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-The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V 5, by
-Guy de Maupassant
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V 5
-
-Author: Guy de Maupassant
-
-Release Date: October 6, 2015 [EBook #50144]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAUPASSANT ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Au lecteur
-
- Cette version électronique reproduit dans son intégralité
- la version originale.
-
- La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.
-
- L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
- La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
-
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-
- ŒUVRES COMPLÈTES
- DE
- GUY DE MAUPASSANT
-
-
-
-
- LA PRÉSENTE ÉDITION
- DES
- ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT
-
- A ÉTÉ TIRÉE
-
- PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE
-
- EN VERTU D'UNE AUTORISATION
- DE M. LE GARDE DES SCEAUX
-
- EN DATE DU 30 JANVIER 1902.
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ À PART
-
- 100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE
-
- SAVOIR:
-
- 60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
- 20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
- 20 exemplaires (81 à 100) sur chine.
-
-
- _Le texte de ce volume
- est conforme à celui de l'édition originale_: Une Vie
- _Paris, Victor Havard, 1883_.
-
-
-
-
- ŒUVRES COMPLÈTES
- DE
- GUY DE MAUPASSANT
-
-
-
-
- UNE VIE
- _L'humble vérité._
-
-
- PARIS
-
- LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- 17, boulevard de la madeleine, 17
-
- MDCCCCVIII
-
- _Tous droits réservés._
-
-
-
-
- À
-
- MADAME BRAINNE
-
- _Hommage d'un ami dévoué, et en souvenir
- d'un ami mort._
-
- GUY DE MAUPASSANT.
-
-
-
-
-UNE VIE.
-
-
-
-
-I
-
-
-Jeanne, ayant fini ses malles, s'approcha de la fenêtre, mais la pluie
-ne cessait pas.
-
-L'averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les toits.
-Le ciel bas et chargé d'eau semblait crevé, se vidant sur la terre, la
-délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des rafales passaient
-pleines d'une chaleur lourde. Le ronflement des ruisseaux débordés
-emplissait les rues désertes où les maisons, comme des éponges,
-buvaient l'humidité qui pénétrait au dedans et faisait suer les murs de
-la cave au grenier.
-
-Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours, prête
-à saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis si
-longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps ne
-s'éclaircissait pas; et pour la centième fois depuis le matin elle
-interrogeait l'horizon.
-
-Puis elle s'aperçut qu'elle avait oublié de mettre son calendrier dans
-son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit carton divisé par
-mois, et portant au milieu d'un dessin la date de l'année courante
-1819 en chiffres d'or. Puis elle biffa à coups de crayon les quatre
-premières colonnes, rayant chaque nom de saint jusqu'au 2 mai, jour de
-sa sortie du couvent.
-
-Une voix, derrière la porte, appela: «Jeannette!»
-
-Jeanne répondit: «Entre, papa.» Et son père parut.
-
-Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme
-de l'autre siècle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J.-J.
-Rousseau, il avait des tendresses d'amant pour la nature, les champs,
-les bois, les bêtes.
-
-Aristocrate de naissance, il haïssait par instinct quatre-vingt-treize;
-mais, philosophe par tempérament et libéral par éducation, il exécrait
-la tyrannie d'une haine inoffensive et déclamatoire.
-
-Sa grande force et sa grande faiblesse, c'était la bonté, une bonté
-qui n'avait pas assez de bras pour caresser, pour donner, pour
-étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance, comme
-l'engourdissement d'un nerf de la volonté, une lacune dans l'énergie,
-presque un vice.
-
-Homme de théorie, il méditait tout un plan d'éducation pour sa fille,
-voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.
-
-Elle était demeurée jusqu'à douze ans dans la maison, puis, malgré les
-pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-Cœur.
-
-Il l'avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée, et
-ignorante des choses humaines. Il voulait qu'on la lui rendît chaste
-à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de bain de
-poésie raisonnable; et, par les champs, au milieu de la terre fécondée,
-ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l'aspect de l'amour naïf, des
-tendresses simples des animaux, des lois sereines de la vie.
-
-Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sèves et
-d'appétits de bonheur, prête à toutes les joies, à tous les hasards
-charmants que dans le désœuvrement des jours, la longueur des nuits,
-la solitude des espérances, son esprit avait déjà parcourus.
-
-Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d'un blond
-luisant qu'on aurait dit avoir déteint sur sa chair, une chair
-d'aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d'un léger duvet, d'une
-sorte de velours pâle qu'on apercevait un peu quand le soleil la
-caressait. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu opaque qu'ont ceux des
-bonshommes en faïence de Hollande.
-
-Elle avait, sur l'aile gauche de la narine, un petit grain de beauté,
-un autre à droite, sur le menton, où frisaient quelques poils si
-semblables à sa peau qu'on les distinguait à peine. Elle était grande,
-mûre de poitrine, ondoyante de la taille. Sa voix nette semblait
-parfois trop aiguë; mais son rire franc jetait de la joie autour
-d'elle. Souvent, d'un geste familier, elle portait ses deux mains à ses
-tempes comme pour lisser sa chevelure.
-
-Elle courut à son père et l'embrassa, en l'étreignant: «Eh bien,
-partons-nous?» dit-elle.
-
-Il sourit, secoua ses cheveux déjà blancs, et qu'il portait assez
-longs, et, tendant la main vers la fenêtre:
-
-«Comment veux-tu voyager par un temps pareil?»
-
-Mais elle le priait, câline et tendre: «Oh, papa, partons, je t'en
-supplie. Il fera beau dans l'après-midi.
-
---Mais ta mère n'y consentira jamais.
-
---Si, je te le promets, je m'en charge.
-
---Si tu parviens à décider ta mère, je veux bien, moi.»
-
-Et elle se précipita vers la chambre de la baronne. Car elle avait
-attendu ce jour du départ avec une impatience grandissante.
-
-Depuis son entrée au Sacré-Cœur elle n'avait pas quitté Rouen, son
-père ne permettant aucune distraction avant l'âge qu'il avait fixé.
-Deux fois seulement on l'avait emmenée quinze jours à Paris, mais
-c'était une ville encore, et elle ne rêvait que la campagne.
-
-Elle allait maintenant passer l'été dans leur propriété des Peuples,
-vieux château de famille planté sur la falaise auprès d'Yport; et elle
-se promettait une joie infinie de cette vie libre au bord des flots.
-Puis il était entendu qu'on lui faisait don de ce manoir qu'elle
-habiterait toujours lorsqu'elle serait mariée.
-
-Et la pluie, tombant sans répit depuis la veille au soir, était le
-premier gros chagrin de son existence.
-
-Mais, au bout de trois minutes, elle sortit, en courant, de la chambre
-de sa mère, criant par toute la maison: «Papa, papa! maman veut bien;
-fais atteler».
-
-Le déluge ne s'apaisait point; on eût dit même qu'il redoublait quand
-la calèche s'avança devant la porte.
-
-Jeanne était prête à monter en voiture lorsque la baronne descendit
-l'escalier, soutenue d'un côté par son mari, et, de l'autre, par une
-grande fille de chambre forte et bien découplée comme un gars. C'était
-une Normande du pays de Caux, qui paraissait au moins vingt ans, bien
-qu'elle en eût au plus dix-huit. On la traitait dans la famille un peu
-comme une seconde fille, car elle avait été la sœur de lait de Jeanne.
-Elle s'appelait Rosalie.
-
-Sa principale fonction consistait d'ailleurs à guider les pas de
-sa maîtresse devenue énorme depuis quelques années par suite d'une
-hypertrophie du cœur dont elle se plaignait sans cesse.
-
-La baronne atteignit, en soufflant beaucoup, le perron du vieil hôtel,
-regarda la cour où l'eau ruisselait et murmura: «Ce n'est vraiment pas
-raisonnable».
-
-Son mari, toujours souriant, répondit: «C'est vous qui l'avez voulu,
-madame Adélaïde».
-
-Comme elle portait ce nom pompeux d'Adélaïde, il le faisait toujours
-précéder de «madame» avec un certain air de respect un peu moqueur.
-
-Puis elle se remit en marche et monta péniblement dans la voiture dont
-tous les ressorts plièrent. Le baron s'assit à son côté, Jeanne et
-Rosalie prirent place sur la banquette à reculons.
-
-La cuisinière Ludivine apporta des masses de manteaux qu'on disposa
-sur les genoux, plus deux paniers qu'on dissimula sous les jambes;
-puis elle grimpa sur le siège à côté du père Simon, et s'enveloppa
-d'une grande couverture qui la coiffait entièrement. Le concierge et sa
-femme vinrent saluer en fermant la portière; ils reçurent les dernières
-recommandations pour les malles qui devaient suivre dans une charrette;
-et on partit.
-
-Le père Simon, le cocher, la tête baissée, le dos arrondi sous la
-pluie, disparaissait dans son carrick à triple collet. La bourrasque
-gémissante battait les vitres, inondait la chaussée.
-
-La berline, au grand trot des deux chevaux, dévala rondement sur le
-quai, longea la ligne des grands navires dont les mâts, les vergues,
-les cordages se dressaient tristement dans le ciel ruisselant, comme
-des arbres dépouillés; puis elle s'engagea sur le long boulevard du
-mont Riboudet.
-
-Bientôt on traversa les prairies; et de temps en temps un saule
-noyé, les branches pendantes avec un abandonnement de cadavre, se
-dessinait vaguement à travers un brouillard d'eau. Les fers des chevaux
-clapotaient et les quatre roues faisaient des soleils de boue.
-
-On se taisait; les esprits eux-mêmes semblaient mouillés comme la
-terre. Petite mère se renversant appuya sa tête et ferma ses paupières.
-Le baron considérait d'un œil morne les campagnes monotones et
-trempées. Rosalie, un paquet sur les genoux, songeait de cette songerie
-animale des gens du peuple. Mais Jeanne, sous ce ruissellement tiède,
-se sentait revivre ainsi qu'une plante enfermée qu'on vient de remettre
-à l'air; et l'épaisseur de sa joie, comme un feuillage, abritait son
-cœur de la tristesse. Bien qu'elle ne parlât pas, elle avait envie
-de chanter, de tendre au dehors sa main pour l'emplir d'eau qu'elle
-boirait; et elle jouissait d'être emportée au grand trot des chevaux,
-de voir la désolation des paysages, et de se sentir à l'abri au milieu
-de cette inondation.
-
-Et sous la pluie acharnée, les croupes luisantes des deux bêtes
-exhalaient une buée d'eau bouillante.
-
-La baronne, peu à peu, s'endormait. Sa figure qu'encadraient six
-boudins réguliers de cheveux pendillants s'affaissa peu à peu,
-mollement soutenue par les trois grandes vagues de son cou dont les
-dernières ondulations se perdaient dans la pleine mer de sa poitrine.
-Sa tête, soulevée à chaque aspiration, retombait ensuite; les joues
-s'enflaient, tandis qu'entre ses lèvres entr'ouvertes passait un
-ronflement sonore. Son mari se pencha vers elle, et posa doucement,
-dans ses mains croisées sur l'ampleur de son ventre, un petit
-portefeuille en cuir.
-
-Ce toucher la réveilla; et elle considéra l'objet d'un regard noyé,
-avec cet hébétement des sommeils interrompus. Le portefeuille tomba,
-s'ouvrit. De l'or et des billets de banque s'éparpillèrent dans la
-calèche. Elle s'éveilla tout à fait; et la gaieté de sa fille partit en
-une fusée de rires.
-
-Le baron ramassa l'argent, et, le lui posant sur les genoux: «Voici, ma
-chère amie, tout ce qui reste de ma ferme d'Életot. Je l'ai vendue pour
-faire réparer les Peuples, où nous habiterons souvent désormais».
-
-Elle compta six mille et quatre cents francs et les mit tranquillement
-dans sa poche.
-
-C'était la neuvième ferme vendue ainsi sur trente et une que leurs
-parents avaient laissées. Ils possédaient cependant encore environ
-vingt mille livres de rentes en terres qui, bien administrées, auraient
-facilement rendu trente mille francs par an.
-
-Comme ils vivaient simplement, ce revenu aurait suffi s'il n'y avait
-eu dans la maison un trou sans fond toujours ouvert, la bonté. Elle
-tarissait l'argent dans leurs mains comme le soleil tarit l'eau des
-marécages. Cela coulait, fuyait, disparaissait. Comment? Personne n'en
-savait rien. A tout moment l'un d'eux disait: «Je ne sais comment cela
-s'est fait, j'ai dépensé cent francs aujourd'hui sans rien acheter de
-gros».
-
-Cette facilité à donner était du reste un des grands bonheurs de leur
-vie; et ils s'entendaient sur ce point d'une façon superbe et touchante.
-
-Jeanne demanda: «Est-ce beau, maintenant, mon château?»
-
-Le baron répondit gaiement: «Tu verras, fillette.»
-
-Mais peu à peu la violence de l'averse diminuait; puis ce ne fut plus
-qu'une sorte de brume, une très fine poussière de pluie voltigeant. La
-voûte des nuées semblait s'élever, blanchir; et soudain, par un trou
-qu'on ne voyait point, un long rayon de soleil oblique descendit sur
-les prairies.
-
-Et, les nuages s'étant fendus, le fond bleu du firmament parut; puis la
-déchirure s'agrandit comme un voile qui se déchire; et un beau ciel pur
-d'un azur net et profond se développa sur le monde.
-
-Un souffle frais et doux passa, comme un soupir heureux de la terre;
-et, quand on longeait des jardins ou des bois, on entendait parfois le
-chant alerte d'un oiseau qui séchait ses plumes.
-
-Le soir venait. Tout le monde dormait maintenant dans la voiture,
-excepté Jeanne. Deux fois on s'arrêta dans des auberges pour laisser
-souffler les chevaux et leur donner un peu d'avoine avec de l'eau.
-
-Le soleil s'était couché; des cloches sonnaient au loin. Dans un petit
-village on alluma les lanternes; et le ciel aussi s'illumina d'un
-fourmillement d'étoiles. Des maisons éclairées apparaissaient de place
-en place, traversant les ténèbres d'un point de feu; et tout d'un coup,
-derrière une côte, à travers des branches de sapins, la lune, rouge,
-énorme, et comme engourdie de sommeil, surgit.
-
-Il faisait si doux que les vitres demeuraient baissées. Jeanne, épuisée
-de rêves, rassasiée de visions heureuses, se reposait maintenant.
-Parfois l'engourdissement d'une position prolongée lui faisait rouvrir
-les yeux; alors elle regardait au dehors, voyait dans la nuit lumineuse
-passer les arbres d'une ferme, ou bien quelques vaches çà et là
-couchées en un champ, et qui relevaient la tête. Puis elle cherchait
-une posture nouvelle, essayait de ressaisir un songe ébauché; mais le
-roulement continu de la voiture emplissait ses oreilles, fatiguait sa
-pensée et elle refermait les yeux, se sentant l'esprit courbaturé
-comme le corps.
-
-Cependant on s'arrêta. Des hommes et des femmes se tenaient debout
-devant les portières avec des lanternes à la main. On arrivait. Jeanne
-subitement réveillée sauta bien vite. Père et Rosalie, éclairés par un
-fermier, portèrent presque la baronne tout à fait exténuée, geignant de
-détresse, et répétant sans cesse d'une petite voix expirante: «Ah! mon
-Dieu! mes pauvres enfants!» Elle ne voulut rien boire, rien manger, se
-coucha et tout aussitôt dormit.
-
-Jeanne et le baron soupèrent en tête-à-tête.
-
-Ils souriaient en se regardant, se prenaient les mains à travers la
-table; et, saisis tous deux d'une joie enfantine, ils se mirent à
-visiter le manoir réparé.
-
-C'était une de ces hautes et vastes demeures normandes tenant de la
-ferme et du château, bâties en pierres blanches devenues grises, et
-spacieuses à loger une race.
-
-Un immense vestibule séparait en deux la maison et la traversait de
-part en part, ouvrant ses grandes portes sur les deux faces. Un double
-escalier semblait enjamber cette entrée, laissant vide le centre, et
-joignant au premier ses deux montées à la façon d'un pont.
-
-Au rez-de-chaussée, à droite, on entrait dans le salon démesuré, tendu
-de tapisseries à feuillages où se promenaient des oiseaux. Tout le
-meuble, en tapisserie au petit point, n'était que l'illustration des
-Fables de La Fontaine; et Jeanne eut un tressaillement de plaisir
-en retrouvant une chaise qu'elle avait aimée, étant enfant, et qui
-représentait l'histoire du Renard et de la Cigogne.
-
-A côté du salon s'ouvraient la bibliothèque pleine de livres anciens,
-et deux autres pièces inutilisées; à gauche, la salle à manger en
-boiseries neuves, la lingerie, l'office, la cuisine et un petit
-appartement contenant une baignoire.
-
-Un corridor coupait en long tout le premier étage. Les dix portes des
-dix chambres s'alignaient sur cette allée. Tout au fond, à droite,
-était l'appartement de Jeanne. Ils y entrèrent. Le baron venait de le
-faire remettre à neuf, ayant employé simplement des tentures et des
-meubles restés sans usage dans les greniers.
-
-Des tapisseries d'origine flamande, et très vieilles, peuplaient ce
-lieu de personnages singuliers.
-
-Mais, en apercevant son lit, la jeune fille poussa des cris de joie.
-Aux quatre coins, quatre grands oiseaux de chêne, tout noirs et
-luisants de cire, portaient la couche et paraissaient en être les
-gardiens. Les côtés représentaient deux larges guirlandes de fleurs
-et de fruits sculptés; et quatre colonnes finement cannelées, que
-terminaient des chapiteaux corinthiens, soutenaient une corniche de
-roses et d'amours enroulés.
-
-Il se dressait monumental, et tout gracieux cependant, malgré la
-sévérité du bois bruni par le temps.
-
-Le couvre-pieds et la tenture du ciel de lit scintillaient comme deux
-firmaments. Ils étaient faits d'une soie antique d'un bleu foncé
-qu'étoilaient par places de grandes fleurs de lis brodés en or.
-
-Quand elle l'eut bien admiré, Jeanne, élevant sa lumière, examina les
-tapisseries pour en comprendre le sujet.
-
-Un jeune seigneur et une jeune dame habillés en vert, en rouge et en
-jaune, de la façon la plus étrange, causaient sous un arbre bleu où
-mûrissaient des fruits blancs. Un gros lapin de même couleur broutait
-un peu d'herbe grise.
-
-Juste au-dessus des personnages, dans un lointain de convention, on
-apercevait cinq petites maisons rondes, aux toits aigus; et là-haut,
-presque dans le ciel, un moulin à vent tout rouge.
-
-De grands ramages, figurant des fleurs, circulaient dans tout cela.
-
-Les deux autres panneaux ressemblaient beaucoup au premier, sauf qu'on
-voyait sortir des maisons quatre petits bonshommes vêtus à la façon des
-Flamands et qui levaient les bras au ciel en signe d'étonnement et de
-colère extrêmes.
-
-Mais la dernière tenture représentait un drame. Près du lapin qui
-broutait toujours, le jeune homme étendu semblait mort. La jeune dame,
-le regardant, se perçait le sein d'une épée; et les fruits de l'arbre
-étaient devenus noirs.
-
-Jeanne renonçait à comprendre quand elle découvrit dans un coin une
-bestiole microscopique, que le lapin, s'il eût vécu, aurait pu manger
-comme un brin d'herbe. Et cependant c'était un lion.
-
-Alors elle reconnut les malheurs de Pyrame et de Thysbé; et,
-quoiqu'elle sourît de la simplicité des dessins, elle se sentit
-heureuse d'être enfermée dans cette aventure d'amour qui parlerait sans
-cesse à sa pensée des espoirs chéris, et ferait planer, chaque nuit,
-sur son sommeil, cette tendresse antique et légendaire.
-
-Tout le reste du mobilier unissait les styles les plus divers.
-C'étaient ces meubles que chaque génération laisse dans la famille
-et qui font des anciennes maisons des sortes de musées où tout se
-mêle. Une commode Louis XIV superbe, cuirassée de cuivres éclatants,
-était flanquée de deux fauteuils Louis XV encore vêtus de leur soie à
-bouquets. Un secrétaire en bois de rose faisait face à la cheminée qui
-présentait, sous un globe rond, une pendule de l'Empire.
-
-C'était une ruche de bronze, suspendue par quatre colonnes de marbre
-au-dessus d'un jardin de fleurs dorées. Un mince balancier sortant de
-la ruche par une fente allongée promenait éternellement sur ce parterre
-une petite abeille aux ailes d'émail.
-
-Le cadran était en faïence peinte et encadré dans le flanc de la ruche.
-
-Elle se mit à sonner onze heures. Le baron embrassa sa fille, et se
-retira chez lui.
-
-Alors, Jeanne, avec regret, se coucha.
-
-D'un dernier regard elle parcourut sa chambre, et puis éteignit sa
-bougie. Mais le lit, dont la tête seule s'appuyait à la muraille, avait
-une fenêtre sur sa gauche, par où entrait un flot de lune qui répandait
-à terre une flaque de clarté.
-
-Des reflets rejaillissaient aux murs, des reflets pâles caressant
-faiblement les amours immobiles de Pyrame et de Thysbé.
-
-Par l'autre fenêtre, en face de ses pieds, Jeanne apercevait un grand
-arbre tout baigné de lumière douce. Elle se tourna sur le côté, ferma
-les yeux, puis, au bout de quelque temps, les rouvrit.
-
-Elle croyait se sentir encore secouée par les cahots de la voiture dont
-le roulement continuait dans sa tête. Elle resta d'abord immobile,
-espérant que ce repos la ferait enfin s'endormir; mais l'impatience de
-son esprit envahit bientôt tout son corps.
-
-Elle avait des crispations dans les jambes, une fièvre qui grandissait.
-Alors elle se leva, et nu-pieds, nu-bras, avec sa longue chemise qui
-lui donnait l'aspect d'un fantôme, elle traversa la mare de lumière
-répandue sur son plancher, ouvrit sa fenêtre et regarda.
-
-La nuit était si claire qu'on y voyait comme en plein jour; et la jeune
-fille reconnaissait tout ce pays aimé jadis dans sa première enfance.
-
-C'était d'abord, en face d'elle, un large gazon jaune comme du beurre
-sous la lumière nocturne. Deux arbres géants se dressaient aux pointes
-devant le château, un platane au nord, un tilleul au sud.
-
-Tout au bout de la grande étendue d'herbe, un petit bois en bosquet
-terminait ce domaine garanti des ouragans du large par cinq rangs
-d'ormes antiques, tordus, rasés, rongés, taillés en pente comme un toit
-par le vent de mer toujours déchaîné.
-
-Cette espèce de parc était borné à droite et à gauche par deux longues
-avenues de peupliers démesurés, appelés _peuples_ en Normandie, qui
-séparaient la résidence des maîtres des deux fermes y attenantes,
-occupées, l'une par la famille Couillard, l'autre par la famille Martin.
-
-Ces _peuples_ avaient donné leur nom au château. Au delà de cet enclos,
-s'étendait une vaste plaine inculte, semée d'ajoncs, où la brise
-sifflait et galopait jour et nuit. Puis soudain la côte s'abattait en
-une falaise de cent mètres, droite et blanche, baignant son pied dans
-les vagues.
-
-Jeanne regardait au loin la longue surface moirée des flots qui
-semblaient dormir sous les étoiles.
-
-Dans cet apaisement du soleil absent, toutes les senteurs de la terre
-se répandaient. Un jasmin grimpé autour des fenêtres d'en bas exhalait
-continuellement son haleine pénétrante qui se mêlait à l'odeur plus
-légère des feuilles naissantes. De lentes rafales passaient apportant
-les saveurs fortes de l'air salin et de la sueur visqueuse des varechs.
-
-La jeune fille s'abandonna d'abord au bonheur de respirer; et le repos
-de la campagne la calma comme un bain frais.
-
-Toutes les bêtes qui s'éveillent quand vient le soir, et cachent leur
-existence obscure dans la tranquillité des nuits, emplissaient les
-demi-ténèbres d'une agitation silencieuse. De grands oiseaux qui ne
-criaient point fuyaient dans l'air comme des taches, comme des ombres;
-des bourdonnements d'insectes invisibles effleuraient l'oreille; des
-courses muettes traversaient l'herbe pleine de rosée ou le sable des
-chemins déserts.
-
-Seuls quelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leur note
-courte et monotone.
-
-Il semblait à Jeanne que son cœur s'élargissait plein de murmures
-comme cette soirée claire, fourmillant soudain de mille désirs rôdeurs,
-pareils à ces bêtes nocturnes dont le frémissement l'entourait. Une
-affinité l'unissait à cette poésie vivante; et dans la molle blancheur
-de la nuit elle sentait courir des frissons surhumains, palpiter des
-espoirs insaisissables, quelque chose comme un souffle de bonheur.
-
-Et elle se mit à rêver d'amour.
-
-L'amour! Il l'emplissait depuis deux années de l'anxiété croissante de
-son approche. Maintenant elle était libre d'aimer; elle n'avait plus
-qu'à le rencontrer, lui!
-
-Comment serait-il? Elle ne le savait pas au juste et ne se le demandait
-même pas. _Il_ serait _lui_, voilà tout.
-
-Elle savait seulement qu'elle l'adorerait de toute son âme et qu'il
-la chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les soirs
-pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des étoiles.
-Ils iraient, les mains dans les mains, serrés l'un contre l'autre,
-entendant battre leurs cœurs, sentant la chaleur de leurs épaules,
-mêlant leur amour à la limpidité suave des nuits d'été, tellement
-unis qu'ils pénétreraient aisément, par la seule puissance de leur
-tendresse, jusqu'à leurs plus secrètes pensées.
-
-Et cela continuerait indéfiniment, dans la sérénité d'une affection
-indestructible.
-
-Et il lui sembla soudain qu'elle le sentait là, contre elle; et
-brusquement un vague frisson de sensualité lui courut des pieds à
-la tête. Elle serra ses bras contre sa poitrine, d'un mouvement
-inconscient, comme pour étreindre son rêve; et sur sa lèvre tendue vers
-l'inconnu quelque chose passa qui la fit presque défaillir, comme si
-l'haleine du printemps lui eût donné un baiser d'amour.
-
-Tout à coup, là-bas, derrière le château, sur la route elle entendit
-marcher dans la nuit. Et dans un élan de son âme affolée, dans un
-transport de foi à l'impossible, aux hasards providentiels, aux
-pressentiments divins, aux romanesques combinaisons du sort, elle
-pensa: «Si c'était lui?» Elle écoutait anxieusement le pas rythmé
-du marcheur, sûre qu'il allait s'arrêter à la grille pour demander
-l'hospitalité.
-
-Lorsqu'il fut passé, elle se sentit triste comme après une déception.
-Mais elle comprit l'exaltation de son espoir et sourit de sa démence.
-
-Alors, un peu calmée, elle laissa flotter son esprit au courant d'une
-rêverie plus raisonnable, cherchant à pénétrer l'avenir, échafaudant
-son existence.
-
-Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme château qui dominait la mer.
-Elle aurait sans doute deux enfants, un fils pour lui, une fille pour
-elle. Et elle les voyait courant sur l'herbe entre le platane et le
-tilleul, tandis que le père et la mère les suivraient d'un œil ravi,
-en échangeant par-dessus leurs têtes des regards pleins de passion.
-
-Et elle resta longtemps, longtemps, à rêvasser ainsi tandis que la
-lune, achevant son voyage à travers le ciel, allait disparaître dans la
-mer. L'air devenait plus frais. Vers l'Orient, l'horizon pâlissait. Un
-coq chanta dans la ferme de droite; d'autres répondirent dans la ferme
-de gauche. Leurs voix enrouées semblaient venir de très loin à travers
-la cloison des poulaillers; et dans l'immense voûte du ciel, blanchie
-insensiblement, les étoiles disparaissaient.
-
-Un petit cri d'oiseau s'éveilla quelque part. Des gazouillements,
-timides d'abord, sortirent des feuilles; puis ils s'enhardirent,
-devinrent vibrants, joyeux, gagnant de branche en branche, d'arbre en
-arbre.
-
-Jeanne soudain se sentit dans une clarté; et, levant la tête qu'elle
-avait cachée en ses mains, elle ferma les yeux, éblouie par le
-resplendissement de l'aurore.
-
-Une montagne de nuages empourprés, cachés en partie derrière la grande
-allée de peuples, jetait des lueurs de sang sur la terre réveillée.
-
-Et lentement, crevant les nuées éclatantes, criblant de feu les arbres,
-les plaines, l'Océan, tout l'horizon, l'immense globe flamboyant parut.
-
-Et Jeanne se sentait devenir folle de bonheur. Une joie délirante, un
-attendrissement infini devant la splendeur des choses noya son cœur
-qui défaillait. C'étaient son soleil! son aurore! le commencement de
-sa vie! le lever de ses espérances! Elle tendit les bras vers l'espace
-rayonnant, avec une envie d'embrasser le soleil; elle voulait parler,
-crier quelque chose de divin comme cette éclosion du jour; mais elle
-demeurait paralysée dans un enthousiasme impuissant. Alors, posant son
-front dans ses mains, elle sentit ses yeux pleins de larmes; et elle
-pleura délicieusement.
-
-Lorsqu'elle releva la tête, le décor superbe du jour naissant avait
-disparu. Elle se sentit elle-même apaisée, un peu lasse, comme
-refroidie. Sans fermer sa fenêtre, elle alla s'étendre sur son lit,
-rêva encore quelques minutes, et s'endormit si profondément qu'à huit
-heures elle n'entendit point les appels de son père et se réveilla
-seulement lorsqu'il entra dans sa chambre.
-
-Il voulait lui montrer les embellissements du château, de _son_ château.
-
-La façade qui donnait sur l'intérieur des terres était séparée du
-chemin par une vaste cour plantée de pommiers. Ce chemin, dit vicinal,
-courant entre les enclos des paysans, joignait, une demi-lieue plus
-loin, la grande route du Havre à Fécamp.
-
-Une allée droite venait de la barrière de bois jusqu'au perron. Les
-communs, petits bâtiments en caillou de mer, coiffés de chaume,
-s'alignaient des deux côtés de la cour, le long des fossés des deux
-fermes.
-
-Les couvertures étaient refaites à neuf; toute la menuiserie avait été
-restaurée, les murs réparés, les chambres retapissées, tout l'intérieur
-repeint. Et le vieux manoir terni, portait comme des taches, ses
-contrevents frais, d'un blanc d'argent, et ses replâtrages récents sur
-sa grande façade grisâtre.
-
-L'autre façade, celle où s'ouvrait une des fenêtres de Jeanne,
-regardait au loin la mer par-dessus le bosquet et la muraille d'ormes
-rongés du vent.
-
-Jeanne et le baron, bras dessus bras dessous, visitèrent tout, sans
-omettre un coin; puis ils se promenèrent lentement dans les longues
-avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu'on appelait le parc.
-L'herbe avait poussé sous les arbres, étalant son tapis vert. Le
-bosquet, tout au bout, était charmant, mêlait ses petits chemins
-tortueux, séparés par des cloisons de feuilles. Un lièvre partit
-brusquement, qui fit peur à la jeune fille, puis il sauta le talus et
-détala dans les joncs marins vers la falaise.
-
-Après le déjeuner, comme madame Adélaïde, encore exténuée, déclarait
-qu'elle allait se reposer, le baron proposa de descendre jusqu'à Yport.
-
-Ils partirent, traversant d'abord le hameau d'Étouvent, où se
-trouvaient les Peuples. Trois paysans les saluèrent comme s'ils les
-eussent connus de tout temps.
-
-Ils entrèrent dans les bois en pente qui s'abaissent jusqu'à la mer en
-suivant une vallée tournante.
-
-Bientôt apparut le village d'Yport. Des femmes qui raccommodaient des
-hardes, assises sur le seuil de leurs demeures, les regardaient passer.
-La rue inclinée, avec un ruisseau dans le milieu et des tas de débris
-traînant devant les portes, exhalait une odeur forte de saumure. Les
-filets bruns, où restaient de place en place des écailles luisantes
-pareilles à des piécettes d'argent, séchaient contre les portes des
-taudis d'où sortaient les senteurs des familles nombreuses grouillant
-dans une seule pièce.
-
-Quelques pigeons se promenaient au bord du ruisseau, cherchant leur vie.
-
-Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau comme un
-décor de théâtre.
-
-Mais brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d'un bleu
-opaque et lisse, s'étendant à perte de vue.
-
-Ils s'arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles, blanches
-comme des ailes d'oiseaux, passaient au large. A droite comme à gauche,
-la falaise énorme se dressait. Une sorte de cap arrêtait le regard
-d'un côté, tandis que de l'autre la ligne des côtes se prolongeait
-indéfiniment jusqu'à n'être plus qu'un trait insaisissable.
-
-Un port et des maisons apparaissaient dans une de ses déchirures
-prochaines; et de tout petits flots qui faisaient à la mer une frange
-d'écume roulaient sur le galet avec un bruit léger.
-
-Les barques du pays, halées sur la pente de cailloux ronds, reposaient
-sur le flanc, tendant au soleil leurs joues rondes vernies de goudron.
-Quelques pêcheurs les préparaient pour la marée du soir.
-
-Un matelot s'approcha pour offrir du poisson, et Jeanne acheta une
-barbue qu'elle voulut rapporter elle-même aux Peuples.
-
-Alors l'homme proposa ses services pour des promenades en mer, répétant
-son nom coup sur coup afin de le faire bien entrer dans les mémoires:
-«Lastique, Joséphin Lastique.»
-
-Le baron promit de ne pas l'oublier.
-
-Ils reprirent le chemin du château.
-
-Comme le gros poisson fatiguait Jeanne, elle lui passa dans les ouïes
-la canne de son père, dont chacun d'eux prit un bout; et ils allaient
-gaiement en remontant la côte, bavardant comme deux enfants, le front
-au vent et les yeux brillants, tandis que la barbue, qui lassait peu à
-peu leurs bras, balayait l'herbe de sa queue grasse.
-
-
-
-
-II
-
-
-Une vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait, rêvait,
-et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait à pas lents
-le long des routes, l'esprit parti dans les rêves; ou bien, elle
-descendait, en gambadant, les petites vallées tortueuses, dont les deux
-croupes portaient, comme une chape d'or, une toison de fleurs d'ajoncs.
-Leur odeur forte et douce, exaspérée par la chaleur, la grisait à la
-façon d'un vin parfumé; et, au bruit lointain des vagues roulant sur
-une plage, une houle berçait son esprit.
-
-Une mollesse parfois la faisait s'étendre sur l'herbe drue d'une pente;
-et parfois, lorsqu'elle apercevait tout à coup au détour du val, dans
-un entonnoir de gazon, un triangle de mer bleue étincelante au soleil
-avec une voile à l'horizon, il lui venait des joies désordonnées comme
-à l'approche mystérieuse de bonheurs planant sur elle.
-
-Un amour de la solitude l'envahissait dans la douceur de ce frais pays,
-et dans le calme des horizons arrondis; et elle restait si longtemps
-assise sur le sommet des collines que des petits lapins sauvages
-passaient en bondissant à ses pieds.
-
-Elle se mettait souvent à courir sur la falaise, fouettée par l'air
-léger des côtes, toute vibrante d'une jouissance exquise à se mouvoir
-sans fatigue comme les poissons dans l'eau ou les hirondelles dans
-l'air.
-
-Elle semait partout des souvenirs comme on jette des graines en terre,
-de ces souvenirs dont les racines tiennent jusqu'à la mort. Il lui
-semblait qu'elle jetait un peu de son cœur à tous les plis de ces
-vallons.
-
-Elle se mit à prendre des bains avec passion. Elle nageait à perte
-de vue, étant forte et hardie et sans conscience du danger. Elle se
-sentait bien dans cette eau froide, limpide et bleue qui la portait
-en la balançant. Lorsqu'elle était loin du rivage, elle se mettait
-sur le dos, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux perdus dans
-l'azur profond du ciel que traversait vite un vol d'hirondelle, ou
-la silhouette blanche d'un oiseau de mer. On n'entendait plus aucun
-bruit que le murmure éloigné du flot contre le galet et une vague
-rumeur de la terre glissant encore sur les ondulations des vagues, mais
-confuse, presque insaisissable. Et puis Jeanne se redressait et, dans
-un affolement de joie, poussait des cris aigus en battant l'eau de ses
-deux mains.
-
-Quelquefois, quand elle s'aventurait trop loin, une barque venait la
-chercher.
-
-Elle rentrait au château, pâle de faim, mais légère, alerte, du sourire
-à la lèvre et du bonheur plein les yeux.
-
-Le baron, de son côté, méditait de grandes entreprises agricoles;
-il voulait faire des essais, organiser le progrès, expérimenter des
-instruments nouveaux, acclimater des races étrangères; et il passait
-une partie de ses journées en conversation avec les paysans qui
-hochaient la tête, incrédules à ses tentatives.
-
-Souvent aussi il allait en mer avec les matelots d'Yport. Quand il eut
-visité les grottes, les fontaines et les aiguilles des environs, il
-voulut pêcher comme un simple marin.
-
-Dans les jours de brise, lorsque la voile pleine de vent fait courir
-sur le dos des vagues la coque joufflue des barques, et que, par chaque
-bord, traîne jusqu'au fond de la mer la grande ligne fuyante que
-poursuivent les hordes de maquereaux, il tenait dans sa main tremblante
-d'anxiété la petite corde qu'on sent vibrer sitôt qu'un poisson pris
-se débat.
-
-Il partait au clair de lune pour lever les filets posés la veille. Il
-aimait à entendre craquer le mât, à respirer les rafales sifflantes et
-fraîches de la nuit; et, après avoir longtemps louvoyé pour retrouver
-les bouées en se guidant sur une crête de roche, le toit d'un clocher
-et le phare de Fécamp, il jouissait à demeurer immobile sous les
-premiers feux du soleil levant qui faisait reluire sur le pont du
-bateau le dos gluant des larges raies en éventail et le ventre gras des
-turbots.
-
-A chaque repas, il racontait avec enthousiasme ses promenades; et
-petite mère à son tour lui disait combien de fois elle avait parcouru
-la grande allée de peuples, celle de droite, contre la ferme des
-Couillard, l'autre n'ayant pas assez de soleil.
-
-Comme on lui avait recommandé de «prendre du mouvement», elle
-s'acharnait à marcher. Dès que la fraîcheur de la nuit s'était
-dissipée, elle descendait, appuyée sur le bras de Rosalie, enveloppée
-d'une mante et de deux châles, et la tête étouffée d'une capeline noire
-que recouvrait encore un tricot rouge.
-
-Alors, traînant son pied gauche, un peu plus lourd et qui avait déjà
-tracé, dans toute la longueur du chemin, l'un à l'aller, l'autre au
-retour, deux sillons poudreux où l'herbe était morte, elle recommençait
-sans fin un interminable voyage en ligne droite depuis l'encoignure du
-château jusqu'aux premiers arbustes du bosquet. Elle avait fait placer
-un banc à chaque extrémité de cette piste; et toutes les cinq minutes
-elle s'arrêtait, disant à la pauvre bonne patiente qui la soutenait:
-«Asseyons-nous, ma fille, je suis un peu lasse.»
-
-Et à chaque arrêt elle laissait sur un des bancs tantôt le tricot
-qui lui couvrait la tête, tantôt un châle, et puis l'autre, puis la
-capeline, puis la mante; et tout cela faisait, aux deux bouts de
-l'allée, deux gros paquets de vêtements que Rosalie rapportait sur son
-bras libre quand on rentrait pour déjeuner.
-
-Et dans l'après-midi la baronne recommençait d'une allure plus molle,
-avec des repos plus allongés, sommeillant même une heure de temps en
-temps sur une chaise longue qu'on lui roulait dehors.
-
-Elle appelait cela faire «son exercice», comme elle disait «mon
-hypertrophie».
-
-Un médecin consulté dix ans auparavant parce qu'elle éprouvait des
-étouffements avait parlé d'hypertrophie. Depuis lors ce mot, dont
-elle ne comprenait guère la signification, s'était établi dans sa
-tête. Elle faisait tâter obstinément au baron, à Jeanne et à Rosalie
-son cœur que personne ne sentait plus, tant il était enseveli sous
-la bouffissure de sa poitrine; mais elle refusait avec énergie de se
-laisser examiner par aucun nouveau médecin, de peur qu'on lui découvrît
-d'autres maladies; et elle parlait de «son» hypertrophie à tout propos
-et si souvent qu'il semblait que cette affection lui fût spéciale, lui
-appartînt comme une chose unique sur laquelle les autres n'avaient
-aucun droit.
-
-Le baron disait «l'hypertrophie de ma femme» et Jeanne «l'hypertrophie
-de maman», comme ils auraient dit «la robe, le chapeau, ou le
-parapluie».
-
-Elle avait été fort jolie dans sa jeunesse et plus mince qu'un roseau.
-Après avoir valsé dans les bras de tous les uniformes de l'Empire, elle
-avait lu _Corinne_ qui l'avait fait pleurer; et elle était demeurée
-depuis comme marquée de ce roman.
-
-A mesure que sa taille s'était épaissie, son âme avait pris des élans
-plus poétiques; et quand l'obésité l'eut clouée sur un fauteuil,
-sa pensée vagabonda à travers des aventures tendres dont elle se
-croyait l'héroïne. Elle en avait de préférées qu'elle faisait toujours
-revenir dans ses rêves, comme une boîte à musique dont on remonte la
-manivelle répète interminablement le même air. Toutes les romances
-langoureuses où l'on parle de captives et d'hirondelles lui mouillaient
-infailliblement les paupières; et elle aimait même certaines chansons
-grivoises de Béranger à cause des regrets qu'elles expriment.
-
-Elle demeurait souvent pendant des heures immobile, éloignée dans ses
-songeries; et son habitation des Peuples lui plaisait infiniment parce
-qu'elle prêtait un décor aux romans de son âme, lui rappelant et par
-les bois d'alentour, et par la lande déserte, et par le voisinage de la
-mer, les livres de Walter Scott qu'elle lisait depuis quelques mois.
-
-Dans les jours de pluie elle restait enfermée en sa chambre à visiter
-ce qu'elle appelait ses «reliques». C'étaient toutes ses anciennes
-lettres, les lettres de son père et de sa mère, les lettres du baron
-quand elle était sa fiancée, et d'autres encore.
-
-Elle les avait enfermées dans un secrétaire d'acajou portant à ses
-angles des sphinx de cuivre; et elle disait d'une voix particulière:
-«Rosalie, ma fille, apporte-moi le tiroir aux _souvenirs_.»
-
-La petite bonne ouvrait le meuble, prenait le tiroir, le posait sur
-une chaise à côté de sa maîtresse qui se mettait à lire lentement, une
-à une, ces lettres, en laissant tomber une larme dessus de temps en
-temps.
-
-Jeanne parfois remplaçait Rosalie et promenait petite mère qui lui
-racontait des souvenirs d'enfance. La jeune fille se retrouvait dans
-ces histoires d'autrefois, s'étonnant de la similitude de leurs
-pensées, de la parenté de leurs désirs; car chaque cœur s'imagine
-ainsi avoir tressailli avant tout autre sous une foule de sensations
-qui ont fait battre ceux des premières créatures et feront palpiter
-encore ceux des derniers hommes et des dernières femmes.
-
-Leur marche lente suivait la lenteur du récit que des oppressions
-parfois interrompaient quelques secondes; et la pensée de Jeanne
-alors, bondissant par-dessus les aventures commencées, s'élançait vers
-l'avenir peuplé de joies, se roulait dans les espérances.
-
-Un après-midi, comme elles se reposaient sur le banc du fond, elles
-aperçurent tout à coup, au bout de l'allée, un gros prêtre qui s'en
-venait vers elles.
-
-Il salua de loin, prit un air souriant, salua de nouveau quand il
-fut à trois pas et s'écria: «Eh bien, Madame la baronne, comment
-allons-nous?» C'était le curé du pays.
-
-Petite mère, née dans le siècle des philosophes, élevée par un père peu
-croyant, aux jours de la Révolution, ne fréquentait guère l'église,
-bien qu'elle aimât les prêtres par une sorte d'instinct religieux de
-femme.
-
-Elle avait totalement oublié l'abbé Picot, son curé, et rougit en le
-voyant. Elle s'excusa de n'avoir point prévenu sa démarche. Mais le
-bonhomme n'en semblait point froissé; il regarda Jeanne, la complimenta
-sur sa bonne mine, s'assit, mit son tricorne sur ses genoux et
-s'épongea le front. Il était fort gros, fort rouge, et suait à flots.
-Il tirait de sa poche à tout instant un énorme mouchoir à carreaux
-imbibé de transpiration, et se le passait sur le visage et sur le cou;
-mais à peine le linge humide était-il entré dans les profondeurs noires
-de sa robe que de nouvelles gouttes poussaient sur sa peau, et, tombant
-sur la soutane rebondie au ventre, fixaient en petites taches rondes la
-poussière volante des chemins.
-
-Il était gai, vrai prêtre campagnard, tolérant, bavard et brave homme.
-Il raconta des histoires, parla des gens du pays, ne sembla pas s'être
-aperçu que ses deux paroissiennes n'étaient pas encore venues aux
-offices, la baronne accordant son indolence avec sa foi confuse, et
-Jeanne trop heureuse d'être délivrée du couvent où elle avait été repue
-de cérémonies pieuses.
-
-Le baron parut. Sa religion panthéiste le laissait indifférent aux
-dogmes. Il fut aimable pour l'abbé qu'il connaissait de loin, et le
-retint à dîner.
-
-Le prêtre sut plaire grâce à cette astuce inconsciente que le maniement
-des âmes donne aux hommes les plus médiocres appelés par le hasard des
-événements à exercer un pouvoir sur leurs semblables.
-
-La baronne le choya, attirée peut-être par une de ces affinités qui
-rapprochent les natures semblables, la figure sanguine et l'haleine
-courte du gros homme plaisant à son obésité soufflante.
-
-Vers le dessert il eut une verve de curé en goguette, ce laisser aller
-familier des fins de repas joyeuses.
-
-Et tout à coup il s'écria comme si une idée heureuse lui eût traversé
-l'esprit: «Mais j'ai un nouveau paroissien qu'il faut que je vous
-présente, M. le vicomte de Lamare!»
-
-La baronne, qui connaissait sur le bout du doigt tout l'armorial de la
-province, demanda: «Est-il de la famille de Lamare de l'Eure?»
-
-Le prêtre s'inclina: «Oui, Madame, c'est le fils du vicomte Jean
-de Lamare, mort l'an dernier.» Alors madame Adélaïde, qui aimait
-par-dessus tout la noblesse, posa une foule de questions, et apprit
-que, les dettes du père payées, le jeune homme, ayant vendu son
-château de famille, s'était organisé un petit pied-à-terre dans une
-des trois fermes qu'il possédait dans la commune d'Étouvent. Ces biens
-représentaient en tout cinq à six mille livres de rentes; mais le
-vicomte était d'humeur économe et sage et comptait vivre simplement
-pendant deux ou trois ans dans ce modeste pavillon afin d'amasser de
-quoi faire figure dans le monde pour se marier avec avantage sans
-contracter de dettes ou hypothéquer ses fermes.
-
-Le curé ajouta: «C'est un bien charmant garçon; et si rangé, si
-paisible. Mais il ne s'amuse guère dans le pays.»
-
-Le baron dit: «Amenez-le chez nous, Monsieur l'abbé, cela pourra le
-distraire de temps en temps.»
-
-Et on parla d'autre chose.
-
-Quand on passa dans le salon, après avoir pris le café, le prêtre
-demanda la permission de faire un tour dans le jardin, ayant l'habitude
-d'un peu d'exercice après ses repas. Le baron l'accompagna. Ils se
-promenaient lentement tout le long de la façade blanche du château pour
-revenir ensuite sur leurs pas. Leurs ombres, l'une maigre, l'autre
-ronde et coiffée d'un champignon, allaient et venaient tantôt devant
-eux, tantôt derrière eux, selon qu'ils marchaient vers la lune ou
-qu'ils lui tournaient le dos. Le curé mâchonnait une sorte de cigarette
-qu'il avait tirée de sa poche. Il en expliqua l'utilité avec le franc
-parler des hommes de campagne: «C'est pour favoriser les renvois, parce
-que j'ai les digestions un peu lourdes.»
-
-Puis, soudain, regardant le ciel où voyageait l'astre clair, il
-prononça: «On ne se lasse jamais de ce spectacle-là.»
-
-Et il rentra prendre congé des dames.
-
-
-
-
-III
-
-
-Le dimanche suivant, la baronne et Jeanne allèrent à la messe, poussées
-par un délicat sentiment de déférence pour leur curé.
-
-Elles l'attendirent après l'office afin de l'inviter à déjeuner pour
-le jeudi. Il sortit de la sacristie avec un grand jeune homme élégant
-qui lui donnait le bras familièrement. Dès qu'il aperçut les deux
-femmes, il fit un geste de surprise joyeuse et s'écria: «Comme ça
-tombe! Permettez-moi, Madame la baronne et Mademoiselle Jeanne, de vous
-présenter votre voisin, M. le vicomte de Lamare.»
-
-Le vicomte s'inclina, dit son désir ancien déjà de faire la
-connaissance de ces dames et se mit à causer avec aisance, en homme
-comme il faut, ayant vécu. Il possédait une de ces figures heureuses
-dont rêvent les femmes et qui sont désagréables à tous les hommes. Ses
-cheveux noirs et frisés ombraient son front lisse et bruni; et deux
-grands sourcils réguliers comme s'ils eussent été artificiels rendaient
-profonds et tendres ses yeux sombres dont le blanc semblait un peu
-teinté de bleu.
-
-Ses cils serrés et longs prêtaient à son regard cette éloquence
-passionnée qui trouble dans les salons la belle dame hautaine, et fait
-se retourner la fille en bonnet qui porte un panier par les rues.
-
-Le charme langoureux de cet œil faisait croire à la profondeur de la
-pensée et donnait de l'importance aux moindres paroles.
-
-La barbe drue, luisante et fine, cachait une mâchoire un peu trop forte.
-
-On se sépara après beaucoup de compliments.
-
-M. de Lamare, deux jours après, fit sa première visite.
-
-Il arriva comme on essayait un banc rustique posé le matin même sous
-le grand platane en face des fenêtres du salon. Le baron voulait qu'on
-en plaçât un autre, pour faire pendant, sous le tilleul; petite mère,
-ennemie de la symétrie, ne voulait pas. Le vicomte consulté fut de
-l'avis de la baronne.
-
-Puis il parla du pays, qu'il déclarait très «pittoresque», ayant
-trouvé, dans ses promenades solitaires, beaucoup de «sites»
-ravissants. De temps en temps ses yeux, comme par hasard,
-rencontraient ceux de Jeanne; et elle éprouvait une sensation
-singulière de ce regard brusque, vite détourné, où apparaissaient une
-admiration caressante et une sympathie éveillée.
-
-M. de Lamare le père, mort l'année précédente, avait justement connu
-un intime ami de M. des Cultaux dont petite mère était fille; et la
-découverte de cette connaissance enfanta une conversation d'alliances,
-de dates, de parentés interminable. La baronne faisait des tours de
-force de mémoire, rétablissant les ascendances et les descendances
-d'autres familles, circulant, sans jamais se perdre, dans le labyrinthe
-compliqué des généalogies.
-
-«Dites-moi, vicomte, avez-vous entendu parler des Saunoy de Varfleur;
-le fils aîné, Gontran, avait épousé une demoiselle de Coursil, une
-Coursil-Courville, et le cadet, une de mes cousines, Mademoiselle de
-la Roche-Aubert, qui était alliée aux Crisange. Or M. de Crisange fut
-l'intime de mon père et a dû connaître aussi le vôtre.
-
---Oui, Madame. N'est-ce pas ce M. de Crisange qui émigra et dont le
-fils s'est ruiné?
-
---Lui-même. Il avait demandé en mariage ma tante, après la mort de son
-mari le comte d'Éretry; mais elle ne voulut pas de lui parce qu'il
-prisait. Savez-vous, à ce propos, ce que sont devenus les Viloise? Ils
-ont quitté la Touraine vers 1813, à la suite de revers de fortune, pour
-se fixer en Auvergne; et je n'en ai plus entendu parler.
-
---Je crois, Madame, que le vieux marquis est mort d'une chute de
-cheval, laissant une fille mariée avec un Anglais, et l'autre avec un
-certain Bassolle, un commerçant, riche dit-on, et qui l'avait séduite.»
-
-Et des noms appris et retenus dès l'enfance dans les conversations
-des vieux parents revenaient. Et les mariages de ces familles égales
-prenaient dans leurs esprits l'importance des grands événements
-publics. Ils parlaient de gens qu'ils n'avaient jamais vus comme s'ils
-les connaissaient beaucoup; et ces gens-là, dans d'autres contrées,
-parlaient d'eux de la même façon; et ils se sentaient familiers de
-loin, presque amis, presque alliés, par le seul fait d'appartenir à la
-même classe, à la même caste, d'être d'un sang équivalent.
-
-Le baron, d'une nature assez sauvage et d'une éducation qui ne
-s'accordait point avec les croyances et les préjugés des gens de son
-monde, ne connaissait guère les familles des environs, il interrogea
-sur elles le vicomte.
-
-M. de Lamare répondit: «Oh! il n'y a pas beaucoup de noblesse dans
-l'arrondissement», du même ton dont il aurait déclaré qu'il y avait
-peu de lapin sur les côtes; et il donna des détails. Trois familles
-seulement se trouvaient dans un rayon assez rapproché: le marquis de
-Coutelier, une sorte de chef de l'aristocratie normande; le vicomte et
-la vicomtesse de Briseville, des gens d'excellente race, mais se tenant
-assez isolés; enfin le comte de Fourville, sorte de croquemitaine qui
-passait pour faire mourir sa femme de chagrin et qui vivait en chasseur
-dans son château de la Vrillette, bâti sur un étang.
-
-Quelques parvenus qui frayaient entre eux avaient acheté des domaines
-par-ci, par-là. Le vicomte ne les connaissait point.
-
-Il prit congé; et son dernier regard fut pour Jeanne, comme s'il lui
-eût adressé un _adieu_ particulier, plus cordial et plus doux.
-
-La baronne le trouva charmant et surtout très comme il faut. Petit père
-répondit: «Oui, certes, c'est un garçon très bien élevé.»
-
-On l'invita à dîner la semaine suivante. Il vint alors régulièrement.
-
-Il arrivait le plus souvent vers quatre heures de l'après-midi,
-rejoignait petite mère dans «son allée» et lui offrait le bras pour
-faire «son exercice». Quand Jeanne n'était point sortie, elle
-soutenait la baronne de l'autre côté, et tous trois marchaient
-lentement d'un bout à l'autre du grand chemin tout droit, allant et
-revenant sans cesse. Il ne parlait guère à la jeune fille. Mais son
-œil, qui semblait en velours noir, rencontrait souvent l'œil de
-Jeanne, qu'on aurait dit en agate bleue.
-
-Plusieurs fois ils descendirent tous les deux à Yport avec le baron.
-
-Comme ils se trouvaient sur la plage, un soir, le père Lastique
-les aborda, et, sans quitter sa pipe, dont l'absence aurait étonné
-peut-être davantage que la disparition de son nez, il prononça: «Avec
-ce vent là, M'sieu l'baron, y aurait d'quoi aller d'main jusqu'Étretat,
-et r'venir sans s'donner d'peine.»
-
-Jeanne joignit les mains: «Oh papa, si tu voulais?» Le baron se tourna
-vers M. de Lamare:
-
-«En êtes-vous, vicomte? Nous irions déjeuner là-bas.»
-
-Et la partie fut tout de suite décidée.
-
-Dès l'aurore, Jeanne était debout. Elle attendit son père plus lent
-à s'habiller, et ils se mirent à marcher dans la rosée, traversant
-d'abord la plaine, puis le bois tout vibrant de chants d'oiseaux. Le
-vicomte et le père Lastique étaient assis sur un cabestan.
-
-Deux autres marins aidèrent au départ. Les hommes, appuyant leurs
-épaules aux bordages, poussaient de toute leur force. On avançait avec
-peine sur la plate-forme de galet. Lastique glissait sous la quille des
-rouleaux de bois graissés, puis, reprenant sa place, modulait d'une
-voix traînante son interminable «Ohée hop!» qui devait régler l'effort
-commun.
-
-Mais lorsqu'on parvint à la pente, le canot tout d'un coup partit,
-dévala sur les cailloux ronds avec un grand bruit de toile déchirée. Il
-s'arrêta net à l'écume des petites vagues, et tout le monde prit place
-sur les bancs; puis les deux matelots restés à terre le mirent à flot.
-
-Une brise légère et continue, venant du large, effleurait et ridait la
-surface de l'eau. La voile fut hissée, s'arrondit un peu, et la barque
-s'en alla paisiblement, à peine bercée par la mer.
-
-On s'éloigna d'abord. Vers l'horizon, le ciel se baissant se mêlait
-à l'Océan. Vers la terre, la haute falaise droite faisait une
-grande ombre à son pied, et des pentes de gazon pleines de soleil
-l'échancraient par endroits. Là-bas, en arrière, des voiles brunes
-sortaient de la jetée blanche de Fécamp, et là-bas, en avant, une roche
-d'une forme étrange, arrondie et percée à jour, avait à peu près la
-figure d'un éléphant énorme enfonçant sa trompe dans les flots. C'était
-la petite porte d'Étretat.
-
-Jeanne, tenant le bordage d'une main, un peu étourdie par le bercement
-des vagues, regardait au loin; et il lui semblait que trois seules
-choses étaient vraiment belles dans la création: la lumière, l'espace
-et l'eau.
-
-Personne ne parlait. Le père Lastique, qui tenait la barre et l'écoute,
-buvait un coup de temps en temps à même une bouteille cachée sous
-son banc; et il fumait, sans repos, son moignon de pipe qui semblait
-inextinguible. Il en sortait toujours un mince filet de fumée bleue
-tandis qu'un autre tout pareil s'échappait du coin de sa bouche. Et on
-ne voyait jamais le matelot rallumer le fourneau de terre plus noir que
-l'ébène, ou le remplir de tabac. Quelquefois il le prenait d'une main,
-l'ôtait de ses lèvres, et du même coin d'où sortait la fumée lançait à
-la mer un long jet de salive brune.
-
-Le baron, assis à l'avant, surveillait la voile, tenant la place d'un
-homme. Jeanne et le vicomte se trouvaient côte à côte, un peu troublés
-tous les deux. Une force inconnue faisait se rencontrer leurs yeux
-qu'ils levaient au même moment comme si une affinité les eût avertis;
-car entre eux flottait déjà cette subtile et vague tendresse qui naît
-si vite entre deux jeunes gens, lorsque le garçon n'est pas laid et
-que la fille est jolie. Ils se sentaient heureux l'un près de l'autre,
-peut-être parce qu'ils pensaient l'un à l'autre.
-
-Le soleil montait comme pour considérer de plus haut la vaste mer
-étendue sous lui; mais elle eut comme une coquetterie et s'enveloppa
-d'une brume légère qui la voilait à ses rayons. C'était un brouillard
-transparent, très bas, doré, qui ne cachait rien, mais rendait les
-lointains plus doux. L'astre dardait ses flammes, faisait fondre
-cette nuée brillante; et, lorsqu'il fut dans toute sa force, la buée
-s'évapora, disparut; et la mer, lisse comme une glace, se mit à
-miroiter dans la lumière.
-
-Jeanne, tout émue, murmura: «Comme c'est beau!» Le vicomte répondit:
-«Oh oui, c'est beau.» La clarté sereine de cette matinée faisait
-s'éveiller comme un écho dans leurs cœurs.
-
-Et soudain on découvrit les grandes arcades d'Étretat, pareilles à deux
-jambes de la falaise marchant dans la mer, hautes à servir d'arche à
-des navires; tandis qu'une aiguille de roche blanche et pointue se
-dressait devant la première.
-
-On aborda, et pendant que le baron, descendu le premier, retenait la
-barque au rivage en tirant sur une corde, le vicomte prit dans ses bras
-Jeanne pour la déposer à terre sans qu'elle se mouillât les pieds; puis
-ils montèrent la dure banque de galet, côte à côte, émus tous deux de
-ce rapide enlacement, et ils entendirent tout à coup le père Lastique
-disant au baron: «M'est avis que ça ferait un joli couple tout d'même.»
-
-Dans une petite auberge, près de la plage, le déjeuner fut charmant.
-L'Océan, engourdissant la voix et la pensée, les avait rendus
-silencieux; la table les fit bavards, et bavards comme des enfants en
-vacance.
-
-Les choses les plus simples leur donnaient d'interminables gaietés.
-
-Le père Lastique, en se mettant à table, cacha soigneusement dans son
-béret sa pipe qui fumait encore; et l'on rit. Une mouche attirée sans
-doute par son nez rouge s'en vint à plusieurs reprises se poser dessus;
-et, lorsqu'il l'avait chassée d'un coup de main trop lent pour la
-saisir, elle allait se poster sur un rideau de mousseline, que beaucoup
-de ses sœurs avaient déjà maculé, et elle semblait guetter avidement
-le pif enluminé du matelot, car elle reprenait aussitôt son vol pour
-revenir s'y installer.
-
-A chaque voyage de l'insecte un rire fou jaillissait; et, lorsque le
-vieux, ennuyé par ce chatouillement, murmura: «Elle est bougrement
-ostinée», Jeanne et le vicomte se mirent à pleurer de gaieté, se
-tordant, étouffant, la serviette sur la bouche pour ne pas crier.
-
-Lorsqu'on eut pris le café: «Si nous allions nous promener», dit
-Jeanne. Le vicomte se leva; mais le baron préférait faire son lézard au
-soleil sur le galet: «Allez-vous-en, mes enfants, vous me retrouverez
-ici dans une heure.»
-
-Ils traversèrent en ligne droite les quelques chaumières du pays; et,
-après avoir dépassé un petit château qui ressemblait à une grande
-ferme, ils se trouvèrent dans une vallée découverte allongée devant eux.
-
-Le mouvement de la mer les avait alanguis, troublant leur équilibre
-ordinaire, le grand air salin les avait affamés, puis le déjeuner
-les avait étourdis et la gaieté les avait énervés. Ils se sentaient
-maintenant un peu fous avec des envies de courir éperdument dans les
-champs. Jeanne entendait bourdonner ses oreilles, toute remuée par des
-sensations nouvelles et rapides.
-
-Un soleil dévorant tombait sur eux. Des deux côtés de la route les
-récoltes mûres se penchaient, pliées sous la chaleur. Les sauterelles
-s'égosillaient nombreuses comme les brins d'herbe, jetant partout, dans
-les blés, dans les seigles, dans les joncs marins des côtes, leur cri
-maigre et assourdissant.
-
-Aucune autre voix ne montait sous le ciel torride, d'un bleu miroitant
-et jauni comme s'il allait tout d'un coup devenir rouge, à la façon des
-métaux trop rapprochés d'un brasier.
-
-Ayant aperçu un petit bois, plus loin, à droite, ils y allèrent.
-
-Encaissée entre deux talus, une allée étroite s'avançait sous de
-grands arbres impénétrables au soleil. Une espèce de fraîcheur moisie
-les saisit en entrant, cette humidité qui fait frissonner la peau et
-pénètre dans les poumons. L'herbe avait disparu, faute de jour et d'air
-libre; mais une mousse cachait le sol.
-
-Ils avançaient: «Tiens, là-bas, nous pourrons nous asseoir un peu»,
-dit-elle. Deux vieux arbres étaient morts et, profitant du trou fait
-dans la verdure, une averse de lumière tombait là, chauffait la terre,
-avait réveillé des germes de gazon, de pissenlits et de lianes, fait
-éclore des petites fleurs blanches, fines comme un brouillard, et
-des digitales pareilles à des fusées. Des papillons, des abeilles,
-des frelons trapus, des cousins démesurés qui ressemblaient à des
-squelettes de mouches, mille insectes volants, des bêtes à bon Dieu
-roses et tachetées, des bêtes d'enfer aux reflets verdâtres, d'autres
-noires avec des cornes, peuplaient ce puits lumineux et chaud, creusé
-dans l'ombre glacée des lourds feuillages.
-
-Ils s'assirent, la tête à l'abri et les pieds dans la chaleur. Ils
-regardaient toute cette vie grouillante et petite qu'un rayon fait
-apparaître; et Jeanne attendrie répétait: «Comme on est bien! que c'est
-bon la campagne! Il y a des moments où je voudrais être mouche ou
-papillon pour me cacher dans les fleurs.»
-
-Ils parlèrent d'eux, de leurs habitudes, de leurs goûts, sur ce ton
-plus bas, intime, dont on fait les confidences. Il se disait déjà
-dégoûté du monde, las de sa vie futile; c'était toujours la même chose;
-on n'y rencontrait rien de vrai, rien de sincère.
-
-Le monde! elle aurait bien voulu le connaître; mais elle était
-convaincue d'avance qu'il ne valait pas la campagne.
-
-Et plus leurs cœurs se rapprochaient, plus ils s'appelaient avec
-cérémonie «monsieur et mademoiselle», plus aussi leurs regards se
-souriaient, se mêlaient; et il leur semblait qu'une bonté nouvelle
-entrait en eux, une affection plus épandue, un intérêt à mille choses
-dont ils ne s'étaient jamais souciés.
-
-Ils revinrent; mais le baron était parti à pied jusqu'à la
-Chambre-aux-Demoiselles, grotte suspendue dans une crête de falaise; et
-ils l'attendirent à l'auberge.
-
-Il ne reparut qu'à cinq heures du soir, après une longue promenade sur
-les côtes.
-
-On remonta dans la barque. Elle s'en allait mollement, vent arrière,
-sans secousse aucune, sans avoir l'air d'avancer. La brise arrivait par
-souffles lents et tièdes qui tendaient la voile une seconde, puis la
-laissaient retomber, flasque, le long du mât. L'onde opaque semblait
-morte; et le soleil épuisé d'ardeurs, suivant sa route arrondie,
-s'approchait d'elle tout doucement.
-
-L'engourdissement de la mer faisait de nouveau taire tout le monde.
-
-Jeanne dit enfin: «Comme j'aimerais voyager!»
-
-Le vicomte reprit: «Oui, mais c'est triste de voyager seul, il faut
-être au moins deux pour se communiquer ses impressions.
-
-Elle réfléchit: «C'est vrai... j'aime à me promener seule cependant...
-comme on est bien quand on rêve, toute seule...»
-
-Il la regarda longuement: «On peut aussi rêver à deux.»
-
-Elle baissa les yeux. Était-ce une allusion? Peut-être. Elle considéra
-l'horizon comme pour découvrir encore plus loin; puis, d'une voix
-lente: «Je voudrais aller en Italie... et en Grèce... ah oui, en
-Grèce... et en Corse! ce doit être si sauvage et si beau!»
-
-Il préférait la Suisse à cause des chalets et des lacs.
-
-Elle disait: «Non, j'aimerais les pays tout neufs comme la Corse,
-ou les pays très vieux et pleins de souvenirs, comme la Grèce. Ce
-doit être si doux de retrouver les traces de ces peuples dont nous
-savons l'histoire depuis notre enfance, de voir les lieux où se sont
-accomplies les grandes choses.»
-
-Le vicomte, moins exalté, déclara: «Moi, l'Angleterre m'attire
-beaucoup; c'est une région fort instructive.»
-
-Alors ils parcoururent l'univers, discutant les agréments de chaque
-pays, depuis les pôles jusqu'à l'équateur, s'extasiant sur des paysages
-imaginaires et les mœurs invraisemblables de certains peuples comme
-les Chinois ou les Lapons; mais ils en arrivèrent à conclure que le
-plus beau pays du monde, c'était la France, avec son climat tempéré,
-frais l'été et doux l'hiver, ses riches campagnes, ses vertes forêts,
-ses grands fleuves calmes et ce culte des beaux-arts qui n'avait
-existé nulle part ailleurs, depuis les grands siècles d'Athènes.
-
-Puis ils se turent.
-
-Le soleil, plus bas, semblait saigner; et une large traînée lumineuse,
-une route éblouissante courait sur l'eau depuis la limite de l'Océan
-jusqu'au sillage de la barque.
-
-Les derniers souffles de vent tombèrent; toute ride s'aplanit; et la
-voile immobile était rouge. Une accalmie illimitée semblait engourdir
-l'espace, faire le silence autour de cette rencontre d'éléments;
-tandis que, cambrant sous le ciel son ventre luisant et liquide, la
-mer, fiancée monstrueuse, attendait l'amant de feu qui descendait vers
-elle. Il précipitait sa chute, empourpré comme par le désir de leur
-embrassement. Il la joignit; et, peu à peu, elle le dévora.
-
-Alors de l'horizon une fraîcheur accourut; un frisson plissa le sein
-mouvant de l'eau comme si l'astre englouti eût jeté sur le monde un
-soupir d'apaisement.
-
-Le crépuscule fut court; la nuit se déploya criblée d'astres. Le
-père Lastique prit les rames; et on s'aperçut que la mer était
-phosphorescente. Jeanne et le vicomte, côte à côte, regardaient
-ces lueurs mouvantes que la barque laissait derrière elle. Ils ne
-songeaient presque plus, contemplant vaguement, aspirant le soir dans
-un bien-être délicieux; et comme Jeanne avait une main appuyée sur le
-banc, un doigt de son voisin se posa, comme par hasard, contre sa peau;
-elle ne remua point, surprise, heureuse, et confuse de ce contact si
-léger.
-
-Quand elle fut rentrée le soir, dans sa chambre, elle se sentit
-étrangement remuée et tellement attendrie que tout lui donnait envie de
-pleurer. Elle regarda sa pendule, pensa que la petite abeille battait à
-la façon d'un cœur, d'un cœur ami; qu'elle serait le témoin de toute
-sa vie, qu'elle accompagnerait ses joies et ses chagrins de ce tic-tac
-vif et régulier; et elle arrêta la mouche dorée pour mettre un baiser
-sur ses ailes. Elle aurait embrassé n'importe quoi. Elle se souvint
-d'avoir caché dans le fond d'un tiroir une vieille poupée d'autrefois;
-elle la rechercha, la revit avec la joie qu'on a en retrouvant des
-amies adorées; et, la serrant contre sa poitrine, elle cribla de
-baisers ardents les joues peintes et la filasse frisée du joujou.
-
-Et, tout en le gardant en ses bras, elle songea.
-
-Était-ce bien LUI l'époux promis par mille voix secrètes, qu'une
-Providence souverainement bonne avait ainsi jeté sur sa route? Était-ce
-bien l'être créé pour elle, à qui elle dévouerait son existence?
-Étaient-ils ces deux prédestinés dont les tendresses se joignant
-devaient s'étreindre, se mêler indissolublement, engendrer l'AMOUR?
-
-Elle n'avait point encore ces élans tumultueux de tout son être, ces
-ravissements fous, ces soulèvements profonds qu'elle croyait être la
-passion; il lui semblait cependant qu'elle commençait à l'aimer; car
-elle se sentait parfois toute défaillante en pensant à lui; et elle y
-pensait sans cesse. Sa présence lui remuait le cœur; elle rougissait
-et pâlissait en rencontrant un regard, et frissonnait en entendant sa
-voix.
-
-Elle dormit bien peu cette nuit-là.
-
-Alors de jour en jour le troublant désir d'aimer l'envahit davantage.
-Elle se consultait sans cesse, consultait aussi les marguerites, les
-nuages, des pièces de monnaie jetées en l'air.
-
-Or, un soir, son père lui dit: «Fais-toi belle demain matin.» Elle
-demanda: «Pourquoi, papa?» Il reprit: «C'est un secret.»
-
-Et quand elle descendit le lendemain toute fraîche dans une toilette
-claire, elle trouva la table du salon couverte de boîtes de bonbons;
-et, sur une chaise, un énorme bouquet.
-
-Une voiture entra dans la cour. On lisait dessus: «Lerat, pâtissier
-à Fécamp. Repas de noces»; et Ludivine, aidée d'un marmiton, tirait
-d'une trappe ouvrant derrière la carriole beaucoup de grands paniers
-plats qui sentaient bon.
-
-Le vicomte de Lamare parut. Son pantalon était tendu et retenu sous de
-mignonnes bottes vernies qui faisaient voir la petitesse de son pied.
-Sa longue redingote serrée à la taille laissait sortir par l'échancrure
-sur la poitrine la dentelle de son jabot; et une cravate fine, à
-plusieurs tours, le forçait à porter haut sa belle tête brune empreinte
-d'une distinction grave. Il avait un autre air que de coutume, cet
-aspect particulier que la toilette donne subitement aux visages les
-mieux connus. Jeanne, stupéfaite, le regardait comme si elle ne l'avait
-point encore vu; elle le trouvait souverainement gentilhomme, grand
-seigneur de la tête aux pieds.
-
-Il s'inclina, en souriant: «Eh bien, ma commère, êtes-vous prête?»
-
-Elle balbutia: «Mais quoi? Qu'y a-t-il donc?
-
---Tu le sauras tout à l'heure», dit le baron.
-
-La calèche attelée s'avança, madame Adélaïde descendit de sa chambre
-en grand apparat au bras de Rosalie, qui parut tellement émue par
-l'élégance de M. de Lamare que petit père murmura: «Dites donc,
-vicomte, je crois que notre bonne vous trouve à son goût.» Il
-rougit jusqu'aux oreilles, fit semblant de n'avoir pas entendu, et,
-s'emparant du gros bouquet, le présenta à Jeanne. Elle le prit plus
-étonnée encore. Tous les quatre montèrent en voiture; et la cuisinière
-Ludivine, qui apportait à la baronne un bouillon froid pour la
-soutenir, déclara: «Vrai, Madame, on dirait une noce.»
-
-On mit pied à terre en entrant dans Yport et, à mesure qu'on avançait
-à travers le village, les matelots dans leurs hardes neuves, dont les
-plis se voyaient, sortaient de leurs maisons, saluaient, serraient la
-main du baron et se mettaient à suivre comme derrière une procession.
-
-Le vicomte avait offert son bras à Jeanne et marchait en tête avec elle.
-
-Lorsqu'on arriva devant l'église, on s'arrêta; et la grande croix
-d'argent parut, tenue droite par un enfant de chœur précédant un autre
-gamin rouge et blanc qui portait l'urne d'eau bénite où trempait le
-goupillon.
-
-Puis passèrent trois vieux chantres dont l'un boitait, puis le serpent,
-puis le curé soulevant de son ventre pointu l'étole dorée, croisée
-dessus. Il dit bonjour d'un sourire et d'un signe de tête; puis, les
-yeux mi-clos, les lèvres remuées d'une prière, la barrette enfoncée
-jusqu'au nez, il suivit son état-major en surplis en se dirigeant vers
-la mer.
-
-Sur la plage une foule attendait autour d'une barque neuve
-enguirlandée. Son mât, sa voile, ses cordages étaient couverts de longs
-rubans qui voltigeaient dans la brise, et son nom JEANNE apparaissait
-en lettres d'or, à l'arrière.
-
-Le père Lastique, patron de ce bateau construit avec l'argent du
-baron, s'avança au-devant du cortège. Tous les hommes, d'un même
-mouvement, ôtèrent ensemble leurs coiffures; et une rangée de dévotes,
-encapuchonnées sous de vastes mantes noires à grands plis tombant des
-épaules, s'agenouillèrent en cercle à l'aspect de la croix.
-
-Le curé, entre les deux enfants de chœur, s'en vint à l'un des bouts
-de l'embarcation, tandis qu'à l'autre, les trois vieux chantres,
-crasseux dans leur blanche vêture, le menton poileux, l'air grave,
-l'œil sur le livre de plain-chant, détonnaient à pleine gueule dans la
-claire matinée.
-
-Chaque fois qu'ils reprenaient haleine, le serpent tout seul continuait
-son mugissement; et dans l'enflure de ses joues pleines de vent ses
-petits yeux gris disparaissaient. La peau du front même, et celle du
-cou, semblaient décollées de la chair tant il se gonflait en soufflant.
-
-La mer immobile et transparente semblait assister, recueillie, au
-baptême de sa nacelle, roulant à peine, avec un tout petit bruit de
-râteau grattant le galet, des vaguettes hautes comme le doigt. Et les
-grandes mouettes blanches aux ailes déployées passaient en décrivant
-des courbes dans le ciel bleu, s'éloignaient, revenaient d'un vol
-arrondi au-dessus de la foule agenouillée, comme pour voir aussi ce
-qu'on faisait là.
-
-Mais le chant s'arrêta après un amen hurlé cinq minutes; et le prêtre,
-d'une voix empâtée, gloussa quelques mots latins dont on ne distinguait
-que les terminaisons sonores.
-
-Il fit ensuite le tour de la barque en l'aspergeant d'eau bénite, puis
-il commença à murmurer des orémus en se tenant à présent le long d'un
-bordage en face du parrain et de la marraine qui demeuraient immobiles,
-la main dans la main.
-
-Le jeune homme gardait sa figure grave de beau garçon, mais la jeune
-fille, étranglée par une émotion soudaine, défaillante, se mit à
-trembler tellement, que ses dents s'entrechoquaient. Le rêve qui la
-hantait depuis quelque temps, venait de prendre tout à coup, dans
-une espèce d'hallucination, l'apparence d'une réalité. On avait
-parlé de noce, un prêtre était là, bénissant, des hommes en surplis
-psalmodiaient des prières; n'était-ce pas elle qu'on mariait!
-
-Eut-elle dans les doigts une secousse nerveuse, l'obsession de son
-cœur avait-elle couru le long de ses veines jusqu'au cœur de son
-voisin? Comprit-il, devina-t-il, fut-il comme elle envahi par une
-sorte d'ivresse d'amour? ou bien, savait-il seulement par expérience
-qu'aucune femme ne lui résistait? Elle s'aperçut soudain qu'il pressait
-sa main, doucement d'abord, puis plus fort, plus fort, à la briser.
-Et, sans que sa figure remuât, sans que personne s'en aperçût, il dit,
-oui certes, il dit très distinctement: «Oh Jeanne, si vous vouliez, ce
-seraient nos fiançailles.»
-
-Elle baissa la tête d'un mouvement très lent qui peut-être voulait dire
-«oui». Et le prêtre qui jetait encore de l'eau bénite leur en envoya
-quelques gouttes sur les doigts.
-
-C'était fini. Les femmes se relevaient. Le retour fut une débandade. La
-croix, entre les mains de l'enfant de chœur, avait perdu sa dignité;
-elle filait vite, oscillant de droite et de gauche, ou bien penchée
-en avant, prête à tomber sur le nez. Le curé, qui ne priait plus,
-galopait derrière; les chantres et le serpent avaient disparu par une
-ruelle pour être plus tôt déshabillés; et les matelots, par groupes,
-se hâtaient. Une même pensée qui mettait en leur tête comme une odeur
-de cuisine, allongeait les jambes, mouillait les bouches de salive,
-descendait jusqu'au fond des ventres où elle faisait chanter les boyaux.
-
-Un bon déjeuner les attendait aux Peuples.
-
-La grande table était mise dans la cour sous les pommiers. Soixante
-personnes y prirent place; marins et paysans. La baronne, au centre,
-avait à ses côtés les deux curés, celui d'Yport et celui des Peuples.
-Le baron, en face, était flanqué du maire et de sa femme, maigre
-campagnarde déjà vieille qui adressait de tous les côtés une multitude
-de petits saluts. Elle avait une figure étroite serrée dans son grand
-bonnet normand, une vraie tête de poule à huppe blanche, avec un œil
-tout rond et toujours étonné; et elle mangeait par petits coups rapides
-comme si elle eût picoté son assiette avec son nez.
-
-Jeanne, à côté du parrain, voyageait dans le bonheur. Elle ne voyait
-plus rien, ne savait plus rien, et se taisait, la tête brouillée de
-joie.
-
-Elle lui demanda: «Quel est donc votre petit nom?»
-
-Il dit: «Julien. Vous ne saviez pas?»
-
-Mais elle ne répondit point, pensant: «Comme je le répéterai souvent,
-ce nom-là!»
-
-Quand le repas fut fini, on laissa la cour aux matelots et on passa
-de l'autre côté du château. La baronne se mit à faire son exercice,
-appuyée sur le baron, escortée de ses deux prêtres. Jeanne et Julien
-allèrent jusqu'au bosquet, entrèrent dans les petits chemins touffus;
-et tout à coup il lui saisit les mains: «Dites, voulez-vous être ma
-femme?»
-
-Elle baissa encore la tête; et comme il balbutiait: «Répondez, je vous
-en supplie!» elle releva ses yeux vers lui, tout doucement; et il lut
-la réponse dans son regard.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Le baron, un matin, entra dans la chambre de Jeanne avant qu'elle fût
-levée, et, s'asseyant sur les pieds du lit: «M. le vicomte de Lamare
-nous a demandé ta main.»
-
-Elle eut envie de cacher sa figure sous ses draps.
-
-Son père reprit: «Nous avons remis notre réponse à tantôt.» Elle
-haletait étranglée par l'émotion. Au bout d'une minute le baron, qui
-souriait, ajouta: «Nous n'avons voulu rien faire sans t'en parler.
-Ta mère et moi ne sommes pas opposés à ce mariage, sans prétendre
-cependant t'y engager. Tu es beaucoup plus riche que lui, mais, quand
-il s'agit du bonheur d'une vie, on ne doit pas se préoccuper de
-l'argent. Il n'a plus aucun parent; si tu l'épousais donc, ce serait un
-fils qui entrerait dans notre famille, tandis qu'avec un autre, c'est
-toi, notre fille, qui irais chez des étrangers. Le garçon nous plaît.
-Te plairait-il... à toi?»
-
-Elle balbutia, rouge jusqu'aux cheveux: «Je veux bien, papa.»
-
-Et petit père, en la regardant au fond des yeux, et riant toujours,
-murmura: «Je m'en doutais un peu, Mademoiselle.»
-
-Elle vécut jusqu'au soir comme si elle était grise, sans savoir ce
-qu'elle faisait, prenant machinalement des objets pour d'autres, et les
-jambes toutes molles de fatigue sans qu'elle eût marché.
-
-Vers six heures, comme elle était assise avec petite mère sous le
-platane, le vicomte parut.
-
-Le cœur de Jeanne se mit à battre follement. Le jeune homme s'avançait
-sans paraître ému. Lorsqu'il fut tout près, il prit les doigts de la
-baronne et les baisa, puis soulevant à son tour la main frémissante de
-la jeune fille, il y déposa de toutes ses lèvres un long baiser tendre
-et reconnaissant.
-
-Et la radieuse saison des fiançailles commença. Ils causaient seuls
-dans les coins du salon ou bien assis sur le talus au fond du bosquet
-devant la lande sauvage. Parfois, ils se promenaient dans l'allée de
-petite mère, lui, parlant d'avenir, elle, les yeux baissés sur la trace
-poudreuse du pied de la baronne.
-
-Une fois la chose décidée, on voulut hâter le dénouement; il fut donc
-convenu que la cérémonie aurait lieu dans six semaines, au 15 août; et
-que les jeunes mariés partiraient immédiatement pour leur voyage de
-noce. Jeanne consultée sur le pays qu'elle voulait visiter se décida
-pour la Corse où l'on devait être plus seuls que dans les villes
-d'Italie.
-
-Ils attendaient le moment fixé pour leur union sans impatience trop
-vive, mais enveloppés, roulés dans une tendresse délicieuse, savourant
-le charme exquis des insignifiantes caresses, des doigts pressés,
-des regards passionnés si longs que les âmes semblent se mêler; et
-vaguement tourmentés par le désir indécis des grandes étreintes.
-
-On résolut de n'inviter personne au mariage, à l'exception de tante
-Lison, la sœur de la baronne, qui vivait comme dame pensionnaire dans
-un couvent de Versailles.
-
-Après la mort de leur père, la baronne avait voulu garder sa sœur avec
-elle; mais la vieille fille, poursuivie par l'idée qu'elle gênait tout
-le monde, qu'elle était inutile et importune, se retira dans une de ces
-maisons religieuses qui louent des appartements aux gens tristes et
-isolés dans l'existence.
-
-Elle venait, de temps en temps, passer un mois ou deux dans sa famille.
-
-C'était une petite femme qui parlait peu, s'effaçait toujours,
-apparaissait seulement aux heures des repas, et remontait ensuite dans
-sa chambre où elle restait enfermée sans cesse.
-
-Elle avait un air bon et vieillot, bien qu'elle fût âgée seulement
-de quarante-deux ans, un œil doux et triste; et elle n'avait jamais
-compté pour rien dans sa famille. Toute petite, comme elle n'était
-point jolie ni turbulente, on ne l'embrassait guère; et elle restait
-tranquille et douce dans les coins. Depuis elle demeura toujours
-sacrifiée. Jeune fille, personne ne s'occupa d'elle.
-
-C'était quelque chose comme une ombre ou un objet familier, un meuble
-vivant qu'on est accoutumé à voir chaque jour, mais dont on ne
-s'inquiète jamais.
-
-Sa sœur, par habitude prise dans la maison paternelle, la considérait
-comme un être manqué, tout à fait insignifiant. On la traitait avec
-une familiarité sans gêne qui cachait une sorte de bonté méprisante.
-Elle s'appelait Lise et semblait gênée par ce nom pimpant et jeune.
-Quand on avait vu qu'elle ne se mariait pas, qu'elle ne se marierait
-sans doute point, de Lise on avait fait Lison. Depuis la naissance
-de Jeanne, elle était devenue «tante Lison» une humble parente,
-proprette, affreusement timide, même avec sa sœur et son beau-frère
-qui l'aimaient pourtant, mais d'une affection vague participant
-d'une tendresse indifférente, d'une compassion inconsciente et d'une
-bienveillance naturelle.
-
-Quelquefois, quand la baronne parlait des choses lointaines de sa
-jeunesse, elle prononçait, pour fixer une date: «C'était à l'époque du
-coup de tête de Lison.»
-
-On n'en disait jamais plus; et ce «coup de tête» restait comme
-enveloppé de brouillard.
-
-Un soir Lise, âgée alors de vingt ans, s'était jetée à l'eau sans
-qu'on sût pourquoi. Rien dans sa vie, dans ses manières, ne pouvait
-faire pressentir cette folie. On l'avait repêchée à moitié morte; et
-ses parents, levant des bras indignés, au lieu de chercher la cause
-mystérieuse de cette action, s'étaient contentés de parler du «coup de
-tête», comme ils parlaient de l'accident du cheval «Coco» qui s'était
-cassé la jambe un peu auparavant dans une ornière et qu'on avait été
-obligé d'abattre.
-
-Depuis lors, Lise, bientôt Lison, fut considérée comme un esprit très
-faible. Le doux mépris qu'elle inspirait à ses proches s'infiltra
-lentement dans le cœur de tous les gens qui l'entouraient. La petite
-Jeanne elle-même, avec cette divination naturelle des enfants, ne
-s'occupait point d'elle, ne montait jamais l'embrasser dans son lit, ne
-pénétrait jamais dans sa chambre. La bonne Rosalie, qui donnait à cette
-chambre les quelques soins nécessaires, semblait seule savoir où elle
-était située.
-
-Quand tante Lison entrait dans la salle à manger pour le déjeuner, la
-«Petite» allait, par habitude, lui tendre son front; voilà tout.
-
-Si quelqu'un voulait lui parler, on envoyait un domestique la quérir;
-et quand elle n'était pas là, on ne s'occupait jamais d'elle, on ne
-songeait jamais à elle, on n'aurait jamais eu la pensée de s'inquiéter,
-de demander: «Tiens, mais je n'ai pas vu Lison, ce matin.»
-
-Elle ne tenait point de place; c'était un de ces êtres qui demeurent
-inconnus même à leurs proches, comme inexplorés, et dont la mort ne
-fait ni trou ni vide dans une maison, un de ces êtres qui ne savent
-entrer ni dans l'existence, ni dans les habitudes, ni dans l'amour de
-ceux qui vivent à côté d'eux.
-
-Quand on prononçait «tante Lison», ces deux mots n'éveillaient pour
-ainsi dire aucune affection en l'esprit de personne. C'est comme si on
-avait dit: «la cafetière ou le sucrier».
-
-Elle marchait toujours à petits pas pressés et muets; ne faisait jamais
-de bruit, ne heurtait jamais rien, semblait communiquer aux objets
-la propriété de ne rendre aucun son. Ses mains paraissaient faites
-d'une espèce de ouate, tant elle maniait légèrement et délicatement ce
-qu'elle touchait.
-
-Elle arriva vers la mi-juillet, toute bouleversée par l'idée de ce
-mariage. Elle apportait une foule de cadeaux qui, venant d'elle,
-demeurèrent presque inaperçus.
-
-Dès le lendemain de sa venue on ne remarqua plus qu'elle était là.
-
-Mais en elle fermentait une émotion extraordinaire, et ses yeux ne
-quittaient point les fiancés. Elle s'occupa du trousseau avec une
-énergie singulière, une activité fiévreuse, travaillant comme une
-simple couturière dans sa chambre où personne ne la venait voir.
-
-A tout moment elle présentait à la baronne des mouchoirs qu'elle avait
-ourlés elle-même, des serviettes dont elle avait brodé les chiffres, en
-demandant: «Est-ce bien comme ça, Adélaïde?» Et petite mère, tout en
-examinant nonchalamment l'objet, répondait: «Ne te donne donc pas tant
-de mal, ma pauvre Lison.»
-
-Un soir, vers la fin du mois, après une journée de lourde chaleur, la
-lune se leva dans une de ces nuits claires et tièdes qui troublent,
-attendrissent, font s'exalter, semblent éveiller toutes les poésies
-secrètes de l'âme. Les souffles doux des champs entraient dans le salon
-tranquille. La baronne et son mari jouaient mollement une partie de
-cartes dans la clarté ronde que l'abat-jour de la lampe dessinait sur
-la table; tante Lison, assise entre eux, tricotait; et les jeunes gens,
-accoudés à la fenêtre ouverte, regardaient le jardin plein de clarté.
-
-Le tilleul et le platane semaient leur ombre sur le grand gazon qui
-s'étendait ensuite, pâle et luisant, jusqu'au bosquet tout noir.
-
-Attirée invinciblement par le charme tendre de cette nuit, par cet
-éclairement vaporeux des arbres et des massifs, Jeanne se tourna vers
-ses parents: «Petit père, nous allons faire un tour là, sur l'herbe,
-devant le château.» Le baron dit, sans quitter son jeu: «Allez, mes
-enfants», et se remit à sa partie.
-
-Ils sortirent et commencèrent à marcher lentement sur la grande pelouse
-blanche jusqu'au petit bois du fond.
-
-L'heure avançait sans qu'ils songeassent à rentrer. La baronne fatiguée
-voulut monter à sa chambre: «Il faut rappeler les amoureux», dit-elle.
-
-Le baron, d'un coup d'œil, parcourut le vaste jardin lumineux, où les
-deux ombres erraient doucement.
-
-«Laisse-les donc, reprit-il, il fait si bon dehors! Lison va les
-attendre; n'est-ce pas, Lison?»
-
-La vieille fille releva ses yeux inquiets, et répondit de sa voix
-timide: «Certainement, je les attendrai.»
-
-Petit père souleva la baronne, et, lassé lui-même par la chaleur du
-jour: «Je vais me coucher aussi», dit-il. Et il partit avec sa femme.
-
-Alors tante Lison à son tour se leva, et, laissant sur le bras du
-fauteuil l'ouvrage commencé, sa laine et la grande aiguille, elle vint
-s'accouder à la fenêtre et contempla la nuit charmante.
-
-Les deux fiancés allaient sans fin, à travers le gazon, du bosquet
-jusqu'au perron, du perron jusqu'au bosquet. Ils se serraient les
-doigts et ne parlaient plus, comme sortis d'eux-mêmes, tout mêlés à la
-poésie visible qui s'exhalait de la terre.
-
-Jeanne tout à coup aperçut dans le cadre de la fenêtre la silhouette de
-la vieille fille que dessinait la clarté de la lampe.
-
-«Tiens, dit-elle, tante Lison qui nous regarde.»
-
-Le vicomte releva la tête, et, de cette voix indifférente qui parle
-sans pensée:
-
-«Oui, tante Lison nous regarde.»
-
-Et ils continuèrent à rêver, à marcher lentement, à s'aimer.
-
-Mais la rosée couvrait l'herbe, ils eurent un petit frisson de
-fraîcheur.
-
-«Rentrons maintenant», dit-elle.
-
-Et ils revinrent.
-
-Lorsqu'ils pénétrèrent dans le salon, tante Lison s'était remise à
-tricoter; elle avait le front penché sur son travail; et ses doigts
-maigres tremblaient un peu comme s'ils eussent été très fatigués.
-
-Jeanne s'approcha.
-
-«Tante, on va dormir, à présent.»
-
-La vieille fille tourna les yeux; ils étaient rouges comme si elle
-eût pleuré. Les amoureux n'y prirent point garde; mais le jeune homme
-aperçut soudain les fins souliers de la jeune fille tout couverts
-d'eau. Il fut saisi d'inquiétude et demanda tendrement: «N'avez-vous
-point froid à vos chers petits pieds?»
-
-Et tout à coup les doigts de la tante furent secoués d'un tremblement
-si fort que son ouvrage s'en échappa; la pelote de laine roula au loin
-sur le parquet; et, cachant brusquement sa figure dans ses mains, elle
-se mit à pleurer par grands sanglots convulsifs.
-
-Les deux fiancés la regardaient stupéfaits, immobiles. Jeanne
-brusquement se mit à ses genoux, écarta ses bras, bouleversée,
-répétant:
-
-«Mais qu'as-tu, mais qu'as-tu, tante Lison?»
-
-Alors la pauvre femme, balbutiant, avec la voix toute mouillée de
-larmes, et le corps crispé de chagrin, répondit:
-
-«C'est quand il t'a demandé... N'avez-vous pas froid à... à... à vos
-chers petits pieds?... on ne m'a jamais dit de ces choses-là... à
-moi... jamais... jamais...»
-
-Jeanne, surprise, apitoyée, eut cependant envie de rire à la pensée
-d'un amoureux débitant des tendresses à Lison; et le vicomte s'était
-retourné pour cacher sa gaieté.
-
-Mais la tante se leva soudain, laissa sa laine à terre et son tricot
-sur le fauteuil, et elle se sauva sans lumière dans l'escalier sombre,
-cherchant sa chambre à tâtons.
-
-Restés seuls, les deux jeunes gens se regardèrent, égayés et attendris.
-Jeanne murmura: «Cette pauvre tante!...» Julien reprit: «Elle doit être
-un peu folle, ce soir.»
-
-Ils se tenaient les mains sans se décider à se séparer, et doucement,
-tout doucement ils échangèrent leur premier baiser devant le siège vide
-que venait de quitter tante Lison.
-
-Ils ne pensaient plus guère, le lendemain, aux larmes de la vieille
-fille.
-
-Les deux semaines qui précédèrent le mariage laissèrent Jeanne assez
-calme et tranquille comme si elle eût été fatiguée d'émotions douces.
-
-Elle n'eut pas non plus le temps de réfléchir durant la matinée du jour
-décisif. Elle éprouvait seulement une grande sensation de vide en tout
-son corps comme si sa chair, son sang, ses os, se fussent fondus sous
-la peau; et elle s'apercevait, en touchant les objets, que ses doigts
-tremblaient beaucoup.
-
-Elle ne reprit possession d'elle que dans le chœur de l'église pendant
-l'office.
-
-Mariée! Ainsi elle était mariée! La succession de choses, de
-mouvements, d'événements accomplis depuis l'aube lui paraissait un
-rêve, un vrai rêve. Il est de ces moments où tout semble changé autour
-de nous; les gestes même ont une signification nouvelle; jusqu'aux
-heures, qui ne semblent plus à leur place ordinaire.
-
-Elle se sentait étourdie, étonnée surtout. La veille encore rien
-n'était modifié dans son existence; l'espoir constant de sa vie
-devenait seulement plus proche, presque palpable. Elle s'était endormie
-jeune fille; elle était femme maintenant.
-
-Donc elle avait franchi cette barrière qui semble cacher l'avenir avec
-toutes ses joies, ses bonheurs rêvés. Elle sentait comme une porte
-ouverte devant elle; elle allait entrer dans l'Attendu.
-
-La cérémonie finissait. On passa dans la sacristie presque vide; car on
-n'avait invité personne; puis on ressortit.
-
-Quand ils apparurent sur la porte de l'église, un fracas formidable fit
-faire un bond à la mariée et pousser un grand cri à la baronne, c'était
-une salve de coups de fusil tirée par les paysans; et jusqu'aux Peuples
-les détonations ne cessèrent plus.
-
-Une collation était servie pour la famille, le curé des châtelains
-et celui d'Yport, le maire et les témoins choisis parmi les gros
-cultivateurs des environs.
-
-Puis on fit un tour dans le jardin pour attendre le dîner. Le baron, la
-baronne, tante Lison, le maire et l'abbé Picot se mirent à parcourir
-l'allée de petite mère; tandis que dans l'allée en face l'autre prêtre
-lisait son bréviaire en marchant à grands pas.
-
-On entendait de l'autre côté du château, la gaieté bruyante des paysans
-qui buvaient du cidre sous les pommiers. Tout le pays endimanché
-emplissait la cour. Les gars et les filles se poursuivaient.
-
-Jeanne et Julien traversèrent le bosquet, puis montèrent sur le talus,
-et, muets tous deux, se mirent à regarder la mer. Il faisait un peu
-frais, bien qu'on fût au milieu d'août; le vent du nord soufflait, et
-le grand soleil luisait durement dans le ciel tout bleu.
-
-Les jeunes gens, pour trouver de l'abri, traversèrent la lande en
-tournant à droite, voulant gagner la vallée ondulante et boisée qui
-descend vers Yport. Dès qu'ils eurent atteint les taillis, aucun
-souffle ne les effleura plus, et ils quittèrent le chemin pour prendre
-un étroit sentier s'enfonçant sous les feuilles. Ils pouvaient à peine
-marcher de front; alors elle sentit un bras qui se glissait lentement
-autour de sa taille.
-
-Elle ne disait rien, haletante, le cœur précipité, la respiration
-coupée. Des branches basses leur caressaient les cheveux; ils se
-courbaient souvent pour passer. Elle cueillit une feuille; deux bêtes à
-bon Dieu, pareilles à deux frêles coquillages rouges, étaient blotties
-dessous.
-
-Alors elle dit, innocente et rassurée un peu: «Tiens, un ménage.»
-
-Julien effleura son oreille de sa bouche: «Ce soir vous serez ma femme.»
-
-Quoiqu'elle eût appris bien des choses dans son séjour aux champs,
-elle ne songeait encore qu'à la poésie de l'amour, et fut surprise. Sa
-femme? ne l'était-elle pas déjà?
-
-Alors il se mit à l'embrasser à petits baisers rapides sur la tempe et
-sur le cou, là où frisaient les premiers cheveux. Saisie chaque fois
-par ces baisers d'homme auxquels elle n'était point habituée, elle
-penchait instinctivement la tête de l'autre côté pour éviter cette
-caresse qui la ravissait cependant.
-
-Mais ils se trouvèrent soudain sur la lisière du bois. Elle s'arrêta,
-confuse d'être si loin. Qu'allait-on penser? «Retournons», dit-elle.
-
-Il retira le bras dont il serrait sa taille, et, en se tournant tous
-deux, ils se trouvèrent face à face, si près qu'ils sentirent leurs
-haleines sur leurs visages; et ils se regardèrent. Ils se regardèrent
-d'un de ces regards fixes, aigus, pénétrants, où deux âmes croient se
-mêler. Ils se cherchèrent dans leurs yeux, derrière leurs yeux, dans
-cet inconnu impénétrable de l'être; ils se sondèrent dans une muette et
-obstinée interrogation. Que seraient-ils l'un pour l'autre? Que serait
-cette vie qu'ils commençaient ensemble? Que se réservaient-ils l'un à
-l'autre de joies, de bonheurs ou de désillusions en ce long tête-à-tête
-indissoluble du mariage? Et il leur sembla, à tous les deux, qu'ils ne
-s'étaient pas encore vus.
-
-Et tout à coup, Julien, posant ses deux mains sur les épaules de sa
-femme, lui jeta à pleine bouche un baiser profond comme elle n'en
-avait jamais reçu. Il descendit, ce baiser, il pénétra dans ses veines
-et dans ses moelles; et elle en eut une telle secousse mystérieuse
-qu'elle repoussa éperdument Julien de ses deux bras, et faillit tomber
-sur le dos.
-
-«Allons-nous-en. Allons-nous-en», balbutia-t-elle.
-
-Il ne répondit pas, mais il lui prit les mains qu'il garda dans les
-siennes.
-
-Ils n'échangèrent plus un mot jusqu'à la maison. Le reste de
-l'après-midi sembla long.
-
-On se mit à table à la nuit tombante.
-
-Le dîner fut simple et assez court, contrairement aux usages normands.
-Une sorte de gêne paralysait les convives. Seuls les deux prêtres, le
-maire et les quatre fermiers invités montrèrent un peu de cette grosse
-gaieté qui doit accompagner les noces.
-
-Le rire semblait mort, un mot du maire le ranima. Il était neuf heures
-environ; on allait prendre le café. Au dehors, sous les pommiers de la
-première cour, le bal champêtre commençait. Par la fenêtre ouverte on
-apercevait toute la fête. Des lumignons pendus aux branches donnaient
-aux feuilles des nuances de vert-de-gris. Rustres et rustaudes
-sautaient en rond en hurlant un air de danse sauvage qu'accompagnaient
-faiblement deux violons et une clarinette juchés sur une grande table
-de cuisine en estrade. Le chant tumultueux des paysans couvrait
-entièrement parfois la chanson des instruments; et la frêle musique
-déchirée par les voix déchaînées semblait tomber du ciel en lambeaux,
-en petits fragments de quelques notes éparpillées.
-
-Deux grandes barriques entourées de torches flambantes versaient à
-boire à la foule. Deux servantes étaient occupées à rincer incessamment
-les verres et les bols dans un baquet, pour les tendre, encore
-ruisselants d'eau, sous les robinets d'où coulait le filet rouge du vin
-ou le filet d'or du cidre pur. Et les danseurs assoiffés, les vieux
-tranquilles, les filles en sueur se pressaient, tendaient les bras pour
-saisir à leur tour un vase quelconque et se verser à grands flots dans
-la gorge, en renversant la tête, le liquide qu'ils préféraient.
-
-Sur une table on trouvait du pain, du beurre, du fromage et des
-saucisses. Chacun avalait une bouchée de temps en temps, et, sous le
-plafond de feuilles illuminées, cette fête saine et violente donnait
-aux convives mornes de la salle, l'envie de danser aussi, de boire au
-ventre de ces grosses futailles en mangeant une tranche de pain avec du
-beurre et un oignon cru.
-
-Le maire, qui battait la mesure avec son couteau, s'écria: «Sacristi!
-ça va bien, c'est comme qui dirait les noces de Ganache.»
-
-Un frisson de rire étouffé courut. Mais l'abbé Picot, ennemi naturel
-de l'autorité civile, répliqua: «Vous voulez dire de Cana.» L'autre
-n'accepta pas la leçon. «Non, Monsieur le curé, je m'entends; quand je
-dis Ganache, c'est Ganache.»
-
-On se leva et on passa dans le salon. Puis on alla se mêler un peu au
-populaire en goguette. Puis les invités se retirèrent.
-
-Le baron et la baronne eurent à voix basse une sorte de querelle.
-Madame Adélaïde, plus essoufflée que jamais, semblait refuser ce que
-demandait son mari; enfin elle dit, presque haut: «Non, mon ami, je ne
-peux pas, je ne saurais comment m'y prendre.»
-
-Petit père alors, la quittant brusquement, s'approcha de Jeanne.
-«Veux-tu faire un tour avec moi, fillette?» Tout émue, elle répondit:
-«Comme tu voudras, papa.» Ils sortirent.
-
-Dès qu'ils furent devant la porte, du côté de la mer, un petit vent sec
-les saisit. Un de ces vents froids d'été, qui sentent déjà l'automne.
-
-Des nuages galopaient dans le ciel, voilant, puis redécouvrant les
-étoiles.
-
-Le baron serrait contre lui le bras de sa fille en lui pressant
-tendrement la main. Ils marchèrent quelques minutes. Il semblait
-indécis, troublé. Enfin il se décida.
-
-«Mignonne, je vais remplir un rôle difficile qui devrait revenir à ta
-mère; mais, comme elle s'y refuse, il faut bien que je prenne sa place.
-J'ignore ce que tu sais des choses de l'existence. Il est des mystères
-qu'on cache soigneusement aux enfants, aux filles surtout, aux filles
-qui doivent rester pures d'esprit, irréprochablement pures jusqu'à
-l'heure où nous les remettons entre les bras de l'homme qui prendra
-soin de leur bonheur. C'est à lui qu'il appartient de lever ce voile
-jeté sur le doux secret de la vie. Mais, elles, si aucun soupçon ne
-les a encore effleurées, se révoltent souvent devant la réalité un peu
-brutale cachée derrière les rêves. Blessées en leur âme, blessées même
-en leur corps, elles refusent à l'époux ce que la loi, la loi humaine
-et la loi naturelle lui accordent comme un droit absolu. Je ne puis
-t'en dire davantage, ma chérie; mais n'oublie point ceci, seulement
-ceci, que tu appartiens tout entière à ton mari.»
-
-Que savait-elle au juste? que devinait-elle? Elle s'était mise à
-trembler, oppressée d'une mélancolie accablante et douloureuse comme un
-pressentiment.
-
-Ils rentrèrent. Une surprise les arrêta sur la porte du salon. Madame
-Adélaïde sanglotait sur le cœur de Julien. Ses pleurs, des pleurs
-bruyants poussés comme par un soufflet de forge, semblaient lui sortir
-en même temps du nez, de la bouche et des yeux; et le jeune homme
-interdit, gauche, soutenait la grosse femme abattue en ses bras pour
-lui recommander sa chérie, sa mignonne, son adorée fillette.
-
-Le baron se précipita. «Oh! pas de scène; pas d'attendrissement, je
-vous prie»; et, prenant sa femme, il l'assit dans un fauteuil pendant
-qu'elle s'essuyait le visage. Il se tourna ensuite vers Jeanne:
-«Allons, petite, embrasse ta mère bien vite, et va te coucher.»
-
-Prête à pleurer aussi, elle embrassa ses parents rapidement et s'enfuit.
-
-Tante Lison s'était déjà retirée en sa chambre. Le baron et sa femme
-restèrent seuls avec Julien. Et ils demeuraient si gênés tous les trois
-qu'aucune parole ne leur venait, les deux hommes en tenue de soirée,
-debout, les yeux perdus, madame Adélaïde abattue sur son siège avec des
-restes de sanglots dans la gorge. Leur embarras devenant intolérable,
-le baron se mit à parler du voyage que les jeunes gens devaient
-entreprendre dans quelques jours.
-
-Jeanne, dans sa chambre, se laissait déshabiller par Rosalie qui
-pleurait comme une source. Les mains errantes au hasard, elle ne
-trouvait plus les cordons ni les épingles et elle semblait assurément
-plus émue encore que sa maîtresse. Mais Jeanne ne songeait guère aux
-larmes de sa bonne; il lui semblait qu'elle était entrée dans un autre
-monde, partie sur une autre terre, séparée de tout ce qu'elle avait
-connu, de tout ce qu'elle avait chéri. Tout lui semblait bouleversé
-dans sa vie et dans sa pensée; même cette idée étrange lui vint:
-«Aimait-elle son mari?» Voilà qu'il lui apparaissait tout à coup comme
-un étranger qu'elle connaissait à peine. Trois mois auparavant elle
-ne savait point qu'il existait, et maintenant elle était sa femme.
-Pourquoi cela? Pourquoi tomber si vite dans le mariage comme dans un
-trou ouvert sous vos pas?
-
-Quand elle fut en toilette de nuit, elle se glissa dans son lit; et
-ses draps un peu frais, faisant frissonner sa peau, augmentèrent cette
-sensation de froid, de solitude, de tristesse qui lui pesait sur l'âme
-depuis deux heures.
-
-Rosalie s'enfuit, toujours sanglotant; et Jeanne attendit. Elle
-attendit anxieuse, le cœur crispé, ce je ne sais quoi deviné, et
-annoncé en termes confus par son père, cette révélation mystérieuse de
-ce qui est le grand secret de l'amour.
-
-Sans qu'elle eût entendu monter l'escalier, on frappa trois coups
-légers contre sa porte. Elle tressaillit horriblement et ne répondit
-point. On frappa de nouveau, puis la serrure grinça. Elle se cacha la
-tête sous ses couvertures comme si un voleur eût pénétré chez elle. Des
-bottines craquèrent doucement sur le parquet; et soudain on toucha son
-lit.
-
-Elle eut un sursaut nerveux et poussa un petit cri; et, dégageant sa
-tête, elle vit Julien debout devant elle, qui souriait en la regardant.
-«Oh! que vous m'avez fait peur!» dit-elle.
-
-Il reprit: «Vous ne m'attendiez donc point?» Elle ne répondit pas. Il
-était en grande toilette, avec sa figure grave de beau garçon; et elle
-se sentit affreusement honteuse d'être couchée ainsi devant cet homme
-si correct.
-
-Ils ne savaient plus que dire, que faire, n'osant même pas se regarder
-à cette heure sérieuse et décisive d'où dépend l'intime bonheur de
-toute la vie.
-
-Il sentait vaguement peut-être quel danger offre cette bataille, et
-quelle souple possession de soi, quelle rusée tendresse il faut pour ne
-froisser aucune des subtiles pudeurs, des infinies délicatesses d'une
-âme virginale et nourrie de rêves.
-
-Alors, doucement, il lui prit la main qu'il baisa, et, s'agenouillant
-auprès du lit comme devant un autel, il murmura d'une voix aussi
-légère qu'un souffle: «Voudrez-vous m'aimer?» Elle, rassurée tout à
-coup, souleva sur l'oreiller sa tête ennuagée de dentelles, et elle
-sourit: «Je vous aime déjà, mon ami.»
-
-Il mit en sa bouche les petits doigts fins de sa femme, et, la voix
-changée par ce bâillon de chair: «Voulez-vous me prouver que vous
-m'aimez?»
-
-Elle répondit, troublée de nouveau, sans bien comprendre ce qu'elle
-disait, sous le souvenir des paroles de son père: «Je suis à vous, mon
-ami.»
-
-Il couvrit son poignet de baisers mouillés, et, se redressant
-lentement, il approchait de son visage qu'elle recommençait à cacher.
-
-Soudain, jetant un bras en avant par-dessus le lit, il enlaça sa
-femme à travers les draps, tandis que, glissant son autre bras sous
-l'oreiller, il le soulevait avec la tête: et, tout bas, tout bas, il
-demanda: «Alors, vous voulez bien me faire une petite place à côté de
-vous?»
-
-Elle eut peur, une peur d'instinct, et balbutia: «Oh, pas encore, je
-vous en prie.»
-
-Il sembla désappointé, un peu froissé, et il reprit d'un ton toujours
-suppliant, mais plus brusque: «Pourquoi plus tard puisque nous finirons
-toujours par là?»
-
-Elle lui en voulut de ce mot; mais, soumise et résignée, elle répéta
-pour la deuxième fois: «Je suis à vous, mon ami.»
-
-Alors il disparut bien vite dans le cabinet de toilette; et elle
-entendait distinctement ses mouvements avec des froissements d'habits
-défaits, un bruit d'argent dans la poche, la chute successive des
-bottines.
-
-Et tout à coup, en caleçon, en chaussettes, il traversa vivement la
-chambre pour aller déposer sa montre sur la cheminée. Puis il retourna,
-en courant, dans la petite pièce voisine, remua quelque temps encore;
-et Jeanne se retourna rapidement de l'autre côté en fermant les yeux,
-quand elle sentit qu'il arrivait.
-
-Elle fit un soubresaut comme pour se jeter à terre lorsque glissa
-vivement contre sa jambe une autre jambe froide et velue; et, la figure
-dans ses mains, éperdue, prête à crier de peur et d'effarement, elle se
-blottit, tout au fond du lit.
-
-Aussitôt il la prit en ses bras, bien qu'elle lui tournât le dos, et il
-baisait voracement son cou, les dentelles flottantes de sa coiffure de
-nuit et le col brodé de sa chemise.
-
-Elle ne remuait pas, raidie dans une horrible anxiété, sentant une main
-forte qui cherchait sa poitrine cachée entre ses coudes. Elle haletait
-bouleversée sous cet attouchement brutal; et elle avait surtout envie
-de se sauver, de courir par la maison, de s'enfermer quelque part, loin
-de cet homme.
-
-Il ne bougeait plus. Elle recevait sa chaleur dans son dos. Alors son
-effroi s'apaisa encore et elle pensa brusquement qu'elle n'aurait qu'à
-se retourner pour l'embrasser.
-
-A la fin il parut s'impatienter, et, d'une voix attristée: «Vous ne
-voulez donc point être ma petite femme?» Elle murmura à travers ses
-doigts: «Est-ce que je ne la suis pas?» Il répondit avec une nuance de
-mauvaise humeur: «Mais non, ma chère, voyons, ne vous moquez pas de
-moi.»
-
-Elle se sentit toute remuée par le ton mécontent de sa voix; et elle se
-tourna tout à coup vers lui pour lui demander pardon.
-
-Il la saisit à bras le corps, rageusement, comme affamé d'elle; et il
-parcourait de baisers rapides, de baisers mordants, de baisers fous
-toute sa face et le haut de sa gorge, l'étourdissant de caresses. Elle
-avait ouvert les mains et restait inerte sous ses efforts, ne sachant
-plus ce qu'elle faisait, ce qu'il faisait, dans un trouble de pensée
-qui ne lui laissait rien comprendre. Mais une souffrance aiguë la
-déchira soudain; et elle se mit à gémir, tordue dans ses bras, pendant
-qu'il la possédait violemment.
-
-Que se passa-t-il ensuite? Elle n'en eut guère le souvenir, car elle
-avait perdu la tête; il lui sembla seulement qu'il lui jetait sur les
-lèvres une grêle de petits baisers reconnaissants.
-
-Puis il dut lui parler et elle dut lui répondre. Puis il fit d'autres
-tentatives qu'elle repoussa avec épouvante; et comme elle se débattait,
-elle rencontra sur sa poitrine ce poil épais qu'elle avait déjà senti
-sur sa jambe et elle se recula de saisissement.
-
-Las enfin de la solliciter sans succès, il demeura immobile sur le dos.
-
-Alors elle songea; elle se dit, désespérée jusqu'au fond de son âme,
-dans la désillusion d'une ivresse rêvée si différente, d'une chère
-attente détruite, d'une félicité crevée: «Voilà donc ce qu'il appelle
-être sa femme; c'est cela! c'est cela!»
-
-Et elle resta longtemps ainsi, désolée, l'œil errant sur les
-tapisseries des murs, sur la vieille légende d'amour qui enveloppait sa
-chambre.
-
-Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna
-lentement son regard vers lui, et elle s'aperçut qu'il dormait! Il
-dormait, la bouche entr'ouverte, le visage calme! Il dormait!
-
-Elle ne le pouvait croire, se sentant indignée, plus outragée par
-ce sommeil que par sa brutalité, traitée comme la première venue.
-Pouvait-il dormir une nuit pareille? Ce qui s'était passé entre eux
-n'avait donc pour lui rien de surprenant? Oh! Elle eût mieux aimé être
-frappée, violentée encore, meurtrie de caresses odieuses jusqu'à perdre
-connaissance.
-
-Elle resta immobile, appuyée sur un coude, penchée vers lui, écoutant
-entre ses lèvres passer un léger souffle qui, parfois, prenait une
-apparence de ronflement.
-
-Le jour parut, terne d'abord, puis clair, puis rose, puis éclatant.
-Julien ouvrit les yeux, bâilla, étendit ses bras, regarda sa femme,
-sourit, et demanda: «As-tu bien dormi, ma chérie?»
-
-Elle s'aperçut qu'il lui disait «tu» maintenant, et elle répondit,
-stupéfaite: «Mais oui. Et vous.» Il dit: «Oh! moi, fort bien.» Et, se
-tournant vers elle, il l'embrassa, puis se mit à causer tranquillement.
-Il lui développait des projets de vie avec des idées d'économie; et
-ce mot revenu plusieurs fois étonnait Jeanne. Elle l'écoutait sans
-bien saisir le sens des paroles, le regardait, songeait à mille choses
-rapides qui passaient, effleurant à peine son esprit.
-
-Huit heures sonnèrent. «Allons, il faut nous lever, dit-il, nous
-serions ridicules en restant tard au lit, et il descendit le premier.
-Quand il eut fini sa toilette, il aida gentiment sa femme en tous les
-menus détails de la sienne, ne permettant pas qu'on appelât Rosalie.
-
-Au moment de sortir, il l'arrêta. «Tu sais, entre nous, nous pouvons
-nous tutoyer maintenant, mais devant tes parents il vaut mieux attendre
-encore. Ce sera tout naturel en revenant de notre voyage de noces.»
-
-Elle ne se montra qu'à l'heure du déjeuner. Et la journée s'écoula
-ainsi qu'à l'ordinaire comme si rien de nouveau n'était survenu. Il n'y
-avait qu'un homme de plus dans la maison.
-
-
-
-
-V
-
-
-Quatre jours plus tard arriva la berline qui devait les emporter à
-Marseille.
-
-Après l'angoisse du premier soir, Jeanne s'était habituée déjà au
-contact de Julien, à ses baisers, à ses caresses tendres, bien que sa
-répugnance n'eût pas diminué pour leurs rapports plus intimes.
-
-Elle le trouvait beau, elle l'aimait; elle se sentait de nouveau
-heureuse et gaie.
-
-Les adieux furent courts et sans tristesse. La baronne seule semblait
-émue; et elle mit, au moment où la voiture allait partir, une grosse
-bourse lourde comme du plomb dans la main de sa fille: «C'est pour tes
-petites dépenses de jeune femme», dit-elle.
-
-Jeanne la jeta dans sa poche; et les chevaux détalèrent.
-
-Vers le soir Julien lui dit: «Combien ta mère t'a-t-elle donné dans
-cette bourse?» Elle n'y pensait plus et elle la versa sur ses genoux.
-Un flot d'or se répandit: deux mille francs. Elle battit des mains. «Je
-ferai des folies», et elle resserra l'argent.
-
-Après huit jours de route, par une chaleur terrible, ils arrivèrent à
-Marseille.
-
-Et le lendemain le _Roi-Louis_, un petit paquebot qui allait à Naples
-en passant par Ajaccio, les emportait vers la Corse.
-
-La Corse! les maquis! les bandits! les montagnes! la patrie de
-Napoléon! Il semblait à Jeanne qu'elle sortait de la réalité pour
-entrer, tout éveillée, dans un rêve.
-
-Côte à côte sur le pont du navire, ils regardaient courir les falaises
-de la Provence. La mer immobile, d'un azur puissant, comme figée, comme
-durcie dans la lumière ardente qui tombait du soleil, s'étalait sous le
-ciel infini, d'un bleu presque exagéré.
-
-Elle dit: «Te rappelles-tu notre promenade dans le bateau du père
-Lastique?»
-
-Au lieu de répondre, il lui jeta rapidement un baiser dans l'oreille.
-
-Les roues du vapeur battaient l'eau, troublant son épais sommeil; et
-par derrière une longue trace écumeuse, une grande traînée pâle où
-l'onde remuée moussait comme du champagne, allongeait jusqu'à perte de
-vue le sillage tout droit du bâtiment.
-
-Soudain, vers l'avant, à quelques brasses seulement, un énorme poisson,
-un dauphin, bondit hors de l'eau, puis y replongea la tête la première
-et disparut. Jeanne toute saisie eut peur, poussa un cri, et se jeta
-sur la poitrine de Julien. Puis elle se mit à rire de sa frayeur,
-et regarda, anxieuse, si la bête n'allait pas reparaître. Au bout
-de quelques secondes elle jaillit de nouveau comme un gros joujou
-mécanique. Puis elle retomba, ressortit encore; puis elles furent deux,
-puis trois, puis six qui semblaient gambader autour du lourd bateau,
-faire escorte à leur frère monstrueux, le poisson de bois aux nageoires
-de fer. Elles passaient à gauche, revenaient à droite du navire, et
-tantôt ensemble, tantôt l'une après l'autre, comme dans un jeu, dans
-une poursuite gaie, elles s'élançaient en l'air par un grand saut qui
-décrivait une courbe, puis elles replongeaient à la queue leu leu.
-
-Jeanne battait des mains, tressaillait, ravie, à chaque apparition des
-énormes et souples nageurs. Son cœur bondissait comme eux dans une
-joie folle et enfantine.
-
-Tout à coup ils disparurent. On les aperçut encore une fois, très loin,
-vers la pleine mer; puis on ne les vit plus, et Jeanne ressentit,
-pendant quelques secondes, un chagrin de leur départ.
-
-Le soir venait, un soir calme, doux, radieux, plein de clarté, de paix
-heureuse. Pas un frisson dans l'air ou sur l'eau; et ce repos illimité
-de la mer et du ciel s'étendait aux âmes engourdies où pas un frisson
-non plus ne passait.
-
-Le grand soleil s'enfonçait doucement là-bas, vers l'Afrique invisible,
-l'Afrique, la terre brûlante dont on croyait déjà sentir les ardeurs;
-mais une sorte de caresse fraîche, qui n'était cependant pas même une
-apparence de brise, effleura les visages lorsque l'astre eut disparu.
-
-Ils ne voulurent pas rentrer dans leur cabine où l'on sentait toutes
-les horribles odeurs des paquebots; et ils s'étendirent tous les deux
-sur le pont, flanc contre flanc, roulés dans leurs manteaux. Julien
-s'endormit tout de suite; mais Jeanne restait les yeux ouverts, agitée
-par l'inconnu du voyage. Le bruit monotone des roues la berçait; et
-elle regardait au-dessus d'elle ces légions d'étoiles si claires, d'une
-lumière aiguë, scintillante et comme mouillée, dans ce ciel pur du Midi.
-
-Vers le matin cependant elle s'assoupit. Des bruits, des voix la
-réveillèrent. Les matelots, en chantant, faisaient la toilette du
-navire. Elle secoua son mari, immobile dans le sommeil, et ils se
-levèrent.
-
-Elle buvait avec exaltation la saveur de la brume salée qui lui
-pénétrait jusqu'au bout des doigts. Partout la mer. Pourtant, vers
-l'avant, quelque chose de gris, de confus encore dans l'aube naissante,
-une sorte d'accumulation de nuages singuliers, pointus, déchiquetés,
-semblait posée sur les flots.
-
-Puis cela apparut plus distinct; les formes se marquèrent davantage sur
-le ciel éclairci; une grande ligne de montagnes cornues et bizarres
-surgit: la Corse, enveloppée dans une sorte de voile léger.
-
-Et le soleil se leva derrière, dessinant toutes les saillies des crêtes
-en ombres noires; puis tous les sommets s'allumèrent tandis que le
-reste de l'île demeurait embrumé de vapeurs.
-
-Le capitaine, un vieux petit homme tanné, séché, raccourci, racorni,
-rétréci par les vents durs et salés, apparut sur le pont; et, d'une
-voix enrouée par trente ans de commandement, usée par les cris poussés
-dans les bourrasques, il dit à Jeanne:
-
-«La sentez-vous, cette gueuse-là?»
-
-Elle sentait en effet une forte et singulière odeur de plantes,
-d'aromes sauvages.
-
-Le capitaine reprit:
-
-«C'est la Corse qui fleure comme ça, Madame; c'est son odeur de jolie
-femme, à elle. Après vingt ans d'absence, je la reconnaîtrais à cinq
-milles au large. J'en suis. Lui, là-bas, à Sainte-Hélène, il en parle
-toujours, paraît-il, de l'odeur de son pays. Il est de ma famille.»
-
-Et le capitaine, ôtant son chapeau, salua la Corse, salua là-bas, à
-travers l'Océan, le grand empereur prisonnier qui était de sa famille.
-
-Jeanne fut tellement émue qu'elle faillit pleurer.
-
-Puis le marin tendit le bras vers l'horizon: «Les Sanguinaires!» dit-il.
-
-Julien, debout près de sa femme, la tenait par la taille, et tous deux
-regardaient au loin pour découvrir le point indiqué.
-
-Ils aperçurent enfin quelques rochers en forme de pyramides, que
-le navire contourna bientôt pour entrer dans un golfe immense et
-tranquille, entouré d'un peuple de hauts sommets dont les pentes basses
-semblaient couvertes de mousse.
-
-Le capitaine indiqua cette verdure: «Le maquis.»
-
-A mesure qu'on avançait, le cercle des monts semblait se refermer
-derrière le bâtiment qui nageait avec lenteur dans un lac d'azur si
-transparent qu'on en voyait parfois le fond.
-
-Et la ville apparut soudain, toute blanche, au fond du golfe, au bord
-des flots, au pied des montagnes.
-
-Quelques petits bateaux italiens étaient à l'ancre dans le port. Quatre
-ou cinq barques s'en vinrent rôder autour du _Roi-Louis_ pour chercher
-ses passagers.
-
-Julien, qui réunissait les bagages, demanda tout bas à sa femme: «C'est
-assez, n'est-ce pas, de donner vingt sous à l'homme de service?»
-
-Depuis huit jours il posait à tout moment la même question, dont elle
-souffrait chaque fois. Elle répondit, avec un peu d'impatience: «Quand
-on n'est pas sûr de donner assez, on donne trop.»
-
-Sans cesse il discutait avec les maîtres et les garçons d'hôtel, avec
-les voituriers, avec les vendeurs de n'importe quoi, et quand il avait,
-à force d'arguties, obtenu un rabais quelconque, il disait à Jeanne en
-se frottant les mains: «Je n'aime pas être volé.»
-
-Elle tremblait en voyant venir les notes, sûre d'avance des
-observations qu'il allait faire sur chaque article, humiliée par ces
-marchandages, rougissant jusqu'aux cheveux sous le regard méprisant des
-domestiques qui suivaient son mari de l'œil en gardant au fond de la
-main son insuffisant pourboire.
-
-Il eut encore une discussion avec le batelier qui les mit à terre.
-
-Le premier arbre qu'elle vit, fut un palmier!
-
-Ils descendirent dans un grand hôtel vide, à l'encoignure d'une vaste
-place, et se firent servir à déjeuner.
-
-Lorsqu'ils eurent fini le dessert, au moment où Jeanne se levait pour
-aller vagabonder par la ville, Julien, la prenant dans ses bras, lui
-murmura tendrement à l'oreille: «Si nous nous couchions un peu, ma
-chatte?»
-
-Elle resta surprise: «Nous coucher? Mais je ne me sens pas fatiguée.»
-
-Il l'enlaça. «J'ai envie de toi. Tu comprends? Depuis deux jours!...»
-
-Elle s'empourpra, honteuse, balbutiant: «Oh! maintenant! Mais que
-dirait-on? Que penserait-on? Comment oserais-tu demander une chambre en
-plein jour? Oh! Julien, je t'en supplie.»
-
-Mais il l'interrompit: «Je m'en moque un peu de ce que peuvent dire et
-penser des gens d'hôtel. Tu vas voir comme ça me gêne.»
-
-Et il sonna.
-
-Elle ne disait plus rien, les yeux baissés, révoltée toujours dans son
-âme et dans sa chair devant ce désir incessant de l'époux, n'obéissant
-qu'avec dégoût, résignée, mais humiliée, voyant là quelque chose de
-bestial, de dégradant, une saleté enfin.
-
-Ses sens dormaient encore; et son mari la traitait maintenant comme si
-elle eût partagé ses ardeurs.
-
-Quand le garçon fut arrivé, Julien lui demanda de les conduire à
-leur chambre. L'homme, un vrai Corse velu jusque dans les yeux, ne
-comprenait pas, affirmait que l'appartement serait préparé pour la nuit.
-
-Julien impatienté s'expliqua: «Non, tout de suite. Nous sommes fatigués
-du voyage, nous voulons nous reposer.»
-
-Alors un sourire glissa dans la barbe du valet et Jeanne eut envie de
-se sauver.
-
-Quand ils redescendirent, une heure plus tard, elle n'osait plus
-passer devant les gens qu'elle rencontrait, persuadée qu'ils allaient
-rire et chuchoter derrière son dos. Elle en voulait en son cœur à
-Julien de ne pas comprendre cela, de n'avoir point ces fines pudeurs,
-ces délicatesses d'instinct; et elle sentait entre elle et lui comme
-un voile, un obstacle, s'apercevant pour la première fois que deux
-personnes ne se pénètrent jamais jusqu'à l'âme, jusqu'au fond des
-pensées, qu'elles marchent côte à côte, enlacées parfois, mais non
-mêlées, et que l'être moral de chacun de nous reste éternellement seul
-par la vie.
-
-Ils demeurèrent trois jours dans cette petite ville cachée au fond
-de son golfe bleu, chaude comme une fournaise derrière son rideau de
-montagnes qui ne laisse jamais le vent souffler jusqu'à elle.
-
-Puis un itinéraire fut arrêté pour leur voyage, et, afin de ne reculer
-devant aucun passage difficile, ils décidèrent de louer des chevaux.
-Ils prirent donc deux petits étalons corses à l'œil furieux, maigres
-et infatigables, et se mirent en route un matin au lever du jour. Un
-guide monté sur une mule les accompagnait et portait les provisions,
-car les auberges sont inconnues en ce pays sauvage.
-
-La route suivait d'abord le golfe pour s'enfoncer bientôt dans une
-vallée peu profonde allant vers les grands monts. Souvent on traversait
-des torrents presque secs; une apparence de ruisseau remuait encore
-sous les pierres, comme une bête cachée, faisait un glou-glou timide.
-
-Le pays inculte semblait tout nu. Les flancs des côtes étaient
-couverts de hautes herbes, jaunes en cette saison brûlante. Parfois on
-rencontrait un montagnard soit à pied, soit sur son petit cheval, soit
-à califourchon sur un âne gros comme un chien. Et tous avaient sur le
-dos le fusil chargé, vieilles armes rouillées, redoutables en leurs
-mains.
-
-Le mordant parfum des plantes aromatiques dont l'île est couverte
-semblait épaissir l'air; et la route allait s'élevant lentement au
-milieu des longs replis des monts.
-
-Les sommets de granit rose ou bleu donnaient au vaste paysage des tons
-de féerie; et, sur les pentes plus basses, des forêts de châtaigniers
-immenses avaient l'air de buissons verts tant les vagues de la terre
-soulevée sont géantes en ce pays.
-
-Quelquefois le guide, tendant la main vers les hauteurs escarpées,
-disait un nom. Jeanne et Julien regardaient, ne voyaient rien, puis
-découvraient enfin quelque chose de gris pareil à un amas de pierres
-tombées du sommet. C'était un village, un petit hameau de granit
-accroché là, cramponné, comme un vrai nid d'oiseau, presque invisible
-sur l'immense montagne.
-
-Ce long voyage au pas énervait Jeanne. «Courons un peu», dit-elle. Et
-elle lança son cheval. Puis, comme elle n'entendait point son mari
-galoper près d'elle, elle se retourna et se mit à rire d'un rire fou en
-le voyant accourir, pâle, tenant la crinière de la bête et bondissant
-étrangement. Sa beauté même, sa figure de _«beau cavalier»_ rendaient
-plus drôles sa maladresse et sa peur.
-
-Ils se mirent alors à trotter doucement. La route maintenant s'étendait
-entre deux interminables taillis qui couvraient toute la côte, comme
-un manteau.
-
-C'était le maquis, l'impénétrable maquis, formé de chênes verts, de
-genévriers, d'arbousiers, de lentisques, d'alaternes, de bruyères,
-de lauriers-thyms, de myrtes et de buis que reliaient entre eux, les
-mêlant comme des chevelures, des clématites enlaçantes, des fougères
-monstrueuses, des chèvrefeuilles, des cystes, des romarins, des
-lavandes, des ronces, jetant sur le dos des monts une inextricable
-toison.
-
-Ils avaient faim. Le guide les rejoignit et les conduisit auprès d'une
-de ces sources charmantes, si fréquentes dans les pays escarpés, fil
-mince et rond d'eau glacée qui sort d'un petit trou dans la roche et
-coule au bout d'une feuille de châtaignier disposée par un passant pour
-amener le courant menu jusqu'à la bouche.
-
-Jeanne se sentait tellement heureuse qu'elle avait grand'peine à ne
-point jeter des cris d'allégresse.
-
-Ils repartirent et commencèrent à descendre, en contournant le golfe de
-Sagone.
-
-Vers le soir ils traversèrent Cargèse, le village grec fondé là jadis
-par une colonie de fugitifs chassés de leur patrie. De grandes belles
-filles, aux reins élégants, aux mains longues, à la taille fine,
-singulièrement gracieuses, formaient un groupe auprès d'une fontaine.
-Julien leur ayant crié «Bonsoir», elles répondirent d'une voix
-chantante dans la langue harmonieuse du pays abandonné.
-
-En arrivant à Piana, il fallut demander l'hospitalité comme dans les
-temps anciens et dans les contrées perdues. Jeanne frissonnait de joie
-en attendant que s'ouvrît la porte où Julien avait frappé. Oh! c'était
-bien un voyage, cela! avec tout l'imprévu des routes inexplorées.
-
-Ils s'adressaient justement à un jeune ménage. On les reçut comme les
-patriarches devaient recevoir l'hôte envoyé de Dieu, et ils dormirent
-sur une paillasse de maïs, dans une vieille maison vermoulue dont toute
-la charpente piquée de vers, parcourue par les longs tarets mangeurs de
-poutres, bruissait, semblait vivre et soupirer.
-
-Ils partirent au soleil levant et bientôt ils s'arrêtèrent en face
-d'une forêt, d'une vraie forêt de granit pourpré. C'étaient des pics,
-des colonnes, des clochetons, des figures surprenantes modelées par le
-temps, le vent rongeur et la brume de mer.
-
-Hauts jusqu'à trois cents mètres, minces, ronds, tortus, crochus,
-difformes, imprévus, fantastiques, ces surprenants rochers, semblaient
-des arbres, des plantes, des bêtes, des monuments, des hommes, des
-moines en robe, des diables cornus, des oiseaux démesurés, tout un
-peuple monstrueux, une ménagerie de cauchemars pétrifiée par le vouloir
-de quelque Dieu extravagant.
-
-Jeanne ne parlait plus, le cœur serré, et elle prit la main de Julien
-qu'elle étreignit, envahie d'un besoin d'aimer devant cette beauté des
-choses.
-
-Et soudain, sortant de ce chaos, ils découvrirent un nouveau golfe
-ceint tout entier d'une muraille sanglante de granit rouge. Et dans la
-mer bleue ces roches écarlates se reflétaient.
-
-Jeanne balbutia: «Oh! Julien!» sans trouver d'autres mots, attendrie
-d'admiration, la gorge étranglée; et deux larmes coulèrent de ses yeux.
-Il la regardait, stupéfait, demandant: «Qu'as-tu, ma chatte?»
-
-Elle essuya ses joues, sourit et, d'une voix un peu tremblante: «Ce
-n'est rien... C'est nerveux... Je ne sais pas... J'ai été saisie. Je
-suis si heureuse que la moindre chose me bouleverse le cœur.»
-
-Il ne comprenait pas ces énervements de femme, les secousses de ces
-êtres vibrants affolés d'un rien, qu'un enthousiasme remue comme une
-catastrophe, qu'une sensation insaisissable révolutionne, affole de
-joie ou désespère.
-
-Ces larmes lui semblaient ridicules, et, tout entier à la préoccupation
-du mauvais chemin: «Tu ferais mieux, dit-il, de veiller à ton cheval.»
-
-Par une route presque impraticable ils descendirent au fond de ce
-golfe, puis tournèrent à droite pour gravir le sombre val d'Ota.
-
-Mais le sentier s'annonçait horrible. Julien proposa: «Si nous montions
-à pied?» Elle ne demandait pas mieux, ravie de marcher, d'être seule
-avec lui après l'émotion de tout à l'heure.
-
-Le guide partit en avant avec la mule et les chevaux, et ils allèrent à
-petits pas.
-
-La montagne, fendue du haut en bas, s'entr'ouvre. Le sentier s'enfonce
-dans cette brèche. Il suit le fond entre deux prodigieuses murailles;
-et un gros torrent parcourt cette crevasse. L'air est glacé, le granit
-paraît noir et tout là-haut ce qu'on voit du ciel bleu étonne et
-étourdit.
-
-Un bruit soudain fit tressaillir Jeanne. Elle leva les yeux; un énorme
-oiseau s'envolait d'un trou: c'était un aigle. Ses ailes ouvertes
-semblaient toucher les deux parois du puits et il monta jusqu'à l'azur
-où il disparut.
-
-Plus loin, la fêlure du mont se dédouble; le sentier grimpe entre les
-deux ravins, en zigzags brusques. Jeanne légère et folle allait la
-première, faisant rouler des cailloux sous ses pieds, intrépide, se
-penchant sur les abîmes. Il la suivait, un peu essoufflé, les yeux à
-terre par crainte du vertige.
-
-Tout à coup le soleil les inonda; ils crurent sortir de l'enfer.
-Ils avaient soif, une trace humide les guida, à travers un chaos de
-pierres, jusqu'à une source toute petite canalisée dans un bâton
-creux pour l'usage des chevriers. Un tapis de mousse couvrait le sol
-alentour. Jeanne s'agenouilla pour boire; et Julien en fit autant.
-
-Et comme elle savourait la fraîcheur de l'eau, il lui prit la taille et
-tâcha de lui voler sa place au bout du conduit de bois. Elle résista;
-leurs lèvres se battaient, se rencontraient, se repoussaient. Dans les
-hasards de la lutte ils saisissaient tour à tour la mince extrémité du
-tube et la mordaient pour ne point lâcher. Et le filet d'eau froide,
-repris et quitté sans cesse, se brisait et se renouait, éclaboussait
-les visages, les cous, les habits, les mains. Des gouttelettes
-pareilles à des perles luisaient dans leurs cheveux. Et des baisers
-coulaient dans le courant.
-
-Soudain Jeanne eut une inspiration d'amour. Elle emplit sa bouche du
-clair liquide, et, les joues gonflées comme des outres, fit comprendre
-à Julien que, lèvre à lèvre, elle voulait le désaltérer.
-
-Il tendit sa gorge, souriant, la tête en arrière, les bras ouverts; et
-il but d'un trait à cette source de chair vive qui lui versa dans les
-entrailles un désir enflammé.
-
-Jeanne s'appuyait sur lui avec une tendresse inusitée; son cœur
-palpitait; ses seins se soulevaient; ses yeux semblaient amollis,
-trempés d'eau. Elle murmura tout bas: «Julien... je t'aime!» et,
-l'attirant à son tour, elle se renversa et cacha dans ses mains son
-visage empourpré de honte.
-
-Il s'abattit sur elle, l'étreignant avec emportement. Elle haletait
-dans une attente énervée; et tout à coup elle poussa un cri, frappée,
-comme de la foudre, par la sensation qu'elle appelait.
-
-Ils furent longtemps à gagner le sommet de la montée tant elle
-demeurait palpitante et courbaturée, et ils n'arrivèrent à Evisa que le
-soir, chez un parent de leur guide, Paoli Palabretti.
-
-C'était un homme de grande taille, un peu voûté, avec l'air morne d'un
-phtisique. Il les conduisit dans leur chambre, une triste chambre de
-pierre nue, mais belle pour ce pays où toute élégance reste ignorée;
-et il exprimait en son langage, patois corse, bouillie de français
-et d'italien, son plaisir à les recevoir, quand une voix claire
-l'interrompit; et une petite femme brune, avec de grands yeux noirs,
-une peau chaude de soleil, une taille étroite, des dents toujours
-dehors dans un rire continu, s'élança, embrassa Jeanne, secoua la main
-de Julien en répétant: «Bonjour Madame, bonjour Monsieur, ça va bien.»
-
-Elle enleva les chapeaux, les châles, rangea tout avec un seul bras,
-car elle portait l'autre en écharpe, puis elle fit sortir tout le
-monde, en disant à son mari: «Va les promener jusqu'au dîner.»
-
-M. Palabretti obéit aussitôt, se plaça entre les deux jeunes gens et
-leur fit voir le village. Il traînait ses pas et ses paroles, toussant
-fréquemment, et répétant à chaque quinte: «C'est l'air du Val qui est
-fraîche, qui m'est tombée sur la poitrine.»
-
-Il les guida, par un sentier perdu, sous des châtaigniers démesurés.
-Soudain il s'arrêta, et, de son accent monotone: «C'est ici que mon
-cousin Jean Rinaldi fut tué par Mathieu Lori. Tenez, j'étais là, tout
-près de Jean, quand Mathieu parut à dix pas de nous. «Jean, cria-t-il,
-ne va pas à Albertacce; n'y va pas, Jean, ou je te tue, je te le dis.»
-
-Je pris le bras de Jean: «N'y va pas, Jean, il le ferait.»
-
-C'était pour une fille qu'ils suivaient tous deux, Paulina Sinacoupi.
-
-Mais Jean se mit à crier: «J'irai, Mathieu; ce n'est pas toi qui
-m'empêcheras.»
-
-Alors Mathieu abaissa son fusil, avant que j'aie pu ajuster le mien, et
-il tira.
-
-Jean fit un grand saut des deux pieds comme un enfant qui danse à la
-corde, oui, Monsieur, et il me retomba en plein sur le corps, si bien
-que mon fusil m'échappa et roula jusqu'au gros châtaignier là-bas.
-
-«Jean avait la bouche grande ouverte, mais il ne dit plus un mot, il
-était mort.»
-
-Les jeunes gens regardaient, stupéfaits, le tranquille témoin de ce
-crime. Jeanne demanda: «Et l'assassin?»
-
-Paoli Palabretti toussa longtemps, puis il reprit: «Il a gagné la
-montagne. C'est mon frère qui l'a tué, l'an suivant. Vous savez bien,
-mon frère, Philippi Palabretti, le bandit.»
-
-Jeanne frissonna: «Votre frère? un bandit?»
-
-Le Corse placide eut un éclair de fierté dans l'œil. «Oui, Madame,
-c'était un célèbre, celui-là. Il a mis à bas six gendarmes. Il est mort
-avec Nicolas Morali, lorsqu'ils ont été cernés dans le Niolo, après six
-jours de lutte, et qu'ils allaient périr de faim.»
-
-Puis il ajouta, d'un air résigné: «C'est le pays qui veut ça», du même
-ton qu'il prenait pour dire: «C'est l'air du Val qui est fraîche.»
-
-Puis ils rentrèrent dîner, et la petite Corse les traita comme si elle
-les eût connus depuis vingt ans.
-
-Mais une inquiétude poursuivait Jeanne. Retrouverait-elle encore entre
-les bras de Julien cette étrange et véhémente secousse des sens qu'elle
-avait ressentie sur la mousse de la fontaine?
-
-Lorsqu'ils furent seuls dans la chambre, elle tremblait de rester
-encore insensible sous ses baisers. Mais elle se rassura bien vite; et
-ce fut sa première nuit d'amour.
-
-Et, le lendemain, à l'heure de partir, elle ne se décidait plus à
-quitter cette humble maison où il lui semblait qu'un bonheur nouveau
-avait commencé pour elle.
-
-Elle attira dans sa chambre la petite femme de son hôte et, tout en
-établissant bien qu'elle ne voulait point lui faire de cadeau, elle
-insista, se fâchant même, pour lui envoyer de Paris, dès son retour,
-un souvenir, un souvenir auquel elle attachait une idée presque
-superstitieuse.
-
-La jeune Corse résista longtemps, ne voulant point accepter. Enfin elle
-consentit: «Eh bien, dit-elle, envoyez-moi un petit pistolet, un tout
-petit.»
-
-Jeanne ouvrit de grands yeux. L'autre ajouta tout bas, près de
-l'oreille, comme on confie un doux et intime secret: «C'est pour tuer
-mon beau-frère.» Et, souriant, elle déroula vivement les bandes qui
-enveloppaient le bras dont elle ne se servait point, puis, montrant
-sa chair ronde et blanche, traversée de part en part d'un coup de
-stylet presque cicatrisé: «Si je n'avais pas été aussi forte que lui,
-dit-elle, il m'aurait tuée. Mon mari n'est pas jaloux, lui, il me
-connaît; et puis il est malade, vous savez; et cela lui calme le sang.
-D'ailleurs je suis une honnête femme, moi, Madame; mais mon beau-frère
-croit tout ce qu'on lui dit. Il est jaloux pour mon mari; et il
-recommencera certainement. Alors, j'aurai un petit pistolet, je serai
-tranquille, et sûre de me venger.»
-
-Jeanne promit d'envoyer l'arme, embrassa tendrement sa nouvelle amie,
-et continua sa route.
-
-Le reste de son voyage ne fut plus qu'un songe, un enlacement sans
-fin, une griserie de caresses. Elle ne vit rien, ni les paysages, ni
-les gens, ni les lieux où elle s'arrêtait. Elle ne regardait plus que
-Julien.
-
-Alors commença l'intimité enfantine et charmante des niaiseries
-d'amour, des petits mots bêtes et délicieux, le baptême avec des noms
-mignards de tous les détours et contours, et replis de leurs corps où
-se plaisaient leurs bouches.
-
-Comme Jeanne dormait sur le côté droit, son teton du côté gauche était
-souvent à l'air au réveil. Julien, l'ayant remarqué, appelait celui-là:
-«Monsieur de Couche-dehors» et l'autre «Monsieur Lamoureux», parce que
-la fleur rosée du sommet semblait plus sensible aux baisers.
-
-La route profonde entre les deux devint «l'allée de petite mère», parce
-qu'il s'y promenait sans cesse; et une autre route plus secrète fut
-dénommée «le chemin de Damas» en souvenir du val d'Ota.
-
-En arrivant à Bastia, il fallut payer le guide. Julien fouilla
-dans ses poches. Ne trouvant point ce qu'il lui fallait, il dit
-à Jeanne: «Puisque tu ne te sers pas des deux mille francs de ta
-mère, donne-les-moi donc à porter. Ils seront plus en sûreté dans ma
-ceinture; et cela m'évitera de faire de la monnaie.»
-
-Et elle lui tendit sa bourse.
-
-Ils gagnèrent Livourne, visitèrent Florence, Gênes, toute la Corniche.
-
-Par un matin de mistral, ils se retrouvèrent à Marseille.
-
-Deux mois s'étaient écoulés depuis leur départ des Peuples. On était au
-15 octobre.
-
-Jeanne, saisie par le grand vent froid qui semblait venir de là-bas,
-de la lointaine Normandie, se sentait triste. Julien, depuis quelque
-temps, semblait changé, fatigué, indifférent; et elle avait peur sans
-savoir de quoi.
-
-Elle retarda de quatre jours encore leur voyage de rentrée, ne pouvant
-se décider à quitter ce bon pays du soleil. Il lui semblait qu'elle
-venait d'accomplir le tour du bonheur.
-
-Ils s'en allèrent enfin.
-
-Ils devaient faire à Paris tous leurs achats pour leur installation
-définitive aux Peuples; et Jeanne se réjouissait de rapporter des
-merveilles, grâce au cadeau de petite mère; mais la première chose à
-laquelle elle songea fut le pistolet promis à la jeune Corse d'Évisa.
-
-Le lendemain de leur arrivée elle dit à Julien: «Mon chéri, veux-tu me
-rendre l'argent de maman parce que je vais faire mes emplettes?»
-
-Il se tourna vers elle avec un visage mécontent.
-
-«Combien te faut-il?»
-
-Elle fut surprise et balbutia:
-
-«Mais... ce que tu voudras.»
-
-Il reprit: «Je vais te donner cent francs; surtout ne les gaspille
-pas.»
-
-Elle ne savait plus que dire, interdite et confuse.
-
-Enfin elle prononça, en hésitant: «Mais... je... t'avais remis cet
-argent pour...»
-
-Il ne la laissa pas achever.
-
-«Oui, parfaitement. Que ce soit dans ta poche ou dans la mienne,
-qu'importe, du moment que nous avons la même bourse. Je ne t'en refuse
-point, n'est-ce pas, puisque je te donne cent francs.»
-
-Elle prit les cinq pièces d'or, sans ajouter un mot; mais elle n'osa
-plus en demander d'autres et elle n'acheta rien que le pistolet.
-
-Huit jours plus tard, ils se mirent en route pour rentrer aux Peuples.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Devant la barrière blanche aux piliers de brique, la famille et
-les domestiques attendaient. La chaise de poste s'arrêta, et les
-embrassades furent longues. Petite mère pleurait; Jeanne attendrie
-essuya deux larmes; père, nerveux, allait et venait.
-
-Puis, pendant qu'on déchargeait les bagages, le voyage fut raconté
-devant le feu du salon. Les paroles abondantes coulaient des lèvres
-de Jeanne; et tout fut dit, tout, en une demi-heure, sauf peut-être
-quelques petits détails oubliés dans ce récit rapide.
-
-Puis la jeune femme alla défaire ses paquets. Rosalie, tout émue aussi,
-l'aidait. Quand ce fut fini, quand le linge, les robes, les objets de
-toilette eurent été mis en place, la petite bonne quitta sa maîtresse;
-et Jeanne, un peu lasse, s'assit.
-
-Elle se demanda ce qu'elle allait faire maintenant, cherchant une
-occupation pour son esprit, une besogne pour ses mains. Elle n'avait
-point envie de redescendre au salon auprès de sa mère qui sommeillait;
-et elle songeait à une promenade; mais la campagne semblait si triste
-qu'elle sentait en son cœur, rien qu'à la regarder par la fenêtre, une
-pesanteur de mélancolie.
-
-Alors elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faire, plus jamais
-rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée
-de l'avenir, affairée de songeries. La continuelle agitation de
-ses espérances emplissait, en ce temps-là, ses heures sans qu'elle
-les sentît passer. Puis, à peine sortie des murs austères où ses
-illusions étaient écloses, son attente d'amour se trouvait tout de
-suite accomplie. L'homme espéré, rencontré, aimé, épousé en quelques
-semaines, comme on épouse en ces brusques déterminations, l'emportait
-dans ses bras sans la laisser réfléchir à rien.
-
-Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la
-réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux
-charmantes inquiétudes de l'inconnu. Oui, c'était fini d'attendre.
-
-Alors plus rien à faire, aujourd'hui, ni demain ni jamais. Elle sentait
-tout cela vaguement à une certaine désillusion, à un affaissement de
-ses rêves.
-
-Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides. Puis, après
-avoir regardé quelque temps le ciel où roulaient des nuages sombres,
-elle se décida à sortir.
-
-Étaient-ce la même campagne, la même herbe, les mêmes arbres qu'au mois
-de mai? Qu'étaient donc devenues la gaieté ensoleillée des feuilles, et
-la poésie verte du gazon où flambaient les pissenlits, où saignaient
-les coquelicots, où rayonnaient les marguerites, où frétillaient,
-comme au bout de fils invisibles, les fantasques papillons jaunes? Et
-cette griserie de l'air chargé de vie, d'aromes, d'atomes fécondants
-n'existait plus.
-
-Les avenues détrempées par les continuelles averses d'automne
-s'allongeaient, couvertes d'un épais tapis de feuilles mortes, sous la
-maigreur grelottante des peupliers presque nus. Les branches grêles
-tremblaient au vent, agitant encore quelque feuillage prêt à s'égrener
-dans l'espace. Et sans cesse, tout le long du jour, comme une pluie
-incessante et triste à faire pleurer, ces dernières feuilles, toutes
-jaunes maintenant, pareilles à de larges sous d'or, se détachaient,
-tournoyaient, voltigeaient et tombaient.
-
-Elle alla jusqu'au bosquet. Il était lamentable comme la chambre
-d'un mourant. La muraille verte qui séparait et faisait secrètes les
-gentilles allées sinueuses s'était éparpillée. Les arbustes emmêlés,
-comme une dentelle de bois fin, heurtaient les unes aux autres leurs
-maigres branches; et le murmure des feuilles tombées et sèches que la
-brise poussait, remuait, amoncelait en tas par endroits, semblait un
-douloureux soupir d'agonie.
-
-De tout petits oiseaux sautaient de place en place avec un léger cri
-frileux, cherchant un abri.
-
-Garantis cependant par l'épais rideau des ormes jetés en avant-garde
-contre le vent de mer, le tilleul et le platane encore couverts de leur
-parure d'été semblaient vêtus l'un de velours rouge, l'autre de soie
-orange, teints ainsi par les premiers froids selon la nature de leurs
-sèves.
-
-Jeanne allait et venait à pas lents dans l'avenue de petite mère, le
-long de la ferme des Couillard. Quelque chose l'appesantissait comme le
-pressentiment des longs ennuis de la vie monotone qui commençait.
-
-Puis elle s'assit sur le talus où Julien, pour la première fois, lui
-avait parlé d'amour; et elle resta là, rêvassant, presque sans songer,
-alanguie jusqu'au cœur, avec une envie de se coucher, de dormir pour
-échapper à la tristesse de ce jour.
-
-Tout à coup elle aperçut une mouette qui traversait le ciel, emportée
-dans une rafale; et elle se rappela cet aigle qu'elle avait vu, là-bas,
-en Corse, dans le sombre val d'Ota. Elle reçut au cœur la vive
-secousse que donne le souvenir d'une chose bonne et finie; et elle
-revit brusquement l'île radieuse avec son parfum sauvage, son soleil
-qui mûrit les oranges et les cédrats, ses montagnes aux sommets roses,
-ses golfes d'azur, et ses ravins où roulent des torrents.
-
-Alors l'humide et dur paysage qui l'entourait, avec la chute lugubre
-des feuilles, et les nuages gris entraînés par le vent, l'enveloppa
-d'une telle épaisseur de désolation qu'elle rentra pour ne point
-sangloter.
-
-Petite mère, engourdie devant la cheminée, sommeillait, accoutumée à
-la mélancolie des journées, ne la sentant plus. Père et Julien étaient
-partis se promener en causant de leurs affaires. Et la nuit vint,
-semant de l'ombre morne dans le vaste salon, qu'éclairaient par éclats
-les reflets du feu.
-
-Au dehors, par les fenêtres, un reste de jour laissait distinguer
-encore cette nature sale de fin d'année, et le ciel grisâtre, comme
-frotté de boue lui-même.
-
-Le baron bientôt parut, suivi de Julien; dès qu'il eut pénétré dans la
-pièce enténébrée, il sonna, criant: «Vite, vite, de la lumière! il
-fait triste ici.»
-
-Et il s'assit devant la cheminée. Pendant que ses pieds mouillés
-fumaient près de la flamme, et que la crotte de ses semelles tombait,
-séchée par la chaleur, il se frottait gaiement les mains. «Je crois
-bien, dit-il, qu'il va geler; le ciel s'éclaircit au nord; c'est pleine
-lune ce soir; ça piquera ferme cette nuit.»
-
-Puis, se tournant vers sa fille: «Eh bien, petite, es-tu contente
-d'être revenue dans ton pays, dans ta maison, auprès des vieux?»
-
-Cette simple question bouleversa Jeanne. Elle se jeta dans les bras
-de son père, les yeux pleins de larmes, et l'embrassa nerveusement,
-comme pour se faire pardonner; car, malgré ses efforts de cœur pour
-être gaie, elle se sentait triste à défaillir. Elle songeait pourtant
-à la joie qu'elle s'était promise en retrouvant ses parents; et elle
-s'étonnait de cette froideur qui paralysait sa tendresse, comme si,
-lorsqu'on a beaucoup pensé de loin aux gens qu'on aime, et perdu
-l'habitude de les voir à toute heure, on éprouvait, en les retrouvant,
-une sorte d'arrêt d'affection jusqu'à ce que les liens de la vie
-commune fussent renoués.
-
-Le dîner fut long; on ne parla guère. Julien semblait avoir oublié sa
-femme.
-
-Au salon, ensuite, elle se laissa engourdir par le feu, en face de
-petite mère qui dormait tout à fait; et, un moment réveillée par la
-voix des deux hommes qui discutaient, elle se demanda, en essayant
-de secouer son esprit, si elle allait aussi être saisie par cette
-léthargie morne des habitudes que rien n'interrompt.
-
-La flamme de la cheminée, molle et rougeâtre pendant le jour, devenait
-vive, claire, crépitante. Elle jetait de grandes lueurs subites sur les
-tapisseries ternies des fauteuils, sur le renard et la cigogne, sur le
-héron mélancolique, sur la cigale et la fourmi.
-
-Le baron se rapprocha, souriant, et tendant ses doigts ouverts aux
-tisons vifs: «Ah ah! ça flambe bien, ce soir. Il gèle, mes enfants,
-il gèle.» Puis il posa sa main sur l'épaule de Jeanne, et, montrant
-le feu: «Vois-tu, fillette, voilà ce qu'il y a de meilleur au monde:
-le foyer, le foyer avec les siens autour. Rien ne vaut ça. Mais si on
-allait se coucher. Vous devez être exténués, les enfants?»
-
-Remontée en sa chambre, la jeune femme se demandait comment deux
-retours aux mêmes lieux qu'elle croyait aimer pouvaient être si
-différents. Pourquoi se sentait-elle comme meurtrie, pourquoi cette
-maison, ce pays cher, tout ce qui, jusque-là, faisait frémir son cœur,
-lui semblaient-ils aujourd'hui si navrants?
-
-Mais son œil soudain tomba sur sa pendule. La petite abeille
-voltigeait toujours de gauche à droite, et de droite à gauche, du même
-mouvement rapide et continu, au-dessus des fleurs de vermeil. Alors,
-brusquement, Jeanne fut traversée par un élan d'affection, remuée
-jusqu'aux larmes devant cette petite mécanique qui semblait vivante,
-qui lui chantait l'heure et palpitait comme une poitrine.
-
-Certes elle n'avait pas été aussi émue en embrassant père et mère. Le
-cœur a des mystères qu'aucun raisonnement ne pénètre.
-
-Pour la première fois depuis son mariage elle était seule en son lit,
-Julien, sous prétexte de fatigue, ayant pris une autre chambre. Il
-était convenu d'ailleurs que chacun aurait la sienne.
-
-Elle fut longtemps à s'endormir, étonnée de ne plus sentir un corps
-contre le sien, déshabituée du sommeil solitaire, et troublée par le
-vent hargneux du nord qui s'acharnait contre le toit.
-
-Elle fut réveillée au matin par une grande lueur qui teignait son lit
-de sang; et ses carreaux, tout barbouillés de givre, étaient rouges
-comme si l'horizon entier brûlait.
-
-S'enveloppant d'un grand peignoir, elle courut à sa fenêtre et
-l'ouvrit.
-
-Une brise glacée, saine et piquante, s'engouffra dans sa chambre, lui
-cinglant la peau d'un froid aigu qui fit pleurer ses yeux; et, au
-milieu d'un ciel empourpré, un gros soleil rutilant et bouffi comme une
-figure d'ivrogne apparaissait derrière les arbres. La terre, couverte
-de gelée blanche, dure et sèche à présent, sonnait sous les pieds des
-gens de ferme. En cette seule nuit toutes les branches encore garnies
-des peupliers s'étaient dépouillées; et derrière la lande apparaissait
-la grande ligne verdâtre des flots tout parsemés de traînées blanches.
-
-Le platane et le tilleul se dévêtaient rapidement sous les rafales.
-A chaque passage de la brise glacée, des tourbillons de feuilles
-détachées par la brusque gelée s'éparpillaient dans le vent comme un
-envolement d'oiseaux. Jeanne s'habilla, sortit, et, pour faire quelque
-chose, alla voir les fermiers.
-
-Les Martin levèrent les bras, et la maîtresse l'embrassa sur les joues;
-puis on la contraignit à boire un petit verre de noyau. Et elle se
-rendit à l'autre ferme. Les Couillard levèrent les bras; la maîtresse
-la bécota sur les oreilles, et il fallut avaler un petit verre de
-cassis.
-
-Après quoi elle rentra déjeuner.
-
-Et la journée s'écoula comme celle de la veille, froide, au lieu d'être
-humide. Et les autres jours de la semaine ressemblèrent à ces deux-là;
-et toutes les semaines du mois ressemblèrent à la première.
-
-Peu à peu, cependant, son regret des contrées lointaines s'affaiblit.
-L'habitude mettait sur sa vie une couche de résignation pareille au
-revêtement de calcaire que certaines eaux déposent sur les objets. Et
-une sorte d'intérêt pour les mille choses insignifiantes de l'existence
-quotidienne, un souci des simples et médiocres occupations régulières
-renaquit en son cœur. En elle se développait une espèce de mélancolie
-méditante, un vague désenchantement de vivre. Que lui eût-il fallu?
-Que désirait-elle? Elle ne le savait pas. Aucun besoin mondain ne la
-possédait; aucune soif de plaisirs, aucun élan même vers des joies
-possibles; lesquelles d'ailleurs? Ainsi que les vieux fauteuils du
-salon ternis par le temps, tout se décolorait doucement à ses yeux,
-tout s'effaçait, prenait une nuance pâle et morne.
-
-Ses relations avec Julien avaient changé complètement. Il semblait
-tout autre depuis le retour de leur voyage de noce, comme un acteur
-qui a fini son rôle et reprend sa figure ordinaire. C'est à peine s'il
-s'occupait d'elle, s'il lui parlait même; toute trace d'amour avait
-subitement disparu; et les nuits étaient rares où il pénétrait dans sa
-chambre.
-
-Il avait pris la direction de la fortune et de la maison, revisait les
-baux, harcelait les paysans, diminuait les dépenses; et ayant revêtu
-lui-même des allures de fermier gentilhomme, il avait perdu son vernis
-et son élégance de fiancé.
-
-Il ne quittait plus, bien qu'il fût tigré de taches, un vieil habit
-de chasse en velours, garni de boutons de cuivre, retrouvé dans sa
-garde-robe de jeune homme, et, envahi par la négligence des gens qui
-n'ont plus besoin de plaire, il avait cessé de se raser, de sorte que
-sa barbe longue, mal coupée, l'enlaidissait incroyablement. Ses mains
-n'étaient plus soignées; et il buvait, après chaque repas, quatre ou
-cinq petits verres de cognac.
-
-Jeanne ayant essayé de lui faire quelques tendres reproches, il avait
-répondu si brusquement: «Tu vas me laisser tranquille, n'est-ce pas?»
-qu'elle ne se hasarda plus à lui donner des conseils.
-
-Elle avait pris son parti de ces changements d'une façon qui l'étonnait
-elle-même. Il était devenu un étranger pour elle, un étranger dont
-l'âme et le cœur lui restaient fermés. Elle y songeait souvent, se
-demandant d'où venait qu'après s'être rencontrés ainsi, aimés, épousés
-dans un élan de tendresse, ils se retrouvaient tout à coup presque
-aussi inconnus l'un à l'autre que s'ils n'avaient pas dormi côte à côte.
-
-Et comment ne souffrait-elle pas davantage de son abandon? Était-ce
-ainsi, la vie? s'étaient-ils trompés? N'y avait-il plus rien pour elle
-dans l'avenir?
-
-Si Julien était demeuré beau, soigné, élégant, séduisant, peut-être
-eût-elle beaucoup souffert?
-
-
-Il était convenu qu'après le jour de l'an les nouveaux mariés
-resteraient seuls; et que père et petite mère retourneraient passer
-quelques mois dans leur maison de Rouen. Les jeunes gens, cet hiver-là,
-ne devaient point quitter les Peuples, pour achever de s'installer, de
-s'habituer et de se plaire aux lieux où allait s'écouler toute leur
-vie. Ils avaient quelques voisins d'ailleurs, à qui Julien présenterait
-sa femme. C'étaient les Briseville, les Coutelier et les Fourville.
-
-Mais les jeunes gens ne pouvaient encore commencer leurs visites, parce
-qu'il avait été impossible jusque-là de faire venir le peintre pour
-changer les armoiries de la calèche.
-
-La vieille voiture de famille avait été cédée en effet à son gendre
-par le baron; et Julien, pour rien au monde, n'aurait consenti à se
-présenter dans les châteaux voisins si l'écusson des de Lamare n'avait
-été écartelé avec celui des Le Perthuis des Vauds.
-
-Or un seul homme dans le pays conservait la spécialité des ornements
-héraldiques, c'était un peintre de Bolbec, nommé Bataille, appelé tour
-à tour dans tous les castels normands pour fixer les précieux ornements
-sur les portières des véhicules.
-
-Enfin, un matin de décembre, vers la fin du déjeuner, on vit un
-individu ouvrir la barrière et s'avancer dans le chemin droit. Il
-portait une boîte sur son dos. C'était Bataille.
-
-On le fit entrer dans la salle et on lui servit à manger comme s'il
-eût été un monsieur, car sa spécialité, ses rapports incessants avec
-toute l'aristocratie du département, sa connaissance des armoiries,
-des termes consacrés, des emblèmes, en avaient fait une sorte
-d'homme-blason à qui les gentilshommes serraient la main.
-
-On fit apporter aussitôt un crayon et du papier, et, pendant qu'il
-mangeait, le baron et Julien esquissèrent leurs écussons écartelés.
-La baronne, toute secouée dès qu'il s'agissait de ces choses, donnait
-son avis; et Jeanne elle-même prenait part à la discussion, comme si
-quelque mystérieux intérêt se fût soudain éveillé en elle.
-
-Bataille, tout en déjeunant, indiquait son opinion, prenait parfois le
-crayon, traçait un projet, citait des exemples, décrivait toutes les
-voitures seigneuriales de la contrée, semblait apporter avec lui, dans
-son esprit, dans sa voix même, une sorte d'atmosphère de noblesse.
-
-C'était un petit homme à cheveux gris et ras, aux mains souillées de
-couleurs, et qui sentait l'essence. Il avait eu autrefois, disait-on,
-une vilaine affaire de mœurs; mais la considération générale de toutes
-les familles titrées avait depuis longtemps effacé cette tache.
-
-Dès qu'il eut fini son café, on le conduisit sous la remise et on
-enleva la toile cirée qui recouvrait la voiture. Bataille l'examina,
-puis il se prononça gravement sur les dimensions qu'il croyait
-nécessaire de donner à son dessin; et, après un nouvel échange d'idées,
-il se mit à la besogne.
-
-Malgré le froid, la baronne fit apporter un siège afin de le regarder
-travailler; puis elle demanda une chaufferette pour ses pieds qui se
-glaçaient; et elle se mit tranquillement à causer avec le peintre,
-l'interrogeant sur des alliances qu'elle ignorait, sur les morts et les
-naissances nouvelles, complétant par ces renseignements l'arbre des
-généalogies qu'elle portait en sa mémoire.
-
-Julien était demeuré près de sa belle-mère, à cheval sur une chaise.
-Il fumait sa pipe, crachait par terre, écoutait, et suivait de l'œil
-la mise en couleur de sa noblesse.
-
-Bientôt le père Simon, qui se rendait au potager avec sa bêche sur
-l'épaule, s'arrêta lui-même pour considérer le travail; et l'arrivée
-de Bataille ayant pénétré dans les deux fermes, les deux fermières ne
-tardèrent point à se présenter. Elles s'extasiaient, debout aux deux
-côtés de la baronne, répétant: «Faut d' l'adresse tout d' même pour
-fignoler ces machines-là.»
-
-Les écussons des deux portières ne purent être terminés que le
-lendemain, vers onze heures. Tout le monde aussitôt fut présent; et on
-tira la calèche dehors pour mieux juger.
-
-C'était parfait. On complimenta Bataille qui repartit avec sa boîte
-accrochée au dos. Et le baron, sa femme, Jeanne et Julien tombèrent
-d'accord sur ce point que le peintre était un garçon de grands moyens
-qui, si les circonstances l'avaient permis, serait devenu, sans aucun
-doute, un artiste.
-
-Mais, par mesure d'économie, Julien avait accompli des réformes, qui
-nécessitaient des modifications nouvelles.
-
-Le vieux cocher était devenu jardinier, le vicomte se chargeant de
-conduire lui-même et ayant vendu les carrossiers pour n'avoir plus à
-payer leur nourriture.
-
-Puis, comme il fallait quelqu'un pour tenir les bêtes quand les maîtres
-seraient descendus, il avait fait un petit domestique d'un jeune vacher
-nommé Marius.
-
-Enfin, pour se procurer des chevaux, il introduisit, dans le bail des
-Couillard et des Martin, une clause spéciale contraignant les deux
-fermiers à fournir chacun un cheval, un jour chaque mois, à la date
-fixée par lui, moyennant quoi ils demeuraient dispensés des redevances
-de volailles.
-
-Donc les Couillard ayant amené une grande rosse à poil jaune, et
-les Martin un petit animal blanc à poil long, les deux bêtes furent
-attelées côte à côte; et Marius, noyé dans une ancienne livrée du père
-Simon, amena devant le perron du château cet équipage.
-
-Julien nettoyé, la taille cambrée, avait retrouvé un peu de son
-élégance passée; mais sa barbe longue lui donnait malgré tout un aspect
-commun.
-
-Il considéra l'attelage, la voiture et le petit domestique, et les
-jugea satisfaisants, les armoiries repeintes ayant seules pour lui de
-l'importance.
-
-La baronne descendue de sa chambre au bras de son mari monta avec
-peine, et s'assit, le dos soutenu par des coussins. Jeanne à son
-tour parut. Elle rit d'abord de l'accouplement des chevaux, le blanc,
-disait-elle, était le petit-fils du jaune; puis, quand elle aperçut
-Marius, la face ensevelie dans son chapeau à cocarde, dont son nez seul
-limitait la descente, et les mains disparues dans la profondeur des
-manches, et les deux jambes enjuponnées dans les basques de sa livrée,
-dont ses pieds, chaussés de souliers énormes, sortaient étrangement
-par le bas; et quand elle le vit renverser la tête en arrière pour
-regarder, lever le genou pour faire un pas, comme s'il allait enjamber
-un fleuve, et s'agiter comme un aveugle pour obéir aux ordres, perdu
-tout entier, disparu dans l'ampleur de ses vêtements, elle fut saisie
-d'un rire invincible, d'un rire sans fin.
-
-Le baron se retourna, considéra le petit homme abasourdi, et, cédant
-aussitôt à la contagion, il éclata, appelant sa femme, ne pouvant plus
-parler.--«Re-re-garde Ma-Ma-Marius! Est-il drôle! Mon Dieu est-il
-drô-drôle.»
-
-Alors la baronne, s'étant penchée par la portière et l'ayant considéré,
-fut secouée d'une telle crise de gaieté que toute la calèche dansait
-sur ses ressorts, comme soulevée par des cahots.
-
-Mais Julien, la face pâle, demanda: «Qu'est-ce que vous avez à rire
-comme ça; il faut que vous soyez fous!»
-
-Jeanne, malade, convulsée, impuissante à se calmer, s'assit sur une
-marche du perron. Le baron en fit autant; et, dans la calèche, des
-éternuements convulsifs, une sorte de gloussement continu, disaient
-que la baronne étouffait. Et soudain la redingote de Marius se mit à
-palpiter. Il avait compris sans doute, car il riait lui-même de toute
-sa force au fond de sa coiffure.
-
-Alors Julien exaspéré s'élança. D'une gifle il sépara la tête du gamin
-et le chapeau géant qui s'envola sur le gazon; puis, s'étant retourné
-vers son beau-père, il balbutia d'une voix tremblante de colère: «Il
-me semble que ce n'est pas à vous de rire. Nous n'en serions pas là
-si vous n'aviez gaspillé votre fortune et mangé votre avoir. A qui la
-faute si vous êtes ruinés?»
-
-Toute la gaieté fut glacée, cessa net. Et personne ne dit un mot.
-Jeanne, prête à pleurer maintenant, monta sans bruit près de sa mère.
-Le baron, surpris et muet, s'assit en face des deux femmes; et Julien
-s'installa sur le siège, après avoir hissé près de lui l'enfant
-larmoyant et dont la joue enflait.
-
-La route fut triste et parut longue. Dans la voiture on se taisait.
-Mornes et gênés tous trois, ils ne voulaient point s'avouer ce qui
-préoccupait leurs cœurs. Ils sentaient bien qu'ils n'auraient pu
-parler d'autre chose, tant cette pensée douloureuse les obsédait,
-et ils aimaient mieux se taire tristement que de toucher à ce sujet
-pénible.
-
-Au trot inégal des deux bêtes, la calèche longeait les cours des
-fermes, faisait fuir à grands pas des poules noires effrayées qui
-plongeaient et disparaissaient dans les haies, était parfois suivie
-d'un chien-loup hurlant, qui regagnait ensuite sa maison, le poil
-hérissé, en se retournant encore pour aboyer vers la voiture. Un gars
-en sabots crottés, à longues jambes nonchalantes, qui allait, les mains
-au fond des poches, la blouse bleue gonflée par le vent dans le dos,
-se rangeait pour laisser passer l'équipage, et retirait gauchement sa
-casquette, laissant voir ses cheveux plats collés au crâne.
-
-Et, entre chaque ferme, les plaines recommençaient avec d'autres
-fermes, au loin, de place en place.
-
-Enfin, on pénétra dans une grande avenue de sapins aboutissant à la
-route. Les ornières boueuses et profondes faisaient se pencher la
-calèche et pousser des cris à petite mère. Au bout de l'avenue, une
-barrière blanche était fermée; Marius courut l'ouvrir et on contourna
-un immense gazon pour arriver, par un chemin arrondi, devant un haut,
-vaste et triste bâtiment dont les volets étaient clos.
-
-La porte du milieu soudain s'ouvrit; et un vieux domestique paralysé,
-vêtu d'un gilet rouge rayé de noir que recouvrait en partie son tablier
-de service, descendit à petits pas obliques les marches du perron. Il
-prit le nom des visiteurs et les introduisit dans un spacieux salon
-dont il ouvrit péniblement les persiennes toujours fermées. Les meubles
-étaient voilés de housses, la pendule et les candélabres enveloppés
-de linge blanc; et un air moisi, un air d'autrefois, glacé, humide,
-semblait imprégner les poumons, le cœur et la peau de tristesse.
-
-Tout le monde s'assit et on attendit. Quelques pas entendus dans
-le corridor au-dessus annonçaient un empressement inaccoutumé. Les
-châtelains surpris s'habillaient au plus vite. Ce fut long. Une
-sonnette tinta plusieurs fois. D'autres pas descendirent un escalier,
-puis remontèrent.
-
-La baronne, saisie par le froid pénétrant, éternuait coup sur coup.
-Julien marchait de long en large. Jeanne, morne, restait assise auprès
-de sa mère. Et le baron, adossé au marbre de la cheminée, demeurait le
-front bas.
-
-Enfin, une des hautes portes tourna, découvrant le vicomte et la
-vicomtesse de Briseville. Ils étaient tous les deux petits, maigrelets,
-sautillants, sans âge appréciable, cérémonieux et embarrassés. La
-femme, en robe de soie ramagée, coiffée d'un petit bonnet douairière à
-rubans, parlait vite de sa voix aigrelette.
-
-Le mari, serré dans une redingote pompeuse, saluait avec un ploiement
-des genoux. Son nez, ses yeux, ses dents déchaussées, ses cheveux qu'on
-aurait dit enduits de cire et son beau vêtement d'apparat luisaient
-comme luisent les choses dont on prend grand soin.
-
-Après les premiers compliments de bienvenue et les politesses de
-voisinage, personne ne trouva plus rien à dire. Alors on se félicita
-de part et d'autre sans raison. On continuerait, espérait-on des deux
-côtés, ces excellentes relations. C'était une ressource de se voir
-quand on habitait toute l'année la campagne.
-
-Et l'atmosphère glaciale du salon pénétrait les os, enrouait les
-gorges. La baronne toussait maintenant sans avoir tout à fait cessé
-d'éternuer. Alors le baron donna le signal du départ. Les Briseville
-insistèrent. «Comment? si vite? Restez donc encore un peu.» Mais Jeanne
-s'était levée malgré les signes de Julien qui trouvait trop courte la
-visite.
-
-On voulut sonner le domestique pour faire avancer la voiture. La
-sonnette ne marchait plus. Le maître du logis se précipita, puis vint
-annoncer qu'on avait mis les chevaux à l'écurie.
-
-Il fallut attendre. Chacun cherchait une phrase, un mot à dire. On
-parla de l'hiver pluvieux. Jeanne, avec d'involontaires frissons
-d'angoisse, demanda ce que pouvaient faire leurs hôtes, tous deux
-seuls, toute l'année. Mais les Briseville s'étonnèrent de la question;
-car ils s'occupaient sans cesse, écrivant beaucoup à leurs parents
-nobles semés par toute la France, passant leurs journées en des
-occupations microscopiques, cérémonieux l'un vis-à-vis de l'autre comme
-en face des étrangers, et causant majestueusement des affaires les plus
-insignifiantes.
-
-Et sous le haut plafond noirci du vaste salon inhabité, tout empaqueté
-en des linges, l'homme et la femme si petits, si propres, si corrects,
-semblaient à Jeanne des conserves de noblesse.
-
-Enfin la voiture passa devant les fenêtres avec ses deux bidets
-inégaux. Mais Marius avait disparu. Se croyant libre jusqu'au soir, il
-était sans doute parti faire un tour dans la campagne.
-
-Julien furieux pria qu'on le renvoyât à pied; et, après beaucoup de
-saluts de part et d'autre, on reprit le chemin des Peuples.
-
-Dès qu'ils furent enfermés dans la calèche, Jeanne et son père, malgré
-l'obsession pesante qui leur restait de la brutalité de Julien, se
-remirent à rire en contrefaisant les gestes et les intonations des
-Briseville. Le baron imitait le mari, Jeanne faisait la femme, mais la
-baronne un peu froissée dans ses respects leur dit: «Vous avez tort de
-vous moquer ainsi, ce sont des gens très comme il faut, appartenant
-à d'excellentes familles.» On se tut pour ne point contrarier
-petite mère, mais de temps en temps, malgré tout, père et Jeanne
-recommençaient en se regardant. Il saluait avec cérémonie, et, d'un
-ton solennel: «Votre château des Peuples doit être bien froid, Madame,
-avec ce grand vent de mer qui le visite tout le jour?» Elle prenait un
-air pincé, et minaudant avec un petit frétillement de la tête pareil
-à celui d'un canard qui se baigne: «Oh ici, Monsieur, j'ai de quoi
-m'occuper toute l'année. Puis nous possédons tant de parents à qui
-écrire. Et M. de Briseville se décharge de tout sur moi. Il s'occupe
-de recherches savantes avec l'abbé Pelle. Ils font ensemble l'histoire
-religieuse de la Normandie.»
-
-La baronne souriait à son tour, contrariée et bienveillante, et
-répétait: «Ce n'est pas bien de se moquer ainsi des gens de notre
-classe.»
-
-Mais soudain la voiture s'arrêta; et Julien criait, appelant quelqu'un
-par derrière. Alors Jeanne et le baron, s'étant penchés aux portières,
-aperçurent un être singulier qui semblait rouler vers eux. Les jambes
-embarrassées dans la jupe flottante de sa livrée, aveuglé par sa
-coiffure qui chavirait sans cesse, agitant ses manches comme des ailes
-de moulin, pataugeant dans les larges flaques d'eau qu'il traversait
-éperdument, trébuchant contre toutes les pierres de la route, se
-trémoussant, bondissant et couvert de boue, Marius suivait la calèche
-de toute la vitesse de ses pieds.
-
-Dès qu'il l'eut rattrapée, Julien, se penchant, l'empoigna par le
-collet, l'amena près de lui, et, lâchant les rênes, se mit à cribler de
-coups de poing le chapeau qui s'enfonça jusqu'aux épaules du gamin en
-sonnant comme un tambour. Le gars hurlait là dedans, essayait de fuir,
-de sauter du siège, tandis que son maître, le maintenant d'une main,
-frappait toujours avec l'autre.
-
-Jeanne, éperdue, balbutiait: «Père... Oh! père!» et la baronne soulevée
-d'indignation serrait le bras de son mari. «Mais empêchez-le donc,
-Jacques.» Alors brusquement le baron abaissa la vitre de devant, et,
-attrapant la manche de son gendre, lui jeta, d'une voix frémissante:
-«Avez-vous bientôt fini de frapper cet enfant?»
-
-Julien stupéfait se retourna: «Vous ne voyez donc pas dans quel état le
-bougre a mis sa livrée?»
-
-Mais le baron, la tête sortie entre les deux: «Eh, que m'importe!
-on n'est pas brutal à ce point.» Julien se fâchait de nouveau:
-«Laissez-moi tranquille s'il vous plaît, cela ne vous regarde pas!» et
-il levait encore la main; mais son beau-père la saisit brusquement et
-l'abaissa avec tant de force qu'il la heurta contre le bois du siège et
-il cria si violemment: «Si vous ne cessez pas, je descends et je saurai
-bien vous arrêter, moi!» que le vicomte se calma soudain, et, haussant
-les épaules sans répondre, il fouetta les bêtes qui partirent au grand
-trot.
-
-Les deux femmes, livides, ne remuaient point, et on entendait
-distinctement les coups pesants du cœur de la baronne.
-
-Au dîner Julien fut plus charmant que de coutume, comme si rien ne
-s'était passé. Jeanne, son père et madame Adélaïde, qui oubliaient
-vite en leur sereine bienveillance, attendris de le voir aimable,
-se laissaient aller à la gaieté avec la sensation de bien-être des
-convalescents; et comme Jeanne reparlait des Briseville, son mari
-lui-même plaisanta, mais il ajouta bien vite: «C'est égal, ils ont
-grand air.»
-
-On ne fit point d'autres visites, chacun craignant de raviver la
-question Marius. Il fut seulement décidé qu'on enverrait aux voisins
-des cartes au jour de l'an, et qu'on attendrait, pour les aller voir,
-les premiers jours tièdes du printemps prochain.
-
-La Noël vint. On eut à dîner le curé, le maire et sa femme. On
-les invita de nouveau pour le jour de l'an. Ce furent les seules
-distractions qui rompirent le monotone enchaînement des jours.
-
-Père et petite mère devaient quitter les Peuples le 9 janvier; Jeanne
-les voulait retenir, mais Julien ne s'y prêtait guère, et le baron,
-devant la froideur grandissante de son gendre, fit venir de Rouen une
-chaise de poste.
-
-La veille de leur départ, les paquets étant finis, comme il faisait
-une claire gelée, Jeanne et son père se résolurent à descendre jusqu'à
-Yport où ils n'avaient point été depuis le retour de Corse.
-
-Ils traversèrent le bois qu'elle avait parcouru le jour de son mariage,
-toute mêlée à celui dont elle devenait pour toujours la compagne, le
-bois où elle avait reçu sa première caresse, tressailli du premier
-frisson, pressenti cet amour sensuel qu'elle ne devait connaître enfin
-que dans le vallon sauvage d'Ota, auprès de la source où ils avaient
-bu, mêlant leurs baisers à l'eau.
-
-Plus de feuilles, plus d'herbes grimpantes, rien que le bruit des
-branches, et cette rumeur sèche qu'ont en hiver les taillis dépouillés.
-
-Ils entrèrent dans le petit village. Les rues vides, silencieuses,
-gardaient une odeur de mer, de varech et de poisson. Les vastes filets
-tannés séchaient toujours, accrochés devant les portes, ou bien étendus
-sur le galet. La mer grise et froide avec son éternelle et grondante
-écume commençait à descendre, découvrant, vers Fécamp, les rochers
-verdâtres au pied des falaises. Et le long de la plage les grosses
-barques échouées sur le flanc semblaient de vastes poissons morts.
-Le soir tombait et les pêcheurs s'en venaient par groupes au perret,
-marchant lourdement avec leurs grandes bottes marines, le cou enveloppé
-de laine, un litre d'eau-de-vie d'une main, la lanterne du bateau de
-l'autre. Longtemps ils tournèrent autour des embarcations inclinées;
-ils mettaient à bord, avec la lenteur normande, leurs filets, leurs
-bouées, un gros pain, un pot de beurre, un verre, et la bouteille
-de trois-six. Puis ils poussaient vers l'eau la barque redressée qui
-dévalait à grand bruit sur le galet, fendait l'écume, montait sur la
-vague, se balançait quelques instants, ouvrait ses ailes brunes et
-disparaissait dans la nuit avec son petit feu au bout du mât.
-
-Et les grandes femmes des matelots dont les dures carcasses saillaient
-sous les robes minces, restées jusqu'au départ du dernier pêcheur,
-rentraient dans le village assoupi, troublant de leurs voix criardes le
-lourd sommeil des rues noires.
-
-Le baron et Jeanne, immobiles, contemplaient l'éloignement dans l'ombre
-de ces hommes qui s'en allaient ainsi chaque nuit risquer la mort
-pour ne point crever de faim, et si misérables cependant qu'ils ne
-mangeaient jamais de viande.
-
-Le baron, s'exaltant devant l'Océan, murmura: «C'est terrible et beau.
-Comme cette mer sur qui tombent les ténèbres, sur qui tant d'existences
-sont en péril, est superbe! n'est-ce pas, Jeannette?»
-
-Elle répondit avec un sourire gelé: «Ça ne vaut point la Méditerranée.»
-Mais son père, s'indignant: «La Méditerranée! de l'huile, de l'eau
-sucrée, l'eau bleue d'un baquet de lessive. Regarde donc celle-ci
-comme elle est effrayante avec ses crêtes d'écume! Et songe à tous ces
-hommes, partis là-dessus, et qu'on ne voit déjà plus.»
-
-Jeanne avec un soupir consentit: «Oui, si tu veux.» Mais ce mot qui lui
-était venu aux lèvres, «la Méditerranée,» l'avait de nouveau pincée
-au cœur, rejetant toute sa pensée vers ces contrées lointaines où
-gisaient ses rêves.
-
-Le père et la fille alors, au lieu de revenir par les bois, gagnèrent
-la route et montèrent la côte à pas alentis. Ils ne parlaient guère,
-tristes de la séparation prochaine.
-
-Parfois en longeant les fossés des fermes, une odeur de pommes pilées,
-cette senteur de cidre frais qui semble flotter en cette saison sur
-toute la campagne normande, les frappait au visage, ou bien un gras
-parfum d'étable, cette bonne et chaude puanteur qui s'exhale du fumier
-de vaches. Une petite fenêtre éclairée indiquait au fond de la cour la
-maison d'habitation.
-
-Et il semblait à Jeanne que son âme s'élargissait, comprenait des
-choses invisibles; et ces petites lueurs éparses dans les champs lui
-donnèrent soudain la sensation vive de l'isolement de tous les êtres
-que tout désunit, que tout sépare, que tout entraîne loin de ce qu'ils
-aimeraient.
-
-Alors, d'une voix résignée, elle dit: «Ça n'est pas toujours gai, la
-vie.»
-
-Le baron soupira: «Que veux-tu, fillette, nous n'y pouvons rien.»
-
-Et le lendemain, père et petite mère étant partis, Jeanne et Julien
-restèrent seuls.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Les cartes entrèrent alors dans la vie des jeunes gens. Chaque jour,
-après le déjeuner, Julien, tout en fumant sa pipe et se gargarisant
-avec du cognac dont il buvait peu à peu six ou huit verres, faisait
-plusieurs parties de bésigue avec sa femme. Elle montait ensuite
-en sa chambre, s'asseyait près de la fenêtre, et, pendant que la
-pluie battait les vitres ou que le vent les secouait, elle brodait
-obstinément une garniture de jupon. Parfois, fatiguée, elle levait les
-yeux, et contemplait au loin la mer sombre qui moutonnait. Puis, après
-quelques minutes de ce regard vague, elle reprenait son ouvrage.
-
-Elle n'avait d'ailleurs rien autre chose à faire, Julien ayant pris
-toute la direction de la maison, pour satisfaire pleinement ses besoins
-d'autorité et ses démangeaisons d'économie. Il se montrait d'une
-parcimonie féroce, ne donnait jamais de pourboires, réduisait la
-nourriture au strict nécessaire; et comme Jeanne, depuis qu'elle était
-venue aux Peuples, se faisait faire chaque matin par le boulanger une
-petite galette normande, il supprima cette dépense et la condamna au
-pain grillé.
-
-Elle ne disait rien afin d'éviter les explications, les discussions et
-les querelles; mais elle souffrait comme de coups d'aiguille à chaque
-nouvelle manifestation d'avarice de son mari. Cela lui semblait bas
-et odieux, à elle, élevée dans une famille où l'argent comptait pour
-rien. Combien souvent elle avait entendu dire à petite mère: «Mais
-c'est fait pour être dépensé, l'argent.» Julien maintenant répétait:
-«Tu ne pourras donc jamais t'habituer à ne pas jeter l'argent par
-les fenêtres?» Et chaque fois qu'il avait rogné quelques sous sur un
-salaire ou sur une note, il prononçait, avec un sourire, en glissant la
-monnaie dans sa poche: «Les petits ruisseaux font les grandes rivières.»
-
-En certains jours cependant Jeanne se reprenait à rêver. Elle
-s'arrêtait doucement de travailler, et, les mains molles, le regard
-éteint, elle refaisait un de ses romans de petite fille, partie en des
-aventures charmantes. Mais soudain, la voix de Julien qui donnait un
-ordre au père Simon l'arrachait à ce bercement de songerie; et elle
-reprenait son patient ouvrage en se disant: «C'est fini, tout ça;» et
-une larme tombait sur ses doigts qui poussaient l'aiguille.
-
-Rosalie aussi, autrefois si gaie et toujours chantant, était changée.
-Ses joues rebondies avaient perdu leur vernis rouge, et, presque
-creuses maintenant, semblaient parfois frottées de terre.
-
-Souvent Jeanne lui demandait: «Es-tu malade, ma fille?» La petite bonne
-répondait toujours: «Non, Madame.» Un peu de sang lui montait aux
-pommettes et elle se sauvait bien vite.
-
-Au lieu de courir comme autrefois, elle traînait ses pieds avec peine
-et ne paraissait même plus coquette, n'achetait plus rien aux marchands
-voyageurs qui lui montraient en vain leurs rubans de soie et leurs
-corsets et leurs parfumeries variées.
-
-Et la grande maison avait l'air de sonner le creux, toute morne, avec
-sa face que les pluies maculaient de longues traînées grises.
-
-A la fin de janvier les neiges arrivèrent. On voyait de loin les gros
-nuages venir du nord au-dessus de la mer sombre; et la blanche descente
-des flocons commença. En une nuit toute la plaine fut ensevelie, et les
-arbres apparurent au matin drapés dans cette écume de glace.
-
-Julien, chaussé de hautes bottes, l'air hirsute, passait son temps
-au fond du bosquet, embusqué derrière le fossé donnant sur la lande,
-à guetter les oiseaux émigrants. De temps en temps un coup de fusil
-crevait le silence gelé des champs; et des bandes de corbeaux noirs
-effrayés s'envolaient des grands arbres en tournoyant.
-
-Jeanne, succombant à l'ennui, descendait parfois sur le perron. Des
-bruits de vie venaient de fort loin répercutés sur la tranquillité
-dormante de cette nappe livide et morne.
-
-Puis elle n'entendait plus rien qu'une sorte de ronflement des flots
-éloignés et le glissement vague et continu de cette poussière d'eau
-gelée tombant toujours.
-
-Et la couche de neige s'élevait sans cesse sous la chute infinie de
-cette mousse épaisse et légère.
-
-Par une de ces pâles matinées, Jeanne immobile chauffait ses pieds
-au feu de sa chambre, pendant que Rosalie, plus changée de jour en
-jour, faisait lentement le lit. Soudain elle entendit derrière elle un
-douloureux soupir. Sans tourner la tête, elle demanda: «Qu'est-ce que
-tu as donc?»
-
-La bonne, comme toujours, répondit: «Rien, Madame»; mais sa voix
-semblait brisée, expirante.
-
-Jeanne déjà songeait à autre chose quand elle remarqua qu'elle
-n'entendait plus remuer la jeune fille. Elle appela: «Rosalie!» Rien
-ne bougea. Alors, la croyant sortie sans bruit, elle cria plus fort:
-«Rosalie!» et elle allait allonger le bras pour sonner quand un profond
-gémissement, poussé tout près d'elle, la fit se dresser avec un frisson
-d'angoisse.
-
-La petite servante, livide, les yeux hagards, était assise par terre,
-les jambes allongées, le dos appuyé contre le bois du lit.
-
-Jeanne s'élança: «Qu'est-ce que tu as, qu'est-ce que tu as?»
-
-L'autre ne dit pas un mot, ne fit pas un geste; elle fixait sur sa
-maîtresse un regard fou, et haletait, comme déchirée par une effroyable
-douleur. Puis soudain, tendant tout son corps, elle glissa sur le dos,
-étouffant entre ses dents serrées un cri de détresse.
-
-Alors sous sa robe collée à ses cuisses ouvertes quelque chose remua.
-Et de là partit aussitôt un bruit singulier, un clapotement, un souffle
-de gorge étranglée qui suffoque; puis soudain ce fut un long miaulement
-de chat, une plainte frêle et déjà douloureuse, le premier appel de
-souffrance de l'enfant entrant dans la vie.
-
-Jeanne brusquement comprit, et, la tête égarée, courut à l'escalier
-criant: «Julien, Julien!»
-
-Il répondit d'en bas: «Qu'est-ce que tu veux?»
-
-Elle eut grand'peine à prononcer: «C'est... c'est Rosalie qui...»
-
-Julien s'élança, gravit les marches deux par deux, et, entrant
-brusquement dans la chambre, il releva d'un seul coup les vêtements de
-la fillette, et découvrit un affreux petit morceau de chair, plissé,
-geignant, crispé et tout gluant, qui s'agitait entre deux jambes nues.
-
-Il se redressa, la face méchante, et, poussant dehors sa femme éperdue:
-«Ça ne te regarde pas. Va-t'en. Envoie-moi Ludivine et le père Simon.»
-
-Jeanne, toute tremblante, descendit à la cuisine, puis, n'osant plus
-remonter, elle entra dans le salon qui restait sans feu depuis le
-départ de ses parents, et elle attendit anxieusement des nouvelles.
-
-Elle vit bientôt le domestique qui sortait en courant. Cinq minutes
-après il rentra avec la veuve Dentu, la sage-femme du pays.
-
-Alors ce fut dans l'escalier un grand remuement comme si on portait
-un blessé; et Julien vint dire à Jeanne qu'elle pouvait remonter chez
-elle.
-
-Elle tremblait comme si elle venait d'assister à quelque sinistre
-accident. Elle s'assit de nouveau devant son feu, puis demanda:
-«Comment va-t-elle?»
-
-Julien, préoccupé, nerveux, marchait à travers l'appartement; et une
-colère semblait le soulever. Il ne répondit point d'abord; puis, au
-bout de quelques secondes, s'arrêtant: «Qu'est-ce que tu comptes faire
-de cette fille?»
-
-Elle ne comprenait pas et regardait son mari: «Comment? Que veux-tu
-dire? Je ne sais pas, moi.»
-
-Et soudain il cria comme s'il s'emportait: «Nous ne pouvons pourtant
-pas garder un bâtard dans la maison.»
-
-Alors Jeanne demeura très perplexe; puis, au bout d'un long silence:
-«Mais, mon ami, peut-être pourrait-on le mettre en nourrice?»
-
-Il ne la laissa pas achever: «Et qui est-ce qui payera? Toi sans doute?»
-
-Elle réfléchit encore longtemps, cherchant une solution; enfin elle
-dit: «Mais le père s'en chargera, de cet enfant; et, s'il épouse
-Rosalie, il n'y a plus de difficulté.»
-
-Julien, comme à bout de patience, et furieux, reprit: «Le père!...
-le père!... le connais-tu... le père?--Non, n'est-ce pas? Eh bien,
-alors?...»
-
-Jeanne, émue, s'animait: «Mais il ne laissera pas certainement cette
-fille ainsi. Ce serait un lâche! nous demanderons son nom, et nous
-irons le trouver, lui, et il faudra bien qu'il s'explique.»
-
-Julien s'était calmé et remis à marcher: «Ma chère, elle ne veut pas le
-dire, le nom de l'homme; elle ne te l'avouera pas plus qu'à moi.....
-et, s'il ne veut pas d'elle, lui?..... Nous ne pouvons pourtant pas
-garder sous notre toit une fille-mère avec son bâtard, comprends-tu?»
-
-Jeanne, obstinée, répétait: «Alors c'est un misérable, cet homme; mais
-il faudra bien que nous le connaissions; et, alors, il aura affaire à
-nous.»
-
-Julien, devenu fort rouge, s'irritait encore: «Mais... en attendant...?»
-
-Elle ne savait que décider et lui demanda: «Qu'est-ce que tu proposes,
-toi?»
-
-Aussitôt il dit son avis: «Oh! moi, c'est bien simple. Je lui donnerais
-quelque argent et je l'enverrais au diable avec son mioche.»
-
-Mais la jeune femme, indignée, se révolta. «Quant à cela, jamais. C'est
-ma sœur de lait, cette fille; nous avons grandi ensemble. Elle a fait
-une faute, tant pis; mais je ne la jetterai pas dehors pour cela: et,
-s'il le faut, je l'élèverai, cet enfant.»
-
-Alors Julien éclata: «Et nous aurons une propre réputation, nous
-autres, avec notre nom et nos relations! Et on dira partout que
-nous protégeons le vice, que nous abritons des gueuses; et les gens
-honorables ne voudront plus mettre les pieds chez nous. Mais à quoi
-penses-tu, vraiment? Tu es folle!»
-
-Elle était demeurée calme. «Je ne laisserai jamais jeter dehors
-Rosalie; et si tu ne veux pas la garder, ma mère la reprendra; et il
-faudra bien que nous finissions par connaître le nom du père de son
-enfant.»
-
-Alors il sortit exaspéré, tapant la porte, et criant: «Les femmes sont
-stupides avec leurs idées!»
-
-Jeanne, dans l'après-midi, monta chez l'accouchée. La petite bonne,
-veillée par la veuve Dentu, restait immobile dans son lit, les yeux
-ouverts, tandis que la garde berçait en ses bras l'enfant nouveau-né.
-
-Dès qu'elle aperçut sa maîtresse, Rosalie se mit à sangloter, cachant
-sa figure dans ses draps, toute secouée de désespoir. Jeanne la voulut
-embrasser, mais elle résistait, se voilant. Alors la garde intervint,
-lui découvrit le visage; et elle se laissa faire, pleurant encore, mais
-doucement.
-
-Un maigre feu brûlait dans la cheminée; il faisait froid; l'enfant
-pleurait. Jeanne n'osait point parler du petit de crainte d'amener
-une autre crise; et elle avait pris la main de sa bonne, en répétant
-d'un ton machinal: «Ça ne sera rien, ça ne sera rien.» La pauvre fille
-regardait à la dérobée vers la garde, tressaillait aux cris du marmot;
-et un reste de chagrin l'étranglant jaillissait encore par moments, en
-un sanglot convulsif, tandis que des larmes rentrées faisaient un bruit
-d'eau dans sa gorge.
-
-Jeanne, encore une fois, l'embrassa, et, tout bas, lui murmura dans
-l'oreille: «Nous en aurons bien soin, va, ma fille.» Puis comme un
-nouvel accès de pleurs commençait, elle se sauva bien vite.
-
-Tous les jours elle y retourna, et tous les jours Rosalie éclatait en
-sanglots en apercevant sa maîtresse.
-
-L'enfant fut mis en nourrice chez une voisine.
-
-Julien cependant parlait à peine à sa femme, comme s'il eût gardé
-contre elle une grosse colère depuis qu'elle avait refusé de renvoyer
-la bonne. Un jour il revint sur ce sujet, mais Jeanne tira de sa poche
-une lettre de la baronne demandant qu'on lui envoyât immédiatement
-cette fille si on ne la gardait pas aux Peuples. Julien, furieux, cria:
-«Ta mère est aussi folle que toi.» Mais il n'insista plus.
-
-Quinze jours après, l'accouchée pouvait déjà se lever, et reprendre son
-service.
-
-Alors Jeanne, un matin, la fit asseoir, lui tint les mains et, la
-traversant de son regard:
-
-«Voyons, ma fille, dis-moi tout.»
-
-Rosalie se mit à trembler, et balbutia: «Quoi, Madame?
-
---A qui est-il, cet enfant?»
-
-Alors la petite bonne fut reprise d'un désespoir épouvantable; et elle
-cherchait éperdument à dégager ses mains pour s'en cacher la figure.
-
-Mais Jeanne l'embrassait malgré elle, la consolait: «C'est un malheur,
-que veux-tu, ma fille? Tu as été faible; mais ça arrive à bien
-d'autres. Si le père t'épouse, on n'y pensera plus; et nous pourrons le
-prendre à notre service avec toi.»
-
-Rosalie gémissait comme si on l'eût martyrisée, et de temps en temps
-donnait une secousse pour se dégager et s'enfuir.
-
-Jeanne reprit: «Je comprends bien que tu aies honte; mais tu vois que
-je ne me fâche pas, que je te parle doucement. Si je te demande le
-nom de l'homme, c'est pour ton bien, parce que je sens à ton chagrin
-qu'il t'abandonne, et que je veux empêcher cela. Julien ira le trouver,
-vois-tu, et nous le forcerons à t'épouser; et comme nous vous garderons
-tous les deux, nous le forcerons bien aussi à te rendre heureuse.»
-
-Cette fois Rosalie fit un effort si brusque qu'elle arracha ses mains
-de celles de sa maîtresse, et se sauva comme une folle.
-
-Le soir, en dînant, Jeanne dit à Julien: «J'ai voulu décider Rosalie à
-me révéler le nom de son séducteur. Je n'ai pas pu réussir. Essaye donc
-de ton côté pour que nous contraignions ce misérable à l'épouser.»
-
-Mais Julien tout de suite se fâcha: «Ah! tu sais, je ne veux pas
-entendre parler de cette histoire-là, moi. Tu as voulu garder cette
-fille, garde-la, mais ne m'embête plus à son sujet.»
-
-Il semblait, depuis l'accouchement, d'une humeur plus irritable encore;
-et il avait pris cette habitude de ne plus parler à sa femme sans
-crier comme s'il eût été toujours furieux, tandis qu'au contraire elle
-baissait la voix, se faisait douce, conciliante pour éviter toute
-discussion; et souvent elle pleurait, la nuit, dans son lit.
-
-Malgré sa constante irritation, son mari avait repris des habitudes
-d'amour oubliées depuis leur retour, et il était rare qu'il passât
-trois soirs de suite sans franchir la porte conjugale.
-
-Rosalie fut bientôt guérie entièrement et devint moins triste,
-quoiqu'elle restât comme effarée, poursuivie par une crainte inconnue.
-
-Et elle se sauva deux fois encore, alors que Jeanne essayait de
-l'interroger de nouveau.
-
-Julien tout à coup parut aussi plus aimable; et la jeune femme se
-rattachait à de vagues espoirs, retrouvait des gaietés, bien qu'elle se
-sentît parfois souffrante de malaises singuliers dont elle ne parlait
-point. Le dégel n'était pas venu et depuis bientôt cinq semaines un
-ciel clair comme un cristal bleu, le jour, et, la nuit, tout semé
-d'étoiles qu'on aurait cru de givre, tant le vaste espace était
-rigoureux, s'étendait sur la nappe unie, dure et luisante des neiges.
-
-Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière leurs rideaux de
-grands arbres poudrés de frimas, semblaient endormies en leur chemise
-blanche. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus; seules les cheminées des
-chaumières révélaient la vie cachée par les minces filets de fumée qui
-montaient droit dans l'air glacial.
-
-La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout semblait mort, tué
-par le froid. De temps en temps, on entendait craquer les arbres,
-comme si leurs membres de bois se fussent brisés sous l'écorce; et
-parfois une grosse branche se détachait et tombait, l'invincible gelée
-pétrifiant la sève et rompant les fibres.
-
-Jeanne attendait anxieusement le retour des souffles tièdes,
-attribuant à la rigueur terrible du temps toutes les souffrances vagues
-qui la traversaient.
-
-Tantôt elle ne pouvait plus rien manger, prise de dégoût devant toute
-nourriture; tantôt son pouls battait follement; tantôt ses faibles
-repas lui donnaient des écœurements d'indigestion; et ses nerfs
-tendus, vibrants sans cesse, la faisaient vivre en une agitation
-constante et intolérable.
-
-Un soir le thermomètre descendit encore et Julien, tout frissonnant au
-sortir de table (car jamais la salle n'était chauffée à point, tant il
-économisait sur le bois), se frotta les mains en murmurant: «Il fera
-bon coucher deux cette nuit, n'est-ce pas, ma chatte?»
-
-Il riait de son rire bon enfant d'autrefois; et Jeanne lui sauta au
-cou; mais elle se sentait justement si mal à l'aise, ce soir-là, si
-endolorie, si étrangement nerveuse qu'elle le pria, tout bas, en lui
-baisant les lèvres, de la laisser dormir seule. Elle lui dit, en
-quelques mots, son mal: «Je t'en prie, mon chéri; je t'assure que je ne
-suis pas bien. Ça ira mieux demain, sans doute.»
-
-Il n'insista pas: «Comme il te plaira, ma chère; si tu es malade, il
-faut te soigner.»
-
-Et on parla d'autre chose.
-
-Elle se coucha de bonne heure. Julien, par extraordinaire, fit allumer
-du feu dans sa chambre particulière. Quand on lui annonça que «ça
-flambait bien», il baisa sa femme au front, et s'en alla.
-
-La maison entière semblait travaillée par le froid; les murs pénétrés
-avaient des bruits légers comme des frissons; et Jeanne en son lit
-grelottait.
-
-Deux fois elle se releva pour remettre des bûches au foyer, et chercher
-des robes, des jupes, des vieux vêtements qu'elle amoncelait sur sa
-couche. Rien ne la pouvait réchauffer; ses pieds s'engourdissaient,
-tandis qu'en ses mollets et jusqu'en ses cuisses des vibrations
-couraient qui la faisaient se retourner sans cesse, s'agiter, s'énerver
-à l'excès.
-
-Bientôt ses dents claquèrent; ses mains tremblèrent; sa poitrine se
-serrait; son cœur lent battait de grands coups sourds et semblait
-parfois s'arrêter; et sa gorge haletait comme si l'air n'y pouvait plus
-entrer.
-
-Une effroyable angoisse saisit son âme en même temps que l'invincible
-froid l'envahissait jusqu'aux moelles. Jamais elle n'avait éprouvé
-cela, elle ne s'était sentie abandonnée ainsi par la vie, prête à
-exhaler son dernier souffle.
-
-Elle pensa: «Je vais mourir... Je meurs....»
-
-Et, frappée d'épouvante, elle sauta du lit, sonna Rosalie, attendit,
-sonna de nouveau, attendit encore, frémissante et glacée.
-
-La petite bonne ne venait point. Elle dormait sans doute de ce dur
-premier sommeil que rien ne brise; et Jeanne, perdant l'esprit,
-s'élança, pieds nus, dans l'escalier.
-
-Elle monta sans bruit, à tâtons, trouva la porte, l'ouvrit, appela:
-«Rosalie!» avança toujours, heurta le lit, promena ses mains dessus
-et reconnut qu'il était vide. Il était vide et tout froid, comme si
-personne n'y eût couché.
-
-Surprise, elle se dit: «Comment! elle est encore partie courir par un
-pareil temps!»
-
-Mais comme son cœur, devenu tout à coup tumultueux, bondissait,
-l'étouffait, elle redescendit, les jambes fléchissantes, afin de
-réveiller Julien.
-
-Elle pénétra chez lui violemment, fouettée par cette conviction qu'elle
-allait mourir et par le désir de le voir avant de perdre connaissance.
-
-A la lueur du feu agonisant, elle aperçut, à côté de la tête de son
-mari, la tête de Rosalie sur l'oreiller.
-
-Au cri qu'elle poussa, ils se dressèrent tous les deux. Elle demeura
-une seconde immobile dans l'effarement de cette découverte. Puis elle
-s'enfuit, rentra dans sa chambre; et comme Julien éperdu avait appelé
-«Jeanne!» une peur atroce la saisit de le voir, d'entendre sa voix, de
-l'écouter s'expliquer, mentir, de rencontrer son regard face à face; et
-elle se précipita de nouveau dans l'escalier qu'elle descendit.
-
-Elle courait maintenant dans l'obscurité au risque de rouler le long
-des marches, de se casser les membres sur la pierre. Elle allait devant
-elle, poussée par un impérieux besoin de fuir, de ne plus apprendre
-rien, de ne plus voir personne.
-
-Quand elle fut en bas, elle s'assit sur une marche, toujours en chemise
-et nu-pieds; et elle demeurait là, l'esprit perdu.
-
-Julien avait sauté du lit, s'habillait à la hâte. Elle l'entendit
-remuer, marcher. Elle se redressa pour se sauver de lui. Déjà il
-descendait aussi l'escalier, et il criait: «Écoute, Jeanne!»
-
-Non, elle ne voulait pas écouter ni se laisser toucher du bout des
-doigts; et elle se jeta dans la salle à manger, courant comme devant
-un assassin. Elle cherchait une issue, une cachette, un coin noir, un
-moyen de l'éviter. Elle se blottit sous la table. Mais déjà il ouvrait
-la porte, sa lumière à la main, répétant toujours: «Jeanne!» et elle
-repartit comme un lièvre, s'élança dans la cuisine, en fit deux fois le
-tour à la façon d'une bête acculée; et, comme il la rejoignait encore,
-elle ouvrit brusquement la porte du jardin et s'élança dans la campagne.
-
-Le contact glacé de la neige où ses jambes nues entraient parfois
-jusqu'aux genoux lui donna soudain une énergie désespérée. Elle n'avait
-pas froid, bien que toute découverte; elle ne sentait plus rien tant
-la convulsion de son âme avait engourdi son corps, et elle courait,
-blanche comme la terre.
-
-Elle suivit la grande allée, traversa le bosquet, franchit le fossé et
-partit à travers la lande.
-
-Pas de lune; les étoiles luisaient comme une semaille de feu dans le
-noir du ciel; mais la plaine était claire cependant, d'une blancheur
-terne, d'une immobilité figée, d'un silence infini.
-
-Jeanne allait vite, sans souffler, sans savoir, sans réfléchir à rien.
-Et soudain elle se trouva au bord de la falaise. Elle s'arrêta net, par
-instinct, et s'accroupit, vidée de toute pensée et de toute volonté.
-
-Dans le trou sombre devant elle la mer invisible et muette exhalait
-l'odeur salée de ses varechs à marée basse.
-
-Elle demeura là longtemps, inerte d'esprit comme de corps; puis, tout
-à coup, elle se mit à trembler, mais à trembler follement comme une
-voile qu'agite le vent. Ses bras, ses mains, ses pieds secoués par une
-force invincible palpitaient, vibraient de sursauts précipités; et la
-connaissance lui revint brusquement, claire et poignante.
-
-Puis des visions anciennes passèrent devant ses yeux; cette promenade
-avec Lui dans le bateau du père Lastique, leur causerie, son amour
-naissant, le baptême de la barque; puis elle remonta plus loin jusqu'à
-cette nuit bercée de rêves à son arrivée aux Peuples. Et maintenant!
-maintenant! Oh! sa vie était cassée, toute joie finie, toute attente
-impossible; et l'épouvantable avenir plein de tortures, de trahisons et
-de désespoir lui apparut. Autant mourir, ce serait fini tout de suite.
-
-Mais une voix criait au loin: «C'est ici, voilà ses pas; vite, vite,
-par ici!» C'était Julien qui la cherchait.
-
-Oh! elle ne le voulait pas revoir. Dans l'abîme, là, devant elle, elle
-entendait maintenant un petit bruit, le vague glissement de la mer sur
-les roches.
-
-Elle se dressa, toute soulevée déjà pour s'élancer; et, jetant à la
-vie l'adieu des désespérés, elle gémit le dernier mot des mourants, le
-dernier mot des jeunes soldats éventrés dans les batailles: «Maman!»
-
-Soudain la pensée de petite mère la traversa; elle la vit sanglotant;
-elle vit son père à genoux devant son cadavre broyé, elle eut en une
-seconde toute la souffrance de leur désespoir.
-
-Alors elle retomba mollement dans la neige; et elle ne se sauva
-plus quand Julien et le père Simon, suivis de Marius qui tenait une
-lanterne, la saisirent par les bras pour la rejeter en arrière, tant
-elle était près du bord.
-
-Ils firent d'elle ce qu'ils voulurent, car elle ne pouvait plus remuer.
-Elle sentit qu'on l'emportait, puis qu'on la mettait dans un lit, puis
-qu'on la frictionnait avec des linges brûlants; puis tout souvenir
-s'effaça, toute connaissance disparut.
-
-Puis un cauchemar--était-ce un cauchemar?--l'obséda. Elle était couchée
-dans sa chambre. Il faisait jour, mais elle ne pouvait pas se lever.
-Pourquoi? elle n'en savait rien. Alors elle entendait un petit bruit
-sur le plancher, une sorte de grattement, de frôlement, et soudain une
-souris, une petite souris grise passait vivement sur son drap. Une
-autre aussitôt la suivait, puis une troisième qui s'avançait vers la
-poitrine, de son trot vif et menu. Jeanne n'avait pas peur; mais elle
-voulut prendre la bête et lança sa main, sans y parvenir.
-
-Alors d'autres souris, dix, vingt, des centaines, des milliers
-surgirent de tous les côtés. Elles grimpaient aux colonnes, filaient
-sur les tapisseries, couvraient la couche tout entière. Et bientôt
-elles pénétrèrent sous les couvertures; Jeanne les sentait glisser sur
-sa peau, chatouiller ses jambes, descendre et monter le long de son
-corps. Elle les voyait venir du pied du lit pour pénétrer dedans contre
-sa gorge; et elle se débattait, jetait ses mains en avant pour en
-saisir une et les refermait toujours vides.
-
-Elle s'exaspérait, voulait fuir, criait, et il lui semblait qu'on
-la tenait immobile, que des bras vigoureux l'enlaçaient et la
-paralysaient; mais elle ne voyait personne.
-
-Elle n'avait point la notion du temps. Cela dut être long, très long.
-
-Puis elle eut un réveil, un réveil las, meurtri, doux cependant. Elle
-se sentait faible, faible. Elle ouvrit les yeux, et ne s'étonna pas de
-voir petite mère assise dans sa chambre, avec un gros homme qu'elle ne
-connaissait point.
-
-Quel âge avait-elle? elle n'en savait rien et se croyait toute petite
-fille. Elle n'avait, non plus, aucun souvenir.
-
-Le gros homme dit: «Tenez, la connaissance revient.» Et petite mère
-se mit à pleurer. Alors le gros homme reprit: «Voyons, soyez calme,
-Madame la baronne, je vous dis que j'en réponds maintenant. Mais ne lui
-parlez de rien, de rien. Qu'elle dorme.»
-
-Et il sembla à Jeanne qu'elle vivait encore très longtemps assoupie,
-reprise par un pesant sommeil dès qu'elle essayait de penser; et elle
-n'essayait pas non plus de se rappeler quoi que ce soit, comme si,
-vaguement, elle avait eu peur de la réalité reparue en sa tête.
-
-Or, une fois, comme elle s'éveillait, elle aperçut Julien, seul près
-d'elle; et brusquement, tout lui revint, comme si un rideau se fût levé
-qui cachait sa vie passée.
-
-Elle eut au cœur une douleur horrible et voulut fuir encore. Elle
-rejeta ses draps, sauta par terre et tomba, ses jambes ne la pouvant
-plus porter.
-
-Julien s'élança vers elle; et elle se mit à hurler pour qu'il ne la
-touchât point. Elle se tordait, se roulait. La porte s'ouvrit. Tante
-Lison accourait avec la veuve Dentu, puis le baron, puis enfin petite
-mère arriva soufflant, éperdue.
-
-On la recoucha; et aussitôt elle ferma les yeux sournoisement pour ne
-point parler et pour réfléchir à son aise.
-
-Sa mère et sa tante la soignaient, s'empressaient, l'interrogeaient:
-«Nous entends-tu maintenant, Jeanne, ma petite Jeanne?».
-
-Elle faisait la sourde, ne répondant pas; et elle s'aperçut très bien
-de la journée finie. La nuit vint. La garde s'installa près d'elle, et
-la faisait boire de temps en temps.
-
-Elle buvait sans rien dire, mais elle ne dormait plus; elle raisonnait
-péniblement, cherchant des choses qui lui échappaient, comme si elle
-avait eu des trous dans sa mémoire, de grandes places blanches et vides
-où les événements ne s'étaient point marqués.
-
-Peu à peu, après de longs efforts, elle retrouva tous les faits.
-
-Et elle y réfléchit avec une obstination fixe.
-
-Petite mère, tante Lison et le baron étaient venus, donc elle avait été
-très malade. Mais Julien? Qu'avait-il dit? Ses parents savaient-ils?
-Et Rosalie? où était-elle? Et puis que faire? que faire? Une idée
-l'illumina--retourner, avec père et petite mère, à Rouen, comme
-autrefois. Elle serait veuve; voilà tout.
-
-Alors elle attendit, écoutant ce qu'on disait autour d'elle, comprenant
-fort bien sans le laisser voir, jouissant de ce retour de raison,
-patiente et rusée.
-
-Le soir, enfin, elle se trouva seule avec la baronne et elle appela,
-tout bas: «Petite mère!» Sa propre voix l'étonna, lui parut changée. La
-baronne lui saisit les mains: «Ma fille! ma Jeanne chérie! ma fille,
-tu me reconnais?
-
---Oui, petite mère, mais il ne faut point pleurer; nous avons à causer
-longtemps. Julien t'a-t-il dit pourquoi je me suis sauvée dans la neige?
-
---Oui, ma mignonne, tu as eu une grosse fièvre très dangereuse.
-
---Ce n'est pas ça, maman. J'ai eu la fièvre après; mais t'a-t-il dit ce
-qui me l'a donnée, cette fièvre, et pourquoi je me suis sauvée?
-
---Non, ma chérie.
-
---C'est parce que j'ai trouvé Rosalie dans son lit.»
-
-La baronne crut qu'elle délirait encore, la caressa. «Dors, ma
-mignonne, calme-toi, essaye de dormir.»
-
-Mais Jeanne, obstinée, reprit: «J'ai toute ma raison maintenant,
-petite maman, je ne dis pas de folies comme j'ai dû en dire les jours
-derniers. Je me sentais malade une nuit, alors j'ai été chercher
-Julien. Rosalie était couchée avec lui. J'ai perdu la tête de chagrin
-et je me suis sauvée dans la neige pour me jeter à la falaise.»
-
-Mais la baronne répétait: «Oui, ma mignonne, tu as été bien malade,
-bien malade.
-
---Ce n'est pas ça, maman, j'ai trouvé Rosalie dans le lit de Julien,
-et je ne veux plus rester avec lui. Tu m'emmèneras à Rouen comme
-autrefois.»
-
-La baronne, à qui le médecin avait recommandé de ne contrarier Jeanne
-en rien, répondit: «Oui, ma mignonne.»
-
-Mais la malade s'impatienta: «Je vois bien que tu ne me crois pas. Va
-chercher petit père, lui, il finira bien par me comprendre.»
-
-Et petite mère se leva difficilement, prit ses deux cannes, sortit en
-traînant ses pieds, puis revint après quelques minutes avec le baron
-qui la soutenait.
-
-Ils s'assirent devant le lit et Jeanne aussitôt commença. Elle dit
-tout, doucement, d'une voix faible, avec clarté: le caractère bizarre
-de Julien, ses duretés, son avarice, et enfin son infidélité.
-
-Quand elle eut fini, le baron vit bien qu'elle ne divaguait pas, mais
-il ne savait que penser, que résoudre et que répondre.
-
-Il lui prit la main, d'une façon tendre, comme autrefois quand il
-l'endormait avec des histoires. «Écoute, ma chérie, il faut agir avec
-prudence. Ne brusquons rien; tâche de supporter ton mari jusqu'au
-moment où nous aurons pris une résolution... Tu me le promets?» Elle
-murmura: «Je veux bien, mais je ne resterai pas ici quand je serai
-guérie.»
-
-Puis, tout bas, elle ajouta: «Où est Rosalie maintenant?»
-
-Le baron reprit: «Tu ne la verras plus.» Mais elle s'obstinait. «Où
-est-elle? je veux savoir.» Alors il avoua qu'elle n'avait point quitté
-la maison; mais il affirma qu'elle allait partir.
-
-En sortant de chez la malade, le baron, tout chauffé par la colère,
-blessé dans son cœur de père, alla trouver Julien, et, brusquement:
-«Monsieur, je viens vous demander compte de votre conduite vis-à-vis de
-ma fille. Vous l'avez trompée avec votre servante; cela est doublement
-indigne.»
-
-Mais Julien joua l'innocent, nia avec passion, jura, prit Dieu à
-témoin. Quelle preuve avait-on d'ailleurs? Est-ce que Jeanne n'était
-pas folle? ne venait-elle pas d'avoir une fièvre cérébrale? ne
-s'était-elle pas sauvée par la neige, une nuit, dans un accès de
-délire, au début de sa maladie? Et c'est justement au milieu de cet
-accès, alors qu'elle courait presque nue par la maison, qu'elle
-prétendait avoir vu sa bonne dans le lit de son mari!
-
-Et il s'emportait; il menaça d'un procès; il s'indignait avec
-véhémence. Et le baron, confus, fit des excuses, demanda pardon, et
-tendit sa main loyale que Julien refusa de prendre.
-
-Quand Jeanne connut la réponse de son mari, elle ne se fâcha point et
-répondit: «Il ment, papa, mais nous finirons par le convaincre.»
-
-Et pendant deux jours elle fut taciturne recueillie, méditant.
-
-Puis, le troisième matin, elle voulut voir Rosalie. Le baron refusa de
-faire monter la bonne, déclara qu'elle était partie. Jeanne ne céda
-point, répétant: «Alors qu'on aille la chercher chez elle.»
-
-Et déjà elle s'irritait quand le docteur entra. On lui dit tout pour
-qu'il jugeât. Mais Jeanne soudain se mit à pleurer, énervée outre
-mesure, criant presque: «Je veux voir Rosalie: je veux la voir!»
-
-Alors le médecin lui prit la main, et, à voix basse: «Calmez-vous,
-Madame; toute émotion pourrait devenir grave; car vous êtes enceinte.»
-
-Elle demeura saisie, comme frappée d'un coup; et il lui sembla tout de
-suite que quelque chose remuait en elle. Puis elle resta silencieuse,
-n'écoutant pas même ce qu'on disait, s'enfonçant en sa pensée. Elle
-ne put dormir de la nuit, tenue en éveil par cette idée nouvelle et
-singulière qu'un enfant vivait là, dans son ventre; et triste, peinée
-qu'il fût le fils de Julien; inquiète, craignant qu'il ne ressemblât
-à son père. Au jour venu, elle fit appeler le baron. «Petit père, ma
-résolution est bien prise; je veux tout savoir, surtout maintenant; tu
-entends, je veux; et tu sais qu'il ne faut pas me contrarier dans la
-situation où je suis. Écoute bien. Tu vas aller chercher M. le curé.
-J'ai besoin de lui pour empêcher Rosalie de mentir; puis, dès qu'il
-sera venu, tu la feras monter et tu resteras là avec petite mère.
-Surtout veille à ce que Julien n'ait pas de soupçons.»
-
-Une heure plus tard le prêtre entrait, engraissé encore, soufflant
-autant que petite mère. Il s'assit auprès d'elle dans un fauteuil,
-le ventre tombant entre ses jambes ouvertes; et il commença par
-plaisanter, en passant par habitude son mouchoir à carreaux sur son
-front: «Eh bien, Madame la baronne, je crois que nous ne maigrissons
-pas; m'est avis que nous faisons la paire.» Puis, se tournant vers le
-lit de la malade: «Hé! hé! qu'est-ce qu'on m'a dit, ma jeune dame, que
-nous aurions bientôt un nouveau baptême? Ah! ah! ah! pas d'une barque,
-cette fois. Et il ajouta d'un ton grave: «Ce sera un défenseur pour la
-patrie»; puis, après une courte réflexion: «A moins que ce ne soit une
-bonne mère de famille;» et, saluant la baronne, «comme vous, Madame».
-
-Mais la porte du fond s'ouvrit. Rosalie, éperdue, larmoyant, refusait
-d'entrer, cramponnée à l'encadrement, et poussée par le baron.
-Impatienté, il la jeta d'une secousse dans la chambre. Alors elle se
-couvrit la face de ses mains et resta debout, sanglotant.
-
-Jeanne, dès qu'elle l'aperçut, se dressa brusquement, s'assit, plus
-pâle que ses draps; et son cœur affolé soulevait de ses battements la
-mince chemise collée à sa peau. Elle ne pouvait parler, respirant à
-peine, suffoquée. Enfin, elle prononça d'une voix coupée par l'émotion.
-«Je... je... n'aurais pas... pas besoin... de t'interroger. Il... il me
-suffit de te voir ainsi... de... de voir ta... ta honte devant moi.»
-
-Après une pause, car le souffle lui manquait, elle reprit: «Mais je
-veux tout savoir, tout... tout. J'ai fait venir M. le curé pour que ce
-soit comme une confession, tu entends.»
-
-Immobile, Rosalie poussait presque des cris entre ses mains crispées.
-
-Le baron, que la colère gagnait, lui saisit les bras, les écarta
-violemment, et, la jetant à genoux près du lit: «Parle donc...
-Réponds.»
-
-Elle resta par terre, dans la posture qu'on prête aux Madeleines,
-le bonnet de travers, le tablier sur le parquet, le visage voilé de
-nouveau de ses mains redevenues libres.
-
-Alors le curé lui parla: «Allons, ma fille, écoute ce qu'on te dit, et
-réponds. Nous ne voulons pas te faire de mal; mais on veut savoir ce
-qui s'est passé.»
-
-Jeanne, penchée au bord de sa couche, la regardait. Elle dit: «C'est
-bien vrai que tu étais dans le lit de Julien quand je vous ai surpris.»
-
-Rosalie, à travers ses mains, gémit: «Oui, Madame.»
-
-Alors, brusquement, la baronne se mit à pleurer aussi avec un gros
-bruit de suffocation; et ses sanglots convulsifs accompagnaient ceux de
-Rosalie.
-
-Jeanne, les yeux droits sur la bonne, demanda: «Depuis quand cela
-durait-il?»
-
-Rosalie balbutia: «Depuis qu'il est v'nu.»
-
-Jeanne ne comprenait pas. «Depuis qu'il est venu... Alors... depuis...
-depuis le printemps?
-
---Oui, Madame.
-
---Depuis qu'il est entré dans cette maison?
-
---Oui, Madame.»
-
-Et Jeanne, comme oppressée de questions, interrogea d'une voix
-précipitée:
-
-«Mais comment cela s'est-il fait? Comment te l'a-t-il demandé? Comment
-t'a-t-il prise? Qu'est-ce qu'il t'a dit? A quel moment, comment as-tu
-cédé? comment as-tu pu te donner à lui?»
-
-Et Rosalie, écartant ses mains cette fois, saisie aussi d'une fièvre de
-parler, d'un besoin de répondre:
-
-«J'sais ti, mé? C'est le jour qu'il a dîné ici la première fois, qu'il
-est v'nu m'trouver dans ma chambre. Il s'était caché dans l'grenier.
-J'ai pas osé crier pour pas faire d'histoire. Il s'est couché avec mé;
-j'savais pu c'que j'faisais à çu moment-là; il a fait c'qu'il a voulu.
-J'ai rien dit parce que je l'trouvais gentil!...»
-
-Alors Jeanne, poussant un cri:
-
-«Mais... ton... ton enfant... c'est à lui?...»
-
-Rosalie sanglota.
-
-«Oui, Madame.»
-
-Puis toutes deux se turent.
-
-On n'entendait plus que le bruit des larmes de Rosalie et de la baronne.
-
-Jeanne accablée sentit à son tour ses yeux ruisselants; et les gouttes
-sans bruit coulèrent sur ses joues.
-
-L'enfant de sa bonne avait le même père que le sien! Sa colère était
-tombée. Elle se sentait maintenant toute pénétrée d'un désespoir
-morne, lent, profond, infini.
-
-Elle reprit enfin d'une voix changée, mouillée, d'une voix de femme qui
-pleure:
-
-«Quand nous sommes revenus de... de là-bas... du voyage... quand est-ce
-qu'il a recommencé?»
-
-La petite bonne, tout à fait écroulée par terre, balbutia: «Le... le
-premier soir il est v'nu.»
-
-Chaque parole tordait le cœur de Jeanne. Ainsi, le premier soir, le
-soir du retour aux Peuples, il l'avait quittée pour cette fille. Voilà
-pourquoi il la laissait dormir seule!
-
-Elle en savait assez, maintenant, elle ne voulait plus rien apprendre;
-elle cria! «Va-t'en, va-t'en!» Et comme Rosalie ne bougeait point,
-anéantie, Jeanne appela son père: «Emmène-la, emporte-la.» Mais le
-curé, qui n'avait encore rien dit, jugea le moment venu de placer un
-petit sermon.
-
-«C'est très mal, ce que tu as fait là, ma fille, très mal; et le bon
-Dieu ne te pardonnera pas de sitôt. Pense à l'enfer qui t'attend si tu
-ne gardes pas désormais une bonne conduite. Maintenant que tu as un
-enfant, il faut que tu te ranges. Madame la baronne fera sans doute
-quelque chose pour toi, et nous te trouverons un mari...»
-
-Il aurait longtemps parlé, mais le baron, ayant de nouveau saisi
-Rosalie par les épaules, la souleva, la traîna jusqu'à la porte, et la
-jeta, comme un paquet, dans le couloir.
-
-Dès qu'il fut revenu, plus pâle que sa fille, le curé reprit la parole:
-«Que voulez-vous? elles sont toutes comme ça dans le pays. C'est une
-désolation, mais on n'y peut rien, et il faut bien un peu d'indulgence
-pour les faiblesses de la nature. Elles ne se marient jamais sans
-être enceintes, jamais, Madame.» Et il ajouta, souriant: «On dirait
-une coutume locale.» Puis d'un ton indigné: «Jusqu'aux enfants qui
-s'en mêlent. N'ai-je pas trouvé l'an dernier, dans le cimetière, deux
-petits du catéchisme, le garçon et la fille! J'ai prévenu les parents!
-Savez-vous ce qu'ils m'ont répondu? «Qu'voulez-vous, Monsieur l'curé,
-c'est pas nous qui leur avons appris ces saletés-là, j'y pouvons
-rien.»--Voilà, Monsieur, votre bonne a fait comme les autres...»
-
-Mais le baron, qui tremblait d'énervement, l'interrompit: «Elle? que
-m'importe! mais c'est Julien qui m'indigne. C'est infâme ce qu'il a
-fait là, et je vais emmener ma fille.»
-
-Et il marchait s'animant toujours, exaspéré: «C'est infâme d'avoir
-ainsi trahi ma fille, infâme! C'est un gueux, cet homme, une canaille,
-un misérable; et je le lui dirai, je le souffletterai, je le tuerai
-sous ma canne!»
-
-Mais le prêtre, qui absorbait lentement une prise de tabac à côté
-de la baronne en larmes, et qui cherchait à accomplir son ministère
-d'apaisement, reprit: «Voyons, Monsieur le baron, entre nous il a
-fait comme tout le monde. En connaissez-vous beaucoup, des maris qui
-soient fidèles?» Et il ajouta, avec une bonhomie malicieuse: «Tenez, je
-parie que vous-même vous avez fait vos farces. Voyons, la main sur la
-conscience, est-ce vrai?» Le baron s'était arrêté, saisi, en face du
-prêtre qui continua: «Eh oui, vous avez fait comme les autres. Qui sait
-même si vous n'avez jamais tâté d'une petite bobonne comme celle-là. Je
-vous dis que tout le monde en fait autant. Votre femme n'en a pas été
-moins heureuse ni moins aimée, n'est-ce pas?»
-
-Le baron ne remuait plus, bouleversé.
-
-C'était vrai, parbleu, qu'il en avait fait autant, et souvent encore,
-toutes les fois qu'il avait pu; et il n'avait pas respecté non plus le
-toit conjugal; et, quand elles étaient jolies, il n'avait jamais hésité
-devant les servantes de sa femme! Était-il pour cela un misérable?
-Pourquoi jugeait-il si sévèrement la conduite de Julien alors qu'il
-n'avait jamais même songé que la sienne pût être coupable?
-
-Et la baronne, tout essoufflée encore de sanglots, eut sur les lèvres
-une ombre de sourire au souvenir des fredaines de son mari, car elle
-était de cette race sentimentale, vite attendrie, et bienveillante,
-pour qui les aventures d'amour font partie de l'existence.
-
-Jeanne, affaissée, les yeux ouverts devant elle, allongée sur le dos et
-les bras inertes, songeait douloureusement. Une parole de Rosalie lui
-était revenue qui lui blessait l'âme, et pénétrait comme une vrille en
-son cœur: «Moi, j'ai rien dit parce que je l'trouvais gentil.»
-
-Elle aussi l'avait trouvé gentil; et c'est uniquement pour cela qu'elle
-s'était donnée, liée pour la vie, qu'elle avait renoncé à toute autre
-espérance, à tous les projets entrevus, à tout l'inconnu de demain.
-Elle était tombée dans ce mariage, dans ce trou sans bords pour
-remonter, dans cette misère, dans cette tristesse, dans ce désespoir,
-parce que, comme Rosalie, elle l'avait trouvé gentil!
-
-La porte s'ouvrit d'une poussée furieuse. Julien parut, l'air féroce.
-Il avait aperçu, dans l'escalier, Rosalie gémissant et il venait
-savoir, comprenant qu'on tramait quelque chose, que la bonne avait
-parlé sans doute. La vue du prêtre le cloua sur place.
-
-Il demanda d'une voix tremblante, mais calme: «Quoi? qu'y a-t-il?»
-Le baron, si violent tout à l'heure, n'osait rien dire, craignant
-l'argument du curé et son propre exemple invoqué par son gendre. Petite
-mère larmoyait plus fort; mais Jeanne s'était soulevée sur ses mains
-et elle regardait, haletante, celui qui la faisait si cruellement
-souffrir. Elle balbutia: «Il y a que nous n'ignorons plus rien, que
-nous savons toutes vos infamies depuis... depuis le jour où vous êtes
-entré dans cette maison... il y a que l'enfant de cette bonne est
-à vous comme... comme... le mien... ils seront frères...» Et, une
-surabondance de douleur lui étant venue à cette pensée, elle s'affaissa
-dans ses draps et pleura frénétiquement.
-
-Il restait béant, ne sachant que dire ni que faire. Le curé intervint
-encore.
-
-«Voyons, voyons, ne nous chagrinons pas tant que ça, ma jeune dame,
-soyez raisonnable.» Il se leva, s'approcha du lit, et posa sa main
-tiède sur le front de cette désespérée. Ce simple contact l'amollit
-étrangement; elle se sentit aussitôt alanguie, comme si cette forte
-main de rustre habituée aux gestes qui absolvent, aux caresses
-réconfortantes, lui eût apporté dans son toucher un apaisement
-mystérieux.
-
-Le bonhomme, demeuré debout, reprit: «Madame, il faut toujours
-pardonner. Voilà un grand malheur qui vous arrive; mais Dieu, dans sa
-miséricorde, l'a compensé par un grand bonheur, puisque vous allez être
-mère. Cet enfant sera votre consolation. C'est en son nom que je vous
-implore, que je vous adjure de pardonner l'erreur de M. Julien. Ce sera
-un lien nouveau entre vous, un gage de sa fidélité future. Pouvez-vous
-rester séparée de cœur de celui dont vous portez l'œuvre dans votre
-flanc?»
-
-Elle ne répondait point, broyée, endolorie, épuisée maintenant, sans
-force même pour la colère et la rancune. Ses nerfs lui semblaient
-lâches, coupés doucement, elle ne vivait plus qu'à peine.
-
-La baronne, pour qui tout ressentiment semblait impossible, et dont
-l'âme était incapable d'un effort prolongé, murmura: «Voyons, Jeanne.»
-
-Alors le curé prit la main du jeune homme, et, l'attirant près du
-lit, la posa dans la main de sa femme. Il appliqua dessus une petite
-tape comme pour les unir d'une façon définitive; et, quittant son ton
-prêcheur et professionnel, il dit, d'un air content: «Allons, c'est
-fait: croyez-moi, ça vaut mieux.»
-
-Puis les deux mains, rapprochées un moment, se séparèrent aussitôt.
-Julien, n'osant embrasser Jeanne, baisa sa belle-mère au front, pivota
-sur ses talons, prit le bras du baron qui se laissa faire, heureux au
-fond que la chose fût arrangée ainsi; et ils sortirent ensemble pour
-fumer un cigare.
-
-Alors la malade anéantie s'assoupit pendant que le prêtre et petite
-mère causaient doucement à voix basse.
-
-L'abbé parlait, expliquant, développant ses idées; et la baronne
-consentait toujours d'un signe de tête. Il dit, enfin, pour conclure:
-«Donc, c'est entendu; vous donnez à cette fille la ferme de Barville,
-et je me charge de lui trouver un mari, un brave garçon, rangé. Oh!
-avec un bien de vingt mille francs, nous ne manquerons pas d'amateurs.
-Nous n'aurons que l'embarras du choix.»
-
-Et la baronne souriait maintenant, heureuse, avec deux larmes restées
-en route sur ses joues, mais dont la traînée humide était déjà séchée.
-
-Elle insistait: «C'est entendu, Barville vaut, au bas mot, vingt mille
-francs, mais on placera le bien sur la tête de l'enfant; les parents en
-auront la jouissance pendant leur vie.»
-
-Et le curé se leva, serra la main de petite mère: «Ne vous dérangez
-point, Madame la baronne, ne vous dérangez point; je sais ce que vaut
-un pas.»
-
-Comme il sortait, il rencontra tante Lison qui venait voir sa malade.
-Elle ne s'aperçut de rien; on ne lui dit rien; et elle ne sut rien,
-comme toujours.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Rosalie avait quitté la maison et Jeanne accomplissait la période de
-sa grossesse douloureuse. Elle ne se sentait au cœur aucun plaisir à
-se savoir mère, trop de chagrins l'avaient accablée. Elle attendait
-son enfant sans curiosité, courbée encore sous des appréhensions de
-malheurs indéfinis.
-
-Le printemps était venu tout doucement. Les arbres nus frémissaient
-sous la brise encore fraîche, mais dans l'herbe humide des fossés,
-où pourrissaient les feuilles de l'automne, les primevères jaunes
-commençaient à se montrer. De toute la plaine, des cours de ferme,
-des champs détrempés, s'élevait une senteur d'humidité, comme un goût
-de fermentation. Et une foule de petites pointes vertes sortait de la
-terre brune et luisait aux rayons du soleil.
-
-Une grosse femme, bâtie en forteresse, remplaçait Rosalie et soutenait
-la baronne dans ses promenades monotones tout le long de son allée, où
-la trace de son pied plus lourd restait sans cesse humide et boueuse.
-
-Petit père donnait le bras à Jeanne alourdie maintenant et toujours
-souffrante; et tante Lison inquiète, affairée de l'événement prochain,
-lui tenait la main de l'autre côté, toute troublée de ce mystère
-qu'elle ne devait jamais connaître.
-
-Ils allaient tous ainsi sans guère parler, pendant des heures, tandis
-que Julien parcourait le pays à cheval, ce goût nouveau l'ayant envahi
-subitement.
-
-Rien ne vint plus troubler leur vie morne. Le baron, sa femme et le
-vicomte firent une visite aux Fourville que Julien semblait déjà
-connaître beaucoup, sans qu'on s'expliquât au juste comment. Une autre
-visite de cérémonie fut échangée avec les Briseville, toujours cachés
-en leur manoir dormant.
-
-Un après-midi, vers quatre heures, comme deux cavaliers, l'homme et la
-femme, entraient au trot dans la cour précédant le château, Julien,
-très animé, pénétra dans la chambre de Jeanne. «Vite, vite, descends.
-Voici les Fourville. Ils viennent en voisins, tout simplement, sachant
-ton état. Dis que je suis sorti, mais que je vais rentrer. Je fais un
-bout de toilette.»
-
-Jeanne, étonnée, descendit. Une jeune femme pâle, jolie, avec une
-figure douloureuse, des yeux exaltés, et des cheveux d'un blond mat
-comme s'ils n'avaient jamais été caressés d'un rayon de soleil,
-présenta tranquillement son mari, une sorte de géant, de croquemitaine
-à grandes moustaches rousses. Puis elle ajouta: «Nous avons eu
-plusieurs fois l'occasion de rencontrer M. de Lamare. Nous savons par
-lui combien vous êtes souffrante; et nous n'avons pas voulu tarder
-davantage à venir vous voir en voisins, sans cérémonie du tout. Vous
-le voyez, d'ailleurs, nous sommes à cheval. J'ai eu, en outre, l'autre
-jour, le plaisir de recevoir la visite de Madame votre mère et du
-baron.»
-
-Elle parlait avec une aisance infinie, familière et distinguée. Jeanne
-fut séduite et l'adora tout de suite. «Voici une amie», pensa-t-elle.
-
-Le comte de Fourville, au contraire, semblait un ours entré dans un
-salon. Quand il fut assis, il posa son chapeau sur la chaise voisine,
-hésita quelque temps sur ce qu'il ferait de ses mains, les appuya sur
-ses genoux, sur les bras de son fauteuil, puis enfin croisa les doigts
-comme pour une prière.
-
-Tout à coup Julien entra. Jeanne stupéfaite ne le reconnaissait plus.
-Il s'était rasé. Il était beau, élégant et séduisant comme aux jours de
-leurs fiançailles. Il serra la patte velue du comte qui sembla réveillé
-par sa venue, et baisa la main de la comtesse dont la joue d'ivoire
-rosit un peu, et dont les paupières eurent un tressaillement.
-
-Il parla. Il fut aimable comme autrefois. Ses larges yeux, miroirs
-d'amour, étaient redevenus caressants; et ses cheveux, tout à l'heure
-ternes et durs, avaient repris soudain sous la brosse et l'huile
-parfumée leurs molles et luisantes ondulations.
-
-Au moment où les Fourville repartaient, la comtesse se tourna vers lui:
-«Voulez-vous, mon cher vicomte, faire jeudi une promenade à cheval?»
-
-Puis, pendant qu'il s'inclinait en murmurant: «Mais certainement,
-Madame», elle prit la main de Jeanne, et d'une voix tendre et
-pénétrante, avec un sourire affectueux: «Oh! quand vous serez guérie,
-nous galoperons tous les trois par le pays. Ce sera délicieux;
-voulez-vous?»
-
-D'un geste aisé elle releva la queue de son amazone; puis elle fut en
-selle avec une légèreté d'oiseau, tandis que son mari, après avoir
-gauchement salué, enfourchait sa grande bête normande, d'aplomb
-là-dessus comme un centaure.
-
-Quand ils eurent disparu au tournant de la barrière, Julien, qui
-semblait enchanté, s'écria: «Quelles charmantes gens! Voilà une
-connaissance qui nous sera utile.»
-
-Jeanne, contente aussi sans savoir pourquoi, répondit: «La petite
-comtesse est ravissante, je sens que je l'aimerai; mais le mari a l'air
-d'une brute. Où les as-tu donc connus?»
-
-Il se frottait gaiement les mains: «Je les ai rencontrés par hasard
-chez les Briseville. Le mari semble un peu rude. C'est un chasseur
-enragé, mais un vrai noble, celui-là.»
-
-Et le dîner fut presque joyeux, comme si un bonheur caché était entré
-dans la maison.
-
-Et rien de nouveau n'arriva plus jusqu'aux derniers jours de juillet.
-
-Un mardi soir, comme ils étaient assis sous le platane, autour
-d'une table de bois qui portait deux petits verres et un carafon
-d'eau-de-vie, Jeanne soudain poussa une sorte de cri, et, devenant très
-pâle, porta les deux mains à son flanc. Une douleur rapide, aiguë,
-l'avait brusquement parcourue, puis s'était éteinte aussitôt.
-
-Mais, au bout de dix minutes, une autre douleur la traversa, qui fut
-plus longue, bien que moins vive. Elle eut grand'peine à rentrer,
-presque portée par son père et son mari. Le court trajet du platane à
-sa chambre lui parut interminable; et elle geignait involontairement,
-demandant à s'asseoir, à s'arrêter, accablée par une sensation
-intolérable de pesanteur dans le ventre.
-
-Elle n'était pas à terme, l'enfantement n'étant prévu que pour
-septembre; mais, comme on craignait un accident, une carriole fut
-attelée, et le père Simon partit au galop pour chercher le médecin.
-
-Il arriva vers minuit, et, du premier coup d'œil, reconnut les
-symptômes d'un accouchement prématuré.
-
-Dans le lit les souffrances s'étaient un peu apaisées, mais une
-angoisse affreuse étreignait Jeanne, une défaillance désespérée de tout
-son être, quelque chose comme le pressentiment, le toucher mystérieux
-de la mort. Il est de ces moments où elle nous effleure de si près que
-son souffle nous glace le cœur.
-
-La chambre était pleine de monde. Petite mère suffoquait, affaissée
-dans un fauteuil. Le baron, dont les mains tremblaient, courait de
-tous côtés, apportait des objets, consultait le médecin, perdait la
-tête. Julien marchait de long en large, la mine affairée, mais l'esprit
-calme; et la veuve Dentu se tenait debout aux pieds du lit avec un
-visage de circonstance, un visage de femme d'expérience que rien
-n'étonne. Garde-malade, sage-femme, et veilleuse des morts, recevant
-ceux qui viennent, recueillant leur premier cri, lavant de la première
-eau leur chair nouvelle, la roulant dans le premier linge, puis
-écoutant avec la même quiétude la dernière parole, le dernier râle,
-le dernier frisson de ceux qui partent, faisant aussi leur dernière
-toilette, épongeant avec du vinaigre leur corps usé, l'enveloppant du
-dernier drap, elle s'était fait une indifférence inébranlable à tous
-les accidents de la naissance ou de la mort.
-
-La cuisinière Ludivine et tante Lison restaient cachées discrètement
-contre la porte du vestibule.
-
-Et la malade, de temps en temps, poussait une faible plainte.
-
-Pendant deux heures, on put croire que l'événement se ferait longtemps
-attendre; mais, vers le point du jour, les douleurs reprirent tout à
-coup avec violence, et devinrent bientôt épouvantables.
-
-Et Jeanne, dont les cris involontaires jaillissaient entre ses dents
-serrées, pensait sans cesse à Rosalie qui n'avait point souffert, qui
-n'avait presque pas gémi, dont l'enfant, l'enfant bâtard, était sorti
-sans peine et sans tortures.
-
-Dans son âme misérable et troublée, elle faisait entre elles une
-comparaison incessante; et elle maudissait Dieu, qu'elle avait cru
-juste autrefois; elle s'indignait des préférences coupables du destin,
-et des criminels mensonges de ceux qui prêchent la droiture et le bien.
-
-Parfois la crise devenait tellement violente que toute idée s'éteignait
-en elle. Elle n'avait plus de force, de vie, de connaissance que pour
-souffrir.
-
-Dans les minutes d'apaisement elle ne pouvait détacher son œil de
-Julien; et une autre douleur, une douleur de l'âme l'étreignait en
-se rappelant ce jour où sa bonne était tombée aux pieds de ce même
-lit avec son enfant entre les jambes, le frère du petit être qui lui
-déchirait si cruellement les entrailles. Elle retrouvait avec une
-mémoire sans ombres les gestes, les regards, les paroles de son mari
-devant cette fille étendue; et maintenant elle lisait en lui, comme si
-ses pensées eussent été écrites dans ses mouvements, elle lisait le
-même ennui, la même indifférence pour elle que pour l'autre, le même
-insouci d'homme égoïste, que la paternité irrite.
-
-Mais une convulsion effroyable la saisit, un spasme si cruel qu'elle se
-dit: «Je vais mourir. Je meurs!» Alors une révolte furieuse, un besoin
-de maudire emplit son âme, et une haine exaspérée contre cet homme qui
-l'avait perdue, et contre l'enfant inconnu qui la tuait.
-
-Elle se tendit dans un effort suprême pour rejeter d'elle ce fardeau.
-Il lui sembla soudain que tout son ventre se vidait brusquement; et sa
-souffrance s'apaisa.
-
-La garde et le médecin étaient penchés sur elle, la maniaient. Ils
-enlevèrent quelque chose; et bientôt ce bruit étouffé qu'elle avait
-entendu déjà la fit tressaillir; puis ce petit cri douloureux, ce
-miaulement frêle d'enfant nouveau-né lui entra dans l'âme, dans le
-cœur, dans tout son pauvre corps épuisé; et elle voulut, d'un geste
-inconscient, tendre les bras.
-
-Ce fut en elle une traversée de joie, un élan vers un bonheur nouveau,
-qui venait d'éclore. Elle se trouvait, en une seconde, délivrée,
-apaisée, heureuse, heureuse comme elle ne l'avait jamais été. Son cœur
-et sa chair se ranimaient, elle se sentait mère!
-
-Elle voulut connaître son enfant! Il n'avait pas de cheveux, pas
-d'ongles, étant venu trop tôt; mais lorsqu'elle vit remuer cette larve,
-qu'elle la vit ouvrir la bouche, pousser ses vagissements, qu'elle
-toucha cet avorton fripé, grimaçant, vivant, elle fut inondée d'une
-joie irrésistible, elle comprit qu'elle était sauvée, garantie contre
-tout désespoir, qu'elle tenait là de quoi aimer à ne savoir plus faire
-autre chose.
-
-
-Dès lors elle n'eut plus qu'une pensée: son enfant. Elle devint
-subitement une mère fanatique, d'autant plus exaltée qu'elle avait
-été plus déçue dans son amour, plus trompée dans ses espérances. Il
-lui fallait toujours le berceau près de son lit, puis, quand elle put
-se lever, elle resta des journées entières assise contre la fenêtre,
-auprès de la couche légère qu'elle balançait.
-
-Elle fut jalouse de la nourrice; et, quand le petit être assoiffé
-tendait les bras vers le gros sein aux veines bleuâtres, et prenait
-entre ses lèvres goulues le bouton de chair brune et plissée, elle
-regardait, pâlie, tremblante, la forte et calme paysanne, avec un désir
-de lui arracher son fils, et de frapper, de déchirer de l'ongle cette
-poitrine qu'il buvait avidement.
-
-Puis elle voulut broder elle-même, pour le parer, des toilettes
-fines, d'une élégance compliquée. Il fut enveloppé dans une brume de
-dentelles, et coiffé de bonnets magnifiques. Elle ne parlait plus que
-de cela, coupait les conversations, pour faire admirer un lange, une
-bavette ou quelque ruban supérieurement ouvragé, et, n'écoutant rien de
-ce qu'on disait autour d'elle, elle s'extasiait sur des bouts de linge
-qu'elle tournait longtemps et retournait dans sa main levée pour mieux
-voir; puis soudain elle demandait: «Croyez-vous qu'il sera beau avec
-ça?»
-
-Le baron et petite mère souriaient de cette tendresse frénétique,
-mais Julien troublé dans ses habitudes, diminué dans son importance
-dominatrice par la venue de ce tyran braillard et tout-puissant, jaloux
-inconsciemment de ce morceau d'homme qui lui volait sa place dans la
-maison, répétait sans cesse, impatient et colère: «Est-elle assommante
-avec son mioche!»
-
-Elle fut bientôt tellement obsédée par cet amour qu'elle passait les
-nuits assise auprès du berceau à regarder dormir le petit. Comme elle
-s'épuisait dans cette contemplation passionnée et maladive, qu'elle
-ne prenait plus aucun repos, qu'elle s'affaiblissait, maigrissait et
-toussait, le médecin ordonna de la séparer de son fils.
-
-Elle se fâcha, pleura, implora; mais on resta sourd à ses prières. Il
-fut placé chaque soir auprès de sa nourrice; et chaque nuit la mère se
-levait, nu-pieds, et allait coller son oreille au trou de la serrure
-pour écouter s'il dormait paisiblement, s'il ne se réveillait pas, s'il
-n'avait besoin de rien.
-
-Elle fut trouvée là, une fois, par Julien qui rentrait tard, ayant dîné
-chez les Fourville; et on l'enferma désormais à clef dans sa chambre
-pour la contraindre à se mettre au lit.
-
-Le baptême eut lieu vers la fin d'août. Le baron fut parrain, et tante
-Lison marraine. L'enfant reçut les noms de Pierre-Simon-Paul; Paul pour
-les appellations courantes.
-
-Dans les premiers jours de septembre, tante Lison repartit sans bruit;
-et son absence demeura aussi inaperçue que sa présence.
-
-Un soir, après le dîner, le curé parut. Il semblait embarrassé, comme
-s'il eût porté un mystère en lui, et, après une suite de propos
-inutiles, il pria la baronne et son mari de lui accorder quelques
-instants d'entretien particulier.
-
-Ils partirent tous trois, d'un pas lent, jusqu'au bout de la grande
-allée, causant avec vivacité, tandis que Julien, resté seul avec
-Jeanne, s'étonnait, s'inquiétait, s'irritait de ce secret.
-
-Il voulut accompagner le prêtre qui prenait congé et ils disparurent
-ensemble, allant vers l'église qui sonnait l'angélus.
-
-Il faisait frais, presque froid, on rentra bientôt dans le salon. Tout
-le monde sommeillait un peu quand Julien revint brusquement, rouge,
-avec un air indigné.
-
-De la porte, sans songer que Jeanne était là, il cria vers ses
-beaux-parents: «Vous êtes donc fous, nom de Dieu! d'aller flanquer
-vingt mille francs à cette fille!»
-
-Personne ne répondit tant la surprise fut grande. Il reprit, beuglant
-de colère: «On n'est pas bête à ce point-là; vous voulez donc ne pas
-nous laisser un sou!»
-
-Alors le baron, qui reprenait contenance, tenta de l'arrêter:
-«Taisez-vous! Songez que vous parlez devant votre femme.»
-
-Mais il trépignait d'exaspération: «Je m'en fiche un peu, par exemple;
-elle sait bien ce qu'il en est d'ailleurs. C'est un vol à son
-préjudice.»
-
-Jeanne, saisie, regardait sans comprendre. Elle balbutia: «Qu'est-ce
-qu'il y a donc?»
-
-Alors Julien se tourna vers elle, la prit à témoin, comme une associée
-frustrée aussi dans un bénéfice espéré. Il lui raconta brusquement le
-complot pour marier Rosalie, le don de la terre de Barville qui valait
-au moins vingt mille francs. Il répétait: «Mais tes parents sont fous,
-ma chère, fous à lier! vingt mille francs! vingt mille francs! mais ils
-ont perdu la tête! vingt mille francs pour un bâtard!»
-
-Jeanne écoutait, sans émotion et sans colère, s'étonnant elle-même de
-son calme, indifférente maintenant à tout ce qui n'était pas son enfant.
-
-Le baron suffoquait, ne trouvait rien à répondre. Il finit par éclater,
-tapant du pied, criant: «Songez à ce que vous dites, c'est révoltant à
-la fin. A qui la faute s'il a fallu doter cette fille-mère? A qui cet
-enfant? vous auriez voulu l'abandonner maintenant!»
-
-Julien, étonné de la violence du baron, le considérait fixement. Il
-reprit d'un ton plus posé: «Mais quinze cents francs suffisaient bien.
-Elles en ont toutes, des enfants, avant de se marier. Que ce soit à
-l'un ou à l'autre, ça n'y change rien, par exemple. Au lieu qu'en
-donnant une de vos fermes d'une valeur de vingt mille francs, outre
-le préjudice que vous nous portez, c'est dire à tout le monde ce qui
-est arrivé; vous auriez dû, au moins, songer à notre nom et à notre
-situation.»
-
-Et il parlait d'une voix sévère, en homme fort de son droit et de la
-logique de son raisonnement. Le baron, troublé par cette argumentation
-inattendue, restait béant devant lui. Alors Julien, sentant son
-avantage, posa ses conclusions: «Heureusement que rien n'est fait
-encore; je connais le garçon qui la prend en mariage, c'est un brave
-homme, et avec lui tout pourra s'arranger. Je m'en charge.»
-
-Et il sortit sur-le-champ, craignant sans doute de continuer la
-discussion, heureux du silence de tous, qu'il prenait pour un
-acquiescement.
-
-Dès qu'il eut disparu, le baron s'écria, outré de surprise et
-frémissant: «Oh! c'est trop fort, c'est trop fort!»
-
-Mais Jeanne, levant les yeux sur la figure effarée de son père, se mit
-brusquement à rire, de son rire clair d'autrefois, quand elle assistait
-à quelque drôlerie.
-
-Elle répétait: «Père, père, as-tu entendu comme il prononçait: vingt
-mille francs?»
-
-Et petite mère, chez qui la gaieté était aussi prompte que les larmes,
-au souvenir de la tête furieuse de son gendre, et de ses exclamations
-indignées, et de son refus véhément de laisser donner à la fille
-séduite par lui, de l'argent qui n'était pas à lui, heureuse aussi
-de la bonne humeur de Jeanne, fut secouée par son rire poussif, qui
-lui emplissait les yeux de pleurs. Alors, le baron partit à son tour,
-gagné par la contagion; et tous trois, comme aux bons jours passés,
-s'amusaient à s'en rendre malades.
-
-Quand ils furent un peu calmés, Jeanne s'étonna: «C'est curieux, ça ne
-me fait plus rien. Je le regarde comme un étranger maintenant. Je ne
-puis pas croire que je sois sa femme. Vous voyez, je m'amuse de ses...
-de ses... de ses indélicatesses.»
-
-Et, sans bien savoir pourquoi, ils s'embrassèrent, encore souriants et
-attendris.
-
-Mais deux jours plus tard, après le déjeuner, alors que Julien venait
-de partir à cheval, un grand gars de vingt-deux à vingt-cinq ans, vêtu
-d'une blouse bleue toute neuve aux plis raides, aux manches ballonnées,
-boutonnées aux poignets, franchit sournoisement la barrière, comme s'il
-eût été embusqué là depuis le matin, se glissa le long du fossé des
-Couillard, contourna le château et s'approcha à pas suspects du baron
-et des deux femmes, assis toujours sous le platane.
-
-Il avait ôté sa casquette en les apercevant, et il s'avançait en
-saluant, avec des mines embarrassées.
-
-Dès qu'il fut assez près pour se faire entendre, il bredouilla: «Votre
-serviteur, Monsieur le baron, Madame et la compagnie.» Puis, comme on
-ne lui parlait pas, il annonça: «C'est moi que je suis Désiré Lecoq.»
-
-Ce nom ne révélant rien, le baron demanda: «Que voulez-vous?»
-
-Alors le gars se troubla tout à fait devant la nécessité d'expliquer
-son cas. Il balbutia en baissant et relevant les yeux coup sur
-coup, de sa casquette qu'il tenait aux mains au sommet du toit du
-château: «C'est m'sieu l'curé qui m'a touché deux mots au sujet de
-c't'affaire...» puis il se tut par crainte d'en trop lâcher, et de
-compromettre ses intérêts.
-
-Le baron, sans comprendre, reprit: «Quelle affaire? Je ne sais pas,
-moi.»
-
-L'autre alors, baissant la voix, se décida: «C't'affaire d'vot'bonne...
-la Rosalie...»
-
-Jeanne, ayant deviné, se leva et s'éloigna avec son enfant dans ses
-bras. Et le baron prononça: «Approchez-vous», puis il montra la chaise
-que sa fille venait de quitter.
-
-Le paysan s'assit aussitôt en murmurant: «Vous êtes bien honnête.» Puis
-il attendit comme s'il n'avait plus rien à dire. Au bout d'un assez
-long silence il se décida enfin, et, levant son regard vers le ciel
-bleu: «En v'là du biau temps pour la saison. C'est la terre qui n'en
-profite pour c'qu'y a déjà d'semé.» Et il se tut de nouveau.
-
-Le baron s'impatientait; il attaqua brusquement la question, d'un ton
-sec: «Alors c'est vous qui épousez Rosalie.»
-
-L'homme aussitôt devint inquiet, troublé dans ses habitudes de cautèle
-normande. Il répliqua d'une voix plus vive, mis en défiance: «C'est
-selon, p't'être que oui, p't'être que non, c'est selon.»
-
-Mais le baron s'irritait de ces tergiversations: «Sacrebleu! répondez
-franchement: est-ce pour ça que vous venez, oui ou non? La prenez-vous,
-oui ou non?»
-
-L'homme, perplexe, ne regardait plus que ses pieds: Si c'est c'que dit
-m'sieu l'curé, j'la prends; mais si c'est c'que dit m'sieu Julien, j'la
-prends point.
-
---Qu'est-ce que vous a dit M. Julien?
-
---«M'sieu Julien i ma dit qu'jaurais quinze cents francs; et m'sieu le
-curé i ma dit que j'n'aurais vingt mille; j'veux ben pour vingt mille,
-mais j'veux point pour quinze cents.»
-
-Alors la baronne, qui restait enfoncée en son fauteuil, devant
-l'attitude anxieuse du rustre, se mit à rire par petites secousses. Le
-paysan la regarda de coin, d'un œil mécontent, ne comprenant pas cette
-gaieté, et il attendit.
-
-Le baron, que ce marchandage gênait, y coupa court: «J'ai dit à M.
-le curé que vous auriez la ferme de Barville, votre vie durant, pour
-revenir ensuite à l'enfant. Elle vaut vingt mille francs. Je n'ai
-qu'une parole. Est-ce fait, oui ou non?»
-
-L'homme sourit d'un air humble et satisfait, et devenu soudain loquace:
-«Oh! pour lors, je n'dis pas non. N'y avait qu'ça qui m'opposait.
-Quand m'sieu l'curé m'na parlé, j'voulais ben tout d'suite, pardi, et
-pi j'étais ben aise d'satisfaire m'sieu l'baron, qui me r'vaudra ça,
-je m'le disais. C'est-i pas vrai, quand on s'oblige, entre gens, on se
-r'trouve toujours plus tard; et on se r'vaud ça. Mais m'sieu Julien
-m'a v'nu trouver; et c'n'était pu qu'quinze cents. J'm'ai dit: «Faut
-savoir», et j'suis v'nu. C'est pas pour dire, j'avais confiance, mais
-j'voulais savoir. I n'est qu'les bons comptes qui font les bons amis,
-pas vrai, M'sieu l'baron...»
-
-Il fallut l'arrêter; le baron demanda:
-
-«Quand voulez-vous conclure le mariage?»
-
-Alors l'homme redevint brusquement timide, plein d'embarras. Il finit
-par dire, en hésitant: «J'frons-ti point d'abord un p'tit papier?»
-
-Le baron, cette fois, se fâcha: «Mais, nom d'un chien! puisque vous
-aurez le contrat de mariage. C'est là le meilleur des papiers.»
-
-Le paysan s'obstinait: «En attendant, j'pourrions ben en faire un bout
-tout d'même, ça nuit toujours pas.»
-
-Le baron se leva pour en finir: «Répondez oui ou non, et tout de suite.
-Si vous ne voulez plus, dites-le, j'ai un autre prétendant.»
-
-Alors la peur du concurrent affola le Normand rusé. Il se décida,
-tendit la main comme après l'achat d'une vache: «Topez là, M'sieur le
-baron, c'est fait. Couillon qui s'en dédit.»
-
-Le baron topa, puis cria: «Ludivine!» La cuisinière montra sa tête à
-la fenêtre: «Apportez une bouteille de vin.» On trinqua pour arroser
-l'affaire conclue.--Et le gars partit d'un pied plus allègre.
-
-On ne dit rien de cette visite à Julien. Le contrat fut préparé en
-grand secret, puis, une fois les bans publiés, la noce eut lieu un
-lundi matin.
-
-Une voisine portait le mioche à l'église, derrière les nouveaux
-époux, comme une sûre promesse de fortune. Et personne, dans le pays,
-ne s'étonna; on enviait seulement Désiré Lecoq. Il était né coiffé,
-disait-on avec un sourire malin où n'entrait point d'indignation.
-
-Julien fit une scène terrible, qui abrégea le séjour de ses
-beaux-parents aux Peuples. Jeanne les vit repartir sans une tristesse
-trop profonde, Paul étant devenu, pour elle, une source inépuisable de
-bonheur.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Jeanne étant tout à fait remise de ses couches, on se résolut à aller
-rendre leur visite aux Fourville et à se présenter aussi chez le
-marquis de Coutelier.
-
-Julien venait d'acheter dans une vente publique une nouvelle voiture,
-un phaéton ne demandant qu'un cheval, afin de pouvoir sortir deux fois
-par mois.
-
-Elle fut attelée par un jour clair de décembre et, après deux heures de
-route à travers les plaines normandes, on commença à descendre en un
-petit vallon dont les flancs étaient boisés, et le fond mis en culture.
-
-Puis les terres ensemencées furent bientôt remplacées par des prairies,
-et les prairies par un marécage plein de grands roseaux secs en cette
-saison, et dont les longues feuilles bruissaient, pareilles à des
-rubans jaunes.
-
-Tout à coup, après un brusque détour du val, le château de la
-Vrillette se montra, adossé d'un côté à la pente boisée et, de l'autre,
-trempant toute sa muraille dans un grand étang que terminait, en face,
-un bois de hauts sapins escaladant l'autre versant de la vallée.
-
-Il fallut passer sur un antique pont-levis et franchir un vaste
-portail Louis XIII pour pénétrer dans la cour d'honneur, devant un
-élégant manoir de la même époque à encadrements de briques, flanqué de
-tourelles coiffées d'ardoises.
-
-Julien expliquait à Jeanne toutes les parties du bâtiment, en habitué
-qui le connaît à fond. Il en faisait les honneurs, s'extasiant sur sa
-beauté: «Regarde-moi ce portail! Est-ce grandiose une habitation comme
-ça, hein? Toute l'autre façade est dans l'étang, avec un perron royal
-qui descend jusqu'à l'eau; et quatre barques sont amarrées au bas des
-marches, deux pour le comte, et deux pour la comtesse. Là-bas à droite,
-là où tu vois le rideau de peupliers, c'est la fin de l'étang; c'est là
-que commence la rivière qui va jusqu'à Fécamp. C'est plein de sauvagine
-ce pays. Le comte adore chasser là dedans. Voilà une vraie résidence
-seigneuriale.»
-
-La porte d'entrée s'était ouverte, et la pâle comtesse apparut, venant
-au-devant des visiteurs, souriante, vêtue d'une robe traînante comme
-une châtelaine d'autrefois. Elle semblait bien la belle dame du Lac,
-née pour ce manoir de conte.
-
-Le salon, à huit fenêtres, en avait quatre ouvrant sur la pièce d'eau
-et sur le sombre bois de pins qui remontait le coteau juste en face.
-
-La verdure à tons noirs rendait profond, austère et lugubre l'étang;
-et, quand le vent soufflait, les gémissements des arbres semblaient la
-voix du marais.
-
-La comtesse prit les deux mains de Jeanne comme si elle eût été une
-amie d'enfance, puis elle la fit asseoir et se mit près d'elle, sur une
-chaise basse, tandis que Julien, en qui toutes les élégances oubliées
-renaissaient depuis cinq mois, causait, souriait, doux et familier.
-
-La comtesse et lui parlèrent de leurs promenades à cheval. Elle riait
-un peu de sa manière de monter, l'appelant «le chevalier Trébuche», et
-il riait aussi, l'ayant baptisée «la reine Amazone». Un coup de fusil
-parti sous les fenêtres fit pousser à Jeanne un petit cri. C'était le
-comte qui tuait une sarcelle.
-
-Sa femme aussitôt l'appela. On entendit un bruit d'avirons, le choc
-d'un bateau contre la pierre, et il parut, énorme et botté, suivi de
-deux chiens trempés, rougeâtres comme lui, et qui se couchèrent sur le
-tapis devant la porte.
-
-Il semblait plus à son aise, en sa demeure, et ravi de voir des
-visiteurs. Il fit remettre du bois au feu, apporter du vin de Madère
-et des biscuits; et soudain il s'écria: «Mais vous allez dîner avec
-nous, c'est entendu.» Jeanne, que ne quittait jamais la pensée de son
-enfant, refusait; il insista, et, comme elle s'obstinait à ne pas
-vouloir, Julien fit un geste brusque d'impatience. Alors elle eut peur
-de réveiller son humeur méchante et querelleuse; et, bien que torturée
-à l'idée de ne plus revoir Paul avant le lendemain, elle accepta.
-
-L'après-midi fut charmant. On alla visiter les sources, d'abord.
-Elles jaillissaient au pied d'une roche moussue dans un clair bassin
-toujours remué comme de l'eau bouillante; puis on fit un tour en barque
-à travers de vrais chemins taillés dans une forêt de roseaux secs. Le
-comte, assis entre ses deux chiens qui flairaient, le nez au vent,
-ramait; et chaque secousse de ses avirons soulevait la grande barque
-et la lançait en avant. Jeanne, parfois, laissait tremper sa main dans
-l'eau froide, et elle jouissait de la fraîcheur glacée qui lui courait
-des doigts au cœur. Tout à l'arrière du bateau, Julien et la comtesse
-enveloppée de châles souriaient de ce sourire continu des gens heureux
-à qui le bonheur ne laisse rien à dire.
-
-Le soir venait avec de longs frissons gelés, des souffles du nord qui
-passaient dans les joncs flétris. Le soleil avait plongé derrière
-les sapins; et le ciel rouge, criblé de petits nuages écarlates et
-bizarres, donnait froid rien qu'à le regarder.
-
-On rentra dans le vaste salon où flambait un feu gigantesque. Une
-sensation de chaleur et de plaisir rendait joyeux dès la porte. Alors
-le comte, mis en gaieté, saisit sa femme dans ses bras d'athlète, et,
-l'élevant comme un enfant jusqu'à sa bouche, il lui colla sur les joues
-deux gros baisers de brave homme satisfait.
-
-Et Jeanne, souriante, regardait ce bon géant qu'on disait un ogre au
-seul aspect de ses moustaches; et elle pensait: «Comme on se trompe,
-chaque jour, sur tout le monde.» Ayant alors, presque involontairement,
-reporté les yeux sur Julien, elle le vit debout dans l'embrasure de
-la porte, horriblement pâle, et l'œil fixé sur le comte. Inquiète,
-elle s'approcha de son mari, et, à voix basse: «Es-tu malade? Qu'as-tu
-donc?» Il répondit d'un ton courroucé: «Rien, laisse-moi tranquille.
-J'ai eu froid.»
-
-Quand on passa dans la salle à manger, le comte demanda la permission
-de laisser entrer ses chiens; et ils vinrent aussitôt se planter sur
-leur derrière, à droite et à gauche de leur maître. Il leur donnait
-à tout moment quelque morceau et caressait leurs longues oreilles
-soyeuses. Les bêtes tendaient la tête, remuaient la queue, frémissaient
-de contentement.
-
-Après le dîner, comme Jeanne et Julien se disposaient à partir, M. de
-Fourville les retint encore pour leur montrer une pêche au flambeau.
-
-Il les posta, ainsi que la comtesse, sur le perron qui descendait à
-l'étang; et il monta dans sa barque avec un valet portant un épervier
-et une torche allumée. La nuit était claire et piquante sous un ciel
-semé d'or.
-
-La torche faisait ramper sur l'eau des traînées de feu étranges et
-mouvantes, jetait des lueurs dansantes sur les roseaux, illuminait le
-grand rideau de sapins. Et soudain, la barque ayant tourné, une ombre
-colossale, fantastique, une ombre d'homme se dressa sur cette lisière
-éclairée du bois. La tête dépassait les arbres, se perdait dans le
-ciel, et les pieds plongeaient dans l'étang. Puis l'être démesuré éleva
-les bras comme pour prendre les étoiles. Ils se dressèrent brusquement,
-ces bras immenses, puis retombèrent; et on entendit aussitôt un petit
-bruit d'eau fouettée.
-
-La barque alors ayant encore viré doucement, le prodigieux fantôme
-sembla courir le long du bois, qu'éclairait, en tournant, la lumière;
-puis il s'enfonça dans l'invisible horizon, puis soudain il reparut,
-moins grand mais plus net, avec ses mouvements singuliers, sur la
-façade du château.
-
-Et la grosse voix du comte cria: «Gilberte, j'en ai huit!»
-
-Les avirons battirent l'onde. L'ombre énorme restait maintenant debout,
-immobile sur la muraille, mais diminuant peu à peu de taille et
-d'ampleur; sa tête paraissait descendre, son corps maigrir; et quand M.
-de Fourville remonta les marches du perron, toujours suivi de son valet
-portant le feu, elle était réduite aux proportions de sa personne, et
-répétait tous ses gestes.
-
-Il avait dans un filet huit gros poissons qui frétillaient.
-
-Lorsque Jeanne et Julien furent en route tout enveloppés en des
-manteaux et des couvertures qu'on leur avait prêtés, Jeanne dit,
-presque involontairement: «Quel brave homme que ce géant!» Et Julien,
-qui conduisait, répliqua: «Oui, mais il ne se tient pas toujours assez
-devant le monde.»
-
-Huit jours après ils se rendirent chez les Coutelier, qui passaient
-pour la première famille noble de la province. Leur domaine de Reminil
-touchait au gros bourg de Cany. Le château neuf bâti sous Louis XIV
-était caché dans un parc magnifique entouré de murs. On voyait, sur une
-hauteur, les ruines de l'ancien château. Des valets en tenue firent
-entrer les visiteurs dans une grande pièce imposante. Tout au milieu,
-une espèce de colonne supportait une coupe immense de la manufacture de
-Sèvres, et, dans le socle, une lettre autographe du roi, défendue par
-une plaque de cristal, invitait le marquis Léopold-Hervé-Joseph-Germer
-de Varneville, de Rollebosc de Coutelier, à recevoir ce don du
-souverain.
-
-Jeanne et Julien considéraient ce présent royal quand entrèrent le
-marquis et la marquise. La femme était poudrée, aimable par fonction,
-et maniérée par désir de sembler condescendante. L'homme, gros
-personnage à cheveux blancs relevés droit sur la tête, mettait en ses
-gestes, en sa voix, en toute son attitude, une hauteur qui disait son
-importance.
-
-C'étaient de ces gens à étiquette dont l'esprit, les sentiments et les
-paroles semblent toujours sur des échasses.
-
-Ils parlaient seuls, sans attendre les réponses, souriant d'un air
-indifférent, semblaient toujours accomplir la fonction imposée par
-leur naissance de recevoir avec politesse les petits nobles des
-environs.
-
-Jeanne et Julien, perclus, s'efforçaient de plaire, gênés de rester
-davantage, inhabiles à se retirer; mais la marquise termina elle-même
-la visite, naturellement, simplement, en arrêtant à point la
-conversation comme une reine polie qui donne congé.
-
-En revenant, Julien dit: «Si tu veux, nous bornerons là nos visites;
-moi, les Fourville me suffisent.» Et Jeanne fut de son avis.
-
-Décembre s'écoulait lentement, ce mois noir, trou sombre au fond de
-l'année. La vie enfermée recommençait comme l'an passé. Jeanne ne
-s'ennuyait point cependant, toujours préoccupée de Paul que Julien
-regardait de côté, d'un œil inquiet et mécontent.
-
-Souvent, quand la mère le tenait en ses bras, le caressait avec ces
-frénésies de tendresses qu'ont les femmes pour leurs enfants, elle le
-présentait au père en lui disant: «Mais embrasse-le donc; on dirait
-que tu ne l'aimes pas.» Il effleurait du bout des lèvres, d'un air
-dégoûté, le front glabre du marmot en décrivant un cercle de tout son
-corps, comme pour ne point rencontrer les petites mains remuantes et
-crispées. Puis il s'en allait brusquement; on eût dit qu'une répugnance
-le chassait.
-
-Le maire, le docteur et le curé venaient dîner de temps en temps; de
-temps en temps c'étaient les Fourville avec qui on se liait de plus en
-plus.
-
-Le comte paraissait adorer Paul. Il le tenait sur ses genoux pendant
-toute la durée des visites, ou même pendant des après-midi tout
-entiers. Il le maniait d'une façon délicate dans ses grosses mains de
-colosse, lui chatouillait le bout du nez avec la pointe de ses longues
-moustaches, puis l'embrassait par élans passionnés, à la façon des
-mères. Il souffrait continuellement de ce que son mariage demeurât
-stérile.
-
-Mars fut clair, sec et presque doux. La comtesse Gilberte reparla de
-promenades à cheval que tous les quatre feraient ensemble. Jeanne,
-lasse un peu des longs soirs, des longues nuits, des longs jours
-pareils et monotones, consentit, tout heureuse de ces projets; et
-pendant une semaine elle s'amusa à confectionner son amazone.
-
-Puis ils commencèrent les excursions. Ils allaient toujours deux
-par deux, la comtesse et Julien devant, le comte et Jeanne cent pas
-derrière. Ceux-ci causaient tranquillement, comme deux amis, car ils
-étaient devenus amis par le contact de leurs âmes droites, de leurs
-cœurs simples; ceux-là parlaient bas souvent, riaient parfois par
-éclats violents, se regardaient soudain comme si leurs yeux avaient
-à se dire des choses que ne prononçaient point leurs bouches; et ils
-partaient brusquement au galop, poussés par un désir de fuir, d'aller
-plus loin, très loin.
-
-Puis Gilberte parut devenir irritable. Sa voix vive, apportée par des
-souffles de brise, arrivait parfois aux oreilles des deux cavaliers
-attardés. Le comte alors souriait, disait à Jeanne: «Elle n'est pas
-tous les jours bien levée, ma femme.»
-
-Un soir, en rentrant, comme la comtesse excitait sa jument, la piquant,
-puis la retenant par secousses brusques, on entendit plusieurs fois
-Julien lui répéter: «Prenez garde, prenez donc garde, vous allez être
-emportée.» Elle répliqua: «Tant pis; ce n'est pas votre affaire», d'un
-ton si clair et si dur que les paroles nettes sonnèrent par la campagne
-comme si elles restaient suspendues dans l'air.
-
-L'animal se cabrait, ruait, bavait. Soudain le comte inquiet cria de
-ses forts poumons: «Fais donc attention, Gilberte!» Alors, comme par
-défi, dans un de ces énervements de femme que rien n'arrête, elle
-frappa brutalement de sa cravache, entre les deux oreilles, la bête
-qui se dressa, furieuse, battit l'air de ses jambes de devant, et,
-retombant, s'élança d'un bond formidable, et détala par la plaine de
-toute la vigueur de ses jarrets.
-
-Elle franchit d'abord une prairie, puis, se précipitant à travers les
-labourés, elle soulevait en poussière la terre humide et grasse, et
-filait si vite qu'on distinguait à peine la monture et l'amazone.
-
-Julien stupéfait restait en place appelant désespérément: «Madame,
-Madame!»
-
-Mais le comte eut une sorte de grognement, et, se courbant sur
-l'encolure de son pesant cheval, il le jeta en avant d'une poussée
-de tout son corps; et il le lança d'une telle allure, l'excitant,
-l'entraînant, l'affolant avec la voix, le geste et l'éperon, que
-l'énorme cavalier semblait porter la lourde bête entre ses cuisses
-et l'enlever comme pour s'envoler. Ils allaient d'une inconcevable
-vitesse, se ruant droit devant eux; et Jeanne voyait là-bas les deux
-silhouettes de la femme et du mari, fuir, fuir, diminuer, s'effacer,
-disparaître, comme on voit deux oiseaux se poursuivant se perdre et
-s'évanouir à l'horizon.
-
-Alors Julien se rapprocha, toujours au pas, en murmurant d'un air
-furieux: «Je crois qu'elle est folle aujourd'hui.»
-
-Et tous deux partirent derrière leurs amis, enfoncés maintenant dans
-une ondulation de la plaine.
-
-Au bout d'un quart d'heure ils les aperçurent qui revenaient; et
-bientôt ils les joignirent.
-
-Le comte, rouge, en sueur, riant, content, triomphant, tenait de sa
-poigne irrésistible le cheval frémissant de sa femme. Elle était pâle,
-avec un visage douloureux et crispé; et elle se soutenait d'une main
-sur l'épaule de son mari comme si elle allait défaillir.
-
-Jeanne, ce jour-là, comprit que le comte aimait éperdument.
-
-Puis la comtesse pendant le mois qui suivit se montra joyeuse comme
-elle ne l'avait jamais été. Elle venait plus souvent aux Peuples, riait
-sans cesse, embrassait Jeanne avec des élans de tendresse. On eût dit
-qu'un mystérieux ravissement était descendu sur sa vie. Son mari, tout
-heureux lui-même, ne la quittait point des yeux, et tâchait à tout
-instant de toucher sa main, sa robe, dans un redoublement de passion.
-
-Il disait, un soir, à Jeanne: «Nous sommes dans le bonheur, en ce
-moment. Jamais Gilberte n'avait été gentille comme ça. Elle n'a plus
-de mauvaise humeur, plus de colère. Je sens qu'elle m'aime. Jusqu'à
-présent je n'en étais pas sûr.»
-
-Julien aussi semblait changé, plus gai, sans impatiences, comme si
-l'amitié des deux familles avait apporté la paix et la joie dans
-chacune d'elles.
-
-Le printemps fut singulièrement précoce et chaud.
-
-Depuis les douces matinées jusqu'aux calmes et tièdes soirées, le
-soleil faisait germer toute la surface de la terre. C'était une brusque
-et puissante éclosion de tous les germes en même temps, une de ces
-irrésistibles poussées de sève, une de ces ardeurs à renaître que la
-nature montre quelquefois en des années privilégiées qui feraient
-croire à des rajeunissements du monde.
-
-Jeanne se sentait vaguement troublée par cette fermentation de vie.
-Elle avait des alanguissements subits en face d'une petite fleur dans
-l'herbe, des mélancolies délicieuses, des heures de mollesse rêvassante.
-
-Puis elle se sentit envahie par des souvenirs attendris des premiers
-temps de son amour; non qu'il lui revînt au cœur un renouveau
-d'affection pour Julien, c'était fini, cela, bien fini pour toujours;
-mais toute sa chair caressée des brises, pénétrée des odeurs du
-printemps, se troublait, comme sollicitée par quelque invisible et
-tendre appel.
-
-Elle se plaisait à être seule, à s'abandonner sous la chaleur du
-soleil, toute parcourue de sensations, de jouissances vagues et
-sereines qui n'éveillaient point d'idées.
-
-Un matin, comme elle somnolait ainsi, une vision la traversa, une
-vision rapide de ce trou ensoleillé au milieu des sombres feuillages,
-dans le petit bois près d'Étretat. C'est là que, pour la première fois,
-elle avait senti frémir son corps auprès de ce jeune homme qui l'aimait
-alors; c'est là qu'il avait balbutié, pour la première fois, le timide
-désir de son cœur; c'est aussi là qu'elle avait cru toucher tout à
-coup l'avenir radieux de ses espérances.
-
-Et elle voulait revoir ce bois, y faire une sorte de pèlerinage
-sentimental et superstitieux, comme si un retour à ce lieu devait
-changer quelque chose à la marche de sa vie.
-
-Julien était parti dès l'aube, elle ne savait où. Elle fit donc
-seller le petit cheval blanc des Martin, qu'elle montait quelquefois
-maintenant; et elle partit.
-
-C'était par une de ces journées si tranquilles que rien ne remue nulle
-part, pas une herbe, pas une feuille; tout semble immobile pour jusqu'à
-la fin des temps, comme si le vent était mort. On dirait disparus les
-insectes eux-mêmes.
-
-Un calme brûlant et souverain descendait du soleil, insensiblement, en
-buée d'or; et Jeanne allait au pas de son bidet, bercée, heureuse. De
-temps en temps elle levait les yeux pour regarder un tout petit nuage
-blanc, gros comme une pincée de coton, un flocon de vapeur suspendu,
-oublié, resté là-haut, tout seul, au milieu du ciel bleu.
-
-Elle descendit dans la vallée qui va se jeter à la mer, entre ces
-grandes arches de la falaise qu'on nomme les portes d'Étretat, et tout
-doucement elle gagna le bois. Il pleuvait de la lumière à travers la
-verdure encore grêle. Elle cherchait l'endroit sans le retrouver,
-errant par les petits chemins.
-
-Tout à coup, en traversant une longue allée, elle aperçut tout au
-bout deux chevaux de selle attachés contre un arbre, et elle les
-reconnut aussitôt; c'étaient ceux de Gilberte et de Julien. La solitude
-commençait à lui peser; elle fut heureuse de cette rencontre imprévue;
-et elle mit au trot sa monture.
-
-Quand elle eut atteint les deux bêtes patientes, comme accoutumées à
-ces longues stations, elle appela. On ne lui répondit pas.
-
-Un gant de femme et les deux cravaches gisaient sur le gazon foulé.
-Donc ils s'étaient assis là, puis éloignés, laissant leurs chevaux.
-
-Elle attendit un quart d'heure, vingt minutes, surprise, sans
-comprendre ce qu'ils pouvaient faire. Comme elle avait mis pied à
-terre, et ne remuait plus, appuyée contre un tronc d'arbre, deux petits
-oiseaux, sans la voir, s'abattirent dans l'herbe tout près d'elle. L'un
-d'eux s'agitait, sautillait autour de l'autre, les ailes soulevées
-et vibrantes, saluant de la tête et pépiant; et tout à coup ils
-s'accouplèrent.
-
-Jeanne fut surprise comme si elle eût ignoré cette chose; puis elle se
-dit: «C'est vrai, c'est le printemps»; puis une autre pensée lui vint,
-un soupçon. Elle regarda de nouveau le gant, les cravaches, les deux
-chevaux abandonnés; et elle se remit brusquement en selle avec une
-irrésistible envie de fuir.
-
-Elle galopait maintenant en retournant aux Peuples. Sa tête
-travaillait, raisonnait, unissait les faits, rapprochait les
-circonstances. Comment n'avait-elle pas deviné plus tôt? Comment
-n'avait-elle rien vu? Comment n'avait-elle pas compris les absences de
-Julien, le recommencement de ses élégances passées, puis l'apaisement
-de son humeur? Elle se rappelait aussi les brusqueries nerveuses de
-Gilberte, ses câlineries exagérées, et, depuis quelque temps, cette
-espèce de béatitude où elle vivait, et dont le comte était heureux.
-
-Elle remit au pas son cheval, car il lui fallait gravement réfléchir,
-et l'allure vive troublait ses idées.
-
-Après la première émotion passée, son cœur était redevenu presque
-calme, sans jalousie et sans haine, mais soulevé de mépris. Elle ne
-songeait guère à Julien; rien ne l'étonnait plus de lui; mais la double
-trahison de la comtesse, de son amie, la révoltait. Tout le monde était
-donc perfide, menteur et faux. Et des larmes lui vinrent aux yeux. On
-pleure parfois les illusions avec autant de tristesse que les morts.
-
-Elle se résolut pourtant à feindre de ne rien savoir, à fermer son âme
-aux affections courantes, à n'aimer plus que Paul et ses parents; et à
-supporter les autres avec un visage tranquille.
-
-Sitôt rentrée, elle se jeta sur son fils, l'emporta dans sa chambre et
-l'embrassa éperdument, pendant une heure, sans s'arrêter.
-
-Julien revint pour dîner, charmant et souriant, plein d'intentions
-aimables. Il demanda: «Père et petite mère ne viennent donc pas cette
-année?»
-
-Elle lui sut tant de gré de cette gentillesse qu'elle lui pardonna
-presque la découverte du bois; et un violent désir l'envahissant tout
-à coup de revoir bien vite les deux êtres qu'elle aimait le plus
-après Paul, elle passa toute sa soirée à leur écrire, pour hâter leur
-arrivée.
-
-Ils annoncèrent leur retour pour le 20 mai. On était alors au 7 de ce
-mois.
-
-Elle les attendit avec une impatience grandissante, comme si elle eût
-éprouvé, en dehors même de son affection filiale, un besoin nouveau
-de frotter son cœur à des cœurs honnêtes, de causer, l'âme ouverte,
-avec des gens purs, sains de toute infamie, dont la vie, et toutes les
-actions, et toutes les pensées, et tous les désirs avaient toujours été
-droits.
-
-Ce qu'elle sentait maintenant, c'était une sorte d'isolement de sa
-conscience juste au milieu de toutes ces consciences défaillantes; et
-bien qu'elle eût appris soudain à dissimuler, bien qu'elle accueillît
-la comtesse, la main tendue et la lèvre souriante, cette sensation de
-vide, de mépris pour les hommes, elle la sentait grandir, l'envelopper;
-et chaque jour les petites nouvelles du pays lui jetaient à l'âme un
-dégoût plus grand, une plus haute mésestime des êtres.
-
-La fille des Couillard venait d'avoir un enfant et le mariage allait
-avoir lieu. La servante des Martin, une orpheline, était grosse; une
-petite voisine âgée de quinze ans était grosse; une veuve, une pauvre
-femme boiteuse et sordide, qu'on appelait la Crotte tant sa saleté
-paraissait horrible, était grosse.
-
-A tout moment on apprenait une grossesse nouvelle, ou bien quelque
-fredaine d'une fille, d'une paysanne mariée et mère de famille ou de
-quelque riche fermier respecté.
-
-Ce printemps ardent semblait remuer les sèves chez les hommes comme
-chez les plantes.
-
-Et Jeanne, dont les sens éteints ne s'agitaient plus, dont le cœur
-meurtri, l'âme sentimentale semblaient seuls remués par les souffles
-tièdes et féconds, qui rêvait, exaltée sans désirs, passionnée pour
-des songes et morte aux besoins charnels, s'étonnait, pleine d'une
-répugnance qui devenait haineuse, de cette sale bestialité.
-
-L'accouplement des êtres l'indignait à présent comme une chose contre
-nature; et, si elle en voulait à Gilberte, ce n'était point de lui
-avoir pris son mari, mais du fait même d'être tombée aussi dans cette
-fange universelle.
-
-Elle n'était point, celle-là, de la race des rustres chez qui les bas
-instincts dominent. Comment avait-elle pu s'abandonner de la même façon
-que ces brutes?
-
-Le jour même où devaient arriver ses parents, Julien raviva ses
-répulsions en lui racontant gaiement, comme une chose toute naturelle
-et drôle, que le boulanger ayant entendu quelque bruit dans son four,
-la veille, qui n'était pas jour de cuisson, avait cru y surprendre un
-chat rôdeur et avait trouvé sa femme «qui n'enfournait pas du pain».
-
-Et il ajoutait: «Le boulanger a bouché l'ouverture; ils ont failli
-étouffer là dedans; c'est le petit garçon de la boulangère qui a
-prévenu les voisins; car il avait vu entrer sa mère avec le forgeron.»
-
-Et Julien riait, répétant: «Ils nous font manger du pain d'amour, ces
-farceurs-là. C'est un vrai conte de La Fontaine.»
-
-Jeanne n'osait plus toucher au pain.
-
-Lorsque la chaise de poste s'arrêta devant le perron et que la figure
-heureuse du baron parut à la vitre, ce fut dans l'âme et dans la
-poitrine de la jeune femme une émotion profonde, un tumultueux élan
-d'affection comme elle n'en avait jamais ressenti.
-
-Mais elle demeura saisie, et presque défaillante, quand elle aperçut
-petite mère. La baronne, en ces six mois d'hiver, avait vieilli de dix
-ans. Ses joues énormes, flasques, tombantes, s'étaient empourprées,
-comme gonflées de sang; son œil semblait éteint; et elle ne remuait
-plus que soulevée sous les deux bras; sa respiration pénible était
-devenue sifflante, et si difficile, qu'on éprouvait près d'elle une
-sensation de gêne douloureuse.
-
-Le baron, l'ayant vue chaque jour, n'avait point remarqué cette
-décadence; et, quand elle se plaignait de ses étouffements continus, de
-son alourdissement grandissant, il répondait: «Mais non, ma chère, je
-vous ai toujours connue comme ça.»
-
-Jeanne, après les avoir accompagnés en leur chambre, se retira dans la
-sienne pour pleurer, bouleversée, éperdue. Puis, elle alla retrouver
-son père, et, se jetant sur son cœur, les yeux encore pleins de
-larmes: «Oh! comme mère est changée! Qu'est-ce qu'elle a, dis-moi,
-qu'est-ce qu'elle a?» Il fut très surpris, et répondit: «Tu crois?
-quelle idée? mais non. Moi qui ne l'ai point quittée, je t'assure que
-je ne la trouve pas mal, elle est comme toujours.»
-
-Le soir Julien dit à sa femme: «Ta mère file un mauvais coton. Je la
-crois touchée.» Et, comme Jeanne éclatait en sanglots, il s'impatienta.
-«Allons, bon, je ne te dis pas qu'elle soit perdue. Tu es toujours
-follement exagérée. Elle est changée, voilà tout, c'est de son âge.»
-
-Au bout de huit jours elle n'y songeait plus, accoutumée à la
-physionomie nouvelle de sa mère, et refoulant peut-être ses craintes,
-comme on refoule, comme on rejette toujours, par une sorte d'instinct
-égoïste, de besoin naturel de tranquillité d'âme, les appréhensions,
-les soucis menaçants.
-
-La baronne, impuissante à marcher, ne sortait plus qu'une demi-heure
-chaque jour. Quand elle avait accompli une seule fois le parcours
-de «son» allée, elle ne pouvait se mouvoir davantage et demandait à
-s'asseoir sur «son» banc. Et, quand elle se sentait incapable même de
-mener jusqu'au bout sa promenade, elle disait: «Arrêtons-nous; mon
-hypertrophie me casse les jambes aujourd'hui.»
-
-Elle ne riait plus guère, souriait seulement aux choses qui l'auraient
-secouée tout entière l'année précédente. Mais comme ses yeux étaient
-demeurés excellents, elle passait des jours à relire _Corinne_ ou les
-_Méditations_ de Lamartine; puis elle demandait qu'on lui apportât le
-tiroir «aux souvenirs». Alors ayant vidé sur ses genoux les vieilles
-lettres douces à son cœur, elle posait le tiroir sur une chaise à côté
-d'elle et remettait dedans, une à une, ses «reliques», après avoir
-lentement revu chacune. Et, quand elle était seule, bien seule, elle
-en baisait certaines, comme on baise secrètement les cheveux des morts
-qu'on aima.
-
-Quelquefois Jeanne, entrant brusquement, la trouvait pleurant, pleurant
-des larmes tristes. Elle s'écriait: «Qu'as-tu, petite mère?» Et la
-baronne, après un long soupir, répondait: «Ce sont mes reliques qui
-m'ont fait ça. On remue des choses qui ont été si bonnes et qui sont
-finies! Et puis il y a des personnes auxquelles on ne pensait plus
-guère et qu'on retrouve tout d'un coup. On croit les voir, et les
-entendre, et ça vous produit un effet épouvantable. Tu connaîtras ça,
-plus tard.»
-
-Quand le baron survenait en ces instants de mélancolie, il murmurait:
-«Jeanne, ma chérie, si tu m'en crois, brûle tes lettres, toutes tes
-lettres, celles de ta mère, les miennes, toutes. Il n'y a rien de plus
-terrible, quand on est vieux, que de remettre le nez dans sa jeunesse.»
-Mais Jeanne aussi gardait sa correspondance, préparait sa «boîte aux
-reliques», obéissant, bien qu'elle différât en tout de sa mère, à une
-sorte d'instinct héréditaire de sentimentalité rêveuse.
-
-Le baron, après quelques jours, eut à s'absenter pour une affaire et il
-partit.
-
-La saison était magnifique. Les nuits douces, fourmillantes d'astres,
-succédaient aux calmes soirées, les soirs sereins aux jours radieux,
-et les jours radieux aux aurores éclatantes. Petite mère se trouva
-bientôt mieux portante; et Jeanne, oubliant les amours de Julien et la
-perfidie de Gilberte, se sentait presque complètement heureuse. Toute
-la campagne était fleurie et parfumée; et la grande mer toujours
-pacifique resplendissait du matin au soir, sous le soleil.
-
-Jeanne, un après-midi, prit Paul en ses bras, et s'en alla par les
-champs. Elle regardait tantôt son fils, tantôt l'herbe criblée
-de fleurs le long de la route, s'attendrissant dans une félicité
-sans bornes. De minute en minute elle baisait l'enfant, le serrait
-passionnément contre elle; puis, frôlée par quelque savoureuse odeur
-de campagne, elle se sentait défaillir, anéantie dans un bien-être
-infini. Puis elle rêva d'avenir pour lui. Que serait-il? Tantôt elle le
-voulait grand homme, renommé, puissant. Tantôt elle le préférait humble
-et restant près d'elle, dévoué, tendre, les bras toujours ouverts
-pour maman. Quand elle l'aimait avec son cœur égoïste de mère, elle
-désirait qu'il restât son fils, rien que son fils; mais, quand elle
-l'aimait avec sa raison passionnée, elle ambitionnait qu'il devînt
-quelqu'un par le monde.
-
-Elle s'assit au bord d'un fossé, et se mit à le regarder. Il lui
-semblait qu'elle ne l'avait jamais vu. Et elle s'étonna brusquement à
-la pensée que ce petit être serait grand, qu'il marcherait d'un pas
-ferme, qu'il aurait de la barbe aux joues et parlerait d'une voix
-sonore.
-
-Au loin quelqu'un l'appelait. Elle leva la tête. C'était Marius
-accourant. Elle pensa qu'une visite l'attendait, et elle se dressa,
-mécontente d'être troublée. Mais le gamin arrivait à toutes jambes,
-et, quand il fut assez près, il cria: «Madame, c'est madame la baronne
-qu'est bien mal.»
-
-Elle sentit comme une goutte d'eau froide qui lui descendait le long du
-dos; et elle repartit à grands pas, la tête égarée.
-
-Elle aperçut, de loin, des gens en tas sous le platane. Elle s'élança,
-et, le groupe s'étant ouvert, elle vit sa mère étendue par terre, la
-tête soutenue par deux oreillers. La figure était toute noire, les yeux
-fermés, et sa poitrine, qui depuis vingt ans haletait, ne bougeait
-plus. La nourrice saisit l'enfant dans les bras de la jeune femme, et
-l'emporta.
-
-Jeanne, hagarde, demandait: «Qu'est-il arrivé? Comment est-elle tombée?
-Qu'on aille chercher le médecin.» Et, comme elle se retournait, elle
-aperçut le curé, prévenu on ne sait comment. Il offrit ses soins,
-s'empressa en relevant les manches de sa soutane. Mais le vinaigre,
-l'eau de Cologne, les frictions demeurèrent inefficaces. «Il faudrait
-la dévêtir et la coucher,» dit le prêtre.
-
-Le fermier Joseph Couillard se trouvait là ainsi que le père Simon et
-Ludivine. Aidés de l'abbé Picot, ils voulurent emporter la baronne;
-mais, quand ils la soulevèrent, la tête s'abattit en arrière, et la
-robe qu'ils avaient saisie se déchirait, tant sa grosse personne était
-pesante et difficile à remuer. Alors Jeanne se mit à crier d'horreur.
-On reposa par terre le corps énorme et mou.
-
-Il fallut prendre un fauteuil du salon; et, quand on l'eut assise
-dedans, on put enfin l'enlever. Pas à pas ils gravirent le perron, puis
-l'escalier; et, parvenus dans la chambre, la déposèrent sur le lit.
-
-Comme la cuisinière n'en finissait pas d'enlever ses vêtements, la
-veuve Dentu se trouva là juste à point, venue soudain, ainsi que
-le prêtre, comme s'ils avaient «senti la mort», selon le mot des
-domestiques.
-
-Joseph Couillard partit à franc étrier pour prévenir le docteur; et
-comme le prêtre se disposait à aller chercher les saintes huiles, la
-garde lui souffla dans l'oreille: «Ne vous dérangez point, Monsieur le
-curé, je m'y connais, elle a passé.»
-
-Jeanne, affolée, implorait, ne savait que faire, que tenter, quel
-remède employer. Le curé, à tout hasard, prononça l'absolution.
-
-Pendant deux heures on attendit auprès de ce corps violet et sans vie.
-Tombée maintenant à genoux, Jeanne sanglotait, dévorée d'angoisse et de
-douleur.
-
-Lorsque la porte s'ouvrit et que le médecin parut, il lui sembla
-voir entrer le salut, la consolation, l'espérance; et elle s'élança
-vers lui, balbutiant tout ce qu'elle savait de l'accident: «Elle se
-promenait comme tous les jours... elle allait bien... très bien même...
-elle avait mangé un bouillon et deux œufs au déjeuner... elle est
-tombée tout d'un coup... elle est devenue noire comme vous la voyez...
-et elle n'a plus remué... nous avons essayé de tout pour la ranimer...
-de tout...» Elle se tut, saisie par un geste discret de la garde au
-médecin pour signifier que c'était fini, bien fini. Alors, se refusant
-à comprendre, elle interrogea anxieusement, répétant: «Est-ce grave?
-croyez-vous que ce soit grave?»
-
-Il dit enfin: «J'ai bien peur que ce soit... que ce soit... fini. Ayez
-du courage, un grand courage.»
-
-Et Jeanne, ouvrant les bras, se jeta sur sa mère.
-
-Julien rentrait. Il demeura stupéfait, visiblement contrarié, sans cri
-de douleur ni désespoir apparent, pris à l'improviste trop brusquement
-pour se faire d'un seul coup le visage et la contenance qu'il fallait.
-Il murmura: «Je m'y attendais, je sentais bien que c'était la fin.»
-Puis il tira son mouchoir, s'essuya les yeux, s'agenouilla, se signa,
-marmotta quelque chose, et, se relevant, voulut aussi relever sa
-femme. Mais elle tenait à pleins bras le cadavre et le baisait, presque
-couchée sur lui. Il fallut qu'on l'emportât. Elle semblait folle.
-
-Au bout d'une heure on la laissa revenir. Aucun espoir ne subsistait.
-L'appartement était arrangé maintenant en chambre mortuaire. Julien et
-le prêtre parlaient bas près d'une fenêtre. La veuve Dentu, assise dans
-un fauteuil, d'une façon confortable, en femme habituée aux veilles et
-qui se sent chez elle dans une maison dès que la mort vient d'y entrer,
-paraissait assoupie déjà.
-
-La nuit tombait. Le curé s'avança vers Jeanne, lui prit les mains,
-l'encouragea, déversant, sur ce cœur inconsolable, l'onde onctueuse
-des consolations ecclésiastiques. Il parla de la trépassée, la célébra
-en termes sacerdotaux, et, triste de cette fausse tristesse de prêtre
-pour qui les cadavres sont bienfaisants, il s'offrit à passer la nuit
-en prières auprès du corps.
-
-Mais Jeanne, à travers ses larmes convulsives, refusa. Elle voulait
-être seule, toute seule en cette nuit d'adieux. Julien s'avança: «Mais,
-ce n'est pas possible, nous resterons tous les deux.» Elle faisait
-«non» de la tête, incapable de parler davantage. Elle put dire enfin:
-«C'est ma mère, ma mère. Je veux être seule à la veiller.» Le médecin
-murmura: «Laissez-la faire à sa guise, la garde pourra rester dans la
-chambre à côté.»
-
-Le prêtre et Julien consentirent, songeant à leur lit. Puis l'abbé
-Picot s'agenouilla à son tour, pria, se releva et sortit en prononçant:
-«C'était une sainte», sur le ton dont il disait «Dominus vobiscum».
-
-Alors le vicomte, de sa voix ordinaire, demanda: «Vas-tu prendre
-quelque chose?» Jeanne ne répondit point, ignorant qu'il s'adressait
-à elle. Il reprit: «Tu ferais peut-être bien de manger un peu pour te
-soutenir.» Elle répliqua d'un air égaré: «Envoie tout de suite chercher
-papa.» Et il sortit pour expédier un cavalier à Rouen.
-
-Elle demeura abîmée dans une sorte de douleur immobile, comme si elle
-eût attendu, pour s'abandonner au flot montant des regrets désespérés,
-l'heure du dernier tête-à-tête.
-
-Les ombres avaient envahi la chambre, voilant la morte de ténèbres. La
-veuve Dentu se mit à rôder, de son pas léger, cherchant et disposant
-des objets invisibles avec des mouvements silencieux de garde-malade.
-Puis elle alluma deux bougies qu'elle posa doucement sur la table de
-nuit couverte d'une serviette blanche, à la tête du lit.
-
-Jeanne ne semblait rien voir, rien sentir, rien comprendre. Elle
-attendait d'être seule. Julien rentra; il avait dîné; et, de nouveau,
-il demanda: «Tu ne veux rien prendre?» Sa femme fit «non» de la tête.
-
-Il s'assit, d'un air résigné plutôt que triste, et demeura sans parler.
-
-Ils restaient tous trois, éloignés l'un de l'autre, sans un mouvement,
-sur leurs sièges.
-
-Par moments la garde s'endormant ronflait un peu, puis se réveillait
-brusquement.
-
-Julien à la fin se leva, et, s'approchant de Jeanne: «Veux-tu rester
-seule maintenant?» Elle lui prit la main, dans un élan involontaire:
-«Oh oui, laissez-moi.»
-
-Il l'embrassa sur le front, en murmurant: «Je viendrai te voir de temps
-en temps.» Et il sortit avec la veuve Dentu qui roula son fauteuil dans
-la chambre voisine.
-
-Jeanne ferma la porte, puis alla ouvrir toutes grandes les deux
-fenêtres. Elle reçut en pleine figure la tiède caresse d'un soir de
-fenaison. Les foins de la pelouse, fauchés la veille, étaient couchés
-sous le clair de lune.
-
-Cette douce sensation lui fit mal, la navra comme une ironie.
-
-Elle revint auprès du lit, prit une des mains inertes et froides et se
-mit à considérer sa mère.
-
-Elle n'était plus enflée comme au moment de l'attaque; elle semblait
-dormir à présent plus paisiblement qu'elle n'avait jamais fait; et la
-flamme pâle des bougies qu'agitaient des souffles déplaçait à tout
-moment les ombres de son visage, la faisaient vivante comme si elle eût
-remué.
-
-Jeanne la regardait avidement; et du fond des lointains de sa petite
-jeunesse une foule de souvenirs accourait.
-
-Elle se rappelait les visites de petite mère au parloir du couvent,
-la façon dont elle lui tendait le sac de papier plein de gâteaux, une
-multitude de petits détails, de petits faits, de petites tendresses,
-des paroles, des intonations, des gestes familiers, les plis de ses
-yeux quand elle riait, son grand soupir essoufflé quand elle venait de
-s'asseoir.
-
-Et elle restait là, contemplant, se répétant dans une sorte
-d'hébétement: «Elle est morte»; et toute l'horreur de ce mot lui
-apparut.
-
-Celle couchée là,--maman--petite mère--maman Adélaïde, était morte?
-Elle ne remuerait plus, ne parlerait plus, ne rirait plus, ne dînerait
-plus jamais en face de petit père; elle ne dirait plus: «Bonjour
-Jeannette». Elle était morte!
-
-On allait la clouer dans une caisse et l'enfouir, et ce serait fini. On
-ne la verrait plus. Était-ce possible? Comment? elle n'aurait plus sa
-mère? Cette chère figure si familière, vue dès qu'on a ouvert les yeux,
-aimée dès qu'on a ouvert les bras, ce grand déversoir d'affection, cet
-être unique, la mère, plus important pour le cœur que tout le reste
-des êtres, était disparu. Elle n'avait plus que quelques heures à
-regarder son visage, ce visage immobile et sans pensée; et puis rien,
-plus rien, un souvenir.
-
-Et elle s'abattit sur les genoux dans une crise horrible de désespoir;
-et, les mains crispées sur la toile qu'elle tordait, la bouche collée
-sur le lit, elle cria d'une voix déchirante, étouffée dans les draps et
-les couvertures: «Oh! maman, ma pauvre maman, maman!»
-
-Puis, comme elle se sentait devenir folle, folle ainsi qu'elle l'avait
-été dans cette nuit de fuite à travers la neige, elle se releva et
-courut à la fenêtre pour se rafraîchir, boire de l'air nouveau qui
-n'était point l'air de cette couche, l'air de cette morte.
-
-Les gazons coupés, les arbres, la lande, la mer là-bas, se reposaient
-dans une paix silencieuse, endormis sous le charme tendre de la lune.
-Un peu de cette douceur calmante pénétra Jeanne et elle se mit à
-pleurer lentement.
-
-Puis elle revint auprès du lit et s'assit en reprenant dans sa main la
-main de petite mère, comme si elle l'eût veillée malade.
-
-Un gros insecte était entré, attiré par les bougies. Il battait les
-murs comme une balle, allait d'un bout à l'autre de la chambre. Jeanne,
-distraite par son vol ronflant, levait les yeux pour le voir; mais elle
-n'apercevait jamais que son ombre errante sur le blanc du plafond.
-
-Puis elle ne l'entendit plus. Alors elle remarqua le tic-tac léger de
-la pendule et un autre petit bruit, ou, plutôt, un bruissement presque
-imperceptible. C'était la montre de petite mère qui continuait à
-marcher, oubliée dans la robe jetée sur une chaise aux pieds du lit. Et
-soudain un vague rapprochement entre cette morte et cette mécanique qui
-ne s'était point arrêtée raviva la douleur aiguë au cœur de Jeanne.
-
-Elle regarda l'heure. Il était à peine dix heures et demie; et elle fut
-prise d'une peur horrible de cette nuit entière à passer là.
-
-D'autres souvenirs lui revenaient: ceux de sa propre vie--Rosalie,
-Gilberte--les amères désillusions de son cœur. Tout n'était donc que
-misère, chagrin, malheur et mort. Tout trompait, tout mentait, tout
-faisait souffrir et pleurer. Où trouver un peu de repos et de joie?
-Dans une autre existence sans doute! Quand l'âme était délivrée de
-l'épreuve de la terre. L'âme! Elle se mit à rêver sur cet insondable
-mystère, se jetant brusquement en des convictions poétiques que
-d'autres hypothèses non moins vagues renversaient immédiatement. Où
-donc était, maintenant, l'âme de sa mère? l'âme de ce corps immobile
-et glacé? Très loin, peut-être. Quelque part dans l'espace? Mais
-où? Évaporée comme le parfum d'une fleur sèche? ou errante comme un
-invisible oiseau échappé de sa cage?
-
-Rappelée à Dieu? ou éparpillée au hasard des créations nouvelles, mêlée
-aux germes près d'éclore?
-
-Très proche peut-être? Dans cette chambre, autour de cette chair
-inanimée qu'elle avait quittée? Et brusquement Jeanne crut sentir un
-souffle l'effleurer, comme le contact d'un esprit. Elle eut peur, une
-peur atroce, si violente qu'elle n'osait plus remuer, ni respirer, ni
-se retourner pour regarder derrière elle. Son cœur battait comme dans
-les épouvantes.
-
-Et soudain l'invisible insecte reprit son vol et se remit à heurter les
-murs en tournoyant. Elle frissonna des pieds à la tête, puis, rassurée
-tout à coup quand elle eut reconnu le ronflement de la bête ailée, elle
-se leva, et se retourna. Ses yeux tombèrent sur le secrétaire aux
-têtes de sphinx, le meuble aux reliques.
-
-Et une idée tendre et singulière l'envahit; c'était de lire, en cette
-dernière veillée, comme elle aurait fait d'un livre pieux, les vieilles
-lettres chères à la morte. Il lui sembla qu'elle allait remplir un
-devoir délicat et sacré, quelque chose de vraiment filial, qui ferait
-plaisir, dans l'autre monde, à petite mère.
-
-C'était l'ancienne correspondance de son grand-père et de sa
-grand'mère, qu'elle n'avait point connus. Elle voulait leur tendre
-les bras par-dessus le corps de leur fille, aller vers eux en cette
-nuit funèbre comme s'ils eussent souffert aussi, former une sorte de
-chaîne mystérieuse de tendresse entre ceux-là morts autrefois, celle
-qui venait de disparaître à son tour, et elle-même restée encore sur la
-terre.
-
-Elle se leva, abattit la tablette du secrétaire et prit dans le tiroir
-du bas une dizaine de petits paquets de papiers jaunes, ficelés avec
-ordre, et rangés côte à côte.
-
-Elle les déposa tous sur le lit, entre les bras de la baronne, par une
-sorte de raffinement sentimental, et elle se mit à lire.
-
-C'étaient ces vieilles épîtres qu'on retrouve dans les antiques
-secrétaires de familles, ces épîtres qui sentent un autre siècle.
-
-La première commençait par «Ma chérie». Une autre par «Ma belle
-petite-fille», puis c'étaient «Ma chère petite»--«Ma mignonne»--«Ma
-fille adorée», puis «Ma chère enfant»--«Ma chère Adélaïde»--«Ma chère
-fille» selon qu'elles s'adressaient à la fillette, à la jeune fille,
-et, plus tard, à la jeune femme.
-
-Et tout cela était plein de tendresses passionnées et puériles, de
-mille petites choses intimes, de ces grands et simples événements du
-foyer, si mesquins pour les indifférents: «père a la grippe; la bonne
-Hortense s'est brûlée au doigt; le chat «Croquerat» est mort; on a
-abattu le sapin à droite de la barrière; mère a perdu son livre de
-messe en revenant de l'église, elle pense qu'on le lui a volé.»
-
-On y parlait aussi de gens inconnus à Jeanne, mais dont elle se
-rappelait vaguement avoir entendu prononcer le nom, autrefois, dans son
-enfance.
-
-Elle s'attendrissait à ces détails qui lui semblaient des révélations;
-comme si elle fût entrée tout à coup dans toute la vie passée, secrète,
-la vie du cœur de petite mère. Elle regardait le corps gisant, et,
-brusquement, elle se mit à lire tout haut, à lire pour la morte, comme
-pour la distraire, la consoler.
-
-Et le cadavre immobile semblait heureux.
-
-Une à une elle rejetait les lettres sur les pieds du lit; et elle
-pensa qu'il faudrait les mettre dans le cercueil, comme on y dépose des
-fleurs.
-
-Elle délia un autre paquet. C'était une écriture nouvelle. Elle
-commença: «Je ne peux plus me passer de tes caresses. Je t'aime à
-devenir fou.»
-
-Rien de plus; pas de nom.
-
-Elle retourna le papier sans comprendre. L'adresse portait bien «Madame
-la baronne Le Perthuis des Vauds».
-
-Alors elle ouvrit la suivante: «Viens ce soir, dès qu'il sera sorti.
-Nous aurons une heure. Je t'adore.»
-
-Dans une autre: «J'ai passé une nuit de délire à te désirer vainement.
-J'avais ton corps dans mes bras, ta bouche sous mes lèvres, tes yeux
-sous mes yeux. Et puis je me sentais des rages à me jeter par la
-fenêtre en songeant qu'à cette heure-là même, tu dormais à son côté,
-qu'il te possédait à son gré...»
-
-Jeanne interdite ne comprenait pas.
-
-Qu'était-ce que cela? A qui, pour qui, de qui ces paroles d'amour?
-
-Elle continua, retrouvant toujours des déclarations éperdues, des
-rendez-vous avec des recommandations de prudence, puis toujours, à la
-fin, ces quatre mots: «Surtout brûle cette lettre.»
-
-Enfin elle ouvrit un billet banal, une simple acceptation à dîner, mais
-de la même écriture, et signé: «Paul d'Ennemare», celui que le baron
-appelait, quand il parlait encore de lui: «Mon pauvre vieux Paul», et
-dont la femme avait été la meilleure amie de la baronne.
-
-Alors Jeanne, brusquement, fut effleurée d'un doute qui devint tout de
-suite une certitude. Sa mère l'avait eu pour amant.
-
-Et soudain, la tête éperdue, elle rejeta d'une secousse ces papiers
-infâmes, comme elle eût rejeté quelque bête venimeuse montée sur elle,
-et elle courut à la fenêtre, et elle se mit à pleurer affreusement avec
-des cris involontaires qui lui déchiraient la gorge; puis, tout son
-être se brisant, elle s'affaissa au pied de la muraille, et, cachant
-son visage dans le rideau pour qu'on n'entendît point ses gémissements,
-elle sanglota abîmée dans un désespoir insondable.
-
-Elle serait restée peut-être ainsi toute la nuit; mais un bruit de
-pas dans la pièce voisine la fit se redresser d'un bond. C'était son
-père, peut-être? Et toutes les lettres gisaient sur le lit et sur le
-plancher! Il lui suffirait d'en ouvrir une! Et il saurait cela? lui!
-
-Elle s'élança, et, saisissant à poignées tous les vieux papiers
-jaunes, ceux des grands parents et ceux de l'amant, et ceux qu'elle
-n'avait point dépliés, et ceux qui se trouvaient encore ficelés dans
-les tiroirs du secrétaire, elle les jetait en tas dans la cheminée.
-Puis elle prit une des bougies qui brûlaient sur la table de nuit
-et mit le feu à ce monceau de lettres. Une grande flamme jaillit
-qui éclaira la chambre, la couche et le cadavre d'une lueur vive et
-dansante, dessinant en noir sur le rideau blanc du fond du lit le
-profil tremblotant du visage rigide et les lignes du corps énorme sous
-le drap.
-
-Quand il n'y eut plus qu'un amas de cendres au fond du foyer, elle
-retourna s'asseoir auprès de la fenêtre ouverte comme si elle n'eût
-plus osé rester auprès de la morte, et elle se remit à pleurer, la
-figure dans ses mains, et gémissant d'un ton navré, d'un ton de plainte
-désolée: «Oh! ma pauvre maman, oh! ma pauvre maman!»
-
-Et une atroce réflexion lui vint:--Si petite mère n'était pas morte,
-par hasard, si elle n'était qu'endormie d'un sommeil léthargique, si
-elle allait soudain se lever, parler?--La connaissance de l'affreux
-secret n'amoindrirait-elle pas son amour filial? L'embrasserait-elle
-des mêmes lèvres pieuses? La chérirait-elle de la même affection
-sacrée? Non. Ce n'était pas possible! Et cette pensée lui déchira le
-cœur.
-
-La nuit s'effaçait; les étoiles pâlissaient; c'était l'heure fraîche
-qui précède le jour. La lune descendue allait s'enfoncer dans la mer
-qu'elle nacrait sur toute sa surface.
-
-Et le souvenir saisit Jeanne de cette nuit passée à la fenêtre lors de
-son arrivée aux Peuples. Comme c'était loin, comme tout était changé,
-comme l'avenir lui semblait différent!
-
-Et voilà que le ciel devint rose, d'un rose joyeux, amoureux, charmant.
-Elle regardait, surprise maintenant comme devant un phénomène, cette
-radieuse éclosion du jour, se demandant s'il était possible que, sur
-cette terre où se levaient de pareilles aurores, il n'y eût ni joie ni
-bonheur.
-
-Un bruit de porte la fit tressaillir. C'était Julien. Il demanda: «Eh
-bien? tu n'es pas trop fatiguée?»
-
-Elle balbutia «Non», heureuse de n'être plus seule. «A présent, va te
-reposer,» dit-il. Elle embrassa lentement sa mère, d'un baiser lent,
-douloureux et navré; puis elle rentra dans sa chambre.
-
-La journée s'écoula dans ces tristes occupations que réclame un mort.
-Le baron arriva vers le soir. Il pleura beaucoup.
-
-L'enterrement eut lieu le lendemain.
-
-Après qu'elle eut, pour la dernière fois, appuyé ses lèvres sur le
-front glacé, qu'elle eut fait la dernière toilette, et vu clouer le
-corps dans le cercueil, Jeanne se retira. Les invités allaient venir.
-
-Gilberte arriva la première, et se jeta en sanglotant sur le cœur de
-son amie.
-
-On voyait par la fenêtre les voitures tourner à la grille, s'en venant
-au trot. Et des voix résonnaient dans le grand vestibule. Des femmes
-en noir entraient peu à peu dans la chambre, des femmes que Jeanne
-ne connaissait point. La marquise de Coutelier et la vicomtesse de
-Briseville l'embrassèrent.
-
-Elle s'aperçut tout à coup que tante Lison se glissait derrière elle.
-Et elle l'étreignit avec tendresse, ce qui fit presque défaillir la
-vieille fille.
-
-Julien entra, en grand noir, élégant, affairé, satisfait de cette
-affluence. Il parla bas à sa femme pour un conseil qu'il demandait. Il
-ajouta d'un ton confidentiel: «Toute la noblesse est venue, ce sera
-très bien.» Et il repartit en saluant gravement les dames.
-
-Tante Lison et la comtesse Gilberte restèrent seules auprès de Jeanne
-pendant que s'accomplissait la cérémonie funèbre. La comtesse
-l'embrassait sans cesse en répétant: «Ma pauvre chérie, ma pauvre
-chérie!»
-
-Quand le comte de Fourville revint chercher sa femme, il pleurait
-lui-même comme s'il avait perdu sa propre mère.
-
-
-
-
-X
-
-
-Les jours furent bien tristes qui suivirent, ces jours mornes dans
-une maison qui semble vide par l'absence de l'être familier disparu
-pour toujours, ces jours criblés de souffrances à chaque rencontre de
-tout objet que maniait incessamment le mort. D'instant en instant un
-souvenir vous tombe sur le cœur et le meurtrit. Voici son fauteuil,
-son ombrelle restée dans le vestibule, son verre que la bonne n'a point
-serré! Et dans toutes les chambres on retrouve des choses traînant: ses
-ciseaux, un gant, le volume dont les feuillets sont usés par ses doigts
-alourdis, et mille riens qui prennent une signification douloureuse
-parce qu'ils rappellent mille petits faits.
-
-Et sa voix vous poursuit; on croit l'entendre; on voudrait fuir
-n'importe où, échapper à la hantise de cette maison. Il faut rester
-parce que d'autres sont là qui restent et souffrent aussi.
-
-Et puis Jeanne demeurait écrasée sous le souvenir de ce qu'elle
-avait découvert. Cette pensée pesait sur elle; son cœur broyé ne se
-guérissait pas. Sa solitude d'à présent s'augmentait de ce secret
-horrible; sa dernière confiance était tombée avec sa dernière croyance.
-
-Père, au bout de quelque temps, s'en alla, ayant besoin de remuer, de
-changer d'air, de sortir du noir chagrin où il s'enfonçait de plus en
-plus.
-
-Et la grande maison, qui voyait ainsi de temps en temps disparaître un
-de ses maîtres, reprit sa vie calme et régulière.
-
-Et puis Paul tomba malade. Jeanne en perdit la raison, resta douze
-jours sans dormir, presque sans manger.
-
-Il guérit; mais elle demeura épouvantée par cette idée qu'il pouvait
-mourir. Alors que ferait-elle? que deviendrait-elle? Et tout doucement
-se glissa dans son cœur le vague besoin d'avoir un autre enfant.
-Bientôt elle en rêva, reprise tout entière par son ancien désir de voir
-autour d'elle deux petits êtres, un garçon et une fille. Et ce fut une
-obsession.
-
-Mais depuis l'affaire de Rosalie elle vivait séparée de Julien. Un
-rapprochement semblait même impossible dans les situations où ils se
-trouvaient. Julien aimait ailleurs; elle le savait; et la seule pensée
-de subir de nouveau ses caresses la faisait frémir de répugnance.
-
-Elle s'y serait pourtant résignée, tant l'envie d'être mère la
-harcelait; mais elle se demandait comment pourraient recommencer leurs
-baisers? Elle serait morte d'humiliation plutôt que de laisser deviner
-ses intentions; et il ne paraissait plus songer à elle.
-
-Elle y eût renoncé peut-être; mais voilà que, chaque nuit, elle se
-mit à rêver d'une fille; et elle la voyait jouant avec Paul sous le
-platane; et parfois elle sentait une sorte de démangeaison de se lever,
-et d'aller, sans prononcer un mot, trouver son mari dans sa chambre.
-Deux fois même elle se glissa jusqu'à sa porte; puis elle revint
-vivement, le cœur battant de honte.
-
-Le baron était parti; petite mère était morte; Jeanne maintenant
-n'avait plus personne qu'elle pût consulter, à qui elle pût confier ses
-intimes secrets.
-
-Alors elle se résolut à aller trouver l'abbé Picot, et à lui dire, sous
-le sceau de la confession, les difficiles projets qu'elle avait.
-
-Elle arriva comme il lisait son bréviaire dans son petit jardin planté
-d'arbres fruitiers.
-
-Après avoir causé quelques minutes de choses et d'autres, elle
-balbutia, en rougissant: «Je voudrais me confesser, Monsieur l'abbé.»
-
-Il demeura stupéfait, et releva ses lunettes pour la bien considérer;
-puis il se mit à rire. «Vous ne devez pourtant pas avoir de gros péchés
-sur la conscience.» Elle se troubla tout à fait, et reprit: «Non, mais
-j'ai un conseil à vous demander, un conseil si... si... si pénible que
-je n'ose pas vous en parler comme ça.»
-
-Il quitta instantanément son aspect bonhomme, et prit son air
-sacerdotal--: «Eh bien, mon enfant, je vous écouterai dans le
-confessionnal, allons.»
-
-Mais elle le retint, hésitante, arrêtée tout à coup par une sorte de
-scrupule de parler de ces choses un peu honteuses dans le recueillement
-d'une église vide.
-
---«Ou bien, non... Monsieur le curé... je puis... je puis... si vous le
-voulez... vous dire ici ce qui m'amène. Tenez, nous allons nous asseoir
-là-bas, sous votre petite tonnelle.
-
-Ils y allèrent à pas lents. Elle cherchait comment s'exprimer, comment
-débuter. Ils s'assirent.
-
-Alors, comme si elle se fût confessée, elle commença: «Mon père...»
-puis elle hésita, répéta de nouveau: «Mon père...» et se tut tout à
-fait troublée.
-
-Il attendait, les mains croisées sur son ventre. Voyant son embarras,
-il l'encouragea: «Eh bien, ma fille, on dirait que vous n'osez pas;
-voyons, prenez courage.»
-
-Elle se décida, comme un poltron qui se jette au danger: «Mon père, je
-voudrais un autre enfant.» Il ne répondit rien ne comprenant pas. Alors
-elle s'expliqua, perdant les mots, effarée.
-
---«Je suis seule dans la vie maintenant; mon père et mon mari ne
-s'entendent guère; ma mère est morte; et... et...»--Elle prononça tout
-bas en frissonnant...--«L'autre jour j'ai failli perdre mon fils! Que
-serais-je devenue alors?...»
-
-Elle se tut. Le prêtre dérouté la regardait: --«Voyons, arrivez au
-fait.»
-
-Elle répéta:--«Je voudrais un autre enfant.» Alors il sourit, habitué
-aux grasses plaisanteries des paysans qui ne se gênaient guère devant
-lui, et il répondit avec un hochement de tête malin:
-
---«Eh bien, il me semble qu'il ne tient qu'à vous.»
-
-Elle leva vers lui ses yeux candides, puis, bégayant de
-confusion:--«Mais... mais... vous comprenez que depuis ce... ce
-que... ce que vous savez de... de cette bonne... mon mari et moi nous
-vivons... nous vivons tout à fait séparés.»
-
-Accoutumé aux promiscuités et aux mœurs sans dignité des campagnes,
-il fut étonné de cette révélation; puis tout à coup il crut deviner
-le désir véritable de la jeune femme. Il la regarda de coin, plein
-de bienveillance et de sympathie pour sa détresse:--«Oui; je saisis
-parfaitement. Je comprends que votre... votre veuvage vous pèse. Vous
-êtes jeune, bien portante. Enfin c'est naturel, trop naturel.»
-
-Il se remettait à sourire, emporté par sa nature grivoise de prêtre
-campagnard; et il tapotait doucement la main de Jeanne:--«Ça vous est
-permis, bien permis même, par les commandements.--L'œuvre de chair ne
-désireras qu'en mariage seulement.--Vous êtes mariée, n'est-ce pas? Ce
-n'est point pour piquer des raves.»
-
-A son tour elle n'avait pas compris d'abord ses sous-entendus;
-mais, sitôt qu'elle les pénétra, elle s'empourpra, toute saisie,
-avec des larmes aux yeux.--«Oh! Monsieur le curé, que dites-vous?
-que pensez-vous? Je vous jure... Je vous jure...» Et les sanglots
-l'étouffèrent.
-
-Il fut surpris; et il la consolait:--«Allons, je n'ai pas voulu vous
-faire de peine. Je plaisantais un peu; ça n'est pas défendu quand on
-est honnête. Mais comptez sur moi; vous pouvez compter sur moi. Je
-verrai M. Julien.»
-
-Elle ne savait plus que dire. Elle voulait maintenant refuser cette
-intervention qu'elle craignait maladroite et dangereuse, mais elle
-n'osait point; et elle se sauva après avoir balbutié: «Je vous
-remercie, Monsieur le curé.»
-
-Huit jours se passèrent. Elle vivait dans une angoisse d'inquiétude.
-
-Un soir, au dîner, Julien la regarda d'une façon singulière avec un
-certain pli souriant des lèvres qu'elle lui connaissait en ses heures
-de gouaillerie. Il eut même à son égard une sorte de galanterie
-imperceptiblement ironique; et comme ils se promenaient ensuite dans la
-grande avenue de petite mère, il lui dit tout bas dans l'oreille: «Il
-paraît que nous sommes raccommodés.»
-
-Elle ne répondit rien. Elle regardait par terre une sorte de ligne
-droite presque invisible à présent, l'herbe ayant repoussé. C'était la
-trace du pied de la baronne qui s'effaçait, comme s'efface un souvenir.
-Et Jeanne se sentait le cœur crispé, noyé de tristesse; elle se
-sentait perdue dans la vie, si loin de tout le monde.
-
-Julien reprit: «Moi, je ne demande pas mieux. Je craignais de te
-déplaire.»
-
-Le soleil se couchait; l'air était doux. Une envie de pleurer
-oppressait Jeanne, un de ces besoins d'expansion vers un cœur ami, un
-besoin d'étreindre, en murmurant ses peines. Un sanglot lui montait à
-la gorge. Elle ouvrit les bras et tomba sur le cœur de Julien.
-
-Et elle pleura. Surpris, il la regardait dans les cheveux, ne pouvant
-voir le visage caché sur sa poitrine. Il pensa qu'elle l'aimait encore
-et déposa sur son chignon un baiser condescendant.
-
-Puis ils rentrèrent sans dire un mot. Il la suivit en sa chambre, et
-passa la nuit avec elle.
-
-Et leurs rapports anciens recommencèrent. Il les accomplissait comme un
-devoir qui cependant ne lui déplaisait pas; elle les subissait comme
-une nécessité écœurante et pénible, avec la résolution de les arrêter
-pour toujours dès qu'elle se sentirait enceinte de nouveau.
-
-Mais elle remarqua bientôt que les caresses de son mari semblaient
-différentes de jadis. Elles étaient plus raffinées peut-être, mais
-moins complètes. Il la traitait comme un amant discret, et non plus
-comme un époux tranquille.
-
-Elle s'étonna, observa, et s'aperçut bientôt que toutes ses étreintes
-s'arrêtaient avant qu'elle pût être fécondée.
-
-Alors une nuit, la bouche sur sa bouche, elle murmura: «Pourquoi ne te
-donnes-tu plus à moi tout entier comme autrefois?»
-
-Il se mit à ricaner:--«Parbleu, pour ne pas t'engrosser.»
-
-Elle tressaillit:--«Pourquoi donc ne veux-tu plus d'enfants?»
-
-Il demeura perclus de surprise:--«Hein? tu dis? mais tu es folle? Un
-autre enfant? Ah! mais non, par exemple! C'est déjà trop d'un pour
-piailler, occuper tout le monde et coûter de l'argent. Un autre enfant!
-merci!»
-
-Elle le saisit dans ses bras, le baisa, l'enveloppa d'amour, et, tout
-bas: «Oh! je t'en supplie, rends-moi mère encore une fois.»
-
-Mais il se fâcha comme si elle l'eût blessé: «Ça vraiment, tu perds la
-tête. Fais-moi grâce de tes bêtises, je te prie.»
-
-Elle se tut et se promit de le forcer par ruse à lui donner le bonheur
-qu'elle rêvait.
-
-Alors elle essaya de prolonger ses baisers, jouant la comédie d'une
-ardeur délirante, le liant à elle de ses deux bras crispés en des
-transports qu'elle simulait. Elle usa de tous les subterfuges; mais il
-restait maître de lui; et pas une fois il ne s'oublia.
-
-Alors, travaillée de plus en plus par son désir acharné, poussée à
-bout, prête à tout braver, à tout oser, elle retourna chez l'abbé Picot.
-
-Il achevait son déjeuner; il était fort rouge, ayant toujours des
-palpitations après ses repas. Dès qu'il la vit entrer, il s'écria: «Eh
-bien?» désireux de savoir le résultat de ses négociations.
-
-Résolue maintenant et sans timidité pudique, elle répondit
-immédiatement: «Mon mari ne veut plus d'enfants.» L'abbé se
-retourna vers elle, intéressé tout à fait, prêt à fouiller avec
-une curiosité de prêtre dans ces mystères du lit qui lui rendaient
-plaisant le confessionnal. Il demanda: «Comment ça?» Alors, malgré sa
-détermination, elle se troubla pour expliquer: «Mais il... il... il
-refuse de me rendre mère.»
-
-L'abbé comprit, il connaissait ces choses; et il se mit à interroger
-avec des détails précis et minutieux, une gourmandise d'homme qui jeûne.
-
-Puis il réfléchit quelques instants, et, d'une voix tranquille comme
-s'il eût parlé de la récolte qui venait bien, il lui traça un plan de
-conduite habile, réglant tous les points:--«Vous n'avez qu'un moyen, ma
-chère enfant, c'est de lui faire accroire que vous êtes grosse. Il ne
-s'observera plus; et vous le deviendrez pour de vrai.»
-
-Elle rougit jusqu'aux yeux; mais déterminée à tout, elle insista.
-«Et... et s'il ne me croit pas?»
-
-Le curé savait bien les ressources pour conduire et tenir les
-hommes:--«Annoncez votre grossesse à tout le monde, dites-la partout;
-il finira par y croire lui-même.»
-
-Puis il ajouta comme pour s'absoudre de ce stratagème: «C'est votre
-droit, l'Église ne tolère les rapports entre homme et femme que dans le
-but de la procréation.»
-
-Elle suivit le conseil rusé, et, quinze jours plus tard, elle annonçait
-à Julien qu'elle se croyait grosse. Il eut un sursaut.--«Pas possible!
-ce n'est pas vrai.»
-
-Elle indiqua aussitôt la raison de ses soupçons. Mais il se
-rassura.--«Bah! attends un peu. Tu verras.»
-
-Alors chaque matin il demanda: «Eh bien?» Et toujours elle répondait:
-«Non, pas encore. Je serais bien trompée si je n'étais pas enceinte.»
-
-Il s'inquiétait à son tour, furieux et désolé, autant que surpris. Il
-répétait: «Je n'y comprends rien, mais rien. Si je sais comment cela
-s'est fait! je veux bien être pendu.»
-
-Au bout d'un mois elle annonçait de tous les côtés la nouvelle, sauf à
-la comtesse Gilberte, par une sorte de pudeur compliquée et délicate.
-
-Depuis sa première inquiétude, Julien ne l'approchait plus; puis il
-prit, en rageant, son parti, et déclara: «En voilà un qui n'était pas
-demandé.» Et il recommença à pénétrer dans la chambre de sa femme.
-
-Ce qu'avait prévu le prêtre se réalisa complètement. Elle fut grosse.
-
-Alors, inondée d'une joie délirante, elle ferma sa porte chaque soir,
-se vouant, dans un élan de reconnaissance vers la vague divinité
-qu'elle adorait, à une chasteté éternelle.
-
-Elle se sentait de nouveau presque heureuse, s'étonnant de la
-promptitude avec laquelle s'était adoucie sa douleur après la mort
-de sa mère. Elle s'était crue inconsolable; et voilà qu'en deux mois
-à peine cette plaie vive se fermait. Il ne lui restait plus qu'une
-mélancolie attendrie, comme un voile de chagrin jeté sur sa vie. Aucun
-événement ne lui paraissait plus possible. Ses enfants grandiraient,
-l'aimeraient; elle vieillirait tranquille, contente, sans s'occuper de
-son mari.
-
-Vers la fin du mois de septembre, l'abbé Picot vint faire une visite de
-cérémonie avec une soutane neuve qui ne portait encore que huit jours
-de taches; et il présenta son successeur, l'abbé Tolbiac. C'était un
-tout jeune prêtre maigre, fort petit, à la parole emphatique, et dont
-les yeux, cerclés de noir et caves, indiquaient une âme violente.
-
-Le vieux curé était nommé doyen de Goderville.
-
-Jeanne ressentit une vraie tristesse de ce départ. La figure du
-bonhomme était liée à tous ses souvenirs de jeune femme. Il l'avait
-mariée, il avait baptisé Paul, et enterré la baronne. Elle ne se
-figurait pas Étouvent sans la bedaine de l'abbé Picot passant le long
-des cours de fermes; et elle l'aimait parce qu'il était joyeux et
-naturel.
-
-Malgré son avancement il ne semblait pas gai. Il disait: Ça me coûte,
-ça me coûte, Madame la comtesse. Voilà dix-huit ans que je suis ici.
-Oh! la commune rapporte peu et ne vaut point grand'chose. Les hommes
-n'ont pas plus de religion qu'il ne faut, et les femmes, les femmes,
-voyez-vous, n'ont guère de conduite. Les filles ne passent à l'église
-pour le mariage qu'après avoir fait un pèlerinage à Notre-Dame du
-Gros-Ventre, et la fleur d'oranger ne vaut pas cher dans le pays. Tant
-pis, je l'aimais, moi.»
-
-Le nouveau curé faisait des gestes d'impatience, et devenait rouge. Il
-dit brusquement: «Avec moi, il faudra que tout cela change.» Il avait
-l'air d'un enfant rageur, tout frêle et tout maigre dans sa soutane
-usée déjà, mais propre.
-
-L'abbé Picot le regarda de biais, comme il faisait en ses moments de
-gaieté, et il reprit: Voyez-vous, l'abbé, pour empêcher ces choses-là,
-il faudrait enchaîner vos paroissiens; et encore ça ne servirait de
-rien.»
-
-Le petit prêtre répondit d'un ton cassant: «Nous verrons bien.» Et le
-vieux curé sourit en humant sa prise:--«L'âge vous calmera, l'abbé,
-et l'expérience aussi; vous éloignerez de l'église vos derniers
-fidèles; et voilà tout. Dans ce pays-ci on est croyant, mais tête de
-chien; prenez garde. Ma foi, quand je vois entrer au prône une fille
-qui me paraît un peu grasse, je me dis:--C'est un paroissien de plus
-qu'elle m'amène;--et je tâche de la marier. Vous ne les empêcherez pas
-de fauter, voyez-vous; mais vous pouvez aller trouver le garçon et
-l'empêcher d'abandonner la mère. Mariez-les, l'abbé, mariez-les, ne
-vous occupez pas d'autre chose.»
-
-Le nouveau curé répondit avec rudesse: «Nous pensons différemment;
-il est inutile d'insister.» Et l'abbé Picot se remit à regretter son
-village, la mer qu'il voyait des fenêtres du presbytère, les petites
-vallées en entonnoir où il allait réciter son bréviaire, en regardant
-au loin passer les bateaux.
-
-Et les deux prêtres prirent congé. Le vieux embrassa Jeanne qui faillit
-pleurer.
-
-Huit jours plus tard, l'abbé Tolbiac revint. Il parla des réformes
-qu'il accomplissait comme aurait pu le faire un prince prenant
-possession d'un royaume. Puis il pria la vicomtesse de ne point manquer
-l'office du dimanche, et de communier à toutes les fêtes.--«Vous et
-moi, disait-il, nous sommes la tête du pays; nous devons le gouverner
-et nous montrer toujours comme un exemple à suivre. Il faut que nous
-soyons unis pour être puissants et respectés. L'église et le château se
-donnant la main, la chaumière nous craindra et nous obéira.»
-
-La religion de Jeanne était toute de sentiment; elle avait cette foi
-rêveuse que garde toujours une femme; et, si elle accomplissait à peu
-près ses devoirs, c'était surtout par habitude gardée du couvent, la
-philosophie frondeuse du baron ayant depuis longtemps jeté bas ses
-convictions.
-
-L'abbé Picot se contentait du peu qu'elle pouvait lui donner et ne
-la gourmandait jamais. Mais son successeur, ne l'ayant point vue à
-l'office du précédent dimanche, était accouru inquiet et sévère.
-
-Elle ne voulut point rompre avec le presbytère et promit, se réservant
-de ne se montrer assidue que par complaisance dans les premières
-semaines.
-
-Mais peu à peu elle prit l'habitude de l'église et subit l'influence
-de ce frêle abbé intègre et dominateur. Mystique, il lui plaisait par
-ses exaltations et ses ardeurs. Il faisait vibrer en elle la corde de
-poésie religieuse que toutes les femmes ont dans l'âme. Son austérité
-intraitable, son mépris du monde et des sensualités, son dégoût des
-préoccupations humaines, son amour de Dieu, son inexpérience juvénile
-et sauvage, sa parole dure, sa volonté inflexible donnaient à Jeanne
-l'impression de ce que devaient être les martyrs; et elle se laissait
-séduire, elle, cette souffrante déjà désabusée, par le fanatisme rigide
-de cet enfant, ministre du ciel.
-
-Il la menait au Christ consolateur, lui montrant comment les joies
-pieuses de la religion apaiseraient toutes ses souffrances; et elle
-s'agenouillait au confessionnal, s'humiliant, se sentant petite et
-faible devant ce prêtre qui semblait avoir quinze ans.
-
-Mais il fut bientôt détesté par toute la campagne.
-
-D'une inflexible sévérité pour lui-même, il se montrait pour les
-autres d'une implacable intolérance. Une chose surtout le soulevait
-de colère et d'indignation, l'amour. Il en parlait dans ses prêches
-avec emportement, en termes crus, selon l'usage ecclésiastique,
-jetant sur cet auditoire de rustres des périodes tonnantes contre la
-concupiscence; et il tremblait de fureur, trépignait, l'esprit hanté
-des images qu'il évoquait dans ses fureurs.
-
-Les grands gars et les filles se coulaient des regards sournois
-à travers l'église; et les vieux paysans, qui aiment toujours à
-plaisanter sur ces choses-là, désapprouvaient l'intolérance du petit
-curé en retournant à la ferme après l'office, à côté du fils en blouse
-bleue et de la fermière en mante noire. Et toute la contrée était en
-émoi.
-
-On se racontait tout bas ses sévérités au confessionnal, les
-pénitences sévères qu'il infligeait; et comme il s'obstinait à refuser
-l'absolution aux filles dont la chasteté avait subi des atteintes, la
-moquerie s'en mêla. On riait aux grand'messes des fêtes quand on voyait
-des jeunesses rester à leur banc au lieu d'aller communier avec les
-autres.
-
-Bientôt il épia les amoureux pour empêcher leurs rencontres, comme
-fait un garde poursuivant les braconniers. Il les chassait le long
-des fossés, derrière les granges, par les soirs de lune, et dans les
-touffes de joncs marins sur le versant des petites côtes.
-
-Une fois il en découvrit deux qui ne se désunirent pas devant lui; ils
-se tenaient par la taille, et marchaient en s'embrassant dans un ravin
-rempli de pierres.
-
-L'abbé cria: «Voulez-vous bien finir, manants que vous êtes!»
-
-Et le gars, s'étant retourné, lui répondit: «Mêlez-vous d'vos affaires,
-M'sieu l'curé; celles-là n'vous r'gardent pas.»
-
-Alors l'abbé ramassa des cailloux et les leur jeta comme on fait aux
-chiens.
-
-Ils s'enfuirent en riant tous deux; et, le dimanche suivant, il les
-dénonça par leurs noms, en pleine église.
-
-Tous les garçons du pays cessèrent d'aller aux offices.
-
-Le curé dînait au château tous les jeudis, et venait souvent en semaine
-causer avec sa pénitente. Elle s'exaltait comme lui, discutait sur les
-choses immatérielles, maniait tout l'arsenal antique et compliqué des
-controverses religieuses.
-
-Ils se promenaient tous deux le long de la grande allée de la baronne
-en parlant du Christ et des Apôtres, et de la Vierge et des Pères de
-l'Église, comme s'ils les eussent connus. Ils s'arrêtaient parfois
-pour se poser des questions profondes qui les faisaient divaguer
-mystiquement, elle, se perdant en des raisonnements poétiques qui
-montaient au ciel comme des fusées, lui plus précis, arguant comme
-un avoué monomane qui démontrerait mathématiquement la quadrature du
-cercle.
-
-Julien traitait le nouveau curé avec un grand respect, répétant sans
-cesse: «Il me va ce prêtre-là, il ne pactise pas.» Et il se confessait
-et communiait à volonté, donnant l'exemple prodigalement.
-
-Il allait maintenant presque chaque jour chez les Fourville, chassant
-avec le mari qui ne pouvait plus se passer de lui, et montant à cheval
-avec la comtesse, malgré les pluies et les gros temps. Le comte disait:
-«Ils sont enragés avec leur cheval, mais cela fait du bien à ma femme.»
-
-Le baron revint vers la mi-novembre. Il était changé, vieilli, éteint,
-baigné dans une tristesse noire qui avait pénétré son esprit. Et
-tout de suite l'amour qui le liait à sa fille sembla accru comme
-si ces quelques mois de morne solitude eussent exaspéré son besoin
-d'affection, de confiance et de tendresse.
-
-Jeanne ne lui confia point ses idées nouvelles, son intimité avec
-l'abbé Tolbiac, et son ardeur religieuse; mais, la première fois qu'il
-vit le prêtre, il sentit s'éveiller contre lui une inimitié véhémente.
-
-Et quand la jeune femme lui demanda, le soir: «Comment le trouves-tu?»
-Il répondit: «Cet homme-là, c'est un inquisiteur! Il doit être très
-dangereux.»
-
-Puis, quand il eut appris par les paysans dont il était l'ami les
-sévérités du jeune prêtre, ses violences, cette espèce de persécution
-qu'il exerçait contre les lois et les instincts innés, ce fut une haine
-qui éclata dans son cœur.
-
-Il était, lui, de la race des vieux philosophes adorateurs de la
-nature, attendri dès qu'il voyait deux animaux s'unir, à genoux
-devant une espèce de Dieu panthéiste et hérissé devant la conception
-catholique d'un Dieu à intentions bourgeoises, à colères jésuitiques
-et à vengeances de tyran, un Dieu qui lui rapetissait la création
-entrevue, fatale, sans limites, toute-puissante, la création vie,
-lumière, terre, pensée, plante, roche, homme, air, bête, étoile, Dieu,
-insecte en même temps, créant parce qu'elle est création, plus forte
-qu'une volonté, plus vaste qu'un raisonnement, produisant sans but,
-sans raison et sans fin dans tous les sens et dans toutes les formes
-à travers l'espace infini, suivant les nécessités du hasard et le
-voisinage des soleils chauffant les mondes.
-
-La création contenait tous les germes, la pensée et la vie se
-développant en elle comme des fleurs et des fruits sur les arbres.
-
-Pour lui donc, la reproduction était la grande loi générale, l'acte
-sacré, respectable, divin, qui accomplit l'obscure et constante volonté
-de l'Être universel. Et il commença de ferme en ferme une campagne
-ardente contre le prêtre intolérant, persécuteur de la vie.
-
-Jeanne, désolée, priait le Seigneur, implorait son père; mais il
-répondait toujours:--«Il faut combattre ces hommes-là, c'est notre
-droit et notre devoir. Ils ne sont pas humains.» Il répétait, en
-secouant ses longs cheveux blancs:--«Ils ne sont pas humains; ils ne
-comprennent rien, rien, rien. Ils agissent dans un rêve fatal; ils sont
-anti-physiques.» Et il criait «Anti-physiques!» comme s'il eût jeté une
-malédiction.
-
-Le prêtre sentait bien l'ennemi, mais, comme il tenait à rester maître
-du château et de la jeune femme, il temporisait, sûr de la victoire
-finale.
-
-Puis une idée fixe le hantait; il avait découvert par hasard les amours
-de Julien et de Gilberte, et il les voulait interrompre à tout prix.
-
-Il s'en vint un jour trouver Jeanne et, après un long entretien
-mystique, il lui demanda de s'unir à lui pour combattre, pour tuer le
-mal dans sa propre famille, pour sauver deux âmes en danger.
-
-Elle ne comprit pas et voulut savoir. Il répondit: «L'heure n'est pas
-venue, je vous reverrai bientôt.» Et il partit brusquement.
-
-L'hiver alors touchait à sa fin, un hiver pourri, comme on dit aux
-champs, humide et tiède.
-
-L'abbé revint quelques jours plus tard et parla en termes obscurs d'une
-de ces liaisons indignes entre gens qui devraient être irréprochables.
-Il appartenait, disait-il, à ceux qui avaient connaissance de ces faits
-de les arrêter par tous moyens. Puis il entra en des considérations
-élevées, puis, prenant la main de Jeanne, il l'adjura d'ouvrir les
-yeux, de comprendre et de l'aider.
-
-Elle avait compris, cette fois, mais elle se taisait, épouvantée à
-la pensée de tout ce qui pouvait survenir de pénible dans sa maison
-tranquille à présent; et elle feignit de ne pas savoir ce que l'abbé
-voulait dire. Alors il n'hésita plus et parla clairement.
-
---«C'est un devoir pénible que je vais accomplir, Madame la comtesse,
-mais je ne puis faire autrement. Le ministère que je remplis m'ordonne
-de ne pas vous laisser ignorer ce que vous pouvez empêcher. Sachez
-donc que votre mari entretient une amitié criminelle avec madame de
-Fourville.»
-
-Elle baissa la tête, résignée et sans force.
-
-Le prêtre reprit: «Que comptez-vous faire, maintenant?»
-
-Alors elle balbutia: «Que voulez-vous que je fasse, Monsieur l'abbé?»
-
-Il répondit violemment: «Vous jeter en travers de cette passion
-coupable.»
-
-Elle se mit à pleurer; et d'une voix navrée:--«Mais il m'a déjà trompée
-avec une bonne; mais il ne m'écoute pas; il ne m'aime plus; il me
-maltraite sitôt que je manifeste un désir qui ne lui convient pas. Que
-puis-je?»
-
-Le curé, sans répondre directement, s'écria: «Alors, vous vous
-inclinez! Vous vous résignez! Vous consentez! L'adultère est sous votre
-toit; et vous le tolérez! Le crime s'accomplit sous vos yeux, et vous
-détournez le regard? Êtes-vous une épouse? une chrétienne? une mère?»
-
-Elle sanglotait:--«Que voulez-vous que je fasse?»
-
-Il répliqua:--«Tout plutôt que de permettre cette infamie. Tout, vous
-dis-je. Quittez-le. Fuyez cette maison souillée.»
-
-Elle dit:--«Mais je n'ai pas d'argent, Monsieur l'abbé; et puis je suis
-sans courage maintenant; et puis comment partir sans preuves? Je n'en
-ai même pas le droit.»
-
-Le prêtre se leva, frémissant:--«C'est la lâcheté qui vous conseille,
-Madame, je vous croyais autre. Vous êtes indigne de la miséricorde de
-Dieu!»
-
-Elle tomba à ses genoux:--«Oh! je vous en prie, ne m'abandonnez pas,
-conseillez-moi!»
-
-Il prononça d'une voix brève:--«Ouvrez les yeux de M. de Fourville.
-C'est à lui qu'il appartient de rompre cette liaison.»
-
-A cette pensée une épouvante la saisit:--«Mais il les tuerait! Monsieur
-l'abbé! Et je commettrais une dénonciation! Oh! pas cela, jamais!»
-
-Alors, il leva la main comme pour la maudire, tout soulevé de
-colère:--«Restez dans votre honte et dans votre crime; car vous êtes
-plus coupable qu'eux. Vous êtes l'épouse complaisante! Je n'ai plus
-rien à faire ici.»
-
-Et il s'en alla, si furieux que tout son corps tremblait.
-
-Elle le suivit éperdue, prête à céder, commençant à promettre. Mais il
-demeurait vibrant d'indignation, marchant à pas rapides en secouant de
-rage son grand parapluie bleu presque aussi haut que lui.
-
-Il aperçut Julien debout près de la barrière, dirigeant des travaux
-d'ébranchage; alors il tourna à gauche pour traverser la ferme des
-Couillard; et il répétait: «Laissez-moi, Madame, je n'ai plus rien à
-vous dire.»
-
-Juste sur son chemin, au milieu de la cour, un tas d'enfants, ceux
-de la maison et ceux des voisins, attroupés autour de la loge de la
-chienne Mirza, contemplaient curieusement quelque chose, avec une
-attention concentrée et muette. Au milieu d'eux le baron, les mains
-derrière le dos, regardait aussi avec curiosité. On eût dit un maître
-d'école. Mais, quand il vit de loin le prêtre, il s'en alla pour éviter
-de le rencontrer, de le saluer, de lui parler.
-
-Jeanne disait, suppliante:--«Laissez-moi quelques jours, Monsieur
-l'abbé, et revenez au château. Je vous raconterai ce que j'aurai pu
-faire, et ce que j'aurai préparé; et nous aviserons.»
-
-Ils arrivaient alors auprès du groupe des enfants; et le curé
-s'approcha pour voir ce qui les intéressait ainsi. C'était la chienne
-qui mettait bas. Devant sa niche cinq petits grouillaient déjà autour
-de la mère qui les léchait avec tendresse, étendue sur le flanc,
-tout endolorie. Au moment où le prêtre se penchait, la bête crispée
-s'allongea, et un sixième petit toutou parut. Tous les galopins alors,
-saisis de joie, se mirent à crier en battant des mains: «En v'la encore
-un, en v'la encore un!» C'était un jeu pour eux, un jeu naturel où rien
-d'impur n'entrait. Ils contemplaient cette naissance comme ils auraient
-regardé tomber des pommes.
-
-L'abbé Tolbiac demeura d'abord stupéfait, puis, saisi d'une fureur
-irrésistible, il leva son grand parapluie et se mit à frapper dans le
-tas des enfants sur les têtes, de toute sa force. Les galopins effarés
-s'enfuirent à toutes jambes; et il se trouva subitement en face de la
-chienne en gésine qui s'efforçait de se lever. Mais il ne la laissa
-pas même se dresser sur ses pattes, et, la tête perdue, il commença
-à l'assommer à tour de bras. Enchaînée, elle ne pouvait s'enfuir,
-et gémissait affreusement en se débattant sous les coups. Il cassa
-son parapluie. Alors, les mains vides, il monta dessus, la piétinant
-avec frénésie, la pilant, l'écrasant. Il lui fit mettre au monde un
-dernier petit qui jaillit sous sa pression; et il acheva, d'un talon
-forcené, le corps saignant qui remuait encore au milieu des nouveau-nés
-piaulants, aveugles et lourds, cherchant déjà les mamelles.
-
-Jeanne s'était sauvée; mais le prêtre soudain se sentit pris au cou;
-un soufflet fit sauter son tricorne; et le baron, exaspéré, l'emporta
-jusqu'à la barrière et le jeta sur la route.
-
-Quand M. Le Perthuis se retourna, il aperçut sa fille à genoux,
-sanglotant au milieu des petits chiens et les recueillant dans sa jupe.
-Il revint vers elle à grands pas, en gesticulant, et il criait:--«Le
-voilà, le voilà, l'homme en soutane! L'as-tu vu, maintenant?»
-
-Les fermiers étaient accourus, tout le monde regardait la bête
-éventrée; et la mère Couillard déclara:--«C'est-il possible d'être
-sauvage comme ça!»
-
-Mais Jeanne avait ramassé les sept petits et prétendait les élever.
-
-On essaya de leur donner du lait; trois moururent le lendemain. Alors
-le père Simon courut le pays pour découvrir une chienne allaitant.
-Il n'en trouva pas, mais il rapporta une chatte en affirmant qu'elle
-ferait l'affaire. On tua donc trois autres petits et on confia le
-dernier à cette nourrice d'une autre race. Elle l'adopta immédiatement,
-et lui tendit sa mamelle en se couchant sur le côté.
-
-Pour qu'il n'épuisât point sa mère adoptive, on sevra le chien quinze
-jours après, et Jeanne se chargea de le nourrir elle-même au biberon.
-Elle l'avait nommé Toto. Le baron changea son nom d'autorité, et le
-baptisa «Massacre».
-
-Le prêtre ne revint pas, mais, le dimanche suivant, il lança du haut
-de la chaire des imprécations, des malédictions et des menaces contre
-le château, disant qu'il faut porter le fer rouge dans les plaies,
-anathématisant le baron qui s'en amusa, et marquant d'une allusion
-voilée, encore timide, les nouvelles amours de Julien. Le vicomte fut
-exaspéré, mais la crainte d'un scandale affreux éteignit sa colère.
-
-Alors, de prône en prône, le prêtre continua l'annonce de sa vengeance,
-prédisant que l'heure de Dieu approchait, que tous ses ennemis seraient
-frappés.
-
-Julien écrivit à l'archevêque une lettre respectueuse, mais énergique.
-L'abbé Tolbiac fut menacé d'une disgrâce. Il se tut.
-
-On le rencontrait maintenant faisant de longues courses solitaires,
-à pas allongés, avec un air exalté. Gilberte et Julien dans leurs
-promenades à cheval l'apercevaient à tout moment, parfois au loin
-comme un point noir au bout d'une plaine ou sur le bord de la falaise,
-parfois lisant son bréviaire dans quelque étroit vallon où ils allaient
-entrer. Ils tournaient bride alors pour ne point passer près de lui.
-
-Le printemps était venu, ravivant leur amour, les jetant chaque jour
-aux bras l'un de l'autre, tantôt ici, tantôt là, sous tout abri où les
-portaient leurs courses.
-
-Comme les feuilles des arbres étaient encore claires, et l'herbe
-humide, et qu'ils ne pouvaient, ainsi qu'au cœur de l'été, s'enfoncer
-dans les taillis des bois, ils avaient adopté le plus souvent, pour
-cacher leurs étreintes, la cabane ambulante d'un berger, abandonnée
-depuis l'automne au sommet de la côte de Vaucotte.
-
-Elle restait là toute seule, haute sur ses roues, à cinq cents mètres
-de la falaise, juste au point où commençait la descente rapide du
-vallon. Ils ne pouvaient être surpris dedans, car ils dominaient la
-plaine; et les chevaux attachés aux brancards attendaient qu'ils
-fussent las de baisers.
-
-Mais voilà qu'un jour, au moment où ils quittaient ce refuge, ils
-aperçurent l'abbé Tolbiac assis, presque caché dans les joncs marins de
-la côte.
-
---«Il faudra laisser nos chevaux dans le ravin, dit Julien, ils
-pourraient nous dénoncer de loin.» Et ils prirent l'habitude d'attacher
-les bêtes dans un repli du val plein de broussailles.
-
-Puis un soir, comme ils rentraient tous deux à la Vrillette où ils
-devaient dîner avec le comte, ils rencontrèrent le curé d'Étouvent qui
-sortait du château. Il se rangea pour les laisser passer; et salua sans
-qu'ils rencontrassent ses yeux.
-
-Une inquiétude les saisit, qui se dissipa bientôt.
-
-
-Or Jeanne, un après-midi, lisait auprès du feu par un grand coup de
-vent (c'était au commencement de mai), quand elle aperçut soudain le
-comte de Fourville qui s'en venait à pied et si vite qu'elle crut un
-malheur arrivé.
-
-Elle descendit vivement pour le recevoir et, quand elle fut en face de
-lui, elle le pensa devenu fou. Il était coiffé d'une grosse casquette
-fourrée qu'il ne portait que chez lui, vêtu de sa blouse de chasse, et
-si pâle que sa moustache rousse, qui ne tranchait point d'ordinaire sur
-son teint coloré, semblait une flamme. Et ses yeux étaient hagards,
-roulaient, comme vides de pensée.
-
-Il balbutia:--«Ma femme est ici, n'est-ce pas?» Jeanne, perdant la
-tête, répondit:--«Mais non, je ne l'ai point vue aujourd'hui.»
-
-Alors il s'assit, comme si ses jambes se fussent brisées; il ôta sa
-coiffure et s'essuya le front avec son mouchoir, plusieurs fois, par un
-geste machinal; puis se relevant d'une secousse, il s'avança vers la
-jeune femme, les deux mains tendues, la bouche ouverte, prêt à parler,
-à lui confier quelque affreuse douleur; puis il s'arrêta, la regarda
-fixement, prononça dans une sorte de délire:--«Mais c'est votre mari...
-vous aussi...» Et il s'enfuit du côté de la mer.
-
-Jeanne courut pour l'arrêter, l'appelant, l'implorant, le cœur crispé
-de terreur, pensant: «Il sait tout! que va-t-il faire? Oh! pourvu qu'il
-ne les trouve point!»
-
-Mais elle ne le pouvait atteindre, et il ne l'écoutait pas. Il allait
-devant lui sans hésiter, sûr de son but. Il franchit le fossé, puis,
-enjambant les joncs marins à pas de géant, il gagna la falaise.
-
-Jeanne, debout sur le talus planté d'arbres, le suivit longtemps des
-yeux; puis, le perdant de vue, elle rentra, torturée d'angoisse.
-
-Il avait tourné vers la droite, et s'était mis à courir. La mer
-houleuse roulait ses vagues; les gros nuages tout noirs arrivaient
-d'une vitesse folle, passaient, suivis par d'autres; et chacun d'eux
-criblait la côte d'une averse furieuse. Le vent sifflait, geignait,
-rasait l'herbe, couchait les jeunes récoltes, emportait, pareils à des
-flocons d'écume, de grands oiseaux blancs qu'il entraînait au loin dans
-les terres.
-
-Les grains, qui se succédaient, fouettaient le visage du comte,
-trempaient ses joues et ses moustaches où l'eau glissait, emplissaient
-de bruit ses oreilles et son cœur de tumulte.
-
-Là-bas, devant lui, le val de Vaucotte ouvrait sa gorge profonde. Rien
-jusque-là qu'une hutte de berger auprès d'un parc à moutons vide. Deux
-chevaux étaient attachés aux brancards de la maison roulante.--Que
-pouvait-on craindre par cette tempête?
-
-Dès qu'il les eut aperçus, le comte se coucha contre terre, puis il
-se traîna sur les mains et sur les genoux, semblable à une sorte de
-monstre avec son grand corps souillé de boue et sa coiffure en poil de
-bête. Il rampa jusqu'à la cabane solitaire et se cacha dessous pour
-n'être point découvert par les fentes des planches.
-
-Les chevaux, l'ayant vu, s'agitaient. Il coupa lentement leurs brides
-avec son couteau qu'il tenait ouvert à la main; et une bourrasque étant
-survenue, les animaux s'enfuirent harcelés par la grêle qui cinglait le
-toit penché de la maison de bois, la faisant trembler sur ses roues.
-
-Le comte alors, redressé sur les genoux, colla son œil au bas de la
-porte, et regarda dedans.
-
-Il ne bougeait plus; il semblait attendre. Un temps assez long
-s'écoula; et tout à coup il se releva, fangeux de la tête aux pieds.
-Avec un geste forcené il poussa le verrou qui fermait l'auvent au
-dehors, et, saisissant les brancards, il se mit à secouer cette niche
-comme s'il eût voulu la briser en pièces. Puis soudain il s'attela,
-pliant sa haute taille dans un effort désespéré, tirant comme un bœuf,
-et haletant; et il entraîna, vers la pente rapide, la maison voyageuse
-et ceux qu'elle enfermait.
-
-Ils criaient là dedans, heurtant la cloison du poing, ne comprenant pas
-ce qui leur arrivait.
-
-Lorsqu'il fut en haut de la descente, il lâcha la légère demeure qui se
-mit à rouler sur la côte inclinée.
-
-Elle précipitait sa course, emportée follement, allant toujours plus
-vite, sautant, trébuchant comme une bête, battant la terre de ses
-brancards.
-
-Un vieux mendiant blotti dans un fossé la vit passer d'un élan sur sa
-tête; et il entendit des cris affreux poussés dans le coffre de bois.
-
-Tout à coup elle perdit une roue arrachée d'un heurt, s'abattit sur le
-flanc et se remit à dévaler comme une boule, comme une maison déracinée
-dégringolerait du sommet d'un mont. Puis, arrivant au rebord du dernier
-ravin, elle bondit en décrivant une courbe, et, tombant au fond, s'y
-creva comme un œuf.
-
-Dès qu'elle se fut brisée sur le sol de pierre, le vieux mendiant, qui
-l'avait vue passer, descendit à petits pas à travers les ronces; et, mû
-par sa prudence de paysan, n'osant approcher du coffre éventré, il alla
-jusqu'à la ferme voisine annoncer l'accident.
-
-On accourut; on souleva les débris; on aperçut deux corps. Ils étaient
-meurtris, broyés, saignants. L'homme avait le front ouvert et toute la
-face écrasée. La mâchoire de la femme pendait, détachée dans un choc;
-et leurs membres cassés étaient mous comme s'il n'y avait plus d'os
-sous la chair.
-
-On les reconnut cependant; et on se mit à raisonner longuement sur les
-causes de ce malheur.
-
---«Qué qui faisaient dans c'té cahute?» dit une femme. Alors, le vieux
-pauvre raconta qu'ils s'étaient apparemment réfugiés là dedans pour
-se mettre à l'abri d'une bourrasque, et que le vent furieux avait dû
-chavirer et précipiter la cabane. Et il expliquait que lui-même allait
-s'y cacher quand il avait vu les chevaux attachés aux brancards, et
-compris par là que la place était occupée.
-
-Il ajouta d'un air satisfait:--«Sans ça, c'est moi qu'j'y passais.» Une
-voix dit:--«Ça aurait-il pas mieux valu?» Alors le bonhomme se mit
-dans une colère terrible:--«Pourquoi qu'ça aurait mieux valu? Parce
-qu'je sieus pauvre et qu'i sont riches! Guettez-les, à c't'heure...»
-Et, tremblant, déguenillé, ruisselant d'eau, sordide avec sa barbe
-mêlée et ses longs cheveux coulant du chapeau défoncé, il montrait les
-deux cadavres du bout de son bâton crochu; et il déclara: «J'sommes
-tous égaux, là devant.»
-
-Mais d'autres paysans étaient venus, et regardaient de coin, d'un œil
-inquiet, sournois, effrayé, égoïste et lâche. Puis on délibéra sur ce
-qu'on ferait; et il fut décidé, dans l'espoir d'une récompense, que les
-corps seraient reportés aux châteaux. On attela donc deux carrioles.
-Mais une nouvelle difficulté surgit. Les uns voulaient simplement
-garnir de paille le fond des voitures; les autres étaient d'avis d'y
-placer des matelas par convenance.
-
-La femme qui avait déjà parlé cria:--«Mais y s'ront pleins d'sang ces
-matelas, qu'y faudra les r'laver à l'ieau de javelle.»
-
-Alors, un gros fermier à face réjouie répondit:--«Y les payeront donc.
-Plus qu'ça vaudra, plus qu'ça sera cher.» L'argument fut décisif.
-
-Et les deux carrioles, haut perchées sur des roues sans ressorts,
-partirent au trot, l'une à droite, l'autre à gauche, secouant et
-ballottant à chaque cahot des grandes ornières ces restes d'êtres qui
-s'étaient étreints et qui ne se rencontreraient plus.
-
-Le comte, dès qu'il avait vu rouler la cabane sur la dure descente,
-s'était enfui de toute la vitesse de ses jambes à travers la pluie et
-les bourrasques. Il courut ainsi pendant plusieurs heures, coupant les
-routes, sautant les talus, crevant les haies; et il était rentré chez
-lui à la tombée du jour, sans savoir comment.
-
-Les domestiques effarés l'attendaient et lui annoncèrent que les deux
-chevaux venaient de revenir sans cavaliers, celui de Julien ayant suivi
-l'autre.
-
-Alors M. de Fourville chancela; et, d'une voix entrecoupée:--«Il leur
-sera arrivé quelque accident par ce temps affreux. Que tout le monde se
-mette à leur recherche.»
-
-Il repartit lui-même; mais, dès qu'il fut hors de vue, il se cacha sous
-une ronce, guettant la route par où allait revenir morte, ou mourante,
-ou peut-être estropiée, défigurée à jamais, celle qu'il aimait encore
-d'une passion sauvage.
-
-Et bientôt, une carriole passa devant lui, qui portait quelque chose
-d'étrange.
-
-Elle s'arrêta devant le château, puis entra. C'était cela, oui,
-c'était Elle; mais une angoisse effroyable le cloua sur place, une peur
-horrible de savoir, une épouvante de la vérité; et il ne remuait plus,
-blotti comme un lièvre, tressaillant au moindre bruit.
-
-Il attendit une heure, deux heures peut-être. La carriole ne sortait
-pas. Il se dit que sa femme expirait; et la pensée de la voir, de
-rencontrer son regard, l'emplit d'une telle horreur, qu'il craignit
-soudain d'être découvert dans sa cachette et forcé de rentrer pour
-assister à cette agonie, et qu'il s'enfuit encore jusqu'au milieu du
-bois. Alors, tout à coup, il réfléchit qu'elle avait peut-être besoin
-de secours, que personne sans doute ne pouvait la soigner; et il revint
-en courant éperdument.
-
-Il rencontra, en rentrant, son jardinier et lui cria: «Eh bien?»
-L'homme n'osait pas répondre. Alors, M. de Fourville hurlant
-presque:--«Est-elle morte?» Et le serviteur balbutia:--«Oui, Monsieur
-le comte.»
-
-Il ressentit un soulagement immense. Un calme brusque entra dans son
-sang et dans ses muscles vibrants; et il monta d'un pas ferme les
-marches de son grand perron.
-
-L'autre carriole avait gagné les Peuples. Jeanne de loin l'aperçut, vit
-le matelas, devina qu'un corps gisait dessus, et comprit tout. Son
-émotion fut si vive qu'elle s'affaissa sans connaissance.
-
-Quand elle reprit ses sens, son père lui tenait la tête et lui
-mouillait les tempes de vinaigre. Il demanda en hésitant:--«Tu
-sais?...» Elle murmura:--«Oui, père.» Mais, quand elle voulut se lever,
-elle ne le put tant elle souffrait.
-
-Le soir même elle accoucha d'un enfant mort; d'une fille.
-
-Elle ne vit rien de l'enterrement de Julien; elle n'en sut rien. Elle
-s'aperçut seulement au bout d'un jour ou deux que tante Lison était
-revenue; et, dans les cauchemars fiévreux qui la hantaient, elle
-cherchait obstinément à se rappeler depuis quand la vieille fille était
-repartie des Peuples, à quelle époque, dans quelles circonstances. Elle
-n'y pouvait parvenir, même en ses heures de lucidité, sûre seulement
-qu'elle l'avait vue après la mort de petite mère.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Elle demeura trois mois dans sa chambre, devenue si faible et si pâle
-qu'on la croyait et qu'on la disait perdue. Puis peu à peu elle se
-ranima. Petit père et tante Lison ne la quittaient plus, installés
-tous deux aux Peuples. Elle avait gardé de cette secousse une sorte
-de maladie nerveuse; le moindre bruit la faisait défaillir, et elle
-tombait en de longues syncopes provoquées par les causes les plus
-insignifiantes.
-
-Jamais elle n'avait demandé de détails sur la mort de Julien. Que lui
-importait? N'en savait-elle pas assez? Tout le monde croyait à un
-accident, mais elle ne s'y trompait pas; et elle gardait en son cœur
-ce secret qui la torturait: la connaissance de l'adultère, et la vision
-de cette brusque et terrible visite du comte, le jour de la catastrophe.
-
-Voilà que maintenant son âme était pénétrée par des souvenirs
-attendris, doux et mélancoliques, des courtes joies d'amour que lui
-avait autrefois données son mari. Elle tressaillait à tout moment à des
-réveils inattendus de sa mémoire; et elle le revoyait tel qu'il avait
-été en ses jours de fiançailles, et tel aussi qu'elle l'avait chéri en
-ses seules heures de passions écloses sous le grand soleil de la Corse.
-Tous les défauts diminuaient, toutes les duretés disparaissaient, les
-infidélités elles-mêmes s'atténuaient maintenant dans l'éloignement
-grandissant du tombeau fermé. Et Jeanne, envahie par une sorte de
-vague gratitude posthume pour cet homme qui l'avait tenue en ses bras,
-pardonnait les souffrances passées pour ne songer qu'aux moments
-heureux. Puis le temps marchant toujours et les mois tombant sur les
-mois poudrèrent d'oubli, comme d'une poussière accumulée, toutes ses
-réminiscences et ses douleurs; et elle se donna tout entière à son fils.
-
-Il devint l'idole, l'unique pensée des trois êtres réunis autour de
-lui; et il régnait en despote. Une sorte de jalousie se déclara même
-entre ces trois esclaves qu'il avait, Jeanne regardant nerveusement
-les grands baisers donnés au baron après les séances de cheval sur un
-genou. Et tante Lison négligée par lui comme elle l'avait toujours
-été par tout le monde, traitée parfois en bonne par ce maître qui ne
-parlait guère encore, s'en allait pleurer dans sa chambre en comparant
-les insignifiantes caresses mendiées par elle et obtenues à peine aux
-étreintes qu'il gardait pour sa mère et son grand-père.
-
-Deux années tranquilles, sans aucun événement, passèrent dans la
-préoccupation incessante de l'enfant. Au commencement du troisième
-hiver on décida qu'on irait habiter Rouen jusqu'au printemps; et toute
-la famille émigra. Mais, en arrivant dans l'ancienne maison abandonnée
-et humide, Paul eut une bronchite si grave qu'on craignit une
-pleurésie; et les trois parents éperdus déclarèrent qu'il ne pouvait se
-passer de l'air des Peuples. On l'y ramena dès qu'il fut guéri.
-
-Alors commença une série d'années monotones et douces.
-
-Toujours ensemble autour du petit, tantôt dans sa chambre, tantôt
-dans le grand salon, tantôt dans le jardin, ils s'extasiaient sur ses
-bégayements, sur ses expressions drôles, sur ses gestes.
-
-Sa mère l'appelant Paulet par câlinerie, il ne pouvait articuler ce mot
-et le prononçait Poulet, ce qui éveillait des rires interminables. Le
-surnom de Poulet lui resta. On ne le désignait plus autrement.
-
-Comme il grandissait vite, une des passionnantes occupations des trois
-parents que le baron appelait «ses trois mères» était de mesurer sa
-taille.
-
-On avait tracé sur le lambris contre la porte du salon une série de
-petits traits au canif indiquant de mois en mois les progrès de sa
-croissance. Cette échelle, baptisée «échelle de Poulet», tenait une
-place considérable dans l'existence de tout le monde.
-
-Puis un nouvel individu vint jouer un rôle important dans la famille,
-le chien «Massacre», négligé par Jeanne préoccupée uniquement de son
-fils. Nourri par Ludivine et logé dans un vieux baril devant l'écurie,
-il vivait solitaire, toujours à la chaîne.
-
-Paul un matin le remarqua, et se mit à crier pour aller l'embrasser. On
-l'y conduisit avec des craintes infinies. Le chien fit fête à l'enfant
-qui beugla quand on voulut les séparer. Alors Massacre fut lâché et
-installé dans la maison.
-
-Il devint l'inséparable de Paul, l'ami de tous les instants. Ils se
-roulaient ensemble, dormaient côte à côte sur le tapis. Puis bientôt
-Massacre coucha dans le lit de son camarade qui ne consentait plus à
-le quitter. Jeanne se désolait parfois à cause des puces; et tante
-Lison en voulait au chien de prendre une si grosse part de l'affection
-du petit, de l'affection volée par cette bête, lui semblait-il, de
-l'affection qu'elle aurait tant désirée.
-
-De rares visites étaient échangées avec les Briseville et les
-Coutelier. Le maire et le médecin troublaient seuls régulièrement la
-solitude du vieux château. Jeanne, depuis le meurtre de la chienne
-et les soupçons que lui avaient inspirés le prêtre lors de la mort
-horrible de la comtesse et de Julien, n'entrait plus à l'église,
-irritée contre le Dieu qui pouvait avoir de pareils ministres.
-
-L'abbé Tolbiac, de temps à autre, anathématisait en des allusions
-directes le château hanté par l'Esprit du Mal, l'Esprit d'Éternelle
-Révolte, l'Esprit d'Erreur et de Mensonge, l'Esprit d'Iniquité,
-l'Esprit de Corruption et d'Impureté. Il désignait ainsi le baron.
-
-Son église d'ailleurs était désertée; et, quand il allait le long
-des champs où les laboureurs poussaient leur charrue, les paysans ne
-s'arrêtaient pas pour lui parler, ne se détournaient point pour le
-saluer. Il passait en outre pour sorcier, parce qu'il avait chassé le
-démon d'une femme possédée. Il connaissait, disait-on, des paroles
-mystérieuses pour écarter les sorts, qui n'étaient, selon lui, que
-des espèces de farces de Satan. Il imposait les mains aux vaches qui
-donnaient du lait bleu ou qui portaient la queue en cercle, et par
-quelques mots inconnus il faisait retrouver les objets perdus.
-
-Son esprit étroit et fanatique s'adonnait avec passion à l'étude des
-livres religieux contenant l'histoire des apparitions du Diable sur
-la terre, les diverses manifestations de son pouvoir, ses influences
-occultes et variées, toutes les ressources qu'il avait, et les tours
-ordinaires de ses ruses. Et comme il se croyait appelé particulièrement
-à combattre cette Puissance mystérieuse et fatale, il avait appris
-toutes les formules d'exorcismes indiquées dans les manuels
-ecclésiastiques.
-
-Il croyait sans cesse sentir errer dans l'ombre le Malin Esprit; et la
-phrase latine revenait à tout moment sur ses lèvres: _Sicut leo rugiens
-circuit quærens quem devoret_.
-
-Alors une crainte se répandit, une terreur de sa force cachée. Ses
-confrères eux-mêmes, prêtres ignorants des campagnes, pour qui
-Béelzébuth est article de foi, qui, troublés par les prescriptions
-minutieuses des rites en cas de manifestations de cette puissance du
-mal, en arrivent à confondre la religion avec la magie, considéraient
-l'abbé Tolbiac comme un peu sorcier; et ils le respectaient autant
-pour le pouvoir obscur qu'ils lui supposaient que pour l'inattaquable
-austérité de sa vie.
-
-Quand il rencontrait Jeanne, il ne la saluait pas.
-
-Cette situation inquiétait et désolait tante Lison, qui ne comprenait
-point, en son âme craintive de vieille fille, qu'on n'allât pas à
-l'église. Elle était pieuse sans doute, sans doute elle se confessait
-et communiait; mais personne ne le savait, ne cherchait à le savoir.
-
-Quand elle se trouvait seule, toute seule avec Paul, elle lui parlait,
-tout bas, du bon Dieu. Il l'écoutait à peu près quand elle lui
-racontait les histoires miraculeuses des premiers temps du monde; mais,
-quand elle lui disait qu'il faut aimer, beaucoup, beaucoup le bon Dieu,
-il répondait parfois:--«Où qu'il est, tante?» Alors elle montrait le
-ciel avec son doigt:--«Là-haut, Poulet, mais il ne faut pas le dire.»
-Elle avait peur du baron.
-
-Mais un jour Poulet lui déclara:--«Le bon Dieu, il est partout, mais il
-est pas dans l'église.» Il avait parlé à son grand-père des révélations
-mystérieuses de tante.
-
-L'enfant prenait dix ans; sa mère semblait en avoir quarante. Il était
-fort, turbulent, hardi pour grimper dans les arbres, mais il ne savait
-pas grand'chose. Les leçons l'ennuyant, il les interrompait tout de
-suite. Et, toutes les fois que le baron le retenait un peu longtemps
-devant un livre, Jeanne aussitôt arrivait, disant:--«Laisse-le donc
-jouer maintenant. Il ne faut pas le fatiguer, il est si jeune.» Pour
-elle il avait toujours six mois ou un an. C'est à peine si elle se
-rendait compte qu'il marchait, courait, parlait comme un petit homme;
-et elle vivait dans une peur constante qu'il ne tombât, qu'il n'eût
-froid, qu'il n'eût chaud en s'agitant, qu'il ne mangeât trop pour son
-estomac, ou trop peu pour sa croissance.
-
-Quand il eut douze ans, une grosse difficulté surgit: celle de la
-première communion.
-
-Lise un matin vint trouver Jeanne et lui représenta qu'on ne pouvait
-laisser plus longtemps le petit sans instruction religieuse et sans
-remplir ses premiers devoirs. Elle argumenta de toutes les façons,
-invoquant mille raisons, et, avant tout, l'opinion des gens qu'ils
-voyaient. La mère, troublée, indécise, hésitait, affirmant qu'on
-pouvait attendre encore.
-
-Mais un mois plus tard, comme elle rendait une visite à la comtesse de
-Briseville, cette dame lui demanda par hasard: «C'est cette année sans
-doute que votre Paul va faire sa première communion.» Et Jeanne, prise
-au dépourvu, répondit: «Oui, Madame.» Ce simple mot la décida et, sans
-en rien confier à son père, elle pria Lise de conduire l'enfant au
-catéchisme.
-
-Pendant un mois tout alla bien; mais Poulet revint un soir avec
-la gorge enrouée. Et le lendemain il toussait. Sa mère affolée
-l'interrogea, et elle apprit que le curé l'avait envoyé attendre la fin
-de la leçon à la porte de l'église dans le courant d'air du porche,
-parce qu'il s'était mal tenu.
-
-Elle le garda donc chez elle, et lui fit apprendre elle-même cet
-alphabet de la religion. Mais l'abbé Tolbiac, malgré les supplications
-de Lison, refusa de l'admettre parmi les communiants, comme étant
-insuffisamment instruit.
-
-Il en fut de même l'an suivant. Alors le baron exaspéré jura que
-l'enfant n'avait pas besoin de croire à cette niaiserie, à ce symbole
-puéril de la transsubstantiation, pour être un honnête homme; et il
-fut décidé qu'il serait élevé en chrétien, mais non pas en catholique
-pratiquant, et qu'à sa majorité il demeurerait libre de devenir ce
-qu'il lui plairait.
-
-Et Jeanne, quelque temps après, ayant fait une visite aux Briseville,
-n'en reçut point en retour. Elle s'étonna, connaissant la méticuleuse
-politesse de ses voisins; mais la marquise de Coutelier lui révéla
-avec hauteur la raison de cette abstention.
-
-Se regardant, par la situation de son mari, et par son titre bien
-authentique, et par sa fortune considérable, comme une sorte de reine
-de la noblesse normande, la marquise gouvernait en vraie reine, parlait
-en liberté, se montrait gracieuse ou cassante selon les occasions,
-admonestait, redressait, félicitait à tout propos. Jeanne donc s'étant
-présentée chez elle, cette dame, après quelques paroles glaciales,
-prononça d'un ton sec:--«La société se divise en deux classes: les gens
-qui croient à Dieu et ceux qui n'y croient pas. Les uns, même les plus
-humbles, sont nos amis, nos égaux; les autres ne sont rien pour nous.»
-
-Jeanne, sentant l'attaque, répliqua:--«Mais ne peut-on croire à Dieu
-sans fréquenter les églises?»
-
-La marquise répondit:--«Non, Madame; les fidèles vont prier Dieu dans
-son église comme on va trouver les hommes en leurs demeures.»
-
-Jeanne blessée reprit:--«Dieu est partout, Madame. Quant à moi, qui
-crois du fond du cœur à sa bonté, je ne le sens plus présent quand
-certains prêtres se trouvent entre lui et moi.»
-
-La marquise se leva:--«Le prêtre porte le drapeau de l'Église, Madame;
-quiconque ne suit pas le drapeau est contre lui, et contre nous.»
-
-Jeanne s'était levée à son tour, frémissante:--«Vous croyez, Madame, au
-Dieu d'un parti. Moi je crois au Dieu des honnêtes gens.»
-
-Elle salua et sortit.
-
-Les paysans aussi la blâmaient entre eux de n'avoir point fait faire
-à Poulet sa première communion. Ils n'allaient point aux offices,
-n'approchaient point des sacrements, ou bien ne les recevaient qu'à
-Pâques selon les prescriptions formelles de l'Église; mais pour les
-mioches, c'était autre chose; et tous auraient reculé devant l'audace
-d'élever un enfant hors de cette loi commune, parce que la Religion,
-c'est la Religion.
-
-Elle vit bien cette réprobation, et s'indigna en son âme de toutes ces
-pactisations, de ces arrangements de conscience, de cette universelle
-peur de tout, de la grande lâcheté gîtée au fond de tous les cœurs, et
-parée, quand elle se montre, de tant de masques respectables.
-
-Le baron prit la direction des études de Paul, et le mit au latin. La
-mère n'avait plus qu'une recommandation: «Surtout ne le fatigue pas;»
-et elle rôdait, inquiète, près de la chambre aux leçons, petit père lui
-en ayant interdit l'entrée parce qu'elle interrompait à tout instant
-l'enseignement pour demander: «Tu n'as pas froid aux pieds, Poulet?»
-Ou bien: «Tu n'as pas mal à la tête, Poulet?» Ou bien pour arrêter le
-maître: «Ne le fais pas tant parler, tu vas lui fatiguer la gorge.»
-
-Dès que le petit était libre, il descendait jardiner avec mère et
-tante. Ils avaient maintenant un grand amour pour la culture de la
-terre; et tous trois plantaient des jeunes arbres au printemps,
-semaient des graines dont l'éclosion et la poussée les passionnaient,
-taillaient des branches, coupaient des fleurs pour faire des bouquets.
-
-Le plus grand souci du jeune homme était la production des salades.
-Il dirigeait quatre grands carrés du potager où il élevait avec un
-soin extrême Laitues, Romaines, Chicorées, Barbes de capucin, Royales,
-toutes les espèces connues de ces feuilles comestibles. Il bêchait,
-arrosait, sarclait, repiquait, aidé de ses deux mères qu'il faisait
-travailler comme des femmes de journée. On les voyait pendant des
-heures entières à genoux dans les plates-bandes, maculant leurs robes
-et leurs mains, occupées à introduire la racine des jeunes plantes en
-des trous qu'elles creusaient d'un seul doigt piqué d'aplomb dans la
-terre.
-
-Poulet devenait grand, il atteignait quinze ans; et l'échelle du salon
-marquait un mètre cinquante-huit, mais il restait enfant d'esprit,
-ignorant, niais, étouffé entre ces deux jupes et ce vieil homme aimable
-qui n'était plus du siècle.
-
-Un soir enfin le baron parla du collège; et Jeanne aussitôt se mit à
-sangloter. Tante Lison effarée se tenait dans un coin sombre.
-
-La mère répondait:--«Qu'a-t-il besoin de tant savoir. Nous en ferons un
-homme des champs, un gentilhomme campagnard. Il cultivera ses terres
-comme font beaucoup de nobles. Il vivra et vieillira heureux dans cette
-maison où nous avons vécu avant lui, où nous mourrons. Que peut-on
-demander de plus?»
-
-Mais le baron hochait la tête.--«Que répondras-tu s'il vient te dire,
-lorsqu'il aura vingt-cinq ans:--Je ne suis rien, je ne sais rien par ta
-faute, par la faute de ton égoïsme maternel. Je me sens incapable de
-travailler, de devenir quelqu'un, et pourtant je n'étais pas fait pour
-la vie obscure, humble, et triste à mourir, à laquelle ta tendresse
-imprévoyante m'a condamné.»
-
-Elle pleurait toujours, implorant son fils.--«Dis, Poulet, tu ne me
-reprocheras jamais de t'avoir trop aimé, n'est-ce pas?
-
-Et le grand enfant surpris promettait:--«Non, maman.
-
---Tu me le jures?
-
---Oui, maman.
-
---Tu veux rester ici, n'est-ce pas?
-
---Oui, maman.»
-
-Alors le baron parla ferme et haut:--«Jeanne, tu n'as pas le droit de
-disposer de cette vie. Ce que tu fais là est lâche et presque criminel;
-tu sacrifies ton enfant à ton bonheur particulier.»
-
-Elle cacha sa figure dans ses mains, poussant des sanglots précipités,
-et elle balbutiait dans ses larmes:--«J'ai été si malheureuse...
-si malheureuse! Maintenant que je suis tranquille avec lui, on me
-l'enlève... Qu'est-ce que je deviendrai... toute seule... à présent?...»
-
-Son père se leva, vint s'asseoir auprès d'elle, la prit dans ses
-bras.--«Et moi, Jeanne?» Elle le saisit brusquement par le cou,
-l'embrassa avec violence, puis, toute suffoquée encore, elle articula
-au milieu d'étranglements:--«Oui. Tu as raison... peut-être... petit
-père. J'étais folle, mais j'ai tant souffert. Je veux bien qu'il aille
-au collège.»
-
-Et, sans trop comprendre ce qu'on allait faire de lui, Poulet, à son
-tour, se mit à larmoyer.
-
-Alors ses trois mères l'embrassant, le câlinant, l'encouragèrent.
-Et lorsqu'on monta se coucher, tous avaient le cœur serré et tous
-pleurèrent dans leurs lits, même le baron qui s'était contenu.
-
-Il fut décidé qu'à la rentrée on mettrait le jeune homme au collège du
-Havre; et il eut, pendant tout l'été, plus de gâteries que jamais.
-
-Sa mère gémissait souvent à la pensée de la séparation. Elle prépara
-son trousseau comme s'il allait entreprendre un voyage de dix ans;
-puis, un matin d'octobre, après une nuit sans sommeil, les deux femmes
-et le baron montèrent avec lui dans la calèche qui partit au trot des
-deux chevaux.
-
-On avait déjà choisi, dans un autre voyage, sa place au dortoir et sa
-place en classe. Jeanne, aidée de tante Lison, passa tout le jour à
-ranger les hardes dans la petite commode. Comme le meuble ne contenait
-pas le quart de ce qu'on avait apporté, elle alla trouver le proviseur
-pour en obtenir un second. L'économe fut appelé; il représenta que
-tant de linge et d'effets ne feraient que gêner sans servir jamais; et
-il refusa, au nom du règlement, de céder une autre commode. La mère
-désolée se résolut alors à louer une chambre dans un petit hôtel voisin
-en recommandant à l'hôtelier d'aller lui-même porter à Poulet tout ce
-dont il aurait besoin, au premier appel de l'enfant.
-
-Puis on fit un tour sur la jetée pour regarder sortir et entrer les
-navires.
-
-Le triste soir tomba sur la ville qui s'illumina peu à peu. On entra
-pour dîner dans un restaurant. Aucun d'eux n'avait faim; et ils se
-regardaient d'un œil humide pendant que les plats défilaient devant
-eux et s'en retournaient presque pleins.
-
-Puis on se mit en marche lentement vers le collège. Des enfants de
-toutes les tailles arrivaient de tous les côtés, conduits par leurs
-familles ou par des domestiques. Beaucoup pleuraient. On entendait un
-bruit de larmes dans la grande cour à peine éclairée.
-
-Jeanne et Poulet s'étreignirent longtemps. Tante Lison restait
-derrière, oubliée tout à fait et la figure dans son mouchoir. Mais le
-baron, qui s'attendrissait, abrégea les adieux en entraînant sa fille.
-La calèche attendait devant la porte; ils montèrent dedans tous trois
-et s'en retournèrent dans la nuit vers les Peuples.
-
-Parfois un gros sanglot passait dans l'ombre.
-
-Le lendemain Jeanne pleura jusqu'au soir. Le jour suivant elle fit
-atteler le phaéton et partit pour le Havre. Poulet semblait avoir déjà
-pris son parti de la séparation. Pour la première fois de sa vie il
-avait des camarades; et le désir de jouer le faisait frémir sur sa
-chaise au parloir.
-
-Jeanne revint ainsi tous les deux jours, et le dimanche pour les
-sorties. Ne sachant que faire pendant les classes, entre les
-récréations, elle demeurait assise au parloir, n'ayant ni la force
-ni le courage de s'éloigner du collège. Le proviseur la fit prier de
-monter chez lui, et il lui demanda de venir moins souvent. Elle ne tint
-pas compte de cette recommandation.
-
-Il la prévint alors que, si elle continuait à empêcher son fils de
-jouer pendant les heures d'ébats, et de travailler en le troublant sans
-cesse, on se verrait forcé de le lui rendre; et le baron fut prévenu
-par un mot. Elle demeura donc gardée à vue aux Peuples, comme une
-prisonnière.
-
-Elle attendait chaque vacance avec plus d'anxiété que son enfant.
-
-Et une inquiétude incessante agitait son âme. Elle se mit à rôder par
-le pays, se promenant seule avec le chien Massacre pendant des jours
-entiers, en rêvassant dans le vide. Parfois elle restait assise
-durant tout un après-midi à regarder la mer du haut de la falaise;
-parfois, elle descendait jusqu'à Yport à travers le bois, refaisant des
-promenades anciennes dont le souvenir la poursuivait. Comme c'était
-loin, comme c'était loin, le temps où elle parcourait ce même pays,
-jeune fille, et grise de rêves.
-
-Chaque fois qu'elle revoyait son fils, il lui semblait qu'ils avaient
-été séparés pendant dix ans. Il devenait homme de mois en mois; de mois
-en mois elle devenait une vieille femme. Son père paraissait son frère,
-et tante Lison, qui ne vieillissait point, restée fanée dès son âge de
-vingt-cinq ans, avait l'air d'une sœur aînée.
-
-Poulet ne travaillait guère; il doubla sa quatrième. La troisième alla
-tant bien que mal; mais il fallut recommencer la seconde; et il se
-trouva en rhétorique alors qu'il atteignait vingt ans.
-
-Il était devenu un grand garçon blond, avec des favoris déjà touffus
-et une apparence de moustaches. C'était lui maintenant qui venait aux
-Peuples chaque dimanche. Comme il prenait depuis longtemps des leçons
-d'équitation, il louait simplement un cheval et faisait la route en
-deux heures.
-
-Dès le matin Jeanne partait au-devant de lui avec la tante et le baron
-qui se courbait peu à peu et marchait ainsi qu'un petit vieux, les
-mains rejointes derrière son dos comme pour s'empêcher de tomber sur le
-nez.
-
-Ils allaient tout doucement le long de la route, s'asseyant parfois
-sur le fossé, et regardant au loin si on n'apercevait pas encore le
-cavalier. Dès qu'il apparaissait comme un point noir sur la ligne
-blanche, les trois parents agitaient leurs mouchoirs; et il mettait son
-cheval au galop pour arriver comme un ouragan, ce qui faisait palpiter
-de peur Jeanne et Lison et s'exalter le grand-père qui criait «Bravo»
-dans un enthousiasme d'impotent.
-
-Bien que Paul eût la tête de plus que sa mère, elle le traitait
-toujours comme un marmot, lui demandant encore: «Tu n'as pas froid
-aux pieds, Poulet?» et, quand il se promenait devant le perron, après
-déjeuner, en fumant une cigarette, elle ouvrait la fenêtre pour lui
-crier: «Ne sors pas nu-tête, je t'en supplie, tu vas attraper un rhume
-de cerveau.»
-
-Et elle frémissait d'inquiétude quand il repartait à cheval dans la
-nuit: «Surtout ne va pas trop vite, mon petit Poulet, sois prudent,
-pense à ta pauvre mère qui serait désespérée s'il t'arrivait quelque
-chose.»
-
-Mais voilà qu'un samedi matin elle reçut une lettre de Paul annonçant
-qu'il ne viendrait pas le lendemain parce que des amis avaient organisé
-une partie de plaisir à laquelle il était invité.
-
-Elle fut torturée d'angoisses pendant toute la journée du dimanche
-comme sous la menace d'un malheur; puis, le jeudi, n'y tenant plus,
-elle partit pour le Havre.
-
-Il lui parut changé sans qu'elle se rendît compte en quoi. Il semblait
-animé, parlait d'une voix plus mâle. Et soudain il lui dit, comme
-une chose toute naturelle:--«Sais-tu, maman, puisque tu es venue
-aujourd'hui, je n'irai pas encore aux Peuples dimanche prochain, parce
-que nous recommençons notre fête.»
-
-Elle resta toute saisie, suffoquée comme s'il eût annoncé qu'il partait
-pour le nouveau monde; puis, quand elle put enfin parler:--«Oh!
-Poulet, qu'as-tu? dis-moi, que se passe-t-il?» Il se mit à rire et
-l'embrassa:--«Mais rien de rien, maman. Je vais m'amuser avec des amis,
-c'est de mon âge.»
-
-Elle ne trouva pas un mot à répondre, et, quand elle fut toute seule
-dans la voiture, des idées singulières l'assaillirent. Elle ne l'avait
-plus reconnu, son Poulet, son petit Poulet de jadis. Pour la première
-fois elle s'apercevait qu'il était grand, qu'il n'était plus à elle,
-qu'il allait vivre de son côté sans s'occuper des vieux. Il lui
-semblait qu'en un jour il s'était transformé. Quoi! c'était son fils,
-son pauvre petit enfant qui lui faisait autrefois repiquer des salades,
-ce fort garçon barbu dont la volonté s'affirmait!
-
-Et pendant trois mois Paul ne vint voir ses parents que de temps en
-temps, toujours hanté d'un désir évident de repartir au plus vite,
-cherchant chaque soir à gagner une heure. Jeanne s'effrayait, et le
-baron sans cesse la consolait répétant: «Laisse-le faire; il a vingt
-ans, ce garçon.»
-
-Mais, un matin, un vieil homme assez mal vêtu demanda en français
-d'Allemagne:--«Matame la vicomtesse.» Et, après beaucoup de saluts
-cérémonieux, il tira de sa poche un portefeuille sordide en
-déclarant:--«Ché un bétit bapier bour fous;» et il tendit, en le
-dépliant, un morceau de papier graisseux. Elle lut, relut, regarda le
-Juif, relut encore et demanda:--«Qu'est-ce que cela veut dire?»
-
-L'homme, obséquieux, expliqua:--«Ché fé fous tire. Votre fils il afé
-pesoin d'un peu d'archent, et comme ché safais que fous êtes une ponne
-mère, che lui prêté quelque betite chose bour son pesoin.»
-
-Elle tremblait. «Mais pourquoi ne m'en a-t-il pas demandé à moi?» Le
-Juif expliqua longuement qu'il s'agissait d'une dette de jeu devant
-être payée le lendemain avant midi, que Paul n'étant pas encore majeur,
-personne ne lui aurait rien prêté et que son «honneur était gombromise»
-sans le «bétit service obligeant» qu'il avait rendu à ce jeune homme.
-
-Jeanne voulait appeler le baron, mais elle ne pouvait se lever tant
-l'émotion la paralysait. Enfin elle dit à l'usurier:--«Voulez-vous
-avoir la complaisance de sonner?»
-
-Il hésitait, craignant une ruse. Il balbutia:--«Si che fous chène,
-che refiendrai.» Elle remua la tête pour dire non. Il sonna; et ils
-attendirent, muets, l'un en face de l'autre.
-
-Quand le baron fut arrivé, il comprit tout de suite la situation. Le
-billet était de quinze cents francs. Il en paya mille en disant à
-l'homme entre les yeux:--«Surtout ne revenez pas.» L'autre remercia,
-salua, et disparut.
-
-Le grand-père et la mère partirent aussitôt pour le Havre; mais, en
-arrivant au collège, ils apprirent que depuis un mois Paul n'y était
-point venu. Le principal avait reçu quatre lettres signées de Jeanne
-pour annoncer un malaise de son élève, et ensuite pour donner des
-nouvelles. Chaque lettre était accompagnée d'un certificat de médecin;
-le tout faux, naturellement. Ils furent atterrés, et ils restaient là,
-se regardant.
-
-Le principal, désolé, les conduisit chez le commissaire de police. Les
-deux parents couchèrent à l'hôtel.
-
-Le lendemain on retrouva le jeune homme chez une fille entretenue de la
-ville. Son grand-père et sa mère l'emmenèrent aux Peuples sans qu'un
-mot fût échangé entre eux tout le long de la route. Jeanne pleurait,
-la figure dans son mouchoir. Paul regardait la campagne d'un air
-indifférent.
-
-En huit jours on découvrit que pendant les trois derniers mois il avait
-fait quinze mille francs de dettes. Les créanciers ne s'étaient point
-montrés d'abord, sachant qu'il serait bientôt majeur.
-
-Aucune explication n'eut lieu. On voulait le reconquérir par la
-douceur. On lui faisait manger des mets délicats, on le choyait, on le
-gâtait. C'était au printemps; on lui loua un bateau à Yport, malgré les
-terreurs de Jeanne, pour qu'il pût faire à son gré des promenades en
-mer.
-
-On ne lui laissait point de cheval de crainte qu'il n'allât au Havre.
-
-Il demeurait désœuvré, irritable, parfois brutal. Le baron
-s'inquiétait de ses études incomplètes. Jeanne, affolée à la pensée
-d'une séparation, se demandait cependant ce qu'on allait faire de lui.
-
-Un soir il ne rentra pas. On apprit qu'il était sorti en barque avec
-deux matelots. Sa mère éperdue descendit nu-tête jusqu'à Yport, dans la
-nuit.
-
-Quelques hommes attendaient sur la plage la rentrée de l'embarcation.
-
-Un petit feu apparut au large; il approchait en se balançant. Paul ne
-se trouvait plus à bord. Il s'était fait conduire au Havre.
-
-La police eut beau le rechercher, elle ne le retrouva pas. La fille qui
-l'avait caché une première fois avait aussi disparu, sans laisser de
-traces, son mobilier vendu, et son terme payé. Dans la chambre de Paul,
-aux Peuples, on découvrit deux lettres de cette créature qui paraissait
-folle d'amour pour lui. Elle parlait d'un voyage en Angleterre, ayant
-trouvé les fonds nécessaires, disait-elle.
-
-Et les trois habitants du château vécurent silencieux et sombres
-dans l'enfer morne des tortures morales. Les cheveux de Jeanne, gris
-déjà, étaient devenus blancs. Elle se demandait naïvement pourquoi la
-destinée la frappait ainsi.
-
-Elle reçut une lettre de l'abbé Tolbiac:--«Madame, la main de Dieu
-s'est appesantie sur vous. Vous Lui avez refusé votre enfant; Il vous
-l'a pris à son tour pour le jeter à une prostituée. N'ouvrirez-vous
-pas les yeux à cet enseignement du Ciel? La miséricorde du Seigneur
-est infinie. Peut-être vous pardonnera-t-il si vous revenez vous
-agenouiller devant Lui. Je suis son humble serviteur, je vous ouvrirai
-la porte de sa demeure quand vous y viendrez frapper.»
-
-Elle demeura longtemps avec cette lettre sur les genoux. C'était
-vrai, peut-être, ce que disait ce prêtre. Et toutes les incertitudes
-religieuses se mirent à déchirer sa conscience. Dieu pouvait-il être
-vindicatif et jaloux comme les hommes? mais s'il ne se montrait pas
-jaloux, personne ne le craindrait, personne ne l'adorerait plus. Pour
-se faire mieux connaître à nous, sans doute, il se manifestait aux
-humains avec leurs propres sentiments. Et le doute lâche, qui pousse
-aux églises les hésitants, les troublés, entrant en elle, elle courut
-furtivement, un soir, à la nuit tombante, jusqu'au presbytère, et,
-s'agenouillant aux pieds du maigre abbé, sollicita l'absolution.
-
-Il lui promit un demi-pardon, Dieu ne pouvant déverser toutes ses
-grâces sur un toit qui recouvrait un homme comme le baron:--«Vous
-sentirez bientôt, affirma-t-il, les effets de la Divine Mansuétude.»
-
-Elle reçut en effet, deux jours plus tard, une lettre de son fils; et
-elle la considéra, dans l'affolement de sa peine, comme le début des
-soulagements promis par l'abbé.
-
- --«Ma chère maman, n'aie pas d'inquiétude. Je suis à Londres, en
- bonne santé, mais j'ai grand besoin d'argent. Nous n'avons plus un
- sou et nous ne mangeons pas tous les jours. Celle qui m'accompagne et
- que j'aime de toute mon âme a dépensé tout ce qu'elle avait pour ne
- pas me quitter: cinq mille francs; et tu comprends que je suis engagé
- d'honneur à lui rendre cette somme d'abord. Tu serais donc bien
- aimable de m'avancer une quinzaine de mille francs sur l'héritage de
- papa, puisque je vais être bientôt majeur; tu me tireras d'un grand
- embarras.
-
- «Adieu, ma chère maman, je t'embrasse de tout mon cœur, ainsi que
- grand-père et tante Lison. J'espère te revoir bientôt.
-
- «Ton fils,
-
- «Vicomte Paul DE LAMARE.»
-
-Il lui avait écrit! Donc il ne l'oubliait pas. Elle ne songea point
-qu'il demandait de l'argent. On lui en enverrait puisqu'il n'en avait
-plus. Qu'importait l'argent! Il lui avait écrit!
-
-Et elle courut, en pleurant, porter cette lettre au baron. Tante Lison
-fut appelée; et on relut, mot à mot, ce papier qui parlait de lui. On
-en discuta chaque terme.
-
-Jeanne, sautant de la complète désespérance à une sorte d'enivrement
-d'espoir, défendait Paul:--«Il reviendra, il va revenir puisqu'il
-écrit.»
-
-Le baron, plus calme, prononça:--«C'est égal, il nous a quittés pour
-cette créature. Il l'aime donc mieux que nous, puisqu'il n'a pas
-hésité.»
-
-Une douleur subite et épouvantable traversa le cœur de Jeanne; et
-tout de suite une haine s'alluma en elle contre cette maîtresse qui
-lui volait son fils; une haine inapaisable, sauvage, une haine de mère
-jalouse. Jusqu'alors toute sa pensée avait été pour Paul. A peine
-songeait-elle qu'une drôlesse était la cause de ses égarements. Mais
-soudain cette réflexion du baron avait évoqué cette rivale, lui avait
-révélé sa puissance fatale; et elle sentit qu'entre cette femme et elle
-une lutte commençait acharnée, et elle sentait aussi qu'elle aimerait
-mieux perdre son fils que de le partager avec l'autre.
-
-Et toute sa joie s'écroula.
-
-Ils envoyèrent les quinze mille francs et ne reçurent plus de nouvelles
-pendant cinq mois.
-
-Puis un homme d'affaires se présenta pour régler les détails de la
-succession de Julien. Jeanne et le baron rendirent les comptes sans
-discuter, abandonnant même l'usufruit qui revenait à la mère. Et,
-rentré à Paris, Paul toucha cent vingt mille francs. Il écrivit alors
-quatre lettres en six mois, donnant de ses nouvelles en style concis et
-terminant par de froides protestations de tendresse:--«Je travaille,
-affirmait-il; j'ai trouvé une position à la Bourse. J'espère aller vous
-embrasser quelque jour aux Peuples, mes chers parents.»
-
-Il ne disait pas un mot de sa maîtresse; et ce silence signifiait plus
-que s'il eût parlé d'elle durant quatre pages. Jeanne, dans ces lettres
-glacées, sentait cette femme embusquée, implacable, l'ennemie éternelle
-des mères, la fille.
-
-Les trois solitaires discutaient sur ce qu'on pouvait faire pour sauver
-Paul; et ils ne trouvaient rien. Un voyage à Paris? A quoi bon?
-
-Le baron disait: «Il faut laisser s'user sa passion. Il nous reviendra
-tout seul.»
-
-Et leur vie était lamentable.
-
-Jeanne et Lison allaient ensemble à l'église en se cachant du baron.
-
-Un temps assez long s'écoula sans nouvelles, puis, un matin, une lettre
-désespérée les terrifia.
-
- «Ma pauvre maman, je suis perdu, je n'ai plus qu'à me brûler la
- cervelle si tu ne viens pas à mon secours. Une spéculation qui
- présentait pour moi toutes les chances de succès vient d'échouer; et
- je dois quatre-vingt-cinq mille francs. C'est le déshonneur si je
- ne paye pas, la ruine, l'impossibilité de rien faire désormais. Je
- suis perdu. Je te le répète, je me brûlerai la cervelle plutôt que
- de survivre à cette honte. Je l'aurais peut-être fait déjà sans les
- encouragements d'une femme dont je ne te parle jamais et qui est ma
- Providence.
-
- «Je t'embrasse du fond du cœur, ma chère maman; c'est peut-être pour
- toujours. Adieu.
-
- «PAUL.»
-
-Des liasses de papiers d'affaires joints à cette lettre donnaient des
-explications détaillées sur le désastre.
-
-Le baron répondit poste pour poste qu'on allait aviser. Puis il partit
-pour le Havre afin de se renseigner; et il hypothéqua des terres pour
-se procurer l'argent qui fut envoyé à Paul.
-
-Le jeune homme répondit trois lettres de remerciements enthousiastes et
-de tendresses passionnées, annonçant sa venue immédiate pour embrasser
-ses chers parents.
-
-Il ne vint pas.
-
-Une année entière s'écoula.
-
-Jeanne et le baron allaient partir pour Paris afin de le trouver et
-de tenter un dernier effort quand on apprit par un mot qu'il était
-à Londres de nouveau, montant une entreprise de paquebots à vapeur,
-sous la raison sociale «PAUL DELAMARE ET Cie». Il écrivait: «C'est la
-fortune assurée pour moi, peut-être la richesse. Et je ne risque rien.
-Vous voyez d'ici tous les avantages. Quand je vous reverrai, j'aurai
-une belle position dans le monde. Il n'y a que les affaires pour se
-tirer d'embarras aujourd'hui.»
-
-Trois mois plus tard la compagnie de paquebots était mise en faillite
-et le directeur poursuivi pour irrégularités dans les écritures
-commerciales. Jeanne eut une crise de nerfs qui dura plusieurs heures;
-puis elle prit le lit.
-
-Le baron repartit au Havre, s'informa, vit des avocats, des hommes
-d'affaires, des avoués, des huissiers, constata que le déficit de la
-société _Delamare_ était de deux cent trente-cinq mille francs, et il
-hypothéqua de nouveau ses biens. Le château des Peuples et les deux
-fermes y attenantes furent grevés pour une grosse somme.
-
-Un soir, comme il réglait les dernières formalités dans le cabinet
-d'un homme d'affaires, il roula sur le parquet, frappé d'une attaque
-d'apoplexie.
-
-Jeanne fut prévenue par un cavalier. Quand elle arriva, il était mort.
-
-Elle le ramena aux Peuples, tellement anéantie que sa douleur était
-plutôt de l'engourdissement que du désespoir.
-
-L'abbé Tolbiac refusa au corps l'entrée de l'église, malgré les
-supplications éperdues des deux femmes. Le baron fut enterré à la nuit
-tombante, sans cérémonie aucune.
-
-Paul connut l'événement par un des agents liquidateurs de sa faillite.
-Il était encore caché en Angleterre. Il écrivit pour s'excuser de
-n'être point venu, ayant appris trop tard le malheur.--«D'ailleurs,
-maintenant que tu m'as tiré d'affaire, ma chère maman, je rentre en
-France, et je t'embrasserai bientôt.»
-
-Jeanne vivait dans un tel affaissement d'esprit qu'elle semblait ne
-plus rien comprendre.
-
-Et vers la fin de l'hiver tante Lison, âgée alors de soixante-huit ans,
-eut une bronchite qui dégénéra en fluxion de poitrine; et elle expira
-doucement en balbutiant: «Ma pauvre petite Jeanne, je vais demander au
-bon Dieu qu'il ait pitié de toi.»
-
-Jeanne la suivit au cimetière, vit tomber la terre sur le cercueil, et,
-comme elle s'affaissait avec l'envie au cœur de mourir aussi, de ne
-plus souffrir, de ne plus penser, une forte paysanne la saisit dans ses
-bras et l'emporta comme elle eût fait d'un petit enfant.
-
-En rentrant au château, Jeanne, qui venait de passer cinq nuits au
-chevet de la vieille fille, se laissa mettre au lit sans résistance par
-cette campagnarde inconnue qui la maniait avec douceur et autorité;
-et elle tomba dans un sommeil d'épuisement, accablée de fatigue et de
-souffrance.
-
-Elle s'éveilla vers le milieu de la nuit. Une veilleuse brûlait sur la
-cheminée. Une femme dormait dans un fauteuil. Qui était cette femme?
-Elle ne la reconnaissait pas, et elle cherchait, s'étant penchée au
-bord de sa couche, pour bien distinguer ses traits sous la lueur
-tremblotante de la mèche flottant sur l'huile dans un verre de cuisine.
-
-Il lui semblait pourtant qu'elle avait vu cette figure. Mais quand?
-Mais où? La femme dormait paisiblement, la tête inclinée sur l'épaule,
-le bonnet tombé par terre. Elle pouvait avoir quarante ou quarante-cinq
-ans. Elle était forte, colorée, carrée, puissante. Ses larges mains
-pendaient des deux côtés du siège. Ses cheveux grisonnaient. Jeanne
-la regardait obstinément dans ce trouble d'esprit du réveil après le
-sommeil fiévreux qui suit les grands malheurs.
-
-Certes elle avait vu ce visage! Était-ce autrefois? Était-ce récemment?
-Elle n'en savait rien, et cette obsession l'agitait, l'énervait. Elle
-se leva doucement pour regarder de plus près la dormeuse, et elle
-s'approcha sur la pointe des pieds. C'était la femme qui l'avait
-relevée au cimetière, puis couchée. Elle se rappelait cela confusément.
-
-Mais l'avait-elle rencontrée ailleurs, à une autre époque de sa vie? Ou
-bien la croyait-elle reconnaître seulement dans le souvenir obscur de
-la dernière journée? Et puis comment était-elle là, dans sa chambre?
-Pourquoi?
-
-La femme souleva ses paupières, aperçut Jeanne et se dressa
-brusquement. Elles se trouvaient face à face, si près que leurs
-poitrines se frôlaient. L'inconnue grommela: «--Comment! vous v'là
-d'bout! Vous allez attraper du mal à c't'heure. Voulez-vous bien vous
-r'coucher!»
-
-Jeanne demanda:--«Qui êtes-vous?»
-
-Mais la femme, ouvrant les bras, la saisit, l'enleva de nouveau, et
-la reporta sur son lit avec la force d'un homme. Et comme elle la
-reposait doucement sur ses draps, penchée, presque couchée sur Jeanne,
-elle se mit à pleurer en l'embrassant éperdument sur les joues, dans
-les cheveux, sur les yeux, lui trempant la figure de ses larmes,
-et balbutiant:--«Ma pauvre maîtresse, mam'zelle Jeanne, ma pauvre
-maîtresse, vous ne me reconnaissez donc point?»
-
-Et Jeanne s'écria:--«Rosalie, ma fille.» Et, lui jetant les deux bras
-au cou, elle l'étreignit en la baisant; et elles sanglotaient toutes
-les deux, enlacées étroitement, mêlant leurs pleurs, ne pouvant plus
-desserrer leurs bras.
-
-Rosalie se calma la première:--«Allons, faut être sage, dit-elle, et
-ne pas attraper froid.» Et elle ramena les couvertures, reborda le
-lit, replaça l'oreiller sous la tête de son ancienne maîtresse qui
-continuait à suffoquer, toute vibrante de vieux souvenirs surgis en son
-âme.
-
-Elle finit par demander:--«Comment es-tu revenue, ma pauvre fille?»
-
-Rosalie répondit:--«Pardi, est-ce que j'allais vous laisser comme ça,
-toute seule, maintenant!»
-
-Jeanne reprit:--«Allume donc une bougie que je te voie.» Et, quand
-la lumière fut apportée sur la table de nuit, elles se considérèrent
-longtemps sans dire un mot. Puis Jeanne tendant la main à sa vieille
-bonne murmura:--«Je ne t'aurais jamais reconnue, ma fille, tu es bien
-changée, sais-tu, mais pas tant que moi, encore.»
-
-Et Rosalie, contemplant cette femme à cheveux blancs, maigre et fanée,
-qu'elle avait quittée jeune, belle et fraîche, répondit:--«Ça c'est
-vrai que vous êtes changée, madame Jeanne, et plus que de raison. Mais
-songez aussi que v'là vingt-quatre ans que nous nous sommes pas vues.»
-
-Elles se turent, réfléchissant de nouveau. Jeanne, enfin,
-balbutia:--«As-tu été heureuse, au moins?»
-
-Et Rosalie, hésitant dans la crainte de réveiller quelque souvenir trop
-douloureux, bégayait:--«Mais... oui..., oui..., Madame. J'ai pas trop
-à me plaindre, j'ai été plus heureuse que vous... pour sûr. Il n'y a
-qu'une chose qui m'a toujours gâté le cœur, c'est de n'être pas restée
-ici...» Puis elle se tut brusquement, saisie d'avoir touché à cela sans
-y songer. Mais Jeanne reprit avec douceur:--«Que veux-tu, ma fille, on
-ne fait pas toujours ce qu'on veut. Tu es veuve aussi, n'est-ce pas?»
-Puis une angoisse fit trembler sa voix, et elle continua:--«As-tu
-d'autres... d'autres enfants?
-
---Non, Madame.
-
---Et, lui, ton... ton fils... qu'est-ce qu'il est devenu? En es-tu
-satisfaite?
-
---Oui, Madame, c'est un bon gars qui travaille d'attaque. Il s'est
-marié v'là six mois, et il prend ma ferme, donc, puisque me v'là
-revenue avec vous.»
-
-Jeanne, tremblant d'émotion, murmura:--«Alors tu ne me quitteras plus,
-ma fille?»
-
-Et Rosalie, d'un ton brusque:--«Pour sûr, Madame, que j'ai pris mes
-dispositions pour ça.»
-
-Puis elles ne parlèrent pas de quelque temps.
-
-Jeanne malgré elle se remettait à comparer leurs existences, mais sans
-amertume au cœur, résignée maintenant aux cruautés injustes du sort.
-Elle dit:--«Ton mari, comment a-t-il été pour toi?
-
---Oh! c'était un brave homme, Madame, et pas faignant, qui a su amasser
-du bien. Il est mort du mal de poitrine.»
-
-Alors Jeanne, s'asseyant sur son lit, envahie d'un besoin de
-savoir:--«Voyons, raconte-moi tout, ma fille, toute ta vie. Cela me
-fera du bien aujourd'hui.»
-
-Et Rosalie, approchant une chaise, s'assit et se mit à parler d'elle,
-de sa maison, de son monde, entrant dans les menus détails chers aux
-gens de campagne, décrivant sa cour, riant parfois de choses anciennes
-déjà qui lui rappelaient de bons moments passés, haussant le ton peu à
-peu en fermière habituée à commander. Elle finit par déclarer:
-
---«Oh! j'ai du bien au soleil aujourd'hui. Je ne crains rien.» Puis
-elle se troubla encore et reprit plus bas:--«C'est à vous que je dois
-ça tout de même; aussi vous savez que je n'veux pas de gages. Ah! mais
-non. Ah! mais non! Et puis, si vous n'voulez point, je m'en vas.»
-
-Jeanne reprit:--«Tu ne prétends pourtant pas me servir pour rien?
-
---Ah! mais que oui, Madame. De l'argent! Vous me donneriez de l'argent!
-Mais j'en ai quasiment autant que vous. Savez-vous seulement c'qui
-vous reste avec tous vos gribouillis d'hypothèques et d'empruntages,
-et d'intérêts qui n'sont pas payés et qui s'augmentent à chaque
-terme? Savez-vous? non, n'est-ce pas? Eh bien je vous promets que
-vous n'avez seulement plus dix mille livres de revenu. Pas dix mille,
-entendez-vous. Mais je vas vous régler tout ça, et vite encore.»
-
-Elle s'était remise à parler haut, s'emportant, s'indignant de ces
-intérêts négligés, de cette ruine menaçante. Et comme un vague
-sourire attendri passait sur la figure de sa maîtresse, elle s'écria
-révoltée:--«Il ne faut pas rire de ça, Madame, parce que, sans argent,
-il n'y a plus que des manants.»
-
-Jeanne lui reprit les mains et les garda dans les siennes; puis elle
-prononça lentement, toujours poursuivie par la pensée qui l'obsédait:
-«Oh! moi, je n'ai pas eu de chance. Tout a mal tourné pour moi. La
-fatalité s'est acharnée sur ma vie.»
-
-Mais Rosalie hocha la tête:--«Faut pas dire ça, Madame, faut pas dire
-ça. Vous avez mal été mariée, v'là tout. On n'se marie pas comme ça
-aussi, sans seulement connaître son prétendu.»
-
-Et elles continuèrent à parler d'elles ainsi qu'auraient fait deux
-vieilles amies.
-
-Le soleil se leva comme elles causaient encore.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Rosalie, en huit jours, eut pris le gouvernement absolu des choses et
-des gens du château. Jeanne résignée obéissait passivement. Faible et
-traînant les jambes comme jadis petite mère, elle sortait au bras de sa
-servante qui la promenait à pas lents, la sermonnait, la réconfortait
-avec des paroles brusques et tendres, la traitant comme une enfant
-malade.
-
-Elles causaient toujours d'autrefois, Jeanne avec des larmes dans la
-gorge, Rosalie avec le ton tranquille des paysans impassibles. La
-vieille bonne revint plusieurs fois sur les questions d'intérêts en
-souffrance; puis elle exigea qu'on lui livrât les papiers que Jeanne,
-ignorante de toute affaire, lui cachait par honte pour son fils.
-
-Alors, pendant une semaine, Rosalie fit chaque jour un voyage à Fécamp
-pour se faire expliquer les choses par un notaire qu'elle connaissait.
-
-Puis un soir, après avoir mis au lit sa maîtresse, elle s'assit à son
-chevet, et brusquement: «Maintenant que vous v'là couchée, Madame, nous
-allons causer.»
-
-Et elle exposa la situation.
-
-Lorsque tout serait réglé, il resterait environ sept à huit mille
-francs de rentes. Rien de plus.
-
-Jeanne répondit: «Que veux-tu, ma fille? Je sens bien que je ne ferai
-pas de vieux os; j'en aurai toujours assez.»
-
-Mais Rosalie se fâcha: «Vous, Madame, c'est possible; mais M. Paul,
-vous ne lui laisserez rien alors?»
-
-Jeanne frissonna. «Je t'en prie, ne me parle jamais de lui. Je souffre
-trop quand j'y pense.
-
---Je veux vous en parler, au contraire, parce que vous n'êtes pas
-brave, voyez-vous, madame Jeanne. Il fait des bêtises; eh bien, il
-n'en fera pas toujours; et puis il se mariera; il aura des enfants. Il
-faudra de l'argent pour les élever. Écoutez-moi bien: Vous allez vendre
-les Peuples!...»
-
-Jeanne, d'un sursaut, s'assit dans son lit: «Vendre les Peuples! Y
-penses-tu? Oh! jamais, par exemple!»
-
-Mais Rosalie ne se troubla pas. «Je vous dis que vous les vendrez, moi,
-Madame, parce qu'il le faut.»
-
-Et elle expliqua ses calculs, ses projets, ses raisonnements.
-
-Une fois les Peuples et les deux fermes attenantes vendues à un
-amateur qu'elle avait trouvé, on garderait quatre fermes situées à
-Saint-Léonard, et qui, dégrevées de toute hypothèque, constitueraient
-un revenu de huit mille trois cents francs. On mettrait de côté treize
-cents francs par an pour les réparations et l'entretien des biens; il
-resterait donc sept mille francs sur lesquels on prendrait cinq mille
-pour les dépenses de l'année; et on en réserverait deux mille pour
-former une caisse de prévoyance.
-
-Elle ajouta: «Tout le reste est mangé, c'est fini. Et puis c'est moi
-qui garderai la clef, vous entendez; et quant à M. Paul, il n'aura plus
-rien, mais rien; il vous prendrait jusqu'au dernier sou.»
-
-Jeanne, qui pleurait en silence, murmura:
-
---Mais s'il n'a pas de quoi manger?
-
---Il viendra manger chez nous, donc, s'il a faim. Il y aura toujours
-un lit et du fricot pour lui. Croyez-vous qu'il aurait fait toutes ces
-bêtises-là si vous ne lui aviez pas donné un sou du commencement?
-
---Mais il avait des dettes, il aurait été déshonoré.
-
---Quand vous n'aurez plus rien, ça l'empêchera-t-il d'en faire? Vous
-avez payé, c'est bien; mais vous ne payerez plus; c'est moi qui vous le
-dis. Maintenant, bonsoir, Madame.»
-
-Et elle s'en alla.
-
-Jeanne ne dormit point, bouleversée à la pensée de vendre les Peuples,
-de s'en aller, de quitter cette maison où toute sa vie était attachée.
-
-Quand elle vit entrer Rosalie dans sa chambre, le lendemain, elle lui
-dit: «Ma pauvre fille, je ne pourrai jamais me décider à m'éloigner
-d'ici.»
-
-Mais la bonne se fâcha: «Faut que ça soit comme ça pourtant, Madame.
-Le notaire va venir tantôt avec celui qui a envie du château. Sans ça,
-dans quatre ans vous n'auriez plus un radis.»
-
-Jeanne restait anéantie, répétant: «Je ne pourrai pas; je ne pourrai
-jamais.»
-
-Une heure plus tard, le facteur lui remit une lettre de Paul qui
-demandait encore dix mille francs. Que faire? Éperdue, elle consulta
-Rosalie qui leva les bras: «Qu'est-ce que je vous disais, Madame? Ah!
-vous auriez été propres tous les deux si je n'étais pas revenue!» Et
-Jeanne, pliant sous la volonté de sa bonne, répondit au jeune homme:
-
- «Mon cher fils, je ne puis plus rien pour toi. Tu m'a ruinée; je
- me vois même forcée de vendre les Peuples. Mais n'oublie point que
- j'aurai toujours un abri quand tu voudras te réfugier auprès de ta
- vieille mère que tu as fait bien souffrir.
-
- «JEANNE.»
-
-Et lorsque le notaire arriva avec M. Jeoffrin, ancien raffineur de
-sucre, elle les reçut elle-même et les invita à tout visiter en détail.
-
-Un mois plus tard elle signait le contrat de vente, et achetait en même
-temps une petite maison bourgeoise sise auprès de Goderville, sur la
-grand'route de Montivilliers, dans le hameau de Batteville.
-
-Puis, jusqu'au soir, elle se promena toute seule dans l'allée de petite
-mère, le cœur déchiré et l'esprit en détresse, adressant à l'horizon,
-aux arbres, au banc vermoulu sous le platane, à toutes ces choses si
-connues qu'elles semblaient entrées dans ses yeux et dans son âme, au
-bosquet, au talus devant la lande où elle s'était si souvent assise,
-d'où elle avait vu courir vers la mer le comte de Fourville en ce
-jour terrible de la mort de Julien, à un vieil orme sans tête contre
-lequel elle s'appuyait souvent, à tout ce jardin familier, des adieux
-désespérés et sanglotants.
-
-Rosalie la vint prendre par le bras pour la forcer à rentrer.
-
-Un grand paysan de vingt-cinq ans attendait devant la porte. Il
-la salua d'un ton amical comme s'il la connaissait de longtemps.
-«Bonjour, madame Jeanne, ça va bien? La mère m'a dit de venir pour le
-déménagement. Je voudrais savoir c'que vous emporterez, vu que je ferai
-ça de temps en temps pour ne pas nuire aux travaux de la terre.»
-
-C'était le fils de sa bonne, le fils de Julien, le frère de Paul.
-
-Il lui sembla que son cœur s'arrêtait; et pourtant elle aurait voulu
-embrasser ce garçon.
-
-Elle le regardait, cherchant s'il ressemblait à son mari, s'il
-ressemblait à son fils. Il était rouge, vigoureux, avec les cheveux
-blonds et les yeux bleus de sa mère. Et pourtant il ressemblait à
-Julien. En quoi? Par quoi? Elle ne le savait pas trop, mais il avait
-quelque chose de lui dans l'ensemble de la physionomie.
-
-Le gars reprit: «Si vous pouviez me montrer ça tout de suite, ça
-m'obligerait.»
-
-Mais elle ne savait pas encore ce qu'elle se déciderait à enlever, sa
-nouvelle maison étant fort petite; et elle le pria de revenir au bout
-de la semaine.
-
-Alors son déménagement la préoccupa, apportant une distraction triste
-dans sa vie morne et sans attentes.
-
-Elle allait de pièce en pièce, cherchant les meubles qui lui
-rappelaient des événements, ces meubles amis qui font partie de notre
-vie, presque de notre être, connus depuis la jeunesse et auxquels
-sont attachés des souvenirs de joies ou de tristesses, des dates de
-notre histoire, qui ont été les compagnons muets de nos heures douces
-ou sombres, qui ont vieilli, qui se sont usés à côté de nous, dont
-l'étoffe est crevée par places et la doublure déchirée, dont les
-articulations branlent, dont la couleur s'est effacée.
-
-Elle les choisissait un à un, hésitant souvent, troublée comme avant de
-prendre des déterminations capitales, revenant à tout instant sur sa
-décision, balançant les mérites de deux fauteuils ou de quelque vieux
-secrétaire comparé à une ancienne table à ouvrage.
-
-Elle ouvrait les tiroirs, cherchait à se rappeler des faits; puis,
-quand elle s'était bien dit: «Oui, je prendrai ceci;» on descendait
-l'objet dans la salle à manger.
-
-Elle voulut garder tout le mobilier de sa chambre, son lit, ses
-tapisseries, sa pendule, tout.
-
-Elle prit quelques sièges du salon, ceux dont elle avait aimé les
-dessins dès sa petite enfance; le renard et la cigogne, le renard et le
-corbeau, la cigale et la fourmi, et le héron mélancolique.
-
-Puis, en rôdant par tous les coins de cette demeure qu'elle allait
-abandonner, elle monta, un jour, dans le grenier.
-
-Elle demeura saisie d'étonnement; c'était un fouillis d'objets de toute
-nature, les uns brisés, les autres salis seulement, les autres montés
-là on ne sait pourquoi, parce qu'ils ne plaisaient plus, parce qu'ils
-avaient été remplacés. Elle apercevait mille bibelots connus jadis, et
-disparus tout à coup sans qu'elle y eût songé, des riens qu'elle avait
-maniés, ces vieux petits objets insignifiants qui avaient traîné quinze
-ans à côté d'elle, qu'elle avait vus chaque jour sans les remarquer, et
-qui, tout à coup, retrouvés là, dans ce grenier, à côté d'autres plus
-anciens dont elle se rappelait parfaitement les places aux premiers
-temps de son arrivée, prenaient une importance soudaine de témoins
-oubliés, d'amis retrouvés. Ils lui faisaient l'effet de ces gens qu'on
-a fréquentés longtemps sans qu'ils se soient jamais révélés et qui
-soudain, un soir, à propos de rien, se mettent à bavarder sans fin, à
-raconter toute leur âme qu'on ne soupçonnait pas.
-
-Elle allait de l'un à l'autre avec des secousses au cœur, se disant:
-«Tiens, c'est moi qui ai fêlé cette tasse de Chine, un soir, quelques
-jours avant mon mariage.--Ah! voici la petite lanterne de mère et la
-canne que petit père a cassée en voulant ouvrir la barrière dont le
-bois était gonflé par la pluie.»
-
-Il y avait aussi là dedans beaucoup de choses qu'elle ne connaissait
-pas, qui ne lui rappelaient rien, venues de ses grands-parents, ou
-de ses arrière-grands-parents, de ces choses poudreuses qui ont
-l'air exilées dans un temps qui n'est plus le leur, et qui semblent
-tristes de leur abandon, dont personne ne sait l'histoire, les
-aventures, personne n'ayant vu ceux qui les ont choisies, achetées,
-possédées, aimées, personne n'ayant connu les mains qui les maniaient
-familièrement et les yeux qui les regardaient avec plaisir.
-
-Jeanne les touchait, les retournait, marquant ses doigts dans la
-poussière accumulée; et elle demeurait là au milieu de ces vieilleries,
-sous le jour terne qui tombait par quelques petits carreaux de verre
-encastrés dans la toiture.
-
-Elle examinait minutieusement des chaises à trois pieds, cherchant
-si elles ne lui rappelaient rien, une bassinoire en cuivre, une
-chaufferette défoncée qu'elle croyait reconnaître et un tas
-d'ustensiles de ménage hors de service.
-
-Puis elle fit un lot de ce qu'elle voulait emporter, et, redescendant,
-elle envoya Rosalie le chercher. La bonne indignée refusait de
-descendre «ces saletés». Mais Jeanne, qui n'avait cependant plus aucune
-volonté, tint bon, cette fois; et il fallut obéir.
-
-Un matin le jeune fermier, fils de Julien, Denis Lecoq s'en vint avec
-sa charrette pour faire un premier voyage. Rosalie l'accompagna afin
-de veiller au déchargement et de déposer les meubles aux places qu'ils
-devaient occuper.
-
-Restée seule, Jeanne se mit à errer par les chambres du château, saisie
-d'une crise affreuse de désespoir, embrassant, en des élans d'amour
-exalté, tout ce qu'elle ne pouvait prendre avec elle, les grands
-oiseaux blancs des tapisseries du salon, des vieux flambeaux, tout ce
-qu'elle rencontrait. Elle allait d'une pièce à l'autre, affolée, les
-yeux ruisselants de larmes; puis elle sortit pour «dire adieu» à la mer.
-
-C'était vers la fin de septembre, un ciel bas et gris semblait peser
-sur le monde; les flots tristes et jaunâtres s'étendaient à perte de
-vue. Elle resta longtemps debout sur la falaise, roulant en sa tête
-des pensées torturantes. Puis, comme la nuit tombait, elle rentra,
-ayant souffert en ce jour autant qu'en ses plus grands chagrins.
-
-Rosalie était revenue et l'attendait, enchantée de la nouvelle maison,
-la déclarant bien plus gaie que ce grand coffre de bâtiment qui n'était
-seulement pas au bord d'une route.
-
-Jeanne pleura toute la soirée.
-
-Depuis qu'ils savaient le château vendu, les fermiers n'avaient pour
-elle que bien juste les égards qu'ils lui devaient, l'appelant entre
-eux «la Folle», sans trop savoir pourquoi, sans doute parce qu'ils
-devinaient, avec leur instinct de brutes, sa sentimentalité maladive et
-grandissante, ses rêvasseries exaltées, tout le désordre de sa pauvre
-âme secouée par le malheur.
-
-La veille de son départ, elle entra, par hasard, dans l'écurie. Un
-grognement la fit tressaillir. C'était Massacre auquel elle n'avait
-plus guère songé depuis des mois. Aveugle et paralytique, parvenu à
-un âge que ces animaux n'atteignent guère, il vivotait encore sur un
-lit de paille, soigné par Ludivine qui ne l'oubliait pas. Elle le prit
-dans ses bras, l'embrassa et l'emporta dans la maison. Gros comme une
-tonne, il se traînait à peine sur ses pattes écartées et raides, et il
-aboyait à la façon des chiens de bois qu'on donne aux enfants.
-
-Le dernier jour enfin se leva. Jeanne avait couché dans l'ancienne
-chambre de Julien, la sienne étant démeublée.
-
-Elle sortit de son lit, exténuée et haletante, comme si elle eût fait
-une grande course. La voiture contenant les malles et le reste du
-mobilier était déjà chargée dans la cour. Une autre carriole à deux
-roues était attelée derrière, qui devait emporter la maîtresse et la
-bonne.
-
-Le père Simon et Ludivine resteraient seuls jusqu'à l'arrivée du
-nouveau propriétaire; puis ils se retireraient chez des parents, Jeanne
-leur ayant constitué une petite rente. Ils avaient des économies
-d'ailleurs. C'étaient maintenant de très vieux serviteurs, inutiles et
-bavards. Marius, ayant pris femme, avait depuis longtemps quitté la
-maison.
-
-Vers huit heures la pluie se mit à tomber, une pluie fine et glacée que
-chassait une légère brise de mer. Il fallut tendre des couvertures sur
-la charrette. Les feuilles s'envolaient déjà des arbres.
-
-Sur la table de la cuisine des tasses de café au lait fumaient. Jeanne
-s'assit devant la sienne et la but à petites gorgées, puis, se levant:
-«Allons!» dit-elle.
-
-Elle mit son chapeau, son châle, et, pendant que Rosalie la chaussait
-de caoutchoucs, elle prononça, la gorge serrée: «Te rappelles-tu, ma
-fille, comme il pleuvait quand nous sommes parties de Rouen pour venir
-ici...»
-
-Elle eut une sorte de spasme, porta ses deux mains sur sa poitrine et
-s'abattit sur le dos, sans connaissance.
-
-Pendant plus d'une heure elle demeura comme morte; puis elle rouvrit
-les yeux, et des convulsions la saisirent accompagnées d'un débordement
-de larmes.
-
-Quand elle se fut un peu calmée, elle se sentit si faible qu'elle ne
-pouvait plus se lever. Mais Rosalie, qui redoutait d'autres crises
-si on retardait le départ, alla chercher son fils. Ils la prirent,
-l'enlevèrent, l'emportèrent, la déposèrent dans la carriole, sur le
-banc de bois garni de cuir ciré; et la vieille bonne, montée à côté
-de Jeanne, enveloppa ses jambes, lui couvrit les épaules d'un gros
-manteau, puis, tenant ouvert un parapluie au-dessus de sa tête, elle
-cria: «Vite, Denis, allons-nous-en.»
-
-Le jeune homme grimpa près de sa mère, et, s'asseyant sur une seule
-cuisse faute de place, il lança au grand trot son cheval dont l'allure
-saccadée faisait sauter les deux femmes.
-
-Quand on tourna au coin du village, on aperçut quelqu'un marchant de
-long en large sur la route, c'était l'abbé Tolbiac qui semblait guetter
-ce départ.
-
-Il s'arrêta pour laisser passer la voiture. Il tenait d'une main sa
-soutane relevée par crainte de l'eau du chemin, et ses jambes maigres,
-vêtues de bas noirs, finissaient en d'énormes souliers fangeux.
-
-Jeanne baissa les yeux pour ne pas rencontrer son regard; et Rosalie,
-qui n'ignorait rien, devint furieuse. Elle murmurait: «Manant, manant!»
-puis, saisissant la main de son fils: «Fiches-y donc un coup de fouet.»
-
-Mais le jeune homme, au moment où il passait contre le prêtre,
-fit tomber brusquement dans l'ornière la roue de sa guimbarde
-lancée à toute vitesse, et un flot de boue, jaillissant, couvrit
-l'ecclésiastique des pieds à la tête.
-
-Et Rosalie radieuse se retourna pour lui montrer le poing pendant que
-le prêtre s'essuyait avec son grand mouchoir.
-
-Ils allaient depuis cinq minutes quand Jeanne soudain s'écria:
-«Massacre que nous avons oublié!»
-
-Il fallut s'arrêter, et Denis, descendant, courut chercher le chien,
-tandis que Rosalie tenait les guides.
-
-Le jeune homme enfin reparut portant en ses bras la grosse bête informe
-et pelée qu'il déposa entre les jupes des deux femmes.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-La voiture s'arrêta deux heures plus tard devant une petite maison de
-briques bâtie au milieu d'un verger planté de poiriers en quenouilles,
-sur le bord de la grand'route.
-
-Quatre tonnelles en treillage habillées de chèvrefeuilles et de
-clématites formaient les quatre coins de ce jardin disposé par petits
-carrés à légumes que séparaient d'étroits chemins bordés d'arbres
-fruitiers.
-
-Une haie vive très élevée entourait de partout cette propriété, qu'un
-champ séparait de la ferme voisine. Une forge la précédait de cent pas
-sur la route. Les autres habitations les plus proches se trouvaient
-distantes d'un kilomètre.
-
-La vue alentour s'étendait sur la plaine du pays de Caux, toute
-parsemée de fermes qu'enveloppaient les quatre doubles lignes de
-grands arbres enfermant la cour à pommiers.
-
-Jeanne, aussitôt arrivée, voulait se reposer, mais Rosalie ne le lui
-permit pas, craignant qu'elle ne se remît à rêvasser.
-
-Le menuisier de Goderville était là, venu pour l'installation; et on
-commença tout de suite l'emménagement des meubles apportés déjà, en
-attendant la dernière voiture qui ne pouvait tarder.
-
-Ce fut un travail considérable, exigeant de longues réflexions et de
-grands raisonnements.
-
-Puis la charrette au bout d'une heure apparut à la barrière et il
-fallut la décharger sous la pluie.
-
-La maison, quand le soir tomba, était dans un complet désordre, pleine
-d'objets empilés au hasard; et Jeanne harassée s'endormit aussitôt
-qu'elle fut au lit.
-
-Les jours suivants elle n'eut pas le temps de s'attendrir tant elle se
-trouva accablée de besogne. Elle prit même un certain plaisir à faire
-jolie sa nouvelle demeure, la pensée que son fils y reviendrait la
-poursuivant sans cesse. Les tapisseries de son ancienne chambre furent
-tendues dans la salle à manger, qui servait en même temps de salon; et
-elle organisa avec un soin particulier une des deux pièces du premier
-qui prit en sa pensée le nom «d'appartement de Poulet».
-
-Elle se réserva la seconde, Rosalie habitant au-dessus, à côté du
-grenier.
-
-La petite maison arrangée avec soin était gentille: et Jeanne s'y plut
-dans les premiers temps, bien que quelque chose lui manquât dont elle
-ne se rendait pas bien compte.
-
-Un matin, le clerc de notaire de Fécamp lui apporta trois mille six
-cents francs, prix des meubles laissés aux Peuples et estimés par un
-tapissier. Elle ressentit, en recevant cet argent, un frémissement de
-plaisir; et, dès que l'homme fut parti, elle s'empressa de mettre son
-chapeau, voulant gagner Goderville au plus vite pour faire tenir à Paul
-cette somme inespérée.
-
-Mais, comme elle se hâtait sur la grand'route, elle rencontra Rosalie
-qui revenait du marché. La bonne eut un soupçon sans deviner tout de
-suite la vérité; puis, quand elle l'eut découverte, car Jeanne ne lui
-savait plus rien cacher, elle posa son panier par terre pour se fâcher
-tout à son aise.
-
-Et elle cria, les poings sur les hanches; puis elle prit sa maîtresse
-du bras droit, son panier du bras gauche, et, toujours furieuse, elle
-se remit en marche vers la maison.
-
-Dès qu'elles furent rentrées, la bonne exigea la remise de l'argent.
-Jeanne le donna en gardant les six cents francs; mais sa ruse fut vite
-percée par la servante mise en défiance; et elle dut livrer le tout.
-
-Rosalie consentit cependant à ce que ce reliquat fût envoyé au jeune
-homme.
-
-Il remercia au bout de quelques jours. «Tu m'as rendu un grand service,
-ma chère maman, car nous étions dans une profonde misère.»
-
-Jeanne cependant ne s'accoutumait guère à Batteville; il lui semblait
-sans cesse qu'elle ne respirait plus comme autrefois, qu'elle était
-plus seule encore, plus abandonnée, plus perdue. Elle sortait pour
-faire un tour, gagnait le hameau de Verneuil, revenait par les
-Trois-Mares, puis, une fois rentrée, se relevait, prise d'une envie de
-ressortir comme si elle eût oublié d'aller là justement où elle devait
-se rendre, où elle avait envie de se promener.
-
-Et cela, tous les jours, recommençait sans qu'elle comprît la raison de
-cet étrange besoin. Mais, un soir, une phrase lui vint inconsciemment
-qui lui révéla le secret de ses inquiétudes. Elle dit, en s'asseyant
-pour dîner: «Oh! comme j'ai envie de voir la mer!»
-
-Ce qui lui manquait si fort, c'était la mer, sa grande voisine
-depuis vingt-cinq ans, la mer avec son air salé, ses colères, sa voix
-grondeuse, ses souffles puissants, la mer que chaque matin elle voyait
-de sa fenêtre des Peuples, qu'elle respirait jour et nuit, qu'elle
-sentait près d'elle, qu'elle s'était mise à aimer comme une personne
-sans s'en douter.
-
-Massacre vivait également dans une extrême agitation. Il s'était
-installé, dès le soir de son arrivée, dans le bas du buffet de la
-cuisine, sans qu'il fût possible de l'en déloger. Il restait là tout le
-jour, presque immobile, se retournant seulement de temps en temps avec
-un grognement sourd.
-
-Mais, aussitôt que venait la nuit, il se levait et se traînait vers
-la porte du jardin, en heurtant les murs. Puis, quand il avait passé
-dehors les quelques minutes qu'il lui fallait, il rentrait, s'asseyait
-sur son derrière devant le fourneau encore chaud, et, dès que ses deux
-maîtresses étaient parties se coucher, il se mettait à hurler.
-
-Il hurlait ainsi toute la nuit, d'une voix plaintive et lamentable,
-s'arrêtant parfois une heure pour reprendre sur un ton plus déchirant
-encore. On l'attacha devant la maison dans un baril. Il hurla sous les
-fenêtres. Puis, comme il était infirme et bien près de mourir on le
-remit à la cuisine.
-
-Le sommeil devenait impossible pour Jeanne qui entendait le vieil
-animal gémir et gratter sans cesse, cherchant à se reconnaître dans
-cette maison nouvelle, comprenant bien qu'il n'était plus chez lui.
-
-Rien ne le pouvait calmer. Assoupi le long du jour, comme si ses yeux
-éteints, la conscience de son infirmité, l'eussent empêché de se
-mouvoir, alors que tous les êtres vivent et s'agitent, il se mettait
-à rôder sans repos dès que tombait le soir, comme s'il n'eût plus osé
-vivre et remuer que dans les ténèbres, qui font tous les êtres aveugles.
-
-On le trouva mort un matin. Ce fut un grand soulagement.
-
-L'hiver s'avançait; et Jeanne se sentait envahie par une invincible
-désespérance. Ce n'était pas une de ces douleurs aiguës qui semblent
-tordre l'âme, mais une morne et lugubre tristesse.
-
-Aucune distraction ne la réveillait. Personne ne s'occupait d'elle.
-La grand'route devant sa porte se déroulait à droite et à gauche
-presque toujours vide. De temps en temps un tilbury passait au trot,
-conduit par un homme à figure rouge dont la blouse, gonflée au vent
-de la course, faisait une sorte de ballon bleu; parfois c'était une
-charrette lente, ou bien on voyait venir de loin deux paysans, l'homme
-et la femme, tout petits à l'horizon, puis grandissant, puis, quand
-ils avaient dépassé la maison, rediminuant, redevenant gros comme deux
-insectes, là-bas, tout au bout de la ligne blanche qui s'allongeait à
-perte de vue, montant et descendant selon les molles ondulations du sol.
-
-Quand l'herbe se remit à pousser, une fillette en jupe courte passait
-tous les matins devant la barrière, conduisant deux vaches maigres qui
-broutaient le long des fossés de la route. Elle revenait le soir, de la
-même allure endormie, faisant un pas toutes les dix minutes derrière
-ses bêtes.
-
-Jeanne, chaque nuit, rêvait qu'elle habitait encore les Peuples.
-
-Elle s'y retrouvait comme autrefois avec père et petite mère, et
-parfois même avec tante Lison. Elle refaisait des choses oubliées et
-finies, s'imaginait soutenir madame Adélaïde voyageant dans son allée.
-Et chaque réveil était suivi de larmes.
-
-Elle pensait toujours à Paul, se demandant: «Que fait-il? Comment
-est-il maintenant? Songe-t-il à moi quelquefois?» En se promenant
-lentement dans les chemins creux entre les fermes, elle roulait dans
-sa tête toutes ces idées qui la martyrisaient; mais elle souffrait
-surtout d'une jalousie inapaisable contre cette femme inconnue qui
-lui avait ravi son fils. Cette haine seule la retenait, l'empêchait
-d'agir, d'aller le chercher, de pénétrer chez lui. Il lui semblait
-voir la maîtresse debout sur la porte et demandant: «Que voulez-vous
-ici, Madame?» Sa fierté de mère se révoltait de la possibilité de
-cette rencontre; et un orgueil hautain de femme toujours pure, sans
-défaillance et sans tache, l'exaspérait de plus en plus contre toutes
-ces lâchetés de l'homme asservi par les sales pratiques de l'amour
-charnel qui rend lâches les cœurs eux-mêmes. L'humanité lui semblait
-immonde quand elle songeait à tous les secrets malpropres des sens, aux
-caresses qui avilissent, à tous les mystères devinés des accouplements
-indissolubles.
-
-Le printemps et l'été passèrent encore.
-
-Mais quand l'automne revint avec les longues pluies, le ciel grisâtre,
-les nuages sombres, une telle lassitude de vivre ainsi la saisit,
-qu'elle se résolut à tenter un grand effort pour reprendre son Poulet.
-
-La passion du jeune homme devait être usée à présent.
-
-Elle lui écrivit une lettre éplorée.
-
- «Mon cher enfant, je viens te supplier de revenir auprès de moi.
- Songe donc que je suis vieille et malade, toute seule, toute
- l'année, avec une bonne. J'habite maintenant une petite maison auprès
- de la route. C'est bien triste. Mais si tu étais là, tout changerait
- pour moi. Je n'ai que toi au monde et je ne t'ai pas vu depuis sept
- ans! Tu ne sauras jamais comme j'ai été malheureuse et combien
- j'avais reposé mon cœur sur toi. Tu étais ma vie, mon rêve, mon seul
- espoir, mon seul amour et tu me manques, et tu m'as abandonnée!
-
- «Oh! reviens, mon petit Poulet, reviens m'embrasser, reviens auprès
- de ta vieille mère qui te tend des bras désespérés.
-
- «JEANNE.»
-
-Il répondit quelques jours plus tard.
-
- «Ma chère maman, je ne demanderais pas mieux que d'aller te voir,
- mais je n'ai pas le sou. Envoie-moi quelque argent et je viendrai.
- J'avais du reste l'intention d'aller te trouver pour te parler d'un
- projet qui me permettrait de faire ce que tu me demandes.
-
- «Le désintéressement et l'affection de celle qui a été ma compagne
- dans les vilains jours que je traverse demeurent sans limites à
- mon égard. Il n'est pas possible que je reste plus longtemps sans
- reconnaître publiquement son amour et son dévoûment si fidèles.
- Elle a du reste de très bonnes manières que tu pourras apprécier. Et
- elle est très instruite, elle lit beaucoup. Enfin, tu ne te fais pas
- l'idée de ce qu'elle a toujours été pour moi. Je serais une brute, si
- je ne lui témoignais pas ma reconnaissance. Je viens donc te demander
- l'autorisation de l'épouser. Tu me pardonnerais mes escapades et nous
- habiterions tous ensemble dans ta nouvelle maison.
-
- «Si tu la connaissais, tu m'accorderais tout de suite ton
- consentement. Je t'assure qu'elle est parfaite, et très distinguée.
- Tu l'aimerais, j'en suis certain. Quant à moi, je ne pourrais pas
- vivre sans elle.
-
- «J'attends ta réponse avec impatience, ma chère maman, et nous
- t'embrassons de tout cœur.
-
- «Ton fils,
-
- «Vicomte PAUL DE LAMARE.»
-
-Jeanne fut atterrée. Elle demeurait immobile, la lettre sur les genoux,
-devinant la ruse de cette fille qui avait sans cesse retenu son fils,
-qui ne l'avait pas laissé venir une seule fois, attendant son heure,
-l'heure où la vieille mère désespérée, ne pouvant plus résister au
-désir d'étreindre son enfant, faiblirait, accorderait tout.
-
-Et la grosse douleur de cette préférence obstinée de Paul pour cette
-créature déchirait son cœur. Elle répétait: «Il ne m'aime pas. Il ne
-m'aime pas.»
-
-Rosalie entra. Jeanne balbutia: «Il veut l'épouser maintenant.»
-
-La bonne eut un sursaut: «Oh! Madame, vous ne permettrez pas ça. M.
-Paul ne va pas ramasser cette traînée.
-
-Et Jeanne accablée, mais révoltée, répondit: «Ça, jamais, ma fille. Et,
-puisqu'il ne veut pas venir, je vais aller le trouver, moi, et nous
-verrons laquelle de nous deux l'emportera.»
-
-Et elle écrivit tout de suite à Paul pour annoncer son arrivée, et pour
-le voir autre part que dans le logis habité par cette gueuse.
-
-Puis, en attendant une réponse, elle fit ses préparatifs. Rosalie
-commença à empiler dans une vieille malle le linge et les effets de
-sa maîtresse. Mais comme elle pliait une robe, une ancienne robe de
-campagne, elle s'écria: «Vous n'avez seulement rien à vous mettre sur
-le dos. Je ne vous permettrai pas d'aller comme ça. Vous feriez honte
-à tout le monde; et les dames de Paris vous regarderaient comme une
-servante.»
-
-Jeanne la laissa faire. Et les deux femmes se rendirent ensemble à
-Goderville pour choisir une étoffe à carreaux verts, qui fut confiée
-à la couturière du bourg. Puis elles entrèrent chez le notaire, Me
-Roussel, qui faisait chaque année un voyage d'une quinzaine dans
-la capitale, afin d'obtenir des renseignements. Car Jeanne depuis
-vingt-huit ans n'avait pas revu Paris.
-
-Il fit des recommandations nombreuses sur la manière d'éviter les
-voitures, sur les procédés pour n'être pas volé, conseillant de coudre
-l'argent dans la doublure des vêtements et de ne garder dans la poche
-que l'indispensable; il parla longuement des restaurants à prix moyens
-dont il désigna deux ou trois fréquentés par des femmes; et il indiqua
-l'Hôtel de Normandie où il descendait lui-même, auprès de la gare du
-chemin de fer. On pouvait s'y présenter de sa part.
-
-Depuis six ans, ces chemins de fer dont on parlait partout
-fonctionnaient entre Paris et le Havre. Mais Jeanne, obsédée
-de chagrin, n'avait pas encore vu ces voitures à vapeur qui
-révolutionnaient tout le pays.
-
-Cependant Paul ne répondait pas.
-
-Elle attendit huit jours, puis quinze jours, allant chaque matin sur la
-route au-devant du facteur qu'elle abordait en frémissant: «Vous n'avez
-rien pour moi, père Malandain?» Et l'homme répondait toujours de sa
-voix enrouée par les intempéries des saisons: «Encore rien c'te fois,
-ma bonne dame.»
-
-C'était cette femme assurément qui empêchait Paul de répondre!
-
-Jeanne, alors, résolut de partir tout de suite. Elle voulait prendre
-Rosalie avec elle, mais la bonne refusa de la suivre pour ne pas
-augmenter les frais de voyage.
-
-Elle ne permit pas d'ailleurs à sa maîtresse d'emporter plus de trois
-cents francs: «S'il vous en faut d'autres, vous m'écrirez donc, et
-j'irai chez le notaire pour qu'il vous fasse parvenir ça. Si je vous en
-donne plus, c'est M. Paul qui l'empochera.»
-
-Et, un matin de décembre, elles montèrent dans la carriole de Denis
-Lecoq qui vint les chercher pour les conduire à la gare, Rosalie
-faisant jusque-là la conduite à sa maîtresse.
-
-Elles prirent d'abord des renseignements sur le prix des billets, puis,
-quand tout fut réglé et la malle enregistrée, elles attendirent devant
-ces lignes de fer, cherchant à comprendre comment manœuvrait cette
-chose, si préoccupées de ce mystère qu'elles ne pensaient plus aux
-tristes raisons du voyage.
-
-Enfin, un sifflement lointain leur fit tourner la tête, et elles
-aperçurent une machine noire qui grandissait. Cela arriva avec un
-bruit terrible, passa devant elles en traînant une longue chaîne de
-petites maisons roulantes; et, un employé ayant ouvert une porte,
-Jeanne embrassa Rosalie en pleurant et monta dans une de ces cases.
-
-Rosalie, émue, criait:
-
-«Au revoir, Madame; bon voyage, à bientôt!
-
---Au revoir, ma fille.»
-
-Un coup de sifflet partit encore, et tout le chapelet de voitures
-se remit à rouler doucement d'abord, puis plus vite, puis avec une
-rapidité effrayante.
-
-Dans le compartiment où se trouvait Jeanne, deux messieurs dormaient
-adossés à deux coins.
-
-Elle regardait passer les campagnes, les arbres, les fermes, les
-villages, effarée de cette vitesse, se sentant prise dans une vie
-nouvelle, emportée dans un monde nouveau qui n'était plus le sien,
-celui de sa tranquille jeunesse et de sa vie monotone.
-
-Le soir venait lorsque le train entra dans Paris.
-
-Un commissionnaire prit la malle de Jeanne; et elle le suivit effarée,
-bousculée, inhabile à passer dans la foule remuante, courant presque
-derrière l'homme, dans la crainte de le perdre de vue.
-
-Quand elle fut dans le bureau de l'hôtel, elle s'empressa d'annoncer:
-
---«Je vous suis recommandée par M. Roussel.»
-
-La patronne, une énorme femme sérieuse, assise à son bureau, demanda:
-
---«Qui ça, M. Roussel?»
-
-Jeanne interdite reprit: «Mais le notaire de Goderville, qui descend
-chez vous tous les ans.»
-
-La grosse dame déclara:
-
---«C'est possible. Je ne le connais pas. Vous voulez une chambre?
-
---Oui, Madame.»
-
-Et un garçon, prenant son bagage, monta l'escalier devant elle.
-
-Elle se sentait le cœur serré. Elle s'assit devant une petite table
-et demanda qu'on lui montât un bouillon avec une aile de poulet. Elle
-n'avait rien pris depuis l'aurore.
-
-Elle mangea tristement à la lueur d'une bougie, songeant à mille
-choses, se rappelant son passage en cette même ville au retour de son
-voyage de noces, les premiers signes du caractère de Julien, apparus
-lors de ce séjour à Paris. Mais elle était jeune alors, et confiante,
-et vaillante. Maintenant elle se sentait vieille, embarrassée,
-craintive même, faible et troublée pour un rien. Quand elle eut
-fini son repas, elle se mit à la fenêtre et regarda la rue pleine
-de monde. Elle avait envie de sortir, et n'osait point. Elle allait
-infailliblement se perdre, pensait-elle. Elle se coucha; et souffla sa
-lumière.
-
-Mais le bruit, cette sensation d'une ville inconnue, et le trouble du
-voyage la tenaient éveillée. Les heures s'écoulaient. Les rumeurs du
-dehors s'apaisaient peu à peu sans qu'elle pût dormir, énervée par
-ce demi-repos des grandes villes. Elle était habituée à ce calme et
-profond sommeil des champs, qui engourdit tout, les hommes, les bêtes
-et les plantes; et elle sentait maintenant, autour d'elle, toute une
-agitation mystérieuse. Des voix presque insaisissables lui parvenaient
-comme si elles eussent glissé dans les murs de l'hôtel. Parfois, un
-plancher craquait, une porte se fermait, une sonnette tintait.
-
-Tout à coup, vers deux heures du matin, alors qu'elle commençait à
-s'assoupir, une femme poussa des cris dans une chambre voisine; Jeanne
-s'assit brusquement dans son lit; puis elle crut entendre un rire
-d'homme.
-
-Alors, à mesure qu'approchait le jour, la pensée de Paul l'envahit; et
-elle s'habilla dès que le crépuscule parut.
-
-Il habitait rue du Sauvage, dans la Cité. Elle voulut s'y rendre à
-pied pour obéir aux recommandations d'économie de Rosalie. Il faisait
-beau; l'air froid piquait la chair; des gens pressés couraient sur les
-trottoirs. Elle allait le plus vite possible, suivant une rue indiquée
-au bout de laquelle elle devait tourner à droite, puis à gauche; puis,
-arrivée sur une place, il lui faudrait s'informer de nouveau. Elle
-ne trouva pas la place et se renseigna auprès d'un boulanger qui lui
-donna des indications différentes. Elle repartit, s'égara, erra, suivit
-d'autres conseils, se perdit tout à fait.
-
-Affolée, elle marchait maintenant presque au hasard. Elle allait se
-décider à appeler un cocher quand elle aperçut la Seine. Alors elle
-longea les quais.
-
-Au bout d'une heure environ, elle entrait dans la rue du Sauvage, une
-sorte de ruelle toute noire. Elle s'arrêta devant la porte, tellement
-émue qu'elle ne pouvait plus faire un pas.
-
-Il était là, dans cette maison, Poulet.
-
-Elle sentait trembler ses genoux et ses mains; enfin elle entra,
-suivit un couloir, vit la case du portier, et demanda en tendant une
-pièce d'argent:--«Pourriez-vous monter dire à M. Paul de Lamare qu'une
-vieille dame, une amie de sa mère, l'attend en bas.»
-
-Le portier répondit:
-
---«Il n'habite plus ici, Madame.»
-
-Un grand frisson la parcourut. Elle balbutia:
-
---«Ah! où... où demeure-t-il maintenant?
-
---Je ne sais pas.»
-
-Elle se sentit étourdie comme si elle allait tomber et elle demeura
-quelque temps sans pouvoir parler. Enfin, par un effort violent, elle
-reprit sa raison, et murmura:
-
---«Depuis quand est-il parti?»
-
-L'homme la renseigna abondamment. «Voilà quinze jours. Ils sont
-partis comme ça, un soir, et pas revenus. Ils devaient partout dans
-le quartier; aussi vous comprenez bien qu'ils n'ont pas laissé leur
-adresse.»
-
-Jeanne voyait des lueurs, des grands jets de flamme, comme si on
-lui eût tiré des coups de fusil devant les yeux. Mais une idée fixe
-la soutenait, la faisait demeurer debout, calme en apparence, et
-réfléchie. Elle voulait savoir et retrouver Poulet.
-
---«Alors il n'a rien dit, en s'en allant?
-
---Oh! rien du tout, ils se sont sauvés pour ne pas payer, voilà.
-
---Mais, il doit envoyer chercher ses lettres par quelqu'un.
-
---Plus souvent que je les donnerais. Et puis ils n'en recevaient pas
-dix par an. Je leur en ai monté une pourtant deux jours avant qu'ils
-s'en aillent.»
-
-C'était sa lettre sans doute. Elle dit précipitamment: «Écoutez,
-je suis sa mère, à lui, et je suis venue pour le chercher. Voilà
-dix francs pour vous. Si vous avez quelque nouvelle ou quelque
-renseignement sur lui, apportez-les moi à l'hôtel de Normandie, rue du
-Havre, et je vous payerai bien.
-
-Il répondit: «Comptez sur moi, Madame.»
-
-Et elle se sauva.
-
-Elle se remit à marcher sans s'inquiéter où elle allait. Elle se hâtait
-comme pressée par une course importante; elle filait le long des murs,
-heurtée par des gens à paquets; elle traversait les rues sans regarder
-les voitures venir, injuriée par les cochers; elle trébuchait aux
-marches des trottoirs auxquelles elle ne prenait point garde; elle
-courait devant elle, l'âme perdue.
-
-Tout à coup elle se trouva dans un jardin et elle se sentit si fatiguée
-qu'elle s'assit sur un banc. Elle y demeura fort longtemps apparemment,
-pleurant sans s'en apercevoir, car des passants s'arrêtaient pour la
-regarder. Puis elle sentit qu'elle avait très froid; et elle se leva
-pour repartir; ses jambes la portaient à peine tant elle était accablée
-et faible.
-
-Elle voulait entrer prendre un bouillon dans un restaurant, mais elle
-n'osait pas pénétrer dans ces établissements, prise d'une espèce
-de honte, d'une peur, d'une sorte de pudeur de son chagrin qu'elle
-sentait visible. Elle s'arrêtait une seconde devant la porte, regardait
-au dedans, voyait tous ces gens attablés et mangeant, et s'enfuyait
-intimidée, se disant: «J'entrerai dans le prochain.» Et elle ne
-pénétrait pas davantage dans le suivant.
-
-A la fin elle acheta chez un boulanger un petit pain en forme de lune,
-et elle se mit à le croquer tout en marchant. Elle avait grand'soif,
-mais elle ne savait où aller boire et elle s'en passa.
-
-Elle franchit une voûte et se trouva dans un autre jardin entouré
-d'arcades. Elle reconnut alors le Palais-Royal.
-
-Comme le soleil et la marche l'avaient un peu réchauffée, elle s'assit
-encore une heure ou deux.
-
-Une foule entrait, une foule élégante qui causait, souriait, saluait,
-cette foule heureuse dont les femmes sont belles et les hommes riches,
-qui ne vit que pour la parure et les joies.
-
-Jeanne effarée d'être au milieu de cette cohue brillante, se leva pour
-s'enfuir; mais soudain la pensée lui vint, qu'elle pourrait rencontrer
-Paul en ce lieu; elle se mit à errer en épiant les visages, allant et
-revenant sans cesse, d'un bout à l'autre du Jardin, de son pas humble
-et rapide.
-
-Des gens se retournaient pour la regarder, d'autres riaient et se la
-montraient. Elle s'en aperçut et se sauva, pensant que, sans doute, on
-s'amusait de sa tournure et de sa robe à carreaux verts choisie par
-Rosalie et exécutée sur ses indications par la couturière de Goderville.
-
-Elle n'osait même plus demander sa route aux passants. Elle s'y hasarda
-pourtant et finit par retrouver son hôtel.
-
-Elle passa le reste du jour sur une chaise, aux pieds de son lit, sans
-remuer. Puis elle dîna, comme la veille, d'un potage et d'un peu de
-viande. Puis elle se coucha, accomplissant chaque acte machinalement,
-par habitude.
-
-Le lendemain elle se rendit à la préfecture de police pour qu'on lui
-retrouvât son enfant. On ne put rien lui promettre; on s'en occuperait
-cependant.
-
-Alors elle vagabonda par les rues, espérant toujours le rencontrer. Et
-elle se sentait plus seule dans cette foule agitée, plus perdue, plus
-misérable qu'au milieu des champs déserts.
-
-Quand elle rentra, le soir, à l'hôtel, on lui dit qu'un homme l'avait
-demandée de la part de M. Paul et qu'il reviendrait le lendemain. Un
-flot de sang lui jaillit au cœur et elle ne ferma pas l'œil de la
-nuit. Si c'était lui? Oui c'était lui assurément, bien qu'elle ne l'eût
-pas reconnu aux détails qu'on lui avait donnés.
-
-Vers neuf heures du matin on heurta sa porte, elle cria: «Entrez!»
-prête à s'élancer, les bras ouverts. Un inconnu se présenta. Et,
-pendant qu'il s'excusait de l'avoir dérangée, et qu'il expliquait son
-affaire, une dette de Paul qu'il venait réclamer, elle se sentait
-pleurer sans vouloir le laisser paraître, enlevant les larmes du bout
-du doigt, à mesure qu'elles glissaient au coin des yeux.
-
-Il avait appris sa venue par la concierge de la rue du Sauvage, et,
-comme il ne pouvait retrouver le jeune homme, il s'adressait à la mère.
-Et il tendait un papier qu'elle prit sans songer à rien. Elle lut un
-chiffre 90 francs, tira son argent et paya.
-
-Elle ne sortit pas ce jour-là.
-
-Le lendemain d'autres créanciers se présentèrent. Elle donna tout ce
-qui lui restait, ne réservant qu'une vingtaine de francs; et elle
-écrivit à Rosalie pour lui dire sa situation.
-
-Elle passait ses jours à errer, attendant la réponse de sa bonne,
-ne sachant que faire, où tuer les heures lugubres, les heures
-interminables, n'ayant personne à qui dire un mot tendre, personne qui
-connût sa misère. Elle allait au hasard, harcelée à présent par un
-besoin de partir, de retourner là-bas, dans sa petite maison sur le
-bord de la route solitaire.
-
-Elle n'y pouvait plus vivre quelques jours auparavant tant la tristesse
-l'accablait, et maintenant elle sentait bien qu'elle ne saurait
-plus, au contraire, vivre que là, où ses mornes habitudes s'étaient
-enracinées.
-
-Enfin, un soir, elle trouva une lettre et deux cents francs. Rosalie
-disait: «Madame Jeanne, revenez bien vite, car je ne vous enverrai plus
-rien. Quant à M. Paul, c'est moi qu'irai le chercher quand nous aurons
-de ses nouvelles.
-
- «Je vous salue. Votre servante,
-
- «ROSALIE.»
-
-Et Jeanne repartit pour Batteville, un matin qu'il neigeait, et qu'il
-faisait grand froid.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Alors elle ne sortit plus, elle ne remua plus. Elle se levait chaque
-matin à la même heure, regardait le temps par sa fenêtre, puis
-descendait s'asseoir devant le feu dans la salle.
-
-Elle restait là des jours entiers, immobile, les yeux plantés sur la
-flamme, laissant aller à l'aventure ses lamentables pensées et suivant
-le triste défilé de ses misères. Les ténèbres peu à peu envahissaient
-la petite pièce sans qu'elle eût fait d'autre mouvement que pour
-remettre du bois au feu. Rosalie alors apportait la lampe et s'écriait:
-«Allons, madame Jeanne, il faut vous secouer ou bien vous n'aurez pas
-encore faim ce soir.»
-
-Elle était souvent poursuivie d'idées fixes qui l'obsédaient et
-torturée par des préoccupations insignifiantes; les moindres choses,
-dans sa tête malade, prenant une importance extrême.
-
-Elle revivait surtout dans le passé, dans le vieux passé, hantée
-par les premiers temps de sa vie et par son voyage de noces, là-bas
-en Corse. Des paysages de cette île, oubliés depuis longtemps,
-surgissaient soudain devant elle dans les tisons de sa cheminée; et
-elle se rappelait tous les détails, tous les petits faits, toutes
-les figures rencontrées là-bas; la tête du guide Jean Ravoli la
-poursuivait; et elle croyait parfois entendre sa voix.
-
-Puis elle songeait aux douces années de l'enfance de Paul, alors qu'il
-lui faisait repiquer des salades et qu'elle s'agenouillait dans la
-terre grasse à côté de tante Lison, rivalisant de soins toutes les deux
-pour plaire à l'enfant, luttant à celle qui ferait reprendre les jeunes
-plantes avec le plus d'adresse et obtiendrait le plus d'élèves.
-
-Et, tout bas, ses lèvres murmuraient: «Poulet, mon petit Poulet,» comme
-si elle lui eût parlé; et, sa rêverie s'arrêtant sur ce mot, elle
-essayait parfois pendant des heures d'écrire dans le vide, de son doigt
-tendu, les lettres qui le composaient. Elle les traçait lentement,
-devant le feu, s'imaginant les voir, puis, croyant s'être trompée,
-elle recommençait le P d'un bras tremblant de fatigue, s'efforçant
-de dessiner le nom jusqu'au bout; puis, quand elle avait fini, elle
-recommençait.
-
-A la fin elle ne pouvait plus, mêlait tout, modelait d'autres mots,
-s'énervant jusqu'à la folie.
-
-Toutes les manies des solitaires la possédaient. La moindre chose
-changée de place l'irritait.
-
-Rosalie souvent la forçait à marcher, l'emmenait sur la route; mais
-Jeanne au bout de vingt minutes déclarait: «Je n'en puis plus, ma
-fille,» et elle s'asseyait au bord du fossé.
-
-Bientôt tout mouvement lui fut odieux, et elle restait au lit le plus
-tard possible.
-
-Depuis son enfance une seule habitude lui était demeurée invariablement
-tenace, celle de se lever tout d'un coup aussitôt après avoir bu son
-café au lait. Elle tenait d'ailleurs à ce mélange d'une façon exagérée;
-et la privation lui en aurait été plus sensible que celle de n'importe
-quoi. Elle attendait, chaque matin, l'arrivée de Rosalie avec une
-impatience un peu sensuelle; et, dès que la tasse pleine était posée
-sur la table de nuit, elle se mettait sur son séant et la vidait
-vivement d'une manière un peu goulue. Puis, rejetant ses draps, elle
-commençait à se vêtir.
-
-Mais peu à peu elle s'habitua à rêvasser quelques secondes après avoir
-reposé le bol dans son assiette; puis elle s'étendit de nouveau dans
-le lit; puis elle prolongea de jour en jour cette paresse jusqu'au
-moment où Rosalie revenait, furieuse, et l'habillait presque de force.
-
-Elle n'avait plus d'ailleurs une apparence de volonté et, chaque fois
-que sa servante lui demandait un conseil, lui posait une question,
-s'informait de son avis, elle répondait: «Fais comme tu voudras, ma
-fille.»
-
-Elle se croyait si directement poursuivie par une malchance obstinée
-contre elle qu'elle devenait fataliste comme un Oriental; et l'habitude
-de voir s'évanouir ses rêves et s'écrouler ses espoirs faisait qu'elle
-hésitait des journées entières avant d'accomplir la chose la plus
-simple, persuadée qu'elle s'engagerait toujours dans la mauvaise voie
-et que cela tournerait mal.
-
-Elle répétait à tout moment:--«C'est moi qui n'ai pas eu de chance dans
-la vie.» Alors Rosalie s'écriait:--«Qu'est-ce que vous diriez donc s'il
-vous fallait travailler pour avoir du pain, si vous étiez obligée de
-vous lever tous les jours à six heures du matin pour aller en journée!
-Il y en a bien qui sont obligées de faire ça, pourtant, et, quand elles
-deviennent trop vieilles, elles meurent de misère.»
-
-Jeanne répondait:--«Songe donc que je suis toute seule, que mon fils
-m'a abandonnée.» Et Rosalie alors se fâchait furieusement:--«En voilà
-une affaire! Eh bien! et les enfants qui sont au service militaire! et
-ceux qui vont s'établir en Amérique.»
-
-L'Amérique représentait pour elle un pays vague où l'on va faire
-fortune et dont on ne revient jamais.
-
-Elle continuait:--«Il y a toujours un moment où il faut se séparer,
-parce que les vieux et les jeunes ne sont pas faits pour rester
-ensemble.»--Et elle concluait d'un ton féroce:--«Eh bien, qu'est-ce que
-vous diriez s'il était mort?»
-
-Et Jeanne, alors, ne répondait plus rien.
-
-Un peu de force lui revint, quand l'air s'amollit aux premiers jours du
-printemps, mais elle n'employait ce retour d'activité qu'à se jeter de
-plus en plus dans ses pensées sombres.
-
-Comme elle était montée au grenier, un matin, pour chercher quelque
-objet, elle ouvrit par hasard une caisse pleine de vieux calendriers;
-on les avait conservés selon la coutume de certaines gens de campagne.
-
-Il lui sembla qu'elle retrouvait les années elles-mêmes de son passé,
-et elle demeura saisie d'une étrange et confuse émotion devant ce tas
-de cartons carrés.
-
-Elle les prit et les emporta dans la salle en bas. Il y en avait de
-toutes les tailles, des grands et des petits. Et elle se mit à les
-ranger par années sur la table. Soudain elle retrouva le premier, celui
-qu'elle avait apporté aux Peuples.
-
-Elle le contempla longtemps, avec les jours biffés par elle le matin
-de son départ de Rouen, le lendemain de sa sortie du couvent. Et elle
-pleura. Elle pleura des larmes mornes et lentes, de pauvres larmes de
-vieille en face de sa vie misérable étalée devant elle sur cette table.
-
-Et une idée la saisit qui fut bientôt une obsession terrible,
-incessante, acharnée. Elle voulait retrouver presque jour par jour ce
-qu'elle avait fait.
-
-Elle piqua contre les murs, sur la tapisserie, l'un après l'autre,
-ces cartons jaunis, et elle passait des heures, en face de l'un ou de
-l'autre, se demandant: «Que m'est-il arrivé, ce mois-là?»
-
-Elle avait marqué de traits les dates mémorables de son histoire, et
-elle parvenait parfois à retrouver un mois entier, reconstituant un
-à un, groupant, rattachant l'un à l'autre tous les petits faits qui
-avaient précédé ou suivi un événement important.
-
-Elle réussit, à force d'attention obstinée, d'efforts de mémoire, de
-volonté concentrée, à rétablir presque entièrement ses deux premières
-années aux Peuples, les souvenirs lointains de sa vie lui revenant avec
-une facilité singulière et une sorte de relief.
-
-Mais les années suivantes lui semblaient se perdre dans un brouillard,
-se mêler, enjamber l'une sur l'autre; et elle demeurait parfois un
-temps infini, la tête penchée vers un calendrier, l'esprit tendu sur
-l'Autrefois, sans parvenir même à se rappeler si c'était dans ce
-carton-là que tel souvenir pouvait être retrouvé.
-
-Elle allait de l'un à l'autre autour de la salle qu'entouraient, comme
-les gravures d'un chemin de la croix, ces tableaux des jours finis.
-Brusquement elle arrêtait sa chaise devant l'un d'eux, et restait
-jusqu'à la nuit immobile à le regarder, enfoncée en ses recherches.
-
-Puis tout à coup, quand toutes les sèves se réveillèrent sous la
-chaleur du soleil, quand les récoltes se mirent à pousser par les
-champs, les arbres à verdir, quand les pommiers dans les cours
-s'épanouirent comme des boules roses et parfumèrent la plaine, une
-grande agitation la saisit.
-
-Elle ne tenait plus en place; elle allait et venait, sortait et
-rentrait vingt fois par jour, et vagabondait parfois au loin le long
-des fermes, s'exaltant dans une sorte de fièvre de regret.
-
-La vue d'une marguerite blottie dans une touffe d'herbe, d'un rayon de
-soleil glissant entre les feuilles, d'une flaque d'eau dans une ornière
-où se mirait le bleu du ciel, la remuaient, l'attendrissaient, la
-bouleversaient en lui redonnant des sensations lointaines, comme l'écho
-de ses émotions de jeune fille, quand elle rêvait par la campagne.
-
-Elle avait frémi des mêmes secousses, savouré cette douceur et cette
-griserie troublante des jours tièdes, quand elle attendait l'avenir.
-Elle retrouvait tout cela maintenant que l'avenir était clos. Elle en
-jouissait encore dans son cœur; mais elle en souffrait en même temps,
-comme si la joie éternelle du monde réveillé en pénétrant sa peau
-séchée, son sang refroidi, son âme accablée, n'y pouvait plus jeter
-qu'un charme affaibli et douloureux.
-
-Il lui semblait aussi que quelque chose était un peu changé partout
-autour d'elle. Le soleil devait être un peu moins chaud que dans sa
-jeunesse, le ciel un peu moins bleu, l'herbe un peu moins verte; et les
-fleurs, plus pâles et moins odorantes, n'enivraient plus tout à fait
-autant.
-
-Dans certains jours, cependant, un tel bien-être de vie la pénétrait
-qu'elle se reprenait à rêvasser, à espérer, à attendre; car peut-on,
-malgré la rigueur acharnée du sort, ne pas espérer toujours, quand il
-fait beau?
-
-Elle allait, elle allait devant elle, pendant des heures et des heures,
-comme fouettée par l'excitation de son âme. Et parfois elle s'arrêtait
-tout à coup, et s'asseyait au bord de la route pour réfléchir à des
-choses tristes. Pourquoi n'avait-elle pas été aimée comme d'autres?
-Pourquoi n'avait-elle pas même connu les simples bonheurs d'une
-existence calme?
-
-Et parfois encore elle oubliait un moment qu'elle était vieille,
-qu'il n'y avait plus rien devant elle, hors quelques ans lugubres et
-solitaires, que toute sa route était parcourue; et elle bâtissait,
-comme jadis, à seize ans, des projets doux à son cœur; elle combinait
-des bouts d'avenir charmants. Puis la dure sensation du réel tombait
-sur elle; elle se relevait courbaturée comme sous la chute d'un poids
-qui lui aurait cassé les reins; et elle reprenait plus lentement le
-chemin de sa demeure en murmurant: «Oh vieille folle! vieille folle!»
-
-Rosalie maintenant lui répétait à tout moment: «Mais restez donc
-tranquille, Madame, qu'est-ce que vous avez à vous émouver comme ça?»
-
-Et Jeanne répondait tristement: «Que veux-tu, je suis comme «Massacre»
-aux derniers jours.»
-
-La bonne, un matin, entra plus tôt dans sa chambre, et déposant sur sa
-table de nuit le bol de café au lait: «Allons, buvez vite. Denis est
-devant la porte qui nous attend. Nous allons aux Peuples parce que j'ai
-affaire là-bas.»
-
-Jeanne crut qu'elle allait s'évanouir tant elle se sentit émue; et elle
-s'habilla en tremblant d'émotion, effarée et défaillante à la pensée de
-revoir sa chère maison.
-
-Un ciel radieux s'étalait sur le monde; et le bidet, pris de gaietés,
-faisait parfois un temps de galop. Quand on entra dans la commune
-d'Étouvent, Jeanne sentit qu'elle respirait avec peine tant sa poitrine
-palpitait; et quand elle aperçut les piliers de brique de la barrière,
-elle dit à voix basse deux ou trois fois, et malgré elle: «Oh! oh! oh!»
-comme devant les choses qui révolutionnent le cœur.
-
-On détela la carriole chez les Couillard; puis, pendant que Rosalie et
-son fils allaient à leurs affaires, les fermiers offrirent à Jeanne de
-faire un tour au château, les maîtres étant absents, et on lui donna
-les clefs.
-
-Elle partit seule, et, lorsqu'elle fut devant le vieux manoir du côté
-de la mer, elle s'arrêta pour le regarder. Rien n'était changé au
-dehors. Le vaste bâtiment grisâtre avait ce jour-là, sur ses murs
-ternis, des sourires de soleil. Tous les contrevents étaient clos.
-
-Un petit morceau d'une branche morte tomba sur sa robe, elle leva
-les yeux; il venait du platane. Elle s'approcha du gros arbre à la
-peau lisse et pâle, et le caressa de la main comme une bête. Son pied
-heurta, dans l'herbe, un morceau de bois pourri; c'était le dernier
-fragment du banc où elle s'était assise si souvent avec tous les siens,
-du banc qu'on avait posé le jour même de la première visite de Julien.
-
-Alors elle gagna la double porte du vestibule et eut grand'peine à
-l'ouvrir, la lourde clef rouillée refusant de tourner. La serrure
-enfin céda avec un dur grincement des ressorts; et le battant, un peu
-résistant lui-même, s'enfonça sous une poussée.
-
-Jeanne tout de suite, et presque courant, monta jusqu'à sa chambre.
-Elle ne la reconnut pas, tapissée d'un papier clair; mais, ayant ouvert
-une fenêtre, elle demeura remuée jusqu'au fond de sa chair devant tout
-cet horizon tant aimé, le bosquet, les ormes, la lande, et la mer semée
-de voiles brunes qui semblaient immobiles au loin.
-
-Alors elle se mit à rôder par la grande demeure vide. Elle regardait,
-sur les murailles, des taches familières à ses yeux. Elle s'arrêta
-devant un petit trou creusé dans le plâtre par le baron qui s'amusait
-souvent, en souvenir de son jeune temps, à faire des armes avec sa
-canne contre la cloison quand il passait devant cet endroit.
-
-Dans la chambre de petite mère elle retrouva, piquée derrière une
-porte, dans un coin sombre, auprès du lit, une fine épingle à tête d'or
-qu'elle avait enfoncée là autrefois (elle se le rappelait maintenant),
-et qu'elle avait, depuis, cherchée pendant des années. Personne ne
-l'avait trouvée. Elle la prit comme une inappréciable relique et la
-baisa.
-
-Elle allait partout, cherchait, reconnaissait des traces presque
-invisibles dans les tentures des chambres qu'on n'avait point changées,
-revoyait ces figures bizarres que l'imagination prête souvent aux
-dessins des étoffes, des marbres, aux ombres des plafonds salis par le
-temps.
-
-Elle marchait à pas muets, toute seule dans l'immense château
-silencieux, comme à travers un cimetière. Toute sa vie gisait là
-dedans. Elle descendit au salon. Il était sombre derrière ses volets
-fermés et elle fut quelque temps avant d'y rien distinguer; puis, son
-regard s'habituant à l'obscurité, elle reconnut peu à peu les hautes
-tapisseries où se promenaient des oiseaux. Deux fauteuils étaient
-restés devant la cheminée comme si on venait de les quitter; et l'odeur
-même de la pièce, une odeur qu'elle avait toujours gardée, comme les
-êtres ont la leur, une odeur vague, bien reconnaissable cependant,
-douce senteur indécise des vieux appartements, pénétrait Jeanne,
-l'enveloppait de souvenirs, grisait sa mémoire. Elle restait haletante,
-aspirant cette haleine du passé, et les yeux fixés sur les deux sièges.
-Et soudain, dans une brusque hallucination qu'enfanta son idée fixe,
-elle crut voir, elle vit, comme elle les avait vus si souvent, son père
-et sa mère chauffant leurs pieds au feu.
-
-Elle recula épouvantée, heurta du dos le bord de la porte, s'y soutint
-pour ne pas tomber, les yeux toujours tendus sur les fauteuils.
-
-La vision avait disparu.
-
-Elle demeura éperdue pendant quelques minutes; puis elle reprit
-lentement la possession d'elle-même et voulut s'enfuir, ayant peur
-d'être folle. Son regard tomba par hasard sur le lambris auquel elle
-s'appuyait; et elle aperçut l'échelle de Poulet.
-
-Toutes les légères marques grimpaient sur la peinture à des intervalles
-inégaux; et des chiffres tracés au canif indiquaient les âges, les
-mois, et la croissance de son fils. Tantôt c'était l'écriture du baron,
-plus grande, tantôt la sienne plus petite, tantôt celle de tante Lison
-un peu tremblée. Et il lui sembla que l'enfant d'autrefois était là,
-devant elle, avec ses cheveux blonds, collant son petit front contre le
-mur pour qu'on mesurât sa taille.
-
-Le baron criait: «Jeanne, il a grandi d'un centimètre depuis six
-semaines.»
-
-Elle se mit à baiser le lambris, avec une frénésie d'amour.
-
-Mais on l'appelait au dehors. C'était la voix de Rosalie:--«Madame
-Jeanne, madame Jeanne, on vous attend pour déjeuner.» Elle sortit,
-perdant la tête. Et elle ne comprenait plus rien de ce qu'on lui
-disait. Elle mangea des choses qu'on lui servit, écouta parler sans
-savoir de quoi, causa sans doute avec les fermières qui s'informaient
-de sa santé, se laissa embrasser, embrassa elle-même des joues qu'on
-lui tendait, et elle remonta dans la voiture.
-
-Quand elle perdit de vue, à travers les arbres, la haute toiture du
-château, elle eut dans la poitrine un déchirement horrible. Elle
-sentait en son cœur qu'elle venait de dire adieu pour toujours à sa
-maison.
-
-On s'en revint à Batteville.
-
-Au moment où elle allait rentrer dans sa nouvelle demeure, elle aperçut
-quelque chose de blanc sous la porte; c'était une lettre que le
-facteur avait glissée là en son absence. Elle reconnut aussitôt qu'elle
-venait de Paul, et l'ouvrit, tremblant d'angoisse. Il disait:
-
- «Ma chère maman, je ne t'ai pas écrit plus tôt parce que je ne
- voulais pas te faire faire à Paris un voyage inutile, devant moi-même
- aller te voir incessamment. Je suis à l'heure présente sous le
- coup d'un grand malheur et dans une grande difficulté. Ma femme
- est mourante après avoir accouché d'une petite fille, voici trois
- jours; et je n'ai pas le sou. Je ne sais que faire de l'enfant que
- ma concierge élève au biberon comme elle peut, mais j'ai peur de la
- perdre. Ne pourrais-tu t'en charger? Je ne sais absolument que faire
- et je n'ai pas d'argent pour la mettre en nourrice. Réponds poste
- pour poste.
-
- «Ton fils qui t'aime,
-
- «PAUL.»
-
-Jeanne s'affaissa sur une chaise, ayant à peine la force d'appeler
-Rosalie. Quand la bonne fut là, elles relurent la lettre ensemble, puis
-demeurèrent silencieuses, l'une en face de l'autre, longtemps.
-
-Rosalie, enfin, parla:--«J'vas aller chercher la petite, moi, Madame.
-On ne peut pas la laisser comme ça.»
-
-Jeanne répondit: «Va, ma fille.»
-
-Elles se turent encore, puis la bonne reprit:--«Mettez votre chapeau,
-Madame, et puis allons à Goderville chez le notaire. Si l'autre va
-mourir, il faut que M. Paul l'épouse, pour la petite, plus tard.»
-
-Et Jeanne, sans répondre un mot, mit son chapeau. Une joie profonde et
-inavouable inondait son cœur, une joie perfide qu'elle voulait cacher
-à tout prix, une de ces joies abominables dont on rougit, mais dont on
-jouit ardemment dans le secret mystérieux de l'âme:--La maîtresse de
-son fils allait mourir.
-
-Le notaire donna à la bonne des indications détaillées qu'elle se fit
-répéter plusieurs fois; puis, sûre de ne pas commettre d'erreur, elle
-déclara:--«Ne craignez rien, je m'en charge maintenant.»
-
-Elle partit pour Paris la nuit même.
-
-Jeanne passa deux jours dans un trouble de pensée qui la rendait
-incapable de réfléchir à rien. Le troisième matin elle reçut un seul
-mot de Rosalie annonçant son retour par le train du soir. Rien de plus.
-
-Vers trois heures elle fit atteler la carriole d'un voisin qui la
-conduisit à la gare de Beuzeville pour attendre sa servante.
-
-Elle restait debout sur le quai, l'œil tendu sur la ligne droite
-des rails qui fuyaient en se rapprochant là-bas, là-bas, au bout de
-l'horizon. De temps en temps elle regardait l'horloge.--Encore dix
-minutes.--Encore cinq minutes.--Encore deux minutes.--Voici l'heure.
-Rien n'apparaissait sur la voie lointaine. Puis tout à coup elle
-aperçut une tache blanche, une fumée, puis, au-dessous un point noir
-qui grandit, grandit, accourant à toute vitesse. La grosse machine
-enfin, ralentissant sa marche, passa en ronflant, devant Jeanne qui
-guettait avidement les portières. Plusieurs s'ouvrirent; des gens
-descendaient, des paysans en blouse, des fermières avec des paniers,
-des petits bourgeois en chapeau mou. Enfin elle aperçut Rosalie qui
-portait en ses bras une sorte de paquet de linge.
-
-Elle voulut aller vers elle, mais elle craignait de tomber tant ses
-jambes étaient devenues molles. Sa bonne l'ayant vue, la rejoignit
-avec son air calme ordinaire; et elle dit: «Bonjour, Madame; me v'là
-revenue, c'est pas sans peine.»
-
-Jeanne balbutia: «Eh bien?»
-
-Rosalie répondit: «Eh bien, elle est morte c'te nuit. Ils sont mariés,
-v'là la petite.» Et elle tendit l'enfant qu'on ne voyait point dans ses
-linges.
-
-Jeanne la reçut machinalement et elles sortirent de la gare, puis
-montèrent dans la voiture.
-
-Rosalie reprit: «M. Paul viendra dès l'enterrement fini. Demain à la
-même heure, faut croire.»
-
-Jeanne murmura: «Paul...» et n'ajouta rien.
-
-Le soleil baissait vers l'horizon, inondant de clarté les plaines
-verdoyantes, tachées de place en place par l'or des colzas en fleur, et
-par le sang des coquelicots. Une quiétude infinie planait sur la terre
-tranquille où germaient les sèves. La carriole allait grand train, le
-paysan claquant de la langue pour exciter son cheval.
-
-Et Jeanne regardait droit devant elle en l'air, dans le ciel que
-coupait, comme des fusées, le vol ceintré des hirondelles. Et soudain
-une tiédeur douce, une chaleur de vie traversant ses robes, gagna ses
-jambes, pénétra sa chair; c'était la chaleur du petit être qui dormait
-sur ses genoux.
-
-Alors une émotion infinie l'envahit. Elle découvrit brusquement la
-figure de l'enfant qu'elle n'avait pas encore vue: la fille de son
-fils. Et comme la frêle créature, frappée par la lumière vive, ouvrait
-ses yeux bleus en remuant la bouche, Jeanne se mit à l'embrasser
-furieusement, la soulevant dans ses bras, la criblant de baisers.
-
-Mais Rosalie, contente et bourrue, l'arrêta. «Voyons, voyons, madame
-Jeanne, finissez; vous allez la faire crier.»
-
-Puis elle ajouta, répondant sans doute à sa propre pensée: «La vie,
-voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit.»
-
-
-
-
-NOTES.
-
-
-_Une Vie_ a paru en feuilleton dans le _Gil-Blas_, du mardi 27 février
-au vendredi 6 avril 1883; il parut immédiatement après chez l'éditeur
-Victor Havard, où son succès fut très grand et immédiat. Maupassant,
-selon un procédé de travail qu'il emploiera toujours pour ses romans, a
-utilisé dans celui-ci diverses chroniques publiées dans le même journal
-ou dans le _Gaulois_.
-
-Nous avons dû communication à l'extrême obligeance de M. Louis Barthou
-du premier manuscrit d'_Une Vie_. Il compte 114 feuillets grand in-4º,
-écrits d'un seul côté, très raturés par places, très nets ailleurs;
-il est resté inachevé. Cependant, M. Léon Hennique possède un autre
-fragment de manuscrit qui semble être la continuation de celui-ci.
-Le manuscrit de M. Barthou porte sur la couverture, de la main de
-l'auteur, la mention: «Vieux manuscrit».
-
-Il offre un grand intérêt pour l'étude de l'élaboration et de la
-composition d'_Une Vie_ à l'achèvement de laquelle il a certainement
-servi. On y retrouve en effet plusieurs passages et même des épisodes
-entiers conçus en termes presque identiques. Il n'en présente pas
-moins, d'autre part, avec le texte définitif des divergences assez
-nombreuses. Si les caractères essentiels sont déjà parfaitement
-reconnaissables, Jeanne, par exemple, y a un frère, nommé Henri, qui
-rappelle d'une manière frappante le fils du même nom qu'elle aura plus
-tard dans le roman.
-
-Mais c'est dans l'ensemble de la composition que l'effort de Maupassant
-a particulièrement porté. Les répétitions d'effets ou de descriptions
-sont encore fréquentes dans le manuscrit de M. Barthou. Le récit y
-a un tour moins net, parfois un peu diffus ou un peu hésitant, un
-mouvement moins continu; les phrases ont des contours moins tracés; les
-chapitres, moins de saillie; on entre moins franchement dans l'action.
-La vue claire que Maupassant a eue de ces imperfections lui a permis
-de s'en débarrasser peu à peu complètement. Il nous a paru bon de
-signaler, puisque l'occasion s'en présentait, cette preuve éclatante de
-travail logique, de sens critique, de réflexion que la spontanéité très
-grande de la phrase risquerait peut-être de faire oublier.
-
-
-
-
-VARIANTES
-D'APRÈS
-LE TEXTE DU MANUSCRIT DE _UNE VIE_.
-
-
-Page 3, ligne 20, l'amour _des choses_...
-
-Page 18, ligne 27, comme _la fraîcheur d'un bain_...
-
-Page 20, ligne 9, des _soirs_...
-
-Page 33, ligne 22, d'une voix _dolente_, _d'une voix_...
-
-Page 43, ligne 13, chasseur _sauvage_ dans...
-
-Page 45, ligne 22, d'abord _un peu_.
-
-Page 49, ligne 11, galet: «_Faites un tour_, mes...
-
-Page 49, ligne 26, des _idées_ nouvelles et rapides, _qui ne
-s'arrêtaient pas dans sa tête_.
-
-Page 72, ligne 7, père _prenant le bras de la baronne la souleva_,
-et,...
-
-Page 74, ligne 12, surprise, _toute saisie_, apitoyée...
-
-Page 75, ligne 17, moments _troublés_ où...
-
-Page 77, ligne 3, soleil _semblait sec_, luisait...
-
-Page 84, ligne 27, secret _du Monde_...
-
-Page 86, ligne 3, souleva _légèrement_ sur...
-
-Page 86, ligne 8, chair _rose_: «...
-
-Page 105, ligne 11, chaos _féerique_, il...
-
-Page 129, ligne 11, titrées _du pays_ avait...
-
-Page 136, ligne 13, choses _empaquetées avec soin et tirées de
-l'armoire aux grandes occasions_.
-
-Page 149, ligne 28, donc _ma fille_?»
-
-Page 150, ligne 25, un _gargouillement_ de gorge...--suffoque _un
-souffle de pompe détraquée_;...
-
-Page 150, ligne 29, vie _et un flot de liquide s'épandait sous les
-jupons aux pieds de la femme étendue_.
-
-Page 165, ligne 17, couchée, _oui couchée_ dans...
-
-Page 176, ligne 16, voulu _d'mé_.
-
-Page 186, ligne 11, connaître _l'enfantement_.
-
-Page 193, ligne 24, ranimaient _triomphant_, elle...
-
-Page 231, ligne 3, était _lourde_ et...
-
-Page 248, ligne 18, _on croit le voir_, on voudrait fuir...
-
-Page 249, ligne 9, croyance, _le dernier appui de son âme_.
-
-Page 250, ligne 25, confier _les intimes secrets de son cœur_.
-
-Page 271, ligne 21, complaisante, _complice de l'adultère_...
-
-Page 281, ligne 24, chavirer, _soulever_ et...
-
-Page 298, ligne 18, lui, _où il est né_, où nous mourrons...
-
-Page 303, ligne 13, femme, _bien qu'elle n'eût pas encore quarante
-ans_...
-
-Page 303, ligne 14, restée _petite_ et fanée...
-
-Page 305, ligne 6, Elle fut _dévorée d'inquiétude_ pendant...
-
-Page 320, ligne 12, douloureux, _ne savait que dire, elle_...
-
-Page 328, ligne 16, Montivilliers, _à mi-chemin du village_ de
-Batteville...
-
-Page 330, ligne 17, souvent _indécise_ comme...
-
-Page 330, ligne 19, sur _son choix_, balançant...
-
-Page 331, ligne 3, et la fourmi.
-
-Page 333, ligne 4, fit un _tas_ de...
-
-Page 335, ligne 20, inutiles et bavards. Vers huit heures, etc.
-
-Page 337, ligne 26, mouchoir _à carreau_.
-
-Page 339, ligne 1, s'arrêta devant une petite maison...
-
-Page 346, ligne 29, Je suis _toute seule_.
-
-Page 348, ligne 26, mère _éperdue_, désespérée...
-
-Page 348, ligne 28, tout, _permettrait ce mariage indigne_.
-
-Page 349, ligne 17, par cette _catin. Elle avait pris subitement cette
-détermination dernière sentant tout perdu, si elle ne tentait pas ce
-suprême effort._
-
-Page 349, ligne 19, préparatifs. _On chercha parmi les malles empilées
-dans le grenier, pleines encore d'objets de toute sorte, celles qui se
-trouvaient dans le meilleur état, et_ Rosalie commença...
-
-Page 349, ligne 29, femmes _allèrent_ ensemble...
-
-Page 351, ligne 4, répondre! _Elle avait peur de voir arriver la
-mère, peur de cette entrevue avec le fils qu'elle tenait férocement,
-peur de voir tous ses projets déjoués, toute sa honteuse machination
-renversée._ Jeanne...
-
-Page 352, ligne 22, monotone. _De temps en temps toute la suite de
-wagons s'arrêtait devant une gare, puis repartait. Elle filait en
-vomissant sa fumée, s'enfonçait sous les montagnes, ressortait dans les
-plaines, passait les vallées sur les ponts._
-
-_Tout à coup, au sortir d'un tunnel, un employé cria Rouen, et Jeanne
-sentit son cœur qui battait à l'étouffer._
-
-Page 355, ligne 1, Rosalie. _Et elle se mit en route après avoir bu sa
-tasse de café au lait, obtenue à grand'peine, le personnel de l'hôtel
-n'étant pas encore levé._ Il...
-
-Page 357, ligne 1, doute. _Elle se sentait défaillir. Elle dit
-pourtant_: «...
-
-Page 357, ligne 6, moi _bien vite_ à...
-
-Page 359, ligne 9, Goderville. _Et sa timidité s'accrut de la
-crainte d'être grotesque. Elle se vit, en passant, dans la glace
-d'une boutique. Il lui sembla qu'elle avait l'air d'une folle._ Elle
-n'osait...
-
-Page 360, ligne 24, situation. _Elle retourna à l'ancienne maison de
-Paul et à la préfecture; on ne put rien lui dire, on n'avait rien
-découvert_...
-
-Page 360, ligne 27, faire, où _passer les heures_, n'ayant personne...
-
-Page 365, ligne 14, qu'elle _n'osait plus rien entreprendre, qu'elle_
-hésitait...
-
-
-
-
-OPINION DE LA PRESSE
-sur
-_UNE VIE_.
-
-
-_Le Réveil_, 15 avril 1883 (Paul Alexis).
-
-«Ce livre,... c'est la vie elle-même. Ce sont des événements qui se
-passent un peu partout et tous les jours. Et cela vous prend au cœur
-pourtant, parce que c'est humain. Toutes les femmes croiront plus ou
-moins avoir été Jeanne, retrouveront leurs propres émotions, et seront
-particulièrement attendries...
-
-«L'effet général est très grand, et le style emporte tout. Je viens
-en somme d'éprouver une grande satisfaction à savourer trois cents
-pages de cette prose qui me paraît plus que jamais «franche, souple et
-forte». Exubérance de santé, style chaud, phrase musclée et d'aplomb,
-attaches solides d'athlète, j'ai retrouvé tout Guy de Maupassant.»
-
-
-_Temps_, 13 mai 1883.
-
-«M. de Maupassant choisit ses mots; il ne les recherche point et il
-lui suffit qu'ils soient justes pour obtenir une phrase sonore et un
-coloris harmonieux. Cette belle simplicité, si sûre d'elle-même, donne
-un grand charme à ses descriptions; quelques traits caractéristiques
-vivement saisis et fortement exprimés lui suffisent...
-
-«Quelques qualités qu'il y ait dans _Une Vie_, M. de Maupassant est
-supérieur à cette œuvre. Pourquoi son tableau est-il si violemment
-poussé au noir? C'est ce pessimisme qui a empêché Flaubert de se
-renouveler, c'est lui qui frappe M. Zola d'incapacité psychologique.»
-
-
-_Revue des Deux-Mondes_, 1er août 1884, «Les Petits Naturalistes» (F.
-Brunetière).
-
-«Tous les défauts qu'exige l'esthétique naturaliste, M. de Maupassant
-les a, mais il a aussi quelques qualités qui sont assez rares dans
-l'école. Ainsi, j'ose à peine l'en féliciter, mais il y a chez lui
-quelques traces de sensibilité, de sympathie, d'émotion: dans le _Papa
-de Simon_,... dans _Une Vie_... Comme Flaubert, il manque surtout de
-goût et de mesure. Sans cela, sans quelques pages qui semblent une
-gageure, _Une Vie_ serait presque une œuvre remarquable. C'est sans
-doute une bien simple et bien banale histoire; elle se laisse lire
-toutefois; et, voulant en parler, j'ai pu la relire sans ennui. Mal
-équilibré, mais soutenu par la solidité, si je puis ainsi dire, de
-trois ou quatre scènes principales, l'ensemble a de la carrure et
-respire une certaine puissance.»
-
-
-_Revue Bleue_, 21 avril 1883 (Maxime Gaucher).
-
-«M. Guy de Maupassant a placé en tête de son dernier roman, _Une Vie_,
-cette épigraphe: «L'humble vérité.» Humble, c'est déjà un progrès. La
-vérité était moins humble, n'est-ce pas? dans la _Maison Tellier_. Vous
-verrez que le réalisme--il faut dire aussi que M. de Maupassant n'est
-qu'un demi-réaliste--finira par quitter les bas-fonds et les cloaques.
-
-«Le titre du roman, _Une Vie_, indique assez qu'ici nous avons une
-existence entière, ou peu s'en faut... Les personnages principaux sont
-peints de main de maître et se détachent avec un singulier relief...
-La série de tableaux que fait défiler devant nous M. de Maupassant est
-l'œuvre d'un styliste et d'un coloriste bien remarquable.»
-
-
-_Le Figaro_, 25 avril 1883 (M. Philippe Gille).
-
-«Je ne sais jusqu'où l'opinion publique va porter le succès de ce
-roman, succès qui ne peut être douteux, mais ce que je tiens à dire
-avant d'entrer plus amplement dans l'analyse de ce procès-verbal
-minutieux et émouvant de la vie d'une créature humaine, c'est que son
-auteur vient de faire un grand pas et s'est placé sur un terrain assez
-élevé pour que sa personnalité s'y puisse détacher nettement.
-
-«M. Guy de Maupassant, qui a commencé comme élève de Zola, vient de
-sortir de l'école.»
-
-
- * * * * *
-
-
- Liste des modifications:
-
- Page 64: «prêt» remplacé par «près» (Lorsqu'il fut tout près)
- Page 346: «songait» par «songeait» (elle songeait à tous les
- secrets)
- Page 358: «recontrer» par «rencontrer» (elle pourrait rencontrer Paul)
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy d
- Maupassant, V 5, by Guy de Maupassant
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAUPASSANT ***
-
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-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
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-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
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-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
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-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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-The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V 5, by
-Guy de Maupassant
-
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-Title: Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V 5
-
-Author: Guy de Maupassant
-
-Release Date: October 6, 2015 [EBook #50144]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAUPASSANT ***
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-
-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
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-</pre>
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-<hr class="full" />
-
-<p class="left"><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p>
-
-<p class="left"><a href="#table_des_matieres">Table des matières</a></p>
-
-<h1><span class="small70">&OElig;UVRES COMPLÈTES</span><br />
-<span class="small50">DE</span><br />
-GUY DE MAUPASSANT</h1>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="print">LA PRÉSENTE ÉDITION</p>
-
-<p class="print">DES</p>
-
-<p class="print">&OElig;UVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT</p>
-
-<p class="print">A ÉTÉ TIRÉE</p>
-
-<p class="print">PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE</p>
-
-<p class="print">EN VERTU D'UNE AUTORISATION</p>
-
-<p class="print">DE M. LE GARDE DES SCEAUX</p>
-
-<p class="print">EN DATE DU 30 JANVIER 1902.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="title">IL A ÉTÉ TIRÉ À PART</p>
-
-<p class="title">100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE</p>
-
-<p class="title">SAVOIR:<br /></p>
-
-<p class="title">60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.<br />
-20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.<br />
-20 exemplaires (81 à 100) sur chine.<br /><br /></p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="title"><i>Le texte de ce volume<br />
-est conforme à celui de l'édition originale</i>: Une Vie<br />
-<i>Paris, Victor Havard, 1883</i>.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="title">&OElig;UVRES COMPLÈTES</p>
-
-<p class="title small80">DE</p>
-
-<p class="title maupassant">GUY&nbsp;&nbsp;DE&nbsp;&nbsp;MAUPASSANT</p>
-
-<hr class="small5" />
-
-<p class="title big300">UNE&nbsp;&nbsp;VIE</p>
-
-<p class="centerright"><i>L'humble vérité.</i></p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 135px;">
- <img src="images/abeille.jpg" alt="" title="" width="135" height="200" />
-</div>
-
-<p class="title big130"><b>PARIS</b></p>
-
-<p class="title big110">LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR</p>
-
-<p class="title small95">17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17</p>
-
-<hr class="small6" />
-
-<p class="title big110">MDCCCCVIII</p>
-
-<p class="title"><small><i>Tous droits réservés.</i></small></p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="center">À</p>
-
-<p class="center">MADAME BRAINNE</p>
-
-<p class="center"><i>Hommage d'un ami dévoué, et en souvenir
- d'un ami mort.</i></p>
-
-<p class="dedication"><span class="smcap">Guy de Maupassant.</span></p>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2><a name="ch_1" id="ch_1"></a>UNE VIE.</h2>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">J</span><span class="smcap">eanne</span>, ayant fini ses malles, s'approcha de la fenêtre, mais la pluie
-ne cessait pas.</p>
-
-<p>L'averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les toits.
-Le ciel bas et chargé d'eau semblait crevé, se vidant sur la terre, la
-délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des rafales passaient
-pleines d'une chaleur lourde. Le ronflement des ruisseaux débordés
-emplissait les rues désertes où les maisons, comme des éponges,
-buvaient l'humidité qui pénétrait au dedans et faisait suer les murs de
-la cave au grenier.</p>
-
-<p>Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours, prête
-à saisir tous les bonheurs <span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> de la vie dont elle rêvait depuis si
-longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps ne
-s'éclaircissait pas; et pour la centième fois depuis le matin elle
-interrogeait l'horizon.</p>
-
-<p>Puis elle s'aperçut qu'elle avait oublié de mettre son calendrier dans
-son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit carton divisé par
-mois, et portant au milieu d'un dessin la date de l'année courante
-1819 en chiffres d'or. Puis elle biffa à coups de crayon les quatre
-premières colonnes, rayant chaque nom de saint jusqu'au 2 mai, jour de
-sa sortie du couvent.</p>
-
-<p>Une voix, derrière la porte, appela: «Jeannette!»</p>
-
-<p>Jeanne répondit: «Entre, papa.» Et son père parut.</p>
-
-<p>Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme
-de l'autre siècle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J.-J.
-Rousseau, il avait des tendresses d'amant pour la nature, les champs,
-les bois, les bêtes.</p>
-
-<p>Aristocrate de naissance, il haïssait par instinct quatre-vingt-treize;
-mais, philosophe par tempérament et libéral par éducation, il exécrait
-la tyrannie d'une haine inoffensive et déclamatoire.</p>
-
-<p>Sa grande force et sa grande faiblesse, <span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> c'était la bonté, une
-bonté qui n'avait pas assez de bras pour caresser, pour donner, pour
-étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance, comme
-l'engourdissement d'un nerf de la volonté, une lacune dans l'énergie,
-presque un vice.</p>
-
-<p>Homme de théorie, il méditait tout un plan d'éducation pour sa fille,
-voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.</p>
-
-<p>Elle était demeurée jusqu'à douze ans dans la maison, puis, malgré les
-pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-C&oelig;ur.</p>
-
-<p>Il l'avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée, et
-ignorante des choses humaines. Il voulait qu'on la lui rendît chaste
-à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de bain de
-poésie raisonnable; et, par les champs, au milieu de la terre fécondée,
-ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l'aspect de l'amour naïf, des
-tendresses simples des animaux, des lois sereines de la vie.</p>
-
-<p>Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sèves et
-d'appétits de bonheur, prête à toutes les joies, à tous les hasards
-charmants que dans le dés&oelig;uvrement des jours, la longueur des nuits,
-la solitude des espérances, son esprit avait déjà parcourus.</p>
-
-<p>Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d'un blond
-luisant qu'on aurait <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> dit avoir déteint sur sa chair, une chair
-d'aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d'un léger duvet, d'une
-sorte de velours pâle qu'on apercevait un peu quand le soleil la
-caressait. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu opaque qu'ont ceux des
-bonshommes en faïence de Hollande.</p>
-
-<p>Elle avait, sur l'aile gauche de la narine, un petit grain de beauté,
-un autre à droite, sur le menton, où frisaient quelques poils si
-semblables à sa peau qu'on les distinguait à peine. Elle était grande,
-mûre de poitrine, ondoyante de la taille. Sa voix nette semblait
-parfois trop aiguë; mais son rire franc jetait de la joie autour
-d'elle. Souvent, d'un geste familier, elle portait ses deux mains à ses
-tempes comme pour lisser sa chevelure.</p>
-
-<p>Elle courut à son père et l'embrassa, en l'étreignant: «Eh bien,
-partons-nous?» dit-elle.</p>
-
-<p>Il sourit, secoua ses cheveux déjà blancs, et qu'il portait assez
-longs, et, tendant la main vers la fenêtre:</p>
-
-<p>«Comment veux-tu voyager par un temps pareil?»</p>
-
-<p>Mais elle le priait, câline et tendre: «Oh, papa, partons, je t'en
-supplie. Il fera beau dans l'après-midi.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ta mère n'y consentira jamais.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Si, je te le promets, je m'en charge.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu parviens à décider ta mère, je veux bien, moi.»</p>
-
-<p>Et elle se précipita vers la chambre de la baronne. Car elle avait
-attendu ce jour du départ avec une impatience grandissante.</p>
-
-<p>Depuis son entrée au Sacré-C&oelig;ur elle n'avait pas quitté Rouen, son
-père ne permettant aucune distraction avant l'âge qu'il avait fixé.
-Deux fois seulement on l'avait emmenée quinze jours à Paris, mais
-c'était une ville encore, et elle ne rêvait que la campagne.</p>
-
-<p>Elle allait maintenant passer l'été dans leur propriété des Peuples,
-vieux château de famille planté sur la falaise auprès d'Yport; et elle
-se promettait une joie infinie de cette vie libre au bord des flots.
-Puis il était entendu qu'on lui faisait don de ce manoir qu'elle
-habiterait toujours lorsqu'elle serait mariée.</p>
-
-<p>Et la pluie, tombant sans répit depuis la veille au soir, était le
-premier gros chagrin de son existence.</p>
-
-<p>Mais, au bout de trois minutes, elle sortit, en courant, de la chambre
-de sa mère, criant par toute la maison: «Papa, papa! maman veut bien;
-fais atteler».</p>
-
-<p>Le déluge ne s'apaisait point; on eût dit même qu'il redoublait quand
-la calèche s'avança devant la porte.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span></p>
-
-<p>Jeanne était prête à monter en voiture lorsque la baronne descendit
-l'escalier, soutenue d'un côté par son mari, et, de l'autre, par une
-grande fille de chambre forte et bien découplée comme un gars. C'était
-une Normande du pays de Caux, qui paraissait au moins vingt ans, bien
-qu'elle en eût au plus dix-huit. On la traitait dans la famille un
-peu comme une seconde fille, car elle avait été la s&oelig;ur de lait de
-Jeanne. Elle s'appelait Rosalie.</p>
-
-<p>Sa principale fonction consistait d'ailleurs à guider les pas de
-sa maîtresse devenue énorme depuis quelques années par suite d'une
-hypertrophie du c&oelig;ur dont elle se plaignait sans cesse.</p>
-
-<p>La baronne atteignit, en soufflant beaucoup, le perron du vieil hôtel,
-regarda la cour où l'eau ruisselait et murmura: «Ce n'est vraiment pas
-raisonnable».</p>
-
-<p>Son mari, toujours souriant, répondit: «C'est vous qui l'avez voulu,
-madame Adélaïde».</p>
-
-<p>Comme elle portait ce nom pompeux d'Adélaïde, il le faisait toujours
-précéder de «madame» avec un certain air de respect un peu moqueur.</p>
-
-<p>Puis elle se remit en marche et monta péniblement dans la voiture dont
-tous les ressorts plièrent. Le baron s'assit à son côté, <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> Jeanne et
-Rosalie prirent place sur la banquette à reculons.</p>
-
-<p>La cuisinière Ludivine apporta des masses de manteaux qu'on disposa
-sur les genoux, plus deux paniers qu'on dissimula sous les jambes;
-puis elle grimpa sur le siège à côté du père Simon, et s'enveloppa
-d'une grande couverture qui la coiffait entièrement. Le concierge et sa
-femme vinrent saluer en fermant la portière; ils reçurent les dernières
-recommandations pour les malles qui devaient suivre dans une charrette;
-et on partit.</p>
-
-<p>Le père Simon, le cocher, la tête baissée, le dos arrondi sous la
-pluie, disparaissait dans son carrick à triple collet. La bourrasque
-gémissante battait les vitres, inondait la chaussée.</p>
-
-<p>La berline, au grand trot des deux chevaux, dévala rondement sur le
-quai, longea la ligne des grands navires dont les mâts, les vergues,
-les cordages se dressaient tristement dans le ciel ruisselant, comme
-des arbres dépouillés; puis elle s'engagea sur le long boulevard du
-mont Riboudet.</p>
-
-<p>Bientôt on traversa les prairies; et de temps en temps un saule
-noyé, les branches pendantes avec un abandonnement de cadavre, se
-dessinait vaguement à travers un brouillard d'eau. Les fers des chevaux
-clapotaient et les quatre roues faisaient des soleils de boue.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span></p>
-
-<p>On se taisait; les esprits eux-mêmes semblaient mouillés comme la
-terre. Petite mère se renversant appuya sa tête et ferma ses paupières.
-Le baron considérait d'un &oelig;il morne les campagnes monotones et
-trempées. Rosalie, un paquet sur les genoux, songeait de cette songerie
-animale des gens du peuple. Mais Jeanne, sous ce ruissellement tiède,
-se sentait revivre ainsi qu'une plante enfermée qu'on vient de remettre
-à l'air; et l'épaisseur de sa joie, comme un feuillage, abritait son
-c&oelig;ur de la tristesse. Bien qu'elle ne parlât pas, elle avait envie
-de chanter, de tendre au dehors sa main pour l'emplir d'eau qu'elle
-boirait; et elle jouissait d'être emportée au grand trot des chevaux,
-de voir la désolation des paysages, et de se sentir à l'abri au milieu
-de cette inondation.</p>
-
-<p>Et sous la pluie acharnée, les croupes luisantes des deux bêtes
-exhalaient une buée d'eau bouillante.</p>
-
-<p>La baronne, peu à peu, s'endormait. Sa figure qu'encadraient six
-boudins réguliers de cheveux pendillants s'affaissa peu à peu,
-mollement soutenue par les trois grandes vagues de son cou dont les
-dernières ondulations se perdaient dans la pleine mer de sa poitrine.
-Sa tête, soulevée à chaque aspiration, retombait ensuite; les joues
-s'enflaient, tandis <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> qu'entre ses lèvres entr'ouvertes passait un
-ronflement sonore. Son mari se pencha vers elle, et posa doucement,
-dans ses mains croisées sur l'ampleur de son ventre, un petit
-portefeuille en cuir.</p>
-
-<p>Ce toucher la réveilla; et elle considéra l'objet d'un regard noyé,
-avec cet hébétement des sommeils interrompus. Le portefeuille tomba,
-s'ouvrit. De l'or et des billets de banque s'éparpillèrent dans la
-calèche. Elle s'éveilla tout à fait; et la gaieté de sa fille partit en
-une fusée de rires.</p>
-
-<p>Le baron ramassa l'argent, et, le lui posant sur les genoux: «Voici, ma
-chère amie, tout ce qui reste de ma ferme d'Életot. Je l'ai vendue pour
-faire réparer les Peuples, où nous habiterons souvent désormais».</p>
-
-<p>Elle compta six mille et quatre cents francs et les mit tranquillement
-dans sa poche.</p>
-
-<p>C'était la neuvième ferme vendue ainsi sur trente et une que leurs
-parents avaient laissées. Ils possédaient cependant encore environ
-vingt mille livres de rentes en terres qui, bien administrées, auraient
-facilement rendu trente mille francs par an.</p>
-
-<p>Comme ils vivaient simplement, ce revenu aurait suffi s'il n'y avait
-eu dans la maison un trou sans fond toujours ouvert, la bonté. Elle
-tarissait l'argent dans leurs mains comme le <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> soleil tarit l'eau
-des marécages. Cela coulait, fuyait, disparaissait. Comment? Personne
-n'en savait rien. A tout moment l'un d'eux disait: «Je ne sais comment
-cela s'est fait, j'ai dépensé cent francs aujourd'hui sans rien acheter
-de gros».</p>
-
-<p>Cette facilité à donner était du reste un des grands bonheurs de leur
-vie; et ils s'entendaient sur ce point d'une façon superbe et touchante.</p>
-
-<p>Jeanne demanda: «Est-ce beau, maintenant, mon château?»</p>
-
-<p>Le baron répondit gaiement: «Tu verras, fillette.»</p>
-
-<p>Mais peu à peu la violence de l'averse diminuait; puis ce ne fut plus
-qu'une sorte de brume, une très fine poussière de pluie voltigeant. La
-voûte des nuées semblait s'élever, blanchir; et soudain, par un trou
-qu'on ne voyait point, un long rayon de soleil oblique descendit sur
-les prairies.</p>
-
-<p>Et, les nuages s'étant fendus, le fond bleu du firmament parut; puis la
-déchirure s'agrandit comme un voile qui se déchire; et un beau ciel pur
-d'un azur net et profond se développa sur le monde.</p>
-
-<p>Un souffle frais et doux passa, comme un soupir heureux de la terre;
-et, quand on longeait des jardins ou des bois, on entendait <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span>
-parfois le chant alerte d'un oiseau qui séchait ses plumes.</p>
-
-<p>Le soir venait. Tout le monde dormait maintenant dans la voiture,
-excepté Jeanne. Deux fois on s'arrêta dans des auberges pour laisser
-souffler les chevaux et leur donner un peu d'avoine avec de l'eau.</p>
-
-<p>Le soleil s'était couché; des cloches sonnaient au loin. Dans un petit
-village on alluma les lanternes; et le ciel aussi s'illumina d'un
-fourmillement d'étoiles. Des maisons éclairées apparaissaient de place
-en place, traversant les ténèbres d'un point de feu; et tout d'un coup,
-derrière une côte, à travers des branches de sapins, la lune, rouge,
-énorme, et comme engourdie de sommeil, surgit.</p>
-
-<p>Il faisait si doux que les vitres demeuraient baissées. Jeanne, épuisée
-de rêves, rassasiée de visions heureuses, se reposait maintenant.
-Parfois l'engourdissement d'une position prolongée lui faisait rouvrir
-les yeux; alors elle regardait au dehors, voyait dans la nuit lumineuse
-passer les arbres d'une ferme, ou bien quelques vaches çà et là
-couchées en un champ, et qui relevaient la tête. Puis elle cherchait
-une posture nouvelle, essayait de ressaisir un songe ébauché; mais le
-roulement continu de la voiture emplissait ses oreilles, fatiguait sa
-pensée et elle refermait les yeux, <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> se sentant l'esprit courbaturé
-comme le corps.</p>
-
-<p>Cependant on s'arrêta. Des hommes et des femmes se tenaient debout
-devant les portières avec des lanternes à la main. On arrivait. Jeanne
-subitement réveillée sauta bien vite. Père et Rosalie, éclairés par un
-fermier, portèrent presque la baronne tout à fait exténuée, geignant de
-détresse, et répétant sans cesse d'une petite voix expirante: «Ah! mon
-Dieu! mes pauvres enfants!» Elle ne voulut rien boire, rien manger, se
-coucha et tout aussitôt dormit.</p>
-
-<p>Jeanne et le baron soupèrent en tête-à-tête.</p>
-
-<p>Ils souriaient en se regardant, se prenaient les mains à travers la
-table; et, saisis tous deux d'une joie enfantine, ils se mirent à
-visiter le manoir réparé.</p>
-
-<p>C'était une de ces hautes et vastes demeures normandes tenant de la
-ferme et du château, bâties en pierres blanches devenues grises, et
-spacieuses à loger une race.</p>
-
-<p>Un immense vestibule séparait en deux la maison et la traversait de
-part en part, ouvrant ses grandes portes sur les deux faces. Un double
-escalier semblait enjamber cette entrée, laissant vide le centre, et
-joignant au premier ses deux montées à la façon d'un pont.</p>
-
-<p>Au rez-de-chaussée, à droite, on entrait dans le salon démesuré, tendu
-de tapisseries <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> à feuillages où se promenaient des oiseaux. Tout
-le meuble, en tapisserie au petit point, n'était que l'illustration
-des Fables de La Fontaine; et Jeanne eut un tressaillement de plaisir
-en retrouvant une chaise qu'elle avait aimée, étant enfant, et qui
-représentait l'histoire du Renard et de la Cigogne.</p>
-
-<p>A côté du salon s'ouvraient la bibliothèque pleine de livres anciens,
-et deux autres pièces inutilisées; à gauche, la salle à manger en
-boiseries neuves, la lingerie, l'office, la cuisine et un petit
-appartement contenant une baignoire.</p>
-
-<p>Un corridor coupait en long tout le premier étage. Les dix portes des
-dix chambres s'alignaient sur cette allée. Tout au fond, à droite,
-était l'appartement de Jeanne. Ils y entrèrent. Le baron venait de le
-faire remettre à neuf, ayant employé simplement des tentures et des
-meubles restés sans usage dans les greniers.</p>
-
-<p>Des tapisseries d'origine flamande, et très vieilles, peuplaient ce
-lieu de personnages singuliers.</p>
-
-<p>Mais, en apercevant son lit, la jeune fille poussa des cris de joie.
-Aux quatre coins, quatre grands oiseaux de chêne, tout noirs et
-luisants de cire, portaient la couche et paraissaient en être les
-gardiens. Les côtés représentaient <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> deux larges guirlandes de
-fleurs et de fruits sculptés; et quatre colonnes finement cannelées,
-que terminaient des chapiteaux corinthiens, soutenaient une corniche de
-roses et d'amours enroulés.</p>
-
-<p>Il se dressait monumental, et tout gracieux cependant, malgré la
-sévérité du bois bruni par le temps.</p>
-
-<p>Le couvre-pieds et la tenture du ciel de lit scintillaient comme deux
-firmaments. Ils étaient faits d'une soie antique d'un bleu foncé
-qu'étoilaient par places de grandes fleurs de lis brodés en or.</p>
-
-<p>Quand elle l'eut bien admiré, Jeanne, élevant sa lumière, examina les
-tapisseries pour en comprendre le sujet.</p>
-
-<p>Un jeune seigneur et une jeune dame habillés en vert, en rouge et en
-jaune, de la façon la plus étrange, causaient sous un arbre bleu où
-mûrissaient des fruits blancs. Un gros lapin de même couleur broutait
-un peu d'herbe grise.</p>
-
-<p>Juste au-dessus des personnages, dans un lointain de convention, on
-apercevait cinq petites maisons rondes, aux toits aigus; et là-haut,
-presque dans le ciel, un moulin à vent tout rouge.</p>
-
-<p>De grands ramages, figurant des fleurs, circulaient dans tout cela.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span></p>
-
-<p>Les deux autres panneaux ressemblaient beaucoup au premier, sauf qu'on
-voyait sortir des maisons quatre petits bonshommes vêtus à la façon des
-Flamands et qui levaient les bras au ciel en signe d'étonnement et de
-colère extrêmes.</p>
-
-<p>Mais la dernière tenture représentait un drame. Près du lapin qui
-broutait toujours, le jeune homme étendu semblait mort. La jeune dame,
-le regardant, se perçait le sein d'une épée; et les fruits de l'arbre
-étaient devenus noirs.</p>
-
-<p>Jeanne renonçait à comprendre quand elle découvrit dans un coin une
-bestiole microscopique, que le lapin, s'il eût vécu, aurait pu manger
-comme un brin d'herbe. Et cependant c'était un lion.</p>
-
-<p>Alors elle reconnut les malheurs de Pyrame et de Thysbé; et,
-quoiqu'elle sourît de la simplicité des dessins, elle se sentit
-heureuse d'être enfermée dans cette aventure d'amour qui parlerait sans
-cesse à sa pensée des espoirs chéris, et ferait planer, chaque nuit,
-sur son sommeil, cette tendresse antique et légendaire.</p>
-
-<p>Tout le reste du mobilier unissait les styles les plus divers.
-C'étaient ces meubles que chaque génération laisse dans la famille et
-qui font des anciennes maisons des sortes de musées où tout se mêle.
-Une commode Louis XIV <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> superbe, cuirassée de cuivres éclatants,
-était flanquée de deux fauteuils Louis XV encore vêtus de leur soie à
-bouquets. Un secrétaire en bois de rose faisait face à la cheminée qui
-présentait, sous un globe rond, une pendule de l'Empire.</p>
-
-<p>C'était une ruche de bronze, suspendue par quatre colonnes de marbre
-au-dessus d'un jardin de fleurs dorées. Un mince balancier sortant de
-la ruche par une fente allongée promenait éternellement sur ce parterre
-une petite abeille aux ailes d'émail.</p>
-
-<p>Le cadran était en faïence peinte et encadré dans le flanc de la ruche.</p>
-
-<p>Elle se mit à sonner onze heures. Le baron embrassa sa fille, et se
-retira chez lui.</p>
-
-<p>Alors, Jeanne, avec regret, se coucha.</p>
-
-<p>D'un dernier regard elle parcourut sa chambre, et puis éteignit sa
-bougie. Mais le lit, dont la tête seule s'appuyait à la muraille, avait
-une fenêtre sur sa gauche, par où entrait un flot de lune qui répandait
-à terre une flaque de clarté.</p>
-
-<p>Des reflets rejaillissaient aux murs, des reflets pâles caressant
-faiblement les amours immobiles de Pyrame et de Thysbé.</p>
-
-<p>Par l'autre fenêtre, en face de ses pieds, Jeanne apercevait un grand
-arbre tout baigné de lumière douce. Elle se tourna sur le côté, <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
-ferma les yeux, puis, au bout de quelque temps, les rouvrit.</p>
-
-<p>Elle croyait se sentir encore secouée par les cahots de la voiture dont
-le roulement continuait dans sa tête. Elle resta d'abord immobile,
-espérant que ce repos la ferait enfin s'endormir; mais l'impatience de
-son esprit envahit bientôt tout son corps.</p>
-
-<p>Elle avait des crispations dans les jambes, une fièvre qui grandissait.
-Alors elle se leva, et nu-pieds, nu-bras, avec sa longue chemise qui
-lui donnait l'aspect d'un fantôme, elle traversa la mare de lumière
-répandue sur son plancher, ouvrit sa fenêtre et regarda.</p>
-
-<p>La nuit était si claire qu'on y voyait comme en plein jour; et la jeune
-fille reconnaissait tout ce pays aimé jadis dans sa première enfance.</p>
-
-<p>C'était d'abord, en face d'elle, un large gazon jaune comme du beurre
-sous la lumière nocturne. Deux arbres géants se dressaient aux pointes
-devant le château, un platane au nord, un tilleul au sud.</p>
-
-<p>Tout au bout de la grande étendue d'herbe, un petit bois en bosquet
-terminait ce domaine garanti des ouragans du large par cinq rangs
-d'ormes antiques, tordus, rasés, rongés, taillés en pente comme un toit
-par le vent de mer toujours déchaîné.</p>
-
-<p>Cette espèce de parc était borné à droite <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> et à gauche par deux
-longues avenues de peupliers démesurés, appelés <i>peuples</i> en Normandie,
-qui séparaient la résidence des maîtres des deux fermes y attenantes,
-occupées, l'une par la famille Couillard, l'autre par la famille Martin.</p>
-
-<p>Ces <i>peuples</i> avaient donné leur nom au château. Au delà de cet enclos,
-s'étendait une vaste plaine inculte, semée d'ajoncs, où la brise
-sifflait et galopait jour et nuit. Puis soudain la côte s'abattait en
-une falaise de cent mètres, droite et blanche, baignant son pied dans
-les vagues.</p>
-
-<p>Jeanne regardait au loin la longue surface moirée des flots qui
-semblaient dormir sous les étoiles.</p>
-
-<p>Dans cet apaisement du soleil absent, toutes les senteurs de la terre
-se répandaient. Un jasmin grimpé autour des fenêtres d'en bas exhalait
-continuellement son haleine pénétrante qui se mêlait à l'odeur plus
-légère des feuilles naissantes. De lentes rafales passaient apportant
-les saveurs fortes de l'air salin et de la sueur visqueuse des varechs.</p>
-
-<p>La jeune fille s'abandonna d'abord au bonheur de respirer; et le repos
-de la campagne la calma comme un bain frais.</p>
-
-<p>Toutes les bêtes qui s'éveillent quand vient le soir, et cachent leur
-existence obscure dans <span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> la tranquillité des nuits, emplissaient les
-demi-ténèbres d'une agitation silencieuse. De grands oiseaux qui ne
-criaient point fuyaient dans l'air comme des taches, comme des ombres;
-des bourdonnements d'insectes invisibles effleuraient l'oreille; des
-courses muettes traversaient l'herbe pleine de rosée ou le sable des
-chemins déserts.</p>
-
-<p>Seuls quelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leur note
-courte et monotone.</p>
-
-<p>Il semblait à Jeanne que son c&oelig;ur s'élargissait plein de murmures
-comme cette soirée claire, fourmillant soudain de mille désirs rôdeurs,
-pareils à ces bêtes nocturnes dont le frémissement l'entourait. Une
-affinité l'unissait à cette poésie vivante; et dans la molle blancheur
-de la nuit elle sentait courir des frissons surhumains, palpiter des
-espoirs insaisissables, quelque chose comme un souffle de bonheur.</p>
-
-<p>Et elle se mit à rêver d'amour.</p>
-
-<p>L'amour! Il l'emplissait depuis deux années de l'anxiété croissante de
-son approche. Maintenant elle était libre d'aimer; elle n'avait plus
-qu'à le rencontrer, lui!</p>
-
-<p>Comment serait-il? Elle ne le savait pas au juste et ne se le demandait
-même pas. <i>Il</i> serait <i>lui</i>, voilà tout.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p>
-
-<p>Elle savait seulement qu'elle l'adorerait de toute son âme et qu'il
-la chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les soirs
-pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des étoiles.
-Ils iraient, les mains dans les mains, serrés l'un contre l'autre,
-entendant battre leurs c&oelig;urs, sentant la chaleur de leurs épaules,
-mêlant leur amour à la limpidité suave des nuits d'été, tellement
-unis qu'ils pénétreraient aisément, par la seule puissance de leur
-tendresse, jusqu'à leurs plus secrètes pensées.</p>
-
-<p>Et cela continuerait indéfiniment, dans la sérénité d'une affection
-indestructible.</p>
-
-<p>Et il lui sembla soudain qu'elle le sentait là, contre elle; et
-brusquement un vague frisson de sensualité lui courut des pieds à
-la tête. Elle serra ses bras contre sa poitrine, d'un mouvement
-inconscient, comme pour étreindre son rêve; et sur sa lèvre tendue vers
-l'inconnu quelque chose passa qui la fit presque défaillir, comme si
-l'haleine du printemps lui eût donné un baiser d'amour.</p>
-
-<p>Tout à coup, là-bas, derrière le château, sur la route elle entendit
-marcher dans la nuit. Et dans un élan de son âme affolée, dans un
-transport de foi à l'impossible, aux hasards providentiels, aux
-pressentiments divins, aux romanesques combinaisons du sort, elle <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span>
-pensa: «Si c'était lui?» Elle écoutait anxieusement le pas rythmé
-du marcheur, sûre qu'il allait s'arrêter à la grille pour demander
-l'hospitalité.</p>
-
-<p>Lorsqu'il fut passé, elle se sentit triste comme après une déception.
-Mais elle comprit l'exaltation de son espoir et sourit de sa démence.</p>
-
-<p>Alors, un peu calmée, elle laissa flotter son esprit au courant d'une
-rêverie plus raisonnable, cherchant à pénétrer l'avenir, échafaudant
-son existence.</p>
-
-<p>Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme château qui dominait la mer.
-Elle aurait sans doute deux enfants, un fils pour lui, une fille pour
-elle. Et elle les voyait courant sur l'herbe entre le platane et le
-tilleul, tandis que le père et la mère les suivraient d'un &oelig;il ravi,
-en échangeant par-dessus leurs têtes des regards pleins de passion.</p>
-
-<p>Et elle resta longtemps, longtemps, à rêvasser ainsi tandis que la
-lune, achevant son voyage à travers le ciel, allait disparaître dans la
-mer. L'air devenait plus frais. Vers l'Orient, l'horizon pâlissait. Un
-coq chanta dans la ferme de droite; d'autres répondirent dans la ferme
-de gauche. Leurs voix enrouées semblaient venir de très loin à travers
-la cloison des poulaillers; et dans l'immense voûte du <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> ciel,
-blanchie insensiblement, les étoiles disparaissaient.</p>
-
-<p>Un petit cri d'oiseau s'éveilla quelque part. Des gazouillements,
-timides d'abord, sortirent des feuilles; puis ils s'enhardirent,
-devinrent vibrants, joyeux, gagnant de branche en branche, d'arbre en
-arbre.</p>
-
-<p>Jeanne soudain se sentit dans une clarté; et, levant la tête qu'elle
-avait cachée en ses mains, elle ferma les yeux, éblouie par le
-resplendissement de l'aurore.</p>
-
-<p>Une montagne de nuages empourprés, cachés en partie derrière la grande
-allée de peuples, jetait des lueurs de sang sur la terre réveillée.</p>
-
-<p>Et lentement, crevant les nuées éclatantes, criblant de feu les arbres,
-les plaines, l'Océan, tout l'horizon, l'immense globe flamboyant parut.</p>
-
-<p>Et Jeanne se sentait devenir folle de bonheur. Une joie délirante, un
-attendrissement infini devant la splendeur des choses noya son c&oelig;ur
-qui défaillait. C'étaient son soleil! son aurore! le commencement de
-sa vie! le lever de ses espérances! Elle tendit les bras vers l'espace
-rayonnant, avec une envie d'embrasser le soleil; elle voulait parler,
-crier quelque chose de divin comme cette éclosion du jour; mais elle
-demeurait paralysée dans un enthousiasme <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> impuissant. Alors, posant
-son front dans ses mains, elle sentit ses yeux pleins de larmes; et
-elle pleura délicieusement.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle releva la tête, le décor superbe du jour naissant avait
-disparu. Elle se sentit elle-même apaisée, un peu lasse, comme
-refroidie. Sans fermer sa fenêtre, elle alla s'étendre sur son lit,
-rêva encore quelques minutes, et s'endormit si profondément qu'à huit
-heures elle n'entendit point les appels de son père et se réveilla
-seulement lorsqu'il entra dans sa chambre.</p>
-
-<p>Il voulait lui montrer les embellissements du château, de <i>son</i> château.</p>
-
-<p>La façade qui donnait sur l'intérieur des terres était séparée du
-chemin par une vaste cour plantée de pommiers. Ce chemin, dit vicinal,
-courant entre les enclos des paysans, joignait, une demi-lieue plus
-loin, la grande route du Havre à Fécamp.</p>
-
-<p>Une allée droite venait de la barrière de bois jusqu'au perron. Les
-communs, petits bâtiments en caillou de mer, coiffés de chaume,
-s'alignaient des deux côtés de la cour, le long des fossés des deux
-fermes.</p>
-
-<p>Les couvertures étaient refaites à neuf; toute la menuiserie avait été
-restaurée, les murs réparés, les chambres retapissées, tout l'intérieur
-repeint. Et le vieux manoir terni, portait <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> comme des taches, ses
-contrevents frais, d'un blanc d'argent, et ses replâtrages récents sur
-sa grande façade grisâtre.</p>
-
-<p>L'autre façade, celle où s'ouvrait une des fenêtres de Jeanne,
-regardait au loin la mer par-dessus le bosquet et la muraille d'ormes
-rongés du vent.</p>
-
-<p>Jeanne et le baron, bras dessus bras dessous, visitèrent tout, sans
-omettre un coin; puis ils se promenèrent lentement dans les longues
-avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu'on appelait le parc.
-L'herbe avait poussé sous les arbres, étalant son tapis vert. Le
-bosquet, tout au bout, était charmant, mêlait ses petits chemins
-tortueux, séparés par des cloisons de feuilles. Un lièvre partit
-brusquement, qui fit peur à la jeune fille, puis il sauta le talus et
-détala dans les joncs marins vers la falaise.</p>
-
-<p>Après le déjeuner, comme madame Adélaïde, encore exténuée, déclarait
-qu'elle allait se reposer, le baron proposa de descendre jusqu'à Yport.</p>
-
-<p>Ils partirent, traversant d'abord le hameau d'Étouvent, où se
-trouvaient les Peuples. Trois paysans les saluèrent comme s'ils les
-eussent connus de tout temps.</p>
-
-<p>Ils entrèrent dans les bois en pente qui s'abaissent jusqu'à la mer en
-suivant une vallée tournante.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p>
-
-<p>Bientôt apparut le village d'Yport. Des femmes qui raccommodaient des
-hardes, assises sur le seuil de leurs demeures, les regardaient passer.
-La rue inclinée, avec un ruisseau dans le milieu et des tas de débris
-traînant devant les portes, exhalait une odeur forte de saumure. Les
-filets bruns, où restaient de place en place des écailles luisantes
-pareilles à des piécettes d'argent, séchaient contre les portes des
-taudis d'où sortaient les senteurs des familles nombreuses grouillant
-dans une seule pièce.</p>
-
-<p>Quelques pigeons se promenaient au bord du ruisseau, cherchant leur vie.</p>
-
-<p>Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau comme un
-décor de théâtre.</p>
-
-<p>Mais brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d'un bleu
-opaque et lisse, s'étendant à perte de vue.</p>
-
-<p>Ils s'arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles, blanches
-comme des ailes d'oiseaux, passaient au large. A droite comme à gauche,
-la falaise énorme se dressait. Une sorte de cap arrêtait le regard
-d'un côté, tandis que de l'autre la ligne des côtes se prolongeait
-indéfiniment jusqu'à n'être plus qu'un trait insaisissable.</p>
-
-<p>Un port et des maisons apparaissaient dans <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> une de ses déchirures
-prochaines; et de tout petits flots qui faisaient à la mer une frange
-d'écume roulaient sur le galet avec un bruit léger.</p>
-
-<p>Les barques du pays, halées sur la pente de cailloux ronds, reposaient
-sur le flanc, tendant au soleil leurs joues rondes vernies de goudron.
-Quelques pêcheurs les préparaient pour la marée du soir.</p>
-
-<p>Un matelot s'approcha pour offrir du poisson, et Jeanne acheta une
-barbue qu'elle voulut rapporter elle-même aux Peuples.</p>
-
-<p>Alors l'homme proposa ses services pour des promenades en mer, répétant
-son nom coup sur coup afin de le faire bien entrer dans les mémoires:
-«Lastique, Joséphin Lastique.»</p>
-
-<p>Le baron promit de ne pas l'oublier.</p>
-
-<p>Ils reprirent le chemin du château.</p>
-
-<p>Comme le gros poisson fatiguait Jeanne, elle lui passa dans les ouïes
-la canne de son père, dont chacun d'eux prit un bout; et ils allaient
-gaiement en remontant la côte, bavardant comme deux enfants, le front
-au vent et les yeux brillants, tandis que la barbue, qui lassait peu à
-peu leurs bras, balayait l'herbe de sa queue grasse.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span></p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">U</span><span class="smcap">ne</span> vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait, rêvait,
-et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait à pas lents
-le long des routes, l'esprit parti dans les rêves; ou bien, elle
-descendait, en gambadant, les petites vallées tortueuses, dont les deux
-croupes portaient, comme une chape d'or, une toison de fleurs d'ajoncs.
-Leur odeur forte et douce, exaspérée par la chaleur, la grisait à la
-façon d'un vin parfumé; et, au bruit lointain des vagues roulant sur
-une plage, une houle berçait son esprit.</p>
-
-<p>Une mollesse parfois la faisait s'étendre sur l'herbe drue d'une pente;
-et parfois, lorsqu'elle apercevait tout à coup au détour du val, dans
-un entonnoir de gazon, un triangle de mer bleue étincelante au soleil
-avec une voile à l'horizon, il lui venait des joies désordonnées <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>
-comme à l'approche mystérieuse de bonheurs planant sur elle.</p>
-
-<p>Un amour de la solitude l'envahissait dans la douceur de ce frais pays,
-et dans le calme des horizons arrondis; et elle restait si longtemps
-assise sur le sommet des collines que des petits lapins sauvages
-passaient en bondissant à ses pieds.</p>
-
-<p>Elle se mettait souvent à courir sur la falaise, fouettée par l'air
-léger des côtes, toute vibrante d'une jouissance exquise à se mouvoir
-sans fatigue comme les poissons dans l'eau ou les hirondelles dans
-l'air.</p>
-
-<p>Elle semait partout des souvenirs comme on jette des graines en terre,
-de ces souvenirs dont les racines tiennent jusqu'à la mort. Il lui
-semblait qu'elle jetait un peu de son c&oelig;ur à tous les plis de ces
-vallons.</p>
-
-<p>Elle se mit à prendre des bains avec passion. Elle nageait à perte
-de vue, étant forte et hardie et sans conscience du danger. Elle se
-sentait bien dans cette eau froide, limpide et bleue qui la portait
-en la balançant. Lorsqu'elle était loin du rivage, elle se mettait
-sur le dos, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux perdus dans
-l'azur profond du ciel que traversait vite un vol d'hirondelle, ou
-la silhouette blanche d'un oiseau de mer. On n'entendait plus aucun
-bruit que le murmure <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> éloigné du flot contre le galet et une vague
-rumeur de la terre glissant encore sur les ondulations des vagues, mais
-confuse, presque insaisissable. Et puis Jeanne se redressait et, dans
-un affolement de joie, poussait des cris aigus en battant l'eau de ses
-deux mains.</p>
-
-<p>Quelquefois, quand elle s'aventurait trop loin, une barque venait la
-chercher.</p>
-
-<p>Elle rentrait au château, pâle de faim, mais légère, alerte, du sourire
-à la lèvre et du bonheur plein les yeux.</p>
-
-<p>Le baron, de son côté, méditait de grandes entreprises agricoles;
-il voulait faire des essais, organiser le progrès, expérimenter des
-instruments nouveaux, acclimater des races étrangères; et il passait
-une partie de ses journées en conversation avec les paysans qui
-hochaient la tête, incrédules à ses tentatives.</p>
-
-<p>Souvent aussi il allait en mer avec les matelots d'Yport. Quand il eut
-visité les grottes, les fontaines et les aiguilles des environs, il
-voulut pêcher comme un simple marin.</p>
-
-<p>Dans les jours de brise, lorsque la voile pleine de vent fait courir
-sur le dos des vagues la coque joufflue des barques, et que, par chaque
-bord, traîne jusqu'au fond de la mer la grande ligne fuyante que
-poursuivent les hordes de maquereaux, il tenait dans sa main tremblante
-d'anxiété la petite corde <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> qu'on sent vibrer sitôt qu'un poisson
-pris se débat.</p>
-
-<p>Il partait au clair de lune pour lever les filets posés la veille. Il
-aimait à entendre craquer le mât, à respirer les rafales sifflantes et
-fraîches de la nuit; et, après avoir longtemps louvoyé pour retrouver
-les bouées en se guidant sur une crête de roche, le toit d'un clocher
-et le phare de Fécamp, il jouissait à demeurer immobile sous les
-premiers feux du soleil levant qui faisait reluire sur le pont du
-bateau le dos gluant des larges raies en éventail et le ventre gras des
-turbots.</p>
-
-<p>A chaque repas, il racontait avec enthousiasme ses promenades; et
-petite mère à son tour lui disait combien de fois elle avait parcouru
-la grande allée de peuples, celle de droite, contre la ferme des
-Couillard, l'autre n'ayant pas assez de soleil.</p>
-
-<p>Comme on lui avait recommandé de «prendre du mouvement», elle
-s'acharnait à marcher. Dès que la fraîcheur de la nuit s'était
-dissipée, elle descendait, appuyée sur le bras de Rosalie, enveloppée
-d'une mante et de deux châles, et la tête étouffée d'une capeline noire
-que recouvrait encore un tricot rouge.</p>
-
-<p>Alors, traînant son pied gauche, un peu plus lourd et qui avait déjà
-tracé, dans toute la longueur du chemin, l'un à l'aller, l'autre
-<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> au retour, deux sillons poudreux où l'herbe était morte, elle
-recommençait sans fin un interminable voyage en ligne droite depuis
-l'encoignure du château jusqu'aux premiers arbustes du bosquet. Elle
-avait fait placer un banc à chaque extrémité de cette piste; et toutes
-les cinq minutes elle s'arrêtait, disant à la pauvre bonne patiente qui
-la soutenait: «Asseyons-nous, ma fille, je suis un peu lasse.»</p>
-
-<p>Et à chaque arrêt elle laissait sur un des bancs tantôt le tricot
-qui lui couvrait la tête, tantôt un châle, et puis l'autre, puis la
-capeline, puis la mante; et tout cela faisait, aux deux bouts de
-l'allée, deux gros paquets de vêtements que Rosalie rapportait sur son
-bras libre quand on rentrait pour déjeuner.</p>
-
-<p>Et dans l'après-midi la baronne recommençait d'une allure plus molle,
-avec des repos plus allongés, sommeillant même une heure de temps en
-temps sur une chaise longue qu'on lui roulait dehors.</p>
-
-<p>Elle appelait cela faire «son exercice», comme elle disait «mon
-hypertrophie».</p>
-
-<p>Un médecin consulté dix ans auparavant parce qu'elle éprouvait des
-étouffements avait parlé d'hypertrophie. Depuis lors ce mot, dont elle
-ne comprenait guère la signification, s'était établi dans sa tête.
-Elle faisait tâter obstinément au baron, à Jeanne et à Rosalie son
-<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> c&oelig;ur que personne ne sentait plus, tant il était enseveli sous
-la bouffissure de sa poitrine; mais elle refusait avec énergie de se
-laisser examiner par aucun nouveau médecin, de peur qu'on lui découvrît
-d'autres maladies; et elle parlait de «son» hypertrophie à tout propos
-et si souvent qu'il semblait que cette affection lui fût spéciale, lui
-appartînt comme une chose unique sur laquelle les autres n'avaient
-aucun droit.</p>
-
-<p>Le baron disait «l'hypertrophie de ma femme» et Jeanne «l'hypertrophie
-de maman», comme ils auraient dit «la robe, le chapeau, ou le
-parapluie».</p>
-
-<p>Elle avait été fort jolie dans sa jeunesse et plus mince qu'un roseau.
-Après avoir valsé dans les bras de tous les uniformes de l'Empire, elle
-avait lu <i>Corinne</i> qui l'avait fait pleurer; et elle était demeurée
-depuis comme marquée de ce roman.</p>
-
-<p>A mesure que sa taille s'était épaissie, son âme avait pris des élans
-plus poétiques; et quand l'obésité l'eut clouée sur un fauteuil,
-sa pensée vagabonda à travers des aventures tendres dont elle se
-croyait l'héroïne. Elle en avait de préférées qu'elle faisait toujours
-revenir dans ses rêves, comme une boîte à musique dont on remonte la
-manivelle répète interminablement le même air. Toutes les <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> romances
-langoureuses où l'on parle de captives et d'hirondelles lui mouillaient
-infailliblement les paupières; et elle aimait même certaines chansons
-grivoises de Béranger à cause des regrets qu'elles expriment.</p>
-
-<p>Elle demeurait souvent pendant des heures immobile, éloignée dans ses
-songeries; et son habitation des Peuples lui plaisait infiniment parce
-qu'elle prêtait un décor aux romans de son âme, lui rappelant et par
-les bois d'alentour, et par la lande déserte, et par le voisinage de la
-mer, les livres de Walter Scott qu'elle lisait depuis quelques mois.</p>
-
-<p>Dans les jours de pluie elle restait enfermée en sa chambre à visiter
-ce qu'elle appelait ses «reliques». C'étaient toutes ses anciennes
-lettres, les lettres de son père et de sa mère, les lettres du baron
-quand elle était sa fiancée, et d'autres encore.</p>
-
-<p>Elle les avait enfermées dans un secrétaire d'acajou portant à ses
-angles des sphinx de cuivre; et elle disait d'une voix particulière:
-«Rosalie, ma fille, apporte-moi le tiroir aux <i>souvenirs</i>.»</p>
-
-<p>La petite bonne ouvrait le meuble, prenait le tiroir, le posait sur
-une chaise à côté de sa maîtresse qui se mettait à lire lentement, une
-à une, ces lettres, en laissant tomber une larme dessus de temps en
-temps.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span></p>
-
-<p>Jeanne parfois remplaçait Rosalie et promenait petite mère qui lui
-racontait des souvenirs d'enfance. La jeune fille se retrouvait dans
-ces histoires d'autrefois, s'étonnant de la similitude de leurs
-pensées, de la parenté de leurs désirs; car chaque c&oelig;ur s'imagine
-ainsi avoir tressailli avant tout autre sous une foule de sensations
-qui ont fait battre ceux des premières créatures et feront palpiter
-encore ceux des derniers hommes et des dernières femmes.</p>
-
-<p>Leur marche lente suivait la lenteur du récit que des oppressions
-parfois interrompaient quelques secondes; et la pensée de Jeanne
-alors, bondissant par-dessus les aventures commencées, s'élançait vers
-l'avenir peuplé de joies, se roulait dans les espérances.</p>
-
-<p>Un après-midi, comme elles se reposaient sur le banc du fond, elles
-aperçurent tout à coup, au bout de l'allée, un gros prêtre qui s'en
-venait vers elles.</p>
-
-<p>Il salua de loin, prit un air souriant, salua de nouveau quand il
-fut à trois pas et s'écria: «Eh bien, Madame la baronne, comment
-allons-nous?» C'était le curé du pays.</p>
-
-<p>Petite mère, née dans le siècle des philosophes, élevée par un père
-peu croyant, aux jours de la Révolution, ne fréquentait guère <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span>
-l'église, bien qu'elle aimât les prêtres par une sorte d'instinct
-religieux de femme.</p>
-
-<p>Elle avait totalement oublié l'abbé Picot, son curé, et rougit en le
-voyant. Elle s'excusa de n'avoir point prévenu sa démarche. Mais le
-bonhomme n'en semblait point froissé; il regarda Jeanne, la complimenta
-sur sa bonne mine, s'assit, mit son tricorne sur ses genoux et
-s'épongea le front. Il était fort gros, fort rouge, et suait à flots.
-Il tirait de sa poche à tout instant un énorme mouchoir à carreaux
-imbibé de transpiration, et se le passait sur le visage et sur le cou;
-mais à peine le linge humide était-il entré dans les profondeurs noires
-de sa robe que de nouvelles gouttes poussaient sur sa peau, et, tombant
-sur la soutane rebondie au ventre, fixaient en petites taches rondes la
-poussière volante des chemins.</p>
-
-<p>Il était gai, vrai prêtre campagnard, tolérant, bavard et brave homme.
-Il raconta des histoires, parla des gens du pays, ne sembla pas s'être
-aperçu que ses deux paroissiennes n'étaient pas encore venues aux
-offices, la baronne accordant son indolence avec sa foi confuse, et
-Jeanne trop heureuse d'être délivrée du couvent où elle avait été repue
-de cérémonies pieuses.</p>
-
-<p>Le baron parut. Sa religion panthéiste le <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> laissait indifférent aux
-dogmes. Il fut aimable pour l'abbé qu'il connaissait de loin, et le
-retint à dîner.</p>
-
-<p>Le prêtre sut plaire grâce à cette astuce inconsciente que le maniement
-des âmes donne aux hommes les plus médiocres appelés par le hasard des
-événements à exercer un pouvoir sur leurs semblables.</p>
-
-<p>La baronne le choya, attirée peut-être par une de ces affinités qui
-rapprochent les natures semblables, la figure sanguine et l'haleine
-courte du gros homme plaisant à son obésité soufflante.</p>
-
-<p>Vers le dessert il eut une verve de curé en goguette, ce laisser aller
-familier des fins de repas joyeuses.</p>
-
-<p>Et tout à coup il s'écria comme si une idée heureuse lui eût traversé
-l'esprit: «Mais j'ai un nouveau paroissien qu'il faut que je vous
-présente, M. le vicomte de Lamare!»</p>
-
-<p>La baronne, qui connaissait sur le bout du doigt tout l'armorial de la
-province, demanda: «Est-il de la famille de Lamare de l'Eure?»</p>
-
-<p>Le prêtre s'inclina: «Oui, Madame, c'est le fils du vicomte Jean
-de Lamare, mort l'an dernier.» Alors madame Adélaïde, qui aimait
-par-dessus tout la noblesse, posa une foule de questions, et apprit
-que, les dettes <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> du père payées, le jeune homme, ayant vendu son
-château de famille, s'était organisé un petit pied-à-terre dans une
-des trois fermes qu'il possédait dans la commune d'Étouvent. Ces biens
-représentaient en tout cinq à six mille livres de rentes; mais le
-vicomte était d'humeur économe et sage et comptait vivre simplement
-pendant deux ou trois ans dans ce modeste pavillon afin d'amasser de
-quoi faire figure dans le monde pour se marier avec avantage sans
-contracter de dettes ou hypothéquer ses fermes.</p>
-
-<p>Le curé ajouta: «C'est un bien charmant garçon; et si rangé, si
-paisible. Mais il ne s'amuse guère dans le pays.»</p>
-
-<p>Le baron dit: «Amenez-le chez nous, Monsieur l'abbé, cela pourra le
-distraire de temps en temps.»</p>
-
-<p>Et on parla d'autre chose.</p>
-
-<p>Quand on passa dans le salon, après avoir pris le café, le prêtre
-demanda la permission de faire un tour dans le jardin, ayant l'habitude
-d'un peu d'exercice après ses repas. Le baron l'accompagna. Ils se
-promenaient lentement tout le long de la façade blanche du château pour
-revenir ensuite sur leurs pas. Leurs ombres, l'une maigre, l'autre
-ronde et coiffée d'un champignon, allaient et venaient tantôt devant
-eux, tantôt derrière eux, selon <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> qu'ils marchaient vers la lune ou
-qu'ils lui tournaient le dos. Le curé mâchonnait une sorte de cigarette
-qu'il avait tirée de sa poche. Il en expliqua l'utilité avec le franc
-parler des hommes de campagne: «C'est pour favoriser les renvois, parce
-que j'ai les digestions un peu lourdes.»</p>
-
-<p>Puis, soudain, regardant le ciel où voyageait l'astre clair, il
-prononça: «On ne se lasse jamais de ce spectacle-là.»</p>
-
-<p>Et il rentra prendre congé des dames.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span></p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">e</span> dimanche suivant, la baronne et Jeanne allèrent à la messe, poussées
-par un délicat sentiment de déférence pour leur curé.</p>
-
-<p>Elles l'attendirent après l'office afin de l'inviter à déjeuner pour
-le jeudi. Il sortit de la sacristie avec un grand jeune homme élégant
-qui lui donnait le bras familièrement. Dès qu'il aperçut les deux
-femmes, il fit un geste de surprise joyeuse et s'écria: «Comme ça
-tombe! Permettez-moi, Madame la baronne et Mademoiselle Jeanne, de vous
-présenter votre voisin, M. le vicomte de Lamare.»</p>
-
-<p>Le vicomte s'inclina, dit son désir ancien déjà de faire la
-connaissance de ces dames et se mit à causer avec aisance, en homme
-comme il faut, ayant vécu. Il possédait une de ces figures heureuses
-dont rêvent les femmes et qui sont désagréables à tous les hommes. <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
-Ses cheveux noirs et frisés ombraient son front lisse et bruni; et deux
-grands sourcils réguliers comme s'ils eussent été artificiels rendaient
-profonds et tendres ses yeux sombres dont le blanc semblait un peu
-teinté de bleu.</p>
-
-<p>Ses cils serrés et longs prêtaient à son regard cette éloquence
-passionnée qui trouble dans les salons la belle dame hautaine, et fait
-se retourner la fille en bonnet qui porte un panier par les rues.</p>
-
-<p>Le charme langoureux de cet &oelig;il faisait croire à la profondeur de la
-pensée et donnait de l'importance aux moindres paroles.</p>
-
-<p>La barbe drue, luisante et fine, cachait une mâchoire un peu trop forte.</p>
-
-<p>On se sépara après beaucoup de compliments.</p>
-
-<p>M. de Lamare, deux jours après, fit sa première visite.</p>
-
-<p>Il arriva comme on essayait un banc rustique posé le matin même sous
-le grand platane en face des fenêtres du salon. Le baron voulait qu'on
-en plaçât un autre, pour faire pendant, sous le tilleul; petite mère,
-ennemie de la symétrie, ne voulait pas. Le vicomte consulté fut de
-l'avis de la baronne.</p>
-
-<p>Puis il parla du pays, qu'il déclarait très «pittoresque», ayant
-trouvé, dans ses promenades solitaires, beaucoup de «sites» ravissants.
-<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> De temps en temps ses yeux, comme par hasard, rencontraient ceux
-de Jeanne; et elle éprouvait une sensation singulière de ce regard
-brusque, vite détourné, où apparaissaient une admiration caressante et
-une sympathie éveillée.</p>
-
-<p>M. de Lamare le père, mort l'année précédente, avait justement connu
-un intime ami de M. des Cultaux dont petite mère était fille; et la
-découverte de cette connaissance enfanta une conversation d'alliances,
-de dates, de parentés interminable. La baronne faisait des tours de
-force de mémoire, rétablissant les ascendances et les descendances
-d'autres familles, circulant, sans jamais se perdre, dans le labyrinthe
-compliqué des généalogies.</p>
-
-<p>«Dites-moi, vicomte, avez-vous entendu parler des Saunoy de Varfleur;
-le fils aîné, Gontran, avait épousé une demoiselle de Coursil, une
-Coursil-Courville, et le cadet, une de mes cousines, Mademoiselle de
-la Roche-Aubert, qui était alliée aux Crisange. Or M. de Crisange fut
-l'intime de mon père et a dû connaître aussi le vôtre.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Madame. N'est-ce pas ce M. de Crisange qui émigra et dont le
-fils s'est ruiné?</p>
-
-<p>&mdash;Lui-même. Il avait demandé en mariage ma tante, après la mort de son
-mari le <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> comte d'Éretry; mais elle ne voulut pas de lui parce qu'il
-prisait. Savez-vous, à ce propos, ce que sont devenus les Viloise? Ils
-ont quitté la Touraine vers 1813, à la suite de revers de fortune, pour
-se fixer en Auvergne; et je n'en ai plus entendu parler.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois, Madame, que le vieux marquis est mort d'une chute de
-cheval, laissant une fille mariée avec un Anglais, et l'autre avec un
-certain Bassolle, un commerçant, riche dit-on, et qui l'avait séduite.»</p>
-
-<p>Et des noms appris et retenus dès l'enfance dans les conversations
-des vieux parents revenaient. Et les mariages de ces familles égales
-prenaient dans leurs esprits l'importance des grands événements
-publics. Ils parlaient de gens qu'ils n'avaient jamais vus comme s'ils
-les connaissaient beaucoup; et ces gens-là, dans d'autres contrées,
-parlaient d'eux de la même façon; et ils se sentaient familiers de
-loin, presque amis, presque alliés, par le seul fait d'appartenir à la
-même classe, à la même caste, d'être d'un sang équivalent.</p>
-
-<p>Le baron, d'une nature assez sauvage et d'une éducation qui ne
-s'accordait point avec les croyances et les préjugés des gens de son
-monde, ne connaissait guère les familles des environs, il interrogea
-sur elles le vicomte.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p>
-
-<p>M. de Lamare répondit: «Oh! il n'y a pas beaucoup de noblesse dans
-l'arrondissement», du même ton dont il aurait déclaré qu'il y avait
-peu de lapin sur les côtes; et il donna des détails. Trois familles
-seulement se trouvaient dans un rayon assez rapproché: le marquis de
-Coutelier, une sorte de chef de l'aristocratie normande; le vicomte et
-la vicomtesse de Briseville, des gens d'excellente race, mais se tenant
-assez isolés; enfin le comte de Fourville, sorte de croquemitaine qui
-passait pour faire mourir sa femme de chagrin et qui vivait en chasseur
-dans son château de la Vrillette, bâti sur un étang.</p>
-
-<p>Quelques parvenus qui frayaient entre eux avaient acheté des domaines
-par-ci, par-là. Le vicomte ne les connaissait point.</p>
-
-<p>Il prit congé; et son dernier regard fut pour Jeanne, comme s'il lui
-eût adressé un <i>adieu</i> particulier, plus cordial et plus doux.</p>
-
-<p>La baronne le trouva charmant et surtout très comme il faut. Petit père
-répondit: «Oui, certes, c'est un garçon très bien élevé.»</p>
-
-<p>On l'invita à dîner la semaine suivante. Il vint alors régulièrement.</p>
-
-<p>Il arrivait le plus souvent vers quatre heures de l'après-midi,
-rejoignait petite mère dans «son allée» et lui offrait le bras pour
-faire «son exercice». Quand Jeanne n'était point <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> sortie, elle
-soutenait la baronne de l'autre côté, et tous trois marchaient
-lentement d'un bout à l'autre du grand chemin tout droit, allant et
-revenant sans cesse. Il ne parlait guère à la jeune fille. Mais son
-&oelig;il, qui semblait en velours noir, rencontrait souvent l'&oelig;il de
-Jeanne, qu'on aurait dit en agate bleue.</p>
-
-<p>Plusieurs fois ils descendirent tous les deux à Yport avec le baron.</p>
-
-<p>Comme ils se trouvaient sur la plage, un soir, le père Lastique
-les aborda, et, sans quitter sa pipe, dont l'absence aurait étonné
-peut-être davantage que la disparition de son nez, il prononça: «Avec
-ce vent là, M'sieu l'baron, y aurait d'quoi aller d'main jusqu'Étretat,
-et r'venir sans s'donner d'peine.»</p>
-
-<p>Jeanne joignit les mains: «Oh papa, si tu voulais?» Le baron se tourna
-vers M. de Lamare:</p>
-
-<p>«En êtes-vous, vicomte? Nous irions déjeuner là-bas.»</p>
-
-<p>Et la partie fut tout de suite décidée.</p>
-
-<p>Dès l'aurore, Jeanne était debout. Elle attendit son père plus lent
-à s'habiller, et ils se mirent à marcher dans la rosée, traversant
-d'abord la plaine, puis le bois tout vibrant de chants d'oiseaux. Le
-vicomte et le père Lastique étaient assis sur un cabestan.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></p>
-
-<p>Deux autres marins aidèrent au départ. Les hommes, appuyant leurs
-épaules aux bordages, poussaient de toute leur force. On avançait avec
-peine sur la plate-forme de galet. Lastique glissait sous la quille des
-rouleaux de bois graissés, puis, reprenant sa place, modulait d'une
-voix traînante son interminable «Ohée hop!» qui devait régler l'effort
-commun.</p>
-
-<p>Mais lorsqu'on parvint à la pente, le canot tout d'un coup partit,
-dévala sur les cailloux ronds avec un grand bruit de toile déchirée. Il
-s'arrêta net à l'écume des petites vagues, et tout le monde prit place
-sur les bancs; puis les deux matelots restés à terre le mirent à flot.</p>
-
-<p>Une brise légère et continue, venant du large, effleurait et ridait la
-surface de l'eau. La voile fut hissée, s'arrondit un peu, et la barque
-s'en alla paisiblement, à peine bercée par la mer.</p>
-
-<p>On s'éloigna d'abord. Vers l'horizon, le ciel se baissant se mêlait
-à l'Océan. Vers la terre, la haute falaise droite faisait une
-grande ombre à son pied, et des pentes de gazon pleines de soleil
-l'échancraient par endroits. Là-bas, en arrière, des voiles brunes
-sortaient de la jetée blanche de Fécamp, et là-bas, en avant, une roche
-d'une forme <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> étrange, arrondie et percée à jour, avait à peu près
-la figure d'un éléphant énorme enfonçant sa trompe dans les flots.
-C'était la petite porte d'Étretat.</p>
-
-<p>Jeanne, tenant le bordage d'une main, un peu étourdie par le bercement
-des vagues, regardait au loin; et il lui semblait que trois seules
-choses étaient vraiment belles dans la création: la lumière, l'espace
-et l'eau.</p>
-
-<p>Personne ne parlait. Le père Lastique, qui tenait la barre et l'écoute,
-buvait un coup de temps en temps à même une bouteille cachée sous
-son banc; et il fumait, sans repos, son moignon de pipe qui semblait
-inextinguible. Il en sortait toujours un mince filet de fumée bleue
-tandis qu'un autre tout pareil s'échappait du coin de sa bouche. Et on
-ne voyait jamais le matelot rallumer le fourneau de terre plus noir que
-l'ébène, ou le remplir de tabac. Quelquefois il le prenait d'une main,
-l'ôtait de ses lèvres, et du même coin d'où sortait la fumée lançait à
-la mer un long jet de salive brune.</p>
-
-<p>Le baron, assis à l'avant, surveillait la voile, tenant la place d'un
-homme. Jeanne et le vicomte se trouvaient côte à côte, un peu troublés
-tous les deux. Une force inconnue faisait se rencontrer leurs yeux
-qu'ils levaient au même moment comme si une <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> affinité les eût
-avertis; car entre eux flottait déjà cette subtile et vague tendresse
-qui naît si vite entre deux jeunes gens, lorsque le garçon n'est pas
-laid et que la fille est jolie. Ils se sentaient heureux l'un près de
-l'autre, peut-être parce qu'ils pensaient l'un à l'autre.</p>
-
-<p>Le soleil montait comme pour considérer de plus haut la vaste mer
-étendue sous lui; mais elle eut comme une coquetterie et s'enveloppa
-d'une brume légère qui la voilait à ses rayons. C'était un brouillard
-transparent, très bas, doré, qui ne cachait rien, mais rendait les
-lointains plus doux. L'astre dardait ses flammes, faisait fondre
-cette nuée brillante; et, lorsqu'il fut dans toute sa force, la buée
-s'évapora, disparut; et la mer, lisse comme une glace, se mit à
-miroiter dans la lumière.</p>
-
-<p>Jeanne, tout émue, murmura: «Comme c'est beau!» Le vicomte répondit:
-«Oh oui, c'est beau.» La clarté sereine de cette matinée faisait
-s'éveiller comme un écho dans leurs c&oelig;urs.</p>
-
-<p>Et soudain on découvrit les grandes arcades d'Étretat, pareilles à deux
-jambes de la falaise marchant dans la mer, hautes à servir d'arche à
-des navires; tandis qu'une aiguille de roche blanche et pointue se
-dressait devant la première.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span></p>
-
-<p>On aborda, et pendant que le baron, descendu le premier, retenait la
-barque au rivage en tirant sur une corde, le vicomte prit dans ses bras
-Jeanne pour la déposer à terre sans qu'elle se mouillât les pieds; puis
-ils montèrent la dure banque de galet, côte à côte, émus tous deux de
-ce rapide enlacement, et ils entendirent tout à coup le père Lastique
-disant au baron: «M'est avis que ça ferait un joli couple tout d'même.»</p>
-
-<p>Dans une petite auberge, près de la plage, le déjeuner fut charmant.
-L'Océan, engourdissant la voix et la pensée, les avait rendus
-silencieux; la table les fit bavards, et bavards comme des enfants en
-vacance.</p>
-
-<p>Les choses les plus simples leur donnaient d'interminables gaietés.</p>
-
-<p>Le père Lastique, en se mettant à table, cacha soigneusement dans son
-béret sa pipe qui fumait encore; et l'on rit. Une mouche attirée sans
-doute par son nez rouge s'en vint à plusieurs reprises se poser dessus;
-et, lorsqu'il l'avait chassée d'un coup de main trop lent pour la
-saisir, elle allait se poster sur un rideau de mousseline, que beaucoup
-de ses s&oelig;urs avaient déjà maculé, et elle semblait guetter avidement
-le pif enluminé du matelot, car elle reprenait aussitôt son vol pour
-revenir s'y installer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span></p>
-
-<p>A chaque voyage de l'insecte un rire fou jaillissait; et, lorsque le
-vieux, ennuyé par ce chatouillement, murmura: «Elle est bougrement
-ostinée», Jeanne et le vicomte se mirent à pleurer de gaieté, se
-tordant, étouffant, la serviette sur la bouche pour ne pas crier.</p>
-
-<p>Lorsqu'on eut pris le café: «Si nous allions nous promener», dit
-Jeanne. Le vicomte se leva; mais le baron préférait faire son lézard au
-soleil sur le galet: «Allez-vous-en, mes enfants, vous me retrouverez
-ici dans une heure.»</p>
-
-<p>Ils traversèrent en ligne droite les quelques chaumières du pays; et,
-après avoir dépassé un petit château qui ressemblait à une grande
-ferme, ils se trouvèrent dans une vallée découverte allongée devant eux.</p>
-
-<p>Le mouvement de la mer les avait alanguis, troublant leur équilibre
-ordinaire, le grand air salin les avait affamés, puis le déjeuner
-les avait étourdis et la gaieté les avait énervés. Ils se sentaient
-maintenant un peu fous avec des envies de courir éperdument dans les
-champs. Jeanne entendait bourdonner ses oreilles, toute remuée par des
-sensations nouvelles et rapides.</p>
-
-<p>Un soleil dévorant tombait sur eux. Des deux côtés de la route les
-récoltes mûres se <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> penchaient, pliées sous la chaleur. Les
-sauterelles s'égosillaient nombreuses comme les brins d'herbe, jetant
-partout, dans les blés, dans les seigles, dans les joncs marins des
-côtes, leur cri maigre et assourdissant.</p>
-
-<p>Aucune autre voix ne montait sous le ciel torride, d'un bleu miroitant
-et jauni comme s'il allait tout d'un coup devenir rouge, à la façon des
-métaux trop rapprochés d'un brasier.</p>
-
-<p>Ayant aperçu un petit bois, plus loin, à droite, ils y allèrent.</p>
-
-<p>Encaissée entre deux talus, une allée étroite s'avançait sous de
-grands arbres impénétrables au soleil. Une espèce de fraîcheur moisie
-les saisit en entrant, cette humidité qui fait frissonner la peau et
-pénètre dans les poumons. L'herbe avait disparu, faute de jour et d'air
-libre; mais une mousse cachait le sol.</p>
-
-<p>Ils avançaient: «Tiens, là-bas, nous pourrons nous asseoir un peu»,
-dit-elle. Deux vieux arbres étaient morts et, profitant du trou fait
-dans la verdure, une averse de lumière tombait là, chauffait la terre,
-avait réveillé des germes de gazon, de pissenlits et de lianes, fait
-éclore des petites fleurs blanches, fines comme un brouillard, et des
-digitales pareilles à des fusées. Des papillons, <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> des abeilles,
-des frelons trapus, des cousins démesurés qui ressemblaient à des
-squelettes de mouches, mille insectes volants, des bêtes à bon Dieu
-roses et tachetées, des bêtes d'enfer aux reflets verdâtres, d'autres
-noires avec des cornes, peuplaient ce puits lumineux et chaud, creusé
-dans l'ombre glacée des lourds feuillages.</p>
-
-<p>Ils s'assirent, la tête à l'abri et les pieds dans la chaleur. Ils
-regardaient toute cette vie grouillante et petite qu'un rayon fait
-apparaître; et Jeanne attendrie répétait: «Comme on est bien! que c'est
-bon la campagne! Il y a des moments où je voudrais être mouche ou
-papillon pour me cacher dans les fleurs.»</p>
-
-<p>Ils parlèrent d'eux, de leurs habitudes, de leurs goûts, sur ce ton
-plus bas, intime, dont on fait les confidences. Il se disait déjà
-dégoûté du monde, las de sa vie futile; c'était toujours la même chose;
-on n'y rencontrait rien de vrai, rien de sincère.</p>
-
-<p>Le monde! elle aurait bien voulu le connaître; mais elle était
-convaincue d'avance qu'il ne valait pas la campagne.</p>
-
-<p>Et plus leurs c&oelig;urs se rapprochaient, plus ils s'appelaient avec
-cérémonie «monsieur et mademoiselle», plus aussi leurs regards se
-souriaient, se mêlaient; et il leur semblait qu'une bonté nouvelle
-entrait en eux, une affection <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> plus épandue, un intérêt à mille
-choses dont ils ne s'étaient jamais souciés.</p>
-
-<p>Ils revinrent; mais le baron était parti à pied jusqu'à la
-Chambre-aux-Demoiselles, grotte suspendue dans une crête de falaise; et
-ils l'attendirent à l'auberge.</p>
-
-<p>Il ne reparut qu'à cinq heures du soir, après une longue promenade sur
-les côtes.</p>
-
-<p>On remonta dans la barque. Elle s'en allait mollement, vent arrière,
-sans secousse aucune, sans avoir l'air d'avancer. La brise arrivait par
-souffles lents et tièdes qui tendaient la voile une seconde, puis la
-laissaient retomber, flasque, le long du mât. L'onde opaque semblait
-morte; et le soleil épuisé d'ardeurs, suivant sa route arrondie,
-s'approchait d'elle tout doucement.</p>
-
-<p>L'engourdissement de la mer faisait de nouveau taire tout le monde.</p>
-
-<p>Jeanne dit enfin: «Comme j'aimerais voyager!»</p>
-
-<p>Le vicomte reprit: «Oui, mais c'est triste de voyager seul, il faut
-être au moins deux pour se communiquer ses impressions.</p>
-
-<p>Elle réfléchit: «C'est vrai... j'aime à me promener seule cependant...
-comme on est bien quand on rêve, toute seule...»</p>
-
-<p>Il la regarda longuement: «On peut aussi rêver à deux.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span></p>
-
-<p>Elle baissa les yeux. Était-ce une allusion? Peut-être. Elle considéra
-l'horizon comme pour découvrir encore plus loin; puis, d'une voix
-lente: «Je voudrais aller en Italie... et en Grèce... ah oui, en
-Grèce... et en Corse! ce doit être si sauvage et si beau!»</p>
-
-<p>Il préférait la Suisse à cause des chalets et des lacs.</p>
-
-<p>Elle disait: «Non, j'aimerais les pays tout neufs comme la Corse,
-ou les pays très vieux et pleins de souvenirs, comme la Grèce. Ce
-doit être si doux de retrouver les traces de ces peuples dont nous
-savons l'histoire depuis notre enfance, de voir les lieux où se sont
-accomplies les grandes choses.»</p>
-
-<p>Le vicomte, moins exalté, déclara: «Moi, l'Angleterre m'attire
-beaucoup; c'est une région fort instructive.»</p>
-
-<p>Alors ils parcoururent l'univers, discutant les agréments de chaque
-pays, depuis les pôles jusqu'à l'équateur, s'extasiant sur des paysages
-imaginaires et les m&oelig;urs invraisemblables de certains peuples comme
-les Chinois ou les Lapons; mais ils en arrivèrent à conclure que le
-plus beau pays du monde, c'était la France, avec son climat tempéré,
-frais l'été et doux l'hiver, ses riches campagnes, ses vertes forêts,
-ses grands fleuves calmes et ce culte des beaux-arts qui n'avait <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span>
-existé nulle part ailleurs, depuis les grands siècles d'Athènes.</p>
-
-<p>Puis ils se turent.</p>
-
-<p>Le soleil, plus bas, semblait saigner; et une large traînée lumineuse,
-une route éblouissante courait sur l'eau depuis la limite de l'Océan
-jusqu'au sillage de la barque.</p>
-
-<p>Les derniers souffles de vent tombèrent; toute ride s'aplanit; et la
-voile immobile était rouge. Une accalmie illimitée semblait engourdir
-l'espace, faire le silence autour de cette rencontre d'éléments;
-tandis que, cambrant sous le ciel son ventre luisant et liquide, la
-mer, fiancée monstrueuse, attendait l'amant de feu qui descendait vers
-elle. Il précipitait sa chute, empourpré comme par le désir de leur
-embrassement. Il la joignit; et, peu à peu, elle le dévora.</p>
-
-<p>Alors de l'horizon une fraîcheur accourut; un frisson plissa le sein
-mouvant de l'eau comme si l'astre englouti eût jeté sur le monde un
-soupir d'apaisement.</p>
-
-<p>Le crépuscule fut court; la nuit se déploya criblée d'astres. Le
-père Lastique prit les rames; et on s'aperçut que la mer était
-phosphorescente. Jeanne et le vicomte, côte à côte, regardaient
-ces lueurs mouvantes que la barque laissait derrière elle. Ils ne
-songeaient presque plus, contemplant vaguement, <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> aspirant le soir
-dans un bien-être délicieux; et comme Jeanne avait une main appuyée sur
-le banc, un doigt de son voisin se posa, comme par hasard, contre sa
-peau; elle ne remua point, surprise, heureuse, et confuse de ce contact
-si léger.</p>
-
-<p>Quand elle fut rentrée le soir, dans sa chambre, elle se sentit
-étrangement remuée et tellement attendrie que tout lui donnait envie de
-pleurer. Elle regarda sa pendule, pensa que la petite abeille battait
-à la façon d'un c&oelig;ur, d'un c&oelig;ur ami; qu'elle serait le témoin de
-toute sa vie, qu'elle accompagnerait ses joies et ses chagrins de ce
-tic-tac vif et régulier; et elle arrêta la mouche dorée pour mettre
-un baiser sur ses ailes. Elle aurait embrassé n'importe quoi. Elle
-se souvint d'avoir caché dans le fond d'un tiroir une vieille poupée
-d'autrefois; elle la rechercha, la revit avec la joie qu'on a en
-retrouvant des amies adorées; et, la serrant contre sa poitrine, elle
-cribla de baisers ardents les joues peintes et la filasse frisée du
-joujou.</p>
-
-<p>Et, tout en le gardant en ses bras, elle songea.</p>
-
-<p>Était-ce bien <span class="smcap">LUI</span> l'époux promis par mille voix secrètes,
-qu'une Providence souverainement bonne avait ainsi jeté sur sa route?
-Était-ce bien l'être créé pour elle, à qui elle <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> dévouerait son
-existence? Étaient-ils ces deux prédestinés dont les tendresses se
-joignant devaient s'étreindre, se mêler indissolublement, engendrer
-l'<span class="smcap">AMOUR</span>?</p>
-
-<p>Elle n'avait point encore ces élans tumultueux de tout son être, ces
-ravissements fous, ces soulèvements profonds qu'elle croyait être la
-passion; il lui semblait cependant qu'elle commençait à l'aimer; car
-elle se sentait parfois toute défaillante en pensant à lui; et elle y
-pensait sans cesse. Sa présence lui remuait le c&oelig;ur; elle rougissait
-et pâlissait en rencontrant un regard, et frissonnait en entendant sa
-voix.</p>
-
-<p>Elle dormit bien peu cette nuit-là.</p>
-
-<p>Alors de jour en jour le troublant désir d'aimer l'envahit davantage.
-Elle se consultait sans cesse, consultait aussi les marguerites, les
-nuages, des pièces de monnaie jetées en l'air.</p>
-
-<p>Or, un soir, son père lui dit: «Fais-toi belle demain matin.» Elle
-demanda: «Pourquoi, papa?» Il reprit: «C'est un secret.»</p>
-
-<p>Et quand elle descendit le lendemain toute fraîche dans une toilette
-claire, elle trouva la table du salon couverte de boîtes de bonbons;
-et, sur une chaise, un énorme bouquet.</p>
-
-<p>Une voiture entra dans la cour. On lisait dessus: «Lerat, pâtissier à
-Fécamp. Repas de <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> noces»; et Ludivine, aidée d'un marmiton, tirait
-d'une trappe ouvrant derrière la carriole beaucoup de grands paniers
-plats qui sentaient bon.</p>
-
-<p>Le vicomte de Lamare parut. Son pantalon était tendu et retenu sous de
-mignonnes bottes vernies qui faisaient voir la petitesse de son pied.
-Sa longue redingote serrée à la taille laissait sortir par l'échancrure
-sur la poitrine la dentelle de son jabot; et une cravate fine, à
-plusieurs tours, le forçait à porter haut sa belle tête brune empreinte
-d'une distinction grave. Il avait un autre air que de coutume, cet
-aspect particulier que la toilette donne subitement aux visages les
-mieux connus. Jeanne, stupéfaite, le regardait comme si elle ne l'avait
-point encore vu; elle le trouvait souverainement gentilhomme, grand
-seigneur de la tête aux pieds.</p>
-
-<p>Il s'inclina, en souriant: «Eh bien, ma commère, êtes-vous prête?»</p>
-
-<p>Elle balbutia: «Mais quoi? Qu'y a-t-il donc?</p>
-
-<p>&mdash;Tu le sauras tout à l'heure», dit le baron.</p>
-
-<p>La calèche attelée s'avança, madame Adélaïde descendit de sa chambre
-en grand apparat au bras de Rosalie, qui parut tellement émue par
-l'élégance de M. de Lamare que <span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> petit père murmura: «Dites
-donc, vicomte, je crois que notre bonne vous trouve à son goût.» Il
-rougit jusqu'aux oreilles, fit semblant de n'avoir pas entendu, et,
-s'emparant du gros bouquet, le présenta à Jeanne. Elle le prit plus
-étonnée encore. Tous les quatre montèrent en voiture; et la cuisinière
-Ludivine, qui apportait à la baronne un bouillon froid pour la
-soutenir, déclara: «Vrai, Madame, on dirait une noce.»</p>
-
-<p>On mit pied à terre en entrant dans Yport et, à mesure qu'on avançait
-à travers le village, les matelots dans leurs hardes neuves, dont les
-plis se voyaient, sortaient de leurs maisons, saluaient, serraient la
-main du baron et se mettaient à suivre comme derrière une procession.</p>
-
-<p>Le vicomte avait offert son bras à Jeanne et marchait en tête avec elle.</p>
-
-<p>Lorsqu'on arriva devant l'église, on s'arrêta; et la grande croix
-d'argent parut, tenue droite par un enfant de ch&oelig;ur précédant un
-autre gamin rouge et blanc qui portait l'urne d'eau bénite où trempait
-le goupillon.</p>
-
-<p>Puis passèrent trois vieux chantres dont l'un boitait, puis le serpent,
-puis le curé soulevant de son ventre pointu l'étole dorée, croisée
-dessus. Il dit bonjour d'un sourire et d'un signe de tête; puis,
-les yeux mi-clos, les <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> lèvres remuées d'une prière, la barrette
-enfoncée jusqu'au nez, il suivit son état-major en surplis en se
-dirigeant vers la mer.</p>
-
-<p>Sur la plage une foule attendait autour d'une barque neuve
-enguirlandée. Son mât, sa voile, ses cordages étaient couverts de longs
-rubans qui voltigeaient dans la brise, et son nom <span class="smcap">Jeanne</span>
-apparaissait en lettres d'or, à l'arrière.</p>
-
-<p>Le père Lastique, patron de ce bateau construit avec l'argent du
-baron, s'avança au-devant du cortège. Tous les hommes, d'un même
-mouvement, ôtèrent ensemble leurs coiffures; et une rangée de dévotes,
-encapuchonnées sous de vastes mantes noires à grands plis tombant des
-épaules, s'agenouillèrent en cercle à l'aspect de la croix.</p>
-
-<p>Le curé, entre les deux enfants de ch&oelig;ur, s'en vint à l'un des
-bouts de l'embarcation, tandis qu'à l'autre, les trois vieux chantres,
-crasseux dans leur blanche vêture, le menton poileux, l'air grave,
-l'&oelig;il sur le livre de plain-chant, détonnaient à pleine gueule dans
-la claire matinée.</p>
-
-<p>Chaque fois qu'ils reprenaient haleine, le serpent tout seul continuait
-son mugissement; et dans l'enflure de ses joues pleines de vent ses
-petits yeux gris disparaissaient. La peau du front même, et celle du
-cou, <span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> semblaient décollées de la chair tant il se gonflait en
-soufflant.</p>
-
-<p>La mer immobile et transparente semblait assister, recueillie, au
-baptême de sa nacelle, roulant à peine, avec un tout petit bruit de
-râteau grattant le galet, des vaguettes hautes comme le doigt. Et les
-grandes mouettes blanches aux ailes déployées passaient en décrivant
-des courbes dans le ciel bleu, s'éloignaient, revenaient d'un vol
-arrondi au-dessus de la foule agenouillée, comme pour voir aussi ce
-qu'on faisait là.</p>
-
-<p>Mais le chant s'arrêta après un amen hurlé cinq minutes; et le prêtre,
-d'une voix empâtée, gloussa quelques mots latins dont on ne distinguait
-que les terminaisons sonores.</p>
-
-<p>Il fit ensuite le tour de la barque en l'aspergeant d'eau bénite, puis
-il commença à murmurer des orémus en se tenant à présent le long d'un
-bordage en face du parrain et de la marraine qui demeuraient immobiles,
-la main dans la main.</p>
-
-<p>Le jeune homme gardait sa figure grave de beau garçon, mais la jeune
-fille, étranglée par une émotion soudaine, défaillante, se mit à
-trembler tellement, que ses dents s'entrechoquaient. Le rêve qui la
-hantait depuis quelque temps, venait de prendre tout à coup, dans
-une espèce d'hallucination, l'apparence <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> d'une réalité. On avait
-parlé de noce, un prêtre était là, bénissant, des hommes en surplis
-psalmodiaient des prières; n'était-ce pas elle qu'on mariait!</p>
-
-<p>Eut-elle dans les doigts une secousse nerveuse, l'obsession de son
-c&oelig;ur avait-elle couru le long de ses veines jusqu'au c&oelig;ur de
-son voisin? Comprit-il, devina-t-il, fut-il comme elle envahi par une
-sorte d'ivresse d'amour? ou bien, savait-il seulement par expérience
-qu'aucune femme ne lui résistait? Elle s'aperçut soudain qu'il pressait
-sa main, doucement d'abord, puis plus fort, plus fort, à la briser.
-Et, sans que sa figure remuât, sans que personne s'en aperçût, il dit,
-oui certes, il dit très distinctement: «Oh Jeanne, si vous vouliez, ce
-seraient nos fiançailles.»</p>
-
-<p>Elle baissa la tête d'un mouvement très lent qui peut-être voulait dire
-«oui». Et le prêtre qui jetait encore de l'eau bénite leur en envoya
-quelques gouttes sur les doigts.</p>
-
-<p>C'était fini. Les femmes se relevaient. Le retour fut une débandade. La
-croix, entre les mains de l'enfant de ch&oelig;ur, avait perdu sa dignité;
-elle filait vite, oscillant de droite et de gauche, ou bien penchée en
-avant, prête à tomber sur le nez. Le curé, qui ne priait plus, galopait
-derrière; les chantres et le serpent avaient disparu par une ruelle
-pour <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> être plus tôt déshabillés; et les matelots, par groupes, se
-hâtaient. Une même pensée qui mettait en leur tête comme une odeur
-de cuisine, allongeait les jambes, mouillait les bouches de salive,
-descendait jusqu'au fond des ventres où elle faisait chanter les boyaux.</p>
-
-<p>Un bon déjeuner les attendait aux Peuples.</p>
-
-<p>La grande table était mise dans la cour sous les pommiers. Soixante
-personnes y prirent place; marins et paysans. La baronne, au centre,
-avait à ses côtés les deux curés, celui d'Yport et celui des Peuples.
-Le baron, en face, était flanqué du maire et de sa femme, maigre
-campagnarde déjà vieille qui adressait de tous les côtés une multitude
-de petits saluts. Elle avait une figure étroite serrée dans son grand
-bonnet normand, une vraie tête de poule à huppe blanche, avec un &oelig;il
-tout rond et toujours étonné; et elle mangeait par petits coups rapides
-comme si elle eût picoté son assiette avec son nez.</p>
-
-<p>Jeanne, à côté du parrain, voyageait dans le bonheur. Elle ne voyait
-plus rien, ne savait plus rien, et se taisait, la tête brouillée de
-joie.</p>
-
-<p>Elle lui demanda: «Quel est donc votre petit nom?»</p>
-
-<p>Il dit: «Julien. Vous ne saviez pas?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p>
-
-<p>Mais elle ne répondit point, pensant: «Comme je le répéterai souvent,
-ce nom-là!»</p>
-
-<p>Quand le repas fut fini, on laissa la cour aux matelots et on passa
-de l'autre côté du château. La baronne se mit à faire son exercice,
-appuyée sur le baron, escortée de ses deux prêtres. Jeanne et Julien
-allèrent jusqu'au bosquet, entrèrent dans les petits chemins touffus;
-et tout à coup il lui saisit les mains: «Dites, voulez-vous être ma
-femme?»</p>
-
-<p>Elle baissa encore la tête; et comme il balbutiait: «Répondez, je vous
-en supplie!» elle releva ses yeux vers lui, tout doucement; et il lut
-la réponse dans son regard.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span></p>
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">e</span> baron, un matin, entra dans la chambre de Jeanne avant qu'elle fût
-levée, et, s'asseyant sur les pieds du lit: «M. le vicomte de Lamare
-nous a demandé ta main.»</p>
-
-<p>Elle eut envie de cacher sa figure sous ses draps.</p>
-
-<p>Son père reprit: «Nous avons remis notre réponse à tantôt.» Elle
-haletait étranglée par l'émotion. Au bout d'une minute le baron, qui
-souriait, ajouta: «Nous n'avons voulu rien faire sans t'en parler.
-Ta mère et moi ne sommes pas opposés à ce mariage, sans prétendre
-cependant t'y engager. Tu es beaucoup plus riche que lui, mais, quand
-il s'agit du bonheur d'une vie, on ne doit pas se préoccuper de
-l'argent. Il n'a plus aucun parent; si tu l'épousais donc, ce serait un
-fils qui entrerait dans notre famille, tandis qu'avec un <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> autre,
-c'est toi, notre fille, qui irais chez des étrangers. Le garçon nous
-plaît. Te plairait-il... à toi?»</p>
-
-<p>Elle balbutia, rouge jusqu'aux cheveux: «Je veux bien, papa.»</p>
-
-<p>Et petit père, en la regardant au fond des yeux, et riant toujours,
-murmura: «Je m'en doutais un peu, Mademoiselle.»</p>
-
-<p>Elle vécut jusqu'au soir comme si elle était grise, sans savoir ce
-qu'elle faisait, prenant machinalement des objets pour d'autres, et les
-jambes toutes molles de fatigue sans qu'elle eût marché.</p>
-
-<p>Vers six heures, comme elle était assise avec petite mère sous le
-platane, le vicomte parut.</p>
-
-<p>Le c&oelig;ur de Jeanne se mit à battre follement. Le jeune homme
-s'avançait sans paraître ému. Lorsqu'il fut tout <ins class="correction" title="prêt">près</ins>, il prit les
-doigts de la baronne et les baisa, puis soulevant à son tour la main
-frémissante de la jeune fille, il y déposa de toutes ses lèvres un long
-baiser tendre et reconnaissant.</p>
-
-<p>Et la radieuse saison des fiançailles commença. Ils causaient seuls
-dans les coins du salon ou bien assis sur le talus au fond du bosquet
-devant la lande sauvage. Parfois, ils se promenaient dans l'allée de
-petite mère, lui, parlant d'avenir, elle, les yeux baissés sur la trace
-poudreuse du pied de la baronne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span></p>
-
-<p>Une fois la chose décidée, on voulut hâter le dénouement; il fut donc
-convenu que la cérémonie aurait lieu dans six semaines, au 15 août; et
-que les jeunes mariés partiraient immédiatement pour leur voyage de
-noce. Jeanne consultée sur le pays qu'elle voulait visiter se décida
-pour la Corse où l'on devait être plus seuls que dans les villes
-d'Italie.</p>
-
-<p>Ils attendaient le moment fixé pour leur union sans impatience trop
-vive, mais enveloppés, roulés dans une tendresse délicieuse, savourant
-le charme exquis des insignifiantes caresses, des doigts pressés,
-des regards passionnés si longs que les âmes semblent se mêler; et
-vaguement tourmentés par le désir indécis des grandes étreintes.</p>
-
-<p>On résolut de n'inviter personne au mariage, à l'exception de tante
-Lison, la s&oelig;ur de la baronne, qui vivait comme dame pensionnaire
-dans un couvent de Versailles.</p>
-
-<p>Après la mort de leur père, la baronne avait voulu garder sa s&oelig;ur
-avec elle; mais la vieille fille, poursuivie par l'idée qu'elle gênait
-tout le monde, qu'elle était inutile et importune, se retira dans une
-de ces maisons religieuses qui louent des appartements aux gens tristes
-et isolés dans l'existence.</p>
-
-<p>Elle venait, de temps en temps, passer un mois ou deux dans sa famille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span></p>
-
-<p>C'était une petite femme qui parlait peu, s'effaçait toujours,
-apparaissait seulement aux heures des repas, et remontait ensuite dans
-sa chambre où elle restait enfermée sans cesse.</p>
-
-<p>Elle avait un air bon et vieillot, bien qu'elle fût âgée seulement de
-quarante-deux ans, un &oelig;il doux et triste; et elle n'avait jamais
-compté pour rien dans sa famille. Toute petite, comme elle n'était
-point jolie ni turbulente, on ne l'embrassait guère; et elle restait
-tranquille et douce dans les coins. Depuis elle demeura toujours
-sacrifiée. Jeune fille, personne ne s'occupa d'elle.</p>
-
-<p>C'était quelque chose comme une ombre ou un objet familier, un meuble
-vivant qu'on est accoutumé à voir chaque jour, mais dont on ne
-s'inquiète jamais.</p>
-
-<p>Sa s&oelig;ur, par habitude prise dans la maison paternelle, la
-considérait comme un être manqué, tout à fait insignifiant. On la
-traitait avec une familiarité sans gêne qui cachait une sorte de bonté
-méprisante. Elle s'appelait Lise et semblait gênée par ce nom pimpant
-et jeune. Quand on avait vu qu'elle ne se mariait pas, qu'elle ne
-se marierait sans doute point, de Lise on avait fait Lison. Depuis
-la naissance de Jeanne, elle était devenue «tante Lison» une humble
-parente, proprette, affreusement <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> timide, même avec sa s&oelig;ur et
-son beau-frère qui l'aimaient pourtant, mais d'une affection vague
-participant d'une tendresse indifférente, d'une compassion inconsciente
-et d'une bienveillance naturelle.</p>
-
-<p>Quelquefois, quand la baronne parlait des choses lointaines de sa
-jeunesse, elle prononçait, pour fixer une date: «C'était à l'époque du
-coup de tête de Lison.»</p>
-
-<p>On n'en disait jamais plus; et ce «coup de tête» restait comme
-enveloppé de brouillard.</p>
-
-<p>Un soir Lise, âgée alors de vingt ans, s'était jetée à l'eau sans
-qu'on sût pourquoi. Rien dans sa vie, dans ses manières, ne pouvait
-faire pressentir cette folie. On l'avait repêchée à moitié morte; et
-ses parents, levant des bras indignés, au lieu de chercher la cause
-mystérieuse de cette action, s'étaient contentés de parler du «coup de
-tête», comme ils parlaient de l'accident du cheval «Coco» qui s'était
-cassé la jambe un peu auparavant dans une ornière et qu'on avait été
-obligé d'abattre.</p>
-
-<p>Depuis lors, Lise, bientôt Lison, fut considérée comme un esprit très
-faible. Le doux mépris qu'elle inspirait à ses proches s'infiltra
-lentement dans le c&oelig;ur de tous les gens qui l'entouraient. La petite
-Jeanne elle-même, <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> avec cette divination naturelle des enfants, ne
-s'occupait point d'elle, ne montait jamais l'embrasser dans son lit, ne
-pénétrait jamais dans sa chambre. La bonne Rosalie, qui donnait à cette
-chambre les quelques soins nécessaires, semblait seule savoir où elle
-était située.</p>
-
-<p>Quand tante Lison entrait dans la salle à manger pour le déjeuner, la
-«Petite» allait, par habitude, lui tendre son front; voilà tout.</p>
-
-<p>Si quelqu'un voulait lui parler, on envoyait un domestique la quérir;
-et quand elle n'était pas là, on ne s'occupait jamais d'elle, on ne
-songeait jamais à elle, on n'aurait jamais eu la pensée de s'inquiéter,
-de demander: «Tiens, mais je n'ai pas vu Lison, ce matin.»</p>
-
-<p>Elle ne tenait point de place; c'était un de ces êtres qui demeurent
-inconnus même à leurs proches, comme inexplorés, et dont la mort ne
-fait ni trou ni vide dans une maison, un de ces êtres qui ne savent
-entrer ni dans l'existence, ni dans les habitudes, ni dans l'amour de
-ceux qui vivent à côté d'eux.</p>
-
-<p>Quand on prononçait «tante Lison», ces deux mots n'éveillaient pour
-ainsi dire aucune affection en l'esprit de personne. C'est comme si on
-avait dit: «la cafetière ou le sucrier».</p>
-
-<p>Elle marchait toujours à petits pas pressés et muets; ne faisait jamais
-de bruit, ne heurtait <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> jamais rien, semblait communiquer aux objets
-la propriété de ne rendre aucun son. Ses mains paraissaient faites
-d'une espèce de ouate, tant elle maniait légèrement et délicatement ce
-qu'elle touchait.</p>
-
-<p>Elle arriva vers la mi-juillet, toute bouleversée par l'idée de ce
-mariage. Elle apportait une foule de cadeaux qui, venant d'elle,
-demeurèrent presque inaperçus.</p>
-
-<p>Dès le lendemain de sa venue on ne remarqua plus qu'elle était là.</p>
-
-<p>Mais en elle fermentait une émotion extraordinaire, et ses yeux ne
-quittaient point les fiancés. Elle s'occupa du trousseau avec une
-énergie singulière, une activité fiévreuse, travaillant comme une
-simple couturière dans sa chambre où personne ne la venait voir.</p>
-
-<p>A tout moment elle présentait à la baronne des mouchoirs qu'elle avait
-ourlés elle-même, des serviettes dont elle avait brodé les chiffres, en
-demandant: «Est-ce bien comme ça, Adélaïde?» Et petite mère, tout en
-examinant nonchalamment l'objet, répondait: «Ne te donne donc pas tant
-de mal, ma pauvre Lison.»</p>
-
-<p>Un soir, vers la fin du mois, après une journée de lourde chaleur, la
-lune se leva dans une de ces nuits claires et tièdes qui troublent,
-attendrissent, font s'exalter, semblent <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> éveiller toutes les
-poésies secrètes de l'âme. Les souffles doux des champs entraient
-dans le salon tranquille. La baronne et son mari jouaient mollement
-une partie de cartes dans la clarté ronde que l'abat-jour de la lampe
-dessinait sur la table; tante Lison, assise entre eux, tricotait; et
-les jeunes gens, accoudés à la fenêtre ouverte, regardaient le jardin
-plein de clarté.</p>
-
-<p>Le tilleul et le platane semaient leur ombre sur le grand gazon qui
-s'étendait ensuite, pâle et luisant, jusqu'au bosquet tout noir.</p>
-
-<p>Attirée invinciblement par le charme tendre de cette nuit, par cet
-éclairement vaporeux des arbres et des massifs, Jeanne se tourna vers
-ses parents: «Petit père, nous allons faire un tour là, sur l'herbe,
-devant le château.» Le baron dit, sans quitter son jeu: «Allez, mes
-enfants», et se remit à sa partie.</p>
-
-<p>Ils sortirent et commencèrent à marcher lentement sur la grande pelouse
-blanche jusqu'au petit bois du fond.</p>
-
-<p>L'heure avançait sans qu'ils songeassent à rentrer. La baronne fatiguée
-voulut monter à sa chambre: «Il faut rappeler les amoureux», dit-elle.</p>
-
-<p>Le baron, d'un coup d'&oelig;il, parcourut le vaste jardin lumineux, où
-les deux ombres erraient doucement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span></p>
-
-<p>«Laisse-les donc, reprit-il, il fait si bon dehors! Lison va les
-attendre; n'est-ce pas, Lison?»</p>
-
-<p>La vieille fille releva ses yeux inquiets, et répondit de sa voix
-timide: «Certainement, je les attendrai.»</p>
-
-<p>Petit père souleva la baronne, et, lassé lui-même par la chaleur du
-jour: «Je vais me coucher aussi», dit-il. Et il partit avec sa femme.</p>
-
-<p>Alors tante Lison à son tour se leva, et, laissant sur le bras du
-fauteuil l'ouvrage commencé, sa laine et la grande aiguille, elle vint
-s'accouder à la fenêtre et contempla la nuit charmante.</p>
-
-<p>Les deux fiancés allaient sans fin, à travers le gazon, du bosquet
-jusqu'au perron, du perron jusqu'au bosquet. Ils se serraient les
-doigts et ne parlaient plus, comme sortis d'eux-mêmes, tout mêlés à la
-poésie visible qui s'exhalait de la terre.</p>
-
-<p>Jeanne tout à coup aperçut dans le cadre de la fenêtre la silhouette de
-la vieille fille que dessinait la clarté de la lampe.</p>
-
-<p>«Tiens, dit-elle, tante Lison qui nous regarde.»</p>
-
-<p>Le vicomte releva la tête, et, de cette voix indifférente qui parle
-sans pensée:</p>
-
-<p>«Oui, tante Lison nous regarde.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span></p>
-
-<p>Et ils continuèrent à rêver, à marcher lentement, à s'aimer.</p>
-
-<p>Mais la rosée couvrait l'herbe, ils eurent un petit frisson de
-fraîcheur.</p>
-
-<p>«Rentrons maintenant», dit-elle.</p>
-
-<p>Et ils revinrent.</p>
-
-<p>Lorsqu'ils pénétrèrent dans le salon, tante Lison s'était remise à
-tricoter; elle avait le front penché sur son travail; et ses doigts
-maigres tremblaient un peu comme s'ils eussent été très fatigués.</p>
-
-<p>Jeanne s'approcha.</p>
-
-<p>«Tante, on va dormir, à présent.»</p>
-
-<p>La vieille fille tourna les yeux; ils étaient rouges comme si elle
-eût pleuré. Les amoureux n'y prirent point garde; mais le jeune homme
-aperçut soudain les fins souliers de la jeune fille tout couverts
-d'eau. Il fut saisi d'inquiétude et demanda tendrement: «N'avez-vous
-point froid à vos chers petits pieds?»</p>
-
-<p>Et tout à coup les doigts de la tante furent secoués d'un tremblement
-si fort que son ouvrage s'en échappa; la pelote de laine roula au loin
-sur le parquet; et, cachant brusquement sa figure dans ses mains, elle
-se mit à pleurer par grands sanglots convulsifs.</p>
-
-<p>Les deux fiancés la regardaient stupéfaits, immobiles. Jeanne
-brusquement se mit à ses <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> genoux, écarta ses bras, bouleversée,
-répétant:</p>
-
-<p>«Mais qu'as-tu, mais qu'as-tu, tante Lison?»</p>
-
-<p>Alors la pauvre femme, balbutiant, avec la voix toute mouillée de
-larmes, et le corps crispé de chagrin, répondit:</p>
-
-<p>«C'est quand il t'a demandé... N'avez-vous pas froid à... à... à vos
-chers petits pieds?... on ne m'a jamais dit de ces choses-là... à
-moi... jamais... jamais...»</p>
-
-<p>Jeanne, surprise, apitoyée, eut cependant envie de rire à la pensée
-d'un amoureux débitant des tendresses à Lison; et le vicomte s'était
-retourné pour cacher sa gaieté.</p>
-
-<p>Mais la tante se leva soudain, laissa sa laine à terre et son tricot
-sur le fauteuil, et elle se sauva sans lumière dans l'escalier sombre,
-cherchant sa chambre à tâtons.</p>
-
-<p>Restés seuls, les deux jeunes gens se regardèrent, égayés et attendris.
-Jeanne murmura: «Cette pauvre tante!...» Julien reprit: «Elle doit être
-un peu folle, ce soir.»</p>
-
-<p>Ils se tenaient les mains sans se décider à se séparer, et doucement,
-tout doucement ils échangèrent leur premier baiser devant le siège vide
-que venait de quitter tante Lison.</p>
-
-<p>Ils ne pensaient plus guère, le lendemain, aux larmes de la vieille
-fille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span></p>
-
-<p>Les deux semaines qui précédèrent le mariage laissèrent Jeanne assez
-calme et tranquille comme si elle eût été fatiguée d'émotions douces.</p>
-
-<p>Elle n'eut pas non plus le temps de réfléchir durant la matinée du jour
-décisif. Elle éprouvait seulement une grande sensation de vide en tout
-son corps comme si sa chair, son sang, ses os, se fussent fondus sous
-la peau; et elle s'apercevait, en touchant les objets, que ses doigts
-tremblaient beaucoup.</p>
-
-<p>Elle ne reprit possession d'elle que dans le ch&oelig;ur de l'église
-pendant l'office.</p>
-
-<p>Mariée! Ainsi elle était mariée! La succession de choses, de
-mouvements, d'événements accomplis depuis l'aube lui paraissait un
-rêve, un vrai rêve. Il est de ces moments où tout semble changé autour
-de nous; les gestes même ont une signification nouvelle; jusqu'aux
-heures, qui ne semblent plus à leur place ordinaire.</p>
-
-<p>Elle se sentait étourdie, étonnée surtout. La veille encore rien
-n'était modifié dans son existence; l'espoir constant de sa vie
-devenait seulement plus proche, presque palpable. Elle s'était endormie
-jeune fille; elle était femme maintenant.</p>
-
-<p>Donc elle avait franchi cette barrière qui semble cacher l'avenir avec
-toutes ses joies, <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> ses bonheurs rêvés. Elle sentait comme une porte
-ouverte devant elle; elle allait entrer dans l'Attendu.</p>
-
-<p>La cérémonie finissait. On passa dans la sacristie presque vide; car on
-n'avait invité personne; puis on ressortit.</p>
-
-<p>Quand ils apparurent sur la porte de l'église, un fracas formidable fit
-faire un bond à la mariée et pousser un grand cri à la baronne, c'était
-une salve de coups de fusil tirée par les paysans; et jusqu'aux Peuples
-les détonations ne cessèrent plus.</p>
-
-<p>Une collation était servie pour la famille, le curé des châtelains
-et celui d'Yport, le maire et les témoins choisis parmi les gros
-cultivateurs des environs.</p>
-
-<p>Puis on fit un tour dans le jardin pour attendre le dîner. Le baron, la
-baronne, tante Lison, le maire et l'abbé Picot se mirent à parcourir
-l'allée de petite mère; tandis que dans l'allée en face l'autre prêtre
-lisait son bréviaire en marchant à grands pas.</p>
-
-<p>On entendait de l'autre côté du château, la gaieté bruyante des paysans
-qui buvaient du cidre sous les pommiers. Tout le pays endimanché
-emplissait la cour. Les gars et les filles se poursuivaient.</p>
-
-<p>Jeanne et Julien traversèrent le bosquet, puis montèrent sur le talus,
-et, muets tous <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> deux, se mirent à regarder la mer. Il faisait un
-peu frais, bien qu'on fût au milieu d'août; le vent du nord soufflait,
-et le grand soleil luisait durement dans le ciel tout bleu.</p>
-
-<p>Les jeunes gens, pour trouver de l'abri, traversèrent la lande en
-tournant à droite, voulant gagner la vallée ondulante et boisée qui
-descend vers Yport. Dès qu'ils eurent atteint les taillis, aucun
-souffle ne les effleura plus, et ils quittèrent le chemin pour prendre
-un étroit sentier s'enfonçant sous les feuilles. Ils pouvaient à peine
-marcher de front; alors elle sentit un bras qui se glissait lentement
-autour de sa taille.</p>
-
-<p>Elle ne disait rien, haletante, le c&oelig;ur précipité, la respiration
-coupée. Des branches basses leur caressaient les cheveux; ils se
-courbaient souvent pour passer. Elle cueillit une feuille; deux bêtes à
-bon Dieu, pareilles à deux frêles coquillages rouges, étaient blotties
-dessous.</p>
-
-<p>Alors elle dit, innocente et rassurée un peu: «Tiens, un ménage.»</p>
-
-<p>Julien effleura son oreille de sa bouche: «Ce soir vous serez ma femme.»</p>
-
-<p>Quoiqu'elle eût appris bien des choses dans son séjour aux champs,
-elle ne songeait encore qu'à la poésie de l'amour, et fut surprise. Sa
-femme? ne l'était-elle pas déjà?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span></p>
-
-<p>Alors il se mit à l'embrasser à petits baisers rapides sur la tempe et
-sur le cou, là où frisaient les premiers cheveux. Saisie chaque fois
-par ces baisers d'homme auxquels elle n'était point habituée, elle
-penchait instinctivement la tête de l'autre côté pour éviter cette
-caresse qui la ravissait cependant.</p>
-
-<p>Mais ils se trouvèrent soudain sur la lisière du bois. Elle s'arrêta,
-confuse d'être si loin. Qu'allait-on penser? «Retournons», dit-elle.</p>
-
-<p>Il retira le bras dont il serrait sa taille, et, en se tournant tous
-deux, ils se trouvèrent face à face, si près qu'ils sentirent leurs
-haleines sur leurs visages; et ils se regardèrent. Ils se regardèrent
-d'un de ces regards fixes, aigus, pénétrants, où deux âmes croient se
-mêler. Ils se cherchèrent dans leurs yeux, derrière leurs yeux, dans
-cet inconnu impénétrable de l'être; ils se sondèrent dans une muette et
-obstinée interrogation. Que seraient-ils l'un pour l'autre? Que serait
-cette vie qu'ils commençaient ensemble? Que se réservaient-ils l'un à
-l'autre de joies, de bonheurs ou de désillusions en ce long tête-à-tête
-indissoluble du mariage? Et il leur sembla, à tous les deux, qu'ils ne
-s'étaient pas encore vus.</p>
-
-<p>Et tout à coup, Julien, posant ses deux mains sur les épaules de sa
-femme, lui jeta à pleine bouche un baiser profond comme elle <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> n'en
-avait jamais reçu. Il descendit, ce baiser, il pénétra dans ses veines
-et dans ses moelles; et elle en eut une telle secousse mystérieuse
-qu'elle repoussa éperdument Julien de ses deux bras, et faillit tomber
-sur le dos.</p>
-
-<p>«Allons-nous-en. Allons-nous-en», balbutia-t-elle.</p>
-
-<p>Il ne répondit pas, mais il lui prit les mains qu'il garda dans les
-siennes.</p>
-
-<p>Ils n'échangèrent plus un mot jusqu'à la maison. Le reste de
-l'après-midi sembla long.</p>
-
-<p>On se mit à table à la nuit tombante.</p>
-
-<p>Le dîner fut simple et assez court, contrairement aux usages normands.
-Une sorte de gêne paralysait les convives. Seuls les deux prêtres, le
-maire et les quatre fermiers invités montrèrent un peu de cette grosse
-gaieté qui doit accompagner les noces.</p>
-
-<p>Le rire semblait mort, un mot du maire le ranima. Il était neuf heures
-environ; on allait prendre le café. Au dehors, sous les pommiers de la
-première cour, le bal champêtre commençait. Par la fenêtre ouverte on
-apercevait toute la fête. Des lumignons pendus aux branches donnaient
-aux feuilles des nuances de vert-de-gris. Rustres et rustaudes
-sautaient en rond en hurlant un air de danse sauvage qu'accompagnaient
-faiblement deux violons et une clarinette juchés sur une grande table
-<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> de cuisine en estrade. Le chant tumultueux des paysans couvrait
-entièrement parfois la chanson des instruments; et la frêle musique
-déchirée par les voix déchaînées semblait tomber du ciel en lambeaux,
-en petits fragments de quelques notes éparpillées.</p>
-
-<p>Deux grandes barriques entourées de torches flambantes versaient à
-boire à la foule. Deux servantes étaient occupées à rincer incessamment
-les verres et les bols dans un baquet, pour les tendre, encore
-ruisselants d'eau, sous les robinets d'où coulait le filet rouge du vin
-ou le filet d'or du cidre pur. Et les danseurs assoiffés, les vieux
-tranquilles, les filles en sueur se pressaient, tendaient les bras pour
-saisir à leur tour un vase quelconque et se verser à grands flots dans
-la gorge, en renversant la tête, le liquide qu'ils préféraient.</p>
-
-<p>Sur une table on trouvait du pain, du beurre, du fromage et des
-saucisses. Chacun avalait une bouchée de temps en temps, et, sous le
-plafond de feuilles illuminées, cette fête saine et violente donnait
-aux convives mornes de la salle, l'envie de danser aussi, de boire au
-ventre de ces grosses futailles en mangeant une tranche de pain avec du
-beurre et un oignon cru.</p>
-
-<p>Le maire, qui battait la mesure avec son <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> couteau, s'écria:
-«Sacristi! ça va bien, c'est comme qui dirait les noces de Ganache.»</p>
-
-<p>Un frisson de rire étouffé courut. Mais l'abbé Picot, ennemi naturel
-de l'autorité civile, répliqua: «Vous voulez dire de Cana.» L'autre
-n'accepta pas la leçon. «Non, Monsieur le curé, je m'entends; quand je
-dis Ganache, c'est Ganache.»</p>
-
-<p>On se leva et on passa dans le salon. Puis on alla se mêler un peu au
-populaire en goguette. Puis les invités se retirèrent.</p>
-
-<p>Le baron et la baronne eurent à voix basse une sorte de querelle.
-Madame Adélaïde, plus essoufflée que jamais, semblait refuser ce que
-demandait son mari; enfin elle dit, presque haut: «Non, mon ami, je ne
-peux pas, je ne saurais comment m'y prendre.»</p>
-
-<p>Petit père alors, la quittant brusquement, s'approcha de Jeanne.
-«Veux-tu faire un tour avec moi, fillette?» Tout émue, elle répondit:
-«Comme tu voudras, papa.» Ils sortirent.</p>
-
-<p>Dès qu'ils furent devant la porte, du côté de la mer, un petit vent sec
-les saisit. Un de ces vents froids d'été, qui sentent déjà l'automne.</p>
-
-<p>Des nuages galopaient dans le ciel, voilant, puis redécouvrant les
-étoiles.</p>
-
-<p>Le baron serrait contre lui le bras de sa fille en lui pressant
-tendrement la main. Ils <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> marchèrent quelques minutes. Il semblait
-indécis, troublé. Enfin il se décida.</p>
-
-<p>«Mignonne, je vais remplir un rôle difficile qui devrait revenir à ta
-mère; mais, comme elle s'y refuse, il faut bien que je prenne sa place.
-J'ignore ce que tu sais des choses de l'existence. Il est des mystères
-qu'on cache soigneusement aux enfants, aux filles surtout, aux filles
-qui doivent rester pures d'esprit, irréprochablement pures jusqu'à
-l'heure où nous les remettons entre les bras de l'homme qui prendra
-soin de leur bonheur. C'est à lui qu'il appartient de lever ce voile
-jeté sur le doux secret de la vie. Mais, elles, si aucun soupçon ne
-les a encore effleurées, se révoltent souvent devant la réalité un peu
-brutale cachée derrière les rêves. Blessées en leur âme, blessées même
-en leur corps, elles refusent à l'époux ce que la loi, la loi humaine
-et la loi naturelle lui accordent comme un droit absolu. Je ne puis
-t'en dire davantage, ma chérie; mais n'oublie point ceci, seulement
-ceci, que tu appartiens tout entière à ton mari.»</p>
-
-<p>Que savait-elle au juste? que devinait-elle? Elle s'était mise à
-trembler, oppressée d'une mélancolie accablante et douloureuse comme un
-pressentiment.</p>
-
-<p>Ils rentrèrent. Une surprise les arrêta sur la <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> porte du salon.
-Madame Adélaïde sanglotait sur le c&oelig;ur de Julien. Ses pleurs, des
-pleurs bruyants poussés comme par un soufflet de forge, semblaient lui
-sortir en même temps du nez, de la bouche et des yeux; et le jeune
-homme interdit, gauche, soutenait la grosse femme abattue en ses bras
-pour lui recommander sa chérie, sa mignonne, son adorée fillette.</p>
-
-<p>Le baron se précipita. «Oh! pas de scène; pas d'attendrissement, je
-vous prie»; et, prenant sa femme, il l'assit dans un fauteuil pendant
-qu'elle s'essuyait le visage. Il se tourna ensuite vers Jeanne:
-«Allons, petite, embrasse ta mère bien vite, et va te coucher.»</p>
-
-<p>Prête à pleurer aussi, elle embrassa ses parents rapidement et s'enfuit.</p>
-
-<p>Tante Lison s'était déjà retirée en sa chambre. Le baron et sa femme
-restèrent seuls avec Julien. Et ils demeuraient si gênés tous les trois
-qu'aucune parole ne leur venait, les deux hommes en tenue de soirée,
-debout, les yeux perdus, madame Adélaïde abattue sur son siège avec des
-restes de sanglots dans la gorge. Leur embarras devenant intolérable,
-le baron se mit à parler du voyage que les jeunes gens devaient
-entreprendre dans quelques jours.</p>
-
-<p>Jeanne, dans sa chambre, se laissait déshabiller par Rosalie qui
-pleurait comme une <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> source. Les mains errantes au hasard, elle ne
-trouvait plus les cordons ni les épingles et elle semblait assurément
-plus émue encore que sa maîtresse. Mais Jeanne ne songeait guère aux
-larmes de sa bonne; il lui semblait qu'elle était entrée dans un autre
-monde, partie sur une autre terre, séparée de tout ce qu'elle avait
-connu, de tout ce qu'elle avait chéri. Tout lui semblait bouleversé
-dans sa vie et dans sa pensée; même cette idée étrange lui vint:
-«Aimait-elle son mari?» Voilà qu'il lui apparaissait tout à coup comme
-un étranger qu'elle connaissait à peine. Trois mois auparavant elle
-ne savait point qu'il existait, et maintenant elle était sa femme.
-Pourquoi cela? Pourquoi tomber si vite dans le mariage comme dans un
-trou ouvert sous vos pas?</p>
-
-<p>Quand elle fut en toilette de nuit, elle se glissa dans son lit; et
-ses draps un peu frais, faisant frissonner sa peau, augmentèrent cette
-sensation de froid, de solitude, de tristesse qui lui pesait sur l'âme
-depuis deux heures.</p>
-
-<p>Rosalie s'enfuit, toujours sanglotant; et Jeanne attendit. Elle
-attendit anxieuse, le c&oelig;ur crispé, ce je ne sais quoi deviné, et
-annoncé en termes confus par son père, cette révélation mystérieuse de
-ce qui est le grand secret de l'amour.</p>
-
-<p>Sans qu'elle eût entendu monter l'escalier, <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> on frappa trois coups
-légers contre sa porte. Elle tressaillit horriblement et ne répondit
-point. On frappa de nouveau, puis la serrure grinça. Elle se cacha la
-tête sous ses couvertures comme si un voleur eût pénétré chez elle. Des
-bottines craquèrent doucement sur le parquet; et soudain on toucha son
-lit.</p>
-
-<p>Elle eut un sursaut nerveux et poussa un petit cri; et, dégageant sa
-tête, elle vit Julien debout devant elle, qui souriait en la regardant.
-«Oh! que vous m'avez fait peur!» dit-elle.</p>
-
-<p>Il reprit: «Vous ne m'attendiez donc point?» Elle ne répondit pas. Il
-était en grande toilette, avec sa figure grave de beau garçon; et elle
-se sentit affreusement honteuse d'être couchée ainsi devant cet homme
-si correct.</p>
-
-<p>Ils ne savaient plus que dire, que faire, n'osant même pas se regarder
-à cette heure sérieuse et décisive d'où dépend l'intime bonheur de
-toute la vie.</p>
-
-<p>Il sentait vaguement peut-être quel danger offre cette bataille, et
-quelle souple possession de soi, quelle rusée tendresse il faut pour ne
-froisser aucune des subtiles pudeurs, des infinies délicatesses d'une
-âme virginale et nourrie de rêves.</p>
-
-<p>Alors, doucement, il lui prit la main qu'il baisa, et, s'agenouillant
-auprès du lit comme <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> devant un autel, il murmura d'une voix aussi
-légère qu'un souffle: «Voudrez-vous m'aimer?» Elle, rassurée tout à
-coup, souleva sur l'oreiller sa tête ennuagée de dentelles, et elle
-sourit: «Je vous aime déjà, mon ami.»</p>
-
-<p>Il mit en sa bouche les petits doigts fins de sa femme, et, la voix
-changée par ce bâillon de chair: «Voulez-vous me prouver que vous
-m'aimez?»</p>
-
-<p>Elle répondit, troublée de nouveau, sans bien comprendre ce qu'elle
-disait, sous le souvenir des paroles de son père: «Je suis à vous, mon
-ami.»</p>
-
-<p>Il couvrit son poignet de baisers mouillés, et, se redressant
-lentement, il approchait de son visage qu'elle recommençait à cacher.</p>
-
-<p>Soudain, jetant un bras en avant par-dessus le lit, il enlaça sa
-femme à travers les draps, tandis que, glissant son autre bras sous
-l'oreiller, il le soulevait avec la tête: et, tout bas, tout bas, il
-demanda: «Alors, vous voulez bien me faire une petite place à côté de
-vous?»</p>
-
-<p>Elle eut peur, une peur d'instinct, et balbutia: «Oh, pas encore, je
-vous en prie.»</p>
-
-<p>Il sembla désappointé, un peu froissé, et il reprit d'un ton toujours
-suppliant, mais plus brusque: «Pourquoi plus tard puisque nous finirons
-toujours par là?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span></p>
-
-<p>Elle lui en voulut de ce mot; mais, soumise et résignée, elle répéta
-pour la deuxième fois: «Je suis à vous, mon ami.»</p>
-
-<p>Alors il disparut bien vite dans le cabinet de toilette; et elle
-entendait distinctement ses mouvements avec des froissements d'habits
-défaits, un bruit d'argent dans la poche, la chute successive des
-bottines.</p>
-
-<p>Et tout à coup, en caleçon, en chaussettes, il traversa vivement la
-chambre pour aller déposer sa montre sur la cheminée. Puis il retourna,
-en courant, dans la petite pièce voisine, remua quelque temps encore;
-et Jeanne se retourna rapidement de l'autre côté en fermant les yeux,
-quand elle sentit qu'il arrivait.</p>
-
-<p>Elle fit un soubresaut comme pour se jeter à terre lorsque glissa
-vivement contre sa jambe une autre jambe froide et velue; et, la figure
-dans ses mains, éperdue, prête à crier de peur et d'effarement, elle se
-blottit, tout au fond du lit.</p>
-
-<p>Aussitôt il la prit en ses bras, bien qu'elle lui tournât le dos, et il
-baisait voracement son cou, les dentelles flottantes de sa coiffure de
-nuit et le col brodé de sa chemise.</p>
-
-<p>Elle ne remuait pas, raidie dans une horrible anxiété, sentant une main
-forte qui cherchait sa poitrine cachée entre ses coudes. Elle haletait
-bouleversée sous cet attouchement <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> brutal; et elle avait surtout
-envie de se sauver, de courir par la maison, de s'enfermer quelque
-part, loin de cet homme.</p>
-
-<p>Il ne bougeait plus. Elle recevait sa chaleur dans son dos. Alors son
-effroi s'apaisa encore et elle pensa brusquement qu'elle n'aurait qu'à
-se retourner pour l'embrasser.</p>
-
-<p>A la fin il parut s'impatienter, et, d'une voix attristée: «Vous ne
-voulez donc point être ma petite femme?» Elle murmura à travers ses
-doigts: «Est-ce que je ne la suis pas?» Il répondit avec une nuance de
-mauvaise humeur: «Mais non, ma chère, voyons, ne vous moquez pas de
-moi.»</p>
-
-<p>Elle se sentit toute remuée par le ton mécontent de sa voix; et elle se
-tourna tout à coup vers lui pour lui demander pardon.</p>
-
-<p>Il la saisit à bras le corps, rageusement, comme affamé d'elle; et il
-parcourait de baisers rapides, de baisers mordants, de baisers fous
-toute sa face et le haut de sa gorge, l'étourdissant de caresses. Elle
-avait ouvert les mains et restait inerte sous ses efforts, ne sachant
-plus ce qu'elle faisait, ce qu'il faisait, dans un trouble de pensée
-qui ne lui laissait rien comprendre. Mais une souffrance aiguë la
-déchira soudain; et elle se mit à gémir, tordue dans ses bras, pendant
-qu'il la possédait violemment.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span></p>
-
-<p>Que se passa-t-il ensuite? Elle n'en eut guère le souvenir, car elle
-avait perdu la tête; il lui sembla seulement qu'il lui jetait sur les
-lèvres une grêle de petits baisers reconnaissants.</p>
-
-<p>Puis il dut lui parler et elle dut lui répondre. Puis il fit d'autres
-tentatives qu'elle repoussa avec épouvante; et comme elle se débattait,
-elle rencontra sur sa poitrine ce poil épais qu'elle avait déjà senti
-sur sa jambe et elle se recula de saisissement.</p>
-
-<p>Las enfin de la solliciter sans succès, il demeura immobile sur le dos.</p>
-
-<p>Alors elle songea; elle se dit, désespérée jusqu'au fond de son âme,
-dans la désillusion d'une ivresse rêvée si différente, d'une chère
-attente détruite, d'une félicité crevée: «Voilà donc ce qu'il appelle
-être sa femme; c'est cela! c'est cela!»</p>
-
-<p>Et elle resta longtemps ainsi, désolée, l'&oelig;il errant sur les
-tapisseries des murs, sur la vieille légende d'amour qui enveloppait sa
-chambre.</p>
-
-<p>Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna
-lentement son regard vers lui, et elle s'aperçut qu'il dormait! Il
-dormait, la bouche entr'ouverte, le visage calme! Il dormait!</p>
-
-<p>Elle ne le pouvait croire, se sentant indignée, <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> plus outragée
-par ce sommeil que par sa brutalité, traitée comme la première venue.
-Pouvait-il dormir une nuit pareille? Ce qui s'était passé entre eux
-n'avait donc pour lui rien de surprenant? Oh! Elle eût mieux aimé être
-frappée, violentée encore, meurtrie de caresses odieuses jusqu'à perdre
-connaissance.</p>
-
-<p>Elle resta immobile, appuyée sur un coude, penchée vers lui, écoutant
-entre ses lèvres passer un léger souffle qui, parfois, prenait une
-apparence de ronflement.</p>
-
-<p>Le jour parut, terne d'abord, puis clair, puis rose, puis éclatant.
-Julien ouvrit les yeux, bâilla, étendit ses bras, regarda sa femme,
-sourit, et demanda: «As-tu bien dormi, ma chérie?»</p>
-
-<p>Elle s'aperçut qu'il lui disait «tu» maintenant, et elle répondit,
-stupéfaite: «Mais oui. Et vous.» Il dit: «Oh! moi, fort bien.» Et, se
-tournant vers elle, il l'embrassa, puis se mit à causer tranquillement.
-Il lui développait des projets de vie avec des idées d'économie; et
-ce mot revenu plusieurs fois étonnait Jeanne. Elle l'écoutait sans
-bien saisir le sens des paroles, le regardait, songeait à mille choses
-rapides qui passaient, effleurant à peine son esprit.</p>
-
-<p>Huit heures sonnèrent. «Allons, il faut nous lever, dit-il, nous
-serions ridicules en restant <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> tard au lit, et il descendit le
-premier. Quand il eut fini sa toilette, il aida gentiment sa femme en
-tous les menus détails de la sienne, ne permettant pas qu'on appelât
-Rosalie.</p>
-
-<p>Au moment de sortir, il l'arrêta. «Tu sais, entre nous, nous pouvons
-nous tutoyer maintenant, mais devant tes parents il vaut mieux attendre
-encore. Ce sera tout naturel en revenant de notre voyage de noces.»</p>
-
-<p>Elle ne se montra qu'à l'heure du déjeuner. Et la journée s'écoula
-ainsi qu'à l'ordinaire comme si rien de nouveau n'était survenu. Il n'y
-avait qu'un homme de plus dans la maison.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span></p>
-
-<h3>V</h3>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">Q</span><span class="smcap">uatre</span> jours plus tard arriva la berline qui devait les emporter à
-Marseille.</p>
-
-<p>Après l'angoisse du premier soir, Jeanne s'était habituée déjà au
-contact de Julien, à ses baisers, à ses caresses tendres, bien que sa
-répugnance n'eût pas diminué pour leurs rapports plus intimes.</p>
-
-<p>Elle le trouvait beau, elle l'aimait; elle se sentait de nouveau
-heureuse et gaie.</p>
-
-<p>Les adieux furent courts et sans tristesse. La baronne seule semblait
-émue; et elle mit, au moment où la voiture allait partir, une grosse
-bourse lourde comme du plomb dans la main de sa fille: «C'est pour tes
-petites dépenses de jeune femme», dit-elle.</p>
-
-<p>Jeanne la jeta dans sa poche; et les chevaux détalèrent.</p>
-
-<p>Vers le soir Julien lui dit: «Combien ta mère t'a-t-elle donné dans
-cette bourse?» Elle <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> n'y pensait plus et elle la versa sur ses
-genoux. Un flot d'or se répandit: deux mille francs. Elle battit des
-mains. «Je ferai des folies», et elle resserra l'argent.</p>
-
-<p>Après huit jours de route, par une chaleur terrible, ils arrivèrent à
-Marseille.</p>
-
-<p>Et le lendemain le <i>Roi-Louis</i>, un petit paquebot qui allait à Naples
-en passant par Ajaccio, les emportait vers la Corse.</p>
-
-<p>La Corse! les maquis! les bandits! les montagnes! la patrie de
-Napoléon! Il semblait à Jeanne qu'elle sortait de la réalité pour
-entrer, tout éveillée, dans un rêve.</p>
-
-<p>Côte à côte sur le pont du navire, ils regardaient courir les falaises
-de la Provence. La mer immobile, d'un azur puissant, comme figée, comme
-durcie dans la lumière ardente qui tombait du soleil, s'étalait sous le
-ciel infini, d'un bleu presque exagéré.</p>
-
-<p>Elle dit: «Te rappelles-tu notre promenade dans le bateau du père
-Lastique?»</p>
-
-<p>Au lieu de répondre, il lui jeta rapidement un baiser dans l'oreille.</p>
-
-<p>Les roues du vapeur battaient l'eau, troublant son épais sommeil; et
-par derrière une longue trace écumeuse, une grande traînée pâle où
-l'onde remuée moussait comme du champagne, allongeait jusqu'à perte de
-vue le sillage tout droit du bâtiment.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p>
-
-<p>Soudain, vers l'avant, à quelques brasses seulement, un énorme poisson,
-un dauphin, bondit hors de l'eau, puis y replongea la tête la première
-et disparut. Jeanne toute saisie eut peur, poussa un cri, et se jeta
-sur la poitrine de Julien. Puis elle se mit à rire de sa frayeur,
-et regarda, anxieuse, si la bête n'allait pas reparaître. Au bout
-de quelques secondes elle jaillit de nouveau comme un gros joujou
-mécanique. Puis elle retomba, ressortit encore; puis elles furent deux,
-puis trois, puis six qui semblaient gambader autour du lourd bateau,
-faire escorte à leur frère monstrueux, le poisson de bois aux nageoires
-de fer. Elles passaient à gauche, revenaient à droite du navire, et
-tantôt ensemble, tantôt l'une après l'autre, comme dans un jeu, dans
-une poursuite gaie, elles s'élançaient en l'air par un grand saut qui
-décrivait une courbe, puis elles replongeaient à la queue leu leu.</p>
-
-<p>Jeanne battait des mains, tressaillait, ravie, à chaque apparition des
-énormes et souples nageurs. Son c&oelig;ur bondissait comme eux dans une
-joie folle et enfantine.</p>
-
-<p>Tout à coup ils disparurent. On les aperçut encore une fois, très loin,
-vers la pleine mer; puis on ne les vit plus, et Jeanne ressentit,
-pendant quelques secondes, un chagrin de leur départ.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span></p>
-
-<p>Le soir venait, un soir calme, doux, radieux, plein de clarté, de paix
-heureuse. Pas un frisson dans l'air ou sur l'eau; et ce repos illimité
-de la mer et du ciel s'étendait aux âmes engourdies où pas un frisson
-non plus ne passait.</p>
-
-<p>Le grand soleil s'enfonçait doucement là-bas, vers l'Afrique invisible,
-l'Afrique, la terre brûlante dont on croyait déjà sentir les ardeurs;
-mais une sorte de caresse fraîche, qui n'était cependant pas même une
-apparence de brise, effleura les visages lorsque l'astre eut disparu.</p>
-
-<p>Ils ne voulurent pas rentrer dans leur cabine où l'on sentait toutes
-les horribles odeurs des paquebots; et ils s'étendirent tous les deux
-sur le pont, flanc contre flanc, roulés dans leurs manteaux. Julien
-s'endormit tout de suite; mais Jeanne restait les yeux ouverts, agitée
-par l'inconnu du voyage. Le bruit monotone des roues la berçait; et
-elle regardait au-dessus d'elle ces légions d'étoiles si claires, d'une
-lumière aiguë, scintillante et comme mouillée, dans ce ciel pur du Midi.</p>
-
-<p>Vers le matin cependant elle s'assoupit. Des bruits, des voix la
-réveillèrent. Les matelots, en chantant, faisaient la toilette du
-navire. Elle secoua son mari, immobile dans le sommeil, et ils se
-levèrent.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span></p>
-
-<p>Elle buvait avec exaltation la saveur de la brume salée qui lui
-pénétrait jusqu'au bout des doigts. Partout la mer. Pourtant, vers
-l'avant, quelque chose de gris, de confus encore dans l'aube naissante,
-une sorte d'accumulation de nuages singuliers, pointus, déchiquetés,
-semblait posée sur les flots.</p>
-
-<p>Puis cela apparut plus distinct; les formes se marquèrent davantage sur
-le ciel éclairci; une grande ligne de montagnes cornues et bizarres
-surgit: la Corse, enveloppée dans une sorte de voile léger.</p>
-
-<p>Et le soleil se leva derrière, dessinant toutes les saillies des crêtes
-en ombres noires; puis tous les sommets s'allumèrent tandis que le
-reste de l'île demeurait embrumé de vapeurs.</p>
-
-<p>Le capitaine, un vieux petit homme tanné, séché, raccourci, racorni,
-rétréci par les vents durs et salés, apparut sur le pont; et, d'une
-voix enrouée par trente ans de commandement, usée par les cris poussés
-dans les bourrasques, il dit à Jeanne:</p>
-
-<p>«La sentez-vous, cette gueuse-là?»</p>
-
-<p>Elle sentait en effet une forte et singulière odeur de plantes,
-d'aromes sauvages.</p>
-
-<p>Le capitaine reprit:</p>
-
-<p>«C'est la Corse qui fleure comme ça, Madame; c'est son odeur de jolie
-femme, à elle. Après vingt ans d'absence, je la reconnaîtrais <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>
-à cinq milles au large. J'en suis. Lui, là-bas, à Sainte-Hélène, il
-en parle toujours, paraît-il, de l'odeur de son pays. Il est de ma
-famille.»</p>
-
-<p>Et le capitaine, ôtant son chapeau, salua la Corse, salua là-bas, à
-travers l'Océan, le grand empereur prisonnier qui était de sa famille.</p>
-
-<p>Jeanne fut tellement émue qu'elle faillit pleurer.</p>
-
-<p>Puis le marin tendit le bras vers l'horizon: «Les Sanguinaires!» dit-il.</p>
-
-<p>Julien, debout près de sa femme, la tenait par la taille, et tous deux
-regardaient au loin pour découvrir le point indiqué.</p>
-
-<p>Ils aperçurent enfin quelques rochers en forme de pyramides, que
-le navire contourna bientôt pour entrer dans un golfe immense et
-tranquille, entouré d'un peuple de hauts sommets dont les pentes basses
-semblaient couvertes de mousse.</p>
-
-<p>Le capitaine indiqua cette verdure: «Le maquis.»</p>
-
-<p>A mesure qu'on avançait, le cercle des monts semblait se refermer
-derrière le bâtiment qui nageait avec lenteur dans un lac d'azur si
-transparent qu'on en voyait parfois le fond.</p>
-
-<p>Et la ville apparut soudain, toute blanche, <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> au fond du golfe, au
-bord des flots, au pied des montagnes.</p>
-
-<p>Quelques petits bateaux italiens étaient à l'ancre dans le port. Quatre
-ou cinq barques s'en vinrent rôder autour du <i>Roi-Louis</i> pour chercher
-ses passagers.</p>
-
-<p>Julien, qui réunissait les bagages, demanda tout bas à sa femme: «C'est
-assez, n'est-ce pas, de donner vingt sous à l'homme de service?»</p>
-
-<p>Depuis huit jours il posait à tout moment la même question, dont elle
-souffrait chaque fois. Elle répondit, avec un peu d'impatience: «Quand
-on n'est pas sûr de donner assez, on donne trop.»</p>
-
-<p>Sans cesse il discutait avec les maîtres et les garçons d'hôtel, avec
-les voituriers, avec les vendeurs de n'importe quoi, et quand il avait,
-à force d'arguties, obtenu un rabais quelconque, il disait à Jeanne en
-se frottant les mains: «Je n'aime pas être volé.»</p>
-
-<p>Elle tremblait en voyant venir les notes, sûre d'avance des
-observations qu'il allait faire sur chaque article, humiliée par ces
-marchandages, rougissant jusqu'aux cheveux sous le regard méprisant des
-domestiques qui suivaient son mari de l'&oelig;il en gardant au fond de la
-main son insuffisant pourboire.</p>
-
-<p>Il eut encore une discussion avec le batelier qui les mit à terre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p>
-
-<p>Le premier arbre qu'elle vit, fut un palmier!</p>
-
-<p>Ils descendirent dans un grand hôtel vide, à l'encoignure d'une vaste
-place, et se firent servir à déjeuner.</p>
-
-<p>Lorsqu'ils eurent fini le dessert, au moment où Jeanne se levait pour
-aller vagabonder par la ville, Julien, la prenant dans ses bras, lui
-murmura tendrement à l'oreille: «Si nous nous couchions un peu, ma
-chatte?»</p>
-
-<p>Elle resta surprise: «Nous coucher? Mais je ne me sens pas fatiguée.»</p>
-
-<p>Il l'enlaça. «J'ai envie de toi. Tu comprends? Depuis deux jours!...»</p>
-
-<p>Elle s'empourpra, honteuse, balbutiant: «Oh! maintenant! Mais que
-dirait-on? Que penserait-on? Comment oserais-tu demander une chambre en
-plein jour? Oh! Julien, je t'en supplie.»</p>
-
-<p>Mais il l'interrompit: «Je m'en moque un peu de ce que peuvent dire et
-penser des gens d'hôtel. Tu vas voir comme ça me gêne.»</p>
-
-<p>Et il sonna.</p>
-
-<p>Elle ne disait plus rien, les yeux baissés, révoltée toujours dans son
-âme et dans sa chair devant ce désir incessant de l'époux, n'obéissant
-qu'avec dégoût, résignée, mais humiliée, voyant là quelque chose de
-bestial, de dégradant, une saleté enfin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span></p>
-
-<p>Ses sens dormaient encore; et son mari la traitait maintenant comme si
-elle eût partagé ses ardeurs.</p>
-
-<p>Quand le garçon fut arrivé, Julien lui demanda de les conduire à
-leur chambre. L'homme, un vrai Corse velu jusque dans les yeux, ne
-comprenait pas, affirmait que l'appartement serait préparé pour la nuit.</p>
-
-<p>Julien impatienté s'expliqua: «Non, tout de suite. Nous sommes fatigués
-du voyage, nous voulons nous reposer.»</p>
-
-<p>Alors un sourire glissa dans la barbe du valet et Jeanne eut envie de
-se sauver.</p>
-
-<p>Quand ils redescendirent, une heure plus tard, elle n'osait plus
-passer devant les gens qu'elle rencontrait, persuadée qu'ils allaient
-rire et chuchoter derrière son dos. Elle en voulait en son c&oelig;ur à
-Julien de ne pas comprendre cela, de n'avoir point ces fines pudeurs,
-ces délicatesses d'instinct; et elle sentait entre elle et lui comme
-un voile, un obstacle, s'apercevant pour la première fois que deux
-personnes ne se pénètrent jamais jusqu'à l'âme, jusqu'au fond des
-pensées, qu'elles marchent côte à côte, enlacées parfois, mais non
-mêlées, et que l'être moral de chacun de nous reste éternellement seul
-par la vie.</p>
-
-<p>Ils demeurèrent trois jours dans cette petite <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> ville cachée au fond
-de son golfe bleu, chaude comme une fournaise derrière son rideau de
-montagnes qui ne laisse jamais le vent souffler jusqu'à elle.</p>
-
-<p>Puis un itinéraire fut arrêté pour leur voyage, et, afin de ne reculer
-devant aucun passage difficile, ils décidèrent de louer des chevaux.
-Ils prirent donc deux petits étalons corses à l'&oelig;il furieux, maigres
-et infatigables, et se mirent en route un matin au lever du jour. Un
-guide monté sur une mule les accompagnait et portait les provisions,
-car les auberges sont inconnues en ce pays sauvage.</p>
-
-<p>La route suivait d'abord le golfe pour s'enfoncer bientôt dans une
-vallée peu profonde allant vers les grands monts. Souvent on traversait
-des torrents presque secs; une apparence de ruisseau remuait encore
-sous les pierres, comme une bête cachée, faisait un glou-glou timide.</p>
-
-<p>Le pays inculte semblait tout nu. Les flancs des côtes étaient
-couverts de hautes herbes, jaunes en cette saison brûlante. Parfois on
-rencontrait un montagnard soit à pied, soit sur son petit cheval, soit
-à califourchon sur un âne gros comme un chien. Et tous avaient sur le
-dos le fusil chargé, vieilles armes rouillées, redoutables en leurs
-mains.</p>
-
-<p>Le mordant parfum des plantes aromatiques <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> dont l'île est couverte
-semblait épaissir l'air; et la route allait s'élevant lentement au
-milieu des longs replis des monts.</p>
-
-<p>Les sommets de granit rose ou bleu donnaient au vaste paysage des tons
-de féerie; et, sur les pentes plus basses, des forêts de châtaigniers
-immenses avaient l'air de buissons verts tant les vagues de la terre
-soulevée sont géantes en ce pays.</p>
-
-<p>Quelquefois le guide, tendant la main vers les hauteurs escarpées,
-disait un nom. Jeanne et Julien regardaient, ne voyaient rien, puis
-découvraient enfin quelque chose de gris pareil à un amas de pierres
-tombées du sommet. C'était un village, un petit hameau de granit
-accroché là, cramponné, comme un vrai nid d'oiseau, presque invisible
-sur l'immense montagne.</p>
-
-<p>Ce long voyage au pas énervait Jeanne. «Courons un peu», dit-elle. Et
-elle lança son cheval. Puis, comme elle n'entendait point son mari
-galoper près d'elle, elle se retourna et se mit à rire d'un rire fou en
-le voyant accourir, pâle, tenant la crinière de la bête et bondissant
-étrangement. Sa beauté même, sa figure de <i>«beau cavalier»</i> rendaient
-plus drôles sa maladresse et sa peur.</p>
-
-<p>Ils se mirent alors à trotter doucement. La route maintenant s'étendait
-entre deux interminables <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> taillis qui couvraient toute la côte,
-comme un manteau.</p>
-
-<p>C'était le maquis, l'impénétrable maquis, formé de chênes verts, de
-genévriers, d'arbousiers, de lentisques, d'alaternes, de bruyères,
-de lauriers-thyms, de myrtes et de buis que reliaient entre eux, les
-mêlant comme des chevelures, des clématites enlaçantes, des fougères
-monstrueuses, des chèvrefeuilles, des cystes, des romarins, des
-lavandes, des ronces, jetant sur le dos des monts une inextricable
-toison.</p>
-
-<p>Ils avaient faim. Le guide les rejoignit et les conduisit auprès d'une
-de ces sources charmantes, si fréquentes dans les pays escarpés, fil
-mince et rond d'eau glacée qui sort d'un petit trou dans la roche et
-coule au bout d'une feuille de châtaignier disposée par un passant pour
-amener le courant menu jusqu'à la bouche.</p>
-
-<p>Jeanne se sentait tellement heureuse qu'elle avait grand'peine à ne
-point jeter des cris d'allégresse.</p>
-
-<p>Ils repartirent et commencèrent à descendre, en contournant le golfe de
-Sagone.</p>
-
-<p>Vers le soir ils traversèrent Cargèse, le village grec fondé là jadis
-par une colonie de fugitifs chassés de leur patrie. De grandes belles
-filles, aux reins élégants, aux mains <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> longues, à la taille fine,
-singulièrement gracieuses, formaient un groupe auprès d'une fontaine.
-Julien leur ayant crié «Bonsoir», elles répondirent d'une voix
-chantante dans la langue harmonieuse du pays abandonné.</p>
-
-<p>En arrivant à Piana, il fallut demander l'hospitalité comme dans les
-temps anciens et dans les contrées perdues. Jeanne frissonnait de joie
-en attendant que s'ouvrît la porte où Julien avait frappé. Oh! c'était
-bien un voyage, cela! avec tout l'imprévu des routes inexplorées.</p>
-
-<p>Ils s'adressaient justement à un jeune ménage. On les reçut comme les
-patriarches devaient recevoir l'hôte envoyé de Dieu, et ils dormirent
-sur une paillasse de maïs, dans une vieille maison vermoulue dont toute
-la charpente piquée de vers, parcourue par les longs tarets mangeurs de
-poutres, bruissait, semblait vivre et soupirer.</p>
-
-<p>Ils partirent au soleil levant et bientôt ils s'arrêtèrent en face
-d'une forêt, d'une vraie forêt de granit pourpré. C'étaient des pics,
-des colonnes, des clochetons, des figures surprenantes modelées par le
-temps, le vent rongeur et la brume de mer.</p>
-
-<p>Hauts jusqu'à trois cents mètres, minces, ronds, tortus, crochus,
-difformes, imprévus, fantastiques, ces surprenants rochers, semblaient
-<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> des arbres, des plantes, des bêtes, des monuments, des hommes,
-des moines en robe, des diables cornus, des oiseaux démesurés, tout un
-peuple monstrueux, une ménagerie de cauchemars pétrifiée par le vouloir
-de quelque Dieu extravagant.</p>
-
-<p>Jeanne ne parlait plus, le c&oelig;ur serré, et elle prit la main de
-Julien qu'elle étreignit, envahie d'un besoin d'aimer devant cette
-beauté des choses.</p>
-
-<p>Et soudain, sortant de ce chaos, ils découvrirent un nouveau golfe
-ceint tout entier d'une muraille sanglante de granit rouge. Et dans la
-mer bleue ces roches écarlates se reflétaient.</p>
-
-<p>Jeanne balbutia: «Oh! Julien!» sans trouver d'autres mots, attendrie
-d'admiration, la gorge étranglée; et deux larmes coulèrent de ses yeux.
-Il la regardait, stupéfait, demandant: «Qu'as-tu, ma chatte?»</p>
-
-<p>Elle essuya ses joues, sourit et, d'une voix un peu tremblante: «Ce
-n'est rien... C'est nerveux... Je ne sais pas... J'ai été saisie. Je
-suis si heureuse que la moindre chose me bouleverse le c&oelig;ur.»</p>
-
-<p>Il ne comprenait pas ces énervements de femme, les secousses de ces
-êtres vibrants affolés d'un rien, qu'un enthousiasme remue comme une
-catastrophe, qu'une sensation insaisissable <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> révolutionne, affole
-de joie ou désespère.</p>
-
-<p>Ces larmes lui semblaient ridicules, et, tout entier à la préoccupation
-du mauvais chemin: «Tu ferais mieux, dit-il, de veiller à ton cheval.»</p>
-
-<p>Par une route presque impraticable ils descendirent au fond de ce
-golfe, puis tournèrent à droite pour gravir le sombre val d'Ota.</p>
-
-<p>Mais le sentier s'annonçait horrible. Julien proposa: «Si nous montions
-à pied?» Elle ne demandait pas mieux, ravie de marcher, d'être seule
-avec lui après l'émotion de tout à l'heure.</p>
-
-<p>Le guide partit en avant avec la mule et les chevaux, et ils allèrent à
-petits pas.</p>
-
-<p>La montagne, fendue du haut en bas, s'entr'ouvre. Le sentier s'enfonce
-dans cette brèche. Il suit le fond entre deux prodigieuses murailles;
-et un gros torrent parcourt cette crevasse. L'air est glacé, le granit
-paraît noir et tout là-haut ce qu'on voit du ciel bleu étonne et
-étourdit.</p>
-
-<p>Un bruit soudain fit tressaillir Jeanne. Elle leva les yeux; un énorme
-oiseau s'envolait d'un trou: c'était un aigle. Ses ailes ouvertes
-semblaient toucher les deux parois du puits et il monta jusqu'à l'azur
-où il disparut.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span></p>
-
-<p>Plus loin, la fêlure du mont se dédouble; le sentier grimpe entre les
-deux ravins, en zigzags brusques. Jeanne légère et folle allait la
-première, faisant rouler des cailloux sous ses pieds, intrépide, se
-penchant sur les abîmes. Il la suivait, un peu essoufflé, les yeux à
-terre par crainte du vertige.</p>
-
-<p>Tout à coup le soleil les inonda; ils crurent sortir de l'enfer.
-Ils avaient soif, une trace humide les guida, à travers un chaos de
-pierres, jusqu'à une source toute petite canalisée dans un bâton
-creux pour l'usage des chevriers. Un tapis de mousse couvrait le sol
-alentour. Jeanne s'agenouilla pour boire; et Julien en fit autant.</p>
-
-<p>Et comme elle savourait la fraîcheur de l'eau, il lui prit la taille et
-tâcha de lui voler sa place au bout du conduit de bois. Elle résista;
-leurs lèvres se battaient, se rencontraient, se repoussaient. Dans les
-hasards de la lutte ils saisissaient tour à tour la mince extrémité du
-tube et la mordaient pour ne point lâcher. Et le filet d'eau froide,
-repris et quitté sans cesse, se brisait et se renouait, éclaboussait
-les visages, les cous, les habits, les mains. Des gouttelettes
-pareilles à des perles luisaient dans leurs cheveux. Et des baisers
-coulaient dans le courant.</p>
-
-<p>Soudain Jeanne eut une inspiration d'amour. <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> Elle emplit sa
-bouche du clair liquide, et, les joues gonflées comme des outres, fit
-comprendre à Julien que, lèvre à lèvre, elle voulait le désaltérer.</p>
-
-<p>Il tendit sa gorge, souriant, la tête en arrière, les bras ouverts; et
-il but d'un trait à cette source de chair vive qui lui versa dans les
-entrailles un désir enflammé.</p>
-
-<p>Jeanne s'appuyait sur lui avec une tendresse inusitée; son c&oelig;ur
-palpitait; ses seins se soulevaient; ses yeux semblaient amollis,
-trempés d'eau. Elle murmura tout bas: «Julien... je t'aime!» et,
-l'attirant à son tour, elle se renversa et cacha dans ses mains son
-visage empourpré de honte.</p>
-
-<p>Il s'abattit sur elle, l'étreignant avec emportement. Elle haletait
-dans une attente énervée; et tout à coup elle poussa un cri, frappée,
-comme de la foudre, par la sensation qu'elle appelait.</p>
-
-<p>Ils furent longtemps à gagner le sommet de la montée tant elle
-demeurait palpitante et courbaturée, et ils n'arrivèrent à Evisa que le
-soir, chez un parent de leur guide, Paoli Palabretti.</p>
-
-<p>C'était un homme de grande taille, un peu voûté, avec l'air morne d'un
-phtisique. Il les conduisit dans leur chambre, une triste chambre
-de pierre nue, mais belle pour ce <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> pays où toute élégance reste
-ignorée; et il exprimait en son langage, patois corse, bouillie de
-français et d'italien, son plaisir à les recevoir, quand une voix
-claire l'interrompit; et une petite femme brune, avec de grands yeux
-noirs, une peau chaude de soleil, une taille étroite, des dents
-toujours dehors dans un rire continu, s'élança, embrassa Jeanne, secoua
-la main de Julien en répétant: «Bonjour Madame, bonjour Monsieur, ça va
-bien.»</p>
-
-<p>Elle enleva les chapeaux, les châles, rangea tout avec un seul bras,
-car elle portait l'autre en écharpe, puis elle fit sortir tout le
-monde, en disant à son mari: «Va les promener jusqu'au dîner.»</p>
-
-<p>M. Palabretti obéit aussitôt, se plaça entre les deux jeunes gens et
-leur fit voir le village. Il traînait ses pas et ses paroles, toussant
-fréquemment, et répétant à chaque quinte: «C'est l'air du Val qui est
-fraîche, qui m'est tombée sur la poitrine.»</p>
-
-<p>Il les guida, par un sentier perdu, sous des châtaigniers démesurés.
-Soudain il s'arrêta, et, de son accent monotone: «C'est ici que mon
-cousin Jean Rinaldi fut tué par Mathieu Lori. Tenez, j'étais là, tout
-près de Jean, quand Mathieu parut à dix pas de nous. «Jean, cria-t-il,
-ne va pas à Albertacce; n'y va pas, Jean, ou je te tue, je te le dis.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span></p>
-
-<p>Je pris le bras de Jean: «N'y va pas, Jean, il le ferait.»</p>
-
-<p>C'était pour une fille qu'ils suivaient tous deux, Paulina Sinacoupi.</p>
-
-<p>Mais Jean se mit à crier: «J'irai, Mathieu; ce n'est pas toi qui
-m'empêcheras.»</p>
-
-<p>Alors Mathieu abaissa son fusil, avant que j'aie pu ajuster le mien, et
-il tira.</p>
-
-<p>Jean fit un grand saut des deux pieds comme un enfant qui danse à la
-corde, oui, Monsieur, et il me retomba en plein sur le corps, si bien
-que mon fusil m'échappa et roula jusqu'au gros châtaignier là-bas.</p>
-
-<p>«Jean avait la bouche grande ouverte, mais il ne dit plus un mot, il
-était mort.»</p>
-
-<p>Les jeunes gens regardaient, stupéfaits, le tranquille témoin de ce
-crime. Jeanne demanda: «Et l'assassin?»</p>
-
-<p>Paoli Palabretti toussa longtemps, puis il reprit: «Il a gagné la
-montagne. C'est mon frère qui l'a tué, l'an suivant. Vous savez bien,
-mon frère, Philippi Palabretti, le bandit.»</p>
-
-<p>Jeanne frissonna: «Votre frère? un bandit?»</p>
-
-<p>Le Corse placide eut un éclair de fierté dans l'&oelig;il. «Oui, Madame,
-c'était un célèbre, celui-là. Il a mis à bas six gendarmes. Il est mort
-avec Nicolas Morali, lorsqu'ils ont été cernés dans le Niolo, après six
-jours de lutte, et qu'ils allaient périr de faim.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span></p>
-
-<p>Puis il ajouta, d'un air résigné: «C'est le pays qui veut ça», du même
-ton qu'il prenait pour dire: «C'est l'air du Val qui est fraîche.»</p>
-
-<p>Puis ils rentrèrent dîner, et la petite Corse les traita comme si elle
-les eût connus depuis vingt ans.</p>
-
-<p>Mais une inquiétude poursuivait Jeanne. Retrouverait-elle encore entre
-les bras de Julien cette étrange et véhémente secousse des sens qu'elle
-avait ressentie sur la mousse de la fontaine?</p>
-
-<p>Lorsqu'ils furent seuls dans la chambre, elle tremblait de rester
-encore insensible sous ses baisers. Mais elle se rassura bien vite; et
-ce fut sa première nuit d'amour.</p>
-
-<p>Et, le lendemain, à l'heure de partir, elle ne se décidait plus à
-quitter cette humble maison où il lui semblait qu'un bonheur nouveau
-avait commencé pour elle.</p>
-
-<p>Elle attira dans sa chambre la petite femme de son hôte et, tout en
-établissant bien qu'elle ne voulait point lui faire de cadeau, elle
-insista, se fâchant même, pour lui envoyer de Paris, dès son retour,
-un souvenir, un souvenir auquel elle attachait une idée presque
-superstitieuse.</p>
-
-<p>La jeune Corse résista longtemps, ne voulant point accepter. Enfin elle
-consentit: <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> «Eh bien, dit-elle, envoyez-moi un petit pistolet, un
-tout petit.»</p>
-
-<p>Jeanne ouvrit de grands yeux. L'autre ajouta tout bas, près de
-l'oreille, comme on confie un doux et intime secret: «C'est pour tuer
-mon beau-frère.» Et, souriant, elle déroula vivement les bandes qui
-enveloppaient le bras dont elle ne se servait point, puis, montrant
-sa chair ronde et blanche, traversée de part en part d'un coup de
-stylet presque cicatrisé: «Si je n'avais pas été aussi forte que lui,
-dit-elle, il m'aurait tuée. Mon mari n'est pas jaloux, lui, il me
-connaît; et puis il est malade, vous savez; et cela lui calme le sang.
-D'ailleurs je suis une honnête femme, moi, Madame; mais mon beau-frère
-croit tout ce qu'on lui dit. Il est jaloux pour mon mari; et il
-recommencera certainement. Alors, j'aurai un petit pistolet, je serai
-tranquille, et sûre de me venger.»</p>
-
-<p>Jeanne promit d'envoyer l'arme, embrassa tendrement sa nouvelle amie,
-et continua sa route.</p>
-
-<p>Le reste de son voyage ne fut plus qu'un songe, un enlacement sans
-fin, une griserie de caresses. Elle ne vit rien, ni les paysages, ni
-les gens, ni les lieux où elle s'arrêtait. Elle ne regardait plus que
-Julien.</p>
-
-<p>Alors commença l'intimité enfantine et <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> charmante des niaiseries
-d'amour, des petits mots bêtes et délicieux, le baptême avec des noms
-mignards de tous les détours et contours, et replis de leurs corps où
-se plaisaient leurs bouches.</p>
-
-<p>Comme Jeanne dormait sur le côté droit, son teton du côté gauche était
-souvent à l'air au réveil. Julien, l'ayant remarqué, appelait celui-là:
-«Monsieur de Couche-dehors» et l'autre «Monsieur Lamoureux», parce que
-la fleur rosée du sommet semblait plus sensible aux baisers.</p>
-
-<p>La route profonde entre les deux devint «l'allée de petite mère», parce
-qu'il s'y promenait sans cesse; et une autre route plus secrète fut
-dénommée «le chemin de Damas» en souvenir du val d'Ota.</p>
-
-<p>En arrivant à Bastia, il fallut payer le guide. Julien fouilla
-dans ses poches. Ne trouvant point ce qu'il lui fallait, il dit
-à Jeanne: «Puisque tu ne te sers pas des deux mille francs de ta
-mère, donne-les-moi donc à porter. Ils seront plus en sûreté dans ma
-ceinture; et cela m'évitera de faire de la monnaie.»</p>
-
-<p>Et elle lui tendit sa bourse.</p>
-
-<p>Ils gagnèrent Livourne, visitèrent Florence, Gênes, toute la Corniche.</p>
-
-<p>Par un matin de mistral, ils se retrouvèrent à Marseille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span></p>
-
-<p>Deux mois s'étaient écoulés depuis leur départ des Peuples. On était au
-15 octobre.</p>
-
-<p>Jeanne, saisie par le grand vent froid qui semblait venir de là-bas,
-de la lointaine Normandie, se sentait triste. Julien, depuis quelque
-temps, semblait changé, fatigué, indifférent; et elle avait peur sans
-savoir de quoi.</p>
-
-<p>Elle retarda de quatre jours encore leur voyage de rentrée, ne pouvant
-se décider à quitter ce bon pays du soleil. Il lui semblait qu'elle
-venait d'accomplir le tour du bonheur.</p>
-
-<p>Ils s'en allèrent enfin.</p>
-
-<p>Ils devaient faire à Paris tous leurs achats pour leur installation
-définitive aux Peuples; et Jeanne se réjouissait de rapporter des
-merveilles, grâce au cadeau de petite mère; mais la première chose à
-laquelle elle songea fut le pistolet promis à la jeune Corse d'Évisa.</p>
-
-<p>Le lendemain de leur arrivée elle dit à Julien: «Mon chéri, veux-tu me
-rendre l'argent de maman parce que je vais faire mes emplettes?»</p>
-
-<p>Il se tourna vers elle avec un visage mécontent.</p>
-
-<p>«Combien te faut-il?»</p>
-
-<p>Elle fut surprise et balbutia:</p>
-
-<p>«Mais... ce que tu voudras.»</p>
-
-<p>Il reprit: «Je vais te donner cent francs; surtout ne les gaspille
-pas.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span></p>
-
-<p>Elle ne savait plus que dire, interdite et confuse.</p>
-
-<p>Enfin elle prononça, en hésitant: «Mais... je... t'avais remis cet
-argent pour...»</p>
-
-<p>Il ne la laissa pas achever.</p>
-
-<p>«Oui, parfaitement. Que ce soit dans ta poche ou dans la mienne,
-qu'importe, du moment que nous avons la même bourse. Je ne t'en refuse
-point, n'est-ce pas, puisque je te donne cent francs.»</p>
-
-<p>Elle prit les cinq pièces d'or, sans ajouter un mot; mais elle n'osa
-plus en demander d'autres et elle n'acheta rien que le pistolet.</p>
-
-<p>Huit jours plus tard, ils se mirent en route pour rentrer aux Peuples.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span></p>
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">D</span><span class="smcap">evant</span> la barrière blanche aux piliers de brique, la famille et
-les domestiques attendaient. La chaise de poste s'arrêta, et les
-embrassades furent longues. Petite mère pleurait; Jeanne attendrie
-essuya deux larmes; père, nerveux, allait et venait.</p>
-
-<p>Puis, pendant qu'on déchargeait les bagages, le voyage fut raconté
-devant le feu du salon. Les paroles abondantes coulaient des lèvres
-de Jeanne; et tout fut dit, tout, en une demi-heure, sauf peut-être
-quelques petits détails oubliés dans ce récit rapide.</p>
-
-<p>Puis la jeune femme alla défaire ses paquets. Rosalie, tout émue aussi,
-l'aidait. Quand ce fut fini, quand le linge, les robes, les objets de
-toilette eurent été mis en place, la petite bonne quitta sa maîtresse;
-et Jeanne, un peu lasse, s'assit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span></p>
-
-<p>Elle se demanda ce qu'elle allait faire maintenant, cherchant une
-occupation pour son esprit, une besogne pour ses mains. Elle n'avait
-point envie de redescendre au salon auprès de sa mère qui sommeillait;
-et elle songeait à une promenade; mais la campagne semblait si triste
-qu'elle sentait en son c&oelig;ur, rien qu'à la regarder par la fenêtre,
-une pesanteur de mélancolie.</p>
-
-<p>Alors elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faire, plus jamais
-rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée
-de l'avenir, affairée de songeries. La continuelle agitation de
-ses espérances emplissait, en ce temps-là, ses heures sans qu'elle
-les sentît passer. Puis, à peine sortie des murs austères où ses
-illusions étaient écloses, son attente d'amour se trouvait tout de
-suite accomplie. L'homme espéré, rencontré, aimé, épousé en quelques
-semaines, comme on épouse en ces brusques déterminations, l'emportait
-dans ses bras sans la laisser réfléchir à rien.</p>
-
-<p>Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la
-réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux
-charmantes inquiétudes de l'inconnu. Oui, c'était fini d'attendre.</p>
-
-<p>Alors plus rien à faire, aujourd'hui, ni demain ni jamais. Elle sentait
-tout cela vaguement <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> à une certaine désillusion, à un affaissement
-de ses rêves.</p>
-
-<p>Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides. Puis, après
-avoir regardé quelque temps le ciel où roulaient des nuages sombres,
-elle se décida à sortir.</p>
-
-<p>Étaient-ce la même campagne, la même herbe, les mêmes arbres qu'au mois
-de mai? Qu'étaient donc devenues la gaieté ensoleillée des feuilles, et
-la poésie verte du gazon où flambaient les pissenlits, où saignaient
-les coquelicots, où rayonnaient les marguerites, où frétillaient,
-comme au bout de fils invisibles, les fantasques papillons jaunes? Et
-cette griserie de l'air chargé de vie, d'aromes, d'atomes fécondants
-n'existait plus.</p>
-
-<p>Les avenues détrempées par les continuelles averses d'automne
-s'allongeaient, couvertes d'un épais tapis de feuilles mortes, sous la
-maigreur grelottante des peupliers presque nus. Les branches grêles
-tremblaient au vent, agitant encore quelque feuillage prêt à s'égrener
-dans l'espace. Et sans cesse, tout le long du jour, comme une pluie
-incessante et triste à faire pleurer, ces dernières feuilles, toutes
-jaunes maintenant, pareilles à de larges sous d'or, se détachaient,
-tournoyaient, voltigeaient et tombaient.</p>
-
-<p>Elle alla jusqu'au bosquet. Il était lamentable <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> comme la chambre
-d'un mourant. La muraille verte qui séparait et faisait secrètes les
-gentilles allées sinueuses s'était éparpillée. Les arbustes emmêlés,
-comme une dentelle de bois fin, heurtaient les unes aux autres leurs
-maigres branches; et le murmure des feuilles tombées et sèches que la
-brise poussait, remuait, amoncelait en tas par endroits, semblait un
-douloureux soupir d'agonie.</p>
-
-<p>De tout petits oiseaux sautaient de place en place avec un léger cri
-frileux, cherchant un abri.</p>
-
-<p>Garantis cependant par l'épais rideau des ormes jetés en avant-garde
-contre le vent de mer, le tilleul et le platane encore couverts de leur
-parure d'été semblaient vêtus l'un de velours rouge, l'autre de soie
-orange, teints ainsi par les premiers froids selon la nature de leurs
-sèves.</p>
-
-<p>Jeanne allait et venait à pas lents dans l'avenue de petite mère, le
-long de la ferme des Couillard. Quelque chose l'appesantissait comme le
-pressentiment des longs ennuis de la vie monotone qui commençait.</p>
-
-<p>Puis elle s'assit sur le talus où Julien, pour la première fois, lui
-avait parlé d'amour; et elle resta là, rêvassant, presque sans songer,
-alanguie jusqu'au c&oelig;ur, avec une envie de se coucher, de dormir pour
-échapper à la tristesse de ce jour.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span></p>
-
-<p>Tout à coup elle aperçut une mouette qui traversait le ciel, emportée
-dans une rafale; et elle se rappela cet aigle qu'elle avait vu, là-bas,
-en Corse, dans le sombre val d'Ota. Elle reçut au c&oelig;ur la vive
-secousse que donne le souvenir d'une chose bonne et finie; et elle
-revit brusquement l'île radieuse avec son parfum sauvage, son soleil
-qui mûrit les oranges et les cédrats, ses montagnes aux sommets roses,
-ses golfes d'azur, et ses ravins où roulent des torrents.</p>
-
-<p>Alors l'humide et dur paysage qui l'entourait, avec la chute lugubre
-des feuilles, et les nuages gris entraînés par le vent, l'enveloppa
-d'une telle épaisseur de désolation qu'elle rentra pour ne point
-sangloter.</p>
-
-<p>Petite mère, engourdie devant la cheminée, sommeillait, accoutumée à
-la mélancolie des journées, ne la sentant plus. Père et Julien étaient
-partis se promener en causant de leurs affaires. Et la nuit vint,
-semant de l'ombre morne dans le vaste salon, qu'éclairaient par éclats
-les reflets du feu.</p>
-
-<p>Au dehors, par les fenêtres, un reste de jour laissait distinguer
-encore cette nature sale de fin d'année, et le ciel grisâtre, comme
-frotté de boue lui-même.</p>
-
-<p>Le baron bientôt parut, suivi de Julien; dès qu'il eut pénétré dans la
-pièce enténébrée, <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> il sonna, criant: «Vite, vite, de la lumière! il
-fait triste ici.»</p>
-
-<p>Et il s'assit devant la cheminée. Pendant que ses pieds mouillés
-fumaient près de la flamme, et que la crotte de ses semelles tombait,
-séchée par la chaleur, il se frottait gaiement les mains. «Je crois
-bien, dit-il, qu'il va geler; le ciel s'éclaircit au nord; c'est pleine
-lune ce soir; ça piquera ferme cette nuit.»</p>
-
-<p>Puis, se tournant vers sa fille: «Eh bien, petite, es-tu contente
-d'être revenue dans ton pays, dans ta maison, auprès des vieux?»</p>
-
-<p>Cette simple question bouleversa Jeanne. Elle se jeta dans les bras
-de son père, les yeux pleins de larmes, et l'embrassa nerveusement,
-comme pour se faire pardonner; car, malgré ses efforts de c&oelig;ur pour
-être gaie, elle se sentait triste à défaillir. Elle songeait pourtant
-à la joie qu'elle s'était promise en retrouvant ses parents; et elle
-s'étonnait de cette froideur qui paralysait sa tendresse, comme si,
-lorsqu'on a beaucoup pensé de loin aux gens qu'on aime, et perdu
-l'habitude de les voir à toute heure, on éprouvait, en les retrouvant,
-une sorte d'arrêt d'affection jusqu'à ce que les liens de la vie
-commune fussent renoués.</p>
-
-<p>Le dîner fut long; on ne parla guère. Julien semblait avoir oublié sa
-femme.</p>
-
-<p>Au salon, ensuite, elle se laissa engourdir <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> par le feu, en face
-de petite mère qui dormait tout à fait; et, un moment réveillée par
-la voix des deux hommes qui discutaient, elle se demanda, en essayant
-de secouer son esprit, si elle allait aussi être saisie par cette
-léthargie morne des habitudes que rien n'interrompt.</p>
-
-<p>La flamme de la cheminée, molle et rougeâtre pendant le jour, devenait
-vive, claire, crépitante. Elle jetait de grandes lueurs subites sur les
-tapisseries ternies des fauteuils, sur le renard et la cigogne, sur le
-héron mélancolique, sur la cigale et la fourmi.</p>
-
-<p>Le baron se rapprocha, souriant, et tendant ses doigts ouverts aux
-tisons vifs: «Ah ah! ça flambe bien, ce soir. Il gèle, mes enfants,
-il gèle.» Puis il posa sa main sur l'épaule de Jeanne, et, montrant
-le feu: «Vois-tu, fillette, voilà ce qu'il y a de meilleur au monde:
-le foyer, le foyer avec les siens autour. Rien ne vaut ça. Mais si on
-allait se coucher. Vous devez être exténués, les enfants?»</p>
-
-<p>Remontée en sa chambre, la jeune femme se demandait comment deux
-retours aux mêmes lieux qu'elle croyait aimer pouvaient être si
-différents. Pourquoi se sentait-elle comme meurtrie, pourquoi cette
-maison, ce pays cher, tout ce qui, jusque-là, faisait frémir son
-c&oelig;ur, lui semblaient-ils aujourd'hui si navrants?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span></p>
-
-<p>Mais son &oelig;il soudain tomba sur sa pendule. La petite abeille
-voltigeait toujours de gauche à droite, et de droite à gauche, du même
-mouvement rapide et continu, au-dessus des fleurs de vermeil. Alors,
-brusquement, Jeanne fut traversée par un élan d'affection, remuée
-jusqu'aux larmes devant cette petite mécanique qui semblait vivante,
-qui lui chantait l'heure et palpitait comme une poitrine.</p>
-
-<p>Certes elle n'avait pas été aussi émue en embrassant père et mère. Le
-c&oelig;ur a des mystères qu'aucun raisonnement ne pénètre.</p>
-
-<p>Pour la première fois depuis son mariage elle était seule en son lit,
-Julien, sous prétexte de fatigue, ayant pris une autre chambre. Il
-était convenu d'ailleurs que chacun aurait la sienne.</p>
-
-<p>Elle fut longtemps à s'endormir, étonnée de ne plus sentir un corps
-contre le sien, déshabituée du sommeil solitaire, et troublée par le
-vent hargneux du nord qui s'acharnait contre le toit.</p>
-
-<p>Elle fut réveillée au matin par une grande lueur qui teignait son lit
-de sang; et ses carreaux, tout barbouillés de givre, étaient rouges
-comme si l'horizon entier brûlait.</p>
-
-<p>S'enveloppant d'un grand peignoir, elle courut à sa fenêtre et
-l'ouvrit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span></p>
-
-<p>Une brise glacée, saine et piquante, s'engouffra dans sa chambre, lui
-cinglant la peau d'un froid aigu qui fit pleurer ses yeux; et, au
-milieu d'un ciel empourpré, un gros soleil rutilant et bouffi comme une
-figure d'ivrogne apparaissait derrière les arbres. La terre, couverte
-de gelée blanche, dure et sèche à présent, sonnait sous les pieds des
-gens de ferme. En cette seule nuit toutes les branches encore garnies
-des peupliers s'étaient dépouillées; et derrière la lande apparaissait
-la grande ligne verdâtre des flots tout parsemés de traînées blanches.</p>
-
-<p>Le platane et le tilleul se dévêtaient rapidement sous les rafales.
-A chaque passage de la brise glacée, des tourbillons de feuilles
-détachées par la brusque gelée s'éparpillaient dans le vent comme un
-envolement d'oiseaux. Jeanne s'habilla, sortit, et, pour faire quelque
-chose, alla voir les fermiers.</p>
-
-<p>Les Martin levèrent les bras, et la maîtresse l'embrassa sur les joues;
-puis on la contraignit à boire un petit verre de noyau. Et elle se
-rendit à l'autre ferme. Les Couillard levèrent les bras; la maîtresse
-la bécota sur les oreilles, et il fallut avaler un petit verre de
-cassis.</p>
-
-<p>Après quoi elle rentra déjeuner.</p>
-
-<p>Et la journée s'écoula comme celle de la veille, froide, au lieu d'être
-humide. Et les <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> autres jours de la semaine ressemblèrent à ces
-deux-là; et toutes les semaines du mois ressemblèrent à la première.</p>
-
-<p>Peu à peu, cependant, son regret des contrées lointaines s'affaiblit.
-L'habitude mettait sur sa vie une couche de résignation pareille au
-revêtement de calcaire que certaines eaux déposent sur les objets. Et
-une sorte d'intérêt pour les mille choses insignifiantes de l'existence
-quotidienne, un souci des simples et médiocres occupations régulières
-renaquit en son c&oelig;ur. En elle se développait une espèce de
-mélancolie méditante, un vague désenchantement de vivre. Que lui eût-il
-fallu? Que désirait-elle? Elle ne le savait pas. Aucun besoin mondain
-ne la possédait; aucune soif de plaisirs, aucun élan même vers des
-joies possibles; lesquelles d'ailleurs? Ainsi que les vieux fauteuils
-du salon ternis par le temps, tout se décolorait doucement à ses yeux,
-tout s'effaçait, prenait une nuance pâle et morne.</p>
-
-<p>Ses relations avec Julien avaient changé complètement. Il semblait
-tout autre depuis le retour de leur voyage de noce, comme un acteur
-qui a fini son rôle et reprend sa figure ordinaire. C'est à peine s'il
-s'occupait d'elle, s'il lui parlait même; toute trace d'amour avait
-subitement disparu; et les nuits étaient rares où il pénétrait dans sa
-chambre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span></p>
-
-<p>Il avait pris la direction de la fortune et de la maison, revisait les
-baux, harcelait les paysans, diminuait les dépenses; et ayant revêtu
-lui-même des allures de fermier gentilhomme, il avait perdu son vernis
-et son élégance de fiancé.</p>
-
-<p>Il ne quittait plus, bien qu'il fût tigré de taches, un vieil habit
-de chasse en velours, garni de boutons de cuivre, retrouvé dans sa
-garde-robe de jeune homme, et, envahi par la négligence des gens qui
-n'ont plus besoin de plaire, il avait cessé de se raser, de sorte que
-sa barbe longue, mal coupée, l'enlaidissait incroyablement. Ses mains
-n'étaient plus soignées; et il buvait, après chaque repas, quatre ou
-cinq petits verres de cognac.</p>
-
-<p>Jeanne ayant essayé de lui faire quelques tendres reproches, il avait
-répondu si brusquement: «Tu vas me laisser tranquille, n'est-ce pas?»
-qu'elle ne se hasarda plus à lui donner des conseils.</p>
-
-<p>Elle avait pris son parti de ces changements d'une façon qui l'étonnait
-elle-même. Il était devenu un étranger pour elle, un étranger dont
-l'âme et le c&oelig;ur lui restaient fermés. Elle y songeait souvent, se
-demandant d'où venait qu'après s'être rencontrés ainsi, aimés, épousés
-dans un élan de tendresse, ils se retrouvaient tout à coup presque <span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span>
-aussi inconnus l'un à l'autre que s'ils n'avaient pas dormi côte à côte.</p>
-
-<p>Et comment ne souffrait-elle pas davantage de son abandon? Était-ce
-ainsi, la vie? s'étaient-ils trompés? N'y avait-il plus rien pour elle
-dans l'avenir?</p>
-
-<p>Si Julien était demeuré beau, soigné, élégant, séduisant, peut-être
-eût-elle beaucoup souffert?<br /><br /></p>
-
-<p>Il était convenu qu'après le jour de l'an les nouveaux mariés
-resteraient seuls; et que père et petite mère retourneraient passer
-quelques mois dans leur maison de Rouen. Les jeunes gens, cet hiver-là,
-ne devaient point quitter les Peuples, pour achever de s'installer, de
-s'habituer et de se plaire aux lieux où allait s'écouler toute leur
-vie. Ils avaient quelques voisins d'ailleurs, à qui Julien présenterait
-sa femme. C'étaient les Briseville, les Coutelier et les Fourville.</p>
-
-<p>Mais les jeunes gens ne pouvaient encore commencer leurs visites, parce
-qu'il avait été impossible jusque-là de faire venir le peintre pour
-changer les armoiries de la calèche.</p>
-
-<p>La vieille voiture de famille avait été cédée en effet à son gendre
-par le baron; et Julien, pour rien au monde, n'aurait consenti à se
-présenter dans les châteaux voisins si l'écusson <span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> des de Lamare
-n'avait été écartelé avec celui des Le Perthuis des Vauds.</p>
-
-<p>Or un seul homme dans le pays conservait la spécialité des ornements
-héraldiques, c'était un peintre de Bolbec, nommé Bataille, appelé tour
-à tour dans tous les castels normands pour fixer les précieux ornements
-sur les portières des véhicules.</p>
-
-<p>Enfin, un matin de décembre, vers la fin du déjeuner, on vit un
-individu ouvrir la barrière et s'avancer dans le chemin droit. Il
-portait une boîte sur son dos. C'était Bataille.</p>
-
-<p>On le fit entrer dans la salle et on lui servit à manger comme s'il
-eût été un monsieur, car sa spécialité, ses rapports incessants avec
-toute l'aristocratie du département, sa connaissance des armoiries,
-des termes consacrés, des emblèmes, en avaient fait une sorte
-d'homme-blason à qui les gentilshommes serraient la main.</p>
-
-<p>On fit apporter aussitôt un crayon et du papier, et, pendant qu'il
-mangeait, le baron et Julien esquissèrent leurs écussons écartelés.
-La baronne, toute secouée dès qu'il s'agissait de ces choses, donnait
-son avis; et Jeanne elle-même prenait part à la discussion, comme si
-quelque mystérieux intérêt se fût soudain éveillé en elle.</p>
-
-<p>Bataille, tout en déjeunant, indiquait son <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> opinion, prenait
-parfois le crayon, traçait un projet, citait des exemples, décrivait
-toutes les voitures seigneuriales de la contrée, semblait apporter avec
-lui, dans son esprit, dans sa voix même, une sorte d'atmosphère de
-noblesse.</p>
-
-<p>C'était un petit homme à cheveux gris et ras, aux mains souillées de
-couleurs, et qui sentait l'essence. Il avait eu autrefois, disait-on,
-une vilaine affaire de m&oelig;urs; mais la considération générale de
-toutes les familles titrées avait depuis longtemps effacé cette tache.</p>
-
-<p>Dès qu'il eut fini son café, on le conduisit sous la remise et on
-enleva la toile cirée qui recouvrait la voiture. Bataille l'examina,
-puis il se prononça gravement sur les dimensions qu'il croyait
-nécessaire de donner à son dessin; et, après un nouvel échange d'idées,
-il se mit à la besogne.</p>
-
-<p>Malgré le froid, la baronne fit apporter un siège afin de le regarder
-travailler; puis elle demanda une chaufferette pour ses pieds qui se
-glaçaient; et elle se mit tranquillement à causer avec le peintre,
-l'interrogeant sur des alliances qu'elle ignorait, sur les morts et les
-naissances nouvelles, complétant par ces renseignements l'arbre des
-généalogies qu'elle portait en sa mémoire.</p>
-
-<p>Julien était demeuré près de sa belle-mère, <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> à cheval sur une
-chaise. Il fumait sa pipe, crachait par terre, écoutait, et suivait de
-l'&oelig;il la mise en couleur de sa noblesse.</p>
-
-<p>Bientôt le père Simon, qui se rendait au potager avec sa bêche sur
-l'épaule, s'arrêta lui-même pour considérer le travail; et l'arrivée
-de Bataille ayant pénétré dans les deux fermes, les deux fermières ne
-tardèrent point à se présenter. Elles s'extasiaient, debout aux deux
-côtés de la baronne, répétant: «Faut d' l'adresse tout d' même pour
-fignoler ces machines-là.»</p>
-
-<p>Les écussons des deux portières ne purent être terminés que le
-lendemain, vers onze heures. Tout le monde aussitôt fut présent; et on
-tira la calèche dehors pour mieux juger.</p>
-
-<p>C'était parfait. On complimenta Bataille qui repartit avec sa boîte
-accrochée au dos. Et le baron, sa femme, Jeanne et Julien tombèrent
-d'accord sur ce point que le peintre était un garçon de grands moyens
-qui, si les circonstances l'avaient permis, serait devenu, sans aucun
-doute, un artiste.</p>
-
-<p>Mais, par mesure d'économie, Julien avait accompli des réformes, qui
-nécessitaient des modifications nouvelles.</p>
-
-<p>Le vieux cocher était devenu jardinier, le vicomte se chargeant de
-conduire lui-même <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> et ayant vendu les carrossiers pour n'avoir plus
-à payer leur nourriture.</p>
-
-<p>Puis, comme il fallait quelqu'un pour tenir les bêtes quand les maîtres
-seraient descendus, il avait fait un petit domestique d'un jeune vacher
-nommé Marius.</p>
-
-<p>Enfin, pour se procurer des chevaux, il introduisit, dans le bail des
-Couillard et des Martin, une clause spéciale contraignant les deux
-fermiers à fournir chacun un cheval, un jour chaque mois, à la date
-fixée par lui, moyennant quoi ils demeuraient dispensés des redevances
-de volailles.</p>
-
-<p>Donc les Couillard ayant amené une grande rosse à poil jaune, et
-les Martin un petit animal blanc à poil long, les deux bêtes furent
-attelées côte à côte; et Marius, noyé dans une ancienne livrée du père
-Simon, amena devant le perron du château cet équipage.</p>
-
-<p>Julien nettoyé, la taille cambrée, avait retrouvé un peu de son
-élégance passée; mais sa barbe longue lui donnait malgré tout un aspect
-commun.</p>
-
-<p>Il considéra l'attelage, la voiture et le petit domestique, et les
-jugea satisfaisants, les armoiries repeintes ayant seules pour lui de
-l'importance.</p>
-
-<p>La baronne descendue de sa chambre au bras de son mari monta avec
-peine, et s'assit, <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> le dos soutenu par des coussins. Jeanne à son
-tour parut. Elle rit d'abord de l'accouplement des chevaux, le blanc,
-disait-elle, était le petit-fils du jaune; puis, quand elle aperçut
-Marius, la face ensevelie dans son chapeau à cocarde, dont son nez seul
-limitait la descente, et les mains disparues dans la profondeur des
-manches, et les deux jambes enjuponnées dans les basques de sa livrée,
-dont ses pieds, chaussés de souliers énormes, sortaient étrangement
-par le bas; et quand elle le vit renverser la tête en arrière pour
-regarder, lever le genou pour faire un pas, comme s'il allait enjamber
-un fleuve, et s'agiter comme un aveugle pour obéir aux ordres, perdu
-tout entier, disparu dans l'ampleur de ses vêtements, elle fut saisie
-d'un rire invincible, d'un rire sans fin.</p>
-
-<p>Le baron se retourna, considéra le petit homme abasourdi, et, cédant
-aussitôt à la contagion, il éclata, appelant sa femme, ne pouvant plus
-parler.&mdash;«Re-re-garde Ma-Ma-Marius! Est-il drôle! Mon Dieu est-il
-drô-drôle.»</p>
-
-<p>Alors la baronne, s'étant penchée par la portière et l'ayant considéré,
-fut secouée d'une telle crise de gaieté que toute la calèche dansait
-sur ses ressorts, comme soulevée par des cahots.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span></p>
-
-<p>Mais Julien, la face pâle, demanda: «Qu'est-ce que vous avez à rire
-comme ça; il faut que vous soyez fous!»</p>
-
-<p>Jeanne, malade, convulsée, impuissante à se calmer, s'assit sur une
-marche du perron. Le baron en fit autant; et, dans la calèche, des
-éternuements convulsifs, une sorte de gloussement continu, disaient
-que la baronne étouffait. Et soudain la redingote de Marius se mit à
-palpiter. Il avait compris sans doute, car il riait lui-même de toute
-sa force au fond de sa coiffure.</p>
-
-<p>Alors Julien exaspéré s'élança. D'une gifle il sépara la tête du gamin
-et le chapeau géant qui s'envola sur le gazon; puis, s'étant retourné
-vers son beau-père, il balbutia d'une voix tremblante de colère: «Il
-me semble que ce n'est pas à vous de rire. Nous n'en serions pas là
-si vous n'aviez gaspillé votre fortune et mangé votre avoir. A qui la
-faute si vous êtes ruinés?»</p>
-
-<p>Toute la gaieté fut glacée, cessa net. Et personne ne dit un mot.
-Jeanne, prête à pleurer maintenant, monta sans bruit près de sa mère.
-Le baron, surpris et muet, s'assit en face des deux femmes; et Julien
-s'installa sur le siège, après avoir hissé près de lui l'enfant
-larmoyant et dont la joue enflait.</p>
-
-<p>La route fut triste et parut longue. Dans la <span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> voiture on se
-taisait. Mornes et gênés tous trois, ils ne voulaient point s'avouer ce
-qui préoccupait leurs c&oelig;urs. Ils sentaient bien qu'ils n'auraient
-pu parler d'autre chose, tant cette pensée douloureuse les obsédait,
-et ils aimaient mieux se taire tristement que de toucher à ce sujet
-pénible.</p>
-
-<p>Au trot inégal des deux bêtes, la calèche longeait les cours des
-fermes, faisait fuir à grands pas des poules noires effrayées qui
-plongeaient et disparaissaient dans les haies, était parfois suivie
-d'un chien-loup hurlant, qui regagnait ensuite sa maison, le poil
-hérissé, en se retournant encore pour aboyer vers la voiture. Un gars
-en sabots crottés, à longues jambes nonchalantes, qui allait, les mains
-au fond des poches, la blouse bleue gonflée par le vent dans le dos,
-se rangeait pour laisser passer l'équipage, et retirait gauchement sa
-casquette, laissant voir ses cheveux plats collés au crâne.</p>
-
-<p>Et, entre chaque ferme, les plaines recommençaient avec d'autres
-fermes, au loin, de place en place.</p>
-
-<p>Enfin, on pénétra dans une grande avenue de sapins aboutissant à la
-route. Les ornières boueuses et profondes faisaient se pencher la
-calèche et pousser des cris à petite mère. Au bout de l'avenue, une
-barrière blanche était <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> fermée; Marius courut l'ouvrir et on
-contourna un immense gazon pour arriver, par un chemin arrondi, devant
-un haut, vaste et triste bâtiment dont les volets étaient clos.</p>
-
-<p>La porte du milieu soudain s'ouvrit; et un vieux domestique paralysé,
-vêtu d'un gilet rouge rayé de noir que recouvrait en partie son tablier
-de service, descendit à petits pas obliques les marches du perron. Il
-prit le nom des visiteurs et les introduisit dans un spacieux salon
-dont il ouvrit péniblement les persiennes toujours fermées. Les meubles
-étaient voilés de housses, la pendule et les candélabres enveloppés
-de linge blanc; et un air moisi, un air d'autrefois, glacé, humide,
-semblait imprégner les poumons, le c&oelig;ur et la peau de tristesse.</p>
-
-<p>Tout le monde s'assit et on attendit. Quelques pas entendus dans
-le corridor au-dessus annonçaient un empressement inaccoutumé. Les
-châtelains surpris s'habillaient au plus vite. Ce fut long. Une
-sonnette tinta plusieurs fois. D'autres pas descendirent un escalier,
-puis remontèrent.</p>
-
-<p>La baronne, saisie par le froid pénétrant, éternuait coup sur coup.
-Julien marchait de long en large. Jeanne, morne, restait assise auprès
-de sa mère. Et le baron, adossé au marbre de la cheminée, demeurait le
-front bas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span></p>
-
-<p>Enfin, une des hautes portes tourna, découvrant le vicomte et la
-vicomtesse de Briseville. Ils étaient tous les deux petits, maigrelets,
-sautillants, sans âge appréciable, cérémonieux et embarrassés. La
-femme, en robe de soie ramagée, coiffée d'un petit bonnet douairière à
-rubans, parlait vite de sa voix aigrelette.</p>
-
-<p>Le mari, serré dans une redingote pompeuse, saluait avec un ploiement
-des genoux. Son nez, ses yeux, ses dents déchaussées, ses cheveux qu'on
-aurait dit enduits de cire et son beau vêtement d'apparat luisaient
-comme luisent les choses dont on prend grand soin.</p>
-
-<p>Après les premiers compliments de bienvenue et les politesses de
-voisinage, personne ne trouva plus rien à dire. Alors on se félicita
-de part et d'autre sans raison. On continuerait, espérait-on des deux
-côtés, ces excellentes relations. C'était une ressource de se voir
-quand on habitait toute l'année la campagne.</p>
-
-<p>Et l'atmosphère glaciale du salon pénétrait les os, enrouait les
-gorges. La baronne toussait maintenant sans avoir tout à fait cessé
-d'éternuer. Alors le baron donna le signal du départ. Les Briseville
-insistèrent. «Comment? si vite? Restez donc encore un peu.» Mais Jeanne
-s'était levée malgré les signes de Julien qui trouvait trop courte la
-visite.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span></p>
-
-<p>On voulut sonner le domestique pour faire avancer la voiture. La
-sonnette ne marchait plus. Le maître du logis se précipita, puis vint
-annoncer qu'on avait mis les chevaux à l'écurie.</p>
-
-<p>Il fallut attendre. Chacun cherchait une phrase, un mot à dire. On
-parla de l'hiver pluvieux. Jeanne, avec d'involontaires frissons
-d'angoisse, demanda ce que pouvaient faire leurs hôtes, tous deux
-seuls, toute l'année. Mais les Briseville s'étonnèrent de la question;
-car ils s'occupaient sans cesse, écrivant beaucoup à leurs parents
-nobles semés par toute la France, passant leurs journées en des
-occupations microscopiques, cérémonieux l'un vis-à-vis de l'autre comme
-en face des étrangers, et causant majestueusement des affaires les plus
-insignifiantes.</p>
-
-<p>Et sous le haut plafond noirci du vaste salon inhabité, tout empaqueté
-en des linges, l'homme et la femme si petits, si propres, si corrects,
-semblaient à Jeanne des conserves de noblesse.</p>
-
-<p>Enfin la voiture passa devant les fenêtres avec ses deux bidets
-inégaux. Mais Marius avait disparu. Se croyant libre jusqu'au soir, il
-était sans doute parti faire un tour dans la campagne.</p>
-
-<p>Julien furieux pria qu'on le renvoyât à <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> pied; et, après beaucoup
-de saluts de part et d'autre, on reprit le chemin des Peuples.</p>
-
-<p>Dès qu'ils furent enfermés dans la calèche, Jeanne et son père, malgré
-l'obsession pesante qui leur restait de la brutalité de Julien, se
-remirent à rire en contrefaisant les gestes et les intonations des
-Briseville. Le baron imitait le mari, Jeanne faisait la femme, mais la
-baronne un peu froissée dans ses respects leur dit: «Vous avez tort de
-vous moquer ainsi, ce sont des gens très comme il faut, appartenant
-à d'excellentes familles.» On se tut pour ne point contrarier
-petite mère, mais de temps en temps, malgré tout, père et Jeanne
-recommençaient en se regardant. Il saluait avec cérémonie, et, d'un
-ton solennel: «Votre château des Peuples doit être bien froid, Madame,
-avec ce grand vent de mer qui le visite tout le jour?» Elle prenait un
-air pincé, et minaudant avec un petit frétillement de la tête pareil
-à celui d'un canard qui se baigne: «Oh ici, Monsieur, j'ai de quoi
-m'occuper toute l'année. Puis nous possédons tant de parents à qui
-écrire. Et M. de Briseville se décharge de tout sur moi. Il s'occupe
-de recherches savantes avec l'abbé Pelle. Ils font ensemble l'histoire
-religieuse de la Normandie.»</p>
-
-<p>La baronne souriait à son tour, contrariée <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> et bienveillante, et
-répétait: «Ce n'est pas bien de se moquer ainsi des gens de notre
-classe.»</p>
-
-<p>Mais soudain la voiture s'arrêta; et Julien criait, appelant quelqu'un
-par derrière. Alors Jeanne et le baron, s'étant penchés aux portières,
-aperçurent un être singulier qui semblait rouler vers eux. Les jambes
-embarrassées dans la jupe flottante de sa livrée, aveuglé par sa
-coiffure qui chavirait sans cesse, agitant ses manches comme des ailes
-de moulin, pataugeant dans les larges flaques d'eau qu'il traversait
-éperdument, trébuchant contre toutes les pierres de la route, se
-trémoussant, bondissant et couvert de boue, Marius suivait la calèche
-de toute la vitesse de ses pieds.</p>
-
-<p>Dès qu'il l'eut rattrapée, Julien, se penchant, l'empoigna par le
-collet, l'amena près de lui, et, lâchant les rênes, se mit à cribler de
-coups de poing le chapeau qui s'enfonça jusqu'aux épaules du gamin en
-sonnant comme un tambour. Le gars hurlait là dedans, essayait de fuir,
-de sauter du siège, tandis que son maître, le maintenant d'une main,
-frappait toujours avec l'autre.</p>
-
-<p>Jeanne, éperdue, balbutiait: «Père... Oh! père!» et la baronne
-soulevée d'indignation serrait le bras de son mari. «Mais empêchez-le
-donc, Jacques.» Alors brusquement le <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> baron abaissa la vitre de
-devant, et, attrapant la manche de son gendre, lui jeta, d'une voix
-frémissante: «Avez-vous bientôt fini de frapper cet enfant?»</p>
-
-<p>Julien stupéfait se retourna: «Vous ne voyez donc pas dans quel état le
-bougre a mis sa livrée?»</p>
-
-<p>Mais le baron, la tête sortie entre les deux: «Eh, que m'importe!
-on n'est pas brutal à ce point.» Julien se fâchait de nouveau:
-«Laissez-moi tranquille s'il vous plaît, cela ne vous regarde pas!» et
-il levait encore la main; mais son beau-père la saisit brusquement et
-l'abaissa avec tant de force qu'il la heurta contre le bois du siège et
-il cria si violemment: «Si vous ne cessez pas, je descends et je saurai
-bien vous arrêter, moi!» que le vicomte se calma soudain, et, haussant
-les épaules sans répondre, il fouetta les bêtes qui partirent au grand
-trot.</p>
-
-<p>Les deux femmes, livides, ne remuaient point, et on entendait
-distinctement les coups pesants du c&oelig;ur de la baronne.</p>
-
-<p>Au dîner Julien fut plus charmant que de coutume, comme si rien ne
-s'était passé. Jeanne, son père et madame Adélaïde, qui oubliaient
-vite en leur sereine bienveillance, attendris de le voir aimable, se
-laissaient aller à la gaieté avec la sensation de bien-être des <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span>
-convalescents; et comme Jeanne reparlait des Briseville, son mari
-lui-même plaisanta, mais il ajouta bien vite: «C'est égal, ils ont
-grand air.»</p>
-
-<p>On ne fit point d'autres visites, chacun craignant de raviver la
-question Marius. Il fut seulement décidé qu'on enverrait aux voisins
-des cartes au jour de l'an, et qu'on attendrait, pour les aller voir,
-les premiers jours tièdes du printemps prochain.</p>
-
-<p>La Noël vint. On eut à dîner le curé, le maire et sa femme. On
-les invita de nouveau pour le jour de l'an. Ce furent les seules
-distractions qui rompirent le monotone enchaînement des jours.</p>
-
-<p>Père et petite mère devaient quitter les Peuples le 9 janvier; Jeanne
-les voulait retenir, mais Julien ne s'y prêtait guère, et le baron,
-devant la froideur grandissante de son gendre, fit venir de Rouen une
-chaise de poste.</p>
-
-<p>La veille de leur départ, les paquets étant finis, comme il faisait
-une claire gelée, Jeanne et son père se résolurent à descendre jusqu'à
-Yport où ils n'avaient point été depuis le retour de Corse.</p>
-
-<p>Ils traversèrent le bois qu'elle avait parcouru le jour de son mariage,
-toute mêlée à celui dont elle devenait pour toujours la compagne, <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span>
-le bois où elle avait reçu sa première caresse, tressailli du premier
-frisson, pressenti cet amour sensuel qu'elle ne devait connaître enfin
-que dans le vallon sauvage d'Ota, auprès de la source où ils avaient
-bu, mêlant leurs baisers à l'eau.</p>
-
-<p>Plus de feuilles, plus d'herbes grimpantes, rien que le bruit des
-branches, et cette rumeur sèche qu'ont en hiver les taillis dépouillés.</p>
-
-<p>Ils entrèrent dans le petit village. Les rues vides, silencieuses,
-gardaient une odeur de mer, de varech et de poisson. Les vastes filets
-tannés séchaient toujours, accrochés devant les portes, ou bien étendus
-sur le galet. La mer grise et froide avec son éternelle et grondante
-écume commençait à descendre, découvrant, vers Fécamp, les rochers
-verdâtres au pied des falaises. Et le long de la plage les grosses
-barques échouées sur le flanc semblaient de vastes poissons morts.
-Le soir tombait et les pêcheurs s'en venaient par groupes au perret,
-marchant lourdement avec leurs grandes bottes marines, le cou enveloppé
-de laine, un litre d'eau-de-vie d'une main, la lanterne du bateau de
-l'autre. Longtemps ils tournèrent autour des embarcations inclinées;
-ils mettaient à bord, avec la lenteur normande, leurs filets, leurs
-bouées, un gros pain, un pot <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> de beurre, un verre, et la bouteille
-de trois-six. Puis ils poussaient vers l'eau la barque redressée qui
-dévalait à grand bruit sur le galet, fendait l'écume, montait sur la
-vague, se balançait quelques instants, ouvrait ses ailes brunes et
-disparaissait dans la nuit avec son petit feu au bout du mât.</p>
-
-<p>Et les grandes femmes des matelots dont les dures carcasses saillaient
-sous les robes minces, restées jusqu'au départ du dernier pêcheur,
-rentraient dans le village assoupi, troublant de leurs voix criardes le
-lourd sommeil des rues noires.</p>
-
-<p>Le baron et Jeanne, immobiles, contemplaient l'éloignement dans l'ombre
-de ces hommes qui s'en allaient ainsi chaque nuit risquer la mort
-pour ne point crever de faim, et si misérables cependant qu'ils ne
-mangeaient jamais de viande.</p>
-
-<p>Le baron, s'exaltant devant l'Océan, murmura: «C'est terrible et beau.
-Comme cette mer sur qui tombent les ténèbres, sur qui tant d'existences
-sont en péril, est superbe! n'est-ce pas, Jeannette?»</p>
-
-<p>Elle répondit avec un sourire gelé: «Ça ne vaut point la Méditerranée.»
-Mais son père, s'indignant: «La Méditerranée! de l'huile, de l'eau
-sucrée, l'eau bleue d'un baquet de lessive. Regarde donc celle-ci comme
-<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> elle est effrayante avec ses crêtes d'écume! Et songe à tous ces
-hommes, partis là-dessus, et qu'on ne voit déjà plus.»</p>
-
-<p>Jeanne avec un soupir consentit: «Oui, si tu veux.» Mais ce mot qui lui
-était venu aux lèvres, «la Méditerranée,» l'avait de nouveau pincée
-au c&oelig;ur, rejetant toute sa pensée vers ces contrées lointaines où
-gisaient ses rêves.</p>
-
-<p>Le père et la fille alors, au lieu de revenir par les bois, gagnèrent
-la route et montèrent la côte à pas alentis. Ils ne parlaient guère,
-tristes de la séparation prochaine.</p>
-
-<p>Parfois en longeant les fossés des fermes, une odeur de pommes pilées,
-cette senteur de cidre frais qui semble flotter en cette saison sur
-toute la campagne normande, les frappait au visage, ou bien un gras
-parfum d'étable, cette bonne et chaude puanteur qui s'exhale du fumier
-de vaches. Une petite fenêtre éclairée indiquait au fond de la cour la
-maison d'habitation.</p>
-
-<p>Et il semblait à Jeanne que son âme s'élargissait, comprenait des
-choses invisibles; et ces petites lueurs éparses dans les champs lui
-donnèrent soudain la sensation vive de l'isolement de tous les êtres
-que tout désunit, que tout sépare, que tout entraîne loin de ce qu'ils
-aimeraient.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span></p>
-
-<p>Alors, d'une voix résignée, elle dit: «Ça n'est pas toujours gai, la
-vie.»</p>
-
-<p>Le baron soupira: «Que veux-tu, fillette, nous n'y pouvons rien.»</p>
-
-<p>Et le lendemain, père et petite mère étant partis, Jeanne et Julien
-restèrent seuls.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span></p>
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">es</span> cartes entrèrent alors dans la vie des jeunes gens. Chaque jour,
-après le déjeuner, Julien, tout en fumant sa pipe et se gargarisant
-avec du cognac dont il buvait peu à peu six ou huit verres, faisait
-plusieurs parties de bésigue avec sa femme. Elle montait ensuite
-en sa chambre, s'asseyait près de la fenêtre, et, pendant que la
-pluie battait les vitres ou que le vent les secouait, elle brodait
-obstinément une garniture de jupon. Parfois, fatiguée, elle levait les
-yeux, et contemplait au loin la mer sombre qui moutonnait. Puis, après
-quelques minutes de ce regard vague, elle reprenait son ouvrage.</p>
-
-<p>Elle n'avait d'ailleurs rien autre chose à faire, Julien ayant pris
-toute la direction de la maison, pour satisfaire pleinement ses besoins
-d'autorité et ses démangeaisons d'économie. Il se montrait d'une
-parcimonie <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> féroce, ne donnait jamais de pourboires, réduisait la
-nourriture au strict nécessaire; et comme Jeanne, depuis qu'elle était
-venue aux Peuples, se faisait faire chaque matin par le boulanger une
-petite galette normande, il supprima cette dépense et la condamna au
-pain grillé.</p>
-
-<p>Elle ne disait rien afin d'éviter les explications, les discussions et
-les querelles; mais elle souffrait comme de coups d'aiguille à chaque
-nouvelle manifestation d'avarice de son mari. Cela lui semblait bas
-et odieux, à elle, élevée dans une famille où l'argent comptait pour
-rien. Combien souvent elle avait entendu dire à petite mère: «Mais
-c'est fait pour être dépensé, l'argent.» Julien maintenant répétait:
-«Tu ne pourras donc jamais t'habituer à ne pas jeter l'argent par
-les fenêtres?» Et chaque fois qu'il avait rogné quelques sous sur un
-salaire ou sur une note, il prononçait, avec un sourire, en glissant la
-monnaie dans sa poche: «Les petits ruisseaux font les grandes rivières.»</p>
-
-<p>En certains jours cependant Jeanne se reprenait à rêver. Elle
-s'arrêtait doucement de travailler, et, les mains molles, le regard
-éteint, elle refaisait un de ses romans de petite fille, partie en des
-aventures charmantes. Mais soudain, la voix de Julien qui <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> donnait
-un ordre au père Simon l'arrachait à ce bercement de songerie; et elle
-reprenait son patient ouvrage en se disant: «C'est fini, tout ça;» et
-une larme tombait sur ses doigts qui poussaient l'aiguille.</p>
-
-<p>Rosalie aussi, autrefois si gaie et toujours chantant, était changée.
-Ses joues rebondies avaient perdu leur vernis rouge, et, presque
-creuses maintenant, semblaient parfois frottées de terre.</p>
-
-<p>Souvent Jeanne lui demandait: «Es-tu malade, ma fille?» La petite bonne
-répondait toujours: «Non, Madame.» Un peu de sang lui montait aux
-pommettes et elle se sauvait bien vite.</p>
-
-<p>Au lieu de courir comme autrefois, elle traînait ses pieds avec peine
-et ne paraissait même plus coquette, n'achetait plus rien aux marchands
-voyageurs qui lui montraient en vain leurs rubans de soie et leurs
-corsets et leurs parfumeries variées.</p>
-
-<p>Et la grande maison avait l'air de sonner le creux, toute morne, avec
-sa face que les pluies maculaient de longues traînées grises.</p>
-
-<p>A la fin de janvier les neiges arrivèrent. On voyait de loin les gros
-nuages venir du nord au-dessus de la mer sombre; et la blanche descente
-des flocons commença. En une nuit toute la plaine fut ensevelie, et les
-arbres apparurent <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> au matin drapés dans cette écume de glace.</p>
-
-<p>Julien, chaussé de hautes bottes, l'air hirsute, passait son temps
-au fond du bosquet, embusqué derrière le fossé donnant sur la lande,
-à guetter les oiseaux émigrants. De temps en temps un coup de fusil
-crevait le silence gelé des champs; et des bandes de corbeaux noirs
-effrayés s'envolaient des grands arbres en tournoyant.</p>
-
-<p>Jeanne, succombant à l'ennui, descendait parfois sur le perron. Des
-bruits de vie venaient de fort loin répercutés sur la tranquillité
-dormante de cette nappe livide et morne.</p>
-
-<p>Puis elle n'entendait plus rien qu'une sorte de ronflement des flots
-éloignés et le glissement vague et continu de cette poussière d'eau
-gelée tombant toujours.</p>
-
-<p>Et la couche de neige s'élevait sans cesse sous la chute infinie de
-cette mousse épaisse et légère.</p>
-
-<p>Par une de ces pâles matinées, Jeanne immobile chauffait ses pieds
-au feu de sa chambre, pendant que Rosalie, plus changée de jour en
-jour, faisait lentement le lit. Soudain elle entendit derrière elle un
-douloureux soupir. Sans tourner la tête, elle demanda: «Qu'est-ce que
-tu as donc?»</p>
-
-<p>La bonne, comme toujours, répondit: <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> «Rien, Madame»; mais sa voix
-semblait brisée, expirante.</p>
-
-<p>Jeanne déjà songeait à autre chose quand elle remarqua qu'elle
-n'entendait plus remuer la jeune fille. Elle appela: «Rosalie!» Rien
-ne bougea. Alors, la croyant sortie sans bruit, elle cria plus fort:
-«Rosalie!» et elle allait allonger le bras pour sonner quand un profond
-gémissement, poussé tout près d'elle, la fit se dresser avec un frisson
-d'angoisse.</p>
-
-<p>La petite servante, livide, les yeux hagards, était assise par terre,
-les jambes allongées, le dos appuyé contre le bois du lit.</p>
-
-<p>Jeanne s'élança: «Qu'est-ce que tu as, qu'est-ce que tu as?»</p>
-
-<p>L'autre ne dit pas un mot, ne fit pas un geste; elle fixait sur sa
-maîtresse un regard fou, et haletait, comme déchirée par une effroyable
-douleur. Puis soudain, tendant tout son corps, elle glissa sur le dos,
-étouffant entre ses dents serrées un cri de détresse.</p>
-
-<p>Alors sous sa robe collée à ses cuisses ouvertes quelque chose remua.
-Et de là partit aussitôt un bruit singulier, un clapotement, un souffle
-de gorge étranglée qui suffoque; puis soudain ce fut un long miaulement
-de chat, une plainte frêle et déjà douloureuse, le premier appel de
-souffrance de l'enfant entrant dans la vie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p>
-
-<p>Jeanne brusquement comprit, et, la tête égarée, courut à l'escalier
-criant: «Julien, Julien!»</p>
-
-<p>Il répondit d'en bas: «Qu'est-ce que tu veux?»</p>
-
-<p>Elle eut grand'peine à prononcer: «C'est... c'est Rosalie qui...»</p>
-
-<p>Julien s'élança, gravit les marches deux par deux, et, entrant
-brusquement dans la chambre, il releva d'un seul coup les vêtements de
-la fillette, et découvrit un affreux petit morceau de chair, plissé,
-geignant, crispé et tout gluant, qui s'agitait entre deux jambes nues.</p>
-
-<p>Il se redressa, la face méchante, et, poussant dehors sa femme éperdue:
-«Ça ne te regarde pas. Va-t'en. Envoie-moi Ludivine et le père Simon.»</p>
-
-<p>Jeanne, toute tremblante, descendit à la cuisine, puis, n'osant plus
-remonter, elle entra dans le salon qui restait sans feu depuis le
-départ de ses parents, et elle attendit anxieusement des nouvelles.</p>
-
-<p>Elle vit bientôt le domestique qui sortait en courant. Cinq minutes
-après il rentra avec la veuve Dentu, la sage-femme du pays.</p>
-
-<p>Alors ce fut dans l'escalier un grand remuement comme si on portait
-un blessé; et Julien vint dire à Jeanne qu'elle pouvait remonter chez
-elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span></p>
-
-<p>Elle tremblait comme si elle venait d'assister à quelque sinistre
-accident. Elle s'assit de nouveau devant son feu, puis demanda:
-«Comment va-t-elle?»</p>
-
-<p>Julien, préoccupé, nerveux, marchait à travers l'appartement; et une
-colère semblait le soulever. Il ne répondit point d'abord; puis, au
-bout de quelques secondes, s'arrêtant: «Qu'est-ce que tu comptes faire
-de cette fille?»</p>
-
-<p>Elle ne comprenait pas et regardait son mari: «Comment? Que veux-tu
-dire? Je ne sais pas, moi.»</p>
-
-<p>Et soudain il cria comme s'il s'emportait: «Nous ne pouvons pourtant
-pas garder un bâtard dans la maison.»</p>
-
-<p>Alors Jeanne demeura très perplexe; puis, au bout d'un long silence:
-«Mais, mon ami, peut-être pourrait-on le mettre en nourrice?»</p>
-
-<p>Il ne la laissa pas achever: «Et qui est-ce qui payera? Toi sans doute?»</p>
-
-<p>Elle réfléchit encore longtemps, cherchant une solution; enfin elle
-dit: «Mais le père s'en chargera, de cet enfant; et, s'il épouse
-Rosalie, il n'y a plus de difficulté.»</p>
-
-<p>Julien, comme à bout de patience, et furieux, reprit: «Le père!...
-le père!... le connais-tu... le père?&mdash;Non, n'est-ce pas? Eh bien,
-alors?...»</p>
-
-<p>Jeanne, émue, s'animait: «Mais il ne laissera <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> pas certainement
-cette fille ainsi. Ce serait un lâche! nous demanderons son nom, et
-nous irons le trouver, lui, et il faudra bien qu'il s'explique.»</p>
-
-<p>Julien s'était calmé et remis à marcher: «Ma chère, elle ne veut pas le
-dire, le nom de l'homme; elle ne te l'avouera pas plus qu'à moi.....
-et, s'il ne veut pas d'elle, lui?..... Nous ne pouvons pourtant pas
-garder sous notre toit une fille-mère avec son bâtard, comprends-tu?»</p>
-
-<p>Jeanne, obstinée, répétait: «Alors c'est un misérable, cet homme; mais
-il faudra bien que nous le connaissions; et, alors, il aura affaire à
-nous.»</p>
-
-<p>Julien, devenu fort rouge, s'irritait encore: «Mais... en attendant...?»</p>
-
-<p>Elle ne savait que décider et lui demanda: «Qu'est-ce que tu proposes,
-toi?»</p>
-
-<p>Aussitôt il dit son avis: «Oh! moi, c'est bien simple. Je lui donnerais
-quelque argent et je l'enverrais au diable avec son mioche.»</p>
-
-<p>Mais la jeune femme, indignée, se révolta. «Quant à cela, jamais. C'est
-ma s&oelig;ur de lait, cette fille; nous avons grandi ensemble. Elle a
-fait une faute, tant pis; mais je ne la jetterai pas dehors pour cela:
-et, s'il le faut, je l'élèverai, cet enfant.»</p>
-
-<p>Alors Julien éclata: «Et nous aurons une <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> propre réputation,
-nous autres, avec notre nom et nos relations! Et on dira partout que
-nous protégeons le vice, que nous abritons des gueuses; et les gens
-honorables ne voudront plus mettre les pieds chez nous. Mais à quoi
-penses-tu, vraiment? Tu es folle!»</p>
-
-<p>Elle était demeurée calme. «Je ne laisserai jamais jeter dehors
-Rosalie; et si tu ne veux pas la garder, ma mère la reprendra; et il
-faudra bien que nous finissions par connaître le nom du père de son
-enfant.»</p>
-
-<p>Alors il sortit exaspéré, tapant la porte, et criant: «Les femmes sont
-stupides avec leurs idées!»</p>
-
-<p>Jeanne, dans l'après-midi, monta chez l'accouchée. La petite bonne,
-veillée par la veuve Dentu, restait immobile dans son lit, les yeux
-ouverts, tandis que la garde berçait en ses bras l'enfant nouveau-né.</p>
-
-<p>Dès qu'elle aperçut sa maîtresse, Rosalie se mit à sangloter, cachant
-sa figure dans ses draps, toute secouée de désespoir. Jeanne la voulut
-embrasser, mais elle résistait, se voilant. Alors la garde intervint,
-lui découvrit le visage; et elle se laissa faire, pleurant encore, mais
-doucement.</p>
-
-<p>Un maigre feu brûlait dans la cheminée; il faisait froid; l'enfant
-pleurait. Jeanne n'osait point parler du petit de crainte d'amener une
-<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> autre crise; et elle avait pris la main de sa bonne, en répétant
-d'un ton machinal: «Ça ne sera rien, ça ne sera rien.» La pauvre fille
-regardait à la dérobée vers la garde, tressaillait aux cris du marmot;
-et un reste de chagrin l'étranglant jaillissait encore par moments, en
-un sanglot convulsif, tandis que des larmes rentrées faisaient un bruit
-d'eau dans sa gorge.</p>
-
-<p>Jeanne, encore une fois, l'embrassa, et, tout bas, lui murmura dans
-l'oreille: «Nous en aurons bien soin, va, ma fille.» Puis comme un
-nouvel accès de pleurs commençait, elle se sauva bien vite.</p>
-
-<p>Tous les jours elle y retourna, et tous les jours Rosalie éclatait en
-sanglots en apercevant sa maîtresse.</p>
-
-<p>L'enfant fut mis en nourrice chez une voisine.</p>
-
-<p>Julien cependant parlait à peine à sa femme, comme s'il eût gardé
-contre elle une grosse colère depuis qu'elle avait refusé de renvoyer
-la bonne. Un jour il revint sur ce sujet, mais Jeanne tira de sa poche
-une lettre de la baronne demandant qu'on lui envoyât immédiatement
-cette fille si on ne la gardait pas aux Peuples. Julien, furieux, cria:
-«Ta mère est aussi folle que toi.» Mais il n'insista plus.</p>
-
-<p>Quinze jours après, l'accouchée pouvait déjà se lever, et reprendre son
-service.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span></p>
-
-<p>Alors Jeanne, un matin, la fit asseoir, lui tint les mains et, la
-traversant de son regard:</p>
-
-<p>«Voyons, ma fille, dis-moi tout.»</p>
-
-<p>Rosalie se mit à trembler, et balbutia: «Quoi, Madame?</p>
-
-<p>&mdash;A qui est-il, cet enfant?»</p>
-
-<p>Alors la petite bonne fut reprise d'un désespoir épouvantable; et elle
-cherchait éperdument à dégager ses mains pour s'en cacher la figure.</p>
-
-<p>Mais Jeanne l'embrassait malgré elle, la consolait: «C'est un malheur,
-que veux-tu, ma fille? Tu as été faible; mais ça arrive à bien
-d'autres. Si le père t'épouse, on n'y pensera plus; et nous pourrons le
-prendre à notre service avec toi.»</p>
-
-<p>Rosalie gémissait comme si on l'eût martyrisée, et de temps en temps
-donnait une secousse pour se dégager et s'enfuir.</p>
-
-<p>Jeanne reprit: «Je comprends bien que tu aies honte; mais tu vois que
-je ne me fâche pas, que je te parle doucement. Si je te demande le
-nom de l'homme, c'est pour ton bien, parce que je sens à ton chagrin
-qu'il t'abandonne, et que je veux empêcher cela. Julien ira le trouver,
-vois-tu, et nous le forcerons à t'épouser; et comme nous vous garderons
-tous les deux, nous le forcerons bien aussi à te rendre heureuse.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></p>
-
-<p>Cette fois Rosalie fit un effort si brusque qu'elle arracha ses mains
-de celles de sa maîtresse, et se sauva comme une folle.</p>
-
-<p>Le soir, en dînant, Jeanne dit à Julien: «J'ai voulu décider Rosalie à
-me révéler le nom de son séducteur. Je n'ai pas pu réussir. Essaye donc
-de ton côté pour que nous contraignions ce misérable à l'épouser.»</p>
-
-<p>Mais Julien tout de suite se fâcha: «Ah! tu sais, je ne veux pas
-entendre parler de cette histoire-là, moi. Tu as voulu garder cette
-fille, garde-la, mais ne m'embête plus à son sujet.»</p>
-
-<p>Il semblait, depuis l'accouchement, d'une humeur plus irritable encore;
-et il avait pris cette habitude de ne plus parler à sa femme sans
-crier comme s'il eût été toujours furieux, tandis qu'au contraire elle
-baissait la voix, se faisait douce, conciliante pour éviter toute
-discussion; et souvent elle pleurait, la nuit, dans son lit.</p>
-
-<p>Malgré sa constante irritation, son mari avait repris des habitudes
-d'amour oubliées depuis leur retour, et il était rare qu'il passât
-trois soirs de suite sans franchir la porte conjugale.</p>
-
-<p>Rosalie fut bientôt guérie entièrement et devint moins triste,
-quoiqu'elle restât comme effarée, poursuivie par une crainte inconnue.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span></p>
-
-<p>Et elle se sauva deux fois encore, alors que Jeanne essayait de
-l'interroger de nouveau.</p>
-
-<p>Julien tout à coup parut aussi plus aimable; et la jeune femme se
-rattachait à de vagues espoirs, retrouvait des gaietés, bien qu'elle se
-sentît parfois souffrante de malaises singuliers dont elle ne parlait
-point. Le dégel n'était pas venu et depuis bientôt cinq semaines un
-ciel clair comme un cristal bleu, le jour, et, la nuit, tout semé
-d'étoiles qu'on aurait cru de givre, tant le vaste espace était
-rigoureux, s'étendait sur la nappe unie, dure et luisante des neiges.</p>
-
-<p>Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière leurs rideaux de
-grands arbres poudrés de frimas, semblaient endormies en leur chemise
-blanche. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus; seules les cheminées des
-chaumières révélaient la vie cachée par les minces filets de fumée qui
-montaient droit dans l'air glacial.</p>
-
-<p>La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout semblait mort, tué
-par le froid. De temps en temps, on entendait craquer les arbres,
-comme si leurs membres de bois se fussent brisés sous l'écorce; et
-parfois une grosse branche se détachait et tombait, l'invincible gelée
-pétrifiant la sève et rompant les fibres.</p>
-
-<p>Jeanne attendait anxieusement le retour des <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> souffles tièdes,
-attribuant à la rigueur terrible du temps toutes les souffrances vagues
-qui la traversaient.</p>
-
-<p>Tantôt elle ne pouvait plus rien manger, prise de dégoût devant toute
-nourriture; tantôt son pouls battait follement; tantôt ses faibles
-repas lui donnaient des éc&oelig;urements d'indigestion; et ses nerfs
-tendus, vibrants sans cesse, la faisaient vivre en une agitation
-constante et intolérable.</p>
-
-<p>Un soir le thermomètre descendit encore et Julien, tout frissonnant au
-sortir de table (car jamais la salle n'était chauffée à point, tant il
-économisait sur le bois), se frotta les mains en murmurant: «Il fera
-bon coucher deux cette nuit, n'est-ce pas, ma chatte?»</p>
-
-<p>Il riait de son rire bon enfant d'autrefois; et Jeanne lui sauta au
-cou; mais elle se sentait justement si mal à l'aise, ce soir-là, si
-endolorie, si étrangement nerveuse qu'elle le pria, tout bas, en lui
-baisant les lèvres, de la laisser dormir seule. Elle lui dit, en
-quelques mots, son mal: «Je t'en prie, mon chéri; je t'assure que je ne
-suis pas bien. Ça ira mieux demain, sans doute.»</p>
-
-<p>Il n'insista pas: «Comme il te plaira, ma chère; si tu es malade, il
-faut te soigner.»</p>
-
-<p>Et on parla d'autre chose.</p>
-
-<p>Elle se coucha de bonne heure. Julien, par <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> extraordinaire, fit
-allumer du feu dans sa chambre particulière. Quand on lui annonça que
-«ça flambait bien», il baisa sa femme au front, et s'en alla.</p>
-
-<p>La maison entière semblait travaillée par le froid; les murs pénétrés
-avaient des bruits légers comme des frissons; et Jeanne en son lit
-grelottait.</p>
-
-<p>Deux fois elle se releva pour remettre des bûches au foyer, et chercher
-des robes, des jupes, des vieux vêtements qu'elle amoncelait sur sa
-couche. Rien ne la pouvait réchauffer; ses pieds s'engourdissaient,
-tandis qu'en ses mollets et jusqu'en ses cuisses des vibrations
-couraient qui la faisaient se retourner sans cesse, s'agiter, s'énerver
-à l'excès.</p>
-
-<p>Bientôt ses dents claquèrent; ses mains tremblèrent; sa poitrine se
-serrait; son c&oelig;ur lent battait de grands coups sourds et semblait
-parfois s'arrêter; et sa gorge haletait comme si l'air n'y pouvait plus
-entrer.</p>
-
-<p>Une effroyable angoisse saisit son âme en même temps que l'invincible
-froid l'envahissait jusqu'aux moelles. Jamais elle n'avait éprouvé
-cela, elle ne s'était sentie abandonnée ainsi par la vie, prête à
-exhaler son dernier souffle.</p>
-
-<p>Elle pensa: «Je vais mourir... Je meurs....»</p>
-
-<p>Et, frappée d'épouvante, elle sauta du lit, <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> sonna Rosalie,
-attendit, sonna de nouveau, attendit encore, frémissante et glacée.</p>
-
-<p>La petite bonne ne venait point. Elle dormait sans doute de ce dur
-premier sommeil que rien ne brise; et Jeanne, perdant l'esprit,
-s'élança, pieds nus, dans l'escalier.</p>
-
-<p>Elle monta sans bruit, à tâtons, trouva la porte, l'ouvrit, appela:
-«Rosalie!» avança toujours, heurta le lit, promena ses mains dessus
-et reconnut qu'il était vide. Il était vide et tout froid, comme si
-personne n'y eût couché.</p>
-
-<p>Surprise, elle se dit: «Comment! elle est encore partie courir par un
-pareil temps!»</p>
-
-<p>Mais comme son c&oelig;ur, devenu tout à coup tumultueux, bondissait,
-l'étouffait, elle redescendit, les jambes fléchissantes, afin de
-réveiller Julien.</p>
-
-<p>Elle pénétra chez lui violemment, fouettée par cette conviction qu'elle
-allait mourir et par le désir de le voir avant de perdre connaissance.</p>
-
-<p>A la lueur du feu agonisant, elle aperçut, à côté de la tête de son
-mari, la tête de Rosalie sur l'oreiller.</p>
-
-<p>Au cri qu'elle poussa, ils se dressèrent tous les deux. Elle demeura
-une seconde immobile dans l'effarement de cette découverte. Puis elle
-s'enfuit, rentra dans sa chambre; et comme Julien éperdu avait appelé
-«Jeanne!» <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> une peur atroce la saisit de le voir, d'entendre sa
-voix, de l'écouter s'expliquer, mentir, de rencontrer son regard face à
-face; et elle se précipita de nouveau dans l'escalier qu'elle descendit.</p>
-
-<p>Elle courait maintenant dans l'obscurité au risque de rouler le long
-des marches, de se casser les membres sur la pierre. Elle allait devant
-elle, poussée par un impérieux besoin de fuir, de ne plus apprendre
-rien, de ne plus voir personne.</p>
-
-<p>Quand elle fut en bas, elle s'assit sur une marche, toujours en chemise
-et nu-pieds; et elle demeurait là, l'esprit perdu.</p>
-
-<p>Julien avait sauté du lit, s'habillait à la hâte. Elle l'entendit
-remuer, marcher. Elle se redressa pour se sauver de lui. Déjà il
-descendait aussi l'escalier, et il criait: «Écoute, Jeanne!»</p>
-
-<p>Non, elle ne voulait pas écouter ni se laisser toucher du bout des
-doigts; et elle se jeta dans la salle à manger, courant comme devant
-un assassin. Elle cherchait une issue, une cachette, un coin noir, un
-moyen de l'éviter. Elle se blottit sous la table. Mais déjà il ouvrait
-la porte, sa lumière à la main, répétant toujours: «Jeanne!» et elle
-repartit comme un lièvre, s'élança dans la cuisine, en fit deux fois
-le tour à la façon d'une bête acculée; et, <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> comme il la rejoignait
-encore, elle ouvrit brusquement la porte du jardin et s'élança dans la
-campagne.</p>
-
-<p>Le contact glacé de la neige où ses jambes nues entraient parfois
-jusqu'aux genoux lui donna soudain une énergie désespérée. Elle n'avait
-pas froid, bien que toute découverte; elle ne sentait plus rien tant
-la convulsion de son âme avait engourdi son corps, et elle courait,
-blanche comme la terre.</p>
-
-<p>Elle suivit la grande allée, traversa le bosquet, franchit le fossé et
-partit à travers la lande.</p>
-
-<p>Pas de lune; les étoiles luisaient comme une semaille de feu dans le
-noir du ciel; mais la plaine était claire cependant, d'une blancheur
-terne, d'une immobilité figée, d'un silence infini.</p>
-
-<p>Jeanne allait vite, sans souffler, sans savoir, sans réfléchir à rien.
-Et soudain elle se trouva au bord de la falaise. Elle s'arrêta net, par
-instinct, et s'accroupit, vidée de toute pensée et de toute volonté.</p>
-
-<p>Dans le trou sombre devant elle la mer invisible et muette exhalait
-l'odeur salée de ses varechs à marée basse.</p>
-
-<p>Elle demeura là longtemps, inerte d'esprit comme de corps; puis, tout à
-coup, elle se mit à trembler, mais à trembler follement <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> comme une
-voile qu'agite le vent. Ses bras, ses mains, ses pieds secoués par une
-force invincible palpitaient, vibraient de sursauts précipités; et la
-connaissance lui revint brusquement, claire et poignante.</p>
-
-<p>Puis des visions anciennes passèrent devant ses yeux; cette promenade
-avec Lui dans le bateau du père Lastique, leur causerie, son amour
-naissant, le baptême de la barque; puis elle remonta plus loin jusqu'à
-cette nuit bercée de rêves à son arrivée aux Peuples. Et maintenant!
-maintenant! Oh! sa vie était cassée, toute joie finie, toute attente
-impossible; et l'épouvantable avenir plein de tortures, de trahisons et
-de désespoir lui apparut. Autant mourir, ce serait fini tout de suite.</p>
-
-<p>Mais une voix criait au loin: «C'est ici, voilà ses pas; vite, vite,
-par ici!» C'était Julien qui la cherchait.</p>
-
-<p>Oh! elle ne le voulait pas revoir. Dans l'abîme, là, devant elle, elle
-entendait maintenant un petit bruit, le vague glissement de la mer sur
-les roches.</p>
-
-<p>Elle se dressa, toute soulevée déjà pour s'élancer; et, jetant à la
-vie l'adieu des désespérés, elle gémit le dernier mot des mourants, le
-dernier mot des jeunes soldats éventrés dans les batailles: «Maman!»</p>
-
-<p>Soudain la pensée de petite mère la traversa; <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> elle la vit
-sanglotant; elle vit son père à genoux devant son cadavre broyé, elle
-eut en une seconde toute la souffrance de leur désespoir.</p>
-
-<p>Alors elle retomba mollement dans la neige; et elle ne se sauva
-plus quand Julien et le père Simon, suivis de Marius qui tenait une
-lanterne, la saisirent par les bras pour la rejeter en arrière, tant
-elle était près du bord.</p>
-
-<p>Ils firent d'elle ce qu'ils voulurent, car elle ne pouvait plus remuer.
-Elle sentit qu'on l'emportait, puis qu'on la mettait dans un lit, puis
-qu'on la frictionnait avec des linges brûlants; puis tout souvenir
-s'effaça, toute connaissance disparut.</p>
-
-<p>Puis un cauchemar&mdash;était-ce un cauchemar?&mdash;l'obséda. Elle était couchée
-dans sa chambre. Il faisait jour, mais elle ne pouvait pas se lever.
-Pourquoi? elle n'en savait rien. Alors elle entendait un petit bruit
-sur le plancher, une sorte de grattement, de frôlement, et soudain une
-souris, une petite souris grise passait vivement sur son drap. Une
-autre aussitôt la suivait, puis une troisième qui s'avançait vers la
-poitrine, de son trot vif et menu. Jeanne n'avait pas peur; mais elle
-voulut prendre la bête et lança sa main, sans y parvenir.</p>
-
-<p>Alors d'autres souris, dix, vingt, des centaines, <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> des milliers
-surgirent de tous les côtés. Elles grimpaient aux colonnes, filaient
-sur les tapisseries, couvraient la couche tout entière. Et bientôt
-elles pénétrèrent sous les couvertures; Jeanne les sentait glisser sur
-sa peau, chatouiller ses jambes, descendre et monter le long de son
-corps. Elle les voyait venir du pied du lit pour pénétrer dedans contre
-sa gorge; et elle se débattait, jetait ses mains en avant pour en
-saisir une et les refermait toujours vides.</p>
-
-<p>Elle s'exaspérait, voulait fuir, criait, et il lui semblait qu'on
-la tenait immobile, que des bras vigoureux l'enlaçaient et la
-paralysaient; mais elle ne voyait personne.</p>
-
-<p>Elle n'avait point la notion du temps. Cela dut être long, très long.</p>
-
-<p>Puis elle eut un réveil, un réveil las, meurtri, doux cependant. Elle
-se sentait faible, faible. Elle ouvrit les yeux, et ne s'étonna pas de
-voir petite mère assise dans sa chambre, avec un gros homme qu'elle ne
-connaissait point.</p>
-
-<p>Quel âge avait-elle? elle n'en savait rien et se croyait toute petite
-fille. Elle n'avait, non plus, aucun souvenir.</p>
-
-<p>Le gros homme dit: «Tenez, la connaissance revient.» Et petite mère se
-mit à pleurer. Alors le gros homme reprit: «Voyons, <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> soyez calme,
-Madame la baronne, je vous dis que j'en réponds maintenant. Mais ne lui
-parlez de rien, de rien. Qu'elle dorme.»</p>
-
-<p>Et il sembla à Jeanne qu'elle vivait encore très longtemps assoupie,
-reprise par un pesant sommeil dès qu'elle essayait de penser; et elle
-n'essayait pas non plus de se rappeler quoi que ce soit, comme si,
-vaguement, elle avait eu peur de la réalité reparue en sa tête.</p>
-
-<p>Or, une fois, comme elle s'éveillait, elle aperçut Julien, seul près
-d'elle; et brusquement, tout lui revint, comme si un rideau se fût levé
-qui cachait sa vie passée.</p>
-
-<p>Elle eut au c&oelig;ur une douleur horrible et voulut fuir encore. Elle
-rejeta ses draps, sauta par terre et tomba, ses jambes ne la pouvant
-plus porter.</p>
-
-<p>Julien s'élança vers elle; et elle se mit à hurler pour qu'il ne la
-touchât point. Elle se tordait, se roulait. La porte s'ouvrit. Tante
-Lison accourait avec la veuve Dentu, puis le baron, puis enfin petite
-mère arriva soufflant, éperdue.</p>
-
-<p>On la recoucha; et aussitôt elle ferma les yeux sournoisement pour ne
-point parler et pour réfléchir à son aise.</p>
-
-<p>Sa mère et sa tante la soignaient, s'empressaient, l'interrogeaient:
-«Nous entends-tu maintenant, Jeanne, ma petite Jeanne?».</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span></p>
-
-<p>Elle faisait la sourde, ne répondant pas; et elle s'aperçut très bien
-de la journée finie. La nuit vint. La garde s'installa près d'elle, et
-la faisait boire de temps en temps.</p>
-
-<p>Elle buvait sans rien dire, mais elle ne dormait plus; elle raisonnait
-péniblement, cherchant des choses qui lui échappaient, comme si elle
-avait eu des trous dans sa mémoire, de grandes places blanches et vides
-où les événements ne s'étaient point marqués.</p>
-
-<p>Peu à peu, après de longs efforts, elle retrouva tous les faits.</p>
-
-<p>Et elle y réfléchit avec une obstination fixe.</p>
-
-<p>Petite mère, tante Lison et le baron étaient venus, donc elle avait été
-très malade. Mais Julien? Qu'avait-il dit? Ses parents savaient-ils?
-Et Rosalie? où était-elle? Et puis que faire? que faire? Une idée
-l'illumina&mdash;retourner, avec père et petite mère, à Rouen, comme
-autrefois. Elle serait veuve; voilà tout.</p>
-
-<p>Alors elle attendit, écoutant ce qu'on disait autour d'elle, comprenant
-fort bien sans le laisser voir, jouissant de ce retour de raison,
-patiente et rusée.</p>
-
-<p>Le soir, enfin, elle se trouva seule avec la baronne et elle appela,
-tout bas: «Petite mère!» Sa propre voix l'étonna, lui parut changée.
-La baronne lui saisit les mains: <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> «Ma fille! ma Jeanne chérie! ma
-fille, tu me reconnais?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, petite mère, mais il ne faut point pleurer; nous avons à causer
-longtemps. Julien t'a-t-il dit pourquoi je me suis sauvée dans la neige?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ma mignonne, tu as eu une grosse fièvre très dangereuse.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas ça, maman. J'ai eu la fièvre après; mais t'a-t-il dit ce
-qui me l'a donnée, cette fièvre, et pourquoi je me suis sauvée?</p>
-
-<p>&mdash;Non, ma chérie.</p>
-
-<p>&mdash;C'est parce que j'ai trouvé Rosalie dans son lit.»</p>
-
-<p>La baronne crut qu'elle délirait encore, la caressa. «Dors, ma
-mignonne, calme-toi, essaye de dormir.»</p>
-
-<p>Mais Jeanne, obstinée, reprit: «J'ai toute ma raison maintenant,
-petite maman, je ne dis pas de folies comme j'ai dû en dire les jours
-derniers. Je me sentais malade une nuit, alors j'ai été chercher
-Julien. Rosalie était couchée avec lui. J'ai perdu la tête de chagrin
-et je me suis sauvée dans la neige pour me jeter à la falaise.»</p>
-
-<p>Mais la baronne répétait: «Oui, ma mignonne, tu as été bien malade,
-bien malade.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas ça, maman, j'ai trouvé Rosalie dans le lit de Julien,
-et je ne veux plus rester avec lui. Tu m'emmèneras à Rouen comme
-autrefois.»</p>
-
-<p>La baronne, à qui le médecin avait recommandé de ne contrarier Jeanne
-en rien, répondit: «Oui, ma mignonne.»</p>
-
-<p>Mais la malade s'impatienta: «Je vois bien que tu ne me crois pas. Va
-chercher petit père, lui, il finira bien par me comprendre.»</p>
-
-<p>Et petite mère se leva difficilement, prit ses deux cannes, sortit en
-traînant ses pieds, puis revint après quelques minutes avec le baron
-qui la soutenait.</p>
-
-<p>Ils s'assirent devant le lit et Jeanne aussitôt commença. Elle dit
-tout, doucement, d'une voix faible, avec clarté: le caractère bizarre
-de Julien, ses duretés, son avarice, et enfin son infidélité.</p>
-
-<p>Quand elle eut fini, le baron vit bien qu'elle ne divaguait pas, mais
-il ne savait que penser, que résoudre et que répondre.</p>
-
-<p>Il lui prit la main, d'une façon tendre, comme autrefois quand il
-l'endormait avec des histoires. «Écoute, ma chérie, il faut agir avec
-prudence. Ne brusquons rien; tâche de supporter ton mari jusqu'au
-moment où nous aurons pris une résolution... Tu me le promets?» <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
-Elle murmura: «Je veux bien, mais je ne resterai pas ici quand je serai
-guérie.»</p>
-
-<p>Puis, tout bas, elle ajouta: «Où est Rosalie maintenant?»</p>
-
-<p>Le baron reprit: «Tu ne la verras plus.» Mais elle s'obstinait. «Où
-est-elle? je veux savoir.» Alors il avoua qu'elle n'avait point quitté
-la maison; mais il affirma qu'elle allait partir.</p>
-
-<p>En sortant de chez la malade, le baron, tout chauffé par la colère,
-blessé dans son c&oelig;ur de père, alla trouver Julien, et, brusquement:
-«Monsieur, je viens vous demander compte de votre conduite vis-à-vis de
-ma fille. Vous l'avez trompée avec votre servante; cela est doublement
-indigne.»</p>
-
-<p>Mais Julien joua l'innocent, nia avec passion, jura, prit Dieu à
-témoin. Quelle preuve avait-on d'ailleurs? Est-ce que Jeanne n'était
-pas folle? ne venait-elle pas d'avoir une fièvre cérébrale? ne
-s'était-elle pas sauvée par la neige, une nuit, dans un accès de
-délire, au début de sa maladie? Et c'est justement au milieu de cet
-accès, alors qu'elle courait presque nue par la maison, qu'elle
-prétendait avoir vu sa bonne dans le lit de son mari!</p>
-
-<p>Et il s'emportait; il menaça d'un procès; il s'indignait avec
-véhémence. Et le baron, confus, fit des excuses, demanda pardon, et
-<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> tendit sa main loyale que Julien refusa de prendre.</p>
-
-<p>Quand Jeanne connut la réponse de son mari, elle ne se fâcha point et
-répondit: «Il ment, papa, mais nous finirons par le convaincre.»</p>
-
-<p>Et pendant deux jours elle fut taciturne recueillie, méditant.</p>
-
-<p>Puis, le troisième matin, elle voulut voir Rosalie. Le baron refusa de
-faire monter la bonne, déclara qu'elle était partie. Jeanne ne céda
-point, répétant: «Alors qu'on aille la chercher chez elle.»</p>
-
-<p>Et déjà elle s'irritait quand le docteur entra. On lui dit tout pour
-qu'il jugeât. Mais Jeanne soudain se mit à pleurer, énervée outre
-mesure, criant presque: «Je veux voir Rosalie: je veux la voir!»</p>
-
-<p>Alors le médecin lui prit la main, et, à voix basse: «Calmez-vous,
-Madame; toute émotion pourrait devenir grave; car vous êtes enceinte.»</p>
-
-<p>Elle demeura saisie, comme frappée d'un coup; et il lui sembla tout de
-suite que quelque chose remuait en elle. Puis elle resta silencieuse,
-n'écoutant pas même ce qu'on disait, s'enfonçant en sa pensée. Elle
-ne put dormir de la nuit, tenue en éveil par cette idée nouvelle et
-singulière qu'un enfant vivait <span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> là, dans son ventre; et triste,
-peinée qu'il fût le fils de Julien; inquiète, craignant qu'il ne
-ressemblât à son père. Au jour venu, elle fit appeler le baron. «Petit
-père, ma résolution est bien prise; je veux tout savoir, surtout
-maintenant; tu entends, je veux; et tu sais qu'il ne faut pas me
-contrarier dans la situation où je suis. Écoute bien. Tu vas aller
-chercher M. le curé. J'ai besoin de lui pour empêcher Rosalie de
-mentir; puis, dès qu'il sera venu, tu la feras monter et tu resteras là
-avec petite mère. Surtout veille à ce que Julien n'ait pas de soupçons.»</p>
-
-<p>Une heure plus tard le prêtre entrait, engraissé encore, soufflant
-autant que petite mère. Il s'assit auprès d'elle dans un fauteuil,
-le ventre tombant entre ses jambes ouvertes; et il commença par
-plaisanter, en passant par habitude son mouchoir à carreaux sur son
-front: «Eh bien, Madame la baronne, je crois que nous ne maigrissons
-pas; m'est avis que nous faisons la paire.» Puis, se tournant vers le
-lit de la malade: «Hé! hé! qu'est-ce qu'on m'a dit, ma jeune dame, que
-nous aurions bientôt un nouveau baptême? Ah! ah! ah! pas d'une barque,
-cette fois. Et il ajouta d'un ton grave: «Ce sera un défenseur pour
-la patrie»; puis, après une courte réflexion: «A moins que ce ne soit
-une bonne mère <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> de famille;» et, saluant la baronne, «comme vous,
-Madame».</p>
-
-<p>Mais la porte du fond s'ouvrit. Rosalie, éperdue, larmoyant, refusait
-d'entrer, cramponnée à l'encadrement, et poussée par le baron.
-Impatienté, il la jeta d'une secousse dans la chambre. Alors elle se
-couvrit la face de ses mains et resta debout, sanglotant.</p>
-
-<p>Jeanne, dès qu'elle l'aperçut, se dressa brusquement, s'assit, plus
-pâle que ses draps; et son c&oelig;ur affolé soulevait de ses battements
-la mince chemise collée à sa peau. Elle ne pouvait parler, respirant à
-peine, suffoquée. Enfin, elle prononça d'une voix coupée par l'émotion.
-«Je... je... n'aurais pas... pas besoin... de t'interroger. Il... il me
-suffit de te voir ainsi... de... de voir ta... ta honte devant moi.»</p>
-
-<p>Après une pause, car le souffle lui manquait, elle reprit: «Mais je
-veux tout savoir, tout... tout. J'ai fait venir M. le curé pour que ce
-soit comme une confession, tu entends.»</p>
-
-<p>Immobile, Rosalie poussait presque des cris entre ses mains crispées.</p>
-
-<p>Le baron, que la colère gagnait, lui saisit les bras, les écarta
-violemment, et, la jetant à genoux près du lit: «Parle donc...
-Réponds.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span></p>
-
-<p>Elle resta par terre, dans la posture qu'on prête aux Madeleines,
-le bonnet de travers, le tablier sur le parquet, le visage voilé de
-nouveau de ses mains redevenues libres.</p>
-
-<p>Alors le curé lui parla: «Allons, ma fille, écoute ce qu'on te dit, et
-réponds. Nous ne voulons pas te faire de mal; mais on veut savoir ce
-qui s'est passé.»</p>
-
-<p>Jeanne, penchée au bord de sa couche, la regardait. Elle dit: «C'est
-bien vrai que tu étais dans le lit de Julien quand je vous ai surpris.»</p>
-
-<p>Rosalie, à travers ses mains, gémit: «Oui, Madame.»</p>
-
-<p>Alors, brusquement, la baronne se mit à pleurer aussi avec un gros
-bruit de suffocation; et ses sanglots convulsifs accompagnaient ceux de
-Rosalie.</p>
-
-<p>Jeanne, les yeux droits sur la bonne, demanda: «Depuis quand cela
-durait-il?»</p>
-
-<p>Rosalie balbutia: «Depuis qu'il est v'nu.»</p>
-
-<p>Jeanne ne comprenait pas. «Depuis qu'il est venu... Alors... depuis...
-depuis le printemps?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Madame.</p>
-
-<p>&mdash;Depuis qu'il est entré dans cette maison?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Madame.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span></p>
-
-<p>Et Jeanne, comme oppressée de questions, interrogea d'une voix
-précipitée:</p>
-
-<p>«Mais comment cela s'est-il fait? Comment te l'a-t-il demandé? Comment
-t'a-t-il prise? Qu'est-ce qu'il t'a dit? A quel moment, comment as-tu
-cédé? comment as-tu pu te donner à lui?»</p>
-
-<p>Et Rosalie, écartant ses mains cette fois, saisie aussi d'une fièvre de
-parler, d'un besoin de répondre:</p>
-
-<p>«J'sais ti, mé? C'est le jour qu'il a dîné ici la première fois, qu'il
-est v'nu m'trouver dans ma chambre. Il s'était caché dans l'grenier.
-J'ai pas osé crier pour pas faire d'histoire. Il s'est couché avec mé;
-j'savais pu c'que j'faisais à çu moment-là; il a fait c'qu'il a voulu.
-J'ai rien dit parce que je l'trouvais gentil!...»</p>
-
-<p>Alors Jeanne, poussant un cri:</p>
-
-<p>«Mais... ton... ton enfant... c'est à lui?...»</p>
-
-<p>Rosalie sanglota.</p>
-
-<p>«Oui, Madame.»</p>
-
-<p>Puis toutes deux se turent.</p>
-
-<p>On n'entendait plus que le bruit des larmes de Rosalie et de la baronne.</p>
-
-<p>Jeanne accablée sentit à son tour ses yeux ruisselants; et les gouttes
-sans bruit coulèrent sur ses joues.</p>
-
-<p>L'enfant de sa bonne avait le même père que le sien! Sa colère était
-tombée. Elle se <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> sentait maintenant toute pénétrée d'un désespoir
-morne, lent, profond, infini.</p>
-
-<p>Elle reprit enfin d'une voix changée, mouillée, d'une voix de femme qui
-pleure:</p>
-
-<p>«Quand nous sommes revenus de... de là-bas... du voyage... quand est-ce
-qu'il a recommencé?»</p>
-
-<p>La petite bonne, tout à fait écroulée par terre, balbutia: «Le... le
-premier soir il est v'nu.»</p>
-
-<p>Chaque parole tordait le c&oelig;ur de Jeanne. Ainsi, le premier soir, le
-soir du retour aux Peuples, il l'avait quittée pour cette fille. Voilà
-pourquoi il la laissait dormir seule!</p>
-
-<p>Elle en savait assez, maintenant, elle ne voulait plus rien apprendre;
-elle cria! «Va-t'en, va-t'en!» Et comme Rosalie ne bougeait point,
-anéantie, Jeanne appela son père: «Emmène-la, emporte-la.» Mais le
-curé, qui n'avait encore rien dit, jugea le moment venu de placer un
-petit sermon.</p>
-
-<p>«C'est très mal, ce que tu as fait là, ma fille, très mal; et le bon
-Dieu ne te pardonnera pas de sitôt. Pense à l'enfer qui t'attend si tu
-ne gardes pas désormais une bonne conduite. Maintenant que tu as un
-enfant, il faut que tu te ranges. Madame la baronne fera sans doute
-quelque chose pour toi, et nous te trouverons un mari...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span></p>
-
-<p>Il aurait longtemps parlé, mais le baron, ayant de nouveau saisi
-Rosalie par les épaules, la souleva, la traîna jusqu'à la porte, et la
-jeta, comme un paquet, dans le couloir.</p>
-
-<p>Dès qu'il fut revenu, plus pâle que sa fille, le curé reprit la parole:
-«Que voulez-vous? elles sont toutes comme ça dans le pays. C'est une
-désolation, mais on n'y peut rien, et il faut bien un peu d'indulgence
-pour les faiblesses de la nature. Elles ne se marient jamais sans
-être enceintes, jamais, Madame.» Et il ajouta, souriant: «On dirait
-une coutume locale.» Puis d'un ton indigné: «Jusqu'aux enfants qui
-s'en mêlent. N'ai-je pas trouvé l'an dernier, dans le cimetière, deux
-petits du catéchisme, le garçon et la fille! J'ai prévenu les parents!
-Savez-vous ce qu'ils m'ont répondu? «Qu'voulez-vous, Monsieur l'curé,
-c'est pas nous qui leur avons appris ces saletés-là, j'y pouvons
-rien.»&mdash;Voilà, Monsieur, votre bonne a fait comme les autres...»</p>
-
-<p>Mais le baron, qui tremblait d'énervement, l'interrompit: «Elle? que
-m'importe! mais c'est Julien qui m'indigne. C'est infâme ce qu'il a
-fait là, et je vais emmener ma fille.»</p>
-
-<p>Et il marchait s'animant toujours, exaspéré: «C'est infâme d'avoir
-ainsi trahi ma fille, infâme! <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> C'est un gueux, cet homme, une
-canaille, un misérable; et je le lui dirai, je le souffletterai, je le
-tuerai sous ma canne!»</p>
-
-<p>Mais le prêtre, qui absorbait lentement une prise de tabac à côté
-de la baronne en larmes, et qui cherchait à accomplir son ministère
-d'apaisement, reprit: «Voyons, Monsieur le baron, entre nous il a
-fait comme tout le monde. En connaissez-vous beaucoup, des maris qui
-soient fidèles?» Et il ajouta, avec une bonhomie malicieuse: «Tenez, je
-parie que vous-même vous avez fait vos farces. Voyons, la main sur la
-conscience, est-ce vrai?» Le baron s'était arrêté, saisi, en face du
-prêtre qui continua: «Eh oui, vous avez fait comme les autres. Qui sait
-même si vous n'avez jamais tâté d'une petite bobonne comme celle-là. Je
-vous dis que tout le monde en fait autant. Votre femme n'en a pas été
-moins heureuse ni moins aimée, n'est-ce pas?»</p>
-
-<p>Le baron ne remuait plus, bouleversé.</p>
-
-<p>C'était vrai, parbleu, qu'il en avait fait autant, et souvent encore,
-toutes les fois qu'il avait pu; et il n'avait pas respecté non plus le
-toit conjugal; et, quand elles étaient jolies, il n'avait jamais hésité
-devant les servantes de sa femme! Était-il pour cela un misérable?
-Pourquoi jugeait-il si sévèrement <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> la conduite de Julien alors
-qu'il n'avait jamais même songé que la sienne pût être coupable?</p>
-
-<p>Et la baronne, tout essoufflée encore de sanglots, eut sur les lèvres
-une ombre de sourire au souvenir des fredaines de son mari, car elle
-était de cette race sentimentale, vite attendrie, et bienveillante,
-pour qui les aventures d'amour font partie de l'existence.</p>
-
-<p>Jeanne, affaissée, les yeux ouverts devant elle, allongée sur le dos et
-les bras inertes, songeait douloureusement. Une parole de Rosalie lui
-était revenue qui lui blessait l'âme, et pénétrait comme une vrille en
-son c&oelig;ur: «Moi, j'ai rien dit parce que je l'trouvais gentil.»</p>
-
-<p>Elle aussi l'avait trouvé gentil; et c'est uniquement pour cela qu'elle
-s'était donnée, liée pour la vie, qu'elle avait renoncé à toute autre
-espérance, à tous les projets entrevus, à tout l'inconnu de demain.
-Elle était tombée dans ce mariage, dans ce trou sans bords pour
-remonter, dans cette misère, dans cette tristesse, dans ce désespoir,
-parce que, comme Rosalie, elle l'avait trouvé gentil!</p>
-
-<p>La porte s'ouvrit d'une poussée furieuse. Julien parut, l'air féroce.
-Il avait aperçu, dans l'escalier, Rosalie gémissant et il venait
-savoir, comprenant qu'on tramait quelque <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> chose, que la bonne avait
-parlé sans doute. La vue du prêtre le cloua sur place.</p>
-
-<p>Il demanda d'une voix tremblante, mais calme: «Quoi? qu'y a-t-il?»
-Le baron, si violent tout à l'heure, n'osait rien dire, craignant
-l'argument du curé et son propre exemple invoqué par son gendre. Petite
-mère larmoyait plus fort; mais Jeanne s'était soulevée sur ses mains
-et elle regardait, haletante, celui qui la faisait si cruellement
-souffrir. Elle balbutia: «Il y a que nous n'ignorons plus rien, que
-nous savons toutes vos infamies depuis... depuis le jour où vous êtes
-entré dans cette maison... il y a que l'enfant de cette bonne est
-à vous comme... comme... le mien... ils seront frères...» Et, une
-surabondance de douleur lui étant venue à cette pensée, elle s'affaissa
-dans ses draps et pleura frénétiquement.</p>
-
-<p>Il restait béant, ne sachant que dire ni que faire. Le curé intervint
-encore.</p>
-
-<p>«Voyons, voyons, ne nous chagrinons pas tant que ça, ma jeune dame,
-soyez raisonnable.» Il se leva, s'approcha du lit, et posa sa main
-tiède sur le front de cette désespérée. Ce simple contact l'amollit
-étrangement; elle se sentit aussitôt alanguie, comme si cette forte
-main de rustre habituée aux gestes qui absolvent, aux caresses
-réconfortantes, lui eût <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> apporté dans son toucher un apaisement
-mystérieux.</p>
-
-<p>Le bonhomme, demeuré debout, reprit: «Madame, il faut toujours
-pardonner. Voilà un grand malheur qui vous arrive; mais Dieu, dans sa
-miséricorde, l'a compensé par un grand bonheur, puisque vous allez être
-mère. Cet enfant sera votre consolation. C'est en son nom que je vous
-implore, que je vous adjure de pardonner l'erreur de M. Julien. Ce sera
-un lien nouveau entre vous, un gage de sa fidélité future. Pouvez-vous
-rester séparée de c&oelig;ur de celui dont vous portez l'&oelig;uvre dans
-votre flanc?»</p>
-
-<p>Elle ne répondait point, broyée, endolorie, épuisée maintenant, sans
-force même pour la colère et la rancune. Ses nerfs lui semblaient
-lâches, coupés doucement, elle ne vivait plus qu'à peine.</p>
-
-<p>La baronne, pour qui tout ressentiment semblait impossible, et dont
-l'âme était incapable d'un effort prolongé, murmura: «Voyons, Jeanne.»</p>
-
-<p>Alors le curé prit la main du jeune homme, et, l'attirant près du
-lit, la posa dans la main de sa femme. Il appliqua dessus une petite
-tape comme pour les unir d'une façon définitive; et, quittant son ton
-prêcheur et professionnel, il dit, d'un air content: <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> «Allons,
-c'est fait: croyez-moi, ça vaut mieux.»</p>
-
-<p>Puis les deux mains, rapprochées un moment, se séparèrent aussitôt.
-Julien, n'osant embrasser Jeanne, baisa sa belle-mère au front, pivota
-sur ses talons, prit le bras du baron qui se laissa faire, heureux au
-fond que la chose fût arrangée ainsi; et ils sortirent ensemble pour
-fumer un cigare.</p>
-
-<p>Alors la malade anéantie s'assoupit pendant que le prêtre et petite
-mère causaient doucement à voix basse.</p>
-
-<p>L'abbé parlait, expliquant, développant ses idées; et la baronne
-consentait toujours d'un signe de tête. Il dit, enfin, pour conclure:
-«Donc, c'est entendu; vous donnez à cette fille la ferme de Barville,
-et je me charge de lui trouver un mari, un brave garçon, rangé. Oh!
-avec un bien de vingt mille francs, nous ne manquerons pas d'amateurs.
-Nous n'aurons que l'embarras du choix.»</p>
-
-<p>Et la baronne souriait maintenant, heureuse, avec deux larmes restées
-en route sur ses joues, mais dont la traînée humide était déjà séchée.</p>
-
-<p>Elle insistait: «C'est entendu, Barville vaut, au bas mot, vingt mille
-francs, mais on placera le bien sur la tête de l'enfant; les parents en
-auront la jouissance pendant leur vie.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span></p>
-
-<p>Et le curé se leva, serra la main de petite mère: «Ne vous dérangez
-point, Madame la baronne, ne vous dérangez point; je sais ce que vaut
-un pas.»</p>
-
-<p>Comme il sortait, il rencontra tante Lison qui venait voir sa malade.
-Elle ne s'aperçut de rien; on ne lui dit rien; et elle ne sut rien,
-comme toujours.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span></p>
-
-<h3>VIII</h3>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">R</span><span class="smcap">osalie</span> avait quitté la maison et Jeanne accomplissait la période de
-sa grossesse douloureuse. Elle ne se sentait au c&oelig;ur aucun plaisir
-à se savoir mère, trop de chagrins l'avaient accablée. Elle attendait
-son enfant sans curiosité, courbée encore sous des appréhensions de
-malheurs indéfinis.</p>
-
-<p>Le printemps était venu tout doucement. Les arbres nus frémissaient
-sous la brise encore fraîche, mais dans l'herbe humide des fossés,
-où pourrissaient les feuilles de l'automne, les primevères jaunes
-commençaient à se montrer. De toute la plaine, des cours de ferme,
-des champs détrempés, s'élevait une senteur d'humidité, comme un goût
-de fermentation. Et une foule de petites pointes vertes sortait de la
-terre brune et luisait aux rayons du soleil.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span></p>
-
-<p>Une grosse femme, bâtie en forteresse, remplaçait Rosalie et soutenait
-la baronne dans ses promenades monotones tout le long de son allée, où
-la trace de son pied plus lourd restait sans cesse humide et boueuse.</p>
-
-<p>Petit père donnait le bras à Jeanne alourdie maintenant et toujours
-souffrante; et tante Lison inquiète, affairée de l'événement prochain,
-lui tenait la main de l'autre côté, toute troublée de ce mystère
-qu'elle ne devait jamais connaître.</p>
-
-<p>Ils allaient tous ainsi sans guère parler, pendant des heures, tandis
-que Julien parcourait le pays à cheval, ce goût nouveau l'ayant envahi
-subitement.</p>
-
-<p>Rien ne vint plus troubler leur vie morne. Le baron, sa femme et le
-vicomte firent une visite aux Fourville que Julien semblait déjà
-connaître beaucoup, sans qu'on s'expliquât au juste comment. Une autre
-visite de cérémonie fut échangée avec les Briseville, toujours cachés
-en leur manoir dormant.</p>
-
-<p>Un après-midi, vers quatre heures, comme deux cavaliers, l'homme et la
-femme, entraient au trot dans la cour précédant le château, Julien,
-très animé, pénétra dans la chambre de Jeanne. «Vite, vite, descends.
-Voici les Fourville. Ils viennent en voisins, tout simplement, sachant
-ton état. Dis que <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> je suis sorti, mais que je vais rentrer. Je fais
-un bout de toilette.»</p>
-
-<p>Jeanne, étonnée, descendit. Une jeune femme pâle, jolie, avec une
-figure douloureuse, des yeux exaltés, et des cheveux d'un blond mat
-comme s'ils n'avaient jamais été caressés d'un rayon de soleil,
-présenta tranquillement son mari, une sorte de géant, de croquemitaine
-à grandes moustaches rousses. Puis elle ajouta: «Nous avons eu
-plusieurs fois l'occasion de rencontrer M. de Lamare. Nous savons par
-lui combien vous êtes souffrante; et nous n'avons pas voulu tarder
-davantage à venir vous voir en voisins, sans cérémonie du tout. Vous
-le voyez, d'ailleurs, nous sommes à cheval. J'ai eu, en outre, l'autre
-jour, le plaisir de recevoir la visite de Madame votre mère et du
-baron.»</p>
-
-<p>Elle parlait avec une aisance infinie, familière et distinguée. Jeanne
-fut séduite et l'adora tout de suite. «Voici une amie», pensa-t-elle.</p>
-
-<p>Le comte de Fourville, au contraire, semblait un ours entré dans un
-salon. Quand il fut assis, il posa son chapeau sur la chaise voisine,
-hésita quelque temps sur ce qu'il ferait de ses mains, les appuya sur
-ses genoux, sur les bras de son fauteuil, puis enfin croisa les doigts
-comme pour une prière.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span></p>
-
-<p>Tout à coup Julien entra. Jeanne stupéfaite ne le reconnaissait plus.
-Il s'était rasé. Il était beau, élégant et séduisant comme aux jours de
-leurs fiançailles. Il serra la patte velue du comte qui sembla réveillé
-par sa venue, et baisa la main de la comtesse dont la joue d'ivoire
-rosit un peu, et dont les paupières eurent un tressaillement.</p>
-
-<p>Il parla. Il fut aimable comme autrefois. Ses larges yeux, miroirs
-d'amour, étaient redevenus caressants; et ses cheveux, tout à l'heure
-ternes et durs, avaient repris soudain sous la brosse et l'huile
-parfumée leurs molles et luisantes ondulations.</p>
-
-<p>Au moment où les Fourville repartaient, la comtesse se tourna vers lui:
-«Voulez-vous, mon cher vicomte, faire jeudi une promenade à cheval?»</p>
-
-<p>Puis, pendant qu'il s'inclinait en murmurant: «Mais certainement,
-Madame», elle prit la main de Jeanne, et d'une voix tendre et
-pénétrante, avec un sourire affectueux: «Oh! quand vous serez guérie,
-nous galoperons tous les trois par le pays. Ce sera délicieux;
-voulez-vous?»</p>
-
-<p>D'un geste aisé elle releva la queue de son amazone; puis elle fut en
-selle avec une légèreté d'oiseau, tandis que son mari, après avoir
-gauchement salué, enfourchait sa grande <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> bête normande, d'aplomb
-là-dessus comme un centaure.</p>
-
-<p>Quand ils eurent disparu au tournant de la barrière, Julien, qui
-semblait enchanté, s'écria: «Quelles charmantes gens! Voilà une
-connaissance qui nous sera utile.»</p>
-
-<p>Jeanne, contente aussi sans savoir pourquoi, répondit: «La petite
-comtesse est ravissante, je sens que je l'aimerai; mais le mari a l'air
-d'une brute. Où les as-tu donc connus?»</p>
-
-<p>Il se frottait gaiement les mains: «Je les ai rencontrés par hasard
-chez les Briseville. Le mari semble un peu rude. C'est un chasseur
-enragé, mais un vrai noble, celui-là.»</p>
-
-<p>Et le dîner fut presque joyeux, comme si un bonheur caché était entré
-dans la maison.</p>
-
-<p>Et rien de nouveau n'arriva plus jusqu'aux derniers jours de juillet.</p>
-
-<p>Un mardi soir, comme ils étaient assis sous le platane, autour
-d'une table de bois qui portait deux petits verres et un carafon
-d'eau-de-vie, Jeanne soudain poussa une sorte de cri, et, devenant très
-pâle, porta les deux mains à son flanc. Une douleur rapide, aiguë,
-l'avait brusquement parcourue, puis s'était éteinte aussitôt.</p>
-
-<p>Mais, au bout de dix minutes, une autre douleur la traversa, qui fut
-plus longue, bien <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> que moins vive. Elle eut grand'peine à rentrer,
-presque portée par son père et son mari. Le court trajet du platane à
-sa chambre lui parut interminable; et elle geignait involontairement,
-demandant à s'asseoir, à s'arrêter, accablée par une sensation
-intolérable de pesanteur dans le ventre.</p>
-
-<p>Elle n'était pas à terme, l'enfantement n'étant prévu que pour
-septembre; mais, comme on craignait un accident, une carriole fut
-attelée, et le père Simon partit au galop pour chercher le médecin.</p>
-
-<p>Il arriva vers minuit, et, du premier coup d'&oelig;il, reconnut les
-symptômes d'un accouchement prématuré.</p>
-
-<p>Dans le lit les souffrances s'étaient un peu apaisées, mais une
-angoisse affreuse étreignait Jeanne, une défaillance désespérée de tout
-son être, quelque chose comme le pressentiment, le toucher mystérieux
-de la mort. Il est de ces moments où elle nous effleure de si près que
-son souffle nous glace le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>La chambre était pleine de monde. Petite mère suffoquait, affaissée
-dans un fauteuil. Le baron, dont les mains tremblaient, courait de
-tous côtés, apportait des objets, consultait le médecin, perdait la
-tête. Julien marchait de long en large, la mine affairée, mais l'esprit
-calme; et la veuve Dentu se tenait <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> debout aux pieds du lit avec
-un visage de circonstance, un visage de femme d'expérience que rien
-n'étonne. Garde-malade, sage-femme, et veilleuse des morts, recevant
-ceux qui viennent, recueillant leur premier cri, lavant de la première
-eau leur chair nouvelle, la roulant dans le premier linge, puis
-écoutant avec la même quiétude la dernière parole, le dernier râle,
-le dernier frisson de ceux qui partent, faisant aussi leur dernière
-toilette, épongeant avec du vinaigre leur corps usé, l'enveloppant du
-dernier drap, elle s'était fait une indifférence inébranlable à tous
-les accidents de la naissance ou de la mort.</p>
-
-<p>La cuisinière Ludivine et tante Lison restaient cachées discrètement
-contre la porte du vestibule.</p>
-
-<p>Et la malade, de temps en temps, poussait une faible plainte.</p>
-
-<p>Pendant deux heures, on put croire que l'événement se ferait longtemps
-attendre; mais, vers le point du jour, les douleurs reprirent tout à
-coup avec violence, et devinrent bientôt épouvantables.</p>
-
-<p>Et Jeanne, dont les cris involontaires jaillissaient entre ses dents
-serrées, pensait sans cesse à Rosalie qui n'avait point souffert, qui
-n'avait presque pas gémi, dont l'enfant, l'enfant <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> bâtard, était
-sorti sans peine et sans tortures.</p>
-
-<p>Dans son âme misérable et troublée, elle faisait entre elles une
-comparaison incessante; et elle maudissait Dieu, qu'elle avait cru
-juste autrefois; elle s'indignait des préférences coupables du destin,
-et des criminels mensonges de ceux qui prêchent la droiture et le bien.</p>
-
-<p>Parfois la crise devenait tellement violente que toute idée s'éteignait
-en elle. Elle n'avait plus de force, de vie, de connaissance que pour
-souffrir.</p>
-
-<p>Dans les minutes d'apaisement elle ne pouvait détacher son &oelig;il de
-Julien; et une autre douleur, une douleur de l'âme l'étreignait en
-se rappelant ce jour où sa bonne était tombée aux pieds de ce même
-lit avec son enfant entre les jambes, le frère du petit être qui lui
-déchirait si cruellement les entrailles. Elle retrouvait avec une
-mémoire sans ombres les gestes, les regards, les paroles de son mari
-devant cette fille étendue; et maintenant elle lisait en lui, comme si
-ses pensées eussent été écrites dans ses mouvements, elle lisait le
-même ennui, la même indifférence pour elle que pour l'autre, le même
-insouci d'homme égoïste, que la paternité irrite.</p>
-
-<p>Mais une convulsion effroyable la saisit, un spasme si cruel qu'elle
-se dit: «Je vais mourir. <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> Je meurs!» Alors une révolte furieuse,
-un besoin de maudire emplit son âme, et une haine exaspérée contre cet
-homme qui l'avait perdue, et contre l'enfant inconnu qui la tuait.</p>
-
-<p>Elle se tendit dans un effort suprême pour rejeter d'elle ce fardeau.
-Il lui sembla soudain que tout son ventre se vidait brusquement; et sa
-souffrance s'apaisa.</p>
-
-<p>La garde et le médecin étaient penchés sur elle, la maniaient. Ils
-enlevèrent quelque chose; et bientôt ce bruit étouffé qu'elle avait
-entendu déjà la fit tressaillir; puis ce petit cri douloureux, ce
-miaulement frêle d'enfant nouveau-né lui entra dans l'âme, dans le
-c&oelig;ur, dans tout son pauvre corps épuisé; et elle voulut, d'un geste
-inconscient, tendre les bras.</p>
-
-<p>Ce fut en elle une traversée de joie, un élan vers un bonheur nouveau,
-qui venait d'éclore. Elle se trouvait, en une seconde, délivrée,
-apaisée, heureuse, heureuse comme elle ne l'avait jamais été. Son
-c&oelig;ur et sa chair se ranimaient, elle se sentait mère!</p>
-
-<p>Elle voulut connaître son enfant! Il n'avait pas de cheveux, pas
-d'ongles, étant venu trop tôt; mais lorsqu'elle vit remuer cette larve,
-qu'elle la vit ouvrir la bouche, pousser ses vagissements, qu'elle
-toucha cet avorton fripé, <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> grimaçant, vivant, elle fut inondée
-d'une joie irrésistible, elle comprit qu'elle était sauvée, garantie
-contre tout désespoir, qu'elle tenait là de quoi aimer à ne savoir plus
-faire autre chose.<br /><br /></p>
-
-<p>Dès lors elle n'eut plus qu'une pensée: son enfant. Elle devint
-subitement une mère fanatique, d'autant plus exaltée qu'elle avait
-été plus déçue dans son amour, plus trompée dans ses espérances. Il
-lui fallait toujours le berceau près de son lit, puis, quand elle put
-se lever, elle resta des journées entières assise contre la fenêtre,
-auprès de la couche légère qu'elle balançait.</p>
-
-<p>Elle fut jalouse de la nourrice; et, quand le petit être assoiffé
-tendait les bras vers le gros sein aux veines bleuâtres, et prenait
-entre ses lèvres goulues le bouton de chair brune et plissée, elle
-regardait, pâlie, tremblante, la forte et calme paysanne, avec un désir
-de lui arracher son fils, et de frapper, de déchirer de l'ongle cette
-poitrine qu'il buvait avidement.</p>
-
-<p>Puis elle voulut broder elle-même, pour le parer, des toilettes
-fines, d'une élégance compliquée. Il fut enveloppé dans une brume de
-dentelles, et coiffé de bonnets magnifiques. Elle ne parlait plus que
-de cela, coupait les <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> conversations, pour faire admirer un lange,
-une bavette ou quelque ruban supérieurement ouvragé, et, n'écoutant
-rien de ce qu'on disait autour d'elle, elle s'extasiait sur des bouts
-de linge qu'elle tournait longtemps et retournait dans sa main levée
-pour mieux voir; puis soudain elle demandait: «Croyez-vous qu'il sera
-beau avec ça?»</p>
-
-<p>Le baron et petite mère souriaient de cette tendresse frénétique,
-mais Julien troublé dans ses habitudes, diminué dans son importance
-dominatrice par la venue de ce tyran braillard et tout-puissant, jaloux
-inconsciemment de ce morceau d'homme qui lui volait sa place dans la
-maison, répétait sans cesse, impatient et colère: «Est-elle assommante
-avec son mioche!»</p>
-
-<p>Elle fut bientôt tellement obsédée par cet amour qu'elle passait les
-nuits assise auprès du berceau à regarder dormir le petit. Comme elle
-s'épuisait dans cette contemplation passionnée et maladive, qu'elle
-ne prenait plus aucun repos, qu'elle s'affaiblissait, maigrissait et
-toussait, le médecin ordonna de la séparer de son fils.</p>
-
-<p>Elle se fâcha, pleura, implora; mais on resta sourd à ses prières. Il
-fut placé chaque soir auprès de sa nourrice; et chaque nuit la mère
-se levait, nu-pieds, et allait coller son <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> oreille au trou de la
-serrure pour écouter s'il dormait paisiblement, s'il ne se réveillait
-pas, s'il n'avait besoin de rien.</p>
-
-<p>Elle fut trouvée là, une fois, par Julien qui rentrait tard, ayant dîné
-chez les Fourville; et on l'enferma désormais à clef dans sa chambre
-pour la contraindre à se mettre au lit.</p>
-
-<p>Le baptême eut lieu vers la fin d'août. Le baron fut parrain, et tante
-Lison marraine. L'enfant reçut les noms de Pierre-Simon-Paul; Paul pour
-les appellations courantes.</p>
-
-<p>Dans les premiers jours de septembre, tante Lison repartit sans bruit;
-et son absence demeura aussi inaperçue que sa présence.</p>
-
-<p>Un soir, après le dîner, le curé parut. Il semblait embarrassé, comme
-s'il eût porté un mystère en lui, et, après une suite de propos
-inutiles, il pria la baronne et son mari de lui accorder quelques
-instants d'entretien particulier.</p>
-
-<p>Ils partirent tous trois, d'un pas lent, jusqu'au bout de la grande
-allée, causant avec vivacité, tandis que Julien, resté seul avec
-Jeanne, s'étonnait, s'inquiétait, s'irritait de ce secret.</p>
-
-<p>Il voulut accompagner le prêtre qui prenait congé et ils disparurent
-ensemble, allant vers l'église qui sonnait l'angélus.</p>
-
-<p>Il faisait frais, presque froid, on rentra bientôt dans le salon. Tout
-le monde sommeillait <span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> un peu quand Julien revint brusquement,
-rouge, avec un air indigné.</p>
-
-<p>De la porte, sans songer que Jeanne était là, il cria vers ses
-beaux-parents: «Vous êtes donc fous, nom de Dieu! d'aller flanquer
-vingt mille francs à cette fille!»</p>
-
-<p>Personne ne répondit tant la surprise fut grande. Il reprit, beuglant
-de colère: «On n'est pas bête à ce point-là; vous voulez donc ne pas
-nous laisser un sou!»</p>
-
-<p>Alors le baron, qui reprenait contenance, tenta de l'arrêter:
-«Taisez-vous! Songez que vous parlez devant votre femme.»</p>
-
-<p>Mais il trépignait d'exaspération: «Je m'en fiche un peu, par exemple;
-elle sait bien ce qu'il en est d'ailleurs. C'est un vol à son
-préjudice.»</p>
-
-<p>Jeanne, saisie, regardait sans comprendre. Elle balbutia: «Qu'est-ce
-qu'il y a donc?»</p>
-
-<p>Alors Julien se tourna vers elle, la prit à témoin, comme une associée
-frustrée aussi dans un bénéfice espéré. Il lui raconta brusquement le
-complot pour marier Rosalie, le don de la terre de Barville qui valait
-au moins vingt mille francs. Il répétait: «Mais tes parents sont fous,
-ma chère, fous à lier! vingt mille francs! vingt mille francs! mais ils
-ont perdu la tête! vingt mille francs pour un bâtard!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span></p>
-
-<p>Jeanne écoutait, sans émotion et sans colère, s'étonnant elle-même de
-son calme, indifférente maintenant à tout ce qui n'était pas son enfant.</p>
-
-<p>Le baron suffoquait, ne trouvait rien à répondre. Il finit par éclater,
-tapant du pied, criant: «Songez à ce que vous dites, c'est révoltant à
-la fin. A qui la faute s'il a fallu doter cette fille-mère? A qui cet
-enfant? vous auriez voulu l'abandonner maintenant!»</p>
-
-<p>Julien, étonné de la violence du baron, le considérait fixement. Il
-reprit d'un ton plus posé: «Mais quinze cents francs suffisaient bien.
-Elles en ont toutes, des enfants, avant de se marier. Que ce soit à
-l'un ou à l'autre, ça n'y change rien, par exemple. Au lieu qu'en
-donnant une de vos fermes d'une valeur de vingt mille francs, outre
-le préjudice que vous nous portez, c'est dire à tout le monde ce qui
-est arrivé; vous auriez dû, au moins, songer à notre nom et à notre
-situation.»</p>
-
-<p>Et il parlait d'une voix sévère, en homme fort de son droit et de la
-logique de son raisonnement. Le baron, troublé par cette argumentation
-inattendue, restait béant devant lui. Alors Julien, sentant son
-avantage, posa ses conclusions: «Heureusement que rien n'est fait
-encore; je connais le garçon qui la prend en mariage, c'est un brave
-homme, <span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> et avec lui tout pourra s'arranger. Je m'en charge.»</p>
-
-<p>Et il sortit sur-le-champ, craignant sans doute de continuer la
-discussion, heureux du silence de tous, qu'il prenait pour un
-acquiescement.</p>
-
-<p>Dès qu'il eut disparu, le baron s'écria, outré de surprise et
-frémissant: «Oh! c'est trop fort, c'est trop fort!»</p>
-
-<p>Mais Jeanne, levant les yeux sur la figure effarée de son père, se mit
-brusquement à rire, de son rire clair d'autrefois, quand elle assistait
-à quelque drôlerie.</p>
-
-<p>Elle répétait: «Père, père, as-tu entendu comme il prononçait: vingt
-mille francs?»</p>
-
-<p>Et petite mère, chez qui la gaieté était aussi prompte que les larmes,
-au souvenir de la tête furieuse de son gendre, et de ses exclamations
-indignées, et de son refus véhément de laisser donner à la fille
-séduite par lui, de l'argent qui n'était pas à lui, heureuse aussi
-de la bonne humeur de Jeanne, fut secouée par son rire poussif, qui
-lui emplissait les yeux de pleurs. Alors, le baron partit à son tour,
-gagné par la contagion; et tous trois, comme aux bons jours passés,
-s'amusaient à s'en rendre malades.</p>
-
-<p>Quand ils furent un peu calmés, Jeanne s'étonna: «C'est curieux, ça ne
-me fait plus <span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> rien. Je le regarde comme un étranger maintenant.
-Je ne puis pas croire que je sois sa femme. Vous voyez, je m'amuse de
-ses... de ses... de ses indélicatesses.»</p>
-
-<p>Et, sans bien savoir pourquoi, ils s'embrassèrent, encore souriants et
-attendris.</p>
-
-<p>Mais deux jours plus tard, après le déjeuner, alors que Julien venait
-de partir à cheval, un grand gars de vingt-deux à vingt-cinq ans, vêtu
-d'une blouse bleue toute neuve aux plis raides, aux manches ballonnées,
-boutonnées aux poignets, franchit sournoisement la barrière, comme s'il
-eût été embusqué là depuis le matin, se glissa le long du fossé des
-Couillard, contourna le château et s'approcha à pas suspects du baron
-et des deux femmes, assis toujours sous le platane.</p>
-
-<p>Il avait ôté sa casquette en les apercevant, et il s'avançait en
-saluant, avec des mines embarrassées.</p>
-
-<p>Dès qu'il fut assez près pour se faire entendre, il bredouilla: «Votre
-serviteur, Monsieur le baron, Madame et la compagnie.» Puis, comme on
-ne lui parlait pas, il annonça: «C'est moi que je suis Désiré Lecoq.»</p>
-
-<p>Ce nom ne révélant rien, le baron demanda: «Que voulez-vous?»</p>
-
-<p>Alors le gars se troubla tout à fait devant la nécessité d'expliquer
-son cas. Il balbutia <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> en baissant et relevant les yeux coup sur
-coup, de sa casquette qu'il tenait aux mains au sommet du toit du
-château: «C'est m'sieu l'curé qui m'a touché deux mots au sujet de
-c't'affaire...» puis il se tut par crainte d'en trop lâcher, et de
-compromettre ses intérêts.</p>
-
-<p>Le baron, sans comprendre, reprit: «Quelle affaire? Je ne sais pas,
-moi.»</p>
-
-<p>L'autre alors, baissant la voix, se décida: «C't'affaire d'vot'bonne...
-la Rosalie...»</p>
-
-<p>Jeanne, ayant deviné, se leva et s'éloigna avec son enfant dans ses
-bras. Et le baron prononça: «Approchez-vous», puis il montra la chaise
-que sa fille venait de quitter.</p>
-
-<p>Le paysan s'assit aussitôt en murmurant: «Vous êtes bien honnête.» Puis
-il attendit comme s'il n'avait plus rien à dire. Au bout d'un assez
-long silence il se décida enfin, et, levant son regard vers le ciel
-bleu: «En v'là du biau temps pour la saison. C'est la terre qui n'en
-profite pour c'qu'y a déjà d'semé.» Et il se tut de nouveau.</p>
-
-<p>Le baron s'impatientait; il attaqua brusquement la question, d'un ton
-sec: «Alors c'est vous qui épousez Rosalie.»</p>
-
-<p>L'homme aussitôt devint inquiet, troublé dans ses habitudes de cautèle
-normande. Il répliqua d'une voix plus vive, mis en défiance: <span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>
-«C'est selon, p't'être que oui, p't'être que non, c'est selon.»</p>
-
-<p>Mais le baron s'irritait de ces tergiversations: «Sacrebleu! répondez
-franchement: est-ce pour ça que vous venez, oui ou non? La prenez-vous,
-oui ou non?»</p>
-
-<p>L'homme, perplexe, ne regardait plus que ses pieds: Si c'est c'que dit
-m'sieu l'curé, j'la prends; mais si c'est c'que dit m'sieu Julien, j'la
-prends point.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que vous a dit M. Julien?</p>
-
-<p>&mdash;«M'sieu Julien i ma dit qu'jaurais quinze cents francs; et m'sieu le
-curé i ma dit que j'n'aurais vingt mille; j'veux ben pour vingt mille,
-mais j'veux point pour quinze cents.»</p>
-
-<p>Alors la baronne, qui restait enfoncée en son fauteuil, devant
-l'attitude anxieuse du rustre, se mit à rire par petites secousses. Le
-paysan la regarda de coin, d'un &oelig;il mécontent, ne comprenant pas
-cette gaieté, et il attendit.</p>
-
-<p>Le baron, que ce marchandage gênait, y coupa court: «J'ai dit à M.
-le curé que vous auriez la ferme de Barville, votre vie durant, pour
-revenir ensuite à l'enfant. Elle vaut vingt mille francs. Je n'ai
-qu'une parole. Est-ce fait, oui ou non?»</p>
-
-<p>L'homme sourit d'un air humble et satisfait, et devenu soudain loquace:
-«Oh! pour lors, je n'dis pas non. N'y avait qu'ça qui m'opposait. <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span>
-Quand m'sieu l'curé m'na parlé, j'voulais ben tout d'suite, pardi, et
-pi j'étais ben aise d'satisfaire m'sieu l'baron, qui me r'vaudra ça,
-je m'le disais. C'est-i pas vrai, quand on s'oblige, entre gens, on se
-r'trouve toujours plus tard; et on se r'vaud ça. Mais m'sieu Julien
-m'a v'nu trouver; et c'n'était pu qu'quinze cents. J'm'ai dit: «Faut
-savoir», et j'suis v'nu. C'est pas pour dire, j'avais confiance, mais
-j'voulais savoir. I n'est qu'les bons comptes qui font les bons amis,
-pas vrai, M'sieu l'baron...»</p>
-
-<p>Il fallut l'arrêter; le baron demanda:</p>
-
-<p>«Quand voulez-vous conclure le mariage?»</p>
-
-<p>Alors l'homme redevint brusquement timide, plein d'embarras. Il finit
-par dire, en hésitant: «J'frons-ti point d'abord un p'tit papier?»</p>
-
-<p>Le baron, cette fois, se fâcha: «Mais, nom d'un chien! puisque vous
-aurez le contrat de mariage. C'est là le meilleur des papiers.»</p>
-
-<p>Le paysan s'obstinait: «En attendant, j'pourrions ben en faire un bout
-tout d'même, ça nuit toujours pas.»</p>
-
-<p>Le baron se leva pour en finir: «Répondez oui ou non, et tout de suite.
-Si vous ne voulez plus, dites-le, j'ai un autre prétendant.»</p>
-
-<p>Alors la peur du concurrent affola le Normand rusé. Il se décida,
-tendit la main comme <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> après l'achat d'une vache: «Topez là, M'sieur
-le baron, c'est fait. Couillon qui s'en dédit.»</p>
-
-<p>Le baron topa, puis cria: «Ludivine!» La cuisinière montra sa tête à
-la fenêtre: «Apportez une bouteille de vin.» On trinqua pour arroser
-l'affaire conclue.&mdash;Et le gars partit d'un pied plus allègre.</p>
-
-<p>On ne dit rien de cette visite à Julien. Le contrat fut préparé en
-grand secret, puis, une fois les bans publiés, la noce eut lieu un
-lundi matin.</p>
-
-<p>Une voisine portait le mioche à l'église, derrière les nouveaux
-époux, comme une sûre promesse de fortune. Et personne, dans le pays,
-ne s'étonna; on enviait seulement Désiré Lecoq. Il était né coiffé,
-disait-on avec un sourire malin où n'entrait point d'indignation.</p>
-
-<p>Julien fit une scène terrible, qui abrégea le séjour de ses
-beaux-parents aux Peuples. Jeanne les vit repartir sans une tristesse
-trop profonde, Paul étant devenu, pour elle, une source inépuisable de
-bonheur.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span></p>
-
-<h3>IX</h3>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">J</span><span class="smcap">eanne</span> étant tout à fait remise de ses couches, on se résolut à aller
-rendre leur visite aux Fourville et à se présenter aussi chez le
-marquis de Coutelier.</p>
-
-<p>Julien venait d'acheter dans une vente publique une nouvelle voiture,
-un phaéton ne demandant qu'un cheval, afin de pouvoir sortir deux fois
-par mois.</p>
-
-<p>Elle fut attelée par un jour clair de décembre et, après deux heures de
-route à travers les plaines normandes, on commença à descendre en un
-petit vallon dont les flancs étaient boisés, et le fond mis en culture.</p>
-
-<p>Puis les terres ensemencées furent bientôt remplacées par des prairies,
-et les prairies par un marécage plein de grands roseaux secs en cette
-saison, et dont les longues feuilles bruissaient, pareilles à des
-rubans jaunes.</p>
-
-<p>Tout à coup, après un brusque détour du <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> val, le château de la
-Vrillette se montra, adossé d'un côté à la pente boisée et, de l'autre,
-trempant toute sa muraille dans un grand étang que terminait, en face,
-un bois de hauts sapins escaladant l'autre versant de la vallée.</p>
-
-<p>Il fallut passer sur un antique pont-levis et franchir un vaste
-portail Louis XIII pour pénétrer dans la cour d'honneur, devant un
-élégant manoir de la même époque à encadrements de briques, flanqué de
-tourelles coiffées d'ardoises.</p>
-
-<p>Julien expliquait à Jeanne toutes les parties du bâtiment, en habitué
-qui le connaît à fond. Il en faisait les honneurs, s'extasiant sur sa
-beauté: «Regarde-moi ce portail! Est-ce grandiose une habitation comme
-ça, hein? Toute l'autre façade est dans l'étang, avec un perron royal
-qui descend jusqu'à l'eau; et quatre barques sont amarrées au bas des
-marches, deux pour le comte, et deux pour la comtesse. Là-bas à droite,
-là où tu vois le rideau de peupliers, c'est la fin de l'étang; c'est là
-que commence la rivière qui va jusqu'à Fécamp. C'est plein de sauvagine
-ce pays. Le comte adore chasser là dedans. Voilà une vraie résidence
-seigneuriale.»</p>
-
-<p>La porte d'entrée s'était ouverte, et la pâle comtesse apparut, venant
-au-devant des visiteurs, <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> souriante, vêtue d'une robe traînante
-comme une châtelaine d'autrefois. Elle semblait bien la belle dame du
-Lac, née pour ce manoir de conte.</p>
-
-<p>Le salon, à huit fenêtres, en avait quatre ouvrant sur la pièce d'eau
-et sur le sombre bois de pins qui remontait le coteau juste en face.</p>
-
-<p>La verdure à tons noirs rendait profond, austère et lugubre l'étang;
-et, quand le vent soufflait, les gémissements des arbres semblaient la
-voix du marais.</p>
-
-<p>La comtesse prit les deux mains de Jeanne comme si elle eût été une
-amie d'enfance, puis elle la fit asseoir et se mit près d'elle, sur une
-chaise basse, tandis que Julien, en qui toutes les élégances oubliées
-renaissaient depuis cinq mois, causait, souriait, doux et familier.</p>
-
-<p>La comtesse et lui parlèrent de leurs promenades à cheval. Elle riait
-un peu de sa manière de monter, l'appelant «le chevalier Trébuche», et
-il riait aussi, l'ayant baptisée «la reine Amazone». Un coup de fusil
-parti sous les fenêtres fit pousser à Jeanne un petit cri. C'était le
-comte qui tuait une sarcelle.</p>
-
-<p>Sa femme aussitôt l'appela. On entendit un bruit d'avirons, le choc
-d'un bateau contre la pierre, et il parut, énorme et botté, suivi <span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span>
-de deux chiens trempés, rougeâtres comme lui, et qui se couchèrent sur
-le tapis devant la porte.</p>
-
-<p>Il semblait plus à son aise, en sa demeure, et ravi de voir des
-visiteurs. Il fit remettre du bois au feu, apporter du vin de Madère
-et des biscuits; et soudain il s'écria: «Mais vous allez dîner avec
-nous, c'est entendu.» Jeanne, que ne quittait jamais la pensée de son
-enfant, refusait; il insista, et, comme elle s'obstinait à ne pas
-vouloir, Julien fit un geste brusque d'impatience. Alors elle eut peur
-de réveiller son humeur méchante et querelleuse; et, bien que torturée
-à l'idée de ne plus revoir Paul avant le lendemain, elle accepta.</p>
-
-<p>L'après-midi fut charmant. On alla visiter les sources, d'abord.
-Elles jaillissaient au pied d'une roche moussue dans un clair bassin
-toujours remué comme de l'eau bouillante; puis on fit un tour en barque
-à travers de vrais chemins taillés dans une forêt de roseaux secs. Le
-comte, assis entre ses deux chiens qui flairaient, le nez au vent,
-ramait; et chaque secousse de ses avirons soulevait la grande barque
-et la lançait en avant. Jeanne, parfois, laissait tremper sa main
-dans l'eau froide, et elle jouissait de la fraîcheur glacée qui lui
-courait des doigts au c&oelig;ur. Tout à l'arrière du bateau, Julien et la
-comtesse enveloppée <span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> de châles souriaient de ce sourire continu des
-gens heureux à qui le bonheur ne laisse rien à dire.</p>
-
-<p>Le soir venait avec de longs frissons gelés, des souffles du nord qui
-passaient dans les joncs flétris. Le soleil avait plongé derrière
-les sapins; et le ciel rouge, criblé de petits nuages écarlates et
-bizarres, donnait froid rien qu'à le regarder.</p>
-
-<p>On rentra dans le vaste salon où flambait un feu gigantesque. Une
-sensation de chaleur et de plaisir rendait joyeux dès la porte. Alors
-le comte, mis en gaieté, saisit sa femme dans ses bras d'athlète, et,
-l'élevant comme un enfant jusqu'à sa bouche, il lui colla sur les joues
-deux gros baisers de brave homme satisfait.</p>
-
-<p>Et Jeanne, souriante, regardait ce bon géant qu'on disait un ogre au
-seul aspect de ses moustaches; et elle pensait: «Comme on se trompe,
-chaque jour, sur tout le monde.» Ayant alors, presque involontairement,
-reporté les yeux sur Julien, elle le vit debout dans l'embrasure de
-la porte, horriblement pâle, et l'&oelig;il fixé sur le comte. Inquiète,
-elle s'approcha de son mari, et, à voix basse: «Es-tu malade? Qu'as-tu
-donc?» Il répondit d'un ton courroucé: «Rien, laisse-moi tranquille.
-J'ai eu froid.»</p>
-
-<p>Quand on passa dans la salle à manger, le <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> comte demanda la
-permission de laisser entrer ses chiens; et ils vinrent aussitôt se
-planter sur leur derrière, à droite et à gauche de leur maître. Il
-leur donnait à tout moment quelque morceau et caressait leurs longues
-oreilles soyeuses. Les bêtes tendaient la tête, remuaient la queue,
-frémissaient de contentement.</p>
-
-<p>Après le dîner, comme Jeanne et Julien se disposaient à partir, M. de
-Fourville les retint encore pour leur montrer une pêche au flambeau.</p>
-
-<p>Il les posta, ainsi que la comtesse, sur le perron qui descendait à
-l'étang; et il monta dans sa barque avec un valet portant un épervier
-et une torche allumée. La nuit était claire et piquante sous un ciel
-semé d'or.</p>
-
-<p>La torche faisait ramper sur l'eau des traînées de feu étranges et
-mouvantes, jetait des lueurs dansantes sur les roseaux, illuminait le
-grand rideau de sapins. Et soudain, la barque ayant tourné, une ombre
-colossale, fantastique, une ombre d'homme se dressa sur cette lisière
-éclairée du bois. La tête dépassait les arbres, se perdait dans le
-ciel, et les pieds plongeaient dans l'étang. Puis l'être démesuré éleva
-les bras comme pour prendre les étoiles. Ils se dressèrent brusquement,
-ces bras immenses, puis retombèrent; et on entendit aussitôt un petit
-bruit d'eau fouettée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span></p>
-
-<p>La barque alors ayant encore viré doucement, le prodigieux fantôme
-sembla courir le long du bois, qu'éclairait, en tournant, la lumière;
-puis il s'enfonça dans l'invisible horizon, puis soudain il reparut,
-moins grand mais plus net, avec ses mouvements singuliers, sur la
-façade du château.</p>
-
-<p>Et la grosse voix du comte cria: «Gilberte, j'en ai huit!»</p>
-
-<p>Les avirons battirent l'onde. L'ombre énorme restait maintenant debout,
-immobile sur la muraille, mais diminuant peu à peu de taille et
-d'ampleur; sa tête paraissait descendre, son corps maigrir; et quand M.
-de Fourville remonta les marches du perron, toujours suivi de son valet
-portant le feu, elle était réduite aux proportions de sa personne, et
-répétait tous ses gestes.</p>
-
-<p>Il avait dans un filet huit gros poissons qui frétillaient.</p>
-
-<p>Lorsque Jeanne et Julien furent en route tout enveloppés en des
-manteaux et des couvertures qu'on leur avait prêtés, Jeanne dit,
-presque involontairement: «Quel brave homme que ce géant!» Et Julien,
-qui conduisait, répliqua: «Oui, mais il ne se tient pas toujours assez
-devant le monde.»</p>
-
-<p>Huit jours après ils se rendirent chez les Coutelier, qui passaient
-pour la première famille <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> noble de la province. Leur domaine de
-Reminil touchait au gros bourg de Cany. Le château neuf bâti sous Louis
-XIV était caché dans un parc magnifique entouré de murs. On voyait, sur
-une hauteur, les ruines de l'ancien château. Des valets en tenue firent
-entrer les visiteurs dans une grande pièce imposante. Tout au milieu,
-une espèce de colonne supportait une coupe immense de la manufacture de
-Sèvres, et, dans le socle, une lettre autographe du roi, défendue par
-une plaque de cristal, invitait le marquis Léopold-Hervé-Joseph-Germer
-de Varneville, de Rollebosc de Coutelier, à recevoir ce don du
-souverain.</p>
-
-<p>Jeanne et Julien considéraient ce présent royal quand entrèrent le
-marquis et la marquise. La femme était poudrée, aimable par fonction,
-et maniérée par désir de sembler condescendante. L'homme, gros
-personnage à cheveux blancs relevés droit sur la tête, mettait en ses
-gestes, en sa voix, en toute son attitude, une hauteur qui disait son
-importance.</p>
-
-<p>C'étaient de ces gens à étiquette dont l'esprit, les sentiments et les
-paroles semblent toujours sur des échasses.</p>
-
-<p>Ils parlaient seuls, sans attendre les réponses, souriant d'un air
-indifférent, semblaient toujours accomplir la fonction imposée <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span>
-par leur naissance de recevoir avec politesse les petits nobles des
-environs.</p>
-
-<p>Jeanne et Julien, perclus, s'efforçaient de plaire, gênés de rester
-davantage, inhabiles à se retirer; mais la marquise termina elle-même
-la visite, naturellement, simplement, en arrêtant à point la
-conversation comme une reine polie qui donne congé.</p>
-
-<p>En revenant, Julien dit: «Si tu veux, nous bornerons là nos visites;
-moi, les Fourville me suffisent.» Et Jeanne fut de son avis.</p>
-
-<p>Décembre s'écoulait lentement, ce mois noir, trou sombre au fond de
-l'année. La vie enfermée recommençait comme l'an passé. Jeanne ne
-s'ennuyait point cependant, toujours préoccupée de Paul que Julien
-regardait de côté, d'un &oelig;il inquiet et mécontent.</p>
-
-<p>Souvent, quand la mère le tenait en ses bras, le caressait avec ces
-frénésies de tendresses qu'ont les femmes pour leurs enfants, elle le
-présentait au père en lui disant: «Mais embrasse-le donc; on dirait
-que tu ne l'aimes pas.» Il effleurait du bout des lèvres, d'un air
-dégoûté, le front glabre du marmot en décrivant un cercle de tout son
-corps, comme pour ne point rencontrer les petites mains remuantes et
-crispées. Puis il s'en allait brusquement; on eût dit qu'une répugnance
-le chassait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span></p>
-
-<p>Le maire, le docteur et le curé venaient dîner de temps en temps; de
-temps en temps c'étaient les Fourville avec qui on se liait de plus en
-plus.</p>
-
-<p>Le comte paraissait adorer Paul. Il le tenait sur ses genoux pendant
-toute la durée des visites, ou même pendant des après-midi tout
-entiers. Il le maniait d'une façon délicate dans ses grosses mains de
-colosse, lui chatouillait le bout du nez avec la pointe de ses longues
-moustaches, puis l'embrassait par élans passionnés, à la façon des
-mères. Il souffrait continuellement de ce que son mariage demeurât
-stérile.</p>
-
-<p>Mars fut clair, sec et presque doux. La comtesse Gilberte reparla de
-promenades à cheval que tous les quatre feraient ensemble. Jeanne,
-lasse un peu des longs soirs, des longues nuits, des longs jours
-pareils et monotones, consentit, tout heureuse de ces projets; et
-pendant une semaine elle s'amusa à confectionner son amazone.</p>
-
-<p>Puis ils commencèrent les excursions. Ils allaient toujours deux
-par deux, la comtesse et Julien devant, le comte et Jeanne cent pas
-derrière. Ceux-ci causaient tranquillement, comme deux amis, car ils
-étaient devenus amis par le contact de leurs âmes droites, de leurs
-c&oelig;urs simples; ceux-là parlaient bas <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> souvent, riaient parfois
-par éclats violents, se regardaient soudain comme si leurs yeux avaient
-à se dire des choses que ne prononçaient point leurs bouches; et ils
-partaient brusquement au galop, poussés par un désir de fuir, d'aller
-plus loin, très loin.</p>
-
-<p>Puis Gilberte parut devenir irritable. Sa voix vive, apportée par des
-souffles de brise, arrivait parfois aux oreilles des deux cavaliers
-attardés. Le comte alors souriait, disait à Jeanne: «Elle n'est pas
-tous les jours bien levée, ma femme.»</p>
-
-<p>Un soir, en rentrant, comme la comtesse excitait sa jument, la piquant,
-puis la retenant par secousses brusques, on entendit plusieurs fois
-Julien lui répéter: «Prenez garde, prenez donc garde, vous allez être
-emportée.» Elle répliqua: «Tant pis; ce n'est pas votre affaire», d'un
-ton si clair et si dur que les paroles nettes sonnèrent par la campagne
-comme si elles restaient suspendues dans l'air.</p>
-
-<p>L'animal se cabrait, ruait, bavait. Soudain le comte inquiet cria de
-ses forts poumons: «Fais donc attention, Gilberte!» Alors, comme par
-défi, dans un de ces énervements de femme que rien n'arrête, elle
-frappa brutalement de sa cravache, entre les deux oreilles, la bête
-qui se dressa, furieuse, battit l'air de ses jambes de devant, et,
-retombant, s'élança d'un bond <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> formidable, et détala par la plaine
-de toute la vigueur de ses jarrets.</p>
-
-<p>Elle franchit d'abord une prairie, puis, se précipitant à travers les
-labourés, elle soulevait en poussière la terre humide et grasse, et
-filait si vite qu'on distinguait à peine la monture et l'amazone.</p>
-
-<p>Julien stupéfait restait en place appelant désespérément: «Madame,
-Madame!»</p>
-
-<p>Mais le comte eut une sorte de grognement, et, se courbant sur
-l'encolure de son pesant cheval, il le jeta en avant d'une poussée
-de tout son corps; et il le lança d'une telle allure, l'excitant,
-l'entraînant, l'affolant avec la voix, le geste et l'éperon, que
-l'énorme cavalier semblait porter la lourde bête entre ses cuisses
-et l'enlever comme pour s'envoler. Ils allaient d'une inconcevable
-vitesse, se ruant droit devant eux; et Jeanne voyait là-bas les deux
-silhouettes de la femme et du mari, fuir, fuir, diminuer, s'effacer,
-disparaître, comme on voit deux oiseaux se poursuivant se perdre et
-s'évanouir à l'horizon.</p>
-
-<p>Alors Julien se rapprocha, toujours au pas, en murmurant d'un air
-furieux: «Je crois qu'elle est folle aujourd'hui.»</p>
-
-<p>Et tous deux partirent derrière leurs amis, enfoncés maintenant dans
-une ondulation de la plaine.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span></p>
-
-<p>Au bout d'un quart d'heure ils les aperçurent qui revenaient; et
-bientôt ils les joignirent.</p>
-
-<p>Le comte, rouge, en sueur, riant, content, triomphant, tenait de sa
-poigne irrésistible le cheval frémissant de sa femme. Elle était pâle,
-avec un visage douloureux et crispé; et elle se soutenait d'une main
-sur l'épaule de son mari comme si elle allait défaillir.</p>
-
-<p>Jeanne, ce jour-là, comprit que le comte aimait éperdument.</p>
-
-<p>Puis la comtesse pendant le mois qui suivit se montra joyeuse comme
-elle ne l'avait jamais été. Elle venait plus souvent aux Peuples, riait
-sans cesse, embrassait Jeanne avec des élans de tendresse. On eût dit
-qu'un mystérieux ravissement était descendu sur sa vie. Son mari, tout
-heureux lui-même, ne la quittait point des yeux, et tâchait à tout
-instant de toucher sa main, sa robe, dans un redoublement de passion.</p>
-
-<p>Il disait, un soir, à Jeanne: «Nous sommes dans le bonheur, en ce
-moment. Jamais Gilberte n'avait été gentille comme ça. Elle n'a plus
-de mauvaise humeur, plus de colère. Je sens qu'elle m'aime. Jusqu'à
-présent je n'en étais pas sûr.»</p>
-
-<p>Julien aussi semblait changé, plus gai, sans impatiences, comme si
-l'amitié des deux familles <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> avait apporté la paix et la joie dans
-chacune d'elles.</p>
-
-<p>Le printemps fut singulièrement précoce et chaud.</p>
-
-<p>Depuis les douces matinées jusqu'aux calmes et tièdes soirées, le
-soleil faisait germer toute la surface de la terre. C'était une brusque
-et puissante éclosion de tous les germes en même temps, une de ces
-irrésistibles poussées de sève, une de ces ardeurs à renaître que la
-nature montre quelquefois en des années privilégiées qui feraient
-croire à des rajeunissements du monde.</p>
-
-<p>Jeanne se sentait vaguement troublée par cette fermentation de vie.
-Elle avait des alanguissements subits en face d'une petite fleur dans
-l'herbe, des mélancolies délicieuses, des heures de mollesse rêvassante.</p>
-
-<p>Puis elle se sentit envahie par des souvenirs attendris des premiers
-temps de son amour; non qu'il lui revînt au c&oelig;ur un renouveau
-d'affection pour Julien, c'était fini, cela, bien fini pour toujours;
-mais toute sa chair caressée des brises, pénétrée des odeurs du
-printemps, se troublait, comme sollicitée par quelque invisible et
-tendre appel.</p>
-
-<p>Elle se plaisait à être seule, à s'abandonner sous la chaleur du
-soleil, toute parcourue de <span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> sensations, de jouissances vagues et
-sereines qui n'éveillaient point d'idées.</p>
-
-<p>Un matin, comme elle somnolait ainsi, une vision la traversa, une
-vision rapide de ce trou ensoleillé au milieu des sombres feuillages,
-dans le petit bois près d'Étretat. C'est là que, pour la première fois,
-elle avait senti frémir son corps auprès de ce jeune homme qui l'aimait
-alors; c'est là qu'il avait balbutié, pour la première fois, le timide
-désir de son c&oelig;ur; c'est aussi là qu'elle avait cru toucher tout à
-coup l'avenir radieux de ses espérances.</p>
-
-<p>Et elle voulait revoir ce bois, y faire une sorte de pèlerinage
-sentimental et superstitieux, comme si un retour à ce lieu devait
-changer quelque chose à la marche de sa vie.</p>
-
-<p>Julien était parti dès l'aube, elle ne savait où. Elle fit donc
-seller le petit cheval blanc des Martin, qu'elle montait quelquefois
-maintenant; et elle partit.</p>
-
-<p>C'était par une de ces journées si tranquilles que rien ne remue nulle
-part, pas une herbe, pas une feuille; tout semble immobile pour jusqu'à
-la fin des temps, comme si le vent était mort. On dirait disparus les
-insectes eux-mêmes.</p>
-
-<p>Un calme brûlant et souverain descendait du soleil, insensiblement,
-en buée d'or; et <span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> Jeanne allait au pas de son bidet, bercée,
-heureuse. De temps en temps elle levait les yeux pour regarder un tout
-petit nuage blanc, gros comme une pincée de coton, un flocon de vapeur
-suspendu, oublié, resté là-haut, tout seul, au milieu du ciel bleu.</p>
-
-<p>Elle descendit dans la vallée qui va se jeter à la mer, entre ces
-grandes arches de la falaise qu'on nomme les portes d'Étretat, et tout
-doucement elle gagna le bois. Il pleuvait de la lumière à travers la
-verdure encore grêle. Elle cherchait l'endroit sans le retrouver,
-errant par les petits chemins.</p>
-
-<p>Tout à coup, en traversant une longue allée, elle aperçut tout au
-bout deux chevaux de selle attachés contre un arbre, et elle les
-reconnut aussitôt; c'étaient ceux de Gilberte et de Julien. La solitude
-commençait à lui peser; elle fut heureuse de cette rencontre imprévue;
-et elle mit au trot sa monture.</p>
-
-<p>Quand elle eut atteint les deux bêtes patientes, comme accoutumées à
-ces longues stations, elle appela. On ne lui répondit pas.</p>
-
-<p>Un gant de femme et les deux cravaches gisaient sur le gazon foulé.
-Donc ils s'étaient assis là, puis éloignés, laissant leurs chevaux.</p>
-
-<p>Elle attendit un quart d'heure, vingt minutes, surprise, sans
-comprendre ce qu'ils <span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> pouvaient faire. Comme elle avait mis pied
-à terre, et ne remuait plus, appuyée contre un tronc d'arbre, deux
-petits oiseaux, sans la voir, s'abattirent dans l'herbe tout près
-d'elle. L'un d'eux s'agitait, sautillait autour de l'autre, les ailes
-soulevées et vibrantes, saluant de la tête et pépiant; et tout à coup
-ils s'accouplèrent.</p>
-
-<p>Jeanne fut surprise comme si elle eût ignoré cette chose; puis elle se
-dit: «C'est vrai, c'est le printemps»; puis une autre pensée lui vint,
-un soupçon. Elle regarda de nouveau le gant, les cravaches, les deux
-chevaux abandonnés; et elle se remit brusquement en selle avec une
-irrésistible envie de fuir.</p>
-
-<p>Elle galopait maintenant en retournant aux Peuples. Sa tête
-travaillait, raisonnait, unissait les faits, rapprochait les
-circonstances. Comment n'avait-elle pas deviné plus tôt? Comment
-n'avait-elle rien vu? Comment n'avait-elle pas compris les absences de
-Julien, le recommencement de ses élégances passées, puis l'apaisement
-de son humeur? Elle se rappelait aussi les brusqueries nerveuses de
-Gilberte, ses câlineries exagérées, et, depuis quelque temps, cette
-espèce de béatitude où elle vivait, et dont le comte était heureux.</p>
-
-<p>Elle remit au pas son cheval, car il lui fallait gravement réfléchir,
-et l'allure vive troublait ses idées.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span></p>
-
-<p>Après la première émotion passée, son c&oelig;ur était redevenu presque
-calme, sans jalousie et sans haine, mais soulevé de mépris. Elle ne
-songeait guère à Julien; rien ne l'étonnait plus de lui; mais la double
-trahison de la comtesse, de son amie, la révoltait. Tout le monde était
-donc perfide, menteur et faux. Et des larmes lui vinrent aux yeux. On
-pleure parfois les illusions avec autant de tristesse que les morts.</p>
-
-<p>Elle se résolut pourtant à feindre de ne rien savoir, à fermer son âme
-aux affections courantes, à n'aimer plus que Paul et ses parents; et à
-supporter les autres avec un visage tranquille.</p>
-
-<p>Sitôt rentrée, elle se jeta sur son fils, l'emporta dans sa chambre et
-l'embrassa éperdument, pendant une heure, sans s'arrêter.</p>
-
-<p>Julien revint pour dîner, charmant et souriant, plein d'intentions
-aimables. Il demanda: «Père et petite mère ne viennent donc pas cette
-année?»</p>
-
-<p>Elle lui sut tant de gré de cette gentillesse qu'elle lui pardonna
-presque la découverte du bois; et un violent désir l'envahissant tout
-à coup de revoir bien vite les deux êtres qu'elle aimait le plus
-après Paul, elle passa toute sa soirée à leur écrire, pour hâter leur
-arrivée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span></p>
-
-<p>Ils annoncèrent leur retour pour le 20 mai. On était alors au 7 de ce
-mois.</p>
-
-<p>Elle les attendit avec une impatience grandissante, comme si elle eût
-éprouvé, en dehors même de son affection filiale, un besoin nouveau de
-frotter son c&oelig;ur à des c&oelig;urs honnêtes, de causer, l'âme ouverte,
-avec des gens purs, sains de toute infamie, dont la vie, et toutes les
-actions, et toutes les pensées, et tous les désirs avaient toujours été
-droits.</p>
-
-<p>Ce qu'elle sentait maintenant, c'était une sorte d'isolement de sa
-conscience juste au milieu de toutes ces consciences défaillantes; et
-bien qu'elle eût appris soudain à dissimuler, bien qu'elle accueillît
-la comtesse, la main tendue et la lèvre souriante, cette sensation de
-vide, de mépris pour les hommes, elle la sentait grandir, l'envelopper;
-et chaque jour les petites nouvelles du pays lui jetaient à l'âme un
-dégoût plus grand, une plus haute mésestime des êtres.</p>
-
-<p>La fille des Couillard venait d'avoir un enfant et le mariage allait
-avoir lieu. La servante des Martin, une orpheline, était grosse; une
-petite voisine âgée de quinze ans était grosse; une veuve, une pauvre
-femme boiteuse et sordide, qu'on appelait la Crotte tant sa saleté
-paraissait horrible, était grosse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span></p>
-
-<p>A tout moment on apprenait une grossesse nouvelle, ou bien quelque
-fredaine d'une fille, d'une paysanne mariée et mère de famille ou de
-quelque riche fermier respecté.</p>
-
-<p>Ce printemps ardent semblait remuer les sèves chez les hommes comme
-chez les plantes.</p>
-
-<p>Et Jeanne, dont les sens éteints ne s'agitaient plus, dont le c&oelig;ur
-meurtri, l'âme sentimentale semblaient seuls remués par les souffles
-tièdes et féconds, qui rêvait, exaltée sans désirs, passionnée pour
-des songes et morte aux besoins charnels, s'étonnait, pleine d'une
-répugnance qui devenait haineuse, de cette sale bestialité.</p>
-
-<p>L'accouplement des êtres l'indignait à présent comme une chose contre
-nature; et, si elle en voulait à Gilberte, ce n'était point de lui
-avoir pris son mari, mais du fait même d'être tombée aussi dans cette
-fange universelle.</p>
-
-<p>Elle n'était point, celle-là, de la race des rustres chez qui les bas
-instincts dominent. Comment avait-elle pu s'abandonner de la même façon
-que ces brutes?</p>
-
-<p>Le jour même où devaient arriver ses parents, Julien raviva ses
-répulsions en lui racontant gaiement, comme une chose toute naturelle
-et drôle, que le boulanger ayant <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> entendu quelque bruit dans
-son four, la veille, qui n'était pas jour de cuisson, avait cru y
-surprendre un chat rôdeur et avait trouvé sa femme «qui n'enfournait
-pas du pain».</p>
-
-<p>Et il ajoutait: «Le boulanger a bouché l'ouverture; ils ont failli
-étouffer là dedans; c'est le petit garçon de la boulangère qui a
-prévenu les voisins; car il avait vu entrer sa mère avec le forgeron.»</p>
-
-<p>Et Julien riait, répétant: «Ils nous font manger du pain d'amour, ces
-farceurs-là. C'est un vrai conte de La Fontaine.»</p>
-
-<p>Jeanne n'osait plus toucher au pain.</p>
-
-<p>Lorsque la chaise de poste s'arrêta devant le perron et que la figure
-heureuse du baron parut à la vitre, ce fut dans l'âme et dans la
-poitrine de la jeune femme une émotion profonde, un tumultueux élan
-d'affection comme elle n'en avait jamais ressenti.</p>
-
-<p>Mais elle demeura saisie, et presque défaillante, quand elle aperçut
-petite mère. La baronne, en ces six mois d'hiver, avait vieilli de dix
-ans. Ses joues énormes, flasques, tombantes, s'étaient empourprées,
-comme gonflées de sang; son &oelig;il semblait éteint; et elle ne remuait
-plus que soulevée sous les deux bras; sa respiration pénible était
-devenue sifflante, et si difficile, qu'on éprouvait près d'elle une
-sensation de gêne douloureuse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span></p>
-
-<p>Le baron, l'ayant vue chaque jour, n'avait point remarqué cette
-décadence; et, quand elle se plaignait de ses étouffements continus, de
-son alourdissement grandissant, il répondait: «Mais non, ma chère, je
-vous ai toujours connue comme ça.»</p>
-
-<p>Jeanne, après les avoir accompagnés en leur chambre, se retira dans la
-sienne pour pleurer, bouleversée, éperdue. Puis, elle alla retrouver
-son père, et, se jetant sur son c&oelig;ur, les yeux encore pleins de
-larmes: «Oh! comme mère est changée! Qu'est-ce qu'elle a, dis-moi,
-qu'est-ce qu'elle a?» Il fut très surpris, et répondit: «Tu crois?
-quelle idée? mais non. Moi qui ne l'ai point quittée, je t'assure que
-je ne la trouve pas mal, elle est comme toujours.»</p>
-
-<p>Le soir Julien dit à sa femme: «Ta mère file un mauvais coton. Je la
-crois touchée.» Et, comme Jeanne éclatait en sanglots, il s'impatienta.
-«Allons, bon, je ne te dis pas qu'elle soit perdue. Tu es toujours
-follement exagérée. Elle est changée, voilà tout, c'est de son âge.»</p>
-
-<p>Au bout de huit jours elle n'y songeait plus, accoutumée à la
-physionomie nouvelle de sa mère, et refoulant peut-être ses
-craintes, comme on refoule, comme on rejette toujours, par une sorte
-d'instinct égoïste, de besoin <span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> naturel de tranquillité d'âme, les
-appréhensions, les soucis menaçants.</p>
-
-<p>La baronne, impuissante à marcher, ne sortait plus qu'une demi-heure
-chaque jour. Quand elle avait accompli une seule fois le parcours
-de «son» allée, elle ne pouvait se mouvoir davantage et demandait à
-s'asseoir sur «son» banc. Et, quand elle se sentait incapable même de
-mener jusqu'au bout sa promenade, elle disait: «Arrêtons-nous; mon
-hypertrophie me casse les jambes aujourd'hui.»</p>
-
-<p>Elle ne riait plus guère, souriait seulement aux choses qui l'auraient
-secouée tout entière l'année précédente. Mais comme ses yeux étaient
-demeurés excellents, elle passait des jours à relire <i>Corinne</i> ou les
-<i>Méditations</i> de Lamartine; puis elle demandait qu'on lui apportât le
-tiroir «aux souvenirs». Alors ayant vidé sur ses genoux les vieilles
-lettres douces à son c&oelig;ur, elle posait le tiroir sur une chaise à
-côté d'elle et remettait dedans, une à une, ses «reliques», après avoir
-lentement revu chacune. Et, quand elle était seule, bien seule, elle
-en baisait certaines, comme on baise secrètement les cheveux des morts
-qu'on aima.</p>
-
-<p>Quelquefois Jeanne, entrant brusquement, la trouvait pleurant, pleurant
-des larmes tristes. Elle s'écriait: «Qu'as-tu, petite mère?» Et la
-baronne, après un long soupir, répondait: <span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> «Ce sont mes reliques
-qui m'ont fait ça. On remue des choses qui ont été si bonnes et qui
-sont finies! Et puis il y a des personnes auxquelles on ne pensait
-plus guère et qu'on retrouve tout d'un coup. On croit les voir, et les
-entendre, et ça vous produit un effet épouvantable. Tu connaîtras ça,
-plus tard.»</p>
-
-<p>Quand le baron survenait en ces instants de mélancolie, il murmurait:
-«Jeanne, ma chérie, si tu m'en crois, brûle tes lettres, toutes tes
-lettres, celles de ta mère, les miennes, toutes. Il n'y a rien de plus
-terrible, quand on est vieux, que de remettre le nez dans sa jeunesse.»
-Mais Jeanne aussi gardait sa correspondance, préparait sa «boîte aux
-reliques», obéissant, bien qu'elle différât en tout de sa mère, à une
-sorte d'instinct héréditaire de sentimentalité rêveuse.</p>
-
-<p>Le baron, après quelques jours, eut à s'absenter pour une affaire et il
-partit.</p>
-
-<p>La saison était magnifique. Les nuits douces, fourmillantes d'astres,
-succédaient aux calmes soirées, les soirs sereins aux jours radieux,
-et les jours radieux aux aurores éclatantes. Petite mère se trouva
-bientôt mieux portante; et Jeanne, oubliant les amours de Julien et la
-perfidie de Gilberte, se sentait presque complètement heureuse. Toute
-la campagne était fleurie et parfumée; et la grande mer toujours <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span>
-pacifique resplendissait du matin au soir, sous le soleil.</p>
-
-<p>Jeanne, un après-midi, prit Paul en ses bras, et s'en alla par les
-champs. Elle regardait tantôt son fils, tantôt l'herbe criblée
-de fleurs le long de la route, s'attendrissant dans une félicité
-sans bornes. De minute en minute elle baisait l'enfant, le serrait
-passionnément contre elle; puis, frôlée par quelque savoureuse odeur
-de campagne, elle se sentait défaillir, anéantie dans un bien-être
-infini. Puis elle rêva d'avenir pour lui. Que serait-il? Tantôt elle le
-voulait grand homme, renommé, puissant. Tantôt elle le préférait humble
-et restant près d'elle, dévoué, tendre, les bras toujours ouverts pour
-maman. Quand elle l'aimait avec son c&oelig;ur égoïste de mère, elle
-désirait qu'il restât son fils, rien que son fils; mais, quand elle
-l'aimait avec sa raison passionnée, elle ambitionnait qu'il devînt
-quelqu'un par le monde.</p>
-
-<p>Elle s'assit au bord d'un fossé, et se mit à le regarder. Il lui
-semblait qu'elle ne l'avait jamais vu. Et elle s'étonna brusquement à
-la pensée que ce petit être serait grand, qu'il marcherait d'un pas
-ferme, qu'il aurait de la barbe aux joues et parlerait d'une voix
-sonore.</p>
-
-<p>Au loin quelqu'un l'appelait. Elle leva la tête. C'était Marius
-accourant. Elle pensa <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> qu'une visite l'attendait, et elle se
-dressa, mécontente d'être troublée. Mais le gamin arrivait à toutes
-jambes, et, quand il fut assez près, il cria: «Madame, c'est madame la
-baronne qu'est bien mal.»</p>
-
-<p>Elle sentit comme une goutte d'eau froide qui lui descendait le long du
-dos; et elle repartit à grands pas, la tête égarée.</p>
-
-<p>Elle aperçut, de loin, des gens en tas sous le platane. Elle s'élança,
-et, le groupe s'étant ouvert, elle vit sa mère étendue par terre, la
-tête soutenue par deux oreillers. La figure était toute noire, les yeux
-fermés, et sa poitrine, qui depuis vingt ans haletait, ne bougeait
-plus. La nourrice saisit l'enfant dans les bras de la jeune femme, et
-l'emporta.</p>
-
-<p>Jeanne, hagarde, demandait: «Qu'est-il arrivé? Comment est-elle tombée?
-Qu'on aille chercher le médecin.» Et, comme elle se retournait, elle
-aperçut le curé, prévenu on ne sait comment. Il offrit ses soins,
-s'empressa en relevant les manches de sa soutane. Mais le vinaigre,
-l'eau de Cologne, les frictions demeurèrent inefficaces. «Il faudrait
-la dévêtir et la coucher,» dit le prêtre.</p>
-
-<p>Le fermier Joseph Couillard se trouvait là ainsi que le père Simon et
-Ludivine. Aidés de l'abbé Picot, ils voulurent emporter la baronne;
-mais, quand ils la soulevèrent, la tête <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> s'abattit en arrière, et
-la robe qu'ils avaient saisie se déchirait, tant sa grosse personne
-était pesante et difficile à remuer. Alors Jeanne se mit à crier
-d'horreur. On reposa par terre le corps énorme et mou.</p>
-
-<p>Il fallut prendre un fauteuil du salon; et, quand on l'eut assise
-dedans, on put enfin l'enlever. Pas à pas ils gravirent le perron, puis
-l'escalier; et, parvenus dans la chambre, la déposèrent sur le lit.</p>
-
-<p>Comme la cuisinière n'en finissait pas d'enlever ses vêtements, la
-veuve Dentu se trouva là juste à point, venue soudain, ainsi que
-le prêtre, comme s'ils avaient «senti la mort», selon le mot des
-domestiques.</p>
-
-<p>Joseph Couillard partit à franc étrier pour prévenir le docteur; et
-comme le prêtre se disposait à aller chercher les saintes huiles, la
-garde lui souffla dans l'oreille: «Ne vous dérangez point, Monsieur le
-curé, je m'y connais, elle a passé.»</p>
-
-<p>Jeanne, affolée, implorait, ne savait que faire, que tenter, quel
-remède employer. Le curé, à tout hasard, prononça l'absolution.</p>
-
-<p>Pendant deux heures on attendit auprès de ce corps violet et sans vie.
-Tombée maintenant à genoux, Jeanne sanglotait, dévorée d'angoisse et de
-douleur.</p>
-
-<p>Lorsque la porte s'ouvrit et que le médecin <span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> parut, il lui sembla
-voir entrer le salut, la consolation, l'espérance; et elle s'élança
-vers lui, balbutiant tout ce qu'elle savait de l'accident: «Elle se
-promenait comme tous les jours... elle allait bien... très bien même...
-elle avait mangé un bouillon et deux &oelig;ufs au déjeuner... elle est
-tombée tout d'un coup... elle est devenue noire comme vous la voyez...
-et elle n'a plus remué... nous avons essayé de tout pour la ranimer...
-de tout...» Elle se tut, saisie par un geste discret de la garde au
-médecin pour signifier que c'était fini, bien fini. Alors, se refusant
-à comprendre, elle interrogea anxieusement, répétant: «Est-ce grave?
-croyez-vous que ce soit grave?»</p>
-
-<p>Il dit enfin: «J'ai bien peur que ce soit... que ce soit... fini. Ayez
-du courage, un grand courage.»</p>
-
-<p>Et Jeanne, ouvrant les bras, se jeta sur sa mère.</p>
-
-<p>Julien rentrait. Il demeura stupéfait, visiblement contrarié, sans cri
-de douleur ni désespoir apparent, pris à l'improviste trop brusquement
-pour se faire d'un seul coup le visage et la contenance qu'il fallait.
-Il murmura: «Je m'y attendais, je sentais bien que c'était la fin.»
-Puis il tira son mouchoir, s'essuya les yeux, s'agenouilla, se signa,
-marmotta quelque chose, et, se relevant, voulut <span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> aussi relever sa
-femme. Mais elle tenait à pleins bras le cadavre et le baisait, presque
-couchée sur lui. Il fallut qu'on l'emportât. Elle semblait folle.</p>
-
-<p>Au bout d'une heure on la laissa revenir. Aucun espoir ne subsistait.
-L'appartement était arrangé maintenant en chambre mortuaire. Julien et
-le prêtre parlaient bas près d'une fenêtre. La veuve Dentu, assise dans
-un fauteuil, d'une façon confortable, en femme habituée aux veilles et
-qui se sent chez elle dans une maison dès que la mort vient d'y entrer,
-paraissait assoupie déjà.</p>
-
-<p>La nuit tombait. Le curé s'avança vers Jeanne, lui prit les mains,
-l'encouragea, déversant, sur ce c&oelig;ur inconsolable, l'onde onctueuse
-des consolations ecclésiastiques. Il parla de la trépassée, la célébra
-en termes sacerdotaux, et, triste de cette fausse tristesse de prêtre
-pour qui les cadavres sont bienfaisants, il s'offrit à passer la nuit
-en prières auprès du corps.</p>
-
-<p>Mais Jeanne, à travers ses larmes convulsives, refusa. Elle voulait
-être seule, toute seule en cette nuit d'adieux. Julien s'avança: «Mais,
-ce n'est pas possible, nous resterons tous les deux.» Elle faisait
-«non» de la tête, incapable de parler davantage. Elle put dire enfin:
-«C'est ma mère, ma mère. Je veux <span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> être seule à la veiller.» Le
-médecin murmura: «Laissez-la faire à sa guise, la garde pourra rester
-dans la chambre à côté.»</p>
-
-<p>Le prêtre et Julien consentirent, songeant à leur lit. Puis l'abbé
-Picot s'agenouilla à son tour, pria, se releva et sortit en prononçant:
-«C'était une sainte», sur le ton dont il disait «Dominus vobiscum».</p>
-
-<p>Alors le vicomte, de sa voix ordinaire, demanda: «Vas-tu prendre
-quelque chose?» Jeanne ne répondit point, ignorant qu'il s'adressait
-à elle. Il reprit: «Tu ferais peut-être bien de manger un peu pour te
-soutenir.» Elle répliqua d'un air égaré: «Envoie tout de suite chercher
-papa.» Et il sortit pour expédier un cavalier à Rouen.</p>
-
-<p>Elle demeura abîmée dans une sorte de douleur immobile, comme si elle
-eût attendu, pour s'abandonner au flot montant des regrets désespérés,
-l'heure du dernier tête-à-tête.</p>
-
-<p>Les ombres avaient envahi la chambre, voilant la morte de ténèbres. La
-veuve Dentu se mit à rôder, de son pas léger, cherchant et disposant
-des objets invisibles avec des mouvements silencieux de garde-malade.
-Puis elle alluma deux bougies qu'elle posa doucement sur la table de
-nuit couverte d'une serviette blanche, à la tête du lit.</p>
-
-<p>Jeanne ne semblait rien voir, rien sentir, <span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> rien comprendre. Elle
-attendait d'être seule. Julien rentra; il avait dîné; et, de nouveau,
-il demanda: «Tu ne veux rien prendre?» Sa femme fit «non» de la tête.</p>
-
-<p>Il s'assit, d'un air résigné plutôt que triste, et demeura sans parler.</p>
-
-<p>Ils restaient tous trois, éloignés l'un de l'autre, sans un mouvement,
-sur leurs sièges.</p>
-
-<p>Par moments la garde s'endormant ronflait un peu, puis se réveillait
-brusquement.</p>
-
-<p>Julien à la fin se leva, et, s'approchant de Jeanne: «Veux-tu rester
-seule maintenant?» Elle lui prit la main, dans un élan involontaire:
-«Oh oui, laissez-moi.»</p>
-
-<p>Il l'embrassa sur le front, en murmurant: «Je viendrai te voir de temps
-en temps.» Et il sortit avec la veuve Dentu qui roula son fauteuil dans
-la chambre voisine.</p>
-
-<p>Jeanne ferma la porte, puis alla ouvrir toutes grandes les deux
-fenêtres. Elle reçut en pleine figure la tiède caresse d'un soir de
-fenaison. Les foins de la pelouse, fauchés la veille, étaient couchés
-sous le clair de lune.</p>
-
-<p>Cette douce sensation lui fit mal, la navra comme une ironie.</p>
-
-<p>Elle revint auprès du lit, prit une des mains inertes et froides et se
-mit à considérer sa mère.</p>
-
-<p>Elle n'était plus enflée comme au moment <span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> de l'attaque; elle
-semblait dormir à présent plus paisiblement qu'elle n'avait jamais
-fait; et la flamme pâle des bougies qu'agitaient des souffles déplaçait
-à tout moment les ombres de son visage, la faisaient vivante comme si
-elle eût remué.</p>
-
-<p>Jeanne la regardait avidement; et du fond des lointains de sa petite
-jeunesse une foule de souvenirs accourait.</p>
-
-<p>Elle se rappelait les visites de petite mère au parloir du couvent,
-la façon dont elle lui tendait le sac de papier plein de gâteaux, une
-multitude de petits détails, de petits faits, de petites tendresses,
-des paroles, des intonations, des gestes familiers, les plis de ses
-yeux quand elle riait, son grand soupir essoufflé quand elle venait de
-s'asseoir.</p>
-
-<p>Et elle restait là, contemplant, se répétant dans une sorte
-d'hébétement: «Elle est morte»; et toute l'horreur de ce mot lui
-apparut.</p>
-
-<p>Celle couchée là,&mdash;maman&mdash;petite mère&mdash;maman Adélaïde, était morte?
-Elle ne remuerait plus, ne parlerait plus, ne rirait plus, ne dînerait
-plus jamais en face de petit père; elle ne dirait plus: «Bonjour
-Jeannette». Elle était morte!</p>
-
-<p>On allait la clouer dans une caisse et l'enfouir, et ce serait fini.
-On ne la verrait plus. <span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> Était-ce possible? Comment? elle n'aurait
-plus sa mère? Cette chère figure si familière, vue dès qu'on a ouvert
-les yeux, aimée dès qu'on a ouvert les bras, ce grand déversoir
-d'affection, cet être unique, la mère, plus important pour le c&oelig;ur
-que tout le reste des êtres, était disparu. Elle n'avait plus que
-quelques heures à regarder son visage, ce visage immobile et sans
-pensée; et puis rien, plus rien, un souvenir.</p>
-
-<p>Et elle s'abattit sur les genoux dans une crise horrible de désespoir;
-et, les mains crispées sur la toile qu'elle tordait, la bouche collée
-sur le lit, elle cria d'une voix déchirante, étouffée dans les draps et
-les couvertures: «Oh! maman, ma pauvre maman, maman!»</p>
-
-<p>Puis, comme elle se sentait devenir folle, folle ainsi qu'elle l'avait
-été dans cette nuit de fuite à travers la neige, elle se releva et
-courut à la fenêtre pour se rafraîchir, boire de l'air nouveau qui
-n'était point l'air de cette couche, l'air de cette morte.</p>
-
-<p>Les gazons coupés, les arbres, la lande, la mer là-bas, se reposaient
-dans une paix silencieuse, endormis sous le charme tendre de la lune.
-Un peu de cette douceur calmante pénétra Jeanne et elle se mit à
-pleurer lentement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span></p>
-
-<p>Puis elle revint auprès du lit et s'assit en reprenant dans sa main la
-main de petite mère, comme si elle l'eût veillée malade.</p>
-
-<p>Un gros insecte était entré, attiré par les bougies. Il battait les
-murs comme une balle, allait d'un bout à l'autre de la chambre. Jeanne,
-distraite par son vol ronflant, levait les yeux pour le voir; mais elle
-n'apercevait jamais que son ombre errante sur le blanc du plafond.</p>
-
-<p>Puis elle ne l'entendit plus. Alors elle remarqua le tic-tac léger de
-la pendule et un autre petit bruit, ou, plutôt, un bruissement presque
-imperceptible. C'était la montre de petite mère qui continuait à
-marcher, oubliée dans la robe jetée sur une chaise aux pieds du lit. Et
-soudain un vague rapprochement entre cette morte et cette mécanique qui
-ne s'était point arrêtée raviva la douleur aiguë au c&oelig;ur de Jeanne.</p>
-
-<p>Elle regarda l'heure. Il était à peine dix heures et demie; et elle fut
-prise d'une peur horrible de cette nuit entière à passer là.</p>
-
-<p>D'autres souvenirs lui revenaient: ceux de sa propre vie&mdash;Rosalie,
-Gilberte&mdash;les amères désillusions de son c&oelig;ur. Tout n'était donc
-que misère, chagrin, malheur et mort. Tout trompait, tout mentait,
-tout faisait souffrir et pleurer. Où trouver un peu de repos <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span>
-et de joie? Dans une autre existence sans doute! Quand l'âme était
-délivrée de l'épreuve de la terre. L'âme! Elle se mit à rêver sur cet
-insondable mystère, se jetant brusquement en des convictions poétiques
-que d'autres hypothèses non moins vagues renversaient immédiatement. Où
-donc était, maintenant, l'âme de sa mère? l'âme de ce corps immobile
-et glacé? Très loin, peut-être. Quelque part dans l'espace? Mais
-où? Évaporée comme le parfum d'une fleur sèche? ou errante comme un
-invisible oiseau échappé de sa cage?</p>
-
-<p>Rappelée à Dieu? ou éparpillée au hasard des créations nouvelles, mêlée
-aux germes près d'éclore?</p>
-
-<p>Très proche peut-être? Dans cette chambre, autour de cette chair
-inanimée qu'elle avait quittée? Et brusquement Jeanne crut sentir un
-souffle l'effleurer, comme le contact d'un esprit. Elle eut peur, une
-peur atroce, si violente qu'elle n'osait plus remuer, ni respirer, ni
-se retourner pour regarder derrière elle. Son c&oelig;ur battait comme
-dans les épouvantes.</p>
-
-<p>Et soudain l'invisible insecte reprit son vol et se remit à heurter les
-murs en tournoyant. Elle frissonna des pieds à la tête, puis, rassurée
-tout à coup quand elle eut reconnu le ronflement de la bête ailée, elle
-se leva, et se retourna. Ses yeux tombèrent sur le secrétaire <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> aux
-têtes de sphinx, le meuble aux reliques.</p>
-
-<p>Et une idée tendre et singulière l'envahit; c'était de lire, en cette
-dernière veillée, comme elle aurait fait d'un livre pieux, les vieilles
-lettres chères à la morte. Il lui sembla qu'elle allait remplir un
-devoir délicat et sacré, quelque chose de vraiment filial, qui ferait
-plaisir, dans l'autre monde, à petite mère.</p>
-
-<p>C'était l'ancienne correspondance de son grand-père et de sa
-grand'mère, qu'elle n'avait point connus. Elle voulait leur tendre
-les bras par-dessus le corps de leur fille, aller vers eux en cette
-nuit funèbre comme s'ils eussent souffert aussi, former une sorte de
-chaîne mystérieuse de tendresse entre ceux-là morts autrefois, celle
-qui venait de disparaître à son tour, et elle-même restée encore sur la
-terre.</p>
-
-<p>Elle se leva, abattit la tablette du secrétaire et prit dans le tiroir
-du bas une dizaine de petits paquets de papiers jaunes, ficelés avec
-ordre, et rangés côte à côte.</p>
-
-<p>Elle les déposa tous sur le lit, entre les bras de la baronne, par une
-sorte de raffinement sentimental, et elle se mit à lire.</p>
-
-<p>C'étaient ces vieilles épîtres qu'on retrouve dans les antiques
-secrétaires de familles, ces épîtres qui sentent un autre siècle.</p>
-
-<p>La première commençait par «Ma chérie». <span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> Une autre par «Ma belle
-petite-fille», puis c'étaient «Ma chère petite»&mdash;«Ma mignonne»&mdash;«Ma
-fille adorée», puis «Ma chère enfant»&mdash;«Ma chère Adélaïde»&mdash;«Ma chère
-fille» selon qu'elles s'adressaient à la fillette, à la jeune fille,
-et, plus tard, à la jeune femme.</p>
-
-<p>Et tout cela était plein de tendresses passionnées et puériles, de
-mille petites choses intimes, de ces grands et simples événements du
-foyer, si mesquins pour les indifférents: «père a la grippe; la bonne
-Hortense s'est brûlée au doigt; le chat «Croquerat» est mort; on a
-abattu le sapin à droite de la barrière; mère a perdu son livre de
-messe en revenant de l'église, elle pense qu'on le lui a volé.»</p>
-
-<p>On y parlait aussi de gens inconnus à Jeanne, mais dont elle se
-rappelait vaguement avoir entendu prononcer le nom, autrefois, dans son
-enfance.</p>
-
-<p>Elle s'attendrissait à ces détails qui lui semblaient des révélations;
-comme si elle fût entrée tout à coup dans toute la vie passée, secrète,
-la vie du c&oelig;ur de petite mère. Elle regardait le corps gisant, et,
-brusquement, elle se mit à lire tout haut, à lire pour la morte, comme
-pour la distraire, la consoler.</p>
-
-<p>Et le cadavre immobile semblait heureux.</p>
-
-<p>Une à une elle rejetait les lettres sur les <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> pieds du lit; et elle
-pensa qu'il faudrait les mettre dans le cercueil, comme on y dépose des
-fleurs.</p>
-
-<p>Elle délia un autre paquet. C'était une écriture nouvelle. Elle
-commença: «Je ne peux plus me passer de tes caresses. Je t'aime à
-devenir fou.»</p>
-
-<p>Rien de plus; pas de nom.</p>
-
-<p>Elle retourna le papier sans comprendre. L'adresse portait bien «Madame
-la baronne Le Perthuis des Vauds».</p>
-
-<p>Alors elle ouvrit la suivante: «Viens ce soir, dès qu'il sera sorti.
-Nous aurons une heure. Je t'adore.»</p>
-
-<p>Dans une autre: «J'ai passé une nuit de délire à te désirer vainement.
-J'avais ton corps dans mes bras, ta bouche sous mes lèvres, tes yeux
-sous mes yeux. Et puis je me sentais des rages à me jeter par la
-fenêtre en songeant qu'à cette heure-là même, tu dormais à son côté,
-qu'il te possédait à son gré...»</p>
-
-<p>Jeanne interdite ne comprenait pas.</p>
-
-<p>Qu'était-ce que cela? A qui, pour qui, de qui ces paroles d'amour?</p>
-
-<p>Elle continua, retrouvant toujours des déclarations éperdues, des
-rendez-vous avec des recommandations de prudence, puis toujours, à la
-fin, ces quatre mots: «Surtout brûle cette lettre.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span></p>
-
-<p>Enfin elle ouvrit un billet banal, une simple acceptation à dîner, mais
-de la même écriture, et signé: «Paul d'Ennemare», celui que le baron
-appelait, quand il parlait encore de lui: «Mon pauvre vieux Paul», et
-dont la femme avait été la meilleure amie de la baronne.</p>
-
-<p>Alors Jeanne, brusquement, fut effleurée d'un doute qui devint tout de
-suite une certitude. Sa mère l'avait eu pour amant.</p>
-
-<p>Et soudain, la tête éperdue, elle rejeta d'une secousse ces papiers
-infâmes, comme elle eût rejeté quelque bête venimeuse montée sur elle,
-et elle courut à la fenêtre, et elle se mit à pleurer affreusement avec
-des cris involontaires qui lui déchiraient la gorge; puis, tout son
-être se brisant, elle s'affaissa au pied de la muraille, et, cachant
-son visage dans le rideau pour qu'on n'entendît point ses gémissements,
-elle sanglota abîmée dans un désespoir insondable.</p>
-
-<p>Elle serait restée peut-être ainsi toute la nuit; mais un bruit de
-pas dans la pièce voisine la fit se redresser d'un bond. C'était son
-père, peut-être? Et toutes les lettres gisaient sur le lit et sur le
-plancher! Il lui suffirait d'en ouvrir une! Et il saurait cela? lui!</p>
-
-<p>Elle s'élança, et, saisissant à poignées tous <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> les vieux papiers
-jaunes, ceux des grands parents et ceux de l'amant, et ceux qu'elle
-n'avait point dépliés, et ceux qui se trouvaient encore ficelés dans
-les tiroirs du secrétaire, elle les jetait en tas dans la cheminée.
-Puis elle prit une des bougies qui brûlaient sur la table de nuit
-et mit le feu à ce monceau de lettres. Une grande flamme jaillit
-qui éclaira la chambre, la couche et le cadavre d'une lueur vive et
-dansante, dessinant en noir sur le rideau blanc du fond du lit le
-profil tremblotant du visage rigide et les lignes du corps énorme sous
-le drap.</p>
-
-<p>Quand il n'y eut plus qu'un amas de cendres au fond du foyer, elle
-retourna s'asseoir auprès de la fenêtre ouverte comme si elle n'eût
-plus osé rester auprès de la morte, et elle se remit à pleurer, la
-figure dans ses mains, et gémissant d'un ton navré, d'un ton de plainte
-désolée: «Oh! ma pauvre maman, oh! ma pauvre maman!»</p>
-
-<p>Et une atroce réflexion lui vint:&mdash;Si petite mère n'était pas morte,
-par hasard, si elle n'était qu'endormie d'un sommeil léthargique, si
-elle allait soudain se lever, parler?&mdash;La connaissance de l'affreux
-secret n'amoindrirait-elle pas son amour filial? L'embrasserait-elle
-des mêmes lèvres pieuses? La chérirait-elle de la même affection
-sacrée? Non. <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> Ce n'était pas possible! Et cette pensée lui déchira
-le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>La nuit s'effaçait; les étoiles pâlissaient; c'était l'heure fraîche
-qui précède le jour. La lune descendue allait s'enfoncer dans la mer
-qu'elle nacrait sur toute sa surface.</p>
-
-<p>Et le souvenir saisit Jeanne de cette nuit passée à la fenêtre lors de
-son arrivée aux Peuples. Comme c'était loin, comme tout était changé,
-comme l'avenir lui semblait différent!</p>
-
-<p>Et voilà que le ciel devint rose, d'un rose joyeux, amoureux, charmant.
-Elle regardait, surprise maintenant comme devant un phénomène, cette
-radieuse éclosion du jour, se demandant s'il était possible que, sur
-cette terre où se levaient de pareilles aurores, il n'y eût ni joie ni
-bonheur.</p>
-
-<p>Un bruit de porte la fit tressaillir. C'était Julien. Il demanda: «Eh
-bien? tu n'es pas trop fatiguée?»</p>
-
-<p>Elle balbutia «Non», heureuse de n'être plus seule. «A présent, va te
-reposer,» dit-il. Elle embrassa lentement sa mère, d'un baiser lent,
-douloureux et navré; puis elle rentra dans sa chambre.</p>
-
-<p>La journée s'écoula dans ces tristes occupations que réclame un mort.
-Le baron arriva vers le soir. Il pleura beaucoup.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span></p>
-
-<p>L'enterrement eut lieu le lendemain.</p>
-
-<p>Après qu'elle eut, pour la dernière fois, appuyé ses lèvres sur le
-front glacé, qu'elle eut fait la dernière toilette, et vu clouer le
-corps dans le cercueil, Jeanne se retira. Les invités allaient venir.</p>
-
-<p>Gilberte arriva la première, et se jeta en sanglotant sur le c&oelig;ur de
-son amie.</p>
-
-<p>On voyait par la fenêtre les voitures tourner à la grille, s'en venant
-au trot. Et des voix résonnaient dans le grand vestibule. Des femmes
-en noir entraient peu à peu dans la chambre, des femmes que Jeanne
-ne connaissait point. La marquise de Coutelier et la vicomtesse de
-Briseville l'embrassèrent.</p>
-
-<p>Elle s'aperçut tout à coup que tante Lison se glissait derrière elle.
-Et elle l'étreignit avec tendresse, ce qui fit presque défaillir la
-vieille fille.</p>
-
-<p>Julien entra, en grand noir, élégant, affairé, satisfait de cette
-affluence. Il parla bas à sa femme pour un conseil qu'il demandait. Il
-ajouta d'un ton confidentiel: «Toute la noblesse est venue, ce sera
-très bien.» Et il repartit en saluant gravement les dames.</p>
-
-<p>Tante Lison et la comtesse Gilberte restèrent seules auprès de Jeanne
-pendant que s'accomplissait la cérémonie funèbre. La comtesse <span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span>
-l'embrassait sans cesse en répétant: «Ma pauvre chérie, ma pauvre
-chérie!»</p>
-
-<p>Quand le comte de Fourville revint chercher sa femme, il pleurait
-lui-même comme s'il avait perdu sa propre mère.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span></p>
-
-<h3>X</h3>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">es</span> jours furent bien tristes qui suivirent, ces jours mornes dans
-une maison qui semble vide par l'absence de l'être familier disparu
-pour toujours, ces jours criblés de souffrances à chaque rencontre de
-tout objet que maniait incessamment le mort. D'instant en instant un
-souvenir vous tombe sur le c&oelig;ur et le meurtrit. Voici son fauteuil,
-son ombrelle restée dans le vestibule, son verre que la bonne n'a point
-serré! Et dans toutes les chambres on retrouve des choses traînant: ses
-ciseaux, un gant, le volume dont les feuillets sont usés par ses doigts
-alourdis, et mille riens qui prennent une signification douloureuse
-parce qu'ils rappellent mille petits faits.</p>
-
-<p>Et sa voix vous poursuit; on croit l'entendre; on voudrait fuir
-n'importe où, échapper à la hantise de cette maison. Il faut rester
-parce <span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> que d'autres sont là qui restent et souffrent aussi.</p>
-
-<p>Et puis Jeanne demeurait écrasée sous le souvenir de ce qu'elle avait
-découvert. Cette pensée pesait sur elle; son c&oelig;ur broyé ne se
-guérissait pas. Sa solitude d'à présent s'augmentait de ce secret
-horrible; sa dernière confiance était tombée avec sa dernière croyance.</p>
-
-<p>Père, au bout de quelque temps, s'en alla, ayant besoin de remuer, de
-changer d'air, de sortir du noir chagrin où il s'enfonçait de plus en
-plus.</p>
-
-<p>Et la grande maison, qui voyait ainsi de temps en temps disparaître un
-de ses maîtres, reprit sa vie calme et régulière.</p>
-
-<p>Et puis Paul tomba malade. Jeanne en perdit la raison, resta douze
-jours sans dormir, presque sans manger.</p>
-
-<p>Il guérit; mais elle demeura épouvantée par cette idée qu'il pouvait
-mourir. Alors que ferait-elle? que deviendrait-elle? Et tout doucement
-se glissa dans son c&oelig;ur le vague besoin d'avoir un autre enfant.
-Bientôt elle en rêva, reprise tout entière par son ancien désir de voir
-autour d'elle deux petits êtres, un garçon et une fille. Et ce fut une
-obsession.</p>
-
-<p>Mais depuis l'affaire de Rosalie elle vivait <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> séparée de Julien. Un
-rapprochement semblait même impossible dans les situations où ils se
-trouvaient. Julien aimait ailleurs; elle le savait; et la seule pensée
-de subir de nouveau ses caresses la faisait frémir de répugnance.</p>
-
-<p>Elle s'y serait pourtant résignée, tant l'envie d'être mère la
-harcelait; mais elle se demandait comment pourraient recommencer leurs
-baisers? Elle serait morte d'humiliation plutôt que de laisser deviner
-ses intentions; et il ne paraissait plus songer à elle.</p>
-
-<p>Elle y eût renoncé peut-être; mais voilà que, chaque nuit, elle se
-mit à rêver d'une fille; et elle la voyait jouant avec Paul sous le
-platane; et parfois elle sentait une sorte de démangeaison de se lever,
-et d'aller, sans prononcer un mot, trouver son mari dans sa chambre.
-Deux fois même elle se glissa jusqu'à sa porte; puis elle revint
-vivement, le c&oelig;ur battant de honte.</p>
-
-<p>Le baron était parti; petite mère était morte; Jeanne maintenant
-n'avait plus personne qu'elle pût consulter, à qui elle pût confier ses
-intimes secrets.</p>
-
-<p>Alors elle se résolut à aller trouver l'abbé Picot, et à lui dire, sous
-le sceau de la confession, les difficiles projets qu'elle avait.</p>
-
-<p>Elle arriva comme il lisait son bréviaire <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> dans son petit jardin
-planté d'arbres fruitiers.</p>
-
-<p>Après avoir causé quelques minutes de choses et d'autres, elle
-balbutia, en rougissant: «Je voudrais me confesser, Monsieur l'abbé.»</p>
-
-<p>Il demeura stupéfait, et releva ses lunettes pour la bien considérer;
-puis il se mit à rire. «Vous ne devez pourtant pas avoir de gros péchés
-sur la conscience.» Elle se troubla tout à fait, et reprit: «Non, mais
-j'ai un conseil à vous demander, un conseil si... si... si pénible que
-je n'ose pas vous en parler comme ça.»</p>
-
-<p>Il quitta instantanément son aspect bonhomme, et prit son air
-sacerdotal&mdash;: «Eh bien, mon enfant, je vous écouterai dans le
-confessionnal, allons.»</p>
-
-<p>Mais elle le retint, hésitante, arrêtée tout à coup par une sorte de
-scrupule de parler de ces choses un peu honteuses dans le recueillement
-d'une église vide.</p>
-
-<p>&mdash;«Ou bien, non... Monsieur le curé... je puis... je puis... si vous le
-voulez... vous dire ici ce qui m'amène. Tenez, nous allons nous asseoir
-là-bas, sous votre petite tonnelle.</p>
-
-<p>Ils y allèrent à pas lents. Elle cherchait comment s'exprimer, comment
-débuter. Ils s'assirent.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span></p>
-
-<p>Alors, comme si elle se fût confessée, elle commença: «Mon père...»
-puis elle hésita, répéta de nouveau: «Mon père...» et se tut tout à
-fait troublée.</p>
-
-<p>Il attendait, les mains croisées sur son ventre. Voyant son embarras,
-il l'encouragea: «Eh bien, ma fille, on dirait que vous n'osez pas;
-voyons, prenez courage.»</p>
-
-<p>Elle se décida, comme un poltron qui se jette au danger: «Mon père, je
-voudrais un autre enfant.» Il ne répondit rien ne comprenant pas. Alors
-elle s'expliqua, perdant les mots, effarée.</p>
-
-<p>&mdash;«Je suis seule dans la vie maintenant; mon père et mon mari ne
-s'entendent guère; ma mère est morte; et... et...»&mdash;Elle prononça tout
-bas en frissonnant...&mdash;«L'autre jour j'ai failli perdre mon fils! Que
-serais-je devenue alors?...»</p>
-
-<p>Elle se tut. Le prêtre dérouté la regardait: &mdash;«Voyons, arrivez au
-fait.»</p>
-
-<p>Elle répéta:&mdash;«Je voudrais un autre enfant.» Alors il sourit, habitué
-aux grasses plaisanteries des paysans qui ne se gênaient guère devant
-lui, et il répondit avec un hochement de tête malin:</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien, il me semble qu'il ne tient qu'à vous.»</p>
-
-<p>Elle leva vers lui ses yeux candides, puis, <span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> bégayant de
-confusion:&mdash;«Mais... mais... vous comprenez que depuis ce... ce
-que... ce que vous savez de... de cette bonne... mon mari et moi nous
-vivons... nous vivons tout à fait séparés.»</p>
-
-<p>Accoutumé aux promiscuités et aux m&oelig;urs sans dignité des campagnes,
-il fut étonné de cette révélation; puis tout à coup il crut deviner
-le désir véritable de la jeune femme. Il la regarda de coin, plein
-de bienveillance et de sympathie pour sa détresse:&mdash;«Oui; je saisis
-parfaitement. Je comprends que votre... votre veuvage vous pèse. Vous
-êtes jeune, bien portante. Enfin c'est naturel, trop naturel.»</p>
-
-<p>Il se remettait à sourire, emporté par sa nature grivoise de prêtre
-campagnard; et il tapotait doucement la main de Jeanne:&mdash;«Ça vous est
-permis, bien permis même, par les commandements.&mdash;L'&oelig;uvre de chair
-ne désireras qu'en mariage seulement.&mdash;Vous êtes mariée, n'est-ce pas?
-Ce n'est point pour piquer des raves.»</p>
-
-<p>A son tour elle n'avait pas compris d'abord ses sous-entendus;
-mais, sitôt qu'elle les pénétra, elle s'empourpra, toute saisie,
-avec des larmes aux yeux.&mdash;«Oh! Monsieur le curé, que dites-vous?
-que pensez-vous? Je vous jure... Je vous jure...» Et les sanglots
-l'étouffèrent.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span></p>
-
-<p>Il fut surpris; et il la consolait:&mdash;«Allons, je n'ai pas voulu vous
-faire de peine. Je plaisantais un peu; ça n'est pas défendu quand on
-est honnête. Mais comptez sur moi; vous pouvez compter sur moi. Je
-verrai M. Julien.»</p>
-
-<p>Elle ne savait plus que dire. Elle voulait maintenant refuser cette
-intervention qu'elle craignait maladroite et dangereuse, mais elle
-n'osait point; et elle se sauva après avoir balbutié: «Je vous
-remercie, Monsieur le curé.»</p>
-
-<p>Huit jours se passèrent. Elle vivait dans une angoisse d'inquiétude.</p>
-
-<p>Un soir, au dîner, Julien la regarda d'une façon singulière avec un
-certain pli souriant des lèvres qu'elle lui connaissait en ses heures
-de gouaillerie. Il eut même à son égard une sorte de galanterie
-imperceptiblement ironique; et comme ils se promenaient ensuite dans la
-grande avenue de petite mère, il lui dit tout bas dans l'oreille: «Il
-paraît que nous sommes raccommodés.»</p>
-
-<p>Elle ne répondit rien. Elle regardait par terre une sorte de ligne
-droite presque invisible à présent, l'herbe ayant repoussé. C'était la
-trace du pied de la baronne qui s'effaçait, comme s'efface un souvenir.
-Et Jeanne se sentait le c&oelig;ur crispé, noyé de tristesse; elle se
-sentait perdue dans la vie, si loin de tout le monde.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span></p>
-
-<p>Julien reprit: «Moi, je ne demande pas mieux. Je craignais de te
-déplaire.»</p>
-
-<p>Le soleil se couchait; l'air était doux. Une envie de pleurer
-oppressait Jeanne, un de ces besoins d'expansion vers un c&oelig;ur ami,
-un besoin d'étreindre, en murmurant ses peines. Un sanglot lui montait
-à la gorge. Elle ouvrit les bras et tomba sur le c&oelig;ur de Julien.</p>
-
-<p>Et elle pleura. Surpris, il la regardait dans les cheveux, ne pouvant
-voir le visage caché sur sa poitrine. Il pensa qu'elle l'aimait encore
-et déposa sur son chignon un baiser condescendant.</p>
-
-<p>Puis ils rentrèrent sans dire un mot. Il la suivit en sa chambre, et
-passa la nuit avec elle.</p>
-
-<p>Et leurs rapports anciens recommencèrent. Il les accomplissait comme
-un devoir qui cependant ne lui déplaisait pas; elle les subissait
-comme une nécessité éc&oelig;urante et pénible, avec la résolution de les
-arrêter pour toujours dès qu'elle se sentirait enceinte de nouveau.</p>
-
-<p>Mais elle remarqua bientôt que les caresses de son mari semblaient
-différentes de jadis. Elles étaient plus raffinées peut-être, mais
-moins complètes. Il la traitait comme un amant discret, et non plus
-comme un époux tranquille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span></p>
-
-<p>Elle s'étonna, observa, et s'aperçut bientôt que toutes ses étreintes
-s'arrêtaient avant qu'elle pût être fécondée.</p>
-
-<p>Alors une nuit, la bouche sur sa bouche, elle murmura: «Pourquoi ne te
-donnes-tu plus à moi tout entier comme autrefois?»</p>
-
-<p>Il se mit à ricaner:&mdash;«Parbleu, pour ne pas t'engrosser.»</p>
-
-<p>Elle tressaillit:&mdash;«Pourquoi donc ne veux-tu plus d'enfants?»</p>
-
-<p>Il demeura perclus de surprise:&mdash;«Hein? tu dis? mais tu es folle? Un
-autre enfant? Ah! mais non, par exemple! C'est déjà trop d'un pour
-piailler, occuper tout le monde et coûter de l'argent. Un autre enfant!
-merci!»</p>
-
-<p>Elle le saisit dans ses bras, le baisa, l'enveloppa d'amour, et, tout
-bas: «Oh! je t'en supplie, rends-moi mère encore une fois.»</p>
-
-<p>Mais il se fâcha comme si elle l'eût blessé: «Ça vraiment, tu perds la
-tête. Fais-moi grâce de tes bêtises, je te prie.»</p>
-
-<p>Elle se tut et se promit de le forcer par ruse à lui donner le bonheur
-qu'elle rêvait.</p>
-
-<p>Alors elle essaya de prolonger ses baisers, jouant la comédie d'une
-ardeur délirante, le liant à elle de ses deux bras crispés en des
-transports qu'elle simulait. Elle usa de tous les subterfuges; mais il
-restait maître de lui; et pas une fois il ne s'oublia.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span></p>
-
-<p>Alors, travaillée de plus en plus par son désir acharné, poussée à
-bout, prête à tout braver, à tout oser, elle retourna chez l'abbé Picot.</p>
-
-<p>Il achevait son déjeuner; il était fort rouge, ayant toujours des
-palpitations après ses repas. Dès qu'il la vit entrer, il s'écria: «Eh
-bien?» désireux de savoir le résultat de ses négociations.</p>
-
-<p>Résolue maintenant et sans timidité pudique, elle répondit
-immédiatement: «Mon mari ne veut plus d'enfants.» L'abbé se
-retourna vers elle, intéressé tout à fait, prêt à fouiller avec
-une curiosité de prêtre dans ces mystères du lit qui lui rendaient
-plaisant le confessionnal. Il demanda: «Comment ça?» Alors, malgré sa
-détermination, elle se troubla pour expliquer: «Mais il... il... il
-refuse de me rendre mère.»</p>
-
-<p>L'abbé comprit, il connaissait ces choses; et il se mit à interroger
-avec des détails précis et minutieux, une gourmandise d'homme qui jeûne.</p>
-
-<p>Puis il réfléchit quelques instants, et, d'une voix tranquille comme
-s'il eût parlé de la récolte qui venait bien, il lui traça un plan de
-conduite habile, réglant tous les points:&mdash;«Vous n'avez qu'un moyen, ma
-chère enfant, c'est de lui faire accroire que vous êtes grosse. <span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> Il
-ne s'observera plus; et vous le deviendrez pour de vrai.»</p>
-
-<p>Elle rougit jusqu'aux yeux; mais déterminée à tout, elle insista.
-«Et... et s'il ne me croit pas?»</p>
-
-<p>Le curé savait bien les ressources pour conduire et tenir les
-hommes:&mdash;«Annoncez votre grossesse à tout le monde, dites-la partout;
-il finira par y croire lui-même.»</p>
-
-<p>Puis il ajouta comme pour s'absoudre de ce stratagème: «C'est votre
-droit, l'Église ne tolère les rapports entre homme et femme que dans le
-but de la procréation.»</p>
-
-<p>Elle suivit le conseil rusé, et, quinze jours plus tard, elle annonçait
-à Julien qu'elle se croyait grosse. Il eut un sursaut.&mdash;«Pas possible!
-ce n'est pas vrai.»</p>
-
-<p>Elle indiqua aussitôt la raison de ses soupçons. Mais il se
-rassura.&mdash;«Bah! attends un peu. Tu verras.»</p>
-
-<p>Alors chaque matin il demanda: «Eh bien?» Et toujours elle répondait:
-«Non, pas encore. Je serais bien trompée si je n'étais pas enceinte.»</p>
-
-<p>Il s'inquiétait à son tour, furieux et désolé, autant que surpris. Il
-répétait: «Je n'y comprends rien, mais rien. Si je sais comment cela
-s'est fait! je veux bien être pendu.»</p>
-
-<p>Au bout d'un mois elle annonçait de tous <span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> les côtés la nouvelle,
-sauf à la comtesse Gilberte, par une sorte de pudeur compliquée et
-délicate.</p>
-
-<p>Depuis sa première inquiétude, Julien ne l'approchait plus; puis il
-prit, en rageant, son parti, et déclara: «En voilà un qui n'était pas
-demandé.» Et il recommença à pénétrer dans la chambre de sa femme.</p>
-
-<p>Ce qu'avait prévu le prêtre se réalisa complètement. Elle fut grosse.</p>
-
-<p>Alors, inondée d'une joie délirante, elle ferma sa porte chaque soir,
-se vouant, dans un élan de reconnaissance vers la vague divinité
-qu'elle adorait, à une chasteté éternelle.</p>
-
-<p>Elle se sentait de nouveau presque heureuse, s'étonnant de la
-promptitude avec laquelle s'était adoucie sa douleur après la mort
-de sa mère. Elle s'était crue inconsolable; et voilà qu'en deux mois
-à peine cette plaie vive se fermait. Il ne lui restait plus qu'une
-mélancolie attendrie, comme un voile de chagrin jeté sur sa vie. Aucun
-événement ne lui paraissait plus possible. Ses enfants grandiraient,
-l'aimeraient; elle vieillirait tranquille, contente, sans s'occuper de
-son mari.</p>
-
-<p>Vers la fin du mois de septembre, l'abbé Picot vint faire une visite de
-cérémonie avec une soutane neuve qui ne portait encore que <span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> huit
-jours de taches; et il présenta son successeur, l'abbé Tolbiac. C'était
-un tout jeune prêtre maigre, fort petit, à la parole emphatique, et
-dont les yeux, cerclés de noir et caves, indiquaient une âme violente.</p>
-
-<p>Le vieux curé était nommé doyen de Goderville.</p>
-
-<p>Jeanne ressentit une vraie tristesse de ce départ. La figure du
-bonhomme était liée à tous ses souvenirs de jeune femme. Il l'avait
-mariée, il avait baptisé Paul, et enterré la baronne. Elle ne se
-figurait pas Étouvent sans la bedaine de l'abbé Picot passant le long
-des cours de fermes; et elle l'aimait parce qu'il était joyeux et
-naturel.</p>
-
-<p>Malgré son avancement il ne semblait pas gai. Il disait: Ça me coûte,
-ça me coûte, Madame la comtesse. Voilà dix-huit ans que je suis ici.
-Oh! la commune rapporte peu et ne vaut point grand'chose. Les hommes
-n'ont pas plus de religion qu'il ne faut, et les femmes, les femmes,
-voyez-vous, n'ont guère de conduite. Les filles ne passent à l'église
-pour le mariage qu'après avoir fait un pèlerinage à Notre-Dame du
-Gros-Ventre, et la fleur d'oranger ne vaut pas cher dans le pays. Tant
-pis, je l'aimais, moi.»</p>
-
-<p>Le nouveau curé faisait des gestes d'impatience, et devenait rouge.
-Il dit brusquement: <span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> «Avec moi, il faudra que tout cela change.»
-Il avait l'air d'un enfant rageur, tout frêle et tout maigre dans sa
-soutane usée déjà, mais propre.</p>
-
-<p>L'abbé Picot le regarda de biais, comme il faisait en ses moments de
-gaieté, et il reprit: Voyez-vous, l'abbé, pour empêcher ces choses-là,
-il faudrait enchaîner vos paroissiens; et encore ça ne servirait de
-rien.»</p>
-
-<p>Le petit prêtre répondit d'un ton cassant: «Nous verrons bien.» Et le
-vieux curé sourit en humant sa prise:&mdash;«L'âge vous calmera, l'abbé,
-et l'expérience aussi; vous éloignerez de l'église vos derniers
-fidèles; et voilà tout. Dans ce pays-ci on est croyant, mais tête de
-chien; prenez garde. Ma foi, quand je vois entrer au prône une fille
-qui me paraît un peu grasse, je me dis:&mdash;C'est un paroissien de plus
-qu'elle m'amène;&mdash;et je tâche de la marier. Vous ne les empêcherez pas
-de fauter, voyez-vous; mais vous pouvez aller trouver le garçon et
-l'empêcher d'abandonner la mère. Mariez-les, l'abbé, mariez-les, ne
-vous occupez pas d'autre chose.»</p>
-
-<p>Le nouveau curé répondit avec rudesse: «Nous pensons différemment;
-il est inutile d'insister.» Et l'abbé Picot se remit à regretter son
-village, la mer qu'il voyait des fenêtres du presbytère, les petites
-vallées en entonnoir <span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> où il allait réciter son bréviaire, en
-regardant au loin passer les bateaux.</p>
-
-<p>Et les deux prêtres prirent congé. Le vieux embrassa Jeanne qui faillit
-pleurer.</p>
-
-<p>Huit jours plus tard, l'abbé Tolbiac revint. Il parla des réformes
-qu'il accomplissait comme aurait pu le faire un prince prenant
-possession d'un royaume. Puis il pria la vicomtesse de ne point manquer
-l'office du dimanche, et de communier à toutes les fêtes.&mdash;«Vous et
-moi, disait-il, nous sommes la tête du pays; nous devons le gouverner
-et nous montrer toujours comme un exemple à suivre. Il faut que nous
-soyons unis pour être puissants et respectés. L'église et le château se
-donnant la main, la chaumière nous craindra et nous obéira.»</p>
-
-<p>La religion de Jeanne était toute de sentiment; elle avait cette foi
-rêveuse que garde toujours une femme; et, si elle accomplissait à peu
-près ses devoirs, c'était surtout par habitude gardée du couvent, la
-philosophie frondeuse du baron ayant depuis longtemps jeté bas ses
-convictions.</p>
-
-<p>L'abbé Picot se contentait du peu qu'elle pouvait lui donner et ne
-la gourmandait jamais. Mais son successeur, ne l'ayant point vue à
-l'office du précédent dimanche, était accouru inquiet et sévère.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span></p>
-
-<p>Elle ne voulut point rompre avec le presbytère et promit, se réservant
-de ne se montrer assidue que par complaisance dans les premières
-semaines.</p>
-
-<p>Mais peu à peu elle prit l'habitude de l'église et subit l'influence
-de ce frêle abbé intègre et dominateur. Mystique, il lui plaisait par
-ses exaltations et ses ardeurs. Il faisait vibrer en elle la corde de
-poésie religieuse que toutes les femmes ont dans l'âme. Son austérité
-intraitable, son mépris du monde et des sensualités, son dégoût des
-préoccupations humaines, son amour de Dieu, son inexpérience juvénile
-et sauvage, sa parole dure, sa volonté inflexible donnaient à Jeanne
-l'impression de ce que devaient être les martyrs; et elle se laissait
-séduire, elle, cette souffrante déjà désabusée, par le fanatisme rigide
-de cet enfant, ministre du ciel.</p>
-
-<p>Il la menait au Christ consolateur, lui montrant comment les joies
-pieuses de la religion apaiseraient toutes ses souffrances; et elle
-s'agenouillait au confessionnal, s'humiliant, se sentant petite et
-faible devant ce prêtre qui semblait avoir quinze ans.</p>
-
-<p>Mais il fut bientôt détesté par toute la campagne.</p>
-
-<p>D'une inflexible sévérité pour lui-même, il se montrait pour les autres
-d'une implacable <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> intolérance. Une chose surtout le soulevait
-de colère et d'indignation, l'amour. Il en parlait dans ses prêches
-avec emportement, en termes crus, selon l'usage ecclésiastique,
-jetant sur cet auditoire de rustres des périodes tonnantes contre la
-concupiscence; et il tremblait de fureur, trépignait, l'esprit hanté
-des images qu'il évoquait dans ses fureurs.</p>
-
-<p>Les grands gars et les filles se coulaient des regards sournois
-à travers l'église; et les vieux paysans, qui aiment toujours à
-plaisanter sur ces choses-là, désapprouvaient l'intolérance du petit
-curé en retournant à la ferme après l'office, à côté du fils en blouse
-bleue et de la fermière en mante noire. Et toute la contrée était en
-émoi.</p>
-
-<p>On se racontait tout bas ses sévérités au confessionnal, les
-pénitences sévères qu'il infligeait; et comme il s'obstinait à refuser
-l'absolution aux filles dont la chasteté avait subi des atteintes, la
-moquerie s'en mêla. On riait aux grand'messes des fêtes quand on voyait
-des jeunesses rester à leur banc au lieu d'aller communier avec les
-autres.</p>
-
-<p>Bientôt il épia les amoureux pour empêcher leurs rencontres, comme
-fait un garde poursuivant les braconniers. Il les chassait le long
-des fossés, derrière les granges, par les soirs de lune, et dans les
-touffes <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> de joncs marins sur le versant des petites côtes.</p>
-
-<p>Une fois il en découvrit deux qui ne se désunirent pas devant lui; ils
-se tenaient par la taille, et marchaient en s'embrassant dans un ravin
-rempli de pierres.</p>
-
-<p>L'abbé cria: «Voulez-vous bien finir, manants que vous êtes!»</p>
-
-<p>Et le gars, s'étant retourné, lui répondit: «Mêlez-vous d'vos affaires,
-M'sieu l'curé; celles-là n'vous r'gardent pas.»</p>
-
-<p>Alors l'abbé ramassa des cailloux et les leur jeta comme on fait aux
-chiens.</p>
-
-<p>Ils s'enfuirent en riant tous deux; et, le dimanche suivant, il les
-dénonça par leurs noms, en pleine église.</p>
-
-<p>Tous les garçons du pays cessèrent d'aller aux offices.</p>
-
-<p>Le curé dînait au château tous les jeudis, et venait souvent en semaine
-causer avec sa pénitente. Elle s'exaltait comme lui, discutait sur les
-choses immatérielles, maniait tout l'arsenal antique et compliqué des
-controverses religieuses.</p>
-
-<p>Ils se promenaient tous deux le long de la grande allée de la baronne
-en parlant du Christ et des Apôtres, et de la Vierge et des Pères de
-l'Église, comme s'ils les eussent connus. Ils s'arrêtaient parfois
-pour se poser des <span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> questions profondes qui les faisaient divaguer
-mystiquement, elle, se perdant en des raisonnements poétiques qui
-montaient au ciel comme des fusées, lui plus précis, arguant comme
-un avoué monomane qui démontrerait mathématiquement la quadrature du
-cercle.</p>
-
-<p>Julien traitait le nouveau curé avec un grand respect, répétant sans
-cesse: «Il me va ce prêtre-là, il ne pactise pas.» Et il se confessait
-et communiait à volonté, donnant l'exemple prodigalement.</p>
-
-<p>Il allait maintenant presque chaque jour chez les Fourville, chassant
-avec le mari qui ne pouvait plus se passer de lui, et montant à cheval
-avec la comtesse, malgré les pluies et les gros temps. Le comte disait:
-«Ils sont enragés avec leur cheval, mais cela fait du bien à ma femme.»</p>
-
-<p>Le baron revint vers la mi-novembre. Il était changé, vieilli, éteint,
-baigné dans une tristesse noire qui avait pénétré son esprit. Et
-tout de suite l'amour qui le liait à sa fille sembla accru comme
-si ces quelques mois de morne solitude eussent exaspéré son besoin
-d'affection, de confiance et de tendresse.</p>
-
-<p>Jeanne ne lui confia point ses idées nouvelles, son intimité avec
-l'abbé Tolbiac, et son ardeur religieuse; mais, la première fois <span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span>
-qu'il vit le prêtre, il sentit s'éveiller contre lui une inimitié
-véhémente.</p>
-
-<p>Et quand la jeune femme lui demanda, le soir: «Comment le trouves-tu?»
-Il répondit: «Cet homme-là, c'est un inquisiteur! Il doit être très
-dangereux.»</p>
-
-<p>Puis, quand il eut appris par les paysans dont il était l'ami les
-sévérités du jeune prêtre, ses violences, cette espèce de persécution
-qu'il exerçait contre les lois et les instincts innés, ce fut une haine
-qui éclata dans son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Il était, lui, de la race des vieux philosophes adorateurs de la
-nature, attendri dès qu'il voyait deux animaux s'unir, à genoux
-devant une espèce de Dieu panthéiste et hérissé devant la conception
-catholique d'un Dieu à intentions bourgeoises, à colères jésuitiques
-et à vengeances de tyran, un Dieu qui lui rapetissait la création
-entrevue, fatale, sans limites, toute-puissante, la création vie,
-lumière, terre, pensée, plante, roche, homme, air, bête, étoile, Dieu,
-insecte en même temps, créant parce qu'elle est création, plus forte
-qu'une volonté, plus vaste qu'un raisonnement, produisant sans but,
-sans raison et sans fin dans tous les sens et dans toutes les formes
-à travers l'espace infini, suivant les nécessités du hasard et le
-voisinage des soleils chauffant les mondes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span></p>
-
-<p>La création contenait tous les germes, la pensée et la vie se
-développant en elle comme des fleurs et des fruits sur les arbres.</p>
-
-<p>Pour lui donc, la reproduction était la grande loi générale, l'acte
-sacré, respectable, divin, qui accomplit l'obscure et constante volonté
-de l'Être universel. Et il commença de ferme en ferme une campagne
-ardente contre le prêtre intolérant, persécuteur de la vie.</p>
-
-<p>Jeanne, désolée, priait le Seigneur, implorait son père; mais il
-répondait toujours:&mdash;«Il faut combattre ces hommes-là, c'est notre
-droit et notre devoir. Ils ne sont pas humains.» Il répétait, en
-secouant ses longs cheveux blancs:&mdash;«Ils ne sont pas humains; ils ne
-comprennent rien, rien, rien. Ils agissent dans un rêve fatal; ils sont
-anti-physiques.» Et il criait «Anti-physiques!» comme s'il eût jeté une
-malédiction.</p>
-
-<p>Le prêtre sentait bien l'ennemi, mais, comme il tenait à rester maître
-du château et de la jeune femme, il temporisait, sûr de la victoire
-finale.</p>
-
-<p>Puis une idée fixe le hantait; il avait découvert par hasard les amours
-de Julien et de Gilberte, et il les voulait interrompre à tout prix.</p>
-
-<p>Il s'en vint un jour trouver Jeanne et, après <span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span> un long entretien
-mystique, il lui demanda de s'unir à lui pour combattre, pour tuer le
-mal dans sa propre famille, pour sauver deux âmes en danger.</p>
-
-<p>Elle ne comprit pas et voulut savoir. Il répondit: «L'heure n'est pas
-venue, je vous reverrai bientôt.» Et il partit brusquement.</p>
-
-<p>L'hiver alors touchait à sa fin, un hiver pourri, comme on dit aux
-champs, humide et tiède.</p>
-
-<p>L'abbé revint quelques jours plus tard et parla en termes obscurs d'une
-de ces liaisons indignes entre gens qui devraient être irréprochables.
-Il appartenait, disait-il, à ceux qui avaient connaissance de ces faits
-de les arrêter par tous moyens. Puis il entra en des considérations
-élevées, puis, prenant la main de Jeanne, il l'adjura d'ouvrir les
-yeux, de comprendre et de l'aider.</p>
-
-<p>Elle avait compris, cette fois, mais elle se taisait, épouvantée à
-la pensée de tout ce qui pouvait survenir de pénible dans sa maison
-tranquille à présent; et elle feignit de ne pas savoir ce que l'abbé
-voulait dire. Alors il n'hésita plus et parla clairement.</p>
-
-<p>&mdash;«C'est un devoir pénible que je vais accomplir, Madame la comtesse,
-mais je ne puis faire autrement. Le ministère que je remplis m'ordonne
-de ne pas vous laisser <span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span> ignorer ce que vous pouvez empêcher. Sachez
-donc que votre mari entretient une amitié criminelle avec madame de
-Fourville.»</p>
-
-<p>Elle baissa la tête, résignée et sans force.</p>
-
-<p>Le prêtre reprit: «Que comptez-vous faire, maintenant?»</p>
-
-<p>Alors elle balbutia: «Que voulez-vous que je fasse, Monsieur l'abbé?»</p>
-
-<p>Il répondit violemment: «Vous jeter en travers de cette passion
-coupable.»</p>
-
-<p>Elle se mit à pleurer; et d'une voix navrée:&mdash;«Mais il m'a déjà trompée
-avec une bonne; mais il ne m'écoute pas; il ne m'aime plus; il me
-maltraite sitôt que je manifeste un désir qui ne lui convient pas. Que
-puis-je?»</p>
-
-<p>Le curé, sans répondre directement, s'écria: «Alors, vous vous
-inclinez! Vous vous résignez! Vous consentez! L'adultère est sous votre
-toit; et vous le tolérez! Le crime s'accomplit sous vos yeux, et vous
-détournez le regard? Êtes-vous une épouse? une chrétienne? une mère?»</p>
-
-<p>Elle sanglotait:&mdash;«Que voulez-vous que je fasse?»</p>
-
-<p>Il répliqua:&mdash;«Tout plutôt que de permettre cette infamie. Tout, vous
-dis-je. Quittez-le. Fuyez cette maison souillée.»</p>
-
-<p>Elle dit:&mdash;«Mais je n'ai pas d'argent, Monsieur l'abbé; et puis je suis
-sans courage <span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span> maintenant; et puis comment partir sans preuves? Je
-n'en ai même pas le droit.»</p>
-
-<p>Le prêtre se leva, frémissant:&mdash;«C'est la lâcheté qui vous conseille,
-Madame, je vous croyais autre. Vous êtes indigne de la miséricorde de
-Dieu!»</p>
-
-<p>Elle tomba à ses genoux:&mdash;«Oh! je vous en prie, ne m'abandonnez pas,
-conseillez-moi!»</p>
-
-<p>Il prononça d'une voix brève:&mdash;«Ouvrez les yeux de M. de Fourville.
-C'est à lui qu'il appartient de rompre cette liaison.»</p>
-
-<p>A cette pensée une épouvante la saisit:&mdash;«Mais il les tuerait! Monsieur
-l'abbé! Et je commettrais une dénonciation! Oh! pas cela, jamais!»</p>
-
-<p>Alors, il leva la main comme pour la maudire, tout soulevé de
-colère:&mdash;«Restez dans votre honte et dans votre crime; car vous êtes
-plus coupable qu'eux. Vous êtes l'épouse complaisante! Je n'ai plus
-rien à faire ici.»</p>
-
-<p>Et il s'en alla, si furieux que tout son corps tremblait.</p>
-
-<p>Elle le suivit éperdue, prête à céder, commençant à promettre. Mais il
-demeurait vibrant d'indignation, marchant à pas rapides en secouant de
-rage son grand parapluie bleu presque aussi haut que lui.</p>
-
-<p>Il aperçut Julien debout près de la barrière, <span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span> dirigeant des
-travaux d'ébranchage; alors il tourna à gauche pour traverser la ferme
-des Couillard; et il répétait: «Laissez-moi, Madame, je n'ai plus rien
-à vous dire.»</p>
-
-<p>Juste sur son chemin, au milieu de la cour, un tas d'enfants, ceux
-de la maison et ceux des voisins, attroupés autour de la loge de la
-chienne Mirza, contemplaient curieusement quelque chose, avec une
-attention concentrée et muette. Au milieu d'eux le baron, les mains
-derrière le dos, regardait aussi avec curiosité. On eût dit un maître
-d'école. Mais, quand il vit de loin le prêtre, il s'en alla pour éviter
-de le rencontrer, de le saluer, de lui parler.</p>
-
-<p>Jeanne disait, suppliante:&mdash;«Laissez-moi quelques jours, Monsieur
-l'abbé, et revenez au château. Je vous raconterai ce que j'aurai pu
-faire, et ce que j'aurai préparé; et nous aviserons.»</p>
-
-<p>Ils arrivaient alors auprès du groupe des enfants; et le curé
-s'approcha pour voir ce qui les intéressait ainsi. C'était la chienne
-qui mettait bas. Devant sa niche cinq petits grouillaient déjà autour
-de la mère qui les léchait avec tendresse, étendue sur le flanc,
-tout endolorie. Au moment où le prêtre se penchait, la bête crispée
-s'allongea, et un sixième petit toutou parut. Tous les galopins <span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span>
-alors, saisis de joie, se mirent à crier en battant des mains: «En v'la
-encore un, en v'la encore un!» C'était un jeu pour eux, un jeu naturel
-où rien d'impur n'entrait. Ils contemplaient cette naissance comme ils
-auraient regardé tomber des pommes.</p>
-
-<p>L'abbé Tolbiac demeura d'abord stupéfait, puis, saisi d'une fureur
-irrésistible, il leva son grand parapluie et se mit à frapper dans le
-tas des enfants sur les têtes, de toute sa force. Les galopins effarés
-s'enfuirent à toutes jambes; et il se trouva subitement en face de la
-chienne en gésine qui s'efforçait de se lever. Mais il ne la laissa
-pas même se dresser sur ses pattes, et, la tête perdue, il commença
-à l'assommer à tour de bras. Enchaînée, elle ne pouvait s'enfuir,
-et gémissait affreusement en se débattant sous les coups. Il cassa
-son parapluie. Alors, les mains vides, il monta dessus, la piétinant
-avec frénésie, la pilant, l'écrasant. Il lui fit mettre au monde un
-dernier petit qui jaillit sous sa pression; et il acheva, d'un talon
-forcené, le corps saignant qui remuait encore au milieu des nouveau-nés
-piaulants, aveugles et lourds, cherchant déjà les mamelles.</p>
-
-<p>Jeanne s'était sauvée; mais le prêtre soudain se sentit pris au cou; un
-soufflet fit sauter son tricorne; et le baron, exaspéré, <span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> l'emporta
-jusqu'à la barrière et le jeta sur la route.</p>
-
-<p>Quand M. Le Perthuis se retourna, il aperçut sa fille à genoux,
-sanglotant au milieu des petits chiens et les recueillant dans sa jupe.
-Il revint vers elle à grands pas, en gesticulant, et il criait:&mdash;«Le
-voilà, le voilà, l'homme en soutane! L'as-tu vu, maintenant?»</p>
-
-<p>Les fermiers étaient accourus, tout le monde regardait la bête
-éventrée; et la mère Couillard déclara:&mdash;«C'est-il possible d'être
-sauvage comme ça!»</p>
-
-<p>Mais Jeanne avait ramassé les sept petits et prétendait les élever.</p>
-
-<p>On essaya de leur donner du lait; trois moururent le lendemain. Alors
-le père Simon courut le pays pour découvrir une chienne allaitant.
-Il n'en trouva pas, mais il rapporta une chatte en affirmant qu'elle
-ferait l'affaire. On tua donc trois autres petits et on confia le
-dernier à cette nourrice d'une autre race. Elle l'adopta immédiatement,
-et lui tendit sa mamelle en se couchant sur le côté.</p>
-
-<p>Pour qu'il n'épuisât point sa mère adoptive, on sevra le chien quinze
-jours après, et Jeanne se chargea de le nourrir elle-même au biberon.
-Elle l'avait nommé Toto. Le baron changea son nom d'autorité, et le
-baptisa «Massacre».</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span></p>
-
-<p>Le prêtre ne revint pas, mais, le dimanche suivant, il lança du haut
-de la chaire des imprécations, des malédictions et des menaces contre
-le château, disant qu'il faut porter le fer rouge dans les plaies,
-anathématisant le baron qui s'en amusa, et marquant d'une allusion
-voilée, encore timide, les nouvelles amours de Julien. Le vicomte fut
-exaspéré, mais la crainte d'un scandale affreux éteignit sa colère.</p>
-
-<p>Alors, de prône en prône, le prêtre continua l'annonce de sa vengeance,
-prédisant que l'heure de Dieu approchait, que tous ses ennemis seraient
-frappés.</p>
-
-<p>Julien écrivit à l'archevêque une lettre respectueuse, mais énergique.
-L'abbé Tolbiac fut menacé d'une disgrâce. Il se tut.</p>
-
-<p>On le rencontrait maintenant faisant de longues courses solitaires,
-à pas allongés, avec un air exalté. Gilberte et Julien dans leurs
-promenades à cheval l'apercevaient à tout moment, parfois au loin
-comme un point noir au bout d'une plaine ou sur le bord de la falaise,
-parfois lisant son bréviaire dans quelque étroit vallon où ils allaient
-entrer. Ils tournaient bride alors pour ne point passer près de lui.</p>
-
-<p>Le printemps était venu, ravivant leur amour, les jetant chaque jour
-aux bras l'un <span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span> de l'autre, tantôt ici, tantôt là, sous tout abri où
-les portaient leurs courses.</p>
-
-<p>Comme les feuilles des arbres étaient encore claires, et l'herbe
-humide, et qu'ils ne pouvaient, ainsi qu'au c&oelig;ur de l'été,
-s'enfoncer dans les taillis des bois, ils avaient adopté le plus
-souvent, pour cacher leurs étreintes, la cabane ambulante d'un berger,
-abandonnée depuis l'automne au sommet de la côte de Vaucotte.</p>
-
-<p>Elle restait là toute seule, haute sur ses roues, à cinq cents mètres
-de la falaise, juste au point où commençait la descente rapide du
-vallon. Ils ne pouvaient être surpris dedans, car ils dominaient la
-plaine; et les chevaux attachés aux brancards attendaient qu'ils
-fussent las de baisers.</p>
-
-<p>Mais voilà qu'un jour, au moment où ils quittaient ce refuge, ils
-aperçurent l'abbé Tolbiac assis, presque caché dans les joncs marins de
-la côte.</p>
-
-<p>&mdash;«Il faudra laisser nos chevaux dans le ravin, dit Julien, ils
-pourraient nous dénoncer de loin.» Et ils prirent l'habitude d'attacher
-les bêtes dans un repli du val plein de broussailles.</p>
-
-<p>Puis un soir, comme ils rentraient tous deux à la Vrillette où ils
-devaient dîner avec le comte, ils rencontrèrent le curé d'Étouvent <span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span>
-qui sortait du château. Il se rangea pour les laisser passer; et salua
-sans qu'ils rencontrassent ses yeux.</p>
-
-<p>Une inquiétude les saisit, qui se dissipa bientôt.<br /><br /></p>
-
-<p>Or Jeanne, un après-midi, lisait auprès du feu par un grand coup de
-vent (c'était au commencement de mai), quand elle aperçut soudain le
-comte de Fourville qui s'en venait à pied et si vite qu'elle crut un
-malheur arrivé.</p>
-
-<p>Elle descendit vivement pour le recevoir et, quand elle fut en face de
-lui, elle le pensa devenu fou. Il était coiffé d'une grosse casquette
-fourrée qu'il ne portait que chez lui, vêtu de sa blouse de chasse, et
-si pâle que sa moustache rousse, qui ne tranchait point d'ordinaire sur
-son teint coloré, semblait une flamme. Et ses yeux étaient hagards,
-roulaient, comme vides de pensée.</p>
-
-<p>Il balbutia:&mdash;«Ma femme est ici, n'est-ce pas?» Jeanne, perdant la
-tête, répondit:&mdash;«Mais non, je ne l'ai point vue aujourd'hui.»</p>
-
-<p>Alors il s'assit, comme si ses jambes se fussent brisées; il ôta sa
-coiffure et s'essuya le front avec son mouchoir, plusieurs fois, par
-un geste machinal; puis se relevant d'une secousse, il s'avança vers
-la jeune femme, les <span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span> deux mains tendues, la bouche ouverte, prêt à
-parler, à lui confier quelque affreuse douleur; puis il s'arrêta, la
-regarda fixement, prononça dans une sorte de délire:&mdash;«Mais c'est votre
-mari... vous aussi...» Et il s'enfuit du côté de la mer.</p>
-
-<p>Jeanne courut pour l'arrêter, l'appelant, l'implorant, le c&oelig;ur
-crispé de terreur, pensant: «Il sait tout! que va-t-il faire? Oh!
-pourvu qu'il ne les trouve point!»</p>
-
-<p>Mais elle ne le pouvait atteindre, et il ne l'écoutait pas. Il allait
-devant lui sans hésiter, sûr de son but. Il franchit le fossé, puis,
-enjambant les joncs marins à pas de géant, il gagna la falaise.</p>
-
-<p>Jeanne, debout sur le talus planté d'arbres, le suivit longtemps des
-yeux; puis, le perdant de vue, elle rentra, torturée d'angoisse.</p>
-
-<p>Il avait tourné vers la droite, et s'était mis à courir. La mer
-houleuse roulait ses vagues; les gros nuages tout noirs arrivaient
-d'une vitesse folle, passaient, suivis par d'autres; et chacun d'eux
-criblait la côte d'une averse furieuse. Le vent sifflait, geignait,
-rasait l'herbe, couchait les jeunes récoltes, emportait, pareils à des
-flocons d'écume, de grands oiseaux blancs qu'il entraînait au loin dans
-les terres.</p>
-
-<p>Les grains, qui se succédaient, fouettaient le visage du comte,
-trempaient ses joues et <span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span> ses moustaches où l'eau glissait,
-emplissaient de bruit ses oreilles et son c&oelig;ur de tumulte.</p>
-
-<p>Là-bas, devant lui, le val de Vaucotte ouvrait sa gorge profonde. Rien
-jusque-là qu'une hutte de berger auprès d'un parc à moutons vide. Deux
-chevaux étaient attachés aux brancards de la maison roulante.&mdash;Que
-pouvait-on craindre par cette tempête?</p>
-
-<p>Dès qu'il les eut aperçus, le comte se coucha contre terre, puis il
-se traîna sur les mains et sur les genoux, semblable à une sorte de
-monstre avec son grand corps souillé de boue et sa coiffure en poil de
-bête. Il rampa jusqu'à la cabane solitaire et se cacha dessous pour
-n'être point découvert par les fentes des planches.</p>
-
-<p>Les chevaux, l'ayant vu, s'agitaient. Il coupa lentement leurs brides
-avec son couteau qu'il tenait ouvert à la main; et une bourrasque étant
-survenue, les animaux s'enfuirent harcelés par la grêle qui cinglait le
-toit penché de la maison de bois, la faisant trembler sur ses roues.</p>
-
-<p>Le comte alors, redressé sur les genoux, colla son &oelig;il au bas de la
-porte, et regarda dedans.</p>
-
-<p>Il ne bougeait plus; il semblait attendre. Un temps assez long
-s'écoula; et tout à coup il se releva, fangeux de la tête aux pieds.
-Avec <span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span> un geste forcené il poussa le verrou qui fermait l'auvent au
-dehors, et, saisissant les brancards, il se mit à secouer cette niche
-comme s'il eût voulu la briser en pièces. Puis soudain il s'attela,
-pliant sa haute taille dans un effort désespéré, tirant comme un
-b&oelig;uf, et haletant; et il entraîna, vers la pente rapide, la maison
-voyageuse et ceux qu'elle enfermait.</p>
-
-<p>Ils criaient là dedans, heurtant la cloison du poing, ne comprenant pas
-ce qui leur arrivait.</p>
-
-<p>Lorsqu'il fut en haut de la descente, il lâcha la légère demeure qui se
-mit à rouler sur la côte inclinée.</p>
-
-<p>Elle précipitait sa course, emportée follement, allant toujours plus
-vite, sautant, trébuchant comme une bête, battant la terre de ses
-brancards.</p>
-
-<p>Un vieux mendiant blotti dans un fossé la vit passer d'un élan sur sa
-tête; et il entendit des cris affreux poussés dans le coffre de bois.</p>
-
-<p>Tout à coup elle perdit une roue arrachée d'un heurt, s'abattit sur le
-flanc et se remit à dévaler comme une boule, comme une maison déracinée
-dégringolerait du sommet d'un mont. Puis, arrivant au rebord du dernier
-ravin, elle bondit en décrivant une courbe, <span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> et, tombant au fond,
-s'y creva comme un &oelig;uf.</p>
-
-<p>Dès qu'elle se fut brisée sur le sol de pierre, le vieux mendiant, qui
-l'avait vue passer, descendit à petits pas à travers les ronces; et, mû
-par sa prudence de paysan, n'osant approcher du coffre éventré, il alla
-jusqu'à la ferme voisine annoncer l'accident.</p>
-
-<p>On accourut; on souleva les débris; on aperçut deux corps. Ils étaient
-meurtris, broyés, saignants. L'homme avait le front ouvert et toute la
-face écrasée. La mâchoire de la femme pendait, détachée dans un choc;
-et leurs membres cassés étaient mous comme s'il n'y avait plus d'os
-sous la chair.</p>
-
-<p>On les reconnut cependant; et on se mit à raisonner longuement sur les
-causes de ce malheur.</p>
-
-<p>&mdash;«Qué qui faisaient dans c'té cahute?» dit une femme. Alors, le vieux
-pauvre raconta qu'ils s'étaient apparemment réfugiés là dedans pour
-se mettre à l'abri d'une bourrasque, et que le vent furieux avait dû
-chavirer et précipiter la cabane. Et il expliquait que lui-même allait
-s'y cacher quand il avait vu les chevaux attachés aux brancards, et
-compris par là que la place était occupée.</p>
-
-<p>Il ajouta d'un air satisfait:&mdash;«Sans ça, c'est moi qu'j'y passais.» Une
-voix dit:&mdash;«Ça <span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span> aurait-il pas mieux valu?» Alors le bonhomme se mit
-dans une colère terrible:&mdash;«Pourquoi qu'ça aurait mieux valu? Parce
-qu'je sieus pauvre et qu'i sont riches! Guettez-les, à c't'heure...»
-Et, tremblant, déguenillé, ruisselant d'eau, sordide avec sa barbe
-mêlée et ses longs cheveux coulant du chapeau défoncé, il montrait les
-deux cadavres du bout de son bâton crochu; et il déclara: «J'sommes
-tous égaux, là devant.»</p>
-
-<p>Mais d'autres paysans étaient venus, et regardaient de coin, d'un
-&oelig;il inquiet, sournois, effrayé, égoïste et lâche. Puis on délibéra
-sur ce qu'on ferait; et il fut décidé, dans l'espoir d'une récompense,
-que les corps seraient reportés aux châteaux. On attela donc deux
-carrioles. Mais une nouvelle difficulté surgit. Les uns voulaient
-simplement garnir de paille le fond des voitures; les autres étaient
-d'avis d'y placer des matelas par convenance.</p>
-
-<p>La femme qui avait déjà parlé cria:&mdash;«Mais y s'ront pleins d'sang ces
-matelas, qu'y faudra les r'laver à l'ieau de javelle.»</p>
-
-<p>Alors, un gros fermier à face réjouie répondit:&mdash;«Y les payeront donc.
-Plus qu'ça vaudra, plus qu'ça sera cher.» L'argument fut décisif.</p>
-
-<p>Et les deux carrioles, haut perchées sur des roues sans ressorts,
-partirent au trot, l'une <span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span> à droite, l'autre à gauche, secouant et
-ballottant à chaque cahot des grandes ornières ces restes d'êtres qui
-s'étaient étreints et qui ne se rencontreraient plus.</p>
-
-<p>Le comte, dès qu'il avait vu rouler la cabane sur la dure descente,
-s'était enfui de toute la vitesse de ses jambes à travers la pluie et
-les bourrasques. Il courut ainsi pendant plusieurs heures, coupant les
-routes, sautant les talus, crevant les haies; et il était rentré chez
-lui à la tombée du jour, sans savoir comment.</p>
-
-<p>Les domestiques effarés l'attendaient et lui annoncèrent que les deux
-chevaux venaient de revenir sans cavaliers, celui de Julien ayant suivi
-l'autre.</p>
-
-<p>Alors M. de Fourville chancela; et, d'une voix entrecoupée:&mdash;«Il leur
-sera arrivé quelque accident par ce temps affreux. Que tout le monde se
-mette à leur recherche.»</p>
-
-<p>Il repartit lui-même; mais, dès qu'il fut hors de vue, il se cacha sous
-une ronce, guettant la route par où allait revenir morte, ou mourante,
-ou peut-être estropiée, défigurée à jamais, celle qu'il aimait encore
-d'une passion sauvage.</p>
-
-<p>Et bientôt, une carriole passa devant lui, qui portait quelque chose
-d'étrange.</p>
-
-<p>Elle s'arrêta devant le château, puis entra. <span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span> C'était cela, oui,
-c'était Elle; mais une angoisse effroyable le cloua sur place, une peur
-horrible de savoir, une épouvante de la vérité; et il ne remuait plus,
-blotti comme un lièvre, tressaillant au moindre bruit.</p>
-
-<p>Il attendit une heure, deux heures peut-être. La carriole ne sortait
-pas. Il se dit que sa femme expirait; et la pensée de la voir, de
-rencontrer son regard, l'emplit d'une telle horreur, qu'il craignit
-soudain d'être découvert dans sa cachette et forcé de rentrer pour
-assister à cette agonie, et qu'il s'enfuit encore jusqu'au milieu du
-bois. Alors, tout à coup, il réfléchit qu'elle avait peut-être besoin
-de secours, que personne sans doute ne pouvait la soigner; et il revint
-en courant éperdument.</p>
-
-<p>Il rencontra, en rentrant, son jardinier et lui cria: «Eh bien?»
-L'homme n'osait pas répondre. Alors, M. de Fourville hurlant
-presque:&mdash;«Est-elle morte?» Et le serviteur balbutia:&mdash;«Oui, Monsieur
-le comte.»</p>
-
-<p>Il ressentit un soulagement immense. Un calme brusque entra dans son
-sang et dans ses muscles vibrants; et il monta d'un pas ferme les
-marches de son grand perron.</p>
-
-<p>L'autre carriole avait gagné les Peuples. Jeanne de loin l'aperçut, vit
-le matelas, devina <span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span> qu'un corps gisait dessus, et comprit tout. Son
-émotion fut si vive qu'elle s'affaissa sans connaissance.</p>
-
-<p>Quand elle reprit ses sens, son père lui tenait la tête et lui
-mouillait les tempes de vinaigre. Il demanda en hésitant:&mdash;«Tu
-sais?...» Elle murmura:&mdash;«Oui, père.» Mais, quand elle voulut se lever,
-elle ne le put tant elle souffrait.</p>
-
-<p>Le soir même elle accoucha d'un enfant mort; d'une fille.</p>
-
-<p>Elle ne vit rien de l'enterrement de Julien; elle n'en sut rien. Elle
-s'aperçut seulement au bout d'un jour ou deux que tante Lison était
-revenue; et, dans les cauchemars fiévreux qui la hantaient, elle
-cherchait obstinément à se rappeler depuis quand la vieille fille était
-repartie des Peuples, à quelle époque, dans quelles circonstances. Elle
-n'y pouvait parvenir, même en ses heures de lucidité, sûre seulement
-qu'elle l'avait vue après la mort de petite mère.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span></p>
-
-<h3>XI</h3>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">E</span><span class="smcap">lle</span> demeura trois mois dans sa chambre, devenue si faible et si pâle
-qu'on la croyait et qu'on la disait perdue. Puis peu à peu elle se
-ranima. Petit père et tante Lison ne la quittaient plus, installés
-tous deux aux Peuples. Elle avait gardé de cette secousse une sorte
-de maladie nerveuse; le moindre bruit la faisait défaillir, et elle
-tombait en de longues syncopes provoquées par les causes les plus
-insignifiantes.</p>
-
-<p>Jamais elle n'avait demandé de détails sur la mort de Julien. Que lui
-importait? N'en savait-elle pas assez? Tout le monde croyait à un
-accident, mais elle ne s'y trompait pas; et elle gardait en son c&oelig;ur
-ce secret qui la torturait: la connaissance de l'adultère, et la vision
-de cette brusque et terrible visite du comte, le jour de la catastrophe.</p>
-
-<p>Voilà que maintenant son âme était pénétrée <span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> par des souvenirs
-attendris, doux et mélancoliques, des courtes joies d'amour que lui
-avait autrefois données son mari. Elle tressaillait à tout moment à des
-réveils inattendus de sa mémoire; et elle le revoyait tel qu'il avait
-été en ses jours de fiançailles, et tel aussi qu'elle l'avait chéri en
-ses seules heures de passions écloses sous le grand soleil de la Corse.
-Tous les défauts diminuaient, toutes les duretés disparaissaient, les
-infidélités elles-mêmes s'atténuaient maintenant dans l'éloignement
-grandissant du tombeau fermé. Et Jeanne, envahie par une sorte de
-vague gratitude posthume pour cet homme qui l'avait tenue en ses bras,
-pardonnait les souffrances passées pour ne songer qu'aux moments
-heureux. Puis le temps marchant toujours et les mois tombant sur les
-mois poudrèrent d'oubli, comme d'une poussière accumulée, toutes ses
-réminiscences et ses douleurs; et elle se donna tout entière à son fils.</p>
-
-<p>Il devint l'idole, l'unique pensée des trois êtres réunis autour de
-lui; et il régnait en despote. Une sorte de jalousie se déclara même
-entre ces trois esclaves qu'il avait, Jeanne regardant nerveusement
-les grands baisers donnés au baron après les séances de cheval sur un
-genou. Et tante Lison négligée par lui comme elle l'avait toujours été
-par <span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span> tout le monde, traitée parfois en bonne par ce maître qui ne
-parlait guère encore, s'en allait pleurer dans sa chambre en comparant
-les insignifiantes caresses mendiées par elle et obtenues à peine aux
-étreintes qu'il gardait pour sa mère et son grand-père.</p>
-
-<p>Deux années tranquilles, sans aucun événement, passèrent dans la
-préoccupation incessante de l'enfant. Au commencement du troisième
-hiver on décida qu'on irait habiter Rouen jusqu'au printemps; et toute
-la famille émigra. Mais, en arrivant dans l'ancienne maison abandonnée
-et humide, Paul eut une bronchite si grave qu'on craignit une
-pleurésie; et les trois parents éperdus déclarèrent qu'il ne pouvait se
-passer de l'air des Peuples. On l'y ramena dès qu'il fut guéri.</p>
-
-<p>Alors commença une série d'années monotones et douces.</p>
-
-<p>Toujours ensemble autour du petit, tantôt dans sa chambre, tantôt
-dans le grand salon, tantôt dans le jardin, ils s'extasiaient sur ses
-bégayements, sur ses expressions drôles, sur ses gestes.</p>
-
-<p>Sa mère l'appelant Paulet par câlinerie, il ne pouvait articuler ce mot
-et le prononçait Poulet, ce qui éveillait des rires interminables. Le
-surnom de Poulet lui resta. On ne le désignait plus autrement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span></p>
-
-<p>Comme il grandissait vite, une des passionnantes occupations des trois
-parents que le baron appelait «ses trois mères» était de mesurer sa
-taille.</p>
-
-<p>On avait tracé sur le lambris contre la porte du salon une série de
-petits traits au canif indiquant de mois en mois les progrès de sa
-croissance. Cette échelle, baptisée «échelle de Poulet», tenait une
-place considérable dans l'existence de tout le monde.</p>
-
-<p>Puis un nouvel individu vint jouer un rôle important dans la famille,
-le chien «Massacre», négligé par Jeanne préoccupée uniquement de son
-fils. Nourri par Ludivine et logé dans un vieux baril devant l'écurie,
-il vivait solitaire, toujours à la chaîne.</p>
-
-<p>Paul un matin le remarqua, et se mit à crier pour aller l'embrasser. On
-l'y conduisit avec des craintes infinies. Le chien fit fête à l'enfant
-qui beugla quand on voulut les séparer. Alors Massacre fut lâché et
-installé dans la maison.</p>
-
-<p>Il devint l'inséparable de Paul, l'ami de tous les instants. Ils se
-roulaient ensemble, dormaient côte à côte sur le tapis. Puis bientôt
-Massacre coucha dans le lit de son camarade qui ne consentait plus à le
-quitter. Jeanne se désolait parfois à cause des puces; et tante Lison
-en voulait au chien de prendre une si <span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span> grosse part de l'affection
-du petit, de l'affection volée par cette bête, lui semblait-il, de
-l'affection qu'elle aurait tant désirée.</p>
-
-<p>De rares visites étaient échangées avec les Briseville et les
-Coutelier. Le maire et le médecin troublaient seuls régulièrement la
-solitude du vieux château. Jeanne, depuis le meurtre de la chienne
-et les soupçons que lui avaient inspirés le prêtre lors de la mort
-horrible de la comtesse et de Julien, n'entrait plus à l'église,
-irritée contre le Dieu qui pouvait avoir de pareils ministres.</p>
-
-<p>L'abbé Tolbiac, de temps à autre, anathématisait en des allusions
-directes le château hanté par l'Esprit du Mal, l'Esprit d'Éternelle
-Révolte, l'Esprit d'Erreur et de Mensonge, l'Esprit d'Iniquité,
-l'Esprit de Corruption et d'Impureté. Il désignait ainsi le baron.</p>
-
-<p>Son église d'ailleurs était désertée; et, quand il allait le long
-des champs où les laboureurs poussaient leur charrue, les paysans ne
-s'arrêtaient pas pour lui parler, ne se détournaient point pour le
-saluer. Il passait en outre pour sorcier, parce qu'il avait chassé le
-démon d'une femme possédée. Il connaissait, disait-on, des paroles
-mystérieuses pour écarter les sorts, qui n'étaient, selon lui, que
-des espèces de farces de Satan. Il imposait les mains aux vaches qui
-donnaient du lait bleu ou qui portaient <span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span> la queue en cercle, et par
-quelques mots inconnus il faisait retrouver les objets perdus.</p>
-
-<p>Son esprit étroit et fanatique s'adonnait avec passion à l'étude des
-livres religieux contenant l'histoire des apparitions du Diable sur
-la terre, les diverses manifestations de son pouvoir, ses influences
-occultes et variées, toutes les ressources qu'il avait, et les tours
-ordinaires de ses ruses. Et comme il se croyait appelé particulièrement
-à combattre cette Puissance mystérieuse et fatale, il avait appris
-toutes les formules d'exorcismes indiquées dans les manuels
-ecclésiastiques.</p>
-
-<p>Il croyait sans cesse sentir errer dans l'ombre le Malin Esprit; et la
-phrase latine revenait à tout moment sur ses lèvres: <i>Sicut leo rugiens
-circuit quærens quem devoret</i>.</p>
-
-<p>Alors une crainte se répandit, une terreur de sa force cachée. Ses
-confrères eux-mêmes, prêtres ignorants des campagnes, pour qui
-Béelzébuth est article de foi, qui, troublés par les prescriptions
-minutieuses des rites en cas de manifestations de cette puissance du
-mal, en arrivent à confondre la religion avec la magie, considéraient
-l'abbé Tolbiac comme un peu sorcier; et ils le respectaient autant
-pour le pouvoir obscur qu'ils lui supposaient que pour l'inattaquable
-austérité de sa vie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span></p>
-
-<p>Quand il rencontrait Jeanne, il ne la saluait pas.</p>
-
-<p>Cette situation inquiétait et désolait tante Lison, qui ne comprenait
-point, en son âme craintive de vieille fille, qu'on n'allât pas à
-l'église. Elle était pieuse sans doute, sans doute elle se confessait
-et communiait; mais personne ne le savait, ne cherchait à le savoir.</p>
-
-<p>Quand elle se trouvait seule, toute seule avec Paul, elle lui parlait,
-tout bas, du bon Dieu. Il l'écoutait à peu près quand elle lui
-racontait les histoires miraculeuses des premiers temps du monde; mais,
-quand elle lui disait qu'il faut aimer, beaucoup, beaucoup le bon Dieu,
-il répondait parfois:&mdash;«Où qu'il est, tante?» Alors elle montrait le
-ciel avec son doigt:&mdash;«Là-haut, Poulet, mais il ne faut pas le dire.»
-Elle avait peur du baron.</p>
-
-<p>Mais un jour Poulet lui déclara:&mdash;«Le bon Dieu, il est partout, mais il
-est pas dans l'église.» Il avait parlé à son grand-père des révélations
-mystérieuses de tante.</p>
-
-<p>L'enfant prenait dix ans; sa mère semblait en avoir quarante. Il
-était fort, turbulent, hardi pour grimper dans les arbres, mais il ne
-savait pas grand'chose. Les leçons l'ennuyant, il les interrompait
-tout de suite. Et, toutes les fois que le baron le retenait un
-peu <span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span> longtemps devant un livre, Jeanne aussitôt arrivait,
-disant:&mdash;«Laisse-le donc jouer maintenant. Il ne faut pas le fatiguer,
-il est si jeune.» Pour elle il avait toujours six mois ou un an. C'est
-à peine si elle se rendait compte qu'il marchait, courait, parlait
-comme un petit homme; et elle vivait dans une peur constante qu'il ne
-tombât, qu'il n'eût froid, qu'il n'eût chaud en s'agitant, qu'il ne
-mangeât trop pour son estomac, ou trop peu pour sa croissance.</p>
-
-<p>Quand il eut douze ans, une grosse difficulté surgit: celle de la
-première communion.</p>
-
-<p>Lise un matin vint trouver Jeanne et lui représenta qu'on ne pouvait
-laisser plus longtemps le petit sans instruction religieuse et sans
-remplir ses premiers devoirs. Elle argumenta de toutes les façons,
-invoquant mille raisons, et, avant tout, l'opinion des gens qu'ils
-voyaient. La mère, troublée, indécise, hésitait, affirmant qu'on
-pouvait attendre encore.</p>
-
-<p>Mais un mois plus tard, comme elle rendait une visite à la comtesse de
-Briseville, cette dame lui demanda par hasard: «C'est cette année sans
-doute que votre Paul va faire sa première communion.» Et Jeanne, prise
-au dépourvu, répondit: «Oui, Madame.» Ce <span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span> simple mot la décida et,
-sans en rien confier à son père, elle pria Lise de conduire l'enfant au
-catéchisme.</p>
-
-<p>Pendant un mois tout alla bien; mais Poulet revint un soir avec
-la gorge enrouée. Et le lendemain il toussait. Sa mère affolée
-l'interrogea, et elle apprit que le curé l'avait envoyé attendre la fin
-de la leçon à la porte de l'église dans le courant d'air du porche,
-parce qu'il s'était mal tenu.</p>
-
-<p>Elle le garda donc chez elle, et lui fit apprendre elle-même cet
-alphabet de la religion. Mais l'abbé Tolbiac, malgré les supplications
-de Lison, refusa de l'admettre parmi les communiants, comme étant
-insuffisamment instruit.</p>
-
-<p>Il en fut de même l'an suivant. Alors le baron exaspéré jura que
-l'enfant n'avait pas besoin de croire à cette niaiserie, à ce symbole
-puéril de la transsubstantiation, pour être un honnête homme; et il
-fut décidé qu'il serait élevé en chrétien, mais non pas en catholique
-pratiquant, et qu'à sa majorité il demeurerait libre de devenir ce
-qu'il lui plairait.</p>
-
-<p>Et Jeanne, quelque temps après, ayant fait une visite aux Briseville,
-n'en reçut point en retour. Elle s'étonna, connaissant la méticuleuse
-politesse de ses voisins; mais la marquise <span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span> de Coutelier lui révéla
-avec hauteur la raison de cette abstention.</p>
-
-<p>Se regardant, par la situation de son mari, et par son titre bien
-authentique, et par sa fortune considérable, comme une sorte de reine
-de la noblesse normande, la marquise gouvernait en vraie reine, parlait
-en liberté, se montrait gracieuse ou cassante selon les occasions,
-admonestait, redressait, félicitait à tout propos. Jeanne donc s'étant
-présentée chez elle, cette dame, après quelques paroles glaciales,
-prononça d'un ton sec:&mdash;«La société se divise en deux classes: les gens
-qui croient à Dieu et ceux qui n'y croient pas. Les uns, même les plus
-humbles, sont nos amis, nos égaux; les autres ne sont rien pour nous.»</p>
-
-<p>Jeanne, sentant l'attaque, répliqua:&mdash;«Mais ne peut-on croire à Dieu
-sans fréquenter les églises?»</p>
-
-<p>La marquise répondit:&mdash;«Non, Madame; les fidèles vont prier Dieu dans
-son église comme on va trouver les hommes en leurs demeures.»</p>
-
-<p>Jeanne blessée reprit:&mdash;«Dieu est partout, Madame. Quant à moi, qui
-crois du fond du c&oelig;ur à sa bonté, je ne le sens plus présent quand
-certains prêtres se trouvent entre lui et moi.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span></p>
-
-<p>La marquise se leva:&mdash;«Le prêtre porte le drapeau de l'Église, Madame;
-quiconque ne suit pas le drapeau est contre lui, et contre nous.»</p>
-
-<p>Jeanne s'était levée à son tour, frémissante:&mdash;«Vous croyez, Madame, au
-Dieu d'un parti. Moi je crois au Dieu des honnêtes gens.»</p>
-
-<p>Elle salua et sortit.</p>
-
-<p>Les paysans aussi la blâmaient entre eux de n'avoir point fait faire
-à Poulet sa première communion. Ils n'allaient point aux offices,
-n'approchaient point des sacrements, ou bien ne les recevaient qu'à
-Pâques selon les prescriptions formelles de l'Église; mais pour les
-mioches, c'était autre chose; et tous auraient reculé devant l'audace
-d'élever un enfant hors de cette loi commune, parce que la Religion,
-c'est la Religion.</p>
-
-<p>Elle vit bien cette réprobation, et s'indigna en son âme de toutes ces
-pactisations, de ces arrangements de conscience, de cette universelle
-peur de tout, de la grande lâcheté gîtée au fond de tous les c&oelig;urs,
-et parée, quand elle se montre, de tant de masques respectables.</p>
-
-<p>Le baron prit la direction des études de Paul, et le mit au latin. La
-mère n'avait plus qu'une recommandation: «Surtout ne le fatigue <span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span>
-pas;» et elle rôdait, inquiète, près de la chambre aux leçons, petit
-père lui en ayant interdit l'entrée parce qu'elle interrompait à tout
-instant l'enseignement pour demander: «Tu n'as pas froid aux pieds,
-Poulet?» Ou bien: «Tu n'as pas mal à la tête, Poulet?» Ou bien pour
-arrêter le maître: «Ne le fais pas tant parler, tu vas lui fatiguer la
-gorge.»</p>
-
-<p>Dès que le petit était libre, il descendait jardiner avec mère et
-tante. Ils avaient maintenant un grand amour pour la culture de la
-terre; et tous trois plantaient des jeunes arbres au printemps,
-semaient des graines dont l'éclosion et la poussée les passionnaient,
-taillaient des branches, coupaient des fleurs pour faire des bouquets.</p>
-
-<p>Le plus grand souci du jeune homme était la production des salades.
-Il dirigeait quatre grands carrés du potager où il élevait avec un
-soin extrême Laitues, Romaines, Chicorées, Barbes de capucin, Royales,
-toutes les espèces connues de ces feuilles comestibles. Il bêchait,
-arrosait, sarclait, repiquait, aidé de ses deux mères qu'il faisait
-travailler comme des femmes de journée. On les voyait pendant des
-heures entières à genoux dans les plates-bandes, maculant leurs robes
-et leurs mains, occupées à introduire la racine des jeunes plantes en
-des trous qu'elles creusaient <span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> d'un seul doigt piqué d'aplomb dans
-la terre.</p>
-
-<p>Poulet devenait grand, il atteignait quinze ans; et l'échelle du salon
-marquait un mètre cinquante-huit, mais il restait enfant d'esprit,
-ignorant, niais, étouffé entre ces deux jupes et ce vieil homme aimable
-qui n'était plus du siècle.</p>
-
-<p>Un soir enfin le baron parla du collège; et Jeanne aussitôt se mit à
-sangloter. Tante Lison effarée se tenait dans un coin sombre.</p>
-
-<p>La mère répondait:&mdash;«Qu'a-t-il besoin de tant savoir. Nous en ferons un
-homme des champs, un gentilhomme campagnard. Il cultivera ses terres
-comme font beaucoup de nobles. Il vivra et vieillira heureux dans cette
-maison où nous avons vécu avant lui, où nous mourrons. Que peut-on
-demander de plus?»</p>
-
-<p>Mais le baron hochait la tête.&mdash;«Que répondras-tu s'il vient te dire,
-lorsqu'il aura vingt-cinq ans:&mdash;Je ne suis rien, je ne sais rien par ta
-faute, par la faute de ton égoïsme maternel. Je me sens incapable de
-travailler, de devenir quelqu'un, et pourtant je n'étais pas fait pour
-la vie obscure, humble, et triste à mourir, à laquelle ta tendresse
-imprévoyante m'a condamné.»</p>
-
-<p>Elle pleurait toujours, implorant son fils.&mdash;«Dis, <span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span> Poulet, tu ne
-me reprocheras jamais de t'avoir trop aimé, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Et le grand enfant surpris promettait:&mdash;«Non, maman.</p>
-
-<p>&mdash;Tu me le jures?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, maman.</p>
-
-<p>&mdash;Tu veux rester ici, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, maman.»</p>
-
-<p>Alors le baron parla ferme et haut:&mdash;«Jeanne, tu n'as pas le droit de
-disposer de cette vie. Ce que tu fais là est lâche et presque criminel;
-tu sacrifies ton enfant à ton bonheur particulier.»</p>
-
-<p>Elle cacha sa figure dans ses mains, poussant des sanglots précipités,
-et elle balbutiait dans ses larmes:&mdash;«J'ai été si malheureuse...
-si malheureuse! Maintenant que je suis tranquille avec lui, on me
-l'enlève... Qu'est-ce que je deviendrai... toute seule... à présent?...»</p>
-
-<p>Son père se leva, vint s'asseoir auprès d'elle, la prit dans ses
-bras.&mdash;«Et moi, Jeanne?» Elle le saisit brusquement par le cou,
-l'embrassa avec violence, puis, toute suffoquée encore, elle articula
-au milieu d'étranglements:&mdash;«Oui. Tu as raison... peut-être... petit
-père. J'étais folle, mais j'ai tant souffert. Je veux bien qu'il aille
-au collège.»</p>
-
-<p>Et, sans trop comprendre ce qu'on allait <span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span> faire de lui, Poulet, à
-son tour, se mit à larmoyer.</p>
-
-<p>Alors ses trois mères l'embrassant, le câlinant, l'encouragèrent. Et
-lorsqu'on monta se coucher, tous avaient le c&oelig;ur serré et tous
-pleurèrent dans leurs lits, même le baron qui s'était contenu.</p>
-
-<p>Il fut décidé qu'à la rentrée on mettrait le jeune homme au collège du
-Havre; et il eut, pendant tout l'été, plus de gâteries que jamais.</p>
-
-<p>Sa mère gémissait souvent à la pensée de la séparation. Elle prépara
-son trousseau comme s'il allait entreprendre un voyage de dix ans;
-puis, un matin d'octobre, après une nuit sans sommeil, les deux femmes
-et le baron montèrent avec lui dans la calèche qui partit au trot des
-deux chevaux.</p>
-
-<p>On avait déjà choisi, dans un autre voyage, sa place au dortoir et sa
-place en classe. Jeanne, aidée de tante Lison, passa tout le jour à
-ranger les hardes dans la petite commode. Comme le meuble ne contenait
-pas le quart de ce qu'on avait apporté, elle alla trouver le proviseur
-pour en obtenir un second. L'économe fut appelé; il représenta que tant
-de linge et d'effets ne feraient que gêner sans servir jamais; et il
-refusa, au nom du règlement, de céder une autre commode. <span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span> La mère
-désolée se résolut alors à louer une chambre dans un petit hôtel voisin
-en recommandant à l'hôtelier d'aller lui-même porter à Poulet tout ce
-dont il aurait besoin, au premier appel de l'enfant.</p>
-
-<p>Puis on fit un tour sur la jetée pour regarder sortir et entrer les
-navires.</p>
-
-<p>Le triste soir tomba sur la ville qui s'illumina peu à peu. On entra
-pour dîner dans un restaurant. Aucun d'eux n'avait faim; et ils se
-regardaient d'un &oelig;il humide pendant que les plats défilaient devant
-eux et s'en retournaient presque pleins.</p>
-
-<p>Puis on se mit en marche lentement vers le collège. Des enfants de
-toutes les tailles arrivaient de tous les côtés, conduits par leurs
-familles ou par des domestiques. Beaucoup pleuraient. On entendait un
-bruit de larmes dans la grande cour à peine éclairée.</p>
-
-<p>Jeanne et Poulet s'étreignirent longtemps. Tante Lison restait
-derrière, oubliée tout à fait et la figure dans son mouchoir. Mais le
-baron, qui s'attendrissait, abrégea les adieux en entraînant sa fille.
-La calèche attendait devant la porte; ils montèrent dedans tous trois
-et s'en retournèrent dans la nuit vers les Peuples.</p>
-
-<p>Parfois un gros sanglot passait dans l'ombre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span></p>
-
-<p>Le lendemain Jeanne pleura jusqu'au soir. Le jour suivant elle fit
-atteler le phaéton et partit pour le Havre. Poulet semblait avoir déjà
-pris son parti de la séparation. Pour la première fois de sa vie il
-avait des camarades; et le désir de jouer le faisait frémir sur sa
-chaise au parloir.</p>
-
-<p>Jeanne revint ainsi tous les deux jours, et le dimanche pour les
-sorties. Ne sachant que faire pendant les classes, entre les
-récréations, elle demeurait assise au parloir, n'ayant ni la force
-ni le courage de s'éloigner du collège. Le proviseur la fit prier de
-monter chez lui, et il lui demanda de venir moins souvent. Elle ne tint
-pas compte de cette recommandation.</p>
-
-<p>Il la prévint alors que, si elle continuait à empêcher son fils de
-jouer pendant les heures d'ébats, et de travailler en le troublant sans
-cesse, on se verrait forcé de le lui rendre; et le baron fut prévenu
-par un mot. Elle demeura donc gardée à vue aux Peuples, comme une
-prisonnière.</p>
-
-<p>Elle attendait chaque vacance avec plus d'anxiété que son enfant.</p>
-
-<p>Et une inquiétude incessante agitait son âme. Elle se mit à rôder par
-le pays, se promenant seule avec le chien Massacre pendant des jours
-entiers, en rêvassant dans le vide. <span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span> Parfois elle restait assise
-durant tout un après-midi à regarder la mer du haut de la falaise;
-parfois, elle descendait jusqu'à Yport à travers le bois, refaisant des
-promenades anciennes dont le souvenir la poursuivait. Comme c'était
-loin, comme c'était loin, le temps où elle parcourait ce même pays,
-jeune fille, et grise de rêves.</p>
-
-<p>Chaque fois qu'elle revoyait son fils, il lui semblait qu'ils avaient
-été séparés pendant dix ans. Il devenait homme de mois en mois; de mois
-en mois elle devenait une vieille femme. Son père paraissait son frère,
-et tante Lison, qui ne vieillissait point, restée fanée dès son âge de
-vingt-cinq ans, avait l'air d'une s&oelig;ur aînée.</p>
-
-<p>Poulet ne travaillait guère; il doubla sa quatrième. La troisième alla
-tant bien que mal; mais il fallut recommencer la seconde; et il se
-trouva en rhétorique alors qu'il atteignait vingt ans.</p>
-
-<p>Il était devenu un grand garçon blond, avec des favoris déjà touffus
-et une apparence de moustaches. C'était lui maintenant qui venait aux
-Peuples chaque dimanche. Comme il prenait depuis longtemps des leçons
-d'équitation, il louait simplement un cheval et faisait la route en
-deux heures.</p>
-
-<p>Dès le matin Jeanne partait au-devant de <span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span> lui avec la tante et le
-baron qui se courbait peu à peu et marchait ainsi qu'un petit vieux,
-les mains rejointes derrière son dos comme pour s'empêcher de tomber
-sur le nez.</p>
-
-<p>Ils allaient tout doucement le long de la route, s'asseyant parfois
-sur le fossé, et regardant au loin si on n'apercevait pas encore le
-cavalier. Dès qu'il apparaissait comme un point noir sur la ligne
-blanche, les trois parents agitaient leurs mouchoirs; et il mettait son
-cheval au galop pour arriver comme un ouragan, ce qui faisait palpiter
-de peur Jeanne et Lison et s'exalter le grand-père qui criait «Bravo»
-dans un enthousiasme d'impotent.</p>
-
-<p>Bien que Paul eût la tête de plus que sa mère, elle le traitait
-toujours comme un marmot, lui demandant encore: «Tu n'as pas froid
-aux pieds, Poulet?» et, quand il se promenait devant le perron, après
-déjeuner, en fumant une cigarette, elle ouvrait la fenêtre pour lui
-crier: «Ne sors pas nu-tête, je t'en supplie, tu vas attraper un rhume
-de cerveau.»</p>
-
-<p>Et elle frémissait d'inquiétude quand il repartait à cheval dans la
-nuit: «Surtout ne va pas trop vite, mon petit Poulet, sois prudent,
-pense à ta pauvre mère qui serait désespérée s'il t'arrivait quelque
-chose.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span></p>
-
-<p>Mais voilà qu'un samedi matin elle reçut une lettre de Paul annonçant
-qu'il ne viendrait pas le lendemain parce que des amis avaient organisé
-une partie de plaisir à laquelle il était invité.</p>
-
-<p>Elle fut torturée d'angoisses pendant toute la journée du dimanche
-comme sous la menace d'un malheur; puis, le jeudi, n'y tenant plus,
-elle partit pour le Havre.</p>
-
-<p>Il lui parut changé sans qu'elle se rendît compte en quoi. Il semblait
-animé, parlait d'une voix plus mâle. Et soudain il lui dit, comme
-une chose toute naturelle:&mdash;«Sais-tu, maman, puisque tu es venue
-aujourd'hui, je n'irai pas encore aux Peuples dimanche prochain, parce
-que nous recommençons notre fête.»</p>
-
-<p>Elle resta toute saisie, suffoquée comme s'il eût annoncé qu'il partait
-pour le nouveau monde; puis, quand elle put enfin parler:&mdash;«Oh!
-Poulet, qu'as-tu? dis-moi, que se passe-t-il?» Il se mit à rire et
-l'embrassa:&mdash;«Mais rien de rien, maman. Je vais m'amuser avec des amis,
-c'est de mon âge.»</p>
-
-<p>Elle ne trouva pas un mot à répondre, et, quand elle fut toute seule
-dans la voiture, des idées singulières l'assaillirent. Elle ne l'avait
-plus reconnu, son Poulet, son petit Poulet de jadis. Pour la première
-fois elle <span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span> s'apercevait qu'il était grand, qu'il n'était plus à
-elle, qu'il allait vivre de son côté sans s'occuper des vieux. Il lui
-semblait qu'en un jour il s'était transformé. Quoi! c'était son fils,
-son pauvre petit enfant qui lui faisait autrefois repiquer des salades,
-ce fort garçon barbu dont la volonté s'affirmait!</p>
-
-<p>Et pendant trois mois Paul ne vint voir ses parents que de temps en
-temps, toujours hanté d'un désir évident de repartir au plus vite,
-cherchant chaque soir à gagner une heure. Jeanne s'effrayait, et le
-baron sans cesse la consolait répétant: «Laisse-le faire; il a vingt
-ans, ce garçon.»</p>
-
-<p>Mais, un matin, un vieil homme assez mal vêtu demanda en français
-d'Allemagne:&mdash;«Matame la vicomtesse.» Et, après beaucoup de saluts
-cérémonieux, il tira de sa poche un portefeuille sordide en
-déclarant:&mdash;«Ché un bétit bapier bour fous;» et il tendit, en le
-dépliant, un morceau de papier graisseux. Elle lut, relut, regarda le
-Juif, relut encore et demanda:&mdash;«Qu'est-ce que cela veut dire?»</p>
-
-<p>L'homme, obséquieux, expliqua:&mdash;«Ché fé fous tire. Votre fils il afé
-pesoin d'un peu d'archent, et comme ché safais que fous êtes une ponne
-mère, che lui prêté quelque betite chose bour son pesoin.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span></p>
-
-<p>Elle tremblait. «Mais pourquoi ne m'en a-t-il pas demandé à moi?» Le
-Juif expliqua longuement qu'il s'agissait d'une dette de jeu devant
-être payée le lendemain avant midi, que Paul n'étant pas encore majeur,
-personne ne lui aurait rien prêté et que son «honneur était gombromise»
-sans le «bétit service obligeant» qu'il avait rendu à ce jeune homme.</p>
-
-<p>Jeanne voulait appeler le baron, mais elle ne pouvait se lever tant
-l'émotion la paralysait. Enfin elle dit à l'usurier:&mdash;«Voulez-vous
-avoir la complaisance de sonner?»</p>
-
-<p>Il hésitait, craignant une ruse. Il balbutia:&mdash;«Si che fous chène,
-che refiendrai.» Elle remua la tête pour dire non. Il sonna; et ils
-attendirent, muets, l'un en face de l'autre.</p>
-
-<p>Quand le baron fut arrivé, il comprit tout de suite la situation. Le
-billet était de quinze cents francs. Il en paya mille en disant à
-l'homme entre les yeux:&mdash;«Surtout ne revenez pas.» L'autre remercia,
-salua, et disparut.</p>
-
-<p>Le grand-père et la mère partirent aussitôt pour le Havre; mais, en
-arrivant au collège, ils apprirent que depuis un mois Paul n'y était
-point venu. Le principal avait reçu quatre lettres signées de Jeanne
-pour annoncer un malaise de son élève, et ensuite pour donner des
-nouvelles. Chaque lettre était accompagnée d'un certificat de médecin;
-le <span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span> tout faux, naturellement. Ils furent atterrés, et ils restaient
-là, se regardant.</p>
-
-<p>Le principal, désolé, les conduisit chez le commissaire de police. Les
-deux parents couchèrent à l'hôtel.</p>
-
-<p>Le lendemain on retrouva le jeune homme chez une fille entretenue de la
-ville. Son grand-père et sa mère l'emmenèrent aux Peuples sans qu'un
-mot fût échangé entre eux tout le long de la route. Jeanne pleurait,
-la figure dans son mouchoir. Paul regardait la campagne d'un air
-indifférent.</p>
-
-<p>En huit jours on découvrit que pendant les trois derniers mois il avait
-fait quinze mille francs de dettes. Les créanciers ne s'étaient point
-montrés d'abord, sachant qu'il serait bientôt majeur.</p>
-
-<p>Aucune explication n'eut lieu. On voulait le reconquérir par la
-douceur. On lui faisait manger des mets délicats, on le choyait, on le
-gâtait. C'était au printemps; on lui loua un bateau à Yport, malgré les
-terreurs de Jeanne, pour qu'il pût faire à son gré des promenades en
-mer.</p>
-
-<p>On ne lui laissait point de cheval de crainte qu'il n'allât au Havre.</p>
-
-<p>Il demeurait dés&oelig;uvré, irritable, parfois brutal. Le baron
-s'inquiétait de ses études incomplètes. Jeanne, affolée à la pensée
-d'une <span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span> séparation, se demandait cependant ce qu'on allait faire de
-lui.</p>
-
-<p>Un soir il ne rentra pas. On apprit qu'il était sorti en barque avec
-deux matelots. Sa mère éperdue descendit nu-tête jusqu'à Yport, dans la
-nuit.</p>
-
-<p>Quelques hommes attendaient sur la plage la rentrée de l'embarcation.</p>
-
-<p>Un petit feu apparut au large; il approchait en se balançant. Paul ne
-se trouvait plus à bord. Il s'était fait conduire au Havre.</p>
-
-<p>La police eut beau le rechercher, elle ne le retrouva pas. La fille qui
-l'avait caché une première fois avait aussi disparu, sans laisser de
-traces, son mobilier vendu, et son terme payé. Dans la chambre de Paul,
-aux Peuples, on découvrit deux lettres de cette créature qui paraissait
-folle d'amour pour lui. Elle parlait d'un voyage en Angleterre, ayant
-trouvé les fonds nécessaires, disait-elle.</p>
-
-<p>Et les trois habitants du château vécurent silencieux et sombres
-dans l'enfer morne des tortures morales. Les cheveux de Jeanne, gris
-déjà, étaient devenus blancs. Elle se demandait naïvement pourquoi la
-destinée la frappait ainsi.</p>
-
-<p>Elle reçut une lettre de l'abbé Tolbiac:&mdash;«Madame, la main de Dieu
-s'est appesantie sur vous. Vous Lui avez refusé votre enfant;
-<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span> Il vous l'a pris à son tour pour le jeter à une prostituée.
-N'ouvrirez-vous pas les yeux à cet enseignement du Ciel? La miséricorde
-du Seigneur est infinie. Peut-être vous pardonnera-t-il si vous revenez
-vous agenouiller devant Lui. Je suis son humble serviteur, je vous
-ouvrirai la porte de sa demeure quand vous y viendrez frapper.»</p>
-
-<p>Elle demeura longtemps avec cette lettre sur les genoux. C'était
-vrai, peut-être, ce que disait ce prêtre. Et toutes les incertitudes
-religieuses se mirent à déchirer sa conscience. Dieu pouvait-il être
-vindicatif et jaloux comme les hommes? mais s'il ne se montrait pas
-jaloux, personne ne le craindrait, personne ne l'adorerait plus. Pour
-se faire mieux connaître à nous, sans doute, il se manifestait aux
-humains avec leurs propres sentiments. Et le doute lâche, qui pousse
-aux églises les hésitants, les troublés, entrant en elle, elle courut
-furtivement, un soir, à la nuit tombante, jusqu'au presbytère, et,
-s'agenouillant aux pieds du maigre abbé, sollicita l'absolution.</p>
-
-<p>Il lui promit un demi-pardon, Dieu ne pouvant déverser toutes ses
-grâces sur un toit qui recouvrait un homme comme le baron:&mdash;«Vous
-sentirez bientôt, affirma-t-il, les effets de la Divine Mansuétude.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span></p>
-
-<p>Elle reçut en effet, deux jours plus tard, une lettre de son fils; et
-elle la considéra, dans l'affolement de sa peine, comme le début des
-soulagements promis par l'abbé.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>&mdash;«Ma chère maman, n'aie pas d'inquiétude. Je suis à Londres, en
- bonne santé, mais j'ai grand besoin d'argent. Nous n'avons plus un
- sou et nous ne mangeons pas tous les jours. Celle qui m'accompagne et
- que j'aime de toute mon âme a dépensé tout ce qu'elle avait pour ne
- pas me quitter: cinq mille francs; et tu comprends que je suis engagé
- d'honneur à lui rendre cette somme d'abord. Tu serais donc bien
- aimable de m'avancer une quinzaine de mille francs sur l'héritage de
- papa, puisque je vais être bientôt majeur; tu me tireras d'un grand
- embarras.</p>
-
- <p>«Adieu, ma chère maman, je t'embrasse de tout mon c&oelig;ur, ainsi que
- grand-père et tante Lison. J'espère te revoir bientôt.</p>
-
- <p class="rsignature2">«Ton fils,</p>
-
- <p class="rsignature">«Vicomte Paul <span class="smcap">de Lamare.</span>»</p>
-</div>
-
-<p>Il lui avait écrit! Donc il ne l'oubliait pas. Elle ne songea point
-qu'il demandait de l'argent. On lui en enverrait puisqu'il n'en avait
-plus. Qu'importait l'argent! Il lui avait écrit!</p>
-
-<p>Et elle courut, en pleurant, porter cette lettre au baron. Tante Lison
-fut appelée; et <span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span> on relut, mot à mot, ce papier qui parlait de lui.
-On en discuta chaque terme.</p>
-
-<p>Jeanne, sautant de la complète désespérance à une sorte d'enivrement
-d'espoir, défendait Paul:&mdash;-«Il reviendra, il va revenir puisqu'il
-écrit.»</p>
-
-<p>Le baron, plus calme, prononça:&mdash;-«C'est égal, il nous a quittés pour
-cette créature. Il l'aime donc mieux que nous, puisqu'il n'a pas
-hésité.»</p>
-
-<p>Une douleur subite et épouvantable traversa le c&oelig;ur de Jeanne; et
-tout de suite une haine s'alluma en elle contre cette maîtresse qui
-lui volait son fils; une haine inapaisable, sauvage, une haine de mère
-jalouse. Jusqu'alors toute sa pensée avait été pour Paul. A peine
-songeait-elle qu'une drôlesse était la cause de ses égarements. Mais
-soudain cette réflexion du baron avait évoqué cette rivale, lui avait
-révélé sa puissance fatale; et elle sentit qu'entre cette femme et elle
-une lutte commençait acharnée, et elle sentait aussi qu'elle aimerait
-mieux perdre son fils que de le partager avec l'autre.</p>
-
-<p>Et toute sa joie s'écroula.</p>
-
-<p>Ils envoyèrent les quinze mille francs et ne reçurent plus de nouvelles
-pendant cinq mois.</p>
-
-<p>Puis un homme d'affaires se présenta pour <span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span> régler les détails de
-la succession de Julien. Jeanne et le baron rendirent les comptes sans
-discuter, abandonnant même l'usufruit qui revenait à la mère. Et,
-rentré à Paris, Paul toucha cent vingt mille francs. Il écrivit alors
-quatre lettres en six mois, donnant de ses nouvelles en style concis et
-terminant par de froides protestations de tendresse:&mdash;«Je travaille,
-affirmait-il; j'ai trouvé une position à la Bourse. J'espère aller vous
-embrasser quelque jour aux Peuples, mes chers parents.»</p>
-
-<p>Il ne disait pas un mot de sa maîtresse; et ce silence signifiait plus
-que s'il eût parlé d'elle durant quatre pages. Jeanne, dans ces lettres
-glacées, sentait cette femme embusquée, implacable, l'ennemie éternelle
-des mères, la fille.</p>
-
-<p>Les trois solitaires discutaient sur ce qu'on pouvait faire pour sauver
-Paul; et ils ne trouvaient rien. Un voyage à Paris? A quoi bon?</p>
-
-<p>Le baron disait: «Il faut laisser s'user sa passion. Il nous reviendra
-tout seul.»</p>
-
-<p>Et leur vie était lamentable.</p>
-
-<p>Jeanne et Lison allaient ensemble à l'église en se cachant du baron.</p>
-
-<p>Un temps assez long s'écoula sans nouvelles, puis, un matin, une lettre
-désespérée les terrifia.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span></p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«Ma pauvre maman, je suis perdu, je n'ai plus qu'à me brûler la
- cervelle si tu ne viens pas à mon secours. Une spéculation qui
- présentait pour moi toutes les chances de succès vient d'échouer; et
- je dois quatre-vingt-cinq mille francs. C'est le déshonneur si je
- ne paye pas, la ruine, l'impossibilité de rien faire désormais. Je
- suis perdu. Je te le répète, je me brûlerai la cervelle plutôt que
- de survivre à cette honte. Je l'aurais peut-être fait déjà sans les
- encouragements d'une femme dont je ne te parle jamais et qui est ma
- Providence.</p>
-
- <p>«Je t'embrasse du fond du c&oelig;ur, ma chère maman; c'est peut-être
- pour toujours. Adieu.</p>
-
- <p class="rsignature">«<span class="smcap">Paul.</span>»</p>
-</div>
-
-<p>Des liasses de papiers d'affaires joints à cette lettre donnaient des
-explications détaillées sur le désastre.</p>
-
-<p>Le baron répondit poste pour poste qu'on allait aviser. Puis il partit
-pour le Havre afin de se renseigner; et il hypothéqua des terres pour
-se procurer l'argent qui fut envoyé à Paul.</p>
-
-<p>Le jeune homme répondit trois lettres de remerciements enthousiastes et
-de tendresses passionnées, annonçant sa venue immédiate pour embrasser
-ses chers parents.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span></p>
-
-<p>Il ne vint pas.</p>
-
-<p>Une année entière s'écoula.</p>
-
-<p>Jeanne et le baron allaient partir pour Paris afin de le trouver et
-de tenter un dernier effort quand on apprit par un mot qu'il était à
-Londres de nouveau, montant une entreprise de paquebots à vapeur, sous
-la raison sociale «<span class="smcap">Paul Delamare et C</span><sup>ie</sup>». Il écrivait:
-«C'est la fortune assurée pour moi, peut-être la richesse. Et je
-ne risque rien. Vous voyez d'ici tous les avantages. Quand je vous
-reverrai, j'aurai une belle position dans le monde. Il n'y a que les
-affaires pour se tirer d'embarras aujourd'hui.»</p>
-
-<p>Trois mois plus tard la compagnie de paquebots était mise en faillite
-et le directeur poursuivi pour irrégularités dans les écritures
-commerciales. Jeanne eut une crise de nerfs qui dura plusieurs heures;
-puis elle prit le lit.</p>
-
-<p>Le baron repartit au Havre, s'informa, vit des avocats, des hommes
-d'affaires, des avoués, des huissiers, constata que le déficit de la
-société <i>Delamare</i> était de deux cent trente-cinq mille francs, et il
-hypothéqua de nouveau ses biens. Le château des Peuples et les deux
-fermes y attenantes furent grevés pour une grosse somme.</p>
-
-<p>Un soir, comme il réglait les dernières formalités dans le cabinet d'un
-homme d'affaires, <span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span> il roula sur le parquet, frappé d'une attaque
-d'apoplexie.</p>
-
-<p>Jeanne fut prévenue par un cavalier. Quand elle arriva, il était mort.</p>
-
-<p>Elle le ramena aux Peuples, tellement anéantie que sa douleur était
-plutôt de l'engourdissement que du désespoir.</p>
-
-<p>L'abbé Tolbiac refusa au corps l'entrée de l'église, malgré les
-supplications éperdues des deux femmes. Le baron fut enterré à la nuit
-tombante, sans cérémonie aucune.</p>
-
-<p>Paul connut l'événement par un des agents liquidateurs de sa faillite.
-Il était encore caché en Angleterre. Il écrivit pour s'excuser de
-n'être point venu, ayant appris trop tard le malheur.&mdash;«D'ailleurs,
-maintenant que tu m'as tiré d'affaire, ma chère maman, je rentre en
-France, et je t'embrasserai bientôt.»</p>
-
-<p>Jeanne vivait dans un tel affaissement d'esprit qu'elle semblait ne
-plus rien comprendre.</p>
-
-<p>Et vers la fin de l'hiver tante Lison, âgée alors de soixante-huit ans,
-eut une bronchite qui dégénéra en fluxion de poitrine; et elle expira
-doucement en balbutiant: «Ma pauvre petite Jeanne, je vais demander au
-bon Dieu qu'il ait pitié de toi.»</p>
-
-<p>Jeanne la suivit au cimetière, vit tomber la terre sur le cercueil, et,
-comme elle s'affaissait avec l'envie au c&oelig;ur de mourir aussi, <span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span>
-de ne plus souffrir, de ne plus penser, une forte paysanne la saisit
-dans ses bras et l'emporta comme elle eût fait d'un petit enfant.</p>
-
-<p>En rentrant au château, Jeanne, qui venait de passer cinq nuits au
-chevet de la vieille fille, se laissa mettre au lit sans résistance par
-cette campagnarde inconnue qui la maniait avec douceur et autorité;
-et elle tomba dans un sommeil d'épuisement, accablée de fatigue et de
-souffrance.</p>
-
-<p>Elle s'éveilla vers le milieu de la nuit. Une veilleuse brûlait sur la
-cheminée. Une femme dormait dans un fauteuil. Qui était cette femme?
-Elle ne la reconnaissait pas, et elle cherchait, s'étant penchée au
-bord de sa couche, pour bien distinguer ses traits sous la lueur
-tremblotante de la mèche flottant sur l'huile dans un verre de cuisine.</p>
-
-<p>Il lui semblait pourtant qu'elle avait vu cette figure. Mais quand?
-Mais où? La femme dormait paisiblement, la tête inclinée sur l'épaule,
-le bonnet tombé par terre. Elle pouvait avoir quarante ou quarante-cinq
-ans. Elle était forte, colorée, carrée, puissante. Ses larges mains
-pendaient des deux côtés du siège. Ses cheveux grisonnaient. Jeanne
-la regardait obstinément dans ce trouble d'esprit du réveil après le
-sommeil fiévreux qui suit les grands malheurs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span></p>
-
-<p>Certes elle avait vu ce visage! Était-ce autrefois? Était-ce récemment?
-Elle n'en savait rien, et cette obsession l'agitait, l'énervait. Elle
-se leva doucement pour regarder de plus près la dormeuse, et elle
-s'approcha sur la pointe des pieds. C'était la femme qui l'avait
-relevée au cimetière, puis couchée. Elle se rappelait cela confusément.</p>
-
-<p>Mais l'avait-elle rencontrée ailleurs, à une autre époque de sa vie? Ou
-bien la croyait-elle reconnaître seulement dans le souvenir obscur de
-la dernière journée? Et puis comment était-elle là, dans sa chambre?
-Pourquoi?</p>
-
-<p>La femme souleva ses paupières, aperçut Jeanne et se dressa
-brusquement. Elles se trouvaient face à face, si près que leurs
-poitrines se frôlaient. L'inconnue grommela: «&mdash;Comment! vous v'là
-d'bout! Vous allez attraper du mal à c't'heure. Voulez-vous bien vous
-r'coucher!»</p>
-
-<p>Jeanne demanda:&mdash;«Qui êtes-vous?»</p>
-
-<p>Mais la femme, ouvrant les bras, la saisit, l'enleva de nouveau, et
-la reporta sur son lit avec la force d'un homme. Et comme elle la
-reposait doucement sur ses draps, penchée, presque couchée sur Jeanne,
-elle se mit à pleurer en l'embrassant éperdument sur les joues, dans
-les cheveux, sur les yeux, lui <span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span> trempant la figure de ses larmes,
-et balbutiant:&mdash;«Ma pauvre maîtresse, mam'zelle Jeanne, ma pauvre
-maîtresse, vous ne me reconnaissez donc point?»</p>
-
-<p>Et Jeanne s'écria:&mdash;«Rosalie, ma fille.» Et, lui jetant les deux bras
-au cou, elle l'étreignit en la baisant; et elles sanglotaient toutes
-les deux, enlacées étroitement, mêlant leurs pleurs, ne pouvant plus
-desserrer leurs bras.</p>
-
-<p>Rosalie se calma la première:&mdash;«Allons, faut être sage, dit-elle, et
-ne pas attraper froid.» Et elle ramena les couvertures, reborda le
-lit, replaça l'oreiller sous la tête de son ancienne maîtresse qui
-continuait à suffoquer, toute vibrante de vieux souvenirs surgis en son
-âme.</p>
-
-<p>Elle finit par demander:&mdash;«Comment es-tu revenue, ma pauvre fille?»</p>
-
-<p>Rosalie répondit:&mdash;«Pardi, est-ce que j'allais vous laisser comme ça,
-toute seule, maintenant!»</p>
-
-<p>Jeanne reprit:&mdash;«Allume donc une bougie que je te voie.» Et, quand
-la lumière fut apportée sur la table de nuit, elles se considérèrent
-longtemps sans dire un mot. Puis Jeanne tendant la main à sa vieille
-bonne murmura:&mdash;«Je ne t'aurais jamais reconnue, ma fille, tu es bien
-changée, sais-tu, mais pas tant que moi, encore.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span></p>
-
-<p>Et Rosalie, contemplant cette femme à cheveux blancs, maigre et fanée,
-qu'elle avait quittée jeune, belle et fraîche, répondit:&mdash;«Ça c'est
-vrai que vous êtes changée, madame Jeanne, et plus que de raison. Mais
-songez aussi que v'là vingt-quatre ans que nous nous sommes pas vues.»</p>
-
-<p>Elles se turent, réfléchissant de nouveau. Jeanne, enfin,
-balbutia:&mdash;«As-tu été heureuse, au moins?»</p>
-
-<p>Et Rosalie, hésitant dans la crainte de réveiller quelque souvenir
-trop douloureux, bégayait:&mdash;«Mais... oui..., oui..., Madame. J'ai pas
-trop à me plaindre, j'ai été plus heureuse que vous... pour sûr. Il
-n'y a qu'une chose qui m'a toujours gâté le c&oelig;ur, c'est de n'être
-pas restée ici...» Puis elle se tut brusquement, saisie d'avoir
-touché à cela sans y songer. Mais Jeanne reprit avec douceur:&mdash;«Que
-veux-tu, ma fille, on ne fait pas toujours ce qu'on veut. Tu es veuve
-aussi, n'est-ce pas?» Puis une angoisse fit trembler sa voix, et elle
-continua:&mdash;«As-tu d'autres... d'autres enfants?</p>
-
-<p>&mdash;Non, Madame.</p>
-
-<p>&mdash;Et, lui, ton... ton fils... qu'est-ce qu'il est devenu? En es-tu
-satisfaite?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Madame, c'est un bon gars qui travaille d'attaque. Il s'est
-marié v'là six mois, <span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span> et il prend ma ferme, donc, puisque me v'là
-revenue avec vous.»</p>
-
-<p>Jeanne, tremblant d'émotion, murmura:&mdash;«Alors tu ne me quitteras plus,
-ma fille?»</p>
-
-<p>Et Rosalie, d'un ton brusque:&mdash;«Pour sûr, Madame, que j'ai pris mes
-dispositions pour ça.»</p>
-
-<p>Puis elles ne parlèrent pas de quelque temps.</p>
-
-<p>Jeanne malgré elle se remettait à comparer leurs existences, mais sans
-amertume au c&oelig;ur, résignée maintenant aux cruautés injustes du sort.
-Elle dit:&mdash;«Ton mari, comment a-t-il été pour toi?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! c'était un brave homme, Madame, et pas faignant, qui a su amasser
-du bien. Il est mort du mal de poitrine.»</p>
-
-<p>Alors Jeanne, s'asseyant sur son lit, envahie d'un besoin de
-savoir:&mdash;«Voyons, raconte-moi tout, ma fille, toute ta vie. Cela me
-fera du bien aujourd'hui.»</p>
-
-<p>Et Rosalie, approchant une chaise, s'assit et se mit à parler d'elle,
-de sa maison, de son monde, entrant dans les menus détails chers aux
-gens de campagne, décrivant sa cour, riant parfois de choses anciennes
-déjà qui lui rappelaient de bons moments passés, haussant le ton peu à
-peu en fermière habituée à commander. Elle finit par déclarer:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Oh! j'ai du bien au soleil aujourd'hui. Je ne crains rien.» Puis
-elle se troubla encore et reprit plus bas:&mdash;«C'est à vous que je dois
-ça tout de même; aussi vous savez que je n'veux pas de gages. Ah! mais
-non. Ah! mais non! Et puis, si vous n'voulez point, je m'en vas.»</p>
-
-<p>Jeanne reprit:&mdash;«Tu ne prétends pourtant pas me servir pour rien?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mais que oui, Madame. De l'argent! Vous me donneriez de l'argent!
-Mais j'en ai quasiment autant que vous. Savez-vous seulement c'qui
-vous reste avec tous vos gribouillis d'hypothèques et d'empruntages,
-et d'intérêts qui n'sont pas payés et qui s'augmentent à chaque
-terme? Savez-vous? non, n'est-ce pas? Eh bien je vous promets que
-vous n'avez seulement plus dix mille livres de revenu. Pas dix mille,
-entendez-vous. Mais je vas vous régler tout ça, et vite encore.»</p>
-
-<p>Elle s'était remise à parler haut, s'emportant, s'indignant de ces
-intérêts négligés, de cette ruine menaçante. Et comme un vague
-sourire attendri passait sur la figure de sa maîtresse, elle s'écria
-révoltée:&mdash;«Il ne faut pas rire de ça, Madame, parce que, sans argent,
-il n'y a plus que des manants.»</p>
-
-<p>Jeanne lui reprit les mains et les garda <span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span> dans les siennes;
-puis elle prononça lentement, toujours poursuivie par la pensée qui
-l'obsédait: «Oh! moi, je n'ai pas eu de chance. Tout a mal tourné pour
-moi. La fatalité s'est acharnée sur ma vie.»</p>
-
-<p>Mais Rosalie hocha la tête:&mdash;«Faut pas dire ça, Madame, faut pas dire
-ça. Vous avez mal été mariée, v'là tout. On n'se marie pas comme ça
-aussi, sans seulement connaître son prétendu.»</p>
-
-<p>Et elles continuèrent à parler d'elles ainsi qu'auraient fait deux
-vieilles amies.</p>
-
-<p>Le soleil se leva comme elles causaient encore.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span></p>
-
-<h3>XII</h3>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">R</span><span class="smcap">osalie</span>, en huit jours, eut pris le gouvernement absolu des choses et
-des gens du château. Jeanne résignée obéissait passivement. Faible et
-traînant les jambes comme jadis petite mère, elle sortait au bras de sa
-servante qui la promenait à pas lents, la sermonnait, la réconfortait
-avec des paroles brusques et tendres, la traitant comme une enfant
-malade.</p>
-
-<p>Elles causaient toujours d'autrefois, Jeanne avec des larmes dans la
-gorge, Rosalie avec le ton tranquille des paysans impassibles. La
-vieille bonne revint plusieurs fois sur les questions d'intérêts en
-souffrance; puis elle exigea qu'on lui livrât les papiers que Jeanne,
-ignorante de toute affaire, lui cachait par honte pour son fils.</p>
-
-<p>Alors, pendant une semaine, Rosalie fit chaque jour un voyage à
-Fécamp pour se <span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span> faire expliquer les choses par un notaire qu'elle
-connaissait.</p>
-
-<p>Puis un soir, après avoir mis au lit sa maîtresse, elle s'assit à son
-chevet, et brusquement: «Maintenant que vous v'là couchée, Madame, nous
-allons causer.»</p>
-
-<p>Et elle exposa la situation.</p>
-
-<p>Lorsque tout serait réglé, il resterait environ sept à huit mille
-francs de rentes. Rien de plus.</p>
-
-<p>Jeanne répondit: «Que veux-tu, ma fille? Je sens bien que je ne ferai
-pas de vieux os; j'en aurai toujours assez.»</p>
-
-<p>Mais Rosalie se fâcha: «Vous, Madame, c'est possible; mais M. Paul,
-vous ne lui laisserez rien alors?»</p>
-
-<p>Jeanne frissonna. «Je t'en prie, ne me parle jamais de lui. Je souffre
-trop quand j'y pense.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux vous en parler, au contraire, parce que vous n'êtes pas
-brave, voyez-vous, madame Jeanne. Il fait des bêtises; eh bien, il
-n'en fera pas toujours; et puis il se mariera; il aura des enfants. Il
-faudra de l'argent pour les élever. Écoutez-moi bien: Vous allez vendre
-les Peuples!...»</p>
-
-<p>Jeanne, d'un sursaut, s'assit dans son lit: «Vendre les Peuples! Y
-penses-tu? Oh! jamais, par exemple!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span></p>
-
-<p>Mais Rosalie ne se troubla pas. «Je vous dis que vous les vendrez, moi,
-Madame, parce qu'il le faut.»</p>
-
-<p>Et elle expliqua ses calculs, ses projets, ses raisonnements.</p>
-
-<p>Une fois les Peuples et les deux fermes attenantes vendues à un
-amateur qu'elle avait trouvé, on garderait quatre fermes situées à
-Saint-Léonard, et qui, dégrevées de toute hypothèque, constitueraient
-un revenu de huit mille trois cents francs. On mettrait de côté treize
-cents francs par an pour les réparations et l'entretien des biens; il
-resterait donc sept mille francs sur lesquels on prendrait cinq mille
-pour les dépenses de l'année; et on en réserverait deux mille pour
-former une caisse de prévoyance.</p>
-
-<p>Elle ajouta: «Tout le reste est mangé, c'est fini. Et puis c'est moi
-qui garderai la clef, vous entendez; et quant à M. Paul, il n'aura plus
-rien, mais rien; il vous prendrait jusqu'au dernier sou.»</p>
-
-<p>Jeanne, qui pleurait en silence, murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Mais s'il n'a pas de quoi manger?</p>
-
-<p>&mdash;Il viendra manger chez nous, donc, s'il a faim. Il y aura toujours
-un lit et du fricot pour lui. Croyez-vous qu'il aurait fait toutes ces
-bêtises-là si vous ne lui aviez pas donné un sou du commencement?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais il avait des dettes, il aurait été déshonoré.</p>
-
-<p>&mdash;Quand vous n'aurez plus rien, ça l'empêchera-t-il d'en faire? Vous
-avez payé, c'est bien; mais vous ne payerez plus; c'est moi qui vous le
-dis. Maintenant, bonsoir, Madame.»</p>
-
-<p>Et elle s'en alla.</p>
-
-<p>Jeanne ne dormit point, bouleversée à la pensée de vendre les Peuples,
-de s'en aller, de quitter cette maison où toute sa vie était attachée.</p>
-
-<p>Quand elle vit entrer Rosalie dans sa chambre, le lendemain, elle lui
-dit: «Ma pauvre fille, je ne pourrai jamais me décider à m'éloigner
-d'ici.»</p>
-
-<p>Mais la bonne se fâcha: «Faut que ça soit comme ça pourtant, Madame.
-Le notaire va venir tantôt avec celui qui a envie du château. Sans ça,
-dans quatre ans vous n'auriez plus un radis.»</p>
-
-<p>Jeanne restait anéantie, répétant: «Je ne pourrai pas; je ne pourrai
-jamais.»</p>
-
-<p>Une heure plus tard, le facteur lui remit une lettre de Paul qui
-demandait encore dix mille francs. Que faire? Éperdue, elle consulta
-Rosalie qui leva les bras: «Qu'est-ce que je vous disais, Madame? Ah!
-vous auriez été propres tous les deux si je n'étais pas revenue!» <span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span>
-Et Jeanne, pliant sous la volonté de sa bonne, répondit au jeune homme:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«Mon cher fils, je ne puis plus rien pour toi. Tu m'a ruinée; je
- me vois même forcée de vendre les Peuples. Mais n'oublie point que
- j'aurai toujours un abri quand tu voudras te réfugier auprès de ta
- vieille mère que tu as fait bien souffrir.</p>
-
- <p class="rsignature">«<span class="smcap">Jeanne.</span>»</p>
-</div>
-
-<p>Et lorsque le notaire arriva avec M. Jeoffrin, ancien raffineur de
-sucre, elle les reçut elle-même et les invita à tout visiter en détail.</p>
-
-<p>Un mois plus tard elle signait le contrat de vente, et achetait en même
-temps une petite maison bourgeoise sise auprès de Goderville, sur la
-grand'route de Montivilliers, dans le hameau de Batteville.</p>
-
-<p>Puis, jusqu'au soir, elle se promena toute seule dans l'allée de
-petite mère, le c&oelig;ur déchiré et l'esprit en détresse, adressant à
-l'horizon, aux arbres, au banc vermoulu sous le platane, à toutes ces
-choses si connues qu'elles semblaient entrées dans ses yeux et dans son
-âme, au bosquet, au talus devant la lande où elle s'était si souvent
-assise, d'où elle avait vu courir vers la mer le comte de Fourville en
-ce jour terrible de la mort de Julien, à un vieil orme sans tête contre
-lequel elle s'appuyait <span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span> souvent, à tout ce jardin familier, des
-adieux désespérés et sanglotants.</p>
-
-<p>Rosalie la vint prendre par le bras pour la forcer à rentrer.</p>
-
-<p>Un grand paysan de vingt-cinq ans attendait devant la porte. Il
-la salua d'un ton amical comme s'il la connaissait de longtemps.
-«Bonjour, madame Jeanne, ça va bien? La mère m'a dit de venir pour le
-déménagement. Je voudrais savoir c'que vous emporterez, vu que je ferai
-ça de temps en temps pour ne pas nuire aux travaux de la terre.»</p>
-
-<p>C'était le fils de sa bonne, le fils de Julien, le frère de Paul.</p>
-
-<p>Il lui sembla que son c&oelig;ur s'arrêtait; et pourtant elle aurait voulu
-embrasser ce garçon.</p>
-
-<p>Elle le regardait, cherchant s'il ressemblait à son mari, s'il
-ressemblait à son fils. Il était rouge, vigoureux, avec les cheveux
-blonds et les yeux bleus de sa mère. Et pourtant il ressemblait à
-Julien. En quoi? Par quoi? Elle ne le savait pas trop, mais il avait
-quelque chose de lui dans l'ensemble de la physionomie.</p>
-
-<p>Le gars reprit: «Si vous pouviez me montrer ça tout de suite, ça
-m'obligerait.»</p>
-
-<p>Mais elle ne savait pas encore ce qu'elle se déciderait à enlever, sa
-nouvelle maison étant fort petite; et elle le pria de revenir au bout
-de la semaine.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span></p>
-
-<p>Alors son déménagement la préoccupa, apportant une distraction triste
-dans sa vie morne et sans attentes.</p>
-
-<p>Elle allait de pièce en pièce, cherchant les meubles qui lui
-rappelaient des événements, ces meubles amis qui font partie de notre
-vie, presque de notre être, connus depuis la jeunesse et auxquels
-sont attachés des souvenirs de joies ou de tristesses, des dates de
-notre histoire, qui ont été les compagnons muets de nos heures douces
-ou sombres, qui ont vieilli, qui se sont usés à côté de nous, dont
-l'étoffe est crevée par places et la doublure déchirée, dont les
-articulations branlent, dont la couleur s'est effacée.</p>
-
-<p>Elle les choisissait un à un, hésitant souvent, troublée comme avant de
-prendre des déterminations capitales, revenant à tout instant sur sa
-décision, balançant les mérites de deux fauteuils ou de quelque vieux
-secrétaire comparé à une ancienne table à ouvrage.</p>
-
-<p>Elle ouvrait les tiroirs, cherchait à se rappeler des faits; puis,
-quand elle s'était bien dit: «Oui, je prendrai ceci;» on descendait
-l'objet dans la salle à manger.</p>
-
-<p>Elle voulut garder tout le mobilier de sa chambre, son lit, ses
-tapisseries, sa pendule, tout.</p>
-
-<p>Elle prit quelques sièges du salon, ceux <span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span> dont elle avait aimé les
-dessins dès sa petite enfance; le renard et la cigogne, le renard et le
-corbeau, la cigale et la fourmi, et le héron mélancolique.</p>
-
-<p>Puis, en rôdant par tous les coins de cette demeure qu'elle allait
-abandonner, elle monta, un jour, dans le grenier.</p>
-
-<p>Elle demeura saisie d'étonnement; c'était un fouillis d'objets de toute
-nature, les uns brisés, les autres salis seulement, les autres montés
-là on ne sait pourquoi, parce qu'ils ne plaisaient plus, parce qu'ils
-avaient été remplacés. Elle apercevait mille bibelots connus jadis, et
-disparus tout à coup sans qu'elle y eût songé, des riens qu'elle avait
-maniés, ces vieux petits objets insignifiants qui avaient traîné quinze
-ans à côté d'elle, qu'elle avait vus chaque jour sans les remarquer, et
-qui, tout à coup, retrouvés là, dans ce grenier, à côté d'autres plus
-anciens dont elle se rappelait parfaitement les places aux premiers
-temps de son arrivée, prenaient une importance soudaine de témoins
-oubliés, d'amis retrouvés. Ils lui faisaient l'effet de ces gens qu'on
-a fréquentés longtemps sans qu'ils se soient jamais révélés et qui
-soudain, un soir, à propos de rien, se mettent à bavarder sans fin, à
-raconter toute leur âme qu'on ne soupçonnait pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span></p>
-
-<p>Elle allait de l'un à l'autre avec des secousses au c&oelig;ur, se disant:
-«Tiens, c'est moi qui ai fêlé cette tasse de Chine, un soir, quelques
-jours avant mon mariage.&mdash;Ah! voici la petite lanterne de mère et la
-canne que petit père a cassée en voulant ouvrir la barrière dont le
-bois était gonflé par la pluie.»</p>
-
-<p>Il y avait aussi là dedans beaucoup de choses qu'elle ne connaissait
-pas, qui ne lui rappelaient rien, venues de ses grands-parents, ou
-de ses arrière-grands-parents, de ces choses poudreuses qui ont
-l'air exilées dans un temps qui n'est plus le leur, et qui semblent
-tristes de leur abandon, dont personne ne sait l'histoire, les
-aventures, personne n'ayant vu ceux qui les ont choisies, achetées,
-possédées, aimées, personne n'ayant connu les mains qui les maniaient
-familièrement et les yeux qui les regardaient avec plaisir.</p>
-
-<p>Jeanne les touchait, les retournait, marquant ses doigts dans la
-poussière accumulée; et elle demeurait là au milieu de ces vieilleries,
-sous le jour terne qui tombait par quelques petits carreaux de verre
-encastrés dans la toiture.</p>
-
-<p>Elle examinait minutieusement des chaises à trois pieds, cherchant
-si elles ne lui rappelaient rien, une bassinoire en cuivre, une
-<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span> chaufferette défoncée qu'elle croyait reconnaître et un tas
-d'ustensiles de ménage hors de service.</p>
-
-<p>Puis elle fit un lot de ce qu'elle voulait emporter, et, redescendant,
-elle envoya Rosalie le chercher. La bonne indignée refusait de
-descendre «ces saletés». Mais Jeanne, qui n'avait cependant plus aucune
-volonté, tint bon, cette fois; et il fallut obéir.</p>
-
-<p>Un matin le jeune fermier, fils de Julien, Denis Lecoq s'en vint avec
-sa charrette pour faire un premier voyage. Rosalie l'accompagna afin
-de veiller au déchargement et de déposer les meubles aux places qu'ils
-devaient occuper.</p>
-
-<p>Restée seule, Jeanne se mit à errer par les chambres du château, saisie
-d'une crise affreuse de désespoir, embrassant, en des élans d'amour
-exalté, tout ce qu'elle ne pouvait prendre avec elle, les grands
-oiseaux blancs des tapisseries du salon, des vieux flambeaux, tout ce
-qu'elle rencontrait. Elle allait d'une pièce à l'autre, affolée, les
-yeux ruisselants de larmes; puis elle sortit pour «dire adieu» à la mer.</p>
-
-<p>C'était vers la fin de septembre, un ciel bas et gris semblait peser
-sur le monde; les flots tristes et jaunâtres s'étendaient à perte de
-vue. Elle resta longtemps debout sur la falaise, <span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span> roulant en sa
-tête des pensées torturantes. Puis, comme la nuit tombait, elle rentra,
-ayant souffert en ce jour autant qu'en ses plus grands chagrins.</p>
-
-<p>Rosalie était revenue et l'attendait, enchantée de la nouvelle maison,
-la déclarant bien plus gaie que ce grand coffre de bâtiment qui n'était
-seulement pas au bord d'une route.</p>
-
-<p>Jeanne pleura toute la soirée.</p>
-
-<p>Depuis qu'ils savaient le château vendu, les fermiers n'avaient pour
-elle que bien juste les égards qu'ils lui devaient, l'appelant entre
-eux «la Folle», sans trop savoir pourquoi, sans doute parce qu'ils
-devinaient, avec leur instinct de brutes, sa sentimentalité maladive et
-grandissante, ses rêvasseries exaltées, tout le désordre de sa pauvre
-âme secouée par le malheur.</p>
-
-<p>La veille de son départ, elle entra, par hasard, dans l'écurie. Un
-grognement la fit tressaillir. C'était Massacre auquel elle n'avait
-plus guère songé depuis des mois. Aveugle et paralytique, parvenu à un
-âge que ces animaux n'atteignent guère, il vivotait encore sur un lit
-de paille, soigné par Ludivine qui ne l'oubliait pas. Elle le prit dans
-ses bras, l'embrassa et l'emporta dans la maison. Gros comme une tonne,
-il se traînait à peine sur <span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span> ses pattes écartées et raides, et il
-aboyait à la façon des chiens de bois qu'on donne aux enfants.</p>
-
-<p>Le dernier jour enfin se leva. Jeanne avait couché dans l'ancienne
-chambre de Julien, la sienne étant démeublée.</p>
-
-<p>Elle sortit de son lit, exténuée et haletante, comme si elle eût fait
-une grande course. La voiture contenant les malles et le reste du
-mobilier était déjà chargée dans la cour. Une autre carriole à deux
-roues était attelée derrière, qui devait emporter la maîtresse et la
-bonne.</p>
-
-<p>Le père Simon et Ludivine resteraient seuls jusqu'à l'arrivée du
-nouveau propriétaire; puis ils se retireraient chez des parents, Jeanne
-leur ayant constitué une petite rente. Ils avaient des économies
-d'ailleurs. C'étaient maintenant de très vieux serviteurs, inutiles et
-bavards. Marius, ayant pris femme, avait depuis longtemps quitté la
-maison.</p>
-
-<p>Vers huit heures la pluie se mit à tomber, une pluie fine et glacée que
-chassait une légère brise de mer. Il fallut tendre des couvertures sur
-la charrette. Les feuilles s'envolaient déjà des arbres.</p>
-
-<p>Sur la table de la cuisine des tasses de café au lait fumaient. Jeanne
-s'assit devant la sienne <span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span> et la but à petites gorgées, puis, se
-levant: «Allons!» dit-elle.</p>
-
-<p>Elle mit son chapeau, son châle, et, pendant que Rosalie la chaussait
-de caoutchoucs, elle prononça, la gorge serrée: «Te rappelles-tu, ma
-fille, comme il pleuvait quand nous sommes parties de Rouen pour venir
-ici...»</p>
-
-<p>Elle eut une sorte de spasme, porta ses deux mains sur sa poitrine et
-s'abattit sur le dos, sans connaissance.</p>
-
-<p>Pendant plus d'une heure elle demeura comme morte; puis elle rouvrit
-les yeux, et des convulsions la saisirent accompagnées d'un débordement
-de larmes.</p>
-
-<p>Quand elle se fut un peu calmée, elle se sentit si faible qu'elle ne
-pouvait plus se lever. Mais Rosalie, qui redoutait d'autres crises
-si on retardait le départ, alla chercher son fils. Ils la prirent,
-l'enlevèrent, l'emportèrent, la déposèrent dans la carriole, sur le
-banc de bois garni de cuir ciré; et la vieille bonne, montée à côté
-de Jeanne, enveloppa ses jambes, lui couvrit les épaules d'un gros
-manteau, puis, tenant ouvert un parapluie au-dessus de sa tête, elle
-cria: «Vite, Denis, allons-nous-en.»</p>
-
-<p>Le jeune homme grimpa près de sa mère, et, s'asseyant sur une seule
-cuisse faute de <span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span> place, il lança au grand trot son cheval dont
-l'allure saccadée faisait sauter les deux femmes.</p>
-
-<p>Quand on tourna au coin du village, on aperçut quelqu'un marchant de
-long en large sur la route, c'était l'abbé Tolbiac qui semblait guetter
-ce départ.</p>
-
-<p>Il s'arrêta pour laisser passer la voiture. Il tenait d'une main sa
-soutane relevée par crainte de l'eau du chemin, et ses jambes maigres,
-vêtues de bas noirs, finissaient en d'énormes souliers fangeux.</p>
-
-<p>Jeanne baissa les yeux pour ne pas rencontrer son regard; et Rosalie,
-qui n'ignorait rien, devint furieuse. Elle murmurait: «Manant, manant!»
-puis, saisissant la main de son fils: «Fiches-y donc un coup de fouet.»</p>
-
-<p>Mais le jeune homme, au moment où il passait contre le prêtre,
-fit tomber brusquement dans l'ornière la roue de sa guimbarde
-lancée à toute vitesse, et un flot de boue, jaillissant, couvrit
-l'ecclésiastique des pieds à la tête.</p>
-
-<p>Et Rosalie radieuse se retourna pour lui montrer le poing pendant que
-le prêtre s'essuyait avec son grand mouchoir.</p>
-
-<p>Ils allaient depuis cinq minutes quand Jeanne soudain s'écria:
-«Massacre que nous avons oublié!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span></p>
-
-<p>Il fallut s'arrêter, et Denis, descendant, courut chercher le chien,
-tandis que Rosalie tenait les guides.</p>
-
-<p>Le jeune homme enfin reparut portant en ses bras la grosse bête informe
-et pelée qu'il déposa entre les jupes des deux femmes.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span></p>
-
-<h3>XIII</h3>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">a</span> voiture s'arrêta deux heures plus tard devant une petite maison de
-briques bâtie au milieu d'un verger planté de poiriers en quenouilles,
-sur le bord de la grand'route.</p>
-
-<p>Quatre tonnelles en treillage habillées de chèvrefeuilles et de
-clématites formaient les quatre coins de ce jardin disposé par petits
-carrés à légumes que séparaient d'étroits chemins bordés d'arbres
-fruitiers.</p>
-
-<p>Une haie vive très élevée entourait de partout cette propriété, qu'un
-champ séparait de la ferme voisine. Une forge la précédait de cent pas
-sur la route. Les autres habitations les plus proches se trouvaient
-distantes d'un kilomètre.</p>
-
-<p>La vue alentour s'étendait sur la plaine du pays de Caux, toute
-parsemée de fermes qu'enveloppaient les quatre doubles lignes <span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span> de
-grands arbres enfermant la cour à pommiers.</p>
-
-<p>Jeanne, aussitôt arrivée, voulait se reposer, mais Rosalie ne le lui
-permit pas, craignant qu'elle ne se remît à rêvasser.</p>
-
-<p>Le menuisier de Goderville était là, venu pour l'installation; et on
-commença tout de suite l'emménagement des meubles apportés déjà, en
-attendant la dernière voiture qui ne pouvait tarder.</p>
-
-<p>Ce fut un travail considérable, exigeant de longues réflexions et de
-grands raisonnements.</p>
-
-<p>Puis la charrette au bout d'une heure apparut à la barrière et il
-fallut la décharger sous la pluie.</p>
-
-<p>La maison, quand le soir tomba, était dans un complet désordre, pleine
-d'objets empilés au hasard; et Jeanne harassée s'endormit aussitôt
-qu'elle fut au lit.</p>
-
-<p>Les jours suivants elle n'eut pas le temps de s'attendrir tant elle se
-trouva accablée de besogne. Elle prit même un certain plaisir à faire
-jolie sa nouvelle demeure, la pensée que son fils y reviendrait la
-poursuivant sans cesse. Les tapisseries de son ancienne chambre furent
-tendues dans la salle à manger, qui servait en même temps de salon;
-et elle organisa avec un soin particulier une des deux <span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span> pièces du
-premier qui prit en sa pensée le nom «d'appartement de Poulet».</p>
-
-<p>Elle se réserva la seconde, Rosalie habitant au-dessus, à côté du
-grenier.</p>
-
-<p>La petite maison arrangée avec soin était gentille: et Jeanne s'y plut
-dans les premiers temps, bien que quelque chose lui manquât dont elle
-ne se rendait pas bien compte.</p>
-
-<p>Un matin, le clerc de notaire de Fécamp lui apporta trois mille six
-cents francs, prix des meubles laissés aux Peuples et estimés par un
-tapissier. Elle ressentit, en recevant cet argent, un frémissement de
-plaisir; et, dès que l'homme fut parti, elle s'empressa de mettre son
-chapeau, voulant gagner Goderville au plus vite pour faire tenir à Paul
-cette somme inespérée.</p>
-
-<p>Mais, comme elle se hâtait sur la grand'route, elle rencontra Rosalie
-qui revenait du marché. La bonne eut un soupçon sans deviner tout de
-suite la vérité; puis, quand elle l'eut découverte, car Jeanne ne lui
-savait plus rien cacher, elle posa son panier par terre pour se fâcher
-tout à son aise.</p>
-
-<p>Et elle cria, les poings sur les hanches; puis elle prit sa maîtresse
-du bras droit, son panier du bras gauche, et, toujours furieuse, elle
-se remit en marche vers la maison.</p>
-
-<p>Dès qu'elles furent rentrées, la bonne exigea <span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span> la remise de
-l'argent. Jeanne le donna en gardant les six cents francs; mais sa ruse
-fut vite percée par la servante mise en défiance; et elle dut livrer le
-tout.</p>
-
-<p>Rosalie consentit cependant à ce que ce reliquat fût envoyé au jeune
-homme.</p>
-
-<p>Il remercia au bout de quelques jours. «Tu m'as rendu un grand service,
-ma chère maman, car nous étions dans une profonde misère.»</p>
-
-<p>Jeanne cependant ne s'accoutumait guère à Batteville; il lui semblait
-sans cesse qu'elle ne respirait plus comme autrefois, qu'elle était
-plus seule encore, plus abandonnée, plus perdue. Elle sortait pour
-faire un tour, gagnait le hameau de Verneuil, revenait par les
-Trois-Mares, puis, une fois rentrée, se relevait, prise d'une envie de
-ressortir comme si elle eût oublié d'aller là justement où elle devait
-se rendre, où elle avait envie de se promener.</p>
-
-<p>Et cela, tous les jours, recommençait sans qu'elle comprît la raison de
-cet étrange besoin. Mais, un soir, une phrase lui vint inconsciemment
-qui lui révéla le secret de ses inquiétudes. Elle dit, en s'asseyant
-pour dîner: «Oh! comme j'ai envie de voir la mer!»</p>
-
-<p>Ce qui lui manquait si fort, c'était la mer, <span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span> sa grande voisine
-depuis vingt-cinq ans, la mer avec son air salé, ses colères, sa voix
-grondeuse, ses souffles puissants, la mer que chaque matin elle voyait
-de sa fenêtre des Peuples, qu'elle respirait jour et nuit, qu'elle
-sentait près d'elle, qu'elle s'était mise à aimer comme une personne
-sans s'en douter.</p>
-
-<p>Massacre vivait également dans une extrême agitation. Il s'était
-installé, dès le soir de son arrivée, dans le bas du buffet de la
-cuisine, sans qu'il fût possible de l'en déloger. Il restait là tout le
-jour, presque immobile, se retournant seulement de temps en temps avec
-un grognement sourd.</p>
-
-<p>Mais, aussitôt que venait la nuit, il se levait et se traînait vers
-la porte du jardin, en heurtant les murs. Puis, quand il avait passé
-dehors les quelques minutes qu'il lui fallait, il rentrait, s'asseyait
-sur son derrière devant le fourneau encore chaud, et, dès que ses deux
-maîtresses étaient parties se coucher, il se mettait à hurler.</p>
-
-<p>Il hurlait ainsi toute la nuit, d'une voix plaintive et lamentable,
-s'arrêtant parfois une heure pour reprendre sur un ton plus déchirant
-encore. On l'attacha devant la maison dans un baril. Il hurla sous les
-fenêtres. Puis, comme il était infirme et bien près de mourir on le
-remit à la cuisine.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span></p>
-
-<p>Le sommeil devenait impossible pour Jeanne qui entendait le vieil
-animal gémir et gratter sans cesse, cherchant à se reconnaître dans
-cette maison nouvelle, comprenant bien qu'il n'était plus chez lui.</p>
-
-<p>Rien ne le pouvait calmer. Assoupi le long du jour, comme si ses yeux
-éteints, la conscience de son infirmité, l'eussent empêché de se
-mouvoir, alors que tous les êtres vivent et s'agitent, il se mettait
-à rôder sans repos dès que tombait le soir, comme s'il n'eût plus osé
-vivre et remuer que dans les ténèbres, qui font tous les êtres aveugles.</p>
-
-<p>On le trouva mort un matin. Ce fut un grand soulagement.</p>
-
-<p>L'hiver s'avançait; et Jeanne se sentait envahie par une invincible
-désespérance. Ce n'était pas une de ces douleurs aiguës qui semblent
-tordre l'âme, mais une morne et lugubre tristesse.</p>
-
-<p>Aucune distraction ne la réveillait. Personne ne s'occupait d'elle. La
-grand'route devant sa porte se déroulait à droite et à gauche presque
-toujours vide. De temps en temps un tilbury passait au trot, conduit
-par un homme à figure rouge dont la blouse, gonflée au vent de la
-course, faisait une sorte de ballon bleu; parfois c'était une charrette
-lente, ou bien on voyait venir de loin deux <span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span> paysans, l'homme et
-la femme, tout petits à l'horizon, puis grandissant, puis, quand ils
-avaient dépassé la maison, rediminuant, redevenant gros comme deux
-insectes, là-bas, tout au bout de la ligne blanche qui s'allongeait à
-perte de vue, montant et descendant selon les molles ondulations du sol.</p>
-
-<p>Quand l'herbe se remit à pousser, une fillette en jupe courte passait
-tous les matins devant la barrière, conduisant deux vaches maigres qui
-broutaient le long des fossés de la route. Elle revenait le soir, de la
-même allure endormie, faisant un pas toutes les dix minutes derrière
-ses bêtes.</p>
-
-<p>Jeanne, chaque nuit, rêvait qu'elle habitait encore les Peuples.</p>
-
-<p>Elle s'y retrouvait comme autrefois avec père et petite mère, et
-parfois même avec tante Lison. Elle refaisait des choses oubliées et
-finies, s'imaginait soutenir madame Adélaïde voyageant dans son allée.
-Et chaque réveil était suivi de larmes.</p>
-
-<p>Elle pensait toujours à Paul, se demandant: «Que fait-il? Comment
-est-il maintenant? Songe-t-il à moi quelquefois?» En se promenant
-lentement dans les chemins creux entre les fermes, elle roulait dans
-sa tête toutes ces idées qui la martyrisaient; mais elle souffrait
-surtout d'une jalousie inapaisable <span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span> contre cette femme inconnue qui
-lui avait ravi son fils. Cette haine seule la retenait, l'empêchait
-d'agir, d'aller le chercher, de pénétrer chez lui. Il lui semblait
-voir la maîtresse debout sur la porte et demandant: «Que voulez-vous
-ici, Madame?» Sa fierté de mère se révoltait de la possibilité de
-cette rencontre; et un orgueil hautain de femme toujours pure, sans
-défaillance et sans tache, l'exaspérait de plus en plus contre toutes
-ces lâchetés de l'homme asservi par les sales pratiques de l'amour
-charnel qui rend lâches les c&oelig;urs eux-mêmes. L'humanité lui semblait
-immonde quand elle <ins class="correction" title="songait">songeait</ins> à tous les secrets malpropres des sens, aux
-caresses qui avilissent, à tous les mystères devinés des accouplements
-indissolubles.</p>
-
-<p>Le printemps et l'été passèrent encore.</p>
-
-<p>Mais quand l'automne revint avec les longues pluies, le ciel grisâtre,
-les nuages sombres, une telle lassitude de vivre ainsi la saisit,
-qu'elle se résolut à tenter un grand effort pour reprendre son Poulet.</p>
-
-<p>La passion du jeune homme devait être usée à présent.</p>
-
-<p>Elle lui écrivit une lettre éplorée.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«Mon cher enfant, je viens te supplier de revenir auprès de moi.
- Songe donc que je suis <span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span> vieille et malade, toute seule, toute
- l'année, avec une bonne. J'habite maintenant une petite maison auprès
- de la route. C'est bien triste. Mais si tu étais là, tout changerait
- pour moi. Je n'ai que toi au monde et je ne t'ai pas vu depuis sept
- ans! Tu ne sauras jamais comme j'ai été malheureuse et combien
- j'avais reposé mon c&oelig;ur sur toi. Tu étais ma vie, mon rêve, mon
- seul espoir, mon seul amour et tu me manques, et tu m'as abandonnée!</p>
-
- <p>«Oh! reviens, mon petit Poulet, reviens m'embrasser, reviens auprès
- de ta vieille mère qui te tend des bras désespérés.</p>
-
- <p class="rsignature">«<span class="smcap">Jeanne.</span>»</p>
-</div>
-
-<p>Il répondit quelques jours plus tard.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«Ma chère maman, je ne demanderais pas mieux que d'aller te voir,
- mais je n'ai pas le sou. Envoie-moi quelque argent et je viendrai.
- J'avais du reste l'intention d'aller te trouver pour te parler d'un
- projet qui me permettrait de faire ce que tu me demandes.</p>
-
- <p>«Le désintéressement et l'affection de celle qui a été ma compagne
- dans les vilains jours que je traverse demeurent sans limites à
- mon égard. Il n'est pas possible que je reste plus longtemps sans
- reconnaître publiquement <span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span> son amour et son dévoûment si fidèles.
- Elle a du reste de très bonnes manières que tu pourras apprécier. Et
- elle est très instruite, elle lit beaucoup. Enfin, tu ne te fais pas
- l'idée de ce qu'elle a toujours été pour moi. Je serais une brute, si
- je ne lui témoignais pas ma reconnaissance. Je viens donc te demander
- l'autorisation de l'épouser. Tu me pardonnerais mes escapades et nous
- habiterions tous ensemble dans ta nouvelle maison.</p>
-
- <p>«Si tu la connaissais, tu m'accorderais tout de suite ton
- consentement. Je t'assure qu'elle est parfaite, et très distinguée.
- Tu l'aimerais, j'en suis certain. Quant à moi, je ne pourrais pas
- vivre sans elle.</p>
-
- <p>«J'attends ta réponse avec impatience, ma chère maman, et nous
- t'embrassons de tout c&oelig;ur.</p>
-
- <p class="rsignature2">«Ton fils,</p>
-
- <p class="rsignature">«Vicomte <span class="smcap">Paul de Lamare</span>.»</p>
-</div>
-
-<p>Jeanne fut atterrée. Elle demeurait immobile, la lettre sur les genoux,
-devinant la ruse de cette fille qui avait sans cesse retenu son fils,
-qui ne l'avait pas laissé venir une seule fois, attendant son heure,
-l'heure où la vieille mère désespérée, ne pouvant plus résister au
-désir d'étreindre son enfant, faiblirait, accorderait tout.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span></p>
-
-<p>Et la grosse douleur de cette préférence obstinée de Paul pour cette
-créature déchirait son c&oelig;ur. Elle répétait: «Il ne m'aime pas. Il ne
-m'aime pas.»</p>
-
-<p>Rosalie entra. Jeanne balbutia: «Il veut l'épouser maintenant.»</p>
-
-<p>La bonne eut un sursaut: «Oh! Madame, vous ne permettrez pas ça. M.
-Paul ne va pas ramasser cette traînée.</p>
-
-<p>Et Jeanne accablée, mais révoltée, répondit: «Ça, jamais, ma fille. Et,
-puisqu'il ne veut pas venir, je vais aller le trouver, moi, et nous
-verrons laquelle de nous deux l'emportera.»</p>
-
-<p>Et elle écrivit tout de suite à Paul pour annoncer son arrivée, et pour
-le voir autre part que dans le logis habité par cette gueuse.</p>
-
-<p>Puis, en attendant une réponse, elle fit ses préparatifs. Rosalie
-commença à empiler dans une vieille malle le linge et les effets de
-sa maîtresse. Mais comme elle pliait une robe, une ancienne robe de
-campagne, elle s'écria: «Vous n'avez seulement rien à vous mettre sur
-le dos. Je ne vous permettrai pas d'aller comme ça. Vous feriez honte
-à tout le monde; et les dames de Paris vous regarderaient comme une
-servante.»</p>
-
-<p>Jeanne la laissa faire. Et les deux femmes se rendirent ensemble à
-Goderville pour <span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span> choisir une étoffe à carreaux verts, qui fut
-confiée à la couturière du bourg. Puis elles entrèrent chez le notaire,
-M<sup>e</sup> Roussel, qui faisait chaque année un voyage d'une quinzaine dans
-la capitale, afin d'obtenir des renseignements. Car Jeanne depuis
-vingt-huit ans n'avait pas revu Paris.</p>
-
-<p>Il fit des recommandations nombreuses sur la manière d'éviter les
-voitures, sur les procédés pour n'être pas volé, conseillant de coudre
-l'argent dans la doublure des vêtements et de ne garder dans la poche
-que l'indispensable; il parla longuement des restaurants à prix moyens
-dont il désigna deux ou trois fréquentés par des femmes; et il indiqua
-l'Hôtel de Normandie où il descendait lui-même, auprès de la gare du
-chemin de fer. On pouvait s'y présenter de sa part.</p>
-
-<p>Depuis six ans, ces chemins de fer dont on parlait partout
-fonctionnaient entre Paris et le Havre. Mais Jeanne, obsédée
-de chagrin, n'avait pas encore vu ces voitures à vapeur qui
-révolutionnaient tout le pays.</p>
-
-<p>Cependant Paul ne répondait pas.</p>
-
-<p>Elle attendit huit jours, puis quinze jours, allant chaque matin sur la
-route au-devant du facteur qu'elle abordait en frémissant: «Vous n'avez
-rien pour moi, père Malandain?» Et l'homme répondait toujours de sa
-<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span> voix enrouée par les intempéries des saisons: «Encore rien c'te
-fois, ma bonne dame.»</p>
-
-<p>C'était cette femme assurément qui empêchait Paul de répondre!</p>
-
-<p>Jeanne, alors, résolut de partir tout de suite. Elle voulait prendre
-Rosalie avec elle, mais la bonne refusa de la suivre pour ne pas
-augmenter les frais de voyage.</p>
-
-<p>Elle ne permit pas d'ailleurs à sa maîtresse d'emporter plus de trois
-cents francs: «S'il vous en faut d'autres, vous m'écrirez donc, et
-j'irai chez le notaire pour qu'il vous fasse parvenir ça. Si je vous en
-donne plus, c'est M. Paul qui l'empochera.»</p>
-
-<p>Et, un matin de décembre, elles montèrent dans la carriole de Denis
-Lecoq qui vint les chercher pour les conduire à la gare, Rosalie
-faisant jusque-là la conduite à sa maîtresse.</p>
-
-<p>Elles prirent d'abord des renseignements sur le prix des billets, puis,
-quand tout fut réglé et la malle enregistrée, elles attendirent devant
-ces lignes de fer, cherchant à comprendre comment man&oelig;uvrait cette
-chose, si préoccupées de ce mystère qu'elles ne pensaient plus aux
-tristes raisons du voyage.</p>
-
-<p>Enfin, un sifflement lointain leur fit tourner la tête, et elles
-aperçurent une machine noire qui grandissait. Cela arriva avec un
-<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span> bruit terrible, passa devant elles en traînant une longue chaîne
-de petites maisons roulantes; et, un employé ayant ouvert une porte,
-Jeanne embrassa Rosalie en pleurant et monta dans une de ces cases.</p>
-
-<p>Rosalie, émue, criait:</p>
-
-<p>«Au revoir, Madame; bon voyage, à bientôt!</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, ma fille.»</p>
-
-<p>Un coup de sifflet partit encore, et tout le chapelet de voitures
-se remit à rouler doucement d'abord, puis plus vite, puis avec une
-rapidité effrayante.</p>
-
-<p>Dans le compartiment où se trouvait Jeanne, deux messieurs dormaient
-adossés à deux coins.</p>
-
-<p>Elle regardait passer les campagnes, les arbres, les fermes, les
-villages, effarée de cette vitesse, se sentant prise dans une vie
-nouvelle, emportée dans un monde nouveau qui n'était plus le sien,
-celui de sa tranquille jeunesse et de sa vie monotone.</p>
-
-<p>Le soir venait lorsque le train entra dans Paris.</p>
-
-<p>Un commissionnaire prit la malle de Jeanne; et elle le suivit effarée,
-bousculée, inhabile à passer dans la foule remuante, courant presque
-derrière l'homme, dans la crainte de le perdre de vue.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span></p>
-
-<p>Quand elle fut dans le bureau de l'hôtel, elle s'empressa d'annoncer:</p>
-
-<p>&mdash;«Je vous suis recommandée par M. Roussel.»</p>
-
-<p>La patronne, une énorme femme sérieuse, assise à son bureau, demanda:</p>
-
-<p>&mdash;«Qui ça, M. Roussel?»</p>
-
-<p>Jeanne interdite reprit: «Mais le notaire de Goderville, qui descend
-chez vous tous les ans.»</p>
-
-<p>La grosse dame déclara:</p>
-
-<p>&mdash;«C'est possible. Je ne le connais pas. Vous voulez une chambre?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Madame.»</p>
-
-<p>Et un garçon, prenant son bagage, monta l'escalier devant elle.</p>
-
-<p>Elle se sentait le c&oelig;ur serré. Elle s'assit devant une petite table
-et demanda qu'on lui montât un bouillon avec une aile de poulet. Elle
-n'avait rien pris depuis l'aurore.</p>
-
-<p>Elle mangea tristement à la lueur d'une bougie, songeant à mille
-choses, se rappelant son passage en cette même ville au retour de son
-voyage de noces, les premiers signes du caractère de Julien, apparus
-lors de ce séjour à Paris. Mais elle était jeune alors, et confiante,
-et vaillante. Maintenant elle se sentait vieille, embarrassée,
-craintive même, faible et troublée pour un rien. Quand elle eut fini
-<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span> son repas, elle se mit à la fenêtre et regarda la rue pleine
-de monde. Elle avait envie de sortir, et n'osait point. Elle allait
-infailliblement se perdre, pensait-elle. Elle se coucha; et souffla sa
-lumière.</p>
-
-<p>Mais le bruit, cette sensation d'une ville inconnue, et le trouble du
-voyage la tenaient éveillée. Les heures s'écoulaient. Les rumeurs du
-dehors s'apaisaient peu à peu sans qu'elle pût dormir, énervée par
-ce demi-repos des grandes villes. Elle était habituée à ce calme et
-profond sommeil des champs, qui engourdit tout, les hommes, les bêtes
-et les plantes; et elle sentait maintenant, autour d'elle, toute une
-agitation mystérieuse. Des voix presque insaisissables lui parvenaient
-comme si elles eussent glissé dans les murs de l'hôtel. Parfois, un
-plancher craquait, une porte se fermait, une sonnette tintait.</p>
-
-<p>Tout à coup, vers deux heures du matin, alors qu'elle commençait à
-s'assoupir, une femme poussa des cris dans une chambre voisine; Jeanne
-s'assit brusquement dans son lit; puis elle crut entendre un rire
-d'homme.</p>
-
-<p>Alors, à mesure qu'approchait le jour, la pensée de Paul l'envahit; et
-elle s'habilla dès que le crépuscule parut.</p>
-
-<p>Il habitait rue du Sauvage, dans la Cité. Elle voulut s'y rendre à pied
-pour obéir aux <span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span> recommandations d'économie de Rosalie. Il faisait
-beau; l'air froid piquait la chair; des gens pressés couraient sur les
-trottoirs. Elle allait le plus vite possible, suivant une rue indiquée
-au bout de laquelle elle devait tourner à droite, puis à gauche; puis,
-arrivée sur une place, il lui faudrait s'informer de nouveau. Elle
-ne trouva pas la place et se renseigna auprès d'un boulanger qui lui
-donna des indications différentes. Elle repartit, s'égara, erra, suivit
-d'autres conseils, se perdit tout à fait.</p>
-
-<p>Affolée, elle marchait maintenant presque au hasard. Elle allait se
-décider à appeler un cocher quand elle aperçut la Seine. Alors elle
-longea les quais.</p>
-
-<p>Au bout d'une heure environ, elle entrait dans la rue du Sauvage, une
-sorte de ruelle toute noire. Elle s'arrêta devant la porte, tellement
-émue qu'elle ne pouvait plus faire un pas.</p>
-
-<p>Il était là, dans cette maison, Poulet.</p>
-
-<p>Elle sentait trembler ses genoux et ses mains; enfin elle entra,
-suivit un couloir, vit la case du portier, et demanda en tendant une
-pièce d'argent:&mdash;«Pourriez-vous monter dire à M. Paul de Lamare qu'une
-vieille dame, une amie de sa mère, l'attend en bas.»</p>
-
-<p>Le portier répondit:</p>
-
-<p>&mdash;«Il n'habite plus ici, Madame.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span></p>
-
-<p>Un grand frisson la parcourut. Elle balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! où... où demeure-t-il maintenant?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas.»</p>
-
-<p>Elle se sentit étourdie comme si elle allait tomber et elle demeura
-quelque temps sans pouvoir parler. Enfin, par un effort violent, elle
-reprit sa raison, et murmura:</p>
-
-<p>&mdash;«Depuis quand est-il parti?»</p>
-
-<p>L'homme la renseigna abondamment. «Voilà quinze jours. Ils sont
-partis comme ça, un soir, et pas revenus. Ils devaient partout dans
-le quartier; aussi vous comprenez bien qu'ils n'ont pas laissé leur
-adresse.»</p>
-
-<p>Jeanne voyait des lueurs, des grands jets de flamme, comme si on
-lui eût tiré des coups de fusil devant les yeux. Mais une idée fixe
-la soutenait, la faisait demeurer debout, calme en apparence, et
-réfléchie. Elle voulait savoir et retrouver Poulet.</p>
-
-<p>&mdash;«Alors il n'a rien dit, en s'en allant?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! rien du tout, ils se sont sauvés pour ne pas payer, voilà.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, il doit envoyer chercher ses lettres par quelqu'un.</p>
-
-<p>&mdash;Plus souvent que je les donnerais. Et puis ils n'en recevaient pas
-dix par an. Je leur en ai monté une pourtant deux jours avant qu'ils
-s'en aillent.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span></p>
-
-<p>C'était sa lettre sans doute. Elle dit précipitamment: «Écoutez,
-je suis sa mère, à lui, et je suis venue pour le chercher. Voilà
-dix francs pour vous. Si vous avez quelque nouvelle ou quelque
-renseignement sur lui, apportez-les moi à l'hôtel de Normandie, rue du
-Havre, et je vous payerai bien.</p>
-
-<p>Il répondit: «Comptez sur moi, Madame.»</p>
-
-<p>Et elle se sauva.</p>
-
-<p>Elle se remit à marcher sans s'inquiéter où elle allait. Elle se hâtait
-comme pressée par une course importante; elle filait le long des murs,
-heurtée par des gens à paquets; elle traversait les rues sans regarder
-les voitures venir, injuriée par les cochers; elle trébuchait aux
-marches des trottoirs auxquelles elle ne prenait point garde; elle
-courait devant elle, l'âme perdue.</p>
-
-<p>Tout à coup elle se trouva dans un jardin et elle se sentit si fatiguée
-qu'elle s'assit sur un banc. Elle y demeura fort longtemps apparemment,
-pleurant sans s'en apercevoir, car des passants s'arrêtaient pour la
-regarder. Puis elle sentit qu'elle avait très froid; et elle se leva
-pour repartir; ses jambes la portaient à peine tant elle était accablée
-et faible.</p>
-
-<p>Elle voulait entrer prendre un bouillon dans un restaurant, mais elle
-n'osait pas pénétrer dans ces établissements, prise d'une espèce de
-<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span> honte, d'une peur, d'une sorte de pudeur de son chagrin qu'elle
-sentait visible. Elle s'arrêtait une seconde devant la porte, regardait
-au dedans, voyait tous ces gens attablés et mangeant, et s'enfuyait
-intimidée, se disant: «J'entrerai dans le prochain.» Et elle ne
-pénétrait pas davantage dans le suivant.</p>
-
-<p>A la fin elle acheta chez un boulanger un petit pain en forme de lune,
-et elle se mit à le croquer tout en marchant. Elle avait grand'soif,
-mais elle ne savait où aller boire et elle s'en passa.</p>
-
-<p>Elle franchit une voûte et se trouva dans un autre jardin entouré
-d'arcades. Elle reconnut alors le Palais-Royal.</p>
-
-<p>Comme le soleil et la marche l'avaient un peu réchauffée, elle s'assit
-encore une heure ou deux.</p>
-
-<p>Une foule entrait, une foule élégante qui causait, souriait, saluait,
-cette foule heureuse dont les femmes sont belles et les hommes riches,
-qui ne vit que pour la parure et les joies.</p>
-
-<p>Jeanne effarée d'être au milieu de cette cohue brillante, se leva pour
-s'enfuir; mais soudain la pensée lui vint, qu'elle pourrait <ins class="correction" title="recontrer">rencontrer</ins>
-Paul en ce lieu; elle se mit à errer en épiant les visages, allant et
-revenant sans <span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span> cesse, d'un bout à l'autre du Jardin, de son pas
-humble et rapide.</p>
-
-<p>Des gens se retournaient pour la regarder, d'autres riaient et se la
-montraient. Elle s'en aperçut et se sauva, pensant que, sans doute, on
-s'amusait de sa tournure et de sa robe à carreaux verts choisie par
-Rosalie et exécutée sur ses indications par la couturière de Goderville.</p>
-
-<p>Elle n'osait même plus demander sa route aux passants. Elle s'y hasarda
-pourtant et finit par retrouver son hôtel.</p>
-
-<p>Elle passa le reste du jour sur une chaise, aux pieds de son lit, sans
-remuer. Puis elle dîna, comme la veille, d'un potage et d'un peu de
-viande. Puis elle se coucha, accomplissant chaque acte machinalement,
-par habitude.</p>
-
-<p>Le lendemain elle se rendit à la préfecture de police pour qu'on lui
-retrouvât son enfant. On ne put rien lui promettre; on s'en occuperait
-cependant.</p>
-
-<p>Alors elle vagabonda par les rues, espérant toujours le rencontrer. Et
-elle se sentait plus seule dans cette foule agitée, plus perdue, plus
-misérable qu'au milieu des champs déserts.</p>
-
-<p>Quand elle rentra, le soir, à l'hôtel, on lui dit qu'un homme l'avait
-demandée de la part de M. Paul et qu'il reviendrait le lendemain. <span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span>
-Un flot de sang lui jaillit au c&oelig;ur et elle ne ferma pas l'&oelig;il de
-la nuit. Si c'était lui? Oui c'était lui assurément, bien qu'elle ne
-l'eût pas reconnu aux détails qu'on lui avait donnés.</p>
-
-<p>Vers neuf heures du matin on heurta sa porte, elle cria: «Entrez!»
-prête à s'élancer, les bras ouverts. Un inconnu se présenta. Et,
-pendant qu'il s'excusait de l'avoir dérangée, et qu'il expliquait son
-affaire, une dette de Paul qu'il venait réclamer, elle se sentait
-pleurer sans vouloir le laisser paraître, enlevant les larmes du bout
-du doigt, à mesure qu'elles glissaient au coin des yeux.</p>
-
-<p>Il avait appris sa venue par la concierge de la rue du Sauvage, et,
-comme il ne pouvait retrouver le jeune homme, il s'adressait à la mère.
-Et il tendait un papier qu'elle prit sans songer à rien. Elle lut un
-chiffre 90 francs, tira son argent et paya.</p>
-
-<p>Elle ne sortit pas ce jour-là.</p>
-
-<p>Le lendemain d'autres créanciers se présentèrent. Elle donna tout ce
-qui lui restait, ne réservant qu'une vingtaine de francs; et elle
-écrivit à Rosalie pour lui dire sa situation.</p>
-
-<p>Elle passait ses jours à errer, attendant la réponse de sa bonne,
-ne sachant que faire, où tuer les heures lugubres, les heures
-interminables, n'ayant personne à qui dire un mot tendre, personne qui
-connût sa misère. Elle <span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span> allait au hasard, harcelée à présent par
-un besoin de partir, de retourner là-bas, dans sa petite maison sur le
-bord de la route solitaire.</p>
-
-<p>Elle n'y pouvait plus vivre quelques jours auparavant tant la tristesse
-l'accablait, et maintenant elle sentait bien qu'elle ne saurait
-plus, au contraire, vivre que là, où ses mornes habitudes s'étaient
-enracinées.</p>
-
-<p>Enfin, un soir, elle trouva une lettre et deux cents francs. Rosalie
-disait: «Madame Jeanne, revenez bien vite, car je ne vous enverrai plus
-rien. Quant à M. Paul, c'est moi qu'irai le chercher quand nous aurons
-de ses nouvelles.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«Je vous salue. Votre servante,</p>
-
- <p class="rsignature">«<span class="smcap">Rosalie</span>.»</p>
-</div>
-
-<p>Et Jeanne repartit pour Batteville, un matin qu'il neigeait, et qu'il
-faisait grand froid.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span></p>
-
-<h3>XIV</h3>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">A</span><span class="smcap">lors</span> elle ne sortit plus, elle ne remua plus. Elle se levait chaque
-matin à la même heure, regardait le temps par sa fenêtre, puis
-descendait s'asseoir devant le feu dans la salle.</p>
-
-<p>Elle restait là des jours entiers, immobile, les yeux plantés sur la
-flamme, laissant aller à l'aventure ses lamentables pensées et suivant
-le triste défilé de ses misères. Les ténèbres peu à peu envahissaient
-la petite pièce sans qu'elle eût fait d'autre mouvement que pour
-remettre du bois au feu. Rosalie alors apportait la lampe et s'écriait:
-«Allons, madame Jeanne, il faut vous secouer ou bien vous n'aurez pas
-encore faim ce soir.»</p>
-
-<p>Elle était souvent poursuivie d'idées fixes qui l'obsédaient et
-torturée par des préoccupations insignifiantes; les moindres choses,
-dans sa tête malade, prenant une importance extrême.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span></p>
-
-<p>Elle revivait surtout dans le passé, dans le vieux passé, hantée
-par les premiers temps de sa vie et par son voyage de noces, là-bas
-en Corse. Des paysages de cette île, oubliés depuis longtemps,
-surgissaient soudain devant elle dans les tisons de sa cheminée; et
-elle se rappelait tous les détails, tous les petits faits, toutes
-les figures rencontrées là-bas; la tête du guide Jean Ravoli la
-poursuivait; et elle croyait parfois entendre sa voix.</p>
-
-<p>Puis elle songeait aux douces années de l'enfance de Paul, alors qu'il
-lui faisait repiquer des salades et qu'elle s'agenouillait dans la
-terre grasse à côté de tante Lison, rivalisant de soins toutes les deux
-pour plaire à l'enfant, luttant à celle qui ferait reprendre les jeunes
-plantes avec le plus d'adresse et obtiendrait le plus d'élèves.</p>
-
-<p>Et, tout bas, ses lèvres murmuraient: «Poulet, mon petit Poulet,» comme
-si elle lui eût parlé; et, sa rêverie s'arrêtant sur ce mot, elle
-essayait parfois pendant des heures d'écrire dans le vide, de son doigt
-tendu, les lettres qui le composaient. Elle les traçait lentement,
-devant le feu, s'imaginant les voir, puis, croyant s'être trompée,
-elle recommençait le P d'un bras tremblant de fatigue, s'efforçant
-de dessiner le nom jusqu'au bout; puis, quand elle avait fini, elle
-recommençait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span></p>
-
-<p>A la fin elle ne pouvait plus, mêlait tout, modelait d'autres mots,
-s'énervant jusqu'à la folie.</p>
-
-<p>Toutes les manies des solitaires la possédaient. La moindre chose
-changée de place l'irritait.</p>
-
-<p>Rosalie souvent la forçait à marcher, l'emmenait sur la route; mais
-Jeanne au bout de vingt minutes déclarait: «Je n'en puis plus, ma
-fille,» et elle s'asseyait au bord du fossé.</p>
-
-<p>Bientôt tout mouvement lui fut odieux, et elle restait au lit le plus
-tard possible.</p>
-
-<p>Depuis son enfance une seule habitude lui était demeurée invariablement
-tenace, celle de se lever tout d'un coup aussitôt après avoir bu son
-café au lait. Elle tenait d'ailleurs à ce mélange d'une façon exagérée;
-et la privation lui en aurait été plus sensible que celle de n'importe
-quoi. Elle attendait, chaque matin, l'arrivée de Rosalie avec une
-impatience un peu sensuelle; et, dès que la tasse pleine était posée
-sur la table de nuit, elle se mettait sur son séant et la vidait
-vivement d'une manière un peu goulue. Puis, rejetant ses draps, elle
-commençait à se vêtir.</p>
-
-<p>Mais peu à peu elle s'habitua à rêvasser quelques secondes après avoir
-reposé le bol dans son assiette; puis elle s'étendit de nouveau <span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span>
-dans le lit; puis elle prolongea de jour en jour cette paresse jusqu'au
-moment où Rosalie revenait, furieuse, et l'habillait presque de force.</p>
-
-<p>Elle n'avait plus d'ailleurs une apparence de volonté et, chaque fois
-que sa servante lui demandait un conseil, lui posait une question,
-s'informait de son avis, elle répondait: «Fais comme tu voudras, ma
-fille.»</p>
-
-<p>Elle se croyait si directement poursuivie par une malchance obstinée
-contre elle qu'elle devenait fataliste comme un Oriental; et l'habitude
-de voir s'évanouir ses rêves et s'écrouler ses espoirs faisait qu'elle
-hésitait des journées entières avant d'accomplir la chose la plus
-simple, persuadée qu'elle s'engagerait toujours dans la mauvaise voie
-et que cela tournerait mal.</p>
-
-<p>Elle répétait à tout moment:&mdash;«C'est moi qui n'ai pas eu de chance dans
-la vie.» Alors Rosalie s'écriait:&mdash;«Qu'est-ce que vous diriez donc s'il
-vous fallait travailler pour avoir du pain, si vous étiez obligée de
-vous lever tous les jours à six heures du matin pour aller en journée!
-Il y en a bien qui sont obligées de faire ça, pourtant, et, quand elles
-deviennent trop vieilles, elles meurent de misère.»</p>
-
-<p>Jeanne répondait:&mdash;«Songe donc que <span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span> je suis toute seule, que mon
-fils m'a abandonnée.» Et Rosalie alors se fâchait furieusement:&mdash;«En
-voilà une affaire! Eh bien! et les enfants qui sont au service
-militaire! et ceux qui vont s'établir en Amérique.»</p>
-
-<p>L'Amérique représentait pour elle un pays vague où l'on va faire
-fortune et dont on ne revient jamais.</p>
-
-<p>Elle continuait:&mdash;«Il y a toujours un moment où il faut se séparer,
-parce que les vieux et les jeunes ne sont pas faits pour rester
-ensemble.»&mdash;Et elle concluait d'un ton féroce:&mdash;«Eh bien, qu'est-ce que
-vous diriez s'il était mort?»</p>
-
-<p>Et Jeanne, alors, ne répondait plus rien.</p>
-
-<p>Un peu de force lui revint, quand l'air s'amollit aux premiers jours du
-printemps, mais elle n'employait ce retour d'activité qu'à se jeter de
-plus en plus dans ses pensées sombres.</p>
-
-<p>Comme elle était montée au grenier, un matin, pour chercher quelque
-objet, elle ouvrit par hasard une caisse pleine de vieux calendriers;
-on les avait conservés selon la coutume de certaines gens de campagne.</p>
-
-<p>Il lui sembla qu'elle retrouvait les années elles-mêmes de son passé,
-et elle demeura saisie d'une étrange et confuse émotion devant ce tas
-de cartons carrés.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span></p>
-
-<p>Elle les prit et les emporta dans la salle en bas. Il y en avait de
-toutes les tailles, des grands et des petits. Et elle se mit à les
-ranger par années sur la table. Soudain elle retrouva le premier, celui
-qu'elle avait apporté aux Peuples.</p>
-
-<p>Elle le contempla longtemps, avec les jours biffés par elle le matin
-de son départ de Rouen, le lendemain de sa sortie du couvent. Et elle
-pleura. Elle pleura des larmes mornes et lentes, de pauvres larmes de
-vieille en face de sa vie misérable étalée devant elle sur cette table.</p>
-
-<p>Et une idée la saisit qui fut bientôt une obsession terrible,
-incessante, acharnée. Elle voulait retrouver presque jour par jour ce
-qu'elle avait fait.</p>
-
-<p>Elle piqua contre les murs, sur la tapisserie, l'un après l'autre,
-ces cartons jaunis, et elle passait des heures, en face de l'un ou de
-l'autre, se demandant: «Que m'est-il arrivé, ce mois-là?»</p>
-
-<p>Elle avait marqué de traits les dates mémorables de son histoire, et
-elle parvenait parfois à retrouver un mois entier, reconstituant un
-à un, groupant, rattachant l'un à l'autre tous les petits faits qui
-avaient précédé ou suivi un événement important.</p>
-
-<p>Elle réussit, à force d'attention obstinée, <span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span> d'efforts de mémoire,
-de volonté concentrée, à rétablir presque entièrement ses deux
-premières années aux Peuples, les souvenirs lointains de sa vie lui
-revenant avec une facilité singulière et une sorte de relief.</p>
-
-<p>Mais les années suivantes lui semblaient se perdre dans un brouillard,
-se mêler, enjamber l'une sur l'autre; et elle demeurait parfois un
-temps infini, la tête penchée vers un calendrier, l'esprit tendu sur
-l'Autrefois, sans parvenir même à se rappeler si c'était dans ce
-carton-là que tel souvenir pouvait être retrouvé.</p>
-
-<p>Elle allait de l'un à l'autre autour de la salle qu'entouraient, comme
-les gravures d'un chemin de la croix, ces tableaux des jours finis.
-Brusquement elle arrêtait sa chaise devant l'un d'eux, et restait
-jusqu'à la nuit immobile à le regarder, enfoncée en ses recherches.</p>
-
-<p>Puis tout à coup, quand toutes les sèves se réveillèrent sous la
-chaleur du soleil, quand les récoltes se mirent à pousser par les
-champs, les arbres à verdir, quand les pommiers dans les cours
-s'épanouirent comme des boules roses et parfumèrent la plaine, une
-grande agitation la saisit.</p>
-
-<p>Elle ne tenait plus en place; elle allait et venait, sortait et
-rentrait vingt fois par jour, et vagabondait parfois au loin le long
-des <span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span> fermes, s'exaltant dans une sorte de fièvre de regret.</p>
-
-<p>La vue d'une marguerite blottie dans une touffe d'herbe, d'un rayon de
-soleil glissant entre les feuilles, d'une flaque d'eau dans une ornière
-où se mirait le bleu du ciel, la remuaient, l'attendrissaient, la
-bouleversaient en lui redonnant des sensations lointaines, comme l'écho
-de ses émotions de jeune fille, quand elle rêvait par la campagne.</p>
-
-<p>Elle avait frémi des mêmes secousses, savouré cette douceur et cette
-griserie troublante des jours tièdes, quand elle attendait l'avenir.
-Elle retrouvait tout cela maintenant que l'avenir était clos. Elle
-en jouissait encore dans son c&oelig;ur; mais elle en souffrait en même
-temps, comme si la joie éternelle du monde réveillé en pénétrant sa
-peau séchée, son sang refroidi, son âme accablée, n'y pouvait plus
-jeter qu'un charme affaibli et douloureux.</p>
-
-<p>Il lui semblait aussi que quelque chose était un peu changé partout
-autour d'elle. Le soleil devait être un peu moins chaud que dans sa
-jeunesse, le ciel un peu moins bleu, l'herbe un peu moins verte; et les
-fleurs, plus pâles et moins odorantes, n'enivraient plus tout à fait
-autant.</p>
-
-<p>Dans certains jours, cependant, un tel bien-être de vie la pénétrait
-qu'elle se reprenait <span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span> à rêvasser, à espérer, à attendre; car
-peut-on, malgré la rigueur acharnée du sort, ne pas espérer toujours,
-quand il fait beau?</p>
-
-<p>Elle allait, elle allait devant elle, pendant des heures et des heures,
-comme fouettée par l'excitation de son âme. Et parfois elle s'arrêtait
-tout à coup, et s'asseyait au bord de la route pour réfléchir à des
-choses tristes. Pourquoi n'avait-elle pas été aimée comme d'autres?
-Pourquoi n'avait-elle pas même connu les simples bonheurs d'une
-existence calme?</p>
-
-<p>Et parfois encore elle oubliait un moment qu'elle était vieille,
-qu'il n'y avait plus rien devant elle, hors quelques ans lugubres et
-solitaires, que toute sa route était parcourue; et elle bâtissait,
-comme jadis, à seize ans, des projets doux à son c&oelig;ur; elle
-combinait des bouts d'avenir charmants. Puis la dure sensation du réel
-tombait sur elle; elle se relevait courbaturée comme sous la chute d'un
-poids qui lui aurait cassé les reins; et elle reprenait plus lentement
-le chemin de sa demeure en murmurant: «Oh vieille folle! vieille folle!»</p>
-
-<p>Rosalie maintenant lui répétait à tout moment: «Mais restez donc
-tranquille, Madame, qu'est-ce que vous avez à vous émouver comme ça?»</p>
-
-<p>Et Jeanne répondait tristement: «Que <span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span> veux-tu, je suis comme
-«Massacre» aux derniers jours.»</p>
-
-<p>La bonne, un matin, entra plus tôt dans sa chambre, et déposant sur sa
-table de nuit le bol de café au lait: «Allons, buvez vite. Denis est
-devant la porte qui nous attend. Nous allons aux Peuples parce que j'ai
-affaire là-bas.»</p>
-
-<p>Jeanne crut qu'elle allait s'évanouir tant elle se sentit émue; et elle
-s'habilla en tremblant d'émotion, effarée et défaillante à la pensée de
-revoir sa chère maison.</p>
-
-<p>Un ciel radieux s'étalait sur le monde; et le bidet, pris de gaietés,
-faisait parfois un temps de galop. Quand on entra dans la commune
-d'Étouvent, Jeanne sentit qu'elle respirait avec peine tant sa poitrine
-palpitait; et quand elle aperçut les piliers de brique de la barrière,
-elle dit à voix basse deux ou trois fois, et malgré elle: «Oh! oh! oh!»
-comme devant les choses qui révolutionnent le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>On détela la carriole chez les Couillard; puis, pendant que Rosalie et
-son fils allaient à leurs affaires, les fermiers offrirent à Jeanne de
-faire un tour au château, les maîtres étant absents, et on lui donna
-les clefs.</p>
-
-<p>Elle partit seule, et, lorsqu'elle fut devant le vieux manoir du côté
-de la mer, elle s'arrêta pour le regarder. Rien n'était changé au <span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">372</a></span>
-dehors. Le vaste bâtiment grisâtre avait ce jour-là, sur ses murs
-ternis, des sourires de soleil. Tous les contrevents étaient clos.</p>
-
-<p>Un petit morceau d'une branche morte tomba sur sa robe, elle leva
-les yeux; il venait du platane. Elle s'approcha du gros arbre à la
-peau lisse et pâle, et le caressa de la main comme une bête. Son pied
-heurta, dans l'herbe, un morceau de bois pourri; c'était le dernier
-fragment du banc où elle s'était assise si souvent avec tous les siens,
-du banc qu'on avait posé le jour même de la première visite de Julien.</p>
-
-<p>Alors elle gagna la double porte du vestibule et eut grand'peine à
-l'ouvrir, la lourde clef rouillée refusant de tourner. La serrure
-enfin céda avec un dur grincement des ressorts; et le battant, un peu
-résistant lui-même, s'enfonça sous une poussée.</p>
-
-<p>Jeanne tout de suite, et presque courant, monta jusqu'à sa chambre.
-Elle ne la reconnut pas, tapissée d'un papier clair; mais, ayant ouvert
-une fenêtre, elle demeura remuée jusqu'au fond de sa chair devant tout
-cet horizon tant aimé, le bosquet, les ormes, la lande, et la mer semée
-de voiles brunes qui semblaient immobiles au loin.</p>
-
-<p>Alors elle se mit à rôder par la grande demeure vide. Elle regardait,
-sur les murailles, <span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">373</a></span> des taches familières à ses yeux. Elle s'arrêta
-devant un petit trou creusé dans le plâtre par le baron qui s'amusait
-souvent, en souvenir de son jeune temps, à faire des armes avec sa
-canne contre la cloison quand il passait devant cet endroit.</p>
-
-<p>Dans la chambre de petite mère elle retrouva, piquée derrière une
-porte, dans un coin sombre, auprès du lit, une fine épingle à tête d'or
-qu'elle avait enfoncée là autrefois (elle se le rappelait maintenant),
-et qu'elle avait, depuis, cherchée pendant des années. Personne ne
-l'avait trouvée. Elle la prit comme une inappréciable relique et la
-baisa.</p>
-
-<p>Elle allait partout, cherchait, reconnaissait des traces presque
-invisibles dans les tentures des chambres qu'on n'avait point changées,
-revoyait ces figures bizarres que l'imagination prête souvent aux
-dessins des étoffes, des marbres, aux ombres des plafonds salis par le
-temps.</p>
-
-<p>Elle marchait à pas muets, toute seule dans l'immense château
-silencieux, comme à travers un cimetière. Toute sa vie gisait là
-dedans. Elle descendit au salon. Il était sombre derrière ses volets
-fermés et elle fut quelque temps avant d'y rien distinguer; puis, son
-regard s'habituant à l'obscurité, elle reconnut peu à peu les hautes
-tapisseries où se promenaient <span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">374</a></span> des oiseaux. Deux fauteuils étaient
-restés devant la cheminée comme si on venait de les quitter; et l'odeur
-même de la pièce, une odeur qu'elle avait toujours gardée, comme les
-êtres ont la leur, une odeur vague, bien reconnaissable cependant,
-douce senteur indécise des vieux appartements, pénétrait Jeanne,
-l'enveloppait de souvenirs, grisait sa mémoire. Elle restait haletante,
-aspirant cette haleine du passé, et les yeux fixés sur les deux sièges.
-Et soudain, dans une brusque hallucination qu'enfanta son idée fixe,
-elle crut voir, elle vit, comme elle les avait vus si souvent, son père
-et sa mère chauffant leurs pieds au feu.</p>
-
-<p>Elle recula épouvantée, heurta du dos le bord de la porte, s'y soutint
-pour ne pas tomber, les yeux toujours tendus sur les fauteuils.</p>
-
-<p>La vision avait disparu.</p>
-
-<p>Elle demeura éperdue pendant quelques minutes; puis elle reprit
-lentement la possession d'elle-même et voulut s'enfuir, ayant peur
-d'être folle. Son regard tomba par hasard sur le lambris auquel elle
-s'appuyait; et elle aperçut l'échelle de Poulet.</p>
-
-<p>Toutes les légères marques grimpaient sur la peinture à des intervalles
-inégaux; et des chiffres tracés au canif indiquaient les âges, <span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">375</a></span> les
-mois, et la croissance de son fils. Tantôt c'était l'écriture du baron,
-plus grande, tantôt la sienne plus petite, tantôt celle de tante Lison
-un peu tremblée. Et il lui sembla que l'enfant d'autrefois était là,
-devant elle, avec ses cheveux blonds, collant son petit front contre le
-mur pour qu'on mesurât sa taille.</p>
-
-<p>Le baron criait: «Jeanne, il a grandi d'un centimètre depuis six
-semaines.»</p>
-
-<p>Elle se mit à baiser le lambris, avec une frénésie d'amour.</p>
-
-<p>Mais on l'appelait au dehors. C'était la voix de Rosalie:&mdash;«Madame
-Jeanne, madame Jeanne, on vous attend pour déjeuner.» Elle sortit,
-perdant la tête. Et elle ne comprenait plus rien de ce qu'on lui
-disait. Elle mangea des choses qu'on lui servit, écouta parler sans
-savoir de quoi, causa sans doute avec les fermières qui s'informaient
-de sa santé, se laissa embrasser, embrassa elle-même des joues qu'on
-lui tendait, et elle remonta dans la voiture.</p>
-
-<p>Quand elle perdit de vue, à travers les arbres, la haute toiture du
-château, elle eut dans la poitrine un déchirement horrible. Elle
-sentait en son c&oelig;ur qu'elle venait de dire adieu pour toujours à sa
-maison.</p>
-
-<p>On s'en revint à Batteville.</p>
-
-<p>Au moment où elle allait rentrer dans sa nouvelle demeure, elle aperçut
-quelque chose <span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">376</a></span> de blanc sous la porte; c'était une lettre que le
-facteur avait glissée là en son absence. Elle reconnut aussitôt qu'elle
-venait de Paul, et l'ouvrit, tremblant d'angoisse. Il disait:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«Ma chère maman, je ne t'ai pas écrit plus tôt parce que je ne
- voulais pas te faire faire à Paris un voyage inutile, devant moi-même
- aller te voir incessamment. Je suis à l'heure présente sous le
- coup d'un grand malheur et dans une grande difficulté. Ma femme
- est mourante après avoir accouché d'une petite fille, voici trois
- jours; et je n'ai pas le sou. Je ne sais que faire de l'enfant que
- ma concierge élève au biberon comme elle peut, mais j'ai peur de la
- perdre. Ne pourrais-tu t'en charger? Je ne sais absolument que faire
- et je n'ai pas d'argent pour la mettre en nourrice. Réponds poste
- pour poste.</p>
-
- <p class="rsignature2">«Ton fils qui t'aime,</p>
-
- <p class="rsignature">«<span class="smcap">Paul</span>.»</p>
-</div>
-
-<p>Jeanne s'affaissa sur une chaise, ayant à peine la force d'appeler
-Rosalie. Quand la bonne fut là, elles relurent la lettre ensemble, puis
-demeurèrent silencieuses, l'une en face de l'autre, longtemps.</p>
-
-<p>Rosalie, enfin, parla:&mdash;«J'vas aller chercher la petite, moi, Madame.
-On ne peut pas la laisser comme ça.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">377</a></span></p>
-
-<p>Jeanne répondit: «Va, ma fille.»</p>
-
-<p>Elles se turent encore, puis la bonne reprit:&mdash;«Mettez votre chapeau,
-Madame, et puis allons à Goderville chez le notaire. Si l'autre va
-mourir, il faut que M. Paul l'épouse, pour la petite, plus tard.»</p>
-
-<p>Et Jeanne, sans répondre un mot, mit son chapeau. Une joie profonde
-et inavouable inondait son c&oelig;ur, une joie perfide qu'elle voulait
-cacher à tout prix, une de ces joies abominables dont on rougit,
-mais dont on jouit ardemment dans le secret mystérieux de l'âme:&mdash;La
-maîtresse de son fils allait mourir.</p>
-
-<p>Le notaire donna à la bonne des indications détaillées qu'elle se fit
-répéter plusieurs fois; puis, sûre de ne pas commettre d'erreur, elle
-déclara:&mdash;«Ne craignez rien, je m'en charge maintenant.»</p>
-
-<p>Elle partit pour Paris la nuit même.</p>
-
-<p>Jeanne passa deux jours dans un trouble de pensée qui la rendait
-incapable de réfléchir à rien. Le troisième matin elle reçut un seul
-mot de Rosalie annonçant son retour par le train du soir. Rien de plus.</p>
-
-<p>Vers trois heures elle fit atteler la carriole d'un voisin qui la
-conduisit à la gare de Beuzeville pour attendre sa servante.</p>
-
-<p>Elle restait debout sur le quai, l'&oelig;il tendu <span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">378</a></span> sur la ligne
-droite des rails qui fuyaient en se rapprochant là-bas, là-bas, au bout
-de l'horizon. De temps en temps elle regardait l'horloge.&mdash;Encore dix
-minutes.&mdash;Encore cinq minutes.&mdash;Encore deux minutes.&mdash;Voici l'heure.
-Rien n'apparaissait sur la voie lointaine. Puis tout à coup elle
-aperçut une tache blanche, une fumée, puis, au-dessous un point noir
-qui grandit, grandit, accourant à toute vitesse. La grosse machine
-enfin, ralentissant sa marche, passa en ronflant, devant Jeanne qui
-guettait avidement les portières. Plusieurs s'ouvrirent; des gens
-descendaient, des paysans en blouse, des fermières avec des paniers,
-des petits bourgeois en chapeau mou. Enfin elle aperçut Rosalie qui
-portait en ses bras une sorte de paquet de linge.</p>
-
-<p>Elle voulut aller vers elle, mais elle craignait de tomber tant ses
-jambes étaient devenues molles. Sa bonne l'ayant vue, la rejoignit
-avec son air calme ordinaire; et elle dit: «Bonjour, Madame; me v'là
-revenue, c'est pas sans peine.»</p>
-
-<p>Jeanne balbutia: «Eh bien?»</p>
-
-<p>Rosalie répondit: «Eh bien, elle est morte c'te nuit. Ils sont mariés,
-v'là la petite.» Et elle tendit l'enfant qu'on ne voyait point dans ses
-linges.</p>
-
-<p>Jeanne la reçut machinalement et elles <span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">379</a></span> sortirent de la gare, puis
-montèrent dans la voiture.</p>
-
-<p>Rosalie reprit: «M. Paul viendra dès l'enterrement fini. Demain à la
-même heure, faut croire.»</p>
-
-<p>Jeanne murmura: «Paul...» et n'ajouta rien.</p>
-
-<p>Le soleil baissait vers l'horizon, inondant de clarté les plaines
-verdoyantes, tachées de place en place par l'or des colzas en fleur, et
-par le sang des coquelicots. Une quiétude infinie planait sur la terre
-tranquille où germaient les sèves. La carriole allait grand train, le
-paysan claquant de la langue pour exciter son cheval.</p>
-
-<p>Et Jeanne regardait droit devant elle en l'air, dans le ciel que
-coupait, comme des fusées, le vol ceintré des hirondelles. Et soudain
-une tiédeur douce, une chaleur de vie traversant ses robes, gagna ses
-jambes, pénétra sa chair; c'était la chaleur du petit être qui dormait
-sur ses genoux.</p>
-
-<p>Alors une émotion infinie l'envahit. Elle découvrit brusquement la
-figure de l'enfant qu'elle n'avait pas encore vue: la fille de son
-fils. Et comme la frêle créature, frappée par la lumière vive, ouvrait
-ses yeux bleus en remuant la bouche, Jeanne se mit à l'embrasser
-furieusement, la soulevant dans ses bras, la criblant de baisers.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">380</a></span></p>
-
-<p>Mais Rosalie, contente et bourrue, l'arrêta. «Voyons, voyons, madame
-Jeanne, finissez; vous allez la faire crier.»</p>
-
-<p>Puis elle ajouta, répondant sans doute à sa propre pensée: «La vie,
-voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit.»</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">381</a></span></p>
-
-<h2><a name="ch_2" id="ch_2"></a>NOTES.</h2>
-
-<p><i>Une Vie</i> a paru en feuilleton dans le <i>Gil-Blas</i>, du mardi 27 février
-au vendredi 6 avril 1883; il parut immédiatement après chez l'éditeur
-Victor Havard, où son succès fut très grand et immédiat. Maupassant,
-selon un procédé de travail qu'il emploiera toujours pour ses romans, a
-utilisé dans celui-ci diverses chroniques publiées dans le même journal
-ou dans le <i>Gaulois</i>.</p>
-
-<p>Nous avons dû communication à l'extrême obligeance de M. Louis Barthou
-du premier manuscrit d'<i>Une Vie</i>. Il compte 114 feuillets grand in-4<sup>o</sup>,
-écrits d'un seul côté, très raturés par places, très nets ailleurs;
-il est resté inachevé. Cependant, M. Léon Hennique possède un autre
-fragment de manuscrit qui semble être la continuation de celui-ci.
-Le manuscrit de M. Barthou porte sur la couverture, de la main de
-l'auteur, la mention: «Vieux manuscrit».</p>
-
-<p>Il offre un grand intérêt pour l'étude de l'élaboration et de la
-composition d'<i>Une Vie</i> à l'achèvement de laquelle il a certainement
-servi. On y retrouve en effet plusieurs passages et même des épisodes
-entiers conçus en termes presque identiques. Il n'en présente pas
-moins, d'autre part, avec le texte définitif des divergences assez
-nombreuses. Si les caractères essentiels sont déjà parfaitement
-reconnaissables, Jeanne, par exemple, y a un frère, nommé Henri, qui
-rappelle d'une manière frappante le fils du même nom qu'elle aura plus
-tard dans le roman.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">382</a></span></p>
-
-<p>Mais c'est dans l'ensemble de la composition que l'effort de Maupassant
-a particulièrement porté. Les répétitions d'effets ou de descriptions
-sont encore fréquentes dans le manuscrit de M. Barthou. Le récit y
-a un tour moins net, parfois un peu diffus ou un peu hésitant, un
-mouvement moins continu; les phrases ont des contours moins tracés; les
-chapitres, moins de saillie; on entre moins franchement dans l'action.
-La vue claire que Maupassant a eue de ces imperfections lui a permis
-de s'en débarrasser peu à peu complètement. Il nous a paru bon de
-signaler, puisque l'occasion s'en présentait, cette preuve éclatante de
-travail logique, de sens critique, de réflexion que la spontanéité très
-grande de la phrase risquerait peut-être de faire oublier.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2><a name="ch_3" id="ch_3"></a>VARIANTES<br />
-
-<span class="small50">D'APRÈS</span><br />
-
-<span class="small80">LE TEXTE DU MANUSCRIT DE <i>UNE VIE</i>.</span></h2>
-
-<p>Page 3, ligne 20, l'amour <i>des choses</i>...</p>
-
-<p>Page 18, ligne 27, comme <i>la fraîcheur d'un bain</i>...</p>
-
-<p>Page 20, ligne 9, des <i>soirs</i>...</p>
-
-<p>Page 33, ligne 22, d'une voix <i>dolente</i>, <i>d'une voix</i>...</p>
-
-<p>Page 43, ligne 13, chasseur <i>sauvage</i> dans...</p>
-
-<p>Page 45, ligne 22, d'abord <i>un peu</i>.</p>
-
-<p>Page 49, ligne 11, galet: «<i>Faites un tour</i>, mes...</p>
-
-<p>Page 49, ligne 26, des <i>idées</i> nouvelles et rapides, <i>qui ne
-s'arrêtaient pas dans sa tête</i>.</p>
-
-<p>Page 72, ligne 7, père <i>prenant le bras de la baronne la souleva</i>,
-et,...</p>
-
-<p>Page 74, ligne 12, surprise, <i>toute saisie</i>, apitoyée...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">383</a></span></p>
-
-<p>Page 75, ligne 17, moments <i>troublés</i> où...</p>
-
-<p>Page 77, ligne 3, soleil <i>semblait sec</i>, luisait...</p>
-
-<p>Page 84, ligne 27, secret <i>du Monde</i>...</p>
-
-<p>Page 86, ligne 3, souleva <i>légèrement</i> sur...</p>
-
-<p>Page 86, ligne 8, chair <i>rose</i>: «...</p>
-
-<p>Page 105, ligne 11, chaos <i>féerique</i>, il...</p>
-
-<p>Page 129, ligne 11, titrées <i>du pays</i> avait...</p>
-
-<p>Page 136, ligne 13, choses <i>empaquetées avec soin et tirées de
-l'armoire aux grandes occasions</i>.</p>
-
-<p>Page 149, ligne 28, donc <i>ma fille</i>?»</p>
-
-<p>Page 150, ligne 25, un <i>gargouillement</i> de gorge...&mdash;suffoque <i>un
-souffle de pompe détraquée</i>;...</p>
-
-<p>Page 150, ligne 29, vie <i>et un flot de liquide s'épandait sous les
-jupons aux pieds de la femme étendue</i>.</p>
-
-<p>Page 165, ligne 17, couchée, <i>oui couchée</i> dans...</p>
-
-<p>Page 176, ligne 16, voulu <i>d'mé</i>.</p>
-
-<p>Page 186, ligne 11, connaître <i>l'enfantement</i>.</p>
-
-<p>Page 193, ligne 24, ranimaient <i>triomphant</i>, elle...</p>
-
-<p>Page 231, ligne 3, était <i>lourde</i> et...</p>
-
-<p>Page 248, ligne 18, <i>on croit le voir</i>, on voudrait fuir...</p>
-
-<p>Page 249, ligne 9, croyance, <i>le dernier appui de son âme</i>.</p>
-
-<p>Page 250, ligne 25, confier <i>les intimes secrets de son c&oelig;ur</i>.</p>
-
-<p>Page 271, ligne 21, complaisante, <i>complice de l'adultère</i>...</p>
-
-<p>Page 281, ligne 24, chavirer, <i>soulever</i> et...</p>
-
-<p>Page 298, ligne 18, lui, <i>où il est né</i>, où nous mourrons...</p>
-
-<p>Page 303, ligne 13, femme, <i>bien qu'elle n'eût pas encore quarante
-ans</i>...</p>
-
-<p>Page 303, ligne 14, restée <i>petite</i> et fanée...</p>
-
-<p>Page 305, ligne 6, Elle fut <i>dévorée d'inquiétude</i> pendant...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">384</a></span></p>
-
-<p>Page 320, ligne 12, douloureux, <i>ne savait que dire, elle</i>...</p>
-
-<p>Page 328, ligne 16, Montivilliers, <i>à mi-chemin du village</i> de
-Batteville...</p>
-
-<p>Page 330, ligne 17, souvent <i>indécise</i> comme...</p>
-
-<p>Page 330, ligne 19, sur <i>son choix</i>, balançant...</p>
-
-<p>Page 331, ligne 3, et la fourmi.</p>
-
-<p>Page 333, ligne 4, fit un <i>tas</i> de...</p>
-
-<p>Page 335, ligne 20, inutiles et bavards. Vers huit heures, etc.</p>
-
-<p>Page 337, ligne 26, mouchoir <i>à carreau</i>.</p>
-
-<p>Page 339, ligne 1, s'arrêta devant une petite maison...</p>
-
-<p>Page 346, ligne 29, Je suis <i>toute seule</i>.</p>
-
-<p>Page 348, ligne 26, mère <i>éperdue</i>, désespérée...</p>
-
-<p>Page 348, ligne 28, tout, <i>permettrait ce mariage indigne</i>.</p>
-
-<p>Page 349, ligne 17, par cette <i>catin. Elle avait pris subitement cette
-détermination dernière sentant tout perdu, si elle ne tentait pas ce
-suprême effort.</i></p>
-
-<p>Page 349, ligne 19, préparatifs. <i>On chercha parmi les malles empilées
-dans le grenier, pleines encore d'objets de toute sorte, celles qui se
-trouvaient dans le meilleur état, et</i> Rosalie commença...</p>
-
-<p>Page 349, ligne 29, femmes <i>allèrent</i> ensemble...</p>
-
-<p>Page 351, ligne 4, répondre! <i>Elle avait peur de voir arriver la
-mère, peur de cette entrevue avec le fils qu'elle tenait férocement,
-peur de voir tous ses projets déjoués, toute sa honteuse machination
-renversée.</i> Jeanne...</p>
-
-<p>Page 352, ligne 22, monotone. <i>De temps en temps toute la suite de
-wagons s'arrêtait devant une gare, puis repartait. Elle filait en
-vomissant sa fumée, s'enfonçait sous les montagnes, ressortait dans les
-plaines, passait les vallées sur les ponts.</i></p>
-
-<p><i>Tout à coup, au sortir d'un tunnel, un employé cria Rouen, et Jeanne
-sentit son c&oelig;ur qui battait à l'étouffer.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">385</a></span></p>
-
-<p>Page 355, ligne 1, Rosalie. <i>Et elle se mit en route après avoir bu sa
-tasse de café au lait, obtenue à grand'peine, le personnel de l'hôtel
-n'étant pas encore levé.</i> Il...</p>
-
-<p>Page 357, ligne 1, doute. <i>Elle se sentait défaillir. Elle dit
-pourtant</i>: «...</p>
-
-<p>Page 357, ligne 6, moi <i>bien vite</i> à...</p>
-
-<p>Page 359, ligne 9, Goderville. <i>Et sa timidité s'accrut de la
-crainte d'être grotesque. Elle se vit, en passant, dans la glace
-d'une boutique. Il lui sembla qu'elle avait l'air d'une folle.</i> Elle
-n'osait...</p>
-
-<p>Page 360, ligne 24, situation. <i>Elle retourna à l'ancienne maison de
-Paul et à la préfecture; on ne put rien lui dire, on n'avait rien
-découvert</i>...</p>
-
-<p>Page 360, ligne 27, faire, où <i>passer les heures</i>, n'ayant personne...</p>
-
-<p>Page 365, ligne 14, qu'elle <i>n'osait plus rien entreprendre, qu'elle</i>
-hésitait...</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2><a name="ch_4" id="ch_4"></a>OPINION DE LA PRESSE<br />
-
-<span class="small50">SUR</span><br />
-
-<span class="small80"><i>UNE VIE</i>.</span></h2>
-
-<p class="opinion"><i>Le Réveil</i>, 15 avril 1883 (Paul Alexis).</p>
-
-<p>«Ce livre,... c'est la vie elle-même. Ce sont des événements qui se
-passent un peu partout et tous les jours. Et cela vous prend au c&oelig;ur
-pourtant, parce que c'est humain. Toutes les femmes croiront plus ou
-moins avoir été Jeanne, retrouveront leurs propres émotions, et seront
-particulièrement attendries...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">386</a></span></p>
-
-<p>«L'effet général est très grand, et le style emporte tout. Je viens
-en somme d'éprouver une grande satisfaction à savourer trois cents
-pages de cette prose qui me paraît plus que jamais «franche, souple et
-forte». Exubérance de santé, style chaud, phrase musclée et d'aplomb,
-attaches solides d'athlète, j'ai retrouvé tout Guy de Maupassant.»</p>
-
-<p class="opinion"><i>Temps</i>, 13 mai 1883.</p>
-
-<p>«M. de Maupassant choisit ses mots; il ne les recherche point et il
-lui suffit qu'ils soient justes pour obtenir une phrase sonore et un
-coloris harmonieux. Cette belle simplicité, si sûre d'elle-même, donne
-un grand charme à ses descriptions; quelques traits caractéristiques
-vivement saisis et fortement exprimés lui suffisent...</p>
-
-<p>«Quelques qualités qu'il y ait dans <i>Une Vie</i>, M. de Maupassant est
-supérieur à cette &oelig;uvre. Pourquoi son tableau est-il si violemment
-poussé au noir? C'est ce pessimisme qui a empêché Flaubert de se
-renouveler, c'est lui qui frappe M. Zola d'incapacité psychologique.»</p>
-
-<p class="opinion"><i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> août 1884, «Les Petits Naturalistes»
-(F. Brunetière).</p>
-
-<p>«Tous les défauts qu'exige l'esthétique naturaliste, M. de Maupassant
-les a, mais il a aussi quelques qualités qui sont assez rares dans
-l'école. Ainsi, j'ose à peine l'en féliciter, mais il y a chez lui
-quelques traces de sensibilité, de sympathie, d'émotion: dans le <i>Papa
-de Simon</i>,... dans <i>Une Vie</i>... Comme Flaubert, il manque surtout de
-goût et de mesure. Sans cela, sans <span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">387</a></span> quelques pages qui semblent
-une gageure, <i>Une Vie</i> serait presque une &oelig;uvre remarquable. C'est
-sans doute une bien simple et bien banale histoire; elle se laisse
-lire toutefois; et, voulant en parler, j'ai pu la relire sans ennui.
-Mal équilibré, mais soutenu par la solidité, si je puis ainsi dire,
-de trois ou quatre scènes principales, l'ensemble a de la carrure et
-respire une certaine puissance.»</p>
-
-<p class="opinion"><i>Revue Bleue</i>, 21 avril 1883 (Maxime Gaucher).</p>
-
-<p>«M. Guy de Maupassant a placé en tête de son dernier roman, <i>Une Vie</i>,
-cette épigraphe: «L'humble vérité.» Humble, c'est déjà un progrès. La
-vérité était moins humble, n'est-ce pas? dans la <i>Maison Tellier</i>. Vous
-verrez que le réalisme&mdash;il faut dire aussi que M. de Maupassant n'est
-qu'un demi-réaliste&mdash;finira par quitter les bas-fonds et les cloaques.</p>
-
-<p>«Le titre du roman, <i>Une Vie</i>, indique assez qu'ici nous avons une
-existence entière, ou peu s'en faut... Les personnages principaux sont
-peints de main de maître et se détachent avec un singulier relief...
-La série de tableaux que fait défiler devant nous M. de Maupassant est
-l'&oelig;uvre d'un styliste et d'un coloriste bien remarquable.»</p>
-
-<p class="opinion"><i>Le Figaro</i>, 25 avril 1883 (M. Philippe Gille).</p>
-
-<p>«Je ne sais jusqu'où l'opinion publique va porter le succès de ce
-roman, succès qui ne peut être douteux, mais ce que je tiens à dire
-avant d'entrer plus amplement dans l'analyse de ce procès-verbal
-minutieux et émouvant de la vie d'une créature humaine, c'est que son
-auteur vient de faire un grand pas et s'est placé <span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">388</a></span> sur un terrain
-assez élevé pour que sa personnalité s'y puisse détacher nettement.</p>
-
-<p>«M. Guy de Maupassant, qui a commencé comme élève de Zola, vient de
-sortir de l'école.»</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2><a name="table_des_matieres" id="table_des_matieres"></a>TABLE</h2>
-
-<table summary="table_des_chapitres" border="0" cellspacing="6">
- <colgroup span="2">
- <col width="400" />
- <col width="100" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td class="tdltop">&nbsp;</td>
- <td class="tdrtop">Pages.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Une Vie.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_1">2</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Notes.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_2">381</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Variantes d'après le texte du manuscrit de <i>Une Vie</i>.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_3">382</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Opinion de la presse sur <i>Une Vie</i>.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_4">385</a></td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<hr class="small2" />
-
-<div class="notelecteur"><a name="note_au_lecteur" id="note_au_lecteur"></a>
- <h2>Au lecteur</h2>
-
- <p class="line">~~~~~</p>
-
- <p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité
- la version originale.</p>
-
- <p>La table des matières a été ajoutée.</p>
-
- <p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.</p>
-
- <p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
- Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="orthographe originale" >souris</ins> sur
- le mot pour voir le texte original.</p>
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy de
-Maupassant, V 5, by Guy de Maupassant
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAUPASSANT ***
-
-***** This file should be named 50144-h.htm or 50144-h.zip *****
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