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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 49005 ***
+
+L'ILLUSTRATION,
+JOURNAL UNIVERSEL,
+
+N° 75. Vol. III.--JEUDI 1er AOUT 1844.
+Bureaux, rue Richelieu, 60
+
+Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois, 16 f.--Un an, 30 f.
+Prix de chaque N°, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c.
+
+Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 f.--6 mois, 17 f.--Un an, 32 f.
+pour l'Étranger, -- 10 -- 20 -- 40
+
+
+Courrier de Paris. _Illuminations des Champs-Élysées._--Académie des
+Sciences. Histoire naturelle. Six Gravures.--Théâtres. Diegarias
+(Théâtre-Français); Satan (Vaudeville); le Miracle des Roses (Ambigu).
+_Une scène de Diegarias._--Le Tir fédéral de 1844. (Suite et fin.). _Vue
+extérieure du Stand: Vues extérieure et intérieure de la
+Cantine._--Maroc. (Suite.) _Murs de Tanger; Vue de Tanger; Costumes
+maures._--Histoire de la Semaine. _Portrait de M. Cunin-Gridaine,
+ministre du commerce et de l'agriculture; Distribution des récompenses
+faite par le roi aux Exposants de 1844, dans la salle des
+Maréchaux._--Projet d'un Hôpital nouveau, à Paris. _Une
+Gravure._--Exposition des Produits de l'industrie. Distribution des
+récompenses. _Portraits de douze membres du jury._--Bulletin
+bibliographique.--_Les Exposants heureux et les Exposants malheureux;
+Vol à main armée, Trois Caricatures par Cham._--Rébus.
+
+
+
+Courrier de Paris.
+
+Les fêtes de juillet, interrompues pendant deux anniversaires, ont été
+célébrées cette année avec éclat: la mort si fatale du duc d'Orléans
+avait causé cette interruption; il n'avait pas semblé convenable de
+donner le spectacle de réjouissances éclatantes et publiques si près
+d'une tombe. Et cependant, les trois jours anniversaires de la
+révolution de Juillet 1830 ne sont pas tous consacrés aux vives
+splendeurs d'une fête: la première de ces trois journées mémorables
+invite au recueillement et au culte des morts; ce jour-là, dès le matin,
+les églises sont tendues de deuil, les chants pieux retentissent;
+l'orgue y mêle sa voix plaintive et funèbre; l'église prie pour les
+citoyens qui ont succombé, les armes à la main, en prenant la défense
+des lois. Le second jour est le jour réservé à l'aumône: des secours à
+domicile sont distribués aux indigents et aux malades; il est juste que
+dans une solennité commémorative d'une révolution populaire on donne
+quelque chose aux souffrances du peuple. Le fait est donc louable en
+lui-même; on doit regretter seulement que les pouvoirs publics ne
+consacrent pas à cette bonne action une somme plus considérable. Ne
+pourrait-on pas, si la rigidité du budget s'oppose à de plus amples
+largesses, économiser sur les lampions et sur les fusées volantes, pour
+soulager plus d'infortunes ou doubler le bienfait? Si je ne me trompe,
+le sentiment que nous manifestons ici a été exprimé plus d'une fois, et
+s'est fait jour à la Chambre des députés: des voix sensées et
+philanthropiques ont fait entendre le voeu de cet honorable et utile
+emploi des fonds annuellement consacrés au souvenir de la révolution de
+Juillet. Et certes, quoiqu'on parle toujours de l'amour du peuple pour
+les lampions et les soleils tournants, ce n'est pas le peuple qui
+réclamerait contre cette sage destination des deniers publics. Le
+peuple, chaque jour, devient sérieux et rangé; il est bien loin de
+ressembler à ce populaire ignorant et frivole que les gouvernements
+passés amusaient par des pyrotechnies et par des jeux d'enfant. On peut
+s'en convaincre en voyant le calme, l'ordre, la tenue régulière et
+convenable qu'il apporte actuellement dans la célébration des solennités
+publiques.
+
+[Illustration: Fête de Juillet 1844.--Illuminations des Champs-Élysées.]
+
+La troisième journée, c'est-à-dire la journée du 29, a été, comme par le
+passé, la journée éclatante et joyeuse; on avait séché les pleurs donnés
+aux morts, pour ne plus penser qu'à la victoire conquise par leur
+courage et scellée de leur sang. Les lampions éclataient aux fenêtres
+des maisons et au fronton des édifices, les orchestres dispersés sur la
+surface des Champs-Élysées emplissaient l'air d'harmonie, le mât de
+cocagne s'élevait dans l'espace, les marchands forains et les jeux de
+toute sorte attiraient la foule par leurs bruits nombreux et variés;
+vers neuf heures du soir, les mille fantaisies d'un magnifique feu
+d'artifice ont enchanté la foule qui affluait de toutes parts en flots
+pressés; fusées, girandoles, feux de Bengale, gerbes étincelantes,
+prodigieux soleils, palais de flamme, rien n'y manquait: beaux et bons
+écus de France jetés au vent!
+
+L'illumination des Champs-Élysées a particulièrement étonné par son
+étendue et par son éclat, il faut avouer que cette magnifique promenade
+semble avoir été créée tout exprès pour servir à la pompe des fêtes
+nationales; c'est un spectacle vraiment magnifique que de voir cette
+immense avenue qui commence à la place Louis XV et aboutit à
+l'Arc-de-Triomphe par une route ascendante, de la voir, dis-je, hérissée
+de deux lignes de feux parallèles qui la sillonnent dans toute sa
+longueur, véritable et merveilleux palais de flamme. Placez-vous sur une
+des terrasses des Tuileries qui dominent l'espace immense, pour bien
+jouir de cette vue fantastique; la foule innombrable, les palais
+illuminés, les arcs de triomphe, les jets d'eau, les masses de verdure
+diversement éclairées par les feux qui les environnent et mêlent leur
+éclatante lumière à la splendeur du ciel: tout cela vous saisit, vous
+étonne, vous éblouit, et vous êtes tenté de croire aux magiciens et aux
+fées.
+
+Du reste, les Champs-Élysées accroissent leur importance et leur beauté
+de travaux et de richesses plus durables que ces merveilles de feux
+splendides qui s'allument et brillent le soir, pour s'éteindre au bout
+de quelques heures et disparaître; de jour en jour les Champs-Élysées
+s'enrichissent d'habitations élégantes; ce n'est plus cette immense
+solitude dont on se défiait encore il y a dix ans à peine, et où l'on
+n'osait guère s'aventurer à une heure un peu avancée de la nuit. Du côté
+qui côtoie le faubourg Saint-Honoré, les Champs-Élysées ont rejoint la
+ville par des rues nouvelles et des constructions dont le nombre
+augmente sans cesse. Paris, comme un assiégeant qui avance d'heure en
+heure dans sa conquête, a poussé jusqu'à cette dernière limite sa
+population et ses demeures.
+
+La partie qui s'adosse au cours de la Seine semblait, par sa position
+même, condamnée à un long abandon. De malheureuses tentatives faites, il
+y a quelque quinze ans, sur le terrain appelé quartier François 1er,
+semblaient confirmer cette espèce de prédestination fatale; mais voici
+qu'à son tour, ce côté, qui semblait jusqu'à présent maudit, se peuple
+et commence de meilleures destinées; la finance et l'aristocratie y
+jettent les premiers fondements de leurs maisons de plaisance; on peut
+voir déjà les vastes et élégantes murailles de plus d'une riche
+habitation sortir de dessous terre comme par enchantement: ici, c'est M.
+Mosselman qui fait élever un hôtel; là, M. de Morny; plus loin, madame
+la marquise de Praslin, et d'autres encore. Avant dix ans, ce côté des
+Champs-Élysées rivalisera avec celui qui lui fait face, et le désert de
+terrain en friche qu'il montre encore à l'oeil des passants sera peuplé
+de riantes villas. Chemin faisant, Paris pourrait bien alors donner la
+main à Passy et étreindre Auteuil lui-même dans ses vastes bras qui
+s'allongent d'année en année.
+
+C'est aux Champs-Élysées que M. Berlioz va donner le festival monstre
+dont il a publié lui-même le prospectus dans le feuilleton du _Journal
+des Débats_, ou plutôt à cette heure même où _l'Illustration_ paraît,
+c'est-à-dire aujourd'hui 1er août 1844, la grande voix de ce concert
+colossal retentit et fait tressaillir le double écho du faubourg
+Saint-Honoré et du faubourg Saint-Germain. M. Berlioz a enrégimenté pour
+cette gigantesque expédition musicale, sans précédent à Paris, tout ce
+que la ville a pu lui fournir d'artistes un peu en crédit et
+expérimentés, soit pour le chant, soit pour la partie instrumentale. Il
+va sans dire que cet immense corps d'armée dont le total s'élève, pour
+les chanteurs, à plus de deux cent cinquante voix, et pour les
+instrumentistes à un chiffre à peu près pareil, a pour généraux en chef
+les virtuoses les plus habiles et les plus renommés. C'est le vaste
+bâtiment élevé pour abriter l'exposition des produits de l'industrie que
+M. Berlioz a choisi pour champ de bataille. L'industrie, rentrée depuis
+un mois dans ses magasins et dans ses fabriques, a cédé la place à
+l'invasion musicale de M. Berlioz. _L'Illustration_ ne manquera pas de
+donner prochainement le bulletin authentique de cette campagne
+entreprise à grand renfort d'harmonie pour centre de bataille, et de
+mélodie à l'avant-garde.
+
+La police correctionnelle va gagner ses lettres de noblesse; on annonce
+qu'un grand seigneur du nom de Montmorency doit bientôt comparaître
+devant la sixième chambre. M. de Montmorency-Robecq, hâtons-nous de le
+dire, n'aura à s'expliquer avec la police correctionnelle que sur le
+fait de distribution d'écrits légitimistes et de portraits du
+prétendant; je crois même que la cour d'assises jouera aussi son rôle
+dans cette affaire, et que M. de Montmorency n'échappera à une
+juridiction que pour retomber dans l'autre. Ce n'est pas la première
+fois que le glorieux et vaillant sieur de Montmorency figure dans nos
+guerres politiques; témoin le vieux connétable des derniers Valois, et
+le jeune et infortuné vaincu du combat de Castelnaudary. On mourait un
+jour de bataille ou sur un illustre échafaud, en ce temps-là.
+Aujourd'hui on se bat avec la police correctionnelle et l'on se retire
+de la mêlée avec quinze jours de prison pour toute blessure, qu'on va
+faire panser dans une maison de santé; cela vaut-il bien la peine de
+s'appeler Montmorency?
+
+Mademoiselle Rachel a terminé ses représentations au Théâtre-Royal de
+Bruxelles. Chaque soirée a été pour elle un triomphe; or, mademoiselle
+Rachel a triomphé six fois, et ces six ovations se sont résumées en un
+total de 40,000 francs de recette. La ville de Bruxelles, dans son
+enthousiasme, voulait retenir mademoiselle Rachel à toute force, et lui
+demandait encore quelques coups de poignard et quelques imprécations
+pour achever de combler sa joie; peu s'en faut même qu'elle ne se soit
+jetée à la tête de ses chevaux pour arrêter la calèche de notre illustre
+tragédienne et l'empêcher de partir. Mais Bruxelles a eu beau faire,
+Lille, qui avait engagé mademoiselle Rachel, a été la plus forte;
+mademoiselle Rachel s'est mise en route pour y donner deux
+représentations, et tenir ainsi sa parole. On ne dit pas encore que
+Bruxelles ait mis sa milice sur pied pour aller revendiquer à Lille
+Roxane et Hermione, et, en cas de refus, établir devant ses murs un
+siège en règle. Mais tel a été l'enthousiasme de Bruxelles pendant le
+séjour de mademoiselle Rachel, et tel son désespoir en la voyant partir,
+que la nouvelle de ce coup de main de Bruxelles sur Lille pourrait bien
+nous arriver par le prochain télégraphe. Que deviendrait cependant le
+système de la paix _partout et toujours_?
+
+Les nourrissons des collèges de Paris sont dans la jubilation. Voici les
+vacances qui approchent; dans quinze jours, tous ces oiseaux
+gazouillants sortiront de leur cage et iront becqueter aux vitres de la
+maison paternelle, en poussant des cris joyeux. Heureux jour! et que ne
+sommes-nous encore au collège!
+
+En attendant que les vacances carillonnent définitivement l'heure du
+départ, et de la volée, toute la gent écolière agite à tours de bras le
+_Gradus_ et le _Conciones_, et, les poings dans les yeux ou se rongeant
+les ongles, sue sang et eau et se bat à outrance pour obtenir les
+honneurs du prix ou de l'accessit. De leur côté, MM. les professeurs
+jaugent les phrases, pèsent les substantifs, vannent les solécismes, les
+fautes de quantité et les barbarismes.--Il y a quelqu'un qui est plus
+écolier que l'écolier lui même à l'approche des vacances, et qui sent
+une joie plus incommensurable encore; cet écolier-là, c'est le maître.
+
+Certaines gens se plaignent beaucoup que l'indifférence nous gagne et
+qu'on arrive insensiblement à la tiédeur politique. Nous lisons
+cependant dans un journal: «L'autre jour, dans un café du pays latin,
+une discussion sur les affaires publiques s'engagea entre deux personnes
+d'opinions tout à fait opposées; l'une tenait pour l'opposition, l'autre
+pour le ministère. Après une discussion plus ou moins mal soutenue des
+deux parts, un des deux adversaires s'échauffa tellement qu'il lança à
+son interlocuteur un coup de poing qui le fit chanceler, il y eut un
+moment où on le crut mort sur la place.» Voilà un fait rassurant pour
+ceux qui craignent, comme nous le disions, l'indifférence en matière
+politique. Ce coup de poing-là leur annonce que les bonnes doctrines
+survivent quelque part et s'entretiennent.
+
+Odry, le fameux Odry, est devenu un personnage tout à fait fantastique.
+Il a plus de soixante-dix ans, et de temps en temps on le voit
+apparaître au théâtre des Variétés comme un revenant. Les mieux informés
+disent que ce n'est plus Odry, mais son ombre. Cependant, depuis huit
+jours, le bonhomme Odry donne des représentations qui attestent qu'il
+n'est pas mort du tout, et que c'est bien au véritable Odry, au sublime
+Bilboquet et à l'adorable madame Gibou que nous avons encore affaire.
+Les grands hommes comme Odry finissent par être enterrés, mais ils ne
+meurent jamais.
+
+
+
+Académie des Sciences.
+
+COMPTE RENDU DES TRAVAUX PENDANT LE DERNIER
+TRIMESTRE DE 1843 ET LE PREMIER TRIMESTRE DE 1844.
+(Voir t. III, p. 218.)
+
+HISTOIRE NATURELLE.
+
+_Sur la tendance des tiges vers la lumière_, par M. Payer.--On sait que
+la tige d'une jeune plante placée dans un lieu où la lumière n'arrive
+que d'un côté s'infléchit généralement vers le point le plus éclairé. M.
+Payer a cherché à reconnaître si cet effet était dû à la lumière blanche
+ou à quelques-uns des rayons qui la composent, il a donc éclairé de
+jeunes liges de cresson alénois (_Lepidium salivum_) avec des verres
+colorés, et s'est assuré que tous les verres qui ne laissaient passer
+que des rayons rouge orangé, jaune et vert ne produisaient aucune
+inflexion sur la tige, tandis que les rayons bleu, indigo ou violet
+produisaient cette inflexion. Les expériences n'étaient que provisoires:
+en effet, les physiciens savent, que les verres rouges, par exemple,
+laissent passer avec le rayon rouge une petite quantité de lumière
+orangée, jaune ou verte. Les verres rouges des vitraux des vieilles
+cathédrales sont les seuls qui ne laissent passer que le rayon rouge
+sans mélange: on s'assure de cette vérité en recevant sur un prisme la
+lumière qui a traversé un de ces verres, et on reconnaît qu'elle est du
+nouveau décomposée par ce prisme, ce qui prouve quelle n'était pas
+simple, mais composée de plusieurs couleurs élémentaires. Ainsi, comme
+nous l'avons dit, le rouge est souvent mêlé d'orangé, de jaune et de
+vert. Pour écarter ces causes d'erreur, M Payer plaça ses plantes dans
+les diverses portions d'un spectre solaire, obtenu en faisant passer la
+lumière à travers un prisme, et il vérifia de nouveau que les couleurs
+rouge, orangé, jaune et vert n'agissaient point sur les tiges, qui
+étaient surtout influencées par le bleu et le violet. Le résultat est
+intéressant, parce que ce sont précisément les mêmes rayons qui sont
+doués de propriétés chimiques, telles que de bleuir le chlorure
+d'argent, de noircir le nitrate d'argent, etc., etc.
+
+_Nouvelle espère de Seps supposé être le Jaculus des anciens_, par M.
+Guyon.--Sous le nom de zureig, les Arabes désignent un lézard dont les
+mouvements sont si rapides que les Arabes prétendent qu'il traverse
+l'air comme un dard. Desfontaines raconte que l'un deux s'étant caché
+sous une pierre, il la fit lever: à l'instant l'animal s'élança et
+traversa l'espace de douze à quinze pas avec une telle rapidité, que
+Desfontaines le prit pour un serpent. M Guyon s'est procuré l'animal
+vivant: c'est un saurien du genre _Seps._ Il confirme tout ce qu'on a
+dit de la rapidité extrême de ses mouvements; toutefois il ne l'a pas
+encore vu s'élancer, mais seulement courir. Cet animal est probablement
+le _jaculus_ des anciens.
+
+_Recherches anatomiques et physiologiques sur quelques végétaux
+monocotylés_, par M. de Mirbel.--Les botanistes sont depuis longtemps
+divisés sur la théorie de l'accroissement en diamètre des végétaux
+ligneux, c'est-à-dire des arbres en général et de ceux de nos climats en
+particulier. On sait, en effet, que ce mode d'accroissement est tout à
+fait différent dans les grands végétaux des pays chauds, tels que les
+palmiers, les cocotiers, les fougères en arbre, et dans les chênes, les
+hêtres et les frênes de nos forêts. Les botanistes avaient jusqu'ici
+porté principalement leur attention sur nos végétaux indigènes, où
+chacun est à même de varier et vérifier leurs expériences, et dont la
+structure anatomique est infiniment mieux connue que celle des plantes
+exotiques qui ne peuvent vivre que dans les grandes serres de nos
+établissements publics.
+
+Si l'on coupe transversalement un tronc ou une branche d'arbre européen,
+on remarque qu'il se compose de couches concentriques dont la moelle
+occupe le rentre. Le nombre de ces couches est égal au nombre d'années
+que l'arbre ou la branche ont vécu. Les couches se composent de tissu
+cellulaire et de tubes ou vaisseaux. On voit aussi des rayons allant du
+centre à la circonférence de l'arbre: ce sent les rayons médullaires,
+uniquement formés de tissu cellulaire. Comment se forment ces courbes
+annuelles de bois? Suivant les anciens physiologistes, un liquide appelé
+cambium s'épanche entre l'écorce et le bois; ce liquide s'organise, des
+cellules s'y développent d'abord; ces cellules s'allongent ensuite en
+vaisseaux dont la réunion forme des fibres qui montent vers les
+bourgeons, pénètrent dans le pétiole des feuilles et s'épanouissent dans
+leur limbe. Cette théorie fut vivement attaquée par Goethe,
+Dupetit-Thouars. Lindley, et, dans ces derniers temps, par M. Charles
+Gaudichaud. Ceux-ci, assimilant un bourgeon qui se développe à une
+plante qui germe, ne voient dans les nouvelles couches de bois que la
+réunion des rances de tous les bourgeons qui donnent naissance aux
+branches de l'arbre. La réunion de ces racines, jointe aux rayons
+médullaires, forme la couche annuelle de bois. Ainsi, un arbre est une
+réunion de végétaux implantés sur son tronc et sur ses branches, au lieu
+d'être fixés dans le sol.
+
+La discussion avait pour objet les arbres de nos climats; mais M. de
+Mirbel pensa qu'il jetterait une vive lumière sur la question en
+étudiant le mode d'accroissement des dattiers.
+
+Il se rendit donc en Algérie. A son grand étonnement, il trouva que ces
+arbres étaient devenus extrêmement rares; la plupart avaient été abattus
+depuis la conquête sans aucun motif d'utilité; enfin, après plusieurs
+semaines d'attente, au moment où il commençait à désespérer du succès de
+son voyage, un colon, M. de Vialar, mit généreusement à sa disposition
+un dattier, le seul qu'il possédât. Il n'en est pas moins à regretter
+que le savant auteur du mémoire sur la distribution géographique des
+végétaux phanérogames de l'ancien monde ne se soit pas dirigé vers Nice
+au lieu de s'embarquer à Toulon. Entre Gênes et Vintimille, il eût
+trouvé le petit village de la Bordighiera, dont tous les habitants
+vivent de la culture des dattiers. Ils en vendent les palmes aux prêtres
+de Rome pour les cérémonies du dimanche des Rameaux et aux juifs
+d'Amsterdam pour la fête des tabernacles. Là, sur une longueur de cinq
+kilomètres environ, le palmier est l'arbre le plus commun du pays. On le
+trouve de tout âge et de toutes les grandeurs, tantôt herbacé et aligné
+dans les plates-bandes des jardins, comme les cardons de nos potagers,
+tantôt formant de petites forêts dont les cimes en parasol
+s'épanouissent à quinze ou vingt mètres au-dessus du sol. Les habitants,
+faisant commerce de ces arbres, ne refusent point de les vendre; et nous
+croyons devoir signaler cette localité aux botanistes qui voudraient sa
+livrer à des recherches sur la structure ou le développement de ces
+arbres.
+
+En possession d'un palmier de dix-huit mètres de haut, M. de Mirbel en
+fit l'anatomie avec le plus grand soin. Il contrôla toutes les
+assertions émises par Desfontaines, Moldenhawer, Mohl et Meneghini, sur
+la structure de ces végétaux. Nous n'entrerons pas dans le détail de ces
+observations délicates que le savant académicien a exposées avec sa
+lucidité habituelle. Nous ne saurions les donner ici, elles supposent
+une connaissance approfondie de la structure des arbres exotiques et
+celle de toutes les opinions émises sur ce sujet. Nous nous arrêterons à
+un seul point, celui qui divise les physiologistes à l'égard des arbres
+de nos climats. Dans le dattier, M. Mirbel a remarqué que la partie
+supérieure des filets qui constituent le bois du palmier et qui
+communiquent avec les feuilles est très-jeune en comparaison de la
+partie inférieure. Sans s'expliquer sur le point de départ de ces
+filets, il croit pouvoir conclure du fait précédent qu'ils croissent de
+bas en haut et montent du tronc sur les feuilles. La conséquence que
+l'auteur tire de cette observation est directement contraire à celle qui
+est actuellement soutenue par M. Gaudichaud. Si elle se trouve vraie
+pour les dattiers, il est probable qu'elle sera vraie aussi pour les
+chênes et pour les ormes, car la nature procède toujours par des lois
+générales. Mais peu de botanistes et à plus forte raison aucun amateur
+ne peut vérifier ces assertions, car les dattiers sont rares en Europe;
+nous ferons donc connaître, d'après les expériences de M. Gaudichaud,
+comment chacun peut se convaincre que la couche annuelle du bois est
+formée par des fibres, véritables racines, qui descendent des feuilles
+tout le long du tronc. Sans doute il est fâcheux que nous ne puissions
+pas, comme l'a fait M. Gaudichaud, combattre M. de Mirbel par les
+exemples mêmes qu'il a choisis; mais nous l'avons dit, nous serions
+inintelligible, et il faudrait nous croire sur parole. Les exemples, au
+contraire, que nous allons donner, tout le monde peut s'assurer de leur
+réalité par les expériences les plus nettes et les plus faciles. Ils
+sont empruntés à la dernière note lue par M. Gaudichaud, le 27 mai 1844,
+en réponse aux idées émises par M. de Mirbel.
+
+Si l'on enlève circulairement un anneau de l'écorce d'un arbre ou d'une
+branche et qu'on les laisse végéter, on verra qu'il se forme un
+bourrelet circulaire au bord supérieur de la plaie. Si l'on exécute la
+même opération sur les branches tombantes d'un saule pleureur ou d'un
+frêne parasol (fig. 1) le bourrelet se forme au bord inférieur de la
+plaie. Ainsi donc l'enlèvement d'un anneau circulaire d'écorce a pour
+effet la formation d'un bourrelet sur le bord de la plaie qui correspond
+aux branches, tandis qu'il ne se forme pas de bourrelet sur le bord qui
+correspond aux racines. Il y a plus, toute la portion du trou ou de la
+branche qui est au-dessus de l'anneau continue à grossir; celle qui se
+trouve dessous de l'anneau ne grossit pas sensiblement. Dans l'ancienne
+doctrine, on attribuait ce bourrelet à l'accumulation du cambium qui ne
+pouvait franchir l'espace dénudé d'écorce; mais il suffit de faire
+l'expérience au printemps pour s'assurer que ce bourrelet se compose de
+fibres entrelacées et pelotonnées sur elles-mêmes. Mais, dira-t-on, ces
+fibres sont du cambium organisé transformé en vaisseaux. L'expérience
+suivante répond à cette objection. Enlevez, comme l'a fait M.
+Gaudichaud, deux anneaux d'écorce circulaires et laissez entre ces deux
+anneaux un cylindre d'écorce portant un bourgeon (fig. 2), vous verrez
+en enlevant ce cylindre, peu de temps après que le bourgeon se sera
+allongé en forme de franche, un faisceau de fibres partant de la base du
+bourgeon s'étalant à droite et à gauche et se dirigeant en bas; arrivées
+à la portion où l'écorce manque, ces fibres se contournent, se
+tortillent sur elles-mêmes, et donnent naissance au bourrelet dont nous
+avons parlé. Ce qui est vrai des branches l'est aussi des racines de
+l'arbre. La racine d'un peuplier (fig. 4) fut à moitié divisée à l'aide
+d'un trait rie scie par M. Gaudichaud; l'arbre ayant été agité par le
+vent, la racine se fendit dans le sens de sa longueur, et les deux
+fragments s'écartèrent l'un de l'autre. Les racines des bourgeons
+trouvant le chemin coupé, se détournèrent comme un fleuve dont le lit
+serait barré, descendirent le long de la fente, puis s'étalèrent de
+nouveau après avoir contourné l'obstacle qui s'opposait à leur passage.
+De l'autre côté de la racine était un second trait de scie; mais
+l'action du vent, qui avait écarté les bords du trait de scie que nous
+avons figuré, avait rapproché ceux du trait de scie que nous ne voyons
+pas, et les racines des bourgeons avaient franchi cette solution de
+continuité et formaient une espèce de pont qui la recouvrait. Si, à
+l'imitation de M. Gaudichaud, vous enlevez une bande d'écorce contournée
+en hélice (fig. 5) autour d'une branche, vous verrez les racines des
+bourgeons descendre en suivant le lit que vous leur aurez tracé et
+décrire une hélice autour de la branche; de même que les racines d'un
+arbre introduites dans une conduite d'eau suivront toutes les sinuosités
+de cette conduite. Cette expérience est importante; en effet, si les
+racines dont nous parlons n'étaient que des fibres développées entre le
+bois et l'écorce et montant vers le bourgeon, il n'y a aucune raison
+pour qu'elles se contournent en hélice avec la bande d'écorce qui les
+dirige: elles resteraient longitudinales et parallèles à l'axe de
+l'arbre comme dans l'état normal.
+
+Mais, dira-t-on, dans toutes ces expériences, les fibres issues de la
+base du bourgeon descendent comme des racines qui s'enfoncent dans le
+sol; mais est-il vrai d'une manière absolue qu'elles ne puissent jamais
+monter pour contribuer à l'accroissement d'une portion du végétal
+quelles ne sauraient atteindre sans cela? L'expérience suivante de M.
+Gaudichaud répond à cette objection. Sur une branche d'arbre (fig. 3),
+il a isolé une languette d'écorce de telle façon qu'elle ne communiquait
+avec le reste que par sa partie inférieure; ainsi donc, si elle avait le
+pouvoir d'attribuer les fibres descendantes, celles-ci seraient
+recourbées de bas en haut pour se répandre entre elle et le bois. La
+fig. 4 montre que cela n'eut point lieu; les fibres provenant des
+bourgeons supérieurs contournèrent la solution de continuité, se
+rejoignirent au-dessous d'elle, et continuèrent à descendre; aucune
+d'elles ne remonta pour contribuer à l'accroissement ou épaisseur de la
+portion de branche qui était recouverte par la languette isolée.
+
+L'assimilation de ces fibres à des racines a dû trouver parmi les
+naturalistes un certain nombre d'incrédules. En effet, il répugne au
+premier abord de regarder un tronc d'arbre comme formé en majeure partie
+des racines des bourgeons, qui de toutes les branches descendent pour
+gagner le sol; mais M. Gaudichaud a levé ces doutes par une expérience
+décisive. Il existe un arbre dont on a voulu employer la feuille pour
+remplacer celle du mûrier: c'est le _Mactura auvantiara._ Prenez une
+portion de branche de cet arbre, fichez-la en terre, et vous verrez
+bientôt des bourgeons se développer entre l'écorce et le bois; en même
+temps des racines sortiront le l'extrémité enfoncée dans la terre. Si
+vous enlevez l'écorce, vous apercevrez (fig. 6) un faisceau de fibres
+partir de la base du bourgeon, descendre le long de la bouture et sortir
+à son extrémité inférieure sous forme de racine. On pourrait citer
+encore un grand nombre d'expériences du même genre, mais il suffit
+presque de rappeler la pratique habituelle des jardiniers. Ils savent
+qu'une bouture ne prend jamais racine si elle n'est pourvue d'un oeil,
+c'est-à-dire d'un bourgeon. Comment en serait-il autrement, puisque
+c'est ce bourgeon même qui émet des racines qui s'enfoncent dans le sol?
+
+[Illustration: Fig. 1.]
+
+[Illustration: Fig. 2.]
+
+[Illustration: Fig. 3.]
+
+[Illustration: Fig. 4.]
+
+[Illustration: Fig. 5.]
+
+[Illustration: Fig. 6.]
+
+Je m'arrête, non que le sujet soit épuisé, mais dans la crainte de
+fatiguer le lecteur, car il y a autant encore un grand nombre
+d'arguments à faire valoir, sans parler des puissants motifs empruntés à
+l'analogie.
+
+Quelle différence y a-t-il, je vous prie, entre un jeune rameau d'arbre
+chargé de feuilles de fleurs ou de fruits, et une plante herbacée, fixée
+au sol et portant aussi des feuilles, des fleurs ou des fruits? Aucune,
+si de n'est que l'une a des racines apparentes qui s'enfoncent dans la
+terre, celles du rameau ne le sont point, parce qu'elles se mêlent et se
+confondent avec les racines de tous les autres rameaux qui descendent le
+long des branches et du tronc, elles n'en existent pas moins sous
+l'écorce. Lorsque Goethe étudia les plantes, son coup d'oeil d'aigle
+saisit immédiatement ce rapport, et il le signala. Sa confiance en la
+généralité et la simplicité des moyens employés par la nature ne le
+trompa pas, cette démonstration lui suffisait: mais on conçoit que des
+esprits plus difficiles et moins synthétiques aient attendu pour se
+décider, les preuves matérielles et décisives fournies successivement
+par Aubert, Dupetit-Thouars, Lindley et M Ch. Gaudichaud.
+
+
+
+Théâtres.
+
+
+_Diegarias_, drame en cinq actes et en vers, de M. Victor Séjour
+(Théâtre-Français); _Satan ou le Diable à Paris_, vaudeville en cinq
+actes (Théâtre du Vaudeville); _le Miracle des Roses_, drame en dix-sept
+tableaux (Ambigu-Comique).
+
+Diegarias est premier ministre du roi Henri de Castille, ministre tout
+puissant; son crédit et son autorité sont sans bornes, il est vrai que
+ce roi est admirablement préparé pour abandonner à son ministre cette
+autorité suprême; c'est un voluptueux qui ne tient qu'à une chose, à
+toujours avoir de l'argent pour mener bonne vie et courre le cerf. Or
+Diegarias contente ce goût financier, et tout est dit, Henri lui
+abandonne le char de l'État et laisse flotter les rênes.
+
+Diegarias serait donc un homme et un premier ministre parfaitement
+heureux, s'il ne lui arrivait pas ce qui suit.
+
+Son premier malheur est d'avoir une fille qui se laisse séduire par un
+vaurien de la cour. Ce drôle se nommé don Juan. Sous prétexte d'un
+mariage secret, il s'est moqué de la belle Inès; le valet de don Juan,
+déguisé en prêtre, a donné la bénédiction nuptiale, ce guet-apens est
+renouvelé de l'_Eugénie_ de Beaumarchais et de beaucoup d'autres drames.
+
+Diegarias ne se doute encore de rien: mais patience, cela viendra. Il
+garde une rancune héréditaire à don Juan, et cette rancune le met sur
+les traces du déshonneur d'Inès. Voici comment: «Je veux me venger de
+don Juan et le faire pendre, dit-il un jour à sa fille, pour me payer
+d'un outrage que j'ai reçu autrefois de son père.--Ne le tuez pas,
+s'écrie Inès, je suis sa femme!» De là à découvrir que ce mariage n'est
+qu'un mariage pour rire, il n'y a pas loin. Une lettre insolente, écrite
+par don Juan à un vaurien de son espèce, suffit pour faire cette grande
+découverte; don Juan y raille la pauvre Inès de sa crédulité.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire qu'Inès se désespère; cela est dans son
+rôle. Quant à Diegarias, il surprend don Juan et lui laisse
+l'alternative d'épouser Inès, ou d'être immédiatement poignardé par un
+sbire. Cette proposition sent son mélodrame d'une lieue. Don Juan prend
+l'air fanfaron et dit:
+
+«J'aime mieux mourir!» Toutefois Diegarias fait une sage réflexion, à
+savoir qu'il est plus convenable pour un premier ministre de punir le
+criminel légalement que de l'assassiner, et, sur ce point, j'approuve
+fort monseigneur Diegarias.
+
+Il en réfère donc au roi et lui demande justice. Henri, qui n'aime pas
+don Juan et même le soupçonne de trahison contre sa royale personne,
+Henri fait arrêter Don Juan, et prononce contre lui une sentence de mort
+pour crime de faux et subornation.
+
+Diegarias croit tenir sa vengeance; mais bien fou est qui s'y fie. En un
+clin d'oeil sa fortune prend une face nouvelle: Diegarias, en effet,
+n'est pas Diegarias, mais un certain juif nomme Jacob Eliacini; c'est
+sous ce nom que naguère, surpris par le père de don Juan dans une
+aventure amoureuse, il a été battu de verges par son ordre et de la main
+de ses valets. De là sa grande rancune contre le fils, et vraiment il y
+a de quoi. Comment, depuis cette avanie, est-il devenu premier ministre?
+je n'en sais rien; toujours est-il que personne ne soupçonne le juif
+sous le manteau du premier ministre. Quand je dis personne, je me
+trompe; un certain sbire que Diegarias a employé plus d'une fois à des
+services secrets, a surpris le fin mot de cette aventure, Diegarias a
+précisément la sottise de le mécontenter, et voilà notre gueux qui va
+tout conter à don Juan, Cette indiscrétion arrive bien a propos pour
+lui, et, en effet, quand le roi presse le séducteur de réparer l'honneur
+de Diegarias en épousant sérieusement Inès; «Je ne peux pas épouser la
+fille d'un juif,» répond-il effrontément.
+
+«Quoi! un juif?» s'écrie-t-on de tous côtés; et la cour et le roi
+reculent d'horreur, et don Juan ne se sent pas de joie; Diegarias a beau
+rappeler au roi ses services passés, il n'en obtient rien; Henri le
+repousse et le chasse ignominieusement.
+
+Diegarias s'est retiré avec Inès dans une sombre demeure. Là, il vit
+avec son ressentiment, et cherche comment il pourra prendre sa revanche
+contre don Juan et contre le roi. L'occasion ne se fait pas attendre, le
+roi est besogneux, comme on sait: l'habileté de Diegarias pouvait seule
+pourvoir à ses dépenses folles. Maintenant que Diegarias n'est plus là.
+Sa Majesté ne sait à quels écus se vouer; il s'en vient donc trouver
+secrètement Diegarias. «Donne-moi de l'argent, dit-il.--Oui, répond
+l'autre, à condition que tu feras exécuter don Juan à mort.--Eh bien,
+soit!» dit le roi. Excellent prince!
+
+Voici donc maître Diegarias assuré du côté de don Juan; il ne lui reste
+qu'à châtier le roi; et, pour se donner cette joie, notre ministre déchu
+se fait complice et chef de la conspiration ourdie d'abord par don Juan.
+Décapiter don Juan, détrôner le toi, ô volupté!
+
+Mais Diegarias n'aura pas ce bonheur, ou du moins il ne l'aura qu'à
+demi: Inès, n'écoutant que son amour, gagne le geôlier, et fait évader
+don Juan de sa prison; il est vrai qu'on l'arrête au détour de la rue,
+et que le bourreau s'en empare. Don Juan n'est plus! grande joie pour
+Diegarias, grand désespoir pour Inès. Il ne manque qu'un plaisir à la
+satisfaction de Diegarias; si la conspiration réussissait, quel
+agrément! Elle a l'air de réussir un moment, en effet, mais elle n'en a
+que l'air. Diegarias est pris dans ses propres pièges, et n'a plus
+d'autre moyen d'en finir que de mourir de douleur sur le corps inanimé
+de sa fille Inès, qui vient de s'empoisonner.
+
+Il y a donc trois morts dans ce drame, sur quatre personnages, n'est-ce
+pas du luxe?
+
+L'auteur, M. Victor Séjour, est un jeune homme de vingt cinq ans. Il est
+juste d'attribuer au goût et à l'inexpérience de la jeunesse le fond
+mélodramatique de son ouvrage, les emprunts faits aux devanciers,
+l'exécution incomplète des caractères; mais ce qu'il faut accepter comme
+signe d'un talent précoce et d'un bon avenir, c'est un style souvent
+net, énergique et concis, des sentiments exprimés avec sensibilité ou
+avec vigueur, et deux ou trois situations dramatiques. Que peut-on
+demander de plus pour un début, ou plutôt pour un coup d'essai, comme
+l'a dit Beauvallet, qui est venu nommer l'auteur au milieu des
+applaudissements? Ajoutons que ce même Beauvallet a bien joué le rôle de
+Diegarias et que madame Mélingue a donné à l'amour et au malheur d'Inès
+plus d'un accent du coeur et plus d'un vif élan.
+
+--Satan n'est pas si diable que l'affiche du théâtre du Vaudeville veut
+bien le dire; d'abord, loin d'avoir le pied fourchu et de sentir le
+soufre, il a le pied mignon et répand partout où il passe un parfum de
+jolie femme, ce que Leporello appelle si éloquemment _odore di femina_.
+Ce prétendu Satan est, en effet, une charmante et riche héritière qui
+aime Fernand de Mauléon, un très brave et très-aimable cavalier, et qui
+s'attache à le sauver des pièges que de faux amis sèment sur ses pas;
+ainsi elle l'arrache aux séductions d'une coquette qu'il est près
+d'épouser, à sa ruine qu'un escroc est sur le point d'accomplir en lui
+enlevant sa fortune, à tous les périls, en un mot, qui accompagnent la
+vie d'un jeune homme confiant et amoureux du plaisir. Et quand Satan a
+fait tous ces miracles, il se dépouille de toutes ses apparences
+diaboliques, et Fernand de Mauléon, désensorcelé, trouve en lui une
+adorable femme qu'il épouse avec trois ou quatre millions de dot; on ne
+se marie pas à moins au Vaudeville, et surtout pour peu que le diable
+s'en mêle.
+
+[Illustration: Théâtre-Français.--_Diegarias_ 5e acte.--Diegarias,
+Beauvallet; le roi, Maillarü; l'inquisiteur, Marius; Inès, madame
+Mélingue.]
+
+Le rôle de Satan est très-agréablement joué par madame Doche. Quant à la
+pièce en elle-même, elle est variée par des incidents nombreux et
+intéressants qui ont fait le succès. Les auteurs sont MM. Clairville et
+Damarin.
+
+--Elisabeth de Hongrie est l'héroïne du drame à grand fracas que
+l'Ambigu-Comique sert depuis quelques jours à ses gourmets, sous le
+titre de _Miracle des Roses._--On lit dans la légende que la pieuse
+Elisabeth allant distribuer du pain aux pauvres, ce pain, par une grâce
+particulière de Dieu, se trouva changé en roses. Les pauvres durent, ce
+jour-là, trouver le miracle peu nourrissant, mais Elisabeth y vit une
+marque spéciale de la protection du ciel.
+
+À l'Ambigu-Comique, le miracle ne s'opère qu'après des événements de
+toutes sortes: batailles et croisades, usurpation et détrônement,
+lépreux errant, incendie, enfant affamé, inondation, mort, résurrection,
+tout ce qui constitue, en un mot, un mélodrame complet. C'est au moment
+où le tyran, persécuteur d'Élisabeth, croit la surprendre portant des
+vivres à un proscrit, contrairement à la loi, que l'ange qui protège
+Elisabeth change les vivres en bouquets de roses. Et ainsi le tyran a un
+pied de nez, sans compter que la vertu finit par triompher du scélérat
+et l'envoie _ad patres._
+
+Vers, prose, ange, démon, costumes et décors splendides, rien ne manque
+à cette production de MM. Hostein et Antony Béraud.
+
+
+
+Le Tir fédéral de 1844.
+
+(Voir t. III, p. 327, la première partie de la lettre de notre
+correspondant.)
+
+[Illustration: Le Stand.--Vue extérieure.]
+
+Bâle, 12 juillet 1844.
+
+A l'heure fixée, c'est-à-dire à six heures du matin, le lundi 1er
+juillet, malgré ma fatigue de la veille, j'étais au stand.
+
+Plus de dix mille personnes m'y avaient précédé. Quel mouvement, quel
+bruit, dans l'intérieur de cette immense salle! Avec quelle impatience
+les carabiniers qui occupaient les soixante-douze stalles du stand
+attendaient le signal de l'ouverture du tir! Dès que ce signal fut
+donné, soixante-douze coups de canon partiront à la fois... La fête est
+commencée. Elle durera huit jours sans interruption.
+
+[Illustration: Tir fédéral.--Vue Extérieure de la grande cantine.]
+
+[Illustration: Tir fédéral.--Vue Intérieure de la grande cantine.]
+
+Mes dessins vous ont montré l'extérieur et l'intérieur du _stand_, je
+vous ai évalué en chiffres sa longueur, sa largeur et sa hauteur.
+Toutefois quelques détails sont encore nécessaires pour faire bien
+comprendre à vos lecteurs les mystères du tir fédéral.
+
+Le _stand_ bâlois renfermait, assure-t-on, deux mille deux cents
+compartiments, dans lesquels des chargeurs sont continuellement occupés
+à remplir de poudre, de bourre et de balles les carabines des tireurs.
+Mais on n'y comptait que soixante-douze stalles ou places destinées à
+ces derniers Les soixante-douze stalles correspondaient à autant de
+cibles placées à une distance de trois cents pas. Au service de chaque
+cible est attaché un marqueur chargé de vérifier les coups. Un fossé de
+trois mètres de profondeur, établi devant le front des cibles et sur
+toute leur longueur, sert d'abri aux marqueurs, et permet aux membres du
+comité de surveillance de circuler librement et sans danger d'une cible
+à l'autre. Et n'allez pas croire que de ce mouvement immense puisse
+naître quelque confusion, ou bien qu'il y ait quelque danger pour la vie
+des marqueurs. Chaque cible est pourvue d'une sonnette communiquant avec
+la stalle correspondante; le tireur, avant de faire feu, donne un coup
+de sonnette pour avertir le marqueur, qui, grâce à cette précaution, a
+le temps de se mettre à l'abri. En outre, comme les balles pourraient,
+par la plus légère déviation, atteindre les cibles voisines et leurs
+marqueurs, on a paré à tout inconvénient ou danger, en pratiquant à
+distance, entre le front des stalles et celui des cibles, deux cloisons
+en planches, percées d'autant de petites ouvertures qu'il y a de cibles;
+et cela en regard de ces dernières et de leurs stalles respectives.
+
+De temps en temps vous entendez de bruyants bravos; ils annoncent qu'un
+habile carabinier a touché le but; ses camarades s'emparent de lui,
+l'élèvent sur leurs épaules et le promènent en triomphe; chaque bon coup
+vaut au tireur une carte qu'il s'empresse d'attacher à son chapeau et
+qui ne quitte plus sa coiffure pendant toute la durée du tir; le tir est
+à peine ouvert, et vous voyez déjà circuler un grand nombre de
+confédérés portant les marques multipliées de leurs victoires.
+
+Il y a deux espèces de cible. Les cibles _ordinaires_ (72 à Bâle) et les
+cibles fédérales, appelées _bonnes cibles_ (7), auxquelles sont affectés
+les prix d'honneur. Au milieu d'un rond noir assez grand est tracé un
+autre rond de la circonférence d'une pièce de 5 francs. Loger une balle
+dans ce petit espace, c'est faire un carton. Tout citoyen suisse âgé de
+seize ans peut se faire recevoir membre de la société fédérale, et avoir
+ainsi le droit de tirer soit sur les cibles ordinaires, soit sur les
+bonnes cibles. Sur les cibles ordinaires, chaque carabinier peut tirer
+autant de coups qu'il veut moyennant une mise de 2 batz ou 30 centimes.
+La charge est en outre à ses frais. Un certain nombre de cartons donne
+droit à un prix. Mais les règlements sont faits de telle sorte qu'il
+n'est pas tenu compte des coups manqués. Ainsi le tireur qui sur vingt
+coups tirés a fait vingt cartons en une heure, obtient une récompense
+égale à celui qui, pour arriver à un pareil résultat, a tiré cinq cents
+coups en huit jours. Sur les cibles ordinaires, la persévérance a donc
+plus de chances que l'adresse, et le tireur malhabile qui a assez
+d'argent pour tirer continuellement pendant toute la durée du tir est
+certain de pouvoir lutter avantageusement avec le meilleur carabinier,
+moins favorisé que lui par la fortune.
+
+Aussi qu'est-il arrivé? un original de la Grande-Bretagne, nommé lord
+Vernon, conçut, il y a quelques années, le désir de remporter le premier
+prix d'honneur à un tir fédéral. Pour satisfaire ce caprice, aucun
+sacrifice ne lui a coûté, il a renoncé à sa patrie et s'est, dit-on,
+fait naturaliser Genevois. Toute l'année il s'exerce à tirer la
+carabine. A Bâle, il avait dix chargeurs habiles qui ne se reposaient
+pas un seul instant. Il tirait du matin au soir sans trêve ni repos. A
+défaut du prix d'honneur, qui dépend plus du hasard que de l'adresse des
+tireurs, il ambitionnait la gloire de faire le plus grand nombre de
+cartons. Nul citoyen suisse ne possédait une fortune suffisante pour
+soutenir une lutte si coûteuse. Le rival le plus habile de ce _fou_
+d'orgueil était un Apenzellois nommé Bænzinger. Ses compatriotes ont
+aussitôt ouvert une souscription qui pût lui permettre de tirer autant
+de coups qu'il voudrait. Lord Vernon a été vaincu. Il n'a fait que 299
+cartons; Bænzinger en comptait 320.
+
+Le prix d'honneur, vous ai-je dit, dépend plus du hasard que de
+l'adresse des tireurs. Cela n'est malheureusement que trop vrai. Il se
+donne en effet au carabinier qui a logé sa balle le plus près possible
+du centre de la première des bonnes cibles, appelée la cible de la
+_patrie_. Or, chaque concurrent ne peut tirer à chacune des bonnes
+cibles qu'un seul coup. Ce n'est donc pas le plus adroit, mais le plus
+heureux qui l'emporte. Ces inconvénients que je vous signale, les
+Suisses les reconnaissent aussi bien que les étrangers. Leurs journaux
+eux-mêmes les ont signalés, et M. l'ingénieur Wild a renouvelé, dans la
+séance générale, une proposition qu'il avait déjà faite à Coire, et qui
+a pour but d'apporter un remède au mal. «M. le colonel Hübnerwade, de
+Lenzbourg, écrivait tout récemment le _Courrier suisse_, a obtenu, par
+exemple, le premier prix pour un heureux coup; il est le roi officiel du
+tir, mais au fond personne ne le regarde comme tel. Dans sa réponse aux
+paroles qui lui ont été adressées, le colonel a franchement confessé
+qu'il n'était pas un adroit tireur; mais que le prix n'était pas tombé
+en de mauvaises mains, et que depuis la révolution française, il avait
+loyalement servi sa patrie en toute circonstance. Chacun a reconnu dans
+son langage un homme digne et brave, qui saura apprécier et conserver le
+précieux don de la ville de Bâle. Mais on se demandait en même temps: Où
+est Bænzinger, Bænzinger, le roi véritable des tireurs suisses, qui
+pourrait décorer son chapeau de plus de 330 cartons, et qui, pour prix
+de cette adresse, recevra quelques caisses de cigares!»
+
+Pendant huit jours, depuis le matin jusqu'au soir, le stand ne désemplit
+pas, si ce n'est à l'heure du dîner. Les mêmes scènes s'y renouvellent
+sans cesse. On a calculé qu'il s'y est tiré un coup de carabine par
+seconde, c'est-à-dire, à dix heures par jour, environ 232,000 coups.
+Aussi, malgré ses énormes dépenses pour les préparatifs de la fête, le
+comité a-t-il fait une assez bonne spéculation, ces 232,000 coups à 30
+centimes représentant un capital de 73,600 francs, sans compter les
+coups des bonnes cibles, qui étaient payés 3 fr.
+
+Sortons donc du stand, où nous avons tout vu, et promenons-nous dans
+l'enceinte, entre le stand et la grande cantine. Ici encore, je
+laisserai mes dessins parler pour moi. Ils vous représenteront mieux que
+les phrases les plus détaillées le spectacle varié et pittoresque qui
+attirait à chaque instant du jour l'attention des simples curieux.
+Devant le stand, ses compatriotes et ses amis portent en triomphe un
+heureux vainqueur; devant la cantine, la comité de réception fait
+l'accueil d'usage à une société cantonale. Attirée par une salve de
+trois coups de canons, la foule est accourue pour être témoin de cette
+cérémonie. Le comité présente aux nouveaux venus le vin d'honneur, et,
+après les libations voulues, ils remettent au comité leur drapeau, qui
+est immédiatement arboré sur le Fahnenberg.
+
+Cependant midi sonne, et un coup de canon annonce l'heure du dîner. La
+fusillade cesse aussitôt. Carabiniers et curieux se rendent à la
+cantine, et vont prendre place aux cent cinquante tables dont je vous ai
+déjà parlé. Instruit par l'expérience du premier jour, je ne commis plus
+la faute de croire, pour mon propre compte, aux promesses du maître
+d'hôtel; mais chaque matin, après avoir fait à Bâle un excellent
+déjeuner, je venais à la cantine du tir jouir du coup d'oeil unique que
+présentait cette immense salle, admirer l'ordre qui y régnait, écouter
+les concerts d'harmonie qu'exécutaient deux orchestres militaires placés
+aux deux extrémités, mais surtout me mêler à la foule toujours entassée
+au pied de la tribune pour entendre les discours des orateurs.
+
+La tribune était toujours occupée. Pour y monter, il fallait seulement
+en avoir obtenu l'autorisation du président du comité central. Les
+étrangers eux-mêmes pouvaient s'y faire entendre. La plupart des
+orateurs étaient fort applaudis. Une fois en possession de la parole,
+ils ne la rendaient que lorsqu'ils avaient dit tout ce qu'ils avaient à
+dire. Ils exprimaient nettement les pensées les plus hardies. Aussi les
+discours de la tribune du tir ont-ils déjà plus de retentissement que
+ceux de la diète, et M. Zschokke, de Liestall, a t-il pu s'écrier sans
+être interrompu, en présence de plus de quatre mille personnes;
+
+«Confédérés! n'attendez pas de moi de longues phrases, car je suis de la
+campagne, où on se contente d'agir vite. Jusqu'ici on a porté un vivat
+aux vivants; ils n'en ont pas besoin, car ils vivent. J'en veux porter
+un aux morts, non aux héros morts dans les champs de bataille, car ils
+vivent depuis longtemps dans notre mémoire; mais à une personne morte,
+qui aurait besoin de vivre et de se réveiller du tombeau, qui a péché
+contre le peuple suisse et paraît maintenant encore çà et là comme un
+revenant maudit pour de longues années peut-être. Elle est morte dans le
+soi-disant vorort de Lucerne; ce n'est pas à celle-là que s'adresse mon
+vivat, mais à celle qui doit se réveiller ici dans le vrai vorort
+fédéral, sur la place du tir fédéral. Vive la nouvelle diète!»
+
+Citons aussi, dans un autre ordre d'idées, les fragments suivants du
+discours du curé catholique de Zurich, M. Koelin:
+
+«Voyez sur le drapeau fédéral, dit-il, cette croix, symbole de
+civilisation, de vérité, de lumière, et en même temps symbole de
+fidélité. Mais on abuse de cette croix, l'égoïsme et la trahison envers
+la patrie s'en couvrent comme d'une feuille de figuier. On veut les
+ténèbres et l'on se sert du nom de celui qui a dit: «Je suis la lumière
+du monde.» On veut l'esclavage et l'on se sert du nom de celui qui nous
+apporta la liberté. On veut la discorde, une Suisse catholique et une
+Suisse protestante, et l'on invoque celui qui a proclamé la loi de la
+charité!
+
+«Nous voulons une religion, dit l'orateur en finissant, mais elle doit
+être une source de consolation et de courage, comme elle le fut pour nos
+pères, et non un moyen d'opprimer le peuple. Nous voulons des autels,
+non pour y placer un siège politique, mais pour y prêter le saint
+serment de la liberté. Tendons-nous la main près de la tombe des héros;
+à cet esprit fraternel un _vivat!_»
+
+Mais l'incident le plus grave de toute la fête a été celui auquel a
+donné lieu l'arrivée inattendue de la députation valaisane.
+
+On avait pensé qu'après la lutte qui venait d'ensanglanter le canton du
+Valais, vainqueurs et vaincus seraient peu disposés à prendre part à des
+réjouissances publiques. On s'était pourtant trompé, et le vendredi
+matin on vit arriver, drapeau en tête, une députation de quatre
+Haut-Valaisans, qui vinrent se glorifier de leur triste victoire comme
+d'un triomphe au profit du vrai libéralisme, et bientôt le drapeau
+valaisan figura au haut du Fahnenberg.
+
+Cette nouvelle répandit une vive agitation parmi les carabiniers. Au
+banquet du même jour, M. le conseiller d'État Curti, de Saint-Gall, se
+rendant l'interprète du sentiment général, vint protester avec une
+chaleureuse éloquence contre l'odieux abus que les vainqueurs avaient
+fait de leur victoire dans le canton du Valais, contre l'établissement
+de ces tribunaux exceptionnels, de ces commissions extraordinaires que
+les vainqueurs avaient institués pour juger et condamner les vaincus; et
+lorsqu'il se prit à signaler l'impuissance de ce _misérable lien
+fédéral_ qui ne sait rien faire ni empêcher en Suisse, un tonnerre
+d'applaudissements interrompit l'orateur. Ce fut en vain que le
+président du comité de Bâle voulut lui enjoindre de descendre de la
+tribune; sollicité de toutes parts de continuer, M. Curti n'acheva pas
+moins son discours au milieu des plus vives acclamations D'autres
+protestations vinrent se joindre à celles de la tribune. Dans
+l'après-midi, les députations d'Argovie et de Bâle-Campagne demandèrent
+hautement le retrait du drapeau valaisan, menaçant de se retirer
+sur-le-champ de la fête dans le cas où l'on ne voudrait pas donner
+satisfaction à l'opinion publique, et l'on ne sait trop comment se
+serait terminé ce conflit, si le lendemain matin les Haut-Valaisans
+n'avaient jugé prudent de se soustraire au cri unanime de réprobation
+élevé contre eux; ils ne tardèrent pas à sortir de Bâle, accompagnés
+d'une espèce de cortège de sûreté, et emportant leur drapeau, qui,
+pendant la soirée, avait été percé d'une balle.
+
+Un temps magnifique avait favorisé la célébration de l'anniversaire de
+la bataille de Saint-Jacques et l'ouverture du tir; mais, à partir du
+mardi matin, une pluie abondante ne cessa pas de tomber pendant quatre
+jours. Elle avait fini par convertir la place du tir en un grand lac, et
+les communications entre la galerie du tir et la cantine ayant été un
+instant complètement coupées par les eaux, on prévoyait déjà le moment
+où il faudrait organiser un service de bateaux pour empêcher les
+malheureux et infatigables carabiniers de mourir de faim et de soif. On
+parvint cependant à faire écouler en partie les eaux, et, au moyen de
+planches jetées en tous sens sur cette terre boueuse, on rétablit tant
+bien que mal une circulation non exemple de périls; je vous citerai,
+entres autres, une dame qui, s'étant imprudemment engagée à traversées
+immenses flaques d'eau, finit par s'embourber si profondément, que
+quelques galants confédérés, accourus à son secours, eurent peine à la
+retirer de la vase dans laquelle elle enfonçait déjà jusqu'aux genoux;
+il fallut la porter à bras, et en la voyant revenir, assise sur les
+épaules de ses courageux libérateurs, le poste de la milice, trompé par
+les apparences, fut sur le point de lui rendre les honneurs militaires
+dus aux vainqueurs du tir.
+
+Pendant ce temps, le dîner de la grande cantine présentait un spectacle
+non moins divertissant. La pluie tombant à grands flots s'était frayé un
+passage à travers les ais mal joints de la toiture en planches; l'eau
+ruisselait de tous côtés sur les infortunés convives, et ceux-ci, pour
+se soustraire, eux et leur dîner, à cette irruption diluviale, n'eurent
+plus d'autre parti à prendre que de se mettre à couvert sous leurs
+parapluies. Ce banquet, abrité sous une toiture multicolore, n'a pas été
+un des épisodes les moins curieux de la fête. Cette bigarrure même ne
+laissait pas de lui prêter un aspect tout à fait fédéral. Mais cet
+accident ne fut rien moins que réjouissant pour l'entrepreneur des
+banquets, dont la vaste salle à manger, où le dimanche 21,000 bouteilles
+de vin avaient été consommées en quelques heures, fut bientôt presque
+entièrement déserte.
+
+Le tir a été clos le dimanche 7 juillet à sept heures du soir, selon le
+programme, et la distribution des premiers prix s'est faite le lendemain
+à dix heures du matin.--Ce jour-là, le président du comité central a
+remis leurs drapeaux aux sociétés encore présentes; puis, après avoir
+prononcé un discours d'adieu, il a offert le vin d'honneur aux partants.
+Ces cérémonies terminées, le cortège s'est mis en marche pour
+accompagner le drapeau fédéral.
+
+Les prix sont de deux espèces: ceux offerts par les cantons et les
+villes et ceux provenant des particuliers. Ils ont représenté en
+totalité une valeur de 130,000 fr. de Suisse, soit environ 190,000 fr.
+de France, et se composent d'argent comptant et de dons en nature, tels
+que argenterie, médailles d'or et d'argent, fusils et carabines
+d'honneur, tableaux et autres objets d'art; montres, pendules, vases,
+cigares, tabac, pipes, tabatières, vins en fût et en bouteilles,
+soieries, toilerie, livres, objets de coutellerie, lampes, etc.;
+quelques dons se font remarquer par un caractère tout local: je citerai
+entres autres des fromages en grande quantité, un chariot du meilleur
+foin de Lucerne avec la voiture et la vache attelée, une génisse avec un
+collier en argent, des chamois, etc.
+
+Plusieurs dons ont une valeur considérable: le conseil de ville
+(stadtrath) de Bâle a donné un plateau d'argent et 80 louis d'or;--le
+gouvernement du canton de Bâle, huit médailles d'or, de la vaisselle en
+argent, des ouvrages littéraires de prix et une somme de 3,200 fr. de
+Suisse, ce qui fait 4,800 fr., le franc de Suisse valant 1 fr. 50 c. de
+monnaie française;--la société de carabiniers de Bâle, une carabine
+garnie d'argent et une somme de 1,600 fr.;--le gouvernement de
+Bâle-Campagne, un tableau de Vogel représentant la bataille de
+Saint-Jacques, d'une valeur de 1,400 fr.; --des Suisses habitant
+l'Alsace, 200 tableaux de la bataille de Saint-Jacques, imprimés sur des
+foulards, d'une valeur de 1,400 fr.;--la société de carabiniers du
+canton de Berne, un fromage superfin de l'Emmenthal, du prix de 300 fr.,
+un service de table damassé, pour 18 personnes, du prix de 300 fr., et
+un autre pour 24 personnes, du même prix; une magnifique pendule valant
+300 fr.
+
+Le corps des officiers de Bâle-Ville a donné une coupe d'argent et une
+somme de 840 fr.;--les Suisses habitant Mexico, une somme de 810 fr. en
+or;-M. Ch. Merian Hoffmann, de Bâle, une somme de 800 fr.;--lord Vernon,
+une carabine ou une somme d'argent de 700 fr.;--la société de
+carabiniers de Genève, deux montres en or, l'une du prix de 430, l'autre
+du prix de 200 fr.;--la société de carabiniers de Soleure et celle
+d'Argovie, chacune 600 fr.;--une société de carabiniers de Zurich, une
+coupe de 600 fr.;--une autre société de carabiniers de la même ville,
+500 fr. en argent; --M. Zelliwegner, de la Havane, 6,000 cigares de la
+Havane: --des Français habitant Bâle, 420 fr. en or;--la société de
+carabiniers de Muttenz, un tonneau de vin de l'année 1834; --M Rodolphe
+Merian, de Bâle, 200 bouteilles de vin de Champagne;--les dames de Bâle,
+un tapis de pied brodé, d'une valeur de. 400 fr., etc., etc.
+
+Les prix principaux ont été ainsi distribués:
+
+Le premier prix à la cible fédérale (le plateau d'argent et 60 louis
+d'or), M. le colonel Hübnerwade, de Lenzbourg (Argovie); le deuxième
+prix (la carabine), M. Jacques Sïebenmann, d'Arau; le troisième (le
+tableau de Vogel donné par Bâle-Campagne), M. Studer, de Wipkingen; le
+quatrième (1,000 fr.), M. Buhler, de Zweisimmen; le cinquième (le vase
+offert par les Suisses résidant à Saint-Pétersbourg), M. Walser, de Grub
+(Appenzell); le sixième (la coupe donnée par le corps d'officiers
+bâlois), M. Holdennegger, du canton d'Appenzell.
+
+Le premier prix à la cible Soleure (le vase provenant de l'abbaye des
+bouchers à Bâle), M. J. U. Aeby, de Seeberg (Berne); le deuxième prix
+(une médaille d'or, des espèces et autres objets, le tout valant 350 L.
+S.), M. J. Greben, de Bâle; le troisième prix (une coupe de cristal et
+un tonneau de vin, valeur 300 L. S.), M. J.-U. Zeliwegner de Teufen
+(Appenzell).
+
+Le plateau d'argent donné pour premier prix est d'un travail exquis; il
+sort des ateliers de M. Hartmann à Bâle. Il est estimé 80 louis d'or.
+Les quatre reliefs dont il est orné sont très-beaux. Ils représentent
+Tell, d'Erlach, Nicolas de Flue et Winkelried, avec ces devises: _Mir
+wid Gott helfen!_ 1307. _Hie Banzer, hie Erlach!_ 1339.--_Eidgenossen
+liebet Euch!_ 1481--_Ich will Euch eine Gosse machen!_ 1386.
+
+Mais, je le répète, le véritable roi du tir fédérai de Bâle a été
+l'Appenzellois Bænzinger, qui avait fait 330 cartons.
+
+A sept heures du soir, après la clôture du tir, tandis que les canons
+grondaient, une troupe de tireurs, précédés d'une musique éclatante,
+s'approcha de la cantine; ils portaient sur leurs épaules _Bænzinger_.
+Mille _vivat_ l'accueillirent comme le roi du tir de 1844. On le porta
+ainsi en triomphe de café en café, toujours accompagné par les
+acclamations de la multitude. Jamais vainqueur aux jeux olympiques ne
+fut accueilli avec plus d'enthousiasme par ses concitoyens, jaloux de
+l'honneur national.
+
+Un compatriote de Bænzinger, Koller, homme riche et très-considéré dans
+son canton, s'est rendu coupable d'un acte inouï dans les annales des
+tirs fédéraux. Un jour que lord Vernon l'emportait sur son rival, il a
+consenti à ce qu'un marqueur lui attribuât des cartons qu'il n'avait pas
+faits. La fraude fut découverte et Koller cité devant un jury composé de
+douze carabiniers. Il ne nia point le fait qui lui était imputé, et
+déclara qu'ayant manqué à l'honneur, il était résolu de s'expatrier. Cet
+incident a produit une vive et profonde sensation. Le jury a prononcé un
+arrêt en vertu duquel les tirs fédéraux seront désormais interdits à
+l'infortuné qui n'a pas craint de se déshonorer pour défendre contre un
+étranger l'honneur de son pays.
+
+Tout est fini maintenant. Bâle a repris sa tristesse accoutumée; on
+démolit les constructions provisoires de la Schutzenmatte, et les
+carabiniers fédéraux regagnent leurs cantons respectifs en se racontant
+leurs exploits passés et en rêvant aux triomphes qu'ils espèrent
+remporter dans deux ans au tir fédéral de Zurich.
+
+
+
+Maroc.
+
+GARDE IMPÉRIALE.--ABID-SIDI-EL-BOKHARI.--SOLDE.--ARMEMENT
+OPÉRATIONS MILITAIRES DU MARÉCHAL BUGEAUD--QUESTION DE
+LA DÉLIMITATION DES FRONTIÈRES.--TANGER.
+
+Les troupes composant le corps des 36,000 hommes de la garde impériale
+marocaine (V. l'_Illustration_, t. III, p. 342.) ont reçu le nom de
+_abid-sidi-el-Bokhari_ (serviteurs du seigneur Bokhari). Ce titre leur
+vient d'un marabout très vénéré, auteur d'un traité intitulé _shahi_ (le
+sincère), recueil de traditions (_hadis_) du prophète. Ils ont adopté
+pour patron Bokhari, et ils portent son livre dans toutes leurs
+expéditions.
+
+Depuis la dispersion des Oudayas, le noyau de l'armée de l'empereur
+Abd-el-Rahman se forme aujourd'hui des contingents des tribus suivantes,
+appelées pour cette raison _tribus de la garde impériale;_ tribus de
+Tanger et du Rif; des Cheragah, occupant les montagnes que côtoie le
+Sbou; d'Oulad-Djama; de Rahamnat; de Demnjat.
+
+Les abid-sidi-el-Bokhari qui ne font pas partie des expéditions
+militaires sont employés dans leurs cantons ou tribus à la garde et à la
+police du pays, sous la conduite de leurs alcaïdes ou officiers.
+
+Il y a des alcaïdes de dix, de vingt-cinq, de cent hommes. Leurs grades,
+quoiqu'à la disposition des pachas, passent ordinairement de père en
+fils. Les quatre pelotons, de vingt-cinq hommes chacun, se distinguent
+par quatre étendards de couleurs différentes, c'est-à-dire vert, jaune,
+rouge et bleu. Une réunion de cinq centaines est commandée par un
+alcaïde de cinq cents hommes. L'emploi de ce dernier officier, ainsi que
+celui des pachas, des généraux, des gouverneurs, n'est ordinairement que
+temporaire. L'empereur les place, les renvoie, les récompense, les
+dépouille, sans autre loi que sa volonté. Tous peuvent être rejetés dans
+les derniers rangs de la société, puis employés de nouveau, et
+quelquefois dans des fonctions civiles étrangères à leur premier état.
+Les alcaïdes de dix, vingt-cinq, cent hommes, n'ont absolument que le
+traitement de simples soldats. Les alcaïdes de cinq cents hommes, les
+généraux, les pachas, les agents supérieurs civils, n'ont que le fruit
+de leurs avanies et des déprédations que leur position comporte.
+L'empereur connaît ces exactions et les favorise pour dépouiller ces
+fonctionnaires à leur tour, quand il les voit enrichis.
+
+La solde, tant de l'alcaïde que du soldat, est absolument arbitraire, et
+le souverain la proportionne au service qu'il a reçu ou qu'il attend de
+ses troupes. M. le capitaine Burel l'évaluait, en 1840 à la somme
+annuelle de 65 francs pour un cavalier marié, et de 45 francs pour un
+célibataire; à celle de 50 francs pour le fantassin de la première
+catégorie, et de 40 francs pour le fantassin de la seconde; enfin,
+chaque jeune garçon et chaque veuve de soldat touche environ 32 francs
+en trois paiements, qui se font aux trois Pâques et en public.
+
+Chaque famille de soldat jouit d'un terrain franc d'impositions et
+suffisant pour son entretien. Si la guerre ou la disette prive ces
+familles de leurs récoltes, l'empereur les aide en leur donnant
+gratuitement des vêtements et des grains. Au moyen de cette solde, de
+ces terres, de ces secours et de quelques bénéfices, licites ou non,
+attachés au métier de soldat de l'empereur, chacun est obligé de se
+fournir de cheval, d'armes, de poudre, de vivres, de transports, et
+d'être toujours prêt à marcher.
+
+Outre la solde et les secours dont nous venons de parler, chaque Bokhari
+qui fait une campagne touche ordinairement 20 francs au départ et 20
+francs au retour.
+
+L'empereur appelle ses troupes dans les proportions d'infanterie et de
+cavalerie qui conviennent au pays et à l'ennemi contre lequel il va
+opérer. Tantôt la cavalerie forme les trois quarts de l'armée; tantôt
+elle n'y entre que pour la moitié; mais comme le cavalier est plus
+considéré, le soldat que sa jeunesse ou son indigence force de servir à
+pied n'a pas de repos qu'il n'ait obtenu un cheval, véritable instrument
+pour lui de fortune et de considération.
+
+Les alcaïdes, pas plus que le général, ne se distinguent du simple
+soldat par aucune marque extérieure. Le soldat lui-même ne se distingue
+de l'artisan et du laboureur que par un fusil. L'habillement, qui est
+commun à toute la population, tant à la guerre que dans les douars,
+consiste en un bonnet rouge, en une chemise et un caleçon de toile, une
+veste longue serrée par une ceinture de cuir, des souliers jaunes sans
+bas, et par-dessus tout cela un burnous blanc.
+
+Le harnachement du cheval est à peu près le même que dans l'Orient. La
+selle, dont le dossier et le pommeau sont fort élevés, est recouverte en
+drap rouge, ce qui contraste avantageusement avec les vêtement des
+cavaliers, qui éblouit par sa blancheur. Ceux-ci, au lieu d'éperons,
+adaptent à leurs talons une espèce de clou de 16 centimètres de
+longueur, gros comme le petit doigt et d'un poids effrayant.
+
+Depuis près d'un siècle, les Maures ont quitté la lance, le javelot, la
+fronde. Leurs armes consistent en un fusil d'environ 2 mètres de long,
+léger cependant, et de calibre irrégulier; ils y adaptent depuis
+quelques années une longue baïonnette; ils ne savent d'ailleurs le
+porter qu'à la main ou en travers de la selle, ce qui les embarrasse
+dans les marches. Les abid-sidi-el-Bokhari, ou soldats de
+l'empereur, ont de plus un sabre demi-courbé, dont ils se servent dans
+la mêlée, et un poignard droit. Plusieurs tribus de Berbères ont, au
+lieu de sabre, un bâton à tête, qu'ils lui prêtèrent. On voit peu de
+pistolets, si ce n'est à la ceinture de quelques alcaïdes.
+
+Toutes les troupes, infanterie et cavalerie, portent leur poudre dans
+des cornes de boeuf, et leurs balles dans une giberne à ceinturon, ou
+même un petit sac. Les soldats chargent le fusil en prenant la poudre à
+poignée, et mettant la balle séparément, ce qui exige au moins trois ou
+quatre minutes.
+
+L'artillerie de campagne se réduit à quelques pièces de deux à quatre
+livres de balle, portées par des mulets et des chameaux.
+
+Les Marocains sont braves et bons cavaliers, mais sans discipline, et
+complètement ignorants des plus simples manoeuvres. Pour les combattre
+avec avantage, il ne faut donc que du sang-froid à des corps déjà
+accoutumés à guerroyer contre les Arabes; il faut surtout de la
+cavalerie, pour obtenir des résultats décisifs.
+
+Les corps marocains se forment ordinairement en croissant, dont la
+principale force est au centre avec l'artillerie. Toute la stratégie
+consiste à envelopper l'ennemi, en s'approchant de lui à cinq cents pas
+à peu près, se déployant soudain et présentant le plus grand front
+possible. Les cavaliers s'élancent aussitôt à bride abattue, en ajustant
+le fusil, qu'ils manoeuvrent aussi facilement que nos soldats manient
+une lance; arrivés à demi-portée, ils tirent un coup nécessairement
+incertain, en appuyant un doigt de la main gauche sur la détente, et
+sans abandonner les rênes; la main droite tient le fusil. Le coup tiré,
+ils arrêtent le cheval par un fort mouvement de bride, et, tournant le
+dos, ils battent en retraite avec la même vitesse pour recharger. Les
+chevaux sont tellement habitués à cet exercice, qu'ils font demi tour
+d'eux-mêmes dès qu'ils entendent partir le coup. Si l'ennemi recule, ils
+continuent le feu en regagnant du terrain. Ils ne font usage de leur
+sabre qu'à la dernière extrémité, et, pour s'en servir, ils sont obligés
+de placer leur long fusil devant eux sur l'arçon de leur selle, de sorte
+que chaque homme occupe un front de plus de deux, et reste isolé sans
+appui sur ses côtés.
+
+Les équipages ne sont portés qu'à dos de mulets ou de chameaux; car il
+n'y a au Maroc, que des sentiers à travers les campagnes, et des
+voitures y seraient complètement inutiles. Des tentes, des plats de bois
+et de terre, quelques marmites de cuivre, et pour chaque homme cinquante
+livres de farine pressée dans un sac de peau, un peu de viande cuite et
+salée, des dattes, des figues, voilà les provisions et les équipages du
+soldat; l'herbe des champs et le chaume, avec un peu d'orge, quand on en
+trouve à acheter ou à piller, voilà pour les bêtes de somme et les
+chevaux, qui d'ailleurs sont accoutumées à se passer d'orge et à faire
+dix lieues sans manger ni boire.
+
+Avant d'entrer en campagne, chacun moud son blé avec des meules à bras;
+il y a bien quelques moulins à chevaux dans les villes, et de» moulins à
+eau seulement à Tétuan, à Méquinez et à Fez, ce qui met tout corps
+d'invasion dans la nécessité d'apporter des farines et du biscuit.
+
+Quand l'armée marocaine parcourt les provinces soumises, elle trouve
+partout la _mouana_, c'est-à-dire l'hospitalité du prophète pendant
+trois jours, en sorte que son passage est assez onéreux aux habitants;
+mais après trois jours de résidence sur le même lieu, elle est obligée
+de payer tout ce qu'elle consommé. Quand elle marche dans les provinces
+ennemies ou révoltées, elle pille sans façon tout ce qu'elle peut.
+
+La plupart des blessures graves deviennent mortelles, faute de
+chirurgiens pour les soigner; si elles sont légères, les soldats qui en
+sont atteints gagnent le douar le plus voisin, où les scarifications
+d'un astrologue superstitieux et surtout le repos, les ont bientôt
+guéri? Quand l'empereur Muley-Sliman commandait l'armée, il conduisait
+ordinairement avec lui un pauvre chirurgien portugais, à qui il donnait
+3 francs par jour, et qui composait lui-même les drogues qu'il
+administrait aux alcaïdes et aux soldats riches.
+
+On voit, par les détails qui précèdent, quels avantages notre
+organisation militaire donnerait aux corps d'armée chargés d'envahir le
+Maroc, si la guerre prenait un caractère plus sérieux et plus général.
+
+«Le bruit de l'arrivée à l'armée du fils aîné de l'empereur avec une
+force considérable s'accrédite de plus en plus. Les uns disent que c'est
+pour faire la paix, d'autres que c'est pour pousser la guerre avec plus
+de vigueur. Quoi qu'il en soit, la prudence exige que je me mette en
+mesure de faire face aux forces qui peuvent se présenter. En conséquence
+j'appelle à moi M. le général de Lamoricière.» Telles sont les paroles
+par lesquelles M le général Bugeaud termine un long rapport adressé par
+lui au ministre de la guerre, le 15 juillet, du camp de
+l'Oued-Bou-Eurda, au sud de Lalla-Maghrania, sur la frontière du
+Maroc.--Par une dépêche télégraphique, datée du lendemain 16, du bivouac
+de Sidi-Zaèr, M. le maréchal a résumé en quelque sorte lui-même son
+rapport de la veille, en annonçant que, provoqué par une nouvelle
+attaque des Marocains, il les a culbutés et poursuivis jusqu'à trois
+journées d'Ougda.
+
+Ainsi, en fait, la guerre continue avec le Maroc, malgré les prétendues
+assurances de réparations promises à notre consul général à Tanger; et
+les dispositions personnelles de l'empereur sont encore tellement
+incertaines et douteuses, que M. le maréchal Bugeaud déclare ne pas
+savoir si le fils aîné de Muley Abd-el-Rahman vient avec des intentions
+pacifiques ou hostiles rejoindre l'armée à la tête de troupes
+nombreuses.
+
+La preuve des hésitations de l'empereur semble résulter des deux faits
+suivants: le 8 juillet, un de ses ministres, Si-el-Bias, récemment
+rentré en faveur, après une disgrâce pendant laquelle il avait été
+promené dans les rues de Maroc, monté sur un âne, la tête tournée vers
+la queue de l'animal (ce qui est chez les musulmans le _nec plus ultra_
+de la dégradation civique), se plaignait, dans une lettre officielle
+adressée au consul général de France à Tanger, M. de Nion, de ce que les
+généraux français avaient franchi la frontière, approuvant la conduite
+des chefs marocains, et demandant que nos généraux fussent blâmés. Mais
+le lendemain 9 juillet, une seconde lettre, signée par un autre
+ministre, disait au consul que le sultan ayant appris, au contraire, que
+ses généraux avaient attaqué le camp français, et étaient ainsi entrés
+sur le territoire algérien, s'était arraché la barbe en jurant qu'il les
+punirait sévèrement. Le ministre implorait humblement l'intercession du
+consul pour que les bonnes relations avec la France ne fussent pas
+rompues. La reprise et la continuation des hostilités nous ont appris
+quel cas il est possible de faire de ces déclarations.
+
+Du 7 au 15 juillet, la colonne française a parcouru le territoire aux
+environs d'Ougda: remontant l'Isly pendant vingt kilomètres, elle a
+campé, le 9, sur le lieu où Abd-el-Kader s'était tenu depuis près de
+deux mois. Le but de cette pointe était de déranger ses projets, de
+forcer sa deïra (son entourage, sa smalah) à interner dans le Maroc, de
+favoriser la rentrée sur le territoire algérien des tribus émigrantes,
+et enfin de consommer ou détruire les grains semés par Abd-el-Kader et
+sa suite, ainsi que les silos qu'il avait ramassés dans la vallée de
+Kanfouda (porc-épic). A l'approche de nos troupes, en effet, la deïra,
+qui était sur l'Oued Zekra, s'était enfoncée plus avant dans le Maroc,
+et était allée camper à Vioun (Fontaines) Suli-Mellouk, à quarante-huit
+kilomètres d'Ougda, près du camp des Marocains, qui avaient fui
+jusque-là.
+
+Le 11, nos troupes pénétrèrent dans les montagnes, en remontant l'Isly
+et se dirigeant vers le sud. Une grande partie de nos tribus émigrées
+s'étaient retirées par la, et c'était leur faire un tort immense que de
+les forcer à se jeter dans le désert: cette dispersion enlevait à
+Abd-el-Kader, pendant quelque temps, les moyens de réunir des cavaliers
+pour tenter des coups de main sur la ligne sud du Tell. Une partie de
+l'émigration fut rencontrée dans une gorge par les éclaireurs de la
+cavalerie, qui ne purent prendre qu'environ 300 têtes de bétail. Si la
+poursuite eût été continuée sur les traces de cette émigration, elle
+aurait conduit sur la deïra elle même, campée à quelques kilomètres,
+près d'une petite rivière. Malheureusement, l'ignorance des lieux et le
+défaut de relations avec les habitants ont donné et donneront encore
+beaucoup d'incertitude et d'hésitation aux manoeuvres de nos colonnes.
+
+La question des frontières du Maroc, la seule qui ait fourni un prétexte
+à la prise d'arme des Marocains, serait loin d'être résolue dans le sens
+des prétentions de l'empereur, d'après les documents authentiques que
+l'_Algérie_, journal exclusivement consacré à la défense des intérêts
+algériens, vient de rappeler. L'empereur Muley-Mohammed, second
+prédécesseur de l'empereur actuel, ne pouvant se rendre maître des
+tribus guerrières d'Angad et des Beni-Snasen les avait abandonnées à
+l'autorité du bey Mohammed-el-Kebir, qui gouvernait les populations de
+l'ouest de l'Algérie. Celui-ci prit possession du territoire qui lui
+était concédé, en envoyant un kaïd algérien à Ougda. Ce kaïd était
+Sid-AddaBen-Maghni, qui gouverna cette ville pendant quatre ans.
+
+Les successeurs du bey Mohammed-el-Kebir négligèrent de maintenir sous
+leur dépendance cette annexe algérienne. Le successeur de
+Muley-Mohammed; Muley-Sliman, prédécesseur immédiat de l'empereur
+actuel, ressaisit peu à peu son autorité sur ce pays, et l'Algérie
+perdit ainsi Ougda, les Angad et les Beni-Snasen, qui ont, pendant
+quatre ans, fait partie de son territoire. Mais, même dans les
+circonstances les moins favorables, l'ouest de l'Algérie a toujours été
+limité à l'Oued-Moulouiah, et a compris la plaine de Lalla Maghrania, les
+Soulaïa et le kaïdat de Nedroma.
+
+A la question des frontières se lie intimement celle de l'expulsion
+d'Abd-el-Kader. Sa présence, en effet, au milieu des populations
+marocaines sera un danger permanent pour nos possessions dans le nord de
+l'Afrique. La tolérer plus longtemps, en se bornant à obtenir qu'il soit
+interné, ce serait apporter seulement une trêve et non mettre un tenue
+aux embarras de la situation actuelle. Le trône d'Abd-el-Rahman lui-même
+est menacé d'un côté par Abd-el-Kader, de l'autre par les armes de la
+France. C'est à notre gouvernement de faire parler l'une des craintes
+plus haut que l'autre et d'amener l'empereur à se débarrasser d'un seul
+coup de son ennemi et du nôtre. Le dénouement approche sans doute, car
+M. le prince de Joinville, après avoir mouillé dans les eaux
+d'Algésiraz, a franchi le détroit et n'attend plus dans la baie de
+Cadix, où il est entré le 15 juillet, avec toute son escadre, que le
+résultat des négociations pendantes, pour se présenter devant Tanger.
+
+Le premier port du Maroc devant lequel un bâtiment (_le Pluton_) détaché
+de l'escadre de M. le prince de Joinville s'est présenté le 8 juillet,
+est celui de _Tanger_ ou Tandja, le Tingis des Romains. Ce port semble
+appelé à jouer un rôle important dans les événements qui ne tarderont
+pas à s'accomplir. Le _Pluton_ y a conduit M. Touchard, aide de camp du
+prince, chargé de constater la situation actuelle de nos relations
+politiques avec le Maroc; M. Chauchard, lieutenant-colonel du génie, qui
+doit visiter les fortifications de la place, et M. Warnier, membre de la
+commission scientifique de l'Algérie, auquel est confié le soin de
+s'assurer de l'esprit des populations et de leurs dispositions
+guerrières ou pacifiques.
+
+[Illustration: Murs de la ville de Tanger.]
+
+La place de Tanger fut délaissée aux mahométans par le comte Julien, en
+l'an 718. Après deux attaques infructueuses en 1437 et 1463, les
+Portugais l'occupèrent de vive force, en 1471, sous Alphonse V, et la
+conserveront jusqu'en 1662, qu'elle fut donnée à Charles II, roi
+d'Angleterre, comme dot de la princesse Catherine de Portugal.
+Muley-Ismaël l'assiégea en 1680, avec quelque succès, mais sans réussir
+à s'en emparer, et en 1684 les Anglais l'abandonneront, après en avoir
+fait sauter le môle et les fortifications Ces ruines combleront une
+partie de la baie, qu'elles rendent dangereuse par les vents d'est.
+
+Cette baie a de 3 à 4,000 toises d'ouverture sur 14 à 1,500 de largeur;
+elle est défendue, indépendamment de l'artillerie de la ville, par six
+batteries armées de 34 pièces. A l'exception de cette baie et de celle
+d'Al-Kasar-el-Soghaïr, à 12 kilomètres à l'est de Tanger, toute la côte
+nord est inabordable. Mais la côte ouest, depuis le cap Spartel jusqu'à
+El-Araïch, est susceptible de mouillage et de débarquement.
+
+[Illustration: Vue de Tanger, prise du champ des Sacrifices, par M
+Blanchard, d'après une gravure de l'_Espagne_, de M. Taylor, publiée par
+M. Casimir Gide.]
+
+La ville de Tanger, bâtie à l'embouchure occidentale du détroit de
+Gibraltar, est entourée d'une enceinte gothique qui peut avoir 1,000 à
+1,200 toises de développement, et flanquée de petites tours de 4 à 5
+mètres de diamètre, quelques-unes rondes, la plupart carrées, ce qui
+prouve leur antiquité; car généralement les tours rondes sont
+postérieures au neuvième siècle. Un fossé de plus de trois mètres de
+profondeur, aujourd'hui à moitié comblé et cultivé en légumes dans
+quelques parties, règne à peu près dans tout son contour du côté de
+terre. En face du port, et dans le rentrant de la porte de la marine,
+s'élèvent plusieurs batteries, dont deux en étage, armées toutes
+ensemble d'environ 60 pièces de canon et de quelques mortiers, provenant
+de dons faits par les puissances européennes.
+
+[Illustration: Costumes maures, par M Eugène Delacroix.]
+
+Les musulmans du dehors nomment Tanger la ville des infidèles, à cause
+des consuls et du grand nombre de chrétiens qu'elle renferme, comme
+aussi des privilèges que les juifs y possèdent. Les contingents de la
+province, passés dernièrement en revue pour se préparer à la guerre
+sainte, ont tenu la ville bloquée pendant dix jours. Une partie des
+berbères du Rif avaient été d'abord reçus dans l'intérieur; ils y ont
+commis beaucoup d'excès; ils ont forcé les magasins du gouvernement et
+enlevé 300 barils de poudre, que le peuple a répartis entre les
+Moudjehedin (combattants pour la foi) qui sont allés renforcer les
+tribus d'Ougda; ils ont démoli la maison d'une famille chrétienne,
+dévasté les jardins des consulats, et tiré un coup de fusil au consul
+d'Espagne, qu'ils aperçurent à sa fenêtre.
+
+Du champ des Sacrifices, que représente notre dessin, on aperçoit les
+côtes d'Europe, Tarifa presque en face, Trafalgar, le magnifique tableau
+du détroit de Gibraltar, le vieux rocher de Gibraltar même. Sur les
+premiers plans apparaît la ville de Tanger, dont l'enceinte se réunit,
+du côté du nord, aux murs du vieux château ou Kasbah. Ce château, qui
+renferme une mosquée et qui domine la ville et la mer, produit, par sa
+position, un aspect fort pittoresque. Les mâts élevés au-dessus des
+maisons indiquent la résidence des consuls européens.
+
+Ali-Bey estime la population de Tanger à 10 ou 12,000 habitants; M. le
+capitaine Burel, à 5 ou 6,000 seulement; M. Graberg de Hemso à 9,500;
+elle se compose en grande partie de soldats, de petits marchands en
+détail, d'artisans grossiers, d'un très-petit nombre de personnes
+aisées, et de juifs qui portent un costume particulier.
+
+(_La suite à un prochain numéro._)
+
+
+
+Histoire de la Semaine.
+
+Les fêtes anniversaires que le _Courrier de Paris_ vous a décrites,
+notre situation vis-à-vis du Maroc, qu'un autre de nos collaborateurs
+s'est chargé d'exposer, la distribution des récompenses à l'industrie,
+dont nous représentons ici l'aspect dans la salle des Maréchaux, mais
+dont un article spécial vous donnera tout à l'heure le compte rendu,
+voilà les solennités, voilà les événements principaux d'une semaine dont
+l'historien n'a plus guère qu'un arriéré à mettre au courant et les
+événements de l'extérieur à enregistrer.
+
+Si ce bulletin, dont nous avons toujours entendu faire uniquement des
+tablettes, prend quelquefois et inévitablement, de l'enregistrement de
+luttes et de résolutions parlementaires, une sorte d'aspect politique,
+c'est, grâce au ciel et à la prochaine ordonnance de clôture, une
+physionomie qu'il ne sera de longtemps exposé à avoir de nouveau.
+Finissons-en donc avec les Chambres, qui nous ont envahi, depuis sept
+mois, une place que parfois sollicitaient vainement des nouvelles
+intéressantes pour les sciences et pour les arts.
+
+La chambre des pairs seule s'est réunie, et la certitude où elle est
+qu'il ne serait plus possible de rassembler 230 députés pour adopter un
+amendement, si elle en introduisait un dans un des projets qu'elle
+discute, les lui fait voter sans changements. Toutefois, pour la forme,
+on se livre encore des combats, comme si l'issue pouvait être
+incertaine, et dans la loi sur le chemin de Strasbourg notamment, M.
+Teste a cherché à être très-dur pour son successeur au département des
+travaux publics, M. Dumon.
+
+[Illustration: M Cunin-Gridaine, ministre du Commerce et de
+l'Agriculture.]
+
+A la chambre des députés on s'est borné à faire distribuer, avant la
+clôture officielle de la session, les rapports des commissions qui
+avaient terminé leurs travaux et qui voulaient, par le dépôt de leurs
+conclusions, mettre l'assemblée à même d'ouvrir ces discussions dès le
+commencement de la session prochaine.
+
+On n'a point oublié qu'un traité conclu entre la France et la Sardaigne,
+au mois d'août 1843, entre autres conventions, consacre en principe
+entre les deux États la garantie réciproque de la propriété littéraire
+et artistique. Ce traité modifiant les tarifs de douanes, créant de
+nouveaux délits de contrefaçon, ne peut, sur ces deux points, s'exécuter
+qu'avec la sanction législative. Pour obéir à cette nécessité, le
+gouvernement a introduit plusieurs dispositions spéciales dans la loi de
+douanes présentée par lui à la Chambre dans cette session, et demeurée à
+l'état de rapport, et il a proposé un projet de loi pénale sur la
+contrefaçon en France des ouvrages publiés en Sardaigne. M. Vivien, au
+nom de la commission chargée de l'examen de ce projet, a fait distribuer
+un rapport dans lequel il conclut à son adoption. Nous y avons remarqué
+le passage suivant:
+
+«C'est par la voie des négociations que le gouvernement peut faire
+reconnaître les droits des auteurs français. Le moment est favorable
+pour entreprendre ces négociations. Depuis quatre ans, la Hollande a
+accepté et inséré dans un traité passé avec nous la garantie réciproque
+de la propriété littéraire et artistique. L'Angleterre, la Prusse, la
+Saxe, ont promis à l'avance de reconnaître les droits de quiconque
+reconnaîtra les leurs. La confédération germanique, les États italiens
+ont signé des conventions fondées sur le même principe. Compléter le
+traité signé par la Hollande, répondre à l'appel des lois de
+l'Angleterre, de la Prusse et de la Saxe, réclamer l'application du
+principe déjà consacré en Allemagne et en Italie, obtenir partout
+l'interdiction de la contrefaçon des livres français, et, comme
+conséquence nécessaire et obligée, la prohibition de l'introduction des
+contrefaçons étrangères, telle est la marche à suivre. L'autorité de
+l'exemple, celle du bon droit, notre légitime influence employée pour
+une cause juste, auront bientôt entraîné l'opinion des États qui n'ont
+encore pris aucun engagement, et l'Europe entière, sans longs détails et
+sans efforts coûteux, aura, avec ou sans le concours de la Belgique,
+placé les droits de l'écrivain et les privilèges de l'intelligence sous
+la protection d'un principe tutélaire et conservateur: croisade
+pacifique, honorable pour la France, pour le gouvernement de Juillet,
+pour les ministres qui l'entreprendront, digne d'une nation qui a
+toujours compté parmi ses premiers citoyens des hommes de lettres et des
+savants, et qui n'est pas moins fière de l'éclat attaché à leurs noms
+que de ses plus glorieux succès sur les champs de bataille.»
+
+[Illustration: Exposition des produis de l'industrie.--Distribution des
+récompenses dans la salle des Maréchaux, le 29 juillet 1844.]
+
+Nous avons (p. 135 et suiv. de ce même volume), en faisant ressortir la
+nécessité d'une réforme postale, exprimé la crainte que ta proposition
+De M. de Saint-Priest, qui, tout incomplète qu'elle fût, était néanmoins
+un canevas sur lequel on pouvait tracer un plan meilleur, n'aboutit à
+aucun résultat. Nous nous étions peu trompé. Elle n'a abouti qu'au
+rapport de la commission qui, par l'organe de M. Chégaray, en propose le
+rejet, ou du moins, au lieu de l'amender dans le sens des principes
+incontestables qu'elle proclame, s'est bornée à formuler un article pour
+la suppression du décime rural, et à en conserver un de M. de
+Saint-Priest sur la réduction à 2 pour 100, pour tous les envois
+d'argent n'excédant pas 50 francs, du droit aujourd'hui fixé à 5 pour
+100. Après les excellents principes que la commission a proclamés, après
+les opinions de réforme radicale qu'elle a émises, cette conclusion
+rappelle la montagne de la fable. En effet, le rapport combat et détruit
+tous les préjugés qui militent pour le maintien de l'état de choses
+actuel, tous les arguments qu'on met en avant pour le défendre. On
+répète chaque jour, par exemple, ce que M. le ministre des finances n'a
+pas craint de dire à la tribune pour combattre une taxe fixe et défendre
+la taxe progressive actuelle, qu'il est juste qu'une lettre paie en
+raison de ce que coûte son transport. La commission a établi le coût du
+transport, pour l'administration, de chaque lettre suivant la distance
+qu'elle parcourt. L'excédant de ces frais de revient constitue donc un
+impôt acquitté par chaque destinataire; on va voir, par le tableau
+dressé par la commission, quelle est l'égalité et la justice de cet
+impôt:
+
+
+ Zone ou Impôt ou différence
+ distante Taxe. Coût. de la taxe
+ en kil. à la dépense.
+ Moins de 40 20 c. 9 3/4 c. 10 1/4 C.
+ De 40 à 80 30 10 1/4 19 3/4
+ De 80 à 150 40 10 3/4 29 1/4
+ De 150 à 220 50 11 1/4 38 3/4
+ De 220 à 300 60 11 3/4 48 1/4
+ De 300 à 400 70 12 14 57 3/4
+ De 400 à 500 80 12 3/4 67 1/4
+ De 500 à 650 90 13 1/4 76 3/4
+ De 650 à 750 1 fr. 13 3/4 86 1/4
+ De 750 à 900 1 10 14 1/4 95 3/4
+ Plus de 900 1 20 14 3/4 1 fr. 5 1/4
+
+Ainsi, la lettre qui coûte à l'administration 9 centimes 3/4 ne paie en
+sus du remboursement de ces frais que 10 centimes 1/4, tandis que celle
+qui ne lui coûte que 14 centimes 3/4 est condamnée à lui payer 1 franc 5
+cent. 1/4. C'est une inégalité, une injustice insoutenables. On ne
+s'explique pas que la commission se soit bornée à les signaler.
+Espérons, toutefois, que ce qu'elle n'a pas osé faire, la Chambre saura
+l'exiger après avoir lu les considérations qui résument le travail de
+ses commissaires.
+
+La commission chargée de l'examen de la proposition de M. Chapuys de
+Montlaville, relative à la suppression du droit du timbre sur les
+journaux et écrits périodiques, n'a pas racheté, elle, par la netteté et
+la hardiesse de ses considérants, ce qu'il y a de timide et d'embrouillé
+dans le dispositif de son rapport. M. Achille Fould, qui a été chargé de
+ce travail, dit à la page 19: «Les journaux dont la situation financière
+est prospère ne verraient pas une modification notable dans les
+conditions de la presse sans une certaine inquiétude.» Nous ne savons si
+c'est cette crainte de troubler la quiétude de quelques-uns qui a
+détourné la commission de rendre la publicité plus abordable à tous.
+Quel qu'ait été son motif déterminant, toujours est-il qu'elle a conclu
+au rejet de la proposition, et qu'à la suppression du timbre pour tous
+elle a eu la singulière idée de substituer un emprunt aux lois de
+septembre, consistant à varier le droit du timbre, comme le taux du
+cautionnement, selon l'importance des localités; de telle façon que la
+vérité coûtera plus cher à dire à Nantes qu'à Tours, à Lyon qu'à Mâcon,
+et que dans les arrondissements où se trouve une ville de 50,000 âmes,
+comme aussi dans les départements de la Seine, de Seine-et-Marne et de
+Seine-et-Oise, on paiera 4 centimes de timbre, quelle que soi l'exiguïté
+du format, tandis que plus d'un journal n'en paie que 3 aujourd'hui.
+C'est donc la substitution d'un aggravement de position pour un certain
+nombre de journaux au moyen nouveau d'expansion que l'auteur de la
+proposition avait voulu donner à la presse. Nous ne craignons pas de
+dire que cette contre-proposition n'a pus la moindre chance d'être
+adoptée.
+
+On a encore distribué à la Chambre le rapport de M. Vitet sur le projet
+de loi relatif à la translation des affaires étrangères à l'hôtel de la
+Reynière, situé au coin de la rue des Champs-Élysées. La commission, à
+l'unanimité, propose d'affecter à ce but les terrains dépendants du
+domaine de l'État, situés entre la rue de l'Université, la rue
+d'Austerlitz et le quai d'Orçay, c'est-à-dire l'ensemble de bâtiments et
+de jardins annexes au palais de la chambre des députés, en vertu de la
+loi du 30 juin 1843. Elle, propose, en conséquence, de réduire le crédit
+demandé à 3 millions 900,000 fr.
+
+On connaît aujourd'hui le texte officiel de la notification que M. le
+duc de Bordeaux a adressée aux puissances étrangères à l'occasion de la
+mort de M. le duc d'Angoulême, qui avait pris le titre de comte de
+Marne. Voici ce document:
+
+«Devenu par la mort de M. le comte de Marne chef de la maison de
+Bourbon, je regarde comme un devoir de protester contre le changement
+qui a été introduit en France dans l'ordre légitime de succession à la
+couronne, et de déclarer que je ne renoncerai jamais aux droits que,
+d'après les antiques lois françaises, je tiens de ma naissance. Ces
+droits sont liés à de grands devoirs qu'avec, la grâce de Dieu je saurai
+remplir; toutefois je ne veux les exercer que lorsque, dans ma
+conviction, la Providence m'appellera à être véritablement utile à la
+France. Jusqu'à cette époque, mon intention est de ne prendre, dans
+l'exil où je suis forcé de vivre, que le titre de comte de Chambord;
+c'est celui que j'ai adopté en sortant de France; je désire le conserver
+dans mes relations avec les cours.»
+
+L'Angleterre et l'Autriche ont seules refusé, à ce qu'il paraît, de
+recevoir cette notification, et le premier accusé de réception
+sympathique qui soit parvenu au prétendant est de Marie-Louise, duchesse
+de Parme.
+
+Des lettres de Taïti, à la date du 19 mars, nous informent que les
+intrigues de l'ancien consul anglais, Pritchard, avaient amené un
+soulèvement dont le gouverneur s'était rendu maître sans effusion de
+sang, par l'adoption de mesures énergiques. La reine Pomaré était en
+rade, retirée sur un cutter anglais; quant à Pritchard, il avait été
+arrêté et mis au secret par les autorités françaises, qui avaient
+déclaré que ses biens, que sa vie leur répondraient des conséquences des
+événements qu'il avait provoqués. Une autre correspondance de
+Rio-Janeiro rapporte que Pritchard y est arrivé le 7 juin, à bord du
+bâtiment de guerre anglais le _Vindict_. Il s'était embarqué à Taïti,
+après vingt et un jours de détention.
+
+Les interpellations se succèdent à Londres, et sir Graham ne sait plus à
+laquelle entendre. Les épi grammes l'assiègent aussi, et, par allusion
+aux révélations sur les indiscrétions du secret-office, on vient de
+graver et de vendre à grand nombre à Londres un cachet sur lequel on
+lit: _For not to be Grahamed_. Pour n'être pas Grahamisé. Puisse, pour
+l'honneur du cabinet anglais, la recommandation n'être pas vaine!--De
+toutes les questions récemment posées au ministère dans le parlement,
+celle qui a causé le plus d'étonnement et d'émoi par avance est celle de
+M. Sheil, qui concluait à la nomination d'une commission pour s'enquérir
+comment les possessions françaises en Algérie avaient été acquises, et
+jusqu'à quel point leur extension peut s'accorder avec les intérêts
+politiques et commerciaux du pays. Sur l'annonce de cette motion, sir
+Robert Peel avait déclaré qu'il devait se borner à dire que c'était la
+motion la plus extraordinaire qu'il eût jamais entendu faire. M. Sheil
+l'a développée néanmoins, mais il avait d'avance renoncé à demander la
+formation du comité qu'il provoquait primitivement. Il ne s'agissait
+plus, des lors, que d'une conversation politique dont le but était
+d'embarrasser le premier ministre et d'accroître l'aigreur qui peut
+régner entre la France et l'Angleterre. M. Sheil est irlandais; on l'a
+vu porter la parole comme défenseur dans le procès d'O'Connell. Sa
+conviction est, comme celle du grand agitateur, que l'Angleterre ne
+rendra justice à l'Irlande qu'au jour du péril, et quand l'assistance
+des Irlandais sera devenue absolument indispensable, comme dans un cas
+de rupture entre la Grande-Bretagne et nous. Le _Standard_, journal
+ministériel du soir, a cru devoir publier à cette occasion la note
+suivante: «M. Sheil a été longtemps intimement lié avec le parti-prêtre
+français; nous soupçonnons donc que son discours et sa motion d'hier, si
+bien calculés pour amener une querelle, peuvent être attribués à ce
+parti. Nous n'accusons pas M. Sheil de s'être laissé corrompre par les
+prêtres français, nous l'en croyons incapable; mais, comme nous l'avons
+dit, c'est un instrument que tous ses amis peuvent employer et qui ne
+demande pour salaire que l'honneur de l'emploi.»
+
+Les journaux de Londres, la chambre des communes elle-même, se sont, ces
+jours derniers, vivement occupés de l'expérience faite à Brighton d'une
+machine explosible du capitaine Warner, destinée à défendre les ports et
+les rades, et à détruire les bâtiments qui tenteraient de franchir une
+passe on de s'approcher de la côte. Un bâtiment marchand de 300 tonneaux
+s'est enflammé tout à coup, et a sombré sans que l'on ait pu distinguer
+par quel moyen. Les feuilles anglaises se livrent à toutes sortes de
+conjectures contradictoires sur les procédés et l'efficacité de
+l'invention, mais elles sont d'accord sur son importance et sur le
+devoir pour le gouvernement de veiller à ce qu'elle soit éprouvée d'une
+façon concluante.
+
+La malle des Antilles arrivée à Southampton a apporté la nouvelle que
+les résidents anglais des Cayes avaient écrit à la Trinité pour réclamer
+l'intervention d'un vaisseau de guerre de leur nation, parce que la
+ville était saccagée et pillée. Le général Guerrier était subitement
+tombé malade, et le bruit s'était répandu qu'il avait été empoisonné par
+son rival Acaan.--A la Dominique, où une révolte de noirs affranchis
+avait éclaté, ce qui était un fait nouveau dans l'histoire de
+l'émancipation anglaise, l'ordre avait été rétabli. Cet événement donne
+une autorité très-grande à ce que disait lord Clarendon dans la séance
+de la chambre des lords du 25 juillet: «Mon opinion est que nous devons
+nous efforcer de prouver aux autres nations que le travail de l'homme
+libre est plus productif que celui de l'esclave. C'est précisément ce
+que nous n'avons pas prouvé, et les autres nations, voyant que
+l'expérience avait manqué, ont regardé notre philanthropie comme un
+piège. Et pourquoi l'expérience n'a-t-elle pas réussi? C'est parce que
+dans nos colonies, nous n'avons pas donné au travail libre les moyens de
+se développer. C'est à cela que doivent tendre tous nos efforts.»
+
+Bien que, grâce aux mesures prises, au déploiement de force armée, la
+ville de Prague n'ait pas été le théâtre de nouvelles luttes sanglantes,
+on a encore vu la fermentation et la révolte gagner les petites villes
+manufacturières. Une émeute a éclaté à Deutsch-Brod, et l'on a dû
+recourir aux garnisons voisines, qui sont toutes consignées A
+Schwartz-Koseritz, un mouvement a eu lieu contre la population
+israélite, qui a été expulsée. Vingt mille des plus riches juifs de
+Prague ont déjà aussi quitté cette ville. La question du paupérisme
+paraît être surtout en jeu dans ce qui s'est passé. Des vers imprimés
+ont circulé parmi la foule. Cette poésie révolutionnaire était écrite
+dans la langue des Bohèmes.
+
+Un attentat contre la vie du roi et de la reine de Prusse a été commis à
+Berlin, le 26 juillet. Au moment où ils montaient en voiture, un
+individu, sortant de la foule, s'est approché de la portière et a
+déchargé dans cette direction un pistolet à double coup. La voiture
+était partie aussitôt; le roi a fait arrêter, et a montré au peuple que
+ni lui ni la reine n'étaient atteints. Le coupable a été arrêté en
+flagrant délit; c'est un ancien bourgmestre de Storkow, dans la Marche
+électorale, qui avait donné sa démission en 1841, après une gestion
+répréhensible. Il avait depuis, à plusieurs reprises, sollicité un
+nouvel emploi, et l'insuccès de ses tentatives l'avait irrité et poussé
+à ce crime. Il se nomme Tschech, il est âgé de cinquante-six ans.
+
+Les autres nouvelles de Prusse sont l'abolition de la détention pour
+dettes, et une instruction du commandant général des gardes qui donne
+l'ordre aux officiers supérieurs de défendre aux soldats, jusqu'au grade
+de sergent-major inclusivement, de se faire recevoir membres des
+sociétés de tempérance. Cette mesure est motivée sur ce que les
+règlements de ces sociétés défendent l'usage d'une boisson qui, d'après
+les ordres supérieurs, est distribuée régulièrement à certaines époques,
+surtout pendant les manoeuvres, dans les camps et les bivouacs, et à
+certains jours solennels, comme rafraîchissante et tonique.
+
+Bologne vient d'être encore témoin d'une exécution politique. Le 10
+juillet au matin, les carabiniers y ont fusille par derrière un peigneur
+de chanvre, _arrêté à l'étranger en janvier 1844_, qui avait été
+condamné à mort comme rebelle par la commission militaire, après, dit
+l'arrêt, que celle-ci _eut oui la messe et fait les prières d'usage_. Ce
+malheureux, nommé Gardenghi, a été mis à mort au même lieu où six autres
+condamnés avaient subi dernièrement cet atroce supplice.
+
+La correspondance de Madrid contient d'affligeants détails. Nous avons
+parlé de l'exécution à Saragosse de trois personnes fusillées par suite
+de l'affaire du général Esteller; mais le général Breton avait dit dans
+une proclamation que ce n'était qu'un commencement d'expédition; et en
+effet, d'autres personnes sont arrêtées, et l'on annonce qu'elles seront
+prochainement exécutées. Ce n'est pas tout: M. Inglada. intendant
+général de la province de Tolède, nommé par le ministère Gonzalès Bravo,
+vient non-seulement d'être destitué, mais encore d'être arrêté et mis au
+secret comme prévenu de complicité dans le meurtre du général Quesada,
+assassiné dans le mouvement populaire qui suivit l'insurrection de la
+Granja. D'autres personnes, compromises dans la même affaire, ont été
+également arrêtées, et l'on s'attend à voir adopter des mesures
+semblables pour venger les mânes des généraux Basa, Mendez Vigo,
+Saint-Just, Duonadio et Canterac.
+
+A Athènes on s'est occupé de la tentative d'un individu atteint
+d'aliénation mentale qui avait voulu pénétrer, le 7 juillet, dans le
+palais du roi et avait été frappé d'un coup de baïonnette à travers le
+corps par un soldat. Cet homme, autrefois brigadier de gendarmerie,
+avait revêtu son uniforme, et il paraît que la sentinelle ne l'a frappé
+que quand elle lui a vu mettre le sabre à. la main. Le malheureux
+insensé était porteur d'un rouleau de papier que l'on croyait être une
+pétition adressée au roi, mais qui ne contenait que des divagations sur
+Alexandre le Grand, en l'honneur de qui il poussait des vivat. Le
+chagrin de se voir dépouillé d'une petite propriété et des querelles
+intérieures, suites d'un mauvais ménage, semblent les causes de la folie
+de cet homme, dont la vie sera peut-être conservée, mais qu'il semble
+difficile de ramener à la raison.--Quant à la solution des embarras
+politiques, on attendait la réunion des Chambres. Le ministère a fait
+des promotions si nombreuses dans les hauts grades de l'armée, qu'il y a
+maintenant 40 généraux pour 3,000 hommes dont se compose la force
+militaire.
+
+Sur la lutte sanglante des bords de la Plata, on trouve dans le
+_Standard_ la note suivante, qu'il convient de n'accepter que sous
+bénéfice d'inventaire: «Il est arrivé ce matin des nouvelles de
+Buénos-Ayres et de Montevideo. Nous avions annoncé que les assiégés
+avaient fait une sortie qui s'était terminée par une déroule complète:
+aujourd'hui nous apprenons que les résultats de cette sortie ont été
+plus désastreux encore. Paz. à la tête de 2,000 hommes, avait attaqué un
+poste avancé de l'ennemi près de Pantanoso, pendant que Thiébaud et
+Carréa marchaient sur las Tres-Croces. Il espérait prendre l'ennemi à
+l'improviste, mais Oribe étant survenu avec des renforts, Paz a été
+repoussé avec perte. 68 hommes sont restés sur le champ de bataille, 160
+ont été blessés. On lui a fait cinq prisonniers. La division de Carréa
+et de Thiébaud a aussi été repoussée à la baïonnette par le colonel
+Maza; 75 hommes sont restés sur le champ de bataille, y compris 62
+_ex-Français_. Il y a eu 150 blessés.»
+
+Des lettres reçues de Lima font connaître qu'au mois de mai dernier le
+général Vivanco était toujours président du Pérou. Mais ce malheureux
+pays continuait d'être en proie à la guerre civile. Les troupes de
+Vivanco avaient eu plusieurs engagements avec celles du général
+Castella, son plus grand antagoniste. Le général Santa-Cruz était tombé
+au pouvoir de Castella, qui avait livré son prisonnier au commandant de
+la frégate _le Chili_. On craignait que Santa-Cruz ne fût fusillé.
+Plusieurs généraux levaient des corps de partisans et se disposaient à
+agir chacun pour s'emparer du pouvoir, qui a passé par tant de mains en
+si peu d'années. Plus heureux que Santa-Cruz, le maréchal de la Fuente a
+pu se rendre à bord de la corvette française _l'Embuscade_, en rade de
+Callao. Il a été accueilli avec l'hospitalité qu'on est sûr de
+rencontrer chez le» Français. Cependant, le séjour du maréchal se
+prolongeant indéfiniment à bord de ce bâtiment, les agents du
+gouvernement établi à Lima ont adressé à ce sujet des représentations,
+d'abord au capitaine Mallet, qui ne les a point écoutées, et ensuite à
+l'amiral Dupetit-Thouars. Il est de principe, en effet, que si un neutre
+mouillé devant une place de guerre reçoit à son bord, à titre de
+réfugié, un ennemi de cette place, c'est à condition de l'embarquer sur
+le premier navire étranger qui sortira du port avec une destination
+lointaine. Or, il paraît que cette condition n'avait pas été observée.
+L'amiral, qui sait aussi bien respecter les droits des autres qu'il fait
+valoir les siens à l'occasion, a éloigné le maréchal de la Fuente et mis
+un terme au conflit.
+
+Au Paraguay, il y a eu un changement de gouvernement. M. Lopez a été
+nommé directeur pour dix années Il avait ouvert au commerce étranger les
+ports du Paraguay et avait autorisé les négociants étrangers à s'y
+établir. Toutefois, si l'on en croit le correspondant du _Times_, la
+jalousie du gouvernement buénos-ayrien empêchera que cette mesure ne
+soit profitable aux nations étrangères et notamment à la
+Grande-Bretagne. Il a déclaré qu'il ne souffrirait pas que le commerce
+se fit sur le Panama et l'Uruguay, soit parce qu'il est en guerre avec
+le Banda oriental, soit parce que Corrientes s'est détaché de la
+confédération méridionale.
+
+Le musée et les collections de médailles se sont enrichis de deux
+productions nouvelles. L'une est consacrée au souvenir de la séance du
+20 janvier dernier, où M. Guizot répondit à l'opposition, qui lui
+reprochait vivement certains actes de sa vie politique: «_On peut
+épuiser ma force, on n'épuisera pas mon courage._» Les amis de M. le
+ministre des affaires étrangères, qui avaient eu vis-à-vis de lui, dans
+cette séance, le tort de ne pas soutenir l'apologie qu'il cherchait à
+faire de ces actes reprochés, et de le laisser lutter seul contre
+l'opposition, ont cru lui devoir cette réparation. L'autre médaille est
+la médaille en bronze que le gouvernement a fait graver par M. Gavrard
+pour être donnée aux exposants. Elle représente la France tendant une
+couronne à l'industrie en lui disant: «_Tu m'enrichis, je t'honore._»
+C'est trop sec et pas assez logique. L'industrie, en effet, enrichit la
+France, mais elle ne fait pas que l'enrichir, et c'est parce qu'elle ne
+fait pas que cela que la France l'honore. Il y a peu d'années, la ville
+de Paris percevait un double impôt des maisons de jeu et des maisons de
+tolérance. Les croupiers et les beautés de carrefours l'enrichissaient,
+sans qu'elle les honorât, que nous sachions. Les intérêts matériels ont
+leur côté fort respectable; mais il faut savoir le trouver, surtout
+quand on veut le couler en bronze.
+
+Une inondation terrible a porté la consternation dans la ville d'Adana
+et dans ses environs. S'il faut en croire le récit des voyageurs, ce
+sinistre aurait coûté la vie à mille personnes et causé des dommages
+qu'on évalue à plusieurs millions de piastres.--A Rio-Janeiro, le 25
+mai, la chaudière de l'un des steamers en fer qui font le service entre
+cette ville et Rio-Grande a éclaté, et plus de quarante personnes ont
+perdu la vie par suite de l'explosion.--A Londres, un événement est venu
+causer également la mort de trente personnes. Pour assister à une joute
+de bateaux à rames, la foule s'était portée sur une jetée flottante qui
+sert d'embarcadère près du pont de Black-Friars. Cette jetée, d'environ
+trente mètres de longueur, a cédé sous le poids des imprudents, et
+hommes, femmes et enfants ont été jetés dans le fleuve.--Sur le chemin
+de fer de Montpellier à Cette, le déraillement d'un train a causé la
+mort de trois voyageurs. Quatre autres ont été blessés.
+
+A Paris aussi, hélas! lundi, à la fin de cette fête dont le _Courrier de
+Paris_ ne vous a fait voir que le côté riant, nous avons vu se
+reproduire ce triste tableau qui avait assombri les solennités du
+mariage de M. le duc d'Orléans. A l'entrée de l'avenue Gabriel, des
+flots de curieux se contrariant et s'amoncelant ont déterminé de
+nombreux cas d'asphyxie dont quelques-uns, malgré les secours
+immédiatement prodigués, ont été mortels. Le nombre des blessés est
+considérable, et beaucoup de blessures présentent de la gravité.
+
+--Un de nos auteurs dramatiques les plus féconds, M. Guilbert de
+Pixérécourt, vient de mourir à Nancy, sa ville natale, à l'âge de
+soixante-onze ans.--L'Allemagne vient de perdre également un de ses plus
+féconds producteurs dramatiques, M. Charles Blum, auteur de 589 ouvrages
+représentés. Il avait, par ses traductions, popularisé le vaudeville
+français chez ses compatriotes.--Le troisième fils du roi de Naples,
+comte de Castro-Giovani, est mort.
+
+
+
+Projet d'un Hôpital nouveau à Paris.
+
+[Illustration.]
+
+Paris tend à se déplacer: c'est un fait incontestable que M. Rabusson
+déplore en fréquents mémoires au roi et en pétitions aux Chambres: nous
+nous bornons, nous, à le reconnaître. L'administration de la ville de
+Paris ne le méconnaît sans doute pas non plus, mais elle a le tort de ne
+pas assez étudier ce mouvement, de ne pas assez s'en préoccuper, non pas
+pour s'y opposer, comme le voudrait M. Rabusson, mais pour le diriger,
+l'organiser dans l'intérêt de la ville à venir et au moindre détriment
+de la ville ancienne.
+
+C'est dans le quart de cercle compris entre le nord et l'ouest que
+Paris, gravissant la hauteur qui le dominait, l'a couronnée
+d'habitations nouvelles. S'étendant sur le plateau, elles descendront
+bientôt sur le versant opposé pour rejoindra la Seine qui le contourne.
+Cette extension s'opère en dedans et au dehors des limites de la ville,
+c'est-à-dire sur les vastes terrains non construits que renfermait
+l'enceinte du mur d'octroi et au delà même de cette enceinte. Pour la
+partie de ce développement qui s'opère dans la banlieue, la municipalité
+de Paris ne peut exercer aucune surveillance ni aucune action. Toute
+cette ville de Batignolles-Monceaux, qui dans un petit nombre d'années
+fera, à coup sûr, partie de la grande ville, s'est édifiée et s'édifie
+encore d'après des règles de voirie rurale, qui ne sont nullement en
+harmonie avec celles de Paris et qui laissent s'enrouler des rues
+étroites et sinueuses qu'à peu de frais aujourd'hui on établirait sur de
+plus grandes proportions et sur un alignement moins tourmenté, mais dont
+l'élargissement et le redressement entraîneront plus tard des dépenses
+énormes. Pour la partie de ces constructions qui est renfermée dans les
+murs de l'octroi, la ville de Paris fait observer, bien entendu, ses
+règlements; mais elle comprend que ses devoirs ne s'arrêtent pas là, et
+que cette agglomération de nouveaux habitants et d'émigrants des anciens
+quartiers, exige des établissements municipaux et des monuments publics.
+Bientôt nous aurons à rendre compte de l'ouverture et de la consécration
+d'une église qu'on achève sur la place Lafayette. On s'entretient depuis
+longtemps de l'érection d'un collège; aujourd'hui nous avons à faire
+connaître le plan d'un hôpital nouveau.
+
+Cette construction s'élèverait précisément derrière l'église qui va être
+inaugurée, Saint-Vincent-de-Paule, dans l'axe de ce monument, et d'une
+rue Neuve-Hauteville, continuation de l'ancienne rue de ce nom et qui
+n'en serait séparée que par le monument religieux et ses abords.
+L'hôpital est destiné à recevoir 600 lits. L'administration des hospices
+dont tous les établissements ont été édifiés pour une destination tout
+autre que celle à laquelle ils sont appliqués aujourd'hui ou à une
+époque où l'on n'avait point étudié les exigences de l'hygiène pour la
+construction d'un hôpital, a reconnu la nécessité d'en élever un qui pût
+être regardé comme modèle. Malheureusement, le plan qu'elle a fait
+dresser ne nous paraît pas suffisamment justifier ce titre, et son
+auteur évidemment n'avait pas présents à l'esprit, en le combinant, les
+principes et les conditions établis par le rapport de l'Académie des
+sciences sur la construction d'un hôpital, rapport fait par les hommes
+les plus compétents de l'Europe, et signé de Tenon, d'Arcet, Lavoisier,
+Bailly, Lassone, Daurenton, Coulon et Laplace.
+
+Ainsi, pour loger les 600 lits demandés, on propose d'établir trois
+étages de malades, ce qui est insalubre et proscrit par l'Académie.
+Malgré cet entassement, la superficie du plan de l'administration n'en
+serait pas moins de plus de 20,000 mètres carrés; tandis que l'hôpital
+de Bordeaux, élevé pour 600 à 700 lits, n'occupe qu'une surface de
+16,000 mètres carrés et n'a que deux étages de malades. C'est que dans
+leurs plans certains architectes d'administrations se préoccupent
+beaucoup plus des accessoires, de l'agrément et des convenances des
+directeurs et chefs de service, que du bien-être des véritables
+destinataires. On en jugera quand nous aurons dit que les bâtiments
+occuperaient à eux seuls 9,203 mètres, dont 6,297 pour les accessoires
+et 2,906 pour les malades. L'exécution totale coûterait près de cinq
+millions. Par ce développement mal entendu, un terrain, précieux pour la
+ville, se trouverait absorbé sans nécessité dans ce clos Saint-Lazare,
+où il ne faut pas seulement penser à l'hôpital, mais aussi aux abords
+d'un quartier nouveau qui a un avenir si important, et ou des voies bien
+combinées devront faciliter une grande et utile circulation. Par ce
+développement encore l'hôpital serait trop rapproché de la gare du
+chemin de fer de Belgique, et il interromprait la rue du Nord, tracée
+pour l'importante communication de la barrière Poissonnière, au centre
+du faubourg Saint-Denis, voie déjà portée sur le plan de la ville et
+bâtie en plusieurs endroits. Le prolongement de la rue des Jardins
+deviendrait également impossible.
+
+Un artiste oui a exécuté de grands travaux pour le gouvernement, M.
+Marchebens, vient d'adresser au conseil général des hospices et aussi au
+conseil municipal de Paris, dont heureusement l'avis devra être pris
+avant de se mettre à l'oeuvre, une demande pour qu'un concours soit
+ouvert. Il fait bien ressortir les inconvénients manifestes du projet
+pour lequel l'administration se sent un faible, et il ajoute: «Dans cet
+état de choses, et pour un monument de cette importance, pourquoi,
+messieurs, ne décideriez-vous pas un concours public pour éclairer la
+marche de cette grande opération? La commission des hôpitaux de Bordeaux
+avait aussi son monde et ses architectes; elle n'en ouvrit pas moins un
+concours aux savants et aux artistes du royaume, pour l'érection de son
+grand hôpital. Vous approuverez, j'espère, ce principe, messieurs, en
+faisant un appel aux lumières du siècle, pour rendre plus parfait cet
+asile du pauvre; car, vous l'avez bien compris, il ne s'agit ici de
+blesser aucun intérêt, ni de ravir la place de personne, mais il s'agit
+d'une création modèle, sur laquelle la raison, l'expérience et la
+comparaison sont nécessaires pour éclairer l'administration. Aux plans
+et devis doit être joint le mémoire explicatif sur la construction, sur
+l'hygiène des salles, sur la séparation des malades et des
+convalescents, sur le chauffage, sur la ventilation, et enfin sur la
+commodité des services. Ce travail ensuite doit être soumis à _un jury
+d'examen composé de membres de l'Académie des sciences, de médecins et
+de chirurgiens, d'architectes, administrateurs ou directeurs_, afin
+qu'il soit jugé par chaque spécialité avec connaissance de cause, et
+afin qu'un monument de cette importance ne laisse rien à désirer.»
+
+Et pour ce concours qu'il provoque, M Marchebens envoie son plan, dans
+lequel il est arrivé, en économisant, sur le projet rival, plus de 2,000
+mètres carrés de terrain et plus de 2 millions, à faire beaucoup mieux
+pour les malades. Ainsi, dans cette construction, telle qu'il la conçoit
+et dont nous donnons l'aspect, tous les bâtiments sont isolés, et n'ont
+que deux étages de salles de malades;--les salles n'ont que 32 lits;
+elles sont toutes séparées par des jardins, et l'on peut y classer les
+diverses espèces de maladies;--après avoir logé les 600 lits, on trouve
+une réserve qui permet de placer 250 lits pour des temps calamiteux,--un
+quartier pour les convalescents, des promenades couvertes et des
+chauffoirs ont été ménagés dans toutes les divisions,--l'établissement
+des bains est disposé de manière à servir aux malades de l'hôpital et à
+ceux du dehors;--de grandes galeries à portiques réunissent tous les
+bâtiments et permettent le service en tout temps;--les constructions
+sont en pierre et en fer, ce qui non-seulement les met à l'abri de
+l'incendie, mais encore les rend plus saines, plus durables et plus
+économiques;--les dépendances, accessoires et jardins, n'occupent qu'un
+espace proportionne à leur service;--la rue du Nord n'est pas coupée,
+n'est pas interrompue, et tout l'édifice est entouré d'un boulevard
+planté d'arbres.
+
+Nul doute que le conseil municipal, qui va avoir à délibérer sur les
+sacrifices qui lui sont demandés a cette occasion, y mettra pour
+condition l'ouverture d'un concours. Aujourd'hui, il n'y a donc encore
+de reconnu que la nécessité de cet établissement et d'adopté que son
+titre: _Hôpital Louis-Philippe_. Espérons que ce qui reste à déterminer
+le sera uniquement dans l'intérêt des malades et dans celui des budgets
+des hospices et de la ville de Paris.
+
+
+
+Exposition
+
+DES PRODUITS DE L'INDUSTRIE.
+
+[Illustration: M. Thénard, président du jury de l'exposition.]
+
+[Illustration: M. le comte de Nue.]
+
+[Illustration: M. Alexandre
+Brongniart.]
+
+[Illustration: M. Darcet.] [Illustration: M. Léon de la Borde.]
+
+[Illustration: M. Fontaine.]
+
+DISTRIBUTION DES RÉCOMPENSES.
+
+Lundi 29, à une heure, ceux de MM. les exposants qui avaient été
+désignés par les différentes commissions du jury s'étaient réunis, au
+nombre de plus de huit cents, dans la salle des maréchaux. Les membres
+du jury, conduits par M. le baron Thénard, pair de France, leur
+président, les avaient précédés, et s'étaient placés à droite et à
+gauche de l'espace réservé pour le roi et sa famille.
+
+Quelques instants après, Sa Majesté est arrivée. Elle portait l'uniforme
+de la garde nationale. La reine, madame Adélaïde, M. le duc de Nemours
+et M. le duc de Montpensier, accompagnaient Sa Majesté, qui était suivie
+de M le ministre du commerce et de l'agriculture, du préfet de la Seine
+et du commandant des gardes nationales du département.
+
+Le roi, dont l'entrée avait été saluée par des acclamations, a pris
+place à quelques pas du grand balcon qui donne sur le jardin, ayant à sa
+droite M. le ministre du commerce.
+
+M. le baron Thénard s'est alors avancé et a lu un discours dans lequel
+il a énuméré les résultats obtenus par l'industrie française depuis cinq
+ans, ainsi que les progrès signalés par l'exposition de 1844 dans les
+efforts et les produits du travail national. Le roi a répondu par
+quelques paroles qui ont été fort applaudies.
+
+M. le ministre du commerce a ensuite fait l'appel de tous les exposants
+qui avaient été jugés dignes de récompenses. Le roi remettait lui-même
+les décorations ou les médailles en adressant à chaque lauréat des
+éloges et des encouragements. Cette distribution a duré quatre heures et
+demie.
+
+On avait eu le bon esprit cette année de commencer par l'appel et la
+remise des récompenses les moins éclatantes et de terminer par les
+décorations. Aussi, tandis qu'aux distributions précédentes les rangs
+s'éclaircissaient, la salle devenait déserte et le roi demeurait presque
+seul, l'intérêt, cette fois, a été soutenu, a été croissant, et Leurs
+Majestés, en se retirant, se sont entendu saluer par des acclamations
+aussi nombreuses que celles qui les avaient accueillies à leur arrivée.
+Il est même résulté de cette persévérance de la foule un peu de
+confusion, une chaleur extrême et quelques évanouissements. Peut-être
+plusieurs de ces syncopes doivent-elles toutefois être portées au compte
+de l'émotion et de l'attendrissement; c'est ce qu'on pourrait établir en
+comparant la liste des évanouis et celle des récompensés; mais nous ne
+ferons aujourd'hui d'emprunts qu'à cette dernière.
+
+_L'Illustration_ a eu, toute la première, le droit d'être émue. Son
+fondateur, M. Dubochet, ses imprimeurs, MM. Lacrampe et compagnie, ont
+obtenu le rappel de la médaille d'argent qu'ils avaient méritée en 1839;
+et ses graveurs, MM. Best, Leloir et compagnie, ont été jugés dignes de
+la médaille d'or. Nous nous bornerons à donner aujourd'hui la liste des
+exposants qui ont obtenu la décoration de la Légion d'honneur. Ce sont:
+
+MM. Camu fils, filateur de laine, à Reims (Marne).
+
+Bacot (Frédéric), fabricant de drap, à Sedan (Ardennes).
+
+Chennevière (Théodore), fabricant de drap, à Elbeuf (Seine-Inférieure).
+
+Grillet aîné, fabricant de châles, à Lyon (Rhône).
+
+[Illustration: Michel Chevalier.]
+
+[Illustration: M. Firmin Didot.]
+
+[Illustration: M. Gay-Lussac.]
+
+Bonner (Claude-Joseph), fabricant de soieries, à Lyon (Rhône).
+
+Faure (Étienne) fabricant de rubans, à Saint-Étienne (Loire).
+
+Debuchy (François), fabricant de tissus de lin, de laine et de coton, à
+Lille (Nord).
+
+Gros (Jacques), fabricant de tissus de coton à Wesserling (Haut-Rhin).
+
+Girard, imprimeur sur tissus, à Rouen (Seine-Inférieure).
+
+Frèrejean, maître de forges, à Vienne (Isère).
+
+Massenet, fabricant d'acier et de faux, à Saint-Étienne (Loire).
+
+André, fondeur au Val-d'Oise (Haute-Marne).
+
+Roswag (Augustin), fabricant de toiles métalliques, à Schelestadt
+(Bas-Rhin).
+
+Charrière, fabricant d'instruments de chirurgie, à Paris.
+
+Pecqueur, constructeur de machines, à Paris,
+
+Bourdon, directeur des forges et fonderies du Creusot (Saône-et-Loire).
+
+Rourkardt (J.-J.), constructeur de machines, à Guebwiller (Haut-Rhin).
+
+Thénard, ingénieur en chef des ponts et chaussées, à Cubzac (Gironde).
+
+Buron, fabricant d'instruments d'optique, à Paris.
+
+Roller, fabricant de pianos, à Paris.
+
+Winnerl, fabricant d'horlogerie, à Paris.
+
+Lemire, fabricant de produits chimiques à Choisy-le-Roi (Seine).
+
+Lefebvre (Théodore), fabricant de céruse, aux Moulins-lès-Lille (Nord).
+
+Schattenmann, directeur de la compagnie des mines de Bouwiller
+(Bas-Rhin).
+
+Bontemps, fabricant de verrerie, à Choisy-le-Roi (Seine).
+
+Godard fils, fabricant de cristallerie, à Baccarat (Meurthe).
+
+Millier, fabricant de porcelaine, à Montereau (Seine-et-Marne).
+
+Faucer aîné, fabricant de maroquins, à Choisy-le-Roi (Seine).
+
+Ogerau, tanneur, à Paris.
+
+Cail (J.-F.), constructeur de machines, à Paris.
+
+Lacroix (Jean Justin), fabricant de papiers, à Angoulême (Charente).
+
+A six heures, le roi et la famille royale se sont rendus dans la grande
+galerie du Musée, où avait été dressée une table de deux cents couverts.
+MM. les ministres du commerce, de l'inférieur et des finances, des
+généraux, de hauts fonctionnaires, des officiers de la maison du roi,
+les membres du jury et ceux des exposants qui avaient reçu la décoration
+de la Légion-d'Honneur ou la médaille d'or, avaient été invités à dîner
+avec Leurs Majestés.
+
+Pendant le dîner, une musique militaire, placée au milieu de la galerie,
+a exécuté de brillantes symphonies.--Au dessert, le roi s'est levé, a
+pris son verre et a porté le toste suivant: _Honneur à l'exposition
+1844! Prospérité à l'industrie française!_ Les exposants y ont répondu
+par des cris de _Vive le roi! vive la famille royale!_ Ensuite deux
+santés ont été portées au roi et à la reine par M. le ministre du
+commerce et par M. le ministre des finances.
+
+A sept heures et demie la famille Royale, suivie de tous les conviés, a
+quitté la galerie du Louvre et est rentrée dans les appartements du
+château. Le roi a pris place au grand balcon de la salle des Maréchaux;
+les convives aux autres balcons de la même salle et sur la terrasse qui
+règne à gauche du pavillon de l'horloge. De là ils ont assisté au
+concert exécuté à grand orchestre sous ces fenêtres; puis, des balcons
+des étages supérieurs, ils ont pu contempler le feu d'artifice tiré sur
+le quai d'Orçay et les illuminations féeriques qui unissaient, par une
+suite d'arcades éclatantes et diaprées, l'obélisque à l'arc de l'Étoile.
+
+[Illustration: M. Dumas.]
+
+[Illustration: M Blanqui.]
+
+[Illustration: M. Chevreul.]
+
+Ainsi s'est terminée cette journée qui a imposé des obligations aux
+vainqueurs, qui a fait naître le besoin d'une revanche pour les vaincus.
+A l'exposition de 1849!!!
+
+
+
+Bulletin bibliographique.
+
+
+_L'Ultramontanisme ou l'Église romaine et la Société moderne_; par M.
+Edgar Quinet. 1 vol. in-8.--Paris, 1844. _Paulin_. 4 fr. 50 c.
+
+Sous ce titre, M. Edgar Quinet vient de réunir et de publier en un
+volume les leçons qu'il a faites cette année à son cours du collège de
+France. Qui n'a entendu parler du succès obtenu par l'éloquent
+professeur? Rien n'y a manqué, ni la foule qui se pressait aux portes
+longtemps avant leur ouverture, ni les applaudissements des auditeurs,
+ni les visites à domicile, ni les souscriptions collectives pour une
+médaille d'honneur, rien, pas même l'opposition des jésuites. L'effet a
+été immense. Après avoir lu cet ouvrage-, nous qui n'avons pas eu le
+bonheur d'entendre M. Edgar Quinet, nous comprenons maintenant pourquoi
+ses leçons ont excité de tels transports de sympathie et de
+reconnaissance. L'influence sera grande aussi. Jamais, peut-être, un
+enseignement plus élevé et plus utile n'avait attiré et retenu au
+collège de France les esprits distingués qui, dans ce siècle d'égoïsme,
+se préoccupent encore sincèrement des développements futurs de la
+révolution française.
+
+L'année dernière, M. Edgar Quinet s'était contenté de réfuter le passé;
+aujourd'hui il s'avance beaucoup plus loin. Dans son opinion, le
+jésuitisme a compromis le catholicisme; il craint que le catholicisme
+ainsi engagé ne compromette le christianisme. Tel a été son point de
+départ. Mais sans rester au point de vue critique, il a marqué des
+fondements réels. En face de chacune des idées de l'ultramontanisme, il
+a élevé une autre idée plus vraie, plus féconde, plus religieuse. Il n'a
+critique le passé qu'en montrant les indices de l'avenir.
+
+L'Espagne considérée comme le royaume catholique par excellence, les
+résultats politiques du catholicisme en Espagne, l'Église romaine
+examinée et jugée aux points de vue de ses rapports avec l'État, la
+science, l'histoire, le droit, la philosophie, les peuples et l'Église
+universelle, forment les sujets des neuf leçons de M. Edgar Quinet.
+Malheureusement, la réserve imposée à l'_Illustration_, en sa qualité de
+journal universel, nous interdit toute analyse d'un livre qui sera
+évidemment mis à l'index par la cour de Rome. En joignant ici nos éloges
+aux applaudissements des auditeurs de M. Edgar Quinet, en nous associant
+complètement et sans restriction, pour notre part, à ses protestations
+contre le passé, à sa critique du présent, à ses aspirations vers un
+avenir meilleur, nous devons nous borner à citer un court passage de
+l'Ultramontanisme, qui suffira pour faire comprendre la tendance et
+l'intérêt de ce remarquable ouvrage.
+
+«Quand la question est ainsi posée par la nature des choses, et que l'on
+veut y échapper, on prononce un mot, un mot formidable qui a la magie de
+paralyser les coeurs: l'État moderne est athée; la loi est athée; la
+France, en tant que France, est athée! A ces mots, les fronts les plus
+fiers se courbent; beaucoup acceptent en silence cette condamnation, et
+les adversaires s'imaginent avoir flétri pour toujours l'esprit des
+révolutions et des institutions modernes. C'est ici, en effet, qu'est
+toute la question.
+
+«Ah! quand je ne connais dans le monde d'institutions athées que celles
+des bohémiens errants, sans foyers, sans patrie sous le ciel est-il bien
+vrai que ce soit là tout l'esprit des nôtres? Ce serait là, en vérité,
+une politique sans espoir, un droit sans nuit, un jour sans lendemain.
+Ils croient frapper ainsi l'avenir de mort civile. Mais quoi! parlons
+tranquillement!
+
+«Quand, dans la vieille France, la violence était dans les moeurs et
+dans la loi; quand les privilèges, les inégalités sociales, les
+servitudes de la terre et des hommes; abrégeons, quand tout ce que le
+Christ réprouve faisait le fond même de la vie civile, vous appeliez
+cela un royaume chrétien! Quand la force régnait à la place de l'âme;
+quand l'épée décidait de tout; quand l'inquisition, la Saint-Barthélémi,
+la torture empruntée du droit païen, les caprices d'un seul homme,
+c'est-à-dire quand la société païenne durait, dominait encore, vous
+appeliez cela un royaume très-chrétien; et depuis, au contraire, que la
+fraternité, l'égalité, inscrites dans la loi, tendent de plus en plus à
+descendre dans les faits; depuis que l'esprit est reconnu plus fort que
+l'épée et le bourreau, depuis que l'esclavage, le servage, ont cessé ou
+que l'on travaille à en abolir les restes; depuis que la liberté
+individuelle consacrée devient le droit de toute âme immortelle, depuis
+que ceux dont les pères se sont massacrés se tendent désormais la main,
+c'est-à-dire depuis que la pensée chrétienne, sans doute trop faiblement
+encore, pénètre peu à peu les institutions et devient comme la substance
+et l'aliment du droit moderne, vous appelez cela un royaume athée!
+
+«Qu'entendez-vous donc à la fin par religion, et quel est donc votre
+Christ? Est-ce un mot ou une réalité vivante? Si c'est un mot, vous
+pouvez, en effet, à votre gré, le clouer à une époque déterminée du
+passé, comme le nom du roi des Juifs au haut de la croix. Si c'est
+seulement dans ce qui n'est plus.--Vous cherchez le Christ dans le
+sépulcre du passé; mais le Christ a quitté son sépulcre, il a marché; il
+a changé de place; il vit, il s'incarne, il descend dans le monde
+moderne...»
+
+
+_Buffon, Histoire de ses Idées et de ses Travaux_; par M. Flourens, de
+l'Institut, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, membre de
+l'Académie française, etc. 1 v. in-18. 3 fr. 60.--_Paulin_, éditeur, rue
+Richelieu, 60.
+
+M. Flourens vient de publier à la librairie Paulin un charmant volume
+qui a sa place marquée dans toutes les bibliothèques à côté des oeuvres
+de Buffon. Ce volume est intitulé _Buffon, histoire de ses idées et de
+ses travaux_. Comme savant et comme écrivain. M. Flourens, à la fois
+secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences et membre de l'Académie
+française, possède tous les titres qui donnent le droit de toucher à un
+si grand sujet. Les idées et les travaux de Buffon jugés, éclairés,
+rectifiés par les idées et les travaux de la science actuelle, telle est
+l'étude que M. Flourens présente aux savants et aux gens du monde, dans
+un langage digne de Buffon lui-même. Il manquerait un trait intéressant
+à l'annonce de ce nouvel ouvrage de M. Flourens, si l'on ne disait que
+par une circonstance curieuse et naturelle d'ailleurs, l'illustre
+professeur de physiologie comparée au Jardin du Roi a écrit sur Buffon
+dans l'appartement même que celui-ci a habité, au sein de cet
+établissement dont la création lui doit sa première splendeur. M.
+Flourens, dont les travaux scientifiques sur les diverses branches de
+l'histoire naturelle ont une réputation universelle, n'est pas de ceux
+qui pensent que la science doit avoir ses adeptes et que ses secrets
+peuvent demeurer enfermés loin des regards de la foule. Ce n'est pas la
+première fois qu'il descend des hauteurs du sanctuaire mystérieux de la
+science pour rendre populaires les connaissances qui s'y préparent, en
+faisant passer dans une langue toute littéraire et académique, les
+notions de l'histoire naturelle. C'est par là aussi que m. Flourens est
+digne de son illustre prédécesseur, qui a su revêtir des tonnes du plus
+magnifique langage des vues et des découvertes qui ne savent le plus
+souvent s'exprimer que dans le style aride de l'amphithéâtre ou dans la
+langue barbare de la nomenclature. M. Flourens est l'auteur d'un volume
+sur Georges Cuvier dont _l'Histoire des idées et des travaux_ de Buffon
+est un utile et précieux pendant. C'est ce qu'il exprime bien mieux que
+nous ne saurions faire, dans une préfacé à laquelle nous empruntons
+l'extrait suivant:
+
+«J'ai publié en 1844 l'_Analyse raisonnée des travaux de Georges
+Cuvier._
+
+«L'histoire des travaux de Buffon touche partout à l'histoire des
+travaux de Cuvier; ces deux grands écrivains lient deux siècles; Buffon
+devine, Cuvier démontre; l'un a le génie des vues, l'autre se donne la
+force des faits; les prévisions de l'un deviennent les découvertes de
+l'autre, et quelles découvertes! Les âges du inonde marqués, la
+succession des êtres prouvée, les temps antiques restitués, les
+populations éteintes du globe rendues à notre imagination étonnée. Les
+travaux de Buffon et de Cuvier sont pour l'esprit humain la date d'une
+grandeur nouvelle.
+
+«J'ai vu ces grands travaux, et j'ai voulu en écrire l'histoire,»
+
+_L'Histoire des idées et des travaux de Buffon, l'Analyse raisonnée des
+travaux de Georges Cuvier_, sont donc deux parties d'un même sujet,
+traitées l'une et l'autre par le continuateur et le successeur des deux
+plus beaux génies que la science ait dotés depuis un siècle. M. Flourens
+est aussi l'auteur d'un excellent petit livre sur _l'instinct et
+l'intelligence des animaux_, inspiré par les travaux de M. Frédéric
+Cuvier, homme d'une grande science et d'une admirable pénétration, que
+son nom n'a pas empêché de devenir célèbre, et qui figure à côte du
+grand Cuvier, son illustre frère, plus haut que le second des Corneille
+à côté de l'auteur des _Horaces_ et de _Cinna._
+
+Tous ces ouvrages, ainsi qu'un excellent _Examen de la Phrénologie_, où
+les gens du monde peuvent apprendre ce qu'on doit penser des théories de
+cette prétendue science, sont des travaux qui pourraient à eux seuls
+établir une renommée, mais qui sont pour M. Flourens comme une affaire
+de luxe et propres à montrer ce que la vraie science peut gagner à être
+revêtue d'un beau langage.
+
+Nous reviendrons sur ces travaux et particulièrement sur le volume qui
+vient d'être publié. Un de nos collaborateurs que ses études mettent à
+même de l'apprécier dans ses détails, en rendra compte avec une autorité
+que nous ne pouvons donner au jugement que nous en portons ici.
+
+_La Chassomanie_, poème par M. Deyeux, orné de seize grands dessins à
+deux teintes, compositions de MM. Alfred de Dreux, Beaume, Forest,
+Foussereau et Valerio. 1 vol. grand in-8.--Paris. _Imprimeurs-Unis_. 12
+fr.
+
+ Telle est des dieux l'auguste volonté,
+ Qu'ils ont donné, ce penser les élève!
+ Une seconde à la réalité
+ Et plus d'une heure au moindre petit rêve.
+ Le prisonnier rêve la liberté;
+ L'ambitieux, la puissance infinie;
+ Tous les amours rêvent la volupté;
+ Mon rêve à moi, c'est la chassomanie.
+
+M. Deyeux, comme on le voit, entre franchement en matière. Il avoue sa
+passion, et il s'efforce de la faire partager à tout le genre humain.
+
+ Le chassomanie est un dieu sur la terre!
+
+Aussi, non content de chasser, il veut décrire en vers de dix pieds.
+
+ Les plaisirs différents
+ Qu'à ses amants toute chasse prodigue.
+
+N'allez pas croire, sur ce début, que M. Deyeux soit un de ces chasseurs
+malheureusement trop communs, qui ont fourni à Collin d'Harleville le
+type de M. de Crac.
+
+ Sa volupté n'aime rien qu'en petit,
+ Et son plaisir sonne peu la trompette;
+ Il cherche l'ombre et déteste le bruit:
+ La jouissance habite une cachette.
+ Petit sentier plus doux qu'un grand chemin,
+ Sous son ombrage attiré le mystère;
+ Les grands effets brisent le coeur humain,
+ Et la gaîté fuit le grand caractère.
+ Le chassomanie, hélas! que ne peut-il
+ Sous son manteau, dans l'ombre, dans sa poche,
+ Cacher ses goûts, son amour, son fusil!
+ Le vrai bonheur doit rester sous la cloche!
+
+Ainsi vous êtes bien et dûment averti; ce ne sont pas ses hauts faits,
+ce sont les plaisirs, les émotions, les procédés, les ustensiles de la
+chasse que va chanter et décrire tour à tour en vers de huit, de dix et
+de douze syllabes. M. Deyeux: _la grande et la petite chasse, les armes,
+la chasse en plaine, en battue, au miroir, au marais, etc. Ces peintures
+sont semées çà et là de réflexions plus ou moins profondes, car
+
+ On croit que tout chasseur, en sa légère étoffe,
+ N'est qu'un homme frivole et fou dans ses plaisirs,
+ Dont l'incapacité présidé les loisirs
+ Mais tout chasseur devient, s'il n'est pas, philosophe.
+ Le silence des bois porte au recueillement.
+
+Aussi, parvenu à la moitié de son poème, le chassomane rédige-t-il, un
+jour de pluie, toutes les observations qu'il a faites, toutes les
+méditations auxquelles il s'est adonné:
+
+ L'art ne présida point à ce vif abrégé;
+ Mais la campagne admet toujours le négligé.
+
+Les méditations chassomanes embrassent toutes les passions, qualités et
+vices de l'espèce humaine. Veut-on savoir comment M. Deyeux a disséqué,
+
+ ... Attentif, le scalpel dans les mains,
+ Toutes les variétés bizarres des humains?
+
+Nous ouvrons au hasard le carnet.
+
+ L'amitié, dans la France, est fille du caprice.
+ Elle tient de son père, et, comme lui, vit peu...
+ Vous offrez votre coeur comme on donne le bras;
+ Soir; mais marcherez vous longtemps du même pas?
+ ......................................................................
+ Dussé-je être à la fin traité d'idéologue,
+ Je trouve à chaque femme une fleur analogue...
+ L'hortensia nous peint la belle femme bête,
+ Si contente d'avoir du rose sur la tête;
+ La fleur du dalhia, la femme sans émoi,
+ Qui dit: Je ne sens rien, mais je suis belle, moi!...
+ Je crois que cette fleur, qu'on nomme la pensée,
+ Porte en velours le deuil de l'ivresse passée.
+ Les cloches du cactus sonnent l'ambition
+ Des amours fiers, armés des griffes du lion.
+ La clématite semble exprimer pour emblème:
+ Il faut que m'attache avant que je vous aime.
+ La rose d'Inde, après la rose de Provins,
+ Est la rêveuse altière au teint jaune, aux yeux vains.
+ La tulipe admirable est la beauté stupide
+ Dont l'esprit est inerte et dont le coeur est vide.
+
+Cependant le chassomane interrompt ses méditations, qui renferment un
+trop grand nombre de pensées communes et de mauvais vers.
+
+ Il court, en son délire,
+ Revêtir le harnais, bagage abandonné
+ Pendant ces tristes jours où la foudre a tonné.
+ Si la raison persiste encor, méditative,
+ Le beau temps la combat aussitôt qu'il arrive.
+
+Et le poème de recommencer de plus belle: _La Chasse aux Lapins avec des
+Furets, l'Orage, la Chaumière et le Château, la Sensiblerie, la Chasse
+et la Guerre, l'Aviceptologie, l'Art de mentir, Lanterne et Clochette_,
+etc., etc., tels sont les principaux sujets traités par M. Deyeux dans
+cette seconde partie. Une _Ode à son chien Mylord_, et des recherches
+historiques en prose terminent ce beau volume de 334 pages, qui est orné
+de seize jolies lithographies à deux teintes, d'après des compositions
+de MM. de Dreux, Beaume, Forest, Foussereau et Valerio.
+
+
+_Les Bagnes_, histoire, types, moeurs, mystères: par Maurice Alhoy;
+illustré de 105 dessins de MM. de Rudder, Bertall, Valentin, J. Noël,
+etc.. 1 vol. in-8 publié en 50 livraisons à 30 cent. _G. Havard,
+Dutertre, Michel Levy_.
+
+Nous recevons la première livraison d'un ouvrage nouveau qui nous paraît
+destiné à un succès populaire. Il a pour titre _les Bagnes_, et pour
+auteur M. Maurice Alhoy. _L'Illustration_, qui vient de représenter à
+ses abonnés la vie entière d'un forçat au bagne depuis son arrivée
+jusqu'à sa mort, n'a pas besoin d'insister sur l'intérêt actuel d'un
+pareil sujet. Pour juger l'ouvrage qu'elle se borne à annoncer, elle
+attendra qu'il soit achevé. Dès aujourd'hui, cependant, elle peut
+affirmer que nul écrivain n'était plus capable que M. Maurice Alhoy de
+bien remplir cette lourde et pénible lâche, d'écrire l'histoire et de
+faire la description de ces prisons fameuses. Son ouvrage du _Bagne de
+Rochefort,_ publié il y a quelques années, avait fixé l'attention des
+publicistes qui se sont occupés de la réforme pénitentiaire.
+
+Depuis cette époque, il a amassé de nombreux matériaux; il a observé de
+nouveau le monde exceptionnel qu'il veut peindre sous toutes ses faces,
+sous l'aspect qui inspire l'horreur, comme sous celui qui inspire la
+pitié; il a étudié le condamné et l'a vu au départ, sur sa route, à
+l'arrivée, à la prise des fers; il l'a vu à Brest, à Toulon, à
+Rochefort, sur son banc de repos, où le forçat vit comme la brute; il
+l'a vu dans ses travaux incessants du port, où règne l'égalité, sans
+privilège pour les coupables; il l'a vu sur le lit de l'hospice: il l'a
+suivi à son retour au monde, ou à l'amphithéâtre et à la fosse commune,
+où les os de tant de générations de criminels s'entassent chaque jour.
+
+
+_Les Petits Mystères de l'Opéra_, par Albéric Second, illustration par
+Gavarni.--Paris, _Kugelmann et Bernard Latte_. 1 vol. in-8º; prix: 6 fr.
+
+Si nous ne craignions de nous attirer une partie des rancunes que ce
+volume ne peut manquer de valoir à son auteur, nous dirions qu'il s'en
+publie peu d'aussi spirituels, et que c'est la plus amusante révélation
+que nous ayons entendue depuis longtemps. Mais nous ne saurions admettre
+toutes les méchancetés du révélateur sur ces messieurs et sur ces dames;
+nous ne croyons ni aux intrigues ni aux sous-jupes, et c'est malgré nous
+que nous avons ri de ce chapitre notamment où l'auteur, ayant dit du mal
+de tout le monde, ayant épuisé toutes les formules malignes, et voulant
+cependant encore renchérir sur le compte d'un de nos peintres, M.
+Lepaute, ne trouve d'autre moyen que de faire son éloge. C'est bien
+traître!
+
+Il est cependant un certain monde pour lequel l'auteur des _Petits
+Mystères_ s'est montré plus indulgent. Il paraît qu'il n'a plus rien à
+attendre des femmes; attendait-il quelque chose des journalistes, des
+feuilletonistes surtout? Il nous les fait passer en revue à une sortie
+de l'Opéra; c'est tout un cortège de grands nommes. C'est bien l'idée
+que nous nous sommes toujours faite de ces messieurs, et ce qui double
+chez, nous le mérite de cette conviction, c'est que nous n'attendons
+d'eux aucun compte rendu. Mais à leur place, en lisant ces flatteries
+sur des pages mordantes, nous nous rappellerions le corbeau de la fable,
+et nous craindrions que l'éloge de notre plumage ne fût mis là
+uniquement pour nous faire ouvrir un large bec. Heureusement
+l'amour-propre des corbeaux sert toujours merveilleusement la ruse des
+renards, et d'ailleurs c'est par habitude sans doute que celui-ci se
+sera montré rusé; car il s'est montré trop spirituel, il a trop
+constamment su se montrer amusant, pour avoir besoin de recourir à des
+apothéoses qui feront peut-être sourire les gens qui ne croient à rien,
+pas même aux grands hommes de nos jours et aux réclames.
+
+
+_L'Univers pittoresque_, histoire et description de tous les peuples, de
+leurs religions, moeurs, coutumes, industries, etc.--_Europe_, tomes
+XXV, XXVI, XXVII et XXVIII. _Angleterre, Écosse et Irlande_; par MM.
+Galibert et Pelle, 4 vol. in-8. 24 fr.--Paris, 1842-1844. _Firmin
+Didot._ Trois volumes ont déjà paru; le quatrième est en cours de
+publication.
+
+On a déjà parlé dans ce recueil de la grande publication de messieurs
+Firmin Didot frères, et l'ouvrage que nous annonçons aujourd'hui est
+peut-être, pour nous autres Français, après les deux ouvrages de cette
+immense collection consacrés à l'histoire de France (_Annales et
+Dictionnaire encyclopédique_), celui de tonus qui offre le plus grand
+intérêt. Histoire civile et militaire, état social, religion, moeurs,
+littérature, sciences et arts, législation, agriculture, navigation,
+commerce, industrie, tout cela est renfermé dans le vaste cadre de MM.
+Galibert et Pelle, tout cela est touché, sinon traité à fond par eux, de
+telle sorte que, sans avoir fait une oeuvre historique d'une haute
+portée, sans avoir laissé, ce à quoi eux-mêmes ne semblent pas
+prétendre, un de ces monuments qui traversent les siècles, ils ont
+donné un livre à la fois utile et amusant, dans lequel si rien de bien
+neuf, de bien original n'y brille, on est du moins assuré de trouver un
+résumé de ce que la science historique fournit de plus avancé sur
+l'Angleterre jusqu'à ce jour.
+
+
+
+[Illustration: Les exposants heureux, caricature par Cham.]
+
+[Illustration: Les Exposants malheureux, caricature par Cham.]
+
+[Illustration: Vol à main armée, caricature par Cham.]
+
+
+
+Rébus.
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.
+
+Le temps se passe, et les noirs ne sont pas encore affranchis.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0075, 1 August 1844, by Various
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 49005 ***
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 49005 ***</div>
+
+<br><br>
+
+<div class="cont">
+
+
+
+<p>L'ILLUSTRATION,</p>
+
+<p>JOURNAL UNIVERSEL,</p>
+
+<p>N° 75. Vol. III.--JEUDI 1er AOUT 1844.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+ <table cellpadding="2" cellspacing="2" border="1"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="nil">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
+<span class="sml">Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.<br>
+Prix de chaque N°. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.</span>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 34%;">
+<p class="mid">N°75. Vol. III.<br>JEUDI 1 AOÛT, 1844.
+Bureaux, rue Richelieu, 60.</p>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
+<span class="sml">Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
+Ab. pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40</span>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<br><br>
+
+<p><b>Courrier de Paris</b>. <i>Illuminations des Champs-Élysées.</i>--<b>Académie des
+Sciences</b>. Histoire naturelle. Six Gravures.--<b>Théâtres. Diegarias</b>
+(Théâtre-Français); Satan (Vaudeville); le Miracle des Roses (Ambigu).
+<i>Une scène de Diegarias.</i>--<b>Le Tir fédéral de 1844.</b> (Suite et fin.). <i>Vue
+extérieure du Stand: Vues extérieure et intérieure de la
+Cantine.</i>--<b>Maroc.</b> (Suite.) <i>Murs de Tanger; Vue de Tanger; Costumes
+maures.</i>--<b>Histoire de la Semaine</b>. <i>Portrait de M. Cunin-Gridaine,
+ministre du commerce et de l'agriculture; Distribution des récompenses
+faite par le roi aux Exposants de 1844, dans la salle des
+Maréchaux.</i>--<b>Projet d'un Hôpital nouveau, à Paris.</b> <i>Une
+Gravure.</i>--<b>Exposition des Produits de l'industrie</b>. Distribution des
+récompenses. <i>Portraits de douze membres du jury.</i>--<b>Bulletin
+bibliographique.</b>--<i>Les Exposants heureux et les Exposants malheureux;
+Vol à main armée, Trois Caricatures par Cham.</i>--<b>Rébus.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Fête de Juillet 1844.--Illuminations des Champs-Élysées.</b></p>
+<br>
+
+<h2>Courrier de Paris.</h2>
+
+<p>Les fêtes de juillet, interrompues pendant deux anniversaires, ont été
+célébrées cette année avec éclat: la mort si fatale du duc d'Orléans
+avait causé cette interruption; il n'avait pas semblé convenable de
+donner le spectacle de réjouissances éclatantes et publiques si près
+d'une tombe. Et cependant, les trois jours anniversaires de la
+révolution de Juillet 1830 ne sont pas tous consacrés aux vives
+splendeurs d'une fête: la première de ces trois journées mémorables
+invite au recueillement et au culte des morts; ce jour-là, dès le matin,
+les églises sont tendues de deuil, les chants pieux retentissent;
+l'orgue y mêle sa voix plaintive et funèbre; l'église prie pour les
+citoyens qui ont succombé, les armes à la main, en prenant la défense
+des lois. Le second jour est le jour réservé à l'aumône: des secours à
+domicile sont distribués aux indigents et aux malades; il est juste que
+dans une solennité commémorative d'une révolution populaire on donne
+quelque chose aux souffrances du peuple. Le fait est donc louable en
+lui-même; on doit regretter seulement que les pouvoirs publics ne
+consacrent pas à cette bonne action une somme plus considérable. Ne
+pourrait-on pas, si la rigidité du budget s'oppose à de plus amples
+largesses, économiser sur les lampions et sur les fusées volantes, pour
+soulager plus d'infortunes ou doubler le bienfait? Si je ne me trompe,
+le sentiment que nous manifestons ici a été exprimé plus d'une fois, et
+s'est fait jour à la Chambre des députés: des voix sensées et
+philanthropiques ont fait entendre le v&oelig;u de cet honorable et utile
+emploi des fonds annuellement consacrés au souvenir de la révolution de
+Juillet. Et certes, quoiqu'on parle toujours de l'amour du peuple pour
+les lampions et les soleils tournants, ce n'est pas le peuple qui
+réclamerait contre cette sage destination des deniers publics. Le
+peuple, chaque jour, devient sérieux et rangé; il est bien loin de
+ressembler à ce populaire ignorant et frivole que les gouvernements
+passés amusaient par des pyrotechnies et par des jeux d'enfant. On peut
+s'en convaincre en voyant le calme, l'ordre, la tenue régulière et
+convenable qu'il apporte actuellement dans la célébration des solennités
+publiques.</p>
+
+<p>La troisième journée, c'est-à-dire la journée du 29, a été, comme par le
+passé, la journée éclatante et joyeuse; on avait séché les pleurs donnés
+aux morts, pour ne plus penser qu'à la victoire conquise par leur
+courage et scellée de leur sang. Les lampions éclataient aux fenêtres
+des maisons et au fronton des édifices, les orchestres dispersés sur la
+surface des Champs-Élysées emplissaient l'air d'harmonie, le mât de
+cocagne s'élevait dans l'espace, les marchands forains et les jeux de
+toute sorte attiraient la foule par leurs bruits nombreux et variés;
+vers neuf heures du soir, les mille fantaisies d'un magnifique feu
+d'artifice ont enchanté la foule qui affluait de toutes parts en flots
+pressés; fusées, girandoles, feux de Bengale, gerbes étincelantes,
+prodigieux soleils, palais de flamme, rien n'y manquait: beaux et bons
+écus de France jetés au vent!</p>
+
+<p>L'illumination des Champs-Élysées a particulièrement étonné par son
+étendue et par son éclat, il faut avouer que cette magnifique promenade
+semble avoir été créée tout exprès pour servir à la pompe des fêtes
+nationales; c'est un spectacle vraiment magnifique que de voir cette
+immense avenue qui commence à la place Louis XV et aboutit à
+l'Arc-de-Triomphe par une route ascendante, de la voir, dis-je, hérissée
+de deux lignes de feux parallèles qui la sillonnent dans toute sa
+longueur, véritable et merveilleux palais de flamme. Placez-vous sur une
+des terrasses des Tuileries qui dominent l'espace immense, pour bien
+jouir de cette vue fantastique; la foule innombrable, les palais
+illuminés, les arcs de triomphe, les jets d'eau, les masses de verdure
+diversement éclairées par les feux qui les environnent et mêlent leur
+éclatante lumière à la splendeur du ciel: tout cela vous saisit, vous
+étonne, vous éblouit, et vous êtes tenté de croire aux magiciens et aux
+fées.</p>
+
+<p>Du reste, les Champs-Élysées accroissent leur importance et leur beauté
+de travaux et de richesses plus durables que ces merveilles de feux
+splendides qui s'allument et brillent le soir, pour s'éteindre au bout
+de quelques heures et disparaître; de jour en jour les Champs-Élysées
+s'enrichissent d'habitations élégantes; ce n'est plus cette immense
+solitude dont on se défiait encore il y a dix ans à peine, et où l'on
+n'osait guère s'aventurer à une heure un peu avancée de la nuit. Du côté
+qui côtoie le faubourg Saint-Honoré, les Champs-Élysées ont rejoint la
+ville par des rues nouvelles et des constructions dont le nombre
+augmente sans cesse. Paris, comme un assiégeant qui avance d'heure en
+heure dans sa conquête, a poussé jusqu'à cette dernière limite sa
+population et ses demeures.</p>
+
+<p>La partie qui s'adosse au cours de la Seine semblait, par sa position
+même, condamnée à un long abandon. De malheureuses tentatives faites, il
+y a quelque quinze ans, sur le terrain appelé quartier François 1er,
+semblaient confirmer cette espèce de prédestination fatale; mais voici
+qu'à son tour, ce côté, qui semblait jusqu'à présent maudit, se peuple
+et commence de meilleures destinées; la finance et l'aristocratie y
+jettent les premiers fondements de leurs maisons de plaisance; on peut
+voir déjà les vastes et élégantes murailles de plus d'une riche
+habitation sortir de dessous terre comme par enchantement: ici, c'est M.
+Mosselman qui fait élever un hôtel; là, M. de Morny; plus loin, madame
+la marquise de Praslin, et d'autres encore. Avant dix ans, ce côté des
+Champs-Élysées rivalisera avec celui qui lui fait face, et le désert de
+terrain en friche qu'il montre encore à l'&oelig;il des passants sera peuplé
+de riantes villas. Chemin faisant, Paris pourrait bien alors donner la
+main à Passy et étreindre Auteuil lui-même dans ses vastes bras qui
+s'allongent d'année en année.</p>
+
+<p>C'est aux Champs-Élysées que M. Berlioz va donner le festival monstre
+dont il a publié lui-même le prospectus dans le feuilleton du <i>Journal
+des Débats</i>, ou plutôt à cette heure même où <i>l'Illustration</i> paraît,
+c'est-à-dire aujourd'hui 1er août 1844, la grande voix de ce concert
+colossal retentit et fait tressaillir le double écho du faubourg
+Saint-Honoré et du faubourg Saint-Germain. M. Berlioz a enrégimenté pour
+cette gigantesque expédition musicale, sans précédent à Paris, tout ce
+que la ville a pu lui fournir d'artistes un peu en crédit et
+expérimentés, soit pour le chant, soit pour la partie instrumentale. Il
+va sans dire que cet immense corps d'armée dont le total s'élève, pour
+les chanteurs, à plus de deux cent cinquante voix, et pour les
+instrumentistes à un chiffre à peu près pareil, a pour généraux en chef
+les virtuoses les plus habiles et les plus renommés. C'est le vaste
+bâtiment élevé pour abriter l'exposition des produits de l'industrie que
+M. Berlioz a choisi pour champ de bataille. L'industrie, rentrée depuis
+un mois dans ses magasins et dans ses fabriques, a cédé la place à
+l'invasion musicale de M. Berlioz. <i>L'Illustration</i> ne manquera pas de
+donner prochainement le bulletin authentique de cette campagne
+entreprise à grand renfort d'harmonie pour centre de bataille, et de
+mélodie à l'avant-garde.</p>
+
+<p>La police correctionnelle va gagner ses lettres de noblesse; on annonce
+qu'un grand seigneur du nom de Montmorency doit bientôt comparaître
+devant la sixième chambre. M. de Montmorency-Robecq, hâtons-nous de le
+dire, n'aura à s'expliquer avec la police correctionnelle que sur le
+fait de distribution d'écrits légitimistes et de portraits du
+prétendant; je crois même que la cour d'assises jouera aussi son rôle
+dans cette affaire, et que M. de Montmorency n'échappera à une
+juridiction que pour retomber dans l'autre. Ce n'est pas la première
+fois que le glorieux et vaillant sieur de Montmorency figure dans nos
+guerres politiques; témoin le vieux connétable des derniers Valois, et
+le jeune et infortuné vaincu du combat de Castelnaudary. On mourait un
+jour de bataille ou sur un illustre échafaud, en ce temps-là.
+Aujourd'hui on se bat avec la police correctionnelle et l'on se retire
+de la mêlée avec quinze jours de prison pour toute blessure, qu'on va
+faire panser dans une maison de santé; cela vaut-il bien la peine de
+s'appeler Montmorency?</p>
+
+<p>Mademoiselle Rachel a terminé ses représentations au Théâtre-Royal de
+Bruxelles. Chaque soirée a été pour elle un triomphe; or, mademoiselle
+Rachel a triomphé six fois, et ces six ovations se sont résumées en un
+total de 40,000 francs de recette. La ville de Bruxelles, dans son
+enthousiasme, voulait retenir mademoiselle Rachel à toute force, et lui
+demandait encore quelques coups de poignard et quelques imprécations
+pour achever de combler sa joie; peu s'en faut même qu'elle ne se soit
+jetée à la tête de ses chevaux pour arrêter la calèche de notre illustre
+tragédienne et l'empêcher de partir. Mais Bruxelles a eu beau faire,
+Lille, qui avait engagé mademoiselle Rachel, a été la plus forte;
+mademoiselle Rachel s'est mise en route pour y donner deux
+représentations, et tenir ainsi sa parole. On ne dit pas encore que
+Bruxelles ait mis sa milice sur pied pour aller revendiquer à Lille
+Roxane et Hermione, et, en cas de refus, établir devant ses murs un
+siège en règle. Mais tel a été l'enthousiasme de Bruxelles pendant le
+séjour de mademoiselle Rachel, et tel son désespoir en la voyant partir,
+que la nouvelle de ce coup de main de Bruxelles sur Lille pourrait bien
+nous arriver par le prochain télégraphe. Que deviendrait cependant le
+système de la paix <i>partout et toujours</i>?</p>
+
+<p>Les nourrissons des collèges de Paris sont dans la jubilation. Voici les
+vacances qui approchent; dans quinze jours, tous ces oiseaux
+gazouillants sortiront de leur cage et iront becqueter aux vitres de la
+maison paternelle, en poussant des cris joyeux. Heureux jour! et que ne
+sommes-nous encore au collège!</p>
+
+<p>En attendant que les vacances carillonnent définitivement l'heure du
+départ, et de la volée, toute la gent écolière agite à tours de bras le
+<i>Gradus</i> et le <i>Conciones</i>, et, les poings dans les yeux ou se rongeant
+les ongles, sue sang et eau et se bat à outrance pour obtenir les
+honneurs du prix ou de l'accessit. De leur côté, MM. les professeurs
+jaugent les phrases, pèsent les substantifs, vannent les solécismes, les
+fautes de quantité et les barbarismes.--Il y a quelqu'un qui est plus
+écolier que l'écolier lui même à l'approche des vacances, et qui sent
+une joie plus incommensurable encore; cet écolier-là, c'est le maître.</p>
+
+<p>Certaines gens se plaignent beaucoup que l'indifférence nous gagne et
+qu'on arrive insensiblement à la tiédeur politique. Nous lisons
+cependant dans un journal: «L'autre jour, dans un café du pays latin,
+une discussion sur les affaires publiques s'engagea entre deux personnes
+d'opinions tout à fait opposées; l'une tenait pour l'opposition, l'autre
+pour le ministère. Après une discussion plus ou moins mal soutenue des
+deux parts, un des deux adversaires s'échauffa tellement qu'il lança à
+son interlocuteur un coup de poing qui le fit chanceler, il y eut un
+moment où on le crut mort sur la place.» Voilà un fait rassurant pour
+ceux qui craignent, comme nous le disions, l'indifférence en matière
+politique. Ce coup de poing-là leur annonce que les bonnes doctrines
+survivent quelque part et s'entretiennent.</p>
+
+<p>Odry, le fameux Odry, est devenu un personnage tout à fait fantastique.
+Il a plus de soixante-dix ans, et de temps en temps on le voit
+apparaître au théâtre des Variétés comme un revenant. Les mieux informés
+disent que ce n'est plus Odry, mais son ombre. Cependant, depuis huit
+jours, le bonhomme Odry donne des représentations qui attestent qu'il
+n'est pas mort du tout, et que c'est bien au véritable Odry, au sublime
+Bilboquet et à l'adorable madame Gibou que nous avons encore affaire.
+Les grands hommes comme Odry finissent par être enterrés, mais ils ne
+meurent jamais.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Académie des Sciences.</h2>
+
+<h3>COMPTE RENDU DES TRAVAUX PENDANT LE DERNIER TRIMESTRE DE 1843 ET LE
+PREMIER TRIMESTRE DE 1844.</h3>
+
+<p class="mid">(Voir t. III, p. 218.)</p>
+
+<h4>HISTOIRE NATURELLE.</h4>
+
+<p><i>Sur la tendance des tiges vers la lumière</i>, par M. Payer.--On sait que
+la tige d'une jeune plante placée dans un lieu où la lumière n'arrive
+que d'un côté s'infléchit généralement vers le point le plus éclairé. M.
+Payer a cherché à reconnaître si cet effet était dû à la lumière blanche
+ou à quelques-uns des rayons qui la composent, il a donc éclairé de
+jeunes liges de cresson alénois (<i>Lepidium salivum</i>) avec des verres
+colorés, et s'est assuré que tous les verres qui ne laissaient passer
+que des rayons rouge orangé, jaune et vert ne produisaient aucune
+inflexion sur la tige, tandis que les rayons bleu, indigo ou violet
+produisaient cette inflexion. Les expériences n'étaient que provisoires:
+en effet, les physiciens savent, que les verres rouges, par exemple,
+laissent passer avec le rayon rouge une petite quantité de lumière
+orangée, jaune ou verte. Les verres rouges des vitraux des vieilles
+cathédrales sont les seuls qui ne laissent passer que le rayon rouge
+sans mélange: on s'assure de cette vérité en recevant sur un prisme la
+lumière qui a traversé un de ces verres, et on reconnaît qu'elle est du
+nouveau décomposée par ce prisme, ce qui prouve quelle n'était pas
+simple, mais composée de plusieurs couleurs élémentaires. Ainsi, comme
+nous l'avons dit, le rouge est souvent mêlé d'orangé, de jaune et de
+vert. Pour écarter ces causes d'erreur, M Payer plaça ses plantes dans
+les diverses portions d'un spectre solaire, obtenu en faisant passer la
+lumière à travers un prisme, et il vérifia de nouveau que les couleurs
+rouge, orangé, jaune et vert n'agissaient point sur les tiges, qui
+étaient surtout influencées par le bleu et le violet. Le résultat est
+intéressant, parce que ce sont précisément les mêmes rayons qui sont
+doués de propriétés chimiques, telles que de bleuir le chlorure
+d'argent, de noircir le nitrate d'argent, etc., etc.</p>
+
+<p><i>Nouvelle espère de Seps supposé être le Jaculus des anciens</i>, par M.
+Guyon.--Sous le nom de zureig, les Arabes désignent un lézard dont les
+mouvements sont si rapides que les Arabes prétendent qu'il traverse
+l'air comme un dard. Desfontaines raconte que l'un deux s'étant caché
+sous une pierre, il la fit lever: à l'instant l'animal s'élança et
+traversa l'espace de douze à quinze pas avec une telle rapidité, que
+Desfontaines le prit pour un serpent. M Guyon s'est procuré l'animal
+vivant: c'est un saurien du genre <i>Seps.</i> Il confirme tout ce qu'on a
+dit de la rapidité extrême de ses mouvements; toutefois il ne l'a pas
+encore vu s'élancer, mais seulement courir. Cet animal est probablement
+le <i>jaculus</i> des anciens.</p>
+
+<p><i>Recherches anatomiques et physiologiques sur quelques végétaux
+monocotylés</i>, par M. de Mirbel.--Les botanistes sont depuis longtemps
+divisés sur la théorie de l'accroissement en diamètre des végétaux
+ligneux, c'est-à-dire des arbres en général et de ceux de nos climats en
+particulier. On sait, en effet, que ce mode d'accroissement est tout à
+fait différent dans les grands végétaux des pays chauds, tels que les
+palmiers, les cocotiers, les fougères en arbre, et dans les chênes, les
+hêtres et les frênes de nos forêts. Les botanistes avaient jusqu'ici
+porté principalement leur attention sur nos végétaux indigènes, où
+chacun est à même de varier et vérifier leurs expériences, et dont la
+structure anatomique est infiniment mieux connue que celle des plantes
+exotiques qui ne peuvent vivre que dans les grandes serres de nos
+établissements publics.</p>
+
+<p>Si l'on coupe transversalement un tronc ou une branche d'arbre européen,
+on remarque qu'il se compose de couches concentriques dont la moelle
+occupe le rentre. Le nombre de ces couches est égal au nombre d'années
+que l'arbre ou la branche ont vécu. Les couches se composent de tissu
+cellulaire et de tubes ou vaisseaux. On voit aussi des rayons allant du
+centre à la circonférence de l'arbre: ce sent les rayons médullaires,
+uniquement formés de tissu cellulaire. Comment se forment ces courbes
+annuelles de bois? Suivant les anciens physiologistes, un liquide appelé
+cambium s'épanche entre l'écorce et le bois; ce liquide s'organise, des
+cellules s'y développent d'abord; ces cellules s'allongent ensuite en
+vaisseaux dont la réunion forme des fibres qui montent vers les
+bourgeons, pénètrent dans le pétiole des feuilles et s'épanouissent dans
+leur limbe. Cette théorie fut vivement attaquée par Goethe,
+Dupetit-Thouars. Lindley, et, dans ces derniers temps, par M. Charles
+Gaudichaud. Ceux-ci, assimilant un bourgeon qui se développe à une
+plante qui germe, ne voient dans les nouvelles couches de bois que la
+réunion des rances de tous les bourgeons qui donnent naissance aux
+branches de l'arbre. La réunion de ces racines, jointe aux rayons
+médullaires, forme la couche annuelle de bois. Ainsi, un arbre est une
+réunion de végétaux implantés sur son tronc et sur ses branches, au lieu
+d'être fixés dans le sol.</p>
+
+<p>La discussion avait pour objet les arbres de nos climats; mais M. de
+Mirbel pensa qu'il jetterait une vive lumière sur la question en
+étudiant le mode d'accroissement des dattiers.</p>
+
+<p>Il se rendit donc en Algérie. A son grand étonnement, il trouva que ces
+arbres étaient devenus extrêmement rares; la plupart avaient été abattus
+depuis la conquête sans aucun motif d'utilité; enfin, après plusieurs
+semaines d'attente, au moment où il commençait à désespérer du succès de
+son voyage, un colon, M. de Vialar, mit généreusement à sa disposition
+un dattier, le seul qu'il possédât. Il n'en est pas moins à regretter
+que le savant auteur du mémoire sur la distribution géographique des
+végétaux phanérogames de l'ancien monde ne se soit pas dirigé vers Nice
+au lieu de s'embarquer à Toulon. Entre Gênes et Vintimille, il eût
+trouvé le petit village de la Bordighiera, dont tous les habitants
+vivent de la culture des dattiers. Ils en vendent les palmes aux prêtres
+de Rome pour les cérémonies du dimanche des Rameaux et aux juifs
+d'Amsterdam pour la fête des tabernacles. Là, sur une longueur de cinq
+kilomètres environ, le palmier est l'arbre le plus commun du pays. On le
+trouve de tout âge et de toutes les grandeurs, tantôt herbacé et aligné
+dans les plates-bandes des jardins, comme les cardons de nos potagers,
+tantôt formant de petites forêts dont les cimes en parasol
+s'épanouissent à quinze ou vingt mètres au-dessus du sol. Les habitants,
+faisant commerce de ces arbres, ne refusent point de les vendre; et nous
+croyons devoir signaler cette localité aux botanistes qui voudraient sa
+livrer à des recherches sur la structure ou le développement de ces
+arbres.</p>
+
+<p>En possession d'un palmier de dix-huit mètres de haut, M. de Mirbel en
+fit l'anatomie avec le plus grand soin. Il contrôla toutes les
+assertions émises par Desfontaines, Moldenhawer, Mohl et Meneghini, sur
+la structure de ces végétaux. Nous n'entrerons pas dans le détail de ces
+observations délicates que le savant académicien a exposées avec sa
+lucidité habituelle. Nous ne saurions les donner ici, elles supposent
+une connaissance approfondie de la structure des arbres exotiques et
+celle de toutes les opinions émises sur ce sujet. Nous nous arrêterons à
+un seul point, celui qui divise les physiologistes à l'égard des arbres
+de nos climats. Dans le dattier, M. Mirbel a remarqué que la partie
+supérieure des filets qui constituent le bois du palmier et qui
+communiquent avec les feuilles est très-jeune en comparaison de la
+partie inférieure. Sans s'expliquer sur le point de départ de ces
+filets, il croit pouvoir conclure du fait précédent qu'ils croissent de
+bas en haut et montent du tronc sur les feuilles. La conséquence que
+l'auteur tire de cette observation est directement contraire à celle qui
+est actuellement soutenue par M. Gaudichaud. Si elle se trouve vraie
+pour les dattiers, il est probable qu'elle sera vraie aussi pour les
+chênes et pour les ormes, car la nature procède toujours par des lois
+générales. Mais peu de botanistes et à plus forte raison aucun amateur
+ne peut vérifier ces assertions, car les dattiers sont rares en Europe;
+nous ferons donc connaître, d'après les expériences de M. Gaudichaud,
+comment chacun peut se convaincre que la couche annuelle du bois est
+formée par des fibres, véritables racines, qui descendent des feuilles
+tout le long du tronc. Sans doute il est fâcheux que nous ne puissions
+pas, comme l'a fait M. Gaudichaud, combattre M. de Mirbel par les
+exemples mêmes qu'il a choisis; mais nous l'avons dit, nous serions
+inintelligible, et il faudrait nous croire sur parole. Les exemples, au
+contraire, que nous allons donner, tout le monde peut s'assurer de leur
+réalité par les expériences les plus nettes et les plus faciles. Ils
+sont empruntés à la dernière note lue par M. Gaudichaud, le 27 mai 1844,
+en réponse aux idées émises par M. de Mirbel.</p>
+
+<p>Si l'on enlève circulairement un anneau de l'écorce d'un arbre ou d'une
+branche et qu'on les laisse végéter, on verra qu'il se forme un
+bourrelet circulaire au bord supérieur de la plaie. Si l'on exécute la
+même opération sur les branches tombantes d'un saule pleureur ou d'un
+frêne parasol (fig. 1) le bourrelet se forme au bord inférieur de la
+plaie. Ainsi donc l'enlèvement d'un anneau circulaire d'écorce a pour
+effet la formation d'un bourrelet sur le bord de la plaie qui correspond
+aux branches, tandis qu'il ne se forme pas de bourrelet sur le bord qui
+correspond aux racines. Il y a plus, toute la portion du trou ou de la
+branche qui est au-dessus de l'anneau continue à grossir; celle qui se
+trouve dessous de l'anneau ne grossit pas sensiblement. Dans l'ancienne
+doctrine, on attribuait ce bourrelet à l'accumulation du cambium qui ne
+pouvait franchir l'espace dénudé d'écorce; mais il suffit de faire
+l'expérience au printemps pour s'assurer que ce bourrelet se compose de
+fibres entrelacées et pelotonnées sur elles-mêmes. Mais, dira-t-on, ces
+fibres sont du cambium organisé transformé en vaisseaux. L'expérience
+suivante répond à cette objection. Enlevez, comme l'a fait M.
+Gaudichaud, deux anneaux d'écorce circulaires et laissez entre ces deux
+anneaux un cylindre d'écorce portant un bourgeon (fig. 2), vous verrez
+en enlevant ce cylindre, peu de temps après que le bourgeon se sera
+allongé en forme de franche, un faisceau de fibres partant de la base du
+bourgeon s'étalant à droite et à gauche et se dirigeant en bas; arrivées
+à la portion où l'écorce manque, ces fibres se contournent, se
+tortillent sur elles-mêmes, et donnent naissance au bourrelet dont nous
+avons parlé. Ce qui est vrai des branches l'est aussi des racines de
+l'arbre. La racine d'un peuplier (fig. 4) fut à moitié divisée à l'aide
+d'un trait rie scie par M. Gaudichaud; l'arbre ayant été agité par le
+vent, la racine se fendit dans le sens de sa longueur, et les deux
+fragments s'écartèrent l'un de l'autre. Les racines des bourgeons
+trouvant le chemin coupé, se détournèrent comme un fleuve dont le lit
+serait barré, descendirent le long de la fente, puis s'étalèrent de
+nouveau après avoir contourné l'obstacle qui s'opposait à leur passage.
+De l'autre côté de la racine était un second trait de scie; mais
+l'action du vent, qui avait écarté les bords du trait de scie que nous
+avons figuré, avait rapproché ceux du trait de scie que nous ne voyons
+pas, et les racines des bourgeons avaient franchi cette solution de
+continuité et formaient une espèce de pont qui la recouvrait. Si, à
+l'imitation de M. Gaudichaud, vous enlevez une bande d'écorce contournée
+en hélice (fig. 5) autour d'une branche, vous verrez les racines des
+bourgeons descendre en suivant le lit que vous leur aurez tracé et
+décrire une hélice autour de la branche; de même que les racines d'un
+arbre introduites dans une conduite d'eau suivront toutes les sinuosités
+de cette conduite. Cette expérience est importante; en effet, si les
+racines dont nous parlons n'étaient que des fibres développées entre le
+bois et l'écorce et montant vers le bourgeon, il n'y a aucune raison
+pour qu'elles se contournent en hélice avec la bande d'écorce qui les
+dirige: elles resteraient longitudinales et parallèles à l'axe de
+l'arbre comme dans l'état normal.</p>
+
+<p>Mais, dira-t-on, dans toutes ces expériences, les fibres issues de la
+base du bourgeon descendent comme des racines qui s'enfoncent dans le
+sol; mais est-il vrai d'une manière absolue qu'elles ne puissent jamais
+monter pour contribuer à l'accroissement d'une portion du végétal
+quelles ne sauraient atteindre sans cela? L'expérience suivante de M.
+Gaudichaud répond à cette objection. Sur une branche d'arbre (fig. 3),
+il a isolé une languette d'écorce de telle façon qu'elle ne communiquait
+avec le reste que par sa partie inférieure; ainsi donc, si elle avait le
+pouvoir d'attribuer les fibres descendantes, celles-ci seraient
+recourbées de bas en haut pour se répandre entre elle et le bois. La
+fig. 4 montre que cela n'eut point lieu; les fibres provenant des
+bourgeons supérieurs contournèrent la solution de continuité, se
+rejoignirent au-dessous d'elle, et continuèrent à descendre; aucune
+d'elles ne remonta pour contribuer à l'accroissement ou épaisseur de la
+portion de branche qui était recouverte par la languette isolée.</p>
+
+<p>L'assimilation de ces fibres à des racines a dû trouver parmi les
+naturalistes un certain nombre d'incrédules. En effet, il répugne au
+premier abord de regarder un tronc d'arbre comme formé en majeure partie
+des racines des bourgeons, qui de toutes les branches descendent pour
+gagner le sol; mais M. Gaudichaud a levé ces doutes par une expérience
+décisive. Il existe un arbre dont on a voulu employer la feuille pour
+remplacer celle du mûrier: c'est le <i>Mactura auvantiara.</i> Prenez une
+portion de branche de cet arbre, fichez-la en terre, et vous verrez
+bientôt des bourgeons se développer entre l'écorce et le bois; en même
+temps des racines sortiront le l'extrémité enfoncée dans la terre. Si
+vous enlevez l'écorce, vous apercevrez (fig. 6) un faisceau de fibres
+partir de la base du bourgeon, descendre le long de la bouture et sortir
+à son extrémité inférieure sous forme de racine. On pourrait citer
+encore un grand nombre d'expériences du même genre, mais il suffit
+presque de rappeler la pratique habituelle des jardiniers. Ils savent
+qu'une bouture ne prend jamais racine si elle n'est pourvue d'un &oelig;il,
+c'est-à-dire d'un bourgeon. Comment en serait-il autrement, puisque
+c'est ce bourgeon même qui émet des racines qui s'enfoncent dans le sol?</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/002a.png"></p>
+<p class="rig"><img alt="" src="images/002b.png"></p>
+
+<p>Je m'arrête, non que le sujet soit épuisé, mais dans la crainte de
+fatiguer le lecteur, car il y a autant encore un grand nombre
+d'arguments à faire valoir, sans parler des puissants motifs empruntés à
+l'analogie.</p>
+
+<p>Quelle différence y a-t-il, je vous prie, entre un jeune rameau d'arbre
+chargé de feuilles de fleurs ou de fruits, et une plante herbacée, fixée
+au sol et portant aussi des feuilles, des fleurs ou des fruits? Aucune,
+si de n'est que l'une a des racines apparentes qui s'enfoncent dans la
+terre, celles du rameau ne le sont point, parce qu'elles se mêlent et se
+confondent avec les racines de tous les autres rameaux qui descendent le
+long des branches et du tronc, elles n'en existent pas moins sous
+l'écorce. Lorsque Goethe étudia les plantes, son coup d'&oelig;il d'aigle
+saisit immédiatement ce rapport, et il le signala. Sa confiance en la
+généralité et la simplicité des moyens employés par la nature ne le
+trompa pas, cette démonstration lui suffisait: mais on conçoit que des
+esprits plus difficiles et moins synthétiques aient attendu pour se
+décider, les preuves matérielles et décisives fournies successivement
+par Aubert, Dupetit-Thouars, Lindley et M Ch. Gaudichaud.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Théâtres.</h2>
+
+<br>
+
+<p><i>Diegarias</i>, drame en cinq actes et en vers, de <span class="sc">M. Victor Séjour</span>
+(Théâtre-Français); <i>Satan ou le Diable à Paris</i>, vaudeville en cinq
+actes (Théâtre du Vaudeville); <i>le Miracle des Roses</i>, drame en dix-sept
+tableaux (Ambigu-Comique).</p>
+
+<p>Diegarias est premier ministre du roi Henri de Castille, ministre tout
+puissant; son crédit et son autorité sont sans bornes, il est vrai que
+ce roi est admirablement préparé pour abandonner à son ministre cette
+autorité suprême; c'est un voluptueux qui ne tient qu'à une chose, à
+toujours avoir de l'argent pour mener bonne vie et courre le cerf. Or
+Diegarias contente ce goût financier, et tout est dit, Henri lui
+abandonne le char de l'État et laisse flotter les rênes.</p>
+
+<p>Diegarias serait donc un homme et un premier ministre parfaitement
+heureux, s'il ne lui arrivait pas ce qui suit.</p>
+
+<p>Son premier malheur est d'avoir une fille qui se laisse séduire par un
+vaurien de la cour. Ce drôle se nommé don Juan. Sous prétexte d'un
+mariage secret, il s'est moqué de la belle Inès; le valet de don Juan,
+déguisé en prêtre, a donné la bénédiction nuptiale, ce guet-apens est
+renouvelé de l'<i>Eugénie</i> de Beaumarchais et de beaucoup d'autres drames.</p>
+
+<p>Diegarias ne se doute encore de rien: mais patience, cela viendra. Il
+garde une rancune héréditaire à don Juan, et cette rancune le met sur
+les traces du déshonneur d'Inès. Voici comment: «Je veux me venger de
+don Juan et le faire pendre, dit-il un jour à sa fille, pour me payer
+d'un outrage que j'ai reçu autrefois de son père.--Ne le tuez pas,
+s'écrie Inès, je suis sa femme!» De là à découvrir que ce mariage n'est
+qu'un mariage pour rire, il n'y a pas loin. Une lettre insolente, écrite
+par don Juan à un vaurien de son espèce, suffit pour faire cette grande
+découverte; don Juan y raille la pauvre Inès de sa crédulité.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de vous dire qu'Inès se désespère; cela est dans son
+rôle. Quant à Diegarias, il surprend don Juan et lui laisse
+l'alternative d'épouser Inès, ou d'être immédiatement poignardé par un
+sbire. Cette proposition sent son mélodrame d'une lieue. Don Juan prend
+l'air fanfaron et dit:</p>
+
+<p>«J'aime mieux mourir!» Toutefois Diegarias fait une sage réflexion, à
+savoir qu'il est plus convenable pour un premier ministre de punir le
+criminel légalement que de l'assassiner, et, sur ce point, j'approuve
+fort monseigneur Diegarias.</p>
+
+<p>Il en réfère donc au roi et lui demande justice. Henri, qui n'aime pas
+don Juan et même le soupçonne de trahison contre sa royale personne,
+Henri fait arrêter Don Juan, et prononce contre lui une sentence de mort
+pour crime de faux et subornation.</p>
+
+<p>Diegarias croit tenir sa vengeance; mais bien fou est qui s'y fie. En un
+clin d'&oelig;il sa fortune prend une face nouvelle: Diegarias, en effet,
+n'est pas Diegarias, mais un certain juif nomme Jacob Eliacini; c'est
+sous ce nom que naguère, surpris par le père de don Juan dans une
+aventure amoureuse, il a été battu de verges par son ordre et de la main
+de ses valets. De là sa grande rancune contre le fils, et vraiment il y
+a de quoi. Comment, depuis cette avanie, est-il devenu premier ministre?
+je n'en sais rien; toujours est-il que personne ne soupçonne le juif
+sous le manteau du premier ministre. Quand je dis personne, je me
+trompe; un certain sbire que Diegarias a employé plus d'une fois à des
+services secrets, a surpris le fin mot de cette aventure, Diegarias a
+précisément la sottise de le mécontenter, et voilà notre gueux qui va
+tout conter à don Juan, Cette indiscrétion arrive bien a propos pour
+lui, et, en effet, quand le roi presse le séducteur de réparer l'honneur
+de Diegarias en épousant sérieusement Inès; «Je ne peux pas épouser la
+fille d'un juif,» répond-il effrontément.</p>
+
+<p>«Quoi! un juif?» s'écrie-t-on de tous côtés; et la cour et le roi
+reculent d'horreur, et don Juan ne se sent pas de joie; Diegarias a beau
+rappeler au roi ses services passés, il n'en obtient rien; Henri le
+repousse et le chasse ignominieusement.</p>
+
+<p>Diegarias s'est retiré avec Inès dans une sombre demeure. Là, il vit
+avec son ressentiment, et cherche comment il pourra prendre sa revanche
+contre don Juan et contre le roi. L'occasion ne se fait pas attendre, le
+roi est besogneux, comme on sait: l'habileté de Diegarias pouvait seule
+pourvoir à ses dépenses folles. Maintenant que Diegarias n'est plus là.
+Sa Majesté ne sait à quels écus se vouer; il s'en vient donc trouver
+secrètement Diegarias. «Donne-moi de l'argent, dit-il.--Oui, répond
+l'autre, à condition que tu feras exécuter don Juan à mort.--Eh bien,
+soit!» dit le roi. Excellent prince!</p>
+
+<p>Voici donc maître Diegarias assuré du côté de don Juan; il ne lui reste
+qu'à châtier le roi; et, pour se donner cette joie, notre ministre déchu
+se fait complice et chef de la conspiration ourdie d'abord par don Juan.
+Décapiter don Juan, détrôner le toi, ô volupté!</p>
+
+<p>Mais Diegarias n'aura pas ce bonheur, ou du moins il ne l'aura qu'à
+demi: Inès, n'écoutant que son amour, gagne le geôlier, et fait évader
+don Juan de sa prison; il est vrai qu'on l'arrête au détour de la rue,
+et que le bourreau s'en empare. Don Juan n'est plus! grande joie pour
+Diegarias, grand désespoir pour Inès. Il ne manque qu'un plaisir à la
+satisfaction de Diegarias; si la conspiration réussissait, quel
+agrément! Elle a l'air de réussir un moment, en effet, mais elle n'en a
+que l'air. Diegarias est pris dans ses propres pièges, et n'a plus
+d'autre moyen d'en finir que de mourir de douleur sur le corps inanimé
+de sa fille Inès, qui vient de s'empoisonner.</p>
+
+<p>Il y a donc trois morts dans ce drame, sur quatre personnages, n'est-ce
+pas du luxe?</p>
+
+<p>L'auteur, M. Victor Séjour, est un jeune homme de vingt cinq ans. Il est
+juste d'attribuer au goût et à l'inexpérience de la jeunesse le fond
+mélodramatique de son ouvrage, les emprunts faits aux devanciers,
+l'exécution incomplète des caractères; mais ce qu'il faut accepter comme
+signe d'un talent précoce et d'un bon avenir, c'est un style souvent
+net, énergique et concis, des sentiments exprimés avec sensibilité ou
+avec vigueur, et deux ou trois situations dramatiques. Que peut-on
+demander de plus pour un début, ou plutôt pour un coup d'essai, comme
+l'a dit Beauvallet, qui est venu nommer l'auteur au milieu des
+applaudissements? Ajoutons que ce même Beauvallet a bien joué le rôle de
+Diegarias et que madame Mélingue a donné à l'amour et au malheur d'Inès
+plus d'un accent du c&oelig;ur et plus d'un vif élan.</p>
+
+<p>--Satan n'est pas si diable que l'affiche du théâtre du Vaudeville veut
+bien le dire; d'abord, loin d'avoir le pied fourchu et de sentir le
+soufre, il a le pied mignon et répand partout où il passe un parfum de
+jolie femme, ce que Leporello appelle si éloquemment <i>odore di femina</i>.
+Ce prétendu Satan est, en effet, une charmante et riche héritière qui
+aime Fernand de Mauléon, un très brave et très-aimable cavalier, et qui
+s'attache à le sauver des pièges que de faux amis sèment sur ses pas;
+ainsi elle l'arrache aux séductions d'une coquette qu'il est près
+d'épouser, à sa ruine qu'un escroc est sur le point d'accomplir en lui
+enlevant sa fortune, à tous les périls, en un mot, qui accompagnent la
+vie d'un jeune homme confiant et amoureux du plaisir. Et quand Satan a
+fait tous ces miracles, il se dépouille de toutes ses apparences
+diaboliques, et Fernand de Mauléon, désensorcelé, trouve en lui une
+adorable femme qu'il épouse avec trois ou quatre millions de dot; on ne
+se marie pas à moins au Vaudeville, et surtout pour peu que le diable
+s'en mêle.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Théâtre-Français.--<i>Diegarias</i> 5e acte.--Diegarias,<br>
+Beauvallet; le roi, Maillarü; l'inquisiteur, Marius; Inès, madame
+Mélingue.</b></p>
+
+<p>Le rôle de Satan est très-agréablement joué par madame Doche. Quant à la
+pièce en elle-même, elle est variée par des incidents nombreux et
+intéressants qui ont fait le succès. Les auteurs sont MM. Clairville et
+Damarin.</p>
+
+<p>--Elisabeth de Hongrie est l'héroïne du drame à grand fracas que
+l'Ambigu-Comique sert depuis quelques jours à ses gourmets, sous le
+titre de <i>Miracle des Roses.</i>--On lit dans la légende que la pieuse
+Elisabeth allant distribuer du pain aux pauvres, ce pain, par une grâce
+particulière de Dieu, se trouva changé en roses. Les pauvres durent, ce
+jour-là, trouver le miracle peu nourrissant, mais Elisabeth y vit une
+marque spéciale de la protection du ciel.</p>
+
+<p>À l'Ambigu-Comique, le miracle ne s'opère qu'après des événements de
+toutes sortes: batailles et croisades, usurpation et détrônement,
+lépreux errant, incendie, enfant affamé, inondation, mort, résurrection,
+tout ce qui constitue, en un mot, un mélodrame complet. C'est au moment
+où le tyran, persécuteur d'Élisabeth, croit la surprendre portant des
+vivres à un proscrit, contrairement à la loi, que l'ange qui protège
+Elisabeth change les vivres en bouquets de roses. Et ainsi le tyran a un
+pied de nez, sans compter que la vertu finit par triompher du scélérat
+et l'envoie <i>ad patres.</i></p>
+
+<p>Vers, prose, ange, démon, costumes et décors splendides, rien ne manque
+à cette production de MM. Hostein et Antony Béraud.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Le Tir fédéral de 1844.</h2>
+
+<p class="mid">(Voir t. III, p. 327, la première partie<br> de la lettre de notre
+correspondant.)</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>Le Stand.--Vue extérieure.</b></p>
+<br>
+
+<p>Bâle, 12 juillet 1844.</p>
+
+<p>A l'heure fixée, c'est-à-dire à six heures du matin, le lundi 1er
+juillet, malgré ma fatigue de la veille, j'étais au stand.</p>
+
+<p>Plus de dix mille personnes m'y avaient précédé. Quel mouvement, quel
+bruit, dans l'intérieur de cette immense salle! Avec quelle impatience
+les carabiniers qui occupaient les soixante-douze stalles du stand
+attendaient le signal de l'ouverture du tir! Dès que ce signal fut
+donné, soixante-douze coups de canon partiront à la fois... La fête est
+commencée. Elle durera huit jours sans interruption.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Tir fédéral.--Vue Extérieure de la grande cantine.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Tir fédéral.--Vue Intérieure de la grande cantine.</b></p>
+
+<p>Mes dessins vous ont montré l'extérieur et l'intérieur du <i>stand</i>, je
+vous ai évalué en chiffres sa longueur, sa largeur et sa hauteur.
+Toutefois quelques détails sont encore nécessaires pour faire bien
+comprendre à vos lecteurs les mystères du tir fédéral.</p>
+
+<p>Le <i>stand</i> bâlois renfermait, assure-t-on, deux mille deux cents
+compartiments, dans lesquels des chargeurs sont continuellement occupés
+à remplir de poudre, de bourre et de balles les carabines des tireurs.
+Mais on n'y comptait que soixante-douze stalles ou places destinées à
+ces derniers Les soixante-douze stalles correspondaient à autant de
+cibles placées à une distance de trois cents pas. Au service de chaque
+cible est attaché un marqueur chargé de vérifier les coups. Un fossé de
+trois mètres de profondeur, établi devant le front des cibles et sur
+toute leur longueur, sert d'abri aux marqueurs, et permet aux membres du
+comité de surveillance de circuler librement et sans danger d'une cible
+à l'autre. Et n'allez pas croire que de ce mouvement immense puisse
+naître quelque confusion, ou bien qu'il y ait quelque danger pour la vie
+des marqueurs. Chaque cible est pourvue d'une sonnette communiquant avec
+la stalle correspondante; le tireur, avant de faire feu, donne un coup
+de sonnette pour avertir le marqueur, qui, grâce à cette précaution, a
+le temps de se mettre à l'abri. En outre, comme les balles pourraient,
+par la plus légère déviation, atteindre les cibles voisines et leurs
+marqueurs, on a paré à tout inconvénient ou danger, en pratiquant à
+distance, entre le front des stalles et celui des cibles, deux cloisons
+en planches, percées d'autant de petites ouvertures qu'il y a de cibles;
+et cela en regard de ces dernières et de leurs stalles respectives.</p>
+
+<p>De temps en temps vous entendez de bruyants bravos; ils annoncent qu'un
+habile carabinier a touché le but; ses camarades s'emparent de lui,
+l'élèvent sur leurs épaules et le promènent en triomphe; chaque bon coup
+vaut au tireur une carte qu'il s'empresse d'attacher à son chapeau et
+qui ne quitte plus sa coiffure pendant toute la durée du tir; le tir est
+à peine ouvert, et vous voyez déjà circuler un grand nombre de
+confédérés portant les marques multipliées de leurs victoires.</p>
+
+<p>Il y a deux espèces de cible. Les cibles <i>ordinaires</i> (72 à Bâle) et les
+cibles fédérales, appelées <i>bonnes cibles</i> (7), auxquelles sont affectés
+les prix d'honneur. Au milieu d'un rond noir assez grand est tracé un
+autre rond de la circonférence d'une pièce de 5 francs. Loger une balle
+dans ce petit espace, c'est faire un carton. Tout citoyen suisse âgé de
+seize ans peut se faire recevoir membre de la société fédérale, et avoir
+ainsi le droit de tirer soit sur les cibles ordinaires, soit sur les
+bonnes cibles. Sur les cibles ordinaires, chaque carabinier peut tirer
+autant de coups qu'il veut moyennant une mise de 2 batz ou 30 centimes.
+La charge est en outre à ses frais. Un certain nombre de cartons donne
+droit à un prix. Mais les règlements sont faits de telle sorte qu'il
+n'est pas tenu compte des coups manqués. Ainsi le tireur qui sur vingt
+coups tirés a fait vingt cartons en une heure, obtient une récompense
+égale à celui qui, pour arriver à un pareil résultat, a tiré cinq cents
+coups en huit jours. Sur les cibles ordinaires, la persévérance a donc
+plus de chances que l'adresse, et le tireur malhabile qui a assez
+d'argent pour tirer continuellement pendant toute la durée du tir est
+certain de pouvoir lutter avantageusement avec le meilleur carabinier,
+moins favorisé que lui par la fortune.</p>
+
+<p>Aussi qu'est-il arrivé? un original de la Grande-Bretagne, nommé lord
+Vernon, conçut, il y a quelques années, le désir de remporter le premier
+prix d'honneur à un tir fédéral. Pour satisfaire ce caprice, aucun
+sacrifice ne lui a coûté, il a renoncé à sa patrie et s'est, dit-on,
+fait naturaliser Genevois. Toute l'année il s'exerce à tirer la
+carabine. A Bâle, il avait dix chargeurs habiles qui ne se reposaient
+pas un seul instant. Il tirait du matin au soir sans trêve ni repos. A
+défaut du prix d'honneur, qui dépend plus du hasard que de l'adresse des
+tireurs, il ambitionnait la gloire de faire le plus grand nombre de
+cartons. Nul citoyen suisse ne possédait une fortune suffisante pour
+soutenir une lutte si coûteuse. Le rival le plus habile de ce <i>fou</i>
+d'orgueil était un Apenzellois nommé Bænzinger. Ses compatriotes ont
+aussitôt ouvert une souscription qui pût lui permettre de tirer autant
+de coups qu'il voudrait. Lord Vernon a été vaincu. Il n'a fait que 299
+cartons; Bænzinger en comptait 320.</p>
+
+<p>Le prix d'honneur, vous ai-je dit, dépend plus du hasard que de
+l'adresse des tireurs. Cela n'est malheureusement que trop vrai. Il se
+donne en effet au carabinier qui a logé sa balle le plus près possible
+du centre de la première des bonnes cibles, appelée la cible de la
+<i>patrie</i>. Or, chaque concurrent ne peut tirer à chacune des bonnes
+cibles qu'un seul coup. Ce n'est donc pas le plus adroit, mais le plus
+heureux qui l'emporte. Ces inconvénients que je vous signale, les
+Suisses les reconnaissent aussi bien que les étrangers. Leurs journaux
+eux-mêmes les ont signalés, et M. l'ingénieur Wild a renouvelé, dans la
+séance générale, une proposition qu'il avait déjà faite à Coire, et qui
+a pour but d'apporter un remède au mal. «M. le colonel Hübnerwade, de
+Lenzbourg, écrivait tout récemment le <i>Courrier suisse</i>, a obtenu, par
+exemple, le premier prix pour un heureux coup; il est le roi officiel du
+tir, mais au fond personne ne le regarde comme tel. Dans sa réponse aux
+paroles qui lui ont été adressées, le colonel a franchement confessé
+qu'il n'était pas un adroit tireur; mais que le prix n'était pas tombé
+en de mauvaises mains, et que depuis la révolution française, il avait
+loyalement servi sa patrie en toute circonstance. Chacun a reconnu dans
+son langage un homme digne et brave, qui saura apprécier et conserver le
+précieux don de la ville de Bâle. Mais on se demandait en même temps: Où
+est Bænzinger, Bænzinger, le roi véritable des tireurs suisses, qui
+pourrait décorer son chapeau de plus de 330 cartons, et qui, pour prix
+de cette adresse, recevra quelques caisses de cigares!»</p>
+
+<p>Pendant huit jours, depuis le matin jusqu'au soir, le stand ne désemplit
+pas, si ce n'est à l'heure du dîner. Les mêmes scènes s'y renouvellent
+sans cesse. On a calculé qu'il s'y est tiré un coup de carabine par
+seconde, c'est-à-dire, à dix heures par jour, environ 232,000 coups.
+Aussi, malgré ses énormes dépenses pour les préparatifs de la fête, le
+comité a-t-il fait une assez bonne spéculation, ces 232,000 coups à 30
+centimes représentant un capital de 73,600 francs, sans compter les
+coups des bonnes cibles, qui étaient payés 3 fr.</p>
+
+<p>Sortons donc du stand, où nous avons tout vu, et promenons-nous dans
+l'enceinte, entre le stand et la grande cantine. Ici encore, je
+laisserai mes dessins parler pour moi. Ils vous représenteront mieux que
+les phrases les plus détaillées le spectacle varié et pittoresque qui
+attirait à chaque instant du jour l'attention des simples curieux.
+Devant le stand, ses compatriotes et ses amis portent en triomphe un
+heureux vainqueur; devant la cantine, la comité de réception fait
+l'accueil d'usage à une société cantonale. Attirée par une salve de
+trois coups de canons, la foule est accourue pour être témoin de cette
+cérémonie. Le comité présente aux nouveaux venus le vin d'honneur, et,
+après les libations voulues, ils remettent au comité leur drapeau, qui
+est immédiatement arboré sur le Fahnenberg.</p>
+
+<p>Cependant midi sonne, et un coup de canon annonce l'heure du dîner. La
+fusillade cesse aussitôt. Carabiniers et curieux se rendent à la
+cantine, et vont prendre place aux cent cinquante tables dont je vous ai
+déjà parlé. Instruit par l'expérience du premier jour, je ne commis plus
+la faute de croire, pour mon propre compte, aux promesses du maître
+d'hôtel; mais chaque matin, après avoir fait à Bâle un excellent
+déjeuner, je venais à la cantine du tir jouir du coup d'&oelig;il unique que
+présentait cette immense salle, admirer l'ordre qui y régnait, écouter
+les concerts d'harmonie qu'exécutaient deux orchestres militaires placés
+aux deux extrémités, mais surtout me mêler à la foule toujours entassée
+au pied de la tribune pour entendre les discours des orateurs.</p>
+
+<p>La tribune était toujours occupée. Pour y monter, il fallait seulement
+en avoir obtenu l'autorisation du président du comité central. Les
+étrangers eux-mêmes pouvaient s'y faire entendre. La plupart des
+orateurs étaient fort applaudis. Une fois en possession de la parole,
+ils ne la rendaient que lorsqu'ils avaient dit tout ce qu'ils avaient à
+dire. Ils exprimaient nettement les pensées les plus hardies. Aussi les
+discours de la tribune du tir ont-ils déjà plus de retentissement que
+ceux de la diète, et M. Zschokke, de Liestall, a t-il pu s'écrier sans
+être interrompu, en présence de plus de quatre mille personnes;</p>
+
+<p>«Confédérés! n'attendez pas de moi de longues phrases, car je suis de la
+campagne, où on se contente d'agir vite. Jusqu'ici on a porté un vivat
+aux vivants; ils n'en ont pas besoin, car ils vivent. J'en veux porter
+un aux morts, non aux héros morts dans les champs de bataille, car ils
+vivent depuis longtemps dans notre mémoire; mais à une personne morte,
+qui aurait besoin de vivre et de se réveiller du tombeau, qui a péché
+contre le peuple suisse et paraît maintenant encore çà et là comme un
+revenant maudit pour de longues années peut-être. Elle est morte dans le
+soi-disant vorort de Lucerne; ce n'est pas à celle-là que s'adresse mon
+vivat, mais à celle qui doit se réveiller ici dans le vrai vorort
+fédéral, sur la place du tir fédéral. Vive la nouvelle diète!»</p>
+
+<p>Citons aussi, dans un autre ordre d'idées, les fragments suivants du
+discours du curé catholique de Zurich, M. K&oelig;lin:</p>
+
+<p>«Voyez sur le drapeau fédéral, dit-il, cette croix, symbole de
+civilisation, de vérité, de lumière, et en même temps symbole de
+fidélité. Mais on abuse de cette croix, l'égoïsme et la trahison envers
+la patrie s'en couvrent comme d'une feuille de figuier. On veut les
+ténèbres et l'on se sert du nom de celui qui a dit: «Je suis la lumière
+du monde.» On veut l'esclavage et l'on se sert du nom de celui qui nous
+apporta la liberté. On veut la discorde, une Suisse catholique et une
+Suisse protestante, et l'on invoque celui qui a proclamé la loi de la
+charité!</p>
+
+<p>«Nous voulons une religion, dit l'orateur en finissant, mais elle doit
+être une source de consolation et de courage, comme elle le fut pour nos
+pères, et non un moyen d'opprimer le peuple. Nous voulons des autels,
+non pour y placer un siège politique, mais pour y prêter le saint
+serment de la liberté. Tendons-nous la main près de la tombe des héros;
+à cet esprit fraternel un <i>vivat!</i>»</p>
+
+<p>Mais l'incident le plus grave de toute la fête a été celui auquel a
+donné lieu l'arrivée inattendue de la députation valaisane.</p>
+
+<p>On avait pensé qu'après la lutte qui venait d'ensanglanter le canton du
+Valais, vainqueurs et vaincus seraient peu disposés à prendre part à des
+réjouissances publiques. On s'était pourtant trompé, et le vendredi
+matin on vit arriver, drapeau en tête, une députation de quatre
+Haut-Valaisans, qui vinrent se glorifier de leur triste victoire comme
+d'un triomphe au profit du vrai libéralisme, et bientôt le drapeau
+valaisan figura au haut du Fahnenberg.</p>
+
+<p>Cette nouvelle répandit une vive agitation parmi les carabiniers. Au
+banquet du même jour, M. le conseiller d'État Curti, de Saint-Gall, se
+rendant l'interprète du sentiment général, vint protester avec une
+chaleureuse éloquence contre l'odieux abus que les vainqueurs avaient
+fait de leur victoire dans le canton du Valais, contre l'établissement
+de ces tribunaux exceptionnels, de ces commissions extraordinaires que
+les vainqueurs avaient institués pour juger et condamner les vaincus; et
+lorsqu'il se prit à signaler l'impuissance de ce <i>misérable lien
+fédéral</i> qui ne sait rien faire ni empêcher en Suisse, un tonnerre
+d'applaudissements interrompit l'orateur. Ce fut en vain que le
+président du comité de Bâle voulut lui enjoindre de descendre de la
+tribune; sollicité de toutes parts de continuer, M. Curti n'acheva pas
+moins son discours au milieu des plus vives acclamations D'autres
+protestations vinrent se joindre à celles de la tribune. Dans
+l'après-midi, les députations d'Argovie et de Bâle-Campagne demandèrent
+hautement le retrait du drapeau valaisan, menaçant de se retirer
+sur-le-champ de la fête dans le cas où l'on ne voudrait pas donner
+satisfaction à l'opinion publique, et l'on ne sait trop comment se
+serait terminé ce conflit, si le lendemain matin les Haut-Valaisans
+n'avaient jugé prudent de se soustraire au cri unanime de réprobation
+élevé contre eux; ils ne tardèrent pas à sortir de Bâle, accompagnés
+d'une espèce de cortège de sûreté, et emportant leur drapeau, qui,
+pendant la soirée, avait été percé d'une balle.</p>
+
+<p>Un temps magnifique avait favorisé la célébration de l'anniversaire de
+la bataille de Saint-Jacques et l'ouverture du tir; mais, à partir du
+mardi matin, une pluie abondante ne cessa pas de tomber pendant quatre
+jours. Elle avait fini par convertir la place du tir en un grand lac, et
+les communications entre la galerie du tir et la cantine ayant été un
+instant complètement coupées par les eaux, on prévoyait déjà le moment
+où il faudrait organiser un service de bateaux pour empêcher les
+malheureux et infatigables carabiniers de mourir de faim et de soif. On
+parvint cependant à faire écouler en partie les eaux, et, au moyen de
+planches jetées en tous sens sur cette terre boueuse, on rétablit tant
+bien que mal une circulation non exemple de périls; je vous citerai,
+entres autres, une dame qui, s'étant imprudemment engagée à traversées
+immenses flaques d'eau, finit par s'embourber si profondément, que
+quelques galants confédérés, accourus à son secours, eurent peine à la
+retirer de la vase dans laquelle elle enfonçait déjà jusqu'aux genoux;
+il fallut la porter à bras, et en la voyant revenir, assise sur les
+épaules de ses courageux libérateurs, le poste de la milice, trompé par
+les apparences, fut sur le point de lui rendre les honneurs militaires
+dus aux vainqueurs du tir.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le dîner de la grande cantine présentait un spectacle
+non moins divertissant. La pluie tombant à grands flots s'était frayé un
+passage à travers les ais mal joints de la toiture en planches; l'eau
+ruisselait de tous côtés sur les infortunés convives, et ceux-ci, pour
+se soustraire, eux et leur dîner, à cette irruption diluviale, n'eurent
+plus d'autre parti à prendre que de se mettre à couvert sous leurs
+parapluies. Ce banquet, abrité sous une toiture multicolore, n'a pas été
+un des épisodes les moins curieux de la fête. Cette bigarrure même ne
+laissait pas de lui prêter un aspect tout à fait fédéral. Mais cet
+accident ne fut rien moins que réjouissant pour l'entrepreneur des
+banquets, dont la vaste salle à manger, où le dimanche 21,000 bouteilles
+de vin avaient été consommées en quelques heures, fut bientôt presque
+entièrement déserte.</p>
+
+<p>Le tir a été clos le dimanche 7 juillet à sept heures du soir, selon le
+programme, et la distribution des premiers prix s'est faite le lendemain
+à dix heures du matin.--Ce jour-là, le président du comité central a
+remis leurs drapeaux aux sociétés encore présentes; puis, après avoir
+prononcé un discours d'adieu, il a offert le vin d'honneur aux partants.
+Ces cérémonies terminées, le cortège s'est mis en marche pour
+accompagner le drapeau fédéral.</p>
+
+<p>Les prix sont de deux espèces: ceux offerts par les cantons et les
+villes et ceux provenant des particuliers. Ils ont représenté en
+totalité une valeur de 130,000 fr. de Suisse, soit environ 190,000 fr.
+de France, et se composent d'argent comptant et de dons en nature, tels
+que argenterie, médailles d'or et d'argent, fusils et carabines
+d'honneur, tableaux et autres objets d'art; montres, pendules, vases,
+cigares, tabac, pipes, tabatières, vins en fût et en bouteilles,
+soieries, toilerie, livres, objets de coutellerie, lampes, etc.;
+quelques dons se font remarquer par un caractère tout local: je citerai
+entres autres des fromages en grande quantité, un chariot du meilleur
+foin de Lucerne avec la voiture et la vache attelée, une génisse avec un
+collier en argent, des chamois, etc.</p>
+
+<p>Plusieurs dons ont une valeur considérable: le conseil de ville
+(stadtrath) de Bâle a donné un plateau d'argent et 80 louis d'or;--le
+gouvernement du canton de Bâle, huit médailles d'or, de la vaisselle en
+argent, des ouvrages littéraires de prix et une somme de 3,200 fr. de
+Suisse, ce qui fait 4,800 fr., le franc de Suisse valant 1 fr. 50 c. de
+monnaie française;--la société de carabiniers de Bâle, une carabine
+garnie d'argent et une somme de 1,600 fr.;--le gouvernement de
+Bâle-Campagne, un tableau de Vogel représentant la bataille de
+Saint-Jacques, d'une valeur de 1,400 fr.; --des Suisses habitant
+l'Alsace, 200 tableaux de la bataille de Saint-Jacques, imprimés sur des
+foulards, d'une valeur de 1,400 fr.;--la société de carabiniers du
+canton de Berne, un fromage superfin de l'Emmenthal, du prix de 300 fr.,
+un service de table damassé, pour 18 personnes, du prix de 300 fr., et
+un autre pour 24 personnes, du même prix; une magnifique pendule valant
+300 fr.</p>
+
+<p>Le corps des officiers de Bâle-Ville a donné une coupe d'argent et une
+somme de 840 fr.;--les Suisses habitant Mexico, une somme de 810 fr. en
+or;-M. Ch. Merian Hoffmann, de Bâle, une somme de 800 fr.;--lord Vernon,
+une carabine ou une somme d'argent de 700 fr.;--la société de
+carabiniers de Genève, deux montres en or, l'une du prix de 430, l'autre
+du prix de 200 fr.;--la société de carabiniers de Soleure et celle
+d'Argovie, chacune 600 fr.;--une société de carabiniers de Zurich, une
+coupe de 600 fr.;--une autre société de carabiniers de la même ville,
+500 fr. en argent; --M. Zelliwegner, de la Havane, 6,000 cigares de la
+Havane: --des Français habitant Bâle, 420 fr. en or;--la société de
+carabiniers de Muttenz, un tonneau de vin de l'année 1834; --M Rodolphe
+Merian, de Bâle, 200 bouteilles de vin de Champagne;--les dames de Bâle,
+un tapis de pied brodé, d'une valeur de. 400 fr., etc., etc.</p>
+
+<p>Les prix principaux ont été ainsi distribués:</p>
+
+<p>Le premier prix à la cible fédérale (le plateau d'argent et 60 louis
+d'or), M. le colonel Hübnerwade, de Lenzbourg (Argovie); le deuxième
+prix (la carabine), M. Jacques Sïebenmann, d'Arau; le troisième (le
+tableau de Vogel donné par Bâle-Campagne), M. Studer, de Wipkingen; le
+quatrième (1,000 fr.), M. Buhler, de Zweisimmen; le cinquième (le vase
+offert par les Suisses résidant à Saint-Pétersbourg), M. Walser, de Grub
+(Appenzell); le sixième (la coupe donnée par le corps d'officiers
+bâlois), M. Holdennegger, du canton d'Appenzell.</p>
+
+<p>Le premier prix à la cible Soleure (le vase provenant de l'abbaye des
+bouchers à Bâle), M. J. U. Aeby, de Seeberg (Berne); le deuxième prix
+(une médaille d'or, des espèces et autres objets, le tout valant 350 L.
+S.), M. J. Greben, de Bâle; le troisième prix (une coupe de cristal et
+un tonneau de vin, valeur 300 L. S.), M. J.-U. Zeliwegner de Teufen
+(Appenzell).</p>
+
+<p>Le plateau d'argent donné pour premier prix est d'un travail exquis; il
+sort des ateliers de M. Hartmann à Bâle. Il est estimé 80 louis d'or.
+Les quatre reliefs dont il est orné sont très-beaux. Ils représentent
+Tell, d'Erlach, Nicolas de Flue et Winkelried, avec ces devises: <i>Mir
+wid Gott helfen!</i> 1307. <i>Hie Banzer, hie Erlach!</i> 1339.--<i>Eidgenossen
+liebet Euch!</i> 1481--<i>Ich will Euch eine Gosse machen!</i> 1386.</p>
+
+<p>Mais, je le répète, le véritable roi du tir fédérai de Bâle a été
+l'Appenzellois Bænzinger, qui avait fait 330 cartons.</p>
+
+<p>A sept heures du soir, après la clôture du tir, tandis que les canons
+grondaient, une troupe de tireurs, précédés d'une musique éclatante,
+s'approcha de la cantine; ils portaient sur leurs épaules <i>Bænzinger</i>.
+Mille <i>vivat</i> l'accueillirent comme le roi du tir de 1844. On le porta
+ainsi en triomphe de café en café, toujours accompagné par les
+acclamations de la multitude. Jamais vainqueur aux jeux olympiques ne
+fut accueilli avec plus d'enthousiasme par ses concitoyens, jaloux de
+l'honneur national.</p>
+
+<p>Un compatriote de Bænzinger, Koller, homme riche et très-considéré dans
+son canton, s'est rendu coupable d'un acte inouï dans les annales des
+tirs fédéraux. Un jour que lord Vernon l'emportait sur son rival, il a
+consenti à ce qu'un marqueur lui attribuât des cartons qu'il n'avait pas
+faits. La fraude fut découverte et Koller cité devant un jury composé de
+douze carabiniers. Il ne nia point le fait qui lui était imputé, et
+déclara qu'ayant manqué à l'honneur, il était résolu de s'expatrier. Cet
+incident a produit une vive et profonde sensation. Le jury a prononcé un
+arrêt en vertu duquel les tirs fédéraux seront désormais interdits à
+l'infortuné qui n'a pas craint de se déshonorer pour défendre contre un
+étranger l'honneur de son pays.</p>
+
+<p>Tout est fini maintenant. Bâle a repris sa tristesse accoutumée; on
+démolit les constructions provisoires de la Schutzenmatte, et les
+carabiniers fédéraux regagnent leurs cantons respectifs en se racontant
+leurs exploits passés et en rêvant aux triomphes qu'ils espèrent
+remporter dans deux ans au tir fédéral de Zurich.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Maroc.</h2>
+
+<h3>GARDE IMPÉRIALE.--ABID-SIDI-EL-BOKHARI.--SOLDE.--ARMEMENT.--OPÉRATIONS
+MILITAIRES DU MARÉCHAL BUGEAUD--QUESTION DE LA DÉLIMITATION DES
+FRONTIÈRES.--TANGER.</h3>
+
+<p>Les troupes composant le corps des 36,000 hommes de la garde impériale
+marocaine (V. l'<i>Illustration</i>, t. III, p. 342.) ont reçu le nom de
+<i>abid-sidi-el-Bokhari</i> (serviteurs du seigneur Bokhari). Ce titre leur
+vient d'un marabout très vénéré, auteur d'un traité intitulé <i>shahi</i> (le
+sincère), recueil de traditions (<i>hadis</i>) du prophète. Ils ont adopté
+pour patron Bokhari, et ils portent son livre dans toutes leurs
+expéditions.</p>
+
+<p>Depuis la dispersion des Oudayas, le noyau de l'armée de l'empereur
+Abd-el-Rahman se forme aujourd'hui des contingents des tribus suivantes,
+appelées pour cette raison <i>tribus de la garde impériale;</i> tribus de
+Tanger et du Rif; des Cheragah, occupant les montagnes que côtoie le
+Sbou; d'Oulad-Djama; de Rahamnat; de Demnjat.</p>
+
+<p>Les abid-sidi-el-Bokhari qui ne font pas partie des expéditions
+militaires sont employés dans leurs cantons ou tribus à la garde et à la
+police du pays, sous la conduite de leurs alcaïdes ou officiers.</p>
+
+<p>Il y a des alcaïdes de dix, de vingt-cinq, de cent hommes. Leurs grades,
+quoiqu'à la disposition des pachas, passent ordinairement de père en
+fils. Les quatre pelotons, de vingt-cinq hommes chacun, se distinguent
+par quatre étendards de couleurs différentes, c'est-à-dire vert, jaune,
+rouge et bleu. Une réunion de cinq centaines est commandée par un
+alcaïde de cinq cents hommes. L'emploi de ce dernier officier, ainsi que
+celui des pachas, des généraux, des gouverneurs, n'est ordinairement que
+temporaire. L'empereur les place, les renvoie, les récompense, les
+dépouille, sans autre loi que sa volonté. Tous peuvent être rejetés dans
+les derniers rangs de la société, puis employés de nouveau, et
+quelquefois dans des fonctions civiles étrangères à leur premier état.
+Les alcaïdes de dix, vingt-cinq, cent hommes, n'ont absolument que le
+traitement de simples soldats. Les alcaïdes de cinq cents hommes, les
+généraux, les pachas, les agents supérieurs civils, n'ont que le fruit
+de leurs avanies et des déprédations que leur position comporte.
+L'empereur connaît ces exactions et les favorise pour dépouiller ces
+fonctionnaires à leur tour, quand il les voit enrichis.</p>
+
+<p>La solde, tant de l'alcaïde que du soldat, est absolument arbitraire, et
+le souverain la proportionne au service qu'il a reçu ou qu'il attend de
+ses troupes. M. le capitaine Burel l'évaluait, en 1840 à la somme
+annuelle de 65 francs pour un cavalier marié, et de 45 francs pour un
+célibataire; à celle de 50 francs pour le fantassin de la première
+catégorie, et de 40 francs pour le fantassin de la seconde; enfin,
+chaque jeune garçon et chaque veuve de soldat touche environ 32 francs
+en trois paiements, qui se font aux trois Pâques et en public.</p>
+
+<p>Chaque famille de soldat jouit d'un terrain franc d'impositions et
+suffisant pour son entretien. Si la guerre ou la disette prive ces
+familles de leurs récoltes, l'empereur les aide en leur donnant
+gratuitement des vêtements et des grains. Au moyen de cette solde, de
+ces terres, de ces secours et de quelques bénéfices, licites ou non,
+attachés au métier de soldat de l'empereur, chacun est obligé de se
+fournir de cheval, d'armes, de poudre, de vivres, de transports, et
+d'être toujours prêt à marcher.</p>
+
+<p>Outre la solde et les secours dont nous venons de parler, chaque Bokhari
+qui fait une campagne touche ordinairement 20 francs au départ et 20
+francs au retour.</p>
+
+<p>L'empereur appelle ses troupes dans les proportions d'infanterie et de
+cavalerie qui conviennent au pays et à l'ennemi contre lequel il va
+opérer. Tantôt la cavalerie forme les trois quarts de l'armée; tantôt
+elle n'y entre que pour la moitié; mais comme le cavalier est plus
+considéré, le soldat que sa jeunesse ou son indigence force de servir à
+pied n'a pas de repos qu'il n'ait obtenu un cheval, véritable instrument
+pour lui de fortune et de considération.</p>
+
+<p>Les alcaïdes, pas plus que le général, ne se distinguent du simple
+soldat par aucune marque extérieure. Le soldat lui-même ne se distingue
+de l'artisan et du laboureur que par un fusil. L'habillement, qui est
+commun à toute la population, tant à la guerre que dans les douars,
+consiste en un bonnet rouge, en une chemise et un caleçon de toile, une
+veste longue serrée par une ceinture de cuir, des souliers jaunes sans
+bas, et par-dessus tout cela un burnous blanc.</p>
+
+<p>Le harnachement du cheval est à peu près le même que dans l'Orient. La
+selle, dont le dossier et le pommeau sont fort élevés, est recouverte en
+drap rouge, ce qui contraste avantageusement avec les vêtement des
+cavaliers, qui éblouit par sa blancheur. Ceux-ci, au lieu d'éperons,
+adaptent à leurs talons une espèce de clou de 16 centimètres de
+longueur, gros comme le petit doigt et d'un poids effrayant.</p>
+
+<p>Depuis près d'un siècle, les Maures ont quitté la lance, le javelot, la
+fronde. Leurs armes consistent en un fusil d'environ 2 mètres de long,
+léger cependant, et de calibre irrégulier; ils y adaptent depuis
+quelques années une longue baïonnette; ils ne savent d'ailleurs le
+porter qu'à la main ou en travers de la selle, ce qui les embarrasse
+dans les marches. Les abid-sidi-el-Bokhari, ou soldats de
+l'empereur, ont de plus un sabre demi-courbé, dont ils se servent dans
+la mêlée, et un poignard droit. Plusieurs tribus de Berbères ont, au
+lieu de sabre, un bâton à tête, qu'ils lui prêtèrent. On voit peu de
+pistolets, si ce n'est à la ceinture de quelques alcaïdes.</p>
+
+<p>Toutes les troupes, infanterie et cavalerie, portent leur poudre dans
+des cornes de b&oelig;uf, et leurs balles dans une giberne à ceinturon, ou
+même un petit sac. Les soldats chargent le fusil en prenant la poudre à
+poignée, et mettant la balle séparément, ce qui exige au moins trois ou
+quatre minutes.</p>
+
+<p>L'artillerie de campagne se réduit à quelques pièces de deux à quatre
+livres de balle, portées par des mulets et des chameaux.</p>
+
+<p>Les Marocains sont braves et bons cavaliers, mais sans discipline, et
+complètement ignorants des plus simples man&oelig;uvres. Pour les combattre
+avec avantage, il ne faut donc que du sang-froid à des corps déjà
+accoutumés à guerroyer contre les Arabes; il faut surtout de la
+cavalerie, pour obtenir des résultats décisifs.</p>
+
+<p>Les corps marocains se forment ordinairement en croissant, dont la
+principale force est au centre avec l'artillerie. Toute la stratégie
+consiste à envelopper l'ennemi, en s'approchant de lui à cinq cents pas
+à peu près, se déployant soudain et présentant le plus grand front
+possible. Les cavaliers s'élancent aussitôt à bride abattue, en ajustant
+le fusil, qu'ils man&oelig;uvrent aussi facilement que nos soldats manient
+une lance; arrivés à demi-portée, ils tirent un coup nécessairement
+incertain, en appuyant un doigt de la main gauche sur la détente, et
+sans abandonner les rênes; la main droite tient le fusil. Le coup tiré,
+ils arrêtent le cheval par un fort mouvement de bride, et, tournant le
+dos, ils battent en retraite avec la même vitesse pour recharger. Les
+chevaux sont tellement habitués à cet exercice, qu'ils font demi tour
+d'eux-mêmes dès qu'ils entendent partir le coup. Si l'ennemi recule, ils
+continuent le feu en regagnant du terrain. Ils ne font usage de leur
+sabre qu'à la dernière extrémité, et, pour s'en servir, ils sont obligés
+de placer leur long fusil devant eux sur l'arçon de leur selle, de sorte
+que chaque homme occupe un front de plus de deux, et reste isolé sans
+appui sur ses côtés.</p>
+
+<p>Les équipages ne sont portés qu'à dos de mulets ou de chameaux; car il
+n'y a au Maroc, que des sentiers à travers les campagnes, et des
+voitures y seraient complètement inutiles. Des tentes, des plats de bois
+et de terre, quelques marmites de cuivre, et pour chaque homme cinquante
+livres de farine pressée dans un sac de peau, un peu de viande cuite et
+salée, des dattes, des figues, voilà les provisions et les équipages du
+soldat; l'herbe des champs et le chaume, avec un peu d'orge, quand on en
+trouve à acheter ou à piller, voilà pour les bêtes de somme et les
+chevaux, qui d'ailleurs sont accoutumées à se passer d'orge et à faire
+dix lieues sans manger ni boire.</p>
+
+<p>Avant d'entrer en campagne, chacun moud son blé avec des meules à bras;
+il y a bien quelques moulins à chevaux dans les villes, et de» moulins à
+eau seulement à Tétuan, à Méquinez et à Fez, ce qui met tout corps
+d'invasion dans la nécessité d'apporter des farines et du biscuit.</p>
+
+<p>Quand l'armée marocaine parcourt les provinces soumises, elle trouve
+partout la <i>mouana</i>, c'est-à-dire l'hospitalité du prophète pendant
+trois jours, en sorte que son passage est assez onéreux aux habitants;
+mais après trois jours de résidence sur le même lieu, elle est obligée
+de payer tout ce qu'elle consommé. Quand elle marche dans les provinces
+ennemies ou révoltées, elle pille sans façon tout ce qu'elle peut.</p>
+
+<p>La plupart des blessures graves deviennent mortelles, faute de
+chirurgiens pour les soigner; si elles sont légères, les soldats qui en
+sont atteints gagnent le douar le plus voisin, où les scarifications
+d'un astrologue superstitieux et surtout le repos, les ont bientôt
+guéri? Quand l'empereur Muley-Sliman commandait l'armée, il conduisait
+ordinairement avec lui un pauvre chirurgien portugais, à qui il donnait
+3 francs par jour, et qui composait lui-même les drogues qu'il
+administrait aux alcaïdes et aux soldats riches.</p>
+
+<p>On voit, par les détails qui précèdent, quels avantages notre
+organisation militaire donnerait aux corps d'armée chargés d'envahir le
+Maroc, si la guerre prenait un caractère plus sérieux et plus général.</p>
+
+<p>«Le bruit de l'arrivée à l'armée du fils aîné de l'empereur avec une
+force considérable s'accrédite de plus en plus. Les uns disent que c'est
+pour faire la paix, d'autres que c'est pour pousser la guerre avec plus
+de vigueur. Quoi qu'il en soit, la prudence exige que je me mette en
+mesure de faire face aux forces qui peuvent se présenter. En conséquence
+j'appelle à moi M. le général de Lamoricière.» Telles sont les paroles
+par lesquelles M le général Bugeaud termine un long rapport adressé par
+lui au ministre de la guerre, le 15 juillet, du camp de
+l'Oued-Bou-Eurda, au sud de Lalla-Maghrania, sur la frontière du
+Maroc.--Par une dépêche télégraphique, datée du lendemain 16, du bivouac
+de Sidi-Zaèr, M. le maréchal a résumé en quelque sorte lui-même son
+rapport de la veille, en annonçant que, provoqué par une nouvelle
+attaque des Marocains, il les a culbutés et poursuivis jusqu'à trois
+journées d'Ougda.</p>
+
+<p>Ainsi, en fait, la guerre continue avec le Maroc, malgré les prétendues
+assurances de réparations promises à notre consul général à Tanger; et
+les dispositions personnelles de l'empereur sont encore tellement
+incertaines et douteuses, que M. le maréchal Bugeaud déclare ne pas
+savoir si le fils aîné de Muley Abd-el-Rahman vient avec des intentions
+pacifiques ou hostiles rejoindre l'armée à la tête de troupes
+nombreuses.</p>
+
+<p>La preuve des hésitations de l'empereur semble résulter des deux faits
+suivants: le 8 juillet, un de ses ministres, Si-el-Bias, récemment
+rentré en faveur, après une disgrâce pendant laquelle il avait été
+promené dans les rues de Maroc, monté sur un âne, la tête tournée vers
+la queue de l'animal (ce qui est chez les musulmans le <i>nec plus ultra</i>
+de la dégradation civique), se plaignait, dans une lettre officielle
+adressée au consul général de France à Tanger, M. de Nion, de ce que les
+généraux français avaient franchi la frontière, approuvant la conduite
+des chefs marocains, et demandant que nos généraux fussent blâmés. Mais
+le lendemain 9 juillet, une seconde lettre, signée par un autre
+ministre, disait au consul que le sultan ayant appris, au contraire, que
+ses généraux avaient attaqué le camp français, et étaient ainsi entrés
+sur le territoire algérien, s'était arraché la barbe en jurant qu'il les
+punirait sévèrement. Le ministre implorait humblement l'intercession du
+consul pour que les bonnes relations avec la France ne fussent pas
+rompues. La reprise et la continuation des hostilités nous ont appris
+quel cas il est possible de faire de ces déclarations.</p>
+
+<p>Du 7 au 15 juillet, la colonne française a parcouru le territoire aux
+environs d'Ougda: remontant l'Isly pendant vingt kilomètres, elle a
+campé, le 9, sur le lieu où Abd-el-Kader s'était tenu depuis près de
+deux mois. Le but de cette pointe était de déranger ses projets, de
+forcer sa deïra (son entourage, sa smalah) à interner dans le Maroc, de
+favoriser la rentrée sur le territoire algérien des tribus émigrantes,
+et enfin de consommer ou détruire les grains semés par Abd-el-Kader et
+sa suite, ainsi que les silos qu'il avait ramassés dans la vallée de
+Kanfouda (porc-épic). A l'approche de nos troupes, en effet, la deïra,
+qui était sur l'Oued Zekra, s'était enfoncée plus avant dans le Maroc,
+et était allée camper à Vioun (Fontaines) Suli-Mellouk, à quarante-huit
+kilomètres d'Ougda, près du camp des Marocains, qui avaient fui
+jusque-là.</p>
+
+<p>Le 11, nos troupes pénétrèrent dans les montagnes, en remontant l'Isly
+et se dirigeant vers le sud. Une grande partie de nos tribus émigrées
+s'étaient retirées par la, et c'était leur faire un tort immense que de
+les forcer à se jeter dans le désert: cette dispersion enlevait à
+Abd-el-Kader, pendant quelque temps, les moyens de réunir des cavaliers
+pour tenter des coups de main sur la ligne sud du Tell. Une partie de
+l'émigration fut rencontrée dans une gorge par les éclaireurs de la
+cavalerie, qui ne purent prendre qu'environ 300 têtes de bétail. Si la
+poursuite eût été continuée sur les traces de cette émigration, elle
+aurait conduit sur la deïra elle même, campée à quelques kilomètres,
+près d'une petite rivière. Malheureusement, l'ignorance des lieux et le
+défaut de relations avec les habitants ont donné et donneront encore
+beaucoup d'incertitude et d'hésitation aux man&oelig;uvres de nos colonnes.</p>
+
+<p>La question des frontières du Maroc, la seule qui ait fourni un prétexte
+à la prise d'arme des Marocains, serait loin d'être résolue dans le sens
+des prétentions de l'empereur, d'après les documents authentiques que
+l'<i>Algérie</i>, journal exclusivement consacré à la défense des intérêts
+algériens, vient de rappeler. L'empereur Muley-Mohammed, second
+prédécesseur de l'empereur actuel, ne pouvant se rendre maître des
+tribus guerrières d'Angad et des Beni-Snasen les avait abandonnées à
+l'autorité du bey Mohammed-el-Kebir, qui gouvernait les populations de
+l'ouest de l'Algérie. Celui-ci prit possession du territoire qui lui
+était concédé, en envoyant un kaïd algérien à Ougda. Ce kaïd était
+Sid-AddaBen-Maghni, qui gouverna cette ville pendant quatre ans.</p>
+
+<p>Les successeurs du bey Mohammed-el-Kebir négligèrent de maintenir sous
+leur dépendance cette annexe algérienne. Le successeur de
+Muley-Mohammed; Muley-Sliman, prédécesseur immédiat de l'empereur
+actuel, ressaisit peu à peu son autorité sur ce pays, et l'Algérie
+perdit ainsi Ougda, les Angad et les Beni-Snasen, qui ont, pendant
+quatre ans, fait partie de son territoire. Mais, même dans les
+circonstances les moins favorables, l'ouest de l'Algérie a toujours été
+limité à l'Oued-Moulouiah, et a compris la plaine de Lalla Maghrania, les
+Soulaïa et le kaïdat de Nedroma.</p>
+
+<p>A la question des frontières se lie intimement celle de l'expulsion
+d'Abd-el-Kader. Sa présence, en effet, au milieu des populations
+marocaines sera un danger permanent pour nos possessions dans le nord de
+l'Afrique. La tolérer plus longtemps, en se bornant à obtenir qu'il soit
+interné, ce serait apporter seulement une trêve et non mettre un tenue
+aux embarras de la situation actuelle. Le trône d'Abd-el-Rahman lui-même
+est menacé d'un côté par Abd-el-Kader, de l'autre par les armes de la
+France. C'est à notre gouvernement de faire parler l'une des craintes
+plus haut que l'autre et d'amener l'empereur à se débarrasser d'un seul
+coup de son ennemi et du nôtre. Le dénouement approche sans doute, car
+M. le prince de Joinville, après avoir mouillé dans les eaux
+d'Algésiraz, a franchi le détroit et n'attend plus dans la baie de
+Cadix, où il est entré le 15 juillet, avec toute son escadre, que le
+résultat des négociations pendantes, pour se présenter devant Tanger.</p>
+
+<p>Le premier port du Maroc devant lequel un bâtiment (<i>le Pluton</i>) détaché
+de l'escadre de M. le prince de Joinville s'est présenté le 8 juillet,
+est celui de <i>Tanger</i> ou Tandja, le Tingis des Romains. Ce port semble
+appelé à jouer un rôle important dans les événements qui ne tarderont
+pas à s'accomplir. Le <i>Pluton</i> y a conduit M. Touchard, aide de camp du
+prince, chargé de constater la situation actuelle de nos relations
+politiques avec le Maroc; M. Chauchard, lieutenant-colonel du génie, qui
+doit visiter les fortifications de la place, et M. Warnier, membre de la
+commission scientifique de l'Algérie, auquel est confié le soin de
+s'assurer de l'esprit des populations et de leurs dispositions
+guerrières ou pacifiques.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>Murs de la ville de Tanger.</b></p>
+
+<p>La place de Tanger fut délaissée aux mahométans par le comte Julien, en
+l'an 718. Après deux attaques infructueuses en 1437 et 1463, les
+Portugais l'occupèrent de vive force, en 1471, sous Alphonse V, et la
+conserveront jusqu'en 1662, qu'elle fut donnée à Charles II, roi
+d'Angleterre, comme dot de la princesse Catherine de Portugal.
+Muley-Ismaël l'assiégea en 1680, avec quelque succès, mais sans réussir
+à s'en emparer, et en 1684 les Anglais l'abandonneront, après en avoir
+fait sauter le môle et les fortifications Ces ruines combleront une
+partie de la baie, qu'elles rendent dangereuse par les vents d'est.</p>
+
+<p>Cette baie a de 3 à 4,000 toises d'ouverture sur 14 à 1,500 de largeur;
+elle est défendue, indépendamment de l'artillerie de la ville, par six
+batteries armées de 34 pièces. A l'exception de cette baie et de celle
+d'Al-Kasar-el-Soghaïr, à 12 kilomètres à l'est de Tanger, toute la côte
+nord est inabordable. Mais la côte ouest, depuis le cap Spartel jusqu'à
+El-Araïch, est susceptible de mouillage et de débarquement.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>Vue de Tanger, prise du champ des Sacrifices, par M.
+Blanchard,<br> d'après une gravure de l'<i>Espagne</i>, de M. Taylor, publiée par
+M. Casimir Gide.</b></p>
+
+<p>La ville de Tanger, bâtie à l'embouchure occidentale du détroit de
+Gibraltar, est entourée d'une enceinte gothique qui peut avoir 1,000 à
+1,200 toises de développement, et flanquée de petites tours de 4 à 5
+mètres de diamètre, quelques-unes rondes, la plupart carrées, ce qui
+prouve leur antiquité; car généralement les tours rondes sont
+postérieures au neuvième siècle. Un fossé de plus de trois mètres de
+profondeur, aujourd'hui à moitié comblé et cultivé en légumes dans
+quelques parties, règne à peu près dans tout son contour du côté de
+terre. En face du port, et dans le rentrant de la porte de la marine,
+s'élèvent plusieurs batteries, dont deux en étage, armées toutes
+ensemble d'environ 60 pièces de canon et de quelques mortiers, provenant
+de dons faits par les puissances européennes.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005c.png"><br><b>Costumes maures, par M Eugène Delacroix.</b></p>
+
+<p>Les musulmans du dehors nomment Tanger la ville des infidèles, à cause
+des consuls et du grand nombre de chrétiens qu'elle renferme, comme
+aussi des privilèges que les juifs y possèdent. Les contingents de la
+province, passés dernièrement en revue pour se préparer à la guerre
+sainte, ont tenu la ville bloquée pendant dix jours. Une partie des
+berbères du Rif avaient été d'abord reçus dans l'intérieur; ils y ont
+commis beaucoup d'excès; ils ont forcé les magasins du gouvernement et
+enlevé 300 barils de poudre, que le peuple a répartis entre les
+Moudjehedin (combattants pour la foi) qui sont allés renforcer les
+tribus d'Ougda; ils ont démoli la maison d'une famille chrétienne,
+dévasté les jardins des consulats, et tiré un coup de fusil au consul
+d'Espagne, qu'ils aperçurent à sa fenêtre.</p>
+
+<p>Du champ des Sacrifices, que représente notre dessin, on aperçoit les
+côtes d'Europe, Tarifa presque en face, Trafalgar, le magnifique tableau
+du détroit de Gibraltar, le vieux rocher de Gibraltar même. Sur les
+premiers plans apparaît la ville de Tanger, dont l'enceinte se réunit,
+du côté du nord, aux murs du vieux château ou Kasbah. Ce château, qui
+renferme une mosquée et qui domine la ville et la mer, produit, par sa
+position, un aspect fort pittoresque. Les mâts élevés au-dessus des
+maisons indiquent la résidence des consuls européens.</p>
+
+<p>Ali-Bey estime la population de Tanger à 10 ou 12,000 habitants; M. le
+capitaine Burel, à 5 ou 6,000 seulement; M. Graberg de Hemso à 9,500;
+elle se compose en grande partie de soldats, de petits marchands en
+détail, d'artisans grossiers, d'un très-petit nombre de personnes
+aisées, et de juifs qui portent un costume particulier.</p>
+
+<p>(<i>La suite à un prochain numéro.</i>)</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Histoire de la Semaine.</h2>
+
+<p>Les fêtes anniversaires que le <i>Courrier de Paris</i> vous a décrites,
+notre situation vis-à-vis du Maroc, qu'un autre de nos collaborateurs
+s'est chargé d'exposer, la distribution des récompenses à l'industrie,
+dont nous représentons ici l'aspect dans la salle des Maréchaux, mais
+dont un article spécial vous donnera tout à l'heure le compte rendu,
+voilà les solennités, voilà les événements principaux d'une semaine dont
+l'historien n'a plus guère qu'un arriéré à mettre au courant et les
+événements de l'extérieur à enregistrer.</p>
+
+<p>Si ce bulletin, dont nous avons toujours entendu faire uniquement des
+tablettes, prend quelquefois et inévitablement, de l'enregistrement de
+luttes et de résolutions parlementaires, une sorte d'aspect politique,
+c'est, grâce au ciel et à la prochaine ordonnance de clôture, une
+physionomie qu'il ne sera de longtemps exposé à avoir de nouveau.
+Finissons-en donc avec les Chambres, qui nous ont envahi, depuis sept
+mois, une place que parfois sollicitaient vainement des nouvelles
+intéressantes pour les sciences et pour les arts.</p>
+
+<p>La chambre des pairs seule s'est réunie, et la certitude où elle est
+qu'il ne serait plus possible de rassembler 230 députés pour adopter un
+amendement, si elle en introduisait un dans un des projets qu'elle
+discute, les lui fait voter sans changements. Toutefois, pour la forme,
+on se livre encore des combats, comme si l'issue pouvait être
+incertaine, et dans la loi sur le chemin de Strasbourg notamment, M.
+Teste a cherché à être très-dur pour son successeur au département des
+travaux publics, M. Dumon.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>M Cunin-Gridaine, ministre du<br> Commerce et de
+l'Agriculture.</b></p>
+
+<p>A la chambre des députés on s'est borné à faire distribuer, avant la
+clôture officielle de la session, les rapports des commissions qui
+avaient terminé leurs travaux et qui voulaient, par le dépôt de leurs
+conclusions, mettre l'assemblée à même d'ouvrir ces discussions dès le
+commencement de la session prochaine.</p>
+
+<p>On n'a point oublié qu'un traité conclu entre la France et la Sardaigne,
+au mois d'août 1843, entre autres conventions, consacre en principe
+entre les deux États la garantie réciproque de la propriété littéraire
+et artistique. Ce traité modifiant les tarifs de douanes, créant de
+nouveaux délits de contrefaçon, ne peut, sur ces deux points, s'exécuter
+qu'avec la sanction législative. Pour obéir à cette nécessité, le
+gouvernement a introduit plusieurs dispositions spéciales dans la loi de
+douanes présentée par lui à la Chambre dans cette session, et demeurée à
+l'état de rapport, et il a proposé un projet de loi pénale sur la
+contrefaçon en France des ouvrages publiés en Sardaigne. M. Vivien, au
+nom de la commission chargée de l'examen de ce projet, a fait distribuer
+un rapport dans lequel il conclut à son adoption. Nous y avons remarqué
+le passage suivant:</p>
+
+<p>«C'est par la voie des négociations que le gouvernement peut faire
+reconnaître les droits des auteurs français. Le moment est favorable
+pour entreprendre ces négociations. Depuis quatre ans, la Hollande a
+accepté et inséré dans un traité passé avec nous la garantie réciproque
+de la propriété littéraire et artistique. L'Angleterre, la Prusse, la
+Saxe, ont promis à l'avance de reconnaître les droits de quiconque
+reconnaîtra les leurs. La confédération germanique, les États italiens
+ont signé des conventions fondées sur le même principe. Compléter le
+traité signé par la Hollande, répondre à l'appel des lois de
+l'Angleterre, de la Prusse et de la Saxe, réclamer l'application du
+principe déjà consacré en Allemagne et en Italie, obtenir partout
+l'interdiction de la contrefaçon des livres français, et, comme
+conséquence nécessaire et obligée, la prohibition de l'introduction des
+contrefaçons étrangères, telle est la marche à suivre. L'autorité de
+l'exemple, celle du bon droit, notre légitime influence employée pour
+une cause juste, auront bientôt entraîné l'opinion des États qui n'ont
+encore pris aucun engagement, et l'Europe entière, sans longs détails et
+sans efforts coûteux, aura, avec ou sans le concours de la Belgique,
+placé les droits de l'écrivain et les privilèges de l'intelligence sous
+la protection d'un principe tutélaire et conservateur: croisade
+pacifique, honorable pour la France, pour le gouvernement de Juillet,
+pour les ministres qui l'entreprendront, digne d'une nation qui a
+toujours compté parmi ses premiers citoyens des hommes de lettres et des
+savants, et qui n'est pas moins fière de l'éclat attaché à leurs noms
+que de ses plus glorieux succès sur les champs de bataille.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006b.png"><br>
+<b>Exposition des produis de l'industrie.--Distribution des<br>
+récompenses dans la salle des Maréchaux, le 29 juillet 1844.</b></p>
+
+<p>Nous avons (p. 135 et suiv. de ce même volume), en faisant ressortir la
+nécessité d'une réforme postale, exprimé la crainte que ta proposition
+De M. de Saint-Priest, qui, tout incomplète qu'elle fût, était néanmoins
+un canevas sur lequel on pouvait tracer un plan meilleur, n'aboutit à
+aucun résultat. Nous nous étions peu trompé. Elle n'a abouti qu'au
+rapport de la commission qui, par l'organe de M. Chégaray, en propose le
+rejet, ou du moins, au lieu de l'amender dans le sens des principes
+incontestables qu'elle proclame, s'est bornée à formuler un article pour
+la suppression du décime rural, et à en conserver un de M. de
+Saint-Priest sur la réduction à 2 pour 100, pour tous les envois
+d'argent n'excédant pas 50 francs, du droit aujourd'hui fixé à 5 pour
+100. Après les excellents principes que la commission a proclamés, après
+les opinions de réforme radicale qu'elle a émises, cette conclusion
+rappelle la montagne de la fable. En effet, le rapport combat et détruit
+tous les préjugés qui militent pour le maintien de l'état de choses
+actuel, tous les arguments qu'on met en avant pour le défendre. On
+répète chaque jour, par exemple, ce que M. le ministre des finances n'a
+pas craint de dire à la tribune pour combattre une taxe fixe et défendre
+la taxe progressive actuelle, qu'il est juste qu'une lettre paie en
+raison de ce que coûte son transport. La commission a établi le coût du
+transport, pour l'administration, de chaque lettre suivant la distance
+qu'elle parcourt. L'excédant de ces frais de revient constitue donc un
+impôt acquitté par chaque destinataire; on va voir, par le tableau
+dressé par la commission, quelle est l'égalité et la justice de cet
+impôt:</p>
+
+<pre>
+
+ Zone ou Impôt ou différence
+ distante Taxe. Coût. de la taxe
+ en kil. à la dépense.
+Moins de 40 20 c. 9 3/4 c. 10 1/4 C.
+De 40 à 80 30 10 1/4 19 3/4
+De 80 à 150 40 10 3/4 29 1/4
+De 150 à 220 50 11 1/4 38 3/4
+De 220 à 300 60 11 3/4 48 1/4
+De 300 à 400 70 12 1/4 57 3/4
+De 400 à 500 80 12 3/4 67 1/4
+De 500 à 650 90 13 1/4 76 3/4
+De 650 à 750 1 fr. 13 3/4 86 1/4
+De 750 à 900 1 10 14 1/4 95 3/4
+Plus de 900 1 20 14 3/4 1 fr. 5 1/4
+</pre>
+
+<p>Ainsi, la lettre qui coûte à l'administration 9 centimes 3/4 ne paie en
+sus du remboursement de ces frais que 10 centimes 1/4, tandis que celle
+qui ne lui coûte que 14 centimes 3/4 est condamnée à lui payer 1 franc 5
+cent. 1/4. C'est une inégalité, une injustice insoutenables. On ne
+s'explique pas que la commission se soit bornée à les signaler.
+Espérons, toutefois, que ce qu'elle n'a pas osé faire, la Chambre saura
+l'exiger après avoir lu les considérations qui résument le travail de
+ses commissaires.</p>
+
+<p>La commission chargée de l'examen de la proposition de M. Chapuys de
+Montlaville, relative à la suppression du droit du timbre sur les
+journaux et écrits périodiques, n'a pas racheté, elle, par la netteté et
+la hardiesse de ses considérants, ce qu'il y a de timide et d'embrouillé
+dans le dispositif de son rapport. M. Achille Fould, qui a été chargé de
+ce travail, dit à la page 19: «Les journaux dont la situation financière
+est prospère ne verraient pas une modification notable dans les
+conditions de la presse sans une certaine inquiétude.» Nous ne savons si
+c'est cette crainte de troubler la quiétude de quelques-uns qui a
+détourné la commission de rendre la publicité plus abordable à tous.
+Quel qu'ait été son motif déterminant, toujours est-il qu'elle a conclu
+au rejet de la proposition, et qu'à la suppression du timbre pour tous
+elle a eu la singulière idée de substituer un emprunt aux lois de
+septembre, consistant à varier le droit du timbre, comme le taux du
+cautionnement, selon l'importance des localités; de telle façon que la
+vérité coûtera plus cher à dire à Nantes qu'à Tours, à Lyon qu'à Mâcon,
+et que dans les arrondissements où se trouve une ville de 50,000 âmes,
+comme aussi dans les départements de la Seine, de Seine-et-Marne et de
+Seine-et-Oise, on paiera 4 centimes de timbre, quelle que soi l'exiguïté
+du format, tandis que plus d'un journal n'en paie que 3 aujourd'hui.
+C'est donc la substitution d'un aggravement de position pour un certain
+nombre de journaux au moyen nouveau d'expansion que l'auteur de la
+proposition avait voulu donner à la presse. Nous ne craignons pas de
+dire que cette contre-proposition n'a pus la moindre chance d'être
+adoptée.</p>
+
+<p>On a encore distribué à la Chambre le rapport de M. Vitet sur le projet
+de loi relatif à la translation des affaires étrangères à l'hôtel de la
+Reynière, situé au coin de la rue des Champs-Élysées. La commission, à
+l'unanimité, propose d'affecter à ce but les terrains dépendants du
+domaine de l'État, situés entre la rue de l'Université, la rue
+d'Austerlitz et le quai d'Orçay, c'est-à-dire l'ensemble de bâtiments et
+de jardins annexes au palais de la chambre des députés, en vertu de la
+loi du 30 juin 1843. Elle, propose, en conséquence, de réduire le crédit
+demandé à 3 millions 900,000 fr.</p>
+
+<p>On connaît aujourd'hui le texte officiel de la notification que M. le
+duc de Bordeaux a adressée aux puissances étrangères à l'occasion de la
+mort de M. le duc d'Angoulême, qui avait pris le titre de comte de
+Marne. Voici ce document:</p>
+
+<p>«Devenu par la mort de M. le comte de Marne chef de la maison de
+Bourbon, je regarde comme un devoir de protester contre le changement
+qui a été introduit en France dans l'ordre légitime de succession à la
+couronne, et de déclarer que je ne renoncerai jamais aux droits que,
+d'après les antiques lois françaises, je tiens de ma naissance. Ces
+droits sont liés à de grands devoirs qu'avec, la grâce de Dieu je saurai
+remplir; toutefois je ne veux les exercer que lorsque, dans ma
+conviction, la Providence m'appellera à être véritablement utile à la
+France. Jusqu'à cette époque, mon intention est de ne prendre, dans
+l'exil où je suis forcé de vivre, que le titre de comte de Chambord;
+c'est celui que j'ai adopté en sortant de France; je désire le conserver
+dans mes relations avec les cours.»</p>
+
+<p>L'Angleterre et l'Autriche ont seules refusé, à ce qu'il paraît, de
+recevoir cette notification, et le premier accusé de réception
+sympathique qui soit parvenu au prétendant est de Marie-Louise, duchesse
+de Parme.</p>
+
+<p>Des lettres de Taïti, à la date du 19 mars, nous informent que les
+intrigues de l'ancien consul anglais, Pritchard, avaient amené un
+soulèvement dont le gouverneur s'était rendu maître sans effusion de
+sang, par l'adoption de mesures énergiques. La reine Pomaré était en
+rade, retirée sur un cutter anglais; quant à Pritchard, il avait été
+arrêté et mis au secret par les autorités françaises, qui avaient
+déclaré que ses biens, que sa vie leur répondraient des conséquences des
+événements qu'il avait provoqués. Une autre correspondance de
+Rio-Janeiro rapporte que Pritchard y est arrivé le 7 juin, à bord du
+bâtiment de guerre anglais le <i>Vindict</i>. Il s'était embarqué à Taïti,
+après vingt et un jours de détention.</p>
+
+<p>Les interpellations se succèdent à Londres, et sir Graham ne sait plus à
+laquelle entendre. Les épi grammes l'assiègent aussi, et, par allusion
+aux révélations sur les indiscrétions du secret-office, on vient de
+graver et de vendre à grand nombre à Londres un cachet sur lequel on
+lit: <i>For not to be Grahamed</i>. Pour n'être pas Grahamisé. Puisse, pour
+l'honneur du cabinet anglais, la recommandation n'être pas vaine!--De
+toutes les questions récemment posées au ministère dans le parlement,
+celle qui a causé le plus d'étonnement et d'émoi par avance est celle de
+M. Sheil, qui concluait à la nomination d'une commission pour s'enquérir
+comment les possessions françaises en Algérie avaient été acquises, et
+jusqu'à quel point leur extension peut s'accorder avec les intérêts
+politiques et commerciaux du pays. Sur l'annonce de cette motion, sir
+Robert Peel avait déclaré qu'il devait se borner à dire que c'était la
+motion la plus extraordinaire qu'il eût jamais entendu faire. M. Sheil
+l'a développée néanmoins, mais il avait d'avance renoncé à demander la
+formation du comité qu'il provoquait primitivement. Il ne s'agissait
+plus, des lors, que d'une conversation politique dont le but était
+d'embarrasser le premier ministre et d'accroître l'aigreur qui peut
+régner entre la France et l'Angleterre. M. Sheil est irlandais; on l'a
+vu porter la parole comme défenseur dans le procès d'O'Connell. Sa
+conviction est, comme celle du grand agitateur, que l'Angleterre ne
+rendra justice à l'Irlande qu'au jour du péril, et quand l'assistance
+des Irlandais sera devenue absolument indispensable, comme dans un cas
+de rupture entre la Grande-Bretagne et nous. Le <i>Standard</i>, journal
+ministériel du soir, a cru devoir publier à cette occasion la note
+suivante: «M. Sheil a été longtemps intimement lié avec le parti-prêtre
+français; nous soupçonnons donc que son discours et sa motion d'hier, si
+bien calculés pour amener une querelle, peuvent être attribués à ce
+parti. Nous n'accusons pas M. Sheil de s'être laissé corrompre par les
+prêtres français, nous l'en croyons incapable; mais, comme nous l'avons
+dit, c'est un instrument que tous ses amis peuvent employer et qui ne
+demande pour salaire que l'honneur de l'emploi.»</p>
+
+<p>Les journaux de Londres, la chambre des communes elle-même, se sont, ces
+jours derniers, vivement occupés de l'expérience faite à Brighton d'une
+machine explosible du capitaine Warner, destinée à défendre les ports et
+les rades, et à détruire les bâtiments qui tenteraient de franchir une
+passe on de s'approcher de la côte. Un bâtiment marchand de 300 tonneaux
+s'est enflammé tout à coup, et a sombré sans que l'on ait pu distinguer
+par quel moyen. Les feuilles anglaises se livrent à toutes sortes de
+conjectures contradictoires sur les procédés et l'efficacité de
+l'invention, mais elles sont d'accord sur son importance et sur le
+devoir pour le gouvernement de veiller à ce qu'elle soit éprouvée d'une
+façon concluante.</p>
+
+<p>La malle des Antilles arrivée à Southampton a apporté la nouvelle que
+les résidents anglais des Cayes avaient écrit à la Trinité pour réclamer
+l'intervention d'un vaisseau de guerre de leur nation, parce que la
+ville était saccagée et pillée. Le général Guerrier était subitement
+tombé malade, et le bruit s'était répandu qu'il avait été empoisonné par
+son rival Acaan.--A la Dominique, où une révolte de noirs affranchis
+avait éclaté, ce qui était un fait nouveau dans l'histoire de
+l'émancipation anglaise, l'ordre avait été rétabli. Cet événement donne
+une autorité très-grande à ce que disait lord Clarendon dans la séance
+de la chambre des lords du 25 juillet: «Mon opinion est que nous devons
+nous efforcer de prouver aux autres nations que le travail de l'homme
+libre est plus productif que celui de l'esclave. C'est précisément ce
+que nous n'avons pas prouvé, et les autres nations, voyant que
+l'expérience avait manqué, ont regardé notre philanthropie comme un
+piège. Et pourquoi l'expérience n'a-t-elle pas réussi? C'est parce que
+dans nos colonies, nous n'avons pas donné au travail libre les moyens de
+se développer. C'est à cela que doivent tendre tous nos efforts.»</p>
+
+<p>Bien que, grâce aux mesures prises, au déploiement de force armée, la
+ville de Prague n'ait pas été le théâtre de nouvelles luttes sanglantes,
+on a encore vu la fermentation et la révolte gagner les petites villes
+manufacturières. Une émeute a éclaté à Deutsch-Brod, et l'on a dû
+recourir aux garnisons voisines, qui sont toutes consignées A
+Schwartz-Koseritz, un mouvement a eu lieu contre la population
+israélite, qui a été expulsée. Vingt mille des plus riches juifs de
+Prague ont déjà aussi quitté cette ville. La question du paupérisme
+paraît être surtout en jeu dans ce qui s'est passé. Des vers imprimés
+ont circulé parmi la foule. Cette poésie révolutionnaire était écrite
+dans la langue des Bohèmes.</p>
+
+<p>Un attentat contre la vie du roi et de la reine de Prusse a été commis à
+Berlin, le 26 juillet. Au moment où ils montaient en voiture, un
+individu, sortant de la foule, s'est approché de la portière et a
+déchargé dans cette direction un pistolet à double coup. La voiture
+était partie aussitôt; le roi a fait arrêter, et a montré au peuple que
+ni lui ni la reine n'étaient atteints. Le coupable a été arrêté en
+flagrant délit; c'est un ancien bourgmestre de Storkow, dans la Marche
+électorale, qui avait donné sa démission en 1841, après une gestion
+répréhensible. Il avait depuis, à plusieurs reprises, sollicité un
+nouvel emploi, et l'insuccès de ses tentatives l'avait irrité et poussé
+à ce crime. Il se nomme Tschech, il est âgé de cinquante-six ans.</p>
+
+<p>Les autres nouvelles de Prusse sont l'abolition de la détention pour
+dettes, et une instruction du commandant général des gardes qui donne
+l'ordre aux officiers supérieurs de défendre aux soldats, jusqu'au grade
+de sergent-major inclusivement, de se faire recevoir membres des
+sociétés de tempérance. Cette mesure est motivée sur ce que les
+règlements de ces sociétés défendent l'usage d'une boisson qui, d'après
+les ordres supérieurs, est distribuée régulièrement à certaines époques,
+surtout pendant les man&oelig;uvres, dans les camps et les bivouacs, et à
+certains jours solennels, comme rafraîchissante et tonique.</p>
+
+<p>Bologne vient d'être encore témoin d'une exécution politique. Le 10
+juillet au matin, les carabiniers y ont fusille par derrière un peigneur
+de chanvre, <i>arrêté à l'étranger en janvier 1844</i>, qui avait été
+condamné à mort comme rebelle par la commission militaire, après, dit
+l'arrêt, que celle-ci <i>eut oui la messe et fait les prières d'usage</i>. Ce
+malheureux, nommé Gardenghi, a été mis à mort au même lieu où six autres
+condamnés avaient subi dernièrement cet atroce supplice.</p>
+
+<p>La correspondance de Madrid contient d'affligeants détails. Nous avons
+parlé de l'exécution à Saragosse de trois personnes fusillées par suite
+de l'affaire du général Esteller; mais le général Breton avait dit dans
+une proclamation que ce n'était qu'un commencement d'expédition; et en
+effet, d'autres personnes sont arrêtées, et l'on annonce qu'elles seront
+prochainement exécutées. Ce n'est pas tout: M. Inglada. intendant
+général de la province de Tolède, nommé par le ministère Gonzalès Bravo,
+vient non-seulement d'être destitué, mais encore d'être arrêté et mis au
+secret comme prévenu de complicité dans le meurtre du général Quesada,
+assassiné dans le mouvement populaire qui suivit l'insurrection de la
+Granja. D'autres personnes, compromises dans la même affaire, ont été
+également arrêtées, et l'on s'attend à voir adopter des mesures
+semblables pour venger les mânes des généraux Basa, Mendez Vigo,
+Saint-Just, Duonadio et Canterac.</p>
+
+<p>A Athènes on s'est occupé de la tentative d'un individu atteint
+d'aliénation mentale qui avait voulu pénétrer, le 7 juillet, dans le
+palais du roi et avait été frappé d'un coup de baïonnette à travers le
+corps par un soldat. Cet homme, autrefois brigadier de gendarmerie,
+avait revêtu son uniforme, et il paraît que la sentinelle ne l'a frappé
+que quand elle lui a vu mettre le sabre à. la main. Le malheureux
+insensé était porteur d'un rouleau de papier que l'on croyait être une
+pétition adressée au roi, mais qui ne contenait que des divagations sur
+Alexandre le Grand, en l'honneur de qui il poussait des vivat. Le
+chagrin de se voir dépouillé d'une petite propriété et des querelles
+intérieures, suites d'un mauvais ménage, semblent les causes de la folie
+de cet homme, dont la vie sera peut-être conservée, mais qu'il semble
+difficile de ramener à la raison.--Quant à la solution des embarras
+politiques, on attendait la réunion des Chambres. Le ministère a fait
+des promotions si nombreuses dans les hauts grades de l'armée, qu'il y a
+maintenant 40 généraux pour 3,000 hommes dont se compose la force
+militaire.</p>
+
+<p>Sur la lutte sanglante des bords de la Plata, on trouve dans le
+<i>Standard</i> la note suivante, qu'il convient de n'accepter que sous
+bénéfice d'inventaire: «Il est arrivé ce matin des nouvelles de
+Buénos-Ayres et de Montevideo. Nous avions annoncé que les assiégés
+avaient fait une sortie qui s'était terminée par une déroule complète:
+aujourd'hui nous apprenons que les résultats de cette sortie ont été
+plus désastreux encore. Paz. à la tête de 2,000 hommes, avait attaqué un
+poste avancé de l'ennemi près de Pantanoso, pendant que Thiébaud et
+Carréa marchaient sur las Tres-Croces. Il espérait prendre l'ennemi à
+l'improviste, mais Oribe étant survenu avec des renforts, Paz a été
+repoussé avec perte. 68 hommes sont restés sur le champ de bataille, 160
+ont été blessés. On lui a fait cinq prisonniers. La division de Carréa
+et de Thiébaud a aussi été repoussée à la baïonnette par le colonel
+Maza; 75 hommes sont restés sur le champ de bataille, y compris 62
+<i>ex-Français</i>. Il y a eu 150 blessés.»</p>
+
+<p>Des lettres reçues de Lima font connaître qu'au mois de mai dernier le
+général Vivanco était toujours président du Pérou. Mais ce malheureux
+pays continuait d'être en proie à la guerre civile. Les troupes de
+Vivanco avaient eu plusieurs engagements avec celles du général
+Castella, son plus grand antagoniste. Le général Santa-Cruz était tombé
+au pouvoir de Castella, qui avait livré son prisonnier au commandant de
+la frégate <i>le Chili</i>. On craignait que Santa-Cruz ne fût fusillé.
+Plusieurs généraux levaient des corps de partisans et se disposaient à
+agir chacun pour s'emparer du pouvoir, qui a passé par tant de mains en
+si peu d'années. Plus heureux que Santa-Cruz, le maréchal de la Fuente a
+pu se rendre à bord de la corvette française <i>l'Embuscade</i>, en rade de
+Callao. Il a été accueilli avec l'hospitalité qu'on est sûr de
+rencontrer chez le» Français. Cependant, le séjour du maréchal se
+prolongeant indéfiniment à bord de ce bâtiment, les agents du
+gouvernement établi à Lima ont adressé à ce sujet des représentations,
+d'abord au capitaine Mallet, qui ne les a point écoutées, et ensuite à
+l'amiral Dupetit-Thouars. Il est de principe, en effet, que si un neutre
+mouillé devant une place de guerre reçoit à son bord, à titre de
+réfugié, un ennemi de cette place, c'est à condition de l'embarquer sur
+le premier navire étranger qui sortira du port avec une destination
+lointaine. Or, il paraît que cette condition n'avait pas été observée.
+L'amiral, qui sait aussi bien respecter les droits des autres qu'il fait
+valoir les siens à l'occasion, a éloigné le maréchal de la Fuente et mis
+un terme au conflit.</p>
+
+<p>Au Paraguay, il y a eu un changement de gouvernement. M. Lopez a été
+nommé directeur pour dix années Il avait ouvert au commerce étranger les
+ports du Paraguay et avait autorisé les négociants étrangers à s'y
+établir. Toutefois, si l'on en croit le correspondant du <i>Times</i>, la
+jalousie du gouvernement buénos-ayrien empêchera que cette mesure ne
+soit profitable aux nations étrangères et notamment à la
+Grande-Bretagne. Il a déclaré qu'il ne souffrirait pas que le commerce
+se fit sur le Panama et l'Uruguay, soit parce qu'il est en guerre avec
+le Banda oriental, soit parce que Corrientes s'est détaché de la
+confédération méridionale.</p>
+
+<p>Le musée et les collections de médailles se sont enrichis de deux
+productions nouvelles. L'une est consacrée au souvenir de la séance du
+20 janvier dernier, où M. Guizot répondit à l'opposition, qui lui
+reprochait vivement certains actes de sa vie politique: «<i>On peut
+épuiser ma force, on n'épuisera pas mon courage.</i>» Les amis de M. le
+ministre des affaires étrangères, qui avaient eu vis-à-vis de lui, dans
+cette séance, le tort de ne pas soutenir l'apologie qu'il cherchait à
+faire de ces actes reprochés, et de le laisser lutter seul contre
+l'opposition, ont cru lui devoir cette réparation. L'autre médaille est
+la médaille en bronze que le gouvernement a fait graver par M. Gavrard
+pour être donnée aux exposants. Elle représente la France tendant une
+couronne à l'industrie en lui disant: «<i>Tu m'enrichis, je t'honore.</i>»
+C'est trop sec et pas assez logique. L'industrie, en effet, enrichit la
+France, mais elle ne fait pas que l'enrichir, et c'est parce qu'elle ne
+fait pas que cela que la France l'honore. Il y a peu d'années, la ville
+de Paris percevait un double impôt des maisons de jeu et des maisons de
+tolérance. Les croupiers et les beautés de carrefours l'enrichissaient,
+sans qu'elle les honorât, que nous sachions. Les intérêts matériels ont
+leur côté fort respectable; mais il faut savoir le trouver, surtout
+quand on veut le couler en bronze.</p>
+
+<p>Une inondation terrible a porté la consternation dans la ville d'Adana
+et dans ses environs. S'il faut en croire le récit des voyageurs, ce
+sinistre aurait coûté la vie à mille personnes et causé des dommages
+qu'on évalue à plusieurs millions de piastres.--A Rio-Janeiro, le 25
+mai, la chaudière de l'un des steamers en fer qui font le service entre
+cette ville et Rio-Grande a éclaté, et plus de quarante personnes ont
+perdu la vie par suite de l'explosion.--A Londres, un événement est venu
+causer également la mort de trente personnes. Pour assister à une joute
+de bateaux à rames, la foule s'était portée sur une jetée flottante qui
+sert d'embarcadère près du pont de Black-Friars. Cette jetée, d'environ
+trente mètres de longueur, a cédé sous le poids des imprudents, et
+hommes, femmes et enfants ont été jetés dans le fleuve.--Sur le chemin
+de fer de Montpellier à Cette, le déraillement d'un train a causé la
+mort de trois voyageurs. Quatre autres ont été blessés.</p>
+
+<p>A Paris aussi, hélas! lundi, à la fin de cette fête dont le <i>Courrier de
+Paris</i> ne vous a fait voir que le côté riant, nous avons vu se
+reproduire ce triste tableau qui avait assombri les solennités du
+mariage de M. le duc d'Orléans. A l'entrée de l'avenue Gabriel, des
+flots de curieux se contrariant et s'amoncelant ont déterminé de
+nombreux cas d'asphyxie dont quelques-uns, malgré les secours
+immédiatement prodigués, ont été mortels. Le nombre des blessés est
+considérable, et beaucoup de blessures présentent de la gravité.</p>
+
+<p>--Un de nos auteurs dramatiques les plus féconds, M. Guilbert de
+Pixérécourt, vient de mourir à Nancy, sa ville natale, à l'âge de
+soixante-onze ans.--L'Allemagne vient de perdre également un de ses plus
+féconds producteurs dramatiques, M. Charles Blum, auteur de 589 ouvrages
+représentés. Il avait, par ses traductions, popularisé le vaudeville
+français chez ses compatriotes.--Le troisième fils du roi de Naples,
+comte de Castro-Giovani, est mort.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Projet d'un Hôpital nouveau à Paris.</h2>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"></p>
+
+<p>Paris tend à se déplacer: c'est un fait incontestable que M. Rabusson
+déplore en fréquents mémoires au roi et en pétitions aux Chambres: nous
+nous bornons, nous, à le reconnaître. L'administration de la ville de
+Paris ne le méconnaît sans doute pas non plus, mais elle a le tort de ne
+pas assez étudier ce mouvement, de ne pas assez s'en préoccuper, non pas
+pour s'y opposer, comme le voudrait M. Rabusson, mais pour le diriger,
+l'organiser dans l'intérêt de la ville à venir et au moindre détriment
+de la ville ancienne.</p>
+
+<p>C'est dans le quart de cercle compris entre le nord et l'ouest que
+Paris, gravissant la hauteur qui le dominait, l'a couronnée
+d'habitations nouvelles. S'étendant sur le plateau, elles descendront
+bientôt sur le versant opposé pour rejoindra la Seine qui le contourne.
+Cette extension s'opère en dedans et au dehors des limites de la ville,
+c'est-à-dire sur les vastes terrains non construits que renfermait
+l'enceinte du mur d'octroi et au delà même de cette enceinte. Pour la
+partie de ce développement qui s'opère dans la banlieue, la municipalité
+de Paris ne peut exercer aucune surveillance ni aucune action. Toute
+cette ville de Batignolles-Monceaux, qui dans un petit nombre d'années
+fera, à coup sûr, partie de la grande ville, s'est édifiée et s'édifie
+encore d'après des règles de voirie rurale, qui ne sont nullement en
+harmonie avec celles de Paris et qui laissent s'enrouler des rues
+étroites et sinueuses qu'à peu de frais aujourd'hui on établirait sur de
+plus grandes proportions et sur un alignement moins tourmenté, mais dont
+l'élargissement et le redressement entraîneront plus tard des dépenses
+énormes. Pour la partie de ces constructions qui est renfermée dans les
+murs de l'octroi, la ville de Paris fait observer, bien entendu, ses
+règlements; mais elle comprend que ses devoirs ne s'arrêtent pas là, et
+que cette agglomération de nouveaux habitants et d'émigrants des anciens
+quartiers, exige des établissements municipaux et des monuments publics.
+Bientôt nous aurons à rendre compte de l'ouverture et de la consécration
+d'une église qu'on achève sur la place Lafayette. On s'entretient depuis
+longtemps de l'érection d'un collège; aujourd'hui nous avons à faire
+connaître le plan d'un hôpital nouveau.</p>
+
+<p>Cette construction s'élèverait précisément derrière l'église qui va être
+inaugurée, Saint-Vincent-de-Paule, dans l'axe de ce monument, et d'une
+rue Neuve-Hauteville, continuation de l'ancienne rue de ce nom et qui
+n'en serait séparée que par le monument religieux et ses abords.
+L'hôpital est destiné à recevoir 600 lits. L'administration des hospices
+dont tous les établissements ont été édifiés pour une destination tout
+autre que celle à laquelle ils sont appliqués aujourd'hui ou à une
+époque où l'on n'avait point étudié les exigences de l'hygiène pour la
+construction d'un hôpital, a reconnu la nécessité d'en élever un qui pût
+être regardé comme modèle. Malheureusement, le plan qu'elle a fait
+dresser ne nous paraît pas suffisamment justifier ce titre, et son
+auteur évidemment n'avait pas présents à l'esprit, en le combinant, les
+principes et les conditions établis par le rapport de l'Académie des
+sciences sur la construction d'un hôpital, rapport fait par les hommes
+les plus compétents de l'Europe, et signé de <span class="sc">Tenon, d'Arcet, Lavoisier,
+Bailly, Lassone, Daurenton, Coulon et Laplace.</span></p>
+
+<p>Ainsi, pour loger les 600 lits demandés, on propose d'établir trois
+étages de malades, ce qui est insalubre et proscrit par l'Académie.
+Malgré cet entassement, la superficie du plan de l'administration n'en
+serait pas moins de plus de 20,000 mètres carrés; tandis que l'hôpital
+de Bordeaux, élevé pour 600 à 700 lits, n'occupe qu'une surface de
+16,000 mètres carrés et n'a que deux étages de malades. C'est que dans
+leurs plans certains architectes d'administrations se préoccupent
+beaucoup plus des accessoires, de l'agrément et des convenances des
+directeurs et chefs de service, que du bien-être des véritables
+destinataires. On en jugera quand nous aurons dit que les bâtiments
+occuperaient à eux seuls 9,203 mètres, dont 6,297 pour les accessoires
+et 2,906 pour les malades. L'exécution totale coûterait près de cinq
+millions. Par ce développement mal entendu, un terrain, précieux pour la
+ville, se trouverait absorbé sans nécessité dans ce clos Saint-Lazare,
+où il ne faut pas seulement penser à l'hôpital, mais aussi aux abords
+d'un quartier nouveau qui a un avenir si important, et ou des voies bien
+combinées devront faciliter une grande et utile circulation. Par ce
+développement encore l'hôpital serait trop rapproché de la gare du
+chemin de fer de Belgique, et il interromprait la rue du Nord, tracée
+pour l'importante communication de la barrière Poissonnière, au centre
+du faubourg Saint-Denis, voie déjà portée sur le plan de la ville et
+bâtie en plusieurs endroits. Le prolongement de la rue des Jardins
+deviendrait également impossible.</p>
+
+<p>Un artiste oui a exécuté de grands travaux pour le gouvernement, M.
+Marchebens, vient d'adresser au conseil général des hospices et aussi au
+conseil municipal de Paris, dont heureusement l'avis devra être pris
+avant de se mettre à l'&oelig;uvre, une demande pour qu'un concours soit
+ouvert. Il fait bien ressortir les inconvénients manifestes du projet
+pour lequel l'administration se sent un faible, et il ajoute: «Dans cet
+état de choses, et pour un monument de cette importance, pourquoi,
+messieurs, ne décideriez-vous pas un concours public pour éclairer la
+marche de cette grande opération? La commission des hôpitaux de Bordeaux
+avait aussi son monde et ses architectes; elle n'en ouvrit pas moins un
+concours aux savants et aux artistes du royaume, pour l'érection de son
+grand hôpital. Vous approuverez, j'espère, ce principe, messieurs, en
+faisant un appel aux lumières du siècle, pour rendre plus parfait cet
+asile du pauvre; car, vous l'avez bien compris, il ne s'agit ici de
+blesser aucun intérêt, ni de ravir la place de personne, mais il s'agit
+d'une création modèle, sur laquelle la raison, l'expérience et la
+comparaison sont nécessaires pour éclairer l'administration. Aux plans
+et devis doit être joint le mémoire explicatif sur la construction, sur
+l'hygiène des salles, sur la séparation des malades et des
+convalescents, sur le chauffage, sur la ventilation, et enfin sur la
+commodité des services. Ce travail ensuite doit être soumis à <i>un jury
+d'examen composé de membres de l'Académie des sciences, de médecins et
+de chirurgiens, d'architectes, administrateurs ou directeurs</i>, afin
+qu'il soit jugé par chaque spécialité avec connaissance de cause, et
+afin qu'un monument de cette importance ne laisse rien à désirer.»</p>
+
+<p>Et pour ce concours qu'il provoque, M Marchebens envoie son plan, dans
+lequel il est arrivé, en économisant, sur le projet rival, plus de 2,000
+mètres carrés de terrain et plus de 2 millions, à faire beaucoup mieux
+pour les malades. Ainsi, dans cette construction, telle qu'il la conçoit
+et dont nous donnons l'aspect, tous les bâtiments sont isolés, et n'ont
+que deux étages de salles de malades;--les salles n'ont que 32 lits;
+elles sont toutes séparées par des jardins, et l'on peut y classer les
+diverses espèces de maladies;--après avoir logé les 600 lits, on trouve
+une réserve qui permet de placer 250 lits pour des temps calamiteux,--un
+quartier pour les convalescents, des promenades couvertes et des
+chauffoirs ont été ménagés dans toutes les divisions,--l'établissement
+des bains est disposé de manière à servir aux malades de l'hôpital et à
+ceux du dehors;--de grandes galeries à portiques réunissent tous les
+bâtiments et permettent le service en tout temps;--les constructions
+sont en pierre et en fer, ce qui non-seulement les met à l'abri de
+l'incendie, mais encore les rend plus saines, plus durables et plus
+économiques;--les dépendances, accessoires et jardins, n'occupent qu'un
+espace proportionne à leur service;--la rue du Nord n'est pas coupée,
+n'est pas interrompue, et tout l'édifice est entouré d'un boulevard
+planté d'arbres.</p>
+
+<p>Nul doute que le conseil municipal, qui va avoir à délibérer sur les
+sacrifices qui lui sont demandés a cette occasion, y mettra pour
+condition l'ouverture d'un concours. Aujourd'hui, il n'y a donc encore
+de reconnu que la nécessité de cet établissement et d'adopté que son
+titre: <i>Hôpital Louis-Philippe</i>. Espérons que ce qui reste à déterminer
+le sera uniquement dans l'intérêt des malades et dans celui des budgets
+des hospices et de la ville de Paris.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Exposition</h2>
+
+<h4>DES PRODUITS DE L'INDUSTRIE.</h4>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: center;" summary="nil">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
+<img alt="" src="images/008a.png"><br><b>M. Thénard, président du jury de l'exposition.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 34%;">
+<img alt="" src="images/008b.png"><br><b>M. Darcet.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
+<img alt="" src="images/008c.png"><br><b>M. le comte de Noe.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
+<img alt="" src="images/008d.png"><br><b>M. Léon de la Borde.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 34%;">
+<img alt="" src="images/008e.png"><br><b>M. Alexandre Brongniart.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
+<img alt="" src="images/008f.png"><br><b>M. Fontaine.</b>
+ </td>
+ </tr>
+
+ </tbody>
+</table>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: center;" summary="nil">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
+<img alt="" src="images/009a.png"><br><b>Michel Chevalier.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 34%;">
+<img alt="" src="images/009b.png"><br><b>M. Dumas.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
+<img alt="" src="images/009c.png"><br><b>M. Firmin Didot.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
+<img alt="" src="images/009d.png"><br><b>M, Blanqui.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 34%;">
+<img alt="" src="images/009e.png"><br><b>M. Gay-Lussac.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
+<img alt="" src="images/009f.png"><br><b>M. Chevreul.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<h4>DISTRIBUTION DES RÉCOMPENSES.</h4>
+
+<p>Lundi 29, à une heure, ceux de MM. les exposants qui avaient été
+désignés par les différentes commissions du jury s'étaient réunis, au
+nombre de plus de huit cents, dans la salle des maréchaux. Les membres
+du jury, conduits par M. le baron Thénard, pair de France, leur
+président, les avaient précédés, et s'étaient placés à droite et à
+gauche de l'espace réservé pour le roi et sa famille.</p>
+
+<p>Quelques instants après, Sa Majesté est arrivée. Elle portait l'uniforme
+de la garde nationale. La reine, madame Adélaïde, M. le duc de Nemours
+et M. le duc de Montpensier, accompagnaient Sa Majesté, qui était suivie
+de M le ministre du commerce et de l'agriculture, du préfet de la Seine
+et du commandant des gardes nationales du département.</p>
+
+<p>Le roi, dont l'entrée avait été saluée par des acclamations, a pris
+place à quelques pas du grand balcon qui donne sur le jardin, ayant à sa
+droite M. le ministre du commerce.</p>
+
+<p>M. le baron Thénard s'est alors avancé et a lu un discours dans lequel
+il a énuméré les résultats obtenus par l'industrie française depuis cinq
+ans, ainsi que les progrès signalés par l'exposition de 1844 dans les
+efforts et les produits du travail national. Le roi a répondu par
+quelques paroles qui ont été fort applaudies.</p>
+
+<p>M. le ministre du commerce a ensuite fait l'appel de tous les exposants
+qui avaient été jugés dignes de récompenses. Le roi remettait lui-même
+les décorations ou les médailles en adressant à chaque lauréat des
+éloges et des encouragements. Cette distribution a duré quatre heures et
+demie.</p>
+
+<p>On avait eu le bon esprit cette année de commencer par l'appel et la
+remise des récompenses les moins éclatantes et de terminer par les
+décorations. Aussi, tandis qu'aux distributions précédentes les rangs
+s'éclaircissaient, la salle devenait déserte et le roi demeurait presque
+seul, l'intérêt, cette fois, a été soutenu, a été croissant, et Leurs
+Majestés, en se retirant, se sont entendu saluer par des acclamations
+aussi nombreuses que celles qui les avaient accueillies à leur arrivée.
+Il est même résulté de cette persévérance de la foule un peu de
+confusion, une chaleur extrême et quelques évanouissements. Peut-être
+plusieurs de ces syncopes doivent-elles toutefois être portées au compte
+de l'émotion et de l'attendrissement; c'est ce qu'on pourrait établir en
+comparant la liste des évanouis et celle des récompensés; mais nous ne
+ferons aujourd'hui d'emprunts qu'à cette dernière.</p>
+
+<p><i>L'Illustration</i> a eu, toute la première, le droit d'être émue. Son
+fondateur, M. Dubochet, ses imprimeurs, MM. Lacrampe et compagnie, ont
+obtenu le rappel de la médaille d'argent qu'ils avaient méritée en 1839;
+et ses graveurs, MM. Best, Leloir et compagnie, ont été jugés dignes de
+la médaille d'or. Nous nous bornerons à donner aujourd'hui la liste des
+exposants qui ont obtenu la décoration de la Légion d'honneur. Ce sont:</p>
+
+<p>MM.</p>
+
+<p><span class="sc">Camu</span> fils, filateur de laine, à Reims (Marne).</p>
+
+<p><span class="sc">Bacot</span> (Frédéric), fabricant de drap, à Sedan (Ardennes).</p>
+
+<p><span class="sc">Chennevière</span> (Théodore), fabricant de drap, à Elbeuf (Seine-Inférieure).</p>
+
+<p><span class="sc">Grillet</span> aîné, fabricant de châles, à Lyon (Rhône).</p>
+
+
+<p><span class="sc">Bonner</span> (Claude-Joseph), fabricant de soieries, à Lyon (Rhône).</p>
+
+<p><span class="sc">Faure</span> (Étienne) fabricant de rubans, à Saint-Étienne (Loire).</p>
+
+<p><span class="sc">Debuchy</span> (François), fabricant de tissus de lin, de laine et de coton, à
+Lille (Nord).</p>
+
+<p><span class="sc">Gros</span> (Jacques), fabricant de tissus de coton à Wesserling (Haut-Rhin).</p>
+
+<p><span class="sc">Girard</span>, imprimeur sur tissus, à Rouen (Seine-Inférieure).</p>
+
+<p><span class="sc">Frèrejean</span>, maître de forges, à Vienne (Isère).</p>
+
+<p><span class="sc">Massenet</span>, fabricant d'acier et de faux, à Saint-Étienne (Loire).</p>
+
+<p><span class="sc">André</span>, fondeur au Val-d'Oise (Haute-Marne).</p>
+
+<p><span class="sc">Roswag</span> (Augustin), fabricant de toiles métalliques, à Schelestadt
+(Bas-Rhin).</p>
+
+<p><span class="sc">Charrière</span>, fabricant d'instruments de chirurgie, à Paris.</p>
+
+<p><span class="sc">Pecqueur</span>, constructeur de machines, à Paris,</p>
+
+<p><span class="sc">Bourdon</span>, directeur des forges et fonderies du Creusot (Saône-et-Loire).</p>
+
+<p><span class="sc">Rourkardt</span> (J.-J.), constructeur de machines, à Guebwiller (Haut-Rhin).</p>
+
+<p><span class="sc">Thénard</span>, ingénieur en chef des ponts et chaussées, à Cubzac (Gironde).</p>
+
+<p><span class="sc">Buron</span>, fabricant d'instruments d'optique, à Paris.</p>
+
+<p><span class="sc">Roller</span>, fabricant de pianos, à Paris.</p>
+
+<p><span class="sc">Winnerl</span>, fabricant d'horlogerie, à Paris.</p>
+
+<p><span class="sc">Lemire</span>, fabricant de produits chimiques à Choisy-le-Roi (Seine).</p>
+
+<p><span class="sc">Lefebvre</span> (Théodore), fabricant de céruse, aux Moulins-lès-Lille (Nord).</p>
+
+<p><span class="sc">Schattenmann</span>, directeur de la compagnie des mines de Bouwiller
+(Bas-Rhin).</p>
+
+<p><span class="sc">Bontemps</span>, fabricant de verrerie, à Choisy-le-Roi (Seine).</p>
+
+<p><span class="sc">Godard</span> fils, fabricant de cristallerie, à Baccarat (Meurthe).</p>
+
+<p><span class="sc">Millier</span>, fabricant de porcelaine, à Montereau (Seine-et-Marne).</p>
+
+<p><span class="sc">Faucer</span> aîné, fabricant de maroquins, à Choisy-le-Roi (Seine).</p>
+
+<p><span class="sc">Ogerau</span>, tanneur, à Paris.</p>
+
+<p><span class="sc">Cail</span> (J.-F.), constructeur de machines, à Paris.</p>
+
+<p><span class="sc">Lacroix</span> (Jean Justin), fabricant de papiers, à Angoulême (Charente).</p>
+
+<p>A six heures, le roi et la famille royale se sont rendus dans la grande
+galerie du Musée, où avait été dressée une table de deux cents couverts.
+MM. les ministres du commerce, de l'inférieur et des finances, des
+généraux, de hauts fonctionnaires, des officiers de la maison du roi,
+les membres du jury et ceux des exposants qui avaient reçu la décoration
+de la Légion-d'Honneur ou la médaille d'or, avaient été invités à dîner
+avec Leurs Majestés.</p>
+
+<p>Pendant le dîner, une musique militaire, placée au milieu de la galerie,
+a exécuté de brillantes symphonies.--Au dessert, le roi s'est levé, a
+pris son verre et a porté le toste suivant: <i>Honneur à l'exposition
+1844! Prospérité à l'industrie française!</i> Les exposants y ont répondu
+par des cris de <i>Vive le roi! vive la famille royale!</i> Ensuite deux
+santés ont été portées au roi et à la reine par M. le ministre du
+commerce et par M. le ministre des finances.</p>
+
+<p>A sept heures et demie la famille Royale, suivie de tous les conviés, a
+quitté la galerie du Louvre et est rentrée dans les appartements du
+château. Le roi a pris place au grand balcon de la salle des Maréchaux;
+les convives aux autres balcons de la même salle et sur la terrasse qui
+règne à gauche du pavillon de l'horloge. De là ils ont assisté au
+concert exécuté à grand orchestre sous ces fenêtres; puis, des balcons
+des étages supérieurs, ils ont pu contempler le feu d'artifice tiré sur
+le quai d'Orçay et les illuminations féeriques qui unissaient, par une
+suite d'arcades éclatantes et diaprées, l'obélisque à l'arc de l'Étoile.</p>
+
+
+<p>Ainsi s'est terminée cette journée qui a imposé des obligations aux
+vainqueurs, qui a fait naître le besoin d'une revanche pour les vaincus.
+A l'exposition de 1849!!!</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Bulletin bibliographique.</h2>
+
+<p><i>L'Ultramontanisme ou l'Église romaine et la Société moderne</i>; par M.
+<span class="sc">Edgar Quinet</span>. 1 vol. in-8.--Paris, 1844. <i>Paulin</i>. 4 fr. 50 c.</p>
+
+<p>Sous ce titre, M. Edgar Quinet vient de réunir et de publier en un
+volume les leçons qu'il a faites cette année à son cours du collège de
+France. Qui n'a entendu parler du succès obtenu par l'éloquent
+professeur? Rien n'y a manqué, ni la foule qui se pressait aux portes
+longtemps avant leur ouverture, ni les applaudissements des auditeurs,
+ni les visites à domicile, ni les souscriptions collectives pour une
+médaille d'honneur, rien, pas même l'opposition des jésuites. L'effet a
+été immense. Après avoir lu cet ouvrage-, nous qui n'avons pas eu le
+bonheur d'entendre M. Edgar Quinet, nous comprenons maintenant pourquoi
+ses leçons ont excité de tels transports de sympathie et de
+reconnaissance. L'influence sera grande aussi. Jamais, peut-être, un
+enseignement plus élevé et plus utile n'avait attiré et retenu au
+collège de France les esprits distingués qui, dans ce siècle d'égoïsme,
+se préoccupent encore sincèrement des développements futurs de la
+révolution française.</p>
+
+<p>L'année dernière, M. Edgar Quinet s'était contenté de réfuter le passé;
+aujourd'hui il s'avance beaucoup plus loin. Dans son opinion, le
+jésuitisme a compromis le catholicisme; il craint que le catholicisme
+ainsi engagé ne compromette le christianisme. Tel a été son point de
+départ. Mais sans rester au point de vue critique, il a marqué des
+fondements réels. En face de chacune des idées de l'ultramontanisme, il
+a élevé une autre idée plus vraie, plus féconde, plus religieuse. Il n'a
+critique le passé qu'en montrant les indices de l'avenir.</p>
+
+<p>L'Espagne considérée comme le royaume catholique par excellence, les
+résultats politiques du catholicisme en Espagne, l'Église romaine
+examinée et jugée aux points de vue de ses rapports avec l'État, la
+science, l'histoire, le droit, la philosophie, les peuples et l'Église
+universelle, forment les sujets des neuf leçons de M. Edgar Quinet.
+Malheureusement, la réserve imposée à l'<i>Illustration</i>, en sa qualité de
+journal universel, nous interdit toute analyse d'un livre qui sera
+évidemment mis à l'index par la cour de Rome. En joignant ici nos éloges
+aux applaudissements des auditeurs de M. Edgar Quinet, en nous associant
+complètement et sans restriction, pour notre part, à ses protestations
+contre le passé, à sa critique du présent, à ses aspirations vers un
+avenir meilleur, nous devons nous borner à citer un court passage de
+l'Ultramontanisme, qui suffira pour faire comprendre la tendance et
+l'intérêt de ce remarquable ouvrage.</p>
+
+<p>«Quand la question est ainsi posée par la nature des choses, et que l'on
+veut y échapper, on prononce un mot, un mot formidable qui a la magie de
+paralyser les c&oelig;urs: l'État moderne est athée; la loi est athée; la
+France, en tant que France, est athée! A ces mots, les fronts les plus
+fiers se courbent; beaucoup acceptent en silence cette condamnation, et
+les adversaires s'imaginent avoir flétri pour toujours l'esprit des
+révolutions et des institutions modernes. C'est ici, en effet, qu'est
+toute la question.</p>
+
+<p>«Ah! quand je ne connais dans le monde d'institutions athées que celles
+des bohémiens errants, sans foyers, sans patrie sous le ciel est-il bien
+vrai que ce soit là tout l'esprit des nôtres? Ce serait là, en vérité,
+une politique sans espoir, un droit sans nuit, un jour sans lendemain.
+Ils croient frapper ainsi l'avenir de mort civile. Mais quoi! parlons
+tranquillement!</p>
+
+<p>«Quand, dans la vieille France, la violence était dans les m&oelig;urs et
+dans la loi; quand les privilèges, les inégalités sociales, les
+servitudes de la terre et des hommes; abrégeons, quand tout ce que le
+Christ réprouve faisait le fond même de la vie civile, vous appeliez
+cela un royaume chrétien! Quand la force régnait à la place de l'âme;
+quand l'épée décidait de tout; quand l'inquisition, la Saint-Barthélémi,
+la torture empruntée du droit païen, les caprices d'un seul homme,
+c'est-à-dire quand la société païenne durait, dominait encore, vous
+appeliez cela un royaume très-chrétien; et depuis, au contraire, que la
+fraternité, l'égalité, inscrites dans la loi, tendent de plus en plus à
+descendre dans les faits; depuis que l'esprit est reconnu plus fort que
+l'épée et le bourreau, depuis que l'esclavage, le servage, ont cessé ou
+que l'on travaille à en abolir les restes; depuis que la liberté
+individuelle consacrée devient le droit de toute âme immortelle, depuis
+que ceux dont les pères se sont massacrés se tendent désormais la main,
+c'est-à-dire depuis que la pensée chrétienne, sans doute trop faiblement
+encore, pénètre peu à peu les institutions et devient comme la substance
+et l'aliment du droit moderne, vous appelez cela un royaume athée!</p>
+
+<p>«Qu'entendez-vous donc à la fin par religion, et quel est donc votre
+Christ? Est-ce un mot ou une réalité vivante? Si c'est un mot, vous
+pouvez, en effet, à votre gré, le clouer à une époque déterminée du
+passé, comme le nom du roi des Juifs au haut de la croix. Si c'est
+seulement dans ce qui n'est plus.--Vous cherchez le Christ dans le
+sépulcre du passé; mais le Christ a quitté son sépulcre, il a marché; il
+a changé de place; il vit, il s'incarne, il descend dans le monde
+moderne...»</p>
+
+<br>
+
+<p><i>Buffon, Histoire de ses Idées et de ses Travaux</i>; par M. <span class="sc">Flourens</span>, de
+l'Institut, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, membre de
+l'Académie française, etc. 1 v. in-18. 3 fr. 60.--<i>Paulin</i>, éditeur, rue
+Richelieu, 60.</p>
+
+<p>M. Flourens vient de publier à la librairie Paulin un charmant volume
+qui a sa place marquée dans toutes les bibliothèques à côté des &oelig;uvres
+de Buffon. Ce volume est intitulé <i>Buffon, histoire de ses idées et de
+ses travaux</i>. Comme savant et comme écrivain. M. Flourens, à la fois
+secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences et membre de l'Académie
+française, possède tous les titres qui donnent le droit de toucher à un
+si grand sujet. Les idées et les travaux de Buffon jugés, éclairés,
+rectifiés par les idées et les travaux de la science actuelle, telle est
+l'étude que M. Flourens présente aux savants et aux gens du monde, dans
+un langage digne de Buffon lui-même. Il manquerait un trait intéressant
+à l'annonce de ce nouvel ouvrage de M. Flourens, si l'on ne disait que
+par une circonstance curieuse et naturelle d'ailleurs, l'illustre
+professeur de physiologie comparée au Jardin du Roi a écrit sur Buffon
+dans l'appartement même que celui-ci a habité, au sein de cet
+établissement dont la création lui doit sa première splendeur. M.
+Flourens, dont les travaux scientifiques sur les diverses branches de
+l'histoire naturelle ont une réputation universelle, n'est pas de ceux
+qui pensent que la science doit avoir ses adeptes et que ses secrets
+peuvent demeurer enfermés loin des regards de la foule. Ce n'est pas la
+première fois qu'il descend des hauteurs du sanctuaire mystérieux de la
+science pour rendre populaires les connaissances qui s'y préparent, en
+faisant passer dans une langue toute littéraire et académique, les
+notions de l'histoire naturelle. C'est par là aussi que m. Flourens est
+digne de son illustre prédécesseur, qui a su revêtir des tonnes du plus
+magnifique langage des vues et des découvertes qui ne savent le plus
+souvent s'exprimer que dans le style aride de l'amphithéâtre ou dans la
+langue barbare de la nomenclature. M. Flourens est l'auteur d'un volume
+sur Georges Cuvier dont <i>l'Histoire des idées et des travaux</i> de Buffon
+est un utile et précieux pendant. C'est ce qu'il exprime bien mieux que
+nous ne saurions faire, dans une préfacé à laquelle nous empruntons
+l'extrait suivant:</p>
+
+<p>«J'ai publié en 1844 l'<i>Analyse raisonnée des travaux de Georges
+Cuvier.</i></p>
+
+<p>«L'histoire des travaux de Buffon touche partout à l'histoire des
+travaux de Cuvier; ces deux grands écrivains lient deux siècles; Buffon
+devine, Cuvier démontre; l'un a le génie des vues, l'autre se donne la
+force des faits; les prévisions de l'un deviennent les découvertes de
+l'autre, et quelles découvertes! Les âges du inonde marqués, la
+succession des êtres prouvée, les temps antiques restitués, les
+populations éteintes du globe rendues à notre imagination étonnée. Les
+travaux de Buffon et de Cuvier sont pour l'esprit humain la date d'une
+grandeur nouvelle.</p>
+
+<p>«J'ai vu ces grands travaux, et j'ai voulu en écrire l'histoire,»</p>
+
+<p><i>L'Histoire des idées et des travaux de Buffon, l'Analyse raisonnée des
+travaux de Georges Cuvier</i>, sont donc deux parties d'un même sujet,
+traitées l'une et l'autre par le continuateur et le successeur des deux
+plus beaux génies que la science ait dotés depuis un siècle. M. Flourens
+est aussi l'auteur d'un excellent petit livre sur <i>l'instinct et
+l'intelligence des animaux</i>, inspiré par les travaux de M. Frédéric
+Cuvier, homme d'une grande science et d'une admirable pénétration, que
+son nom n'a pas empêché de devenir célèbre, et qui figure à côte du
+grand Cuvier, son illustre frère, plus haut que le second des Corneille
+à côté de l'auteur des <i>Horaces</i> et de <i>Cinna.</i></p>
+
+<p>Tous ces ouvrages, ainsi qu'un excellent <i>Examen de la Phrénologie</i>, où
+les gens du monde peuvent apprendre ce qu'on doit penser des théories de
+cette prétendue science, sont des travaux qui pourraient à eux seuls
+établir une renommée, mais qui sont pour M. Flourens comme une affaire
+de luxe et propres à montrer ce que la vraie science peut gagner à être
+revêtue d'un beau langage.</p>
+
+<p>Nous reviendrons sur ces travaux et particulièrement sur le volume qui
+vient d'être publié. Un de nos collaborateurs que ses études mettent à
+même de l'apprécier dans ses détails, en rendra compte avec une autorité
+que nous ne pouvons donner au jugement que nous en portons ici.</p>
+
+<br>
+
+<p><i>La Chassomanie</i>, poème par <span class="sc">M. Deyeux</span>, orné de seize grands dessins à
+deux teintes, compositions de <span class="sc">MM. Alfred de Dreux, Beaume, Forest,
+Foussereau et Valerio</span>. 1 vol. grand in-8.--Paris. <i>Imprimeurs-Unis</i>. 12
+fr.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Telle est des dieux l'auguste volonté,</p>
+<p class="i14"> Qu'ils ont donné, ce penser les élève!</p>
+<p class="i14"> Une seconde à la réalité</p>
+<p class="i14"> Et plus d'une heure au moindre petit rêve.</p>
+<p class="i14"> Le prisonnier rêve la liberté;</p>
+<p class="i14"> L'ambitieux, la puissance infinie;</p>
+<p class="i14"> Tous les amours rêvent la volupté;</p>
+<p class="i14"> Mon rêve à moi, c'est la chassomanie.</p>
+</div></div>
+
+<p>M. Deyeux, comme on le voit, entre franchement en matière. Il avoue sa
+passion, et il s'efforce de la faire partager à tout le genre humain.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Le chassomanie est un dieu sur la terre!</p>
+</div></div>
+
+<p>Aussi, non content de chasser, il veut décrire en vers de dix pieds.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Les plaisirs différents</p>
+<p class="i14"> Qu'à ses amants toute chasse prodigue.</p>
+</div></div>
+
+<p>N'allez pas croire, sur ce début, que M. Deyeux soit un de ces chasseurs
+malheureusement trop communs, qui ont fourni à Collin d'Harleville le
+type de M. de Crac.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Sa volupté n'aime rien qu'en petit,</p>
+<p class="i14"> Et son plaisir sonne peu la trompette;</p>
+<p class="i14"> Il cherche l'ombre et déteste le bruit:</p>
+<p class="i14"> La jouissance habite une cachette.</p>
+<p class="i14"> Petit sentier plus doux qu'un grand chemin,</p>
+<p class="i14"> Sous son ombrage attiré le mystère;</p>
+<p class="i14"> Les grands effets brisent le c&oelig;ur humain,</p>
+<p class="i14"> Et la gaîté fuit le grand caractère.</p>
+<p class="i14"> Le chassomanie, hélas! que ne peut-il</p>
+<p class="i14"> Sous son manteau, dans l'ombre, dans sa poche,</p>
+<p class="i14"> Cacher ses goûts, son amour, son fusil!</p>
+<p class="i14"> Le vrai bonheur doit rester sous la cloche!</p>
+</div></div>
+
+<p>Ainsi vous êtes bien et dûment averti; ce ne sont pas ses hauts faits,
+ce sont les plaisirs, les émotions, les procédés, les ustensiles de la
+chasse que va chanter et décrire tour à tour en vers de huit, de dix et
+de douze syllabes. M. Deyeux: <i>la grande et la petite chasse, les armes,
+la chasse en plaine, en battue, au miroir, au marais,</i> etc. Ces peintures
+sont semées çà et là de réflexions plus ou moins profondes, car</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> On croit que tout chasseur, en sa légère étoffe,</p>
+<p class="i14"> N'est qu'un homme frivole et fou dans ses plaisirs,</p>
+<p class="i14"> Dont l'incapacité présidé les loisirs</p>
+<p class="i14"> Mais tout chasseur devient, s'il n'est pas, philosophe.</p>
+<p class="i14"> Le silence des bois porte au recueillement.</p>
+</div></div>
+
+<p>Aussi, parvenu à la moitié de son poème, le chassomane rédige-t-il, un
+jour de pluie, toutes les observations qu'il a faites, toutes les
+méditations auxquelles il s'est adonné:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> L'art ne présida point à ce vif abrégé;</p>
+<p class="i14"> Mais la campagne admet toujours le négligé.</p>
+</div></div>
+
+<p>Les méditations chassomanes embrassent toutes les passions, qualités et
+vices de l'espèce humaine. Veut-on savoir comment M. Deyeux a disséqué,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> ... Attentif, le scalpel dans les mains,</p>
+<p class="i14"> Toutes les variétés bizarres des humains?</p>
+</div></div>
+
+<p>Nous ouvrons au hasard le carnet.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> L'amitié, dans la France, est fille du caprice.</p>
+<p class="i14"> Elle tient de son père, et, comme lui, vit peu...</p>
+<p class="i14"> Vous offrez votre c&oelig;ur comme on donne le bras;</p>
+<p class="i14"> Soir; mais marcherez vous longtemps du même pas?</p>
+<p class="i14"> ...............................................</p>
+<p class="i14"> Dussé-je être à la fin traité d'idéologue,</p>
+<p class="i14"> Je trouve à chaque femme une fleur analogue...</p>
+<p class="i14"> L'hortensia nous peint la belle femme bête,</p>
+<p class="i14"> Si contente d'avoir du rose sur la tête;</p>
+<p class="i14"> La fleur du dalhia, la femme sans émoi,</p>
+<p class="i14"> Qui dit: Je ne sens rien, mais je suis belle, moi!...</p>
+<p class="i14"> Je crois que cette fleur, qu'on nomme la pensée,</p>
+<p class="i14"> Porte en velours le deuil de l'ivresse passée.</p>
+<p class="i14"> Les cloches du cactus sonnent l'ambition</p>
+<p class="i14"> Des amours fiers, armés des griffes du lion.</p>
+<p class="i14"> La clématite semble exprimer pour emblème:</p>
+<p class="i14"> Il faut que m'attache avant que je vous aime.</p>
+<p class="i14"> La rose d'Inde, après la rose de Provins,</p>
+<p class="i14"> Est la rêveuse altière au teint jaune, aux yeux vains.</p>
+<p class="i14"> La tulipe admirable est la beauté stupide</p>
+<p class="i14"> Dont l'esprit est inerte et dont le c&oelig;ur est vide.</p>
+</div></div>
+
+<p>Cependant le chassomane interrompt ses méditations, qui renferment un
+trop grand nombre de pensées communes et de mauvais vers.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30"> Il court, en son délire,</p>
+<p class="i14"> Revêtir le harnais, bagage abandonné</p>
+<p class="i14"> Pendant ces tristes jours où la foudre a tonné.</p>
+<p class="i14"> Si la raison persiste encor, méditative,</p>
+<p class="i14"> Le beau temps la combat aussitôt qu'il arrive.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et le poème de recommencer de plus belle: <i>La Chasse aux Lapins avec des
+Furets, l'Orage, la Chaumière et le Château, la Sensiblerie, la Chasse
+et la Guerre, l'Aviceptologie, l'Art de mentir, Lanterne et Clochette</i>,
+etc., etc., tels sont les principaux sujets traités par M. Deyeux dans
+cette seconde partie. Une <i>Ode à son chien Mylord</i>, et des recherches
+historiques en prose terminent ce beau volume de 334 pages, qui est orné
+de seize jolies lithographies à deux teintes, d'après des compositions
+de MM. de Dreux, Beaume, Forest, Foussereau et Valerio.</p>
+
+<br>
+
+<p><i>Les Bagnes</i>, histoire, types, m&oelig;urs, mystères: par <span class="sc">Maurice Alhoy</span>;
+illustré de 105 dessins de <span class="sc">MM. de Rudder, Bertall, Valentin, J. Noël</span>,
+etc.. 1 vol. in-8 publié en 50 livraisons à 30 cent. <i>G. Havard,
+Dutertre, Michel Levy</i>.</p>
+
+<p>Nous recevons la première livraison d'un ouvrage nouveau qui nous paraît
+destiné à un succès populaire. Il a pour titre <i>les Bagnes</i>, et pour
+auteur <span class="sc">M. Maurice Alhoy.</span> <i>L'Illustration</i>, qui vient de représenter à
+ses abonnés la vie entière d'un forçat au bagne depuis son arrivée
+jusqu'à sa mort, n'a pas besoin d'insister sur l'intérêt actuel d'un
+pareil sujet. Pour juger l'ouvrage qu'elle se borne à annoncer, elle
+attendra qu'il soit achevé. Dès aujourd'hui, cependant, elle peut
+affirmer que nul écrivain n'était plus capable que M. Maurice Alhoy de
+bien remplir cette lourde et pénible lâche, d'écrire l'histoire et de
+faire la description de ces prisons fameuses. Son ouvrage du <i>Bagne de
+Rochefort,</i> publié il y a quelques années, avait fixé l'attention des
+publicistes qui se sont occupés de la réforme pénitentiaire.</p>
+
+<p>Depuis cette époque, il a amassé de nombreux matériaux; il a observé de
+nouveau le monde exceptionnel qu'il veut peindre sous toutes ses faces,
+sous l'aspect qui inspire l'horreur, comme sous celui qui inspire la
+pitié; il a étudié le condamné et l'a vu au départ, sur sa route, à
+l'arrivée, à la prise des fers; il l'a vu à Brest, à Toulon, à
+Rochefort, sur son banc de repos, où le forçat vit comme la brute; il
+l'a vu dans ses travaux incessants du port, où règne l'égalité, sans
+privilège pour les coupables; il l'a vu sur le lit de l'hospice: il l'a
+suivi à son retour au monde, ou à l'amphithéâtre et à la fosse commune,
+où les os de tant de générations de criminels s'entassent chaque jour.</p>
+
+<br>
+
+<p><i>Les Petits Mystères de l'Opéra</i>, par <span class="sc">Albéric Second</span>, illustration par
+<span class="sc">Gavarni</span>.--Paris, <i>Kugelmann et Bernard Latte</i>. 1 vol. in-8º; prix: 6 fr.</p>
+
+<p>Si nous ne craignions de nous attirer une partie des rancunes que ce
+volume ne peut manquer de valoir à son auteur, nous dirions qu'il s'en
+publie peu d'aussi spirituels, et que c'est la plus amusante révélation
+que nous ayons entendue depuis longtemps. Mais nous ne saurions admettre
+toutes les méchancetés du révélateur sur ces messieurs et sur ces dames;
+nous ne croyons ni aux intrigues ni aux sous-jupes, et c'est malgré nous
+que nous avons ri de ce chapitre notamment où l'auteur, ayant dit du mal
+de tout le monde, ayant épuisé toutes les formules malignes, et voulant
+cependant encore renchérir sur le compte d'un de nos peintres, M.
+Lepaute, ne trouve d'autre moyen que de faire son éloge. C'est bien
+traître!</p>
+
+<p>Il est cependant un certain monde pour lequel l'auteur des <i>Petits
+Mystères</i> s'est montré plus indulgent. Il paraît qu'il n'a plus rien à
+attendre des femmes; attendait-il quelque chose des journalistes, des
+feuilletonistes surtout? Il nous les fait passer en revue à une sortie
+de l'Opéra; c'est tout un cortège de grands nommes. C'est bien l'idée
+que nous nous sommes toujours faite de ces messieurs, et ce qui double
+chez, nous le mérite de cette conviction, c'est que nous n'attendons
+d'eux aucun compte rendu. Mais à leur place, en lisant ces flatteries
+sur des pages mordantes, nous nous rappellerions le corbeau de la fable,
+et nous craindrions que l'éloge de notre plumage ne fût mis là
+uniquement pour nous faire ouvrir un large bec. Heureusement
+l'amour-propre des corbeaux sert toujours merveilleusement la ruse des
+renards, et d'ailleurs c'est par habitude sans doute que celui-ci se
+sera montré rusé; car il s'est montré trop spirituel, il a trop
+constamment su se montrer amusant, pour avoir besoin de recourir à des
+apothéoses qui feront peut-être sourire les gens qui ne croient à rien,
+pas même aux grands hommes de nos jours et aux réclames.</p>
+
+<br>
+
+<p><i>L'Univers pittoresque</i>, histoire et description de tous les peuples, de
+leurs religions, m&oelig;urs, coutumes, industries, etc.--<i>Europe</i>, tomes
+XXV, XXVI, XXVII et XXVIII. <i>Angleterre, Écosse et Irlande</i>; par <span class="sc">MM.
+Galibert et Pelle</span>, 4 vol. in-8. 24 fr.--Paris, 1842-1844. <i>Firmin
+Didot.</i> Trois volumes ont déjà paru; le quatrième est en cours de
+publication.</p>
+
+<p>On a déjà parlé dans ce recueil de la grande publication de messieurs
+Firmin Didot frères, et l'ouvrage que nous annonçons aujourd'hui est
+peut-être, pour nous autres Français, après les deux ouvrages de cette
+immense collection consacrés à l'histoire de France (<i>Annales et
+Dictionnaire encyclopédique</i>), celui de tonus qui offre le plus grand
+intérêt. Histoire civile et militaire, état social, religion, m&oelig;urs,
+littérature, sciences et arts, législation, agriculture, navigation,
+commerce, industrie, tout cela est renfermé dans le vaste cadre de MM.
+Galibert et Pelle, tout cela est touché, sinon traité à fond par eux, de
+telle sorte que, sans avoir fait une &oelig;uvre historique d'une haute
+portée, sans avoir laissé, ce à quoi eux-mêmes ne semblent pas
+prétendre, un de ces monuments qui traversent les siècles, ils ont
+donné un livre à la fois utile et amusant, dans lequel si rien de bien
+neuf, de bien original n'y brille, on est du moins assuré de trouver un
+résumé de ce que la science historique fournit de plus avancé sur
+l'Angleterre jusqu'à ce jour.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b>Les exposants heureux, caricature par Cham.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"><br><b>Les Exposants malheureux, caricature par Cham.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010c.png"><br><b>Vol à main armée, caricature par Cham.</b></p>
+<br><br>
+
+<h2>Rébus.</h2>
+
+<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4>
+
+<p class="mid">Le temps se passe, et les noirs ne sont pas encore affranchis.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010d.png"></p>
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 49005 ***</div>
+</body>
+</html>
+
+
+
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--- a/49005/49005-h/images/005c.png
+++ b/49005-h/images/005c.png
Binary files differ
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index 8cdb2aa..8cdb2aa 100644
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+++ b/49005-h/images/006a.png
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index a9b4f90..a9b4f90 100644
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Binary files differ
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index 6269031..6269031 100644
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index c630bcf..c630bcf 100644
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index 2948bc5..2948bc5 100644
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index 195c71b..195c71b 100644
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index b337fe2..b337fe2 100644
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index 8c29251..8c29251 100644
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index f4bd5c0..f4bd5c0 100644
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index f5c63e4..f5c63e4 100644
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index 4ff8c5d..4ff8c5d 100644
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index 86570be..86570be 100644
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index a5f4273..a5f4273 100644
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+++ b/49005-h/images/009d.png
Binary files differ
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index d0dd167..d0dd167 100644
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index 1d34be8..1d34be8 100644
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Binary files differ
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index fb76e80..fb76e80 100644
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+++ b/49005-h/images/010a.png
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index 60ac40d..60ac40d 100644
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+++ b/49005-h/images/010b.png
Binary files differ
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index c43fa53..c43fa53 100644
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+++ b/49005-h/images/010c.png
Binary files differ
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index e9cba38..e9cba38 100644
--- a/49005/49005-h/images/010d.png
+++ b/49005-h/images/010d.png
Binary files differ
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index f953c02..f953c02 100644
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diff --git a/49005/49005-8.txt b/49005/49005-8.txt
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--- a/49005/49005-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,2926 +0,0 @@
-Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0075, 1 August 1844, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-
-
-Title: L'Illustration, No. 0075, 1 August 1844
-
-Author: Various
-
-Release Date: May 20, 2015 [EBook #49005]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
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-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0075, 1 ***
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-
-
-
-Produced by Rénald Lévesque
-
-
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-
-
-
-L'ILLUSTRATION,
-JOURNAL UNIVERSEL,
-
-N° 75. Vol. III.--JEUDI 1er AOUT 1844.
-Bureaux, rue Richelieu, 60
-
-Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois, 16 f.--Un an, 30 f.
-Prix de chaque N°, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c.
-
-Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 f.--6 mois, 17 f.--Un an, 32 f.
-pour l'Étranger, -- 10 -- 20 -- 40
-
-
-Courrier de Paris. _Illuminations des Champs-Élysées._--Académie des
-Sciences. Histoire naturelle. Six Gravures.--Théâtres. Diegarias
-(Théâtre-Français); Satan (Vaudeville); le Miracle des Roses (Ambigu).
-_Une scène de Diegarias._--Le Tir fédéral de 1844. (Suite et fin.). _Vue
-extérieure du Stand: Vues extérieure et intérieure de la
-Cantine._--Maroc. (Suite.) _Murs de Tanger; Vue de Tanger; Costumes
-maures._--Histoire de la Semaine. _Portrait de M. Cunin-Gridaine,
-ministre du commerce et de l'agriculture; Distribution des récompenses
-faite par le roi aux Exposants de 1844, dans la salle des
-Maréchaux._--Projet d'un Hôpital nouveau, à Paris. _Une
-Gravure._--Exposition des Produits de l'industrie. Distribution des
-récompenses. _Portraits de douze membres du jury._--Bulletin
-bibliographique.--_Les Exposants heureux et les Exposants malheureux;
-Vol à main armée, Trois Caricatures par Cham._--Rébus.
-
-
-
-Courrier de Paris.
-
-Les fêtes de juillet, interrompues pendant deux anniversaires, ont été
-célébrées cette année avec éclat: la mort si fatale du duc d'Orléans
-avait causé cette interruption; il n'avait pas semblé convenable de
-donner le spectacle de réjouissances éclatantes et publiques si près
-d'une tombe. Et cependant, les trois jours anniversaires de la
-révolution de Juillet 1830 ne sont pas tous consacrés aux vives
-splendeurs d'une fête: la première de ces trois journées mémorables
-invite au recueillement et au culte des morts; ce jour-là, dès le matin,
-les églises sont tendues de deuil, les chants pieux retentissent;
-l'orgue y mêle sa voix plaintive et funèbre; l'église prie pour les
-citoyens qui ont succombé, les armes à la main, en prenant la défense
-des lois. Le second jour est le jour réservé à l'aumône: des secours à
-domicile sont distribués aux indigents et aux malades; il est juste que
-dans une solennité commémorative d'une révolution populaire on donne
-quelque chose aux souffrances du peuple. Le fait est donc louable en
-lui-même; on doit regretter seulement que les pouvoirs publics ne
-consacrent pas à cette bonne action une somme plus considérable. Ne
-pourrait-on pas, si la rigidité du budget s'oppose à de plus amples
-largesses, économiser sur les lampions et sur les fusées volantes, pour
-soulager plus d'infortunes ou doubler le bienfait? Si je ne me trompe,
-le sentiment que nous manifestons ici a été exprimé plus d'une fois, et
-s'est fait jour à la Chambre des députés: des voix sensées et
-philanthropiques ont fait entendre le voeu de cet honorable et utile
-emploi des fonds annuellement consacrés au souvenir de la révolution de
-Juillet. Et certes, quoiqu'on parle toujours de l'amour du peuple pour
-les lampions et les soleils tournants, ce n'est pas le peuple qui
-réclamerait contre cette sage destination des deniers publics. Le
-peuple, chaque jour, devient sérieux et rangé; il est bien loin de
-ressembler à ce populaire ignorant et frivole que les gouvernements
-passés amusaient par des pyrotechnies et par des jeux d'enfant. On peut
-s'en convaincre en voyant le calme, l'ordre, la tenue régulière et
-convenable qu'il apporte actuellement dans la célébration des solennités
-publiques.
-
-[Illustration: Fête de Juillet 1844.--Illuminations des Champs-Élysées.]
-
-La troisième journée, c'est-à-dire la journée du 29, a été, comme par le
-passé, la journée éclatante et joyeuse; on avait séché les pleurs donnés
-aux morts, pour ne plus penser qu'à la victoire conquise par leur
-courage et scellée de leur sang. Les lampions éclataient aux fenêtres
-des maisons et au fronton des édifices, les orchestres dispersés sur la
-surface des Champs-Élysées emplissaient l'air d'harmonie, le mât de
-cocagne s'élevait dans l'espace, les marchands forains et les jeux de
-toute sorte attiraient la foule par leurs bruits nombreux et variés;
-vers neuf heures du soir, les mille fantaisies d'un magnifique feu
-d'artifice ont enchanté la foule qui affluait de toutes parts en flots
-pressés; fusées, girandoles, feux de Bengale, gerbes étincelantes,
-prodigieux soleils, palais de flamme, rien n'y manquait: beaux et bons
-écus de France jetés au vent!
-
-L'illumination des Champs-Élysées a particulièrement étonné par son
-étendue et par son éclat, il faut avouer que cette magnifique promenade
-semble avoir été créée tout exprès pour servir à la pompe des fêtes
-nationales; c'est un spectacle vraiment magnifique que de voir cette
-immense avenue qui commence à la place Louis XV et aboutit à
-l'Arc-de-Triomphe par une route ascendante, de la voir, dis-je, hérissée
-de deux lignes de feux parallèles qui la sillonnent dans toute sa
-longueur, véritable et merveilleux palais de flamme. Placez-vous sur une
-des terrasses des Tuileries qui dominent l'espace immense, pour bien
-jouir de cette vue fantastique; la foule innombrable, les palais
-illuminés, les arcs de triomphe, les jets d'eau, les masses de verdure
-diversement éclairées par les feux qui les environnent et mêlent leur
-éclatante lumière à la splendeur du ciel: tout cela vous saisit, vous
-étonne, vous éblouit, et vous êtes tenté de croire aux magiciens et aux
-fées.
-
-Du reste, les Champs-Élysées accroissent leur importance et leur beauté
-de travaux et de richesses plus durables que ces merveilles de feux
-splendides qui s'allument et brillent le soir, pour s'éteindre au bout
-de quelques heures et disparaître; de jour en jour les Champs-Élysées
-s'enrichissent d'habitations élégantes; ce n'est plus cette immense
-solitude dont on se défiait encore il y a dix ans à peine, et où l'on
-n'osait guère s'aventurer à une heure un peu avancée de la nuit. Du côté
-qui côtoie le faubourg Saint-Honoré, les Champs-Élysées ont rejoint la
-ville par des rues nouvelles et des constructions dont le nombre
-augmente sans cesse. Paris, comme un assiégeant qui avance d'heure en
-heure dans sa conquête, a poussé jusqu'à cette dernière limite sa
-population et ses demeures.
-
-La partie qui s'adosse au cours de la Seine semblait, par sa position
-même, condamnée à un long abandon. De malheureuses tentatives faites, il
-y a quelque quinze ans, sur le terrain appelé quartier François 1er,
-semblaient confirmer cette espèce de prédestination fatale; mais voici
-qu'à son tour, ce côté, qui semblait jusqu'à présent maudit, se peuple
-et commence de meilleures destinées; la finance et l'aristocratie y
-jettent les premiers fondements de leurs maisons de plaisance; on peut
-voir déjà les vastes et élégantes murailles de plus d'une riche
-habitation sortir de dessous terre comme par enchantement: ici, c'est M.
-Mosselman qui fait élever un hôtel; là, M. de Morny; plus loin, madame
-la marquise de Praslin, et d'autres encore. Avant dix ans, ce côté des
-Champs-Élysées rivalisera avec celui qui lui fait face, et le désert de
-terrain en friche qu'il montre encore à l'oeil des passants sera peuplé
-de riantes villas. Chemin faisant, Paris pourrait bien alors donner la
-main à Passy et étreindre Auteuil lui-même dans ses vastes bras qui
-s'allongent d'année en année.
-
-C'est aux Champs-Élysées que M. Berlioz va donner le festival monstre
-dont il a publié lui-même le prospectus dans le feuilleton du _Journal
-des Débats_, ou plutôt à cette heure même où _l'Illustration_ paraît,
-c'est-à-dire aujourd'hui 1er août 1844, la grande voix de ce concert
-colossal retentit et fait tressaillir le double écho du faubourg
-Saint-Honoré et du faubourg Saint-Germain. M. Berlioz a enrégimenté pour
-cette gigantesque expédition musicale, sans précédent à Paris, tout ce
-que la ville a pu lui fournir d'artistes un peu en crédit et
-expérimentés, soit pour le chant, soit pour la partie instrumentale. Il
-va sans dire que cet immense corps d'armée dont le total s'élève, pour
-les chanteurs, à plus de deux cent cinquante voix, et pour les
-instrumentistes à un chiffre à peu près pareil, a pour généraux en chef
-les virtuoses les plus habiles et les plus renommés. C'est le vaste
-bâtiment élevé pour abriter l'exposition des produits de l'industrie que
-M. Berlioz a choisi pour champ de bataille. L'industrie, rentrée depuis
-un mois dans ses magasins et dans ses fabriques, a cédé la place à
-l'invasion musicale de M. Berlioz. _L'Illustration_ ne manquera pas de
-donner prochainement le bulletin authentique de cette campagne
-entreprise à grand renfort d'harmonie pour centre de bataille, et de
-mélodie à l'avant-garde.
-
-La police correctionnelle va gagner ses lettres de noblesse; on annonce
-qu'un grand seigneur du nom de Montmorency doit bientôt comparaître
-devant la sixième chambre. M. de Montmorency-Robecq, hâtons-nous de le
-dire, n'aura à s'expliquer avec la police correctionnelle que sur le
-fait de distribution d'écrits légitimistes et de portraits du
-prétendant; je crois même que la cour d'assises jouera aussi son rôle
-dans cette affaire, et que M. de Montmorency n'échappera à une
-juridiction que pour retomber dans l'autre. Ce n'est pas la première
-fois que le glorieux et vaillant sieur de Montmorency figure dans nos
-guerres politiques; témoin le vieux connétable des derniers Valois, et
-le jeune et infortuné vaincu du combat de Castelnaudary. On mourait un
-jour de bataille ou sur un illustre échafaud, en ce temps-là.
-Aujourd'hui on se bat avec la police correctionnelle et l'on se retire
-de la mêlée avec quinze jours de prison pour toute blessure, qu'on va
-faire panser dans une maison de santé; cela vaut-il bien la peine de
-s'appeler Montmorency?
-
-Mademoiselle Rachel a terminé ses représentations au Théâtre-Royal de
-Bruxelles. Chaque soirée a été pour elle un triomphe; or, mademoiselle
-Rachel a triomphé six fois, et ces six ovations se sont résumées en un
-total de 40,000 francs de recette. La ville de Bruxelles, dans son
-enthousiasme, voulait retenir mademoiselle Rachel à toute force, et lui
-demandait encore quelques coups de poignard et quelques imprécations
-pour achever de combler sa joie; peu s'en faut même qu'elle ne se soit
-jetée à la tête de ses chevaux pour arrêter la calèche de notre illustre
-tragédienne et l'empêcher de partir. Mais Bruxelles a eu beau faire,
-Lille, qui avait engagé mademoiselle Rachel, a été la plus forte;
-mademoiselle Rachel s'est mise en route pour y donner deux
-représentations, et tenir ainsi sa parole. On ne dit pas encore que
-Bruxelles ait mis sa milice sur pied pour aller revendiquer à Lille
-Roxane et Hermione, et, en cas de refus, établir devant ses murs un
-siège en règle. Mais tel a été l'enthousiasme de Bruxelles pendant le
-séjour de mademoiselle Rachel, et tel son désespoir en la voyant partir,
-que la nouvelle de ce coup de main de Bruxelles sur Lille pourrait bien
-nous arriver par le prochain télégraphe. Que deviendrait cependant le
-système de la paix _partout et toujours_?
-
-Les nourrissons des collèges de Paris sont dans la jubilation. Voici les
-vacances qui approchent; dans quinze jours, tous ces oiseaux
-gazouillants sortiront de leur cage et iront becqueter aux vitres de la
-maison paternelle, en poussant des cris joyeux. Heureux jour! et que ne
-sommes-nous encore au collège!
-
-En attendant que les vacances carillonnent définitivement l'heure du
-départ, et de la volée, toute la gent écolière agite à tours de bras le
-_Gradus_ et le _Conciones_, et, les poings dans les yeux ou se rongeant
-les ongles, sue sang et eau et se bat à outrance pour obtenir les
-honneurs du prix ou de l'accessit. De leur côté, MM. les professeurs
-jaugent les phrases, pèsent les substantifs, vannent les solécismes, les
-fautes de quantité et les barbarismes.--Il y a quelqu'un qui est plus
-écolier que l'écolier lui même à l'approche des vacances, et qui sent
-une joie plus incommensurable encore; cet écolier-là, c'est le maître.
-
-Certaines gens se plaignent beaucoup que l'indifférence nous gagne et
-qu'on arrive insensiblement à la tiédeur politique. Nous lisons
-cependant dans un journal: «L'autre jour, dans un café du pays latin,
-une discussion sur les affaires publiques s'engagea entre deux personnes
-d'opinions tout à fait opposées; l'une tenait pour l'opposition, l'autre
-pour le ministère. Après une discussion plus ou moins mal soutenue des
-deux parts, un des deux adversaires s'échauffa tellement qu'il lança à
-son interlocuteur un coup de poing qui le fit chanceler, il y eut un
-moment où on le crut mort sur la place.» Voilà un fait rassurant pour
-ceux qui craignent, comme nous le disions, l'indifférence en matière
-politique. Ce coup de poing-là leur annonce que les bonnes doctrines
-survivent quelque part et s'entretiennent.
-
-Odry, le fameux Odry, est devenu un personnage tout à fait fantastique.
-Il a plus de soixante-dix ans, et de temps en temps on le voit
-apparaître au théâtre des Variétés comme un revenant. Les mieux informés
-disent que ce n'est plus Odry, mais son ombre. Cependant, depuis huit
-jours, le bonhomme Odry donne des représentations qui attestent qu'il
-n'est pas mort du tout, et que c'est bien au véritable Odry, au sublime
-Bilboquet et à l'adorable madame Gibou que nous avons encore affaire.
-Les grands hommes comme Odry finissent par être enterrés, mais ils ne
-meurent jamais.
-
-
-
-Académie des Sciences.
-
-COMPTE RENDU DES TRAVAUX PENDANT LE DERNIER
-TRIMESTRE DE 1843 ET LE PREMIER TRIMESTRE DE 1844.
-(Voir t. III, p. 218.)
-
-HISTOIRE NATURELLE.
-
-_Sur la tendance des tiges vers la lumière_, par M. Payer.--On sait que
-la tige d'une jeune plante placée dans un lieu où la lumière n'arrive
-que d'un côté s'infléchit généralement vers le point le plus éclairé. M.
-Payer a cherché à reconnaître si cet effet était dû à la lumière blanche
-ou à quelques-uns des rayons qui la composent, il a donc éclairé de
-jeunes liges de cresson alénois (_Lepidium salivum_) avec des verres
-colorés, et s'est assuré que tous les verres qui ne laissaient passer
-que des rayons rouge orangé, jaune et vert ne produisaient aucune
-inflexion sur la tige, tandis que les rayons bleu, indigo ou violet
-produisaient cette inflexion. Les expériences n'étaient que provisoires:
-en effet, les physiciens savent, que les verres rouges, par exemple,
-laissent passer avec le rayon rouge une petite quantité de lumière
-orangée, jaune ou verte. Les verres rouges des vitraux des vieilles
-cathédrales sont les seuls qui ne laissent passer que le rayon rouge
-sans mélange: on s'assure de cette vérité en recevant sur un prisme la
-lumière qui a traversé un de ces verres, et on reconnaît qu'elle est du
-nouveau décomposée par ce prisme, ce qui prouve quelle n'était pas
-simple, mais composée de plusieurs couleurs élémentaires. Ainsi, comme
-nous l'avons dit, le rouge est souvent mêlé d'orangé, de jaune et de
-vert. Pour écarter ces causes d'erreur, M Payer plaça ses plantes dans
-les diverses portions d'un spectre solaire, obtenu en faisant passer la
-lumière à travers un prisme, et il vérifia de nouveau que les couleurs
-rouge, orangé, jaune et vert n'agissaient point sur les tiges, qui
-étaient surtout influencées par le bleu et le violet. Le résultat est
-intéressant, parce que ce sont précisément les mêmes rayons qui sont
-doués de propriétés chimiques, telles que de bleuir le chlorure
-d'argent, de noircir le nitrate d'argent, etc., etc.
-
-_Nouvelle espère de Seps supposé être le Jaculus des anciens_, par M.
-Guyon.--Sous le nom de zureig, les Arabes désignent un lézard dont les
-mouvements sont si rapides que les Arabes prétendent qu'il traverse
-l'air comme un dard. Desfontaines raconte que l'un deux s'étant caché
-sous une pierre, il la fit lever: à l'instant l'animal s'élança et
-traversa l'espace de douze à quinze pas avec une telle rapidité, que
-Desfontaines le prit pour un serpent. M Guyon s'est procuré l'animal
-vivant: c'est un saurien du genre _Seps._ Il confirme tout ce qu'on a
-dit de la rapidité extrême de ses mouvements; toutefois il ne l'a pas
-encore vu s'élancer, mais seulement courir. Cet animal est probablement
-le _jaculus_ des anciens.
-
-_Recherches anatomiques et physiologiques sur quelques végétaux
-monocotylés_, par M. de Mirbel.--Les botanistes sont depuis longtemps
-divisés sur la théorie de l'accroissement en diamètre des végétaux
-ligneux, c'est-à-dire des arbres en général et de ceux de nos climats en
-particulier. On sait, en effet, que ce mode d'accroissement est tout à
-fait différent dans les grands végétaux des pays chauds, tels que les
-palmiers, les cocotiers, les fougères en arbre, et dans les chênes, les
-hêtres et les frênes de nos forêts. Les botanistes avaient jusqu'ici
-porté principalement leur attention sur nos végétaux indigènes, où
-chacun est à même de varier et vérifier leurs expériences, et dont la
-structure anatomique est infiniment mieux connue que celle des plantes
-exotiques qui ne peuvent vivre que dans les grandes serres de nos
-établissements publics.
-
-Si l'on coupe transversalement un tronc ou une branche d'arbre européen,
-on remarque qu'il se compose de couches concentriques dont la moelle
-occupe le rentre. Le nombre de ces couches est égal au nombre d'années
-que l'arbre ou la branche ont vécu. Les couches se composent de tissu
-cellulaire et de tubes ou vaisseaux. On voit aussi des rayons allant du
-centre à la circonférence de l'arbre: ce sent les rayons médullaires,
-uniquement formés de tissu cellulaire. Comment se forment ces courbes
-annuelles de bois? Suivant les anciens physiologistes, un liquide appelé
-cambium s'épanche entre l'écorce et le bois; ce liquide s'organise, des
-cellules s'y développent d'abord; ces cellules s'allongent ensuite en
-vaisseaux dont la réunion forme des fibres qui montent vers les
-bourgeons, pénètrent dans le pétiole des feuilles et s'épanouissent dans
-leur limbe. Cette théorie fut vivement attaquée par Goethe,
-Dupetit-Thouars. Lindley, et, dans ces derniers temps, par M. Charles
-Gaudichaud. Ceux-ci, assimilant un bourgeon qui se développe à une
-plante qui germe, ne voient dans les nouvelles couches de bois que la
-réunion des rances de tous les bourgeons qui donnent naissance aux
-branches de l'arbre. La réunion de ces racines, jointe aux rayons
-médullaires, forme la couche annuelle de bois. Ainsi, un arbre est une
-réunion de végétaux implantés sur son tronc et sur ses branches, au lieu
-d'être fixés dans le sol.
-
-La discussion avait pour objet les arbres de nos climats; mais M. de
-Mirbel pensa qu'il jetterait une vive lumière sur la question en
-étudiant le mode d'accroissement des dattiers.
-
-Il se rendit donc en Algérie. A son grand étonnement, il trouva que ces
-arbres étaient devenus extrêmement rares; la plupart avaient été abattus
-depuis la conquête sans aucun motif d'utilité; enfin, après plusieurs
-semaines d'attente, au moment où il commençait à désespérer du succès de
-son voyage, un colon, M. de Vialar, mit généreusement à sa disposition
-un dattier, le seul qu'il possédât. Il n'en est pas moins à regretter
-que le savant auteur du mémoire sur la distribution géographique des
-végétaux phanérogames de l'ancien monde ne se soit pas dirigé vers Nice
-au lieu de s'embarquer à Toulon. Entre Gênes et Vintimille, il eût
-trouvé le petit village de la Bordighiera, dont tous les habitants
-vivent de la culture des dattiers. Ils en vendent les palmes aux prêtres
-de Rome pour les cérémonies du dimanche des Rameaux et aux juifs
-d'Amsterdam pour la fête des tabernacles. Là, sur une longueur de cinq
-kilomètres environ, le palmier est l'arbre le plus commun du pays. On le
-trouve de tout âge et de toutes les grandeurs, tantôt herbacé et aligné
-dans les plates-bandes des jardins, comme les cardons de nos potagers,
-tantôt formant de petites forêts dont les cimes en parasol
-s'épanouissent à quinze ou vingt mètres au-dessus du sol. Les habitants,
-faisant commerce de ces arbres, ne refusent point de les vendre; et nous
-croyons devoir signaler cette localité aux botanistes qui voudraient sa
-livrer à des recherches sur la structure ou le développement de ces
-arbres.
-
-En possession d'un palmier de dix-huit mètres de haut, M. de Mirbel en
-fit l'anatomie avec le plus grand soin. Il contrôla toutes les
-assertions émises par Desfontaines, Moldenhawer, Mohl et Meneghini, sur
-la structure de ces végétaux. Nous n'entrerons pas dans le détail de ces
-observations délicates que le savant académicien a exposées avec sa
-lucidité habituelle. Nous ne saurions les donner ici, elles supposent
-une connaissance approfondie de la structure des arbres exotiques et
-celle de toutes les opinions émises sur ce sujet. Nous nous arrêterons à
-un seul point, celui qui divise les physiologistes à l'égard des arbres
-de nos climats. Dans le dattier, M. Mirbel a remarqué que la partie
-supérieure des filets qui constituent le bois du palmier et qui
-communiquent avec les feuilles est très-jeune en comparaison de la
-partie inférieure. Sans s'expliquer sur le point de départ de ces
-filets, il croit pouvoir conclure du fait précédent qu'ils croissent de
-bas en haut et montent du tronc sur les feuilles. La conséquence que
-l'auteur tire de cette observation est directement contraire à celle qui
-est actuellement soutenue par M. Gaudichaud. Si elle se trouve vraie
-pour les dattiers, il est probable qu'elle sera vraie aussi pour les
-chênes et pour les ormes, car la nature procède toujours par des lois
-générales. Mais peu de botanistes et à plus forte raison aucun amateur
-ne peut vérifier ces assertions, car les dattiers sont rares en Europe;
-nous ferons donc connaître, d'après les expériences de M. Gaudichaud,
-comment chacun peut se convaincre que la couche annuelle du bois est
-formée par des fibres, véritables racines, qui descendent des feuilles
-tout le long du tronc. Sans doute il est fâcheux que nous ne puissions
-pas, comme l'a fait M. Gaudichaud, combattre M. de Mirbel par les
-exemples mêmes qu'il a choisis; mais nous l'avons dit, nous serions
-inintelligible, et il faudrait nous croire sur parole. Les exemples, au
-contraire, que nous allons donner, tout le monde peut s'assurer de leur
-réalité par les expériences les plus nettes et les plus faciles. Ils
-sont empruntés à la dernière note lue par M. Gaudichaud, le 27 mai 1844,
-en réponse aux idées émises par M. de Mirbel.
-
-Si l'on enlève circulairement un anneau de l'écorce d'un arbre ou d'une
-branche et qu'on les laisse végéter, on verra qu'il se forme un
-bourrelet circulaire au bord supérieur de la plaie. Si l'on exécute la
-même opération sur les branches tombantes d'un saule pleureur ou d'un
-frêne parasol (fig. 1) le bourrelet se forme au bord inférieur de la
-plaie. Ainsi donc l'enlèvement d'un anneau circulaire d'écorce a pour
-effet la formation d'un bourrelet sur le bord de la plaie qui correspond
-aux branches, tandis qu'il ne se forme pas de bourrelet sur le bord qui
-correspond aux racines. Il y a plus, toute la portion du trou ou de la
-branche qui est au-dessus de l'anneau continue à grossir; celle qui se
-trouve dessous de l'anneau ne grossit pas sensiblement. Dans l'ancienne
-doctrine, on attribuait ce bourrelet à l'accumulation du cambium qui ne
-pouvait franchir l'espace dénudé d'écorce; mais il suffit de faire
-l'expérience au printemps pour s'assurer que ce bourrelet se compose de
-fibres entrelacées et pelotonnées sur elles-mêmes. Mais, dira-t-on, ces
-fibres sont du cambium organisé transformé en vaisseaux. L'expérience
-suivante répond à cette objection. Enlevez, comme l'a fait M.
-Gaudichaud, deux anneaux d'écorce circulaires et laissez entre ces deux
-anneaux un cylindre d'écorce portant un bourgeon (fig. 2), vous verrez
-en enlevant ce cylindre, peu de temps après que le bourgeon se sera
-allongé en forme de franche, un faisceau de fibres partant de la base du
-bourgeon s'étalant à droite et à gauche et se dirigeant en bas; arrivées
-à la portion où l'écorce manque, ces fibres se contournent, se
-tortillent sur elles-mêmes, et donnent naissance au bourrelet dont nous
-avons parlé. Ce qui est vrai des branches l'est aussi des racines de
-l'arbre. La racine d'un peuplier (fig. 4) fut à moitié divisée à l'aide
-d'un trait rie scie par M. Gaudichaud; l'arbre ayant été agité par le
-vent, la racine se fendit dans le sens de sa longueur, et les deux
-fragments s'écartèrent l'un de l'autre. Les racines des bourgeons
-trouvant le chemin coupé, se détournèrent comme un fleuve dont le lit
-serait barré, descendirent le long de la fente, puis s'étalèrent de
-nouveau après avoir contourné l'obstacle qui s'opposait à leur passage.
-De l'autre côté de la racine était un second trait de scie; mais
-l'action du vent, qui avait écarté les bords du trait de scie que nous
-avons figuré, avait rapproché ceux du trait de scie que nous ne voyons
-pas, et les racines des bourgeons avaient franchi cette solution de
-continuité et formaient une espèce de pont qui la recouvrait. Si, à
-l'imitation de M. Gaudichaud, vous enlevez une bande d'écorce contournée
-en hélice (fig. 5) autour d'une branche, vous verrez les racines des
-bourgeons descendre en suivant le lit que vous leur aurez tracé et
-décrire une hélice autour de la branche; de même que les racines d'un
-arbre introduites dans une conduite d'eau suivront toutes les sinuosités
-de cette conduite. Cette expérience est importante; en effet, si les
-racines dont nous parlons n'étaient que des fibres développées entre le
-bois et l'écorce et montant vers le bourgeon, il n'y a aucune raison
-pour qu'elles se contournent en hélice avec la bande d'écorce qui les
-dirige: elles resteraient longitudinales et parallèles à l'axe de
-l'arbre comme dans l'état normal.
-
-Mais, dira-t-on, dans toutes ces expériences, les fibres issues de la
-base du bourgeon descendent comme des racines qui s'enfoncent dans le
-sol; mais est-il vrai d'une manière absolue qu'elles ne puissent jamais
-monter pour contribuer à l'accroissement d'une portion du végétal
-quelles ne sauraient atteindre sans cela? L'expérience suivante de M.
-Gaudichaud répond à cette objection. Sur une branche d'arbre (fig. 3),
-il a isolé une languette d'écorce de telle façon qu'elle ne communiquait
-avec le reste que par sa partie inférieure; ainsi donc, si elle avait le
-pouvoir d'attribuer les fibres descendantes, celles-ci seraient
-recourbées de bas en haut pour se répandre entre elle et le bois. La
-fig. 4 montre que cela n'eut point lieu; les fibres provenant des
-bourgeons supérieurs contournèrent la solution de continuité, se
-rejoignirent au-dessous d'elle, et continuèrent à descendre; aucune
-d'elles ne remonta pour contribuer à l'accroissement ou épaisseur de la
-portion de branche qui était recouverte par la languette isolée.
-
-L'assimilation de ces fibres à des racines a dû trouver parmi les
-naturalistes un certain nombre d'incrédules. En effet, il répugne au
-premier abord de regarder un tronc d'arbre comme formé en majeure partie
-des racines des bourgeons, qui de toutes les branches descendent pour
-gagner le sol; mais M. Gaudichaud a levé ces doutes par une expérience
-décisive. Il existe un arbre dont on a voulu employer la feuille pour
-remplacer celle du mûrier: c'est le _Mactura auvantiara._ Prenez une
-portion de branche de cet arbre, fichez-la en terre, et vous verrez
-bientôt des bourgeons se développer entre l'écorce et le bois; en même
-temps des racines sortiront le l'extrémité enfoncée dans la terre. Si
-vous enlevez l'écorce, vous apercevrez (fig. 6) un faisceau de fibres
-partir de la base du bourgeon, descendre le long de la bouture et sortir
-à son extrémité inférieure sous forme de racine. On pourrait citer
-encore un grand nombre d'expériences du même genre, mais il suffit
-presque de rappeler la pratique habituelle des jardiniers. Ils savent
-qu'une bouture ne prend jamais racine si elle n'est pourvue d'un oeil,
-c'est-à-dire d'un bourgeon. Comment en serait-il autrement, puisque
-c'est ce bourgeon même qui émet des racines qui s'enfoncent dans le sol?
-
-[Illustration: Fig. 1.]
-
-[Illustration: Fig. 2.]
-
-[Illustration: Fig. 3.]
-
-[Illustration: Fig. 4.]
-
-[Illustration: Fig. 5.]
-
-[Illustration: Fig. 6.]
-
-Je m'arrête, non que le sujet soit épuisé, mais dans la crainte de
-fatiguer le lecteur, car il y a autant encore un grand nombre
-d'arguments à faire valoir, sans parler des puissants motifs empruntés à
-l'analogie.
-
-Quelle différence y a-t-il, je vous prie, entre un jeune rameau d'arbre
-chargé de feuilles de fleurs ou de fruits, et une plante herbacée, fixée
-au sol et portant aussi des feuilles, des fleurs ou des fruits? Aucune,
-si de n'est que l'une a des racines apparentes qui s'enfoncent dans la
-terre, celles du rameau ne le sont point, parce qu'elles se mêlent et se
-confondent avec les racines de tous les autres rameaux qui descendent le
-long des branches et du tronc, elles n'en existent pas moins sous
-l'écorce. Lorsque Goethe étudia les plantes, son coup d'oeil d'aigle
-saisit immédiatement ce rapport, et il le signala. Sa confiance en la
-généralité et la simplicité des moyens employés par la nature ne le
-trompa pas, cette démonstration lui suffisait: mais on conçoit que des
-esprits plus difficiles et moins synthétiques aient attendu pour se
-décider, les preuves matérielles et décisives fournies successivement
-par Aubert, Dupetit-Thouars, Lindley et M Ch. Gaudichaud.
-
-
-
-Théâtres.
-
-
-_Diegarias_, drame en cinq actes et en vers, de M. Victor Séjour
-(Théâtre-Français); _Satan ou le Diable à Paris_, vaudeville en cinq
-actes (Théâtre du Vaudeville); _le Miracle des Roses_, drame en dix-sept
-tableaux (Ambigu-Comique).
-
-Diegarias est premier ministre du roi Henri de Castille, ministre tout
-puissant; son crédit et son autorité sont sans bornes, il est vrai que
-ce roi est admirablement préparé pour abandonner à son ministre cette
-autorité suprême; c'est un voluptueux qui ne tient qu'à une chose, à
-toujours avoir de l'argent pour mener bonne vie et courre le cerf. Or
-Diegarias contente ce goût financier, et tout est dit, Henri lui
-abandonne le char de l'État et laisse flotter les rênes.
-
-Diegarias serait donc un homme et un premier ministre parfaitement
-heureux, s'il ne lui arrivait pas ce qui suit.
-
-Son premier malheur est d'avoir une fille qui se laisse séduire par un
-vaurien de la cour. Ce drôle se nommé don Juan. Sous prétexte d'un
-mariage secret, il s'est moqué de la belle Inès; le valet de don Juan,
-déguisé en prêtre, a donné la bénédiction nuptiale, ce guet-apens est
-renouvelé de l'_Eugénie_ de Beaumarchais et de beaucoup d'autres drames.
-
-Diegarias ne se doute encore de rien: mais patience, cela viendra. Il
-garde une rancune héréditaire à don Juan, et cette rancune le met sur
-les traces du déshonneur d'Inès. Voici comment: «Je veux me venger de
-don Juan et le faire pendre, dit-il un jour à sa fille, pour me payer
-d'un outrage que j'ai reçu autrefois de son père.--Ne le tuez pas,
-s'écrie Inès, je suis sa femme!» De là à découvrir que ce mariage n'est
-qu'un mariage pour rire, il n'y a pas loin. Une lettre insolente, écrite
-par don Juan à un vaurien de son espèce, suffit pour faire cette grande
-découverte; don Juan y raille la pauvre Inès de sa crédulité.
-
-Je n'ai pas besoin de vous dire qu'Inès se désespère; cela est dans son
-rôle. Quant à Diegarias, il surprend don Juan et lui laisse
-l'alternative d'épouser Inès, ou d'être immédiatement poignardé par un
-sbire. Cette proposition sent son mélodrame d'une lieue. Don Juan prend
-l'air fanfaron et dit:
-
-«J'aime mieux mourir!» Toutefois Diegarias fait une sage réflexion, à
-savoir qu'il est plus convenable pour un premier ministre de punir le
-criminel légalement que de l'assassiner, et, sur ce point, j'approuve
-fort monseigneur Diegarias.
-
-Il en réfère donc au roi et lui demande justice. Henri, qui n'aime pas
-don Juan et même le soupçonne de trahison contre sa royale personne,
-Henri fait arrêter Don Juan, et prononce contre lui une sentence de mort
-pour crime de faux et subornation.
-
-Diegarias croit tenir sa vengeance; mais bien fou est qui s'y fie. En un
-clin d'oeil sa fortune prend une face nouvelle: Diegarias, en effet,
-n'est pas Diegarias, mais un certain juif nomme Jacob Eliacini; c'est
-sous ce nom que naguère, surpris par le père de don Juan dans une
-aventure amoureuse, il a été battu de verges par son ordre et de la main
-de ses valets. De là sa grande rancune contre le fils, et vraiment il y
-a de quoi. Comment, depuis cette avanie, est-il devenu premier ministre?
-je n'en sais rien; toujours est-il que personne ne soupçonne le juif
-sous le manteau du premier ministre. Quand je dis personne, je me
-trompe; un certain sbire que Diegarias a employé plus d'une fois à des
-services secrets, a surpris le fin mot de cette aventure, Diegarias a
-précisément la sottise de le mécontenter, et voilà notre gueux qui va
-tout conter à don Juan, Cette indiscrétion arrive bien a propos pour
-lui, et, en effet, quand le roi presse le séducteur de réparer l'honneur
-de Diegarias en épousant sérieusement Inès; «Je ne peux pas épouser la
-fille d'un juif,» répond-il effrontément.
-
-«Quoi! un juif?» s'écrie-t-on de tous côtés; et la cour et le roi
-reculent d'horreur, et don Juan ne se sent pas de joie; Diegarias a beau
-rappeler au roi ses services passés, il n'en obtient rien; Henri le
-repousse et le chasse ignominieusement.
-
-Diegarias s'est retiré avec Inès dans une sombre demeure. Là, il vit
-avec son ressentiment, et cherche comment il pourra prendre sa revanche
-contre don Juan et contre le roi. L'occasion ne se fait pas attendre, le
-roi est besogneux, comme on sait: l'habileté de Diegarias pouvait seule
-pourvoir à ses dépenses folles. Maintenant que Diegarias n'est plus là.
-Sa Majesté ne sait à quels écus se vouer; il s'en vient donc trouver
-secrètement Diegarias. «Donne-moi de l'argent, dit-il.--Oui, répond
-l'autre, à condition que tu feras exécuter don Juan à mort.--Eh bien,
-soit!» dit le roi. Excellent prince!
-
-Voici donc maître Diegarias assuré du côté de don Juan; il ne lui reste
-qu'à châtier le roi; et, pour se donner cette joie, notre ministre déchu
-se fait complice et chef de la conspiration ourdie d'abord par don Juan.
-Décapiter don Juan, détrôner le toi, ô volupté!
-
-Mais Diegarias n'aura pas ce bonheur, ou du moins il ne l'aura qu'à
-demi: Inès, n'écoutant que son amour, gagne le geôlier, et fait évader
-don Juan de sa prison; il est vrai qu'on l'arrête au détour de la rue,
-et que le bourreau s'en empare. Don Juan n'est plus! grande joie pour
-Diegarias, grand désespoir pour Inès. Il ne manque qu'un plaisir à la
-satisfaction de Diegarias; si la conspiration réussissait, quel
-agrément! Elle a l'air de réussir un moment, en effet, mais elle n'en a
-que l'air. Diegarias est pris dans ses propres pièges, et n'a plus
-d'autre moyen d'en finir que de mourir de douleur sur le corps inanimé
-de sa fille Inès, qui vient de s'empoisonner.
-
-Il y a donc trois morts dans ce drame, sur quatre personnages, n'est-ce
-pas du luxe?
-
-L'auteur, M. Victor Séjour, est un jeune homme de vingt cinq ans. Il est
-juste d'attribuer au goût et à l'inexpérience de la jeunesse le fond
-mélodramatique de son ouvrage, les emprunts faits aux devanciers,
-l'exécution incomplète des caractères; mais ce qu'il faut accepter comme
-signe d'un talent précoce et d'un bon avenir, c'est un style souvent
-net, énergique et concis, des sentiments exprimés avec sensibilité ou
-avec vigueur, et deux ou trois situations dramatiques. Que peut-on
-demander de plus pour un début, ou plutôt pour un coup d'essai, comme
-l'a dit Beauvallet, qui est venu nommer l'auteur au milieu des
-applaudissements? Ajoutons que ce même Beauvallet a bien joué le rôle de
-Diegarias et que madame Mélingue a donné à l'amour et au malheur d'Inès
-plus d'un accent du coeur et plus d'un vif élan.
-
---Satan n'est pas si diable que l'affiche du théâtre du Vaudeville veut
-bien le dire; d'abord, loin d'avoir le pied fourchu et de sentir le
-soufre, il a le pied mignon et répand partout où il passe un parfum de
-jolie femme, ce que Leporello appelle si éloquemment _odore di femina_.
-Ce prétendu Satan est, en effet, une charmante et riche héritière qui
-aime Fernand de Mauléon, un très brave et très-aimable cavalier, et qui
-s'attache à le sauver des pièges que de faux amis sèment sur ses pas;
-ainsi elle l'arrache aux séductions d'une coquette qu'il est près
-d'épouser, à sa ruine qu'un escroc est sur le point d'accomplir en lui
-enlevant sa fortune, à tous les périls, en un mot, qui accompagnent la
-vie d'un jeune homme confiant et amoureux du plaisir. Et quand Satan a
-fait tous ces miracles, il se dépouille de toutes ses apparences
-diaboliques, et Fernand de Mauléon, désensorcelé, trouve en lui une
-adorable femme qu'il épouse avec trois ou quatre millions de dot; on ne
-se marie pas à moins au Vaudeville, et surtout pour peu que le diable
-s'en mêle.
-
-[Illustration: Théâtre-Français.--_Diegarias_ 5e acte.--Diegarias,
-Beauvallet; le roi, Maillarü; l'inquisiteur, Marius; Inès, madame
-Mélingue.]
-
-Le rôle de Satan est très-agréablement joué par madame Doche. Quant à la
-pièce en elle-même, elle est variée par des incidents nombreux et
-intéressants qui ont fait le succès. Les auteurs sont MM. Clairville et
-Damarin.
-
---Elisabeth de Hongrie est l'héroïne du drame à grand fracas que
-l'Ambigu-Comique sert depuis quelques jours à ses gourmets, sous le
-titre de _Miracle des Roses._--On lit dans la légende que la pieuse
-Elisabeth allant distribuer du pain aux pauvres, ce pain, par une grâce
-particulière de Dieu, se trouva changé en roses. Les pauvres durent, ce
-jour-là, trouver le miracle peu nourrissant, mais Elisabeth y vit une
-marque spéciale de la protection du ciel.
-
-À l'Ambigu-Comique, le miracle ne s'opère qu'après des événements de
-toutes sortes: batailles et croisades, usurpation et détrônement,
-lépreux errant, incendie, enfant affamé, inondation, mort, résurrection,
-tout ce qui constitue, en un mot, un mélodrame complet. C'est au moment
-où le tyran, persécuteur d'Élisabeth, croit la surprendre portant des
-vivres à un proscrit, contrairement à la loi, que l'ange qui protège
-Elisabeth change les vivres en bouquets de roses. Et ainsi le tyran a un
-pied de nez, sans compter que la vertu finit par triompher du scélérat
-et l'envoie _ad patres._
-
-Vers, prose, ange, démon, costumes et décors splendides, rien ne manque
-à cette production de MM. Hostein et Antony Béraud.
-
-
-
-Le Tir fédéral de 1844.
-
-(Voir t. III, p. 327, la première partie de la lettre de notre
-correspondant.)
-
-[Illustration: Le Stand.--Vue extérieure.]
-
-Bâle, 12 juillet 1844.
-
-A l'heure fixée, c'est-à-dire à six heures du matin, le lundi 1er
-juillet, malgré ma fatigue de la veille, j'étais au stand.
-
-Plus de dix mille personnes m'y avaient précédé. Quel mouvement, quel
-bruit, dans l'intérieur de cette immense salle! Avec quelle impatience
-les carabiniers qui occupaient les soixante-douze stalles du stand
-attendaient le signal de l'ouverture du tir! Dès que ce signal fut
-donné, soixante-douze coups de canon partiront à la fois... La fête est
-commencée. Elle durera huit jours sans interruption.
-
-[Illustration: Tir fédéral.--Vue Extérieure de la grande cantine.]
-
-[Illustration: Tir fédéral.--Vue Intérieure de la grande cantine.]
-
-Mes dessins vous ont montré l'extérieur et l'intérieur du _stand_, je
-vous ai évalué en chiffres sa longueur, sa largeur et sa hauteur.
-Toutefois quelques détails sont encore nécessaires pour faire bien
-comprendre à vos lecteurs les mystères du tir fédéral.
-
-Le _stand_ bâlois renfermait, assure-t-on, deux mille deux cents
-compartiments, dans lesquels des chargeurs sont continuellement occupés
-à remplir de poudre, de bourre et de balles les carabines des tireurs.
-Mais on n'y comptait que soixante-douze stalles ou places destinées à
-ces derniers Les soixante-douze stalles correspondaient à autant de
-cibles placées à une distance de trois cents pas. Au service de chaque
-cible est attaché un marqueur chargé de vérifier les coups. Un fossé de
-trois mètres de profondeur, établi devant le front des cibles et sur
-toute leur longueur, sert d'abri aux marqueurs, et permet aux membres du
-comité de surveillance de circuler librement et sans danger d'une cible
-à l'autre. Et n'allez pas croire que de ce mouvement immense puisse
-naître quelque confusion, ou bien qu'il y ait quelque danger pour la vie
-des marqueurs. Chaque cible est pourvue d'une sonnette communiquant avec
-la stalle correspondante; le tireur, avant de faire feu, donne un coup
-de sonnette pour avertir le marqueur, qui, grâce à cette précaution, a
-le temps de se mettre à l'abri. En outre, comme les balles pourraient,
-par la plus légère déviation, atteindre les cibles voisines et leurs
-marqueurs, on a paré à tout inconvénient ou danger, en pratiquant à
-distance, entre le front des stalles et celui des cibles, deux cloisons
-en planches, percées d'autant de petites ouvertures qu'il y a de cibles;
-et cela en regard de ces dernières et de leurs stalles respectives.
-
-De temps en temps vous entendez de bruyants bravos; ils annoncent qu'un
-habile carabinier a touché le but; ses camarades s'emparent de lui,
-l'élèvent sur leurs épaules et le promènent en triomphe; chaque bon coup
-vaut au tireur une carte qu'il s'empresse d'attacher à son chapeau et
-qui ne quitte plus sa coiffure pendant toute la durée du tir; le tir est
-à peine ouvert, et vous voyez déjà circuler un grand nombre de
-confédérés portant les marques multipliées de leurs victoires.
-
-Il y a deux espèces de cible. Les cibles _ordinaires_ (72 à Bâle) et les
-cibles fédérales, appelées _bonnes cibles_ (7), auxquelles sont affectés
-les prix d'honneur. Au milieu d'un rond noir assez grand est tracé un
-autre rond de la circonférence d'une pièce de 5 francs. Loger une balle
-dans ce petit espace, c'est faire un carton. Tout citoyen suisse âgé de
-seize ans peut se faire recevoir membre de la société fédérale, et avoir
-ainsi le droit de tirer soit sur les cibles ordinaires, soit sur les
-bonnes cibles. Sur les cibles ordinaires, chaque carabinier peut tirer
-autant de coups qu'il veut moyennant une mise de 2 batz ou 30 centimes.
-La charge est en outre à ses frais. Un certain nombre de cartons donne
-droit à un prix. Mais les règlements sont faits de telle sorte qu'il
-n'est pas tenu compte des coups manqués. Ainsi le tireur qui sur vingt
-coups tirés a fait vingt cartons en une heure, obtient une récompense
-égale à celui qui, pour arriver à un pareil résultat, a tiré cinq cents
-coups en huit jours. Sur les cibles ordinaires, la persévérance a donc
-plus de chances que l'adresse, et le tireur malhabile qui a assez
-d'argent pour tirer continuellement pendant toute la durée du tir est
-certain de pouvoir lutter avantageusement avec le meilleur carabinier,
-moins favorisé que lui par la fortune.
-
-Aussi qu'est-il arrivé? un original de la Grande-Bretagne, nommé lord
-Vernon, conçut, il y a quelques années, le désir de remporter le premier
-prix d'honneur à un tir fédéral. Pour satisfaire ce caprice, aucun
-sacrifice ne lui a coûté, il a renoncé à sa patrie et s'est, dit-on,
-fait naturaliser Genevois. Toute l'année il s'exerce à tirer la
-carabine. A Bâle, il avait dix chargeurs habiles qui ne se reposaient
-pas un seul instant. Il tirait du matin au soir sans trêve ni repos. A
-défaut du prix d'honneur, qui dépend plus du hasard que de l'adresse des
-tireurs, il ambitionnait la gloire de faire le plus grand nombre de
-cartons. Nul citoyen suisse ne possédait une fortune suffisante pour
-soutenir une lutte si coûteuse. Le rival le plus habile de ce _fou_
-d'orgueil était un Apenzellois nommé Bænzinger. Ses compatriotes ont
-aussitôt ouvert une souscription qui pût lui permettre de tirer autant
-de coups qu'il voudrait. Lord Vernon a été vaincu. Il n'a fait que 299
-cartons; Bænzinger en comptait 320.
-
-Le prix d'honneur, vous ai-je dit, dépend plus du hasard que de
-l'adresse des tireurs. Cela n'est malheureusement que trop vrai. Il se
-donne en effet au carabinier qui a logé sa balle le plus près possible
-du centre de la première des bonnes cibles, appelée la cible de la
-_patrie_. Or, chaque concurrent ne peut tirer à chacune des bonnes
-cibles qu'un seul coup. Ce n'est donc pas le plus adroit, mais le plus
-heureux qui l'emporte. Ces inconvénients que je vous signale, les
-Suisses les reconnaissent aussi bien que les étrangers. Leurs journaux
-eux-mêmes les ont signalés, et M. l'ingénieur Wild a renouvelé, dans la
-séance générale, une proposition qu'il avait déjà faite à Coire, et qui
-a pour but d'apporter un remède au mal. «M. le colonel Hübnerwade, de
-Lenzbourg, écrivait tout récemment le _Courrier suisse_, a obtenu, par
-exemple, le premier prix pour un heureux coup; il est le roi officiel du
-tir, mais au fond personne ne le regarde comme tel. Dans sa réponse aux
-paroles qui lui ont été adressées, le colonel a franchement confessé
-qu'il n'était pas un adroit tireur; mais que le prix n'était pas tombé
-en de mauvaises mains, et que depuis la révolution française, il avait
-loyalement servi sa patrie en toute circonstance. Chacun a reconnu dans
-son langage un homme digne et brave, qui saura apprécier et conserver le
-précieux don de la ville de Bâle. Mais on se demandait en même temps: Où
-est Bænzinger, Bænzinger, le roi véritable des tireurs suisses, qui
-pourrait décorer son chapeau de plus de 330 cartons, et qui, pour prix
-de cette adresse, recevra quelques caisses de cigares!»
-
-Pendant huit jours, depuis le matin jusqu'au soir, le stand ne désemplit
-pas, si ce n'est à l'heure du dîner. Les mêmes scènes s'y renouvellent
-sans cesse. On a calculé qu'il s'y est tiré un coup de carabine par
-seconde, c'est-à-dire, à dix heures par jour, environ 232,000 coups.
-Aussi, malgré ses énormes dépenses pour les préparatifs de la fête, le
-comité a-t-il fait une assez bonne spéculation, ces 232,000 coups à 30
-centimes représentant un capital de 73,600 francs, sans compter les
-coups des bonnes cibles, qui étaient payés 3 fr.
-
-Sortons donc du stand, où nous avons tout vu, et promenons-nous dans
-l'enceinte, entre le stand et la grande cantine. Ici encore, je
-laisserai mes dessins parler pour moi. Ils vous représenteront mieux que
-les phrases les plus détaillées le spectacle varié et pittoresque qui
-attirait à chaque instant du jour l'attention des simples curieux.
-Devant le stand, ses compatriotes et ses amis portent en triomphe un
-heureux vainqueur; devant la cantine, la comité de réception fait
-l'accueil d'usage à une société cantonale. Attirée par une salve de
-trois coups de canons, la foule est accourue pour être témoin de cette
-cérémonie. Le comité présente aux nouveaux venus le vin d'honneur, et,
-après les libations voulues, ils remettent au comité leur drapeau, qui
-est immédiatement arboré sur le Fahnenberg.
-
-Cependant midi sonne, et un coup de canon annonce l'heure du dîner. La
-fusillade cesse aussitôt. Carabiniers et curieux se rendent à la
-cantine, et vont prendre place aux cent cinquante tables dont je vous ai
-déjà parlé. Instruit par l'expérience du premier jour, je ne commis plus
-la faute de croire, pour mon propre compte, aux promesses du maître
-d'hôtel; mais chaque matin, après avoir fait à Bâle un excellent
-déjeuner, je venais à la cantine du tir jouir du coup d'oeil unique que
-présentait cette immense salle, admirer l'ordre qui y régnait, écouter
-les concerts d'harmonie qu'exécutaient deux orchestres militaires placés
-aux deux extrémités, mais surtout me mêler à la foule toujours entassée
-au pied de la tribune pour entendre les discours des orateurs.
-
-La tribune était toujours occupée. Pour y monter, il fallait seulement
-en avoir obtenu l'autorisation du président du comité central. Les
-étrangers eux-mêmes pouvaient s'y faire entendre. La plupart des
-orateurs étaient fort applaudis. Une fois en possession de la parole,
-ils ne la rendaient que lorsqu'ils avaient dit tout ce qu'ils avaient à
-dire. Ils exprimaient nettement les pensées les plus hardies. Aussi les
-discours de la tribune du tir ont-ils déjà plus de retentissement que
-ceux de la diète, et M. Zschokke, de Liestall, a t-il pu s'écrier sans
-être interrompu, en présence de plus de quatre mille personnes;
-
-«Confédérés! n'attendez pas de moi de longues phrases, car je suis de la
-campagne, où on se contente d'agir vite. Jusqu'ici on a porté un vivat
-aux vivants; ils n'en ont pas besoin, car ils vivent. J'en veux porter
-un aux morts, non aux héros morts dans les champs de bataille, car ils
-vivent depuis longtemps dans notre mémoire; mais à une personne morte,
-qui aurait besoin de vivre et de se réveiller du tombeau, qui a péché
-contre le peuple suisse et paraît maintenant encore çà et là comme un
-revenant maudit pour de longues années peut-être. Elle est morte dans le
-soi-disant vorort de Lucerne; ce n'est pas à celle-là que s'adresse mon
-vivat, mais à celle qui doit se réveiller ici dans le vrai vorort
-fédéral, sur la place du tir fédéral. Vive la nouvelle diète!»
-
-Citons aussi, dans un autre ordre d'idées, les fragments suivants du
-discours du curé catholique de Zurich, M. Koelin:
-
-«Voyez sur le drapeau fédéral, dit-il, cette croix, symbole de
-civilisation, de vérité, de lumière, et en même temps symbole de
-fidélité. Mais on abuse de cette croix, l'égoïsme et la trahison envers
-la patrie s'en couvrent comme d'une feuille de figuier. On veut les
-ténèbres et l'on se sert du nom de celui qui a dit: «Je suis la lumière
-du monde.» On veut l'esclavage et l'on se sert du nom de celui qui nous
-apporta la liberté. On veut la discorde, une Suisse catholique et une
-Suisse protestante, et l'on invoque celui qui a proclamé la loi de la
-charité!
-
-«Nous voulons une religion, dit l'orateur en finissant, mais elle doit
-être une source de consolation et de courage, comme elle le fut pour nos
-pères, et non un moyen d'opprimer le peuple. Nous voulons des autels,
-non pour y placer un siège politique, mais pour y prêter le saint
-serment de la liberté. Tendons-nous la main près de la tombe des héros;
-à cet esprit fraternel un _vivat!_»
-
-Mais l'incident le plus grave de toute la fête a été celui auquel a
-donné lieu l'arrivée inattendue de la députation valaisane.
-
-On avait pensé qu'après la lutte qui venait d'ensanglanter le canton du
-Valais, vainqueurs et vaincus seraient peu disposés à prendre part à des
-réjouissances publiques. On s'était pourtant trompé, et le vendredi
-matin on vit arriver, drapeau en tête, une députation de quatre
-Haut-Valaisans, qui vinrent se glorifier de leur triste victoire comme
-d'un triomphe au profit du vrai libéralisme, et bientôt le drapeau
-valaisan figura au haut du Fahnenberg.
-
-Cette nouvelle répandit une vive agitation parmi les carabiniers. Au
-banquet du même jour, M. le conseiller d'État Curti, de Saint-Gall, se
-rendant l'interprète du sentiment général, vint protester avec une
-chaleureuse éloquence contre l'odieux abus que les vainqueurs avaient
-fait de leur victoire dans le canton du Valais, contre l'établissement
-de ces tribunaux exceptionnels, de ces commissions extraordinaires que
-les vainqueurs avaient institués pour juger et condamner les vaincus; et
-lorsqu'il se prit à signaler l'impuissance de ce _misérable lien
-fédéral_ qui ne sait rien faire ni empêcher en Suisse, un tonnerre
-d'applaudissements interrompit l'orateur. Ce fut en vain que le
-président du comité de Bâle voulut lui enjoindre de descendre de la
-tribune; sollicité de toutes parts de continuer, M. Curti n'acheva pas
-moins son discours au milieu des plus vives acclamations D'autres
-protestations vinrent se joindre à celles de la tribune. Dans
-l'après-midi, les députations d'Argovie et de Bâle-Campagne demandèrent
-hautement le retrait du drapeau valaisan, menaçant de se retirer
-sur-le-champ de la fête dans le cas où l'on ne voudrait pas donner
-satisfaction à l'opinion publique, et l'on ne sait trop comment se
-serait terminé ce conflit, si le lendemain matin les Haut-Valaisans
-n'avaient jugé prudent de se soustraire au cri unanime de réprobation
-élevé contre eux; ils ne tardèrent pas à sortir de Bâle, accompagnés
-d'une espèce de cortège de sûreté, et emportant leur drapeau, qui,
-pendant la soirée, avait été percé d'une balle.
-
-Un temps magnifique avait favorisé la célébration de l'anniversaire de
-la bataille de Saint-Jacques et l'ouverture du tir; mais, à partir du
-mardi matin, une pluie abondante ne cessa pas de tomber pendant quatre
-jours. Elle avait fini par convertir la place du tir en un grand lac, et
-les communications entre la galerie du tir et la cantine ayant été un
-instant complètement coupées par les eaux, on prévoyait déjà le moment
-où il faudrait organiser un service de bateaux pour empêcher les
-malheureux et infatigables carabiniers de mourir de faim et de soif. On
-parvint cependant à faire écouler en partie les eaux, et, au moyen de
-planches jetées en tous sens sur cette terre boueuse, on rétablit tant
-bien que mal une circulation non exemple de périls; je vous citerai,
-entres autres, une dame qui, s'étant imprudemment engagée à traversées
-immenses flaques d'eau, finit par s'embourber si profondément, que
-quelques galants confédérés, accourus à son secours, eurent peine à la
-retirer de la vase dans laquelle elle enfonçait déjà jusqu'aux genoux;
-il fallut la porter à bras, et en la voyant revenir, assise sur les
-épaules de ses courageux libérateurs, le poste de la milice, trompé par
-les apparences, fut sur le point de lui rendre les honneurs militaires
-dus aux vainqueurs du tir.
-
-Pendant ce temps, le dîner de la grande cantine présentait un spectacle
-non moins divertissant. La pluie tombant à grands flots s'était frayé un
-passage à travers les ais mal joints de la toiture en planches; l'eau
-ruisselait de tous côtés sur les infortunés convives, et ceux-ci, pour
-se soustraire, eux et leur dîner, à cette irruption diluviale, n'eurent
-plus d'autre parti à prendre que de se mettre à couvert sous leurs
-parapluies. Ce banquet, abrité sous une toiture multicolore, n'a pas été
-un des épisodes les moins curieux de la fête. Cette bigarrure même ne
-laissait pas de lui prêter un aspect tout à fait fédéral. Mais cet
-accident ne fut rien moins que réjouissant pour l'entrepreneur des
-banquets, dont la vaste salle à manger, où le dimanche 21,000 bouteilles
-de vin avaient été consommées en quelques heures, fut bientôt presque
-entièrement déserte.
-
-Le tir a été clos le dimanche 7 juillet à sept heures du soir, selon le
-programme, et la distribution des premiers prix s'est faite le lendemain
-à dix heures du matin.--Ce jour-là, le président du comité central a
-remis leurs drapeaux aux sociétés encore présentes; puis, après avoir
-prononcé un discours d'adieu, il a offert le vin d'honneur aux partants.
-Ces cérémonies terminées, le cortège s'est mis en marche pour
-accompagner le drapeau fédéral.
-
-Les prix sont de deux espèces: ceux offerts par les cantons et les
-villes et ceux provenant des particuliers. Ils ont représenté en
-totalité une valeur de 130,000 fr. de Suisse, soit environ 190,000 fr.
-de France, et se composent d'argent comptant et de dons en nature, tels
-que argenterie, médailles d'or et d'argent, fusils et carabines
-d'honneur, tableaux et autres objets d'art; montres, pendules, vases,
-cigares, tabac, pipes, tabatières, vins en fût et en bouteilles,
-soieries, toilerie, livres, objets de coutellerie, lampes, etc.;
-quelques dons se font remarquer par un caractère tout local: je citerai
-entres autres des fromages en grande quantité, un chariot du meilleur
-foin de Lucerne avec la voiture et la vache attelée, une génisse avec un
-collier en argent, des chamois, etc.
-
-Plusieurs dons ont une valeur considérable: le conseil de ville
-(stadtrath) de Bâle a donné un plateau d'argent et 80 louis d'or;--le
-gouvernement du canton de Bâle, huit médailles d'or, de la vaisselle en
-argent, des ouvrages littéraires de prix et une somme de 3,200 fr. de
-Suisse, ce qui fait 4,800 fr., le franc de Suisse valant 1 fr. 50 c. de
-monnaie française;--la société de carabiniers de Bâle, une carabine
-garnie d'argent et une somme de 1,600 fr.;--le gouvernement de
-Bâle-Campagne, un tableau de Vogel représentant la bataille de
-Saint-Jacques, d'une valeur de 1,400 fr.; --des Suisses habitant
-l'Alsace, 200 tableaux de la bataille de Saint-Jacques, imprimés sur des
-foulards, d'une valeur de 1,400 fr.;--la société de carabiniers du
-canton de Berne, un fromage superfin de l'Emmenthal, du prix de 300 fr.,
-un service de table damassé, pour 18 personnes, du prix de 300 fr., et
-un autre pour 24 personnes, du même prix; une magnifique pendule valant
-300 fr.
-
-Le corps des officiers de Bâle-Ville a donné une coupe d'argent et une
-somme de 840 fr.;--les Suisses habitant Mexico, une somme de 810 fr. en
-or;-M. Ch. Merian Hoffmann, de Bâle, une somme de 800 fr.;--lord Vernon,
-une carabine ou une somme d'argent de 700 fr.;--la société de
-carabiniers de Genève, deux montres en or, l'une du prix de 430, l'autre
-du prix de 200 fr.;--la société de carabiniers de Soleure et celle
-d'Argovie, chacune 600 fr.;--une société de carabiniers de Zurich, une
-coupe de 600 fr.;--une autre société de carabiniers de la même ville,
-500 fr. en argent; --M. Zelliwegner, de la Havane, 6,000 cigares de la
-Havane: --des Français habitant Bâle, 420 fr. en or;--la société de
-carabiniers de Muttenz, un tonneau de vin de l'année 1834; --M Rodolphe
-Merian, de Bâle, 200 bouteilles de vin de Champagne;--les dames de Bâle,
-un tapis de pied brodé, d'une valeur de. 400 fr., etc., etc.
-
-Les prix principaux ont été ainsi distribués:
-
-Le premier prix à la cible fédérale (le plateau d'argent et 60 louis
-d'or), M. le colonel Hübnerwade, de Lenzbourg (Argovie); le deuxième
-prix (la carabine), M. Jacques Sïebenmann, d'Arau; le troisième (le
-tableau de Vogel donné par Bâle-Campagne), M. Studer, de Wipkingen; le
-quatrième (1,000 fr.), M. Buhler, de Zweisimmen; le cinquième (le vase
-offert par les Suisses résidant à Saint-Pétersbourg), M. Walser, de Grub
-(Appenzell); le sixième (la coupe donnée par le corps d'officiers
-bâlois), M. Holdennegger, du canton d'Appenzell.
-
-Le premier prix à la cible Soleure (le vase provenant de l'abbaye des
-bouchers à Bâle), M. J. U. Aeby, de Seeberg (Berne); le deuxième prix
-(une médaille d'or, des espèces et autres objets, le tout valant 350 L.
-S.), M. J. Greben, de Bâle; le troisième prix (une coupe de cristal et
-un tonneau de vin, valeur 300 L. S.), M. J.-U. Zeliwegner de Teufen
-(Appenzell).
-
-Le plateau d'argent donné pour premier prix est d'un travail exquis; il
-sort des ateliers de M. Hartmann à Bâle. Il est estimé 80 louis d'or.
-Les quatre reliefs dont il est orné sont très-beaux. Ils représentent
-Tell, d'Erlach, Nicolas de Flue et Winkelried, avec ces devises: _Mir
-wid Gott helfen!_ 1307. _Hie Banzer, hie Erlach!_ 1339.--_Eidgenossen
-liebet Euch!_ 1481--_Ich will Euch eine Gosse machen!_ 1386.
-
-Mais, je le répète, le véritable roi du tir fédérai de Bâle a été
-l'Appenzellois Bænzinger, qui avait fait 330 cartons.
-
-A sept heures du soir, après la clôture du tir, tandis que les canons
-grondaient, une troupe de tireurs, précédés d'une musique éclatante,
-s'approcha de la cantine; ils portaient sur leurs épaules _Bænzinger_.
-Mille _vivat_ l'accueillirent comme le roi du tir de 1844. On le porta
-ainsi en triomphe de café en café, toujours accompagné par les
-acclamations de la multitude. Jamais vainqueur aux jeux olympiques ne
-fut accueilli avec plus d'enthousiasme par ses concitoyens, jaloux de
-l'honneur national.
-
-Un compatriote de Bænzinger, Koller, homme riche et très-considéré dans
-son canton, s'est rendu coupable d'un acte inouï dans les annales des
-tirs fédéraux. Un jour que lord Vernon l'emportait sur son rival, il a
-consenti à ce qu'un marqueur lui attribuât des cartons qu'il n'avait pas
-faits. La fraude fut découverte et Koller cité devant un jury composé de
-douze carabiniers. Il ne nia point le fait qui lui était imputé, et
-déclara qu'ayant manqué à l'honneur, il était résolu de s'expatrier. Cet
-incident a produit une vive et profonde sensation. Le jury a prononcé un
-arrêt en vertu duquel les tirs fédéraux seront désormais interdits à
-l'infortuné qui n'a pas craint de se déshonorer pour défendre contre un
-étranger l'honneur de son pays.
-
-Tout est fini maintenant. Bâle a repris sa tristesse accoutumée; on
-démolit les constructions provisoires de la Schutzenmatte, et les
-carabiniers fédéraux regagnent leurs cantons respectifs en se racontant
-leurs exploits passés et en rêvant aux triomphes qu'ils espèrent
-remporter dans deux ans au tir fédéral de Zurich.
-
-
-
-Maroc.
-
-GARDE IMPÉRIALE.--ABID-SIDI-EL-BOKHARI.--SOLDE.--ARMEMENT
-OPÉRATIONS MILITAIRES DU MARÉCHAL BUGEAUD--QUESTION DE
-LA DÉLIMITATION DES FRONTIÈRES.--TANGER.
-
-Les troupes composant le corps des 36,000 hommes de la garde impériale
-marocaine (V. l'_Illustration_, t. III, p. 342.) ont reçu le nom de
-_abid-sidi-el-Bokhari_ (serviteurs du seigneur Bokhari). Ce titre leur
-vient d'un marabout très vénéré, auteur d'un traité intitulé _shahi_ (le
-sincère), recueil de traditions (_hadis_) du prophète. Ils ont adopté
-pour patron Bokhari, et ils portent son livre dans toutes leurs
-expéditions.
-
-Depuis la dispersion des Oudayas, le noyau de l'armée de l'empereur
-Abd-el-Rahman se forme aujourd'hui des contingents des tribus suivantes,
-appelées pour cette raison _tribus de la garde impériale;_ tribus de
-Tanger et du Rif; des Cheragah, occupant les montagnes que côtoie le
-Sbou; d'Oulad-Djama; de Rahamnat; de Demnjat.
-
-Les abid-sidi-el-Bokhari qui ne font pas partie des expéditions
-militaires sont employés dans leurs cantons ou tribus à la garde et à la
-police du pays, sous la conduite de leurs alcaïdes ou officiers.
-
-Il y a des alcaïdes de dix, de vingt-cinq, de cent hommes. Leurs grades,
-quoiqu'à la disposition des pachas, passent ordinairement de père en
-fils. Les quatre pelotons, de vingt-cinq hommes chacun, se distinguent
-par quatre étendards de couleurs différentes, c'est-à-dire vert, jaune,
-rouge et bleu. Une réunion de cinq centaines est commandée par un
-alcaïde de cinq cents hommes. L'emploi de ce dernier officier, ainsi que
-celui des pachas, des généraux, des gouverneurs, n'est ordinairement que
-temporaire. L'empereur les place, les renvoie, les récompense, les
-dépouille, sans autre loi que sa volonté. Tous peuvent être rejetés dans
-les derniers rangs de la société, puis employés de nouveau, et
-quelquefois dans des fonctions civiles étrangères à leur premier état.
-Les alcaïdes de dix, vingt-cinq, cent hommes, n'ont absolument que le
-traitement de simples soldats. Les alcaïdes de cinq cents hommes, les
-généraux, les pachas, les agents supérieurs civils, n'ont que le fruit
-de leurs avanies et des déprédations que leur position comporte.
-L'empereur connaît ces exactions et les favorise pour dépouiller ces
-fonctionnaires à leur tour, quand il les voit enrichis.
-
-La solde, tant de l'alcaïde que du soldat, est absolument arbitraire, et
-le souverain la proportionne au service qu'il a reçu ou qu'il attend de
-ses troupes. M. le capitaine Burel l'évaluait, en 1840 à la somme
-annuelle de 65 francs pour un cavalier marié, et de 45 francs pour un
-célibataire; à celle de 50 francs pour le fantassin de la première
-catégorie, et de 40 francs pour le fantassin de la seconde; enfin,
-chaque jeune garçon et chaque veuve de soldat touche environ 32 francs
-en trois paiements, qui se font aux trois Pâques et en public.
-
-Chaque famille de soldat jouit d'un terrain franc d'impositions et
-suffisant pour son entretien. Si la guerre ou la disette prive ces
-familles de leurs récoltes, l'empereur les aide en leur donnant
-gratuitement des vêtements et des grains. Au moyen de cette solde, de
-ces terres, de ces secours et de quelques bénéfices, licites ou non,
-attachés au métier de soldat de l'empereur, chacun est obligé de se
-fournir de cheval, d'armes, de poudre, de vivres, de transports, et
-d'être toujours prêt à marcher.
-
-Outre la solde et les secours dont nous venons de parler, chaque Bokhari
-qui fait une campagne touche ordinairement 20 francs au départ et 20
-francs au retour.
-
-L'empereur appelle ses troupes dans les proportions d'infanterie et de
-cavalerie qui conviennent au pays et à l'ennemi contre lequel il va
-opérer. Tantôt la cavalerie forme les trois quarts de l'armée; tantôt
-elle n'y entre que pour la moitié; mais comme le cavalier est plus
-considéré, le soldat que sa jeunesse ou son indigence force de servir à
-pied n'a pas de repos qu'il n'ait obtenu un cheval, véritable instrument
-pour lui de fortune et de considération.
-
-Les alcaïdes, pas plus que le général, ne se distinguent du simple
-soldat par aucune marque extérieure. Le soldat lui-même ne se distingue
-de l'artisan et du laboureur que par un fusil. L'habillement, qui est
-commun à toute la population, tant à la guerre que dans les douars,
-consiste en un bonnet rouge, en une chemise et un caleçon de toile, une
-veste longue serrée par une ceinture de cuir, des souliers jaunes sans
-bas, et par-dessus tout cela un burnous blanc.
-
-Le harnachement du cheval est à peu près le même que dans l'Orient. La
-selle, dont le dossier et le pommeau sont fort élevés, est recouverte en
-drap rouge, ce qui contraste avantageusement avec les vêtement des
-cavaliers, qui éblouit par sa blancheur. Ceux-ci, au lieu d'éperons,
-adaptent à leurs talons une espèce de clou de 16 centimètres de
-longueur, gros comme le petit doigt et d'un poids effrayant.
-
-Depuis près d'un siècle, les Maures ont quitté la lance, le javelot, la
-fronde. Leurs armes consistent en un fusil d'environ 2 mètres de long,
-léger cependant, et de calibre irrégulier; ils y adaptent depuis
-quelques années une longue baïonnette; ils ne savent d'ailleurs le
-porter qu'à la main ou en travers de la selle, ce qui les embarrasse
-dans les marches. Les abid-sidi-el-Bokhari, ou soldats de
-l'empereur, ont de plus un sabre demi-courbé, dont ils se servent dans
-la mêlée, et un poignard droit. Plusieurs tribus de Berbères ont, au
-lieu de sabre, un bâton à tête, qu'ils lui prêtèrent. On voit peu de
-pistolets, si ce n'est à la ceinture de quelques alcaïdes.
-
-Toutes les troupes, infanterie et cavalerie, portent leur poudre dans
-des cornes de boeuf, et leurs balles dans une giberne à ceinturon, ou
-même un petit sac. Les soldats chargent le fusil en prenant la poudre à
-poignée, et mettant la balle séparément, ce qui exige au moins trois ou
-quatre minutes.
-
-L'artillerie de campagne se réduit à quelques pièces de deux à quatre
-livres de balle, portées par des mulets et des chameaux.
-
-Les Marocains sont braves et bons cavaliers, mais sans discipline, et
-complètement ignorants des plus simples manoeuvres. Pour les combattre
-avec avantage, il ne faut donc que du sang-froid à des corps déjà
-accoutumés à guerroyer contre les Arabes; il faut surtout de la
-cavalerie, pour obtenir des résultats décisifs.
-
-Les corps marocains se forment ordinairement en croissant, dont la
-principale force est au centre avec l'artillerie. Toute la stratégie
-consiste à envelopper l'ennemi, en s'approchant de lui à cinq cents pas
-à peu près, se déployant soudain et présentant le plus grand front
-possible. Les cavaliers s'élancent aussitôt à bride abattue, en ajustant
-le fusil, qu'ils manoeuvrent aussi facilement que nos soldats manient
-une lance; arrivés à demi-portée, ils tirent un coup nécessairement
-incertain, en appuyant un doigt de la main gauche sur la détente, et
-sans abandonner les rênes; la main droite tient le fusil. Le coup tiré,
-ils arrêtent le cheval par un fort mouvement de bride, et, tournant le
-dos, ils battent en retraite avec la même vitesse pour recharger. Les
-chevaux sont tellement habitués à cet exercice, qu'ils font demi tour
-d'eux-mêmes dès qu'ils entendent partir le coup. Si l'ennemi recule, ils
-continuent le feu en regagnant du terrain. Ils ne font usage de leur
-sabre qu'à la dernière extrémité, et, pour s'en servir, ils sont obligés
-de placer leur long fusil devant eux sur l'arçon de leur selle, de sorte
-que chaque homme occupe un front de plus de deux, et reste isolé sans
-appui sur ses côtés.
-
-Les équipages ne sont portés qu'à dos de mulets ou de chameaux; car il
-n'y a au Maroc, que des sentiers à travers les campagnes, et des
-voitures y seraient complètement inutiles. Des tentes, des plats de bois
-et de terre, quelques marmites de cuivre, et pour chaque homme cinquante
-livres de farine pressée dans un sac de peau, un peu de viande cuite et
-salée, des dattes, des figues, voilà les provisions et les équipages du
-soldat; l'herbe des champs et le chaume, avec un peu d'orge, quand on en
-trouve à acheter ou à piller, voilà pour les bêtes de somme et les
-chevaux, qui d'ailleurs sont accoutumées à se passer d'orge et à faire
-dix lieues sans manger ni boire.
-
-Avant d'entrer en campagne, chacun moud son blé avec des meules à bras;
-il y a bien quelques moulins à chevaux dans les villes, et de» moulins à
-eau seulement à Tétuan, à Méquinez et à Fez, ce qui met tout corps
-d'invasion dans la nécessité d'apporter des farines et du biscuit.
-
-Quand l'armée marocaine parcourt les provinces soumises, elle trouve
-partout la _mouana_, c'est-à-dire l'hospitalité du prophète pendant
-trois jours, en sorte que son passage est assez onéreux aux habitants;
-mais après trois jours de résidence sur le même lieu, elle est obligée
-de payer tout ce qu'elle consommé. Quand elle marche dans les provinces
-ennemies ou révoltées, elle pille sans façon tout ce qu'elle peut.
-
-La plupart des blessures graves deviennent mortelles, faute de
-chirurgiens pour les soigner; si elles sont légères, les soldats qui en
-sont atteints gagnent le douar le plus voisin, où les scarifications
-d'un astrologue superstitieux et surtout le repos, les ont bientôt
-guéri? Quand l'empereur Muley-Sliman commandait l'armée, il conduisait
-ordinairement avec lui un pauvre chirurgien portugais, à qui il donnait
-3 francs par jour, et qui composait lui-même les drogues qu'il
-administrait aux alcaïdes et aux soldats riches.
-
-On voit, par les détails qui précèdent, quels avantages notre
-organisation militaire donnerait aux corps d'armée chargés d'envahir le
-Maroc, si la guerre prenait un caractère plus sérieux et plus général.
-
-«Le bruit de l'arrivée à l'armée du fils aîné de l'empereur avec une
-force considérable s'accrédite de plus en plus. Les uns disent que c'est
-pour faire la paix, d'autres que c'est pour pousser la guerre avec plus
-de vigueur. Quoi qu'il en soit, la prudence exige que je me mette en
-mesure de faire face aux forces qui peuvent se présenter. En conséquence
-j'appelle à moi M. le général de Lamoricière.» Telles sont les paroles
-par lesquelles M le général Bugeaud termine un long rapport adressé par
-lui au ministre de la guerre, le 15 juillet, du camp de
-l'Oued-Bou-Eurda, au sud de Lalla-Maghrania, sur la frontière du
-Maroc.--Par une dépêche télégraphique, datée du lendemain 16, du bivouac
-de Sidi-Zaèr, M. le maréchal a résumé en quelque sorte lui-même son
-rapport de la veille, en annonçant que, provoqué par une nouvelle
-attaque des Marocains, il les a culbutés et poursuivis jusqu'à trois
-journées d'Ougda.
-
-Ainsi, en fait, la guerre continue avec le Maroc, malgré les prétendues
-assurances de réparations promises à notre consul général à Tanger; et
-les dispositions personnelles de l'empereur sont encore tellement
-incertaines et douteuses, que M. le maréchal Bugeaud déclare ne pas
-savoir si le fils aîné de Muley Abd-el-Rahman vient avec des intentions
-pacifiques ou hostiles rejoindre l'armée à la tête de troupes
-nombreuses.
-
-La preuve des hésitations de l'empereur semble résulter des deux faits
-suivants: le 8 juillet, un de ses ministres, Si-el-Bias, récemment
-rentré en faveur, après une disgrâce pendant laquelle il avait été
-promené dans les rues de Maroc, monté sur un âne, la tête tournée vers
-la queue de l'animal (ce qui est chez les musulmans le _nec plus ultra_
-de la dégradation civique), se plaignait, dans une lettre officielle
-adressée au consul général de France à Tanger, M. de Nion, de ce que les
-généraux français avaient franchi la frontière, approuvant la conduite
-des chefs marocains, et demandant que nos généraux fussent blâmés. Mais
-le lendemain 9 juillet, une seconde lettre, signée par un autre
-ministre, disait au consul que le sultan ayant appris, au contraire, que
-ses généraux avaient attaqué le camp français, et étaient ainsi entrés
-sur le territoire algérien, s'était arraché la barbe en jurant qu'il les
-punirait sévèrement. Le ministre implorait humblement l'intercession du
-consul pour que les bonnes relations avec la France ne fussent pas
-rompues. La reprise et la continuation des hostilités nous ont appris
-quel cas il est possible de faire de ces déclarations.
-
-Du 7 au 15 juillet, la colonne française a parcouru le territoire aux
-environs d'Ougda: remontant l'Isly pendant vingt kilomètres, elle a
-campé, le 9, sur le lieu où Abd-el-Kader s'était tenu depuis près de
-deux mois. Le but de cette pointe était de déranger ses projets, de
-forcer sa deïra (son entourage, sa smalah) à interner dans le Maroc, de
-favoriser la rentrée sur le territoire algérien des tribus émigrantes,
-et enfin de consommer ou détruire les grains semés par Abd-el-Kader et
-sa suite, ainsi que les silos qu'il avait ramassés dans la vallée de
-Kanfouda (porc-épic). A l'approche de nos troupes, en effet, la deïra,
-qui était sur l'Oued Zekra, s'était enfoncée plus avant dans le Maroc,
-et était allée camper à Vioun (Fontaines) Suli-Mellouk, à quarante-huit
-kilomètres d'Ougda, près du camp des Marocains, qui avaient fui
-jusque-là.
-
-Le 11, nos troupes pénétrèrent dans les montagnes, en remontant l'Isly
-et se dirigeant vers le sud. Une grande partie de nos tribus émigrées
-s'étaient retirées par la, et c'était leur faire un tort immense que de
-les forcer à se jeter dans le désert: cette dispersion enlevait à
-Abd-el-Kader, pendant quelque temps, les moyens de réunir des cavaliers
-pour tenter des coups de main sur la ligne sud du Tell. Une partie de
-l'émigration fut rencontrée dans une gorge par les éclaireurs de la
-cavalerie, qui ne purent prendre qu'environ 300 têtes de bétail. Si la
-poursuite eût été continuée sur les traces de cette émigration, elle
-aurait conduit sur la deïra elle même, campée à quelques kilomètres,
-près d'une petite rivière. Malheureusement, l'ignorance des lieux et le
-défaut de relations avec les habitants ont donné et donneront encore
-beaucoup d'incertitude et d'hésitation aux manoeuvres de nos colonnes.
-
-La question des frontières du Maroc, la seule qui ait fourni un prétexte
-à la prise d'arme des Marocains, serait loin d'être résolue dans le sens
-des prétentions de l'empereur, d'après les documents authentiques que
-l'_Algérie_, journal exclusivement consacré à la défense des intérêts
-algériens, vient de rappeler. L'empereur Muley-Mohammed, second
-prédécesseur de l'empereur actuel, ne pouvant se rendre maître des
-tribus guerrières d'Angad et des Beni-Snasen les avait abandonnées à
-l'autorité du bey Mohammed-el-Kebir, qui gouvernait les populations de
-l'ouest de l'Algérie. Celui-ci prit possession du territoire qui lui
-était concédé, en envoyant un kaïd algérien à Ougda. Ce kaïd était
-Sid-AddaBen-Maghni, qui gouverna cette ville pendant quatre ans.
-
-Les successeurs du bey Mohammed-el-Kebir négligèrent de maintenir sous
-leur dépendance cette annexe algérienne. Le successeur de
-Muley-Mohammed; Muley-Sliman, prédécesseur immédiat de l'empereur
-actuel, ressaisit peu à peu son autorité sur ce pays, et l'Algérie
-perdit ainsi Ougda, les Angad et les Beni-Snasen, qui ont, pendant
-quatre ans, fait partie de son territoire. Mais, même dans les
-circonstances les moins favorables, l'ouest de l'Algérie a toujours été
-limité à l'Oued-Moulouiah, et a compris la plaine de Lalla Maghrania, les
-Soulaïa et le kaïdat de Nedroma.
-
-A la question des frontières se lie intimement celle de l'expulsion
-d'Abd-el-Kader. Sa présence, en effet, au milieu des populations
-marocaines sera un danger permanent pour nos possessions dans le nord de
-l'Afrique. La tolérer plus longtemps, en se bornant à obtenir qu'il soit
-interné, ce serait apporter seulement une trêve et non mettre un tenue
-aux embarras de la situation actuelle. Le trône d'Abd-el-Rahman lui-même
-est menacé d'un côté par Abd-el-Kader, de l'autre par les armes de la
-France. C'est à notre gouvernement de faire parler l'une des craintes
-plus haut que l'autre et d'amener l'empereur à se débarrasser d'un seul
-coup de son ennemi et du nôtre. Le dénouement approche sans doute, car
-M. le prince de Joinville, après avoir mouillé dans les eaux
-d'Algésiraz, a franchi le détroit et n'attend plus dans la baie de
-Cadix, où il est entré le 15 juillet, avec toute son escadre, que le
-résultat des négociations pendantes, pour se présenter devant Tanger.
-
-Le premier port du Maroc devant lequel un bâtiment (_le Pluton_) détaché
-de l'escadre de M. le prince de Joinville s'est présenté le 8 juillet,
-est celui de _Tanger_ ou Tandja, le Tingis des Romains. Ce port semble
-appelé à jouer un rôle important dans les événements qui ne tarderont
-pas à s'accomplir. Le _Pluton_ y a conduit M. Touchard, aide de camp du
-prince, chargé de constater la situation actuelle de nos relations
-politiques avec le Maroc; M. Chauchard, lieutenant-colonel du génie, qui
-doit visiter les fortifications de la place, et M. Warnier, membre de la
-commission scientifique de l'Algérie, auquel est confié le soin de
-s'assurer de l'esprit des populations et de leurs dispositions
-guerrières ou pacifiques.
-
-[Illustration: Murs de la ville de Tanger.]
-
-La place de Tanger fut délaissée aux mahométans par le comte Julien, en
-l'an 718. Après deux attaques infructueuses en 1437 et 1463, les
-Portugais l'occupèrent de vive force, en 1471, sous Alphonse V, et la
-conserveront jusqu'en 1662, qu'elle fut donnée à Charles II, roi
-d'Angleterre, comme dot de la princesse Catherine de Portugal.
-Muley-Ismaël l'assiégea en 1680, avec quelque succès, mais sans réussir
-à s'en emparer, et en 1684 les Anglais l'abandonneront, après en avoir
-fait sauter le môle et les fortifications Ces ruines combleront une
-partie de la baie, qu'elles rendent dangereuse par les vents d'est.
-
-Cette baie a de 3 à 4,000 toises d'ouverture sur 14 à 1,500 de largeur;
-elle est défendue, indépendamment de l'artillerie de la ville, par six
-batteries armées de 34 pièces. A l'exception de cette baie et de celle
-d'Al-Kasar-el-Soghaïr, à 12 kilomètres à l'est de Tanger, toute la côte
-nord est inabordable. Mais la côte ouest, depuis le cap Spartel jusqu'à
-El-Araïch, est susceptible de mouillage et de débarquement.
-
-[Illustration: Vue de Tanger, prise du champ des Sacrifices, par M
-Blanchard, d'après une gravure de l'_Espagne_, de M. Taylor, publiée par
-M. Casimir Gide.]
-
-La ville de Tanger, bâtie à l'embouchure occidentale du détroit de
-Gibraltar, est entourée d'une enceinte gothique qui peut avoir 1,000 à
-1,200 toises de développement, et flanquée de petites tours de 4 à 5
-mètres de diamètre, quelques-unes rondes, la plupart carrées, ce qui
-prouve leur antiquité; car généralement les tours rondes sont
-postérieures au neuvième siècle. Un fossé de plus de trois mètres de
-profondeur, aujourd'hui à moitié comblé et cultivé en légumes dans
-quelques parties, règne à peu près dans tout son contour du côté de
-terre. En face du port, et dans le rentrant de la porte de la marine,
-s'élèvent plusieurs batteries, dont deux en étage, armées toutes
-ensemble d'environ 60 pièces de canon et de quelques mortiers, provenant
-de dons faits par les puissances européennes.
-
-[Illustration: Costumes maures, par M Eugène Delacroix.]
-
-Les musulmans du dehors nomment Tanger la ville des infidèles, à cause
-des consuls et du grand nombre de chrétiens qu'elle renferme, comme
-aussi des privilèges que les juifs y possèdent. Les contingents de la
-province, passés dernièrement en revue pour se préparer à la guerre
-sainte, ont tenu la ville bloquée pendant dix jours. Une partie des
-berbères du Rif avaient été d'abord reçus dans l'intérieur; ils y ont
-commis beaucoup d'excès; ils ont forcé les magasins du gouvernement et
-enlevé 300 barils de poudre, que le peuple a répartis entre les
-Moudjehedin (combattants pour la foi) qui sont allés renforcer les
-tribus d'Ougda; ils ont démoli la maison d'une famille chrétienne,
-dévasté les jardins des consulats, et tiré un coup de fusil au consul
-d'Espagne, qu'ils aperçurent à sa fenêtre.
-
-Du champ des Sacrifices, que représente notre dessin, on aperçoit les
-côtes d'Europe, Tarifa presque en face, Trafalgar, le magnifique tableau
-du détroit de Gibraltar, le vieux rocher de Gibraltar même. Sur les
-premiers plans apparaît la ville de Tanger, dont l'enceinte se réunit,
-du côté du nord, aux murs du vieux château ou Kasbah. Ce château, qui
-renferme une mosquée et qui domine la ville et la mer, produit, par sa
-position, un aspect fort pittoresque. Les mâts élevés au-dessus des
-maisons indiquent la résidence des consuls européens.
-
-Ali-Bey estime la population de Tanger à 10 ou 12,000 habitants; M. le
-capitaine Burel, à 5 ou 6,000 seulement; M. Graberg de Hemso à 9,500;
-elle se compose en grande partie de soldats, de petits marchands en
-détail, d'artisans grossiers, d'un très-petit nombre de personnes
-aisées, et de juifs qui portent un costume particulier.
-
-(_La suite à un prochain numéro._)
-
-
-
-Histoire de la Semaine.
-
-Les fêtes anniversaires que le _Courrier de Paris_ vous a décrites,
-notre situation vis-à-vis du Maroc, qu'un autre de nos collaborateurs
-s'est chargé d'exposer, la distribution des récompenses à l'industrie,
-dont nous représentons ici l'aspect dans la salle des Maréchaux, mais
-dont un article spécial vous donnera tout à l'heure le compte rendu,
-voilà les solennités, voilà les événements principaux d'une semaine dont
-l'historien n'a plus guère qu'un arriéré à mettre au courant et les
-événements de l'extérieur à enregistrer.
-
-Si ce bulletin, dont nous avons toujours entendu faire uniquement des
-tablettes, prend quelquefois et inévitablement, de l'enregistrement de
-luttes et de résolutions parlementaires, une sorte d'aspect politique,
-c'est, grâce au ciel et à la prochaine ordonnance de clôture, une
-physionomie qu'il ne sera de longtemps exposé à avoir de nouveau.
-Finissons-en donc avec les Chambres, qui nous ont envahi, depuis sept
-mois, une place que parfois sollicitaient vainement des nouvelles
-intéressantes pour les sciences et pour les arts.
-
-La chambre des pairs seule s'est réunie, et la certitude où elle est
-qu'il ne serait plus possible de rassembler 230 députés pour adopter un
-amendement, si elle en introduisait un dans un des projets qu'elle
-discute, les lui fait voter sans changements. Toutefois, pour la forme,
-on se livre encore des combats, comme si l'issue pouvait être
-incertaine, et dans la loi sur le chemin de Strasbourg notamment, M.
-Teste a cherché à être très-dur pour son successeur au département des
-travaux publics, M. Dumon.
-
-[Illustration: M Cunin-Gridaine, ministre du Commerce et de
-l'Agriculture.]
-
-A la chambre des députés on s'est borné à faire distribuer, avant la
-clôture officielle de la session, les rapports des commissions qui
-avaient terminé leurs travaux et qui voulaient, par le dépôt de leurs
-conclusions, mettre l'assemblée à même d'ouvrir ces discussions dès le
-commencement de la session prochaine.
-
-On n'a point oublié qu'un traité conclu entre la France et la Sardaigne,
-au mois d'août 1843, entre autres conventions, consacre en principe
-entre les deux États la garantie réciproque de la propriété littéraire
-et artistique. Ce traité modifiant les tarifs de douanes, créant de
-nouveaux délits de contrefaçon, ne peut, sur ces deux points, s'exécuter
-qu'avec la sanction législative. Pour obéir à cette nécessité, le
-gouvernement a introduit plusieurs dispositions spéciales dans la loi de
-douanes présentée par lui à la Chambre dans cette session, et demeurée à
-l'état de rapport, et il a proposé un projet de loi pénale sur la
-contrefaçon en France des ouvrages publiés en Sardaigne. M. Vivien, au
-nom de la commission chargée de l'examen de ce projet, a fait distribuer
-un rapport dans lequel il conclut à son adoption. Nous y avons remarqué
-le passage suivant:
-
-«C'est par la voie des négociations que le gouvernement peut faire
-reconnaître les droits des auteurs français. Le moment est favorable
-pour entreprendre ces négociations. Depuis quatre ans, la Hollande a
-accepté et inséré dans un traité passé avec nous la garantie réciproque
-de la propriété littéraire et artistique. L'Angleterre, la Prusse, la
-Saxe, ont promis à l'avance de reconnaître les droits de quiconque
-reconnaîtra les leurs. La confédération germanique, les États italiens
-ont signé des conventions fondées sur le même principe. Compléter le
-traité signé par la Hollande, répondre à l'appel des lois de
-l'Angleterre, de la Prusse et de la Saxe, réclamer l'application du
-principe déjà consacré en Allemagne et en Italie, obtenir partout
-l'interdiction de la contrefaçon des livres français, et, comme
-conséquence nécessaire et obligée, la prohibition de l'introduction des
-contrefaçons étrangères, telle est la marche à suivre. L'autorité de
-l'exemple, celle du bon droit, notre légitime influence employée pour
-une cause juste, auront bientôt entraîné l'opinion des États qui n'ont
-encore pris aucun engagement, et l'Europe entière, sans longs détails et
-sans efforts coûteux, aura, avec ou sans le concours de la Belgique,
-placé les droits de l'écrivain et les privilèges de l'intelligence sous
-la protection d'un principe tutélaire et conservateur: croisade
-pacifique, honorable pour la France, pour le gouvernement de Juillet,
-pour les ministres qui l'entreprendront, digne d'une nation qui a
-toujours compté parmi ses premiers citoyens des hommes de lettres et des
-savants, et qui n'est pas moins fière de l'éclat attaché à leurs noms
-que de ses plus glorieux succès sur les champs de bataille.»
-
-[Illustration: Exposition des produis de l'industrie.--Distribution des
-récompenses dans la salle des Maréchaux, le 29 juillet 1844.]
-
-Nous avons (p. 135 et suiv. de ce même volume), en faisant ressortir la
-nécessité d'une réforme postale, exprimé la crainte que ta proposition
-De M. de Saint-Priest, qui, tout incomplète qu'elle fût, était néanmoins
-un canevas sur lequel on pouvait tracer un plan meilleur, n'aboutit à
-aucun résultat. Nous nous étions peu trompé. Elle n'a abouti qu'au
-rapport de la commission qui, par l'organe de M. Chégaray, en propose le
-rejet, ou du moins, au lieu de l'amender dans le sens des principes
-incontestables qu'elle proclame, s'est bornée à formuler un article pour
-la suppression du décime rural, et à en conserver un de M. de
-Saint-Priest sur la réduction à 2 pour 100, pour tous les envois
-d'argent n'excédant pas 50 francs, du droit aujourd'hui fixé à 5 pour
-100. Après les excellents principes que la commission a proclamés, après
-les opinions de réforme radicale qu'elle a émises, cette conclusion
-rappelle la montagne de la fable. En effet, le rapport combat et détruit
-tous les préjugés qui militent pour le maintien de l'état de choses
-actuel, tous les arguments qu'on met en avant pour le défendre. On
-répète chaque jour, par exemple, ce que M. le ministre des finances n'a
-pas craint de dire à la tribune pour combattre une taxe fixe et défendre
-la taxe progressive actuelle, qu'il est juste qu'une lettre paie en
-raison de ce que coûte son transport. La commission a établi le coût du
-transport, pour l'administration, de chaque lettre suivant la distance
-qu'elle parcourt. L'excédant de ces frais de revient constitue donc un
-impôt acquitté par chaque destinataire; on va voir, par le tableau
-dressé par la commission, quelle est l'égalité et la justice de cet
-impôt:
-
-
- Zone ou Impôt ou différence
- distante Taxe. Coût. de la taxe
- en kil. à la dépense.
- Moins de 40 20 c. 9 3/4 c. 10 1/4 C.
- De 40 à 80 30 10 1/4 19 3/4
- De 80 à 150 40 10 3/4 29 1/4
- De 150 à 220 50 11 1/4 38 3/4
- De 220 à 300 60 11 3/4 48 1/4
- De 300 à 400 70 12 14 57 3/4
- De 400 à 500 80 12 3/4 67 1/4
- De 500 à 650 90 13 1/4 76 3/4
- De 650 à 750 1 fr. 13 3/4 86 1/4
- De 750 à 900 1 10 14 1/4 95 3/4
- Plus de 900 1 20 14 3/4 1 fr. 5 1/4
-
-Ainsi, la lettre qui coûte à l'administration 9 centimes 3/4 ne paie en
-sus du remboursement de ces frais que 10 centimes 1/4, tandis que celle
-qui ne lui coûte que 14 centimes 3/4 est condamnée à lui payer 1 franc 5
-cent. 1/4. C'est une inégalité, une injustice insoutenables. On ne
-s'explique pas que la commission se soit bornée à les signaler.
-Espérons, toutefois, que ce qu'elle n'a pas osé faire, la Chambre saura
-l'exiger après avoir lu les considérations qui résument le travail de
-ses commissaires.
-
-La commission chargée de l'examen de la proposition de M. Chapuys de
-Montlaville, relative à la suppression du droit du timbre sur les
-journaux et écrits périodiques, n'a pas racheté, elle, par la netteté et
-la hardiesse de ses considérants, ce qu'il y a de timide et d'embrouillé
-dans le dispositif de son rapport. M. Achille Fould, qui a été chargé de
-ce travail, dit à la page 19: «Les journaux dont la situation financière
-est prospère ne verraient pas une modification notable dans les
-conditions de la presse sans une certaine inquiétude.» Nous ne savons si
-c'est cette crainte de troubler la quiétude de quelques-uns qui a
-détourné la commission de rendre la publicité plus abordable à tous.
-Quel qu'ait été son motif déterminant, toujours est-il qu'elle a conclu
-au rejet de la proposition, et qu'à la suppression du timbre pour tous
-elle a eu la singulière idée de substituer un emprunt aux lois de
-septembre, consistant à varier le droit du timbre, comme le taux du
-cautionnement, selon l'importance des localités; de telle façon que la
-vérité coûtera plus cher à dire à Nantes qu'à Tours, à Lyon qu'à Mâcon,
-et que dans les arrondissements où se trouve une ville de 50,000 âmes,
-comme aussi dans les départements de la Seine, de Seine-et-Marne et de
-Seine-et-Oise, on paiera 4 centimes de timbre, quelle que soi l'exiguïté
-du format, tandis que plus d'un journal n'en paie que 3 aujourd'hui.
-C'est donc la substitution d'un aggravement de position pour un certain
-nombre de journaux au moyen nouveau d'expansion que l'auteur de la
-proposition avait voulu donner à la presse. Nous ne craignons pas de
-dire que cette contre-proposition n'a pus la moindre chance d'être
-adoptée.
-
-On a encore distribué à la Chambre le rapport de M. Vitet sur le projet
-de loi relatif à la translation des affaires étrangères à l'hôtel de la
-Reynière, situé au coin de la rue des Champs-Élysées. La commission, à
-l'unanimité, propose d'affecter à ce but les terrains dépendants du
-domaine de l'État, situés entre la rue de l'Université, la rue
-d'Austerlitz et le quai d'Orçay, c'est-à-dire l'ensemble de bâtiments et
-de jardins annexes au palais de la chambre des députés, en vertu de la
-loi du 30 juin 1843. Elle, propose, en conséquence, de réduire le crédit
-demandé à 3 millions 900,000 fr.
-
-On connaît aujourd'hui le texte officiel de la notification que M. le
-duc de Bordeaux a adressée aux puissances étrangères à l'occasion de la
-mort de M. le duc d'Angoulême, qui avait pris le titre de comte de
-Marne. Voici ce document:
-
-«Devenu par la mort de M. le comte de Marne chef de la maison de
-Bourbon, je regarde comme un devoir de protester contre le changement
-qui a été introduit en France dans l'ordre légitime de succession à la
-couronne, et de déclarer que je ne renoncerai jamais aux droits que,
-d'après les antiques lois françaises, je tiens de ma naissance. Ces
-droits sont liés à de grands devoirs qu'avec, la grâce de Dieu je saurai
-remplir; toutefois je ne veux les exercer que lorsque, dans ma
-conviction, la Providence m'appellera à être véritablement utile à la
-France. Jusqu'à cette époque, mon intention est de ne prendre, dans
-l'exil où je suis forcé de vivre, que le titre de comte de Chambord;
-c'est celui que j'ai adopté en sortant de France; je désire le conserver
-dans mes relations avec les cours.»
-
-L'Angleterre et l'Autriche ont seules refusé, à ce qu'il paraît, de
-recevoir cette notification, et le premier accusé de réception
-sympathique qui soit parvenu au prétendant est de Marie-Louise, duchesse
-de Parme.
-
-Des lettres de Taïti, à la date du 19 mars, nous informent que les
-intrigues de l'ancien consul anglais, Pritchard, avaient amené un
-soulèvement dont le gouverneur s'était rendu maître sans effusion de
-sang, par l'adoption de mesures énergiques. La reine Pomaré était en
-rade, retirée sur un cutter anglais; quant à Pritchard, il avait été
-arrêté et mis au secret par les autorités françaises, qui avaient
-déclaré que ses biens, que sa vie leur répondraient des conséquences des
-événements qu'il avait provoqués. Une autre correspondance de
-Rio-Janeiro rapporte que Pritchard y est arrivé le 7 juin, à bord du
-bâtiment de guerre anglais le _Vindict_. Il s'était embarqué à Taïti,
-après vingt et un jours de détention.
-
-Les interpellations se succèdent à Londres, et sir Graham ne sait plus à
-laquelle entendre. Les épi grammes l'assiègent aussi, et, par allusion
-aux révélations sur les indiscrétions du secret-office, on vient de
-graver et de vendre à grand nombre à Londres un cachet sur lequel on
-lit: _For not to be Grahamed_. Pour n'être pas Grahamisé. Puisse, pour
-l'honneur du cabinet anglais, la recommandation n'être pas vaine!--De
-toutes les questions récemment posées au ministère dans le parlement,
-celle qui a causé le plus d'étonnement et d'émoi par avance est celle de
-M. Sheil, qui concluait à la nomination d'une commission pour s'enquérir
-comment les possessions françaises en Algérie avaient été acquises, et
-jusqu'à quel point leur extension peut s'accorder avec les intérêts
-politiques et commerciaux du pays. Sur l'annonce de cette motion, sir
-Robert Peel avait déclaré qu'il devait se borner à dire que c'était la
-motion la plus extraordinaire qu'il eût jamais entendu faire. M. Sheil
-l'a développée néanmoins, mais il avait d'avance renoncé à demander la
-formation du comité qu'il provoquait primitivement. Il ne s'agissait
-plus, des lors, que d'une conversation politique dont le but était
-d'embarrasser le premier ministre et d'accroître l'aigreur qui peut
-régner entre la France et l'Angleterre. M. Sheil est irlandais; on l'a
-vu porter la parole comme défenseur dans le procès d'O'Connell. Sa
-conviction est, comme celle du grand agitateur, que l'Angleterre ne
-rendra justice à l'Irlande qu'au jour du péril, et quand l'assistance
-des Irlandais sera devenue absolument indispensable, comme dans un cas
-de rupture entre la Grande-Bretagne et nous. Le _Standard_, journal
-ministériel du soir, a cru devoir publier à cette occasion la note
-suivante: «M. Sheil a été longtemps intimement lié avec le parti-prêtre
-français; nous soupçonnons donc que son discours et sa motion d'hier, si
-bien calculés pour amener une querelle, peuvent être attribués à ce
-parti. Nous n'accusons pas M. Sheil de s'être laissé corrompre par les
-prêtres français, nous l'en croyons incapable; mais, comme nous l'avons
-dit, c'est un instrument que tous ses amis peuvent employer et qui ne
-demande pour salaire que l'honneur de l'emploi.»
-
-Les journaux de Londres, la chambre des communes elle-même, se sont, ces
-jours derniers, vivement occupés de l'expérience faite à Brighton d'une
-machine explosible du capitaine Warner, destinée à défendre les ports et
-les rades, et à détruire les bâtiments qui tenteraient de franchir une
-passe on de s'approcher de la côte. Un bâtiment marchand de 300 tonneaux
-s'est enflammé tout à coup, et a sombré sans que l'on ait pu distinguer
-par quel moyen. Les feuilles anglaises se livrent à toutes sortes de
-conjectures contradictoires sur les procédés et l'efficacité de
-l'invention, mais elles sont d'accord sur son importance et sur le
-devoir pour le gouvernement de veiller à ce qu'elle soit éprouvée d'une
-façon concluante.
-
-La malle des Antilles arrivée à Southampton a apporté la nouvelle que
-les résidents anglais des Cayes avaient écrit à la Trinité pour réclamer
-l'intervention d'un vaisseau de guerre de leur nation, parce que la
-ville était saccagée et pillée. Le général Guerrier était subitement
-tombé malade, et le bruit s'était répandu qu'il avait été empoisonné par
-son rival Acaan.--A la Dominique, où une révolte de noirs affranchis
-avait éclaté, ce qui était un fait nouveau dans l'histoire de
-l'émancipation anglaise, l'ordre avait été rétabli. Cet événement donne
-une autorité très-grande à ce que disait lord Clarendon dans la séance
-de la chambre des lords du 25 juillet: «Mon opinion est que nous devons
-nous efforcer de prouver aux autres nations que le travail de l'homme
-libre est plus productif que celui de l'esclave. C'est précisément ce
-que nous n'avons pas prouvé, et les autres nations, voyant que
-l'expérience avait manqué, ont regardé notre philanthropie comme un
-piège. Et pourquoi l'expérience n'a-t-elle pas réussi? C'est parce que
-dans nos colonies, nous n'avons pas donné au travail libre les moyens de
-se développer. C'est à cela que doivent tendre tous nos efforts.»
-
-Bien que, grâce aux mesures prises, au déploiement de force armée, la
-ville de Prague n'ait pas été le théâtre de nouvelles luttes sanglantes,
-on a encore vu la fermentation et la révolte gagner les petites villes
-manufacturières. Une émeute a éclaté à Deutsch-Brod, et l'on a dû
-recourir aux garnisons voisines, qui sont toutes consignées A
-Schwartz-Koseritz, un mouvement a eu lieu contre la population
-israélite, qui a été expulsée. Vingt mille des plus riches juifs de
-Prague ont déjà aussi quitté cette ville. La question du paupérisme
-paraît être surtout en jeu dans ce qui s'est passé. Des vers imprimés
-ont circulé parmi la foule. Cette poésie révolutionnaire était écrite
-dans la langue des Bohèmes.
-
-Un attentat contre la vie du roi et de la reine de Prusse a été commis à
-Berlin, le 26 juillet. Au moment où ils montaient en voiture, un
-individu, sortant de la foule, s'est approché de la portière et a
-déchargé dans cette direction un pistolet à double coup. La voiture
-était partie aussitôt; le roi a fait arrêter, et a montré au peuple que
-ni lui ni la reine n'étaient atteints. Le coupable a été arrêté en
-flagrant délit; c'est un ancien bourgmestre de Storkow, dans la Marche
-électorale, qui avait donné sa démission en 1841, après une gestion
-répréhensible. Il avait depuis, à plusieurs reprises, sollicité un
-nouvel emploi, et l'insuccès de ses tentatives l'avait irrité et poussé
-à ce crime. Il se nomme Tschech, il est âgé de cinquante-six ans.
-
-Les autres nouvelles de Prusse sont l'abolition de la détention pour
-dettes, et une instruction du commandant général des gardes qui donne
-l'ordre aux officiers supérieurs de défendre aux soldats, jusqu'au grade
-de sergent-major inclusivement, de se faire recevoir membres des
-sociétés de tempérance. Cette mesure est motivée sur ce que les
-règlements de ces sociétés défendent l'usage d'une boisson qui, d'après
-les ordres supérieurs, est distribuée régulièrement à certaines époques,
-surtout pendant les manoeuvres, dans les camps et les bivouacs, et à
-certains jours solennels, comme rafraîchissante et tonique.
-
-Bologne vient d'être encore témoin d'une exécution politique. Le 10
-juillet au matin, les carabiniers y ont fusille par derrière un peigneur
-de chanvre, _arrêté à l'étranger en janvier 1844_, qui avait été
-condamné à mort comme rebelle par la commission militaire, après, dit
-l'arrêt, que celle-ci _eut oui la messe et fait les prières d'usage_. Ce
-malheureux, nommé Gardenghi, a été mis à mort au même lieu où six autres
-condamnés avaient subi dernièrement cet atroce supplice.
-
-La correspondance de Madrid contient d'affligeants détails. Nous avons
-parlé de l'exécution à Saragosse de trois personnes fusillées par suite
-de l'affaire du général Esteller; mais le général Breton avait dit dans
-une proclamation que ce n'était qu'un commencement d'expédition; et en
-effet, d'autres personnes sont arrêtées, et l'on annonce qu'elles seront
-prochainement exécutées. Ce n'est pas tout: M. Inglada. intendant
-général de la province de Tolède, nommé par le ministère Gonzalès Bravo,
-vient non-seulement d'être destitué, mais encore d'être arrêté et mis au
-secret comme prévenu de complicité dans le meurtre du général Quesada,
-assassiné dans le mouvement populaire qui suivit l'insurrection de la
-Granja. D'autres personnes, compromises dans la même affaire, ont été
-également arrêtées, et l'on s'attend à voir adopter des mesures
-semblables pour venger les mânes des généraux Basa, Mendez Vigo,
-Saint-Just, Duonadio et Canterac.
-
-A Athènes on s'est occupé de la tentative d'un individu atteint
-d'aliénation mentale qui avait voulu pénétrer, le 7 juillet, dans le
-palais du roi et avait été frappé d'un coup de baïonnette à travers le
-corps par un soldat. Cet homme, autrefois brigadier de gendarmerie,
-avait revêtu son uniforme, et il paraît que la sentinelle ne l'a frappé
-que quand elle lui a vu mettre le sabre à. la main. Le malheureux
-insensé était porteur d'un rouleau de papier que l'on croyait être une
-pétition adressée au roi, mais qui ne contenait que des divagations sur
-Alexandre le Grand, en l'honneur de qui il poussait des vivat. Le
-chagrin de se voir dépouillé d'une petite propriété et des querelles
-intérieures, suites d'un mauvais ménage, semblent les causes de la folie
-de cet homme, dont la vie sera peut-être conservée, mais qu'il semble
-difficile de ramener à la raison.--Quant à la solution des embarras
-politiques, on attendait la réunion des Chambres. Le ministère a fait
-des promotions si nombreuses dans les hauts grades de l'armée, qu'il y a
-maintenant 40 généraux pour 3,000 hommes dont se compose la force
-militaire.
-
-Sur la lutte sanglante des bords de la Plata, on trouve dans le
-_Standard_ la note suivante, qu'il convient de n'accepter que sous
-bénéfice d'inventaire: «Il est arrivé ce matin des nouvelles de
-Buénos-Ayres et de Montevideo. Nous avions annoncé que les assiégés
-avaient fait une sortie qui s'était terminée par une déroule complète:
-aujourd'hui nous apprenons que les résultats de cette sortie ont été
-plus désastreux encore. Paz. à la tête de 2,000 hommes, avait attaqué un
-poste avancé de l'ennemi près de Pantanoso, pendant que Thiébaud et
-Carréa marchaient sur las Tres-Croces. Il espérait prendre l'ennemi à
-l'improviste, mais Oribe étant survenu avec des renforts, Paz a été
-repoussé avec perte. 68 hommes sont restés sur le champ de bataille, 160
-ont été blessés. On lui a fait cinq prisonniers. La division de Carréa
-et de Thiébaud a aussi été repoussée à la baïonnette par le colonel
-Maza; 75 hommes sont restés sur le champ de bataille, y compris 62
-_ex-Français_. Il y a eu 150 blessés.»
-
-Des lettres reçues de Lima font connaître qu'au mois de mai dernier le
-général Vivanco était toujours président du Pérou. Mais ce malheureux
-pays continuait d'être en proie à la guerre civile. Les troupes de
-Vivanco avaient eu plusieurs engagements avec celles du général
-Castella, son plus grand antagoniste. Le général Santa-Cruz était tombé
-au pouvoir de Castella, qui avait livré son prisonnier au commandant de
-la frégate _le Chili_. On craignait que Santa-Cruz ne fût fusillé.
-Plusieurs généraux levaient des corps de partisans et se disposaient à
-agir chacun pour s'emparer du pouvoir, qui a passé par tant de mains en
-si peu d'années. Plus heureux que Santa-Cruz, le maréchal de la Fuente a
-pu se rendre à bord de la corvette française _l'Embuscade_, en rade de
-Callao. Il a été accueilli avec l'hospitalité qu'on est sûr de
-rencontrer chez le» Français. Cependant, le séjour du maréchal se
-prolongeant indéfiniment à bord de ce bâtiment, les agents du
-gouvernement établi à Lima ont adressé à ce sujet des représentations,
-d'abord au capitaine Mallet, qui ne les a point écoutées, et ensuite à
-l'amiral Dupetit-Thouars. Il est de principe, en effet, que si un neutre
-mouillé devant une place de guerre reçoit à son bord, à titre de
-réfugié, un ennemi de cette place, c'est à condition de l'embarquer sur
-le premier navire étranger qui sortira du port avec une destination
-lointaine. Or, il paraît que cette condition n'avait pas été observée.
-L'amiral, qui sait aussi bien respecter les droits des autres qu'il fait
-valoir les siens à l'occasion, a éloigné le maréchal de la Fuente et mis
-un terme au conflit.
-
-Au Paraguay, il y a eu un changement de gouvernement. M. Lopez a été
-nommé directeur pour dix années Il avait ouvert au commerce étranger les
-ports du Paraguay et avait autorisé les négociants étrangers à s'y
-établir. Toutefois, si l'on en croit le correspondant du _Times_, la
-jalousie du gouvernement buénos-ayrien empêchera que cette mesure ne
-soit profitable aux nations étrangères et notamment à la
-Grande-Bretagne. Il a déclaré qu'il ne souffrirait pas que le commerce
-se fit sur le Panama et l'Uruguay, soit parce qu'il est en guerre avec
-le Banda oriental, soit parce que Corrientes s'est détaché de la
-confédération méridionale.
-
-Le musée et les collections de médailles se sont enrichis de deux
-productions nouvelles. L'une est consacrée au souvenir de la séance du
-20 janvier dernier, où M. Guizot répondit à l'opposition, qui lui
-reprochait vivement certains actes de sa vie politique: «_On peut
-épuiser ma force, on n'épuisera pas mon courage._» Les amis de M. le
-ministre des affaires étrangères, qui avaient eu vis-à-vis de lui, dans
-cette séance, le tort de ne pas soutenir l'apologie qu'il cherchait à
-faire de ces actes reprochés, et de le laisser lutter seul contre
-l'opposition, ont cru lui devoir cette réparation. L'autre médaille est
-la médaille en bronze que le gouvernement a fait graver par M. Gavrard
-pour être donnée aux exposants. Elle représente la France tendant une
-couronne à l'industrie en lui disant: «_Tu m'enrichis, je t'honore._»
-C'est trop sec et pas assez logique. L'industrie, en effet, enrichit la
-France, mais elle ne fait pas que l'enrichir, et c'est parce qu'elle ne
-fait pas que cela que la France l'honore. Il y a peu d'années, la ville
-de Paris percevait un double impôt des maisons de jeu et des maisons de
-tolérance. Les croupiers et les beautés de carrefours l'enrichissaient,
-sans qu'elle les honorât, que nous sachions. Les intérêts matériels ont
-leur côté fort respectable; mais il faut savoir le trouver, surtout
-quand on veut le couler en bronze.
-
-Une inondation terrible a porté la consternation dans la ville d'Adana
-et dans ses environs. S'il faut en croire le récit des voyageurs, ce
-sinistre aurait coûté la vie à mille personnes et causé des dommages
-qu'on évalue à plusieurs millions de piastres.--A Rio-Janeiro, le 25
-mai, la chaudière de l'un des steamers en fer qui font le service entre
-cette ville et Rio-Grande a éclaté, et plus de quarante personnes ont
-perdu la vie par suite de l'explosion.--A Londres, un événement est venu
-causer également la mort de trente personnes. Pour assister à une joute
-de bateaux à rames, la foule s'était portée sur une jetée flottante qui
-sert d'embarcadère près du pont de Black-Friars. Cette jetée, d'environ
-trente mètres de longueur, a cédé sous le poids des imprudents, et
-hommes, femmes et enfants ont été jetés dans le fleuve.--Sur le chemin
-de fer de Montpellier à Cette, le déraillement d'un train a causé la
-mort de trois voyageurs. Quatre autres ont été blessés.
-
-A Paris aussi, hélas! lundi, à la fin de cette fête dont le _Courrier de
-Paris_ ne vous a fait voir que le côté riant, nous avons vu se
-reproduire ce triste tableau qui avait assombri les solennités du
-mariage de M. le duc d'Orléans. A l'entrée de l'avenue Gabriel, des
-flots de curieux se contrariant et s'amoncelant ont déterminé de
-nombreux cas d'asphyxie dont quelques-uns, malgré les secours
-immédiatement prodigués, ont été mortels. Le nombre des blessés est
-considérable, et beaucoup de blessures présentent de la gravité.
-
---Un de nos auteurs dramatiques les plus féconds, M. Guilbert de
-Pixérécourt, vient de mourir à Nancy, sa ville natale, à l'âge de
-soixante-onze ans.--L'Allemagne vient de perdre également un de ses plus
-féconds producteurs dramatiques, M. Charles Blum, auteur de 589 ouvrages
-représentés. Il avait, par ses traductions, popularisé le vaudeville
-français chez ses compatriotes.--Le troisième fils du roi de Naples,
-comte de Castro-Giovani, est mort.
-
-
-
-Projet d'un Hôpital nouveau à Paris.
-
-[Illustration.]
-
-Paris tend à se déplacer: c'est un fait incontestable que M. Rabusson
-déplore en fréquents mémoires au roi et en pétitions aux Chambres: nous
-nous bornons, nous, à le reconnaître. L'administration de la ville de
-Paris ne le méconnaît sans doute pas non plus, mais elle a le tort de ne
-pas assez étudier ce mouvement, de ne pas assez s'en préoccuper, non pas
-pour s'y opposer, comme le voudrait M. Rabusson, mais pour le diriger,
-l'organiser dans l'intérêt de la ville à venir et au moindre détriment
-de la ville ancienne.
-
-C'est dans le quart de cercle compris entre le nord et l'ouest que
-Paris, gravissant la hauteur qui le dominait, l'a couronnée
-d'habitations nouvelles. S'étendant sur le plateau, elles descendront
-bientôt sur le versant opposé pour rejoindra la Seine qui le contourne.
-Cette extension s'opère en dedans et au dehors des limites de la ville,
-c'est-à-dire sur les vastes terrains non construits que renfermait
-l'enceinte du mur d'octroi et au delà même de cette enceinte. Pour la
-partie de ce développement qui s'opère dans la banlieue, la municipalité
-de Paris ne peut exercer aucune surveillance ni aucune action. Toute
-cette ville de Batignolles-Monceaux, qui dans un petit nombre d'années
-fera, à coup sûr, partie de la grande ville, s'est édifiée et s'édifie
-encore d'après des règles de voirie rurale, qui ne sont nullement en
-harmonie avec celles de Paris et qui laissent s'enrouler des rues
-étroites et sinueuses qu'à peu de frais aujourd'hui on établirait sur de
-plus grandes proportions et sur un alignement moins tourmenté, mais dont
-l'élargissement et le redressement entraîneront plus tard des dépenses
-énormes. Pour la partie de ces constructions qui est renfermée dans les
-murs de l'octroi, la ville de Paris fait observer, bien entendu, ses
-règlements; mais elle comprend que ses devoirs ne s'arrêtent pas là, et
-que cette agglomération de nouveaux habitants et d'émigrants des anciens
-quartiers, exige des établissements municipaux et des monuments publics.
-Bientôt nous aurons à rendre compte de l'ouverture et de la consécration
-d'une église qu'on achève sur la place Lafayette. On s'entretient depuis
-longtemps de l'érection d'un collège; aujourd'hui nous avons à faire
-connaître le plan d'un hôpital nouveau.
-
-Cette construction s'élèverait précisément derrière l'église qui va être
-inaugurée, Saint-Vincent-de-Paule, dans l'axe de ce monument, et d'une
-rue Neuve-Hauteville, continuation de l'ancienne rue de ce nom et qui
-n'en serait séparée que par le monument religieux et ses abords.
-L'hôpital est destiné à recevoir 600 lits. L'administration des hospices
-dont tous les établissements ont été édifiés pour une destination tout
-autre que celle à laquelle ils sont appliqués aujourd'hui ou à une
-époque où l'on n'avait point étudié les exigences de l'hygiène pour la
-construction d'un hôpital, a reconnu la nécessité d'en élever un qui pût
-être regardé comme modèle. Malheureusement, le plan qu'elle a fait
-dresser ne nous paraît pas suffisamment justifier ce titre, et son
-auteur évidemment n'avait pas présents à l'esprit, en le combinant, les
-principes et les conditions établis par le rapport de l'Académie des
-sciences sur la construction d'un hôpital, rapport fait par les hommes
-les plus compétents de l'Europe, et signé de Tenon, d'Arcet, Lavoisier,
-Bailly, Lassone, Daurenton, Coulon et Laplace.
-
-Ainsi, pour loger les 600 lits demandés, on propose d'établir trois
-étages de malades, ce qui est insalubre et proscrit par l'Académie.
-Malgré cet entassement, la superficie du plan de l'administration n'en
-serait pas moins de plus de 20,000 mètres carrés; tandis que l'hôpital
-de Bordeaux, élevé pour 600 à 700 lits, n'occupe qu'une surface de
-16,000 mètres carrés et n'a que deux étages de malades. C'est que dans
-leurs plans certains architectes d'administrations se préoccupent
-beaucoup plus des accessoires, de l'agrément et des convenances des
-directeurs et chefs de service, que du bien-être des véritables
-destinataires. On en jugera quand nous aurons dit que les bâtiments
-occuperaient à eux seuls 9,203 mètres, dont 6,297 pour les accessoires
-et 2,906 pour les malades. L'exécution totale coûterait près de cinq
-millions. Par ce développement mal entendu, un terrain, précieux pour la
-ville, se trouverait absorbé sans nécessité dans ce clos Saint-Lazare,
-où il ne faut pas seulement penser à l'hôpital, mais aussi aux abords
-d'un quartier nouveau qui a un avenir si important, et ou des voies bien
-combinées devront faciliter une grande et utile circulation. Par ce
-développement encore l'hôpital serait trop rapproché de la gare du
-chemin de fer de Belgique, et il interromprait la rue du Nord, tracée
-pour l'importante communication de la barrière Poissonnière, au centre
-du faubourg Saint-Denis, voie déjà portée sur le plan de la ville et
-bâtie en plusieurs endroits. Le prolongement de la rue des Jardins
-deviendrait également impossible.
-
-Un artiste oui a exécuté de grands travaux pour le gouvernement, M.
-Marchebens, vient d'adresser au conseil général des hospices et aussi au
-conseil municipal de Paris, dont heureusement l'avis devra être pris
-avant de se mettre à l'oeuvre, une demande pour qu'un concours soit
-ouvert. Il fait bien ressortir les inconvénients manifestes du projet
-pour lequel l'administration se sent un faible, et il ajoute: «Dans cet
-état de choses, et pour un monument de cette importance, pourquoi,
-messieurs, ne décideriez-vous pas un concours public pour éclairer la
-marche de cette grande opération? La commission des hôpitaux de Bordeaux
-avait aussi son monde et ses architectes; elle n'en ouvrit pas moins un
-concours aux savants et aux artistes du royaume, pour l'érection de son
-grand hôpital. Vous approuverez, j'espère, ce principe, messieurs, en
-faisant un appel aux lumières du siècle, pour rendre plus parfait cet
-asile du pauvre; car, vous l'avez bien compris, il ne s'agit ici de
-blesser aucun intérêt, ni de ravir la place de personne, mais il s'agit
-d'une création modèle, sur laquelle la raison, l'expérience et la
-comparaison sont nécessaires pour éclairer l'administration. Aux plans
-et devis doit être joint le mémoire explicatif sur la construction, sur
-l'hygiène des salles, sur la séparation des malades et des
-convalescents, sur le chauffage, sur la ventilation, et enfin sur la
-commodité des services. Ce travail ensuite doit être soumis à _un jury
-d'examen composé de membres de l'Académie des sciences, de médecins et
-de chirurgiens, d'architectes, administrateurs ou directeurs_, afin
-qu'il soit jugé par chaque spécialité avec connaissance de cause, et
-afin qu'un monument de cette importance ne laisse rien à désirer.»
-
-Et pour ce concours qu'il provoque, M Marchebens envoie son plan, dans
-lequel il est arrivé, en économisant, sur le projet rival, plus de 2,000
-mètres carrés de terrain et plus de 2 millions, à faire beaucoup mieux
-pour les malades. Ainsi, dans cette construction, telle qu'il la conçoit
-et dont nous donnons l'aspect, tous les bâtiments sont isolés, et n'ont
-que deux étages de salles de malades;--les salles n'ont que 32 lits;
-elles sont toutes séparées par des jardins, et l'on peut y classer les
-diverses espèces de maladies;--après avoir logé les 600 lits, on trouve
-une réserve qui permet de placer 250 lits pour des temps calamiteux,--un
-quartier pour les convalescents, des promenades couvertes et des
-chauffoirs ont été ménagés dans toutes les divisions,--l'établissement
-des bains est disposé de manière à servir aux malades de l'hôpital et à
-ceux du dehors;--de grandes galeries à portiques réunissent tous les
-bâtiments et permettent le service en tout temps;--les constructions
-sont en pierre et en fer, ce qui non-seulement les met à l'abri de
-l'incendie, mais encore les rend plus saines, plus durables et plus
-économiques;--les dépendances, accessoires et jardins, n'occupent qu'un
-espace proportionne à leur service;--la rue du Nord n'est pas coupée,
-n'est pas interrompue, et tout l'édifice est entouré d'un boulevard
-planté d'arbres.
-
-Nul doute que le conseil municipal, qui va avoir à délibérer sur les
-sacrifices qui lui sont demandés a cette occasion, y mettra pour
-condition l'ouverture d'un concours. Aujourd'hui, il n'y a donc encore
-de reconnu que la nécessité de cet établissement et d'adopté que son
-titre: _Hôpital Louis-Philippe_. Espérons que ce qui reste à déterminer
-le sera uniquement dans l'intérêt des malades et dans celui des budgets
-des hospices et de la ville de Paris.
-
-
-
-Exposition
-
-DES PRODUITS DE L'INDUSTRIE.
-
-[Illustration: M. Thénard, président du jury de l'exposition.]
-
-[Illustration: M. le comte de Nue.]
-
-[Illustration: M. Alexandre
-Brongniart.]
-
-[Illustration: M. Darcet.] [Illustration: M. Léon de la Borde.]
-
-[Illustration: M. Fontaine.]
-
-DISTRIBUTION DES RÉCOMPENSES.
-
-Lundi 29, à une heure, ceux de MM. les exposants qui avaient été
-désignés par les différentes commissions du jury s'étaient réunis, au
-nombre de plus de huit cents, dans la salle des maréchaux. Les membres
-du jury, conduits par M. le baron Thénard, pair de France, leur
-président, les avaient précédés, et s'étaient placés à droite et à
-gauche de l'espace réservé pour le roi et sa famille.
-
-Quelques instants après, Sa Majesté est arrivée. Elle portait l'uniforme
-de la garde nationale. La reine, madame Adélaïde, M. le duc de Nemours
-et M. le duc de Montpensier, accompagnaient Sa Majesté, qui était suivie
-de M le ministre du commerce et de l'agriculture, du préfet de la Seine
-et du commandant des gardes nationales du département.
-
-Le roi, dont l'entrée avait été saluée par des acclamations, a pris
-place à quelques pas du grand balcon qui donne sur le jardin, ayant à sa
-droite M. le ministre du commerce.
-
-M. le baron Thénard s'est alors avancé et a lu un discours dans lequel
-il a énuméré les résultats obtenus par l'industrie française depuis cinq
-ans, ainsi que les progrès signalés par l'exposition de 1844 dans les
-efforts et les produits du travail national. Le roi a répondu par
-quelques paroles qui ont été fort applaudies.
-
-M. le ministre du commerce a ensuite fait l'appel de tous les exposants
-qui avaient été jugés dignes de récompenses. Le roi remettait lui-même
-les décorations ou les médailles en adressant à chaque lauréat des
-éloges et des encouragements. Cette distribution a duré quatre heures et
-demie.
-
-On avait eu le bon esprit cette année de commencer par l'appel et la
-remise des récompenses les moins éclatantes et de terminer par les
-décorations. Aussi, tandis qu'aux distributions précédentes les rangs
-s'éclaircissaient, la salle devenait déserte et le roi demeurait presque
-seul, l'intérêt, cette fois, a été soutenu, a été croissant, et Leurs
-Majestés, en se retirant, se sont entendu saluer par des acclamations
-aussi nombreuses que celles qui les avaient accueillies à leur arrivée.
-Il est même résulté de cette persévérance de la foule un peu de
-confusion, une chaleur extrême et quelques évanouissements. Peut-être
-plusieurs de ces syncopes doivent-elles toutefois être portées au compte
-de l'émotion et de l'attendrissement; c'est ce qu'on pourrait établir en
-comparant la liste des évanouis et celle des récompensés; mais nous ne
-ferons aujourd'hui d'emprunts qu'à cette dernière.
-
-_L'Illustration_ a eu, toute la première, le droit d'être émue. Son
-fondateur, M. Dubochet, ses imprimeurs, MM. Lacrampe et compagnie, ont
-obtenu le rappel de la médaille d'argent qu'ils avaient méritée en 1839;
-et ses graveurs, MM. Best, Leloir et compagnie, ont été jugés dignes de
-la médaille d'or. Nous nous bornerons à donner aujourd'hui la liste des
-exposants qui ont obtenu la décoration de la Légion d'honneur. Ce sont:
-
-MM. Camu fils, filateur de laine, à Reims (Marne).
-
-Bacot (Frédéric), fabricant de drap, à Sedan (Ardennes).
-
-Chennevière (Théodore), fabricant de drap, à Elbeuf (Seine-Inférieure).
-
-Grillet aîné, fabricant de châles, à Lyon (Rhône).
-
-[Illustration: Michel Chevalier.]
-
-[Illustration: M. Firmin Didot.]
-
-[Illustration: M. Gay-Lussac.]
-
-Bonner (Claude-Joseph), fabricant de soieries, à Lyon (Rhône).
-
-Faure (Étienne) fabricant de rubans, à Saint-Étienne (Loire).
-
-Debuchy (François), fabricant de tissus de lin, de laine et de coton, à
-Lille (Nord).
-
-Gros (Jacques), fabricant de tissus de coton à Wesserling (Haut-Rhin).
-
-Girard, imprimeur sur tissus, à Rouen (Seine-Inférieure).
-
-Frèrejean, maître de forges, à Vienne (Isère).
-
-Massenet, fabricant d'acier et de faux, à Saint-Étienne (Loire).
-
-André, fondeur au Val-d'Oise (Haute-Marne).
-
-Roswag (Augustin), fabricant de toiles métalliques, à Schelestadt
-(Bas-Rhin).
-
-Charrière, fabricant d'instruments de chirurgie, à Paris.
-
-Pecqueur, constructeur de machines, à Paris,
-
-Bourdon, directeur des forges et fonderies du Creusot (Saône-et-Loire).
-
-Rourkardt (J.-J.), constructeur de machines, à Guebwiller (Haut-Rhin).
-
-Thénard, ingénieur en chef des ponts et chaussées, à Cubzac (Gironde).
-
-Buron, fabricant d'instruments d'optique, à Paris.
-
-Roller, fabricant de pianos, à Paris.
-
-Winnerl, fabricant d'horlogerie, à Paris.
-
-Lemire, fabricant de produits chimiques à Choisy-le-Roi (Seine).
-
-Lefebvre (Théodore), fabricant de céruse, aux Moulins-lès-Lille (Nord).
-
-Schattenmann, directeur de la compagnie des mines de Bouwiller
-(Bas-Rhin).
-
-Bontemps, fabricant de verrerie, à Choisy-le-Roi (Seine).
-
-Godard fils, fabricant de cristallerie, à Baccarat (Meurthe).
-
-Millier, fabricant de porcelaine, à Montereau (Seine-et-Marne).
-
-Faucer aîné, fabricant de maroquins, à Choisy-le-Roi (Seine).
-
-Ogerau, tanneur, à Paris.
-
-Cail (J.-F.), constructeur de machines, à Paris.
-
-Lacroix (Jean Justin), fabricant de papiers, à Angoulême (Charente).
-
-A six heures, le roi et la famille royale se sont rendus dans la grande
-galerie du Musée, où avait été dressée une table de deux cents couverts.
-MM. les ministres du commerce, de l'inférieur et des finances, des
-généraux, de hauts fonctionnaires, des officiers de la maison du roi,
-les membres du jury et ceux des exposants qui avaient reçu la décoration
-de la Légion-d'Honneur ou la médaille d'or, avaient été invités à dîner
-avec Leurs Majestés.
-
-Pendant le dîner, une musique militaire, placée au milieu de la galerie,
-a exécuté de brillantes symphonies.--Au dessert, le roi s'est levé, a
-pris son verre et a porté le toste suivant: _Honneur à l'exposition
-1844! Prospérité à l'industrie française!_ Les exposants y ont répondu
-par des cris de _Vive le roi! vive la famille royale!_ Ensuite deux
-santés ont été portées au roi et à la reine par M. le ministre du
-commerce et par M. le ministre des finances.
-
-A sept heures et demie la famille Royale, suivie de tous les conviés, a
-quitté la galerie du Louvre et est rentrée dans les appartements du
-château. Le roi a pris place au grand balcon de la salle des Maréchaux;
-les convives aux autres balcons de la même salle et sur la terrasse qui
-règne à gauche du pavillon de l'horloge. De là ils ont assisté au
-concert exécuté à grand orchestre sous ces fenêtres; puis, des balcons
-des étages supérieurs, ils ont pu contempler le feu d'artifice tiré sur
-le quai d'Orçay et les illuminations féeriques qui unissaient, par une
-suite d'arcades éclatantes et diaprées, l'obélisque à l'arc de l'Étoile.
-
-[Illustration: M. Dumas.]
-
-[Illustration: M Blanqui.]
-
-[Illustration: M. Chevreul.]
-
-Ainsi s'est terminée cette journée qui a imposé des obligations aux
-vainqueurs, qui a fait naître le besoin d'une revanche pour les vaincus.
-A l'exposition de 1849!!!
-
-
-
-Bulletin bibliographique.
-
-
-_L'Ultramontanisme ou l'Église romaine et la Société moderne_; par M.
-Edgar Quinet. 1 vol. in-8.--Paris, 1844. _Paulin_. 4 fr. 50 c.
-
-Sous ce titre, M. Edgar Quinet vient de réunir et de publier en un
-volume les leçons qu'il a faites cette année à son cours du collège de
-France. Qui n'a entendu parler du succès obtenu par l'éloquent
-professeur? Rien n'y a manqué, ni la foule qui se pressait aux portes
-longtemps avant leur ouverture, ni les applaudissements des auditeurs,
-ni les visites à domicile, ni les souscriptions collectives pour une
-médaille d'honneur, rien, pas même l'opposition des jésuites. L'effet a
-été immense. Après avoir lu cet ouvrage-, nous qui n'avons pas eu le
-bonheur d'entendre M. Edgar Quinet, nous comprenons maintenant pourquoi
-ses leçons ont excité de tels transports de sympathie et de
-reconnaissance. L'influence sera grande aussi. Jamais, peut-être, un
-enseignement plus élevé et plus utile n'avait attiré et retenu au
-collège de France les esprits distingués qui, dans ce siècle d'égoïsme,
-se préoccupent encore sincèrement des développements futurs de la
-révolution française.
-
-L'année dernière, M. Edgar Quinet s'était contenté de réfuter le passé;
-aujourd'hui il s'avance beaucoup plus loin. Dans son opinion, le
-jésuitisme a compromis le catholicisme; il craint que le catholicisme
-ainsi engagé ne compromette le christianisme. Tel a été son point de
-départ. Mais sans rester au point de vue critique, il a marqué des
-fondements réels. En face de chacune des idées de l'ultramontanisme, il
-a élevé une autre idée plus vraie, plus féconde, plus religieuse. Il n'a
-critique le passé qu'en montrant les indices de l'avenir.
-
-L'Espagne considérée comme le royaume catholique par excellence, les
-résultats politiques du catholicisme en Espagne, l'Église romaine
-examinée et jugée aux points de vue de ses rapports avec l'État, la
-science, l'histoire, le droit, la philosophie, les peuples et l'Église
-universelle, forment les sujets des neuf leçons de M. Edgar Quinet.
-Malheureusement, la réserve imposée à l'_Illustration_, en sa qualité de
-journal universel, nous interdit toute analyse d'un livre qui sera
-évidemment mis à l'index par la cour de Rome. En joignant ici nos éloges
-aux applaudissements des auditeurs de M. Edgar Quinet, en nous associant
-complètement et sans restriction, pour notre part, à ses protestations
-contre le passé, à sa critique du présent, à ses aspirations vers un
-avenir meilleur, nous devons nous borner à citer un court passage de
-l'Ultramontanisme, qui suffira pour faire comprendre la tendance et
-l'intérêt de ce remarquable ouvrage.
-
-«Quand la question est ainsi posée par la nature des choses, et que l'on
-veut y échapper, on prononce un mot, un mot formidable qui a la magie de
-paralyser les coeurs: l'État moderne est athée; la loi est athée; la
-France, en tant que France, est athée! A ces mots, les fronts les plus
-fiers se courbent; beaucoup acceptent en silence cette condamnation, et
-les adversaires s'imaginent avoir flétri pour toujours l'esprit des
-révolutions et des institutions modernes. C'est ici, en effet, qu'est
-toute la question.
-
-«Ah! quand je ne connais dans le monde d'institutions athées que celles
-des bohémiens errants, sans foyers, sans patrie sous le ciel est-il bien
-vrai que ce soit là tout l'esprit des nôtres? Ce serait là, en vérité,
-une politique sans espoir, un droit sans nuit, un jour sans lendemain.
-Ils croient frapper ainsi l'avenir de mort civile. Mais quoi! parlons
-tranquillement!
-
-«Quand, dans la vieille France, la violence était dans les moeurs et
-dans la loi; quand les privilèges, les inégalités sociales, les
-servitudes de la terre et des hommes; abrégeons, quand tout ce que le
-Christ réprouve faisait le fond même de la vie civile, vous appeliez
-cela un royaume chrétien! Quand la force régnait à la place de l'âme;
-quand l'épée décidait de tout; quand l'inquisition, la Saint-Barthélémi,
-la torture empruntée du droit païen, les caprices d'un seul homme,
-c'est-à-dire quand la société païenne durait, dominait encore, vous
-appeliez cela un royaume très-chrétien; et depuis, au contraire, que la
-fraternité, l'égalité, inscrites dans la loi, tendent de plus en plus à
-descendre dans les faits; depuis que l'esprit est reconnu plus fort que
-l'épée et le bourreau, depuis que l'esclavage, le servage, ont cessé ou
-que l'on travaille à en abolir les restes; depuis que la liberté
-individuelle consacrée devient le droit de toute âme immortelle, depuis
-que ceux dont les pères se sont massacrés se tendent désormais la main,
-c'est-à-dire depuis que la pensée chrétienne, sans doute trop faiblement
-encore, pénètre peu à peu les institutions et devient comme la substance
-et l'aliment du droit moderne, vous appelez cela un royaume athée!
-
-«Qu'entendez-vous donc à la fin par religion, et quel est donc votre
-Christ? Est-ce un mot ou une réalité vivante? Si c'est un mot, vous
-pouvez, en effet, à votre gré, le clouer à une époque déterminée du
-passé, comme le nom du roi des Juifs au haut de la croix. Si c'est
-seulement dans ce qui n'est plus.--Vous cherchez le Christ dans le
-sépulcre du passé; mais le Christ a quitté son sépulcre, il a marché; il
-a changé de place; il vit, il s'incarne, il descend dans le monde
-moderne...»
-
-
-_Buffon, Histoire de ses Idées et de ses Travaux_; par M. Flourens, de
-l'Institut, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, membre de
-l'Académie française, etc. 1 v. in-18. 3 fr. 60.--_Paulin_, éditeur, rue
-Richelieu, 60.
-
-M. Flourens vient de publier à la librairie Paulin un charmant volume
-qui a sa place marquée dans toutes les bibliothèques à côté des oeuvres
-de Buffon. Ce volume est intitulé _Buffon, histoire de ses idées et de
-ses travaux_. Comme savant et comme écrivain. M. Flourens, à la fois
-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences et membre de l'Académie
-française, possède tous les titres qui donnent le droit de toucher à un
-si grand sujet. Les idées et les travaux de Buffon jugés, éclairés,
-rectifiés par les idées et les travaux de la science actuelle, telle est
-l'étude que M. Flourens présente aux savants et aux gens du monde, dans
-un langage digne de Buffon lui-même. Il manquerait un trait intéressant
-à l'annonce de ce nouvel ouvrage de M. Flourens, si l'on ne disait que
-par une circonstance curieuse et naturelle d'ailleurs, l'illustre
-professeur de physiologie comparée au Jardin du Roi a écrit sur Buffon
-dans l'appartement même que celui-ci a habité, au sein de cet
-établissement dont la création lui doit sa première splendeur. M.
-Flourens, dont les travaux scientifiques sur les diverses branches de
-l'histoire naturelle ont une réputation universelle, n'est pas de ceux
-qui pensent que la science doit avoir ses adeptes et que ses secrets
-peuvent demeurer enfermés loin des regards de la foule. Ce n'est pas la
-première fois qu'il descend des hauteurs du sanctuaire mystérieux de la
-science pour rendre populaires les connaissances qui s'y préparent, en
-faisant passer dans une langue toute littéraire et académique, les
-notions de l'histoire naturelle. C'est par là aussi que m. Flourens est
-digne de son illustre prédécesseur, qui a su revêtir des tonnes du plus
-magnifique langage des vues et des découvertes qui ne savent le plus
-souvent s'exprimer que dans le style aride de l'amphithéâtre ou dans la
-langue barbare de la nomenclature. M. Flourens est l'auteur d'un volume
-sur Georges Cuvier dont _l'Histoire des idées et des travaux_ de Buffon
-est un utile et précieux pendant. C'est ce qu'il exprime bien mieux que
-nous ne saurions faire, dans une préfacé à laquelle nous empruntons
-l'extrait suivant:
-
-«J'ai publié en 1844 l'_Analyse raisonnée des travaux de Georges
-Cuvier._
-
-«L'histoire des travaux de Buffon touche partout à l'histoire des
-travaux de Cuvier; ces deux grands écrivains lient deux siècles; Buffon
-devine, Cuvier démontre; l'un a le génie des vues, l'autre se donne la
-force des faits; les prévisions de l'un deviennent les découvertes de
-l'autre, et quelles découvertes! Les âges du inonde marqués, la
-succession des êtres prouvée, les temps antiques restitués, les
-populations éteintes du globe rendues à notre imagination étonnée. Les
-travaux de Buffon et de Cuvier sont pour l'esprit humain la date d'une
-grandeur nouvelle.
-
-«J'ai vu ces grands travaux, et j'ai voulu en écrire l'histoire,»
-
-_L'Histoire des idées et des travaux de Buffon, l'Analyse raisonnée des
-travaux de Georges Cuvier_, sont donc deux parties d'un même sujet,
-traitées l'une et l'autre par le continuateur et le successeur des deux
-plus beaux génies que la science ait dotés depuis un siècle. M. Flourens
-est aussi l'auteur d'un excellent petit livre sur _l'instinct et
-l'intelligence des animaux_, inspiré par les travaux de M. Frédéric
-Cuvier, homme d'une grande science et d'une admirable pénétration, que
-son nom n'a pas empêché de devenir célèbre, et qui figure à côte du
-grand Cuvier, son illustre frère, plus haut que le second des Corneille
-à côté de l'auteur des _Horaces_ et de _Cinna._
-
-Tous ces ouvrages, ainsi qu'un excellent _Examen de la Phrénologie_, où
-les gens du monde peuvent apprendre ce qu'on doit penser des théories de
-cette prétendue science, sont des travaux qui pourraient à eux seuls
-établir une renommée, mais qui sont pour M. Flourens comme une affaire
-de luxe et propres à montrer ce que la vraie science peut gagner à être
-revêtue d'un beau langage.
-
-Nous reviendrons sur ces travaux et particulièrement sur le volume qui
-vient d'être publié. Un de nos collaborateurs que ses études mettent à
-même de l'apprécier dans ses détails, en rendra compte avec une autorité
-que nous ne pouvons donner au jugement que nous en portons ici.
-
-_La Chassomanie_, poème par M. Deyeux, orné de seize grands dessins à
-deux teintes, compositions de MM. Alfred de Dreux, Beaume, Forest,
-Foussereau et Valerio. 1 vol. grand in-8.--Paris. _Imprimeurs-Unis_. 12
-fr.
-
- Telle est des dieux l'auguste volonté,
- Qu'ils ont donné, ce penser les élève!
- Une seconde à la réalité
- Et plus d'une heure au moindre petit rêve.
- Le prisonnier rêve la liberté;
- L'ambitieux, la puissance infinie;
- Tous les amours rêvent la volupté;
- Mon rêve à moi, c'est la chassomanie.
-
-M. Deyeux, comme on le voit, entre franchement en matière. Il avoue sa
-passion, et il s'efforce de la faire partager à tout le genre humain.
-
- Le chassomanie est un dieu sur la terre!
-
-Aussi, non content de chasser, il veut décrire en vers de dix pieds.
-
- Les plaisirs différents
- Qu'à ses amants toute chasse prodigue.
-
-N'allez pas croire, sur ce début, que M. Deyeux soit un de ces chasseurs
-malheureusement trop communs, qui ont fourni à Collin d'Harleville le
-type de M. de Crac.
-
- Sa volupté n'aime rien qu'en petit,
- Et son plaisir sonne peu la trompette;
- Il cherche l'ombre et déteste le bruit:
- La jouissance habite une cachette.
- Petit sentier plus doux qu'un grand chemin,
- Sous son ombrage attiré le mystère;
- Les grands effets brisent le coeur humain,
- Et la gaîté fuit le grand caractère.
- Le chassomanie, hélas! que ne peut-il
- Sous son manteau, dans l'ombre, dans sa poche,
- Cacher ses goûts, son amour, son fusil!
- Le vrai bonheur doit rester sous la cloche!
-
-Ainsi vous êtes bien et dûment averti; ce ne sont pas ses hauts faits,
-ce sont les plaisirs, les émotions, les procédés, les ustensiles de la
-chasse que va chanter et décrire tour à tour en vers de huit, de dix et
-de douze syllabes. M. Deyeux: _la grande et la petite chasse, les armes,
-la chasse en plaine, en battue, au miroir, au marais, etc. Ces peintures
-sont semées çà et là de réflexions plus ou moins profondes, car
-
- On croit que tout chasseur, en sa légère étoffe,
- N'est qu'un homme frivole et fou dans ses plaisirs,
- Dont l'incapacité présidé les loisirs
- Mais tout chasseur devient, s'il n'est pas, philosophe.
- Le silence des bois porte au recueillement.
-
-Aussi, parvenu à la moitié de son poème, le chassomane rédige-t-il, un
-jour de pluie, toutes les observations qu'il a faites, toutes les
-méditations auxquelles il s'est adonné:
-
- L'art ne présida point à ce vif abrégé;
- Mais la campagne admet toujours le négligé.
-
-Les méditations chassomanes embrassent toutes les passions, qualités et
-vices de l'espèce humaine. Veut-on savoir comment M. Deyeux a disséqué,
-
- ... Attentif, le scalpel dans les mains,
- Toutes les variétés bizarres des humains?
-
-Nous ouvrons au hasard le carnet.
-
- L'amitié, dans la France, est fille du caprice.
- Elle tient de son père, et, comme lui, vit peu...
- Vous offrez votre coeur comme on donne le bras;
- Soir; mais marcherez vous longtemps du même pas?
- ......................................................................
- Dussé-je être à la fin traité d'idéologue,
- Je trouve à chaque femme une fleur analogue...
- L'hortensia nous peint la belle femme bête,
- Si contente d'avoir du rose sur la tête;
- La fleur du dalhia, la femme sans émoi,
- Qui dit: Je ne sens rien, mais je suis belle, moi!...
- Je crois que cette fleur, qu'on nomme la pensée,
- Porte en velours le deuil de l'ivresse passée.
- Les cloches du cactus sonnent l'ambition
- Des amours fiers, armés des griffes du lion.
- La clématite semble exprimer pour emblème:
- Il faut que m'attache avant que je vous aime.
- La rose d'Inde, après la rose de Provins,
- Est la rêveuse altière au teint jaune, aux yeux vains.
- La tulipe admirable est la beauté stupide
- Dont l'esprit est inerte et dont le coeur est vide.
-
-Cependant le chassomane interrompt ses méditations, qui renferment un
-trop grand nombre de pensées communes et de mauvais vers.
-
- Il court, en son délire,
- Revêtir le harnais, bagage abandonné
- Pendant ces tristes jours où la foudre a tonné.
- Si la raison persiste encor, méditative,
- Le beau temps la combat aussitôt qu'il arrive.
-
-Et le poème de recommencer de plus belle: _La Chasse aux Lapins avec des
-Furets, l'Orage, la Chaumière et le Château, la Sensiblerie, la Chasse
-et la Guerre, l'Aviceptologie, l'Art de mentir, Lanterne et Clochette_,
-etc., etc., tels sont les principaux sujets traités par M. Deyeux dans
-cette seconde partie. Une _Ode à son chien Mylord_, et des recherches
-historiques en prose terminent ce beau volume de 334 pages, qui est orné
-de seize jolies lithographies à deux teintes, d'après des compositions
-de MM. de Dreux, Beaume, Forest, Foussereau et Valerio.
-
-
-_Les Bagnes_, histoire, types, moeurs, mystères: par Maurice Alhoy;
-illustré de 105 dessins de MM. de Rudder, Bertall, Valentin, J. Noël,
-etc.. 1 vol. in-8 publié en 50 livraisons à 30 cent. _G. Havard,
-Dutertre, Michel Levy_.
-
-Nous recevons la première livraison d'un ouvrage nouveau qui nous paraît
-destiné à un succès populaire. Il a pour titre _les Bagnes_, et pour
-auteur M. Maurice Alhoy. _L'Illustration_, qui vient de représenter à
-ses abonnés la vie entière d'un forçat au bagne depuis son arrivée
-jusqu'à sa mort, n'a pas besoin d'insister sur l'intérêt actuel d'un
-pareil sujet. Pour juger l'ouvrage qu'elle se borne à annoncer, elle
-attendra qu'il soit achevé. Dès aujourd'hui, cependant, elle peut
-affirmer que nul écrivain n'était plus capable que M. Maurice Alhoy de
-bien remplir cette lourde et pénible lâche, d'écrire l'histoire et de
-faire la description de ces prisons fameuses. Son ouvrage du _Bagne de
-Rochefort,_ publié il y a quelques années, avait fixé l'attention des
-publicistes qui se sont occupés de la réforme pénitentiaire.
-
-Depuis cette époque, il a amassé de nombreux matériaux; il a observé de
-nouveau le monde exceptionnel qu'il veut peindre sous toutes ses faces,
-sous l'aspect qui inspire l'horreur, comme sous celui qui inspire la
-pitié; il a étudié le condamné et l'a vu au départ, sur sa route, à
-l'arrivée, à la prise des fers; il l'a vu à Brest, à Toulon, à
-Rochefort, sur son banc de repos, où le forçat vit comme la brute; il
-l'a vu dans ses travaux incessants du port, où règne l'égalité, sans
-privilège pour les coupables; il l'a vu sur le lit de l'hospice: il l'a
-suivi à son retour au monde, ou à l'amphithéâtre et à la fosse commune,
-où les os de tant de générations de criminels s'entassent chaque jour.
-
-
-_Les Petits Mystères de l'Opéra_, par Albéric Second, illustration par
-Gavarni.--Paris, _Kugelmann et Bernard Latte_. 1 vol. in-8º; prix: 6 fr.
-
-Si nous ne craignions de nous attirer une partie des rancunes que ce
-volume ne peut manquer de valoir à son auteur, nous dirions qu'il s'en
-publie peu d'aussi spirituels, et que c'est la plus amusante révélation
-que nous ayons entendue depuis longtemps. Mais nous ne saurions admettre
-toutes les méchancetés du révélateur sur ces messieurs et sur ces dames;
-nous ne croyons ni aux intrigues ni aux sous-jupes, et c'est malgré nous
-que nous avons ri de ce chapitre notamment où l'auteur, ayant dit du mal
-de tout le monde, ayant épuisé toutes les formules malignes, et voulant
-cependant encore renchérir sur le compte d'un de nos peintres, M.
-Lepaute, ne trouve d'autre moyen que de faire son éloge. C'est bien
-traître!
-
-Il est cependant un certain monde pour lequel l'auteur des _Petits
-Mystères_ s'est montré plus indulgent. Il paraît qu'il n'a plus rien à
-attendre des femmes; attendait-il quelque chose des journalistes, des
-feuilletonistes surtout? Il nous les fait passer en revue à une sortie
-de l'Opéra; c'est tout un cortège de grands nommes. C'est bien l'idée
-que nous nous sommes toujours faite de ces messieurs, et ce qui double
-chez, nous le mérite de cette conviction, c'est que nous n'attendons
-d'eux aucun compte rendu. Mais à leur place, en lisant ces flatteries
-sur des pages mordantes, nous nous rappellerions le corbeau de la fable,
-et nous craindrions que l'éloge de notre plumage ne fût mis là
-uniquement pour nous faire ouvrir un large bec. Heureusement
-l'amour-propre des corbeaux sert toujours merveilleusement la ruse des
-renards, et d'ailleurs c'est par habitude sans doute que celui-ci se
-sera montré rusé; car il s'est montré trop spirituel, il a trop
-constamment su se montrer amusant, pour avoir besoin de recourir à des
-apothéoses qui feront peut-être sourire les gens qui ne croient à rien,
-pas même aux grands hommes de nos jours et aux réclames.
-
-
-_L'Univers pittoresque_, histoire et description de tous les peuples, de
-leurs religions, moeurs, coutumes, industries, etc.--_Europe_, tomes
-XXV, XXVI, XXVII et XXVIII. _Angleterre, Écosse et Irlande_; par MM.
-Galibert et Pelle, 4 vol. in-8. 24 fr.--Paris, 1842-1844. _Firmin
-Didot._ Trois volumes ont déjà paru; le quatrième est en cours de
-publication.
-
-On a déjà parlé dans ce recueil de la grande publication de messieurs
-Firmin Didot frères, et l'ouvrage que nous annonçons aujourd'hui est
-peut-être, pour nous autres Français, après les deux ouvrages de cette
-immense collection consacrés à l'histoire de France (_Annales et
-Dictionnaire encyclopédique_), celui de tonus qui offre le plus grand
-intérêt. Histoire civile et militaire, état social, religion, moeurs,
-littérature, sciences et arts, législation, agriculture, navigation,
-commerce, industrie, tout cela est renfermé dans le vaste cadre de MM.
-Galibert et Pelle, tout cela est touché, sinon traité à fond par eux, de
-telle sorte que, sans avoir fait une oeuvre historique d'une haute
-portée, sans avoir laissé, ce à quoi eux-mêmes ne semblent pas
-prétendre, un de ces monuments qui traversent les siècles, ils ont
-donné un livre à la fois utile et amusant, dans lequel si rien de bien
-neuf, de bien original n'y brille, on est du moins assuré de trouver un
-résumé de ce que la science historique fournit de plus avancé sur
-l'Angleterre jusqu'à ce jour.
-
-
-
-[Illustration: Les exposants heureux, caricature par Cham.]
-
-[Illustration: Les Exposants malheureux, caricature par Cham.]
-
-[Illustration: Vol à main armée, caricature par Cham.]
-
-
-
-Rébus.
-
-EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.
-
-Le temps se passe, et les noirs ne sont pas encore affranchis.
-
-[Illustration.]
-
-
-
-
-
-
-
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-
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- <title>The Project Gutenberg eBook of L'illustration, No. 0075, 1 Août 1844, by Various</title>
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-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0075, 1 August 1844, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
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-
-
-
-Title: L'Illustration, No. 0075, 1 August 1844
-
-Author: Various
-
-Release Date: May 20, 2015 [EBook #49005]
-
-Language: French
-
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-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0075, 1 ***
-
-
-
-
-Produced by Rénald Lévesque
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<br><br>
-
-<div class="cont">
-
-
-
-<p>L'ILLUSTRATION,</p>
-
-<p>JOURNAL UNIVERSEL,</p>
-
-<p>N° 75. Vol. III.--JEUDI 1er AOUT 1844.</p>
-
-<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
-
- <table cellpadding="2" cellspacing="2" border="1"
- style="width: 100%; text-align: left;" summary="nil">
- <tbody>
- <tr>
- <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
-<span class="sml">Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.<br>
-Prix de chaque N°. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.</span>
- </td>
- <td style="vertical-align: top; width: 34%;">
-<p class="mid">N°75. Vol. III.<br>JEUDI 1 AOÛT, 1844.
-Bureaux, rue Richelieu, 60.</p>
- </td>
- <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
-<span class="sml">Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
-Ab. pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40</span>
- </td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<br><br>
-
-<p><b>Courrier de Paris</b>. <i>Illuminations des Champs-Élysées.</i>--<b>Académie des
-Sciences</b>. Histoire naturelle. Six Gravures.--<b>Théâtres. Diegarias</b>
-(Théâtre-Français); Satan (Vaudeville); le Miracle des Roses (Ambigu).
-<i>Une scène de Diegarias.</i>--<b>Le Tir fédéral de 1844.</b> (Suite et fin.). <i>Vue
-extérieure du Stand: Vues extérieure et intérieure de la
-Cantine.</i>--<b>Maroc.</b> (Suite.) <i>Murs de Tanger; Vue de Tanger; Costumes
-maures.</i>--<b>Histoire de la Semaine</b>. <i>Portrait de M. Cunin-Gridaine,
-ministre du commerce et de l'agriculture; Distribution des récompenses
-faite par le roi aux Exposants de 1844, dans la salle des
-Maréchaux.</i>--<b>Projet d'un Hôpital nouveau, à Paris.</b> <i>Une
-Gravure.</i>--<b>Exposition des Produits de l'industrie</b>. Distribution des
-récompenses. <i>Portraits de douze membres du jury.</i>--<b>Bulletin
-bibliographique.</b>--<i>Les Exposants heureux et les Exposants malheureux;
-Vol à main armée, Trois Caricatures par Cham.</i>--<b>Rébus.</b></p>
-
-<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Fête de Juillet 1844.--Illuminations des Champs-Élysées.</b></p>
-<br>
-
-<h2>Courrier de Paris.</h2>
-
-<p>Les fêtes de juillet, interrompues pendant deux anniversaires, ont été
-célébrées cette année avec éclat: la mort si fatale du duc d'Orléans
-avait causé cette interruption; il n'avait pas semblé convenable de
-donner le spectacle de réjouissances éclatantes et publiques si près
-d'une tombe. Et cependant, les trois jours anniversaires de la
-révolution de Juillet 1830 ne sont pas tous consacrés aux vives
-splendeurs d'une fête: la première de ces trois journées mémorables
-invite au recueillement et au culte des morts; ce jour-là, dès le matin,
-les églises sont tendues de deuil, les chants pieux retentissent;
-l'orgue y mêle sa voix plaintive et funèbre; l'église prie pour les
-citoyens qui ont succombé, les armes à la main, en prenant la défense
-des lois. Le second jour est le jour réservé à l'aumône: des secours à
-domicile sont distribués aux indigents et aux malades; il est juste que
-dans une solennité commémorative d'une révolution populaire on donne
-quelque chose aux souffrances du peuple. Le fait est donc louable en
-lui-même; on doit regretter seulement que les pouvoirs publics ne
-consacrent pas à cette bonne action une somme plus considérable. Ne
-pourrait-on pas, si la rigidité du budget s'oppose à de plus amples
-largesses, économiser sur les lampions et sur les fusées volantes, pour
-soulager plus d'infortunes ou doubler le bienfait? Si je ne me trompe,
-le sentiment que nous manifestons ici a été exprimé plus d'une fois, et
-s'est fait jour à la Chambre des députés: des voix sensées et
-philanthropiques ont fait entendre le v&oelig;u de cet honorable et utile
-emploi des fonds annuellement consacrés au souvenir de la révolution de
-Juillet. Et certes, quoiqu'on parle toujours de l'amour du peuple pour
-les lampions et les soleils tournants, ce n'est pas le peuple qui
-réclamerait contre cette sage destination des deniers publics. Le
-peuple, chaque jour, devient sérieux et rangé; il est bien loin de
-ressembler à ce populaire ignorant et frivole que les gouvernements
-passés amusaient par des pyrotechnies et par des jeux d'enfant. On peut
-s'en convaincre en voyant le calme, l'ordre, la tenue régulière et
-convenable qu'il apporte actuellement dans la célébration des solennités
-publiques.</p>
-
-<p>La troisième journée, c'est-à-dire la journée du 29, a été, comme par le
-passé, la journée éclatante et joyeuse; on avait séché les pleurs donnés
-aux morts, pour ne plus penser qu'à la victoire conquise par leur
-courage et scellée de leur sang. Les lampions éclataient aux fenêtres
-des maisons et au fronton des édifices, les orchestres dispersés sur la
-surface des Champs-Élysées emplissaient l'air d'harmonie, le mât de
-cocagne s'élevait dans l'espace, les marchands forains et les jeux de
-toute sorte attiraient la foule par leurs bruits nombreux et variés;
-vers neuf heures du soir, les mille fantaisies d'un magnifique feu
-d'artifice ont enchanté la foule qui affluait de toutes parts en flots
-pressés; fusées, girandoles, feux de Bengale, gerbes étincelantes,
-prodigieux soleils, palais de flamme, rien n'y manquait: beaux et bons
-écus de France jetés au vent!</p>
-
-<p>L'illumination des Champs-Élysées a particulièrement étonné par son
-étendue et par son éclat, il faut avouer que cette magnifique promenade
-semble avoir été créée tout exprès pour servir à la pompe des fêtes
-nationales; c'est un spectacle vraiment magnifique que de voir cette
-immense avenue qui commence à la place Louis XV et aboutit à
-l'Arc-de-Triomphe par une route ascendante, de la voir, dis-je, hérissée
-de deux lignes de feux parallèles qui la sillonnent dans toute sa
-longueur, véritable et merveilleux palais de flamme. Placez-vous sur une
-des terrasses des Tuileries qui dominent l'espace immense, pour bien
-jouir de cette vue fantastique; la foule innombrable, les palais
-illuminés, les arcs de triomphe, les jets d'eau, les masses de verdure
-diversement éclairées par les feux qui les environnent et mêlent leur
-éclatante lumière à la splendeur du ciel: tout cela vous saisit, vous
-étonne, vous éblouit, et vous êtes tenté de croire aux magiciens et aux
-fées.</p>
-
-<p>Du reste, les Champs-Élysées accroissent leur importance et leur beauté
-de travaux et de richesses plus durables que ces merveilles de feux
-splendides qui s'allument et brillent le soir, pour s'éteindre au bout
-de quelques heures et disparaître; de jour en jour les Champs-Élysées
-s'enrichissent d'habitations élégantes; ce n'est plus cette immense
-solitude dont on se défiait encore il y a dix ans à peine, et où l'on
-n'osait guère s'aventurer à une heure un peu avancée de la nuit. Du côté
-qui côtoie le faubourg Saint-Honoré, les Champs-Élysées ont rejoint la
-ville par des rues nouvelles et des constructions dont le nombre
-augmente sans cesse. Paris, comme un assiégeant qui avance d'heure en
-heure dans sa conquête, a poussé jusqu'à cette dernière limite sa
-population et ses demeures.</p>
-
-<p>La partie qui s'adosse au cours de la Seine semblait, par sa position
-même, condamnée à un long abandon. De malheureuses tentatives faites, il
-y a quelque quinze ans, sur le terrain appelé quartier François 1er,
-semblaient confirmer cette espèce de prédestination fatale; mais voici
-qu'à son tour, ce côté, qui semblait jusqu'à présent maudit, se peuple
-et commence de meilleures destinées; la finance et l'aristocratie y
-jettent les premiers fondements de leurs maisons de plaisance; on peut
-voir déjà les vastes et élégantes murailles de plus d'une riche
-habitation sortir de dessous terre comme par enchantement: ici, c'est M.
-Mosselman qui fait élever un hôtel; là, M. de Morny; plus loin, madame
-la marquise de Praslin, et d'autres encore. Avant dix ans, ce côté des
-Champs-Élysées rivalisera avec celui qui lui fait face, et le désert de
-terrain en friche qu'il montre encore à l'&oelig;il des passants sera peuplé
-de riantes villas. Chemin faisant, Paris pourrait bien alors donner la
-main à Passy et étreindre Auteuil lui-même dans ses vastes bras qui
-s'allongent d'année en année.</p>
-
-<p>C'est aux Champs-Élysées que M. Berlioz va donner le festival monstre
-dont il a publié lui-même le prospectus dans le feuilleton du <i>Journal
-des Débats</i>, ou plutôt à cette heure même où <i>l'Illustration</i> paraît,
-c'est-à-dire aujourd'hui 1er août 1844, la grande voix de ce concert
-colossal retentit et fait tressaillir le double écho du faubourg
-Saint-Honoré et du faubourg Saint-Germain. M. Berlioz a enrégimenté pour
-cette gigantesque expédition musicale, sans précédent à Paris, tout ce
-que la ville a pu lui fournir d'artistes un peu en crédit et
-expérimentés, soit pour le chant, soit pour la partie instrumentale. Il
-va sans dire que cet immense corps d'armée dont le total s'élève, pour
-les chanteurs, à plus de deux cent cinquante voix, et pour les
-instrumentistes à un chiffre à peu près pareil, a pour généraux en chef
-les virtuoses les plus habiles et les plus renommés. C'est le vaste
-bâtiment élevé pour abriter l'exposition des produits de l'industrie que
-M. Berlioz a choisi pour champ de bataille. L'industrie, rentrée depuis
-un mois dans ses magasins et dans ses fabriques, a cédé la place à
-l'invasion musicale de M. Berlioz. <i>L'Illustration</i> ne manquera pas de
-donner prochainement le bulletin authentique de cette campagne
-entreprise à grand renfort d'harmonie pour centre de bataille, et de
-mélodie à l'avant-garde.</p>
-
-<p>La police correctionnelle va gagner ses lettres de noblesse; on annonce
-qu'un grand seigneur du nom de Montmorency doit bientôt comparaître
-devant la sixième chambre. M. de Montmorency-Robecq, hâtons-nous de le
-dire, n'aura à s'expliquer avec la police correctionnelle que sur le
-fait de distribution d'écrits légitimistes et de portraits du
-prétendant; je crois même que la cour d'assises jouera aussi son rôle
-dans cette affaire, et que M. de Montmorency n'échappera à une
-juridiction que pour retomber dans l'autre. Ce n'est pas la première
-fois que le glorieux et vaillant sieur de Montmorency figure dans nos
-guerres politiques; témoin le vieux connétable des derniers Valois, et
-le jeune et infortuné vaincu du combat de Castelnaudary. On mourait un
-jour de bataille ou sur un illustre échafaud, en ce temps-là.
-Aujourd'hui on se bat avec la police correctionnelle et l'on se retire
-de la mêlée avec quinze jours de prison pour toute blessure, qu'on va
-faire panser dans une maison de santé; cela vaut-il bien la peine de
-s'appeler Montmorency?</p>
-
-<p>Mademoiselle Rachel a terminé ses représentations au Théâtre-Royal de
-Bruxelles. Chaque soirée a été pour elle un triomphe; or, mademoiselle
-Rachel a triomphé six fois, et ces six ovations se sont résumées en un
-total de 40,000 francs de recette. La ville de Bruxelles, dans son
-enthousiasme, voulait retenir mademoiselle Rachel à toute force, et lui
-demandait encore quelques coups de poignard et quelques imprécations
-pour achever de combler sa joie; peu s'en faut même qu'elle ne se soit
-jetée à la tête de ses chevaux pour arrêter la calèche de notre illustre
-tragédienne et l'empêcher de partir. Mais Bruxelles a eu beau faire,
-Lille, qui avait engagé mademoiselle Rachel, a été la plus forte;
-mademoiselle Rachel s'est mise en route pour y donner deux
-représentations, et tenir ainsi sa parole. On ne dit pas encore que
-Bruxelles ait mis sa milice sur pied pour aller revendiquer à Lille
-Roxane et Hermione, et, en cas de refus, établir devant ses murs un
-siège en règle. Mais tel a été l'enthousiasme de Bruxelles pendant le
-séjour de mademoiselle Rachel, et tel son désespoir en la voyant partir,
-que la nouvelle de ce coup de main de Bruxelles sur Lille pourrait bien
-nous arriver par le prochain télégraphe. Que deviendrait cependant le
-système de la paix <i>partout et toujours</i>?</p>
-
-<p>Les nourrissons des collèges de Paris sont dans la jubilation. Voici les
-vacances qui approchent; dans quinze jours, tous ces oiseaux
-gazouillants sortiront de leur cage et iront becqueter aux vitres de la
-maison paternelle, en poussant des cris joyeux. Heureux jour! et que ne
-sommes-nous encore au collège!</p>
-
-<p>En attendant que les vacances carillonnent définitivement l'heure du
-départ, et de la volée, toute la gent écolière agite à tours de bras le
-<i>Gradus</i> et le <i>Conciones</i>, et, les poings dans les yeux ou se rongeant
-les ongles, sue sang et eau et se bat à outrance pour obtenir les
-honneurs du prix ou de l'accessit. De leur côté, MM. les professeurs
-jaugent les phrases, pèsent les substantifs, vannent les solécismes, les
-fautes de quantité et les barbarismes.--Il y a quelqu'un qui est plus
-écolier que l'écolier lui même à l'approche des vacances, et qui sent
-une joie plus incommensurable encore; cet écolier-là, c'est le maître.</p>
-
-<p>Certaines gens se plaignent beaucoup que l'indifférence nous gagne et
-qu'on arrive insensiblement à la tiédeur politique. Nous lisons
-cependant dans un journal: «L'autre jour, dans un café du pays latin,
-une discussion sur les affaires publiques s'engagea entre deux personnes
-d'opinions tout à fait opposées; l'une tenait pour l'opposition, l'autre
-pour le ministère. Après une discussion plus ou moins mal soutenue des
-deux parts, un des deux adversaires s'échauffa tellement qu'il lança à
-son interlocuteur un coup de poing qui le fit chanceler, il y eut un
-moment où on le crut mort sur la place.» Voilà un fait rassurant pour
-ceux qui craignent, comme nous le disions, l'indifférence en matière
-politique. Ce coup de poing-là leur annonce que les bonnes doctrines
-survivent quelque part et s'entretiennent.</p>
-
-<p>Odry, le fameux Odry, est devenu un personnage tout à fait fantastique.
-Il a plus de soixante-dix ans, et de temps en temps on le voit
-apparaître au théâtre des Variétés comme un revenant. Les mieux informés
-disent que ce n'est plus Odry, mais son ombre. Cependant, depuis huit
-jours, le bonhomme Odry donne des représentations qui attestent qu'il
-n'est pas mort du tout, et que c'est bien au véritable Odry, au sublime
-Bilboquet et à l'adorable madame Gibou que nous avons encore affaire.
-Les grands hommes comme Odry finissent par être enterrés, mais ils ne
-meurent jamais.</p>
-
-<br><br>
-
-<h2>Académie des Sciences.</h2>
-
-<h3>COMPTE RENDU DES TRAVAUX PENDANT LE DERNIER TRIMESTRE DE 1843 ET LE
-PREMIER TRIMESTRE DE 1844.</h3>
-
-<p class="mid">(Voir t. III, p. 218.)</p>
-
-<h4>HISTOIRE NATURELLE.</h4>
-
-<p><i>Sur la tendance des tiges vers la lumière</i>, par M. Payer.--On sait que
-la tige d'une jeune plante placée dans un lieu où la lumière n'arrive
-que d'un côté s'infléchit généralement vers le point le plus éclairé. M.
-Payer a cherché à reconnaître si cet effet était dû à la lumière blanche
-ou à quelques-uns des rayons qui la composent, il a donc éclairé de
-jeunes liges de cresson alénois (<i>Lepidium salivum</i>) avec des verres
-colorés, et s'est assuré que tous les verres qui ne laissaient passer
-que des rayons rouge orangé, jaune et vert ne produisaient aucune
-inflexion sur la tige, tandis que les rayons bleu, indigo ou violet
-produisaient cette inflexion. Les expériences n'étaient que provisoires:
-en effet, les physiciens savent, que les verres rouges, par exemple,
-laissent passer avec le rayon rouge une petite quantité de lumière
-orangée, jaune ou verte. Les verres rouges des vitraux des vieilles
-cathédrales sont les seuls qui ne laissent passer que le rayon rouge
-sans mélange: on s'assure de cette vérité en recevant sur un prisme la
-lumière qui a traversé un de ces verres, et on reconnaît qu'elle est du
-nouveau décomposée par ce prisme, ce qui prouve quelle n'était pas
-simple, mais composée de plusieurs couleurs élémentaires. Ainsi, comme
-nous l'avons dit, le rouge est souvent mêlé d'orangé, de jaune et de
-vert. Pour écarter ces causes d'erreur, M Payer plaça ses plantes dans
-les diverses portions d'un spectre solaire, obtenu en faisant passer la
-lumière à travers un prisme, et il vérifia de nouveau que les couleurs
-rouge, orangé, jaune et vert n'agissaient point sur les tiges, qui
-étaient surtout influencées par le bleu et le violet. Le résultat est
-intéressant, parce que ce sont précisément les mêmes rayons qui sont
-doués de propriétés chimiques, telles que de bleuir le chlorure
-d'argent, de noircir le nitrate d'argent, etc., etc.</p>
-
-<p><i>Nouvelle espère de Seps supposé être le Jaculus des anciens</i>, par M.
-Guyon.--Sous le nom de zureig, les Arabes désignent un lézard dont les
-mouvements sont si rapides que les Arabes prétendent qu'il traverse
-l'air comme un dard. Desfontaines raconte que l'un deux s'étant caché
-sous une pierre, il la fit lever: à l'instant l'animal s'élança et
-traversa l'espace de douze à quinze pas avec une telle rapidité, que
-Desfontaines le prit pour un serpent. M Guyon s'est procuré l'animal
-vivant: c'est un saurien du genre <i>Seps.</i> Il confirme tout ce qu'on a
-dit de la rapidité extrême de ses mouvements; toutefois il ne l'a pas
-encore vu s'élancer, mais seulement courir. Cet animal est probablement
-le <i>jaculus</i> des anciens.</p>
-
-<p><i>Recherches anatomiques et physiologiques sur quelques végétaux
-monocotylés</i>, par M. de Mirbel.--Les botanistes sont depuis longtemps
-divisés sur la théorie de l'accroissement en diamètre des végétaux
-ligneux, c'est-à-dire des arbres en général et de ceux de nos climats en
-particulier. On sait, en effet, que ce mode d'accroissement est tout à
-fait différent dans les grands végétaux des pays chauds, tels que les
-palmiers, les cocotiers, les fougères en arbre, et dans les chênes, les
-hêtres et les frênes de nos forêts. Les botanistes avaient jusqu'ici
-porté principalement leur attention sur nos végétaux indigènes, où
-chacun est à même de varier et vérifier leurs expériences, et dont la
-structure anatomique est infiniment mieux connue que celle des plantes
-exotiques qui ne peuvent vivre que dans les grandes serres de nos
-établissements publics.</p>
-
-<p>Si l'on coupe transversalement un tronc ou une branche d'arbre européen,
-on remarque qu'il se compose de couches concentriques dont la moelle
-occupe le rentre. Le nombre de ces couches est égal au nombre d'années
-que l'arbre ou la branche ont vécu. Les couches se composent de tissu
-cellulaire et de tubes ou vaisseaux. On voit aussi des rayons allant du
-centre à la circonférence de l'arbre: ce sent les rayons médullaires,
-uniquement formés de tissu cellulaire. Comment se forment ces courbes
-annuelles de bois? Suivant les anciens physiologistes, un liquide appelé
-cambium s'épanche entre l'écorce et le bois; ce liquide s'organise, des
-cellules s'y développent d'abord; ces cellules s'allongent ensuite en
-vaisseaux dont la réunion forme des fibres qui montent vers les
-bourgeons, pénètrent dans le pétiole des feuilles et s'épanouissent dans
-leur limbe. Cette théorie fut vivement attaquée par Goethe,
-Dupetit-Thouars. Lindley, et, dans ces derniers temps, par M. Charles
-Gaudichaud. Ceux-ci, assimilant un bourgeon qui se développe à une
-plante qui germe, ne voient dans les nouvelles couches de bois que la
-réunion des rances de tous les bourgeons qui donnent naissance aux
-branches de l'arbre. La réunion de ces racines, jointe aux rayons
-médullaires, forme la couche annuelle de bois. Ainsi, un arbre est une
-réunion de végétaux implantés sur son tronc et sur ses branches, au lieu
-d'être fixés dans le sol.</p>
-
-<p>La discussion avait pour objet les arbres de nos climats; mais M. de
-Mirbel pensa qu'il jetterait une vive lumière sur la question en
-étudiant le mode d'accroissement des dattiers.</p>
-
-<p>Il se rendit donc en Algérie. A son grand étonnement, il trouva que ces
-arbres étaient devenus extrêmement rares; la plupart avaient été abattus
-depuis la conquête sans aucun motif d'utilité; enfin, après plusieurs
-semaines d'attente, au moment où il commençait à désespérer du succès de
-son voyage, un colon, M. de Vialar, mit généreusement à sa disposition
-un dattier, le seul qu'il possédât. Il n'en est pas moins à regretter
-que le savant auteur du mémoire sur la distribution géographique des
-végétaux phanérogames de l'ancien monde ne se soit pas dirigé vers Nice
-au lieu de s'embarquer à Toulon. Entre Gênes et Vintimille, il eût
-trouvé le petit village de la Bordighiera, dont tous les habitants
-vivent de la culture des dattiers. Ils en vendent les palmes aux prêtres
-de Rome pour les cérémonies du dimanche des Rameaux et aux juifs
-d'Amsterdam pour la fête des tabernacles. Là, sur une longueur de cinq
-kilomètres environ, le palmier est l'arbre le plus commun du pays. On le
-trouve de tout âge et de toutes les grandeurs, tantôt herbacé et aligné
-dans les plates-bandes des jardins, comme les cardons de nos potagers,
-tantôt formant de petites forêts dont les cimes en parasol
-s'épanouissent à quinze ou vingt mètres au-dessus du sol. Les habitants,
-faisant commerce de ces arbres, ne refusent point de les vendre; et nous
-croyons devoir signaler cette localité aux botanistes qui voudraient sa
-livrer à des recherches sur la structure ou le développement de ces
-arbres.</p>
-
-<p>En possession d'un palmier de dix-huit mètres de haut, M. de Mirbel en
-fit l'anatomie avec le plus grand soin. Il contrôla toutes les
-assertions émises par Desfontaines, Moldenhawer, Mohl et Meneghini, sur
-la structure de ces végétaux. Nous n'entrerons pas dans le détail de ces
-observations délicates que le savant académicien a exposées avec sa
-lucidité habituelle. Nous ne saurions les donner ici, elles supposent
-une connaissance approfondie de la structure des arbres exotiques et
-celle de toutes les opinions émises sur ce sujet. Nous nous arrêterons à
-un seul point, celui qui divise les physiologistes à l'égard des arbres
-de nos climats. Dans le dattier, M. Mirbel a remarqué que la partie
-supérieure des filets qui constituent le bois du palmier et qui
-communiquent avec les feuilles est très-jeune en comparaison de la
-partie inférieure. Sans s'expliquer sur le point de départ de ces
-filets, il croit pouvoir conclure du fait précédent qu'ils croissent de
-bas en haut et montent du tronc sur les feuilles. La conséquence que
-l'auteur tire de cette observation est directement contraire à celle qui
-est actuellement soutenue par M. Gaudichaud. Si elle se trouve vraie
-pour les dattiers, il est probable qu'elle sera vraie aussi pour les
-chênes et pour les ormes, car la nature procède toujours par des lois
-générales. Mais peu de botanistes et à plus forte raison aucun amateur
-ne peut vérifier ces assertions, car les dattiers sont rares en Europe;
-nous ferons donc connaître, d'après les expériences de M. Gaudichaud,
-comment chacun peut se convaincre que la couche annuelle du bois est
-formée par des fibres, véritables racines, qui descendent des feuilles
-tout le long du tronc. Sans doute il est fâcheux que nous ne puissions
-pas, comme l'a fait M. Gaudichaud, combattre M. de Mirbel par les
-exemples mêmes qu'il a choisis; mais nous l'avons dit, nous serions
-inintelligible, et il faudrait nous croire sur parole. Les exemples, au
-contraire, que nous allons donner, tout le monde peut s'assurer de leur
-réalité par les expériences les plus nettes et les plus faciles. Ils
-sont empruntés à la dernière note lue par M. Gaudichaud, le 27 mai 1844,
-en réponse aux idées émises par M. de Mirbel.</p>
-
-<p>Si l'on enlève circulairement un anneau de l'écorce d'un arbre ou d'une
-branche et qu'on les laisse végéter, on verra qu'il se forme un
-bourrelet circulaire au bord supérieur de la plaie. Si l'on exécute la
-même opération sur les branches tombantes d'un saule pleureur ou d'un
-frêne parasol (fig. 1) le bourrelet se forme au bord inférieur de la
-plaie. Ainsi donc l'enlèvement d'un anneau circulaire d'écorce a pour
-effet la formation d'un bourrelet sur le bord de la plaie qui correspond
-aux branches, tandis qu'il ne se forme pas de bourrelet sur le bord qui
-correspond aux racines. Il y a plus, toute la portion du trou ou de la
-branche qui est au-dessus de l'anneau continue à grossir; celle qui se
-trouve dessous de l'anneau ne grossit pas sensiblement. Dans l'ancienne
-doctrine, on attribuait ce bourrelet à l'accumulation du cambium qui ne
-pouvait franchir l'espace dénudé d'écorce; mais il suffit de faire
-l'expérience au printemps pour s'assurer que ce bourrelet se compose de
-fibres entrelacées et pelotonnées sur elles-mêmes. Mais, dira-t-on, ces
-fibres sont du cambium organisé transformé en vaisseaux. L'expérience
-suivante répond à cette objection. Enlevez, comme l'a fait M.
-Gaudichaud, deux anneaux d'écorce circulaires et laissez entre ces deux
-anneaux un cylindre d'écorce portant un bourgeon (fig. 2), vous verrez
-en enlevant ce cylindre, peu de temps après que le bourgeon se sera
-allongé en forme de franche, un faisceau de fibres partant de la base du
-bourgeon s'étalant à droite et à gauche et se dirigeant en bas; arrivées
-à la portion où l'écorce manque, ces fibres se contournent, se
-tortillent sur elles-mêmes, et donnent naissance au bourrelet dont nous
-avons parlé. Ce qui est vrai des branches l'est aussi des racines de
-l'arbre. La racine d'un peuplier (fig. 4) fut à moitié divisée à l'aide
-d'un trait rie scie par M. Gaudichaud; l'arbre ayant été agité par le
-vent, la racine se fendit dans le sens de sa longueur, et les deux
-fragments s'écartèrent l'un de l'autre. Les racines des bourgeons
-trouvant le chemin coupé, se détournèrent comme un fleuve dont le lit
-serait barré, descendirent le long de la fente, puis s'étalèrent de
-nouveau après avoir contourné l'obstacle qui s'opposait à leur passage.
-De l'autre côté de la racine était un second trait de scie; mais
-l'action du vent, qui avait écarté les bords du trait de scie que nous
-avons figuré, avait rapproché ceux du trait de scie que nous ne voyons
-pas, et les racines des bourgeons avaient franchi cette solution de
-continuité et formaient une espèce de pont qui la recouvrait. Si, à
-l'imitation de M. Gaudichaud, vous enlevez une bande d'écorce contournée
-en hélice (fig. 5) autour d'une branche, vous verrez les racines des
-bourgeons descendre en suivant le lit que vous leur aurez tracé et
-décrire une hélice autour de la branche; de même que les racines d'un
-arbre introduites dans une conduite d'eau suivront toutes les sinuosités
-de cette conduite. Cette expérience est importante; en effet, si les
-racines dont nous parlons n'étaient que des fibres développées entre le
-bois et l'écorce et montant vers le bourgeon, il n'y a aucune raison
-pour qu'elles se contournent en hélice avec la bande d'écorce qui les
-dirige: elles resteraient longitudinales et parallèles à l'axe de
-l'arbre comme dans l'état normal.</p>
-
-<p>Mais, dira-t-on, dans toutes ces expériences, les fibres issues de la
-base du bourgeon descendent comme des racines qui s'enfoncent dans le
-sol; mais est-il vrai d'une manière absolue qu'elles ne puissent jamais
-monter pour contribuer à l'accroissement d'une portion du végétal
-quelles ne sauraient atteindre sans cela? L'expérience suivante de M.
-Gaudichaud répond à cette objection. Sur une branche d'arbre (fig. 3),
-il a isolé une languette d'écorce de telle façon qu'elle ne communiquait
-avec le reste que par sa partie inférieure; ainsi donc, si elle avait le
-pouvoir d'attribuer les fibres descendantes, celles-ci seraient
-recourbées de bas en haut pour se répandre entre elle et le bois. La
-fig. 4 montre que cela n'eut point lieu; les fibres provenant des
-bourgeons supérieurs contournèrent la solution de continuité, se
-rejoignirent au-dessous d'elle, et continuèrent à descendre; aucune
-d'elles ne remonta pour contribuer à l'accroissement ou épaisseur de la
-portion de branche qui était recouverte par la languette isolée.</p>
-
-<p>L'assimilation de ces fibres à des racines a dû trouver parmi les
-naturalistes un certain nombre d'incrédules. En effet, il répugne au
-premier abord de regarder un tronc d'arbre comme formé en majeure partie
-des racines des bourgeons, qui de toutes les branches descendent pour
-gagner le sol; mais M. Gaudichaud a levé ces doutes par une expérience
-décisive. Il existe un arbre dont on a voulu employer la feuille pour
-remplacer celle du mûrier: c'est le <i>Mactura auvantiara.</i> Prenez une
-portion de branche de cet arbre, fichez-la en terre, et vous verrez
-bientôt des bourgeons se développer entre l'écorce et le bois; en même
-temps des racines sortiront le l'extrémité enfoncée dans la terre. Si
-vous enlevez l'écorce, vous apercevrez (fig. 6) un faisceau de fibres
-partir de la base du bourgeon, descendre le long de la bouture et sortir
-à son extrémité inférieure sous forme de racine. On pourrait citer
-encore un grand nombre d'expériences du même genre, mais il suffit
-presque de rappeler la pratique habituelle des jardiniers. Ils savent
-qu'une bouture ne prend jamais racine si elle n'est pourvue d'un &oelig;il,
-c'est-à-dire d'un bourgeon. Comment en serait-il autrement, puisque
-c'est ce bourgeon même qui émet des racines qui s'enfoncent dans le sol?</p>
-
-<p class="lef"><img alt="" src="images/002a.png"></p>
-<p class="rig"><img alt="" src="images/002b.png"></p>
-
-<p>Je m'arrête, non que le sujet soit épuisé, mais dans la crainte de
-fatiguer le lecteur, car il y a autant encore un grand nombre
-d'arguments à faire valoir, sans parler des puissants motifs empruntés à
-l'analogie.</p>
-
-<p>Quelle différence y a-t-il, je vous prie, entre un jeune rameau d'arbre
-chargé de feuilles de fleurs ou de fruits, et une plante herbacée, fixée
-au sol et portant aussi des feuilles, des fleurs ou des fruits? Aucune,
-si de n'est que l'une a des racines apparentes qui s'enfoncent dans la
-terre, celles du rameau ne le sont point, parce qu'elles se mêlent et se
-confondent avec les racines de tous les autres rameaux qui descendent le
-long des branches et du tronc, elles n'en existent pas moins sous
-l'écorce. Lorsque Goethe étudia les plantes, son coup d'&oelig;il d'aigle
-saisit immédiatement ce rapport, et il le signala. Sa confiance en la
-généralité et la simplicité des moyens employés par la nature ne le
-trompa pas, cette démonstration lui suffisait: mais on conçoit que des
-esprits plus difficiles et moins synthétiques aient attendu pour se
-décider, les preuves matérielles et décisives fournies successivement
-par Aubert, Dupetit-Thouars, Lindley et M Ch. Gaudichaud.</p>
-
-<br><br>
-
-<h2>Théâtres.</h2>
-
-<br>
-
-<p><i>Diegarias</i>, drame en cinq actes et en vers, de <span class="sc">M. Victor Séjour</span>
-(Théâtre-Français); <i>Satan ou le Diable à Paris</i>, vaudeville en cinq
-actes (Théâtre du Vaudeville); <i>le Miracle des Roses</i>, drame en dix-sept
-tableaux (Ambigu-Comique).</p>
-
-<p>Diegarias est premier ministre du roi Henri de Castille, ministre tout
-puissant; son crédit et son autorité sont sans bornes, il est vrai que
-ce roi est admirablement préparé pour abandonner à son ministre cette
-autorité suprême; c'est un voluptueux qui ne tient qu'à une chose, à
-toujours avoir de l'argent pour mener bonne vie et courre le cerf. Or
-Diegarias contente ce goût financier, et tout est dit, Henri lui
-abandonne le char de l'État et laisse flotter les rênes.</p>
-
-<p>Diegarias serait donc un homme et un premier ministre parfaitement
-heureux, s'il ne lui arrivait pas ce qui suit.</p>
-
-<p>Son premier malheur est d'avoir une fille qui se laisse séduire par un
-vaurien de la cour. Ce drôle se nommé don Juan. Sous prétexte d'un
-mariage secret, il s'est moqué de la belle Inès; le valet de don Juan,
-déguisé en prêtre, a donné la bénédiction nuptiale, ce guet-apens est
-renouvelé de l'<i>Eugénie</i> de Beaumarchais et de beaucoup d'autres drames.</p>
-
-<p>Diegarias ne se doute encore de rien: mais patience, cela viendra. Il
-garde une rancune héréditaire à don Juan, et cette rancune le met sur
-les traces du déshonneur d'Inès. Voici comment: «Je veux me venger de
-don Juan et le faire pendre, dit-il un jour à sa fille, pour me payer
-d'un outrage que j'ai reçu autrefois de son père.--Ne le tuez pas,
-s'écrie Inès, je suis sa femme!» De là à découvrir que ce mariage n'est
-qu'un mariage pour rire, il n'y a pas loin. Une lettre insolente, écrite
-par don Juan à un vaurien de son espèce, suffit pour faire cette grande
-découverte; don Juan y raille la pauvre Inès de sa crédulité.</p>
-
-<p>Je n'ai pas besoin de vous dire qu'Inès se désespère; cela est dans son
-rôle. Quant à Diegarias, il surprend don Juan et lui laisse
-l'alternative d'épouser Inès, ou d'être immédiatement poignardé par un
-sbire. Cette proposition sent son mélodrame d'une lieue. Don Juan prend
-l'air fanfaron et dit:</p>
-
-<p>«J'aime mieux mourir!» Toutefois Diegarias fait une sage réflexion, à
-savoir qu'il est plus convenable pour un premier ministre de punir le
-criminel légalement que de l'assassiner, et, sur ce point, j'approuve
-fort monseigneur Diegarias.</p>
-
-<p>Il en réfère donc au roi et lui demande justice. Henri, qui n'aime pas
-don Juan et même le soupçonne de trahison contre sa royale personne,
-Henri fait arrêter Don Juan, et prononce contre lui une sentence de mort
-pour crime de faux et subornation.</p>
-
-<p>Diegarias croit tenir sa vengeance; mais bien fou est qui s'y fie. En un
-clin d'&oelig;il sa fortune prend une face nouvelle: Diegarias, en effet,
-n'est pas Diegarias, mais un certain juif nomme Jacob Eliacini; c'est
-sous ce nom que naguère, surpris par le père de don Juan dans une
-aventure amoureuse, il a été battu de verges par son ordre et de la main
-de ses valets. De là sa grande rancune contre le fils, et vraiment il y
-a de quoi. Comment, depuis cette avanie, est-il devenu premier ministre?
-je n'en sais rien; toujours est-il que personne ne soupçonne le juif
-sous le manteau du premier ministre. Quand je dis personne, je me
-trompe; un certain sbire que Diegarias a employé plus d'une fois à des
-services secrets, a surpris le fin mot de cette aventure, Diegarias a
-précisément la sottise de le mécontenter, et voilà notre gueux qui va
-tout conter à don Juan, Cette indiscrétion arrive bien a propos pour
-lui, et, en effet, quand le roi presse le séducteur de réparer l'honneur
-de Diegarias en épousant sérieusement Inès; «Je ne peux pas épouser la
-fille d'un juif,» répond-il effrontément.</p>
-
-<p>«Quoi! un juif?» s'écrie-t-on de tous côtés; et la cour et le roi
-reculent d'horreur, et don Juan ne se sent pas de joie; Diegarias a beau
-rappeler au roi ses services passés, il n'en obtient rien; Henri le
-repousse et le chasse ignominieusement.</p>
-
-<p>Diegarias s'est retiré avec Inès dans une sombre demeure. Là, il vit
-avec son ressentiment, et cherche comment il pourra prendre sa revanche
-contre don Juan et contre le roi. L'occasion ne se fait pas attendre, le
-roi est besogneux, comme on sait: l'habileté de Diegarias pouvait seule
-pourvoir à ses dépenses folles. Maintenant que Diegarias n'est plus là.
-Sa Majesté ne sait à quels écus se vouer; il s'en vient donc trouver
-secrètement Diegarias. «Donne-moi de l'argent, dit-il.--Oui, répond
-l'autre, à condition que tu feras exécuter don Juan à mort.--Eh bien,
-soit!» dit le roi. Excellent prince!</p>
-
-<p>Voici donc maître Diegarias assuré du côté de don Juan; il ne lui reste
-qu'à châtier le roi; et, pour se donner cette joie, notre ministre déchu
-se fait complice et chef de la conspiration ourdie d'abord par don Juan.
-Décapiter don Juan, détrôner le toi, ô volupté!</p>
-
-<p>Mais Diegarias n'aura pas ce bonheur, ou du moins il ne l'aura qu'à
-demi: Inès, n'écoutant que son amour, gagne le geôlier, et fait évader
-don Juan de sa prison; il est vrai qu'on l'arrête au détour de la rue,
-et que le bourreau s'en empare. Don Juan n'est plus! grande joie pour
-Diegarias, grand désespoir pour Inès. Il ne manque qu'un plaisir à la
-satisfaction de Diegarias; si la conspiration réussissait, quel
-agrément! Elle a l'air de réussir un moment, en effet, mais elle n'en a
-que l'air. Diegarias est pris dans ses propres pièges, et n'a plus
-d'autre moyen d'en finir que de mourir de douleur sur le corps inanimé
-de sa fille Inès, qui vient de s'empoisonner.</p>
-
-<p>Il y a donc trois morts dans ce drame, sur quatre personnages, n'est-ce
-pas du luxe?</p>
-
-<p>L'auteur, M. Victor Séjour, est un jeune homme de vingt cinq ans. Il est
-juste d'attribuer au goût et à l'inexpérience de la jeunesse le fond
-mélodramatique de son ouvrage, les emprunts faits aux devanciers,
-l'exécution incomplète des caractères; mais ce qu'il faut accepter comme
-signe d'un talent précoce et d'un bon avenir, c'est un style souvent
-net, énergique et concis, des sentiments exprimés avec sensibilité ou
-avec vigueur, et deux ou trois situations dramatiques. Que peut-on
-demander de plus pour un début, ou plutôt pour un coup d'essai, comme
-l'a dit Beauvallet, qui est venu nommer l'auteur au milieu des
-applaudissements? Ajoutons que ce même Beauvallet a bien joué le rôle de
-Diegarias et que madame Mélingue a donné à l'amour et au malheur d'Inès
-plus d'un accent du c&oelig;ur et plus d'un vif élan.</p>
-
-<p>--Satan n'est pas si diable que l'affiche du théâtre du Vaudeville veut
-bien le dire; d'abord, loin d'avoir le pied fourchu et de sentir le
-soufre, il a le pied mignon et répand partout où il passe un parfum de
-jolie femme, ce que Leporello appelle si éloquemment <i>odore di femina</i>.
-Ce prétendu Satan est, en effet, une charmante et riche héritière qui
-aime Fernand de Mauléon, un très brave et très-aimable cavalier, et qui
-s'attache à le sauver des pièges que de faux amis sèment sur ses pas;
-ainsi elle l'arrache aux séductions d'une coquette qu'il est près
-d'épouser, à sa ruine qu'un escroc est sur le point d'accomplir en lui
-enlevant sa fortune, à tous les périls, en un mot, qui accompagnent la
-vie d'un jeune homme confiant et amoureux du plaisir. Et quand Satan a
-fait tous ces miracles, il se dépouille de toutes ses apparences
-diaboliques, et Fernand de Mauléon, désensorcelé, trouve en lui une
-adorable femme qu'il épouse avec trois ou quatre millions de dot; on ne
-se marie pas à moins au Vaudeville, et surtout pour peu que le diable
-s'en mêle.</p>
-
-<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Théâtre-Français.--<i>Diegarias</i> 5e acte.--Diegarias,<br>
-Beauvallet; le roi, Maillarü; l'inquisiteur, Marius; Inès, madame
-Mélingue.</b></p>
-
-<p>Le rôle de Satan est très-agréablement joué par madame Doche. Quant à la
-pièce en elle-même, elle est variée par des incidents nombreux et
-intéressants qui ont fait le succès. Les auteurs sont MM. Clairville et
-Damarin.</p>
-
-<p>--Elisabeth de Hongrie est l'héroïne du drame à grand fracas que
-l'Ambigu-Comique sert depuis quelques jours à ses gourmets, sous le
-titre de <i>Miracle des Roses.</i>--On lit dans la légende que la pieuse
-Elisabeth allant distribuer du pain aux pauvres, ce pain, par une grâce
-particulière de Dieu, se trouva changé en roses. Les pauvres durent, ce
-jour-là, trouver le miracle peu nourrissant, mais Elisabeth y vit une
-marque spéciale de la protection du ciel.</p>
-
-<p>À l'Ambigu-Comique, le miracle ne s'opère qu'après des événements de
-toutes sortes: batailles et croisades, usurpation et détrônement,
-lépreux errant, incendie, enfant affamé, inondation, mort, résurrection,
-tout ce qui constitue, en un mot, un mélodrame complet. C'est au moment
-où le tyran, persécuteur d'Élisabeth, croit la surprendre portant des
-vivres à un proscrit, contrairement à la loi, que l'ange qui protège
-Elisabeth change les vivres en bouquets de roses. Et ainsi le tyran a un
-pied de nez, sans compter que la vertu finit par triompher du scélérat
-et l'envoie <i>ad patres.</i></p>
-
-<p>Vers, prose, ange, démon, costumes et décors splendides, rien ne manque
-à cette production de MM. Hostein et Antony Béraud.</p>
-
-<br><br>
-
-<h2>Le Tir fédéral de 1844.</h2>
-
-<p class="mid">(Voir t. III, p. 327, la première partie<br> de la lettre de notre
-correspondant.)</p>
-
-<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>Le Stand.--Vue extérieure.</b></p>
-<br>
-
-<p>Bâle, 12 juillet 1844.</p>
-
-<p>A l'heure fixée, c'est-à-dire à six heures du matin, le lundi 1er
-juillet, malgré ma fatigue de la veille, j'étais au stand.</p>
-
-<p>Plus de dix mille personnes m'y avaient précédé. Quel mouvement, quel
-bruit, dans l'intérieur de cette immense salle! Avec quelle impatience
-les carabiniers qui occupaient les soixante-douze stalles du stand
-attendaient le signal de l'ouverture du tir! Dès que ce signal fut
-donné, soixante-douze coups de canon partiront à la fois... La fête est
-commencée. Elle durera huit jours sans interruption.</p>
-
-<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Tir fédéral.--Vue Extérieure de la grande cantine.</b></p>
-
-<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Tir fédéral.--Vue Intérieure de la grande cantine.</b></p>
-
-<p>Mes dessins vous ont montré l'extérieur et l'intérieur du <i>stand</i>, je
-vous ai évalué en chiffres sa longueur, sa largeur et sa hauteur.
-Toutefois quelques détails sont encore nécessaires pour faire bien
-comprendre à vos lecteurs les mystères du tir fédéral.</p>
-
-<p>Le <i>stand</i> bâlois renfermait, assure-t-on, deux mille deux cents
-compartiments, dans lesquels des chargeurs sont continuellement occupés
-à remplir de poudre, de bourre et de balles les carabines des tireurs.
-Mais on n'y comptait que soixante-douze stalles ou places destinées à
-ces derniers Les soixante-douze stalles correspondaient à autant de
-cibles placées à une distance de trois cents pas. Au service de chaque
-cible est attaché un marqueur chargé de vérifier les coups. Un fossé de
-trois mètres de profondeur, établi devant le front des cibles et sur
-toute leur longueur, sert d'abri aux marqueurs, et permet aux membres du
-comité de surveillance de circuler librement et sans danger d'une cible
-à l'autre. Et n'allez pas croire que de ce mouvement immense puisse
-naître quelque confusion, ou bien qu'il y ait quelque danger pour la vie
-des marqueurs. Chaque cible est pourvue d'une sonnette communiquant avec
-la stalle correspondante; le tireur, avant de faire feu, donne un coup
-de sonnette pour avertir le marqueur, qui, grâce à cette précaution, a
-le temps de se mettre à l'abri. En outre, comme les balles pourraient,
-par la plus légère déviation, atteindre les cibles voisines et leurs
-marqueurs, on a paré à tout inconvénient ou danger, en pratiquant à
-distance, entre le front des stalles et celui des cibles, deux cloisons
-en planches, percées d'autant de petites ouvertures qu'il y a de cibles;
-et cela en regard de ces dernières et de leurs stalles respectives.</p>
-
-<p>De temps en temps vous entendez de bruyants bravos; ils annoncent qu'un
-habile carabinier a touché le but; ses camarades s'emparent de lui,
-l'élèvent sur leurs épaules et le promènent en triomphe; chaque bon coup
-vaut au tireur une carte qu'il s'empresse d'attacher à son chapeau et
-qui ne quitte plus sa coiffure pendant toute la durée du tir; le tir est
-à peine ouvert, et vous voyez déjà circuler un grand nombre de
-confédérés portant les marques multipliées de leurs victoires.</p>
-
-<p>Il y a deux espèces de cible. Les cibles <i>ordinaires</i> (72 à Bâle) et les
-cibles fédérales, appelées <i>bonnes cibles</i> (7), auxquelles sont affectés
-les prix d'honneur. Au milieu d'un rond noir assez grand est tracé un
-autre rond de la circonférence d'une pièce de 5 francs. Loger une balle
-dans ce petit espace, c'est faire un carton. Tout citoyen suisse âgé de
-seize ans peut se faire recevoir membre de la société fédérale, et avoir
-ainsi le droit de tirer soit sur les cibles ordinaires, soit sur les
-bonnes cibles. Sur les cibles ordinaires, chaque carabinier peut tirer
-autant de coups qu'il veut moyennant une mise de 2 batz ou 30 centimes.
-La charge est en outre à ses frais. Un certain nombre de cartons donne
-droit à un prix. Mais les règlements sont faits de telle sorte qu'il
-n'est pas tenu compte des coups manqués. Ainsi le tireur qui sur vingt
-coups tirés a fait vingt cartons en une heure, obtient une récompense
-égale à celui qui, pour arriver à un pareil résultat, a tiré cinq cents
-coups en huit jours. Sur les cibles ordinaires, la persévérance a donc
-plus de chances que l'adresse, et le tireur malhabile qui a assez
-d'argent pour tirer continuellement pendant toute la durée du tir est
-certain de pouvoir lutter avantageusement avec le meilleur carabinier,
-moins favorisé que lui par la fortune.</p>
-
-<p>Aussi qu'est-il arrivé? un original de la Grande-Bretagne, nommé lord
-Vernon, conçut, il y a quelques années, le désir de remporter le premier
-prix d'honneur à un tir fédéral. Pour satisfaire ce caprice, aucun
-sacrifice ne lui a coûté, il a renoncé à sa patrie et s'est, dit-on,
-fait naturaliser Genevois. Toute l'année il s'exerce à tirer la
-carabine. A Bâle, il avait dix chargeurs habiles qui ne se reposaient
-pas un seul instant. Il tirait du matin au soir sans trêve ni repos. A
-défaut du prix d'honneur, qui dépend plus du hasard que de l'adresse des
-tireurs, il ambitionnait la gloire de faire le plus grand nombre de
-cartons. Nul citoyen suisse ne possédait une fortune suffisante pour
-soutenir une lutte si coûteuse. Le rival le plus habile de ce <i>fou</i>
-d'orgueil était un Apenzellois nommé Bænzinger. Ses compatriotes ont
-aussitôt ouvert une souscription qui pût lui permettre de tirer autant
-de coups qu'il voudrait. Lord Vernon a été vaincu. Il n'a fait que 299
-cartons; Bænzinger en comptait 320.</p>
-
-<p>Le prix d'honneur, vous ai-je dit, dépend plus du hasard que de
-l'adresse des tireurs. Cela n'est malheureusement que trop vrai. Il se
-donne en effet au carabinier qui a logé sa balle le plus près possible
-du centre de la première des bonnes cibles, appelée la cible de la
-<i>patrie</i>. Or, chaque concurrent ne peut tirer à chacune des bonnes
-cibles qu'un seul coup. Ce n'est donc pas le plus adroit, mais le plus
-heureux qui l'emporte. Ces inconvénients que je vous signale, les
-Suisses les reconnaissent aussi bien que les étrangers. Leurs journaux
-eux-mêmes les ont signalés, et M. l'ingénieur Wild a renouvelé, dans la
-séance générale, une proposition qu'il avait déjà faite à Coire, et qui
-a pour but d'apporter un remède au mal. «M. le colonel Hübnerwade, de
-Lenzbourg, écrivait tout récemment le <i>Courrier suisse</i>, a obtenu, par
-exemple, le premier prix pour un heureux coup; il est le roi officiel du
-tir, mais au fond personne ne le regarde comme tel. Dans sa réponse aux
-paroles qui lui ont été adressées, le colonel a franchement confessé
-qu'il n'était pas un adroit tireur; mais que le prix n'était pas tombé
-en de mauvaises mains, et que depuis la révolution française, il avait
-loyalement servi sa patrie en toute circonstance. Chacun a reconnu dans
-son langage un homme digne et brave, qui saura apprécier et conserver le
-précieux don de la ville de Bâle. Mais on se demandait en même temps: Où
-est Bænzinger, Bænzinger, le roi véritable des tireurs suisses, qui
-pourrait décorer son chapeau de plus de 330 cartons, et qui, pour prix
-de cette adresse, recevra quelques caisses de cigares!»</p>
-
-<p>Pendant huit jours, depuis le matin jusqu'au soir, le stand ne désemplit
-pas, si ce n'est à l'heure du dîner. Les mêmes scènes s'y renouvellent
-sans cesse. On a calculé qu'il s'y est tiré un coup de carabine par
-seconde, c'est-à-dire, à dix heures par jour, environ 232,000 coups.
-Aussi, malgré ses énormes dépenses pour les préparatifs de la fête, le
-comité a-t-il fait une assez bonne spéculation, ces 232,000 coups à 30
-centimes représentant un capital de 73,600 francs, sans compter les
-coups des bonnes cibles, qui étaient payés 3 fr.</p>
-
-<p>Sortons donc du stand, où nous avons tout vu, et promenons-nous dans
-l'enceinte, entre le stand et la grande cantine. Ici encore, je
-laisserai mes dessins parler pour moi. Ils vous représenteront mieux que
-les phrases les plus détaillées le spectacle varié et pittoresque qui
-attirait à chaque instant du jour l'attention des simples curieux.
-Devant le stand, ses compatriotes et ses amis portent en triomphe un
-heureux vainqueur; devant la cantine, la comité de réception fait
-l'accueil d'usage à une société cantonale. Attirée par une salve de
-trois coups de canons, la foule est accourue pour être témoin de cette
-cérémonie. Le comité présente aux nouveaux venus le vin d'honneur, et,
-après les libations voulues, ils remettent au comité leur drapeau, qui
-est immédiatement arboré sur le Fahnenberg.</p>
-
-<p>Cependant midi sonne, et un coup de canon annonce l'heure du dîner. La
-fusillade cesse aussitôt. Carabiniers et curieux se rendent à la
-cantine, et vont prendre place aux cent cinquante tables dont je vous ai
-déjà parlé. Instruit par l'expérience du premier jour, je ne commis plus
-la faute de croire, pour mon propre compte, aux promesses du maître
-d'hôtel; mais chaque matin, après avoir fait à Bâle un excellent
-déjeuner, je venais à la cantine du tir jouir du coup d'&oelig;il unique que
-présentait cette immense salle, admirer l'ordre qui y régnait, écouter
-les concerts d'harmonie qu'exécutaient deux orchestres militaires placés
-aux deux extrémités, mais surtout me mêler à la foule toujours entassée
-au pied de la tribune pour entendre les discours des orateurs.</p>
-
-<p>La tribune était toujours occupée. Pour y monter, il fallait seulement
-en avoir obtenu l'autorisation du président du comité central. Les
-étrangers eux-mêmes pouvaient s'y faire entendre. La plupart des
-orateurs étaient fort applaudis. Une fois en possession de la parole,
-ils ne la rendaient que lorsqu'ils avaient dit tout ce qu'ils avaient à
-dire. Ils exprimaient nettement les pensées les plus hardies. Aussi les
-discours de la tribune du tir ont-ils déjà plus de retentissement que
-ceux de la diète, et M. Zschokke, de Liestall, a t-il pu s'écrier sans
-être interrompu, en présence de plus de quatre mille personnes;</p>
-
-<p>«Confédérés! n'attendez pas de moi de longues phrases, car je suis de la
-campagne, où on se contente d'agir vite. Jusqu'ici on a porté un vivat
-aux vivants; ils n'en ont pas besoin, car ils vivent. J'en veux porter
-un aux morts, non aux héros morts dans les champs de bataille, car ils
-vivent depuis longtemps dans notre mémoire; mais à une personne morte,
-qui aurait besoin de vivre et de se réveiller du tombeau, qui a péché
-contre le peuple suisse et paraît maintenant encore çà et là comme un
-revenant maudit pour de longues années peut-être. Elle est morte dans le
-soi-disant vorort de Lucerne; ce n'est pas à celle-là que s'adresse mon
-vivat, mais à celle qui doit se réveiller ici dans le vrai vorort
-fédéral, sur la place du tir fédéral. Vive la nouvelle diète!»</p>
-
-<p>Citons aussi, dans un autre ordre d'idées, les fragments suivants du
-discours du curé catholique de Zurich, M. K&oelig;lin:</p>
-
-<p>«Voyez sur le drapeau fédéral, dit-il, cette croix, symbole de
-civilisation, de vérité, de lumière, et en même temps symbole de
-fidélité. Mais on abuse de cette croix, l'égoïsme et la trahison envers
-la patrie s'en couvrent comme d'une feuille de figuier. On veut les
-ténèbres et l'on se sert du nom de celui qui a dit: «Je suis la lumière
-du monde.» On veut l'esclavage et l'on se sert du nom de celui qui nous
-apporta la liberté. On veut la discorde, une Suisse catholique et une
-Suisse protestante, et l'on invoque celui qui a proclamé la loi de la
-charité!</p>
-
-<p>«Nous voulons une religion, dit l'orateur en finissant, mais elle doit
-être une source de consolation et de courage, comme elle le fut pour nos
-pères, et non un moyen d'opprimer le peuple. Nous voulons des autels,
-non pour y placer un siège politique, mais pour y prêter le saint
-serment de la liberté. Tendons-nous la main près de la tombe des héros;
-à cet esprit fraternel un <i>vivat!</i>»</p>
-
-<p>Mais l'incident le plus grave de toute la fête a été celui auquel a
-donné lieu l'arrivée inattendue de la députation valaisane.</p>
-
-<p>On avait pensé qu'après la lutte qui venait d'ensanglanter le canton du
-Valais, vainqueurs et vaincus seraient peu disposés à prendre part à des
-réjouissances publiques. On s'était pourtant trompé, et le vendredi
-matin on vit arriver, drapeau en tête, une députation de quatre
-Haut-Valaisans, qui vinrent se glorifier de leur triste victoire comme
-d'un triomphe au profit du vrai libéralisme, et bientôt le drapeau
-valaisan figura au haut du Fahnenberg.</p>
-
-<p>Cette nouvelle répandit une vive agitation parmi les carabiniers. Au
-banquet du même jour, M. le conseiller d'État Curti, de Saint-Gall, se
-rendant l'interprète du sentiment général, vint protester avec une
-chaleureuse éloquence contre l'odieux abus que les vainqueurs avaient
-fait de leur victoire dans le canton du Valais, contre l'établissement
-de ces tribunaux exceptionnels, de ces commissions extraordinaires que
-les vainqueurs avaient institués pour juger et condamner les vaincus; et
-lorsqu'il se prit à signaler l'impuissance de ce <i>misérable lien
-fédéral</i> qui ne sait rien faire ni empêcher en Suisse, un tonnerre
-d'applaudissements interrompit l'orateur. Ce fut en vain que le
-président du comité de Bâle voulut lui enjoindre de descendre de la
-tribune; sollicité de toutes parts de continuer, M. Curti n'acheva pas
-moins son discours au milieu des plus vives acclamations D'autres
-protestations vinrent se joindre à celles de la tribune. Dans
-l'après-midi, les députations d'Argovie et de Bâle-Campagne demandèrent
-hautement le retrait du drapeau valaisan, menaçant de se retirer
-sur-le-champ de la fête dans le cas où l'on ne voudrait pas donner
-satisfaction à l'opinion publique, et l'on ne sait trop comment se
-serait terminé ce conflit, si le lendemain matin les Haut-Valaisans
-n'avaient jugé prudent de se soustraire au cri unanime de réprobation
-élevé contre eux; ils ne tardèrent pas à sortir de Bâle, accompagnés
-d'une espèce de cortège de sûreté, et emportant leur drapeau, qui,
-pendant la soirée, avait été percé d'une balle.</p>
-
-<p>Un temps magnifique avait favorisé la célébration de l'anniversaire de
-la bataille de Saint-Jacques et l'ouverture du tir; mais, à partir du
-mardi matin, une pluie abondante ne cessa pas de tomber pendant quatre
-jours. Elle avait fini par convertir la place du tir en un grand lac, et
-les communications entre la galerie du tir et la cantine ayant été un
-instant complètement coupées par les eaux, on prévoyait déjà le moment
-où il faudrait organiser un service de bateaux pour empêcher les
-malheureux et infatigables carabiniers de mourir de faim et de soif. On
-parvint cependant à faire écouler en partie les eaux, et, au moyen de
-planches jetées en tous sens sur cette terre boueuse, on rétablit tant
-bien que mal une circulation non exemple de périls; je vous citerai,
-entres autres, une dame qui, s'étant imprudemment engagée à traversées
-immenses flaques d'eau, finit par s'embourber si profondément, que
-quelques galants confédérés, accourus à son secours, eurent peine à la
-retirer de la vase dans laquelle elle enfonçait déjà jusqu'aux genoux;
-il fallut la porter à bras, et en la voyant revenir, assise sur les
-épaules de ses courageux libérateurs, le poste de la milice, trompé par
-les apparences, fut sur le point de lui rendre les honneurs militaires
-dus aux vainqueurs du tir.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, le dîner de la grande cantine présentait un spectacle
-non moins divertissant. La pluie tombant à grands flots s'était frayé un
-passage à travers les ais mal joints de la toiture en planches; l'eau
-ruisselait de tous côtés sur les infortunés convives, et ceux-ci, pour
-se soustraire, eux et leur dîner, à cette irruption diluviale, n'eurent
-plus d'autre parti à prendre que de se mettre à couvert sous leurs
-parapluies. Ce banquet, abrité sous une toiture multicolore, n'a pas été
-un des épisodes les moins curieux de la fête. Cette bigarrure même ne
-laissait pas de lui prêter un aspect tout à fait fédéral. Mais cet
-accident ne fut rien moins que réjouissant pour l'entrepreneur des
-banquets, dont la vaste salle à manger, où le dimanche 21,000 bouteilles
-de vin avaient été consommées en quelques heures, fut bientôt presque
-entièrement déserte.</p>
-
-<p>Le tir a été clos le dimanche 7 juillet à sept heures du soir, selon le
-programme, et la distribution des premiers prix s'est faite le lendemain
-à dix heures du matin.--Ce jour-là, le président du comité central a
-remis leurs drapeaux aux sociétés encore présentes; puis, après avoir
-prononcé un discours d'adieu, il a offert le vin d'honneur aux partants.
-Ces cérémonies terminées, le cortège s'est mis en marche pour
-accompagner le drapeau fédéral.</p>
-
-<p>Les prix sont de deux espèces: ceux offerts par les cantons et les
-villes et ceux provenant des particuliers. Ils ont représenté en
-totalité une valeur de 130,000 fr. de Suisse, soit environ 190,000 fr.
-de France, et se composent d'argent comptant et de dons en nature, tels
-que argenterie, médailles d'or et d'argent, fusils et carabines
-d'honneur, tableaux et autres objets d'art; montres, pendules, vases,
-cigares, tabac, pipes, tabatières, vins en fût et en bouteilles,
-soieries, toilerie, livres, objets de coutellerie, lampes, etc.;
-quelques dons se font remarquer par un caractère tout local: je citerai
-entres autres des fromages en grande quantité, un chariot du meilleur
-foin de Lucerne avec la voiture et la vache attelée, une génisse avec un
-collier en argent, des chamois, etc.</p>
-
-<p>Plusieurs dons ont une valeur considérable: le conseil de ville
-(stadtrath) de Bâle a donné un plateau d'argent et 80 louis d'or;--le
-gouvernement du canton de Bâle, huit médailles d'or, de la vaisselle en
-argent, des ouvrages littéraires de prix et une somme de 3,200 fr. de
-Suisse, ce qui fait 4,800 fr., le franc de Suisse valant 1 fr. 50 c. de
-monnaie française;--la société de carabiniers de Bâle, une carabine
-garnie d'argent et une somme de 1,600 fr.;--le gouvernement de
-Bâle-Campagne, un tableau de Vogel représentant la bataille de
-Saint-Jacques, d'une valeur de 1,400 fr.; --des Suisses habitant
-l'Alsace, 200 tableaux de la bataille de Saint-Jacques, imprimés sur des
-foulards, d'une valeur de 1,400 fr.;--la société de carabiniers du
-canton de Berne, un fromage superfin de l'Emmenthal, du prix de 300 fr.,
-un service de table damassé, pour 18 personnes, du prix de 300 fr., et
-un autre pour 24 personnes, du même prix; une magnifique pendule valant
-300 fr.</p>
-
-<p>Le corps des officiers de Bâle-Ville a donné une coupe d'argent et une
-somme de 840 fr.;--les Suisses habitant Mexico, une somme de 810 fr. en
-or;-M. Ch. Merian Hoffmann, de Bâle, une somme de 800 fr.;--lord Vernon,
-une carabine ou une somme d'argent de 700 fr.;--la société de
-carabiniers de Genève, deux montres en or, l'une du prix de 430, l'autre
-du prix de 200 fr.;--la société de carabiniers de Soleure et celle
-d'Argovie, chacune 600 fr.;--une société de carabiniers de Zurich, une
-coupe de 600 fr.;--une autre société de carabiniers de la même ville,
-500 fr. en argent; --M. Zelliwegner, de la Havane, 6,000 cigares de la
-Havane: --des Français habitant Bâle, 420 fr. en or;--la société de
-carabiniers de Muttenz, un tonneau de vin de l'année 1834; --M Rodolphe
-Merian, de Bâle, 200 bouteilles de vin de Champagne;--les dames de Bâle,
-un tapis de pied brodé, d'une valeur de. 400 fr., etc., etc.</p>
-
-<p>Les prix principaux ont été ainsi distribués:</p>
-
-<p>Le premier prix à la cible fédérale (le plateau d'argent et 60 louis
-d'or), M. le colonel Hübnerwade, de Lenzbourg (Argovie); le deuxième
-prix (la carabine), M. Jacques Sïebenmann, d'Arau; le troisième (le
-tableau de Vogel donné par Bâle-Campagne), M. Studer, de Wipkingen; le
-quatrième (1,000 fr.), M. Buhler, de Zweisimmen; le cinquième (le vase
-offert par les Suisses résidant à Saint-Pétersbourg), M. Walser, de Grub
-(Appenzell); le sixième (la coupe donnée par le corps d'officiers
-bâlois), M. Holdennegger, du canton d'Appenzell.</p>
-
-<p>Le premier prix à la cible Soleure (le vase provenant de l'abbaye des
-bouchers à Bâle), M. J. U. Aeby, de Seeberg (Berne); le deuxième prix
-(une médaille d'or, des espèces et autres objets, le tout valant 350 L.
-S.), M. J. Greben, de Bâle; le troisième prix (une coupe de cristal et
-un tonneau de vin, valeur 300 L. S.), M. J.-U. Zeliwegner de Teufen
-(Appenzell).</p>
-
-<p>Le plateau d'argent donné pour premier prix est d'un travail exquis; il
-sort des ateliers de M. Hartmann à Bâle. Il est estimé 80 louis d'or.
-Les quatre reliefs dont il est orné sont très-beaux. Ils représentent
-Tell, d'Erlach, Nicolas de Flue et Winkelried, avec ces devises: <i>Mir
-wid Gott helfen!</i> 1307. <i>Hie Banzer, hie Erlach!</i> 1339.--<i>Eidgenossen
-liebet Euch!</i> 1481--<i>Ich will Euch eine Gosse machen!</i> 1386.</p>
-
-<p>Mais, je le répète, le véritable roi du tir fédérai de Bâle a été
-l'Appenzellois Bænzinger, qui avait fait 330 cartons.</p>
-
-<p>A sept heures du soir, après la clôture du tir, tandis que les canons
-grondaient, une troupe de tireurs, précédés d'une musique éclatante,
-s'approcha de la cantine; ils portaient sur leurs épaules <i>Bænzinger</i>.
-Mille <i>vivat</i> l'accueillirent comme le roi du tir de 1844. On le porta
-ainsi en triomphe de café en café, toujours accompagné par les
-acclamations de la multitude. Jamais vainqueur aux jeux olympiques ne
-fut accueilli avec plus d'enthousiasme par ses concitoyens, jaloux de
-l'honneur national.</p>
-
-<p>Un compatriote de Bænzinger, Koller, homme riche et très-considéré dans
-son canton, s'est rendu coupable d'un acte inouï dans les annales des
-tirs fédéraux. Un jour que lord Vernon l'emportait sur son rival, il a
-consenti à ce qu'un marqueur lui attribuât des cartons qu'il n'avait pas
-faits. La fraude fut découverte et Koller cité devant un jury composé de
-douze carabiniers. Il ne nia point le fait qui lui était imputé, et
-déclara qu'ayant manqué à l'honneur, il était résolu de s'expatrier. Cet
-incident a produit une vive et profonde sensation. Le jury a prononcé un
-arrêt en vertu duquel les tirs fédéraux seront désormais interdits à
-l'infortuné qui n'a pas craint de se déshonorer pour défendre contre un
-étranger l'honneur de son pays.</p>
-
-<p>Tout est fini maintenant. Bâle a repris sa tristesse accoutumée; on
-démolit les constructions provisoires de la Schutzenmatte, et les
-carabiniers fédéraux regagnent leurs cantons respectifs en se racontant
-leurs exploits passés et en rêvant aux triomphes qu'ils espèrent
-remporter dans deux ans au tir fédéral de Zurich.</p>
-
-<br><br>
-
-<h2>Maroc.</h2>
-
-<h3>GARDE IMPÉRIALE.--ABID-SIDI-EL-BOKHARI.--SOLDE.--ARMEMENT.--OPÉRATIONS
-MILITAIRES DU MARÉCHAL BUGEAUD--QUESTION DE LA DÉLIMITATION DES
-FRONTIÈRES.--TANGER.</h3>
-
-<p>Les troupes composant le corps des 36,000 hommes de la garde impériale
-marocaine (V. l'<i>Illustration</i>, t. III, p. 342.) ont reçu le nom de
-<i>abid-sidi-el-Bokhari</i> (serviteurs du seigneur Bokhari). Ce titre leur
-vient d'un marabout très vénéré, auteur d'un traité intitulé <i>shahi</i> (le
-sincère), recueil de traditions (<i>hadis</i>) du prophète. Ils ont adopté
-pour patron Bokhari, et ils portent son livre dans toutes leurs
-expéditions.</p>
-
-<p>Depuis la dispersion des Oudayas, le noyau de l'armée de l'empereur
-Abd-el-Rahman se forme aujourd'hui des contingents des tribus suivantes,
-appelées pour cette raison <i>tribus de la garde impériale;</i> tribus de
-Tanger et du Rif; des Cheragah, occupant les montagnes que côtoie le
-Sbou; d'Oulad-Djama; de Rahamnat; de Demnjat.</p>
-
-<p>Les abid-sidi-el-Bokhari qui ne font pas partie des expéditions
-militaires sont employés dans leurs cantons ou tribus à la garde et à la
-police du pays, sous la conduite de leurs alcaïdes ou officiers.</p>
-
-<p>Il y a des alcaïdes de dix, de vingt-cinq, de cent hommes. Leurs grades,
-quoiqu'à la disposition des pachas, passent ordinairement de père en
-fils. Les quatre pelotons, de vingt-cinq hommes chacun, se distinguent
-par quatre étendards de couleurs différentes, c'est-à-dire vert, jaune,
-rouge et bleu. Une réunion de cinq centaines est commandée par un
-alcaïde de cinq cents hommes. L'emploi de ce dernier officier, ainsi que
-celui des pachas, des généraux, des gouverneurs, n'est ordinairement que
-temporaire. L'empereur les place, les renvoie, les récompense, les
-dépouille, sans autre loi que sa volonté. Tous peuvent être rejetés dans
-les derniers rangs de la société, puis employés de nouveau, et
-quelquefois dans des fonctions civiles étrangères à leur premier état.
-Les alcaïdes de dix, vingt-cinq, cent hommes, n'ont absolument que le
-traitement de simples soldats. Les alcaïdes de cinq cents hommes, les
-généraux, les pachas, les agents supérieurs civils, n'ont que le fruit
-de leurs avanies et des déprédations que leur position comporte.
-L'empereur connaît ces exactions et les favorise pour dépouiller ces
-fonctionnaires à leur tour, quand il les voit enrichis.</p>
-
-<p>La solde, tant de l'alcaïde que du soldat, est absolument arbitraire, et
-le souverain la proportionne au service qu'il a reçu ou qu'il attend de
-ses troupes. M. le capitaine Burel l'évaluait, en 1840 à la somme
-annuelle de 65 francs pour un cavalier marié, et de 45 francs pour un
-célibataire; à celle de 50 francs pour le fantassin de la première
-catégorie, et de 40 francs pour le fantassin de la seconde; enfin,
-chaque jeune garçon et chaque veuve de soldat touche environ 32 francs
-en trois paiements, qui se font aux trois Pâques et en public.</p>
-
-<p>Chaque famille de soldat jouit d'un terrain franc d'impositions et
-suffisant pour son entretien. Si la guerre ou la disette prive ces
-familles de leurs récoltes, l'empereur les aide en leur donnant
-gratuitement des vêtements et des grains. Au moyen de cette solde, de
-ces terres, de ces secours et de quelques bénéfices, licites ou non,
-attachés au métier de soldat de l'empereur, chacun est obligé de se
-fournir de cheval, d'armes, de poudre, de vivres, de transports, et
-d'être toujours prêt à marcher.</p>
-
-<p>Outre la solde et les secours dont nous venons de parler, chaque Bokhari
-qui fait une campagne touche ordinairement 20 francs au départ et 20
-francs au retour.</p>
-
-<p>L'empereur appelle ses troupes dans les proportions d'infanterie et de
-cavalerie qui conviennent au pays et à l'ennemi contre lequel il va
-opérer. Tantôt la cavalerie forme les trois quarts de l'armée; tantôt
-elle n'y entre que pour la moitié; mais comme le cavalier est plus
-considéré, le soldat que sa jeunesse ou son indigence force de servir à
-pied n'a pas de repos qu'il n'ait obtenu un cheval, véritable instrument
-pour lui de fortune et de considération.</p>
-
-<p>Les alcaïdes, pas plus que le général, ne se distinguent du simple
-soldat par aucune marque extérieure. Le soldat lui-même ne se distingue
-de l'artisan et du laboureur que par un fusil. L'habillement, qui est
-commun à toute la population, tant à la guerre que dans les douars,
-consiste en un bonnet rouge, en une chemise et un caleçon de toile, une
-veste longue serrée par une ceinture de cuir, des souliers jaunes sans
-bas, et par-dessus tout cela un burnous blanc.</p>
-
-<p>Le harnachement du cheval est à peu près le même que dans l'Orient. La
-selle, dont le dossier et le pommeau sont fort élevés, est recouverte en
-drap rouge, ce qui contraste avantageusement avec les vêtement des
-cavaliers, qui éblouit par sa blancheur. Ceux-ci, au lieu d'éperons,
-adaptent à leurs talons une espèce de clou de 16 centimètres de
-longueur, gros comme le petit doigt et d'un poids effrayant.</p>
-
-<p>Depuis près d'un siècle, les Maures ont quitté la lance, le javelot, la
-fronde. Leurs armes consistent en un fusil d'environ 2 mètres de long,
-léger cependant, et de calibre irrégulier; ils y adaptent depuis
-quelques années une longue baïonnette; ils ne savent d'ailleurs le
-porter qu'à la main ou en travers de la selle, ce qui les embarrasse
-dans les marches. Les abid-sidi-el-Bokhari, ou soldats de
-l'empereur, ont de plus un sabre demi-courbé, dont ils se servent dans
-la mêlée, et un poignard droit. Plusieurs tribus de Berbères ont, au
-lieu de sabre, un bâton à tête, qu'ils lui prêtèrent. On voit peu de
-pistolets, si ce n'est à la ceinture de quelques alcaïdes.</p>
-
-<p>Toutes les troupes, infanterie et cavalerie, portent leur poudre dans
-des cornes de b&oelig;uf, et leurs balles dans une giberne à ceinturon, ou
-même un petit sac. Les soldats chargent le fusil en prenant la poudre à
-poignée, et mettant la balle séparément, ce qui exige au moins trois ou
-quatre minutes.</p>
-
-<p>L'artillerie de campagne se réduit à quelques pièces de deux à quatre
-livres de balle, portées par des mulets et des chameaux.</p>
-
-<p>Les Marocains sont braves et bons cavaliers, mais sans discipline, et
-complètement ignorants des plus simples man&oelig;uvres. Pour les combattre
-avec avantage, il ne faut donc que du sang-froid à des corps déjà
-accoutumés à guerroyer contre les Arabes; il faut surtout de la
-cavalerie, pour obtenir des résultats décisifs.</p>
-
-<p>Les corps marocains se forment ordinairement en croissant, dont la
-principale force est au centre avec l'artillerie. Toute la stratégie
-consiste à envelopper l'ennemi, en s'approchant de lui à cinq cents pas
-à peu près, se déployant soudain et présentant le plus grand front
-possible. Les cavaliers s'élancent aussitôt à bride abattue, en ajustant
-le fusil, qu'ils man&oelig;uvrent aussi facilement que nos soldats manient
-une lance; arrivés à demi-portée, ils tirent un coup nécessairement
-incertain, en appuyant un doigt de la main gauche sur la détente, et
-sans abandonner les rênes; la main droite tient le fusil. Le coup tiré,
-ils arrêtent le cheval par un fort mouvement de bride, et, tournant le
-dos, ils battent en retraite avec la même vitesse pour recharger. Les
-chevaux sont tellement habitués à cet exercice, qu'ils font demi tour
-d'eux-mêmes dès qu'ils entendent partir le coup. Si l'ennemi recule, ils
-continuent le feu en regagnant du terrain. Ils ne font usage de leur
-sabre qu'à la dernière extrémité, et, pour s'en servir, ils sont obligés
-de placer leur long fusil devant eux sur l'arçon de leur selle, de sorte
-que chaque homme occupe un front de plus de deux, et reste isolé sans
-appui sur ses côtés.</p>
-
-<p>Les équipages ne sont portés qu'à dos de mulets ou de chameaux; car il
-n'y a au Maroc, que des sentiers à travers les campagnes, et des
-voitures y seraient complètement inutiles. Des tentes, des plats de bois
-et de terre, quelques marmites de cuivre, et pour chaque homme cinquante
-livres de farine pressée dans un sac de peau, un peu de viande cuite et
-salée, des dattes, des figues, voilà les provisions et les équipages du
-soldat; l'herbe des champs et le chaume, avec un peu d'orge, quand on en
-trouve à acheter ou à piller, voilà pour les bêtes de somme et les
-chevaux, qui d'ailleurs sont accoutumées à se passer d'orge et à faire
-dix lieues sans manger ni boire.</p>
-
-<p>Avant d'entrer en campagne, chacun moud son blé avec des meules à bras;
-il y a bien quelques moulins à chevaux dans les villes, et de» moulins à
-eau seulement à Tétuan, à Méquinez et à Fez, ce qui met tout corps
-d'invasion dans la nécessité d'apporter des farines et du biscuit.</p>
-
-<p>Quand l'armée marocaine parcourt les provinces soumises, elle trouve
-partout la <i>mouana</i>, c'est-à-dire l'hospitalité du prophète pendant
-trois jours, en sorte que son passage est assez onéreux aux habitants;
-mais après trois jours de résidence sur le même lieu, elle est obligée
-de payer tout ce qu'elle consommé. Quand elle marche dans les provinces
-ennemies ou révoltées, elle pille sans façon tout ce qu'elle peut.</p>
-
-<p>La plupart des blessures graves deviennent mortelles, faute de
-chirurgiens pour les soigner; si elles sont légères, les soldats qui en
-sont atteints gagnent le douar le plus voisin, où les scarifications
-d'un astrologue superstitieux et surtout le repos, les ont bientôt
-guéri? Quand l'empereur Muley-Sliman commandait l'armée, il conduisait
-ordinairement avec lui un pauvre chirurgien portugais, à qui il donnait
-3 francs par jour, et qui composait lui-même les drogues qu'il
-administrait aux alcaïdes et aux soldats riches.</p>
-
-<p>On voit, par les détails qui précèdent, quels avantages notre
-organisation militaire donnerait aux corps d'armée chargés d'envahir le
-Maroc, si la guerre prenait un caractère plus sérieux et plus général.</p>
-
-<p>«Le bruit de l'arrivée à l'armée du fils aîné de l'empereur avec une
-force considérable s'accrédite de plus en plus. Les uns disent que c'est
-pour faire la paix, d'autres que c'est pour pousser la guerre avec plus
-de vigueur. Quoi qu'il en soit, la prudence exige que je me mette en
-mesure de faire face aux forces qui peuvent se présenter. En conséquence
-j'appelle à moi M. le général de Lamoricière.» Telles sont les paroles
-par lesquelles M le général Bugeaud termine un long rapport adressé par
-lui au ministre de la guerre, le 15 juillet, du camp de
-l'Oued-Bou-Eurda, au sud de Lalla-Maghrania, sur la frontière du
-Maroc.--Par une dépêche télégraphique, datée du lendemain 16, du bivouac
-de Sidi-Zaèr, M. le maréchal a résumé en quelque sorte lui-même son
-rapport de la veille, en annonçant que, provoqué par une nouvelle
-attaque des Marocains, il les a culbutés et poursuivis jusqu'à trois
-journées d'Ougda.</p>
-
-<p>Ainsi, en fait, la guerre continue avec le Maroc, malgré les prétendues
-assurances de réparations promises à notre consul général à Tanger; et
-les dispositions personnelles de l'empereur sont encore tellement
-incertaines et douteuses, que M. le maréchal Bugeaud déclare ne pas
-savoir si le fils aîné de Muley Abd-el-Rahman vient avec des intentions
-pacifiques ou hostiles rejoindre l'armée à la tête de troupes
-nombreuses.</p>
-
-<p>La preuve des hésitations de l'empereur semble résulter des deux faits
-suivants: le 8 juillet, un de ses ministres, Si-el-Bias, récemment
-rentré en faveur, après une disgrâce pendant laquelle il avait été
-promené dans les rues de Maroc, monté sur un âne, la tête tournée vers
-la queue de l'animal (ce qui est chez les musulmans le <i>nec plus ultra</i>
-de la dégradation civique), se plaignait, dans une lettre officielle
-adressée au consul général de France à Tanger, M. de Nion, de ce que les
-généraux français avaient franchi la frontière, approuvant la conduite
-des chefs marocains, et demandant que nos généraux fussent blâmés. Mais
-le lendemain 9 juillet, une seconde lettre, signée par un autre
-ministre, disait au consul que le sultan ayant appris, au contraire, que
-ses généraux avaient attaqué le camp français, et étaient ainsi entrés
-sur le territoire algérien, s'était arraché la barbe en jurant qu'il les
-punirait sévèrement. Le ministre implorait humblement l'intercession du
-consul pour que les bonnes relations avec la France ne fussent pas
-rompues. La reprise et la continuation des hostilités nous ont appris
-quel cas il est possible de faire de ces déclarations.</p>
-
-<p>Du 7 au 15 juillet, la colonne française a parcouru le territoire aux
-environs d'Ougda: remontant l'Isly pendant vingt kilomètres, elle a
-campé, le 9, sur le lieu où Abd-el-Kader s'était tenu depuis près de
-deux mois. Le but de cette pointe était de déranger ses projets, de
-forcer sa deïra (son entourage, sa smalah) à interner dans le Maroc, de
-favoriser la rentrée sur le territoire algérien des tribus émigrantes,
-et enfin de consommer ou détruire les grains semés par Abd-el-Kader et
-sa suite, ainsi que les silos qu'il avait ramassés dans la vallée de
-Kanfouda (porc-épic). A l'approche de nos troupes, en effet, la deïra,
-qui était sur l'Oued Zekra, s'était enfoncée plus avant dans le Maroc,
-et était allée camper à Vioun (Fontaines) Suli-Mellouk, à quarante-huit
-kilomètres d'Ougda, près du camp des Marocains, qui avaient fui
-jusque-là.</p>
-
-<p>Le 11, nos troupes pénétrèrent dans les montagnes, en remontant l'Isly
-et se dirigeant vers le sud. Une grande partie de nos tribus émigrées
-s'étaient retirées par la, et c'était leur faire un tort immense que de
-les forcer à se jeter dans le désert: cette dispersion enlevait à
-Abd-el-Kader, pendant quelque temps, les moyens de réunir des cavaliers
-pour tenter des coups de main sur la ligne sud du Tell. Une partie de
-l'émigration fut rencontrée dans une gorge par les éclaireurs de la
-cavalerie, qui ne purent prendre qu'environ 300 têtes de bétail. Si la
-poursuite eût été continuée sur les traces de cette émigration, elle
-aurait conduit sur la deïra elle même, campée à quelques kilomètres,
-près d'une petite rivière. Malheureusement, l'ignorance des lieux et le
-défaut de relations avec les habitants ont donné et donneront encore
-beaucoup d'incertitude et d'hésitation aux man&oelig;uvres de nos colonnes.</p>
-
-<p>La question des frontières du Maroc, la seule qui ait fourni un prétexte
-à la prise d'arme des Marocains, serait loin d'être résolue dans le sens
-des prétentions de l'empereur, d'après les documents authentiques que
-l'<i>Algérie</i>, journal exclusivement consacré à la défense des intérêts
-algériens, vient de rappeler. L'empereur Muley-Mohammed, second
-prédécesseur de l'empereur actuel, ne pouvant se rendre maître des
-tribus guerrières d'Angad et des Beni-Snasen les avait abandonnées à
-l'autorité du bey Mohammed-el-Kebir, qui gouvernait les populations de
-l'ouest de l'Algérie. Celui-ci prit possession du territoire qui lui
-était concédé, en envoyant un kaïd algérien à Ougda. Ce kaïd était
-Sid-AddaBen-Maghni, qui gouverna cette ville pendant quatre ans.</p>
-
-<p>Les successeurs du bey Mohammed-el-Kebir négligèrent de maintenir sous
-leur dépendance cette annexe algérienne. Le successeur de
-Muley-Mohammed; Muley-Sliman, prédécesseur immédiat de l'empereur
-actuel, ressaisit peu à peu son autorité sur ce pays, et l'Algérie
-perdit ainsi Ougda, les Angad et les Beni-Snasen, qui ont, pendant
-quatre ans, fait partie de son territoire. Mais, même dans les
-circonstances les moins favorables, l'ouest de l'Algérie a toujours été
-limité à l'Oued-Moulouiah, et a compris la plaine de Lalla Maghrania, les
-Soulaïa et le kaïdat de Nedroma.</p>
-
-<p>A la question des frontières se lie intimement celle de l'expulsion
-d'Abd-el-Kader. Sa présence, en effet, au milieu des populations
-marocaines sera un danger permanent pour nos possessions dans le nord de
-l'Afrique. La tolérer plus longtemps, en se bornant à obtenir qu'il soit
-interné, ce serait apporter seulement une trêve et non mettre un tenue
-aux embarras de la situation actuelle. Le trône d'Abd-el-Rahman lui-même
-est menacé d'un côté par Abd-el-Kader, de l'autre par les armes de la
-France. C'est à notre gouvernement de faire parler l'une des craintes
-plus haut que l'autre et d'amener l'empereur à se débarrasser d'un seul
-coup de son ennemi et du nôtre. Le dénouement approche sans doute, car
-M. le prince de Joinville, après avoir mouillé dans les eaux
-d'Algésiraz, a franchi le détroit et n'attend plus dans la baie de
-Cadix, où il est entré le 15 juillet, avec toute son escadre, que le
-résultat des négociations pendantes, pour se présenter devant Tanger.</p>
-
-<p>Le premier port du Maroc devant lequel un bâtiment (<i>le Pluton</i>) détaché
-de l'escadre de M. le prince de Joinville s'est présenté le 8 juillet,
-est celui de <i>Tanger</i> ou Tandja, le Tingis des Romains. Ce port semble
-appelé à jouer un rôle important dans les événements qui ne tarderont
-pas à s'accomplir. Le <i>Pluton</i> y a conduit M. Touchard, aide de camp du
-prince, chargé de constater la situation actuelle de nos relations
-politiques avec le Maroc; M. Chauchard, lieutenant-colonel du génie, qui
-doit visiter les fortifications de la place, et M. Warnier, membre de la
-commission scientifique de l'Algérie, auquel est confié le soin de
-s'assurer de l'esprit des populations et de leurs dispositions
-guerrières ou pacifiques.</p>
-
-<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>Murs de la ville de Tanger.</b></p>
-
-<p>La place de Tanger fut délaissée aux mahométans par le comte Julien, en
-l'an 718. Après deux attaques infructueuses en 1437 et 1463, les
-Portugais l'occupèrent de vive force, en 1471, sous Alphonse V, et la
-conserveront jusqu'en 1662, qu'elle fut donnée à Charles II, roi
-d'Angleterre, comme dot de la princesse Catherine de Portugal.
-Muley-Ismaël l'assiégea en 1680, avec quelque succès, mais sans réussir
-à s'en emparer, et en 1684 les Anglais l'abandonneront, après en avoir
-fait sauter le môle et les fortifications Ces ruines combleront une
-partie de la baie, qu'elles rendent dangereuse par les vents d'est.</p>
-
-<p>Cette baie a de 3 à 4,000 toises d'ouverture sur 14 à 1,500 de largeur;
-elle est défendue, indépendamment de l'artillerie de la ville, par six
-batteries armées de 34 pièces. A l'exception de cette baie et de celle
-d'Al-Kasar-el-Soghaïr, à 12 kilomètres à l'est de Tanger, toute la côte
-nord est inabordable. Mais la côte ouest, depuis le cap Spartel jusqu'à
-El-Araïch, est susceptible de mouillage et de débarquement.</p>
-
-<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>Vue de Tanger, prise du champ des Sacrifices, par M.
-Blanchard,<br> d'après une gravure de l'<i>Espagne</i>, de M. Taylor, publiée par
-M. Casimir Gide.</b></p>
-
-<p>La ville de Tanger, bâtie à l'embouchure occidentale du détroit de
-Gibraltar, est entourée d'une enceinte gothique qui peut avoir 1,000 à
-1,200 toises de développement, et flanquée de petites tours de 4 à 5
-mètres de diamètre, quelques-unes rondes, la plupart carrées, ce qui
-prouve leur antiquité; car généralement les tours rondes sont
-postérieures au neuvième siècle. Un fossé de plus de trois mètres de
-profondeur, aujourd'hui à moitié comblé et cultivé en légumes dans
-quelques parties, règne à peu près dans tout son contour du côté de
-terre. En face du port, et dans le rentrant de la porte de la marine,
-s'élèvent plusieurs batteries, dont deux en étage, armées toutes
-ensemble d'environ 60 pièces de canon et de quelques mortiers, provenant
-de dons faits par les puissances européennes.</p>
-
-<p class="mid"><img alt="" src="images/005c.png"><br><b>Costumes maures, par M Eugène Delacroix.</b></p>
-
-<p>Les musulmans du dehors nomment Tanger la ville des infidèles, à cause
-des consuls et du grand nombre de chrétiens qu'elle renferme, comme
-aussi des privilèges que les juifs y possèdent. Les contingents de la
-province, passés dernièrement en revue pour se préparer à la guerre
-sainte, ont tenu la ville bloquée pendant dix jours. Une partie des
-berbères du Rif avaient été d'abord reçus dans l'intérieur; ils y ont
-commis beaucoup d'excès; ils ont forcé les magasins du gouvernement et
-enlevé 300 barils de poudre, que le peuple a répartis entre les
-Moudjehedin (combattants pour la foi) qui sont allés renforcer les
-tribus d'Ougda; ils ont démoli la maison d'une famille chrétienne,
-dévasté les jardins des consulats, et tiré un coup de fusil au consul
-d'Espagne, qu'ils aperçurent à sa fenêtre.</p>
-
-<p>Du champ des Sacrifices, que représente notre dessin, on aperçoit les
-côtes d'Europe, Tarifa presque en face, Trafalgar, le magnifique tableau
-du détroit de Gibraltar, le vieux rocher de Gibraltar même. Sur les
-premiers plans apparaît la ville de Tanger, dont l'enceinte se réunit,
-du côté du nord, aux murs du vieux château ou Kasbah. Ce château, qui
-renferme une mosquée et qui domine la ville et la mer, produit, par sa
-position, un aspect fort pittoresque. Les mâts élevés au-dessus des
-maisons indiquent la résidence des consuls européens.</p>
-
-<p>Ali-Bey estime la population de Tanger à 10 ou 12,000 habitants; M. le
-capitaine Burel, à 5 ou 6,000 seulement; M. Graberg de Hemso à 9,500;
-elle se compose en grande partie de soldats, de petits marchands en
-détail, d'artisans grossiers, d'un très-petit nombre de personnes
-aisées, et de juifs qui portent un costume particulier.</p>
-
-<p>(<i>La suite à un prochain numéro.</i>)</p>
-
-<br><br>
-
-<h2>Histoire de la Semaine.</h2>
-
-<p>Les fêtes anniversaires que le <i>Courrier de Paris</i> vous a décrites,
-notre situation vis-à-vis du Maroc, qu'un autre de nos collaborateurs
-s'est chargé d'exposer, la distribution des récompenses à l'industrie,
-dont nous représentons ici l'aspect dans la salle des Maréchaux, mais
-dont un article spécial vous donnera tout à l'heure le compte rendu,
-voilà les solennités, voilà les événements principaux d'une semaine dont
-l'historien n'a plus guère qu'un arriéré à mettre au courant et les
-événements de l'extérieur à enregistrer.</p>
-
-<p>Si ce bulletin, dont nous avons toujours entendu faire uniquement des
-tablettes, prend quelquefois et inévitablement, de l'enregistrement de
-luttes et de résolutions parlementaires, une sorte d'aspect politique,
-c'est, grâce au ciel et à la prochaine ordonnance de clôture, une
-physionomie qu'il ne sera de longtemps exposé à avoir de nouveau.
-Finissons-en donc avec les Chambres, qui nous ont envahi, depuis sept
-mois, une place que parfois sollicitaient vainement des nouvelles
-intéressantes pour les sciences et pour les arts.</p>
-
-<p>La chambre des pairs seule s'est réunie, et la certitude où elle est
-qu'il ne serait plus possible de rassembler 230 députés pour adopter un
-amendement, si elle en introduisait un dans un des projets qu'elle
-discute, les lui fait voter sans changements. Toutefois, pour la forme,
-on se livre encore des combats, comme si l'issue pouvait être
-incertaine, et dans la loi sur le chemin de Strasbourg notamment, M.
-Teste a cherché à être très-dur pour son successeur au département des
-travaux publics, M. Dumon.</p>
-
-<p class="lef"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>M Cunin-Gridaine, ministre du<br> Commerce et de
-l'Agriculture.</b></p>
-
-<p>A la chambre des députés on s'est borné à faire distribuer, avant la
-clôture officielle de la session, les rapports des commissions qui
-avaient terminé leurs travaux et qui voulaient, par le dépôt de leurs
-conclusions, mettre l'assemblée à même d'ouvrir ces discussions dès le
-commencement de la session prochaine.</p>
-
-<p>On n'a point oublié qu'un traité conclu entre la France et la Sardaigne,
-au mois d'août 1843, entre autres conventions, consacre en principe
-entre les deux États la garantie réciproque de la propriété littéraire
-et artistique. Ce traité modifiant les tarifs de douanes, créant de
-nouveaux délits de contrefaçon, ne peut, sur ces deux points, s'exécuter
-qu'avec la sanction législative. Pour obéir à cette nécessité, le
-gouvernement a introduit plusieurs dispositions spéciales dans la loi de
-douanes présentée par lui à la Chambre dans cette session, et demeurée à
-l'état de rapport, et il a proposé un projet de loi pénale sur la
-contrefaçon en France des ouvrages publiés en Sardaigne. M. Vivien, au
-nom de la commission chargée de l'examen de ce projet, a fait distribuer
-un rapport dans lequel il conclut à son adoption. Nous y avons remarqué
-le passage suivant:</p>
-
-<p>«C'est par la voie des négociations que le gouvernement peut faire
-reconnaître les droits des auteurs français. Le moment est favorable
-pour entreprendre ces négociations. Depuis quatre ans, la Hollande a
-accepté et inséré dans un traité passé avec nous la garantie réciproque
-de la propriété littéraire et artistique. L'Angleterre, la Prusse, la
-Saxe, ont promis à l'avance de reconnaître les droits de quiconque
-reconnaîtra les leurs. La confédération germanique, les États italiens
-ont signé des conventions fondées sur le même principe. Compléter le
-traité signé par la Hollande, répondre à l'appel des lois de
-l'Angleterre, de la Prusse et de la Saxe, réclamer l'application du
-principe déjà consacré en Allemagne et en Italie, obtenir partout
-l'interdiction de la contrefaçon des livres français, et, comme
-conséquence nécessaire et obligée, la prohibition de l'introduction des
-contrefaçons étrangères, telle est la marche à suivre. L'autorité de
-l'exemple, celle du bon droit, notre légitime influence employée pour
-une cause juste, auront bientôt entraîné l'opinion des États qui n'ont
-encore pris aucun engagement, et l'Europe entière, sans longs détails et
-sans efforts coûteux, aura, avec ou sans le concours de la Belgique,
-placé les droits de l'écrivain et les privilèges de l'intelligence sous
-la protection d'un principe tutélaire et conservateur: croisade
-pacifique, honorable pour la France, pour le gouvernement de Juillet,
-pour les ministres qui l'entreprendront, digne d'une nation qui a
-toujours compté parmi ses premiers citoyens des hommes de lettres et des
-savants, et qui n'est pas moins fière de l'éclat attaché à leurs noms
-que de ses plus glorieux succès sur les champs de bataille.»</p>
-
-<p class="mid"><img alt="" src="images/006b.png"><br>
-<b>Exposition des produis de l'industrie.--Distribution des<br>
-récompenses dans la salle des Maréchaux, le 29 juillet 1844.</b></p>
-
-<p>Nous avons (p. 135 et suiv. de ce même volume), en faisant ressortir la
-nécessité d'une réforme postale, exprimé la crainte que ta proposition
-De M. de Saint-Priest, qui, tout incomplète qu'elle fût, était néanmoins
-un canevas sur lequel on pouvait tracer un plan meilleur, n'aboutit à
-aucun résultat. Nous nous étions peu trompé. Elle n'a abouti qu'au
-rapport de la commission qui, par l'organe de M. Chégaray, en propose le
-rejet, ou du moins, au lieu de l'amender dans le sens des principes
-incontestables qu'elle proclame, s'est bornée à formuler un article pour
-la suppression du décime rural, et à en conserver un de M. de
-Saint-Priest sur la réduction à 2 pour 100, pour tous les envois
-d'argent n'excédant pas 50 francs, du droit aujourd'hui fixé à 5 pour
-100. Après les excellents principes que la commission a proclamés, après
-les opinions de réforme radicale qu'elle a émises, cette conclusion
-rappelle la montagne de la fable. En effet, le rapport combat et détruit
-tous les préjugés qui militent pour le maintien de l'état de choses
-actuel, tous les arguments qu'on met en avant pour le défendre. On
-répète chaque jour, par exemple, ce que M. le ministre des finances n'a
-pas craint de dire à la tribune pour combattre une taxe fixe et défendre
-la taxe progressive actuelle, qu'il est juste qu'une lettre paie en
-raison de ce que coûte son transport. La commission a établi le coût du
-transport, pour l'administration, de chaque lettre suivant la distance
-qu'elle parcourt. L'excédant de ces frais de revient constitue donc un
-impôt acquitté par chaque destinataire; on va voir, par le tableau
-dressé par la commission, quelle est l'égalité et la justice de cet
-impôt:</p>
-
-<pre>
-
- Zone ou Impôt ou différence
- distante Taxe. Coût. de la taxe
- en kil. à la dépense.
-Moins de 40 20 c. 9 3/4 c. 10 1/4 C.
-De 40 à 80 30 10 1/4 19 3/4
-De 80 à 150 40 10 3/4 29 1/4
-De 150 à 220 50 11 1/4 38 3/4
-De 220 à 300 60 11 3/4 48 1/4
-De 300 à 400 70 12 1/4 57 3/4
-De 400 à 500 80 12 3/4 67 1/4
-De 500 à 650 90 13 1/4 76 3/4
-De 650 à 750 1 fr. 13 3/4 86 1/4
-De 750 à 900 1 10 14 1/4 95 3/4
-Plus de 900 1 20 14 3/4 1 fr. 5 1/4
-</pre>
-
-<p>Ainsi, la lettre qui coûte à l'administration 9 centimes 3/4 ne paie en
-sus du remboursement de ces frais que 10 centimes 1/4, tandis que celle
-qui ne lui coûte que 14 centimes 3/4 est condamnée à lui payer 1 franc 5
-cent. 1/4. C'est une inégalité, une injustice insoutenables. On ne
-s'explique pas que la commission se soit bornée à les signaler.
-Espérons, toutefois, que ce qu'elle n'a pas osé faire, la Chambre saura
-l'exiger après avoir lu les considérations qui résument le travail de
-ses commissaires.</p>
-
-<p>La commission chargée de l'examen de la proposition de M. Chapuys de
-Montlaville, relative à la suppression du droit du timbre sur les
-journaux et écrits périodiques, n'a pas racheté, elle, par la netteté et
-la hardiesse de ses considérants, ce qu'il y a de timide et d'embrouillé
-dans le dispositif de son rapport. M. Achille Fould, qui a été chargé de
-ce travail, dit à la page 19: «Les journaux dont la situation financière
-est prospère ne verraient pas une modification notable dans les
-conditions de la presse sans une certaine inquiétude.» Nous ne savons si
-c'est cette crainte de troubler la quiétude de quelques-uns qui a
-détourné la commission de rendre la publicité plus abordable à tous.
-Quel qu'ait été son motif déterminant, toujours est-il qu'elle a conclu
-au rejet de la proposition, et qu'à la suppression du timbre pour tous
-elle a eu la singulière idée de substituer un emprunt aux lois de
-septembre, consistant à varier le droit du timbre, comme le taux du
-cautionnement, selon l'importance des localités; de telle façon que la
-vérité coûtera plus cher à dire à Nantes qu'à Tours, à Lyon qu'à Mâcon,
-et que dans les arrondissements où se trouve une ville de 50,000 âmes,
-comme aussi dans les départements de la Seine, de Seine-et-Marne et de
-Seine-et-Oise, on paiera 4 centimes de timbre, quelle que soi l'exiguïté
-du format, tandis que plus d'un journal n'en paie que 3 aujourd'hui.
-C'est donc la substitution d'un aggravement de position pour un certain
-nombre de journaux au moyen nouveau d'expansion que l'auteur de la
-proposition avait voulu donner à la presse. Nous ne craignons pas de
-dire que cette contre-proposition n'a pus la moindre chance d'être
-adoptée.</p>
-
-<p>On a encore distribué à la Chambre le rapport de M. Vitet sur le projet
-de loi relatif à la translation des affaires étrangères à l'hôtel de la
-Reynière, situé au coin de la rue des Champs-Élysées. La commission, à
-l'unanimité, propose d'affecter à ce but les terrains dépendants du
-domaine de l'État, situés entre la rue de l'Université, la rue
-d'Austerlitz et le quai d'Orçay, c'est-à-dire l'ensemble de bâtiments et
-de jardins annexes au palais de la chambre des députés, en vertu de la
-loi du 30 juin 1843. Elle, propose, en conséquence, de réduire le crédit
-demandé à 3 millions 900,000 fr.</p>
-
-<p>On connaît aujourd'hui le texte officiel de la notification que M. le
-duc de Bordeaux a adressée aux puissances étrangères à l'occasion de la
-mort de M. le duc d'Angoulême, qui avait pris le titre de comte de
-Marne. Voici ce document:</p>
-
-<p>«Devenu par la mort de M. le comte de Marne chef de la maison de
-Bourbon, je regarde comme un devoir de protester contre le changement
-qui a été introduit en France dans l'ordre légitime de succession à la
-couronne, et de déclarer que je ne renoncerai jamais aux droits que,
-d'après les antiques lois françaises, je tiens de ma naissance. Ces
-droits sont liés à de grands devoirs qu'avec, la grâce de Dieu je saurai
-remplir; toutefois je ne veux les exercer que lorsque, dans ma
-conviction, la Providence m'appellera à être véritablement utile à la
-France. Jusqu'à cette époque, mon intention est de ne prendre, dans
-l'exil où je suis forcé de vivre, que le titre de comte de Chambord;
-c'est celui que j'ai adopté en sortant de France; je désire le conserver
-dans mes relations avec les cours.»</p>
-
-<p>L'Angleterre et l'Autriche ont seules refusé, à ce qu'il paraît, de
-recevoir cette notification, et le premier accusé de réception
-sympathique qui soit parvenu au prétendant est de Marie-Louise, duchesse
-de Parme.</p>
-
-<p>Des lettres de Taïti, à la date du 19 mars, nous informent que les
-intrigues de l'ancien consul anglais, Pritchard, avaient amené un
-soulèvement dont le gouverneur s'était rendu maître sans effusion de
-sang, par l'adoption de mesures énergiques. La reine Pomaré était en
-rade, retirée sur un cutter anglais; quant à Pritchard, il avait été
-arrêté et mis au secret par les autorités françaises, qui avaient
-déclaré que ses biens, que sa vie leur répondraient des conséquences des
-événements qu'il avait provoqués. Une autre correspondance de
-Rio-Janeiro rapporte que Pritchard y est arrivé le 7 juin, à bord du
-bâtiment de guerre anglais le <i>Vindict</i>. Il s'était embarqué à Taïti,
-après vingt et un jours de détention.</p>
-
-<p>Les interpellations se succèdent à Londres, et sir Graham ne sait plus à
-laquelle entendre. Les épi grammes l'assiègent aussi, et, par allusion
-aux révélations sur les indiscrétions du secret-office, on vient de
-graver et de vendre à grand nombre à Londres un cachet sur lequel on
-lit: <i>For not to be Grahamed</i>. Pour n'être pas Grahamisé. Puisse, pour
-l'honneur du cabinet anglais, la recommandation n'être pas vaine!--De
-toutes les questions récemment posées au ministère dans le parlement,
-celle qui a causé le plus d'étonnement et d'émoi par avance est celle de
-M. Sheil, qui concluait à la nomination d'une commission pour s'enquérir
-comment les possessions françaises en Algérie avaient été acquises, et
-jusqu'à quel point leur extension peut s'accorder avec les intérêts
-politiques et commerciaux du pays. Sur l'annonce de cette motion, sir
-Robert Peel avait déclaré qu'il devait se borner à dire que c'était la
-motion la plus extraordinaire qu'il eût jamais entendu faire. M. Sheil
-l'a développée néanmoins, mais il avait d'avance renoncé à demander la
-formation du comité qu'il provoquait primitivement. Il ne s'agissait
-plus, des lors, que d'une conversation politique dont le but était
-d'embarrasser le premier ministre et d'accroître l'aigreur qui peut
-régner entre la France et l'Angleterre. M. Sheil est irlandais; on l'a
-vu porter la parole comme défenseur dans le procès d'O'Connell. Sa
-conviction est, comme celle du grand agitateur, que l'Angleterre ne
-rendra justice à l'Irlande qu'au jour du péril, et quand l'assistance
-des Irlandais sera devenue absolument indispensable, comme dans un cas
-de rupture entre la Grande-Bretagne et nous. Le <i>Standard</i>, journal
-ministériel du soir, a cru devoir publier à cette occasion la note
-suivante: «M. Sheil a été longtemps intimement lié avec le parti-prêtre
-français; nous soupçonnons donc que son discours et sa motion d'hier, si
-bien calculés pour amener une querelle, peuvent être attribués à ce
-parti. Nous n'accusons pas M. Sheil de s'être laissé corrompre par les
-prêtres français, nous l'en croyons incapable; mais, comme nous l'avons
-dit, c'est un instrument que tous ses amis peuvent employer et qui ne
-demande pour salaire que l'honneur de l'emploi.»</p>
-
-<p>Les journaux de Londres, la chambre des communes elle-même, se sont, ces
-jours derniers, vivement occupés de l'expérience faite à Brighton d'une
-machine explosible du capitaine Warner, destinée à défendre les ports et
-les rades, et à détruire les bâtiments qui tenteraient de franchir une
-passe on de s'approcher de la côte. Un bâtiment marchand de 300 tonneaux
-s'est enflammé tout à coup, et a sombré sans que l'on ait pu distinguer
-par quel moyen. Les feuilles anglaises se livrent à toutes sortes de
-conjectures contradictoires sur les procédés et l'efficacité de
-l'invention, mais elles sont d'accord sur son importance et sur le
-devoir pour le gouvernement de veiller à ce qu'elle soit éprouvée d'une
-façon concluante.</p>
-
-<p>La malle des Antilles arrivée à Southampton a apporté la nouvelle que
-les résidents anglais des Cayes avaient écrit à la Trinité pour réclamer
-l'intervention d'un vaisseau de guerre de leur nation, parce que la
-ville était saccagée et pillée. Le général Guerrier était subitement
-tombé malade, et le bruit s'était répandu qu'il avait été empoisonné par
-son rival Acaan.--A la Dominique, où une révolte de noirs affranchis
-avait éclaté, ce qui était un fait nouveau dans l'histoire de
-l'émancipation anglaise, l'ordre avait été rétabli. Cet événement donne
-une autorité très-grande à ce que disait lord Clarendon dans la séance
-de la chambre des lords du 25 juillet: «Mon opinion est que nous devons
-nous efforcer de prouver aux autres nations que le travail de l'homme
-libre est plus productif que celui de l'esclave. C'est précisément ce
-que nous n'avons pas prouvé, et les autres nations, voyant que
-l'expérience avait manqué, ont regardé notre philanthropie comme un
-piège. Et pourquoi l'expérience n'a-t-elle pas réussi? C'est parce que
-dans nos colonies, nous n'avons pas donné au travail libre les moyens de
-se développer. C'est à cela que doivent tendre tous nos efforts.»</p>
-
-<p>Bien que, grâce aux mesures prises, au déploiement de force armée, la
-ville de Prague n'ait pas été le théâtre de nouvelles luttes sanglantes,
-on a encore vu la fermentation et la révolte gagner les petites villes
-manufacturières. Une émeute a éclaté à Deutsch-Brod, et l'on a dû
-recourir aux garnisons voisines, qui sont toutes consignées A
-Schwartz-Koseritz, un mouvement a eu lieu contre la population
-israélite, qui a été expulsée. Vingt mille des plus riches juifs de
-Prague ont déjà aussi quitté cette ville. La question du paupérisme
-paraît être surtout en jeu dans ce qui s'est passé. Des vers imprimés
-ont circulé parmi la foule. Cette poésie révolutionnaire était écrite
-dans la langue des Bohèmes.</p>
-
-<p>Un attentat contre la vie du roi et de la reine de Prusse a été commis à
-Berlin, le 26 juillet. Au moment où ils montaient en voiture, un
-individu, sortant de la foule, s'est approché de la portière et a
-déchargé dans cette direction un pistolet à double coup. La voiture
-était partie aussitôt; le roi a fait arrêter, et a montré au peuple que
-ni lui ni la reine n'étaient atteints. Le coupable a été arrêté en
-flagrant délit; c'est un ancien bourgmestre de Storkow, dans la Marche
-électorale, qui avait donné sa démission en 1841, après une gestion
-répréhensible. Il avait depuis, à plusieurs reprises, sollicité un
-nouvel emploi, et l'insuccès de ses tentatives l'avait irrité et poussé
-à ce crime. Il se nomme Tschech, il est âgé de cinquante-six ans.</p>
-
-<p>Les autres nouvelles de Prusse sont l'abolition de la détention pour
-dettes, et une instruction du commandant général des gardes qui donne
-l'ordre aux officiers supérieurs de défendre aux soldats, jusqu'au grade
-de sergent-major inclusivement, de se faire recevoir membres des
-sociétés de tempérance. Cette mesure est motivée sur ce que les
-règlements de ces sociétés défendent l'usage d'une boisson qui, d'après
-les ordres supérieurs, est distribuée régulièrement à certaines époques,
-surtout pendant les man&oelig;uvres, dans les camps et les bivouacs, et à
-certains jours solennels, comme rafraîchissante et tonique.</p>
-
-<p>Bologne vient d'être encore témoin d'une exécution politique. Le 10
-juillet au matin, les carabiniers y ont fusille par derrière un peigneur
-de chanvre, <i>arrêté à l'étranger en janvier 1844</i>, qui avait été
-condamné à mort comme rebelle par la commission militaire, après, dit
-l'arrêt, que celle-ci <i>eut oui la messe et fait les prières d'usage</i>. Ce
-malheureux, nommé Gardenghi, a été mis à mort au même lieu où six autres
-condamnés avaient subi dernièrement cet atroce supplice.</p>
-
-<p>La correspondance de Madrid contient d'affligeants détails. Nous avons
-parlé de l'exécution à Saragosse de trois personnes fusillées par suite
-de l'affaire du général Esteller; mais le général Breton avait dit dans
-une proclamation que ce n'était qu'un commencement d'expédition; et en
-effet, d'autres personnes sont arrêtées, et l'on annonce qu'elles seront
-prochainement exécutées. Ce n'est pas tout: M. Inglada. intendant
-général de la province de Tolède, nommé par le ministère Gonzalès Bravo,
-vient non-seulement d'être destitué, mais encore d'être arrêté et mis au
-secret comme prévenu de complicité dans le meurtre du général Quesada,
-assassiné dans le mouvement populaire qui suivit l'insurrection de la
-Granja. D'autres personnes, compromises dans la même affaire, ont été
-également arrêtées, et l'on s'attend à voir adopter des mesures
-semblables pour venger les mânes des généraux Basa, Mendez Vigo,
-Saint-Just, Duonadio et Canterac.</p>
-
-<p>A Athènes on s'est occupé de la tentative d'un individu atteint
-d'aliénation mentale qui avait voulu pénétrer, le 7 juillet, dans le
-palais du roi et avait été frappé d'un coup de baïonnette à travers le
-corps par un soldat. Cet homme, autrefois brigadier de gendarmerie,
-avait revêtu son uniforme, et il paraît que la sentinelle ne l'a frappé
-que quand elle lui a vu mettre le sabre à. la main. Le malheureux
-insensé était porteur d'un rouleau de papier que l'on croyait être une
-pétition adressée au roi, mais qui ne contenait que des divagations sur
-Alexandre le Grand, en l'honneur de qui il poussait des vivat. Le
-chagrin de se voir dépouillé d'une petite propriété et des querelles
-intérieures, suites d'un mauvais ménage, semblent les causes de la folie
-de cet homme, dont la vie sera peut-être conservée, mais qu'il semble
-difficile de ramener à la raison.--Quant à la solution des embarras
-politiques, on attendait la réunion des Chambres. Le ministère a fait
-des promotions si nombreuses dans les hauts grades de l'armée, qu'il y a
-maintenant 40 généraux pour 3,000 hommes dont se compose la force
-militaire.</p>
-
-<p>Sur la lutte sanglante des bords de la Plata, on trouve dans le
-<i>Standard</i> la note suivante, qu'il convient de n'accepter que sous
-bénéfice d'inventaire: «Il est arrivé ce matin des nouvelles de
-Buénos-Ayres et de Montevideo. Nous avions annoncé que les assiégés
-avaient fait une sortie qui s'était terminée par une déroule complète:
-aujourd'hui nous apprenons que les résultats de cette sortie ont été
-plus désastreux encore. Paz. à la tête de 2,000 hommes, avait attaqué un
-poste avancé de l'ennemi près de Pantanoso, pendant que Thiébaud et
-Carréa marchaient sur las Tres-Croces. Il espérait prendre l'ennemi à
-l'improviste, mais Oribe étant survenu avec des renforts, Paz a été
-repoussé avec perte. 68 hommes sont restés sur le champ de bataille, 160
-ont été blessés. On lui a fait cinq prisonniers. La division de Carréa
-et de Thiébaud a aussi été repoussée à la baïonnette par le colonel
-Maza; 75 hommes sont restés sur le champ de bataille, y compris 62
-<i>ex-Français</i>. Il y a eu 150 blessés.»</p>
-
-<p>Des lettres reçues de Lima font connaître qu'au mois de mai dernier le
-général Vivanco était toujours président du Pérou. Mais ce malheureux
-pays continuait d'être en proie à la guerre civile. Les troupes de
-Vivanco avaient eu plusieurs engagements avec celles du général
-Castella, son plus grand antagoniste. Le général Santa-Cruz était tombé
-au pouvoir de Castella, qui avait livré son prisonnier au commandant de
-la frégate <i>le Chili</i>. On craignait que Santa-Cruz ne fût fusillé.
-Plusieurs généraux levaient des corps de partisans et se disposaient à
-agir chacun pour s'emparer du pouvoir, qui a passé par tant de mains en
-si peu d'années. Plus heureux que Santa-Cruz, le maréchal de la Fuente a
-pu se rendre à bord de la corvette française <i>l'Embuscade</i>, en rade de
-Callao. Il a été accueilli avec l'hospitalité qu'on est sûr de
-rencontrer chez le» Français. Cependant, le séjour du maréchal se
-prolongeant indéfiniment à bord de ce bâtiment, les agents du
-gouvernement établi à Lima ont adressé à ce sujet des représentations,
-d'abord au capitaine Mallet, qui ne les a point écoutées, et ensuite à
-l'amiral Dupetit-Thouars. Il est de principe, en effet, que si un neutre
-mouillé devant une place de guerre reçoit à son bord, à titre de
-réfugié, un ennemi de cette place, c'est à condition de l'embarquer sur
-le premier navire étranger qui sortira du port avec une destination
-lointaine. Or, il paraît que cette condition n'avait pas été observée.
-L'amiral, qui sait aussi bien respecter les droits des autres qu'il fait
-valoir les siens à l'occasion, a éloigné le maréchal de la Fuente et mis
-un terme au conflit.</p>
-
-<p>Au Paraguay, il y a eu un changement de gouvernement. M. Lopez a été
-nommé directeur pour dix années Il avait ouvert au commerce étranger les
-ports du Paraguay et avait autorisé les négociants étrangers à s'y
-établir. Toutefois, si l'on en croit le correspondant du <i>Times</i>, la
-jalousie du gouvernement buénos-ayrien empêchera que cette mesure ne
-soit profitable aux nations étrangères et notamment à la
-Grande-Bretagne. Il a déclaré qu'il ne souffrirait pas que le commerce
-se fit sur le Panama et l'Uruguay, soit parce qu'il est en guerre avec
-le Banda oriental, soit parce que Corrientes s'est détaché de la
-confédération méridionale.</p>
-
-<p>Le musée et les collections de médailles se sont enrichis de deux
-productions nouvelles. L'une est consacrée au souvenir de la séance du
-20 janvier dernier, où M. Guizot répondit à l'opposition, qui lui
-reprochait vivement certains actes de sa vie politique: «<i>On peut
-épuiser ma force, on n'épuisera pas mon courage.</i>» Les amis de M. le
-ministre des affaires étrangères, qui avaient eu vis-à-vis de lui, dans
-cette séance, le tort de ne pas soutenir l'apologie qu'il cherchait à
-faire de ces actes reprochés, et de le laisser lutter seul contre
-l'opposition, ont cru lui devoir cette réparation. L'autre médaille est
-la médaille en bronze que le gouvernement a fait graver par M. Gavrard
-pour être donnée aux exposants. Elle représente la France tendant une
-couronne à l'industrie en lui disant: «<i>Tu m'enrichis, je t'honore.</i>»
-C'est trop sec et pas assez logique. L'industrie, en effet, enrichit la
-France, mais elle ne fait pas que l'enrichir, et c'est parce qu'elle ne
-fait pas que cela que la France l'honore. Il y a peu d'années, la ville
-de Paris percevait un double impôt des maisons de jeu et des maisons de
-tolérance. Les croupiers et les beautés de carrefours l'enrichissaient,
-sans qu'elle les honorât, que nous sachions. Les intérêts matériels ont
-leur côté fort respectable; mais il faut savoir le trouver, surtout
-quand on veut le couler en bronze.</p>
-
-<p>Une inondation terrible a porté la consternation dans la ville d'Adana
-et dans ses environs. S'il faut en croire le récit des voyageurs, ce
-sinistre aurait coûté la vie à mille personnes et causé des dommages
-qu'on évalue à plusieurs millions de piastres.--A Rio-Janeiro, le 25
-mai, la chaudière de l'un des steamers en fer qui font le service entre
-cette ville et Rio-Grande a éclaté, et plus de quarante personnes ont
-perdu la vie par suite de l'explosion.--A Londres, un événement est venu
-causer également la mort de trente personnes. Pour assister à une joute
-de bateaux à rames, la foule s'était portée sur une jetée flottante qui
-sert d'embarcadère près du pont de Black-Friars. Cette jetée, d'environ
-trente mètres de longueur, a cédé sous le poids des imprudents, et
-hommes, femmes et enfants ont été jetés dans le fleuve.--Sur le chemin
-de fer de Montpellier à Cette, le déraillement d'un train a causé la
-mort de trois voyageurs. Quatre autres ont été blessés.</p>
-
-<p>A Paris aussi, hélas! lundi, à la fin de cette fête dont le <i>Courrier de
-Paris</i> ne vous a fait voir que le côté riant, nous avons vu se
-reproduire ce triste tableau qui avait assombri les solennités du
-mariage de M. le duc d'Orléans. A l'entrée de l'avenue Gabriel, des
-flots de curieux se contrariant et s'amoncelant ont déterminé de
-nombreux cas d'asphyxie dont quelques-uns, malgré les secours
-immédiatement prodigués, ont été mortels. Le nombre des blessés est
-considérable, et beaucoup de blessures présentent de la gravité.</p>
-
-<p>--Un de nos auteurs dramatiques les plus féconds, M. Guilbert de
-Pixérécourt, vient de mourir à Nancy, sa ville natale, à l'âge de
-soixante-onze ans.--L'Allemagne vient de perdre également un de ses plus
-féconds producteurs dramatiques, M. Charles Blum, auteur de 589 ouvrages
-représentés. Il avait, par ses traductions, popularisé le vaudeville
-français chez ses compatriotes.--Le troisième fils du roi de Naples,
-comte de Castro-Giovani, est mort.</p>
-
-<br><br>
-
-<h2>Projet d'un Hôpital nouveau à Paris.</h2>
-
-<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"></p>
-
-<p>Paris tend à se déplacer: c'est un fait incontestable que M. Rabusson
-déplore en fréquents mémoires au roi et en pétitions aux Chambres: nous
-nous bornons, nous, à le reconnaître. L'administration de la ville de
-Paris ne le méconnaît sans doute pas non plus, mais elle a le tort de ne
-pas assez étudier ce mouvement, de ne pas assez s'en préoccuper, non pas
-pour s'y opposer, comme le voudrait M. Rabusson, mais pour le diriger,
-l'organiser dans l'intérêt de la ville à venir et au moindre détriment
-de la ville ancienne.</p>
-
-<p>C'est dans le quart de cercle compris entre le nord et l'ouest que
-Paris, gravissant la hauteur qui le dominait, l'a couronnée
-d'habitations nouvelles. S'étendant sur le plateau, elles descendront
-bientôt sur le versant opposé pour rejoindra la Seine qui le contourne.
-Cette extension s'opère en dedans et au dehors des limites de la ville,
-c'est-à-dire sur les vastes terrains non construits que renfermait
-l'enceinte du mur d'octroi et au delà même de cette enceinte. Pour la
-partie de ce développement qui s'opère dans la banlieue, la municipalité
-de Paris ne peut exercer aucune surveillance ni aucune action. Toute
-cette ville de Batignolles-Monceaux, qui dans un petit nombre d'années
-fera, à coup sûr, partie de la grande ville, s'est édifiée et s'édifie
-encore d'après des règles de voirie rurale, qui ne sont nullement en
-harmonie avec celles de Paris et qui laissent s'enrouler des rues
-étroites et sinueuses qu'à peu de frais aujourd'hui on établirait sur de
-plus grandes proportions et sur un alignement moins tourmenté, mais dont
-l'élargissement et le redressement entraîneront plus tard des dépenses
-énormes. Pour la partie de ces constructions qui est renfermée dans les
-murs de l'octroi, la ville de Paris fait observer, bien entendu, ses
-règlements; mais elle comprend que ses devoirs ne s'arrêtent pas là, et
-que cette agglomération de nouveaux habitants et d'émigrants des anciens
-quartiers, exige des établissements municipaux et des monuments publics.
-Bientôt nous aurons à rendre compte de l'ouverture et de la consécration
-d'une église qu'on achève sur la place Lafayette. On s'entretient depuis
-longtemps de l'érection d'un collège; aujourd'hui nous avons à faire
-connaître le plan d'un hôpital nouveau.</p>
-
-<p>Cette construction s'élèverait précisément derrière l'église qui va être
-inaugurée, Saint-Vincent-de-Paule, dans l'axe de ce monument, et d'une
-rue Neuve-Hauteville, continuation de l'ancienne rue de ce nom et qui
-n'en serait séparée que par le monument religieux et ses abords.
-L'hôpital est destiné à recevoir 600 lits. L'administration des hospices
-dont tous les établissements ont été édifiés pour une destination tout
-autre que celle à laquelle ils sont appliqués aujourd'hui ou à une
-époque où l'on n'avait point étudié les exigences de l'hygiène pour la
-construction d'un hôpital, a reconnu la nécessité d'en élever un qui pût
-être regardé comme modèle. Malheureusement, le plan qu'elle a fait
-dresser ne nous paraît pas suffisamment justifier ce titre, et son
-auteur évidemment n'avait pas présents à l'esprit, en le combinant, les
-principes et les conditions établis par le rapport de l'Académie des
-sciences sur la construction d'un hôpital, rapport fait par les hommes
-les plus compétents de l'Europe, et signé de <span class="sc">Tenon, d'Arcet, Lavoisier,
-Bailly, Lassone, Daurenton, Coulon et Laplace.</span></p>
-
-<p>Ainsi, pour loger les 600 lits demandés, on propose d'établir trois
-étages de malades, ce qui est insalubre et proscrit par l'Académie.
-Malgré cet entassement, la superficie du plan de l'administration n'en
-serait pas moins de plus de 20,000 mètres carrés; tandis que l'hôpital
-de Bordeaux, élevé pour 600 à 700 lits, n'occupe qu'une surface de
-16,000 mètres carrés et n'a que deux étages de malades. C'est que dans
-leurs plans certains architectes d'administrations se préoccupent
-beaucoup plus des accessoires, de l'agrément et des convenances des
-directeurs et chefs de service, que du bien-être des véritables
-destinataires. On en jugera quand nous aurons dit que les bâtiments
-occuperaient à eux seuls 9,203 mètres, dont 6,297 pour les accessoires
-et 2,906 pour les malades. L'exécution totale coûterait près de cinq
-millions. Par ce développement mal entendu, un terrain, précieux pour la
-ville, se trouverait absorbé sans nécessité dans ce clos Saint-Lazare,
-où il ne faut pas seulement penser à l'hôpital, mais aussi aux abords
-d'un quartier nouveau qui a un avenir si important, et ou des voies bien
-combinées devront faciliter une grande et utile circulation. Par ce
-développement encore l'hôpital serait trop rapproché de la gare du
-chemin de fer de Belgique, et il interromprait la rue du Nord, tracée
-pour l'importante communication de la barrière Poissonnière, au centre
-du faubourg Saint-Denis, voie déjà portée sur le plan de la ville et
-bâtie en plusieurs endroits. Le prolongement de la rue des Jardins
-deviendrait également impossible.</p>
-
-<p>Un artiste oui a exécuté de grands travaux pour le gouvernement, M.
-Marchebens, vient d'adresser au conseil général des hospices et aussi au
-conseil municipal de Paris, dont heureusement l'avis devra être pris
-avant de se mettre à l'&oelig;uvre, une demande pour qu'un concours soit
-ouvert. Il fait bien ressortir les inconvénients manifestes du projet
-pour lequel l'administration se sent un faible, et il ajoute: «Dans cet
-état de choses, et pour un monument de cette importance, pourquoi,
-messieurs, ne décideriez-vous pas un concours public pour éclairer la
-marche de cette grande opération? La commission des hôpitaux de Bordeaux
-avait aussi son monde et ses architectes; elle n'en ouvrit pas moins un
-concours aux savants et aux artistes du royaume, pour l'érection de son
-grand hôpital. Vous approuverez, j'espère, ce principe, messieurs, en
-faisant un appel aux lumières du siècle, pour rendre plus parfait cet
-asile du pauvre; car, vous l'avez bien compris, il ne s'agit ici de
-blesser aucun intérêt, ni de ravir la place de personne, mais il s'agit
-d'une création modèle, sur laquelle la raison, l'expérience et la
-comparaison sont nécessaires pour éclairer l'administration. Aux plans
-et devis doit être joint le mémoire explicatif sur la construction, sur
-l'hygiène des salles, sur la séparation des malades et des
-convalescents, sur le chauffage, sur la ventilation, et enfin sur la
-commodité des services. Ce travail ensuite doit être soumis à <i>un jury
-d'examen composé de membres de l'Académie des sciences, de médecins et
-de chirurgiens, d'architectes, administrateurs ou directeurs</i>, afin
-qu'il soit jugé par chaque spécialité avec connaissance de cause, et
-afin qu'un monument de cette importance ne laisse rien à désirer.»</p>
-
-<p>Et pour ce concours qu'il provoque, M Marchebens envoie son plan, dans
-lequel il est arrivé, en économisant, sur le projet rival, plus de 2,000
-mètres carrés de terrain et plus de 2 millions, à faire beaucoup mieux
-pour les malades. Ainsi, dans cette construction, telle qu'il la conçoit
-et dont nous donnons l'aspect, tous les bâtiments sont isolés, et n'ont
-que deux étages de salles de malades;--les salles n'ont que 32 lits;
-elles sont toutes séparées par des jardins, et l'on peut y classer les
-diverses espèces de maladies;--après avoir logé les 600 lits, on trouve
-une réserve qui permet de placer 250 lits pour des temps calamiteux,--un
-quartier pour les convalescents, des promenades couvertes et des
-chauffoirs ont été ménagés dans toutes les divisions,--l'établissement
-des bains est disposé de manière à servir aux malades de l'hôpital et à
-ceux du dehors;--de grandes galeries à portiques réunissent tous les
-bâtiments et permettent le service en tout temps;--les constructions
-sont en pierre et en fer, ce qui non-seulement les met à l'abri de
-l'incendie, mais encore les rend plus saines, plus durables et plus
-économiques;--les dépendances, accessoires et jardins, n'occupent qu'un
-espace proportionne à leur service;--la rue du Nord n'est pas coupée,
-n'est pas interrompue, et tout l'édifice est entouré d'un boulevard
-planté d'arbres.</p>
-
-<p>Nul doute que le conseil municipal, qui va avoir à délibérer sur les
-sacrifices qui lui sont demandés a cette occasion, y mettra pour
-condition l'ouverture d'un concours. Aujourd'hui, il n'y a donc encore
-de reconnu que la nécessité de cet établissement et d'adopté que son
-titre: <i>Hôpital Louis-Philippe</i>. Espérons que ce qui reste à déterminer
-le sera uniquement dans l'intérêt des malades et dans celui des budgets
-des hospices et de la ville de Paris.</p>
-
-<br><br>
-
-<h2>Exposition</h2>
-
-<h4>DES PRODUITS DE L'INDUSTRIE.</h4>
-
-<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
- style="width: 100%; text-align: center;" summary="nil">
- <tbody>
- <tr>
- <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
-<img alt="" src="images/008a.png"><br><b>M. Thénard, président du jury de l'exposition.</b>
- </td>
- <td style="vertical-align: top; width: 34%;">
-<img alt="" src="images/008b.png"><br><b>M. Darcet.</b>
- </td>
- <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
-<img alt="" src="images/008c.png"><br><b>M. le comte de Noe.</b>
- </td>
- </tr>
- <tr>
- <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
-<img alt="" src="images/008d.png"><br><b>M. Léon de la Borde.</b>
- </td>
- <td style="vertical-align: top; width: 34%;">
-<img alt="" src="images/008e.png"><br><b>M. Alexandre Brongniart.</b>
- </td>
- <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
-<img alt="" src="images/008f.png"><br><b>M. Fontaine.</b>
- </td>
- </tr>
-
- </tbody>
-</table>
-
-<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
- style="width: 100%; text-align: center;" summary="nil">
- <tbody>
- <tr>
- <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
-<img alt="" src="images/009a.png"><br><b>Michel Chevalier.</b>
- </td>
- <td style="vertical-align: top; width: 34%;">
-<img alt="" src="images/009b.png"><br><b>M. Dumas.</b>
- </td>
- <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
-<img alt="" src="images/009c.png"><br><b>M. Firmin Didot.</b>
- </td>
- </tr>
- <tr>
- <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
-<img alt="" src="images/009d.png"><br><b>M, Blanqui.</b>
- </td>
- <td style="vertical-align: top; width: 34%;">
-<img alt="" src="images/009e.png"><br><b>M. Gay-Lussac.</b>
- </td>
- <td style="vertical-align: top; width: 33%;">
-<img alt="" src="images/009f.png"><br><b>M. Chevreul.</b>
- </td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-
-<h4>DISTRIBUTION DES RÉCOMPENSES.</h4>
-
-<p>Lundi 29, à une heure, ceux de MM. les exposants qui avaient été
-désignés par les différentes commissions du jury s'étaient réunis, au
-nombre de plus de huit cents, dans la salle des maréchaux. Les membres
-du jury, conduits par M. le baron Thénard, pair de France, leur
-président, les avaient précédés, et s'étaient placés à droite et à
-gauche de l'espace réservé pour le roi et sa famille.</p>
-
-<p>Quelques instants après, Sa Majesté est arrivée. Elle portait l'uniforme
-de la garde nationale. La reine, madame Adélaïde, M. le duc de Nemours
-et M. le duc de Montpensier, accompagnaient Sa Majesté, qui était suivie
-de M le ministre du commerce et de l'agriculture, du préfet de la Seine
-et du commandant des gardes nationales du département.</p>
-
-<p>Le roi, dont l'entrée avait été saluée par des acclamations, a pris
-place à quelques pas du grand balcon qui donne sur le jardin, ayant à sa
-droite M. le ministre du commerce.</p>
-
-<p>M. le baron Thénard s'est alors avancé et a lu un discours dans lequel
-il a énuméré les résultats obtenus par l'industrie française depuis cinq
-ans, ainsi que les progrès signalés par l'exposition de 1844 dans les
-efforts et les produits du travail national. Le roi a répondu par
-quelques paroles qui ont été fort applaudies.</p>
-
-<p>M. le ministre du commerce a ensuite fait l'appel de tous les exposants
-qui avaient été jugés dignes de récompenses. Le roi remettait lui-même
-les décorations ou les médailles en adressant à chaque lauréat des
-éloges et des encouragements. Cette distribution a duré quatre heures et
-demie.</p>
-
-<p>On avait eu le bon esprit cette année de commencer par l'appel et la
-remise des récompenses les moins éclatantes et de terminer par les
-décorations. Aussi, tandis qu'aux distributions précédentes les rangs
-s'éclaircissaient, la salle devenait déserte et le roi demeurait presque
-seul, l'intérêt, cette fois, a été soutenu, a été croissant, et Leurs
-Majestés, en se retirant, se sont entendu saluer par des acclamations
-aussi nombreuses que celles qui les avaient accueillies à leur arrivée.
-Il est même résulté de cette persévérance de la foule un peu de
-confusion, une chaleur extrême et quelques évanouissements. Peut-être
-plusieurs de ces syncopes doivent-elles toutefois être portées au compte
-de l'émotion et de l'attendrissement; c'est ce qu'on pourrait établir en
-comparant la liste des évanouis et celle des récompensés; mais nous ne
-ferons aujourd'hui d'emprunts qu'à cette dernière.</p>
-
-<p><i>L'Illustration</i> a eu, toute la première, le droit d'être émue. Son
-fondateur, M. Dubochet, ses imprimeurs, MM. Lacrampe et compagnie, ont
-obtenu le rappel de la médaille d'argent qu'ils avaient méritée en 1839;
-et ses graveurs, MM. Best, Leloir et compagnie, ont été jugés dignes de
-la médaille d'or. Nous nous bornerons à donner aujourd'hui la liste des
-exposants qui ont obtenu la décoration de la Légion d'honneur. Ce sont:</p>
-
-<p>MM.</p>
-
-<p><span class="sc">Camu</span> fils, filateur de laine, à Reims (Marne).</p>
-
-<p><span class="sc">Bacot</span> (Frédéric), fabricant de drap, à Sedan (Ardennes).</p>
-
-<p><span class="sc">Chennevière</span> (Théodore), fabricant de drap, à Elbeuf (Seine-Inférieure).</p>
-
-<p><span class="sc">Grillet</span> aîné, fabricant de châles, à Lyon (Rhône).</p>
-
-
-<p><span class="sc">Bonner</span> (Claude-Joseph), fabricant de soieries, à Lyon (Rhône).</p>
-
-<p><span class="sc">Faure</span> (Étienne) fabricant de rubans, à Saint-Étienne (Loire).</p>
-
-<p><span class="sc">Debuchy</span> (François), fabricant de tissus de lin, de laine et de coton, à
-Lille (Nord).</p>
-
-<p><span class="sc">Gros</span> (Jacques), fabricant de tissus de coton à Wesserling (Haut-Rhin).</p>
-
-<p><span class="sc">Girard</span>, imprimeur sur tissus, à Rouen (Seine-Inférieure).</p>
-
-<p><span class="sc">Frèrejean</span>, maître de forges, à Vienne (Isère).</p>
-
-<p><span class="sc">Massenet</span>, fabricant d'acier et de faux, à Saint-Étienne (Loire).</p>
-
-<p><span class="sc">André</span>, fondeur au Val-d'Oise (Haute-Marne).</p>
-
-<p><span class="sc">Roswag</span> (Augustin), fabricant de toiles métalliques, à Schelestadt
-(Bas-Rhin).</p>
-
-<p><span class="sc">Charrière</span>, fabricant d'instruments de chirurgie, à Paris.</p>
-
-<p><span class="sc">Pecqueur</span>, constructeur de machines, à Paris,</p>
-
-<p><span class="sc">Bourdon</span>, directeur des forges et fonderies du Creusot (Saône-et-Loire).</p>
-
-<p><span class="sc">Rourkardt</span> (J.-J.), constructeur de machines, à Guebwiller (Haut-Rhin).</p>
-
-<p><span class="sc">Thénard</span>, ingénieur en chef des ponts et chaussées, à Cubzac (Gironde).</p>
-
-<p><span class="sc">Buron</span>, fabricant d'instruments d'optique, à Paris.</p>
-
-<p><span class="sc">Roller</span>, fabricant de pianos, à Paris.</p>
-
-<p><span class="sc">Winnerl</span>, fabricant d'horlogerie, à Paris.</p>
-
-<p><span class="sc">Lemire</span>, fabricant de produits chimiques à Choisy-le-Roi (Seine).</p>
-
-<p><span class="sc">Lefebvre</span> (Théodore), fabricant de céruse, aux Moulins-lès-Lille (Nord).</p>
-
-<p><span class="sc">Schattenmann</span>, directeur de la compagnie des mines de Bouwiller
-(Bas-Rhin).</p>
-
-<p><span class="sc">Bontemps</span>, fabricant de verrerie, à Choisy-le-Roi (Seine).</p>
-
-<p><span class="sc">Godard</span> fils, fabricant de cristallerie, à Baccarat (Meurthe).</p>
-
-<p><span class="sc">Millier</span>, fabricant de porcelaine, à Montereau (Seine-et-Marne).</p>
-
-<p><span class="sc">Faucer</span> aîné, fabricant de maroquins, à Choisy-le-Roi (Seine).</p>
-
-<p><span class="sc">Ogerau</span>, tanneur, à Paris.</p>
-
-<p><span class="sc">Cail</span> (J.-F.), constructeur de machines, à Paris.</p>
-
-<p><span class="sc">Lacroix</span> (Jean Justin), fabricant de papiers, à Angoulême (Charente).</p>
-
-<p>A six heures, le roi et la famille royale se sont rendus dans la grande
-galerie du Musée, où avait été dressée une table de deux cents couverts.
-MM. les ministres du commerce, de l'inférieur et des finances, des
-généraux, de hauts fonctionnaires, des officiers de la maison du roi,
-les membres du jury et ceux des exposants qui avaient reçu la décoration
-de la Légion-d'Honneur ou la médaille d'or, avaient été invités à dîner
-avec Leurs Majestés.</p>
-
-<p>Pendant le dîner, une musique militaire, placée au milieu de la galerie,
-a exécuté de brillantes symphonies.--Au dessert, le roi s'est levé, a
-pris son verre et a porté le toste suivant: <i>Honneur à l'exposition
-1844! Prospérité à l'industrie française!</i> Les exposants y ont répondu
-par des cris de <i>Vive le roi! vive la famille royale!</i> Ensuite deux
-santés ont été portées au roi et à la reine par M. le ministre du
-commerce et par M. le ministre des finances.</p>
-
-<p>A sept heures et demie la famille Royale, suivie de tous les conviés, a
-quitté la galerie du Louvre et est rentrée dans les appartements du
-château. Le roi a pris place au grand balcon de la salle des Maréchaux;
-les convives aux autres balcons de la même salle et sur la terrasse qui
-règne à gauche du pavillon de l'horloge. De là ils ont assisté au
-concert exécuté à grand orchestre sous ces fenêtres; puis, des balcons
-des étages supérieurs, ils ont pu contempler le feu d'artifice tiré sur
-le quai d'Orçay et les illuminations féeriques qui unissaient, par une
-suite d'arcades éclatantes et diaprées, l'obélisque à l'arc de l'Étoile.</p>
-
-
-<p>Ainsi s'est terminée cette journée qui a imposé des obligations aux
-vainqueurs, qui a fait naître le besoin d'une revanche pour les vaincus.
-A l'exposition de 1849!!!</p>
-
-<br><br>
-
-<h2>Bulletin bibliographique.</h2>
-
-<p><i>L'Ultramontanisme ou l'Église romaine et la Société moderne</i>; par M.
-<span class="sc">Edgar Quinet</span>. 1 vol. in-8.--Paris, 1844. <i>Paulin</i>. 4 fr. 50 c.</p>
-
-<p>Sous ce titre, M. Edgar Quinet vient de réunir et de publier en un
-volume les leçons qu'il a faites cette année à son cours du collège de
-France. Qui n'a entendu parler du succès obtenu par l'éloquent
-professeur? Rien n'y a manqué, ni la foule qui se pressait aux portes
-longtemps avant leur ouverture, ni les applaudissements des auditeurs,
-ni les visites à domicile, ni les souscriptions collectives pour une
-médaille d'honneur, rien, pas même l'opposition des jésuites. L'effet a
-été immense. Après avoir lu cet ouvrage-, nous qui n'avons pas eu le
-bonheur d'entendre M. Edgar Quinet, nous comprenons maintenant pourquoi
-ses leçons ont excité de tels transports de sympathie et de
-reconnaissance. L'influence sera grande aussi. Jamais, peut-être, un
-enseignement plus élevé et plus utile n'avait attiré et retenu au
-collège de France les esprits distingués qui, dans ce siècle d'égoïsme,
-se préoccupent encore sincèrement des développements futurs de la
-révolution française.</p>
-
-<p>L'année dernière, M. Edgar Quinet s'était contenté de réfuter le passé;
-aujourd'hui il s'avance beaucoup plus loin. Dans son opinion, le
-jésuitisme a compromis le catholicisme; il craint que le catholicisme
-ainsi engagé ne compromette le christianisme. Tel a été son point de
-départ. Mais sans rester au point de vue critique, il a marqué des
-fondements réels. En face de chacune des idées de l'ultramontanisme, il
-a élevé une autre idée plus vraie, plus féconde, plus religieuse. Il n'a
-critique le passé qu'en montrant les indices de l'avenir.</p>
-
-<p>L'Espagne considérée comme le royaume catholique par excellence, les
-résultats politiques du catholicisme en Espagne, l'Église romaine
-examinée et jugée aux points de vue de ses rapports avec l'État, la
-science, l'histoire, le droit, la philosophie, les peuples et l'Église
-universelle, forment les sujets des neuf leçons de M. Edgar Quinet.
-Malheureusement, la réserve imposée à l'<i>Illustration</i>, en sa qualité de
-journal universel, nous interdit toute analyse d'un livre qui sera
-évidemment mis à l'index par la cour de Rome. En joignant ici nos éloges
-aux applaudissements des auditeurs de M. Edgar Quinet, en nous associant
-complètement et sans restriction, pour notre part, à ses protestations
-contre le passé, à sa critique du présent, à ses aspirations vers un
-avenir meilleur, nous devons nous borner à citer un court passage de
-l'Ultramontanisme, qui suffira pour faire comprendre la tendance et
-l'intérêt de ce remarquable ouvrage.</p>
-
-<p>«Quand la question est ainsi posée par la nature des choses, et que l'on
-veut y échapper, on prononce un mot, un mot formidable qui a la magie de
-paralyser les c&oelig;urs: l'État moderne est athée; la loi est athée; la
-France, en tant que France, est athée! A ces mots, les fronts les plus
-fiers se courbent; beaucoup acceptent en silence cette condamnation, et
-les adversaires s'imaginent avoir flétri pour toujours l'esprit des
-révolutions et des institutions modernes. C'est ici, en effet, qu'est
-toute la question.</p>
-
-<p>«Ah! quand je ne connais dans le monde d'institutions athées que celles
-des bohémiens errants, sans foyers, sans patrie sous le ciel est-il bien
-vrai que ce soit là tout l'esprit des nôtres? Ce serait là, en vérité,
-une politique sans espoir, un droit sans nuit, un jour sans lendemain.
-Ils croient frapper ainsi l'avenir de mort civile. Mais quoi! parlons
-tranquillement!</p>
-
-<p>«Quand, dans la vieille France, la violence était dans les m&oelig;urs et
-dans la loi; quand les privilèges, les inégalités sociales, les
-servitudes de la terre et des hommes; abrégeons, quand tout ce que le
-Christ réprouve faisait le fond même de la vie civile, vous appeliez
-cela un royaume chrétien! Quand la force régnait à la place de l'âme;
-quand l'épée décidait de tout; quand l'inquisition, la Saint-Barthélémi,
-la torture empruntée du droit païen, les caprices d'un seul homme,
-c'est-à-dire quand la société païenne durait, dominait encore, vous
-appeliez cela un royaume très-chrétien; et depuis, au contraire, que la
-fraternité, l'égalité, inscrites dans la loi, tendent de plus en plus à
-descendre dans les faits; depuis que l'esprit est reconnu plus fort que
-l'épée et le bourreau, depuis que l'esclavage, le servage, ont cessé ou
-que l'on travaille à en abolir les restes; depuis que la liberté
-individuelle consacrée devient le droit de toute âme immortelle, depuis
-que ceux dont les pères se sont massacrés se tendent désormais la main,
-c'est-à-dire depuis que la pensée chrétienne, sans doute trop faiblement
-encore, pénètre peu à peu les institutions et devient comme la substance
-et l'aliment du droit moderne, vous appelez cela un royaume athée!</p>
-
-<p>«Qu'entendez-vous donc à la fin par religion, et quel est donc votre
-Christ? Est-ce un mot ou une réalité vivante? Si c'est un mot, vous
-pouvez, en effet, à votre gré, le clouer à une époque déterminée du
-passé, comme le nom du roi des Juifs au haut de la croix. Si c'est
-seulement dans ce qui n'est plus.--Vous cherchez le Christ dans le
-sépulcre du passé; mais le Christ a quitté son sépulcre, il a marché; il
-a changé de place; il vit, il s'incarne, il descend dans le monde
-moderne...»</p>
-
-<br>
-
-<p><i>Buffon, Histoire de ses Idées et de ses Travaux</i>; par M. <span class="sc">Flourens</span>, de
-l'Institut, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, membre de
-l'Académie française, etc. 1 v. in-18. 3 fr. 60.--<i>Paulin</i>, éditeur, rue
-Richelieu, 60.</p>
-
-<p>M. Flourens vient de publier à la librairie Paulin un charmant volume
-qui a sa place marquée dans toutes les bibliothèques à côté des &oelig;uvres
-de Buffon. Ce volume est intitulé <i>Buffon, histoire de ses idées et de
-ses travaux</i>. Comme savant et comme écrivain. M. Flourens, à la fois
-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences et membre de l'Académie
-française, possède tous les titres qui donnent le droit de toucher à un
-si grand sujet. Les idées et les travaux de Buffon jugés, éclairés,
-rectifiés par les idées et les travaux de la science actuelle, telle est
-l'étude que M. Flourens présente aux savants et aux gens du monde, dans
-un langage digne de Buffon lui-même. Il manquerait un trait intéressant
-à l'annonce de ce nouvel ouvrage de M. Flourens, si l'on ne disait que
-par une circonstance curieuse et naturelle d'ailleurs, l'illustre
-professeur de physiologie comparée au Jardin du Roi a écrit sur Buffon
-dans l'appartement même que celui-ci a habité, au sein de cet
-établissement dont la création lui doit sa première splendeur. M.
-Flourens, dont les travaux scientifiques sur les diverses branches de
-l'histoire naturelle ont une réputation universelle, n'est pas de ceux
-qui pensent que la science doit avoir ses adeptes et que ses secrets
-peuvent demeurer enfermés loin des regards de la foule. Ce n'est pas la
-première fois qu'il descend des hauteurs du sanctuaire mystérieux de la
-science pour rendre populaires les connaissances qui s'y préparent, en
-faisant passer dans une langue toute littéraire et académique, les
-notions de l'histoire naturelle. C'est par là aussi que m. Flourens est
-digne de son illustre prédécesseur, qui a su revêtir des tonnes du plus
-magnifique langage des vues et des découvertes qui ne savent le plus
-souvent s'exprimer que dans le style aride de l'amphithéâtre ou dans la
-langue barbare de la nomenclature. M. Flourens est l'auteur d'un volume
-sur Georges Cuvier dont <i>l'Histoire des idées et des travaux</i> de Buffon
-est un utile et précieux pendant. C'est ce qu'il exprime bien mieux que
-nous ne saurions faire, dans une préfacé à laquelle nous empruntons
-l'extrait suivant:</p>
-
-<p>«J'ai publié en 1844 l'<i>Analyse raisonnée des travaux de Georges
-Cuvier.</i></p>
-
-<p>«L'histoire des travaux de Buffon touche partout à l'histoire des
-travaux de Cuvier; ces deux grands écrivains lient deux siècles; Buffon
-devine, Cuvier démontre; l'un a le génie des vues, l'autre se donne la
-force des faits; les prévisions de l'un deviennent les découvertes de
-l'autre, et quelles découvertes! Les âges du inonde marqués, la
-succession des êtres prouvée, les temps antiques restitués, les
-populations éteintes du globe rendues à notre imagination étonnée. Les
-travaux de Buffon et de Cuvier sont pour l'esprit humain la date d'une
-grandeur nouvelle.</p>
-
-<p>«J'ai vu ces grands travaux, et j'ai voulu en écrire l'histoire,»</p>
-
-<p><i>L'Histoire des idées et des travaux de Buffon, l'Analyse raisonnée des
-travaux de Georges Cuvier</i>, sont donc deux parties d'un même sujet,
-traitées l'une et l'autre par le continuateur et le successeur des deux
-plus beaux génies que la science ait dotés depuis un siècle. M. Flourens
-est aussi l'auteur d'un excellent petit livre sur <i>l'instinct et
-l'intelligence des animaux</i>, inspiré par les travaux de M. Frédéric
-Cuvier, homme d'une grande science et d'une admirable pénétration, que
-son nom n'a pas empêché de devenir célèbre, et qui figure à côte du
-grand Cuvier, son illustre frère, plus haut que le second des Corneille
-à côté de l'auteur des <i>Horaces</i> et de <i>Cinna.</i></p>
-
-<p>Tous ces ouvrages, ainsi qu'un excellent <i>Examen de la Phrénologie</i>, où
-les gens du monde peuvent apprendre ce qu'on doit penser des théories de
-cette prétendue science, sont des travaux qui pourraient à eux seuls
-établir une renommée, mais qui sont pour M. Flourens comme une affaire
-de luxe et propres à montrer ce que la vraie science peut gagner à être
-revêtue d'un beau langage.</p>
-
-<p>Nous reviendrons sur ces travaux et particulièrement sur le volume qui
-vient d'être publié. Un de nos collaborateurs que ses études mettent à
-même de l'apprécier dans ses détails, en rendra compte avec une autorité
-que nous ne pouvons donner au jugement que nous en portons ici.</p>
-
-<br>
-
-<p><i>La Chassomanie</i>, poème par <span class="sc">M. Deyeux</span>, orné de seize grands dessins à
-deux teintes, compositions de <span class="sc">MM. Alfred de Dreux, Beaume, Forest,
-Foussereau et Valerio</span>. 1 vol. grand in-8.--Paris. <i>Imprimeurs-Unis</i>. 12
-fr.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i14"> Telle est des dieux l'auguste volonté,</p>
-<p class="i14"> Qu'ils ont donné, ce penser les élève!</p>
-<p class="i14"> Une seconde à la réalité</p>
-<p class="i14"> Et plus d'une heure au moindre petit rêve.</p>
-<p class="i14"> Le prisonnier rêve la liberté;</p>
-<p class="i14"> L'ambitieux, la puissance infinie;</p>
-<p class="i14"> Tous les amours rêvent la volupté;</p>
-<p class="i14"> Mon rêve à moi, c'est la chassomanie.</p>
-</div></div>
-
-<p>M. Deyeux, comme on le voit, entre franchement en matière. Il avoue sa
-passion, et il s'efforce de la faire partager à tout le genre humain.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i14"> Le chassomanie est un dieu sur la terre!</p>
-</div></div>
-
-<p>Aussi, non content de chasser, il veut décrire en vers de dix pieds.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i14"> Les plaisirs différents</p>
-<p class="i14"> Qu'à ses amants toute chasse prodigue.</p>
-</div></div>
-
-<p>N'allez pas croire, sur ce début, que M. Deyeux soit un de ces chasseurs
-malheureusement trop communs, qui ont fourni à Collin d'Harleville le
-type de M. de Crac.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i14"> Sa volupté n'aime rien qu'en petit,</p>
-<p class="i14"> Et son plaisir sonne peu la trompette;</p>
-<p class="i14"> Il cherche l'ombre et déteste le bruit:</p>
-<p class="i14"> La jouissance habite une cachette.</p>
-<p class="i14"> Petit sentier plus doux qu'un grand chemin,</p>
-<p class="i14"> Sous son ombrage attiré le mystère;</p>
-<p class="i14"> Les grands effets brisent le c&oelig;ur humain,</p>
-<p class="i14"> Et la gaîté fuit le grand caractère.</p>
-<p class="i14"> Le chassomanie, hélas! que ne peut-il</p>
-<p class="i14"> Sous son manteau, dans l'ombre, dans sa poche,</p>
-<p class="i14"> Cacher ses goûts, son amour, son fusil!</p>
-<p class="i14"> Le vrai bonheur doit rester sous la cloche!</p>
-</div></div>
-
-<p>Ainsi vous êtes bien et dûment averti; ce ne sont pas ses hauts faits,
-ce sont les plaisirs, les émotions, les procédés, les ustensiles de la
-chasse que va chanter et décrire tour à tour en vers de huit, de dix et
-de douze syllabes. M. Deyeux: <i>la grande et la petite chasse, les armes,
-la chasse en plaine, en battue, au miroir, au marais,</i> etc. Ces peintures
-sont semées çà et là de réflexions plus ou moins profondes, car</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i14"> On croit que tout chasseur, en sa légère étoffe,</p>
-<p class="i14"> N'est qu'un homme frivole et fou dans ses plaisirs,</p>
-<p class="i14"> Dont l'incapacité présidé les loisirs</p>
-<p class="i14"> Mais tout chasseur devient, s'il n'est pas, philosophe.</p>
-<p class="i14"> Le silence des bois porte au recueillement.</p>
-</div></div>
-
-<p>Aussi, parvenu à la moitié de son poème, le chassomane rédige-t-il, un
-jour de pluie, toutes les observations qu'il a faites, toutes les
-méditations auxquelles il s'est adonné:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i14"> L'art ne présida point à ce vif abrégé;</p>
-<p class="i14"> Mais la campagne admet toujours le négligé.</p>
-</div></div>
-
-<p>Les méditations chassomanes embrassent toutes les passions, qualités et
-vices de l'espèce humaine. Veut-on savoir comment M. Deyeux a disséqué,</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i14"> ... Attentif, le scalpel dans les mains,</p>
-<p class="i14"> Toutes les variétés bizarres des humains?</p>
-</div></div>
-
-<p>Nous ouvrons au hasard le carnet.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i14"> L'amitié, dans la France, est fille du caprice.</p>
-<p class="i14"> Elle tient de son père, et, comme lui, vit peu...</p>
-<p class="i14"> Vous offrez votre c&oelig;ur comme on donne le bras;</p>
-<p class="i14"> Soir; mais marcherez vous longtemps du même pas?</p>
-<p class="i14"> ...............................................</p>
-<p class="i14"> Dussé-je être à la fin traité d'idéologue,</p>
-<p class="i14"> Je trouve à chaque femme une fleur analogue...</p>
-<p class="i14"> L'hortensia nous peint la belle femme bête,</p>
-<p class="i14"> Si contente d'avoir du rose sur la tête;</p>
-<p class="i14"> La fleur du dalhia, la femme sans émoi,</p>
-<p class="i14"> Qui dit: Je ne sens rien, mais je suis belle, moi!...</p>
-<p class="i14"> Je crois que cette fleur, qu'on nomme la pensée,</p>
-<p class="i14"> Porte en velours le deuil de l'ivresse passée.</p>
-<p class="i14"> Les cloches du cactus sonnent l'ambition</p>
-<p class="i14"> Des amours fiers, armés des griffes du lion.</p>
-<p class="i14"> La clématite semble exprimer pour emblème:</p>
-<p class="i14"> Il faut que m'attache avant que je vous aime.</p>
-<p class="i14"> La rose d'Inde, après la rose de Provins,</p>
-<p class="i14"> Est la rêveuse altière au teint jaune, aux yeux vains.</p>
-<p class="i14"> La tulipe admirable est la beauté stupide</p>
-<p class="i14"> Dont l'esprit est inerte et dont le c&oelig;ur est vide.</p>
-</div></div>
-
-<p>Cependant le chassomane interrompt ses méditations, qui renferment un
-trop grand nombre de pensées communes et de mauvais vers.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i30"> Il court, en son délire,</p>
-<p class="i14"> Revêtir le harnais, bagage abandonné</p>
-<p class="i14"> Pendant ces tristes jours où la foudre a tonné.</p>
-<p class="i14"> Si la raison persiste encor, méditative,</p>
-<p class="i14"> Le beau temps la combat aussitôt qu'il arrive.</p>
-</div></div>
-
-<p>Et le poème de recommencer de plus belle: <i>La Chasse aux Lapins avec des
-Furets, l'Orage, la Chaumière et le Château, la Sensiblerie, la Chasse
-et la Guerre, l'Aviceptologie, l'Art de mentir, Lanterne et Clochette</i>,
-etc., etc., tels sont les principaux sujets traités par M. Deyeux dans
-cette seconde partie. Une <i>Ode à son chien Mylord</i>, et des recherches
-historiques en prose terminent ce beau volume de 334 pages, qui est orné
-de seize jolies lithographies à deux teintes, d'après des compositions
-de MM. de Dreux, Beaume, Forest, Foussereau et Valerio.</p>
-
-<br>
-
-<p><i>Les Bagnes</i>, histoire, types, m&oelig;urs, mystères: par <span class="sc">Maurice Alhoy</span>;
-illustré de 105 dessins de <span class="sc">MM. de Rudder, Bertall, Valentin, J. Noël</span>,
-etc.. 1 vol. in-8 publié en 50 livraisons à 30 cent. <i>G. Havard,
-Dutertre, Michel Levy</i>.</p>
-
-<p>Nous recevons la première livraison d'un ouvrage nouveau qui nous paraît
-destiné à un succès populaire. Il a pour titre <i>les Bagnes</i>, et pour
-auteur <span class="sc">M. Maurice Alhoy.</span> <i>L'Illustration</i>, qui vient de représenter à
-ses abonnés la vie entière d'un forçat au bagne depuis son arrivée
-jusqu'à sa mort, n'a pas besoin d'insister sur l'intérêt actuel d'un
-pareil sujet. Pour juger l'ouvrage qu'elle se borne à annoncer, elle
-attendra qu'il soit achevé. Dès aujourd'hui, cependant, elle peut
-affirmer que nul écrivain n'était plus capable que M. Maurice Alhoy de
-bien remplir cette lourde et pénible lâche, d'écrire l'histoire et de
-faire la description de ces prisons fameuses. Son ouvrage du <i>Bagne de
-Rochefort,</i> publié il y a quelques années, avait fixé l'attention des
-publicistes qui se sont occupés de la réforme pénitentiaire.</p>
-
-<p>Depuis cette époque, il a amassé de nombreux matériaux; il a observé de
-nouveau le monde exceptionnel qu'il veut peindre sous toutes ses faces,
-sous l'aspect qui inspire l'horreur, comme sous celui qui inspire la
-pitié; il a étudié le condamné et l'a vu au départ, sur sa route, à
-l'arrivée, à la prise des fers; il l'a vu à Brest, à Toulon, à
-Rochefort, sur son banc de repos, où le forçat vit comme la brute; il
-l'a vu dans ses travaux incessants du port, où règne l'égalité, sans
-privilège pour les coupables; il l'a vu sur le lit de l'hospice: il l'a
-suivi à son retour au monde, ou à l'amphithéâtre et à la fosse commune,
-où les os de tant de générations de criminels s'entassent chaque jour.</p>
-
-<br>
-
-<p><i>Les Petits Mystères de l'Opéra</i>, par <span class="sc">Albéric Second</span>, illustration par
-<span class="sc">Gavarni</span>.--Paris, <i>Kugelmann et Bernard Latte</i>. 1 vol. in-8º; prix: 6 fr.</p>
-
-<p>Si nous ne craignions de nous attirer une partie des rancunes que ce
-volume ne peut manquer de valoir à son auteur, nous dirions qu'il s'en
-publie peu d'aussi spirituels, et que c'est la plus amusante révélation
-que nous ayons entendue depuis longtemps. Mais nous ne saurions admettre
-toutes les méchancetés du révélateur sur ces messieurs et sur ces dames;
-nous ne croyons ni aux intrigues ni aux sous-jupes, et c'est malgré nous
-que nous avons ri de ce chapitre notamment où l'auteur, ayant dit du mal
-de tout le monde, ayant épuisé toutes les formules malignes, et voulant
-cependant encore renchérir sur le compte d'un de nos peintres, M.
-Lepaute, ne trouve d'autre moyen que de faire son éloge. C'est bien
-traître!</p>
-
-<p>Il est cependant un certain monde pour lequel l'auteur des <i>Petits
-Mystères</i> s'est montré plus indulgent. Il paraît qu'il n'a plus rien à
-attendre des femmes; attendait-il quelque chose des journalistes, des
-feuilletonistes surtout? Il nous les fait passer en revue à une sortie
-de l'Opéra; c'est tout un cortège de grands nommes. C'est bien l'idée
-que nous nous sommes toujours faite de ces messieurs, et ce qui double
-chez, nous le mérite de cette conviction, c'est que nous n'attendons
-d'eux aucun compte rendu. Mais à leur place, en lisant ces flatteries
-sur des pages mordantes, nous nous rappellerions le corbeau de la fable,
-et nous craindrions que l'éloge de notre plumage ne fût mis là
-uniquement pour nous faire ouvrir un large bec. Heureusement
-l'amour-propre des corbeaux sert toujours merveilleusement la ruse des
-renards, et d'ailleurs c'est par habitude sans doute que celui-ci se
-sera montré rusé; car il s'est montré trop spirituel, il a trop
-constamment su se montrer amusant, pour avoir besoin de recourir à des
-apothéoses qui feront peut-être sourire les gens qui ne croient à rien,
-pas même aux grands hommes de nos jours et aux réclames.</p>
-
-<br>
-
-<p><i>L'Univers pittoresque</i>, histoire et description de tous les peuples, de
-leurs religions, m&oelig;urs, coutumes, industries, etc.--<i>Europe</i>, tomes
-XXV, XXVI, XXVII et XXVIII. <i>Angleterre, Écosse et Irlande</i>; par <span class="sc">MM.
-Galibert et Pelle</span>, 4 vol. in-8. 24 fr.--Paris, 1842-1844. <i>Firmin
-Didot.</i> Trois volumes ont déjà paru; le quatrième est en cours de
-publication.</p>
-
-<p>On a déjà parlé dans ce recueil de la grande publication de messieurs
-Firmin Didot frères, et l'ouvrage que nous annonçons aujourd'hui est
-peut-être, pour nous autres Français, après les deux ouvrages de cette
-immense collection consacrés à l'histoire de France (<i>Annales et
-Dictionnaire encyclopédique</i>), celui de tonus qui offre le plus grand
-intérêt. Histoire civile et militaire, état social, religion, m&oelig;urs,
-littérature, sciences et arts, législation, agriculture, navigation,
-commerce, industrie, tout cela est renfermé dans le vaste cadre de MM.
-Galibert et Pelle, tout cela est touché, sinon traité à fond par eux, de
-telle sorte que, sans avoir fait une &oelig;uvre historique d'une haute
-portée, sans avoir laissé, ce à quoi eux-mêmes ne semblent pas
-prétendre, un de ces monuments qui traversent les siècles, ils ont
-donné un livre à la fois utile et amusant, dans lequel si rien de bien
-neuf, de bien original n'y brille, on est du moins assuré de trouver un
-résumé de ce que la science historique fournit de plus avancé sur
-l'Angleterre jusqu'à ce jour.</p>
-
-<br><br>
-
-<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b>Les exposants heureux, caricature par Cham.</b></p>
-
-<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"><br><b>Les Exposants malheureux, caricature par Cham.</b></p>
-
-<p class="mid"><img alt="" src="images/010c.png"><br><b>Vol à main armée, caricature par Cham.</b></p>
-<br><br>
-
-<h2>Rébus.</h2>
-
-<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4>
-
-<p class="mid">Le temps se passe, et les noirs ne sont pas encore affranchis.</p>
-<br>
-<p class="mid"><img alt="" src="images/010d.png"></p>
-
-
-
-
-<br><br>
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0075, 1 August 1844, by Various
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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