourd'hui dans l'Empire du Milieu, à quelqu'un de ces bateaux -ornés, dentelés et dorés, que l'on voit sur la rivière du Kouang-Tong, -et à l'intérieur desquels les débauchés finissent de s'avilir. - ---Il m'est absolument impossible--prononça Tcheou Pé-i--d'approuver -votre sévérité envers vous-même. - -Il fit un signe, et le serviteur agenouillé près de lui remplaça la -pipe de bois d'aigle par une pipe d'écaille brune. - ---Il m'est impossible,--répéta Tcheou Pé-i,--d'approuver votre -sévérité, parce que nul homme n'est exempt de fautes, et que, seuls, -les hommes très vertueux ont le courage de s'accuser sans restriction. -En outre, votre prudence est conforme aux rites: car il écrit dans le -_Li Ki_: «Ce qui doit être dit dans les appartements ne doit pas être -dit hors des appartements[8].» Et le lettré qui observe la bienséance -dans ses propos est incapable de l'offenser dans ses actes. - -Il fuma la pipe d'écaille brune, et rejeta par les narines une fumée -plus opaque et d'un parfum plus fort. - -Felze hochait la tête: - ---Mon frère aîné, très sage et très vieux, n'a pas plongé dans le -marais fangeux où se débat avec déshonneur son tout petit frère. Mon -frère aîné n'a pas vu par ses yeux, et il ignore. - ---Je n'ignore pas,--dit Tcheou Pé-i. - -Felze se souleva sur le coude droit pour examiner son hôte. Les yeux -chinois, à peine visibles au fond de la bouffissure des paupières, -scintillaient d'une lueur ironique et pénétrante. - ---Je n'ignore rien,--dit Tcheou Pé-i.--Car je suis ici par l'ordre -auguste du Fils du Ciel. Et moi, son sujet infime, je dois, dans ce -royaume d'une civilisation imparfaite, tout regarder, tout connaître, -et faire de tout un rapport exact. Je sais donc, ayant accompli ma -tâche sans discernement, mais avec zèle, que vous êtes entré hier matin -dans Nagasaki, sur un navire blanc, à trois cheminées de cuivre. Je -sais que vous voyagez depuis longtemps sur ce navire blanc, agréable -à regarder. Je sais que ce navire porte la bannière fleurie[9] de la -nation américaine, et qu'il appartient à une femme. Je n'ignore rien. - -Felze rougit légèrement, posa sa joue sur un des oreillers de cuir, et -considéra la lampe à opium. Les deux enfants agenouillés cuisaient en -hâte et malaxaient contre le fourneau des pipes les grosses gouttes -couleur de poix, que la flamme peu à peu nuançait d'or et d'ambre. - ---Daignez fumer,--conseilla Tcheou Pé-i. - - -Cependant, d'autres serviteurs étaient entrés à pas muets, portant -une théière de simple terre brune et deux admirables bols d'ancienne -porcelaine rose. - ---Ce thé--dit Tcheou Pé-i--est celui qu'à mon départ de Pékin l'Auguste -Élévation[10] me força d'accepter. - -C'était une eau très limpide, à peine teintée de vert, où flottaient de -toutes petites feuilles, étroites et longues. Un arôme s'en exhalait, -fort et frais comme celui d'une fleur épanouie. - - -Tcheou Pé-i avait bu. - ---Le thé impérial,--dit-il,--doit être battu dans l'eau d'une source -rocheuse, après que cette eau a bouilli sur un feu vif. Il convient -d'employer une théière pareille aux théières des laboureurs, afin -d'imiter les Empereurs de l'antiquité, qui battirent le thé dans l'eau -des sources rocheuses avant de connaître l'art de l'émail. - -Il avait fermé les yeux. Et sa face de parchemin jaune semblait -maintenant impassible, indifférente et presque endormie. - -Toutefois, le jeune garçon agenouillé près de lui, obéissant à un geste -imperceptible, remplaça la pipe d'écaille par une pipe d'argent ciselé. - - -La fumerie s'emplissait lentement d'une brume odorante. Déjà les objets -épars n'avaient plus de contours nets, et les étoffes des murs et -du sol brillaient de couleurs atténuées. Seules, les neuf lanternes -violettes du plafond versaient toujours la même clarté, parce que les -vapeurs d'opium sont lourdes et flottent au ras du sol, sans jamais -s'élever... - -Felze fumait pour la quatrième fois la pipe d'argent ciselé ... pour la -quatrième fois ou pour la cinquième?... Il n'était pas très sûr... Et -combien de fois, auparavant, la pipe d'écaille brune?... Et combien, la -pipe de bois d'aigle?... Il ne se souvenait plus du tout. Un vertige -léger s'insinuait en lui... Jadis, à Pékin, puis à Paris, il avait usé -assez régulièrement de la drogue... Ses meilleurs tableaux dataient -d'alors. Mais, quand approche la cinquantaine, un homme, même robuste, -doit opter entre l'opium et l'amour. Felze n'avait pas opté pour -l'opium. - -Et voici que l'opium délaissé prenait discrètement sa revanche. Oh! -ce n'était pas l'ivresse, au sens grossier que les buveurs d'alcool -donnent à ce mot. C'était une sensation confuse des moelles et des -muscles, ceux-ci amoindris et comme dissous, celles-là fourmillant -d'une vie activée, accrue, multipliée; Felze, immobile et les yeux -clos, ne percevait plus le poids de son corps creusant les nattes. Et -des pensées rapides sillonnaient sa cervelle, tandis que plusieurs des -voiles qui emmaillotent l'intelligence humaine se déchiraient autour de -lui.... - - -La voix lente et rauque de Tcheou Pé-i rompit tout à coup le silence. - ---Fenn Ta-Jênn, les rites interdisent au visiteur d'interroger l'hôte. -Et votre sage courtoisie a respecté les rites. Mais l'hôte doit en -échange ouvrir au visiteur, après la porte du logis, la porte de -l'âme... Ce ne sont que les femmes qu'il convient d'écouter sans -leur répondre. Fenn Ta-Jênn, quand votre carte très illustre m'a été -présentée, mon cœur a battu d'une grande joie. Et cette joie n'était -pas seulement l'égoïste plaisir de revoir, après quinze ans, mon frère -vénéré; mais davantage l'espoir de lui être humblement utile, dans -ce royaume qu'une folie coupable perturbe et qui offre aux yeux du -philosophe un spectacle déconcertant et douloureux. - -Felze éleva lentement sa main gauche, et regarda, entre ses doigts -écartés, l'une des neuf lanternes violettes. - ---Pé-i Ta-Jênn,--dit-il,--je ne saurais pas vous remercier jusqu'où je -devrais. Mais en vérité, votre lumière éclairera merveilleusement mes -ténèbres. Cette nuit-ci n'est encore que ma seconde nuit japonaise. -Et pourtant le Japon m'a déjà montré force choses que je n'ai pas su -comprendre, et que vous m'expliquerez, si votre perspicacité daigne -s'employer pour moi. - -La bouche sans lèvres de Tcheou Pé-i s'étira dans un demi-sourire: - ---Le Japon--dit-il--vous a déjà montré un homme qui oublie la piété -filiale, et une femme qui néglige la modestie féminine. - -Felze, étonné, scruta des yeux son hôte. - ---Le Japon--continuait Tcheou Pé-i--vous a montré un foyer dont -l'esprit des ancêtres est exclu; un toit sous lequel dix mille -nouveautés déraisonnables ont pris la place de la tradition, et -compromettent l'avenir harmonieux de la famille et de la race. - ---Vous savez donc--questionna Felze--que, cette après-midi, j'étais -chez le marquis Yorisaka Sadao? - ---Je n'ignore rien,--dit Tcheou Pé-i. - -Il leva, lui aussi, sa main vers les lanternes du plafond. Et des -rayons violets jouèrent sur ses ongles longs démesurément. - ---Je n'ignore rien. Ne vous ai-je pas dit que j'étais en ce lieu pour -obéir à l'ordre impérial de l'Auguste Élévation? - -Il expliqua: - ---Dans la maison de Yorisaka Sadao, vous avez trouvé, assis du côté de -l'ouest[11], un étranger de la Nation des Hommes à Cheveux Rouges[12]. -Cet étranger a été envoyé ici par son prince, lequel avait souci de -connaître par quelles armes et par quelle stratégie le petit royaume -du Soleil Levant s'efforce de vaincre l'immense empire des Oros[13]. -Mystère peu intéressant, d'ailleurs, et qu'un sage de l'antiquité -ne se fût point attaché à éclaircir. Mieux inspirée par le Ciel, -l'Auguste Élévation m'a envoyé, moi, son sujet, pour examiner à quel -point ces armes et cette stratégie nouvelles sont susceptibles de -déformer une civilisation qui, jusqu'ici, s'était réglée d'après les -préceptes philosophiques de la Nation Centrale. C'est à cet examen que -s'appliquent mes efforts maladroits. Pour suppléer à mon insuffisance, -il m'est nécessaire d'accumuler des renseignements très nombreux. -Beaucoup d'espions fidèles me servent d'yeux et d'oreilles, et usent -infatigablement leurs cœurs pour m'aider dans ma tâche. En sorte que -tous les secrets de cette ville et de ce royaume viennent se dévoiler -ici, sur cette natte. Et c'est ainsi que je n'ignore rien. - -Felze appuya sa joue sur l'oreiller de cuir: - ---Pé-i Ta-Jênn,--dit-il,--vos paroles enferment un sens caché. En quoi -Yorisaka Sadao manque-t-il à la piété filiale? - -Les yeux scintillants se fermèrent encore, et la voix rauque prononça -solennellement: - ---Il est écrit dans le _Ta Hio_[14]: «L'homme doit d'abord scruter -la nature des choses; puis développer ses connaissances; puis -perfectionner sa volonté; puis régler les mouvements de son cœur; -puis se corriger exactement; puis établir l'ordre dans sa famille. -Alors la principauté est bien gouvernée. Alors l'Empire jouit de la -paix.» Tseng Tzeu, commentant ces huit propositions, nous enseigna -qu'elles ne peuvent être séparées. Si bien que--l'homme, sa famille, sa -principauté, et l'Empire,--ne sont qu'un. La piété filiale s'étend à -tous les ancêtres, à toute la communauté, à toute la patrie. Yorisaka -Sadao, reniant le souvenir de ses ancêtres, et compromettant ainsi sa -patrie, manque à la piété filiale. - -[Illustration: Felze s'était assis...] - -L'enfant agenouillé près de Felze tendait une pipe toute prête. Felze -prit en main le lourd tuyau d'écaille sombre et appuya ses lèvres -contre le bout d'ivoire bruni. L'opium bouillonna au-dessus de la -lampe, et la fumée grise roula sur les nattes en nuages pesants. - -Alors Felze, la drogue audacieuse toute mêlée à son être, osa objecter -au philosophe: - ---Pé-i Ta-Jênn, quand l'invasion des barbares menace l'Empire, ne -convient-il pas, avant d'observer les rites, de repousser l'invasion? -Certes, le trésor des anciens préceptes est inestimable. Mais l'Empire -n'est-il pas le vase qui contient ce trésor? Si l'Empire est subjugué, -si le vase fracassé vole en éclats, le trésor des anciens préceptes ne -sera-t-il pas dispersé à jamais?... La piété filiale s'étend à tous -les ancêtres, à toute la communauté, à toute la patrie: Yorisaka Sadao -manque-t-il véritablement à la piété filiale, s'il renie, peut-être en -apparence, le souvenir de ses ancêtres et s'il modifie les règles de sa -communauté, dans le dessein supérieur de sauver l'indépendance de sa -patrie? - -Tcheou Pé-i fumait en silence. - -Jean-François Felze acheva: - ---Pé-i Ta-Jênn, quand la nécessité contraint un mari à s'écarter de la -voie droite, sa femme néglige-t-elle véritablement la modestie féminine -si elle prend, elle aussi, le sentier détourné, afin de marcher dans -les traces de celui qu'elle a promis de suivre, pas à pas, jusqu'à la -mort? - -Tcheou Pé-i repoussa la pipe d'argent ciselé. Mais ce fut seulement -pour tendre l'index vers une pipe de bambou noir à bouts de jade. Et il -continua de se taire. - -Jean-François Felze alors souleva des nattes ses deux épaules, et -s'accouda, face à son hôte: - ---Pé-i Ta-Jênn,--dit-il soudain,--j'ai fumé ce soir plus de pipes -que je n'ai pu compter. Et peut-être l'opium a-t-il haussé ma faible -intelligence jusqu'à la compréhension de beaucoup de choses qui, dans -la vie quotidienne, me sont indéchiffrables... Oui, j'ai vu aujourd'hui -un foyer d'où l'esprit de tradition est exclu. Mais n'est-il pas écrit -qu'on jugera les hommes d'après leurs intentions plutôt que d'après -leurs actes? Celui qui se diminue, qui s'avilit même, pour servir et -pour exalter l'Empire, ne doit-il pas être absous? - -La pipe de bambou noir était prête. Tcheou Pé-i l'aspira d'une longue -haleine, et s'enveloppa d'une épaisse nuée violemment odorante. - -Puis, avec gravité: - ---Il est préférable-dit il--de ne point juger les hommes. Nous ne -condamnerons donc ni n'acquitterons le marquis Yorisaka Sadao. Nous -n'acquitterons ni ne condamnerons la marquise Yorisaka Mitsouko. Mais -le philosophe Méng Tzèu, répondant un jour aux questions de Wang -Tchang, déclara n'avoir jamais entendu dire que quelqu'un eût réformé -les autres en se déformant soi-même; et moins encore que quelqu'un eût -réformé l'Empire en se déshonorant soi-même. - ---Estimez-vous donc--dit Felze--que l'effort des Japonais soit vain -et que le Soleil Levant doive inévitablement succomber dans sa lutte -contre les Oros? - ---Je n'en sais rien,--dit Tcheou Pé-i,--et cela n'a d'ailleurs aucune -importance. - -Il eut un rire bizarre et sonore. - ---Aucune importance. Nous reparlerons à loisir de cette bagatelle quand -l'heure sera venue. - -L'enfant agenouillé près de Felze collait un mince cylindre d'opium sur -le fourneau de la pipe de bambou. - ---Daignez fumer, conclut Tcheou Pé-i.--Ce bambou noir fut blanc jadis. -Et la bonne drogue seule l'a coloré comme vous le voyez, après mille et -dix mille fumeries. Nul bois d'aigle, nul ivoire, nulle écaille, nul -métal précieux n'approche de ce bambou... - - -Ils fumèrent l'un et l'autre très longtemps. - -Au-dessus du brouillard d'opium, plus opaque d'heure en heure, les neuf -lanternes violettes brillaient maintenant comme des étoiles dans une -nuit de novembre. - -Et le grésillement des gouttelettes brunes évaporées au-dessus de la -lampe rendait mieux perceptible l'absolu silence. - -Le froid qui précède l'aube s'abattait déjà sur la campagne, quand un -coq lointain chanta. - -Felze, alors, rêva tout haut: - ---En vérité, en vérité, tout le monde réel est enclos entre ces murs -de satin jaune. Au dehors, il n'y a qu'un peu d'illusion. Et je ne -crois plus à l'existence d'un yacht blanc à cheminées de cuivre, à bord -duquel vivrait une femme qui aurait fait de moi son jouet... - -[Footnote 1: K'òung fou Tzèu (Confucius), né dans le pays de Lou.] - -[Footnote 2: Marcher lentement n'est permis qu'aux grands personnages. -Marcher vite est considéré comme une marque de respect.] - -[Footnote 3: Même dans une salle jonchée de tapis, les rites exigent -que l'on offre à l'hôte, pour s'asseoir ou se coucher, une ou plusieurs -nattes.] - -[Footnote 4: Mandarin de troisième classe. Il y a neuf classes de -mandarins dans l'Empire. Tcheou Pé-i, ministre d'État, a pour aides -de camp des officiers civils et militaires du rang de préfet ou de -colonel.] - -[Footnote 5: La langue chinoise n'a point de son qui équivaille au son -du nom français «Felze», ni par conséquent de caractère permettant de -figurer ce nom en écriture. Tcheou Pé-i, ayant à tracer au pinceau le -nom de son ami, se voit donc forcé de recourir à quelque caractère -de prononciation analogue. Le meilleur est celui qui se prononce -«Fênn». Tcheou Pé-i, écrivant «Fenn», prononce naturellement comme il -écrit.--Ta-Jenn est un appellatif honorifique qui doit se donner à -tous les fonctionnaires de premier et second rang, et généralement à -tous les grands personnages. «Ta-Jênn» signifie textuellement «homme -considérable».] - -[Footnote 6: _Tchoung Kouo_,--Empire du Milieu. Empire -Central.--Chine.--Le nom «Chine» est incompréhensible aux Chinois.] - -[Footnote 7: _Tcheou_ est le nom de famille; _Pé-i_ le prénom, que -les Chinois, comme les Japonais, placent après le nom. Un Chinois de -qualité a toujours deux prénoms, l'un familier, l'autre officiel. -C'est de ce dernier dont on doit user dans la conversation, l'autre -étant exclusivement réservé aux parents très proches et aux supérieurs -hiérarchiques. Tcheou Pé-i ayant plus de soixante-dix ans, l'auteur -s'est refusé, par convenance, à écrire dans ce livre le prénom familier -d'un homme de cet âge.] - -[Footnote 8: «Les appartements», c'est-à-dire le gynécée. Un Chinois de -bonne éducation ne parle jamais de femmes, si ce n'est d'une manière -abstraite,--par exemple en citant une maxime philosophique. Tcheou Pé-i -félicite son hôte d'avoir su lui faire comprendre à mots couverts et -sans détails inutiles, que les femmes avaient joué, et jouaient encore -un rôle exagéré dans sa vie.] - -[Footnote 9: La bannière fleurie,--_Koa Ki_,--est le sobriquet que les -Chinois donnent au pavillon américain, à cause de son bariolage.] - -[Footnote 10: L'Auguste Élévation,--_Hoang Chan_,--l'Auguste -Souverain,--_Hoang Ti_,--ou le Fils du Ciel,--_Tien Tzeu_,--sont -les trois appellations actuellement en usage parmi les Chinois pour -désigner leur Empereur.] - -[Footnote 11: L'ouest est le point cardinal réservé aux visiteurs qu'on -veut honorer.] - -[Footnote 12: «Hommes à cheveux rouges» (_Huong mao Jênn_), surnom que -les Chinois donnent aux Anglais.] - -[Footnote 13: «Oros», Russes.] - -[Footnote 14: _Ta Hio_,--la Grande Étude,--le premier des quatre livres -classiques.] - - -VII - ---Miss Vane, avez-vous sonné pour le déjeuner? - ---Non... - ---Oh! combien paresseuse!... - -Et Mrs. Hockley étendit le bras vers le timbre électrique. - -La salle à manger du yacht était énorme, et d'un luxe si brutal et -si agressif qu'on devinait d'abord, et du premier coup d'œil, que ce -luxe avait dessein d'éblouir, d'aveugler et d'écraser. On se serait -cru partout plutôt qu'à bord d'un navire. L'abus des corniches et -des cariatides, l'entassement des peintures, des sculptures et des -dorures, faisaient songer à quelque foyer d'Opéra Royal ou Impérial, -voire aux salons de roulette d'un Monte-Carlo exagérément somptueux. -Mrs. Hockley, propriétaire de l'_Yseult_, était quatre-vingts fois -millionnaire, et entendait que personne au monde n'en doutât. - -Un maître d'hôtel, en habit d'amiral, apportait sur un plateau de -vermeil le _early breakfast_ à l'américaine: confiture de gingembre, -biscuits, toasts et thé noir. - ---Pourquoi deux tasses seulement? - ---Madame, monsieur Felze n'est pas encore rentré à bord... - ---Cela ne vous regarde pas. Trois tasses immédiatement. - -Mrs. Hockley commandait d'une voix parfaitement calme,--nonchalante. -Mais le tas de ses quatre-vingts millions la haussait évidemment fort -au-dessus de l'humanité domestique. - -Elle daigna pourtant servir le sucre et la crème à la jeune fille -qu'elle avait nommée miss Vane, et qui n'était officiellement que sa -lectrice. - - -Maintenant, elles déjeunaient en face l'une de l'autre, Mrs. Hockley -et miss Vane. Elles buvaient beaucoup de thé, mangeaient beaucoup de -toasts, et tartinaient de gingembre une large douzaine de biscuits -salés. Cet appétit anglo-saxon contrastait d'amusante manière avec -la grâce délicate de Mrs. Hockley, et surtout avec le charme presque -éthéré de miss Vane. Miss Vane était, en effet, un véritable lis, -blanc et mince à miracle, un lis onduleux à longue tige flexible et -fragile. Les jambes fuselées, les hanches étroites, la taille gracile, -figuraient cette tige, d'où sortait la chair nue de la gorge comme une -corolle à peine épanouie. Miss Vane portait un étrange vêtement, moitié -robe de bal et moitié chemise, très ouvert et très flottant, dont la -soie vert d'eau mettait en parfaite valeur des yeux couleur d'algue et -des cheveux couleur de jais. - -Mrs. Hockley, moins fleur, était plus femme, et, si l'on peut dire, -plus animale. En la regardant, on ne l'eût comparée à rien du tout, -sauf à ce qu'elle était: une Américaine de trente ans, admirablement, -irréprochablement belle. Cette beauté sans un défaut constituait la -première et la plus éclatante des trois auréoles de Mrs. Hockley, -la seconde étant son énorme fortune, et la troisième, ses aventures -tapageuses, dont les deux plus notoires avaient été son divorce et -le suicide de son ex-mari. Bien des princesses de New-York ou de -Philadelphie eussent été célèbres par la seule possession du yacht -le plus splendide qui fût, et par le seul triomphe de s'y promener -en compagnie d'un Jean-François Felze, esclave. Mais dès qu'on avait -vu Mrs. Hockley, on oubliait qu'elle était riche, et qu'elle avait -asservi, après dix autres hommes connus ou illustres, le plus noble -peut-être des artistes du siècle. On oubliait tout pour admirer un -corps, un visage dont chaque ligne atteignait la perfection. Mrs. -Hockley était grande et blonde, et très svelte quoique musclée. Ses -yeux étaient noirs; sa peau dorée et lumineuse. Mais aucun de ses -traits ne caractérisait l'ensemble, qui ne se détaillait point, et -valait par son équilibre et son harmonie. Mrs. Hockley était tout -entière, belle sans autre adjectif qui pût préciser. Felze, pour la -peindre, et fixer sur une toile cette puissance séductrice qui émanait -à la fois du front, de la bouche, de la taille, des hanches et des -chevilles, avait dû faire le portrait de tout, et même de la robe. - - -Miss Vane, ayant achevé son treizième biscuit au gingembre, se renversa -dans sa chaise à pivot... - ---Il est bien tard,--murmura-t-elle, indolente. - -Mrs. Hockley regarda l'heure à son bracelet. - ---Oui ... un quart passé neuf... - ---Le maître n'est pas empressé. - -Mrs. Hockley ne répondit rien, mais sonna d'une main un peu nerveuse. -Un valet écarta la portière de velours cramoisi. - ---Apportez Romeo. - ---Oh!--dit miss Vane,--pouvez-vous sans cesse toucher de vos doigts -cette horreur? - -La portière laissa passer une bête grise à jambes torses, à museau -pointu, à queue fourrée,--un lynx.--Mrs. Hockley ne se fût point -résignée à n'avoir qu'un chien ou qu'un chat, animaux vulgaires. - ---_Come here!_--ordonnait Mrs. Hockley. - -A cet instant, la portière de velours s'écarta encore, pour laisser -entrer, cette fois, un homme Jean-François Felze. - ---Bonjour,--dit-il. - -Il vint s'incliner devant Mrs. Hockley, pour lui baiser la main. Mais -cette main caressait les poils rudes du lynx; et Jean-François Felze, -le front bas et l'échine courbe, dut attendre que le lynx eût été -caressé. - - -Felze s'était assis, et buvait d'un trait la tasse de thé refroidie. - ---Vous avez oublié le temps, cher,--observa Mrs. Hockley. - ---Oui, dit-il.--Et je vous prie de m'excuser. Mais vous saviez où -j'étais, et j'ai pensé que vous ne seriez ni inquiète, ni fâchée... - -Elle l'examinait très attentivement. - ---Avez-vous réellement fumé de l'opium? - ---Oui. Toute la nuit. - ---Cela ne se voit pas du tout... N'est-ce pas, miss Vane? - -Miss Vane, silencieuse, acquiesça d'un signe. Mrs. Hockley continuait -d'étudier le visage de Felze comme un naturaliste étudie un phénomène -zoologique. - ---Si, pourtant! Cela se voit un peu ... à l'iris de vos yeux, qui est -plus brillant et plus fixe ... et aussi à votre teint qui est plus -livide ... cadavérique, dirai-je... - ---Merci... - ---Pourquoi «merci»? Cela ne vous fâche pas, je pense? C'est seulement -une constatation ... une curieuse constatation... Je voudrais -comprendre pourquoi votre teint est ainsi... L'opium n'a aucune action -sur la circulation du sang, n'est-ce pas? Il attaque exclusivement le -système nerveux, et paralyse les réflexes... Alors, je ne devine pas... -Pouvez-vous expliquer? - ---Non,--dit Felze. - ---Vous ne pressentez même pas la cause? - ---Même pas. - ---Mais vous seriez curieux de la savoir? - ---Pas curieux le moins du monde. - ---Combien extraordinaire!... Vous êtes étonnamment français! Les -Français n'ont aucun plaisir à se rendre compte des choses... -Dites-moi: de quelle nature est la volupté du fumeur d'opium? - -Felze, agacé, se leva: - ---Il m'est tout à fait impossible de vous l'exprimer,--dit-il. - ---Pourquoi? - ---Parce que cette volupté, pour employer le même mot que vous, ne -saurait être accessible à une Américaine. Et vous êtes étonnamment -américaine! - ---Je suis telle, oui. Mais comment découvrez-vous cela, soudainement? - ---Par vos questions. Vous êtes l'inverse d'une Française. Vous avez -trop de plaisir à vous rendre compte ... non, à essayer de vous rendre -compte des choses. - ---N'est-ce pas le naturel instinct d'une créature qui a le don de -penser? - ---Non: plutôt la manie d'un être qui n'a pas le don de sentir. - -Mrs. Hockley ne se fâcha pas. Ses sourcils légèrement froncés -marquèrent une réflexion intense. Miss Vane, toujours renversée dans -une chaise à pivot, éclata d'un rire impertinent. - ---Qu'avez-vous?--dit Mrs. Hockley, se retournant vers sa lectrice. - -Miss Vane répondit, et continua de rire après avoir répondu: - ---Il est réellement comique que ce soit vous, si excitable, à qui l'on -reproche de n'avoir pas le don de sentir. - ---Je vous prie!--dit Mrs. Hockley,--n'interrompez pas ainsi, par une -plaisanterie, une sérieuse conversation!... - -Elle revint à Felze: - ---Dites-moi encore, cher: votre Chinois, ce mandarin que vous aviez -connu autrefois, et que vous avez retrouvé ici d'une si romantique -manière ... est-il tout à fait un sauvage? je veux dire un primitif, un -arriéré?... - -Felze pencha la tête en avant, et fixa son regard dans les yeux de Mrs. -Hockley: - ---Tout à fait,--affirma-t-il.--Soyez bien sûre qu'il n'y a pas une idée -commune entre vous et ce Chinois. - ---En vérité? N'a-t-il pas voyagé cependant? - ---Si fait. - ---Il a voyagé! Et le voilà au Japon, dans un pays qui secoue justement -son ancienne barbarie!... Est-il possible que ce Chinois soit alors -aussi retardé que vous dites? aussi étranger à la civilisation? Par -exemple, ici, à Nagasaki, dans sa maison, n'a-t-il, même pas le -téléphone? - ---Il ne l'a pas. - ---Incompréhensible! Pouvez-vous goûter un agrément dans le commerce -d'un tel homme? - ---Vous voyez que chez lui, j'ai oublié l'heure. - ---Oui... - -Elle réfléchissait comme tantôt, les sourcils un peu froncés. - ---Les Français,--trancha miss Vane, judicieuse,--sont eux-mêmes des -gens très ignorants du progrès moderne. - ---Oui,--approuva Mrs. Hockley, satisfaite de l'explication.--Oui, ils -ignorent, et ils dédaignent aussi. Vous avez raison, Elsa. - -Elle s'était levée, et, s'approchant de miss Vane lui secoua les deux -mains avec une sorte d'effusion. Felze,--se détournant, appuya son -front contre la vitre d'une des baies qui tenaient lieu de sabords. - -Un valet apportait deux gerbes d'orchidées. Mrs. Hockley les prit, -et s'occupa d'en garnir les grands vases de bronze qui décoraient la -cheminée monumentale. - ---Japonaises?--questionna Miss Vane, en désignant les fleurs. - ---Non, c'est toujours la provision de Frisco. La glace les conserve -parfaitement. - -Felze avait ramassé une corolle tombée à terre, et étirait les pétales -entre ses doigts. - ---Point de parfum,--dit-il. - -Il se souvint tout à coup du coteau des Cigognes: - ---En cette saison, tous les cerisiers de Nagasaki sont en fleurs. Vous -ne préféreriez pas de belles branches roses et vivantes à ces orchidées -qui ont l'air d'être artificielles? - -Mrs. Hockley ne daigna pas discuter: - ---Il est en vérité surprenant et choquant que vous ayez d'aussi -populaires idées, étant le délicieux peintre que vous êtes. - -Jean-François Felze ouvrit la bouche pour répliquer. Mais Mrs. Hockley -élevait à cet instant vers les vases de bronze ses deux mains pleines -de tiges assemblées. - -Les jambes longues et fines, les cuisses larges, les hanches épanouies, -le torse étroit, les épaules rondes d'où jaillissait la nuque robuste -et mince, sous la masse lourde des cheveux d'or, entre les bras tendus -et dressés,--tout ce corps de femme était une telle splendeur et une -telle harmonie que Jean-François Felze ne répliqua pas. - -Mrs. Hockley, cependant, avait disposé ses orchidées. - ---Mais, cher,--dit-elle soudain,--je pense que vous ne nous avez pas -parlé de cette marquise japonaise dont vous faites le portrait?... -Comment l'appelez-vous? J'ai oublié déjà. - ---Yorisaka... - ---Oui! Est-elle véritablement une marquise? - ---Très véritablement. - ---De race ancienne? - ---Les Yorisaka ont été jadis des daïmios du clan Choshoû, dans l'île de -Hondo. Et je ne crois pas qu'ils se soient jamais mésalliés. - ---Daïmios, c'est-à-dire seigneurs suzerains? - ---Oui. - ---Seigneurs suzerains! Cela est en vérité passionnant. Je pense -toutefois que, puisque vous aimez à peindre cette marquise japonaise, -elle est tout à fait une sauvage, comme le mandarin chinois: - -Felze sourit: - ---Pas tout à fait. - ---Oh! elle a le téléphone? - ---Je ne sais pas, mais je parierais que oui. - -Miss Vane intervint: - ---Beaucoup de Japonais ont le téléphone. - ---Oui,--riposta Mrs. Hockley.--Mais je suis étonnée que le maître ait -consenti à faire le portrait d'une Japonaise qui a le téléphone. - -Elle rit, puis sérieuse: - ---Réellement, cette marquise Yorisaka est une moderne créature? - ---Assez moderne, oui. - ---Elle ne vous a pas reçu, agenouillée sur des nattes, dans une petite -chambre sans fenêtre, entre quatre paravents de papier? - ---Non, elle m'a reçu assise dans une bergère, au milieu d'un salon -Louis XV, entre un piano à queue et une glace à cadre doré. - ---Oh! - ---Oui. J'ai tout lieu de croire, en outre, que la marquise Yorisaka a -le même couturier que vous. - ---Vous vous moquez? - ---Je ne me moque pas. - ---La marquise Yorisaka n'était pas habillée d'un kimono et d'un obi? - ---Elle était habillée d'un tea-gown fort élégant. - ---Je suis stupéfaite... Et quelles choses vous a dites la marquise -Yorisaka? - ---Des choses toutes pareilles à celles que vous dites vous-même, quand -vous recevez un étranger. - ---Elle parle français? - ---Aussi bien que vous. - ---Mais elle est une femme réellement fascinante! François... - ---Jean-François, je vous en prie... - ---Non, jamais! Voilà encore votre goût populaire! François, seul, est -beaucoup plus noble. Je dis: François, très cher, je vous prie de me -faire connaître la marquise Yorisaka... - -Felze, qui souriait, tressaillit imperceptiblement: - ---Oh!--dit-il d'une voix changée, âpre et presque amère.--Betsy, -n'avez-vous pas assez de cette perruche dans votre volière? - -Sa tête, d'un signe méprisant, indiquait miss Vane. - -Miss Vane ne sourcilla pas. - -Mais Mrs. Hockley éclata de rire. - ---Perruche! Oh! je trouve ce mot réellement plaisant. Mais quelle -jalousie! Êtes-vous si ridicule, cher, que vous ne puissiez même pas -souffrir auprès de moi des femmes? - -Elle le regardait tout droit de ses magnifiques yeux clairs; et ses -dents luisaient dans sa bouche entr'ouverte. Sa gaieté ressemblait à -l'appétit d'une belle bête de proie. - -Il eut une colère soudaine, et fit un pas vers elle. Dédaigneuse, elle -pencha le front de côté et, par une sorte de défi, caressa les cheveux -de miss Vane. - -Il s'était arrêté et il avait pâli. A son tour, elle fit un pas vers -lui, lentement. Elle gardait sa main droite posée sur la tête de la -jeune fille. Et, tout à coup, elle offrit sa main gauche à l'homme -immobile. - -Il hésita. Mais elle avait cessé de rire. Une dureté contractait son -visage. Sur ses lèvres, sa langue passa, d'un mouvement vif, à la fois -cruel et sensuel. - -Il pâlit davantage, et, humble, se courba pour baiser la main tendue. - - -VIII - -L'_Yseult_ était évitée cap au sud. Par le sabord de sa chambre, située -à bâbord, Felze accoudé voyait tout Nagasaki, depuis le grand temple du -Cheval de Bronze, sur la colline d'O-Souwa, jusqu'aux usines fumeuses -qui allongent la ville vers l'entrée du fiord. - -C'était le matin. Il avait plu. Le ciel gris accrochait encore des -lambeaux de nuages aux sommets de toutes les collines. La verdure -nuancée des pins, des cèdres, des camphriers et des érables, -apparaissait plus fraîche sous ce manteau de ouate humide. La neige -rose des cerisiers luisait, plus délicate. Et, sur la frontière des -nuées basses, les cimetières qui dominent la cité montraient plus -nettes leurs petites stèles lavées par l'eau de pluie. Seuls, les toits -des maisons, toujours bruns et bleus, mais sans jeux d'ombres et de -lumières, se mêlaient confusément tout le long du rivage. Et le soleil -manquait à leurs tuiles ternes. - ---Les paysagistes--songea Felze--ont en somme les mêmes joies que nous. -Le plaisir est pareil, de peindre ce printemps mouillé, ou le visage -d'une fille de seize ans, qui a pleuré, la veille, son son premier -petit chagrin d'amoureuse... - -Il quitta le sabord et vint s'asseoir devant la table à dessiner. -Quelques esquisses étaient là. Il les feuilleta. - ---Peuh!--murmura-t-il. - -Il rejeta les esquisses: - ---J'ai eu du talent, autrefois. Il m'en reste encore un peu ... très -peu. - -Il regarda les quatre murs lambrissés de bois rares. La chambre était -luxueuse, et intelligemment aménagée pour qu'on y eût, dans peu -d'espace, un confortable très raffiné. - ---Prison,--dit Felze. - -Sans se lever, il tournait les yeux vers le sabord. - ---Me voici dans une ville exotique et jolie, au milieu d'un peuple -qui lutte pour son indépendance, et dont les qualités de bravoure, -d'élégance et de courtoisie, grandissent infailliblement et se -magnifient dans l'exaltation de ce combat... Un hasard m'a mis à même -de voir de près l'aristocratie de ce peuple et d'admirer à l'aise le -passionnant spectacle de ses instincts d'autrefois aux prises avec son -éducation nouvelle. Un autre hasard m'a fait retrouver Tcheou Pé-i, -philosophique montreur de toute cette lanterne magique d'Asie. Et, de -cette triple bonne fortune, qui jadis m'eût enivré, aujourd'hui je ne -jouirai pas. Pas du tout. - -Il baissa la tête: - ---Je ne jouirai de rien, parce que mes yeux verront toujours, -interposée entre le monde extérieur et moi, l'image obsédante d'une -femme. - -Il appuya son front dans sa main: - ---L'image d'une femme stupide, pédante et vicieuse, mais belle, et qui -a su, tour à tour, me donner et me refuser sa bouche habilement. Si -bien que c'en est fait du pauvre imbécile que je suis... - -Il s'était relevé. Il déploya le _Nagasaki Press_, qu'un valet venait -d'apporter. Et il lut, en tête des Reuter du jour: - - Tokio, 22 avril 1905. - - On confirme le passage de quarante-quatre bâtiments russes[1] devant - Singapore à la date du samedi 8 courant. Le vice-amiral Rodjestvensky - les commandait. La division du contre-amiral Nebogatof n'est pas - encore signalée. Le bruit court que le vice-amiral Rodjestvensky se - serait dirigé vers la côte française de l'Indo-Chine. - - Les instructions de l'amiral Togo demeurent secrètes. - - -Le journal froissé tomba. Felze, derechef, s'accouda au sabord. - -Le vent avait sauté, comme il arrive souvent dans la baie de Nagasaki, -les matins de pluie. A présent, l'_Yseult_ était évitée cap au nord. -Felze vit la côte ouest du fiord, celle qui fait face à la ville. Il -n'y a guère de maisons sur cette côte-là. La robe verte des montagnes -y traîne nonchalamment jusque dans la mer. Et ces montagnes plus -dentelées, plus bizarres, plus japonaises que les montagnes de l'autre -rive, évoquent une plus parfaite image des paysages que les vieux -peintres fantasques peignirent sur le papier de riz des makemonos. - -Mais sur cette côte ouest, un vallon se creuse entre deux collines, un -vallon noir et sinistre d'où monte jour et nuit la fumée opaque des -forges et le fracas des enclumes et des marteaux: l'arsenal. C'est en -ce lieu que Nagasaki fabrique sa part de vaisseaux et de machines de -guerre, et contribue, ainsi, activement, à la défense de l'Empire. - -Felze regarda les montagnes fleuries et l'arsenal à leur pied. Et il -pensa, littéraire: - ---Peut-être ceci sauvera-t-il cela... - -Il sourit avec mélancolie: - ---Tout de même, quel dommage! Au temps que ceci n'existait pas, j'aurai -peint la marquise Yorisaka Mitsouko en triple robe de crêpe chinois, -blasonnée d'argent et ceinturée de pourpre... - -[Footnote 1: Dans ce nombre, d'ailleurs exagéré, la presse japonaise -englobait sans distinction les bâtiments de guerre et les navires -charbonniers.] - - -IX - -La palette au pouce, Jean-François Felze recula de deux pas. Sur le -fond brun de la toile, le portrait s'enlevait vigoureux et délicat. -Et, malgré le chignon trop long et trop bas, le visage, par ses yeux -étirés et sa bouche moins large que haute, souriait d'un sourire -d'Extrême-Asie, d'un sourire mystérieux et inquiétant. - ---Oh! cher maître, que c'est bien! Comment pouvez-vous, si vite et -comme en vous jouant, créer de si belles choses? - -La marquise Yorisaka, enthousiaste, joignait ses petites mains -d'ivoire. Felze, dédaigneux fit une moue. - ---Si belles, oh!... Vous êtes indulgente, madame. - ---N'êtes-vous pas satisfait? - ---Non. - -Il regardait tour à tour le modèle et l'effigie. - ---Vous êtes beaucoup beaucoup plus jolie que je n'ai su vous peindre. -Ceci ... mon Dieu!... ceci n'est pas absolument mauvais... Le marquis -Yorisaka, quand il aura repris la mer et qu'il s'enfermera le soir dans -sa cabine, en tête à tête avec ce portrait, reconnaîtra certainement, -quoique enlaidis, les traits qu'il aime... Mais je rêvais une meilleure -imitation de la réalité. - ---Vous êtes très difficile!... En tout cas, vous n'avez pas encore -fini: vous pouvez retoucher... - ---De ma vie, je n'ai retouché une esquisse, sauf pour la gâter... - ---Eh bien! croyez-moi, cher maître! Celle-ci est délicieuse!... - ---Non!... - -Il avait posé sa palette, et, le menton dans la main, il considérait -avec une attention extrême, obstinée, acharnée si l'on peut dire, la -jeune femme debout devant lui. - -C'était la cinquième séance de pose. Une familiarité commençait de -naître entre le peintre et le modèle. Non point qu'aux bavardages de -simple politesse eussent succédé de vraies causeries, et moins encore -des confidences. Mais la marquise Yorisaka s'accoutumait à traiter -Jean-François Felze plutôt en ami qu'en étranger. - -Felze, cependant, d'un geste vif, reprenait son pinceau. - ---Madame,-dit-il soudain,--j'ai très envie de vous adresser la plus -indiscrète des prières... - ---La plus indiscrète?... - ---Oui, si vous ne m'encouragez pas, je n'oserai jamais. - -Elle se taisait, étonnée. - ---J'ose tout de même... Mais, d'avance, excusez-moi. Écoutez: pour -mettre au point l'étude que voilà, j'ai besoin de quatre ou cinq jours -encore... Quand j'aurai achevé, serez-vous assez bonne pour m'accorder -quelques séances de plus? Je voudrais essayer de faire, pour moi, une -autre étude... Oui ... une autre étude de vous, mais qui ne serait -plus, à proprement parler, un portrait... Ceci est un portrait. Je me -suis efforcé d'y faire vivre la femme que vous êtes, la femme très -occidentale, très moderne, Parisienne autant que Japonaise... Mais une -pensée m'obsède, la pensée que, si vous étiez née un demi-siècle plus -tôt, vous auriez eu, quoique étant alors seulement, purement Japonaise, -le même visage et le même sourire... Et ce sourire, et ce visage, qui -sont de votre mère et de vos aïeules, qui sont du Japon, du Japon -immuable, j'ai le désir entêté de les peindre une seconde fois, dans un -autre décor... Vous avez bien, n'est-ce pas, dans quelque vieux coffre -de la chambre aux objets précieux, des robes d'autrefois, de belles -robes à manches flottantes, de nobles robes brodées aux armes de votre -famille?... Vous revêtiriez la plus somptueuse, et je me figurerais -avoir devant moi, non plus une marquise de l'an 1905, mais l'épouse -d'un daïmio d'avant le Grand Changement. - -Il fixait sur elle un regard anxieux. Elle sembla fort embarrassée, et -tout d'abord ne sut que rire, rire à la japonaise, comme elle riait -quand elle était prise au dépourvu, et qu'elle n'avait pas le temps -d'apprêter sa voix européenne, moins enfantine: - ---Oh! cher maître! quelle idée extraordinaire!... En vérité... - -Elle hésita: - ---En vérité, mon mari et moi serions trop heureux de vous être -agréables. Nous chercherons... Une robe d'autrefois, je ne crois pas -que... Mais sans doute pourrons-nous néanmoins... - -Il n'eut garde d'insister sur-le-champ: - ---Votre mari, j'y songe... N'aurai-je pas le plaisir de le voir -aujourd'hui? - ---Non... Il fait une promenade en compagnie de notre ami le commandant -Fergan... Ils sortent ainsi, très souvent... Et aujourd'hui, ils ne -rentreront pas pour le thé. - ---Je lisais encore hier, sur le _Nagasaki Press_... - -Il s'arrêta. Le _Nagasaki Press_, complétant ses renseignements sur la -flotte russe, toujours mouillée sur la côte annamite, avait annoncé -le départ imminent de l'amiral Togo pour le sud. La marquise Yorisaka -l'ignorait peut-être. Et convient-il d'apprendre trop brusquement à une -jeune femme que son mari va partir pour la guerre? - -Mais déjà, toute paisible, la marquise Yorisaka achevait la phrase -interrompue: - ---Dans le _Nagasaki Press_?... Ah! je sais!... le prochain appareillage -de nos cuirassés?... J'ai lu aussi. Ce n'est peut-être pas immédiat, -mais sûrement, cela ne tardera pas beaucoup. - -Elle souriait avec une évidente sécurité. Felze, étonné, questionna: - ---Est-ce que le marquis ne ralliera pas son navire, pour cet -appareillage? - -Elle ouvrit plus larges ses yeux minces: - ---Mais si!... Tous les officiers rallieront, naturellement. - -Il questionna encore: - ---Pensez-vous qu'il n'y aura pas de combat? - -Elle touchait ses cheveux du bout de ses doigts le plus tranquillement -du monde. - ---Nous espérons qu'il y aura bataille, grande bataille... - -Felze, maintenant, peignait par petites touches agiles et précises. - ---Vous serez très seule, madame, après le départ de votre mari... - ---Oh! ce n'est pas la première fois qu'il me quitte ainsi... Et tant de -femmes japonaises sont dans le même cas que moi, aujourd'hui!... - ---Retournerez-vous à Tôkiô? - ---Non, parce que je désire être tout près de Sasebo, jusqu'à ce que la -guerre soit finie. - ---Mais à Nagasaki, vous n'avez point d'amis, je crois, personne qui -puisse vous entourer un peu, vous sauver de la solitude?... - ---Personne. Nous ne voyons que vous, et Herbert Fergan. Et lui partira -en même temps que mon mari... - -Felze hésita avant de répondre: - ---Je ne partirai pas, moi... Mais, malgré mes cheveux blancs, je -n'oserai guère vous importuner de mes visites quand votre mari ne sera -pas là. Les usages s'y opposent absolument, si je ne me trompe... - ---Absolument, non... Mais il est certain qu'une Japonaise est obligée, -en pareilles circonstances, de se cloîtrer un peu... Pendant la guerre -contre la Chine, une princesse du sang, pour s'être trop souvent -montrée en public, avec une ambassadrice étrangère qui était son amie, -fut, par ordre de l'Empereur, répudiée... - ---Répudiée!... - ---Oui. - -[Illustration: Elle s'était abandonnée...] - ---Mais, aujourd'hui, les mœurs sont moins rigoureuses?... - ---Un peu moins... - -Il y eut un silence. Felze peignait toujours, d'une main peut-être -distraite. La marquise Yorisaka, assise, et tout à fait immobile, -gardait la pose. - -Pourtant après quelques minutes, elle remua légèrement et frappa -dans ses paumes. Le «_héi_!» des servantes nipponnes se fit entendre -derrière la porte. - ---Vous prenez du thé, n'est-ce pas, cher maître? _O tcha wo motte kite -koudasai_[1]!... - -Elle avait repris, pour parler japonais, sa voix de soprano très léger. - ---Je prendrai du thé,--dit Felze.--Toutefois, je vous avouerai, chère -madame, que votre thé anglais, noir, sucré et amer, me délecte beaucoup -moins que les petites tasses d'eau parfumée que je bois dans toutes -les tchayas de campagne, où j'entre pour me désaltérer quand je me -promène... - ---Oh! que dites-vous?... - -Elle était si fort étonnée qu'elle oubliait de rire. Une curiosité -intense arquait ses sourcils bridés. - ---Vraiment, vous aimez le thé japonais? - ---Beaucoup. - ---Mais à bord de votre yacht, vous n'en buvez pas!... Votre hôtesse, -Mrs. Hockley, doit préférer le thé de son pays? - ---Oui. Mais elle a ses goûts, et moi les miens... - -La marquise Yorisaka appuyait sa joue sur son petit poing fermé: - ---Se plaît-elle, à Nagasaki, Mrs. Hockley? - ---Assurément! Mrs. Hockley est une grande excursionniste et il y a -quantité de promenades à faire dans Kioûshoû... - ---Alors, vous ne songez point encore à reprendre votre voyage. Où -irez-vous, en quittant le Japon? - ---A Java, probablement... Vous savez que Mrs. Hockley veut faire le -tour du monde... - ---Je sais... C'est une femme tout à fait extraordinaire, si hardie, si -résolue ... et si merveilleusement belle... - -Felze sourit avec quelque mélancolie. - ---Savez-vous qu'elle a un très vif désir de vous connaître? - -Il avait prononcé cette phrase avec hésitation. Et il bredouilla les -derniers mots, comme s'il regrettait d'avoir parlé. Mais la marquise -Yorisaka avait entendu: - ---Oh! je serai moi-même ravie... En vérité, mon mari et moi songions à -l'inviter, mais nous avions peur d'être importuns... - -La porte glissait dans ses rainures et les deux servantes entraient, -apportant le plateau anglais, deux fois plus long que leurs bras. - ---Allons, cher maître, acceptez tout de même une tasse de thé noir!... -Puisque Mrs. Hockley viendra ici, il faut bien nous habituer à sa -boisson favorite... - -La marquise Yorisaka, on ne peut plus Parisienne, tendait d'une main -le sucrier, de l'autre le pot à crème. Certes, il ne pouvait y avoir -aucune ironie dans ses paroles, ni aucune arrière-pensée dans son -esprit. - -[Footnote 1: Veuillez apporter le thé.] - - -X - -Au dessus du grand temple d'O-Souwa, un parc tout petit s'étage -jusqu'au sommet de la colline Nishi... - -Un parc tout petit, mais un vrai parc, touffu, profond, mystérieux à -miracle. Les Japonais savent atrophier jusqu'à l'invraisemblance leurs -cèdres nains et leurs pruniers minuscules. Mais ils n'en aiment que -davantage les très grands pruniers et les cèdres géants. Les jardinets -en miniature sont d'agréables bibelots qu'on possède au même titre que -nous possédons une serre chaude ou une orangerie. Les hautes futaies -sont la joie véritable et l'orgueil de l'Empire. - -Dans le petit parc de la colline Nishi, parmi les camphriers -centenaires, les érables et les cryptomérias d'où pendaient de -splendides glycines arborescentes, le marquis Yorisaka Sadao et son ami -le commandant Herbert Fergan se promenaient en devisant. - -L'allée sinueuse montait sous bois. Parfois, aux coudes du chemin, -une échappée de vue glissait entre les arbres et tous les vallons -verdoyants, et toute la ville bleuâtre avec ses faubourgs épars, et -tout le fiord couleur d'acier, se dévoilaient soudain, au-dessous des -jardins, des cours et des escaliers du grand temple. - -Les deux promeneurs s'étaient arrêtés à l'un de ces angles en terrasses. - ---Il fait un très beau temps,--dit Herbert Fergan.--Cette fin d'avril -est réellement brillante. Cela changera peut-être en mai. - ---Oui,--murmura Yorisaka Sadao. - -Il n'avait donné qu'un coup d'œil à l'admirable paysage. Son regard -vif et noir, qui luisait d'une curiosité ardente et furtive, ne se -détachait point du visage calme de l'Anglais. - ---Au fait,--questionna-t-il tout à coup,--avez-vous reçu par le -courrier d'hier des nouvelles de votre ami, le commandant Percy Scott? - ---L'amiral,--rectifia Fergan.--Percy Scott a été promu il y a six -semaines,--en février. - ---Hé!... je suppose qu'il poursuit néanmoins ses travaux?... qu'il -continue de révolutionner l'artillerie navale anglaise? - ---Oh!--dit Fergan,--est-ce vraiment une révolution? - -Il affichait un léger scepticisme. Mais le marquis Yorisaka insista: - ---Sinon une révolution, au moins une totale réforme! Certes, votre -amirauté avait fait, depuis douze ans, beaucoup de bonne besogne... -J'ai suivi les progrès de votre matériel. Il n'y a plus rien à -reprendre à vos canons. Et je ne parlerai pas de vos obus... - ---Oui,--fit tranquillement Fergan:--vous les avez adoptés, après -l'expérience assez peu satisfaisante que vous aviez faite des obus à -moins grande capacité, l'an passé, le 10 août... - ---Il est vrai... Et c'est bien pourquoi je n'en parlerai pas... Hé!... -votre matériel est donc excellent, et tout l'honneur en revient à votre -amirauté. Mais à la guerre, n'est-ce pas? le matériel n'est rien, le -personnel est tout! Et si votre personnel, aujourd'hui est peut-être le -premier de l'Europe, tout l'honneur en revient à l'amiral Percy Scott... - -D'un geste, Herbert Fergan y consentit. - ---De bons canons, de bons obus,--professait le marquis Yorisaka -Sadao,--c'est bien! De bons pointeurs, de bons télémétristes, de bons -officiers de tir, c'est mieux! Et voilà précisément le cadeau que -Percy Scott a fait à l'Angleterre!... L'Angleterre, d'ailleurs, a su -récompenser Percy Scott. N'est-ce pas une gratification de quatre-vingt -mille yens[1] que le Parlement lui a décernée récemment? - ---Huit mille livres sterling, exactement. C'est une juste rémunération. -Si Percy Scott avait vendu ses brevets à l'industrie, il eût certes -gagné davantage. - ---Certes!... Huit mille livres ne paient pas le génie d'un tel homme! -Notre empereur donnerait probablement davantage pour avoir un Percy -Scott japonais. - ---Quel besoin?--dit Fergan, un peu ironique.--Vous avez le Percy Scott -anglais!... L'Angleterre et le Japon sont pays alliés. Vous avez pu, -vous pouvez profiter très librement de tous nos travaux. - -Le marquis Yorisaka détourna un instant son regard vers la profondeur -verte de la futaie. - ---Très librement,--répéta-t-il. - -Sa voix s'était enrouée. Il toussa. - ---Très librement, c'est vrai! Oh! nous vous avons de grandes -obligations! Cependant, nous avons profité surtout des travaux de votre -amirauté: nous possédons aujourd'hui vos tourelles, vos casemates, vos -projectiles, votre acier de cuirasse... Nous ne possédons pas encore -vos hommes, ni leurs secrets merveilleux, ces secrets que l'amiral -Percy Scott inventa... - ---Il n'y a point de secrets,--affirma Fergan.--Et d'ailleurs, -n'avez-vous pas été vainqueurs, aux batailles du 10 et du 14 août? - ---Nous avons été vainqueurs. Mais... - -Les lèvres minces se serraient de mépris sous la moustache à poils -rêches: - ---... Mais ce furent de piètres victoires! Vous le savez. Vous étiez à -côté de moi à bord du _Nikkô_, le 10 août!... - -L'Anglais, courtoisement, s'inclina: - ---J'y étais,--dit-il.--Et je témoigne ici, par Jupiter! que ce 10 août -fut une journée très glorieuse!.... - ---Non!--exclama le Japonais.--O Fergan _kimi_[2], souvenez-vous mieux! -Souvenez-vous des lenteurs, de l'indécision, du désordre général! -Souvenez-vous de cet obus russe qui atteignit le _Nikkô_ au-dessous du -blockaus, et brisa le tube cuirassé des transmissions! Aussitôt, toute -la vie du cuirassé s'arrêta, comme la vie d'un homme dont l'artère -aorte est coupée. Nos canons intacts cessèrent de tirer. Nos canonniers -attendirent stérilement l'ordre qui ne pouvait plus venir! Et, -cependant, le _Tsesarevitch_, déjà criblé de nos coups, s'échappait à -la faveur de cette unique avarie qui nous frappait d'impuissance! Voilà -ce que fut la journée du 10 août!... Et je pense avec désespoir que la -prochaine journée sera pareille, puisque nous ne possédons point les -secrets anglais... - ---Il n'y a pas de secrets anglais,--redit Fergan. - -Un silence suivit. Ils étaient parvenus au sommet de la colline. -Maintenant, ils redescendaient par une autre allée plus occidentale, -qui aboutit aux jardins mêmes du grand temple. - ---Quand il commandait le _Terrible_,--reprit tout à coup Yorisaka -Sadao,--Percy Scott, tirant en exercice, mettait quatre-vingts pour -cent de ses obus dans la cible. Quatre-vingts pour cent! Quelles -cuirasses résisteraient à cette avalanche de fer? - ---Bah!--dit Fergan,--pourquoi le _Nikkô_ ne tirerait-il pas aussi bien -que le _Terrible_? Percy Scott avait entraîné ses pointeurs au moyen -d'appareils que vous connaissez! N'avez-vous pas des _dotters_, des -_loading-machines_, des _deflections-teachers_[3]! N'avez-vous pas vos -télémètres Barr and Stroud[4]? - ---Nous avons tout cela! Et vous nous avez enseigné à nous en servir... -Oh! nous vous avons de grandes obligations! Mais tout cela est bon -surtout pour les tirs en temps de paix. A la guerre, la part d'imprévu -est si grande! Souvenez-vous de l'obus du 19 août. - -Il scrutait les yeux de l'Anglais, comme un chasseur scrute le buisson -d'où le gibier va sortir. - ---La flotte britannique s'est battue tant de fois, depuis tant -de siècles! Et toujours, et partout, infailliblement, elle fut -victorieuse! Comment? par quelle sorcellerie? Voilà ce que nous -voudrions savoir! Que firent Rodney, Keppel, Jervis, Nelson, pour -n'être jamais, jamais, jamais vaincus? - ---Sais-je?--dit Fergan, souriant. - -Ils arrivaient aux jardins. Le parc s'achevait brusquement en une -terrasse étroite et longue, plantée d'une dizaine de cerisiers en -quinconces. Une tchaya était là, à côté d'un tir à l'arc. - ---Tiens!--fit Fergan, content de parler d'autre chose.--Tiens! monsieur -Jean-François Felze!... - -Le peintre était assis devant la tchaya, en face d'une tasse de thé. Il -se leva, poli. - ---Comment allez-vous?--demanda Fergan. - -Le marquis Yorisaka saluait à la française, ôtant sa casquette à galons -d'or; - ---Vous êtes ici, cher maître! Je vous croyais à la villa. Le commandant -Fergan et moi, rentrions justement, et nous espérions vous trouver -là-bas... La marquise n'a pas su vous retenir? - ---Elle l'a tenté, très aimablement. Mais la séance de pose avait été -déjà bien longue... La marquise avait besoin de repos, et moi-même de -plein air... - ---Nous vous disons donc au revoir... A demain, sans doute? - ---A demain, assurément. - -Il s'était déjà rassis, après un geste de la main. Immobile et -silencieux, il avait reporté son regard vers la ville et vers le golfe, -aperçus au-dessous de la terrasse. Le soleil de six heures commençait -de rougir la buée bleuâtre des lointains et la mer saignait d'une -myriade de petits reflets pourpres, pareils à d'étincelantes blessures. - -Fergan et Yorisaka s'en allaient. - ---A pied, n'est-ce pas?--demanda l'Anglais. - -Il était bon marcheur. Et, du reste, le coteau des Cigognes est assez -proche d'O-Souwa. - ---A pied, si vous le voulez. - -Ils étaient sortis du jardin par la porte opposée à la ville. Ils -marchèrent sans parler jusqu'au petit pont en arc qui enjambe le -ruisseau du nord. Là, le chemin bifurque. Yorisaka Sadao, qui depuis un -moment réfléchissait, fit une halte brusque. - ---Hé!--s'écria-t-il.--Voici que j'oubliais le rendez-vous que m'a donné -le gouverneur. - ---Un rendez-vous? - ---Oui, pour cette heure même... Que faire? M'excuserez-vous? - ---Vous plaisantez!... Partez tout de suite! Vous trouverez un -kourouma à cent pas d'ici dans les rues voisines du temple... Je vous -accompagne, bien entendu... - ---Oh! pour rien au monde! Je vais et je reviens. Il s'agit d'une simple -formalité militaire. Ce sera très court, une heure à peine. Kimi, -faites-moi le plaisir de rentrer seul à la villa... Mitsouko nous -attend peut-être pour le thé. Je vous rejoins bientôt, et nous dînons -ensemble... - ---All right! - -[Footnote 1: Deux cent mille francs.--Chiffre historique.] - -[Footnote 2: «Kimi», «mon cher», avec une nuance respectueuse.] - -[Footnote 3: Le _dotter_ et le _deflection teacher_ sont deux -instruments dont la pratique enseigne aux canonniers à pointer juste. -Le _loading-machine_ enseigne aux servants à charger rapidement.] - -[Footnote 4: Les télémètres Barr and Stroud sont actuellement encore -(1910) les seuls instruments au monde qui permettent de mesurer -exactement la distance du canon au but, afin de régler convenablement -la hausse.] - - -XI - -Marchant d'un pas fort allongé, Herbert Fergan n'avait pas mis dix -minutes à gravir le coteau des Cigognes. - -A la porte de la villa, il frappa trois coups pressés. - ---Héi!... - -La mousmé servante avait ouvert, et se prosternait devant l'ami du -maître. Habitué de la maison, Fergan tapota la joue fraîche et ronde, -et passa. - -Le salon Louis XV recevait par toutes ses fenêtres ouvertes la caresse -du soleil couchant. Aux tentures pompadour rougeoyaient des rayons -obliques. - ---Good evening,--dit Fergan. - -La marquise Yorisaka à demi étendue au fond de sa bergère, se leva -comme en sursaut. - ---Good evening,--dit-elle.--Vous êtes seul? le marquis vous a quitté? - -Elle parlait anglais aussi bien que français. - ---Le marquis a dû courir chez le gouverneur, je ne sais pas pour quelle -affaire. Il ne peut être revenu avant une heure. - ---Ah! - -Elle souriait d'un sourire un peu apprêté. Il s'approcha d'elle et, -très simplement, d'un geste accoutumé, la prit dans ses bras et lui -baisa la bouche. - ---Mitsou, petite chose chérie!... - -Elle s'était abandonnée, docile plutôt qu'amoureuse. Elle rendit le -baiser, s'appliquant à le bien rendre comme elle l'avait reçu, comme le -donnent les Occidentaux, des deux lèvres entr'ouvertes et aspirantes. - -Fergan cependant la soulevait de terre, et, s'asseyant, l'asseyait sur -ses genoux: - ---Qu'avez-vous fait, tout aujourd'hui? - ---Rien... Je vous attendais ... je n'espérais pas vous voir seul, ce -soir... - -Il se pencha sur elle et l'embrassa de nouveau: - ---Vous êtes une ensorcelante mignonne... Qui avez-vous vu, cette -après-midi? - ---Personne ... le peintre... - ---Le peintre?... Je suis sûr qu'il vous fait la cour!... - ---Pas du tout!... - ---Pas du tout? Très invraisemblable? Tous les Français font la cour à -toutes les femmes!... - ---Mais lui est trop vieux!... - ---Il le dit, mais c'est coquetterie. - ---Trop vieux, et d'ailleurs, amoureux d'une autre ... vous savez -bien!... de cette Américaine, Mrs. Hockley... - ---Je sais. Non, il n'est pas amoureux, il est esclave. Il la déteste -beaucoup plus qu'il ne l'aime. Mais elle s'est emparée de lui... Il est -Français... Elle est très belle et très vicieuse... - ---Très vicieuse? - ---Oui... Oh! oh! cela vous intéresse? - -Il avait senti, dans sa main, la menotte emprisonnée tressaillir. -Mais, peut-être, était-ce une illusion? La voix menue parlait le plus -tranquillement du monde: - ---Cela ne m'intéresse pas. Mais vous la connaissez, cette Mrs. Hockley? - ---De réputation, oui. Tout le monde la connaît de réputation. - ---Je veux dire: vous lui avez été présenté? - ---Non. - ---Alors, vous lui serez présenté. - ---Comment? - ---Elle viendra ici. J'ai promis de l'inviter. - ---Elle vous a fait demander cette invitation? - ---Non. Moi-même j'ai proposé. - ---Miséricorde! pourquoi? - -Elle réfléchit avant de répondre: - ---Pour faire plaisir au peintre. Et aussi, parce que le marquis désire -que je reçoive beaucoup d'Européennes... - -Il rit et l'embrassa encore: - ---Petite femme obéissante!... - -Il lutinait les beaux cheveux noirs qui cédaient avec souplesse sous -les doigts câlins. - ---Si vous aviez conservé l'incommode coiffure des mousmés, je n'aurais -pas la douceur de toucher ainsi vos cheveux. Cette coiffure-ci est -beaucoup plus favorable... - -Elle le regarda par la fente longue des paupières demi-fermées: - ---C'est fait exprès... - -Il devenait audacieux. Sa bouche, maintenant, pressait avidement les -lèvres complaisantes, et ses mains dégrafaient le corsage, cherchant la -nudité tiède des seins. - ---Mitsou, Mitsou!... Petit rayon de miel délicieux!... - -Elle ne résistait pas. Mais ses bras immobiles pendaient le long de son -corps, et ne se refermèrent pas sur le buste de l'amant. - - ---Laissez-moi, à présent!... Herbert, je vous prie!... Laissez-moi et -asseyez-vous ici, sagement! Sagement, oui!... Je veux vous faire un peu -de musique... - -Elle ouvrit le piano, fouilla un casier: - ---Je veux vous chanter une chanson ... une chanson française toute -nouvelle. Ecoutez bien les paroles. - -Elle préluda. Ses mains touchaient le clavier avec une surprenante -adresse. Elle chanta, s'accompagnant d'un jeu sûr, assez expressif. Son -soprano très grêle, donnait à l'étrange mélodie une valeur de mystère -et d'irréalité. - - --Il m'a dit: «Cette nuit j'ai rêvé. J'avais ta chevelure autour de - mon cou. J'avais tes cheveux comme un collier noir autour de ma nuque - et sur ma poitrine. - - «Je les caressais, et c'étaient les miens; et nous étions liés pour - toujours ainsi, par la même chevelure, la bouche sur la bouche, ainsi - que deux lauriers n'ont souvent qu'une racine. - - «Et, peu à peu, il m'a semblé, tant nos membres étaient confondus, - que je devenais toi-même ou que tu entrais en moi comme mon songe. - - Quand il eut achevé, il mit doucement ses mains sur mes épaules, et - il me regarda d'un regard si tendre, que je baissai les yeux avec un - frisson... - - -Il avait écouté fort attentivement. - ---C'est très joli,--dit-il avec politesse. - -Pareil à tous les Anglais, il n'entendait pas grand'chose à la musique. - ---Très joli,--répéta-t-il.--Et, surtout, vous jouez parfaitement bien. - -Elle se taisait, les mains encore posées sur le dernier accord. Il -jugea nécessaire de marquer une curiosité: - ---Qui a fait cela? - -Elle nomma le poète et le musicien. Il répéta les noms illustres: - ---Monsieur Louys et monsieur Debussy... Oh! c'est réellement une chose -considérable... - -Il s'était levé. - -Il vint derrière elle et se pencha pour baiser la nuque d'ambre pur... - ---Vous êtes une excellente artiste... - -Elle rit, incrédule et modeste: - ---Je suis une écolière très médiocre. Je ne crois pas que vous ayez pu -goûter le moindre plaisir à m'entendre. - -Il protesta: - ---J'ai goûté beaucoup de plaisir. Et je souhaite que maintenant vous -chantiez une autre chanson. - -Elle se fit prier. Il insista. - ---Oui, une autre chanson; et cette fois, une chanson japonaise... - -Elle tressaillit légèrement. Sa voix se posa, pour répondre après un -court silence: - ---Je n'ai pas de musique japonaise dans mon casier. Et comment -pourrais-je, sur un piano?... - ---Prenez votre _koto_... - -Elle leva sur lui des yeux grand ouverts: - ---Il n'y a point ici de koto. - -Il cessa de sourire. Il était Anglais, peu enclin aux rêveries et -aux spéculations de la pensée. Mais beaucoup de siècles civilisés -avaient tout de même affiné sa race. Et il ne passait pas devant les -spectacles extraordinaires de la vie sans en apercevoir la grandeur ou -le mystère... - -Elle avait dit: «Il n'y a point ici de koto». Le koto est une sorte de -harpe très ancienne et très vénérable, dont l'usage fut jadis réservé -aux plus nobles dames japonaises et aux courtisanes du premier rang. -Née comme elle était, la marquise Yorisaka avait certes appris le koto -dès sa plus petite enfance. Et sans nul doute, sa jeunesse s'était -assidûment employée à pincer avec l'ongle d'ivoire les cordes sonores. -Mais les temps modernes étaient venus. Et «il n'y avait plus ici de -koto...» - -Herbert Fergan, tout à coup, secouant sa brève songerie, baisa une fois -encore la nuque de sa maîtresse. - ---Mitsou, petite chose aimée, chantez tout de même, je vous en prie... - -Elle consentit: - ---Je chanterai... Voulez-vous... voulez-vous une _tanka_ très vieille? -Vous savez, une tanka? cette ancienne poésie de cinq vers que les -princes et les princesses d'autrefois, échangeaient entre eux, à la -cour du Mikado ou du Shôgoun... Celle-ci date de plus de mille ans. Je -l'ai apprise quand j'étais encore un bébé. Et je me suis amusée à la -traduire en anglais... - -Ses doigts coururent sur le piano, inventant une harmonie triste et -bizarre. Mais elle ne chanta pas, d'abord. Elle semblait hésiter. Et, -pour l'engager à vaincre cette hésitation, Fergan, une fois encore, -appuya longuement ses lèvres sur le cou tiède et duveté. - -Alors la voix douce murmura très lente: - - --Le temps des cerisiers en fleurs - N'est pas encore passé. - Maintenant cependant les fleurs devraient tomber, - Tandis que l'amour de ceux qui les regardent - Est à son extrême exaltation... - -La chanteuse s'était tue et demeurait immobile. Herbert Fergan, debout -tout près d'elle, allait la remercier d'un nouveau baiser... - -A cet instant, quelqu'un parla, au fond du salon: - ---Mitsouko, pourquoi chantez-vous ces petits refrains absurdes? - -Herbert Fergan se redressa soudain, une sueur aux tempes. Le marquis -Yorisaka, silencieusement, était entré. Avait-il vu?... Qu'avait-il -vu?... - -Il n'avait pas vu, sans doute. Car il parla, absolument calme: - ---Mitsouko, vous ne dînerez pas avec nous, ce soir? - -Elle s'était levée. Elle répondit, les yeux fixés vers la terre: - ---Je suis très lasse. Je désirerais, en effet, si cela ne vous -contrarie pas, être servie chez moi. - ---Comme il vous plaira... - - -Elle était sortie. La porte, sans bruit avait glissé dans sa rainure. -Herbert Fergan respira avec effort et passa sa main sur son front. - -Amical et insinuant, Yorisaka Sadao fit quatre pas, et s'accouda au -piano. - ---Kimi, nous dînerons donc tête à tête, et nous causerons... - -Il s'interrompit, plongea son regard au fond des yeux de l'Anglais: - ---Nous causerons. J'ai beaucoup d'enseignements à recevoir encore de -vous, beaucoup de conseils à vous demander. Il ne faut pas, il ne faut -pas que nous recommencions la bataille du 10 août... Vous ne refuserez -pas à un allié... - -Herbert Fergan baissa le front. Ses joues rasées rougirent. Et, -docilement, il commença de parler: - ---Le 10 août ... le 10 août, vous avez été timides, très timides... -Vous ne saviez pas, vous ne sentiez pas que vous étiez les plus forts. -Vous n'avez pas eu foi en vous. Et vous vous êtes battus comme des gens -qui ont peur de la défaite: trop sagement, trop habilement, de trop -loin. Le seul secret anglais, c'est l'audace. Pour vaincre cette mer, -il faut d'abord se préparer avec méthode et prudence, puis se ruer avec -fureur et folie. Ainsi firent Rodney, Nelson et le Français Suffren... -Par conséquent, pour la conduite du feu... - - -XII - -... La porte, sans bruit, avait glissé dans sa rainure. Et la marquise -Yorisaka était sortie. - -Hors du salon, elle s'arrêta. Elle écouta, attentive. - -Les voix d'Herbert Fergan et du marquis Yorisaka alternaient en phrases -paisibles. A travers la cloison mince, des noms historiques passèrent, -Rodney, Nelson, Suffren... - -La marquise Yorisaka, d'un geste lent, toucha, du bout de ses doigts, -ses deux tempes. Puis, marchant à pas muets, elle s'éloigna de la -cloison. - -La chambre attenant au salon n'était qu'un cabinet étroit, vide de -meubles. La marquise Yorisaka traversa ce cabinet, traversa la pièce -qui lui faisait suite, et parvint à l'aile extrême du logis. - -Là, un couloir presque obscur s'allongeait entre deux panneaux de -papier uni, surmonté de frises ajourées. Au fond, deux portes à -coulisse se faisaient face. La marquise Yorisaka fit glisser la porte -de gauche. - -Une sorte d'alcôve était derrière cette porte, une alcôve de simple -bois blanc, finement menuisé, mais absolument nu. Le plafond, très -bas, montrait ses solives; le plancher, ses tatamis couleur de paille -fraîche. Trois grands châssis de papier grenu tenaient lieu de fenêtres -et de vitres. Et dans un coin, devant une toilette de poupée posée -à même le sol et surmontée d'un miroir à cadre de laque, un coussin -de velours noir figurait l'unique siège où l'on pût s'asseoir, -s'agenouiller plutôt,--s'agenouiller à la japonaise. - -Debout sur le seuil, la marquise Yorisaka frappa deux fois dans ses -mains, et deux servantes accoururent. - -Il n'y eut point de paroles prononcées. Bouches closes, les mousmés se -prosternèrent d'abord, et déchaussèrent la maîtresse. Puis, prestement, -elles la dévêtirent, ôtant le corsage de dentelle qui glissa vite le -long des bras poudrés, ôtant la jupe de moire et les jupons de soie, -ôtant le corset, ôtant la chemise, ôtant les bas d'Europe qui n'ont -point de doigts comme les bas nippons. - -Toute nue, la marquise Yorisaka s'enveloppa d'un kimono à grands -ramages, mit ses pieds dans des sandales à brides d'étoffe, et, -quittant d'abord l'alcôve de bois blanc, qui était sa chambre -personnelle et intime, s'en fut se baigner dans une cuve d'eau -brûlante, comme font toutes les femmes du Japon, chaque soir, un peu -avant le coucher du soleil. - -Puis elle revint. Elle laissa tomber son kimono. Elle repoussa du pied -ses sandales. Et les servantes lui tendirent trois robes de crêpe -léger, trois robes japonaises à grandes manches, toutes trois bleu -de nuit, toutes trois sobrement semées d'une même rosace bizarre et -hiératique,--le _môn_,--le blason. - -Habillée, la marquise Yorisaka s'agenouilla devant son miroir. Les -robes s'évasaient comme il sied. L'_obi_ les ceinturait largement de -son nœud magnifique. A deux mains, la chevelure fut détachée, séparée, -lissée en bandeaux larges qui encadrèrent l'impassible visage. La -marquise Yorisaka se releva, marcha un moment par la chambre, sortit -dans le couloir demi-obscur. Et soudain, frappant encore dans ses -paumes, elle ouvrit la porte de droite. - -Une deuxième chambre apparut, pareille exactement à la première: mêmes -panneaux de bois blanc et nu, mêmes châssis de papier diaphane, mêmes -solives et mêmes tatamis. Mais au lieu d'une toilette et d'un miroir, -deux tabernacles minuscules flanquaient un autel de cèdre poli, sur -lequel s'alignaient des tablettes d'ancêtres. - -Toujours silencieuse, la marquise Yorisaka se prosterna d'abord -correctement devant les tablettes, et demeura, plusieurs minutes, les -mains à plat sur le sol, et le front heurtant les nattes. - -Puis elle s'agenouilla sur un coussin, devant une sorte de harpe -horizontale qu'une servante, respectueuse, venait d'apporter entre ses -bras. - -Une musique naquit, lugubre et lente, dont le rythme et l'harmonie -ne ressemblaient en rien aux harmonies ni aux rythmes de l'Occident. -Des sons mystérieux se succédèrent et se mêlèrent, des phrases sans -commencement ni fin s'ébauchèrent, des rêveries, des tristesses, des -plaintes lamentables frémirent parmi d'étranges grincements sinistres, -qui rappelaient le bruit des bises d'hiver et le cri des oiseaux -nocturnes. Sur tout cela, une mélancolie désespérée planait... - -Agenouillée à la mode antique dans la salle de ses ancêtres, la -marquise Yorisaka jouait du koto... - - -XIII - -La semaine qui suivit, Jean-François Felze ayant achevé le portrait de -la marquise Yorisaka, celle-ci ne manqua pas de convier Mrs. Hockley à -venir, «sans aucune espèce de cérémonie, prendre une tasse de thé dans -la villa du coteau des Cigognes, et y admirer la belle œuvre du maître, -avant que le marquis Yorisaka l'emportât sur son cuirassé». - -Mrs. Hockley n'eut garde de refuser l'invitation. Elle décida de s'y -rendre en compagnie du maître lui-même, et voulut que miss Elsa Vane, -la lectrice, les accompagnât. - ---Vous n'emmenez pas le lynx Romeo?--demanda Felze, comme la caravane -quittait l'_Yseult_. - ---Vous êtes comique!--riposta Mrs. Hockley. - -On était au 1er mai. Malgré les nouvelles alarmistes que répandait -chaque matin le _Nagasaki Press_, les officiers japonais en permission -n'avaient pas encore reçu l'ordre de rallier Sasebo. - -A la porte du jardin, le marquis Yorisaka vint accueillir ses hôtes. Il -portait, comme toujours, son uniforme noir à galons d'or. Mrs. Hockley, -favorablement impressionnée, observa qu'il n'y avait aucune différence -entre cet uniforme et celui des officiers de la grande marine -américaine. Le marquis Yorisaka s'en déclara confus et orgueilleux. - -Dans la villa, le salon Louis XV avait un air de gala. Les vases de -Sèvres débordaient de fleurs, et le chevalet qui portait le tableau -était élégamment drapé de satin liberty. La marquise Mitsouko, en robe -de guipure molle, fit la révérence à sa visiteuse, et, pour lui mieux -faire honneur, ne voulut parler qu'anglais. - ---Le maître me pardonnera, si je suis aujourd'hui infidèle à sa belle -langue française. Mais je suis sûre qu'à bord de l'_Yseult_, lui-même a -la galanterie de parler comme vous, madame! - -Charmée, Mrs. Hockley ne marchanda ni les louanges, ni les compliments -les plus directs. Réellement, la marquise Yorisaka était une -enchanteresse! Et combien gracieuse, et combien jolie, et combien -cultivée! Les vieux peuples d'Europe confinent leurs femmes dans la -frivolité ou dans le ménage. Mais les nations jeunes ont d'autres idées -et d'autres ambitions. Mrs. Hockley appréciait la supériorité de ses -propres compatriotes sur les Européennes. Et elle se réjouissait de -tout son cœur de voir les Japonaises marcher superbement sur les traces -des Américaines. - ---Vous savez l'anglais, le français, l'allemand peut-être?... - ---Quelques mots... - ---Le japonais naturellement. Le chinois aussi? - -Ce fut le marquis Yorisaka qui répondit non. - ---Vous avez reçu une instruction tout à fait occidentale! Êtes-vous -allée à New-York? - -La marquise Yorisaka n'y était point allée, mais le regrettait de -toutes ses forces. - ---Comme cette toilette parisienne vous sied parfaitement bien!... Et -votre main est un bijou! - -Felze, d'assez sombre humeur, ne disait mot. Et miss Vane, dédaigneuse, -imitait son silence. Malgré l'empressement des maîtres de la maison, -malgré la cordialité expansive de Mrs. Hockley, la réception se fût -peut-être refroidie, si le commandant Herbert Fergan n'était arrivé -fort à point. Le marquis Yorisaka lui marqua la plus grande amitié. Et -Felze dut se dérider un peu pour n'être point impoli, car l'Anglais -était en verve. - ---Monsieur Felze,--avait-il dit tout d'abord,--vous souvenez-vous d'un -passage de Thucydide qui est peut-être ce qu'il y a de plus profond -dans la littérature psychologique de tous les pays et de tous les -siècles? Excusez-moi de faire le pédant: nous autres Anglais sommes -très forts en grec... C'est même cette force-là qui nous fait, dans -la vie pratique, si piteusement inférieurs aux compatriotes de Mrs. -Hockley... Or donc, l'an III de la 87e olympiade, au plus fort de -la célèbre peste qui dévasta Athènes, Thucydide nous affirme qu'une -véritable folie de plaisir s'abattit sur la ville pourtant pleine de -deuils et d'agonies. Et il ne s'en étonne point d'ailleurs, et semble -considérer la chose comme tout à fait naturelle,--selon l'instinct -humain. Oui.--Eh bien! monsieur Felze, Thucydide n'a pas tort. -Car ce matin, moi qui suis à Nagasaki comme les Athéniens d'alors -étaient à Athènes, je veux dire sous la menace d'une mort inattendue -et foudroyante, je me suis éveillé avec le désir de jouir très -énergiquement de la vie!... - -Jean-François Felze avait levé les sourcils: - ---Vous êtes sous une menace de mort? - ---Je suis sous la menace d'un boulet russe. Moi aussi je dois rejoindre -bientôt le cuirassé du marquis Yorisaka. Et j'assisterai à la prochaine -bataille. Magnifique spectacle, monsieur Felze, mais assez périlleux. -Avez-vous quelquefois vu des combats de gladiateurs? Je vais en voir -un. Aucune chose n'est plus excitante! Toutefois, petit inconvénient: -il n'y a point de gradins autour du cirque, si bien que je suis forcé -de descendre dans l'arène! - -Il riait. Et le marquis Yorisaka, gladiateur débonnaire, riait avec -lui, de la meilleure grâce du monde. - -Herbert Fergan avait ensuite complimenté fort adroitement Mrs. Hockley -sur son yacht. L'Américaine en était orgueilleuse, et se plaisait -à entendre redire qu'elle possédait incontestablement le plus beau -navire de plaisance qui existât. Toutefois, malgré la valeur d'un éloge -décerné par un capitaine de vaisseau, aide de camp du roi d'Angleterre, -Mrs. Hockley n'y prêta qu'une oreille distraite, et ne détourna point -son attention de la marquise Yorisaka, qui l'occupait toute. - -Assises toutes deux sur le sopha, et près l'une de l'autre, -l'Américaine et la Japonaise faisaient maintenant figures d'amies -intimes. Mrs. Hockley s'était emparée des mains de sa nouvelle amie, -et lui parlant à voix confidentielle, l'interrogeait infatigablement -sur son enfance, sa jeunesse, son mariage, ses goûts, ses plaisirs, -ses lectures, ses idées religieuses et ses opinions philosophiques. -Elle déployait dans cette inquisition toute l'exaspérante curiosité -des femmes de sa race, lesquelles s'entraînent, dès qu'elles sont -petites filles, au sport des questions innombrables et inutiles, des -questions sans intérêt ni fin, et, toute leur vie, emmagasinent au -fond de leurs cervelles mille et mille renseignements, mille et mille -documents--laborieusement obtenus, laborieusement classés, rangés, -étiquetés,--jamais assimilés, jamais compris... - -[Illustration: Et Felze peignait, silencieux, enthousiasmé.] - -Mais la marquise Yorisaka, inaccoutumée, supportait volontiers l'assaut -indiscret de sa visiteuse. Complaisante, elle répondait à tout et ne -se lassait point. Elle donnait à Mrs. Hockley, qui n'était certes -point capable de s'en rendre compte, une bonne preuve de la docilité -des femmes du Nippon. Et elle abandonnait avec une imperceptible -coquetterie ses petits doigts d'ivoire soyeux à l'étreinte des blanches -mains occidentales, jolies aussi, mais très grandes par comparaison... - -Miss Vane, à l'autre bout du salon, avait découragé les attentions de -Herbert Fergan et du marquis Yorisaka lui-même. Immobile et nonchalante -au fond d'une bergère, elle jetait par intervalles un bref regard vers -le sopha. Et Felze souriait, avec un peu d'ironie et un peu d'amertume. - -On servait le thé. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et l'on -apercevait, au-dessous d'un ciel pommelé, les montagnes en dents de -scie qui bordent les deux rives du golfe, et au-dessous des montagnes, -les cimetières verdoyants qui enserrent la ville brune et bleue. Il -faisait doux, à cause du soleil encore haut qui tempérait la fraîcheur -du printemps humide. - ---Monsieur le marquis Yorisaka,--dit enfin Mrs. Hockley,--je sens que -je suis prise d'une grande affection pour votre femme, et je désire -nouer avec elle une intime amitié. Je crains en outre qu'après votre -départ pour la guerre elle ne s'ennuie beaucoup, seule. Et j'espère -que mes très fréquentes visites la distrairont. S'il le faut, je -prolongerai le séjour ici de mon yacht. Mais je ne souffrirai pas -qu'une femme aussi belle et aussi intéressante attende dans la -tristesse le retour glorieux de son mari. François Felze a d'ailleurs -l'ambition de peindre une seconde fois la marquise, dans une sorte de -travesti, je crois. Je l'accompagnerai afin que les usages corrects -soient respectés comme il est convenable. Et je ne quitterai Nagasaki -qu'après votre victoire sur les sauvages russes. - -Le marquis Yorisaka s'inclina fort bas. Et il allait répondre, quand la -porte s'ouvrit devant un personnage qu'on n'attendait point. - -C'était un officier de la marine japonaise, un officier en uniforme, -pareil de la tête aux pieds au marquis Yorisaka: même âge, même grade -et même allure. Les deux visages différaient cependant par un détail: -le marquis Yorisaka portait la moustache, à l'européenne, et la lèvre -du nouveau venu était rasée. - -Il entra, et tout d'abord salua à l'ancienne mode, le corps plié -en deux, les mains sur les genoux. Puis, marchant vers le marquis -Yorisaka, il le salua particulièrement, avant de lui adresser, en -langue japonaise, un compliment cérémonieux, auquel le marquis répondit -avec beaucoup de déférence. - -Le commandant Fergan, cependant, s'était approché de Jean-François -Felze: - ---Regardez bien, cher monsieur! Voici l'ancien Japon qui nous fait sa -révérence! - -Le marquis Yorisaka avait pris par la main son visiteur et se tournait -vers l'assistance. - ---J'ai l'honneur de vous présenter mon très noble camarade, le vicomte -Hirata Takamori, lieutenant de vaisseau comme moi à bord du _Nikkô_... -Soyez assez bons pour l'excuser, il ne sait pas l'anglais ... ni le -français... - -Tout le monde s'inclina. Le vicomte Hirata, une fois de plus, -cassa d'un plongeon son échine raide. Puis ayant présenté quelques -hommages courtois, mais brefs, à la marquise Yorisaka, qui les reçut -demi-prosternée, il conduisit à part le marquis, et l'entretint assez -longuement, sur un ton fort animé. - ---J'ai connu ce vicomte Hirata au cours de la dernière -campagne,--expliquait Fergan à Felze.--C'est un homme bien curieux, -qui retarde tout juste de quarante ans sur son siècle. Et vous savez -qu'au Japon quarante ans en valent quatre cents, dès qu'on a remonté -plus haut que la révolution de 1868. Le vicomte Hirata est un fils de -daïmio, comme notre hôte. Mais, tandis que les Yorisaka furent du clan -Choshoû, originaire de l'île Hondo, les Hirata furent du clan Satsouma, -originaire de l'île Kioushoû. Cela fait une prodigieuse différence. -Les Choshoû ont été jadis des lettrés, des poètes et des artistes. Les -Satsouma ont été seulement des guerriers. Quand vint cette fameuse -révolution, que les Japonais appellent le Grand Changement, Satsouma -et Choshoû prirent ensemble les armes pour le Mikado, contre le -Shôgoun. Et leur victoire militaire amena leur désastre féodal, parce -que le Mikado, débarrassé du Shôgoun, n'eut rien de plus pressé que -l'abolition des clans, des daïmios et de leurs samouraïs. Choshoû se -résigna tout de suite au nouvel ordre de choses. Satsouma ne se résigna -pas. Les parents du marquis Yorisaka se modernisèrent en un clin -d'œil, et l'empereur n'a pas eu, dans la réorganisation de l'Empire, -d'auxiliaires plus dociles et plus intelligents. Les parents du vicomte -Hirata s'enfermèrent neuf ans dans leurs tanières de Kagoshima, et, -quand ils en sortirent, le 17 février 1877, ce fut pour se ruer, sabre -au poing, contre les troupes impériales, à la suite du vieux chef -rebelle Saïgo. Ils furent vaincus. Tous moururent... Oui, monsieur -Felze, le propre père de l'officier que voilà fut tué en se battant -contre l'empereur, l'empereur qui règne aujourd'hui! Et j'ai tout lieu -de croire que le vicomte Hirata Takamori professe exactement les mêmes -opinions que tous ses ancêtres!... - -La chose comique, c'est qu'il n'en est pas moins un excellent officier, -fort au courant des armes les plus récentes. A bord du _Nikkô_, il -est chargé des machines électriques, et peu d'ingénieurs européens le -vaudraient... - -A cet instant, le marquis Yorisaka, qui avait écouté en silence le -discours japonais du vicomte Hirata Takamori, se retourna vers ses -hôtes: - ---Mon très noble camarade m'informe que nous serons tous deux ... (il -se reprit en regardant Fergan) ... tous trois ... rappelés demain à -Sasebo... - -Un silence brusque tomba. Jean-François Felze regarda vers le sopha. -La marquise Yorisaka, tressaillant sans doute, avait ôté ses mains des -mains de Mrs. Hockley. - -Puis, Herbert Fergan, le premier, parla: - ---Que vous disais-je tout à l'heure à propos de Thucydide, monsieur -Felze!... Quoi qu'il m'arrive en cette aventure, je serai content de -partager sur le _Nikkô_ le sort de la belle œuvre que voici... - -Il montrait le portrait, dont Mrs. Hockley n'avait point encore songé à -remarquer la présence. Ainsi rappelée au prétexte réel de la réception, -l'Américaine se leva, et vint considérer l'image de son amie japonaise. - -Le vicomte Hirata, à quatre pas de là, avait aperçu le tableau. Ses -yeux comparèrent rapidement le visage asiatique peint sur la toile au -visage occidental de Mrs. Hockley, qui s'était approchée pour mieux -voir. Et, parlant à mi-voix, il prononça quelques mots nippons que le -commandant Fergan fut seul à surprendre. - ---C'est un jugement artistique?--questionna Felze, curieux. - ---Non, cher monsieur! Un bon Satsouma prononce rarement des jugements -artistiques... Le vicomte Hirata n'a émis qu'une opinion ethnologique, -assez savoureuse d'ailleurs. Voici la traduction de ses paroles: -«Notre peau est jaune, la leur est blanche; l'or est plus précieux que -l'argent[1].» - -[Footnote 1: Avant le commandant Herbert Fergan, M. André Bellessort -entendit un samouraï de Kagoshima prononcer une phrase toute -pareille.--C. F.] - - -XIV - -La chambre de Mrs. Hockley, à bord de l'_Yseult_, avait été copiée -sur celle de S. M. l'Impératrice de Russie, à bord du _Standardt_. -L'ameublement en était anglais, avec profusion de boiseries claires, -de laqués vert d'eau et de marqueteries ton sur ton. Le lit de cuivre -n'avait pour tous rideaux qu'une mousseline, brochée de grands iris. Le -tapis était d'un feutre ras, cloué. Et des photographies tenaient lieu -d'objets d'art. Mrs. Hockley, à cette exacte imitation d'une souveraine -austère dans ses goûts, trouvait la double satisfaction de sa vanité -démocratique et de son instinct du confort. Le luxe véritable, le luxe -des ors, des marbres, des tableaux de maîtres, des statues antiques, on -le prodiguait orgueilleusement dans les salons et dans les halls. Mais -aux appartements intimes s'adaptait mieux la moelleuse simplicité des -capitonnages britanniques. - -Minuit venait de sonner. - -Étendue sur le lit, un coude contre l'oreiller et la joue dans la main, -Mrs. Hockley, seulement vêtue de ses bagues et d'une chemise de surah -noir, beaucoup plus transparente qu'une dentelle, écoutait miss Elsa -Vane lui faire à haute voix la lecture du soir. - -Miss Elsa Vane, lectrice correcte, était assise sur une chaise à -dossier droit, et n'avait point quitté sa robe de dîner, robe, -d'ailleurs, plus indécente, en sa qualité de robe, que la chemise de -Mrs. Hockley, en sa qualité de chemise,--la différence en était du -dégrafé au nu,--mais, tout de même, robe. Et l'habit faisant, comme -chacun le sait, le moine, miss Vane corrigeait, par son vêtement et par -son attitude, ce que Mrs. Hockley pouvait avoir d'un peu hardi dans son -attitude et dans son vêtement. - -Tel était d'ailleurs le cérémonial de chaque soirée. Mrs. Hockley n'en -changeait point, détestant toute infraction au protocole. - -Et miss Vane lisait, ce soir-là, le chapitre onze du volume dont elle -avait lu, la veille, le chapitre dix. - -La voix légèrement nasillarde, comme sont toutes les voix yankees, mais -bien timbrée, et très grave pour un timbre de jeune fille, achevait en -scandant les mots: - ---«Et cependant--étrange contradiction pour ceux qui croient au -temps--l'histoire géologique nous montre que la vie n'est qu'un court -épisode entre deux éternités de mort, et que, dans cet épisode même, la -pensée consciente n'a duré et ne durera qu'un moment. La pensée n'est -qu'un éclair au milieu d'une longue nuit. - -«Mais c'est cet éclair qui est tout.» - - ---M. Poincaré,--prononça Mrs. Hockley,--est un original écrivain. - -Miss Vane, fatiguée, buvait la traditionnelle citronnade, -_lemonsquash_, préparée d'avance. - ---Original,--répéta Mrs. Hockley.--Philosophique assurément. Un peu -superficiel, ne trouvez-vous pas? Trop français et dépourvu de la -profondeur allemande... - ---Oui,--dit miss Vane,--les Allemands adaptent à chaque sujet une -langue particulière qu'il est agréable de connaître et de comprendre, -parce qu'elle fixe notre esprit. M. Poincaré parle la langue de tout le -monde. Et il y a là une frivole tendance. - -Mrs. Hockley, nonchalamment, se renversait sur le dos et prenait un de -ses genoux entre ses mains jointes: - ---Frivole, en vérité. Vous avez raison, Elsa. En outre, cette langue -vulgaire crée un danger d'athéisme. Il est impropre que le peuple sans -instruction lise tels livres qui lui paraîtraient irréligieux. - ---Vous pensez que réellement ces livres ne sont pas irréligieux? - ---Certes. Je pense. Ils ne sont clairement qu'une paradoxale -spéculation. Ils n'ébranlent aucune foi. - -Les mains jointes sur le genou glissèrent le long de la jambe, et -saisirent, au bas de la chemise légèrement retroussée, la cheville -découverte. Mrs. Hockley, dans cette attitude nouvelle, entreprit de -compléter sa pensée: - ---La Sainte Bible... - -Mais deux coups frappés à la porte interrompirent cet exorde. - ---Est-ce François? - ---C'est moi,--dit Felze. - -Il entra, et regarda les deux femmes: miss Vane toujours assise, et -son livre près d'elle,--Mrs. Hockley couchée sur le dos et ses mains, -nouées l'une à l'autre, serrant maintenant son pied nu. - ---Vous parliez théologie, si j'ai bien entendu? - -Il prononça le mot «théologie», avec tout le respect convenable. - ---Non théologie, mais philosophie; à cause de ce livre-ci... - -Pour désigner du doigt le livre en question, Mrs. Hockley avait lâché -son pied. Et la jambe soudain libre, glissa sur le lit et s'allongea -très blanche hors de la chemise noire. - -Felze considéra un instant cette jambe, puis détourna ses yeux vers le -volume encore ouvert: - ---Peste!--dit-il,--vous avez des lectures hautaines. - -Il se pencha, lut à mi-voix: - ---«La pensée n'est qu'un éclair au milieu d'une longue nuit. Mais c'est -cet éclair qui est tout...» Tiens! je répéterai cette affirmation à -un Chinois que je sais, et qui l'approuvera... Mais j'y songe: c'est -contre ce terrible Poincaré que vous appeliez la Sainte Bible à votre -secours? - -Mrs. Hockley, dédaigneuse, agita lentement, de droite à gauche, sa main -scintillante de diamants. - ---Cela eût été superflu. Et, d'ailleurs, ce Poincaré n'est pas -terrible. Miss Vane, tout à l'heure, l'a raisonnablement estimé frivole. - -Felze écarquilla les yeux, mais se souvint à temps d'une parole -récemment entendue sous la lumière philosophique de neuf lanternes -violettes: «Il convient d'écouter les femmes et de ne pas leur -répondre.» Et Felze ne répondit pas. - -Mrs. Hockley l'interrogeait déjà: - ---Avez-vous été à la gare? - ---Oui. Et j'ai fait vos adieux au marquis Yorisaka. - ---Il est donc parti. Le commandant anglais est-il parti également? - ---Oui. Et le vicomte Hirata Takamori avec eux. - ---Ce vicomte Hirata ne m'intéresse pas parce que je le crois peu -civilisé. Mais dites-moi: avez-vous vu la marquise? - ---Non. - ---Elle n'était donc pas à la gare... Il me paraît ainsi qu'elle n'est -point amoureuse de son mari; ne vous paraît-il pas? - ---Je suis plus lent que vous à apprécier. - ---Je saurai d'ailleurs ses réels sentiments. Quel jour avez-vous -l'intention de commencer le portrait en travesti? - ---Demain ou après. Rien ne me presse. Mais ne pensez-vous pas que ce -mot «travesti» est plutôt désobligeant pour la marquise Yorisaka, quand -vous l'appliquez au costume national des femmes du Japon? - ---Pourquoi désobligeant? puisque la marquise ne porte plus ce costume -national? Vous êtes sans cesse comique. Ah!... je vous prie: quelle a -été votre fantaisie de ne pas rentrer à bord pour dîner? Vous êtes bien -entendu tout à fait libre. Mais j'ai reçu votre billet étonnamment tard. - -Felze allongea les lèvres: - ---Quelle a été ma fantaisie? Je ne sais pas. La gare est très éloignée. -Quand le train fut parti, le soleil allait se coucher. J'ai traversé -la moitié de la ville. Les rues, sous le ciel lilas, luisaient comme -pavées d'améthystes. Je n'ai pas eu le courage de continuer mon chemin. -Je me suis arrêté pour mieux voir. Et quand le dernier reflet fut -épanoui, je me suis senti tout d'un coup si las et si triste, que j'ai -mieux aimé ne pas vous infliger ma présence. - -Mrs. Hockley, attentive, avait soulevé sa tête blonde au-dessus de -l'oreiller ajouré. - ---Oh!--dit-elle, frappée.--Vous parlez avec une extraordinaire poésie... - -Elle se tut, cherchant peut-être à se représenter la vision des rues -bariolées par le crépuscule, et n'y parvenant probablement pas. Puis, -se renversant de nouveau: - ---Mais ensuite, qu'avez-vous fait? - ---J'ai été saluer mon ami chinois Tcheou-Pé-i. - ---Combien étrange le plaisir que vous trouvez à fréquenter chez cet -homme ridicule... Avez-vous, ce soir, fumé l'opium? - ---Non. - ---Pourquoi? - ---Parce que ... parce que j'avais l'intention de rentrer ici, tôt... - -Il attachait maintenant sur elle un regard insistant. Elle rit -brusquement: - ---Miss Vane, je trouve qu'il entre par ce sabord une odeur très -japonaise... Et je sais que vous n'aimez pas... Voulez-vous prendre le -vaporisateur?... Oui, vaporisez partout, je vous prie, et aussi sur le -lit ... et sur moi... - -Miss Vane obéissante et silencieuse pressait le petit piston du flacon -d'or. Sous la caresse fraîche du parfum, Mrs. Hockley avait raidi et -cambré tout son corps, et les pointes de ses seins tendaient le surah -transparent. - -Felze passa deux fois sa main sur son front, puis ferma les yeux. Le -rire de Mrs. Hockley résonna de nouveau très clair. - ---C'est assez... Remettez le vaporisateur, Elsa. Je suis présentement -tout à fait bien. Quelle heure est-il? - ---Minuit et demi. - ---Je pense que vous souhaitez tous deux aller dormir. - -Il n'y eut point de réponse. Miss Vane rangeait avec lenteur le flacon -d'or sur son étagère. Felze, immobile, n'avait pas rouvert les yeux. - ---Oui!--trancha soudain Mrs. Hockley.--Vous devez être fatigués. -Bonsoir!... - -L'un après l'autre, ils s'approchèrent du lit, docilement. Mrs. Hockley -leur tendit sa main droite ouverte. Miss Vane, d'un geste inattendu, -baisa la paume de cette main. Felze ne fit qu'en effleurer le bout des -ongles. - ---Bonsoir!--répéta Mrs. Hockley. - -A la porte, Felze s'effaçait pour laisser passer la jeune fille. - ---François!--appela Mrs. Hockley, soudain.--Restez un moment, vous -seul... - -Miss Vane était dehors. Elle poussa la porte d'une main sans doute -maladroite, car le pêne craqua presque violemment. - -Felze, demeuré comme on l'y conviait, avança de trois pas. Et la -lumière rose des lampes électriques éclaira son visage un peu pâli. - -Mrs. Hockley souriait: - ---Réellement, j'ai un remords de vous retenir quand vous êtes à ce -point épuisé... Il vaudrait mieux que vous alliez vous coucher, comme a -fait miss Vane... - -Il était tout près du lit. Il s'agenouilla, prit la main pendante, et, -passionnément, appuya sa bouche sur la chair du bras tiède: - ---O Betsy! ce soir par exception, daignerez-vous ne pas me faire trop -souffrir? - -Elle pencha sa tête vers lui: - ---Êtes-vous bien certain que vous n'aimeriez pas davantage rentrer -dans votre chambre et faire une peinture de ces rues, telles des -améthystes?... Non?... - - -XV - -Mrs. Hockley, dès le lendemain, accompagna Jean-François Felze chez la -marquise Yorisaka. Ou plutôt, elle l'y conduisit. - -A son habitude, la marquise Yorisaka reçut ses visiteurs le plus -aimablement du monde. Mais le but officiel de la visite fut manqué: -il ne put être question de commencer le portrait «en travesti». La -marquise, quoique bien avertie, se présenta vêtue de sa plus jolie robe -parisienne. Et quand Felze lui fit le reproche, et réclama la toilette -japonaise promise, il lui fut répondu qu'au dernier moment, on avait -manqué du courage nécessaire pour endosser une vieille défroque. - ---Je suis d'ailleurs heureuse de ce courage qui vous a -manqué,--approuva Mrs. Hockley,--parce que vous êtes assurément -beaucoup plus séduisante dans ce tea-gown. - -Sur quoi, deux heures coulèrent en bavardages. Mrs. Hockley prenait un -plaisir extrême à entendre des paroles anglaises sortir de la bouche -étroite et fardée d'une dame asiatique. Et la marquise Yorisaka se -prêtait aux effusions de sa nouvelle amie avec un singulier mélange de -complaisance et de coquetterie. - -Felze, maussade, n'ajouta que des monosyllabes à la conversation. -Mais quand vint l'heure de se retirer, il insista pour un prochain -rendez-vous, qui serait, cette fois, une véritable séance de pose. - -On était au mercredi 3 mai. Le prochain rendez-vous fut donné pour -le vendredi 5. Mais il en fut de ce jour-là comme de l'avant-veille. -La marquise Yorisaka, le matin même, avait reçu, par le paquebot de -France, un envoi de son couturier favori. Et naturellement, elle ne -résista pas au plaisir de montrer à Mrs. Hockley «la dernière création -de la rue de la Paix». - ---Je pense--dit Mrs. Hockley--qu'aucune femme à Paris ou à New-York -n'est dans cette dernière création aussi gracieuse que vous êtes. - -Felze, deux fois déçu, ne souffla pas. Mais il fit si grise mine qu'à -l'instant des adieux, la marquise Yorisaka le prit à part: - ---Cher maître,--dit-elle en français,--je m'en veux vraiment de vous -avoir encore manqué de parole... Je vois que vous êtes fâché contre -moi. Si, si, je le vois, et vous avez raison, et j'ai tort... Mais je -rachèterai ma faute. Écoutez: venez tout seul, comme vous veniez pour -l'autre portrait... Venez demain. Et je vous jure que, cette fois, je -poserai comme il vous plaira... - -Mrs. Hockley s'avançait: - ---Dites-vous un secret? - ---Oh non! je faisais seulement mes excuses au maître, parce que je sens -bien que jamais je n'oserais paraître devant vous dans une simple robe -japonaise, très laide et qui vous déplairait. Alors, pour que le maître -me pardonne, je lui offrais de poser tout de même devant lui comme il -le désire, mais un jour que vous ne seriez pas là, vous!... - ---Demain, dit Felze. - -Et il admira la diplomatie nipponne. Mrs. Hockley, très flattée, -souriait: - ---Oui. Cela est tout à fait bien. Car moi aussi, je préfère vous voir -toujours avec des robes très belles. Le maître viendra donc ici demain, -et je ne viendrai pas. Mais après-demain je viendrai et il ne viendra -pas. Ainsi, les choses seront égales. - -Elle réfléchit un instant: - ---Je suis d'ailleurs persuadée que, malgré le costume barbare, la -peinture sera parfaite, parce que le propre talent de François Felze -est tourné vers les bizarreries. - -Elle réfléchit encore: - ---Seulement, est-il correct, et selon les coutumes de cette contrée, -qu'un homme pénètre seul dans votre maison, tandis que votre mari est à -la guerre? - ---Bah!--fit la marquise Yorisaka, insouciante. - - -XVI - ---Voulez-vous,--avait proposé la marquise Yorisaka, rougissant tout -d'un coup sous son fard,--voulez-vous que je pose en véritable dame -d'autrefois? Je le ferai pour que vous soyez content, et parce que vous -m'avez promis de toujours garder ce portrait au fond de votre atelier, -à Paris, et de ne jamais le montrer à personne... Oui: je songe qu'il -y a ici un koto, et que je pourrais faire semblant d'en jouer, pendant -que vous peindrez. Sur les kakemonos du temps jadis, les femmes de -daïmios sont souvent représentées jouant ainsi du koto, car le koto -était un instrument réputé très noble... Alors, si cela peut vous faire -plaisir... - -Coiffée en larges bandeaux lisses, et tout habillée d'un crêpe de Chine -bleu sombre où se détachaient, hiératiques, les rosaces blanches du -_môn_, la marquise Yorisaka, dans son salon parisien, entre le piano et -la glace Pompadour, apparaissait semblable à quelqu'une de ces statues -archaïques sans prix, que les empereurs des siècles légendaires firent -sculpter pour l'ornement de leur palais d'or pur, et qui vieillissent -aujourd'hui dans la galerie banale d'un musée d'Europe entre un rideau -de coton rouge et trois murs de plâtre peint. - -Et Felze peignait, silencieux, enthousiaste. - -Le modèle avait pris la pose et la gardait avec l'immobilité asiatique. -Les genoux reposaient sur un coussin de velours, la robe évasée -s'épanouissait autour des jambes repliées à plat, et, hors de la manche -large comme une jupe, une main nue, armée de l'ongle d'ivoire, touchait -les cordes du koto. - ---N'êtes-vous pas lasse?--avait demandé Felze au bout d'une longue -demi-heure. - ---Non. Autrefois, nous avions l'habitude de rester agenouillées ainsi, -indéfiniment... - -Il continuait de peindre et son ardeur première ne se ralentissait pas. -Dans cette demi-heure, une ébauche était née, très belle. - ---Vous devriez,--dit-il soudain,--jouer tout de bon, et non faire -semblant. J'ai besoin que vous jouiez, pour l'expression de votre -visage... - -Elle tressaillit: - ---Je ne sais pas jouer du koto. - -Mais il la regarda: - ---En vérité, quand on s'agenouille si bien sur un coussin d'Osaka, je -ne crois pas qu'on puisse ne pas savoir jouer du koto... - -Elle rougit encore, et baissa les yeux. Puis, cédant au pouvoir -magnétique de cette volonté qu'elle subissait, elle pinça doucement les -cordes sonores. Une harmonie bizarre s'égrena. - -Felze, les sourcils froncés, la lèvre sèche, poussait avec une sorte -de violence son pinceau sur la toile déjà lumineuse. Et l'esquisse -semblait prendre vie sous ce pinceau magicien. - -A présent, le koto vibrait plus fort. La main enhardie se laissait -aller à l'ardeur du rythme mystérieux, très différent de tous les -rythmes que connaît l'Europe. Et le visage penché revêtait peu à peu -l'inquiétant sourire des idoles contemplatives que le Japon ancien -sculptait dans l'ivoire ou le jade. - ---Chantez!--ordonna brusquement le peintre. - -Docile, la bouche étroite et fardée chanta. Ce fut un chant presque -indistinct, une sorte de mélopée qui commençait et s'achevait en -murmure. Le koto prolongeait ses notes assourdies, soulignant parfois, -d'un trait plus aigu, d'incompréhensibles syllabes. Plusieurs minutes, -l'étrange musique dura. Puis la musicienne se tut, et il sembla qu'elle -était épuisée. - -Felze, sans lever la tête, interrogea presque à voix basse: - ---Où avez-vous appris cela? - -La réponse vint comme du fond d'un rêve: - ---Là-bas ... quand j'étais petite, petite ... dans le vieux château de -Hôki, où je suis née... Chaque matin d'hiver, avant l'aube, dès que -les servantes avaient ouvert les _shôdji_[1], dès que le vent glacé -de la montagne m'avait secouée de mon sommeil et chassée du petit -matelas très mince qui était mon lit, on m'apportait le koto d'étude, -et je jouais, agenouillée, jusqu'après le lever du soleil. Et alors, -je descendais pieds nus dans la grande cour souvent blanche de neige, -et je regardais mes frères s'exercer à l'escrime du sabre, et je -m'exerçais, moi, à l'escrime de la hallebarde, car la règle l'ordonnait -ainsi. Les longues lames de bambou claquaient en se heurtant. Il -fallait endurer en silence les coups cinglants aux bras et aux mains, -et la morsure de la neige aux jambes... Quand la leçon était prise, les -servantes m'habillaient en cérémonie, et j'allais d'abord me prosterner -devant mon père, que je trouvais toujours dans l'appartement des -femmes... Il m'emmenait alors avec lui recevoir le salut des samouraïs, -des valets d'armes et des autres domestiques. Les belles robes de soie -traînaient leurs plis, les fourreaux laqués des sabres froissaient les -fourreaux laqués des poignards. Et je souhaitais dans mon cœur que tout -demeurât pareil pendant un millier d'années... - -Le pinceau s'était arrêté, et le peintre immobile avait fermé les yeux -pour mieux entendre. - ---Et je souhaitais dans mon cœur mourir mille fois, plutôt que vivre -une vie étrangère ou différente. Mais plus vite que le mont Foudji ne -change de couleur au crépuscule, toute la surface de la terre a été -métamorphosée. Et je ne suis pas morte... - -Les doigts songeurs griffèrent les cordes du koto. Des sons -s'éveillèrent, mélancoliques. La voix menue répétait, comme un refrain -de chanson: - ---Je ne suis pas morte ... pas morte ... pas morte... Et la vie -nouvelle m'a enveloppée, comme les filets des oiseleurs enveloppent les -faisans pris au piège... Les faisans pris au piège, et trop longtemps -gardés dans des cages étroites, ne savent plus ouvrir leurs ailes, et -oublient l'ancienne liberté... - -Le koto pleurait à petit bruit. - ---Dans ma cage à moi, où m'ont enfermée beaucoup d'oiseleurs très -habiles et très sages, j'ai peur d'oublier aussi, peu à peu, la vie -ancienne... Déjà je ne me souviens plus des préceptes que j'ai jadis -appris dans les Livres classiques et dans les Livres Sacrés[2]. Et -parfois, oh! parfois, je n'ai plus envie de m'en souvenir... - -Le koto jeta trois notes pareilles à des cris. - ---... Je n'ai plus envie. Et puis ... je ne sais plus, je ne sais -plus ... peut-être dois-je oublier? Les préceptes qu'on m'apprend -aujourd'hui sont autres... Comment goûterais-je le riz brûlant, en -gardant sur ma langue la saveur du poisson cru?... Je crois que je dois -oublier... - -La main avait lâché les cordes, et retombait muette dans les plis de la -manche de soie. - ---... A Hôki, la neige de la grande cour était très froide à mes pieds -nus, et les sabres de bambou très douloureux à mes bras tendres... -Maintenant, il n'y a plus de sabres ni de neige. Et les servantes -n'ouvrent plus les _shôdji_ de ma chambre avant que le soleil chaud -m'ait réveillée... - -Un éclat de rire inattendu résonna, grêle comme le tintement d'un verre -fêlé. - ---... Il est certainement meilleur d'oublier ... d'oublier tout. -J'oublierai... Ho!... - -Le koto, frappé du pied, par mégarde, avait résonné comme un gong. - -La marquise Yorisaka ne retira pas son pied tout de suite. Ses yeux -égarés continuaient de regarder on ne savait où, dans le vide. Et elle -demeurait immobile comme une statue agenouillée. A la fin, d'un geste -de migraine, elle appuya ses deux pouces sur ses tempes. Puis elle se -reprit à rire, plus doucement. - ---Hé!--dit-elle,--il me semble que je vous ai ennuyé par beaucoup de -bavardages très sots... - -Jean-François Felze s'était remis à peindre. Il ne répondit point. - ---Oui,--dit encore la marquise Yorisaka,--j'ai parlé sans écouter mes -paroles. Je vous prie de me pardonner. Les femmes sont souvent tout à -fait déraisonnables. - -Elle effleurait de l'ongle le koto. - ---C'est cette vieille, vieille musique qui a troublé ma tête... Il ne -faudra rien répéter à personne, n'est-ce pas, jamais? Parce que c'est -une chose honteuse de dire des folies... - -Felze peignait toujours en silence. - ---Vous ne répéterez pas, je le sais. Votre amie, Mrs. Hockley, serait -fâchée. Et je crois qu'elle me mépriserait. Elle est tellement -charmante! Je l'admire! et je voudrais lui ressembler... - -Felze recula de deux pas, et tendit vers la toile son pinceau -victorieux. Le portrait, quoique inachevé, vivait maintenant, vivait -d'une vie personnelle et puissante. Et les yeux de ce portrait,--des -yeux d'Extrême-Asie, profonds, secrets, obscurs,--fixaient sur la -marquise Yorisaka, admiratrice de Mrs. Hockley, une regard d'ironie -singulière. - -[Footnote 1: _Shôdji_, cloisons mobiles faites d'un cadre tendu de -papier épais.] - -[Footnote 2: Livres chinois qui étaient autrefois la base de -l'éducation japonaise.] - - -XVII - ---Est-il réellement incorrect que vous veniez à ce garden-party que je -veux donner sur le yacht?--avait demandé Mrs. Hockley. - ---Oh! si peu! et je désire tellement y venir!--avait répondu la -marquise Yorisaka. - -Elle y était donc venue. - - -Partout où s'arrêtait Mrs. Hockley, au cours de ses voyages sur mer, -une fête sensationnelle était de rigueur à bord de l'_Yseult_. Y -étaient conviés, selon le cas, les corps diplomatiques ou consulaires, -les colonies étrangères, tant européennes qu'américaines, et le beau -monde du cru, quand beau monde il y avait. A Nagasaki, les Japonais -des hautes classes n'abondent point. La ville est une ancienne cité -shôgounale. Elle n'a jamais eu d'aristocratie de terroir. Elle n'est -peuplée que de petites gens, boutiquiers, artisans, bourgeois sans -importance. Les Occidentaux qui habitent la Concession ne fréquentent -guère cette plèbe indigène, dont ils diffèrent par l'éducation autant -que par la race. Si bien qu'au garden-party donné par Mrs. Hockley, le -gouverneur et le commandant de l'arsenal s'étant excusés pour raisons -d'ordre militaire, la seule marquise Yorisaka composa tout l'élément -nippon. - -Elle n'en fut naturellement que plus remarquée. - -Le pont supérieur de l'_Yseult_, le spardeck,--qui régnait du mât avant -au mât arrière, et faisait terrasse au-dessus des appartements de -réception, avait été transformé en jardin véritable, avec parterres, -pelouses et grand bosquet de cerisiers en fleurs. Cent ouvriers, de -ces ouvriers japonais dont chacun vaut six des nôtres par l'adresse -délicate et l'ingéniosité, avaient travaillé toute une nuit à cette -création champêtre qui semblait tenir de la magie. Rien n'y manquait, -pas même le miroir d'eau, un lac en miniature, avec rives de marbre, -rocailles, lotus, et monstrueux cyprins d'Extrême-Asie, cornus, barbus, -chevelus. Vers la poupe du navire, une estrade de gazon surélevait -l'orchestre et le corps de ballet: douze géishas en robes sombres, qui -jouaient du tambourin ou de ce rebec nippon qu'on appelle shamicen; et -huit maïkos, brillantes comme des arcs-en-ciel, qui dansaient, l'une -après l'autre ou par groupes, les pas pittoresques et charmants du -vieux Japon. - -La marquise Yorisaka, en face de cette exposition délicate de -l'élégance et de la grâce nationales, montrait une robe de satin -liberty, incrustée de guipure de Venise, et quatre plumes d'autruche -sur une immense cloche en paille d'Italie. - - -Les invités de Mrs. Hockley encombrèrent bientôt tout ce jardin -miraculeux d'une foule admirative, mais bruyante. C'était une foule -principalement américaine. Et même au Japon, dans la propre patrie de -la politesse et des raffinements, l'Américain demeure ce qu'il est -partout: un barbare assez brutal. Les hôtes de l'Yseult piétinèrent les -plates-bandes et cassèrent par divertissement les basses branches des -arbres fleuris. Après quoi, ayant donné deux coups d'œil aux danseuses, -pareilles, sur le gazon de leur estrade, à de grands papillons -multicolores, ils se hâtèrent de descendre aux appartements du yacht et -commencèrent d'assaillir la salle à manger, où était le buffet. - -[Illustration: Après quoi, ayant donné deux coups d'œil aux -danseuses...] - -Moins pressés toutefois, moins affamés peut-être, quelques groupes -s'attardèrent sous l'ombre rose des cerisiers, en face des géishas et -des maïkos. C'étaient les Européens, et l'élite civilisée des Yankees, -les Yankees de Boston ou de New-Orleans. Sans trop s'émerveiller du -spectacle et du concert l'un comme l'autre familiers à tous les yeux -et à toutes les oreilles d'Extrême-Orient, ces gens moins primitifs -marquèrent une attention courtoise aux réjouissances offertes et firent -à la maîtresse du lieu la cour qu'ils lui devaient. Mrs. Hockley -s'était assise sur l'herbe, et signalait à chacun le contraste bizare -et féerique du jardin suspendu au-dessus des vagues et du paysage -maritime qui l'enveloppait. Felze avait imaginé cela. - ---J'ai pensé que ce serait une très curieuse chose--disait Mrs. -Hockley.--Il faut regarder en se plaçant ici, afin d'apercevoir -l'horizon juste entre ces deux massifs de verdure. - -La marquise Yorisaka, pour regarder comme il fallait, se penchait sur -l'épaule de son amie. Un peu effarée par le bruit et la cohue, elle -avait d'instinct cherché refuge auprès de la seule femme qui ne fût pas -pour elle une inconnue. Mrs. Hockley, d'ailleurs, goûtait le plaisir -de montrer à ses hôtes une marquise japonaise habillée en Parisienne. -Et elle ne manqua point de faire autant de présentations qu'elle -put. Mais, pour beaucoup de personnes qui étaient là,--touristes, -négociants, industriels,--la différence était médiocre entre les -deux termes: «japonais» et «sauvage». Force gens d'Amérique et même -d'Allemagne ou d'Angleterre, que Mrs. Hockley avait conduits, et non -sans orgueil, devant l'héritière des antiques daïmios de Hôki, la -traitèrent plutôt en bête curieuse qu'en femme du monde. - -Il y eut toutefois des exceptions. - -Il y en eut même une dont la marquise Yorisaka sembla flattée. - -Trois jours plus tôt, un visiteur avait franchi la coupée de -l'_Yseult_, sollicitant l'honneur d'être admis auprès du maître -Jean-François Felze. Le cas était fréquent. Nombre d'étrangers -souhaitaient connaître l'illustre ami de Mrs. Hockley. Et Mrs. Hockley -tirait vanité de ces hommages qu'elle obligeait Felze d'accueillir, et -dont elle prenait sa part quand le peintre, toujours soucieux d'abréger -les entrevues, se débarrassait de ses admirateurs en leur offrant -de les introduire auprès de la propriétaire du yacht, ce qu'ils ne -pouvaient manquer d'accepter. - -Toutes sortes de gens se présentaient ainsi, simples curieux le plus -souvent. Mais cette fois, le personnage s'était révélé d'importance. Il -n'était rien de moins qu'un gentilhomme italien de fort bonne race, le -prince Federico Alghero, des Alghero de Gênes. Et Mrs. Hockley, grande -liseuse du Gotha, n'ignorait point que les princes Alghero comptent -authentiquement trois doges dans leurs ancêtres. Elle apprécia comme -il convenait un seigneur de si haut lignage, d'autant que le prince -Federico se trouva par surcroît être un homme de la meilleure mine et -de la plus irréprochable distinction. - -Invité au garden-party, il s'y était rendu. Nommé à la marquise -Yorisaka, il s'inclina devant elle comme il eût fait devant la plus -noble des dames d'Italie, et, très cérémonieusement, lui baisa la main. - -J'arrive de Tôkiô,--dit-il.--Et j'ai eu l'honneur d'entendre parler de -vous, Madame, il y a quinze jours, à la fête des Fleurs de Cerisiers, -chez Sa Majesté l'Impératrice. - -Son anglais était très pur. Mais ayant bientôt découvert que la -marquise savait le français, ce fut en français qu'il poursuivit: - ---Je suis sûr, Madame, que vous aimez mieux parler français qu'anglais -... et vous aimeriez mieux encore parler italien. - ---Pourquoi? - ---Parce que chaque nation préfère parler sa langue propre, celle qui a -été formée naturellement à l'image de son caractère et de son génie. Il -y a une si grande différence entre la nation japonaise et l'anglaise, -que vous devez faire un effort certain pour traduire en anglais votre -pensée nipponne. L'effort est moindre pour une traduction française. -Il n'existerait presque pas pour une traduction italienne, parce que -l'Italie et le Japon se ressemblent beaucoup. - ---Beaucoup? - ---Oui. Vous êtes comme nous, braves, courtois, chevaleresques et -subtils. En outre, vos poètes et les nôtres ont chanté le même amour, -héroïque et délicat. - -La marquise Yorisaka souriait, silencieuse. - ---Oh!--dit le prince Alghero,--je sais à quoi vous songez ... et vous -avez raison: il est bien vrai que nos poètes à nous ont chanté surtout -la passion des amoureux pour les amoureuses, et les vôtres, selon la -coutume d'Asie, la passion des amoureuses pour les amoureux. Mais quoi? -cela prouve seulement que chez vous et chez nous, ce ne sont point les -mêmes épaules qui portent l'inutile fardeau de la pudeur... - -Il appuyait sur les yeux de la marquise le regard de ses yeux à lui, -des yeux italiens, d'une douceur chaude: - ---Il serait très amusant, à cause de cela, qu'une Japonaise daignât se -laisser aimer par un Italien... - -Et il commença de flirter, assez adroitement. - - -Le gros des invités se répandait à présent par tout le yacht, et -visitait jusqu'aux cabines, avec ce fabuleux sans gêne des gens qui ne -sont point marins, et n'arrivent jamais à se persuader qu'un navire est -une habitation privée, dont certains logis sont intimes à l'égal d'un -cabinet de toilette ou d'une chambre à coucher. - -Felze, qui abominait ces invasions, s'était, dès le premier assaut, -claquemuré chez lui. Et là, verrou bien tiré, il avait ouvert le carton -mystérieux qui cachait à tous les yeux profanes le portrait, maintenant -achevé, d'une marquise Yorisaka vêtue en princesse japonaise du temps -jadis. Et, contemplant cette marquise-là, il se consolait de ne point -voir l'autre, la marquise Yorisaka déguisée en femme d'Occident. - - -Dans l'un des salons, plusieurs tables avaient été disposées. Le bridge -et le poker avaient réuni leurs fidèles. On joue beaucoup dans la -Concession de Nagasaki, comme on joue dans la Concession de Shanghaï, -comme on joue dans celle de Yokohama ou dans celle de Kôbé, comme on -joue généralement partout dans cet Extrême-Orient où les Européens -s'enrichissent et s'ennuient. La partie était assez forte. Des femmes, -des jeunes filles mêmes, mêlées aux hommes, la renchérissaient, -_relançant et contrant_ sans mesure ni prudence. Et l'or et les billets -couraient sur le tapis. - -Mrs. Hockley cependant avait quitté sa pelouse de gazon et guidait -vers le buffet ceux de ses hôtes qui n'avaient point voulu se séparer -d'elle. La marquise Yorisaka accepta le bras du prince Alghero. - ---Vraiment,--disait le prince,--je suis impardonnable. Vous devez -mourir de soif, Madame... Mais, à bavarder avec vous, j'oubliais -absolument l'heure... - -Il pressait doucement contre lui la main toute petite qui s'était posée -sur son bras. - -Apprivoisée, la marquise Yorisaka riait, non sans coquetterie. - -Un maître d'hôtel s'était approché. - ---Une coupe de champagne?--proposa le prince. - ---Oui, s'il vous plaît... Mais plutôt un grand verre, avec de l'eau ... -beaucoup d'eau ... et de la glace... - -Il alla faire lui-même le mélange. Elle goûta: - ---Hé!... mais ... vous n'avez point mis d'eau du tout. - ---Si!... mais un peu seulement... Mrs. Hockley n'a pas permis -davantage. Et puis, Madame, une Européenne comme vous ne va pas faire -ici la Japonaise, et réclamer de l'eau ou du thé!... - -Elle rit encore, et but. Le prince, sournoisement, avait ajouté du -whisky au champagne. - -Mrs. Hockley s'approchait: - ---Mitsouko, petite chérie, je suis si heureuse que vous soyez ici! -N'a-t-elle pas bien fait,--Mrs. Hockley en prenait à témoin le prince -Alghero--n'a-t-elle pas bien fait de mettre dehors les absurdes -vieilles règles de cette contrée, et devenir au garden-party, comme si -le marquis eût été là pour l'amener? - -Le prince approuvait. Il questionna toutefois: - ---Le marquis Yorisaka est à la guerre? - ---Oui. A Sasebo. Il reviendra bientôt glorieux, et je dis qu'alors -il sera content d'apprendre qu'en son absence, sa femme a mené la -libre et joyeuse vie d'une femme d'Amérique ou d'Europe. Oui, il sera -content, parce qu'il est un homme très civilisé. Et je désire boire -immédiatement à ses succès contre les barbares Russes! - -On passait des cocktails au gingembre. La marquise Yorisaka dut en -prendre un de la main de Mrs. Hockley. - -Le prince Alghero avait repris contre son bras la petite main dégantée. - ---Assurément,--dit-il,--un officier qui a le bonheur de se battre ne -souffrirait pas que sa femme fût triste pendant que lui-même gagne des -batailles... - ---Cela est très bien dit!--affirma Mrs Hockley. - -Et elle fit apporter d'autres cocktails. - - -Un peu plus tard, la marquise Yorisaka, toujours accaparée par le -prince Alghero, entra au salon de jeu. - -Depuis un temps, elle marchait dans une sorte d'étourdissement. -Elle avait très chaud, et ses tempes battaient comme d'une fièvre -singulière. Une gaîté sans cause était en elle, et jaillissait parfois -en rires imprévus. A présent, quand elle sentait contre sa main nue -la pression câline du bras où elle s'appuyait, elle y répondait -complaisamment des doigts et de la paume. - -Les dames japonaises goûtent quelquefois au saké national. Mais le saké -est une liqueur si douce qu'on la boit comme nous buvons le vin sucré, -à pleins bols et brûlante, et qu'un homme en avale volontiers deux ou -trois douzaines de coupes en une seule nuit. Les cocktails yankees -sont d'humeur moins bénigne, et même le champagne français, quand on -l'alcoolise un tantinet... - - -Entre les tables de bridge et les tables de poker, quelques joueurs -très cosmopolites avaient improvisé un baccara. Un baccara sans -banquier, un tout petit chemin de fer, qui tournait agréablement -autour du tapis, et vidait au passage les mains imprudentes pour le -juste profit des mains avisées. A l'instant que la marquise Yorisaka -entrait, le hasard des cartes attirait justement vers ce baccara la -curiosité générale. La partie en effet y touchait à l'une de ces -minutes passionnées où le jeu cesse d'être un plaisir et devient -une lutte. Deux jeunes femmes, l'une Allemande et l'autre Anglaise, -celle-là assise et tenant les cartes, celle-ci debout et pontant, -s'affrontaient, un gros tas de billets entre elles. L'Anglaise venait -de perdre cinq fois de suite et ses mises cinq fois doublées avaient -seules fourni la forte liasse qui, selon la règle du chemin de fer, -devenait l'obligatoire enjeu du sixième coup, si ce coup était tenu. - -Ironique et légèrement agressive, l'Allemande comptait: - ---Cinquante, cent, deux cents. Il y a quatre cents yens. - -Opiniâtre, l'Anglaise lança le défi: - ---Banco! - -Leurs yeux s'entre-regardaient sans aménité. Leurs doigts -s'effleurèrent en saisissant les cartes, avec un air de vouloir se -griffer. - ---Carte? - ---Huit!... - -Il y eut un brouhaha: l'Allemande avait encore gagné. - -Rien n'est plus étranger à une Japonaise que le jeu, dans le sens où -l'on entend ce mot lorsqu'il s'agit de baccara. Le Japon ne connaît, en -fait de cartes, qu'un tarot spécial, délicatement enluminé d'oiseaux -et de fleurs et dont les jeunes filles jouent entre elles avec autant -d'innocence que jouent nos fillettes à pigeon-vole ou au furet. La -marquise Yorisaka, quoique ayant vécu, comme elle s'en vantait parfois, -quatre années à Paris, n'avait jamais fait qu'y entrevoir, dans les -salons diplomatiques, une ou deux tables de whist, silencieuses et -graves à souhait. - ---Il y a huit cents yens,--proclamait la dame allemande, non sans -quelque insolence. - -Et comme sa rivale vaincue se taisait: - ---Vous ne faites plus banco cette fois? - -Défiée de la sorte, la dame anglaise rougit excessivement. Mais -huit cents yens font quatre-vingts livres sterling et la somme est -rondelette, surtout pour qui vient de perdre déjà l'équivalent. La dame -anglaise n'avait sans doute plus quatre-vingts livres sterling, car -elle se retourna vers la galerie, implorant à la ronde une association: - ---Moitié avec moi? - ---Cela vous amuserait-il?--demanda le prince Alghero à la marquise -Yorisaka. - ---Oui,--répondit-elle au hasard. - ---La marquise fait moitié,--annonça le prince en posant son propre -portefeuille sur le tapis. - -Chacun se retourna vers la nouvelle venue, à qui la dame anglaise -adressait son sourire de gratitude, et la dame allemande uns œillade -hostile. - -Les cartes, déjà, étaient données. - ---Prenez-les, Madame,--offrit, le plus gracieusement du monde, la dame -anglaise. - -La marquise Yorisaka prit les cartes, et, peu experte, les tendit à son -cavalier: - ---Qu'est-ce qu'il faut faire? - -Alghero regarda, et rit: - ---Il faut crier: «Neuf!...» Vous avez gagné! - -Et lui-même abattit le point. - -Triomphante à son tour, la dame anglaise attira l'enjeu d'un râteau -vif, et d'abord en sépara quatre billets de cent yens: - ---Voici votre part, Madame... - -La marquise Yorisaka prit les billets, en ouvrant plus larges ses longs -yeux obliques. - ---Quatre cents yens,--dit-elle au prince qui l'entraînait,--mais alors, -si j'avais perdu, j'aurais perdu quatre cents yens? - ---Sans doute... - ---Hé!... je ne les avais pas dans ma bourse!... - ---Qu'importe! Je les avais, moi, et vous m'auriez permis de vous les -prêter... Elle rit: - ---J'aurais permis ... oui ... mais... - ---Ne sommes-nous pas amis? - -Ils étaient seuls dans un vestibule tout planté de grands cycas qui -séparait la salle de jeu d'une bibliothèque. Le prince tout à coup se -pencha: - ---Amis ... et même ... un peu davantage?... - -Il avait touché de ses lèvres la petite bouche peinte. - -La marquise Yorisaka ne se fâcha point, ni ne recula. C'est qu'elle -avait chaud de plus en plus, et qu'elle sentait maintenant sa tête -tour à tour lourde comme plomb ou légère comme liège. Dans ce vertige -envahissant, après le champagne, les cocktails et le baccara, un baiser -n'était pas une bien terrible affaire... La moustache italienne était -d'ailleurs soyeuse et parfumée ... parfumée d'une senteur inconnue, -grisante, brûlante... - -Soudain, un orchestre, qui n'était plus celui des géishas, commença de -jouer une valse. Mrs. Hockley, soucieuse de faire danser ceux de ses -invités qui le souhaiteraient, n'avait pas négligé les violons. Et le -dernier-salon de l'_Yseult_, grand hall fait exprès, s'emplit aussitôt -de couples tournoyants. - ---Il faut que vous valsiez.--exigea le prince Alghero. - ---Mais je ne sais pas... - -Plus encore que notre jeu, nos danses sont incompréhensibles aux -Japonaises, incompréhensibles et scandaleuses. Le Japon n'est point du -tout une contrée où la pruderie règne en maîtresse; mais homme ni femme -ne s'aviserait d'y pousser l'indécence jusqu'à s'étreindre en public, -taille à taille et poitrine à poitrine, pour donner à tous les yeux le -spectacle éhonté d'une manière de coït... - -Mais, saisie par le prince Alghero, la marquise Yorisaka oublia -quelques principes de plus, et se laissa, sans grande résistance, -guider dans l'impudique tourbillon. - - ---Combien ensorcelante!--jugea Mrs. Hockley, en regardant du seuil de -la salle de danse, la marquise Yorisaka Mitsouko qui valsait à perdre -haleine, décoiffée, pourpre, et pressée dans les bras du prince italien -comme un petit faisan de Yamato dans les griffes de quelque grand -oiseau de proie d'outre-mer. - - -XVIII - -Les derniers rayons du soleil, effleurant les montagnes de l'ouest -au-dessus du vieux village d'Inasa, vinrent, par le sabord grand -ouvert, frapper Jean-François Felze au visage. Jean-François Felze se -leva de son fauteuil, referma son carton à croquis et, prudemment, -déverrouilla sa porte. Depuis un bon quart d'heure, les flonflons de -l'orchestre à danser s'étaient tus. - ---Cette aimable bacchanale est peut-être terminée,--espéra Felze. - -Et il se risqua hors de sa chambre. - - -Le gros des invités était parti. Quelques privilégiés seuls, retenus -à dîner par Mrs. Hockley, restaient encore, et devisaient sous les -cerisiers du jardin, non loin de la pelouse gazonnée qui avait servi -d'estrade aux géishas et aux maïkos. Felze, s'approchant, aperçut tout -d'abord, à l'écart du principal groupe, et flirtant d'assez près, un -couple dont la vue lui fit écarquiller les yeux. - -Tout justement, Mrs. Hockley, ayant distribué quelques ordres aux -valets, revenait vers ses hôtes. Felze l'arrêta au passage: - ---Pardon!--dit-il,--j'ai la berlue, je crois... Ce n'est pas la -marquise Yorisaka que je vois là accoudée à cette rambarde? - -Mrs. Hockley leva son face-à-main: - ---Vous n'avez nullement la berlue. C'est la marquise. - -Felze feignit une stupéfaction excessive. - ---Comment?--dit-il,--le marquis est donc revenu de Sasebo? - ---Non que je sache. - ---Bah? Ce n'est pas lui, là, qui baise la main de sa femme? - ---Vous êtes comique! Ne voyez-vous pas que c'est le prince Alghero, que -vous-même m'avez présenté? - -Felze recula d'un pas et se croisa les bras: - ---Ainsi,--dit-il,--non contente d'avoir traîné cette pauvre petite -à votre fête, non contente de l'avoir ainsi compromise gravement, -dangereusement peut-être, non contente de lui avoir sans nul doute -exhibé dix mille choses indécentes ou révoltantes à ses yeux, vous -avez mis le comble à tout cela, en jetant bon gré mal gré la marquise -Yorisaka aux bras de cet Italien, pour qu'il en use comme il ferait -d'une coquette de Rome ou de Florence, voire de New-York? - -Mrs Hockley, ayant écouté attentivement, parti d'un éclat de rire: - ---Combien extravagant! Je pense qu'il est réellement mauvais pour vous -de rester trop longtemps enfermé dans votre chambre, car vous dites -ensuite de pures folies. Aucune chose indécente ou révoltante n'a -été ici exhibée, je vous prie de le croire. Et la marquise elle-même -a nié qu'il fût incorrect à elle de venir au garden-party. Elle est -d'ailleurs venue librement, et librement elle a flirté. Je trouve votre -indignation tout à fait ridicule, parce que la marquise est une dame -civilisée, et que n'importe quelle dame civilisée flirterait comme -flirte la marquise. Cela est on ne peut plus innocent... - ---Vous avez raison,--interrompit Felze. - -Il appuyait sur le mot «raison». Il répéta: - ---Vous avez raison. Toutefois, êtes-vous très sûre que la marquise -Yorisaka soit une dame civilisée pareille à n'importe quelle dame -civilisée?... Pareille à vous?... - ---Pourquoi ne serait-elle pas? - ---Pourquoi? Je n'en sais rien. Elle n'est pas, voilà le fait. Ne -cherchons pas pourquoi, si vous le voulez bien, ce sera plus court. -Je vous dis simplement ceci, sans discussion vaine ni philosophie à -perte de vue: vous ne connaissez pas la marquise Yorisaka. Et vous -vous trompez prodigieusement sur son compte. Vous la croyez faite à -votre image, ou à l'image de cette péronnelle, votre miss Vane. Eh -bien! non! la marquise Yorisaka ne s'orne pas d'un prénom wagnérien, -et elle n'écrit pas sa correspondance à la machine. Elle ne met pas -une chemise de soie noire pour disserter sur la physique mathématique. -Elle n'a point de lynx apprivoisé, et ne parle pas exclusivement par -questionnaires et conférences. Elle est pourtant ce que vous dites: une -dame civilisée ... plus civilisée que vous, peut-être, mais civilisée -comme vous, non. Vous portez toutes deux des robes qui se ressemblent. -Mais, sous ces robes, vos corps et vos âmes ne se ressemblent pas... -Vous souriez? Vous avez tort. Je vous affirme qu'entre la marquise et -vous, l'abîme est encore plus large, beaucoup plus large que cet océan -Pacifique qui sépare Nagasaki de San Francisco! Cessez donc de tenter -un rapprochement difficile. Et laissez en paix cette pauvre petite, -qui n'a que faire, elle, Japonaise, de vos exemples américains, trop -américains. - -Il avait parlé un peu nerveusement. Mrs. Hockley répliqua du ton le -plus posé--la controverse académique était son fort: - ---Je ne pense pas ainsi. Je pense qu'une Américaine ne diffère pas -d'une Japonaise, lorsqu'elles sont deux créatures de même éducation -et de culture égale. Et, en outre, je prétends que je connais la -marquise Yorisaka, parce que je l'ai vue fréquemment et que nous -avons eu ensemble d'intimes et passionnantes conversations. Je dis -encore que l'abîme entre la marquise et moi est actuellement comblé à -causé des paquebots, des chemins de fer, du téléphone et des autres -sensationnelles inventions qui ont rapetissé le monde, et supprimé -la distance entre les divers peuples. Tous vos arguments sont, par -conséquent réfutés... Au reste, comment vous-même comprendriez-vous -mieux que je ne fais les choses concernant la marquise Yorisaka? -Elle est une femme; vous êtes un homme. Et tous les psychologues -prononcent que les hommes et les femmes ne peuvent jamais se déchiffrer -réciproquement... - -Felze interrompit pour la seconde fois: - ---Je vous en conjure, ne faisons pas de psychologie! Les grands -ressorts du cœur humain ne sont pour rien dans cette affaire. Ne -dévions pas. Il s'agit de la marquise Yorisaka Mitsouko, que voilà, -à dix pas d'ici, en train de se faire agréablement tripoter par un -monsieur qu'elle ne connaissait pas il y a deux heures, et qu'elle a -connu chez vous, par vous. Or, c'est par moi que vous-même avez connu -la sus-dite marquise. Par moi, et chez son mari, le marquis Yorisaka -Sadao. J'estime donc avoir quelque responsabilité dans les désagréments -qui pourraient résulter pour le susdit marquis du susdit tripotage. -Et j'ai, malgré mes cheveux blancs, la jeunesse de croire qu'il est -médiocrement honorable de favoriser l'inconduite d'une femme dont le -mari, confiant, est à la guerre. C'est pourquoi je vous prie de bien -vouloir m'épargner cette louche besogne, et vous l'épargner du même -coup. Vous allez, aussitôt que la politesse le permettra, mettre à la -porte vos derniers hôtes, et particulièrement ce prince Alghero, que je -préférerais n'avoir jamais rencontré. Après quoi vous me chargerez de -reconduire chez elle la marquise Yorisaka, comme doit être reconduite, -le soir, une femme seule, crainte d'irrespectueuse rencontre. C'est -convenu, n'est-ce pas? - ---Cela ne peut pas être convenu, dit Mrs. Hockley. - -Elle exposa, paisiblement: - ---Vos scrupules sont ce qu'il y a de plus absurde. Toutefois, il est -véritable que vous m'avez procuré mon introduction chez la marquise. -Aussi voudrais-je faire ce que vous désirez, afin de vous prouver -ma reconnaissance. Mais j'ai tout à l'heure retenu le prince et la -marquise, ainsi que les autres personnes que vous voyez encore là-bas, -afin que tous ensemble dînent à bord du yacht pour mieux achever la -soirée. J'ai même positivement promis au prince de le placer à table -auprès de la marquise. Je dois donc tenir ma parole. Mais pour que -vous soyez consolé, je vous placerai, comme le prince, auprès de la -marquise, de l'autre côté. - ---Merci; non,--dit Felze. - -Il s'était redressé, brusque: - ---Non. Je vous connais assez pour ne pas insister davantage. Mais, s'il -en est ainsi, moi, je dînerai en ville. - ---Oh!--dit-elle, très ironique,--je crois deviner: vous êtes jaloux. -C'est une habitude que vous avez, je ne m'étonne donc pas. Mais, je -vous demande: êtes-vous jaloux de la marquise à propos du prince? ou de -moi à propos de la marquise? puisque vous avez déjà cette bizarrerie -bien française de me quereller souvent à cause de mon intime amitié -pour miss Vane!... - -Felze avait pâli: - ---Vous trouverez bon,--dit-il lentement,--que je ne réponde pas à une -question injurieuse. A présent, adieu. - -Elle le considéra, inquiète: - ---Adieu? Oh! voulez-vous réellement dîner en ville? - ---Je vous l'ai dit. - ---Où? - ---N'importe où. Ailleurs. A une table qui ne réunira pas sous votre -complaisante protection la marquise Yorisaka et le prince Alghero. - -Il salua et fit demi-tour. Elle hésita une demi seconde. Puis, prompte, -elle allongea la main et le retint par la manche. - ---François! je vous prie! ne boudez pas! - -Très rarement, Mrs. Hockley daignait laisser apercevoir qu'il n'était -pas indifférent, même à une Américaine très belle et très millionnaire, -de garder en cage, et de montrer, à tout venant, l'héritier le moins -indigne des Titien et des Van Dyck,--Jean-François Felze. Mais ce -soir-là, elle s'oublia. C'est qu'en vérité, ce Felze fantasque -choisissait bien mal son heure d'être rétif: l'heure exacte d'un dîner -qu'il eût incontestablement rehaussé de sa présence! - ---François! je vous prie! Écoutez raisonnablement! Je ne puis pas, sur -votre caprice, renvoyer une nombreuse compagnie que j'ai invitée avec -prières... Mais je regrette beaucoup vous avoir fâché, quoique je ne -comprenne pas comment. Et je vous promets de faire tout ce qu'il vous -plaira pour que vous me pardonniez. Oui, ce qu'il vous plaira ... dès -demain ... ou ce soir même. - -Elle appuyait sur Felze un regard insistant et ses lèvres se fronçaient -comme pour une offre sensuelle. - -Mais son instinct yankee, pétri d'une ruse trop grossière, l'avait -conseillée à rebours. Felze était Français, et le plus habile des -grands corrupteurs, Walpole, notait déjà, il y a trois cents ans, -combien délicatement doit se négocier l'achat d'une conscience -française... - -Felze, pâle l'instant d'avant, devint plus rouge que le ciel de -l'ouest, et violemment, se cabra: - ---Parbleu!--dit-il.--Il ne vous manque plus que de m'offrir un chèque! -Mais pour ce chèque-là, j'ai peur que vous ne soyez pas assez riche! - -Déconcertée, elle se taisait. Il continua, plus froid: - ---Terminons. Aussi bien, cette scène a suffisamment duré. J'ai donc -le désespoir de m'excuser auprès de vous, si je vous fais, au dernier -moment, faux bond. Je reviendrai demain, dès que je serai assuré de ne -plus retrouver sur le yacht ce couple que vous avez assemblé et dont -l'assemblage me déplaît. - -Il partait tout de bon. Elle se fâcha à son tour: - ---Très bien! allez! Mais je veux que vous soyez prévenu: vous ne serez -pas demain plus assuré qu'aujourd'hui... Oui, il est très possible que -j'invite encore ce couple qui vous déplaît, et qui me plaît à moi!... - ---Ah!--dit-il, sarcastique.--L'_Yseult_ va devenir bateau de -rendez-vous? Merci de m'en avertir. Ce n'est donc pas demain que je -rentrerai à bord. - ---Faites ainsi, si vous l'aimez mieux. Il est certainement préférable -que vous passiez votre mauvaise humeur hors d'ici. Vous êtes libre, et -s'il vous convient même de ne jamais rentrer? - -Elle le bravait, sachant bien que, sur ce terrain-là, elle était forte -de toute sa faiblesse à lui. Et en effet, il baissa les yeux, et il -baissa aussi le ton, pour répondre: - ---Il me conviendra de rentrer, dès que je ne risquerai plus de revoir -ce que je vois en ce moment... - -Il montrait d'un signe de tête les deux silhouettes accoudées à la -rambarde, et trop proches l'une de l'autre. - ---Vous êtes chez vous. Faites à votre gré. Mais moi, j'ignorerai au -moins ce que je ne puis empêcher. - -Il s'en alla brusquement, évitant de la regarder, et la laissant -debout, dépitée et rageuse. - -Le soleil était couché. Il commençait de faire nuit sombre sur la mer. - - -XIX - -Le sampan qui emportait Felze accosta l'escalier de la Douane. Felze -sauta à terre, et, marchant au hasard, gagna Moto-Kago machi, la rue -inévitable, quartier général de tous les touristes et de tous les -marchands de curiosités. On ne peut guère n'y pas tomber d'abord, dès -qu'on quitte le quai pour explorer la ville. Et les guides et les -kouroumayas ne manquent jamais de vous y faire admirer les seules -boutiques à vitrines que l'engouement du Japon nouveau pour les modes -occidentales ait encore acclimatées à Nagasaki. - -Le crépuscule ne rougissait plus qu'une bande de ciel très mince, -au-dessous d'une autre bande à peine plus large, celle-ci verte comme -une prodigieuse écharpe d'émeraudes. Et tout le reste du firmament, -bleu de nuit, scintillait déjà d'étoiles. - -Nagasaki, bruyant, tumultueux, encombré de badauds, bariolé de -lanternes, multicolores, commençait de vivre sa vie nocturne. Des -kouroumas couraient à la queue leu leu, en longs monômes précipités. -Des files de mousmés baguenaudaient, riant et bavardant, leurs voix -aiguës et leurs petits patins de bois emplissaient toute la rue d'un -concert baroque, moitié flûte et moitié castagnettes. Des Nippons -en costume européen, d'autres, plus nombreux, en kimono national, -allaient, venaient, trottinaient, s'abordaient et se saluaient, sans -heurts ni bousculades, car les foules japonaises sont merveilleusement -plus courtoises que les nôtres. Les magasins et les bazars regorgeaient -d'acheteurs, échangeant avec les marchands mille révérences à quatre -pattes. Des échoppes en plein vent étalaient de bizarres victuailles -et les vendeurs chantaient à pleins poumons leurs denrées. Quelques -étrangers, disséminés dans cette cohue opaque, y semblaient perdus -comme des barques au milieu d'une mer. - -Felze, songeur, marchait à petits pas. Il parvint aux deux tiers de -Moto-Kago machi avant d'avoir su au juste où il souhaitait aller. -Mais, à la porte d'un ciseleur d'écaille, il dut s'arrêter, pour faire -place à six matelots anglais qui, lentement, gravement et l'un après -l'autre, entraient dans l'étroite boutique à dessein d'y acheter sans -doute les bibelots de l'étalage,--sampans porte-plumes ou kouroumas -porte-encriers.--Felze toisa ces hommes, tous grands, roses et blonds, -et qui donnaient parmi la foule nipponne une sensation d'exotisme égale -à celle qu'eussent donnée six matelots japonais dans Regent's Street. -Et Felze se souvint qu'il avait tout à l'heure quitté l'_Yseult_ pour -n'y point revenir de si tôt, et qu'il se trouvait dans Nagasaki, -n'ayant pas encore dîné. - ---Voyons,--dit-il tout haut,--il faudrait pourtant organiser cette -fugue, et souper, et se coucher... - -Il regarda vers les ruelles adjacentes, qui escaladaient les premières -pentes de la montagne. Là-haut, était le faubourg Diou Djen Dji, et -l'hospitalière maison aux trois lanternes violettes, avec sa fumerie -habillée de soie jaune et odorante de bonne drogue. Felze se rappela le -proverbe hindou, célèbre d'une extrémité de l'Asie à l'autre: «Qui fume -l'opium s'affranchit de la faim, de la peur et du sommeil.» Mais, tout -aussitôt, il secoua la tête: - ---Si je vais frapper chez Tcheou-Pé-i, j'y passerai la nuit entière; -et, à l'aube, les pipes m'auront si bien consolé que la vie -m'apparaîtra couleur de rose, et que je regagnerai ma cage en humeur de -tout accepter et de tout approuver. Non! pas ça!... - -Il fit demi-tour, et considéra la rue grouillante: - ---Souper? se coucher? très facile: les hôtels ne manquent pas. Mais -j'ai peu de bagage, et je ne me soucie guère d'envoyer chercher à bord -une chemise de nuit... Il me faudrait quelque auberge campagnarde et -proprette, avec servantes-blanchisseuses et kimonos pour voyageurs... -Cela se trouve... - -Il revoyait les tchayas et les yadoyas[1] de village où l'avaient -conduit, au hasard des chemins et des sentiers, ses promenades des -précédentes semaines. Toute l'île de Kioûshoû n'est qu'un immense -jardin, le plus joli, le plus verdoyant, le plus harmonieux de la -terre. Trois paysages radieux repassèrent en trois instants sous les -jeux de Felze: le col d'Himi, plus chatoyant qu'un vallon de Suisse; -la cascade de Kouannon, avec ses cèdres noirs et ses érables roux; et -l'adorable terrasse de Mogui, qui domine un golfe méditerranéen entre -deux montagnes écossaises. - -Jean-François Felze, brusquement, fit signe à un kourouma qui passait -vide. - -L'homme-cheval, empressé, vint ranger son véhicule contre le trottoir. - ---Mogui!--dit Felze. - ---Mogui?--répéta le kouroumaya, stupéfait. - -Les touristes, en effet, n'ont guère l'habitude de choisir la nuit -noire pour leurs excursions champêtres. Et Mogui peut compter pour deux -excursions plutôt que pour une seule: la route en est fort accidentée, -et longue d'au moins deux _ri_, huit ou neuf de nos kilomètres. - ---Mogui!--insista Felze. - -Philosophe par profession, le kouroumaya ayant dûment entendu, -n'objecta plus rien. - -Mais, comme le léger équipage s'ébranlait, Felze songeant tout à coup -à une lettre qu'il voulait écrire et songeant aussi qu'il commençait -d'avoir faim, fit toucher d'abord au restaurant européen le plus proche. - -Il dîna, il écrivit. Puis, remontant en kourouma, il répéta son premier -ordre: - ---Mogui. - -Un second coureur était venu s'adjoindre au premier, comme il sied -pour les courses fatigantes. La nuit était fraîche; Felze assujettit -autour de ses jambes la couverture de laine brune, s'enfonça dans les -coussins, et regarda les étoiles. Déjà la voiturette, au grand trot des -quatre jambes nues, jaunes et musclées, avait dépassé la limite des -faubourgs, et roulait sur une route déserte. - -[Illustration: Et l'aventure s'acheva comme s'achèvent toutes les -aventures.] - -Presque au zénith, la lune luisait dans le ciel nocturne, blanche comme -un croissant de jade parmi la chevelure bleue d'une mousmé. Et, tout -alentour, des nuages couleur de perle flottaient, incessamment chassés, -déformés, métamorphosés par la brise. Felze suivait des yeux leur vol -changeant, comme un tableau magique, dessiné par le vent, colorié par -la lune. Dans le décor étoilé du firmament, des figures pâles et floues -s'agitaient avec lenteur, et leurs gestes confus semblaient le reflet -mystérieux d'autres gestes, de gestes réels et humains que des êtres -vivants accomplissaient sans nul doute, dans la même seconde, quelque -part, sous l'infaillible miroir des cieux. - -Trois grands oiseaux noirs, cigognes ou grues, traversèrent tout à -coup la voûte lactée, volant à tire d'aile des montagnes de l'est aux -montagnes de l'ouest. Mais Jean-François Felze ne les vit pas. - -Jean-François Felze avait fermé les yeux, obsédé par l'apparence -bizarre d'une grande nuée, qui s'allongeait, pareille à une femme -demi-nue, couchée sur un lit. Deux autres nuées, toutes proches, se -découpaient comme deux autres femmes, assises auprès de la première, -dans une attitude d'extraordinaire intimité... - -[Footnote 1: _Tchaya_, maison de thé. _Yadoya_, auberge.] - - -XX - -Tcheou Pé-i, étendu sur trois nattes au milieu de la fumerie odorante, -fumait sa soixantième pipe, quand un serviteur coiffé d'une toque à -boule d'albâtre[1], souleva le rideau de la porte, et, saluant, selon -la règle, la tête inclinée bas, les poings réunis et secoués au-dessus -du front, supplia le maître de daigner recevoir un message qu'un -étranger venait d'apporter.. - -Tcheou Pé-i soutenait dans sa main gauche le bambou d'une pipe que -l'enfant agenouillé près du plateau guidait au-dessus de la lampe. -Tcheou Pé-i ne s'interrompit point, et ne remua pas sa main. Mais, -muet, il ferma les yeux pour consentir. - -Dans l'instant, le rideau de la porte s'écarta encore et le secrétaire -intime, très vieil homme coiffé d'une toque à boule de corail -ciselé[2], entra. Correct, il fit d'abord le geste de se prosterner. -Mais Tcheou Pé-i, affable, se hâta de l'en empêcher. - -Debout, le secrétaire intime offrit le message. C'était une lettre -européenne, contenue dans une enveloppe cachetée. Tcheou Pé-i n'y jeta -qu'un regard. - ---Ouvre,--dit-il avec politesse,--et permets que je t'ennuie et te -fatigue; prête-moi ta lumière. - -Les serviteurs présents reculèrent aussitôt, avec la discrétion -prescrite. Seul demeura l'enfant préposé aux pipes, parce que l'opium -est au-dessus de tous les rites. - -Le secrétaire, respectueux et prompt, fouillait déjà sa ceinture, et, -détachant son stylet, fendait l'enveloppe: - ---Je me conforme humblement,--murmura-t-il,--à l'ordre du Ta-Jênn. - -Et il déplia la lettre. Ses yeux obliques se rapetissèrent. - ---Les nobles caractères,--annonça-t-il,--sont de la langue que parlent -les Fou-lang-sai. - ---Lis avec ta science,--dit Tcheou Pé-i. - -Le secrétaire intime avait jadis accompagné en Europe l'ambassadeur -extraordinaire. Et son français n'était pas inférieur à celui de Tcheou -Pé-i. - ---Je me conforme humblement,--dit-il encore,--à l'ordre très noble... - -Et il commença de sa voix rauque, déshabitué des sons occidentaux: - - _Lettre du stupide Fenn à son frère aîné, très vieux et très sage, - Tcheou Pé-i, le grand lettré, académicien, vice-roi, et membre des - conseils impériaux._ - - _Le tout petit salue jusqu'à terre son frère aîné. Il lui demande, - avec dix mille respects, des nouvelles de sa santé, et prend la - liberté audacieuse de lui envoyer cette lettre sans intérêt._ - - _Le tout petit ose ensuite informer son frère aîné d'une - détermination soudaine quoique réfléchie. Il est écrit dans le Liun - Iu: «Quand l'Empire est bien gouverné, l'Empereur règle lui-même - les cérémonies et la musique_[3]_.» Le tout petit, aujourd'hui - même, a connu avec amertume le déshonneur qui résulte de vivre - dans une principauté où les cérémonies sont oubliées, la musique - inharmonieuse, et les remontrances inutiles. Il est écrit dans le - livre de Méng Tzèu: «Celui qui est chargé d'un emploi, s'il ne - peut s'en acquitter, doit se retirer_[4]_.» Le tout petit, dans la - principauté où il vit, s'efforçait jusqu'à présent d'épargner à une - femme encore chaste de trop funestes exemples, et à son époux des - disgrâces imméritées. Mais l'effort est vain. Et le tout petit, - ne pouvant ainsi s'acquitter de son emploi, a pris la résolution - de se retirer. A quelque distance de cette ville,--à quinze lis, - selon la mesure de la Nation Centrale--est un lieu nommé Mogui. Le - tout petit a dessein de s'y rendre et d'y demeurer plusieurs jours. - Le tout petit supplie son frère aîné, très sage et très vieux, de - daigner l'excuser, s'il cesse, durant ce laps, de frapper à la - porte bienveillante au-dessus de laquelle pendent trois lanternes - violettes._ - - _L'homme faible, mais sincère, et qui agit selon son cœur, obtient - quelquefois la haute faveur de n'être pas jugé une créature - haïssable. C'est dans cet espoir que le tout petit a pris son - pinceau malhabile, et s'est permis d'adresser à son frère vieux et - illustre des phrases inélégantes et dépourvues de sagesse. Ce dont il - sollicite, avec humilité, son pardon._ - - _Le tout petit aurait encore maintes choses à dire. Mais il n'ose, - sûr d'avoir déjà trop importuné son très vieux frère. Le tout petit - referme donc son cœur, et renonce à exprimer tous les sentiments dont - ce cœur est plein._ - - -Le secrétaire intime avait lu. - -Tcheou Pé-i acheva la pipe qu'il fumait, repoussa le bambou, appuya sa -nuque sur le petit oreiller de cuir, et, levant vers les lanternes du -plafond sa main droite, fit jouer la lumière violette sur ses ongles -démesurément longs. - ---Ho!--dit-il sur un ton de réflexion. - -Il considéra l'enfant agenouillé qui pelotait une goutte d'opium contre -le verre chaud de la lampe, et songea tout haut, par brèves phrases -chinoises: - ---Houei, de Liou-hia[5], ne gardait pas assez sa dignité. Et le -conducteur de char Wang Leang ne le prit pas pour modèle. Il convient -d'approuver Wang Leang.--Toutefois, même les hommes du plus petit -peuple savent que les beaux chemins ne mènent pas loin[6]. Il faut que -je pense à cela, que je pense à droite et que je pense à gauche[7]. - -L'enfant collait sur le fourneau la pipée cuite à point. Tcheou Pé-i -reprit le bambou dans sa main gauche, et fuma. Puis, la dernière -parcelle brune correctement évaporée: - ---L'homme qui part pour un voyage douloureux,--prononça-t-il très -gravement,--oublie souvent son cœur sous la porte... - -Il s'interrompit, et, sans transition, éclata de rire. Les caractères -chinois _sin_ (cœur) et _menn_ (porte), placés l'un au-dessous de -l'autre et combinés ensemble, forment un troisième caractère dont -la signification est «mélancolie». Tcheou Pé-i, lettré subtil, se -réjouissait comme il sied de son docte calembour. Mais, ayant ri, il -redevint sentencieux: - ---L'homme qui reste,--conclut-il,--doit donc veiller fraternellement -sur ce cœur oublié, et en prendre soin. - -[Footnote 1: Mandarin de sixième classe.] - -[Footnote 2: Mandarin de deuxième classe.] - -[Footnote 3: Kouong fou Tzeu, livre VIII, chap XVI, §2.] - -[Footnote 4: Meng Tzeu, livre II, chap II, §5.] - -[Footnote 5: Philosophe de l'antiquité, renommé par son extrême -tolérance.--Tcheou Pé-i cite ici une phrase de Méng Tzèu et fait -allusion à une anecdote célèbre dans les annales chinoises. Wang -Leang, malgré l'ordre du grand préfet, refusa de conduire le char de -l'archer maladroit Hi. Ce dont il fut loué comme ayant, contrairement -aux opinions de Houei, maintenu toute la dignité de sa profession, même -contre un ordre dangereux à enfreindre.] - -[Footnote 6: Proverbe chinois.] - -[Footnote 7: _Tsouo sen you siang_. Idiotisme très usité.] - - -XXI - -La mousmé servante,--la nê-san à belle robe ceinturée de satin pourpre, -à beau chignon d'ébène sculpté et verni,--se faufila trotte-menu dans -la chambre close, et, bruyamment, fit glisser dans leurs rainures les -shôdjis à vitres de papier. - -Jean-François Felze, qui dormait à plat sur les nattes, entre deux -f'tons de soie ouatée, s'éveilla en sursaut et se dressa, drapé d'un -immense kimono bleu et blanc, à grands ramages. - -Dans le cadre de la fenêtre, maintenant large ouverte, la mer -apparaissait, nocturne encore sous un ciel où pâlissaient les étoiles. -Mais, à l'horizon, les montagnes très lointaines d'Amakousa et de -Shimabara, qui bornent la rive orientale du golfe, commençaient d'être -visibles. L'aube naissait. - ---Un peu tôt!--murmura Felze. - -Il avait recommandé qu'on le prévînt juste à temps pour le lever du -soleil. Mais, sans doute, l'auberge n'avait-elle point d'horloge. La -nê-san, d'ailleurs, ayant tiré son dernier shôdji, non sans y avoir -mis toute sa petite force, et non sans s'être pincé les doigts, -s'agenouillait près du voyageur avec un sourire si candide et si poli, -que Felze se garda du moindre reproche comme d'une impardonnable -grossièreté. Et comme, visiblement, on attendait ses ordres, il -rassembla tout son japonais pour demander, par pure courtoisie: - ---_Fouro ga dékimachita ka_[1]? - -Très sûr, à pareille heure, de s'entendre répondre: - ---_Mada dékimasen_[2].... - -Ce qui ne manqua point. - -Très vite, cependant, la croupe onduleuse des montagnes de l'ouest -se profila plus noire sur un ciel qui s'éclaircissait d'instant en -instant. L'aurore, singulièrement prompte et brutale, chassait l'aube. -Des nuages apparurent, bleuâtres d'abord, et tout d'un coup, tachés de -sang, comme si quelque sabre aérien les eût tailladés. Puis, le rouge, -et le gris, et le bleu se fondirent en une vive teinte d'or pur. La mer -brilla, ocellée de cuivre rose et d'acier bleu. Et, soudain, bondissant -au-dessus du rivage et de la mer, le Soleil Levant rayonna sur tout -l'Empire; et tout l'Empire sembla frissonner de joie. - -Felze, ébloui, se détourna. Toujours à côté de lui et toujours -agenouillée, la petite servante regardait avidement le flamboyant -spectacle. Felze vit dans les yeux obliques le reflet rapide de l'astre -emblème. Et ce fut dans les humbles prunelles nipponnes comme un -mystérieux éclair d'orgueil. - ---Le bain de l'honorable voyageur est prêt!... - -Une seconde nê-san venait d'entrer, et se prosternait dès la porte. -Une troisième, derrière la seconde, montrait sa frimousse la plus -accueillante. Et toutes ensemble, processionnellement, conduisirent -Felze vers le baquet de bois plein d'eau quasi bouillante, baignoire -traditionnelle de toutes les yadoyas villageoises. - -Sous le regard très attentif, mais très innocent des trois mousmés, -l'honorable voyageur laissa tomber le kimono bleu et blanc, enjamba -le rebord cerclé de fer et s'accroupit... Son grand corps d'homme -blanc emplissait aux trois quarts la cuve, faite à la mesure des corps -nippons, moitié moins volumineux. Sa peau très claire et transparente, -rougissait sous la brûlure de l'eau. Nu, ses membres toujours robustes -et souples lui donnaient l'air encore jeune, malgré les boucles -argentées de ses cheveux et de sa barbe. - -Curieuses, les trois nê-san s'approchaient, allongeaient un doigt, -touchaient cette extraordinaire peau blanche, pour s'assurer qu'elle -était vraiment naturelle,--pas fardée.--Et de gentils rires puérils -s'égrenaient des trois bouches peintes. - -Les cloisons de bois uni luisaient si propres qu'on les eût crues -rabotées de la veille. Les solives du plafond, à force de netteté, -semblaient neuves. Le kimono bleu, à peine à terre, avait été ramassé -en grande hâte par des menottes soigneuses, et emporté vers la lessive -toujours prête. Un autre kimono, violet, celui-ci, et frais lavé, et -fleurant bon, attendait que l'honorable voyageur se fût, dans son -baquet, échaudé comme on doit... Les mousmés déployaient déjà la belle -étoffe souple et crépue, et se haussaient à qui mieux mieux, pour -élever les manches au niveau nécessaire... - -Quand Jean-François Felze sortit du bain et fut enveloppé du kimono -violet, frais lavé et fleurant bon, il crut sentir, réelle et palpable -autour de ses épaules, la caresse accueillante du vieux Japon courtois, -simple et sain. - -[Footnote 1: «Le bain est-il prêt?»] - -[Footnote 2: «Pas encore prêt.»] - - -XXII - -Autour de Mogui, tous les chemins ressemblent à des allées de parc. - -Felze, ayant marché au hasard une demi-heure, en tournant le dos à la -mer, parvint au bout d'un col touffu et sinueux, à l'orée d'un grand -bois de bambous. - -Le ciel était très bleu, et le soleil assez chaud. Felze avisa un tronc -renversé sur le bord de la route, et s'assit. - -Le lieu était propice aux voyageurs las. Felze, admirant le paysage -étendu à ses pieds, ne se souvint pas d'en avoir jamais vu de plus -harmonieux ni de plus souriant. Ce n'était qu'un vallon borné par -un coteau. Mais toute la grâce et toute la délicatesse japonaises -semblaient s'être réunies sur ces pelouses et parmi ces bosquets, -pour en composer un jardin non pareil, qu'aucun jardinier de France -ou d'Angleterre n'eût jamais su dessiner ni planter. Des parterres -de gazon s'étageaient en terrasses, séparés par des haies vives ou -des rocailles. Des arbustes fleuris alternaient avec des hêtres -pourprés, des camphriers bruns et de gigantesques cèdres d'où coulaient -en cascades d'immenses grappes de glycines. Le sommet du coteau -s'arrondissait en forme de sein, et supportait un porche antique fait -de deux colonnes frustes et d'une poutre de pierre. Un escalier passait -dessous, propylée mystérieux d'un temple disparu... - ---La merveille,--murmura Felze,--c'est que ceci n'est point du tout -un jardin, mais bel et bien une terre de culture et de rapport. Ces -pelouses sont des rizières. Ces corbeilles, des potagers. Ces taillis -servent d'écrans contre le soleil d'août et la bise d'octobre. Et la -chute d'eau que voici alimente un canal d'irrigation... - -Il s'accouda sur ses genoux, et posa ses joues dans ses mains: - ---En Europe, des champs comme ceux-ci seraient très laids... Mais les -laboureurs de ce pays féérique ne ressemblent point aux nôtres. Et -je crois qu'ils ne pourraient véritablement pas mener leur charrue, -si chaque chose autour d'eux n'avait été d'abord préparée, disposée, -calculée pour la plus grande joie de leurs yeux artistes!... - -Il écouta. Au-dessus de sa tête, les bambous chantaient dans le vent. -C'étaient des bambous arborescents comme il n'en pousse guère qu'au -Japon: plus épais que nos tilleuls et plus hauts que nos peupliers; -mais d'un feuillage si mince et si mobile que nos saules ou nos -bouleaux n'en sauraient donner l'idée. - -Dans un bois de bambous, le soleil pénètre toujours presque librement, -malgré la densité drue des troncs et l'enchevêtrement des ramures. Et -l'ombre y est ténue, légère, lumineuse... - -Felze, immobile, goûtait la douceur délicate de l'heure et du lieu. -Devant lui, sur la route, un kourouma passa, allant au pas. Une mousmé -s'y prélassait, nonchalante et jolie. Sa robe était gris perle et son -obi ponceau, avec une doublure de satin violet. Un parasol à mille -nervures, qui tournait dans une jolie main ambrée; un éventail; une -longue branche de fleurs fraîche cueillie, complétaient le gracieux -équipage, qui disparut parmi les bambous comme un grand papillon -chatoyant parmi de hautes herbes. - ---En vérité, en vérité,--songea Felze,--ce serait dommage que toute -cette japonerie si fine et si précieuse fut piétinée par les grosses -bottes moscovites!... - - -XXIII - -Cinq jours durant, Jean-François Felze vécut à la japonaise dans -l'auberge japonaise de Mogui. Et il ne lui en fallut pas plus pour -devenir Japonais lui-même. - -L'existence, toute rustique, quoique délicate, d'une yadoya à -l'ancienne mode le changeait délicieusement des complications -perfectionnées, mais quelque peu grossières, en usage sur un yacht -américain. D'autre part, il avait quitté l'_Yseult_ dans un accès -de colère et d'indignation que la paix pastorale dont il jouissait -maintenant était on ne peut plus propre à bien calmer. - -Jean-François Felze n'était pas de ces amants qui ne peuvent vivre -qu'attachés aux jupes de leur maîtresse. Et d'abord, il n'aimait -point Betsy Hockley. Il la désirait, il la subissait, il ne pouvait -s'affranchir d'elle. Il avait à certaines heures besoin de sa bouche, -comme un homme altéré a besoin d'eau.--Passée la cinquantaine, les -gens qui ont souvent soif prennent volontiers l'habitude de boire -toujours à la même fontaine.--Mais, dans cette nécessité sensuelle, -semblable en tous points à un appétit, il n'y avait point de place pour -la tendresse, et il y en avait pour le mépris. Chaque soir,--après -une longue journée de promenades, de tchayas, de dînettes au riz et -au poisson sec, de marivaudages avec les mousmés d'alentour, quand -Felze, derrière ses shôdjis clos, se couchait entre les deux f'tons -de soie ouatée, et attendait le sommeil, peut-être sentait-il assez -douloureusement, dans sa chair soudain happée, la morsure aiguë d'un -désir. Mais la saine lassitude du plein air et de la marche faisait -office de narcotique. Une chasteté de cinq fois vingt-quatre heures -n'est pas encore insupportable. - - -En cinq jours donc, Jean-François Felze était devenu suffisamment -Japonais. Le sixième jour, il devint Japonais davantage... - -Ce sixième jour avait débuté par un orage assez brutal, avec averses, -rafales et grands roulements de tonnerre. Après quoi la pluie se mit à -tomber, et le vent à souffler, comme pluie et vent savent faire au mois -de mai, dans cette île de Kioûshoû qui est le rendez-vous préféré des -typhons de printemps. Il fit tout de suite froid, et l'on dut rallumer -quelques braises dans les hibachis, parce que le contraste était rude, -de cette bise humide et du soleil presque trop ardent qui s'était -couché la veille. Une brume grise flotta sur le golfe et l'on n'aperçut -plus les montagnes mauves de Shimabara et d'Amakousa. L'horizon s'était -rapproché, et le ciel basset la mer terne se mêlaient, sans frontière -précise. - -Felze, considérant la campagne ruisselante et les chemins déjà -détrempés, appréhenda l'inévitable ennui d'une longue solitude dans sa -chambre nue, que l'hibachi attiédissait fort mal. Mais il avait oublié -la courtoisie nipponne. Les trois nê-san, dès que l'honorable voyageur -fut sortie du baquet-baignoire, l'accompagnèrent processionnellement -jusque chez lui. Et, l'honorable voyageur n'ayant point manifesté le -désir de quitter tout de suite, pour ses vêtements européens, le kimono -matinal dont on venait de l'envelopper, on s'agenouilla poliment sur -les nappes, et on s'efforça de le distraire par une conversation tout -ensemble badine et choisie. - -Il n'est pas très difficile de bavarder, voir de flirter, avec de -petites filles japonaises. L'honorable voyageur jargonnait très -médiocrement; mais ses trois partenaires rivalisaient de bonne volonté -pour bien l'entendre. Les pires difficultés furent aplanies et l'on -parla du soleil absent, de la pluie déplorable, du brouillard, du -froid, des tempêtes, des cerisiers dépouillés de leur parure rose, avec -toutes les nuances de regret, d'indignation, d'inquiétude, de terreur -et de mélancolie qui convenaient. - -Felze écoutait, répondait, approuvait, et, sur toutes choses, regardait -d'assez près la plus jolie des trois mousmés, une poupée très mignonne -quoique dodue, et dont les joues rondes et fraîches contrastaient -d'amusante manière avec des yeux pensifs et un sourire délicat. - -Ces yeux-là et ce sourire, sur le visage d'une servante d'auberge -auraient eu de quoi étonner en Europe. Mais au Japon les moindres -ouvrières et les plus humbles paysannes ont très souvent l'air d'être -des princesses déguisées... - ---Évidemment,--songea Felze,--la marquise Yorisaka jouant du koto -avait tout de même un autre regard... Mais la marquise Yorisaka jouait -rarement du koto... - -Il ferma les yeux un instant. Puis, secouant le souvenir, il commença -résolument de faire la cour à la mousmé, lui demandant son nom, son -âge, et lui adressant tout ce qu'il savait de compliments nippons. -Ce que voyant, les deux autres nê-san, discrètes, se hâtèrent de -s'éclipser sous d'ingénieux prétextes. Car en Extrême-Orient, comme en -Extrême Occident, une fille d'auberge est professionnellement obligée à -beaucoup de mystérieuses complaisances envers chaque honorable voyageur -qui a daigné la distinguer parmi ses compagnes. - -Seul avec O-Setsou san,--elle s'appelait O-Setsou san, «mademoiselle -Très-Chaste»,--Felze, soucieux de n'être point impoli, dut user de -cette solitude, et risquer les gestes d'usage. En jeune personne très -bien élevée, O-Setsou san résista le temps correct, ni trop ni trop -peu. Et l'aventure s'acheva comme s'achèvent toutes les aventures -qui ont pour décor une chambre à verrou, et pour acteurs un homme et -une femme désireux de s'épargner charitablement l'un à l'autre tout -déplaisir et toute humiliation. - - -A demi couché sur les tatamis, Felze, un coude à terre et la nuque sur -le poing, regardait en silence sa maîtresse d'une minute debout devant -lui, et silencieuse comme lui. - -Elle avait marqué, jusque dans l'abandon, une mesure et une décence -rares. Elle avait pris, pour se rajuster, une attitude exquise de -modestie vraie et de jolie simplicité. - ---Elle s'appelle O-Setsou san,--pensait Felze.--Et elle n'est en somme -qu'une petite prostituée clandestine. Mais je crois, en vérité, que -toutes les Japonaises de toutes les castes, y compris cette, caste-là -mériteraient de s'appeler O-Setsou san. - -Il continuait de la regarder, toujours muet et immobile. Elle hésita, -attentive à ne pas lui déplaire. Que souhaitait-il! Fallait-il rire ou -demeurer grave? se taire ou parler? Elle se décida pour une moue moitié -mutine et moitié tendre, et pour une caresse timide des deux menottes -tendues vers lui... - - -Ils causaient maintenant. Enhardie, elle renouait le bavardage -interrompu tout à l'heure; elle posait une à une les questions -immuables, celles que posent à chacun de leurs amants d'outre-mer -chacune des petites filles jaunes, brunes ou noires qui, n'importe où, -sur la terre ronde, prêtent aux passants le sourire de leur bouche et -l'étreinte de leurs bras nus... - ---D'où venez-vous?... Quel est le nom de votre pays?... Pourquoi -avez-vous quitté votre maison lointaine?... Les femmes que vous aimiez -là-bas devaient être beaucoup plus belles et avoir beaucoup plus -d'esprit que moi... - -Felze, à son tour, l'interrogea. Où était-elle née? Qui étaient ses -parents? Avait-elle beaucoup d'amants? beaucoup d'amis? beaucoup -d'amies? Était-elle heureuse? A chaque demande, elle répliquait d'abord -d'une révérence, puis d'une longue phrase fleurie, évasive le plus -souvent. Et elle se taisait parfois après les premiers mots, et elle -riait alors en secouant la tête, comme pour dire que tout cela n'avait -réellement aucune importance et que le bonheur ou le malheur d'une -simple nê-san ne valait pas qu'on prît la peine de s'en informer. - ---Robe ouverte, âme close!--murmura Felze.--Voilà qui bouleverserait la -morale des honnêtes dames de chez nous, toujours prêtes à faire étalage -de leur psychologie la plus intime. En Europe, la pudeur est réservée -pour l'usage externe. Ici... - -Il sourit, se souvenant d'une citation du _Cheu-King_[1] que lui avait -apprise Tcheou-Pé-i: - ---«Par-dessus son vêtement de soie brodée, elle met une tunique très -simple.» Oui!... C'était la vieille mode chinoise... Les nê-san la -suivent encore. Ailleurs, c'est la soie brodée qu'on met par-dessus. - -Tout de même, les âmes les mieux closes s'entr'ouvrent parfois, -quand on appuie inopinément sur un de leurs ressorts secrets. Felze, -au hasard de la causerie, nomma tout à coup la ville d'Osaka, où -l'_Yseult_ avait relâché, six semaines plus tôt. Et la petite fille -sage et circonspecte s'oublia jusqu'à tressaillir: - ---Hé!... Osaka?... - -Felze la questionna du regard. Elle expliqua, un peu confuse: - ---J'ai été à l'école à Osaka... - -Puis, après un silence: - ---Quand ma mère m'a vendue, j'ai eu du chagrin. - -Son visage s'était imperceptiblement crispé. Une tristesse voila les -yeux minces, un pli oblique se creusa du coin de la bouche à l'angle -des narines. Mais, dans l'instant même, un effort surprenant refoula la -pauvre grimace douloureuse et, résolu, correct, un sourire y succéda. - -Felze prit la main de l'enfant, une main qui n'était pas vilaine, et la -baisa, non sans respect. - ---J'ai vu,--songeait-il,--des laques anciens, dont le travail -représentait dix ans de la vie d'un artiste. Et j'ai admiré ces laques. -Mais le sourire que voilà, sur ce visage de petite servante, combien -représente-t-il de siècles d'une civilisation toute tendue vers -l'héroïsme et l'élégance?... - -Des pensées rapides s'enchaînèrent dans sa cervelle: - ---Tcheou Pé-i,--dit-il, presque à haute voix,--estimerait peut-être que -cette civilisation vaut d'être sauvée, par n'importe quel moyen... - -[Footnote 1: Le troisième des livres sacrés (_King_): _Y-King_ -(Sciences Occultes), _Chou-King_ (Annales), _Cheu-King_ (Vers), _Li-Ki_ -(Rites), _Tchun-Tsiou_ (Printemps et Automne).] - - -XXIV - -L'enveloppe était très longue et très étroite, et cachetée à la cire. -Felze, ayant rompu le sceau, dégagea une feuille de papier soyeux, -douze ou quinze fois repliée sur elle-même. Cela se dépliait comme -un papyrus se déroule, et la lettre, dictée en français, avait été -calligraphiée, au pinceau et à l'encre de Chine, par une main plus -habile à tracer les caractères de Confucius que l'alphabet occidental. -Si bien qu'une fois étalé dans toute sa longueur, l'étrange message -ressemblait assez exactement à ces bandes de calicot sur lesquelles on -imprime à la queue leu leu, au-dessous d'une flamboyante image, les -couplets et le refrain d'une complainte populaire. - -Felze lut: - - _Lettre de l'ignorant Tcheou Pé-i, à Fenn Ta-Jênn, le grand lettré, - haut dignitaire de l'illustre Académie du royaume Fou-lang-sai._ - - _Votre frère cadet, Tcheou, vous salue jusqu'à terre. Il s'informe - avec dix mille respects de votre santé, et prend l'extrême liberté de - vous envoyer cette lettre._ - - _Le disciple Tseng Si, répondant au Tzèu_[1]_, exprima un souhait: «A - la fin du printemps, quand les vêtements de la saison sont filés et - cousus, aller, avec ma rêverie, baigner mes mains et mes pieds dans - la source tiède de la rivière I, respirer l'air frais sous les arbres - de Ou iu, chanter des vers, et revenir,--voilà ce que j'aimerais.» Le - Tzèu dit en soupirant: «J'approuve le sentiment de Tien_[2]_.»_ - - _En cette année châ_[3]_, au troisième mois du printemps_[4]_, mon - frère aîné Fenn Ta-Jênn, ayant accompli les rites, est allé, avec - sa rêverie, baigner ses mains et ses pieds dans la source tiède, - respirer l'air frais sous les arbres, et chanter des vers. A présent, - il est convenable qu'il revienne, afin de se conformer à la prudente - parole du disciple Tseng Si._ - - _Il ne faut pas observer au premier mois de l'été les règlements - propres au troisième mois du printemps._ - - _Et il est profitable de relire l'enseignement donné dans le Li Ki:_ - - _«Au premier mois de l'été, on ne lève pas pour la guerre de grandes - multitudes d'hommes. Parce que le souverain qui domine est Ien Ti, - l'Empereur du Feu.»_ - - _Pensez à cela, pensez-y à droite, pensez-y à gauche. Dans la très - misérable maison dont la porte est surmontée de trois lanternes - violettes, des messagers sont arrivés, apportant des nouvelles de la - mer. Et d'autres messagers sont attendus._ - - _J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire_[5]_. Mais je - me résigne à finir cette lettre sans pouvoir vous exprimer mes - sentiments. Et le tout petit attend très impatiemment votre retour._ - - -Les shôdjis étaient ouverts, et le vent du large entrait librement dans -la chambre. Le golfe apparaissait houleux et sombre. Des vagues, à -perte de vue, déferlaient. - -Felze, méditatif, avait relu deux fois l'étrange missive. Relevant -enfin les yeux, il regarda la mer. - ---Vilain temps,--songea-t-il.--Une queue de typhon qui passe... Quoi -qu'en dise le calendrier de Tcheou Pé-i, l'été est encore loin... Nous -ne sommes qu'au 28 mai... - -Il compta sur ses doigts: - ---Oui, au 28 mai... au 28 mai 1905... Et ce 28 mai, ma foi, ressemble à -un 28 mars... N'importe, il faut se remettre en route. Tout cela mérite -d'être éclairci... - -Il frappa dans ses mains. A l'instant, la porte glissa dans sa rainure, -et la petite O-Setsou san se prosterna sur le seuil: - ---Héi!... - -Quoique, depuis trois fois vingt-quatre heures, la nê-san vînt chaque -nuit rejoindre Felze avec une fidélité de gentille épouse, et qu'elle -sût alors oser toutes les familiarités les plus conjugales, elle n'en -gardait pas moins, hors du lit, sa place exacte de servante. Et le -premier appel la trouvait toujours aux aguets, prompte, souriante et -soumise. - ---Je veux...--dit Felze. - -Il s'interrompit, curieux d'épier sur le visage qui se levait, -attentif, une première émotion. Aurait-elle du chagrin, cette petite, -en apprenant tout d'un coup, avec brusquerie, que son amant allait -partir? Les oïrans des Yoshivaras, même indifférentes, s'accrochent -volontiers aux manches de leurs hôtes d'une nuit: cela fait partie du -code de politesse. - ---Je veux--répéta Felze--un kourouma avec deux hommes coureurs. Tout de -suite: parce que, tout de suite, je veux retourner à Nagasaki. - ---Héi!... - -Elle était toujours à quatre pattes. Elle baissa si vite le front pour -saluer jusqu'à terre que Felze n'eut pas le temps de rien lire dans -les yeux noirs instantanément cachés. Et quand elle se redressa pour -trottiner vers la porte et exécuter l'ordre du maître, elle avait déjà -composé son minois comme l'exigeait la courtoisie, et elle souriait -docilement, avec juste ce qu'il fallait de tristesse. - - -La nê-san était sortie. Felze, attendant qu'elle revînt, fit ses -préparatifs, qui consistaient à remettre, au lieu du kimono de crêpe -fin, la chemise empesée, le pantalon de drap raide et le veston à -manches étroites. - -Vêtu, le voyageur regarda au dehors. La pluie avait cessé. Mais le -vent continuait de chasser par le ciel des nuages lourds, tout prêts -à ruisseler de plus belle sur la campagne. Malgré quoi, huit ou dix -fillettes barbotaient bravement sur la plage, leurs socques de bois -s'enfonçant dans le sable mouillé. La plus grande chantait à pleine -voix le vieux refrain populaire: - - --_Souz'mé, souz'mé doko itta?_ - --_Senghé yama é saké nomini._ - _No mou tcha wan, no mou ftats_[6]... - ---Leurs pères ou leurs frères se battent peut-être aujourd'hui, contre -Rodjestvensky ou contre Liniévitch,--pensa Felze.--Mais quand les -Japonais se battent, les Japonaises savent chanter... Ainsi faisait -l'héroïne Sidzouka, quand le héros Yoshits'né, proscrit, errait dans la -dangereuse solitude des monts couleur de violette, «où grimpent seuls -les sangliers[7]»... - -O-Setsou san, déjà revenue, se prosternait derechef sur le seuil. - ---Le kourouma de l'honorable voyageur est prêt!... - ---Adieu,--dit Felze. - -Il se pencha vers le petit corps agenouillé, le releva, et presque -tendrement, posa ses lèvres sur la bouche fraîche. - -[Illustration: Au milieu même des flammes et des braises, un homme -apparaissait fantastique.] - -Enhardie, l'enfant questionna: - ---Où allez-vous? - -Felze voulut tenter une expérience: - ---A la guerre. - ---Hé!... A la guerre!... - -Les doux yeux noirs avaient étincelé. - ---A la guerre contre les Russes? - ---Oui. - -La mousmé s'était redressée, presque orgueilleuse. Felze, l'observant, -lui demanda soudain: - ---Voudrais-tu venir avec moi? - -La réponse partit comme une balle: - ---Oui!... je voudrais!... Je voudrais mourir ... et renaître sept fois, -en donnant sept fois ma vie à l'Empire!...[8] - -[Footnote 1: Désignation la plus usuelle de K'ôung fou Tzèu -(Confucius).] - -[Footnote 2: _Linn Lù_. Liv. VI. Ch. XI, §25. (_Tien_ et _Tseng Si_ -sont les prénom et nom du même philosophe.)] - -[Footnote 3: _Châ_ (serpent), le sixième des douze animaux du cycle -chinois. L'an 1905 de l'ère chrétienne a été une année _châ_.] - -[Footnote 4: Mai.--Les saisons chinoises retardent d'environ quarante -jours sur les nôtres.] - -[Footnote 5: Formule obligatoire _J'aurais encore beaucoup de choses à -vous dire (mais je ne vous les dis pas, crainte de vous ennuyer)_] - -[Footnote 6: - Petit oiseau, petit oiseau, où t'en-vas-tu? - Sur le mont Senghé, pour boire du saké. - J'en boirai une tasse, j'en boirai deux.... -] - -[Footnote 7: Légende du XIIe siècle se rattachant à l'histoire -des guerres civiles entre les clans Taira et les clans Minamoto -(1161-1185).] - -[Footnote 8: Traduction littérale d'une phrase réellement entendue dans -la bouche d'une servante d'auberge.] - - -XXV - - - _England expects that every man will do his duty._ - - NELSON AND BRONTE. - - -La cloche du vaisseau-amiral piqua deux coups doubles,--dix heures, -selon la convention universelle des marins.--Et, sur tous les -bâtiments, d'un bout à l'autre de la ligne, des cloches pareilles -tintèrent et se répondirent. L'escadre,--un vice-amiral et un -contre-amiral, deux divisions, six cuirassés,--faisait route à -l'est, à petite vitesse. Le ciel était bas, la brise froide, la -mer houleuse et l'horizon noyé de brume. Par tribord, l'île de -Tsou,--Tsou-shima--dressait sa masse grise. - -Une grande lame déferla au vent, et l'embrun pulvérisé vola jusque sur -la plage arrière, du _Nikkô_[1]. - -Cinglé en plein visage, le marquis Yorisaka Sadao, qui allait et -venait, s'arrêta pour s'essuyer les yeux, puis, tout aussitôt, reprit -sa promenade silencieuse. - -La plage, en forme de triangle arrondi, était large et longue, plane, -sans rambardes ni parapets, et légèrement inclinée en abord, à la façon -d'un glacis de forteresse. Elle était proprement la plate-forme et le -socle de la grosse tourelle de retraite. Les deux canons jumeaux, hors -de la double embrasure ovale, étendaient horizontalement leurs volées -géantes, pareilles à deux colonnes trajanes couchées. - -Passant sous l'une des pièces, le marquis Yorisaka leva la main pour -caresser le métal sonore, qui vibra imperceptiblement, comme un gong de -bronze effleuré du doigt. - -A cet instant, quelqu'un toucha l'épaule du marquis Yorisaka, comme le -marquis Yorisaka venait de toucher l'acier du canon. - ---Cher, eh bien? quelles nouvelles? - -Le marquis se retourna, et salua militairement à l'anglaise: - ---Hé! c'est vous, _kimi_? comment allez vous? - -Le commandant Herbert Fergan portait son uniforme britannique et fumait -une pipe d'Oxford. Il avait seulement remplacé sa casquette galonnée -par un suroît, identique, d'ailleurs, à ceux que portent par mauvais -temps tous les marins du monde. - ---Je vais tout à fait bien,--dit-il.--Y a-t-il quelque chose en vue, -là-bas? - -Son bras tendu montrait l'horizon du sud. Le marquis Yorisaka fit un -signe négatif: - ---Trop loin. Ils sont encore au sud de Mameseki, à plus de soixante -milles... Mais ils viennent... Nous concentrons l'armée. Kamimoura est -là, et aussi Ouriou... - -Il indiqua le sud-est. - ---Tout sera prêt pour midi. Et nous aurons encore une heure à attendre. - ---Vous avez pris le contact cette nuit. - ---Oui, en interceptant leurs télégrammes sans fil. Et puis, à cinq -heures, le _Shinano-Marou_ les a vus... Ils étaient à la cote 203, -sur le parallèle de Sasebo, à quatre-vingts mille dans l'ouest ... -ils avaient le cap sur le détroit... Oh! ils viennent... Tenez, en -ce moment, l'escadre de Kataoka doit les canonner... Mais d'ici, on -ne peut rien entendre... Du reste, une canonnade de croiseurs, ça ne -compte guère... - -Il caressa de nouveau l'énorme pièce allongée au-dessus de lui, une -pièce de 305, celle-ci, une pièce de cuirassé. - ---Voici qui compte davantage,--dit Fergan. - ---Hé! je pense comme vous. - -Le marquis Yorisaka parlait d'une voix très paisible. Il n'était pas -même nerveux, comme le sont les Occidentaux les plus braves, à l'heure -qui précède une grande bataille. - ---Allons,--dit Fergan,--je crois que tout ira bien. Certes, le premier -moment sera dur à passer. Les Russes sont de braves gens... Mais vous -valez beaucoup mieux, surtout à présent... Sans flatterie, vous avez -fait de considérables progrès, dans ces dernières semaines. - ---Grâce à vous!--dit Yorisaka. - -Il attachait sur Fergan un regard d'irréprochable gratitude. Fergan -rougit légèrement: - ---Non! je vous assure! Vous exagérez beaucoup... Le vrai, c'est que -votre effort a été réellement splendide. Vous avez su mettre dans -votre jeu tous les honneurs et tous les atouts, et vous allez très -justement gagner le robre... Un beau robre: cette victoire décide de -toute la guerre.--Si Rodjestvensky perd tout à l'heure un seul trick, -Liniévitch, demain, est chelem en Mandchourie! - ---Hé! je souhaite qu'il en soit ainsi... - -Tous deux marchèrent quelques pas; ils écartaient les jambes -et pliaient les genoux, pour résister au roulis. Les cuirassés -continuaient à «faire» de l'est. Tsou-shima se profilait maintenant -dans sa longueur, à huit ou neuf milles derrière. Et ce n'était plus, -dans le lointain, qu'un brouillard gris de fer, à peine visible parmi -les nuages gris de plomb. - ---Ceci ne ressemble pas au soleil de Trafalgar,--fit observer le -marquis Yorisaka, souriant. - ---Non,--dit Fergan.--Mais, à Trafalgar, le soleil se cacha dès que la -bataille ne fut plus indécise, et il y eut tempête le soir. Peut-être -que cette bataille-ci est d'ores et déjà gagnée. - ---Vous avez trop bonne opinion de nous, protesta le marquis. - -Les hautes cheminées jetaient par intervalles d'épaisses bouffées -noires que le vent rabattait aussitôt en tourbillons. Et la mer, déjà -sombre, reflétait cette fumée en longues traces livides. - -Reculant, jusqu'à la tourelle, le commandant anglais s'y adossa: - ---Vous serez dans cette boîte-ci, tout à l'heure, -Yorisaka?--dit-il.--C'est votre poste de combat, n'est-ce pas? - ---Oui. Je commande la tourelle. - ---J'irai vous y rendre visite, si vous le permettez... - ---Vous me ferez grand honneur... Je compte sur vous... Ah! voici -Kamimoura... - -Il indiquait, à l'horizon, d'autres cheminées, à peine distinctes -encore, qui sortaient de la mer, deux par deux ou trois par trois. On -vit, l'instant d'après, les mâts et les coques. Les deux escadres, -marchant à la rencontre l'une de l'autre, infléchissaient leurs routes -vers le sud, pour prendre tout de suite leur formation tactique de -combat. - ---Nous restons en tête, bien entendu?--questionna Fergan. - ---Bien entendu. Vous avez lu l'ordre préalable? Une seule ligne de -file, les cuirassés devant, les croiseurs-cuirassés derrière. On -engagera les douze navires à la fois... Et, soyez tranquille! nous ne -recommencerons pas le 10 août aujourd'hui... - -Il avait baissé les yeux, et son sourire devenait singulier, aigu, avec -une sorte d'orgueilleuse amertume au coin de la bouche. Il poursuivit, -parlant avec lenteur: - ---Nous ne serons pas timides... Et nous nous battrons de près ... -d'aussi près qu'il le faudra... La leçon est apprise... - -Il releva brusquement son regard, et le fixa sur Fergan... - ---Nous savons à présent que, pour vaincre sur mer, il faut se préparer -avec méthode et prudence, puis se ruer avec fureur et folie... Ainsi -firent Rodney, Nelson et le Français Suffren. Ainsi ferons-nous... - -Herbert Fergan s'était détourné. Il ne répliqua pas. Il semblait suivre -avec une extrême attention la contre-marche des croiseurs-cuirassés -entrant en ligne. Une minute de silence pesa... - ---Voulez-vous être assez indulgent pour m'excuser?--demanda tout à coup -le marquis Yorisaka:--voici notre ami le vicomte Hirata qui me fait -signe... Il s'agit d'une petite affaire technique... - -Herbert Fergan, dans l'instant même, cessa d'observer l'évolution, qui -pourtant n'était point achevée: - ---Mais je vous en prie!... allez!... A bientôt, cher... Moi-même je -dois d'ailleurs descendre. N'est-il pas l'heure de déjeuner? Nous -dînerons tard, peut-être... - -Il montra tout son flegme et l'assaisonna d'une pointe d'humour: - ---Plus tard que nous n'avons jamais dîné, qui sait? - -[Footnote 1: Aucun navire du nom de _Nikkô_ n'a pris part à la bataille -de Tsou-shima. L'auteur, soucieux de conserver à l'«intrigue» de ce -livre un caractère purement imaginatif, s'est vu forcé de recourir à -un cuirassé qui n'exista pas, pour y situer des personnages et des -aventures qui n'existèrent pas davantage. Il va de soi que, dans -le récit qu'on va lire, tout ce qui ne concerne pas directement -le _Nikkô_, son équipage et son état-major, est d'une exactitude -historique rigoureuse.] - - -XXVI - ---Par conséquent, les tourelles manœuvreront à l'électricité? - ---Oui, tant que les moteurs pourront tourner. En cas d'avarie, nous -passerons à la manœuvre hydraulique. Et, en dernier lieu, à la manœuvre -à bras. C'est l'ordre. - ---Nous obéirons donc, honorablement. - -Et le vicomte Hirata Takamori, ayant salué d'abord selon la discipline -militaire, les doigts joints et levés jusqu'à la visière de la -casquette, salua ensuite selon le rite des daïmios et des samouraïs, le -corps plié à angle droit, les mains à plat sur les genoux. - ---A présent, souffrez que je me retire.. - -Il s'en allait. Le marquis Yorisaka Sadao le retint: - ---Hirata, êtes-vous très pressé? Il n'est pas encore midi. Vous -plairait-il que nous causions un peu? - -Le vicomte Hirata ouvrit un éventail qu'il portait dans sa manche: - ---Yorisaka, vous me faites beaucoup d'honneur. En vérité, je n'osais -abuser de vos nobles minutes, et tel était le motif de ma discrétion. -Mais je suis flatté de votre condescendance. Dites-moi donc: que -vous semble de cette pluie fine, pareille à un brouillard fondu? Ne -pensez-vous pas que, tout à l'heure, nous pourrons en être gênés sur le -champ de bataille? - -Le marquis Yorisaka regarda distraitement la mer houleuse et brumeuse: - ---Peut-être,--murmura-t-il. - -Puis, soudain, face à son interlocuteur: - ---Hirata, excusez mon impolitesse: je désirerais vous poser une -question. - ---Daignez le faire,--dit Hirata. - -Il avait refermé son éventail, et penchait la tête en avant, comme pour -mieux entendre. Le marquis Yorisaka parla très lentement, d'une voix -grave et nette: - ---Permettez-moi d'abord de rappeler quelques souvenirs qui nous sont -communs. Nos familles, quoique souvent ennemies au cours des siècles -anciens, ont combattu plus souvent encore l'une à côté de l'autre, -durant beaucoup de guerres civiles ou extérieures. Récemment, je veux -dire à l'époque du Grand Changement, nos pères ont pris les armes -ensemble pour restaurer dans sa splendeur le pouvoir impérial. Et, -quoique, un peu plus tard, lors des événements de Koumamoto[1], cette -confraternité guerrière se trouvât rompue, le sang versé en cette -occasion glorieuse ne nous empêcha point, vous et moi, de nous lier -d'amitié, douze ans après, quand nous entrâmes, le même jour, au -service de l'Empereur. - ---Le sang versé, Yorisaka, lorsqu'il j'exige pas de vengeance, n'a -jamais fait que cimenter l'union des deux familles l'une et l'autre -fidèles observatrices du _Bushido_. - ---Il en est certainement ainsi. Nous avons été, Hirata, comme sont deux -doigts d'une seule main. Mais il me semble que nous ne le sommes plus. -Me trompé-je? Je vous conjure de me donner là-dessus votre sentiment, -sans courtoisie. - -Le vicomte Hirata avait relevé la tête. - ---Vous ne vous trompez pas,--dit-il simplement. - ---Votre sincérité m'est précieuse,--répliqua le marquis Yorisaka, -impassible.--Pardonnez-moi donc si j'y réponds par une sincérité égale. -Quoique, en toutes circonstances, vous ayez continué de me témoigner -mille égards dont je suis indigne; quoique personne n'ait assurément pu -soupçonner, d'après vos paroles ou votre attitude, ce refroidissement -de notre amitié, il m'est impossible d'endurer plus longtemps une -humiliation même secrète. J'ai donc résolu d'en finir aujourd'hui même; -et je vous prie, honorablement, de m'expliquer en quoi j'ai démérité -auprès de vous. Telle est ma question. - -Ils se regardaient l'un et l'autre fixement, tous deux immobiles et -seuls au milieu de la plage arrière ruisselante de pluie et d'embrun. -Au-dessus de leurs têtes, les deux canons de la tourelle étendaient -leurs volées immenses. Et, tout alentour, la mer, violemment fouettée -par le vent, gémissait et hurlait en bouleversant ses lames. - -Le vicomte Hirata répondit plus lentement encore que le marquis -Yorisaka n'avait parlé: - ---Yorisaka, vous avez tout à l'heure rappelé des souvenirs qui nous -sont communs. Soyez bien assuré que ces souvenirs-là n'étaient pas -sortis de ma mémoire. Me permettrez-vous maintenant d'en rappeler -d'autres, qui peut-être sont sortis de votre mémoire à vous? Vous avez -parlé du Grand Changement. Il est exact qu'à cette époque illustre, -origine de l'ère Meïji, votre clan et mon clan ont ensemble tiré le -sabre pour le Mikado contre le Shôgoun. Mais avez-vous oublié la cause -première de cette lutte? Il ne s'agissait pas de fidélité dynastique. -Nul Shôgoun jamais n'avait usurpé les prérogatives essentielles des -Divins Empereurs fils de la Déesse Solaire[2]. Et sept cents années -durant, les princes Foudjiwara, ou Taïra, ou Minamoto, ou Hôjô, ou -Ashikaga, ou Tokougawa, avaient, sans inconvénient, substitué leur -volonté robuste à la faible volonté des Mikados. Qu'y avait-il donc, -de changé pour que, tout à coup, tant d'hommes nobles voulussent -détruire une organisation sept fois séculaire? Il y avait, Yorisaka, -ceci: que, cinq ans plus tôt, des vaisseaux noirs venus d'Europe, -avaient bombardé Kagoshima, et que le Shôgoun, au lieu de combattre, -avait signé une paix honteuse. Telle fut en vérité la cause. Le Japon, -ayant mangé l'insulte et n'ayant pas bu la vengeance, se leva d'un -seul bond contre le Shôgoun, au cri dix mille fois répété de: «_Mort -à l'Étranger!..._» Mort à l'Étranger. Ainsi crièrent nos ancêtres, -marquis Yorisaka. Ainsi crièrent-ils sur tous les champs de bataille, -jusqu'à ce que le Mikado eût été restauré dans sa puissance originelle. -Ainsi crièrent mes ancêtres à moi; ainsi criaient-ils encore au jour -rouge de Koumamoto, quand, indignés contre le nouveau pouvoir, en -apparence aussi débile que l'ancien, ils marchaient derrière Saïgo, -qui leur avait promis de laver la honte commune dans la victoire ou -dans la mort. Ainsi crié-je aujourd'hui, moi. Car je suis l'héritier -légitime de ces cadavres. Leurs tablettes funéraires n'ont jamais -quitté ma ceinture. Depuis trente ans que je vis, j'attends l'heure -de rendre à ces tablettes ce qui leur est dû: la libation de sang. -Et voici que cette heure sonne!... Yorisaka, pardonnez-moi ce long -discours. Je ne doute cependant pas qu'il ne vous ait donné pleine -satisfaction. Vous n'avez certes point démérité auprès de moi. Et que -vous importerait, d'ailleurs, le jugement d'un très petit daïmio, -dépourvu d'intelligence? Mais je vous ai ouvert mon cœur et vous y avez -lu comme dans un livre imprimé en beaux caractères chinois, très noirs: -je hais l'étranger de toute la force de ma haine. Vous, au contraire, -qui le haïssiez pareillement jadis, l'aimez aujourd'hui. N'avez-vous -pas adopté peu à peu ses mœurs, ses goûts, ses idées, sa langue même, -que vous parlez sans cesse avec cet espion anglais, soi-disant notre -allié? Loin de moi l'outrecuidance d'un blâme! Tout ce que vous faites -est, évidemment, bien fait. Mais nos sentiments opposés creusent entre -nous un abîme, un abîme que rien ne pourra combler. - -Le vicomte Hirata s'était tu. Le marquis Yorisaka ne répliqua pas tout -de suite. Il avait écouté jusqu'au bout sans sourciller, ni détourner -son regard. A la fin, ayant réfléchi plusieurs graves minutes, il -embrassa d'un geste brusque tout l'horizon du sud, noyé de brumes et de -fumées confuses, et, d'un ton détaché, questionna: - ---Hirata, ne voyez-vous pas quelque chose, là-bas?... On a piqué -midi, si je ne me trompe... Oui. En ce cas, ces nuages verticaux sont -probablement les panaches des cheminées russes. Voici venir l'étranger, -Hirata, l'étranger que vous croyez haïr si fort... - -Il souriait, et ses paupières à demi closes bridaient ses yeux, les -resserraient en deux fentes obliques, minces et noires. - ---... L'étranger que vous croyez haïr si fort... A ce propos, Hirata -... vous avez pris connaissance des ordres secrets... La tactique est -singulièrement modifiée, ne trouvez-vous pas?... en ce qui concerne -l'artillerie, surtout... - ---Oui... - ---Oui! Singulièrement modifiée! On ne dispersera plus le tir, comme -autrefois... Le feu sera concentré sur la tête des colonnes ennemies... -En outre, afin de parer aux accidents de transmission, on a prévu -pour les sections isolées une autonomie très large... La tentative -est fort audacieuse. Peut-être ne l'aurions-nous pas risquée, si des -renseignements de source européenne,--anglaise,--n'avaient persuadé -l'amiral du succès plus que probable, du succès certain que notre -audace nous vaudra. Ces renseignements, savez-vous, Hirata, qui les -a obtenus? qui les a conquis ou volés, par la force ou par la ruse, -hardiment, patiemment, péniblement? C'est moi, Hirata. Il se peut que -vous haïssiez l'étranger autant que vous dites. Il se peut que je -l'aime autant que vous croyez. Mais il se peut aussi qu'un ennemi tel -que vous lui soit moins funeste qu'un ami tel que moi. - -Le vicomte Hirata fronça les sourcils. - ---Yorisaka,--dit-il,--ma stupidité est si grande que vous n'avez -pas pu, je le vois, saisir le sens exact de mes paroles. Vous êtes -assurément, pour la flotte russe, un adversaire plus dangereux que je -ne suis. Et jamais n'est entrée dans ma tête l'injurieuse supposition -que vous ne sachiez le mieux du monde faire votre devoir, et servir -très utilement, les desseins de l'Empereur. Mais vous êtes comme -ces maîtres d'armes qui tuent sans colère, quoique infailliblement. -Aujourd'hui, je tuerai moins bien que vous. Mais je tuerai avec -ivresse. Et ma fureur ne peut pas lier amitié avec votre indifférence. - -Le marquis Yorisaka s'était croisé les bras: - ---Jugez-vous donc,--dit-il, parlant presque bas,--jugez-vous donc que -mon indifférence soit autre chose qu'un masque, sous lequel bouillonne -une fureur plus furieuse peut-être que la vôtre?... Hirata, je pensais -que vos yeux savaient mieux voir!... - -Le marquis Yorisaka s'était cette fois départi de son calme: - ---Je pensais que vos yeux avaient su lire en moi! Mon faux visage -n'était que pour les hommes d'Europe. Et vous vous y êtes trompé, vous, -un noble Nippon! Vicomte Hirata, vos ancêtres sont tombés à Koumamoto, -et vous vous souvenez d'eux, et vous conservez pieusement leurs -tablettes funéraires. Mais n'avez-vous pas compris la leçon qu'ils nous -ont donnée par leur défaite et par leur mort? Leçon de patience et de -prudence! leçon de ruse! Le temps n'est plus des batailles simplement -gagnées au tranchant du sabre. Pour vaincre l'étranger, nous avons -commencé, vous et moi, par aller dans ses écoles. Mais la science que -nous y apprenions n'était pas grand'chose. En outre, nous l'apprenions -mal. Nos cervelles japonaises n'assimilaient pas l'enseignement -européen. Et je sentis vite la nécessité où nous étions d'acquérir -d'abord des cervelles européennes, quoi qu'il pût nous en coûter par -ailleurs. Je m'y appliquai; et peut-être y suis-je parvenu ... non -sans fatigue et sans dure souffrance!... souffrance plus dure que -personne ne saura jamais... Mais il le fallait pour l'affranchissement, -pour l'exaltation de l'Empire. Je vous le dis, Hirata, le rouge -m'est dix mille fois monté à la face, d'oublier, pour mieux imiter -l'âme occidentale, les préceptes les plus rigoureux de l'éducation -d'un daïmio: Mais je songeais alors aux malades que leurs médecins -envoient se plonger dans des bains de boue, et qui en sortent guéris et -robustes. Je sors aujourd'hui de ma boue à moi. J'en sors guéri de mon -ancienne faiblesse et robuste pour la lutte qui va s'engager. Et je ne -regrette rien. Mais je ne m'attendais pas, ayant accompli ma tâche, à -subir le dédain d'un compagnon d'autrefois. - -Les yeux du vicomte Hirata étincelèrent et sa voix résonna plus sèche: - ---Je vous ai dit, Yorisaka, qu'il n'était pas question de dédain. -Je prends l'extrême liberté de vous le redire. J'apprécie hautement -le souci patriotique qui vous a guidé. Mais vous-même le proclamiez -à l'instant: votre cervelle a cessé d'être japonaise pour devenir -européenne. Ma cervelle à moi, tout à fait grossière, ne réussira -jamais à imiter la vôtre. Pour nous entendre désormais, notre double -effort serait donc vain. A présent, tout étant dit là-dessus, ne vous -semble-t-il pas superflu de parler davantage?--Un seul mot encore,--fit -Yorisaka Sadao.--J'ose vous questionner une seconde et dernière fois... -Hirata, nous remporterons tout à l'heure, ici même, dans ce détroit -de Tsou-shima, une grande victoire. Eussiez-vous préféré que cette -victoire fût une défaite, mais que tous les Nippons d'aujourd'hui -fussent encore pareils aux Nippons de Koumamoto: - ---Je suis trop ignorant pour vous répondre selon la sagesse,--fit -Hirata Takamori.--Mais permettez que très humblement, je vous interroge -à mon tour: Êtes-vous certain que tout à l'heure nous serons, comme -vous l'affirmez, vainqueurs! Et, si nous étions vaincus; avez-vous -imaginé le nom dont l'Europe nous nommerait, l'Europe que nous aurions -plagiée inutilement, ridiculement? - ---Oui,--prononça le marquis Yorisaka.--L'Europe nous nommerait des -singes. Mais nous ne serons pas vaincus. - ---Yoshits'né lui-même le fut. Si nous l'étions? - ---Nous ne le serons pas. - ---Je le crois sur votre parole. Nous serons donc vainqueurs. Mais après? - ---Après? - ---Après la bataille? Après la paix signée? Vous rentrerez, Yorisaka, -dans votre maison de Tôkiô. Vous y rapporterez votre cervelle -européenne, et vos idées, et vos mœurs, et vos goûts européens. Et -comme vous serez un héros très glorieux, le peuple japonais, séduit par -votre illustre exemple, imitera vos goûts, vos mœurs, vos idées... - ---Non,--dit Yorisaka. - -[Footnote 1: C'est à Koumamoto que Saïgo fut vaincu en 1877, et avec -lui tout le clan Satsouma.] - -[Footnote 2: Amateraç'no Ohomi Kami, qui enfanta la dynastie -mikadonale.] - - -XXVII - -De l'avant à l'arrière et du spardeck jusqu'aux soutes, les trompettes -nipponnes, aigres et stridentes, rappelaient au branle-bas de combat. -Yorisaka Sadao, soulevant la trappe de fermeture, pénétra dans la -tourelle de retraite. - ---Fixe! - -Le sous-officier, raide comme un bâton, saluait, les talons joints, -la main à la visière. Les hommes, quartiers-maîtres et matelots, -tournèrent vers le chef douze figures respectueusement souriantes. - ---Repos!--dit Yorisaka. - -Et il commença de passer une inspection brève, mais minutieuse. - -La tourelle était une chambre basse, sans porte ni fenêtre, une -chambre hexagonale, longue de dix mètres, large de huit, toute -cuirassée d'acier épais. Les deux canons énormes l'emplissaient aux -trois quarts; et le peu d'espace restant était accaparé par les -berceaux, les châssis, les affûts, les monte-charges, les refouloirs, -les écouvillons, les pointages, les lunettes, les hausses, les -transmetteurs, et tout le tuyautage d'eau sous pression, et tout le -tuyautage d'air comprimé, et toute la canalisation électrique, et tout -l'inextricable fouillis de fer, de cuivre et de bronze que nécessite la -manœuvre de deux pièces marines du plus gros calibre qui soit. - -Six lampes à incandescence enveloppaient et pénétraient chaque -mécanisme d'une lumière multiple, crue et sans ombres. Et le jour -extérieur n'y ajoutait qu'une sorte de halo bleuâtre, filtré par la -fente annulaire de là double embrasure, entre cuirasse et canon. - -Yorisaka Sadao fit le tour des deux culasses, scrutant toutes les -choses une à une, et regardant chaque homme au visage. Puis, arrivant -à l'échelle médiane, il en grimpa les trois marches, et s'assit sur la -sellette de commandement. Sa tête dépassait ainsi le plafond blindé, et -sortait de la tourelle par l'orifice du capot central. Ce capot, blindé -lui-même, formait casque. Et Yorisaka Sadao, protégé de la sorte contre -les coups ennemis, apercevait néanmoins tout le champ de bataille -par trois trous assez larges ménagés dans le blindage. L'orifice du -capot lui permettait d'autre part de communiquer facilement avec les -canonniers, et de bien voir le fonctionnement des pièces. - -Assis, il se baissa d'abord, et considéra, au-dessous de lui, toute -la tourelle immobile et attentive. Une extraordinaire sensation de -puissance se dégageait de cette formidable machine et de ces treize -hommes qui en étaient la chair vivante et les nerfs. Le chef qui -commandait à cela tenait vraiment dans sa main une foudre plus terrible -que celle du ciel. Yorisaka Sadao, d'orgueil, crispa les poings. Puis, -immédiatement calme, il haussa la tête, et regarda par les trous du -casque,--par les trois trous, méthodiquement, de gauche à droite. - -La mer déferlait toujours, glauque et creuse, sinistre sous le linceul -opaque des nuages lourds. La plage arrière, aperçue en contre-bas, -n'était qu'un radeau triangulaire, assiégé par les lames et ruisselant. -L'armée avait viré de bord. Elle courait maintenant cap à l'ouest, -vers Tsou-shima, chaque bâtiment s'efforçant de tenir bien son poste, -et de serrer son intervalle aux quatre cents mètres réglementaires. -La ligne s'allongeait sur près de trois mille marins, du _Mikasa_ -chef de file, à l'_Iwate_, matelot de queue. Le _Nikkô_ suivait le -_Mikasa_, le _Shikishima_ suivait le _Nikkô_, et derrière cette -première division, que le vieux Togo commandait en personne, toutes -les autres s'avançaient en bel ordre, la division Kamimoura, la -division Simamoura, tous les cuirassés, tous les croiseurs-cuirassés, -toute la force vive de l'Empire. Dans le sillage écumeux et plat, -Yorisaka Sadao voyait venir les hautes silhouettes grises hérissées de -canons en bataille. Et le pavillon du Soleil Levant, arboré à chaque -mât, semblait secouer sur les vaisseaux et sur la mer les prémices -glorieuses du sang rouge près de couler... - ---Balancez!... Tourelle à gauche!... Stop!... Tourelle à droite!...[1] - -Le pointeur, assis entre les deux pièces, et l'œil à sa lunette, -appuyait sur la crosse du pistolet de tir. Un bourdonnement doux monta -du moteur électrique, et, docile comme un jouet, la tourelle géante -tourna de droite à gauche, tourna de gauche à droite, entraînant comme -fétus, sans bruit ni secousse, hommes, machines, canons, cuirasse. Sous -les yeux de Yorisaka Sadao, l'horizon défila comme la toile sans fin -d'un décor mobile. Par tribord, une escadre lointaine apparut, tout -empanachée de fumée, une escadre de croiseurs qui, visiblement, se -hâtait vers son poste de bataille,--Dewa sans doute, et Ouriou derrière -lui... Par bâbord, la brume formait rideau, et l'on n'apercevait rien -encore de l'ennemi, proche pourtant. - -La cloche piqua un coup double, puis un coup simple:--une heure et -demie. Une trompette sonna trois notes longues, puis deux notes -brèves:--_Préparez-vous à combattre par bâbord._--D'un signe, Yorisaka -transmit l'ordre au pointeur. La tourelle vira, face à l'adversaire -présumé. - ---Chargez les pièces! - -Un cliquetis de chaînes-galles annonça seul la manœuvre des -monte-charges. Les servants, muets, s'affairaient, avec des gestes -vifs et précis à miracle. Les deux culasses s'ouvrirent, les deux -obus s'engouffrèrent dans le trou noir huileux des chambres à poudre, -les deux refouloirs se déroulèrent sur leurs galets. Des sons nets -marquaient le temps de la charge: le choc métallique des projectiles -heurtant les cloisons de l'âme, le froissement des gargousses de soie -poussées à coups de poing l'une sur l'autre, le battement clair des -culasses refermées... Yorisaka Sadao, chronomètre en main, sourit: -vingt-quatre secondes, presque un record! Les Russes feraient mieux, -s'ils pouvaient... - -Derechef, le silence régna. Par les trous du casque blindé, on -continuait de ne rien apercevoir, rien que la brume et que la mer. -Yorisaka Sadao, patient, cessa de regarder. Il prit son télémètre, et, -scrupuleusement, le vérifia. Les miroirs n'étaient pas tout à fait -parallèles: il corrigea l'erreur. Un télémètre de tourelle, mon Dieu! -ce n'est pas grand'chose de précis. Mais si les télémètres de blockhaus -venaient à manquer, comme au 10 août... Faute de sabre, le héros -Yoshits'né dégainait un éventail... - -Yorisaka Sadao reposa le télémètre, et, une fois de plus, haussa la -tête. Est-ce que le brouillard n'allait pas se dissiper enfin?... Ah! -du nouveau: un signal montait aux drisses, et le _Mikasa_, brusquement, -venait sur la gauche... - -Le timbre électrique résonna. Au tableau transmetteur deux lampes -s'allumèrent; les aiguilles tournèrent sur les cadrans. Les trompettes -de toute l'armée lançaient encore une fois leurs notes aigres. Yorisaka -Sadao, soudain raidi sur sa sellette, commanda: - ---Préparez-vous à combattre par tribord!... Tourelle à gauche! -quatrième vitesse! - -La tourelle, déjà, obéissait, pivotait. - ---Distance, sept mille trois cents mètres! Correction: cinq millièmes à -droite! Stop! - -Les deux longues volées se dressèrent, braquant très haut leur gueule -en arrêt. Yorisaka Sadao se pencha, fouillant des yeux la ligne trouble -où se mêlaient le ciel et la mer... Oui... là-bas, droit au sud ... -parmi les nuages opaques entassés sur l'horizon ... des volutes -noirâtres montaient,--trois, quatre, cinq, régulièrement espacées ... -sept, huit ... et d'autres encore ... douze, quinze, vingt, trente... - ---Amorcez! Armez! - -La voix calme ne tremblait pas, pas du tout. - -L'appel téléphonique tinta. Yorisaka Sadao décrocha le récepteur: - ---Allo!... Oui ... l'amiral télégraphie?... - -Il se baissa, fit face aux canonniers, et répéta, sans un mot de -commentaire: - ---L'amiral télégraphie: «Le salut de l'Empire dépend du résultat de la -bataille. Tous, faites votre devoir!» - -Cette fois, la voix moins calme avait tremblé un peu. Mais, dans le -même instant, elle recouvra toute sa froideur sèche: - ---Quatre-vingts degrés! Pointez sur la tête de la ligne ... oui, à -gauche, sur le bateau à deux cheminées... Attention!... - -Yorisaka Sadao avait saisi son télémètre, et contrôlait les distances -successivement inscrites au tableau transmetteur: - ---Sept mille cent!... Six mille huit cents!... Six mille quatre -cents!... - -Il s'interrompit une seconde. Là-bas, sur les coques ennemies, -maintenant bien distinctes, des éclairs brillaient soudain: les Russes -ouvraient le feu ... trop loin peut-être... - ---Six mille mètres!... - -Il s'interrompit encore. A moins de cent mètres du _Nikkô_, une immense -gerbe d'eau venait de jaillir et retombait en pluie lente,--le premier -obus fouettant la mer, le premier obus tiré, en ce jour décisif, par -l'Occident contre l'Orient... Yorisaka Sadao, dédaigneux, toisa le haut -fantôme blanc, qui achevait de s'évanouir dans la brise. Ce n'était que -cela: un peu d'embrun soulevé. Ils tiraient mal... - ---Cinq mille neuf cents!... - -D'autres obus éclataient çà et là, parmi les vagues, tous en deçà du -but. Oui, les Russes tiraient très mal. Une interminable minute passa. -Enfin un ronflement brutal, pareil au bruit des ailes d'une abeille -démesurée, annonça un coup trop long... Et comme si ce coup trop long -eût été le signal attendu pour la riposte, une détonation proche -retentit, la première détonation japonaise... - ---Cinq mille sept cents mètres! - -La voix, toujours irréprochablement nette, détacha chaque syllabe en -l'articulant: - ---Commencez le feu!...» - -Le halo bleuâtre, filtré par le jour extérieur à travers la double -embrasure, entre cuirasse et canon, se changea tout d'un coup en un -rayonnement pourpre, éblouissant: hors des gueules en arrêt, deux -flammes prodigieuses s'étaient ruées, longues de vingt mètres et -rouges comme sang. Une secousse effroyable ébranla la tourelle comme -une rafale ébranle un roseau. Un tonnerre inouï, dont nul fracas -terrestre ne saurait donner l'idée, déchira, accabla toutes les -oreilles alentour, laissant tous les hommes, pour plusieurs secondes, -sourds et presque ivres. Et les culasses énormes, lourdes chacune comme -plusieurs canons de campagne, reculèrent de trois pieds et rebondirent -en batterie, plus vite qu'un tireur exercé ne fait tourner le barillet -de son revolver. Déjà, la voix de Yorisaka Sadao, glaciale et sereine, -ramenait parmi les servants la lucidité et le sang-froid. - ---Cinq mille six cents mètres!... Feu accéléré!... - -[Footnote 1: Les commandements japonais ont été traduits en -commandements français équivalents.] - - -XXVIII - -Herbert Fergan s'abrita derrière ses mains en cornet, et alluma une -cigarette. Il se tenait hors du blockhaus, afin de ne point encombrer -davantage l'étroite cellule cuirassée dans laquelle s'agitaient le -commandant, l'officier de manœuvre, l'officier de tir et leurs aides. -Lui, debout sur la passerelle, et à découvert, regardait avec flegme -les projectiles russes éclater à l'entour. Il était brave. Sa cigarette -convenablement allumée, il reprit ses jumelles et recommença d'étudier -les deux flottes, aux prises. Il regardait lentement, méticuleusement; -il épiait avec une curiosité professionnelle les signes de fatigue ou -de détresse que donnait l'un ou l'autre de ces combattants acharnés. -Ici, c'était une muraille éventrée, un mât rompu, des superstructures -en miettes. Là-bas, c'était une cheminée par terre, une tourelle -écrasée, un blockhaus emporté. Le profil des vaisseaux, d'abord net et -géométrique, se déformait, se dénivelait, se frangeait de débris et -de décombres. Par intervalles, Herbert Fergan reposait ses jumelles, -ouvrait son carnet, consultait sa montre, et notait quelque épisode -de la bataille. Le canon hurlait sans interruption, et si fort que -les oreilles brisées n'en souffraient même plus. Et ce n'était qu'en -observant la lueur toujours égale et flamboyante dont le _Nikkô_ -s'enveloppait comme d'une gloire, que Fergan constatait la vigueur -encore intacte du feu nippon. En face, au contraire, les bâtiments -russes crépitaient déjà moins dru, comme des bûches à demi consumées, -qui ne peuvent plus prodiguer leurs étincelles. Herbert Fergan pivota -sur ses talons et parcourut d'un coup d'œil toute la circonférence de -l'horizon. Les deux lignes opposées couraient parallèlement vers l'est, -l'une régulière et bien manœuvrante, l'autre en désordre et sur le -point d'être disloquée. Allons! l'événement justifiait les pronostics: -Rodjestvensky n'«étalait» pas contre Togo. Sur le carnet, le crayon -sténographia: «_2 h. 35, bataille gagnée_. Osliabia, _désemparé, -abandonne._ Souwarof, _hors de combat_. Nikkô, _point d'avaries -majeures_...» Herbert Fergan, bon prophète, sourit. Non que la victoire -japonaise lui tînt à cœur! Tout au plus sa sympathie allait-elle moins -volontiers aux rustres Moscovites qu'à ces Nippons dont il avait goûté -fort agréablement l'hospitalité délicate et voluptueuse... Mais, pour -peu qu'on y songeât, la flotte de Togo était proprement une flotte -anglaise,--une flotte construite en Angleterre, armée en Angleterre, -exercée, aguerrie selon la méthode et les principes anglais.--Et -l'amour-propre britannique trouvait son compte dans un succès, tout -bien pesé, national... - -[Illustration: De la main du sous-officier, il prit le télémètre.] - ---All right! Avant une heure tout sera fini. Mais il faut vivre -jusque-là!... - -Un obus--le sixième ou le septième--éclatait sur le spardeck, émiettant -çà et là quelques cadavres. Fergan, impassible, se pencha: le pont, -tout à l'heure propre et poli comme un parquet de salon, n'était plus -qu'un chaos de choses informes, emmêlées, enchevêtrées, déchiquetées, -broyées. Du sang ruisselait. Des membres d'hommes, arrachés, -alternaient avec des poitrines ouvertes et des entrailles répandues. -Et du feu dévorait ces lambeaux. Mais l'eau des pompes à incendie -combattait encore victorieusement les flammes, et, sur toutes choses, -la canonnade triomphante ne tarissait point. Déchiré, dévasté, meurtri, -le cuirassé n'en crachait pas moins furieusement la mort à la face de -ses ennemis. Et Fergan, ayant sondé d'un regard toutes ces blessures -béantes, mais superficielles, répéta la phrase inscrite l'instant -d'avant sur le carnet de notes: - ---_Nikkô_, point d'avaries majeures... - -Comme il prononçait le dernier mot, un officier, se précipitant hors -du blockhaus, le heurta au passage, et, courtois, malgré la fièvre du -moment, s'inclina pour s'excuser, avant de continuer sa route. - ---Eh! Hirata, cher ami! où courez-vous ainsi? - -Le vicomte Hirata descendait déjà l'échelle du faux pont. Il s'arrêta -cependant, poliment, pour contenter d'un mot la curiosité de l'hôte -anglais: - ---Réparer la communication du blockhaus à la tourelle arriè... - -Herbert Fergan n'entendit pas la dernière syllabe. Un obus éclatait -encore, contre le blockhaus même, cette fois ... un obus de gros -calibre, au fulmi-coton... - -Fergan perçut un bruit immense, vit un brouillard couleur d'ocre -plus brillant, beaucoup plus brillant que le soleil ... et se releva -lourdement, péniblement, par un effort atroce des jambes et des bras, -et un effort pire de la cervelle, de la cervelle ankylosée qui ne -comprenait pas, qui avait cesse de comprendre... - -La passerelle n'était plus là, ni le blockhaus. A leur place, il y -avait ... il y avait du métal ... du fer, du cuivre, du bronze, mêlés, -amalgamés, confondus ... du métal en charpie, en écheveau, en dentelle -fine... C'était encore rouge de feu, et, par places, noir de cendres. -Fergan, laborieusement, se rendit compte: l'obus avait tout emporté, -tout fondu, tout évaporé... Et tout le monde était mort ... tout le -monde, le commandant, l'officier de tir, l'officier de manœuvre, les -aides ... tout le monde, excepté lui, Fergan, qui avait été seulement -jeté, sans s'en apercevoir, ici ... ici, sur le spardeck, à vingt -mètres de l'explosion... Il se redressa, il regarda à l'entour. Juste à -côté de lui, une tête coupée, coupée très proprement, comme à la faux, -gisait dans une flaque brune. Elle souriait, tranchée si vite que ses -muscles, soudain paralysés, n'avaient pas même eu le temps d'effacer -leur sourire... - -Fergan parla, étonné que sa voix eût encore un son: - ---Tout le monde ... oui ... tout le monde est mort... Tiens? non! pas -tout le monde... - -Au sommet du décombre encore incandescent, au milieu même des flammes -et des braises, un homme apparaissait, fantastique. Accroché on ne -savait à quoi, on ne savait comment, il se penchait au-dessus du -tube acoustique qui descendait au plus profond du navire, vers le -poste central, où convergent tous les porte-voix de l'artillerie, du -gouvernail et des machines, et, dans ce tube béant, il criait des -ordres, il commandait la manœuvre que les gens d'en bas, abrités, eux, -exécutaient, sans soupçonner assurément l'effroyable posture de celui -qui leur servait d'yeux, d'oreilles et d'intelligence, et qui, menacé -à chaque seconde de l'anéantissement dans une fournaise sans nom, -continuait, impassible, de guider vers la victoire le cuirassé toujours -combattant!... - ---Hirata Takamori!... - -Herbert Fergan, encore chancelant, écarquillait les yeux, et -contemplait avec stupeur l'officier japonais, debout sur son piédestal -terrible. L'explosion de l'obus, évidemment, l'avait lancé, lui aussi, -à bas de la passerelle pulvérisée... Et ce n'étaient pas seulement des -reflets de feu, c'était du sang qui empourprait son uniforme noir... -Mais, à peine abattu, il avait trouvé dans son énergie prodigieuse, -dans l'orgueil de sa race daïmiaque, plus stoïque que ne fut Sténon et -son école, la force surhumaine de secouer d'un seul coup sa torpeur, -et de bondir d'instinct vers le poste de bataille le plus proche et le -plus périlleux... - -Fergan, humilié, sentit sa face chaude: un Japonais avait fait cela, -alors que lui, Anglais, était resté, quoique sans blessure, par terre, -accablé, évanoui... - -Herbert Fergan, brusquement, fit demi-tour, et s'éloigna vers -l'arrière, marchant à pas très lents et bombant la poitrine, soucieux, -pour l'honneur de l'Angleterre, d'égaler la contenance du vicomte -Hirata Takamori... - - -XXIX - - - _Vous le croyez votre dupe: s'il feint de l'être, qui est plus dupe - de lui ou de vous?_ - - LA BRUYÈRE. - - ---Quatre mille quatre cents mètres! - -Le marquis Yorisaka, l'œil rivé à la lunette du télémètre de tourelle, -ne se retourna pas en entendant battre la trappe de fermeture. Herbert -Fergan venait d'entrer, et désireux de ne point troubler les servants -des pièces, il se tint sur la trappe même, immobile et muet. - ---Quatre mille deux cents! - -Ensemble, les deux canons géants tonnèrent. Fergan, pris au dépourvu, -tournoya comme un homme blessé, et se retint contre la muraille... - ---Quatre mille? - -Après trente minutes de bataille, rien ici n'était changé;--rien, sauf -un homme tout à l'heure vivant, maintenant mort. Son cadavre gisait sur -le parquet d'acier, la tête ouverte: une clé de démontage, arrachée -de son croc par le choc d'un projectile, avait fracassé cette tête. -Accoutumés à voir du sang, les survivants s'étaient contentés de jeter -un seau d'eau sur les débris rouges.--pour éviter qu'on glissât. Et le -combat, bien entendu, continuait comme si de rien n'était,--froidement, -silencieusement, obstinément. - ---Quatre mille trois cents! - -Toutefois, le tableau transmetteur d'ordres ne fonctionnait plus, et la -tourelle, isolée, autonome, se battait comme elle pouvait, au jugé, à -l'aveugle. Yorisaka Sadao s'estimait trop heureux, à présent, d'avoir, -comme suprême corde à son arc, le télémètre de tourelle, qui seul lui -permettait encore d'apprécier tant bien que mal, au travers de la fumée -et de la brume, les variations de la distance et les changements de la -correction... - ---Quatre mille cinq! - -Derechef, la double détonation éclata. Aguerri cette fois, Herbert -Fergan se pencha en avant, et regarda au dehors par la fente annulaire -de l'embrasure. Au bout de la ligne de mire, très loin, profilée en -ombre chinoise sur l'horizon lumineux, la silhouette d'un cuirassé -russe, apparaissait, cible déjà criblée. Des gerbes d'eau jaillissaient -devant lui, soulevées par les coups trop courts. Fergan distingua tout -à coup deux de ces gerbes, plus hautes que toutes les autres. Et il -comprit que c'étaient les obus mêmes de la tourelle qui venaient de -frapper là, en deçà du but. - ---Bon!--murmura-t-il,--les Russes en ont assez!... Ils s'éloignent... - -Et, dans le même instant, il songea que le réglage du tir allait -devenir difficile. Plus de blockhaus, plus d'officier télémétriste... -Mauvaises conditions pour obtenir un «pour cent» efficace, au moment -que choisissait l'ennemi pour s'écarter brusquement du champ de -bataille. - -Car l'ennemi s'écartait, c'était positif. Par la fente annulaire, -Fergan, clairement, vit le cuirassé de tête venir sur bâbord. Il -gouvernait sur la queue japonaise, espérant sans doute l'envelopper, -et fuir vers le nord à la faveur de la brume, toujours flottante et -floconneuse. Mais déjà Togo, déjouant la manœuvre, obliquait lui-même à -gauche. Et le _Nikkô_, imitant le coup de barre de l'amiral, fit route -dans les eaux du _Mikasa_. - ---Cessez le feu! Tourelle à droite!... - -Les cuirassés russes doublaient l'arrière-garde. On allait combattre -par bâbord. Toutes les conditions du tir s'en trouvaient naturellement -bouleversées, et le réglage à reprendre élément par élément... - ---Héi!... - -Deux servants, lâchant leurs culasses, s'étaient jetés en avant, vers -la sellette de commandement. Et Fergan, d'instinct, s'élança avec eux. - -Le marquis Yorisaka Sadao venait de glisser jusqu'à terre,--sans un -cri, sans un gémissement. - -Mais son épaule, effroyablement déchirée, laissait ruisseler un -tel flot de sang que, déjà, sa face jaune était devenue verte. Un -éclat d'obus l'avait évidemment frappé par l'un des trois trous du -casque, sans que de la tourelle on entendît rien, à cause du fracas -ininterrompu qui régnait au dehors... - -Les servants, aidés de Fergan, étendaient leur chef entre les deux -pièces. Il n'était pas tout à fait mort. Il fit un signe il parla, très -bas, mais d'une voix encore impérieuse: - ---A vos postes!... - -Les deux hommes obéirent. Fergan seul demeura penché vers le visage du -mourant. - -Et il se passa alors une chose singulière. - -Le sous-officier de la tourelle, tout de suite, était accouru: à lui -revenait l'honneur de prendre la place vacante. Il enjamba le corps -grisant, se baissa pour ramasser le télémètre échappé de la main -sanglante, et, près de monter sur la sellette, fit tourner l'instrument -dans ses doigts, de l'air hésitant d'un homme qui s'avoue inexpert... -Et Fergan, malgré sa tristesse sincère, sourit: - ---Il va s'en servir Dieu sait comme!... - -Or, le marquis Yorisaka, se raidissant, souleva sa main droite, et -toucha le sous-officier, qui se retourna. - -La tête agonisante s'agitait de droite à gauche: - ---Non! pas vous! - -Et les yeux déjà ternes, se fixèrent sur l'officier anglais, étonné: - ---Vous! - -Herbert Fergan eut un haut-le-corps stupéfait. - ---Moi? - -Il hésita trois secondes, Puis il s'agenouilla tout près de Yorisaka -Sadao, et il parla bas,--comme on parle à un malade que le délire égare: - ---Kimi, je suis Anglais ... neutre... - -Il répéta deux fois, articulant bien, accentuant: - ---Neutre ... neutre... - -Mais il se tut soudain, parce que les lèvres blêmes remuaient, parce -qu'un souffle en sortait, un murmure rauque, indistinct d'abord, mais -bientôt plus net, affermi, des syllabes, des paroles, un chant: - - --Le temps des cerisiers en fleurs n'est pas encore passé. - Maintenant cependant les fleurs devraient tomber, - Tandis que l'amour de ceux qui les regardent - Est à son extrême exaltation... - -Herbert Fergan écoutait, et un froid brusque entra dans ses veines. - -Les yeux presque morts ne détachaient pas leur regard, un regard -immobile et sombre où semblait luire comme le reflet d'une ancienne -vision. La voix, renforcée par un miracle d'énergie, chanta encore: - - --Il m'a dit: «Cette nuit j'ai rêvé. J'avais ta chevelure autour de - mon cou. J'avais tes cheveux comme un collier noir autour de ma nuque - et sur ma poitrine...» - -Plus pâle qu'Yorisaka lui-même, Herbert Fergan avait reculé d'un pas; -et il détournait maintenant la tête pour échapper au regard terrible. -Mais il n'échappait pas à la voix, à la voix plus terrible que le -regard: - - --Je les caressais et c'étaient les miens; et nous étions liés pour - toujours ainsi, par la même chevelure, la bouche sur la bouche, ainsi - que deux lauriers n'ont souvent qu'une racine... - -La voix résonnait comme un cristal près de se rompre. Peu à peu, -aux joues de Fergan, le sang était revenu. Et ce sang commençait -d'empourprer toute la face d'une rougeur honteuse, humiliée, d'une -rougeur de soufflet reçu en plein visage... - -La voix acheva, plus pressante, et pareille à la voix d'un créancier -âpre, qui tout à coup, impérieusement, réclamerait sa dette: - - --Et peu à peu il m'a semblé, tant nos membres étaient confondus, que - je devenais toi-même ou que tu entrais en moi comme mon songe...» - -La voix, à bout de vie, s'éteignit. Et, seul, le regard s'obstina, -lançant, dans une flamme dernière, un ordre véritable, clair, -irrésistible... - -Alors, Herbert Fergan, le front bas et les yeux vers la terre, -céda,--obéit.--De la main du sous-officier, il prit le télémètre. Et -il gravit les trois marches de l'échelle médiane, et il s'assit sur la -sellette de commandement... - -Par bâbord, les cuirassés russes, un à un, reparaissaient. Ils -s'éloignaient, rapides... - ---Un gentleman doit payer,--murmura Fergan. - -Il manœuvrait les vis du télémètre. Dans l'oculaire de la lunette, la -cible se profila, agrandie, précisée. Le pavillon de Saint-André montra -sa croix bleue, nette sur le champ d'étamine blanche. Herbert Fergan, -aide de camp du roi d'Angleterre, vit ce pavillon,--le pavillon du -tsar.--Le tsar et le roi n'étaient point ennemis... - ---Un gentleman doit payer,--répéta Fergan, sombre. - -Il toussa. Sa voix résonna enrouée, mais distincte, résolue: - ---Six mille deux cents mètres! Huit millièmes à gauche! Continuez le -feu! - -Dans le silence qui précéda la double détonation, il y eut, sous -l'échelle, un bruit à peine perceptible. Le marquis Yorisaka Sadao -avait achevé de mourir, sans tressaillement ni râle, discrètement, -décemment, correctement. Sa bouche, toutefois, avant de se fermer pour -toujours, avait balbutié deux syllabes japonaises, les deux premières -syllabes d'un nom qui ne fut point achevé: - ---Mitsou.... - - -XXX - -Du sommet de cet amas de débris qui était le seul vestige de la -passerelle et du blockhaus emportés tous deux par le même obus, le -vicomte Hirata Takamori se pencha une dernière fois sur le trou qui -descendait vers le poste central, et jeta un dernier ordre, l'ordre -qui terminait la journée, et changeait définitivement la bataille en -victoire: - ---Cessez le feu! - -Au grand mât du _Mikasa_, le signal de Togo flottait et resplendissait, -pareil à l'arc-en-ciel radieux des fins d'orage. Au zénith, parmi les -nuages encore livides, une déchirure bleue s'épanouissait en forme de -déesse ailée, planant. - -Un cri immense volait de navire à navire, plus vite que ne volent les -risées du nord-ouest, quand souffle la mousson d'automne: le cri de -triomphe du Japon vainqueur, le cri de triomphe de l'antique Asie, -affranchie pour jamais du joug européen: - ---_Teikokou banseï!_ - ---Vie éternelle à l'Empire! - -Hirata Takamori, debout, répéta trois fois ce cri. Puis, déployant d'un -coup sec l'éventail qui n'avait pas quitté sa manche, il promena du -sud au nord et de l'ouest à l'est, un regard d'inexprimable orgueil. -L'heure, certes, était bonne, et grisait mieux que dix mille coupes -de saké! Trente-trois années durant, depuis le jour que sa mère avait -accouchée de lui, Hirata Takamori, consciemment ou inconsciemment, -n'avait vécu qu'en attendant cette heure. Mais pour l'ivresse sublime -qui maintenant le suffoquait et le noyait comme dans une mer d'alcool -pur, trente-trois années n'étaient pas une attente trop longue: - ---_Teikokou banseï!_ - -La clameur, à peine apaisée, reprenait et redoublait. A contre-bord -des cuirassés, un aviso, le _Tatsouta_, défilait. Sur sa passerelle, -un officier embouchait un porte-voix, et répétait de proche en proche -l'ordre du jour dont il était porteur: - ---«Les illustres vertus de l'Empereur et l'invisible protection des -Ancêtres Impériaux, nous ont donné victoire pleine et entière. A tous -qui avez fait de votre mieux, félicitations!» - -A cet instant même, le soleil, perçant tout à coup les nuages et la -brume, apparut, tangentant l'horizon de l'ouest. - -Il apparut tout rouge, pareil à la boule monstrueuse, teinte de feu -et de sang, que roule le Dragon Céleste à travers les plaines d'azur -... pareil au disque éblouissant qui règne au centre du pavillon de -l'Empire... Et il plongea dans la mer, obliquement. - -Hirata Takamori le regardait. C'était comme le symbole de la patrie -nipponne, qui flottait là, qui promenait son dernier rayon, sa -dernière caresse lumineuse sur ce champ de bataille où tant de sang -venait de couler pour que la patrie nipponne fût plus grande!... Et -voilà que, soudain, l'allégorie fut précisée, magnifiée: un vaisseau -russe, vaincu, désemparé, incendié, traînait au loin, dans l'ouest, -son agonie. Tout à coup le soleil atteignit cette carcasse ruinée, -cette ombre près de s'engloutir, et l'entoura comme d'un linceul de -pourpre et d'or. Les mâts brisés, les cheminées chancelantes, la coque -dénivelée, déchirée, se dessinèrent funèbres sur l'orbe éblouissant. -Hirata Takamori reconnut ce vaisseau qui allait mourir. C'était le -_Borodino_, l'un de ceux-là mêmes que le _Nikkô_ avait combattus de -plus près... Et le soleil, peu à peu, s'enfonça et disparut. Et le -vaisseau disparut aussi, en même temps... - -Hirata Takamori fit demi-tour. Le _Tatsouta_ s'approchait du _Nikkô_ et -le hélait: - ---Liberté de manœuvre pour la nuit.--Rendez-vous demain matin à -Matsou-shima. - ---Bien,--dit Hirata. - ---L'amiral désire savoir le nom de l'officier qui a pris le -commandement du _Nikkô_ après la destruction du blockhaus? - ---C'est moi: le vicomte Hirata.... _Hirata shishakou!..._ - -Il omit son prénom et répéta son titre familial, afin que tous les -ancêtres eussent leur juste part de l'honneur qui était fait au -descendant. - -Les deux navires s'éloignaient déjà, emportés par leur erre. - ---Vicomte Hirata,--cria l'officier du _Tatsouta_,--il m'est agréable -de vous annoncer la satisfaction particulière de l'amiral, et son -intention de vous nommer avec éloge dans son rapport au Divin Empereur. - -Sans répliquer, le vicomte Hirata s'inclina jusqu'à terre. Quand il se -releva, le _Tatsouta_ n'était plus à portée... - -Un trompette traversait le pont, allant d'une échelle à l'autre. Hirata -Takamori l'appela, donna l'ordre de sonner le branle-bas du soir... - ---On alignera les morts sur la plage arrière, honorablement. - - -La nuit tombait maintenant, vite. On alluma les feux de position et les -feux de route. Hirata Takamori, abdiquant pour un temps ses fonctions -de commandant par intérim, quitta la passerelle et fit une ronde à -travers les coursives dévastées du _Nikkô_. Les circuits électriques -avaient été hachés. Mais, à force d'ingéniosité et d'adresse, des -circuits de fortune avaient pu être rétablis. Et presque partout -l'éclairage était normal. - -Au bout de sa ronde, Hirata Takamori parvint à la plage arrière, et, -ayant salué deux fois, à l'ancienne mode, passa la revue des morts... - - -Ils étaient trente-neuf. On les avait couchés côté à côte, sur deux -rangs, sous la double volée des grands canons jumeaux. Ils dormaient -là, leurs corps en loques bien rassemblés et recousus dans des sacs de -toile grise, et leurs têtes calmes souriant aux rayons de la lune. - -Deux quartiers-maîtres, lanternes en main, éclairèrent chaque visage. -Un enseigne, à voix respectueuse, faisait l'appel. Il passa d'abord -devant trois sacs vides. On n'avait pas retrouvé vestige du commandant -mort, non plus que de l'officier de manœuvre, non plus que de -l'officier de tir. - -Devant le quatrième sac, l'enseigne nomma: - ---Capitaine de vaisseau Herbert W. Fergan. - -Hirata Takamori se baissa. L'officier anglais avait été frappé par un -éclat d'obus au-dessous du menton, à la gorge même. Les deux carotides -étaient tranchées et la moelle épinière en bouillie. - ---Où a-t-il été tué?--questionna Hirata. - ---Dans la tourelle de 305. - ---Hé!... On meurt partout!... - -Ce fut toute l'oraison funèbre d'Herbert Fergan. - - -Devant le cinquième sac, l'enseigne nomma: - ---Lieutenant de vaisseau Yorisaka Sadao. - -Hirata Takamori s'arrêta net, ouvrit la bouche pour parler, et se tut. - -Le cadavre du marquis Yorisaka Sadao avait les yeux grand ouverts. -Et ces yeux, vraiment, semblaient regarder encore ... regarder droit -devant eux,--droit à travers la vie,--regarder dédaigneusement, -orgueilleusement, triomphalement... - - -Marchant plus vite et d'un pas plus saccadé, le vicomte Hirata avait -parcouru l'une après l'autre les deux rangées de visages endormis. - -L'enseigne, saluant, allait se retirer. Le vicomte le retint, -l'appelant par son nom: - ---Narimasa, voulez-vous me faire l'honneur de m'accompagner dans ma -chambre? - ---Ainsi ferai-je, très honorablement,--répondit renseigne empressé. - -Ils descendirent ensemble. Sur un geste du vicomte, l'enseigne -s'agenouilla. Il n'y avait point de tatami,--la discipline moderne -excluant des navires de guerre les nattes de riz, trop inflammables. -Mais Hirata avait jeté par terre deux confortables carreaux de velours. - ---Excusez mon impolitesse,--dit-il:--je commettrai l'inconvenance de -régler devant vous le service de nuit, avant toute autre chose. - ---Je vous supplie de le faire,--dit l'enseigne. - -Des sous-officiers entrèrent, auxquels le vicomte donna ses ordres. Et -quand tous se furent retirés, Hirata Takamori prit le pinceau, et traça -sur deux pages de son bloc-notes plusieurs centaines de caractères bien -calligraphiés. - ---Excusez-moi,--dit-il encore,--mais tout cela avait son importance. - -Il arracha les deux feuilles du bloc-notes et les tendit à l'enseigne. - ---Ceci, d'ailleurs, est pour vous ... si vous daignez me faire la grâce -d'être l'exécuteur de mes dernières volontés. - -Surpris, l'enseigne regarda son chef. - ---Oui,--dit Hirata Takamori.--Je vais, Narimasa, me tuer tout à -l'heure. Et je vous serai très obligé, à vous qui êtes d'une très noble -famille de bons samouraïs, de bien vouloir m'assister dans mon karakiri. - -Le jeune officier ne s'étonna plus, et n'eut garde de poser aucune -question discourtoise. - ---C'est un honneur illustre que vous faites à moi et à tous mes -ancêtres,--dit-il simplement.--Je suis très heureux d'être à même de -vous servir. - ---Voici mon sabre.--dit Hirata. - -Il avait dégainé d'un fourreau de laque une splendide lame ancienne, -dont la garde était de fer forgé en forme de feuilles de chêne. Il -enveloppa cette lame d'un papier de soie, et la tendit à l'enseigne -Narimasa. - -Je suis à votre disposition, respectueusement, dit l'enseigne en -prenant le sabre. - -Hirata Takamori s'agenouilla en face de son hôte, et parla selon la -politesse: - ---Narimasa, puisque vous daignez me servir de second en cette -cérémonie, il convient que vous connaissiez ma raison. Ce matin, au -cours d'une conversation que le marquis Yorisaka m'avait fait l'honneur -de m'accorder, mon intelligence infirme m'a fait prononcer diverses -paroles, que ce soir, j'estime avoir été inconvenantes. Il est, je -crois, préférable que ces paroles soient effacées. - ---Je ne vous contredirai point, si vous en jugez ainsi. - ---Aurez-vous donc la bonté d'attendre que j'aie tout préparé pour ce -qui nous reste à faire? - ---Ainsi ferai-je, très honorablement. - -Une sorte de cabinet de toilette était attenant à la chambre. -Le vicomte Hirata y passa pour revêtir le costume obligatoire, -immuablement fixé par les rites. - -Il revint. - ---En vérité,--dit-il,--je suis confus, et vous poussez très loin la -complaisance. - ---Je fais à peine ce que je dois,--dit Narimasa. - -Le vicomte Hirata s'était agenouillé de nouveau près de son hôte. Il -tenait maintenant dans sa main droite un poignard enveloppé de papier -de soie, comme le sabre. Il sourit: - ---Ce m'est une grande joie de pouvoir aujourd'hui mourir à mon -gré,--dit-il.--Notre victoire est si complète que l'empire peut -aisément se passer d'un de ses sujets, et surtout du moins utile. - ---Je vous félicite,--dit l'enseigne.--Mais je ne puis approuver votre -modestie. Je pense au contraire que rien ne saurait atténuer la perte -que va faire l'Empire, si l'exemple irréprochable, que vous nous léguez -à tous, ne la réparait presque absolument. - ---Je vous suis obligé,--dit Hirata. - -Il se détourna et, très lentement, mit la lame du poignard à nu. - ---L'exemple du marquis Yorisaka est plus grand que le mien,--dit-il. - -Il effleurait du doigt le tranchant du poignard. Sans bruit, l'enseigne -se leva du carreau de velours, et, debout derrière le vicomte, -étreignit à deux mains la poignée du sabre, nu maintenant comme le -poignard. - ---Beaucoup plus grand,--répéta le vicomte Hirata. - -Il fit un mouvement à peine perceptible. Narimasa, qui se pencha, -ne vit plus la lame du poignard. Le ventre était ouvert le plus -régulièrement du monde. Un peu de sang coulait déjà. - ---Beaucoup plus grand, en vérité,--répéta encore le vicomte Hirata -Takamori. - -Il parlait toujours aussi net, mais moins fort. Un coin de sa -bouche remonta légèrement, premier signe d'une souffrance atroce, -impassiblement contenue. - -La jambe droite en arrière et le genou gauche plié, Narimasa détendit -brusquement le ressort bandé de ses reins, de sa poitrine et de ses -deux bras. La tête du vicomte Hirata Takamori, tranchée d'un seul coup, -tomba sur les nattes blanches. - -On ne vit le sabre que l'instant d'après, quand il se releva, rose. - - -XXXI - -Jean-François Felze, au bas de l'escalier de pierre qui montait à flanc -de colline vers le faubourg de Diou Djen Dji, renvoya son kourouma, et -commença de gravir les marches familières. - -Il pleuvait. De Mogui jusqu'à Nagasaki, il n'avait pas cessé de -pleuvoir. Quatre heures durant, les deux hommes-coureurs avaient -pataugé dans la boue et les flaques, sans ralentir leur trot ni -interrompre le voyage, sauf aux portes des tchayas où l'on doit boire, -et devant les boutiques de cordonniers, où il faut changer de sandales. -Et l'on était entré dans la ville à bonne allure, en éclaboussant les -deux trottoirs de Founa-Daïkou machi. La foule habituelle emplissait le -quartier commerçant. Un moutonnement de parapluies couvrait les rues. - -Mais l'escalier de Diou Djen Dji, comme toujours, était désert. Et -Felze, se hâtant sous les ondées, put atteindre la maison aux lanternes -violettes sans que nul passant s'étonnât de voir un _ke tôdjin_[1] -frapper à la porte mystérieuse du grand mandarin chinois, porte que les -Japonais eux-mêmes ne franchissaient guère. - ---Midi,--avait constaté Felze, au moment d'entrer chez son hôte. - -Il appréhenda d'être importun. Un fumeur d'opium s'endort -habituellement fort après l'aube, et ne se soucie guère d'être réveillé -avant le déclin du soleil. Il est vrai que, pour les voyageurs, les -rites ont des accommodements. - ---D'ailleurs,--songea Felze,--il est recommandé, sur toutes choses, -d'obéir à la volonté des vieillards. Et le très vieux Tcheou Pé-i m'a -mandé clairement auprès de lui. En cela au moins sa lettre n'est point -ambiguë. - - -La porte, d'abord ouverte sur l'apparition du domestique vêtu de -soie bleue, puis refermée, se rouvrit au bout du laps qu'exige la -courtoisie. Et Felze, ayant attendu exactement comme il convenait, ni -trop, ni trop peu, se persuada qu'il arrivait à l'heure correcte. - -Tcheou Pé-i, en effet, ayant reçu, depuis la veille, un très grand -nombre de rapports et de messages, tous d'importance, avait renoncé au -sommeil pour la durée entière des événements en cours. Il fumait au -lieu de dormir, et luttait ainsi sans effort contre la fatigue d'une -veille déjà longue de trente-six heures. - -Et il vint au-devant du visiteur, et il le reçut avec tout le -cérémonial obligatoire, sans que Felze pût distinguer aucune trace de -lassitude ou d'insomnie sur la face jaune aux joues concaves dont la -bouche sans lèvres souriait. - -Puis, dans la fumerie tendue de satin jaune et brodée, du plafond -au plancher, de nobles sentences philosophiques écrites en beaux -caractères de soie noire,--après avoir bu le vin chaud qu'apporta, -selon la bienséance, le serviteur lettré dont la toque était ornée -d'une boule de turquoise,--Jean-François Felze et Tcheou Pé-i se -couchèrent au milieu de l'amas soyeux des coussins et des étoffes sur -trois nattes superposées, plus fines qu'un tissu de lin. - -Et ils parlèrent, face à face, le plateau à opium entre leurs -poitrines. Ils parlèrent en observant la bienséance et les règles -traditionnelles, tandis que deux enfants, agenouillés près de leurs -têtes, chauffaient au-dessus de la lampe verte les lourdes gouttes -suspendues au bout des aiguilles, et fixaient la pâte bien cuite sur le -fourneau des pipes d'argent, d'ivoire, d'écaille ou de bambou. - - ---Fenn Ta-Jênn,--avait dit d'abord Tcheou Pé-i,--quand on scella, en ce -lieu même et sous mes yeux, la lettre grossière et mal calligraphiée -que j'ai eu la témérité de dicter pour vous au moins ignorant de mes -secrétaires, j'ai prononcé la parole d'usage: _I lou fou sing!_--Puisse -l'Étoile du Bonheur vous accompagner sur la route!--Car je savais que -votre cœur vous pousserait à exaucer sur-le-champ mon humble prière, et -à nouer sans perdre une heure les cordons du manteau de voyage. Vous -arrivez avec une exactitude solaire. Et je m'aperçois avec honte que -j'ai été grandement importun. En sorte que je ne saurais vous remercier -jusqu'où je dois. - ---Pé-i Ta-Jênn,--avait répliqué Jean-François Felze,--la lettre -magnifique que j'ai reçue de vous m'a fait à propos souvenir des -préceptes de la philosophie, que j'allais oublier, et m'a rappelé à -temps dans le Juste et invariable Milieu[2], d'où j'étais sur le point -de sortir. Souffrez que je reçoive avec reconnaissance votre bienfait. - -Ils fumèrent. La fumerie était tout obscure. Les draperies opaques -excluaient le jour extérieur. On eût cru qu'il faisait pleine nuit. Du -plafond les neuf lanternes violettes versaient leur clarté de vitrail. -La vie brutale semblait proscrite de ce royaume, infiniment pacifique, -où n'avait accès qu'une vie surhumaine,--atténuée, assagie, libérée des -passions violentes et vaines, libérée du mouvement inharmonieux. - - ---A présent,--commença Tcheou Pé-i,--il est convenable que je dissipe -pour vous les obscurités de ma lettre, obscurités dues, ainsi que -certainement vous l'avez deviné, à la seule infirmité de mon esprit. - ---Il m'est impossible,--répliqua Felze,--de souscrire à vos paroles. -J'ai vu, dans ce qu'il vous plaît de nommer des obscurités, le sage -artifice d'un pinceau très vieux, qui ne se soucie pas de confier à un -courrier, même fidèle, la vérité toute nue et imprudente. - -Tcheou Pé-i sourit et joignit les mains pour remercier: - ---Fenn Ta-Jênn, il m'est délectable d'entendre la musique de votre -courtoisie. Permettez-moi d'y répondre en observant la règle: -«Quiconque est chargé de délivrer un message ou de publier une nouvelle -ne laisse pas le message ou la nouvelle passer une nuit dans sa maison. -Il délivre ou publie le jour même.» Fenn Ta-Jênn, ce matin, au second -chant du coq, une jonque de la Nation Centrale est entrée dans ce port, -et d'autres jonques l'ont suivie. Leurs patrons, gens à mon service, et -qui usent leurs cœurs pour accomplir la volonté de l'Auguste Élévation, -m'ont instruit, moi le premier, de ce que les autorités de ce royaume -ignoraient encore. Je vous en instruis vous-même: hier, non loin d'une -île que les hommes du Nippon nomment Tsou-shima, mille et dix mille -vaisseaux se sont heurtés sur la mer. L'immense flotte des Oros a -succombé dans cette bataille. Il n'en reste que des épaves. Et je me -suis souvenu des préceptes du _Li Ki_, et j'ai pris la liberté de vous -les rappeler dans ma lettre: «Au premier mois de l'été, on ne lève pas -pour la guerre de grandes multitudes d'hommes. Parce que le Souverain -qui domine en ce mois, Iên Ti, l'Empereur du Feu, les vouerait à -l'extermination.» - -Jean-François Felze, brusquement, s'était redressé. Il s'accouda sur -les nattes et faillit oublier la bienséance. - ---Que dites-vous, Pé-i Ta-Jênn? La flotte russe vaincue? détruite?... -Est-ce que... - -Il se retint à temps, conscient de l'énormité qu'il allait commettre, -en posant une question à son hôte; indulgent, Tcheou Pé-i s'empressait -de parler, masquant ainsi, avec adresse, l'inconséquence du visiteur: - ---Beaucoup de rapports m'ont été faits. Je n'ignore maintenant plus -rien d'essentiel. Vous plairait-il d'écouter un récit exact? - -[Illustration: Debout contre le mur, immobile et muette, la marquise -écoutait.] - -Felze s'était ressaisi: - ---Il me plaira, assurément,--dit-il, redevenu décent,--il me plaira -d'écouter tout ce que vous jugerez bon de me faire entendre. - ---Fumons donc,--dit Tcheou Pé-i,--et souffrez que mon secrétaire -intime, à qui la noble langue des Fou-lang-sai n'est pas étrangère, -vienne ici nous prêter sa lumière, et lise et traduise la substance -utile de tout ce qui nous est arrivé depuis ce matin. - -Et, des mains de l'enfant agenouillé près de sa tête, il prit une pipe, -cependant que Jean-François Felze, des mains de l'autre enfant, en -prenait une autre. Les volutes de fumée grise se mêlèrent autour de la -lampe constellée de mouches et de papillons d'émail vert. - -Aux pieds des fumeurs, le secrétaire intime, très vieil homme coiffé -d'une toque à boule de corail ciselé, s'était accroupi, et lisait de sa -voix rauque, inhabile aux sons occidentaux... - - ---Fenn Ta-Jênn,--dit Tcheou Pé-i, quand fut achevée la longue -lecture,--il vous souvient peut-être d'une conversation que nous -avons eue, en ce lieu, le lendemain même de votre arrivée dans cette -ville. Vous me demandiez alors si j'estimais que le Soleil Levant -dût inévitablement succomber dans sa lutte contre les Oros. Je vous -répondis que je n'en savais rien, et qu'au surplus cela n'importait pas. - ---Il me souvient parfaitement,--dit Felze.--Votre condescendance daigna -même me promettre que nous reparlerions ensemble de cette bagatelle, -lorsque le temps en serait venu. - ---Votre mémoire est irréprochable,--dit Tcheou Pé-i.--Eh bien! Quel -temps jamais sera plus favorable que n'est celui-ci? Voilà que le -Soleil Levant, loin de succomber, triomphe. Il sied que nous examinions -à loisir la vraie valeur de sa victoire. Et si notre examen nous -persuade que cette valeur est proprement nulle, nous aurons eu raison -d'affirmer jadis que la guerre actuellement en cours est une bagatelle, -et que son issue n'importait pas. - -Silencieux, Felze, qui venait de fumer, repoussa doucement la pipe -chaude, et, posant sur le coussin de cuir sa joue gauche, fixa son -regard sur les yeux de son hôte. Tcheou Pé-i fuma lui-même et commença: - ---Il est écrit dans le livre de Méng Tzèu. «Vous entreprenez des -guerres; vous mettez en péril la vie des chefs et des soldats; vous -vous attirez l'inimitié des princes. Votre cœur y trouve-t-il de la -joie? Non. Vous agissez ainsi pour la seule poursuite de votre grand -dessein, vous désirez étendre les limites de vos États, et tenir sous -vos lois jusqu'aux étrangers. Mais poursuivre un tel dessein par de -tels moyens, c'est monter sur un arbre pour attraper des poissons. La -force s'opposant à la force n'a jamais produit que ruine et barbarie. -Il convient seulement de s'appliquer à exercer dans l'administration la -bienfaisance. Dès lors, tous les officiers, y compris ceux des nations -extérieures, veulent avoir des charges dans votre palais. Tous les -laboureurs, y compris ceux des nations extérieures, veulent cultiver -la terre dans vos campagnes. Tous les marchands, soit ambulants, soit -sédentaires, y compris ceux des nations extérieures, veulent déposer -leurs marchandises dans votre marché. S'ils sont disposés de la sorte, -qui pourra les arrêter. Je sais un prince qui régnait d'abord sur -un territoire de soixante-dix lis, et qui a régné ensuite sur tout -l'Empire[3].» - -Tcheou Pé-i, solennel, ponctua la citation d'une sorte d'exclamation -poussée du plus profond de la gorge. - ---Il est écrit dans le livre de K'òung Tzèu: «La principauté de Lou -penche vers son déclin et se divise en plusieurs parties. Vous ne savez -pas lui conserver son intégrité; et vous pensez à exciter une levée -de boucliers dans son sein. Je crains bien que vous ne rencontriez de -grands embarras non pas sur la frontière, mais dans l'intérieur même de -votre maison[4].» - -Tcheou Pé-i répéta son exclamation respectueuse; puis, ayant fermé les -yeux: - ---Il me paraît que ces textes s'appliquent avec une égale justesse à -l'Empire des Oros, vaincu, et au royaume du Soleil Levant, vainqueur. -Tout peuple qui engage une guerre inutile et sanglante abdique sa -sagesse ancienne et renie la civilisation. - -C'est pourquoi il n'importe aucunement que le nouveau Japon, barbare, -ait abattu la nouvelle Russie, barbare. Il n'aurait pas importé -davantage que la nouvelle Russie eût abattu le nouveau Japon. C'était -le combat du tigre rayé contre le tigre ocellé. L'issue de ce combat -est sans intérêt pour les hommes. - -Il appuya sa bouche sans lèvres contre le jade d'une pipe que lui -tendait l'enfant agenouillé, et, d'un seul trait, aspira toute la fumée -grise. - ---Sans intérêt,--répéta-t-il. - -Ses yeux rouverts promenaient de droite à gauche leurs lueurs -perspicaces. - ---Ma mémoire à moi--reprit-il après un silence--est tout à fait -infidèle et incertaine. Mais, au cours de la conversation que nous -avons eue, le lendemain de votre arrivée dans cette ville, vous -avez prononcé des paroles si mémorables que je n'ai pu, malgré mon -infirmité, les oublier. Vous avez très ingénieusement comparé l'Empire -à un vase enfermant la précieuse liqueur des anciens préceptes. Et -vous avez, non sans grande raison, redouté pour la liqueur inestimable -la fragilité du vase impérial. Si l'Empire est en effet subjugué, -qu'adviendra-t-il des anciens préceptes? A cette question très -philosophique, la pauvreté de mon intelligence ne me permit point -de répondre sur-le-champ. Je réponds, après dix mille réflexions et -méditations, je réponds aujourd'hui, éclairé enfin par les événements. -L'immortalité des anciens préceptes n'est pas liée à la vie périssable -de l'Empire. L'Empire peut être subjugué: pourvu que le Fils du Ciel -ait fait son devoir jusqu'au bout, observé les rites, gardé les -cinq lois morales, et pratiqué les trois vertus indispensables, qui -sont l'humanité, la prudence et la force d'âme; pourvu que chaque -prince, chaque ministre, chaque préfet, chaque homme du peuple aient -pareillement fait leur devoir, observé les rites, gardé les cinq lois -et pratiqué les trois vertus, il n'importe en rien que l'Empire soit -vaincu ou soit vainqueur. Il n'importe en rien que tous ses habitants -soient morts ou soient vivants. S'ils sont morts, leur exemple -irréprochable leur survit, et leurs ennemis mêmes sont contraints de -l'admirer et de le suivre. Et l'immortalité des anciens préceptes en -est renouvelée et rajeunie. Au contraire, la nation qui s'écarte du -Milieu Invariable en vue d'un avantage momentané, d'un succès fugitif, -d'une gloire apparente ou d'un profit mensonger, compromet gravement -sa réputation et son honneur, et ne peut plus laisser dans l'histoire -qu'un souvenir souillé, capable de corrompre par contagion toutes -les nations à venir, jusqu'à la trentième et jusqu'à la soixantième -génération. - -Il suspendit son discours pour considérer attentivement la pipée fort -grosse que l'enfant agenouillé près du plateau de nacre venait de -coller sur un fourneau nettoyé de frais. Puis concluant: - ---Que pèse la destinée matérielle d'une seule nation, en regard de -l'évolution morale de l'humanité entière? - -Ayant jugé de la sorte, il fuma coup sur coup deux pipes. Et la drogue -ayant versé de l'indulgence dans son âme, il sourit: - ---Le royaume du Soleil Levant, trop jeune, ignore ces choses. Il les -saurait, s'il avait vécu, comme la Nation Centrale, dix mille années, -et si, d'année en année, il était devenu plus sage. - -Felze avait écouté sans rien dire. Mais Tcheou Pé-i ne parlant plus, la -courtoisie maintenant ordonnait au visiteur de rompre le silence. Et le -visiteur s'en souvint. - ---Pé-i Ta-Jênn,--dit-il,--vous êtes mon frère aîné, très vieux et très -sage. Et, certes, je ne reprendrai pas un seul mot dans tout ce que -vous avez dit. Comme vous, je pense que le royaume du Soleil Levant est -un royaume jeune. Les jeunes royaumes sont comme les jeunes hommes: ils -aiment la vie d'un amour exagéré. Pour ne pas mourir, le royaume du -Soleil Levant s'est écarté du Milieu Invariable. Son excuse réside dans -la beauté de la vie et dans la laideur de la mort. Pé-i Ta-Jênn, aimer -la vie est une vertu. - ---Oui,--prononça le fumeur.--Mais la pratique d'aucune vertu ne -doit conduire les hommes hors du Milieu Invariable, hors de la Loi -Primordiale, base et piédestal de la société et du monde. - -Il se renversa sur le dos, et toucha de la nuque l'oreiller de cuir. Sa -main aux ongles démesurés s'éleva vers les lanternes du plafond. - ---Sous la dynastie Han,--dit il,--un Empereur régna, qui se nommait -Kao. Il avait, se conformant aux rites, une épouse-impératrice, du nom -de Lu, et une concubine-princesse, du nom de Tsi. - -«Et celle-là lui avait donné un fils, prince du premier rang, qu'on -appelait Hoéi; et celle-ci lui avait donné un fils, prince du second -rang, qu'on appelait Joui. - -«Or, quand l'Empereur fut plein de jours, il manda ses ministres et ses -grands préfets, et les interrogea afin de savoir si les philosophes de -l'antiquité autorisaient les souverains de la Nation Centrale à changer -l'ordre de succession au trône, et si lui, Kao, pouvait par conséquent -suivre le désir de son cœur, et léguer le pouvoir au prince du second -rang, Joui, plutôt qu'au prince du premier rang, Hoéi. A quoi les -ministres et les grands préfets répondirent que non. Alors, obéissant -aux philosophes, l'Empereur Kao légua le pouvoir au prince du premier -rang, Hoéi, puis tomba majestueusement (dans la mort), comme tombe la -cime d'une haute montagne[5]. - -«En ce temps-là, le prince du premier rang, Hoéi, n'était pas encore -capable de diriger lui-même les cérémonies en l'honneur des esprits -qui veillent sur la terre et les grains. Devenu Empereur, il porta des -vêtements très courts[6]. En sorte que l'épouse-impératrice, Lu, exerça -la régence. - -«C'était une femme au cœur dur. - -«Elle fit d'abord emprisonner la princesse concubine Tsi, la réservant -pour des supplices. Elle ordonna ensuite que le prince du second rang, -Joui, fût empoisonné; et elle envoya le poison au précepteur de ce -prince. - -«Mais le précepteur, homme juste, ayant relu tous les livres sacrés -et tous les livres classiques, n'y trouva pas l'autorisation de tuer -l'élève à lui confié par le Fils du Ciel défunt. C'est pourquoi, plutôt -que d'obéir, il but lui-même le poison. - -«Et la nouvelle en étant parvenue aux oreilles de l'Empereur-enfant, -Hoéi, celui-ci, plein d'admiration et de pitié, prit sous sa -protection le prince-enfant, Joui, et la mère de ce prince, Tsi. Et -l'impératrice-régente, Lu, n'osa pas poursuivre sur-le-champ ses -desseins noirs. - -«Elle attendit, comme attend le tigre rayé, lorsqu'il guette le départ -du berger pour ensanglanter le troupeau. Et quand vint le troisième -mois de l'été, l'Empereur étant allé, comme il est prescrit, pêcher les -grandes tortues marines, elle profita de cette absence. - -«Elle tua d'abord de ses mains le prince du second rang, Joui, en lui -traversant la cervelle de longues aiguilles. Elle tira ensuite de -prison la mère de ce prince, Tsi, et lui coupa le nez, les lèvres et -les quatre membres à l'articulation des coudes et des genoux. Enfin, -lui ayant diminué les oreilles au fer rouge, en forme d'oreilles de -porc, elle lui fit boire un philtre qui ôte l'intelligence et la -condamna à vivre sur le fumier, au sud du palais, et à porter le nom de -_truie humaine_. - -«Toutes choses évidemment inspirées par l'esprit de rancune; et -cruelles. - -«L'Empereur Hoéi, cependant, revenait, ayant pêché les grandes tortues -marines. Arrivant au palais par la plaine du sud, il vit, en passant, -la truie humaine. Et, saisi d'horreur à cette vue, il s'écria, avant -d'avoir réfléchi: «Ceci est contraire à l'humanité. Ma mère a eu tort.» - -«Or, cette histoire nous est rapportée dans toutes les annales de -l'Empire, par tous les philosophes et par tous les grands lettrés. - -«Et toutes les annales, et tous les philosophes, et tous les grands -lettrés s'accordent à ne pas blâmer l'impératrice-régente, Lu, quoi -qu'elle ait effectivement manqué à la vertu d'humanité, mais sans -outrepasser son droit d'impératrice-régente, maîtresse absolue en -l'absence de l'Empereur-enfant. - -«Et toutes les annales, et tous les philosophes, et tous les grands -lettrés s'accordent à blâmer l'Empereur-enfant, Hoéi, quoi qu'il ait -observé la vertu d'humanité, mais en manquant à la Loi Primordiale, -laquelle ordonne aux fils de ne jamais juger leurs mères. Car il est -écrit dans le _Néi Tse_[7]: «En présence de leurs parents, les fils -obéissent et se taisent.» - -Tcheou Pé-i laissa retomber sa main, et se tut. Et cette fois, -Jean-François Felze ne répliqua pas. - -La fumée grise emplissait maintenant la fumerie d'un brouillard -odorant. Au-dessus de ce brouillard, les neuf lanternes violettes -brillaient comme brillent les étoiles dans une nuit de novembre, -embrumée. Plusieurs heures avaient coulé, onctueuses comme du lait. - -Et Jean-François Felze, reconquis peu à peu par la drogue souveraine, -commençait d'oublier toutes choses extérieures, et doutait de bonne foi -qu'il existât, hors de ces murs de satin jaune, un monde réel où des -êtres vivaient et ne fumaient point... - -Mais Tcheou Pé-i, tout à coup, toussa deux fois, et sa voix rauque -résonna encore, dissipant le rêve presque cristallisé du visiteur: - ---Fenn Ta-Jênn, quand le philosophe s'est élevé jusqu'aux spéculations -suprêmes de la pensée, il n'en redescend pas sans effort vers les -incidents médiocres de la vie. K'oung Tzèu toutefois excellait en cela. -Et il sied que, très humblement, nous l'imitions. Sachez donc, après -avoir su tout le reste, que plusieurs des hommes que vous avez connus -dans ce pays sont morts hier: le marquis Yorisaka Sadao, et son ami -le vicomte Hirata Takamori, et son autre ami, l'étranger de la Nation -aux Cheveux Rouges. Tous ont péri glorieusement selon la morale des -guerriers. - -Trop de pipes avaient, l'une après l'autre, insinué leur vertu sereine -dans l'âme de Jean-François Felze. Jean-François Felze, apprenant de -la sorte le deuil total et la ruine du seul foyer nippon où il eût été -reçu en ami, ne s'émut pas. - ---Cette mort est triste,--dit-il simplement,--à cause de la solitude -très lamentable où va vivre désormais la marquise Yorisaka Mitsouko, -laquelle perd du même coup son mari et ses amis les plus chers. - ---Oui,--dit Tcheou Pé-i. - -Il parla d'une voix plus grave: - ---Avant qu'une folie coupable ne perturbât ce royaume, les règles du -deuil y étaient observées. La femme privée de son mari prenait la robe -de grosse toile bise sans ourlets, et portait la ceinture et le bandeau -faits de deux torons de chanvre tordus ensemble;--cela pour trois -années. Elle s'abstenait de parler avec élégance. Elle se privait de -nourriture afin de pâlir convenablement son visage. Souvent même, elle -entrait au couvent et y attendait la mort. - ---Les femmes d'aujourd'hui--reconnut Felze ont moins de vertu. - ---Oui,--dit encore Tcheou Pé-i. - -Ses yeux aigus scrutaient le visiteur. - ---Fenn Ta-Jênn,--reprit-il au bout d'un temps,--je sais et vous savez -le commandement des rites: «Les hommes ne parleront pas de ce qui -concerne les femmes, et ce qui est dit et fait dans le gynécée ne -sortira pas du gynécée». Je ne désobéirai point à ce commandement. Mais -je songe que tout à l'heure, et quoique la marquise Yorisaka Mitsouko -ait souvent négligé la modestie féminine et, de la sorte, enfreint la -Loi Primordiale, vous voudrez vous-même observer la vertu d'humanité, -et lui apprendre avec ménagement le malheur qui la frappe, malheur -qu'elle apprendrait demain matin, d'un autre que vous, sans nulle -préparation. C'est pourquoi je vous dirai, prudemment, ce qu'il faut -que vous n'ignoriez point. Naguère, vous me demandiez si j'estimais -qu'une femme, dont le mari s'est écarté de la voie droite, manque à son -devoir, en prenant, elle aussi, le sentier détourné, afin de marcher -dans les traces de celui qu'elle a promis de suivre pas à pas jusqu'à -la mort. J'ai réservé ma réponse, me taisant par ignorance. Je réponds -maintenant, instruit: il est possible que la femme dont nous venons de -parler ait pris le sentier détourné afin de marcher dans les traces, -non pas de son mari, mais d'un autre homme. Et peut-être ne sera-ce -pas en apprenant la mort du marquis Yorisaka, que la marquise Yorisaka -pleurera. - ---Herbert Fergan,--murmura Felze hésitant... - ---Vous avez appris ce que vous deviez apprendre,--interrompit Tchéou -Pe-i.--Souffrez qu'à présent nous fumions comme il convient, dans la -pipe de bambou noir. - -Et lorsqu'ils eurent fumé, il ajouta: - ---La flamme de la lampe baisse. - -Un serviteur se hâta, apportant une burette d'huile et un flambeau -allumé. Felze, alors se souvint qu'il est écrit dans le _Kiou-Li_[8]: - -«Levez-vous quand les torches arrivent.» - -Et, observant tout le cérémonial, il prit congé. - -[Footnote 1: _Ke tôdjin_, barbare hirsute, ou _baka tôdjin_, imbécile -barbare,--étranger.] - -[Footnote 2: L'Invariable Milieu (Tchoug Ioung), où Confucius a placé -l'absolue sagesse.] - -[Footnote 3: Méng-Tzèu, liv. I, chap. I.] - -[Footnote 4: _Lioun Iou_, liv. VIII, chap. XVI.] - -[Footnote 5: Périphrase rituelle pour exprimer qu'un Fils du Ciel est -mort.] - -[Footnote 6: Périphrase rituelle pour exprimer qu'un Fils du Ciel -n'est pas majeur. Le respect interdit aux Chinois de compter l'âge de -l'Empereur.] - -[Footnote 7: Dixième livre du _Li Ki_.] - -[Footnote 8: Livre premier du _Li Ki_,--_Kiou Li_,--Petites Règles de -Bienséance.] - - -XXXII - -Dehors, la pluie avait cessé. Les nuages épuisés abandonnaient leurs -teintes livides. Des flèches de soleil les perçaient çà et là. Et la -campagne, encore verte d'eau fraîche et déjà dorée de lumière, avait -remis sa robe de printemps. - -Jean-François Felze marcha lentement, humant à pleins poumons la -senteur vivante de la terre, et rassasiant ses yeux de la clarté pure -du jour. - -Au bas de l'escalier de Diou Djen Dji, il pensa tout à coup à consulter -sa montre: - ---Trois heures et demie déjà! Eh! il n'est que temps d'aller au coteau -des Cigognes: où je risque fort de trouver visage de bois... - -Il se hâta vers les rues fréquentées, où l'on a chance de trouver des -kouroumas maraudeurs. - ---Corvée, corvée, corvée!--songeait-il.--Pauvre petite! N'importé -comment, je la plains de toute mon âme! Et qu'elle pleure Herbert -Fergan ou Yorisaka Sadao, je pleurerai de bon cœur avec elle! - -Il hocha la tête. Il se souvenait du garden-party à bord de l'_Yseult_, -et de Mrs. Hockley et du prince Alghero.... - ---Las!--murmura-t-il.--L'alcool d'Europe monte vite à la tête d'une -mousmé, cette mousmé fût-elle marquise!... - -Rue Megasaki, il n'y avait point de kourouma. Et il n'y en avait point -non plus rue Hirobaba. Felze gagna Moto-Kago machi l'inévitable. Une -foule opaque s'y pressait et s'y bousculait, et il ne fallait pas avoir -une longue pratique des foules japonaises pour voir du premier coup -d'œil que celle-ci était tout hors d'elle-même et bouleversée par une -extraordinaire émotion. La nouvelle de la grande victoire remportée la -veille venait d'être répandue dans Nagasaki. Et déjà chaque boutique, -chaque logis, chaque fenêtre s'ornait précipitamment de drapeaux et -de banderoles. Surexcitée follement, ivre d'orgueil et de triomphe, -la foule abandonnait la mesure et la décence nationale et manifestait -sa joie presque comme les cohues d'Occident manifestent la leur. Il -y avait des cris, des chants, des cortèges. Il y avait des bagarres -et presque des rixes. Il y avait des énergumènes et peut-être des -ivrognes. Felze, s'efforçant de traverser la rue pour gagner le quai, -faillit tomber. Deux mousmés s'étaient précipitées contre ses jambes, -deux mousmés qui couraient et s'égosillaient, leurs belles coques -noires en grand désordre, des mèches flottant au vent. - ---Las!--dit encore Felze.--Il n'importe véritablement pas beaucoup que -le nouveau Japon ait vaincu la Russie, nouvelle ou vieille... - -Sur le quai les kouroumayas n'avaient toutefois point perdu leur -ancienne courtoisie. Et Felze, ayant prononcé les mots magiques: -_Yorisaka koshakou_, il y eut grande concurrence parmi toute la gent -trotteuse, pour l'honneur de conduire l'étranger très honorable chez le -noble marquis, jadis daïmio... - - -XXXIII - -Dans le boudoir pompadour, entre le piano d'Erard et la glace à cadre -doré, rien n'était changé. Par les fenêtres à vitres, des rayons de -soleil entraient joyeusement, répandant partout un air de fête, et -parsemant de pierreries multicolores les fleurs des porte-bouquets. -Felze observa que ces fleurs n'étaient plus comme jadis des branches -coupées aux cerisiers nationaux, mais des orchidées américaines... - ---Qui sait!--songea-t-il, soudain amer.--L'Amérique a passé par là... -Herbert Fergan lui-même n'obtiendra peut-être pas une larme! Tant mieux -et tant pis! - -Il s'était approché de la fenêtre, il regardait le jardin minuscule, et -ses rocailles, et ses cascades, et ses forêts pour Lilliputiens. Une -voix qu'il n'avait point oubliée, une voix chantante et douce, menue -comme un cri d'oiseau, répéta tout à coup derrière lui, la phrase de -bienvenue qui l'avait accueilli pour la première fois, dans ce même -salon, six semaines auparavant: - ---Oh! cher maître!... Que je suis confuse de vous avoir fait attendre -si longtemps! - -Et, toujours comme jadis, une menotte d'ivoire clair se tendit vers le -baiser. - -Mais cette fois, Felze, ayant touché de ses lèvres les doigts soyeux, -ne répondit rien à la phrase d'accueil. - -Sans prendre garde à ce silence, la marquise Yorisaka bavardait -gaiement: - ---Hé! nous pensions bien, Mrs. Hockley et moi, que vous auriez bientôt -assez de votre excursion! Avez-vous été très loin? N'avez-vous pas reçu -trop de pluie? Rapportez-vous de belles esquisses? Dès demain, j'irai à -bord de l'_Yseult_, et je veux absolument que vous me montriez tout! - -Elle parlait avec plus de hardiesse qu'autrefois. Elle était vêtue -d'une robe Louis XV en mousseline brodée, rose sur rose. Elle portait -une capeline de tulle à grandes brides nouées. Elle s'appuyait sur une -ombrelle à falbalas, rose comme la robe. Et dans cet accoutrement, -combiné pour la taille des femmes que l'on rencontre au Pré Catelan ou -à Armenonville, elle paraissait, petite, petite, petite... - -Felze toussa trois fois, puis entama une phrase: - ---Je suis revenu... - ---Hé!--dit la marquise Yorisaka,--je suis si contente que vous soyez -revenu! - ---Je suis revenu--répéta Felze... - -Et il se tut, regardant très fixement la jeune femme. - -Elle souriait. Mais sans doute les yeux de Felze parlèrent-ils à cet -instant plus clairement que sa bouche. Le sourire s'effaça brusquement -des jolies lèvres fardées, et sur les yeux obliques et minces les cils -battirent inquiets: - ---Vous êtes revenu?... - -Entre les grandes brides de tulle rose, sous la capeline fanfreluchée, -le visage, tout d'un coup métamorphosé, était redevenu intensément -asiatique. - -Quatre secondes passèrent, lentes comme quatre minutes. La voix -menue parla de nouveau; et elle ne chantait plus du tout, devenue -mystérieusement unie, monotone, grise: - ---Vous êtes revenu ... pour?... - -Laborieusement, Felze acheva: - ---Pour vous dire ... qu'hier ... du côté de Tsou-shima, il s'est livré -une grande bataille... - -Il y eut un bruit de soie froissée. L'ombrelle à falbalas était tombée. -Elle resta par terre. - ---Une très grande bataille ... entre l'escadre russe et la flotte -japonaise... Vous ne saviez pas encore?... - -Il s'interrompit comme pour reprendre haleine. Debout contre le mur, -immobile et muette, la marquise Yorisaka Mitsouko écoutait: - ---Non, vous ne pouvez pas encore savoir... Une très grande bataille. -Très sanglante, naturellement... Oui, beaucoup de blessés... - -Elle ne bougeait pas, elle ne parlait plus. Elle s'adossait toujours au -mur; elle faisait face au messager sinistre.. - ---Beaucoup de blessés... Ainsi je crois savoir que le vicomte Hirata... - -Elle ne remua pas... - ---Et le marquis Yorisaka lui-même... - -Pas un tressaillement. - ---Et le commandant Herbert Fergan... - -Pas un clignement de paupières. - ---Sont ... blessés... - -Dans la gorge de Felze, les mots s'embarrassaient: - ---Blessés ... grièvement blessés... - -Le mot terrible ne voulait pas sortir. Quatre secondes encore se -traînèrent. - ---Morts,--dit enfin Felze, très bas. - -Il avait ouvert les mains. Il avança légèrement les bras, prêt à -soutenir la victime. Il avait vu souvent, en pareil cas, des femmes -s'évanouir. Mais la marquise Yorisaka Mitsouko ne s'évanouit pas. - -Alors, il s'éloigna un peu, pour mieux la voir. Toujours immobile et -debout, on l'eût dit clouée à son mur,--crucifiée. Elle était très -pâle. Elle semblait tout d'un coup grandie. - ---Morts,--redit Felze,--morts très glorieusement. - -Et il se tut, ne trouvant plus de paroles. - -Alors les lèvres fardées s'agitèrent. Dans tout le visage figé et -glacé, ces lèvres seules semblaient vivre, avec les yeux,--les yeux -grands ouverts, pareils à deux lampes funéraires bien allumées: - ---Défaite?... ou victoire?... - ---Victoire!--affirma Felze. - -Il appuya: - ---Victoire décisive: la flotte russe a succombé tout entière. Il n'en -reste plus que des épaves. Ce n'est pas en vain que tant d'hommes -héroïques ont versé leur sang. Le Japon, à jamais, triomphe! - -Aux joues blêmes, une rougeur, lentement, remonta. La bouche étroite -parla de nouveau, de la même voix grise et calme: - ---Merci... Adieu... - -Et Felze, ainsi congédié, salua et recula vers la porte. - -Sur le seuil il s'arrêta pour saluer encore... - -La marquise Yorisaka n'avait pas bougé. Elle demeurait rigide et -raidie, indéchiffrable, inconnaissable,--asiatique, asiatique des -talons aux cheveux, asiatique à ce point qu'on n'apercevait plus sa -défroque occidentale. Et le mur tendu de soie lui faisait une sorte de -cadre, au milieu duquel elle apparaissait à présent, grande, grande, -grande... - - -XXXIV - -Au-dessus du temple d'O-Souwa, dans le petit parc de la colline Nishi, -parmi les camphriers centenaires, les érables et les cryptomérias d'où -pendaient toujours de splendides glycines arborescentes, Jean-François -Felze, une heure durant, avait erré. - -Sa rêverie, d'instinct, l'avait conduit là, en sortant de cette villa -du coteau des Cigognes dont la porte s'était refermée derrière lui, -à peu près comme se referme la porte d'un tombeau sur les talons des -fossoyeurs. Il avait eu besoin, tout de suite, de solitude, d'ombre et -de silence. Machinalement, il avait marché jusqu'au petit parc, distant -de moins d'un mille. Et les allées touffues et la futaie profonde -l'avaient retenu. Il était monté, par l'allée de l'est, jusqu'au sommet -de la colline. Il en était redescendu par l'allée de l'ouest. Il -s'était arrêté aux coudes du chemin, pour contempler les vallons verts -ondulants vers la plaine, et la ville couleur de brume assise au bord -du fiord couleur d'acier. Il avait plongé son regard dans les cours et -dans les jardins du grand temple. Il s'était promené sur la terrasse du -sud, plantée de cerisiers en quinconces... - -Et partout il avait vu, au lieu du paysage étalé sous ses yeux, -l'image, gravée sur sa rétine, d'une femme debout, adossée contre un -mur... - -A présent, il avait quitté le petit parc. Très las, il voulait regagner -la ville, regagner l'_Yseult_, et se reposer enfin, chez lui, dans sa -cabine, de ce voyage trop long, et trop lugubrement terminé... Mais une -obsession mystérieuse l'égarait, le détournait de sa route. Il avait -pris à droite au lieu de prendre à gauche. Et il se retrouvait au flanc -du coteau des Cigognes, à cent pas à peine de la maison en deuil... - -Il s'était arrêté net. Il allait rebrousser chemin. Un trot précipité -de kouroumayas lui fit relever la tête. Il s'entendit nommer: - ---François! est-ce vous? - -Une dizaine de kouroumas accouraient à la queue leu leu, chargés -de toilettes claires et de jaquettes à orchidées. Tout le Nagasaki -américain était là. et Mrs. Hockley à sa tête, Mrs. Hockley, plus belle -que jamais, dans une robe de mousseline, brodée rose sur rose, sœur -jumelle de la robe que Felze avait vue tout à l'heure sur la marquise -Yorisaka Mitsouko. - -Le kourouma de Mrs. Hockley avait fait une halte brusque, et tous les -kouroumas qui le suivaient butaient à qui mieux mieux les uns sur les -autres. - ---François!--disait Mrs. Hockley,--êtes-vous réellement de retour? Je -suis heureuse de vous voir. Venez avec nous: nous allons tous ensemble, -en pique-nique, goûter dans une forêt très belle que le prince Alghero -connaît. Et nous devons prendre ici la-marquise Yorisaka... - ---Voulez-vous d'abord m'écouter?--dit Felze. - -Elle avait mis pied à terre. Il s'approcha d'elle, et, négligeant tout -préambule: - ---Je viens de voir, moi, la marquise. Et je vous avertis tout de suite: -le marquis a été tué hier, à Tsou-shima. - ---Oh!--exclama Mrs. Hockley. - -Elle avait crié si fort que tout le pique-nique fut dans l'instant à -bas des kouroumas, et, mis au courant, s'apitoya dans diverses langues: - ---Pauvre, pauvre, pauvre petite chérie!... Mitsouko darling!... what a -pity!... O poverina!... - ---Je pense qu'il faut aller sur-le-champ la consoler,--dit Mrs. -Hockley.--Je vais donc, et j'emmène d'abord le prince Alghero, qui -est particulièrement intime avec la marquise. Je reviendrai ensuite -chercher tout le monde. - -Elle marcha résolument jusqu'à la porte. Elle frappa. Mais, pour la -première fois, la nê-san portière n'ouvrit point et ne tomba point -à quatre pattes devant la visiteuse. Derechef, Mrs. Hockley frappa, -frappa plus fort, ébranla des deux poings le battant clos. Et le -battant clos ne céda point. - -Dépitée, Mrs. Hockley recula jusqu'aux kouroumas, et prit à témoin -l'assistance. - ---Il est incroyable que dans cette maison personne n'entende ni ne -réponde. Assurément, la marquise n'est point informée. Car il lui -serait doux et réconfortant d'avoir en ce moment ses amis autour -d'elle. Je songe aux moyens de lui faire parvenir un message... - ---Inutile,--dit Felze soudain.--Voyez! - -La porte, à laquelle personne ne frappait plus, venait de s'ouvrir. Et -un singulier cortège en sortait. - -Des serviteurs, des servantes, tous et toutes en vêtements de voyage, -tous et toutes chargés et encombrés de ces jolis paquets bien pliés, -de ces jolies boîtes bien menuisées, de ces jolis sacs de papier bien -indéchirables, qui sont les malles et les valises nationales du vieux -Nippon, s'en allaient à petits pas, trottinant les uns après les -autres, s'en allaient par le sentier de l'ouest, celui qui mène à la -station de chemin de fer de Nagasaki à Moji, à Kyôto et à Tôkiô... - -Et, tout à coup, derrière les servantes et les serviteurs, et suivi -lui-même d'autres serviteurs et d'autres servantes, un kourouma -franchit la porte et prit le sentier qui mène à la station ... un -kourouma traîné par deux hommes-coureurs ... un kourouma de maître, -très élégant... Sur les coussins, une forme blanche était assise... - -Une forme blanche. Une femme en deuil, vêtue à l'ancienne mode, de -toile unie sans ourlets, comme les rites prescrivent que soient vêtues -les veuves. Une femme qui s'en allait, raide et hiératique, la tête -droite et les yeux fixes:--la marquise Yorisaka... - -Elle passa. Elle passa près du prince Alghero, sans lui donner un -regard. Elle passa près de Mrs. Hockley, sans prononcer un mot. Elle -passa près de Jean-François Felze... - -Elle s'éloigna sur le sentier, lentement, et toujours entourée de son -escorte... - -Jean-François Felze arrêta le dernier serviteur, et l'interrogea en -japonais: - ---C'est la marquise Yorisaka Mitsouko,--répondit l'homme:--_Yorisaka -koshakou foudjin_.--Son mari à été tué hier à la guerre. Elle -va à Kyôto, pour vivre dans le couvent bouddhiste des filles de -daïmios,--pour y vivre sous le cilice et pour y mourir,--honorablement. - -_Atlantique, an 1326 de l'Hégire._ - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Bataille, by Claude Farrère - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BATAILLE *** - -***** This file should be named 50208-0.txt or 50208-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/2/0/50208/ - -Produced by Madeleine Fournier. -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/50208-0.zip b/old/50208-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index bdeab9d..0000000 --- a/old/50208-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/50208-h.zip b/old/50208-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 23a6ce2..0000000 --- a/old/50208-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/50208-h/50208-h.htm b/old/50208-h/50208-h.htm deleted file mode 100644 index 7b6ac07..0000000 --- a/old/50208-h/50208-h.htm +++ /dev/null @@ -1,9986 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of La bataille, by Claude Farrère. - </title> - <style type="text/css"> - -body { - margin-left: 10%; - margin-right: 10%; -} - - h1,h2,h3,h4,h5,h6 { - text-align: center; /* all headings centered */ - clear: both; -} - -p { - margin-top: .51em; - text-align: justify; - margin-bottom: .49em; -} - -.p2 {margin-top: 2em;} -.p4 {margin-top: 4em;} - -hr { - width: 33%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - margin-left: auto; - margin-right: auto; - clear: both; -} - -hr.tb {width: 45%;} -hr.chap {width: 65%} -hr.full {width: 95%;} - -hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} -hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;} - -table { - margin-left: auto; - margin-right: auto; -} - - .tdl {text-align: left;} - .tdr {text-align: right;} - .tdc {text-align: center;} - -.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ - /* visibility: hidden; */ - position: absolute; - left: 92%; - font-size: smaller; - text-align: right; -} /* page numbers */ - -.blockquot { - margin-left: 5%; - margin-right: 10%; - font-size: 95%; -} - -.center {text-align: center;} - -.right {text-align: right;} - -.smcap {font-variant: small-caps;} - -.caption { - text-align: center;} - -/* Images */ -.figcenter { - margin: auto; - text-align: center; - width: 500px; -} - -.figleft { - float: left; - clear: left; - margin-left: 0; - margin-bottom: 1em; - margin-top: 1em; - margin-right: 1em; - padding: 0; - text-align: center; -} - -/* Footnotes */ -.footnotes {border: dashed 1px;} - -.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} - -.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} - -.fnanchor { - vertical-align: super; - font-size: .8em; - text-decoration: - none; -} - -/* Poetry */ -.poem { - margin-left:10%; - margin-right:10%; - text-align: left; - font-size: 95%; -} - -.poem br {} - -.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} - -/* Transcriber's notes */ -.transnote {background-color: #E6E6FA; - color: black; - font-size:smaller; - padding:0.5em; - margin-bottom:5em; - font-family:sans-serif, serif; } - -/* My personalization */ - -.author { - font-weight: bold; - font-size: 130%; - text-align: center; - margin-top: 4em; -} - -.editor { - font-weight: bold; - font-size: 85%; - text-align: center; - margin-top: 2em; -} - -.edition { - text-align: center; - font-weight: bold; - font-size: 110%; - margin-top: 2em; -} - -.signature { - text-align: right; - margin-right: 4em; -} - -.quotr { - text-align: right; - margin-right: 2em; -} - -.cover { - margin: auto; - text-align: center; - width: 600px; -} - -.letter { - padding-top: 0.5em; - padding-bottom: 0.5em; - margin-right: 5%; - margin-left: 5%; - font-size: 97%; -} - -.letter .date { - text-align: right; - margin-right: 2em; -} - -.letter .dest { - margin-left: 2em; -} - </style> - </head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of La Bataille, by Claude Farrère - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La Bataille - -Author: Claude Farrère - -Illustrator: Charles Fouqueray - -Release Date: October 14, 2015 [EBook #50208] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BATAILLE *** - - - - -Produced by Madeleine Fournier. - - - - - -</pre> - -<div class="cover"> -<img src="images/cover.jpg" alt="" /> -</div> -<p> - -<!-- Autogenerated TOC. Modify or delete as required. --> - - -<!-- End Autogenerated TOC. --> - -</p><p class="author">CLAUDE FARRÈRE</p> - -<h1>La bataille<br /><br /> - -ROMAN</h1> - -<p class="edition">ILLUSTRATIONS DE CHARLES FOUQUERAY</p> - - -<p class="editor">PARIS<br /><br /> - -ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br /><br /> - -26, RUE RACINE, 26</p> - -<hr class="full"/> - -<p class="center">CE LIVRE EST RESPECTUEUSEMENT DÉDIÉ A MES -CAMARADES LES OFFICIERS DE MARINE FRANÇAIS.</p> - -<hr class="r5"/> - -<h2>PRÉFACE</h2> - -<p>Je n'aime pas la mode, un peu vaniteuse, -des préfaces qu'on se fait à soi-même. Un -roman nouveau n'est pas un si gros personnage -qu'il faille le présenter au public selon toutes -les règles du protocole. Encore, si la présentation -servait de quelque chose! Mais de quoi? -Un livre vaut ce qu'il vaut, et tous les avant-propos -du monde n'y changeront rien. En sorte -que, tout bien pesé, l'auteur est sage qui s'abstient -d'explications préliminaires, pour le moins -superflues. Il ne s'agit pas d'ailleurs d'intentions; -il s'agit de faits; de résultats. Ce qu'a -voulu dire l'écrivain n'importe pas. Ce qu'il a -dit,—ce qu'il a écrit,—compte exclusivement. -Or, le public sait lire. Et, à ses yeux, la -meilleure de toutes les préfaces, la plus claire -et la plus complète, sera toujours le livre lui-même.</p> - -<p>Cela posé, voici néanmoins une préface. Je -sens fort bien qu'elle est ridicule. Mais, je sens -aussi qu'elle est, par extraordinaire, utile, indispensable -peut-être.</p> - -<p>C'est qu'en effet, le livre que j'offre aujourd'hui -au public n'est pas un livre nouveau. Une -édition populaire en a déjà paru, voilà deux -ans, à peu près. Et cette première édition, je -le constate avec plaisir et sans vaine modestie, -obtint un succès assez général en France et -même à l'étranger.</p> - -<p>Or, on s'en souvient peut-être encore et ceux -qui voudront bien feuilleter cette nouvelle édition -s'en apercevront dès le premier chapitre, -<i>La Bataille</i> est à peine un roman dans le vieux -sens du mot. La fiction n'y tient guère de place, -et la fantaisie à peine davantage. L'histoire et -la politique, par contre, y sont chez elles. En -outre, un sinologue voulut bien discuter la -vraisemblance des calembours chinois, dont -certains de mes dialogues sont fleuris. Et un -amiral anglais me félicita d'avoir écrit, disait-il, -«un très bon essai sur le tir de combat d'une -escadre». Tout cela m'oblige à admettre que -force gens, et non des moindres, ont fait à mon -livre l'honneur très rare de le lire plus attentivement -qu'on ne lit d'ordinaire un roman et -d'attribuer quelque valeur documentaire aux -affirmations historiques et scientifiques qui s'y -rencontrent. Auquel cas, me voilà bien forcé -de m'expliquer brièvement là-dessus: car je ne -puis accepter que, par ma faute, des opinions -erronées aient pris naissance et conservent -crédit parmi des lecteurs trop littéralement -confiants. Je ne puis surtout accepter que, par -ma faute encore, des nations amies de la -France et chez qui mon livre a trouvé des lecteurs -curieux, ne soient pas persuadées, -comme elles doivent l'être, de la haute estime -et de la juste admiration que j'ai toujours eues -pour leurs rares vertus, guerrières et pacifiques, -et pour le splendide monument d'art et -de civilisation que leur ont légué leurs ancêtres.</p> - -<p>Je m'explique donc. Au surplus l'explication -sera courte.</p> - -<p>En ce qui concerne la partie purement historique -et technique de <i>La Bataille</i>, c'est-à-dire -les événements de la guerre russo-japonaise, -compris entre les deux dates du 21 avril 1905 -et 29 mai de la même année, aucun détail du -récit n'est, je crois, inexact. Quelques menues -erreurs qui s'étaient glissées dans la première -édition ont été rectifiées. Et je saisis cette occasion -de remercier très respectueusement et -cordialement les nombreux officiers de marine -qui ont bien voulu me prêter leur concours -dans cette partie de ma tâche, aux premiers -rangs desquels je tiens à nommer le vice-amiral -Germinet, les capitaines de vaisseau Daveluy -et Mercier de Lostende, le capitaine de frégate -Ricquer, le lieutenant de vaisseau Vandier. En -ce qui concerne les détails exotiques—traits -de mœurs, descriptions des êtres et des choses, -conversations et causeries—je ne crois pas -non plus m'être souvent trompé. Je n'ai jamais -parlé que de ce que j'avais vu, vu de mes yeux. -Et j'ai en outre contrôlé chacun de mes souvenirs -par des témoignages compétents. Je prie -notamment le lieutenant de vaisseau Martinie, -attaché naval de France à Tôkiô, d'accepter ici -l'hommage de ma vive gratitude pour sa collaboration, -non moins éclairée qu'amicale. Mes -dialogues chinois et japonais, enfin, ne sont -guère autre chose qu'une mosaïque de textes -anciens ou modernes, littéraires ou populaires, -tous bien authentiques, et dont j'ai vérifié moi-même -la traduction française. Mais cela dit, il -me faut aborder le chapitre des restrictions.</p> - -<p>Dans <i>La Bataille</i>, toute une part de la fiction -romanesque présente un intérêt, si j'ose dire, -symbolique. Et la vérité littérale de cette fiction -s'en trouve naturellement altérée.</p> - -<p>Par exemple, les trois personnages japonais -les plus importants,—le marquis Yorisaka, la -marquise Mitsouko et le vicomte Hirata,—sont -beaucoup moins des portraits en quelque sorte -photographiques que des peintures très générales, -brossées à la ressemblance approximative -de toute une caste japonaise dont les traits -essentiels ont seuls été choisis, et grossis, pour -rendre le tableau mieux perceptible aux yeux -européens. Veut-on que je précise? Eh bien! -pour ne citer qu'un fait ou deux, je suis tout à -fait persuadé que jamais aucune marquise nipponne -n'accorda ses faveurs dernières à aucun -officier britannique, non plus que nul lieutenant -de vaisseau japonais ne s'ouvrit le ventre -au soir de la glorieuse victoire du 27 mai 1905.—Mais -je suis tout à fait persuadé aussi que, -pour vaincre vraiment la Russie et l'Europe -tous les hommes et toutes les femmes de l'empire -étaient prêts à sacrifier mille et dix mille -choses chères, y compris leur honneur d'homme -et leur vertu de femme, quittes à laver ensuite -de si glorieuses taches dans tout le sang d'un -corps éventré. C'est cela que j'ai voulu dire. -Rien de plus, ni rien de moins.</p> - -<p>Et maintenant que je l'ai dit, ma préface est -finie.</p> - -<p class="signature">C. F.</p> - -<p>Paris, ce 10 mouharem 1329.</p> - -<hr class="r5"/> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/p021.jpg" alt="" /> -</div> - -<p class="caption">... et tout en parlant dessinait déjà...</p> - -<hr class="chap"/> - -<h1>La Bataille</h1> - -<table style="border-spacing: 3em"> - -<tr> -<td style="width: 33%"> -<p>[Méng tzéu iue:</p> - -<p>«Où wéi wênn wàng -ki, éul tchéng -jênn tchè iè; -houang jou -ki i tchèng -t'ien hià tchè -hôu.»]</p> -</td> -<td style="width: 33%"> -<p>(<i>Mencius dit:</i></p> - -<p>«<i>Je n'ai jamais -entendu dire que -quelqu'un eût réformé -l'Empire en se -déformant soi-même; -encore moins, qu'il -eût réformé l'Empire -en se déshonorant -soi-même.</i>»)</p> -</td> -<td style="width: 33%"> -<p> -孟孑日<br /> -吾未聞枉己, 而正人者也, 泥辱己, 以正天下者乎。<br /> -</p> -<div class="figleft"> -<a href="images/chinese.jpg"> -<img src="images/photo-24.png" alt="Image of the Chinese characters" title="Image of the Chinese characters" width="24" /><br /> -</a> -</div> -</td> - -</tr> -</table> - - -<p class="quotr">—Catherine, Catherine!... Lis-moi -l'histoire de Brutus!...</p> - -<p class="signature"><span class="smcap">Alfred de Musset.</span></p> - -<hr class="chap"/> - -<h2>I</h2> - -<p>Devant une clôture de bambou très haute qui bordait -le côté gauche du chemin, le kourouma s'arrêta -net, et le kouroumaya, l'homme-coureur,—cheval -et cocher tout ensemble,—baissa les brancards -légers jusqu'au sol.</p> - -<p>Felze,—Jean-François Felze, de l'institut de -France,—mit pied à terre.</p> - -<p>—<i>Yorisaka koshakou?</i><a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>—questionna-t-il, point -trop sûr d'avoir été compris quand, tout à l'heure, -avant de monter en voiture, il avait bredouillé, dans -son japonais petit nègre, l'adresse apprise par cœur: -«Chez le marquis Yorisaka, en sa villa du coteau -des Cigognes, près le grand temple d'O-Souwa, -au-dessus de Nagasaki...»</p> - -<p>Mais le kouroumaya se prosterna dans un salut -d'extrême respect.</p> - -<p>—<i>Sayo dégosaïmas!</i><a name="NoteRef_2_2" id="NoteRef_2_2"></a><a href="#Note_2_2" class="fnanchor">[2]</a>—affirma-t-il.</p> - -<p>Et Felze, reconnaissant la conjugaison très polie, -dont on n'use pas toujours avec les Barbares, se -souvint de la vénération persistante que le Japon -moderne garde à son aristocratie d'autrefois. Il n'y -a plus de <i>daïmio</i>; mais leurs fils, les princes, les -marquis et les comtes, ont conservé, intact, le féodal -prestige.</p> - -<p>Cependant, Jean-François Felze avait frappé à la -porte de la villa. Une servante nipponne, bien attifée -d'une robe à grosse ceinture, ouvrit et correctement, -tomba presque à quatre pattes devant le -visiteur.</p> - -<p>—<i>Yorisaka koshakou foudjin?</i>—dit cette fois -Felze, demandant, non plus le marquis, mais la -marquise.</p> - -<p>A quoi la servante répondit par une phrase que -Felze ne comprit point, mais dont le sens correspondait -évidemment à la formule occidentale: -«Madame reçoit.»</p> - -<p>Jean-François Felze tendit sa carte et suivit à -travers la cour la Japonaise trotte-menu.</p> - - -<p class="p2">Elle était à peu près carrée, cette cour, quoique -pourtant moins profonde que large; et l'on y marchait -sur un gravier de tout petits galets noirs, -nets et brillants comme des billes de marbre. Felze, -étonné, se baissa pour en ramasser un:</p> - -<p>—Ma parole!—murmura-t-il dans sa moustache, -en faisant retomber le caillou,—c'est à croire -qu'on les lave tous chaque matin au savon et à l'eau -chaude!...</p> - - -<p class="p2">La maison de bois, large et basse, appuyait sa -véranda sur de simples troncs polis. Entre deux -de ces colonnes rustiques, au sommet d'un petit -perron, la porte s'ouvrait, et, dès le seuil, les -nattes étalaient leur blancheur sans tache.</p> - -<p>Felze, instruit des usages, entreprit d'ôter ses -chaussures. Mais la servante, déjà reprosternée, -front contre terre, respectueusement l'en empêcha.</p> - -<p>—Ah bah!—murmura Felze étonné:—on -garde ses souliers, chez une marquise japonaise?</p> - -<p>Vaguement déçu dans ses goûts d'exotisme, il se -résigna à n'ôter que son chapeau, un feutre clair, à -bords immenses, qui coiffait à la Van Dyck sa tête -de vieil homme impénitent, sa tête enthousiaste, -quoique grise, d'artiste véritable, devenu illustre, -resté rapin.</p> - -<p>Et Jean-François Felze, tête nue et pieds chaussés, -pénétra dans le salon de la marquise Yorisaka.</p> - - -<p class="p2">... Un boudoir de Parisienne, très élégant, très à -la mode, et qui eût été banal à souhait, partout -ailleurs qu'à trois mille lieues de la plaine Monceau. -Rien n'y décelait le Japon. Les nattes elles-mêmes, -les <i>tatami</i> nationaux, épais et moelleux plus qu'aucun, -tapis au monde, avaient cédé la place à des -carpettes de haute laine. Les murs étaient vêtus -de tapisseries pompadour, et les fenêtres,—des -fenêtres à vitres de verre!—drapées de rideaux -en damas. Des chaises, des fauteuils, une bergère, -un sopha remplaçaient les classiques carreaux de -paille de riz ou de velours sombre. Un grand piano -d'Erard encombrait tout un angle; et, face à la -porte d'entrée, une glace Louis XV s'étonnait, sans -nul doute, d'avoir à refléter des frimousses jaunes -de mousmés, et non plus des minois de fillettes -françaises.</p> - -<p>Pour la troisième fois, la petite servante exécuta -sa révérence à quatre pattes, et puis s'en fut, laissant -Felze seul.</p> - -<p>Felze avança de deux pas, regarda à droite, regarda -à gauche, et, violemment jura:</p> - -<p>—Dieu de Dieu! C'est bien la peine d'être les fils -d'Hok'saï et d'Outamaro, les petits-fils du grand -Sesshou!... la race qui enfanta Nikkô et Kiôto, la -race géniale qui couvrit de palais et de temples la -terre brute des Aïnos, en créant de toutes pièces une -architecture, une sculpture, une peinture neuves!... -C'est bien la peine d'avoir eu cette chance unique de -vivre dix siècles dans l'isolement le plus splendide, -hors de toutes les influences despotiques qui ont -châtré notre originalité occidentale, libres du joug -égyptien, libres du joug hellénique! C'est bien la -peine d'avoir eu la Chine impénétrable comme rempart -contre l'Europe, et K'òung tzèu comme chien -de garde contre Platon!... Oui, bien la peine!... pour -trébucher au bout de la carrière, dans les plagiats -et les singeries, pour finir ici, dans cette cage faite -exprès pour les pires perruches de Paris ou de -Londres, voire de New-York ou de Chicago...</p> - -<p>Il s'interrompit net. Une idée, tout à coup, lui traversait -la tête. Il s'approcha d'une fenêtre, écarta le -rideau...</p> - -<p>Et il vit à travers la vitre, sous ses pieds, un jardin -japonais.</p> - -<p>Un vrai jardin japonais: un carré minuscule, long -de dix mètres, large de quinze, que trois murs très -hauts pressaient contre la maison; mais un carré -véritablement symbolique, où l'on apercevait des -montagnes et des plaines, des forêts, une cascade, -un torrent, des cavernes et un lac;—tout cela, bien -entendu, en miniature. Les arbres étaient, par conséquent, -de ces cèdres nains, hauts comme des épis, -que le Japon seul sait racornir comme il faut, ou de -minuscules cerisiers, fleuris d'ailleurs comme l'exigeait -la saison, puisqu'on était au 15 avril; les monts -étaient des taupinières savamment grimées en sierras -abruptes; et le lac, un bocal à poissons rouges, -serti, pour la vraisemblance, de rives pittoresques, -verdoyantes ou rocheuses.</p> - -<p>Felze, stupéfait, écarquilla les yeux. En lui, toutefois, -le peintre parla d'abord:</p> - -<p>—Pas étonnant qu'avec des jardinets pareils, ces -gens-là, si prodigieux par le dessin et par la couleur, -aient toujours déraillé dans une perspective de pure -fantaisie!</p> - -<p>Il considérait la silhouette baroque des tout petits -rochers et des tout petits arbres, aperçus de haut, -en raccourci.</p> - -<p>Mais bientôt, il haussa les épaules. Ce jardin, -peuh! cela ne comptait guère. Même, en y réfléchissant, -ça n'avait pas l'air vrai, cette chose trop -menue, séparée du monde extérieur, séparée du -monde réel et vivant qui s'épanouissait alentour... -Et c'était comme un simulacre, une ombre du Japon -de jadis, aboli, proscrit par la volonté des Japonais -d'à présent...</p> - -<p>Tout de même, quand on regardait par-dessus les -murs, et par-dessus la campagne environnante, quand -on descendait d'un coup d'œil la pente du coteau des -Cigognes pour admirer toute la vue lointaine, toutes -les collines splendidement parées de leurs camphriers -verts et de leurs cerisiers neigeux, tous les -temples au sommet des collines, tous les villages -à leurs flancs, et la ville au bord du fiord, la ville -brune et bleuâtre dont les maisons innombrables -fuyaient le long du rivage jusqu'à l'horizon flou du -dernier cap, oh! alors on ne trouvait plus que le -Japon de jadis fût aboli ni proscrit ... car la ville, et -les villages, et les temples, et les collines portaient -ineffaçable la marque ancienne, et ressemblaient -toujours, ressemblaient à s'y méprendre, à quelque -vieille estampe du temps des vieux Shôgouns, à -quelque kakemono minutieux, où le pinceau d'un -artiste mort depuis plusieurs siècles aurait éternisé -les merveilles d'une capitale des Hôjô ou des Ashikaga...</p> - -<p>Felze, silencieux, considéra longtemps le paysage, -puis se retourna vers le boudoir. Le contraste heurtait -brutalement les yeux. De part et d'autre de la -vitre, c'était l'Extrême Asie, encore indomptée, et -l'Extrême Europe, envahissante, face à face.</p> - -<p>—Hum!—pensa Felze:—ce ne sont peut-être -pas les soldats de Liniévitch, ni les vaisseaux de -Rodjestvensky, qui menacent tout de bon, à cette -heure, la civilisation japonaise ... mais plutôt ceci -... l'invasion pacifique ... le péril blanc...</p> - -<p>Il allait faire du lieu commun à rebours. Une voix -très menue, chantante et bizarre, mais douce, et qui -parlait français sans aucun accent, l'interrompit:</p> - -<p>—Oh! cher maître!... Comme je suis confuse de -vous avoir fait attendre si longtemps!...</p> - -<p>La marquise Yorisaka entrait, et tendait sa main -à baiser.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Le marquis Yorisaka</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_2" id="Note_2_2"></a><a href="#NoteRef_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Ainsi honorablement c'est (Oui).</p></div> - -<hr class="chap"/> - -<h2>II</h2> - -<p>Jean-François Felze se piquait d'être philosophe. -Et peut-être l'était-il en vérité, autant du moins -qu'un homme d'Occident peut l'être. Par exemple, -c'était sans le moindre effort qu'il adoptait, au cours -de ses promenades par le monde, les usages, les -mœurs, voire les costumes des peuples qu'il visitait... -Tout à l'heure, à la porte de la maison, il avait -voulu se déchausser, selon la politesse nipponne. -Mais à présent, dans ce salon français, où résonnaient -des paroles françaises, l'exotisme, évidemment, -n'était plus de mise.</p> - -<p>Jean-François Felze s'inclina donc comme il eût -fait à Paris, et baisa la main qu'on lui offrait.</p> - -<p>Puis, de ses yeux de peintre, prompts et perçants, -il examina son hôtesse.</p> - -<p>La marquise Yorisaka portait une robe de Doucet, -de Callot ou de Worth. Et cela s'imposait aux -regards d'abord, parce que cette robe, gracieuse, -bien faite, seyante même, mais conçue, imaginée, -inventée par un Européen, pour des Européennes, -prenait, autour d'une Japonaise frêle et fluette, une -importance et un volume extraordinaires,—à la -façon d'un très large cadre de bois doré autour -d'une aquarelle grande comme la main.—Pour comble, -la marquise Yorisaka était coiffée à l'inverse -de la tradition: point de coques lustrées, ni de larges -bandeaux enveloppant tout le visage; mais un -chignon allongé, qui tirait en arrière toute la chevelure; -en sorte que la tête, découronnée du classique -turban couleur d'ébène, apparaissait minuscule -et ronde, comme sont les têtes de poupées.</p> - -<p>Jolie?... Felze, peintre amoureux de la beauté -des femmes, se posa la question avec une sorte -d'anxiété. Jolie, la marquise Yorisaka?... Un Occidental -l'eût plutôt déclarée laide à cause de ses -yeux trop étroits et tirés vers les tempes au point -de ressembler à deux longues fentes obliques;—à -cause de son cou trop grêle;—à cause de l'étendue -blanche et rose de ses joues trop grandes, fardées -et poudrées au delà du possible. Mais pour un -homme du Nippon, la marquise Yorisaka devait -être belle. Et n'importe où, en Europe aussi bien -qu'en Asie, on eût subi le charme étrange, à la fois -dédaigneux et câlin, puéril et hiératique, qui se dégageait -mystérieusement de ce petit être aux gestes -lents, au front pensif, à la moue mignarde, qu'on -pouvait prendre alternativement pour une idole ou -pour un bibelot.</p> - -<p>—Lequel des deux?—pensa Felze.</p> - -<p>Il avait baisé la menotte douce comme un joujou -d'ivoire jaune. Et, refusant de s'asseoir le premier:</p> - -<p>—Madame,—dit-il,—je vous supplie de ne -point vous excuser... Je n'ai pas même attendu le -temps d'admirer à mon aise votre salon et votre -jardin...</p> - -<p>La marquise Yorisaka leva la main, comme pour -parer le compliment:</p> - -<p>—Oh! cher maître!... Vous raillez, vous raillez!... -Nos pauvres jardins sont tellement ridicules, -et nous le savons si bien!... Quant au salon, c'est -à mon mari que va votre louange: c'est lui qui a -meublé toute la villa, avant de m'y faire venir... -Car, vous le savez, nous ne sommes pas ici chez -nous: notre home est à Tôkiô... Mais Tôkiô est si -loin de Sasebo que les officiers de marine ne peuvent -guère y aller en permission... Alors...</p> - -<p>—Ah?—dit Felze,—le marquis Yorisaka est -en service à Sasebo?</p> - -<p>—Mais oui... Il ne vous l'a pas dit, hier?... quand -il est allé vous rendre visite, à bord de l'<i>Yseult?...</i> -Son cuirassé est en réparation dans l'arsenal... Du -moins, je le crois... Car ce ne sont pas là des choses -qu'on raconte aux femmes... Mais, à propos d'hier, -je ne vous ai pas encore remercié, cher maître!... -C'est vraiment trop aimable à vous d'avoir accepté -de faire ce portrait... Nous sentions si bien l'inconvenance -d'aller vous relancer jusque sur ce yacht où -vous n'êtes pas tout à fait chez vous... Mon mari -osait à peine... Et quel portrait!... le portrait d'une -petite personne comme moi, par un maître comme -vous!... Je vais être abominablement fière! Songez! -Vous n'avez sûrement jamais peint de Japonaise, -n'est-ce pas? jamais jusqu'à présent? Alors je vais -être la première femme de l'Empire qui aura son -portrait signé de Jean-François Felze!...</p> - -<p>Elle battit des mains, comme un bébé. Puis soudain -grave:</p> - -<p>—Surtout, je suis très joyeuse de penser que, -grâce à vous, mon mari pourra, en quelque sorte, -m'avoir auprès de lui, dans sa chambre d'officier, à -bord de son navire... Un portrait, n'est-ce pas, c'est -presque un double de soi-même... Ainsi, un double -de moi va s'en aller là-bas, sur la mer, et peut-être -même assister à des batailles, puisqu'on annonce -que la flotte russe a passé samedi dernier devant -Singapore...</p> - -<p>—Mon Dieu!—dit Felze en riant.—Voilà -donc un portrait qu'il va falloir traiter dans le style -héroïque!... Mais je ne savais pas que le marquis -Yorisaka dût retourner si vite sur le théâtre de la -guerre... Et je comprends alors d'autant mieux son -désir d'emporter avec lui, comme vous dites si bien, -un double de vous...</p> - -<p>La bouche menue, peinte d'un carmin foncé qui -la rétrécissait encore, s'entr'ouvrit pour un léger -rire assez inattendu, très japonais:</p> - -<p>—Oh! je sais bien que c'est un désir un peu -extraordinaire... Au Japon, la mode n'est pas d'avoir -l'air amoureux de sa femme... Mais le marquis et -moi, nous avons vécu si longtemps en Europe que -nous sommes devenus tout à fait Occidentaux...</p> - -<p>—C'est vrai,—dit Felze,—je me souviens à -merveille: le marquis Yorisaka a été attaché naval -à Paris...</p> - -<p>—Pendant quatre ans!... les quatre premières -années de notre mariage... Nous ne sommes revenus -qu'à la fin de l'avant-dernier automne, juste pour -la déclaration de guerre ... j'étais encore à Paris -pour le Salon de 1903 ... et j'ai tellement admiré, -à ce Salon-là, votre «Aziyadé»!...</p> - -<p>Felze salua, imperceptiblement railleur:</p> - -<p>—C'est en regardant cette Aziyadé, que vous -avez eu envie d'avoir votre portrait de ma main?</p> - -<p>Le rire japonais reparut sur la petite bouche fardée, -mais, cette fois, il s'acheva en une moue parisienne:</p> - -<p>—Oh! cher maître!... Vous vous moquez encore!... -Naturellement non, je ne voudrais pas ressembler -à cette jolie sauvagesse que vous avez -peinte dans son costume extraordinaire, et pleurant -comme une folle avec des yeux fixes qui regardent -on ne sait où...</p> - -<p>—Qui regardent vers une porte par où quelqu'un -est parti...</p> - -<p>—Ah?... Enfin, ce n'est pas un portrait!... Mais -j'ai vu aussi vos portraits ... celui de Mme Mary -Garden, celui de la duchesse de Versailles, et surtout -celui de la belle Mrs. Hockley...</p> - -<p>—Ah?... surtout celui-là?</p> - -<p>—Oui... Oh! je ne prévoyais naturellement pas -alors que je vous verrais un jour arriver à Nagasaki, -sur le yacht de cette dame... Mais son portrait était -tellement bien! Je l'ai préféré à tous les autres à -cause de la merveilleuse robe. Vous vous rappelez, -cher maître? une robe princesse, toute de velours -noir, avec le haut du corsage en point d'Angleterre -sur transparent de satin ivoire!... Tenez!... c'est en -pensant à la robe de Mrs. Hockley, que je me suis -fait faire cette robe-ci et que je l'ai choisie pour -poser...</p> - -<p>Felze arqua les sourcils:</p> - -<p>—Pour poser? Vous voulez poser dans cette -robe-ci?</p> - -<p>—Mais oui?... Elle ne va pas?...</p> - -<p>—Elle va le mieux du monde... Mais je me figurais -que, pour un portrait d'intimité, vous ne choisiriez -pas une toilette de ville. Surtout lorsqu'il s'agit -moins d'un vrai portrait que d'une pochade... Nous -n'avons qu'une quinzaine de jours au plus, n'est-ce -pas?... N'aimeriez-vous pas être peinte dans le délicieux -costume de vos grand'mères, dans un de ces -kimonos blasonnés à vos armes, que toutes nos -jolies Parisiennes commencent à vous emprunter -aujourd'hui?...</p> - -<p>Un regard singulier glissa par la fente mince des -paupières quasi fermées:</p> - -<p>—Oh! cher maître!... Vous êtes trop indulgent -pour nos vieilles modes... Mais c'est très rare que -je reprenne encore le costume de nos grand'mères, -comme vous dites ... très rare, oui!... Et alors ... -vous comprenez, cela ne plairait certainement pas à -mon mari, d'avoir mon image habillée de ce costume -qu'il connaît à peine ... qu'il connaît à peine et -qu'il n'aime pas... Nous sommes tout à fait, tout à -fait Occidentaux, le marquis et moi...</p> - -<p>—Très bien!—consentit Felze, résigné.</p> - -<p>Et, à part soi:</p> - -<p>—Occidentaux, tant qu'elle voudra! Ça n'en -sera pas moins ignoble, ce portrait mi-parti d'Europe -et de Japon! ignoble, et, Dieu de Dieu! sinistre -à peindre!...</p> - -<p>Cependant, la marquise Yorisaka avait sonné. Et -deux servantes,—en robes nipponnes, elles!—apportaient, -sur un grand plateau, tout l'attirail -d'un thé à l'anglaise: réchaud, théière et sucrier de -vermeil, tasses à anses, soucoupes, petites serviettes, -pot à crème...</p> - -<p>—Naturellement, vous prendrez un peu de <i>cake</i>? -ou une biscotte?... Il faut laisser l'infusion se -faire... C'est du ceylan, bien entendu.</p> - -<p>—Bien entendu,—répéta Felze, docile.</p> - -<p>Il songeait au thé vert, léger, délicat, qu'on boit -sans sucre ni lait dans les <i>tchaya</i> de village, en grignotant -une tranche de ce gâteau qui ne durcit -jamais, et qu'on nomme <i>kastéra</i>.</p> - -<p>Il but cependant la drogue britannique, brune, -épaisse, astringente, et mangea la pâtisserie viennoise.</p> - -<p>—Et maintenant,—dit la marquise Yorisaka,—puisque -vous avez été assez aimable pour faire porter -ici, dès hier, votre boîte à couleurs, votre chevalet -et la toile, nous commencerons quand il vous -plaira, cher maître. Voyons, voulez-vous que nous -étudiions tout de suite la pose? Ici, le jour est-il -bon?...</p> - -<p>Felze allait répondre. La porte, qui s'ouvrit tout -à coup, ne lui en donna pas le temps.</p> - -<p>—Oh!—s'écria la marquise,—j'oubliais de -vous prévenir... Cela ne vous contrarie pas de -rencontrer chez nous notre meilleur ami, le commandant -Fergan?... le commandant Fergan de la -marine anglaise, un ami tout à fait intime? Il devait -venir aujourd'hui prendre le thé, et, justement, -voici mon mari qui l'amène...</p> - -<hr class="chap"/> - -<h2>III</h2> - -<p>—Mitsouko, voulez-vous présenter le commandant -à monsieur Felze?</p> - -<p>Le marquis Yorisaka, au seuil du salon, s'était -effacé pour faire entrer son hôte. Et sa voix, un -peu gutturale, mais nette et bien mesurée, semblait, -malgré la courtoisie des mots, ordonner -plutôt que prier.</p> - -<p>Et la marquise Yorisaka inclina légèrement la -tête avant d'obéir:</p> - -<p>—Cher maître, vous permettez? Le capitaine de -vaisseau Herbert Fergan, aide de camp de Sa Majesté -le Roi d'Angleterre!... Commandant?... Monsieur -Jean-François Felze, de l'Institut de France!... -Mais asseyez-vous tous, je vous en supplie!</p> - -<p>Elle se tourna vers son mari:</p> - -<p>—Par ce beau temps, avez-vous fait une agréable -promenade?</p> - -<p>—Hé! très agréable, je vous remercie.</p> - -<p>Il s'était assis à côté de l'officier anglais.</p> - -<p>—S'il vous plaît, Mitsouko!... le thé,—dit-il.</p> - -<p>Elle s'empressa.</p> - -<p>Jean-François Felze regardait.</p> - -<p>Dans le décor européen, la scène s'affirmait européenne: -les deux hommes, l'Anglais et le Japonais,—celui-ci -dans son uniforme noir à boutons d'or, -calqué sur tous les uniformes de toutes les marines -d'Occident,—celui-là dans un vêtement civil -d'après-midi, le même qu'il eût porté à Londres ou -à Portsmouth, au thé de n'importe quelle lady ... la -jeune femme, adroite et prompte dans son rôle -d'hôtesse, et se penchant avec grâce pour tendre -une tasse pleine... Felze n'apercevait plus le visage -asiatique, mais seulement la ligne du corps, presque -pareil, sous la robe parisienne, au corps d'une Française -ou d'une Espagnole très petite... Non, rien en -vérité, ne décelait l'Asie, pas même la face jaune et -plate du marquis Yorisaka, quoiqu'elle fût bien visible, -elle, et mise en valeur par l'éclairage cru des -fenêtres vitrées; mais l'Europe encore avait retouché -cette face japonaise, relevé en brosse les -cheveux coupés aux ciseaux, allongé les moustaches -rudes, élargi le cou dans un faux-col ample. Le -marquis Yorisaka, ancien élève de l'École Navale -de France, et lieutenant de vaisseau dans la très -moderne escadre qui venait de vaincre Makharoff -et Witheft, et s'apprêtait à combattre Rodjestvensky, -s'était si bien efforcé de ressembler à ses -professeurs d'hier, voire à ses adversaires d'aujourd'hui, -que c'est à peine s'il différait, pour le regard -curieux de Jean-François Felze, du capitaine de -vaisseau anglais, assis auprès...</p> - -<p>Et cet Anglais même, par son attitude courtoise -et familière d'homme du monde en visite chez des -amis, marquait avec force que ce logis n'était véritablement -point une demeure exotique et bizarre,—la -demeure de deux êtres dans les veines de qui -pas une goutte de sang aryen ne coulait,—mais -bien plutôt la maison toute normale et banale d'un -ménage de gens comme il s'en trouve des millions -sur les trois continents de la terre, d'un ménage -cosmopolite de gens civilisés, en qui le travail niveleur -des siècles a effacé tout caractère de race, toute -singularité d'origine et tout vestige des mœurs provinciales -ou nationales d'autrefois.</p> - -<p>—Monsieur Felze,—avait dit tout d'abord le -commandant Fergan,—j'ai eu l'honneur d'admirer -plusieurs beaux tableaux de vous, car vous n'ignorez -pas que vous êtes plus célèbre encore à Londres -qu'à Paris... Et d'ailleurs, j'ai vécu longtemps en -France, où j'étais attaché naval en même temps que -le marquis... Mais, permettez-moi, cependant, de -vous féliciter beaucoup du portrait charmant que -votre escale à Nagasaki vous procure. Je crois, en -vérité, qu'au point où nous en sommes de l'histoire -du Japon, les dames japonaises sont ce que le sexe -féminin nous peut offrir aujourd'hui de plus intéressant -et de plus attrayant... Et je vous envie, monsieur -Felze, vous qui allez, avec votre merveilleux -talent, fixer sur une toile, le visage et le regard -d'une de ces dames réellement supérieures à leurs -sœurs aînées d'Europe ou d'Amérique... Ne protestez -pas, madame! ou vous allez me forcer de -tout dire à monsieur Felze, et de lui faire surtout -mon compliment à propos de sa plus grande chance: -celle d'avoir pour modèle, non pas telle ou telle de -vos compatriotes les plus séduisantes, mais vous-même, -la plus séduisante de toutes...</p> - -<p>Il souriait, atténuant d'un air de plaisanterie -sa louange trop directe. C'était un homme -irréprochablement poli et correct, et qui semblait -porter visible sur toute sa personne sa qualité d'aide -de camp d'un roi. Il avait cette élégance nette et -masculine des Anglais de bonne race, et sa lèvre -rasée, et son front droit, et ses yeux vifs, et le -sourire un peu ironique de sa bouche, le classaient -dans une autre catégorie que celle des buveurs -d'ale et des mangeurs de bœuf cru. L'École Anglaise -a peint de ces portraits de baronnets et de -lords, fils des gentils hommes tories du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle -rivaux de nos comtes ou de nos ducs français.</p> - -<p>Les officiers de la marine britannique sont beaucoup -moins âgés que les nôtres. Celui-là, malgré -son grade et l'importance probable de sa mission -au Japon, semblait absolument jeune. Le marquis -Yorisaka, simple lieutenant de vaisseau, l'était à -peine davantage. Felze, instinctivement, les compara -l'un à l'autre, et songea que, peut-être, la marquise -Yorisaka les avait comparés aussi...</p> - -<p>—Mitsouko,—interrogeait le marquis,—monsieur -Felze est-il content de votre toilette? Comment -poserez-vous?</p> - -<p>Felze se souvint à propos que le marquis Yorisaka -n'aimait point les vieilles modes japonaises:</p> - -<p>—Je suis très content,—affirma-t-il, imperceptiblement -railleur;—très content!... Et j'espère -réussir un portrait qui ne ressemblera pas aux toiles -ordinaires... Quant à la pose, n'en parlons pas encore. -J'ai l'habitude, même quand il s'agit d'un travail -aussi hâté que celui-là, de croquer d'abord mon -modèle sous toutes ses faces et dans toutes ses attitudes. -J'obtiens ainsi douze ou quinze esquisses -qui me sont en quelque sorte un répertoire vivant -où je trouve toujours, et tout naturellement, la pose -la plus juste et la meilleure. Ne vous inquiétez donc -pas de votre peintre, madame... Asseyez-vous, causez, -levez-vous, marchez et ne prenez pas garde au -gribouilleur d'album qui, de temps en temps, donnera -un coup de crayon en vous regardant.</p> - -<p>Il avait ouvert un cahier de toile grise, et tout en -parlant, dessinait déjà sur son genou.</p> - -<p>—Mitsouko, fit observer le marquis Yorisaka en -souriant,—voilà une façon de poser qui vous -plaira...</p> - -<p>Felze s'était interrompu, le crayon levé:</p> - -<p>—Mitsouko?—questionna-t-il.—Excusez un -ignorant qui ne sait pas trois mots de japonais... -«Mitsouko» est-ce votre prénom, madame?</p> - -<p>Elle eut presque l'air de demander pardon:</p> - -<p>—Oui!... un prénom un peu bizarre, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Pas plus bizarre qu'aucun autre. Un joli prénom, -et surtout bien féminin. Mitsouko, cela sonne -doux...</p> - -<p>Le commandant Fergan approuva:</p> - -<p>—Je suis tout à fait de votre avis, monsieur -Felze. Mitsouko ... Mitsou... Le son est très -doux et la signification très douce aussi ... parce que -«mitsou», en japonais, veut dire «rayon de miel».</p> - -<p>Le marquis Yorisaka reposait sur le plateau sa -tasse vide:</p> - -<p>—Hé!... oui, dit-il, «rayon de miel», ou encore, -quand on l'écrit par un autre caractère chinois, -«mystère».</p> - -<p>Jean-François Felze leva les yeux vers son hôte. -Le marquis Yorisaka souriait très aimablement et il -n‘y avait certes pas la moindre arrière-pensée sous -ce sourire.</p> - -<p>—Moi, ajouta-t-il tout de suite,—je m'appelle -Sadao, ce qui ne veut rien dire du tout.</p> - -<p>Felze songea:</p> - -<p>—Sadao... Mais sa femme se garde bien de le -nommer si familièrement, et sans doute emploie -jusque dans l'intimité le fameux mode honorifique. -Cela veut peut-être dire quelque chose.</p> - -<p>Il ne put s'empêcher d'en faire, négligemment, la -remarque:</p> - -<p>—«Sadao»?... Je croyais avoir entendu, tout à -l'heure, quand la marquise Yorisaka vous nommait...</p> - -<p>Un petit rire précéda la réponse:</p> - -<p>—Oh! non!... vous n'avez pas entendu... Une -bonne Japonaise ne nomme guère son mari... Elle -craindrait d'être impolie... Vieux reste des vieilles -mœurs!... Nous n'étions pas jadis une nation très -féministe. Au temps de l'ancien Japon, avant le -Grand Changement de 1868, nos compagnes étaient -presque des esclaves. Leur bouche s'en souvient -encore, vous le voyez, leur bouche seulement...</p> - -<p>Il rit encore, et très galamment, baisa la main de -sa femme. Felze observa toutefois la raideur un -peu maladroite du geste. Le marquis Yorisaka ne -devait pas baiser quotidiennement la main de -Mitsouko.</p> - -<p>Ayant remarqué peut-être le coup d'œil trop -perspicace de son hôte, le marquis, soudain prolixe, -insista:</p> - -<p>—La vie s'est tellement transformée chez nous, -depuis quarante ans!... Certes, les livres vous ont -expliqué, à vous Européens, cette transformation. -Mais les livres expliquent tout et ne montrent rien. -Vous représentez-vous, cher maître, ce qu'était -l'existence de l'épouse d'un daïmio, au temps de -mon grand-père? La malheureuse vivait prisonnière -au fond du château féodal ... prisonnière et, qui pis -est, servante de ses propres serviteurs,—messieurs -les samouraïs, dont le moindre aurait rougi -d'humilier ses deux sabres devant un miroir<a name="NoteRef_1_3" id="NoteRef_1_3"></a><a href="#Note_1_3" class="fnanchor">[1]</a> ... -vous diriez en France devant une quenouille.—Songez-y: -le <i>Bushido</i>, notre antique code d'honneur -plaçait la femme plus bas que terre, et l'homme -plus haut que ciel. Dans le château-prison qu'elle -habitait, l'épouse d'un daïmio pouvait méditer à -loisir sur cet axiome incontesté. Le prince, absent -tout le jour, daignait à peine entrer parfois, à la -nuit close, dans la chambre conjugale. Et la princesse -esclave, sans cesse délaissée, s'occupait uniquement -d'obéir à la mère de son époux, laquelle ne -manquait jamais d'abuser de l'autorité que les rites -chinois avaient établie sans appel et sans limites. -Voilà le sort auquel eût été condamnée, quarante -ans plus tôt, la femme du daïmio Yorisaka Sadao ... -le sort auquel échappe, aujourd'hui, la femme d'un -simple officier de marine, votre serviteur, qui n'a -garde, lui non plus, de regretter les temps barbares!... -Il est plus confortable de se réjouir en -compagnie d'hôtes doctes et indulgents, fût-ce dans -une bicoque comme celle-ci, que de végéter solitaire -et ignorant dans quelque manoir des Tosa ou -des Choshoû...</p> - -<p>(Il laissait tomber avec dédain les vieux noms -illustres).</p> - -<p>—... Et il est aussi plus honorable de servir à -bord d'un cuirassé de Sa Majesté l'Empereur, que -de mener par la campagne quelque bande de guerriers -pillards à la solde du Shôgoun, du Shôgoun -ou d'un vulgaire chef de clan....</p> - -<p>S'interrompant, il prit sur la table à thé une boîte -de cigarettes turques, et la tendit ouverte aux deux -Européens.</p> - -<p>—C'est d'ailleurs à vous, messieurs, que nous -devons tout ce progrès dont nous bénéficions chaque -jour. Nous saurons ne jamais l'oublier. Et nous -n'oublierons pas non plus, combien vous avez mis -de patience et de bonne grâce dans votre rôle d'éducateurs. -L'élève était certes bien arriéré, et son intelligence, -ankylosée par tant de siècles de routine, -n'acceptait qu'à grand'peine l'enseignement occidental. -Vos leçons ont cependant porté leurs fruits. -Et peut-être un jour viendra-t-il que le nouveau Japon, -véritablement civilisé, fera enfin honneur à ses -maîtres...</p> - -<p>Il s'était approché de la marquise Yorisaka et -lui présentait la boîte turque, à elle aussi. Elle parut -hésiter une seconde, puis, très vite, saisit une cigarette -et l'alluma elle-même, sans qu'il eût songé à -lui offrir du feu. Il achevait sa tirade, appuyant sur -Jean-François Felze un regard vif, dont l'éclat fut -soudain voilé par le battement des paupières jaunes.</p> - -<p>—Déjà, tout imparfaits que nous sommes encore, -votre extrême bienveillance applaudit à nos succès -sur les armées russes... Vous nous avez, du premier -coup, rendus capables de lutter avantageusement -pour notre indépendance.</p> - -<p>Il conclut, saluant un peu plus bas que n'eût fait -un Occidental:</p> - -<p>—Qui dit Russe, dit Asiatique. Et nous, Japonais, -prétendons devenir bientôt des Européens. Notre -victoire vous appartient donc autant qu'à nous-mêmes -puisqu'elle est une victoire de l'Europe -contre l'Asie. Acceptez-en l'hommage et souffrez -que nous vous soyons, très humblement, reconnaissants...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_3" id="Note_1_3"></a><a href="#NoteRef_1_3"><span class="label">[1]</span></a> «Le miroir est l'âme de la femme comme le sabre est l'âme -du guerrier». Proverbe nippon.</p></div> - -<hr class="chap"/> - -<h2>IV</h2> - -<p>—Monsieur Felze,—avait proposé le commandant -Herbert Fergan, au moment où le peintre, sa -première séance achevée, prenait congé des Yorisaka,—vous -rentrez sans doute à bord du yacht -américain? Je vais de ce côté. S'il vous plaît que -nous fassions route de conserve...</p> - -<p>Et ils étaient sortis ensemble. Maintenant, ils -s'en allaient à pied, côte à côte.</p> - -<p>La route serpentait à flanc de coteau. Devant eux, -au bas de la pente, les maisons campagnardes du -faubourg groupaient leurs toits couleur de feuilles -mortes. A main gauche, les jardins d'O-Souwa -cachaient le grand temple sous la verdure profonde -de leurs sapins et de leurs cèdres, sous la neige -mauve et rose de leurs pêchers et de leurs cerisiers -en robes de printemps, tandis qu'à main droite, au -delà du fiord bleu moiré par la brise, au delà des -montagnes touffues de l'autre rivage, le soleil couchant, -rouge comme il rayonne sur les étendards de -l'Empire, descendait à pas lents vers l'horizon occidental.</p> - -<p>—Il nous faut marcher un peu,—avait dit -Fergan,—car nous ne trouverons point de kouroumas -avant d'être arrivés aux rues qui mènent vers -l'escalier du temple.</p> - -<hr class="r5"/> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/p047.jpg" alt="" /> -</div> - -<p class="caption">Jean-François Felze accepta la pipe que lui présentait un des -jeunes garçons agenouillés.</p> - -<hr class="r5"/> - -<p>—Tant mieux!—avait répliqué Felze.—Il -fait bon marcher par ce beau soir d'avril...</p> - -<p>Une odeur de géranium flottait sur le chemin.</p> - -<p>—Eh bien?—questionna tout à coup l'officier -anglais.—Vous avez vu le ménage d'un marquis -japonais et de sa femme... Spectacle assez rare pour -les yeux d'un <i>baka tôdjin</i>, d'une brute d'étranger, -comme tous deux nous sommes!... Assez rare, oui, -et assez curieux aussi! Quelle est votre impression, -monsieur Felze?</p> - -<p>Felze sourit:</p> - -<p>—Mon impression est excellente!... Le marquis -japonais est un homme des plus courtois, même à -l'égard des <i>baka tôdjin</i>, si j'en juge par ses propos -d'aujourd'hui; et sa femme est une jolie femme...</p> - -<p>Une satisfaction brilla dans les yeux de l'Anglais:</p> - -<p>—Oui, n'est-ce pas?... Elle est tout à fait une -jolie femme ... tellement mieux, en vérité, que les -trois quarts de ses compatriotes!... Et si jeune, si -fraîche! On ne se rend pas compte, à cause de cette -peinture rose et blanche qui est exigée par la mode: -il faut avoir la couleur des femmes d'Europe!... Et -c'est dommage, parce que, dessous, la peau n'est -pas plus jaune qu'un ivoire neuf, et vous n'imaginez -pas de satin aussi doux. Elle a vingt-quatre ans à -peine, la marquise Yorisaka!</p> - -<p>—Vous la connaissez à merveille,—observa -Felze, un peu railleur.</p> - -<p>—Oui!... C'est-à-dire ... je connais assez intimement -le marquis...</p> - -<p>La face rasée avait rougi.</p> - -<p>—... Assez intimement... Nous avons fait -campagne ensemble. Car vous savez, sans doute? -ma mission dans ce pays m'oblige à suivre la -guerre, et je suis embarqué en spectateur sur le -même cuirassé que le marquis Yorisaka...</p> - -<p>—Ah bah!—fit Jean-François Felze, étonné.—Sur -un cuirassé japonais? Le gouvernement du -Mikado autorise?...</p> - -<p>—Oh! à titre réellement exceptionnel. Je suis -envoyé par notre roi, en mission spéciale et officieuse -... car ce n'est même pas officiel... L'Angleterre -et le Japon sont alliés, et l'alliance autorise -beaucoup de choses... Je suis enchanté, d'ailleurs: -vous concevez qu'il n'y a rien de plus intéressant -que cette guerre. J'étais devant Port-Arthur, le -10 août, et j'ai assisté à toute la bataille, précisément -dans la tourelle du marquis. C'est pourquoi, -comme je vous disais, nous sommes à présent intimes -... compagnons d'armes, frères ... les deux doigts -de la main!... vous comprenez?</p> - -<p>Il riait maintenant sur un ton malicieux et cordial. -Il continua, sur un ton de confidence:</p> - -<p>—Même, ce fin renard d'Yorisaka ... car il est -juste le contraire d'un imbécile, Yorisaka Sadao! -Oui, ce fin renard d'Yorisaka voulait me faire bavarder. -Les Japonais, sur mer, valent sûrement mieux -que les Russes. Mais ce n'est pas encore la perfection. -Et ils auraient à apprendre en fréquentant une -marine telle que la nôtre. Notre excellent ami voulait -donc apprendre, en fréquentant votre serviteur... -Il n'a pas appris. Du moins pas grand'chose. -Vous vous rappelez votre proverbe français? <i>A Normand -Normand et demi</i>. Eh bien! un Japonais vaut -un Normand. Mais j'ai joué le Normand et demi. -Il le fallait: correctement, je ne puis que rester -neutre; nous sommes en paix avec la Russie... -Ah! voici des kouroumas!</p> - -<p>Deux coureurs arrivaient traînant au pas leurs -voiturettes vides. A la vue des Européens, ils se -précipitèrent.</p> - -<p>—Au quai de la Douane, n'est-ce pas, monsieur -Felze?—demandait le commandant Fergan.</p> - -<p>—Non!—dit le peintre.—Non!... je ne rentre -pas à bord de l'<i>Yseult</i>, c'est-à-dire pas tout de suite. -J'ai dessein de dîner seul, ce soir, à la japonaise, -dans une auberge...</p> - -<p>L'Anglais leva un doigt:</p> - -<p>—Oh! oh! monsieur Felze! une auberge et un -dîner à la japonaise! On peut trouver tout cela du -côté du Yoshivara, vous savez!</p> - -<p>Jean-François Felze sourit, et montra ses cheveux -gris:</p> - -<p>—Vous n'avez donc regardé cette neige-là, cher -monsieur?</p> - -<p>—Quelle neige? Vous êtes un jeune homme, -monsieur Felze! Pour vous donner vos quarante -ans, il faut se rappeler votre gloire!</p> - -<p>—Mes quarante ans! Ils sont cinquante, hélas! -Et je n'avoue pas le surplus...</p> - -<p>—Ne l'avouez pas, je vous ferais l'injure de n'en -rien croire! Mais décidément, vous n'allez pas au -port. Je vous quitte donc. Auparavant, puis-je vous -être utile? Voulez-vous que je traduise vos ordres -au kouroumaya?</p> - -<p>—Bien volontiers! Vous êtes mille fois aimable. -Je voudrais donc dîner comme je vous ai dit, d'abord, -et ensuite...</p> - -<p>—Ensuite?</p> - -<p>—Ensuite, être conduit dans un quartier qui -s'appelle Diou Djen Dji.</p> - -<p>—All right!...</p> - -<p>Quelques phrases japonaises suivirent, ponctuées -par les «Hé!» approbatifs du coureur.</p> - -<p>—Voilà qui est fait. Votre homme ne se trompera -pas, soyez tranquille. Vous dînerez dans une -tchaya de la rue Manzaï machi... Et de là vous serez -conduit à votre quartier de Diou Djen Dji, qui -perche à mi-hauteur de la colline des grands cimetières... -Et que vous disais-je? Il faut traverser un -bout de Yoshivara pour parvenir là-haut. En pays -japonais, on n'y échappe pas, monsieur Felze. Au -revoir, et que les jolies <i>oïran</i>, derrière leur grillage -de bambou, vous soient plaisantes!...</p> - -<hr class="chap"/> - -<h2>V</h2> - -<p>L'escalier, usé, moussu, branlant, grimpait tout -droit au flanc de la colline, entre deux petits murs -japonais, interrompus çà et là par des maisonnettes -de bois, toutes obscures et silencieuses. Et le quartier -endormi, avec ses jardinets déserts et ses chaumières -muettes, semblait une avant-garde de l'immense -ville des morts, du cimetière touffu et confus -dont les tombes innombrables descendent en rangs -serrés de tous les sommets d'alentour, et cernent, -et pressent, et assiègent la ville, moins vaste, des -vivants.</p> - -<p>Jean-François Felze, au sommet de l'escalier, -s'orienta.</p> - -<p>Il avait laissé son kourouma au bas des marches: -nulle voie carrossable n'accède à Diou Djen Dji. Et -maintenant, seul parmi les sentiers de la montagne, -il hésitait sur le bon chemin.</p> - -<p>—Trois lanternes,—murmura-t-il,—trois lanternes -violettes à la porte d'une maison basse...</p> - -<p>Rien de semblable n'était visible. Mais un raidillon -prolongeait l'escalier et zigzaguait l'ombre vers -une sorte de plateau, d'où la vue devait plonger à -l'aise dans toutes les venelles: Felze se résigna à -gravir le raidillon.</p> - -<p>La nuit était limpide mais obscure. Un croissant -de lune rougeâtre venait de disparaître derrière les -montagnes de l'ouest. Au loin, le gong d'un temple -battait faiblement.</p> - -<p>—Trois lanternes violettes,—répéta Jean-François -Felze.</p> - -<p>Il s'arrêta pour faire sonner sa montre. Le dîner -n'avait pas été bien long, dans la tchaya de Manzaï -machi. Mais Felze n'avait pas résisté ensuite au -plaisir d'une longue flânerie dans Nagasaki illuminé, -scintillant, bourdonnant, festoyant parmi la cohue -des piétons baguenaudeurs, des mousmés babillardes, -et des kouroumas galopant à la queue leu leu. -Et maintenant, il était tard: la montre tinta dix -coups.</p> - -<p>—Diable!—murmura Felze.—L'heure est -avancée pour une visite de cérémonie...</p> - -<p>Il regardait le faubourg éparpillé sous ses pieds, -et, plus bas que le faubourg, la ville tassée au bord -du golfe. Tout à coup, il s'exclama: les trois lanternes -violettes étaient là, tout près, juste au pied -de ce raidillon qu'il venait d'escalader, non sans -peine. Elles émergeaient à l'instant même d'un bouquet -d'arbres qui les avait d'abord cachées.</p> - -<p>Felze redescendit le raidillon et contourna le bouquet -d'arbres. La maison basse se profila sur le ciel -étoilé. Elle était purement japonaise et de vulgaire -bois brun, sans ornement. Mais, sous le porche, une -poutre rapportée faisait fronton, et ce fronton, -sculpté, creusé, découpé, fouillé à jour et doré -comme un lambris de pagode, contrastait violemment -avec la simplicité absolue des charpentes nipponnes -où il s'encastrait. Les trois lanternes aussi, -les trois lanternes violettes, juraient d'étrange manière, -au milieu de la façade nette et nue qu'elles -éclairaient: c'étaient trois monstrueux masques de -papier huilé, trois masques dont le ricanement -épouvantait comme la grimace d'un squelette et -dont la couleur semblait d'une chair en décomposition.</p> - -<p>Jean-François Felze considéra les trois lanternes -cadavériques, et le fronton, pareil à un lingot ciselé. -Puis il frappa, et la porte s'ouvrit.</p> - -<hr class="chap"/> - -<h2>VI</h2> - -<p>Un domestique de très haute taille, vêtu de soie -bleue, chaussé de soie noire, apparut sur le seuil et -toisa le visiteur.</p> - -<p>—Tcheou Pé-i?—prononça Felze.</p> - -<p>Et il tendit au domestique une longue bande de -papier rouge, toute couverte de caractères noirs.</p> - -<p>Le domestique salua à la chinoise, la tête inclinée -bas, les poings réunis et secoués au-dessus du front. -Puis, respectueusement, il prit le papier tendu et -referma la porte.</p> - -<p>Felze, laissé dehors, sourit:</p> - -<p>—L'étiquette n'a pas changé,—songea-t-il.</p> - -<p>Et il attendit patiemment.</p> - -<p>A l'intérieur, un gong résonna. Des pas coururent, -une natte qu'on traînait sur le sol crissa. Et, de nouveau, -ce fut le silence. Mais la porte ne se rouvrit -pas, pas encore. Cinq minutes se trainèrent.</p> - -<p>Il faisait assez froid. Le printemps n'était pas -vieux de quatre semaines. Felze s'en souvint en sentant -la bise s'insinuer sous son manteau.</p> - -<p>—L'étiquette n'a pas changé,—répéta-t-il, parlant -en soi-même.—Mais, par une nuit féconde en -rhumes, bronchites et pleurésies, il n'en est pas -moins dur de geler si longtemps sous le porche, -durant que l'hôte, soucieux des bienséances, prépare, -comme il le doit, la réception. En vérité, la -fraîcheur ambiante m'incline à juger qu'en l'occurrence -Tcheou Pé-i me fait un peu trop d'honneur...</p> - -<p>A la fin, pourtant, la porte se rouvrit.</p> - -<p>Jean-François Felze avança de deux pas et salua, -comme le domestique avait salué tout à l'heure, à -la chinoise. Le maître de la maison, debout devant -lui, saluait pareillement.</p> - -<p>C'était un homme gigantesque, somptueusement -vêtu d'une robe de brocart, et coiffé d'une toque à -boule de corail rouge uni, marque de la plus haute -classe des mandarins chinois. Deux serviteurs le -soutenaient sous les aisselles, car il était vieux d'au -moins soixante-dix ans, et son corps énorme pesait -trop lourd pour sa vigueur de vieillard; en outre, -son rang et ses titres l'avaient, dès l'âge où l'on -devient lettré, condamné aux chevaux et aux palanquins; -si bien qu'il n'avait peut-être jamais fait une -promenade à pied depuis un demi-siècle.</p> - -<p>Car Tcheou Pé-i, ancien ambassadeur et ancien -vice-roi, précepteur émérite des fils de la première -concubine impériale, membre du Conseil Suprême -<i>Nei-Ko</i>, membre du Conseil Souverain <i>Kioun-Re-Tchou</i>, -était l'un des douze grands dignitaires de -la Cour Chinoise. Et Jean-François Felze, qui jadis -l'avait connu, et s'était lié avec lui d'une amitié fort -étroite, n'avait pas reçu sans étonnement, le matin -même, l'invitation par laquelle Tcheou Pé-i le priait -à venir «dans une très misérable demeure, boire -comme autrefois, et avec, indulgence, une coupe de -mauvais vin chaud...» Tcheou Pé-i hors de Pékin? -la chose était extravagante!</p> - -<p>C'était bien Tcheou Pé-i, cependant; Felze, du -premier regard, reconnaissait l'étrange figure aux -joues concaves, la bouche sans lèvres, la maigre -barbe couleur d'étain, et, surtout, les yeux:—des -yeux sans forme et sans nuance, des yeux noyés au -fond de la bouffissure des paupières, des yeux -presque invisibles, mais d'où jaillissaient deux -lueurs si aiguës qu'on ne pouvait plus les oublier -après avoir été une fois traversé par elles.</p> - -<p>Tcheou Pé-i, ayant salué, s'appuya sur les épaules -de ses deux serviteurs, et fit quatre pas en avant, -afin de sortir tout à fait de la maison, au-devant du -visiteur. Alors, saluant de nouveau, et montrant le -côté gauche de la porte, il parla selon les rites:</p> - -<p>—Daignez entrer le premier.</p> - -<p>—Comment oserais-je?—répliqua Felze.</p> - -<p>Et il salua plus bas. Car il avait jadis étudié le -«Livre des Cérémonies et des Démonstrations Extérieures», -qui sont, a dit K'òung fou Tzèu, «la -parure des sentiments du cœur;»—étude indispensable, -certes, à qui désire l'amitié réelle d'un -lettré chinois.</p> - -<p>Tcheou Pé-i, ayant entendu la réponse correcte, -sourit de contentement et salua pour la troisième -fois:</p> - -<p>—Daignez entrer le premier,—répéta-t-il.</p> - -<p>Et Felze répéta:</p> - -<p>—Comment oserais-je?</p> - -<p>Après quoi, sur une dernière instance, il entra -comme on l'y conviait.</p> - -<p>Au bout de l'antichambre, quatre degrés conduisaient -à la première salle. Tcheou Pé-i traversa en -oblique, marchant du côté de l'est, et désigna le côté -de l'ouest au visiteur, comme l'exige la courtoisie:</p> - -<p>—Daignez—dit-il—passer honorablement.</p> - -<p>—Comment oserais-je?—répliqua Felze.</p> - -<p>Et cette fois, il ajouta:</p> - -<p>—N'êtes-vous pas mon frère aîné, très sage et -très vieux?</p> - -<p>Tcheou Pé-i protesta:</p> - -<p>—Vous m'élevez trop haut!</p> - -<p>Mais Felze se récria, comme il devait:</p> - -<p>—Non, assurément! Comment une telle chose -serait-elle possible? Et quant à la vieillesse, j'ai -partout entendu dire que votre âge glorieux dépasse -soixante-treize années, tandis que moi, votre tout -petit frère, je n'ai guère vécu, très vainement, que -cinquante-deux ans.</p> - -<p>Tcheou Pé-i frappa les ornements de sa ceinture:</p> - -<p>—Voici—dit-il—une tablette de jade qui est -neuve. Et jadis, j'avais une tablette d'albâtre, qui -était vieille. Or, le philosophe de la principauté de -Lou<a name="NoteRef_1_4" id="NoteRef_1_4"></a><a href="#Note_1_4" class="fnanchor">[1]</a>, parlant un jour à Tzèu Kong, expliqua pourquoi -le jade est estimé du sage, tandis que l'albâtre -ne l'est point. N'est-il donc pas certain que cette -tablette neuve est précieuse, et que la vieille tablette -était vile? Je vous compare justement à la tablette -de jade, et je me compare moi-même à la tablette -d'albâtre.</p> - -<p>—Je ne suis pas digne!—affirma Felze.</p> - -<p>Mais après qu'il eut refusé à trois reprises, il prit -le côté ouest et monta les degrés, «honorablement».</p> - -<p>La première salle, vide et nue, selon le goût nippon, -fut traversée dans sa longueur. Au bout, un -rideau opaque masquait la deuxième salle.</p> - -<p>Tcheou Pé-i prit le bord du rideau dans sa main -droite, et le souleva:</p> - -<p>—Marchez très lentement<a name="NoteRef_2_5" id="NoteRef_2_5"></a><a href="#Note_2_5" class="fnanchor">[2]</a>,—dit-il.</p> - -<p>—Je marcherai très vite,—répliqua Felze.</p> - -<p>Mais, ayant franchi le seuil, il ne fit qu'un pas, -et s'arrêta.</p> - -<p>La seconde salle, merveilleusement tapissée, meublée, -décorée, selon le goût chinois, n'offrait point -de sol où marcher, car tous les tatamis disparaissaient -sous un amas splendide de velours, de brocarts, -de crêpes, de moires, de draps d'argent et de -draps d'or. Et la salle entière n'était proprement -qu'un divan, qu'un lit de repos, immense et princier.</p> - -<p>Les quatre murs étaient vêtus de satin jaune, et -tout brodés, du plafond au plancher, de longues sentences -philosophiques écrites verticalement en caractères -de soie noire. Des solives, neuf lanternes violettes -pendaient, versant une clarté de vitrail. A -l'angle nord, un Bouddha de bronze, plus grand qu'un -homme, souriait parmi des bâtons de parfum, au-dessus -d'un éblouissant cercueil constellé de métaux -précieux et de pierreries. Trois guéridons—d'ébène, -d'ivoire et de laque rouge—portaient un brûle-encens, -un vase à vin chaud et un prodigieux tigre -de faïence antique. Et, au centre des soieries qui -jonchaient la terre, un socle d'argent ciselé, posé -sur un plateau de nacre, élevait une lampe à opium, -dont la flamme, voilée par des papillons et des -mouches d'émail vert, scintillait comme une émeraude. -Les pipes, les aiguilles, les fourneaux, les -boîtes de corne et de porcelaine étaient rangés à -l'entour. Et l'odeur de la drogue sacrée régnait -partout, souveraine.</p> - -<p>Tcheou Pé-i étendit le bras:</p> - -<p>—Daignez—dit-il—choisir la place où votre -natte<a name="NoteRef_3_6" id="NoteRef_3_6"></a><a href="#Note_3_6" class="fnanchor">[3]</a> sera déroulée.</p> - -<p>—Toutes les places sont trop flatteuses,—répondit -Felze.</p> - -<p>Deux jeunes garçons, à genoux près de la lampe -à opium, disposèrent aussitôt, l'une sur l'autre, trois -nattes plus fines qu'un tissu de lin. Et Felze fit le -geste d'en ôter une, pour protester contre cet excès -d'honneur. Mais Tcheou Pé-i se hâta de l'en empêcher.</p> - -<p>Les deux jeunes garçons disposèrent alors, parallèlement -aux nattes du visiteur, les nattes du maître -de la maison. Puis, à celles-ci et à celles-là, ils -ajoutèrent, du côté du plateau de nacre, plusieurs -petits oreillers de cuir dur. Après quoi, ils reculèrent, -toujours à genoux, et tinrent chacun dans la -main gauche une pipe et dans la main droite une -aiguille, respectueusement.</p> - -<p>Mais, avant de prendre place sur les nattes, -Tcheou Pé-i fit un signe, et un autre serviteur, -celui-ci d'un rang plus noble, ainsi qu'en témoignait -sa toque à boule de turquoise<a name="NoteRef_4_7" id="NoteRef_4_7"></a><a href="#Note_4_7" class="fnanchor">[4]</a>, prit sur le guéridon -d'ivoire le vase à vin chaud, et emplit une coupe.</p> - -<p>—Daignez boire,—dit Tcheou Pé-i.</p> - -<p>La coupe était de jade; non point de jade vert—<i>iaó</i>,—mais -de jade blanc et diaphane—<i>iu</i>;—du -jade que les rites réservent aux princes, aux vice-rois -et aux ministres.</p> - -<p>—Je boirai—dit Felze—dans la coupe de bois -sans ornement.</p> - -<p>Il but toutefois dans la coupe de jade, après que -le maître de la maison eut insisté trois fois. Et, -Tcheou Pé-i ayant bu après son hôte, tous deux se -couchèrent en face l'un de l'autre, le plateau de -nacre entre leurs visages.</p> - -<p>A présent, le cérémonial était accompli. Tcheou -Pé-i parla:</p> - -<p>—Fenn Ta-Jênn<a name="NoteRef_5_8" id="NoteRef_5_8"></a><a href="#Note_5_8" class="fnanchor">[5]</a>,—dit-il,—tout à l'heure, -quand votre carte très illustre m'a été présentée, -mon cœur a battu d'une grande joie. Il y a trente ans -que je vous ai rencontré pour la première fois, dans -cette École de Rome que j'avais voulu visiter, moi, -voyageur très humble, curieux de voir, dans votre -Europe magnifique, autre chose que des soldats et -des machines de guerre. Il y a quinze ans que je -vous ai rencontré pour la seconde fois, dans cette -ville de Pékin que vous honoriez d'une longue halte, -au cours du docte pèlerinage que votre sagesse vous -avait conseillé d'entreprendre dans tous les pays où -vivent des hommes. Et la première rencontre m'avait -révélé un adolescent courtois, savant et penseur -comme sont rarement les vieillards. Et la seconde, -un philosophe digne d'être égalé aux maîtres des -âges antiques. Quinze ans ont encore passé. Je vous -revois. Et je me réjouis, sachant que je vais goûter, -en votre compagnie, le bonheur indicible que goûtait -Tseng-Si, le tout petit disciple, lorsque, sa cithare -vibrant sous ses doigts, il accompagnait d'une harmonie -timide les préceptes du grand K'òung Tzèu.</p> - -<p>Il parlait un français assez pur; mais sa voix -sourde et rauque hésitait longuement entre chaque -phrase, parce qu'il pensait en chinois, et traduisait, -au fur et à mesure, son discours. Il poursuivit:</p> - -<p>—J'écoute donc, et j'attends vos paroles comme -le laboureur attend la récolte du blé au premier mois -de l'été et la récolte du millet glutineux au premier -mois de l'automne. Toutefois, fumons d'abord tous -deux, afin que l'opium dissipe les nuages de notre -intelligence, purifie notre jugement, rende plus musicale -notre oreille, et nous supprime la sensation -tyrannique de la chaleur et du froid, source de beaucoup -d'erreurs grossières. Je sais que les hommes -de ce pays, dans un esprit de singulier despotisme, -ont proscrit l'opium par des lois sévères. Mais cette -maison, quoique très modeste, n'obéit à aucune loi. -Fumons donc. La pipe que voici est faite de bois -d'aigle,—<i>ki-nam</i>.—Sa vertu adoucissante la rend -précieuse aux fumeurs de votre noble Occident, plus -nerveux que le sont les fils de l'obscure Nation -Centrale<a name="NoteRef_6_9" id="NoteRef_6_9"></a><a href="#Note_6_9" class="fnanchor">[6]</a>.</p> - -<p>Silencieux, Jean-François Felze accepta la pipe -que lui présentait un des jeunes garçons agenouillés. -Et, de toute la force de ses poumons, il aspira la -fumée grise, tandis que l'enfant maintenait au-dessus -de la lampe le petit cylindre brun collé au trou du -fourneau. L'opium grésilla, fondit, s'évapora. Et -Felze, ayant d'un seul trait épuisé toute la pipée, -appuya aux nattes ses deux épaules, pour mieux -dilater sa poitrine, et garder plus longtemps, mêlées -à ses fibres, les volutes de la drogue philosophique -et bienveillante.</p> - -<p>Mais au bout d'une minute, et pendant que Tcheou -Pé-i fumait à son tour, Felze, comme il en était prié, -parla:</p> - -<p>—Pé-i Ta-Jênn<a name="NoteRef_7_10" id="NoteRef_7_10"></a><a href="#Note_7_10" class="fnanchor">[7]</a>,—dit-il,—votre bouche trop -indulgente a prononcé des mots harmonieux et -conformes à la raison. Il est raisonnable, en effet, -d'attribuer la folie aux jeunes gens, et le bon sens -aux hommes âgés, même s'ils ont vécu, comme moi, -en vain. Cependant, je me souviens des époques -que vous venez d'évoquer; je me souviens de l'École -de Rome, et de votre ville de Pékin, célèbre entre -toutes les villes. Et voici que je m'aperçois de ma -folie présente, de ma folie d'homme âgé, pire assurément -que n'était ma folie d'homme jeune, pire que -n'était ma folie d'enfant.</p> - -<p>Il s'interrompit pour fumer une deuxième pipe, -que lui présentait le serviteur agenouillé.</p> - -<p>—Pé-i Ta-Jênn,—reprit-il,—à Rome, j'étais -un écolier stupide; mais j'étudiais avec respect la -tradition des anciens maîtres. A Pékin, j'étais un -voyageur inintelligent; mais je m'efforçais d'ouvrir -mes yeux au spectacle du Ciel, de la Terre et des -Dix Mille Choses Créées. Maintenant, je n'étudie -plus, mes yeux ne savent plus voir, et je vis comme -vivent le loup et le lièvre, en abandonnant la direction -de mes pas au hasard et aux passions impudiques. -Les lettrés et les fonctionnaires de ma -nation ont eu le tort de me décerner beaucoup de -récompenses et beaucoup d'honneurs, tous immérités. -Pour quelques tableaux peints grossièrement -et sans art, ces hommes dépourvus de jugement -m'ont désigné à l'attention du peuple et à l'admiration -des ignorants. Ma tête était faible. Le vin chaud -de la gloire l'a enivrée. Et c'est alors que sont venus -s'offrir à moi tous les plaisirs impurs et toutes les -voluptés dégradantes. Je n'ai pas su les repousser. -Et je suis leur esclave. Par respect pour la maison -très chaste de mon hôte, je n'en dirai pas plus long. -Qu'il me soit seulement permis de comparer le modeste -vaisseau de mon ancien voyage à la jonque -heureuse d'un pêcheur ou d'un marchand, contents -l'un et l'autre d'affronter la mer dans l'espoir des -richesses à acquérir, et le somptueux navire qui me -ramène aujourd'hui dans l'Empire du Milieu, à quelqu'un -de ces bateaux ornés, dentelés et dorés, que -l'on voit sur la rivière du Kouang-Tong, et à l'intérieur -desquels les débauchés finissent de s'avilir.</p> - -<p>—Il m'est absolument impossible—prononça -Tcheou Pé-i—d'approuver votre sévérité envers -vous-même.</p> - -<p>Il fit un signe, et le serviteur agenouillé près de -lui remplaça la pipe de bois d'aigle par une pipe -d'écaille brune.</p> - -<p>—Il m'est impossible,—répéta Tcheou Pé-i,—d'approuver -votre sévérité, parce que nul homme -n'est exempt de fautes, et que, seuls, les hommes -très vertueux ont le courage de s'accuser sans -restriction. En outre, votre prudence est conforme -aux rites: car il écrit dans le <i>Li Ki</i>: «Ce qui doit -être dit dans les appartements ne doit pas être dit -hors des appartements<a name="NoteRef_8_11" id="NoteRef_8_11"></a><a href="#Note_8_11" class="fnanchor">[8]</a>.» Et le lettré qui observe -la bienséance dans ses propos est incapable de l'offenser -dans ses actes.</p> - -<p>Il fuma la pipe d'écaille brune, et rejeta par les -narines une fumée plus opaque et d'un parfum plus -fort.</p> - -<p>Felze hochait la tête:</p> - -<p>—Mon frère aîné, très sage et très vieux, n'a pas -plongé dans le marais fangeux où se débat avec -déshonneur son tout petit frère. Mon frère aîné n'a -pas vu par ses yeux, et il ignore.</p> - -<p>—Je n'ignore pas,—dit Tcheou Pé-i.</p> - -<p>Felze se souleva sur le coude droit pour examiner -son hôte. Les yeux chinois, à peine visibles au fond -de la bouffissure des paupières, scintillaient d'une -lueur ironique et pénétrante.</p> - -<p>—Je n'ignore rien,—dit Tcheou Pé-i.—Car -je suis ici par l'ordre auguste du Fils du Ciel. Et -moi, son sujet infime, je dois, dans ce royaume -d'une civilisation imparfaite, tout regarder, tout -connaître, et faire de tout un rapport exact. Je sais -donc, ayant accompli ma tâche sans discernement, -mais avec zèle, que vous êtes entré hier matin dans -Nagasaki, sur un navire blanc, à trois cheminées de -cuivre. Je sais que vous voyagez depuis longtemps -sur ce navire blanc, agréable à regarder. Je sais que -ce navire porte la bannière fleurie<a name="NoteRef_9_12" id="NoteRef_9_12"></a><a href="#Note_9_12" class="fnanchor">[9]</a> de la nation -américaine, et qu'il appartient à une femme. Je -n'ignore rien.</p> - -<p>Felze rougit légèrement, posa sa joue sur un des -oreillers de cuir, et considéra la lampe à opium. -Les deux enfants agenouillés cuisaient en hâte et -malaxaient contre le fourneau des pipes les grosses -gouttes couleur de poix, que la flamme peu à peu -nuançait d'or et d'ambre.</p> - -<p>—Daignez fumer,—conseilla Tcheou Pé-i.</p> - - -<p class="p2">Cependant, d'autres serviteurs étaient entrés à pas -muets, portant une théière de simple terre brune et -deux admirables bols d'ancienne porcelaine rose.</p> - -<p>—Ce thé—dit Tcheou Pé-i—est celui qu'à -mon départ de Pékin l'Auguste Élévation<a name="NoteRef_10_13" id="NoteRef_10_13"></a><a href="#Note_10_13" class="fnanchor">[10]</a> me força -d'accepter.</p> - -<p>C'était une eau très limpide, à peine teintée de -vert, où flottaient de toutes petites feuilles, étroites -et longues. Un arôme s'en exhalait, fort et frais -comme celui d'une fleur épanouie.</p> - - -<p class="p2">Tcheou Pé-i avait bu.</p> - -<p>—Le thé impérial,—dit-il,—doit être battu -dans l'eau d'une source rocheuse, après que cette -eau a bouilli sur un feu vif. Il convient d'employer -une théière pareille aux théières des laboureurs, -afin d'imiter les Empereurs de l'antiquité, qui battirent -le thé dans l'eau des sources rocheuses avant -de connaître l'art de l'émail.</p> - -<p>Il avait fermé les yeux. Et sa face de parchemin -jaune semblait maintenant impassible, indifférente -et presque endormie.</p> - -<p>Toutefois, le jeune garçon agenouillé près de lui, -obéissant à un geste imperceptible, remplaça la pipe -d'écaille par une pipe d'argent ciselé.</p> - - -<p class="p2">La fumerie s'emplissait lentement d'une brume -odorante. Déjà les objets épars n'avaient plus de -contours nets, et les étoffes des murs et du sol brillaient -de couleurs atténuées. Seules, les neuf lanternes -violettes du plafond versaient toujours la -même clarté, parce que les vapeurs d'opium sont -lourdes et flottent au ras du sol, sans jamais s'élever...</p> - -<p>Felze fumait pour la quatrième fois la pipe d'argent -ciselé ... pour la quatrième fois ou pour la cinquième?... -Il n'était pas très sûr... Et combien de -fois, auparavant, la pipe d'écaille brune?... Et combien, -la pipe de bois d'aigle?... Il ne se souvenait -plus du tout. Un vertige léger s'insinuait en lui... -Jadis, à Pékin, puis à Paris, il avait usé assez régulièrement -de la drogue... Ses meilleurs tableaux -dataient d'alors. Mais, quand approche la cinquantaine, -un homme, même robuste, doit opter entre -l'opium et l'amour. Felze n'avait pas opté pour -l'opium.</p> - -<p>Et voici que l'opium délaissé prenait discrètement -sa revanche. Oh! ce n'était pas l'ivresse, au sens -grossier que les buveurs d'alcool donnent à ce mot. -C'était une sensation confuse des moelles et des -muscles, ceux-ci amoindris et comme dissous, celles-là -fourmillant d'une vie activée, accrue, multipliée; -Felze, immobile et les yeux clos, ne percevait plus -le poids de son corps creusant les nattes. Et des -pensées rapides sillonnaient sa cervelle, tandis que -plusieurs des voiles qui emmaillotent l'intelligence -humaine se déchiraient autour de lui....</p> - - -<p class="p2">La voix lente et rauque de Tcheou Pé-i rompit -tout à coup le silence.</p> - -<p>—Fenn Ta-Jênn, les rites interdisent au visiteur -d'interroger l'hôte. Et votre sage courtoisie a respecté -les rites. Mais l'hôte doit en échange ouvrir -au visiteur, après la porte du logis, la porte de -l'âme... Ce ne sont que les femmes qu'il convient -d'écouter sans leur répondre. Fenn Ta-Jênn, quand -votre carte très illustre m'a été présentée, mon cœur -a battu d'une grande joie. Et cette joie n'était pas -seulement l'égoïste plaisir de revoir, après quinze -ans, mon frère vénéré; mais davantage l'espoir de -lui être humblement utile, dans ce royaume qu'une -folie coupable perturbe et qui offre aux yeux du -philosophe un spectacle déconcertant et douloureux.</p> - -<p>Felze éleva lentement sa main gauche, et regarda, -entre ses doigts écartés, l'une des neuf lanternes -violettes.</p> - -<p>—Pé-i Ta-Jênn,—dit-il,—je ne saurais pas -vous remercier jusqu'où je devrais. Mais en vérité, -votre lumière éclairera merveilleusement mes ténèbres. -Cette nuit-ci n'est encore que ma seconde nuit -japonaise. Et pourtant le Japon m'a déjà montré -force choses que je n'ai pas su comprendre, et que -vous m'expliquerez, si votre perspicacité daigne -s'employer pour moi.</p> - -<p>La bouche sans lèvres de Tcheou Pé-i s'étira dans -un demi-sourire:</p> - -<p>—Le Japon—dit-il—vous a déjà montré un -homme qui oublie la piété filiale, et une femme qui -néglige la modestie féminine.</p> - -<p>Felze, étonné, scruta des yeux son hôte.</p> - -<p>—Le Japon—continuait Tcheou Pé-i—vous a -montré un foyer dont l'esprit des ancêtres est exclu; -un toit sous lequel dix mille nouveautés déraisonnables -ont pris la place de la tradition, et compromettent -l'avenir harmonieux de la famille et de la -race.</p> - -<p>—Vous savez donc—questionna Felze—que, -cette après-midi, j'étais chez le marquis Yorisaka -Sadao?</p> - -<p>—Je n'ignore rien,—dit Tcheou Pé-i.</p> - -<p>Il leva, lui aussi, sa main vers les lanternes du -plafond. Et des rayons violets jouèrent sur ses ongles -longs démesurément.</p> - -<p>—Je n'ignore rien. Ne vous ai-je pas dit que -j'étais en ce lieu pour obéir à l'ordre impérial de -l'Auguste Élévation?</p> - -<p>Il expliqua:</p> - -<p>—Dans la maison de Yorisaka Sadao, vous avez -trouvé, assis du côté de l'ouest<a name="NoteRef_11_14" id="NoteRef_11_14"></a><a href="#Note_11_14" class="fnanchor">[11]</a>, un étranger de la -Nation des Hommes à Cheveux Rouges<a name="NoteRef_12_15" id="NoteRef_12_15"></a><a href="#Note_12_15" class="fnanchor">[12]</a>. Cet étranger -a été envoyé ici par son prince, lequel avait -souci de connaître par quelles armes et par quelle -stratégie le petit royaume du Soleil Levant s'efforce -de vaincre l'immense empire des Oros<a name="NoteRef_13_16" id="NoteRef_13_16"></a><a href="#Note_13_16" class="fnanchor">[13]</a>. Mystère -peu intéressant, d'ailleurs, et qu'un sage de l'antiquité -ne se fût point attaché à éclaircir. Mieux -inspirée par le Ciel, l'Auguste Élévation m'a envoyé, -moi, son sujet, pour examiner à quel point -ces armes et cette stratégie nouvelles sont susceptibles -de déformer une civilisation qui, jusqu'ici, -s'était réglée d'après les préceptes philosophiques -de la Nation Centrale. C'est à cet examen que s'appliquent -mes efforts maladroits. Pour suppléer à -mon insuffisance, il m'est nécessaire d'accumuler -des renseignements très nombreux. Beaucoup d'espions -fidèles me servent d'yeux et d'oreilles, et usent -infatigablement leurs cœurs pour m'aider dans ma -tâche. En sorte que tous les secrets de cette ville -et de ce royaume viennent se dévoiler ici, sur cette -natte. Et c'est ainsi que je n'ignore rien.</p> - -<p>Felze appuya sa joue sur l'oreiller de cuir:</p> - -<p>—Pé-i Ta-Jênn,—dit-il,—vos paroles enferment -un sens caché. En quoi Yorisaka Sadao -manque-t-il à la piété filiale?</p> - -<p>Les yeux scintillants se fermèrent encore, et la -voix rauque prononça solennellement:</p> - -<p>—Il est écrit dans le <i>Ta Hio</i><a name="NoteRef_14_17" id="NoteRef_14_17"></a><a href="#Note_14_17" class="fnanchor">[14]</a>: «L'homme doit -d'abord scruter la nature des choses; puis développer -ses connaissances; puis perfectionner sa -volonté; puis régler les mouvements de son cœur; -puis se corriger exactement; puis établir l'ordre -dans sa famille. Alors la principauté est bien gouvernée. -Alors l'Empire jouit de la paix.» Tseng -Tzeu, commentant ces huit propositions, nous enseigna -qu'elles ne peuvent être séparées. Si bien -que—l'homme, sa famille, sa principauté, et l'Empire,—ne -sont qu'un. La piété filiale s'étend à tous -les ancêtres, à toute la communauté, à toute la -patrie. Yorisaka Sadao, reniant le souvenir de ses -ancêtres, et compromettant ainsi sa patrie, manque -à la piété filiale.</p> - - -<hr class="r5"/> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/p073.jpg" alt="" /> -</div> - -<p class="caption">Felze s'était assis...</p> - -<hr class="r5"/> - -<p>L'enfant agenouillé près de Felze tendait une -pipe toute prête. Felze prit en main le lourd tuyau -d'écaille sombre et appuya ses lèvres contre le bout -d'ivoire bruni. L'opium bouillonna au-dessus de la -lampe, et la fumée grise roula sur les nattes en -nuages pesants.</p> - -<p>Alors Felze, la drogue audacieuse toute mêlée à -son être, osa objecter au philosophe:</p> - -<p>—Pé-i Ta-Jênn, quand l'invasion des barbares -menace l'Empire, ne convient-il pas, avant d'observer -les rites, de repousser l'invasion? Certes, le -trésor des anciens préceptes est inestimable. Mais -l'Empire n'est-il pas le vase qui contient ce trésor? -Si l'Empire est subjugué, si le vase fracassé vole -en éclats, le trésor des anciens préceptes ne sera-t-il -pas dispersé à jamais?... La piété filiale s'étend à -tous les ancêtres, à toute la communauté, à toute la -patrie: Yorisaka Sadao manque-t-il véritablement -à la piété filiale, s'il renie, peut-être en apparence, -le souvenir de ses ancêtres et s'il modifie les règles -de sa communauté, dans le dessein supérieur de -sauver l'indépendance de sa patrie?</p> - -<p>Tcheou Pé-i fumait en silence.</p> - -<p>Jean-François Felze acheva:</p> - -<p>—Pé-i Ta-Jênn, quand la nécessité contraint un -mari à s'écarter de la voie droite, sa femme néglige-t-elle -véritablement la modestie féminine si elle -prend, elle aussi, le sentier détourné, afin de marcher -dans les traces de celui qu'elle a promis de -suivre, pas à pas, jusqu'à la mort?</p> - -<p>Tcheou Pé-i repoussa la pipe d'argent ciselé. -Mais ce fut seulement pour tendre l'index vers une -pipe de bambou noir à bouts de jade. Et il continua -de se taire.</p> - -<p>Jean-François Felze alors souleva des nattes ses -deux épaules, et s'accouda, face à son hôte:</p> - -<p>—Pé-i Ta-Jênn,—dit-il soudain,—j'ai fumé -ce soir plus de pipes que je n'ai pu compter. Et -peut-être l'opium a-t-il haussé ma faible intelligence -jusqu'à la compréhension de beaucoup de choses -qui, dans la vie quotidienne, me sont indéchiffrables... -Oui, j'ai vu aujourd'hui un foyer d'où -l'esprit de tradition est exclu. Mais n'est-il pas écrit -qu'on jugera les hommes d'après leurs intentions -plutôt que d'après leurs actes? Celui qui se diminue, -qui s'avilit même, pour servir et pour exalter l'Empire, -ne doit-il pas être absous?</p> - -<p>La pipe de bambou noir était prête. Tcheou Pé-i -l'aspira d'une longue haleine, et s'enveloppa d'une -épaisse nuée violemment odorante.</p> - -<p>Puis, avec gravité:</p> - -<p>—Il est préférable-dit il—de ne point juger -les hommes. Nous ne condamnerons donc ni n'acquitterons -le marquis Yorisaka Sadao. Nous n'acquitterons -ni ne condamnerons la marquise Yorisaka -Mitsouko. Mais le philosophe Méng Tzèu, répondant -un jour aux questions de Wang Tchang, déclara -n'avoir jamais entendu dire que quelqu'un eût -réformé les autres en se déformant soi-même; et -moins encore que quelqu'un eût réformé l'Empire -en se déshonorant soi-même.</p> - -<p>—Estimez-vous donc—dit Felze—que l'effort -des Japonais soit vain et que le Soleil Levant doive -inévitablement succomber dans sa lutte contre les -Oros?</p> - -<p>—Je n'en sais rien,—dit Tcheou Pé-i,—et cela -n'a d'ailleurs aucune importance.</p> - -<p>Il eut un rire bizarre et sonore.</p> - -<p>—Aucune importance. Nous reparlerons à loisir -de cette bagatelle quand l'heure sera venue.</p> - -<p>L'enfant agenouillé près de Felze collait un -mince cylindre d'opium sur le fourneau de la pipe -de bambou.</p> - -<p>—Daignez fumer, conclut Tcheou Pé-i.—Ce -bambou noir fut blanc jadis. Et la bonne drogue -seule l'a coloré comme vous le voyez, après mille -et dix mille fumeries. Nul bois d'aigle, nul ivoire, -nulle écaille, nul métal précieux n'approche de ce -bambou...</p> - - -<p class="p2">Ils fumèrent l'un et l'autre très longtemps.</p> - -<p>Au-dessus du brouillard d'opium, plus opaque -d'heure en heure, les neuf lanternes violettes brillaient -maintenant comme des étoiles dans une nuit -de novembre.</p> - -<p>Et le grésillement des gouttelettes brunes évaporées -au-dessus de la lampe rendait mieux perceptible -l'absolu silence.</p> - -<p>Le froid qui précède l'aube s'abattait déjà sur la -campagne, quand un coq lointain chanta.</p> - -<p>Felze, alors, rêva tout haut:</p> - -<p>—En vérité, en vérité, tout le monde réel est -enclos entre ces murs de satin jaune. Au dehors, il -n'y a qu'un peu d'illusion. Et je ne crois plus à -l'existence d'un yacht blanc à cheminées de cuivre, -à bord duquel vivrait une femme qui aurait fait de -moi son jouet...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_4" id="Note_1_4"></a><a href="#NoteRef_1_4"><span class="label">[1]</span></a> K'òung fou Tzèu (Confucius), né dans le pays de Lou.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_5" id="Note_2_5"></a><a href="#NoteRef_2_5"><span class="label">[2]</span></a> Marcher lentement n'est permis qu'aux grands personnages. -Marcher vite est considéré comme une marque de respect.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_6" id="Note_3_6"></a><a href="#NoteRef_3_6"><span class="label">[3]</span></a> Même dans une salle jonchée de tapis, les rites exigent -que l'on offre à l'hôte, pour s'asseoir ou se coucher, une ou -plusieurs nattes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_4_7" id="Note_4_7"></a><a href="#NoteRef_4_7"><span class="label">[4]</span></a> Mandarin de troisième classe. Il y a neuf classes de mandarins -dans l'Empire. Tcheou Pé-i, ministre d'État, a pour aides -de camp des officiers civils et militaires du rang de préfet ou -de colonel.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_5_8" id="Note_5_8"></a><a href="#NoteRef_5_8"><span class="label">[5]</span></a> La langue chinoise n'a point de son qui équivaille au son -du nom français «Felze», ni par conséquent de caractère permettant -de figurer ce nom en écriture. Tcheou Pé-i, ayant à -tracer au pinceau le nom de son ami, se voit donc forcé de -recourir à quelque caractère de prononciation analogue. Le -meilleur est celui qui se prononce «Fênn». Tcheou Pé-i, écrivant -«Fenn», prononce naturellement comme il écrit.—Ta-Jenn -est un appellatif honorifique qui doit se donner à tous les -fonctionnaires de premier et second rang, et généralement à -tous les grands personnages. «Ta-Jênn» signifie textuellement -«homme considérable».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_6_9" id="Note_6_9"></a><a href="#NoteRef_6_9"><span class="label">[6]</span></a> <i>Tchoung Kouo</i>,—Empire du Milieu. Empire Central.—Chine.—Le -nom «Chine» est incompréhensible aux Chinois.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_7_10" id="Note_7_10"></a><a href="#NoteRef_7_10"><span class="label">[7]</span></a> <i>Tcheou</i> est le nom de famille; <i>Pé-i</i> le prénom, que les Chinois, -comme les Japonais, placent après le nom. Un Chinois de -qualité a toujours deux prénoms, l'un familier, l'autre officiel. -C'est de ce dernier dont on doit user dans la conversation, l'autre -étant exclusivement réservé aux parents très proches et aux -supérieurs hiérarchiques. Tcheou Pé-i ayant plus de soixante-dix -ans, l'auteur s'est refusé, par convenance, à écrire dans ce -livre le prénom familier d'un homme de cet âge.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_8_11" id="Note_8_11"></a><a href="#NoteRef_8_11"><span class="label">[8]</span></a> «Les appartements», c'est-à-dire le gynécée. Un Chinois -de bonne éducation ne parle jamais de femmes, si ce n'est d'une -manière abstraite,—par exemple en citant une maxime philosophique. -Tcheou Pé-i félicite son hôte d'avoir su lui faire -comprendre à mots couverts et sans détails inutiles, que les -femmes avaient joué, et jouaient encore un rôle exagéré dans -sa vie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_9_12" id="Note_9_12"></a><a href="#NoteRef_9_12"><span class="label">[9]</span></a> La bannière fleurie,—<i>Koa Ki</i>,—est le sobriquet que les -Chinois donnent au pavillon américain, à cause de son bariolage.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_10_13" id="Note_10_13"></a><a href="#NoteRef_10_13"><span class="label">[10]</span></a> L'Auguste Élévation,—<i>Hoang Chan</i>,—l'Auguste Souverain,—<i>Hoang -Ti</i>,—ou le Fils du Ciel,—<i>Tien Tzeu</i>,—sont les -trois appellations actuellement en usage parmi les Chinois -pour désigner leur Empereur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_11_14" id="Note_11_14"></a><a href="#NoteRef_11_14"><span class="label">[11]</span></a> L'ouest est le point cardinal réservé aux visiteurs qu'on -veut honorer.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_12_15" id="Note_12_15"></a><a href="#NoteRef_12_15"><span class="label">[12]</span></a> «Hommes à cheveux rouges» (<i>Huong mao Jênn</i>), surnom -que les Chinois donnent aux Anglais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_13_16" id="Note_13_16"></a><a href="#NoteRef_13_16"><span class="label">[13]</span></a> «Oros», Russes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_14_17" id="Note_14_17"></a><a href="#NoteRef_14_17"><span class="label">[14]</span></a> <i>Ta Hio</i>,—la Grande Étude,—le premier des quatre livres -classiques.</p></div> - -<hr class="chap"/> - -<h2>VII</h2> - -<p>—Miss Vane, avez-vous sonné pour le déjeuner?</p> - -<p>—Non...</p> - -<p>—Oh! combien paresseuse!...</p> - -<p>Et Mrs. Hockley étendit le bras vers le timbre -électrique.</p> - -<p>La salle à manger du yacht était énorme, et d'un -luxe si brutal et si agressif qu'on devinait d'abord, -et du premier coup d'œil, que ce luxe avait dessein -d'éblouir, d'aveugler et d'écraser. On se serait cru -partout plutôt qu'à bord d'un navire. L'abus des -corniches et des cariatides, l'entassement des peintures, -des sculptures et des dorures, faisaient songer -à quelque foyer d'Opéra Royal ou Impérial, voire -aux salons de roulette d'un Monte-Carlo exagérément -somptueux. Mrs. Hockley, propriétaire de -l'<i>Yseult</i>, était quatre-vingts fois millionnaire, et -entendait que personne au monde n'en doutât.</p> - -<p>Un maître d'hôtel, en habit d'amiral, apportait sur -un plateau de vermeil le <i>early breakfast</i> à l'américaine: -confiture de gingembre, biscuits, toasts et -thé noir.</p> - -<p>—Pourquoi deux tasses seulement?</p> - -<p>—Madame, monsieur Felze n'est pas encore rentré -à bord...</p> - -<p>—Cela ne vous regarde pas. Trois tasses immédiatement.</p> - -<p>Mrs. Hockley commandait d'une voix parfaitement -calme,—nonchalante. Mais le tas de ses -quatre-vingts millions la haussait évidemment fort -au-dessus de l'humanité domestique.</p> - -<p>Elle daigna pourtant servir le sucre et la crème à -la jeune fille qu'elle avait nommée miss Vane, et -qui n'était officiellement que sa lectrice.</p> - - -<p class="p2">Maintenant, elles déjeunaient en face l'une de -l'autre, Mrs. Hockley et miss Vane. Elles buvaient -beaucoup de thé, mangeaient beaucoup de toasts, -et tartinaient de gingembre une large douzaine de biscuits -salés. Cet appétit anglo-saxon contrastait d'amusante -manière avec la grâce délicate de Mrs. -Hockley, et surtout avec le charme presque éthéré -de miss Vane. Miss Vane était, en effet, un véritable -lis, blanc et mince à miracle, un lis onduleux -à longue tige flexible et fragile. Les jambes fuselées, -les hanches étroites, la taille gracile, figuraient -cette tige, d'où sortait la chair nue de la gorge -comme une corolle à peine épanouie. Miss Vane portait -un étrange vêtement, moitié robe de bal et moitié -chemise, très ouvert et très flottant, dont la soie -vert d'eau mettait en parfaite valeur des yeux -couleur d'algue et des cheveux couleur de jais.</p> - -<p>Mrs. Hockley, moins fleur, était plus femme, et, -si l'on peut dire, plus animale. En la regardant, on -ne l'eût comparée à rien du tout, sauf à ce qu'elle -était: une Américaine de trente ans, admirablement, -irréprochablement belle. Cette beauté sans un défaut -constituait la première et la plus éclatante des trois -auréoles de Mrs. Hockley, la seconde étant son -énorme fortune, et la troisième, ses aventures tapageuses, -dont les deux plus notoires avaient été son -divorce et le suicide de son ex-mari. Bien des princesses -de New-York ou de Philadelphie eussent été -célèbres par la seule possession du yacht le plus -splendide qui fût, et par le seul triomphe de s'y -promener en compagnie d'un Jean-François Felze, -esclave. Mais dès qu'on avait vu Mrs. Hockley, on -oubliait qu'elle était riche, et qu'elle avait asservi, -après dix autres hommes connus ou illustres, le -plus noble peut-être des artistes du siècle. On oubliait -tout pour admirer un corps, un visage dont -chaque ligne atteignait la perfection. Mrs. Hockley -était grande et blonde, et très svelte quoique musclée. -Ses yeux étaient noirs; sa peau dorée et lumineuse. -Mais aucun de ses traits ne caractérisait l'ensemble, -qui ne se détaillait point, et valait par son -équilibre et son harmonie. Mrs. Hockley était tout entière, -belle sans autre adjectif qui pût préciser. Felze, -pour la peindre, et fixer sur une toile cette puissance -séductrice qui émanait à la fois du front, de la -bouche, de la taille, des hanches et des chevilles, -avait dû faire le portrait de tout, et même de la robe.</p> - - -<p class="p2">Miss Vane, ayant achevé son treizième biscuit au -gingembre, se renversa dans sa chaise à pivot...</p> - -<p>—Il est bien tard,—murmura-t-elle, indolente.</p> - -<p>Mrs. Hockley regarda l'heure à son bracelet.</p> - -<p>—Oui ... un quart passé neuf...</p> - -<p>—Le maître n'est pas empressé.</p> - -<p>Mrs. Hockley ne répondit rien, mais sonna d'une -main un peu nerveuse. Un valet écarta la portière -de velours cramoisi.</p> - -<p>—Apportez Romeo.</p> - -<p>—Oh!—dit miss Vane,—pouvez-vous sans -cesse toucher de vos doigts cette horreur?</p> - -<p>La portière laissa passer une bête grise à jambes -torses, à museau pointu, à queue fourrée,—un -lynx.—Mrs. Hockley ne se fût point résignée à -n'avoir qu'un chien ou qu'un chat, animaux vulgaires.</p> - -<p>—<i>Come here!</i>—ordonnait Mrs. Hockley.</p> - -<p>A cet instant, la portière de velours s'écarta -encore, pour laisser entrer, cette fois, un homme -Jean-François Felze.</p> - -<p>—Bonjour,—dit-il.</p> - -<p>Il vint s'incliner devant Mrs. Hockley, pour lui -baiser la main. Mais cette main caressait les poils -rudes du lynx; et Jean-François Felze, le front bas -et l'échine courbe, dut attendre que le lynx eût été -caressé.</p> - - -<p class="p2">Felze s'était assis, et buvait d'un trait la tasse de -thé refroidie.</p> - -<p>—Vous avez oublié le temps, cher,—observa -Mrs. Hockley.</p> - -<p>—Oui, dit-il.—Et je vous prie de m'excuser. -Mais vous saviez où j'étais, et j'ai pensé que vous -ne seriez ni inquiète, ni fâchée...</p> - -<p>Elle l'examinait très attentivement.</p> - -<p>—Avez-vous réellement fumé de l'opium?</p> - -<p>—Oui. Toute la nuit.</p> - -<p>—Cela ne se voit pas du tout... N'est-ce pas, -miss Vane?</p> - -<p>Miss Vane, silencieuse, acquiesça d'un signe. -Mrs. Hockley continuait d'étudier le visage de -Felze comme un naturaliste étudie un phénomène -zoologique.</p> - -<p>—Si, pourtant! Cela se voit un peu ... à l'iris -de vos yeux, qui est plus brillant et plus fixe ... et -aussi à votre teint qui est plus livide ... cadavérique, -dirai-je...</p> - -<p>—Merci...</p> - -<p>—Pourquoi «merci»? Cela ne vous fâche pas, -je pense? C'est seulement une constatation ... une -curieuse constatation... Je voudrais comprendre -pourquoi votre teint est ainsi... L'opium n'a aucune -action sur la circulation du sang, n'est-ce pas? Il -attaque exclusivement le système nerveux, et paralyse -les réflexes... Alors, je ne devine pas... Pouvez-vous -expliquer?</p> - -<p>—Non,—dit Felze.</p> - -<p>—Vous ne pressentez même pas la cause?</p> - -<p>—Même pas.</p> - -<p>—Mais vous seriez curieux de la savoir?</p> - -<p>—Pas curieux le moins du monde.</p> - -<p>—Combien extraordinaire!... Vous êtes étonnamment -français! Les Français n'ont aucun plaisir -à se rendre compte des choses... Dites-moi: de -quelle nature est la volupté du fumeur d'opium?</p> - -<p>Felze, agacé, se leva:</p> - -<p>—Il m'est tout à fait impossible de vous l'exprimer,—dit-il.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que cette volupté, pour employer le -même mot que vous, ne saurait être accessible à -une Américaine. Et vous êtes étonnamment américaine!</p> - -<p>—Je suis telle, oui. Mais comment découvrez-vous -cela, soudainement?</p> - -<p>—Par vos questions. Vous êtes l'inverse d'une -Française. Vous avez trop de plaisir à vous rendre -compte ... non, à essayer de vous rendre compte des -choses.</p> - -<p>—N'est-ce pas le naturel instinct d'une créature -qui a le don de penser?</p> - -<p>—Non: plutôt la manie d'un être qui n'a pas le -don de sentir.</p> - -<p>Mrs. Hockley ne se fâcha pas. Ses sourcils légèrement -froncés marquèrent une réflexion intense. -Miss Vane, toujours renversée dans une chaise à -pivot, éclata d'un rire impertinent.</p> - -<p>—Qu'avez-vous?—dit Mrs. Hockley, se retournant -vers sa lectrice.</p> - -<p>Miss Vane répondit, et continua de rire après -avoir répondu:</p> - -<p>—Il est réellement comique que ce soit vous, si -excitable, à qui l'on reproche de n'avoir pas le don -de sentir.</p> - -<p>—Je vous prie!—dit Mrs. Hockley,—n'interrompez -pas ainsi, par une plaisanterie, une sérieuse -conversation!...</p> - -<p>Elle revint à Felze:</p> - -<p>—Dites-moi encore, cher: votre Chinois, ce mandarin -que vous aviez connu autrefois, et que vous -avez retrouvé ici d'une si romantique manière ... -est-il tout à fait un sauvage? je veux dire un primitif, -un arriéré?...</p> - -<p>Felze pencha la tête en avant, et fixa son regard -dans les yeux de Mrs. Hockley:</p> - -<p>—Tout à fait,—affirma-t-il.—Soyez bien sûre -qu'il n'y a pas une idée commune entre vous et ce -Chinois.</p> - -<p>—En vérité? N'a-t-il pas voyagé cependant?</p> - -<p>—Si fait.</p> - -<p>—Il a voyagé! Et le voilà au Japon, dans un -pays qui secoue justement son ancienne barbarie!... -Est-il possible que ce Chinois soit alors aussi retardé -que vous dites? aussi étranger à la civilisation? Par -exemple, ici, à Nagasaki, dans sa maison, n'a-t-il, -même pas le téléphone?</p> - -<p>—Il ne l'a pas.</p> - -<p>—Incompréhensible! Pouvez-vous goûter un -agrément dans le commerce d'un tel homme?</p> - -<p>—Vous voyez que chez lui, j'ai oublié l'heure.</p> - -<p>—Oui...</p> - -<p>Elle réfléchissait comme tantôt, les sourcils un -peu froncés.</p> - -<p>—Les Français,—trancha miss Vane, judicieuse,—sont -eux-mêmes des gens très ignorants -du progrès moderne.</p> - -<p>—Oui,—approuva Mrs. Hockley, satisfaite de -l'explication.—Oui, ils ignorent, et ils dédaignent -aussi. Vous avez raison, Elsa.</p> - -<p>Elle s'était levée, et, s'approchant de miss Vane -lui secoua les deux mains avec une sorte d'effusion. -Felze,—se détournant, appuya son front contre la -vitre d'une des baies qui tenaient lieu de sabords.</p> - -<p>Un valet apportait deux gerbes d'orchidées. Mrs. -Hockley les prit, et s'occupa d'en garnir les grands -vases de bronze qui décoraient la cheminée monumentale.</p> - -<p>—Japonaises?—questionna Miss Vane, en désignant -les fleurs.</p> - -<p>—Non, c'est toujours la provision de Frisco. -La glace les conserve parfaitement.</p> - -<p>Felze avait ramassé une corolle tombée à terre, et -étirait les pétales entre ses doigts.</p> - -<p>—Point de parfum,—dit-il.</p> - -<p>Il se souvint tout à coup du coteau des Cigognes:</p> - -<p>—En cette saison, tous les cerisiers de Nagasaki -sont en fleurs. Vous ne préféreriez pas de belles -branches roses et vivantes à ces orchidées qui ont -l'air d'être artificielles?</p> - -<p>Mrs. Hockley ne daigna pas discuter:</p> - -<p>—Il est en vérité surprenant et choquant que -vous ayez d'aussi populaires idées, étant le délicieux -peintre que vous êtes.</p> - -<p>Jean-François Felze ouvrit la bouche pour répliquer. -Mais Mrs. Hockley élevait à cet instant vers -les vases de bronze ses deux mains pleines de tiges -assemblées.</p> - -<p>Les jambes longues et fines, les cuisses larges, -les hanches épanouies, le torse étroit, les épaules -rondes d'où jaillissait la nuque robuste et mince, -sous la masse lourde des cheveux d'or, entre les -bras tendus et dressés,—tout ce corps de femme -était une telle splendeur et une telle harmonie que -Jean-François Felze ne répliqua pas.</p> - -<p>Mrs. Hockley, cependant, avait disposé ses orchidées.</p> - -<p>—Mais, cher,—dit-elle soudain,—je pense -que vous ne nous avez pas parlé de cette marquise -japonaise dont vous faites le portrait?... Comment -l'appelez-vous? J'ai oublié déjà.</p> - -<p>—Yorisaka...</p> - -<p>—Oui! Est-elle véritablement une marquise?</p> - -<p>—Très véritablement.</p> - -<p>—De race ancienne?</p> - -<p>—Les Yorisaka ont été jadis des daïmios du clan -Choshoû, dans l'île de Hondo. Et je ne crois pas -qu'ils se soient jamais mésalliés.</p> - -<p>—Daïmios, c'est-à-dire seigneurs suzerains?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Seigneurs suzerains! Cela est en vérité passionnant. -Je pense toutefois que, puisque vous -aimez à peindre cette marquise japonaise, elle est -tout à fait une sauvage, comme le mandarin chinois:</p> - -<p>Felze sourit:</p> - -<p>—Pas tout à fait.</p> - -<p>—Oh! elle a le téléphone?</p> - -<p>—Je ne sais pas, mais je parierais que oui.</p> - -<p>Miss Vane intervint:</p> - -<p>—Beaucoup de Japonais ont le téléphone.</p> - -<p>—Oui,—riposta Mrs. Hockley.—Mais je suis -étonnée que le maître ait consenti à faire le portrait -d'une Japonaise qui a le téléphone.</p> - -<p>Elle rit, puis sérieuse:</p> - -<p>—Réellement, cette marquise Yorisaka est une -moderne créature?</p> - -<p>—Assez moderne, oui.</p> - -<p>—Elle ne vous a pas reçu, agenouillée sur des -nattes, dans une petite chambre sans fenêtre, entre -quatre paravents de papier?</p> - -<p>—Non, elle m'a reçu assise dans une bergère, -au milieu d'un salon Louis XV, entre un piano à -queue et une glace à cadre doré.</p> - -<p>—Oh!</p> - -<p>—Oui. J'ai tout lieu de croire, en outre, que la -marquise Yorisaka a le même couturier que vous.</p> - -<p>—Vous vous moquez?</p> - -<p>—Je ne me moque pas.</p> - -<p>—La marquise Yorisaka n'était pas habillée d'un -kimono et d'un obi?</p> - -<p>—Elle était habillée d'un tea-gown fort élégant.</p> - -<p>—Je suis stupéfaite... Et quelles choses vous a -dites la marquise Yorisaka?</p> - -<p>—Des choses toutes pareilles à celles que vous -dites vous-même, quand vous recevez un étranger.</p> - -<p>—Elle parle français?</p> - -<p>—Aussi bien que vous.</p> - -<p>—Mais elle est une femme réellement fascinante! -François...</p> - -<p>—Jean-François, je vous en prie...</p> - -<p>—Non, jamais! Voilà encore votre goût populaire! -François, seul, est beaucoup plus noble. Je -dis: François, très cher, je vous prie de me faire -connaître la marquise Yorisaka...</p> - -<p>Felze, qui souriait, tressaillit imperceptiblement:</p> - -<p>—Oh!—dit-il d'une voix changée, âpre et -presque amère.—Betsy, n'avez-vous pas assez de -cette perruche dans votre volière?</p> - -<p>Sa tête, d'un signe méprisant, indiquait miss Vane.</p> - -<p>Miss Vane ne sourcilla pas.</p> - -<p>Mais Mrs. Hockley éclata de rire.</p> - -<p>—Perruche! Oh! je trouve ce mot réellement -plaisant. Mais quelle jalousie! Êtes-vous si ridicule, -cher, que vous ne puissiez même pas souffrir auprès -de moi des femmes?</p> - -<p>Elle le regardait tout droit de ses magnifiques -yeux clairs; et ses dents luisaient dans sa bouche -entr'ouverte. Sa gaieté ressemblait à l'appétit d'une -belle bête de proie.</p> - -<p>Il eut une colère soudaine, et fit un pas vers elle. -Dédaigneuse, elle pencha le front de côté et, par -une sorte de défi, caressa les cheveux de miss Vane.</p> - -<p>Il s'était arrêté et il avait pâli. A son tour, elle -fit un pas vers lui, lentement. Elle gardait sa main -droite posée sur la tête de la jeune fille. Et, tout à -coup, elle offrit sa main gauche à l'homme immobile.</p> - -<p>Il hésita. Mais elle avait cessé de rire. Une dureté -contractait son visage. Sur ses lèvres, sa langue -passa, d'un mouvement vif, à la fois cruel et sensuel.</p> - -<p>Il pâlit davantage, et, humble, se courba pour -baiser la main tendue.</p> - -<hr class="chap"/> - -<h2>VIII</h2> - -<p>L'<i>Yseult</i> était évitée cap au sud. Par le sabord de -sa chambre, située à bâbord, Felze accoudé voyait -tout Nagasaki, depuis le grand temple du Cheval -de Bronze, sur la colline d'O-Souwa, jusqu'aux -usines fumeuses qui allongent la ville vers l'entrée -du fiord.</p> - -<p>C'était le matin. Il avait plu. Le ciel gris accrochait -encore des lambeaux de nuages aux sommets de -toutes les collines. La verdure nuancée des pins, des -cèdres, des camphriers et des érables, apparaissait -plus fraîche sous ce manteau de ouate humide. La -neige rose des cerisiers luisait, plus délicate. Et, sur -la frontière des nuées basses, les cimetières qui dominent -la cité montraient plus nettes leurs petites stèles -lavées par l'eau de pluie. Seuls, les toits des maisons, -toujours bruns et bleus, mais sans jeux d'ombres et -de lumières, se mêlaient confusément tout le long -du rivage. Et le soleil manquait à leurs tuiles -ternes.</p> - -<p>—Les paysagistes—songea Felze—ont en -somme les mêmes joies que nous. Le plaisir est pareil, -de peindre ce printemps mouillé, ou le visage -d'une fille de seize ans, qui a pleuré, la veille, son -son premier petit chagrin d'amoureuse...</p> - -<p>Il quitta le sabord et vint s'asseoir devant la table -à dessiner. Quelques esquisses étaient là. Il les -feuilleta.</p> - -<p>—Peuh!—murmura-t-il.</p> - -<p>Il rejeta les esquisses:</p> - -<p>—J'ai eu du talent, autrefois. Il m'en reste encore -un peu ... très peu.</p> - -<p>Il regarda les quatre murs lambrissés de bois -rares. La chambre était luxueuse, et intelligemment -aménagée pour qu'on y eût, dans peu d'espace, un -confortable très raffiné.</p> - -<p>—Prison,—dit Felze.</p> - -<p>Sans se lever, il tournait les yeux vers le sabord.</p> - -<p>—Me voici dans une ville exotique et jolie, au -milieu d'un peuple qui lutte pour son indépendance, -et dont les qualités de bravoure, d'élégance et de -courtoisie, grandissent infailliblement et se magnifient -dans l'exaltation de ce combat... Un hasard -m'a mis à même de voir de près l'aristocratie de ce -peuple et d'admirer à l'aise le passionnant spectacle -de ses instincts d'autrefois aux prises avec son éducation -nouvelle. Un autre hasard m'a fait retrouver -Tcheou Pé-i, philosophique montreur de toute cette -lanterne magique d'Asie. Et, de cette triple bonne -fortune, qui jadis m'eût enivré, aujourd'hui je ne -jouirai pas. Pas du tout.</p> - -<p>Il baissa la tête:</p> - -<p>—Je ne jouirai de rien, parce que mes yeux verront -toujours, interposée entre le monde extérieur -et moi, l'image obsédante d'une femme.</p> - -<p>Il appuya son front dans sa main:</p> - -<p>—L'image d'une femme stupide, pédante et vicieuse, -mais belle, et qui a su, tour à tour, me -donner et me refuser sa bouche habilement. Si bien -que c'en est fait du pauvre imbécile que je suis...</p> - -<p>Il s'était relevé. Il déploya le <i>Nagasaki Press</i>, -qu'un valet venait d'apporter. Et il lut, en tête des -Reuter du jour:</p> - -<div class="letter"> - -<p class="date">Tokio, 22 avril 1905.</p> - -<p>On confirme le passage de quarante-quatre bâtiments -russes<a name="NoteRef_1_18" id="NoteRef_1_18"></a><a href="#Note_1_18" class="fnanchor">[1]</a> devant Singapore à la date du samedi 8 courant. -Le vice-amiral Rodjestvensky les commandait. La division -du contre-amiral Nebogatof n'est pas encore signalée. -Le bruit court que le vice-amiral Rodjestvensky se -serait dirigé vers la côte française de l'Indo-Chine.</p> - -<p>Les instructions de l'amiral Togo demeurent secrètes.</p></div> - -<p>Le journal froissé tomba. Felze, derechef, s'accouda -au sabord.</p> - -<p>Le vent avait sauté, comme il arrive souvent dans -la baie de Nagasaki, les matins de pluie. A présent, -l'<i>Yseult</i> était évitée cap au nord. Felze vit la côte -ouest du fiord, celle qui fait face à la ville. Il n'y a -guère de maisons sur cette côte-là. La robe verte des -montagnes y traîne nonchalamment jusque dans la -mer. Et ces montagnes plus dentelées, plus bizarres, -plus japonaises que les montagnes de l'autre rive, -évoquent une plus parfaite image des paysages que -les vieux peintres fantasques peignirent sur le papier -de riz des makemonos.</p> - -<p>Mais sur cette côte ouest, un vallon se creuse -entre deux collines, un vallon noir et sinistre d'où -monte jour et nuit la fumée opaque des forges et le -fracas des enclumes et des marteaux: l'arsenal. -C'est en ce lieu que Nagasaki fabrique sa part de -vaisseaux et de machines de guerre, et contribue, -ainsi, activement, à la défense de l'Empire.</p> - -<p>Felze regarda les montagnes fleuries et l'arsenal -à leur pied. Et il pensa, littéraire:</p> - -<p>—Peut-être ceci sauvera-t-il cela...</p> - -<p>Il sourit avec mélancolie:</p> - -<p>—Tout de même, quel dommage! Au temps que -ceci n'existait pas, j'aurai peint la marquise Yorisaka -Mitsouko en triple robe de crêpe chinois, blasonnée -d'argent et ceinturée de pourpre...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_18" id="Note_1_18"></a><a href="#NoteRef_1_18"><span class="label">[1]</span></a> Dans ce nombre, d'ailleurs exagéré, la presse japonaise -englobait sans distinction les bâtiments de guerre et les navires -charbonniers.</p></div> - -<hr class="chap"/> - -<h2>IX</h2> - -<p>La palette au pouce, Jean-François Felze recula -de deux pas. Sur le fond brun de la toile, le portrait -s'enlevait vigoureux et délicat. Et, malgré le chignon -trop long et trop bas, le visage, par ses yeux -étirés et sa bouche moins large que haute, souriait -d'un sourire d'Extrême-Asie, d'un sourire mystérieux -et inquiétant.</p> - -<p>—Oh! cher maître, que c'est bien! Comment -pouvez-vous, si vite et comme en vous jouant, créer -de si belles choses?</p> - -<p>La marquise Yorisaka, enthousiaste, joignait ses -petites mains d'ivoire. Felze, dédaigneux fit une -moue.</p> - -<p>—Si belles, oh!... Vous êtes indulgente, madame.</p> - -<p>—N'êtes-vous pas satisfait?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>Il regardait tour à tour le modèle et l'effigie.</p> - -<p>—Vous êtes beaucoup beaucoup plus jolie que je -n'ai su vous peindre. Ceci ... mon Dieu!... ceci n'est -pas absolument mauvais... Le marquis Yorisaka, -quand il aura repris la mer et qu'il s'enfermera le -soir dans sa cabine, en tête à tête avec ce portrait, -reconnaîtra certainement, quoique enlaidis, les traits -qu'il aime... Mais je rêvais une meilleure imitation -de la réalité.</p> - -<p>—Vous êtes très difficile!... En tout cas, vous -n'avez pas encore fini: vous pouvez retoucher...</p> - -<p>—De ma vie, je n'ai retouché une esquisse, sauf -pour la gâter...</p> - -<p>—Eh bien! croyez-moi, cher maître! Celle-ci est -délicieuse!...</p> - -<p>—Non!...</p> - -<p>Il avait posé sa palette, et, le menton dans la -main, il considérait avec une attention extrême, -obstinée, acharnée si l'on peut dire, la jeune femme -debout devant lui.</p> - -<p>C'était la cinquième séance de pose. Une familiarité -commençait de naître entre le peintre et le modèle. -Non point qu'aux bavardages de simple politesse -eussent succédé de vraies causeries, et moins -encore des confidences. Mais la marquise Yorisaka -s'accoutumait à traiter Jean-François Felze plutôt -en ami qu'en étranger.</p> - -<p>Felze, cependant, d'un geste vif, reprenait son -pinceau.</p> - -<p>—Madame,-dit-il soudain,—j'ai très envie de -vous adresser la plus indiscrète des prières...</p> - -<p>—La plus indiscrète?...</p> - -<p>—Oui, si vous ne m'encouragez pas, je n'oserai -jamais.</p> - -<p>Elle se taisait, étonnée.</p> - -<p>—J'ose tout de même... Mais, d'avance, excusez-moi. -Écoutez: pour mettre au point l'étude que -voilà, j'ai besoin de quatre ou cinq jours encore... -Quand j'aurai achevé, serez-vous assez bonne pour -m'accorder quelques séances de plus? Je voudrais -essayer de faire, pour moi, une autre étude... Oui ... -une autre étude de vous, mais qui ne serait plus, à -proprement parler, un portrait... Ceci est un portrait. -Je me suis efforcé d'y faire vivre la femme que -vous êtes, la femme très occidentale, très moderne, -Parisienne autant que Japonaise... Mais une pensée -m'obsède, la pensée que, si vous étiez née un demi-siècle -plus tôt, vous auriez eu, quoique étant alors -seulement, purement Japonaise, le même visage et -le même sourire... Et ce sourire, et ce visage, qui -sont de votre mère et de vos aïeules, qui sont du -Japon, du Japon immuable, j'ai le désir entêté de -les peindre une seconde fois, dans un autre décor... -Vous avez bien, n'est-ce pas, dans quelque vieux -coffre de la chambre aux objets précieux, des robes -d'autrefois, de belles robes à manches flottantes, de -nobles robes brodées aux armes de votre famille?... -Vous revêtiriez la plus somptueuse, et je me figurerais -avoir devant moi, non plus une marquise de -l'an 1905, mais l'épouse d'un daïmio d'avant le Grand -Changement.</p> - -<p>Il fixait sur elle un regard anxieux. Elle sembla -fort embarrassée, et tout d'abord ne sut que rire, -rire à la japonaise, comme elle riait quand elle était -prise au dépourvu, et qu'elle n'avait pas le temps -d'apprêter sa voix européenne, moins enfantine:</p> - -<p>—Oh! cher maître! quelle idée extraordinaire!... -En vérité...</p> - -<p>Elle hésita:</p> - -<p>—En vérité, mon mari et moi serions trop heureux -de vous être agréables. Nous chercherons... -Une robe d'autrefois, je ne crois pas que... Mais -sans doute pourrons-nous néanmoins...</p> - -<p>Il n'eut garde d'insister sur-le-champ:</p> - -<p>—Votre mari, j'y songe... N'aurai-je pas le -plaisir de le voir aujourd'hui?</p> - -<p>—Non... Il fait une promenade en compagnie de -notre ami le commandant Fergan... Ils sortent -ainsi, très souvent... Et aujourd'hui, ils ne rentreront -pas pour le thé.</p> - -<p>—Je lisais encore hier, sur le <i>Nagasaki Press</i>...</p> - -<p>Il s'arrêta. Le <i>Nagasaki Press</i>, complétant ses -renseignements sur la flotte russe, toujours mouillée -sur la côte annamite, avait annoncé le départ imminent -de l'amiral Togo pour le sud. La marquise -Yorisaka l'ignorait peut-être. Et convient-il d'apprendre -trop brusquement à une jeune femme que -son mari va partir pour la guerre?</p> - -<p>Mais déjà, toute paisible, la marquise Yorisaka -achevait la phrase interrompue:</p> - -<p>—Dans le <i>Nagasaki Press</i>?... Ah! je sais!... le -prochain appareillage de nos cuirassés?... J'ai lu -aussi. Ce n'est peut-être pas immédiat, mais sûrement, -cela ne tardera pas beaucoup.</p> - -<p>Elle souriait avec une évidente sécurité. Felze, -étonné, questionna:</p> - -<p>—Est-ce que le marquis ne ralliera pas son -navire, pour cet appareillage?</p> - -<p>Elle ouvrit plus larges ses yeux minces:</p> - -<p>—Mais si!... Tous les officiers rallieront, naturellement.</p> - -<p>Il questionna encore:</p> - -<p>—Pensez-vous qu'il n'y aura pas de combat?</p> - -<p>Elle touchait ses cheveux du bout de ses doigts -le plus tranquillement du monde.</p> - -<p>—Nous espérons qu'il y aura bataille, grande -bataille...</p> - -<p>Felze, maintenant, peignait par petites touches -agiles et précises.</p> - -<p>—Vous serez très seule, madame, après le départ -de votre mari...</p> - -<p>—Oh! ce n'est pas la première fois qu'il me -quitte ainsi... Et tant de femmes japonaises sont -dans le même cas que moi, aujourd'hui!...</p> - -<p>—Retournerez-vous à Tôkiô?</p> - -<p>—Non, parce que je désire être tout près de -Sasebo, jusqu'à ce que la guerre soit finie.</p> - -<p>—Mais à Nagasaki, vous n'avez point d'amis, je -crois, personne qui puisse vous entourer un peu, -vous sauver de la solitude?...</p> - -<p>—Personne. Nous ne voyons que vous, et Herbert -Fergan. Et lui partira en même temps que mon -mari...</p> - -<p>Felze hésita avant de répondre:</p> - -<p>—Je ne partirai pas, moi... Mais, malgré mes -cheveux blancs, je n'oserai guère vous importuner -de mes visites quand votre mari ne sera pas là. Les -usages s'y opposent absolument, si je ne me trompe...</p> - -<p>—Absolument, non... Mais il est certain qu'une -Japonaise est obligée, en pareilles circonstances, de -se cloîtrer un peu... Pendant la guerre contre la -Chine, une princesse du sang, pour s'être trop souvent -montrée en public, avec une ambassadrice -étrangère qui était son amie, fut, par ordre de -l'Empereur, répudiée...</p> - -<p>—Répudiée!...</p> - -<p>—Oui.</p> - -<hr class="r5"/> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/p099.jpg" alt="" /> -</div> - -<p class="caption">Elle s'était abandonnée...</p> - -<hr class="r5"/> - -<p>—Mais, aujourd'hui, les mœurs sont moins rigoureuses?...</p> - -<p>—Un peu moins...</p> - -<p>Il y eut un silence. Felze peignait toujours, d'une -main peut-être distraite. La marquise Yorisaka, -assise, et tout à fait immobile, gardait la pose.</p> - -<p>Pourtant après quelques minutes, elle remua légèrement -et frappa dans ses paumes. Le «<i>héi</i>!» des -servantes nipponnes se fit entendre derrière la porte.</p> - -<p>—Vous prenez du thé, n'est-ce pas, cher maître? -<i>O tcha wo motte kite koudasai</i><a name="NoteRef_1_19" id="NoteRef_1_19"></a><a href="#Note_1_19" class="fnanchor">[1]</a>!...</p> - -<p>Elle avait repris, pour parler japonais, sa voix de -soprano très léger.</p> - -<p>—Je prendrai du thé,—dit Felze.—Toutefois, -je vous avouerai, chère madame, que votre thé anglais, -noir, sucré et amer, me délecte beaucoup -moins que les petites tasses d'eau parfumée que je -bois dans toutes les tchayas de campagne, où j'entre -pour me désaltérer quand je me promène...</p> - -<p>—Oh! que dites-vous?...</p> - -<p>Elle était si fort étonnée qu'elle oubliait de rire. -Une curiosité intense arquait ses sourcils bridés.</p> - -<p>—Vraiment, vous aimez le thé japonais?</p> - -<p>—Beaucoup.</p> - -<p>—Mais à bord de votre yacht, vous n'en buvez -pas!... Votre hôtesse, Mrs. Hockley, doit préférer -le thé de son pays?</p> - -<p>—Oui. Mais elle a ses goûts, et moi les miens...</p> - -<p>La marquise Yorisaka appuyait sa joue sur son -petit poing fermé:</p> - -<p>—Se plaît-elle, à Nagasaki, Mrs. Hockley?</p> - -<p>—Assurément! Mrs. Hockley est une grande -excursionniste et il y a quantité de promenades à -faire dans Kioûshoû...</p> - -<p>—Alors, vous ne songez point encore à reprendre -votre voyage. Où irez-vous, en quittant le Japon?</p> - -<p>—A Java, probablement... Vous savez que Mrs. -Hockley veut faire le tour du monde...</p> - -<p>—Je sais... C'est une femme tout à fait extraordinaire, -si hardie, si résolue ... et si merveilleusement -belle...</p> - -<p>Felze sourit avec quelque mélancolie.</p> - -<p>—Savez-vous qu'elle a un très vif désir de vous -connaître?</p> - -<p>Il avait prononcé cette phrase avec hésitation. Et il -bredouilla les derniers mots, comme s'il regrettait -d'avoir parlé. Mais la marquise Yorisaka avait -entendu:</p> - -<p>—Oh! je serai moi-même ravie... En vérité, -mon mari et moi songions à l'inviter, mais nous -avions peur d'être importuns...</p> - -<p>La porte glissait dans ses rainures et les deux -servantes entraient, apportant le plateau anglais, -deux fois plus long que leurs bras.</p> - -<p>—Allons, cher maître, acceptez tout de même une -tasse de thé noir!... Puisque Mrs. Hockley viendra -ici, il faut bien nous habituer à sa boisson favorite...</p> - -<p>La marquise Yorisaka, on ne peut plus Parisienne, -tendait d'une main le sucrier, de l'autre le pot à crème. -Certes, il ne pouvait y avoir aucune ironie dans ses -paroles, ni aucune arrière-pensée dans son esprit.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_19" id="Note_1_19"></a><a href="#NoteRef_1_19"><span class="label">[1]</span></a> Veuillez apporter le thé.</p></div> - -<hr class="chap"/> - -<h2>X</h2> - -<p>Au dessus du grand temple d'O-Souwa, un parc -tout petit s'étage jusqu'au sommet de la colline -Nishi...</p> - -<p>Un parc tout petit, mais un vrai parc, touffu, -profond, mystérieux à miracle. Les Japonais savent -atrophier jusqu'à l'invraisemblance leurs cèdres -nains et leurs pruniers minuscules. Mais ils n'en -aiment que davantage les très grands pruniers et -les cèdres géants. Les jardinets en miniature sont -d'agréables bibelots qu'on possède au même titre -que nous possédons une serre chaude ou une orangerie. -Les hautes futaies sont la joie véritable et -l'orgueil de l'Empire.</p> - -<p>Dans le petit parc de la colline Nishi, parmi les -camphriers centenaires, les érables et les cryptomérias -d'où pendaient de splendides glycines arborescentes, -le marquis Yorisaka Sadao et son ami le commandant -Herbert Fergan se promenaient en devisant.</p> - -<p>L'allée sinueuse montait sous bois. Parfois, aux -coudes du chemin, une échappée de vue glissait -entre les arbres et tous les vallons verdoyants, et -toute la ville bleuâtre avec ses faubourgs épars, et -tout le fiord couleur d'acier, se dévoilaient soudain, -au-dessous des jardins, des cours et des escaliers -du grand temple.</p> - -<p>Les deux promeneurs s'étaient arrêtés à l'un de -ces angles en terrasses.</p> - -<p>—Il fait un très beau temps,—dit Herbert Fergan.—Cette -fin d'avril est réellement brillante. Cela -changera peut-être en mai.</p> - -<p>—Oui,—murmura Yorisaka Sadao.</p> - -<p>Il n'avait donné qu'un coup d'œil à l'admirable -paysage. Son regard vif et noir, qui luisait d'une -curiosité ardente et furtive, ne se détachait point du -visage calme de l'Anglais.</p> - -<p>—Au fait,—questionna-t-il tout à coup,—avez-vous -reçu par le courrier d'hier des nouvelles de -votre ami, le commandant Percy Scott?</p> - -<p>—L'amiral,—rectifia Fergan.—Percy Scott a -été promu il y a six semaines,—en février.</p> - -<p>—Hé!... je suppose qu'il poursuit néanmoins -ses travaux?... qu'il continue de révolutionner -l'artillerie navale anglaise?</p> - -<p>—Oh!—dit Fergan,—est-ce vraiment une -révolution?</p> - -<p>Il affichait un léger scepticisme. Mais le marquis -Yorisaka insista:</p> - -<p>—Sinon une révolution, au moins une totale -réforme! Certes, votre amirauté avait fait, depuis -douze ans, beaucoup de bonne besogne... J'ai suivi les -progrès de votre matériel. Il n'y a plus rien à reprendre -à vos canons. Et je ne parlerai pas de vos obus...</p> - -<p>—Oui,—fit tranquillement Fergan:—vous les -avez adoptés, après l'expérience assez peu satisfaisante -que vous aviez faite des obus à moins grande -capacité, l'an passé, le 10 août...</p> - -<p>—Il est vrai... Et c'est bien pourquoi je n'en parlerai -pas... Hé!... votre matériel est donc excellent, -et tout l'honneur en revient à votre amirauté. Mais -à la guerre, n'est-ce pas? le matériel n'est rien, le -personnel est tout! Et si votre personnel, aujourd'hui -est peut-être le premier de l'Europe, tout -l'honneur en revient à l'amiral Percy Scott...</p> - -<p>D'un geste, Herbert Fergan y consentit.</p> - -<p>—De bons canons, de bons obus,—professait le -marquis Yorisaka Sadao,—c'est bien! De bons -pointeurs, de bons télémétristes, de bons officiers -de tir, c'est mieux! Et voilà précisément le cadeau -que Percy Scott a fait à l'Angleterre!... L'Angleterre, -d'ailleurs, a su récompenser Percy Scott. N'est-ce -pas une gratification de quatre-vingt mille yens<a name="NoteRef_1_20" id="NoteRef_1_20"></a><a href="#Note_1_20" class="fnanchor">[1]</a> que -le Parlement lui a décernée récemment?</p> - -<p>—Huit mille livres sterling, exactement. C'est une -juste rémunération. Si Percy Scott avait vendu ses -brevets à l'industrie, il eût certes gagné davantage.</p> - -<p>—Certes!... Huit mille livres ne paient pas le -génie d'un tel homme! Notre empereur donnerait -probablement davantage pour avoir un Percy Scott -japonais.</p> - -<p>—Quel besoin?—dit Fergan, un peu ironique.—Vous -avez le Percy Scott anglais!... L'Angleterre -et le Japon sont pays alliés. Vous avez pu, vous -pouvez profiter très librement de tous nos travaux.</p> - -<p>Le marquis Yorisaka détourna un instant son -regard vers la profondeur verte de la futaie.</p> - -<p>—Très librement,—répéta-t-il.</p> - -<p>Sa voix s'était enrouée. Il toussa.</p> - -<p>—Très librement, c'est vrai! Oh! nous vous avons -de grandes obligations! Cependant, nous avons profité -surtout des travaux de votre amirauté: nous -possédons aujourd'hui vos tourelles, vos casemates, -vos projectiles, votre acier de cuirasse... Nous ne possédons -pas encore vos hommes, ni leurs secrets merveilleux, -ces secrets que l'amiral Percy Scott inventa...</p> - -<p>—Il n'y a point de secrets,—affirma Fergan.—Et -d'ailleurs, n'avez-vous pas été vainqueurs, aux -batailles du 10 et du 14 août?</p> - -<p>—Nous avons été vainqueurs. Mais...</p> - -<p>Les lèvres minces se serraient de mépris sous la -moustache à poils rêches:</p> - -<p>—... Mais ce furent de piètres victoires! Vous -le savez. Vous étiez à côté de moi à bord du <i>Nikkô</i>, -le 10 août!...</p> - -<p>L'Anglais, courtoisement, s'inclina:</p> - -<p>—J'y étais,—dit-il.—Et je témoigne ici, par -Jupiter! que ce 10 août fut une journée très glorieuse!....</p> - -<p>—Non!—exclama le Japonais.—O Fergan -<i>kimi</i><a name="NoteRef_2_21" id="NoteRef_2_21"></a><a href="#Note_2_21" class="fnanchor">[2]</a>, souvenez-vous mieux! Souvenez-vous des -lenteurs, de l'indécision, du désordre général! Souvenez-vous -de cet obus russe qui atteignit le <i>Nikkô</i> -au-dessous du blockaus, et brisa le tube cuirassé -des transmissions! Aussitôt, toute la vie du cuirassé -s'arrêta, comme la vie d'un homme dont l'artère -aorte est coupée. Nos canons intacts cessèrent de -tirer. Nos canonniers attendirent stérilement l'ordre -qui ne pouvait plus venir! Et, cependant, le <i>Tsesarevitch</i>, -déjà criblé de nos coups, s'échappait à la -faveur de cette unique avarie qui nous frappait -d'impuissance! Voilà ce que fut la journée du -10 août!... Et je pense avec désespoir que la prochaine -journée sera pareille, puisque nous ne possédons -point les secrets anglais...</p> - -<p>—Il n'y a pas de secrets anglais,—redit Fergan.</p> - -<p>Un silence suivit. Ils étaient parvenus au sommet -de la colline. Maintenant, ils redescendaient par -une autre allée plus occidentale, qui aboutit aux -jardins mêmes du grand temple.</p> - -<p>—Quand il commandait le <i>Terrible</i>,—reprit -tout à coup Yorisaka Sadao,—Percy Scott, tirant -en exercice, mettait quatre-vingts pour cent de ses -obus dans la cible. Quatre-vingts pour cent! Quelles -cuirasses résisteraient à cette avalanche de fer?</p> - -<p>—Bah!—dit Fergan,—pourquoi le <i>Nikkô</i> ne -tirerait-il pas aussi bien que le <i>Terrible</i>? Percy -Scott avait entraîné ses pointeurs au moyen d'appareils -que vous connaissez! N'avez-vous pas des <i>dotters</i>, -des <i>loading-machines</i>, des <i>deflections-teachers</i><a name="NoteRef_3_22" id="NoteRef_3_22"></a><a href="#Note_3_22" class="fnanchor">[3]</a>! -N'avez-vous pas vos télémètres Barr and Stroud<a name="NoteRef_4_23" id="NoteRef_4_23"></a><a href="#Note_4_23" class="fnanchor">[4]</a>?</p> - -<p>—Nous avons tout cela! Et vous nous avez enseigné -à nous en servir... Oh! nous vous avons de grandes -obligations! Mais tout cela est bon surtout pour les -tirs en temps de paix. A la guerre, la part d'imprévu -est si grande! Souvenez-vous de l'obus du 19 août.</p> - -<p>Il scrutait les yeux de l'Anglais, comme un chasseur -scrute le buisson d'où le gibier va sortir.</p> - -<p>—La flotte britannique s'est battue tant de fois, -depuis tant de siècles! Et toujours, et partout, -infailliblement, elle fut victorieuse! Comment? par -quelle sorcellerie? Voilà ce que nous voudrions -savoir! Que firent Rodney, Keppel, Jervis, Nelson, -pour n'être jamais, jamais, jamais vaincus?</p> - -<p>—Sais-je?—dit Fergan, souriant.</p> - -<p>Ils arrivaient aux jardins. Le parc s'achevait -brusquement en une terrasse étroite et longue, -plantée d'une dizaine de cerisiers en quinconces. -Une tchaya était là, à côté d'un tir à l'arc.</p> - -<p>—Tiens!—fit Fergan, content de parler d'autre -chose.—Tiens! monsieur Jean-François Felze!...</p> - -<p>Le peintre était assis devant la tchaya, en face -d'une tasse de thé. Il se leva, poli.</p> - -<p>—Comment allez-vous?—demanda Fergan.</p> - -<p>Le marquis Yorisaka saluait à la française, ôtant -sa casquette à galons d'or;</p> - -<p>—Vous êtes ici, cher maître! Je vous croyais à -la villa. Le commandant Fergan et moi, rentrions -justement, et nous espérions vous trouver là-bas... -La marquise n'a pas su vous retenir?</p> - -<p>—Elle l'a tenté, très aimablement. Mais la séance -de pose avait été déjà bien longue... La marquise avait -besoin de repos, et moi-même de plein air...</p> - -<p>—Nous vous disons donc au revoir... A demain, -sans doute?</p> - -<p>—A demain, assurément.</p> - -<p>Il s'était déjà rassis, après un geste de la main. -Immobile et silencieux, il avait reporté son regard -vers la ville et vers le golfe, aperçus au-dessous de -la terrasse. Le soleil de six heures commençait de -rougir la buée bleuâtre des lointains et la mer saignait -d'une myriade de petits reflets pourpres, -pareils à d'étincelantes blessures.</p> - -<p>Fergan et Yorisaka s'en allaient.</p> - -<p>—A pied, n'est-ce pas?—demanda l'Anglais.</p> - -<p>Il était bon marcheur. Et, du reste, le coteau des -Cigognes est assez proche d'O-Souwa.</p> - -<p>—A pied, si vous le voulez.</p> - -<p>Ils étaient sortis du jardin par la porte opposée à -la ville. Ils marchèrent sans parler jusqu'au petit -pont en arc qui enjambe le ruisseau du nord. Là, le -chemin bifurque. Yorisaka Sadao, qui depuis un -moment réfléchissait, fit une halte brusque.</p> - -<p>—Hé!—s'écria-t-il.—Voici que j'oubliais le -rendez-vous que m'a donné le gouverneur.</p> - -<p>—Un rendez-vous?</p> - -<p>—Oui, pour cette heure même... Que faire? -M'excuserez-vous?</p> - -<p>—Vous plaisantez!... Partez tout de suite! Vous -trouverez un kourouma à cent pas d'ici dans les rues -voisines du temple... Je vous accompagne, bien -entendu...</p> - -<p>—Oh! pour rien au monde! Je vais et je reviens. -Il s'agit d'une simple formalité militaire. Ce sera -très court, une heure à peine. Kimi, faites-moi le -plaisir de rentrer seul à la villa... Mitsouko nous -attend peut-être pour le thé. Je vous rejoins bientôt, -et nous dînons ensemble...</p> - -<p>—All right!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_20" id="Note_1_20"></a><a href="#NoteRef_1_20"><span class="label">[1]</span></a> Deux cent mille francs.—Chiffre historique.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_21" id="Note_2_21"></a><a href="#NoteRef_2_21"><span class="label">[2]</span></a> «Kimi», «mon cher», avec une nuance respectueuse.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_22" id="Note_3_22"></a><a href="#NoteRef_3_22"><span class="label">[3]</span></a> Le <i>dotter</i> et le <i>deflection teacher</i> sont deux instruments dont -la pratique enseigne aux canonniers à pointer juste. Le <i>loading-machine</i> -enseigne aux servants à charger rapidement.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_4_23" id="Note_4_23"></a><a href="#NoteRef_4_23"><span class="label">[4]</span></a> Les télémètres Barr and Stroud sont actuellement encore -(1910) les seuls instruments au monde qui permettent de mesurer -exactement la distance du canon au but, afin de régler convenablement -la hausse.</p></div> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XI</h2> - -<p>Marchant d'un pas fort allongé, Herbert Fergan -n'avait pas mis dix minutes à gravir le coteau des -Cigognes.</p> - -<p>A la porte de la villa, il frappa trois coups -pressés.</p> - -<p>—Héi!...</p> - -<p>La mousmé servante avait ouvert, et se prosternait -devant l'ami du maître. Habitué de la maison, -Fergan tapota la joue fraîche et ronde, et passa.</p> - -<p>Le salon Louis XV recevait par toutes ses fenêtres -ouvertes la caresse du soleil couchant. Aux tentures -pompadour rougeoyaient des rayons obliques.</p> - -<p>—Good evening,—dit Fergan.</p> - -<p>La marquise Yorisaka à demi étendue au fond de -sa bergère, se leva comme en sursaut.</p> - -<p>—Good evening,—dit-elle.—Vous êtes seul? -le marquis vous a quitté?</p> - -<p>Elle parlait anglais aussi bien que français.</p> - -<p>—Le marquis a dû courir chez le gouverneur, je -ne sais pas pour quelle affaire. Il ne peut être revenu -avant une heure.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>Elle souriait d'un sourire un peu apprêté. Il s'approcha -d'elle et, très simplement, d'un geste accoutumé, -la prit dans ses bras et lui baisa la bouche.</p> - -<p>—Mitsou, petite chose chérie!...</p> - -<p>Elle s'était abandonnée, docile plutôt qu'amoureuse. -Elle rendit le baiser, s'appliquant à le bien -rendre comme elle l'avait reçu, comme le donnent -les Occidentaux, des deux lèvres entr'ouvertes et -aspirantes.</p> - -<p>Fergan cependant la soulevait de terre, et, s'asseyant, -l'asseyait sur ses genoux:</p> - -<p>—Qu'avez-vous fait, tout aujourd'hui?</p> - -<p>—Rien... Je vous attendais ... je n'espérais pas -vous voir seul, ce soir...</p> - -<p>Il se pencha sur elle et l'embrassa de nouveau:</p> - -<p>—Vous êtes une ensorcelante mignonne... Qui -avez-vous vu, cette après-midi?</p> - -<p>—Personne ... le peintre...</p> - -<p>—Le peintre?... Je suis sûr qu'il vous fait la -cour!...</p> - -<p>—Pas du tout!...</p> - -<p>—Pas du tout? Très invraisemblable? Tous les -Français font la cour à toutes les femmes!...</p> - -<p>—Mais lui est trop vieux!...</p> - -<p>—Il le dit, mais c'est coquetterie.</p> - -<p>—Trop vieux, et d'ailleurs, amoureux d'une -autre ... vous savez bien!... de cette Américaine, -Mrs. Hockley...</p> - -<p>—Je sais. Non, il n'est pas amoureux, il est -esclave. Il la déteste beaucoup plus qu'il ne l'aime. -Mais elle s'est emparée de lui... Il est Français... -Elle est très belle et très vicieuse...</p> - -<p>—Très vicieuse?</p> - -<p>—Oui... Oh! oh! cela vous intéresse?</p> - -<p>Il avait senti, dans sa main, la menotte -emprisonnée tressaillir. Mais, peut-être, était-ce -une illusion? La voix menue parlait le plus tranquillement -du monde:</p> - -<p>—Cela ne m'intéresse pas. Mais vous la connaissez, -cette Mrs. Hockley?</p> - -<p>—De réputation, oui. Tout le monde la connaît -de réputation.</p> - -<p>—Je veux dire: vous lui avez été présenté?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Alors, vous lui serez présenté.</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—Elle viendra ici. J'ai promis de l'inviter.</p> - -<p>—Elle vous a fait demander cette invitation?</p> - -<p>—Non. Moi-même j'ai proposé.</p> - -<p>—Miséricorde! pourquoi?</p> - -<p>Elle réfléchit avant de répondre:</p> - -<p>—Pour faire plaisir au peintre. Et aussi, parce -que le marquis désire que je reçoive beaucoup -d'Européennes...</p> - -<p>Il rit et l'embrassa encore:</p> - -<p>—Petite femme obéissante!...</p> - -<p>Il lutinait les beaux cheveux noirs qui cédaient -avec souplesse sous les doigts câlins.</p> - -<p>—Si vous aviez conservé l'incommode coiffure -des mousmés, je n'aurais pas la douceur de toucher -ainsi vos cheveux. Cette coiffure-ci est beaucoup -plus favorable...</p> - -<p>Elle le regarda par la fente longue des paupières -demi-fermées:</p> - -<p>—C'est fait exprès...</p> - -<p>Il devenait audacieux. Sa bouche, maintenant, -pressait avidement les lèvres complaisantes, et ses -mains dégrafaient le corsage, cherchant la nudité -tiède des seins.</p> - -<p>—Mitsou, Mitsou!... Petit rayon de miel délicieux!...</p> - -<p>Elle ne résistait pas. Mais ses bras immobiles -pendaient le long de son corps, et ne se refermèrent -pas sur le buste de l'amant.</p> - - -<p class="p2">—Laissez-moi, à présent!... Herbert, je vous -prie!... Laissez-moi et asseyez-vous ici, sagement! -Sagement, oui!... Je veux vous faire un peu de -musique...</p> - -<p>Elle ouvrit le piano, fouilla un casier:</p> - -<p>—Je veux vous chanter une chanson ... une chanson -française toute nouvelle. Ecoutez bien les paroles.</p> - -<p>Elle préluda. Ses mains touchaient le clavier -avec une surprenante adresse. Elle chanta, s'accompagnant -d'un jeu sûr, assez expressif. Son soprano -très grêle, donnait à l'étrange mélodie une valeur -de mystère et d'irréalité.</p> - -<div class="blockquot"> - -<p>—Il m'a dit: «Cette nuit j'ai rêvé. -J'avais ta chevelure autour de mon cou. -J'avais tes cheveux comme un collier noir -autour de ma nuque et sur ma poitrine.</p> - -<p>«Je les caressais, et c'étaient les miens; -et nous étions liés pour toujours ainsi, -par la même chevelure, la bouche sur la -bouche, ainsi que deux lauriers n'ont souvent -qu'une racine.</p> - -<p>«Et, peu à peu, il m'a semblé, tant nos -membres étaient confondus, que je devenais -toi-même ou que tu entrais en moi -comme mon songe.</p> - -<p>Quand il eut achevé, il mit doucement -ses mains sur mes épaules, et il me regarda -d'un regard si tendre, que je baissai -les yeux avec un frisson...</p></div> - -<p>Il avait écouté fort attentivement.</p> - -<p>—C'est très joli,—dit-il avec politesse.</p> - -<p>Pareil à tous les Anglais, il n'entendait pas -grand'chose à la musique.</p> - -<p>—Très joli,—répéta-t-il.—Et, surtout, vous -jouez parfaitement bien.</p> - -<p>Elle se taisait, les mains encore posées sur le -dernier accord. Il jugea nécessaire de marquer une -curiosité:</p> - -<p>—Qui a fait cela?</p> - -<p>Elle nomma le poète et le musicien. Il répéta les -noms illustres:</p> - -<p>—Monsieur Louys et monsieur Debussy... Oh! -c'est réellement une chose considérable...</p> - -<p>Il s'était levé.</p> - -<p>Il vint derrière elle et se pencha pour baiser la -nuque d'ambre pur...</p> - -<p>—Vous êtes une excellente artiste...</p> - -<p>Elle rit, incrédule et modeste:</p> - -<p>—Je suis une écolière très médiocre. Je ne crois -pas que vous ayez pu goûter le moindre plaisir à -m'entendre.</p> - -<p>Il protesta:</p> - -<p>—J'ai goûté beaucoup de plaisir. Et je souhaite -que maintenant vous chantiez une autre chanson.</p> - -<p>Elle se fit prier. Il insista.</p> - -<p>—Oui, une autre chanson; et cette fois, une -chanson japonaise...</p> - -<p>Elle tressaillit légèrement. Sa voix se posa, pour -répondre après un court silence:</p> - -<p>—Je n'ai pas de musique japonaise dans mon -casier. Et comment pourrais-je, sur un piano?...</p> - -<p>—Prenez votre <i>koto</i>...</p> - -<p>Elle leva sur lui des yeux grand ouverts:</p> - -<p>—Il n'y a point ici de koto.</p> - -<p>Il cessa de sourire. Il était Anglais, peu enclin -aux rêveries et aux spéculations de la pensée. Mais -beaucoup de siècles civilisés avaient tout de même -affiné sa race. Et il ne passait pas devant les spectacles -extraordinaires de la vie sans en apercevoir -la grandeur ou le mystère...</p> - -<p>Elle avait dit: «Il n'y a point ici de koto». Le -koto est une sorte de harpe très ancienne et très -vénérable, dont l'usage fut jadis réservé aux plus -nobles dames japonaises et aux courtisanes du premier -rang. Née comme elle était, la marquise Yorisaka -avait certes appris le koto dès sa plus petite -enfance. Et sans nul doute, sa jeunesse s'était assidûment -employée à pincer avec l'ongle d'ivoire les -cordes sonores. Mais les temps modernes étaient -venus. Et «il n'y avait plus ici de koto...»</p> - -<p>Herbert Fergan, tout à coup, secouant sa brève -songerie, baisa une fois encore la nuque de sa maîtresse.</p> - -<p>—Mitsou, petite chose aimée, chantez tout de -même, je vous en prie...</p> - -<p>Elle consentit:</p> - -<p>—Je chanterai... Voulez-vous... voulez-vous une -<i>tanka</i> très vieille? Vous savez, une tanka? cette -ancienne poésie de cinq vers que les princes et les -princesses d'autrefois, échangeaient entre eux, à la -cour du Mikado ou du Shôgoun... Celle-ci date de -plus de mille ans. Je l'ai apprise quand j'étais -encore un bébé. Et je me suis amusée à la traduire -en anglais...</p> - -<p>Ses doigts coururent sur le piano, inventant une -harmonie triste et bizarre. Mais elle ne chanta pas, -d'abord. Elle semblait hésiter. Et, pour l'engager à -vaincre cette hésitation, Fergan, une fois encore, -appuya longuement ses lèvres sur le cou tiède et -duveté.</p> - -<p>Alors la voix douce murmura très lente:</p> - -<p class="poem"> -—Le temps des cerisiers en fleurs<br /> -N'est pas encore passé.<br /> -Maintenant cependant les fleurs devraient tomber,<br /> -Tandis que l'amour de ceux qui les regardent<br /> -Est à son extrême exaltation...<br /> -</p> - -<p>La chanteuse s'était tue et demeurait immobile. -Herbert Fergan, debout tout près d'elle, allait la -remercier d'un nouveau baiser...</p> - -<p>A cet instant, quelqu'un parla, au fond du salon:</p> - -<p>—Mitsouko, pourquoi chantez-vous ces petits -refrains absurdes?</p> - -<p>Herbert Fergan se redressa soudain, une sueur -aux tempes. Le marquis Yorisaka, silencieusement, -était entré. Avait-il vu?... Qu'avait-il vu?...</p> - -<p>Il n'avait pas vu, sans doute. Car il parla, absolument -calme:</p> - -<p>—Mitsouko, vous ne dînerez pas avec nous, ce -soir?</p> - -<p>Elle s'était levée. Elle répondit, les yeux fixés -vers la terre:</p> - -<p>—Je suis très lasse. Je désirerais, en effet, si -cela ne vous contrarie pas, être servie chez moi.</p> - -<p>—Comme il vous plaira...</p> - - -<p class="p2">Elle était sortie. La porte, sans bruit avait glissé -dans sa rainure. Herbert Fergan respira avec effort -et passa sa main sur son front.</p> - -<p>Amical et insinuant, Yorisaka Sadao fit quatre -pas, et s'accouda au piano.</p> - -<p>—Kimi, nous dînerons donc tête à tête, et nous -causerons...</p> - -<p>Il s'interrompit, plongea son regard au fond des -yeux de l'Anglais:</p> - -<p>—Nous causerons. J'ai beaucoup d'enseignements -à recevoir encore de vous, beaucoup de conseils -à vous demander. Il ne faut pas, il ne faut pas -que nous recommencions la bataille du 10 août... -Vous ne refuserez pas à un allié...</p> - -<p>Herbert Fergan baissa le front. Ses joues rasées -rougirent. Et, docilement, il commença de parler:</p> - -<p>—Le 10 août ... le 10 août, vous avez été timides, -très timides... Vous ne saviez pas, vous ne sentiez -pas que vous étiez les plus forts. Vous n'avez pas eu -foi en vous. Et vous vous êtes battus comme des -gens qui ont peur de la défaite: trop sagement, -trop habilement, de trop loin. Le seul secret anglais, -c'est l'audace. Pour vaincre cette mer, il faut d'abord -se préparer avec méthode et prudence, puis -se ruer avec fureur et folie. Ainsi firent Rodney, -Nelson et le Français Suffren... Par conséquent, -pour la conduite du feu...</p> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XII</h2> - -<p>... La porte, sans bruit, avait glissé dans sa rainure. -Et la marquise Yorisaka était sortie.</p> - -<p>Hors du salon, elle s'arrêta. Elle écouta, attentive.</p> - -<p>Les voix d'Herbert Fergan et du marquis Yorisaka -alternaient en phrases paisibles. A travers la -cloison mince, des noms historiques passèrent, -Rodney, Nelson, Suffren...</p> - -<p>La marquise Yorisaka, d'un geste lent, toucha, -du bout de ses doigts, ses deux tempes. Puis, -marchant à pas muets, elle s'éloigna de la cloison.</p> - -<p>La chambre attenant au salon n'était qu'un cabinet -étroit, vide de meubles. La marquise Yorisaka -traversa ce cabinet, traversa la pièce qui lui faisait -suite, et parvint à l'aile extrême du logis.</p> - -<p>Là, un couloir presque obscur s'allongeait entre -deux panneaux de papier uni, surmonté de frises -ajourées. Au fond, deux portes à coulisse se faisaient -face. La marquise Yorisaka fit glisser la -porte de gauche.</p> - -<p>Une sorte d'alcôve était derrière cette porte, une -alcôve de simple bois blanc, finement menuisé, mais -absolument nu. Le plafond, très bas, montrait ses -solives; le plancher, ses tatamis couleur de paille -fraîche. Trois grands châssis de papier grenu tenaient -lieu de fenêtres et de vitres. Et dans un coin, devant -une toilette de poupée posée à même le sol et -surmontée d'un miroir à cadre de laque, un coussin -de velours noir figurait l'unique siège où l'on pût -s'asseoir, s'agenouiller plutôt,—s'agenouiller à la -japonaise.</p> - -<p>Debout sur le seuil, la marquise Yorisaka frappa -deux fois dans ses mains, et deux servantes accoururent.</p> - -<p>Il n'y eut point de paroles prononcées. Bouches -closes, les mousmés se prosternèrent d'abord, et -déchaussèrent la maîtresse. Puis, prestement, elles -la dévêtirent, ôtant le corsage de dentelle qui glissa -vite le long des bras poudrés, ôtant la jupe de -moire et les jupons de soie, ôtant le corset, ôtant -la chemise, ôtant les bas d'Europe qui n'ont point -de doigts comme les bas nippons.</p> - -<p>Toute nue, la marquise Yorisaka s'enveloppa d'un -kimono à grands ramages, mit ses pieds dans des -sandales à brides d'étoffe, et, quittant d'abord l'alcôve -de bois blanc, qui était sa chambre personnelle -et intime, s'en fut se baigner dans une cuve d'eau -brûlante, comme font toutes les femmes du Japon, -chaque soir, un peu avant le coucher du soleil.</p> - -<p>Puis elle revint. Elle laissa tomber son kimono. -Elle repoussa du pied ses sandales. Et les servantes -lui tendirent trois robes de crêpe léger, trois robes -japonaises à grandes manches, toutes trois bleu de -nuit, toutes trois sobrement semées d'une même rosace -bizarre et hiératique,—le <i>môn</i>,—le blason.</p> - -<p>Habillée, la marquise Yorisaka s'agenouilla devant -son miroir. Les robes s'évasaient comme il -sied. L'<i>obi</i> les ceinturait largement de son nœud -magnifique. A deux mains, la chevelure fut détachée, -séparée, lissée en bandeaux larges qui encadrèrent -l'impassible visage. La marquise Yorisaka -se releva, marcha un moment par la chambre, sortit -dans le couloir demi-obscur. Et soudain, frappant -encore dans ses paumes, elle ouvrit la porte de -droite.</p> - -<p>Une deuxième chambre apparut, pareille exactement -à la première: mêmes panneaux de bois blanc -et nu, mêmes châssis de papier diaphane, mêmes -solives et mêmes tatamis. Mais au lieu d'une toilette -et d'un miroir, deux tabernacles minuscules flanquaient -un autel de cèdre poli, sur lequel s'alignaient -des tablettes d'ancêtres.</p> - -<p>Toujours silencieuse, la marquise Yorisaka se -prosterna d'abord correctement devant les tablettes, -et demeura, plusieurs minutes, les mains à plat sur -le sol, et le front heurtant les nattes.</p> - -<p>Puis elle s'agenouilla sur un coussin, devant une -sorte de harpe horizontale qu'une servante, respectueuse, -venait d'apporter entre ses bras.</p> - -<p>Une musique naquit, lugubre et lente, dont le -rythme et l'harmonie ne ressemblaient en rien aux -harmonies ni aux rythmes de l'Occident. Des sons -mystérieux se succédèrent et se mêlèrent, des phrases -sans commencement ni fin s'ébauchèrent, des -rêveries, des tristesses, des plaintes lamentables -frémirent parmi d'étranges grincements sinistres, -qui rappelaient le bruit des bises d'hiver et le cri -des oiseaux nocturnes. Sur tout cela, une mélancolie -désespérée planait...</p> - -<p>Agenouillée à la mode antique dans la salle de -ses ancêtres, la marquise Yorisaka jouait du koto...</p> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XIII</h2> - -<p>La semaine qui suivit, Jean-François Felze ayant -achevé le portrait de la marquise Yorisaka, celle-ci -ne manqua pas de convier Mrs. Hockley à venir, -«sans aucune espèce de cérémonie, prendre une -tasse de thé dans la villa du coteau des Cigognes, et -y admirer la belle œuvre du maître, avant que le -marquis Yorisaka l'emportât sur son cuirassé».</p> - -<p>Mrs. Hockley n'eut garde de refuser l'invitation. -Elle décida de s'y rendre en compagnie du maître -lui-même, et voulut que miss Elsa Vane, la lectrice, -les accompagnât.</p> - -<p>—Vous n'emmenez pas le lynx Romeo?—demanda -Felze, comme la caravane quittait l'<i>Yseult</i>.</p> - -<p>—Vous êtes comique!—riposta Mrs. Hockley.</p> - -<p>On était au 1<sup>er</sup> mai. Malgré les nouvelles alarmistes -que répandait chaque matin le <i>Nagasaki -Press</i>, les officiers japonais en permission n'avaient -pas encore reçu l'ordre de rallier Sasebo.</p> - -<p>A la porte du jardin, le marquis Yorisaka vint -accueillir ses hôtes. Il portait, comme toujours, son -uniforme noir à galons d'or. Mrs. Hockley, favorablement -impressionnée, observa qu'il n'y avait aucune -différence entre cet uniforme et celui des officiers -de la grande marine américaine. Le marquis -Yorisaka s'en déclara confus et orgueilleux.</p> - -<p>Dans la villa, le salon Louis XV avait un air de -gala. Les vases de Sèvres débordaient de fleurs, et -le chevalet qui portait le tableau était élégamment -drapé de satin liberty. La marquise Mitsouko, en -robe de guipure molle, fit la révérence à sa visiteuse, -et, pour lui mieux faire honneur, ne voulut -parler qu'anglais.</p> - -<p>—Le maître me pardonnera, si je suis aujourd'hui -infidèle à sa belle langue française. Mais je -suis sûre qu'à bord de l'<i>Yseult</i>, lui-même a la galanterie -de parler comme vous, madame!</p> - -<p>Charmée, Mrs. Hockley ne marchanda ni les -louanges, ni les compliments les plus directs. Réellement, -la marquise Yorisaka était une enchanteresse! -Et combien gracieuse, et combien jolie, et -combien cultivée! Les vieux peuples d'Europe confinent -leurs femmes dans la frivolité ou dans le ménage. -Mais les nations jeunes ont d'autres idées et -d'autres ambitions. Mrs. Hockley appréciait la supériorité -de ses propres compatriotes sur les Européennes. -Et elle se réjouissait de tout son cœur de -voir les Japonaises marcher superbement sur les -traces des Américaines.</p> - -<p>—Vous savez l'anglais, le français, l'allemand -peut-être?...</p> - -<p>—Quelques mots...</p> - -<p>—Le japonais naturellement. Le chinois aussi?</p> - -<p>Ce fut le marquis Yorisaka qui répondit non.</p> - -<p>—Vous avez reçu une instruction tout à fait occidentale! -Êtes-vous allée à New-York?</p> - -<p>La marquise Yorisaka n'y était point allée, mais -le regrettait de toutes ses forces.</p> - -<p>—Comme cette toilette parisienne vous sied parfaitement -bien!... Et votre main est un bijou!</p> - -<p>Felze, d'assez sombre humeur, ne disait mot. Et -miss Vane, dédaigneuse, imitait son silence. Malgré -l'empressement des maîtres de la maison, malgré la -cordialité expansive de Mrs. Hockley, la réception -se fût peut-être refroidie, si le commandant Herbert -Fergan n'était arrivé fort à point. Le marquis Yorisaka -lui marqua la plus grande amitié. Et Felze dut -se dérider un peu pour n'être point impoli, car -l'Anglais était en verve.</p> - -<p>—Monsieur Felze,—avait-il dit tout d'abord,—vous -souvenez-vous d'un passage de Thucydide -qui est peut-être ce qu'il y a de plus profond dans -la littérature psychologique de tous les pays et de -tous les siècles? Excusez-moi de faire le pédant: -nous autres Anglais sommes très forts en grec... -C'est même cette force-là qui nous fait, dans la vie -pratique, si piteusement inférieurs aux compatriotes -de Mrs. Hockley... Or donc, l'an III de la 87<sup>e</sup> olympiade, -au plus fort de la célèbre peste qui dévasta -Athènes, Thucydide nous affirme qu'une véritable -folie de plaisir s'abattit sur la ville pourtant pleine -de deuils et d'agonies. Et il ne s'en étonne point -d'ailleurs, et semble considérer la chose comme tout -à fait naturelle,—selon l'instinct humain. Oui.—Eh -bien! monsieur Felze, Thucydide n'a pas tort. -Car ce matin, moi qui suis à Nagasaki comme les -Athéniens d'alors étaient à Athènes, je veux dire -sous la menace d'une mort inattendue et foudroyante, -je me suis éveillé avec le désir de jouir très énergiquement -de la vie!...</p> - -<p>Jean-François Felze avait levé les sourcils:</p> - -<p>—Vous êtes sous une menace de mort?</p> - -<p>—Je suis sous la menace d'un boulet russe. Moi -aussi je dois rejoindre bientôt le cuirassé du marquis -Yorisaka. Et j'assisterai à la prochaine bataille. Magnifique -spectacle, monsieur Felze, mais assez périlleux. -Avez-vous quelquefois vu des combats de -gladiateurs? Je vais en voir un. Aucune chose n'est -plus excitante! Toutefois, petit inconvénient: il n'y -a point de gradins autour du cirque, si bien que -je suis forcé de descendre dans l'arène!</p> - -<p>Il riait. Et le marquis Yorisaka, gladiateur débonnaire, -riait avec lui, de la meilleure grâce du monde.</p> - -<p>Herbert Fergan avait ensuite complimenté fort -adroitement Mrs. Hockley sur son yacht. L'Américaine -en était orgueilleuse, et se plaisait à entendre -redire qu'elle possédait incontestablement le plus -beau navire de plaisance qui existât. Toutefois, -malgré la valeur d'un éloge décerné par un capitaine -de vaisseau, aide de camp du roi d'Angleterre, -Mrs. Hockley n'y prêta qu'une oreille distraite, -et ne détourna point son attention de la marquise -Yorisaka, qui l'occupait toute.</p> - -<p>Assises toutes deux sur le sopha, et près l'une de -l'autre, l'Américaine et la Japonaise faisaient maintenant -figures d'amies intimes. Mrs. Hockley s'était -emparée des mains de sa nouvelle amie, et lui parlant -à voix confidentielle, l'interrogeait infatigablement -sur son enfance, sa jeunesse, son mariage, ses -goûts, ses plaisirs, ses lectures, ses idées religieuses -et ses opinions philosophiques. Elle déployait dans -cette inquisition toute l'exaspérante curiosité des -femmes de sa race, lesquelles s'entraînent, dès -qu'elles sont petites filles, au sport des questions -innombrables et inutiles, des questions sans intérêt -ni fin, et, toute leur vie, emmagasinent au fond de -leurs cervelles mille et mille renseignements, mille -et mille documents—laborieusement obtenus, laborieusement -classés, rangés, étiquetés,—jamais -assimilés, jamais compris...</p> - - -<hr class="r5"/> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/p125.jpg" alt="" /> -</div> - -<p class="caption">Et Felze peignait, silencieux, enthousiasmé</p> - -<hr class="r5"/> - -<p>Mais la marquise Yorisaka, inaccoutumée, supportait -volontiers l'assaut indiscret de sa visiteuse. Complaisante, -elle répondait à tout et ne se lassait point. -Elle donnait à Mrs. Hockley, qui n'était certes point -capable de s'en rendre compte, une bonne preuve -de la docilité des femmes du Nippon. Et elle abandonnait -avec une imperceptible coquetterie ses petits -doigts d'ivoire soyeux à l'étreinte des blanches -mains occidentales, jolies aussi, mais très grandes -par comparaison...</p> - -<p>Miss Vane, à l'autre bout du salon, avait découragé -les attentions de Herbert Fergan et du marquis -Yorisaka lui-même. Immobile et nonchalante -au fond d'une bergère, elle jetait par intervalles un -bref regard vers le sopha. Et Felze souriait, avec -un peu d'ironie et un peu d'amertume.</p> - -<p>On servait le thé. Toutes les fenêtres étaient ouvertes -et l'on apercevait, au-dessous d'un ciel pommelé, -les montagnes en dents de scie qui bordent -les deux rives du golfe, et au-dessous des montagnes, -les cimetières verdoyants qui enserrent la -ville brune et bleue. Il faisait doux, à cause du soleil -encore haut qui tempérait la fraîcheur du printemps -humide.</p> - -<p>—Monsieur le marquis Yorisaka,—dit enfin -Mrs. Hockley,—je sens que je suis prise d'une -grande affection pour votre femme, et je désire -nouer avec elle une intime amitié. Je crains en outre -qu'après votre départ pour la guerre elle ne s'ennuie -beaucoup, seule. Et j'espère que mes très fréquentes -visites la distrairont. S'il le faut, je prolongerai -le séjour ici de mon yacht. Mais je ne souffrirai -pas qu'une femme aussi belle et aussi intéressante -attende dans la tristesse le retour glorieux de -son mari. François Felze a d'ailleurs l'ambition de -peindre une seconde fois la marquise, dans une -sorte de travesti, je crois. Je l'accompagnerai afin -que les usages corrects soient respectés comme il -est convenable. Et je ne quitterai Nagasaki qu'après -votre victoire sur les sauvages russes.</p> - -<p>Le marquis Yorisaka s'inclina fort bas. Et il allait -répondre, quand la porte s'ouvrit devant un personnage -qu'on n'attendait point.</p> - -<p>C'était un officier de la marine japonaise, un officier -en uniforme, pareil de la tête aux pieds au marquis -Yorisaka: même âge, même grade et même -allure. Les deux visages différaient cependant par -un détail: le marquis Yorisaka portait la moustache, -à l'européenne, et la lèvre du nouveau venu était -rasée.</p> - -<p>Il entra, et tout d'abord salua à l'ancienne mode, -le corps plié en deux, les mains sur les genoux. -Puis, marchant vers le marquis Yorisaka, il le salua -particulièrement, avant de lui adresser, en langue -japonaise, un compliment cérémonieux, auquel le -marquis répondit avec beaucoup de déférence.</p> - -<p>Le commandant Fergan, cependant, s'était approché -de Jean-François Felze:</p> - -<p>—Regardez bien, cher monsieur! Voici l'ancien -Japon qui nous fait sa révérence!</p> - -<p>Le marquis Yorisaka avait pris par la main son -visiteur et se tournait vers l'assistance.</p> - -<p>—J'ai l'honneur de vous présenter mon très noble -camarade, le vicomte Hirata Takamori, lieutenant -de vaisseau comme moi à bord du <i>Nikkô</i>... Soyez -assez bons pour l'excuser, il ne sait pas l'anglais ... -ni le français...</p> - -<p>Tout le monde s'inclina. Le vicomte Hirata, une -fois de plus, cassa d'un plongeon son échine raide. -Puis ayant présenté quelques hommages courtois, -mais brefs, à la marquise Yorisaka, qui les reçut -demi-prosternée, il conduisit à part le marquis, et -l'entretint assez longuement, sur un ton fort animé.</p> - -<p>—J'ai connu ce vicomte Hirata au cours de la dernière -campagne,—expliquait Fergan à Felze.—C'est -un homme bien curieux, qui retarde tout juste -de quarante ans sur son siècle. Et vous savez qu'au -Japon quarante ans en valent quatre cents, dès qu'on -a remonté plus haut que la révolution de 1868. Le -vicomte Hirata est un fils de daïmio, comme notre -hôte. Mais, tandis que les Yorisaka furent du clan -Choshoû, originaire de l'île Hondo, les Hirata furent -du clan Satsouma, originaire de l'île Kioushoû. Cela -fait une prodigieuse différence. Les Choshoû ont été -jadis des lettrés, des poètes et des artistes. Les Satsouma -ont été seulement des guerriers. Quand vint -cette fameuse révolution, que les Japonais appellent -le Grand Changement, Satsouma et Choshoû prirent -ensemble les armes pour le Mikado, contre le Shôgoun. -Et leur victoire militaire amena leur désastre -féodal, parce que le Mikado, débarrassé du Shôgoun, -n'eut rien de plus pressé que l'abolition des clans, -des daïmios et de leurs samouraïs. Choshoû se résigna -tout de suite au nouvel ordre de choses. Satsouma -ne se résigna pas. Les parents du marquis -Yorisaka se modernisèrent en un clin d'œil, et l'empereur -n'a pas eu, dans la réorganisation de l'Empire, -d'auxiliaires plus dociles et plus intelligents. Les parents -du vicomte Hirata s'enfermèrent neuf ans dans -leurs tanières de Kagoshima, et, quand ils en sortirent, -le 17 février 1877, ce fut pour se ruer, sabre au -poing, contre les troupes impériales, à la suite du -vieux chef rebelle Saïgo. Ils furent vaincus. Tous -moururent... Oui, monsieur Felze, le propre père de -l'officier que voilà fut tué en se battant contre l'empereur, -l'empereur qui règne aujourd'hui! Et j'ai -tout lieu de croire que le vicomte Hirata Takamori -professe exactement les mêmes opinions que tous -ses ancêtres!...</p> - -<p>La chose comique, c'est qu'il n'en est pas moins -un excellent officier, fort au courant des armes les -plus récentes. A bord du <i>Nikkô</i>, il est chargé des -machines électriques, et peu d'ingénieurs européens -le vaudraient...</p> - -<p>A cet instant, le marquis Yorisaka, qui avait -écouté en silence le discours japonais du vicomte -Hirata Takamori, se retourna vers ses hôtes:</p> - -<p>—Mon très noble camarade m'informe que nous -serons tous deux ... (il se reprit en regardant Fergan) -... tous trois ... rappelés demain à Sasebo...</p> - -<p>Un silence brusque tomba. Jean-François Felze -regarda vers le sopha. La marquise Yorisaka, tressaillant -sans doute, avait ôté ses mains des mains -de Mrs. Hockley.</p> - -<p>Puis, Herbert Fergan, le premier, parla:</p> - -<p>—Que vous disais-je tout à l'heure à propos de -Thucydide, monsieur Felze!... Quoi qu'il m'arrive -en cette aventure, je serai content de partager sur -le <i>Nikkô</i> le sort de la belle œuvre que voici...</p> - -<p>Il montrait le portrait, dont Mrs. Hockley n'avait -point encore songé à remarquer la présence. Ainsi -rappelée au prétexte réel de la réception, l'Américaine -se leva, et vint considérer l'image de son -amie japonaise.</p> - -<p>Le vicomte Hirata, à quatre pas de là, avait -aperçu le tableau. Ses yeux comparèrent rapidement -le visage asiatique peint sur la toile au visage -occidental de Mrs. Hockley, qui s'était approchée -pour mieux voir. Et, parlant à mi-voix, il prononça -quelques mots nippons que le commandant Fergan -fut seul à surprendre.</p> - -<p>—C'est un jugement artistique?—questionna -Felze, curieux.</p> - -<p>—Non, cher monsieur! Un bon Satsouma prononce -rarement des jugements artistiques... Le -vicomte Hirata n'a émis qu'une opinion ethnologique, -assez savoureuse d'ailleurs. Voici la traduction -de ses paroles: «Notre peau est jaune, la leur -est blanche; l'or est plus précieux que l'argent<a name="NoteRef_1_24" id="NoteRef_1_24"></a><a href="#Note_1_24" class="fnanchor">[1]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_24" id="Note_1_24"></a><a href="#NoteRef_1_24"><span class="label">[1]</span></a> Avant le commandant Herbert Fergan, M. André Bellessort -entendit un samouraï de Kagoshima prononcer une phrase -toute pareille.—C. F.</p></div> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XIV</h2> - -<p>La chambre de Mrs. Hockley, à bord de l'<i>Yseult</i>, -avait été copiée sur celle de S. M. l'Impératrice de -Russie, à bord du <i>Standardt</i>. L'ameublement en était -anglais, avec profusion de boiseries claires, de laqués -vert d'eau et de marqueteries ton sur ton. Le -lit de cuivre n'avait pour tous rideaux qu'une mousseline, -brochée de grands iris. Le tapis était d'un -feutre ras, cloué. Et des photographies tenaient lieu -d'objets d'art. Mrs. Hockley, à cette exacte imitation -d'une souveraine austère dans ses goûts, trouvait la -double satisfaction de sa vanité démocratique et de -son instinct du confort. Le luxe véritable, le luxe des -ors, des marbres, des tableaux de maîtres, des statues -antiques, on le prodiguait orgueilleusement -dans les salons et dans les halls. Mais aux appartements -intimes s'adaptait mieux la moelleuse simplicité -des capitonnages britanniques.</p> - -<p>Minuit venait de sonner.</p> - -<p>Étendue sur le lit, un coude contre l'oreiller et la -joue dans la main, Mrs. Hockley, seulement vêtue de -ses bagues et d'une chemise de surah noir, beaucoup -plus transparente qu'une dentelle, écoutait miss -Elsa Vane lui faire à haute voix la lecture du soir.</p> - -<p>Miss Elsa Vane, lectrice correcte, était assise sur -une chaise à dossier droit, et n'avait point quitté sa -robe de dîner, robe, d'ailleurs, plus indécente, en sa -qualité de robe, que la chemise de Mrs. Hockley, en -sa qualité de chemise,—la différence en était du -dégrafé au nu,—mais, tout de même, robe. Et -l'habit faisant, comme chacun le sait, le moine, miss -Vane corrigeait, par son vêtement et par son attitude, -ce que Mrs. Hockley pouvait avoir d'un peu -hardi dans son attitude et dans son vêtement.</p> - -<p>Tel était d'ailleurs le cérémonial de chaque soirée. -Mrs. Hockley n'en changeait point, détestant toute -infraction au protocole.</p> - -<p>Et miss Vane lisait, ce soir-là, le chapitre onze du -volume dont elle avait lu, la veille, le chapitre dix.</p> - -<p>La voix légèrement nasillarde, comme sont toutes -les voix yankees, mais bien timbrée, et très grave -pour un timbre de jeune fille, achevait en scandant -les mots:</p> - -<p>—«Et cependant—étrange contradiction pour -ceux qui croient au temps—l'histoire géologique -nous montre que la vie n'est qu'un court épisode -entre deux éternités de mort, et que, dans cet épisode -même, la pensée consciente n'a duré et ne -durera qu'un moment. La pensée n'est qu'un éclair -au milieu d'une longue nuit.</p> - -<p>«Mais c'est cet éclair qui est tout.»</p> - - -<p class="p2">—M. Poincaré,—prononça Mrs. Hockley,—est -un original écrivain.</p> - -<p>Miss Vane, fatiguée, buvait la traditionnelle -citronnade, <i>lemonsquash</i>, préparée d'avance.</p> - -<p>—Original,—répéta Mrs. Hockley.—Philosophique -assurément. Un peu superficiel, ne trouvez-vous -pas? Trop français et dépourvu de la profondeur -allemande...</p> - -<p>—Oui,—dit miss Vane,—les Allemands adaptent -à chaque sujet une langue particulière qu'il est -agréable de connaître et de comprendre, parce -qu'elle fixe notre esprit. M. Poincaré parle la langue -de tout le monde. Et il y a là une frivole tendance.</p> - -<p>Mrs. Hockley, nonchalamment, se renversait sur -le dos et prenait un de ses genoux entre ses mains -jointes:</p> - -<p>—Frivole, en vérité. Vous avez raison, Elsa. En -outre, cette langue vulgaire crée un danger -d'athéisme. Il est impropre que le peuple sans instruction -lise tels livres qui lui paraîtraient irréligieux.</p> - -<p>—Vous pensez que réellement ces livres ne sont -pas irréligieux?</p> - -<p>—Certes. Je pense. Ils ne sont clairement qu'une -paradoxale spéculation. Ils n'ébranlent aucune foi.</p> - -<p>Les mains jointes sur le genou glissèrent le long -de la jambe, et saisirent, au bas de la chemise légèrement -retroussée, la cheville découverte. Mrs. -Hockley, dans cette attitude nouvelle, entreprit de -compléter sa pensée:</p> - -<p>—La Sainte Bible...</p> - -<p>Mais deux coups frappés à la porte interrompirent -cet exorde.</p> - -<p>—Est-ce François?</p> - -<p>—C'est moi,—dit Felze.</p> - -<p>Il entra, et regarda les deux femmes: miss Vane -toujours assise, et son livre près d'elle,—Mrs. -Hockley couchée sur le dos et ses mains, nouées -l'une à l'autre, serrant maintenant son pied nu.</p> - -<p>—Vous parliez théologie, si j'ai bien entendu?</p> - -<p>Il prononça le mot «théologie», avec tout le respect -convenable.</p> - -<p>—Non théologie, mais philosophie; à cause de -ce livre-ci...</p> - -<p>Pour désigner du doigt le livre en question, -Mrs. Hockley avait lâché son pied. Et la jambe soudain -libre, glissa sur le lit et s'allongea très blanche -hors de la chemise noire.</p> - -<p>Felze considéra un instant cette jambe, puis -détourna ses yeux vers le volume encore ouvert:</p> - -<p>—Peste!—dit-il,—vous avez des lectures hautaines.</p> - -<p>Il se pencha, lut à mi-voix:</p> - -<p>—«La pensée n'est qu'un éclair au milieu d'une -longue nuit. Mais c'est cet éclair qui est tout...» -Tiens! je répéterai cette affirmation à un Chinois -que je sais, et qui l'approuvera... Mais j'y songe: -c'est contre ce terrible Poincaré que vous appeliez -la Sainte Bible à votre secours?</p> - -<p>Mrs. Hockley, dédaigneuse, agita lentement, de -droite à gauche, sa main scintillante de diamants.</p> - -<p>—Cela eût été superflu. Et, d'ailleurs, ce Poincaré -n'est pas terrible. Miss Vane, tout à l'heure, l'a -raisonnablement estimé frivole.</p> - -<p>Felze écarquilla les yeux, mais se souvint à temps -d'une parole récemment entendue sous la lumière -philosophique de neuf lanternes violettes: «Il convient -d'écouter les femmes et de ne pas leur -répondre.» Et Felze ne répondit pas.</p> - -<p>Mrs. Hockley l'interrogeait déjà:</p> - -<p>—Avez-vous été à la gare?</p> - -<p>—Oui. Et j'ai fait vos adieux au marquis Yorisaka.</p> - -<p>—Il est donc parti. Le commandant anglais -est-il parti également?</p> - -<p>—Oui. Et le vicomte Hirata Takamori avec eux.</p> - -<p>—Ce vicomte Hirata ne m'intéresse pas parce -que je le crois peu civilisé. Mais dites-moi: avez-vous -vu la marquise?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Elle n'était donc pas à la gare... Il me paraît -ainsi qu'elle n'est point amoureuse de son mari; ne -vous paraît-il pas?</p> - -<p>—Je suis plus lent que vous à apprécier.</p> - -<p>—Je saurai d'ailleurs ses réels sentiments. Quel -jour avez-vous l'intention de commencer le portrait -en travesti?</p> - -<p>—Demain ou après. Rien ne me presse. Mais ne -pensez-vous pas que ce mot «travesti» est plutôt -désobligeant pour la marquise Yorisaka, quand vous -l'appliquez au costume national des femmes du Japon?</p> - -<p>—Pourquoi désobligeant? puisque la marquise -ne porte plus ce costume national? Vous êtes sans -cesse comique. Ah!... je vous prie: quelle a été -votre fantaisie de ne pas rentrer à bord pour dîner? -Vous êtes bien entendu tout à fait libre. Mais j'ai -reçu votre billet étonnamment tard.</p> - -<p>Felze allongea les lèvres:</p> - -<p>—Quelle a été ma fantaisie? Je ne sais pas. La -gare est très éloignée. Quand le train fut parti, le -soleil allait se coucher. J'ai traversé la moitié de la -ville. Les rues, sous le ciel lilas, luisaient comme -pavées d'améthystes. Je n'ai pas eu le courage de -continuer mon chemin. Je me suis arrêté pour mieux -voir. Et quand le dernier reflet fut épanoui, je me -suis senti tout d'un coup si las et si triste, que j'ai -mieux aimé ne pas vous infliger ma présence.</p> - -<p>Mrs. Hockley, attentive, avait soulevé sa tête -blonde au-dessus de l'oreiller ajouré.</p> - -<p>—Oh!—dit-elle, frappée.—Vous parlez avec -une extraordinaire poésie...</p> - -<p>Elle se tut, cherchant peut-être à se représenter -la vision des rues bariolées par le crépuscule, et n'y -parvenant probablement pas. Puis, se renversant de -nouveau:</p> - -<p>—Mais ensuite, qu'avez-vous fait?</p> - -<p>—J'ai été saluer mon ami chinois Tcheou-Pé-i.</p> - -<p>—Combien étrange le plaisir que vous trouvez à -fréquenter chez cet homme ridicule... Avez-vous, -ce soir, fumé l'opium?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que ... parce que j'avais l'intention de -rentrer ici, tôt...</p> - -<p>Il attachait maintenant sur elle un regard insistant. -Elle rit brusquement:</p> - -<p>—Miss Vane, je trouve qu'il entre par ce sabord -une odeur très japonaise... Et je sais que vous -n'aimez pas... Voulez-vous prendre le vaporisateur?... -Oui, vaporisez partout, je vous prie, et aussi -sur le lit ... et sur moi...</p> - -<p>Miss Vane obéissante et silencieuse pressait le -petit piston du flacon d'or. Sous la caresse fraîche -du parfum, Mrs. Hockley avait raidi et cambré tout -son corps, et les pointes de ses seins tendaient le -surah transparent.</p> - -<p>Felze passa deux fois sa main sur son front, puis -ferma les yeux. Le rire de Mrs. Hockley résonna de -nouveau très clair.</p> - -<p>—C'est assez... Remettez le vaporisateur, Elsa. -Je suis présentement tout à fait bien. Quelle heure -est-il?</p> - -<p>—Minuit et demi.</p> - -<p>—Je pense que vous souhaitez tous deux aller -dormir.</p> - -<p>Il n'y eut point de réponse. Miss Vane rangeait -avec lenteur le flacon d'or sur son étagère. Felze, -immobile, n'avait pas rouvert les yeux.</p> - -<p>—Oui!—trancha soudain Mrs. Hockley.—Vous -devez être fatigués. Bonsoir!...</p> - -<p>L'un après l'autre, ils s'approchèrent du lit, docilement. -Mrs. Hockley leur tendit sa main droite -ouverte. Miss Vane, d'un geste inattendu, baisa la -paume de cette main. Felze ne fit qu'en effleurer le -bout des ongles.</p> - -<p>—Bonsoir!—répéta Mrs. Hockley.</p> - -<p>A la porte, Felze s'effaçait pour laisser passer la -jeune fille.</p> - -<p>—François!—appela Mrs. Hockley, soudain.—Restez -un moment, vous seul...</p> - -<p>Miss Vane était dehors. Elle poussa la porte d'une -main sans doute maladroite, car le pêne craqua -presque violemment.</p> - -<p>Felze, demeuré comme on l'y conviait, avança de -trois pas. Et la lumière rose des lampes électriques -éclaira son visage un peu pâli.</p> - -<p>Mrs. Hockley souriait:</p> - -<p>—Réellement, j'ai un remords de vous retenir -quand vous êtes à ce point épuisé... Il vaudrait -mieux que vous alliez vous coucher, comme a fait -miss Vane...</p> - -<p>Il était tout près du lit. Il s'agenouilla, prit la -main pendante, et, passionnément, appuya sa bouche -sur la chair du bras tiède:</p> - -<p>—O Betsy! ce soir par exception, daignerez-vous -ne pas me faire trop souffrir?</p> - -<p>Elle pencha sa tête vers lui:</p> - -<p>—Êtes-vous bien certain que vous n'aimeriez -pas davantage rentrer dans votre chambre et faire -une peinture de ces rues, telles des améthystes?... -Non?...</p> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XV</h2> - -<p>Mrs. Hockley, dès le lendemain, accompagna -Jean-François Felze chez la marquise Yorisaka. Ou -plutôt, elle l'y conduisit.</p> - -<p>A son habitude, la marquise Yorisaka reçut ses -visiteurs le plus aimablement du monde. Mais le -but officiel de la visite fut manqué: il ne put être -question de commencer le portrait «en travesti». -La marquise, quoique bien avertie, se présenta -vêtue de sa plus jolie robe parisienne. Et quand -Felze lui fit le reproche, et réclama la toilette japonaise -promise, il lui fut répondu qu'au dernier -moment, on avait manqué du courage nécessaire -pour endosser une vieille défroque.</p> - -<p>—Je suis d'ailleurs heureuse de ce courage qui -vous a manqué,—approuva Mrs. Hockley,—parce -que vous êtes assurément beaucoup plus séduisante -dans ce tea-gown.</p> - -<p>Sur quoi, deux heures coulèrent en bavardages. -Mrs. Hockley prenait un plaisir extrême à entendre -des paroles anglaises sortir de la bouche étroite et -fardée d'une dame asiatique. Et la marquise Yorisaka -se prêtait aux effusions de sa nouvelle amie avec -un singulier mélange de complaisance et de coquetterie.</p> - -<p>Felze, maussade, n'ajouta que des monosyllabes à -la conversation. Mais quand vint l'heure de se retirer, -il insista pour un prochain rendez-vous, qui -serait, cette fois, une véritable séance de pose.</p> - -<p>On était au mercredi 3 mai. Le prochain rendez-vous -fut donné pour le vendredi 5. Mais il en fut de -ce jour-là comme de l'avant-veille. La marquise -Yorisaka, le matin même, avait reçu, par le paquebot -de France, un envoi de son couturier favori. -Et naturellement, elle ne résista pas au plaisir de -montrer à Mrs. Hockley «la dernière création de -la rue de la Paix».</p> - -<p>—Je pense—dit Mrs. Hockley—qu'aucune -femme à Paris ou à New-York n'est dans cette dernière -création aussi gracieuse que vous êtes.</p> - -<p>Felze, deux fois déçu, ne souffla pas. Mais il fit si -grise mine qu'à l'instant des adieux, la marquise -Yorisaka le prit à part:</p> - -<p>—Cher maître,—dit-elle en français,—je m'en -veux vraiment de vous avoir encore manqué de -parole... Je vois que vous êtes fâché contre moi. -Si, si, je le vois, et vous avez raison, et j'ai tort... -Mais je rachèterai ma faute. Écoutez: venez tout -seul, comme vous veniez pour l'autre portrait... -Venez demain. Et je vous jure que, cette fois, je -poserai comme il vous plaira...</p> - -<p>Mrs. Hockley s'avançait:</p> - -<p>—Dites-vous un secret?</p> - -<p>—Oh non! je faisais seulement mes excuses au -maître, parce que je sens bien que jamais je n'oserais -paraître devant vous dans une simple robe -japonaise, très laide et qui vous déplairait. Alors, -pour que le maître me pardonne, je lui offrais de -poser tout de même devant lui comme il le désire, -mais un jour que vous ne seriez pas là, vous!...</p> - -<p>—Demain, dit Felze.</p> - -<p>Et il admira la diplomatie nipponne. Mrs. Hockley, -très flattée, souriait:</p> - -<p>—Oui. Cela est tout à fait bien. Car moi aussi, -je préfère vous voir toujours avec des robes très -belles. Le maître viendra donc ici demain, et je ne -viendrai pas. Mais après-demain je viendrai et il -ne viendra pas. Ainsi, les choses seront égales.</p> - -<p>Elle réfléchit un instant:</p> - -<p>—Je suis d'ailleurs persuadée que, malgré le -costume barbare, la peinture sera parfaite, parce -que le propre talent de François Felze est tourné -vers les bizarreries.</p> - -<p>Elle réfléchit encore:</p> - -<p>—Seulement, est-il correct, et selon les coutumes -de cette contrée, qu'un homme pénètre seul -dans votre maison, tandis que votre mari est à la -guerre?</p> - -<p>—Bah!—fit la marquise Yorisaka, insouciante.</p> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XVI</h2> - -<p>—Voulez-vous,—avait proposé la marquise -Yorisaka, rougissant tout d'un coup sous son fard,—voulez-vous -que je pose en véritable dame d'autrefois? -Je le ferai pour que vous soyez content, et -parce que vous m'avez promis de toujours garder -ce portrait au fond de votre atelier, à Paris, et de -ne jamais le montrer à personne... Oui: je songe -qu'il y a ici un koto, et que je pourrais faire semblant -d'en jouer, pendant que vous peindrez. Sur -les kakemonos du temps jadis, les femmes de daïmios -sont souvent représentées jouant ainsi du koto, -car le koto était un instrument réputé très noble... -Alors, si cela peut vous faire plaisir...</p> - -<p>Coiffée en larges bandeaux lisses, et tout habillée -d'un crêpe de Chine bleu sombre où se détachaient, -hiératiques, les rosaces blanches du <i>môn</i>, la marquise -Yorisaka, dans son salon parisien, entre le -piano et la glace Pompadour, apparaissait semblable -à quelqu'une de ces statues archaïques sans -prix, que les empereurs des siècles légendaires -firent sculpter pour l'ornement de leur palais d'or -pur, et qui vieillissent aujourd'hui dans la galerie -banale d'un musée d'Europe entre un rideau de -coton rouge et trois murs de plâtre peint.</p> - -<p>Et Felze peignait, silencieux, enthousiaste.</p> - -<p>Le modèle avait pris la pose et la gardait avec -l'immobilité asiatique. Les genoux reposaient sur -un coussin de velours, la robe évasée s'épanouissait -autour des jambes repliées à plat, et, hors de -la manche large comme une jupe, une main nue, -armée de l'ongle d'ivoire, touchait les cordes du -koto.</p> - -<p>—N'êtes-vous pas lasse?—avait demandé -Felze au bout d'une longue demi-heure.</p> - -<p>—Non. Autrefois, nous avions l'habitude de rester -agenouillées ainsi, indéfiniment...</p> - -<p>Il continuait de peindre et son ardeur première -ne se ralentissait pas. Dans cette demi-heure, une -ébauche était née, très belle.</p> - -<p>—Vous devriez,—dit-il soudain,—jouer tout -de bon, et non faire semblant. J'ai besoin que vous -jouiez, pour l'expression de votre visage...</p> - -<p>Elle tressaillit:</p> - -<p>—Je ne sais pas jouer du koto.</p> - -<p>Mais il la regarda:</p> - -<p>—En vérité, quand on s'agenouille si bien sur -un coussin d'Osaka, je ne crois pas qu'on puisse ne -pas savoir jouer du koto...</p> - -<p>Elle rougit encore, et baissa les yeux. Puis, cédant -au pouvoir magnétique de cette volonté qu'elle -subissait, elle pinça doucement les cordes sonores. -Une harmonie bizarre s'égrena.</p> - -<p>Felze, les sourcils froncés, la lèvre sèche, poussait -avec une sorte de violence son pinceau sur la -toile déjà lumineuse. Et l'esquisse semblait prendre -vie sous ce pinceau magicien.</p> - -<p>A présent, le koto vibrait plus fort. La main enhardie -se laissait aller à l'ardeur du rythme mystérieux, -très différent de tous les rythmes que connaît -l'Europe. Et le visage penché revêtait peu à peu -l'inquiétant sourire des idoles contemplatives que -le Japon ancien sculptait dans l'ivoire ou le jade.</p> - -<p>—Chantez!—ordonna brusquement le peintre.</p> - -<p>Docile, la bouche étroite et fardée chanta. Ce fut -un chant presque indistinct, une sorte de mélopée -qui commençait et s'achevait en murmure. Le koto -prolongeait ses notes assourdies, soulignant parfois, -d'un trait plus aigu, d'incompréhensibles syllabes. -Plusieurs minutes, l'étrange musique dura. Puis la -musicienne se tut, et il sembla qu'elle était épuisée.</p> - -<p>Felze, sans lever la tête, interrogea presque à -voix basse:</p> - -<p>—Où avez-vous appris cela?</p> - -<p>La réponse vint comme du fond d'un rêve:</p> - -<p>—Là-bas ... quand j'étais petite, petite ... dans -le vieux château de Hôki, où je suis née... Chaque -matin d'hiver, avant l'aube, dès que les servantes -avaient ouvert les <i>shôdji</i><a name="NoteRef_1_25" id="NoteRef_1_25"></a><a href="#Note_1_25" class="fnanchor">[1]</a>, dès que le vent glacé de -la montagne m'avait secouée de mon sommeil et -chassée du petit matelas très mince qui était mon -lit, on m'apportait le koto d'étude, et je jouais, -agenouillée, jusqu'après le lever du soleil. Et alors, -je descendais pieds nus dans la grande cour souvent -blanche de neige, et je regardais mes frères -s'exercer à l'escrime du sabre, et je m'exerçais, -moi, à l'escrime de la hallebarde, car la règle l'ordonnait -ainsi. Les longues lames de bambou -claquaient en se heurtant. Il fallait endurer en -silence les coups cinglants aux bras et aux mains, -et la morsure de la neige aux jambes... Quand la -leçon était prise, les servantes m'habillaient en -cérémonie, et j'allais d'abord me prosterner devant -mon père, que je trouvais toujours dans l'appartement -des femmes... Il m'emmenait alors avec lui -recevoir le salut des samouraïs, des valets d'armes -et des autres domestiques. Les belles robes de soie -traînaient leurs plis, les fourreaux laqués des sabres -froissaient les fourreaux laqués des poignards. Et -je souhaitais dans mon cœur que tout demeurât -pareil pendant un millier d'années...</p> - -<p>Le pinceau s'était arrêté, et le peintre immobile -avait fermé les yeux pour mieux entendre.</p> - -<p>—Et je souhaitais dans mon cœur mourir mille -fois, plutôt que vivre une vie étrangère ou différente. -Mais plus vite que le mont Foudji ne change -de couleur au crépuscule, toute la surface de la -terre a été métamorphosée. Et je ne suis pas -morte...</p> - -<p>Les doigts songeurs griffèrent les cordes du koto. -Des sons s'éveillèrent, mélancoliques. La voix menue -répétait, comme un refrain de chanson:</p> - -<p>—Je ne suis pas morte ... pas morte ... pas -morte... Et la vie nouvelle m'a enveloppée, comme -les filets des oiseleurs enveloppent les faisans pris -au piège... Les faisans pris au piège, et trop longtemps -gardés dans des cages étroites, ne savent -plus ouvrir leurs ailes, et oublient l'ancienne -liberté...</p> - -<p>Le koto pleurait à petit bruit.</p> - -<p>—Dans ma cage à moi, où m'ont enfermée beaucoup -d'oiseleurs très habiles et très sages, j'ai peur -d'oublier aussi, peu à peu, la vie ancienne... Déjà -je ne me souviens plus des préceptes que j'ai jadis -appris dans les Livres classiques et dans les Livres -Sacrés<a name="NoteRef_2_26" id="NoteRef_2_26"></a><a href="#Note_2_26" class="fnanchor">[2]</a>. Et parfois, oh! parfois, je n'ai plus envie -de m'en souvenir...</p> - -<p>Le koto jeta trois notes pareilles à des cris.</p> - -<p>—... Je n'ai plus envie. Et puis ... je ne sais plus, -je ne sais plus ... peut-être dois-je oublier? Les préceptes -qu'on m'apprend aujourd'hui sont autres... -Comment goûterais-je le riz brûlant, en gardant sur -ma langue la saveur du poisson cru?... Je crois que -je dois oublier...</p> - -<p>La main avait lâché les cordes, et retombait -muette dans les plis de la manche de soie.</p> - -<p>—... A Hôki, la neige de la grande cour était -très froide à mes pieds nus, et les sabres de bambou -très douloureux à mes bras tendres... Maintenant, -il n'y a plus de sabres ni de neige. Et les servantes -n'ouvrent plus les <i>shôdji</i> de ma chambre -avant que le soleil chaud m'ait réveillée...</p> - -<p>Un éclat de rire inattendu résonna, grêle comme -le tintement d'un verre fêlé.</p> - -<p>—... Il est certainement meilleur d'oublier ... -d'oublier tout. J'oublierai... Ho!...</p> - -<p>Le koto, frappé du pied, par mégarde, avait -résonné comme un gong.</p> - -<p>La marquise Yorisaka ne retira pas son pied tout -de suite. Ses yeux égarés continuaient de regarder -on ne savait où, dans le vide. Et elle demeurait -immobile comme une statue agenouillée. A la fin, -d'un geste de migraine, elle appuya ses deux pouces -sur ses tempes. Puis elle se reprit à rire, plus -doucement.</p> - -<p>—Hé!—dit-elle,—il me semble que je vous -ai ennuyé par beaucoup de bavardages très sots...</p> - -<p>Jean-François Felze s'était remis à peindre. Il ne -répondit point.</p> - -<p>—Oui,—dit encore la marquise Yorisaka,—j'ai -parlé sans écouter mes paroles. Je vous prie de -me pardonner. Les femmes sont souvent tout à fait -déraisonnables.</p> - -<p>Elle effleurait de l'ongle le koto.</p> - -<p>—C'est cette vieille, vieille musique qui a troublé -ma tête... Il ne faudra rien répéter à personne, -n'est-ce pas, jamais? Parce que c'est une chose -honteuse de dire des folies...</p> - -<p>Felze peignait toujours en silence.</p> - -<p>—Vous ne répéterez pas, je le sais. Votre amie, -Mrs. Hockley, serait fâchée. Et je crois qu'elle me -mépriserait. Elle est tellement charmante! Je l'admire! -et je voudrais lui ressembler...</p> - -<p>Felze recula de deux pas, et tendit vers la toile -son pinceau victorieux. Le portrait, quoique inachevé, -vivait maintenant, vivait d'une vie personnelle -et puissante. Et les yeux de ce portrait,—des yeux -d'Extrême-Asie, profonds, secrets, obscurs,—fixaient -sur la marquise Yorisaka, admiratrice de -Mrs. Hockley, une regard d'ironie singulière.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_25" id="Note_1_25"></a><a href="#NoteRef_1_25"><span class="label">[1]</span></a> <i>Shôdji</i>, cloisons mobiles faites d'un cadre tendu de papier -épais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_26" id="Note_2_26"></a><a href="#NoteRef_2_26"><span class="label">[2]</span></a> Livres chinois qui étaient autrefois la base de l'éducation -japonaise.</p></div> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XVII</h2> - -<p>—Est-il réellement incorrect que vous veniez à -ce garden-party que je veux donner sur le yacht?—avait -demandé Mrs. Hockley.</p> - -<p>—Oh! si peu! et je désire tellement y venir!—avait -répondu la marquise Yorisaka.</p> - -<p>Elle y était donc venue.</p> - - -<p class="p2">Partout où s'arrêtait Mrs. Hockley, au cours de -ses voyages sur mer, une fête sensationnelle était de -rigueur à bord de l'<i>Yseult</i>. Y étaient conviés, selon -le cas, les corps diplomatiques ou consulaires, les -colonies étrangères, tant européennes qu'américaines, -et le beau monde du cru, quand beau monde -il y avait. A Nagasaki, les Japonais des hautes classes -n'abondent point. La ville est une ancienne cité -shôgounale. Elle n'a jamais eu d'aristocratie de terroir. -Elle n'est peuplée que de petites gens, boutiquiers, -artisans, bourgeois sans importance. Les -Occidentaux qui habitent la Concession ne fréquentent -guère cette plèbe indigène, dont ils diffèrent par -l'éducation autant que par la race. Si bien qu'au -garden-party donné par Mrs. Hockley, le gouverneur -et le commandant de l'arsenal s'étant excusés pour -raisons d'ordre militaire, la seule marquise Yorisaka -composa tout l'élément nippon.</p> - -<p>Elle n'en fut naturellement que plus remarquée.</p> - -<p>Le pont supérieur de l'<i>Yseult</i>, le spardeck,—qui -régnait du mât avant au mât arrière, et faisait terrasse -au-dessus des appartements de réception, avait -été transformé en jardin véritable, avec parterres, -pelouses et grand bosquet de cerisiers en fleurs. -Cent ouvriers, de ces ouvriers japonais dont chacun -vaut six des nôtres par l'adresse délicate et l'ingéniosité, -avaient travaillé toute une nuit à cette création -champêtre qui semblait tenir de la magie. Rien -n'y manquait, pas même le miroir d'eau, un lac en -miniature, avec rives de marbre, rocailles, lotus, et -monstrueux cyprins d'Extrême-Asie, cornus, barbus, -chevelus. Vers la poupe du navire, une estrade de -gazon surélevait l'orchestre et le corps de ballet: -douze géishas en robes sombres, qui jouaient du -tambourin ou de ce rebec nippon qu'on appelle shamicen; -et huit maïkos, brillantes comme des arcs-en-ciel, -qui dansaient, l'une après l'autre ou par -groupes, les pas pittoresques et charmants du vieux -Japon.</p> - -<p>La marquise Yorisaka, en face de cette exposition -délicate de l'élégance et de la grâce nationales, -montrait une robe de satin liberty, incrustée de guipure -de Venise, et quatre plumes d'autruche sur -une immense cloche en paille d'Italie.</p> - - -<p class="p2">Les invités de Mrs. Hockley encombrèrent bientôt -tout ce jardin miraculeux d'une foule admirative, -mais bruyante. C'était une foule principalement -américaine. Et même au Japon, dans la propre -patrie de la politesse et des raffinements, l'Américain -demeure ce qu'il est partout: un barbare assez brutal. -Les hôtes de l'Yseult piétinèrent les plates-bandes -et cassèrent par divertissement les basses branches -des arbres fleuris. Après quoi, ayant donné deux -coups d'œil aux danseuses, pareilles, sur le gazon -de leur estrade, à de grands papillons multicolores, -ils se hâtèrent de descendre aux appartements du -yacht et commencèrent d'assaillir la salle à manger, -où était le buffet.</p> - - -<hr class="r5"/> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/p151.jpg" alt="" /> -</div> - -<p class="caption">Après quoi, ayant donné deux coups d'œil aux danseuses...</p> - -<hr class="r5"/> - -<p>Moins pressés toutefois, moins affamés peut-être, -quelques groupes s'attardèrent sous l'ombre rose -des cerisiers, en face des géishas et des maïkos. -C'étaient les Européens, et l'élite civilisée des Yankees, -les Yankees de Boston ou de New-Orleans. Sans -trop s'émerveiller du spectacle et du concert l'un -comme l'autre familiers à tous les yeux et à toutes les -oreilles d'Extrême-Orient, ces gens moins primitifs -marquèrent une attention courtoise aux réjouissances -offertes et firent à la maîtresse du lieu la cour qu'ils -lui devaient. Mrs. Hockley s'était assise sur l'herbe, -et signalait à chacun le contraste bizare et féerique -du jardin suspendu au-dessus des vagues et du paysage -maritime qui l'enveloppait. Felze avait imaginé -cela.</p> - -<p>—J'ai pensé que ce serait une très curieuse chose—disait -Mrs. Hockley.—Il faut regarder en se -plaçant ici, afin d'apercevoir l'horizon juste entre -ces deux massifs de verdure.</p> - -<p>La marquise Yorisaka, pour regarder comme il -fallait, se penchait sur l'épaule de son amie. Un peu -effarée par le bruit et la cohue, elle avait d'instinct -cherché refuge auprès de la seule femme qui ne fût -pas pour elle une inconnue. Mrs. Hockley, d'ailleurs, -goûtait le plaisir de montrer à ses hôtes une marquise -japonaise habillée en Parisienne. Et elle ne -manqua point de faire autant de présentations qu'elle -put. Mais, pour beaucoup de personnes qui étaient -là,—touristes, négociants, industriels,—la différence -était médiocre entre les deux termes: «japonais» -et «sauvage». Force gens d'Amérique et -même d'Allemagne ou d'Angleterre, que Mrs. Hockley -avait conduits, et non sans orgueil, devant -l'héritière des antiques daïmios de Hôki, la traitèrent -plutôt en bête curieuse qu'en femme du monde.</p> - -<p>Il y eut toutefois des exceptions.</p> - -<p>Il y en eut même une dont la marquise Yorisaka -sembla flattée.</p> - -<p>Trois jours plus tôt, un visiteur avait franchi la -coupée de l'<i>Yseult</i>, sollicitant l'honneur d'être admis -auprès du maître Jean-François Felze. Le cas était -fréquent. Nombre d'étrangers souhaitaient connaître -l'illustre ami de Mrs. Hockley. Et Mrs. Hockley tirait -vanité de ces hommages qu'elle obligeait Felze -d'accueillir, et dont elle prenait sa part quand le -peintre, toujours soucieux d'abréger les entrevues, -se débarrassait de ses admirateurs en leur offrant -de les introduire auprès de la propriétaire du yacht, -ce qu'ils ne pouvaient manquer d'accepter.</p> - -<p>Toutes sortes de gens se présentaient ainsi, -simples curieux le plus souvent. Mais cette fois, le -personnage s'était révélé d'importance. Il n'était rien -de moins qu'un gentilhomme italien de fort bonne -race, le prince Federico Alghero, des Alghero de -Gênes. Et Mrs. Hockley, grande liseuse du Gotha, -n'ignorait point que les princes Alghero comptent -authentiquement trois doges dans leurs ancêtres. -Elle apprécia comme il convenait un seigneur de si -haut lignage, d'autant que le prince Federico se -trouva par surcroît être un homme de la meilleure -mine et de la plus irréprochable distinction.</p> - -<p>Invité au garden-party, il s'y était rendu. Nommé -à la marquise Yorisaka, il s'inclina devant elle comme -il eût fait devant la plus noble des dames d'Italie, -et, très cérémonieusement, lui baisa la main.</p> - -<p>J'arrive de Tôkiô,—dit-il.—Et j'ai eu l'honneur -d'entendre parler de vous, Madame, il y a -quinze jours, à la fête des Fleurs de Cerisiers, chez -Sa Majesté l'Impératrice.</p> - -<p>Son anglais était très pur. Mais ayant bientôt -découvert que la marquise savait le français, ce fut -en français qu'il poursuivit:</p> - -<p>—Je suis sûr, Madame, que vous aimez mieux -parler français qu'anglais ... et vous aimeriez mieux -encore parler italien.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que chaque nation préfère parler sa -langue propre, celle qui a été formée naturellement -à l'image de son caractère et de son génie. Il y a -une si grande différence entre la nation japonaise et -l'anglaise, que vous devez faire un effort certain -pour traduire en anglais votre pensée nipponne. -L'effort est moindre pour une traduction française. Il -n'existerait presque pas pour une traduction italienne, -parce que l'Italie et le Japon se ressemblent beaucoup.</p> - -<p>—Beaucoup?</p> - -<p>—Oui. Vous êtes comme nous, braves, courtois, -chevaleresques et subtils. En outre, vos poètes et -les nôtres ont chanté le même amour, héroïque et -délicat.</p> - -<p>La marquise Yorisaka souriait, silencieuse.</p> - -<p>—Oh!—dit le prince Alghero,—je sais à quoi -vous songez ... et vous avez raison: il est bien vrai que -nos poètes à nous ont chanté surtout la passion des -amoureux pour les amoureuses, et les vôtres, selon -la coutume d'Asie, la passion des amoureuses pour -les amoureux. Mais quoi? cela prouve seulement -que chez vous et chez nous, ce ne sont point les -mêmes épaules qui portent l'inutile fardeau de la -pudeur...</p> - -<p>Il appuyait sur les yeux de la marquise le regard -de ses yeux à lui, des yeux italiens, d'une douceur -chaude:</p> - -<p>—Il serait très amusant, à cause de cela, qu'une -Japonaise daignât se laisser aimer par un Italien...</p> - -<p>Et il commença de flirter, assez adroitement.</p> - - -<p class="p2">Le gros des invités se répandait à présent par tout -le yacht, et visitait jusqu'aux cabines, avec ce fabuleux -sans gêne des gens qui ne sont point marins, -et n'arrivent jamais à se persuader qu'un navire est -une habitation privée, dont certains logis sont -intimes à l'égal d'un cabinet de toilette ou d'une -chambre à coucher.</p> - -<p>Felze, qui abominait ces invasions, s'était, dès le -premier assaut, claquemuré chez lui. Et là, verrou -bien tiré, il avait ouvert le carton mystérieux qui -cachait à tous les yeux profanes le portrait, maintenant -achevé, d'une marquise Yorisaka vêtue en princesse -japonaise du temps jadis. Et, contemplant cette marquise-là, -il se consolait de ne point voir l'autre, la -marquise Yorisaka déguisée en femme d'Occident.</p> - - -<p class="p2">Dans l'un des salons, plusieurs tables avaient été -disposées. Le bridge et le poker avaient réuni leurs -fidèles. On joue beaucoup dans la Concession de -Nagasaki, comme on joue dans la Concession de -Shanghaï, comme on joue dans celle de Yokohama -ou dans celle de Kôbé, comme on joue généralement -partout dans cet Extrême-Orient où les Européens -s'enrichissent et s'ennuient. La partie était assez -forte. Des femmes, des jeunes filles mêmes, mêlées -aux hommes, la renchérissaient, <i>relançant et contrant</i> -sans mesure ni prudence. Et l'or et les billets -couraient sur le tapis.</p> - -<p>Mrs. Hockley cependant avait quitté sa pelouse de -gazon et guidait vers le buffet ceux de ses hôtes -qui n'avaient point voulu se séparer d'elle. La marquise -Yorisaka accepta le bras du prince Alghero.</p> - -<p>—Vraiment,—disait le prince,—je suis impardonnable. -Vous devez mourir de soif, Madame... -Mais, à bavarder avec vous, j'oubliais absolument -l'heure...</p> - -<p>Il pressait doucement contre lui la main toute -petite qui s'était posée sur son bras.</p> - -<p>Apprivoisée, la marquise Yorisaka riait, non sans -coquetterie.</p> - -<p>Un maître d'hôtel s'était approché.</p> - -<p>—Une coupe de champagne?—proposa le -prince.</p> - -<p>—Oui, s'il vous plaît... Mais plutôt un grand verre, -avec de l'eau ... beaucoup d'eau ... et de la glace...</p> - -<p>Il alla faire lui-même le mélange. Elle goûta:</p> - -<p>—Hé!... mais ... vous n'avez point mis d'eau du -tout.</p> - -<p>—Si!... mais un peu seulement... Mrs. Hockley -n'a pas permis davantage. Et puis, Madame, une -Européenne comme vous ne va pas faire ici la Japonaise, -et réclamer de l'eau ou du thé!...</p> - -<p>Elle rit encore, et but. Le prince, sournoisement, -avait ajouté du whisky au champagne.</p> - -<p>Mrs. Hockley s'approchait:</p> - -<p>—Mitsouko, petite chérie, je suis si heureuse que -vous soyez ici! N'a-t-elle pas bien fait,—Mrs. Hockley -en prenait à témoin le prince Alghero—n'a-t-elle -pas bien fait de mettre dehors les absurdes vieilles -règles de cette contrée, et devenir au garden-party, -comme si le marquis eût été là pour l'amener?</p> - -<p>Le prince approuvait. Il questionna toutefois:</p> - -<p>—Le marquis Yorisaka est à la guerre?</p> - -<p>—Oui. A Sasebo. Il reviendra bientôt glorieux, -et je dis qu'alors il sera content d'apprendre qu'en -son absence, sa femme a mené la libre et joyeuse -vie d'une femme d'Amérique ou d'Europe. Oui, il -sera content, parce qu'il est un homme très civilisé. -Et je désire boire immédiatement à ses succès -contre les barbares Russes!</p> - -<p>On passait des cocktails au gingembre. La marquise -Yorisaka dut en prendre un de la main de -Mrs. Hockley.</p> - -<p>Le prince Alghero avait repris contre son bras -la petite main dégantée.</p> - -<p>—Assurément,—dit-il,—un officier qui a le -bonheur de se battre ne souffrirait pas que sa -femme fût triste pendant que lui-même gagne des -batailles...</p> - -<p>—Cela est très bien dit!—affirma Mrs Hockley.</p> - -<p>Et elle fit apporter d'autres cocktails.</p> - - -<p class="p2">Un peu plus tard, la marquise Yorisaka, toujours -accaparée par le prince Alghero, entra au salon de -jeu.</p> - -<p>Depuis un temps, elle marchait dans une sorte -d'étourdissement. Elle avait très chaud, et ses -tempes battaient comme d'une fièvre singulière. Une -gaîté sans cause était en elle, et jaillissait parfois en -rires imprévus. A présent, quand elle sentait contre -sa main nue la pression câline du bras où elle -s'appuyait, elle y répondait complaisamment des -doigts et de la paume.</p> - -<p>Les dames japonaises goûtent quelquefois au -saké national. Mais le saké est une liqueur si douce -qu'on la boit comme nous buvons le vin sucré, à -pleins bols et brûlante, et qu'un homme en avale -volontiers deux ou trois douzaines de coupes en une -seule nuit. Les cocktails yankees sont d'humeur -moins bénigne, et même le champagne français, -quand on l'alcoolise un tantinet...</p> - - -<p class="p2">Entre les tables de bridge et les tables de poker, -quelques joueurs très cosmopolites avaient improvisé -un baccara. Un baccara sans banquier, un tout -petit chemin de fer, qui tournait agréablement -autour du tapis, et vidait au passage les mains -imprudentes pour le juste profit des mains avisées. -A l'instant que la marquise Yorisaka entrait, -le hasard des cartes attirait justement vers ce baccara -la curiosité générale. La partie en effet y touchait à -l'une de ces minutes passionnées où le jeu cesse -d'être un plaisir et devient une lutte. Deux jeunes -femmes, l'une Allemande et l'autre Anglaise, celle-là -assise et tenant les cartes, celle-ci debout et pontant, -s'affrontaient, un gros tas de billets entre elles. -L'Anglaise venait de perdre cinq fois de suite et ses -mises cinq fois doublées avaient seules fourni la -forte liasse qui, selon la règle du chemin de fer, -devenait l'obligatoire enjeu du sixième coup, si ce -coup était tenu.</p> - -<p>Ironique et légèrement agressive, l'Allemande -comptait:</p> - -<p>—Cinquante, cent, deux cents. Il y a quatre -cents yens.</p> - -<p>Opiniâtre, l'Anglaise lança le défi:</p> - -<p>—Banco!</p> - -<p>Leurs yeux s'entre-regardaient sans aménité. -Leurs doigts s'effleurèrent en saisissant les cartes, -avec un air de vouloir se griffer.</p> - -<p>—Carte?</p> - -<p>—Huit!...</p> - -<p>Il y eut un brouhaha: l'Allemande avait encore -gagné.</p> - -<p>Rien n'est plus étranger à une Japonaise que le -jeu, dans le sens où l'on entend ce mot lorsqu'il -s'agit de baccara. Le Japon ne connaît, en fait de -cartes, qu'un tarot spécial, délicatement enluminé -d'oiseaux et de fleurs et dont les jeunes filles jouent -entre elles avec autant d'innocence que jouent nos -fillettes à pigeon-vole ou au furet. La marquise Yorisaka, -quoique ayant vécu, comme elle s'en vantait -parfois, quatre années à Paris, n'avait jamais fait -qu'y entrevoir, dans les salons diplomatiques, une -ou deux tables de whist, silencieuses et graves à -souhait.</p> - -<p>—Il y a huit cents yens,—proclamait la dame -allemande, non sans quelque insolence.</p> - -<p>Et comme sa rivale vaincue se taisait:</p> - -<p>—Vous ne faites plus banco cette fois?</p> - -<p>Défiée de la sorte, la dame anglaise rougit excessivement. -Mais huit cents yens font quatre-vingts -livres sterling et la somme est rondelette, surtout -pour qui vient de perdre déjà l'équivalent. La dame -anglaise n'avait sans doute plus quatre-vingts livres -sterling, car elle se retourna vers la galerie, implorant -à la ronde une association:</p> - -<p>—Moitié avec moi?</p> - -<p>—Cela vous amuserait-il?—demanda le prince -Alghero à la marquise Yorisaka.</p> - -<p>—Oui,—répondit-elle au hasard.</p> - -<p>—La marquise fait moitié,—annonça le prince -en posant son propre portefeuille sur le tapis.</p> - -<p>Chacun se retourna vers la nouvelle venue, à qui -la dame anglaise adressait son sourire de gratitude, -et la dame allemande uns œillade hostile.</p> - -<p>Les cartes, déjà, étaient données.</p> - -<p>—Prenez-les, Madame,—offrit, le plus gracieusement -du monde, la dame anglaise.</p> - -<p>La marquise Yorisaka prit les cartes, et, peu -experte, les tendit à son cavalier:</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'il faut faire?</p> - -<p>Alghero regarda, et rit:</p> - -<p>—Il faut crier: «Neuf!...» Vous avez gagné!</p> - -<p>Et lui-même abattit le point.</p> - -<p>Triomphante à son tour, la dame anglaise attira -l'enjeu d'un râteau vif, et d'abord en sépara quatre -billets de cent yens:</p> - -<p>—Voici votre part, Madame...</p> - -<p>La marquise Yorisaka prit les billets, en ouvrant -plus larges ses longs yeux obliques.</p> - -<p>—Quatre cents yens,—dit-elle au prince qui -l'entraînait,—mais alors, si j'avais perdu, j'aurais -perdu quatre cents yens?</p> - -<p>—Sans doute...</p> - -<p>—Hé!... je ne les avais pas dans ma bourse!...</p> - -<p>—Qu'importe! Je les avais, moi, et vous m'auriez -permis de vous les prêter... Elle rit:</p> - -<p>—J'aurais permis ... oui ... mais...</p> - -<p>—Ne sommes-nous pas amis?</p> - -<p>Ils étaient seuls dans un vestibule tout planté de -grands cycas qui séparait la salle de jeu d'une -bibliothèque. Le prince tout à coup se pencha:</p> - -<p>—Amis ... et même ... un peu davantage?...</p> - -<p>Il avait touché de ses lèvres la petite bouche peinte.</p> - -<p>La marquise Yorisaka ne se fâcha point, ni ne -recula. C'est qu'elle avait chaud de plus en plus, et -qu'elle sentait maintenant sa tête tour à tour lourde -comme plomb ou légère comme liège. Dans ce vertige -envahissant, après le champagne, les cocktails -et le baccara, un baiser n'était pas une bien terrible -affaire... La moustache italienne était d'ailleurs -soyeuse et parfumée ... parfumée d'une senteur -inconnue, grisante, brûlante...</p> - -<p>Soudain, un orchestre, qui n'était plus celui des -géishas, commença de jouer une valse. Mrs. Hockley, -soucieuse de faire danser ceux de ses invités qui le -souhaiteraient, n'avait pas négligé les violons. Et le -dernier-salon de l'<i>Yseult</i>, grand hall fait exprès, -s'emplit aussitôt de couples tournoyants.</p> - -<p>—Il faut que vous valsiez.—exigea le prince -Alghero.</p> - -<p>—Mais je ne sais pas...</p> - -<p>Plus encore que notre jeu, nos danses sont -incompréhensibles aux Japonaises, incompréhensibles -et scandaleuses. Le Japon n'est point du tout -une contrée où la pruderie règne en maîtresse; -mais homme ni femme ne s'aviserait d'y pousser -l'indécence jusqu'à s'étreindre en public, taille à taille -et poitrine à poitrine, pour donner à tous les yeux le -spectacle éhonté d'une manière de coït...</p> - -<p>Mais, saisie par le prince Alghero, la marquise -Yorisaka oublia quelques principes de plus, et se -laissa, sans grande résistance, guider dans l'impudique -tourbillon.</p> - - -<p class="p2">—Combien ensorcelante!—jugea Mrs. Hockley, -en regardant du seuil de la salle de danse, la marquise -Yorisaka Mitsouko qui valsait à perdre haleine, -décoiffée, pourpre, et pressée dans les bras du prince -italien comme un petit faisan de Yamato dans les -griffes de quelque grand oiseau de proie d'outre-mer.</p> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XVIII</h2> - -<p>Les derniers rayons du soleil, effleurant les montagnes -de l'ouest au-dessus du vieux village d'Inasa, -vinrent, par le sabord grand ouvert, frapper Jean-François -Felze au visage. Jean-François Felze se -leva de son fauteuil, referma son carton à croquis -et, prudemment, déverrouilla sa porte. Depuis un -bon quart d'heure, les flonflons de l'orchestre à danser -s'étaient tus.</p> - -<p>—Cette aimable bacchanale est peut-être terminée,—espéra -Felze.</p> - -<p>Et il se risqua hors de sa chambre.</p> - - -<p class="p2">Le gros des invités était parti. Quelques privilégiés -seuls, retenus à dîner par Mrs. Hockley, restaient -encore, et devisaient sous les cerisiers du -jardin, non loin de la pelouse gazonnée qui avait -servi d'estrade aux géishas et aux maïkos. Felze, -s'approchant, aperçut tout d'abord, à l'écart du principal -groupe, et flirtant d'assez près, un couple dont -la vue lui fit écarquiller les yeux.</p> - -<p>Tout justement, Mrs. Hockley, ayant distribué -quelques ordres aux valets, revenait vers ses hôtes. -Felze l'arrêta au passage:</p> - -<p>—Pardon!—dit-il,—j'ai la berlue, je crois... -Ce n'est pas la marquise Yorisaka que je vois là -accoudée à cette rambarde?</p> - -<p>Mrs. Hockley leva son face-à-main:</p> - -<p>—Vous n'avez nullement la berlue. C'est la marquise.</p> - -<p>Felze feignit une stupéfaction excessive.</p> - -<p>—Comment?—dit-il,—le marquis est donc -revenu de Sasebo?</p> - -<p>—Non que je sache.</p> - -<p>—Bah? Ce n'est pas lui, là, qui baise la main de -sa femme?</p> - -<p>—Vous êtes comique! Ne voyez-vous pas que -c'est le prince Alghero, que vous-même m'avez présenté?</p> - -<p>Felze recula d'un pas et se croisa les bras:</p> - -<p>—Ainsi,—dit-il,—non contente d'avoir traîné -cette pauvre petite à votre fête, non contente de -l'avoir ainsi compromise gravement, dangereusement -peut-être, non contente de lui avoir sans nul doute -exhibé dix mille choses indécentes ou révoltantes à -ses yeux, vous avez mis le comble à tout cela, en -jetant bon gré mal gré la marquise Yorisaka aux -bras de cet Italien, pour qu'il en use comme il ferait -d'une coquette de Rome ou de Florence, voire de -New-York?</p> - -<p>Mrs Hockley, ayant écouté attentivement, parti -d'un éclat de rire:</p> - -<p>—Combien extravagant! Je pense qu'il est réellement -mauvais pour vous de rester trop longtemps -enfermé dans votre chambre, car vous dites ensuite -de pures folies. Aucune chose indécente ou révoltante -n'a été ici exhibée, je vous prie de le croire. -Et la marquise elle-même a nié qu'il fût incorrect à -elle de venir au garden-party. Elle est d'ailleurs -venue librement, et librement elle a flirté. Je trouve -votre indignation tout à fait ridicule, parce que la -marquise est une dame civilisée, et que n'importe -quelle dame civilisée flirterait comme flirte la marquise. -Cela est on ne peut plus innocent...</p> - -<p>—Vous avez raison,—interrompit Felze.</p> - -<p>Il appuyait sur le mot «raison». Il répéta:</p> - -<p>—Vous avez raison. Toutefois, êtes-vous très -sûre que la marquise Yorisaka soit une dame civilisée -pareille à n'importe quelle dame civilisée?... -Pareille à vous?...</p> - -<p>—Pourquoi ne serait-elle pas?</p> - -<p>—Pourquoi? Je n'en sais rien. Elle n'est pas, -voilà le fait. Ne cherchons pas pourquoi, si vous le -voulez bien, ce sera plus court. Je vous dis simplement -ceci, sans discussion vaine ni philosophie à -perte de vue: vous ne connaissez pas la marquise -Yorisaka. Et vous vous trompez prodigieusement -sur son compte. Vous la croyez faite à votre image, -ou à l'image de cette péronnelle, votre miss Vane. -Eh bien! non! la marquise Yorisaka ne s'orne pas -d'un prénom wagnérien, et elle n'écrit pas sa correspondance -à la machine. Elle ne met pas une -chemise de soie noire pour disserter sur la physique -mathématique. Elle n'a point de lynx apprivoisé, et -ne parle pas exclusivement par questionnaires et -conférences. Elle est pourtant ce que vous dites: -une dame civilisée ... plus civilisée que vous, peut-être, -mais civilisée comme vous, non. Vous portez -toutes deux des robes qui se ressemblent. Mais, -sous ces robes, vos corps et vos âmes ne se ressemblent -pas... Vous souriez? Vous avez tort. Je -vous affirme qu'entre la marquise et vous, l'abîme -est encore plus large, beaucoup plus large que cet -océan Pacifique qui sépare Nagasaki de San Francisco! -Cessez donc de tenter un rapprochement -difficile. Et laissez en paix cette pauvre petite, qui -n'a que faire, elle, Japonaise, de vos exemples -américains, trop américains.</p> - -<p>Il avait parlé un peu nerveusement. Mrs. Hockley -répliqua du ton le plus posé—la controverse académique -était son fort:</p> - -<p>—Je ne pense pas ainsi. Je pense qu'une Américaine -ne diffère pas d'une Japonaise, lorsqu'elles -sont deux créatures de même éducation et de culture -égale. Et, en outre, je prétends que je connais la -marquise Yorisaka, parce que je l'ai vue fréquemment -et que nous avons eu ensemble d'intimes et -passionnantes conversations. Je dis encore que -l'abîme entre la marquise et moi est actuellement -comblé à causé des paquebots, des chemins de fer, -du téléphone et des autres sensationnelles inventions -qui ont rapetissé le monde, et supprimé la distance -entre les divers peuples. Tous vos arguments sont, -par conséquent réfutés... Au reste, comment vous-même -comprendriez-vous mieux que je ne fais les -choses concernant la marquise Yorisaka? Elle est -une femme; vous êtes un homme. Et tous les psychologues -prononcent que les hommes et les femmes -ne peuvent jamais se déchiffrer réciproquement...</p> - -<p>Felze interrompit pour la seconde fois:</p> - -<p>—Je vous en conjure, ne faisons pas de psychologie! -Les grands ressorts du cœur humain ne sont -pour rien dans cette affaire. Ne dévions pas. Il s'agit -de la marquise Yorisaka Mitsouko, que voilà, à dix -pas d'ici, en train de se faire agréablement tripoter -par un monsieur qu'elle ne connaissait pas il y a -deux heures, et qu'elle a connu chez vous, par vous. -Or, c'est par moi que vous-même avez connu la sus-dite -marquise. Par moi, et chez son mari, le marquis -Yorisaka Sadao. J'estime donc avoir quelque responsabilité -dans les désagréments qui pourraient -résulter pour le susdit marquis du susdit tripotage. -Et j'ai, malgré mes cheveux blancs, la jeunesse de -croire qu'il est médiocrement honorable de favoriser -l'inconduite d'une femme dont le mari, confiant, est -à la guerre. C'est pourquoi je vous prie de bien -vouloir m'épargner cette louche besogne, et vous -l'épargner du même coup. Vous allez, aussitôt que -la politesse le permettra, mettre à la porte vos derniers -hôtes, et particulièrement ce prince Alghero, -que je préférerais n'avoir jamais rencontré. Après -quoi vous me chargerez de reconduire chez elle la -marquise Yorisaka, comme doit être reconduite, le -soir, une femme seule, crainte d'irrespectueuse -rencontre. C'est convenu, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Cela ne peut pas être convenu, dit Mrs. -Hockley.</p> - -<p>Elle exposa, paisiblement:</p> - -<p>—Vos scrupules sont ce qu'il y a de plus absurde. -Toutefois, il est véritable que vous m'avez procuré -mon introduction chez la marquise. Aussi voudrais-je -faire ce que vous désirez, afin de vous prouver ma -reconnaissance. Mais j'ai tout à l'heure retenu le -prince et la marquise, ainsi que les autres personnes -que vous voyez encore là-bas, afin que tous ensemble -dînent à bord du yacht pour mieux achever la soirée. -J'ai même positivement promis au prince de le placer -à table auprès de la marquise. Je dois donc -tenir ma parole. Mais pour que vous soyez consolé, -je vous placerai, comme le prince, auprès de la -marquise, de l'autre côté.</p> - -<p>—Merci; non,—dit Felze.</p> - -<p>Il s'était redressé, brusque:</p> - -<p>—Non. Je vous connais assez pour ne pas insister -davantage. Mais, s'il en est ainsi, moi, je dînerai en -ville.</p> - -<p>—Oh!—dit-elle, très ironique,—je crois -deviner: vous êtes jaloux. C'est une habitude que -vous avez, je ne m'étonne donc pas. Mais, je vous -demande: êtes-vous jaloux de la marquise à propos -du prince? ou de moi à propos de la marquise? -puisque vous avez déjà cette bizarrerie bien française -de me quereller souvent à cause de mon intime amitié -pour miss Vane!...</p> - -<p>Felze avait pâli:</p> - -<p>—Vous trouverez bon,—dit-il lentement,—que -je ne réponde pas à une question injurieuse. A présent, -adieu.</p> - -<p>Elle le considéra, inquiète:</p> - -<p>—Adieu? Oh! voulez-vous réellement dîner en -ville?</p> - -<p>—Je vous l'ai dit.</p> - -<p>—Où?</p> - -<p>—N'importe où. Ailleurs. A une table qui ne -réunira pas sous votre complaisante protection la -marquise Yorisaka et le prince Alghero.</p> - -<p>Il salua et fit demi-tour. Elle hésita une demi -seconde. Puis, prompte, elle allongea la main et le -retint par la manche.</p> - -<p>—François! je vous prie! ne boudez pas!</p> - -<p>Très rarement, Mrs. Hockley daignait laisser -apercevoir qu'il n'était pas indifférent, même à une -Américaine très belle et très millionnaire, de -garder en cage, et de montrer, à tout venant, l'héritier -le moins indigne des Titien et des Van Dyck,—Jean-François -Felze. Mais ce soir-là, elle s'oublia. -C'est qu'en vérité, ce Felze fantasque choisissait -bien mal son heure d'être rétif: l'heure exacte d'un -dîner qu'il eût incontestablement rehaussé de sa -présence!</p> - -<p>—François! je vous prie! Écoutez raisonnablement! -Je ne puis pas, sur votre caprice, renvoyer -une nombreuse compagnie que j'ai invitée avec -prières... Mais je regrette beaucoup vous avoir -fâché, quoique je ne comprenne pas comment. Et je -vous promets de faire tout ce qu'il vous plaira pour -que vous me pardonniez. Oui, ce qu'il vous plaira ... -dès demain ... ou ce soir même.</p> - -<p>Elle appuyait sur Felze un regard insistant et -ses lèvres se fronçaient comme pour une offre sensuelle.</p> - -<p>Mais son instinct yankee, pétri d'une ruse trop -grossière, l'avait conseillée à rebours. Felze était -Français, et le plus habile des grands corrupteurs, -Walpole, notait déjà, il y a trois cents ans, combien -délicatement doit se négocier l'achat d'une conscience -française...</p> - -<p>Felze, pâle l'instant d'avant, devint plus rouge -que le ciel de l'ouest, et violemment, se cabra:</p> - -<p>—Parbleu!—dit-il.—Il ne vous manque plus -que de m'offrir un chèque! Mais pour ce chèque-là, -j'ai peur que vous ne soyez pas assez riche!</p> - -<p>Déconcertée, elle se taisait. Il continua, plus -froid:</p> - -<p>—Terminons. Aussi bien, cette scène a suffisamment -duré. J'ai donc le désespoir de m'excuser -auprès de vous, si je vous fais, au dernier moment, -faux bond. Je reviendrai demain, dès que je serai -assuré de ne plus retrouver sur le yacht ce couple -que vous avez assemblé et dont l'assemblage me -déplaît.</p> - -<p>Il partait tout de bon. Elle se fâcha à son tour:</p> - -<p>—Très bien! allez! Mais je veux que vous soyez -prévenu: vous ne serez pas demain plus assuré -qu'aujourd'hui... Oui, il est très possible que j'invite -encore ce couple qui vous déplaît, et qui me -plaît à moi!...</p> - -<p>—Ah!—dit-il, sarcastique.—L'<i>Yseult</i> va devenir -bateau de rendez-vous? Merci de m'en avertir. -Ce n'est donc pas demain que je rentrerai à bord.</p> - -<p>—Faites ainsi, si vous l'aimez mieux. Il est certainement -préférable que vous passiez votre mauvaise -humeur hors d'ici. Vous êtes libre, et s'il vous -convient même de ne jamais rentrer?</p> - -<p>Elle le bravait, sachant bien que, sur ce terrain-là, -elle était forte de toute sa faiblesse à lui. Et en effet, -il baissa les yeux, et il baissa aussi le ton, pour -répondre:</p> - -<p>—Il me conviendra de rentrer, dès que je ne risquerai -plus de revoir ce que je vois en ce moment...</p> - -<p>Il montrait d'un signe de tête les deux silhouettes -accoudées à la rambarde, et trop proches l'une de -l'autre.</p> - -<p>—Vous êtes chez vous. Faites à votre gré. Mais -moi, j'ignorerai au moins ce que je ne puis empêcher.</p> - -<p>Il s'en alla brusquement, évitant de la regarder, et -la laissant debout, dépitée et rageuse.</p> - -<p>Le soleil était couché. Il commençait de faire nuit -sombre sur la mer.</p> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XIX</h2> - -<p>Le sampan qui emportait Felze accosta l'escalier -de la Douane. Felze sauta à terre, et, marchant au -hasard, gagna Moto-Kago machi, la rue inévitable, -quartier général de tous les touristes et de tous les -marchands de curiosités. On ne peut guère n'y pas -tomber d'abord, dès qu'on quitte le quai pour -explorer la ville. Et les guides et les kouroumayas -ne manquent jamais de vous y faire admirer les -seules boutiques à vitrines que l'engouement du -Japon nouveau pour les modes occidentales ait -encore acclimatées à Nagasaki.</p> - -<p>Le crépuscule ne rougissait plus qu'une bande de -ciel très mince, au-dessous d'une autre bande à peine -plus large, celle-ci verte comme une prodigieuse -écharpe d'émeraudes. Et tout le reste du firmament, -bleu de nuit, scintillait déjà d'étoiles.</p> - -<p>Nagasaki, bruyant, tumultueux, encombré de -badauds, bariolé de lanternes, multicolores, commençait -de vivre sa vie nocturne. Des kouroumas -couraient à la queue leu leu, en longs monômes -précipités. Des files de mousmés baguenaudaient, -riant et bavardant, leurs voix aiguës et leurs petits -patins de bois emplissaient toute la rue d'un concert -baroque, moitié flûte et moitié castagnettes. Des -Nippons en costume européen, d'autres, plus nombreux, -en kimono national, allaient, venaient, -trottinaient, s'abordaient et se saluaient, sans heurts -ni bousculades, car les foules japonaises sont -merveilleusement plus courtoises que les nôtres. Les -magasins et les bazars regorgeaient d'acheteurs, -échangeant avec les marchands mille révérences à -quatre pattes. Des échoppes en plein vent étalaient -de bizarres victuailles et les vendeurs chantaient à -pleins poumons leurs denrées. Quelques étrangers, -disséminés dans cette cohue opaque, y semblaient -perdus comme des barques au milieu d'une mer.</p> - -<p>Felze, songeur, marchait à petits pas. Il parvint -aux deux tiers de Moto-Kago machi avant d'avoir su -au juste où il souhaitait aller. Mais, à la porte d'un -ciseleur d'écaille, il dut s'arrêter, pour faire place à -six matelots anglais qui, lentement, gravement et -l'un après l'autre, entraient dans l'étroite boutique à -dessein d'y acheter sans doute les bibelots de l'étalage,—sampans -porte-plumes ou kouroumas porte-encriers.—Felze -toisa ces hommes, tous grands, -roses et blonds, et qui donnaient parmi la foule -nipponne une sensation d'exotisme égale à celle -qu'eussent donnée six matelots japonais dans -Regent's Street. Et Felze se souvint qu'il avait tout -à l'heure quitté l'<i>Yseult</i> pour n'y point revenir de si -tôt, et qu'il se trouvait dans Nagasaki, n'ayant pas -encore dîné.</p> - -<p>—Voyons,—dit-il tout haut,—il faudrait -pourtant organiser cette fugue, et souper, et se -coucher...</p> - -<p>Il regarda vers les ruelles adjacentes, qui escaladaient -les premières pentes de la montagne. Là-haut, -était le faubourg Diou Djen Dji, et l'hospitalière -maison aux trois lanternes violettes, avec sa fumerie -habillée de soie jaune et odorante de bonne drogue. -Felze se rappela le proverbe hindou, célèbre d'une -extrémité de l'Asie à l'autre: «Qui fume l'opium -s'affranchit de la faim, de la peur et du sommeil.» -Mais, tout aussitôt, il secoua la tête:</p> - -<p>—Si je vais frapper chez Tcheou-Pé-i, j'y passerai -la nuit entière; et, à l'aube, les pipes m'auront -si bien consolé que la vie m'apparaîtra couleur de -rose, et que je regagnerai ma cage en humeur de tout -accepter et de tout approuver. Non! pas ça!...</p> - -<p>Il fit demi-tour, et considéra la rue grouillante:</p> - -<p>—Souper? se coucher? très facile: les hôtels ne -manquent pas. Mais j'ai peu de bagage, et je ne me -soucie guère d'envoyer chercher à bord une chemise -de nuit... Il me faudrait quelque auberge campagnarde -et proprette, avec servantes-blanchisseuses -et kimonos pour voyageurs... Cela se trouve...</p> - -<p>Il revoyait les tchayas et les yadoyas<a name="NoteRef_1_27" id="NoteRef_1_27"></a><a href="#Note_1_27" class="fnanchor">[1]</a> de village -où l'avaient conduit, au hasard des chemins et des -sentiers, ses promenades des précédentes semaines. -Toute l'île de Kioûshoû n'est qu'un immense jardin, -le plus joli, le plus verdoyant, le plus harmonieux -de la terre. Trois paysages radieux repassèrent en -trois instants sous les jeux de Felze: le col d'Himi, -plus chatoyant qu'un vallon de Suisse; la cascade -de Kouannon, avec ses cèdres noirs et ses érables -roux; et l'adorable terrasse de Mogui, qui domine -un golfe méditerranéen entre deux montagnes -écossaises.</p> - -<p>Jean-François Felze, brusquement, fit signe à un -kourouma qui passait vide.</p> - -<p>L'homme-cheval, empressé, vint ranger son véhicule -contre le trottoir.</p> - -<p>—Mogui!—dit Felze.</p> - -<p>—Mogui?—répéta le kouroumaya, stupéfait.</p> - -<p>Les touristes, en effet, n'ont guère l'habitude de -choisir la nuit noire pour leurs excursions champêtres. -Et Mogui peut compter pour deux excursions -plutôt que pour une seule: la route en est fort -accidentée, et longue d'au moins deux <i>ri</i>, huit ou -neuf de nos kilomètres.</p> - -<p>—Mogui!—insista Felze.</p> - -<p>Philosophe par profession, le kouroumaya ayant -dûment entendu, n'objecta plus rien.</p> - -<p>Mais, comme le léger équipage s'ébranlait, Felze -songeant tout à coup à une lettre qu'il voulait écrire -et songeant aussi qu'il commençait d'avoir faim, fit -toucher d'abord au restaurant européen le plus proche.</p> - -<p>Il dîna, il écrivit. Puis, remontant en kourouma, -il répéta son premier ordre:</p> - -<p>—Mogui.</p> - -<p>Un second coureur était venu s'adjoindre au premier, -comme il sied pour les courses fatigantes. -La nuit était fraîche; Felze assujettit autour de ses -jambes la couverture de laine brune, s'enfonça dans -les coussins, et regarda les étoiles. Déjà la voiturette, -au grand trot des quatre jambes nues, jaunes -et musclées, avait dépassé la limite des faubourgs, -et roulait sur une route déserte.</p> - - -<hr class="r5"/> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/p177.jpg" alt="" /> -</div> - -<p class="caption">Et l'aventure s'acheva comme s'achèvent toutes les aventures.</p> - -<hr class="r5"/> - -<p>Presque au zénith, la lune luisait dans le ciel nocturne, -blanche comme un croissant de jade parmi -la chevelure bleue d'une mousmé. Et, tout alentour, -des nuages couleur de perle flottaient, incessamment -chassés, déformés, métamorphosés par la -brise. Felze suivait des yeux leur vol changeant, -comme un tableau magique, dessiné par le vent, -colorié par la lune. Dans le décor étoilé du firmament, -des figures pâles et floues s'agitaient avec -lenteur, et leurs gestes confus semblaient le reflet -mystérieux d'autres gestes, de gestes réels et -humains que des êtres vivants accomplissaient sans -nul doute, dans la même seconde, quelque part, -sous l'infaillible miroir des cieux.</p> - -<p>Trois grands oiseaux noirs, cigognes ou grues, -traversèrent tout à coup la voûte lactée, volant à tire -d'aile des montagnes de l'est aux montagnes de -l'ouest. Mais Jean-François Felze ne les vit pas.</p> - -<p>Jean-François Felze avait fermé les yeux, obsédé -par l'apparence bizarre d'une grande nuée, qui -s'allongeait, pareille à une femme demi-nue, couchée -sur un lit. Deux autres nuées, toutes proches, se -découpaient comme deux autres femmes, assises -auprès de la première, dans une attitude d'extraordinaire -intimité...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_27" id="Note_1_27"></a><a href="#NoteRef_1_27"><span class="label">[1]</span></a> <i>Tchaya</i>, maison de thé. <i>Yadoya</i>, auberge.</p></div> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XX</h2> - -<p>Tcheou Pé-i, étendu sur trois nattes au milieu de -la fumerie odorante, fumait sa soixantième pipe, -quand un serviteur coiffé d'une toque à boule d'albâtre<a name="NoteRef_1_28" id="NoteRef_1_28"></a><a href="#Note_1_28" class="fnanchor">[1]</a>, -souleva le rideau de la porte, et, saluant, -selon la règle, la tête inclinée bas, les poings réunis -et secoués au-dessus du front, supplia le maître de -daigner recevoir un message qu'un étranger venait -d'apporter..</p> - -<p>Tcheou Pé-i soutenait dans sa main gauche le -bambou d'une pipe que l'enfant agenouillé près du -plateau guidait au-dessus de la lampe. Tcheou Pé-i -ne s'interrompit point, et ne remua pas sa main. -Mais, muet, il ferma les yeux pour consentir.</p> - -<p>Dans l'instant, le rideau de la porte s'écarta encore -et le secrétaire intime, très vieil homme coiffé -d'une toque à boule de corail ciselé<a name="NoteRef_2_29" id="NoteRef_2_29"></a><a href="#Note_2_29" class="fnanchor">[2]</a>, entra. Correct, -il fit d'abord le geste de se prosterner. Mais -Tcheou Pé-i, affable, se hâta de l'en empêcher.</p> - -<p>Debout, le secrétaire intime offrit le message. -C'était une lettre européenne, contenue dans une -enveloppe cachetée. Tcheou Pé-i n'y jeta qu'un regard.</p> - -<p>—Ouvre,—dit-il avec politesse,—et permets -que je t'ennuie et te fatigue; prête-moi ta lumière.</p> - -<p>Les serviteurs présents reculèrent aussitôt, avec -la discrétion prescrite. Seul demeura l'enfant préposé -aux pipes, parce que l'opium est au-dessus de -tous les rites.</p> - -<p>Le secrétaire, respectueux et prompt, fouillait -déjà sa ceinture, et, détachant son stylet, fendait -l'enveloppe:</p> - -<p>—Je me conforme humblement,—murmura-t-il,—à -l'ordre du Ta-Jênn.</p> - -<p>Et il déplia la lettre. Ses yeux obliques se rapetissèrent.</p> - -<p>—Les nobles caractères,—annonça-t-il,—sont -de la langue que parlent les Fou-lang-sai.</p> - -<p>—Lis avec ta science,—dit Tcheou Pé-i.</p> - -<p>Le secrétaire intime avait jadis accompagné en -Europe l'ambassadeur extraordinaire. Et son français -n'était pas inférieur à celui de Tcheou Pé-i.</p> - -<p>—Je me conforme humblement,—dit-il encore,—à -l'ordre très noble...</p> - -<p>Et il commença de sa voix rauque, déshabitué des -sons occidentaux:</p> - -<div class="letter"> - -<p><i>Lettre du stupide Fenn à son frère aîné, très vieux -et très sage, Tcheou Pé-i, le grand lettré, académicien, -vice-roi, et membre des conseils impériaux.</i></p> - -<p><i>Le tout petit salue jusqu'à terre son frère aîné. Il -lui demande, avec dix mille respects, des nouvelles -de sa santé, et prend la liberté audacieuse de lui -envoyer cette lettre sans intérêt.</i></p> - -<p><i>Le tout petit ose ensuite informer son frère aîné -d'une détermination soudaine quoique réfléchie. Il -est écrit dans le Liun Iu: «Quand l'Empire est bien -gouverné, l'Empereur règle lui-même les cérémonies -et la musique</i><a name="NoteRef_3_30" id="NoteRef_3_30"></a><a href="#Note_3_30" class="fnanchor">[3]</a><i>.» Le tout petit, aujourd'hui même, -a connu avec amertume le déshonneur qui résulte de -vivre dans une principauté où les cérémonies sont -oubliées, la musique inharmonieuse, et les remontrances -inutiles. Il est écrit dans le livre de Méng -Tzèu: «Celui qui est chargé d'un emploi, s'il ne peut -s'en acquitter, doit se retirer</i><a name="NoteRef_4_31" id="NoteRef_4_31"></a><a href="#Note_4_31" class="fnanchor">[4]</a><i>.» Le tout petit, dans -la principauté où il vit, s'efforçait jusqu'à présent -d'épargner à une femme encore chaste de trop -funestes exemples, et à son époux des disgrâces imméritées. -Mais l'effort est vain. Et le tout petit, ne -pouvant ainsi s'acquitter de son emploi, a pris la -résolution de se retirer. A quelque distance de cette -ville,—à quinze lis, selon la mesure de la Nation -Centrale—est un lieu nommé Mogui. Le tout petit -a dessein de s'y rendre et d'y demeurer plusieurs -jours. Le tout petit supplie son frère aîné, très -sage et très vieux, de daigner l'excuser, s'il cesse, -durant ce laps, de frapper à la porte bienveillante -au-dessus de laquelle pendent trois lanternes violettes.</i></p> - -<p><i>L'homme faible, mais sincère, et qui agit selon son -cœur, obtient quelquefois la haute faveur de n'être -pas jugé une créature haïssable. C'est dans cet -espoir que le tout petit a pris son pinceau malhabile, -et s'est permis d'adresser à son frère vieux -et illustre des phrases inélégantes et dépourvues -de sagesse. Ce dont il sollicite, avec humilité, son -pardon.</i></p> - -<p><i>Le tout petit aurait encore maintes choses à dire. -Mais il n'ose, sûr d'avoir déjà trop importuné son -très vieux frère. Le tout petit referme donc son cœur, -et renonce à exprimer tous les sentiments dont ce -cœur est plein.</i></p></div> - -<p>Le secrétaire intime avait lu.</p> - -<p>Tcheou Pé-i acheva la pipe qu'il fumait, repoussa -le bambou, appuya sa nuque sur le petit oreiller de -cuir, et, levant vers les lanternes du plafond sa main -droite, fit jouer la lumière violette sur ses ongles -démesurément longs.</p> - -<p>—Ho!—dit-il sur un ton de réflexion.</p> - -<p>Il considéra l'enfant agenouillé qui pelotait une -goutte d'opium contre le verre chaud de la lampe, -et songea tout haut, par brèves phrases chinoises:</p> - -<p>—Houei, de Liou-hia<a name="NoteRef_5_32" id="NoteRef_5_32"></a><a href="#Note_5_32" class="fnanchor">[5]</a>, ne gardait pas assez sa -dignité. Et le conducteur de char Wang Leang ne -le prit pas pour modèle. Il convient d'approuver -Wang Leang.—Toutefois, même les hommes du -plus petit peuple savent que les beaux chemins ne -mènent pas loin<a name="NoteRef_6_33" id="NoteRef_6_33"></a><a href="#Note_6_33" class="fnanchor">[6]</a>. Il faut que je pense à cela, que -je pense à droite et que je pense à gauche<a name="NoteRef_7_34" id="NoteRef_7_34"></a><a href="#Note_7_34" class="fnanchor">[7]</a>.</p> - -<p>L'enfant collait sur le fourneau la pipée cuite à -point. Tcheou Pé-i reprit le bambou dans sa main -gauche, et fuma. Puis, la dernière parcelle brune -correctement évaporée:</p> - -<p>—L'homme qui part pour un voyage douloureux,—prononça-t-il -très gravement,—oublie souvent -son cœur sous la porte...</p> - -<p>Il s'interrompit, et, sans transition, éclata de rire. -Les caractères chinois <i>sin</i> (cœur) et <i>menn</i> (porte), -placés l'un au-dessous de l'autre et combinés ensemble, -forment un troisième caractère dont la signification -est «mélancolie». Tcheou Pé-i, lettré subtil, -se réjouissait comme il sied de son docte calembour. -Mais, ayant ri, il redevint sentencieux:</p> - -<p>—L'homme qui reste,—conclut-il,—doit donc -veiller fraternellement sur ce cœur oublié, et en -prendre soin.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_28" id="Note_1_28"></a><a href="#NoteRef_1_28"><span class="label">[1]</span></a> Mandarin de sixième classe.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_29" id="Note_2_29"></a><a href="#NoteRef_2_29"><span class="label">[2]</span></a> Mandarin de deuxième classe.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_30" id="Note_3_30"></a><a href="#NoteRef_3_30"><span class="label">[3]</span></a> Kouong fou Tzeu, livre VIII, chap XVI, §2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_4_31" id="Note_4_31"></a><a href="#NoteRef_4_31"><span class="label">[4]</span></a> Meng Tzeu, livre II, chap II, §5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_5_32" id="Note_5_32"></a><a href="#NoteRef_5_32"><span class="label">[5]</span></a> Philosophe de l'antiquité, renommé par son extrême tolérance.—Tcheou -Pé-i cite ici une phrase de Méng Tzèu et fait -allusion à une anecdote célèbre dans les annales chinoises. Wang -Leang, malgré l'ordre du grand préfet, refusa de conduire le -char de l'archer maladroit Hi. Ce dont il fut loué comme ayant, -contrairement aux opinions de Houei, maintenu toute la dignité -de sa profession, même contre un ordre dangereux à enfreindre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_6_33" id="Note_6_33"></a><a href="#NoteRef_6_33"><span class="label">[6]</span></a> Proverbe chinois.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_7_34" id="Note_7_34"></a><a href="#NoteRef_7_34"><span class="label">[7]</span></a> <i>Tsouo sen you siang</i>. Idiotisme très usité.</p></div> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XXI</h2> - -<p>La mousmé servante,—la nê-san à belle robe -ceinturée de satin pourpre, à beau chignon d'ébène -sculpté et verni,—se faufila trotte-menu dans la -chambre close, et, bruyamment, fit glisser dans -leurs rainures les shôdjis à vitres de papier.</p> - -<p>Jean-François Felze, qui dormait à plat sur les -nattes, entre deux f'tons de soie ouatée, s'éveilla -en sursaut et se dressa, drapé d'un immense kimono -bleu et blanc, à grands ramages.</p> - -<p>Dans le cadre de la fenêtre, maintenant large -ouverte, la mer apparaissait, nocturne encore sous -un ciel où pâlissaient les étoiles. Mais, à l'horizon, -les montagnes très lointaines d'Amakousa et de -Shimabara, qui bornent la rive orientale du golfe, -commençaient d'être visibles. L'aube naissait.</p> - -<p>—Un peu tôt!—murmura Felze.</p> - -<p>Il avait recommandé qu'on le prévînt juste à -temps pour le lever du soleil. Mais, sans doute, -l'auberge n'avait-elle point d'horloge. La nê-san, -d'ailleurs, ayant tiré son dernier shôdji, non sans y -avoir mis toute sa petite force, et non sans s'être -pincé les doigts, s'agenouillait près du voyageur -avec un sourire si candide et si poli, que Felze se -garda du moindre reproche comme d'une impardonnable -grossièreté. Et comme, visiblement, on -attendait ses ordres, il rassembla tout son japonais -pour demander, par pure courtoisie:</p> - -<p>—<i>Fouro ga dékimachita ka</i><a name="NoteRef_1_35" id="NoteRef_1_35"></a><a href="#Note_1_35" class="fnanchor">[1]</a>?</p> - -<p>Très sûr, à pareille heure, de s'entendre répondre:</p> - -<p>—<i>Mada dékimasen</i><a name="NoteRef_2_36" id="NoteRef_2_36"></a><a href="#Note_2_36" class="fnanchor">[2]</a>....</p> - -<p>Ce qui ne manqua point.</p> - -<p>Très vite, cependant, la croupe onduleuse des -montagnes de l'ouest se profila plus noire sur un -ciel qui s'éclaircissait d'instant en instant. L'aurore, -singulièrement prompte et brutale, chassait l'aube. -Des nuages apparurent, bleuâtres d'abord, et tout -d'un coup, tachés de sang, comme si quelque sabre -aérien les eût tailladés. Puis, le rouge, et le gris, -et le bleu se fondirent en une vive teinte d'or pur. -La mer brilla, ocellée de cuivre rose et d'acier bleu. -Et, soudain, bondissant au-dessus du rivage et de la -mer, le Soleil Levant rayonna sur tout l'Empire; et -tout l'Empire sembla frissonner de joie.</p> - -<p>Felze, ébloui, se détourna. Toujours à côté de -lui et toujours agenouillée, la petite servante regardait -avidement le flamboyant spectacle. Felze vit -dans les yeux obliques le reflet rapide de l'astre -emblème. Et ce fut dans les humbles prunelles nipponnes -comme un mystérieux éclair d'orgueil.</p> - -<p>—Le bain de l'honorable voyageur est prêt!...</p> - -<p>Une seconde nê-san venait d'entrer, et se prosternait -dès la porte. Une troisième, derrière la seconde, -montrait sa frimousse la plus accueillante. -Et toutes ensemble, processionnellement, conduisirent -Felze vers le baquet de bois plein d'eau -quasi bouillante, baignoire traditionnelle de toutes -les yadoyas villageoises.</p> - -<p>Sous le regard très attentif, mais très innocent des -trois mousmés, l'honorable voyageur laissa tomber -le kimono bleu et blanc, enjamba le rebord cerclé -de fer et s'accroupit... Son grand corps d'homme -blanc emplissait aux trois quarts la cuve, faite à la -mesure des corps nippons, moitié moins volumineux. -Sa peau très claire et transparente, rougissait sous la -brûlure de l'eau. Nu, ses membres toujours robustes -et souples lui donnaient l'air encore jeune, malgré les -boucles argentées de ses cheveux et de sa barbe.</p> - -<p>Curieuses, les trois nê-san s'approchaient, allongeaient -un doigt, touchaient cette extraordinaire -peau blanche, pour s'assurer qu'elle était vraiment -naturelle,—pas fardée.—Et de gentils rires puérils -s'égrenaient des trois bouches peintes.</p> - -<p>Les cloisons de bois uni luisaient si propres qu'on -les eût crues rabotées de la veille. Les solives du -plafond, à force de netteté, semblaient neuves. Le -kimono bleu, à peine à terre, avait été ramassé en -grande hâte par des menottes soigneuses, et emporté -vers la lessive toujours prête. Un autre kimono, -violet, celui-ci, et frais lavé, et fleurant bon, attendait -que l'honorable voyageur se fût, dans son baquet, -échaudé comme on doit... Les mousmés déployaient -déjà la belle étoffe souple et crépue, et se -haussaient à qui mieux mieux, pour élever les manches -au niveau nécessaire...</p> - -<p>Quand Jean-François Felze sortit du bain et fut -enveloppé du kimono violet, frais lavé et fleurant -bon, il crut sentir, réelle et palpable autour de ses -épaules, la caresse accueillante du vieux Japon -courtois, simple et sain.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_35" id="Note_1_35"></a><a href="#NoteRef_1_35"><span class="label">[1]</span></a> «Le bain est-il prêt?»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_36" id="Note_2_36"></a><a href="#NoteRef_2_36"><span class="label">[2]</span></a> «Pas encore prêt.»</p></div> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XXII</h2> - -<p>Autour de Mogui, tous les chemins ressemblent -à des allées de parc.</p> - -<p>Felze, ayant marché au hasard une demi-heure, -en tournant le dos à la mer, parvint au bout d'un -col touffu et sinueux, à l'orée d'un grand bois de -bambous.</p> - -<p>Le ciel était très bleu, et le soleil assez chaud. -Felze avisa un tronc renversé sur le bord de la -route, et s'assit.</p> - -<p>Le lieu était propice aux voyageurs las. Felze, -admirant le paysage étendu à ses pieds, ne se souvint -pas d'en avoir jamais vu de plus harmonieux -ni de plus souriant. Ce n'était qu'un vallon borné -par un coteau. Mais toute la grâce et toute la délicatesse -japonaises semblaient s'être réunies sur ces -pelouses et parmi ces bosquets, pour en composer -un jardin non pareil, qu'aucun jardinier de France ou -d'Angleterre n'eût jamais su dessiner ni planter. Des -parterres de gazon s'étageaient en terrasses, séparés -par des haies vives ou des rocailles. Des arbustes -fleuris alternaient avec des hêtres pourprés, des -camphriers bruns et de gigantesques cèdres d'où coulaient -en cascades d'immenses grappes de glycines. -Le sommet du coteau s'arrondissait en forme de sein, -et supportait un porche antique fait de deux colonnes -frustes et d'une poutre de pierre. Un escalier passait -dessous, propylée mystérieux d'un temple disparu...</p> - -<p>—La merveille,—murmura Felze,—c'est que -ceci n'est point du tout un jardin, mais bel et bien -une terre de culture et de rapport. Ces pelouses -sont des rizières. Ces corbeilles, des potagers. Ces -taillis servent d'écrans contre le soleil d'août et la -bise d'octobre. Et la chute d'eau que voici alimente -un canal d'irrigation...</p> - -<p>Il s'accouda sur ses genoux, et posa ses joues -dans ses mains:</p> - -<p>—En Europe, des champs comme ceux-ci seraient -très laids... Mais les laboureurs de ce pays féérique -ne ressemblent point aux nôtres. Et je crois qu'ils -ne pourraient véritablement pas mener leur charrue, -si chaque chose autour d'eux n'avait été d'abord -préparée, disposée, calculée pour la plus grande -joie de leurs yeux artistes!...</p> - -<p>Il écouta. Au-dessus de sa tête, les bambous chantaient -dans le vent. C'étaient des bambous arborescents -comme il n'en pousse guère qu'au Japon: plus -épais que nos tilleuls et plus hauts que nos peupliers; -mais d'un feuillage si mince et si mobile -que nos saules ou nos bouleaux n'en sauraient -donner l'idée.</p> - -<p>Dans un bois de bambous, le soleil pénètre toujours -presque librement, malgré la densité drue -des troncs et l'enchevêtrement des ramures. Et -l'ombre y est ténue, légère, lumineuse...</p> - -<p>Felze, immobile, goûtait la douceur délicate de -l'heure et du lieu. Devant lui, sur la route, un kourouma -passa, allant au pas. Une mousmé s'y prélassait, -nonchalante et jolie. Sa robe était gris perle -et son obi ponceau, avec une doublure de satin -violet. Un parasol à mille nervures, qui tournait -dans une jolie main ambrée; un éventail; une longue -branche de fleurs fraîche cueillie, complétaient le -gracieux équipage, qui disparut parmi les bambous -comme un grand papillon chatoyant parmi de hautes -herbes.</p> - -<p>—En vérité, en vérité,—songea Felze,—ce -serait dommage que toute cette japonerie si fine et -si précieuse fut piétinée par les grosses bottes moscovites!...</p> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XXIII</h2> - -<p>Cinq jours durant, Jean-François Felze vécut à -la japonaise dans l'auberge japonaise de Mogui. Et -il ne lui en fallut pas plus pour devenir Japonais -lui-même.</p> - -<p>L'existence, toute rustique, quoique délicate, -d'une yadoya à l'ancienne mode le changeait délicieusement -des complications perfectionnées, mais -quelque peu grossières, en usage sur un yacht -américain. D'autre part, il avait quitté l'<i>Yseult</i> dans -un accès de colère et d'indignation que la paix pastorale -dont il jouissait maintenant était on ne peut -plus propre à bien calmer.</p> - -<p>Jean-François Felze n'était pas de ces amants -qui ne peuvent vivre qu'attachés aux jupes de leur -maîtresse. Et d'abord, il n'aimait point Betsy -Hockley. Il la désirait, il la subissait, il ne pouvait -s'affranchir d'elle. Il avait à certaines heures besoin -de sa bouche, comme un homme altéré a besoin -d'eau.—Passée la cinquantaine, les gens qui ont -souvent soif prennent volontiers l'habitude de boire -toujours à la même fontaine.—Mais, dans cette -nécessité sensuelle, semblable en tous points à un -appétit, il n'y avait point de place pour la tendresse, -et il y en avait pour le mépris. Chaque -soir,—après une longue journée de promenades, -de tchayas, de dînettes au riz et au poisson sec, de -marivaudages avec les mousmés d'alentour, -quand Felze, derrière ses shôdjis clos, se couchait -entre les deux f'tons de soie ouatée, et attendait le -sommeil, peut-être sentait-il assez douloureusement, -dans sa chair soudain happée, la morsure -aiguë d'un désir. Mais la saine lassitude du plein -air et de la marche faisait office de narcotique. Une -chasteté de cinq fois vingt-quatre heures n'est pas -encore insupportable.</p> - - -<p class="p2">En cinq jours donc, Jean-François Felze était -devenu suffisamment Japonais. Le sixième jour, il -devint Japonais davantage...</p> - -<p>Ce sixième jour avait débuté par un orage assez -brutal, avec averses, rafales et grands roulements -de tonnerre. Après quoi la pluie se mit à tomber, -et le vent à souffler, comme pluie et vent savent -faire au mois de mai, dans cette île de Kioûshoû -qui est le rendez-vous préféré des typhons de printemps. -Il fit tout de suite froid, et l'on dut rallumer -quelques braises dans les hibachis, parce que le -contraste était rude, de cette bise humide et du -soleil presque trop ardent qui s'était couché la -veille. Une brume grise flotta sur le golfe et l'on -n'aperçut plus les montagnes mauves de Shimabara -et d'Amakousa. L'horizon s'était rapproché, et -le ciel basset la mer terne se mêlaient, sans frontière -précise.</p> - -<p>Felze, considérant la campagne ruisselante et les -chemins déjà détrempés, appréhenda l'inévitable -ennui d'une longue solitude dans sa chambre nue, -que l'hibachi attiédissait fort mal. Mais il avait -oublié la courtoisie nipponne. Les trois nê-san, dès -que l'honorable voyageur fut sortie du baquet-baignoire, -l'accompagnèrent processionnellement -jusque chez lui. Et, l'honorable voyageur n'ayant -point manifesté le désir de quitter tout de suite, -pour ses vêtements européens, le kimono matinal -dont on venait de l'envelopper, on s'agenouilla -poliment sur les nappes, et on s'efforça de le distraire -par une conversation tout ensemble badine et -choisie.</p> - -<p>Il n'est pas très difficile de bavarder, voir de flirter, -avec de petites filles japonaises. L'honorable -voyageur jargonnait très médiocrement; mais ses -trois partenaires rivalisaient de bonne volonté pour -bien l'entendre. Les pires difficultés furent aplanies -et l'on parla du soleil absent, de la pluie déplorable, -du brouillard, du froid, des tempêtes, des -cerisiers dépouillés de leur parure rose, avec toutes -les nuances de regret, d'indignation, d'inquiétude, -de terreur et de mélancolie qui convenaient.</p> - -<p>Felze écoutait, répondait, approuvait, et, sur -toutes choses, regardait d'assez près la plus jolie -des trois mousmés, une poupée très mignonne -quoique dodue, et dont les joues rondes et fraîches -contrastaient d'amusante manière avec des yeux -pensifs et un sourire délicat.</p> - -<p>Ces yeux-là et ce sourire, sur le visage d'une -servante d'auberge auraient eu de quoi étonner en -Europe. Mais au Japon les moindres ouvrières et -les plus humbles paysannes ont très souvent l'air -d'être des princesses déguisées...</p> - -<p>—Évidemment,—songea Felze,—la marquise -Yorisaka jouant du koto avait tout de même un -autre regard... Mais la marquise Yorisaka jouait -rarement du koto...</p> - -<p>Il ferma les yeux un instant. Puis, secouant le -souvenir, il commença résolument de faire la cour -à la mousmé, lui demandant son nom, son âge, et -lui adressant tout ce qu'il savait de compliments -nippons. Ce que voyant, les deux autres nê-san, -discrètes, se hâtèrent de s'éclipser sous d'ingénieux -prétextes. Car en Extrême-Orient, comme en -Extrême Occident, une fille d'auberge est professionnellement -obligée à beaucoup de mystérieuses -complaisances envers chaque honorable voyageur -qui a daigné la distinguer parmi ses compagnes.</p> - -<p>Seul avec O-Setsou san,—elle s'appelait O-Setsou -san, «mademoiselle Très-Chaste»,—Felze, -soucieux de n'être point impoli, dut user de cette -solitude, et risquer les gestes d'usage. En jeune -personne très bien élevée, O-Setsou san résista le -temps correct, ni trop ni trop peu. Et l'aventure -s'acheva comme s'achèvent toutes les aventures qui -ont pour décor une chambre à verrou, et pour -acteurs un homme et une femme désireux de s'épargner -charitablement l'un à l'autre tout déplaisir -et toute humiliation.</p> - - -<p class="p2">A demi couché sur les tatamis, Felze, un coude à -terre et la nuque sur le poing, regardait en silence -sa maîtresse d'une minute debout devant lui, et -silencieuse comme lui.</p> - -<p>Elle avait marqué, jusque dans l'abandon, une -mesure et une décence rares. Elle avait pris, pour -se rajuster, une attitude exquise de modestie vraie -et de jolie simplicité.</p> - -<p>—Elle s'appelle O-Setsou san,—pensait Felze.—Et -elle n'est en somme qu'une petite prostituée -clandestine. Mais je crois, en vérité, que toutes les -Japonaises de toutes les castes, y compris cette, -caste-là mériteraient de s'appeler O-Setsou san.</p> - -<p>Il continuait de la regarder, toujours muet et immobile. -Elle hésita, attentive à ne pas lui déplaire. -Que souhaitait-il! Fallait-il rire ou demeurer grave? -se taire ou parler? Elle se décida pour une moue -moitié mutine et moitié tendre, et pour une caresse -timide des deux menottes tendues vers lui...</p> - - -<p class="p2">Ils causaient maintenant. Enhardie, elle renouait -le bavardage interrompu tout à l'heure; elle posait -une à une les questions immuables, celles que posent -à chacun de leurs amants d'outre-mer chacune des -petites filles jaunes, brunes ou noires qui, n'importe -où, sur la terre ronde, prêtent aux passants le sourire -de leur bouche et l'étreinte de leurs bras nus...</p> - -<p>—D'où venez-vous?... Quel est le nom de votre -pays?... Pourquoi avez-vous quitté votre maison -lointaine?... Les femmes que vous aimiez là-bas -devaient être beaucoup plus belles et avoir beaucoup -plus d'esprit que moi...</p> - -<p>Felze, à son tour, l'interrogea. Où était-elle née? -Qui étaient ses parents? Avait-elle beaucoup d'amants? -beaucoup d'amis? beaucoup d'amies? Était-elle -heureuse? A chaque demande, elle répliquait -d'abord d'une révérence, puis d'une longue phrase -fleurie, évasive le plus souvent. Et elle se taisait -parfois après les premiers mots, et elle riait alors -en secouant la tête, comme pour dire que tout cela -n'avait réellement aucune importance et que le -bonheur ou le malheur d'une simple nê-san ne valait -pas qu'on prît la peine de s'en informer.</p> - -<p>—Robe ouverte, âme close!—murmura Felze.—Voilà -qui bouleverserait la morale des honnêtes -dames de chez nous, toujours prêtes à faire étalage -de leur psychologie la plus intime. En Europe, la -pudeur est réservée pour l'usage externe. Ici...</p> - -<p>Il sourit, se souvenant d'une citation du <i>Cheu-King</i><a name="NoteRef_1_37" id="NoteRef_1_37"></a><a href="#Note_1_37" class="fnanchor">[1]</a> -que lui avait apprise Tcheou-Pé-i:</p> - -<p>—«Par-dessus son vêtement de soie brodée, -elle met une tunique très simple.» Oui!... C'était -la vieille mode chinoise... Les nê-san la suivent -encore. Ailleurs, c'est la soie brodée qu'on met par-dessus.</p> - -<p>Tout de même, les âmes les mieux closes s'entr'ouvrent -parfois, quand on appuie inopinément -sur un de leurs ressorts secrets. Felze, au hasard -de la causerie, nomma tout à coup la ville d'Osaka, -où l'<i>Yseult</i> avait relâché, six semaines plus tôt. Et -la petite fille sage et circonspecte s'oublia jusqu'à -tressaillir:</p> - -<p>—Hé!... Osaka?...</p> - -<p>Felze la questionna du regard. Elle expliqua, un -peu confuse:</p> - -<p>—J'ai été à l'école à Osaka...</p> - -<p>Puis, après un silence:</p> - -<p>—Quand ma mère m'a vendue, j'ai eu du chagrin.</p> - -<p>Son visage s'était imperceptiblement crispé. Une -tristesse voila les yeux minces, un pli oblique se -creusa du coin de la bouche à l'angle des narines. -Mais, dans l'instant même, un effort surprenant -refoula la pauvre grimace douloureuse et, résolu, -correct, un sourire y succéda.</p> - -<p>Felze prit la main de l'enfant, une main qui n'était -pas vilaine, et la baisa, non sans respect.</p> - -<p>—J'ai vu,—songeait-il,—des laques anciens, -dont le travail représentait dix ans de la vie d'un -artiste. Et j'ai admiré ces laques. Mais le sourire -que voilà, sur ce visage de petite servante, combien -représente-t-il de siècles d'une civilisation toute -tendue vers l'héroïsme et l'élégance?...</p> - -<p>Des pensées rapides s'enchaînèrent dans sa cervelle:</p> - -<p>—Tcheou Pé-i,—dit-il, presque à haute voix,—estimerait -peut-être que cette civilisation vaut -d'être sauvée, par n'importe quel moyen...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_37" id="Note_1_37"></a><a href="#NoteRef_1_37"><span class="label">[1]</span></a> Le troisième des livres sacrés (<i>King</i>): <i>Y-King</i> (Sciences -Occultes), <i>Chou-King</i> (Annales), <i>Cheu-King</i> (Vers), <i>Li-Ki</i> (Rites), -<i>Tchun-Tsiou</i> (Printemps et Automne).</p></div> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XXIV</h2> - -<p>L'enveloppe était très longue et très étroite, et -cachetée à la cire. Felze, ayant rompu le sceau, -dégagea une feuille de papier soyeux, douze ou -quinze fois repliée sur elle-même. Cela se dépliait -comme un papyrus se déroule, et la lettre, dictée -en français, avait été calligraphiée, au pinceau et à -l'encre de Chine, par une main plus habile à tracer -les caractères de Confucius que l'alphabet occidental. -Si bien qu'une fois étalé dans toute sa longueur, -l'étrange message ressemblait assez exactement à -ces bandes de calicot sur lesquelles on imprime à -la queue leu leu, au-dessous d'une flamboyante -image, les couplets et le refrain d'une complainte -populaire.</p> - -<p>Felze lut:</p> - -<div class="letter"> - -<p><i>Lettre de l'ignorant Tcheou Pé-i, à Fenn Ta-Jênn, -le grand lettré, haut dignitaire de l'illustre Académie -du royaume Fou-lang-sai.</i></p> - -<p><i>Votre frère cadet, Tcheou, vous salue jusqu'à -terre. Il s'informe avec dix mille respects de votre -santé, et prend l'extrême liberté de vous envoyer -cette lettre.</i></p> - -<p><i>Le disciple Tseng Si, répondant au Tzèu</i><a name="NoteRef_1_38" id="NoteRef_1_38"></a><a href="#Note_1_38" class="fnanchor">[1]</a><i>, exprima -un souhait: «A la fin du printemps, quand les vêtements -de la saison sont filés et cousus, aller, avec ma -rêverie, baigner mes mains et mes pieds dans la -source tiède de la rivière I, respirer l'air frais sous -les arbres de Ou iu, chanter des vers, et revenir,—voilà -ce que j'aimerais.» Le Tzèu dit en soupirant: -«J'approuve le sentiment de Tien</i><a name="NoteRef_2_39" id="NoteRef_2_39"></a><a href="#Note_2_39" class="fnanchor">[2]</a><i>.»</i></p> - -<p><i>En cette année châ</i><a name="NoteRef_3_40" id="NoteRef_3_40"></a><a href="#Note_3_40" class="fnanchor">[3]</a><i>, au troisième mois du printemps</i><a name="NoteRef_4_41" id="NoteRef_4_41"></a><a href="#Note_4_41" class="fnanchor">[4]</a><i>, -mon frère aîné Fenn Ta-Jênn, ayant accompli -les rites, est allé, avec sa rêverie, baigner ses -mains et ses pieds dans la source tiède, respirer l'air -frais sous les arbres, et chanter des vers. A présent, -il est convenable qu'il revienne, afin de se conformer -à la prudente parole du disciple Tseng Si.</i></p> - -<p><i>Il ne faut pas observer au premier mois de l'été -les règlements propres au troisième mois du printemps.</i></p> - -<p><i>Et il est profitable de relire l'enseignement donné -dans le Li Ki:</i></p> - -<p><i>«Au premier mois de l'été, on ne lève pas pour la -guerre de grandes multitudes d'hommes. Parce que -le souverain qui domine est Ien Ti, l'Empereur du -Feu.»</i></p> - -<p><i>Pensez à cela, pensez-y à droite, pensez-y à gauche. -Dans la très misérable maison dont la porte est -surmontée de trois lanternes violettes, des messagers -sont arrivés, apportant des nouvelles de la mer. Et -d'autres messagers sont attendus.</i></p> - -<p><i>J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire</i><a name="NoteRef_5_42" id="NoteRef_5_42"></a><a href="#Note_5_42" class="fnanchor">[5]</a><i>. -Mais je me résigne à finir cette lettre sans pouvoir -vous exprimer mes sentiments. Et le tout petit -attend très impatiemment votre retour.</i></p></div> - - -<p class="p2">Les shôdjis étaient ouverts, et le vent du large -entrait librement dans la chambre. Le golfe apparaissait -houleux et sombre. Des vagues, à perte de -vue, déferlaient.</p> - -<p>Felze, méditatif, avait relu deux fois l'étrange -missive. Relevant enfin les yeux, il regarda la mer.</p> - -<p>—Vilain temps,—songea-t-il.—Une queue de -typhon qui passe... Quoi qu'en dise le calendrier -de Tcheou Pé-i, l'été est encore loin... Nous ne -sommes qu'au 28 mai...</p> - -<p>Il compta sur ses doigts:</p> - -<p>—Oui, au 28 mai... au 28 mai 1905... Et ce -28 mai, ma foi, ressemble à un 28 mars... N'importe, -il faut se remettre en route. Tout cela mérite -d'être éclairci...</p> - -<p>Il frappa dans ses mains. A l'instant, la porte -glissa dans sa rainure, et la petite O-Setsou san se -prosterna sur le seuil:</p> - -<p>—Héi!...</p> - -<p>Quoique, depuis trois fois vingt-quatre heures, -la nê-san vînt chaque nuit rejoindre Felze avec une -fidélité de gentille épouse, et qu'elle sût alors oser -toutes les familiarités les plus conjugales, elle n'en -gardait pas moins, hors du lit, sa place exacte de -servante. Et le premier appel la trouvait toujours -aux aguets, prompte, souriante et soumise.</p> - -<p>—Je veux...—dit Felze.</p> - -<p>Il s'interrompit, curieux d'épier sur le visage qui -se levait, attentif, une première émotion. Aurait-elle -du chagrin, cette petite, en apprenant tout d'un coup, -avec brusquerie, que son amant allait partir? Les -oïrans des Yoshivaras, même indifférentes, s'accrochent -volontiers aux manches de leurs hôtes d'une -nuit: cela fait partie du code de politesse.</p> - -<p>—Je veux—répéta Felze—un kourouma avec -deux hommes coureurs. Tout de suite: parce que, -tout de suite, je veux retourner à Nagasaki.</p> - -<p>—Héi!...</p> - -<p>Elle était toujours à quatre pattes. Elle baissa si -vite le front pour saluer jusqu'à terre que Felze -n'eut pas le temps de rien lire dans les yeux noirs -instantanément cachés. Et quand elle se redressa -pour trottiner vers la porte et exécuter l'ordre du -maître, elle avait déjà composé son minois comme -l'exigeait la courtoisie, et elle souriait docilement, -avec juste ce qu'il fallait de tristesse.</p> - - -<p>La nê-san était sortie. Felze, attendant qu'elle revînt, -fit ses préparatifs, qui consistaient à remettre, -au lieu du kimono de crêpe fin, la chemise empesée, -le pantalon de drap raide et le veston à manches -étroites.</p> - -<p>Vêtu, le voyageur regarda au dehors. La pluie -avait cessé. Mais le vent continuait de chasser par -le ciel des nuages lourds, tout prêts à ruisseler de -plus belle sur la campagne. Malgré quoi, huit ou -dix fillettes barbotaient bravement sur la plage, -leurs socques de bois s'enfonçant dans le sable -mouillé. La plus grande chantait à pleine voix le -vieux refrain populaire:</p> - -<p class="poem"> -—<i>Souz'mé, souz'mé doko itta?</i><br /> -—<i>Senghé yama é saké nomini.</i><br /> -<i>No mou tcha wan, no mou ftats</i><a name="NoteRef_6_43" id="NoteRef_6_43"></a><a href="#Note_6_43" class="fnanchor">[6]</a>...<br /> -</p> - -<p>—Leurs pères ou leurs frères se battent peut-être -aujourd'hui, contre Rodjestvensky ou contre -Liniévitch,—pensa Felze.—Mais quand les Japonais -se battent, les Japonaises savent chanter... -Ainsi faisait l'héroïne Sidzouka, quand le héros -Yoshits'né, proscrit, errait dans la dangereuse solitude -des monts couleur de violette, «où grimpent -seuls les sangliers<a name="NoteRef_7_44" id="NoteRef_7_44"></a><a href="#Note_7_44" class="fnanchor">[7]</a>»...</p> - -<p class="p2">O-Setsou san, déjà revenue, se prosternait derechef -sur le seuil.</p> - -<p>—Le kourouma de l'honorable voyageur est -prêt!...</p> - -<p>—Adieu,—dit Felze.</p> - -<p>Il se pencha vers le petit corps agenouillé, le -releva, et presque tendrement, posa ses lèvres sur -la bouche fraîche.</p> - -<hr class="r5"/> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/p203.jpg" alt="" /> -</div> - -<p class="caption">Au milieu même des flammes et des braises, un homme -apparaissait fantastique.</p> - -<hr class="r5"/> - -<p>Enhardie, l'enfant questionna:</p> - -<p>—Où allez-vous?</p> - -<p>Felze voulut tenter une expérience:</p> - -<p>—A la guerre.</p> - -<p>—Hé!... A la guerre!...</p> - -<p>Les doux yeux noirs avaient étincelé.</p> - -<p>—A la guerre contre les Russes?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>La mousmé s'était redressée, presque orgueilleuse. -Felze, l'observant, lui demanda soudain:</p> - -<p>—Voudrais-tu venir avec moi?</p> - -<p>La réponse partit comme une balle:</p> - -<p>—Oui!... je voudrais!... Je voudrais mourir ... -et renaître sept fois, en donnant sept fois ma vie à -l'Empire!...<a name="NoteRef_8_45" id="NoteRef_8_45"></a><a href="#Note_8_45" class="fnanchor">[8]</a></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_38" id="Note_1_38"></a><a href="#NoteRef_1_38"><span class="label">[1]</span></a> Désignation la plus usuelle de K'ôung fou Tzèu (Confucius).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_39" id="Note_2_39"></a><a href="#NoteRef_2_39"><span class="label">[2]</span></a> <i>Linn Lù</i>. Liv. VI. Ch. XI, §25. (<i>Tien</i> et <i>Tseng Si</i> sont les -prénom et nom du même philosophe.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_40" id="Note_3_40"></a><a href="#NoteRef_3_40"><span class="label">[3]</span></a> <i>Châ</i> (serpent), le sixième des douze animaux du cycle chinois. -L'an 1905 de l'ère chrétienne a été une année <i>châ</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_4_41" id="Note_4_41"></a><a href="#NoteRef_4_41"><span class="label">[4]</span></a> Mai.—Les saisons chinoises retardent d'environ quarante -jours sur les nôtres.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_5_42" id="Note_5_42"></a><a href="#NoteRef_5_42"><span class="label">[5]</span></a> Formule obligatoire <i>J'aurais encore beaucoup de choses à -vous dire (mais je ne vous les dis pas, crainte de vous ennuyer)</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_6_43" id="Note_6_43"></a><a href="#NoteRef_6_43"><span class="label">[6]</span></a> -</p> -<p> -Petit oiseau, petit oiseau, où t'en-vas-tu?<br /> -Sur le mont Senghé, pour boire du saké.<br /> -J'en boirai une tasse, j'en boirai deux....<br /> -</p> -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_7_44" id="Note_7_44"></a><a href="#NoteRef_7_44"><span class="label">[7]</span></a> Légende du <span class="smcap">xii</span><sup>e</sup> siècle se rattachant à l'histoire des guerres -civiles entre les clans Taira et les clans Minamoto (1161-1185).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_8_45" id="Note_8_45"></a><a href="#NoteRef_8_45"><span class="label">[8]</span></a> Traduction littérale d'une phrase réellement entendue dans -la bouche d'une servante d'auberge.</p></div> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XXV</h2> - -<p class="quotr"><i>England expects that every -man will do his duty.</i></p> - -<p class="signature"><span class="smcap">Nelson and Bronte.</span></p> - -<p>La cloche du vaisseau-amiral piqua deux coups -doubles,—dix heures, selon la convention universelle -des marins.—Et, sur tous les bâtiments, d'un -bout à l'autre de la ligne, des cloches pareilles tintèrent -et se répondirent. L'escadre,—un vice-amiral -et un contre-amiral, deux divisions, six cuirassés,—faisait -route à l'est, à petite vitesse. Le ciel était -bas, la brise froide, la mer houleuse et l'horizon -noyé de brume. Par tribord, l'île de Tsou,—Tsou-shima—dressait -sa masse grise.</p> - -<p>Une grande lame déferla au vent, et l'embrun -pulvérisé vola jusque sur la plage arrière, du <i>Nikkô</i><a name="NoteRef_1_46" id="NoteRef_1_46"></a><a href="#Note_1_46" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>Cinglé en plein visage, le marquis Yorisaka Sadao, -qui allait et venait, s'arrêta pour s'essuyer les yeux, -puis, tout aussitôt, reprit sa promenade silencieuse.</p> - -<p>La plage, en forme de triangle arrondi, était large -et longue, plane, sans rambardes ni parapets, et -légèrement inclinée en abord, à la façon d'un glacis -de forteresse. Elle était proprement la plate-forme -et le socle de la grosse tourelle de retraite. Les -deux canons jumeaux, hors de la double embrasure -ovale, étendaient horizontalement leurs volées géantes, -pareilles à deux colonnes trajanes couchées.</p> - -<p>Passant sous l'une des pièces, le marquis Yorisaka -leva la main pour caresser le métal sonore, qui -vibra imperceptiblement, comme un gong de bronze -effleuré du doigt.</p> - -<p>A cet instant, quelqu'un toucha l'épaule du marquis -Yorisaka, comme le marquis Yorisaka venait -de toucher l'acier du canon.</p> - -<p>—Cher, eh bien? quelles nouvelles?</p> - -<p>Le marquis se retourna, et salua militairement à -l'anglaise:</p> - -<p>—Hé! c'est vous, <i>kimi</i>? comment allez vous?</p> - -<p>Le commandant Herbert Fergan portait son uniforme -britannique et fumait une pipe d'Oxford. Il -avait seulement remplacé sa casquette galonnée par -un suroît, identique, d'ailleurs, à ceux que portent -par mauvais temps tous les marins du monde.</p> - -<p>—Je vais tout à fait bien,—dit-il.—Y a-t-il -quelque chose en vue, là-bas?</p> - -<p>Son bras tendu montrait l'horizon du sud. Le -marquis Yorisaka fit un signe négatif:</p> - -<p>—Trop loin. Ils sont encore au sud de Mameseki, -à plus de soixante milles... Mais ils viennent... -Nous concentrons l'armée. Kamimoura est -là, et aussi Ouriou...</p> - -<p>Il indiqua le sud-est.</p> - -<p>—Tout sera prêt pour midi. Et nous aurons -encore une heure à attendre.</p> - -<p>—Vous avez pris le contact cette nuit.</p> - -<p>—Oui, en interceptant leurs télégrammes sans -fil. Et puis, à cinq heures, le <i>Shinano-Marou</i> les a -vus... Ils étaient à la cote 203, sur le parallèle de -Sasebo, à quatre-vingts mille dans l'ouest ... ils -avaient le cap sur le détroit... Oh! ils viennent... -Tenez, en ce moment, l'escadre de Kataoka doit -les canonner... Mais d'ici, on ne peut rien entendre... -Du reste, une canonnade de croiseurs, ça ne -compte guère...</p> - -<p>Il caressa de nouveau l'énorme pièce allongée au-dessus -de lui, une pièce de 305, celle-ci, une pièce -de cuirassé.</p> - -<p>—Voici qui compte davantage,—dit Fergan.</p> - -<p>—Hé! je pense comme vous.</p> - -<p>Le marquis Yorisaka parlait d'une voix très paisible. -Il n'était pas même nerveux, comme le sont -les Occidentaux les plus braves, à l'heure qui précède -une grande bataille.</p> - -<p>—Allons,—dit Fergan,—je crois que tout ira -bien. Certes, le premier moment sera dur à passer. -Les Russes sont de braves gens... Mais vous valez -beaucoup mieux, surtout à présent... Sans flatterie, -vous avez fait de considérables progrès, dans ces -dernières semaines.</p> - -<p>—Grâce à vous!—dit Yorisaka.</p> - -<p>Il attachait sur Fergan un regard d'irréprochable -gratitude. Fergan rougit légèrement:</p> - -<p>—Non! je vous assure! Vous exagérez beaucoup... -Le vrai, c'est que votre effort a été réellement -splendide. Vous avez su mettre dans votre jeu -tous les honneurs et tous les atouts, et vous allez -très justement gagner le robre... Un beau robre: -cette victoire décide de toute la guerre.—Si Rodjestvensky -perd tout à l'heure un seul trick, Liniévitch, -demain, est chelem en Mandchourie!</p> - -<p>—Hé! je souhaite qu'il en soit ainsi...</p> - -<p>Tous deux marchèrent quelques pas; ils écartaient -les jambes et pliaient les genoux, pour résister au -roulis. Les cuirassés continuaient à «faire» de -l'est. Tsou-shima se profilait maintenant dans sa -longueur, à huit ou neuf milles derrière. Et ce n'était -plus, dans le lointain, qu'un brouillard gris de fer, -à peine visible parmi les nuages gris de plomb.</p> - -<p>—Ceci ne ressemble pas au soleil de Trafalgar,—fit -observer le marquis Yorisaka, souriant.</p> - -<p>—Non,—dit Fergan.—Mais, à Trafalgar, le -soleil se cacha dès que la bataille ne fut plus indécise, -et il y eut tempête le soir. Peut-être que cette -bataille-ci est d'ores et déjà gagnée.</p> - -<p>—Vous avez trop bonne opinion de nous, protesta -le marquis.</p> - -<p>Les hautes cheminées jetaient par intervalles -d'épaisses bouffées noires que le vent rabattait -aussitôt en tourbillons. Et la mer, déjà sombre, -reflétait cette fumée en longues traces livides.</p> - -<p>Reculant, jusqu'à la tourelle, le commandant -anglais s'y adossa:</p> - -<p>—Vous serez dans cette boîte-ci, tout à l'heure, -Yorisaka?—dit-il.—C'est votre poste de combat, -n'est-ce pas?</p> - -<p>—Oui. Je commande la tourelle.</p> - -<p>—J'irai vous y rendre visite, si vous le permettez...</p> - -<p>—Vous me ferez grand honneur... Je compte sur -vous... Ah! voici Kamimoura...</p> - -<p>Il indiquait, à l'horizon, d'autres cheminées, à -peine distinctes encore, qui sortaient de la mer, deux -par deux ou trois par trois. On vit, l'instant d'après, -les mâts et les coques. Les deux escadres, marchant -à la rencontre l'une de l'autre, infléchissaient leurs -routes vers le sud, pour prendre tout de suite leur -formation tactique de combat.</p> - -<p>—Nous restons en tête, bien entendu?—questionna -Fergan.</p> - -<p>—Bien entendu. Vous avez lu l'ordre préalable? -Une seule ligne de file, les cuirassés devant, les -croiseurs-cuirassés derrière. On engagera les douze -navires à la fois... Et, soyez tranquille! nous ne -recommencerons pas le 10 août aujourd'hui...</p> - -<p>Il avait baissé les yeux, et son sourire devenait -singulier, aigu, avec une sorte d'orgueilleuse amertume -au coin de la bouche. Il poursuivit, parlant -avec lenteur:</p> - -<p>—Nous ne serons pas timides... Et nous nous -battrons de près ... d'aussi près qu'il le faudra... -La leçon est apprise...</p> - -<p>Il releva brusquement son regard, et le fixa sur -Fergan...</p> - -<p>—Nous savons à présent que, pour vaincre sur -mer, il faut se préparer avec méthode et prudence, -puis se ruer avec fureur et folie... Ainsi firent -Rodney, Nelson et le Français Suffren. Ainsi ferons-nous...</p> - -<p>Herbert Fergan s'était détourné. Il ne répliqua -pas. Il semblait suivre avec une extrême attention -la contre-marche des croiseurs-cuirassés entrant en -ligne. Une minute de silence pesa...</p> - -<p>—Voulez-vous être assez indulgent pour m'excuser?—demanda -tout à coup le marquis Yorisaka:—voici -notre ami le vicomte Hirata qui me fait -signe... Il s'agit d'une petite affaire technique...</p> - -<p>Herbert Fergan, dans l'instant même, cessa d'observer -l'évolution, qui pourtant n'était point achevée:</p> - -<p>—Mais je vous en prie!... allez!... A bientôt, -cher... Moi-même je dois d'ailleurs descendre. -N'est-il pas l'heure de déjeuner? Nous dînerons -tard, peut-être...</p> - -<p>Il montra tout son flegme et l'assaisonna d'une -pointe d'humour:</p> - -<p>—Plus tard que nous n'avons jamais dîné, qui sait?</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_46" id="Note_1_46"></a><a href="#NoteRef_1_46"><span class="label">[1]</span></a> Aucun navire du nom de <i>Nikkô</i> n'a pris part à la bataille -de Tsou-shima. L'auteur, soucieux de conserver à l'«intrigue» -de ce livre un caractère purement imaginatif, s'est vu forcé de -recourir à un cuirassé qui n'exista pas, pour y situer des personnages -et des aventures qui n'existèrent pas davantage. Il va -de soi que, dans le récit qu'on va lire, tout ce qui ne concerne -pas directement le <i>Nikkô</i>, son équipage et son état-major, est -d'une exactitude historique rigoureuse.</p></div> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XXVI</h2> - -<p>—Par conséquent, les tourelles manœuvreront à -l'électricité?</p> - -<p>—Oui, tant que les moteurs pourront tourner. -En cas d'avarie, nous passerons à la manœuvre -hydraulique. Et, en dernier lieu, à la manœuvre à -bras. C'est l'ordre.</p> - -<p>—Nous obéirons donc, honorablement.</p> - -<p>Et le vicomte Hirata Takamori, ayant salué d'abord -selon la discipline militaire, les doigts joints et levés -jusqu'à la visière de la casquette, salua ensuite selon -le rite des daïmios et des samouraïs, le corps plié à -angle droit, les mains à plat sur les genoux.</p> - -<p>—A présent, souffrez que je me retire..</p> - -<p>Il s'en allait. Le marquis Yorisaka Sadao le retint:</p> - -<p>—Hirata, êtes-vous très pressé? Il n'est pas encore -midi. Vous plairait-il que nous causions un peu?</p> - -<p>Le vicomte Hirata ouvrit un éventail qu'il portait -dans sa manche:</p> - -<p>—Yorisaka, vous me faites beaucoup d'honneur. -En vérité, je n'osais abuser de vos nobles minutes, -et tel était le motif de ma discrétion. Mais je suis flatté -de votre condescendance. Dites-moi donc: que vous -semble de cette pluie fine, pareille à un brouillard -fondu? Ne pensez-vous pas que, tout à l'heure, nous -pourrons en être gênés sur le champ de bataille?</p> - -<p>Le marquis Yorisaka regarda distraitement la mer -houleuse et brumeuse:</p> - -<p>—Peut-être,—murmura-t-il.</p> - -<p>Puis, soudain, face à son interlocuteur:</p> - -<p>—Hirata, excusez mon impolitesse: je désirerais -vous poser une question.</p> - -<p>—Daignez le faire,—dit Hirata.</p> - -<p>Il avait refermé son éventail, et penchait la tête en -avant, comme pour mieux entendre. Le marquis Yorisaka -parla très lentement, d'une voix grave et nette:</p> - -<p>—Permettez-moi d'abord de rappeler quelques -souvenirs qui nous sont communs. Nos familles, -quoique souvent ennemies au cours des siècles anciens, -ont combattu plus souvent encore l'une à côté -de l'autre, durant beaucoup de guerres civiles ou -extérieures. Récemment, je veux dire à l'époque du -Grand Changement, nos pères ont pris les armes -ensemble pour restaurer dans sa splendeur le pouvoir -impérial. Et, quoique, un peu plus tard, lors -des événements de Koumamoto<a name="NoteRef_1_47" id="NoteRef_1_47"></a><a href="#Note_1_47" class="fnanchor">[1]</a>, cette confraternité -guerrière se trouvât rompue, le sang versé en cette -occasion glorieuse ne nous empêcha point, vous et -moi, de nous lier d'amitié, douze ans après, quand -nous entrâmes, le même jour, au service de l'Empereur.</p> - -<p>—Le sang versé, Yorisaka, lorsqu'il j'exige pas -de vengeance, n'a jamais fait que cimenter l'union -des deux familles l'une et l'autre fidèles observatrices -du <i>Bushido</i>.</p> - -<p>—Il en est certainement ainsi. Nous avons été, -Hirata, comme sont deux doigts d'une seule main. -Mais il me semble que nous ne le sommes plus. Me -trompé-je? Je vous conjure de me donner là-dessus -votre sentiment, sans courtoisie.</p> - -<p>Le vicomte Hirata avait relevé la tête.</p> - -<p>—Vous ne vous trompez pas,—dit-il simplement.</p> - -<p>—Votre sincérité m'est précieuse,—répliqua le -marquis Yorisaka, impassible.—Pardonnez-moi -donc si j'y réponds par une sincérité égale. Quoique, -en toutes circonstances, vous ayez continué de me -témoigner mille égards dont je suis indigne; quoique -personne n'ait assurément pu soupçonner, -d'après vos paroles ou votre attitude, ce refroidissement -de notre amitié, il m'est impossible d'endurer -plus longtemps une humiliation même secrète. J'ai -donc résolu d'en finir aujourd'hui même; et je vous -prie, honorablement, de m'expliquer en quoi j'ai -démérité auprès de vous. Telle est ma question.</p> - -<p>Ils se regardaient l'un et l'autre fixement, tous -deux immobiles et seuls au milieu de la plage arrière -ruisselante de pluie et d'embrun. Au-dessus de leurs -têtes, les deux canons de la tourelle étendaient leurs -volées immenses. Et, tout alentour, la mer, violemment -fouettée par le vent, gémissait et hurlait -en bouleversant ses lames.</p> - -<p>Le vicomte Hirata répondit plus lentement encore -que le marquis Yorisaka n'avait parlé:</p> - -<p>—Yorisaka, vous avez tout à l'heure rappelé des -souvenirs qui nous sont communs. Soyez bien -assuré que ces souvenirs-là n'étaient pas sortis de -ma mémoire. Me permettrez-vous maintenant d'en -rappeler d'autres, qui peut-être sont sortis de votre -mémoire à vous? Vous avez parlé du Grand Changement. -Il est exact qu'à cette époque illustre, origine -de l'ère Meïji, votre clan et mon clan ont -ensemble tiré le sabre pour le Mikado contre le -Shôgoun. Mais avez-vous oublié la cause première -de cette lutte? Il ne s'agissait pas de fidélité dynastique. -Nul Shôgoun jamais n'avait usurpé les prérogatives -essentielles des Divins Empereurs fils de -la Déesse Solaire<a name="NoteRef_2_48" id="NoteRef_2_48"></a><a href="#Note_2_48" class="fnanchor">[2]</a>. Et sept cents années durant, -les princes Foudjiwara, ou Taïra, ou Minamoto, ou -Hôjô, ou Ashikaga, ou Tokougawa, avaient, sans -inconvénient, substitué leur volonté robuste à -la faible volonté des Mikados. Qu'y avait-il donc, -de changé pour que, tout à coup, tant d'hommes -nobles voulussent détruire une organisation sept -fois séculaire? Il y avait, Yorisaka, ceci: que, cinq -ans plus tôt, des vaisseaux noirs venus d'Europe, -avaient bombardé Kagoshima, et que le Shôgoun, -au lieu de combattre, avait signé une paix honteuse. -Telle fut en vérité la cause. Le Japon, ayant mangé -l'insulte et n'ayant pas bu la vengeance, se leva d'un -seul bond contre le Shôgoun, au cri dix mille fois -répété de: «<i>Mort à l'Étranger!...</i>» Mort à l'Étranger. -Ainsi crièrent nos ancêtres, marquis Yorisaka. -Ainsi crièrent-ils sur tous les champs de bataille, -jusqu'à ce que le Mikado eût été restauré dans sa -puissance originelle. Ainsi crièrent mes ancêtres à -moi; ainsi criaient-ils encore au jour rouge de Koumamoto, -quand, indignés contre le nouveau pouvoir, -en apparence aussi débile que l'ancien, ils -marchaient derrière Saïgo, qui leur avait promis de -laver la honte commune dans la victoire ou dans la -mort. Ainsi crié-je aujourd'hui, moi. Car je suis -l'héritier légitime de ces cadavres. Leurs tablettes -funéraires n'ont jamais quitté ma ceinture. Depuis -trente ans que je vis, j'attends l'heure de rendre à -ces tablettes ce qui leur est dû: la libation de sang. -Et voici que cette heure sonne!... Yorisaka, pardonnez-moi -ce long discours. Je ne doute cependant -pas qu'il ne vous ait donné pleine satisfaction. -Vous n'avez certes point démérité auprès de moi. -Et que vous importerait, d'ailleurs, le jugement d'un -très petit daïmio, dépourvu d'intelligence? Mais je -vous ai ouvert mon cœur et vous y avez lu comme -dans un livre imprimé en beaux caractères chinois, -très noirs: je hais l'étranger de toute la force de -ma haine. Vous, au contraire, qui le haïssiez pareillement -jadis, l'aimez aujourd'hui. N'avez-vous -pas adopté peu à peu ses mœurs, ses goûts, ses -idées, sa langue même, que vous parlez sans cesse -avec cet espion anglais, soi-disant notre allié? Loin -de moi l'outrecuidance d'un blâme! Tout ce que -vous faites est, évidemment, bien fait. Mais nos sentiments -opposés creusent entre nous un abîme, un -abîme que rien ne pourra combler.</p> - -<p>Le vicomte Hirata s'était tu. Le marquis Yorisaka -ne répliqua pas tout de suite. Il avait écouté jusqu'au -bout sans sourciller, ni détourner son regard. -A la fin, ayant réfléchi plusieurs graves minutes, il -embrassa d'un geste brusque tout l'horizon du sud, -noyé de brumes et de fumées confuses, et, d'un ton -détaché, questionna:</p> - -<p>—Hirata, ne voyez-vous pas quelque chose, là-bas?... -On a piqué midi, si je ne me trompe... Oui. -En ce cas, ces nuages verticaux sont probablement -les panaches des cheminées russes. Voici venir l'étranger, -Hirata, l'étranger que vous croyez haïr si fort...</p> - -<p>Il souriait, et ses paupières à demi closes bridaient -ses yeux, les resserraient en deux fentes obliques, -minces et noires.</p> - -<p>—... L'étranger que vous croyez haïr si fort... -A ce propos, Hirata ... vous avez pris connaissance -des ordres secrets... La tactique est singulièrement -modifiée, ne trouvez-vous pas?... en ce qui concerne -l'artillerie, surtout...</p> - -<p>—Oui...</p> - -<p>—Oui! Singulièrement modifiée! On ne dispersera -plus le tir, comme autrefois... Le feu sera -concentré sur la tête des colonnes ennemies... En -outre, afin de parer aux accidents de transmission, -on a prévu pour les sections isolées une autonomie -très large... La tentative est fort audacieuse. Peut-être -ne l'aurions-nous pas risquée, si des renseignements -de source européenne,—anglaise,—n'avaient -persuadé l'amiral du succès plus que probable, du -succès certain que notre audace nous vaudra. Ces -renseignements, savez-vous, Hirata, qui les a obtenus? -qui les a conquis ou volés, par la force ou par -la ruse, hardiment, patiemment, péniblement? C'est -moi, Hirata. Il se peut que vous haïssiez l'étranger -autant que vous dites. Il se peut que je l'aime -autant que vous croyez. Mais il se peut aussi qu'un -ennemi tel que vous lui soit moins funeste qu'un ami -tel que moi.</p> - -<p>Le vicomte Hirata fronça les sourcils.</p> - -<p>—Yorisaka,—dit-il,—ma stupidité est si -grande que vous n'avez pas pu, je le vois, saisir le -sens exact de mes paroles. Vous êtes assurément, -pour la flotte russe, un adversaire plus dangereux -que je ne suis. Et jamais n'est entrée dans ma tête -l'injurieuse supposition que vous ne sachiez le mieux -du monde faire votre devoir, et servir très utilement, -les desseins de l'Empereur. Mais vous êtes comme -ces maîtres d'armes qui tuent sans colère, quoique -infailliblement. Aujourd'hui, je tuerai moins bien -que vous. Mais je tuerai avec ivresse. Et ma fureur -ne peut pas lier amitié avec votre indifférence.</p> - -<p>Le marquis Yorisaka s'était croisé les bras:</p> - -<p>—Jugez-vous donc,—dit-il, parlant presque bas,—jugez-vous -donc que mon indifférence soit autre -chose qu'un masque, sous lequel bouillonne une -fureur plus furieuse peut-être que la vôtre?... Hirata, -je pensais que vos yeux savaient mieux voir!...</p> - -<p>Le marquis Yorisaka s'était cette fois départi de -son calme:</p> - -<p>—Je pensais que vos yeux avaient su lire en -moi! Mon faux visage n'était que pour les hommes -d'Europe. Et vous vous y êtes trompé, vous, un -noble Nippon! Vicomte Hirata, vos ancêtres sont -tombés à Koumamoto, et vous vous souvenez d'eux, -et vous conservez pieusement leurs tablettes funéraires. -Mais n'avez-vous pas compris la leçon qu'ils -nous ont donnée par leur défaite et par leur mort? -Leçon de patience et de prudence! leçon de ruse! -Le temps n'est plus des batailles simplement gagnées -au tranchant du sabre. Pour vaincre l'étranger, -nous avons commencé, vous et moi, par aller -dans ses écoles. Mais la science que nous y apprenions -n'était pas grand'chose. En outre, nous l'apprenions -mal. Nos cervelles japonaises n'assimilaient -pas l'enseignement européen. Et je sentis vite la -nécessité où nous étions d'acquérir d'abord des cervelles -européennes, quoi qu'il pût nous en coûter -par ailleurs. Je m'y appliquai; et peut-être y suis-je -parvenu ... non sans fatigue et sans dure souffrance!... -souffrance plus dure que personne ne -saura jamais... Mais il le fallait pour l'affranchissement, -pour l'exaltation de l'Empire. Je vous le -dis, Hirata, le rouge m'est dix mille fois monté à la -face, d'oublier, pour mieux imiter l'âme occidentale, -les préceptes les plus rigoureux de l'éducation -d'un daïmio: Mais je songeais alors aux malades -que leurs médecins envoient se plonger dans des -bains de boue, et qui en sortent guéris et robustes. -Je sors aujourd'hui de ma boue à moi. J'en sors -guéri de mon ancienne faiblesse et robuste pour la -lutte qui va s'engager. Et je ne regrette rien. Mais -je ne m'attendais pas, ayant accompli ma tâche, à -subir le dédain d'un compagnon d'autrefois.</p> - -<p>Les yeux du vicomte Hirata étincelèrent et sa -voix résonna plus sèche:</p> - -<p>—Je vous ai dit, Yorisaka, qu'il n'était pas question -de dédain. Je prends l'extrême liberté de vous -le redire. J'apprécie hautement le souci patriotique -qui vous a guidé. Mais vous-même le proclamiez à -l'instant: votre cervelle a cessé d'être japonaise -pour devenir européenne. Ma cervelle à moi, tout à -fait grossière, ne réussira jamais à imiter la vôtre. -Pour nous entendre désormais, notre double effort -serait donc vain. A présent, tout étant dit là-dessus, -ne vous semble-t-il pas superflu de parler davantage?—Un -seul mot encore,—fit Yorisaka Sadao.—J'ose -vous questionner une seconde et dernière -fois... Hirata, nous remporterons tout à l'heure, ici -même, dans ce détroit de Tsou-shima, une grande -victoire. Eussiez-vous préféré que cette victoire fût -une défaite, mais que tous les Nippons d'aujourd'hui -fussent encore pareils aux Nippons de Koumamoto:</p> - -<p>—Je suis trop ignorant pour vous répondre -selon la sagesse,—fit Hirata Takamori.—Mais -permettez que très humblement, je vous interroge -à mon tour: Êtes-vous certain que tout à l'heure -nous serons, comme vous l'affirmez, vainqueurs! -Et, si nous étions vaincus; avez-vous imaginé le -nom dont l'Europe nous nommerait, l'Europe que -nous aurions plagiée inutilement, ridiculement?</p> - -<p>—Oui,—prononça le marquis Yorisaka.—L'Europe -nous nommerait des singes. Mais nous -ne serons pas vaincus.</p> - -<p>—Yoshits'né lui-même le fut. Si nous l'étions?</p> - -<p>—Nous ne le serons pas.</p> - -<p>—Je le crois sur votre parole. Nous serons donc -vainqueurs. Mais après?</p> - -<p>—Après?</p> - -<p>—Après la bataille? Après la paix signée? Vous -rentrerez, Yorisaka, dans votre maison de Tôkiô. -Vous y rapporterez votre cervelle européenne, et vos -idées, et vos mœurs, et vos goûts européens. Et -comme vous serez un héros très glorieux, le peuple -japonais, séduit par votre illustre exemple, imitera -vos goûts, vos mœurs, vos idées...</p> - -<p>—Non,—dit Yorisaka.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_47" id="Note_1_47"></a><a href="#NoteRef_1_47"><span class="label">[1]</span></a> C'est à Koumamoto que Saïgo fut vaincu en 1877, et avec -lui tout le clan Satsouma.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_48" id="Note_2_48"></a><a href="#NoteRef_2_48"><span class="label">[2]</span></a> Amateraç'no Ohomi Kami, qui enfanta la dynastie mikadonale.</p></div> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XXVII</h2> - -<p>De l'avant à l'arrière et du spardeck jusqu'aux -soutes, les trompettes nipponnes, aigres et stridentes, -rappelaient au branle-bas de combat. Yorisaka -Sadao, soulevant la trappe de fermeture, pénétra -dans la tourelle de retraite.</p> - -<p>—Fixe!</p> - -<p>Le sous-officier, raide comme un bâton, saluait, -les talons joints, la main à la visière. Les hommes, -quartiers-maîtres et matelots, tournèrent vers le -chef douze figures respectueusement souriantes.</p> - -<p>—Repos!—dit Yorisaka.</p> - -<p>Et il commença de passer une inspection brève, -mais minutieuse.</p> - -<p>La tourelle était une chambre basse, sans porte -ni fenêtre, une chambre hexagonale, longue de dix -mètres, large de huit, toute cuirassée d'acier épais. -Les deux canons énormes l'emplissaient aux trois -quarts; et le peu d'espace restant était accaparé par -les berceaux, les châssis, les affûts, les monte-charges, -les refouloirs, les écouvillons, les pointages, -les lunettes, les hausses, les transmetteurs, -et tout le tuyautage d'eau sous pression, et tout le -tuyautage d'air comprimé, et toute la canalisation -électrique, et tout l'inextricable fouillis de fer, de -cuivre et de bronze que nécessite la manœuvre de -deux pièces marines du plus gros calibre qui soit.</p> - -<p>Six lampes à incandescence enveloppaient et pénétraient -chaque mécanisme d'une lumière multiple, -crue et sans ombres. Et le jour extérieur n'y ajoutait -qu'une sorte de halo bleuâtre, filtré par la fente annulaire -de là double embrasure, entre cuirasse et canon.</p> - -<p>Yorisaka Sadao fit le tour des deux culasses, -scrutant toutes les choses une à une, et regardant -chaque homme au visage. Puis, arrivant à l'échelle -médiane, il en grimpa les trois marches, et s'assit sur -la sellette de commandement. Sa tête dépassait ainsi -le plafond blindé, et sortait de la tourelle par l'orifice -du capot central. Ce capot, blindé lui-même, formait -casque. Et Yorisaka Sadao, protégé de la sorte -contre les coups ennemis, apercevait néanmoins tout -le champ de bataille par trois trous assez larges -ménagés dans le blindage. L'orifice du capot lui -permettait d'autre part de communiquer facilement -avec les canonniers, et de bien voir le fonctionnement -des pièces.</p> - -<p>Assis, il se baissa d'abord, et considéra, au-dessous -de lui, toute la tourelle immobile et -attentive. Une extraordinaire sensation de puissance -se dégageait de cette formidable machine et de -ces treize hommes qui en étaient la chair vivante et -les nerfs. Le chef qui commandait à cela tenait -vraiment dans sa main une foudre plus terrible que -celle du ciel. Yorisaka Sadao, d'orgueil, crispa les -poings. Puis, immédiatement calme, il haussa la -tête, et regarda par les trous du casque,—par les -trois trous, méthodiquement, de gauche à droite.</p> - -<p>La mer déferlait toujours, glauque et creuse, -sinistre sous le linceul opaque des nuages lourds. -La plage arrière, aperçue en contre-bas, n'était -qu'un radeau triangulaire, assiégé par les lames et -ruisselant. L'armée avait viré de bord. Elle courait -maintenant cap à l'ouest, vers Tsou-shima, chaque -bâtiment s'efforçant de tenir bien son poste, et de -serrer son intervalle aux quatre cents mètres réglementaires. -La ligne s'allongeait sur près de trois -mille marins, du <i>Mikasa</i> chef de file, à l'<i>Iwate</i>, matelot -de queue. Le <i>Nikkô</i> suivait le <i>Mikasa</i>, le <i>Shikishima</i> -suivait le <i>Nikkô</i>, et derrière cette première -division, que le vieux Togo commandait en personne, -toutes les autres s'avançaient en bel ordre, -la division Kamimoura, la division Simamoura, -tous les cuirassés, tous les croiseurs-cuirassés, -toute la force vive de l'Empire. Dans le sillage écumeux -et plat, Yorisaka Sadao voyait venir les hautes -silhouettes grises hérissées de canons en bataille. -Et le pavillon du Soleil Levant, arboré à chaque mât, -semblait secouer sur les vaisseaux et sur la mer les -prémices glorieuses du sang rouge près de couler...</p> - -<p>—Balancez!... Tourelle à gauche!... Stop!... -Tourelle à droite!...<a name="NoteRef_1_49" id="NoteRef_1_49"></a><a href="#Note_1_49" class="fnanchor">[1]</a></p> - -<p>Le pointeur, assis entre les deux pièces, et l'œil -à sa lunette, appuyait sur la crosse du pistolet de -tir. Un bourdonnement doux monta du moteur électrique, -et, docile comme un jouet, la tourelle géante -tourna de droite à gauche, tourna de gauche à -droite, entraînant comme fétus, sans bruit ni secousse, -hommes, machines, canons, cuirasse. Sous -les yeux de Yorisaka Sadao, l'horizon défila comme -la toile sans fin d'un décor mobile. Par tribord, une -escadre lointaine apparut, tout empanachée de -fumée, une escadre de croiseurs qui, visiblement, se -hâtait vers son poste de bataille,—Dewa sans -doute, et Ouriou derrière lui... Par bâbord, la -brume formait rideau, et l'on n'apercevait rien encore -de l'ennemi, proche pourtant.</p> - -<p>La cloche piqua un coup double, puis un coup -simple:—une heure et demie. Une trompette -sonna trois notes longues, puis deux notes brèves:—<i>Préparez-vous -à combattre par bâbord.</i>—D'un -signe, Yorisaka transmit l'ordre au pointeur. La -tourelle vira, face à l'adversaire présumé.</p> - -<p>—Chargez les pièces!</p> - -<p>Un cliquetis de chaînes-galles annonça seul la -manœuvre des monte-charges. Les servants, muets, -s'affairaient, avec des gestes vifs et précis à miracle. -Les deux culasses s'ouvrirent, les deux obus s'engouffrèrent -dans le trou noir huileux des chambres -à poudre, les deux refouloirs se déroulèrent sur -leurs galets. Des sons nets marquaient le temps de -la charge: le choc métallique des projectiles heurtant -les cloisons de l'âme, le froissement des gargousses -de soie poussées à coups de poing l'une -sur l'autre, le battement clair des culasses refermées... -Yorisaka Sadao, chronomètre en main, -sourit: vingt-quatre secondes, presque un record! -Les Russes feraient mieux, s'ils pouvaient...</p> - -<p>Derechef, le silence régna. Par les trous du casque -blindé, on continuait de ne rien apercevoir, rien que -la brume et que la mer. Yorisaka Sadao, patient, -cessa de regarder. Il prit son télémètre, et, scrupuleusement, -le vérifia. Les miroirs n'étaient pas tout -à fait parallèles: il corrigea l'erreur. Un télémètre -de tourelle, mon Dieu! ce n'est pas grand'chose de -précis. Mais si les télémètres de blockhaus venaient -à manquer, comme au 10 août... Faute de sabre, le -héros Yoshits'né dégainait un éventail...</p> - -<p>Yorisaka Sadao reposa le télémètre, et, une fois -de plus, haussa la tête. Est-ce que le brouillard -n'allait pas se dissiper enfin?... Ah! du nouveau: -un signal montait aux drisses, et le <i>Mikasa</i>, brusquement, -venait sur la gauche...</p> - -<p>Le timbre électrique résonna. Au tableau transmetteur -deux lampes s'allumèrent; les aiguilles -tournèrent sur les cadrans. Les trompettes de toute -l'armée lançaient encore une fois leurs notes aigres. -Yorisaka Sadao, soudain raidi sur sa sellette, commanda:</p> - -<p>—Préparez-vous à combattre par tribord!... -Tourelle à gauche! quatrième vitesse!</p> - -<p>La tourelle, déjà, obéissait, pivotait.</p> - -<p>—Distance, sept mille trois cents mètres! Correction: -cinq millièmes à droite! Stop!</p> - -<p>Les deux longues volées se dressèrent, braquant -très haut leur gueule en arrêt. Yorisaka Sadao se -pencha, fouillant des yeux la ligne trouble où se -mêlaient le ciel et la mer... Oui... là-bas, droit au -sud ... parmi les nuages opaques entassés sur l'horizon ... -des volutes noirâtres montaient,—trois, -quatre, cinq, régulièrement espacées ... sept, huit ... -et d'autres encore ... douze, quinze, vingt, trente...</p> - -<p>—Amorcez! Armez!</p> - -<p>La voix calme ne tremblait pas, pas du tout.</p> - -<p>L'appel téléphonique tinta. Yorisaka Sadao décrocha -le récepteur:</p> - -<p>—Allo!... Oui ... l'amiral télégraphie?...</p> - -<p>Il se baissa, fit face aux canonniers, et répéta, -sans un mot de commentaire:</p> - -<p>—L'amiral télégraphie: «Le salut de l'Empire -dépend du résultat de la bataille. Tous, faites votre -devoir!»</p> - -<p>Cette fois, la voix moins calme avait tremblé un -peu. Mais, dans le même instant, elle recouvra -toute sa froideur sèche:</p> - -<p>—Quatre-vingts degrés! Pointez sur la tête de -la ligne ... oui, à gauche, sur le bateau à deux cheminées... -Attention!...</p> - -<p>Yorisaka Sadao avait saisi son télémètre, et contrôlait -les distances successivement inscrites au -tableau transmetteur:</p> - -<p>—Sept mille cent!... Six mille huit cents!... Six -mille quatre cents!...</p> - -<p>Il s'interrompit une seconde. Là-bas, sur les -coques ennemies, maintenant bien distinctes, des -éclairs brillaient soudain: les Russes ouvraient le -feu ... trop loin peut-être...</p> - -<p>—Six mille mètres!...</p> - -<p>Il s'interrompit encore. A moins de cent mètres -du <i>Nikkô</i>, une immense gerbe d'eau venait de jaillir -et retombait en pluie lente,—le premier obus -fouettant la mer, le premier obus tiré, en ce jour -décisif, par l'Occident contre l'Orient... Yorisaka -Sadao, dédaigneux, toisa le haut fantôme blanc, qui -achevait de s'évanouir dans la brise. Ce n'était que -cela: un peu d'embrun soulevé. Ils tiraient mal...</p> - -<p>—Cinq mille neuf cents!...</p> - -<p>D'autres obus éclataient çà et là, parmi les vagues, -tous en deçà du but. Oui, les Russes tiraient très -mal. Une interminable minute passa. Enfin un ronflement -brutal, pareil au bruit des ailes d'une abeille -démesurée, annonça un coup trop long... Et comme -si ce coup trop long eût été le signal attendu pour -la riposte, une détonation proche retentit, la première -détonation japonaise...</p> - -<p>—Cinq mille sept cents mètres!</p> - -<p>La voix, toujours irréprochablement nette, détacha -chaque syllabe en l'articulant:</p> - -<p>—Commencez le feu!...»</p> - -<p>Le halo bleuâtre, filtré par le jour extérieur à -travers la double embrasure, entre cuirasse et -canon, se changea tout d'un coup en un rayonnement -pourpre, éblouissant: hors des gueules en -arrêt, deux flammes prodigieuses s'étaient ruées, -longues de vingt mètres et rouges comme sang. -Une secousse effroyable ébranla la tourelle comme -une rafale ébranle un roseau. Un tonnerre inouï, -dont nul fracas terrestre ne saurait donner l'idée, -déchira, accabla toutes les oreilles alentour, laissant -tous les hommes, pour plusieurs secondes, -sourds et presque ivres. Et les culasses énormes, -lourdes chacune comme plusieurs canons de campagne, -reculèrent de trois pieds et rebondirent en -batterie, plus vite qu'un tireur exercé ne fait tourner -le barillet de son revolver. Déjà, la voix de Yorisaka -Sadao, glaciale et sereine, ramenait parmi les -servants la lucidité et le sang-froid.</p> - -<p>—Cinq mille six cents mètres!... Feu accéléré!...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_49" id="Note_1_49"></a><a href="#NoteRef_1_49"><span class="label">[1]</span></a> Les commandements japonais ont été traduits en commandements -français équivalents.</p></div> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XXVIII</h2> - -<p>Herbert Fergan s'abrita derrière ses mains en -cornet, et alluma une cigarette. Il se tenait hors du -blockhaus, afin de ne point encombrer davantage -l'étroite cellule cuirassée dans laquelle s'agitaient -le commandant, l'officier de manœuvre, l'officier de -tir et leurs aides. Lui, debout sur la passerelle, et -à découvert, regardait avec flegme les projectiles -russes éclater à l'entour. Il était brave. Sa cigarette -convenablement allumée, il reprit ses jumelles et -recommença d'étudier les deux flottes, aux prises. Il -regardait lentement, méticuleusement; il épiait avec -une curiosité professionnelle les signes de fatigue -ou de détresse que donnait l'un ou l'autre de ces -combattants acharnés. Ici, c'était une muraille éventrée, -un mât rompu, des superstructures en miettes. -Là-bas, c'était une cheminée par terre, une tourelle -écrasée, un blockhaus emporté. Le profil des vaisseaux, -d'abord net et géométrique, se déformait, se -dénivelait, se frangeait de débris et de décombres. -Par intervalles, Herbert Fergan reposait ses jumelles, -ouvrait son carnet, consultait sa montre, et -notait quelque épisode de la bataille. Le canon -hurlait sans interruption, et si fort que les oreilles -brisées n'en souffraient même plus. Et ce n'était -qu'en observant la lueur toujours égale et flamboyante -dont le <i>Nikkô</i> s'enveloppait comme d'une -gloire, que Fergan constatait la vigueur encore intacte -du feu nippon. En face, au contraire, les bâtiments -russes crépitaient déjà moins dru, comme -des bûches à demi consumées, qui ne peuvent plus -prodiguer leurs étincelles. Herbert Fergan pivota -sur ses talons et parcourut d'un coup d'œil toute la -circonférence de l'horizon. Les deux lignes opposées -couraient parallèlement vers l'est, l'une régulière -et bien manœuvrante, l'autre en désordre et sur -le point d'être disloquée. Allons! l'événement justifiait -les pronostics: Rodjestvensky n'«étalait» pas -contre Togo. Sur le carnet, le crayon sténographia: -«<i>2 h. 35, bataille gagnée</i>. Osliabia, <i>désemparé, abandonne.</i> -Souwarof, <i>hors de combat</i>. Nikkô, <i>point d'avaries -majeures</i>...» Herbert Fergan, bon prophète, -sourit. Non que la victoire japonaise lui tînt à -cœur! Tout au plus sa sympathie allait-elle moins -volontiers aux rustres Moscovites qu'à ces Nippons -dont il avait goûté fort agréablement l'hospitalité -délicate et voluptueuse... Mais, pour peu qu'on y -songeât, la flotte de Togo était proprement une -flotte anglaise,—une flotte construite en Angleterre, -armée en Angleterre, exercée, aguerrie selon -la méthode et les principes anglais.—Et l'amour-propre -britannique trouvait son compte dans un -succès, tout bien pesé, national...</p> - -<hr class="r5"/> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/p229.jpg" alt="" /> -</div> - -<p class="caption">De la main du sous-officier, il prit le télémètre.</p> - -<hr class="r5"/> - -<p>—All right! Avant une heure tout sera fini. Mais -il faut vivre jusque-là!...</p> - -<p>Un obus—le sixième ou le septième—éclatait -sur le spardeck, émiettant çà et là quelques cadavres. -Fergan, impassible, se pencha: le pont, tout -à l'heure propre et poli comme un parquet de salon, -n'était plus qu'un chaos de choses informes, emmêlées, -enchevêtrées, déchiquetées, broyées. Du sang -ruisselait. Des membres d'hommes, arrachés, alternaient -avec des poitrines ouvertes et des entrailles -répandues. Et du feu dévorait ces lambeaux. Mais -l'eau des pompes à incendie combattait encore victorieusement -les flammes, et, sur toutes choses, la -canonnade triomphante ne tarissait point. Déchiré, -dévasté, meurtri, le cuirassé n'en crachait pas -moins furieusement la mort à la face de ses ennemis. -Et Fergan, ayant sondé d'un regard toutes -ces blessures béantes, mais superficielles, répéta -la phrase inscrite l'instant d'avant sur le carnet de -notes:</p> - -<p>—<i>Nikkô</i>, point d'avaries majeures...</p> - -<p>Comme il prononçait le dernier mot, un officier, -se précipitant hors du blockhaus, le heurta au passage, -et, courtois, malgré la fièvre du moment, s'inclina -pour s'excuser, avant de continuer sa route.</p> - -<p>—Eh! Hirata, cher ami! où courez-vous ainsi?</p> - -<p>Le vicomte Hirata descendait déjà l'échelle du -faux pont. Il s'arrêta cependant, poliment, pour -contenter d'un mot la curiosité de l'hôte anglais:</p> - -<p>—Réparer la communication du blockhaus à la -tourelle arriè...</p> - -<p>Herbert Fergan n'entendit pas la dernière syllabe. -Un obus éclatait encore, contre le blockhaus -même, cette fois ... un obus de gros calibre, au -fulmi-coton...</p> - -<p>Fergan perçut un bruit immense, vit un brouillard -couleur d'ocre plus brillant, beaucoup plus -brillant que le soleil ... et se releva lourdement, -péniblement, par un effort atroce des jambes et -des bras, et un effort pire de la cervelle, de la cervelle -ankylosée qui ne comprenait pas, qui avait -cesse de comprendre...</p> - -<p>La passerelle n'était plus là, ni le blockhaus. -A leur place, il y avait ... il y avait du métal ... du -fer, du cuivre, du bronze, mêlés, amalgamés, confondus ... -du métal en charpie, en écheveau, en dentelle -fine... C'était encore rouge de feu, et, par -places, noir de cendres. Fergan, laborieusement, se -rendit compte: l'obus avait tout emporté, tout -fondu, tout évaporé... Et tout le monde était mort ... -tout le monde, le commandant, l'officier de tir, l'officier -de manœuvre, les aides ... tout le monde, -excepté lui, Fergan, qui avait été seulement jeté, -sans s'en apercevoir, ici ... ici, sur le spardeck, à -vingt mètres de l'explosion... Il se redressa, il regarda -à l'entour. Juste à côté de lui, une tête coupée, -coupée très proprement, comme à la faux, gisait -dans une flaque brune. Elle souriait, tranchée si -vite que ses muscles, soudain paralysés, n'avaient -pas même eu le temps d'effacer leur sourire...</p> - -<p>Fergan parla, étonné que sa voix eût encore un -son:</p> - -<p>—Tout le monde ... oui ... tout le monde est -mort... Tiens? non! pas tout le monde...</p> - -<p>Au sommet du décombre encore incandescent, au -milieu même des flammes et des braises, un homme -apparaissait, fantastique. Accroché on ne savait à -quoi, on ne savait comment, il se penchait au-dessus -du tube acoustique qui descendait au plus profond -du navire, vers le poste central, où convergent tous -les porte-voix de l'artillerie, du gouvernail et des -machines, et, dans ce tube béant, il criait des ordres, -il commandait la manœuvre que les gens d'en bas, -abrités, eux, exécutaient, sans soupçonner assurément -l'effroyable posture de celui qui leur servait -d'yeux, d'oreilles et d'intelligence, et qui, menacé -à chaque seconde de l'anéantissement dans une fournaise -sans nom, continuait, impassible, de guider -vers la victoire le cuirassé toujours combattant!...</p> - -<p>—Hirata Takamori!...</p> - -<p>Herbert Fergan, encore chancelant, écarquillait -les yeux, et contemplait avec stupeur l'officier japonais, -debout sur son piédestal terrible. L'explosion -de l'obus, évidemment, l'avait lancé, lui aussi, à bas -de la passerelle pulvérisée... Et ce n'étaient pas -seulement des reflets de feu, c'était du sang qui -empourprait son uniforme noir... Mais, à peine -abattu, il avait trouvé dans son énergie prodigieuse, -dans l'orgueil de sa race daïmiaque, plus -stoïque que ne fut Sténon et son école, la force -surhumaine de secouer d'un seul coup sa torpeur, -et de bondir d'instinct vers le poste de bataille le -plus proche et le plus périlleux...</p> - -<p>Fergan, humilié, sentit sa face chaude: un Japonais -avait fait cela, alors que lui, Anglais, était -resté, quoique sans blessure, par terre, accablé, -évanoui...</p> - -<p>Herbert Fergan, brusquement, fit demi-tour, et -s'éloigna vers l'arrière, marchant à pas très lents -et bombant la poitrine, soucieux, pour l'honneur de -l'Angleterre, d'égaler la contenance du vicomte -Hirata Takamori...</p> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XXIX</h2> - -<p class="quotr"><i>Vous le croyez votre dupe: s'il -feint de l'être, qui est plus dupe -de lui ou de vous?</i></p> - -<p class="signature"><span class="smcap">La Bruyère.</span></p> - -<p>—Quatre mille quatre cents mètres!</p> - -<p>Le marquis Yorisaka, l'œil rivé à la lunette du -télémètre de tourelle, ne se retourna pas en entendant -battre la trappe de fermeture. Herbert Fergan -venait d'entrer, et désireux de ne point troubler les -servants des pièces, il se tint sur la trappe même, -immobile et muet.</p> - -<p>—Quatre mille deux cents!</p> - -<p>Ensemble, les deux canons géants tonnèrent. Fergan, -pris au dépourvu, tournoya comme un homme -blessé, et se retint contre la muraille...</p> - -<p>—Quatre mille?</p> - -<p>Après trente minutes de bataille, rien ici n'était -changé;—rien, sauf un homme tout à l'heure -vivant, maintenant mort. Son cadavre gisait sur le -parquet d'acier, la tête ouverte: une clé de démontage, -arrachée de son croc par le choc d'un projectile, -avait fracassé cette tête. Accoutumés à voir du -sang, les survivants s'étaient contentés de jeter un -seau d'eau sur les débris rouges.—pour éviter -qu'on glissât. Et le combat, bien entendu, continuait -comme si de rien n'était,—froidement, silencieusement, -obstinément.</p> - -<p>—Quatre mille trois cents!</p> - -<p>Toutefois, le tableau transmetteur d'ordres ne -fonctionnait plus, et la tourelle, isolée, autonome, se -battait comme elle pouvait, au jugé, à l'aveugle. -Yorisaka Sadao s'estimait trop heureux, à présent, -d'avoir, comme suprême corde à son arc, le télémètre -de tourelle, qui seul lui permettait encore -d'apprécier tant bien que mal, au travers de la fumée -et de la brume, les variations de la distance et les -changements de la correction...</p> - -<p>—Quatre mille cinq!</p> - -<p>Derechef, la double détonation éclata. Aguerri -cette fois, Herbert Fergan se pencha en avant, et -regarda au dehors par la fente annulaire de l'embrasure. -Au bout de la ligne de mire, très loin, profilée -en ombre chinoise sur l'horizon lumineux, la -silhouette d'un cuirassé russe, apparaissait, cible -déjà criblée. Des gerbes d'eau jaillissaient devant -lui, soulevées par les coups trop courts. Fergan -distingua tout à coup deux de ces gerbes, plus -hautes que toutes les autres. Et il comprit que -c'étaient les obus mêmes de la tourelle qui venaient -de frapper là, en deçà du but.</p> - -<p>—Bon!—murmura-t-il,—les Russes en ont -assez!... Ils s'éloignent...</p> - -<p>Et, dans le même instant, il songea que le réglage -du tir allait devenir difficile. Plus de blockhaus, plus -d'officier télémétriste... Mauvaises conditions pour -obtenir un «pour cent» efficace, au moment que -choisissait l'ennemi pour s'écarter brusquement du -champ de bataille.</p> - -<p>Car l'ennemi s'écartait, c'était positif. Par la fente -annulaire, Fergan, clairement, vit le cuirassé de tête -venir sur bâbord. Il gouvernait sur la queue japonaise, -espérant sans doute l'envelopper, et fuir vers -le nord à la faveur de la brume, toujours flottante -et floconneuse. Mais déjà Togo, déjouant la -manœuvre, obliquait lui-même à gauche. Et le <i>Nikkô</i>, -imitant le coup de barre de l'amiral, fit route dans -les eaux du <i>Mikasa</i>.</p> - -<p>—Cessez le feu! Tourelle à droite!...</p> - -<p>Les cuirassés russes doublaient l'arrière-garde. -On allait combattre par bâbord. Toutes les conditions -du tir s'en trouvaient naturellement bouleversées, -et le réglage à reprendre élément par élément...</p> - -<p>—Héi!...</p> - -<p>Deux servants, lâchant leurs culasses, s'étaient -jetés en avant, vers la sellette de commandement. -Et Fergan, d'instinct, s'élança avec eux.</p> - -<p>Le marquis Yorisaka Sadao venait de glisser jusqu'à -terre,—sans un cri, sans un gémissement.</p> - -<p>Mais son épaule, effroyablement déchirée, laissait -ruisseler un tel flot de sang que, déjà, sa face jaune -était devenue verte. Un éclat d'obus l'avait évidemment -frappé par l'un des trois trous du casque, sans -que de la tourelle on entendît rien, à cause du fracas -ininterrompu qui régnait au dehors...</p> - -<p>Les servants, aidés de Fergan, étendaient leur -chef entre les deux pièces. Il n'était pas tout à fait -mort. Il fit un signe il parla, très bas, mais d'une -voix encore impérieuse:</p> - -<p>—A vos postes!...</p> - -<p>Les deux hommes obéirent. Fergan seul demeura -penché vers le visage du mourant.</p> - -<p>Et il se passa alors une chose singulière.</p> - -<p>Le sous-officier de la tourelle, tout de suite, était -accouru: à lui revenait l'honneur de prendre la -place vacante. Il enjamba le corps grisant, se baissa -pour ramasser le télémètre échappé de la main sanglante, -et, près de monter sur la sellette, fit tourner -l'instrument dans ses doigts, de l'air hésitant d'un -homme qui s'avoue inexpert... Et Fergan, malgré -sa tristesse sincère, sourit:</p> - -<p>—Il va s'en servir Dieu sait comme!...</p> - -<p>Or, le marquis Yorisaka, se raidissant, souleva sa -main droite, et toucha le sous-officier, qui se retourna.</p> - -<p>La tête agonisante s'agitait de droite à gauche:</p> - -<p>—Non! pas vous!</p> - -<p>Et les yeux déjà ternes, se fixèrent sur l'officier -anglais, étonné:</p> - -<p>—Vous!</p> - -<p>Herbert Fergan eut un haut-le-corps stupéfait.</p> - -<p>—Moi?</p> - -<p>Il hésita trois secondes, Puis il s'agenouilla tout -près de Yorisaka Sadao, et il parla bas,—comme -on parle à un malade que le délire égare:</p> - -<p>—Kimi, je suis Anglais ... neutre...</p> - -<p>Il répéta deux fois, articulant bien, accentuant:</p> - -<p>—Neutre ... neutre...</p> - -<p>Mais il se tut soudain, parce que les lèvres blêmes -remuaient, parce qu'un souffle en sortait, un murmure -rauque, indistinct d'abord, mais bientôt plus -net, affermi, des syllabes, des paroles, un chant:</p> - -<p class="poem"> -—Le temps des cerisiers en fleurs n'est pas encore passé.<br /> -Maintenant cependant les fleurs devraient tomber,<br /> -Tandis que l'amour de ceux qui les regardent<br /> -Est à son extrême exaltation...<br /> -</p> - -<p>Herbert Fergan écoutait, et un froid brusque -entra dans ses veines.</p> - -<p>Les yeux presque morts ne détachaient pas leur -regard, un regard immobile et sombre où semblait -luire comme le reflet d'une ancienne vision. La voix, -renforcée par un miracle d'énergie, chanta encore:</p> - -<div class="blockquot"> - -<p>—Il m'a dit: «Cette nuit j'ai rêvé. -J'avais ta chevelure autour de mon cou. -J'avais tes cheveux comme un collier noir -autour de ma nuque et sur ma poitrine...»</p></div> - -<p>Plus pâle qu'Yorisaka lui-même, Herbert Fergan -avait reculé d'un pas; et il détournait maintenant la -tête pour échapper au regard terrible. Mais il n'échappait -pas à la voix, à la voix plus terrible que le regard:</p> - -<div class="blockquot"> - -<p>—Je les caressais et c'étaient les miens; -et nous étions liés pour toujours ainsi, -par la même chevelure, la bouche sur la -bouche, ainsi que deux lauriers n'ont souvent -qu'une racine...</p></div> - -<p>La voix résonnait comme un cristal près de se -rompre. Peu à peu, aux joues de Fergan, le sang -était revenu. Et ce sang commençait d'empourprer -toute la face d'une rougeur honteuse, humiliée, -d'une rougeur de soufflet reçu en plein visage...</p> - -<p>La voix acheva, plus pressante, et pareille à la voix -d'un créancier âpre, qui tout à coup, impérieusement, -réclamerait sa dette:</p> - -<div class="blockquot"> - -<p>—Et peu à peu il m'a semblé, tant nos -membres étaient confondus, que je devenais -toi-même ou que tu entrais en moi -comme mon songe...»</p></div> - -<p>La voix, à bout de vie, s'éteignit. Et, seul, le -regard s'obstina, lançant, dans une flamme dernière, -un ordre véritable, clair, irrésistible...</p> - -<p>Alors, Herbert Fergan, le front bas et les yeux -vers la terre, céda,—obéit.—De la main du -sous-officier, il prit le télémètre. Et il gravit les -trois marches de l'échelle médiane, et il s'assit sur -la sellette de commandement...</p> - -<p>Par bâbord, les cuirassés russes, un à un, reparaissaient. -Ils s'éloignaient, rapides...</p> - -<p>—Un gentleman doit payer,—murmura Fergan.</p> - -<p>Il manœuvrait les vis du télémètre. Dans l'oculaire -de la lunette, la cible se profila, agrandie, précisée. -Le pavillon de Saint-André montra sa croix bleue, -nette sur le champ d'étamine blanche. Herbert -Fergan, aide de camp du roi d'Angleterre, vit ce -pavillon,—le pavillon du tsar.—Le tsar et le roi -n'étaient point ennemis...</p> - -<p>—Un gentleman doit payer,—répéta Fergan, -sombre.</p> - -<p>Il toussa. Sa voix résonna enrouée, mais distincte, -résolue:</p> - -<p>—Six mille deux cents mètres! Huit millièmes à -gauche! Continuez le feu!</p> - -<p>Dans le silence qui précéda la double détonation, -il y eut, sous l'échelle, un bruit à peine perceptible. -Le marquis Yorisaka Sadao avait achevé de mourir, -sans tressaillement ni râle, discrètement, décemment, -correctement. Sa bouche, toutefois, avant de se fermer -pour toujours, avait balbutié deux syllabes -japonaises, les deux premières syllabes d'un nom -qui ne fut point achevé:</p> - -<p>—Mitsou....</p> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XXX</h2> - -<p>Du sommet de cet amas de débris qui était le -seul vestige de la passerelle et du blockhaus emportés -tous deux par le même obus, le vicomte Hirata -Takamori se pencha une dernière fois sur le trou -qui descendait vers le poste central, et jeta un dernier -ordre, l'ordre qui terminait la journée, et changeait -définitivement la bataille en victoire:</p> - -<p>—Cessez le feu!</p> - -<p>Au grand mât du <i>Mikasa</i>, le signal de Togo flottait -et resplendissait, pareil à l'arc-en-ciel radieux -des fins d'orage. Au zénith, parmi les nuages encore -livides, une déchirure bleue s'épanouissait en forme -de déesse ailée, planant.</p> - -<p>Un cri immense volait de navire à navire, plus -vite que ne volent les risées du nord-ouest, quand -souffle la mousson d'automne: le cri de triomphe du -Japon vainqueur, le cri de triomphe de l'antique -Asie, affranchie pour jamais du joug européen:</p> - -<p>—<i>Teikokou banseï!</i></p> - -<p>—Vie éternelle à l'Empire!</p> - -<p>Hirata Takamori, debout, répéta trois fois ce cri. -Puis, déployant d'un coup sec l'éventail qui n'avait -pas quitté sa manche, il promena du sud au nord et -de l'ouest à l'est, un regard d'inexprimable orgueil. -L'heure, certes, était bonne, et grisait mieux que dix -mille coupes de saké! Trente-trois années durant, -depuis le jour que sa mère avait accouchée de -lui, Hirata Takamori, consciemment ou inconsciemment, -n'avait vécu qu'en attendant cette heure. Mais -pour l'ivresse sublime qui maintenant le suffoquait -et le noyait comme dans une mer d'alcool pur, -trente-trois années n'étaient pas une attente trop -longue:</p> - -<p>—<i>Teikokou banseï!</i></p> - -<p>La clameur, à peine apaisée, reprenait et redoublait. -A contre-bord des cuirassés, un aviso, le <i>Tatsouta</i>, -défilait. Sur sa passerelle, un officier embouchait -un porte-voix, et répétait de proche en proche -l'ordre du jour dont il était porteur:</p> - -<p>—«Les illustres vertus de l'Empereur et l'invisible -protection des Ancêtres Impériaux, nous ont -donné victoire pleine et entière. A tous qui avez -fait de votre mieux, félicitations!»</p> - -<p>A cet instant même, le soleil, perçant tout à coup -les nuages et la brume, apparut, tangentant l'horizon -de l'ouest.</p> - -<p>Il apparut tout rouge, pareil à la boule monstrueuse, -teinte de feu et de sang, que roule le -Dragon Céleste à travers les plaines d'azur ... pareil -au disque éblouissant qui règne au centre du pavillon -de l'Empire... Et il plongea dans la mer, -obliquement.</p> - -<p>Hirata Takamori le regardait. C'était comme le -symbole de la patrie nipponne, qui flottait là, qui -promenait son dernier rayon, sa dernière caresse -lumineuse sur ce champ de bataille où tant de sang -venait de couler pour que la patrie nipponne fût -plus grande!... Et voilà que, soudain, l'allégorie fut -précisée, magnifiée: un vaisseau russe, vaincu, -désemparé, incendié, traînait au loin, dans l'ouest, -son agonie. Tout à coup le soleil atteignit cette -carcasse ruinée, cette ombre près de s'engloutir, et -l'entoura comme d'un linceul de pourpre et d'or. -Les mâts brisés, les cheminées chancelantes, la -coque dénivelée, déchirée, se dessinèrent funèbres -sur l'orbe éblouissant. Hirata Takamori reconnut ce -vaisseau qui allait mourir. C'était le <i>Borodino</i>, l'un -de ceux-là mêmes que le <i>Nikkô</i> avait combattus de -plus près... Et le soleil, peu à peu, s'enfonça et disparut. -Et le vaisseau disparut aussi, en même -temps...</p> - -<p>Hirata Takamori fit demi-tour. Le <i>Tatsouta</i> s'approchait -du <i>Nikkô</i> et le hélait:</p> - -<p>—Liberté de manœuvre pour la nuit.—Rendez-vous -demain matin à Matsou-shima.</p> - -<p>—Bien,—dit Hirata.</p> - -<p>—L'amiral désire savoir le nom de l'officier qui -a pris le commandement du <i>Nikkô</i> après la destruction -du blockhaus?</p> - -<p>—C'est moi: le vicomte Hirata.... <i>Hirata shishakou!...</i></p> - -<p>Il omit son prénom et répéta son titre familial, -afin que tous les ancêtres eussent leur juste part de -l'honneur qui était fait au descendant.</p> - -<p>Les deux navires s'éloignaient déjà, emportés par -leur erre.</p> - -<p>—Vicomte Hirata,—cria l'officier du <i>Tatsouta</i>,—il -m'est agréable de vous annoncer la satisfaction -particulière de l'amiral, et son intention de -vous nommer avec éloge dans son rapport au Divin -Empereur.</p> - -<p>Sans répliquer, le vicomte Hirata s'inclina jusqu'à -terre. Quand il se releva, le <i>Tatsouta</i> n'était plus à -portée...</p> - -<p>Un trompette traversait le pont, allant d'une -échelle à l'autre. Hirata Takamori l'appela, donna -l'ordre de sonner le branle-bas du soir...</p> - -<p>—On alignera les morts sur la plage arrière, -honorablement.</p> - - -<p class="p2">La nuit tombait maintenant, vite. On alluma les -feux de position et les feux de route. Hirata Takamori, -abdiquant pour un temps ses fonctions de -commandant par intérim, quitta la passerelle et fit -une ronde à travers les coursives dévastées du -<i>Nikkô</i>. Les circuits électriques avaient été hachés. -Mais, à force d'ingéniosité et d'adresse, des circuits -de fortune avaient pu être rétablis. Et presque partout -l'éclairage était normal.</p> - -<p>Au bout de sa ronde, Hirata Takamori parvint à -la plage arrière, et, ayant salué deux fois, à l'ancienne -mode, passa la revue des morts...</p> - - -<p class="p2">Ils étaient trente-neuf. On les avait couchés côté -à côte, sur deux rangs, sous la double volée des -grands canons jumeaux. Ils dormaient là, leurs -corps en loques bien rassemblés et recousus dans -des sacs de toile grise, et leurs têtes calmes souriant -aux rayons de la lune.</p> - -<p>Deux quartiers-maîtres, lanternes en main, éclairèrent -chaque visage. Un enseigne, à voix respectueuse, -faisait l'appel. Il passa d'abord devant trois -sacs vides. On n'avait pas retrouvé vestige du -commandant mort, non plus que de l'officier de manœuvre, -non plus que de l'officier de tir.</p> - -<p>Devant le quatrième sac, l'enseigne nomma:</p> - -<p>—Capitaine de vaisseau Herbert W. Fergan.</p> - -<p>Hirata Takamori se baissa. L'officier anglais avait -été frappé par un éclat d'obus au-dessous du menton, -à la gorge même. Les deux carotides étaient -tranchées et la moelle épinière en bouillie.</p> - -<p>—Où a-t-il été tué?—questionna Hirata.</p> - -<p>—Dans la tourelle de 305.</p> - -<p>—Hé!... On meurt partout!...</p> - -<p>Ce fut toute l'oraison funèbre d'Herbert Fergan.</p> - - -<p class="p2">Devant le cinquième sac, l'enseigne nomma:</p> - -<p>—Lieutenant de vaisseau Yorisaka Sadao.</p> - -<p>Hirata Takamori s'arrêta net, ouvrit la bouche -pour parler, et se tut.</p> - -<p>Le cadavre du marquis Yorisaka Sadao avait les -yeux grand ouverts. Et ces yeux, vraiment, semblaient -regarder encore ... regarder droit devant eux,—droit -à travers la vie,—regarder dédaigneusement, -orgueilleusement, triomphalement...</p> - - -<p class="p2">Marchant plus vite et d'un pas plus saccadé, le -vicomte Hirata avait parcouru l'une après l'autre -les deux rangées de visages endormis.</p> - -<p>L'enseigne, saluant, allait se retirer. Le vicomte -le retint, l'appelant par son nom:</p> - -<p>—Narimasa, voulez-vous me faire l'honneur de -m'accompagner dans ma chambre?</p> - -<p>—Ainsi ferai-je, très honorablement,—répondit -renseigne empressé.</p> - -<p>Ils descendirent ensemble. Sur un geste du -vicomte, l'enseigne s'agenouilla. Il n'y avait point -de tatami,—la discipline moderne excluant des -navires de guerre les nattes de riz, trop inflammables. -Mais Hirata avait jeté par terre deux confortables -carreaux de velours.</p> - -<p>—Excusez mon impolitesse,—dit-il:—je commettrai -l'inconvenance de régler devant vous le -service de nuit, avant toute autre chose.</p> - -<p>—Je vous supplie de le faire,—dit l'enseigne.</p> - -<p>Des sous-officiers entrèrent, auxquels le vicomte -donna ses ordres. Et quand tous se furent retirés, -Hirata Takamori prit le pinceau, et traça sur deux -pages de son bloc-notes plusieurs centaines de -caractères bien calligraphiés.</p> - -<p>—Excusez-moi,—dit-il encore,—mais tout cela -avait son importance.</p> - -<p>Il arracha les deux feuilles du bloc-notes et les -tendit à l'enseigne.</p> - -<p>—Ceci, d'ailleurs, est pour vous ... si vous daignez -me faire la grâce d'être l'exécuteur de mes dernières -volontés.</p> - -<p>Surpris, l'enseigne regarda son chef.</p> - -<p>—Oui,—dit Hirata Takamori.—Je vais, -Narimasa, me tuer tout à l'heure. Et je vous serai -très obligé, à vous qui êtes d'une très noble famille -de bons samouraïs, de bien vouloir m'assister dans -mon karakiri.</p> - -<p>Le jeune officier ne s'étonna plus, et n'eut garde -de poser aucune question discourtoise.</p> - -<p>—C'est un honneur illustre que vous faites à moi -et à tous mes ancêtres,—dit-il simplement.—Je -suis très heureux d'être à même de vous servir.</p> - -<p>—Voici mon sabre.—dit Hirata.</p> - -<p>Il avait dégainé d'un fourreau de laque une splendide -lame ancienne, dont la garde était de fer forgé -en forme de feuilles de chêne. Il enveloppa cette -lame d'un papier de soie, et la tendit à l'enseigne -Narimasa.</p> - -<p>Je suis à votre disposition, respectueusement, -dit l'enseigne en prenant le sabre.</p> - -<p>Hirata Takamori s'agenouilla en face de son hôte, -et parla selon la politesse:</p> - -<p>—Narimasa, puisque vous daignez me servir de -second en cette cérémonie, il convient que vous -connaissiez ma raison. Ce matin, au cours d'une -conversation que le marquis Yorisaka m'avait fait -l'honneur de m'accorder, mon intelligence infirme -m'a fait prononcer diverses paroles, que ce soir, -j'estime avoir été inconvenantes. Il est, je crois, -préférable que ces paroles soient effacées.</p> - -<p>—Je ne vous contredirai point, si vous en jugez -ainsi.</p> - -<p>—Aurez-vous donc la bonté d'attendre que j'aie -tout préparé pour ce qui nous reste à faire?</p> - -<p>—Ainsi ferai-je, très honorablement.</p> - -<p>Une sorte de cabinet de toilette était attenant à la -chambre. Le vicomte Hirata y passa pour revêtir le -costume obligatoire, immuablement fixé par les rites.</p> - -<p>Il revint.</p> - -<p>—En vérité,—dit-il,—je suis confus, et vous -poussez très loin la complaisance.</p> - -<p>—Je fais à peine ce que je dois,—dit Narimasa.</p> - -<p>Le vicomte Hirata s'était agenouillé de nouveau -près de son hôte. Il tenait maintenant dans sa main -droite un poignard enveloppé de papier de soie, -comme le sabre. Il sourit:</p> - -<p>—Ce m'est une grande joie de pouvoir aujourd'hui -mourir à mon gré,—dit-il.—Notre victoire -est si complète que l'empire peut aisément se passer -d'un de ses sujets, et surtout du moins utile.</p> - -<p>—Je vous félicite,—dit l'enseigne.—Mais je -ne puis approuver votre modestie. Je pense au contraire -que rien ne saurait atténuer la perte que va -faire l'Empire, si l'exemple irréprochable, que vous -nous léguez à tous, ne la réparait presque absolument.</p> - -<p>—Je vous suis obligé,—dit Hirata.</p> - -<p>Il se détourna et, très lentement, mit la lame du -poignard à nu.</p> - -<p>—L'exemple du marquis Yorisaka est plus grand -que le mien,—dit-il.</p> - -<p>Il effleurait du doigt le tranchant du poignard. -Sans bruit, l'enseigne se leva du carreau de velours, -et, debout derrière le vicomte, étreignit à deux -mains la poignée du sabre, nu maintenant comme le -poignard.</p> - -<p>—Beaucoup plus grand,—répéta le vicomte -Hirata.</p> - -<p>Il fit un mouvement à peine perceptible. Narimasa, -qui se pencha, ne vit plus la lame du poignard. Le -ventre était ouvert le plus régulièrement du monde. -Un peu de sang coulait déjà.</p> - -<p>—Beaucoup plus grand, en vérité,—répéta -encore le vicomte Hirata Takamori.</p> - -<p>Il parlait toujours aussi net, mais moins fort. Un -coin de sa bouche remonta légèrement, premier signe -d'une souffrance atroce, impassiblement contenue.</p> - -<p>La jambe droite en arrière et le genou gauche -plié, Narimasa détendit brusquement le ressort -bandé de ses reins, de sa poitrine et de ses deux -bras. La tête du vicomte Hirata Takamori, tranchée -d'un seul coup, tomba sur les nattes blanches.</p> - -<p>On ne vit le sabre que l'instant d'après, quand il -se releva, rose.</p> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XXXI</h2> - -<p>Jean-François Felze, au bas de l'escalier de pierre -qui montait à flanc de colline vers le faubourg de -Diou Djen Dji, renvoya son kourouma, et commença -de gravir les marches familières.</p> - -<p>Il pleuvait. De Mogui jusqu'à Nagasaki, il n'avait -pas cessé de pleuvoir. Quatre heures durant, les -deux hommes-coureurs avaient pataugé dans la boue -et les flaques, sans ralentir leur trot ni interrompre -le voyage, sauf aux portes des tchayas où l'on doit -boire, et devant les boutiques de cordonniers, où -il faut changer de sandales. Et l'on était entré dans -la ville à bonne allure, en éclaboussant les deux -trottoirs de Founa-Daïkou machi. La foule habituelle -emplissait le quartier commerçant. Un moutonnement -de parapluies couvrait les rues.</p> - -<p>Mais l'escalier de Diou Djen Dji, comme toujours, -était désert. Et Felze, se hâtant sous les ondées, -put atteindre la maison aux lanternes violettes sans -que nul passant s'étonnât de voir un <i>ke tôdjin</i><a name="NoteRef_1_50" id="NoteRef_1_50"></a><a href="#Note_1_50" class="fnanchor">[1]</a> -frapper à la porte mystérieuse du grand mandarin -chinois, porte que les Japonais eux-mêmes ne franchissaient -guère.</p> - -<p>—Midi,—avait constaté Felze, au moment d'entrer -chez son hôte.</p> - -<p>Il appréhenda d'être importun. Un fumeur d'opium -s'endort habituellement fort après l'aube, et -ne se soucie guère d'être réveillé avant le déclin -du soleil. Il est vrai que, pour les voyageurs, les -rites ont des accommodements.</p> - -<p>—D'ailleurs,—songea Felze,—il est recommandé, -sur toutes choses, d'obéir à la volonté des -vieillards. Et le très vieux Tcheou Pé-i m'a mandé -clairement auprès de lui. En cela au moins sa lettre -n'est point ambiguë.</p> - - -<p class="p2">La porte, d'abord ouverte sur l'apparition du -domestique vêtu de soie bleue, puis refermée, se -rouvrit au bout du laps qu'exige la courtoisie. Et -Felze, ayant attendu exactement comme il convenait, -ni trop, ni trop peu, se persuada qu'il arrivait à -l'heure correcte.</p> - -<p>Tcheou Pé-i, en effet, ayant reçu, depuis la veille, -un très grand nombre de rapports et de messages, -tous d'importance, avait renoncé au sommeil pour -la durée entière des événements en cours. Il fumait -au lieu de dormir, et luttait ainsi sans effort contre -la fatigue d'une veille déjà longue de trente-six -heures.</p> - -<p>Et il vint au-devant du visiteur, et il le reçut avec -tout le cérémonial obligatoire, sans que Felze pût -distinguer aucune trace de lassitude ou d'insomnie -sur la face jaune aux joues concaves dont la bouche -sans lèvres souriait.</p> - -<p>Puis, dans la fumerie tendue de satin jaune et -brodée, du plafond au plancher, de nobles sentences -philosophiques écrites en beaux caractères de soie -noire,—après avoir bu le vin chaud qu'apporta, -selon la bienséance, le serviteur lettré dont la toque -était ornée d'une boule de turquoise,—Jean-François -Felze et Tcheou Pé-i se couchèrent au milieu de -l'amas soyeux des coussins et des étoffes sur trois -nattes superposées, plus fines qu'un tissu de lin.</p> - -<p>Et ils parlèrent, face à face, le plateau à opium -entre leurs poitrines. Ils parlèrent en observant la -bienséance et les règles traditionnelles, tandis que -deux enfants, agenouillés près de leurs têtes, chauffaient -au-dessus de la lampe verte les lourdes gouttes -suspendues au bout des aiguilles, et fixaient la pâte -bien cuite sur le fourneau des pipes d'argent, d'ivoire, -d'écaille ou de bambou.</p> - - -<p class="p2">—Fenn Ta-Jênn,—avait dit d'abord Tcheou -Pé-i,—quand on scella, en ce lieu même et sous -mes yeux, la lettre grossière et mal calligraphiée -que j'ai eu la témérité de dicter pour vous au moins -ignorant de mes secrétaires, j'ai prononcé la parole -d'usage: <i>I lou fou sing!</i>—Puisse l'Étoile du Bonheur -vous accompagner sur la route!—Car je savais -que votre cœur vous pousserait à exaucer sur-le-champ -mon humble prière, et à nouer sans perdre -une heure les cordons du manteau de voyage. Vous -arrivez avec une exactitude solaire. Et je m'aperçois -avec honte que j'ai été grandement importun. En -sorte que je ne saurais vous remercier jusqu'où je -dois.</p> - -<p>—Pé-i Ta-Jênn,—avait répliqué Jean-François -Felze,—la lettre magnifique que j'ai reçue de vous -m'a fait à propos souvenir des préceptes de la philosophie, -que j'allais oublier, et m'a rappelé à temps -dans le Juste et invariable Milieu<a name="NoteRef_2_51" id="NoteRef_2_51"></a><a href="#Note_2_51" class="fnanchor">[2]</a>, d'où j'étais sur -le point de sortir. Souffrez que je reçoive avec -reconnaissance votre bienfait.</p> - -<p>Ils fumèrent. La fumerie était tout obscure. Les -draperies opaques excluaient le jour extérieur. On -eût cru qu'il faisait pleine nuit. Du plafond les neuf -lanternes violettes versaient leur clarté de vitrail. -La vie brutale semblait proscrite de ce royaume, -infiniment pacifique, où n'avait accès qu'une vie -surhumaine,—atténuée, assagie, libérée des passions -violentes et vaines, libérée du mouvement -inharmonieux.</p> - - -<p class="p2">—A présent,—commença Tcheou Pé-i,—il -est convenable que je dissipe pour vous les obscurités -de ma lettre, obscurités dues, ainsi que certainement -vous l'avez deviné, à la seule infirmité de -mon esprit.</p> - -<p>—Il m'est impossible,—répliqua Felze,—de -souscrire à vos paroles. J'ai vu, dans ce qu'il vous -plaît de nommer des obscurités, le sage artifice -d'un pinceau très vieux, qui ne se soucie pas de -confier à un courrier, même fidèle, la vérité toute -nue et imprudente.</p> - -<p>Tcheou Pé-i sourit et joignit les mains pour remercier:</p> - -<p>—Fenn Ta-Jênn, il m'est délectable d'entendre -la musique de votre courtoisie. Permettez-moi d'y -répondre en observant la règle: «Quiconque est -chargé de délivrer un message ou de publier une -nouvelle ne laisse pas le message ou la nouvelle -passer une nuit dans sa maison. Il délivre ou publie -le jour même.» Fenn Ta-Jênn, ce matin, au second -chant du coq, une jonque de la Nation Centrale est -entrée dans ce port, et d'autres jonques l'ont suivie. -Leurs patrons, gens à mon service, et qui usent -leurs cœurs pour accomplir la volonté de l'Auguste -Élévation, m'ont instruit, moi le premier, de ce que -les autorités de ce royaume ignoraient encore. Je -vous en instruis vous-même: hier, non loin d'une -île que les hommes du Nippon nomment Tsou-shima, -mille et dix mille vaisseaux se sont heurtés sur la -mer. L'immense flotte des Oros a succombé dans -cette bataille. Il n'en reste que des épaves. Et je -me suis souvenu des préceptes du <i>Li Ki</i>, et j'ai pris -la liberté de vous les rappeler dans ma lettre: «Au -premier mois de l'été, on ne lève pas pour la guerre -de grandes multitudes d'hommes. Parce que le Souverain -qui domine en ce mois, Iên Ti, l'Empereur -du Feu, les vouerait à l'extermination.»</p> - -<p>Jean-François Felze, brusquement, s'était redressé. -Il s'accouda sur les nattes et faillit oublier la bienséance.</p> - -<p>—Que dites-vous, Pé-i Ta-Jênn? La flotte russe -vaincue? détruite?... Est-ce que...</p> - -<p>Il se retint à temps, conscient de l'énormité qu'il -allait commettre, en posant une question à son -hôte; indulgent, Tcheou Pé-i s'empressait de parler, -masquant ainsi, avec adresse, l'inconséquence du -visiteur:</p> - -<p>—Beaucoup de rapports m'ont été faits. Je -n'ignore maintenant plus rien d'essentiel. Vous -plairait-il d'écouter un récit exact?</p> - -<hr class="r5"/> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/p255.jpg" alt="" /> -</div> - -<p class="caption">Debout contre le mur, immobile et muette, la marquise écoutait.</p> - -<hr class="r5"/> - -<p>Felze s'était ressaisi:</p> - -<p>—Il me plaira, assurément,—dit-il, redevenu -décent,—il me plaira d'écouter tout ce que vous -jugerez bon de me faire entendre.</p> - -<p>—Fumons donc,—dit Tcheou Pé-i,—et souffrez -que mon secrétaire intime, à qui la noble langue -des Fou-lang-sai n'est pas étrangère, vienne ici -nous prêter sa lumière, et lise et traduise la substance -utile de tout ce qui nous est arrivé depuis ce -matin.</p> - -<p>Et, des mains de l'enfant agenouillé près de sa -tête, il prit une pipe, cependant que Jean-François -Felze, des mains de l'autre enfant, en prenait une -autre. Les volutes de fumée grise se mêlèrent autour -de la lampe constellée de mouches et de papillons -d'émail vert.</p> - -<p>Aux pieds des fumeurs, le secrétaire intime, très -vieil homme coiffé d'une toque à boule de corail -ciselé, s'était accroupi, et lisait de sa voix rauque, -inhabile aux sons occidentaux...</p> - - -<p class="p2">—Fenn Ta-Jênn,—dit Tcheou Pé-i, quand fut -achevée la longue lecture,—il vous souvient peut-être -d'une conversation que nous avons eue, en ce -lieu, le lendemain même de votre arrivée dans cette -ville. Vous me demandiez alors si j'estimais que le -Soleil Levant dût inévitablement succomber dans sa -lutte contre les Oros. Je vous répondis que je n'en -savais rien, et qu'au surplus cela n'importait pas.</p> - -<p>—Il me souvient parfaitement,—dit Felze.—Votre -condescendance daigna même me promettre -que nous reparlerions ensemble de cette bagatelle, -lorsque le temps en serait venu.</p> - -<p>—Votre mémoire est irréprochable,—dit Tcheou -Pé-i.—Eh bien! Quel temps jamais sera plus favorable -que n'est celui-ci? Voilà que le Soleil Levant, -loin de succomber, triomphe. Il sied que nous examinions -à loisir la vraie valeur de sa victoire. Et si -notre examen nous persuade que cette valeur est -proprement nulle, nous aurons eu raison d'affirmer -jadis que la guerre actuellement en cours est une -bagatelle, et que son issue n'importait pas.</p> - -<p>Silencieux, Felze, qui venait de fumer, repoussa -doucement la pipe chaude, et, posant sur le coussin -de cuir sa joue gauche, fixa son regard sur les -yeux de son hôte. Tcheou Pé-i fuma lui-même et -commença:</p> - -<p>—Il est écrit dans le livre de Méng Tzèu. «Vous -entreprenez des guerres; vous mettez en péril la -vie des chefs et des soldats; vous vous attirez l'inimitié -des princes. Votre cœur y trouve-t-il de la -joie? Non. Vous agissez ainsi pour la seule poursuite -de votre grand dessein, vous désirez étendre -les limites de vos États, et tenir sous vos lois jusqu'aux -étrangers. Mais poursuivre un tel dessein -par de tels moyens, c'est monter sur un arbre pour -attraper des poissons. La force s'opposant à la force -n'a jamais produit que ruine et barbarie. Il convient -seulement de s'appliquer à exercer dans l'administration -la bienfaisance. Dès lors, tous les officiers, -y compris ceux des nations extérieures, veulent -avoir des charges dans votre palais. Tous les laboureurs, -y compris ceux des nations extérieures, -veulent cultiver la terre dans vos campagnes. Tous -les marchands, soit ambulants, soit sédentaires, y -compris ceux des nations extérieures, veulent déposer -leurs marchandises dans votre marché. S'ils -sont disposés de la sorte, qui pourra les arrêter. -Je sais un prince qui régnait d'abord sur un territoire -de soixante-dix lis, et qui a régné ensuite sur -tout l'Empire<a name="NoteRef_3_52" id="NoteRef_3_52"></a><a href="#Note_3_52" class="fnanchor">[3]</a>.»</p> - -<p>Tcheou Pé-i, solennel, ponctua la citation d'une -sorte d'exclamation poussée du plus profond de la -gorge.</p> - -<p>—Il est écrit dans le livre de K'òung Tzèu: -«La principauté de Lou penche vers son déclin et -se divise en plusieurs parties. Vous ne savez pas -lui conserver son intégrité; et vous pensez à exciter -une levée de boucliers dans son sein. Je crains bien -que vous ne rencontriez de grands embarras non -pas sur la frontière, mais dans l'intérieur même de -votre maison<a name="NoteRef_4_53" id="NoteRef_4_53"></a><a href="#Note_4_53" class="fnanchor">[4]</a>.»</p> - -<p>Tcheou Pé-i répéta son exclamation respectueuse; -puis, ayant fermé les yeux:</p> - -<p>—Il me paraît que ces textes s'appliquent avec -une égale justesse à l'Empire des Oros, vaincu, -et au royaume du Soleil Levant, vainqueur. Tout -peuple qui engage une guerre inutile et sanglante -abdique sa sagesse ancienne et renie la civilisation.</p> - -<p>C'est pourquoi il n'importe aucunement que le nouveau -Japon, barbare, ait abattu la nouvelle Russie, -barbare. Il n'aurait pas importé davantage que la -nouvelle Russie eût abattu le nouveau Japon. C'était -le combat du tigre rayé contre le tigre ocellé. L'issue -de ce combat est sans intérêt pour les hommes.</p> - -<p>Il appuya sa bouche sans lèvres contre le jade -d'une pipe que lui tendait l'enfant agenouillé, et, -d'un seul trait, aspira toute la fumée grise.</p> - -<p>—Sans intérêt,—répéta-t-il.</p> - -<p>Ses yeux rouverts promenaient de droite à gauche -leurs lueurs perspicaces.</p> - -<p>—Ma mémoire à moi—reprit-il après un silence—est -tout à fait infidèle et incertaine. Mais, au cours -de la conversation que nous avons eue, le lendemain -de votre arrivée dans cette ville, vous avez prononcé -des paroles si mémorables que je n'ai pu, malgré -mon infirmité, les oublier. Vous avez très ingénieusement -comparé l'Empire à un vase enfermant la -précieuse liqueur des anciens préceptes. Et vous -avez, non sans grande raison, redouté pour la -liqueur inestimable la fragilité du vase impérial. -Si l'Empire est en effet subjugué, qu'adviendra-t-il -des anciens préceptes? A cette question très philosophique, -la pauvreté de mon intelligence ne me -permit point de répondre sur-le-champ. Je réponds, -après dix mille réflexions et méditations, je réponds -aujourd'hui, éclairé enfin par les événements. L'immortalité -des anciens préceptes n'est pas liée à la -vie périssable de l'Empire. L'Empire peut être subjugué: -pourvu que le Fils du Ciel ait fait son devoir -jusqu'au bout, observé les rites, gardé les cinq lois -morales, et pratiqué les trois vertus indispensables, -qui sont l'humanité, la prudence et la force d'âme; -pourvu que chaque prince, chaque ministre, chaque -préfet, chaque homme du peuple aient pareillement -fait leur devoir, observé les rites, gardé les cinq lois -et pratiqué les trois vertus, il n'importe en rien que -l'Empire soit vaincu ou soit vainqueur. Il n'importe -en rien que tous ses habitants soient morts ou soient -vivants. S'ils sont morts, leur exemple irréprochable -leur survit, et leurs ennemis mêmes sont contraints -de l'admirer et de le suivre. Et l'immortalité des -anciens préceptes en est renouvelée et rajeunie. Au -contraire, la nation qui s'écarte du Milieu Invariable -en vue d'un avantage momentané, d'un succès fugitif, -d'une gloire apparente ou d'un profit mensonger, -compromet gravement sa réputation et son honneur, -et ne peut plus laisser dans l'histoire qu'un souvenir -souillé, capable de corrompre par contagion -toutes les nations à venir, jusqu'à la trentième et -jusqu'à la soixantième génération.</p> - -<p>Il suspendit son discours pour considérer attentivement -la pipée fort grosse que l'enfant agenouillé -près du plateau de nacre venait de coller sur un -fourneau nettoyé de frais. Puis concluant:</p> - -<p>—Que pèse la destinée matérielle d'une seule -nation, en regard de l'évolution morale de l'humanité -entière?</p> - -<p>Ayant jugé de la sorte, il fuma coup sur coup -deux pipes. Et la drogue ayant versé de l'indulgence -dans son âme, il sourit:</p> - -<p>—Le royaume du Soleil Levant, trop jeune, -ignore ces choses. Il les saurait, s'il avait vécu, -comme la Nation Centrale, dix mille années, et si, -d'année en année, il était devenu plus sage.</p> - -<p>Felze avait écouté sans rien dire. Mais Tcheou -Pé-i ne parlant plus, la courtoisie maintenant ordonnait -au visiteur de rompre le silence. Et le visiteur -s'en souvint.</p> - -<p>—Pé-i Ta-Jênn,—dit-il,—vous êtes mon frère -aîné, très vieux et très sage. Et, certes, je ne reprendrai -pas un seul mot dans tout ce que vous avez -dit. Comme vous, je pense que le royaume du Soleil -Levant est un royaume jeune. Les jeunes royaumes -sont comme les jeunes hommes: ils aiment la vie -d'un amour exagéré. Pour ne pas mourir, le royaume -du Soleil Levant s'est écarté du Milieu Invariable. -Son excuse réside dans la beauté de la vie et dans -la laideur de la mort. Pé-i Ta-Jênn, aimer la vie est -une vertu.</p> - -<p>—Oui,—prononça le fumeur.—Mais la pratique -d'aucune vertu ne doit conduire les hommes -hors du Milieu Invariable, hors de la Loi Primordiale, -base et piédestal de la société et du monde.</p> - -<p>Il se renversa sur le dos, et toucha de la nuque -l'oreiller de cuir. Sa main aux ongles démesurés -s'éleva vers les lanternes du plafond.</p> - -<p>—Sous la dynastie Han,—dit il,—un Empereur -régna, qui se nommait Kao. Il avait, se conformant -aux rites, une épouse-impératrice, du nom de -Lu, et une concubine-princesse, du nom de Tsi.</p> - -<p>«Et celle-là lui avait donné un fils, prince du premier -rang, qu'on appelait Hoéi; et celle-ci lui avait -donné un fils, prince du second rang, qu'on appelait -Joui.</p> - -<p>«Or, quand l'Empereur fut plein de jours, il -manda ses ministres et ses grands préfets, et les -interrogea afin de savoir si les philosophes de l'antiquité -autorisaient les souverains de la Nation Centrale -à changer l'ordre de succession au trône, et si -lui, Kao, pouvait par conséquent suivre le désir de -son cœur, et léguer le pouvoir au prince du second -rang, Joui, plutôt qu'au prince du premier rang, -Hoéi. A quoi les ministres et les grands préfets -répondirent que non. Alors, obéissant aux philosophes, -l'Empereur Kao légua le pouvoir au prince du -premier rang, Hoéi, puis tomba majestueusement -(dans la mort), comme tombe la cime d'une haute -montagne<a name="NoteRef_5_54" id="NoteRef_5_54"></a><a href="#Note_5_54" class="fnanchor">[5]</a>.</p> - -<p>«En ce temps-là, le prince du premier rang, -Hoéi, n'était pas encore capable de diriger lui-même -les cérémonies en l'honneur des esprits qui veillent -sur la terre et les grains. Devenu Empereur, il porta -des vêtements très courts<a name="NoteRef_6_55" id="NoteRef_6_55"></a><a href="#Note_6_55" class="fnanchor">[6]</a>. En sorte que l'épouse-impératrice, -Lu, exerça la régence.</p> - -<p>«C'était une femme au cœur dur.</p> - -<p>«Elle fit d'abord emprisonner la princesse concubine -Tsi, la réservant pour des supplices. Elle -ordonna ensuite que le prince du second rang, Joui, -fût empoisonné; et elle envoya le poison au précepteur -de ce prince.</p> - -<p>«Mais le précepteur, homme juste, ayant relu -tous les livres sacrés et tous les livres classiques, -n'y trouva pas l'autorisation de tuer l'élève à lui -confié par le Fils du Ciel défunt. C'est pourquoi, -plutôt que d'obéir, il but lui-même le poison.</p> - -<p>«Et la nouvelle en étant parvenue aux oreilles -de l'Empereur-enfant, Hoéi, celui-ci, plein d'admiration -et de pitié, prit sous sa protection le prince-enfant, -Joui, et la mère de ce prince, Tsi. Et l'impératrice-régente, -Lu, n'osa pas poursuivre sur-le-champ -ses desseins noirs.</p> - -<p>«Elle attendit, comme attend le tigre rayé, lorsqu'il -guette le départ du berger pour ensanglanter -le troupeau. Et quand vint le troisième mois de l'été, -l'Empereur étant allé, comme il est prescrit, pêcher -les grandes tortues marines, elle profita de cette -absence.</p> - -<p>«Elle tua d'abord de ses mains le prince du second -rang, Joui, en lui traversant la cervelle de longues -aiguilles. Elle tira ensuite de prison la mère de ce -prince, Tsi, et lui coupa le nez, les lèvres et les -quatre membres à l'articulation des coudes et des -genoux. Enfin, lui ayant diminué les oreilles au fer -rouge, en forme d'oreilles de porc, elle lui fit boire -un philtre qui ôte l'intelligence et la condamna à -vivre sur le fumier, au sud du palais, et à porter le -nom de <i>truie humaine</i>.</p> - -<p>«Toutes choses évidemment inspirées par l'esprit -de rancune; et cruelles.</p> - -<p>«L'Empereur Hoéi, cependant, revenait, ayant -pêché les grandes tortues marines. Arrivant au palais -par la plaine du sud, il vit, en passant, la truie -humaine. Et, saisi d'horreur à cette vue, il s'écria, -avant d'avoir réfléchi: «Ceci est contraire à l'humanité. -Ma mère a eu tort.»</p> - -<p>«Or, cette histoire nous est rapportée dans toutes -les annales de l'Empire, par tous les philosophes -et par tous les grands lettrés.</p> - -<p>«Et toutes les annales, et tous les philosophes, -et tous les grands lettrés s'accordent à ne pas blâmer -l'impératrice-régente, Lu, quoi qu'elle ait effectivement -manqué à la vertu d'humanité, mais sans -outrepasser son droit d'impératrice-régente, maîtresse -absolue en l'absence de l'Empereur-enfant.</p> - -<p>«Et toutes les annales, et tous les philosophes, -et tous les grands lettrés s'accordent à blâmer l'Empereur-enfant, -Hoéi, quoi qu'il ait observé la vertu -d'humanité, mais en manquant à la Loi Primordiale, -laquelle ordonne aux fils de ne jamais juger leurs -mères. Car il est écrit dans le <i>Néi Tse</i><a name="NoteRef_7_56" id="NoteRef_7_56"></a><a href="#Note_7_56" class="fnanchor">[7]</a>: «En présence -de leurs parents, les fils obéissent et se -taisent.»</p> - -<p>Tcheou Pé-i laissa retomber sa main, et se tut. -Et cette fois, Jean-François Felze ne répliqua pas.</p> - -<p>La fumée grise emplissait maintenant la fumerie -d'un brouillard odorant. Au-dessus de ce brouillard, -les neuf lanternes violettes brillaient comme brillent -les étoiles dans une nuit de novembre, embrumée. -Plusieurs heures avaient coulé, onctueuses -comme du lait.</p> - -<p>Et Jean-François Felze, reconquis peu à peu par -la drogue souveraine, commençait d'oublier toutes -choses extérieures, et doutait de bonne foi qu'il -existât, hors de ces murs de satin jaune, un monde -réel où des êtres vivaient et ne fumaient point...</p> - -<p>Mais Tcheou Pé-i, tout à coup, toussa deux fois, -et sa voix rauque résonna encore, dissipant le rêve -presque cristallisé du visiteur:</p> - -<p>—Fenn Ta-Jênn, quand le philosophe s'est élevé -jusqu'aux spéculations suprêmes de la pensée, il -n'en redescend pas sans effort vers les incidents -médiocres de la vie. K'oung Tzèu toutefois excellait -en cela. Et il sied que, très humblement, nous l'imitions. -Sachez donc, après avoir su tout le reste, que -plusieurs des hommes que vous avez connus dans -ce pays sont morts hier: le marquis Yorisaka -Sadao, et son ami le vicomte Hirata Takamori, et -son autre ami, l'étranger de la Nation aux Cheveux -Rouges. Tous ont péri glorieusement selon la morale -des guerriers.</p> - -<p>Trop de pipes avaient, l'une après l'autre, insinué -leur vertu sereine dans l'âme de Jean-François -Felze. Jean-François Felze, apprenant de la sorte -le deuil total et la ruine du seul foyer nippon où il -eût été reçu en ami, ne s'émut pas.</p> - -<p>—Cette mort est triste,—dit-il simplement,—à -cause de la solitude très lamentable où va vivre -désormais la marquise Yorisaka Mitsouko, laquelle -perd du même coup son mari et ses amis les plus -chers.</p> - -<p>—Oui,—dit Tcheou Pé-i.</p> - -<p>Il parla d'une voix plus grave:</p> - -<p>—Avant qu'une folie coupable ne perturbât ce -royaume, les règles du deuil y étaient observées. La -femme privée de son mari prenait la robe de grosse -toile bise sans ourlets, et portait la ceinture et le -bandeau faits de deux torons de chanvre tordus ensemble;—cela -pour trois années. Elle s'abstenait -de parler avec élégance. Elle se privait de nourriture -afin de pâlir convenablement son visage. Souvent -même, elle entrait au couvent et y attendait la mort.</p> - -<p>—Les femmes d'aujourd'hui—reconnut Felze -ont moins de vertu.</p> - -<p>—Oui,—dit encore Tcheou Pé-i.</p> - -<p>Ses yeux aigus scrutaient le visiteur.</p> - -<p>—Fenn Ta-Jênn,—reprit-il au bout d'un temps,—je -sais et vous savez le commandement des rites: -«Les hommes ne parleront pas de ce qui concerne -les femmes, et ce qui est dit et fait dans le gynécée -ne sortira pas du gynécée». Je ne désobéirai point -à ce commandement. Mais je songe que tout à -l'heure, et quoique la marquise Yorisaka Mitsouko -ait souvent négligé la modestie féminine et, de la -sorte, enfreint la Loi Primordiale, vous voudrez -vous-même observer la vertu d'humanité, et lui apprendre -avec ménagement le malheur qui la frappe, -malheur qu'elle apprendrait demain matin, d'un -autre que vous, sans nulle préparation. C'est pourquoi -je vous dirai, prudemment, ce qu'il faut que -vous n'ignoriez point. Naguère, vous me demandiez -si j'estimais qu'une femme, dont le mari s'est écarté -de la voie droite, manque à son devoir, en prenant, -elle aussi, le sentier détourné, afin de marcher dans -les traces de celui qu'elle a promis de suivre pas à -pas jusqu'à la mort. J'ai réservé ma réponse, me -taisant par ignorance. Je réponds maintenant, instruit: -il est possible que la femme dont nous -venons de parler ait pris le sentier détourné afin de -marcher dans les traces, non pas de son mari, mais -d'un autre homme. Et peut-être ne sera-ce pas en -apprenant la mort du marquis Yorisaka, que la marquise -Yorisaka pleurera.</p> - -<p>—Herbert Fergan,—murmura Felze hésitant...</p> - -<p>—Vous avez appris ce que vous deviez apprendre,—interrompit -Tchéou Pe-i.—Souffrez qu'à -présent nous fumions comme il convient, dans la -pipe de bambou noir.</p> - -<p>Et lorsqu'ils eurent fumé, il ajouta:</p> - -<p>—La flamme de la lampe baisse.</p> - -<p>Un serviteur se hâta, apportant une burette d'huile -et un flambeau allumé. Felze, alors se souvint qu'il -est écrit dans le <i>Kiou-Li</i><a name="NoteRef_8_57" id="NoteRef_8_57"></a><a href="#Note_8_57" class="fnanchor">[8]</a>:</p> - -<p>«Levez-vous quand les torches arrivent.»</p> - -<p>Et, observant tout le cérémonial, il prit congé.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_50" id="Note_1_50"></a><a href="#NoteRef_1_50"><span class="label">[1]</span></a> <i>Ke tôdjin</i>, barbare hirsute, ou <i>baka tôdjin</i>, imbécile barbare,—étranger.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_51" id="Note_2_51"></a><a href="#NoteRef_2_51"><span class="label">[2]</span></a> L'Invariable Milieu (Tchoug Ioung), où Confucius a placé -l'absolue sagesse.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_52" id="Note_3_52"></a><a href="#NoteRef_3_52"><span class="label">[3]</span></a> Méng-Tzèu, liv. I, chap. <span class="smcap">i</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_4_53" id="Note_4_53"></a><a href="#NoteRef_4_53"><span class="label">[4]</span></a> <i>Lioun Iou</i>, liv. VIII, chap. <span class="smcap">xvi</span>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_5_54" id="Note_5_54"></a><a href="#NoteRef_5_54"><span class="label">[5]</span></a> Périphrase rituelle pour exprimer qu'un Fils du Ciel est -mort.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_6_55" id="Note_6_55"></a><a href="#NoteRef_6_55"><span class="label">[6]</span></a> Périphrase rituelle pour exprimer qu'un Fils du Ciel n'est -pas majeur. Le respect interdit aux Chinois de compter l'âge de -l'Empereur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_7_56" id="Note_7_56"></a><a href="#NoteRef_7_56"><span class="label">[7]</span></a> Dixième livre du <i>Li Ki</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_8_57" id="Note_8_57"></a><a href="#NoteRef_8_57"><span class="label">[8]</span></a> Livre premier du <i>Li Ki</i>,—<i>Kiou Li</i>,—Petites Règles de -Bienséance.</p></div> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XXXII</h2> - -<p>Dehors, la pluie avait cessé. Les nuages épuisés -abandonnaient leurs teintes livides. Des flèches de -soleil les perçaient çà et là. Et la campagne, encore -verte d'eau fraîche et déjà dorée de lumière, avait -remis sa robe de printemps.</p> - -<p>Jean-François Felze marcha lentement, humant à -pleins poumons la senteur vivante de la terre, et -rassasiant ses yeux de la clarté pure du jour.</p> - -<p>Au bas de l'escalier de Diou Djen Dji, il pensa -tout à coup à consulter sa montre:</p> - -<p>—Trois heures et demie déjà! Eh! il n'est que -temps d'aller au coteau des Cigognes: où je risque -fort de trouver visage de bois...</p> - -<p>Il se hâta vers les rues fréquentées, où l'on a -chance de trouver des kouroumas maraudeurs.</p> - -<p>—Corvée, corvée, corvée!—songeait-il.—Pauvre -petite! N'importé comment, je la plains de -toute mon âme! Et qu'elle pleure Herbert Fergan ou -Yorisaka Sadao, je pleurerai de bon cœur avec elle!</p> - -<p>Il hocha la tête. Il se souvenait du garden-party -à bord de l'<i>Yseult</i>, et de Mrs. Hockley et du prince -Alghero....</p> - -<p>—Las!—murmura-t-il.—L'alcool d'Europe -monte vite à la tête d'une mousmé, cette mousmé -fût-elle marquise!...</p> - -<p>Rue Megasaki, il n'y avait point de kourouma. Et -il n'y en avait point non plus rue Hirobaba. Felze -gagna Moto-Kago machi l'inévitable. Une foule -opaque s'y pressait et s'y bousculait, et il ne fallait -pas avoir une longue pratique des foules japonaises -pour voir du premier coup d'œil que celle-ci était -tout hors d'elle-même et bouleversée par une extraordinaire -émotion. La nouvelle de la grande victoire -remportée la veille venait d'être répandue dans -Nagasaki. Et déjà chaque boutique, chaque logis, -chaque fenêtre s'ornait précipitamment de drapeaux -et de banderoles. Surexcitée follement, ivre d'orgueil -et de triomphe, la foule abandonnait la mesure -et la décence nationale et manifestait sa joie -presque comme les cohues d'Occident manifestent -la leur. Il y avait des cris, des chants, des cortèges. -Il y avait des bagarres et presque des rixes. Il y -avait des énergumènes et peut-être des ivrognes. -Felze, s'efforçant de traverser la rue pour gagner -le quai, faillit tomber. Deux mousmés s'étaient précipitées -contre ses jambes, deux mousmés qui couraient -et s'égosillaient, leurs belles coques noires -en grand désordre, des mèches flottant au vent.</p> - -<p>—Las!—dit encore Felze.—Il n'importe véritablement -pas beaucoup que le nouveau Japon ait -vaincu la Russie, nouvelle ou vieille...</p> - -<p>Sur le quai les kouroumayas n'avaient toutefois -point perdu leur ancienne courtoisie. Et Felze, ayant -prononcé les mots magiques: <i>Yorisaka koshakou</i>, -il y eut grande concurrence parmi toute la gent trotteuse, -pour l'honneur de conduire l'étranger très -honorable chez le noble marquis, jadis daïmio...</p> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XXXIII</h2> - -<p>Dans le boudoir pompadour, entre le piano d'Erard -et la glace à cadre doré, rien n'était changé. Par les -fenêtres à vitres, des rayons de soleil entraient -joyeusement, répandant partout un air de fête, et -parsemant de pierreries multicolores les fleurs des -porte-bouquets. Felze observa que ces fleurs n'étaient -plus comme jadis des branches coupées aux cerisiers -nationaux, mais des orchidées américaines...</p> - -<p>—Qui sait!—songea-t-il, soudain amer.—L'Amérique -a passé par là... Herbert Fergan lui-même -n'obtiendra peut-être pas une larme! Tant -mieux et tant pis!</p> - -<p>Il s'était approché de la fenêtre, il regardait le -jardin minuscule, et ses rocailles, et ses cascades, -et ses forêts pour Lilliputiens. Une voix qu'il -n'avait point oubliée, une voix chantante et douce, -menue comme un cri d'oiseau, répéta tout à coup -derrière lui, la phrase de bienvenue qui l'avait -accueilli pour la première fois, dans ce même salon, -six semaines auparavant:</p> - -<p>—Oh! cher maître!... Que je suis confuse de -vous avoir fait attendre si longtemps!</p> - -<p>Et, toujours comme jadis, une menotte d'ivoire -clair se tendit vers le baiser.</p> - -<p>Mais cette fois, Felze, ayant touché de ses lèvres -les doigts soyeux, ne répondit rien à la phrase -d'accueil.</p> - -<p>Sans prendre garde à ce silence, la marquise Yorisaka -bavardait gaiement:</p> - -<p>—Hé! nous pensions bien, Mrs. Hockley et moi, -que vous auriez bientôt assez de votre excursion! -Avez-vous été très loin? N'avez-vous pas reçu trop -de pluie? Rapportez-vous de belles esquisses? Dès -demain, j'irai à bord de l'<i>Yseult</i>, et je veux absolument -que vous me montriez tout!</p> - -<p>Elle parlait avec plus de hardiesse qu'autrefois. -Elle était vêtue d'une robe Louis XV en mousseline -brodée, rose sur rose. Elle portait une capeline de -tulle à grandes brides nouées. Elle s'appuyait sur -une ombrelle à falbalas, rose comme la robe. Et -dans cet accoutrement, combiné pour la taille des -femmes que l'on rencontre au Pré Catelan ou à Armenonville, -elle paraissait, petite, petite, petite...</p> - -<p>Felze toussa trois fois, puis entama une phrase:</p> - -<p>—Je suis revenu...</p> - -<p>—Hé!—dit la marquise Yorisaka,—je suis si -contente que vous soyez revenu!</p> - -<p>—Je suis revenu—répéta Felze...</p> - -<p>Et il se tut, regardant très fixement la jeune -femme.</p> - -<p>Elle souriait. Mais sans doute les yeux de Felze -parlèrent-ils à cet instant plus clairement que sa -bouche. Le sourire s'effaça brusquement des jolies -lèvres fardées, et sur les yeux obliques et minces -les cils battirent inquiets:</p> - -<p>—Vous êtes revenu?...</p> - -<p>Entre les grandes brides de tulle rose, sous la -capeline fanfreluchée, le visage, tout d'un coup -métamorphosé, était redevenu intensément asiatique.</p> - -<p>Quatre secondes passèrent, lentes comme quatre -minutes. La voix menue parla de nouveau; et elle -ne chantait plus du tout, devenue mystérieusement -unie, monotone, grise:</p> - -<p>—Vous êtes revenu ... pour?...</p> - -<p>Laborieusement, Felze acheva:</p> - -<p>—Pour vous dire ... qu'hier ... du côté de Tsou-shima, -il s'est livré une grande bataille...</p> - -<p>Il y eut un bruit de soie froissée. L'ombrelle à -falbalas était tombée. Elle resta par terre.</p> - -<p>—Une très grande bataille ... entre l'escadre russe -et la flotte japonaise... Vous ne saviez pas encore?...</p> - -<p>Il s'interrompit comme pour reprendre haleine. -Debout contre le mur, immobile et muette, la marquise -Yorisaka Mitsouko écoutait:</p> - -<p>—Non, vous ne pouvez pas encore savoir... Une -très grande bataille. Très sanglante, naturellement... -Oui, beaucoup de blessés...</p> - -<p>Elle ne bougeait pas, elle ne parlait plus. Elle -s'adossait toujours au mur; elle faisait face au -messager sinistre..</p> - -<p>—Beaucoup de blessés... Ainsi je crois savoir -que le vicomte Hirata...</p> - -<p>Elle ne remua pas...</p> - -<p>—Et le marquis Yorisaka lui-même...</p> - -<p>Pas un tressaillement.</p> - -<p>—Et le commandant Herbert Fergan...</p> - -<p>Pas un clignement de paupières.</p> - -<p>—Sont ... blessés...</p> - -<p>Dans la gorge de Felze, les mots s'embarrassaient:</p> - -<p>—Blessés ... grièvement blessés...</p> - -<p>Le mot terrible ne voulait pas sortir. Quatre -secondes encore se traînèrent.</p> - -<p>—Morts,—dit enfin Felze, très bas.</p> - -<p>Il avait ouvert les mains. Il avança légèrement les -bras, prêt à soutenir la victime. Il avait vu souvent, -en pareil cas, des femmes s'évanouir. Mais la marquise -Yorisaka Mitsouko ne s'évanouit pas.</p> - -<p>Alors, il s'éloigna un peu, pour mieux la voir. -Toujours immobile et debout, on l'eût dit clouée à -son mur,—crucifiée. Elle était très pâle. Elle semblait -tout d'un coup grandie.</p> - -<p>—Morts,—redit Felze,—morts très glorieusement.</p> - -<p>Et il se tut, ne trouvant plus de paroles.</p> - -<p>Alors les lèvres fardées s'agitèrent. Dans tout le -visage figé et glacé, ces lèvres seules semblaient -vivre, avec les yeux,—les yeux grands ouverts, -pareils à deux lampes funéraires bien allumées:</p> - -<p>—Défaite?... ou victoire?...</p> - -<p>—Victoire!—affirma Felze.</p> - -<p>Il appuya:</p> - -<p>—Victoire décisive: la flotte russe a succombé -tout entière. Il n'en reste plus que des épaves. Ce -n'est pas en vain que tant d'hommes héroïques ont -versé leur sang. Le Japon, à jamais, triomphe!</p> - -<p>Aux joues blêmes, une rougeur, lentement, remonta. -La bouche étroite parla de nouveau, de la -même voix grise et calme:</p> - -<p>—Merci... Adieu...</p> - -<p>Et Felze, ainsi congédié, salua et recula vers la -porte.</p> - -<p>Sur le seuil il s'arrêta pour saluer encore...</p> - -<p>La marquise Yorisaka n'avait pas bougé. Elle -demeurait rigide et raidie, indéchiffrable, inconnaissable,—asiatique, -asiatique des talons aux cheveux, -asiatique à ce point qu'on n'apercevait plus sa -défroque occidentale. Et le mur tendu de soie lui -faisait une sorte de cadre, au milieu duquel elle -apparaissait à présent, grande, grande, grande...</p> - -<hr class="chap"/> - -<h2>XXXIV</h2> - -<p>Au-dessus du temple d'O-Souwa, dans le petit -parc de la colline Nishi, parmi les camphriers centenaires, -les érables et les cryptomérias d'où pendaient -toujours de splendides glycines arborescentes, -Jean-François Felze, une heure durant, avait -erré.</p> - -<p>Sa rêverie, d'instinct, l'avait conduit là, en sortant -de cette villa du coteau des Cigognes dont la porte -s'était refermée derrière lui, à peu près comme se -referme la porte d'un tombeau sur les talons des -fossoyeurs. Il avait eu besoin, tout de suite, de solitude, -d'ombre et de silence. Machinalement, il avait -marché jusqu'au petit parc, distant de moins d'un -mille. Et les allées touffues et la futaie profonde -l'avaient retenu. Il était monté, par l'allée de l'est, -jusqu'au sommet de la colline. Il en était redescendu -par l'allée de l'ouest. Il s'était arrêté aux coudes du -chemin, pour contempler les vallons verts ondulants -vers la plaine, et la ville couleur de brume assise -au bord du fiord couleur d'acier. Il avait plongé son -regard dans les cours et dans les jardins du grand -temple. Il s'était promené sur la terrasse du sud, -plantée de cerisiers en quinconces...</p> - -<p>Et partout il avait vu, au lieu du paysage étalé -sous ses yeux, l'image, gravée sur sa rétine, d'une -femme debout, adossée contre un mur...</p> - -<p>A présent, il avait quitté le petit parc. Très las, -il voulait regagner la ville, regagner l'<i>Yseult</i>, et se -reposer enfin, chez lui, dans sa cabine, de ce voyage -trop long, et trop lugubrement terminé... Mais une -obsession mystérieuse l'égarait, le détournait de sa -route. Il avait pris à droite au lieu de prendre à -gauche. Et il se retrouvait au flanc du coteau -des Cigognes, à cent pas à peine de la maison en -deuil...</p> - -<p>Il s'était arrêté net. Il allait rebrousser chemin. -Un trot précipité de kouroumayas lui fit relever la -tête. Il s'entendit nommer:</p> - -<p>—François! est-ce vous?</p> - -<p>Une dizaine de kouroumas accouraient à la queue -leu leu, chargés de toilettes claires et de jaquettes -à orchidées. Tout le Nagasaki américain était là. -et Mrs. Hockley à sa tête, Mrs. Hockley, plus belle -que jamais, dans une robe de mousseline, brodée -rose sur rose, sœur jumelle de la robe que Felze -avait vue tout à l'heure sur la marquise Yorisaka -Mitsouko.</p> - -<p>Le kourouma de Mrs. Hockley avait fait une halte -brusque, et tous les kouroumas qui le suivaient -butaient à qui mieux mieux les uns sur les autres.</p> - -<p>—François!—disait Mrs. Hockley,—êtes-vous -réellement de retour? Je suis heureuse de vous -voir. Venez avec nous: nous allons tous ensemble, -en pique-nique, goûter dans une forêt très belle que -le prince Alghero connaît. Et nous devons prendre -ici la-marquise Yorisaka...</p> - -<p>—Voulez-vous d'abord m'écouter?—dit Felze.</p> - -<p>Elle avait mis pied à terre. Il s'approcha d'elle, -et, négligeant tout préambule:</p> - -<p>—Je viens de voir, moi, la marquise. Et je vous -avertis tout de suite: le marquis a été tué hier, -à Tsou-shima.</p> - -<p>—Oh!—exclama Mrs. Hockley.</p> - -<p>Elle avait crié si fort que tout le pique-nique fut -dans l'instant à bas des kouroumas, et, mis au -courant, s'apitoya dans diverses langues:</p> - -<p>—Pauvre, pauvre, pauvre petite chérie!... Mitsouko -darling!... what a pity!... O poverina!...</p> - -<p>—Je pense qu'il faut aller sur-le-champ la consoler,—dit -Mrs. Hockley.—Je vais donc, et j'emmène -d'abord le prince Alghero, qui est particulièrement -intime avec la marquise. Je reviendrai -ensuite chercher tout le monde.</p> - -<p>Elle marcha résolument jusqu'à la porte. Elle -frappa. Mais, pour la première fois, la nê-san portière -n'ouvrit point et ne tomba point à quatre pattes -devant la visiteuse. Derechef, Mrs. Hockley frappa, -frappa plus fort, ébranla des deux poings le battant -clos. Et le battant clos ne céda point.</p> - -<p>Dépitée, Mrs. Hockley recula jusqu'aux kouroumas, -et prit à témoin l'assistance.</p> - -<p>—Il est incroyable que dans cette maison personne -n'entende ni ne réponde. Assurément, la marquise -n'est point informée. Car il lui serait doux et -réconfortant d'avoir en ce moment ses amis autour -d'elle. Je songe aux moyens de lui faire parvenir -un message...</p> - -<p>—Inutile,—dit Felze soudain.—Voyez!</p> - -<p>La porte, à laquelle personne ne frappait plus, -venait de s'ouvrir. Et un singulier cortège en sortait.</p> - -<p>Des serviteurs, des servantes, tous et toutes en -vêtements de voyage, tous et toutes chargés et encombrés -de ces jolis paquets bien pliés, de ces -jolies boîtes bien menuisées, de ces jolis sacs de -papier bien indéchirables, qui sont les malles et -les valises nationales du vieux Nippon, s'en allaient -à petits pas, trottinant les uns après les autres, s'en -allaient par le sentier de l'ouest, celui qui mène -à la station de chemin de fer de Nagasaki à Moji, -à Kyôto et à Tôkiô...</p> - -<p>Et, tout à coup, derrière les servantes et les serviteurs, -et suivi lui-même d'autres serviteurs et -d'autres servantes, un kourouma franchit la porte -et prit le sentier qui mène à la station ... un kourouma -traîné par deux hommes-coureurs ... un kourouma -de maître, très élégant... Sur les coussins, -une forme blanche était assise...</p> - -<p>Une forme blanche. Une femme en deuil, vêtue -à l'ancienne mode, de toile unie sans ourlets, comme -les rites prescrivent que soient vêtues les veuves. -Une femme qui s'en allait, raide et hiératique, -la tête droite et les yeux fixes:—la marquise -Yorisaka...</p> - -<p>Elle passa. Elle passa près du prince Alghero, -sans lui donner un regard. Elle passa près de -Mrs. Hockley, sans prononcer un mot. Elle passa -près de Jean-François Felze...</p> - -<p>Elle s'éloigna sur le sentier, lentement, et toujours -entourée de son escorte...</p> - -<p>Jean-François Felze arrêta le dernier serviteur, -et l'interrogea en japonais:</p> - -<p>—C'est la marquise Yorisaka Mitsouko,—répondit -l'homme:—<i>Yorisaka koshakou foudjin</i>.—Son -mari à été tué hier à la guerre. Elle va à Kyôto, -pour vivre dans le couvent bouddhiste des filles de -daïmios,—pour y vivre sous le cilice et pour y -mourir,—honorablement.</p> - -<p class="p4"><i>Atlantique, an 1326 de l'Hégire.</i></p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Bataille, by Claude Farrère - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BATAILLE *** - -***** This file should be named 50208-h.htm or 50208-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/2/0/50208/ - -Produced by Madeleine Fournier. -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/50208-h/images/chinese.jpg b/old/50208-h/images/chinese.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e20c63e..0000000 --- a/old/50208-h/images/chinese.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50208-h/images/cover.jpg b/old/50208-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a8e4375..0000000 --- a/old/50208-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50208-h/images/p021.jpg b/old/50208-h/images/p021.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index afe1799..0000000 --- a/old/50208-h/images/p021.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50208-h/images/p047.jpg b/old/50208-h/images/p047.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 8928514..0000000 --- a/old/50208-h/images/p047.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50208-h/images/p073.jpg b/old/50208-h/images/p073.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ef1ca5e..0000000 --- a/old/50208-h/images/p073.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50208-h/images/p099.jpg b/old/50208-h/images/p099.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7390d3f..0000000 --- a/old/50208-h/images/p099.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50208-h/images/p125.jpg b/old/50208-h/images/p125.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index f76ee69..0000000 --- a/old/50208-h/images/p125.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50208-h/images/p151.jpg b/old/50208-h/images/p151.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7bc9c54..0000000 --- a/old/50208-h/images/p151.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50208-h/images/p177.jpg b/old/50208-h/images/p177.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 4d79a92..0000000 --- a/old/50208-h/images/p177.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50208-h/images/p203.jpg b/old/50208-h/images/p203.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 974722c..0000000 --- a/old/50208-h/images/p203.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50208-h/images/p229.jpg b/old/50208-h/images/p229.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 2d362a1..0000000 --- a/old/50208-h/images/p229.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50208-h/images/p255.jpg b/old/50208-h/images/p255.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 50de64b..0000000 --- a/old/50208-h/images/p255.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50208-h/images/photo-24.png b/old/50208-h/images/photo-24.png Binary files differdeleted file mode 100644 index dd7d579..0000000 --- a/old/50208-h/images/photo-24.png +++ /dev/null |
