diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-04 23:09:56 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-04 23:09:56 -0800 |
| commit | 33571d92c125463c133537c137f94edea4d3e70d (patch) | |
| tree | a99fb86d9e7b30e22e18136694c929a381d1b6c5 | |
| parent | f015f118a4fb2cc11e8515b4fd51211da07a39a3 (diff) | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/50144-0.txt | 9876 | ||||
| -rw-r--r-- | old/50144-0.zip | bin | 186245 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50144-h.zip | bin | 259232 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50144-h/50144-h.htm | 10281 | ||||
| -rw-r--r-- | old/50144-h/images/abeille.jpg | bin | 5651 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50144-h/images/cover.jpg | bin | 66407 -> 0 bytes |
9 files changed, 17 insertions, 20157 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..1281caa --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #50144 (https://www.gutenberg.org/ebooks/50144) diff --git a/old/50144-0.txt b/old/50144-0.txt deleted file mode 100644 index c5e1a4c..0000000 --- a/old/50144-0.txt +++ /dev/null @@ -1,9876 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V 5, by -Guy de Maupassant - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V 5 - -Author: Guy de Maupassant - -Release Date: October 6, 2015 [EBook #50144] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAUPASSANT *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Cette version électronique reproduit dans son intégralité - la version originale. - - La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures. - - L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - La liste des modifications se trouve à la fin du texte. - - - - - Å’UVRES COMPLÈTES - DE - GUY DE MAUPASSANT - - - - - LA PRÉSENTE ÉDITION - DES - Å’UVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT - - A ÉTÉ TIRÉE - - PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE - - EN VERTU D'UNE AUTORISATION - DE M. LE GARDE DES SCEAUX - - EN DATE DU 30 JANVIER 1902. - - - IL A ÉTÉ TIRÉ À PART - - 100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE - - SAVOIR: - - 60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien. - 20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial. - 20 exemplaires (81 à 100) sur chine. - - - _Le texte de ce volume - est conforme à celui de l'édition originale_: Une Vie - _Paris, Victor Havard, 1883_. - - - - - Å’UVRES COMPLÈTES - DE - GUY DE MAUPASSANT - - - - - UNE VIE - _L'humble vérité._ - - - PARIS - - LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR - 17, boulevard de la madeleine, 17 - - MDCCCCVIII - - _Tous droits réservés._ - - - - - À - - MADAME BRAINNE - - _Hommage d'un ami dévoué, et en souvenir - d'un ami mort._ - - GUY DE MAUPASSANT. - - - - -UNE VIE. - - - - -I - - -Jeanne, ayant fini ses malles, s'approcha de la fenêtre, mais la pluie -ne cessait pas. - -L'averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les toits. -Le ciel bas et chargé d'eau semblait crevé, se vidant sur la terre, la -délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des rafales passaient -pleines d'une chaleur lourde. Le ronflement des ruisseaux débordés -emplissait les rues désertes où les maisons, comme des éponges, -buvaient l'humidité qui pénétrait au dedans et faisait suer les murs de -la cave au grenier. - -Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours, prête -à saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis si -longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps ne -s'éclaircissait pas; et pour la centième fois depuis le matin elle -interrogeait l'horizon. - -Puis elle s'aperçut qu'elle avait oublié de mettre son calendrier dans -son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit carton divisé par -mois, et portant au milieu d'un dessin la date de l'année courante -1819 en chiffres d'or. Puis elle biffa à coups de crayon les quatre -premières colonnes, rayant chaque nom de saint jusqu'au 2 mai, jour de -sa sortie du couvent. - -Une voix, derrière la porte, appela: «Jeannette!» - -Jeanne répondit: «Entre, papa.» Et son père parut. - -Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme -de l'autre siècle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J.-J. -Rousseau, il avait des tendresses d'amant pour la nature, les champs, -les bois, les bêtes. - -Aristocrate de naissance, il haïssait par instinct quatre-vingt-treize; -mais, philosophe par tempérament et libéral par éducation, il exécrait -la tyrannie d'une haine inoffensive et déclamatoire. - -Sa grande force et sa grande faiblesse, c'était la bonté, une bonté -qui n'avait pas assez de bras pour caresser, pour donner, pour -étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance, comme -l'engourdissement d'un nerf de la volonté, une lacune dans l'énergie, -presque un vice. - -Homme de théorie, il méditait tout un plan d'éducation pour sa fille, -voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre. - -Elle était demeurée jusqu'à douze ans dans la maison, puis, malgré les -pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-CÅ“ur. - -Il l'avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée, et -ignorante des choses humaines. Il voulait qu'on la lui rendît chaste -à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de bain de -poésie raisonnable; et, par les champs, au milieu de la terre fécondée, -ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l'aspect de l'amour naïf, des -tendresses simples des animaux, des lois sereines de la vie. - -Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sèves et -d'appétits de bonheur, prête à toutes les joies, à tous les hasards -charmants que dans le désÅ“uvrement des jours, la longueur des nuits, -la solitude des espérances, son esprit avait déjà parcourus. - -Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d'un blond -luisant qu'on aurait dit avoir déteint sur sa chair, une chair -d'aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d'un léger duvet, d'une -sorte de velours pâle qu'on apercevait un peu quand le soleil la -caressait. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu opaque qu'ont ceux des -bonshommes en faïence de Hollande. - -Elle avait, sur l'aile gauche de la narine, un petit grain de beauté, -un autre à droite, sur le menton, où frisaient quelques poils si -semblables à sa peau qu'on les distinguait à peine. Elle était grande, -mûre de poitrine, ondoyante de la taille. Sa voix nette semblait -parfois trop aiguë; mais son rire franc jetait de la joie autour -d'elle. Souvent, d'un geste familier, elle portait ses deux mains à ses -tempes comme pour lisser sa chevelure. - -Elle courut à son père et l'embrassa, en l'étreignant: «Eh bien, -partons-nous?» dit-elle. - -Il sourit, secoua ses cheveux déjà blancs, et qu'il portait assez -longs, et, tendant la main vers la fenêtre: - -«Comment veux-tu voyager par un temps pareil?» - -Mais elle le priait, câline et tendre: «Oh, papa, partons, je t'en -supplie. Il fera beau dans l'après-midi. - ---Mais ta mère n'y consentira jamais. - ---Si, je te le promets, je m'en charge. - ---Si tu parviens à décider ta mère, je veux bien, moi.» - -Et elle se précipita vers la chambre de la baronne. Car elle avait -attendu ce jour du départ avec une impatience grandissante. - -Depuis son entrée au Sacré-CÅ“ur elle n'avait pas quitté Rouen, son -père ne permettant aucune distraction avant l'âge qu'il avait fixé. -Deux fois seulement on l'avait emmenée quinze jours à Paris, mais -c'était une ville encore, et elle ne rêvait que la campagne. - -Elle allait maintenant passer l'été dans leur propriété des Peuples, -vieux château de famille planté sur la falaise auprès d'Yport; et elle -se promettait une joie infinie de cette vie libre au bord des flots. -Puis il était entendu qu'on lui faisait don de ce manoir qu'elle -habiterait toujours lorsqu'elle serait mariée. - -Et la pluie, tombant sans répit depuis la veille au soir, était le -premier gros chagrin de son existence. - -Mais, au bout de trois minutes, elle sortit, en courant, de la chambre -de sa mère, criant par toute la maison: «Papa, papa! maman veut bien; -fais atteler». - -Le déluge ne s'apaisait point; on eût dit même qu'il redoublait quand -la calèche s'avança devant la porte. - -Jeanne était prête à monter en voiture lorsque la baronne descendit -l'escalier, soutenue d'un côté par son mari, et, de l'autre, par une -grande fille de chambre forte et bien découplée comme un gars. C'était -une Normande du pays de Caux, qui paraissait au moins vingt ans, bien -qu'elle en eût au plus dix-huit. On la traitait dans la famille un peu -comme une seconde fille, car elle avait été la sÅ“ur de lait de Jeanne. -Elle s'appelait Rosalie. - -Sa principale fonction consistait d'ailleurs à guider les pas de -sa maîtresse devenue énorme depuis quelques années par suite d'une -hypertrophie du cÅ“ur dont elle se plaignait sans cesse. - -La baronne atteignit, en soufflant beaucoup, le perron du vieil hôtel, -regarda la cour où l'eau ruisselait et murmura: «Ce n'est vraiment pas -raisonnable». - -Son mari, toujours souriant, répondit: «C'est vous qui l'avez voulu, -madame Adélaïde». - -Comme elle portait ce nom pompeux d'Adélaïde, il le faisait toujours -précéder de «madame» avec un certain air de respect un peu moqueur. - -Puis elle se remit en marche et monta péniblement dans la voiture dont -tous les ressorts plièrent. Le baron s'assit à son côté, Jeanne et -Rosalie prirent place sur la banquette à reculons. - -La cuisinière Ludivine apporta des masses de manteaux qu'on disposa -sur les genoux, plus deux paniers qu'on dissimula sous les jambes; -puis elle grimpa sur le siège à côté du père Simon, et s'enveloppa -d'une grande couverture qui la coiffait entièrement. Le concierge et sa -femme vinrent saluer en fermant la portière; ils reçurent les dernières -recommandations pour les malles qui devaient suivre dans une charrette; -et on partit. - -Le père Simon, le cocher, la tête baissée, le dos arrondi sous la -pluie, disparaissait dans son carrick à triple collet. La bourrasque -gémissante battait les vitres, inondait la chaussée. - -La berline, au grand trot des deux chevaux, dévala rondement sur le -quai, longea la ligne des grands navires dont les mâts, les vergues, -les cordages se dressaient tristement dans le ciel ruisselant, comme -des arbres dépouillés; puis elle s'engagea sur le long boulevard du -mont Riboudet. - -Bientôt on traversa les prairies; et de temps en temps un saule -noyé, les branches pendantes avec un abandonnement de cadavre, se -dessinait vaguement à travers un brouillard d'eau. Les fers des chevaux -clapotaient et les quatre roues faisaient des soleils de boue. - -On se taisait; les esprits eux-mêmes semblaient mouillés comme la -terre. Petite mère se renversant appuya sa tête et ferma ses paupières. -Le baron considérait d'un Å“il morne les campagnes monotones et -trempées. Rosalie, un paquet sur les genoux, songeait de cette songerie -animale des gens du peuple. Mais Jeanne, sous ce ruissellement tiède, -se sentait revivre ainsi qu'une plante enfermée qu'on vient de remettre -à l'air; et l'épaisseur de sa joie, comme un feuillage, abritait son -cÅ“ur de la tristesse. Bien qu'elle ne parlât pas, elle avait envie -de chanter, de tendre au dehors sa main pour l'emplir d'eau qu'elle -boirait; et elle jouissait d'être emportée au grand trot des chevaux, -de voir la désolation des paysages, et de se sentir à l'abri au milieu -de cette inondation. - -Et sous la pluie acharnée, les croupes luisantes des deux bêtes -exhalaient une buée d'eau bouillante. - -La baronne, peu à peu, s'endormait. Sa figure qu'encadraient six -boudins réguliers de cheveux pendillants s'affaissa peu à peu, -mollement soutenue par les trois grandes vagues de son cou dont les -dernières ondulations se perdaient dans la pleine mer de sa poitrine. -Sa tête, soulevée à chaque aspiration, retombait ensuite; les joues -s'enflaient, tandis qu'entre ses lèvres entr'ouvertes passait un -ronflement sonore. Son mari se pencha vers elle, et posa doucement, -dans ses mains croisées sur l'ampleur de son ventre, un petit -portefeuille en cuir. - -Ce toucher la réveilla; et elle considéra l'objet d'un regard noyé, -avec cet hébétement des sommeils interrompus. Le portefeuille tomba, -s'ouvrit. De l'or et des billets de banque s'éparpillèrent dans la -calèche. Elle s'éveilla tout à fait; et la gaieté de sa fille partit en -une fusée de rires. - -Le baron ramassa l'argent, et, le lui posant sur les genoux: «Voici, ma -chère amie, tout ce qui reste de ma ferme d'Életot. Je l'ai vendue pour -faire réparer les Peuples, où nous habiterons souvent désormais». - -Elle compta six mille et quatre cents francs et les mit tranquillement -dans sa poche. - -C'était la neuvième ferme vendue ainsi sur trente et une que leurs -parents avaient laissées. Ils possédaient cependant encore environ -vingt mille livres de rentes en terres qui, bien administrées, auraient -facilement rendu trente mille francs par an. - -Comme ils vivaient simplement, ce revenu aurait suffi s'il n'y avait -eu dans la maison un trou sans fond toujours ouvert, la bonté. Elle -tarissait l'argent dans leurs mains comme le soleil tarit l'eau des -marécages. Cela coulait, fuyait, disparaissait. Comment? Personne n'en -savait rien. A tout moment l'un d'eux disait: «Je ne sais comment cela -s'est fait, j'ai dépensé cent francs aujourd'hui sans rien acheter de -gros». - -Cette facilité à donner était du reste un des grands bonheurs de leur -vie; et ils s'entendaient sur ce point d'une façon superbe et touchante. - -Jeanne demanda: «Est-ce beau, maintenant, mon château?» - -Le baron répondit gaiement: «Tu verras, fillette.» - -Mais peu à peu la violence de l'averse diminuait; puis ce ne fut plus -qu'une sorte de brume, une très fine poussière de pluie voltigeant. La -voûte des nuées semblait s'élever, blanchir; et soudain, par un trou -qu'on ne voyait point, un long rayon de soleil oblique descendit sur -les prairies. - -Et, les nuages s'étant fendus, le fond bleu du firmament parut; puis la -déchirure s'agrandit comme un voile qui se déchire; et un beau ciel pur -d'un azur net et profond se développa sur le monde. - -Un souffle frais et doux passa, comme un soupir heureux de la terre; -et, quand on longeait des jardins ou des bois, on entendait parfois le -chant alerte d'un oiseau qui séchait ses plumes. - -Le soir venait. Tout le monde dormait maintenant dans la voiture, -excepté Jeanne. Deux fois on s'arrêta dans des auberges pour laisser -souffler les chevaux et leur donner un peu d'avoine avec de l'eau. - -Le soleil s'était couché; des cloches sonnaient au loin. Dans un petit -village on alluma les lanternes; et le ciel aussi s'illumina d'un -fourmillement d'étoiles. Des maisons éclairées apparaissaient de place -en place, traversant les ténèbres d'un point de feu; et tout d'un coup, -derrière une côte, à travers des branches de sapins, la lune, rouge, -énorme, et comme engourdie de sommeil, surgit. - -Il faisait si doux que les vitres demeuraient baissées. Jeanne, épuisée -de rêves, rassasiée de visions heureuses, se reposait maintenant. -Parfois l'engourdissement d'une position prolongée lui faisait rouvrir -les yeux; alors elle regardait au dehors, voyait dans la nuit lumineuse -passer les arbres d'une ferme, ou bien quelques vaches çà et là -couchées en un champ, et qui relevaient la tête. Puis elle cherchait -une posture nouvelle, essayait de ressaisir un songe ébauché; mais le -roulement continu de la voiture emplissait ses oreilles, fatiguait sa -pensée et elle refermait les yeux, se sentant l'esprit courbaturé -comme le corps. - -Cependant on s'arrêta. Des hommes et des femmes se tenaient debout -devant les portières avec des lanternes à la main. On arrivait. Jeanne -subitement réveillée sauta bien vite. Père et Rosalie, éclairés par un -fermier, portèrent presque la baronne tout à fait exténuée, geignant de -détresse, et répétant sans cesse d'une petite voix expirante: «Ah! mon -Dieu! mes pauvres enfants!» Elle ne voulut rien boire, rien manger, se -coucha et tout aussitôt dormit. - -Jeanne et le baron soupèrent en tête-à -tête. - -Ils souriaient en se regardant, se prenaient les mains à travers la -table; et, saisis tous deux d'une joie enfantine, ils se mirent à -visiter le manoir réparé. - -C'était une de ces hautes et vastes demeures normandes tenant de la -ferme et du château, bâties en pierres blanches devenues grises, et -spacieuses à loger une race. - -Un immense vestibule séparait en deux la maison et la traversait de -part en part, ouvrant ses grandes portes sur les deux faces. Un double -escalier semblait enjamber cette entrée, laissant vide le centre, et -joignant au premier ses deux montées à la façon d'un pont. - -Au rez-de-chaussée, à droite, on entrait dans le salon démesuré, tendu -de tapisseries à feuillages où se promenaient des oiseaux. Tout le -meuble, en tapisserie au petit point, n'était que l'illustration des -Fables de La Fontaine; et Jeanne eut un tressaillement de plaisir -en retrouvant une chaise qu'elle avait aimée, étant enfant, et qui -représentait l'histoire du Renard et de la Cigogne. - -A côté du salon s'ouvraient la bibliothèque pleine de livres anciens, -et deux autres pièces inutilisées; à gauche, la salle à manger en -boiseries neuves, la lingerie, l'office, la cuisine et un petit -appartement contenant une baignoire. - -Un corridor coupait en long tout le premier étage. Les dix portes des -dix chambres s'alignaient sur cette allée. Tout au fond, à droite, -était l'appartement de Jeanne. Ils y entrèrent. Le baron venait de le -faire remettre à neuf, ayant employé simplement des tentures et des -meubles restés sans usage dans les greniers. - -Des tapisseries d'origine flamande, et très vieilles, peuplaient ce -lieu de personnages singuliers. - -Mais, en apercevant son lit, la jeune fille poussa des cris de joie. -Aux quatre coins, quatre grands oiseaux de chêne, tout noirs et -luisants de cire, portaient la couche et paraissaient en être les -gardiens. Les côtés représentaient deux larges guirlandes de fleurs -et de fruits sculptés; et quatre colonnes finement cannelées, que -terminaient des chapiteaux corinthiens, soutenaient une corniche de -roses et d'amours enroulés. - -Il se dressait monumental, et tout gracieux cependant, malgré la -sévérité du bois bruni par le temps. - -Le couvre-pieds et la tenture du ciel de lit scintillaient comme deux -firmaments. Ils étaient faits d'une soie antique d'un bleu foncé -qu'étoilaient par places de grandes fleurs de lis brodés en or. - -Quand elle l'eut bien admiré, Jeanne, élevant sa lumière, examina les -tapisseries pour en comprendre le sujet. - -Un jeune seigneur et une jeune dame habillés en vert, en rouge et en -jaune, de la façon la plus étrange, causaient sous un arbre bleu où -mûrissaient des fruits blancs. Un gros lapin de même couleur broutait -un peu d'herbe grise. - -Juste au-dessus des personnages, dans un lointain de convention, on -apercevait cinq petites maisons rondes, aux toits aigus; et là -haut, -presque dans le ciel, un moulin à vent tout rouge. - -De grands ramages, figurant des fleurs, circulaient dans tout cela. - -Les deux autres panneaux ressemblaient beaucoup au premier, sauf qu'on -voyait sortir des maisons quatre petits bonshommes vêtus à la façon des -Flamands et qui levaient les bras au ciel en signe d'étonnement et de -colère extrêmes. - -Mais la dernière tenture représentait un drame. Près du lapin qui -broutait toujours, le jeune homme étendu semblait mort. La jeune dame, -le regardant, se perçait le sein d'une épée; et les fruits de l'arbre -étaient devenus noirs. - -Jeanne renonçait à comprendre quand elle découvrit dans un coin une -bestiole microscopique, que le lapin, s'il eût vécu, aurait pu manger -comme un brin d'herbe. Et cependant c'était un lion. - -Alors elle reconnut les malheurs de Pyrame et de Thysbé; et, -quoiqu'elle sourît de la simplicité des dessins, elle se sentit -heureuse d'être enfermée dans cette aventure d'amour qui parlerait sans -cesse à sa pensée des espoirs chéris, et ferait planer, chaque nuit, -sur son sommeil, cette tendresse antique et légendaire. - -Tout le reste du mobilier unissait les styles les plus divers. -C'étaient ces meubles que chaque génération laisse dans la famille -et qui font des anciennes maisons des sortes de musées où tout se -mêle. Une commode Louis XIV superbe, cuirassée de cuivres éclatants, -était flanquée de deux fauteuils Louis XV encore vêtus de leur soie à -bouquets. Un secrétaire en bois de rose faisait face à la cheminée qui -présentait, sous un globe rond, une pendule de l'Empire. - -C'était une ruche de bronze, suspendue par quatre colonnes de marbre -au-dessus d'un jardin de fleurs dorées. Un mince balancier sortant de -la ruche par une fente allongée promenait éternellement sur ce parterre -une petite abeille aux ailes d'émail. - -Le cadran était en faïence peinte et encadré dans le flanc de la ruche. - -Elle se mit à sonner onze heures. Le baron embrassa sa fille, et se -retira chez lui. - -Alors, Jeanne, avec regret, se coucha. - -D'un dernier regard elle parcourut sa chambre, et puis éteignit sa -bougie. Mais le lit, dont la tête seule s'appuyait à la muraille, avait -une fenêtre sur sa gauche, par où entrait un flot de lune qui répandait -à terre une flaque de clarté. - -Des reflets rejaillissaient aux murs, des reflets pâles caressant -faiblement les amours immobiles de Pyrame et de Thysbé. - -Par l'autre fenêtre, en face de ses pieds, Jeanne apercevait un grand -arbre tout baigné de lumière douce. Elle se tourna sur le côté, ferma -les yeux, puis, au bout de quelque temps, les rouvrit. - -Elle croyait se sentir encore secouée par les cahots de la voiture dont -le roulement continuait dans sa tête. Elle resta d'abord immobile, -espérant que ce repos la ferait enfin s'endormir; mais l'impatience de -son esprit envahit bientôt tout son corps. - -Elle avait des crispations dans les jambes, une fièvre qui grandissait. -Alors elle se leva, et nu-pieds, nu-bras, avec sa longue chemise qui -lui donnait l'aspect d'un fantôme, elle traversa la mare de lumière -répandue sur son plancher, ouvrit sa fenêtre et regarda. - -La nuit était si claire qu'on y voyait comme en plein jour; et la jeune -fille reconnaissait tout ce pays aimé jadis dans sa première enfance. - -C'était d'abord, en face d'elle, un large gazon jaune comme du beurre -sous la lumière nocturne. Deux arbres géants se dressaient aux pointes -devant le château, un platane au nord, un tilleul au sud. - -Tout au bout de la grande étendue d'herbe, un petit bois en bosquet -terminait ce domaine garanti des ouragans du large par cinq rangs -d'ormes antiques, tordus, rasés, rongés, taillés en pente comme un toit -par le vent de mer toujours déchaîné. - -Cette espèce de parc était borné à droite et à gauche par deux longues -avenues de peupliers démesurés, appelés _peuples_ en Normandie, qui -séparaient la résidence des maîtres des deux fermes y attenantes, -occupées, l'une par la famille Couillard, l'autre par la famille Martin. - -Ces _peuples_ avaient donné leur nom au château. Au delà de cet enclos, -s'étendait une vaste plaine inculte, semée d'ajoncs, où la brise -sifflait et galopait jour et nuit. Puis soudain la côte s'abattait en -une falaise de cent mètres, droite et blanche, baignant son pied dans -les vagues. - -Jeanne regardait au loin la longue surface moirée des flots qui -semblaient dormir sous les étoiles. - -Dans cet apaisement du soleil absent, toutes les senteurs de la terre -se répandaient. Un jasmin grimpé autour des fenêtres d'en bas exhalait -continuellement son haleine pénétrante qui se mêlait à l'odeur plus -légère des feuilles naissantes. De lentes rafales passaient apportant -les saveurs fortes de l'air salin et de la sueur visqueuse des varechs. - -La jeune fille s'abandonna d'abord au bonheur de respirer; et le repos -de la campagne la calma comme un bain frais. - -Toutes les bêtes qui s'éveillent quand vient le soir, et cachent leur -existence obscure dans la tranquillité des nuits, emplissaient les -demi-ténèbres d'une agitation silencieuse. De grands oiseaux qui ne -criaient point fuyaient dans l'air comme des taches, comme des ombres; -des bourdonnements d'insectes invisibles effleuraient l'oreille; des -courses muettes traversaient l'herbe pleine de rosée ou le sable des -chemins déserts. - -Seuls quelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leur note -courte et monotone. - -Il semblait à Jeanne que son cÅ“ur s'élargissait plein de murmures -comme cette soirée claire, fourmillant soudain de mille désirs rôdeurs, -pareils à ces bêtes nocturnes dont le frémissement l'entourait. Une -affinité l'unissait à cette poésie vivante; et dans la molle blancheur -de la nuit elle sentait courir des frissons surhumains, palpiter des -espoirs insaisissables, quelque chose comme un souffle de bonheur. - -Et elle se mit à rêver d'amour. - -L'amour! Il l'emplissait depuis deux années de l'anxiété croissante de -son approche. Maintenant elle était libre d'aimer; elle n'avait plus -qu'à le rencontrer, lui! - -Comment serait-il? Elle ne le savait pas au juste et ne se le demandait -même pas. _Il_ serait _lui_, voilà tout. - -Elle savait seulement qu'elle l'adorerait de toute son âme et qu'il -la chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les soirs -pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des étoiles. -Ils iraient, les mains dans les mains, serrés l'un contre l'autre, -entendant battre leurs cÅ“urs, sentant la chaleur de leurs épaules, -mêlant leur amour à la limpidité suave des nuits d'été, tellement -unis qu'ils pénétreraient aisément, par la seule puissance de leur -tendresse, jusqu'à leurs plus secrètes pensées. - -Et cela continuerait indéfiniment, dans la sérénité d'une affection -indestructible. - -Et il lui sembla soudain qu'elle le sentait là , contre elle; et -brusquement un vague frisson de sensualité lui courut des pieds à -la tête. Elle serra ses bras contre sa poitrine, d'un mouvement -inconscient, comme pour étreindre son rêve; et sur sa lèvre tendue vers -l'inconnu quelque chose passa qui la fit presque défaillir, comme si -l'haleine du printemps lui eût donné un baiser d'amour. - -Tout à coup, là -bas, derrière le château, sur la route elle entendit -marcher dans la nuit. Et dans un élan de son âme affolée, dans un -transport de foi à l'impossible, aux hasards providentiels, aux -pressentiments divins, aux romanesques combinaisons du sort, elle -pensa: «Si c'était lui?» Elle écoutait anxieusement le pas rythmé -du marcheur, sûre qu'il allait s'arrêter à la grille pour demander -l'hospitalité. - -Lorsqu'il fut passé, elle se sentit triste comme après une déception. -Mais elle comprit l'exaltation de son espoir et sourit de sa démence. - -Alors, un peu calmée, elle laissa flotter son esprit au courant d'une -rêverie plus raisonnable, cherchant à pénétrer l'avenir, échafaudant -son existence. - -Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme château qui dominait la mer. -Elle aurait sans doute deux enfants, un fils pour lui, une fille pour -elle. Et elle les voyait courant sur l'herbe entre le platane et le -tilleul, tandis que le père et la mère les suivraient d'un Å“il ravi, -en échangeant par-dessus leurs têtes des regards pleins de passion. - -Et elle resta longtemps, longtemps, à rêvasser ainsi tandis que la -lune, achevant son voyage à travers le ciel, allait disparaître dans la -mer. L'air devenait plus frais. Vers l'Orient, l'horizon pâlissait. Un -coq chanta dans la ferme de droite; d'autres répondirent dans la ferme -de gauche. Leurs voix enrouées semblaient venir de très loin à travers -la cloison des poulaillers; et dans l'immense voûte du ciel, blanchie -insensiblement, les étoiles disparaissaient. - -Un petit cri d'oiseau s'éveilla quelque part. Des gazouillements, -timides d'abord, sortirent des feuilles; puis ils s'enhardirent, -devinrent vibrants, joyeux, gagnant de branche en branche, d'arbre en -arbre. - -Jeanne soudain se sentit dans une clarté; et, levant la tête qu'elle -avait cachée en ses mains, elle ferma les yeux, éblouie par le -resplendissement de l'aurore. - -Une montagne de nuages empourprés, cachés en partie derrière la grande -allée de peuples, jetait des lueurs de sang sur la terre réveillée. - -Et lentement, crevant les nuées éclatantes, criblant de feu les arbres, -les plaines, l'Océan, tout l'horizon, l'immense globe flamboyant parut. - -Et Jeanne se sentait devenir folle de bonheur. Une joie délirante, un -attendrissement infini devant la splendeur des choses noya son cÅ“ur -qui défaillait. C'étaient son soleil! son aurore! le commencement de -sa vie! le lever de ses espérances! Elle tendit les bras vers l'espace -rayonnant, avec une envie d'embrasser le soleil; elle voulait parler, -crier quelque chose de divin comme cette éclosion du jour; mais elle -demeurait paralysée dans un enthousiasme impuissant. Alors, posant son -front dans ses mains, elle sentit ses yeux pleins de larmes; et elle -pleura délicieusement. - -Lorsqu'elle releva la tête, le décor superbe du jour naissant avait -disparu. Elle se sentit elle-même apaisée, un peu lasse, comme -refroidie. Sans fermer sa fenêtre, elle alla s'étendre sur son lit, -rêva encore quelques minutes, et s'endormit si profondément qu'à huit -heures elle n'entendit point les appels de son père et se réveilla -seulement lorsqu'il entra dans sa chambre. - -Il voulait lui montrer les embellissements du château, de _son_ château. - -La façade qui donnait sur l'intérieur des terres était séparée du -chemin par une vaste cour plantée de pommiers. Ce chemin, dit vicinal, -courant entre les enclos des paysans, joignait, une demi-lieue plus -loin, la grande route du Havre à Fécamp. - -Une allée droite venait de la barrière de bois jusqu'au perron. Les -communs, petits bâtiments en caillou de mer, coiffés de chaume, -s'alignaient des deux côtés de la cour, le long des fossés des deux -fermes. - -Les couvertures étaient refaites à neuf; toute la menuiserie avait été -restaurée, les murs réparés, les chambres retapissées, tout l'intérieur -repeint. Et le vieux manoir terni, portait comme des taches, ses -contrevents frais, d'un blanc d'argent, et ses replâtrages récents sur -sa grande façade grisâtre. - -L'autre façade, celle où s'ouvrait une des fenêtres de Jeanne, -regardait au loin la mer par-dessus le bosquet et la muraille d'ormes -rongés du vent. - -Jeanne et le baron, bras dessus bras dessous, visitèrent tout, sans -omettre un coin; puis ils se promenèrent lentement dans les longues -avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu'on appelait le parc. -L'herbe avait poussé sous les arbres, étalant son tapis vert. Le -bosquet, tout au bout, était charmant, mêlait ses petits chemins -tortueux, séparés par des cloisons de feuilles. Un lièvre partit -brusquement, qui fit peur à la jeune fille, puis il sauta le talus et -détala dans les joncs marins vers la falaise. - -Après le déjeuner, comme madame Adélaïde, encore exténuée, déclarait -qu'elle allait se reposer, le baron proposa de descendre jusqu'à Yport. - -Ils partirent, traversant d'abord le hameau d'Étouvent, où se -trouvaient les Peuples. Trois paysans les saluèrent comme s'ils les -eussent connus de tout temps. - -Ils entrèrent dans les bois en pente qui s'abaissent jusqu'à la mer en -suivant une vallée tournante. - -Bientôt apparut le village d'Yport. Des femmes qui raccommodaient des -hardes, assises sur le seuil de leurs demeures, les regardaient passer. -La rue inclinée, avec un ruisseau dans le milieu et des tas de débris -traînant devant les portes, exhalait une odeur forte de saumure. Les -filets bruns, où restaient de place en place des écailles luisantes -pareilles à des piécettes d'argent, séchaient contre les portes des -taudis d'où sortaient les senteurs des familles nombreuses grouillant -dans une seule pièce. - -Quelques pigeons se promenaient au bord du ruisseau, cherchant leur vie. - -Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau comme un -décor de théâtre. - -Mais brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d'un bleu -opaque et lisse, s'étendant à perte de vue. - -Ils s'arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles, blanches -comme des ailes d'oiseaux, passaient au large. A droite comme à gauche, -la falaise énorme se dressait. Une sorte de cap arrêtait le regard -d'un côté, tandis que de l'autre la ligne des côtes se prolongeait -indéfiniment jusqu'à n'être plus qu'un trait insaisissable. - -Un port et des maisons apparaissaient dans une de ses déchirures -prochaines; et de tout petits flots qui faisaient à la mer une frange -d'écume roulaient sur le galet avec un bruit léger. - -Les barques du pays, halées sur la pente de cailloux ronds, reposaient -sur le flanc, tendant au soleil leurs joues rondes vernies de goudron. -Quelques pêcheurs les préparaient pour la marée du soir. - -Un matelot s'approcha pour offrir du poisson, et Jeanne acheta une -barbue qu'elle voulut rapporter elle-même aux Peuples. - -Alors l'homme proposa ses services pour des promenades en mer, répétant -son nom coup sur coup afin de le faire bien entrer dans les mémoires: -«Lastique, Joséphin Lastique.» - -Le baron promit de ne pas l'oublier. - -Ils reprirent le chemin du château. - -Comme le gros poisson fatiguait Jeanne, elle lui passa dans les ouïes -la canne de son père, dont chacun d'eux prit un bout; et ils allaient -gaiement en remontant la côte, bavardant comme deux enfants, le front -au vent et les yeux brillants, tandis que la barbue, qui lassait peu à -peu leurs bras, balayait l'herbe de sa queue grasse. - - - - -II - - -Une vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait, rêvait, -et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait à pas lents -le long des routes, l'esprit parti dans les rêves; ou bien, elle -descendait, en gambadant, les petites vallées tortueuses, dont les deux -croupes portaient, comme une chape d'or, une toison de fleurs d'ajoncs. -Leur odeur forte et douce, exaspérée par la chaleur, la grisait à la -façon d'un vin parfumé; et, au bruit lointain des vagues roulant sur -une plage, une houle berçait son esprit. - -Une mollesse parfois la faisait s'étendre sur l'herbe drue d'une pente; -et parfois, lorsqu'elle apercevait tout à coup au détour du val, dans -un entonnoir de gazon, un triangle de mer bleue étincelante au soleil -avec une voile à l'horizon, il lui venait des joies désordonnées comme -à l'approche mystérieuse de bonheurs planant sur elle. - -Un amour de la solitude l'envahissait dans la douceur de ce frais pays, -et dans le calme des horizons arrondis; et elle restait si longtemps -assise sur le sommet des collines que des petits lapins sauvages -passaient en bondissant à ses pieds. - -Elle se mettait souvent à courir sur la falaise, fouettée par l'air -léger des côtes, toute vibrante d'une jouissance exquise à se mouvoir -sans fatigue comme les poissons dans l'eau ou les hirondelles dans -l'air. - -Elle semait partout des souvenirs comme on jette des graines en terre, -de ces souvenirs dont les racines tiennent jusqu'à la mort. Il lui -semblait qu'elle jetait un peu de son cÅ“ur à tous les plis de ces -vallons. - -Elle se mit à prendre des bains avec passion. Elle nageait à perte -de vue, étant forte et hardie et sans conscience du danger. Elle se -sentait bien dans cette eau froide, limpide et bleue qui la portait -en la balançant. Lorsqu'elle était loin du rivage, elle se mettait -sur le dos, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux perdus dans -l'azur profond du ciel que traversait vite un vol d'hirondelle, ou -la silhouette blanche d'un oiseau de mer. On n'entendait plus aucun -bruit que le murmure éloigné du flot contre le galet et une vague -rumeur de la terre glissant encore sur les ondulations des vagues, mais -confuse, presque insaisissable. Et puis Jeanne se redressait et, dans -un affolement de joie, poussait des cris aigus en battant l'eau de ses -deux mains. - -Quelquefois, quand elle s'aventurait trop loin, une barque venait la -chercher. - -Elle rentrait au château, pâle de faim, mais légère, alerte, du sourire -à la lèvre et du bonheur plein les yeux. - -Le baron, de son côté, méditait de grandes entreprises agricoles; -il voulait faire des essais, organiser le progrès, expérimenter des -instruments nouveaux, acclimater des races étrangères; et il passait -une partie de ses journées en conversation avec les paysans qui -hochaient la tête, incrédules à ses tentatives. - -Souvent aussi il allait en mer avec les matelots d'Yport. Quand il eut -visité les grottes, les fontaines et les aiguilles des environs, il -voulut pêcher comme un simple marin. - -Dans les jours de brise, lorsque la voile pleine de vent fait courir -sur le dos des vagues la coque joufflue des barques, et que, par chaque -bord, traîne jusqu'au fond de la mer la grande ligne fuyante que -poursuivent les hordes de maquereaux, il tenait dans sa main tremblante -d'anxiété la petite corde qu'on sent vibrer sitôt qu'un poisson pris -se débat. - -Il partait au clair de lune pour lever les filets posés la veille. Il -aimait à entendre craquer le mât, à respirer les rafales sifflantes et -fraîches de la nuit; et, après avoir longtemps louvoyé pour retrouver -les bouées en se guidant sur une crête de roche, le toit d'un clocher -et le phare de Fécamp, il jouissait à demeurer immobile sous les -premiers feux du soleil levant qui faisait reluire sur le pont du -bateau le dos gluant des larges raies en éventail et le ventre gras des -turbots. - -A chaque repas, il racontait avec enthousiasme ses promenades; et -petite mère à son tour lui disait combien de fois elle avait parcouru -la grande allée de peuples, celle de droite, contre la ferme des -Couillard, l'autre n'ayant pas assez de soleil. - -Comme on lui avait recommandé de «prendre du mouvement», elle -s'acharnait à marcher. Dès que la fraîcheur de la nuit s'était -dissipée, elle descendait, appuyée sur le bras de Rosalie, enveloppée -d'une mante et de deux châles, et la tête étouffée d'une capeline noire -que recouvrait encore un tricot rouge. - -Alors, traînant son pied gauche, un peu plus lourd et qui avait déjà -tracé, dans toute la longueur du chemin, l'un à l'aller, l'autre au -retour, deux sillons poudreux où l'herbe était morte, elle recommençait -sans fin un interminable voyage en ligne droite depuis l'encoignure du -château jusqu'aux premiers arbustes du bosquet. Elle avait fait placer -un banc à chaque extrémité de cette piste; et toutes les cinq minutes -elle s'arrêtait, disant à la pauvre bonne patiente qui la soutenait: -«Asseyons-nous, ma fille, je suis un peu lasse.» - -Et à chaque arrêt elle laissait sur un des bancs tantôt le tricot -qui lui couvrait la tête, tantôt un châle, et puis l'autre, puis la -capeline, puis la mante; et tout cela faisait, aux deux bouts de -l'allée, deux gros paquets de vêtements que Rosalie rapportait sur son -bras libre quand on rentrait pour déjeuner. - -Et dans l'après-midi la baronne recommençait d'une allure plus molle, -avec des repos plus allongés, sommeillant même une heure de temps en -temps sur une chaise longue qu'on lui roulait dehors. - -Elle appelait cela faire «son exercice», comme elle disait «mon -hypertrophie». - -Un médecin consulté dix ans auparavant parce qu'elle éprouvait des -étouffements avait parlé d'hypertrophie. Depuis lors ce mot, dont -elle ne comprenait guère la signification, s'était établi dans sa -tête. Elle faisait tâter obstinément au baron, à Jeanne et à Rosalie -son cÅ“ur que personne ne sentait plus, tant il était enseveli sous -la bouffissure de sa poitrine; mais elle refusait avec énergie de se -laisser examiner par aucun nouveau médecin, de peur qu'on lui découvrît -d'autres maladies; et elle parlait de «son» hypertrophie à tout propos -et si souvent qu'il semblait que cette affection lui fût spéciale, lui -appartînt comme une chose unique sur laquelle les autres n'avaient -aucun droit. - -Le baron disait «l'hypertrophie de ma femme» et Jeanne «l'hypertrophie -de maman», comme ils auraient dit «la robe, le chapeau, ou le -parapluie». - -Elle avait été fort jolie dans sa jeunesse et plus mince qu'un roseau. -Après avoir valsé dans les bras de tous les uniformes de l'Empire, elle -avait lu _Corinne_ qui l'avait fait pleurer; et elle était demeurée -depuis comme marquée de ce roman. - -A mesure que sa taille s'était épaissie, son âme avait pris des élans -plus poétiques; et quand l'obésité l'eut clouée sur un fauteuil, -sa pensée vagabonda à travers des aventures tendres dont elle se -croyait l'héroïne. Elle en avait de préférées qu'elle faisait toujours -revenir dans ses rêves, comme une boîte à musique dont on remonte la -manivelle répète interminablement le même air. Toutes les romances -langoureuses où l'on parle de captives et d'hirondelles lui mouillaient -infailliblement les paupières; et elle aimait même certaines chansons -grivoises de Béranger à cause des regrets qu'elles expriment. - -Elle demeurait souvent pendant des heures immobile, éloignée dans ses -songeries; et son habitation des Peuples lui plaisait infiniment parce -qu'elle prêtait un décor aux romans de son âme, lui rappelant et par -les bois d'alentour, et par la lande déserte, et par le voisinage de la -mer, les livres de Walter Scott qu'elle lisait depuis quelques mois. - -Dans les jours de pluie elle restait enfermée en sa chambre à visiter -ce qu'elle appelait ses «reliques». C'étaient toutes ses anciennes -lettres, les lettres de son père et de sa mère, les lettres du baron -quand elle était sa fiancée, et d'autres encore. - -Elle les avait enfermées dans un secrétaire d'acajou portant à ses -angles des sphinx de cuivre; et elle disait d'une voix particulière: -«Rosalie, ma fille, apporte-moi le tiroir aux _souvenirs_.» - -La petite bonne ouvrait le meuble, prenait le tiroir, le posait sur -une chaise à côté de sa maîtresse qui se mettait à lire lentement, une -à une, ces lettres, en laissant tomber une larme dessus de temps en -temps. - -Jeanne parfois remplaçait Rosalie et promenait petite mère qui lui -racontait des souvenirs d'enfance. La jeune fille se retrouvait dans -ces histoires d'autrefois, s'étonnant de la similitude de leurs -pensées, de la parenté de leurs désirs; car chaque cÅ“ur s'imagine -ainsi avoir tressailli avant tout autre sous une foule de sensations -qui ont fait battre ceux des premières créatures et feront palpiter -encore ceux des derniers hommes et des dernières femmes. - -Leur marche lente suivait la lenteur du récit que des oppressions -parfois interrompaient quelques secondes; et la pensée de Jeanne -alors, bondissant par-dessus les aventures commencées, s'élançait vers -l'avenir peuplé de joies, se roulait dans les espérances. - -Un après-midi, comme elles se reposaient sur le banc du fond, elles -aperçurent tout à coup, au bout de l'allée, un gros prêtre qui s'en -venait vers elles. - -Il salua de loin, prit un air souriant, salua de nouveau quand il -fut à trois pas et s'écria: «Eh bien, Madame la baronne, comment -allons-nous?» C'était le curé du pays. - -Petite mère, née dans le siècle des philosophes, élevée par un père peu -croyant, aux jours de la Révolution, ne fréquentait guère l'église, -bien qu'elle aimât les prêtres par une sorte d'instinct religieux de -femme. - -Elle avait totalement oublié l'abbé Picot, son curé, et rougit en le -voyant. Elle s'excusa de n'avoir point prévenu sa démarche. Mais le -bonhomme n'en semblait point froissé; il regarda Jeanne, la complimenta -sur sa bonne mine, s'assit, mit son tricorne sur ses genoux et -s'épongea le front. Il était fort gros, fort rouge, et suait à flots. -Il tirait de sa poche à tout instant un énorme mouchoir à carreaux -imbibé de transpiration, et se le passait sur le visage et sur le cou; -mais à peine le linge humide était-il entré dans les profondeurs noires -de sa robe que de nouvelles gouttes poussaient sur sa peau, et, tombant -sur la soutane rebondie au ventre, fixaient en petites taches rondes la -poussière volante des chemins. - -Il était gai, vrai prêtre campagnard, tolérant, bavard et brave homme. -Il raconta des histoires, parla des gens du pays, ne sembla pas s'être -aperçu que ses deux paroissiennes n'étaient pas encore venues aux -offices, la baronne accordant son indolence avec sa foi confuse, et -Jeanne trop heureuse d'être délivrée du couvent où elle avait été repue -de cérémonies pieuses. - -Le baron parut. Sa religion panthéiste le laissait indifférent aux -dogmes. Il fut aimable pour l'abbé qu'il connaissait de loin, et le -retint à dîner. - -Le prêtre sut plaire grâce à cette astuce inconsciente que le maniement -des âmes donne aux hommes les plus médiocres appelés par le hasard des -événements à exercer un pouvoir sur leurs semblables. - -La baronne le choya, attirée peut-être par une de ces affinités qui -rapprochent les natures semblables, la figure sanguine et l'haleine -courte du gros homme plaisant à son obésité soufflante. - -Vers le dessert il eut une verve de curé en goguette, ce laisser aller -familier des fins de repas joyeuses. - -Et tout à coup il s'écria comme si une idée heureuse lui eût traversé -l'esprit: «Mais j'ai un nouveau paroissien qu'il faut que je vous -présente, M. le vicomte de Lamare!» - -La baronne, qui connaissait sur le bout du doigt tout l'armorial de la -province, demanda: «Est-il de la famille de Lamare de l'Eure?» - -Le prêtre s'inclina: «Oui, Madame, c'est le fils du vicomte Jean -de Lamare, mort l'an dernier.» Alors madame Adélaïde, qui aimait -par-dessus tout la noblesse, posa une foule de questions, et apprit -que, les dettes du père payées, le jeune homme, ayant vendu son -château de famille, s'était organisé un petit pied-à -terre dans une -des trois fermes qu'il possédait dans la commune d'Étouvent. Ces biens -représentaient en tout cinq à six mille livres de rentes; mais le -vicomte était d'humeur économe et sage et comptait vivre simplement -pendant deux ou trois ans dans ce modeste pavillon afin d'amasser de -quoi faire figure dans le monde pour se marier avec avantage sans -contracter de dettes ou hypothéquer ses fermes. - -Le curé ajouta: «C'est un bien charmant garçon; et si rangé, si -paisible. Mais il ne s'amuse guère dans le pays.» - -Le baron dit: «Amenez-le chez nous, Monsieur l'abbé, cela pourra le -distraire de temps en temps.» - -Et on parla d'autre chose. - -Quand on passa dans le salon, après avoir pris le café, le prêtre -demanda la permission de faire un tour dans le jardin, ayant l'habitude -d'un peu d'exercice après ses repas. Le baron l'accompagna. Ils se -promenaient lentement tout le long de la façade blanche du château pour -revenir ensuite sur leurs pas. Leurs ombres, l'une maigre, l'autre -ronde et coiffée d'un champignon, allaient et venaient tantôt devant -eux, tantôt derrière eux, selon qu'ils marchaient vers la lune ou -qu'ils lui tournaient le dos. Le curé mâchonnait une sorte de cigarette -qu'il avait tirée de sa poche. Il en expliqua l'utilité avec le franc -parler des hommes de campagne: «C'est pour favoriser les renvois, parce -que j'ai les digestions un peu lourdes.» - -Puis, soudain, regardant le ciel où voyageait l'astre clair, il -prononça: «On ne se lasse jamais de ce spectacle-là .» - -Et il rentra prendre congé des dames. - - - - -III - - -Le dimanche suivant, la baronne et Jeanne allèrent à la messe, poussées -par un délicat sentiment de déférence pour leur curé. - -Elles l'attendirent après l'office afin de l'inviter à déjeuner pour -le jeudi. Il sortit de la sacristie avec un grand jeune homme élégant -qui lui donnait le bras familièrement. Dès qu'il aperçut les deux -femmes, il fit un geste de surprise joyeuse et s'écria: «Comme ça -tombe! Permettez-moi, Madame la baronne et Mademoiselle Jeanne, de vous -présenter votre voisin, M. le vicomte de Lamare.» - -Le vicomte s'inclina, dit son désir ancien déjà de faire la -connaissance de ces dames et se mit à causer avec aisance, en homme -comme il faut, ayant vécu. Il possédait une de ces figures heureuses -dont rêvent les femmes et qui sont désagréables à tous les hommes. Ses -cheveux noirs et frisés ombraient son front lisse et bruni; et deux -grands sourcils réguliers comme s'ils eussent été artificiels rendaient -profonds et tendres ses yeux sombres dont le blanc semblait un peu -teinté de bleu. - -Ses cils serrés et longs prêtaient à son regard cette éloquence -passionnée qui trouble dans les salons la belle dame hautaine, et fait -se retourner la fille en bonnet qui porte un panier par les rues. - -Le charme langoureux de cet Å“il faisait croire à la profondeur de la -pensée et donnait de l'importance aux moindres paroles. - -La barbe drue, luisante et fine, cachait une mâchoire un peu trop forte. - -On se sépara après beaucoup de compliments. - -M. de Lamare, deux jours après, fit sa première visite. - -Il arriva comme on essayait un banc rustique posé le matin même sous -le grand platane en face des fenêtres du salon. Le baron voulait qu'on -en plaçât un autre, pour faire pendant, sous le tilleul; petite mère, -ennemie de la symétrie, ne voulait pas. Le vicomte consulté fut de -l'avis de la baronne. - -Puis il parla du pays, qu'il déclarait très «pittoresque», ayant -trouvé, dans ses promenades solitaires, beaucoup de «sites» -ravissants. De temps en temps ses yeux, comme par hasard, -rencontraient ceux de Jeanne; et elle éprouvait une sensation -singulière de ce regard brusque, vite détourné, où apparaissaient une -admiration caressante et une sympathie éveillée. - -M. de Lamare le père, mort l'année précédente, avait justement connu -un intime ami de M. des Cultaux dont petite mère était fille; et la -découverte de cette connaissance enfanta une conversation d'alliances, -de dates, de parentés interminable. La baronne faisait des tours de -force de mémoire, rétablissant les ascendances et les descendances -d'autres familles, circulant, sans jamais se perdre, dans le labyrinthe -compliqué des généalogies. - -«Dites-moi, vicomte, avez-vous entendu parler des Saunoy de Varfleur; -le fils aîné, Gontran, avait épousé une demoiselle de Coursil, une -Coursil-Courville, et le cadet, une de mes cousines, Mademoiselle de -la Roche-Aubert, qui était alliée aux Crisange. Or M. de Crisange fut -l'intime de mon père et a dû connaître aussi le vôtre. - ---Oui, Madame. N'est-ce pas ce M. de Crisange qui émigra et dont le -fils s'est ruiné? - ---Lui-même. Il avait demandé en mariage ma tante, après la mort de son -mari le comte d'Éretry; mais elle ne voulut pas de lui parce qu'il -prisait. Savez-vous, à ce propos, ce que sont devenus les Viloise? Ils -ont quitté la Touraine vers 1813, à la suite de revers de fortune, pour -se fixer en Auvergne; et je n'en ai plus entendu parler. - ---Je crois, Madame, que le vieux marquis est mort d'une chute de -cheval, laissant une fille mariée avec un Anglais, et l'autre avec un -certain Bassolle, un commerçant, riche dit-on, et qui l'avait séduite.» - -Et des noms appris et retenus dès l'enfance dans les conversations -des vieux parents revenaient. Et les mariages de ces familles égales -prenaient dans leurs esprits l'importance des grands événements -publics. Ils parlaient de gens qu'ils n'avaient jamais vus comme s'ils -les connaissaient beaucoup; et ces gens-là , dans d'autres contrées, -parlaient d'eux de la même façon; et ils se sentaient familiers de -loin, presque amis, presque alliés, par le seul fait d'appartenir à la -même classe, à la même caste, d'être d'un sang équivalent. - -Le baron, d'une nature assez sauvage et d'une éducation qui ne -s'accordait point avec les croyances et les préjugés des gens de son -monde, ne connaissait guère les familles des environs, il interrogea -sur elles le vicomte. - -M. de Lamare répondit: «Oh! il n'y a pas beaucoup de noblesse dans -l'arrondissement», du même ton dont il aurait déclaré qu'il y avait -peu de lapin sur les côtes; et il donna des détails. Trois familles -seulement se trouvaient dans un rayon assez rapproché: le marquis de -Coutelier, une sorte de chef de l'aristocratie normande; le vicomte et -la vicomtesse de Briseville, des gens d'excellente race, mais se tenant -assez isolés; enfin le comte de Fourville, sorte de croquemitaine qui -passait pour faire mourir sa femme de chagrin et qui vivait en chasseur -dans son château de la Vrillette, bâti sur un étang. - -Quelques parvenus qui frayaient entre eux avaient acheté des domaines -par-ci, par-là . Le vicomte ne les connaissait point. - -Il prit congé; et son dernier regard fut pour Jeanne, comme s'il lui -eût adressé un _adieu_ particulier, plus cordial et plus doux. - -La baronne le trouva charmant et surtout très comme il faut. Petit père -répondit: «Oui, certes, c'est un garçon très bien élevé.» - -On l'invita à dîner la semaine suivante. Il vint alors régulièrement. - -Il arrivait le plus souvent vers quatre heures de l'après-midi, -rejoignait petite mère dans «son allée» et lui offrait le bras pour -faire «son exercice». Quand Jeanne n'était point sortie, elle -soutenait la baronne de l'autre côté, et tous trois marchaient -lentement d'un bout à l'autre du grand chemin tout droit, allant et -revenant sans cesse. Il ne parlait guère à la jeune fille. Mais son -Å“il, qui semblait en velours noir, rencontrait souvent l'Å“il de -Jeanne, qu'on aurait dit en agate bleue. - -Plusieurs fois ils descendirent tous les deux à Yport avec le baron. - -Comme ils se trouvaient sur la plage, un soir, le père Lastique -les aborda, et, sans quitter sa pipe, dont l'absence aurait étonné -peut-être davantage que la disparition de son nez, il prononça: «Avec -ce vent là , M'sieu l'baron, y aurait d'quoi aller d'main jusqu'Étretat, -et r'venir sans s'donner d'peine.» - -Jeanne joignit les mains: «Oh papa, si tu voulais?» Le baron se tourna -vers M. de Lamare: - -«En êtes-vous, vicomte? Nous irions déjeuner là -bas.» - -Et la partie fut tout de suite décidée. - -Dès l'aurore, Jeanne était debout. Elle attendit son père plus lent -à s'habiller, et ils se mirent à marcher dans la rosée, traversant -d'abord la plaine, puis le bois tout vibrant de chants d'oiseaux. Le -vicomte et le père Lastique étaient assis sur un cabestan. - -Deux autres marins aidèrent au départ. Les hommes, appuyant leurs -épaules aux bordages, poussaient de toute leur force. On avançait avec -peine sur la plate-forme de galet. Lastique glissait sous la quille des -rouleaux de bois graissés, puis, reprenant sa place, modulait d'une -voix traînante son interminable «Ohée hop!» qui devait régler l'effort -commun. - -Mais lorsqu'on parvint à la pente, le canot tout d'un coup partit, -dévala sur les cailloux ronds avec un grand bruit de toile déchirée. Il -s'arrêta net à l'écume des petites vagues, et tout le monde prit place -sur les bancs; puis les deux matelots restés à terre le mirent à flot. - -Une brise légère et continue, venant du large, effleurait et ridait la -surface de l'eau. La voile fut hissée, s'arrondit un peu, et la barque -s'en alla paisiblement, à peine bercée par la mer. - -On s'éloigna d'abord. Vers l'horizon, le ciel se baissant se mêlait -à l'Océan. Vers la terre, la haute falaise droite faisait une -grande ombre à son pied, et des pentes de gazon pleines de soleil -l'échancraient par endroits. Là -bas, en arrière, des voiles brunes -sortaient de la jetée blanche de Fécamp, et là -bas, en avant, une roche -d'une forme étrange, arrondie et percée à jour, avait à peu près la -figure d'un éléphant énorme enfonçant sa trompe dans les flots. C'était -la petite porte d'Étretat. - -Jeanne, tenant le bordage d'une main, un peu étourdie par le bercement -des vagues, regardait au loin; et il lui semblait que trois seules -choses étaient vraiment belles dans la création: la lumière, l'espace -et l'eau. - -Personne ne parlait. Le père Lastique, qui tenait la barre et l'écoute, -buvait un coup de temps en temps à même une bouteille cachée sous -son banc; et il fumait, sans repos, son moignon de pipe qui semblait -inextinguible. Il en sortait toujours un mince filet de fumée bleue -tandis qu'un autre tout pareil s'échappait du coin de sa bouche. Et on -ne voyait jamais le matelot rallumer le fourneau de terre plus noir que -l'ébène, ou le remplir de tabac. Quelquefois il le prenait d'une main, -l'ôtait de ses lèvres, et du même coin d'où sortait la fumée lançait à -la mer un long jet de salive brune. - -Le baron, assis à l'avant, surveillait la voile, tenant la place d'un -homme. Jeanne et le vicomte se trouvaient côte à côte, un peu troublés -tous les deux. Une force inconnue faisait se rencontrer leurs yeux -qu'ils levaient au même moment comme si une affinité les eût avertis; -car entre eux flottait déjà cette subtile et vague tendresse qui naît -si vite entre deux jeunes gens, lorsque le garçon n'est pas laid et -que la fille est jolie. Ils se sentaient heureux l'un près de l'autre, -peut-être parce qu'ils pensaient l'un à l'autre. - -Le soleil montait comme pour considérer de plus haut la vaste mer -étendue sous lui; mais elle eut comme une coquetterie et s'enveloppa -d'une brume légère qui la voilait à ses rayons. C'était un brouillard -transparent, très bas, doré, qui ne cachait rien, mais rendait les -lointains plus doux. L'astre dardait ses flammes, faisait fondre -cette nuée brillante; et, lorsqu'il fut dans toute sa force, la buée -s'évapora, disparut; et la mer, lisse comme une glace, se mit à -miroiter dans la lumière. - -Jeanne, tout émue, murmura: «Comme c'est beau!» Le vicomte répondit: -«Oh oui, c'est beau.» La clarté sereine de cette matinée faisait -s'éveiller comme un écho dans leurs cÅ“urs. - -Et soudain on découvrit les grandes arcades d'Étretat, pareilles à deux -jambes de la falaise marchant dans la mer, hautes à servir d'arche à -des navires; tandis qu'une aiguille de roche blanche et pointue se -dressait devant la première. - -On aborda, et pendant que le baron, descendu le premier, retenait la -barque au rivage en tirant sur une corde, le vicomte prit dans ses bras -Jeanne pour la déposer à terre sans qu'elle se mouillât les pieds; puis -ils montèrent la dure banque de galet, côte à côte, émus tous deux de -ce rapide enlacement, et ils entendirent tout à coup le père Lastique -disant au baron: «M'est avis que ça ferait un joli couple tout d'même.» - -Dans une petite auberge, près de la plage, le déjeuner fut charmant. -L'Océan, engourdissant la voix et la pensée, les avait rendus -silencieux; la table les fit bavards, et bavards comme des enfants en -vacance. - -Les choses les plus simples leur donnaient d'interminables gaietés. - -Le père Lastique, en se mettant à table, cacha soigneusement dans son -béret sa pipe qui fumait encore; et l'on rit. Une mouche attirée sans -doute par son nez rouge s'en vint à plusieurs reprises se poser dessus; -et, lorsqu'il l'avait chassée d'un coup de main trop lent pour la -saisir, elle allait se poster sur un rideau de mousseline, que beaucoup -de ses sÅ“urs avaient déjà maculé, et elle semblait guetter avidement -le pif enluminé du matelot, car elle reprenait aussitôt son vol pour -revenir s'y installer. - -A chaque voyage de l'insecte un rire fou jaillissait; et, lorsque le -vieux, ennuyé par ce chatouillement, murmura: «Elle est bougrement -ostinée», Jeanne et le vicomte se mirent à pleurer de gaieté, se -tordant, étouffant, la serviette sur la bouche pour ne pas crier. - -Lorsqu'on eut pris le café: «Si nous allions nous promener», dit -Jeanne. Le vicomte se leva; mais le baron préférait faire son lézard au -soleil sur le galet: «Allez-vous-en, mes enfants, vous me retrouverez -ici dans une heure.» - -Ils traversèrent en ligne droite les quelques chaumières du pays; et, -après avoir dépassé un petit château qui ressemblait à une grande -ferme, ils se trouvèrent dans une vallée découverte allongée devant eux. - -Le mouvement de la mer les avait alanguis, troublant leur équilibre -ordinaire, le grand air salin les avait affamés, puis le déjeuner -les avait étourdis et la gaieté les avait énervés. Ils se sentaient -maintenant un peu fous avec des envies de courir éperdument dans les -champs. Jeanne entendait bourdonner ses oreilles, toute remuée par des -sensations nouvelles et rapides. - -Un soleil dévorant tombait sur eux. Des deux côtés de la route les -récoltes mûres se penchaient, pliées sous la chaleur. Les sauterelles -s'égosillaient nombreuses comme les brins d'herbe, jetant partout, dans -les blés, dans les seigles, dans les joncs marins des côtes, leur cri -maigre et assourdissant. - -Aucune autre voix ne montait sous le ciel torride, d'un bleu miroitant -et jauni comme s'il allait tout d'un coup devenir rouge, à la façon des -métaux trop rapprochés d'un brasier. - -Ayant aperçu un petit bois, plus loin, à droite, ils y allèrent. - -Encaissée entre deux talus, une allée étroite s'avançait sous de -grands arbres impénétrables au soleil. Une espèce de fraîcheur moisie -les saisit en entrant, cette humidité qui fait frissonner la peau et -pénètre dans les poumons. L'herbe avait disparu, faute de jour et d'air -libre; mais une mousse cachait le sol. - -Ils avançaient: «Tiens, là -bas, nous pourrons nous asseoir un peu», -dit-elle. Deux vieux arbres étaient morts et, profitant du trou fait -dans la verdure, une averse de lumière tombait là , chauffait la terre, -avait réveillé des germes de gazon, de pissenlits et de lianes, fait -éclore des petites fleurs blanches, fines comme un brouillard, et -des digitales pareilles à des fusées. Des papillons, des abeilles, -des frelons trapus, des cousins démesurés qui ressemblaient à des -squelettes de mouches, mille insectes volants, des bêtes à bon Dieu -roses et tachetées, des bêtes d'enfer aux reflets verdâtres, d'autres -noires avec des cornes, peuplaient ce puits lumineux et chaud, creusé -dans l'ombre glacée des lourds feuillages. - -Ils s'assirent, la tête à l'abri et les pieds dans la chaleur. Ils -regardaient toute cette vie grouillante et petite qu'un rayon fait -apparaître; et Jeanne attendrie répétait: «Comme on est bien! que c'est -bon la campagne! Il y a des moments où je voudrais être mouche ou -papillon pour me cacher dans les fleurs.» - -Ils parlèrent d'eux, de leurs habitudes, de leurs goûts, sur ce ton -plus bas, intime, dont on fait les confidences. Il se disait déjà -dégoûté du monde, las de sa vie futile; c'était toujours la même chose; -on n'y rencontrait rien de vrai, rien de sincère. - -Le monde! elle aurait bien voulu le connaître; mais elle était -convaincue d'avance qu'il ne valait pas la campagne. - -Et plus leurs cÅ“urs se rapprochaient, plus ils s'appelaient avec -cérémonie «monsieur et mademoiselle», plus aussi leurs regards se -souriaient, se mêlaient; et il leur semblait qu'une bonté nouvelle -entrait en eux, une affection plus épandue, un intérêt à mille choses -dont ils ne s'étaient jamais souciés. - -Ils revinrent; mais le baron était parti à pied jusqu'à la -Chambre-aux-Demoiselles, grotte suspendue dans une crête de falaise; et -ils l'attendirent à l'auberge. - -Il ne reparut qu'à cinq heures du soir, après une longue promenade sur -les côtes. - -On remonta dans la barque. Elle s'en allait mollement, vent arrière, -sans secousse aucune, sans avoir l'air d'avancer. La brise arrivait par -souffles lents et tièdes qui tendaient la voile une seconde, puis la -laissaient retomber, flasque, le long du mât. L'onde opaque semblait -morte; et le soleil épuisé d'ardeurs, suivant sa route arrondie, -s'approchait d'elle tout doucement. - -L'engourdissement de la mer faisait de nouveau taire tout le monde. - -Jeanne dit enfin: «Comme j'aimerais voyager!» - -Le vicomte reprit: «Oui, mais c'est triste de voyager seul, il faut -être au moins deux pour se communiquer ses impressions. - -Elle réfléchit: «C'est vrai... j'aime à me promener seule cependant... -comme on est bien quand on rêve, toute seule...» - -Il la regarda longuement: «On peut aussi rêver à deux.» - -Elle baissa les yeux. Était-ce une allusion? Peut-être. Elle considéra -l'horizon comme pour découvrir encore plus loin; puis, d'une voix -lente: «Je voudrais aller en Italie... et en Grèce... ah oui, en -Grèce... et en Corse! ce doit être si sauvage et si beau!» - -Il préférait la Suisse à cause des chalets et des lacs. - -Elle disait: «Non, j'aimerais les pays tout neufs comme la Corse, -ou les pays très vieux et pleins de souvenirs, comme la Grèce. Ce -doit être si doux de retrouver les traces de ces peuples dont nous -savons l'histoire depuis notre enfance, de voir les lieux où se sont -accomplies les grandes choses.» - -Le vicomte, moins exalté, déclara: «Moi, l'Angleterre m'attire -beaucoup; c'est une région fort instructive.» - -Alors ils parcoururent l'univers, discutant les agréments de chaque -pays, depuis les pôles jusqu'à l'équateur, s'extasiant sur des paysages -imaginaires et les mÅ“urs invraisemblables de certains peuples comme -les Chinois ou les Lapons; mais ils en arrivèrent à conclure que le -plus beau pays du monde, c'était la France, avec son climat tempéré, -frais l'été et doux l'hiver, ses riches campagnes, ses vertes forêts, -ses grands fleuves calmes et ce culte des beaux-arts qui n'avait -existé nulle part ailleurs, depuis les grands siècles d'Athènes. - -Puis ils se turent. - -Le soleil, plus bas, semblait saigner; et une large traînée lumineuse, -une route éblouissante courait sur l'eau depuis la limite de l'Océan -jusqu'au sillage de la barque. - -Les derniers souffles de vent tombèrent; toute ride s'aplanit; et la -voile immobile était rouge. Une accalmie illimitée semblait engourdir -l'espace, faire le silence autour de cette rencontre d'éléments; -tandis que, cambrant sous le ciel son ventre luisant et liquide, la -mer, fiancée monstrueuse, attendait l'amant de feu qui descendait vers -elle. Il précipitait sa chute, empourpré comme par le désir de leur -embrassement. Il la joignit; et, peu à peu, elle le dévora. - -Alors de l'horizon une fraîcheur accourut; un frisson plissa le sein -mouvant de l'eau comme si l'astre englouti eût jeté sur le monde un -soupir d'apaisement. - -Le crépuscule fut court; la nuit se déploya criblée d'astres. Le -père Lastique prit les rames; et on s'aperçut que la mer était -phosphorescente. Jeanne et le vicomte, côte à côte, regardaient -ces lueurs mouvantes que la barque laissait derrière elle. Ils ne -songeaient presque plus, contemplant vaguement, aspirant le soir dans -un bien-être délicieux; et comme Jeanne avait une main appuyée sur le -banc, un doigt de son voisin se posa, comme par hasard, contre sa peau; -elle ne remua point, surprise, heureuse, et confuse de ce contact si -léger. - -Quand elle fut rentrée le soir, dans sa chambre, elle se sentit -étrangement remuée et tellement attendrie que tout lui donnait envie de -pleurer. Elle regarda sa pendule, pensa que la petite abeille battait à -la façon d'un cÅ“ur, d'un cÅ“ur ami; qu'elle serait le témoin de toute -sa vie, qu'elle accompagnerait ses joies et ses chagrins de ce tic-tac -vif et régulier; et elle arrêta la mouche dorée pour mettre un baiser -sur ses ailes. Elle aurait embrassé n'importe quoi. Elle se souvint -d'avoir caché dans le fond d'un tiroir une vieille poupée d'autrefois; -elle la rechercha, la revit avec la joie qu'on a en retrouvant des -amies adorées; et, la serrant contre sa poitrine, elle cribla de -baisers ardents les joues peintes et la filasse frisée du joujou. - -Et, tout en le gardant en ses bras, elle songea. - -Était-ce bien LUI l'époux promis par mille voix secrètes, qu'une -Providence souverainement bonne avait ainsi jeté sur sa route? Était-ce -bien l'être créé pour elle, à qui elle dévouerait son existence? -Étaient-ils ces deux prédestinés dont les tendresses se joignant -devaient s'étreindre, se mêler indissolublement, engendrer l'AMOUR? - -Elle n'avait point encore ces élans tumultueux de tout son être, ces -ravissements fous, ces soulèvements profonds qu'elle croyait être la -passion; il lui semblait cependant qu'elle commençait à l'aimer; car -elle se sentait parfois toute défaillante en pensant à lui; et elle y -pensait sans cesse. Sa présence lui remuait le cÅ“ur; elle rougissait -et pâlissait en rencontrant un regard, et frissonnait en entendant sa -voix. - -Elle dormit bien peu cette nuit-là . - -Alors de jour en jour le troublant désir d'aimer l'envahit davantage. -Elle se consultait sans cesse, consultait aussi les marguerites, les -nuages, des pièces de monnaie jetées en l'air. - -Or, un soir, son père lui dit: «Fais-toi belle demain matin.» Elle -demanda: «Pourquoi, papa?» Il reprit: «C'est un secret.» - -Et quand elle descendit le lendemain toute fraîche dans une toilette -claire, elle trouva la table du salon couverte de boîtes de bonbons; -et, sur une chaise, un énorme bouquet. - -Une voiture entra dans la cour. On lisait dessus: «Lerat, pâtissier -à Fécamp. Repas de noces»; et Ludivine, aidée d'un marmiton, tirait -d'une trappe ouvrant derrière la carriole beaucoup de grands paniers -plats qui sentaient bon. - -Le vicomte de Lamare parut. Son pantalon était tendu et retenu sous de -mignonnes bottes vernies qui faisaient voir la petitesse de son pied. -Sa longue redingote serrée à la taille laissait sortir par l'échancrure -sur la poitrine la dentelle de son jabot; et une cravate fine, à -plusieurs tours, le forçait à porter haut sa belle tête brune empreinte -d'une distinction grave. Il avait un autre air que de coutume, cet -aspect particulier que la toilette donne subitement aux visages les -mieux connus. Jeanne, stupéfaite, le regardait comme si elle ne l'avait -point encore vu; elle le trouvait souverainement gentilhomme, grand -seigneur de la tête aux pieds. - -Il s'inclina, en souriant: «Eh bien, ma commère, êtes-vous prête?» - -Elle balbutia: «Mais quoi? Qu'y a-t-il donc? - ---Tu le sauras tout à l'heure», dit le baron. - -La calèche attelée s'avança, madame Adélaïde descendit de sa chambre -en grand apparat au bras de Rosalie, qui parut tellement émue par -l'élégance de M. de Lamare que petit père murmura: «Dites donc, -vicomte, je crois que notre bonne vous trouve à son goût.» Il -rougit jusqu'aux oreilles, fit semblant de n'avoir pas entendu, et, -s'emparant du gros bouquet, le présenta à Jeanne. Elle le prit plus -étonnée encore. Tous les quatre montèrent en voiture; et la cuisinière -Ludivine, qui apportait à la baronne un bouillon froid pour la -soutenir, déclara: «Vrai, Madame, on dirait une noce.» - -On mit pied à terre en entrant dans Yport et, à mesure qu'on avançait -à travers le village, les matelots dans leurs hardes neuves, dont les -plis se voyaient, sortaient de leurs maisons, saluaient, serraient la -main du baron et se mettaient à suivre comme derrière une procession. - -Le vicomte avait offert son bras à Jeanne et marchait en tête avec elle. - -Lorsqu'on arriva devant l'église, on s'arrêta; et la grande croix -d'argent parut, tenue droite par un enfant de chÅ“ur précédant un autre -gamin rouge et blanc qui portait l'urne d'eau bénite où trempait le -goupillon. - -Puis passèrent trois vieux chantres dont l'un boitait, puis le serpent, -puis le curé soulevant de son ventre pointu l'étole dorée, croisée -dessus. Il dit bonjour d'un sourire et d'un signe de tête; puis, les -yeux mi-clos, les lèvres remuées d'une prière, la barrette enfoncée -jusqu'au nez, il suivit son état-major en surplis en se dirigeant vers -la mer. - -Sur la plage une foule attendait autour d'une barque neuve -enguirlandée. Son mât, sa voile, ses cordages étaient couverts de longs -rubans qui voltigeaient dans la brise, et son nom JEANNE apparaissait -en lettres d'or, à l'arrière. - -Le père Lastique, patron de ce bateau construit avec l'argent du -baron, s'avança au-devant du cortège. Tous les hommes, d'un même -mouvement, ôtèrent ensemble leurs coiffures; et une rangée de dévotes, -encapuchonnées sous de vastes mantes noires à grands plis tombant des -épaules, s'agenouillèrent en cercle à l'aspect de la croix. - -Le curé, entre les deux enfants de chÅ“ur, s'en vint à l'un des bouts -de l'embarcation, tandis qu'à l'autre, les trois vieux chantres, -crasseux dans leur blanche vêture, le menton poileux, l'air grave, -l'Å“il sur le livre de plain-chant, détonnaient à pleine gueule dans la -claire matinée. - -Chaque fois qu'ils reprenaient haleine, le serpent tout seul continuait -son mugissement; et dans l'enflure de ses joues pleines de vent ses -petits yeux gris disparaissaient. La peau du front même, et celle du -cou, semblaient décollées de la chair tant il se gonflait en soufflant. - -La mer immobile et transparente semblait assister, recueillie, au -baptême de sa nacelle, roulant à peine, avec un tout petit bruit de -râteau grattant le galet, des vaguettes hautes comme le doigt. Et les -grandes mouettes blanches aux ailes déployées passaient en décrivant -des courbes dans le ciel bleu, s'éloignaient, revenaient d'un vol -arrondi au-dessus de la foule agenouillée, comme pour voir aussi ce -qu'on faisait là . - -Mais le chant s'arrêta après un amen hurlé cinq minutes; et le prêtre, -d'une voix empâtée, gloussa quelques mots latins dont on ne distinguait -que les terminaisons sonores. - -Il fit ensuite le tour de la barque en l'aspergeant d'eau bénite, puis -il commença à murmurer des orémus en se tenant à présent le long d'un -bordage en face du parrain et de la marraine qui demeuraient immobiles, -la main dans la main. - -Le jeune homme gardait sa figure grave de beau garçon, mais la jeune -fille, étranglée par une émotion soudaine, défaillante, se mit à -trembler tellement, que ses dents s'entrechoquaient. Le rêve qui la -hantait depuis quelque temps, venait de prendre tout à coup, dans -une espèce d'hallucination, l'apparence d'une réalité. On avait -parlé de noce, un prêtre était là , bénissant, des hommes en surplis -psalmodiaient des prières; n'était-ce pas elle qu'on mariait! - -Eut-elle dans les doigts une secousse nerveuse, l'obsession de son -cÅ“ur avait-elle couru le long de ses veines jusqu'au cÅ“ur de son -voisin? Comprit-il, devina-t-il, fut-il comme elle envahi par une -sorte d'ivresse d'amour? ou bien, savait-il seulement par expérience -qu'aucune femme ne lui résistait? Elle s'aperçut soudain qu'il pressait -sa main, doucement d'abord, puis plus fort, plus fort, à la briser. -Et, sans que sa figure remuât, sans que personne s'en aperçût, il dit, -oui certes, il dit très distinctement: «Oh Jeanne, si vous vouliez, ce -seraient nos fiançailles.» - -Elle baissa la tête d'un mouvement très lent qui peut-être voulait dire -«oui». Et le prêtre qui jetait encore de l'eau bénite leur en envoya -quelques gouttes sur les doigts. - -C'était fini. Les femmes se relevaient. Le retour fut une débandade. La -croix, entre les mains de l'enfant de chÅ“ur, avait perdu sa dignité; -elle filait vite, oscillant de droite et de gauche, ou bien penchée -en avant, prête à tomber sur le nez. Le curé, qui ne priait plus, -galopait derrière; les chantres et le serpent avaient disparu par une -ruelle pour être plus tôt déshabillés; et les matelots, par groupes, -se hâtaient. Une même pensée qui mettait en leur tête comme une odeur -de cuisine, allongeait les jambes, mouillait les bouches de salive, -descendait jusqu'au fond des ventres où elle faisait chanter les boyaux. - -Un bon déjeuner les attendait aux Peuples. - -La grande table était mise dans la cour sous les pommiers. Soixante -personnes y prirent place; marins et paysans. La baronne, au centre, -avait à ses côtés les deux curés, celui d'Yport et celui des Peuples. -Le baron, en face, était flanqué du maire et de sa femme, maigre -campagnarde déjà vieille qui adressait de tous les côtés une multitude -de petits saluts. Elle avait une figure étroite serrée dans son grand -bonnet normand, une vraie tête de poule à huppe blanche, avec un Å“il -tout rond et toujours étonné; et elle mangeait par petits coups rapides -comme si elle eût picoté son assiette avec son nez. - -Jeanne, à côté du parrain, voyageait dans le bonheur. Elle ne voyait -plus rien, ne savait plus rien, et se taisait, la tête brouillée de -joie. - -Elle lui demanda: «Quel est donc votre petit nom?» - -Il dit: «Julien. Vous ne saviez pas?» - -Mais elle ne répondit point, pensant: «Comme je le répéterai souvent, -ce nom-là !» - -Quand le repas fut fini, on laissa la cour aux matelots et on passa -de l'autre côté du château. La baronne se mit à faire son exercice, -appuyée sur le baron, escortée de ses deux prêtres. Jeanne et Julien -allèrent jusqu'au bosquet, entrèrent dans les petits chemins touffus; -et tout à coup il lui saisit les mains: «Dites, voulez-vous être ma -femme?» - -Elle baissa encore la tête; et comme il balbutiait: «Répondez, je vous -en supplie!» elle releva ses yeux vers lui, tout doucement; et il lut -la réponse dans son regard. - - - - -IV - - -Le baron, un matin, entra dans la chambre de Jeanne avant qu'elle fût -levée, et, s'asseyant sur les pieds du lit: «M. le vicomte de Lamare -nous a demandé ta main.» - -Elle eut envie de cacher sa figure sous ses draps. - -Son père reprit: «Nous avons remis notre réponse à tantôt.» Elle -haletait étranglée par l'émotion. Au bout d'une minute le baron, qui -souriait, ajouta: «Nous n'avons voulu rien faire sans t'en parler. -Ta mère et moi ne sommes pas opposés à ce mariage, sans prétendre -cependant t'y engager. Tu es beaucoup plus riche que lui, mais, quand -il s'agit du bonheur d'une vie, on ne doit pas se préoccuper de -l'argent. Il n'a plus aucun parent; si tu l'épousais donc, ce serait un -fils qui entrerait dans notre famille, tandis qu'avec un autre, c'est -toi, notre fille, qui irais chez des étrangers. Le garçon nous plaît. -Te plairait-il... à toi?» - -Elle balbutia, rouge jusqu'aux cheveux: «Je veux bien, papa.» - -Et petit père, en la regardant au fond des yeux, et riant toujours, -murmura: «Je m'en doutais un peu, Mademoiselle.» - -Elle vécut jusqu'au soir comme si elle était grise, sans savoir ce -qu'elle faisait, prenant machinalement des objets pour d'autres, et les -jambes toutes molles de fatigue sans qu'elle eût marché. - -Vers six heures, comme elle était assise avec petite mère sous le -platane, le vicomte parut. - -Le cÅ“ur de Jeanne se mit à battre follement. Le jeune homme s'avançait -sans paraître ému. Lorsqu'il fut tout près, il prit les doigts de la -baronne et les baisa, puis soulevant à son tour la main frémissante de -la jeune fille, il y déposa de toutes ses lèvres un long baiser tendre -et reconnaissant. - -Et la radieuse saison des fiançailles commença. Ils causaient seuls -dans les coins du salon ou bien assis sur le talus au fond du bosquet -devant la lande sauvage. Parfois, ils se promenaient dans l'allée de -petite mère, lui, parlant d'avenir, elle, les yeux baissés sur la trace -poudreuse du pied de la baronne. - -Une fois la chose décidée, on voulut hâter le dénouement; il fut donc -convenu que la cérémonie aurait lieu dans six semaines, au 15 août; et -que les jeunes mariés partiraient immédiatement pour leur voyage de -noce. Jeanne consultée sur le pays qu'elle voulait visiter se décida -pour la Corse où l'on devait être plus seuls que dans les villes -d'Italie. - -Ils attendaient le moment fixé pour leur union sans impatience trop -vive, mais enveloppés, roulés dans une tendresse délicieuse, savourant -le charme exquis des insignifiantes caresses, des doigts pressés, -des regards passionnés si longs que les âmes semblent se mêler; et -vaguement tourmentés par le désir indécis des grandes étreintes. - -On résolut de n'inviter personne au mariage, à l'exception de tante -Lison, la sÅ“ur de la baronne, qui vivait comme dame pensionnaire dans -un couvent de Versailles. - -Après la mort de leur père, la baronne avait voulu garder sa sÅ“ur avec -elle; mais la vieille fille, poursuivie par l'idée qu'elle gênait tout -le monde, qu'elle était inutile et importune, se retira dans une de ces -maisons religieuses qui louent des appartements aux gens tristes et -isolés dans l'existence. - -Elle venait, de temps en temps, passer un mois ou deux dans sa famille. - -C'était une petite femme qui parlait peu, s'effaçait toujours, -apparaissait seulement aux heures des repas, et remontait ensuite dans -sa chambre où elle restait enfermée sans cesse. - -Elle avait un air bon et vieillot, bien qu'elle fût âgée seulement -de quarante-deux ans, un Å“il doux et triste; et elle n'avait jamais -compté pour rien dans sa famille. Toute petite, comme elle n'était -point jolie ni turbulente, on ne l'embrassait guère; et elle restait -tranquille et douce dans les coins. Depuis elle demeura toujours -sacrifiée. Jeune fille, personne ne s'occupa d'elle. - -C'était quelque chose comme une ombre ou un objet familier, un meuble -vivant qu'on est accoutumé à voir chaque jour, mais dont on ne -s'inquiète jamais. - -Sa sÅ“ur, par habitude prise dans la maison paternelle, la considérait -comme un être manqué, tout à fait insignifiant. On la traitait avec -une familiarité sans gêne qui cachait une sorte de bonté méprisante. -Elle s'appelait Lise et semblait gênée par ce nom pimpant et jeune. -Quand on avait vu qu'elle ne se mariait pas, qu'elle ne se marierait -sans doute point, de Lise on avait fait Lison. Depuis la naissance -de Jeanne, elle était devenue «tante Lison» une humble parente, -proprette, affreusement timide, même avec sa sÅ“ur et son beau-frère -qui l'aimaient pourtant, mais d'une affection vague participant -d'une tendresse indifférente, d'une compassion inconsciente et d'une -bienveillance naturelle. - -Quelquefois, quand la baronne parlait des choses lointaines de sa -jeunesse, elle prononçait, pour fixer une date: «C'était à l'époque du -coup de tête de Lison.» - -On n'en disait jamais plus; et ce «coup de tête» restait comme -enveloppé de brouillard. - -Un soir Lise, âgée alors de vingt ans, s'était jetée à l'eau sans -qu'on sût pourquoi. Rien dans sa vie, dans ses manières, ne pouvait -faire pressentir cette folie. On l'avait repêchée à moitié morte; et -ses parents, levant des bras indignés, au lieu de chercher la cause -mystérieuse de cette action, s'étaient contentés de parler du «coup de -tête», comme ils parlaient de l'accident du cheval «Coco» qui s'était -cassé la jambe un peu auparavant dans une ornière et qu'on avait été -obligé d'abattre. - -Depuis lors, Lise, bientôt Lison, fut considérée comme un esprit très -faible. Le doux mépris qu'elle inspirait à ses proches s'infiltra -lentement dans le cÅ“ur de tous les gens qui l'entouraient. La petite -Jeanne elle-même, avec cette divination naturelle des enfants, ne -s'occupait point d'elle, ne montait jamais l'embrasser dans son lit, ne -pénétrait jamais dans sa chambre. La bonne Rosalie, qui donnait à cette -chambre les quelques soins nécessaires, semblait seule savoir où elle -était située. - -Quand tante Lison entrait dans la salle à manger pour le déjeuner, la -«Petite» allait, par habitude, lui tendre son front; voilà tout. - -Si quelqu'un voulait lui parler, on envoyait un domestique la quérir; -et quand elle n'était pas là , on ne s'occupait jamais d'elle, on ne -songeait jamais à elle, on n'aurait jamais eu la pensée de s'inquiéter, -de demander: «Tiens, mais je n'ai pas vu Lison, ce matin.» - -Elle ne tenait point de place; c'était un de ces êtres qui demeurent -inconnus même à leurs proches, comme inexplorés, et dont la mort ne -fait ni trou ni vide dans une maison, un de ces êtres qui ne savent -entrer ni dans l'existence, ni dans les habitudes, ni dans l'amour de -ceux qui vivent à côté d'eux. - -Quand on prononçait «tante Lison», ces deux mots n'éveillaient pour -ainsi dire aucune affection en l'esprit de personne. C'est comme si on -avait dit: «la cafetière ou le sucrier». - -Elle marchait toujours à petits pas pressés et muets; ne faisait jamais -de bruit, ne heurtait jamais rien, semblait communiquer aux objets -la propriété de ne rendre aucun son. Ses mains paraissaient faites -d'une espèce de ouate, tant elle maniait légèrement et délicatement ce -qu'elle touchait. - -Elle arriva vers la mi-juillet, toute bouleversée par l'idée de ce -mariage. Elle apportait une foule de cadeaux qui, venant d'elle, -demeurèrent presque inaperçus. - -Dès le lendemain de sa venue on ne remarqua plus qu'elle était là . - -Mais en elle fermentait une émotion extraordinaire, et ses yeux ne -quittaient point les fiancés. Elle s'occupa du trousseau avec une -énergie singulière, une activité fiévreuse, travaillant comme une -simple couturière dans sa chambre où personne ne la venait voir. - -A tout moment elle présentait à la baronne des mouchoirs qu'elle avait -ourlés elle-même, des serviettes dont elle avait brodé les chiffres, en -demandant: «Est-ce bien comme ça, Adélaïde?» Et petite mère, tout en -examinant nonchalamment l'objet, répondait: «Ne te donne donc pas tant -de mal, ma pauvre Lison.» - -Un soir, vers la fin du mois, après une journée de lourde chaleur, la -lune se leva dans une de ces nuits claires et tièdes qui troublent, -attendrissent, font s'exalter, semblent éveiller toutes les poésies -secrètes de l'âme. Les souffles doux des champs entraient dans le salon -tranquille. La baronne et son mari jouaient mollement une partie de -cartes dans la clarté ronde que l'abat-jour de la lampe dessinait sur -la table; tante Lison, assise entre eux, tricotait; et les jeunes gens, -accoudés à la fenêtre ouverte, regardaient le jardin plein de clarté. - -Le tilleul et le platane semaient leur ombre sur le grand gazon qui -s'étendait ensuite, pâle et luisant, jusqu'au bosquet tout noir. - -Attirée invinciblement par le charme tendre de cette nuit, par cet -éclairement vaporeux des arbres et des massifs, Jeanne se tourna vers -ses parents: «Petit père, nous allons faire un tour là , sur l'herbe, -devant le château.» Le baron dit, sans quitter son jeu: «Allez, mes -enfants», et se remit à sa partie. - -Ils sortirent et commencèrent à marcher lentement sur la grande pelouse -blanche jusqu'au petit bois du fond. - -L'heure avançait sans qu'ils songeassent à rentrer. La baronne fatiguée -voulut monter à sa chambre: «Il faut rappeler les amoureux», dit-elle. - -Le baron, d'un coup d'Å“il, parcourut le vaste jardin lumineux, où les -deux ombres erraient doucement. - -«Laisse-les donc, reprit-il, il fait si bon dehors! Lison va les -attendre; n'est-ce pas, Lison?» - -La vieille fille releva ses yeux inquiets, et répondit de sa voix -timide: «Certainement, je les attendrai.» - -Petit père souleva la baronne, et, lassé lui-même par la chaleur du -jour: «Je vais me coucher aussi», dit-il. Et il partit avec sa femme. - -Alors tante Lison à son tour se leva, et, laissant sur le bras du -fauteuil l'ouvrage commencé, sa laine et la grande aiguille, elle vint -s'accouder à la fenêtre et contempla la nuit charmante. - -Les deux fiancés allaient sans fin, à travers le gazon, du bosquet -jusqu'au perron, du perron jusqu'au bosquet. Ils se serraient les -doigts et ne parlaient plus, comme sortis d'eux-mêmes, tout mêlés à la -poésie visible qui s'exhalait de la terre. - -Jeanne tout à coup aperçut dans le cadre de la fenêtre la silhouette de -la vieille fille que dessinait la clarté de la lampe. - -«Tiens, dit-elle, tante Lison qui nous regarde.» - -Le vicomte releva la tête, et, de cette voix indifférente qui parle -sans pensée: - -«Oui, tante Lison nous regarde.» - -Et ils continuèrent à rêver, à marcher lentement, à s'aimer. - -Mais la rosée couvrait l'herbe, ils eurent un petit frisson de -fraîcheur. - -«Rentrons maintenant», dit-elle. - -Et ils revinrent. - -Lorsqu'ils pénétrèrent dans le salon, tante Lison s'était remise à -tricoter; elle avait le front penché sur son travail; et ses doigts -maigres tremblaient un peu comme s'ils eussent été très fatigués. - -Jeanne s'approcha. - -«Tante, on va dormir, à présent.» - -La vieille fille tourna les yeux; ils étaient rouges comme si elle -eût pleuré. Les amoureux n'y prirent point garde; mais le jeune homme -aperçut soudain les fins souliers de la jeune fille tout couverts -d'eau. Il fut saisi d'inquiétude et demanda tendrement: «N'avez-vous -point froid à vos chers petits pieds?» - -Et tout à coup les doigts de la tante furent secoués d'un tremblement -si fort que son ouvrage s'en échappa; la pelote de laine roula au loin -sur le parquet; et, cachant brusquement sa figure dans ses mains, elle -se mit à pleurer par grands sanglots convulsifs. - -Les deux fiancés la regardaient stupéfaits, immobiles. Jeanne -brusquement se mit à ses genoux, écarta ses bras, bouleversée, -répétant: - -«Mais qu'as-tu, mais qu'as-tu, tante Lison?» - -Alors la pauvre femme, balbutiant, avec la voix toute mouillée de -larmes, et le corps crispé de chagrin, répondit: - -«C'est quand il t'a demandé... N'avez-vous pas froid à ... à ... à vos -chers petits pieds?... on ne m'a jamais dit de ces choses-là ... à -moi... jamais... jamais...» - -Jeanne, surprise, apitoyée, eut cependant envie de rire à la pensée -d'un amoureux débitant des tendresses à Lison; et le vicomte s'était -retourné pour cacher sa gaieté. - -Mais la tante se leva soudain, laissa sa laine à terre et son tricot -sur le fauteuil, et elle se sauva sans lumière dans l'escalier sombre, -cherchant sa chambre à tâtons. - -Restés seuls, les deux jeunes gens se regardèrent, égayés et attendris. -Jeanne murmura: «Cette pauvre tante!...» Julien reprit: «Elle doit être -un peu folle, ce soir.» - -Ils se tenaient les mains sans se décider à se séparer, et doucement, -tout doucement ils échangèrent leur premier baiser devant le siège vide -que venait de quitter tante Lison. - -Ils ne pensaient plus guère, le lendemain, aux larmes de la vieille -fille. - -Les deux semaines qui précédèrent le mariage laissèrent Jeanne assez -calme et tranquille comme si elle eût été fatiguée d'émotions douces. - -Elle n'eut pas non plus le temps de réfléchir durant la matinée du jour -décisif. Elle éprouvait seulement une grande sensation de vide en tout -son corps comme si sa chair, son sang, ses os, se fussent fondus sous -la peau; et elle s'apercevait, en touchant les objets, que ses doigts -tremblaient beaucoup. - -Elle ne reprit possession d'elle que dans le chÅ“ur de l'église pendant -l'office. - -Mariée! Ainsi elle était mariée! La succession de choses, de -mouvements, d'événements accomplis depuis l'aube lui paraissait un -rêve, un vrai rêve. Il est de ces moments où tout semble changé autour -de nous; les gestes même ont une signification nouvelle; jusqu'aux -heures, qui ne semblent plus à leur place ordinaire. - -Elle se sentait étourdie, étonnée surtout. La veille encore rien -n'était modifié dans son existence; l'espoir constant de sa vie -devenait seulement plus proche, presque palpable. Elle s'était endormie -jeune fille; elle était femme maintenant. - -Donc elle avait franchi cette barrière qui semble cacher l'avenir avec -toutes ses joies, ses bonheurs rêvés. Elle sentait comme une porte -ouverte devant elle; elle allait entrer dans l'Attendu. - -La cérémonie finissait. On passa dans la sacristie presque vide; car on -n'avait invité personne; puis on ressortit. - -Quand ils apparurent sur la porte de l'église, un fracas formidable fit -faire un bond à la mariée et pousser un grand cri à la baronne, c'était -une salve de coups de fusil tirée par les paysans; et jusqu'aux Peuples -les détonations ne cessèrent plus. - -Une collation était servie pour la famille, le curé des châtelains -et celui d'Yport, le maire et les témoins choisis parmi les gros -cultivateurs des environs. - -Puis on fit un tour dans le jardin pour attendre le dîner. Le baron, la -baronne, tante Lison, le maire et l'abbé Picot se mirent à parcourir -l'allée de petite mère; tandis que dans l'allée en face l'autre prêtre -lisait son bréviaire en marchant à grands pas. - -On entendait de l'autre côté du château, la gaieté bruyante des paysans -qui buvaient du cidre sous les pommiers. Tout le pays endimanché -emplissait la cour. Les gars et les filles se poursuivaient. - -Jeanne et Julien traversèrent le bosquet, puis montèrent sur le talus, -et, muets tous deux, se mirent à regarder la mer. Il faisait un peu -frais, bien qu'on fût au milieu d'août; le vent du nord soufflait, et -le grand soleil luisait durement dans le ciel tout bleu. - -Les jeunes gens, pour trouver de l'abri, traversèrent la lande en -tournant à droite, voulant gagner la vallée ondulante et boisée qui -descend vers Yport. Dès qu'ils eurent atteint les taillis, aucun -souffle ne les effleura plus, et ils quittèrent le chemin pour prendre -un étroit sentier s'enfonçant sous les feuilles. Ils pouvaient à peine -marcher de front; alors elle sentit un bras qui se glissait lentement -autour de sa taille. - -Elle ne disait rien, haletante, le cÅ“ur précipité, la respiration -coupée. Des branches basses leur caressaient les cheveux; ils se -courbaient souvent pour passer. Elle cueillit une feuille; deux bêtes à -bon Dieu, pareilles à deux frêles coquillages rouges, étaient blotties -dessous. - -Alors elle dit, innocente et rassurée un peu: «Tiens, un ménage.» - -Julien effleura son oreille de sa bouche: «Ce soir vous serez ma femme.» - -Quoiqu'elle eût appris bien des choses dans son séjour aux champs, -elle ne songeait encore qu'à la poésie de l'amour, et fut surprise. Sa -femme? ne l'était-elle pas déjà ? - -Alors il se mit à l'embrasser à petits baisers rapides sur la tempe et -sur le cou, là où frisaient les premiers cheveux. Saisie chaque fois -par ces baisers d'homme auxquels elle n'était point habituée, elle -penchait instinctivement la tête de l'autre côté pour éviter cette -caresse qui la ravissait cependant. - -Mais ils se trouvèrent soudain sur la lisière du bois. Elle s'arrêta, -confuse d'être si loin. Qu'allait-on penser? «Retournons», dit-elle. - -Il retira le bras dont il serrait sa taille, et, en se tournant tous -deux, ils se trouvèrent face à face, si près qu'ils sentirent leurs -haleines sur leurs visages; et ils se regardèrent. Ils se regardèrent -d'un de ces regards fixes, aigus, pénétrants, où deux âmes croient se -mêler. Ils se cherchèrent dans leurs yeux, derrière leurs yeux, dans -cet inconnu impénétrable de l'être; ils se sondèrent dans une muette et -obstinée interrogation. Que seraient-ils l'un pour l'autre? Que serait -cette vie qu'ils commençaient ensemble? Que se réservaient-ils l'un à -l'autre de joies, de bonheurs ou de désillusions en ce long tête-à -tête -indissoluble du mariage? Et il leur sembla, à tous les deux, qu'ils ne -s'étaient pas encore vus. - -Et tout à coup, Julien, posant ses deux mains sur les épaules de sa -femme, lui jeta à pleine bouche un baiser profond comme elle n'en -avait jamais reçu. Il descendit, ce baiser, il pénétra dans ses veines -et dans ses moelles; et elle en eut une telle secousse mystérieuse -qu'elle repoussa éperdument Julien de ses deux bras, et faillit tomber -sur le dos. - -«Allons-nous-en. Allons-nous-en», balbutia-t-elle. - -Il ne répondit pas, mais il lui prit les mains qu'il garda dans les -siennes. - -Ils n'échangèrent plus un mot jusqu'à la maison. Le reste de -l'après-midi sembla long. - -On se mit à table à la nuit tombante. - -Le dîner fut simple et assez court, contrairement aux usages normands. -Une sorte de gêne paralysait les convives. Seuls les deux prêtres, le -maire et les quatre fermiers invités montrèrent un peu de cette grosse -gaieté qui doit accompagner les noces. - -Le rire semblait mort, un mot du maire le ranima. Il était neuf heures -environ; on allait prendre le café. Au dehors, sous les pommiers de la -première cour, le bal champêtre commençait. Par la fenêtre ouverte on -apercevait toute la fête. Des lumignons pendus aux branches donnaient -aux feuilles des nuances de vert-de-gris. Rustres et rustaudes -sautaient en rond en hurlant un air de danse sauvage qu'accompagnaient -faiblement deux violons et une clarinette juchés sur une grande table -de cuisine en estrade. Le chant tumultueux des paysans couvrait -entièrement parfois la chanson des instruments; et la frêle musique -déchirée par les voix déchaînées semblait tomber du ciel en lambeaux, -en petits fragments de quelques notes éparpillées. - -Deux grandes barriques entourées de torches flambantes versaient à -boire à la foule. Deux servantes étaient occupées à rincer incessamment -les verres et les bols dans un baquet, pour les tendre, encore -ruisselants d'eau, sous les robinets d'où coulait le filet rouge du vin -ou le filet d'or du cidre pur. Et les danseurs assoiffés, les vieux -tranquilles, les filles en sueur se pressaient, tendaient les bras pour -saisir à leur tour un vase quelconque et se verser à grands flots dans -la gorge, en renversant la tête, le liquide qu'ils préféraient. - -Sur une table on trouvait du pain, du beurre, du fromage et des -saucisses. Chacun avalait une bouchée de temps en temps, et, sous le -plafond de feuilles illuminées, cette fête saine et violente donnait -aux convives mornes de la salle, l'envie de danser aussi, de boire au -ventre de ces grosses futailles en mangeant une tranche de pain avec du -beurre et un oignon cru. - -Le maire, qui battait la mesure avec son couteau, s'écria: «Sacristi! -ça va bien, c'est comme qui dirait les noces de Ganache.» - -Un frisson de rire étouffé courut. Mais l'abbé Picot, ennemi naturel -de l'autorité civile, répliqua: «Vous voulez dire de Cana.» L'autre -n'accepta pas la leçon. «Non, Monsieur le curé, je m'entends; quand je -dis Ganache, c'est Ganache.» - -On se leva et on passa dans le salon. Puis on alla se mêler un peu au -populaire en goguette. Puis les invités se retirèrent. - -Le baron et la baronne eurent à voix basse une sorte de querelle. -Madame Adélaïde, plus essoufflée que jamais, semblait refuser ce que -demandait son mari; enfin elle dit, presque haut: «Non, mon ami, je ne -peux pas, je ne saurais comment m'y prendre.» - -Petit père alors, la quittant brusquement, s'approcha de Jeanne. -«Veux-tu faire un tour avec moi, fillette?» Tout émue, elle répondit: -«Comme tu voudras, papa.» Ils sortirent. - -Dès qu'ils furent devant la porte, du côté de la mer, un petit vent sec -les saisit. Un de ces vents froids d'été, qui sentent déjà l'automne. - -Des nuages galopaient dans le ciel, voilant, puis redécouvrant les -étoiles. - -Le baron serrait contre lui le bras de sa fille en lui pressant -tendrement la main. Ils marchèrent quelques minutes. Il semblait -indécis, troublé. Enfin il se décida. - -«Mignonne, je vais remplir un rôle difficile qui devrait revenir à ta -mère; mais, comme elle s'y refuse, il faut bien que je prenne sa place. -J'ignore ce que tu sais des choses de l'existence. Il est des mystères -qu'on cache soigneusement aux enfants, aux filles surtout, aux filles -qui doivent rester pures d'esprit, irréprochablement pures jusqu'à -l'heure où nous les remettons entre les bras de l'homme qui prendra -soin de leur bonheur. C'est à lui qu'il appartient de lever ce voile -jeté sur le doux secret de la vie. Mais, elles, si aucun soupçon ne -les a encore effleurées, se révoltent souvent devant la réalité un peu -brutale cachée derrière les rêves. Blessées en leur âme, blessées même -en leur corps, elles refusent à l'époux ce que la loi, la loi humaine -et la loi naturelle lui accordent comme un droit absolu. Je ne puis -t'en dire davantage, ma chérie; mais n'oublie point ceci, seulement -ceci, que tu appartiens tout entière à ton mari.» - -Que savait-elle au juste? que devinait-elle? Elle s'était mise à -trembler, oppressée d'une mélancolie accablante et douloureuse comme un -pressentiment. - -Ils rentrèrent. Une surprise les arrêta sur la porte du salon. Madame -Adélaïde sanglotait sur le cÅ“ur de Julien. Ses pleurs, des pleurs -bruyants poussés comme par un soufflet de forge, semblaient lui sortir -en même temps du nez, de la bouche et des yeux; et le jeune homme -interdit, gauche, soutenait la grosse femme abattue en ses bras pour -lui recommander sa chérie, sa mignonne, son adorée fillette. - -Le baron se précipita. «Oh! pas de scène; pas d'attendrissement, je -vous prie»; et, prenant sa femme, il l'assit dans un fauteuil pendant -qu'elle s'essuyait le visage. Il se tourna ensuite vers Jeanne: -«Allons, petite, embrasse ta mère bien vite, et va te coucher.» - -Prête à pleurer aussi, elle embrassa ses parents rapidement et s'enfuit. - -Tante Lison s'était déjà retirée en sa chambre. Le baron et sa femme -restèrent seuls avec Julien. Et ils demeuraient si gênés tous les trois -qu'aucune parole ne leur venait, les deux hommes en tenue de soirée, -debout, les yeux perdus, madame Adélaïde abattue sur son siège avec des -restes de sanglots dans la gorge. Leur embarras devenant intolérable, -le baron se mit à parler du voyage que les jeunes gens devaient -entreprendre dans quelques jours. - -Jeanne, dans sa chambre, se laissait déshabiller par Rosalie qui -pleurait comme une source. Les mains errantes au hasard, elle ne -trouvait plus les cordons ni les épingles et elle semblait assurément -plus émue encore que sa maîtresse. Mais Jeanne ne songeait guère aux -larmes de sa bonne; il lui semblait qu'elle était entrée dans un autre -monde, partie sur une autre terre, séparée de tout ce qu'elle avait -connu, de tout ce qu'elle avait chéri. Tout lui semblait bouleversé -dans sa vie et dans sa pensée; même cette idée étrange lui vint: -«Aimait-elle son mari?» Voilà qu'il lui apparaissait tout à coup comme -un étranger qu'elle connaissait à peine. Trois mois auparavant elle -ne savait point qu'il existait, et maintenant elle était sa femme. -Pourquoi cela? Pourquoi tomber si vite dans le mariage comme dans un -trou ouvert sous vos pas? - -Quand elle fut en toilette de nuit, elle se glissa dans son lit; et -ses draps un peu frais, faisant frissonner sa peau, augmentèrent cette -sensation de froid, de solitude, de tristesse qui lui pesait sur l'âme -depuis deux heures. - -Rosalie s'enfuit, toujours sanglotant; et Jeanne attendit. Elle -attendit anxieuse, le cÅ“ur crispé, ce je ne sais quoi deviné, et -annoncé en termes confus par son père, cette révélation mystérieuse de -ce qui est le grand secret de l'amour. - -Sans qu'elle eût entendu monter l'escalier, on frappa trois coups -légers contre sa porte. Elle tressaillit horriblement et ne répondit -point. On frappa de nouveau, puis la serrure grinça. Elle se cacha la -tête sous ses couvertures comme si un voleur eût pénétré chez elle. Des -bottines craquèrent doucement sur le parquet; et soudain on toucha son -lit. - -Elle eut un sursaut nerveux et poussa un petit cri; et, dégageant sa -tête, elle vit Julien debout devant elle, qui souriait en la regardant. -«Oh! que vous m'avez fait peur!» dit-elle. - -Il reprit: «Vous ne m'attendiez donc point?» Elle ne répondit pas. Il -était en grande toilette, avec sa figure grave de beau garçon; et elle -se sentit affreusement honteuse d'être couchée ainsi devant cet homme -si correct. - -Ils ne savaient plus que dire, que faire, n'osant même pas se regarder -à cette heure sérieuse et décisive d'où dépend l'intime bonheur de -toute la vie. - -Il sentait vaguement peut-être quel danger offre cette bataille, et -quelle souple possession de soi, quelle rusée tendresse il faut pour ne -froisser aucune des subtiles pudeurs, des infinies délicatesses d'une -âme virginale et nourrie de rêves. - -Alors, doucement, il lui prit la main qu'il baisa, et, s'agenouillant -auprès du lit comme devant un autel, il murmura d'une voix aussi -légère qu'un souffle: «Voudrez-vous m'aimer?» Elle, rassurée tout à -coup, souleva sur l'oreiller sa tête ennuagée de dentelles, et elle -sourit: «Je vous aime déjà , mon ami.» - -Il mit en sa bouche les petits doigts fins de sa femme, et, la voix -changée par ce bâillon de chair: «Voulez-vous me prouver que vous -m'aimez?» - -Elle répondit, troublée de nouveau, sans bien comprendre ce qu'elle -disait, sous le souvenir des paroles de son père: «Je suis à vous, mon -ami.» - -Il couvrit son poignet de baisers mouillés, et, se redressant -lentement, il approchait de son visage qu'elle recommençait à cacher. - -Soudain, jetant un bras en avant par-dessus le lit, il enlaça sa -femme à travers les draps, tandis que, glissant son autre bras sous -l'oreiller, il le soulevait avec la tête: et, tout bas, tout bas, il -demanda: «Alors, vous voulez bien me faire une petite place à côté de -vous?» - -Elle eut peur, une peur d'instinct, et balbutia: «Oh, pas encore, je -vous en prie.» - -Il sembla désappointé, un peu froissé, et il reprit d'un ton toujours -suppliant, mais plus brusque: «Pourquoi plus tard puisque nous finirons -toujours par là ?» - -Elle lui en voulut de ce mot; mais, soumise et résignée, elle répéta -pour la deuxième fois: «Je suis à vous, mon ami.» - -Alors il disparut bien vite dans le cabinet de toilette; et elle -entendait distinctement ses mouvements avec des froissements d'habits -défaits, un bruit d'argent dans la poche, la chute successive des -bottines. - -Et tout à coup, en caleçon, en chaussettes, il traversa vivement la -chambre pour aller déposer sa montre sur la cheminée. Puis il retourna, -en courant, dans la petite pièce voisine, remua quelque temps encore; -et Jeanne se retourna rapidement de l'autre côté en fermant les yeux, -quand elle sentit qu'il arrivait. - -Elle fit un soubresaut comme pour se jeter à terre lorsque glissa -vivement contre sa jambe une autre jambe froide et velue; et, la figure -dans ses mains, éperdue, prête à crier de peur et d'effarement, elle se -blottit, tout au fond du lit. - -Aussitôt il la prit en ses bras, bien qu'elle lui tournât le dos, et il -baisait voracement son cou, les dentelles flottantes de sa coiffure de -nuit et le col brodé de sa chemise. - -Elle ne remuait pas, raidie dans une horrible anxiété, sentant une main -forte qui cherchait sa poitrine cachée entre ses coudes. Elle haletait -bouleversée sous cet attouchement brutal; et elle avait surtout envie -de se sauver, de courir par la maison, de s'enfermer quelque part, loin -de cet homme. - -Il ne bougeait plus. Elle recevait sa chaleur dans son dos. Alors son -effroi s'apaisa encore et elle pensa brusquement qu'elle n'aurait qu'à -se retourner pour l'embrasser. - -A la fin il parut s'impatienter, et, d'une voix attristée: «Vous ne -voulez donc point être ma petite femme?» Elle murmura à travers ses -doigts: «Est-ce que je ne la suis pas?» Il répondit avec une nuance de -mauvaise humeur: «Mais non, ma chère, voyons, ne vous moquez pas de -moi.» - -Elle se sentit toute remuée par le ton mécontent de sa voix; et elle se -tourna tout à coup vers lui pour lui demander pardon. - -Il la saisit à bras le corps, rageusement, comme affamé d'elle; et il -parcourait de baisers rapides, de baisers mordants, de baisers fous -toute sa face et le haut de sa gorge, l'étourdissant de caresses. Elle -avait ouvert les mains et restait inerte sous ses efforts, ne sachant -plus ce qu'elle faisait, ce qu'il faisait, dans un trouble de pensée -qui ne lui laissait rien comprendre. Mais une souffrance aiguë la -déchira soudain; et elle se mit à gémir, tordue dans ses bras, pendant -qu'il la possédait violemment. - -Que se passa-t-il ensuite? Elle n'en eut guère le souvenir, car elle -avait perdu la tête; il lui sembla seulement qu'il lui jetait sur les -lèvres une grêle de petits baisers reconnaissants. - -Puis il dut lui parler et elle dut lui répondre. Puis il fit d'autres -tentatives qu'elle repoussa avec épouvante; et comme elle se débattait, -elle rencontra sur sa poitrine ce poil épais qu'elle avait déjà senti -sur sa jambe et elle se recula de saisissement. - -Las enfin de la solliciter sans succès, il demeura immobile sur le dos. - -Alors elle songea; elle se dit, désespérée jusqu'au fond de son âme, -dans la désillusion d'une ivresse rêvée si différente, d'une chère -attente détruite, d'une félicité crevée: «Voilà donc ce qu'il appelle -être sa femme; c'est cela! c'est cela!» - -Et elle resta longtemps ainsi, désolée, l'Å“il errant sur les -tapisseries des murs, sur la vieille légende d'amour qui enveloppait sa -chambre. - -Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna -lentement son regard vers lui, et elle s'aperçut qu'il dormait! Il -dormait, la bouche entr'ouverte, le visage calme! Il dormait! - -Elle ne le pouvait croire, se sentant indignée, plus outragée par -ce sommeil que par sa brutalité, traitée comme la première venue. -Pouvait-il dormir une nuit pareille? Ce qui s'était passé entre eux -n'avait donc pour lui rien de surprenant? Oh! Elle eût mieux aimé être -frappée, violentée encore, meurtrie de caresses odieuses jusqu'à perdre -connaissance. - -Elle resta immobile, appuyée sur un coude, penchée vers lui, écoutant -entre ses lèvres passer un léger souffle qui, parfois, prenait une -apparence de ronflement. - -Le jour parut, terne d'abord, puis clair, puis rose, puis éclatant. -Julien ouvrit les yeux, bâilla, étendit ses bras, regarda sa femme, -sourit, et demanda: «As-tu bien dormi, ma chérie?» - -Elle s'aperçut qu'il lui disait «tu» maintenant, et elle répondit, -stupéfaite: «Mais oui. Et vous.» Il dit: «Oh! moi, fort bien.» Et, se -tournant vers elle, il l'embrassa, puis se mit à causer tranquillement. -Il lui développait des projets de vie avec des idées d'économie; et -ce mot revenu plusieurs fois étonnait Jeanne. Elle l'écoutait sans -bien saisir le sens des paroles, le regardait, songeait à mille choses -rapides qui passaient, effleurant à peine son esprit. - -Huit heures sonnèrent. «Allons, il faut nous lever, dit-il, nous -serions ridicules en restant tard au lit, et il descendit le premier. -Quand il eut fini sa toilette, il aida gentiment sa femme en tous les -menus détails de la sienne, ne permettant pas qu'on appelât Rosalie. - -Au moment de sortir, il l'arrêta. «Tu sais, entre nous, nous pouvons -nous tutoyer maintenant, mais devant tes parents il vaut mieux attendre -encore. Ce sera tout naturel en revenant de notre voyage de noces.» - -Elle ne se montra qu'à l'heure du déjeuner. Et la journée s'écoula -ainsi qu'à l'ordinaire comme si rien de nouveau n'était survenu. Il n'y -avait qu'un homme de plus dans la maison. - - - - -V - - -Quatre jours plus tard arriva la berline qui devait les emporter à -Marseille. - -Après l'angoisse du premier soir, Jeanne s'était habituée déjà au -contact de Julien, à ses baisers, à ses caresses tendres, bien que sa -répugnance n'eût pas diminué pour leurs rapports plus intimes. - -Elle le trouvait beau, elle l'aimait; elle se sentait de nouveau -heureuse et gaie. - -Les adieux furent courts et sans tristesse. La baronne seule semblait -émue; et elle mit, au moment où la voiture allait partir, une grosse -bourse lourde comme du plomb dans la main de sa fille: «C'est pour tes -petites dépenses de jeune femme», dit-elle. - -Jeanne la jeta dans sa poche; et les chevaux détalèrent. - -Vers le soir Julien lui dit: «Combien ta mère t'a-t-elle donné dans -cette bourse?» Elle n'y pensait plus et elle la versa sur ses genoux. -Un flot d'or se répandit: deux mille francs. Elle battit des mains. «Je -ferai des folies», et elle resserra l'argent. - -Après huit jours de route, par une chaleur terrible, ils arrivèrent à -Marseille. - -Et le lendemain le _Roi-Louis_, un petit paquebot qui allait à Naples -en passant par Ajaccio, les emportait vers la Corse. - -La Corse! les maquis! les bandits! les montagnes! la patrie de -Napoléon! Il semblait à Jeanne qu'elle sortait de la réalité pour -entrer, tout éveillée, dans un rêve. - -Côte à côte sur le pont du navire, ils regardaient courir les falaises -de la Provence. La mer immobile, d'un azur puissant, comme figée, comme -durcie dans la lumière ardente qui tombait du soleil, s'étalait sous le -ciel infini, d'un bleu presque exagéré. - -Elle dit: «Te rappelles-tu notre promenade dans le bateau du père -Lastique?» - -Au lieu de répondre, il lui jeta rapidement un baiser dans l'oreille. - -Les roues du vapeur battaient l'eau, troublant son épais sommeil; et -par derrière une longue trace écumeuse, une grande traînée pâle où -l'onde remuée moussait comme du champagne, allongeait jusqu'à perte de -vue le sillage tout droit du bâtiment. - -Soudain, vers l'avant, à quelques brasses seulement, un énorme poisson, -un dauphin, bondit hors de l'eau, puis y replongea la tête la première -et disparut. Jeanne toute saisie eut peur, poussa un cri, et se jeta -sur la poitrine de Julien. Puis elle se mit à rire de sa frayeur, -et regarda, anxieuse, si la bête n'allait pas reparaître. Au bout -de quelques secondes elle jaillit de nouveau comme un gros joujou -mécanique. Puis elle retomba, ressortit encore; puis elles furent deux, -puis trois, puis six qui semblaient gambader autour du lourd bateau, -faire escorte à leur frère monstrueux, le poisson de bois aux nageoires -de fer. Elles passaient à gauche, revenaient à droite du navire, et -tantôt ensemble, tantôt l'une après l'autre, comme dans un jeu, dans -une poursuite gaie, elles s'élançaient en l'air par un grand saut qui -décrivait une courbe, puis elles replongeaient à la queue leu leu. - -Jeanne battait des mains, tressaillait, ravie, à chaque apparition des -énormes et souples nageurs. Son cÅ“ur bondissait comme eux dans une -joie folle et enfantine. - -Tout à coup ils disparurent. On les aperçut encore une fois, très loin, -vers la pleine mer; puis on ne les vit plus, et Jeanne ressentit, -pendant quelques secondes, un chagrin de leur départ. - -Le soir venait, un soir calme, doux, radieux, plein de clarté, de paix -heureuse. Pas un frisson dans l'air ou sur l'eau; et ce repos illimité -de la mer et du ciel s'étendait aux âmes engourdies où pas un frisson -non plus ne passait. - -Le grand soleil s'enfonçait doucement là -bas, vers l'Afrique invisible, -l'Afrique, la terre brûlante dont on croyait déjà sentir les ardeurs; -mais une sorte de caresse fraîche, qui n'était cependant pas même une -apparence de brise, effleura les visages lorsque l'astre eut disparu. - -Ils ne voulurent pas rentrer dans leur cabine où l'on sentait toutes -les horribles odeurs des paquebots; et ils s'étendirent tous les deux -sur le pont, flanc contre flanc, roulés dans leurs manteaux. Julien -s'endormit tout de suite; mais Jeanne restait les yeux ouverts, agitée -par l'inconnu du voyage. Le bruit monotone des roues la berçait; et -elle regardait au-dessus d'elle ces légions d'étoiles si claires, d'une -lumière aiguë, scintillante et comme mouillée, dans ce ciel pur du Midi. - -Vers le matin cependant elle s'assoupit. Des bruits, des voix la -réveillèrent. Les matelots, en chantant, faisaient la toilette du -navire. Elle secoua son mari, immobile dans le sommeil, et ils se -levèrent. - -Elle buvait avec exaltation la saveur de la brume salée qui lui -pénétrait jusqu'au bout des doigts. Partout la mer. Pourtant, vers -l'avant, quelque chose de gris, de confus encore dans l'aube naissante, -une sorte d'accumulation de nuages singuliers, pointus, déchiquetés, -semblait posée sur les flots. - -Puis cela apparut plus distinct; les formes se marquèrent davantage sur -le ciel éclairci; une grande ligne de montagnes cornues et bizarres -surgit: la Corse, enveloppée dans une sorte de voile léger. - -Et le soleil se leva derrière, dessinant toutes les saillies des crêtes -en ombres noires; puis tous les sommets s'allumèrent tandis que le -reste de l'île demeurait embrumé de vapeurs. - -Le capitaine, un vieux petit homme tanné, séché, raccourci, racorni, -rétréci par les vents durs et salés, apparut sur le pont; et, d'une -voix enrouée par trente ans de commandement, usée par les cris poussés -dans les bourrasques, il dit à Jeanne: - -«La sentez-vous, cette gueuse-là ?» - -Elle sentait en effet une forte et singulière odeur de plantes, -d'aromes sauvages. - -Le capitaine reprit: - -«C'est la Corse qui fleure comme ça, Madame; c'est son odeur de jolie -femme, à elle. Après vingt ans d'absence, je la reconnaîtrais à cinq -milles au large. J'en suis. Lui, là -bas, à Sainte-Hélène, il en parle -toujours, paraît-il, de l'odeur de son pays. Il est de ma famille.» - -Et le capitaine, ôtant son chapeau, salua la Corse, salua là -bas, à -travers l'Océan, le grand empereur prisonnier qui était de sa famille. - -Jeanne fut tellement émue qu'elle faillit pleurer. - -Puis le marin tendit le bras vers l'horizon: «Les Sanguinaires!» dit-il. - -Julien, debout près de sa femme, la tenait par la taille, et tous deux -regardaient au loin pour découvrir le point indiqué. - -Ils aperçurent enfin quelques rochers en forme de pyramides, que -le navire contourna bientôt pour entrer dans un golfe immense et -tranquille, entouré d'un peuple de hauts sommets dont les pentes basses -semblaient couvertes de mousse. - -Le capitaine indiqua cette verdure: «Le maquis.» - -A mesure qu'on avançait, le cercle des monts semblait se refermer -derrière le bâtiment qui nageait avec lenteur dans un lac d'azur si -transparent qu'on en voyait parfois le fond. - -Et la ville apparut soudain, toute blanche, au fond du golfe, au bord -des flots, au pied des montagnes. - -Quelques petits bateaux italiens étaient à l'ancre dans le port. Quatre -ou cinq barques s'en vinrent rôder autour du _Roi-Louis_ pour chercher -ses passagers. - -Julien, qui réunissait les bagages, demanda tout bas à sa femme: «C'est -assez, n'est-ce pas, de donner vingt sous à l'homme de service?» - -Depuis huit jours il posait à tout moment la même question, dont elle -souffrait chaque fois. Elle répondit, avec un peu d'impatience: «Quand -on n'est pas sûr de donner assez, on donne trop.» - -Sans cesse il discutait avec les maîtres et les garçons d'hôtel, avec -les voituriers, avec les vendeurs de n'importe quoi, et quand il avait, -à force d'arguties, obtenu un rabais quelconque, il disait à Jeanne en -se frottant les mains: «Je n'aime pas être volé.» - -Elle tremblait en voyant venir les notes, sûre d'avance des -observations qu'il allait faire sur chaque article, humiliée par ces -marchandages, rougissant jusqu'aux cheveux sous le regard méprisant des -domestiques qui suivaient son mari de l'Å“il en gardant au fond de la -main son insuffisant pourboire. - -Il eut encore une discussion avec le batelier qui les mit à terre. - -Le premier arbre qu'elle vit, fut un palmier! - -Ils descendirent dans un grand hôtel vide, à l'encoignure d'une vaste -place, et se firent servir à déjeuner. - -Lorsqu'ils eurent fini le dessert, au moment où Jeanne se levait pour -aller vagabonder par la ville, Julien, la prenant dans ses bras, lui -murmura tendrement à l'oreille: «Si nous nous couchions un peu, ma -chatte?» - -Elle resta surprise: «Nous coucher? Mais je ne me sens pas fatiguée.» - -Il l'enlaça. «J'ai envie de toi. Tu comprends? Depuis deux jours!...» - -Elle s'empourpra, honteuse, balbutiant: «Oh! maintenant! Mais que -dirait-on? Que penserait-on? Comment oserais-tu demander une chambre en -plein jour? Oh! Julien, je t'en supplie.» - -Mais il l'interrompit: «Je m'en moque un peu de ce que peuvent dire et -penser des gens d'hôtel. Tu vas voir comme ça me gêne.» - -Et il sonna. - -Elle ne disait plus rien, les yeux baissés, révoltée toujours dans son -âme et dans sa chair devant ce désir incessant de l'époux, n'obéissant -qu'avec dégoût, résignée, mais humiliée, voyant là quelque chose de -bestial, de dégradant, une saleté enfin. - -Ses sens dormaient encore; et son mari la traitait maintenant comme si -elle eût partagé ses ardeurs. - -Quand le garçon fut arrivé, Julien lui demanda de les conduire à -leur chambre. L'homme, un vrai Corse velu jusque dans les yeux, ne -comprenait pas, affirmait que l'appartement serait préparé pour la nuit. - -Julien impatienté s'expliqua: «Non, tout de suite. Nous sommes fatigués -du voyage, nous voulons nous reposer.» - -Alors un sourire glissa dans la barbe du valet et Jeanne eut envie de -se sauver. - -Quand ils redescendirent, une heure plus tard, elle n'osait plus -passer devant les gens qu'elle rencontrait, persuadée qu'ils allaient -rire et chuchoter derrière son dos. Elle en voulait en son cÅ“ur à -Julien de ne pas comprendre cela, de n'avoir point ces fines pudeurs, -ces délicatesses d'instinct; et elle sentait entre elle et lui comme -un voile, un obstacle, s'apercevant pour la première fois que deux -personnes ne se pénètrent jamais jusqu'à l'âme, jusqu'au fond des -pensées, qu'elles marchent côte à côte, enlacées parfois, mais non -mêlées, et que l'être moral de chacun de nous reste éternellement seul -par la vie. - -Ils demeurèrent trois jours dans cette petite ville cachée au fond -de son golfe bleu, chaude comme une fournaise derrière son rideau de -montagnes qui ne laisse jamais le vent souffler jusqu'à elle. - -Puis un itinéraire fut arrêté pour leur voyage, et, afin de ne reculer -devant aucun passage difficile, ils décidèrent de louer des chevaux. -Ils prirent donc deux petits étalons corses à l'Å“il furieux, maigres -et infatigables, et se mirent en route un matin au lever du jour. Un -guide monté sur une mule les accompagnait et portait les provisions, -car les auberges sont inconnues en ce pays sauvage. - -La route suivait d'abord le golfe pour s'enfoncer bientôt dans une -vallée peu profonde allant vers les grands monts. Souvent on traversait -des torrents presque secs; une apparence de ruisseau remuait encore -sous les pierres, comme une bête cachée, faisait un glou-glou timide. - -Le pays inculte semblait tout nu. Les flancs des côtes étaient -couverts de hautes herbes, jaunes en cette saison brûlante. Parfois on -rencontrait un montagnard soit à pied, soit sur son petit cheval, soit -à califourchon sur un âne gros comme un chien. Et tous avaient sur le -dos le fusil chargé, vieilles armes rouillées, redoutables en leurs -mains. - -Le mordant parfum des plantes aromatiques dont l'île est couverte -semblait épaissir l'air; et la route allait s'élevant lentement au -milieu des longs replis des monts. - -Les sommets de granit rose ou bleu donnaient au vaste paysage des tons -de féerie; et, sur les pentes plus basses, des forêts de châtaigniers -immenses avaient l'air de buissons verts tant les vagues de la terre -soulevée sont géantes en ce pays. - -Quelquefois le guide, tendant la main vers les hauteurs escarpées, -disait un nom. Jeanne et Julien regardaient, ne voyaient rien, puis -découvraient enfin quelque chose de gris pareil à un amas de pierres -tombées du sommet. C'était un village, un petit hameau de granit -accroché là , cramponné, comme un vrai nid d'oiseau, presque invisible -sur l'immense montagne. - -Ce long voyage au pas énervait Jeanne. «Courons un peu», dit-elle. Et -elle lança son cheval. Puis, comme elle n'entendait point son mari -galoper près d'elle, elle se retourna et se mit à rire d'un rire fou en -le voyant accourir, pâle, tenant la crinière de la bête et bondissant -étrangement. Sa beauté même, sa figure de _«beau cavalier»_ rendaient -plus drôles sa maladresse et sa peur. - -Ils se mirent alors à trotter doucement. La route maintenant s'étendait -entre deux interminables taillis qui couvraient toute la côte, comme -un manteau. - -C'était le maquis, l'impénétrable maquis, formé de chênes verts, de -genévriers, d'arbousiers, de lentisques, d'alaternes, de bruyères, -de lauriers-thyms, de myrtes et de buis que reliaient entre eux, les -mêlant comme des chevelures, des clématites enlaçantes, des fougères -monstrueuses, des chèvrefeuilles, des cystes, des romarins, des -lavandes, des ronces, jetant sur le dos des monts une inextricable -toison. - -Ils avaient faim. Le guide les rejoignit et les conduisit auprès d'une -de ces sources charmantes, si fréquentes dans les pays escarpés, fil -mince et rond d'eau glacée qui sort d'un petit trou dans la roche et -coule au bout d'une feuille de châtaignier disposée par un passant pour -amener le courant menu jusqu'à la bouche. - -Jeanne se sentait tellement heureuse qu'elle avait grand'peine à ne -point jeter des cris d'allégresse. - -Ils repartirent et commencèrent à descendre, en contournant le golfe de -Sagone. - -Vers le soir ils traversèrent Cargèse, le village grec fondé là jadis -par une colonie de fugitifs chassés de leur patrie. De grandes belles -filles, aux reins élégants, aux mains longues, à la taille fine, -singulièrement gracieuses, formaient un groupe auprès d'une fontaine. -Julien leur ayant crié «Bonsoir», elles répondirent d'une voix -chantante dans la langue harmonieuse du pays abandonné. - -En arrivant à Piana, il fallut demander l'hospitalité comme dans les -temps anciens et dans les contrées perdues. Jeanne frissonnait de joie -en attendant que s'ouvrît la porte où Julien avait frappé. Oh! c'était -bien un voyage, cela! avec tout l'imprévu des routes inexplorées. - -Ils s'adressaient justement à un jeune ménage. On les reçut comme les -patriarches devaient recevoir l'hôte envoyé de Dieu, et ils dormirent -sur une paillasse de maïs, dans une vieille maison vermoulue dont toute -la charpente piquée de vers, parcourue par les longs tarets mangeurs de -poutres, bruissait, semblait vivre et soupirer. - -Ils partirent au soleil levant et bientôt ils s'arrêtèrent en face -d'une forêt, d'une vraie forêt de granit pourpré. C'étaient des pics, -des colonnes, des clochetons, des figures surprenantes modelées par le -temps, le vent rongeur et la brume de mer. - -Hauts jusqu'à trois cents mètres, minces, ronds, tortus, crochus, -difformes, imprévus, fantastiques, ces surprenants rochers, semblaient -des arbres, des plantes, des bêtes, des monuments, des hommes, des -moines en robe, des diables cornus, des oiseaux démesurés, tout un -peuple monstrueux, une ménagerie de cauchemars pétrifiée par le vouloir -de quelque Dieu extravagant. - -Jeanne ne parlait plus, le cÅ“ur serré, et elle prit la main de Julien -qu'elle étreignit, envahie d'un besoin d'aimer devant cette beauté des -choses. - -Et soudain, sortant de ce chaos, ils découvrirent un nouveau golfe -ceint tout entier d'une muraille sanglante de granit rouge. Et dans la -mer bleue ces roches écarlates se reflétaient. - -Jeanne balbutia: «Oh! Julien!» sans trouver d'autres mots, attendrie -d'admiration, la gorge étranglée; et deux larmes coulèrent de ses yeux. -Il la regardait, stupéfait, demandant: «Qu'as-tu, ma chatte?» - -Elle essuya ses joues, sourit et, d'une voix un peu tremblante: «Ce -n'est rien... C'est nerveux... Je ne sais pas... J'ai été saisie. Je -suis si heureuse que la moindre chose me bouleverse le cÅ“ur.» - -Il ne comprenait pas ces énervements de femme, les secousses de ces -êtres vibrants affolés d'un rien, qu'un enthousiasme remue comme une -catastrophe, qu'une sensation insaisissable révolutionne, affole de -joie ou désespère. - -Ces larmes lui semblaient ridicules, et, tout entier à la préoccupation -du mauvais chemin: «Tu ferais mieux, dit-il, de veiller à ton cheval.» - -Par une route presque impraticable ils descendirent au fond de ce -golfe, puis tournèrent à droite pour gravir le sombre val d'Ota. - -Mais le sentier s'annonçait horrible. Julien proposa: «Si nous montions -à pied?» Elle ne demandait pas mieux, ravie de marcher, d'être seule -avec lui après l'émotion de tout à l'heure. - -Le guide partit en avant avec la mule et les chevaux, et ils allèrent à -petits pas. - -La montagne, fendue du haut en bas, s'entr'ouvre. Le sentier s'enfonce -dans cette brèche. Il suit le fond entre deux prodigieuses murailles; -et un gros torrent parcourt cette crevasse. L'air est glacé, le granit -paraît noir et tout là -haut ce qu'on voit du ciel bleu étonne et -étourdit. - -Un bruit soudain fit tressaillir Jeanne. Elle leva les yeux; un énorme -oiseau s'envolait d'un trou: c'était un aigle. Ses ailes ouvertes -semblaient toucher les deux parois du puits et il monta jusqu'à l'azur -où il disparut. - -Plus loin, la fêlure du mont se dédouble; le sentier grimpe entre les -deux ravins, en zigzags brusques. Jeanne légère et folle allait la -première, faisant rouler des cailloux sous ses pieds, intrépide, se -penchant sur les abîmes. Il la suivait, un peu essoufflé, les yeux à -terre par crainte du vertige. - -Tout à coup le soleil les inonda; ils crurent sortir de l'enfer. -Ils avaient soif, une trace humide les guida, à travers un chaos de -pierres, jusqu'à une source toute petite canalisée dans un bâton -creux pour l'usage des chevriers. Un tapis de mousse couvrait le sol -alentour. Jeanne s'agenouilla pour boire; et Julien en fit autant. - -Et comme elle savourait la fraîcheur de l'eau, il lui prit la taille et -tâcha de lui voler sa place au bout du conduit de bois. Elle résista; -leurs lèvres se battaient, se rencontraient, se repoussaient. Dans les -hasards de la lutte ils saisissaient tour à tour la mince extrémité du -tube et la mordaient pour ne point lâcher. Et le filet d'eau froide, -repris et quitté sans cesse, se brisait et se renouait, éclaboussait -les visages, les cous, les habits, les mains. Des gouttelettes -pareilles à des perles luisaient dans leurs cheveux. Et des baisers -coulaient dans le courant. - -Soudain Jeanne eut une inspiration d'amour. Elle emplit sa bouche du -clair liquide, et, les joues gonflées comme des outres, fit comprendre -à Julien que, lèvre à lèvre, elle voulait le désaltérer. - -Il tendit sa gorge, souriant, la tête en arrière, les bras ouverts; et -il but d'un trait à cette source de chair vive qui lui versa dans les -entrailles un désir enflammé. - -Jeanne s'appuyait sur lui avec une tendresse inusitée; son cÅ“ur -palpitait; ses seins se soulevaient; ses yeux semblaient amollis, -trempés d'eau. Elle murmura tout bas: «Julien... je t'aime!» et, -l'attirant à son tour, elle se renversa et cacha dans ses mains son -visage empourpré de honte. - -Il s'abattit sur elle, l'étreignant avec emportement. Elle haletait -dans une attente énervée; et tout à coup elle poussa un cri, frappée, -comme de la foudre, par la sensation qu'elle appelait. - -Ils furent longtemps à gagner le sommet de la montée tant elle -demeurait palpitante et courbaturée, et ils n'arrivèrent à Evisa que le -soir, chez un parent de leur guide, Paoli Palabretti. - -C'était un homme de grande taille, un peu voûté, avec l'air morne d'un -phtisique. Il les conduisit dans leur chambre, une triste chambre de -pierre nue, mais belle pour ce pays où toute élégance reste ignorée; -et il exprimait en son langage, patois corse, bouillie de français -et d'italien, son plaisir à les recevoir, quand une voix claire -l'interrompit; et une petite femme brune, avec de grands yeux noirs, -une peau chaude de soleil, une taille étroite, des dents toujours -dehors dans un rire continu, s'élança, embrassa Jeanne, secoua la main -de Julien en répétant: «Bonjour Madame, bonjour Monsieur, ça va bien.» - -Elle enleva les chapeaux, les châles, rangea tout avec un seul bras, -car elle portait l'autre en écharpe, puis elle fit sortir tout le -monde, en disant à son mari: «Va les promener jusqu'au dîner.» - -M. Palabretti obéit aussitôt, se plaça entre les deux jeunes gens et -leur fit voir le village. Il traînait ses pas et ses paroles, toussant -fréquemment, et répétant à chaque quinte: «C'est l'air du Val qui est -fraîche, qui m'est tombée sur la poitrine.» - -Il les guida, par un sentier perdu, sous des châtaigniers démesurés. -Soudain il s'arrêta, et, de son accent monotone: «C'est ici que mon -cousin Jean Rinaldi fut tué par Mathieu Lori. Tenez, j'étais là , tout -près de Jean, quand Mathieu parut à dix pas de nous. «Jean, cria-t-il, -ne va pas à Albertacce; n'y va pas, Jean, ou je te tue, je te le dis.» - -Je pris le bras de Jean: «N'y va pas, Jean, il le ferait.» - -C'était pour une fille qu'ils suivaient tous deux, Paulina Sinacoupi. - -Mais Jean se mit à crier: «J'irai, Mathieu; ce n'est pas toi qui -m'empêcheras.» - -Alors Mathieu abaissa son fusil, avant que j'aie pu ajuster le mien, et -il tira. - -Jean fit un grand saut des deux pieds comme un enfant qui danse à la -corde, oui, Monsieur, et il me retomba en plein sur le corps, si bien -que mon fusil m'échappa et roula jusqu'au gros châtaignier là -bas. - -«Jean avait la bouche grande ouverte, mais il ne dit plus un mot, il -était mort.» - -Les jeunes gens regardaient, stupéfaits, le tranquille témoin de ce -crime. Jeanne demanda: «Et l'assassin?» - -Paoli Palabretti toussa longtemps, puis il reprit: «Il a gagné la -montagne. C'est mon frère qui l'a tué, l'an suivant. Vous savez bien, -mon frère, Philippi Palabretti, le bandit.» - -Jeanne frissonna: «Votre frère? un bandit?» - -Le Corse placide eut un éclair de fierté dans l'Å“il. «Oui, Madame, -c'était un célèbre, celui-là . Il a mis à bas six gendarmes. Il est mort -avec Nicolas Morali, lorsqu'ils ont été cernés dans le Niolo, après six -jours de lutte, et qu'ils allaient périr de faim.» - -Puis il ajouta, d'un air résigné: «C'est le pays qui veut ça», du même -ton qu'il prenait pour dire: «C'est l'air du Val qui est fraîche.» - -Puis ils rentrèrent dîner, et la petite Corse les traita comme si elle -les eût connus depuis vingt ans. - -Mais une inquiétude poursuivait Jeanne. Retrouverait-elle encore entre -les bras de Julien cette étrange et véhémente secousse des sens qu'elle -avait ressentie sur la mousse de la fontaine? - -Lorsqu'ils furent seuls dans la chambre, elle tremblait de rester -encore insensible sous ses baisers. Mais elle se rassura bien vite; et -ce fut sa première nuit d'amour. - -Et, le lendemain, à l'heure de partir, elle ne se décidait plus à -quitter cette humble maison où il lui semblait qu'un bonheur nouveau -avait commencé pour elle. - -Elle attira dans sa chambre la petite femme de son hôte et, tout en -établissant bien qu'elle ne voulait point lui faire de cadeau, elle -insista, se fâchant même, pour lui envoyer de Paris, dès son retour, -un souvenir, un souvenir auquel elle attachait une idée presque -superstitieuse. - -La jeune Corse résista longtemps, ne voulant point accepter. Enfin elle -consentit: «Eh bien, dit-elle, envoyez-moi un petit pistolet, un tout -petit.» - -Jeanne ouvrit de grands yeux. L'autre ajouta tout bas, près de -l'oreille, comme on confie un doux et intime secret: «C'est pour tuer -mon beau-frère.» Et, souriant, elle déroula vivement les bandes qui -enveloppaient le bras dont elle ne se servait point, puis, montrant -sa chair ronde et blanche, traversée de part en part d'un coup de -stylet presque cicatrisé: «Si je n'avais pas été aussi forte que lui, -dit-elle, il m'aurait tuée. Mon mari n'est pas jaloux, lui, il me -connaît; et puis il est malade, vous savez; et cela lui calme le sang. -D'ailleurs je suis une honnête femme, moi, Madame; mais mon beau-frère -croit tout ce qu'on lui dit. Il est jaloux pour mon mari; et il -recommencera certainement. Alors, j'aurai un petit pistolet, je serai -tranquille, et sûre de me venger.» - -Jeanne promit d'envoyer l'arme, embrassa tendrement sa nouvelle amie, -et continua sa route. - -Le reste de son voyage ne fut plus qu'un songe, un enlacement sans -fin, une griserie de caresses. Elle ne vit rien, ni les paysages, ni -les gens, ni les lieux où elle s'arrêtait. Elle ne regardait plus que -Julien. - -Alors commença l'intimité enfantine et charmante des niaiseries -d'amour, des petits mots bêtes et délicieux, le baptême avec des noms -mignards de tous les détours et contours, et replis de leurs corps où -se plaisaient leurs bouches. - -Comme Jeanne dormait sur le côté droit, son teton du côté gauche était -souvent à l'air au réveil. Julien, l'ayant remarqué, appelait celui-là : -«Monsieur de Couche-dehors» et l'autre «Monsieur Lamoureux», parce que -la fleur rosée du sommet semblait plus sensible aux baisers. - -La route profonde entre les deux devint «l'allée de petite mère», parce -qu'il s'y promenait sans cesse; et une autre route plus secrète fut -dénommée «le chemin de Damas» en souvenir du val d'Ota. - -En arrivant à Bastia, il fallut payer le guide. Julien fouilla -dans ses poches. Ne trouvant point ce qu'il lui fallait, il dit -à Jeanne: «Puisque tu ne te sers pas des deux mille francs de ta -mère, donne-les-moi donc à porter. Ils seront plus en sûreté dans ma -ceinture; et cela m'évitera de faire de la monnaie.» - -Et elle lui tendit sa bourse. - -Ils gagnèrent Livourne, visitèrent Florence, Gênes, toute la Corniche. - -Par un matin de mistral, ils se retrouvèrent à Marseille. - -Deux mois s'étaient écoulés depuis leur départ des Peuples. On était au -15 octobre. - -Jeanne, saisie par le grand vent froid qui semblait venir de là -bas, -de la lointaine Normandie, se sentait triste. Julien, depuis quelque -temps, semblait changé, fatigué, indifférent; et elle avait peur sans -savoir de quoi. - -Elle retarda de quatre jours encore leur voyage de rentrée, ne pouvant -se décider à quitter ce bon pays du soleil. Il lui semblait qu'elle -venait d'accomplir le tour du bonheur. - -Ils s'en allèrent enfin. - -Ils devaient faire à Paris tous leurs achats pour leur installation -définitive aux Peuples; et Jeanne se réjouissait de rapporter des -merveilles, grâce au cadeau de petite mère; mais la première chose à -laquelle elle songea fut le pistolet promis à la jeune Corse d'Évisa. - -Le lendemain de leur arrivée elle dit à Julien: «Mon chéri, veux-tu me -rendre l'argent de maman parce que je vais faire mes emplettes?» - -Il se tourna vers elle avec un visage mécontent. - -«Combien te faut-il?» - -Elle fut surprise et balbutia: - -«Mais... ce que tu voudras.» - -Il reprit: «Je vais te donner cent francs; surtout ne les gaspille -pas.» - -Elle ne savait plus que dire, interdite et confuse. - -Enfin elle prononça, en hésitant: «Mais... je... t'avais remis cet -argent pour...» - -Il ne la laissa pas achever. - -«Oui, parfaitement. Que ce soit dans ta poche ou dans la mienne, -qu'importe, du moment que nous avons la même bourse. Je ne t'en refuse -point, n'est-ce pas, puisque je te donne cent francs.» - -Elle prit les cinq pièces d'or, sans ajouter un mot; mais elle n'osa -plus en demander d'autres et elle n'acheta rien que le pistolet. - -Huit jours plus tard, ils se mirent en route pour rentrer aux Peuples. - - - - -VI - - -Devant la barrière blanche aux piliers de brique, la famille et -les domestiques attendaient. La chaise de poste s'arrêta, et les -embrassades furent longues. Petite mère pleurait; Jeanne attendrie -essuya deux larmes; père, nerveux, allait et venait. - -Puis, pendant qu'on déchargeait les bagages, le voyage fut raconté -devant le feu du salon. Les paroles abondantes coulaient des lèvres -de Jeanne; et tout fut dit, tout, en une demi-heure, sauf peut-être -quelques petits détails oubliés dans ce récit rapide. - -Puis la jeune femme alla défaire ses paquets. Rosalie, tout émue aussi, -l'aidait. Quand ce fut fini, quand le linge, les robes, les objets de -toilette eurent été mis en place, la petite bonne quitta sa maîtresse; -et Jeanne, un peu lasse, s'assit. - -Elle se demanda ce qu'elle allait faire maintenant, cherchant une -occupation pour son esprit, une besogne pour ses mains. Elle n'avait -point envie de redescendre au salon auprès de sa mère qui sommeillait; -et elle songeait à une promenade; mais la campagne semblait si triste -qu'elle sentait en son cÅ“ur, rien qu'à la regarder par la fenêtre, une -pesanteur de mélancolie. - -Alors elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faire, plus jamais -rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée -de l'avenir, affairée de songeries. La continuelle agitation de -ses espérances emplissait, en ce temps-là , ses heures sans qu'elle -les sentît passer. Puis, à peine sortie des murs austères où ses -illusions étaient écloses, son attente d'amour se trouvait tout de -suite accomplie. L'homme espéré, rencontré, aimé, épousé en quelques -semaines, comme on épouse en ces brusques déterminations, l'emportait -dans ses bras sans la laisser réfléchir à rien. - -Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la -réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux -charmantes inquiétudes de l'inconnu. Oui, c'était fini d'attendre. - -Alors plus rien à faire, aujourd'hui, ni demain ni jamais. Elle sentait -tout cela vaguement à une certaine désillusion, à un affaissement de -ses rêves. - -Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides. Puis, après -avoir regardé quelque temps le ciel où roulaient des nuages sombres, -elle se décida à sortir. - -Étaient-ce la même campagne, la même herbe, les mêmes arbres qu'au mois -de mai? Qu'étaient donc devenues la gaieté ensoleillée des feuilles, et -la poésie verte du gazon où flambaient les pissenlits, où saignaient -les coquelicots, où rayonnaient les marguerites, où frétillaient, -comme au bout de fils invisibles, les fantasques papillons jaunes? Et -cette griserie de l'air chargé de vie, d'aromes, d'atomes fécondants -n'existait plus. - -Les avenues détrempées par les continuelles averses d'automne -s'allongeaient, couvertes d'un épais tapis de feuilles mortes, sous la -maigreur grelottante des peupliers presque nus. Les branches grêles -tremblaient au vent, agitant encore quelque feuillage prêt à s'égrener -dans l'espace. Et sans cesse, tout le long du jour, comme une pluie -incessante et triste à faire pleurer, ces dernières feuilles, toutes -jaunes maintenant, pareilles à de larges sous d'or, se détachaient, -tournoyaient, voltigeaient et tombaient. - -Elle alla jusqu'au bosquet. Il était lamentable comme la chambre -d'un mourant. La muraille verte qui séparait et faisait secrètes les -gentilles allées sinueuses s'était éparpillée. Les arbustes emmêlés, -comme une dentelle de bois fin, heurtaient les unes aux autres leurs -maigres branches; et le murmure des feuilles tombées et sèches que la -brise poussait, remuait, amoncelait en tas par endroits, semblait un -douloureux soupir d'agonie. - -De tout petits oiseaux sautaient de place en place avec un léger cri -frileux, cherchant un abri. - -Garantis cependant par l'épais rideau des ormes jetés en avant-garde -contre le vent de mer, le tilleul et le platane encore couverts de leur -parure d'été semblaient vêtus l'un de velours rouge, l'autre de soie -orange, teints ainsi par les premiers froids selon la nature de leurs -sèves. - -Jeanne allait et venait à pas lents dans l'avenue de petite mère, le -long de la ferme des Couillard. Quelque chose l'appesantissait comme le -pressentiment des longs ennuis de la vie monotone qui commençait. - -Puis elle s'assit sur le talus où Julien, pour la première fois, lui -avait parlé d'amour; et elle resta là , rêvassant, presque sans songer, -alanguie jusqu'au cÅ“ur, avec une envie de se coucher, de dormir pour -échapper à la tristesse de ce jour. - -Tout à coup elle aperçut une mouette qui traversait le ciel, emportée -dans une rafale; et elle se rappela cet aigle qu'elle avait vu, là -bas, -en Corse, dans le sombre val d'Ota. Elle reçut au cÅ“ur la vive -secousse que donne le souvenir d'une chose bonne et finie; et elle -revit brusquement l'île radieuse avec son parfum sauvage, son soleil -qui mûrit les oranges et les cédrats, ses montagnes aux sommets roses, -ses golfes d'azur, et ses ravins où roulent des torrents. - -Alors l'humide et dur paysage qui l'entourait, avec la chute lugubre -des feuilles, et les nuages gris entraînés par le vent, l'enveloppa -d'une telle épaisseur de désolation qu'elle rentra pour ne point -sangloter. - -Petite mère, engourdie devant la cheminée, sommeillait, accoutumée à -la mélancolie des journées, ne la sentant plus. Père et Julien étaient -partis se promener en causant de leurs affaires. Et la nuit vint, -semant de l'ombre morne dans le vaste salon, qu'éclairaient par éclats -les reflets du feu. - -Au dehors, par les fenêtres, un reste de jour laissait distinguer -encore cette nature sale de fin d'année, et le ciel grisâtre, comme -frotté de boue lui-même. - -Le baron bientôt parut, suivi de Julien; dès qu'il eut pénétré dans la -pièce enténébrée, il sonna, criant: «Vite, vite, de la lumière! il -fait triste ici.» - -Et il s'assit devant la cheminée. Pendant que ses pieds mouillés -fumaient près de la flamme, et que la crotte de ses semelles tombait, -séchée par la chaleur, il se frottait gaiement les mains. «Je crois -bien, dit-il, qu'il va geler; le ciel s'éclaircit au nord; c'est pleine -lune ce soir; ça piquera ferme cette nuit.» - -Puis, se tournant vers sa fille: «Eh bien, petite, es-tu contente -d'être revenue dans ton pays, dans ta maison, auprès des vieux?» - -Cette simple question bouleversa Jeanne. Elle se jeta dans les bras -de son père, les yeux pleins de larmes, et l'embrassa nerveusement, -comme pour se faire pardonner; car, malgré ses efforts de cÅ“ur pour -être gaie, elle se sentait triste à défaillir. Elle songeait pourtant -à la joie qu'elle s'était promise en retrouvant ses parents; et elle -s'étonnait de cette froideur qui paralysait sa tendresse, comme si, -lorsqu'on a beaucoup pensé de loin aux gens qu'on aime, et perdu -l'habitude de les voir à toute heure, on éprouvait, en les retrouvant, -une sorte d'arrêt d'affection jusqu'à ce que les liens de la vie -commune fussent renoués. - -Le dîner fut long; on ne parla guère. Julien semblait avoir oublié sa -femme. - -Au salon, ensuite, elle se laissa engourdir par le feu, en face de -petite mère qui dormait tout à fait; et, un moment réveillée par la -voix des deux hommes qui discutaient, elle se demanda, en essayant -de secouer son esprit, si elle allait aussi être saisie par cette -léthargie morne des habitudes que rien n'interrompt. - -La flamme de la cheminée, molle et rougeâtre pendant le jour, devenait -vive, claire, crépitante. Elle jetait de grandes lueurs subites sur les -tapisseries ternies des fauteuils, sur le renard et la cigogne, sur le -héron mélancolique, sur la cigale et la fourmi. - -Le baron se rapprocha, souriant, et tendant ses doigts ouverts aux -tisons vifs: «Ah ah! ça flambe bien, ce soir. Il gèle, mes enfants, -il gèle.» Puis il posa sa main sur l'épaule de Jeanne, et, montrant -le feu: «Vois-tu, fillette, voilà ce qu'il y a de meilleur au monde: -le foyer, le foyer avec les siens autour. Rien ne vaut ça. Mais si on -allait se coucher. Vous devez être exténués, les enfants?» - -Remontée en sa chambre, la jeune femme se demandait comment deux -retours aux mêmes lieux qu'elle croyait aimer pouvaient être si -différents. Pourquoi se sentait-elle comme meurtrie, pourquoi cette -maison, ce pays cher, tout ce qui, jusque-là , faisait frémir son cÅ“ur, -lui semblaient-ils aujourd'hui si navrants? - -Mais son Å“il soudain tomba sur sa pendule. La petite abeille -voltigeait toujours de gauche à droite, et de droite à gauche, du même -mouvement rapide et continu, au-dessus des fleurs de vermeil. Alors, -brusquement, Jeanne fut traversée par un élan d'affection, remuée -jusqu'aux larmes devant cette petite mécanique qui semblait vivante, -qui lui chantait l'heure et palpitait comme une poitrine. - -Certes elle n'avait pas été aussi émue en embrassant père et mère. Le -cÅ“ur a des mystères qu'aucun raisonnement ne pénètre. - -Pour la première fois depuis son mariage elle était seule en son lit, -Julien, sous prétexte de fatigue, ayant pris une autre chambre. Il -était convenu d'ailleurs que chacun aurait la sienne. - -Elle fut longtemps à s'endormir, étonnée de ne plus sentir un corps -contre le sien, déshabituée du sommeil solitaire, et troublée par le -vent hargneux du nord qui s'acharnait contre le toit. - -Elle fut réveillée au matin par une grande lueur qui teignait son lit -de sang; et ses carreaux, tout barbouillés de givre, étaient rouges -comme si l'horizon entier brûlait. - -S'enveloppant d'un grand peignoir, elle courut à sa fenêtre et -l'ouvrit. - -Une brise glacée, saine et piquante, s'engouffra dans sa chambre, lui -cinglant la peau d'un froid aigu qui fit pleurer ses yeux; et, au -milieu d'un ciel empourpré, un gros soleil rutilant et bouffi comme une -figure d'ivrogne apparaissait derrière les arbres. La terre, couverte -de gelée blanche, dure et sèche à présent, sonnait sous les pieds des -gens de ferme. En cette seule nuit toutes les branches encore garnies -des peupliers s'étaient dépouillées; et derrière la lande apparaissait -la grande ligne verdâtre des flots tout parsemés de traînées blanches. - -Le platane et le tilleul se dévêtaient rapidement sous les rafales. -A chaque passage de la brise glacée, des tourbillons de feuilles -détachées par la brusque gelée s'éparpillaient dans le vent comme un -envolement d'oiseaux. Jeanne s'habilla, sortit, et, pour faire quelque -chose, alla voir les fermiers. - -Les Martin levèrent les bras, et la maîtresse l'embrassa sur les joues; -puis on la contraignit à boire un petit verre de noyau. Et elle se -rendit à l'autre ferme. Les Couillard levèrent les bras; la maîtresse -la bécota sur les oreilles, et il fallut avaler un petit verre de -cassis. - -Après quoi elle rentra déjeuner. - -Et la journée s'écoula comme celle de la veille, froide, au lieu d'être -humide. Et les autres jours de la semaine ressemblèrent à ces deux-là ; -et toutes les semaines du mois ressemblèrent à la première. - -Peu à peu, cependant, son regret des contrées lointaines s'affaiblit. -L'habitude mettait sur sa vie une couche de résignation pareille au -revêtement de calcaire que certaines eaux déposent sur les objets. Et -une sorte d'intérêt pour les mille choses insignifiantes de l'existence -quotidienne, un souci des simples et médiocres occupations régulières -renaquit en son cÅ“ur. En elle se développait une espèce de mélancolie -méditante, un vague désenchantement de vivre. Que lui eût-il fallu? -Que désirait-elle? Elle ne le savait pas. Aucun besoin mondain ne la -possédait; aucune soif de plaisirs, aucun élan même vers des joies -possibles; lesquelles d'ailleurs? Ainsi que les vieux fauteuils du -salon ternis par le temps, tout se décolorait doucement à ses yeux, -tout s'effaçait, prenait une nuance pâle et morne. - -Ses relations avec Julien avaient changé complètement. Il semblait -tout autre depuis le retour de leur voyage de noce, comme un acteur -qui a fini son rôle et reprend sa figure ordinaire. C'est à peine s'il -s'occupait d'elle, s'il lui parlait même; toute trace d'amour avait -subitement disparu; et les nuits étaient rares où il pénétrait dans sa -chambre. - -Il avait pris la direction de la fortune et de la maison, revisait les -baux, harcelait les paysans, diminuait les dépenses; et ayant revêtu -lui-même des allures de fermier gentilhomme, il avait perdu son vernis -et son élégance de fiancé. - -Il ne quittait plus, bien qu'il fût tigré de taches, un vieil habit -de chasse en velours, garni de boutons de cuivre, retrouvé dans sa -garde-robe de jeune homme, et, envahi par la négligence des gens qui -n'ont plus besoin de plaire, il avait cessé de se raser, de sorte que -sa barbe longue, mal coupée, l'enlaidissait incroyablement. Ses mains -n'étaient plus soignées; et il buvait, après chaque repas, quatre ou -cinq petits verres de cognac. - -Jeanne ayant essayé de lui faire quelques tendres reproches, il avait -répondu si brusquement: «Tu vas me laisser tranquille, n'est-ce pas?» -qu'elle ne se hasarda plus à lui donner des conseils. - -Elle avait pris son parti de ces changements d'une façon qui l'étonnait -elle-même. Il était devenu un étranger pour elle, un étranger dont -l'âme et le cÅ“ur lui restaient fermés. Elle y songeait souvent, se -demandant d'où venait qu'après s'être rencontrés ainsi, aimés, épousés -dans un élan de tendresse, ils se retrouvaient tout à coup presque -aussi inconnus l'un à l'autre que s'ils n'avaient pas dormi côte à côte. - -Et comment ne souffrait-elle pas davantage de son abandon? Était-ce -ainsi, la vie? s'étaient-ils trompés? N'y avait-il plus rien pour elle -dans l'avenir? - -Si Julien était demeuré beau, soigné, élégant, séduisant, peut-être -eût-elle beaucoup souffert? - - -Il était convenu qu'après le jour de l'an les nouveaux mariés -resteraient seuls; et que père et petite mère retourneraient passer -quelques mois dans leur maison de Rouen. Les jeunes gens, cet hiver-là , -ne devaient point quitter les Peuples, pour achever de s'installer, de -s'habituer et de se plaire aux lieux où allait s'écouler toute leur -vie. Ils avaient quelques voisins d'ailleurs, à qui Julien présenterait -sa femme. C'étaient les Briseville, les Coutelier et les Fourville. - -Mais les jeunes gens ne pouvaient encore commencer leurs visites, parce -qu'il avait été impossible jusque-là de faire venir le peintre pour -changer les armoiries de la calèche. - -La vieille voiture de famille avait été cédée en effet à son gendre -par le baron; et Julien, pour rien au monde, n'aurait consenti à se -présenter dans les châteaux voisins si l'écusson des de Lamare n'avait -été écartelé avec celui des Le Perthuis des Vauds. - -Or un seul homme dans le pays conservait la spécialité des ornements -héraldiques, c'était un peintre de Bolbec, nommé Bataille, appelé tour -à tour dans tous les castels normands pour fixer les précieux ornements -sur les portières des véhicules. - -Enfin, un matin de décembre, vers la fin du déjeuner, on vit un -individu ouvrir la barrière et s'avancer dans le chemin droit. Il -portait une boîte sur son dos. C'était Bataille. - -On le fit entrer dans la salle et on lui servit à manger comme s'il -eût été un monsieur, car sa spécialité, ses rapports incessants avec -toute l'aristocratie du département, sa connaissance des armoiries, -des termes consacrés, des emblèmes, en avaient fait une sorte -d'homme-blason à qui les gentilshommes serraient la main. - -On fit apporter aussitôt un crayon et du papier, et, pendant qu'il -mangeait, le baron et Julien esquissèrent leurs écussons écartelés. -La baronne, toute secouée dès qu'il s'agissait de ces choses, donnait -son avis; et Jeanne elle-même prenait part à la discussion, comme si -quelque mystérieux intérêt se fût soudain éveillé en elle. - -Bataille, tout en déjeunant, indiquait son opinion, prenait parfois le -crayon, traçait un projet, citait des exemples, décrivait toutes les -voitures seigneuriales de la contrée, semblait apporter avec lui, dans -son esprit, dans sa voix même, une sorte d'atmosphère de noblesse. - -C'était un petit homme à cheveux gris et ras, aux mains souillées de -couleurs, et qui sentait l'essence. Il avait eu autrefois, disait-on, -une vilaine affaire de mÅ“urs; mais la considération générale de toutes -les familles titrées avait depuis longtemps effacé cette tache. - -Dès qu'il eut fini son café, on le conduisit sous la remise et on -enleva la toile cirée qui recouvrait la voiture. Bataille l'examina, -puis il se prononça gravement sur les dimensions qu'il croyait -nécessaire de donner à son dessin; et, après un nouvel échange d'idées, -il se mit à la besogne. - -Malgré le froid, la baronne fit apporter un siège afin de le regarder -travailler; puis elle demanda une chaufferette pour ses pieds qui se -glaçaient; et elle se mit tranquillement à causer avec le peintre, -l'interrogeant sur des alliances qu'elle ignorait, sur les morts et les -naissances nouvelles, complétant par ces renseignements l'arbre des -généalogies qu'elle portait en sa mémoire. - -Julien était demeuré près de sa belle-mère, à cheval sur une chaise. -Il fumait sa pipe, crachait par terre, écoutait, et suivait de l'Å“il -la mise en couleur de sa noblesse. - -Bientôt le père Simon, qui se rendait au potager avec sa bêche sur -l'épaule, s'arrêta lui-même pour considérer le travail; et l'arrivée -de Bataille ayant pénétré dans les deux fermes, les deux fermières ne -tardèrent point à se présenter. Elles s'extasiaient, debout aux deux -côtés de la baronne, répétant: «Faut d' l'adresse tout d' même pour -fignoler ces machines-là .» - -Les écussons des deux portières ne purent être terminés que le -lendemain, vers onze heures. Tout le monde aussitôt fut présent; et on -tira la calèche dehors pour mieux juger. - -C'était parfait. On complimenta Bataille qui repartit avec sa boîte -accrochée au dos. Et le baron, sa femme, Jeanne et Julien tombèrent -d'accord sur ce point que le peintre était un garçon de grands moyens -qui, si les circonstances l'avaient permis, serait devenu, sans aucun -doute, un artiste. - -Mais, par mesure d'économie, Julien avait accompli des réformes, qui -nécessitaient des modifications nouvelles. - -Le vieux cocher était devenu jardinier, le vicomte se chargeant de -conduire lui-même et ayant vendu les carrossiers pour n'avoir plus à -payer leur nourriture. - -Puis, comme il fallait quelqu'un pour tenir les bêtes quand les maîtres -seraient descendus, il avait fait un petit domestique d'un jeune vacher -nommé Marius. - -Enfin, pour se procurer des chevaux, il introduisit, dans le bail des -Couillard et des Martin, une clause spéciale contraignant les deux -fermiers à fournir chacun un cheval, un jour chaque mois, à la date -fixée par lui, moyennant quoi ils demeuraient dispensés des redevances -de volailles. - -Donc les Couillard ayant amené une grande rosse à poil jaune, et -les Martin un petit animal blanc à poil long, les deux bêtes furent -attelées côte à côte; et Marius, noyé dans une ancienne livrée du père -Simon, amena devant le perron du château cet équipage. - -Julien nettoyé, la taille cambrée, avait retrouvé un peu de son -élégance passée; mais sa barbe longue lui donnait malgré tout un aspect -commun. - -Il considéra l'attelage, la voiture et le petit domestique, et les -jugea satisfaisants, les armoiries repeintes ayant seules pour lui de -l'importance. - -La baronne descendue de sa chambre au bras de son mari monta avec -peine, et s'assit, le dos soutenu par des coussins. Jeanne à son -tour parut. Elle rit d'abord de l'accouplement des chevaux, le blanc, -disait-elle, était le petit-fils du jaune; puis, quand elle aperçut -Marius, la face ensevelie dans son chapeau à cocarde, dont son nez seul -limitait la descente, et les mains disparues dans la profondeur des -manches, et les deux jambes enjuponnées dans les basques de sa livrée, -dont ses pieds, chaussés de souliers énormes, sortaient étrangement -par le bas; et quand elle le vit renverser la tête en arrière pour -regarder, lever le genou pour faire un pas, comme s'il allait enjamber -un fleuve, et s'agiter comme un aveugle pour obéir aux ordres, perdu -tout entier, disparu dans l'ampleur de ses vêtements, elle fut saisie -d'un rire invincible, d'un rire sans fin. - -Le baron se retourna, considéra le petit homme abasourdi, et, cédant -aussitôt à la contagion, il éclata, appelant sa femme, ne pouvant plus -parler.--«Re-re-garde Ma-Ma-Marius! Est-il drôle! Mon Dieu est-il -drô-drôle.» - -Alors la baronne, s'étant penchée par la portière et l'ayant considéré, -fut secouée d'une telle crise de gaieté que toute la calèche dansait -sur ses ressorts, comme soulevée par des cahots. - -Mais Julien, la face pâle, demanda: «Qu'est-ce que vous avez à rire -comme ça; il faut que vous soyez fous!» - -Jeanne, malade, convulsée, impuissante à se calmer, s'assit sur une -marche du perron. Le baron en fit autant; et, dans la calèche, des -éternuements convulsifs, une sorte de gloussement continu, disaient -que la baronne étouffait. Et soudain la redingote de Marius se mit à -palpiter. Il avait compris sans doute, car il riait lui-même de toute -sa force au fond de sa coiffure. - -Alors Julien exaspéré s'élança. D'une gifle il sépara la tête du gamin -et le chapeau géant qui s'envola sur le gazon; puis, s'étant retourné -vers son beau-père, il balbutia d'une voix tremblante de colère: «Il -me semble que ce n'est pas à vous de rire. Nous n'en serions pas là -si vous n'aviez gaspillé votre fortune et mangé votre avoir. A qui la -faute si vous êtes ruinés?» - -Toute la gaieté fut glacée, cessa net. Et personne ne dit un mot. -Jeanne, prête à pleurer maintenant, monta sans bruit près de sa mère. -Le baron, surpris et muet, s'assit en face des deux femmes; et Julien -s'installa sur le siège, après avoir hissé près de lui l'enfant -larmoyant et dont la joue enflait. - -La route fut triste et parut longue. Dans la voiture on se taisait. -Mornes et gênés tous trois, ils ne voulaient point s'avouer ce qui -préoccupait leurs cÅ“urs. Ils sentaient bien qu'ils n'auraient pu -parler d'autre chose, tant cette pensée douloureuse les obsédait, -et ils aimaient mieux se taire tristement que de toucher à ce sujet -pénible. - -Au trot inégal des deux bêtes, la calèche longeait les cours des -fermes, faisait fuir à grands pas des poules noires effrayées qui -plongeaient et disparaissaient dans les haies, était parfois suivie -d'un chien-loup hurlant, qui regagnait ensuite sa maison, le poil -hérissé, en se retournant encore pour aboyer vers la voiture. Un gars -en sabots crottés, à longues jambes nonchalantes, qui allait, les mains -au fond des poches, la blouse bleue gonflée par le vent dans le dos, -se rangeait pour laisser passer l'équipage, et retirait gauchement sa -casquette, laissant voir ses cheveux plats collés au crâne. - -Et, entre chaque ferme, les plaines recommençaient avec d'autres -fermes, au loin, de place en place. - -Enfin, on pénétra dans une grande avenue de sapins aboutissant à la -route. Les ornières boueuses et profondes faisaient se pencher la -calèche et pousser des cris à petite mère. Au bout de l'avenue, une -barrière blanche était fermée; Marius courut l'ouvrir et on contourna -un immense gazon pour arriver, par un chemin arrondi, devant un haut, -vaste et triste bâtiment dont les volets étaient clos. - -La porte du milieu soudain s'ouvrit; et un vieux domestique paralysé, -vêtu d'un gilet rouge rayé de noir que recouvrait en partie son tablier -de service, descendit à petits pas obliques les marches du perron. Il -prit le nom des visiteurs et les introduisit dans un spacieux salon -dont il ouvrit péniblement les persiennes toujours fermées. Les meubles -étaient voilés de housses, la pendule et les candélabres enveloppés -de linge blanc; et un air moisi, un air d'autrefois, glacé, humide, -semblait imprégner les poumons, le cÅ“ur et la peau de tristesse. - -Tout le monde s'assit et on attendit. Quelques pas entendus dans -le corridor au-dessus annonçaient un empressement inaccoutumé. Les -châtelains surpris s'habillaient au plus vite. Ce fut long. Une -sonnette tinta plusieurs fois. D'autres pas descendirent un escalier, -puis remontèrent. - -La baronne, saisie par le froid pénétrant, éternuait coup sur coup. -Julien marchait de long en large. Jeanne, morne, restait assise auprès -de sa mère. Et le baron, adossé au marbre de la cheminée, demeurait le -front bas. - -Enfin, une des hautes portes tourna, découvrant le vicomte et la -vicomtesse de Briseville. Ils étaient tous les deux petits, maigrelets, -sautillants, sans âge appréciable, cérémonieux et embarrassés. La -femme, en robe de soie ramagée, coiffée d'un petit bonnet douairière à -rubans, parlait vite de sa voix aigrelette. - -Le mari, serré dans une redingote pompeuse, saluait avec un ploiement -des genoux. Son nez, ses yeux, ses dents déchaussées, ses cheveux qu'on -aurait dit enduits de cire et son beau vêtement d'apparat luisaient -comme luisent les choses dont on prend grand soin. - -Après les premiers compliments de bienvenue et les politesses de -voisinage, personne ne trouva plus rien à dire. Alors on se félicita -de part et d'autre sans raison. On continuerait, espérait-on des deux -côtés, ces excellentes relations. C'était une ressource de se voir -quand on habitait toute l'année la campagne. - -Et l'atmosphère glaciale du salon pénétrait les os, enrouait les -gorges. La baronne toussait maintenant sans avoir tout à fait cessé -d'éternuer. Alors le baron donna le signal du départ. Les Briseville -insistèrent. «Comment? si vite? Restez donc encore un peu.» Mais Jeanne -s'était levée malgré les signes de Julien qui trouvait trop courte la -visite. - -On voulut sonner le domestique pour faire avancer la voiture. La -sonnette ne marchait plus. Le maître du logis se précipita, puis vint -annoncer qu'on avait mis les chevaux à l'écurie. - -Il fallut attendre. Chacun cherchait une phrase, un mot à dire. On -parla de l'hiver pluvieux. Jeanne, avec d'involontaires frissons -d'angoisse, demanda ce que pouvaient faire leurs hôtes, tous deux -seuls, toute l'année. Mais les Briseville s'étonnèrent de la question; -car ils s'occupaient sans cesse, écrivant beaucoup à leurs parents -nobles semés par toute la France, passant leurs journées en des -occupations microscopiques, cérémonieux l'un vis-à -vis de l'autre comme -en face des étrangers, et causant majestueusement des affaires les plus -insignifiantes. - -Et sous le haut plafond noirci du vaste salon inhabité, tout empaqueté -en des linges, l'homme et la femme si petits, si propres, si corrects, -semblaient à Jeanne des conserves de noblesse. - -Enfin la voiture passa devant les fenêtres avec ses deux bidets -inégaux. Mais Marius avait disparu. Se croyant libre jusqu'au soir, il -était sans doute parti faire un tour dans la campagne. - -Julien furieux pria qu'on le renvoyât à pied; et, après beaucoup de -saluts de part et d'autre, on reprit le chemin des Peuples. - -Dès qu'ils furent enfermés dans la calèche, Jeanne et son père, malgré -l'obsession pesante qui leur restait de la brutalité de Julien, se -remirent à rire en contrefaisant les gestes et les intonations des -Briseville. Le baron imitait le mari, Jeanne faisait la femme, mais la -baronne un peu froissée dans ses respects leur dit: «Vous avez tort de -vous moquer ainsi, ce sont des gens très comme il faut, appartenant -à d'excellentes familles.» On se tut pour ne point contrarier -petite mère, mais de temps en temps, malgré tout, père et Jeanne -recommençaient en se regardant. Il saluait avec cérémonie, et, d'un -ton solennel: «Votre château des Peuples doit être bien froid, Madame, -avec ce grand vent de mer qui le visite tout le jour?» Elle prenait un -air pincé, et minaudant avec un petit frétillement de la tête pareil -à celui d'un canard qui se baigne: «Oh ici, Monsieur, j'ai de quoi -m'occuper toute l'année. Puis nous possédons tant de parents à qui -écrire. Et M. de Briseville se décharge de tout sur moi. Il s'occupe -de recherches savantes avec l'abbé Pelle. Ils font ensemble l'histoire -religieuse de la Normandie.» - -La baronne souriait à son tour, contrariée et bienveillante, et -répétait: «Ce n'est pas bien de se moquer ainsi des gens de notre -classe.» - -Mais soudain la voiture s'arrêta; et Julien criait, appelant quelqu'un -par derrière. Alors Jeanne et le baron, s'étant penchés aux portières, -aperçurent un être singulier qui semblait rouler vers eux. Les jambes -embarrassées dans la jupe flottante de sa livrée, aveuglé par sa -coiffure qui chavirait sans cesse, agitant ses manches comme des ailes -de moulin, pataugeant dans les larges flaques d'eau qu'il traversait -éperdument, trébuchant contre toutes les pierres de la route, se -trémoussant, bondissant et couvert de boue, Marius suivait la calèche -de toute la vitesse de ses pieds. - -Dès qu'il l'eut rattrapée, Julien, se penchant, l'empoigna par le -collet, l'amena près de lui, et, lâchant les rênes, se mit à cribler de -coups de poing le chapeau qui s'enfonça jusqu'aux épaules du gamin en -sonnant comme un tambour. Le gars hurlait là dedans, essayait de fuir, -de sauter du siège, tandis que son maître, le maintenant d'une main, -frappait toujours avec l'autre. - -Jeanne, éperdue, balbutiait: «Père... Oh! père!» et la baronne soulevée -d'indignation serrait le bras de son mari. «Mais empêchez-le donc, -Jacques.» Alors brusquement le baron abaissa la vitre de devant, et, -attrapant la manche de son gendre, lui jeta, d'une voix frémissante: -«Avez-vous bientôt fini de frapper cet enfant?» - -Julien stupéfait se retourna: «Vous ne voyez donc pas dans quel état le -bougre a mis sa livrée?» - -Mais le baron, la tête sortie entre les deux: «Eh, que m'importe! -on n'est pas brutal à ce point.» Julien se fâchait de nouveau: -«Laissez-moi tranquille s'il vous plaît, cela ne vous regarde pas!» et -il levait encore la main; mais son beau-père la saisit brusquement et -l'abaissa avec tant de force qu'il la heurta contre le bois du siège et -il cria si violemment: «Si vous ne cessez pas, je descends et je saurai -bien vous arrêter, moi!» que le vicomte se calma soudain, et, haussant -les épaules sans répondre, il fouetta les bêtes qui partirent au grand -trot. - -Les deux femmes, livides, ne remuaient point, et on entendait -distinctement les coups pesants du cÅ“ur de la baronne. - -Au dîner Julien fut plus charmant que de coutume, comme si rien ne -s'était passé. Jeanne, son père et madame Adélaïde, qui oubliaient -vite en leur sereine bienveillance, attendris de le voir aimable, -se laissaient aller à la gaieté avec la sensation de bien-être des -convalescents; et comme Jeanne reparlait des Briseville, son mari -lui-même plaisanta, mais il ajouta bien vite: «C'est égal, ils ont -grand air.» - -On ne fit point d'autres visites, chacun craignant de raviver la -question Marius. Il fut seulement décidé qu'on enverrait aux voisins -des cartes au jour de l'an, et qu'on attendrait, pour les aller voir, -les premiers jours tièdes du printemps prochain. - -La Noël vint. On eut à dîner le curé, le maire et sa femme. On -les invita de nouveau pour le jour de l'an. Ce furent les seules -distractions qui rompirent le monotone enchaînement des jours. - -Père et petite mère devaient quitter les Peuples le 9 janvier; Jeanne -les voulait retenir, mais Julien ne s'y prêtait guère, et le baron, -devant la froideur grandissante de son gendre, fit venir de Rouen une -chaise de poste. - -La veille de leur départ, les paquets étant finis, comme il faisait -une claire gelée, Jeanne et son père se résolurent à descendre jusqu'à -Yport où ils n'avaient point été depuis le retour de Corse. - -Ils traversèrent le bois qu'elle avait parcouru le jour de son mariage, -toute mêlée à celui dont elle devenait pour toujours la compagne, le -bois où elle avait reçu sa première caresse, tressailli du premier -frisson, pressenti cet amour sensuel qu'elle ne devait connaître enfin -que dans le vallon sauvage d'Ota, auprès de la source où ils avaient -bu, mêlant leurs baisers à l'eau. - -Plus de feuilles, plus d'herbes grimpantes, rien que le bruit des -branches, et cette rumeur sèche qu'ont en hiver les taillis dépouillés. - -Ils entrèrent dans le petit village. Les rues vides, silencieuses, -gardaient une odeur de mer, de varech et de poisson. Les vastes filets -tannés séchaient toujours, accrochés devant les portes, ou bien étendus -sur le galet. La mer grise et froide avec son éternelle et grondante -écume commençait à descendre, découvrant, vers Fécamp, les rochers -verdâtres au pied des falaises. Et le long de la plage les grosses -barques échouées sur le flanc semblaient de vastes poissons morts. -Le soir tombait et les pêcheurs s'en venaient par groupes au perret, -marchant lourdement avec leurs grandes bottes marines, le cou enveloppé -de laine, un litre d'eau-de-vie d'une main, la lanterne du bateau de -l'autre. Longtemps ils tournèrent autour des embarcations inclinées; -ils mettaient à bord, avec la lenteur normande, leurs filets, leurs -bouées, un gros pain, un pot de beurre, un verre, et la bouteille -de trois-six. Puis ils poussaient vers l'eau la barque redressée qui -dévalait à grand bruit sur le galet, fendait l'écume, montait sur la -vague, se balançait quelques instants, ouvrait ses ailes brunes et -disparaissait dans la nuit avec son petit feu au bout du mât. - -Et les grandes femmes des matelots dont les dures carcasses saillaient -sous les robes minces, restées jusqu'au départ du dernier pêcheur, -rentraient dans le village assoupi, troublant de leurs voix criardes le -lourd sommeil des rues noires. - -Le baron et Jeanne, immobiles, contemplaient l'éloignement dans l'ombre -de ces hommes qui s'en allaient ainsi chaque nuit risquer la mort -pour ne point crever de faim, et si misérables cependant qu'ils ne -mangeaient jamais de viande. - -Le baron, s'exaltant devant l'Océan, murmura: «C'est terrible et beau. -Comme cette mer sur qui tombent les ténèbres, sur qui tant d'existences -sont en péril, est superbe! n'est-ce pas, Jeannette?» - -Elle répondit avec un sourire gelé: «Ça ne vaut point la Méditerranée.» -Mais son père, s'indignant: «La Méditerranée! de l'huile, de l'eau -sucrée, l'eau bleue d'un baquet de lessive. Regarde donc celle-ci -comme elle est effrayante avec ses crêtes d'écume! Et songe à tous ces -hommes, partis là -dessus, et qu'on ne voit déjà plus.» - -Jeanne avec un soupir consentit: «Oui, si tu veux.» Mais ce mot qui lui -était venu aux lèvres, «la Méditerranée,» l'avait de nouveau pincée -au cÅ“ur, rejetant toute sa pensée vers ces contrées lointaines où -gisaient ses rêves. - -Le père et la fille alors, au lieu de revenir par les bois, gagnèrent -la route et montèrent la côte à pas alentis. Ils ne parlaient guère, -tristes de la séparation prochaine. - -Parfois en longeant les fossés des fermes, une odeur de pommes pilées, -cette senteur de cidre frais qui semble flotter en cette saison sur -toute la campagne normande, les frappait au visage, ou bien un gras -parfum d'étable, cette bonne et chaude puanteur qui s'exhale du fumier -de vaches. Une petite fenêtre éclairée indiquait au fond de la cour la -maison d'habitation. - -Et il semblait à Jeanne que son âme s'élargissait, comprenait des -choses invisibles; et ces petites lueurs éparses dans les champs lui -donnèrent soudain la sensation vive de l'isolement de tous les êtres -que tout désunit, que tout sépare, que tout entraîne loin de ce qu'ils -aimeraient. - -Alors, d'une voix résignée, elle dit: «Ça n'est pas toujours gai, la -vie.» - -Le baron soupira: «Que veux-tu, fillette, nous n'y pouvons rien.» - -Et le lendemain, père et petite mère étant partis, Jeanne et Julien -restèrent seuls. - - - - -VII - - -Les cartes entrèrent alors dans la vie des jeunes gens. Chaque jour, -après le déjeuner, Julien, tout en fumant sa pipe et se gargarisant -avec du cognac dont il buvait peu à peu six ou huit verres, faisait -plusieurs parties de bésigue avec sa femme. Elle montait ensuite -en sa chambre, s'asseyait près de la fenêtre, et, pendant que la -pluie battait les vitres ou que le vent les secouait, elle brodait -obstinément une garniture de jupon. Parfois, fatiguée, elle levait les -yeux, et contemplait au loin la mer sombre qui moutonnait. Puis, après -quelques minutes de ce regard vague, elle reprenait son ouvrage. - -Elle n'avait d'ailleurs rien autre chose à faire, Julien ayant pris -toute la direction de la maison, pour satisfaire pleinement ses besoins -d'autorité et ses démangeaisons d'économie. Il se montrait d'une -parcimonie féroce, ne donnait jamais de pourboires, réduisait la -nourriture au strict nécessaire; et comme Jeanne, depuis qu'elle était -venue aux Peuples, se faisait faire chaque matin par le boulanger une -petite galette normande, il supprima cette dépense et la condamna au -pain grillé. - -Elle ne disait rien afin d'éviter les explications, les discussions et -les querelles; mais elle souffrait comme de coups d'aiguille à chaque -nouvelle manifestation d'avarice de son mari. Cela lui semblait bas -et odieux, à elle, élevée dans une famille où l'argent comptait pour -rien. Combien souvent elle avait entendu dire à petite mère: «Mais -c'est fait pour être dépensé, l'argent.» Julien maintenant répétait: -«Tu ne pourras donc jamais t'habituer à ne pas jeter l'argent par -les fenêtres?» Et chaque fois qu'il avait rogné quelques sous sur un -salaire ou sur une note, il prononçait, avec un sourire, en glissant la -monnaie dans sa poche: «Les petits ruisseaux font les grandes rivières.» - -En certains jours cependant Jeanne se reprenait à rêver. Elle -s'arrêtait doucement de travailler, et, les mains molles, le regard -éteint, elle refaisait un de ses romans de petite fille, partie en des -aventures charmantes. Mais soudain, la voix de Julien qui donnait un -ordre au père Simon l'arrachait à ce bercement de songerie; et elle -reprenait son patient ouvrage en se disant: «C'est fini, tout ça;» et -une larme tombait sur ses doigts qui poussaient l'aiguille. - -Rosalie aussi, autrefois si gaie et toujours chantant, était changée. -Ses joues rebondies avaient perdu leur vernis rouge, et, presque -creuses maintenant, semblaient parfois frottées de terre. - -Souvent Jeanne lui demandait: «Es-tu malade, ma fille?» La petite bonne -répondait toujours: «Non, Madame.» Un peu de sang lui montait aux -pommettes et elle se sauvait bien vite. - -Au lieu de courir comme autrefois, elle traînait ses pieds avec peine -et ne paraissait même plus coquette, n'achetait plus rien aux marchands -voyageurs qui lui montraient en vain leurs rubans de soie et leurs -corsets et leurs parfumeries variées. - -Et la grande maison avait l'air de sonner le creux, toute morne, avec -sa face que les pluies maculaient de longues traînées grises. - -A la fin de janvier les neiges arrivèrent. On voyait de loin les gros -nuages venir du nord au-dessus de la mer sombre; et la blanche descente -des flocons commença. En une nuit toute la plaine fut ensevelie, et les -arbres apparurent au matin drapés dans cette écume de glace. - -Julien, chaussé de hautes bottes, l'air hirsute, passait son temps -au fond du bosquet, embusqué derrière le fossé donnant sur la lande, -à guetter les oiseaux émigrants. De temps en temps un coup de fusil -crevait le silence gelé des champs; et des bandes de corbeaux noirs -effrayés s'envolaient des grands arbres en tournoyant. - -Jeanne, succombant à l'ennui, descendait parfois sur le perron. Des -bruits de vie venaient de fort loin répercutés sur la tranquillité -dormante de cette nappe livide et morne. - -Puis elle n'entendait plus rien qu'une sorte de ronflement des flots -éloignés et le glissement vague et continu de cette poussière d'eau -gelée tombant toujours. - -Et la couche de neige s'élevait sans cesse sous la chute infinie de -cette mousse épaisse et légère. - -Par une de ces pâles matinées, Jeanne immobile chauffait ses pieds -au feu de sa chambre, pendant que Rosalie, plus changée de jour en -jour, faisait lentement le lit. Soudain elle entendit derrière elle un -douloureux soupir. Sans tourner la tête, elle demanda: «Qu'est-ce que -tu as donc?» - -La bonne, comme toujours, répondit: «Rien, Madame»; mais sa voix -semblait brisée, expirante. - -Jeanne déjà songeait à autre chose quand elle remarqua qu'elle -n'entendait plus remuer la jeune fille. Elle appela: «Rosalie!» Rien -ne bougea. Alors, la croyant sortie sans bruit, elle cria plus fort: -«Rosalie!» et elle allait allonger le bras pour sonner quand un profond -gémissement, poussé tout près d'elle, la fit se dresser avec un frisson -d'angoisse. - -La petite servante, livide, les yeux hagards, était assise par terre, -les jambes allongées, le dos appuyé contre le bois du lit. - -Jeanne s'élança: «Qu'est-ce que tu as, qu'est-ce que tu as?» - -L'autre ne dit pas un mot, ne fit pas un geste; elle fixait sur sa -maîtresse un regard fou, et haletait, comme déchirée par une effroyable -douleur. Puis soudain, tendant tout son corps, elle glissa sur le dos, -étouffant entre ses dents serrées un cri de détresse. - -Alors sous sa robe collée à ses cuisses ouvertes quelque chose remua. -Et de là partit aussitôt un bruit singulier, un clapotement, un souffle -de gorge étranglée qui suffoque; puis soudain ce fut un long miaulement -de chat, une plainte frêle et déjà douloureuse, le premier appel de -souffrance de l'enfant entrant dans la vie. - -Jeanne brusquement comprit, et, la tête égarée, courut à l'escalier -criant: «Julien, Julien!» - -Il répondit d'en bas: «Qu'est-ce que tu veux?» - -Elle eut grand'peine à prononcer: «C'est... c'est Rosalie qui...» - -Julien s'élança, gravit les marches deux par deux, et, entrant -brusquement dans la chambre, il releva d'un seul coup les vêtements de -la fillette, et découvrit un affreux petit morceau de chair, plissé, -geignant, crispé et tout gluant, qui s'agitait entre deux jambes nues. - -Il se redressa, la face méchante, et, poussant dehors sa femme éperdue: -«Ça ne te regarde pas. Va-t'en. Envoie-moi Ludivine et le père Simon.» - -Jeanne, toute tremblante, descendit à la cuisine, puis, n'osant plus -remonter, elle entra dans le salon qui restait sans feu depuis le -départ de ses parents, et elle attendit anxieusement des nouvelles. - -Elle vit bientôt le domestique qui sortait en courant. Cinq minutes -après il rentra avec la veuve Dentu, la sage-femme du pays. - -Alors ce fut dans l'escalier un grand remuement comme si on portait -un blessé; et Julien vint dire à Jeanne qu'elle pouvait remonter chez -elle. - -Elle tremblait comme si elle venait d'assister à quelque sinistre -accident. Elle s'assit de nouveau devant son feu, puis demanda: -«Comment va-t-elle?» - -Julien, préoccupé, nerveux, marchait à travers l'appartement; et une -colère semblait le soulever. Il ne répondit point d'abord; puis, au -bout de quelques secondes, s'arrêtant: «Qu'est-ce que tu comptes faire -de cette fille?» - -Elle ne comprenait pas et regardait son mari: «Comment? Que veux-tu -dire? Je ne sais pas, moi.» - -Et soudain il cria comme s'il s'emportait: «Nous ne pouvons pourtant -pas garder un bâtard dans la maison.» - -Alors Jeanne demeura très perplexe; puis, au bout d'un long silence: -«Mais, mon ami, peut-être pourrait-on le mettre en nourrice?» - -Il ne la laissa pas achever: «Et qui est-ce qui payera? Toi sans doute?» - -Elle réfléchit encore longtemps, cherchant une solution; enfin elle -dit: «Mais le père s'en chargera, de cet enfant; et, s'il épouse -Rosalie, il n'y a plus de difficulté.» - -Julien, comme à bout de patience, et furieux, reprit: «Le père!... -le père!... le connais-tu... le père?--Non, n'est-ce pas? Eh bien, -alors?...» - -Jeanne, émue, s'animait: «Mais il ne laissera pas certainement cette -fille ainsi. Ce serait un lâche! nous demanderons son nom, et nous -irons le trouver, lui, et il faudra bien qu'il s'explique.» - -Julien s'était calmé et remis à marcher: «Ma chère, elle ne veut pas le -dire, le nom de l'homme; elle ne te l'avouera pas plus qu'à moi..... -et, s'il ne veut pas d'elle, lui?..... Nous ne pouvons pourtant pas -garder sous notre toit une fille-mère avec son bâtard, comprends-tu?» - -Jeanne, obstinée, répétait: «Alors c'est un misérable, cet homme; mais -il faudra bien que nous le connaissions; et, alors, il aura affaire à -nous.» - -Julien, devenu fort rouge, s'irritait encore: «Mais... en attendant...?» - -Elle ne savait que décider et lui demanda: «Qu'est-ce que tu proposes, -toi?» - -Aussitôt il dit son avis: «Oh! moi, c'est bien simple. Je lui donnerais -quelque argent et je l'enverrais au diable avec son mioche.» - -Mais la jeune femme, indignée, se révolta. «Quant à cela, jamais. C'est -ma sÅ“ur de lait, cette fille; nous avons grandi ensemble. Elle a fait -une faute, tant pis; mais je ne la jetterai pas dehors pour cela: et, -s'il le faut, je l'élèverai, cet enfant.» - -Alors Julien éclata: «Et nous aurons une propre réputation, nous -autres, avec notre nom et nos relations! Et on dira partout que -nous protégeons le vice, que nous abritons des gueuses; et les gens -honorables ne voudront plus mettre les pieds chez nous. Mais à quoi -penses-tu, vraiment? Tu es folle!» - -Elle était demeurée calme. «Je ne laisserai jamais jeter dehors -Rosalie; et si tu ne veux pas la garder, ma mère la reprendra; et il -faudra bien que nous finissions par connaître le nom du père de son -enfant.» - -Alors il sortit exaspéré, tapant la porte, et criant: «Les femmes sont -stupides avec leurs idées!» - -Jeanne, dans l'après-midi, monta chez l'accouchée. La petite bonne, -veillée par la veuve Dentu, restait immobile dans son lit, les yeux -ouverts, tandis que la garde berçait en ses bras l'enfant nouveau-né. - -Dès qu'elle aperçut sa maîtresse, Rosalie se mit à sangloter, cachant -sa figure dans ses draps, toute secouée de désespoir. Jeanne la voulut -embrasser, mais elle résistait, se voilant. Alors la garde intervint, -lui découvrit le visage; et elle se laissa faire, pleurant encore, mais -doucement. - -Un maigre feu brûlait dans la cheminée; il faisait froid; l'enfant -pleurait. Jeanne n'osait point parler du petit de crainte d'amener -une autre crise; et elle avait pris la main de sa bonne, en répétant -d'un ton machinal: «Ça ne sera rien, ça ne sera rien.» La pauvre fille -regardait à la dérobée vers la garde, tressaillait aux cris du marmot; -et un reste de chagrin l'étranglant jaillissait encore par moments, en -un sanglot convulsif, tandis que des larmes rentrées faisaient un bruit -d'eau dans sa gorge. - -Jeanne, encore une fois, l'embrassa, et, tout bas, lui murmura dans -l'oreille: «Nous en aurons bien soin, va, ma fille.» Puis comme un -nouvel accès de pleurs commençait, elle se sauva bien vite. - -Tous les jours elle y retourna, et tous les jours Rosalie éclatait en -sanglots en apercevant sa maîtresse. - -L'enfant fut mis en nourrice chez une voisine. - -Julien cependant parlait à peine à sa femme, comme s'il eût gardé -contre elle une grosse colère depuis qu'elle avait refusé de renvoyer -la bonne. Un jour il revint sur ce sujet, mais Jeanne tira de sa poche -une lettre de la baronne demandant qu'on lui envoyât immédiatement -cette fille si on ne la gardait pas aux Peuples. Julien, furieux, cria: -«Ta mère est aussi folle que toi.» Mais il n'insista plus. - -Quinze jours après, l'accouchée pouvait déjà se lever, et reprendre son -service. - -Alors Jeanne, un matin, la fit asseoir, lui tint les mains et, la -traversant de son regard: - -«Voyons, ma fille, dis-moi tout.» - -Rosalie se mit à trembler, et balbutia: «Quoi, Madame? - ---A qui est-il, cet enfant?» - -Alors la petite bonne fut reprise d'un désespoir épouvantable; et elle -cherchait éperdument à dégager ses mains pour s'en cacher la figure. - -Mais Jeanne l'embrassait malgré elle, la consolait: «C'est un malheur, -que veux-tu, ma fille? Tu as été faible; mais ça arrive à bien -d'autres. Si le père t'épouse, on n'y pensera plus; et nous pourrons le -prendre à notre service avec toi.» - -Rosalie gémissait comme si on l'eût martyrisée, et de temps en temps -donnait une secousse pour se dégager et s'enfuir. - -Jeanne reprit: «Je comprends bien que tu aies honte; mais tu vois que -je ne me fâche pas, que je te parle doucement. Si je te demande le -nom de l'homme, c'est pour ton bien, parce que je sens à ton chagrin -qu'il t'abandonne, et que je veux empêcher cela. Julien ira le trouver, -vois-tu, et nous le forcerons à t'épouser; et comme nous vous garderons -tous les deux, nous le forcerons bien aussi à te rendre heureuse.» - -Cette fois Rosalie fit un effort si brusque qu'elle arracha ses mains -de celles de sa maîtresse, et se sauva comme une folle. - -Le soir, en dînant, Jeanne dit à Julien: «J'ai voulu décider Rosalie à -me révéler le nom de son séducteur. Je n'ai pas pu réussir. Essaye donc -de ton côté pour que nous contraignions ce misérable à l'épouser.» - -Mais Julien tout de suite se fâcha: «Ah! tu sais, je ne veux pas -entendre parler de cette histoire-là , moi. Tu as voulu garder cette -fille, garde-la, mais ne m'embête plus à son sujet.» - -Il semblait, depuis l'accouchement, d'une humeur plus irritable encore; -et il avait pris cette habitude de ne plus parler à sa femme sans -crier comme s'il eût été toujours furieux, tandis qu'au contraire elle -baissait la voix, se faisait douce, conciliante pour éviter toute -discussion; et souvent elle pleurait, la nuit, dans son lit. - -Malgré sa constante irritation, son mari avait repris des habitudes -d'amour oubliées depuis leur retour, et il était rare qu'il passât -trois soirs de suite sans franchir la porte conjugale. - -Rosalie fut bientôt guérie entièrement et devint moins triste, -quoiqu'elle restât comme effarée, poursuivie par une crainte inconnue. - -Et elle se sauva deux fois encore, alors que Jeanne essayait de -l'interroger de nouveau. - -Julien tout à coup parut aussi plus aimable; et la jeune femme se -rattachait à de vagues espoirs, retrouvait des gaietés, bien qu'elle se -sentît parfois souffrante de malaises singuliers dont elle ne parlait -point. Le dégel n'était pas venu et depuis bientôt cinq semaines un -ciel clair comme un cristal bleu, le jour, et, la nuit, tout semé -d'étoiles qu'on aurait cru de givre, tant le vaste espace était -rigoureux, s'étendait sur la nappe unie, dure et luisante des neiges. - -Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière leurs rideaux de -grands arbres poudrés de frimas, semblaient endormies en leur chemise -blanche. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus; seules les cheminées des -chaumières révélaient la vie cachée par les minces filets de fumée qui -montaient droit dans l'air glacial. - -La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout semblait mort, tué -par le froid. De temps en temps, on entendait craquer les arbres, -comme si leurs membres de bois se fussent brisés sous l'écorce; et -parfois une grosse branche se détachait et tombait, l'invincible gelée -pétrifiant la sève et rompant les fibres. - -Jeanne attendait anxieusement le retour des souffles tièdes, -attribuant à la rigueur terrible du temps toutes les souffrances vagues -qui la traversaient. - -Tantôt elle ne pouvait plus rien manger, prise de dégoût devant toute -nourriture; tantôt son pouls battait follement; tantôt ses faibles -repas lui donnaient des écÅ“urements d'indigestion; et ses nerfs -tendus, vibrants sans cesse, la faisaient vivre en une agitation -constante et intolérable. - -Un soir le thermomètre descendit encore et Julien, tout frissonnant au -sortir de table (car jamais la salle n'était chauffée à point, tant il -économisait sur le bois), se frotta les mains en murmurant: «Il fera -bon coucher deux cette nuit, n'est-ce pas, ma chatte?» - -Il riait de son rire bon enfant d'autrefois; et Jeanne lui sauta au -cou; mais elle se sentait justement si mal à l'aise, ce soir-là , si -endolorie, si étrangement nerveuse qu'elle le pria, tout bas, en lui -baisant les lèvres, de la laisser dormir seule. Elle lui dit, en -quelques mots, son mal: «Je t'en prie, mon chéri; je t'assure que je ne -suis pas bien. Ça ira mieux demain, sans doute.» - -Il n'insista pas: «Comme il te plaira, ma chère; si tu es malade, il -faut te soigner.» - -Et on parla d'autre chose. - -Elle se coucha de bonne heure. Julien, par extraordinaire, fit allumer -du feu dans sa chambre particulière. Quand on lui annonça que «ça -flambait bien», il baisa sa femme au front, et s'en alla. - -La maison entière semblait travaillée par le froid; les murs pénétrés -avaient des bruits légers comme des frissons; et Jeanne en son lit -grelottait. - -Deux fois elle se releva pour remettre des bûches au foyer, et chercher -des robes, des jupes, des vieux vêtements qu'elle amoncelait sur sa -couche. Rien ne la pouvait réchauffer; ses pieds s'engourdissaient, -tandis qu'en ses mollets et jusqu'en ses cuisses des vibrations -couraient qui la faisaient se retourner sans cesse, s'agiter, s'énerver -à l'excès. - -Bientôt ses dents claquèrent; ses mains tremblèrent; sa poitrine se -serrait; son cÅ“ur lent battait de grands coups sourds et semblait -parfois s'arrêter; et sa gorge haletait comme si l'air n'y pouvait plus -entrer. - -Une effroyable angoisse saisit son âme en même temps que l'invincible -froid l'envahissait jusqu'aux moelles. Jamais elle n'avait éprouvé -cela, elle ne s'était sentie abandonnée ainsi par la vie, prête à -exhaler son dernier souffle. - -Elle pensa: «Je vais mourir... Je meurs....» - -Et, frappée d'épouvante, elle sauta du lit, sonna Rosalie, attendit, -sonna de nouveau, attendit encore, frémissante et glacée. - -La petite bonne ne venait point. Elle dormait sans doute de ce dur -premier sommeil que rien ne brise; et Jeanne, perdant l'esprit, -s'élança, pieds nus, dans l'escalier. - -Elle monta sans bruit, à tâtons, trouva la porte, l'ouvrit, appela: -«Rosalie!» avança toujours, heurta le lit, promena ses mains dessus -et reconnut qu'il était vide. Il était vide et tout froid, comme si -personne n'y eût couché. - -Surprise, elle se dit: «Comment! elle est encore partie courir par un -pareil temps!» - -Mais comme son cÅ“ur, devenu tout à coup tumultueux, bondissait, -l'étouffait, elle redescendit, les jambes fléchissantes, afin de -réveiller Julien. - -Elle pénétra chez lui violemment, fouettée par cette conviction qu'elle -allait mourir et par le désir de le voir avant de perdre connaissance. - -A la lueur du feu agonisant, elle aperçut, à côté de la tête de son -mari, la tête de Rosalie sur l'oreiller. - -Au cri qu'elle poussa, ils se dressèrent tous les deux. Elle demeura -une seconde immobile dans l'effarement de cette découverte. Puis elle -s'enfuit, rentra dans sa chambre; et comme Julien éperdu avait appelé -«Jeanne!» une peur atroce la saisit de le voir, d'entendre sa voix, de -l'écouter s'expliquer, mentir, de rencontrer son regard face à face; et -elle se précipita de nouveau dans l'escalier qu'elle descendit. - -Elle courait maintenant dans l'obscurité au risque de rouler le long -des marches, de se casser les membres sur la pierre. Elle allait devant -elle, poussée par un impérieux besoin de fuir, de ne plus apprendre -rien, de ne plus voir personne. - -Quand elle fut en bas, elle s'assit sur une marche, toujours en chemise -et nu-pieds; et elle demeurait là , l'esprit perdu. - -Julien avait sauté du lit, s'habillait à la hâte. Elle l'entendit -remuer, marcher. Elle se redressa pour se sauver de lui. Déjà il -descendait aussi l'escalier, et il criait: «Écoute, Jeanne!» - -Non, elle ne voulait pas écouter ni se laisser toucher du bout des -doigts; et elle se jeta dans la salle à manger, courant comme devant -un assassin. Elle cherchait une issue, une cachette, un coin noir, un -moyen de l'éviter. Elle se blottit sous la table. Mais déjà il ouvrait -la porte, sa lumière à la main, répétant toujours: «Jeanne!» et elle -repartit comme un lièvre, s'élança dans la cuisine, en fit deux fois le -tour à la façon d'une bête acculée; et, comme il la rejoignait encore, -elle ouvrit brusquement la porte du jardin et s'élança dans la campagne. - -Le contact glacé de la neige où ses jambes nues entraient parfois -jusqu'aux genoux lui donna soudain une énergie désespérée. Elle n'avait -pas froid, bien que toute découverte; elle ne sentait plus rien tant -la convulsion de son âme avait engourdi son corps, et elle courait, -blanche comme la terre. - -Elle suivit la grande allée, traversa le bosquet, franchit le fossé et -partit à travers la lande. - -Pas de lune; les étoiles luisaient comme une semaille de feu dans le -noir du ciel; mais la plaine était claire cependant, d'une blancheur -terne, d'une immobilité figée, d'un silence infini. - -Jeanne allait vite, sans souffler, sans savoir, sans réfléchir à rien. -Et soudain elle se trouva au bord de la falaise. Elle s'arrêta net, par -instinct, et s'accroupit, vidée de toute pensée et de toute volonté. - -Dans le trou sombre devant elle la mer invisible et muette exhalait -l'odeur salée de ses varechs à marée basse. - -Elle demeura là longtemps, inerte d'esprit comme de corps; puis, tout -à coup, elle se mit à trembler, mais à trembler follement comme une -voile qu'agite le vent. Ses bras, ses mains, ses pieds secoués par une -force invincible palpitaient, vibraient de sursauts précipités; et la -connaissance lui revint brusquement, claire et poignante. - -Puis des visions anciennes passèrent devant ses yeux; cette promenade -avec Lui dans le bateau du père Lastique, leur causerie, son amour -naissant, le baptême de la barque; puis elle remonta plus loin jusqu'à -cette nuit bercée de rêves à son arrivée aux Peuples. Et maintenant! -maintenant! Oh! sa vie était cassée, toute joie finie, toute attente -impossible; et l'épouvantable avenir plein de tortures, de trahisons et -de désespoir lui apparut. Autant mourir, ce serait fini tout de suite. - -Mais une voix criait au loin: «C'est ici, voilà ses pas; vite, vite, -par ici!» C'était Julien qui la cherchait. - -Oh! elle ne le voulait pas revoir. Dans l'abîme, là , devant elle, elle -entendait maintenant un petit bruit, le vague glissement de la mer sur -les roches. - -Elle se dressa, toute soulevée déjà pour s'élancer; et, jetant à la -vie l'adieu des désespérés, elle gémit le dernier mot des mourants, le -dernier mot des jeunes soldats éventrés dans les batailles: «Maman!» - -Soudain la pensée de petite mère la traversa; elle la vit sanglotant; -elle vit son père à genoux devant son cadavre broyé, elle eut en une -seconde toute la souffrance de leur désespoir. - -Alors elle retomba mollement dans la neige; et elle ne se sauva -plus quand Julien et le père Simon, suivis de Marius qui tenait une -lanterne, la saisirent par les bras pour la rejeter en arrière, tant -elle était près du bord. - -Ils firent d'elle ce qu'ils voulurent, car elle ne pouvait plus remuer. -Elle sentit qu'on l'emportait, puis qu'on la mettait dans un lit, puis -qu'on la frictionnait avec des linges brûlants; puis tout souvenir -s'effaça, toute connaissance disparut. - -Puis un cauchemar--était-ce un cauchemar?--l'obséda. Elle était couchée -dans sa chambre. Il faisait jour, mais elle ne pouvait pas se lever. -Pourquoi? elle n'en savait rien. Alors elle entendait un petit bruit -sur le plancher, une sorte de grattement, de frôlement, et soudain une -souris, une petite souris grise passait vivement sur son drap. Une -autre aussitôt la suivait, puis une troisième qui s'avançait vers la -poitrine, de son trot vif et menu. Jeanne n'avait pas peur; mais elle -voulut prendre la bête et lança sa main, sans y parvenir. - -Alors d'autres souris, dix, vingt, des centaines, des milliers -surgirent de tous les côtés. Elles grimpaient aux colonnes, filaient -sur les tapisseries, couvraient la couche tout entière. Et bientôt -elles pénétrèrent sous les couvertures; Jeanne les sentait glisser sur -sa peau, chatouiller ses jambes, descendre et monter le long de son -corps. Elle les voyait venir du pied du lit pour pénétrer dedans contre -sa gorge; et elle se débattait, jetait ses mains en avant pour en -saisir une et les refermait toujours vides. - -Elle s'exaspérait, voulait fuir, criait, et il lui semblait qu'on -la tenait immobile, que des bras vigoureux l'enlaçaient et la -paralysaient; mais elle ne voyait personne. - -Elle n'avait point la notion du temps. Cela dut être long, très long. - -Puis elle eut un réveil, un réveil las, meurtri, doux cependant. Elle -se sentait faible, faible. Elle ouvrit les yeux, et ne s'étonna pas de -voir petite mère assise dans sa chambre, avec un gros homme qu'elle ne -connaissait point. - -Quel âge avait-elle? elle n'en savait rien et se croyait toute petite -fille. Elle n'avait, non plus, aucun souvenir. - -Le gros homme dit: «Tenez, la connaissance revient.» Et petite mère -se mit à pleurer. Alors le gros homme reprit: «Voyons, soyez calme, -Madame la baronne, je vous dis que j'en réponds maintenant. Mais ne lui -parlez de rien, de rien. Qu'elle dorme.» - -Et il sembla à Jeanne qu'elle vivait encore très longtemps assoupie, -reprise par un pesant sommeil dès qu'elle essayait de penser; et elle -n'essayait pas non plus de se rappeler quoi que ce soit, comme si, -vaguement, elle avait eu peur de la réalité reparue en sa tête. - -Or, une fois, comme elle s'éveillait, elle aperçut Julien, seul près -d'elle; et brusquement, tout lui revint, comme si un rideau se fût levé -qui cachait sa vie passée. - -Elle eut au cÅ“ur une douleur horrible et voulut fuir encore. Elle -rejeta ses draps, sauta par terre et tomba, ses jambes ne la pouvant -plus porter. - -Julien s'élança vers elle; et elle se mit à hurler pour qu'il ne la -touchât point. Elle se tordait, se roulait. La porte s'ouvrit. Tante -Lison accourait avec la veuve Dentu, puis le baron, puis enfin petite -mère arriva soufflant, éperdue. - -On la recoucha; et aussitôt elle ferma les yeux sournoisement pour ne -point parler et pour réfléchir à son aise. - -Sa mère et sa tante la soignaient, s'empressaient, l'interrogeaient: -«Nous entends-tu maintenant, Jeanne, ma petite Jeanne?». - -Elle faisait la sourde, ne répondant pas; et elle s'aperçut très bien -de la journée finie. La nuit vint. La garde s'installa près d'elle, et -la faisait boire de temps en temps. - -Elle buvait sans rien dire, mais elle ne dormait plus; elle raisonnait -péniblement, cherchant des choses qui lui échappaient, comme si elle -avait eu des trous dans sa mémoire, de grandes places blanches et vides -où les événements ne s'étaient point marqués. - -Peu à peu, après de longs efforts, elle retrouva tous les faits. - -Et elle y réfléchit avec une obstination fixe. - -Petite mère, tante Lison et le baron étaient venus, donc elle avait été -très malade. Mais Julien? Qu'avait-il dit? Ses parents savaient-ils? -Et Rosalie? où était-elle? Et puis que faire? que faire? Une idée -l'illumina--retourner, avec père et petite mère, à Rouen, comme -autrefois. Elle serait veuve; voilà tout. - -Alors elle attendit, écoutant ce qu'on disait autour d'elle, comprenant -fort bien sans le laisser voir, jouissant de ce retour de raison, -patiente et rusée. - -Le soir, enfin, elle se trouva seule avec la baronne et elle appela, -tout bas: «Petite mère!» Sa propre voix l'étonna, lui parut changée. La -baronne lui saisit les mains: «Ma fille! ma Jeanne chérie! ma fille, -tu me reconnais? - ---Oui, petite mère, mais il ne faut point pleurer; nous avons à causer -longtemps. Julien t'a-t-il dit pourquoi je me suis sauvée dans la neige? - ---Oui, ma mignonne, tu as eu une grosse fièvre très dangereuse. - ---Ce n'est pas ça, maman. J'ai eu la fièvre après; mais t'a-t-il dit ce -qui me l'a donnée, cette fièvre, et pourquoi je me suis sauvée? - ---Non, ma chérie. - ---C'est parce que j'ai trouvé Rosalie dans son lit.» - -La baronne crut qu'elle délirait encore, la caressa. «Dors, ma -mignonne, calme-toi, essaye de dormir.» - -Mais Jeanne, obstinée, reprit: «J'ai toute ma raison maintenant, -petite maman, je ne dis pas de folies comme j'ai dû en dire les jours -derniers. Je me sentais malade une nuit, alors j'ai été chercher -Julien. Rosalie était couchée avec lui. J'ai perdu la tête de chagrin -et je me suis sauvée dans la neige pour me jeter à la falaise.» - -Mais la baronne répétait: «Oui, ma mignonne, tu as été bien malade, -bien malade. - ---Ce n'est pas ça, maman, j'ai trouvé Rosalie dans le lit de Julien, -et je ne veux plus rester avec lui. Tu m'emmèneras à Rouen comme -autrefois.» - -La baronne, à qui le médecin avait recommandé de ne contrarier Jeanne -en rien, répondit: «Oui, ma mignonne.» - -Mais la malade s'impatienta: «Je vois bien que tu ne me crois pas. Va -chercher petit père, lui, il finira bien par me comprendre.» - -Et petite mère se leva difficilement, prit ses deux cannes, sortit en -traînant ses pieds, puis revint après quelques minutes avec le baron -qui la soutenait. - -Ils s'assirent devant le lit et Jeanne aussitôt commença. Elle dit -tout, doucement, d'une voix faible, avec clarté: le caractère bizarre -de Julien, ses duretés, son avarice, et enfin son infidélité. - -Quand elle eut fini, le baron vit bien qu'elle ne divaguait pas, mais -il ne savait que penser, que résoudre et que répondre. - -Il lui prit la main, d'une façon tendre, comme autrefois quand il -l'endormait avec des histoires. «Écoute, ma chérie, il faut agir avec -prudence. Ne brusquons rien; tâche de supporter ton mari jusqu'au -moment où nous aurons pris une résolution... Tu me le promets?» Elle -murmura: «Je veux bien, mais je ne resterai pas ici quand je serai -guérie.» - -Puis, tout bas, elle ajouta: «Où est Rosalie maintenant?» - -Le baron reprit: «Tu ne la verras plus.» Mais elle s'obstinait. «Où -est-elle? je veux savoir.» Alors il avoua qu'elle n'avait point quitté -la maison; mais il affirma qu'elle allait partir. - -En sortant de chez la malade, le baron, tout chauffé par la colère, -blessé dans son cÅ“ur de père, alla trouver Julien, et, brusquement: -«Monsieur, je viens vous demander compte de votre conduite vis-à -vis de -ma fille. Vous l'avez trompée avec votre servante; cela est doublement -indigne.» - -Mais Julien joua l'innocent, nia avec passion, jura, prit Dieu à -témoin. Quelle preuve avait-on d'ailleurs? Est-ce que Jeanne n'était -pas folle? ne venait-elle pas d'avoir une fièvre cérébrale? ne -s'était-elle pas sauvée par la neige, une nuit, dans un accès de -délire, au début de sa maladie? Et c'est justement au milieu de cet -accès, alors qu'elle courait presque nue par la maison, qu'elle -prétendait avoir vu sa bonne dans le lit de son mari! - -Et il s'emportait; il menaça d'un procès; il s'indignait avec -véhémence. Et le baron, confus, fit des excuses, demanda pardon, et -tendit sa main loyale que Julien refusa de prendre. - -Quand Jeanne connut la réponse de son mari, elle ne se fâcha point et -répondit: «Il ment, papa, mais nous finirons par le convaincre.» - -Et pendant deux jours elle fut taciturne recueillie, méditant. - -Puis, le troisième matin, elle voulut voir Rosalie. Le baron refusa de -faire monter la bonne, déclara qu'elle était partie. Jeanne ne céda -point, répétant: «Alors qu'on aille la chercher chez elle.» - -Et déjà elle s'irritait quand le docteur entra. On lui dit tout pour -qu'il jugeât. Mais Jeanne soudain se mit à pleurer, énervée outre -mesure, criant presque: «Je veux voir Rosalie: je veux la voir!» - -Alors le médecin lui prit la main, et, à voix basse: «Calmez-vous, -Madame; toute émotion pourrait devenir grave; car vous êtes enceinte.» - -Elle demeura saisie, comme frappée d'un coup; et il lui sembla tout de -suite que quelque chose remuait en elle. Puis elle resta silencieuse, -n'écoutant pas même ce qu'on disait, s'enfonçant en sa pensée. Elle -ne put dormir de la nuit, tenue en éveil par cette idée nouvelle et -singulière qu'un enfant vivait là , dans son ventre; et triste, peinée -qu'il fût le fils de Julien; inquiète, craignant qu'il ne ressemblât -à son père. Au jour venu, elle fit appeler le baron. «Petit père, ma -résolution est bien prise; je veux tout savoir, surtout maintenant; tu -entends, je veux; et tu sais qu'il ne faut pas me contrarier dans la -situation où je suis. Écoute bien. Tu vas aller chercher M. le curé. -J'ai besoin de lui pour empêcher Rosalie de mentir; puis, dès qu'il -sera venu, tu la feras monter et tu resteras là avec petite mère. -Surtout veille à ce que Julien n'ait pas de soupçons.» - -Une heure plus tard le prêtre entrait, engraissé encore, soufflant -autant que petite mère. Il s'assit auprès d'elle dans un fauteuil, -le ventre tombant entre ses jambes ouvertes; et il commença par -plaisanter, en passant par habitude son mouchoir à carreaux sur son -front: «Eh bien, Madame la baronne, je crois que nous ne maigrissons -pas; m'est avis que nous faisons la paire.» Puis, se tournant vers le -lit de la malade: «Hé! hé! qu'est-ce qu'on m'a dit, ma jeune dame, que -nous aurions bientôt un nouveau baptême? Ah! ah! ah! pas d'une barque, -cette fois. Et il ajouta d'un ton grave: «Ce sera un défenseur pour la -patrie»; puis, après une courte réflexion: «A moins que ce ne soit une -bonne mère de famille;» et, saluant la baronne, «comme vous, Madame». - -Mais la porte du fond s'ouvrit. Rosalie, éperdue, larmoyant, refusait -d'entrer, cramponnée à l'encadrement, et poussée par le baron. -Impatienté, il la jeta d'une secousse dans la chambre. Alors elle se -couvrit la face de ses mains et resta debout, sanglotant. - -Jeanne, dès qu'elle l'aperçut, se dressa brusquement, s'assit, plus -pâle que ses draps; et son cÅ“ur affolé soulevait de ses battements la -mince chemise collée à sa peau. Elle ne pouvait parler, respirant à -peine, suffoquée. Enfin, elle prononça d'une voix coupée par l'émotion. -«Je... je... n'aurais pas... pas besoin... de t'interroger. Il... il me -suffit de te voir ainsi... de... de voir ta... ta honte devant moi.» - -Après une pause, car le souffle lui manquait, elle reprit: «Mais je -veux tout savoir, tout... tout. J'ai fait venir M. le curé pour que ce -soit comme une confession, tu entends.» - -Immobile, Rosalie poussait presque des cris entre ses mains crispées. - -Le baron, que la colère gagnait, lui saisit les bras, les écarta -violemment, et, la jetant à genoux près du lit: «Parle donc... -Réponds.» - -Elle resta par terre, dans la posture qu'on prête aux Madeleines, -le bonnet de travers, le tablier sur le parquet, le visage voilé de -nouveau de ses mains redevenues libres. - -Alors le curé lui parla: «Allons, ma fille, écoute ce qu'on te dit, et -réponds. Nous ne voulons pas te faire de mal; mais on veut savoir ce -qui s'est passé.» - -Jeanne, penchée au bord de sa couche, la regardait. Elle dit: «C'est -bien vrai que tu étais dans le lit de Julien quand je vous ai surpris.» - -Rosalie, à travers ses mains, gémit: «Oui, Madame.» - -Alors, brusquement, la baronne se mit à pleurer aussi avec un gros -bruit de suffocation; et ses sanglots convulsifs accompagnaient ceux de -Rosalie. - -Jeanne, les yeux droits sur la bonne, demanda: «Depuis quand cela -durait-il?» - -Rosalie balbutia: «Depuis qu'il est v'nu.» - -Jeanne ne comprenait pas. «Depuis qu'il est venu... Alors... depuis... -depuis le printemps? - ---Oui, Madame. - ---Depuis qu'il est entré dans cette maison? - ---Oui, Madame.» - -Et Jeanne, comme oppressée de questions, interrogea d'une voix -précipitée: - -«Mais comment cela s'est-il fait? Comment te l'a-t-il demandé? Comment -t'a-t-il prise? Qu'est-ce qu'il t'a dit? A quel moment, comment as-tu -cédé? comment as-tu pu te donner à lui?» - -Et Rosalie, écartant ses mains cette fois, saisie aussi d'une fièvre de -parler, d'un besoin de répondre: - -«J'sais ti, mé? C'est le jour qu'il a dîné ici la première fois, qu'il -est v'nu m'trouver dans ma chambre. Il s'était caché dans l'grenier. -J'ai pas osé crier pour pas faire d'histoire. Il s'est couché avec mé; -j'savais pu c'que j'faisais à çu moment-là ; il a fait c'qu'il a voulu. -J'ai rien dit parce que je l'trouvais gentil!...» - -Alors Jeanne, poussant un cri: - -«Mais... ton... ton enfant... c'est à lui?...» - -Rosalie sanglota. - -«Oui, Madame.» - -Puis toutes deux se turent. - -On n'entendait plus que le bruit des larmes de Rosalie et de la baronne. - -Jeanne accablée sentit à son tour ses yeux ruisselants; et les gouttes -sans bruit coulèrent sur ses joues. - -L'enfant de sa bonne avait le même père que le sien! Sa colère était -tombée. Elle se sentait maintenant toute pénétrée d'un désespoir -morne, lent, profond, infini. - -Elle reprit enfin d'une voix changée, mouillée, d'une voix de femme qui -pleure: - -«Quand nous sommes revenus de... de là -bas... du voyage... quand est-ce -qu'il a recommencé?» - -La petite bonne, tout à fait écroulée par terre, balbutia: «Le... le -premier soir il est v'nu.» - -Chaque parole tordait le cÅ“ur de Jeanne. Ainsi, le premier soir, le -soir du retour aux Peuples, il l'avait quittée pour cette fille. Voilà -pourquoi il la laissait dormir seule! - -Elle en savait assez, maintenant, elle ne voulait plus rien apprendre; -elle cria! «Va-t'en, va-t'en!» Et comme Rosalie ne bougeait point, -anéantie, Jeanne appela son père: «Emmène-la, emporte-la.» Mais le -curé, qui n'avait encore rien dit, jugea le moment venu de placer un -petit sermon. - -«C'est très mal, ce que tu as fait là , ma fille, très mal; et le bon -Dieu ne te pardonnera pas de sitôt. Pense à l'enfer qui t'attend si tu -ne gardes pas désormais une bonne conduite. Maintenant que tu as un -enfant, il faut que tu te ranges. Madame la baronne fera sans doute -quelque chose pour toi, et nous te trouverons un mari...» - -Il aurait longtemps parlé, mais le baron, ayant de nouveau saisi -Rosalie par les épaules, la souleva, la traîna jusqu'à la porte, et la -jeta, comme un paquet, dans le couloir. - -Dès qu'il fut revenu, plus pâle que sa fille, le curé reprit la parole: -«Que voulez-vous? elles sont toutes comme ça dans le pays. C'est une -désolation, mais on n'y peut rien, et il faut bien un peu d'indulgence -pour les faiblesses de la nature. Elles ne se marient jamais sans -être enceintes, jamais, Madame.» Et il ajouta, souriant: «On dirait -une coutume locale.» Puis d'un ton indigné: «Jusqu'aux enfants qui -s'en mêlent. N'ai-je pas trouvé l'an dernier, dans le cimetière, deux -petits du catéchisme, le garçon et la fille! J'ai prévenu les parents! -Savez-vous ce qu'ils m'ont répondu? «Qu'voulez-vous, Monsieur l'curé, -c'est pas nous qui leur avons appris ces saletés-là , j'y pouvons -rien.»--Voilà , Monsieur, votre bonne a fait comme les autres...» - -Mais le baron, qui tremblait d'énervement, l'interrompit: «Elle? que -m'importe! mais c'est Julien qui m'indigne. C'est infâme ce qu'il a -fait là , et je vais emmener ma fille.» - -Et il marchait s'animant toujours, exaspéré: «C'est infâme d'avoir -ainsi trahi ma fille, infâme! C'est un gueux, cet homme, une canaille, -un misérable; et je le lui dirai, je le souffletterai, je le tuerai -sous ma canne!» - -Mais le prêtre, qui absorbait lentement une prise de tabac à côté -de la baronne en larmes, et qui cherchait à accomplir son ministère -d'apaisement, reprit: «Voyons, Monsieur le baron, entre nous il a -fait comme tout le monde. En connaissez-vous beaucoup, des maris qui -soient fidèles?» Et il ajouta, avec une bonhomie malicieuse: «Tenez, je -parie que vous-même vous avez fait vos farces. Voyons, la main sur la -conscience, est-ce vrai?» Le baron s'était arrêté, saisi, en face du -prêtre qui continua: «Eh oui, vous avez fait comme les autres. Qui sait -même si vous n'avez jamais tâté d'une petite bobonne comme celle-là . Je -vous dis que tout le monde en fait autant. Votre femme n'en a pas été -moins heureuse ni moins aimée, n'est-ce pas?» - -Le baron ne remuait plus, bouleversé. - -C'était vrai, parbleu, qu'il en avait fait autant, et souvent encore, -toutes les fois qu'il avait pu; et il n'avait pas respecté non plus le -toit conjugal; et, quand elles étaient jolies, il n'avait jamais hésité -devant les servantes de sa femme! Était-il pour cela un misérable? -Pourquoi jugeait-il si sévèrement la conduite de Julien alors qu'il -n'avait jamais même songé que la sienne pût être coupable? - -Et la baronne, tout essoufflée encore de sanglots, eut sur les lèvres -une ombre de sourire au souvenir des fredaines de son mari, car elle -était de cette race sentimentale, vite attendrie, et bienveillante, -pour qui les aventures d'amour font partie de l'existence. - -Jeanne, affaissée, les yeux ouverts devant elle, allongée sur le dos et -les bras inertes, songeait douloureusement. Une parole de Rosalie lui -était revenue qui lui blessait l'âme, et pénétrait comme une vrille en -son cÅ“ur: «Moi, j'ai rien dit parce que je l'trouvais gentil.» - -Elle aussi l'avait trouvé gentil; et c'est uniquement pour cela qu'elle -s'était donnée, liée pour la vie, qu'elle avait renoncé à toute autre -espérance, à tous les projets entrevus, à tout l'inconnu de demain. -Elle était tombée dans ce mariage, dans ce trou sans bords pour -remonter, dans cette misère, dans cette tristesse, dans ce désespoir, -parce que, comme Rosalie, elle l'avait trouvé gentil! - -La porte s'ouvrit d'une poussée furieuse. Julien parut, l'air féroce. -Il avait aperçu, dans l'escalier, Rosalie gémissant et il venait -savoir, comprenant qu'on tramait quelque chose, que la bonne avait -parlé sans doute. La vue du prêtre le cloua sur place. - -Il demanda d'une voix tremblante, mais calme: «Quoi? qu'y a-t-il?» -Le baron, si violent tout à l'heure, n'osait rien dire, craignant -l'argument du curé et son propre exemple invoqué par son gendre. Petite -mère larmoyait plus fort; mais Jeanne s'était soulevée sur ses mains -et elle regardait, haletante, celui qui la faisait si cruellement -souffrir. Elle balbutia: «Il y a que nous n'ignorons plus rien, que -nous savons toutes vos infamies depuis... depuis le jour où vous êtes -entré dans cette maison... il y a que l'enfant de cette bonne est -à vous comme... comme... le mien... ils seront frères...» Et, une -surabondance de douleur lui étant venue à cette pensée, elle s'affaissa -dans ses draps et pleura frénétiquement. - -Il restait béant, ne sachant que dire ni que faire. Le curé intervint -encore. - -«Voyons, voyons, ne nous chagrinons pas tant que ça, ma jeune dame, -soyez raisonnable.» Il se leva, s'approcha du lit, et posa sa main -tiède sur le front de cette désespérée. Ce simple contact l'amollit -étrangement; elle se sentit aussitôt alanguie, comme si cette forte -main de rustre habituée aux gestes qui absolvent, aux caresses -réconfortantes, lui eût apporté dans son toucher un apaisement -mystérieux. - -Le bonhomme, demeuré debout, reprit: «Madame, il faut toujours -pardonner. Voilà un grand malheur qui vous arrive; mais Dieu, dans sa -miséricorde, l'a compensé par un grand bonheur, puisque vous allez être -mère. Cet enfant sera votre consolation. C'est en son nom que je vous -implore, que je vous adjure de pardonner l'erreur de M. Julien. Ce sera -un lien nouveau entre vous, un gage de sa fidélité future. Pouvez-vous -rester séparée de cÅ“ur de celui dont vous portez l'Å“uvre dans votre -flanc?» - -Elle ne répondait point, broyée, endolorie, épuisée maintenant, sans -force même pour la colère et la rancune. Ses nerfs lui semblaient -lâches, coupés doucement, elle ne vivait plus qu'à peine. - -La baronne, pour qui tout ressentiment semblait impossible, et dont -l'âme était incapable d'un effort prolongé, murmura: «Voyons, Jeanne.» - -Alors le curé prit la main du jeune homme, et, l'attirant près du -lit, la posa dans la main de sa femme. Il appliqua dessus une petite -tape comme pour les unir d'une façon définitive; et, quittant son ton -prêcheur et professionnel, il dit, d'un air content: «Allons, c'est -fait: croyez-moi, ça vaut mieux.» - -Puis les deux mains, rapprochées un moment, se séparèrent aussitôt. -Julien, n'osant embrasser Jeanne, baisa sa belle-mère au front, pivota -sur ses talons, prit le bras du baron qui se laissa faire, heureux au -fond que la chose fût arrangée ainsi; et ils sortirent ensemble pour -fumer un cigare. - -Alors la malade anéantie s'assoupit pendant que le prêtre et petite -mère causaient doucement à voix basse. - -L'abbé parlait, expliquant, développant ses idées; et la baronne -consentait toujours d'un signe de tête. Il dit, enfin, pour conclure: -«Donc, c'est entendu; vous donnez à cette fille la ferme de Barville, -et je me charge de lui trouver un mari, un brave garçon, rangé. Oh! -avec un bien de vingt mille francs, nous ne manquerons pas d'amateurs. -Nous n'aurons que l'embarras du choix.» - -Et la baronne souriait maintenant, heureuse, avec deux larmes restées -en route sur ses joues, mais dont la traînée humide était déjà séchée. - -Elle insistait: «C'est entendu, Barville vaut, au bas mot, vingt mille -francs, mais on placera le bien sur la tête de l'enfant; les parents en -auront la jouissance pendant leur vie.» - -Et le curé se leva, serra la main de petite mère: «Ne vous dérangez -point, Madame la baronne, ne vous dérangez point; je sais ce que vaut -un pas.» - -Comme il sortait, il rencontra tante Lison qui venait voir sa malade. -Elle ne s'aperçut de rien; on ne lui dit rien; et elle ne sut rien, -comme toujours. - - - - -VIII - - -Rosalie avait quitté la maison et Jeanne accomplissait la période de -sa grossesse douloureuse. Elle ne se sentait au cÅ“ur aucun plaisir à -se savoir mère, trop de chagrins l'avaient accablée. Elle attendait -son enfant sans curiosité, courbée encore sous des appréhensions de -malheurs indéfinis. - -Le printemps était venu tout doucement. Les arbres nus frémissaient -sous la brise encore fraîche, mais dans l'herbe humide des fossés, -où pourrissaient les feuilles de l'automne, les primevères jaunes -commençaient à se montrer. De toute la plaine, des cours de ferme, -des champs détrempés, s'élevait une senteur d'humidité, comme un goût -de fermentation. Et une foule de petites pointes vertes sortait de la -terre brune et luisait aux rayons du soleil. - -Une grosse femme, bâtie en forteresse, remplaçait Rosalie et soutenait -la baronne dans ses promenades monotones tout le long de son allée, où -la trace de son pied plus lourd restait sans cesse humide et boueuse. - -Petit père donnait le bras à Jeanne alourdie maintenant et toujours -souffrante; et tante Lison inquiète, affairée de l'événement prochain, -lui tenait la main de l'autre côté, toute troublée de ce mystère -qu'elle ne devait jamais connaître. - -Ils allaient tous ainsi sans guère parler, pendant des heures, tandis -que Julien parcourait le pays à cheval, ce goût nouveau l'ayant envahi -subitement. - -Rien ne vint plus troubler leur vie morne. Le baron, sa femme et le -vicomte firent une visite aux Fourville que Julien semblait déjà -connaître beaucoup, sans qu'on s'expliquât au juste comment. Une autre -visite de cérémonie fut échangée avec les Briseville, toujours cachés -en leur manoir dormant. - -Un après-midi, vers quatre heures, comme deux cavaliers, l'homme et la -femme, entraient au trot dans la cour précédant le château, Julien, -très animé, pénétra dans la chambre de Jeanne. «Vite, vite, descends. -Voici les Fourville. Ils viennent en voisins, tout simplement, sachant -ton état. Dis que je suis sorti, mais que je vais rentrer. Je fais un -bout de toilette.» - -Jeanne, étonnée, descendit. Une jeune femme pâle, jolie, avec une -figure douloureuse, des yeux exaltés, et des cheveux d'un blond mat -comme s'ils n'avaient jamais été caressés d'un rayon de soleil, -présenta tranquillement son mari, une sorte de géant, de croquemitaine -à grandes moustaches rousses. Puis elle ajouta: «Nous avons eu -plusieurs fois l'occasion de rencontrer M. de Lamare. Nous savons par -lui combien vous êtes souffrante; et nous n'avons pas voulu tarder -davantage à venir vous voir en voisins, sans cérémonie du tout. Vous -le voyez, d'ailleurs, nous sommes à cheval. J'ai eu, en outre, l'autre -jour, le plaisir de recevoir la visite de Madame votre mère et du -baron.» - -Elle parlait avec une aisance infinie, familière et distinguée. Jeanne -fut séduite et l'adora tout de suite. «Voici une amie», pensa-t-elle. - -Le comte de Fourville, au contraire, semblait un ours entré dans un -salon. Quand il fut assis, il posa son chapeau sur la chaise voisine, -hésita quelque temps sur ce qu'il ferait de ses mains, les appuya sur -ses genoux, sur les bras de son fauteuil, puis enfin croisa les doigts -comme pour une prière. - -Tout à coup Julien entra. Jeanne stupéfaite ne le reconnaissait plus. -Il s'était rasé. Il était beau, élégant et séduisant comme aux jours de -leurs fiançailles. Il serra la patte velue du comte qui sembla réveillé -par sa venue, et baisa la main de la comtesse dont la joue d'ivoire -rosit un peu, et dont les paupières eurent un tressaillement. - -Il parla. Il fut aimable comme autrefois. Ses larges yeux, miroirs -d'amour, étaient redevenus caressants; et ses cheveux, tout à l'heure -ternes et durs, avaient repris soudain sous la brosse et l'huile -parfumée leurs molles et luisantes ondulations. - -Au moment où les Fourville repartaient, la comtesse se tourna vers lui: -«Voulez-vous, mon cher vicomte, faire jeudi une promenade à cheval?» - -Puis, pendant qu'il s'inclinait en murmurant: «Mais certainement, -Madame», elle prit la main de Jeanne, et d'une voix tendre et -pénétrante, avec un sourire affectueux: «Oh! quand vous serez guérie, -nous galoperons tous les trois par le pays. Ce sera délicieux; -voulez-vous?» - -D'un geste aisé elle releva la queue de son amazone; puis elle fut en -selle avec une légèreté d'oiseau, tandis que son mari, après avoir -gauchement salué, enfourchait sa grande bête normande, d'aplomb -là -dessus comme un centaure. - -Quand ils eurent disparu au tournant de la barrière, Julien, qui -semblait enchanté, s'écria: «Quelles charmantes gens! Voilà une -connaissance qui nous sera utile.» - -Jeanne, contente aussi sans savoir pourquoi, répondit: «La petite -comtesse est ravissante, je sens que je l'aimerai; mais le mari a l'air -d'une brute. Où les as-tu donc connus?» - -Il se frottait gaiement les mains: «Je les ai rencontrés par hasard -chez les Briseville. Le mari semble un peu rude. C'est un chasseur -enragé, mais un vrai noble, celui-là .» - -Et le dîner fut presque joyeux, comme si un bonheur caché était entré -dans la maison. - -Et rien de nouveau n'arriva plus jusqu'aux derniers jours de juillet. - -Un mardi soir, comme ils étaient assis sous le platane, autour -d'une table de bois qui portait deux petits verres et un carafon -d'eau-de-vie, Jeanne soudain poussa une sorte de cri, et, devenant très -pâle, porta les deux mains à son flanc. Une douleur rapide, aiguë, -l'avait brusquement parcourue, puis s'était éteinte aussitôt. - -Mais, au bout de dix minutes, une autre douleur la traversa, qui fut -plus longue, bien que moins vive. Elle eut grand'peine à rentrer, -presque portée par son père et son mari. Le court trajet du platane à -sa chambre lui parut interminable; et elle geignait involontairement, -demandant à s'asseoir, à s'arrêter, accablée par une sensation -intolérable de pesanteur dans le ventre. - -Elle n'était pas à terme, l'enfantement n'étant prévu que pour -septembre; mais, comme on craignait un accident, une carriole fut -attelée, et le père Simon partit au galop pour chercher le médecin. - -Il arriva vers minuit, et, du premier coup d'Å“il, reconnut les -symptômes d'un accouchement prématuré. - -Dans le lit les souffrances s'étaient un peu apaisées, mais une -angoisse affreuse étreignait Jeanne, une défaillance désespérée de tout -son être, quelque chose comme le pressentiment, le toucher mystérieux -de la mort. Il est de ces moments où elle nous effleure de si près que -son souffle nous glace le cÅ“ur. - -La chambre était pleine de monde. Petite mère suffoquait, affaissée -dans un fauteuil. Le baron, dont les mains tremblaient, courait de -tous côtés, apportait des objets, consultait le médecin, perdait la -tête. Julien marchait de long en large, la mine affairée, mais l'esprit -calme; et la veuve Dentu se tenait debout aux pieds du lit avec un -visage de circonstance, un visage de femme d'expérience que rien -n'étonne. Garde-malade, sage-femme, et veilleuse des morts, recevant -ceux qui viennent, recueillant leur premier cri, lavant de la première -eau leur chair nouvelle, la roulant dans le premier linge, puis -écoutant avec la même quiétude la dernière parole, le dernier râle, -le dernier frisson de ceux qui partent, faisant aussi leur dernière -toilette, épongeant avec du vinaigre leur corps usé, l'enveloppant du -dernier drap, elle s'était fait une indifférence inébranlable à tous -les accidents de la naissance ou de la mort. - -La cuisinière Ludivine et tante Lison restaient cachées discrètement -contre la porte du vestibule. - -Et la malade, de temps en temps, poussait une faible plainte. - -Pendant deux heures, on put croire que l'événement se ferait longtemps -attendre; mais, vers le point du jour, les douleurs reprirent tout à -coup avec violence, et devinrent bientôt épouvantables. - -Et Jeanne, dont les cris involontaires jaillissaient entre ses dents -serrées, pensait sans cesse à Rosalie qui n'avait point souffert, qui -n'avait presque pas gémi, dont l'enfant, l'enfant bâtard, était sorti -sans peine et sans tortures. - -Dans son âme misérable et troublée, elle faisait entre elles une -comparaison incessante; et elle maudissait Dieu, qu'elle avait cru -juste autrefois; elle s'indignait des préférences coupables du destin, -et des criminels mensonges de ceux qui prêchent la droiture et le bien. - -Parfois la crise devenait tellement violente que toute idée s'éteignait -en elle. Elle n'avait plus de force, de vie, de connaissance que pour -souffrir. - -Dans les minutes d'apaisement elle ne pouvait détacher son Å“il de -Julien; et une autre douleur, une douleur de l'âme l'étreignait en -se rappelant ce jour où sa bonne était tombée aux pieds de ce même -lit avec son enfant entre les jambes, le frère du petit être qui lui -déchirait si cruellement les entrailles. Elle retrouvait avec une -mémoire sans ombres les gestes, les regards, les paroles de son mari -devant cette fille étendue; et maintenant elle lisait en lui, comme si -ses pensées eussent été écrites dans ses mouvements, elle lisait le -même ennui, la même indifférence pour elle que pour l'autre, le même -insouci d'homme égoïste, que la paternité irrite. - -Mais une convulsion effroyable la saisit, un spasme si cruel qu'elle se -dit: «Je vais mourir. Je meurs!» Alors une révolte furieuse, un besoin -de maudire emplit son âme, et une haine exaspérée contre cet homme qui -l'avait perdue, et contre l'enfant inconnu qui la tuait. - -Elle se tendit dans un effort suprême pour rejeter d'elle ce fardeau. -Il lui sembla soudain que tout son ventre se vidait brusquement; et sa -souffrance s'apaisa. - -La garde et le médecin étaient penchés sur elle, la maniaient. Ils -enlevèrent quelque chose; et bientôt ce bruit étouffé qu'elle avait -entendu déjà la fit tressaillir; puis ce petit cri douloureux, ce -miaulement frêle d'enfant nouveau-né lui entra dans l'âme, dans le -cÅ“ur, dans tout son pauvre corps épuisé; et elle voulut, d'un geste -inconscient, tendre les bras. - -Ce fut en elle une traversée de joie, un élan vers un bonheur nouveau, -qui venait d'éclore. Elle se trouvait, en une seconde, délivrée, -apaisée, heureuse, heureuse comme elle ne l'avait jamais été. Son cÅ“ur -et sa chair se ranimaient, elle se sentait mère! - -Elle voulut connaître son enfant! Il n'avait pas de cheveux, pas -d'ongles, étant venu trop tôt; mais lorsqu'elle vit remuer cette larve, -qu'elle la vit ouvrir la bouche, pousser ses vagissements, qu'elle -toucha cet avorton fripé, grimaçant, vivant, elle fut inondée d'une -joie irrésistible, elle comprit qu'elle était sauvée, garantie contre -tout désespoir, qu'elle tenait là de quoi aimer à ne savoir plus faire -autre chose. - - -Dès lors elle n'eut plus qu'une pensée: son enfant. Elle devint -subitement une mère fanatique, d'autant plus exaltée qu'elle avait -été plus déçue dans son amour, plus trompée dans ses espérances. Il -lui fallait toujours le berceau près de son lit, puis, quand elle put -se lever, elle resta des journées entières assise contre la fenêtre, -auprès de la couche légère qu'elle balançait. - -Elle fut jalouse de la nourrice; et, quand le petit être assoiffé -tendait les bras vers le gros sein aux veines bleuâtres, et prenait -entre ses lèvres goulues le bouton de chair brune et plissée, elle -regardait, pâlie, tremblante, la forte et calme paysanne, avec un désir -de lui arracher son fils, et de frapper, de déchirer de l'ongle cette -poitrine qu'il buvait avidement. - -Puis elle voulut broder elle-même, pour le parer, des toilettes -fines, d'une élégance compliquée. Il fut enveloppé dans une brume de -dentelles, et coiffé de bonnets magnifiques. Elle ne parlait plus que -de cela, coupait les conversations, pour faire admirer un lange, une -bavette ou quelque ruban supérieurement ouvragé, et, n'écoutant rien de -ce qu'on disait autour d'elle, elle s'extasiait sur des bouts de linge -qu'elle tournait longtemps et retournait dans sa main levée pour mieux -voir; puis soudain elle demandait: «Croyez-vous qu'il sera beau avec -ça?» - -Le baron et petite mère souriaient de cette tendresse frénétique, -mais Julien troublé dans ses habitudes, diminué dans son importance -dominatrice par la venue de ce tyran braillard et tout-puissant, jaloux -inconsciemment de ce morceau d'homme qui lui volait sa place dans la -maison, répétait sans cesse, impatient et colère: «Est-elle assommante -avec son mioche!» - -Elle fut bientôt tellement obsédée par cet amour qu'elle passait les -nuits assise auprès du berceau à regarder dormir le petit. Comme elle -s'épuisait dans cette contemplation passionnée et maladive, qu'elle -ne prenait plus aucun repos, qu'elle s'affaiblissait, maigrissait et -toussait, le médecin ordonna de la séparer de son fils. - -Elle se fâcha, pleura, implora; mais on resta sourd à ses prières. Il -fut placé chaque soir auprès de sa nourrice; et chaque nuit la mère se -levait, nu-pieds, et allait coller son oreille au trou de la serrure -pour écouter s'il dormait paisiblement, s'il ne se réveillait pas, s'il -n'avait besoin de rien. - -Elle fut trouvée là , une fois, par Julien qui rentrait tard, ayant dîné -chez les Fourville; et on l'enferma désormais à clef dans sa chambre -pour la contraindre à se mettre au lit. - -Le baptême eut lieu vers la fin d'août. Le baron fut parrain, et tante -Lison marraine. L'enfant reçut les noms de Pierre-Simon-Paul; Paul pour -les appellations courantes. - -Dans les premiers jours de septembre, tante Lison repartit sans bruit; -et son absence demeura aussi inaperçue que sa présence. - -Un soir, après le dîner, le curé parut. Il semblait embarrassé, comme -s'il eût porté un mystère en lui, et, après une suite de propos -inutiles, il pria la baronne et son mari de lui accorder quelques -instants d'entretien particulier. - -Ils partirent tous trois, d'un pas lent, jusqu'au bout de la grande -allée, causant avec vivacité, tandis que Julien, resté seul avec -Jeanne, s'étonnait, s'inquiétait, s'irritait de ce secret. - -Il voulut accompagner le prêtre qui prenait congé et ils disparurent -ensemble, allant vers l'église qui sonnait l'angélus. - -Il faisait frais, presque froid, on rentra bientôt dans le salon. Tout -le monde sommeillait un peu quand Julien revint brusquement, rouge, -avec un air indigné. - -De la porte, sans songer que Jeanne était là , il cria vers ses -beaux-parents: «Vous êtes donc fous, nom de Dieu! d'aller flanquer -vingt mille francs à cette fille!» - -Personne ne répondit tant la surprise fut grande. Il reprit, beuglant -de colère: «On n'est pas bête à ce point-là ; vous voulez donc ne pas -nous laisser un sou!» - -Alors le baron, qui reprenait contenance, tenta de l'arrêter: -«Taisez-vous! Songez que vous parlez devant votre femme.» - -Mais il trépignait d'exaspération: «Je m'en fiche un peu, par exemple; -elle sait bien ce qu'il en est d'ailleurs. C'est un vol à son -préjudice.» - -Jeanne, saisie, regardait sans comprendre. Elle balbutia: «Qu'est-ce -qu'il y a donc?» - -Alors Julien se tourna vers elle, la prit à témoin, comme une associée -frustrée aussi dans un bénéfice espéré. Il lui raconta brusquement le -complot pour marier Rosalie, le don de la terre de Barville qui valait -au moins vingt mille francs. Il répétait: «Mais tes parents sont fous, -ma chère, fous à lier! vingt mille francs! vingt mille francs! mais ils -ont perdu la tête! vingt mille francs pour un bâtard!» - -Jeanne écoutait, sans émotion et sans colère, s'étonnant elle-même de -son calme, indifférente maintenant à tout ce qui n'était pas son enfant. - -Le baron suffoquait, ne trouvait rien à répondre. Il finit par éclater, -tapant du pied, criant: «Songez à ce que vous dites, c'est révoltant à -la fin. A qui la faute s'il a fallu doter cette fille-mère? A qui cet -enfant? vous auriez voulu l'abandonner maintenant!» - -Julien, étonné de la violence du baron, le considérait fixement. Il -reprit d'un ton plus posé: «Mais quinze cents francs suffisaient bien. -Elles en ont toutes, des enfants, avant de se marier. Que ce soit à -l'un ou à l'autre, ça n'y change rien, par exemple. Au lieu qu'en -donnant une de vos fermes d'une valeur de vingt mille francs, outre -le préjudice que vous nous portez, c'est dire à tout le monde ce qui -est arrivé; vous auriez dû, au moins, songer à notre nom et à notre -situation.» - -Et il parlait d'une voix sévère, en homme fort de son droit et de la -logique de son raisonnement. Le baron, troublé par cette argumentation -inattendue, restait béant devant lui. Alors Julien, sentant son -avantage, posa ses conclusions: «Heureusement que rien n'est fait -encore; je connais le garçon qui la prend en mariage, c'est un brave -homme, et avec lui tout pourra s'arranger. Je m'en charge.» - -Et il sortit sur-le-champ, craignant sans doute de continuer la -discussion, heureux du silence de tous, qu'il prenait pour un -acquiescement. - -Dès qu'il eut disparu, le baron s'écria, outré de surprise et -frémissant: «Oh! c'est trop fort, c'est trop fort!» - -Mais Jeanne, levant les yeux sur la figure effarée de son père, se mit -brusquement à rire, de son rire clair d'autrefois, quand elle assistait -à quelque drôlerie. - -Elle répétait: «Père, père, as-tu entendu comme il prononçait: vingt -mille francs?» - -Et petite mère, chez qui la gaieté était aussi prompte que les larmes, -au souvenir de la tête furieuse de son gendre, et de ses exclamations -indignées, et de son refus véhément de laisser donner à la fille -séduite par lui, de l'argent qui n'était pas à lui, heureuse aussi -de la bonne humeur de Jeanne, fut secouée par son rire poussif, qui -lui emplissait les yeux de pleurs. Alors, le baron partit à son tour, -gagné par la contagion; et tous trois, comme aux bons jours passés, -s'amusaient à s'en rendre malades. - -Quand ils furent un peu calmés, Jeanne s'étonna: «C'est curieux, ça ne -me fait plus rien. Je le regarde comme un étranger maintenant. Je ne -puis pas croire que je sois sa femme. Vous voyez, je m'amuse de ses... -de ses... de ses indélicatesses.» - -Et, sans bien savoir pourquoi, ils s'embrassèrent, encore souriants et -attendris. - -Mais deux jours plus tard, après le déjeuner, alors que Julien venait -de partir à cheval, un grand gars de vingt-deux à vingt-cinq ans, vêtu -d'une blouse bleue toute neuve aux plis raides, aux manches ballonnées, -boutonnées aux poignets, franchit sournoisement la barrière, comme s'il -eût été embusqué là depuis le matin, se glissa le long du fossé des -Couillard, contourna le château et s'approcha à pas suspects du baron -et des deux femmes, assis toujours sous le platane. - -Il avait ôté sa casquette en les apercevant, et il s'avançait en -saluant, avec des mines embarrassées. - -Dès qu'il fut assez près pour se faire entendre, il bredouilla: «Votre -serviteur, Monsieur le baron, Madame et la compagnie.» Puis, comme on -ne lui parlait pas, il annonça: «C'est moi que je suis Désiré Lecoq.» - -Ce nom ne révélant rien, le baron demanda: «Que voulez-vous?» - -Alors le gars se troubla tout à fait devant la nécessité d'expliquer -son cas. Il balbutia en baissant et relevant les yeux coup sur -coup, de sa casquette qu'il tenait aux mains au sommet du toit du -château: «C'est m'sieu l'curé qui m'a touché deux mots au sujet de -c't'affaire...» puis il se tut par crainte d'en trop lâcher, et de -compromettre ses intérêts. - -Le baron, sans comprendre, reprit: «Quelle affaire? Je ne sais pas, -moi.» - -L'autre alors, baissant la voix, se décida: «C't'affaire d'vot'bonne... -la Rosalie...» - -Jeanne, ayant deviné, se leva et s'éloigna avec son enfant dans ses -bras. Et le baron prononça: «Approchez-vous», puis il montra la chaise -que sa fille venait de quitter. - -Le paysan s'assit aussitôt en murmurant: «Vous êtes bien honnête.» Puis -il attendit comme s'il n'avait plus rien à dire. Au bout d'un assez -long silence il se décida enfin, et, levant son regard vers le ciel -bleu: «En v'là du biau temps pour la saison. C'est la terre qui n'en -profite pour c'qu'y a déjà d'semé.» Et il se tut de nouveau. - -Le baron s'impatientait; il attaqua brusquement la question, d'un ton -sec: «Alors c'est vous qui épousez Rosalie.» - -L'homme aussitôt devint inquiet, troublé dans ses habitudes de cautèle -normande. Il répliqua d'une voix plus vive, mis en défiance: «C'est -selon, p't'être que oui, p't'être que non, c'est selon.» - -Mais le baron s'irritait de ces tergiversations: «Sacrebleu! répondez -franchement: est-ce pour ça que vous venez, oui ou non? La prenez-vous, -oui ou non?» - -L'homme, perplexe, ne regardait plus que ses pieds: Si c'est c'que dit -m'sieu l'curé, j'la prends; mais si c'est c'que dit m'sieu Julien, j'la -prends point. - ---Qu'est-ce que vous a dit M. Julien? - ---«M'sieu Julien i ma dit qu'jaurais quinze cents francs; et m'sieu le -curé i ma dit que j'n'aurais vingt mille; j'veux ben pour vingt mille, -mais j'veux point pour quinze cents.» - -Alors la baronne, qui restait enfoncée en son fauteuil, devant -l'attitude anxieuse du rustre, se mit à rire par petites secousses. Le -paysan la regarda de coin, d'un Å“il mécontent, ne comprenant pas cette -gaieté, et il attendit. - -Le baron, que ce marchandage gênait, y coupa court: «J'ai dit à M. -le curé que vous auriez la ferme de Barville, votre vie durant, pour -revenir ensuite à l'enfant. Elle vaut vingt mille francs. Je n'ai -qu'une parole. Est-ce fait, oui ou non?» - -L'homme sourit d'un air humble et satisfait, et devenu soudain loquace: -«Oh! pour lors, je n'dis pas non. N'y avait qu'ça qui m'opposait. -Quand m'sieu l'curé m'na parlé, j'voulais ben tout d'suite, pardi, et -pi j'étais ben aise d'satisfaire m'sieu l'baron, qui me r'vaudra ça, -je m'le disais. C'est-i pas vrai, quand on s'oblige, entre gens, on se -r'trouve toujours plus tard; et on se r'vaud ça. Mais m'sieu Julien -m'a v'nu trouver; et c'n'était pu qu'quinze cents. J'm'ai dit: «Faut -savoir», et j'suis v'nu. C'est pas pour dire, j'avais confiance, mais -j'voulais savoir. I n'est qu'les bons comptes qui font les bons amis, -pas vrai, M'sieu l'baron...» - -Il fallut l'arrêter; le baron demanda: - -«Quand voulez-vous conclure le mariage?» - -Alors l'homme redevint brusquement timide, plein d'embarras. Il finit -par dire, en hésitant: «J'frons-ti point d'abord un p'tit papier?» - -Le baron, cette fois, se fâcha: «Mais, nom d'un chien! puisque vous -aurez le contrat de mariage. C'est là le meilleur des papiers.» - -Le paysan s'obstinait: «En attendant, j'pourrions ben en faire un bout -tout d'même, ça nuit toujours pas.» - -Le baron se leva pour en finir: «Répondez oui ou non, et tout de suite. -Si vous ne voulez plus, dites-le, j'ai un autre prétendant.» - -Alors la peur du concurrent affola le Normand rusé. Il se décida, -tendit la main comme après l'achat d'une vache: «Topez là , M'sieur le -baron, c'est fait. Couillon qui s'en dédit.» - -Le baron topa, puis cria: «Ludivine!» La cuisinière montra sa tête à -la fenêtre: «Apportez une bouteille de vin.» On trinqua pour arroser -l'affaire conclue.--Et le gars partit d'un pied plus allègre. - -On ne dit rien de cette visite à Julien. Le contrat fut préparé en -grand secret, puis, une fois les bans publiés, la noce eut lieu un -lundi matin. - -Une voisine portait le mioche à l'église, derrière les nouveaux -époux, comme une sûre promesse de fortune. Et personne, dans le pays, -ne s'étonna; on enviait seulement Désiré Lecoq. Il était né coiffé, -disait-on avec un sourire malin où n'entrait point d'indignation. - -Julien fit une scène terrible, qui abrégea le séjour de ses -beaux-parents aux Peuples. Jeanne les vit repartir sans une tristesse -trop profonde, Paul étant devenu, pour elle, une source inépuisable de -bonheur. - - - - -IX - - -Jeanne étant tout à fait remise de ses couches, on se résolut à aller -rendre leur visite aux Fourville et à se présenter aussi chez le -marquis de Coutelier. - -Julien venait d'acheter dans une vente publique une nouvelle voiture, -un phaéton ne demandant qu'un cheval, afin de pouvoir sortir deux fois -par mois. - -Elle fut attelée par un jour clair de décembre et, après deux heures de -route à travers les plaines normandes, on commença à descendre en un -petit vallon dont les flancs étaient boisés, et le fond mis en culture. - -Puis les terres ensemencées furent bientôt remplacées par des prairies, -et les prairies par un marécage plein de grands roseaux secs en cette -saison, et dont les longues feuilles bruissaient, pareilles à des -rubans jaunes. - -Tout à coup, après un brusque détour du val, le château de la -Vrillette se montra, adossé d'un côté à la pente boisée et, de l'autre, -trempant toute sa muraille dans un grand étang que terminait, en face, -un bois de hauts sapins escaladant l'autre versant de la vallée. - -Il fallut passer sur un antique pont-levis et franchir un vaste -portail Louis XIII pour pénétrer dans la cour d'honneur, devant un -élégant manoir de la même époque à encadrements de briques, flanqué de -tourelles coiffées d'ardoises. - -Julien expliquait à Jeanne toutes les parties du bâtiment, en habitué -qui le connaît à fond. Il en faisait les honneurs, s'extasiant sur sa -beauté: «Regarde-moi ce portail! Est-ce grandiose une habitation comme -ça, hein? Toute l'autre façade est dans l'étang, avec un perron royal -qui descend jusqu'à l'eau; et quatre barques sont amarrées au bas des -marches, deux pour le comte, et deux pour la comtesse. Là -bas à droite, -là où tu vois le rideau de peupliers, c'est la fin de l'étang; c'est là -que commence la rivière qui va jusqu'à Fécamp. C'est plein de sauvagine -ce pays. Le comte adore chasser là dedans. Voilà une vraie résidence -seigneuriale.» - -La porte d'entrée s'était ouverte, et la pâle comtesse apparut, venant -au-devant des visiteurs, souriante, vêtue d'une robe traînante comme -une châtelaine d'autrefois. Elle semblait bien la belle dame du Lac, -née pour ce manoir de conte. - -Le salon, à huit fenêtres, en avait quatre ouvrant sur la pièce d'eau -et sur le sombre bois de pins qui remontait le coteau juste en face. - -La verdure à tons noirs rendait profond, austère et lugubre l'étang; -et, quand le vent soufflait, les gémissements des arbres semblaient la -voix du marais. - -La comtesse prit les deux mains de Jeanne comme si elle eût été une -amie d'enfance, puis elle la fit asseoir et se mit près d'elle, sur une -chaise basse, tandis que Julien, en qui toutes les élégances oubliées -renaissaient depuis cinq mois, causait, souriait, doux et familier. - -La comtesse et lui parlèrent de leurs promenades à cheval. Elle riait -un peu de sa manière de monter, l'appelant «le chevalier Trébuche», et -il riait aussi, l'ayant baptisée «la reine Amazone». Un coup de fusil -parti sous les fenêtres fit pousser à Jeanne un petit cri. C'était le -comte qui tuait une sarcelle. - -Sa femme aussitôt l'appela. On entendit un bruit d'avirons, le choc -d'un bateau contre la pierre, et il parut, énorme et botté, suivi de -deux chiens trempés, rougeâtres comme lui, et qui se couchèrent sur le -tapis devant la porte. - -Il semblait plus à son aise, en sa demeure, et ravi de voir des -visiteurs. Il fit remettre du bois au feu, apporter du vin de Madère -et des biscuits; et soudain il s'écria: «Mais vous allez dîner avec -nous, c'est entendu.» Jeanne, que ne quittait jamais la pensée de son -enfant, refusait; il insista, et, comme elle s'obstinait à ne pas -vouloir, Julien fit un geste brusque d'impatience. Alors elle eut peur -de réveiller son humeur méchante et querelleuse; et, bien que torturée -à l'idée de ne plus revoir Paul avant le lendemain, elle accepta. - -L'après-midi fut charmant. On alla visiter les sources, d'abord. -Elles jaillissaient au pied d'une roche moussue dans un clair bassin -toujours remué comme de l'eau bouillante; puis on fit un tour en barque -à travers de vrais chemins taillés dans une forêt de roseaux secs. Le -comte, assis entre ses deux chiens qui flairaient, le nez au vent, -ramait; et chaque secousse de ses avirons soulevait la grande barque -et la lançait en avant. Jeanne, parfois, laissait tremper sa main dans -l'eau froide, et elle jouissait de la fraîcheur glacée qui lui courait -des doigts au cÅ“ur. Tout à l'arrière du bateau, Julien et la comtesse -enveloppée de châles souriaient de ce sourire continu des gens heureux -à qui le bonheur ne laisse rien à dire. - -Le soir venait avec de longs frissons gelés, des souffles du nord qui -passaient dans les joncs flétris. Le soleil avait plongé derrière -les sapins; et le ciel rouge, criblé de petits nuages écarlates et -bizarres, donnait froid rien qu'à le regarder. - -On rentra dans le vaste salon où flambait un feu gigantesque. Une -sensation de chaleur et de plaisir rendait joyeux dès la porte. Alors -le comte, mis en gaieté, saisit sa femme dans ses bras d'athlète, et, -l'élevant comme un enfant jusqu'à sa bouche, il lui colla sur les joues -deux gros baisers de brave homme satisfait. - -Et Jeanne, souriante, regardait ce bon géant qu'on disait un ogre au -seul aspect de ses moustaches; et elle pensait: «Comme on se trompe, -chaque jour, sur tout le monde.» Ayant alors, presque involontairement, -reporté les yeux sur Julien, elle le vit debout dans l'embrasure de -la porte, horriblement pâle, et l'Å“il fixé sur le comte. Inquiète, -elle s'approcha de son mari, et, à voix basse: «Es-tu malade? Qu'as-tu -donc?» Il répondit d'un ton courroucé: «Rien, laisse-moi tranquille. -J'ai eu froid.» - -Quand on passa dans la salle à manger, le comte demanda la permission -de laisser entrer ses chiens; et ils vinrent aussitôt se planter sur -leur derrière, à droite et à gauche de leur maître. Il leur donnait -à tout moment quelque morceau et caressait leurs longues oreilles -soyeuses. Les bêtes tendaient la tête, remuaient la queue, frémissaient -de contentement. - -Après le dîner, comme Jeanne et Julien se disposaient à partir, M. de -Fourville les retint encore pour leur montrer une pêche au flambeau. - -Il les posta, ainsi que la comtesse, sur le perron qui descendait à -l'étang; et il monta dans sa barque avec un valet portant un épervier -et une torche allumée. La nuit était claire et piquante sous un ciel -semé d'or. - -La torche faisait ramper sur l'eau des traînées de feu étranges et -mouvantes, jetait des lueurs dansantes sur les roseaux, illuminait le -grand rideau de sapins. Et soudain, la barque ayant tourné, une ombre -colossale, fantastique, une ombre d'homme se dressa sur cette lisière -éclairée du bois. La tête dépassait les arbres, se perdait dans le -ciel, et les pieds plongeaient dans l'étang. Puis l'être démesuré éleva -les bras comme pour prendre les étoiles. Ils se dressèrent brusquement, -ces bras immenses, puis retombèrent; et on entendit aussitôt un petit -bruit d'eau fouettée. - -La barque alors ayant encore viré doucement, le prodigieux fantôme -sembla courir le long du bois, qu'éclairait, en tournant, la lumière; -puis il s'enfonça dans l'invisible horizon, puis soudain il reparut, -moins grand mais plus net, avec ses mouvements singuliers, sur la -façade du château. - -Et la grosse voix du comte cria: «Gilberte, j'en ai huit!» - -Les avirons battirent l'onde. L'ombre énorme restait maintenant debout, -immobile sur la muraille, mais diminuant peu à peu de taille et -d'ampleur; sa tête paraissait descendre, son corps maigrir; et quand M. -de Fourville remonta les marches du perron, toujours suivi de son valet -portant le feu, elle était réduite aux proportions de sa personne, et -répétait tous ses gestes. - -Il avait dans un filet huit gros poissons qui frétillaient. - -Lorsque Jeanne et Julien furent en route tout enveloppés en des -manteaux et des couvertures qu'on leur avait prêtés, Jeanne dit, -presque involontairement: «Quel brave homme que ce géant!» Et Julien, -qui conduisait, répliqua: «Oui, mais il ne se tient pas toujours assez -devant le monde.» - -Huit jours après ils se rendirent chez les Coutelier, qui passaient -pour la première famille noble de la province. Leur domaine de Reminil -touchait au gros bourg de Cany. Le château neuf bâti sous Louis XIV -était caché dans un parc magnifique entouré de murs. On voyait, sur une -hauteur, les ruines de l'ancien château. Des valets en tenue firent -entrer les visiteurs dans une grande pièce imposante. Tout au milieu, -une espèce de colonne supportait une coupe immense de la manufacture de -Sèvres, et, dans le socle, une lettre autographe du roi, défendue par -une plaque de cristal, invitait le marquis Léopold-Hervé-Joseph-Germer -de Varneville, de Rollebosc de Coutelier, à recevoir ce don du -souverain. - -Jeanne et Julien considéraient ce présent royal quand entrèrent le -marquis et la marquise. La femme était poudrée, aimable par fonction, -et maniérée par désir de sembler condescendante. L'homme, gros -personnage à cheveux blancs relevés droit sur la tête, mettait en ses -gestes, en sa voix, en toute son attitude, une hauteur qui disait son -importance. - -C'étaient de ces gens à étiquette dont l'esprit, les sentiments et les -paroles semblent toujours sur des échasses. - -Ils parlaient seuls, sans attendre les réponses, souriant d'un air -indifférent, semblaient toujours accomplir la fonction imposée par -leur naissance de recevoir avec politesse les petits nobles des -environs. - -Jeanne et Julien, perclus, s'efforçaient de plaire, gênés de rester -davantage, inhabiles à se retirer; mais la marquise termina elle-même -la visite, naturellement, simplement, en arrêtant à point la -conversation comme une reine polie qui donne congé. - -En revenant, Julien dit: «Si tu veux, nous bornerons là nos visites; -moi, les Fourville me suffisent.» Et Jeanne fut de son avis. - -Décembre s'écoulait lentement, ce mois noir, trou sombre au fond de -l'année. La vie enfermée recommençait comme l'an passé. Jeanne ne -s'ennuyait point cependant, toujours préoccupée de Paul que Julien -regardait de côté, d'un Å“il inquiet et mécontent. - -Souvent, quand la mère le tenait en ses bras, le caressait avec ces -frénésies de tendresses qu'ont les femmes pour leurs enfants, elle le -présentait au père en lui disant: «Mais embrasse-le donc; on dirait -que tu ne l'aimes pas.» Il effleurait du bout des lèvres, d'un air -dégoûté, le front glabre du marmot en décrivant un cercle de tout son -corps, comme pour ne point rencontrer les petites mains remuantes et -crispées. Puis il s'en allait brusquement; on eût dit qu'une répugnance -le chassait. - -Le maire, le docteur et le curé venaient dîner de temps en temps; de -temps en temps c'étaient les Fourville avec qui on se liait de plus en -plus. - -Le comte paraissait adorer Paul. Il le tenait sur ses genoux pendant -toute la durée des visites, ou même pendant des après-midi tout -entiers. Il le maniait d'une façon délicate dans ses grosses mains de -colosse, lui chatouillait le bout du nez avec la pointe de ses longues -moustaches, puis l'embrassait par élans passionnés, à la façon des -mères. Il souffrait continuellement de ce que son mariage demeurât -stérile. - -Mars fut clair, sec et presque doux. La comtesse Gilberte reparla de -promenades à cheval que tous les quatre feraient ensemble. Jeanne, -lasse un peu des longs soirs, des longues nuits, des longs jours -pareils et monotones, consentit, tout heureuse de ces projets; et -pendant une semaine elle s'amusa à confectionner son amazone. - -Puis ils commencèrent les excursions. Ils allaient toujours deux -par deux, la comtesse et Julien devant, le comte et Jeanne cent pas -derrière. Ceux-ci causaient tranquillement, comme deux amis, car ils -étaient devenus amis par le contact de leurs âmes droites, de leurs -cÅ“urs simples; ceux-là parlaient bas souvent, riaient parfois par -éclats violents, se regardaient soudain comme si leurs yeux avaient -à se dire des choses que ne prononçaient point leurs bouches; et ils -partaient brusquement au galop, poussés par un désir de fuir, d'aller -plus loin, très loin. - -Puis Gilberte parut devenir irritable. Sa voix vive, apportée par des -souffles de brise, arrivait parfois aux oreilles des deux cavaliers -attardés. Le comte alors souriait, disait à Jeanne: «Elle n'est pas -tous les jours bien levée, ma femme.» - -Un soir, en rentrant, comme la comtesse excitait sa jument, la piquant, -puis la retenant par secousses brusques, on entendit plusieurs fois -Julien lui répéter: «Prenez garde, prenez donc garde, vous allez être -emportée.» Elle répliqua: «Tant pis; ce n'est pas votre affaire», d'un -ton si clair et si dur que les paroles nettes sonnèrent par la campagne -comme si elles restaient suspendues dans l'air. - -L'animal se cabrait, ruait, bavait. Soudain le comte inquiet cria de -ses forts poumons: «Fais donc attention, Gilberte!» Alors, comme par -défi, dans un de ces énervements de femme que rien n'arrête, elle -frappa brutalement de sa cravache, entre les deux oreilles, la bête -qui se dressa, furieuse, battit l'air de ses jambes de devant, et, -retombant, s'élança d'un bond formidable, et détala par la plaine de -toute la vigueur de ses jarrets. - -Elle franchit d'abord une prairie, puis, se précipitant à travers les -labourés, elle soulevait en poussière la terre humide et grasse, et -filait si vite qu'on distinguait à peine la monture et l'amazone. - -Julien stupéfait restait en place appelant désespérément: «Madame, -Madame!» - -Mais le comte eut une sorte de grognement, et, se courbant sur -l'encolure de son pesant cheval, il le jeta en avant d'une poussée -de tout son corps; et il le lança d'une telle allure, l'excitant, -l'entraînant, l'affolant avec la voix, le geste et l'éperon, que -l'énorme cavalier semblait porter la lourde bête entre ses cuisses -et l'enlever comme pour s'envoler. Ils allaient d'une inconcevable -vitesse, se ruant droit devant eux; et Jeanne voyait là -bas les deux -silhouettes de la femme et du mari, fuir, fuir, diminuer, s'effacer, -disparaître, comme on voit deux oiseaux se poursuivant se perdre et -s'évanouir à l'horizon. - -Alors Julien se rapprocha, toujours au pas, en murmurant d'un air -furieux: «Je crois qu'elle est folle aujourd'hui.» - -Et tous deux partirent derrière leurs amis, enfoncés maintenant dans -une ondulation de la plaine. - -Au bout d'un quart d'heure ils les aperçurent qui revenaient; et -bientôt ils les joignirent. - -Le comte, rouge, en sueur, riant, content, triomphant, tenait de sa -poigne irrésistible le cheval frémissant de sa femme. Elle était pâle, -avec un visage douloureux et crispé; et elle se soutenait d'une main -sur l'épaule de son mari comme si elle allait défaillir. - -Jeanne, ce jour-là , comprit que le comte aimait éperdument. - -Puis la comtesse pendant le mois qui suivit se montra joyeuse comme -elle ne l'avait jamais été. Elle venait plus souvent aux Peuples, riait -sans cesse, embrassait Jeanne avec des élans de tendresse. On eût dit -qu'un mystérieux ravissement était descendu sur sa vie. Son mari, tout -heureux lui-même, ne la quittait point des yeux, et tâchait à tout -instant de toucher sa main, sa robe, dans un redoublement de passion. - -Il disait, un soir, à Jeanne: «Nous sommes dans le bonheur, en ce -moment. Jamais Gilberte n'avait été gentille comme ça. Elle n'a plus -de mauvaise humeur, plus de colère. Je sens qu'elle m'aime. Jusqu'à -présent je n'en étais pas sûr.» - -Julien aussi semblait changé, plus gai, sans impatiences, comme si -l'amitié des deux familles avait apporté la paix et la joie dans -chacune d'elles. - -Le printemps fut singulièrement précoce et chaud. - -Depuis les douces matinées jusqu'aux calmes et tièdes soirées, le -soleil faisait germer toute la surface de la terre. C'était une brusque -et puissante éclosion de tous les germes en même temps, une de ces -irrésistibles poussées de sève, une de ces ardeurs à renaître que la -nature montre quelquefois en des années privilégiées qui feraient -croire à des rajeunissements du monde. - -Jeanne se sentait vaguement troublée par cette fermentation de vie. -Elle avait des alanguissements subits en face d'une petite fleur dans -l'herbe, des mélancolies délicieuses, des heures de mollesse rêvassante. - -Puis elle se sentit envahie par des souvenirs attendris des premiers -temps de son amour; non qu'il lui revînt au cÅ“ur un renouveau -d'affection pour Julien, c'était fini, cela, bien fini pour toujours; -mais toute sa chair caressée des brises, pénétrée des odeurs du -printemps, se troublait, comme sollicitée par quelque invisible et -tendre appel. - -Elle se plaisait à être seule, à s'abandonner sous la chaleur du -soleil, toute parcourue de sensations, de jouissances vagues et -sereines qui n'éveillaient point d'idées. - -Un matin, comme elle somnolait ainsi, une vision la traversa, une -vision rapide de ce trou ensoleillé au milieu des sombres feuillages, -dans le petit bois près d'Étretat. C'est là que, pour la première fois, -elle avait senti frémir son corps auprès de ce jeune homme qui l'aimait -alors; c'est là qu'il avait balbutié, pour la première fois, le timide -désir de son cÅ“ur; c'est aussi là qu'elle avait cru toucher tout à -coup l'avenir radieux de ses espérances. - -Et elle voulait revoir ce bois, y faire une sorte de pèlerinage -sentimental et superstitieux, comme si un retour à ce lieu devait -changer quelque chose à la marche de sa vie. - -Julien était parti dès l'aube, elle ne savait où. Elle fit donc -seller le petit cheval blanc des Martin, qu'elle montait quelquefois -maintenant; et elle partit. - -C'était par une de ces journées si tranquilles que rien ne remue nulle -part, pas une herbe, pas une feuille; tout semble immobile pour jusqu'à -la fin des temps, comme si le vent était mort. On dirait disparus les -insectes eux-mêmes. - -Un calme brûlant et souverain descendait du soleil, insensiblement, en -buée d'or; et Jeanne allait au pas de son bidet, bercée, heureuse. De -temps en temps elle levait les yeux pour regarder un tout petit nuage -blanc, gros comme une pincée de coton, un flocon de vapeur suspendu, -oublié, resté là -haut, tout seul, au milieu du ciel bleu. - -Elle descendit dans la vallée qui va se jeter à la mer, entre ces -grandes arches de la falaise qu'on nomme les portes d'Étretat, et tout -doucement elle gagna le bois. Il pleuvait de la lumière à travers la -verdure encore grêle. Elle cherchait l'endroit sans le retrouver, -errant par les petits chemins. - -Tout à coup, en traversant une longue allée, elle aperçut tout au -bout deux chevaux de selle attachés contre un arbre, et elle les -reconnut aussitôt; c'étaient ceux de Gilberte et de Julien. La solitude -commençait à lui peser; elle fut heureuse de cette rencontre imprévue; -et elle mit au trot sa monture. - -Quand elle eut atteint les deux bêtes patientes, comme accoutumées à -ces longues stations, elle appela. On ne lui répondit pas. - -Un gant de femme et les deux cravaches gisaient sur le gazon foulé. -Donc ils s'étaient assis là , puis éloignés, laissant leurs chevaux. - -Elle attendit un quart d'heure, vingt minutes, surprise, sans -comprendre ce qu'ils pouvaient faire. Comme elle avait mis pied à -terre, et ne remuait plus, appuyée contre un tronc d'arbre, deux petits -oiseaux, sans la voir, s'abattirent dans l'herbe tout près d'elle. L'un -d'eux s'agitait, sautillait autour de l'autre, les ailes soulevées -et vibrantes, saluant de la tête et pépiant; et tout à coup ils -s'accouplèrent. - -Jeanne fut surprise comme si elle eût ignoré cette chose; puis elle se -dit: «C'est vrai, c'est le printemps»; puis une autre pensée lui vint, -un soupçon. Elle regarda de nouveau le gant, les cravaches, les deux -chevaux abandonnés; et elle se remit brusquement en selle avec une -irrésistible envie de fuir. - -Elle galopait maintenant en retournant aux Peuples. Sa tête -travaillait, raisonnait, unissait les faits, rapprochait les -circonstances. Comment n'avait-elle pas deviné plus tôt? Comment -n'avait-elle rien vu? Comment n'avait-elle pas compris les absences de -Julien, le recommencement de ses élégances passées, puis l'apaisement -de son humeur? Elle se rappelait aussi les brusqueries nerveuses de -Gilberte, ses câlineries exagérées, et, depuis quelque temps, cette -espèce de béatitude où elle vivait, et dont le comte était heureux. - -Elle remit au pas son cheval, car il lui fallait gravement réfléchir, -et l'allure vive troublait ses idées. - -Après la première émotion passée, son cÅ“ur était redevenu presque -calme, sans jalousie et sans haine, mais soulevé de mépris. Elle ne -songeait guère à Julien; rien ne l'étonnait plus de lui; mais la double -trahison de la comtesse, de son amie, la révoltait. Tout le monde était -donc perfide, menteur et faux. Et des larmes lui vinrent aux yeux. On -pleure parfois les illusions avec autant de tristesse que les morts. - -Elle se résolut pourtant à feindre de ne rien savoir, à fermer son âme -aux affections courantes, à n'aimer plus que Paul et ses parents; et à -supporter les autres avec un visage tranquille. - -Sitôt rentrée, elle se jeta sur son fils, l'emporta dans sa chambre et -l'embrassa éperdument, pendant une heure, sans s'arrêter. - -Julien revint pour dîner, charmant et souriant, plein d'intentions -aimables. Il demanda: «Père et petite mère ne viennent donc pas cette -année?» - -Elle lui sut tant de gré de cette gentillesse qu'elle lui pardonna -presque la découverte du bois; et un violent désir l'envahissant tout -à coup de revoir bien vite les deux êtres qu'elle aimait le plus -après Paul, elle passa toute sa soirée à leur écrire, pour hâter leur -arrivée. - -Ils annoncèrent leur retour pour le 20 mai. On était alors au 7 de ce -mois. - -Elle les attendit avec une impatience grandissante, comme si elle eût -éprouvé, en dehors même de son affection filiale, un besoin nouveau -de frotter son cÅ“ur à des cÅ“urs honnêtes, de causer, l'âme ouverte, -avec des gens purs, sains de toute infamie, dont la vie, et toutes les -actions, et toutes les pensées, et tous les désirs avaient toujours été -droits. - -Ce qu'elle sentait maintenant, c'était une sorte d'isolement de sa -conscience juste au milieu de toutes ces consciences défaillantes; et -bien qu'elle eût appris soudain à dissimuler, bien qu'elle accueillît -la comtesse, la main tendue et la lèvre souriante, cette sensation de -vide, de mépris pour les hommes, elle la sentait grandir, l'envelopper; -et chaque jour les petites nouvelles du pays lui jetaient à l'âme un -dégoût plus grand, une plus haute mésestime des êtres. - -La fille des Couillard venait d'avoir un enfant et le mariage allait -avoir lieu. La servante des Martin, une orpheline, était grosse; une -petite voisine âgée de quinze ans était grosse; une veuve, une pauvre -femme boiteuse et sordide, qu'on appelait la Crotte tant sa saleté -paraissait horrible, était grosse. - -A tout moment on apprenait une grossesse nouvelle, ou bien quelque -fredaine d'une fille, d'une paysanne mariée et mère de famille ou de -quelque riche fermier respecté. - -Ce printemps ardent semblait remuer les sèves chez les hommes comme -chez les plantes. - -Et Jeanne, dont les sens éteints ne s'agitaient plus, dont le cÅ“ur -meurtri, l'âme sentimentale semblaient seuls remués par les souffles -tièdes et féconds, qui rêvait, exaltée sans désirs, passionnée pour -des songes et morte aux besoins charnels, s'étonnait, pleine d'une -répugnance qui devenait haineuse, de cette sale bestialité. - -L'accouplement des êtres l'indignait à présent comme une chose contre -nature; et, si elle en voulait à Gilberte, ce n'était point de lui -avoir pris son mari, mais du fait même d'être tombée aussi dans cette -fange universelle. - -Elle n'était point, celle-là , de la race des rustres chez qui les bas -instincts dominent. Comment avait-elle pu s'abandonner de la même façon -que ces brutes? - -Le jour même où devaient arriver ses parents, Julien raviva ses -répulsions en lui racontant gaiement, comme une chose toute naturelle -et drôle, que le boulanger ayant entendu quelque bruit dans son four, -la veille, qui n'était pas jour de cuisson, avait cru y surprendre un -chat rôdeur et avait trouvé sa femme «qui n'enfournait pas du pain». - -Et il ajoutait: «Le boulanger a bouché l'ouverture; ils ont failli -étouffer là dedans; c'est le petit garçon de la boulangère qui a -prévenu les voisins; car il avait vu entrer sa mère avec le forgeron.» - -Et Julien riait, répétant: «Ils nous font manger du pain d'amour, ces -farceurs-là . C'est un vrai conte de La Fontaine.» - -Jeanne n'osait plus toucher au pain. - -Lorsque la chaise de poste s'arrêta devant le perron et que la figure -heureuse du baron parut à la vitre, ce fut dans l'âme et dans la -poitrine de la jeune femme une émotion profonde, un tumultueux élan -d'affection comme elle n'en avait jamais ressenti. - -Mais elle demeura saisie, et presque défaillante, quand elle aperçut -petite mère. La baronne, en ces six mois d'hiver, avait vieilli de dix -ans. Ses joues énormes, flasques, tombantes, s'étaient empourprées, -comme gonflées de sang; son Å“il semblait éteint; et elle ne remuait -plus que soulevée sous les deux bras; sa respiration pénible était -devenue sifflante, et si difficile, qu'on éprouvait près d'elle une -sensation de gêne douloureuse. - -Le baron, l'ayant vue chaque jour, n'avait point remarqué cette -décadence; et, quand elle se plaignait de ses étouffements continus, de -son alourdissement grandissant, il répondait: «Mais non, ma chère, je -vous ai toujours connue comme ça.» - -Jeanne, après les avoir accompagnés en leur chambre, se retira dans la -sienne pour pleurer, bouleversée, éperdue. Puis, elle alla retrouver -son père, et, se jetant sur son cÅ“ur, les yeux encore pleins de -larmes: «Oh! comme mère est changée! Qu'est-ce qu'elle a, dis-moi, -qu'est-ce qu'elle a?» Il fut très surpris, et répondit: «Tu crois? -quelle idée? mais non. Moi qui ne l'ai point quittée, je t'assure que -je ne la trouve pas mal, elle est comme toujours.» - -Le soir Julien dit à sa femme: «Ta mère file un mauvais coton. Je la -crois touchée.» Et, comme Jeanne éclatait en sanglots, il s'impatienta. -«Allons, bon, je ne te dis pas qu'elle soit perdue. Tu es toujours -follement exagérée. Elle est changée, voilà tout, c'est de son âge.» - -Au bout de huit jours elle n'y songeait plus, accoutumée à la -physionomie nouvelle de sa mère, et refoulant peut-être ses craintes, -comme on refoule, comme on rejette toujours, par une sorte d'instinct -égoïste, de besoin naturel de tranquillité d'âme, les appréhensions, -les soucis menaçants. - -La baronne, impuissante à marcher, ne sortait plus qu'une demi-heure -chaque jour. Quand elle avait accompli une seule fois le parcours -de «son» allée, elle ne pouvait se mouvoir davantage et demandait à -s'asseoir sur «son» banc. Et, quand elle se sentait incapable même de -mener jusqu'au bout sa promenade, elle disait: «Arrêtons-nous; mon -hypertrophie me casse les jambes aujourd'hui.» - -Elle ne riait plus guère, souriait seulement aux choses qui l'auraient -secouée tout entière l'année précédente. Mais comme ses yeux étaient -demeurés excellents, elle passait des jours à relire _Corinne_ ou les -_Méditations_ de Lamartine; puis elle demandait qu'on lui apportât le -tiroir «aux souvenirs». Alors ayant vidé sur ses genoux les vieilles -lettres douces à son cÅ“ur, elle posait le tiroir sur une chaise à côté -d'elle et remettait dedans, une à une, ses «reliques», après avoir -lentement revu chacune. Et, quand elle était seule, bien seule, elle -en baisait certaines, comme on baise secrètement les cheveux des morts -qu'on aima. - -Quelquefois Jeanne, entrant brusquement, la trouvait pleurant, pleurant -des larmes tristes. Elle s'écriait: «Qu'as-tu, petite mère?» Et la -baronne, après un long soupir, répondait: «Ce sont mes reliques qui -m'ont fait ça. On remue des choses qui ont été si bonnes et qui sont -finies! Et puis il y a des personnes auxquelles on ne pensait plus -guère et qu'on retrouve tout d'un coup. On croit les voir, et les -entendre, et ça vous produit un effet épouvantable. Tu connaîtras ça, -plus tard.» - -Quand le baron survenait en ces instants de mélancolie, il murmurait: -«Jeanne, ma chérie, si tu m'en crois, brûle tes lettres, toutes tes -lettres, celles de ta mère, les miennes, toutes. Il n'y a rien de plus -terrible, quand on est vieux, que de remettre le nez dans sa jeunesse.» -Mais Jeanne aussi gardait sa correspondance, préparait sa «boîte aux -reliques», obéissant, bien qu'elle différât en tout de sa mère, à une -sorte d'instinct héréditaire de sentimentalité rêveuse. - -Le baron, après quelques jours, eut à s'absenter pour une affaire et il -partit. - -La saison était magnifique. Les nuits douces, fourmillantes d'astres, -succédaient aux calmes soirées, les soirs sereins aux jours radieux, -et les jours radieux aux aurores éclatantes. Petite mère se trouva -bientôt mieux portante; et Jeanne, oubliant les amours de Julien et la -perfidie de Gilberte, se sentait presque complètement heureuse. Toute -la campagne était fleurie et parfumée; et la grande mer toujours -pacifique resplendissait du matin au soir, sous le soleil. - -Jeanne, un après-midi, prit Paul en ses bras, et s'en alla par les -champs. Elle regardait tantôt son fils, tantôt l'herbe criblée -de fleurs le long de la route, s'attendrissant dans une félicité -sans bornes. De minute en minute elle baisait l'enfant, le serrait -passionnément contre elle; puis, frôlée par quelque savoureuse odeur -de campagne, elle se sentait défaillir, anéantie dans un bien-être -infini. Puis elle rêva d'avenir pour lui. Que serait-il? Tantôt elle le -voulait grand homme, renommé, puissant. Tantôt elle le préférait humble -et restant près d'elle, dévoué, tendre, les bras toujours ouverts -pour maman. Quand elle l'aimait avec son cÅ“ur égoïste de mère, elle -désirait qu'il restât son fils, rien que son fils; mais, quand elle -l'aimait avec sa raison passionnée, elle ambitionnait qu'il devînt -quelqu'un par le monde. - -Elle s'assit au bord d'un fossé, et se mit à le regarder. Il lui -semblait qu'elle ne l'avait jamais vu. Et elle s'étonna brusquement à -la pensée que ce petit être serait grand, qu'il marcherait d'un pas -ferme, qu'il aurait de la barbe aux joues et parlerait d'une voix -sonore. - -Au loin quelqu'un l'appelait. Elle leva la tête. C'était Marius -accourant. Elle pensa qu'une visite l'attendait, et elle se dressa, -mécontente d'être troublée. Mais le gamin arrivait à toutes jambes, -et, quand il fut assez près, il cria: «Madame, c'est madame la baronne -qu'est bien mal.» - -Elle sentit comme une goutte d'eau froide qui lui descendait le long du -dos; et elle repartit à grands pas, la tête égarée. - -Elle aperçut, de loin, des gens en tas sous le platane. Elle s'élança, -et, le groupe s'étant ouvert, elle vit sa mère étendue par terre, la -tête soutenue par deux oreillers. La figure était toute noire, les yeux -fermés, et sa poitrine, qui depuis vingt ans haletait, ne bougeait -plus. La nourrice saisit l'enfant dans les bras de la jeune femme, et -l'emporta. - -Jeanne, hagarde, demandait: «Qu'est-il arrivé? Comment est-elle tombée? -Qu'on aille chercher le médecin.» Et, comme elle se retournait, elle -aperçut le curé, prévenu on ne sait comment. Il offrit ses soins, -s'empressa en relevant les manches de sa soutane. Mais le vinaigre, -l'eau de Cologne, les frictions demeurèrent inefficaces. «Il faudrait -la dévêtir et la coucher,» dit le prêtre. - -Le fermier Joseph Couillard se trouvait là ainsi que le père Simon et -Ludivine. Aidés de l'abbé Picot, ils voulurent emporter la baronne; -mais, quand ils la soulevèrent, la tête s'abattit en arrière, et la -robe qu'ils avaient saisie se déchirait, tant sa grosse personne était -pesante et difficile à remuer. Alors Jeanne se mit à crier d'horreur. -On reposa par terre le corps énorme et mou. - -Il fallut prendre un fauteuil du salon; et, quand on l'eut assise -dedans, on put enfin l'enlever. Pas à pas ils gravirent le perron, puis -l'escalier; et, parvenus dans la chambre, la déposèrent sur le lit. - -Comme la cuisinière n'en finissait pas d'enlever ses vêtements, la -veuve Dentu se trouva là juste à point, venue soudain, ainsi que -le prêtre, comme s'ils avaient «senti la mort», selon le mot des -domestiques. - -Joseph Couillard partit à franc étrier pour prévenir le docteur; et -comme le prêtre se disposait à aller chercher les saintes huiles, la -garde lui souffla dans l'oreille: «Ne vous dérangez point, Monsieur le -curé, je m'y connais, elle a passé.» - -Jeanne, affolée, implorait, ne savait que faire, que tenter, quel -remède employer. Le curé, à tout hasard, prononça l'absolution. - -Pendant deux heures on attendit auprès de ce corps violet et sans vie. -Tombée maintenant à genoux, Jeanne sanglotait, dévorée d'angoisse et de -douleur. - -Lorsque la porte s'ouvrit et que le médecin parut, il lui sembla -voir entrer le salut, la consolation, l'espérance; et elle s'élança -vers lui, balbutiant tout ce qu'elle savait de l'accident: «Elle se -promenait comme tous les jours... elle allait bien... très bien même... -elle avait mangé un bouillon et deux Å“ufs au déjeuner... elle est -tombée tout d'un coup... elle est devenue noire comme vous la voyez... -et elle n'a plus remué... nous avons essayé de tout pour la ranimer... -de tout...» Elle se tut, saisie par un geste discret de la garde au -médecin pour signifier que c'était fini, bien fini. Alors, se refusant -à comprendre, elle interrogea anxieusement, répétant: «Est-ce grave? -croyez-vous que ce soit grave?» - -Il dit enfin: «J'ai bien peur que ce soit... que ce soit... fini. Ayez -du courage, un grand courage.» - -Et Jeanne, ouvrant les bras, se jeta sur sa mère. - -Julien rentrait. Il demeura stupéfait, visiblement contrarié, sans cri -de douleur ni désespoir apparent, pris à l'improviste trop brusquement -pour se faire d'un seul coup le visage et la contenance qu'il fallait. -Il murmura: «Je m'y attendais, je sentais bien que c'était la fin.» -Puis il tira son mouchoir, s'essuya les yeux, s'agenouilla, se signa, -marmotta quelque chose, et, se relevant, voulut aussi relever sa -femme. Mais elle tenait à pleins bras le cadavre et le baisait, presque -couchée sur lui. Il fallut qu'on l'emportât. Elle semblait folle. - -Au bout d'une heure on la laissa revenir. Aucun espoir ne subsistait. -L'appartement était arrangé maintenant en chambre mortuaire. Julien et -le prêtre parlaient bas près d'une fenêtre. La veuve Dentu, assise dans -un fauteuil, d'une façon confortable, en femme habituée aux veilles et -qui se sent chez elle dans une maison dès que la mort vient d'y entrer, -paraissait assoupie déjà . - -La nuit tombait. Le curé s'avança vers Jeanne, lui prit les mains, -l'encouragea, déversant, sur ce cÅ“ur inconsolable, l'onde onctueuse -des consolations ecclésiastiques. Il parla de la trépassée, la célébra -en termes sacerdotaux, et, triste de cette fausse tristesse de prêtre -pour qui les cadavres sont bienfaisants, il s'offrit à passer la nuit -en prières auprès du corps. - -Mais Jeanne, à travers ses larmes convulsives, refusa. Elle voulait -être seule, toute seule en cette nuit d'adieux. Julien s'avança: «Mais, -ce n'est pas possible, nous resterons tous les deux.» Elle faisait -«non» de la tête, incapable de parler davantage. Elle put dire enfin: -«C'est ma mère, ma mère. Je veux être seule à la veiller.» Le médecin -murmura: «Laissez-la faire à sa guise, la garde pourra rester dans la -chambre à côté.» - -Le prêtre et Julien consentirent, songeant à leur lit. Puis l'abbé -Picot s'agenouilla à son tour, pria, se releva et sortit en prononçant: -«C'était une sainte», sur le ton dont il disait «Dominus vobiscum». - -Alors le vicomte, de sa voix ordinaire, demanda: «Vas-tu prendre -quelque chose?» Jeanne ne répondit point, ignorant qu'il s'adressait -à elle. Il reprit: «Tu ferais peut-être bien de manger un peu pour te -soutenir.» Elle répliqua d'un air égaré: «Envoie tout de suite chercher -papa.» Et il sortit pour expédier un cavalier à Rouen. - -Elle demeura abîmée dans une sorte de douleur immobile, comme si elle -eût attendu, pour s'abandonner au flot montant des regrets désespérés, -l'heure du dernier tête-à -tête. - -Les ombres avaient envahi la chambre, voilant la morte de ténèbres. La -veuve Dentu se mit à rôder, de son pas léger, cherchant et disposant -des objets invisibles avec des mouvements silencieux de garde-malade. -Puis elle alluma deux bougies qu'elle posa doucement sur la table de -nuit couverte d'une serviette blanche, à la tête du lit. - -Jeanne ne semblait rien voir, rien sentir, rien comprendre. Elle -attendait d'être seule. Julien rentra; il avait dîné; et, de nouveau, -il demanda: «Tu ne veux rien prendre?» Sa femme fit «non» de la tête. - -Il s'assit, d'un air résigné plutôt que triste, et demeura sans parler. - -Ils restaient tous trois, éloignés l'un de l'autre, sans un mouvement, -sur leurs sièges. - -Par moments la garde s'endormant ronflait un peu, puis se réveillait -brusquement. - -Julien à la fin se leva, et, s'approchant de Jeanne: «Veux-tu rester -seule maintenant?» Elle lui prit la main, dans un élan involontaire: -«Oh oui, laissez-moi.» - -Il l'embrassa sur le front, en murmurant: «Je viendrai te voir de temps -en temps.» Et il sortit avec la veuve Dentu qui roula son fauteuil dans -la chambre voisine. - -Jeanne ferma la porte, puis alla ouvrir toutes grandes les deux -fenêtres. Elle reçut en pleine figure la tiède caresse d'un soir de -fenaison. Les foins de la pelouse, fauchés la veille, étaient couchés -sous le clair de lune. - -Cette douce sensation lui fit mal, la navra comme une ironie. - -Elle revint auprès du lit, prit une des mains inertes et froides et se -mit à considérer sa mère. - -Elle n'était plus enflée comme au moment de l'attaque; elle semblait -dormir à présent plus paisiblement qu'elle n'avait jamais fait; et la -flamme pâle des bougies qu'agitaient des souffles déplaçait à tout -moment les ombres de son visage, la faisaient vivante comme si elle eût -remué. - -Jeanne la regardait avidement; et du fond des lointains de sa petite -jeunesse une foule de souvenirs accourait. - -Elle se rappelait les visites de petite mère au parloir du couvent, -la façon dont elle lui tendait le sac de papier plein de gâteaux, une -multitude de petits détails, de petits faits, de petites tendresses, -des paroles, des intonations, des gestes familiers, les plis de ses -yeux quand elle riait, son grand soupir essoufflé quand elle venait de -s'asseoir. - -Et elle restait là , contemplant, se répétant dans une sorte -d'hébétement: «Elle est morte»; et toute l'horreur de ce mot lui -apparut. - -Celle couchée là ,--maman--petite mère--maman Adélaïde, était morte? -Elle ne remuerait plus, ne parlerait plus, ne rirait plus, ne dînerait -plus jamais en face de petit père; elle ne dirait plus: «Bonjour -Jeannette». Elle était morte! - -On allait la clouer dans une caisse et l'enfouir, et ce serait fini. On -ne la verrait plus. Était-ce possible? Comment? elle n'aurait plus sa -mère? Cette chère figure si familière, vue dès qu'on a ouvert les yeux, -aimée dès qu'on a ouvert les bras, ce grand déversoir d'affection, cet -être unique, la mère, plus important pour le cÅ“ur que tout le reste -des êtres, était disparu. Elle n'avait plus que quelques heures à -regarder son visage, ce visage immobile et sans pensée; et puis rien, -plus rien, un souvenir. - -Et elle s'abattit sur les genoux dans une crise horrible de désespoir; -et, les mains crispées sur la toile qu'elle tordait, la bouche collée -sur le lit, elle cria d'une voix déchirante, étouffée dans les draps et -les couvertures: «Oh! maman, ma pauvre maman, maman!» - -Puis, comme elle se sentait devenir folle, folle ainsi qu'elle l'avait -été dans cette nuit de fuite à travers la neige, elle se releva et -courut à la fenêtre pour se rafraîchir, boire de l'air nouveau qui -n'était point l'air de cette couche, l'air de cette morte. - -Les gazons coupés, les arbres, la lande, la mer là -bas, se reposaient -dans une paix silencieuse, endormis sous le charme tendre de la lune. -Un peu de cette douceur calmante pénétra Jeanne et elle se mit à -pleurer lentement. - -Puis elle revint auprès du lit et s'assit en reprenant dans sa main la -main de petite mère, comme si elle l'eût veillée malade. - -Un gros insecte était entré, attiré par les bougies. Il battait les -murs comme une balle, allait d'un bout à l'autre de la chambre. Jeanne, -distraite par son vol ronflant, levait les yeux pour le voir; mais elle -n'apercevait jamais que son ombre errante sur le blanc du plafond. - -Puis elle ne l'entendit plus. Alors elle remarqua le tic-tac léger de -la pendule et un autre petit bruit, ou, plutôt, un bruissement presque -imperceptible. C'était la montre de petite mère qui continuait à -marcher, oubliée dans la robe jetée sur une chaise aux pieds du lit. Et -soudain un vague rapprochement entre cette morte et cette mécanique qui -ne s'était point arrêtée raviva la douleur aiguë au cÅ“ur de Jeanne. - -Elle regarda l'heure. Il était à peine dix heures et demie; et elle fut -prise d'une peur horrible de cette nuit entière à passer là . - -D'autres souvenirs lui revenaient: ceux de sa propre vie--Rosalie, -Gilberte--les amères désillusions de son cÅ“ur. Tout n'était donc que -misère, chagrin, malheur et mort. Tout trompait, tout mentait, tout -faisait souffrir et pleurer. Où trouver un peu de repos et de joie? -Dans une autre existence sans doute! Quand l'âme était délivrée de -l'épreuve de la terre. L'âme! Elle se mit à rêver sur cet insondable -mystère, se jetant brusquement en des convictions poétiques que -d'autres hypothèses non moins vagues renversaient immédiatement. Où -donc était, maintenant, l'âme de sa mère? l'âme de ce corps immobile -et glacé? Très loin, peut-être. Quelque part dans l'espace? Mais -où? Évaporée comme le parfum d'une fleur sèche? ou errante comme un -invisible oiseau échappé de sa cage? - -Rappelée à Dieu? ou éparpillée au hasard des créations nouvelles, mêlée -aux germes près d'éclore? - -Très proche peut-être? Dans cette chambre, autour de cette chair -inanimée qu'elle avait quittée? Et brusquement Jeanne crut sentir un -souffle l'effleurer, comme le contact d'un esprit. Elle eut peur, une -peur atroce, si violente qu'elle n'osait plus remuer, ni respirer, ni -se retourner pour regarder derrière elle. Son cÅ“ur battait comme dans -les épouvantes. - -Et soudain l'invisible insecte reprit son vol et se remit à heurter les -murs en tournoyant. Elle frissonna des pieds à la tête, puis, rassurée -tout à coup quand elle eut reconnu le ronflement de la bête ailée, elle -se leva, et se retourna. Ses yeux tombèrent sur le secrétaire aux -têtes de sphinx, le meuble aux reliques. - -Et une idée tendre et singulière l'envahit; c'était de lire, en cette -dernière veillée, comme elle aurait fait d'un livre pieux, les vieilles -lettres chères à la morte. Il lui sembla qu'elle allait remplir un -devoir délicat et sacré, quelque chose de vraiment filial, qui ferait -plaisir, dans l'autre monde, à petite mère. - -C'était l'ancienne correspondance de son grand-père et de sa -grand'mère, qu'elle n'avait point connus. Elle voulait leur tendre -les bras par-dessus le corps de leur fille, aller vers eux en cette -nuit funèbre comme s'ils eussent souffert aussi, former une sorte de -chaîne mystérieuse de tendresse entre ceux-là morts autrefois, celle -qui venait de disparaître à son tour, et elle-même restée encore sur la -terre. - -Elle se leva, abattit la tablette du secrétaire et prit dans le tiroir -du bas une dizaine de petits paquets de papiers jaunes, ficelés avec -ordre, et rangés côte à côte. - -Elle les déposa tous sur le lit, entre les bras de la baronne, par une -sorte de raffinement sentimental, et elle se mit à lire. - -C'étaient ces vieilles épîtres qu'on retrouve dans les antiques -secrétaires de familles, ces épîtres qui sentent un autre siècle. - -La première commençait par «Ma chérie». Une autre par «Ma belle -petite-fille», puis c'étaient «Ma chère petite»--«Ma mignonne»--«Ma -fille adorée», puis «Ma chère enfant»--«Ma chère Adélaïde»--«Ma chère -fille» selon qu'elles s'adressaient à la fillette, à la jeune fille, -et, plus tard, à la jeune femme. - -Et tout cela était plein de tendresses passionnées et puériles, de -mille petites choses intimes, de ces grands et simples événements du -foyer, si mesquins pour les indifférents: «père a la grippe; la bonne -Hortense s'est brûlée au doigt; le chat «Croquerat» est mort; on a -abattu le sapin à droite de la barrière; mère a perdu son livre de -messe en revenant de l'église, elle pense qu'on le lui a volé.» - -On y parlait aussi de gens inconnus à Jeanne, mais dont elle se -rappelait vaguement avoir entendu prononcer le nom, autrefois, dans son -enfance. - -Elle s'attendrissait à ces détails qui lui semblaient des révélations; -comme si elle fût entrée tout à coup dans toute la vie passée, secrète, -la vie du cÅ“ur de petite mère. Elle regardait le corps gisant, et, -brusquement, elle se mit à lire tout haut, à lire pour la morte, comme -pour la distraire, la consoler. - -Et le cadavre immobile semblait heureux. - -Une à une elle rejetait les lettres sur les pieds du lit; et elle -pensa qu'il faudrait les mettre dans le cercueil, comme on y dépose des -fleurs. - -Elle délia un autre paquet. C'était une écriture nouvelle. Elle -commença: «Je ne peux plus me passer de tes caresses. Je t'aime à -devenir fou.» - -Rien de plus; pas de nom. - -Elle retourna le papier sans comprendre. L'adresse portait bien «Madame -la baronne Le Perthuis des Vauds». - -Alors elle ouvrit la suivante: «Viens ce soir, dès qu'il sera sorti. -Nous aurons une heure. Je t'adore.» - -Dans une autre: «J'ai passé une nuit de délire à te désirer vainement. -J'avais ton corps dans mes bras, ta bouche sous mes lèvres, tes yeux -sous mes yeux. Et puis je me sentais des rages à me jeter par la -fenêtre en songeant qu'à cette heure-là même, tu dormais à son côté, -qu'il te possédait à son gré...» - -Jeanne interdite ne comprenait pas. - -Qu'était-ce que cela? A qui, pour qui, de qui ces paroles d'amour? - -Elle continua, retrouvant toujours des déclarations éperdues, des -rendez-vous avec des recommandations de prudence, puis toujours, à la -fin, ces quatre mots: «Surtout brûle cette lettre.» - -Enfin elle ouvrit un billet banal, une simple acceptation à dîner, mais -de la même écriture, et signé: «Paul d'Ennemare», celui que le baron -appelait, quand il parlait encore de lui: «Mon pauvre vieux Paul», et -dont la femme avait été la meilleure amie de la baronne. - -Alors Jeanne, brusquement, fut effleurée d'un doute qui devint tout de -suite une certitude. Sa mère l'avait eu pour amant. - -Et soudain, la tête éperdue, elle rejeta d'une secousse ces papiers -infâmes, comme elle eût rejeté quelque bête venimeuse montée sur elle, -et elle courut à la fenêtre, et elle se mit à pleurer affreusement avec -des cris involontaires qui lui déchiraient la gorge; puis, tout son -être se brisant, elle s'affaissa au pied de la muraille, et, cachant -son visage dans le rideau pour qu'on n'entendît point ses gémissements, -elle sanglota abîmée dans un désespoir insondable. - -Elle serait restée peut-être ainsi toute la nuit; mais un bruit de -pas dans la pièce voisine la fit se redresser d'un bond. C'était son -père, peut-être? Et toutes les lettres gisaient sur le lit et sur le -plancher! Il lui suffirait d'en ouvrir une! Et il saurait cela? lui! - -Elle s'élança, et, saisissant à poignées tous les vieux papiers -jaunes, ceux des grands parents et ceux de l'amant, et ceux qu'elle -n'avait point dépliés, et ceux qui se trouvaient encore ficelés dans -les tiroirs du secrétaire, elle les jetait en tas dans la cheminée. -Puis elle prit une des bougies qui brûlaient sur la table de nuit -et mit le feu à ce monceau de lettres. Une grande flamme jaillit -qui éclaira la chambre, la couche et le cadavre d'une lueur vive et -dansante, dessinant en noir sur le rideau blanc du fond du lit le -profil tremblotant du visage rigide et les lignes du corps énorme sous -le drap. - -Quand il n'y eut plus qu'un amas de cendres au fond du foyer, elle -retourna s'asseoir auprès de la fenêtre ouverte comme si elle n'eût -plus osé rester auprès de la morte, et elle se remit à pleurer, la -figure dans ses mains, et gémissant d'un ton navré, d'un ton de plainte -désolée: «Oh! ma pauvre maman, oh! ma pauvre maman!» - -Et une atroce réflexion lui vint:--Si petite mère n'était pas morte, -par hasard, si elle n'était qu'endormie d'un sommeil léthargique, si -elle allait soudain se lever, parler?--La connaissance de l'affreux -secret n'amoindrirait-elle pas son amour filial? L'embrasserait-elle -des mêmes lèvres pieuses? La chérirait-elle de la même affection -sacrée? Non. Ce n'était pas possible! Et cette pensée lui déchira le -cÅ“ur. - -La nuit s'effaçait; les étoiles pâlissaient; c'était l'heure fraîche -qui précède le jour. La lune descendue allait s'enfoncer dans la mer -qu'elle nacrait sur toute sa surface. - -Et le souvenir saisit Jeanne de cette nuit passée à la fenêtre lors de -son arrivée aux Peuples. Comme c'était loin, comme tout était changé, -comme l'avenir lui semblait différent! - -Et voilà que le ciel devint rose, d'un rose joyeux, amoureux, charmant. -Elle regardait, surprise maintenant comme devant un phénomène, cette -radieuse éclosion du jour, se demandant s'il était possible que, sur -cette terre où se levaient de pareilles aurores, il n'y eût ni joie ni -bonheur. - -Un bruit de porte la fit tressaillir. C'était Julien. Il demanda: «Eh -bien? tu n'es pas trop fatiguée?» - -Elle balbutia «Non», heureuse de n'être plus seule. «A présent, va te -reposer,» dit-il. Elle embrassa lentement sa mère, d'un baiser lent, -douloureux et navré; puis elle rentra dans sa chambre. - -La journée s'écoula dans ces tristes occupations que réclame un mort. -Le baron arriva vers le soir. Il pleura beaucoup. - -L'enterrement eut lieu le lendemain. - -Après qu'elle eut, pour la dernière fois, appuyé ses lèvres sur le -front glacé, qu'elle eut fait la dernière toilette, et vu clouer le -corps dans le cercueil, Jeanne se retira. Les invités allaient venir. - -Gilberte arriva la première, et se jeta en sanglotant sur le cÅ“ur de -son amie. - -On voyait par la fenêtre les voitures tourner à la grille, s'en venant -au trot. Et des voix résonnaient dans le grand vestibule. Des femmes -en noir entraient peu à peu dans la chambre, des femmes que Jeanne -ne connaissait point. La marquise de Coutelier et la vicomtesse de -Briseville l'embrassèrent. - -Elle s'aperçut tout à coup que tante Lison se glissait derrière elle. -Et elle l'étreignit avec tendresse, ce qui fit presque défaillir la -vieille fille. - -Julien entra, en grand noir, élégant, affairé, satisfait de cette -affluence. Il parla bas à sa femme pour un conseil qu'il demandait. Il -ajouta d'un ton confidentiel: «Toute la noblesse est venue, ce sera -très bien.» Et il repartit en saluant gravement les dames. - -Tante Lison et la comtesse Gilberte restèrent seules auprès de Jeanne -pendant que s'accomplissait la cérémonie funèbre. La comtesse -l'embrassait sans cesse en répétant: «Ma pauvre chérie, ma pauvre -chérie!» - -Quand le comte de Fourville revint chercher sa femme, il pleurait -lui-même comme s'il avait perdu sa propre mère. - - - - -X - - -Les jours furent bien tristes qui suivirent, ces jours mornes dans -une maison qui semble vide par l'absence de l'être familier disparu -pour toujours, ces jours criblés de souffrances à chaque rencontre de -tout objet que maniait incessamment le mort. D'instant en instant un -souvenir vous tombe sur le cÅ“ur et le meurtrit. Voici son fauteuil, -son ombrelle restée dans le vestibule, son verre que la bonne n'a point -serré! Et dans toutes les chambres on retrouve des choses traînant: ses -ciseaux, un gant, le volume dont les feuillets sont usés par ses doigts -alourdis, et mille riens qui prennent une signification douloureuse -parce qu'ils rappellent mille petits faits. - -Et sa voix vous poursuit; on croit l'entendre; on voudrait fuir -n'importe où, échapper à la hantise de cette maison. Il faut rester -parce que d'autres sont là qui restent et souffrent aussi. - -Et puis Jeanne demeurait écrasée sous le souvenir de ce qu'elle -avait découvert. Cette pensée pesait sur elle; son cÅ“ur broyé ne se -guérissait pas. Sa solitude d'à présent s'augmentait de ce secret -horrible; sa dernière confiance était tombée avec sa dernière croyance. - -Père, au bout de quelque temps, s'en alla, ayant besoin de remuer, de -changer d'air, de sortir du noir chagrin où il s'enfonçait de plus en -plus. - -Et la grande maison, qui voyait ainsi de temps en temps disparaître un -de ses maîtres, reprit sa vie calme et régulière. - -Et puis Paul tomba malade. Jeanne en perdit la raison, resta douze -jours sans dormir, presque sans manger. - -Il guérit; mais elle demeura épouvantée par cette idée qu'il pouvait -mourir. Alors que ferait-elle? que deviendrait-elle? Et tout doucement -se glissa dans son cÅ“ur le vague besoin d'avoir un autre enfant. -Bientôt elle en rêva, reprise tout entière par son ancien désir de voir -autour d'elle deux petits êtres, un garçon et une fille. Et ce fut une -obsession. - -Mais depuis l'affaire de Rosalie elle vivait séparée de Julien. Un -rapprochement semblait même impossible dans les situations où ils se -trouvaient. Julien aimait ailleurs; elle le savait; et la seule pensée -de subir de nouveau ses caresses la faisait frémir de répugnance. - -Elle s'y serait pourtant résignée, tant l'envie d'être mère la -harcelait; mais elle se demandait comment pourraient recommencer leurs -baisers? Elle serait morte d'humiliation plutôt que de laisser deviner -ses intentions; et il ne paraissait plus songer à elle. - -Elle y eût renoncé peut-être; mais voilà que, chaque nuit, elle se -mit à rêver d'une fille; et elle la voyait jouant avec Paul sous le -platane; et parfois elle sentait une sorte de démangeaison de se lever, -et d'aller, sans prononcer un mot, trouver son mari dans sa chambre. -Deux fois même elle se glissa jusqu'à sa porte; puis elle revint -vivement, le cÅ“ur battant de honte. - -Le baron était parti; petite mère était morte; Jeanne maintenant -n'avait plus personne qu'elle pût consulter, à qui elle pût confier ses -intimes secrets. - -Alors elle se résolut à aller trouver l'abbé Picot, et à lui dire, sous -le sceau de la confession, les difficiles projets qu'elle avait. - -Elle arriva comme il lisait son bréviaire dans son petit jardin planté -d'arbres fruitiers. - -Après avoir causé quelques minutes de choses et d'autres, elle -balbutia, en rougissant: «Je voudrais me confesser, Monsieur l'abbé.» - -Il demeura stupéfait, et releva ses lunettes pour la bien considérer; -puis il se mit à rire. «Vous ne devez pourtant pas avoir de gros péchés -sur la conscience.» Elle se troubla tout à fait, et reprit: «Non, mais -j'ai un conseil à vous demander, un conseil si... si... si pénible que -je n'ose pas vous en parler comme ça.» - -Il quitta instantanément son aspect bonhomme, et prit son air -sacerdotal--: «Eh bien, mon enfant, je vous écouterai dans le -confessionnal, allons.» - -Mais elle le retint, hésitante, arrêtée tout à coup par une sorte de -scrupule de parler de ces choses un peu honteuses dans le recueillement -d'une église vide. - ---«Ou bien, non... Monsieur le curé... je puis... je puis... si vous le -voulez... vous dire ici ce qui m'amène. Tenez, nous allons nous asseoir -là -bas, sous votre petite tonnelle. - -Ils y allèrent à pas lents. Elle cherchait comment s'exprimer, comment -débuter. Ils s'assirent. - -Alors, comme si elle se fût confessée, elle commença: «Mon père...» -puis elle hésita, répéta de nouveau: «Mon père...» et se tut tout à -fait troublée. - -Il attendait, les mains croisées sur son ventre. Voyant son embarras, -il l'encouragea: «Eh bien, ma fille, on dirait que vous n'osez pas; -voyons, prenez courage.» - -Elle se décida, comme un poltron qui se jette au danger: «Mon père, je -voudrais un autre enfant.» Il ne répondit rien ne comprenant pas. Alors -elle s'expliqua, perdant les mots, effarée. - ---«Je suis seule dans la vie maintenant; mon père et mon mari ne -s'entendent guère; ma mère est morte; et... et...»--Elle prononça tout -bas en frissonnant...--«L'autre jour j'ai failli perdre mon fils! Que -serais-je devenue alors?...» - -Elle se tut. Le prêtre dérouté la regardait: --«Voyons, arrivez au -fait.» - -Elle répéta:--«Je voudrais un autre enfant.» Alors il sourit, habitué -aux grasses plaisanteries des paysans qui ne se gênaient guère devant -lui, et il répondit avec un hochement de tête malin: - ---«Eh bien, il me semble qu'il ne tient qu'à vous.» - -Elle leva vers lui ses yeux candides, puis, bégayant de -confusion:--«Mais... mais... vous comprenez que depuis ce... ce -que... ce que vous savez de... de cette bonne... mon mari et moi nous -vivons... nous vivons tout à fait séparés.» - -Accoutumé aux promiscuités et aux mÅ“urs sans dignité des campagnes, -il fut étonné de cette révélation; puis tout à coup il crut deviner -le désir véritable de la jeune femme. Il la regarda de coin, plein -de bienveillance et de sympathie pour sa détresse:--«Oui; je saisis -parfaitement. Je comprends que votre... votre veuvage vous pèse. Vous -êtes jeune, bien portante. Enfin c'est naturel, trop naturel.» - -Il se remettait à sourire, emporté par sa nature grivoise de prêtre -campagnard; et il tapotait doucement la main de Jeanne:--«Ça vous est -permis, bien permis même, par les commandements.--L'Å“uvre de chair ne -désireras qu'en mariage seulement.--Vous êtes mariée, n'est-ce pas? Ce -n'est point pour piquer des raves.» - -A son tour elle n'avait pas compris d'abord ses sous-entendus; -mais, sitôt qu'elle les pénétra, elle s'empourpra, toute saisie, -avec des larmes aux yeux.--«Oh! Monsieur le curé, que dites-vous? -que pensez-vous? Je vous jure... Je vous jure...» Et les sanglots -l'étouffèrent. - -Il fut surpris; et il la consolait:--«Allons, je n'ai pas voulu vous -faire de peine. Je plaisantais un peu; ça n'est pas défendu quand on -est honnête. Mais comptez sur moi; vous pouvez compter sur moi. Je -verrai M. Julien.» - -Elle ne savait plus que dire. Elle voulait maintenant refuser cette -intervention qu'elle craignait maladroite et dangereuse, mais elle -n'osait point; et elle se sauva après avoir balbutié: «Je vous -remercie, Monsieur le curé.» - -Huit jours se passèrent. Elle vivait dans une angoisse d'inquiétude. - -Un soir, au dîner, Julien la regarda d'une façon singulière avec un -certain pli souriant des lèvres qu'elle lui connaissait en ses heures -de gouaillerie. Il eut même à son égard une sorte de galanterie -imperceptiblement ironique; et comme ils se promenaient ensuite dans la -grande avenue de petite mère, il lui dit tout bas dans l'oreille: «Il -paraît que nous sommes raccommodés.» - -Elle ne répondit rien. Elle regardait par terre une sorte de ligne -droite presque invisible à présent, l'herbe ayant repoussé. C'était la -trace du pied de la baronne qui s'effaçait, comme s'efface un souvenir. -Et Jeanne se sentait le cÅ“ur crispé, noyé de tristesse; elle se -sentait perdue dans la vie, si loin de tout le monde. - -Julien reprit: «Moi, je ne demande pas mieux. Je craignais de te -déplaire.» - -Le soleil se couchait; l'air était doux. Une envie de pleurer -oppressait Jeanne, un de ces besoins d'expansion vers un cÅ“ur ami, un -besoin d'étreindre, en murmurant ses peines. Un sanglot lui montait à -la gorge. Elle ouvrit les bras et tomba sur le cÅ“ur de Julien. - -Et elle pleura. Surpris, il la regardait dans les cheveux, ne pouvant -voir le visage caché sur sa poitrine. Il pensa qu'elle l'aimait encore -et déposa sur son chignon un baiser condescendant. - -Puis ils rentrèrent sans dire un mot. Il la suivit en sa chambre, et -passa la nuit avec elle. - -Et leurs rapports anciens recommencèrent. Il les accomplissait comme un -devoir qui cependant ne lui déplaisait pas; elle les subissait comme -une nécessité écÅ“urante et pénible, avec la résolution de les arrêter -pour toujours dès qu'elle se sentirait enceinte de nouveau. - -Mais elle remarqua bientôt que les caresses de son mari semblaient -différentes de jadis. Elles étaient plus raffinées peut-être, mais -moins complètes. Il la traitait comme un amant discret, et non plus -comme un époux tranquille. - -Elle s'étonna, observa, et s'aperçut bientôt que toutes ses étreintes -s'arrêtaient avant qu'elle pût être fécondée. - -Alors une nuit, la bouche sur sa bouche, elle murmura: «Pourquoi ne te -donnes-tu plus à moi tout entier comme autrefois?» - -Il se mit à ricaner:--«Parbleu, pour ne pas t'engrosser.» - -Elle tressaillit:--«Pourquoi donc ne veux-tu plus d'enfants?» - -Il demeura perclus de surprise:--«Hein? tu dis? mais tu es folle? Un -autre enfant? Ah! mais non, par exemple! C'est déjà trop d'un pour -piailler, occuper tout le monde et coûter de l'argent. Un autre enfant! -merci!» - -Elle le saisit dans ses bras, le baisa, l'enveloppa d'amour, et, tout -bas: «Oh! je t'en supplie, rends-moi mère encore une fois.» - -Mais il se fâcha comme si elle l'eût blessé: «Ça vraiment, tu perds la -tête. Fais-moi grâce de tes bêtises, je te prie.» - -Elle se tut et se promit de le forcer par ruse à lui donner le bonheur -qu'elle rêvait. - -Alors elle essaya de prolonger ses baisers, jouant la comédie d'une -ardeur délirante, le liant à elle de ses deux bras crispés en des -transports qu'elle simulait. Elle usa de tous les subterfuges; mais il -restait maître de lui; et pas une fois il ne s'oublia. - -Alors, travaillée de plus en plus par son désir acharné, poussée à -bout, prête à tout braver, à tout oser, elle retourna chez l'abbé Picot. - -Il achevait son déjeuner; il était fort rouge, ayant toujours des -palpitations après ses repas. Dès qu'il la vit entrer, il s'écria: «Eh -bien?» désireux de savoir le résultat de ses négociations. - -Résolue maintenant et sans timidité pudique, elle répondit -immédiatement: «Mon mari ne veut plus d'enfants.» L'abbé se -retourna vers elle, intéressé tout à fait, prêt à fouiller avec -une curiosité de prêtre dans ces mystères du lit qui lui rendaient -plaisant le confessionnal. Il demanda: «Comment ça?» Alors, malgré sa -détermination, elle se troubla pour expliquer: «Mais il... il... il -refuse de me rendre mère.» - -L'abbé comprit, il connaissait ces choses; et il se mit à interroger -avec des détails précis et minutieux, une gourmandise d'homme qui jeûne. - -Puis il réfléchit quelques instants, et, d'une voix tranquille comme -s'il eût parlé de la récolte qui venait bien, il lui traça un plan de -conduite habile, réglant tous les points:--«Vous n'avez qu'un moyen, ma -chère enfant, c'est de lui faire accroire que vous êtes grosse. Il ne -s'observera plus; et vous le deviendrez pour de vrai.» - -Elle rougit jusqu'aux yeux; mais déterminée à tout, elle insista. -«Et... et s'il ne me croit pas?» - -Le curé savait bien les ressources pour conduire et tenir les -hommes:--«Annoncez votre grossesse à tout le monde, dites-la partout; -il finira par y croire lui-même.» - -Puis il ajouta comme pour s'absoudre de ce stratagème: «C'est votre -droit, l'Église ne tolère les rapports entre homme et femme que dans le -but de la procréation.» - -Elle suivit le conseil rusé, et, quinze jours plus tard, elle annonçait -à Julien qu'elle se croyait grosse. Il eut un sursaut.--«Pas possible! -ce n'est pas vrai.» - -Elle indiqua aussitôt la raison de ses soupçons. Mais il se -rassura.--«Bah! attends un peu. Tu verras.» - -Alors chaque matin il demanda: «Eh bien?» Et toujours elle répondait: -«Non, pas encore. Je serais bien trompée si je n'étais pas enceinte.» - -Il s'inquiétait à son tour, furieux et désolé, autant que surpris. Il -répétait: «Je n'y comprends rien, mais rien. Si je sais comment cela -s'est fait! je veux bien être pendu.» - -Au bout d'un mois elle annonçait de tous les côtés la nouvelle, sauf à -la comtesse Gilberte, par une sorte de pudeur compliquée et délicate. - -Depuis sa première inquiétude, Julien ne l'approchait plus; puis il -prit, en rageant, son parti, et déclara: «En voilà un qui n'était pas -demandé.» Et il recommença à pénétrer dans la chambre de sa femme. - -Ce qu'avait prévu le prêtre se réalisa complètement. Elle fut grosse. - -Alors, inondée d'une joie délirante, elle ferma sa porte chaque soir, -se vouant, dans un élan de reconnaissance vers la vague divinité -qu'elle adorait, à une chasteté éternelle. - -Elle se sentait de nouveau presque heureuse, s'étonnant de la -promptitude avec laquelle s'était adoucie sa douleur après la mort -de sa mère. Elle s'était crue inconsolable; et voilà qu'en deux mois -à peine cette plaie vive se fermait. Il ne lui restait plus qu'une -mélancolie attendrie, comme un voile de chagrin jeté sur sa vie. Aucun -événement ne lui paraissait plus possible. Ses enfants grandiraient, -l'aimeraient; elle vieillirait tranquille, contente, sans s'occuper de -son mari. - -Vers la fin du mois de septembre, l'abbé Picot vint faire une visite de -cérémonie avec une soutane neuve qui ne portait encore que huit jours -de taches; et il présenta son successeur, l'abbé Tolbiac. C'était un -tout jeune prêtre maigre, fort petit, à la parole emphatique, et dont -les yeux, cerclés de noir et caves, indiquaient une âme violente. - -Le vieux curé était nommé doyen de Goderville. - -Jeanne ressentit une vraie tristesse de ce départ. La figure du -bonhomme était liée à tous ses souvenirs de jeune femme. Il l'avait -mariée, il avait baptisé Paul, et enterré la baronne. Elle ne se -figurait pas Étouvent sans la bedaine de l'abbé Picot passant le long -des cours de fermes; et elle l'aimait parce qu'il était joyeux et -naturel. - -Malgré son avancement il ne semblait pas gai. Il disait: Ça me coûte, -ça me coûte, Madame la comtesse. Voilà dix-huit ans que je suis ici. -Oh! la commune rapporte peu et ne vaut point grand'chose. Les hommes -n'ont pas plus de religion qu'il ne faut, et les femmes, les femmes, -voyez-vous, n'ont guère de conduite. Les filles ne passent à l'église -pour le mariage qu'après avoir fait un pèlerinage à Notre-Dame du -Gros-Ventre, et la fleur d'oranger ne vaut pas cher dans le pays. Tant -pis, je l'aimais, moi.» - -Le nouveau curé faisait des gestes d'impatience, et devenait rouge. Il -dit brusquement: «Avec moi, il faudra que tout cela change.» Il avait -l'air d'un enfant rageur, tout frêle et tout maigre dans sa soutane -usée déjà , mais propre. - -L'abbé Picot le regarda de biais, comme il faisait en ses moments de -gaieté, et il reprit: Voyez-vous, l'abbé, pour empêcher ces choses-là , -il faudrait enchaîner vos paroissiens; et encore ça ne servirait de -rien.» - -Le petit prêtre répondit d'un ton cassant: «Nous verrons bien.» Et le -vieux curé sourit en humant sa prise:--«L'âge vous calmera, l'abbé, -et l'expérience aussi; vous éloignerez de l'église vos derniers -fidèles; et voilà tout. Dans ce pays-ci on est croyant, mais tête de -chien; prenez garde. Ma foi, quand je vois entrer au prône une fille -qui me paraît un peu grasse, je me dis:--C'est un paroissien de plus -qu'elle m'amène;--et je tâche de la marier. Vous ne les empêcherez pas -de fauter, voyez-vous; mais vous pouvez aller trouver le garçon et -l'empêcher d'abandonner la mère. Mariez-les, l'abbé, mariez-les, ne -vous occupez pas d'autre chose.» - -Le nouveau curé répondit avec rudesse: «Nous pensons différemment; -il est inutile d'insister.» Et l'abbé Picot se remit à regretter son -village, la mer qu'il voyait des fenêtres du presbytère, les petites -vallées en entonnoir où il allait réciter son bréviaire, en regardant -au loin passer les bateaux. - -Et les deux prêtres prirent congé. Le vieux embrassa Jeanne qui faillit -pleurer. - -Huit jours plus tard, l'abbé Tolbiac revint. Il parla des réformes -qu'il accomplissait comme aurait pu le faire un prince prenant -possession d'un royaume. Puis il pria la vicomtesse de ne point manquer -l'office du dimanche, et de communier à toutes les fêtes.--«Vous et -moi, disait-il, nous sommes la tête du pays; nous devons le gouverner -et nous montrer toujours comme un exemple à suivre. Il faut que nous -soyons unis pour être puissants et respectés. L'église et le château se -donnant la main, la chaumière nous craindra et nous obéira.» - -La religion de Jeanne était toute de sentiment; elle avait cette foi -rêveuse que garde toujours une femme; et, si elle accomplissait à peu -près ses devoirs, c'était surtout par habitude gardée du couvent, la -philosophie frondeuse du baron ayant depuis longtemps jeté bas ses -convictions. - -L'abbé Picot se contentait du peu qu'elle pouvait lui donner et ne -la gourmandait jamais. Mais son successeur, ne l'ayant point vue à -l'office du précédent dimanche, était accouru inquiet et sévère. - -Elle ne voulut point rompre avec le presbytère et promit, se réservant -de ne se montrer assidue que par complaisance dans les premières -semaines. - -Mais peu à peu elle prit l'habitude de l'église et subit l'influence -de ce frêle abbé intègre et dominateur. Mystique, il lui plaisait par -ses exaltations et ses ardeurs. Il faisait vibrer en elle la corde de -poésie religieuse que toutes les femmes ont dans l'âme. Son austérité -intraitable, son mépris du monde et des sensualités, son dégoût des -préoccupations humaines, son amour de Dieu, son inexpérience juvénile -et sauvage, sa parole dure, sa volonté inflexible donnaient à Jeanne -l'impression de ce que devaient être les martyrs; et elle se laissait -séduire, elle, cette souffrante déjà désabusée, par le fanatisme rigide -de cet enfant, ministre du ciel. - -Il la menait au Christ consolateur, lui montrant comment les joies -pieuses de la religion apaiseraient toutes ses souffrances; et elle -s'agenouillait au confessionnal, s'humiliant, se sentant petite et -faible devant ce prêtre qui semblait avoir quinze ans. - -Mais il fut bientôt détesté par toute la campagne. - -D'une inflexible sévérité pour lui-même, il se montrait pour les -autres d'une implacable intolérance. Une chose surtout le soulevait -de colère et d'indignation, l'amour. Il en parlait dans ses prêches -avec emportement, en termes crus, selon l'usage ecclésiastique, -jetant sur cet auditoire de rustres des périodes tonnantes contre la -concupiscence; et il tremblait de fureur, trépignait, l'esprit hanté -des images qu'il évoquait dans ses fureurs. - -Les grands gars et les filles se coulaient des regards sournois -à travers l'église; et les vieux paysans, qui aiment toujours à -plaisanter sur ces choses-là , désapprouvaient l'intolérance du petit -curé en retournant à la ferme après l'office, à côté du fils en blouse -bleue et de la fermière en mante noire. Et toute la contrée était en -émoi. - -On se racontait tout bas ses sévérités au confessionnal, les -pénitences sévères qu'il infligeait; et comme il s'obstinait à refuser -l'absolution aux filles dont la chasteté avait subi des atteintes, la -moquerie s'en mêla. On riait aux grand'messes des fêtes quand on voyait -des jeunesses rester à leur banc au lieu d'aller communier avec les -autres. - -Bientôt il épia les amoureux pour empêcher leurs rencontres, comme -fait un garde poursuivant les braconniers. Il les chassait le long -des fossés, derrière les granges, par les soirs de lune, et dans les -touffes de joncs marins sur le versant des petites côtes. - -Une fois il en découvrit deux qui ne se désunirent pas devant lui; ils -se tenaient par la taille, et marchaient en s'embrassant dans un ravin -rempli de pierres. - -L'abbé cria: «Voulez-vous bien finir, manants que vous êtes!» - -Et le gars, s'étant retourné, lui répondit: «Mêlez-vous d'vos affaires, -M'sieu l'curé; celles-là n'vous r'gardent pas.» - -Alors l'abbé ramassa des cailloux et les leur jeta comme on fait aux -chiens. - -Ils s'enfuirent en riant tous deux; et, le dimanche suivant, il les -dénonça par leurs noms, en pleine église. - -Tous les garçons du pays cessèrent d'aller aux offices. - -Le curé dînait au château tous les jeudis, et venait souvent en semaine -causer avec sa pénitente. Elle s'exaltait comme lui, discutait sur les -choses immatérielles, maniait tout l'arsenal antique et compliqué des -controverses religieuses. - -Ils se promenaient tous deux le long de la grande allée de la baronne -en parlant du Christ et des Apôtres, et de la Vierge et des Pères de -l'Église, comme s'ils les eussent connus. Ils s'arrêtaient parfois -pour se poser des questions profondes qui les faisaient divaguer -mystiquement, elle, se perdant en des raisonnements poétiques qui -montaient au ciel comme des fusées, lui plus précis, arguant comme -un avoué monomane qui démontrerait mathématiquement la quadrature du -cercle. - -Julien traitait le nouveau curé avec un grand respect, répétant sans -cesse: «Il me va ce prêtre-là , il ne pactise pas.» Et il se confessait -et communiait à volonté, donnant l'exemple prodigalement. - -Il allait maintenant presque chaque jour chez les Fourville, chassant -avec le mari qui ne pouvait plus se passer de lui, et montant à cheval -avec la comtesse, malgré les pluies et les gros temps. Le comte disait: -«Ils sont enragés avec leur cheval, mais cela fait du bien à ma femme.» - -Le baron revint vers la mi-novembre. Il était changé, vieilli, éteint, -baigné dans une tristesse noire qui avait pénétré son esprit. Et -tout de suite l'amour qui le liait à sa fille sembla accru comme -si ces quelques mois de morne solitude eussent exaspéré son besoin -d'affection, de confiance et de tendresse. - -Jeanne ne lui confia point ses idées nouvelles, son intimité avec -l'abbé Tolbiac, et son ardeur religieuse; mais, la première fois qu'il -vit le prêtre, il sentit s'éveiller contre lui une inimitié véhémente. - -Et quand la jeune femme lui demanda, le soir: «Comment le trouves-tu?» -Il répondit: «Cet homme-là , c'est un inquisiteur! Il doit être très -dangereux.» - -Puis, quand il eut appris par les paysans dont il était l'ami les -sévérités du jeune prêtre, ses violences, cette espèce de persécution -qu'il exerçait contre les lois et les instincts innés, ce fut une haine -qui éclata dans son cÅ“ur. - -Il était, lui, de la race des vieux philosophes adorateurs de la -nature, attendri dès qu'il voyait deux animaux s'unir, à genoux -devant une espèce de Dieu panthéiste et hérissé devant la conception -catholique d'un Dieu à intentions bourgeoises, à colères jésuitiques -et à vengeances de tyran, un Dieu qui lui rapetissait la création -entrevue, fatale, sans limites, toute-puissante, la création vie, -lumière, terre, pensée, plante, roche, homme, air, bête, étoile, Dieu, -insecte en même temps, créant parce qu'elle est création, plus forte -qu'une volonté, plus vaste qu'un raisonnement, produisant sans but, -sans raison et sans fin dans tous les sens et dans toutes les formes -à travers l'espace infini, suivant les nécessités du hasard et le -voisinage des soleils chauffant les mondes. - -La création contenait tous les germes, la pensée et la vie se -développant en elle comme des fleurs et des fruits sur les arbres. - -Pour lui donc, la reproduction était la grande loi générale, l'acte -sacré, respectable, divin, qui accomplit l'obscure et constante volonté -de l'Être universel. Et il commença de ferme en ferme une campagne -ardente contre le prêtre intolérant, persécuteur de la vie. - -Jeanne, désolée, priait le Seigneur, implorait son père; mais il -répondait toujours:--«Il faut combattre ces hommes-là , c'est notre -droit et notre devoir. Ils ne sont pas humains.» Il répétait, en -secouant ses longs cheveux blancs:--«Ils ne sont pas humains; ils ne -comprennent rien, rien, rien. Ils agissent dans un rêve fatal; ils sont -anti-physiques.» Et il criait «Anti-physiques!» comme s'il eût jeté une -malédiction. - -Le prêtre sentait bien l'ennemi, mais, comme il tenait à rester maître -du château et de la jeune femme, il temporisait, sûr de la victoire -finale. - -Puis une idée fixe le hantait; il avait découvert par hasard les amours -de Julien et de Gilberte, et il les voulait interrompre à tout prix. - -Il s'en vint un jour trouver Jeanne et, après un long entretien -mystique, il lui demanda de s'unir à lui pour combattre, pour tuer le -mal dans sa propre famille, pour sauver deux âmes en danger. - -Elle ne comprit pas et voulut savoir. Il répondit: «L'heure n'est pas -venue, je vous reverrai bientôt.» Et il partit brusquement. - -L'hiver alors touchait à sa fin, un hiver pourri, comme on dit aux -champs, humide et tiède. - -L'abbé revint quelques jours plus tard et parla en termes obscurs d'une -de ces liaisons indignes entre gens qui devraient être irréprochables. -Il appartenait, disait-il, à ceux qui avaient connaissance de ces faits -de les arrêter par tous moyens. Puis il entra en des considérations -élevées, puis, prenant la main de Jeanne, il l'adjura d'ouvrir les -yeux, de comprendre et de l'aider. - -Elle avait compris, cette fois, mais elle se taisait, épouvantée à -la pensée de tout ce qui pouvait survenir de pénible dans sa maison -tranquille à présent; et elle feignit de ne pas savoir ce que l'abbé -voulait dire. Alors il n'hésita plus et parla clairement. - ---«C'est un devoir pénible que je vais accomplir, Madame la comtesse, -mais je ne puis faire autrement. Le ministère que je remplis m'ordonne -de ne pas vous laisser ignorer ce que vous pouvez empêcher. Sachez -donc que votre mari entretient une amitié criminelle avec madame de -Fourville.» - -Elle baissa la tête, résignée et sans force. - -Le prêtre reprit: «Que comptez-vous faire, maintenant?» - -Alors elle balbutia: «Que voulez-vous que je fasse, Monsieur l'abbé?» - -Il répondit violemment: «Vous jeter en travers de cette passion -coupable.» - -Elle se mit à pleurer; et d'une voix navrée:--«Mais il m'a déjà trompée -avec une bonne; mais il ne m'écoute pas; il ne m'aime plus; il me -maltraite sitôt que je manifeste un désir qui ne lui convient pas. Que -puis-je?» - -Le curé, sans répondre directement, s'écria: «Alors, vous vous -inclinez! Vous vous résignez! Vous consentez! L'adultère est sous votre -toit; et vous le tolérez! Le crime s'accomplit sous vos yeux, et vous -détournez le regard? Êtes-vous une épouse? une chrétienne? une mère?» - -Elle sanglotait:--«Que voulez-vous que je fasse?» - -Il répliqua:--«Tout plutôt que de permettre cette infamie. Tout, vous -dis-je. Quittez-le. Fuyez cette maison souillée.» - -Elle dit:--«Mais je n'ai pas d'argent, Monsieur l'abbé; et puis je suis -sans courage maintenant; et puis comment partir sans preuves? Je n'en -ai même pas le droit.» - -Le prêtre se leva, frémissant:--«C'est la lâcheté qui vous conseille, -Madame, je vous croyais autre. Vous êtes indigne de la miséricorde de -Dieu!» - -Elle tomba à ses genoux:--«Oh! je vous en prie, ne m'abandonnez pas, -conseillez-moi!» - -Il prononça d'une voix brève:--«Ouvrez les yeux de M. de Fourville. -C'est à lui qu'il appartient de rompre cette liaison.» - -A cette pensée une épouvante la saisit:--«Mais il les tuerait! Monsieur -l'abbé! Et je commettrais une dénonciation! Oh! pas cela, jamais!» - -Alors, il leva la main comme pour la maudire, tout soulevé de -colère:--«Restez dans votre honte et dans votre crime; car vous êtes -plus coupable qu'eux. Vous êtes l'épouse complaisante! Je n'ai plus -rien à faire ici.» - -Et il s'en alla, si furieux que tout son corps tremblait. - -Elle le suivit éperdue, prête à céder, commençant à promettre. Mais il -demeurait vibrant d'indignation, marchant à pas rapides en secouant de -rage son grand parapluie bleu presque aussi haut que lui. - -Il aperçut Julien debout près de la barrière, dirigeant des travaux -d'ébranchage; alors il tourna à gauche pour traverser la ferme des -Couillard; et il répétait: «Laissez-moi, Madame, je n'ai plus rien à -vous dire.» - -Juste sur son chemin, au milieu de la cour, un tas d'enfants, ceux -de la maison et ceux des voisins, attroupés autour de la loge de la -chienne Mirza, contemplaient curieusement quelque chose, avec une -attention concentrée et muette. Au milieu d'eux le baron, les mains -derrière le dos, regardait aussi avec curiosité. On eût dit un maître -d'école. Mais, quand il vit de loin le prêtre, il s'en alla pour éviter -de le rencontrer, de le saluer, de lui parler. - -Jeanne disait, suppliante:--«Laissez-moi quelques jours, Monsieur -l'abbé, et revenez au château. Je vous raconterai ce que j'aurai pu -faire, et ce que j'aurai préparé; et nous aviserons.» - -Ils arrivaient alors auprès du groupe des enfants; et le curé -s'approcha pour voir ce qui les intéressait ainsi. C'était la chienne -qui mettait bas. Devant sa niche cinq petits grouillaient déjà autour -de la mère qui les léchait avec tendresse, étendue sur le flanc, -tout endolorie. Au moment où le prêtre se penchait, la bête crispée -s'allongea, et un sixième petit toutou parut. Tous les galopins alors, -saisis de joie, se mirent à crier en battant des mains: «En v'la encore -un, en v'la encore un!» C'était un jeu pour eux, un jeu naturel où rien -d'impur n'entrait. Ils contemplaient cette naissance comme ils auraient -regardé tomber des pommes. - -L'abbé Tolbiac demeura d'abord stupéfait, puis, saisi d'une fureur -irrésistible, il leva son grand parapluie et se mit à frapper dans le -tas des enfants sur les têtes, de toute sa force. Les galopins effarés -s'enfuirent à toutes jambes; et il se trouva subitement en face de la -chienne en gésine qui s'efforçait de se lever. Mais il ne la laissa -pas même se dresser sur ses pattes, et, la tête perdue, il commença -à l'assommer à tour de bras. Enchaînée, elle ne pouvait s'enfuir, -et gémissait affreusement en se débattant sous les coups. Il cassa -son parapluie. Alors, les mains vides, il monta dessus, la piétinant -avec frénésie, la pilant, l'écrasant. Il lui fit mettre au monde un -dernier petit qui jaillit sous sa pression; et il acheva, d'un talon -forcené, le corps saignant qui remuait encore au milieu des nouveau-nés -piaulants, aveugles et lourds, cherchant déjà les mamelles. - -Jeanne s'était sauvée; mais le prêtre soudain se sentit pris au cou; -un soufflet fit sauter son tricorne; et le baron, exaspéré, l'emporta -jusqu'à la barrière et le jeta sur la route. - -Quand M. Le Perthuis se retourna, il aperçut sa fille à genoux, -sanglotant au milieu des petits chiens et les recueillant dans sa jupe. -Il revint vers elle à grands pas, en gesticulant, et il criait:--«Le -voilà , le voilà , l'homme en soutane! L'as-tu vu, maintenant?» - -Les fermiers étaient accourus, tout le monde regardait la bête -éventrée; et la mère Couillard déclara:--«C'est-il possible d'être -sauvage comme ça!» - -Mais Jeanne avait ramassé les sept petits et prétendait les élever. - -On essaya de leur donner du lait; trois moururent le lendemain. Alors -le père Simon courut le pays pour découvrir une chienne allaitant. -Il n'en trouva pas, mais il rapporta une chatte en affirmant qu'elle -ferait l'affaire. On tua donc trois autres petits et on confia le -dernier à cette nourrice d'une autre race. Elle l'adopta immédiatement, -et lui tendit sa mamelle en se couchant sur le côté. - -Pour qu'il n'épuisât point sa mère adoptive, on sevra le chien quinze -jours après, et Jeanne se chargea de le nourrir elle-même au biberon. -Elle l'avait nommé Toto. Le baron changea son nom d'autorité, et le -baptisa «Massacre». - -Le prêtre ne revint pas, mais, le dimanche suivant, il lança du haut -de la chaire des imprécations, des malédictions et des menaces contre -le château, disant qu'il faut porter le fer rouge dans les plaies, -anathématisant le baron qui s'en amusa, et marquant d'une allusion -voilée, encore timide, les nouvelles amours de Julien. Le vicomte fut -exaspéré, mais la crainte d'un scandale affreux éteignit sa colère. - -Alors, de prône en prône, le prêtre continua l'annonce de sa vengeance, -prédisant que l'heure de Dieu approchait, que tous ses ennemis seraient -frappés. - -Julien écrivit à l'archevêque une lettre respectueuse, mais énergique. -L'abbé Tolbiac fut menacé d'une disgrâce. Il se tut. - -On le rencontrait maintenant faisant de longues courses solitaires, -à pas allongés, avec un air exalté. Gilberte et Julien dans leurs -promenades à cheval l'apercevaient à tout moment, parfois au loin -comme un point noir au bout d'une plaine ou sur le bord de la falaise, -parfois lisant son bréviaire dans quelque étroit vallon où ils allaient -entrer. Ils tournaient bride alors pour ne point passer près de lui. - -Le printemps était venu, ravivant leur amour, les jetant chaque jour -aux bras l'un de l'autre, tantôt ici, tantôt là , sous tout abri où les -portaient leurs courses. - -Comme les feuilles des arbres étaient encore claires, et l'herbe -humide, et qu'ils ne pouvaient, ainsi qu'au cÅ“ur de l'été, s'enfoncer -dans les taillis des bois, ils avaient adopté le plus souvent, pour -cacher leurs étreintes, la cabane ambulante d'un berger, abandonnée -depuis l'automne au sommet de la côte de Vaucotte. - -Elle restait là toute seule, haute sur ses roues, à cinq cents mètres -de la falaise, juste au point où commençait la descente rapide du -vallon. Ils ne pouvaient être surpris dedans, car ils dominaient la -plaine; et les chevaux attachés aux brancards attendaient qu'ils -fussent las de baisers. - -Mais voilà qu'un jour, au moment où ils quittaient ce refuge, ils -aperçurent l'abbé Tolbiac assis, presque caché dans les joncs marins de -la côte. - ---«Il faudra laisser nos chevaux dans le ravin, dit Julien, ils -pourraient nous dénoncer de loin.» Et ils prirent l'habitude d'attacher -les bêtes dans un repli du val plein de broussailles. - -Puis un soir, comme ils rentraient tous deux à la Vrillette où ils -devaient dîner avec le comte, ils rencontrèrent le curé d'Étouvent qui -sortait du château. Il se rangea pour les laisser passer; et salua sans -qu'ils rencontrassent ses yeux. - -Une inquiétude les saisit, qui se dissipa bientôt. - - -Or Jeanne, un après-midi, lisait auprès du feu par un grand coup de -vent (c'était au commencement de mai), quand elle aperçut soudain le -comte de Fourville qui s'en venait à pied et si vite qu'elle crut un -malheur arrivé. - -Elle descendit vivement pour le recevoir et, quand elle fut en face de -lui, elle le pensa devenu fou. Il était coiffé d'une grosse casquette -fourrée qu'il ne portait que chez lui, vêtu de sa blouse de chasse, et -si pâle que sa moustache rousse, qui ne tranchait point d'ordinaire sur -son teint coloré, semblait une flamme. Et ses yeux étaient hagards, -roulaient, comme vides de pensée. - -Il balbutia:--«Ma femme est ici, n'est-ce pas?» Jeanne, perdant la -tête, répondit:--«Mais non, je ne l'ai point vue aujourd'hui.» - -Alors il s'assit, comme si ses jambes se fussent brisées; il ôta sa -coiffure et s'essuya le front avec son mouchoir, plusieurs fois, par un -geste machinal; puis se relevant d'une secousse, il s'avança vers la -jeune femme, les deux mains tendues, la bouche ouverte, prêt à parler, -à lui confier quelque affreuse douleur; puis il s'arrêta, la regarda -fixement, prononça dans une sorte de délire:--«Mais c'est votre mari... -vous aussi...» Et il s'enfuit du côté de la mer. - -Jeanne courut pour l'arrêter, l'appelant, l'implorant, le cÅ“ur crispé -de terreur, pensant: «Il sait tout! que va-t-il faire? Oh! pourvu qu'il -ne les trouve point!» - -Mais elle ne le pouvait atteindre, et il ne l'écoutait pas. Il allait -devant lui sans hésiter, sûr de son but. Il franchit le fossé, puis, -enjambant les joncs marins à pas de géant, il gagna la falaise. - -Jeanne, debout sur le talus planté d'arbres, le suivit longtemps des -yeux; puis, le perdant de vue, elle rentra, torturée d'angoisse. - -Il avait tourné vers la droite, et s'était mis à courir. La mer -houleuse roulait ses vagues; les gros nuages tout noirs arrivaient -d'une vitesse folle, passaient, suivis par d'autres; et chacun d'eux -criblait la côte d'une averse furieuse. Le vent sifflait, geignait, -rasait l'herbe, couchait les jeunes récoltes, emportait, pareils à des -flocons d'écume, de grands oiseaux blancs qu'il entraînait au loin dans -les terres. - -Les grains, qui se succédaient, fouettaient le visage du comte, -trempaient ses joues et ses moustaches où l'eau glissait, emplissaient -de bruit ses oreilles et son cÅ“ur de tumulte. - -Là -bas, devant lui, le val de Vaucotte ouvrait sa gorge profonde. Rien -jusque-là qu'une hutte de berger auprès d'un parc à moutons vide. Deux -chevaux étaient attachés aux brancards de la maison roulante.--Que -pouvait-on craindre par cette tempête? - -Dès qu'il les eut aperçus, le comte se coucha contre terre, puis il -se traîna sur les mains et sur les genoux, semblable à une sorte de -monstre avec son grand corps souillé de boue et sa coiffure en poil de -bête. Il rampa jusqu'à la cabane solitaire et se cacha dessous pour -n'être point découvert par les fentes des planches. - -Les chevaux, l'ayant vu, s'agitaient. Il coupa lentement leurs brides -avec son couteau qu'il tenait ouvert à la main; et une bourrasque étant -survenue, les animaux s'enfuirent harcelés par la grêle qui cinglait le -toit penché de la maison de bois, la faisant trembler sur ses roues. - -Le comte alors, redressé sur les genoux, colla son Å“il au bas de la -porte, et regarda dedans. - -Il ne bougeait plus; il semblait attendre. Un temps assez long -s'écoula; et tout à coup il se releva, fangeux de la tête aux pieds. -Avec un geste forcené il poussa le verrou qui fermait l'auvent au -dehors, et, saisissant les brancards, il se mit à secouer cette niche -comme s'il eût voulu la briser en pièces. Puis soudain il s'attela, -pliant sa haute taille dans un effort désespéré, tirant comme un bÅ“uf, -et haletant; et il entraîna, vers la pente rapide, la maison voyageuse -et ceux qu'elle enfermait. - -Ils criaient là dedans, heurtant la cloison du poing, ne comprenant pas -ce qui leur arrivait. - -Lorsqu'il fut en haut de la descente, il lâcha la légère demeure qui se -mit à rouler sur la côte inclinée. - -Elle précipitait sa course, emportée follement, allant toujours plus -vite, sautant, trébuchant comme une bête, battant la terre de ses -brancards. - -Un vieux mendiant blotti dans un fossé la vit passer d'un élan sur sa -tête; et il entendit des cris affreux poussés dans le coffre de bois. - -Tout à coup elle perdit une roue arrachée d'un heurt, s'abattit sur le -flanc et se remit à dévaler comme une boule, comme une maison déracinée -dégringolerait du sommet d'un mont. Puis, arrivant au rebord du dernier -ravin, elle bondit en décrivant une courbe, et, tombant au fond, s'y -creva comme un Å“uf. - -Dès qu'elle se fut brisée sur le sol de pierre, le vieux mendiant, qui -l'avait vue passer, descendit à petits pas à travers les ronces; et, mû -par sa prudence de paysan, n'osant approcher du coffre éventré, il alla -jusqu'à la ferme voisine annoncer l'accident. - -On accourut; on souleva les débris; on aperçut deux corps. Ils étaient -meurtris, broyés, saignants. L'homme avait le front ouvert et toute la -face écrasée. La mâchoire de la femme pendait, détachée dans un choc; -et leurs membres cassés étaient mous comme s'il n'y avait plus d'os -sous la chair. - -On les reconnut cependant; et on se mit à raisonner longuement sur les -causes de ce malheur. - ---«Qué qui faisaient dans c'té cahute?» dit une femme. Alors, le vieux -pauvre raconta qu'ils s'étaient apparemment réfugiés là dedans pour -se mettre à l'abri d'une bourrasque, et que le vent furieux avait dû -chavirer et précipiter la cabane. Et il expliquait que lui-même allait -s'y cacher quand il avait vu les chevaux attachés aux brancards, et -compris par là que la place était occupée. - -Il ajouta d'un air satisfait:--«Sans ça, c'est moi qu'j'y passais.» Une -voix dit:--«Ça aurait-il pas mieux valu?» Alors le bonhomme se mit -dans une colère terrible:--«Pourquoi qu'ça aurait mieux valu? Parce -qu'je sieus pauvre et qu'i sont riches! Guettez-les, à c't'heure...» -Et, tremblant, déguenillé, ruisselant d'eau, sordide avec sa barbe -mêlée et ses longs cheveux coulant du chapeau défoncé, il montrait les -deux cadavres du bout de son bâton crochu; et il déclara: «J'sommes -tous égaux, là devant.» - -Mais d'autres paysans étaient venus, et regardaient de coin, d'un Å“il -inquiet, sournois, effrayé, égoïste et lâche. Puis on délibéra sur ce -qu'on ferait; et il fut décidé, dans l'espoir d'une récompense, que les -corps seraient reportés aux châteaux. On attela donc deux carrioles. -Mais une nouvelle difficulté surgit. Les uns voulaient simplement -garnir de paille le fond des voitures; les autres étaient d'avis d'y -placer des matelas par convenance. - -La femme qui avait déjà parlé cria:--«Mais y s'ront pleins d'sang ces -matelas, qu'y faudra les r'laver à l'ieau de javelle.» - -Alors, un gros fermier à face réjouie répondit:--«Y les payeront donc. -Plus qu'ça vaudra, plus qu'ça sera cher.» L'argument fut décisif. - -Et les deux carrioles, haut perchées sur des roues sans ressorts, -partirent au trot, l'une à droite, l'autre à gauche, secouant et -ballottant à chaque cahot des grandes ornières ces restes d'êtres qui -s'étaient étreints et qui ne se rencontreraient plus. - -Le comte, dès qu'il avait vu rouler la cabane sur la dure descente, -s'était enfui de toute la vitesse de ses jambes à travers la pluie et -les bourrasques. Il courut ainsi pendant plusieurs heures, coupant les -routes, sautant les talus, crevant les haies; et il était rentré chez -lui à la tombée du jour, sans savoir comment. - -Les domestiques effarés l'attendaient et lui annoncèrent que les deux -chevaux venaient de revenir sans cavaliers, celui de Julien ayant suivi -l'autre. - -Alors M. de Fourville chancela; et, d'une voix entrecoupée:--«Il leur -sera arrivé quelque accident par ce temps affreux. Que tout le monde se -mette à leur recherche.» - -Il repartit lui-même; mais, dès qu'il fut hors de vue, il se cacha sous -une ronce, guettant la route par où allait revenir morte, ou mourante, -ou peut-être estropiée, défigurée à jamais, celle qu'il aimait encore -d'une passion sauvage. - -Et bientôt, une carriole passa devant lui, qui portait quelque chose -d'étrange. - -Elle s'arrêta devant le château, puis entra. C'était cela, oui, -c'était Elle; mais une angoisse effroyable le cloua sur place, une peur -horrible de savoir, une épouvante de la vérité; et il ne remuait plus, -blotti comme un lièvre, tressaillant au moindre bruit. - -Il attendit une heure, deux heures peut-être. La carriole ne sortait -pas. Il se dit que sa femme expirait; et la pensée de la voir, de -rencontrer son regard, l'emplit d'une telle horreur, qu'il craignit -soudain d'être découvert dans sa cachette et forcé de rentrer pour -assister à cette agonie, et qu'il s'enfuit encore jusqu'au milieu du -bois. Alors, tout à coup, il réfléchit qu'elle avait peut-être besoin -de secours, que personne sans doute ne pouvait la soigner; et il revint -en courant éperdument. - -Il rencontra, en rentrant, son jardinier et lui cria: «Eh bien?» -L'homme n'osait pas répondre. Alors, M. de Fourville hurlant -presque:--«Est-elle morte?» Et le serviteur balbutia:--«Oui, Monsieur -le comte.» - -Il ressentit un soulagement immense. Un calme brusque entra dans son -sang et dans ses muscles vibrants; et il monta d'un pas ferme les -marches de son grand perron. - -L'autre carriole avait gagné les Peuples. Jeanne de loin l'aperçut, vit -le matelas, devina qu'un corps gisait dessus, et comprit tout. Son -émotion fut si vive qu'elle s'affaissa sans connaissance. - -Quand elle reprit ses sens, son père lui tenait la tête et lui -mouillait les tempes de vinaigre. Il demanda en hésitant:--«Tu -sais?...» Elle murmura:--«Oui, père.» Mais, quand elle voulut se lever, -elle ne le put tant elle souffrait. - -Le soir même elle accoucha d'un enfant mort; d'une fille. - -Elle ne vit rien de l'enterrement de Julien; elle n'en sut rien. Elle -s'aperçut seulement au bout d'un jour ou deux que tante Lison était -revenue; et, dans les cauchemars fiévreux qui la hantaient, elle -cherchait obstinément à se rappeler depuis quand la vieille fille était -repartie des Peuples, à quelle époque, dans quelles circonstances. Elle -n'y pouvait parvenir, même en ses heures de lucidité, sûre seulement -qu'elle l'avait vue après la mort de petite mère. - - - - -XI - - -Elle demeura trois mois dans sa chambre, devenue si faible et si pâle -qu'on la croyait et qu'on la disait perdue. Puis peu à peu elle se -ranima. Petit père et tante Lison ne la quittaient plus, installés -tous deux aux Peuples. Elle avait gardé de cette secousse une sorte -de maladie nerveuse; le moindre bruit la faisait défaillir, et elle -tombait en de longues syncopes provoquées par les causes les plus -insignifiantes. - -Jamais elle n'avait demandé de détails sur la mort de Julien. Que lui -importait? N'en savait-elle pas assez? Tout le monde croyait à un -accident, mais elle ne s'y trompait pas; et elle gardait en son cÅ“ur -ce secret qui la torturait: la connaissance de l'adultère, et la vision -de cette brusque et terrible visite du comte, le jour de la catastrophe. - -Voilà que maintenant son âme était pénétrée par des souvenirs -attendris, doux et mélancoliques, des courtes joies d'amour que lui -avait autrefois données son mari. Elle tressaillait à tout moment à des -réveils inattendus de sa mémoire; et elle le revoyait tel qu'il avait -été en ses jours de fiançailles, et tel aussi qu'elle l'avait chéri en -ses seules heures de passions écloses sous le grand soleil de la Corse. -Tous les défauts diminuaient, toutes les duretés disparaissaient, les -infidélités elles-mêmes s'atténuaient maintenant dans l'éloignement -grandissant du tombeau fermé. Et Jeanne, envahie par une sorte de -vague gratitude posthume pour cet homme qui l'avait tenue en ses bras, -pardonnait les souffrances passées pour ne songer qu'aux moments -heureux. Puis le temps marchant toujours et les mois tombant sur les -mois poudrèrent d'oubli, comme d'une poussière accumulée, toutes ses -réminiscences et ses douleurs; et elle se donna tout entière à son fils. - -Il devint l'idole, l'unique pensée des trois êtres réunis autour de -lui; et il régnait en despote. Une sorte de jalousie se déclara même -entre ces trois esclaves qu'il avait, Jeanne regardant nerveusement -les grands baisers donnés au baron après les séances de cheval sur un -genou. Et tante Lison négligée par lui comme elle l'avait toujours -été par tout le monde, traitée parfois en bonne par ce maître qui ne -parlait guère encore, s'en allait pleurer dans sa chambre en comparant -les insignifiantes caresses mendiées par elle et obtenues à peine aux -étreintes qu'il gardait pour sa mère et son grand-père. - -Deux années tranquilles, sans aucun événement, passèrent dans la -préoccupation incessante de l'enfant. Au commencement du troisième -hiver on décida qu'on irait habiter Rouen jusqu'au printemps; et toute -la famille émigra. Mais, en arrivant dans l'ancienne maison abandonnée -et humide, Paul eut une bronchite si grave qu'on craignit une -pleurésie; et les trois parents éperdus déclarèrent qu'il ne pouvait se -passer de l'air des Peuples. On l'y ramena dès qu'il fut guéri. - -Alors commença une série d'années monotones et douces. - -Toujours ensemble autour du petit, tantôt dans sa chambre, tantôt -dans le grand salon, tantôt dans le jardin, ils s'extasiaient sur ses -bégayements, sur ses expressions drôles, sur ses gestes. - -Sa mère l'appelant Paulet par câlinerie, il ne pouvait articuler ce mot -et le prononçait Poulet, ce qui éveillait des rires interminables. Le -surnom de Poulet lui resta. On ne le désignait plus autrement. - -Comme il grandissait vite, une des passionnantes occupations des trois -parents que le baron appelait «ses trois mères» était de mesurer sa -taille. - -On avait tracé sur le lambris contre la porte du salon une série de -petits traits au canif indiquant de mois en mois les progrès de sa -croissance. Cette échelle, baptisée «échelle de Poulet», tenait une -place considérable dans l'existence de tout le monde. - -Puis un nouvel individu vint jouer un rôle important dans la famille, -le chien «Massacre», négligé par Jeanne préoccupée uniquement de son -fils. Nourri par Ludivine et logé dans un vieux baril devant l'écurie, -il vivait solitaire, toujours à la chaîne. - -Paul un matin le remarqua, et se mit à crier pour aller l'embrasser. On -l'y conduisit avec des craintes infinies. Le chien fit fête à l'enfant -qui beugla quand on voulut les séparer. Alors Massacre fut lâché et -installé dans la maison. - -Il devint l'inséparable de Paul, l'ami de tous les instants. Ils se -roulaient ensemble, dormaient côte à côte sur le tapis. Puis bientôt -Massacre coucha dans le lit de son camarade qui ne consentait plus à -le quitter. Jeanne se désolait parfois à cause des puces; et tante -Lison en voulait au chien de prendre une si grosse part de l'affection -du petit, de l'affection volée par cette bête, lui semblait-il, de -l'affection qu'elle aurait tant désirée. - -De rares visites étaient échangées avec les Briseville et les -Coutelier. Le maire et le médecin troublaient seuls régulièrement la -solitude du vieux château. Jeanne, depuis le meurtre de la chienne -et les soupçons que lui avaient inspirés le prêtre lors de la mort -horrible de la comtesse et de Julien, n'entrait plus à l'église, -irritée contre le Dieu qui pouvait avoir de pareils ministres. - -L'abbé Tolbiac, de temps à autre, anathématisait en des allusions -directes le château hanté par l'Esprit du Mal, l'Esprit d'Éternelle -Révolte, l'Esprit d'Erreur et de Mensonge, l'Esprit d'Iniquité, -l'Esprit de Corruption et d'Impureté. Il désignait ainsi le baron. - -Son église d'ailleurs était désertée; et, quand il allait le long -des champs où les laboureurs poussaient leur charrue, les paysans ne -s'arrêtaient pas pour lui parler, ne se détournaient point pour le -saluer. Il passait en outre pour sorcier, parce qu'il avait chassé le -démon d'une femme possédée. Il connaissait, disait-on, des paroles -mystérieuses pour écarter les sorts, qui n'étaient, selon lui, que -des espèces de farces de Satan. Il imposait les mains aux vaches qui -donnaient du lait bleu ou qui portaient la queue en cercle, et par -quelques mots inconnus il faisait retrouver les objets perdus. - -Son esprit étroit et fanatique s'adonnait avec passion à l'étude des -livres religieux contenant l'histoire des apparitions du Diable sur -la terre, les diverses manifestations de son pouvoir, ses influences -occultes et variées, toutes les ressources qu'il avait, et les tours -ordinaires de ses ruses. Et comme il se croyait appelé particulièrement -à combattre cette Puissance mystérieuse et fatale, il avait appris -toutes les formules d'exorcismes indiquées dans les manuels -ecclésiastiques. - -Il croyait sans cesse sentir errer dans l'ombre le Malin Esprit; et la -phrase latine revenait à tout moment sur ses lèvres: _Sicut leo rugiens -circuit quærens quem devoret_. - -Alors une crainte se répandit, une terreur de sa force cachée. Ses -confrères eux-mêmes, prêtres ignorants des campagnes, pour qui -Béelzébuth est article de foi, qui, troublés par les prescriptions -minutieuses des rites en cas de manifestations de cette puissance du -mal, en arrivent à confondre la religion avec la magie, considéraient -l'abbé Tolbiac comme un peu sorcier; et ils le respectaient autant -pour le pouvoir obscur qu'ils lui supposaient que pour l'inattaquable -austérité de sa vie. - -Quand il rencontrait Jeanne, il ne la saluait pas. - -Cette situation inquiétait et désolait tante Lison, qui ne comprenait -point, en son âme craintive de vieille fille, qu'on n'allât pas à -l'église. Elle était pieuse sans doute, sans doute elle se confessait -et communiait; mais personne ne le savait, ne cherchait à le savoir. - -Quand elle se trouvait seule, toute seule avec Paul, elle lui parlait, -tout bas, du bon Dieu. Il l'écoutait à peu près quand elle lui -racontait les histoires miraculeuses des premiers temps du monde; mais, -quand elle lui disait qu'il faut aimer, beaucoup, beaucoup le bon Dieu, -il répondait parfois:--«Où qu'il est, tante?» Alors elle montrait le -ciel avec son doigt:--«Là -haut, Poulet, mais il ne faut pas le dire.» -Elle avait peur du baron. - -Mais un jour Poulet lui déclara:--«Le bon Dieu, il est partout, mais il -est pas dans l'église.» Il avait parlé à son grand-père des révélations -mystérieuses de tante. - -L'enfant prenait dix ans; sa mère semblait en avoir quarante. Il était -fort, turbulent, hardi pour grimper dans les arbres, mais il ne savait -pas grand'chose. Les leçons l'ennuyant, il les interrompait tout de -suite. Et, toutes les fois que le baron le retenait un peu longtemps -devant un livre, Jeanne aussitôt arrivait, disant:--«Laisse-le donc -jouer maintenant. Il ne faut pas le fatiguer, il est si jeune.» Pour -elle il avait toujours six mois ou un an. C'est à peine si elle se -rendait compte qu'il marchait, courait, parlait comme un petit homme; -et elle vivait dans une peur constante qu'il ne tombât, qu'il n'eût -froid, qu'il n'eût chaud en s'agitant, qu'il ne mangeât trop pour son -estomac, ou trop peu pour sa croissance. - -Quand il eut douze ans, une grosse difficulté surgit: celle de la -première communion. - -Lise un matin vint trouver Jeanne et lui représenta qu'on ne pouvait -laisser plus longtemps le petit sans instruction religieuse et sans -remplir ses premiers devoirs. Elle argumenta de toutes les façons, -invoquant mille raisons, et, avant tout, l'opinion des gens qu'ils -voyaient. La mère, troublée, indécise, hésitait, affirmant qu'on -pouvait attendre encore. - -Mais un mois plus tard, comme elle rendait une visite à la comtesse de -Briseville, cette dame lui demanda par hasard: «C'est cette année sans -doute que votre Paul va faire sa première communion.» Et Jeanne, prise -au dépourvu, répondit: «Oui, Madame.» Ce simple mot la décida et, sans -en rien confier à son père, elle pria Lise de conduire l'enfant au -catéchisme. - -Pendant un mois tout alla bien; mais Poulet revint un soir avec -la gorge enrouée. Et le lendemain il toussait. Sa mère affolée -l'interrogea, et elle apprit que le curé l'avait envoyé attendre la fin -de la leçon à la porte de l'église dans le courant d'air du porche, -parce qu'il s'était mal tenu. - -Elle le garda donc chez elle, et lui fit apprendre elle-même cet -alphabet de la religion. Mais l'abbé Tolbiac, malgré les supplications -de Lison, refusa de l'admettre parmi les communiants, comme étant -insuffisamment instruit. - -Il en fut de même l'an suivant. Alors le baron exaspéré jura que -l'enfant n'avait pas besoin de croire à cette niaiserie, à ce symbole -puéril de la transsubstantiation, pour être un honnête homme; et il -fut décidé qu'il serait élevé en chrétien, mais non pas en catholique -pratiquant, et qu'à sa majorité il demeurerait libre de devenir ce -qu'il lui plairait. - -Et Jeanne, quelque temps après, ayant fait une visite aux Briseville, -n'en reçut point en retour. Elle s'étonna, connaissant la méticuleuse -politesse de ses voisins; mais la marquise de Coutelier lui révéla -avec hauteur la raison de cette abstention. - -Se regardant, par la situation de son mari, et par son titre bien -authentique, et par sa fortune considérable, comme une sorte de reine -de la noblesse normande, la marquise gouvernait en vraie reine, parlait -en liberté, se montrait gracieuse ou cassante selon les occasions, -admonestait, redressait, félicitait à tout propos. Jeanne donc s'étant -présentée chez elle, cette dame, après quelques paroles glaciales, -prononça d'un ton sec:--«La société se divise en deux classes: les gens -qui croient à Dieu et ceux qui n'y croient pas. Les uns, même les plus -humbles, sont nos amis, nos égaux; les autres ne sont rien pour nous.» - -Jeanne, sentant l'attaque, répliqua:--«Mais ne peut-on croire à Dieu -sans fréquenter les églises?» - -La marquise répondit:--«Non, Madame; les fidèles vont prier Dieu dans -son église comme on va trouver les hommes en leurs demeures.» - -Jeanne blessée reprit:--«Dieu est partout, Madame. Quant à moi, qui -crois du fond du cÅ“ur à sa bonté, je ne le sens plus présent quand -certains prêtres se trouvent entre lui et moi.» - -La marquise se leva:--«Le prêtre porte le drapeau de l'Église, Madame; -quiconque ne suit pas le drapeau est contre lui, et contre nous.» - -Jeanne s'était levée à son tour, frémissante:--«Vous croyez, Madame, au -Dieu d'un parti. Moi je crois au Dieu des honnêtes gens.» - -Elle salua et sortit. - -Les paysans aussi la blâmaient entre eux de n'avoir point fait faire -à Poulet sa première communion. Ils n'allaient point aux offices, -n'approchaient point des sacrements, ou bien ne les recevaient qu'à -Pâques selon les prescriptions formelles de l'Église; mais pour les -mioches, c'était autre chose; et tous auraient reculé devant l'audace -d'élever un enfant hors de cette loi commune, parce que la Religion, -c'est la Religion. - -Elle vit bien cette réprobation, et s'indigna en son âme de toutes ces -pactisations, de ces arrangements de conscience, de cette universelle -peur de tout, de la grande lâcheté gîtée au fond de tous les cÅ“urs, et -parée, quand elle se montre, de tant de masques respectables. - -Le baron prit la direction des études de Paul, et le mit au latin. La -mère n'avait plus qu'une recommandation: «Surtout ne le fatigue pas;» -et elle rôdait, inquiète, près de la chambre aux leçons, petit père lui -en ayant interdit l'entrée parce qu'elle interrompait à tout instant -l'enseignement pour demander: «Tu n'as pas froid aux pieds, Poulet?» -Ou bien: «Tu n'as pas mal à la tête, Poulet?» Ou bien pour arrêter le -maître: «Ne le fais pas tant parler, tu vas lui fatiguer la gorge.» - -Dès que le petit était libre, il descendait jardiner avec mère et -tante. Ils avaient maintenant un grand amour pour la culture de la -terre; et tous trois plantaient des jeunes arbres au printemps, -semaient des graines dont l'éclosion et la poussée les passionnaient, -taillaient des branches, coupaient des fleurs pour faire des bouquets. - -Le plus grand souci du jeune homme était la production des salades. -Il dirigeait quatre grands carrés du potager où il élevait avec un -soin extrême Laitues, Romaines, Chicorées, Barbes de capucin, Royales, -toutes les espèces connues de ces feuilles comestibles. Il bêchait, -arrosait, sarclait, repiquait, aidé de ses deux mères qu'il faisait -travailler comme des femmes de journée. On les voyait pendant des -heures entières à genoux dans les plates-bandes, maculant leurs robes -et leurs mains, occupées à introduire la racine des jeunes plantes en -des trous qu'elles creusaient d'un seul doigt piqué d'aplomb dans la -terre. - -Poulet devenait grand, il atteignait quinze ans; et l'échelle du salon -marquait un mètre cinquante-huit, mais il restait enfant d'esprit, -ignorant, niais, étouffé entre ces deux jupes et ce vieil homme aimable -qui n'était plus du siècle. - -Un soir enfin le baron parla du collège; et Jeanne aussitôt se mit à -sangloter. Tante Lison effarée se tenait dans un coin sombre. - -La mère répondait:--«Qu'a-t-il besoin de tant savoir. Nous en ferons un -homme des champs, un gentilhomme campagnard. Il cultivera ses terres -comme font beaucoup de nobles. Il vivra et vieillira heureux dans cette -maison où nous avons vécu avant lui, où nous mourrons. Que peut-on -demander de plus?» - -Mais le baron hochait la tête.--«Que répondras-tu s'il vient te dire, -lorsqu'il aura vingt-cinq ans:--Je ne suis rien, je ne sais rien par ta -faute, par la faute de ton égoïsme maternel. Je me sens incapable de -travailler, de devenir quelqu'un, et pourtant je n'étais pas fait pour -la vie obscure, humble, et triste à mourir, à laquelle ta tendresse -imprévoyante m'a condamné.» - -Elle pleurait toujours, implorant son fils.--«Dis, Poulet, tu ne me -reprocheras jamais de t'avoir trop aimé, n'est-ce pas? - -Et le grand enfant surpris promettait:--«Non, maman. - ---Tu me le jures? - ---Oui, maman. - ---Tu veux rester ici, n'est-ce pas? - ---Oui, maman.» - -Alors le baron parla ferme et haut:--«Jeanne, tu n'as pas le droit de -disposer de cette vie. Ce que tu fais là est lâche et presque criminel; -tu sacrifies ton enfant à ton bonheur particulier.» - -Elle cacha sa figure dans ses mains, poussant des sanglots précipités, -et elle balbutiait dans ses larmes:--«J'ai été si malheureuse... -si malheureuse! Maintenant que je suis tranquille avec lui, on me -l'enlève... Qu'est-ce que je deviendrai... toute seule... à présent?...» - -Son père se leva, vint s'asseoir auprès d'elle, la prit dans ses -bras.--«Et moi, Jeanne?» Elle le saisit brusquement par le cou, -l'embrassa avec violence, puis, toute suffoquée encore, elle articula -au milieu d'étranglements:--«Oui. Tu as raison... peut-être... petit -père. J'étais folle, mais j'ai tant souffert. Je veux bien qu'il aille -au collège.» - -Et, sans trop comprendre ce qu'on allait faire de lui, Poulet, à son -tour, se mit à larmoyer. - -Alors ses trois mères l'embrassant, le câlinant, l'encouragèrent. -Et lorsqu'on monta se coucher, tous avaient le cÅ“ur serré et tous -pleurèrent dans leurs lits, même le baron qui s'était contenu. - -Il fut décidé qu'à la rentrée on mettrait le jeune homme au collège du -Havre; et il eut, pendant tout l'été, plus de gâteries que jamais. - -Sa mère gémissait souvent à la pensée de la séparation. Elle prépara -son trousseau comme s'il allait entreprendre un voyage de dix ans; -puis, un matin d'octobre, après une nuit sans sommeil, les deux femmes -et le baron montèrent avec lui dans la calèche qui partit au trot des -deux chevaux. - -On avait déjà choisi, dans un autre voyage, sa place au dortoir et sa -place en classe. Jeanne, aidée de tante Lison, passa tout le jour à -ranger les hardes dans la petite commode. Comme le meuble ne contenait -pas le quart de ce qu'on avait apporté, elle alla trouver le proviseur -pour en obtenir un second. L'économe fut appelé; il représenta que -tant de linge et d'effets ne feraient que gêner sans servir jamais; et -il refusa, au nom du règlement, de céder une autre commode. La mère -désolée se résolut alors à louer une chambre dans un petit hôtel voisin -en recommandant à l'hôtelier d'aller lui-même porter à Poulet tout ce -dont il aurait besoin, au premier appel de l'enfant. - -Puis on fit un tour sur la jetée pour regarder sortir et entrer les -navires. - -Le triste soir tomba sur la ville qui s'illumina peu à peu. On entra -pour dîner dans un restaurant. Aucun d'eux n'avait faim; et ils se -regardaient d'un Å“il humide pendant que les plats défilaient devant -eux et s'en retournaient presque pleins. - -Puis on se mit en marche lentement vers le collège. Des enfants de -toutes les tailles arrivaient de tous les côtés, conduits par leurs -familles ou par des domestiques. Beaucoup pleuraient. On entendait un -bruit de larmes dans la grande cour à peine éclairée. - -Jeanne et Poulet s'étreignirent longtemps. Tante Lison restait -derrière, oubliée tout à fait et la figure dans son mouchoir. Mais le -baron, qui s'attendrissait, abrégea les adieux en entraînant sa fille. -La calèche attendait devant la porte; ils montèrent dedans tous trois -et s'en retournèrent dans la nuit vers les Peuples. - -Parfois un gros sanglot passait dans l'ombre. - -Le lendemain Jeanne pleura jusqu'au soir. Le jour suivant elle fit -atteler le phaéton et partit pour le Havre. Poulet semblait avoir déjà -pris son parti de la séparation. Pour la première fois de sa vie il -avait des camarades; et le désir de jouer le faisait frémir sur sa -chaise au parloir. - -Jeanne revint ainsi tous les deux jours, et le dimanche pour les -sorties. Ne sachant que faire pendant les classes, entre les -récréations, elle demeurait assise au parloir, n'ayant ni la force -ni le courage de s'éloigner du collège. Le proviseur la fit prier de -monter chez lui, et il lui demanda de venir moins souvent. Elle ne tint -pas compte de cette recommandation. - -Il la prévint alors que, si elle continuait à empêcher son fils de -jouer pendant les heures d'ébats, et de travailler en le troublant sans -cesse, on se verrait forcé de le lui rendre; et le baron fut prévenu -par un mot. Elle demeura donc gardée à vue aux Peuples, comme une -prisonnière. - -Elle attendait chaque vacance avec plus d'anxiété que son enfant. - -Et une inquiétude incessante agitait son âme. Elle se mit à rôder par -le pays, se promenant seule avec le chien Massacre pendant des jours -entiers, en rêvassant dans le vide. Parfois elle restait assise -durant tout un après-midi à regarder la mer du haut de la falaise; -parfois, elle descendait jusqu'à Yport à travers le bois, refaisant des -promenades anciennes dont le souvenir la poursuivait. Comme c'était -loin, comme c'était loin, le temps où elle parcourait ce même pays, -jeune fille, et grise de rêves. - -Chaque fois qu'elle revoyait son fils, il lui semblait qu'ils avaient -été séparés pendant dix ans. Il devenait homme de mois en mois; de mois -en mois elle devenait une vieille femme. Son père paraissait son frère, -et tante Lison, qui ne vieillissait point, restée fanée dès son âge de -vingt-cinq ans, avait l'air d'une sÅ“ur aînée. - -Poulet ne travaillait guère; il doubla sa quatrième. La troisième alla -tant bien que mal; mais il fallut recommencer la seconde; et il se -trouva en rhétorique alors qu'il atteignait vingt ans. - -Il était devenu un grand garçon blond, avec des favoris déjà touffus -et une apparence de moustaches. C'était lui maintenant qui venait aux -Peuples chaque dimanche. Comme il prenait depuis longtemps des leçons -d'équitation, il louait simplement un cheval et faisait la route en -deux heures. - -Dès le matin Jeanne partait au-devant de lui avec la tante et le baron -qui se courbait peu à peu et marchait ainsi qu'un petit vieux, les -mains rejointes derrière son dos comme pour s'empêcher de tomber sur le -nez. - -Ils allaient tout doucement le long de la route, s'asseyant parfois -sur le fossé, et regardant au loin si on n'apercevait pas encore le -cavalier. Dès qu'il apparaissait comme un point noir sur la ligne -blanche, les trois parents agitaient leurs mouchoirs; et il mettait son -cheval au galop pour arriver comme un ouragan, ce qui faisait palpiter -de peur Jeanne et Lison et s'exalter le grand-père qui criait «Bravo» -dans un enthousiasme d'impotent. - -Bien que Paul eût la tête de plus que sa mère, elle le traitait -toujours comme un marmot, lui demandant encore: «Tu n'as pas froid -aux pieds, Poulet?» et, quand il se promenait devant le perron, après -déjeuner, en fumant une cigarette, elle ouvrait la fenêtre pour lui -crier: «Ne sors pas nu-tête, je t'en supplie, tu vas attraper un rhume -de cerveau.» - -Et elle frémissait d'inquiétude quand il repartait à cheval dans la -nuit: «Surtout ne va pas trop vite, mon petit Poulet, sois prudent, -pense à ta pauvre mère qui serait désespérée s'il t'arrivait quelque -chose.» - -Mais voilà qu'un samedi matin elle reçut une lettre de Paul annonçant -qu'il ne viendrait pas le lendemain parce que des amis avaient organisé -une partie de plaisir à laquelle il était invité. - -Elle fut torturée d'angoisses pendant toute la journée du dimanche -comme sous la menace d'un malheur; puis, le jeudi, n'y tenant plus, -elle partit pour le Havre. - -Il lui parut changé sans qu'elle se rendît compte en quoi. Il semblait -animé, parlait d'une voix plus mâle. Et soudain il lui dit, comme -une chose toute naturelle:--«Sais-tu, maman, puisque tu es venue -aujourd'hui, je n'irai pas encore aux Peuples dimanche prochain, parce -que nous recommençons notre fête.» - -Elle resta toute saisie, suffoquée comme s'il eût annoncé qu'il partait -pour le nouveau monde; puis, quand elle put enfin parler:--«Oh! -Poulet, qu'as-tu? dis-moi, que se passe-t-il?» Il se mit à rire et -l'embrassa:--«Mais rien de rien, maman. Je vais m'amuser avec des amis, -c'est de mon âge.» - -Elle ne trouva pas un mot à répondre, et, quand elle fut toute seule -dans la voiture, des idées singulières l'assaillirent. Elle ne l'avait -plus reconnu, son Poulet, son petit Poulet de jadis. Pour la première -fois elle s'apercevait qu'il était grand, qu'il n'était plus à elle, -qu'il allait vivre de son côté sans s'occuper des vieux. Il lui -semblait qu'en un jour il s'était transformé. Quoi! c'était son fils, -son pauvre petit enfant qui lui faisait autrefois repiquer des salades, -ce fort garçon barbu dont la volonté s'affirmait! - -Et pendant trois mois Paul ne vint voir ses parents que de temps en -temps, toujours hanté d'un désir évident de repartir au plus vite, -cherchant chaque soir à gagner une heure. Jeanne s'effrayait, et le -baron sans cesse la consolait répétant: «Laisse-le faire; il a vingt -ans, ce garçon.» - -Mais, un matin, un vieil homme assez mal vêtu demanda en français -d'Allemagne:--«Matame la vicomtesse.» Et, après beaucoup de saluts -cérémonieux, il tira de sa poche un portefeuille sordide en -déclarant:--«Ché un bétit bapier bour fous;» et il tendit, en le -dépliant, un morceau de papier graisseux. Elle lut, relut, regarda le -Juif, relut encore et demanda:--«Qu'est-ce que cela veut dire?» - -L'homme, obséquieux, expliqua:--«Ché fé fous tire. Votre fils il afé -pesoin d'un peu d'archent, et comme ché safais que fous êtes une ponne -mère, che lui prêté quelque betite chose bour son pesoin.» - -Elle tremblait. «Mais pourquoi ne m'en a-t-il pas demandé à moi?» Le -Juif expliqua longuement qu'il s'agissait d'une dette de jeu devant -être payée le lendemain avant midi, que Paul n'étant pas encore majeur, -personne ne lui aurait rien prêté et que son «honneur était gombromise» -sans le «bétit service obligeant» qu'il avait rendu à ce jeune homme. - -Jeanne voulait appeler le baron, mais elle ne pouvait se lever tant -l'émotion la paralysait. Enfin elle dit à l'usurier:--«Voulez-vous -avoir la complaisance de sonner?» - -Il hésitait, craignant une ruse. Il balbutia:--«Si che fous chène, -che refiendrai.» Elle remua la tête pour dire non. Il sonna; et ils -attendirent, muets, l'un en face de l'autre. - -Quand le baron fut arrivé, il comprit tout de suite la situation. Le -billet était de quinze cents francs. Il en paya mille en disant à -l'homme entre les yeux:--«Surtout ne revenez pas.» L'autre remercia, -salua, et disparut. - -Le grand-père et la mère partirent aussitôt pour le Havre; mais, en -arrivant au collège, ils apprirent que depuis un mois Paul n'y était -point venu. Le principal avait reçu quatre lettres signées de Jeanne -pour annoncer un malaise de son élève, et ensuite pour donner des -nouvelles. Chaque lettre était accompagnée d'un certificat de médecin; -le tout faux, naturellement. Ils furent atterrés, et ils restaient là , -se regardant. - -Le principal, désolé, les conduisit chez le commissaire de police. Les -deux parents couchèrent à l'hôtel. - -Le lendemain on retrouva le jeune homme chez une fille entretenue de la -ville. Son grand-père et sa mère l'emmenèrent aux Peuples sans qu'un -mot fût échangé entre eux tout le long de la route. Jeanne pleurait, -la figure dans son mouchoir. Paul regardait la campagne d'un air -indifférent. - -En huit jours on découvrit que pendant les trois derniers mois il avait -fait quinze mille francs de dettes. Les créanciers ne s'étaient point -montrés d'abord, sachant qu'il serait bientôt majeur. - -Aucune explication n'eut lieu. On voulait le reconquérir par la -douceur. On lui faisait manger des mets délicats, on le choyait, on le -gâtait. C'était au printemps; on lui loua un bateau à Yport, malgré les -terreurs de Jeanne, pour qu'il pût faire à son gré des promenades en -mer. - -On ne lui laissait point de cheval de crainte qu'il n'allât au Havre. - -Il demeurait désÅ“uvré, irritable, parfois brutal. Le baron -s'inquiétait de ses études incomplètes. Jeanne, affolée à la pensée -d'une séparation, se demandait cependant ce qu'on allait faire de lui. - -Un soir il ne rentra pas. On apprit qu'il était sorti en barque avec -deux matelots. Sa mère éperdue descendit nu-tête jusqu'à Yport, dans la -nuit. - -Quelques hommes attendaient sur la plage la rentrée de l'embarcation. - -Un petit feu apparut au large; il approchait en se balançant. Paul ne -se trouvait plus à bord. Il s'était fait conduire au Havre. - -La police eut beau le rechercher, elle ne le retrouva pas. La fille qui -l'avait caché une première fois avait aussi disparu, sans laisser de -traces, son mobilier vendu, et son terme payé. Dans la chambre de Paul, -aux Peuples, on découvrit deux lettres de cette créature qui paraissait -folle d'amour pour lui. Elle parlait d'un voyage en Angleterre, ayant -trouvé les fonds nécessaires, disait-elle. - -Et les trois habitants du château vécurent silencieux et sombres -dans l'enfer morne des tortures morales. Les cheveux de Jeanne, gris -déjà , étaient devenus blancs. Elle se demandait naïvement pourquoi la -destinée la frappait ainsi. - -Elle reçut une lettre de l'abbé Tolbiac:--«Madame, la main de Dieu -s'est appesantie sur vous. Vous Lui avez refusé votre enfant; Il vous -l'a pris à son tour pour le jeter à une prostituée. N'ouvrirez-vous -pas les yeux à cet enseignement du Ciel? La miséricorde du Seigneur -est infinie. Peut-être vous pardonnera-t-il si vous revenez vous -agenouiller devant Lui. Je suis son humble serviteur, je vous ouvrirai -la porte de sa demeure quand vous y viendrez frapper.» - -Elle demeura longtemps avec cette lettre sur les genoux. C'était -vrai, peut-être, ce que disait ce prêtre. Et toutes les incertitudes -religieuses se mirent à déchirer sa conscience. Dieu pouvait-il être -vindicatif et jaloux comme les hommes? mais s'il ne se montrait pas -jaloux, personne ne le craindrait, personne ne l'adorerait plus. Pour -se faire mieux connaître à nous, sans doute, il se manifestait aux -humains avec leurs propres sentiments. Et le doute lâche, qui pousse -aux églises les hésitants, les troublés, entrant en elle, elle courut -furtivement, un soir, à la nuit tombante, jusqu'au presbytère, et, -s'agenouillant aux pieds du maigre abbé, sollicita l'absolution. - -Il lui promit un demi-pardon, Dieu ne pouvant déverser toutes ses -grâces sur un toit qui recouvrait un homme comme le baron:--«Vous -sentirez bientôt, affirma-t-il, les effets de la Divine Mansuétude.» - -Elle reçut en effet, deux jours plus tard, une lettre de son fils; et -elle la considéra, dans l'affolement de sa peine, comme le début des -soulagements promis par l'abbé. - - --«Ma chère maman, n'aie pas d'inquiétude. Je suis à Londres, en - bonne santé, mais j'ai grand besoin d'argent. Nous n'avons plus un - sou et nous ne mangeons pas tous les jours. Celle qui m'accompagne et - que j'aime de toute mon âme a dépensé tout ce qu'elle avait pour ne - pas me quitter: cinq mille francs; et tu comprends que je suis engagé - d'honneur à lui rendre cette somme d'abord. Tu serais donc bien - aimable de m'avancer une quinzaine de mille francs sur l'héritage de - papa, puisque je vais être bientôt majeur; tu me tireras d'un grand - embarras. - - «Adieu, ma chère maman, je t'embrasse de tout mon cÅ“ur, ainsi que - grand-père et tante Lison. J'espère te revoir bientôt. - - «Ton fils, - - «Vicomte Paul DE LAMARE.» - -Il lui avait écrit! Donc il ne l'oubliait pas. Elle ne songea point -qu'il demandait de l'argent. On lui en enverrait puisqu'il n'en avait -plus. Qu'importait l'argent! Il lui avait écrit! - -Et elle courut, en pleurant, porter cette lettre au baron. Tante Lison -fut appelée; et on relut, mot à mot, ce papier qui parlait de lui. On -en discuta chaque terme. - -Jeanne, sautant de la complète désespérance à une sorte d'enivrement -d'espoir, défendait Paul:--«Il reviendra, il va revenir puisqu'il -écrit.» - -Le baron, plus calme, prononça:--«C'est égal, il nous a quittés pour -cette créature. Il l'aime donc mieux que nous, puisqu'il n'a pas -hésité.» - -Une douleur subite et épouvantable traversa le cÅ“ur de Jeanne; et -tout de suite une haine s'alluma en elle contre cette maîtresse qui -lui volait son fils; une haine inapaisable, sauvage, une haine de mère -jalouse. Jusqu'alors toute sa pensée avait été pour Paul. A peine -songeait-elle qu'une drôlesse était la cause de ses égarements. Mais -soudain cette réflexion du baron avait évoqué cette rivale, lui avait -révélé sa puissance fatale; et elle sentit qu'entre cette femme et elle -une lutte commençait acharnée, et elle sentait aussi qu'elle aimerait -mieux perdre son fils que de le partager avec l'autre. - -Et toute sa joie s'écroula. - -Ils envoyèrent les quinze mille francs et ne reçurent plus de nouvelles -pendant cinq mois. - -Puis un homme d'affaires se présenta pour régler les détails de la -succession de Julien. Jeanne et le baron rendirent les comptes sans -discuter, abandonnant même l'usufruit qui revenait à la mère. Et, -rentré à Paris, Paul toucha cent vingt mille francs. Il écrivit alors -quatre lettres en six mois, donnant de ses nouvelles en style concis et -terminant par de froides protestations de tendresse:--«Je travaille, -affirmait-il; j'ai trouvé une position à la Bourse. J'espère aller vous -embrasser quelque jour aux Peuples, mes chers parents.» - -Il ne disait pas un mot de sa maîtresse; et ce silence signifiait plus -que s'il eût parlé d'elle durant quatre pages. Jeanne, dans ces lettres -glacées, sentait cette femme embusquée, implacable, l'ennemie éternelle -des mères, la fille. - -Les trois solitaires discutaient sur ce qu'on pouvait faire pour sauver -Paul; et ils ne trouvaient rien. Un voyage à Paris? A quoi bon? - -Le baron disait: «Il faut laisser s'user sa passion. Il nous reviendra -tout seul.» - -Et leur vie était lamentable. - -Jeanne et Lison allaient ensemble à l'église en se cachant du baron. - -Un temps assez long s'écoula sans nouvelles, puis, un matin, une lettre -désespérée les terrifia. - - «Ma pauvre maman, je suis perdu, je n'ai plus qu'à me brûler la - cervelle si tu ne viens pas à mon secours. Une spéculation qui - présentait pour moi toutes les chances de succès vient d'échouer; et - je dois quatre-vingt-cinq mille francs. C'est le déshonneur si je - ne paye pas, la ruine, l'impossibilité de rien faire désormais. Je - suis perdu. Je te le répète, je me brûlerai la cervelle plutôt que - de survivre à cette honte. Je l'aurais peut-être fait déjà sans les - encouragements d'une femme dont je ne te parle jamais et qui est ma - Providence. - - «Je t'embrasse du fond du cÅ“ur, ma chère maman; c'est peut-être pour - toujours. Adieu. - - «PAUL.» - -Des liasses de papiers d'affaires joints à cette lettre donnaient des -explications détaillées sur le désastre. - -Le baron répondit poste pour poste qu'on allait aviser. Puis il partit -pour le Havre afin de se renseigner; et il hypothéqua des terres pour -se procurer l'argent qui fut envoyé à Paul. - -Le jeune homme répondit trois lettres de remerciements enthousiastes et -de tendresses passionnées, annonçant sa venue immédiate pour embrasser -ses chers parents. - -Il ne vint pas. - -Une année entière s'écoula. - -Jeanne et le baron allaient partir pour Paris afin de le trouver et -de tenter un dernier effort quand on apprit par un mot qu'il était -à Londres de nouveau, montant une entreprise de paquebots à vapeur, -sous la raison sociale «PAUL DELAMARE ET Cie». Il écrivait: «C'est la -fortune assurée pour moi, peut-être la richesse. Et je ne risque rien. -Vous voyez d'ici tous les avantages. Quand je vous reverrai, j'aurai -une belle position dans le monde. Il n'y a que les affaires pour se -tirer d'embarras aujourd'hui.» - -Trois mois plus tard la compagnie de paquebots était mise en faillite -et le directeur poursuivi pour irrégularités dans les écritures -commerciales. Jeanne eut une crise de nerfs qui dura plusieurs heures; -puis elle prit le lit. - -Le baron repartit au Havre, s'informa, vit des avocats, des hommes -d'affaires, des avoués, des huissiers, constata que le déficit de la -société _Delamare_ était de deux cent trente-cinq mille francs, et il -hypothéqua de nouveau ses biens. Le château des Peuples et les deux -fermes y attenantes furent grevés pour une grosse somme. - -Un soir, comme il réglait les dernières formalités dans le cabinet -d'un homme d'affaires, il roula sur le parquet, frappé d'une attaque -d'apoplexie. - -Jeanne fut prévenue par un cavalier. Quand elle arriva, il était mort. - -Elle le ramena aux Peuples, tellement anéantie que sa douleur était -plutôt de l'engourdissement que du désespoir. - -L'abbé Tolbiac refusa au corps l'entrée de l'église, malgré les -supplications éperdues des deux femmes. Le baron fut enterré à la nuit -tombante, sans cérémonie aucune. - -Paul connut l'événement par un des agents liquidateurs de sa faillite. -Il était encore caché en Angleterre. Il écrivit pour s'excuser de -n'être point venu, ayant appris trop tard le malheur.--«D'ailleurs, -maintenant que tu m'as tiré d'affaire, ma chère maman, je rentre en -France, et je t'embrasserai bientôt.» - -Jeanne vivait dans un tel affaissement d'esprit qu'elle semblait ne -plus rien comprendre. - -Et vers la fin de l'hiver tante Lison, âgée alors de soixante-huit ans, -eut une bronchite qui dégénéra en fluxion de poitrine; et elle expira -doucement en balbutiant: «Ma pauvre petite Jeanne, je vais demander au -bon Dieu qu'il ait pitié de toi.» - -Jeanne la suivit au cimetière, vit tomber la terre sur le cercueil, et, -comme elle s'affaissait avec l'envie au cÅ“ur de mourir aussi, de ne -plus souffrir, de ne plus penser, une forte paysanne la saisit dans ses -bras et l'emporta comme elle eût fait d'un petit enfant. - -En rentrant au château, Jeanne, qui venait de passer cinq nuits au -chevet de la vieille fille, se laissa mettre au lit sans résistance par -cette campagnarde inconnue qui la maniait avec douceur et autorité; -et elle tomba dans un sommeil d'épuisement, accablée de fatigue et de -souffrance. - -Elle s'éveilla vers le milieu de la nuit. Une veilleuse brûlait sur la -cheminée. Une femme dormait dans un fauteuil. Qui était cette femme? -Elle ne la reconnaissait pas, et elle cherchait, s'étant penchée au -bord de sa couche, pour bien distinguer ses traits sous la lueur -tremblotante de la mèche flottant sur l'huile dans un verre de cuisine. - -Il lui semblait pourtant qu'elle avait vu cette figure. Mais quand? -Mais où? La femme dormait paisiblement, la tête inclinée sur l'épaule, -le bonnet tombé par terre. Elle pouvait avoir quarante ou quarante-cinq -ans. Elle était forte, colorée, carrée, puissante. Ses larges mains -pendaient des deux côtés du siège. Ses cheveux grisonnaient. Jeanne -la regardait obstinément dans ce trouble d'esprit du réveil après le -sommeil fiévreux qui suit les grands malheurs. - -Certes elle avait vu ce visage! Était-ce autrefois? Était-ce récemment? -Elle n'en savait rien, et cette obsession l'agitait, l'énervait. Elle -se leva doucement pour regarder de plus près la dormeuse, et elle -s'approcha sur la pointe des pieds. C'était la femme qui l'avait -relevée au cimetière, puis couchée. Elle se rappelait cela confusément. - -Mais l'avait-elle rencontrée ailleurs, à une autre époque de sa vie? Ou -bien la croyait-elle reconnaître seulement dans le souvenir obscur de -la dernière journée? Et puis comment était-elle là , dans sa chambre? -Pourquoi? - -La femme souleva ses paupières, aperçut Jeanne et se dressa -brusquement. Elles se trouvaient face à face, si près que leurs -poitrines se frôlaient. L'inconnue grommela: «--Comment! vous v'là -d'bout! Vous allez attraper du mal à c't'heure. Voulez-vous bien vous -r'coucher!» - -Jeanne demanda:--«Qui êtes-vous?» - -Mais la femme, ouvrant les bras, la saisit, l'enleva de nouveau, et -la reporta sur son lit avec la force d'un homme. Et comme elle la -reposait doucement sur ses draps, penchée, presque couchée sur Jeanne, -elle se mit à pleurer en l'embrassant éperdument sur les joues, dans -les cheveux, sur les yeux, lui trempant la figure de ses larmes, -et balbutiant:--«Ma pauvre maîtresse, mam'zelle Jeanne, ma pauvre -maîtresse, vous ne me reconnaissez donc point?» - -Et Jeanne s'écria:--«Rosalie, ma fille.» Et, lui jetant les deux bras -au cou, elle l'étreignit en la baisant; et elles sanglotaient toutes -les deux, enlacées étroitement, mêlant leurs pleurs, ne pouvant plus -desserrer leurs bras. - -Rosalie se calma la première:--«Allons, faut être sage, dit-elle, et -ne pas attraper froid.» Et elle ramena les couvertures, reborda le -lit, replaça l'oreiller sous la tête de son ancienne maîtresse qui -continuait à suffoquer, toute vibrante de vieux souvenirs surgis en son -âme. - -Elle finit par demander:--«Comment es-tu revenue, ma pauvre fille?» - -Rosalie répondit:--«Pardi, est-ce que j'allais vous laisser comme ça, -toute seule, maintenant!» - -Jeanne reprit:--«Allume donc une bougie que je te voie.» Et, quand -la lumière fut apportée sur la table de nuit, elles se considérèrent -longtemps sans dire un mot. Puis Jeanne tendant la main à sa vieille -bonne murmura:--«Je ne t'aurais jamais reconnue, ma fille, tu es bien -changée, sais-tu, mais pas tant que moi, encore.» - -Et Rosalie, contemplant cette femme à cheveux blancs, maigre et fanée, -qu'elle avait quittée jeune, belle et fraîche, répondit:--«Ça c'est -vrai que vous êtes changée, madame Jeanne, et plus que de raison. Mais -songez aussi que v'là vingt-quatre ans que nous nous sommes pas vues.» - -Elles se turent, réfléchissant de nouveau. Jeanne, enfin, -balbutia:--«As-tu été heureuse, au moins?» - -Et Rosalie, hésitant dans la crainte de réveiller quelque souvenir trop -douloureux, bégayait:--«Mais... oui..., oui..., Madame. J'ai pas trop -à me plaindre, j'ai été plus heureuse que vous... pour sûr. Il n'y a -qu'une chose qui m'a toujours gâté le cÅ“ur, c'est de n'être pas restée -ici...» Puis elle se tut brusquement, saisie d'avoir touché à cela sans -y songer. Mais Jeanne reprit avec douceur:--«Que veux-tu, ma fille, on -ne fait pas toujours ce qu'on veut. Tu es veuve aussi, n'est-ce pas?» -Puis une angoisse fit trembler sa voix, et elle continua:--«As-tu -d'autres... d'autres enfants? - ---Non, Madame. - ---Et, lui, ton... ton fils... qu'est-ce qu'il est devenu? En es-tu -satisfaite? - ---Oui, Madame, c'est un bon gars qui travaille d'attaque. Il s'est -marié v'là six mois, et il prend ma ferme, donc, puisque me v'là -revenue avec vous.» - -Jeanne, tremblant d'émotion, murmura:--«Alors tu ne me quitteras plus, -ma fille?» - -Et Rosalie, d'un ton brusque:--«Pour sûr, Madame, que j'ai pris mes -dispositions pour ça.» - -Puis elles ne parlèrent pas de quelque temps. - -Jeanne malgré elle se remettait à comparer leurs existences, mais sans -amertume au cÅ“ur, résignée maintenant aux cruautés injustes du sort. -Elle dit:--«Ton mari, comment a-t-il été pour toi? - ---Oh! c'était un brave homme, Madame, et pas faignant, qui a su amasser -du bien. Il est mort du mal de poitrine.» - -Alors Jeanne, s'asseyant sur son lit, envahie d'un besoin de -savoir:--«Voyons, raconte-moi tout, ma fille, toute ta vie. Cela me -fera du bien aujourd'hui.» - -Et Rosalie, approchant une chaise, s'assit et se mit à parler d'elle, -de sa maison, de son monde, entrant dans les menus détails chers aux -gens de campagne, décrivant sa cour, riant parfois de choses anciennes -déjà qui lui rappelaient de bons moments passés, haussant le ton peu à -peu en fermière habituée à commander. Elle finit par déclarer: - ---«Oh! j'ai du bien au soleil aujourd'hui. Je ne crains rien.» Puis -elle se troubla encore et reprit plus bas:--«C'est à vous que je dois -ça tout de même; aussi vous savez que je n'veux pas de gages. Ah! mais -non. Ah! mais non! Et puis, si vous n'voulez point, je m'en vas.» - -Jeanne reprit:--«Tu ne prétends pourtant pas me servir pour rien? - ---Ah! mais que oui, Madame. De l'argent! Vous me donneriez de l'argent! -Mais j'en ai quasiment autant que vous. Savez-vous seulement c'qui -vous reste avec tous vos gribouillis d'hypothèques et d'empruntages, -et d'intérêts qui n'sont pas payés et qui s'augmentent à chaque -terme? Savez-vous? non, n'est-ce pas? Eh bien je vous promets que -vous n'avez seulement plus dix mille livres de revenu. Pas dix mille, -entendez-vous. Mais je vas vous régler tout ça, et vite encore.» - -Elle s'était remise à parler haut, s'emportant, s'indignant de ces -intérêts négligés, de cette ruine menaçante. Et comme un vague -sourire attendri passait sur la figure de sa maîtresse, elle s'écria -révoltée:--«Il ne faut pas rire de ça, Madame, parce que, sans argent, -il n'y a plus que des manants.» - -Jeanne lui reprit les mains et les garda dans les siennes; puis elle -prononça lentement, toujours poursuivie par la pensée qui l'obsédait: -«Oh! moi, je n'ai pas eu de chance. Tout a mal tourné pour moi. La -fatalité s'est acharnée sur ma vie.» - -Mais Rosalie hocha la tête:--«Faut pas dire ça, Madame, faut pas dire -ça. Vous avez mal été mariée, v'là tout. On n'se marie pas comme ça -aussi, sans seulement connaître son prétendu.» - -Et elles continuèrent à parler d'elles ainsi qu'auraient fait deux -vieilles amies. - -Le soleil se leva comme elles causaient encore. - - - - -XII - - -Rosalie, en huit jours, eut pris le gouvernement absolu des choses et -des gens du château. Jeanne résignée obéissait passivement. Faible et -traînant les jambes comme jadis petite mère, elle sortait au bras de sa -servante qui la promenait à pas lents, la sermonnait, la réconfortait -avec des paroles brusques et tendres, la traitant comme une enfant -malade. - -Elles causaient toujours d'autrefois, Jeanne avec des larmes dans la -gorge, Rosalie avec le ton tranquille des paysans impassibles. La -vieille bonne revint plusieurs fois sur les questions d'intérêts en -souffrance; puis elle exigea qu'on lui livrât les papiers que Jeanne, -ignorante de toute affaire, lui cachait par honte pour son fils. - -Alors, pendant une semaine, Rosalie fit chaque jour un voyage à Fécamp -pour se faire expliquer les choses par un notaire qu'elle connaissait. - -Puis un soir, après avoir mis au lit sa maîtresse, elle s'assit à son -chevet, et brusquement: «Maintenant que vous v'là couchée, Madame, nous -allons causer.» - -Et elle exposa la situation. - -Lorsque tout serait réglé, il resterait environ sept à huit mille -francs de rentes. Rien de plus. - -Jeanne répondit: «Que veux-tu, ma fille? Je sens bien que je ne ferai -pas de vieux os; j'en aurai toujours assez.» - -Mais Rosalie se fâcha: «Vous, Madame, c'est possible; mais M. Paul, -vous ne lui laisserez rien alors?» - -Jeanne frissonna. «Je t'en prie, ne me parle jamais de lui. Je souffre -trop quand j'y pense. - ---Je veux vous en parler, au contraire, parce que vous n'êtes pas -brave, voyez-vous, madame Jeanne. Il fait des bêtises; eh bien, il -n'en fera pas toujours; et puis il se mariera; il aura des enfants. Il -faudra de l'argent pour les élever. Écoutez-moi bien: Vous allez vendre -les Peuples!...» - -Jeanne, d'un sursaut, s'assit dans son lit: «Vendre les Peuples! Y -penses-tu? Oh! jamais, par exemple!» - -Mais Rosalie ne se troubla pas. «Je vous dis que vous les vendrez, moi, -Madame, parce qu'il le faut.» - -Et elle expliqua ses calculs, ses projets, ses raisonnements. - -Une fois les Peuples et les deux fermes attenantes vendues à un -amateur qu'elle avait trouvé, on garderait quatre fermes situées à -Saint-Léonard, et qui, dégrevées de toute hypothèque, constitueraient -un revenu de huit mille trois cents francs. On mettrait de côté treize -cents francs par an pour les réparations et l'entretien des biens; il -resterait donc sept mille francs sur lesquels on prendrait cinq mille -pour les dépenses de l'année; et on en réserverait deux mille pour -former une caisse de prévoyance. - -Elle ajouta: «Tout le reste est mangé, c'est fini. Et puis c'est moi -qui garderai la clef, vous entendez; et quant à M. Paul, il n'aura plus -rien, mais rien; il vous prendrait jusqu'au dernier sou.» - -Jeanne, qui pleurait en silence, murmura: - ---Mais s'il n'a pas de quoi manger? - ---Il viendra manger chez nous, donc, s'il a faim. Il y aura toujours -un lit et du fricot pour lui. Croyez-vous qu'il aurait fait toutes ces -bêtises-là si vous ne lui aviez pas donné un sou du commencement? - ---Mais il avait des dettes, il aurait été déshonoré. - ---Quand vous n'aurez plus rien, ça l'empêchera-t-il d'en faire? Vous -avez payé, c'est bien; mais vous ne payerez plus; c'est moi qui vous le -dis. Maintenant, bonsoir, Madame.» - -Et elle s'en alla. - -Jeanne ne dormit point, bouleversée à la pensée de vendre les Peuples, -de s'en aller, de quitter cette maison où toute sa vie était attachée. - -Quand elle vit entrer Rosalie dans sa chambre, le lendemain, elle lui -dit: «Ma pauvre fille, je ne pourrai jamais me décider à m'éloigner -d'ici.» - -Mais la bonne se fâcha: «Faut que ça soit comme ça pourtant, Madame. -Le notaire va venir tantôt avec celui qui a envie du château. Sans ça, -dans quatre ans vous n'auriez plus un radis.» - -Jeanne restait anéantie, répétant: «Je ne pourrai pas; je ne pourrai -jamais.» - -Une heure plus tard, le facteur lui remit une lettre de Paul qui -demandait encore dix mille francs. Que faire? Éperdue, elle consulta -Rosalie qui leva les bras: «Qu'est-ce que je vous disais, Madame? Ah! -vous auriez été propres tous les deux si je n'étais pas revenue!» Et -Jeanne, pliant sous la volonté de sa bonne, répondit au jeune homme: - - «Mon cher fils, je ne puis plus rien pour toi. Tu m'a ruinée; je - me vois même forcée de vendre les Peuples. Mais n'oublie point que - j'aurai toujours un abri quand tu voudras te réfugier auprès de ta - vieille mère que tu as fait bien souffrir. - - «JEANNE.» - -Et lorsque le notaire arriva avec M. Jeoffrin, ancien raffineur de -sucre, elle les reçut elle-même et les invita à tout visiter en détail. - -Un mois plus tard elle signait le contrat de vente, et achetait en même -temps une petite maison bourgeoise sise auprès de Goderville, sur la -grand'route de Montivilliers, dans le hameau de Batteville. - -Puis, jusqu'au soir, elle se promena toute seule dans l'allée de petite -mère, le cÅ“ur déchiré et l'esprit en détresse, adressant à l'horizon, -aux arbres, au banc vermoulu sous le platane, à toutes ces choses si -connues qu'elles semblaient entrées dans ses yeux et dans son âme, au -bosquet, au talus devant la lande où elle s'était si souvent assise, -d'où elle avait vu courir vers la mer le comte de Fourville en ce -jour terrible de la mort de Julien, à un vieil orme sans tête contre -lequel elle s'appuyait souvent, à tout ce jardin familier, des adieux -désespérés et sanglotants. - -Rosalie la vint prendre par le bras pour la forcer à rentrer. - -Un grand paysan de vingt-cinq ans attendait devant la porte. Il -la salua d'un ton amical comme s'il la connaissait de longtemps. -«Bonjour, madame Jeanne, ça va bien? La mère m'a dit de venir pour le -déménagement. Je voudrais savoir c'que vous emporterez, vu que je ferai -ça de temps en temps pour ne pas nuire aux travaux de la terre.» - -C'était le fils de sa bonne, le fils de Julien, le frère de Paul. - -Il lui sembla que son cÅ“ur s'arrêtait; et pourtant elle aurait voulu -embrasser ce garçon. - -Elle le regardait, cherchant s'il ressemblait à son mari, s'il -ressemblait à son fils. Il était rouge, vigoureux, avec les cheveux -blonds et les yeux bleus de sa mère. Et pourtant il ressemblait à -Julien. En quoi? Par quoi? Elle ne le savait pas trop, mais il avait -quelque chose de lui dans l'ensemble de la physionomie. - -Le gars reprit: «Si vous pouviez me montrer ça tout de suite, ça -m'obligerait.» - -Mais elle ne savait pas encore ce qu'elle se déciderait à enlever, sa -nouvelle maison étant fort petite; et elle le pria de revenir au bout -de la semaine. - -Alors son déménagement la préoccupa, apportant une distraction triste -dans sa vie morne et sans attentes. - -Elle allait de pièce en pièce, cherchant les meubles qui lui -rappelaient des événements, ces meubles amis qui font partie de notre -vie, presque de notre être, connus depuis la jeunesse et auxquels -sont attachés des souvenirs de joies ou de tristesses, des dates de -notre histoire, qui ont été les compagnons muets de nos heures douces -ou sombres, qui ont vieilli, qui se sont usés à côté de nous, dont -l'étoffe est crevée par places et la doublure déchirée, dont les -articulations branlent, dont la couleur s'est effacée. - -Elle les choisissait un à un, hésitant souvent, troublée comme avant de -prendre des déterminations capitales, revenant à tout instant sur sa -décision, balançant les mérites de deux fauteuils ou de quelque vieux -secrétaire comparé à une ancienne table à ouvrage. - -Elle ouvrait les tiroirs, cherchait à se rappeler des faits; puis, -quand elle s'était bien dit: «Oui, je prendrai ceci;» on descendait -l'objet dans la salle à manger. - -Elle voulut garder tout le mobilier de sa chambre, son lit, ses -tapisseries, sa pendule, tout. - -Elle prit quelques sièges du salon, ceux dont elle avait aimé les -dessins dès sa petite enfance; le renard et la cigogne, le renard et le -corbeau, la cigale et la fourmi, et le héron mélancolique. - -Puis, en rôdant par tous les coins de cette demeure qu'elle allait -abandonner, elle monta, un jour, dans le grenier. - -Elle demeura saisie d'étonnement; c'était un fouillis d'objets de toute -nature, les uns brisés, les autres salis seulement, les autres montés -là on ne sait pourquoi, parce qu'ils ne plaisaient plus, parce qu'ils -avaient été remplacés. Elle apercevait mille bibelots connus jadis, et -disparus tout à coup sans qu'elle y eût songé, des riens qu'elle avait -maniés, ces vieux petits objets insignifiants qui avaient traîné quinze -ans à côté d'elle, qu'elle avait vus chaque jour sans les remarquer, et -qui, tout à coup, retrouvés là , dans ce grenier, à côté d'autres plus -anciens dont elle se rappelait parfaitement les places aux premiers -temps de son arrivée, prenaient une importance soudaine de témoins -oubliés, d'amis retrouvés. Ils lui faisaient l'effet de ces gens qu'on -a fréquentés longtemps sans qu'ils se soient jamais révélés et qui -soudain, un soir, à propos de rien, se mettent à bavarder sans fin, à -raconter toute leur âme qu'on ne soupçonnait pas. - -Elle allait de l'un à l'autre avec des secousses au cÅ“ur, se disant: -«Tiens, c'est moi qui ai fêlé cette tasse de Chine, un soir, quelques -jours avant mon mariage.--Ah! voici la petite lanterne de mère et la -canne que petit père a cassée en voulant ouvrir la barrière dont le -bois était gonflé par la pluie.» - -Il y avait aussi là dedans beaucoup de choses qu'elle ne connaissait -pas, qui ne lui rappelaient rien, venues de ses grands-parents, ou -de ses arrière-grands-parents, de ces choses poudreuses qui ont -l'air exilées dans un temps qui n'est plus le leur, et qui semblent -tristes de leur abandon, dont personne ne sait l'histoire, les -aventures, personne n'ayant vu ceux qui les ont choisies, achetées, -possédées, aimées, personne n'ayant connu les mains qui les maniaient -familièrement et les yeux qui les regardaient avec plaisir. - -Jeanne les touchait, les retournait, marquant ses doigts dans la -poussière accumulée; et elle demeurait là au milieu de ces vieilleries, -sous le jour terne qui tombait par quelques petits carreaux de verre -encastrés dans la toiture. - -Elle examinait minutieusement des chaises à trois pieds, cherchant -si elles ne lui rappelaient rien, une bassinoire en cuivre, une -chaufferette défoncée qu'elle croyait reconnaître et un tas -d'ustensiles de ménage hors de service. - -Puis elle fit un lot de ce qu'elle voulait emporter, et, redescendant, -elle envoya Rosalie le chercher. La bonne indignée refusait de -descendre «ces saletés». Mais Jeanne, qui n'avait cependant plus aucune -volonté, tint bon, cette fois; et il fallut obéir. - -Un matin le jeune fermier, fils de Julien, Denis Lecoq s'en vint avec -sa charrette pour faire un premier voyage. Rosalie l'accompagna afin -de veiller au déchargement et de déposer les meubles aux places qu'ils -devaient occuper. - -Restée seule, Jeanne se mit à errer par les chambres du château, saisie -d'une crise affreuse de désespoir, embrassant, en des élans d'amour -exalté, tout ce qu'elle ne pouvait prendre avec elle, les grands -oiseaux blancs des tapisseries du salon, des vieux flambeaux, tout ce -qu'elle rencontrait. Elle allait d'une pièce à l'autre, affolée, les -yeux ruisselants de larmes; puis elle sortit pour «dire adieu» à la mer. - -C'était vers la fin de septembre, un ciel bas et gris semblait peser -sur le monde; les flots tristes et jaunâtres s'étendaient à perte de -vue. Elle resta longtemps debout sur la falaise, roulant en sa tête -des pensées torturantes. Puis, comme la nuit tombait, elle rentra, -ayant souffert en ce jour autant qu'en ses plus grands chagrins. - -Rosalie était revenue et l'attendait, enchantée de la nouvelle maison, -la déclarant bien plus gaie que ce grand coffre de bâtiment qui n'était -seulement pas au bord d'une route. - -Jeanne pleura toute la soirée. - -Depuis qu'ils savaient le château vendu, les fermiers n'avaient pour -elle que bien juste les égards qu'ils lui devaient, l'appelant entre -eux «la Folle», sans trop savoir pourquoi, sans doute parce qu'ils -devinaient, avec leur instinct de brutes, sa sentimentalité maladive et -grandissante, ses rêvasseries exaltées, tout le désordre de sa pauvre -âme secouée par le malheur. - -La veille de son départ, elle entra, par hasard, dans l'écurie. Un -grognement la fit tressaillir. C'était Massacre auquel elle n'avait -plus guère songé depuis des mois. Aveugle et paralytique, parvenu à -un âge que ces animaux n'atteignent guère, il vivotait encore sur un -lit de paille, soigné par Ludivine qui ne l'oubliait pas. Elle le prit -dans ses bras, l'embrassa et l'emporta dans la maison. Gros comme une -tonne, il se traînait à peine sur ses pattes écartées et raides, et il -aboyait à la façon des chiens de bois qu'on donne aux enfants. - -Le dernier jour enfin se leva. Jeanne avait couché dans l'ancienne -chambre de Julien, la sienne étant démeublée. - -Elle sortit de son lit, exténuée et haletante, comme si elle eût fait -une grande course. La voiture contenant les malles et le reste du -mobilier était déjà chargée dans la cour. Une autre carriole à deux -roues était attelée derrière, qui devait emporter la maîtresse et la -bonne. - -Le père Simon et Ludivine resteraient seuls jusqu'à l'arrivée du -nouveau propriétaire; puis ils se retireraient chez des parents, Jeanne -leur ayant constitué une petite rente. Ils avaient des économies -d'ailleurs. C'étaient maintenant de très vieux serviteurs, inutiles et -bavards. Marius, ayant pris femme, avait depuis longtemps quitté la -maison. - -Vers huit heures la pluie se mit à tomber, une pluie fine et glacée que -chassait une légère brise de mer. Il fallut tendre des couvertures sur -la charrette. Les feuilles s'envolaient déjà des arbres. - -Sur la table de la cuisine des tasses de café au lait fumaient. Jeanne -s'assit devant la sienne et la but à petites gorgées, puis, se levant: -«Allons!» dit-elle. - -Elle mit son chapeau, son châle, et, pendant que Rosalie la chaussait -de caoutchoucs, elle prononça, la gorge serrée: «Te rappelles-tu, ma -fille, comme il pleuvait quand nous sommes parties de Rouen pour venir -ici...» - -Elle eut une sorte de spasme, porta ses deux mains sur sa poitrine et -s'abattit sur le dos, sans connaissance. - -Pendant plus d'une heure elle demeura comme morte; puis elle rouvrit -les yeux, et des convulsions la saisirent accompagnées d'un débordement -de larmes. - -Quand elle se fut un peu calmée, elle se sentit si faible qu'elle ne -pouvait plus se lever. Mais Rosalie, qui redoutait d'autres crises -si on retardait le départ, alla chercher son fils. Ils la prirent, -l'enlevèrent, l'emportèrent, la déposèrent dans la carriole, sur le -banc de bois garni de cuir ciré; et la vieille bonne, montée à côté -de Jeanne, enveloppa ses jambes, lui couvrit les épaules d'un gros -manteau, puis, tenant ouvert un parapluie au-dessus de sa tête, elle -cria: «Vite, Denis, allons-nous-en.» - -Le jeune homme grimpa près de sa mère, et, s'asseyant sur une seule -cuisse faute de place, il lança au grand trot son cheval dont l'allure -saccadée faisait sauter les deux femmes. - -Quand on tourna au coin du village, on aperçut quelqu'un marchant de -long en large sur la route, c'était l'abbé Tolbiac qui semblait guetter -ce départ. - -Il s'arrêta pour laisser passer la voiture. Il tenait d'une main sa -soutane relevée par crainte de l'eau du chemin, et ses jambes maigres, -vêtues de bas noirs, finissaient en d'énormes souliers fangeux. - -Jeanne baissa les yeux pour ne pas rencontrer son regard; et Rosalie, -qui n'ignorait rien, devint furieuse. Elle murmurait: «Manant, manant!» -puis, saisissant la main de son fils: «Fiches-y donc un coup de fouet.» - -Mais le jeune homme, au moment où il passait contre le prêtre, -fit tomber brusquement dans l'ornière la roue de sa guimbarde -lancée à toute vitesse, et un flot de boue, jaillissant, couvrit -l'ecclésiastique des pieds à la tête. - -Et Rosalie radieuse se retourna pour lui montrer le poing pendant que -le prêtre s'essuyait avec son grand mouchoir. - -Ils allaient depuis cinq minutes quand Jeanne soudain s'écria: -«Massacre que nous avons oublié!» - -Il fallut s'arrêter, et Denis, descendant, courut chercher le chien, -tandis que Rosalie tenait les guides. - -Le jeune homme enfin reparut portant en ses bras la grosse bête informe -et pelée qu'il déposa entre les jupes des deux femmes. - - - - -XIII - - -La voiture s'arrêta deux heures plus tard devant une petite maison de -briques bâtie au milieu d'un verger planté de poiriers en quenouilles, -sur le bord de la grand'route. - -Quatre tonnelles en treillage habillées de chèvrefeuilles et de -clématites formaient les quatre coins de ce jardin disposé par petits -carrés à légumes que séparaient d'étroits chemins bordés d'arbres -fruitiers. - -Une haie vive très élevée entourait de partout cette propriété, qu'un -champ séparait de la ferme voisine. Une forge la précédait de cent pas -sur la route. Les autres habitations les plus proches se trouvaient -distantes d'un kilomètre. - -La vue alentour s'étendait sur la plaine du pays de Caux, toute -parsemée de fermes qu'enveloppaient les quatre doubles lignes de -grands arbres enfermant la cour à pommiers. - -Jeanne, aussitôt arrivée, voulait se reposer, mais Rosalie ne le lui -permit pas, craignant qu'elle ne se remît à rêvasser. - -Le menuisier de Goderville était là , venu pour l'installation; et on -commença tout de suite l'emménagement des meubles apportés déjà , en -attendant la dernière voiture qui ne pouvait tarder. - -Ce fut un travail considérable, exigeant de longues réflexions et de -grands raisonnements. - -Puis la charrette au bout d'une heure apparut à la barrière et il -fallut la décharger sous la pluie. - -La maison, quand le soir tomba, était dans un complet désordre, pleine -d'objets empilés au hasard; et Jeanne harassée s'endormit aussitôt -qu'elle fut au lit. - -Les jours suivants elle n'eut pas le temps de s'attendrir tant elle se -trouva accablée de besogne. Elle prit même un certain plaisir à faire -jolie sa nouvelle demeure, la pensée que son fils y reviendrait la -poursuivant sans cesse. Les tapisseries de son ancienne chambre furent -tendues dans la salle à manger, qui servait en même temps de salon; et -elle organisa avec un soin particulier une des deux pièces du premier -qui prit en sa pensée le nom «d'appartement de Poulet». - -Elle se réserva la seconde, Rosalie habitant au-dessus, à côté du -grenier. - -La petite maison arrangée avec soin était gentille: et Jeanne s'y plut -dans les premiers temps, bien que quelque chose lui manquât dont elle -ne se rendait pas bien compte. - -Un matin, le clerc de notaire de Fécamp lui apporta trois mille six -cents francs, prix des meubles laissés aux Peuples et estimés par un -tapissier. Elle ressentit, en recevant cet argent, un frémissement de -plaisir; et, dès que l'homme fut parti, elle s'empressa de mettre son -chapeau, voulant gagner Goderville au plus vite pour faire tenir à Paul -cette somme inespérée. - -Mais, comme elle se hâtait sur la grand'route, elle rencontra Rosalie -qui revenait du marché. La bonne eut un soupçon sans deviner tout de -suite la vérité; puis, quand elle l'eut découverte, car Jeanne ne lui -savait plus rien cacher, elle posa son panier par terre pour se fâcher -tout à son aise. - -Et elle cria, les poings sur les hanches; puis elle prit sa maîtresse -du bras droit, son panier du bras gauche, et, toujours furieuse, elle -se remit en marche vers la maison. - -Dès qu'elles furent rentrées, la bonne exigea la remise de l'argent. -Jeanne le donna en gardant les six cents francs; mais sa ruse fut vite -percée par la servante mise en défiance; et elle dut livrer le tout. - -Rosalie consentit cependant à ce que ce reliquat fût envoyé au jeune -homme. - -Il remercia au bout de quelques jours. «Tu m'as rendu un grand service, -ma chère maman, car nous étions dans une profonde misère.» - -Jeanne cependant ne s'accoutumait guère à Batteville; il lui semblait -sans cesse qu'elle ne respirait plus comme autrefois, qu'elle était -plus seule encore, plus abandonnée, plus perdue. Elle sortait pour -faire un tour, gagnait le hameau de Verneuil, revenait par les -Trois-Mares, puis, une fois rentrée, se relevait, prise d'une envie de -ressortir comme si elle eût oublié d'aller là justement où elle devait -se rendre, où elle avait envie de se promener. - -Et cela, tous les jours, recommençait sans qu'elle comprît la raison de -cet étrange besoin. Mais, un soir, une phrase lui vint inconsciemment -qui lui révéla le secret de ses inquiétudes. Elle dit, en s'asseyant -pour dîner: «Oh! comme j'ai envie de voir la mer!» - -Ce qui lui manquait si fort, c'était la mer, sa grande voisine -depuis vingt-cinq ans, la mer avec son air salé, ses colères, sa voix -grondeuse, ses souffles puissants, la mer que chaque matin elle voyait -de sa fenêtre des Peuples, qu'elle respirait jour et nuit, qu'elle -sentait près d'elle, qu'elle s'était mise à aimer comme une personne -sans s'en douter. - -Massacre vivait également dans une extrême agitation. Il s'était -installé, dès le soir de son arrivée, dans le bas du buffet de la -cuisine, sans qu'il fût possible de l'en déloger. Il restait là tout le -jour, presque immobile, se retournant seulement de temps en temps avec -un grognement sourd. - -Mais, aussitôt que venait la nuit, il se levait et se traînait vers -la porte du jardin, en heurtant les murs. Puis, quand il avait passé -dehors les quelques minutes qu'il lui fallait, il rentrait, s'asseyait -sur son derrière devant le fourneau encore chaud, et, dès que ses deux -maîtresses étaient parties se coucher, il se mettait à hurler. - -Il hurlait ainsi toute la nuit, d'une voix plaintive et lamentable, -s'arrêtant parfois une heure pour reprendre sur un ton plus déchirant -encore. On l'attacha devant la maison dans un baril. Il hurla sous les -fenêtres. Puis, comme il était infirme et bien près de mourir on le -remit à la cuisine. - -Le sommeil devenait impossible pour Jeanne qui entendait le vieil -animal gémir et gratter sans cesse, cherchant à se reconnaître dans -cette maison nouvelle, comprenant bien qu'il n'était plus chez lui. - -Rien ne le pouvait calmer. Assoupi le long du jour, comme si ses yeux -éteints, la conscience de son infirmité, l'eussent empêché de se -mouvoir, alors que tous les êtres vivent et s'agitent, il se mettait -à rôder sans repos dès que tombait le soir, comme s'il n'eût plus osé -vivre et remuer que dans les ténèbres, qui font tous les êtres aveugles. - -On le trouva mort un matin. Ce fut un grand soulagement. - -L'hiver s'avançait; et Jeanne se sentait envahie par une invincible -désespérance. Ce n'était pas une de ces douleurs aiguës qui semblent -tordre l'âme, mais une morne et lugubre tristesse. - -Aucune distraction ne la réveillait. Personne ne s'occupait d'elle. -La grand'route devant sa porte se déroulait à droite et à gauche -presque toujours vide. De temps en temps un tilbury passait au trot, -conduit par un homme à figure rouge dont la blouse, gonflée au vent -de la course, faisait une sorte de ballon bleu; parfois c'était une -charrette lente, ou bien on voyait venir de loin deux paysans, l'homme -et la femme, tout petits à l'horizon, puis grandissant, puis, quand -ils avaient dépassé la maison, rediminuant, redevenant gros comme deux -insectes, là -bas, tout au bout de la ligne blanche qui s'allongeait à -perte de vue, montant et descendant selon les molles ondulations du sol. - -Quand l'herbe se remit à pousser, une fillette en jupe courte passait -tous les matins devant la barrière, conduisant deux vaches maigres qui -broutaient le long des fossés de la route. Elle revenait le soir, de la -même allure endormie, faisant un pas toutes les dix minutes derrière -ses bêtes. - -Jeanne, chaque nuit, rêvait qu'elle habitait encore les Peuples. - -Elle s'y retrouvait comme autrefois avec père et petite mère, et -parfois même avec tante Lison. Elle refaisait des choses oubliées et -finies, s'imaginait soutenir madame Adélaïde voyageant dans son allée. -Et chaque réveil était suivi de larmes. - -Elle pensait toujours à Paul, se demandant: «Que fait-il? Comment -est-il maintenant? Songe-t-il à moi quelquefois?» En se promenant -lentement dans les chemins creux entre les fermes, elle roulait dans -sa tête toutes ces idées qui la martyrisaient; mais elle souffrait -surtout d'une jalousie inapaisable contre cette femme inconnue qui -lui avait ravi son fils. Cette haine seule la retenait, l'empêchait -d'agir, d'aller le chercher, de pénétrer chez lui. Il lui semblait -voir la maîtresse debout sur la porte et demandant: «Que voulez-vous -ici, Madame?» Sa fierté de mère se révoltait de la possibilité de -cette rencontre; et un orgueil hautain de femme toujours pure, sans -défaillance et sans tache, l'exaspérait de plus en plus contre toutes -ces lâchetés de l'homme asservi par les sales pratiques de l'amour -charnel qui rend lâches les cÅ“urs eux-mêmes. L'humanité lui semblait -immonde quand elle songeait à tous les secrets malpropres des sens, aux -caresses qui avilissent, à tous les mystères devinés des accouplements -indissolubles. - -Le printemps et l'été passèrent encore. - -Mais quand l'automne revint avec les longues pluies, le ciel grisâtre, -les nuages sombres, une telle lassitude de vivre ainsi la saisit, -qu'elle se résolut à tenter un grand effort pour reprendre son Poulet. - -La passion du jeune homme devait être usée à présent. - -Elle lui écrivit une lettre éplorée. - - «Mon cher enfant, je viens te supplier de revenir auprès de moi. - Songe donc que je suis vieille et malade, toute seule, toute - l'année, avec une bonne. J'habite maintenant une petite maison auprès - de la route. C'est bien triste. Mais si tu étais là , tout changerait - pour moi. Je n'ai que toi au monde et je ne t'ai pas vu depuis sept - ans! Tu ne sauras jamais comme j'ai été malheureuse et combien - j'avais reposé mon cÅ“ur sur toi. Tu étais ma vie, mon rêve, mon seul - espoir, mon seul amour et tu me manques, et tu m'as abandonnée! - - «Oh! reviens, mon petit Poulet, reviens m'embrasser, reviens auprès - de ta vieille mère qui te tend des bras désespérés. - - «JEANNE.» - -Il répondit quelques jours plus tard. - - «Ma chère maman, je ne demanderais pas mieux que d'aller te voir, - mais je n'ai pas le sou. Envoie-moi quelque argent et je viendrai. - J'avais du reste l'intention d'aller te trouver pour te parler d'un - projet qui me permettrait de faire ce que tu me demandes. - - «Le désintéressement et l'affection de celle qui a été ma compagne - dans les vilains jours que je traverse demeurent sans limites à - mon égard. Il n'est pas possible que je reste plus longtemps sans - reconnaître publiquement son amour et son dévoûment si fidèles. - Elle a du reste de très bonnes manières que tu pourras apprécier. Et - elle est très instruite, elle lit beaucoup. Enfin, tu ne te fais pas - l'idée de ce qu'elle a toujours été pour moi. Je serais une brute, si - je ne lui témoignais pas ma reconnaissance. Je viens donc te demander - l'autorisation de l'épouser. Tu me pardonnerais mes escapades et nous - habiterions tous ensemble dans ta nouvelle maison. - - «Si tu la connaissais, tu m'accorderais tout de suite ton - consentement. Je t'assure qu'elle est parfaite, et très distinguée. - Tu l'aimerais, j'en suis certain. Quant à moi, je ne pourrais pas - vivre sans elle. - - «J'attends ta réponse avec impatience, ma chère maman, et nous - t'embrassons de tout cÅ“ur. - - «Ton fils, - - «Vicomte PAUL DE LAMARE.» - -Jeanne fut atterrée. Elle demeurait immobile, la lettre sur les genoux, -devinant la ruse de cette fille qui avait sans cesse retenu son fils, -qui ne l'avait pas laissé venir une seule fois, attendant son heure, -l'heure où la vieille mère désespérée, ne pouvant plus résister au -désir d'étreindre son enfant, faiblirait, accorderait tout. - -Et la grosse douleur de cette préférence obstinée de Paul pour cette -créature déchirait son cÅ“ur. Elle répétait: «Il ne m'aime pas. Il ne -m'aime pas.» - -Rosalie entra. Jeanne balbutia: «Il veut l'épouser maintenant.» - -La bonne eut un sursaut: «Oh! Madame, vous ne permettrez pas ça. M. -Paul ne va pas ramasser cette traînée. - -Et Jeanne accablée, mais révoltée, répondit: «Ça, jamais, ma fille. Et, -puisqu'il ne veut pas venir, je vais aller le trouver, moi, et nous -verrons laquelle de nous deux l'emportera.» - -Et elle écrivit tout de suite à Paul pour annoncer son arrivée, et pour -le voir autre part que dans le logis habité par cette gueuse. - -Puis, en attendant une réponse, elle fit ses préparatifs. Rosalie -commença à empiler dans une vieille malle le linge et les effets de -sa maîtresse. Mais comme elle pliait une robe, une ancienne robe de -campagne, elle s'écria: «Vous n'avez seulement rien à vous mettre sur -le dos. Je ne vous permettrai pas d'aller comme ça. Vous feriez honte -à tout le monde; et les dames de Paris vous regarderaient comme une -servante.» - -Jeanne la laissa faire. Et les deux femmes se rendirent ensemble à -Goderville pour choisir une étoffe à carreaux verts, qui fut confiée -à la couturière du bourg. Puis elles entrèrent chez le notaire, Me -Roussel, qui faisait chaque année un voyage d'une quinzaine dans -la capitale, afin d'obtenir des renseignements. Car Jeanne depuis -vingt-huit ans n'avait pas revu Paris. - -Il fit des recommandations nombreuses sur la manière d'éviter les -voitures, sur les procédés pour n'être pas volé, conseillant de coudre -l'argent dans la doublure des vêtements et de ne garder dans la poche -que l'indispensable; il parla longuement des restaurants à prix moyens -dont il désigna deux ou trois fréquentés par des femmes; et il indiqua -l'Hôtel de Normandie où il descendait lui-même, auprès de la gare du -chemin de fer. On pouvait s'y présenter de sa part. - -Depuis six ans, ces chemins de fer dont on parlait partout -fonctionnaient entre Paris et le Havre. Mais Jeanne, obsédée -de chagrin, n'avait pas encore vu ces voitures à vapeur qui -révolutionnaient tout le pays. - -Cependant Paul ne répondait pas. - -Elle attendit huit jours, puis quinze jours, allant chaque matin sur la -route au-devant du facteur qu'elle abordait en frémissant: «Vous n'avez -rien pour moi, père Malandain?» Et l'homme répondait toujours de sa -voix enrouée par les intempéries des saisons: «Encore rien c'te fois, -ma bonne dame.» - -C'était cette femme assurément qui empêchait Paul de répondre! - -Jeanne, alors, résolut de partir tout de suite. Elle voulait prendre -Rosalie avec elle, mais la bonne refusa de la suivre pour ne pas -augmenter les frais de voyage. - -Elle ne permit pas d'ailleurs à sa maîtresse d'emporter plus de trois -cents francs: «S'il vous en faut d'autres, vous m'écrirez donc, et -j'irai chez le notaire pour qu'il vous fasse parvenir ça. Si je vous en -donne plus, c'est M. Paul qui l'empochera.» - -Et, un matin de décembre, elles montèrent dans la carriole de Denis -Lecoq qui vint les chercher pour les conduire à la gare, Rosalie -faisant jusque-là la conduite à sa maîtresse. - -Elles prirent d'abord des renseignements sur le prix des billets, puis, -quand tout fut réglé et la malle enregistrée, elles attendirent devant -ces lignes de fer, cherchant à comprendre comment manÅ“uvrait cette -chose, si préoccupées de ce mystère qu'elles ne pensaient plus aux -tristes raisons du voyage. - -Enfin, un sifflement lointain leur fit tourner la tête, et elles -aperçurent une machine noire qui grandissait. Cela arriva avec un -bruit terrible, passa devant elles en traînant une longue chaîne de -petites maisons roulantes; et, un employé ayant ouvert une porte, -Jeanne embrassa Rosalie en pleurant et monta dans une de ces cases. - -Rosalie, émue, criait: - -«Au revoir, Madame; bon voyage, à bientôt! - ---Au revoir, ma fille.» - -Un coup de sifflet partit encore, et tout le chapelet de voitures -se remit à rouler doucement d'abord, puis plus vite, puis avec une -rapidité effrayante. - -Dans le compartiment où se trouvait Jeanne, deux messieurs dormaient -adossés à deux coins. - -Elle regardait passer les campagnes, les arbres, les fermes, les -villages, effarée de cette vitesse, se sentant prise dans une vie -nouvelle, emportée dans un monde nouveau qui n'était plus le sien, -celui de sa tranquille jeunesse et de sa vie monotone. - -Le soir venait lorsque le train entra dans Paris. - -Un commissionnaire prit la malle de Jeanne; et elle le suivit effarée, -bousculée, inhabile à passer dans la foule remuante, courant presque -derrière l'homme, dans la crainte de le perdre de vue. - -Quand elle fut dans le bureau de l'hôtel, elle s'empressa d'annoncer: - ---«Je vous suis recommandée par M. Roussel.» - -La patronne, une énorme femme sérieuse, assise à son bureau, demanda: - ---«Qui ça, M. Roussel?» - -Jeanne interdite reprit: «Mais le notaire de Goderville, qui descend -chez vous tous les ans.» - -La grosse dame déclara: - ---«C'est possible. Je ne le connais pas. Vous voulez une chambre? - ---Oui, Madame.» - -Et un garçon, prenant son bagage, monta l'escalier devant elle. - -Elle se sentait le cÅ“ur serré. Elle s'assit devant une petite table -et demanda qu'on lui montât un bouillon avec une aile de poulet. Elle -n'avait rien pris depuis l'aurore. - -Elle mangea tristement à la lueur d'une bougie, songeant à mille -choses, se rappelant son passage en cette même ville au retour de son -voyage de noces, les premiers signes du caractère de Julien, apparus -lors de ce séjour à Paris. Mais elle était jeune alors, et confiante, -et vaillante. Maintenant elle se sentait vieille, embarrassée, -craintive même, faible et troublée pour un rien. Quand elle eut -fini son repas, elle se mit à la fenêtre et regarda la rue pleine -de monde. Elle avait envie de sortir, et n'osait point. Elle allait -infailliblement se perdre, pensait-elle. Elle se coucha; et souffla sa -lumière. - -Mais le bruit, cette sensation d'une ville inconnue, et le trouble du -voyage la tenaient éveillée. Les heures s'écoulaient. Les rumeurs du -dehors s'apaisaient peu à peu sans qu'elle pût dormir, énervée par -ce demi-repos des grandes villes. Elle était habituée à ce calme et -profond sommeil des champs, qui engourdit tout, les hommes, les bêtes -et les plantes; et elle sentait maintenant, autour d'elle, toute une -agitation mystérieuse. Des voix presque insaisissables lui parvenaient -comme si elles eussent glissé dans les murs de l'hôtel. Parfois, un -plancher craquait, une porte se fermait, une sonnette tintait. - -Tout à coup, vers deux heures du matin, alors qu'elle commençait à -s'assoupir, une femme poussa des cris dans une chambre voisine; Jeanne -s'assit brusquement dans son lit; puis elle crut entendre un rire -d'homme. - -Alors, à mesure qu'approchait le jour, la pensée de Paul l'envahit; et -elle s'habilla dès que le crépuscule parut. - -Il habitait rue du Sauvage, dans la Cité. Elle voulut s'y rendre à -pied pour obéir aux recommandations d'économie de Rosalie. Il faisait -beau; l'air froid piquait la chair; des gens pressés couraient sur les -trottoirs. Elle allait le plus vite possible, suivant une rue indiquée -au bout de laquelle elle devait tourner à droite, puis à gauche; puis, -arrivée sur une place, il lui faudrait s'informer de nouveau. Elle -ne trouva pas la place et se renseigna auprès d'un boulanger qui lui -donna des indications différentes. Elle repartit, s'égara, erra, suivit -d'autres conseils, se perdit tout à fait. - -Affolée, elle marchait maintenant presque au hasard. Elle allait se -décider à appeler un cocher quand elle aperçut la Seine. Alors elle -longea les quais. - -Au bout d'une heure environ, elle entrait dans la rue du Sauvage, une -sorte de ruelle toute noire. Elle s'arrêta devant la porte, tellement -émue qu'elle ne pouvait plus faire un pas. - -Il était là , dans cette maison, Poulet. - -Elle sentait trembler ses genoux et ses mains; enfin elle entra, -suivit un couloir, vit la case du portier, et demanda en tendant une -pièce d'argent:--«Pourriez-vous monter dire à M. Paul de Lamare qu'une -vieille dame, une amie de sa mère, l'attend en bas.» - -Le portier répondit: - ---«Il n'habite plus ici, Madame.» - -Un grand frisson la parcourut. Elle balbutia: - ---«Ah! où... où demeure-t-il maintenant? - ---Je ne sais pas.» - -Elle se sentit étourdie comme si elle allait tomber et elle demeura -quelque temps sans pouvoir parler. Enfin, par un effort violent, elle -reprit sa raison, et murmura: - ---«Depuis quand est-il parti?» - -L'homme la renseigna abondamment. «Voilà quinze jours. Ils sont -partis comme ça, un soir, et pas revenus. Ils devaient partout dans -le quartier; aussi vous comprenez bien qu'ils n'ont pas laissé leur -adresse.» - -Jeanne voyait des lueurs, des grands jets de flamme, comme si on -lui eût tiré des coups de fusil devant les yeux. Mais une idée fixe -la soutenait, la faisait demeurer debout, calme en apparence, et -réfléchie. Elle voulait savoir et retrouver Poulet. - ---«Alors il n'a rien dit, en s'en allant? - ---Oh! rien du tout, ils se sont sauvés pour ne pas payer, voilà . - ---Mais, il doit envoyer chercher ses lettres par quelqu'un. - ---Plus souvent que je les donnerais. Et puis ils n'en recevaient pas -dix par an. Je leur en ai monté une pourtant deux jours avant qu'ils -s'en aillent.» - -C'était sa lettre sans doute. Elle dit précipitamment: «Écoutez, -je suis sa mère, à lui, et je suis venue pour le chercher. Voilà -dix francs pour vous. Si vous avez quelque nouvelle ou quelque -renseignement sur lui, apportez-les moi à l'hôtel de Normandie, rue du -Havre, et je vous payerai bien. - -Il répondit: «Comptez sur moi, Madame.» - -Et elle se sauva. - -Elle se remit à marcher sans s'inquiéter où elle allait. Elle se hâtait -comme pressée par une course importante; elle filait le long des murs, -heurtée par des gens à paquets; elle traversait les rues sans regarder -les voitures venir, injuriée par les cochers; elle trébuchait aux -marches des trottoirs auxquelles elle ne prenait point garde; elle -courait devant elle, l'âme perdue. - -Tout à coup elle se trouva dans un jardin et elle se sentit si fatiguée -qu'elle s'assit sur un banc. Elle y demeura fort longtemps apparemment, -pleurant sans s'en apercevoir, car des passants s'arrêtaient pour la -regarder. Puis elle sentit qu'elle avait très froid; et elle se leva -pour repartir; ses jambes la portaient à peine tant elle était accablée -et faible. - -Elle voulait entrer prendre un bouillon dans un restaurant, mais elle -n'osait pas pénétrer dans ces établissements, prise d'une espèce -de honte, d'une peur, d'une sorte de pudeur de son chagrin qu'elle -sentait visible. Elle s'arrêtait une seconde devant la porte, regardait -au dedans, voyait tous ces gens attablés et mangeant, et s'enfuyait -intimidée, se disant: «J'entrerai dans le prochain.» Et elle ne -pénétrait pas davantage dans le suivant. - -A la fin elle acheta chez un boulanger un petit pain en forme de lune, -et elle se mit à le croquer tout en marchant. Elle avait grand'soif, -mais elle ne savait où aller boire et elle s'en passa. - -Elle franchit une voûte et se trouva dans un autre jardin entouré -d'arcades. Elle reconnut alors le Palais-Royal. - -Comme le soleil et la marche l'avaient un peu réchauffée, elle s'assit -encore une heure ou deux. - -Une foule entrait, une foule élégante qui causait, souriait, saluait, -cette foule heureuse dont les femmes sont belles et les hommes riches, -qui ne vit que pour la parure et les joies. - -Jeanne effarée d'être au milieu de cette cohue brillante, se leva pour -s'enfuir; mais soudain la pensée lui vint, qu'elle pourrait rencontrer -Paul en ce lieu; elle se mit à errer en épiant les visages, allant et -revenant sans cesse, d'un bout à l'autre du Jardin, de son pas humble -et rapide. - -Des gens se retournaient pour la regarder, d'autres riaient et se la -montraient. Elle s'en aperçut et se sauva, pensant que, sans doute, on -s'amusait de sa tournure et de sa robe à carreaux verts choisie par -Rosalie et exécutée sur ses indications par la couturière de Goderville. - -Elle n'osait même plus demander sa route aux passants. Elle s'y hasarda -pourtant et finit par retrouver son hôtel. - -Elle passa le reste du jour sur une chaise, aux pieds de son lit, sans -remuer. Puis elle dîna, comme la veille, d'un potage et d'un peu de -viande. Puis elle se coucha, accomplissant chaque acte machinalement, -par habitude. - -Le lendemain elle se rendit à la préfecture de police pour qu'on lui -retrouvât son enfant. On ne put rien lui promettre; on s'en occuperait -cependant. - -Alors elle vagabonda par les rues, espérant toujours le rencontrer. Et -elle se sentait plus seule dans cette foule agitée, plus perdue, plus -misérable qu'au milieu des champs déserts. - -Quand elle rentra, le soir, à l'hôtel, on lui dit qu'un homme l'avait -demandée de la part de M. Paul et qu'il reviendrait le lendemain. Un -flot de sang lui jaillit au cÅ“ur et elle ne ferma pas l'Å“il de la -nuit. Si c'était lui? Oui c'était lui assurément, bien qu'elle ne l'eût -pas reconnu aux détails qu'on lui avait donnés. - -Vers neuf heures du matin on heurta sa porte, elle cria: «Entrez!» -prête à s'élancer, les bras ouverts. Un inconnu se présenta. Et, -pendant qu'il s'excusait de l'avoir dérangée, et qu'il expliquait son -affaire, une dette de Paul qu'il venait réclamer, elle se sentait -pleurer sans vouloir le laisser paraître, enlevant les larmes du bout -du doigt, à mesure qu'elles glissaient au coin des yeux. - -Il avait appris sa venue par la concierge de la rue du Sauvage, et, -comme il ne pouvait retrouver le jeune homme, il s'adressait à la mère. -Et il tendait un papier qu'elle prit sans songer à rien. Elle lut un -chiffre 90 francs, tira son argent et paya. - -Elle ne sortit pas ce jour-là . - -Le lendemain d'autres créanciers se présentèrent. Elle donna tout ce -qui lui restait, ne réservant qu'une vingtaine de francs; et elle -écrivit à Rosalie pour lui dire sa situation. - -Elle passait ses jours à errer, attendant la réponse de sa bonne, -ne sachant que faire, où tuer les heures lugubres, les heures -interminables, n'ayant personne à qui dire un mot tendre, personne qui -connût sa misère. Elle allait au hasard, harcelée à présent par un -besoin de partir, de retourner là -bas, dans sa petite maison sur le -bord de la route solitaire. - -Elle n'y pouvait plus vivre quelques jours auparavant tant la tristesse -l'accablait, et maintenant elle sentait bien qu'elle ne saurait -plus, au contraire, vivre que là , où ses mornes habitudes s'étaient -enracinées. - -Enfin, un soir, elle trouva une lettre et deux cents francs. Rosalie -disait: «Madame Jeanne, revenez bien vite, car je ne vous enverrai plus -rien. Quant à M. Paul, c'est moi qu'irai le chercher quand nous aurons -de ses nouvelles. - - «Je vous salue. Votre servante, - - «ROSALIE.» - -Et Jeanne repartit pour Batteville, un matin qu'il neigeait, et qu'il -faisait grand froid. - - - - -XIV - - -Alors elle ne sortit plus, elle ne remua plus. Elle se levait chaque -matin à la même heure, regardait le temps par sa fenêtre, puis -descendait s'asseoir devant le feu dans la salle. - -Elle restait là des jours entiers, immobile, les yeux plantés sur la -flamme, laissant aller à l'aventure ses lamentables pensées et suivant -le triste défilé de ses misères. Les ténèbres peu à peu envahissaient -la petite pièce sans qu'elle eût fait d'autre mouvement que pour -remettre du bois au feu. Rosalie alors apportait la lampe et s'écriait: -«Allons, madame Jeanne, il faut vous secouer ou bien vous n'aurez pas -encore faim ce soir.» - -Elle était souvent poursuivie d'idées fixes qui l'obsédaient et -torturée par des préoccupations insignifiantes; les moindres choses, -dans sa tête malade, prenant une importance extrême. - -Elle revivait surtout dans le passé, dans le vieux passé, hantée -par les premiers temps de sa vie et par son voyage de noces, là -bas -en Corse. Des paysages de cette île, oubliés depuis longtemps, -surgissaient soudain devant elle dans les tisons de sa cheminée; et -elle se rappelait tous les détails, tous les petits faits, toutes -les figures rencontrées là -bas; la tête du guide Jean Ravoli la -poursuivait; et elle croyait parfois entendre sa voix. - -Puis elle songeait aux douces années de l'enfance de Paul, alors qu'il -lui faisait repiquer des salades et qu'elle s'agenouillait dans la -terre grasse à côté de tante Lison, rivalisant de soins toutes les deux -pour plaire à l'enfant, luttant à celle qui ferait reprendre les jeunes -plantes avec le plus d'adresse et obtiendrait le plus d'élèves. - -Et, tout bas, ses lèvres murmuraient: «Poulet, mon petit Poulet,» comme -si elle lui eût parlé; et, sa rêverie s'arrêtant sur ce mot, elle -essayait parfois pendant des heures d'écrire dans le vide, de son doigt -tendu, les lettres qui le composaient. Elle les traçait lentement, -devant le feu, s'imaginant les voir, puis, croyant s'être trompée, -elle recommençait le P d'un bras tremblant de fatigue, s'efforçant -de dessiner le nom jusqu'au bout; puis, quand elle avait fini, elle -recommençait. - -A la fin elle ne pouvait plus, mêlait tout, modelait d'autres mots, -s'énervant jusqu'à la folie. - -Toutes les manies des solitaires la possédaient. La moindre chose -changée de place l'irritait. - -Rosalie souvent la forçait à marcher, l'emmenait sur la route; mais -Jeanne au bout de vingt minutes déclarait: «Je n'en puis plus, ma -fille,» et elle s'asseyait au bord du fossé. - -Bientôt tout mouvement lui fut odieux, et elle restait au lit le plus -tard possible. - -Depuis son enfance une seule habitude lui était demeurée invariablement -tenace, celle de se lever tout d'un coup aussitôt après avoir bu son -café au lait. Elle tenait d'ailleurs à ce mélange d'une façon exagérée; -et la privation lui en aurait été plus sensible que celle de n'importe -quoi. Elle attendait, chaque matin, l'arrivée de Rosalie avec une -impatience un peu sensuelle; et, dès que la tasse pleine était posée -sur la table de nuit, elle se mettait sur son séant et la vidait -vivement d'une manière un peu goulue. Puis, rejetant ses draps, elle -commençait à se vêtir. - -Mais peu à peu elle s'habitua à rêvasser quelques secondes après avoir -reposé le bol dans son assiette; puis elle s'étendit de nouveau dans -le lit; puis elle prolongea de jour en jour cette paresse jusqu'au -moment où Rosalie revenait, furieuse, et l'habillait presque de force. - -Elle n'avait plus d'ailleurs une apparence de volonté et, chaque fois -que sa servante lui demandait un conseil, lui posait une question, -s'informait de son avis, elle répondait: «Fais comme tu voudras, ma -fille.» - -Elle se croyait si directement poursuivie par une malchance obstinée -contre elle qu'elle devenait fataliste comme un Oriental; et l'habitude -de voir s'évanouir ses rêves et s'écrouler ses espoirs faisait qu'elle -hésitait des journées entières avant d'accomplir la chose la plus -simple, persuadée qu'elle s'engagerait toujours dans la mauvaise voie -et que cela tournerait mal. - -Elle répétait à tout moment:--«C'est moi qui n'ai pas eu de chance dans -la vie.» Alors Rosalie s'écriait:--«Qu'est-ce que vous diriez donc s'il -vous fallait travailler pour avoir du pain, si vous étiez obligée de -vous lever tous les jours à six heures du matin pour aller en journée! -Il y en a bien qui sont obligées de faire ça, pourtant, et, quand elles -deviennent trop vieilles, elles meurent de misère.» - -Jeanne répondait:--«Songe donc que je suis toute seule, que mon fils -m'a abandonnée.» Et Rosalie alors se fâchait furieusement:--«En voilà -une affaire! Eh bien! et les enfants qui sont au service militaire! et -ceux qui vont s'établir en Amérique.» - -L'Amérique représentait pour elle un pays vague où l'on va faire -fortune et dont on ne revient jamais. - -Elle continuait:--«Il y a toujours un moment où il faut se séparer, -parce que les vieux et les jeunes ne sont pas faits pour rester -ensemble.»--Et elle concluait d'un ton féroce:--«Eh bien, qu'est-ce que -vous diriez s'il était mort?» - -Et Jeanne, alors, ne répondait plus rien. - -Un peu de force lui revint, quand l'air s'amollit aux premiers jours du -printemps, mais elle n'employait ce retour d'activité qu'à se jeter de -plus en plus dans ses pensées sombres. - -Comme elle était montée au grenier, un matin, pour chercher quelque -objet, elle ouvrit par hasard une caisse pleine de vieux calendriers; -on les avait conservés selon la coutume de certaines gens de campagne. - -Il lui sembla qu'elle retrouvait les années elles-mêmes de son passé, -et elle demeura saisie d'une étrange et confuse émotion devant ce tas -de cartons carrés. - -Elle les prit et les emporta dans la salle en bas. Il y en avait de -toutes les tailles, des grands et des petits. Et elle se mit à les -ranger par années sur la table. Soudain elle retrouva le premier, celui -qu'elle avait apporté aux Peuples. - -Elle le contempla longtemps, avec les jours biffés par elle le matin -de son départ de Rouen, le lendemain de sa sortie du couvent. Et elle -pleura. Elle pleura des larmes mornes et lentes, de pauvres larmes de -vieille en face de sa vie misérable étalée devant elle sur cette table. - -Et une idée la saisit qui fut bientôt une obsession terrible, -incessante, acharnée. Elle voulait retrouver presque jour par jour ce -qu'elle avait fait. - -Elle piqua contre les murs, sur la tapisserie, l'un après l'autre, -ces cartons jaunis, et elle passait des heures, en face de l'un ou de -l'autre, se demandant: «Que m'est-il arrivé, ce mois-là ?» - -Elle avait marqué de traits les dates mémorables de son histoire, et -elle parvenait parfois à retrouver un mois entier, reconstituant un -à un, groupant, rattachant l'un à l'autre tous les petits faits qui -avaient précédé ou suivi un événement important. - -Elle réussit, à force d'attention obstinée, d'efforts de mémoire, de -volonté concentrée, à rétablir presque entièrement ses deux premières -années aux Peuples, les souvenirs lointains de sa vie lui revenant avec -une facilité singulière et une sorte de relief. - -Mais les années suivantes lui semblaient se perdre dans un brouillard, -se mêler, enjamber l'une sur l'autre; et elle demeurait parfois un -temps infini, la tête penchée vers un calendrier, l'esprit tendu sur -l'Autrefois, sans parvenir même à se rappeler si c'était dans ce -carton-là que tel souvenir pouvait être retrouvé. - -Elle allait de l'un à l'autre autour de la salle qu'entouraient, comme -les gravures d'un chemin de la croix, ces tableaux des jours finis. -Brusquement elle arrêtait sa chaise devant l'un d'eux, et restait -jusqu'à la nuit immobile à le regarder, enfoncée en ses recherches. - -Puis tout à coup, quand toutes les sèves se réveillèrent sous la -chaleur du soleil, quand les récoltes se mirent à pousser par les -champs, les arbres à verdir, quand les pommiers dans les cours -s'épanouirent comme des boules roses et parfumèrent la plaine, une -grande agitation la saisit. - -Elle ne tenait plus en place; elle allait et venait, sortait et -rentrait vingt fois par jour, et vagabondait parfois au loin le long -des fermes, s'exaltant dans une sorte de fièvre de regret. - -La vue d'une marguerite blottie dans une touffe d'herbe, d'un rayon de -soleil glissant entre les feuilles, d'une flaque d'eau dans une ornière -où se mirait le bleu du ciel, la remuaient, l'attendrissaient, la -bouleversaient en lui redonnant des sensations lointaines, comme l'écho -de ses émotions de jeune fille, quand elle rêvait par la campagne. - -Elle avait frémi des mêmes secousses, savouré cette douceur et cette -griserie troublante des jours tièdes, quand elle attendait l'avenir. -Elle retrouvait tout cela maintenant que l'avenir était clos. Elle en -jouissait encore dans son cÅ“ur; mais elle en souffrait en même temps, -comme si la joie éternelle du monde réveillé en pénétrant sa peau -séchée, son sang refroidi, son âme accablée, n'y pouvait plus jeter -qu'un charme affaibli et douloureux. - -Il lui semblait aussi que quelque chose était un peu changé partout -autour d'elle. Le soleil devait être un peu moins chaud que dans sa -jeunesse, le ciel un peu moins bleu, l'herbe un peu moins verte; et les -fleurs, plus pâles et moins odorantes, n'enivraient plus tout à fait -autant. - -Dans certains jours, cependant, un tel bien-être de vie la pénétrait -qu'elle se reprenait à rêvasser, à espérer, à attendre; car peut-on, -malgré la rigueur acharnée du sort, ne pas espérer toujours, quand il -fait beau? - -Elle allait, elle allait devant elle, pendant des heures et des heures, -comme fouettée par l'excitation de son âme. Et parfois elle s'arrêtait -tout à coup, et s'asseyait au bord de la route pour réfléchir à des -choses tristes. Pourquoi n'avait-elle pas été aimée comme d'autres? -Pourquoi n'avait-elle pas même connu les simples bonheurs d'une -existence calme? - -Et parfois encore elle oubliait un moment qu'elle était vieille, -qu'il n'y avait plus rien devant elle, hors quelques ans lugubres et -solitaires, que toute sa route était parcourue; et elle bâtissait, -comme jadis, à seize ans, des projets doux à son cÅ“ur; elle combinait -des bouts d'avenir charmants. Puis la dure sensation du réel tombait -sur elle; elle se relevait courbaturée comme sous la chute d'un poids -qui lui aurait cassé les reins; et elle reprenait plus lentement le -chemin de sa demeure en murmurant: «Oh vieille folle! vieille folle!» - -Rosalie maintenant lui répétait à tout moment: «Mais restez donc -tranquille, Madame, qu'est-ce que vous avez à vous émouver comme ça?» - -Et Jeanne répondait tristement: «Que veux-tu, je suis comme «Massacre» -aux derniers jours.» - -La bonne, un matin, entra plus tôt dans sa chambre, et déposant sur sa -table de nuit le bol de café au lait: «Allons, buvez vite. Denis est -devant la porte qui nous attend. Nous allons aux Peuples parce que j'ai -affaire là -bas.» - -Jeanne crut qu'elle allait s'évanouir tant elle se sentit émue; et elle -s'habilla en tremblant d'émotion, effarée et défaillante à la pensée de -revoir sa chère maison. - -Un ciel radieux s'étalait sur le monde; et le bidet, pris de gaietés, -faisait parfois un temps de galop. Quand on entra dans la commune -d'Étouvent, Jeanne sentit qu'elle respirait avec peine tant sa poitrine -palpitait; et quand elle aperçut les piliers de brique de la barrière, -elle dit à voix basse deux ou trois fois, et malgré elle: «Oh! oh! oh!» -comme devant les choses qui révolutionnent le cÅ“ur. - -On détela la carriole chez les Couillard; puis, pendant que Rosalie et -son fils allaient à leurs affaires, les fermiers offrirent à Jeanne de -faire un tour au château, les maîtres étant absents, et on lui donna -les clefs. - -Elle partit seule, et, lorsqu'elle fut devant le vieux manoir du côté -de la mer, elle s'arrêta pour le regarder. Rien n'était changé au -dehors. Le vaste bâtiment grisâtre avait ce jour-là , sur ses murs -ternis, des sourires de soleil. Tous les contrevents étaient clos. - -Un petit morceau d'une branche morte tomba sur sa robe, elle leva -les yeux; il venait du platane. Elle s'approcha du gros arbre à la -peau lisse et pâle, et le caressa de la main comme une bête. Son pied -heurta, dans l'herbe, un morceau de bois pourri; c'était le dernier -fragment du banc où elle s'était assise si souvent avec tous les siens, -du banc qu'on avait posé le jour même de la première visite de Julien. - -Alors elle gagna la double porte du vestibule et eut grand'peine à -l'ouvrir, la lourde clef rouillée refusant de tourner. La serrure -enfin céda avec un dur grincement des ressorts; et le battant, un peu -résistant lui-même, s'enfonça sous une poussée. - -Jeanne tout de suite, et presque courant, monta jusqu'à sa chambre. -Elle ne la reconnut pas, tapissée d'un papier clair; mais, ayant ouvert -une fenêtre, elle demeura remuée jusqu'au fond de sa chair devant tout -cet horizon tant aimé, le bosquet, les ormes, la lande, et la mer semée -de voiles brunes qui semblaient immobiles au loin. - -Alors elle se mit à rôder par la grande demeure vide. Elle regardait, -sur les murailles, des taches familières à ses yeux. Elle s'arrêta -devant un petit trou creusé dans le plâtre par le baron qui s'amusait -souvent, en souvenir de son jeune temps, à faire des armes avec sa -canne contre la cloison quand il passait devant cet endroit. - -Dans la chambre de petite mère elle retrouva, piquée derrière une -porte, dans un coin sombre, auprès du lit, une fine épingle à tête d'or -qu'elle avait enfoncée là autrefois (elle se le rappelait maintenant), -et qu'elle avait, depuis, cherchée pendant des années. Personne ne -l'avait trouvée. Elle la prit comme une inappréciable relique et la -baisa. - -Elle allait partout, cherchait, reconnaissait des traces presque -invisibles dans les tentures des chambres qu'on n'avait point changées, -revoyait ces figures bizarres que l'imagination prête souvent aux -dessins des étoffes, des marbres, aux ombres des plafonds salis par le -temps. - -Elle marchait à pas muets, toute seule dans l'immense château -silencieux, comme à travers un cimetière. Toute sa vie gisait là -dedans. Elle descendit au salon. Il était sombre derrière ses volets -fermés et elle fut quelque temps avant d'y rien distinguer; puis, son -regard s'habituant à l'obscurité, elle reconnut peu à peu les hautes -tapisseries où se promenaient des oiseaux. Deux fauteuils étaient -restés devant la cheminée comme si on venait de les quitter; et l'odeur -même de la pièce, une odeur qu'elle avait toujours gardée, comme les -êtres ont la leur, une odeur vague, bien reconnaissable cependant, -douce senteur indécise des vieux appartements, pénétrait Jeanne, -l'enveloppait de souvenirs, grisait sa mémoire. Elle restait haletante, -aspirant cette haleine du passé, et les yeux fixés sur les deux sièges. -Et soudain, dans une brusque hallucination qu'enfanta son idée fixe, -elle crut voir, elle vit, comme elle les avait vus si souvent, son père -et sa mère chauffant leurs pieds au feu. - -Elle recula épouvantée, heurta du dos le bord de la porte, s'y soutint -pour ne pas tomber, les yeux toujours tendus sur les fauteuils. - -La vision avait disparu. - -Elle demeura éperdue pendant quelques minutes; puis elle reprit -lentement la possession d'elle-même et voulut s'enfuir, ayant peur -d'être folle. Son regard tomba par hasard sur le lambris auquel elle -s'appuyait; et elle aperçut l'échelle de Poulet. - -Toutes les légères marques grimpaient sur la peinture à des intervalles -inégaux; et des chiffres tracés au canif indiquaient les âges, les -mois, et la croissance de son fils. Tantôt c'était l'écriture du baron, -plus grande, tantôt la sienne plus petite, tantôt celle de tante Lison -un peu tremblée. Et il lui sembla que l'enfant d'autrefois était là , -devant elle, avec ses cheveux blonds, collant son petit front contre le -mur pour qu'on mesurât sa taille. - -Le baron criait: «Jeanne, il a grandi d'un centimètre depuis six -semaines.» - -Elle se mit à baiser le lambris, avec une frénésie d'amour. - -Mais on l'appelait au dehors. C'était la voix de Rosalie:--«Madame -Jeanne, madame Jeanne, on vous attend pour déjeuner.» Elle sortit, -perdant la tête. Et elle ne comprenait plus rien de ce qu'on lui -disait. Elle mangea des choses qu'on lui servit, écouta parler sans -savoir de quoi, causa sans doute avec les fermières qui s'informaient -de sa santé, se laissa embrasser, embrassa elle-même des joues qu'on -lui tendait, et elle remonta dans la voiture. - -Quand elle perdit de vue, à travers les arbres, la haute toiture du -château, elle eut dans la poitrine un déchirement horrible. Elle -sentait en son cÅ“ur qu'elle venait de dire adieu pour toujours à sa -maison. - -On s'en revint à Batteville. - -Au moment où elle allait rentrer dans sa nouvelle demeure, elle aperçut -quelque chose de blanc sous la porte; c'était une lettre que le -facteur avait glissée là en son absence. Elle reconnut aussitôt qu'elle -venait de Paul, et l'ouvrit, tremblant d'angoisse. Il disait: - - «Ma chère maman, je ne t'ai pas écrit plus tôt parce que je ne - voulais pas te faire faire à Paris un voyage inutile, devant moi-même - aller te voir incessamment. Je suis à l'heure présente sous le - coup d'un grand malheur et dans une grande difficulté. Ma femme - est mourante après avoir accouché d'une petite fille, voici trois - jours; et je n'ai pas le sou. Je ne sais que faire de l'enfant que - ma concierge élève au biberon comme elle peut, mais j'ai peur de la - perdre. Ne pourrais-tu t'en charger? Je ne sais absolument que faire - et je n'ai pas d'argent pour la mettre en nourrice. Réponds poste - pour poste. - - «Ton fils qui t'aime, - - «PAUL.» - -Jeanne s'affaissa sur une chaise, ayant à peine la force d'appeler -Rosalie. Quand la bonne fut là , elles relurent la lettre ensemble, puis -demeurèrent silencieuses, l'une en face de l'autre, longtemps. - -Rosalie, enfin, parla:--«J'vas aller chercher la petite, moi, Madame. -On ne peut pas la laisser comme ça.» - -Jeanne répondit: «Va, ma fille.» - -Elles se turent encore, puis la bonne reprit:--«Mettez votre chapeau, -Madame, et puis allons à Goderville chez le notaire. Si l'autre va -mourir, il faut que M. Paul l'épouse, pour la petite, plus tard.» - -Et Jeanne, sans répondre un mot, mit son chapeau. Une joie profonde et -inavouable inondait son cÅ“ur, une joie perfide qu'elle voulait cacher -à tout prix, une de ces joies abominables dont on rougit, mais dont on -jouit ardemment dans le secret mystérieux de l'âme:--La maîtresse de -son fils allait mourir. - -Le notaire donna à la bonne des indications détaillées qu'elle se fit -répéter plusieurs fois; puis, sûre de ne pas commettre d'erreur, elle -déclara:--«Ne craignez rien, je m'en charge maintenant.» - -Elle partit pour Paris la nuit même. - -Jeanne passa deux jours dans un trouble de pensée qui la rendait -incapable de réfléchir à rien. Le troisième matin elle reçut un seul -mot de Rosalie annonçant son retour par le train du soir. Rien de plus. - -Vers trois heures elle fit atteler la carriole d'un voisin qui la -conduisit à la gare de Beuzeville pour attendre sa servante. - -Elle restait debout sur le quai, l'Å“il tendu sur la ligne droite -des rails qui fuyaient en se rapprochant là -bas, là -bas, au bout de -l'horizon. De temps en temps elle regardait l'horloge.--Encore dix -minutes.--Encore cinq minutes.--Encore deux minutes.--Voici l'heure. -Rien n'apparaissait sur la voie lointaine. Puis tout à coup elle -aperçut une tache blanche, une fumée, puis, au-dessous un point noir -qui grandit, grandit, accourant à toute vitesse. La grosse machine -enfin, ralentissant sa marche, passa en ronflant, devant Jeanne qui -guettait avidement les portières. Plusieurs s'ouvrirent; des gens -descendaient, des paysans en blouse, des fermières avec des paniers, -des petits bourgeois en chapeau mou. Enfin elle aperçut Rosalie qui -portait en ses bras une sorte de paquet de linge. - -Elle voulut aller vers elle, mais elle craignait de tomber tant ses -jambes étaient devenues molles. Sa bonne l'ayant vue, la rejoignit -avec son air calme ordinaire; et elle dit: «Bonjour, Madame; me v'là -revenue, c'est pas sans peine.» - -Jeanne balbutia: «Eh bien?» - -Rosalie répondit: «Eh bien, elle est morte c'te nuit. Ils sont mariés, -v'là la petite.» Et elle tendit l'enfant qu'on ne voyait point dans ses -linges. - -Jeanne la reçut machinalement et elles sortirent de la gare, puis -montèrent dans la voiture. - -Rosalie reprit: «M. Paul viendra dès l'enterrement fini. Demain à la -même heure, faut croire.» - -Jeanne murmura: «Paul...» et n'ajouta rien. - -Le soleil baissait vers l'horizon, inondant de clarté les plaines -verdoyantes, tachées de place en place par l'or des colzas en fleur, et -par le sang des coquelicots. Une quiétude infinie planait sur la terre -tranquille où germaient les sèves. La carriole allait grand train, le -paysan claquant de la langue pour exciter son cheval. - -Et Jeanne regardait droit devant elle en l'air, dans le ciel que -coupait, comme des fusées, le vol ceintré des hirondelles. Et soudain -une tiédeur douce, une chaleur de vie traversant ses robes, gagna ses -jambes, pénétra sa chair; c'était la chaleur du petit être qui dormait -sur ses genoux. - -Alors une émotion infinie l'envahit. Elle découvrit brusquement la -figure de l'enfant qu'elle n'avait pas encore vue: la fille de son -fils. Et comme la frêle créature, frappée par la lumière vive, ouvrait -ses yeux bleus en remuant la bouche, Jeanne se mit à l'embrasser -furieusement, la soulevant dans ses bras, la criblant de baisers. - -Mais Rosalie, contente et bourrue, l'arrêta. «Voyons, voyons, madame -Jeanne, finissez; vous allez la faire crier.» - -Puis elle ajouta, répondant sans doute à sa propre pensée: «La vie, -voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit.» - - - - -NOTES. - - -_Une Vie_ a paru en feuilleton dans le _Gil-Blas_, du mardi 27 février -au vendredi 6 avril 1883; il parut immédiatement après chez l'éditeur -Victor Havard, où son succès fut très grand et immédiat. Maupassant, -selon un procédé de travail qu'il emploiera toujours pour ses romans, a -utilisé dans celui-ci diverses chroniques publiées dans le même journal -ou dans le _Gaulois_. - -Nous avons dû communication à l'extrême obligeance de M. Louis Barthou -du premier manuscrit d'_Une Vie_. Il compte 114 feuillets grand in-4º, -écrits d'un seul côté, très raturés par places, très nets ailleurs; -il est resté inachevé. Cependant, M. Léon Hennique possède un autre -fragment de manuscrit qui semble être la continuation de celui-ci. -Le manuscrit de M. Barthou porte sur la couverture, de la main de -l'auteur, la mention: «Vieux manuscrit». - -Il offre un grand intérêt pour l'étude de l'élaboration et de la -composition d'_Une Vie_ à l'achèvement de laquelle il a certainement -servi. On y retrouve en effet plusieurs passages et même des épisodes -entiers conçus en termes presque identiques. Il n'en présente pas -moins, d'autre part, avec le texte définitif des divergences assez -nombreuses. Si les caractères essentiels sont déjà parfaitement -reconnaissables, Jeanne, par exemple, y a un frère, nommé Henri, qui -rappelle d'une manière frappante le fils du même nom qu'elle aura plus -tard dans le roman. - -Mais c'est dans l'ensemble de la composition que l'effort de Maupassant -a particulièrement porté. Les répétitions d'effets ou de descriptions -sont encore fréquentes dans le manuscrit de M. Barthou. Le récit y -a un tour moins net, parfois un peu diffus ou un peu hésitant, un -mouvement moins continu; les phrases ont des contours moins tracés; les -chapitres, moins de saillie; on entre moins franchement dans l'action. -La vue claire que Maupassant a eue de ces imperfections lui a permis -de s'en débarrasser peu à peu complètement. Il nous a paru bon de -signaler, puisque l'occasion s'en présentait, cette preuve éclatante de -travail logique, de sens critique, de réflexion que la spontanéité très -grande de la phrase risquerait peut-être de faire oublier. - - - - -VARIANTES -D'APRÈS -LE TEXTE DU MANUSCRIT DE _UNE VIE_. - - -Page 3, ligne 20, l'amour _des choses_... - -Page 18, ligne 27, comme _la fraîcheur d'un bain_... - -Page 20, ligne 9, des _soirs_... - -Page 33, ligne 22, d'une voix _dolente_, _d'une voix_... - -Page 43, ligne 13, chasseur _sauvage_ dans... - -Page 45, ligne 22, d'abord _un peu_. - -Page 49, ligne 11, galet: «_Faites un tour_, mes... - -Page 49, ligne 26, des _idées_ nouvelles et rapides, _qui ne -s'arrêtaient pas dans sa tête_. - -Page 72, ligne 7, père _prenant le bras de la baronne la souleva_, -et,... - -Page 74, ligne 12, surprise, _toute saisie_, apitoyée... - -Page 75, ligne 17, moments _troublés_ où... - -Page 77, ligne 3, soleil _semblait sec_, luisait... - -Page 84, ligne 27, secret _du Monde_... - -Page 86, ligne 3, souleva _légèrement_ sur... - -Page 86, ligne 8, chair _rose_: «... - -Page 105, ligne 11, chaos _féerique_, il... - -Page 129, ligne 11, titrées _du pays_ avait... - -Page 136, ligne 13, choses _empaquetées avec soin et tirées de -l'armoire aux grandes occasions_. - -Page 149, ligne 28, donc _ma fille_?» - -Page 150, ligne 25, un _gargouillement_ de gorge...--suffoque _un -souffle de pompe détraquée_;... - -Page 150, ligne 29, vie _et un flot de liquide s'épandait sous les -jupons aux pieds de la femme étendue_. - -Page 165, ligne 17, couchée, _oui couchée_ dans... - -Page 176, ligne 16, voulu _d'mé_. - -Page 186, ligne 11, connaître _l'enfantement_. - -Page 193, ligne 24, ranimaient _triomphant_, elle... - -Page 231, ligne 3, était _lourde_ et... - -Page 248, ligne 18, _on croit le voir_, on voudrait fuir... - -Page 249, ligne 9, croyance, _le dernier appui de son âme_. - -Page 250, ligne 25, confier _les intimes secrets de son cÅ“ur_. - -Page 271, ligne 21, complaisante, _complice de l'adultère_... - -Page 281, ligne 24, chavirer, _soulever_ et... - -Page 298, ligne 18, lui, _où il est né_, où nous mourrons... - -Page 303, ligne 13, femme, _bien qu'elle n'eût pas encore quarante -ans_... - -Page 303, ligne 14, restée _petite_ et fanée... - -Page 305, ligne 6, Elle fut _dévorée d'inquiétude_ pendant... - -Page 320, ligne 12, douloureux, _ne savait que dire, elle_... - -Page 328, ligne 16, Montivilliers, _à mi-chemin du village_ de -Batteville... - -Page 330, ligne 17, souvent _indécise_ comme... - -Page 330, ligne 19, sur _son choix_, balançant... - -Page 331, ligne 3, et la fourmi. - -Page 333, ligne 4, fit un _tas_ de... - -Page 335, ligne 20, inutiles et bavards. Vers huit heures, etc. - -Page 337, ligne 26, mouchoir _à carreau_. - -Page 339, ligne 1, s'arrêta devant une petite maison... - -Page 346, ligne 29, Je suis _toute seule_. - -Page 348, ligne 26, mère _éperdue_, désespérée... - -Page 348, ligne 28, tout, _permettrait ce mariage indigne_. - -Page 349, ligne 17, par cette _catin. Elle avait pris subitement cette -détermination dernière sentant tout perdu, si elle ne tentait pas ce -suprême effort._ - -Page 349, ligne 19, préparatifs. _On chercha parmi les malles empilées -dans le grenier, pleines encore d'objets de toute sorte, celles qui se -trouvaient dans le meilleur état, et_ Rosalie commença... - -Page 349, ligne 29, femmes _allèrent_ ensemble... - -Page 351, ligne 4, répondre! _Elle avait peur de voir arriver la -mère, peur de cette entrevue avec le fils qu'elle tenait férocement, -peur de voir tous ses projets déjoués, toute sa honteuse machination -renversée._ Jeanne... - -Page 352, ligne 22, monotone. _De temps en temps toute la suite de -wagons s'arrêtait devant une gare, puis repartait. Elle filait en -vomissant sa fumée, s'enfonçait sous les montagnes, ressortait dans les -plaines, passait les vallées sur les ponts._ - -_Tout à coup, au sortir d'un tunnel, un employé cria Rouen, et Jeanne -sentit son cÅ“ur qui battait à l'étouffer._ - -Page 355, ligne 1, Rosalie. _Et elle se mit en route après avoir bu sa -tasse de café au lait, obtenue à grand'peine, le personnel de l'hôtel -n'étant pas encore levé._ Il... - -Page 357, ligne 1, doute. _Elle se sentait défaillir. Elle dit -pourtant_: «... - -Page 357, ligne 6, moi _bien vite_ à ... - -Page 359, ligne 9, Goderville. _Et sa timidité s'accrut de la -crainte d'être grotesque. Elle se vit, en passant, dans la glace -d'une boutique. Il lui sembla qu'elle avait l'air d'une folle._ Elle -n'osait... - -Page 360, ligne 24, situation. _Elle retourna à l'ancienne maison de -Paul et à la préfecture; on ne put rien lui dire, on n'avait rien -découvert_... - -Page 360, ligne 27, faire, où _passer les heures_, n'ayant personne... - -Page 365, ligne 14, qu'elle _n'osait plus rien entreprendre, qu'elle_ -hésitait... - - - - -OPINION DE LA PRESSE -sur -_UNE VIE_. - - -_Le Réveil_, 15 avril 1883 (Paul Alexis). - -«Ce livre,... c'est la vie elle-même. Ce sont des événements qui se -passent un peu partout et tous les jours. Et cela vous prend au cÅ“ur -pourtant, parce que c'est humain. Toutes les femmes croiront plus ou -moins avoir été Jeanne, retrouveront leurs propres émotions, et seront -particulièrement attendries... - -«L'effet général est très grand, et le style emporte tout. Je viens -en somme d'éprouver une grande satisfaction à savourer trois cents -pages de cette prose qui me paraît plus que jamais «franche, souple et -forte». Exubérance de santé, style chaud, phrase musclée et d'aplomb, -attaches solides d'athlète, j'ai retrouvé tout Guy de Maupassant.» - - -_Temps_, 13 mai 1883. - -«M. de Maupassant choisit ses mots; il ne les recherche point et il -lui suffit qu'ils soient justes pour obtenir une phrase sonore et un -coloris harmonieux. Cette belle simplicité, si sûre d'elle-même, donne -un grand charme à ses descriptions; quelques traits caractéristiques -vivement saisis et fortement exprimés lui suffisent... - -«Quelques qualités qu'il y ait dans _Une Vie_, M. de Maupassant est -supérieur à cette Å“uvre. Pourquoi son tableau est-il si violemment -poussé au noir? C'est ce pessimisme qui a empêché Flaubert de se -renouveler, c'est lui qui frappe M. Zola d'incapacité psychologique.» - - -_Revue des Deux-Mondes_, 1er août 1884, «Les Petits Naturalistes» (F. -Brunetière). - -«Tous les défauts qu'exige l'esthétique naturaliste, M. de Maupassant -les a, mais il a aussi quelques qualités qui sont assez rares dans -l'école. Ainsi, j'ose à peine l'en féliciter, mais il y a chez lui -quelques traces de sensibilité, de sympathie, d'émotion: dans le _Papa -de Simon_,... dans _Une Vie_... Comme Flaubert, il manque surtout de -goût et de mesure. Sans cela, sans quelques pages qui semblent une -gageure, _Une Vie_ serait presque une Å“uvre remarquable. C'est sans -doute une bien simple et bien banale histoire; elle se laisse lire -toutefois; et, voulant en parler, j'ai pu la relire sans ennui. Mal -équilibré, mais soutenu par la solidité, si je puis ainsi dire, de -trois ou quatre scènes principales, l'ensemble a de la carrure et -respire une certaine puissance.» - - -_Revue Bleue_, 21 avril 1883 (Maxime Gaucher). - -«M. Guy de Maupassant a placé en tête de son dernier roman, _Une Vie_, -cette épigraphe: «L'humble vérité.» Humble, c'est déjà un progrès. La -vérité était moins humble, n'est-ce pas? dans la _Maison Tellier_. Vous -verrez que le réalisme--il faut dire aussi que M. de Maupassant n'est -qu'un demi-réaliste--finira par quitter les bas-fonds et les cloaques. - -«Le titre du roman, _Une Vie_, indique assez qu'ici nous avons une -existence entière, ou peu s'en faut... Les personnages principaux sont -peints de main de maître et se détachent avec un singulier relief... -La série de tableaux que fait défiler devant nous M. de Maupassant est -l'Å“uvre d'un styliste et d'un coloriste bien remarquable.» - - -_Le Figaro_, 25 avril 1883 (M. Philippe Gille). - -«Je ne sais jusqu'où l'opinion publique va porter le succès de ce -roman, succès qui ne peut être douteux, mais ce que je tiens à dire -avant d'entrer plus amplement dans l'analyse de ce procès-verbal -minutieux et émouvant de la vie d'une créature humaine, c'est que son -auteur vient de faire un grand pas et s'est placé sur un terrain assez -élevé pour que sa personnalité s'y puisse détacher nettement. - -«M. Guy de Maupassant, qui a commencé comme élève de Zola, vient de -sortir de l'école.» - - - * * * * * - - - Liste des modifications: - - Page 64: «prêt» remplacé par «près» (Lorsqu'il fut tout près) - Page 346: «songait» par «songeait» (elle songeait à tous les - secrets) - Page 358: «recontrer» par «rencontrer» (elle pourrait rencontrer Paul) - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy d - Maupassant, V 5, by Guy de Maupassant - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAUPASSANT *** - -***** This file should be named 50144-0.txt or 50144-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/1/4/50144/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/50144-0.zip b/old/50144-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 4695fff..0000000 --- a/old/50144-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/50144-h.zip b/old/50144-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index c1efe35..0000000 --- a/old/50144-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/50144-h/50144-h.htm b/old/50144-h/50144-h.htm deleted file mode 100644 index 24d4e94..0000000 --- a/old/50144-h/50144-h.htm +++ /dev/null @@ -1,10281 +0,0 @@ - <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - - <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title>The Project Gutenberg's eBook of OElig;uvres complètes de Guy de Maupassant, volume 05, by Guy de Maupassant</title> - - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - - <style type="text/css"> - -body {margin-left: 15%; margin-right: 15%;} - -p {margin-top: 0.75em; text-align: justify; margin-bottom: 0.75em; text-indent: 1.5em;} - -.title {margin-top: 0.75em; margin-bottom: 0.75em; text-align: center; text-indent: 0em;} -.print {font-size: 1.1em; margin-top: 0.75em; margin-bottom: 0.75em; -text-align: center; text-indent: 0em;} - -/* headings centered */ -h1,h2,h3 {text-align: center;} - -h1 {font-size: 2.5em; margin-top: 1.5em; margin-bottom: 2em;} -h2 {margin-top: 1.5em; margin-bottom: 1.5em;} -h3 {font-size: 1.5em;} - -hr.full {width: 100%; margin: 5em auto 5em auto; height: 4px; -border-width: 4px 0 0 0; border-style: solid; border-color: #000000; -clear: both;} - -hr.small {margin: 4em 40% 4em 40%; border-color: #A9A9A9; -border-style: solid; clear: both;} - -hr.small2 {margin: 2em 45% 2em 45%; border-color: #000000; border-style: solid; -clear: both;} - -hr.small5 {margin: 1em 46% 1em 46%; border-color: #000000; border-style: solid; -clear: both;} - -hr.small6 {margin: 1em 48% 2em 48%; border-color: #000000; border-style: solid; -clear: both;} - -.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 85%;} -sup {font-size: 80%; vertical-align: 30%;} - -.small50 {font-size: 50%;} -.small70 {font-size: 70%;} -.small80 {font-size: 80%;} -.small95 {font-size: 95%;} - -.big110 {font-size: 110%;} -.big130 {font-size: 130%;} -.big300 {font-size: 300%;} - -.dedication {text-align: center; padding-left: 15em;} - -.left {text-align: left;} -.center {text-align: center; text-indent: 0em; } -.centerright {text-align: center; padding-left: 10em; margin-top:-1em; margin-bottom: 1em; text-indent: 0em;} -.noindent {text-indent: 0em;} -.line {text-align: center; text-indent: 0em; margin-top: -1.5em;} -.blockquote {margin: 2em 12% 2em 12%;} -.opinion {margin-top: 1.5em; margin-bottom: 0.5em; font-size: 130%;} - -/* Plain dropcaps */ -.dropcap {float: left; width: auto; padding-right: 3px; font-size: 350%; line-height: 83%;} - -/* letters */ -.rsignature {text-align: right; margin-top: 1.5em; margin-bottom: 2em; padding-right: 2em; -text-indent: 0em;} -.rsignature2 {text-align: right; margin-top: 1.5em; margin-bottom: 2em; padding-right: 10em; -text-indent: 0em;} - -/* images */ -img {margin-left: auto; margin-right: auto;} - -.figcenter2 {margin: 2em auto 2em auto; text-align: center; text-indent: 0;} - -/* tables */ -table {margin: 1.25em auto 1.25em auto;} - -.tdltop {text-align: left; vertical-align: top;} -.tdrtop {text-align: right; vertical-align: top; padding-right: 0px; padding-left: 0px;} - -/* page numbers */ -.pagenum {position: absolute; left: 5%; font-size: 90%; -font-weight: normal; font-style: normal; text-align: right; -color: #C0C0C0; background-color: inherit; text-indent: 0em;} - -a {text-decoration: none;} -.link {font-size: small; text-align: center; margin-top: 0em; font-weight: 400;} - -/* note au lecteur */ -.notelecteur {margin: 20px 20% 20px 20%; padding: 10px 10px 10px 10px; -font-family: sans-serif; border: solid 1px #ccc; font-size: 0.9em;} - -/* correction popup */ -ins.correction {text-decoration: none; border-bottom: thin dotted silver;} - -/* e-readers */ -@media handheld - -{ - body {margin: 0; padding: 0; width: 90%;} - -} - - --> - </style> - </head> - <body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V 5, by -Guy de Maupassant - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V 5 - -Author: Guy de Maupassant - -Release Date: October 6, 2015 [EBook #50144] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAUPASSANT *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p class="left"><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p> - -<p class="left"><a href="#table_des_matieres">Table des matières</a></p> - -<h1><span class="small70">ŒUVRES COMPLÈTES</span><br /> -<span class="small50">DE</span><br /> -GUY DE MAUPASSANT</h1> - -<hr class="small2" /> - -<p class="print">LA PRÉSENTE ÉDITION</p> - -<p class="print">DES</p> - -<p class="print">ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT</p> - -<p class="print">A ÉTÉ TIRÉE</p> - -<p class="print">PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE</p> - -<p class="print">EN VERTU D'UNE AUTORISATION</p> - -<p class="print">DE M. LE GARDE DES SCEAUX</p> - -<p class="print">EN DATE DU 30 JANVIER 1902.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p class="title">IL A ÉTÉ TIRÉ À PART</p> - -<p class="title">100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE</p> - -<p class="title">SAVOIR:<br /></p> - -<p class="title">60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.<br /> -20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.<br /> -20 exemplaires (81 à 100) sur chine.<br /><br /></p> - -<hr class="small2" /> - -<p class="title"><i>Le texte de ce volume<br /> -est conforme à celui de l'édition originale</i>: Une Vie<br /> -<i>Paris, Victor Havard, 1883</i>.</p> - -<hr class="small" /> - -<p class="title">ŒUVRES COMPLÈTES</p> - -<p class="title small80">DE</p> - -<p class="title maupassant">GUY DE MAUPASSANT</p> - -<hr class="small5" /> - -<p class="title big300">UNE VIE</p> - -<p class="centerright"><i>L'humble vérité.</i></p> - -<div class="figcenter2" style="width: 135px;"> - <img src="images/abeille.jpg" alt="" title="" width="135" height="200" /> -</div> - -<p class="title big130"><b>PARIS</b></p> - -<p class="title big110">LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR</p> - -<p class="title small95">17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17</p> - -<hr class="small6" /> - -<p class="title big110">MDCCCCVIII</p> - -<p class="title"><small><i>Tous droits réservés.</i></small></p> - -<hr class="small" /> - -<p class="center">À</p> - -<p class="center">MADAME BRAINNE</p> - -<p class="center"><i>Hommage d'un ami dévoué, et en souvenir - d'un ami mort.</i></p> - -<p class="dedication"><span class="smcap">Guy de Maupassant.</span></p> - -<hr class="small" /> - -<h2><a name="ch_1" id="ch_1"></a>UNE VIE.</h2> - -<h3>I</h3> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">J</span><span class="smcap">eanne</span>, ayant fini ses malles, s'approcha de la fenêtre, mais la pluie -ne cessait pas.</p> - -<p>L'averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les toits. -Le ciel bas et chargé d'eau semblait crevé, se vidant sur la terre, la -délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des rafales passaient -pleines d'une chaleur lourde. Le ronflement des ruisseaux débordés -emplissait les rues désertes où les maisons, comme des éponges, -buvaient l'humidité qui pénétrait au dedans et faisait suer les murs de -la cave au grenier.</p> - -<p>Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours, prête -à saisir tous les bonheurs <span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> de la vie dont elle rêvait depuis si -longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps ne -s'éclaircissait pas; et pour la centième fois depuis le matin elle -interrogeait l'horizon.</p> - -<p>Puis elle s'aperçut qu'elle avait oublié de mettre son calendrier dans -son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit carton divisé par -mois, et portant au milieu d'un dessin la date de l'année courante -1819 en chiffres d'or. Puis elle biffa à coups de crayon les quatre -premières colonnes, rayant chaque nom de saint jusqu'au 2 mai, jour de -sa sortie du couvent.</p> - -<p>Une voix, derrière la porte, appela: «Jeannette!»</p> - -<p>Jeanne répondit: «Entre, papa.» Et son père parut.</p> - -<p>Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme -de l'autre siècle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J.-J. -Rousseau, il avait des tendresses d'amant pour la nature, les champs, -les bois, les bêtes.</p> - -<p>Aristocrate de naissance, il haïssait par instinct quatre-vingt-treize; -mais, philosophe par tempérament et libéral par éducation, il exécrait -la tyrannie d'une haine inoffensive et déclamatoire.</p> - -<p>Sa grande force et sa grande faiblesse, <span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> c'était la bonté, une -bonté qui n'avait pas assez de bras pour caresser, pour donner, pour -étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance, comme -l'engourdissement d'un nerf de la volonté, une lacune dans l'énergie, -presque un vice.</p> - -<p>Homme de théorie, il méditait tout un plan d'éducation pour sa fille, -voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.</p> - -<p>Elle était demeurée jusqu'à douze ans dans la maison, puis, malgré les -pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-Cœur.</p> - -<p>Il l'avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée, et -ignorante des choses humaines. Il voulait qu'on la lui rendît chaste -à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de bain de -poésie raisonnable; et, par les champs, au milieu de la terre fécondée, -ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l'aspect de l'amour naïf, des -tendresses simples des animaux, des lois sereines de la vie.</p> - -<p>Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sèves et -d'appétits de bonheur, prête à toutes les joies, à tous les hasards -charmants que dans le désœuvrement des jours, la longueur des nuits, -la solitude des espérances, son esprit avait déjà parcourus.</p> - -<p>Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d'un blond -luisant qu'on aurait <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> dit avoir déteint sur sa chair, une chair -d'aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d'un léger duvet, d'une -sorte de velours pâle qu'on apercevait un peu quand le soleil la -caressait. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu opaque qu'ont ceux des -bonshommes en faïence de Hollande.</p> - -<p>Elle avait, sur l'aile gauche de la narine, un petit grain de beauté, -un autre à droite, sur le menton, où frisaient quelques poils si -semblables à sa peau qu'on les distinguait à peine. Elle était grande, -mûre de poitrine, ondoyante de la taille. Sa voix nette semblait -parfois trop aiguë; mais son rire franc jetait de la joie autour -d'elle. Souvent, d'un geste familier, elle portait ses deux mains à ses -tempes comme pour lisser sa chevelure.</p> - -<p>Elle courut à son père et l'embrassa, en l'étreignant: «Eh bien, -partons-nous?» dit-elle.</p> - -<p>Il sourit, secoua ses cheveux déjà blancs, et qu'il portait assez -longs, et, tendant la main vers la fenêtre:</p> - -<p>«Comment veux-tu voyager par un temps pareil?»</p> - -<p>Mais elle le priait, câline et tendre: «Oh, papa, partons, je t'en -supplie. Il fera beau dans l'après-midi.</p> - -<p>—Mais ta mère n'y consentira jamais.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span></p> - -<p>—Si, je te le promets, je m'en charge.</p> - -<p>—Si tu parviens à décider ta mère, je veux bien, moi.»</p> - -<p>Et elle se précipita vers la chambre de la baronne. Car elle avait -attendu ce jour du départ avec une impatience grandissante.</p> - -<p>Depuis son entrée au Sacré-Cœur elle n'avait pas quitté Rouen, son -père ne permettant aucune distraction avant l'âge qu'il avait fixé. -Deux fois seulement on l'avait emmenée quinze jours à Paris, mais -c'était une ville encore, et elle ne rêvait que la campagne.</p> - -<p>Elle allait maintenant passer l'été dans leur propriété des Peuples, -vieux château de famille planté sur la falaise auprès d'Yport; et elle -se promettait une joie infinie de cette vie libre au bord des flots. -Puis il était entendu qu'on lui faisait don de ce manoir qu'elle -habiterait toujours lorsqu'elle serait mariée.</p> - -<p>Et la pluie, tombant sans répit depuis la veille au soir, était le -premier gros chagrin de son existence.</p> - -<p>Mais, au bout de trois minutes, elle sortit, en courant, de la chambre -de sa mère, criant par toute la maison: «Papa, papa! maman veut bien; -fais atteler».</p> - -<p>Le déluge ne s'apaisait point; on eût dit même qu'il redoublait quand -la calèche s'avança devant la porte.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span></p> - -<p>Jeanne était prête à monter en voiture lorsque la baronne descendit -l'escalier, soutenue d'un côté par son mari, et, de l'autre, par une -grande fille de chambre forte et bien découplée comme un gars. C'était -une Normande du pays de Caux, qui paraissait au moins vingt ans, bien -qu'elle en eût au plus dix-huit. On la traitait dans la famille un -peu comme une seconde fille, car elle avait été la sœur de lait de -Jeanne. Elle s'appelait Rosalie.</p> - -<p>Sa principale fonction consistait d'ailleurs à guider les pas de -sa maîtresse devenue énorme depuis quelques années par suite d'une -hypertrophie du cœur dont elle se plaignait sans cesse.</p> - -<p>La baronne atteignit, en soufflant beaucoup, le perron du vieil hôtel, -regarda la cour où l'eau ruisselait et murmura: «Ce n'est vraiment pas -raisonnable».</p> - -<p>Son mari, toujours souriant, répondit: «C'est vous qui l'avez voulu, -madame Adélaïde».</p> - -<p>Comme elle portait ce nom pompeux d'Adélaïde, il le faisait toujours -précéder de «madame» avec un certain air de respect un peu moqueur.</p> - -<p>Puis elle se remit en marche et monta péniblement dans la voiture dont -tous les ressorts plièrent. Le baron s'assit à son côté, <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> Jeanne et -Rosalie prirent place sur la banquette à reculons.</p> - -<p>La cuisinière Ludivine apporta des masses de manteaux qu'on disposa -sur les genoux, plus deux paniers qu'on dissimula sous les jambes; -puis elle grimpa sur le siège à côté du père Simon, et s'enveloppa -d'une grande couverture qui la coiffait entièrement. Le concierge et sa -femme vinrent saluer en fermant la portière; ils reçurent les dernières -recommandations pour les malles qui devaient suivre dans une charrette; -et on partit.</p> - -<p>Le père Simon, le cocher, la tête baissée, le dos arrondi sous la -pluie, disparaissait dans son carrick à triple collet. La bourrasque -gémissante battait les vitres, inondait la chaussée.</p> - -<p>La berline, au grand trot des deux chevaux, dévala rondement sur le -quai, longea la ligne des grands navires dont les mâts, les vergues, -les cordages se dressaient tristement dans le ciel ruisselant, comme -des arbres dépouillés; puis elle s'engagea sur le long boulevard du -mont Riboudet.</p> - -<p>Bientôt on traversa les prairies; et de temps en temps un saule -noyé, les branches pendantes avec un abandonnement de cadavre, se -dessinait vaguement à travers un brouillard d'eau. Les fers des chevaux -clapotaient et les quatre roues faisaient des soleils de boue.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span></p> - -<p>On se taisait; les esprits eux-mêmes semblaient mouillés comme la -terre. Petite mère se renversant appuya sa tête et ferma ses paupières. -Le baron considérait d'un œil morne les campagnes monotones et -trempées. Rosalie, un paquet sur les genoux, songeait de cette songerie -animale des gens du peuple. Mais Jeanne, sous ce ruissellement tiède, -se sentait revivre ainsi qu'une plante enfermée qu'on vient de remettre -à l'air; et l'épaisseur de sa joie, comme un feuillage, abritait son -cœur de la tristesse. Bien qu'elle ne parlât pas, elle avait envie -de chanter, de tendre au dehors sa main pour l'emplir d'eau qu'elle -boirait; et elle jouissait d'être emportée au grand trot des chevaux, -de voir la désolation des paysages, et de se sentir à l'abri au milieu -de cette inondation.</p> - -<p>Et sous la pluie acharnée, les croupes luisantes des deux bêtes -exhalaient une buée d'eau bouillante.</p> - -<p>La baronne, peu à peu, s'endormait. Sa figure qu'encadraient six -boudins réguliers de cheveux pendillants s'affaissa peu à peu, -mollement soutenue par les trois grandes vagues de son cou dont les -dernières ondulations se perdaient dans la pleine mer de sa poitrine. -Sa tête, soulevée à chaque aspiration, retombait ensuite; les joues -s'enflaient, tandis <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> qu'entre ses lèvres entr'ouvertes passait un -ronflement sonore. Son mari se pencha vers elle, et posa doucement, -dans ses mains croisées sur l'ampleur de son ventre, un petit -portefeuille en cuir.</p> - -<p>Ce toucher la réveilla; et elle considéra l'objet d'un regard noyé, -avec cet hébétement des sommeils interrompus. Le portefeuille tomba, -s'ouvrit. De l'or et des billets de banque s'éparpillèrent dans la -calèche. Elle s'éveilla tout à fait; et la gaieté de sa fille partit en -une fusée de rires.</p> - -<p>Le baron ramassa l'argent, et, le lui posant sur les genoux: «Voici, ma -chère amie, tout ce qui reste de ma ferme d'Életot. Je l'ai vendue pour -faire réparer les Peuples, où nous habiterons souvent désormais».</p> - -<p>Elle compta six mille et quatre cents francs et les mit tranquillement -dans sa poche.</p> - -<p>C'était la neuvième ferme vendue ainsi sur trente et une que leurs -parents avaient laissées. Ils possédaient cependant encore environ -vingt mille livres de rentes en terres qui, bien administrées, auraient -facilement rendu trente mille francs par an.</p> - -<p>Comme ils vivaient simplement, ce revenu aurait suffi s'il n'y avait -eu dans la maison un trou sans fond toujours ouvert, la bonté. Elle -tarissait l'argent dans leurs mains comme le <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> soleil tarit l'eau -des marécages. Cela coulait, fuyait, disparaissait. Comment? Personne -n'en savait rien. A tout moment l'un d'eux disait: «Je ne sais comment -cela s'est fait, j'ai dépensé cent francs aujourd'hui sans rien acheter -de gros».</p> - -<p>Cette facilité à donner était du reste un des grands bonheurs de leur -vie; et ils s'entendaient sur ce point d'une façon superbe et touchante.</p> - -<p>Jeanne demanda: «Est-ce beau, maintenant, mon château?»</p> - -<p>Le baron répondit gaiement: «Tu verras, fillette.»</p> - -<p>Mais peu à peu la violence de l'averse diminuait; puis ce ne fut plus -qu'une sorte de brume, une très fine poussière de pluie voltigeant. La -voûte des nuées semblait s'élever, blanchir; et soudain, par un trou -qu'on ne voyait point, un long rayon de soleil oblique descendit sur -les prairies.</p> - -<p>Et, les nuages s'étant fendus, le fond bleu du firmament parut; puis la -déchirure s'agrandit comme un voile qui se déchire; et un beau ciel pur -d'un azur net et profond se développa sur le monde.</p> - -<p>Un souffle frais et doux passa, comme un soupir heureux de la terre; -et, quand on longeait des jardins ou des bois, on entendait <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> -parfois le chant alerte d'un oiseau qui séchait ses plumes.</p> - -<p>Le soir venait. Tout le monde dormait maintenant dans la voiture, -excepté Jeanne. Deux fois on s'arrêta dans des auberges pour laisser -souffler les chevaux et leur donner un peu d'avoine avec de l'eau.</p> - -<p>Le soleil s'était couché; des cloches sonnaient au loin. Dans un petit -village on alluma les lanternes; et le ciel aussi s'illumina d'un -fourmillement d'étoiles. Des maisons éclairées apparaissaient de place -en place, traversant les ténèbres d'un point de feu; et tout d'un coup, -derrière une côte, à travers des branches de sapins, la lune, rouge, -énorme, et comme engourdie de sommeil, surgit.</p> - -<p>Il faisait si doux que les vitres demeuraient baissées. Jeanne, épuisée -de rêves, rassasiée de visions heureuses, se reposait maintenant. -Parfois l'engourdissement d'une position prolongée lui faisait rouvrir -les yeux; alors elle regardait au dehors, voyait dans la nuit lumineuse -passer les arbres d'une ferme, ou bien quelques vaches çà et là -couchées en un champ, et qui relevaient la tête. Puis elle cherchait -une posture nouvelle, essayait de ressaisir un songe ébauché; mais le -roulement continu de la voiture emplissait ses oreilles, fatiguait sa -pensée et elle refermait les yeux, <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> se sentant l'esprit courbaturé -comme le corps.</p> - -<p>Cependant on s'arrêta. Des hommes et des femmes se tenaient debout -devant les portières avec des lanternes à la main. On arrivait. Jeanne -subitement réveillée sauta bien vite. Père et Rosalie, éclairés par un -fermier, portèrent presque la baronne tout à fait exténuée, geignant de -détresse, et répétant sans cesse d'une petite voix expirante: «Ah! mon -Dieu! mes pauvres enfants!» Elle ne voulut rien boire, rien manger, se -coucha et tout aussitôt dormit.</p> - -<p>Jeanne et le baron soupèrent en tête-à-tête.</p> - -<p>Ils souriaient en se regardant, se prenaient les mains à travers la -table; et, saisis tous deux d'une joie enfantine, ils se mirent à -visiter le manoir réparé.</p> - -<p>C'était une de ces hautes et vastes demeures normandes tenant de la -ferme et du château, bâties en pierres blanches devenues grises, et -spacieuses à loger une race.</p> - -<p>Un immense vestibule séparait en deux la maison et la traversait de -part en part, ouvrant ses grandes portes sur les deux faces. Un double -escalier semblait enjamber cette entrée, laissant vide le centre, et -joignant au premier ses deux montées à la façon d'un pont.</p> - -<p>Au rez-de-chaussée, à droite, on entrait dans le salon démesuré, tendu -de tapisseries <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> à feuillages où se promenaient des oiseaux. Tout -le meuble, en tapisserie au petit point, n'était que l'illustration -des Fables de La Fontaine; et Jeanne eut un tressaillement de plaisir -en retrouvant une chaise qu'elle avait aimée, étant enfant, et qui -représentait l'histoire du Renard et de la Cigogne.</p> - -<p>A côté du salon s'ouvraient la bibliothèque pleine de livres anciens, -et deux autres pièces inutilisées; à gauche, la salle à manger en -boiseries neuves, la lingerie, l'office, la cuisine et un petit -appartement contenant une baignoire.</p> - -<p>Un corridor coupait en long tout le premier étage. Les dix portes des -dix chambres s'alignaient sur cette allée. Tout au fond, à droite, -était l'appartement de Jeanne. Ils y entrèrent. Le baron venait de le -faire remettre à neuf, ayant employé simplement des tentures et des -meubles restés sans usage dans les greniers.</p> - -<p>Des tapisseries d'origine flamande, et très vieilles, peuplaient ce -lieu de personnages singuliers.</p> - -<p>Mais, en apercevant son lit, la jeune fille poussa des cris de joie. -Aux quatre coins, quatre grands oiseaux de chêne, tout noirs et -luisants de cire, portaient la couche et paraissaient en être les -gardiens. Les côtés représentaient <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> deux larges guirlandes de -fleurs et de fruits sculptés; et quatre colonnes finement cannelées, -que terminaient des chapiteaux corinthiens, soutenaient une corniche de -roses et d'amours enroulés.</p> - -<p>Il se dressait monumental, et tout gracieux cependant, malgré la -sévérité du bois bruni par le temps.</p> - -<p>Le couvre-pieds et la tenture du ciel de lit scintillaient comme deux -firmaments. Ils étaient faits d'une soie antique d'un bleu foncé -qu'étoilaient par places de grandes fleurs de lis brodés en or.</p> - -<p>Quand elle l'eut bien admiré, Jeanne, élevant sa lumière, examina les -tapisseries pour en comprendre le sujet.</p> - -<p>Un jeune seigneur et une jeune dame habillés en vert, en rouge et en -jaune, de la façon la plus étrange, causaient sous un arbre bleu où -mûrissaient des fruits blancs. Un gros lapin de même couleur broutait -un peu d'herbe grise.</p> - -<p>Juste au-dessus des personnages, dans un lointain de convention, on -apercevait cinq petites maisons rondes, aux toits aigus; et là-haut, -presque dans le ciel, un moulin à vent tout rouge.</p> - -<p>De grands ramages, figurant des fleurs, circulaient dans tout cela.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span></p> - -<p>Les deux autres panneaux ressemblaient beaucoup au premier, sauf qu'on -voyait sortir des maisons quatre petits bonshommes vêtus à la façon des -Flamands et qui levaient les bras au ciel en signe d'étonnement et de -colère extrêmes.</p> - -<p>Mais la dernière tenture représentait un drame. Près du lapin qui -broutait toujours, le jeune homme étendu semblait mort. La jeune dame, -le regardant, se perçait le sein d'une épée; et les fruits de l'arbre -étaient devenus noirs.</p> - -<p>Jeanne renonçait à comprendre quand elle découvrit dans un coin une -bestiole microscopique, que le lapin, s'il eût vécu, aurait pu manger -comme un brin d'herbe. Et cependant c'était un lion.</p> - -<p>Alors elle reconnut les malheurs de Pyrame et de Thysbé; et, -quoiqu'elle sourît de la simplicité des dessins, elle se sentit -heureuse d'être enfermée dans cette aventure d'amour qui parlerait sans -cesse à sa pensée des espoirs chéris, et ferait planer, chaque nuit, -sur son sommeil, cette tendresse antique et légendaire.</p> - -<p>Tout le reste du mobilier unissait les styles les plus divers. -C'étaient ces meubles que chaque génération laisse dans la famille et -qui font des anciennes maisons des sortes de musées où tout se mêle. -Une commode Louis XIV <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> superbe, cuirassée de cuivres éclatants, -était flanquée de deux fauteuils Louis XV encore vêtus de leur soie à -bouquets. Un secrétaire en bois de rose faisait face à la cheminée qui -présentait, sous un globe rond, une pendule de l'Empire.</p> - -<p>C'était une ruche de bronze, suspendue par quatre colonnes de marbre -au-dessus d'un jardin de fleurs dorées. Un mince balancier sortant de -la ruche par une fente allongée promenait éternellement sur ce parterre -une petite abeille aux ailes d'émail.</p> - -<p>Le cadran était en faïence peinte et encadré dans le flanc de la ruche.</p> - -<p>Elle se mit à sonner onze heures. Le baron embrassa sa fille, et se -retira chez lui.</p> - -<p>Alors, Jeanne, avec regret, se coucha.</p> - -<p>D'un dernier regard elle parcourut sa chambre, et puis éteignit sa -bougie. Mais le lit, dont la tête seule s'appuyait à la muraille, avait -une fenêtre sur sa gauche, par où entrait un flot de lune qui répandait -à terre une flaque de clarté.</p> - -<p>Des reflets rejaillissaient aux murs, des reflets pâles caressant -faiblement les amours immobiles de Pyrame et de Thysbé.</p> - -<p>Par l'autre fenêtre, en face de ses pieds, Jeanne apercevait un grand -arbre tout baigné de lumière douce. Elle se tourna sur le côté, <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> -ferma les yeux, puis, au bout de quelque temps, les rouvrit.</p> - -<p>Elle croyait se sentir encore secouée par les cahots de la voiture dont -le roulement continuait dans sa tête. Elle resta d'abord immobile, -espérant que ce repos la ferait enfin s'endormir; mais l'impatience de -son esprit envahit bientôt tout son corps.</p> - -<p>Elle avait des crispations dans les jambes, une fièvre qui grandissait. -Alors elle se leva, et nu-pieds, nu-bras, avec sa longue chemise qui -lui donnait l'aspect d'un fantôme, elle traversa la mare de lumière -répandue sur son plancher, ouvrit sa fenêtre et regarda.</p> - -<p>La nuit était si claire qu'on y voyait comme en plein jour; et la jeune -fille reconnaissait tout ce pays aimé jadis dans sa première enfance.</p> - -<p>C'était d'abord, en face d'elle, un large gazon jaune comme du beurre -sous la lumière nocturne. Deux arbres géants se dressaient aux pointes -devant le château, un platane au nord, un tilleul au sud.</p> - -<p>Tout au bout de la grande étendue d'herbe, un petit bois en bosquet -terminait ce domaine garanti des ouragans du large par cinq rangs -d'ormes antiques, tordus, rasés, rongés, taillés en pente comme un toit -par le vent de mer toujours déchaîné.</p> - -<p>Cette espèce de parc était borné à droite <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> et à gauche par deux -longues avenues de peupliers démesurés, appelés <i>peuples</i> en Normandie, -qui séparaient la résidence des maîtres des deux fermes y attenantes, -occupées, l'une par la famille Couillard, l'autre par la famille Martin.</p> - -<p>Ces <i>peuples</i> avaient donné leur nom au château. Au delà de cet enclos, -s'étendait une vaste plaine inculte, semée d'ajoncs, où la brise -sifflait et galopait jour et nuit. Puis soudain la côte s'abattait en -une falaise de cent mètres, droite et blanche, baignant son pied dans -les vagues.</p> - -<p>Jeanne regardait au loin la longue surface moirée des flots qui -semblaient dormir sous les étoiles.</p> - -<p>Dans cet apaisement du soleil absent, toutes les senteurs de la terre -se répandaient. Un jasmin grimpé autour des fenêtres d'en bas exhalait -continuellement son haleine pénétrante qui se mêlait à l'odeur plus -légère des feuilles naissantes. De lentes rafales passaient apportant -les saveurs fortes de l'air salin et de la sueur visqueuse des varechs.</p> - -<p>La jeune fille s'abandonna d'abord au bonheur de respirer; et le repos -de la campagne la calma comme un bain frais.</p> - -<p>Toutes les bêtes qui s'éveillent quand vient le soir, et cachent leur -existence obscure dans <span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> la tranquillité des nuits, emplissaient les -demi-ténèbres d'une agitation silencieuse. De grands oiseaux qui ne -criaient point fuyaient dans l'air comme des taches, comme des ombres; -des bourdonnements d'insectes invisibles effleuraient l'oreille; des -courses muettes traversaient l'herbe pleine de rosée ou le sable des -chemins déserts.</p> - -<p>Seuls quelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leur note -courte et monotone.</p> - -<p>Il semblait à Jeanne que son cœur s'élargissait plein de murmures -comme cette soirée claire, fourmillant soudain de mille désirs rôdeurs, -pareils à ces bêtes nocturnes dont le frémissement l'entourait. Une -affinité l'unissait à cette poésie vivante; et dans la molle blancheur -de la nuit elle sentait courir des frissons surhumains, palpiter des -espoirs insaisissables, quelque chose comme un souffle de bonheur.</p> - -<p>Et elle se mit à rêver d'amour.</p> - -<p>L'amour! Il l'emplissait depuis deux années de l'anxiété croissante de -son approche. Maintenant elle était libre d'aimer; elle n'avait plus -qu'à le rencontrer, lui!</p> - -<p>Comment serait-il? Elle ne le savait pas au juste et ne se le demandait -même pas. <i>Il</i> serait <i>lui</i>, voilà tout.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p> - -<p>Elle savait seulement qu'elle l'adorerait de toute son âme et qu'il -la chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les soirs -pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des étoiles. -Ils iraient, les mains dans les mains, serrés l'un contre l'autre, -entendant battre leurs cœurs, sentant la chaleur de leurs épaules, -mêlant leur amour à la limpidité suave des nuits d'été, tellement -unis qu'ils pénétreraient aisément, par la seule puissance de leur -tendresse, jusqu'à leurs plus secrètes pensées.</p> - -<p>Et cela continuerait indéfiniment, dans la sérénité d'une affection -indestructible.</p> - -<p>Et il lui sembla soudain qu'elle le sentait là, contre elle; et -brusquement un vague frisson de sensualité lui courut des pieds à -la tête. Elle serra ses bras contre sa poitrine, d'un mouvement -inconscient, comme pour étreindre son rêve; et sur sa lèvre tendue vers -l'inconnu quelque chose passa qui la fit presque défaillir, comme si -l'haleine du printemps lui eût donné un baiser d'amour.</p> - -<p>Tout à coup, là-bas, derrière le château, sur la route elle entendit -marcher dans la nuit. Et dans un élan de son âme affolée, dans un -transport de foi à l'impossible, aux hasards providentiels, aux -pressentiments divins, aux romanesques combinaisons du sort, elle <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> -pensa: «Si c'était lui?» Elle écoutait anxieusement le pas rythmé -du marcheur, sûre qu'il allait s'arrêter à la grille pour demander -l'hospitalité.</p> - -<p>Lorsqu'il fut passé, elle se sentit triste comme après une déception. -Mais elle comprit l'exaltation de son espoir et sourit de sa démence.</p> - -<p>Alors, un peu calmée, elle laissa flotter son esprit au courant d'une -rêverie plus raisonnable, cherchant à pénétrer l'avenir, échafaudant -son existence.</p> - -<p>Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme château qui dominait la mer. -Elle aurait sans doute deux enfants, un fils pour lui, une fille pour -elle. Et elle les voyait courant sur l'herbe entre le platane et le -tilleul, tandis que le père et la mère les suivraient d'un œil ravi, -en échangeant par-dessus leurs têtes des regards pleins de passion.</p> - -<p>Et elle resta longtemps, longtemps, à rêvasser ainsi tandis que la -lune, achevant son voyage à travers le ciel, allait disparaître dans la -mer. L'air devenait plus frais. Vers l'Orient, l'horizon pâlissait. Un -coq chanta dans la ferme de droite; d'autres répondirent dans la ferme -de gauche. Leurs voix enrouées semblaient venir de très loin à travers -la cloison des poulaillers; et dans l'immense voûte du <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> ciel, -blanchie insensiblement, les étoiles disparaissaient.</p> - -<p>Un petit cri d'oiseau s'éveilla quelque part. Des gazouillements, -timides d'abord, sortirent des feuilles; puis ils s'enhardirent, -devinrent vibrants, joyeux, gagnant de branche en branche, d'arbre en -arbre.</p> - -<p>Jeanne soudain se sentit dans une clarté; et, levant la tête qu'elle -avait cachée en ses mains, elle ferma les yeux, éblouie par le -resplendissement de l'aurore.</p> - -<p>Une montagne de nuages empourprés, cachés en partie derrière la grande -allée de peuples, jetait des lueurs de sang sur la terre réveillée.</p> - -<p>Et lentement, crevant les nuées éclatantes, criblant de feu les arbres, -les plaines, l'Océan, tout l'horizon, l'immense globe flamboyant parut.</p> - -<p>Et Jeanne se sentait devenir folle de bonheur. Une joie délirante, un -attendrissement infini devant la splendeur des choses noya son cœur -qui défaillait. C'étaient son soleil! son aurore! le commencement de -sa vie! le lever de ses espérances! Elle tendit les bras vers l'espace -rayonnant, avec une envie d'embrasser le soleil; elle voulait parler, -crier quelque chose de divin comme cette éclosion du jour; mais elle -demeurait paralysée dans un enthousiasme <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> impuissant. Alors, posant -son front dans ses mains, elle sentit ses yeux pleins de larmes; et -elle pleura délicieusement.</p> - -<p>Lorsqu'elle releva la tête, le décor superbe du jour naissant avait -disparu. Elle se sentit elle-même apaisée, un peu lasse, comme -refroidie. Sans fermer sa fenêtre, elle alla s'étendre sur son lit, -rêva encore quelques minutes, et s'endormit si profondément qu'à huit -heures elle n'entendit point les appels de son père et se réveilla -seulement lorsqu'il entra dans sa chambre.</p> - -<p>Il voulait lui montrer les embellissements du château, de <i>son</i> château.</p> - -<p>La façade qui donnait sur l'intérieur des terres était séparée du -chemin par une vaste cour plantée de pommiers. Ce chemin, dit vicinal, -courant entre les enclos des paysans, joignait, une demi-lieue plus -loin, la grande route du Havre à Fécamp.</p> - -<p>Une allée droite venait de la barrière de bois jusqu'au perron. Les -communs, petits bâtiments en caillou de mer, coiffés de chaume, -s'alignaient des deux côtés de la cour, le long des fossés des deux -fermes.</p> - -<p>Les couvertures étaient refaites à neuf; toute la menuiserie avait été -restaurée, les murs réparés, les chambres retapissées, tout l'intérieur -repeint. Et le vieux manoir terni, portait <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> comme des taches, ses -contrevents frais, d'un blanc d'argent, et ses replâtrages récents sur -sa grande façade grisâtre.</p> - -<p>L'autre façade, celle où s'ouvrait une des fenêtres de Jeanne, -regardait au loin la mer par-dessus le bosquet et la muraille d'ormes -rongés du vent.</p> - -<p>Jeanne et le baron, bras dessus bras dessous, visitèrent tout, sans -omettre un coin; puis ils se promenèrent lentement dans les longues -avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu'on appelait le parc. -L'herbe avait poussé sous les arbres, étalant son tapis vert. Le -bosquet, tout au bout, était charmant, mêlait ses petits chemins -tortueux, séparés par des cloisons de feuilles. Un lièvre partit -brusquement, qui fit peur à la jeune fille, puis il sauta le talus et -détala dans les joncs marins vers la falaise.</p> - -<p>Après le déjeuner, comme madame Adélaïde, encore exténuée, déclarait -qu'elle allait se reposer, le baron proposa de descendre jusqu'à Yport.</p> - -<p>Ils partirent, traversant d'abord le hameau d'Étouvent, où se -trouvaient les Peuples. Trois paysans les saluèrent comme s'ils les -eussent connus de tout temps.</p> - -<p>Ils entrèrent dans les bois en pente qui s'abaissent jusqu'à la mer en -suivant une vallée tournante.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p> - -<p>Bientôt apparut le village d'Yport. Des femmes qui raccommodaient des -hardes, assises sur le seuil de leurs demeures, les regardaient passer. -La rue inclinée, avec un ruisseau dans le milieu et des tas de débris -traînant devant les portes, exhalait une odeur forte de saumure. Les -filets bruns, où restaient de place en place des écailles luisantes -pareilles à des piécettes d'argent, séchaient contre les portes des -taudis d'où sortaient les senteurs des familles nombreuses grouillant -dans une seule pièce.</p> - -<p>Quelques pigeons se promenaient au bord du ruisseau, cherchant leur vie.</p> - -<p>Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau comme un -décor de théâtre.</p> - -<p>Mais brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d'un bleu -opaque et lisse, s'étendant à perte de vue.</p> - -<p>Ils s'arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles, blanches -comme des ailes d'oiseaux, passaient au large. A droite comme à gauche, -la falaise énorme se dressait. Une sorte de cap arrêtait le regard -d'un côté, tandis que de l'autre la ligne des côtes se prolongeait -indéfiniment jusqu'à n'être plus qu'un trait insaisissable.</p> - -<p>Un port et des maisons apparaissaient dans <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> une de ses déchirures -prochaines; et de tout petits flots qui faisaient à la mer une frange -d'écume roulaient sur le galet avec un bruit léger.</p> - -<p>Les barques du pays, halées sur la pente de cailloux ronds, reposaient -sur le flanc, tendant au soleil leurs joues rondes vernies de goudron. -Quelques pêcheurs les préparaient pour la marée du soir.</p> - -<p>Un matelot s'approcha pour offrir du poisson, et Jeanne acheta une -barbue qu'elle voulut rapporter elle-même aux Peuples.</p> - -<p>Alors l'homme proposa ses services pour des promenades en mer, répétant -son nom coup sur coup afin de le faire bien entrer dans les mémoires: -«Lastique, Joséphin Lastique.»</p> - -<p>Le baron promit de ne pas l'oublier.</p> - -<p>Ils reprirent le chemin du château.</p> - -<p>Comme le gros poisson fatiguait Jeanne, elle lui passa dans les ouïes -la canne de son père, dont chacun d'eux prit un bout; et ils allaient -gaiement en remontant la côte, bavardant comme deux enfants, le front -au vent et les yeux brillants, tandis que la barbue, qui lassait peu à -peu leurs bras, balayait l'herbe de sa queue grasse.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span></p> - -<h3>II</h3> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">U</span><span class="smcap">ne</span> vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait, rêvait, -et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait à pas lents -le long des routes, l'esprit parti dans les rêves; ou bien, elle -descendait, en gambadant, les petites vallées tortueuses, dont les deux -croupes portaient, comme une chape d'or, une toison de fleurs d'ajoncs. -Leur odeur forte et douce, exaspérée par la chaleur, la grisait à la -façon d'un vin parfumé; et, au bruit lointain des vagues roulant sur -une plage, une houle berçait son esprit.</p> - -<p>Une mollesse parfois la faisait s'étendre sur l'herbe drue d'une pente; -et parfois, lorsqu'elle apercevait tout à coup au détour du val, dans -un entonnoir de gazon, un triangle de mer bleue étincelante au soleil -avec une voile à l'horizon, il lui venait des joies désordonnées <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> -comme à l'approche mystérieuse de bonheurs planant sur elle.</p> - -<p>Un amour de la solitude l'envahissait dans la douceur de ce frais pays, -et dans le calme des horizons arrondis; et elle restait si longtemps -assise sur le sommet des collines que des petits lapins sauvages -passaient en bondissant à ses pieds.</p> - -<p>Elle se mettait souvent à courir sur la falaise, fouettée par l'air -léger des côtes, toute vibrante d'une jouissance exquise à se mouvoir -sans fatigue comme les poissons dans l'eau ou les hirondelles dans -l'air.</p> - -<p>Elle semait partout des souvenirs comme on jette des graines en terre, -de ces souvenirs dont les racines tiennent jusqu'à la mort. Il lui -semblait qu'elle jetait un peu de son cœur à tous les plis de ces -vallons.</p> - -<p>Elle se mit à prendre des bains avec passion. Elle nageait à perte -de vue, étant forte et hardie et sans conscience du danger. Elle se -sentait bien dans cette eau froide, limpide et bleue qui la portait -en la balançant. Lorsqu'elle était loin du rivage, elle se mettait -sur le dos, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux perdus dans -l'azur profond du ciel que traversait vite un vol d'hirondelle, ou -la silhouette blanche d'un oiseau de mer. On n'entendait plus aucun -bruit que le murmure <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> éloigné du flot contre le galet et une vague -rumeur de la terre glissant encore sur les ondulations des vagues, mais -confuse, presque insaisissable. Et puis Jeanne se redressait et, dans -un affolement de joie, poussait des cris aigus en battant l'eau de ses -deux mains.</p> - -<p>Quelquefois, quand elle s'aventurait trop loin, une barque venait la -chercher.</p> - -<p>Elle rentrait au château, pâle de faim, mais légère, alerte, du sourire -à la lèvre et du bonheur plein les yeux.</p> - -<p>Le baron, de son côté, méditait de grandes entreprises agricoles; -il voulait faire des essais, organiser le progrès, expérimenter des -instruments nouveaux, acclimater des races étrangères; et il passait -une partie de ses journées en conversation avec les paysans qui -hochaient la tête, incrédules à ses tentatives.</p> - -<p>Souvent aussi il allait en mer avec les matelots d'Yport. Quand il eut -visité les grottes, les fontaines et les aiguilles des environs, il -voulut pêcher comme un simple marin.</p> - -<p>Dans les jours de brise, lorsque la voile pleine de vent fait courir -sur le dos des vagues la coque joufflue des barques, et que, par chaque -bord, traîne jusqu'au fond de la mer la grande ligne fuyante que -poursuivent les hordes de maquereaux, il tenait dans sa main tremblante -d'anxiété la petite corde <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> qu'on sent vibrer sitôt qu'un poisson -pris se débat.</p> - -<p>Il partait au clair de lune pour lever les filets posés la veille. Il -aimait à entendre craquer le mât, à respirer les rafales sifflantes et -fraîches de la nuit; et, après avoir longtemps louvoyé pour retrouver -les bouées en se guidant sur une crête de roche, le toit d'un clocher -et le phare de Fécamp, il jouissait à demeurer immobile sous les -premiers feux du soleil levant qui faisait reluire sur le pont du -bateau le dos gluant des larges raies en éventail et le ventre gras des -turbots.</p> - -<p>A chaque repas, il racontait avec enthousiasme ses promenades; et -petite mère à son tour lui disait combien de fois elle avait parcouru -la grande allée de peuples, celle de droite, contre la ferme des -Couillard, l'autre n'ayant pas assez de soleil.</p> - -<p>Comme on lui avait recommandé de «prendre du mouvement», elle -s'acharnait à marcher. Dès que la fraîcheur de la nuit s'était -dissipée, elle descendait, appuyée sur le bras de Rosalie, enveloppée -d'une mante et de deux châles, et la tête étouffée d'une capeline noire -que recouvrait encore un tricot rouge.</p> - -<p>Alors, traînant son pied gauche, un peu plus lourd et qui avait déjà -tracé, dans toute la longueur du chemin, l'un à l'aller, l'autre -<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> au retour, deux sillons poudreux où l'herbe était morte, elle -recommençait sans fin un interminable voyage en ligne droite depuis -l'encoignure du château jusqu'aux premiers arbustes du bosquet. Elle -avait fait placer un banc à chaque extrémité de cette piste; et toutes -les cinq minutes elle s'arrêtait, disant à la pauvre bonne patiente qui -la soutenait: «Asseyons-nous, ma fille, je suis un peu lasse.»</p> - -<p>Et à chaque arrêt elle laissait sur un des bancs tantôt le tricot -qui lui couvrait la tête, tantôt un châle, et puis l'autre, puis la -capeline, puis la mante; et tout cela faisait, aux deux bouts de -l'allée, deux gros paquets de vêtements que Rosalie rapportait sur son -bras libre quand on rentrait pour déjeuner.</p> - -<p>Et dans l'après-midi la baronne recommençait d'une allure plus molle, -avec des repos plus allongés, sommeillant même une heure de temps en -temps sur une chaise longue qu'on lui roulait dehors.</p> - -<p>Elle appelait cela faire «son exercice», comme elle disait «mon -hypertrophie».</p> - -<p>Un médecin consulté dix ans auparavant parce qu'elle éprouvait des -étouffements avait parlé d'hypertrophie. Depuis lors ce mot, dont elle -ne comprenait guère la signification, s'était établi dans sa tête. -Elle faisait tâter obstinément au baron, à Jeanne et à Rosalie son -<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> cœur que personne ne sentait plus, tant il était enseveli sous -la bouffissure de sa poitrine; mais elle refusait avec énergie de se -laisser examiner par aucun nouveau médecin, de peur qu'on lui découvrît -d'autres maladies; et elle parlait de «son» hypertrophie à tout propos -et si souvent qu'il semblait que cette affection lui fût spéciale, lui -appartînt comme une chose unique sur laquelle les autres n'avaient -aucun droit.</p> - -<p>Le baron disait «l'hypertrophie de ma femme» et Jeanne «l'hypertrophie -de maman», comme ils auraient dit «la robe, le chapeau, ou le -parapluie».</p> - -<p>Elle avait été fort jolie dans sa jeunesse et plus mince qu'un roseau. -Après avoir valsé dans les bras de tous les uniformes de l'Empire, elle -avait lu <i>Corinne</i> qui l'avait fait pleurer; et elle était demeurée -depuis comme marquée de ce roman.</p> - -<p>A mesure que sa taille s'était épaissie, son âme avait pris des élans -plus poétiques; et quand l'obésité l'eut clouée sur un fauteuil, -sa pensée vagabonda à travers des aventures tendres dont elle se -croyait l'héroïne. Elle en avait de préférées qu'elle faisait toujours -revenir dans ses rêves, comme une boîte à musique dont on remonte la -manivelle répète interminablement le même air. Toutes les <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> romances -langoureuses où l'on parle de captives et d'hirondelles lui mouillaient -infailliblement les paupières; et elle aimait même certaines chansons -grivoises de Béranger à cause des regrets qu'elles expriment.</p> - -<p>Elle demeurait souvent pendant des heures immobile, éloignée dans ses -songeries; et son habitation des Peuples lui plaisait infiniment parce -qu'elle prêtait un décor aux romans de son âme, lui rappelant et par -les bois d'alentour, et par la lande déserte, et par le voisinage de la -mer, les livres de Walter Scott qu'elle lisait depuis quelques mois.</p> - -<p>Dans les jours de pluie elle restait enfermée en sa chambre à visiter -ce qu'elle appelait ses «reliques». C'étaient toutes ses anciennes -lettres, les lettres de son père et de sa mère, les lettres du baron -quand elle était sa fiancée, et d'autres encore.</p> - -<p>Elle les avait enfermées dans un secrétaire d'acajou portant à ses -angles des sphinx de cuivre; et elle disait d'une voix particulière: -«Rosalie, ma fille, apporte-moi le tiroir aux <i>souvenirs</i>.»</p> - -<p>La petite bonne ouvrait le meuble, prenait le tiroir, le posait sur -une chaise à côté de sa maîtresse qui se mettait à lire lentement, une -à une, ces lettres, en laissant tomber une larme dessus de temps en -temps.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span></p> - -<p>Jeanne parfois remplaçait Rosalie et promenait petite mère qui lui -racontait des souvenirs d'enfance. La jeune fille se retrouvait dans -ces histoires d'autrefois, s'étonnant de la similitude de leurs -pensées, de la parenté de leurs désirs; car chaque cœur s'imagine -ainsi avoir tressailli avant tout autre sous une foule de sensations -qui ont fait battre ceux des premières créatures et feront palpiter -encore ceux des derniers hommes et des dernières femmes.</p> - -<p>Leur marche lente suivait la lenteur du récit que des oppressions -parfois interrompaient quelques secondes; et la pensée de Jeanne -alors, bondissant par-dessus les aventures commencées, s'élançait vers -l'avenir peuplé de joies, se roulait dans les espérances.</p> - -<p>Un après-midi, comme elles se reposaient sur le banc du fond, elles -aperçurent tout à coup, au bout de l'allée, un gros prêtre qui s'en -venait vers elles.</p> - -<p>Il salua de loin, prit un air souriant, salua de nouveau quand il -fut à trois pas et s'écria: «Eh bien, Madame la baronne, comment -allons-nous?» C'était le curé du pays.</p> - -<p>Petite mère, née dans le siècle des philosophes, élevée par un père -peu croyant, aux jours de la Révolution, ne fréquentait guère <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> -l'église, bien qu'elle aimât les prêtres par une sorte d'instinct -religieux de femme.</p> - -<p>Elle avait totalement oublié l'abbé Picot, son curé, et rougit en le -voyant. Elle s'excusa de n'avoir point prévenu sa démarche. Mais le -bonhomme n'en semblait point froissé; il regarda Jeanne, la complimenta -sur sa bonne mine, s'assit, mit son tricorne sur ses genoux et -s'épongea le front. Il était fort gros, fort rouge, et suait à flots. -Il tirait de sa poche à tout instant un énorme mouchoir à carreaux -imbibé de transpiration, et se le passait sur le visage et sur le cou; -mais à peine le linge humide était-il entré dans les profondeurs noires -de sa robe que de nouvelles gouttes poussaient sur sa peau, et, tombant -sur la soutane rebondie au ventre, fixaient en petites taches rondes la -poussière volante des chemins.</p> - -<p>Il était gai, vrai prêtre campagnard, tolérant, bavard et brave homme. -Il raconta des histoires, parla des gens du pays, ne sembla pas s'être -aperçu que ses deux paroissiennes n'étaient pas encore venues aux -offices, la baronne accordant son indolence avec sa foi confuse, et -Jeanne trop heureuse d'être délivrée du couvent où elle avait été repue -de cérémonies pieuses.</p> - -<p>Le baron parut. Sa religion panthéiste le <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> laissait indifférent aux -dogmes. Il fut aimable pour l'abbé qu'il connaissait de loin, et le -retint à dîner.</p> - -<p>Le prêtre sut plaire grâce à cette astuce inconsciente que le maniement -des âmes donne aux hommes les plus médiocres appelés par le hasard des -événements à exercer un pouvoir sur leurs semblables.</p> - -<p>La baronne le choya, attirée peut-être par une de ces affinités qui -rapprochent les natures semblables, la figure sanguine et l'haleine -courte du gros homme plaisant à son obésité soufflante.</p> - -<p>Vers le dessert il eut une verve de curé en goguette, ce laisser aller -familier des fins de repas joyeuses.</p> - -<p>Et tout à coup il s'écria comme si une idée heureuse lui eût traversé -l'esprit: «Mais j'ai un nouveau paroissien qu'il faut que je vous -présente, M. le vicomte de Lamare!»</p> - -<p>La baronne, qui connaissait sur le bout du doigt tout l'armorial de la -province, demanda: «Est-il de la famille de Lamare de l'Eure?»</p> - -<p>Le prêtre s'inclina: «Oui, Madame, c'est le fils du vicomte Jean -de Lamare, mort l'an dernier.» Alors madame Adélaïde, qui aimait -par-dessus tout la noblesse, posa une foule de questions, et apprit -que, les dettes <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> du père payées, le jeune homme, ayant vendu son -château de famille, s'était organisé un petit pied-à-terre dans une -des trois fermes qu'il possédait dans la commune d'Étouvent. Ces biens -représentaient en tout cinq à six mille livres de rentes; mais le -vicomte était d'humeur économe et sage et comptait vivre simplement -pendant deux ou trois ans dans ce modeste pavillon afin d'amasser de -quoi faire figure dans le monde pour se marier avec avantage sans -contracter de dettes ou hypothéquer ses fermes.</p> - -<p>Le curé ajouta: «C'est un bien charmant garçon; et si rangé, si -paisible. Mais il ne s'amuse guère dans le pays.»</p> - -<p>Le baron dit: «Amenez-le chez nous, Monsieur l'abbé, cela pourra le -distraire de temps en temps.»</p> - -<p>Et on parla d'autre chose.</p> - -<p>Quand on passa dans le salon, après avoir pris le café, le prêtre -demanda la permission de faire un tour dans le jardin, ayant l'habitude -d'un peu d'exercice après ses repas. Le baron l'accompagna. Ils se -promenaient lentement tout le long de la façade blanche du château pour -revenir ensuite sur leurs pas. Leurs ombres, l'une maigre, l'autre -ronde et coiffée d'un champignon, allaient et venaient tantôt devant -eux, tantôt derrière eux, selon <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> qu'ils marchaient vers la lune ou -qu'ils lui tournaient le dos. Le curé mâchonnait une sorte de cigarette -qu'il avait tirée de sa poche. Il en expliqua l'utilité avec le franc -parler des hommes de campagne: «C'est pour favoriser les renvois, parce -que j'ai les digestions un peu lourdes.»</p> - -<p>Puis, soudain, regardant le ciel où voyageait l'astre clair, il -prononça: «On ne se lasse jamais de ce spectacle-là.»</p> - -<p>Et il rentra prendre congé des dames.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span></p> - -<h3>III</h3> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">e</span> dimanche suivant, la baronne et Jeanne allèrent à la messe, poussées -par un délicat sentiment de déférence pour leur curé.</p> - -<p>Elles l'attendirent après l'office afin de l'inviter à déjeuner pour -le jeudi. Il sortit de la sacristie avec un grand jeune homme élégant -qui lui donnait le bras familièrement. Dès qu'il aperçut les deux -femmes, il fit un geste de surprise joyeuse et s'écria: «Comme ça -tombe! Permettez-moi, Madame la baronne et Mademoiselle Jeanne, de vous -présenter votre voisin, M. le vicomte de Lamare.»</p> - -<p>Le vicomte s'inclina, dit son désir ancien déjà de faire la -connaissance de ces dames et se mit à causer avec aisance, en homme -comme il faut, ayant vécu. Il possédait une de ces figures heureuses -dont rêvent les femmes et qui sont désagréables à tous les hommes. <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> -Ses cheveux noirs et frisés ombraient son front lisse et bruni; et deux -grands sourcils réguliers comme s'ils eussent été artificiels rendaient -profonds et tendres ses yeux sombres dont le blanc semblait un peu -teinté de bleu.</p> - -<p>Ses cils serrés et longs prêtaient à son regard cette éloquence -passionnée qui trouble dans les salons la belle dame hautaine, et fait -se retourner la fille en bonnet qui porte un panier par les rues.</p> - -<p>Le charme langoureux de cet œil faisait croire à la profondeur de la -pensée et donnait de l'importance aux moindres paroles.</p> - -<p>La barbe drue, luisante et fine, cachait une mâchoire un peu trop forte.</p> - -<p>On se sépara après beaucoup de compliments.</p> - -<p>M. de Lamare, deux jours après, fit sa première visite.</p> - -<p>Il arriva comme on essayait un banc rustique posé le matin même sous -le grand platane en face des fenêtres du salon. Le baron voulait qu'on -en plaçât un autre, pour faire pendant, sous le tilleul; petite mère, -ennemie de la symétrie, ne voulait pas. Le vicomte consulté fut de -l'avis de la baronne.</p> - -<p>Puis il parla du pays, qu'il déclarait très «pittoresque», ayant -trouvé, dans ses promenades solitaires, beaucoup de «sites» ravissants. -<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> De temps en temps ses yeux, comme par hasard, rencontraient ceux -de Jeanne; et elle éprouvait une sensation singulière de ce regard -brusque, vite détourné, où apparaissaient une admiration caressante et -une sympathie éveillée.</p> - -<p>M. de Lamare le père, mort l'année précédente, avait justement connu -un intime ami de M. des Cultaux dont petite mère était fille; et la -découverte de cette connaissance enfanta une conversation d'alliances, -de dates, de parentés interminable. La baronne faisait des tours de -force de mémoire, rétablissant les ascendances et les descendances -d'autres familles, circulant, sans jamais se perdre, dans le labyrinthe -compliqué des généalogies.</p> - -<p>«Dites-moi, vicomte, avez-vous entendu parler des Saunoy de Varfleur; -le fils aîné, Gontran, avait épousé une demoiselle de Coursil, une -Coursil-Courville, et le cadet, une de mes cousines, Mademoiselle de -la Roche-Aubert, qui était alliée aux Crisange. Or M. de Crisange fut -l'intime de mon père et a dû connaître aussi le vôtre.</p> - -<p>—Oui, Madame. N'est-ce pas ce M. de Crisange qui émigra et dont le -fils s'est ruiné?</p> - -<p>—Lui-même. Il avait demandé en mariage ma tante, après la mort de son -mari le <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> comte d'Éretry; mais elle ne voulut pas de lui parce qu'il -prisait. Savez-vous, à ce propos, ce que sont devenus les Viloise? Ils -ont quitté la Touraine vers 1813, à la suite de revers de fortune, pour -se fixer en Auvergne; et je n'en ai plus entendu parler.</p> - -<p>—Je crois, Madame, que le vieux marquis est mort d'une chute de -cheval, laissant une fille mariée avec un Anglais, et l'autre avec un -certain Bassolle, un commerçant, riche dit-on, et qui l'avait séduite.»</p> - -<p>Et des noms appris et retenus dès l'enfance dans les conversations -des vieux parents revenaient. Et les mariages de ces familles égales -prenaient dans leurs esprits l'importance des grands événements -publics. Ils parlaient de gens qu'ils n'avaient jamais vus comme s'ils -les connaissaient beaucoup; et ces gens-là, dans d'autres contrées, -parlaient d'eux de la même façon; et ils se sentaient familiers de -loin, presque amis, presque alliés, par le seul fait d'appartenir à la -même classe, à la même caste, d'être d'un sang équivalent.</p> - -<p>Le baron, d'une nature assez sauvage et d'une éducation qui ne -s'accordait point avec les croyances et les préjugés des gens de son -monde, ne connaissait guère les familles des environs, il interrogea -sur elles le vicomte.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p> - -<p>M. de Lamare répondit: «Oh! il n'y a pas beaucoup de noblesse dans -l'arrondissement», du même ton dont il aurait déclaré qu'il y avait -peu de lapin sur les côtes; et il donna des détails. Trois familles -seulement se trouvaient dans un rayon assez rapproché: le marquis de -Coutelier, une sorte de chef de l'aristocratie normande; le vicomte et -la vicomtesse de Briseville, des gens d'excellente race, mais se tenant -assez isolés; enfin le comte de Fourville, sorte de croquemitaine qui -passait pour faire mourir sa femme de chagrin et qui vivait en chasseur -dans son château de la Vrillette, bâti sur un étang.</p> - -<p>Quelques parvenus qui frayaient entre eux avaient acheté des domaines -par-ci, par-là. Le vicomte ne les connaissait point.</p> - -<p>Il prit congé; et son dernier regard fut pour Jeanne, comme s'il lui -eût adressé un <i>adieu</i> particulier, plus cordial et plus doux.</p> - -<p>La baronne le trouva charmant et surtout très comme il faut. Petit père -répondit: «Oui, certes, c'est un garçon très bien élevé.»</p> - -<p>On l'invita à dîner la semaine suivante. Il vint alors régulièrement.</p> - -<p>Il arrivait le plus souvent vers quatre heures de l'après-midi, -rejoignait petite mère dans «son allée» et lui offrait le bras pour -faire «son exercice». Quand Jeanne n'était point <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> sortie, elle -soutenait la baronne de l'autre côté, et tous trois marchaient -lentement d'un bout à l'autre du grand chemin tout droit, allant et -revenant sans cesse. Il ne parlait guère à la jeune fille. Mais son -œil, qui semblait en velours noir, rencontrait souvent l'œil de -Jeanne, qu'on aurait dit en agate bleue.</p> - -<p>Plusieurs fois ils descendirent tous les deux à Yport avec le baron.</p> - -<p>Comme ils se trouvaient sur la plage, un soir, le père Lastique -les aborda, et, sans quitter sa pipe, dont l'absence aurait étonné -peut-être davantage que la disparition de son nez, il prononça: «Avec -ce vent là, M'sieu l'baron, y aurait d'quoi aller d'main jusqu'Étretat, -et r'venir sans s'donner d'peine.»</p> - -<p>Jeanne joignit les mains: «Oh papa, si tu voulais?» Le baron se tourna -vers M. de Lamare:</p> - -<p>«En êtes-vous, vicomte? Nous irions déjeuner là-bas.»</p> - -<p>Et la partie fut tout de suite décidée.</p> - -<p>Dès l'aurore, Jeanne était debout. Elle attendit son père plus lent -à s'habiller, et ils se mirent à marcher dans la rosée, traversant -d'abord la plaine, puis le bois tout vibrant de chants d'oiseaux. Le -vicomte et le père Lastique étaient assis sur un cabestan.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></p> - -<p>Deux autres marins aidèrent au départ. Les hommes, appuyant leurs -épaules aux bordages, poussaient de toute leur force. On avançait avec -peine sur la plate-forme de galet. Lastique glissait sous la quille des -rouleaux de bois graissés, puis, reprenant sa place, modulait d'une -voix traînante son interminable «Ohée hop!» qui devait régler l'effort -commun.</p> - -<p>Mais lorsqu'on parvint à la pente, le canot tout d'un coup partit, -dévala sur les cailloux ronds avec un grand bruit de toile déchirée. Il -s'arrêta net à l'écume des petites vagues, et tout le monde prit place -sur les bancs; puis les deux matelots restés à terre le mirent à flot.</p> - -<p>Une brise légère et continue, venant du large, effleurait et ridait la -surface de l'eau. La voile fut hissée, s'arrondit un peu, et la barque -s'en alla paisiblement, à peine bercée par la mer.</p> - -<p>On s'éloigna d'abord. Vers l'horizon, le ciel se baissant se mêlait -à l'Océan. Vers la terre, la haute falaise droite faisait une -grande ombre à son pied, et des pentes de gazon pleines de soleil -l'échancraient par endroits. Là-bas, en arrière, des voiles brunes -sortaient de la jetée blanche de Fécamp, et là-bas, en avant, une roche -d'une forme <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> étrange, arrondie et percée à jour, avait à peu près -la figure d'un éléphant énorme enfonçant sa trompe dans les flots. -C'était la petite porte d'Étretat.</p> - -<p>Jeanne, tenant le bordage d'une main, un peu étourdie par le bercement -des vagues, regardait au loin; et il lui semblait que trois seules -choses étaient vraiment belles dans la création: la lumière, l'espace -et l'eau.</p> - -<p>Personne ne parlait. Le père Lastique, qui tenait la barre et l'écoute, -buvait un coup de temps en temps à même une bouteille cachée sous -son banc; et il fumait, sans repos, son moignon de pipe qui semblait -inextinguible. Il en sortait toujours un mince filet de fumée bleue -tandis qu'un autre tout pareil s'échappait du coin de sa bouche. Et on -ne voyait jamais le matelot rallumer le fourneau de terre plus noir que -l'ébène, ou le remplir de tabac. Quelquefois il le prenait d'une main, -l'ôtait de ses lèvres, et du même coin d'où sortait la fumée lançait à -la mer un long jet de salive brune.</p> - -<p>Le baron, assis à l'avant, surveillait la voile, tenant la place d'un -homme. Jeanne et le vicomte se trouvaient côte à côte, un peu troublés -tous les deux. Une force inconnue faisait se rencontrer leurs yeux -qu'ils levaient au même moment comme si une <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> affinité les eût -avertis; car entre eux flottait déjà cette subtile et vague tendresse -qui naît si vite entre deux jeunes gens, lorsque le garçon n'est pas -laid et que la fille est jolie. Ils se sentaient heureux l'un près de -l'autre, peut-être parce qu'ils pensaient l'un à l'autre.</p> - -<p>Le soleil montait comme pour considérer de plus haut la vaste mer -étendue sous lui; mais elle eut comme une coquetterie et s'enveloppa -d'une brume légère qui la voilait à ses rayons. C'était un brouillard -transparent, très bas, doré, qui ne cachait rien, mais rendait les -lointains plus doux. L'astre dardait ses flammes, faisait fondre -cette nuée brillante; et, lorsqu'il fut dans toute sa force, la buée -s'évapora, disparut; et la mer, lisse comme une glace, se mit à -miroiter dans la lumière.</p> - -<p>Jeanne, tout émue, murmura: «Comme c'est beau!» Le vicomte répondit: -«Oh oui, c'est beau.» La clarté sereine de cette matinée faisait -s'éveiller comme un écho dans leurs cœurs.</p> - -<p>Et soudain on découvrit les grandes arcades d'Étretat, pareilles à deux -jambes de la falaise marchant dans la mer, hautes à servir d'arche à -des navires; tandis qu'une aiguille de roche blanche et pointue se -dressait devant la première.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span></p> - -<p>On aborda, et pendant que le baron, descendu le premier, retenait la -barque au rivage en tirant sur une corde, le vicomte prit dans ses bras -Jeanne pour la déposer à terre sans qu'elle se mouillât les pieds; puis -ils montèrent la dure banque de galet, côte à côte, émus tous deux de -ce rapide enlacement, et ils entendirent tout à coup le père Lastique -disant au baron: «M'est avis que ça ferait un joli couple tout d'même.»</p> - -<p>Dans une petite auberge, près de la plage, le déjeuner fut charmant. -L'Océan, engourdissant la voix et la pensée, les avait rendus -silencieux; la table les fit bavards, et bavards comme des enfants en -vacance.</p> - -<p>Les choses les plus simples leur donnaient d'interminables gaietés.</p> - -<p>Le père Lastique, en se mettant à table, cacha soigneusement dans son -béret sa pipe qui fumait encore; et l'on rit. Une mouche attirée sans -doute par son nez rouge s'en vint à plusieurs reprises se poser dessus; -et, lorsqu'il l'avait chassée d'un coup de main trop lent pour la -saisir, elle allait se poster sur un rideau de mousseline, que beaucoup -de ses sœurs avaient déjà maculé, et elle semblait guetter avidement -le pif enluminé du matelot, car elle reprenait aussitôt son vol pour -revenir s'y installer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span></p> - -<p>A chaque voyage de l'insecte un rire fou jaillissait; et, lorsque le -vieux, ennuyé par ce chatouillement, murmura: «Elle est bougrement -ostinée», Jeanne et le vicomte se mirent à pleurer de gaieté, se -tordant, étouffant, la serviette sur la bouche pour ne pas crier.</p> - -<p>Lorsqu'on eut pris le café: «Si nous allions nous promener», dit -Jeanne. Le vicomte se leva; mais le baron préférait faire son lézard au -soleil sur le galet: «Allez-vous-en, mes enfants, vous me retrouverez -ici dans une heure.»</p> - -<p>Ils traversèrent en ligne droite les quelques chaumières du pays; et, -après avoir dépassé un petit château qui ressemblait à une grande -ferme, ils se trouvèrent dans une vallée découverte allongée devant eux.</p> - -<p>Le mouvement de la mer les avait alanguis, troublant leur équilibre -ordinaire, le grand air salin les avait affamés, puis le déjeuner -les avait étourdis et la gaieté les avait énervés. Ils se sentaient -maintenant un peu fous avec des envies de courir éperdument dans les -champs. Jeanne entendait bourdonner ses oreilles, toute remuée par des -sensations nouvelles et rapides.</p> - -<p>Un soleil dévorant tombait sur eux. Des deux côtés de la route les -récoltes mûres se <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> penchaient, pliées sous la chaleur. Les -sauterelles s'égosillaient nombreuses comme les brins d'herbe, jetant -partout, dans les blés, dans les seigles, dans les joncs marins des -côtes, leur cri maigre et assourdissant.</p> - -<p>Aucune autre voix ne montait sous le ciel torride, d'un bleu miroitant -et jauni comme s'il allait tout d'un coup devenir rouge, à la façon des -métaux trop rapprochés d'un brasier.</p> - -<p>Ayant aperçu un petit bois, plus loin, à droite, ils y allèrent.</p> - -<p>Encaissée entre deux talus, une allée étroite s'avançait sous de -grands arbres impénétrables au soleil. Une espèce de fraîcheur moisie -les saisit en entrant, cette humidité qui fait frissonner la peau et -pénètre dans les poumons. L'herbe avait disparu, faute de jour et d'air -libre; mais une mousse cachait le sol.</p> - -<p>Ils avançaient: «Tiens, là-bas, nous pourrons nous asseoir un peu», -dit-elle. Deux vieux arbres étaient morts et, profitant du trou fait -dans la verdure, une averse de lumière tombait là, chauffait la terre, -avait réveillé des germes de gazon, de pissenlits et de lianes, fait -éclore des petites fleurs blanches, fines comme un brouillard, et des -digitales pareilles à des fusées. Des papillons, <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> des abeilles, -des frelons trapus, des cousins démesurés qui ressemblaient à des -squelettes de mouches, mille insectes volants, des bêtes à bon Dieu -roses et tachetées, des bêtes d'enfer aux reflets verdâtres, d'autres -noires avec des cornes, peuplaient ce puits lumineux et chaud, creusé -dans l'ombre glacée des lourds feuillages.</p> - -<p>Ils s'assirent, la tête à l'abri et les pieds dans la chaleur. Ils -regardaient toute cette vie grouillante et petite qu'un rayon fait -apparaître; et Jeanne attendrie répétait: «Comme on est bien! que c'est -bon la campagne! Il y a des moments où je voudrais être mouche ou -papillon pour me cacher dans les fleurs.»</p> - -<p>Ils parlèrent d'eux, de leurs habitudes, de leurs goûts, sur ce ton -plus bas, intime, dont on fait les confidences. Il se disait déjà -dégoûté du monde, las de sa vie futile; c'était toujours la même chose; -on n'y rencontrait rien de vrai, rien de sincère.</p> - -<p>Le monde! elle aurait bien voulu le connaître; mais elle était -convaincue d'avance qu'il ne valait pas la campagne.</p> - -<p>Et plus leurs cœurs se rapprochaient, plus ils s'appelaient avec -cérémonie «monsieur et mademoiselle», plus aussi leurs regards se -souriaient, se mêlaient; et il leur semblait qu'une bonté nouvelle -entrait en eux, une affection <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> plus épandue, un intérêt à mille -choses dont ils ne s'étaient jamais souciés.</p> - -<p>Ils revinrent; mais le baron était parti à pied jusqu'à la -Chambre-aux-Demoiselles, grotte suspendue dans une crête de falaise; et -ils l'attendirent à l'auberge.</p> - -<p>Il ne reparut qu'à cinq heures du soir, après une longue promenade sur -les côtes.</p> - -<p>On remonta dans la barque. Elle s'en allait mollement, vent arrière, -sans secousse aucune, sans avoir l'air d'avancer. La brise arrivait par -souffles lents et tièdes qui tendaient la voile une seconde, puis la -laissaient retomber, flasque, le long du mât. L'onde opaque semblait -morte; et le soleil épuisé d'ardeurs, suivant sa route arrondie, -s'approchait d'elle tout doucement.</p> - -<p>L'engourdissement de la mer faisait de nouveau taire tout le monde.</p> - -<p>Jeanne dit enfin: «Comme j'aimerais voyager!»</p> - -<p>Le vicomte reprit: «Oui, mais c'est triste de voyager seul, il faut -être au moins deux pour se communiquer ses impressions.</p> - -<p>Elle réfléchit: «C'est vrai... j'aime à me promener seule cependant... -comme on est bien quand on rêve, toute seule...»</p> - -<p>Il la regarda longuement: «On peut aussi rêver à deux.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span></p> - -<p>Elle baissa les yeux. Était-ce une allusion? Peut-être. Elle considéra -l'horizon comme pour découvrir encore plus loin; puis, d'une voix -lente: «Je voudrais aller en Italie... et en Grèce... ah oui, en -Grèce... et en Corse! ce doit être si sauvage et si beau!»</p> - -<p>Il préférait la Suisse à cause des chalets et des lacs.</p> - -<p>Elle disait: «Non, j'aimerais les pays tout neufs comme la Corse, -ou les pays très vieux et pleins de souvenirs, comme la Grèce. Ce -doit être si doux de retrouver les traces de ces peuples dont nous -savons l'histoire depuis notre enfance, de voir les lieux où se sont -accomplies les grandes choses.»</p> - -<p>Le vicomte, moins exalté, déclara: «Moi, l'Angleterre m'attire -beaucoup; c'est une région fort instructive.»</p> - -<p>Alors ils parcoururent l'univers, discutant les agréments de chaque -pays, depuis les pôles jusqu'à l'équateur, s'extasiant sur des paysages -imaginaires et les mœurs invraisemblables de certains peuples comme -les Chinois ou les Lapons; mais ils en arrivèrent à conclure que le -plus beau pays du monde, c'était la France, avec son climat tempéré, -frais l'été et doux l'hiver, ses riches campagnes, ses vertes forêts, -ses grands fleuves calmes et ce culte des beaux-arts qui n'avait <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> -existé nulle part ailleurs, depuis les grands siècles d'Athènes.</p> - -<p>Puis ils se turent.</p> - -<p>Le soleil, plus bas, semblait saigner; et une large traînée lumineuse, -une route éblouissante courait sur l'eau depuis la limite de l'Océan -jusqu'au sillage de la barque.</p> - -<p>Les derniers souffles de vent tombèrent; toute ride s'aplanit; et la -voile immobile était rouge. Une accalmie illimitée semblait engourdir -l'espace, faire le silence autour de cette rencontre d'éléments; -tandis que, cambrant sous le ciel son ventre luisant et liquide, la -mer, fiancée monstrueuse, attendait l'amant de feu qui descendait vers -elle. Il précipitait sa chute, empourpré comme par le désir de leur -embrassement. Il la joignit; et, peu à peu, elle le dévora.</p> - -<p>Alors de l'horizon une fraîcheur accourut; un frisson plissa le sein -mouvant de l'eau comme si l'astre englouti eût jeté sur le monde un -soupir d'apaisement.</p> - -<p>Le crépuscule fut court; la nuit se déploya criblée d'astres. Le -père Lastique prit les rames; et on s'aperçut que la mer était -phosphorescente. Jeanne et le vicomte, côte à côte, regardaient -ces lueurs mouvantes que la barque laissait derrière elle. Ils ne -songeaient presque plus, contemplant vaguement, <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> aspirant le soir -dans un bien-être délicieux; et comme Jeanne avait une main appuyée sur -le banc, un doigt de son voisin se posa, comme par hasard, contre sa -peau; elle ne remua point, surprise, heureuse, et confuse de ce contact -si léger.</p> - -<p>Quand elle fut rentrée le soir, dans sa chambre, elle se sentit -étrangement remuée et tellement attendrie que tout lui donnait envie de -pleurer. Elle regarda sa pendule, pensa que la petite abeille battait -à la façon d'un cœur, d'un cœur ami; qu'elle serait le témoin de -toute sa vie, qu'elle accompagnerait ses joies et ses chagrins de ce -tic-tac vif et régulier; et elle arrêta la mouche dorée pour mettre -un baiser sur ses ailes. Elle aurait embrassé n'importe quoi. Elle -se souvint d'avoir caché dans le fond d'un tiroir une vieille poupée -d'autrefois; elle la rechercha, la revit avec la joie qu'on a en -retrouvant des amies adorées; et, la serrant contre sa poitrine, elle -cribla de baisers ardents les joues peintes et la filasse frisée du -joujou.</p> - -<p>Et, tout en le gardant en ses bras, elle songea.</p> - -<p>Était-ce bien <span class="smcap">LUI</span> l'époux promis par mille voix secrètes, -qu'une Providence souverainement bonne avait ainsi jeté sur sa route? -Était-ce bien l'être créé pour elle, à qui elle <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> dévouerait son -existence? Étaient-ils ces deux prédestinés dont les tendresses se -joignant devaient s'étreindre, se mêler indissolublement, engendrer -l'<span class="smcap">AMOUR</span>?</p> - -<p>Elle n'avait point encore ces élans tumultueux de tout son être, ces -ravissements fous, ces soulèvements profonds qu'elle croyait être la -passion; il lui semblait cependant qu'elle commençait à l'aimer; car -elle se sentait parfois toute défaillante en pensant à lui; et elle y -pensait sans cesse. Sa présence lui remuait le cœur; elle rougissait -et pâlissait en rencontrant un regard, et frissonnait en entendant sa -voix.</p> - -<p>Elle dormit bien peu cette nuit-là.</p> - -<p>Alors de jour en jour le troublant désir d'aimer l'envahit davantage. -Elle se consultait sans cesse, consultait aussi les marguerites, les -nuages, des pièces de monnaie jetées en l'air.</p> - -<p>Or, un soir, son père lui dit: «Fais-toi belle demain matin.» Elle -demanda: «Pourquoi, papa?» Il reprit: «C'est un secret.»</p> - -<p>Et quand elle descendit le lendemain toute fraîche dans une toilette -claire, elle trouva la table du salon couverte de boîtes de bonbons; -et, sur une chaise, un énorme bouquet.</p> - -<p>Une voiture entra dans la cour. On lisait dessus: «Lerat, pâtissier à -Fécamp. Repas de <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> noces»; et Ludivine, aidée d'un marmiton, tirait -d'une trappe ouvrant derrière la carriole beaucoup de grands paniers -plats qui sentaient bon.</p> - -<p>Le vicomte de Lamare parut. Son pantalon était tendu et retenu sous de -mignonnes bottes vernies qui faisaient voir la petitesse de son pied. -Sa longue redingote serrée à la taille laissait sortir par l'échancrure -sur la poitrine la dentelle de son jabot; et une cravate fine, à -plusieurs tours, le forçait à porter haut sa belle tête brune empreinte -d'une distinction grave. Il avait un autre air que de coutume, cet -aspect particulier que la toilette donne subitement aux visages les -mieux connus. Jeanne, stupéfaite, le regardait comme si elle ne l'avait -point encore vu; elle le trouvait souverainement gentilhomme, grand -seigneur de la tête aux pieds.</p> - -<p>Il s'inclina, en souriant: «Eh bien, ma commère, êtes-vous prête?»</p> - -<p>Elle balbutia: «Mais quoi? Qu'y a-t-il donc?</p> - -<p>—Tu le sauras tout à l'heure», dit le baron.</p> - -<p>La calèche attelée s'avança, madame Adélaïde descendit de sa chambre -en grand apparat au bras de Rosalie, qui parut tellement émue par -l'élégance de M. de Lamare que <span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> petit père murmura: «Dites -donc, vicomte, je crois que notre bonne vous trouve à son goût.» Il -rougit jusqu'aux oreilles, fit semblant de n'avoir pas entendu, et, -s'emparant du gros bouquet, le présenta à Jeanne. Elle le prit plus -étonnée encore. Tous les quatre montèrent en voiture; et la cuisinière -Ludivine, qui apportait à la baronne un bouillon froid pour la -soutenir, déclara: «Vrai, Madame, on dirait une noce.»</p> - -<p>On mit pied à terre en entrant dans Yport et, à mesure qu'on avançait -à travers le village, les matelots dans leurs hardes neuves, dont les -plis se voyaient, sortaient de leurs maisons, saluaient, serraient la -main du baron et se mettaient à suivre comme derrière une procession.</p> - -<p>Le vicomte avait offert son bras à Jeanne et marchait en tête avec elle.</p> - -<p>Lorsqu'on arriva devant l'église, on s'arrêta; et la grande croix -d'argent parut, tenue droite par un enfant de chœur précédant un -autre gamin rouge et blanc qui portait l'urne d'eau bénite où trempait -le goupillon.</p> - -<p>Puis passèrent trois vieux chantres dont l'un boitait, puis le serpent, -puis le curé soulevant de son ventre pointu l'étole dorée, croisée -dessus. Il dit bonjour d'un sourire et d'un signe de tête; puis, -les yeux mi-clos, les <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> lèvres remuées d'une prière, la barrette -enfoncée jusqu'au nez, il suivit son état-major en surplis en se -dirigeant vers la mer.</p> - -<p>Sur la plage une foule attendait autour d'une barque neuve -enguirlandée. Son mât, sa voile, ses cordages étaient couverts de longs -rubans qui voltigeaient dans la brise, et son nom <span class="smcap">Jeanne</span> -apparaissait en lettres d'or, à l'arrière.</p> - -<p>Le père Lastique, patron de ce bateau construit avec l'argent du -baron, s'avança au-devant du cortège. Tous les hommes, d'un même -mouvement, ôtèrent ensemble leurs coiffures; et une rangée de dévotes, -encapuchonnées sous de vastes mantes noires à grands plis tombant des -épaules, s'agenouillèrent en cercle à l'aspect de la croix.</p> - -<p>Le curé, entre les deux enfants de chœur, s'en vint à l'un des -bouts de l'embarcation, tandis qu'à l'autre, les trois vieux chantres, -crasseux dans leur blanche vêture, le menton poileux, l'air grave, -l'œil sur le livre de plain-chant, détonnaient à pleine gueule dans -la claire matinée.</p> - -<p>Chaque fois qu'ils reprenaient haleine, le serpent tout seul continuait -son mugissement; et dans l'enflure de ses joues pleines de vent ses -petits yeux gris disparaissaient. La peau du front même, et celle du -cou, <span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> semblaient décollées de la chair tant il se gonflait en -soufflant.</p> - -<p>La mer immobile et transparente semblait assister, recueillie, au -baptême de sa nacelle, roulant à peine, avec un tout petit bruit de -râteau grattant le galet, des vaguettes hautes comme le doigt. Et les -grandes mouettes blanches aux ailes déployées passaient en décrivant -des courbes dans le ciel bleu, s'éloignaient, revenaient d'un vol -arrondi au-dessus de la foule agenouillée, comme pour voir aussi ce -qu'on faisait là.</p> - -<p>Mais le chant s'arrêta après un amen hurlé cinq minutes; et le prêtre, -d'une voix empâtée, gloussa quelques mots latins dont on ne distinguait -que les terminaisons sonores.</p> - -<p>Il fit ensuite le tour de la barque en l'aspergeant d'eau bénite, puis -il commença à murmurer des orémus en se tenant à présent le long d'un -bordage en face du parrain et de la marraine qui demeuraient immobiles, -la main dans la main.</p> - -<p>Le jeune homme gardait sa figure grave de beau garçon, mais la jeune -fille, étranglée par une émotion soudaine, défaillante, se mit à -trembler tellement, que ses dents s'entrechoquaient. Le rêve qui la -hantait depuis quelque temps, venait de prendre tout à coup, dans -une espèce d'hallucination, l'apparence <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> d'une réalité. On avait -parlé de noce, un prêtre était là, bénissant, des hommes en surplis -psalmodiaient des prières; n'était-ce pas elle qu'on mariait!</p> - -<p>Eut-elle dans les doigts une secousse nerveuse, l'obsession de son -cœur avait-elle couru le long de ses veines jusqu'au cœur de -son voisin? Comprit-il, devina-t-il, fut-il comme elle envahi par une -sorte d'ivresse d'amour? ou bien, savait-il seulement par expérience -qu'aucune femme ne lui résistait? Elle s'aperçut soudain qu'il pressait -sa main, doucement d'abord, puis plus fort, plus fort, à la briser. -Et, sans que sa figure remuât, sans que personne s'en aperçût, il dit, -oui certes, il dit très distinctement: «Oh Jeanne, si vous vouliez, ce -seraient nos fiançailles.»</p> - -<p>Elle baissa la tête d'un mouvement très lent qui peut-être voulait dire -«oui». Et le prêtre qui jetait encore de l'eau bénite leur en envoya -quelques gouttes sur les doigts.</p> - -<p>C'était fini. Les femmes se relevaient. Le retour fut une débandade. La -croix, entre les mains de l'enfant de chœur, avait perdu sa dignité; -elle filait vite, oscillant de droite et de gauche, ou bien penchée en -avant, prête à tomber sur le nez. Le curé, qui ne priait plus, galopait -derrière; les chantres et le serpent avaient disparu par une ruelle -pour <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> être plus tôt déshabillés; et les matelots, par groupes, se -hâtaient. Une même pensée qui mettait en leur tête comme une odeur -de cuisine, allongeait les jambes, mouillait les bouches de salive, -descendait jusqu'au fond des ventres où elle faisait chanter les boyaux.</p> - -<p>Un bon déjeuner les attendait aux Peuples.</p> - -<p>La grande table était mise dans la cour sous les pommiers. Soixante -personnes y prirent place; marins et paysans. La baronne, au centre, -avait à ses côtés les deux curés, celui d'Yport et celui des Peuples. -Le baron, en face, était flanqué du maire et de sa femme, maigre -campagnarde déjà vieille qui adressait de tous les côtés une multitude -de petits saluts. Elle avait une figure étroite serrée dans son grand -bonnet normand, une vraie tête de poule à huppe blanche, avec un œil -tout rond et toujours étonné; et elle mangeait par petits coups rapides -comme si elle eût picoté son assiette avec son nez.</p> - -<p>Jeanne, à côté du parrain, voyageait dans le bonheur. Elle ne voyait -plus rien, ne savait plus rien, et se taisait, la tête brouillée de -joie.</p> - -<p>Elle lui demanda: «Quel est donc votre petit nom?»</p> - -<p>Il dit: «Julien. Vous ne saviez pas?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p> - -<p>Mais elle ne répondit point, pensant: «Comme je le répéterai souvent, -ce nom-là!»</p> - -<p>Quand le repas fut fini, on laissa la cour aux matelots et on passa -de l'autre côté du château. La baronne se mit à faire son exercice, -appuyée sur le baron, escortée de ses deux prêtres. Jeanne et Julien -allèrent jusqu'au bosquet, entrèrent dans les petits chemins touffus; -et tout à coup il lui saisit les mains: «Dites, voulez-vous être ma -femme?»</p> - -<p>Elle baissa encore la tête; et comme il balbutiait: «Répondez, je vous -en supplie!» elle releva ses yeux vers lui, tout doucement; et il lut -la réponse dans son regard.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span></p> - -<h3>IV</h3> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">e</span> baron, un matin, entra dans la chambre de Jeanne avant qu'elle fût -levée, et, s'asseyant sur les pieds du lit: «M. le vicomte de Lamare -nous a demandé ta main.»</p> - -<p>Elle eut envie de cacher sa figure sous ses draps.</p> - -<p>Son père reprit: «Nous avons remis notre réponse à tantôt.» Elle -haletait étranglée par l'émotion. Au bout d'une minute le baron, qui -souriait, ajouta: «Nous n'avons voulu rien faire sans t'en parler. -Ta mère et moi ne sommes pas opposés à ce mariage, sans prétendre -cependant t'y engager. Tu es beaucoup plus riche que lui, mais, quand -il s'agit du bonheur d'une vie, on ne doit pas se préoccuper de -l'argent. Il n'a plus aucun parent; si tu l'épousais donc, ce serait un -fils qui entrerait dans notre famille, tandis qu'avec un <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> autre, -c'est toi, notre fille, qui irais chez des étrangers. Le garçon nous -plaît. Te plairait-il... à toi?»</p> - -<p>Elle balbutia, rouge jusqu'aux cheveux: «Je veux bien, papa.»</p> - -<p>Et petit père, en la regardant au fond des yeux, et riant toujours, -murmura: «Je m'en doutais un peu, Mademoiselle.»</p> - -<p>Elle vécut jusqu'au soir comme si elle était grise, sans savoir ce -qu'elle faisait, prenant machinalement des objets pour d'autres, et les -jambes toutes molles de fatigue sans qu'elle eût marché.</p> - -<p>Vers six heures, comme elle était assise avec petite mère sous le -platane, le vicomte parut.</p> - -<p>Le cœur de Jeanne se mit à battre follement. Le jeune homme -s'avançait sans paraître ému. Lorsqu'il fut tout <ins class="correction" title="prêt">près</ins>, il prit les -doigts de la baronne et les baisa, puis soulevant à son tour la main -frémissante de la jeune fille, il y déposa de toutes ses lèvres un long -baiser tendre et reconnaissant.</p> - -<p>Et la radieuse saison des fiançailles commença. Ils causaient seuls -dans les coins du salon ou bien assis sur le talus au fond du bosquet -devant la lande sauvage. Parfois, ils se promenaient dans l'allée de -petite mère, lui, parlant d'avenir, elle, les yeux baissés sur la trace -poudreuse du pied de la baronne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span></p> - -<p>Une fois la chose décidée, on voulut hâter le dénouement; il fut donc -convenu que la cérémonie aurait lieu dans six semaines, au 15 août; et -que les jeunes mariés partiraient immédiatement pour leur voyage de -noce. Jeanne consultée sur le pays qu'elle voulait visiter se décida -pour la Corse où l'on devait être plus seuls que dans les villes -d'Italie.</p> - -<p>Ils attendaient le moment fixé pour leur union sans impatience trop -vive, mais enveloppés, roulés dans une tendresse délicieuse, savourant -le charme exquis des insignifiantes caresses, des doigts pressés, -des regards passionnés si longs que les âmes semblent se mêler; et -vaguement tourmentés par le désir indécis des grandes étreintes.</p> - -<p>On résolut de n'inviter personne au mariage, à l'exception de tante -Lison, la sœur de la baronne, qui vivait comme dame pensionnaire -dans un couvent de Versailles.</p> - -<p>Après la mort de leur père, la baronne avait voulu garder sa sœur -avec elle; mais la vieille fille, poursuivie par l'idée qu'elle gênait -tout le monde, qu'elle était inutile et importune, se retira dans une -de ces maisons religieuses qui louent des appartements aux gens tristes -et isolés dans l'existence.</p> - -<p>Elle venait, de temps en temps, passer un mois ou deux dans sa famille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span></p> - -<p>C'était une petite femme qui parlait peu, s'effaçait toujours, -apparaissait seulement aux heures des repas, et remontait ensuite dans -sa chambre où elle restait enfermée sans cesse.</p> - -<p>Elle avait un air bon et vieillot, bien qu'elle fût âgée seulement de -quarante-deux ans, un œil doux et triste; et elle n'avait jamais -compté pour rien dans sa famille. Toute petite, comme elle n'était -point jolie ni turbulente, on ne l'embrassait guère; et elle restait -tranquille et douce dans les coins. Depuis elle demeura toujours -sacrifiée. Jeune fille, personne ne s'occupa d'elle.</p> - -<p>C'était quelque chose comme une ombre ou un objet familier, un meuble -vivant qu'on est accoutumé à voir chaque jour, mais dont on ne -s'inquiète jamais.</p> - -<p>Sa sœur, par habitude prise dans la maison paternelle, la -considérait comme un être manqué, tout à fait insignifiant. On la -traitait avec une familiarité sans gêne qui cachait une sorte de bonté -méprisante. Elle s'appelait Lise et semblait gênée par ce nom pimpant -et jeune. Quand on avait vu qu'elle ne se mariait pas, qu'elle ne -se marierait sans doute point, de Lise on avait fait Lison. Depuis -la naissance de Jeanne, elle était devenue «tante Lison» une humble -parente, proprette, affreusement <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> timide, même avec sa sœur et -son beau-frère qui l'aimaient pourtant, mais d'une affection vague -participant d'une tendresse indifférente, d'une compassion inconsciente -et d'une bienveillance naturelle.</p> - -<p>Quelquefois, quand la baronne parlait des choses lointaines de sa -jeunesse, elle prononçait, pour fixer une date: «C'était à l'époque du -coup de tête de Lison.»</p> - -<p>On n'en disait jamais plus; et ce «coup de tête» restait comme -enveloppé de brouillard.</p> - -<p>Un soir Lise, âgée alors de vingt ans, s'était jetée à l'eau sans -qu'on sût pourquoi. Rien dans sa vie, dans ses manières, ne pouvait -faire pressentir cette folie. On l'avait repêchée à moitié morte; et -ses parents, levant des bras indignés, au lieu de chercher la cause -mystérieuse de cette action, s'étaient contentés de parler du «coup de -tête», comme ils parlaient de l'accident du cheval «Coco» qui s'était -cassé la jambe un peu auparavant dans une ornière et qu'on avait été -obligé d'abattre.</p> - -<p>Depuis lors, Lise, bientôt Lison, fut considérée comme un esprit très -faible. Le doux mépris qu'elle inspirait à ses proches s'infiltra -lentement dans le cœur de tous les gens qui l'entouraient. La petite -Jeanne elle-même, <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> avec cette divination naturelle des enfants, ne -s'occupait point d'elle, ne montait jamais l'embrasser dans son lit, ne -pénétrait jamais dans sa chambre. La bonne Rosalie, qui donnait à cette -chambre les quelques soins nécessaires, semblait seule savoir où elle -était située.</p> - -<p>Quand tante Lison entrait dans la salle à manger pour le déjeuner, la -«Petite» allait, par habitude, lui tendre son front; voilà tout.</p> - -<p>Si quelqu'un voulait lui parler, on envoyait un domestique la quérir; -et quand elle n'était pas là, on ne s'occupait jamais d'elle, on ne -songeait jamais à elle, on n'aurait jamais eu la pensée de s'inquiéter, -de demander: «Tiens, mais je n'ai pas vu Lison, ce matin.»</p> - -<p>Elle ne tenait point de place; c'était un de ces êtres qui demeurent -inconnus même à leurs proches, comme inexplorés, et dont la mort ne -fait ni trou ni vide dans une maison, un de ces êtres qui ne savent -entrer ni dans l'existence, ni dans les habitudes, ni dans l'amour de -ceux qui vivent à côté d'eux.</p> - -<p>Quand on prononçait «tante Lison», ces deux mots n'éveillaient pour -ainsi dire aucune affection en l'esprit de personne. C'est comme si on -avait dit: «la cafetière ou le sucrier».</p> - -<p>Elle marchait toujours à petits pas pressés et muets; ne faisait jamais -de bruit, ne heurtait <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> jamais rien, semblait communiquer aux objets -la propriété de ne rendre aucun son. Ses mains paraissaient faites -d'une espèce de ouate, tant elle maniait légèrement et délicatement ce -qu'elle touchait.</p> - -<p>Elle arriva vers la mi-juillet, toute bouleversée par l'idée de ce -mariage. Elle apportait une foule de cadeaux qui, venant d'elle, -demeurèrent presque inaperçus.</p> - -<p>Dès le lendemain de sa venue on ne remarqua plus qu'elle était là.</p> - -<p>Mais en elle fermentait une émotion extraordinaire, et ses yeux ne -quittaient point les fiancés. Elle s'occupa du trousseau avec une -énergie singulière, une activité fiévreuse, travaillant comme une -simple couturière dans sa chambre où personne ne la venait voir.</p> - -<p>A tout moment elle présentait à la baronne des mouchoirs qu'elle avait -ourlés elle-même, des serviettes dont elle avait brodé les chiffres, en -demandant: «Est-ce bien comme ça, Adélaïde?» Et petite mère, tout en -examinant nonchalamment l'objet, répondait: «Ne te donne donc pas tant -de mal, ma pauvre Lison.»</p> - -<p>Un soir, vers la fin du mois, après une journée de lourde chaleur, la -lune se leva dans une de ces nuits claires et tièdes qui troublent, -attendrissent, font s'exalter, semblent <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> éveiller toutes les -poésies secrètes de l'âme. Les souffles doux des champs entraient -dans le salon tranquille. La baronne et son mari jouaient mollement -une partie de cartes dans la clarté ronde que l'abat-jour de la lampe -dessinait sur la table; tante Lison, assise entre eux, tricotait; et -les jeunes gens, accoudés à la fenêtre ouverte, regardaient le jardin -plein de clarté.</p> - -<p>Le tilleul et le platane semaient leur ombre sur le grand gazon qui -s'étendait ensuite, pâle et luisant, jusqu'au bosquet tout noir.</p> - -<p>Attirée invinciblement par le charme tendre de cette nuit, par cet -éclairement vaporeux des arbres et des massifs, Jeanne se tourna vers -ses parents: «Petit père, nous allons faire un tour là, sur l'herbe, -devant le château.» Le baron dit, sans quitter son jeu: «Allez, mes -enfants», et se remit à sa partie.</p> - -<p>Ils sortirent et commencèrent à marcher lentement sur la grande pelouse -blanche jusqu'au petit bois du fond.</p> - -<p>L'heure avançait sans qu'ils songeassent à rentrer. La baronne fatiguée -voulut monter à sa chambre: «Il faut rappeler les amoureux», dit-elle.</p> - -<p>Le baron, d'un coup d'œil, parcourut le vaste jardin lumineux, où -les deux ombres erraient doucement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span></p> - -<p>«Laisse-les donc, reprit-il, il fait si bon dehors! Lison va les -attendre; n'est-ce pas, Lison?»</p> - -<p>La vieille fille releva ses yeux inquiets, et répondit de sa voix -timide: «Certainement, je les attendrai.»</p> - -<p>Petit père souleva la baronne, et, lassé lui-même par la chaleur du -jour: «Je vais me coucher aussi», dit-il. Et il partit avec sa femme.</p> - -<p>Alors tante Lison à son tour se leva, et, laissant sur le bras du -fauteuil l'ouvrage commencé, sa laine et la grande aiguille, elle vint -s'accouder à la fenêtre et contempla la nuit charmante.</p> - -<p>Les deux fiancés allaient sans fin, à travers le gazon, du bosquet -jusqu'au perron, du perron jusqu'au bosquet. Ils se serraient les -doigts et ne parlaient plus, comme sortis d'eux-mêmes, tout mêlés à la -poésie visible qui s'exhalait de la terre.</p> - -<p>Jeanne tout à coup aperçut dans le cadre de la fenêtre la silhouette de -la vieille fille que dessinait la clarté de la lampe.</p> - -<p>«Tiens, dit-elle, tante Lison qui nous regarde.»</p> - -<p>Le vicomte releva la tête, et, de cette voix indifférente qui parle -sans pensée:</p> - -<p>«Oui, tante Lison nous regarde.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span></p> - -<p>Et ils continuèrent à rêver, à marcher lentement, à s'aimer.</p> - -<p>Mais la rosée couvrait l'herbe, ils eurent un petit frisson de -fraîcheur.</p> - -<p>«Rentrons maintenant», dit-elle.</p> - -<p>Et ils revinrent.</p> - -<p>Lorsqu'ils pénétrèrent dans le salon, tante Lison s'était remise à -tricoter; elle avait le front penché sur son travail; et ses doigts -maigres tremblaient un peu comme s'ils eussent été très fatigués.</p> - -<p>Jeanne s'approcha.</p> - -<p>«Tante, on va dormir, à présent.»</p> - -<p>La vieille fille tourna les yeux; ils étaient rouges comme si elle -eût pleuré. Les amoureux n'y prirent point garde; mais le jeune homme -aperçut soudain les fins souliers de la jeune fille tout couverts -d'eau. Il fut saisi d'inquiétude et demanda tendrement: «N'avez-vous -point froid à vos chers petits pieds?»</p> - -<p>Et tout à coup les doigts de la tante furent secoués d'un tremblement -si fort que son ouvrage s'en échappa; la pelote de laine roula au loin -sur le parquet; et, cachant brusquement sa figure dans ses mains, elle -se mit à pleurer par grands sanglots convulsifs.</p> - -<p>Les deux fiancés la regardaient stupéfaits, immobiles. Jeanne -brusquement se mit à ses <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> genoux, écarta ses bras, bouleversée, -répétant:</p> - -<p>«Mais qu'as-tu, mais qu'as-tu, tante Lison?»</p> - -<p>Alors la pauvre femme, balbutiant, avec la voix toute mouillée de -larmes, et le corps crispé de chagrin, répondit:</p> - -<p>«C'est quand il t'a demandé... N'avez-vous pas froid à... à... à vos -chers petits pieds?... on ne m'a jamais dit de ces choses-là... à -moi... jamais... jamais...»</p> - -<p>Jeanne, surprise, apitoyée, eut cependant envie de rire à la pensée -d'un amoureux débitant des tendresses à Lison; et le vicomte s'était -retourné pour cacher sa gaieté.</p> - -<p>Mais la tante se leva soudain, laissa sa laine à terre et son tricot -sur le fauteuil, et elle se sauva sans lumière dans l'escalier sombre, -cherchant sa chambre à tâtons.</p> - -<p>Restés seuls, les deux jeunes gens se regardèrent, égayés et attendris. -Jeanne murmura: «Cette pauvre tante!...» Julien reprit: «Elle doit être -un peu folle, ce soir.»</p> - -<p>Ils se tenaient les mains sans se décider à se séparer, et doucement, -tout doucement ils échangèrent leur premier baiser devant le siège vide -que venait de quitter tante Lison.</p> - -<p>Ils ne pensaient plus guère, le lendemain, aux larmes de la vieille -fille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span></p> - -<p>Les deux semaines qui précédèrent le mariage laissèrent Jeanne assez -calme et tranquille comme si elle eût été fatiguée d'émotions douces.</p> - -<p>Elle n'eut pas non plus le temps de réfléchir durant la matinée du jour -décisif. Elle éprouvait seulement une grande sensation de vide en tout -son corps comme si sa chair, son sang, ses os, se fussent fondus sous -la peau; et elle s'apercevait, en touchant les objets, que ses doigts -tremblaient beaucoup.</p> - -<p>Elle ne reprit possession d'elle que dans le chœur de l'église -pendant l'office.</p> - -<p>Mariée! Ainsi elle était mariée! La succession de choses, de -mouvements, d'événements accomplis depuis l'aube lui paraissait un -rêve, un vrai rêve. Il est de ces moments où tout semble changé autour -de nous; les gestes même ont une signification nouvelle; jusqu'aux -heures, qui ne semblent plus à leur place ordinaire.</p> - -<p>Elle se sentait étourdie, étonnée surtout. La veille encore rien -n'était modifié dans son existence; l'espoir constant de sa vie -devenait seulement plus proche, presque palpable. Elle s'était endormie -jeune fille; elle était femme maintenant.</p> - -<p>Donc elle avait franchi cette barrière qui semble cacher l'avenir avec -toutes ses joies, <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> ses bonheurs rêvés. Elle sentait comme une porte -ouverte devant elle; elle allait entrer dans l'Attendu.</p> - -<p>La cérémonie finissait. On passa dans la sacristie presque vide; car on -n'avait invité personne; puis on ressortit.</p> - -<p>Quand ils apparurent sur la porte de l'église, un fracas formidable fit -faire un bond à la mariée et pousser un grand cri à la baronne, c'était -une salve de coups de fusil tirée par les paysans; et jusqu'aux Peuples -les détonations ne cessèrent plus.</p> - -<p>Une collation était servie pour la famille, le curé des châtelains -et celui d'Yport, le maire et les témoins choisis parmi les gros -cultivateurs des environs.</p> - -<p>Puis on fit un tour dans le jardin pour attendre le dîner. Le baron, la -baronne, tante Lison, le maire et l'abbé Picot se mirent à parcourir -l'allée de petite mère; tandis que dans l'allée en face l'autre prêtre -lisait son bréviaire en marchant à grands pas.</p> - -<p>On entendait de l'autre côté du château, la gaieté bruyante des paysans -qui buvaient du cidre sous les pommiers. Tout le pays endimanché -emplissait la cour. Les gars et les filles se poursuivaient.</p> - -<p>Jeanne et Julien traversèrent le bosquet, puis montèrent sur le talus, -et, muets tous <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> deux, se mirent à regarder la mer. Il faisait un -peu frais, bien qu'on fût au milieu d'août; le vent du nord soufflait, -et le grand soleil luisait durement dans le ciel tout bleu.</p> - -<p>Les jeunes gens, pour trouver de l'abri, traversèrent la lande en -tournant à droite, voulant gagner la vallée ondulante et boisée qui -descend vers Yport. Dès qu'ils eurent atteint les taillis, aucun -souffle ne les effleura plus, et ils quittèrent le chemin pour prendre -un étroit sentier s'enfonçant sous les feuilles. Ils pouvaient à peine -marcher de front; alors elle sentit un bras qui se glissait lentement -autour de sa taille.</p> - -<p>Elle ne disait rien, haletante, le cœur précipité, la respiration -coupée. Des branches basses leur caressaient les cheveux; ils se -courbaient souvent pour passer. Elle cueillit une feuille; deux bêtes à -bon Dieu, pareilles à deux frêles coquillages rouges, étaient blotties -dessous.</p> - -<p>Alors elle dit, innocente et rassurée un peu: «Tiens, un ménage.»</p> - -<p>Julien effleura son oreille de sa bouche: «Ce soir vous serez ma femme.»</p> - -<p>Quoiqu'elle eût appris bien des choses dans son séjour aux champs, -elle ne songeait encore qu'à la poésie de l'amour, et fut surprise. Sa -femme? ne l'était-elle pas déjà?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span></p> - -<p>Alors il se mit à l'embrasser à petits baisers rapides sur la tempe et -sur le cou, là où frisaient les premiers cheveux. Saisie chaque fois -par ces baisers d'homme auxquels elle n'était point habituée, elle -penchait instinctivement la tête de l'autre côté pour éviter cette -caresse qui la ravissait cependant.</p> - -<p>Mais ils se trouvèrent soudain sur la lisière du bois. Elle s'arrêta, -confuse d'être si loin. Qu'allait-on penser? «Retournons», dit-elle.</p> - -<p>Il retira le bras dont il serrait sa taille, et, en se tournant tous -deux, ils se trouvèrent face à face, si près qu'ils sentirent leurs -haleines sur leurs visages; et ils se regardèrent. Ils se regardèrent -d'un de ces regards fixes, aigus, pénétrants, où deux âmes croient se -mêler. Ils se cherchèrent dans leurs yeux, derrière leurs yeux, dans -cet inconnu impénétrable de l'être; ils se sondèrent dans une muette et -obstinée interrogation. Que seraient-ils l'un pour l'autre? Que serait -cette vie qu'ils commençaient ensemble? Que se réservaient-ils l'un à -l'autre de joies, de bonheurs ou de désillusions en ce long tête-à-tête -indissoluble du mariage? Et il leur sembla, à tous les deux, qu'ils ne -s'étaient pas encore vus.</p> - -<p>Et tout à coup, Julien, posant ses deux mains sur les épaules de sa -femme, lui jeta à pleine bouche un baiser profond comme elle <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> n'en -avait jamais reçu. Il descendit, ce baiser, il pénétra dans ses veines -et dans ses moelles; et elle en eut une telle secousse mystérieuse -qu'elle repoussa éperdument Julien de ses deux bras, et faillit tomber -sur le dos.</p> - -<p>«Allons-nous-en. Allons-nous-en», balbutia-t-elle.</p> - -<p>Il ne répondit pas, mais il lui prit les mains qu'il garda dans les -siennes.</p> - -<p>Ils n'échangèrent plus un mot jusqu'à la maison. Le reste de -l'après-midi sembla long.</p> - -<p>On se mit à table à la nuit tombante.</p> - -<p>Le dîner fut simple et assez court, contrairement aux usages normands. -Une sorte de gêne paralysait les convives. Seuls les deux prêtres, le -maire et les quatre fermiers invités montrèrent un peu de cette grosse -gaieté qui doit accompagner les noces.</p> - -<p>Le rire semblait mort, un mot du maire le ranima. Il était neuf heures -environ; on allait prendre le café. Au dehors, sous les pommiers de la -première cour, le bal champêtre commençait. Par la fenêtre ouverte on -apercevait toute la fête. Des lumignons pendus aux branches donnaient -aux feuilles des nuances de vert-de-gris. Rustres et rustaudes -sautaient en rond en hurlant un air de danse sauvage qu'accompagnaient -faiblement deux violons et une clarinette juchés sur une grande table -<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> de cuisine en estrade. Le chant tumultueux des paysans couvrait -entièrement parfois la chanson des instruments; et la frêle musique -déchirée par les voix déchaînées semblait tomber du ciel en lambeaux, -en petits fragments de quelques notes éparpillées.</p> - -<p>Deux grandes barriques entourées de torches flambantes versaient à -boire à la foule. Deux servantes étaient occupées à rincer incessamment -les verres et les bols dans un baquet, pour les tendre, encore -ruisselants d'eau, sous les robinets d'où coulait le filet rouge du vin -ou le filet d'or du cidre pur. Et les danseurs assoiffés, les vieux -tranquilles, les filles en sueur se pressaient, tendaient les bras pour -saisir à leur tour un vase quelconque et se verser à grands flots dans -la gorge, en renversant la tête, le liquide qu'ils préféraient.</p> - -<p>Sur une table on trouvait du pain, du beurre, du fromage et des -saucisses. Chacun avalait une bouchée de temps en temps, et, sous le -plafond de feuilles illuminées, cette fête saine et violente donnait -aux convives mornes de la salle, l'envie de danser aussi, de boire au -ventre de ces grosses futailles en mangeant une tranche de pain avec du -beurre et un oignon cru.</p> - -<p>Le maire, qui battait la mesure avec son <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> couteau, s'écria: -«Sacristi! ça va bien, c'est comme qui dirait les noces de Ganache.»</p> - -<p>Un frisson de rire étouffé courut. Mais l'abbé Picot, ennemi naturel -de l'autorité civile, répliqua: «Vous voulez dire de Cana.» L'autre -n'accepta pas la leçon. «Non, Monsieur le curé, je m'entends; quand je -dis Ganache, c'est Ganache.»</p> - -<p>On se leva et on passa dans le salon. Puis on alla se mêler un peu au -populaire en goguette. Puis les invités se retirèrent.</p> - -<p>Le baron et la baronne eurent à voix basse une sorte de querelle. -Madame Adélaïde, plus essoufflée que jamais, semblait refuser ce que -demandait son mari; enfin elle dit, presque haut: «Non, mon ami, je ne -peux pas, je ne saurais comment m'y prendre.»</p> - -<p>Petit père alors, la quittant brusquement, s'approcha de Jeanne. -«Veux-tu faire un tour avec moi, fillette?» Tout émue, elle répondit: -«Comme tu voudras, papa.» Ils sortirent.</p> - -<p>Dès qu'ils furent devant la porte, du côté de la mer, un petit vent sec -les saisit. Un de ces vents froids d'été, qui sentent déjà l'automne.</p> - -<p>Des nuages galopaient dans le ciel, voilant, puis redécouvrant les -étoiles.</p> - -<p>Le baron serrait contre lui le bras de sa fille en lui pressant -tendrement la main. Ils <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> marchèrent quelques minutes. Il semblait -indécis, troublé. Enfin il se décida.</p> - -<p>«Mignonne, je vais remplir un rôle difficile qui devrait revenir à ta -mère; mais, comme elle s'y refuse, il faut bien que je prenne sa place. -J'ignore ce que tu sais des choses de l'existence. Il est des mystères -qu'on cache soigneusement aux enfants, aux filles surtout, aux filles -qui doivent rester pures d'esprit, irréprochablement pures jusqu'à -l'heure où nous les remettons entre les bras de l'homme qui prendra -soin de leur bonheur. C'est à lui qu'il appartient de lever ce voile -jeté sur le doux secret de la vie. Mais, elles, si aucun soupçon ne -les a encore effleurées, se révoltent souvent devant la réalité un peu -brutale cachée derrière les rêves. Blessées en leur âme, blessées même -en leur corps, elles refusent à l'époux ce que la loi, la loi humaine -et la loi naturelle lui accordent comme un droit absolu. Je ne puis -t'en dire davantage, ma chérie; mais n'oublie point ceci, seulement -ceci, que tu appartiens tout entière à ton mari.»</p> - -<p>Que savait-elle au juste? que devinait-elle? Elle s'était mise à -trembler, oppressée d'une mélancolie accablante et douloureuse comme un -pressentiment.</p> - -<p>Ils rentrèrent. Une surprise les arrêta sur la <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> porte du salon. -Madame Adélaïde sanglotait sur le cœur de Julien. Ses pleurs, des -pleurs bruyants poussés comme par un soufflet de forge, semblaient lui -sortir en même temps du nez, de la bouche et des yeux; et le jeune -homme interdit, gauche, soutenait la grosse femme abattue en ses bras -pour lui recommander sa chérie, sa mignonne, son adorée fillette.</p> - -<p>Le baron se précipita. «Oh! pas de scène; pas d'attendrissement, je -vous prie»; et, prenant sa femme, il l'assit dans un fauteuil pendant -qu'elle s'essuyait le visage. Il se tourna ensuite vers Jeanne: -«Allons, petite, embrasse ta mère bien vite, et va te coucher.»</p> - -<p>Prête à pleurer aussi, elle embrassa ses parents rapidement et s'enfuit.</p> - -<p>Tante Lison s'était déjà retirée en sa chambre. Le baron et sa femme -restèrent seuls avec Julien. Et ils demeuraient si gênés tous les trois -qu'aucune parole ne leur venait, les deux hommes en tenue de soirée, -debout, les yeux perdus, madame Adélaïde abattue sur son siège avec des -restes de sanglots dans la gorge. Leur embarras devenant intolérable, -le baron se mit à parler du voyage que les jeunes gens devaient -entreprendre dans quelques jours.</p> - -<p>Jeanne, dans sa chambre, se laissait déshabiller par Rosalie qui -pleurait comme une <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> source. Les mains errantes au hasard, elle ne -trouvait plus les cordons ni les épingles et elle semblait assurément -plus émue encore que sa maîtresse. Mais Jeanne ne songeait guère aux -larmes de sa bonne; il lui semblait qu'elle était entrée dans un autre -monde, partie sur une autre terre, séparée de tout ce qu'elle avait -connu, de tout ce qu'elle avait chéri. Tout lui semblait bouleversé -dans sa vie et dans sa pensée; même cette idée étrange lui vint: -«Aimait-elle son mari?» Voilà qu'il lui apparaissait tout à coup comme -un étranger qu'elle connaissait à peine. Trois mois auparavant elle -ne savait point qu'il existait, et maintenant elle était sa femme. -Pourquoi cela? Pourquoi tomber si vite dans le mariage comme dans un -trou ouvert sous vos pas?</p> - -<p>Quand elle fut en toilette de nuit, elle se glissa dans son lit; et -ses draps un peu frais, faisant frissonner sa peau, augmentèrent cette -sensation de froid, de solitude, de tristesse qui lui pesait sur l'âme -depuis deux heures.</p> - -<p>Rosalie s'enfuit, toujours sanglotant; et Jeanne attendit. Elle -attendit anxieuse, le cœur crispé, ce je ne sais quoi deviné, et -annoncé en termes confus par son père, cette révélation mystérieuse de -ce qui est le grand secret de l'amour.</p> - -<p>Sans qu'elle eût entendu monter l'escalier, <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> on frappa trois coups -légers contre sa porte. Elle tressaillit horriblement et ne répondit -point. On frappa de nouveau, puis la serrure grinça. Elle se cacha la -tête sous ses couvertures comme si un voleur eût pénétré chez elle. Des -bottines craquèrent doucement sur le parquet; et soudain on toucha son -lit.</p> - -<p>Elle eut un sursaut nerveux et poussa un petit cri; et, dégageant sa -tête, elle vit Julien debout devant elle, qui souriait en la regardant. -«Oh! que vous m'avez fait peur!» dit-elle.</p> - -<p>Il reprit: «Vous ne m'attendiez donc point?» Elle ne répondit pas. Il -était en grande toilette, avec sa figure grave de beau garçon; et elle -se sentit affreusement honteuse d'être couchée ainsi devant cet homme -si correct.</p> - -<p>Ils ne savaient plus que dire, que faire, n'osant même pas se regarder -à cette heure sérieuse et décisive d'où dépend l'intime bonheur de -toute la vie.</p> - -<p>Il sentait vaguement peut-être quel danger offre cette bataille, et -quelle souple possession de soi, quelle rusée tendresse il faut pour ne -froisser aucune des subtiles pudeurs, des infinies délicatesses d'une -âme virginale et nourrie de rêves.</p> - -<p>Alors, doucement, il lui prit la main qu'il baisa, et, s'agenouillant -auprès du lit comme <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> devant un autel, il murmura d'une voix aussi -légère qu'un souffle: «Voudrez-vous m'aimer?» Elle, rassurée tout à -coup, souleva sur l'oreiller sa tête ennuagée de dentelles, et elle -sourit: «Je vous aime déjà, mon ami.»</p> - -<p>Il mit en sa bouche les petits doigts fins de sa femme, et, la voix -changée par ce bâillon de chair: «Voulez-vous me prouver que vous -m'aimez?»</p> - -<p>Elle répondit, troublée de nouveau, sans bien comprendre ce qu'elle -disait, sous le souvenir des paroles de son père: «Je suis à vous, mon -ami.»</p> - -<p>Il couvrit son poignet de baisers mouillés, et, se redressant -lentement, il approchait de son visage qu'elle recommençait à cacher.</p> - -<p>Soudain, jetant un bras en avant par-dessus le lit, il enlaça sa -femme à travers les draps, tandis que, glissant son autre bras sous -l'oreiller, il le soulevait avec la tête: et, tout bas, tout bas, il -demanda: «Alors, vous voulez bien me faire une petite place à côté de -vous?»</p> - -<p>Elle eut peur, une peur d'instinct, et balbutia: «Oh, pas encore, je -vous en prie.»</p> - -<p>Il sembla désappointé, un peu froissé, et il reprit d'un ton toujours -suppliant, mais plus brusque: «Pourquoi plus tard puisque nous finirons -toujours par là?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span></p> - -<p>Elle lui en voulut de ce mot; mais, soumise et résignée, elle répéta -pour la deuxième fois: «Je suis à vous, mon ami.»</p> - -<p>Alors il disparut bien vite dans le cabinet de toilette; et elle -entendait distinctement ses mouvements avec des froissements d'habits -défaits, un bruit d'argent dans la poche, la chute successive des -bottines.</p> - -<p>Et tout à coup, en caleçon, en chaussettes, il traversa vivement la -chambre pour aller déposer sa montre sur la cheminée. Puis il retourna, -en courant, dans la petite pièce voisine, remua quelque temps encore; -et Jeanne se retourna rapidement de l'autre côté en fermant les yeux, -quand elle sentit qu'il arrivait.</p> - -<p>Elle fit un soubresaut comme pour se jeter à terre lorsque glissa -vivement contre sa jambe une autre jambe froide et velue; et, la figure -dans ses mains, éperdue, prête à crier de peur et d'effarement, elle se -blottit, tout au fond du lit.</p> - -<p>Aussitôt il la prit en ses bras, bien qu'elle lui tournât le dos, et il -baisait voracement son cou, les dentelles flottantes de sa coiffure de -nuit et le col brodé de sa chemise.</p> - -<p>Elle ne remuait pas, raidie dans une horrible anxiété, sentant une main -forte qui cherchait sa poitrine cachée entre ses coudes. Elle haletait -bouleversée sous cet attouchement <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> brutal; et elle avait surtout -envie de se sauver, de courir par la maison, de s'enfermer quelque -part, loin de cet homme.</p> - -<p>Il ne bougeait plus. Elle recevait sa chaleur dans son dos. Alors son -effroi s'apaisa encore et elle pensa brusquement qu'elle n'aurait qu'à -se retourner pour l'embrasser.</p> - -<p>A la fin il parut s'impatienter, et, d'une voix attristée: «Vous ne -voulez donc point être ma petite femme?» Elle murmura à travers ses -doigts: «Est-ce que je ne la suis pas?» Il répondit avec une nuance de -mauvaise humeur: «Mais non, ma chère, voyons, ne vous moquez pas de -moi.»</p> - -<p>Elle se sentit toute remuée par le ton mécontent de sa voix; et elle se -tourna tout à coup vers lui pour lui demander pardon.</p> - -<p>Il la saisit à bras le corps, rageusement, comme affamé d'elle; et il -parcourait de baisers rapides, de baisers mordants, de baisers fous -toute sa face et le haut de sa gorge, l'étourdissant de caresses. Elle -avait ouvert les mains et restait inerte sous ses efforts, ne sachant -plus ce qu'elle faisait, ce qu'il faisait, dans un trouble de pensée -qui ne lui laissait rien comprendre. Mais une souffrance aiguë la -déchira soudain; et elle se mit à gémir, tordue dans ses bras, pendant -qu'il la possédait violemment.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span></p> - -<p>Que se passa-t-il ensuite? Elle n'en eut guère le souvenir, car elle -avait perdu la tête; il lui sembla seulement qu'il lui jetait sur les -lèvres une grêle de petits baisers reconnaissants.</p> - -<p>Puis il dut lui parler et elle dut lui répondre. Puis il fit d'autres -tentatives qu'elle repoussa avec épouvante; et comme elle se débattait, -elle rencontra sur sa poitrine ce poil épais qu'elle avait déjà senti -sur sa jambe et elle se recula de saisissement.</p> - -<p>Las enfin de la solliciter sans succès, il demeura immobile sur le dos.</p> - -<p>Alors elle songea; elle se dit, désespérée jusqu'au fond de son âme, -dans la désillusion d'une ivresse rêvée si différente, d'une chère -attente détruite, d'une félicité crevée: «Voilà donc ce qu'il appelle -être sa femme; c'est cela! c'est cela!»</p> - -<p>Et elle resta longtemps ainsi, désolée, l'œil errant sur les -tapisseries des murs, sur la vieille légende d'amour qui enveloppait sa -chambre.</p> - -<p>Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna -lentement son regard vers lui, et elle s'aperçut qu'il dormait! Il -dormait, la bouche entr'ouverte, le visage calme! Il dormait!</p> - -<p>Elle ne le pouvait croire, se sentant indignée, <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> plus outragée -par ce sommeil que par sa brutalité, traitée comme la première venue. -Pouvait-il dormir une nuit pareille? Ce qui s'était passé entre eux -n'avait donc pour lui rien de surprenant? Oh! Elle eût mieux aimé être -frappée, violentée encore, meurtrie de caresses odieuses jusqu'à perdre -connaissance.</p> - -<p>Elle resta immobile, appuyée sur un coude, penchée vers lui, écoutant -entre ses lèvres passer un léger souffle qui, parfois, prenait une -apparence de ronflement.</p> - -<p>Le jour parut, terne d'abord, puis clair, puis rose, puis éclatant. -Julien ouvrit les yeux, bâilla, étendit ses bras, regarda sa femme, -sourit, et demanda: «As-tu bien dormi, ma chérie?»</p> - -<p>Elle s'aperçut qu'il lui disait «tu» maintenant, et elle répondit, -stupéfaite: «Mais oui. Et vous.» Il dit: «Oh! moi, fort bien.» Et, se -tournant vers elle, il l'embrassa, puis se mit à causer tranquillement. -Il lui développait des projets de vie avec des idées d'économie; et -ce mot revenu plusieurs fois étonnait Jeanne. Elle l'écoutait sans -bien saisir le sens des paroles, le regardait, songeait à mille choses -rapides qui passaient, effleurant à peine son esprit.</p> - -<p>Huit heures sonnèrent. «Allons, il faut nous lever, dit-il, nous -serions ridicules en restant <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> tard au lit, et il descendit le -premier. Quand il eut fini sa toilette, il aida gentiment sa femme en -tous les menus détails de la sienne, ne permettant pas qu'on appelât -Rosalie.</p> - -<p>Au moment de sortir, il l'arrêta. «Tu sais, entre nous, nous pouvons -nous tutoyer maintenant, mais devant tes parents il vaut mieux attendre -encore. Ce sera tout naturel en revenant de notre voyage de noces.»</p> - -<p>Elle ne se montra qu'à l'heure du déjeuner. Et la journée s'écoula -ainsi qu'à l'ordinaire comme si rien de nouveau n'était survenu. Il n'y -avait qu'un homme de plus dans la maison.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span></p> - -<h3>V</h3> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">Q</span><span class="smcap">uatre</span> jours plus tard arriva la berline qui devait les emporter à -Marseille.</p> - -<p>Après l'angoisse du premier soir, Jeanne s'était habituée déjà au -contact de Julien, à ses baisers, à ses caresses tendres, bien que sa -répugnance n'eût pas diminué pour leurs rapports plus intimes.</p> - -<p>Elle le trouvait beau, elle l'aimait; elle se sentait de nouveau -heureuse et gaie.</p> - -<p>Les adieux furent courts et sans tristesse. La baronne seule semblait -émue; et elle mit, au moment où la voiture allait partir, une grosse -bourse lourde comme du plomb dans la main de sa fille: «C'est pour tes -petites dépenses de jeune femme», dit-elle.</p> - -<p>Jeanne la jeta dans sa poche; et les chevaux détalèrent.</p> - -<p>Vers le soir Julien lui dit: «Combien ta mère t'a-t-elle donné dans -cette bourse?» Elle <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> n'y pensait plus et elle la versa sur ses -genoux. Un flot d'or se répandit: deux mille francs. Elle battit des -mains. «Je ferai des folies», et elle resserra l'argent.</p> - -<p>Après huit jours de route, par une chaleur terrible, ils arrivèrent à -Marseille.</p> - -<p>Et le lendemain le <i>Roi-Louis</i>, un petit paquebot qui allait à Naples -en passant par Ajaccio, les emportait vers la Corse.</p> - -<p>La Corse! les maquis! les bandits! les montagnes! la patrie de -Napoléon! Il semblait à Jeanne qu'elle sortait de la réalité pour -entrer, tout éveillée, dans un rêve.</p> - -<p>Côte à côte sur le pont du navire, ils regardaient courir les falaises -de la Provence. La mer immobile, d'un azur puissant, comme figée, comme -durcie dans la lumière ardente qui tombait du soleil, s'étalait sous le -ciel infini, d'un bleu presque exagéré.</p> - -<p>Elle dit: «Te rappelles-tu notre promenade dans le bateau du père -Lastique?»</p> - -<p>Au lieu de répondre, il lui jeta rapidement un baiser dans l'oreille.</p> - -<p>Les roues du vapeur battaient l'eau, troublant son épais sommeil; et -par derrière une longue trace écumeuse, une grande traînée pâle où -l'onde remuée moussait comme du champagne, allongeait jusqu'à perte de -vue le sillage tout droit du bâtiment.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p> - -<p>Soudain, vers l'avant, à quelques brasses seulement, un énorme poisson, -un dauphin, bondit hors de l'eau, puis y replongea la tête la première -et disparut. Jeanne toute saisie eut peur, poussa un cri, et se jeta -sur la poitrine de Julien. Puis elle se mit à rire de sa frayeur, -et regarda, anxieuse, si la bête n'allait pas reparaître. Au bout -de quelques secondes elle jaillit de nouveau comme un gros joujou -mécanique. Puis elle retomba, ressortit encore; puis elles furent deux, -puis trois, puis six qui semblaient gambader autour du lourd bateau, -faire escorte à leur frère monstrueux, le poisson de bois aux nageoires -de fer. Elles passaient à gauche, revenaient à droite du navire, et -tantôt ensemble, tantôt l'une après l'autre, comme dans un jeu, dans -une poursuite gaie, elles s'élançaient en l'air par un grand saut qui -décrivait une courbe, puis elles replongeaient à la queue leu leu.</p> - -<p>Jeanne battait des mains, tressaillait, ravie, à chaque apparition des -énormes et souples nageurs. Son cœur bondissait comme eux dans une -joie folle et enfantine.</p> - -<p>Tout à coup ils disparurent. On les aperçut encore une fois, très loin, -vers la pleine mer; puis on ne les vit plus, et Jeanne ressentit, -pendant quelques secondes, un chagrin de leur départ.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span></p> - -<p>Le soir venait, un soir calme, doux, radieux, plein de clarté, de paix -heureuse. Pas un frisson dans l'air ou sur l'eau; et ce repos illimité -de la mer et du ciel s'étendait aux âmes engourdies où pas un frisson -non plus ne passait.</p> - -<p>Le grand soleil s'enfonçait doucement là-bas, vers l'Afrique invisible, -l'Afrique, la terre brûlante dont on croyait déjà sentir les ardeurs; -mais une sorte de caresse fraîche, qui n'était cependant pas même une -apparence de brise, effleura les visages lorsque l'astre eut disparu.</p> - -<p>Ils ne voulurent pas rentrer dans leur cabine où l'on sentait toutes -les horribles odeurs des paquebots; et ils s'étendirent tous les deux -sur le pont, flanc contre flanc, roulés dans leurs manteaux. Julien -s'endormit tout de suite; mais Jeanne restait les yeux ouverts, agitée -par l'inconnu du voyage. Le bruit monotone des roues la berçait; et -elle regardait au-dessus d'elle ces légions d'étoiles si claires, d'une -lumière aiguë, scintillante et comme mouillée, dans ce ciel pur du Midi.</p> - -<p>Vers le matin cependant elle s'assoupit. Des bruits, des voix la -réveillèrent. Les matelots, en chantant, faisaient la toilette du -navire. Elle secoua son mari, immobile dans le sommeil, et ils se -levèrent.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span></p> - -<p>Elle buvait avec exaltation la saveur de la brume salée qui lui -pénétrait jusqu'au bout des doigts. Partout la mer. Pourtant, vers -l'avant, quelque chose de gris, de confus encore dans l'aube naissante, -une sorte d'accumulation de nuages singuliers, pointus, déchiquetés, -semblait posée sur les flots.</p> - -<p>Puis cela apparut plus distinct; les formes se marquèrent davantage sur -le ciel éclairci; une grande ligne de montagnes cornues et bizarres -surgit: la Corse, enveloppée dans une sorte de voile léger.</p> - -<p>Et le soleil se leva derrière, dessinant toutes les saillies des crêtes -en ombres noires; puis tous les sommets s'allumèrent tandis que le -reste de l'île demeurait embrumé de vapeurs.</p> - -<p>Le capitaine, un vieux petit homme tanné, séché, raccourci, racorni, -rétréci par les vents durs et salés, apparut sur le pont; et, d'une -voix enrouée par trente ans de commandement, usée par les cris poussés -dans les bourrasques, il dit à Jeanne:</p> - -<p>«La sentez-vous, cette gueuse-là?»</p> - -<p>Elle sentait en effet une forte et singulière odeur de plantes, -d'aromes sauvages.</p> - -<p>Le capitaine reprit:</p> - -<p>«C'est la Corse qui fleure comme ça, Madame; c'est son odeur de jolie -femme, à elle. Après vingt ans d'absence, je la reconnaîtrais <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> -à cinq milles au large. J'en suis. Lui, là-bas, à Sainte-Hélène, il -en parle toujours, paraît-il, de l'odeur de son pays. Il est de ma -famille.»</p> - -<p>Et le capitaine, ôtant son chapeau, salua la Corse, salua là-bas, à -travers l'Océan, le grand empereur prisonnier qui était de sa famille.</p> - -<p>Jeanne fut tellement émue qu'elle faillit pleurer.</p> - -<p>Puis le marin tendit le bras vers l'horizon: «Les Sanguinaires!» dit-il.</p> - -<p>Julien, debout près de sa femme, la tenait par la taille, et tous deux -regardaient au loin pour découvrir le point indiqué.</p> - -<p>Ils aperçurent enfin quelques rochers en forme de pyramides, que -le navire contourna bientôt pour entrer dans un golfe immense et -tranquille, entouré d'un peuple de hauts sommets dont les pentes basses -semblaient couvertes de mousse.</p> - -<p>Le capitaine indiqua cette verdure: «Le maquis.»</p> - -<p>A mesure qu'on avançait, le cercle des monts semblait se refermer -derrière le bâtiment qui nageait avec lenteur dans un lac d'azur si -transparent qu'on en voyait parfois le fond.</p> - -<p>Et la ville apparut soudain, toute blanche, <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> au fond du golfe, au -bord des flots, au pied des montagnes.</p> - -<p>Quelques petits bateaux italiens étaient à l'ancre dans le port. Quatre -ou cinq barques s'en vinrent rôder autour du <i>Roi-Louis</i> pour chercher -ses passagers.</p> - -<p>Julien, qui réunissait les bagages, demanda tout bas à sa femme: «C'est -assez, n'est-ce pas, de donner vingt sous à l'homme de service?»</p> - -<p>Depuis huit jours il posait à tout moment la même question, dont elle -souffrait chaque fois. Elle répondit, avec un peu d'impatience: «Quand -on n'est pas sûr de donner assez, on donne trop.»</p> - -<p>Sans cesse il discutait avec les maîtres et les garçons d'hôtel, avec -les voituriers, avec les vendeurs de n'importe quoi, et quand il avait, -à force d'arguties, obtenu un rabais quelconque, il disait à Jeanne en -se frottant les mains: «Je n'aime pas être volé.»</p> - -<p>Elle tremblait en voyant venir les notes, sûre d'avance des -observations qu'il allait faire sur chaque article, humiliée par ces -marchandages, rougissant jusqu'aux cheveux sous le regard méprisant des -domestiques qui suivaient son mari de l'œil en gardant au fond de la -main son insuffisant pourboire.</p> - -<p>Il eut encore une discussion avec le batelier qui les mit à terre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p> - -<p>Le premier arbre qu'elle vit, fut un palmier!</p> - -<p>Ils descendirent dans un grand hôtel vide, à l'encoignure d'une vaste -place, et se firent servir à déjeuner.</p> - -<p>Lorsqu'ils eurent fini le dessert, au moment où Jeanne se levait pour -aller vagabonder par la ville, Julien, la prenant dans ses bras, lui -murmura tendrement à l'oreille: «Si nous nous couchions un peu, ma -chatte?»</p> - -<p>Elle resta surprise: «Nous coucher? Mais je ne me sens pas fatiguée.»</p> - -<p>Il l'enlaça. «J'ai envie de toi. Tu comprends? Depuis deux jours!...»</p> - -<p>Elle s'empourpra, honteuse, balbutiant: «Oh! maintenant! Mais que -dirait-on? Que penserait-on? Comment oserais-tu demander une chambre en -plein jour? Oh! Julien, je t'en supplie.»</p> - -<p>Mais il l'interrompit: «Je m'en moque un peu de ce que peuvent dire et -penser des gens d'hôtel. Tu vas voir comme ça me gêne.»</p> - -<p>Et il sonna.</p> - -<p>Elle ne disait plus rien, les yeux baissés, révoltée toujours dans son -âme et dans sa chair devant ce désir incessant de l'époux, n'obéissant -qu'avec dégoût, résignée, mais humiliée, voyant là quelque chose de -bestial, de dégradant, une saleté enfin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span></p> - -<p>Ses sens dormaient encore; et son mari la traitait maintenant comme si -elle eût partagé ses ardeurs.</p> - -<p>Quand le garçon fut arrivé, Julien lui demanda de les conduire à -leur chambre. L'homme, un vrai Corse velu jusque dans les yeux, ne -comprenait pas, affirmait que l'appartement serait préparé pour la nuit.</p> - -<p>Julien impatienté s'expliqua: «Non, tout de suite. Nous sommes fatigués -du voyage, nous voulons nous reposer.»</p> - -<p>Alors un sourire glissa dans la barbe du valet et Jeanne eut envie de -se sauver.</p> - -<p>Quand ils redescendirent, une heure plus tard, elle n'osait plus -passer devant les gens qu'elle rencontrait, persuadée qu'ils allaient -rire et chuchoter derrière son dos. Elle en voulait en son cœur à -Julien de ne pas comprendre cela, de n'avoir point ces fines pudeurs, -ces délicatesses d'instinct; et elle sentait entre elle et lui comme -un voile, un obstacle, s'apercevant pour la première fois que deux -personnes ne se pénètrent jamais jusqu'à l'âme, jusqu'au fond des -pensées, qu'elles marchent côte à côte, enlacées parfois, mais non -mêlées, et que l'être moral de chacun de nous reste éternellement seul -par la vie.</p> - -<p>Ils demeurèrent trois jours dans cette petite <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> ville cachée au fond -de son golfe bleu, chaude comme une fournaise derrière son rideau de -montagnes qui ne laisse jamais le vent souffler jusqu'à elle.</p> - -<p>Puis un itinéraire fut arrêté pour leur voyage, et, afin de ne reculer -devant aucun passage difficile, ils décidèrent de louer des chevaux. -Ils prirent donc deux petits étalons corses à l'œil furieux, maigres -et infatigables, et se mirent en route un matin au lever du jour. Un -guide monté sur une mule les accompagnait et portait les provisions, -car les auberges sont inconnues en ce pays sauvage.</p> - -<p>La route suivait d'abord le golfe pour s'enfoncer bientôt dans une -vallée peu profonde allant vers les grands monts. Souvent on traversait -des torrents presque secs; une apparence de ruisseau remuait encore -sous les pierres, comme une bête cachée, faisait un glou-glou timide.</p> - -<p>Le pays inculte semblait tout nu. Les flancs des côtes étaient -couverts de hautes herbes, jaunes en cette saison brûlante. Parfois on -rencontrait un montagnard soit à pied, soit sur son petit cheval, soit -à califourchon sur un âne gros comme un chien. Et tous avaient sur le -dos le fusil chargé, vieilles armes rouillées, redoutables en leurs -mains.</p> - -<p>Le mordant parfum des plantes aromatiques <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> dont l'île est couverte -semblait épaissir l'air; et la route allait s'élevant lentement au -milieu des longs replis des monts.</p> - -<p>Les sommets de granit rose ou bleu donnaient au vaste paysage des tons -de féerie; et, sur les pentes plus basses, des forêts de châtaigniers -immenses avaient l'air de buissons verts tant les vagues de la terre -soulevée sont géantes en ce pays.</p> - -<p>Quelquefois le guide, tendant la main vers les hauteurs escarpées, -disait un nom. Jeanne et Julien regardaient, ne voyaient rien, puis -découvraient enfin quelque chose de gris pareil à un amas de pierres -tombées du sommet. C'était un village, un petit hameau de granit -accroché là, cramponné, comme un vrai nid d'oiseau, presque invisible -sur l'immense montagne.</p> - -<p>Ce long voyage au pas énervait Jeanne. «Courons un peu», dit-elle. Et -elle lança son cheval. Puis, comme elle n'entendait point son mari -galoper près d'elle, elle se retourna et se mit à rire d'un rire fou en -le voyant accourir, pâle, tenant la crinière de la bête et bondissant -étrangement. Sa beauté même, sa figure de <i>«beau cavalier»</i> rendaient -plus drôles sa maladresse et sa peur.</p> - -<p>Ils se mirent alors à trotter doucement. La route maintenant s'étendait -entre deux interminables <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> taillis qui couvraient toute la côte, -comme un manteau.</p> - -<p>C'était le maquis, l'impénétrable maquis, formé de chênes verts, de -genévriers, d'arbousiers, de lentisques, d'alaternes, de bruyères, -de lauriers-thyms, de myrtes et de buis que reliaient entre eux, les -mêlant comme des chevelures, des clématites enlaçantes, des fougères -monstrueuses, des chèvrefeuilles, des cystes, des romarins, des -lavandes, des ronces, jetant sur le dos des monts une inextricable -toison.</p> - -<p>Ils avaient faim. Le guide les rejoignit et les conduisit auprès d'une -de ces sources charmantes, si fréquentes dans les pays escarpés, fil -mince et rond d'eau glacée qui sort d'un petit trou dans la roche et -coule au bout d'une feuille de châtaignier disposée par un passant pour -amener le courant menu jusqu'à la bouche.</p> - -<p>Jeanne se sentait tellement heureuse qu'elle avait grand'peine à ne -point jeter des cris d'allégresse.</p> - -<p>Ils repartirent et commencèrent à descendre, en contournant le golfe de -Sagone.</p> - -<p>Vers le soir ils traversèrent Cargèse, le village grec fondé là jadis -par une colonie de fugitifs chassés de leur patrie. De grandes belles -filles, aux reins élégants, aux mains <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> longues, à la taille fine, -singulièrement gracieuses, formaient un groupe auprès d'une fontaine. -Julien leur ayant crié «Bonsoir», elles répondirent d'une voix -chantante dans la langue harmonieuse du pays abandonné.</p> - -<p>En arrivant à Piana, il fallut demander l'hospitalité comme dans les -temps anciens et dans les contrées perdues. Jeanne frissonnait de joie -en attendant que s'ouvrît la porte où Julien avait frappé. Oh! c'était -bien un voyage, cela! avec tout l'imprévu des routes inexplorées.</p> - -<p>Ils s'adressaient justement à un jeune ménage. On les reçut comme les -patriarches devaient recevoir l'hôte envoyé de Dieu, et ils dormirent -sur une paillasse de maïs, dans une vieille maison vermoulue dont toute -la charpente piquée de vers, parcourue par les longs tarets mangeurs de -poutres, bruissait, semblait vivre et soupirer.</p> - -<p>Ils partirent au soleil levant et bientôt ils s'arrêtèrent en face -d'une forêt, d'une vraie forêt de granit pourpré. C'étaient des pics, -des colonnes, des clochetons, des figures surprenantes modelées par le -temps, le vent rongeur et la brume de mer.</p> - -<p>Hauts jusqu'à trois cents mètres, minces, ronds, tortus, crochus, -difformes, imprévus, fantastiques, ces surprenants rochers, semblaient -<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> des arbres, des plantes, des bêtes, des monuments, des hommes, -des moines en robe, des diables cornus, des oiseaux démesurés, tout un -peuple monstrueux, une ménagerie de cauchemars pétrifiée par le vouloir -de quelque Dieu extravagant.</p> - -<p>Jeanne ne parlait plus, le cœur serré, et elle prit la main de -Julien qu'elle étreignit, envahie d'un besoin d'aimer devant cette -beauté des choses.</p> - -<p>Et soudain, sortant de ce chaos, ils découvrirent un nouveau golfe -ceint tout entier d'une muraille sanglante de granit rouge. Et dans la -mer bleue ces roches écarlates se reflétaient.</p> - -<p>Jeanne balbutia: «Oh! Julien!» sans trouver d'autres mots, attendrie -d'admiration, la gorge étranglée; et deux larmes coulèrent de ses yeux. -Il la regardait, stupéfait, demandant: «Qu'as-tu, ma chatte?»</p> - -<p>Elle essuya ses joues, sourit et, d'une voix un peu tremblante: «Ce -n'est rien... C'est nerveux... Je ne sais pas... J'ai été saisie. Je -suis si heureuse que la moindre chose me bouleverse le cœur.»</p> - -<p>Il ne comprenait pas ces énervements de femme, les secousses de ces -êtres vibrants affolés d'un rien, qu'un enthousiasme remue comme une -catastrophe, qu'une sensation insaisissable <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> révolutionne, affole -de joie ou désespère.</p> - -<p>Ces larmes lui semblaient ridicules, et, tout entier à la préoccupation -du mauvais chemin: «Tu ferais mieux, dit-il, de veiller à ton cheval.»</p> - -<p>Par une route presque impraticable ils descendirent au fond de ce -golfe, puis tournèrent à droite pour gravir le sombre val d'Ota.</p> - -<p>Mais le sentier s'annonçait horrible. Julien proposa: «Si nous montions -à pied?» Elle ne demandait pas mieux, ravie de marcher, d'être seule -avec lui après l'émotion de tout à l'heure.</p> - -<p>Le guide partit en avant avec la mule et les chevaux, et ils allèrent à -petits pas.</p> - -<p>La montagne, fendue du haut en bas, s'entr'ouvre. Le sentier s'enfonce -dans cette brèche. Il suit le fond entre deux prodigieuses murailles; -et un gros torrent parcourt cette crevasse. L'air est glacé, le granit -paraît noir et tout là-haut ce qu'on voit du ciel bleu étonne et -étourdit.</p> - -<p>Un bruit soudain fit tressaillir Jeanne. Elle leva les yeux; un énorme -oiseau s'envolait d'un trou: c'était un aigle. Ses ailes ouvertes -semblaient toucher les deux parois du puits et il monta jusqu'à l'azur -où il disparut.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span></p> - -<p>Plus loin, la fêlure du mont se dédouble; le sentier grimpe entre les -deux ravins, en zigzags brusques. Jeanne légère et folle allait la -première, faisant rouler des cailloux sous ses pieds, intrépide, se -penchant sur les abîmes. Il la suivait, un peu essoufflé, les yeux à -terre par crainte du vertige.</p> - -<p>Tout à coup le soleil les inonda; ils crurent sortir de l'enfer. -Ils avaient soif, une trace humide les guida, à travers un chaos de -pierres, jusqu'à une source toute petite canalisée dans un bâton -creux pour l'usage des chevriers. Un tapis de mousse couvrait le sol -alentour. Jeanne s'agenouilla pour boire; et Julien en fit autant.</p> - -<p>Et comme elle savourait la fraîcheur de l'eau, il lui prit la taille et -tâcha de lui voler sa place au bout du conduit de bois. Elle résista; -leurs lèvres se battaient, se rencontraient, se repoussaient. Dans les -hasards de la lutte ils saisissaient tour à tour la mince extrémité du -tube et la mordaient pour ne point lâcher. Et le filet d'eau froide, -repris et quitté sans cesse, se brisait et se renouait, éclaboussait -les visages, les cous, les habits, les mains. Des gouttelettes -pareilles à des perles luisaient dans leurs cheveux. Et des baisers -coulaient dans le courant.</p> - -<p>Soudain Jeanne eut une inspiration d'amour. <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> Elle emplit sa -bouche du clair liquide, et, les joues gonflées comme des outres, fit -comprendre à Julien que, lèvre à lèvre, elle voulait le désaltérer.</p> - -<p>Il tendit sa gorge, souriant, la tête en arrière, les bras ouverts; et -il but d'un trait à cette source de chair vive qui lui versa dans les -entrailles un désir enflammé.</p> - -<p>Jeanne s'appuyait sur lui avec une tendresse inusitée; son cœur -palpitait; ses seins se soulevaient; ses yeux semblaient amollis, -trempés d'eau. Elle murmura tout bas: «Julien... je t'aime!» et, -l'attirant à son tour, elle se renversa et cacha dans ses mains son -visage empourpré de honte.</p> - -<p>Il s'abattit sur elle, l'étreignant avec emportement. Elle haletait -dans une attente énervée; et tout à coup elle poussa un cri, frappée, -comme de la foudre, par la sensation qu'elle appelait.</p> - -<p>Ils furent longtemps à gagner le sommet de la montée tant elle -demeurait palpitante et courbaturée, et ils n'arrivèrent à Evisa que le -soir, chez un parent de leur guide, Paoli Palabretti.</p> - -<p>C'était un homme de grande taille, un peu voûté, avec l'air morne d'un -phtisique. Il les conduisit dans leur chambre, une triste chambre -de pierre nue, mais belle pour ce <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> pays où toute élégance reste -ignorée; et il exprimait en son langage, patois corse, bouillie de -français et d'italien, son plaisir à les recevoir, quand une voix -claire l'interrompit; et une petite femme brune, avec de grands yeux -noirs, une peau chaude de soleil, une taille étroite, des dents -toujours dehors dans un rire continu, s'élança, embrassa Jeanne, secoua -la main de Julien en répétant: «Bonjour Madame, bonjour Monsieur, ça va -bien.»</p> - -<p>Elle enleva les chapeaux, les châles, rangea tout avec un seul bras, -car elle portait l'autre en écharpe, puis elle fit sortir tout le -monde, en disant à son mari: «Va les promener jusqu'au dîner.»</p> - -<p>M. Palabretti obéit aussitôt, se plaça entre les deux jeunes gens et -leur fit voir le village. Il traînait ses pas et ses paroles, toussant -fréquemment, et répétant à chaque quinte: «C'est l'air du Val qui est -fraîche, qui m'est tombée sur la poitrine.»</p> - -<p>Il les guida, par un sentier perdu, sous des châtaigniers démesurés. -Soudain il s'arrêta, et, de son accent monotone: «C'est ici que mon -cousin Jean Rinaldi fut tué par Mathieu Lori. Tenez, j'étais là, tout -près de Jean, quand Mathieu parut à dix pas de nous. «Jean, cria-t-il, -ne va pas à Albertacce; n'y va pas, Jean, ou je te tue, je te le dis.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span></p> - -<p>Je pris le bras de Jean: «N'y va pas, Jean, il le ferait.»</p> - -<p>C'était pour une fille qu'ils suivaient tous deux, Paulina Sinacoupi.</p> - -<p>Mais Jean se mit à crier: «J'irai, Mathieu; ce n'est pas toi qui -m'empêcheras.»</p> - -<p>Alors Mathieu abaissa son fusil, avant que j'aie pu ajuster le mien, et -il tira.</p> - -<p>Jean fit un grand saut des deux pieds comme un enfant qui danse à la -corde, oui, Monsieur, et il me retomba en plein sur le corps, si bien -que mon fusil m'échappa et roula jusqu'au gros châtaignier là-bas.</p> - -<p>«Jean avait la bouche grande ouverte, mais il ne dit plus un mot, il -était mort.»</p> - -<p>Les jeunes gens regardaient, stupéfaits, le tranquille témoin de ce -crime. Jeanne demanda: «Et l'assassin?»</p> - -<p>Paoli Palabretti toussa longtemps, puis il reprit: «Il a gagné la -montagne. C'est mon frère qui l'a tué, l'an suivant. Vous savez bien, -mon frère, Philippi Palabretti, le bandit.»</p> - -<p>Jeanne frissonna: «Votre frère? un bandit?»</p> - -<p>Le Corse placide eut un éclair de fierté dans l'œil. «Oui, Madame, -c'était un célèbre, celui-là. Il a mis à bas six gendarmes. Il est mort -avec Nicolas Morali, lorsqu'ils ont été cernés dans le Niolo, après six -jours de lutte, et qu'ils allaient périr de faim.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span></p> - -<p>Puis il ajouta, d'un air résigné: «C'est le pays qui veut ça», du même -ton qu'il prenait pour dire: «C'est l'air du Val qui est fraîche.»</p> - -<p>Puis ils rentrèrent dîner, et la petite Corse les traita comme si elle -les eût connus depuis vingt ans.</p> - -<p>Mais une inquiétude poursuivait Jeanne. Retrouverait-elle encore entre -les bras de Julien cette étrange et véhémente secousse des sens qu'elle -avait ressentie sur la mousse de la fontaine?</p> - -<p>Lorsqu'ils furent seuls dans la chambre, elle tremblait de rester -encore insensible sous ses baisers. Mais elle se rassura bien vite; et -ce fut sa première nuit d'amour.</p> - -<p>Et, le lendemain, à l'heure de partir, elle ne se décidait plus à -quitter cette humble maison où il lui semblait qu'un bonheur nouveau -avait commencé pour elle.</p> - -<p>Elle attira dans sa chambre la petite femme de son hôte et, tout en -établissant bien qu'elle ne voulait point lui faire de cadeau, elle -insista, se fâchant même, pour lui envoyer de Paris, dès son retour, -un souvenir, un souvenir auquel elle attachait une idée presque -superstitieuse.</p> - -<p>La jeune Corse résista longtemps, ne voulant point accepter. Enfin elle -consentit: <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> «Eh bien, dit-elle, envoyez-moi un petit pistolet, un -tout petit.»</p> - -<p>Jeanne ouvrit de grands yeux. L'autre ajouta tout bas, près de -l'oreille, comme on confie un doux et intime secret: «C'est pour tuer -mon beau-frère.» Et, souriant, elle déroula vivement les bandes qui -enveloppaient le bras dont elle ne se servait point, puis, montrant -sa chair ronde et blanche, traversée de part en part d'un coup de -stylet presque cicatrisé: «Si je n'avais pas été aussi forte que lui, -dit-elle, il m'aurait tuée. Mon mari n'est pas jaloux, lui, il me -connaît; et puis il est malade, vous savez; et cela lui calme le sang. -D'ailleurs je suis une honnête femme, moi, Madame; mais mon beau-frère -croit tout ce qu'on lui dit. Il est jaloux pour mon mari; et il -recommencera certainement. Alors, j'aurai un petit pistolet, je serai -tranquille, et sûre de me venger.»</p> - -<p>Jeanne promit d'envoyer l'arme, embrassa tendrement sa nouvelle amie, -et continua sa route.</p> - -<p>Le reste de son voyage ne fut plus qu'un songe, un enlacement sans -fin, une griserie de caresses. Elle ne vit rien, ni les paysages, ni -les gens, ni les lieux où elle s'arrêtait. Elle ne regardait plus que -Julien.</p> - -<p>Alors commença l'intimité enfantine et <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> charmante des niaiseries -d'amour, des petits mots bêtes et délicieux, le baptême avec des noms -mignards de tous les détours et contours, et replis de leurs corps où -se plaisaient leurs bouches.</p> - -<p>Comme Jeanne dormait sur le côté droit, son teton du côté gauche était -souvent à l'air au réveil. Julien, l'ayant remarqué, appelait celui-là: -«Monsieur de Couche-dehors» et l'autre «Monsieur Lamoureux», parce que -la fleur rosée du sommet semblait plus sensible aux baisers.</p> - -<p>La route profonde entre les deux devint «l'allée de petite mère», parce -qu'il s'y promenait sans cesse; et une autre route plus secrète fut -dénommée «le chemin de Damas» en souvenir du val d'Ota.</p> - -<p>En arrivant à Bastia, il fallut payer le guide. Julien fouilla -dans ses poches. Ne trouvant point ce qu'il lui fallait, il dit -à Jeanne: «Puisque tu ne te sers pas des deux mille francs de ta -mère, donne-les-moi donc à porter. Ils seront plus en sûreté dans ma -ceinture; et cela m'évitera de faire de la monnaie.»</p> - -<p>Et elle lui tendit sa bourse.</p> - -<p>Ils gagnèrent Livourne, visitèrent Florence, Gênes, toute la Corniche.</p> - -<p>Par un matin de mistral, ils se retrouvèrent à Marseille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span></p> - -<p>Deux mois s'étaient écoulés depuis leur départ des Peuples. On était au -15 octobre.</p> - -<p>Jeanne, saisie par le grand vent froid qui semblait venir de là-bas, -de la lointaine Normandie, se sentait triste. Julien, depuis quelque -temps, semblait changé, fatigué, indifférent; et elle avait peur sans -savoir de quoi.</p> - -<p>Elle retarda de quatre jours encore leur voyage de rentrée, ne pouvant -se décider à quitter ce bon pays du soleil. Il lui semblait qu'elle -venait d'accomplir le tour du bonheur.</p> - -<p>Ils s'en allèrent enfin.</p> - -<p>Ils devaient faire à Paris tous leurs achats pour leur installation -définitive aux Peuples; et Jeanne se réjouissait de rapporter des -merveilles, grâce au cadeau de petite mère; mais la première chose à -laquelle elle songea fut le pistolet promis à la jeune Corse d'Évisa.</p> - -<p>Le lendemain de leur arrivée elle dit à Julien: «Mon chéri, veux-tu me -rendre l'argent de maman parce que je vais faire mes emplettes?»</p> - -<p>Il se tourna vers elle avec un visage mécontent.</p> - -<p>«Combien te faut-il?»</p> - -<p>Elle fut surprise et balbutia:</p> - -<p>«Mais... ce que tu voudras.»</p> - -<p>Il reprit: «Je vais te donner cent francs; surtout ne les gaspille -pas.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span></p> - -<p>Elle ne savait plus que dire, interdite et confuse.</p> - -<p>Enfin elle prononça, en hésitant: «Mais... je... t'avais remis cet -argent pour...»</p> - -<p>Il ne la laissa pas achever.</p> - -<p>«Oui, parfaitement. Que ce soit dans ta poche ou dans la mienne, -qu'importe, du moment que nous avons la même bourse. Je ne t'en refuse -point, n'est-ce pas, puisque je te donne cent francs.»</p> - -<p>Elle prit les cinq pièces d'or, sans ajouter un mot; mais elle n'osa -plus en demander d'autres et elle n'acheta rien que le pistolet.</p> - -<p>Huit jours plus tard, ils se mirent en route pour rentrer aux Peuples.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span></p> - -<h3>VI</h3> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">D</span><span class="smcap">evant</span> la barrière blanche aux piliers de brique, la famille et -les domestiques attendaient. La chaise de poste s'arrêta, et les -embrassades furent longues. Petite mère pleurait; Jeanne attendrie -essuya deux larmes; père, nerveux, allait et venait.</p> - -<p>Puis, pendant qu'on déchargeait les bagages, le voyage fut raconté -devant le feu du salon. Les paroles abondantes coulaient des lèvres -de Jeanne; et tout fut dit, tout, en une demi-heure, sauf peut-être -quelques petits détails oubliés dans ce récit rapide.</p> - -<p>Puis la jeune femme alla défaire ses paquets. Rosalie, tout émue aussi, -l'aidait. Quand ce fut fini, quand le linge, les robes, les objets de -toilette eurent été mis en place, la petite bonne quitta sa maîtresse; -et Jeanne, un peu lasse, s'assit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span></p> - -<p>Elle se demanda ce qu'elle allait faire maintenant, cherchant une -occupation pour son esprit, une besogne pour ses mains. Elle n'avait -point envie de redescendre au salon auprès de sa mère qui sommeillait; -et elle songeait à une promenade; mais la campagne semblait si triste -qu'elle sentait en son cœur, rien qu'à la regarder par la fenêtre, -une pesanteur de mélancolie.</p> - -<p>Alors elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faire, plus jamais -rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée -de l'avenir, affairée de songeries. La continuelle agitation de -ses espérances emplissait, en ce temps-là, ses heures sans qu'elle -les sentît passer. Puis, à peine sortie des murs austères où ses -illusions étaient écloses, son attente d'amour se trouvait tout de -suite accomplie. L'homme espéré, rencontré, aimé, épousé en quelques -semaines, comme on épouse en ces brusques déterminations, l'emportait -dans ses bras sans la laisser réfléchir à rien.</p> - -<p>Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la -réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux -charmantes inquiétudes de l'inconnu. Oui, c'était fini d'attendre.</p> - -<p>Alors plus rien à faire, aujourd'hui, ni demain ni jamais. Elle sentait -tout cela vaguement <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> à une certaine désillusion, à un affaissement -de ses rêves.</p> - -<p>Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides. Puis, après -avoir regardé quelque temps le ciel où roulaient des nuages sombres, -elle se décida à sortir.</p> - -<p>Étaient-ce la même campagne, la même herbe, les mêmes arbres qu'au mois -de mai? Qu'étaient donc devenues la gaieté ensoleillée des feuilles, et -la poésie verte du gazon où flambaient les pissenlits, où saignaient -les coquelicots, où rayonnaient les marguerites, où frétillaient, -comme au bout de fils invisibles, les fantasques papillons jaunes? Et -cette griserie de l'air chargé de vie, d'aromes, d'atomes fécondants -n'existait plus.</p> - -<p>Les avenues détrempées par les continuelles averses d'automne -s'allongeaient, couvertes d'un épais tapis de feuilles mortes, sous la -maigreur grelottante des peupliers presque nus. Les branches grêles -tremblaient au vent, agitant encore quelque feuillage prêt à s'égrener -dans l'espace. Et sans cesse, tout le long du jour, comme une pluie -incessante et triste à faire pleurer, ces dernières feuilles, toutes -jaunes maintenant, pareilles à de larges sous d'or, se détachaient, -tournoyaient, voltigeaient et tombaient.</p> - -<p>Elle alla jusqu'au bosquet. Il était lamentable <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> comme la chambre -d'un mourant. La muraille verte qui séparait et faisait secrètes les -gentilles allées sinueuses s'était éparpillée. Les arbustes emmêlés, -comme une dentelle de bois fin, heurtaient les unes aux autres leurs -maigres branches; et le murmure des feuilles tombées et sèches que la -brise poussait, remuait, amoncelait en tas par endroits, semblait un -douloureux soupir d'agonie.</p> - -<p>De tout petits oiseaux sautaient de place en place avec un léger cri -frileux, cherchant un abri.</p> - -<p>Garantis cependant par l'épais rideau des ormes jetés en avant-garde -contre le vent de mer, le tilleul et le platane encore couverts de leur -parure d'été semblaient vêtus l'un de velours rouge, l'autre de soie -orange, teints ainsi par les premiers froids selon la nature de leurs -sèves.</p> - -<p>Jeanne allait et venait à pas lents dans l'avenue de petite mère, le -long de la ferme des Couillard. Quelque chose l'appesantissait comme le -pressentiment des longs ennuis de la vie monotone qui commençait.</p> - -<p>Puis elle s'assit sur le talus où Julien, pour la première fois, lui -avait parlé d'amour; et elle resta là, rêvassant, presque sans songer, -alanguie jusqu'au cœur, avec une envie de se coucher, de dormir pour -échapper à la tristesse de ce jour.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span></p> - -<p>Tout à coup elle aperçut une mouette qui traversait le ciel, emportée -dans une rafale; et elle se rappela cet aigle qu'elle avait vu, là-bas, -en Corse, dans le sombre val d'Ota. Elle reçut au cœur la vive -secousse que donne le souvenir d'une chose bonne et finie; et elle -revit brusquement l'île radieuse avec son parfum sauvage, son soleil -qui mûrit les oranges et les cédrats, ses montagnes aux sommets roses, -ses golfes d'azur, et ses ravins où roulent des torrents.</p> - -<p>Alors l'humide et dur paysage qui l'entourait, avec la chute lugubre -des feuilles, et les nuages gris entraînés par le vent, l'enveloppa -d'une telle épaisseur de désolation qu'elle rentra pour ne point -sangloter.</p> - -<p>Petite mère, engourdie devant la cheminée, sommeillait, accoutumée à -la mélancolie des journées, ne la sentant plus. Père et Julien étaient -partis se promener en causant de leurs affaires. Et la nuit vint, -semant de l'ombre morne dans le vaste salon, qu'éclairaient par éclats -les reflets du feu.</p> - -<p>Au dehors, par les fenêtres, un reste de jour laissait distinguer -encore cette nature sale de fin d'année, et le ciel grisâtre, comme -frotté de boue lui-même.</p> - -<p>Le baron bientôt parut, suivi de Julien; dès qu'il eut pénétré dans la -pièce enténébrée, <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> il sonna, criant: «Vite, vite, de la lumière! il -fait triste ici.»</p> - -<p>Et il s'assit devant la cheminée. Pendant que ses pieds mouillés -fumaient près de la flamme, et que la crotte de ses semelles tombait, -séchée par la chaleur, il se frottait gaiement les mains. «Je crois -bien, dit-il, qu'il va geler; le ciel s'éclaircit au nord; c'est pleine -lune ce soir; ça piquera ferme cette nuit.»</p> - -<p>Puis, se tournant vers sa fille: «Eh bien, petite, es-tu contente -d'être revenue dans ton pays, dans ta maison, auprès des vieux?»</p> - -<p>Cette simple question bouleversa Jeanne. Elle se jeta dans les bras -de son père, les yeux pleins de larmes, et l'embrassa nerveusement, -comme pour se faire pardonner; car, malgré ses efforts de cœur pour -être gaie, elle se sentait triste à défaillir. Elle songeait pourtant -à la joie qu'elle s'était promise en retrouvant ses parents; et elle -s'étonnait de cette froideur qui paralysait sa tendresse, comme si, -lorsqu'on a beaucoup pensé de loin aux gens qu'on aime, et perdu -l'habitude de les voir à toute heure, on éprouvait, en les retrouvant, -une sorte d'arrêt d'affection jusqu'à ce que les liens de la vie -commune fussent renoués.</p> - -<p>Le dîner fut long; on ne parla guère. Julien semblait avoir oublié sa -femme.</p> - -<p>Au salon, ensuite, elle se laissa engourdir <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> par le feu, en face -de petite mère qui dormait tout à fait; et, un moment réveillée par -la voix des deux hommes qui discutaient, elle se demanda, en essayant -de secouer son esprit, si elle allait aussi être saisie par cette -léthargie morne des habitudes que rien n'interrompt.</p> - -<p>La flamme de la cheminée, molle et rougeâtre pendant le jour, devenait -vive, claire, crépitante. Elle jetait de grandes lueurs subites sur les -tapisseries ternies des fauteuils, sur le renard et la cigogne, sur le -héron mélancolique, sur la cigale et la fourmi.</p> - -<p>Le baron se rapprocha, souriant, et tendant ses doigts ouverts aux -tisons vifs: «Ah ah! ça flambe bien, ce soir. Il gèle, mes enfants, -il gèle.» Puis il posa sa main sur l'épaule de Jeanne, et, montrant -le feu: «Vois-tu, fillette, voilà ce qu'il y a de meilleur au monde: -le foyer, le foyer avec les siens autour. Rien ne vaut ça. Mais si on -allait se coucher. Vous devez être exténués, les enfants?»</p> - -<p>Remontée en sa chambre, la jeune femme se demandait comment deux -retours aux mêmes lieux qu'elle croyait aimer pouvaient être si -différents. Pourquoi se sentait-elle comme meurtrie, pourquoi cette -maison, ce pays cher, tout ce qui, jusque-là, faisait frémir son -cœur, lui semblaient-ils aujourd'hui si navrants?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span></p> - -<p>Mais son œil soudain tomba sur sa pendule. La petite abeille -voltigeait toujours de gauche à droite, et de droite à gauche, du même -mouvement rapide et continu, au-dessus des fleurs de vermeil. Alors, -brusquement, Jeanne fut traversée par un élan d'affection, remuée -jusqu'aux larmes devant cette petite mécanique qui semblait vivante, -qui lui chantait l'heure et palpitait comme une poitrine.</p> - -<p>Certes elle n'avait pas été aussi émue en embrassant père et mère. Le -cœur a des mystères qu'aucun raisonnement ne pénètre.</p> - -<p>Pour la première fois depuis son mariage elle était seule en son lit, -Julien, sous prétexte de fatigue, ayant pris une autre chambre. Il -était convenu d'ailleurs que chacun aurait la sienne.</p> - -<p>Elle fut longtemps à s'endormir, étonnée de ne plus sentir un corps -contre le sien, déshabituée du sommeil solitaire, et troublée par le -vent hargneux du nord qui s'acharnait contre le toit.</p> - -<p>Elle fut réveillée au matin par une grande lueur qui teignait son lit -de sang; et ses carreaux, tout barbouillés de givre, étaient rouges -comme si l'horizon entier brûlait.</p> - -<p>S'enveloppant d'un grand peignoir, elle courut à sa fenêtre et -l'ouvrit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span></p> - -<p>Une brise glacée, saine et piquante, s'engouffra dans sa chambre, lui -cinglant la peau d'un froid aigu qui fit pleurer ses yeux; et, au -milieu d'un ciel empourpré, un gros soleil rutilant et bouffi comme une -figure d'ivrogne apparaissait derrière les arbres. La terre, couverte -de gelée blanche, dure et sèche à présent, sonnait sous les pieds des -gens de ferme. En cette seule nuit toutes les branches encore garnies -des peupliers s'étaient dépouillées; et derrière la lande apparaissait -la grande ligne verdâtre des flots tout parsemés de traînées blanches.</p> - -<p>Le platane et le tilleul se dévêtaient rapidement sous les rafales. -A chaque passage de la brise glacée, des tourbillons de feuilles -détachées par la brusque gelée s'éparpillaient dans le vent comme un -envolement d'oiseaux. Jeanne s'habilla, sortit, et, pour faire quelque -chose, alla voir les fermiers.</p> - -<p>Les Martin levèrent les bras, et la maîtresse l'embrassa sur les joues; -puis on la contraignit à boire un petit verre de noyau. Et elle se -rendit à l'autre ferme. Les Couillard levèrent les bras; la maîtresse -la bécota sur les oreilles, et il fallut avaler un petit verre de -cassis.</p> - -<p>Après quoi elle rentra déjeuner.</p> - -<p>Et la journée s'écoula comme celle de la veille, froide, au lieu d'être -humide. Et les <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> autres jours de la semaine ressemblèrent à ces -deux-là; et toutes les semaines du mois ressemblèrent à la première.</p> - -<p>Peu à peu, cependant, son regret des contrées lointaines s'affaiblit. -L'habitude mettait sur sa vie une couche de résignation pareille au -revêtement de calcaire que certaines eaux déposent sur les objets. Et -une sorte d'intérêt pour les mille choses insignifiantes de l'existence -quotidienne, un souci des simples et médiocres occupations régulières -renaquit en son cœur. En elle se développait une espèce de -mélancolie méditante, un vague désenchantement de vivre. Que lui eût-il -fallu? Que désirait-elle? Elle ne le savait pas. Aucun besoin mondain -ne la possédait; aucune soif de plaisirs, aucun élan même vers des -joies possibles; lesquelles d'ailleurs? Ainsi que les vieux fauteuils -du salon ternis par le temps, tout se décolorait doucement à ses yeux, -tout s'effaçait, prenait une nuance pâle et morne.</p> - -<p>Ses relations avec Julien avaient changé complètement. Il semblait -tout autre depuis le retour de leur voyage de noce, comme un acteur -qui a fini son rôle et reprend sa figure ordinaire. C'est à peine s'il -s'occupait d'elle, s'il lui parlait même; toute trace d'amour avait -subitement disparu; et les nuits étaient rares où il pénétrait dans sa -chambre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span></p> - -<p>Il avait pris la direction de la fortune et de la maison, revisait les -baux, harcelait les paysans, diminuait les dépenses; et ayant revêtu -lui-même des allures de fermier gentilhomme, il avait perdu son vernis -et son élégance de fiancé.</p> - -<p>Il ne quittait plus, bien qu'il fût tigré de taches, un vieil habit -de chasse en velours, garni de boutons de cuivre, retrouvé dans sa -garde-robe de jeune homme, et, envahi par la négligence des gens qui -n'ont plus besoin de plaire, il avait cessé de se raser, de sorte que -sa barbe longue, mal coupée, l'enlaidissait incroyablement. Ses mains -n'étaient plus soignées; et il buvait, après chaque repas, quatre ou -cinq petits verres de cognac.</p> - -<p>Jeanne ayant essayé de lui faire quelques tendres reproches, il avait -répondu si brusquement: «Tu vas me laisser tranquille, n'est-ce pas?» -qu'elle ne se hasarda plus à lui donner des conseils.</p> - -<p>Elle avait pris son parti de ces changements d'une façon qui l'étonnait -elle-même. Il était devenu un étranger pour elle, un étranger dont -l'âme et le cœur lui restaient fermés. Elle y songeait souvent, se -demandant d'où venait qu'après s'être rencontrés ainsi, aimés, épousés -dans un élan de tendresse, ils se retrouvaient tout à coup presque <span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> -aussi inconnus l'un à l'autre que s'ils n'avaient pas dormi côte à côte.</p> - -<p>Et comment ne souffrait-elle pas davantage de son abandon? Était-ce -ainsi, la vie? s'étaient-ils trompés? N'y avait-il plus rien pour elle -dans l'avenir?</p> - -<p>Si Julien était demeuré beau, soigné, élégant, séduisant, peut-être -eût-elle beaucoup souffert?<br /><br /></p> - -<p>Il était convenu qu'après le jour de l'an les nouveaux mariés -resteraient seuls; et que père et petite mère retourneraient passer -quelques mois dans leur maison de Rouen. Les jeunes gens, cet hiver-là, -ne devaient point quitter les Peuples, pour achever de s'installer, de -s'habituer et de se plaire aux lieux où allait s'écouler toute leur -vie. Ils avaient quelques voisins d'ailleurs, à qui Julien présenterait -sa femme. C'étaient les Briseville, les Coutelier et les Fourville.</p> - -<p>Mais les jeunes gens ne pouvaient encore commencer leurs visites, parce -qu'il avait été impossible jusque-là de faire venir le peintre pour -changer les armoiries de la calèche.</p> - -<p>La vieille voiture de famille avait été cédée en effet à son gendre -par le baron; et Julien, pour rien au monde, n'aurait consenti à se -présenter dans les châteaux voisins si l'écusson <span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> des de Lamare -n'avait été écartelé avec celui des Le Perthuis des Vauds.</p> - -<p>Or un seul homme dans le pays conservait la spécialité des ornements -héraldiques, c'était un peintre de Bolbec, nommé Bataille, appelé tour -à tour dans tous les castels normands pour fixer les précieux ornements -sur les portières des véhicules.</p> - -<p>Enfin, un matin de décembre, vers la fin du déjeuner, on vit un -individu ouvrir la barrière et s'avancer dans le chemin droit. Il -portait une boîte sur son dos. C'était Bataille.</p> - -<p>On le fit entrer dans la salle et on lui servit à manger comme s'il -eût été un monsieur, car sa spécialité, ses rapports incessants avec -toute l'aristocratie du département, sa connaissance des armoiries, -des termes consacrés, des emblèmes, en avaient fait une sorte -d'homme-blason à qui les gentilshommes serraient la main.</p> - -<p>On fit apporter aussitôt un crayon et du papier, et, pendant qu'il -mangeait, le baron et Julien esquissèrent leurs écussons écartelés. -La baronne, toute secouée dès qu'il s'agissait de ces choses, donnait -son avis; et Jeanne elle-même prenait part à la discussion, comme si -quelque mystérieux intérêt se fût soudain éveillé en elle.</p> - -<p>Bataille, tout en déjeunant, indiquait son <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> opinion, prenait -parfois le crayon, traçait un projet, citait des exemples, décrivait -toutes les voitures seigneuriales de la contrée, semblait apporter avec -lui, dans son esprit, dans sa voix même, une sorte d'atmosphère de -noblesse.</p> - -<p>C'était un petit homme à cheveux gris et ras, aux mains souillées de -couleurs, et qui sentait l'essence. Il avait eu autrefois, disait-on, -une vilaine affaire de mœurs; mais la considération générale de -toutes les familles titrées avait depuis longtemps effacé cette tache.</p> - -<p>Dès qu'il eut fini son café, on le conduisit sous la remise et on -enleva la toile cirée qui recouvrait la voiture. Bataille l'examina, -puis il se prononça gravement sur les dimensions qu'il croyait -nécessaire de donner à son dessin; et, après un nouvel échange d'idées, -il se mit à la besogne.</p> - -<p>Malgré le froid, la baronne fit apporter un siège afin de le regarder -travailler; puis elle demanda une chaufferette pour ses pieds qui se -glaçaient; et elle se mit tranquillement à causer avec le peintre, -l'interrogeant sur des alliances qu'elle ignorait, sur les morts et les -naissances nouvelles, complétant par ces renseignements l'arbre des -généalogies qu'elle portait en sa mémoire.</p> - -<p>Julien était demeuré près de sa belle-mère, <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> à cheval sur une -chaise. Il fumait sa pipe, crachait par terre, écoutait, et suivait de -l'œil la mise en couleur de sa noblesse.</p> - -<p>Bientôt le père Simon, qui se rendait au potager avec sa bêche sur -l'épaule, s'arrêta lui-même pour considérer le travail; et l'arrivée -de Bataille ayant pénétré dans les deux fermes, les deux fermières ne -tardèrent point à se présenter. Elles s'extasiaient, debout aux deux -côtés de la baronne, répétant: «Faut d' l'adresse tout d' même pour -fignoler ces machines-là.»</p> - -<p>Les écussons des deux portières ne purent être terminés que le -lendemain, vers onze heures. Tout le monde aussitôt fut présent; et on -tira la calèche dehors pour mieux juger.</p> - -<p>C'était parfait. On complimenta Bataille qui repartit avec sa boîte -accrochée au dos. Et le baron, sa femme, Jeanne et Julien tombèrent -d'accord sur ce point que le peintre était un garçon de grands moyens -qui, si les circonstances l'avaient permis, serait devenu, sans aucun -doute, un artiste.</p> - -<p>Mais, par mesure d'économie, Julien avait accompli des réformes, qui -nécessitaient des modifications nouvelles.</p> - -<p>Le vieux cocher était devenu jardinier, le vicomte se chargeant de -conduire lui-même <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> et ayant vendu les carrossiers pour n'avoir plus -à payer leur nourriture.</p> - -<p>Puis, comme il fallait quelqu'un pour tenir les bêtes quand les maîtres -seraient descendus, il avait fait un petit domestique d'un jeune vacher -nommé Marius.</p> - -<p>Enfin, pour se procurer des chevaux, il introduisit, dans le bail des -Couillard et des Martin, une clause spéciale contraignant les deux -fermiers à fournir chacun un cheval, un jour chaque mois, à la date -fixée par lui, moyennant quoi ils demeuraient dispensés des redevances -de volailles.</p> - -<p>Donc les Couillard ayant amené une grande rosse à poil jaune, et -les Martin un petit animal blanc à poil long, les deux bêtes furent -attelées côte à côte; et Marius, noyé dans une ancienne livrée du père -Simon, amena devant le perron du château cet équipage.</p> - -<p>Julien nettoyé, la taille cambrée, avait retrouvé un peu de son -élégance passée; mais sa barbe longue lui donnait malgré tout un aspect -commun.</p> - -<p>Il considéra l'attelage, la voiture et le petit domestique, et les -jugea satisfaisants, les armoiries repeintes ayant seules pour lui de -l'importance.</p> - -<p>La baronne descendue de sa chambre au bras de son mari monta avec -peine, et s'assit, <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> le dos soutenu par des coussins. Jeanne à son -tour parut. Elle rit d'abord de l'accouplement des chevaux, le blanc, -disait-elle, était le petit-fils du jaune; puis, quand elle aperçut -Marius, la face ensevelie dans son chapeau à cocarde, dont son nez seul -limitait la descente, et les mains disparues dans la profondeur des -manches, et les deux jambes enjuponnées dans les basques de sa livrée, -dont ses pieds, chaussés de souliers énormes, sortaient étrangement -par le bas; et quand elle le vit renverser la tête en arrière pour -regarder, lever le genou pour faire un pas, comme s'il allait enjamber -un fleuve, et s'agiter comme un aveugle pour obéir aux ordres, perdu -tout entier, disparu dans l'ampleur de ses vêtements, elle fut saisie -d'un rire invincible, d'un rire sans fin.</p> - -<p>Le baron se retourna, considéra le petit homme abasourdi, et, cédant -aussitôt à la contagion, il éclata, appelant sa femme, ne pouvant plus -parler.—«Re-re-garde Ma-Ma-Marius! Est-il drôle! Mon Dieu est-il -drô-drôle.»</p> - -<p>Alors la baronne, s'étant penchée par la portière et l'ayant considéré, -fut secouée d'une telle crise de gaieté que toute la calèche dansait -sur ses ressorts, comme soulevée par des cahots.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span></p> - -<p>Mais Julien, la face pâle, demanda: «Qu'est-ce que vous avez à rire -comme ça; il faut que vous soyez fous!»</p> - -<p>Jeanne, malade, convulsée, impuissante à se calmer, s'assit sur une -marche du perron. Le baron en fit autant; et, dans la calèche, des -éternuements convulsifs, une sorte de gloussement continu, disaient -que la baronne étouffait. Et soudain la redingote de Marius se mit à -palpiter. Il avait compris sans doute, car il riait lui-même de toute -sa force au fond de sa coiffure.</p> - -<p>Alors Julien exaspéré s'élança. D'une gifle il sépara la tête du gamin -et le chapeau géant qui s'envola sur le gazon; puis, s'étant retourné -vers son beau-père, il balbutia d'une voix tremblante de colère: «Il -me semble que ce n'est pas à vous de rire. Nous n'en serions pas là -si vous n'aviez gaspillé votre fortune et mangé votre avoir. A qui la -faute si vous êtes ruinés?»</p> - -<p>Toute la gaieté fut glacée, cessa net. Et personne ne dit un mot. -Jeanne, prête à pleurer maintenant, monta sans bruit près de sa mère. -Le baron, surpris et muet, s'assit en face des deux femmes; et Julien -s'installa sur le siège, après avoir hissé près de lui l'enfant -larmoyant et dont la joue enflait.</p> - -<p>La route fut triste et parut longue. Dans la <span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> voiture on se -taisait. Mornes et gênés tous trois, ils ne voulaient point s'avouer ce -qui préoccupait leurs cœurs. Ils sentaient bien qu'ils n'auraient -pu parler d'autre chose, tant cette pensée douloureuse les obsédait, -et ils aimaient mieux se taire tristement que de toucher à ce sujet -pénible.</p> - -<p>Au trot inégal des deux bêtes, la calèche longeait les cours des -fermes, faisait fuir à grands pas des poules noires effrayées qui -plongeaient et disparaissaient dans les haies, était parfois suivie -d'un chien-loup hurlant, qui regagnait ensuite sa maison, le poil -hérissé, en se retournant encore pour aboyer vers la voiture. Un gars -en sabots crottés, à longues jambes nonchalantes, qui allait, les mains -au fond des poches, la blouse bleue gonflée par le vent dans le dos, -se rangeait pour laisser passer l'équipage, et retirait gauchement sa -casquette, laissant voir ses cheveux plats collés au crâne.</p> - -<p>Et, entre chaque ferme, les plaines recommençaient avec d'autres -fermes, au loin, de place en place.</p> - -<p>Enfin, on pénétra dans une grande avenue de sapins aboutissant à la -route. Les ornières boueuses et profondes faisaient se pencher la -calèche et pousser des cris à petite mère. Au bout de l'avenue, une -barrière blanche était <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> fermée; Marius courut l'ouvrir et on -contourna un immense gazon pour arriver, par un chemin arrondi, devant -un haut, vaste et triste bâtiment dont les volets étaient clos.</p> - -<p>La porte du milieu soudain s'ouvrit; et un vieux domestique paralysé, -vêtu d'un gilet rouge rayé de noir que recouvrait en partie son tablier -de service, descendit à petits pas obliques les marches du perron. Il -prit le nom des visiteurs et les introduisit dans un spacieux salon -dont il ouvrit péniblement les persiennes toujours fermées. Les meubles -étaient voilés de housses, la pendule et les candélabres enveloppés -de linge blanc; et un air moisi, un air d'autrefois, glacé, humide, -semblait imprégner les poumons, le cœur et la peau de tristesse.</p> - -<p>Tout le monde s'assit et on attendit. Quelques pas entendus dans -le corridor au-dessus annonçaient un empressement inaccoutumé. Les -châtelains surpris s'habillaient au plus vite. Ce fut long. Une -sonnette tinta plusieurs fois. D'autres pas descendirent un escalier, -puis remontèrent.</p> - -<p>La baronne, saisie par le froid pénétrant, éternuait coup sur coup. -Julien marchait de long en large. Jeanne, morne, restait assise auprès -de sa mère. Et le baron, adossé au marbre de la cheminée, demeurait le -front bas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span></p> - -<p>Enfin, une des hautes portes tourna, découvrant le vicomte et la -vicomtesse de Briseville. Ils étaient tous les deux petits, maigrelets, -sautillants, sans âge appréciable, cérémonieux et embarrassés. La -femme, en robe de soie ramagée, coiffée d'un petit bonnet douairière à -rubans, parlait vite de sa voix aigrelette.</p> - -<p>Le mari, serré dans une redingote pompeuse, saluait avec un ploiement -des genoux. Son nez, ses yeux, ses dents déchaussées, ses cheveux qu'on -aurait dit enduits de cire et son beau vêtement d'apparat luisaient -comme luisent les choses dont on prend grand soin.</p> - -<p>Après les premiers compliments de bienvenue et les politesses de -voisinage, personne ne trouva plus rien à dire. Alors on se félicita -de part et d'autre sans raison. On continuerait, espérait-on des deux -côtés, ces excellentes relations. C'était une ressource de se voir -quand on habitait toute l'année la campagne.</p> - -<p>Et l'atmosphère glaciale du salon pénétrait les os, enrouait les -gorges. La baronne toussait maintenant sans avoir tout à fait cessé -d'éternuer. Alors le baron donna le signal du départ. Les Briseville -insistèrent. «Comment? si vite? Restez donc encore un peu.» Mais Jeanne -s'était levée malgré les signes de Julien qui trouvait trop courte la -visite.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span></p> - -<p>On voulut sonner le domestique pour faire avancer la voiture. La -sonnette ne marchait plus. Le maître du logis se précipita, puis vint -annoncer qu'on avait mis les chevaux à l'écurie.</p> - -<p>Il fallut attendre. Chacun cherchait une phrase, un mot à dire. On -parla de l'hiver pluvieux. Jeanne, avec d'involontaires frissons -d'angoisse, demanda ce que pouvaient faire leurs hôtes, tous deux -seuls, toute l'année. Mais les Briseville s'étonnèrent de la question; -car ils s'occupaient sans cesse, écrivant beaucoup à leurs parents -nobles semés par toute la France, passant leurs journées en des -occupations microscopiques, cérémonieux l'un vis-à-vis de l'autre comme -en face des étrangers, et causant majestueusement des affaires les plus -insignifiantes.</p> - -<p>Et sous le haut plafond noirci du vaste salon inhabité, tout empaqueté -en des linges, l'homme et la femme si petits, si propres, si corrects, -semblaient à Jeanne des conserves de noblesse.</p> - -<p>Enfin la voiture passa devant les fenêtres avec ses deux bidets -inégaux. Mais Marius avait disparu. Se croyant libre jusqu'au soir, il -était sans doute parti faire un tour dans la campagne.</p> - -<p>Julien furieux pria qu'on le renvoyât à <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> pied; et, après beaucoup -de saluts de part et d'autre, on reprit le chemin des Peuples.</p> - -<p>Dès qu'ils furent enfermés dans la calèche, Jeanne et son père, malgré -l'obsession pesante qui leur restait de la brutalité de Julien, se -remirent à rire en contrefaisant les gestes et les intonations des -Briseville. Le baron imitait le mari, Jeanne faisait la femme, mais la -baronne un peu froissée dans ses respects leur dit: «Vous avez tort de -vous moquer ainsi, ce sont des gens très comme il faut, appartenant -à d'excellentes familles.» On se tut pour ne point contrarier -petite mère, mais de temps en temps, malgré tout, père et Jeanne -recommençaient en se regardant. Il saluait avec cérémonie, et, d'un -ton solennel: «Votre château des Peuples doit être bien froid, Madame, -avec ce grand vent de mer qui le visite tout le jour?» Elle prenait un -air pincé, et minaudant avec un petit frétillement de la tête pareil -à celui d'un canard qui se baigne: «Oh ici, Monsieur, j'ai de quoi -m'occuper toute l'année. Puis nous possédons tant de parents à qui -écrire. Et M. de Briseville se décharge de tout sur moi. Il s'occupe -de recherches savantes avec l'abbé Pelle. Ils font ensemble l'histoire -religieuse de la Normandie.»</p> - -<p>La baronne souriait à son tour, contrariée <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> et bienveillante, et -répétait: «Ce n'est pas bien de se moquer ainsi des gens de notre -classe.»</p> - -<p>Mais soudain la voiture s'arrêta; et Julien criait, appelant quelqu'un -par derrière. Alors Jeanne et le baron, s'étant penchés aux portières, -aperçurent un être singulier qui semblait rouler vers eux. Les jambes -embarrassées dans la jupe flottante de sa livrée, aveuglé par sa -coiffure qui chavirait sans cesse, agitant ses manches comme des ailes -de moulin, pataugeant dans les larges flaques d'eau qu'il traversait -éperdument, trébuchant contre toutes les pierres de la route, se -trémoussant, bondissant et couvert de boue, Marius suivait la calèche -de toute la vitesse de ses pieds.</p> - -<p>Dès qu'il l'eut rattrapée, Julien, se penchant, l'empoigna par le -collet, l'amena près de lui, et, lâchant les rênes, se mit à cribler de -coups de poing le chapeau qui s'enfonça jusqu'aux épaules du gamin en -sonnant comme un tambour. Le gars hurlait là dedans, essayait de fuir, -de sauter du siège, tandis que son maître, le maintenant d'une main, -frappait toujours avec l'autre.</p> - -<p>Jeanne, éperdue, balbutiait: «Père... Oh! père!» et la baronne -soulevée d'indignation serrait le bras de son mari. «Mais empêchez-le -donc, Jacques.» Alors brusquement le <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> baron abaissa la vitre de -devant, et, attrapant la manche de son gendre, lui jeta, d'une voix -frémissante: «Avez-vous bientôt fini de frapper cet enfant?»</p> - -<p>Julien stupéfait se retourna: «Vous ne voyez donc pas dans quel état le -bougre a mis sa livrée?»</p> - -<p>Mais le baron, la tête sortie entre les deux: «Eh, que m'importe! -on n'est pas brutal à ce point.» Julien se fâchait de nouveau: -«Laissez-moi tranquille s'il vous plaît, cela ne vous regarde pas!» et -il levait encore la main; mais son beau-père la saisit brusquement et -l'abaissa avec tant de force qu'il la heurta contre le bois du siège et -il cria si violemment: «Si vous ne cessez pas, je descends et je saurai -bien vous arrêter, moi!» que le vicomte se calma soudain, et, haussant -les épaules sans répondre, il fouetta les bêtes qui partirent au grand -trot.</p> - -<p>Les deux femmes, livides, ne remuaient point, et on entendait -distinctement les coups pesants du cœur de la baronne.</p> - -<p>Au dîner Julien fut plus charmant que de coutume, comme si rien ne -s'était passé. Jeanne, son père et madame Adélaïde, qui oubliaient -vite en leur sereine bienveillance, attendris de le voir aimable, se -laissaient aller à la gaieté avec la sensation de bien-être des <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> -convalescents; et comme Jeanne reparlait des Briseville, son mari -lui-même plaisanta, mais il ajouta bien vite: «C'est égal, ils ont -grand air.»</p> - -<p>On ne fit point d'autres visites, chacun craignant de raviver la -question Marius. Il fut seulement décidé qu'on enverrait aux voisins -des cartes au jour de l'an, et qu'on attendrait, pour les aller voir, -les premiers jours tièdes du printemps prochain.</p> - -<p>La Noël vint. On eut à dîner le curé, le maire et sa femme. On -les invita de nouveau pour le jour de l'an. Ce furent les seules -distractions qui rompirent le monotone enchaînement des jours.</p> - -<p>Père et petite mère devaient quitter les Peuples le 9 janvier; Jeanne -les voulait retenir, mais Julien ne s'y prêtait guère, et le baron, -devant la froideur grandissante de son gendre, fit venir de Rouen une -chaise de poste.</p> - -<p>La veille de leur départ, les paquets étant finis, comme il faisait -une claire gelée, Jeanne et son père se résolurent à descendre jusqu'à -Yport où ils n'avaient point été depuis le retour de Corse.</p> - -<p>Ils traversèrent le bois qu'elle avait parcouru le jour de son mariage, -toute mêlée à celui dont elle devenait pour toujours la compagne, <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> -le bois où elle avait reçu sa première caresse, tressailli du premier -frisson, pressenti cet amour sensuel qu'elle ne devait connaître enfin -que dans le vallon sauvage d'Ota, auprès de la source où ils avaient -bu, mêlant leurs baisers à l'eau.</p> - -<p>Plus de feuilles, plus d'herbes grimpantes, rien que le bruit des -branches, et cette rumeur sèche qu'ont en hiver les taillis dépouillés.</p> - -<p>Ils entrèrent dans le petit village. Les rues vides, silencieuses, -gardaient une odeur de mer, de varech et de poisson. Les vastes filets -tannés séchaient toujours, accrochés devant les portes, ou bien étendus -sur le galet. La mer grise et froide avec son éternelle et grondante -écume commençait à descendre, découvrant, vers Fécamp, les rochers -verdâtres au pied des falaises. Et le long de la plage les grosses -barques échouées sur le flanc semblaient de vastes poissons morts. -Le soir tombait et les pêcheurs s'en venaient par groupes au perret, -marchant lourdement avec leurs grandes bottes marines, le cou enveloppé -de laine, un litre d'eau-de-vie d'une main, la lanterne du bateau de -l'autre. Longtemps ils tournèrent autour des embarcations inclinées; -ils mettaient à bord, avec la lenteur normande, leurs filets, leurs -bouées, un gros pain, un pot <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> de beurre, un verre, et la bouteille -de trois-six. Puis ils poussaient vers l'eau la barque redressée qui -dévalait à grand bruit sur le galet, fendait l'écume, montait sur la -vague, se balançait quelques instants, ouvrait ses ailes brunes et -disparaissait dans la nuit avec son petit feu au bout du mât.</p> - -<p>Et les grandes femmes des matelots dont les dures carcasses saillaient -sous les robes minces, restées jusqu'au départ du dernier pêcheur, -rentraient dans le village assoupi, troublant de leurs voix criardes le -lourd sommeil des rues noires.</p> - -<p>Le baron et Jeanne, immobiles, contemplaient l'éloignement dans l'ombre -de ces hommes qui s'en allaient ainsi chaque nuit risquer la mort -pour ne point crever de faim, et si misérables cependant qu'ils ne -mangeaient jamais de viande.</p> - -<p>Le baron, s'exaltant devant l'Océan, murmura: «C'est terrible et beau. -Comme cette mer sur qui tombent les ténèbres, sur qui tant d'existences -sont en péril, est superbe! n'est-ce pas, Jeannette?»</p> - -<p>Elle répondit avec un sourire gelé: «Ça ne vaut point la Méditerranée.» -Mais son père, s'indignant: «La Méditerranée! de l'huile, de l'eau -sucrée, l'eau bleue d'un baquet de lessive. Regarde donc celle-ci comme -<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> elle est effrayante avec ses crêtes d'écume! Et songe à tous ces -hommes, partis là-dessus, et qu'on ne voit déjà plus.»</p> - -<p>Jeanne avec un soupir consentit: «Oui, si tu veux.» Mais ce mot qui lui -était venu aux lèvres, «la Méditerranée,» l'avait de nouveau pincée -au cœur, rejetant toute sa pensée vers ces contrées lointaines où -gisaient ses rêves.</p> - -<p>Le père et la fille alors, au lieu de revenir par les bois, gagnèrent -la route et montèrent la côte à pas alentis. Ils ne parlaient guère, -tristes de la séparation prochaine.</p> - -<p>Parfois en longeant les fossés des fermes, une odeur de pommes pilées, -cette senteur de cidre frais qui semble flotter en cette saison sur -toute la campagne normande, les frappait au visage, ou bien un gras -parfum d'étable, cette bonne et chaude puanteur qui s'exhale du fumier -de vaches. Une petite fenêtre éclairée indiquait au fond de la cour la -maison d'habitation.</p> - -<p>Et il semblait à Jeanne que son âme s'élargissait, comprenait des -choses invisibles; et ces petites lueurs éparses dans les champs lui -donnèrent soudain la sensation vive de l'isolement de tous les êtres -que tout désunit, que tout sépare, que tout entraîne loin de ce qu'ils -aimeraient.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span></p> - -<p>Alors, d'une voix résignée, elle dit: «Ça n'est pas toujours gai, la -vie.»</p> - -<p>Le baron soupira: «Que veux-tu, fillette, nous n'y pouvons rien.»</p> - -<p>Et le lendemain, père et petite mère étant partis, Jeanne et Julien -restèrent seuls.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span></p> - -<h3>VII</h3> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">es</span> cartes entrèrent alors dans la vie des jeunes gens. Chaque jour, -après le déjeuner, Julien, tout en fumant sa pipe et se gargarisant -avec du cognac dont il buvait peu à peu six ou huit verres, faisait -plusieurs parties de bésigue avec sa femme. Elle montait ensuite -en sa chambre, s'asseyait près de la fenêtre, et, pendant que la -pluie battait les vitres ou que le vent les secouait, elle brodait -obstinément une garniture de jupon. Parfois, fatiguée, elle levait les -yeux, et contemplait au loin la mer sombre qui moutonnait. Puis, après -quelques minutes de ce regard vague, elle reprenait son ouvrage.</p> - -<p>Elle n'avait d'ailleurs rien autre chose à faire, Julien ayant pris -toute la direction de la maison, pour satisfaire pleinement ses besoins -d'autorité et ses démangeaisons d'économie. Il se montrait d'une -parcimonie <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> féroce, ne donnait jamais de pourboires, réduisait la -nourriture au strict nécessaire; et comme Jeanne, depuis qu'elle était -venue aux Peuples, se faisait faire chaque matin par le boulanger une -petite galette normande, il supprima cette dépense et la condamna au -pain grillé.</p> - -<p>Elle ne disait rien afin d'éviter les explications, les discussions et -les querelles; mais elle souffrait comme de coups d'aiguille à chaque -nouvelle manifestation d'avarice de son mari. Cela lui semblait bas -et odieux, à elle, élevée dans une famille où l'argent comptait pour -rien. Combien souvent elle avait entendu dire à petite mère: «Mais -c'est fait pour être dépensé, l'argent.» Julien maintenant répétait: -«Tu ne pourras donc jamais t'habituer à ne pas jeter l'argent par -les fenêtres?» Et chaque fois qu'il avait rogné quelques sous sur un -salaire ou sur une note, il prononçait, avec un sourire, en glissant la -monnaie dans sa poche: «Les petits ruisseaux font les grandes rivières.»</p> - -<p>En certains jours cependant Jeanne se reprenait à rêver. Elle -s'arrêtait doucement de travailler, et, les mains molles, le regard -éteint, elle refaisait un de ses romans de petite fille, partie en des -aventures charmantes. Mais soudain, la voix de Julien qui <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> donnait -un ordre au père Simon l'arrachait à ce bercement de songerie; et elle -reprenait son patient ouvrage en se disant: «C'est fini, tout ça;» et -une larme tombait sur ses doigts qui poussaient l'aiguille.</p> - -<p>Rosalie aussi, autrefois si gaie et toujours chantant, était changée. -Ses joues rebondies avaient perdu leur vernis rouge, et, presque -creuses maintenant, semblaient parfois frottées de terre.</p> - -<p>Souvent Jeanne lui demandait: «Es-tu malade, ma fille?» La petite bonne -répondait toujours: «Non, Madame.» Un peu de sang lui montait aux -pommettes et elle se sauvait bien vite.</p> - -<p>Au lieu de courir comme autrefois, elle traînait ses pieds avec peine -et ne paraissait même plus coquette, n'achetait plus rien aux marchands -voyageurs qui lui montraient en vain leurs rubans de soie et leurs -corsets et leurs parfumeries variées.</p> - -<p>Et la grande maison avait l'air de sonner le creux, toute morne, avec -sa face que les pluies maculaient de longues traînées grises.</p> - -<p>A la fin de janvier les neiges arrivèrent. On voyait de loin les gros -nuages venir du nord au-dessus de la mer sombre; et la blanche descente -des flocons commença. En une nuit toute la plaine fut ensevelie, et les -arbres apparurent <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> au matin drapés dans cette écume de glace.</p> - -<p>Julien, chaussé de hautes bottes, l'air hirsute, passait son temps -au fond du bosquet, embusqué derrière le fossé donnant sur la lande, -à guetter les oiseaux émigrants. De temps en temps un coup de fusil -crevait le silence gelé des champs; et des bandes de corbeaux noirs -effrayés s'envolaient des grands arbres en tournoyant.</p> - -<p>Jeanne, succombant à l'ennui, descendait parfois sur le perron. Des -bruits de vie venaient de fort loin répercutés sur la tranquillité -dormante de cette nappe livide et morne.</p> - -<p>Puis elle n'entendait plus rien qu'une sorte de ronflement des flots -éloignés et le glissement vague et continu de cette poussière d'eau -gelée tombant toujours.</p> - -<p>Et la couche de neige s'élevait sans cesse sous la chute infinie de -cette mousse épaisse et légère.</p> - -<p>Par une de ces pâles matinées, Jeanne immobile chauffait ses pieds -au feu de sa chambre, pendant que Rosalie, plus changée de jour en -jour, faisait lentement le lit. Soudain elle entendit derrière elle un -douloureux soupir. Sans tourner la tête, elle demanda: «Qu'est-ce que -tu as donc?»</p> - -<p>La bonne, comme toujours, répondit: <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> «Rien, Madame»; mais sa voix -semblait brisée, expirante.</p> - -<p>Jeanne déjà songeait à autre chose quand elle remarqua qu'elle -n'entendait plus remuer la jeune fille. Elle appela: «Rosalie!» Rien -ne bougea. Alors, la croyant sortie sans bruit, elle cria plus fort: -«Rosalie!» et elle allait allonger le bras pour sonner quand un profond -gémissement, poussé tout près d'elle, la fit se dresser avec un frisson -d'angoisse.</p> - -<p>La petite servante, livide, les yeux hagards, était assise par terre, -les jambes allongées, le dos appuyé contre le bois du lit.</p> - -<p>Jeanne s'élança: «Qu'est-ce que tu as, qu'est-ce que tu as?»</p> - -<p>L'autre ne dit pas un mot, ne fit pas un geste; elle fixait sur sa -maîtresse un regard fou, et haletait, comme déchirée par une effroyable -douleur. Puis soudain, tendant tout son corps, elle glissa sur le dos, -étouffant entre ses dents serrées un cri de détresse.</p> - -<p>Alors sous sa robe collée à ses cuisses ouvertes quelque chose remua. -Et de là partit aussitôt un bruit singulier, un clapotement, un souffle -de gorge étranglée qui suffoque; puis soudain ce fut un long miaulement -de chat, une plainte frêle et déjà douloureuse, le premier appel de -souffrance de l'enfant entrant dans la vie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p> - -<p>Jeanne brusquement comprit, et, la tête égarée, courut à l'escalier -criant: «Julien, Julien!»</p> - -<p>Il répondit d'en bas: «Qu'est-ce que tu veux?»</p> - -<p>Elle eut grand'peine à prononcer: «C'est... c'est Rosalie qui...»</p> - -<p>Julien s'élança, gravit les marches deux par deux, et, entrant -brusquement dans la chambre, il releva d'un seul coup les vêtements de -la fillette, et découvrit un affreux petit morceau de chair, plissé, -geignant, crispé et tout gluant, qui s'agitait entre deux jambes nues.</p> - -<p>Il se redressa, la face méchante, et, poussant dehors sa femme éperdue: -«Ça ne te regarde pas. Va-t'en. Envoie-moi Ludivine et le père Simon.»</p> - -<p>Jeanne, toute tremblante, descendit à la cuisine, puis, n'osant plus -remonter, elle entra dans le salon qui restait sans feu depuis le -départ de ses parents, et elle attendit anxieusement des nouvelles.</p> - -<p>Elle vit bientôt le domestique qui sortait en courant. Cinq minutes -après il rentra avec la veuve Dentu, la sage-femme du pays.</p> - -<p>Alors ce fut dans l'escalier un grand remuement comme si on portait -un blessé; et Julien vint dire à Jeanne qu'elle pouvait remonter chez -elle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span></p> - -<p>Elle tremblait comme si elle venait d'assister à quelque sinistre -accident. Elle s'assit de nouveau devant son feu, puis demanda: -«Comment va-t-elle?»</p> - -<p>Julien, préoccupé, nerveux, marchait à travers l'appartement; et une -colère semblait le soulever. Il ne répondit point d'abord; puis, au -bout de quelques secondes, s'arrêtant: «Qu'est-ce que tu comptes faire -de cette fille?»</p> - -<p>Elle ne comprenait pas et regardait son mari: «Comment? Que veux-tu -dire? Je ne sais pas, moi.»</p> - -<p>Et soudain il cria comme s'il s'emportait: «Nous ne pouvons pourtant -pas garder un bâtard dans la maison.»</p> - -<p>Alors Jeanne demeura très perplexe; puis, au bout d'un long silence: -«Mais, mon ami, peut-être pourrait-on le mettre en nourrice?»</p> - -<p>Il ne la laissa pas achever: «Et qui est-ce qui payera? Toi sans doute?»</p> - -<p>Elle réfléchit encore longtemps, cherchant une solution; enfin elle -dit: «Mais le père s'en chargera, de cet enfant; et, s'il épouse -Rosalie, il n'y a plus de difficulté.»</p> - -<p>Julien, comme à bout de patience, et furieux, reprit: «Le père!... -le père!... le connais-tu... le père?—Non, n'est-ce pas? Eh bien, -alors?...»</p> - -<p>Jeanne, émue, s'animait: «Mais il ne laissera <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> pas certainement -cette fille ainsi. Ce serait un lâche! nous demanderons son nom, et -nous irons le trouver, lui, et il faudra bien qu'il s'explique.»</p> - -<p>Julien s'était calmé et remis à marcher: «Ma chère, elle ne veut pas le -dire, le nom de l'homme; elle ne te l'avouera pas plus qu'à moi..... -et, s'il ne veut pas d'elle, lui?..... Nous ne pouvons pourtant pas -garder sous notre toit une fille-mère avec son bâtard, comprends-tu?»</p> - -<p>Jeanne, obstinée, répétait: «Alors c'est un misérable, cet homme; mais -il faudra bien que nous le connaissions; et, alors, il aura affaire à -nous.»</p> - -<p>Julien, devenu fort rouge, s'irritait encore: «Mais... en attendant...?»</p> - -<p>Elle ne savait que décider et lui demanda: «Qu'est-ce que tu proposes, -toi?»</p> - -<p>Aussitôt il dit son avis: «Oh! moi, c'est bien simple. Je lui donnerais -quelque argent et je l'enverrais au diable avec son mioche.»</p> - -<p>Mais la jeune femme, indignée, se révolta. «Quant à cela, jamais. C'est -ma sœur de lait, cette fille; nous avons grandi ensemble. Elle a -fait une faute, tant pis; mais je ne la jetterai pas dehors pour cela: -et, s'il le faut, je l'élèverai, cet enfant.»</p> - -<p>Alors Julien éclata: «Et nous aurons une <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> propre réputation, -nous autres, avec notre nom et nos relations! Et on dira partout que -nous protégeons le vice, que nous abritons des gueuses; et les gens -honorables ne voudront plus mettre les pieds chez nous. Mais à quoi -penses-tu, vraiment? Tu es folle!»</p> - -<p>Elle était demeurée calme. «Je ne laisserai jamais jeter dehors -Rosalie; et si tu ne veux pas la garder, ma mère la reprendra; et il -faudra bien que nous finissions par connaître le nom du père de son -enfant.»</p> - -<p>Alors il sortit exaspéré, tapant la porte, et criant: «Les femmes sont -stupides avec leurs idées!»</p> - -<p>Jeanne, dans l'après-midi, monta chez l'accouchée. La petite bonne, -veillée par la veuve Dentu, restait immobile dans son lit, les yeux -ouverts, tandis que la garde berçait en ses bras l'enfant nouveau-né.</p> - -<p>Dès qu'elle aperçut sa maîtresse, Rosalie se mit à sangloter, cachant -sa figure dans ses draps, toute secouée de désespoir. Jeanne la voulut -embrasser, mais elle résistait, se voilant. Alors la garde intervint, -lui découvrit le visage; et elle se laissa faire, pleurant encore, mais -doucement.</p> - -<p>Un maigre feu brûlait dans la cheminée; il faisait froid; l'enfant -pleurait. Jeanne n'osait point parler du petit de crainte d'amener une -<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> autre crise; et elle avait pris la main de sa bonne, en répétant -d'un ton machinal: «Ça ne sera rien, ça ne sera rien.» La pauvre fille -regardait à la dérobée vers la garde, tressaillait aux cris du marmot; -et un reste de chagrin l'étranglant jaillissait encore par moments, en -un sanglot convulsif, tandis que des larmes rentrées faisaient un bruit -d'eau dans sa gorge.</p> - -<p>Jeanne, encore une fois, l'embrassa, et, tout bas, lui murmura dans -l'oreille: «Nous en aurons bien soin, va, ma fille.» Puis comme un -nouvel accès de pleurs commençait, elle se sauva bien vite.</p> - -<p>Tous les jours elle y retourna, et tous les jours Rosalie éclatait en -sanglots en apercevant sa maîtresse.</p> - -<p>L'enfant fut mis en nourrice chez une voisine.</p> - -<p>Julien cependant parlait à peine à sa femme, comme s'il eût gardé -contre elle une grosse colère depuis qu'elle avait refusé de renvoyer -la bonne. Un jour il revint sur ce sujet, mais Jeanne tira de sa poche -une lettre de la baronne demandant qu'on lui envoyât immédiatement -cette fille si on ne la gardait pas aux Peuples. Julien, furieux, cria: -«Ta mère est aussi folle que toi.» Mais il n'insista plus.</p> - -<p>Quinze jours après, l'accouchée pouvait déjà se lever, et reprendre son -service.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span></p> - -<p>Alors Jeanne, un matin, la fit asseoir, lui tint les mains et, la -traversant de son regard:</p> - -<p>«Voyons, ma fille, dis-moi tout.»</p> - -<p>Rosalie se mit à trembler, et balbutia: «Quoi, Madame?</p> - -<p>—A qui est-il, cet enfant?»</p> - -<p>Alors la petite bonne fut reprise d'un désespoir épouvantable; et elle -cherchait éperdument à dégager ses mains pour s'en cacher la figure.</p> - -<p>Mais Jeanne l'embrassait malgré elle, la consolait: «C'est un malheur, -que veux-tu, ma fille? Tu as été faible; mais ça arrive à bien -d'autres. Si le père t'épouse, on n'y pensera plus; et nous pourrons le -prendre à notre service avec toi.»</p> - -<p>Rosalie gémissait comme si on l'eût martyrisée, et de temps en temps -donnait une secousse pour se dégager et s'enfuir.</p> - -<p>Jeanne reprit: «Je comprends bien que tu aies honte; mais tu vois que -je ne me fâche pas, que je te parle doucement. Si je te demande le -nom de l'homme, c'est pour ton bien, parce que je sens à ton chagrin -qu'il t'abandonne, et que je veux empêcher cela. Julien ira le trouver, -vois-tu, et nous le forcerons à t'épouser; et comme nous vous garderons -tous les deux, nous le forcerons bien aussi à te rendre heureuse.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></p> - -<p>Cette fois Rosalie fit un effort si brusque qu'elle arracha ses mains -de celles de sa maîtresse, et se sauva comme une folle.</p> - -<p>Le soir, en dînant, Jeanne dit à Julien: «J'ai voulu décider Rosalie à -me révéler le nom de son séducteur. Je n'ai pas pu réussir. Essaye donc -de ton côté pour que nous contraignions ce misérable à l'épouser.»</p> - -<p>Mais Julien tout de suite se fâcha: «Ah! tu sais, je ne veux pas -entendre parler de cette histoire-là, moi. Tu as voulu garder cette -fille, garde-la, mais ne m'embête plus à son sujet.»</p> - -<p>Il semblait, depuis l'accouchement, d'une humeur plus irritable encore; -et il avait pris cette habitude de ne plus parler à sa femme sans -crier comme s'il eût été toujours furieux, tandis qu'au contraire elle -baissait la voix, se faisait douce, conciliante pour éviter toute -discussion; et souvent elle pleurait, la nuit, dans son lit.</p> - -<p>Malgré sa constante irritation, son mari avait repris des habitudes -d'amour oubliées depuis leur retour, et il était rare qu'il passât -trois soirs de suite sans franchir la porte conjugale.</p> - -<p>Rosalie fut bientôt guérie entièrement et devint moins triste, -quoiqu'elle restât comme effarée, poursuivie par une crainte inconnue.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span></p> - -<p>Et elle se sauva deux fois encore, alors que Jeanne essayait de -l'interroger de nouveau.</p> - -<p>Julien tout à coup parut aussi plus aimable; et la jeune femme se -rattachait à de vagues espoirs, retrouvait des gaietés, bien qu'elle se -sentît parfois souffrante de malaises singuliers dont elle ne parlait -point. Le dégel n'était pas venu et depuis bientôt cinq semaines un -ciel clair comme un cristal bleu, le jour, et, la nuit, tout semé -d'étoiles qu'on aurait cru de givre, tant le vaste espace était -rigoureux, s'étendait sur la nappe unie, dure et luisante des neiges.</p> - -<p>Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière leurs rideaux de -grands arbres poudrés de frimas, semblaient endormies en leur chemise -blanche. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus; seules les cheminées des -chaumières révélaient la vie cachée par les minces filets de fumée qui -montaient droit dans l'air glacial.</p> - -<p>La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout semblait mort, tué -par le froid. De temps en temps, on entendait craquer les arbres, -comme si leurs membres de bois se fussent brisés sous l'écorce; et -parfois une grosse branche se détachait et tombait, l'invincible gelée -pétrifiant la sève et rompant les fibres.</p> - -<p>Jeanne attendait anxieusement le retour des <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> souffles tièdes, -attribuant à la rigueur terrible du temps toutes les souffrances vagues -qui la traversaient.</p> - -<p>Tantôt elle ne pouvait plus rien manger, prise de dégoût devant toute -nourriture; tantôt son pouls battait follement; tantôt ses faibles -repas lui donnaient des écœurements d'indigestion; et ses nerfs -tendus, vibrants sans cesse, la faisaient vivre en une agitation -constante et intolérable.</p> - -<p>Un soir le thermomètre descendit encore et Julien, tout frissonnant au -sortir de table (car jamais la salle n'était chauffée à point, tant il -économisait sur le bois), se frotta les mains en murmurant: «Il fera -bon coucher deux cette nuit, n'est-ce pas, ma chatte?»</p> - -<p>Il riait de son rire bon enfant d'autrefois; et Jeanne lui sauta au -cou; mais elle se sentait justement si mal à l'aise, ce soir-là, si -endolorie, si étrangement nerveuse qu'elle le pria, tout bas, en lui -baisant les lèvres, de la laisser dormir seule. Elle lui dit, en -quelques mots, son mal: «Je t'en prie, mon chéri; je t'assure que je ne -suis pas bien. Ça ira mieux demain, sans doute.»</p> - -<p>Il n'insista pas: «Comme il te plaira, ma chère; si tu es malade, il -faut te soigner.»</p> - -<p>Et on parla d'autre chose.</p> - -<p>Elle se coucha de bonne heure. Julien, par <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> extraordinaire, fit -allumer du feu dans sa chambre particulière. Quand on lui annonça que -«ça flambait bien», il baisa sa femme au front, et s'en alla.</p> - -<p>La maison entière semblait travaillée par le froid; les murs pénétrés -avaient des bruits légers comme des frissons; et Jeanne en son lit -grelottait.</p> - -<p>Deux fois elle se releva pour remettre des bûches au foyer, et chercher -des robes, des jupes, des vieux vêtements qu'elle amoncelait sur sa -couche. Rien ne la pouvait réchauffer; ses pieds s'engourdissaient, -tandis qu'en ses mollets et jusqu'en ses cuisses des vibrations -couraient qui la faisaient se retourner sans cesse, s'agiter, s'énerver -à l'excès.</p> - -<p>Bientôt ses dents claquèrent; ses mains tremblèrent; sa poitrine se -serrait; son cœur lent battait de grands coups sourds et semblait -parfois s'arrêter; et sa gorge haletait comme si l'air n'y pouvait plus -entrer.</p> - -<p>Une effroyable angoisse saisit son âme en même temps que l'invincible -froid l'envahissait jusqu'aux moelles. Jamais elle n'avait éprouvé -cela, elle ne s'était sentie abandonnée ainsi par la vie, prête à -exhaler son dernier souffle.</p> - -<p>Elle pensa: «Je vais mourir... Je meurs....»</p> - -<p>Et, frappée d'épouvante, elle sauta du lit, <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> sonna Rosalie, -attendit, sonna de nouveau, attendit encore, frémissante et glacée.</p> - -<p>La petite bonne ne venait point. Elle dormait sans doute de ce dur -premier sommeil que rien ne brise; et Jeanne, perdant l'esprit, -s'élança, pieds nus, dans l'escalier.</p> - -<p>Elle monta sans bruit, à tâtons, trouva la porte, l'ouvrit, appela: -«Rosalie!» avança toujours, heurta le lit, promena ses mains dessus -et reconnut qu'il était vide. Il était vide et tout froid, comme si -personne n'y eût couché.</p> - -<p>Surprise, elle se dit: «Comment! elle est encore partie courir par un -pareil temps!»</p> - -<p>Mais comme son cœur, devenu tout à coup tumultueux, bondissait, -l'étouffait, elle redescendit, les jambes fléchissantes, afin de -réveiller Julien.</p> - -<p>Elle pénétra chez lui violemment, fouettée par cette conviction qu'elle -allait mourir et par le désir de le voir avant de perdre connaissance.</p> - -<p>A la lueur du feu agonisant, elle aperçut, à côté de la tête de son -mari, la tête de Rosalie sur l'oreiller.</p> - -<p>Au cri qu'elle poussa, ils se dressèrent tous les deux. Elle demeura -une seconde immobile dans l'effarement de cette découverte. Puis elle -s'enfuit, rentra dans sa chambre; et comme Julien éperdu avait appelé -«Jeanne!» <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> une peur atroce la saisit de le voir, d'entendre sa -voix, de l'écouter s'expliquer, mentir, de rencontrer son regard face à -face; et elle se précipita de nouveau dans l'escalier qu'elle descendit.</p> - -<p>Elle courait maintenant dans l'obscurité au risque de rouler le long -des marches, de se casser les membres sur la pierre. Elle allait devant -elle, poussée par un impérieux besoin de fuir, de ne plus apprendre -rien, de ne plus voir personne.</p> - -<p>Quand elle fut en bas, elle s'assit sur une marche, toujours en chemise -et nu-pieds; et elle demeurait là, l'esprit perdu.</p> - -<p>Julien avait sauté du lit, s'habillait à la hâte. Elle l'entendit -remuer, marcher. Elle se redressa pour se sauver de lui. Déjà il -descendait aussi l'escalier, et il criait: «Écoute, Jeanne!»</p> - -<p>Non, elle ne voulait pas écouter ni se laisser toucher du bout des -doigts; et elle se jeta dans la salle à manger, courant comme devant -un assassin. Elle cherchait une issue, une cachette, un coin noir, un -moyen de l'éviter. Elle se blottit sous la table. Mais déjà il ouvrait -la porte, sa lumière à la main, répétant toujours: «Jeanne!» et elle -repartit comme un lièvre, s'élança dans la cuisine, en fit deux fois -le tour à la façon d'une bête acculée; et, <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> comme il la rejoignait -encore, elle ouvrit brusquement la porte du jardin et s'élança dans la -campagne.</p> - -<p>Le contact glacé de la neige où ses jambes nues entraient parfois -jusqu'aux genoux lui donna soudain une énergie désespérée. Elle n'avait -pas froid, bien que toute découverte; elle ne sentait plus rien tant -la convulsion de son âme avait engourdi son corps, et elle courait, -blanche comme la terre.</p> - -<p>Elle suivit la grande allée, traversa le bosquet, franchit le fossé et -partit à travers la lande.</p> - -<p>Pas de lune; les étoiles luisaient comme une semaille de feu dans le -noir du ciel; mais la plaine était claire cependant, d'une blancheur -terne, d'une immobilité figée, d'un silence infini.</p> - -<p>Jeanne allait vite, sans souffler, sans savoir, sans réfléchir à rien. -Et soudain elle se trouva au bord de la falaise. Elle s'arrêta net, par -instinct, et s'accroupit, vidée de toute pensée et de toute volonté.</p> - -<p>Dans le trou sombre devant elle la mer invisible et muette exhalait -l'odeur salée de ses varechs à marée basse.</p> - -<p>Elle demeura là longtemps, inerte d'esprit comme de corps; puis, tout à -coup, elle se mit à trembler, mais à trembler follement <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> comme une -voile qu'agite le vent. Ses bras, ses mains, ses pieds secoués par une -force invincible palpitaient, vibraient de sursauts précipités; et la -connaissance lui revint brusquement, claire et poignante.</p> - -<p>Puis des visions anciennes passèrent devant ses yeux; cette promenade -avec Lui dans le bateau du père Lastique, leur causerie, son amour -naissant, le baptême de la barque; puis elle remonta plus loin jusqu'à -cette nuit bercée de rêves à son arrivée aux Peuples. Et maintenant! -maintenant! Oh! sa vie était cassée, toute joie finie, toute attente -impossible; et l'épouvantable avenir plein de tortures, de trahisons et -de désespoir lui apparut. Autant mourir, ce serait fini tout de suite.</p> - -<p>Mais une voix criait au loin: «C'est ici, voilà ses pas; vite, vite, -par ici!» C'était Julien qui la cherchait.</p> - -<p>Oh! elle ne le voulait pas revoir. Dans l'abîme, là, devant elle, elle -entendait maintenant un petit bruit, le vague glissement de la mer sur -les roches.</p> - -<p>Elle se dressa, toute soulevée déjà pour s'élancer; et, jetant à la -vie l'adieu des désespérés, elle gémit le dernier mot des mourants, le -dernier mot des jeunes soldats éventrés dans les batailles: «Maman!»</p> - -<p>Soudain la pensée de petite mère la traversa; <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> elle la vit -sanglotant; elle vit son père à genoux devant son cadavre broyé, elle -eut en une seconde toute la souffrance de leur désespoir.</p> - -<p>Alors elle retomba mollement dans la neige; et elle ne se sauva -plus quand Julien et le père Simon, suivis de Marius qui tenait une -lanterne, la saisirent par les bras pour la rejeter en arrière, tant -elle était près du bord.</p> - -<p>Ils firent d'elle ce qu'ils voulurent, car elle ne pouvait plus remuer. -Elle sentit qu'on l'emportait, puis qu'on la mettait dans un lit, puis -qu'on la frictionnait avec des linges brûlants; puis tout souvenir -s'effaça, toute connaissance disparut.</p> - -<p>Puis un cauchemar—était-ce un cauchemar?—l'obséda. Elle était couchée -dans sa chambre. Il faisait jour, mais elle ne pouvait pas se lever. -Pourquoi? elle n'en savait rien. Alors elle entendait un petit bruit -sur le plancher, une sorte de grattement, de frôlement, et soudain une -souris, une petite souris grise passait vivement sur son drap. Une -autre aussitôt la suivait, puis une troisième qui s'avançait vers la -poitrine, de son trot vif et menu. Jeanne n'avait pas peur; mais elle -voulut prendre la bête et lança sa main, sans y parvenir.</p> - -<p>Alors d'autres souris, dix, vingt, des centaines, <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> des milliers -surgirent de tous les côtés. Elles grimpaient aux colonnes, filaient -sur les tapisseries, couvraient la couche tout entière. Et bientôt -elles pénétrèrent sous les couvertures; Jeanne les sentait glisser sur -sa peau, chatouiller ses jambes, descendre et monter le long de son -corps. Elle les voyait venir du pied du lit pour pénétrer dedans contre -sa gorge; et elle se débattait, jetait ses mains en avant pour en -saisir une et les refermait toujours vides.</p> - -<p>Elle s'exaspérait, voulait fuir, criait, et il lui semblait qu'on -la tenait immobile, que des bras vigoureux l'enlaçaient et la -paralysaient; mais elle ne voyait personne.</p> - -<p>Elle n'avait point la notion du temps. Cela dut être long, très long.</p> - -<p>Puis elle eut un réveil, un réveil las, meurtri, doux cependant. Elle -se sentait faible, faible. Elle ouvrit les yeux, et ne s'étonna pas de -voir petite mère assise dans sa chambre, avec un gros homme qu'elle ne -connaissait point.</p> - -<p>Quel âge avait-elle? elle n'en savait rien et se croyait toute petite -fille. Elle n'avait, non plus, aucun souvenir.</p> - -<p>Le gros homme dit: «Tenez, la connaissance revient.» Et petite mère se -mit à pleurer. Alors le gros homme reprit: «Voyons, <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> soyez calme, -Madame la baronne, je vous dis que j'en réponds maintenant. Mais ne lui -parlez de rien, de rien. Qu'elle dorme.»</p> - -<p>Et il sembla à Jeanne qu'elle vivait encore très longtemps assoupie, -reprise par un pesant sommeil dès qu'elle essayait de penser; et elle -n'essayait pas non plus de se rappeler quoi que ce soit, comme si, -vaguement, elle avait eu peur de la réalité reparue en sa tête.</p> - -<p>Or, une fois, comme elle s'éveillait, elle aperçut Julien, seul près -d'elle; et brusquement, tout lui revint, comme si un rideau se fût levé -qui cachait sa vie passée.</p> - -<p>Elle eut au cœur une douleur horrible et voulut fuir encore. Elle -rejeta ses draps, sauta par terre et tomba, ses jambes ne la pouvant -plus porter.</p> - -<p>Julien s'élança vers elle; et elle se mit à hurler pour qu'il ne la -touchât point. Elle se tordait, se roulait. La porte s'ouvrit. Tante -Lison accourait avec la veuve Dentu, puis le baron, puis enfin petite -mère arriva soufflant, éperdue.</p> - -<p>On la recoucha; et aussitôt elle ferma les yeux sournoisement pour ne -point parler et pour réfléchir à son aise.</p> - -<p>Sa mère et sa tante la soignaient, s'empressaient, l'interrogeaient: -«Nous entends-tu maintenant, Jeanne, ma petite Jeanne?».</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span></p> - -<p>Elle faisait la sourde, ne répondant pas; et elle s'aperçut très bien -de la journée finie. La nuit vint. La garde s'installa près d'elle, et -la faisait boire de temps en temps.</p> - -<p>Elle buvait sans rien dire, mais elle ne dormait plus; elle raisonnait -péniblement, cherchant des choses qui lui échappaient, comme si elle -avait eu des trous dans sa mémoire, de grandes places blanches et vides -où les événements ne s'étaient point marqués.</p> - -<p>Peu à peu, après de longs efforts, elle retrouva tous les faits.</p> - -<p>Et elle y réfléchit avec une obstination fixe.</p> - -<p>Petite mère, tante Lison et le baron étaient venus, donc elle avait été -très malade. Mais Julien? Qu'avait-il dit? Ses parents savaient-ils? -Et Rosalie? où était-elle? Et puis que faire? que faire? Une idée -l'illumina—retourner, avec père et petite mère, à Rouen, comme -autrefois. Elle serait veuve; voilà tout.</p> - -<p>Alors elle attendit, écoutant ce qu'on disait autour d'elle, comprenant -fort bien sans le laisser voir, jouissant de ce retour de raison, -patiente et rusée.</p> - -<p>Le soir, enfin, elle se trouva seule avec la baronne et elle appela, -tout bas: «Petite mère!» Sa propre voix l'étonna, lui parut changée. -La baronne lui saisit les mains: <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> «Ma fille! ma Jeanne chérie! ma -fille, tu me reconnais?</p> - -<p>—Oui, petite mère, mais il ne faut point pleurer; nous avons à causer -longtemps. Julien t'a-t-il dit pourquoi je me suis sauvée dans la neige?</p> - -<p>—Oui, ma mignonne, tu as eu une grosse fièvre très dangereuse.</p> - -<p>—Ce n'est pas ça, maman. J'ai eu la fièvre après; mais t'a-t-il dit ce -qui me l'a donnée, cette fièvre, et pourquoi je me suis sauvée?</p> - -<p>—Non, ma chérie.</p> - -<p>—C'est parce que j'ai trouvé Rosalie dans son lit.»</p> - -<p>La baronne crut qu'elle délirait encore, la caressa. «Dors, ma -mignonne, calme-toi, essaye de dormir.»</p> - -<p>Mais Jeanne, obstinée, reprit: «J'ai toute ma raison maintenant, -petite maman, je ne dis pas de folies comme j'ai dû en dire les jours -derniers. Je me sentais malade une nuit, alors j'ai été chercher -Julien. Rosalie était couchée avec lui. J'ai perdu la tête de chagrin -et je me suis sauvée dans la neige pour me jeter à la falaise.»</p> - -<p>Mais la baronne répétait: «Oui, ma mignonne, tu as été bien malade, -bien malade.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span></p> - -<p>—Ce n'est pas ça, maman, j'ai trouvé Rosalie dans le lit de Julien, -et je ne veux plus rester avec lui. Tu m'emmèneras à Rouen comme -autrefois.»</p> - -<p>La baronne, à qui le médecin avait recommandé de ne contrarier Jeanne -en rien, répondit: «Oui, ma mignonne.»</p> - -<p>Mais la malade s'impatienta: «Je vois bien que tu ne me crois pas. Va -chercher petit père, lui, il finira bien par me comprendre.»</p> - -<p>Et petite mère se leva difficilement, prit ses deux cannes, sortit en -traînant ses pieds, puis revint après quelques minutes avec le baron -qui la soutenait.</p> - -<p>Ils s'assirent devant le lit et Jeanne aussitôt commença. Elle dit -tout, doucement, d'une voix faible, avec clarté: le caractère bizarre -de Julien, ses duretés, son avarice, et enfin son infidélité.</p> - -<p>Quand elle eut fini, le baron vit bien qu'elle ne divaguait pas, mais -il ne savait que penser, que résoudre et que répondre.</p> - -<p>Il lui prit la main, d'une façon tendre, comme autrefois quand il -l'endormait avec des histoires. «Écoute, ma chérie, il faut agir avec -prudence. Ne brusquons rien; tâche de supporter ton mari jusqu'au -moment où nous aurons pris une résolution... Tu me le promets?» <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> -Elle murmura: «Je veux bien, mais je ne resterai pas ici quand je serai -guérie.»</p> - -<p>Puis, tout bas, elle ajouta: «Où est Rosalie maintenant?»</p> - -<p>Le baron reprit: «Tu ne la verras plus.» Mais elle s'obstinait. «Où -est-elle? je veux savoir.» Alors il avoua qu'elle n'avait point quitté -la maison; mais il affirma qu'elle allait partir.</p> - -<p>En sortant de chez la malade, le baron, tout chauffé par la colère, -blessé dans son cœur de père, alla trouver Julien, et, brusquement: -«Monsieur, je viens vous demander compte de votre conduite vis-à-vis de -ma fille. Vous l'avez trompée avec votre servante; cela est doublement -indigne.»</p> - -<p>Mais Julien joua l'innocent, nia avec passion, jura, prit Dieu à -témoin. Quelle preuve avait-on d'ailleurs? Est-ce que Jeanne n'était -pas folle? ne venait-elle pas d'avoir une fièvre cérébrale? ne -s'était-elle pas sauvée par la neige, une nuit, dans un accès de -délire, au début de sa maladie? Et c'est justement au milieu de cet -accès, alors qu'elle courait presque nue par la maison, qu'elle -prétendait avoir vu sa bonne dans le lit de son mari!</p> - -<p>Et il s'emportait; il menaça d'un procès; il s'indignait avec -véhémence. Et le baron, confus, fit des excuses, demanda pardon, et -<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> tendit sa main loyale que Julien refusa de prendre.</p> - -<p>Quand Jeanne connut la réponse de son mari, elle ne se fâcha point et -répondit: «Il ment, papa, mais nous finirons par le convaincre.»</p> - -<p>Et pendant deux jours elle fut taciturne recueillie, méditant.</p> - -<p>Puis, le troisième matin, elle voulut voir Rosalie. Le baron refusa de -faire monter la bonne, déclara qu'elle était partie. Jeanne ne céda -point, répétant: «Alors qu'on aille la chercher chez elle.»</p> - -<p>Et déjà elle s'irritait quand le docteur entra. On lui dit tout pour -qu'il jugeât. Mais Jeanne soudain se mit à pleurer, énervée outre -mesure, criant presque: «Je veux voir Rosalie: je veux la voir!»</p> - -<p>Alors le médecin lui prit la main, et, à voix basse: «Calmez-vous, -Madame; toute émotion pourrait devenir grave; car vous êtes enceinte.»</p> - -<p>Elle demeura saisie, comme frappée d'un coup; et il lui sembla tout de -suite que quelque chose remuait en elle. Puis elle resta silencieuse, -n'écoutant pas même ce qu'on disait, s'enfonçant en sa pensée. Elle -ne put dormir de la nuit, tenue en éveil par cette idée nouvelle et -singulière qu'un enfant vivait <span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> là, dans son ventre; et triste, -peinée qu'il fût le fils de Julien; inquiète, craignant qu'il ne -ressemblât à son père. Au jour venu, elle fit appeler le baron. «Petit -père, ma résolution est bien prise; je veux tout savoir, surtout -maintenant; tu entends, je veux; et tu sais qu'il ne faut pas me -contrarier dans la situation où je suis. Écoute bien. Tu vas aller -chercher M. le curé. J'ai besoin de lui pour empêcher Rosalie de -mentir; puis, dès qu'il sera venu, tu la feras monter et tu resteras là -avec petite mère. Surtout veille à ce que Julien n'ait pas de soupçons.»</p> - -<p>Une heure plus tard le prêtre entrait, engraissé encore, soufflant -autant que petite mère. Il s'assit auprès d'elle dans un fauteuil, -le ventre tombant entre ses jambes ouvertes; et il commença par -plaisanter, en passant par habitude son mouchoir à carreaux sur son -front: «Eh bien, Madame la baronne, je crois que nous ne maigrissons -pas; m'est avis que nous faisons la paire.» Puis, se tournant vers le -lit de la malade: «Hé! hé! qu'est-ce qu'on m'a dit, ma jeune dame, que -nous aurions bientôt un nouveau baptême? Ah! ah! ah! pas d'une barque, -cette fois. Et il ajouta d'un ton grave: «Ce sera un défenseur pour -la patrie»; puis, après une courte réflexion: «A moins que ce ne soit -une bonne mère <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> de famille;» et, saluant la baronne, «comme vous, -Madame».</p> - -<p>Mais la porte du fond s'ouvrit. Rosalie, éperdue, larmoyant, refusait -d'entrer, cramponnée à l'encadrement, et poussée par le baron. -Impatienté, il la jeta d'une secousse dans la chambre. Alors elle se -couvrit la face de ses mains et resta debout, sanglotant.</p> - -<p>Jeanne, dès qu'elle l'aperçut, se dressa brusquement, s'assit, plus -pâle que ses draps; et son cœur affolé soulevait de ses battements -la mince chemise collée à sa peau. Elle ne pouvait parler, respirant à -peine, suffoquée. Enfin, elle prononça d'une voix coupée par l'émotion. -«Je... je... n'aurais pas... pas besoin... de t'interroger. Il... il me -suffit de te voir ainsi... de... de voir ta... ta honte devant moi.»</p> - -<p>Après une pause, car le souffle lui manquait, elle reprit: «Mais je -veux tout savoir, tout... tout. J'ai fait venir M. le curé pour que ce -soit comme une confession, tu entends.»</p> - -<p>Immobile, Rosalie poussait presque des cris entre ses mains crispées.</p> - -<p>Le baron, que la colère gagnait, lui saisit les bras, les écarta -violemment, et, la jetant à genoux près du lit: «Parle donc... -Réponds.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span></p> - -<p>Elle resta par terre, dans la posture qu'on prête aux Madeleines, -le bonnet de travers, le tablier sur le parquet, le visage voilé de -nouveau de ses mains redevenues libres.</p> - -<p>Alors le curé lui parla: «Allons, ma fille, écoute ce qu'on te dit, et -réponds. Nous ne voulons pas te faire de mal; mais on veut savoir ce -qui s'est passé.»</p> - -<p>Jeanne, penchée au bord de sa couche, la regardait. Elle dit: «C'est -bien vrai que tu étais dans le lit de Julien quand je vous ai surpris.»</p> - -<p>Rosalie, à travers ses mains, gémit: «Oui, Madame.»</p> - -<p>Alors, brusquement, la baronne se mit à pleurer aussi avec un gros -bruit de suffocation; et ses sanglots convulsifs accompagnaient ceux de -Rosalie.</p> - -<p>Jeanne, les yeux droits sur la bonne, demanda: «Depuis quand cela -durait-il?»</p> - -<p>Rosalie balbutia: «Depuis qu'il est v'nu.»</p> - -<p>Jeanne ne comprenait pas. «Depuis qu'il est venu... Alors... depuis... -depuis le printemps?</p> - -<p>—Oui, Madame.</p> - -<p>—Depuis qu'il est entré dans cette maison?</p> - -<p>—Oui, Madame.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span></p> - -<p>Et Jeanne, comme oppressée de questions, interrogea d'une voix -précipitée:</p> - -<p>«Mais comment cela s'est-il fait? Comment te l'a-t-il demandé? Comment -t'a-t-il prise? Qu'est-ce qu'il t'a dit? A quel moment, comment as-tu -cédé? comment as-tu pu te donner à lui?»</p> - -<p>Et Rosalie, écartant ses mains cette fois, saisie aussi d'une fièvre de -parler, d'un besoin de répondre:</p> - -<p>«J'sais ti, mé? C'est le jour qu'il a dîné ici la première fois, qu'il -est v'nu m'trouver dans ma chambre. Il s'était caché dans l'grenier. -J'ai pas osé crier pour pas faire d'histoire. Il s'est couché avec mé; -j'savais pu c'que j'faisais à çu moment-là; il a fait c'qu'il a voulu. -J'ai rien dit parce que je l'trouvais gentil!...»</p> - -<p>Alors Jeanne, poussant un cri:</p> - -<p>«Mais... ton... ton enfant... c'est à lui?...»</p> - -<p>Rosalie sanglota.</p> - -<p>«Oui, Madame.»</p> - -<p>Puis toutes deux se turent.</p> - -<p>On n'entendait plus que le bruit des larmes de Rosalie et de la baronne.</p> - -<p>Jeanne accablée sentit à son tour ses yeux ruisselants; et les gouttes -sans bruit coulèrent sur ses joues.</p> - -<p>L'enfant de sa bonne avait le même père que le sien! Sa colère était -tombée. Elle se <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> sentait maintenant toute pénétrée d'un désespoir -morne, lent, profond, infini.</p> - -<p>Elle reprit enfin d'une voix changée, mouillée, d'une voix de femme qui -pleure:</p> - -<p>«Quand nous sommes revenus de... de là-bas... du voyage... quand est-ce -qu'il a recommencé?»</p> - -<p>La petite bonne, tout à fait écroulée par terre, balbutia: «Le... le -premier soir il est v'nu.»</p> - -<p>Chaque parole tordait le cœur de Jeanne. Ainsi, le premier soir, le -soir du retour aux Peuples, il l'avait quittée pour cette fille. Voilà -pourquoi il la laissait dormir seule!</p> - -<p>Elle en savait assez, maintenant, elle ne voulait plus rien apprendre; -elle cria! «Va-t'en, va-t'en!» Et comme Rosalie ne bougeait point, -anéantie, Jeanne appela son père: «Emmène-la, emporte-la.» Mais le -curé, qui n'avait encore rien dit, jugea le moment venu de placer un -petit sermon.</p> - -<p>«C'est très mal, ce que tu as fait là, ma fille, très mal; et le bon -Dieu ne te pardonnera pas de sitôt. Pense à l'enfer qui t'attend si tu -ne gardes pas désormais une bonne conduite. Maintenant que tu as un -enfant, il faut que tu te ranges. Madame la baronne fera sans doute -quelque chose pour toi, et nous te trouverons un mari...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span></p> - -<p>Il aurait longtemps parlé, mais le baron, ayant de nouveau saisi -Rosalie par les épaules, la souleva, la traîna jusqu'à la porte, et la -jeta, comme un paquet, dans le couloir.</p> - -<p>Dès qu'il fut revenu, plus pâle que sa fille, le curé reprit la parole: -«Que voulez-vous? elles sont toutes comme ça dans le pays. C'est une -désolation, mais on n'y peut rien, et il faut bien un peu d'indulgence -pour les faiblesses de la nature. Elles ne se marient jamais sans -être enceintes, jamais, Madame.» Et il ajouta, souriant: «On dirait -une coutume locale.» Puis d'un ton indigné: «Jusqu'aux enfants qui -s'en mêlent. N'ai-je pas trouvé l'an dernier, dans le cimetière, deux -petits du catéchisme, le garçon et la fille! J'ai prévenu les parents! -Savez-vous ce qu'ils m'ont répondu? «Qu'voulez-vous, Monsieur l'curé, -c'est pas nous qui leur avons appris ces saletés-là, j'y pouvons -rien.»—Voilà, Monsieur, votre bonne a fait comme les autres...»</p> - -<p>Mais le baron, qui tremblait d'énervement, l'interrompit: «Elle? que -m'importe! mais c'est Julien qui m'indigne. C'est infâme ce qu'il a -fait là, et je vais emmener ma fille.»</p> - -<p>Et il marchait s'animant toujours, exaspéré: «C'est infâme d'avoir -ainsi trahi ma fille, infâme! <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> C'est un gueux, cet homme, une -canaille, un misérable; et je le lui dirai, je le souffletterai, je le -tuerai sous ma canne!»</p> - -<p>Mais le prêtre, qui absorbait lentement une prise de tabac à côté -de la baronne en larmes, et qui cherchait à accomplir son ministère -d'apaisement, reprit: «Voyons, Monsieur le baron, entre nous il a -fait comme tout le monde. En connaissez-vous beaucoup, des maris qui -soient fidèles?» Et il ajouta, avec une bonhomie malicieuse: «Tenez, je -parie que vous-même vous avez fait vos farces. Voyons, la main sur la -conscience, est-ce vrai?» Le baron s'était arrêté, saisi, en face du -prêtre qui continua: «Eh oui, vous avez fait comme les autres. Qui sait -même si vous n'avez jamais tâté d'une petite bobonne comme celle-là. Je -vous dis que tout le monde en fait autant. Votre femme n'en a pas été -moins heureuse ni moins aimée, n'est-ce pas?»</p> - -<p>Le baron ne remuait plus, bouleversé.</p> - -<p>C'était vrai, parbleu, qu'il en avait fait autant, et souvent encore, -toutes les fois qu'il avait pu; et il n'avait pas respecté non plus le -toit conjugal; et, quand elles étaient jolies, il n'avait jamais hésité -devant les servantes de sa femme! Était-il pour cela un misérable? -Pourquoi jugeait-il si sévèrement <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> la conduite de Julien alors -qu'il n'avait jamais même songé que la sienne pût être coupable?</p> - -<p>Et la baronne, tout essoufflée encore de sanglots, eut sur les lèvres -une ombre de sourire au souvenir des fredaines de son mari, car elle -était de cette race sentimentale, vite attendrie, et bienveillante, -pour qui les aventures d'amour font partie de l'existence.</p> - -<p>Jeanne, affaissée, les yeux ouverts devant elle, allongée sur le dos et -les bras inertes, songeait douloureusement. Une parole de Rosalie lui -était revenue qui lui blessait l'âme, et pénétrait comme une vrille en -son cœur: «Moi, j'ai rien dit parce que je l'trouvais gentil.»</p> - -<p>Elle aussi l'avait trouvé gentil; et c'est uniquement pour cela qu'elle -s'était donnée, liée pour la vie, qu'elle avait renoncé à toute autre -espérance, à tous les projets entrevus, à tout l'inconnu de demain. -Elle était tombée dans ce mariage, dans ce trou sans bords pour -remonter, dans cette misère, dans cette tristesse, dans ce désespoir, -parce que, comme Rosalie, elle l'avait trouvé gentil!</p> - -<p>La porte s'ouvrit d'une poussée furieuse. Julien parut, l'air féroce. -Il avait aperçu, dans l'escalier, Rosalie gémissant et il venait -savoir, comprenant qu'on tramait quelque <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> chose, que la bonne avait -parlé sans doute. La vue du prêtre le cloua sur place.</p> - -<p>Il demanda d'une voix tremblante, mais calme: «Quoi? qu'y a-t-il?» -Le baron, si violent tout à l'heure, n'osait rien dire, craignant -l'argument du curé et son propre exemple invoqué par son gendre. Petite -mère larmoyait plus fort; mais Jeanne s'était soulevée sur ses mains -et elle regardait, haletante, celui qui la faisait si cruellement -souffrir. Elle balbutia: «Il y a que nous n'ignorons plus rien, que -nous savons toutes vos infamies depuis... depuis le jour où vous êtes -entré dans cette maison... il y a que l'enfant de cette bonne est -à vous comme... comme... le mien... ils seront frères...» Et, une -surabondance de douleur lui étant venue à cette pensée, elle s'affaissa -dans ses draps et pleura frénétiquement.</p> - -<p>Il restait béant, ne sachant que dire ni que faire. Le curé intervint -encore.</p> - -<p>«Voyons, voyons, ne nous chagrinons pas tant que ça, ma jeune dame, -soyez raisonnable.» Il se leva, s'approcha du lit, et posa sa main -tiède sur le front de cette désespérée. Ce simple contact l'amollit -étrangement; elle se sentit aussitôt alanguie, comme si cette forte -main de rustre habituée aux gestes qui absolvent, aux caresses -réconfortantes, lui eût <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> apporté dans son toucher un apaisement -mystérieux.</p> - -<p>Le bonhomme, demeuré debout, reprit: «Madame, il faut toujours -pardonner. Voilà un grand malheur qui vous arrive; mais Dieu, dans sa -miséricorde, l'a compensé par un grand bonheur, puisque vous allez être -mère. Cet enfant sera votre consolation. C'est en son nom que je vous -implore, que je vous adjure de pardonner l'erreur de M. Julien. Ce sera -un lien nouveau entre vous, un gage de sa fidélité future. Pouvez-vous -rester séparée de cœur de celui dont vous portez l'œuvre dans -votre flanc?»</p> - -<p>Elle ne répondait point, broyée, endolorie, épuisée maintenant, sans -force même pour la colère et la rancune. Ses nerfs lui semblaient -lâches, coupés doucement, elle ne vivait plus qu'à peine.</p> - -<p>La baronne, pour qui tout ressentiment semblait impossible, et dont -l'âme était incapable d'un effort prolongé, murmura: «Voyons, Jeanne.»</p> - -<p>Alors le curé prit la main du jeune homme, et, l'attirant près du -lit, la posa dans la main de sa femme. Il appliqua dessus une petite -tape comme pour les unir d'une façon définitive; et, quittant son ton -prêcheur et professionnel, il dit, d'un air content: <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> «Allons, -c'est fait: croyez-moi, ça vaut mieux.»</p> - -<p>Puis les deux mains, rapprochées un moment, se séparèrent aussitôt. -Julien, n'osant embrasser Jeanne, baisa sa belle-mère au front, pivota -sur ses talons, prit le bras du baron qui se laissa faire, heureux au -fond que la chose fût arrangée ainsi; et ils sortirent ensemble pour -fumer un cigare.</p> - -<p>Alors la malade anéantie s'assoupit pendant que le prêtre et petite -mère causaient doucement à voix basse.</p> - -<p>L'abbé parlait, expliquant, développant ses idées; et la baronne -consentait toujours d'un signe de tête. Il dit, enfin, pour conclure: -«Donc, c'est entendu; vous donnez à cette fille la ferme de Barville, -et je me charge de lui trouver un mari, un brave garçon, rangé. Oh! -avec un bien de vingt mille francs, nous ne manquerons pas d'amateurs. -Nous n'aurons que l'embarras du choix.»</p> - -<p>Et la baronne souriait maintenant, heureuse, avec deux larmes restées -en route sur ses joues, mais dont la traînée humide était déjà séchée.</p> - -<p>Elle insistait: «C'est entendu, Barville vaut, au bas mot, vingt mille -francs, mais on placera le bien sur la tête de l'enfant; les parents en -auront la jouissance pendant leur vie.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span></p> - -<p>Et le curé se leva, serra la main de petite mère: «Ne vous dérangez -point, Madame la baronne, ne vous dérangez point; je sais ce que vaut -un pas.»</p> - -<p>Comme il sortait, il rencontra tante Lison qui venait voir sa malade. -Elle ne s'aperçut de rien; on ne lui dit rien; et elle ne sut rien, -comme toujours.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span></p> - -<h3>VIII</h3> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">R</span><span class="smcap">osalie</span> avait quitté la maison et Jeanne accomplissait la période de -sa grossesse douloureuse. Elle ne se sentait au cœur aucun plaisir -à se savoir mère, trop de chagrins l'avaient accablée. Elle attendait -son enfant sans curiosité, courbée encore sous des appréhensions de -malheurs indéfinis.</p> - -<p>Le printemps était venu tout doucement. Les arbres nus frémissaient -sous la brise encore fraîche, mais dans l'herbe humide des fossés, -où pourrissaient les feuilles de l'automne, les primevères jaunes -commençaient à se montrer. De toute la plaine, des cours de ferme, -des champs détrempés, s'élevait une senteur d'humidité, comme un goût -de fermentation. Et une foule de petites pointes vertes sortait de la -terre brune et luisait aux rayons du soleil.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span></p> - -<p>Une grosse femme, bâtie en forteresse, remplaçait Rosalie et soutenait -la baronne dans ses promenades monotones tout le long de son allée, où -la trace de son pied plus lourd restait sans cesse humide et boueuse.</p> - -<p>Petit père donnait le bras à Jeanne alourdie maintenant et toujours -souffrante; et tante Lison inquiète, affairée de l'événement prochain, -lui tenait la main de l'autre côté, toute troublée de ce mystère -qu'elle ne devait jamais connaître.</p> - -<p>Ils allaient tous ainsi sans guère parler, pendant des heures, tandis -que Julien parcourait le pays à cheval, ce goût nouveau l'ayant envahi -subitement.</p> - -<p>Rien ne vint plus troubler leur vie morne. Le baron, sa femme et le -vicomte firent une visite aux Fourville que Julien semblait déjà -connaître beaucoup, sans qu'on s'expliquât au juste comment. Une autre -visite de cérémonie fut échangée avec les Briseville, toujours cachés -en leur manoir dormant.</p> - -<p>Un après-midi, vers quatre heures, comme deux cavaliers, l'homme et la -femme, entraient au trot dans la cour précédant le château, Julien, -très animé, pénétra dans la chambre de Jeanne. «Vite, vite, descends. -Voici les Fourville. Ils viennent en voisins, tout simplement, sachant -ton état. Dis que <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> je suis sorti, mais que je vais rentrer. Je fais -un bout de toilette.»</p> - -<p>Jeanne, étonnée, descendit. Une jeune femme pâle, jolie, avec une -figure douloureuse, des yeux exaltés, et des cheveux d'un blond mat -comme s'ils n'avaient jamais été caressés d'un rayon de soleil, -présenta tranquillement son mari, une sorte de géant, de croquemitaine -à grandes moustaches rousses. Puis elle ajouta: «Nous avons eu -plusieurs fois l'occasion de rencontrer M. de Lamare. Nous savons par -lui combien vous êtes souffrante; et nous n'avons pas voulu tarder -davantage à venir vous voir en voisins, sans cérémonie du tout. Vous -le voyez, d'ailleurs, nous sommes à cheval. J'ai eu, en outre, l'autre -jour, le plaisir de recevoir la visite de Madame votre mère et du -baron.»</p> - -<p>Elle parlait avec une aisance infinie, familière et distinguée. Jeanne -fut séduite et l'adora tout de suite. «Voici une amie», pensa-t-elle.</p> - -<p>Le comte de Fourville, au contraire, semblait un ours entré dans un -salon. Quand il fut assis, il posa son chapeau sur la chaise voisine, -hésita quelque temps sur ce qu'il ferait de ses mains, les appuya sur -ses genoux, sur les bras de son fauteuil, puis enfin croisa les doigts -comme pour une prière.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span></p> - -<p>Tout à coup Julien entra. Jeanne stupéfaite ne le reconnaissait plus. -Il s'était rasé. Il était beau, élégant et séduisant comme aux jours de -leurs fiançailles. Il serra la patte velue du comte qui sembla réveillé -par sa venue, et baisa la main de la comtesse dont la joue d'ivoire -rosit un peu, et dont les paupières eurent un tressaillement.</p> - -<p>Il parla. Il fut aimable comme autrefois. Ses larges yeux, miroirs -d'amour, étaient redevenus caressants; et ses cheveux, tout à l'heure -ternes et durs, avaient repris soudain sous la brosse et l'huile -parfumée leurs molles et luisantes ondulations.</p> - -<p>Au moment où les Fourville repartaient, la comtesse se tourna vers lui: -«Voulez-vous, mon cher vicomte, faire jeudi une promenade à cheval?»</p> - -<p>Puis, pendant qu'il s'inclinait en murmurant: «Mais certainement, -Madame», elle prit la main de Jeanne, et d'une voix tendre et -pénétrante, avec un sourire affectueux: «Oh! quand vous serez guérie, -nous galoperons tous les trois par le pays. Ce sera délicieux; -voulez-vous?»</p> - -<p>D'un geste aisé elle releva la queue de son amazone; puis elle fut en -selle avec une légèreté d'oiseau, tandis que son mari, après avoir -gauchement salué, enfourchait sa grande <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> bête normande, d'aplomb -là-dessus comme un centaure.</p> - -<p>Quand ils eurent disparu au tournant de la barrière, Julien, qui -semblait enchanté, s'écria: «Quelles charmantes gens! Voilà une -connaissance qui nous sera utile.»</p> - -<p>Jeanne, contente aussi sans savoir pourquoi, répondit: «La petite -comtesse est ravissante, je sens que je l'aimerai; mais le mari a l'air -d'une brute. Où les as-tu donc connus?»</p> - -<p>Il se frottait gaiement les mains: «Je les ai rencontrés par hasard -chez les Briseville. Le mari semble un peu rude. C'est un chasseur -enragé, mais un vrai noble, celui-là.»</p> - -<p>Et le dîner fut presque joyeux, comme si un bonheur caché était entré -dans la maison.</p> - -<p>Et rien de nouveau n'arriva plus jusqu'aux derniers jours de juillet.</p> - -<p>Un mardi soir, comme ils étaient assis sous le platane, autour -d'une table de bois qui portait deux petits verres et un carafon -d'eau-de-vie, Jeanne soudain poussa une sorte de cri, et, devenant très -pâle, porta les deux mains à son flanc. Une douleur rapide, aiguë, -l'avait brusquement parcourue, puis s'était éteinte aussitôt.</p> - -<p>Mais, au bout de dix minutes, une autre douleur la traversa, qui fut -plus longue, bien <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> que moins vive. Elle eut grand'peine à rentrer, -presque portée par son père et son mari. Le court trajet du platane à -sa chambre lui parut interminable; et elle geignait involontairement, -demandant à s'asseoir, à s'arrêter, accablée par une sensation -intolérable de pesanteur dans le ventre.</p> - -<p>Elle n'était pas à terme, l'enfantement n'étant prévu que pour -septembre; mais, comme on craignait un accident, une carriole fut -attelée, et le père Simon partit au galop pour chercher le médecin.</p> - -<p>Il arriva vers minuit, et, du premier coup d'œil, reconnut les -symptômes d'un accouchement prématuré.</p> - -<p>Dans le lit les souffrances s'étaient un peu apaisées, mais une -angoisse affreuse étreignait Jeanne, une défaillance désespérée de tout -son être, quelque chose comme le pressentiment, le toucher mystérieux -de la mort. Il est de ces moments où elle nous effleure de si près que -son souffle nous glace le cœur.</p> - -<p>La chambre était pleine de monde. Petite mère suffoquait, affaissée -dans un fauteuil. Le baron, dont les mains tremblaient, courait de -tous côtés, apportait des objets, consultait le médecin, perdait la -tête. Julien marchait de long en large, la mine affairée, mais l'esprit -calme; et la veuve Dentu se tenait <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> debout aux pieds du lit avec -un visage de circonstance, un visage de femme d'expérience que rien -n'étonne. Garde-malade, sage-femme, et veilleuse des morts, recevant -ceux qui viennent, recueillant leur premier cri, lavant de la première -eau leur chair nouvelle, la roulant dans le premier linge, puis -écoutant avec la même quiétude la dernière parole, le dernier râle, -le dernier frisson de ceux qui partent, faisant aussi leur dernière -toilette, épongeant avec du vinaigre leur corps usé, l'enveloppant du -dernier drap, elle s'était fait une indifférence inébranlable à tous -les accidents de la naissance ou de la mort.</p> - -<p>La cuisinière Ludivine et tante Lison restaient cachées discrètement -contre la porte du vestibule.</p> - -<p>Et la malade, de temps en temps, poussait une faible plainte.</p> - -<p>Pendant deux heures, on put croire que l'événement se ferait longtemps -attendre; mais, vers le point du jour, les douleurs reprirent tout à -coup avec violence, et devinrent bientôt épouvantables.</p> - -<p>Et Jeanne, dont les cris involontaires jaillissaient entre ses dents -serrées, pensait sans cesse à Rosalie qui n'avait point souffert, qui -n'avait presque pas gémi, dont l'enfant, l'enfant <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> bâtard, était -sorti sans peine et sans tortures.</p> - -<p>Dans son âme misérable et troublée, elle faisait entre elles une -comparaison incessante; et elle maudissait Dieu, qu'elle avait cru -juste autrefois; elle s'indignait des préférences coupables du destin, -et des criminels mensonges de ceux qui prêchent la droiture et le bien.</p> - -<p>Parfois la crise devenait tellement violente que toute idée s'éteignait -en elle. Elle n'avait plus de force, de vie, de connaissance que pour -souffrir.</p> - -<p>Dans les minutes d'apaisement elle ne pouvait détacher son œil de -Julien; et une autre douleur, une douleur de l'âme l'étreignait en -se rappelant ce jour où sa bonne était tombée aux pieds de ce même -lit avec son enfant entre les jambes, le frère du petit être qui lui -déchirait si cruellement les entrailles. Elle retrouvait avec une -mémoire sans ombres les gestes, les regards, les paroles de son mari -devant cette fille étendue; et maintenant elle lisait en lui, comme si -ses pensées eussent été écrites dans ses mouvements, elle lisait le -même ennui, la même indifférence pour elle que pour l'autre, le même -insouci d'homme égoïste, que la paternité irrite.</p> - -<p>Mais une convulsion effroyable la saisit, un spasme si cruel qu'elle -se dit: «Je vais mourir. <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> Je meurs!» Alors une révolte furieuse, -un besoin de maudire emplit son âme, et une haine exaspérée contre cet -homme qui l'avait perdue, et contre l'enfant inconnu qui la tuait.</p> - -<p>Elle se tendit dans un effort suprême pour rejeter d'elle ce fardeau. -Il lui sembla soudain que tout son ventre se vidait brusquement; et sa -souffrance s'apaisa.</p> - -<p>La garde et le médecin étaient penchés sur elle, la maniaient. Ils -enlevèrent quelque chose; et bientôt ce bruit étouffé qu'elle avait -entendu déjà la fit tressaillir; puis ce petit cri douloureux, ce -miaulement frêle d'enfant nouveau-né lui entra dans l'âme, dans le -cœur, dans tout son pauvre corps épuisé; et elle voulut, d'un geste -inconscient, tendre les bras.</p> - -<p>Ce fut en elle une traversée de joie, un élan vers un bonheur nouveau, -qui venait d'éclore. Elle se trouvait, en une seconde, délivrée, -apaisée, heureuse, heureuse comme elle ne l'avait jamais été. Son -cœur et sa chair se ranimaient, elle se sentait mère!</p> - -<p>Elle voulut connaître son enfant! Il n'avait pas de cheveux, pas -d'ongles, étant venu trop tôt; mais lorsqu'elle vit remuer cette larve, -qu'elle la vit ouvrir la bouche, pousser ses vagissements, qu'elle -toucha cet avorton fripé, <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> grimaçant, vivant, elle fut inondée -d'une joie irrésistible, elle comprit qu'elle était sauvée, garantie -contre tout désespoir, qu'elle tenait là de quoi aimer à ne savoir plus -faire autre chose.<br /><br /></p> - -<p>Dès lors elle n'eut plus qu'une pensée: son enfant. Elle devint -subitement une mère fanatique, d'autant plus exaltée qu'elle avait -été plus déçue dans son amour, plus trompée dans ses espérances. Il -lui fallait toujours le berceau près de son lit, puis, quand elle put -se lever, elle resta des journées entières assise contre la fenêtre, -auprès de la couche légère qu'elle balançait.</p> - -<p>Elle fut jalouse de la nourrice; et, quand le petit être assoiffé -tendait les bras vers le gros sein aux veines bleuâtres, et prenait -entre ses lèvres goulues le bouton de chair brune et plissée, elle -regardait, pâlie, tremblante, la forte et calme paysanne, avec un désir -de lui arracher son fils, et de frapper, de déchirer de l'ongle cette -poitrine qu'il buvait avidement.</p> - -<p>Puis elle voulut broder elle-même, pour le parer, des toilettes -fines, d'une élégance compliquée. Il fut enveloppé dans une brume de -dentelles, et coiffé de bonnets magnifiques. Elle ne parlait plus que -de cela, coupait les <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> conversations, pour faire admirer un lange, -une bavette ou quelque ruban supérieurement ouvragé, et, n'écoutant -rien de ce qu'on disait autour d'elle, elle s'extasiait sur des bouts -de linge qu'elle tournait longtemps et retournait dans sa main levée -pour mieux voir; puis soudain elle demandait: «Croyez-vous qu'il sera -beau avec ça?»</p> - -<p>Le baron et petite mère souriaient de cette tendresse frénétique, -mais Julien troublé dans ses habitudes, diminué dans son importance -dominatrice par la venue de ce tyran braillard et tout-puissant, jaloux -inconsciemment de ce morceau d'homme qui lui volait sa place dans la -maison, répétait sans cesse, impatient et colère: «Est-elle assommante -avec son mioche!»</p> - -<p>Elle fut bientôt tellement obsédée par cet amour qu'elle passait les -nuits assise auprès du berceau à regarder dormir le petit. Comme elle -s'épuisait dans cette contemplation passionnée et maladive, qu'elle -ne prenait plus aucun repos, qu'elle s'affaiblissait, maigrissait et -toussait, le médecin ordonna de la séparer de son fils.</p> - -<p>Elle se fâcha, pleura, implora; mais on resta sourd à ses prières. Il -fut placé chaque soir auprès de sa nourrice; et chaque nuit la mère -se levait, nu-pieds, et allait coller son <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> oreille au trou de la -serrure pour écouter s'il dormait paisiblement, s'il ne se réveillait -pas, s'il n'avait besoin de rien.</p> - -<p>Elle fut trouvée là, une fois, par Julien qui rentrait tard, ayant dîné -chez les Fourville; et on l'enferma désormais à clef dans sa chambre -pour la contraindre à se mettre au lit.</p> - -<p>Le baptême eut lieu vers la fin d'août. Le baron fut parrain, et tante -Lison marraine. L'enfant reçut les noms de Pierre-Simon-Paul; Paul pour -les appellations courantes.</p> - -<p>Dans les premiers jours de septembre, tante Lison repartit sans bruit; -et son absence demeura aussi inaperçue que sa présence.</p> - -<p>Un soir, après le dîner, le curé parut. Il semblait embarrassé, comme -s'il eût porté un mystère en lui, et, après une suite de propos -inutiles, il pria la baronne et son mari de lui accorder quelques -instants d'entretien particulier.</p> - -<p>Ils partirent tous trois, d'un pas lent, jusqu'au bout de la grande -allée, causant avec vivacité, tandis que Julien, resté seul avec -Jeanne, s'étonnait, s'inquiétait, s'irritait de ce secret.</p> - -<p>Il voulut accompagner le prêtre qui prenait congé et ils disparurent -ensemble, allant vers l'église qui sonnait l'angélus.</p> - -<p>Il faisait frais, presque froid, on rentra bientôt dans le salon. Tout -le monde sommeillait <span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> un peu quand Julien revint brusquement, -rouge, avec un air indigné.</p> - -<p>De la porte, sans songer que Jeanne était là, il cria vers ses -beaux-parents: «Vous êtes donc fous, nom de Dieu! d'aller flanquer -vingt mille francs à cette fille!»</p> - -<p>Personne ne répondit tant la surprise fut grande. Il reprit, beuglant -de colère: «On n'est pas bête à ce point-là; vous voulez donc ne pas -nous laisser un sou!»</p> - -<p>Alors le baron, qui reprenait contenance, tenta de l'arrêter: -«Taisez-vous! Songez que vous parlez devant votre femme.»</p> - -<p>Mais il trépignait d'exaspération: «Je m'en fiche un peu, par exemple; -elle sait bien ce qu'il en est d'ailleurs. C'est un vol à son -préjudice.»</p> - -<p>Jeanne, saisie, regardait sans comprendre. Elle balbutia: «Qu'est-ce -qu'il y a donc?»</p> - -<p>Alors Julien se tourna vers elle, la prit à témoin, comme une associée -frustrée aussi dans un bénéfice espéré. Il lui raconta brusquement le -complot pour marier Rosalie, le don de la terre de Barville qui valait -au moins vingt mille francs. Il répétait: «Mais tes parents sont fous, -ma chère, fous à lier! vingt mille francs! vingt mille francs! mais ils -ont perdu la tête! vingt mille francs pour un bâtard!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span></p> - -<p>Jeanne écoutait, sans émotion et sans colère, s'étonnant elle-même de -son calme, indifférente maintenant à tout ce qui n'était pas son enfant.</p> - -<p>Le baron suffoquait, ne trouvait rien à répondre. Il finit par éclater, -tapant du pied, criant: «Songez à ce que vous dites, c'est révoltant à -la fin. A qui la faute s'il a fallu doter cette fille-mère? A qui cet -enfant? vous auriez voulu l'abandonner maintenant!»</p> - -<p>Julien, étonné de la violence du baron, le considérait fixement. Il -reprit d'un ton plus posé: «Mais quinze cents francs suffisaient bien. -Elles en ont toutes, des enfants, avant de se marier. Que ce soit à -l'un ou à l'autre, ça n'y change rien, par exemple. Au lieu qu'en -donnant une de vos fermes d'une valeur de vingt mille francs, outre -le préjudice que vous nous portez, c'est dire à tout le monde ce qui -est arrivé; vous auriez dû, au moins, songer à notre nom et à notre -situation.»</p> - -<p>Et il parlait d'une voix sévère, en homme fort de son droit et de la -logique de son raisonnement. Le baron, troublé par cette argumentation -inattendue, restait béant devant lui. Alors Julien, sentant son -avantage, posa ses conclusions: «Heureusement que rien n'est fait -encore; je connais le garçon qui la prend en mariage, c'est un brave -homme, <span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> et avec lui tout pourra s'arranger. Je m'en charge.»</p> - -<p>Et il sortit sur-le-champ, craignant sans doute de continuer la -discussion, heureux du silence de tous, qu'il prenait pour un -acquiescement.</p> - -<p>Dès qu'il eut disparu, le baron s'écria, outré de surprise et -frémissant: «Oh! c'est trop fort, c'est trop fort!»</p> - -<p>Mais Jeanne, levant les yeux sur la figure effarée de son père, se mit -brusquement à rire, de son rire clair d'autrefois, quand elle assistait -à quelque drôlerie.</p> - -<p>Elle répétait: «Père, père, as-tu entendu comme il prononçait: vingt -mille francs?»</p> - -<p>Et petite mère, chez qui la gaieté était aussi prompte que les larmes, -au souvenir de la tête furieuse de son gendre, et de ses exclamations -indignées, et de son refus véhément de laisser donner à la fille -séduite par lui, de l'argent qui n'était pas à lui, heureuse aussi -de la bonne humeur de Jeanne, fut secouée par son rire poussif, qui -lui emplissait les yeux de pleurs. Alors, le baron partit à son tour, -gagné par la contagion; et tous trois, comme aux bons jours passés, -s'amusaient à s'en rendre malades.</p> - -<p>Quand ils furent un peu calmés, Jeanne s'étonna: «C'est curieux, ça ne -me fait plus <span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> rien. Je le regarde comme un étranger maintenant. -Je ne puis pas croire que je sois sa femme. Vous voyez, je m'amuse de -ses... de ses... de ses indélicatesses.»</p> - -<p>Et, sans bien savoir pourquoi, ils s'embrassèrent, encore souriants et -attendris.</p> - -<p>Mais deux jours plus tard, après le déjeuner, alors que Julien venait -de partir à cheval, un grand gars de vingt-deux à vingt-cinq ans, vêtu -d'une blouse bleue toute neuve aux plis raides, aux manches ballonnées, -boutonnées aux poignets, franchit sournoisement la barrière, comme s'il -eût été embusqué là depuis le matin, se glissa le long du fossé des -Couillard, contourna le château et s'approcha à pas suspects du baron -et des deux femmes, assis toujours sous le platane.</p> - -<p>Il avait ôté sa casquette en les apercevant, et il s'avançait en -saluant, avec des mines embarrassées.</p> - -<p>Dès qu'il fut assez près pour se faire entendre, il bredouilla: «Votre -serviteur, Monsieur le baron, Madame et la compagnie.» Puis, comme on -ne lui parlait pas, il annonça: «C'est moi que je suis Désiré Lecoq.»</p> - -<p>Ce nom ne révélant rien, le baron demanda: «Que voulez-vous?»</p> - -<p>Alors le gars se troubla tout à fait devant la nécessité d'expliquer -son cas. Il balbutia <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> en baissant et relevant les yeux coup sur -coup, de sa casquette qu'il tenait aux mains au sommet du toit du -château: «C'est m'sieu l'curé qui m'a touché deux mots au sujet de -c't'affaire...» puis il se tut par crainte d'en trop lâcher, et de -compromettre ses intérêts.</p> - -<p>Le baron, sans comprendre, reprit: «Quelle affaire? Je ne sais pas, -moi.»</p> - -<p>L'autre alors, baissant la voix, se décida: «C't'affaire d'vot'bonne... -la Rosalie...»</p> - -<p>Jeanne, ayant deviné, se leva et s'éloigna avec son enfant dans ses -bras. Et le baron prononça: «Approchez-vous», puis il montra la chaise -que sa fille venait de quitter.</p> - -<p>Le paysan s'assit aussitôt en murmurant: «Vous êtes bien honnête.» Puis -il attendit comme s'il n'avait plus rien à dire. Au bout d'un assez -long silence il se décida enfin, et, levant son regard vers le ciel -bleu: «En v'là du biau temps pour la saison. C'est la terre qui n'en -profite pour c'qu'y a déjà d'semé.» Et il se tut de nouveau.</p> - -<p>Le baron s'impatientait; il attaqua brusquement la question, d'un ton -sec: «Alors c'est vous qui épousez Rosalie.»</p> - -<p>L'homme aussitôt devint inquiet, troublé dans ses habitudes de cautèle -normande. Il répliqua d'une voix plus vive, mis en défiance: <span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> -«C'est selon, p't'être que oui, p't'être que non, c'est selon.»</p> - -<p>Mais le baron s'irritait de ces tergiversations: «Sacrebleu! répondez -franchement: est-ce pour ça que vous venez, oui ou non? La prenez-vous, -oui ou non?»</p> - -<p>L'homme, perplexe, ne regardait plus que ses pieds: Si c'est c'que dit -m'sieu l'curé, j'la prends; mais si c'est c'que dit m'sieu Julien, j'la -prends point.</p> - -<p>—Qu'est-ce que vous a dit M. Julien?</p> - -<p>—«M'sieu Julien i ma dit qu'jaurais quinze cents francs; et m'sieu le -curé i ma dit que j'n'aurais vingt mille; j'veux ben pour vingt mille, -mais j'veux point pour quinze cents.»</p> - -<p>Alors la baronne, qui restait enfoncée en son fauteuil, devant -l'attitude anxieuse du rustre, se mit à rire par petites secousses. Le -paysan la regarda de coin, d'un œil mécontent, ne comprenant pas -cette gaieté, et il attendit.</p> - -<p>Le baron, que ce marchandage gênait, y coupa court: «J'ai dit à M. -le curé que vous auriez la ferme de Barville, votre vie durant, pour -revenir ensuite à l'enfant. Elle vaut vingt mille francs. Je n'ai -qu'une parole. Est-ce fait, oui ou non?»</p> - -<p>L'homme sourit d'un air humble et satisfait, et devenu soudain loquace: -«Oh! pour lors, je n'dis pas non. N'y avait qu'ça qui m'opposait. <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> -Quand m'sieu l'curé m'na parlé, j'voulais ben tout d'suite, pardi, et -pi j'étais ben aise d'satisfaire m'sieu l'baron, qui me r'vaudra ça, -je m'le disais. C'est-i pas vrai, quand on s'oblige, entre gens, on se -r'trouve toujours plus tard; et on se r'vaud ça. Mais m'sieu Julien -m'a v'nu trouver; et c'n'était pu qu'quinze cents. J'm'ai dit: «Faut -savoir», et j'suis v'nu. C'est pas pour dire, j'avais confiance, mais -j'voulais savoir. I n'est qu'les bons comptes qui font les bons amis, -pas vrai, M'sieu l'baron...»</p> - -<p>Il fallut l'arrêter; le baron demanda:</p> - -<p>«Quand voulez-vous conclure le mariage?»</p> - -<p>Alors l'homme redevint brusquement timide, plein d'embarras. Il finit -par dire, en hésitant: «J'frons-ti point d'abord un p'tit papier?»</p> - -<p>Le baron, cette fois, se fâcha: «Mais, nom d'un chien! puisque vous -aurez le contrat de mariage. C'est là le meilleur des papiers.»</p> - -<p>Le paysan s'obstinait: «En attendant, j'pourrions ben en faire un bout -tout d'même, ça nuit toujours pas.»</p> - -<p>Le baron se leva pour en finir: «Répondez oui ou non, et tout de suite. -Si vous ne voulez plus, dites-le, j'ai un autre prétendant.»</p> - -<p>Alors la peur du concurrent affola le Normand rusé. Il se décida, -tendit la main comme <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> après l'achat d'une vache: «Topez là, M'sieur -le baron, c'est fait. Couillon qui s'en dédit.»</p> - -<p>Le baron topa, puis cria: «Ludivine!» La cuisinière montra sa tête à -la fenêtre: «Apportez une bouteille de vin.» On trinqua pour arroser -l'affaire conclue.—Et le gars partit d'un pied plus allègre.</p> - -<p>On ne dit rien de cette visite à Julien. Le contrat fut préparé en -grand secret, puis, une fois les bans publiés, la noce eut lieu un -lundi matin.</p> - -<p>Une voisine portait le mioche à l'église, derrière les nouveaux -époux, comme une sûre promesse de fortune. Et personne, dans le pays, -ne s'étonna; on enviait seulement Désiré Lecoq. Il était né coiffé, -disait-on avec un sourire malin où n'entrait point d'indignation.</p> - -<p>Julien fit une scène terrible, qui abrégea le séjour de ses -beaux-parents aux Peuples. Jeanne les vit repartir sans une tristesse -trop profonde, Paul étant devenu, pour elle, une source inépuisable de -bonheur.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span></p> - -<h3>IX</h3> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">J</span><span class="smcap">eanne</span> étant tout à fait remise de ses couches, on se résolut à aller -rendre leur visite aux Fourville et à se présenter aussi chez le -marquis de Coutelier.</p> - -<p>Julien venait d'acheter dans une vente publique une nouvelle voiture, -un phaéton ne demandant qu'un cheval, afin de pouvoir sortir deux fois -par mois.</p> - -<p>Elle fut attelée par un jour clair de décembre et, après deux heures de -route à travers les plaines normandes, on commença à descendre en un -petit vallon dont les flancs étaient boisés, et le fond mis en culture.</p> - -<p>Puis les terres ensemencées furent bientôt remplacées par des prairies, -et les prairies par un marécage plein de grands roseaux secs en cette -saison, et dont les longues feuilles bruissaient, pareilles à des -rubans jaunes.</p> - -<p>Tout à coup, après un brusque détour du <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> val, le château de la -Vrillette se montra, adossé d'un côté à la pente boisée et, de l'autre, -trempant toute sa muraille dans un grand étang que terminait, en face, -un bois de hauts sapins escaladant l'autre versant de la vallée.</p> - -<p>Il fallut passer sur un antique pont-levis et franchir un vaste -portail Louis XIII pour pénétrer dans la cour d'honneur, devant un -élégant manoir de la même époque à encadrements de briques, flanqué de -tourelles coiffées d'ardoises.</p> - -<p>Julien expliquait à Jeanne toutes les parties du bâtiment, en habitué -qui le connaît à fond. Il en faisait les honneurs, s'extasiant sur sa -beauté: «Regarde-moi ce portail! Est-ce grandiose une habitation comme -ça, hein? Toute l'autre façade est dans l'étang, avec un perron royal -qui descend jusqu'à l'eau; et quatre barques sont amarrées au bas des -marches, deux pour le comte, et deux pour la comtesse. Là-bas à droite, -là où tu vois le rideau de peupliers, c'est la fin de l'étang; c'est là -que commence la rivière qui va jusqu'à Fécamp. C'est plein de sauvagine -ce pays. Le comte adore chasser là dedans. Voilà une vraie résidence -seigneuriale.»</p> - -<p>La porte d'entrée s'était ouverte, et la pâle comtesse apparut, venant -au-devant des visiteurs, <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> souriante, vêtue d'une robe traînante -comme une châtelaine d'autrefois. Elle semblait bien la belle dame du -Lac, née pour ce manoir de conte.</p> - -<p>Le salon, à huit fenêtres, en avait quatre ouvrant sur la pièce d'eau -et sur le sombre bois de pins qui remontait le coteau juste en face.</p> - -<p>La verdure à tons noirs rendait profond, austère et lugubre l'étang; -et, quand le vent soufflait, les gémissements des arbres semblaient la -voix du marais.</p> - -<p>La comtesse prit les deux mains de Jeanne comme si elle eût été une -amie d'enfance, puis elle la fit asseoir et se mit près d'elle, sur une -chaise basse, tandis que Julien, en qui toutes les élégances oubliées -renaissaient depuis cinq mois, causait, souriait, doux et familier.</p> - -<p>La comtesse et lui parlèrent de leurs promenades à cheval. Elle riait -un peu de sa manière de monter, l'appelant «le chevalier Trébuche», et -il riait aussi, l'ayant baptisée «la reine Amazone». Un coup de fusil -parti sous les fenêtres fit pousser à Jeanne un petit cri. C'était le -comte qui tuait une sarcelle.</p> - -<p>Sa femme aussitôt l'appela. On entendit un bruit d'avirons, le choc -d'un bateau contre la pierre, et il parut, énorme et botté, suivi <span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> -de deux chiens trempés, rougeâtres comme lui, et qui se couchèrent sur -le tapis devant la porte.</p> - -<p>Il semblait plus à son aise, en sa demeure, et ravi de voir des -visiteurs. Il fit remettre du bois au feu, apporter du vin de Madère -et des biscuits; et soudain il s'écria: «Mais vous allez dîner avec -nous, c'est entendu.» Jeanne, que ne quittait jamais la pensée de son -enfant, refusait; il insista, et, comme elle s'obstinait à ne pas -vouloir, Julien fit un geste brusque d'impatience. Alors elle eut peur -de réveiller son humeur méchante et querelleuse; et, bien que torturée -à l'idée de ne plus revoir Paul avant le lendemain, elle accepta.</p> - -<p>L'après-midi fut charmant. On alla visiter les sources, d'abord. -Elles jaillissaient au pied d'une roche moussue dans un clair bassin -toujours remué comme de l'eau bouillante; puis on fit un tour en barque -à travers de vrais chemins taillés dans une forêt de roseaux secs. Le -comte, assis entre ses deux chiens qui flairaient, le nez au vent, -ramait; et chaque secousse de ses avirons soulevait la grande barque -et la lançait en avant. Jeanne, parfois, laissait tremper sa main -dans l'eau froide, et elle jouissait de la fraîcheur glacée qui lui -courait des doigts au cœur. Tout à l'arrière du bateau, Julien et la -comtesse enveloppée <span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> de châles souriaient de ce sourire continu des -gens heureux à qui le bonheur ne laisse rien à dire.</p> - -<p>Le soir venait avec de longs frissons gelés, des souffles du nord qui -passaient dans les joncs flétris. Le soleil avait plongé derrière -les sapins; et le ciel rouge, criblé de petits nuages écarlates et -bizarres, donnait froid rien qu'à le regarder.</p> - -<p>On rentra dans le vaste salon où flambait un feu gigantesque. Une -sensation de chaleur et de plaisir rendait joyeux dès la porte. Alors -le comte, mis en gaieté, saisit sa femme dans ses bras d'athlète, et, -l'élevant comme un enfant jusqu'à sa bouche, il lui colla sur les joues -deux gros baisers de brave homme satisfait.</p> - -<p>Et Jeanne, souriante, regardait ce bon géant qu'on disait un ogre au -seul aspect de ses moustaches; et elle pensait: «Comme on se trompe, -chaque jour, sur tout le monde.» Ayant alors, presque involontairement, -reporté les yeux sur Julien, elle le vit debout dans l'embrasure de -la porte, horriblement pâle, et l'œil fixé sur le comte. Inquiète, -elle s'approcha de son mari, et, à voix basse: «Es-tu malade? Qu'as-tu -donc?» Il répondit d'un ton courroucé: «Rien, laisse-moi tranquille. -J'ai eu froid.»</p> - -<p>Quand on passa dans la salle à manger, le <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> comte demanda la -permission de laisser entrer ses chiens; et ils vinrent aussitôt se -planter sur leur derrière, à droite et à gauche de leur maître. Il -leur donnait à tout moment quelque morceau et caressait leurs longues -oreilles soyeuses. Les bêtes tendaient la tête, remuaient la queue, -frémissaient de contentement.</p> - -<p>Après le dîner, comme Jeanne et Julien se disposaient à partir, M. de -Fourville les retint encore pour leur montrer une pêche au flambeau.</p> - -<p>Il les posta, ainsi que la comtesse, sur le perron qui descendait à -l'étang; et il monta dans sa barque avec un valet portant un épervier -et une torche allumée. La nuit était claire et piquante sous un ciel -semé d'or.</p> - -<p>La torche faisait ramper sur l'eau des traînées de feu étranges et -mouvantes, jetait des lueurs dansantes sur les roseaux, illuminait le -grand rideau de sapins. Et soudain, la barque ayant tourné, une ombre -colossale, fantastique, une ombre d'homme se dressa sur cette lisière -éclairée du bois. La tête dépassait les arbres, se perdait dans le -ciel, et les pieds plongeaient dans l'étang. Puis l'être démesuré éleva -les bras comme pour prendre les étoiles. Ils se dressèrent brusquement, -ces bras immenses, puis retombèrent; et on entendit aussitôt un petit -bruit d'eau fouettée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span></p> - -<p>La barque alors ayant encore viré doucement, le prodigieux fantôme -sembla courir le long du bois, qu'éclairait, en tournant, la lumière; -puis il s'enfonça dans l'invisible horizon, puis soudain il reparut, -moins grand mais plus net, avec ses mouvements singuliers, sur la -façade du château.</p> - -<p>Et la grosse voix du comte cria: «Gilberte, j'en ai huit!»</p> - -<p>Les avirons battirent l'onde. L'ombre énorme restait maintenant debout, -immobile sur la muraille, mais diminuant peu à peu de taille et -d'ampleur; sa tête paraissait descendre, son corps maigrir; et quand M. -de Fourville remonta les marches du perron, toujours suivi de son valet -portant le feu, elle était réduite aux proportions de sa personne, et -répétait tous ses gestes.</p> - -<p>Il avait dans un filet huit gros poissons qui frétillaient.</p> - -<p>Lorsque Jeanne et Julien furent en route tout enveloppés en des -manteaux et des couvertures qu'on leur avait prêtés, Jeanne dit, -presque involontairement: «Quel brave homme que ce géant!» Et Julien, -qui conduisait, répliqua: «Oui, mais il ne se tient pas toujours assez -devant le monde.»</p> - -<p>Huit jours après ils se rendirent chez les Coutelier, qui passaient -pour la première famille <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> noble de la province. Leur domaine de -Reminil touchait au gros bourg de Cany. Le château neuf bâti sous Louis -XIV était caché dans un parc magnifique entouré de murs. On voyait, sur -une hauteur, les ruines de l'ancien château. Des valets en tenue firent -entrer les visiteurs dans une grande pièce imposante. Tout au milieu, -une espèce de colonne supportait une coupe immense de la manufacture de -Sèvres, et, dans le socle, une lettre autographe du roi, défendue par -une plaque de cristal, invitait le marquis Léopold-Hervé-Joseph-Germer -de Varneville, de Rollebosc de Coutelier, à recevoir ce don du -souverain.</p> - -<p>Jeanne et Julien considéraient ce présent royal quand entrèrent le -marquis et la marquise. La femme était poudrée, aimable par fonction, -et maniérée par désir de sembler condescendante. L'homme, gros -personnage à cheveux blancs relevés droit sur la tête, mettait en ses -gestes, en sa voix, en toute son attitude, une hauteur qui disait son -importance.</p> - -<p>C'étaient de ces gens à étiquette dont l'esprit, les sentiments et les -paroles semblent toujours sur des échasses.</p> - -<p>Ils parlaient seuls, sans attendre les réponses, souriant d'un air -indifférent, semblaient toujours accomplir la fonction imposée <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> -par leur naissance de recevoir avec politesse les petits nobles des -environs.</p> - -<p>Jeanne et Julien, perclus, s'efforçaient de plaire, gênés de rester -davantage, inhabiles à se retirer; mais la marquise termina elle-même -la visite, naturellement, simplement, en arrêtant à point la -conversation comme une reine polie qui donne congé.</p> - -<p>En revenant, Julien dit: «Si tu veux, nous bornerons là nos visites; -moi, les Fourville me suffisent.» Et Jeanne fut de son avis.</p> - -<p>Décembre s'écoulait lentement, ce mois noir, trou sombre au fond de -l'année. La vie enfermée recommençait comme l'an passé. Jeanne ne -s'ennuyait point cependant, toujours préoccupée de Paul que Julien -regardait de côté, d'un œil inquiet et mécontent.</p> - -<p>Souvent, quand la mère le tenait en ses bras, le caressait avec ces -frénésies de tendresses qu'ont les femmes pour leurs enfants, elle le -présentait au père en lui disant: «Mais embrasse-le donc; on dirait -que tu ne l'aimes pas.» Il effleurait du bout des lèvres, d'un air -dégoûté, le front glabre du marmot en décrivant un cercle de tout son -corps, comme pour ne point rencontrer les petites mains remuantes et -crispées. Puis il s'en allait brusquement; on eût dit qu'une répugnance -le chassait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span></p> - -<p>Le maire, le docteur et le curé venaient dîner de temps en temps; de -temps en temps c'étaient les Fourville avec qui on se liait de plus en -plus.</p> - -<p>Le comte paraissait adorer Paul. Il le tenait sur ses genoux pendant -toute la durée des visites, ou même pendant des après-midi tout -entiers. Il le maniait d'une façon délicate dans ses grosses mains de -colosse, lui chatouillait le bout du nez avec la pointe de ses longues -moustaches, puis l'embrassait par élans passionnés, à la façon des -mères. Il souffrait continuellement de ce que son mariage demeurât -stérile.</p> - -<p>Mars fut clair, sec et presque doux. La comtesse Gilberte reparla de -promenades à cheval que tous les quatre feraient ensemble. Jeanne, -lasse un peu des longs soirs, des longues nuits, des longs jours -pareils et monotones, consentit, tout heureuse de ces projets; et -pendant une semaine elle s'amusa à confectionner son amazone.</p> - -<p>Puis ils commencèrent les excursions. Ils allaient toujours deux -par deux, la comtesse et Julien devant, le comte et Jeanne cent pas -derrière. Ceux-ci causaient tranquillement, comme deux amis, car ils -étaient devenus amis par le contact de leurs âmes droites, de leurs -cœurs simples; ceux-là parlaient bas <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> souvent, riaient parfois -par éclats violents, se regardaient soudain comme si leurs yeux avaient -à se dire des choses que ne prononçaient point leurs bouches; et ils -partaient brusquement au galop, poussés par un désir de fuir, d'aller -plus loin, très loin.</p> - -<p>Puis Gilberte parut devenir irritable. Sa voix vive, apportée par des -souffles de brise, arrivait parfois aux oreilles des deux cavaliers -attardés. Le comte alors souriait, disait à Jeanne: «Elle n'est pas -tous les jours bien levée, ma femme.»</p> - -<p>Un soir, en rentrant, comme la comtesse excitait sa jument, la piquant, -puis la retenant par secousses brusques, on entendit plusieurs fois -Julien lui répéter: «Prenez garde, prenez donc garde, vous allez être -emportée.» Elle répliqua: «Tant pis; ce n'est pas votre affaire», d'un -ton si clair et si dur que les paroles nettes sonnèrent par la campagne -comme si elles restaient suspendues dans l'air.</p> - -<p>L'animal se cabrait, ruait, bavait. Soudain le comte inquiet cria de -ses forts poumons: «Fais donc attention, Gilberte!» Alors, comme par -défi, dans un de ces énervements de femme que rien n'arrête, elle -frappa brutalement de sa cravache, entre les deux oreilles, la bête -qui se dressa, furieuse, battit l'air de ses jambes de devant, et, -retombant, s'élança d'un bond <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> formidable, et détala par la plaine -de toute la vigueur de ses jarrets.</p> - -<p>Elle franchit d'abord une prairie, puis, se précipitant à travers les -labourés, elle soulevait en poussière la terre humide et grasse, et -filait si vite qu'on distinguait à peine la monture et l'amazone.</p> - -<p>Julien stupéfait restait en place appelant désespérément: «Madame, -Madame!»</p> - -<p>Mais le comte eut une sorte de grognement, et, se courbant sur -l'encolure de son pesant cheval, il le jeta en avant d'une poussée -de tout son corps; et il le lança d'une telle allure, l'excitant, -l'entraînant, l'affolant avec la voix, le geste et l'éperon, que -l'énorme cavalier semblait porter la lourde bête entre ses cuisses -et l'enlever comme pour s'envoler. Ils allaient d'une inconcevable -vitesse, se ruant droit devant eux; et Jeanne voyait là-bas les deux -silhouettes de la femme et du mari, fuir, fuir, diminuer, s'effacer, -disparaître, comme on voit deux oiseaux se poursuivant se perdre et -s'évanouir à l'horizon.</p> - -<p>Alors Julien se rapprocha, toujours au pas, en murmurant d'un air -furieux: «Je crois qu'elle est folle aujourd'hui.»</p> - -<p>Et tous deux partirent derrière leurs amis, enfoncés maintenant dans -une ondulation de la plaine.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span></p> - -<p>Au bout d'un quart d'heure ils les aperçurent qui revenaient; et -bientôt ils les joignirent.</p> - -<p>Le comte, rouge, en sueur, riant, content, triomphant, tenait de sa -poigne irrésistible le cheval frémissant de sa femme. Elle était pâle, -avec un visage douloureux et crispé; et elle se soutenait d'une main -sur l'épaule de son mari comme si elle allait défaillir.</p> - -<p>Jeanne, ce jour-là, comprit que le comte aimait éperdument.</p> - -<p>Puis la comtesse pendant le mois qui suivit se montra joyeuse comme -elle ne l'avait jamais été. Elle venait plus souvent aux Peuples, riait -sans cesse, embrassait Jeanne avec des élans de tendresse. On eût dit -qu'un mystérieux ravissement était descendu sur sa vie. Son mari, tout -heureux lui-même, ne la quittait point des yeux, et tâchait à tout -instant de toucher sa main, sa robe, dans un redoublement de passion.</p> - -<p>Il disait, un soir, à Jeanne: «Nous sommes dans le bonheur, en ce -moment. Jamais Gilberte n'avait été gentille comme ça. Elle n'a plus -de mauvaise humeur, plus de colère. Je sens qu'elle m'aime. Jusqu'à -présent je n'en étais pas sûr.»</p> - -<p>Julien aussi semblait changé, plus gai, sans impatiences, comme si -l'amitié des deux familles <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> avait apporté la paix et la joie dans -chacune d'elles.</p> - -<p>Le printemps fut singulièrement précoce et chaud.</p> - -<p>Depuis les douces matinées jusqu'aux calmes et tièdes soirées, le -soleil faisait germer toute la surface de la terre. C'était une brusque -et puissante éclosion de tous les germes en même temps, une de ces -irrésistibles poussées de sève, une de ces ardeurs à renaître que la -nature montre quelquefois en des années privilégiées qui feraient -croire à des rajeunissements du monde.</p> - -<p>Jeanne se sentait vaguement troublée par cette fermentation de vie. -Elle avait des alanguissements subits en face d'une petite fleur dans -l'herbe, des mélancolies délicieuses, des heures de mollesse rêvassante.</p> - -<p>Puis elle se sentit envahie par des souvenirs attendris des premiers -temps de son amour; non qu'il lui revînt au cœur un renouveau -d'affection pour Julien, c'était fini, cela, bien fini pour toujours; -mais toute sa chair caressée des brises, pénétrée des odeurs du -printemps, se troublait, comme sollicitée par quelque invisible et -tendre appel.</p> - -<p>Elle se plaisait à être seule, à s'abandonner sous la chaleur du -soleil, toute parcourue de <span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> sensations, de jouissances vagues et -sereines qui n'éveillaient point d'idées.</p> - -<p>Un matin, comme elle somnolait ainsi, une vision la traversa, une -vision rapide de ce trou ensoleillé au milieu des sombres feuillages, -dans le petit bois près d'Étretat. C'est là que, pour la première fois, -elle avait senti frémir son corps auprès de ce jeune homme qui l'aimait -alors; c'est là qu'il avait balbutié, pour la première fois, le timide -désir de son cœur; c'est aussi là qu'elle avait cru toucher tout à -coup l'avenir radieux de ses espérances.</p> - -<p>Et elle voulait revoir ce bois, y faire une sorte de pèlerinage -sentimental et superstitieux, comme si un retour à ce lieu devait -changer quelque chose à la marche de sa vie.</p> - -<p>Julien était parti dès l'aube, elle ne savait où. Elle fit donc -seller le petit cheval blanc des Martin, qu'elle montait quelquefois -maintenant; et elle partit.</p> - -<p>C'était par une de ces journées si tranquilles que rien ne remue nulle -part, pas une herbe, pas une feuille; tout semble immobile pour jusqu'à -la fin des temps, comme si le vent était mort. On dirait disparus les -insectes eux-mêmes.</p> - -<p>Un calme brûlant et souverain descendait du soleil, insensiblement, -en buée d'or; et <span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> Jeanne allait au pas de son bidet, bercée, -heureuse. De temps en temps elle levait les yeux pour regarder un tout -petit nuage blanc, gros comme une pincée de coton, un flocon de vapeur -suspendu, oublié, resté là-haut, tout seul, au milieu du ciel bleu.</p> - -<p>Elle descendit dans la vallée qui va se jeter à la mer, entre ces -grandes arches de la falaise qu'on nomme les portes d'Étretat, et tout -doucement elle gagna le bois. Il pleuvait de la lumière à travers la -verdure encore grêle. Elle cherchait l'endroit sans le retrouver, -errant par les petits chemins.</p> - -<p>Tout à coup, en traversant une longue allée, elle aperçut tout au -bout deux chevaux de selle attachés contre un arbre, et elle les -reconnut aussitôt; c'étaient ceux de Gilberte et de Julien. La solitude -commençait à lui peser; elle fut heureuse de cette rencontre imprévue; -et elle mit au trot sa monture.</p> - -<p>Quand elle eut atteint les deux bêtes patientes, comme accoutumées à -ces longues stations, elle appela. On ne lui répondit pas.</p> - -<p>Un gant de femme et les deux cravaches gisaient sur le gazon foulé. -Donc ils s'étaient assis là, puis éloignés, laissant leurs chevaux.</p> - -<p>Elle attendit un quart d'heure, vingt minutes, surprise, sans -comprendre ce qu'ils <span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> pouvaient faire. Comme elle avait mis pied -à terre, et ne remuait plus, appuyée contre un tronc d'arbre, deux -petits oiseaux, sans la voir, s'abattirent dans l'herbe tout près -d'elle. L'un d'eux s'agitait, sautillait autour de l'autre, les ailes -soulevées et vibrantes, saluant de la tête et pépiant; et tout à coup -ils s'accouplèrent.</p> - -<p>Jeanne fut surprise comme si elle eût ignoré cette chose; puis elle se -dit: «C'est vrai, c'est le printemps»; puis une autre pensée lui vint, -un soupçon. Elle regarda de nouveau le gant, les cravaches, les deux -chevaux abandonnés; et elle se remit brusquement en selle avec une -irrésistible envie de fuir.</p> - -<p>Elle galopait maintenant en retournant aux Peuples. Sa tête -travaillait, raisonnait, unissait les faits, rapprochait les -circonstances. Comment n'avait-elle pas deviné plus tôt? Comment -n'avait-elle rien vu? Comment n'avait-elle pas compris les absences de -Julien, le recommencement de ses élégances passées, puis l'apaisement -de son humeur? Elle se rappelait aussi les brusqueries nerveuses de -Gilberte, ses câlineries exagérées, et, depuis quelque temps, cette -espèce de béatitude où elle vivait, et dont le comte était heureux.</p> - -<p>Elle remit au pas son cheval, car il lui fallait gravement réfléchir, -et l'allure vive troublait ses idées.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span></p> - -<p>Après la première émotion passée, son cœur était redevenu presque -calme, sans jalousie et sans haine, mais soulevé de mépris. Elle ne -songeait guère à Julien; rien ne l'étonnait plus de lui; mais la double -trahison de la comtesse, de son amie, la révoltait. Tout le monde était -donc perfide, menteur et faux. Et des larmes lui vinrent aux yeux. On -pleure parfois les illusions avec autant de tristesse que les morts.</p> - -<p>Elle se résolut pourtant à feindre de ne rien savoir, à fermer son âme -aux affections courantes, à n'aimer plus que Paul et ses parents; et à -supporter les autres avec un visage tranquille.</p> - -<p>Sitôt rentrée, elle se jeta sur son fils, l'emporta dans sa chambre et -l'embrassa éperdument, pendant une heure, sans s'arrêter.</p> - -<p>Julien revint pour dîner, charmant et souriant, plein d'intentions -aimables. Il demanda: «Père et petite mère ne viennent donc pas cette -année?»</p> - -<p>Elle lui sut tant de gré de cette gentillesse qu'elle lui pardonna -presque la découverte du bois; et un violent désir l'envahissant tout -à coup de revoir bien vite les deux êtres qu'elle aimait le plus -après Paul, elle passa toute sa soirée à leur écrire, pour hâter leur -arrivée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span></p> - -<p>Ils annoncèrent leur retour pour le 20 mai. On était alors au 7 de ce -mois.</p> - -<p>Elle les attendit avec une impatience grandissante, comme si elle eût -éprouvé, en dehors même de son affection filiale, un besoin nouveau de -frotter son cœur à des cœurs honnêtes, de causer, l'âme ouverte, -avec des gens purs, sains de toute infamie, dont la vie, et toutes les -actions, et toutes les pensées, et tous les désirs avaient toujours été -droits.</p> - -<p>Ce qu'elle sentait maintenant, c'était une sorte d'isolement de sa -conscience juste au milieu de toutes ces consciences défaillantes; et -bien qu'elle eût appris soudain à dissimuler, bien qu'elle accueillît -la comtesse, la main tendue et la lèvre souriante, cette sensation de -vide, de mépris pour les hommes, elle la sentait grandir, l'envelopper; -et chaque jour les petites nouvelles du pays lui jetaient à l'âme un -dégoût plus grand, une plus haute mésestime des êtres.</p> - -<p>La fille des Couillard venait d'avoir un enfant et le mariage allait -avoir lieu. La servante des Martin, une orpheline, était grosse; une -petite voisine âgée de quinze ans était grosse; une veuve, une pauvre -femme boiteuse et sordide, qu'on appelait la Crotte tant sa saleté -paraissait horrible, était grosse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span></p> - -<p>A tout moment on apprenait une grossesse nouvelle, ou bien quelque -fredaine d'une fille, d'une paysanne mariée et mère de famille ou de -quelque riche fermier respecté.</p> - -<p>Ce printemps ardent semblait remuer les sèves chez les hommes comme -chez les plantes.</p> - -<p>Et Jeanne, dont les sens éteints ne s'agitaient plus, dont le cœur -meurtri, l'âme sentimentale semblaient seuls remués par les souffles -tièdes et féconds, qui rêvait, exaltée sans désirs, passionnée pour -des songes et morte aux besoins charnels, s'étonnait, pleine d'une -répugnance qui devenait haineuse, de cette sale bestialité.</p> - -<p>L'accouplement des êtres l'indignait à présent comme une chose contre -nature; et, si elle en voulait à Gilberte, ce n'était point de lui -avoir pris son mari, mais du fait même d'être tombée aussi dans cette -fange universelle.</p> - -<p>Elle n'était point, celle-là, de la race des rustres chez qui les bas -instincts dominent. Comment avait-elle pu s'abandonner de la même façon -que ces brutes?</p> - -<p>Le jour même où devaient arriver ses parents, Julien raviva ses -répulsions en lui racontant gaiement, comme une chose toute naturelle -et drôle, que le boulanger ayant <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> entendu quelque bruit dans -son four, la veille, qui n'était pas jour de cuisson, avait cru y -surprendre un chat rôdeur et avait trouvé sa femme «qui n'enfournait -pas du pain».</p> - -<p>Et il ajoutait: «Le boulanger a bouché l'ouverture; ils ont failli -étouffer là dedans; c'est le petit garçon de la boulangère qui a -prévenu les voisins; car il avait vu entrer sa mère avec le forgeron.»</p> - -<p>Et Julien riait, répétant: «Ils nous font manger du pain d'amour, ces -farceurs-là. C'est un vrai conte de La Fontaine.»</p> - -<p>Jeanne n'osait plus toucher au pain.</p> - -<p>Lorsque la chaise de poste s'arrêta devant le perron et que la figure -heureuse du baron parut à la vitre, ce fut dans l'âme et dans la -poitrine de la jeune femme une émotion profonde, un tumultueux élan -d'affection comme elle n'en avait jamais ressenti.</p> - -<p>Mais elle demeura saisie, et presque défaillante, quand elle aperçut -petite mère. La baronne, en ces six mois d'hiver, avait vieilli de dix -ans. Ses joues énormes, flasques, tombantes, s'étaient empourprées, -comme gonflées de sang; son œil semblait éteint; et elle ne remuait -plus que soulevée sous les deux bras; sa respiration pénible était -devenue sifflante, et si difficile, qu'on éprouvait près d'elle une -sensation de gêne douloureuse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span></p> - -<p>Le baron, l'ayant vue chaque jour, n'avait point remarqué cette -décadence; et, quand elle se plaignait de ses étouffements continus, de -son alourdissement grandissant, il répondait: «Mais non, ma chère, je -vous ai toujours connue comme ça.»</p> - -<p>Jeanne, après les avoir accompagnés en leur chambre, se retira dans la -sienne pour pleurer, bouleversée, éperdue. Puis, elle alla retrouver -son père, et, se jetant sur son cœur, les yeux encore pleins de -larmes: «Oh! comme mère est changée! Qu'est-ce qu'elle a, dis-moi, -qu'est-ce qu'elle a?» Il fut très surpris, et répondit: «Tu crois? -quelle idée? mais non. Moi qui ne l'ai point quittée, je t'assure que -je ne la trouve pas mal, elle est comme toujours.»</p> - -<p>Le soir Julien dit à sa femme: «Ta mère file un mauvais coton. Je la -crois touchée.» Et, comme Jeanne éclatait en sanglots, il s'impatienta. -«Allons, bon, je ne te dis pas qu'elle soit perdue. Tu es toujours -follement exagérée. Elle est changée, voilà tout, c'est de son âge.»</p> - -<p>Au bout de huit jours elle n'y songeait plus, accoutumée à la -physionomie nouvelle de sa mère, et refoulant peut-être ses -craintes, comme on refoule, comme on rejette toujours, par une sorte -d'instinct égoïste, de besoin <span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> naturel de tranquillité d'âme, les -appréhensions, les soucis menaçants.</p> - -<p>La baronne, impuissante à marcher, ne sortait plus qu'une demi-heure -chaque jour. Quand elle avait accompli une seule fois le parcours -de «son» allée, elle ne pouvait se mouvoir davantage et demandait à -s'asseoir sur «son» banc. Et, quand elle se sentait incapable même de -mener jusqu'au bout sa promenade, elle disait: «Arrêtons-nous; mon -hypertrophie me casse les jambes aujourd'hui.»</p> - -<p>Elle ne riait plus guère, souriait seulement aux choses qui l'auraient -secouée tout entière l'année précédente. Mais comme ses yeux étaient -demeurés excellents, elle passait des jours à relire <i>Corinne</i> ou les -<i>Méditations</i> de Lamartine; puis elle demandait qu'on lui apportât le -tiroir «aux souvenirs». Alors ayant vidé sur ses genoux les vieilles -lettres douces à son cœur, elle posait le tiroir sur une chaise à -côté d'elle et remettait dedans, une à une, ses «reliques», après avoir -lentement revu chacune. Et, quand elle était seule, bien seule, elle -en baisait certaines, comme on baise secrètement les cheveux des morts -qu'on aima.</p> - -<p>Quelquefois Jeanne, entrant brusquement, la trouvait pleurant, pleurant -des larmes tristes. Elle s'écriait: «Qu'as-tu, petite mère?» Et la -baronne, après un long soupir, répondait: <span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> «Ce sont mes reliques -qui m'ont fait ça. On remue des choses qui ont été si bonnes et qui -sont finies! Et puis il y a des personnes auxquelles on ne pensait -plus guère et qu'on retrouve tout d'un coup. On croit les voir, et les -entendre, et ça vous produit un effet épouvantable. Tu connaîtras ça, -plus tard.»</p> - -<p>Quand le baron survenait en ces instants de mélancolie, il murmurait: -«Jeanne, ma chérie, si tu m'en crois, brûle tes lettres, toutes tes -lettres, celles de ta mère, les miennes, toutes. Il n'y a rien de plus -terrible, quand on est vieux, que de remettre le nez dans sa jeunesse.» -Mais Jeanne aussi gardait sa correspondance, préparait sa «boîte aux -reliques», obéissant, bien qu'elle différât en tout de sa mère, à une -sorte d'instinct héréditaire de sentimentalité rêveuse.</p> - -<p>Le baron, après quelques jours, eut à s'absenter pour une affaire et il -partit.</p> - -<p>La saison était magnifique. Les nuits douces, fourmillantes d'astres, -succédaient aux calmes soirées, les soirs sereins aux jours radieux, -et les jours radieux aux aurores éclatantes. Petite mère se trouva -bientôt mieux portante; et Jeanne, oubliant les amours de Julien et la -perfidie de Gilberte, se sentait presque complètement heureuse. Toute -la campagne était fleurie et parfumée; et la grande mer toujours <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> -pacifique resplendissait du matin au soir, sous le soleil.</p> - -<p>Jeanne, un après-midi, prit Paul en ses bras, et s'en alla par les -champs. Elle regardait tantôt son fils, tantôt l'herbe criblée -de fleurs le long de la route, s'attendrissant dans une félicité -sans bornes. De minute en minute elle baisait l'enfant, le serrait -passionnément contre elle; puis, frôlée par quelque savoureuse odeur -de campagne, elle se sentait défaillir, anéantie dans un bien-être -infini. Puis elle rêva d'avenir pour lui. Que serait-il? Tantôt elle le -voulait grand homme, renommé, puissant. Tantôt elle le préférait humble -et restant près d'elle, dévoué, tendre, les bras toujours ouverts pour -maman. Quand elle l'aimait avec son cœur égoïste de mère, elle -désirait qu'il restât son fils, rien que son fils; mais, quand elle -l'aimait avec sa raison passionnée, elle ambitionnait qu'il devînt -quelqu'un par le monde.</p> - -<p>Elle s'assit au bord d'un fossé, et se mit à le regarder. Il lui -semblait qu'elle ne l'avait jamais vu. Et elle s'étonna brusquement à -la pensée que ce petit être serait grand, qu'il marcherait d'un pas -ferme, qu'il aurait de la barbe aux joues et parlerait d'une voix -sonore.</p> - -<p>Au loin quelqu'un l'appelait. Elle leva la tête. C'était Marius -accourant. Elle pensa <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> qu'une visite l'attendait, et elle se -dressa, mécontente d'être troublée. Mais le gamin arrivait à toutes -jambes, et, quand il fut assez près, il cria: «Madame, c'est madame la -baronne qu'est bien mal.»</p> - -<p>Elle sentit comme une goutte d'eau froide qui lui descendait le long du -dos; et elle repartit à grands pas, la tête égarée.</p> - -<p>Elle aperçut, de loin, des gens en tas sous le platane. Elle s'élança, -et, le groupe s'étant ouvert, elle vit sa mère étendue par terre, la -tête soutenue par deux oreillers. La figure était toute noire, les yeux -fermés, et sa poitrine, qui depuis vingt ans haletait, ne bougeait -plus. La nourrice saisit l'enfant dans les bras de la jeune femme, et -l'emporta.</p> - -<p>Jeanne, hagarde, demandait: «Qu'est-il arrivé? Comment est-elle tombée? -Qu'on aille chercher le médecin.» Et, comme elle se retournait, elle -aperçut le curé, prévenu on ne sait comment. Il offrit ses soins, -s'empressa en relevant les manches de sa soutane. Mais le vinaigre, -l'eau de Cologne, les frictions demeurèrent inefficaces. «Il faudrait -la dévêtir et la coucher,» dit le prêtre.</p> - -<p>Le fermier Joseph Couillard se trouvait là ainsi que le père Simon et -Ludivine. Aidés de l'abbé Picot, ils voulurent emporter la baronne; -mais, quand ils la soulevèrent, la tête <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> s'abattit en arrière, et -la robe qu'ils avaient saisie se déchirait, tant sa grosse personne -était pesante et difficile à remuer. Alors Jeanne se mit à crier -d'horreur. On reposa par terre le corps énorme et mou.</p> - -<p>Il fallut prendre un fauteuil du salon; et, quand on l'eut assise -dedans, on put enfin l'enlever. Pas à pas ils gravirent le perron, puis -l'escalier; et, parvenus dans la chambre, la déposèrent sur le lit.</p> - -<p>Comme la cuisinière n'en finissait pas d'enlever ses vêtements, la -veuve Dentu se trouva là juste à point, venue soudain, ainsi que -le prêtre, comme s'ils avaient «senti la mort», selon le mot des -domestiques.</p> - -<p>Joseph Couillard partit à franc étrier pour prévenir le docteur; et -comme le prêtre se disposait à aller chercher les saintes huiles, la -garde lui souffla dans l'oreille: «Ne vous dérangez point, Monsieur le -curé, je m'y connais, elle a passé.»</p> - -<p>Jeanne, affolée, implorait, ne savait que faire, que tenter, quel -remède employer. Le curé, à tout hasard, prononça l'absolution.</p> - -<p>Pendant deux heures on attendit auprès de ce corps violet et sans vie. -Tombée maintenant à genoux, Jeanne sanglotait, dévorée d'angoisse et de -douleur.</p> - -<p>Lorsque la porte s'ouvrit et que le médecin <span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> parut, il lui sembla -voir entrer le salut, la consolation, l'espérance; et elle s'élança -vers lui, balbutiant tout ce qu'elle savait de l'accident: «Elle se -promenait comme tous les jours... elle allait bien... très bien même... -elle avait mangé un bouillon et deux œufs au déjeuner... elle est -tombée tout d'un coup... elle est devenue noire comme vous la voyez... -et elle n'a plus remué... nous avons essayé de tout pour la ranimer... -de tout...» Elle se tut, saisie par un geste discret de la garde au -médecin pour signifier que c'était fini, bien fini. Alors, se refusant -à comprendre, elle interrogea anxieusement, répétant: «Est-ce grave? -croyez-vous que ce soit grave?»</p> - -<p>Il dit enfin: «J'ai bien peur que ce soit... que ce soit... fini. Ayez -du courage, un grand courage.»</p> - -<p>Et Jeanne, ouvrant les bras, se jeta sur sa mère.</p> - -<p>Julien rentrait. Il demeura stupéfait, visiblement contrarié, sans cri -de douleur ni désespoir apparent, pris à l'improviste trop brusquement -pour se faire d'un seul coup le visage et la contenance qu'il fallait. -Il murmura: «Je m'y attendais, je sentais bien que c'était la fin.» -Puis il tira son mouchoir, s'essuya les yeux, s'agenouilla, se signa, -marmotta quelque chose, et, se relevant, voulut <span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> aussi relever sa -femme. Mais elle tenait à pleins bras le cadavre et le baisait, presque -couchée sur lui. Il fallut qu'on l'emportât. Elle semblait folle.</p> - -<p>Au bout d'une heure on la laissa revenir. Aucun espoir ne subsistait. -L'appartement était arrangé maintenant en chambre mortuaire. Julien et -le prêtre parlaient bas près d'une fenêtre. La veuve Dentu, assise dans -un fauteuil, d'une façon confortable, en femme habituée aux veilles et -qui se sent chez elle dans une maison dès que la mort vient d'y entrer, -paraissait assoupie déjà.</p> - -<p>La nuit tombait. Le curé s'avança vers Jeanne, lui prit les mains, -l'encouragea, déversant, sur ce cœur inconsolable, l'onde onctueuse -des consolations ecclésiastiques. Il parla de la trépassée, la célébra -en termes sacerdotaux, et, triste de cette fausse tristesse de prêtre -pour qui les cadavres sont bienfaisants, il s'offrit à passer la nuit -en prières auprès du corps.</p> - -<p>Mais Jeanne, à travers ses larmes convulsives, refusa. Elle voulait -être seule, toute seule en cette nuit d'adieux. Julien s'avança: «Mais, -ce n'est pas possible, nous resterons tous les deux.» Elle faisait -«non» de la tête, incapable de parler davantage. Elle put dire enfin: -«C'est ma mère, ma mère. Je veux <span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> être seule à la veiller.» Le -médecin murmura: «Laissez-la faire à sa guise, la garde pourra rester -dans la chambre à côté.»</p> - -<p>Le prêtre et Julien consentirent, songeant à leur lit. Puis l'abbé -Picot s'agenouilla à son tour, pria, se releva et sortit en prononçant: -«C'était une sainte», sur le ton dont il disait «Dominus vobiscum».</p> - -<p>Alors le vicomte, de sa voix ordinaire, demanda: «Vas-tu prendre -quelque chose?» Jeanne ne répondit point, ignorant qu'il s'adressait -à elle. Il reprit: «Tu ferais peut-être bien de manger un peu pour te -soutenir.» Elle répliqua d'un air égaré: «Envoie tout de suite chercher -papa.» Et il sortit pour expédier un cavalier à Rouen.</p> - -<p>Elle demeura abîmée dans une sorte de douleur immobile, comme si elle -eût attendu, pour s'abandonner au flot montant des regrets désespérés, -l'heure du dernier tête-à-tête.</p> - -<p>Les ombres avaient envahi la chambre, voilant la morte de ténèbres. La -veuve Dentu se mit à rôder, de son pas léger, cherchant et disposant -des objets invisibles avec des mouvements silencieux de garde-malade. -Puis elle alluma deux bougies qu'elle posa doucement sur la table de -nuit couverte d'une serviette blanche, à la tête du lit.</p> - -<p>Jeanne ne semblait rien voir, rien sentir, <span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> rien comprendre. Elle -attendait d'être seule. Julien rentra; il avait dîné; et, de nouveau, -il demanda: «Tu ne veux rien prendre?» Sa femme fit «non» de la tête.</p> - -<p>Il s'assit, d'un air résigné plutôt que triste, et demeura sans parler.</p> - -<p>Ils restaient tous trois, éloignés l'un de l'autre, sans un mouvement, -sur leurs sièges.</p> - -<p>Par moments la garde s'endormant ronflait un peu, puis se réveillait -brusquement.</p> - -<p>Julien à la fin se leva, et, s'approchant de Jeanne: «Veux-tu rester -seule maintenant?» Elle lui prit la main, dans un élan involontaire: -«Oh oui, laissez-moi.»</p> - -<p>Il l'embrassa sur le front, en murmurant: «Je viendrai te voir de temps -en temps.» Et il sortit avec la veuve Dentu qui roula son fauteuil dans -la chambre voisine.</p> - -<p>Jeanne ferma la porte, puis alla ouvrir toutes grandes les deux -fenêtres. Elle reçut en pleine figure la tiède caresse d'un soir de -fenaison. Les foins de la pelouse, fauchés la veille, étaient couchés -sous le clair de lune.</p> - -<p>Cette douce sensation lui fit mal, la navra comme une ironie.</p> - -<p>Elle revint auprès du lit, prit une des mains inertes et froides et se -mit à considérer sa mère.</p> - -<p>Elle n'était plus enflée comme au moment <span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> de l'attaque; elle -semblait dormir à présent plus paisiblement qu'elle n'avait jamais -fait; et la flamme pâle des bougies qu'agitaient des souffles déplaçait -à tout moment les ombres de son visage, la faisaient vivante comme si -elle eût remué.</p> - -<p>Jeanne la regardait avidement; et du fond des lointains de sa petite -jeunesse une foule de souvenirs accourait.</p> - -<p>Elle se rappelait les visites de petite mère au parloir du couvent, -la façon dont elle lui tendait le sac de papier plein de gâteaux, une -multitude de petits détails, de petits faits, de petites tendresses, -des paroles, des intonations, des gestes familiers, les plis de ses -yeux quand elle riait, son grand soupir essoufflé quand elle venait de -s'asseoir.</p> - -<p>Et elle restait là, contemplant, se répétant dans une sorte -d'hébétement: «Elle est morte»; et toute l'horreur de ce mot lui -apparut.</p> - -<p>Celle couchée là,—maman—petite mère—maman Adélaïde, était morte? -Elle ne remuerait plus, ne parlerait plus, ne rirait plus, ne dînerait -plus jamais en face de petit père; elle ne dirait plus: «Bonjour -Jeannette». Elle était morte!</p> - -<p>On allait la clouer dans une caisse et l'enfouir, et ce serait fini. -On ne la verrait plus. <span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> Était-ce possible? Comment? elle n'aurait -plus sa mère? Cette chère figure si familière, vue dès qu'on a ouvert -les yeux, aimée dès qu'on a ouvert les bras, ce grand déversoir -d'affection, cet être unique, la mère, plus important pour le cœur -que tout le reste des êtres, était disparu. Elle n'avait plus que -quelques heures à regarder son visage, ce visage immobile et sans -pensée; et puis rien, plus rien, un souvenir.</p> - -<p>Et elle s'abattit sur les genoux dans une crise horrible de désespoir; -et, les mains crispées sur la toile qu'elle tordait, la bouche collée -sur le lit, elle cria d'une voix déchirante, étouffée dans les draps et -les couvertures: «Oh! maman, ma pauvre maman, maman!»</p> - -<p>Puis, comme elle se sentait devenir folle, folle ainsi qu'elle l'avait -été dans cette nuit de fuite à travers la neige, elle se releva et -courut à la fenêtre pour se rafraîchir, boire de l'air nouveau qui -n'était point l'air de cette couche, l'air de cette morte.</p> - -<p>Les gazons coupés, les arbres, la lande, la mer là-bas, se reposaient -dans une paix silencieuse, endormis sous le charme tendre de la lune. -Un peu de cette douceur calmante pénétra Jeanne et elle se mit à -pleurer lentement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span></p> - -<p>Puis elle revint auprès du lit et s'assit en reprenant dans sa main la -main de petite mère, comme si elle l'eût veillée malade.</p> - -<p>Un gros insecte était entré, attiré par les bougies. Il battait les -murs comme une balle, allait d'un bout à l'autre de la chambre. Jeanne, -distraite par son vol ronflant, levait les yeux pour le voir; mais elle -n'apercevait jamais que son ombre errante sur le blanc du plafond.</p> - -<p>Puis elle ne l'entendit plus. Alors elle remarqua le tic-tac léger de -la pendule et un autre petit bruit, ou, plutôt, un bruissement presque -imperceptible. C'était la montre de petite mère qui continuait à -marcher, oubliée dans la robe jetée sur une chaise aux pieds du lit. Et -soudain un vague rapprochement entre cette morte et cette mécanique qui -ne s'était point arrêtée raviva la douleur aiguë au cœur de Jeanne.</p> - -<p>Elle regarda l'heure. Il était à peine dix heures et demie; et elle fut -prise d'une peur horrible de cette nuit entière à passer là.</p> - -<p>D'autres souvenirs lui revenaient: ceux de sa propre vie—Rosalie, -Gilberte—les amères désillusions de son cœur. Tout n'était donc -que misère, chagrin, malheur et mort. Tout trompait, tout mentait, -tout faisait souffrir et pleurer. Où trouver un peu de repos <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> -et de joie? Dans une autre existence sans doute! Quand l'âme était -délivrée de l'épreuve de la terre. L'âme! Elle se mit à rêver sur cet -insondable mystère, se jetant brusquement en des convictions poétiques -que d'autres hypothèses non moins vagues renversaient immédiatement. Où -donc était, maintenant, l'âme de sa mère? l'âme de ce corps immobile -et glacé? Très loin, peut-être. Quelque part dans l'espace? Mais -où? Évaporée comme le parfum d'une fleur sèche? ou errante comme un -invisible oiseau échappé de sa cage?</p> - -<p>Rappelée à Dieu? ou éparpillée au hasard des créations nouvelles, mêlée -aux germes près d'éclore?</p> - -<p>Très proche peut-être? Dans cette chambre, autour de cette chair -inanimée qu'elle avait quittée? Et brusquement Jeanne crut sentir un -souffle l'effleurer, comme le contact d'un esprit. Elle eut peur, une -peur atroce, si violente qu'elle n'osait plus remuer, ni respirer, ni -se retourner pour regarder derrière elle. Son cœur battait comme -dans les épouvantes.</p> - -<p>Et soudain l'invisible insecte reprit son vol et se remit à heurter les -murs en tournoyant. Elle frissonna des pieds à la tête, puis, rassurée -tout à coup quand elle eut reconnu le ronflement de la bête ailée, elle -se leva, et se retourna. Ses yeux tombèrent sur le secrétaire <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> aux -têtes de sphinx, le meuble aux reliques.</p> - -<p>Et une idée tendre et singulière l'envahit; c'était de lire, en cette -dernière veillée, comme elle aurait fait d'un livre pieux, les vieilles -lettres chères à la morte. Il lui sembla qu'elle allait remplir un -devoir délicat et sacré, quelque chose de vraiment filial, qui ferait -plaisir, dans l'autre monde, à petite mère.</p> - -<p>C'était l'ancienne correspondance de son grand-père et de sa -grand'mère, qu'elle n'avait point connus. Elle voulait leur tendre -les bras par-dessus le corps de leur fille, aller vers eux en cette -nuit funèbre comme s'ils eussent souffert aussi, former une sorte de -chaîne mystérieuse de tendresse entre ceux-là morts autrefois, celle -qui venait de disparaître à son tour, et elle-même restée encore sur la -terre.</p> - -<p>Elle se leva, abattit la tablette du secrétaire et prit dans le tiroir -du bas une dizaine de petits paquets de papiers jaunes, ficelés avec -ordre, et rangés côte à côte.</p> - -<p>Elle les déposa tous sur le lit, entre les bras de la baronne, par une -sorte de raffinement sentimental, et elle se mit à lire.</p> - -<p>C'étaient ces vieilles épîtres qu'on retrouve dans les antiques -secrétaires de familles, ces épîtres qui sentent un autre siècle.</p> - -<p>La première commençait par «Ma chérie». <span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> Une autre par «Ma belle -petite-fille», puis c'étaient «Ma chère petite»—«Ma mignonne»—«Ma -fille adorée», puis «Ma chère enfant»—«Ma chère Adélaïde»—«Ma chère -fille» selon qu'elles s'adressaient à la fillette, à la jeune fille, -et, plus tard, à la jeune femme.</p> - -<p>Et tout cela était plein de tendresses passionnées et puériles, de -mille petites choses intimes, de ces grands et simples événements du -foyer, si mesquins pour les indifférents: «père a la grippe; la bonne -Hortense s'est brûlée au doigt; le chat «Croquerat» est mort; on a -abattu le sapin à droite de la barrière; mère a perdu son livre de -messe en revenant de l'église, elle pense qu'on le lui a volé.»</p> - -<p>On y parlait aussi de gens inconnus à Jeanne, mais dont elle se -rappelait vaguement avoir entendu prononcer le nom, autrefois, dans son -enfance.</p> - -<p>Elle s'attendrissait à ces détails qui lui semblaient des révélations; -comme si elle fût entrée tout à coup dans toute la vie passée, secrète, -la vie du cœur de petite mère. Elle regardait le corps gisant, et, -brusquement, elle se mit à lire tout haut, à lire pour la morte, comme -pour la distraire, la consoler.</p> - -<p>Et le cadavre immobile semblait heureux.</p> - -<p>Une à une elle rejetait les lettres sur les <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> pieds du lit; et elle -pensa qu'il faudrait les mettre dans le cercueil, comme on y dépose des -fleurs.</p> - -<p>Elle délia un autre paquet. C'était une écriture nouvelle. Elle -commença: «Je ne peux plus me passer de tes caresses. Je t'aime à -devenir fou.»</p> - -<p>Rien de plus; pas de nom.</p> - -<p>Elle retourna le papier sans comprendre. L'adresse portait bien «Madame -la baronne Le Perthuis des Vauds».</p> - -<p>Alors elle ouvrit la suivante: «Viens ce soir, dès qu'il sera sorti. -Nous aurons une heure. Je t'adore.»</p> - -<p>Dans une autre: «J'ai passé une nuit de délire à te désirer vainement. -J'avais ton corps dans mes bras, ta bouche sous mes lèvres, tes yeux -sous mes yeux. Et puis je me sentais des rages à me jeter par la -fenêtre en songeant qu'à cette heure-là même, tu dormais à son côté, -qu'il te possédait à son gré...»</p> - -<p>Jeanne interdite ne comprenait pas.</p> - -<p>Qu'était-ce que cela? A qui, pour qui, de qui ces paroles d'amour?</p> - -<p>Elle continua, retrouvant toujours des déclarations éperdues, des -rendez-vous avec des recommandations de prudence, puis toujours, à la -fin, ces quatre mots: «Surtout brûle cette lettre.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span></p> - -<p>Enfin elle ouvrit un billet banal, une simple acceptation à dîner, mais -de la même écriture, et signé: «Paul d'Ennemare», celui que le baron -appelait, quand il parlait encore de lui: «Mon pauvre vieux Paul», et -dont la femme avait été la meilleure amie de la baronne.</p> - -<p>Alors Jeanne, brusquement, fut effleurée d'un doute qui devint tout de -suite une certitude. Sa mère l'avait eu pour amant.</p> - -<p>Et soudain, la tête éperdue, elle rejeta d'une secousse ces papiers -infâmes, comme elle eût rejeté quelque bête venimeuse montée sur elle, -et elle courut à la fenêtre, et elle se mit à pleurer affreusement avec -des cris involontaires qui lui déchiraient la gorge; puis, tout son -être se brisant, elle s'affaissa au pied de la muraille, et, cachant -son visage dans le rideau pour qu'on n'entendît point ses gémissements, -elle sanglota abîmée dans un désespoir insondable.</p> - -<p>Elle serait restée peut-être ainsi toute la nuit; mais un bruit de -pas dans la pièce voisine la fit se redresser d'un bond. C'était son -père, peut-être? Et toutes les lettres gisaient sur le lit et sur le -plancher! Il lui suffirait d'en ouvrir une! Et il saurait cela? lui!</p> - -<p>Elle s'élança, et, saisissant à poignées tous <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> les vieux papiers -jaunes, ceux des grands parents et ceux de l'amant, et ceux qu'elle -n'avait point dépliés, et ceux qui se trouvaient encore ficelés dans -les tiroirs du secrétaire, elle les jetait en tas dans la cheminée. -Puis elle prit une des bougies qui brûlaient sur la table de nuit -et mit le feu à ce monceau de lettres. Une grande flamme jaillit -qui éclaira la chambre, la couche et le cadavre d'une lueur vive et -dansante, dessinant en noir sur le rideau blanc du fond du lit le -profil tremblotant du visage rigide et les lignes du corps énorme sous -le drap.</p> - -<p>Quand il n'y eut plus qu'un amas de cendres au fond du foyer, elle -retourna s'asseoir auprès de la fenêtre ouverte comme si elle n'eût -plus osé rester auprès de la morte, et elle se remit à pleurer, la -figure dans ses mains, et gémissant d'un ton navré, d'un ton de plainte -désolée: «Oh! ma pauvre maman, oh! ma pauvre maman!»</p> - -<p>Et une atroce réflexion lui vint:—Si petite mère n'était pas morte, -par hasard, si elle n'était qu'endormie d'un sommeil léthargique, si -elle allait soudain se lever, parler?—La connaissance de l'affreux -secret n'amoindrirait-elle pas son amour filial? L'embrasserait-elle -des mêmes lèvres pieuses? La chérirait-elle de la même affection -sacrée? Non. <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> Ce n'était pas possible! Et cette pensée lui déchira -le cœur.</p> - -<p>La nuit s'effaçait; les étoiles pâlissaient; c'était l'heure fraîche -qui précède le jour. La lune descendue allait s'enfoncer dans la mer -qu'elle nacrait sur toute sa surface.</p> - -<p>Et le souvenir saisit Jeanne de cette nuit passée à la fenêtre lors de -son arrivée aux Peuples. Comme c'était loin, comme tout était changé, -comme l'avenir lui semblait différent!</p> - -<p>Et voilà que le ciel devint rose, d'un rose joyeux, amoureux, charmant. -Elle regardait, surprise maintenant comme devant un phénomène, cette -radieuse éclosion du jour, se demandant s'il était possible que, sur -cette terre où se levaient de pareilles aurores, il n'y eût ni joie ni -bonheur.</p> - -<p>Un bruit de porte la fit tressaillir. C'était Julien. Il demanda: «Eh -bien? tu n'es pas trop fatiguée?»</p> - -<p>Elle balbutia «Non», heureuse de n'être plus seule. «A présent, va te -reposer,» dit-il. Elle embrassa lentement sa mère, d'un baiser lent, -douloureux et navré; puis elle rentra dans sa chambre.</p> - -<p>La journée s'écoula dans ces tristes occupations que réclame un mort. -Le baron arriva vers le soir. Il pleura beaucoup.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span></p> - -<p>L'enterrement eut lieu le lendemain.</p> - -<p>Après qu'elle eut, pour la dernière fois, appuyé ses lèvres sur le -front glacé, qu'elle eut fait la dernière toilette, et vu clouer le -corps dans le cercueil, Jeanne se retira. Les invités allaient venir.</p> - -<p>Gilberte arriva la première, et se jeta en sanglotant sur le cœur de -son amie.</p> - -<p>On voyait par la fenêtre les voitures tourner à la grille, s'en venant -au trot. Et des voix résonnaient dans le grand vestibule. Des femmes -en noir entraient peu à peu dans la chambre, des femmes que Jeanne -ne connaissait point. La marquise de Coutelier et la vicomtesse de -Briseville l'embrassèrent.</p> - -<p>Elle s'aperçut tout à coup que tante Lison se glissait derrière elle. -Et elle l'étreignit avec tendresse, ce qui fit presque défaillir la -vieille fille.</p> - -<p>Julien entra, en grand noir, élégant, affairé, satisfait de cette -affluence. Il parla bas à sa femme pour un conseil qu'il demandait. Il -ajouta d'un ton confidentiel: «Toute la noblesse est venue, ce sera -très bien.» Et il repartit en saluant gravement les dames.</p> - -<p>Tante Lison et la comtesse Gilberte restèrent seules auprès de Jeanne -pendant que s'accomplissait la cérémonie funèbre. La comtesse <span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> -l'embrassait sans cesse en répétant: «Ma pauvre chérie, ma pauvre -chérie!»</p> - -<p>Quand le comte de Fourville revint chercher sa femme, il pleurait -lui-même comme s'il avait perdu sa propre mère.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span></p> - -<h3>X</h3> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">es</span> jours furent bien tristes qui suivirent, ces jours mornes dans -une maison qui semble vide par l'absence de l'être familier disparu -pour toujours, ces jours criblés de souffrances à chaque rencontre de -tout objet que maniait incessamment le mort. D'instant en instant un -souvenir vous tombe sur le cœur et le meurtrit. Voici son fauteuil, -son ombrelle restée dans le vestibule, son verre que la bonne n'a point -serré! Et dans toutes les chambres on retrouve des choses traînant: ses -ciseaux, un gant, le volume dont les feuillets sont usés par ses doigts -alourdis, et mille riens qui prennent une signification douloureuse -parce qu'ils rappellent mille petits faits.</p> - -<p>Et sa voix vous poursuit; on croit l'entendre; on voudrait fuir -n'importe où, échapper à la hantise de cette maison. Il faut rester -parce <span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> que d'autres sont là qui restent et souffrent aussi.</p> - -<p>Et puis Jeanne demeurait écrasée sous le souvenir de ce qu'elle avait -découvert. Cette pensée pesait sur elle; son cœur broyé ne se -guérissait pas. Sa solitude d'à présent s'augmentait de ce secret -horrible; sa dernière confiance était tombée avec sa dernière croyance.</p> - -<p>Père, au bout de quelque temps, s'en alla, ayant besoin de remuer, de -changer d'air, de sortir du noir chagrin où il s'enfonçait de plus en -plus.</p> - -<p>Et la grande maison, qui voyait ainsi de temps en temps disparaître un -de ses maîtres, reprit sa vie calme et régulière.</p> - -<p>Et puis Paul tomba malade. Jeanne en perdit la raison, resta douze -jours sans dormir, presque sans manger.</p> - -<p>Il guérit; mais elle demeura épouvantée par cette idée qu'il pouvait -mourir. Alors que ferait-elle? que deviendrait-elle? Et tout doucement -se glissa dans son cœur le vague besoin d'avoir un autre enfant. -Bientôt elle en rêva, reprise tout entière par son ancien désir de voir -autour d'elle deux petits êtres, un garçon et une fille. Et ce fut une -obsession.</p> - -<p>Mais depuis l'affaire de Rosalie elle vivait <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> séparée de Julien. Un -rapprochement semblait même impossible dans les situations où ils se -trouvaient. Julien aimait ailleurs; elle le savait; et la seule pensée -de subir de nouveau ses caresses la faisait frémir de répugnance.</p> - -<p>Elle s'y serait pourtant résignée, tant l'envie d'être mère la -harcelait; mais elle se demandait comment pourraient recommencer leurs -baisers? Elle serait morte d'humiliation plutôt que de laisser deviner -ses intentions; et il ne paraissait plus songer à elle.</p> - -<p>Elle y eût renoncé peut-être; mais voilà que, chaque nuit, elle se -mit à rêver d'une fille; et elle la voyait jouant avec Paul sous le -platane; et parfois elle sentait une sorte de démangeaison de se lever, -et d'aller, sans prononcer un mot, trouver son mari dans sa chambre. -Deux fois même elle se glissa jusqu'à sa porte; puis elle revint -vivement, le cœur battant de honte.</p> - -<p>Le baron était parti; petite mère était morte; Jeanne maintenant -n'avait plus personne qu'elle pût consulter, à qui elle pût confier ses -intimes secrets.</p> - -<p>Alors elle se résolut à aller trouver l'abbé Picot, et à lui dire, sous -le sceau de la confession, les difficiles projets qu'elle avait.</p> - -<p>Elle arriva comme il lisait son bréviaire <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> dans son petit jardin -planté d'arbres fruitiers.</p> - -<p>Après avoir causé quelques minutes de choses et d'autres, elle -balbutia, en rougissant: «Je voudrais me confesser, Monsieur l'abbé.»</p> - -<p>Il demeura stupéfait, et releva ses lunettes pour la bien considérer; -puis il se mit à rire. «Vous ne devez pourtant pas avoir de gros péchés -sur la conscience.» Elle se troubla tout à fait, et reprit: «Non, mais -j'ai un conseil à vous demander, un conseil si... si... si pénible que -je n'ose pas vous en parler comme ça.»</p> - -<p>Il quitta instantanément son aspect bonhomme, et prit son air -sacerdotal—: «Eh bien, mon enfant, je vous écouterai dans le -confessionnal, allons.»</p> - -<p>Mais elle le retint, hésitante, arrêtée tout à coup par une sorte de -scrupule de parler de ces choses un peu honteuses dans le recueillement -d'une église vide.</p> - -<p>—«Ou bien, non... Monsieur le curé... je puis... je puis... si vous le -voulez... vous dire ici ce qui m'amène. Tenez, nous allons nous asseoir -là-bas, sous votre petite tonnelle.</p> - -<p>Ils y allèrent à pas lents. Elle cherchait comment s'exprimer, comment -débuter. Ils s'assirent.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span></p> - -<p>Alors, comme si elle se fût confessée, elle commença: «Mon père...» -puis elle hésita, répéta de nouveau: «Mon père...» et se tut tout à -fait troublée.</p> - -<p>Il attendait, les mains croisées sur son ventre. Voyant son embarras, -il l'encouragea: «Eh bien, ma fille, on dirait que vous n'osez pas; -voyons, prenez courage.»</p> - -<p>Elle se décida, comme un poltron qui se jette au danger: «Mon père, je -voudrais un autre enfant.» Il ne répondit rien ne comprenant pas. Alors -elle s'expliqua, perdant les mots, effarée.</p> - -<p>—«Je suis seule dans la vie maintenant; mon père et mon mari ne -s'entendent guère; ma mère est morte; et... et...»—Elle prononça tout -bas en frissonnant...—«L'autre jour j'ai failli perdre mon fils! Que -serais-je devenue alors?...»</p> - -<p>Elle se tut. Le prêtre dérouté la regardait: —«Voyons, arrivez au -fait.»</p> - -<p>Elle répéta:—«Je voudrais un autre enfant.» Alors il sourit, habitué -aux grasses plaisanteries des paysans qui ne se gênaient guère devant -lui, et il répondit avec un hochement de tête malin:</p> - -<p>—«Eh bien, il me semble qu'il ne tient qu'à vous.»</p> - -<p>Elle leva vers lui ses yeux candides, puis, <span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> bégayant de -confusion:—«Mais... mais... vous comprenez que depuis ce... ce -que... ce que vous savez de... de cette bonne... mon mari et moi nous -vivons... nous vivons tout à fait séparés.»</p> - -<p>Accoutumé aux promiscuités et aux mœurs sans dignité des campagnes, -il fut étonné de cette révélation; puis tout à coup il crut deviner -le désir véritable de la jeune femme. Il la regarda de coin, plein -de bienveillance et de sympathie pour sa détresse:—«Oui; je saisis -parfaitement. Je comprends que votre... votre veuvage vous pèse. Vous -êtes jeune, bien portante. Enfin c'est naturel, trop naturel.»</p> - -<p>Il se remettait à sourire, emporté par sa nature grivoise de prêtre -campagnard; et il tapotait doucement la main de Jeanne:—«Ça vous est -permis, bien permis même, par les commandements.—L'œuvre de chair -ne désireras qu'en mariage seulement.—Vous êtes mariée, n'est-ce pas? -Ce n'est point pour piquer des raves.»</p> - -<p>A son tour elle n'avait pas compris d'abord ses sous-entendus; -mais, sitôt qu'elle les pénétra, elle s'empourpra, toute saisie, -avec des larmes aux yeux.—«Oh! Monsieur le curé, que dites-vous? -que pensez-vous? Je vous jure... Je vous jure...» Et les sanglots -l'étouffèrent.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span></p> - -<p>Il fut surpris; et il la consolait:—«Allons, je n'ai pas voulu vous -faire de peine. Je plaisantais un peu; ça n'est pas défendu quand on -est honnête. Mais comptez sur moi; vous pouvez compter sur moi. Je -verrai M. Julien.»</p> - -<p>Elle ne savait plus que dire. Elle voulait maintenant refuser cette -intervention qu'elle craignait maladroite et dangereuse, mais elle -n'osait point; et elle se sauva après avoir balbutié: «Je vous -remercie, Monsieur le curé.»</p> - -<p>Huit jours se passèrent. Elle vivait dans une angoisse d'inquiétude.</p> - -<p>Un soir, au dîner, Julien la regarda d'une façon singulière avec un -certain pli souriant des lèvres qu'elle lui connaissait en ses heures -de gouaillerie. Il eut même à son égard une sorte de galanterie -imperceptiblement ironique; et comme ils se promenaient ensuite dans la -grande avenue de petite mère, il lui dit tout bas dans l'oreille: «Il -paraît que nous sommes raccommodés.»</p> - -<p>Elle ne répondit rien. Elle regardait par terre une sorte de ligne -droite presque invisible à présent, l'herbe ayant repoussé. C'était la -trace du pied de la baronne qui s'effaçait, comme s'efface un souvenir. -Et Jeanne se sentait le cœur crispé, noyé de tristesse; elle se -sentait perdue dans la vie, si loin de tout le monde.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span></p> - -<p>Julien reprit: «Moi, je ne demande pas mieux. Je craignais de te -déplaire.»</p> - -<p>Le soleil se couchait; l'air était doux. Une envie de pleurer -oppressait Jeanne, un de ces besoins d'expansion vers un cœur ami, -un besoin d'étreindre, en murmurant ses peines. Un sanglot lui montait -à la gorge. Elle ouvrit les bras et tomba sur le cœur de Julien.</p> - -<p>Et elle pleura. Surpris, il la regardait dans les cheveux, ne pouvant -voir le visage caché sur sa poitrine. Il pensa qu'elle l'aimait encore -et déposa sur son chignon un baiser condescendant.</p> - -<p>Puis ils rentrèrent sans dire un mot. Il la suivit en sa chambre, et -passa la nuit avec elle.</p> - -<p>Et leurs rapports anciens recommencèrent. Il les accomplissait comme -un devoir qui cependant ne lui déplaisait pas; elle les subissait -comme une nécessité écœurante et pénible, avec la résolution de les -arrêter pour toujours dès qu'elle se sentirait enceinte de nouveau.</p> - -<p>Mais elle remarqua bientôt que les caresses de son mari semblaient -différentes de jadis. Elles étaient plus raffinées peut-être, mais -moins complètes. Il la traitait comme un amant discret, et non plus -comme un époux tranquille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span></p> - -<p>Elle s'étonna, observa, et s'aperçut bientôt que toutes ses étreintes -s'arrêtaient avant qu'elle pût être fécondée.</p> - -<p>Alors une nuit, la bouche sur sa bouche, elle murmura: «Pourquoi ne te -donnes-tu plus à moi tout entier comme autrefois?»</p> - -<p>Il se mit à ricaner:—«Parbleu, pour ne pas t'engrosser.»</p> - -<p>Elle tressaillit:—«Pourquoi donc ne veux-tu plus d'enfants?»</p> - -<p>Il demeura perclus de surprise:—«Hein? tu dis? mais tu es folle? Un -autre enfant? Ah! mais non, par exemple! C'est déjà trop d'un pour -piailler, occuper tout le monde et coûter de l'argent. Un autre enfant! -merci!»</p> - -<p>Elle le saisit dans ses bras, le baisa, l'enveloppa d'amour, et, tout -bas: «Oh! je t'en supplie, rends-moi mère encore une fois.»</p> - -<p>Mais il se fâcha comme si elle l'eût blessé: «Ça vraiment, tu perds la -tête. Fais-moi grâce de tes bêtises, je te prie.»</p> - -<p>Elle se tut et se promit de le forcer par ruse à lui donner le bonheur -qu'elle rêvait.</p> - -<p>Alors elle essaya de prolonger ses baisers, jouant la comédie d'une -ardeur délirante, le liant à elle de ses deux bras crispés en des -transports qu'elle simulait. Elle usa de tous les subterfuges; mais il -restait maître de lui; et pas une fois il ne s'oublia.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span></p> - -<p>Alors, travaillée de plus en plus par son désir acharné, poussée à -bout, prête à tout braver, à tout oser, elle retourna chez l'abbé Picot.</p> - -<p>Il achevait son déjeuner; il était fort rouge, ayant toujours des -palpitations après ses repas. Dès qu'il la vit entrer, il s'écria: «Eh -bien?» désireux de savoir le résultat de ses négociations.</p> - -<p>Résolue maintenant et sans timidité pudique, elle répondit -immédiatement: «Mon mari ne veut plus d'enfants.» L'abbé se -retourna vers elle, intéressé tout à fait, prêt à fouiller avec -une curiosité de prêtre dans ces mystères du lit qui lui rendaient -plaisant le confessionnal. Il demanda: «Comment ça?» Alors, malgré sa -détermination, elle se troubla pour expliquer: «Mais il... il... il -refuse de me rendre mère.»</p> - -<p>L'abbé comprit, il connaissait ces choses; et il se mit à interroger -avec des détails précis et minutieux, une gourmandise d'homme qui jeûne.</p> - -<p>Puis il réfléchit quelques instants, et, d'une voix tranquille comme -s'il eût parlé de la récolte qui venait bien, il lui traça un plan de -conduite habile, réglant tous les points:—«Vous n'avez qu'un moyen, ma -chère enfant, c'est de lui faire accroire que vous êtes grosse. <span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> Il -ne s'observera plus; et vous le deviendrez pour de vrai.»</p> - -<p>Elle rougit jusqu'aux yeux; mais déterminée à tout, elle insista. -«Et... et s'il ne me croit pas?»</p> - -<p>Le curé savait bien les ressources pour conduire et tenir les -hommes:—«Annoncez votre grossesse à tout le monde, dites-la partout; -il finira par y croire lui-même.»</p> - -<p>Puis il ajouta comme pour s'absoudre de ce stratagème: «C'est votre -droit, l'Église ne tolère les rapports entre homme et femme que dans le -but de la procréation.»</p> - -<p>Elle suivit le conseil rusé, et, quinze jours plus tard, elle annonçait -à Julien qu'elle se croyait grosse. Il eut un sursaut.—«Pas possible! -ce n'est pas vrai.»</p> - -<p>Elle indiqua aussitôt la raison de ses soupçons. Mais il se -rassura.—«Bah! attends un peu. Tu verras.»</p> - -<p>Alors chaque matin il demanda: «Eh bien?» Et toujours elle répondait: -«Non, pas encore. Je serais bien trompée si je n'étais pas enceinte.»</p> - -<p>Il s'inquiétait à son tour, furieux et désolé, autant que surpris. Il -répétait: «Je n'y comprends rien, mais rien. Si je sais comment cela -s'est fait! je veux bien être pendu.»</p> - -<p>Au bout d'un mois elle annonçait de tous <span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> les côtés la nouvelle, -sauf à la comtesse Gilberte, par une sorte de pudeur compliquée et -délicate.</p> - -<p>Depuis sa première inquiétude, Julien ne l'approchait plus; puis il -prit, en rageant, son parti, et déclara: «En voilà un qui n'était pas -demandé.» Et il recommença à pénétrer dans la chambre de sa femme.</p> - -<p>Ce qu'avait prévu le prêtre se réalisa complètement. Elle fut grosse.</p> - -<p>Alors, inondée d'une joie délirante, elle ferma sa porte chaque soir, -se vouant, dans un élan de reconnaissance vers la vague divinité -qu'elle adorait, à une chasteté éternelle.</p> - -<p>Elle se sentait de nouveau presque heureuse, s'étonnant de la -promptitude avec laquelle s'était adoucie sa douleur après la mort -de sa mère. Elle s'était crue inconsolable; et voilà qu'en deux mois -à peine cette plaie vive se fermait. Il ne lui restait plus qu'une -mélancolie attendrie, comme un voile de chagrin jeté sur sa vie. Aucun -événement ne lui paraissait plus possible. Ses enfants grandiraient, -l'aimeraient; elle vieillirait tranquille, contente, sans s'occuper de -son mari.</p> - -<p>Vers la fin du mois de septembre, l'abbé Picot vint faire une visite de -cérémonie avec une soutane neuve qui ne portait encore que <span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> huit -jours de taches; et il présenta son successeur, l'abbé Tolbiac. C'était -un tout jeune prêtre maigre, fort petit, à la parole emphatique, et -dont les yeux, cerclés de noir et caves, indiquaient une âme violente.</p> - -<p>Le vieux curé était nommé doyen de Goderville.</p> - -<p>Jeanne ressentit une vraie tristesse de ce départ. La figure du -bonhomme était liée à tous ses souvenirs de jeune femme. Il l'avait -mariée, il avait baptisé Paul, et enterré la baronne. Elle ne se -figurait pas Étouvent sans la bedaine de l'abbé Picot passant le long -des cours de fermes; et elle l'aimait parce qu'il était joyeux et -naturel.</p> - -<p>Malgré son avancement il ne semblait pas gai. Il disait: Ça me coûte, -ça me coûte, Madame la comtesse. Voilà dix-huit ans que je suis ici. -Oh! la commune rapporte peu et ne vaut point grand'chose. Les hommes -n'ont pas plus de religion qu'il ne faut, et les femmes, les femmes, -voyez-vous, n'ont guère de conduite. Les filles ne passent à l'église -pour le mariage qu'après avoir fait un pèlerinage à Notre-Dame du -Gros-Ventre, et la fleur d'oranger ne vaut pas cher dans le pays. Tant -pis, je l'aimais, moi.»</p> - -<p>Le nouveau curé faisait des gestes d'impatience, et devenait rouge. -Il dit brusquement: <span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> «Avec moi, il faudra que tout cela change.» -Il avait l'air d'un enfant rageur, tout frêle et tout maigre dans sa -soutane usée déjà, mais propre.</p> - -<p>L'abbé Picot le regarda de biais, comme il faisait en ses moments de -gaieté, et il reprit: Voyez-vous, l'abbé, pour empêcher ces choses-là, -il faudrait enchaîner vos paroissiens; et encore ça ne servirait de -rien.»</p> - -<p>Le petit prêtre répondit d'un ton cassant: «Nous verrons bien.» Et le -vieux curé sourit en humant sa prise:—«L'âge vous calmera, l'abbé, -et l'expérience aussi; vous éloignerez de l'église vos derniers -fidèles; et voilà tout. Dans ce pays-ci on est croyant, mais tête de -chien; prenez garde. Ma foi, quand je vois entrer au prône une fille -qui me paraît un peu grasse, je me dis:—C'est un paroissien de plus -qu'elle m'amène;—et je tâche de la marier. Vous ne les empêcherez pas -de fauter, voyez-vous; mais vous pouvez aller trouver le garçon et -l'empêcher d'abandonner la mère. Mariez-les, l'abbé, mariez-les, ne -vous occupez pas d'autre chose.»</p> - -<p>Le nouveau curé répondit avec rudesse: «Nous pensons différemment; -il est inutile d'insister.» Et l'abbé Picot se remit à regretter son -village, la mer qu'il voyait des fenêtres du presbytère, les petites -vallées en entonnoir <span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> où il allait réciter son bréviaire, en -regardant au loin passer les bateaux.</p> - -<p>Et les deux prêtres prirent congé. Le vieux embrassa Jeanne qui faillit -pleurer.</p> - -<p>Huit jours plus tard, l'abbé Tolbiac revint. Il parla des réformes -qu'il accomplissait comme aurait pu le faire un prince prenant -possession d'un royaume. Puis il pria la vicomtesse de ne point manquer -l'office du dimanche, et de communier à toutes les fêtes.—«Vous et -moi, disait-il, nous sommes la tête du pays; nous devons le gouverner -et nous montrer toujours comme un exemple à suivre. Il faut que nous -soyons unis pour être puissants et respectés. L'église et le château se -donnant la main, la chaumière nous craindra et nous obéira.»</p> - -<p>La religion de Jeanne était toute de sentiment; elle avait cette foi -rêveuse que garde toujours une femme; et, si elle accomplissait à peu -près ses devoirs, c'était surtout par habitude gardée du couvent, la -philosophie frondeuse du baron ayant depuis longtemps jeté bas ses -convictions.</p> - -<p>L'abbé Picot se contentait du peu qu'elle pouvait lui donner et ne -la gourmandait jamais. Mais son successeur, ne l'ayant point vue à -l'office du précédent dimanche, était accouru inquiet et sévère.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span></p> - -<p>Elle ne voulut point rompre avec le presbytère et promit, se réservant -de ne se montrer assidue que par complaisance dans les premières -semaines.</p> - -<p>Mais peu à peu elle prit l'habitude de l'église et subit l'influence -de ce frêle abbé intègre et dominateur. Mystique, il lui plaisait par -ses exaltations et ses ardeurs. Il faisait vibrer en elle la corde de -poésie religieuse que toutes les femmes ont dans l'âme. Son austérité -intraitable, son mépris du monde et des sensualités, son dégoût des -préoccupations humaines, son amour de Dieu, son inexpérience juvénile -et sauvage, sa parole dure, sa volonté inflexible donnaient à Jeanne -l'impression de ce que devaient être les martyrs; et elle se laissait -séduire, elle, cette souffrante déjà désabusée, par le fanatisme rigide -de cet enfant, ministre du ciel.</p> - -<p>Il la menait au Christ consolateur, lui montrant comment les joies -pieuses de la religion apaiseraient toutes ses souffrances; et elle -s'agenouillait au confessionnal, s'humiliant, se sentant petite et -faible devant ce prêtre qui semblait avoir quinze ans.</p> - -<p>Mais il fut bientôt détesté par toute la campagne.</p> - -<p>D'une inflexible sévérité pour lui-même, il se montrait pour les autres -d'une implacable <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> intolérance. Une chose surtout le soulevait -de colère et d'indignation, l'amour. Il en parlait dans ses prêches -avec emportement, en termes crus, selon l'usage ecclésiastique, -jetant sur cet auditoire de rustres des périodes tonnantes contre la -concupiscence; et il tremblait de fureur, trépignait, l'esprit hanté -des images qu'il évoquait dans ses fureurs.</p> - -<p>Les grands gars et les filles se coulaient des regards sournois -à travers l'église; et les vieux paysans, qui aiment toujours à -plaisanter sur ces choses-là, désapprouvaient l'intolérance du petit -curé en retournant à la ferme après l'office, à côté du fils en blouse -bleue et de la fermière en mante noire. Et toute la contrée était en -émoi.</p> - -<p>On se racontait tout bas ses sévérités au confessionnal, les -pénitences sévères qu'il infligeait; et comme il s'obstinait à refuser -l'absolution aux filles dont la chasteté avait subi des atteintes, la -moquerie s'en mêla. On riait aux grand'messes des fêtes quand on voyait -des jeunesses rester à leur banc au lieu d'aller communier avec les -autres.</p> - -<p>Bientôt il épia les amoureux pour empêcher leurs rencontres, comme -fait un garde poursuivant les braconniers. Il les chassait le long -des fossés, derrière les granges, par les soirs de lune, et dans les -touffes <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> de joncs marins sur le versant des petites côtes.</p> - -<p>Une fois il en découvrit deux qui ne se désunirent pas devant lui; ils -se tenaient par la taille, et marchaient en s'embrassant dans un ravin -rempli de pierres.</p> - -<p>L'abbé cria: «Voulez-vous bien finir, manants que vous êtes!»</p> - -<p>Et le gars, s'étant retourné, lui répondit: «Mêlez-vous d'vos affaires, -M'sieu l'curé; celles-là n'vous r'gardent pas.»</p> - -<p>Alors l'abbé ramassa des cailloux et les leur jeta comme on fait aux -chiens.</p> - -<p>Ils s'enfuirent en riant tous deux; et, le dimanche suivant, il les -dénonça par leurs noms, en pleine église.</p> - -<p>Tous les garçons du pays cessèrent d'aller aux offices.</p> - -<p>Le curé dînait au château tous les jeudis, et venait souvent en semaine -causer avec sa pénitente. Elle s'exaltait comme lui, discutait sur les -choses immatérielles, maniait tout l'arsenal antique et compliqué des -controverses religieuses.</p> - -<p>Ils se promenaient tous deux le long de la grande allée de la baronne -en parlant du Christ et des Apôtres, et de la Vierge et des Pères de -l'Église, comme s'ils les eussent connus. Ils s'arrêtaient parfois -pour se poser des <span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> questions profondes qui les faisaient divaguer -mystiquement, elle, se perdant en des raisonnements poétiques qui -montaient au ciel comme des fusées, lui plus précis, arguant comme -un avoué monomane qui démontrerait mathématiquement la quadrature du -cercle.</p> - -<p>Julien traitait le nouveau curé avec un grand respect, répétant sans -cesse: «Il me va ce prêtre-là, il ne pactise pas.» Et il se confessait -et communiait à volonté, donnant l'exemple prodigalement.</p> - -<p>Il allait maintenant presque chaque jour chez les Fourville, chassant -avec le mari qui ne pouvait plus se passer de lui, et montant à cheval -avec la comtesse, malgré les pluies et les gros temps. Le comte disait: -«Ils sont enragés avec leur cheval, mais cela fait du bien à ma femme.»</p> - -<p>Le baron revint vers la mi-novembre. Il était changé, vieilli, éteint, -baigné dans une tristesse noire qui avait pénétré son esprit. Et -tout de suite l'amour qui le liait à sa fille sembla accru comme -si ces quelques mois de morne solitude eussent exaspéré son besoin -d'affection, de confiance et de tendresse.</p> - -<p>Jeanne ne lui confia point ses idées nouvelles, son intimité avec -l'abbé Tolbiac, et son ardeur religieuse; mais, la première fois <span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span> -qu'il vit le prêtre, il sentit s'éveiller contre lui une inimitié -véhémente.</p> - -<p>Et quand la jeune femme lui demanda, le soir: «Comment le trouves-tu?» -Il répondit: «Cet homme-là, c'est un inquisiteur! Il doit être très -dangereux.»</p> - -<p>Puis, quand il eut appris par les paysans dont il était l'ami les -sévérités du jeune prêtre, ses violences, cette espèce de persécution -qu'il exerçait contre les lois et les instincts innés, ce fut une haine -qui éclata dans son cœur.</p> - -<p>Il était, lui, de la race des vieux philosophes adorateurs de la -nature, attendri dès qu'il voyait deux animaux s'unir, à genoux -devant une espèce de Dieu panthéiste et hérissé devant la conception -catholique d'un Dieu à intentions bourgeoises, à colères jésuitiques -et à vengeances de tyran, un Dieu qui lui rapetissait la création -entrevue, fatale, sans limites, toute-puissante, la création vie, -lumière, terre, pensée, plante, roche, homme, air, bête, étoile, Dieu, -insecte en même temps, créant parce qu'elle est création, plus forte -qu'une volonté, plus vaste qu'un raisonnement, produisant sans but, -sans raison et sans fin dans tous les sens et dans toutes les formes -à travers l'espace infini, suivant les nécessités du hasard et le -voisinage des soleils chauffant les mondes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span></p> - -<p>La création contenait tous les germes, la pensée et la vie se -développant en elle comme des fleurs et des fruits sur les arbres.</p> - -<p>Pour lui donc, la reproduction était la grande loi générale, l'acte -sacré, respectable, divin, qui accomplit l'obscure et constante volonté -de l'Être universel. Et il commença de ferme en ferme une campagne -ardente contre le prêtre intolérant, persécuteur de la vie.</p> - -<p>Jeanne, désolée, priait le Seigneur, implorait son père; mais il -répondait toujours:—«Il faut combattre ces hommes-là, c'est notre -droit et notre devoir. Ils ne sont pas humains.» Il répétait, en -secouant ses longs cheveux blancs:—«Ils ne sont pas humains; ils ne -comprennent rien, rien, rien. Ils agissent dans un rêve fatal; ils sont -anti-physiques.» Et il criait «Anti-physiques!» comme s'il eût jeté une -malédiction.</p> - -<p>Le prêtre sentait bien l'ennemi, mais, comme il tenait à rester maître -du château et de la jeune femme, il temporisait, sûr de la victoire -finale.</p> - -<p>Puis une idée fixe le hantait; il avait découvert par hasard les amours -de Julien et de Gilberte, et il les voulait interrompre à tout prix.</p> - -<p>Il s'en vint un jour trouver Jeanne et, après <span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span> un long entretien -mystique, il lui demanda de s'unir à lui pour combattre, pour tuer le -mal dans sa propre famille, pour sauver deux âmes en danger.</p> - -<p>Elle ne comprit pas et voulut savoir. Il répondit: «L'heure n'est pas -venue, je vous reverrai bientôt.» Et il partit brusquement.</p> - -<p>L'hiver alors touchait à sa fin, un hiver pourri, comme on dit aux -champs, humide et tiède.</p> - -<p>L'abbé revint quelques jours plus tard et parla en termes obscurs d'une -de ces liaisons indignes entre gens qui devraient être irréprochables. -Il appartenait, disait-il, à ceux qui avaient connaissance de ces faits -de les arrêter par tous moyens. Puis il entra en des considérations -élevées, puis, prenant la main de Jeanne, il l'adjura d'ouvrir les -yeux, de comprendre et de l'aider.</p> - -<p>Elle avait compris, cette fois, mais elle se taisait, épouvantée à -la pensée de tout ce qui pouvait survenir de pénible dans sa maison -tranquille à présent; et elle feignit de ne pas savoir ce que l'abbé -voulait dire. Alors il n'hésita plus et parla clairement.</p> - -<p>—«C'est un devoir pénible que je vais accomplir, Madame la comtesse, -mais je ne puis faire autrement. Le ministère que je remplis m'ordonne -de ne pas vous laisser <span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span> ignorer ce que vous pouvez empêcher. Sachez -donc que votre mari entretient une amitié criminelle avec madame de -Fourville.»</p> - -<p>Elle baissa la tête, résignée et sans force.</p> - -<p>Le prêtre reprit: «Que comptez-vous faire, maintenant?»</p> - -<p>Alors elle balbutia: «Que voulez-vous que je fasse, Monsieur l'abbé?»</p> - -<p>Il répondit violemment: «Vous jeter en travers de cette passion -coupable.»</p> - -<p>Elle se mit à pleurer; et d'une voix navrée:—«Mais il m'a déjà trompée -avec une bonne; mais il ne m'écoute pas; il ne m'aime plus; il me -maltraite sitôt que je manifeste un désir qui ne lui convient pas. Que -puis-je?»</p> - -<p>Le curé, sans répondre directement, s'écria: «Alors, vous vous -inclinez! Vous vous résignez! Vous consentez! L'adultère est sous votre -toit; et vous le tolérez! Le crime s'accomplit sous vos yeux, et vous -détournez le regard? Êtes-vous une épouse? une chrétienne? une mère?»</p> - -<p>Elle sanglotait:—«Que voulez-vous que je fasse?»</p> - -<p>Il répliqua:—«Tout plutôt que de permettre cette infamie. Tout, vous -dis-je. Quittez-le. Fuyez cette maison souillée.»</p> - -<p>Elle dit:—«Mais je n'ai pas d'argent, Monsieur l'abbé; et puis je suis -sans courage <span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span> maintenant; et puis comment partir sans preuves? Je -n'en ai même pas le droit.»</p> - -<p>Le prêtre se leva, frémissant:—«C'est la lâcheté qui vous conseille, -Madame, je vous croyais autre. Vous êtes indigne de la miséricorde de -Dieu!»</p> - -<p>Elle tomba à ses genoux:—«Oh! je vous en prie, ne m'abandonnez pas, -conseillez-moi!»</p> - -<p>Il prononça d'une voix brève:—«Ouvrez les yeux de M. de Fourville. -C'est à lui qu'il appartient de rompre cette liaison.»</p> - -<p>A cette pensée une épouvante la saisit:—«Mais il les tuerait! Monsieur -l'abbé! Et je commettrais une dénonciation! Oh! pas cela, jamais!»</p> - -<p>Alors, il leva la main comme pour la maudire, tout soulevé de -colère:—«Restez dans votre honte et dans votre crime; car vous êtes -plus coupable qu'eux. Vous êtes l'épouse complaisante! Je n'ai plus -rien à faire ici.»</p> - -<p>Et il s'en alla, si furieux que tout son corps tremblait.</p> - -<p>Elle le suivit éperdue, prête à céder, commençant à promettre. Mais il -demeurait vibrant d'indignation, marchant à pas rapides en secouant de -rage son grand parapluie bleu presque aussi haut que lui.</p> - -<p>Il aperçut Julien debout près de la barrière, <span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span> dirigeant des -travaux d'ébranchage; alors il tourna à gauche pour traverser la ferme -des Couillard; et il répétait: «Laissez-moi, Madame, je n'ai plus rien -à vous dire.»</p> - -<p>Juste sur son chemin, au milieu de la cour, un tas d'enfants, ceux -de la maison et ceux des voisins, attroupés autour de la loge de la -chienne Mirza, contemplaient curieusement quelque chose, avec une -attention concentrée et muette. Au milieu d'eux le baron, les mains -derrière le dos, regardait aussi avec curiosité. On eût dit un maître -d'école. Mais, quand il vit de loin le prêtre, il s'en alla pour éviter -de le rencontrer, de le saluer, de lui parler.</p> - -<p>Jeanne disait, suppliante:—«Laissez-moi quelques jours, Monsieur -l'abbé, et revenez au château. Je vous raconterai ce que j'aurai pu -faire, et ce que j'aurai préparé; et nous aviserons.»</p> - -<p>Ils arrivaient alors auprès du groupe des enfants; et le curé -s'approcha pour voir ce qui les intéressait ainsi. C'était la chienne -qui mettait bas. Devant sa niche cinq petits grouillaient déjà autour -de la mère qui les léchait avec tendresse, étendue sur le flanc, -tout endolorie. Au moment où le prêtre se penchait, la bête crispée -s'allongea, et un sixième petit toutou parut. Tous les galopins <span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span> -alors, saisis de joie, se mirent à crier en battant des mains: «En v'la -encore un, en v'la encore un!» C'était un jeu pour eux, un jeu naturel -où rien d'impur n'entrait. Ils contemplaient cette naissance comme ils -auraient regardé tomber des pommes.</p> - -<p>L'abbé Tolbiac demeura d'abord stupéfait, puis, saisi d'une fureur -irrésistible, il leva son grand parapluie et se mit à frapper dans le -tas des enfants sur les têtes, de toute sa force. Les galopins effarés -s'enfuirent à toutes jambes; et il se trouva subitement en face de la -chienne en gésine qui s'efforçait de se lever. Mais il ne la laissa -pas même se dresser sur ses pattes, et, la tête perdue, il commença -à l'assommer à tour de bras. Enchaînée, elle ne pouvait s'enfuir, -et gémissait affreusement en se débattant sous les coups. Il cassa -son parapluie. Alors, les mains vides, il monta dessus, la piétinant -avec frénésie, la pilant, l'écrasant. Il lui fit mettre au monde un -dernier petit qui jaillit sous sa pression; et il acheva, d'un talon -forcené, le corps saignant qui remuait encore au milieu des nouveau-nés -piaulants, aveugles et lourds, cherchant déjà les mamelles.</p> - -<p>Jeanne s'était sauvée; mais le prêtre soudain se sentit pris au cou; un -soufflet fit sauter son tricorne; et le baron, exaspéré, <span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> l'emporta -jusqu'à la barrière et le jeta sur la route.</p> - -<p>Quand M. Le Perthuis se retourna, il aperçut sa fille à genoux, -sanglotant au milieu des petits chiens et les recueillant dans sa jupe. -Il revint vers elle à grands pas, en gesticulant, et il criait:—«Le -voilà, le voilà, l'homme en soutane! L'as-tu vu, maintenant?»</p> - -<p>Les fermiers étaient accourus, tout le monde regardait la bête -éventrée; et la mère Couillard déclara:—«C'est-il possible d'être -sauvage comme ça!»</p> - -<p>Mais Jeanne avait ramassé les sept petits et prétendait les élever.</p> - -<p>On essaya de leur donner du lait; trois moururent le lendemain. Alors -le père Simon courut le pays pour découvrir une chienne allaitant. -Il n'en trouva pas, mais il rapporta une chatte en affirmant qu'elle -ferait l'affaire. On tua donc trois autres petits et on confia le -dernier à cette nourrice d'une autre race. Elle l'adopta immédiatement, -et lui tendit sa mamelle en se couchant sur le côté.</p> - -<p>Pour qu'il n'épuisât point sa mère adoptive, on sevra le chien quinze -jours après, et Jeanne se chargea de le nourrir elle-même au biberon. -Elle l'avait nommé Toto. Le baron changea son nom d'autorité, et le -baptisa «Massacre».</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span></p> - -<p>Le prêtre ne revint pas, mais, le dimanche suivant, il lança du haut -de la chaire des imprécations, des malédictions et des menaces contre -le château, disant qu'il faut porter le fer rouge dans les plaies, -anathématisant le baron qui s'en amusa, et marquant d'une allusion -voilée, encore timide, les nouvelles amours de Julien. Le vicomte fut -exaspéré, mais la crainte d'un scandale affreux éteignit sa colère.</p> - -<p>Alors, de prône en prône, le prêtre continua l'annonce de sa vengeance, -prédisant que l'heure de Dieu approchait, que tous ses ennemis seraient -frappés.</p> - -<p>Julien écrivit à l'archevêque une lettre respectueuse, mais énergique. -L'abbé Tolbiac fut menacé d'une disgrâce. Il se tut.</p> - -<p>On le rencontrait maintenant faisant de longues courses solitaires, -à pas allongés, avec un air exalté. Gilberte et Julien dans leurs -promenades à cheval l'apercevaient à tout moment, parfois au loin -comme un point noir au bout d'une plaine ou sur le bord de la falaise, -parfois lisant son bréviaire dans quelque étroit vallon où ils allaient -entrer. Ils tournaient bride alors pour ne point passer près de lui.</p> - -<p>Le printemps était venu, ravivant leur amour, les jetant chaque jour -aux bras l'un <span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span> de l'autre, tantôt ici, tantôt là, sous tout abri où -les portaient leurs courses.</p> - -<p>Comme les feuilles des arbres étaient encore claires, et l'herbe -humide, et qu'ils ne pouvaient, ainsi qu'au cœur de l'été, -s'enfoncer dans les taillis des bois, ils avaient adopté le plus -souvent, pour cacher leurs étreintes, la cabane ambulante d'un berger, -abandonnée depuis l'automne au sommet de la côte de Vaucotte.</p> - -<p>Elle restait là toute seule, haute sur ses roues, à cinq cents mètres -de la falaise, juste au point où commençait la descente rapide du -vallon. Ils ne pouvaient être surpris dedans, car ils dominaient la -plaine; et les chevaux attachés aux brancards attendaient qu'ils -fussent las de baisers.</p> - -<p>Mais voilà qu'un jour, au moment où ils quittaient ce refuge, ils -aperçurent l'abbé Tolbiac assis, presque caché dans les joncs marins de -la côte.</p> - -<p>—«Il faudra laisser nos chevaux dans le ravin, dit Julien, ils -pourraient nous dénoncer de loin.» Et ils prirent l'habitude d'attacher -les bêtes dans un repli du val plein de broussailles.</p> - -<p>Puis un soir, comme ils rentraient tous deux à la Vrillette où ils -devaient dîner avec le comte, ils rencontrèrent le curé d'Étouvent <span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span> -qui sortait du château. Il se rangea pour les laisser passer; et salua -sans qu'ils rencontrassent ses yeux.</p> - -<p>Une inquiétude les saisit, qui se dissipa bientôt.<br /><br /></p> - -<p>Or Jeanne, un après-midi, lisait auprès du feu par un grand coup de -vent (c'était au commencement de mai), quand elle aperçut soudain le -comte de Fourville qui s'en venait à pied et si vite qu'elle crut un -malheur arrivé.</p> - -<p>Elle descendit vivement pour le recevoir et, quand elle fut en face de -lui, elle le pensa devenu fou. Il était coiffé d'une grosse casquette -fourrée qu'il ne portait que chez lui, vêtu de sa blouse de chasse, et -si pâle que sa moustache rousse, qui ne tranchait point d'ordinaire sur -son teint coloré, semblait une flamme. Et ses yeux étaient hagards, -roulaient, comme vides de pensée.</p> - -<p>Il balbutia:—«Ma femme est ici, n'est-ce pas?» Jeanne, perdant la -tête, répondit:—«Mais non, je ne l'ai point vue aujourd'hui.»</p> - -<p>Alors il s'assit, comme si ses jambes se fussent brisées; il ôta sa -coiffure et s'essuya le front avec son mouchoir, plusieurs fois, par -un geste machinal; puis se relevant d'une secousse, il s'avança vers -la jeune femme, les <span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span> deux mains tendues, la bouche ouverte, prêt à -parler, à lui confier quelque affreuse douleur; puis il s'arrêta, la -regarda fixement, prononça dans une sorte de délire:—«Mais c'est votre -mari... vous aussi...» Et il s'enfuit du côté de la mer.</p> - -<p>Jeanne courut pour l'arrêter, l'appelant, l'implorant, le cœur -crispé de terreur, pensant: «Il sait tout! que va-t-il faire? Oh! -pourvu qu'il ne les trouve point!»</p> - -<p>Mais elle ne le pouvait atteindre, et il ne l'écoutait pas. Il allait -devant lui sans hésiter, sûr de son but. Il franchit le fossé, puis, -enjambant les joncs marins à pas de géant, il gagna la falaise.</p> - -<p>Jeanne, debout sur le talus planté d'arbres, le suivit longtemps des -yeux; puis, le perdant de vue, elle rentra, torturée d'angoisse.</p> - -<p>Il avait tourné vers la droite, et s'était mis à courir. La mer -houleuse roulait ses vagues; les gros nuages tout noirs arrivaient -d'une vitesse folle, passaient, suivis par d'autres; et chacun d'eux -criblait la côte d'une averse furieuse. Le vent sifflait, geignait, -rasait l'herbe, couchait les jeunes récoltes, emportait, pareils à des -flocons d'écume, de grands oiseaux blancs qu'il entraînait au loin dans -les terres.</p> - -<p>Les grains, qui se succédaient, fouettaient le visage du comte, -trempaient ses joues et <span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span> ses moustaches où l'eau glissait, -emplissaient de bruit ses oreilles et son cœur de tumulte.</p> - -<p>Là-bas, devant lui, le val de Vaucotte ouvrait sa gorge profonde. Rien -jusque-là qu'une hutte de berger auprès d'un parc à moutons vide. Deux -chevaux étaient attachés aux brancards de la maison roulante.—Que -pouvait-on craindre par cette tempête?</p> - -<p>Dès qu'il les eut aperçus, le comte se coucha contre terre, puis il -se traîna sur les mains et sur les genoux, semblable à une sorte de -monstre avec son grand corps souillé de boue et sa coiffure en poil de -bête. Il rampa jusqu'à la cabane solitaire et se cacha dessous pour -n'être point découvert par les fentes des planches.</p> - -<p>Les chevaux, l'ayant vu, s'agitaient. Il coupa lentement leurs brides -avec son couteau qu'il tenait ouvert à la main; et une bourrasque étant -survenue, les animaux s'enfuirent harcelés par la grêle qui cinglait le -toit penché de la maison de bois, la faisant trembler sur ses roues.</p> - -<p>Le comte alors, redressé sur les genoux, colla son œil au bas de la -porte, et regarda dedans.</p> - -<p>Il ne bougeait plus; il semblait attendre. Un temps assez long -s'écoula; et tout à coup il se releva, fangeux de la tête aux pieds. -Avec <span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span> un geste forcené il poussa le verrou qui fermait l'auvent au -dehors, et, saisissant les brancards, il se mit à secouer cette niche -comme s'il eût voulu la briser en pièces. Puis soudain il s'attela, -pliant sa haute taille dans un effort désespéré, tirant comme un -bœuf, et haletant; et il entraîna, vers la pente rapide, la maison -voyageuse et ceux qu'elle enfermait.</p> - -<p>Ils criaient là dedans, heurtant la cloison du poing, ne comprenant pas -ce qui leur arrivait.</p> - -<p>Lorsqu'il fut en haut de la descente, il lâcha la légère demeure qui se -mit à rouler sur la côte inclinée.</p> - -<p>Elle précipitait sa course, emportée follement, allant toujours plus -vite, sautant, trébuchant comme une bête, battant la terre de ses -brancards.</p> - -<p>Un vieux mendiant blotti dans un fossé la vit passer d'un élan sur sa -tête; et il entendit des cris affreux poussés dans le coffre de bois.</p> - -<p>Tout à coup elle perdit une roue arrachée d'un heurt, s'abattit sur le -flanc et se remit à dévaler comme une boule, comme une maison déracinée -dégringolerait du sommet d'un mont. Puis, arrivant au rebord du dernier -ravin, elle bondit en décrivant une courbe, <span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> et, tombant au fond, -s'y creva comme un œuf.</p> - -<p>Dès qu'elle se fut brisée sur le sol de pierre, le vieux mendiant, qui -l'avait vue passer, descendit à petits pas à travers les ronces; et, mû -par sa prudence de paysan, n'osant approcher du coffre éventré, il alla -jusqu'à la ferme voisine annoncer l'accident.</p> - -<p>On accourut; on souleva les débris; on aperçut deux corps. Ils étaient -meurtris, broyés, saignants. L'homme avait le front ouvert et toute la -face écrasée. La mâchoire de la femme pendait, détachée dans un choc; -et leurs membres cassés étaient mous comme s'il n'y avait plus d'os -sous la chair.</p> - -<p>On les reconnut cependant; et on se mit à raisonner longuement sur les -causes de ce malheur.</p> - -<p>—«Qué qui faisaient dans c'té cahute?» dit une femme. Alors, le vieux -pauvre raconta qu'ils s'étaient apparemment réfugiés là dedans pour -se mettre à l'abri d'une bourrasque, et que le vent furieux avait dû -chavirer et précipiter la cabane. Et il expliquait que lui-même allait -s'y cacher quand il avait vu les chevaux attachés aux brancards, et -compris par là que la place était occupée.</p> - -<p>Il ajouta d'un air satisfait:—«Sans ça, c'est moi qu'j'y passais.» Une -voix dit:—«Ça <span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span> aurait-il pas mieux valu?» Alors le bonhomme se mit -dans une colère terrible:—«Pourquoi qu'ça aurait mieux valu? Parce -qu'je sieus pauvre et qu'i sont riches! Guettez-les, à c't'heure...» -Et, tremblant, déguenillé, ruisselant d'eau, sordide avec sa barbe -mêlée et ses longs cheveux coulant du chapeau défoncé, il montrait les -deux cadavres du bout de son bâton crochu; et il déclara: «J'sommes -tous égaux, là devant.»</p> - -<p>Mais d'autres paysans étaient venus, et regardaient de coin, d'un -œil inquiet, sournois, effrayé, égoïste et lâche. Puis on délibéra -sur ce qu'on ferait; et il fut décidé, dans l'espoir d'une récompense, -que les corps seraient reportés aux châteaux. On attela donc deux -carrioles. Mais une nouvelle difficulté surgit. Les uns voulaient -simplement garnir de paille le fond des voitures; les autres étaient -d'avis d'y placer des matelas par convenance.</p> - -<p>La femme qui avait déjà parlé cria:—«Mais y s'ront pleins d'sang ces -matelas, qu'y faudra les r'laver à l'ieau de javelle.»</p> - -<p>Alors, un gros fermier à face réjouie répondit:—«Y les payeront donc. -Plus qu'ça vaudra, plus qu'ça sera cher.» L'argument fut décisif.</p> - -<p>Et les deux carrioles, haut perchées sur des roues sans ressorts, -partirent au trot, l'une <span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span> à droite, l'autre à gauche, secouant et -ballottant à chaque cahot des grandes ornières ces restes d'êtres qui -s'étaient étreints et qui ne se rencontreraient plus.</p> - -<p>Le comte, dès qu'il avait vu rouler la cabane sur la dure descente, -s'était enfui de toute la vitesse de ses jambes à travers la pluie et -les bourrasques. Il courut ainsi pendant plusieurs heures, coupant les -routes, sautant les talus, crevant les haies; et il était rentré chez -lui à la tombée du jour, sans savoir comment.</p> - -<p>Les domestiques effarés l'attendaient et lui annoncèrent que les deux -chevaux venaient de revenir sans cavaliers, celui de Julien ayant suivi -l'autre.</p> - -<p>Alors M. de Fourville chancela; et, d'une voix entrecoupée:—«Il leur -sera arrivé quelque accident par ce temps affreux. Que tout le monde se -mette à leur recherche.»</p> - -<p>Il repartit lui-même; mais, dès qu'il fut hors de vue, il se cacha sous -une ronce, guettant la route par où allait revenir morte, ou mourante, -ou peut-être estropiée, défigurée à jamais, celle qu'il aimait encore -d'une passion sauvage.</p> - -<p>Et bientôt, une carriole passa devant lui, qui portait quelque chose -d'étrange.</p> - -<p>Elle s'arrêta devant le château, puis entra. <span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span> C'était cela, oui, -c'était Elle; mais une angoisse effroyable le cloua sur place, une peur -horrible de savoir, une épouvante de la vérité; et il ne remuait plus, -blotti comme un lièvre, tressaillant au moindre bruit.</p> - -<p>Il attendit une heure, deux heures peut-être. La carriole ne sortait -pas. Il se dit que sa femme expirait; et la pensée de la voir, de -rencontrer son regard, l'emplit d'une telle horreur, qu'il craignit -soudain d'être découvert dans sa cachette et forcé de rentrer pour -assister à cette agonie, et qu'il s'enfuit encore jusqu'au milieu du -bois. Alors, tout à coup, il réfléchit qu'elle avait peut-être besoin -de secours, que personne sans doute ne pouvait la soigner; et il revint -en courant éperdument.</p> - -<p>Il rencontra, en rentrant, son jardinier et lui cria: «Eh bien?» -L'homme n'osait pas répondre. Alors, M. de Fourville hurlant -presque:—«Est-elle morte?» Et le serviteur balbutia:—«Oui, Monsieur -le comte.»</p> - -<p>Il ressentit un soulagement immense. Un calme brusque entra dans son -sang et dans ses muscles vibrants; et il monta d'un pas ferme les -marches de son grand perron.</p> - -<p>L'autre carriole avait gagné les Peuples. Jeanne de loin l'aperçut, vit -le matelas, devina <span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span> qu'un corps gisait dessus, et comprit tout. Son -émotion fut si vive qu'elle s'affaissa sans connaissance.</p> - -<p>Quand elle reprit ses sens, son père lui tenait la tête et lui -mouillait les tempes de vinaigre. Il demanda en hésitant:—«Tu -sais?...» Elle murmura:—«Oui, père.» Mais, quand elle voulut se lever, -elle ne le put tant elle souffrait.</p> - -<p>Le soir même elle accoucha d'un enfant mort; d'une fille.</p> - -<p>Elle ne vit rien de l'enterrement de Julien; elle n'en sut rien. Elle -s'aperçut seulement au bout d'un jour ou deux que tante Lison était -revenue; et, dans les cauchemars fiévreux qui la hantaient, elle -cherchait obstinément à se rappeler depuis quand la vieille fille était -repartie des Peuples, à quelle époque, dans quelles circonstances. Elle -n'y pouvait parvenir, même en ses heures de lucidité, sûre seulement -qu'elle l'avait vue après la mort de petite mère.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span></p> - -<h3>XI</h3> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">E</span><span class="smcap">lle</span> demeura trois mois dans sa chambre, devenue si faible et si pâle -qu'on la croyait et qu'on la disait perdue. Puis peu à peu elle se -ranima. Petit père et tante Lison ne la quittaient plus, installés -tous deux aux Peuples. Elle avait gardé de cette secousse une sorte -de maladie nerveuse; le moindre bruit la faisait défaillir, et elle -tombait en de longues syncopes provoquées par les causes les plus -insignifiantes.</p> - -<p>Jamais elle n'avait demandé de détails sur la mort de Julien. Que lui -importait? N'en savait-elle pas assez? Tout le monde croyait à un -accident, mais elle ne s'y trompait pas; et elle gardait en son cœur -ce secret qui la torturait: la connaissance de l'adultère, et la vision -de cette brusque et terrible visite du comte, le jour de la catastrophe.</p> - -<p>Voilà que maintenant son âme était pénétrée <span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> par des souvenirs -attendris, doux et mélancoliques, des courtes joies d'amour que lui -avait autrefois données son mari. Elle tressaillait à tout moment à des -réveils inattendus de sa mémoire; et elle le revoyait tel qu'il avait -été en ses jours de fiançailles, et tel aussi qu'elle l'avait chéri en -ses seules heures de passions écloses sous le grand soleil de la Corse. -Tous les défauts diminuaient, toutes les duretés disparaissaient, les -infidélités elles-mêmes s'atténuaient maintenant dans l'éloignement -grandissant du tombeau fermé. Et Jeanne, envahie par une sorte de -vague gratitude posthume pour cet homme qui l'avait tenue en ses bras, -pardonnait les souffrances passées pour ne songer qu'aux moments -heureux. Puis le temps marchant toujours et les mois tombant sur les -mois poudrèrent d'oubli, comme d'une poussière accumulée, toutes ses -réminiscences et ses douleurs; et elle se donna tout entière à son fils.</p> - -<p>Il devint l'idole, l'unique pensée des trois êtres réunis autour de -lui; et il régnait en despote. Une sorte de jalousie se déclara même -entre ces trois esclaves qu'il avait, Jeanne regardant nerveusement -les grands baisers donnés au baron après les séances de cheval sur un -genou. Et tante Lison négligée par lui comme elle l'avait toujours été -par <span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span> tout le monde, traitée parfois en bonne par ce maître qui ne -parlait guère encore, s'en allait pleurer dans sa chambre en comparant -les insignifiantes caresses mendiées par elle et obtenues à peine aux -étreintes qu'il gardait pour sa mère et son grand-père.</p> - -<p>Deux années tranquilles, sans aucun événement, passèrent dans la -préoccupation incessante de l'enfant. Au commencement du troisième -hiver on décida qu'on irait habiter Rouen jusqu'au printemps; et toute -la famille émigra. Mais, en arrivant dans l'ancienne maison abandonnée -et humide, Paul eut une bronchite si grave qu'on craignit une -pleurésie; et les trois parents éperdus déclarèrent qu'il ne pouvait se -passer de l'air des Peuples. On l'y ramena dès qu'il fut guéri.</p> - -<p>Alors commença une série d'années monotones et douces.</p> - -<p>Toujours ensemble autour du petit, tantôt dans sa chambre, tantôt -dans le grand salon, tantôt dans le jardin, ils s'extasiaient sur ses -bégayements, sur ses expressions drôles, sur ses gestes.</p> - -<p>Sa mère l'appelant Paulet par câlinerie, il ne pouvait articuler ce mot -et le prononçait Poulet, ce qui éveillait des rires interminables. Le -surnom de Poulet lui resta. On ne le désignait plus autrement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span></p> - -<p>Comme il grandissait vite, une des passionnantes occupations des trois -parents que le baron appelait «ses trois mères» était de mesurer sa -taille.</p> - -<p>On avait tracé sur le lambris contre la porte du salon une série de -petits traits au canif indiquant de mois en mois les progrès de sa -croissance. Cette échelle, baptisée «échelle de Poulet», tenait une -place considérable dans l'existence de tout le monde.</p> - -<p>Puis un nouvel individu vint jouer un rôle important dans la famille, -le chien «Massacre», négligé par Jeanne préoccupée uniquement de son -fils. Nourri par Ludivine et logé dans un vieux baril devant l'écurie, -il vivait solitaire, toujours à la chaîne.</p> - -<p>Paul un matin le remarqua, et se mit à crier pour aller l'embrasser. On -l'y conduisit avec des craintes infinies. Le chien fit fête à l'enfant -qui beugla quand on voulut les séparer. Alors Massacre fut lâché et -installé dans la maison.</p> - -<p>Il devint l'inséparable de Paul, l'ami de tous les instants. Ils se -roulaient ensemble, dormaient côte à côte sur le tapis. Puis bientôt -Massacre coucha dans le lit de son camarade qui ne consentait plus à le -quitter. Jeanne se désolait parfois à cause des puces; et tante Lison -en voulait au chien de prendre une si <span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span> grosse part de l'affection -du petit, de l'affection volée par cette bête, lui semblait-il, de -l'affection qu'elle aurait tant désirée.</p> - -<p>De rares visites étaient échangées avec les Briseville et les -Coutelier. Le maire et le médecin troublaient seuls régulièrement la -solitude du vieux château. Jeanne, depuis le meurtre de la chienne -et les soupçons que lui avaient inspirés le prêtre lors de la mort -horrible de la comtesse et de Julien, n'entrait plus à l'église, -irritée contre le Dieu qui pouvait avoir de pareils ministres.</p> - -<p>L'abbé Tolbiac, de temps à autre, anathématisait en des allusions -directes le château hanté par l'Esprit du Mal, l'Esprit d'Éternelle -Révolte, l'Esprit d'Erreur et de Mensonge, l'Esprit d'Iniquité, -l'Esprit de Corruption et d'Impureté. Il désignait ainsi le baron.</p> - -<p>Son église d'ailleurs était désertée; et, quand il allait le long -des champs où les laboureurs poussaient leur charrue, les paysans ne -s'arrêtaient pas pour lui parler, ne se détournaient point pour le -saluer. Il passait en outre pour sorcier, parce qu'il avait chassé le -démon d'une femme possédée. Il connaissait, disait-on, des paroles -mystérieuses pour écarter les sorts, qui n'étaient, selon lui, que -des espèces de farces de Satan. Il imposait les mains aux vaches qui -donnaient du lait bleu ou qui portaient <span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span> la queue en cercle, et par -quelques mots inconnus il faisait retrouver les objets perdus.</p> - -<p>Son esprit étroit et fanatique s'adonnait avec passion à l'étude des -livres religieux contenant l'histoire des apparitions du Diable sur -la terre, les diverses manifestations de son pouvoir, ses influences -occultes et variées, toutes les ressources qu'il avait, et les tours -ordinaires de ses ruses. Et comme il se croyait appelé particulièrement -à combattre cette Puissance mystérieuse et fatale, il avait appris -toutes les formules d'exorcismes indiquées dans les manuels -ecclésiastiques.</p> - -<p>Il croyait sans cesse sentir errer dans l'ombre le Malin Esprit; et la -phrase latine revenait à tout moment sur ses lèvres: <i>Sicut leo rugiens -circuit quærens quem devoret</i>.</p> - -<p>Alors une crainte se répandit, une terreur de sa force cachée. Ses -confrères eux-mêmes, prêtres ignorants des campagnes, pour qui -Béelzébuth est article de foi, qui, troublés par les prescriptions -minutieuses des rites en cas de manifestations de cette puissance du -mal, en arrivent à confondre la religion avec la magie, considéraient -l'abbé Tolbiac comme un peu sorcier; et ils le respectaient autant -pour le pouvoir obscur qu'ils lui supposaient que pour l'inattaquable -austérité de sa vie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span></p> - -<p>Quand il rencontrait Jeanne, il ne la saluait pas.</p> - -<p>Cette situation inquiétait et désolait tante Lison, qui ne comprenait -point, en son âme craintive de vieille fille, qu'on n'allât pas à -l'église. Elle était pieuse sans doute, sans doute elle se confessait -et communiait; mais personne ne le savait, ne cherchait à le savoir.</p> - -<p>Quand elle se trouvait seule, toute seule avec Paul, elle lui parlait, -tout bas, du bon Dieu. Il l'écoutait à peu près quand elle lui -racontait les histoires miraculeuses des premiers temps du monde; mais, -quand elle lui disait qu'il faut aimer, beaucoup, beaucoup le bon Dieu, -il répondait parfois:—«Où qu'il est, tante?» Alors elle montrait le -ciel avec son doigt:—«Là-haut, Poulet, mais il ne faut pas le dire.» -Elle avait peur du baron.</p> - -<p>Mais un jour Poulet lui déclara:—«Le bon Dieu, il est partout, mais il -est pas dans l'église.» Il avait parlé à son grand-père des révélations -mystérieuses de tante.</p> - -<p>L'enfant prenait dix ans; sa mère semblait en avoir quarante. Il -était fort, turbulent, hardi pour grimper dans les arbres, mais il ne -savait pas grand'chose. Les leçons l'ennuyant, il les interrompait -tout de suite. Et, toutes les fois que le baron le retenait un -peu <span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span> longtemps devant un livre, Jeanne aussitôt arrivait, -disant:—«Laisse-le donc jouer maintenant. Il ne faut pas le fatiguer, -il est si jeune.» Pour elle il avait toujours six mois ou un an. C'est -à peine si elle se rendait compte qu'il marchait, courait, parlait -comme un petit homme; et elle vivait dans une peur constante qu'il ne -tombât, qu'il n'eût froid, qu'il n'eût chaud en s'agitant, qu'il ne -mangeât trop pour son estomac, ou trop peu pour sa croissance.</p> - -<p>Quand il eut douze ans, une grosse difficulté surgit: celle de la -première communion.</p> - -<p>Lise un matin vint trouver Jeanne et lui représenta qu'on ne pouvait -laisser plus longtemps le petit sans instruction religieuse et sans -remplir ses premiers devoirs. Elle argumenta de toutes les façons, -invoquant mille raisons, et, avant tout, l'opinion des gens qu'ils -voyaient. La mère, troublée, indécise, hésitait, affirmant qu'on -pouvait attendre encore.</p> - -<p>Mais un mois plus tard, comme elle rendait une visite à la comtesse de -Briseville, cette dame lui demanda par hasard: «C'est cette année sans -doute que votre Paul va faire sa première communion.» Et Jeanne, prise -au dépourvu, répondit: «Oui, Madame.» Ce <span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span> simple mot la décida et, -sans en rien confier à son père, elle pria Lise de conduire l'enfant au -catéchisme.</p> - -<p>Pendant un mois tout alla bien; mais Poulet revint un soir avec -la gorge enrouée. Et le lendemain il toussait. Sa mère affolée -l'interrogea, et elle apprit que le curé l'avait envoyé attendre la fin -de la leçon à la porte de l'église dans le courant d'air du porche, -parce qu'il s'était mal tenu.</p> - -<p>Elle le garda donc chez elle, et lui fit apprendre elle-même cet -alphabet de la religion. Mais l'abbé Tolbiac, malgré les supplications -de Lison, refusa de l'admettre parmi les communiants, comme étant -insuffisamment instruit.</p> - -<p>Il en fut de même l'an suivant. Alors le baron exaspéré jura que -l'enfant n'avait pas besoin de croire à cette niaiserie, à ce symbole -puéril de la transsubstantiation, pour être un honnête homme; et il -fut décidé qu'il serait élevé en chrétien, mais non pas en catholique -pratiquant, et qu'à sa majorité il demeurerait libre de devenir ce -qu'il lui plairait.</p> - -<p>Et Jeanne, quelque temps après, ayant fait une visite aux Briseville, -n'en reçut point en retour. Elle s'étonna, connaissant la méticuleuse -politesse de ses voisins; mais la marquise <span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span> de Coutelier lui révéla -avec hauteur la raison de cette abstention.</p> - -<p>Se regardant, par la situation de son mari, et par son titre bien -authentique, et par sa fortune considérable, comme une sorte de reine -de la noblesse normande, la marquise gouvernait en vraie reine, parlait -en liberté, se montrait gracieuse ou cassante selon les occasions, -admonestait, redressait, félicitait à tout propos. Jeanne donc s'étant -présentée chez elle, cette dame, après quelques paroles glaciales, -prononça d'un ton sec:—«La société se divise en deux classes: les gens -qui croient à Dieu et ceux qui n'y croient pas. Les uns, même les plus -humbles, sont nos amis, nos égaux; les autres ne sont rien pour nous.»</p> - -<p>Jeanne, sentant l'attaque, répliqua:—«Mais ne peut-on croire à Dieu -sans fréquenter les églises?»</p> - -<p>La marquise répondit:—«Non, Madame; les fidèles vont prier Dieu dans -son église comme on va trouver les hommes en leurs demeures.»</p> - -<p>Jeanne blessée reprit:—«Dieu est partout, Madame. Quant à moi, qui -crois du fond du cœur à sa bonté, je ne le sens plus présent quand -certains prêtres se trouvent entre lui et moi.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span></p> - -<p>La marquise se leva:—«Le prêtre porte le drapeau de l'Église, Madame; -quiconque ne suit pas le drapeau est contre lui, et contre nous.»</p> - -<p>Jeanne s'était levée à son tour, frémissante:—«Vous croyez, Madame, au -Dieu d'un parti. Moi je crois au Dieu des honnêtes gens.»</p> - -<p>Elle salua et sortit.</p> - -<p>Les paysans aussi la blâmaient entre eux de n'avoir point fait faire -à Poulet sa première communion. Ils n'allaient point aux offices, -n'approchaient point des sacrements, ou bien ne les recevaient qu'à -Pâques selon les prescriptions formelles de l'Église; mais pour les -mioches, c'était autre chose; et tous auraient reculé devant l'audace -d'élever un enfant hors de cette loi commune, parce que la Religion, -c'est la Religion.</p> - -<p>Elle vit bien cette réprobation, et s'indigna en son âme de toutes ces -pactisations, de ces arrangements de conscience, de cette universelle -peur de tout, de la grande lâcheté gîtée au fond de tous les cœurs, -et parée, quand elle se montre, de tant de masques respectables.</p> - -<p>Le baron prit la direction des études de Paul, et le mit au latin. La -mère n'avait plus qu'une recommandation: «Surtout ne le fatigue <span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span> -pas;» et elle rôdait, inquiète, près de la chambre aux leçons, petit -père lui en ayant interdit l'entrée parce qu'elle interrompait à tout -instant l'enseignement pour demander: «Tu n'as pas froid aux pieds, -Poulet?» Ou bien: «Tu n'as pas mal à la tête, Poulet?» Ou bien pour -arrêter le maître: «Ne le fais pas tant parler, tu vas lui fatiguer la -gorge.»</p> - -<p>Dès que le petit était libre, il descendait jardiner avec mère et -tante. Ils avaient maintenant un grand amour pour la culture de la -terre; et tous trois plantaient des jeunes arbres au printemps, -semaient des graines dont l'éclosion et la poussée les passionnaient, -taillaient des branches, coupaient des fleurs pour faire des bouquets.</p> - -<p>Le plus grand souci du jeune homme était la production des salades. -Il dirigeait quatre grands carrés du potager où il élevait avec un -soin extrême Laitues, Romaines, Chicorées, Barbes de capucin, Royales, -toutes les espèces connues de ces feuilles comestibles. Il bêchait, -arrosait, sarclait, repiquait, aidé de ses deux mères qu'il faisait -travailler comme des femmes de journée. On les voyait pendant des -heures entières à genoux dans les plates-bandes, maculant leurs robes -et leurs mains, occupées à introduire la racine des jeunes plantes en -des trous qu'elles creusaient <span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> d'un seul doigt piqué d'aplomb dans -la terre.</p> - -<p>Poulet devenait grand, il atteignait quinze ans; et l'échelle du salon -marquait un mètre cinquante-huit, mais il restait enfant d'esprit, -ignorant, niais, étouffé entre ces deux jupes et ce vieil homme aimable -qui n'était plus du siècle.</p> - -<p>Un soir enfin le baron parla du collège; et Jeanne aussitôt se mit à -sangloter. Tante Lison effarée se tenait dans un coin sombre.</p> - -<p>La mère répondait:—«Qu'a-t-il besoin de tant savoir. Nous en ferons un -homme des champs, un gentilhomme campagnard. Il cultivera ses terres -comme font beaucoup de nobles. Il vivra et vieillira heureux dans cette -maison où nous avons vécu avant lui, où nous mourrons. Que peut-on -demander de plus?»</p> - -<p>Mais le baron hochait la tête.—«Que répondras-tu s'il vient te dire, -lorsqu'il aura vingt-cinq ans:—Je ne suis rien, je ne sais rien par ta -faute, par la faute de ton égoïsme maternel. Je me sens incapable de -travailler, de devenir quelqu'un, et pourtant je n'étais pas fait pour -la vie obscure, humble, et triste à mourir, à laquelle ta tendresse -imprévoyante m'a condamné.»</p> - -<p>Elle pleurait toujours, implorant son fils.—«Dis, <span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span> Poulet, tu ne -me reprocheras jamais de t'avoir trop aimé, n'est-ce pas?</p> - -<p>Et le grand enfant surpris promettait:—«Non, maman.</p> - -<p>—Tu me le jures?</p> - -<p>—Oui, maman.</p> - -<p>—Tu veux rester ici, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Oui, maman.»</p> - -<p>Alors le baron parla ferme et haut:—«Jeanne, tu n'as pas le droit de -disposer de cette vie. Ce que tu fais là est lâche et presque criminel; -tu sacrifies ton enfant à ton bonheur particulier.»</p> - -<p>Elle cacha sa figure dans ses mains, poussant des sanglots précipités, -et elle balbutiait dans ses larmes:—«J'ai été si malheureuse... -si malheureuse! Maintenant que je suis tranquille avec lui, on me -l'enlève... Qu'est-ce que je deviendrai... toute seule... à présent?...»</p> - -<p>Son père se leva, vint s'asseoir auprès d'elle, la prit dans ses -bras.—«Et moi, Jeanne?» Elle le saisit brusquement par le cou, -l'embrassa avec violence, puis, toute suffoquée encore, elle articula -au milieu d'étranglements:—«Oui. Tu as raison... peut-être... petit -père. J'étais folle, mais j'ai tant souffert. Je veux bien qu'il aille -au collège.»</p> - -<p>Et, sans trop comprendre ce qu'on allait <span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span> faire de lui, Poulet, à -son tour, se mit à larmoyer.</p> - -<p>Alors ses trois mères l'embrassant, le câlinant, l'encouragèrent. Et -lorsqu'on monta se coucher, tous avaient le cœur serré et tous -pleurèrent dans leurs lits, même le baron qui s'était contenu.</p> - -<p>Il fut décidé qu'à la rentrée on mettrait le jeune homme au collège du -Havre; et il eut, pendant tout l'été, plus de gâteries que jamais.</p> - -<p>Sa mère gémissait souvent à la pensée de la séparation. Elle prépara -son trousseau comme s'il allait entreprendre un voyage de dix ans; -puis, un matin d'octobre, après une nuit sans sommeil, les deux femmes -et le baron montèrent avec lui dans la calèche qui partit au trot des -deux chevaux.</p> - -<p>On avait déjà choisi, dans un autre voyage, sa place au dortoir et sa -place en classe. Jeanne, aidée de tante Lison, passa tout le jour à -ranger les hardes dans la petite commode. Comme le meuble ne contenait -pas le quart de ce qu'on avait apporté, elle alla trouver le proviseur -pour en obtenir un second. L'économe fut appelé; il représenta que tant -de linge et d'effets ne feraient que gêner sans servir jamais; et il -refusa, au nom du règlement, de céder une autre commode. <span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span> La mère -désolée se résolut alors à louer une chambre dans un petit hôtel voisin -en recommandant à l'hôtelier d'aller lui-même porter à Poulet tout ce -dont il aurait besoin, au premier appel de l'enfant.</p> - -<p>Puis on fit un tour sur la jetée pour regarder sortir et entrer les -navires.</p> - -<p>Le triste soir tomba sur la ville qui s'illumina peu à peu. On entra -pour dîner dans un restaurant. Aucun d'eux n'avait faim; et ils se -regardaient d'un œil humide pendant que les plats défilaient devant -eux et s'en retournaient presque pleins.</p> - -<p>Puis on se mit en marche lentement vers le collège. Des enfants de -toutes les tailles arrivaient de tous les côtés, conduits par leurs -familles ou par des domestiques. Beaucoup pleuraient. On entendait un -bruit de larmes dans la grande cour à peine éclairée.</p> - -<p>Jeanne et Poulet s'étreignirent longtemps. Tante Lison restait -derrière, oubliée tout à fait et la figure dans son mouchoir. Mais le -baron, qui s'attendrissait, abrégea les adieux en entraînant sa fille. -La calèche attendait devant la porte; ils montèrent dedans tous trois -et s'en retournèrent dans la nuit vers les Peuples.</p> - -<p>Parfois un gros sanglot passait dans l'ombre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span></p> - -<p>Le lendemain Jeanne pleura jusqu'au soir. Le jour suivant elle fit -atteler le phaéton et partit pour le Havre. Poulet semblait avoir déjà -pris son parti de la séparation. Pour la première fois de sa vie il -avait des camarades; et le désir de jouer le faisait frémir sur sa -chaise au parloir.</p> - -<p>Jeanne revint ainsi tous les deux jours, et le dimanche pour les -sorties. Ne sachant que faire pendant les classes, entre les -récréations, elle demeurait assise au parloir, n'ayant ni la force -ni le courage de s'éloigner du collège. Le proviseur la fit prier de -monter chez lui, et il lui demanda de venir moins souvent. Elle ne tint -pas compte de cette recommandation.</p> - -<p>Il la prévint alors que, si elle continuait à empêcher son fils de -jouer pendant les heures d'ébats, et de travailler en le troublant sans -cesse, on se verrait forcé de le lui rendre; et le baron fut prévenu -par un mot. Elle demeura donc gardée à vue aux Peuples, comme une -prisonnière.</p> - -<p>Elle attendait chaque vacance avec plus d'anxiété que son enfant.</p> - -<p>Et une inquiétude incessante agitait son âme. Elle se mit à rôder par -le pays, se promenant seule avec le chien Massacre pendant des jours -entiers, en rêvassant dans le vide. <span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span> Parfois elle restait assise -durant tout un après-midi à regarder la mer du haut de la falaise; -parfois, elle descendait jusqu'à Yport à travers le bois, refaisant des -promenades anciennes dont le souvenir la poursuivait. Comme c'était -loin, comme c'était loin, le temps où elle parcourait ce même pays, -jeune fille, et grise de rêves.</p> - -<p>Chaque fois qu'elle revoyait son fils, il lui semblait qu'ils avaient -été séparés pendant dix ans. Il devenait homme de mois en mois; de mois -en mois elle devenait une vieille femme. Son père paraissait son frère, -et tante Lison, qui ne vieillissait point, restée fanée dès son âge de -vingt-cinq ans, avait l'air d'une sœur aînée.</p> - -<p>Poulet ne travaillait guère; il doubla sa quatrième. La troisième alla -tant bien que mal; mais il fallut recommencer la seconde; et il se -trouva en rhétorique alors qu'il atteignait vingt ans.</p> - -<p>Il était devenu un grand garçon blond, avec des favoris déjà touffus -et une apparence de moustaches. C'était lui maintenant qui venait aux -Peuples chaque dimanche. Comme il prenait depuis longtemps des leçons -d'équitation, il louait simplement un cheval et faisait la route en -deux heures.</p> - -<p>Dès le matin Jeanne partait au-devant de <span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span> lui avec la tante et le -baron qui se courbait peu à peu et marchait ainsi qu'un petit vieux, -les mains rejointes derrière son dos comme pour s'empêcher de tomber -sur le nez.</p> - -<p>Ils allaient tout doucement le long de la route, s'asseyant parfois -sur le fossé, et regardant au loin si on n'apercevait pas encore le -cavalier. Dès qu'il apparaissait comme un point noir sur la ligne -blanche, les trois parents agitaient leurs mouchoirs; et il mettait son -cheval au galop pour arriver comme un ouragan, ce qui faisait palpiter -de peur Jeanne et Lison et s'exalter le grand-père qui criait «Bravo» -dans un enthousiasme d'impotent.</p> - -<p>Bien que Paul eût la tête de plus que sa mère, elle le traitait -toujours comme un marmot, lui demandant encore: «Tu n'as pas froid -aux pieds, Poulet?» et, quand il se promenait devant le perron, après -déjeuner, en fumant une cigarette, elle ouvrait la fenêtre pour lui -crier: «Ne sors pas nu-tête, je t'en supplie, tu vas attraper un rhume -de cerveau.»</p> - -<p>Et elle frémissait d'inquiétude quand il repartait à cheval dans la -nuit: «Surtout ne va pas trop vite, mon petit Poulet, sois prudent, -pense à ta pauvre mère qui serait désespérée s'il t'arrivait quelque -chose.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span></p> - -<p>Mais voilà qu'un samedi matin elle reçut une lettre de Paul annonçant -qu'il ne viendrait pas le lendemain parce que des amis avaient organisé -une partie de plaisir à laquelle il était invité.</p> - -<p>Elle fut torturée d'angoisses pendant toute la journée du dimanche -comme sous la menace d'un malheur; puis, le jeudi, n'y tenant plus, -elle partit pour le Havre.</p> - -<p>Il lui parut changé sans qu'elle se rendît compte en quoi. Il semblait -animé, parlait d'une voix plus mâle. Et soudain il lui dit, comme -une chose toute naturelle:—«Sais-tu, maman, puisque tu es venue -aujourd'hui, je n'irai pas encore aux Peuples dimanche prochain, parce -que nous recommençons notre fête.»</p> - -<p>Elle resta toute saisie, suffoquée comme s'il eût annoncé qu'il partait -pour le nouveau monde; puis, quand elle put enfin parler:—«Oh! -Poulet, qu'as-tu? dis-moi, que se passe-t-il?» Il se mit à rire et -l'embrassa:—«Mais rien de rien, maman. Je vais m'amuser avec des amis, -c'est de mon âge.»</p> - -<p>Elle ne trouva pas un mot à répondre, et, quand elle fut toute seule -dans la voiture, des idées singulières l'assaillirent. Elle ne l'avait -plus reconnu, son Poulet, son petit Poulet de jadis. Pour la première -fois elle <span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span> s'apercevait qu'il était grand, qu'il n'était plus à -elle, qu'il allait vivre de son côté sans s'occuper des vieux. Il lui -semblait qu'en un jour il s'était transformé. Quoi! c'était son fils, -son pauvre petit enfant qui lui faisait autrefois repiquer des salades, -ce fort garçon barbu dont la volonté s'affirmait!</p> - -<p>Et pendant trois mois Paul ne vint voir ses parents que de temps en -temps, toujours hanté d'un désir évident de repartir au plus vite, -cherchant chaque soir à gagner une heure. Jeanne s'effrayait, et le -baron sans cesse la consolait répétant: «Laisse-le faire; il a vingt -ans, ce garçon.»</p> - -<p>Mais, un matin, un vieil homme assez mal vêtu demanda en français -d'Allemagne:—«Matame la vicomtesse.» Et, après beaucoup de saluts -cérémonieux, il tira de sa poche un portefeuille sordide en -déclarant:—«Ché un bétit bapier bour fous;» et il tendit, en le -dépliant, un morceau de papier graisseux. Elle lut, relut, regarda le -Juif, relut encore et demanda:—«Qu'est-ce que cela veut dire?»</p> - -<p>L'homme, obséquieux, expliqua:—«Ché fé fous tire. Votre fils il afé -pesoin d'un peu d'archent, et comme ché safais que fous êtes une ponne -mère, che lui prêté quelque betite chose bour son pesoin.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span></p> - -<p>Elle tremblait. «Mais pourquoi ne m'en a-t-il pas demandé à moi?» Le -Juif expliqua longuement qu'il s'agissait d'une dette de jeu devant -être payée le lendemain avant midi, que Paul n'étant pas encore majeur, -personne ne lui aurait rien prêté et que son «honneur était gombromise» -sans le «bétit service obligeant» qu'il avait rendu à ce jeune homme.</p> - -<p>Jeanne voulait appeler le baron, mais elle ne pouvait se lever tant -l'émotion la paralysait. Enfin elle dit à l'usurier:—«Voulez-vous -avoir la complaisance de sonner?»</p> - -<p>Il hésitait, craignant une ruse. Il balbutia:—«Si che fous chène, -che refiendrai.» Elle remua la tête pour dire non. Il sonna; et ils -attendirent, muets, l'un en face de l'autre.</p> - -<p>Quand le baron fut arrivé, il comprit tout de suite la situation. Le -billet était de quinze cents francs. Il en paya mille en disant à -l'homme entre les yeux:—«Surtout ne revenez pas.» L'autre remercia, -salua, et disparut.</p> - -<p>Le grand-père et la mère partirent aussitôt pour le Havre; mais, en -arrivant au collège, ils apprirent que depuis un mois Paul n'y était -point venu. Le principal avait reçu quatre lettres signées de Jeanne -pour annoncer un malaise de son élève, et ensuite pour donner des -nouvelles. Chaque lettre était accompagnée d'un certificat de médecin; -le <span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span> tout faux, naturellement. Ils furent atterrés, et ils restaient -là, se regardant.</p> - -<p>Le principal, désolé, les conduisit chez le commissaire de police. Les -deux parents couchèrent à l'hôtel.</p> - -<p>Le lendemain on retrouva le jeune homme chez une fille entretenue de la -ville. Son grand-père et sa mère l'emmenèrent aux Peuples sans qu'un -mot fût échangé entre eux tout le long de la route. Jeanne pleurait, -la figure dans son mouchoir. Paul regardait la campagne d'un air -indifférent.</p> - -<p>En huit jours on découvrit que pendant les trois derniers mois il avait -fait quinze mille francs de dettes. Les créanciers ne s'étaient point -montrés d'abord, sachant qu'il serait bientôt majeur.</p> - -<p>Aucune explication n'eut lieu. On voulait le reconquérir par la -douceur. On lui faisait manger des mets délicats, on le choyait, on le -gâtait. C'était au printemps; on lui loua un bateau à Yport, malgré les -terreurs de Jeanne, pour qu'il pût faire à son gré des promenades en -mer.</p> - -<p>On ne lui laissait point de cheval de crainte qu'il n'allât au Havre.</p> - -<p>Il demeurait désœuvré, irritable, parfois brutal. Le baron -s'inquiétait de ses études incomplètes. Jeanne, affolée à la pensée -d'une <span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span> séparation, se demandait cependant ce qu'on allait faire de -lui.</p> - -<p>Un soir il ne rentra pas. On apprit qu'il était sorti en barque avec -deux matelots. Sa mère éperdue descendit nu-tête jusqu'à Yport, dans la -nuit.</p> - -<p>Quelques hommes attendaient sur la plage la rentrée de l'embarcation.</p> - -<p>Un petit feu apparut au large; il approchait en se balançant. Paul ne -se trouvait plus à bord. Il s'était fait conduire au Havre.</p> - -<p>La police eut beau le rechercher, elle ne le retrouva pas. La fille qui -l'avait caché une première fois avait aussi disparu, sans laisser de -traces, son mobilier vendu, et son terme payé. Dans la chambre de Paul, -aux Peuples, on découvrit deux lettres de cette créature qui paraissait -folle d'amour pour lui. Elle parlait d'un voyage en Angleterre, ayant -trouvé les fonds nécessaires, disait-elle.</p> - -<p>Et les trois habitants du château vécurent silencieux et sombres -dans l'enfer morne des tortures morales. Les cheveux de Jeanne, gris -déjà, étaient devenus blancs. Elle se demandait naïvement pourquoi la -destinée la frappait ainsi.</p> - -<p>Elle reçut une lettre de l'abbé Tolbiac:—«Madame, la main de Dieu -s'est appesantie sur vous. Vous Lui avez refusé votre enfant; -<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span> Il vous l'a pris à son tour pour le jeter à une prostituée. -N'ouvrirez-vous pas les yeux à cet enseignement du Ciel? La miséricorde -du Seigneur est infinie. Peut-être vous pardonnera-t-il si vous revenez -vous agenouiller devant Lui. Je suis son humble serviteur, je vous -ouvrirai la porte de sa demeure quand vous y viendrez frapper.»</p> - -<p>Elle demeura longtemps avec cette lettre sur les genoux. C'était -vrai, peut-être, ce que disait ce prêtre. Et toutes les incertitudes -religieuses se mirent à déchirer sa conscience. Dieu pouvait-il être -vindicatif et jaloux comme les hommes? mais s'il ne se montrait pas -jaloux, personne ne le craindrait, personne ne l'adorerait plus. Pour -se faire mieux connaître à nous, sans doute, il se manifestait aux -humains avec leurs propres sentiments. Et le doute lâche, qui pousse -aux églises les hésitants, les troublés, entrant en elle, elle courut -furtivement, un soir, à la nuit tombante, jusqu'au presbytère, et, -s'agenouillant aux pieds du maigre abbé, sollicita l'absolution.</p> - -<p>Il lui promit un demi-pardon, Dieu ne pouvant déverser toutes ses -grâces sur un toit qui recouvrait un homme comme le baron:—«Vous -sentirez bientôt, affirma-t-il, les effets de la Divine Mansuétude.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span></p> - -<p>Elle reçut en effet, deux jours plus tard, une lettre de son fils; et -elle la considéra, dans l'affolement de sa peine, comme le début des -soulagements promis par l'abbé.</p> - -<div class="blockquote"> - <p>—«Ma chère maman, n'aie pas d'inquiétude. Je suis à Londres, en - bonne santé, mais j'ai grand besoin d'argent. Nous n'avons plus un - sou et nous ne mangeons pas tous les jours. Celle qui m'accompagne et - que j'aime de toute mon âme a dépensé tout ce qu'elle avait pour ne - pas me quitter: cinq mille francs; et tu comprends que je suis engagé - d'honneur à lui rendre cette somme d'abord. Tu serais donc bien - aimable de m'avancer une quinzaine de mille francs sur l'héritage de - papa, puisque je vais être bientôt majeur; tu me tireras d'un grand - embarras.</p> - - <p>«Adieu, ma chère maman, je t'embrasse de tout mon cœur, ainsi que - grand-père et tante Lison. J'espère te revoir bientôt.</p> - - <p class="rsignature2">«Ton fils,</p> - - <p class="rsignature">«Vicomte Paul <span class="smcap">de Lamare.</span>»</p> -</div> - -<p>Il lui avait écrit! Donc il ne l'oubliait pas. Elle ne songea point -qu'il demandait de l'argent. On lui en enverrait puisqu'il n'en avait -plus. Qu'importait l'argent! Il lui avait écrit!</p> - -<p>Et elle courut, en pleurant, porter cette lettre au baron. Tante Lison -fut appelée; et <span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span> on relut, mot à mot, ce papier qui parlait de lui. -On en discuta chaque terme.</p> - -<p>Jeanne, sautant de la complète désespérance à une sorte d'enivrement -d'espoir, défendait Paul:—-«Il reviendra, il va revenir puisqu'il -écrit.»</p> - -<p>Le baron, plus calme, prononça:—-«C'est égal, il nous a quittés pour -cette créature. Il l'aime donc mieux que nous, puisqu'il n'a pas -hésité.»</p> - -<p>Une douleur subite et épouvantable traversa le cœur de Jeanne; et -tout de suite une haine s'alluma en elle contre cette maîtresse qui -lui volait son fils; une haine inapaisable, sauvage, une haine de mère -jalouse. Jusqu'alors toute sa pensée avait été pour Paul. A peine -songeait-elle qu'une drôlesse était la cause de ses égarements. Mais -soudain cette réflexion du baron avait évoqué cette rivale, lui avait -révélé sa puissance fatale; et elle sentit qu'entre cette femme et elle -une lutte commençait acharnée, et elle sentait aussi qu'elle aimerait -mieux perdre son fils que de le partager avec l'autre.</p> - -<p>Et toute sa joie s'écroula.</p> - -<p>Ils envoyèrent les quinze mille francs et ne reçurent plus de nouvelles -pendant cinq mois.</p> - -<p>Puis un homme d'affaires se présenta pour <span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span> régler les détails de -la succession de Julien. Jeanne et le baron rendirent les comptes sans -discuter, abandonnant même l'usufruit qui revenait à la mère. Et, -rentré à Paris, Paul toucha cent vingt mille francs. Il écrivit alors -quatre lettres en six mois, donnant de ses nouvelles en style concis et -terminant par de froides protestations de tendresse:—«Je travaille, -affirmait-il; j'ai trouvé une position à la Bourse. J'espère aller vous -embrasser quelque jour aux Peuples, mes chers parents.»</p> - -<p>Il ne disait pas un mot de sa maîtresse; et ce silence signifiait plus -que s'il eût parlé d'elle durant quatre pages. Jeanne, dans ces lettres -glacées, sentait cette femme embusquée, implacable, l'ennemie éternelle -des mères, la fille.</p> - -<p>Les trois solitaires discutaient sur ce qu'on pouvait faire pour sauver -Paul; et ils ne trouvaient rien. Un voyage à Paris? A quoi bon?</p> - -<p>Le baron disait: «Il faut laisser s'user sa passion. Il nous reviendra -tout seul.»</p> - -<p>Et leur vie était lamentable.</p> - -<p>Jeanne et Lison allaient ensemble à l'église en se cachant du baron.</p> - -<p>Un temps assez long s'écoula sans nouvelles, puis, un matin, une lettre -désespérée les terrifia.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span></p> - -<div class="blockquote"> - <p>«Ma pauvre maman, je suis perdu, je n'ai plus qu'à me brûler la - cervelle si tu ne viens pas à mon secours. Une spéculation qui - présentait pour moi toutes les chances de succès vient d'échouer; et - je dois quatre-vingt-cinq mille francs. C'est le déshonneur si je - ne paye pas, la ruine, l'impossibilité de rien faire désormais. Je - suis perdu. Je te le répète, je me brûlerai la cervelle plutôt que - de survivre à cette honte. Je l'aurais peut-être fait déjà sans les - encouragements d'une femme dont je ne te parle jamais et qui est ma - Providence.</p> - - <p>«Je t'embrasse du fond du cœur, ma chère maman; c'est peut-être - pour toujours. Adieu.</p> - - <p class="rsignature">«<span class="smcap">Paul.</span>»</p> -</div> - -<p>Des liasses de papiers d'affaires joints à cette lettre donnaient des -explications détaillées sur le désastre.</p> - -<p>Le baron répondit poste pour poste qu'on allait aviser. Puis il partit -pour le Havre afin de se renseigner; et il hypothéqua des terres pour -se procurer l'argent qui fut envoyé à Paul.</p> - -<p>Le jeune homme répondit trois lettres de remerciements enthousiastes et -de tendresses passionnées, annonçant sa venue immédiate pour embrasser -ses chers parents.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span></p> - -<p>Il ne vint pas.</p> - -<p>Une année entière s'écoula.</p> - -<p>Jeanne et le baron allaient partir pour Paris afin de le trouver et -de tenter un dernier effort quand on apprit par un mot qu'il était à -Londres de nouveau, montant une entreprise de paquebots à vapeur, sous -la raison sociale «<span class="smcap">Paul Delamare et C</span><sup>ie</sup>». Il écrivait: -«C'est la fortune assurée pour moi, peut-être la richesse. Et je -ne risque rien. Vous voyez d'ici tous les avantages. Quand je vous -reverrai, j'aurai une belle position dans le monde. Il n'y a que les -affaires pour se tirer d'embarras aujourd'hui.»</p> - -<p>Trois mois plus tard la compagnie de paquebots était mise en faillite -et le directeur poursuivi pour irrégularités dans les écritures -commerciales. Jeanne eut une crise de nerfs qui dura plusieurs heures; -puis elle prit le lit.</p> - -<p>Le baron repartit au Havre, s'informa, vit des avocats, des hommes -d'affaires, des avoués, des huissiers, constata que le déficit de la -société <i>Delamare</i> était de deux cent trente-cinq mille francs, et il -hypothéqua de nouveau ses biens. Le château des Peuples et les deux -fermes y attenantes furent grevés pour une grosse somme.</p> - -<p>Un soir, comme il réglait les dernières formalités dans le cabinet d'un -homme d'affaires, <span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span> il roula sur le parquet, frappé d'une attaque -d'apoplexie.</p> - -<p>Jeanne fut prévenue par un cavalier. Quand elle arriva, il était mort.</p> - -<p>Elle le ramena aux Peuples, tellement anéantie que sa douleur était -plutôt de l'engourdissement que du désespoir.</p> - -<p>L'abbé Tolbiac refusa au corps l'entrée de l'église, malgré les -supplications éperdues des deux femmes. Le baron fut enterré à la nuit -tombante, sans cérémonie aucune.</p> - -<p>Paul connut l'événement par un des agents liquidateurs de sa faillite. -Il était encore caché en Angleterre. Il écrivit pour s'excuser de -n'être point venu, ayant appris trop tard le malheur.—«D'ailleurs, -maintenant que tu m'as tiré d'affaire, ma chère maman, je rentre en -France, et je t'embrasserai bientôt.»</p> - -<p>Jeanne vivait dans un tel affaissement d'esprit qu'elle semblait ne -plus rien comprendre.</p> - -<p>Et vers la fin de l'hiver tante Lison, âgée alors de soixante-huit ans, -eut une bronchite qui dégénéra en fluxion de poitrine; et elle expira -doucement en balbutiant: «Ma pauvre petite Jeanne, je vais demander au -bon Dieu qu'il ait pitié de toi.»</p> - -<p>Jeanne la suivit au cimetière, vit tomber la terre sur le cercueil, et, -comme elle s'affaissait avec l'envie au cœur de mourir aussi, <span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span> -de ne plus souffrir, de ne plus penser, une forte paysanne la saisit -dans ses bras et l'emporta comme elle eût fait d'un petit enfant.</p> - -<p>En rentrant au château, Jeanne, qui venait de passer cinq nuits au -chevet de la vieille fille, se laissa mettre au lit sans résistance par -cette campagnarde inconnue qui la maniait avec douceur et autorité; -et elle tomba dans un sommeil d'épuisement, accablée de fatigue et de -souffrance.</p> - -<p>Elle s'éveilla vers le milieu de la nuit. Une veilleuse brûlait sur la -cheminée. Une femme dormait dans un fauteuil. Qui était cette femme? -Elle ne la reconnaissait pas, et elle cherchait, s'étant penchée au -bord de sa couche, pour bien distinguer ses traits sous la lueur -tremblotante de la mèche flottant sur l'huile dans un verre de cuisine.</p> - -<p>Il lui semblait pourtant qu'elle avait vu cette figure. Mais quand? -Mais où? La femme dormait paisiblement, la tête inclinée sur l'épaule, -le bonnet tombé par terre. Elle pouvait avoir quarante ou quarante-cinq -ans. Elle était forte, colorée, carrée, puissante. Ses larges mains -pendaient des deux côtés du siège. Ses cheveux grisonnaient. Jeanne -la regardait obstinément dans ce trouble d'esprit du réveil après le -sommeil fiévreux qui suit les grands malheurs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span></p> - -<p>Certes elle avait vu ce visage! Était-ce autrefois? Était-ce récemment? -Elle n'en savait rien, et cette obsession l'agitait, l'énervait. Elle -se leva doucement pour regarder de plus près la dormeuse, et elle -s'approcha sur la pointe des pieds. C'était la femme qui l'avait -relevée au cimetière, puis couchée. Elle se rappelait cela confusément.</p> - -<p>Mais l'avait-elle rencontrée ailleurs, à une autre époque de sa vie? Ou -bien la croyait-elle reconnaître seulement dans le souvenir obscur de -la dernière journée? Et puis comment était-elle là, dans sa chambre? -Pourquoi?</p> - -<p>La femme souleva ses paupières, aperçut Jeanne et se dressa -brusquement. Elles se trouvaient face à face, si près que leurs -poitrines se frôlaient. L'inconnue grommela: «—Comment! vous v'là -d'bout! Vous allez attraper du mal à c't'heure. Voulez-vous bien vous -r'coucher!»</p> - -<p>Jeanne demanda:—«Qui êtes-vous?»</p> - -<p>Mais la femme, ouvrant les bras, la saisit, l'enleva de nouveau, et -la reporta sur son lit avec la force d'un homme. Et comme elle la -reposait doucement sur ses draps, penchée, presque couchée sur Jeanne, -elle se mit à pleurer en l'embrassant éperdument sur les joues, dans -les cheveux, sur les yeux, lui <span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span> trempant la figure de ses larmes, -et balbutiant:—«Ma pauvre maîtresse, mam'zelle Jeanne, ma pauvre -maîtresse, vous ne me reconnaissez donc point?»</p> - -<p>Et Jeanne s'écria:—«Rosalie, ma fille.» Et, lui jetant les deux bras -au cou, elle l'étreignit en la baisant; et elles sanglotaient toutes -les deux, enlacées étroitement, mêlant leurs pleurs, ne pouvant plus -desserrer leurs bras.</p> - -<p>Rosalie se calma la première:—«Allons, faut être sage, dit-elle, et -ne pas attraper froid.» Et elle ramena les couvertures, reborda le -lit, replaça l'oreiller sous la tête de son ancienne maîtresse qui -continuait à suffoquer, toute vibrante de vieux souvenirs surgis en son -âme.</p> - -<p>Elle finit par demander:—«Comment es-tu revenue, ma pauvre fille?»</p> - -<p>Rosalie répondit:—«Pardi, est-ce que j'allais vous laisser comme ça, -toute seule, maintenant!»</p> - -<p>Jeanne reprit:—«Allume donc une bougie que je te voie.» Et, quand -la lumière fut apportée sur la table de nuit, elles se considérèrent -longtemps sans dire un mot. Puis Jeanne tendant la main à sa vieille -bonne murmura:—«Je ne t'aurais jamais reconnue, ma fille, tu es bien -changée, sais-tu, mais pas tant que moi, encore.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span></p> - -<p>Et Rosalie, contemplant cette femme à cheveux blancs, maigre et fanée, -qu'elle avait quittée jeune, belle et fraîche, répondit:—«Ça c'est -vrai que vous êtes changée, madame Jeanne, et plus que de raison. Mais -songez aussi que v'là vingt-quatre ans que nous nous sommes pas vues.»</p> - -<p>Elles se turent, réfléchissant de nouveau. Jeanne, enfin, -balbutia:—«As-tu été heureuse, au moins?»</p> - -<p>Et Rosalie, hésitant dans la crainte de réveiller quelque souvenir -trop douloureux, bégayait:—«Mais... oui..., oui..., Madame. J'ai pas -trop à me plaindre, j'ai été plus heureuse que vous... pour sûr. Il -n'y a qu'une chose qui m'a toujours gâté le cœur, c'est de n'être -pas restée ici...» Puis elle se tut brusquement, saisie d'avoir -touché à cela sans y songer. Mais Jeanne reprit avec douceur:—«Que -veux-tu, ma fille, on ne fait pas toujours ce qu'on veut. Tu es veuve -aussi, n'est-ce pas?» Puis une angoisse fit trembler sa voix, et elle -continua:—«As-tu d'autres... d'autres enfants?</p> - -<p>—Non, Madame.</p> - -<p>—Et, lui, ton... ton fils... qu'est-ce qu'il est devenu? En es-tu -satisfaite?</p> - -<p>—Oui, Madame, c'est un bon gars qui travaille d'attaque. Il s'est -marié v'là six mois, <span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span> et il prend ma ferme, donc, puisque me v'là -revenue avec vous.»</p> - -<p>Jeanne, tremblant d'émotion, murmura:—«Alors tu ne me quitteras plus, -ma fille?»</p> - -<p>Et Rosalie, d'un ton brusque:—«Pour sûr, Madame, que j'ai pris mes -dispositions pour ça.»</p> - -<p>Puis elles ne parlèrent pas de quelque temps.</p> - -<p>Jeanne malgré elle se remettait à comparer leurs existences, mais sans -amertume au cœur, résignée maintenant aux cruautés injustes du sort. -Elle dit:—«Ton mari, comment a-t-il été pour toi?</p> - -<p>—Oh! c'était un brave homme, Madame, et pas faignant, qui a su amasser -du bien. Il est mort du mal de poitrine.»</p> - -<p>Alors Jeanne, s'asseyant sur son lit, envahie d'un besoin de -savoir:—«Voyons, raconte-moi tout, ma fille, toute ta vie. Cela me -fera du bien aujourd'hui.»</p> - -<p>Et Rosalie, approchant une chaise, s'assit et se mit à parler d'elle, -de sa maison, de son monde, entrant dans les menus détails chers aux -gens de campagne, décrivant sa cour, riant parfois de choses anciennes -déjà qui lui rappelaient de bons moments passés, haussant le ton peu à -peu en fermière habituée à commander. Elle finit par déclarer:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span></p> - -<p>—«Oh! j'ai du bien au soleil aujourd'hui. Je ne crains rien.» Puis -elle se troubla encore et reprit plus bas:—«C'est à vous que je dois -ça tout de même; aussi vous savez que je n'veux pas de gages. Ah! mais -non. Ah! mais non! Et puis, si vous n'voulez point, je m'en vas.»</p> - -<p>Jeanne reprit:—«Tu ne prétends pourtant pas me servir pour rien?</p> - -<p>—Ah! mais que oui, Madame. De l'argent! Vous me donneriez de l'argent! -Mais j'en ai quasiment autant que vous. Savez-vous seulement c'qui -vous reste avec tous vos gribouillis d'hypothèques et d'empruntages, -et d'intérêts qui n'sont pas payés et qui s'augmentent à chaque -terme? Savez-vous? non, n'est-ce pas? Eh bien je vous promets que -vous n'avez seulement plus dix mille livres de revenu. Pas dix mille, -entendez-vous. Mais je vas vous régler tout ça, et vite encore.»</p> - -<p>Elle s'était remise à parler haut, s'emportant, s'indignant de ces -intérêts négligés, de cette ruine menaçante. Et comme un vague -sourire attendri passait sur la figure de sa maîtresse, elle s'écria -révoltée:—«Il ne faut pas rire de ça, Madame, parce que, sans argent, -il n'y a plus que des manants.»</p> - -<p>Jeanne lui reprit les mains et les garda <span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span> dans les siennes; -puis elle prononça lentement, toujours poursuivie par la pensée qui -l'obsédait: «Oh! moi, je n'ai pas eu de chance. Tout a mal tourné pour -moi. La fatalité s'est acharnée sur ma vie.»</p> - -<p>Mais Rosalie hocha la tête:—«Faut pas dire ça, Madame, faut pas dire -ça. Vous avez mal été mariée, v'là tout. On n'se marie pas comme ça -aussi, sans seulement connaître son prétendu.»</p> - -<p>Et elles continuèrent à parler d'elles ainsi qu'auraient fait deux -vieilles amies.</p> - -<p>Le soleil se leva comme elles causaient encore.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span></p> - -<h3>XII</h3> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">R</span><span class="smcap">osalie</span>, en huit jours, eut pris le gouvernement absolu des choses et -des gens du château. Jeanne résignée obéissait passivement. Faible et -traînant les jambes comme jadis petite mère, elle sortait au bras de sa -servante qui la promenait à pas lents, la sermonnait, la réconfortait -avec des paroles brusques et tendres, la traitant comme une enfant -malade.</p> - -<p>Elles causaient toujours d'autrefois, Jeanne avec des larmes dans la -gorge, Rosalie avec le ton tranquille des paysans impassibles. La -vieille bonne revint plusieurs fois sur les questions d'intérêts en -souffrance; puis elle exigea qu'on lui livrât les papiers que Jeanne, -ignorante de toute affaire, lui cachait par honte pour son fils.</p> - -<p>Alors, pendant une semaine, Rosalie fit chaque jour un voyage à -Fécamp pour se <span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span> faire expliquer les choses par un notaire qu'elle -connaissait.</p> - -<p>Puis un soir, après avoir mis au lit sa maîtresse, elle s'assit à son -chevet, et brusquement: «Maintenant que vous v'là couchée, Madame, nous -allons causer.»</p> - -<p>Et elle exposa la situation.</p> - -<p>Lorsque tout serait réglé, il resterait environ sept à huit mille -francs de rentes. Rien de plus.</p> - -<p>Jeanne répondit: «Que veux-tu, ma fille? Je sens bien que je ne ferai -pas de vieux os; j'en aurai toujours assez.»</p> - -<p>Mais Rosalie se fâcha: «Vous, Madame, c'est possible; mais M. Paul, -vous ne lui laisserez rien alors?»</p> - -<p>Jeanne frissonna. «Je t'en prie, ne me parle jamais de lui. Je souffre -trop quand j'y pense.</p> - -<p>—Je veux vous en parler, au contraire, parce que vous n'êtes pas -brave, voyez-vous, madame Jeanne. Il fait des bêtises; eh bien, il -n'en fera pas toujours; et puis il se mariera; il aura des enfants. Il -faudra de l'argent pour les élever. Écoutez-moi bien: Vous allez vendre -les Peuples!...»</p> - -<p>Jeanne, d'un sursaut, s'assit dans son lit: «Vendre les Peuples! Y -penses-tu? Oh! jamais, par exemple!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span></p> - -<p>Mais Rosalie ne se troubla pas. «Je vous dis que vous les vendrez, moi, -Madame, parce qu'il le faut.»</p> - -<p>Et elle expliqua ses calculs, ses projets, ses raisonnements.</p> - -<p>Une fois les Peuples et les deux fermes attenantes vendues à un -amateur qu'elle avait trouvé, on garderait quatre fermes situées à -Saint-Léonard, et qui, dégrevées de toute hypothèque, constitueraient -un revenu de huit mille trois cents francs. On mettrait de côté treize -cents francs par an pour les réparations et l'entretien des biens; il -resterait donc sept mille francs sur lesquels on prendrait cinq mille -pour les dépenses de l'année; et on en réserverait deux mille pour -former une caisse de prévoyance.</p> - -<p>Elle ajouta: «Tout le reste est mangé, c'est fini. Et puis c'est moi -qui garderai la clef, vous entendez; et quant à M. Paul, il n'aura plus -rien, mais rien; il vous prendrait jusqu'au dernier sou.»</p> - -<p>Jeanne, qui pleurait en silence, murmura:</p> - -<p>—Mais s'il n'a pas de quoi manger?</p> - -<p>—Il viendra manger chez nous, donc, s'il a faim. Il y aura toujours -un lit et du fricot pour lui. Croyez-vous qu'il aurait fait toutes ces -bêtises-là si vous ne lui aviez pas donné un sou du commencement?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span></p> - -<p>—Mais il avait des dettes, il aurait été déshonoré.</p> - -<p>—Quand vous n'aurez plus rien, ça l'empêchera-t-il d'en faire? Vous -avez payé, c'est bien; mais vous ne payerez plus; c'est moi qui vous le -dis. Maintenant, bonsoir, Madame.»</p> - -<p>Et elle s'en alla.</p> - -<p>Jeanne ne dormit point, bouleversée à la pensée de vendre les Peuples, -de s'en aller, de quitter cette maison où toute sa vie était attachée.</p> - -<p>Quand elle vit entrer Rosalie dans sa chambre, le lendemain, elle lui -dit: «Ma pauvre fille, je ne pourrai jamais me décider à m'éloigner -d'ici.»</p> - -<p>Mais la bonne se fâcha: «Faut que ça soit comme ça pourtant, Madame. -Le notaire va venir tantôt avec celui qui a envie du château. Sans ça, -dans quatre ans vous n'auriez plus un radis.»</p> - -<p>Jeanne restait anéantie, répétant: «Je ne pourrai pas; je ne pourrai -jamais.»</p> - -<p>Une heure plus tard, le facteur lui remit une lettre de Paul qui -demandait encore dix mille francs. Que faire? Éperdue, elle consulta -Rosalie qui leva les bras: «Qu'est-ce que je vous disais, Madame? Ah! -vous auriez été propres tous les deux si je n'étais pas revenue!» <span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span> -Et Jeanne, pliant sous la volonté de sa bonne, répondit au jeune homme:</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«Mon cher fils, je ne puis plus rien pour toi. Tu m'a ruinée; je - me vois même forcée de vendre les Peuples. Mais n'oublie point que - j'aurai toujours un abri quand tu voudras te réfugier auprès de ta - vieille mère que tu as fait bien souffrir.</p> - - <p class="rsignature">«<span class="smcap">Jeanne.</span>»</p> -</div> - -<p>Et lorsque le notaire arriva avec M. Jeoffrin, ancien raffineur de -sucre, elle les reçut elle-même et les invita à tout visiter en détail.</p> - -<p>Un mois plus tard elle signait le contrat de vente, et achetait en même -temps une petite maison bourgeoise sise auprès de Goderville, sur la -grand'route de Montivilliers, dans le hameau de Batteville.</p> - -<p>Puis, jusqu'au soir, elle se promena toute seule dans l'allée de -petite mère, le cœur déchiré et l'esprit en détresse, adressant à -l'horizon, aux arbres, au banc vermoulu sous le platane, à toutes ces -choses si connues qu'elles semblaient entrées dans ses yeux et dans son -âme, au bosquet, au talus devant la lande où elle s'était si souvent -assise, d'où elle avait vu courir vers la mer le comte de Fourville en -ce jour terrible de la mort de Julien, à un vieil orme sans tête contre -lequel elle s'appuyait <span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span> souvent, à tout ce jardin familier, des -adieux désespérés et sanglotants.</p> - -<p>Rosalie la vint prendre par le bras pour la forcer à rentrer.</p> - -<p>Un grand paysan de vingt-cinq ans attendait devant la porte. Il -la salua d'un ton amical comme s'il la connaissait de longtemps. -«Bonjour, madame Jeanne, ça va bien? La mère m'a dit de venir pour le -déménagement. Je voudrais savoir c'que vous emporterez, vu que je ferai -ça de temps en temps pour ne pas nuire aux travaux de la terre.»</p> - -<p>C'était le fils de sa bonne, le fils de Julien, le frère de Paul.</p> - -<p>Il lui sembla que son cœur s'arrêtait; et pourtant elle aurait voulu -embrasser ce garçon.</p> - -<p>Elle le regardait, cherchant s'il ressemblait à son mari, s'il -ressemblait à son fils. Il était rouge, vigoureux, avec les cheveux -blonds et les yeux bleus de sa mère. Et pourtant il ressemblait à -Julien. En quoi? Par quoi? Elle ne le savait pas trop, mais il avait -quelque chose de lui dans l'ensemble de la physionomie.</p> - -<p>Le gars reprit: «Si vous pouviez me montrer ça tout de suite, ça -m'obligerait.»</p> - -<p>Mais elle ne savait pas encore ce qu'elle se déciderait à enlever, sa -nouvelle maison étant fort petite; et elle le pria de revenir au bout -de la semaine.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span></p> - -<p>Alors son déménagement la préoccupa, apportant une distraction triste -dans sa vie morne et sans attentes.</p> - -<p>Elle allait de pièce en pièce, cherchant les meubles qui lui -rappelaient des événements, ces meubles amis qui font partie de notre -vie, presque de notre être, connus depuis la jeunesse et auxquels -sont attachés des souvenirs de joies ou de tristesses, des dates de -notre histoire, qui ont été les compagnons muets de nos heures douces -ou sombres, qui ont vieilli, qui se sont usés à côté de nous, dont -l'étoffe est crevée par places et la doublure déchirée, dont les -articulations branlent, dont la couleur s'est effacée.</p> - -<p>Elle les choisissait un à un, hésitant souvent, troublée comme avant de -prendre des déterminations capitales, revenant à tout instant sur sa -décision, balançant les mérites de deux fauteuils ou de quelque vieux -secrétaire comparé à une ancienne table à ouvrage.</p> - -<p>Elle ouvrait les tiroirs, cherchait à se rappeler des faits; puis, -quand elle s'était bien dit: «Oui, je prendrai ceci;» on descendait -l'objet dans la salle à manger.</p> - -<p>Elle voulut garder tout le mobilier de sa chambre, son lit, ses -tapisseries, sa pendule, tout.</p> - -<p>Elle prit quelques sièges du salon, ceux <span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span> dont elle avait aimé les -dessins dès sa petite enfance; le renard et la cigogne, le renard et le -corbeau, la cigale et la fourmi, et le héron mélancolique.</p> - -<p>Puis, en rôdant par tous les coins de cette demeure qu'elle allait -abandonner, elle monta, un jour, dans le grenier.</p> - -<p>Elle demeura saisie d'étonnement; c'était un fouillis d'objets de toute -nature, les uns brisés, les autres salis seulement, les autres montés -là on ne sait pourquoi, parce qu'ils ne plaisaient plus, parce qu'ils -avaient été remplacés. Elle apercevait mille bibelots connus jadis, et -disparus tout à coup sans qu'elle y eût songé, des riens qu'elle avait -maniés, ces vieux petits objets insignifiants qui avaient traîné quinze -ans à côté d'elle, qu'elle avait vus chaque jour sans les remarquer, et -qui, tout à coup, retrouvés là, dans ce grenier, à côté d'autres plus -anciens dont elle se rappelait parfaitement les places aux premiers -temps de son arrivée, prenaient une importance soudaine de témoins -oubliés, d'amis retrouvés. Ils lui faisaient l'effet de ces gens qu'on -a fréquentés longtemps sans qu'ils se soient jamais révélés et qui -soudain, un soir, à propos de rien, se mettent à bavarder sans fin, à -raconter toute leur âme qu'on ne soupçonnait pas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span></p> - -<p>Elle allait de l'un à l'autre avec des secousses au cœur, se disant: -«Tiens, c'est moi qui ai fêlé cette tasse de Chine, un soir, quelques -jours avant mon mariage.—Ah! voici la petite lanterne de mère et la -canne que petit père a cassée en voulant ouvrir la barrière dont le -bois était gonflé par la pluie.»</p> - -<p>Il y avait aussi là dedans beaucoup de choses qu'elle ne connaissait -pas, qui ne lui rappelaient rien, venues de ses grands-parents, ou -de ses arrière-grands-parents, de ces choses poudreuses qui ont -l'air exilées dans un temps qui n'est plus le leur, et qui semblent -tristes de leur abandon, dont personne ne sait l'histoire, les -aventures, personne n'ayant vu ceux qui les ont choisies, achetées, -possédées, aimées, personne n'ayant connu les mains qui les maniaient -familièrement et les yeux qui les regardaient avec plaisir.</p> - -<p>Jeanne les touchait, les retournait, marquant ses doigts dans la -poussière accumulée; et elle demeurait là au milieu de ces vieilleries, -sous le jour terne qui tombait par quelques petits carreaux de verre -encastrés dans la toiture.</p> - -<p>Elle examinait minutieusement des chaises à trois pieds, cherchant -si elles ne lui rappelaient rien, une bassinoire en cuivre, une -<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span> chaufferette défoncée qu'elle croyait reconnaître et un tas -d'ustensiles de ménage hors de service.</p> - -<p>Puis elle fit un lot de ce qu'elle voulait emporter, et, redescendant, -elle envoya Rosalie le chercher. La bonne indignée refusait de -descendre «ces saletés». Mais Jeanne, qui n'avait cependant plus aucune -volonté, tint bon, cette fois; et il fallut obéir.</p> - -<p>Un matin le jeune fermier, fils de Julien, Denis Lecoq s'en vint avec -sa charrette pour faire un premier voyage. Rosalie l'accompagna afin -de veiller au déchargement et de déposer les meubles aux places qu'ils -devaient occuper.</p> - -<p>Restée seule, Jeanne se mit à errer par les chambres du château, saisie -d'une crise affreuse de désespoir, embrassant, en des élans d'amour -exalté, tout ce qu'elle ne pouvait prendre avec elle, les grands -oiseaux blancs des tapisseries du salon, des vieux flambeaux, tout ce -qu'elle rencontrait. Elle allait d'une pièce à l'autre, affolée, les -yeux ruisselants de larmes; puis elle sortit pour «dire adieu» à la mer.</p> - -<p>C'était vers la fin de septembre, un ciel bas et gris semblait peser -sur le monde; les flots tristes et jaunâtres s'étendaient à perte de -vue. Elle resta longtemps debout sur la falaise, <span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span> roulant en sa -tête des pensées torturantes. Puis, comme la nuit tombait, elle rentra, -ayant souffert en ce jour autant qu'en ses plus grands chagrins.</p> - -<p>Rosalie était revenue et l'attendait, enchantée de la nouvelle maison, -la déclarant bien plus gaie que ce grand coffre de bâtiment qui n'était -seulement pas au bord d'une route.</p> - -<p>Jeanne pleura toute la soirée.</p> - -<p>Depuis qu'ils savaient le château vendu, les fermiers n'avaient pour -elle que bien juste les égards qu'ils lui devaient, l'appelant entre -eux «la Folle», sans trop savoir pourquoi, sans doute parce qu'ils -devinaient, avec leur instinct de brutes, sa sentimentalité maladive et -grandissante, ses rêvasseries exaltées, tout le désordre de sa pauvre -âme secouée par le malheur.</p> - -<p>La veille de son départ, elle entra, par hasard, dans l'écurie. Un -grognement la fit tressaillir. C'était Massacre auquel elle n'avait -plus guère songé depuis des mois. Aveugle et paralytique, parvenu à un -âge que ces animaux n'atteignent guère, il vivotait encore sur un lit -de paille, soigné par Ludivine qui ne l'oubliait pas. Elle le prit dans -ses bras, l'embrassa et l'emporta dans la maison. Gros comme une tonne, -il se traînait à peine sur <span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span> ses pattes écartées et raides, et il -aboyait à la façon des chiens de bois qu'on donne aux enfants.</p> - -<p>Le dernier jour enfin se leva. Jeanne avait couché dans l'ancienne -chambre de Julien, la sienne étant démeublée.</p> - -<p>Elle sortit de son lit, exténuée et haletante, comme si elle eût fait -une grande course. La voiture contenant les malles et le reste du -mobilier était déjà chargée dans la cour. Une autre carriole à deux -roues était attelée derrière, qui devait emporter la maîtresse et la -bonne.</p> - -<p>Le père Simon et Ludivine resteraient seuls jusqu'à l'arrivée du -nouveau propriétaire; puis ils se retireraient chez des parents, Jeanne -leur ayant constitué une petite rente. Ils avaient des économies -d'ailleurs. C'étaient maintenant de très vieux serviteurs, inutiles et -bavards. Marius, ayant pris femme, avait depuis longtemps quitté la -maison.</p> - -<p>Vers huit heures la pluie se mit à tomber, une pluie fine et glacée que -chassait une légère brise de mer. Il fallut tendre des couvertures sur -la charrette. Les feuilles s'envolaient déjà des arbres.</p> - -<p>Sur la table de la cuisine des tasses de café au lait fumaient. Jeanne -s'assit devant la sienne <span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span> et la but à petites gorgées, puis, se -levant: «Allons!» dit-elle.</p> - -<p>Elle mit son chapeau, son châle, et, pendant que Rosalie la chaussait -de caoutchoucs, elle prononça, la gorge serrée: «Te rappelles-tu, ma -fille, comme il pleuvait quand nous sommes parties de Rouen pour venir -ici...»</p> - -<p>Elle eut une sorte de spasme, porta ses deux mains sur sa poitrine et -s'abattit sur le dos, sans connaissance.</p> - -<p>Pendant plus d'une heure elle demeura comme morte; puis elle rouvrit -les yeux, et des convulsions la saisirent accompagnées d'un débordement -de larmes.</p> - -<p>Quand elle se fut un peu calmée, elle se sentit si faible qu'elle ne -pouvait plus se lever. Mais Rosalie, qui redoutait d'autres crises -si on retardait le départ, alla chercher son fils. Ils la prirent, -l'enlevèrent, l'emportèrent, la déposèrent dans la carriole, sur le -banc de bois garni de cuir ciré; et la vieille bonne, montée à côté -de Jeanne, enveloppa ses jambes, lui couvrit les épaules d'un gros -manteau, puis, tenant ouvert un parapluie au-dessus de sa tête, elle -cria: «Vite, Denis, allons-nous-en.»</p> - -<p>Le jeune homme grimpa près de sa mère, et, s'asseyant sur une seule -cuisse faute de <span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span> place, il lança au grand trot son cheval dont -l'allure saccadée faisait sauter les deux femmes.</p> - -<p>Quand on tourna au coin du village, on aperçut quelqu'un marchant de -long en large sur la route, c'était l'abbé Tolbiac qui semblait guetter -ce départ.</p> - -<p>Il s'arrêta pour laisser passer la voiture. Il tenait d'une main sa -soutane relevée par crainte de l'eau du chemin, et ses jambes maigres, -vêtues de bas noirs, finissaient en d'énormes souliers fangeux.</p> - -<p>Jeanne baissa les yeux pour ne pas rencontrer son regard; et Rosalie, -qui n'ignorait rien, devint furieuse. Elle murmurait: «Manant, manant!» -puis, saisissant la main de son fils: «Fiches-y donc un coup de fouet.»</p> - -<p>Mais le jeune homme, au moment où il passait contre le prêtre, -fit tomber brusquement dans l'ornière la roue de sa guimbarde -lancée à toute vitesse, et un flot de boue, jaillissant, couvrit -l'ecclésiastique des pieds à la tête.</p> - -<p>Et Rosalie radieuse se retourna pour lui montrer le poing pendant que -le prêtre s'essuyait avec son grand mouchoir.</p> - -<p>Ils allaient depuis cinq minutes quand Jeanne soudain s'écria: -«Massacre que nous avons oublié!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span></p> - -<p>Il fallut s'arrêter, et Denis, descendant, courut chercher le chien, -tandis que Rosalie tenait les guides.</p> - -<p>Le jeune homme enfin reparut portant en ses bras la grosse bête informe -et pelée qu'il déposa entre les jupes des deux femmes.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span></p> - -<h3>XIII</h3> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">a</span> voiture s'arrêta deux heures plus tard devant une petite maison de -briques bâtie au milieu d'un verger planté de poiriers en quenouilles, -sur le bord de la grand'route.</p> - -<p>Quatre tonnelles en treillage habillées de chèvrefeuilles et de -clématites formaient les quatre coins de ce jardin disposé par petits -carrés à légumes que séparaient d'étroits chemins bordés d'arbres -fruitiers.</p> - -<p>Une haie vive très élevée entourait de partout cette propriété, qu'un -champ séparait de la ferme voisine. Une forge la précédait de cent pas -sur la route. Les autres habitations les plus proches se trouvaient -distantes d'un kilomètre.</p> - -<p>La vue alentour s'étendait sur la plaine du pays de Caux, toute -parsemée de fermes qu'enveloppaient les quatre doubles lignes <span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span> de -grands arbres enfermant la cour à pommiers.</p> - -<p>Jeanne, aussitôt arrivée, voulait se reposer, mais Rosalie ne le lui -permit pas, craignant qu'elle ne se remît à rêvasser.</p> - -<p>Le menuisier de Goderville était là, venu pour l'installation; et on -commença tout de suite l'emménagement des meubles apportés déjà, en -attendant la dernière voiture qui ne pouvait tarder.</p> - -<p>Ce fut un travail considérable, exigeant de longues réflexions et de -grands raisonnements.</p> - -<p>Puis la charrette au bout d'une heure apparut à la barrière et il -fallut la décharger sous la pluie.</p> - -<p>La maison, quand le soir tomba, était dans un complet désordre, pleine -d'objets empilés au hasard; et Jeanne harassée s'endormit aussitôt -qu'elle fut au lit.</p> - -<p>Les jours suivants elle n'eut pas le temps de s'attendrir tant elle se -trouva accablée de besogne. Elle prit même un certain plaisir à faire -jolie sa nouvelle demeure, la pensée que son fils y reviendrait la -poursuivant sans cesse. Les tapisseries de son ancienne chambre furent -tendues dans la salle à manger, qui servait en même temps de salon; -et elle organisa avec un soin particulier une des deux <span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span> pièces du -premier qui prit en sa pensée le nom «d'appartement de Poulet».</p> - -<p>Elle se réserva la seconde, Rosalie habitant au-dessus, à côté du -grenier.</p> - -<p>La petite maison arrangée avec soin était gentille: et Jeanne s'y plut -dans les premiers temps, bien que quelque chose lui manquât dont elle -ne se rendait pas bien compte.</p> - -<p>Un matin, le clerc de notaire de Fécamp lui apporta trois mille six -cents francs, prix des meubles laissés aux Peuples et estimés par un -tapissier. Elle ressentit, en recevant cet argent, un frémissement de -plaisir; et, dès que l'homme fut parti, elle s'empressa de mettre son -chapeau, voulant gagner Goderville au plus vite pour faire tenir à Paul -cette somme inespérée.</p> - -<p>Mais, comme elle se hâtait sur la grand'route, elle rencontra Rosalie -qui revenait du marché. La bonne eut un soupçon sans deviner tout de -suite la vérité; puis, quand elle l'eut découverte, car Jeanne ne lui -savait plus rien cacher, elle posa son panier par terre pour se fâcher -tout à son aise.</p> - -<p>Et elle cria, les poings sur les hanches; puis elle prit sa maîtresse -du bras droit, son panier du bras gauche, et, toujours furieuse, elle -se remit en marche vers la maison.</p> - -<p>Dès qu'elles furent rentrées, la bonne exigea <span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span> la remise de -l'argent. Jeanne le donna en gardant les six cents francs; mais sa ruse -fut vite percée par la servante mise en défiance; et elle dut livrer le -tout.</p> - -<p>Rosalie consentit cependant à ce que ce reliquat fût envoyé au jeune -homme.</p> - -<p>Il remercia au bout de quelques jours. «Tu m'as rendu un grand service, -ma chère maman, car nous étions dans une profonde misère.»</p> - -<p>Jeanne cependant ne s'accoutumait guère à Batteville; il lui semblait -sans cesse qu'elle ne respirait plus comme autrefois, qu'elle était -plus seule encore, plus abandonnée, plus perdue. Elle sortait pour -faire un tour, gagnait le hameau de Verneuil, revenait par les -Trois-Mares, puis, une fois rentrée, se relevait, prise d'une envie de -ressortir comme si elle eût oublié d'aller là justement où elle devait -se rendre, où elle avait envie de se promener.</p> - -<p>Et cela, tous les jours, recommençait sans qu'elle comprît la raison de -cet étrange besoin. Mais, un soir, une phrase lui vint inconsciemment -qui lui révéla le secret de ses inquiétudes. Elle dit, en s'asseyant -pour dîner: «Oh! comme j'ai envie de voir la mer!»</p> - -<p>Ce qui lui manquait si fort, c'était la mer, <span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span> sa grande voisine -depuis vingt-cinq ans, la mer avec son air salé, ses colères, sa voix -grondeuse, ses souffles puissants, la mer que chaque matin elle voyait -de sa fenêtre des Peuples, qu'elle respirait jour et nuit, qu'elle -sentait près d'elle, qu'elle s'était mise à aimer comme une personne -sans s'en douter.</p> - -<p>Massacre vivait également dans une extrême agitation. Il s'était -installé, dès le soir de son arrivée, dans le bas du buffet de la -cuisine, sans qu'il fût possible de l'en déloger. Il restait là tout le -jour, presque immobile, se retournant seulement de temps en temps avec -un grognement sourd.</p> - -<p>Mais, aussitôt que venait la nuit, il se levait et se traînait vers -la porte du jardin, en heurtant les murs. Puis, quand il avait passé -dehors les quelques minutes qu'il lui fallait, il rentrait, s'asseyait -sur son derrière devant le fourneau encore chaud, et, dès que ses deux -maîtresses étaient parties se coucher, il se mettait à hurler.</p> - -<p>Il hurlait ainsi toute la nuit, d'une voix plaintive et lamentable, -s'arrêtant parfois une heure pour reprendre sur un ton plus déchirant -encore. On l'attacha devant la maison dans un baril. Il hurla sous les -fenêtres. Puis, comme il était infirme et bien près de mourir on le -remit à la cuisine.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span></p> - -<p>Le sommeil devenait impossible pour Jeanne qui entendait le vieil -animal gémir et gratter sans cesse, cherchant à se reconnaître dans -cette maison nouvelle, comprenant bien qu'il n'était plus chez lui.</p> - -<p>Rien ne le pouvait calmer. Assoupi le long du jour, comme si ses yeux -éteints, la conscience de son infirmité, l'eussent empêché de se -mouvoir, alors que tous les êtres vivent et s'agitent, il se mettait -à rôder sans repos dès que tombait le soir, comme s'il n'eût plus osé -vivre et remuer que dans les ténèbres, qui font tous les êtres aveugles.</p> - -<p>On le trouva mort un matin. Ce fut un grand soulagement.</p> - -<p>L'hiver s'avançait; et Jeanne se sentait envahie par une invincible -désespérance. Ce n'était pas une de ces douleurs aiguës qui semblent -tordre l'âme, mais une morne et lugubre tristesse.</p> - -<p>Aucune distraction ne la réveillait. Personne ne s'occupait d'elle. La -grand'route devant sa porte se déroulait à droite et à gauche presque -toujours vide. De temps en temps un tilbury passait au trot, conduit -par un homme à figure rouge dont la blouse, gonflée au vent de la -course, faisait une sorte de ballon bleu; parfois c'était une charrette -lente, ou bien on voyait venir de loin deux <span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span> paysans, l'homme et -la femme, tout petits à l'horizon, puis grandissant, puis, quand ils -avaient dépassé la maison, rediminuant, redevenant gros comme deux -insectes, là-bas, tout au bout de la ligne blanche qui s'allongeait à -perte de vue, montant et descendant selon les molles ondulations du sol.</p> - -<p>Quand l'herbe se remit à pousser, une fillette en jupe courte passait -tous les matins devant la barrière, conduisant deux vaches maigres qui -broutaient le long des fossés de la route. Elle revenait le soir, de la -même allure endormie, faisant un pas toutes les dix minutes derrière -ses bêtes.</p> - -<p>Jeanne, chaque nuit, rêvait qu'elle habitait encore les Peuples.</p> - -<p>Elle s'y retrouvait comme autrefois avec père et petite mère, et -parfois même avec tante Lison. Elle refaisait des choses oubliées et -finies, s'imaginait soutenir madame Adélaïde voyageant dans son allée. -Et chaque réveil était suivi de larmes.</p> - -<p>Elle pensait toujours à Paul, se demandant: «Que fait-il? Comment -est-il maintenant? Songe-t-il à moi quelquefois?» En se promenant -lentement dans les chemins creux entre les fermes, elle roulait dans -sa tête toutes ces idées qui la martyrisaient; mais elle souffrait -surtout d'une jalousie inapaisable <span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span> contre cette femme inconnue qui -lui avait ravi son fils. Cette haine seule la retenait, l'empêchait -d'agir, d'aller le chercher, de pénétrer chez lui. Il lui semblait -voir la maîtresse debout sur la porte et demandant: «Que voulez-vous -ici, Madame?» Sa fierté de mère se révoltait de la possibilité de -cette rencontre; et un orgueil hautain de femme toujours pure, sans -défaillance et sans tache, l'exaspérait de plus en plus contre toutes -ces lâchetés de l'homme asservi par les sales pratiques de l'amour -charnel qui rend lâches les cœurs eux-mêmes. L'humanité lui semblait -immonde quand elle <ins class="correction" title="songait">songeait</ins> à tous les secrets malpropres des sens, aux -caresses qui avilissent, à tous les mystères devinés des accouplements -indissolubles.</p> - -<p>Le printemps et l'été passèrent encore.</p> - -<p>Mais quand l'automne revint avec les longues pluies, le ciel grisâtre, -les nuages sombres, une telle lassitude de vivre ainsi la saisit, -qu'elle se résolut à tenter un grand effort pour reprendre son Poulet.</p> - -<p>La passion du jeune homme devait être usée à présent.</p> - -<p>Elle lui écrivit une lettre éplorée.</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«Mon cher enfant, je viens te supplier de revenir auprès de moi. - Songe donc que je suis <span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span> vieille et malade, toute seule, toute - l'année, avec une bonne. J'habite maintenant une petite maison auprès - de la route. C'est bien triste. Mais si tu étais là, tout changerait - pour moi. Je n'ai que toi au monde et je ne t'ai pas vu depuis sept - ans! Tu ne sauras jamais comme j'ai été malheureuse et combien - j'avais reposé mon cœur sur toi. Tu étais ma vie, mon rêve, mon - seul espoir, mon seul amour et tu me manques, et tu m'as abandonnée!</p> - - <p>«Oh! reviens, mon petit Poulet, reviens m'embrasser, reviens auprès - de ta vieille mère qui te tend des bras désespérés.</p> - - <p class="rsignature">«<span class="smcap">Jeanne.</span>»</p> -</div> - -<p>Il répondit quelques jours plus tard.</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«Ma chère maman, je ne demanderais pas mieux que d'aller te voir, - mais je n'ai pas le sou. Envoie-moi quelque argent et je viendrai. - J'avais du reste l'intention d'aller te trouver pour te parler d'un - projet qui me permettrait de faire ce que tu me demandes.</p> - - <p>«Le désintéressement et l'affection de celle qui a été ma compagne - dans les vilains jours que je traverse demeurent sans limites à - mon égard. Il n'est pas possible que je reste plus longtemps sans - reconnaître publiquement <span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span> son amour et son dévoûment si fidèles. - Elle a du reste de très bonnes manières que tu pourras apprécier. Et - elle est très instruite, elle lit beaucoup. Enfin, tu ne te fais pas - l'idée de ce qu'elle a toujours été pour moi. Je serais une brute, si - je ne lui témoignais pas ma reconnaissance. Je viens donc te demander - l'autorisation de l'épouser. Tu me pardonnerais mes escapades et nous - habiterions tous ensemble dans ta nouvelle maison.</p> - - <p>«Si tu la connaissais, tu m'accorderais tout de suite ton - consentement. Je t'assure qu'elle est parfaite, et très distinguée. - Tu l'aimerais, j'en suis certain. Quant à moi, je ne pourrais pas - vivre sans elle.</p> - - <p>«J'attends ta réponse avec impatience, ma chère maman, et nous - t'embrassons de tout cœur.</p> - - <p class="rsignature2">«Ton fils,</p> - - <p class="rsignature">«Vicomte <span class="smcap">Paul de Lamare</span>.»</p> -</div> - -<p>Jeanne fut atterrée. Elle demeurait immobile, la lettre sur les genoux, -devinant la ruse de cette fille qui avait sans cesse retenu son fils, -qui ne l'avait pas laissé venir une seule fois, attendant son heure, -l'heure où la vieille mère désespérée, ne pouvant plus résister au -désir d'étreindre son enfant, faiblirait, accorderait tout.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span></p> - -<p>Et la grosse douleur de cette préférence obstinée de Paul pour cette -créature déchirait son cœur. Elle répétait: «Il ne m'aime pas. Il ne -m'aime pas.»</p> - -<p>Rosalie entra. Jeanne balbutia: «Il veut l'épouser maintenant.»</p> - -<p>La bonne eut un sursaut: «Oh! Madame, vous ne permettrez pas ça. M. -Paul ne va pas ramasser cette traînée.</p> - -<p>Et Jeanne accablée, mais révoltée, répondit: «Ça, jamais, ma fille. Et, -puisqu'il ne veut pas venir, je vais aller le trouver, moi, et nous -verrons laquelle de nous deux l'emportera.»</p> - -<p>Et elle écrivit tout de suite à Paul pour annoncer son arrivée, et pour -le voir autre part que dans le logis habité par cette gueuse.</p> - -<p>Puis, en attendant une réponse, elle fit ses préparatifs. Rosalie -commença à empiler dans une vieille malle le linge et les effets de -sa maîtresse. Mais comme elle pliait une robe, une ancienne robe de -campagne, elle s'écria: «Vous n'avez seulement rien à vous mettre sur -le dos. Je ne vous permettrai pas d'aller comme ça. Vous feriez honte -à tout le monde; et les dames de Paris vous regarderaient comme une -servante.»</p> - -<p>Jeanne la laissa faire. Et les deux femmes se rendirent ensemble à -Goderville pour <span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span> choisir une étoffe à carreaux verts, qui fut -confiée à la couturière du bourg. Puis elles entrèrent chez le notaire, -M<sup>e</sup> Roussel, qui faisait chaque année un voyage d'une quinzaine dans -la capitale, afin d'obtenir des renseignements. Car Jeanne depuis -vingt-huit ans n'avait pas revu Paris.</p> - -<p>Il fit des recommandations nombreuses sur la manière d'éviter les -voitures, sur les procédés pour n'être pas volé, conseillant de coudre -l'argent dans la doublure des vêtements et de ne garder dans la poche -que l'indispensable; il parla longuement des restaurants à prix moyens -dont il désigna deux ou trois fréquentés par des femmes; et il indiqua -l'Hôtel de Normandie où il descendait lui-même, auprès de la gare du -chemin de fer. On pouvait s'y présenter de sa part.</p> - -<p>Depuis six ans, ces chemins de fer dont on parlait partout -fonctionnaient entre Paris et le Havre. Mais Jeanne, obsédée -de chagrin, n'avait pas encore vu ces voitures à vapeur qui -révolutionnaient tout le pays.</p> - -<p>Cependant Paul ne répondait pas.</p> - -<p>Elle attendit huit jours, puis quinze jours, allant chaque matin sur la -route au-devant du facteur qu'elle abordait en frémissant: «Vous n'avez -rien pour moi, père Malandain?» Et l'homme répondait toujours de sa -<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span> voix enrouée par les intempéries des saisons: «Encore rien c'te -fois, ma bonne dame.»</p> - -<p>C'était cette femme assurément qui empêchait Paul de répondre!</p> - -<p>Jeanne, alors, résolut de partir tout de suite. Elle voulait prendre -Rosalie avec elle, mais la bonne refusa de la suivre pour ne pas -augmenter les frais de voyage.</p> - -<p>Elle ne permit pas d'ailleurs à sa maîtresse d'emporter plus de trois -cents francs: «S'il vous en faut d'autres, vous m'écrirez donc, et -j'irai chez le notaire pour qu'il vous fasse parvenir ça. Si je vous en -donne plus, c'est M. Paul qui l'empochera.»</p> - -<p>Et, un matin de décembre, elles montèrent dans la carriole de Denis -Lecoq qui vint les chercher pour les conduire à la gare, Rosalie -faisant jusque-là la conduite à sa maîtresse.</p> - -<p>Elles prirent d'abord des renseignements sur le prix des billets, puis, -quand tout fut réglé et la malle enregistrée, elles attendirent devant -ces lignes de fer, cherchant à comprendre comment manœuvrait cette -chose, si préoccupées de ce mystère qu'elles ne pensaient plus aux -tristes raisons du voyage.</p> - -<p>Enfin, un sifflement lointain leur fit tourner la tête, et elles -aperçurent une machine noire qui grandissait. Cela arriva avec un -<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span> bruit terrible, passa devant elles en traînant une longue chaîne -de petites maisons roulantes; et, un employé ayant ouvert une porte, -Jeanne embrassa Rosalie en pleurant et monta dans une de ces cases.</p> - -<p>Rosalie, émue, criait:</p> - -<p>«Au revoir, Madame; bon voyage, à bientôt!</p> - -<p>—Au revoir, ma fille.»</p> - -<p>Un coup de sifflet partit encore, et tout le chapelet de voitures -se remit à rouler doucement d'abord, puis plus vite, puis avec une -rapidité effrayante.</p> - -<p>Dans le compartiment où se trouvait Jeanne, deux messieurs dormaient -adossés à deux coins.</p> - -<p>Elle regardait passer les campagnes, les arbres, les fermes, les -villages, effarée de cette vitesse, se sentant prise dans une vie -nouvelle, emportée dans un monde nouveau qui n'était plus le sien, -celui de sa tranquille jeunesse et de sa vie monotone.</p> - -<p>Le soir venait lorsque le train entra dans Paris.</p> - -<p>Un commissionnaire prit la malle de Jeanne; et elle le suivit effarée, -bousculée, inhabile à passer dans la foule remuante, courant presque -derrière l'homme, dans la crainte de le perdre de vue.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span></p> - -<p>Quand elle fut dans le bureau de l'hôtel, elle s'empressa d'annoncer:</p> - -<p>—«Je vous suis recommandée par M. Roussel.»</p> - -<p>La patronne, une énorme femme sérieuse, assise à son bureau, demanda:</p> - -<p>—«Qui ça, M. Roussel?»</p> - -<p>Jeanne interdite reprit: «Mais le notaire de Goderville, qui descend -chez vous tous les ans.»</p> - -<p>La grosse dame déclara:</p> - -<p>—«C'est possible. Je ne le connais pas. Vous voulez une chambre?</p> - -<p>—Oui, Madame.»</p> - -<p>Et un garçon, prenant son bagage, monta l'escalier devant elle.</p> - -<p>Elle se sentait le cœur serré. Elle s'assit devant une petite table -et demanda qu'on lui montât un bouillon avec une aile de poulet. Elle -n'avait rien pris depuis l'aurore.</p> - -<p>Elle mangea tristement à la lueur d'une bougie, songeant à mille -choses, se rappelant son passage en cette même ville au retour de son -voyage de noces, les premiers signes du caractère de Julien, apparus -lors de ce séjour à Paris. Mais elle était jeune alors, et confiante, -et vaillante. Maintenant elle se sentait vieille, embarrassée, -craintive même, faible et troublée pour un rien. Quand elle eut fini -<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span> son repas, elle se mit à la fenêtre et regarda la rue pleine -de monde. Elle avait envie de sortir, et n'osait point. Elle allait -infailliblement se perdre, pensait-elle. Elle se coucha; et souffla sa -lumière.</p> - -<p>Mais le bruit, cette sensation d'une ville inconnue, et le trouble du -voyage la tenaient éveillée. Les heures s'écoulaient. Les rumeurs du -dehors s'apaisaient peu à peu sans qu'elle pût dormir, énervée par -ce demi-repos des grandes villes. Elle était habituée à ce calme et -profond sommeil des champs, qui engourdit tout, les hommes, les bêtes -et les plantes; et elle sentait maintenant, autour d'elle, toute une -agitation mystérieuse. Des voix presque insaisissables lui parvenaient -comme si elles eussent glissé dans les murs de l'hôtel. Parfois, un -plancher craquait, une porte se fermait, une sonnette tintait.</p> - -<p>Tout à coup, vers deux heures du matin, alors qu'elle commençait à -s'assoupir, une femme poussa des cris dans une chambre voisine; Jeanne -s'assit brusquement dans son lit; puis elle crut entendre un rire -d'homme.</p> - -<p>Alors, à mesure qu'approchait le jour, la pensée de Paul l'envahit; et -elle s'habilla dès que le crépuscule parut.</p> - -<p>Il habitait rue du Sauvage, dans la Cité. Elle voulut s'y rendre à pied -pour obéir aux <span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span> recommandations d'économie de Rosalie. Il faisait -beau; l'air froid piquait la chair; des gens pressés couraient sur les -trottoirs. Elle allait le plus vite possible, suivant une rue indiquée -au bout de laquelle elle devait tourner à droite, puis à gauche; puis, -arrivée sur une place, il lui faudrait s'informer de nouveau. Elle -ne trouva pas la place et se renseigna auprès d'un boulanger qui lui -donna des indications différentes. Elle repartit, s'égara, erra, suivit -d'autres conseils, se perdit tout à fait.</p> - -<p>Affolée, elle marchait maintenant presque au hasard. Elle allait se -décider à appeler un cocher quand elle aperçut la Seine. Alors elle -longea les quais.</p> - -<p>Au bout d'une heure environ, elle entrait dans la rue du Sauvage, une -sorte de ruelle toute noire. Elle s'arrêta devant la porte, tellement -émue qu'elle ne pouvait plus faire un pas.</p> - -<p>Il était là, dans cette maison, Poulet.</p> - -<p>Elle sentait trembler ses genoux et ses mains; enfin elle entra, -suivit un couloir, vit la case du portier, et demanda en tendant une -pièce d'argent:—«Pourriez-vous monter dire à M. Paul de Lamare qu'une -vieille dame, une amie de sa mère, l'attend en bas.»</p> - -<p>Le portier répondit:</p> - -<p>—«Il n'habite plus ici, Madame.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span></p> - -<p>Un grand frisson la parcourut. Elle balbutia:</p> - -<p>—«Ah! où... où demeure-t-il maintenant?</p> - -<p>—Je ne sais pas.»</p> - -<p>Elle se sentit étourdie comme si elle allait tomber et elle demeura -quelque temps sans pouvoir parler. Enfin, par un effort violent, elle -reprit sa raison, et murmura:</p> - -<p>—«Depuis quand est-il parti?»</p> - -<p>L'homme la renseigna abondamment. «Voilà quinze jours. Ils sont -partis comme ça, un soir, et pas revenus. Ils devaient partout dans -le quartier; aussi vous comprenez bien qu'ils n'ont pas laissé leur -adresse.»</p> - -<p>Jeanne voyait des lueurs, des grands jets de flamme, comme si on -lui eût tiré des coups de fusil devant les yeux. Mais une idée fixe -la soutenait, la faisait demeurer debout, calme en apparence, et -réfléchie. Elle voulait savoir et retrouver Poulet.</p> - -<p>—«Alors il n'a rien dit, en s'en allant?</p> - -<p>—Oh! rien du tout, ils se sont sauvés pour ne pas payer, voilà.</p> - -<p>—Mais, il doit envoyer chercher ses lettres par quelqu'un.</p> - -<p>—Plus souvent que je les donnerais. Et puis ils n'en recevaient pas -dix par an. Je leur en ai monté une pourtant deux jours avant qu'ils -s'en aillent.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span></p> - -<p>C'était sa lettre sans doute. Elle dit précipitamment: «Écoutez, -je suis sa mère, à lui, et je suis venue pour le chercher. Voilà -dix francs pour vous. Si vous avez quelque nouvelle ou quelque -renseignement sur lui, apportez-les moi à l'hôtel de Normandie, rue du -Havre, et je vous payerai bien.</p> - -<p>Il répondit: «Comptez sur moi, Madame.»</p> - -<p>Et elle se sauva.</p> - -<p>Elle se remit à marcher sans s'inquiéter où elle allait. Elle se hâtait -comme pressée par une course importante; elle filait le long des murs, -heurtée par des gens à paquets; elle traversait les rues sans regarder -les voitures venir, injuriée par les cochers; elle trébuchait aux -marches des trottoirs auxquelles elle ne prenait point garde; elle -courait devant elle, l'âme perdue.</p> - -<p>Tout à coup elle se trouva dans un jardin et elle se sentit si fatiguée -qu'elle s'assit sur un banc. Elle y demeura fort longtemps apparemment, -pleurant sans s'en apercevoir, car des passants s'arrêtaient pour la -regarder. Puis elle sentit qu'elle avait très froid; et elle se leva -pour repartir; ses jambes la portaient à peine tant elle était accablée -et faible.</p> - -<p>Elle voulait entrer prendre un bouillon dans un restaurant, mais elle -n'osait pas pénétrer dans ces établissements, prise d'une espèce de -<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span> honte, d'une peur, d'une sorte de pudeur de son chagrin qu'elle -sentait visible. Elle s'arrêtait une seconde devant la porte, regardait -au dedans, voyait tous ces gens attablés et mangeant, et s'enfuyait -intimidée, se disant: «J'entrerai dans le prochain.» Et elle ne -pénétrait pas davantage dans le suivant.</p> - -<p>A la fin elle acheta chez un boulanger un petit pain en forme de lune, -et elle se mit à le croquer tout en marchant. Elle avait grand'soif, -mais elle ne savait où aller boire et elle s'en passa.</p> - -<p>Elle franchit une voûte et se trouva dans un autre jardin entouré -d'arcades. Elle reconnut alors le Palais-Royal.</p> - -<p>Comme le soleil et la marche l'avaient un peu réchauffée, elle s'assit -encore une heure ou deux.</p> - -<p>Une foule entrait, une foule élégante qui causait, souriait, saluait, -cette foule heureuse dont les femmes sont belles et les hommes riches, -qui ne vit que pour la parure et les joies.</p> - -<p>Jeanne effarée d'être au milieu de cette cohue brillante, se leva pour -s'enfuir; mais soudain la pensée lui vint, qu'elle pourrait <ins class="correction" title="recontrer">rencontrer</ins> -Paul en ce lieu; elle se mit à errer en épiant les visages, allant et -revenant sans <span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span> cesse, d'un bout à l'autre du Jardin, de son pas -humble et rapide.</p> - -<p>Des gens se retournaient pour la regarder, d'autres riaient et se la -montraient. Elle s'en aperçut et se sauva, pensant que, sans doute, on -s'amusait de sa tournure et de sa robe à carreaux verts choisie par -Rosalie et exécutée sur ses indications par la couturière de Goderville.</p> - -<p>Elle n'osait même plus demander sa route aux passants. Elle s'y hasarda -pourtant et finit par retrouver son hôtel.</p> - -<p>Elle passa le reste du jour sur une chaise, aux pieds de son lit, sans -remuer. Puis elle dîna, comme la veille, d'un potage et d'un peu de -viande. Puis elle se coucha, accomplissant chaque acte machinalement, -par habitude.</p> - -<p>Le lendemain elle se rendit à la préfecture de police pour qu'on lui -retrouvât son enfant. On ne put rien lui promettre; on s'en occuperait -cependant.</p> - -<p>Alors elle vagabonda par les rues, espérant toujours le rencontrer. Et -elle se sentait plus seule dans cette foule agitée, plus perdue, plus -misérable qu'au milieu des champs déserts.</p> - -<p>Quand elle rentra, le soir, à l'hôtel, on lui dit qu'un homme l'avait -demandée de la part de M. Paul et qu'il reviendrait le lendemain. <span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span> -Un flot de sang lui jaillit au cœur et elle ne ferma pas l'œil de -la nuit. Si c'était lui? Oui c'était lui assurément, bien qu'elle ne -l'eût pas reconnu aux détails qu'on lui avait donnés.</p> - -<p>Vers neuf heures du matin on heurta sa porte, elle cria: «Entrez!» -prête à s'élancer, les bras ouverts. Un inconnu se présenta. Et, -pendant qu'il s'excusait de l'avoir dérangée, et qu'il expliquait son -affaire, une dette de Paul qu'il venait réclamer, elle se sentait -pleurer sans vouloir le laisser paraître, enlevant les larmes du bout -du doigt, à mesure qu'elles glissaient au coin des yeux.</p> - -<p>Il avait appris sa venue par la concierge de la rue du Sauvage, et, -comme il ne pouvait retrouver le jeune homme, il s'adressait à la mère. -Et il tendait un papier qu'elle prit sans songer à rien. Elle lut un -chiffre 90 francs, tira son argent et paya.</p> - -<p>Elle ne sortit pas ce jour-là.</p> - -<p>Le lendemain d'autres créanciers se présentèrent. Elle donna tout ce -qui lui restait, ne réservant qu'une vingtaine de francs; et elle -écrivit à Rosalie pour lui dire sa situation.</p> - -<p>Elle passait ses jours à errer, attendant la réponse de sa bonne, -ne sachant que faire, où tuer les heures lugubres, les heures -interminables, n'ayant personne à qui dire un mot tendre, personne qui -connût sa misère. Elle <span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span> allait au hasard, harcelée à présent par -un besoin de partir, de retourner là-bas, dans sa petite maison sur le -bord de la route solitaire.</p> - -<p>Elle n'y pouvait plus vivre quelques jours auparavant tant la tristesse -l'accablait, et maintenant elle sentait bien qu'elle ne saurait -plus, au contraire, vivre que là, où ses mornes habitudes s'étaient -enracinées.</p> - -<p>Enfin, un soir, elle trouva une lettre et deux cents francs. Rosalie -disait: «Madame Jeanne, revenez bien vite, car je ne vous enverrai plus -rien. Quant à M. Paul, c'est moi qu'irai le chercher quand nous aurons -de ses nouvelles.</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«Je vous salue. Votre servante,</p> - - <p class="rsignature">«<span class="smcap">Rosalie</span>.»</p> -</div> - -<p>Et Jeanne repartit pour Batteville, un matin qu'il neigeait, et qu'il -faisait grand froid.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span></p> - -<h3>XIV</h3> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">A</span><span class="smcap">lors</span> elle ne sortit plus, elle ne remua plus. Elle se levait chaque -matin à la même heure, regardait le temps par sa fenêtre, puis -descendait s'asseoir devant le feu dans la salle.</p> - -<p>Elle restait là des jours entiers, immobile, les yeux plantés sur la -flamme, laissant aller à l'aventure ses lamentables pensées et suivant -le triste défilé de ses misères. Les ténèbres peu à peu envahissaient -la petite pièce sans qu'elle eût fait d'autre mouvement que pour -remettre du bois au feu. Rosalie alors apportait la lampe et s'écriait: -«Allons, madame Jeanne, il faut vous secouer ou bien vous n'aurez pas -encore faim ce soir.»</p> - -<p>Elle était souvent poursuivie d'idées fixes qui l'obsédaient et -torturée par des préoccupations insignifiantes; les moindres choses, -dans sa tête malade, prenant une importance extrême.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span></p> - -<p>Elle revivait surtout dans le passé, dans le vieux passé, hantée -par les premiers temps de sa vie et par son voyage de noces, là-bas -en Corse. Des paysages de cette île, oubliés depuis longtemps, -surgissaient soudain devant elle dans les tisons de sa cheminée; et -elle se rappelait tous les détails, tous les petits faits, toutes -les figures rencontrées là-bas; la tête du guide Jean Ravoli la -poursuivait; et elle croyait parfois entendre sa voix.</p> - -<p>Puis elle songeait aux douces années de l'enfance de Paul, alors qu'il -lui faisait repiquer des salades et qu'elle s'agenouillait dans la -terre grasse à côté de tante Lison, rivalisant de soins toutes les deux -pour plaire à l'enfant, luttant à celle qui ferait reprendre les jeunes -plantes avec le plus d'adresse et obtiendrait le plus d'élèves.</p> - -<p>Et, tout bas, ses lèvres murmuraient: «Poulet, mon petit Poulet,» comme -si elle lui eût parlé; et, sa rêverie s'arrêtant sur ce mot, elle -essayait parfois pendant des heures d'écrire dans le vide, de son doigt -tendu, les lettres qui le composaient. Elle les traçait lentement, -devant le feu, s'imaginant les voir, puis, croyant s'être trompée, -elle recommençait le P d'un bras tremblant de fatigue, s'efforçant -de dessiner le nom jusqu'au bout; puis, quand elle avait fini, elle -recommençait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span></p> - -<p>A la fin elle ne pouvait plus, mêlait tout, modelait d'autres mots, -s'énervant jusqu'à la folie.</p> - -<p>Toutes les manies des solitaires la possédaient. La moindre chose -changée de place l'irritait.</p> - -<p>Rosalie souvent la forçait à marcher, l'emmenait sur la route; mais -Jeanne au bout de vingt minutes déclarait: «Je n'en puis plus, ma -fille,» et elle s'asseyait au bord du fossé.</p> - -<p>Bientôt tout mouvement lui fut odieux, et elle restait au lit le plus -tard possible.</p> - -<p>Depuis son enfance une seule habitude lui était demeurée invariablement -tenace, celle de se lever tout d'un coup aussitôt après avoir bu son -café au lait. Elle tenait d'ailleurs à ce mélange d'une façon exagérée; -et la privation lui en aurait été plus sensible que celle de n'importe -quoi. Elle attendait, chaque matin, l'arrivée de Rosalie avec une -impatience un peu sensuelle; et, dès que la tasse pleine était posée -sur la table de nuit, elle se mettait sur son séant et la vidait -vivement d'une manière un peu goulue. Puis, rejetant ses draps, elle -commençait à se vêtir.</p> - -<p>Mais peu à peu elle s'habitua à rêvasser quelques secondes après avoir -reposé le bol dans son assiette; puis elle s'étendit de nouveau <span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span> -dans le lit; puis elle prolongea de jour en jour cette paresse jusqu'au -moment où Rosalie revenait, furieuse, et l'habillait presque de force.</p> - -<p>Elle n'avait plus d'ailleurs une apparence de volonté et, chaque fois -que sa servante lui demandait un conseil, lui posait une question, -s'informait de son avis, elle répondait: «Fais comme tu voudras, ma -fille.»</p> - -<p>Elle se croyait si directement poursuivie par une malchance obstinée -contre elle qu'elle devenait fataliste comme un Oriental; et l'habitude -de voir s'évanouir ses rêves et s'écrouler ses espoirs faisait qu'elle -hésitait des journées entières avant d'accomplir la chose la plus -simple, persuadée qu'elle s'engagerait toujours dans la mauvaise voie -et que cela tournerait mal.</p> - -<p>Elle répétait à tout moment:—«C'est moi qui n'ai pas eu de chance dans -la vie.» Alors Rosalie s'écriait:—«Qu'est-ce que vous diriez donc s'il -vous fallait travailler pour avoir du pain, si vous étiez obligée de -vous lever tous les jours à six heures du matin pour aller en journée! -Il y en a bien qui sont obligées de faire ça, pourtant, et, quand elles -deviennent trop vieilles, elles meurent de misère.»</p> - -<p>Jeanne répondait:—«Songe donc que <span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span> je suis toute seule, que mon -fils m'a abandonnée.» Et Rosalie alors se fâchait furieusement:—«En -voilà une affaire! Eh bien! et les enfants qui sont au service -militaire! et ceux qui vont s'établir en Amérique.»</p> - -<p>L'Amérique représentait pour elle un pays vague où l'on va faire -fortune et dont on ne revient jamais.</p> - -<p>Elle continuait:—«Il y a toujours un moment où il faut se séparer, -parce que les vieux et les jeunes ne sont pas faits pour rester -ensemble.»—Et elle concluait d'un ton féroce:—«Eh bien, qu'est-ce que -vous diriez s'il était mort?»</p> - -<p>Et Jeanne, alors, ne répondait plus rien.</p> - -<p>Un peu de force lui revint, quand l'air s'amollit aux premiers jours du -printemps, mais elle n'employait ce retour d'activité qu'à se jeter de -plus en plus dans ses pensées sombres.</p> - -<p>Comme elle était montée au grenier, un matin, pour chercher quelque -objet, elle ouvrit par hasard une caisse pleine de vieux calendriers; -on les avait conservés selon la coutume de certaines gens de campagne.</p> - -<p>Il lui sembla qu'elle retrouvait les années elles-mêmes de son passé, -et elle demeura saisie d'une étrange et confuse émotion devant ce tas -de cartons carrés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span></p> - -<p>Elle les prit et les emporta dans la salle en bas. Il y en avait de -toutes les tailles, des grands et des petits. Et elle se mit à les -ranger par années sur la table. Soudain elle retrouva le premier, celui -qu'elle avait apporté aux Peuples.</p> - -<p>Elle le contempla longtemps, avec les jours biffés par elle le matin -de son départ de Rouen, le lendemain de sa sortie du couvent. Et elle -pleura. Elle pleura des larmes mornes et lentes, de pauvres larmes de -vieille en face de sa vie misérable étalée devant elle sur cette table.</p> - -<p>Et une idée la saisit qui fut bientôt une obsession terrible, -incessante, acharnée. Elle voulait retrouver presque jour par jour ce -qu'elle avait fait.</p> - -<p>Elle piqua contre les murs, sur la tapisserie, l'un après l'autre, -ces cartons jaunis, et elle passait des heures, en face de l'un ou de -l'autre, se demandant: «Que m'est-il arrivé, ce mois-là?»</p> - -<p>Elle avait marqué de traits les dates mémorables de son histoire, et -elle parvenait parfois à retrouver un mois entier, reconstituant un -à un, groupant, rattachant l'un à l'autre tous les petits faits qui -avaient précédé ou suivi un événement important.</p> - -<p>Elle réussit, à force d'attention obstinée, <span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span> d'efforts de mémoire, -de volonté concentrée, à rétablir presque entièrement ses deux -premières années aux Peuples, les souvenirs lointains de sa vie lui -revenant avec une facilité singulière et une sorte de relief.</p> - -<p>Mais les années suivantes lui semblaient se perdre dans un brouillard, -se mêler, enjamber l'une sur l'autre; et elle demeurait parfois un -temps infini, la tête penchée vers un calendrier, l'esprit tendu sur -l'Autrefois, sans parvenir même à se rappeler si c'était dans ce -carton-là que tel souvenir pouvait être retrouvé.</p> - -<p>Elle allait de l'un à l'autre autour de la salle qu'entouraient, comme -les gravures d'un chemin de la croix, ces tableaux des jours finis. -Brusquement elle arrêtait sa chaise devant l'un d'eux, et restait -jusqu'à la nuit immobile à le regarder, enfoncée en ses recherches.</p> - -<p>Puis tout à coup, quand toutes les sèves se réveillèrent sous la -chaleur du soleil, quand les récoltes se mirent à pousser par les -champs, les arbres à verdir, quand les pommiers dans les cours -s'épanouirent comme des boules roses et parfumèrent la plaine, une -grande agitation la saisit.</p> - -<p>Elle ne tenait plus en place; elle allait et venait, sortait et -rentrait vingt fois par jour, et vagabondait parfois au loin le long -des <span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span> fermes, s'exaltant dans une sorte de fièvre de regret.</p> - -<p>La vue d'une marguerite blottie dans une touffe d'herbe, d'un rayon de -soleil glissant entre les feuilles, d'une flaque d'eau dans une ornière -où se mirait le bleu du ciel, la remuaient, l'attendrissaient, la -bouleversaient en lui redonnant des sensations lointaines, comme l'écho -de ses émotions de jeune fille, quand elle rêvait par la campagne.</p> - -<p>Elle avait frémi des mêmes secousses, savouré cette douceur et cette -griserie troublante des jours tièdes, quand elle attendait l'avenir. -Elle retrouvait tout cela maintenant que l'avenir était clos. Elle -en jouissait encore dans son cœur; mais elle en souffrait en même -temps, comme si la joie éternelle du monde réveillé en pénétrant sa -peau séchée, son sang refroidi, son âme accablée, n'y pouvait plus -jeter qu'un charme affaibli et douloureux.</p> - -<p>Il lui semblait aussi que quelque chose était un peu changé partout -autour d'elle. Le soleil devait être un peu moins chaud que dans sa -jeunesse, le ciel un peu moins bleu, l'herbe un peu moins verte; et les -fleurs, plus pâles et moins odorantes, n'enivraient plus tout à fait -autant.</p> - -<p>Dans certains jours, cependant, un tel bien-être de vie la pénétrait -qu'elle se reprenait <span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span> à rêvasser, à espérer, à attendre; car -peut-on, malgré la rigueur acharnée du sort, ne pas espérer toujours, -quand il fait beau?</p> - -<p>Elle allait, elle allait devant elle, pendant des heures et des heures, -comme fouettée par l'excitation de son âme. Et parfois elle s'arrêtait -tout à coup, et s'asseyait au bord de la route pour réfléchir à des -choses tristes. Pourquoi n'avait-elle pas été aimée comme d'autres? -Pourquoi n'avait-elle pas même connu les simples bonheurs d'une -existence calme?</p> - -<p>Et parfois encore elle oubliait un moment qu'elle était vieille, -qu'il n'y avait plus rien devant elle, hors quelques ans lugubres et -solitaires, que toute sa route était parcourue; et elle bâtissait, -comme jadis, à seize ans, des projets doux à son cœur; elle -combinait des bouts d'avenir charmants. Puis la dure sensation du réel -tombait sur elle; elle se relevait courbaturée comme sous la chute d'un -poids qui lui aurait cassé les reins; et elle reprenait plus lentement -le chemin de sa demeure en murmurant: «Oh vieille folle! vieille folle!»</p> - -<p>Rosalie maintenant lui répétait à tout moment: «Mais restez donc -tranquille, Madame, qu'est-ce que vous avez à vous émouver comme ça?»</p> - -<p>Et Jeanne répondait tristement: «Que <span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span> veux-tu, je suis comme -«Massacre» aux derniers jours.»</p> - -<p>La bonne, un matin, entra plus tôt dans sa chambre, et déposant sur sa -table de nuit le bol de café au lait: «Allons, buvez vite. Denis est -devant la porte qui nous attend. Nous allons aux Peuples parce que j'ai -affaire là-bas.»</p> - -<p>Jeanne crut qu'elle allait s'évanouir tant elle se sentit émue; et elle -s'habilla en tremblant d'émotion, effarée et défaillante à la pensée de -revoir sa chère maison.</p> - -<p>Un ciel radieux s'étalait sur le monde; et le bidet, pris de gaietés, -faisait parfois un temps de galop. Quand on entra dans la commune -d'Étouvent, Jeanne sentit qu'elle respirait avec peine tant sa poitrine -palpitait; et quand elle aperçut les piliers de brique de la barrière, -elle dit à voix basse deux ou trois fois, et malgré elle: «Oh! oh! oh!» -comme devant les choses qui révolutionnent le cœur.</p> - -<p>On détela la carriole chez les Couillard; puis, pendant que Rosalie et -son fils allaient à leurs affaires, les fermiers offrirent à Jeanne de -faire un tour au château, les maîtres étant absents, et on lui donna -les clefs.</p> - -<p>Elle partit seule, et, lorsqu'elle fut devant le vieux manoir du côté -de la mer, elle s'arrêta pour le regarder. Rien n'était changé au <span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">372</a></span> -dehors. Le vaste bâtiment grisâtre avait ce jour-là, sur ses murs -ternis, des sourires de soleil. Tous les contrevents étaient clos.</p> - -<p>Un petit morceau d'une branche morte tomba sur sa robe, elle leva -les yeux; il venait du platane. Elle s'approcha du gros arbre à la -peau lisse et pâle, et le caressa de la main comme une bête. Son pied -heurta, dans l'herbe, un morceau de bois pourri; c'était le dernier -fragment du banc où elle s'était assise si souvent avec tous les siens, -du banc qu'on avait posé le jour même de la première visite de Julien.</p> - -<p>Alors elle gagna la double porte du vestibule et eut grand'peine à -l'ouvrir, la lourde clef rouillée refusant de tourner. La serrure -enfin céda avec un dur grincement des ressorts; et le battant, un peu -résistant lui-même, s'enfonça sous une poussée.</p> - -<p>Jeanne tout de suite, et presque courant, monta jusqu'à sa chambre. -Elle ne la reconnut pas, tapissée d'un papier clair; mais, ayant ouvert -une fenêtre, elle demeura remuée jusqu'au fond de sa chair devant tout -cet horizon tant aimé, le bosquet, les ormes, la lande, et la mer semée -de voiles brunes qui semblaient immobiles au loin.</p> - -<p>Alors elle se mit à rôder par la grande demeure vide. Elle regardait, -sur les murailles, <span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">373</a></span> des taches familières à ses yeux. Elle s'arrêta -devant un petit trou creusé dans le plâtre par le baron qui s'amusait -souvent, en souvenir de son jeune temps, à faire des armes avec sa -canne contre la cloison quand il passait devant cet endroit.</p> - -<p>Dans la chambre de petite mère elle retrouva, piquée derrière une -porte, dans un coin sombre, auprès du lit, une fine épingle à tête d'or -qu'elle avait enfoncée là autrefois (elle se le rappelait maintenant), -et qu'elle avait, depuis, cherchée pendant des années. Personne ne -l'avait trouvée. Elle la prit comme une inappréciable relique et la -baisa.</p> - -<p>Elle allait partout, cherchait, reconnaissait des traces presque -invisibles dans les tentures des chambres qu'on n'avait point changées, -revoyait ces figures bizarres que l'imagination prête souvent aux -dessins des étoffes, des marbres, aux ombres des plafonds salis par le -temps.</p> - -<p>Elle marchait à pas muets, toute seule dans l'immense château -silencieux, comme à travers un cimetière. Toute sa vie gisait là -dedans. Elle descendit au salon. Il était sombre derrière ses volets -fermés et elle fut quelque temps avant d'y rien distinguer; puis, son -regard s'habituant à l'obscurité, elle reconnut peu à peu les hautes -tapisseries où se promenaient <span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">374</a></span> des oiseaux. Deux fauteuils étaient -restés devant la cheminée comme si on venait de les quitter; et l'odeur -même de la pièce, une odeur qu'elle avait toujours gardée, comme les -êtres ont la leur, une odeur vague, bien reconnaissable cependant, -douce senteur indécise des vieux appartements, pénétrait Jeanne, -l'enveloppait de souvenirs, grisait sa mémoire. Elle restait haletante, -aspirant cette haleine du passé, et les yeux fixés sur les deux sièges. -Et soudain, dans une brusque hallucination qu'enfanta son idée fixe, -elle crut voir, elle vit, comme elle les avait vus si souvent, son père -et sa mère chauffant leurs pieds au feu.</p> - -<p>Elle recula épouvantée, heurta du dos le bord de la porte, s'y soutint -pour ne pas tomber, les yeux toujours tendus sur les fauteuils.</p> - -<p>La vision avait disparu.</p> - -<p>Elle demeura éperdue pendant quelques minutes; puis elle reprit -lentement la possession d'elle-même et voulut s'enfuir, ayant peur -d'être folle. Son regard tomba par hasard sur le lambris auquel elle -s'appuyait; et elle aperçut l'échelle de Poulet.</p> - -<p>Toutes les légères marques grimpaient sur la peinture à des intervalles -inégaux; et des chiffres tracés au canif indiquaient les âges, <span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">375</a></span> les -mois, et la croissance de son fils. Tantôt c'était l'écriture du baron, -plus grande, tantôt la sienne plus petite, tantôt celle de tante Lison -un peu tremblée. Et il lui sembla que l'enfant d'autrefois était là, -devant elle, avec ses cheveux blonds, collant son petit front contre le -mur pour qu'on mesurât sa taille.</p> - -<p>Le baron criait: «Jeanne, il a grandi d'un centimètre depuis six -semaines.»</p> - -<p>Elle se mit à baiser le lambris, avec une frénésie d'amour.</p> - -<p>Mais on l'appelait au dehors. C'était la voix de Rosalie:—«Madame -Jeanne, madame Jeanne, on vous attend pour déjeuner.» Elle sortit, -perdant la tête. Et elle ne comprenait plus rien de ce qu'on lui -disait. Elle mangea des choses qu'on lui servit, écouta parler sans -savoir de quoi, causa sans doute avec les fermières qui s'informaient -de sa santé, se laissa embrasser, embrassa elle-même des joues qu'on -lui tendait, et elle remonta dans la voiture.</p> - -<p>Quand elle perdit de vue, à travers les arbres, la haute toiture du -château, elle eut dans la poitrine un déchirement horrible. Elle -sentait en son cœur qu'elle venait de dire adieu pour toujours à sa -maison.</p> - -<p>On s'en revint à Batteville.</p> - -<p>Au moment où elle allait rentrer dans sa nouvelle demeure, elle aperçut -quelque chose <span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">376</a></span> de blanc sous la porte; c'était une lettre que le -facteur avait glissée là en son absence. Elle reconnut aussitôt qu'elle -venait de Paul, et l'ouvrit, tremblant d'angoisse. Il disait:</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«Ma chère maman, je ne t'ai pas écrit plus tôt parce que je ne - voulais pas te faire faire à Paris un voyage inutile, devant moi-même - aller te voir incessamment. Je suis à l'heure présente sous le - coup d'un grand malheur et dans une grande difficulté. Ma femme - est mourante après avoir accouché d'une petite fille, voici trois - jours; et je n'ai pas le sou. Je ne sais que faire de l'enfant que - ma concierge élève au biberon comme elle peut, mais j'ai peur de la - perdre. Ne pourrais-tu t'en charger? Je ne sais absolument que faire - et je n'ai pas d'argent pour la mettre en nourrice. Réponds poste - pour poste.</p> - - <p class="rsignature2">«Ton fils qui t'aime,</p> - - <p class="rsignature">«<span class="smcap">Paul</span>.»</p> -</div> - -<p>Jeanne s'affaissa sur une chaise, ayant à peine la force d'appeler -Rosalie. Quand la bonne fut là, elles relurent la lettre ensemble, puis -demeurèrent silencieuses, l'une en face de l'autre, longtemps.</p> - -<p>Rosalie, enfin, parla:—«J'vas aller chercher la petite, moi, Madame. -On ne peut pas la laisser comme ça.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">377</a></span></p> - -<p>Jeanne répondit: «Va, ma fille.»</p> - -<p>Elles se turent encore, puis la bonne reprit:—«Mettez votre chapeau, -Madame, et puis allons à Goderville chez le notaire. Si l'autre va -mourir, il faut que M. Paul l'épouse, pour la petite, plus tard.»</p> - -<p>Et Jeanne, sans répondre un mot, mit son chapeau. Une joie profonde -et inavouable inondait son cœur, une joie perfide qu'elle voulait -cacher à tout prix, une de ces joies abominables dont on rougit, -mais dont on jouit ardemment dans le secret mystérieux de l'âme:—La -maîtresse de son fils allait mourir.</p> - -<p>Le notaire donna à la bonne des indications détaillées qu'elle se fit -répéter plusieurs fois; puis, sûre de ne pas commettre d'erreur, elle -déclara:—«Ne craignez rien, je m'en charge maintenant.»</p> - -<p>Elle partit pour Paris la nuit même.</p> - -<p>Jeanne passa deux jours dans un trouble de pensée qui la rendait -incapable de réfléchir à rien. Le troisième matin elle reçut un seul -mot de Rosalie annonçant son retour par le train du soir. Rien de plus.</p> - -<p>Vers trois heures elle fit atteler la carriole d'un voisin qui la -conduisit à la gare de Beuzeville pour attendre sa servante.</p> - -<p>Elle restait debout sur le quai, l'œil tendu <span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">378</a></span> sur la ligne -droite des rails qui fuyaient en se rapprochant là-bas, là-bas, au bout -de l'horizon. De temps en temps elle regardait l'horloge.—Encore dix -minutes.—Encore cinq minutes.—Encore deux minutes.—Voici l'heure. -Rien n'apparaissait sur la voie lointaine. Puis tout à coup elle -aperçut une tache blanche, une fumée, puis, au-dessous un point noir -qui grandit, grandit, accourant à toute vitesse. La grosse machine -enfin, ralentissant sa marche, passa en ronflant, devant Jeanne qui -guettait avidement les portières. Plusieurs s'ouvrirent; des gens -descendaient, des paysans en blouse, des fermières avec des paniers, -des petits bourgeois en chapeau mou. Enfin elle aperçut Rosalie qui -portait en ses bras une sorte de paquet de linge.</p> - -<p>Elle voulut aller vers elle, mais elle craignait de tomber tant ses -jambes étaient devenues molles. Sa bonne l'ayant vue, la rejoignit -avec son air calme ordinaire; et elle dit: «Bonjour, Madame; me v'là -revenue, c'est pas sans peine.»</p> - -<p>Jeanne balbutia: «Eh bien?»</p> - -<p>Rosalie répondit: «Eh bien, elle est morte c'te nuit. Ils sont mariés, -v'là la petite.» Et elle tendit l'enfant qu'on ne voyait point dans ses -linges.</p> - -<p>Jeanne la reçut machinalement et elles <span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">379</a></span> sortirent de la gare, puis -montèrent dans la voiture.</p> - -<p>Rosalie reprit: «M. Paul viendra dès l'enterrement fini. Demain à la -même heure, faut croire.»</p> - -<p>Jeanne murmura: «Paul...» et n'ajouta rien.</p> - -<p>Le soleil baissait vers l'horizon, inondant de clarté les plaines -verdoyantes, tachées de place en place par l'or des colzas en fleur, et -par le sang des coquelicots. Une quiétude infinie planait sur la terre -tranquille où germaient les sèves. La carriole allait grand train, le -paysan claquant de la langue pour exciter son cheval.</p> - -<p>Et Jeanne regardait droit devant elle en l'air, dans le ciel que -coupait, comme des fusées, le vol ceintré des hirondelles. Et soudain -une tiédeur douce, une chaleur de vie traversant ses robes, gagna ses -jambes, pénétra sa chair; c'était la chaleur du petit être qui dormait -sur ses genoux.</p> - -<p>Alors une émotion infinie l'envahit. Elle découvrit brusquement la -figure de l'enfant qu'elle n'avait pas encore vue: la fille de son -fils. Et comme la frêle créature, frappée par la lumière vive, ouvrait -ses yeux bleus en remuant la bouche, Jeanne se mit à l'embrasser -furieusement, la soulevant dans ses bras, la criblant de baisers.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">380</a></span></p> - -<p>Mais Rosalie, contente et bourrue, l'arrêta. «Voyons, voyons, madame -Jeanne, finissez; vous allez la faire crier.»</p> - -<p>Puis elle ajouta, répondant sans doute à sa propre pensée: «La vie, -voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit.»</p> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">381</a></span></p> - -<h2><a name="ch_2" id="ch_2"></a>NOTES.</h2> - -<p><i>Une Vie</i> a paru en feuilleton dans le <i>Gil-Blas</i>, du mardi 27 février -au vendredi 6 avril 1883; il parut immédiatement après chez l'éditeur -Victor Havard, où son succès fut très grand et immédiat. Maupassant, -selon un procédé de travail qu'il emploiera toujours pour ses romans, a -utilisé dans celui-ci diverses chroniques publiées dans le même journal -ou dans le <i>Gaulois</i>.</p> - -<p>Nous avons dû communication à l'extrême obligeance de M. Louis Barthou -du premier manuscrit d'<i>Une Vie</i>. Il compte 114 feuillets grand in-4<sup>o</sup>, -écrits d'un seul côté, très raturés par places, très nets ailleurs; -il est resté inachevé. Cependant, M. Léon Hennique possède un autre -fragment de manuscrit qui semble être la continuation de celui-ci. -Le manuscrit de M. Barthou porte sur la couverture, de la main de -l'auteur, la mention: «Vieux manuscrit».</p> - -<p>Il offre un grand intérêt pour l'étude de l'élaboration et de la -composition d'<i>Une Vie</i> à l'achèvement de laquelle il a certainement -servi. On y retrouve en effet plusieurs passages et même des épisodes -entiers conçus en termes presque identiques. Il n'en présente pas -moins, d'autre part, avec le texte définitif des divergences assez -nombreuses. Si les caractères essentiels sont déjà parfaitement -reconnaissables, Jeanne, par exemple, y a un frère, nommé Henri, qui -rappelle d'une manière frappante le fils du même nom qu'elle aura plus -tard dans le roman.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">382</a></span></p> - -<p>Mais c'est dans l'ensemble de la composition que l'effort de Maupassant -a particulièrement porté. Les répétitions d'effets ou de descriptions -sont encore fréquentes dans le manuscrit de M. Barthou. Le récit y -a un tour moins net, parfois un peu diffus ou un peu hésitant, un -mouvement moins continu; les phrases ont des contours moins tracés; les -chapitres, moins de saillie; on entre moins franchement dans l'action. -La vue claire que Maupassant a eue de ces imperfections lui a permis -de s'en débarrasser peu à peu complètement. Il nous a paru bon de -signaler, puisque l'occasion s'en présentait, cette preuve éclatante de -travail logique, de sens critique, de réflexion que la spontanéité très -grande de la phrase risquerait peut-être de faire oublier.</p> - -<hr class="small" /> - -<h2><a name="ch_3" id="ch_3"></a>VARIANTES<br /> - -<span class="small50">D'APRÈS</span><br /> - -<span class="small80">LE TEXTE DU MANUSCRIT DE <i>UNE VIE</i>.</span></h2> - -<p>Page 3, ligne 20, l'amour <i>des choses</i>...</p> - -<p>Page 18, ligne 27, comme <i>la fraîcheur d'un bain</i>...</p> - -<p>Page 20, ligne 9, des <i>soirs</i>...</p> - -<p>Page 33, ligne 22, d'une voix <i>dolente</i>, <i>d'une voix</i>...</p> - -<p>Page 43, ligne 13, chasseur <i>sauvage</i> dans...</p> - -<p>Page 45, ligne 22, d'abord <i>un peu</i>.</p> - -<p>Page 49, ligne 11, galet: «<i>Faites un tour</i>, mes...</p> - -<p>Page 49, ligne 26, des <i>idées</i> nouvelles et rapides, <i>qui ne -s'arrêtaient pas dans sa tête</i>.</p> - -<p>Page 72, ligne 7, père <i>prenant le bras de la baronne la souleva</i>, -et,...</p> - -<p>Page 74, ligne 12, surprise, <i>toute saisie</i>, apitoyée...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">383</a></span></p> - -<p>Page 75, ligne 17, moments <i>troublés</i> où...</p> - -<p>Page 77, ligne 3, soleil <i>semblait sec</i>, luisait...</p> - -<p>Page 84, ligne 27, secret <i>du Monde</i>...</p> - -<p>Page 86, ligne 3, souleva <i>légèrement</i> sur...</p> - -<p>Page 86, ligne 8, chair <i>rose</i>: «...</p> - -<p>Page 105, ligne 11, chaos <i>féerique</i>, il...</p> - -<p>Page 129, ligne 11, titrées <i>du pays</i> avait...</p> - -<p>Page 136, ligne 13, choses <i>empaquetées avec soin et tirées de -l'armoire aux grandes occasions</i>.</p> - -<p>Page 149, ligne 28, donc <i>ma fille</i>?»</p> - -<p>Page 150, ligne 25, un <i>gargouillement</i> de gorge...—suffoque <i>un -souffle de pompe détraquée</i>;...</p> - -<p>Page 150, ligne 29, vie <i>et un flot de liquide s'épandait sous les -jupons aux pieds de la femme étendue</i>.</p> - -<p>Page 165, ligne 17, couchée, <i>oui couchée</i> dans...</p> - -<p>Page 176, ligne 16, voulu <i>d'mé</i>.</p> - -<p>Page 186, ligne 11, connaître <i>l'enfantement</i>.</p> - -<p>Page 193, ligne 24, ranimaient <i>triomphant</i>, elle...</p> - -<p>Page 231, ligne 3, était <i>lourde</i> et...</p> - -<p>Page 248, ligne 18, <i>on croit le voir</i>, on voudrait fuir...</p> - -<p>Page 249, ligne 9, croyance, <i>le dernier appui de son âme</i>.</p> - -<p>Page 250, ligne 25, confier <i>les intimes secrets de son cœur</i>.</p> - -<p>Page 271, ligne 21, complaisante, <i>complice de l'adultère</i>...</p> - -<p>Page 281, ligne 24, chavirer, <i>soulever</i> et...</p> - -<p>Page 298, ligne 18, lui, <i>où il est né</i>, où nous mourrons...</p> - -<p>Page 303, ligne 13, femme, <i>bien qu'elle n'eût pas encore quarante -ans</i>...</p> - -<p>Page 303, ligne 14, restée <i>petite</i> et fanée...</p> - -<p>Page 305, ligne 6, Elle fut <i>dévorée d'inquiétude</i> pendant...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">384</a></span></p> - -<p>Page 320, ligne 12, douloureux, <i>ne savait que dire, elle</i>...</p> - -<p>Page 328, ligne 16, Montivilliers, <i>à mi-chemin du village</i> de -Batteville...</p> - -<p>Page 330, ligne 17, souvent <i>indécise</i> comme...</p> - -<p>Page 330, ligne 19, sur <i>son choix</i>, balançant...</p> - -<p>Page 331, ligne 3, et la fourmi.</p> - -<p>Page 333, ligne 4, fit un <i>tas</i> de...</p> - -<p>Page 335, ligne 20, inutiles et bavards. Vers huit heures, etc.</p> - -<p>Page 337, ligne 26, mouchoir <i>à carreau</i>.</p> - -<p>Page 339, ligne 1, s'arrêta devant une petite maison...</p> - -<p>Page 346, ligne 29, Je suis <i>toute seule</i>.</p> - -<p>Page 348, ligne 26, mère <i>éperdue</i>, désespérée...</p> - -<p>Page 348, ligne 28, tout, <i>permettrait ce mariage indigne</i>.</p> - -<p>Page 349, ligne 17, par cette <i>catin. Elle avait pris subitement cette -détermination dernière sentant tout perdu, si elle ne tentait pas ce -suprême effort.</i></p> - -<p>Page 349, ligne 19, préparatifs. <i>On chercha parmi les malles empilées -dans le grenier, pleines encore d'objets de toute sorte, celles qui se -trouvaient dans le meilleur état, et</i> Rosalie commença...</p> - -<p>Page 349, ligne 29, femmes <i>allèrent</i> ensemble...</p> - -<p>Page 351, ligne 4, répondre! <i>Elle avait peur de voir arriver la -mère, peur de cette entrevue avec le fils qu'elle tenait férocement, -peur de voir tous ses projets déjoués, toute sa honteuse machination -renversée.</i> Jeanne...</p> - -<p>Page 352, ligne 22, monotone. <i>De temps en temps toute la suite de -wagons s'arrêtait devant une gare, puis repartait. Elle filait en -vomissant sa fumée, s'enfonçait sous les montagnes, ressortait dans les -plaines, passait les vallées sur les ponts.</i></p> - -<p><i>Tout à coup, au sortir d'un tunnel, un employé cria Rouen, et Jeanne -sentit son cœur qui battait à l'étouffer.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">385</a></span></p> - -<p>Page 355, ligne 1, Rosalie. <i>Et elle se mit en route après avoir bu sa -tasse de café au lait, obtenue à grand'peine, le personnel de l'hôtel -n'étant pas encore levé.</i> Il...</p> - -<p>Page 357, ligne 1, doute. <i>Elle se sentait défaillir. Elle dit -pourtant</i>: «...</p> - -<p>Page 357, ligne 6, moi <i>bien vite</i> à...</p> - -<p>Page 359, ligne 9, Goderville. <i>Et sa timidité s'accrut de la -crainte d'être grotesque. Elle se vit, en passant, dans la glace -d'une boutique. Il lui sembla qu'elle avait l'air d'une folle.</i> Elle -n'osait...</p> - -<p>Page 360, ligne 24, situation. <i>Elle retourna à l'ancienne maison de -Paul et à la préfecture; on ne put rien lui dire, on n'avait rien -découvert</i>...</p> - -<p>Page 360, ligne 27, faire, où <i>passer les heures</i>, n'ayant personne...</p> - -<p>Page 365, ligne 14, qu'elle <i>n'osait plus rien entreprendre, qu'elle</i> -hésitait...</p> - -<hr class="small" /> - -<h2><a name="ch_4" id="ch_4"></a>OPINION DE LA PRESSE<br /> - -<span class="small50">SUR</span><br /> - -<span class="small80"><i>UNE VIE</i>.</span></h2> - -<p class="opinion"><i>Le Réveil</i>, 15 avril 1883 (Paul Alexis).</p> - -<p>«Ce livre,... c'est la vie elle-même. Ce sont des événements qui se -passent un peu partout et tous les jours. Et cela vous prend au cœur -pourtant, parce que c'est humain. Toutes les femmes croiront plus ou -moins avoir été Jeanne, retrouveront leurs propres émotions, et seront -particulièrement attendries...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">386</a></span></p> - -<p>«L'effet général est très grand, et le style emporte tout. Je viens -en somme d'éprouver une grande satisfaction à savourer trois cents -pages de cette prose qui me paraît plus que jamais «franche, souple et -forte». Exubérance de santé, style chaud, phrase musclée et d'aplomb, -attaches solides d'athlète, j'ai retrouvé tout Guy de Maupassant.»</p> - -<p class="opinion"><i>Temps</i>, 13 mai 1883.</p> - -<p>«M. de Maupassant choisit ses mots; il ne les recherche point et il -lui suffit qu'ils soient justes pour obtenir une phrase sonore et un -coloris harmonieux. Cette belle simplicité, si sûre d'elle-même, donne -un grand charme à ses descriptions; quelques traits caractéristiques -vivement saisis et fortement exprimés lui suffisent...</p> - -<p>«Quelques qualités qu'il y ait dans <i>Une Vie</i>, M. de Maupassant est -supérieur à cette œuvre. Pourquoi son tableau est-il si violemment -poussé au noir? C'est ce pessimisme qui a empêché Flaubert de se -renouveler, c'est lui qui frappe M. Zola d'incapacité psychologique.»</p> - -<p class="opinion"><i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> août 1884, «Les Petits Naturalistes» -(F. Brunetière).</p> - -<p>«Tous les défauts qu'exige l'esthétique naturaliste, M. de Maupassant -les a, mais il a aussi quelques qualités qui sont assez rares dans -l'école. Ainsi, j'ose à peine l'en féliciter, mais il y a chez lui -quelques traces de sensibilité, de sympathie, d'émotion: dans le <i>Papa -de Simon</i>,... dans <i>Une Vie</i>... Comme Flaubert, il manque surtout de -goût et de mesure. Sans cela, sans <span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">387</a></span> quelques pages qui semblent -une gageure, <i>Une Vie</i> serait presque une œuvre remarquable. C'est -sans doute une bien simple et bien banale histoire; elle se laisse -lire toutefois; et, voulant en parler, j'ai pu la relire sans ennui. -Mal équilibré, mais soutenu par la solidité, si je puis ainsi dire, -de trois ou quatre scènes principales, l'ensemble a de la carrure et -respire une certaine puissance.»</p> - -<p class="opinion"><i>Revue Bleue</i>, 21 avril 1883 (Maxime Gaucher).</p> - -<p>«M. Guy de Maupassant a placé en tête de son dernier roman, <i>Une Vie</i>, -cette épigraphe: «L'humble vérité.» Humble, c'est déjà un progrès. La -vérité était moins humble, n'est-ce pas? dans la <i>Maison Tellier</i>. Vous -verrez que le réalisme—il faut dire aussi que M. de Maupassant n'est -qu'un demi-réaliste—finira par quitter les bas-fonds et les cloaques.</p> - -<p>«Le titre du roman, <i>Une Vie</i>, indique assez qu'ici nous avons une -existence entière, ou peu s'en faut... Les personnages principaux sont -peints de main de maître et se détachent avec un singulier relief... -La série de tableaux que fait défiler devant nous M. de Maupassant est -l'œuvre d'un styliste et d'un coloriste bien remarquable.»</p> - -<p class="opinion"><i>Le Figaro</i>, 25 avril 1883 (M. Philippe Gille).</p> - -<p>«Je ne sais jusqu'où l'opinion publique va porter le succès de ce -roman, succès qui ne peut être douteux, mais ce que je tiens à dire -avant d'entrer plus amplement dans l'analyse de ce procès-verbal -minutieux et émouvant de la vie d'une créature humaine, c'est que son -auteur vient de faire un grand pas et s'est placé <span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">388</a></span> sur un terrain -assez élevé pour que sa personnalité s'y puisse détacher nettement.</p> - -<p>«M. Guy de Maupassant, qui a commencé comme élève de Zola, vient de -sortir de l'école.»</p> - -<hr class="small" /> - -<h2><a name="table_des_matieres" id="table_des_matieres"></a>TABLE</h2> - -<table summary="table_des_chapitres" border="0" cellspacing="6"> - <colgroup span="2"> - <col width="400" /> - <col width="100" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td class="tdltop"> </td> - <td class="tdrtop">Pages.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Une Vie.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_1">2</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Notes.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2">381</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Variantes d'après le texte du manuscrit de <i>Une Vie</i>.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3">382</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Opinion de la presse sur <i>Une Vie</i>.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_4">385</a></td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<hr class="small2" /> - -<div class="notelecteur"><a name="note_au_lecteur" id="note_au_lecteur"></a> - <h2>Au lecteur</h2> - - <p class="line">~~~~~</p> - - <p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité - la version originale.</p> - - <p>La table des matières a été ajoutée.</p> - - <p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures.</p> - - <p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="orthographe originale" >souris</ins> sur - le mot pour voir le texte original.</p> -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy de -Maupassant, V 5, by Guy de Maupassant - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAUPASSANT *** - -***** This file should be named 50144-h.htm or 50144-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/1/4/50144/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/50144-h/images/abeille.jpg b/old/50144-h/images/abeille.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 13ec29f..0000000 --- a/old/50144-h/images/abeille.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50144-h/images/cover.jpg b/old/50144-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a011ef3..0000000 --- a/old/50144-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
