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-The Project Gutenberg EBook of Théâtre 1, by Maurice Maeterlinck
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Théâtre 1
- La Princesse Maleine (1890) - L'Intruse (1890) - Les Aveugles (1891)
-
-Author: Maurice Maeterlinck
-
-Release Date: February 28, 2015 [EBook #48368]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉÂTRE 1 ***
-
-
-
-
-Produced by Johan Boelaert
-
-
-
-
-+------------------------------------------------------------------+
-| Notes du transcripteur: |
-| * Texte en italique est rendu comme _italique_, texte en gras |
-| comme *gras*. |
-| * Le colophon se trouve en fin de ce fichier. |
-| * Deux astérisques** renvoient à la table en-dessous du colophon.|
-+------------------------------------------------------------------+
-
-
- * * * * *
-
- MAURICE MAETERLINCK
-
- *Théâtre*
-
- I
-
- LA PRINCESSE MALEINE (1890)
-
- L'INTRUSE(1891). — LES AVEUGLES (1891)
-
-
-
-
-
- P. LACOMBLEZ PER LAMM
- Éditeur Éditeur
- 31, RUE DES PAROISSIENS 7, RUE DE LILLE, 7
- BRUXELLES PARIS, VII
-
- 1901
-
- [Cachet: Bibliotheca Gandavensis]
-
-
-
-
- *Théâtre.*
-
-
-
-
- DU MÊME AUTEUR:
-
-SERRES CHAUDES suivies de QUINZE CHANSONS.
- Un volume in-18 jésus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3.00
-
-L'ORNEMENT DES NOCES SPIRITUELLES de
- _Ruysbroeck l'admirable_, traduit du flamand et
- accompagné d'une Introduction. Un volume
- in-16, sur papier à la main . . . . . . . . . . . . . . . . . 5.00
-
-LES DISCIPLES A SAÏS ET LES FRAGMENTS de
- Novalis, traduits de l'allemand et précédés
- d'une Introduction. Un volume in-18 jésus . . . . . . . . . . 4.00
-
-LES SEPT PRINCESSES, drame. Un petit volume
- in-18 jésus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.00
-
-LE TRÉSOR DES HUMBLES. Un volume in-18 jésus . . . . . . . . . 3 50
-
-LA SAGESSE ET LA DESTINÉE. Un volume in-18
- jésus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3.50
-
-LA VIE DES ABEILLES. Un volume in-18 jésus . . . . . . . . . . 3.50
-
- A PARAITRE:
-
-THÉÂTRE. Tome II: _Pellèas et Mèlisande.--Alladine
- et Palomides.--Intérieur.--La mort de Tintagiles._
-
-THÉÂTRE. Tome III: _Aglavaine et Sélysette.--Ardiane
- et Barbe-bleue.--Sœur Béatrice._
-
- CHEZ LE MÊME ÉDITEUR:
-
-SEPT ESSAIS D'EMERSON, traduits par J. Will,
- avec une préface de _Maurice Maeterlinck_. Un
- volume in-18 jésus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3.50
-
-
-
-
- MAURICE MAETERLINCK
-
- *Théâtre*
-
- I
-
- LA PRINCESSE MALEINE (1890)
-
- L'INTRUSE(1891). — LES AVEUGLES (1891)
-
-
-
-
-
- P. LACOMBLEZ PER LAMM
- Éditeur Éditeur
- 31, RUE DES PAROISSIENS 7, RUE DE LILLE, 7
- BRUXELLES PARIS, VII
-
- 1901
-
- [Cachet: Bibliotheca Gandavensis]
-
- * * * * *
-
- TABLE
-
-Préface. . . . . . . . . . . . . I
-
-La princesse Maleine . . . . . . 1
-
-L'Intruse. . . . . . . . . . . 199
-
-Les Aveugles . . . . . . . . . 247
-
-
- * * * * *
-
- _Droits de traduction, de reproduction et de représentation
- réservés pour tous les pays
- y compris la Suède, la Norwège et la Hollande._
-
- * * * * *
-
-
-
-
- *Préface.*
-
-
- I.
-
-Le texte de ces petits drames que mon éditeur réunit aujourd'hui en
-trois volumes, n'a guère été modifié. Ce n'est point qu'ils me semblent
-parfaits, il s'en faut bien, mais on n'améliore pas un poème par des
-corrections successives. Le meilleur et le pire y confondent leurs
-racines, et souvent, à tenter de les démêler, on perdrait l'émotion
-particulière et le charme léger et presque inattendu, qui ne pouvaient
-fleurir qu'à l'ombre d'une faute qui n'avait pas encore été commise. Il
-eût, par exemple, été facile de supprimer dans la _Princesse Maleine_
-beaucoup de naïvetés dangereuses, quelques scènes inutiles et la plupart
-de ces répétitions étonnées qui donnent aux personnages l'apparence de
-somnambules un peu sourds constamment arrachés à un songe pénible.
-J'aurais pu leur épargner ainsi quelques sourires, mais l'atmosphère et
-le paysage même où ils vivent en eût paru changé. Du reste ce manque de
-promptitude à entendre et à répondre, tient intimement à leur
-psychologie et à l'idée un peu hagarde qu'ils se font de l'univers** On
-peut ne pas approuver cette idée, on peut aussi y revenir après avoir
-parcouru bien des certitudes. Un poète plus âgé que je n'étais alors et
-qui l'eût accueillie, non pas à l'entrée mais à la sortie de
-l'expérience de la vie, aurait su transformer en sagesse et en beautés
-solides, les fatalités trop confuses, qui s'y agitent. Mais telle
-quelle, l'idée anime tout le drame et il serait impossible de l'éclairer
-davantage sans enlever à celui-ci la seule qualité qu'il possède: une
-certaine harmonie épouvantée et sombre.
-
-
- II.
-
-Les autres drames, dans l'ordre où ils parurent, à savoir: _L'Intruse_,
-_les Aveugles_ (1890), _les Sept Princesses_ (1891), _Pelléas et
-Mélisande_ (1892), _Alladine et Palomides_, _Intérieur_ et _la Mort de
-Tintagiles_ (1894) présentent une humanité et des sentiments plus
-précis, en proie à des forces aussi inconnues, mais un peu mieux
-dessinées. On y a foi à d'énormes puissances, invisibles et fatales,
-dont nul ne sait les intentions, mais que l'esprit du drame suppose
-malveillantes, attentives à toutes nos actions, hostiles au sourire, à
-la vie, à la paix, au bonheur. Des destinées innocentes mais
-involontairement ennemies, s'y nouent et s'y dénouent pour la ruine de
-tous, sous les regards attristés des plus sages, qui prévoient l'avenir
-mais ne peuvent rien changer aux jeux cruels et inflexibles que l'amour
-et la mort promènent parmi les vivants. Et l'amour et la mort et les
-autres puissances y exercent une sorte d'injustice sournoise, dont les
-peines--car cette injustice ne récompense pas,--ne sont peut-être que
-des caprices du destin. Au fond, on y trouve l'idée du Dieu chrétien,
-mêlée à celle de la fatalité antique, refoulée dans la nuit impénétrable
-de la nature, et, de là, se plaisant à guetter, à déconcerter, à
-assombrir les projets, les pensées, les sentiments et l'humble félicité
-des hommes.
-
-
- III.
-
-Cet inconnu prend le plus souvent la forme de la mort. La présence
-infinie, ténébreuse, hypocritement active de la mort remplit tous les
-interstices du poème. Au problème de l'existence il n'est répondu que
-par l'énigme de son anéantissement. Du reste, c'est une mort
-indifférente et inexorable, aveugle, tâtonnant à peu près au hasard,
-emportant de préférence les plus jeunes et les moins malheureux,
-simplement parce qu'ils se tiennent moins tranquilles que les plus
-misérables, et que tout mouvement trop brusque dans la nuit attire son
-attention. Il n'y a autour d'elle que de petits êtres fragiles,
-grelottants, passivement pensifs, et les paroles prononcées, les larmes
-répandues ne prennent d'importance que de ce qu'elles tombent dans le
-gouffre au bord duquel se joue le drame et y retentissent d'une certaine
-façon qui donne à croire que l'abîme est très vaste parce que tout ce
-qui s'y va perdre y fait un bruit confus et assourdi.
-
-
- IV.
-
-Il n'est pas déraisonnable d'envisager ainsi notre existence. C'est, de
-compte fait, pour l'instant, et malgré tous les efforts de nos volontés,
-le fond de notre vérité humaine. Longtemps encore, à moins qu'une
-découverte décisive de la science n'atteigne le secret de la nature, à
-moins qu'une révélation venue d'un autre monde, par exemple une
-communication avec une planète plus ancienne et plus savante que la
-nôtre, ne nous apprenne enfin l'origine et le but de la vie, longtemps
-encore, toujours peut-être, nous ne serons que de précaires et fortuites
-lueurs, abandonnées sans dessein appréciable à tous les souffles d'une
-nuit indifférente. A peindre cette faiblesse immense et inutile, on se
-rapproche le plus de la vérité dernière et radicale de notre être, et,
-si des personnages qu'on livre ainsi à ce néant hostile, on parvient à
-tirer quelques gestes de grâce et de tendresse, quelques paroles de
-douceur, d'espérance fragile, de pitié et d'amour, on a fait ce qu'on
-peut humainement faire quand on transporte l'existence aux confins de
-cette grande vérité immobile qui glace l'énergie et le désir de vivre.
-C'est ce que j'ai tenté dans ces petits drames. Il ne m'appartient point
-de juger si j'y ai quelquefois réussi.
-
-
- V.
-
-Mais aujourd'hui, cela ne me parait plus suffisant. Je ne crois pas
-qu'un poème doive sacrifier sa beauté à un enseignement moral, mais si,
-tout en ne perdant rien de ce qui l'orne au dedans comme au dehors, il
-nous mène à des vérités aussi admissibles mais plus encourageantes que
-la vérité qui ne mène à rien, il aura l'avantage d'accomplir un double
-devoir incertain. Chantons durant des siècles, la vanité de vivre et la
-force invincible du néant et de la mort, nous ferons passer sous nos
-yeux des tristesses qui deviendront plus monotones à mesure qu'elles se
-rapprocheront davantage de la dernière vérité. Essayons au contraire de
-varier l'apparence de l'inconnu qui nous entoure et d'y découvrir une
-raison nouvelle de vivre et de persévérer, nous y gagnerons du moins
-d'alterner nos tristesses en les mêlant d'espoirs qui s'éteignent et se
-rallument. Or, dans l'état où nous sommes, il est tout aussi légitime
-d'espérer que nos efforts ne sont pas inutiles, que de penser qu'ils ne
-produisent rien. La vérité suprême du néant, de la mort et de
-l'inutilité de notre existence, où nous aboutissons dès que nous
-poussons notre enquête à son dernier terme, elle n'est, après tout, que
-le point extrême de nos connaissances actuelles. Nous ne voyons rien par
-delà, parce que là s'arrête notre intelligence. Elle parait certaine,
-mais en définitive rien en elle n'est certain que notre ignorance. Avant
-que d'être tenu de l'admettre irrévocablement, il nous faudra longtemps
-encore chercher de tout notre cœur à dissiper cette ignorance et faire
-ce que nous pourrons pour tenter si nous ne trouverons pas de lumière.
-Dès lors le grand cercle de tous nos devoirs antérieurs à cette
-certitude trop hâtive et mortelle se remet en branle, et la vie humaine
-recommence avec ses passions qui ne semblent plus aussi vaines, avec ses
-joies, ses tristesses et ses devoirs qui reprennent de l'importance
-puisqu'ils peuvent nous aider à sortir de l'obscurité ou à la supporter
-sans amertume.
-
-
- VI.
-
-Ce n'est pas à dire que nous reviendrons au point où nous nous trouvions
-autrefois, ni que l'amour, la mort, la fatalité et les autres forces
-mystérieuses de la vie, reprendront exactement leur place et leur rôle
-anciens dans notre existence réelle et dans nos œuvres, et notamment,
-puisque c'est d'elles que nous nous occupons ici, dans nos œuvres
-dramatiques. L'esprit humain, ai-je dit, à ce propos, dans une page à
-peu près inédite, l'esprit humain subit depuis trois quarts de siècle
-une évolution dont on n'a pas encore une vue bien claire, mais qui est
-probablement l'une des plus considérables qui aient eu lieu dans le
-domaine de la pensée. Cette évolution, si elle ne nous a pas donné sur
-la matière, la vie, la destinée de l'homme, le but, l'origine et les
-lois de l'univers, des certitudes définitives, nous a du moins enlevé ou
-rendu presque impraticables un certain nombre d'_incertitudes_; et ces
-_incertitudes_ étaient justement celles où se complaisaient et
-fleurissaient librement les pensées les plus hautes. Elles étaient, par
-excellence, l'élément de beauté et de grandeur de toutes nos allusions,
-la force cachée qui élevait nos paroles au-dessus des paroles de la vie
-ordinaire, et le poète semblait grand et profond à proportion de la
-forme plus ou moins triomphante, de la place plus ou moins prépondérante
-qu'il savait donner à ces incertitudes belles ou effrayantes, pacifiques
-ou hostiles, tragiques ou consolatrices.
-
-
- VII.
-
-La haute poésie, à la regarder de près, se compose de trois éléments
-principaux: D'abord** la beauté verbale, ensuite la contemplation et la
-peinture passionnées de ce qui existe réellement autour de nous et en
-nous-mêmes, c'est-à-dire la nature et nos sentiments, et enfin,
-enveloppant l'œuvre entière et créant son atmosphère propre, l'idée que
-le poète se fait de l'inconnu dans lequel flottent les êtres et les
-choses qu'il évoque, du mystère qui les domine et les juge et qui
-préside à leurs destinées. Il ne me paraît pas douteux que ce dernier
-élément est le plus important. Voyez un beau poème, si bref, si rapide
-qu'il soit. Rarement, sa beauté, sa grandeur se limitent aux choses
-connues de notre monde. Neuf fois sur dix il les doit à une allusion aux
-mystères des destinées humaines, à quelque lien nouveau du visible à
-l'invisible, du temporel à l'éternel. Or, si l'évolution peut-être sans
-précédent qui se produit de nos jours dans l'idée que nous nous faisons
-de l'inconnu ne trouble pas encore profondément le poète lyrique, et ne
-lui enlève qu'une partie de ses ressources, il n'en va pas de même du
-poète dramatique. Il est peut-être loisible au poète lyrique de demeurer
-une sorte de théoricien de l'inconnu. A la rigueur il lui est permis de
-se tenir aux idées générales les plus vastes et les plus imprécises. Il
-n'a point à se préoccuper de leurs conséquences pratiques. S'il est
-convaincu que les divinités d'autrefois, que la justice et la fatalité
-n'interviennent plus aux actions des hommes et ne dirigent plus la
-marche de ce monde, il n'a pas besoin de donner un nom aux forces
-incomprises qui s'y mêlent toujours et dominent toute chose. Que ce soit
-Dieu ou l'Univers qui lui paraisse immense et terrible, il importe assez
-peu. Nous lui demandons principalement qu'il fasse passer en nous
-l'impression immense ou terrible qu'il a ressentie. Mais le poète
-dramatique ne peut se borner à ces généralités. Il est obligé de faire
-descendre dans la vie réelle, dans la vie de tous les jours, l'idée
-qu'il se fait de l'inconnu. Il faut qu'il nous montre de quelle façon,
-sous quelle forme, dans quelles conditions, d'après quelles lois, à
-quelle fin, agissent sur nos destinées, les puissances supérieures, les
-influences inintelligibles, les principes infinis, dont, en tant que
-poète, il est persuadé que l'univers est plein. Et comme il est arrivé à
-une heure où loyalement il lui est à peu près impossible d'admettre les
-anciennes, et où celles qui les doivent remplacer ne sont pas encore
-déterminées, n'ont pas encore de nom, il hésite, tâtonne, et s'il veut
-rester absolument sincère, il n'ose plus se risquer hors de la réalité
-immédiate. Il se borne à étudier les sentiments humains dans leurs
-effets matériels et psychologiques. Dans cette sphère il peut créer de
-fortes œuvres d'observation, de passion et de sagesse, mais il est
-certain qu'il n'atteindra jamais à la beauté plus vaste et plus profonde
-des grands poèmes où quelque chose d'infini se mêlait aux actions des
-hommes; et il se demande s'il doit décidément renoncer aux beautés de
-cet ordre.
-
-
- VIII.
-
-Je ne le crois pas. Il trouvera à réaliser ces beautés, des difficultés
-qu'aucun poète n'avait jusqu'ici rencontrées, mais il y parviendra
-demain. Et aujourd'hui même, qui semble le moment le plus dangereux de
-l'alternative, un ou deux poètes ont réussi à sortir du monde des
-réalités évidentes, sans rentrer dans celui des chimères anciennes, car
-la haute poésie est avant tout le royaume de l'imprévu, et des règles
-les plus générales surgissent, comme des fragments d'étoiles qui
-traversent le ciel où l'on n'attendait aucune lueur, des exceptions
-déconcertantes. Et c'est, par exemple, _La Puissance des Ténèbres_ de
-Tolstoï qui passe sur le fleuve le plus banal de la vie inférieure,
-comme un îlot flottant, un îlot d'horreur grandiose et tout ensanglanté
-de fumées infernales, mais enveloppé aussi de l'énorme flamme blanche,
-pure et miraculeuse qui jaillit de l'âme primitive d'Akim. Ou bien, ce
-sont les _Revenants_ d'Ibsen, où éclate, dans un salon bourgeois,
-aveuglant, étouffant, affolant les personnages, l'un des plus terribles
-mystères des destinées humaines. Nous avons beau nous fermer à
-l'angoisse de l'inintelligible, dans ces deux drames interviennent des
-puissances supérieures que nous sentons tous peser sur notre vie. Car
-c'est bien moins l'action du Dieu des Chrétiens qui nous trouble dans le
-poème de Tolstoï que l'action du Dieu qui se trouve dans une âme
-humaine, plus simple, plus juste, plus pure et plus grande que les
-autres. Et dans le poème d'Ibsen, c'est l'influence d'une loi de justice
-ou d'injustice récemment soupçonnée et formidable; la loi de l'hérédité,
-loi peut-être discutable, mais si mal connue, et en même temps si
-plausible, que sa menace énorme cache la plus grande portion de ce qu'on
-y pourrait mettre en doute. Mais en dépit de ces sorties inattendues, il
-n'en reste pas moins que le mystère, l'inintelligible, le surhumain,
-l'infini--peu importe le nom qu'on lui donne--est devenu si peu maniable
-depuis que nous n'admettons plus _a priori_ l'intervention divine dans
-les actions humaines, que le génie même n'a pas souvent de ces
-rencontres heureuses. Quand Ibsen, dans d'autres drames, essaie de
-relier à d'autres mystères les gestes de ses hommes en mal de conscience
-exceptionnelle ou de ses femmes hallucinées, il faut convenir que si
-l'atmosphère qu'il parvient à créer est étrange et troublante, elle est
-rarement saine et respirable, parce qu'elle est rarement raisonnable et
-réelle.
-
-
- IX.
-
-Dans le temps, le génie à coup sûr, parfois le simple et honnête talent,
-réussissaient à nous donner au théâtre cet arrière-plan profond, ce
-nuage des cimes, ce courant d'infini, tout ceci et tout cela, qui
-n'ayant ni nom ni forme, nous autorise à mêler nos images en en parlant,
-et parait nécessaire pour que l'œuvre dramatique coule à pleins bords et
-atteigne son niveau idéal. Aujourd'hui, il y manque presque toujours ce
-troisième personnage, énigmatique, invisible mais partout présent, qu'on
-pourrait appeler le personnage sublime, qui, peut-être, n'est que l'idée
-inconsciente mais forte et convaincue que le poète se fait de l'univers
-et qui donne à l'œuvre une portée plus grande, je ne sais quoi qui
-continue d'y vivre après la mort du reste et permet d'y revenir sans
-jamais épuiser sa beauté. Mais convenons qu'il manque aussi à notre vie
-présente. Reviendra-t-il? Sortira-t-il d'une conception nouvelle et
-expérimentale de la justice ou de l'indifférence de la nature, d'une de
-ces énormes lois générales de la matière ou de l'esprit que nous
-commençons à peine d'entrevoir? En tout cas, gardons lui sa place.
-Acceptons, s'il le faut, que rien ne la vienne occuper pendant le temps
-qu'il mettra à se dégager des ténèbres, mais n'y installons plus de
-fantômes. Son attente, et son siège vide dans la vie, ont par eux-mêmes
-une signification plus grande que tout ce que nous pourrions asseoir sur
-le trône que notre patience lui réservé. Pour mon humble part, après les
-petits drames que j'ai énumérés plus haut, il m'a semblé loyal et sage
-d'écarter la mort de ce trône auquel il n'est pas certain qu'elle ait
-droit. Déjà, dans le dernier, que je n'ai pas nommé parmi les autres,
-clans _Aglavaine_ et _Sélysette_, j'aurais voulu qu'elle cédât à
-l'amour, à la sagesse ou au bonheur une part de sa puissance. Elle ne
-m'a pas obéi, et j'attends, avec la plupart des, poètes de mon temps,
-qu'une autre force se révèle. Quant aux deux petites pièces qui suivent
-_Aglavaine_ et _Sélysette_, savoir: _Ardiane et Barbe-bleue, ou la
-délivrance inutile_, et _Sœur Béatrice_, je voudrais qu'il n'y eût aucun
-malentendu à leur endroit. Ce n'est pas parce qu'elles sont postérieures
-qu'il y faudrait chercher une évolution ou un nouveau désir. Ce sont, à
-proprement parler, de petits jeux de scène, de courts poèmes du genre
-assez malheureusement appelé «opéra-comique» destinés à fournir aux
-musiciens qui les avaient demandés, un thème convenable à des,
-développements lyriques. Ils ne prétendent à rien davantage, et l'on se
-méprendrait sur mes intentions si l'on y voulait trouver par surcroît de
-grandes arrière-pensées morales ou philosophiques.
-
-
-
- *La Princesse Maleine.*
-
-DRAMATIS PERSONAE.
-
-HJALMAR, roi d'une partie de la Hollande.
-MARCELLUS, roi d'une autre partie de la Hollande.
-Le prince HJALMAR, fils du roi HJALMAR.
-Le petit ALLAN, fils de la reine Anne.
-ANGUS, ami du prince HJALMAR.
-STÉPHANO)
- ) officiers de Marcellus.
-VANOX )
-Un chambellan.
-Un médecin.
-Un fou.
-Trois pauvres.
-Deux vieux paysans, un cuisinier.
-Seigneurs, officiers, un vacher, un cul-de-jatte,
- pèlerins, paysans, domestiques, mendiants,
- vagabonds, enfants, etc.
-ANNE, reine du Jutland.
-GODELIVE, femme du roi Marcellus.
-La princesse MALEINE, fille de Marcellus et de
- Godelive.
-La princesse UGLYANE, fille de la reine Anne.
-La nourrice de Maleine.
-Sept béguines.
-Une vieille femme.
-Dames d'honneur, servantes, paysannes, etc.
-Un grand chien noir nommé Pluton.
-
-
- _Le premier acte à Harlingen; les autres au
- château Ysselmonde et aux environs._
-
-
-
-
- ACTE I
-
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE I
-
- *Les jardins du château.*
-
- [Entrent Stéphano et Vanox].
-
- VANOX.
-
-Quelle heure est-il?
-
- STÉPHANO.
-
-D'après la lune il doit être minuit.
-
- VANOX.
-
-Je crois qu'il va pleuvoir.
-
- STÉPHANO.
-
-Oui; il y a de gros nuages vers l'Ouest.--On ne viendra pas nous relever
-avant la fin de la fête.
-
- VANOX.
-
-Et elle ne finira pas avant le petit jour.
-
- STÉPHANO.
-
-Oh! oh**! Vanox!
-
- [Ici une comète apparaît au-dessus du château.]
-
- VANOX.
-
-Quoi?
-
- STÉPHANO.
-
-Encore la comète de l'autre nuit!
-
- VANOX.
-
-Elle est énorme!
-
- STÉPHANO.
-
-Elle a l'air de verser du sang sur le château!
-
- [Ici une pluie d'étoile, semble tomber sur le château.]
-
- VANOX.
-
-Les étoiles tombent sur le château! Voyez! voyez! voyez!
-
- STÉPHANO.
-
-Je n'ai jamais vu pareille pluie d'étoiles! On dirait que le ciel pleure
-sur ces fiançailles!
-
- VANOX.
-
-On dit que tout ceci présage de grands malheurs!
-
- STÉPHANO.
-
-Oui; peut-être des guerres ou des morts de rois. On a vu ces présages à
-la mort du vieux roi Marcellus.
-
- VANOX.
-
-On dit que ces étoiles à longue chevelure annoncent la mort des
-princesses.
-
- STÉPHANO.
-
-On dit... on dit bien des choses...
-
- VANOX.
-
-La princesse Maleine aura peur de l'avenir!
-
- STÉPHANO.
-
-A sa place, j'aurais peur de l'avenir sans l'avertissement des étoiles...
-
- VANOX.
-
-Oui; le vieux Hjalmar me semble assez étrange...
-
- STÉPHANO.
-
-Le vieux Hjalmar? Ecoute, je n'ose pas dire tout ce que je sais; mais
-un de mes oncles est chambellan de Hjalmar; eh bien, si j'avais une
-fille, je ne la donnerais pas au prince Hjalmar.
-
- VANOX.
-
-Je ne sais pas... le prince Hjalmar...
-
- STÉPHANO.
-
-Oh! ce n'est pas à cause du prince Hjalmar, mais son père!...
-
- VANOX
-
-On dit qu'il a la tête...
-
- STÉPHANO.
-
-Depuis que cette étrange reine Anne est venue du Jutland, où ils l'ont
-détrônée, après avoir emprisonné leur vieux roi, son mari, depuis qu'elle
-est venue à Ysselmonde, on dit... on dit... enfin le vieux Hjalmar a plus
-de-soixante-dix ans, et je crois qu'il l'aime un peu trop pour son âge...
-
- VANOX.
-
-Oh! oh!
-
- STÉPHANO.
-
-Voilà ce qu'on dit...--Et je n'ose pas dire tout ce que je sais.--Mais
-n'oublie pas ce que j'ai dit aujourd'hui.
-
- VANOX.
-
-Alors pauvre petite princesse!
-
- STÉPHANO.
-
-Oh, je n'aime pas ces fiançailles!--Voilà qu'il pleut déjà!
-
- VANOX.
-
-Et peut-être un orage là-bas.--Mauvaise nuit! [Passe un valet avec une
-lanterne.] Où en est la fête?
-
- LE VALET.
-
-Voyez les fenêtres.
-
- VANOX.
-
-Oh! elles ne s'éteignent pas.
-
-LE VALET.
-
-Et elles ne s'éteindront pas cette nuit. Je n'ai jamais vu de fête
-pareille! Le vieux roi Hjalmar est absolument ivre, il a embrassé notre
-roi Marcellus, il...
-
- VANOX.
-
-Et les fiancés?
-
- LE VALET.
-
-Oh! les fiancés ne boivent pas beaucoup. Allons, bonne nuit! je vais à la
-cuisine, on n'y boit pas de l'eau claire non plus, bonne nuit!
-
- [Il sort.]
-
- VANOX.
-
-Le ciel devient noir, et la lune est étrangement rouge.
-
- STÉPHANO.
-
-Voilà l'averse! et pendant que les autres boivent, nous allons...
-
- [Ic** les fenêtres du château, illuminées au fond du
- jardin, volent en éclats: cris, rumeurs, tumulte.]
-
- VANOX.
-
-Oh!
-
- STÉPHANO.
-
-Qu'y a-t-il?
-
- VANOX.
-
-On brise les vitres.
-
- STÉPHANO.
-
-Un incendie!
-
- VANOX.
-
-On se bat dans la salle!
-
- [La princesse Maleine, échevelée et tout en pleurs,
- passe en courant, au fond du jardin.]
-
- STÉPHANO.
-
-La princesse!
-
- VANOX.
-
-Où court-elle?
-
- STÉPHANO.
-
-Elle pleure!
-
- VANOX.
-
-On se bat dans la salle!
-
- STÉPHANO.
-
-Allons voir!...
-
- [Cris, tumulte, les jardins se remplissent d'officiers, de
- domestiques, etc., les portes du château s'ouvrent
- violemment, et le roi Hjalmar parait sur le perron,
- entouré de courtisans et de pertuisaniers. Au-dessus du
- château, la comète. La pluie d'étoiles continue.]
-
- LE ROI HJALMAR.
-
-Ignoble Marcellus! Vous avez fait aujourd'hui une chose monstrueuse!
-Allons, mes chevaux! mes chevaux! je m'en vais! je m'en vais! je m'en
-vais! Et je vous laisse votre Maleine, avec sa face verte et ses cils
-blancs! Et je vous laisse avec votre vieille Godelive! Mais attendez!
-Vous irez à genoux à travers vos marais! Et ce seront vos fiançailles que
-je viendrai célébrer, avec tous mes pertuisaniers et tous les corbeaux de
-Hollande à vos fêtes funèbres! Allons-nous-en! Au revoir! au revoir! Ah!
-ah! ah!
-
- [Il sort avec ses courtisans.]
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE II
-
- *Un appartement du château.*
-
- [On découvre la reine Godelive, la princesse Maleine et la
- nourrice; elles chantent en filant leur quenouille.]
-
- _Les nonnes sont malades,
- Malades à leur tour;
- Les nonnes sont malades.
- Malades dans la tour..._
-
- GODELIVE.
-
-... Voyons, ne pleure plus Maleine; essuie tes larmes et descends au
-jardin. Il est midi.
-
- LA NOURRICE.
-
-C'est ce que je lui dis depuis ce matin, Madame. A quoi cela sert-il de
-s'abimer les yeux? Elle ouvre sa fenêtre ce matin, elle regarde un chemin
-vers la forêt et se met à pleurer; alors je lui dis: est-ce que vous
-regardez déjà le chemin vers la tour, Maleine...
-
- GODELIVE.
-
-Ne parle pas de cela!
-
- LA NOURRICE.
-
-Si, si, il faut en parler; on en parlera tout à l'heure. Je lui demande
-donc: est-ce que vous regardez déjà le chemin vers la tour où l'on a
-enfermé, dans le temps, la pauvre duchesse Anne, parce qu'elle aimait un
-prince qu'elle ne pouvait aimer?...
-
- GODELIVE.
-
-Ne parle pas de cela!
-
- LA NOURRICE.
-
-Au contraire, il faut en parler, on en parlera tout à l'heure. Je lui
-demande donc...--Voici le roi!
-
- [Entre Marcellus.]
-
- MARCELLUS.
-
-Eh bien, Maleine?
-
- MALEINE.
-
-Sire?
-
- MARCELLUS.
-
-Aimais-tu le prince Hjalmar?
-
- MALEINE.
-
-Oui, Sire.
-
- MARCELLUS.
-
-Pauvre enfant!... mais l'aimes-tu encore?
-
- MALEINE.
-
-Oui, Sire.
-
- MARCELLUS.
-
-Tu l'aimes encore?
-
- MALEINE.
-
-Oui.
-
- MARCELLUS.
-
-Tu l'aimes encore après?...
-
- GODELIVE.
-
-Seigneur, ne l'effrayez pas!
-
- MARCELLUS.
-
-Mais je ne l'effraye pas!--Voyons, je viens ici en véritable père, et je
-ne songe qu'à ton bonheur, Maleine. Examinons cela froidement. Tu sais ce
-qui est arrivé: le vieux roi Hjalmar m'outrage sans raison; ou plutôt, je
-soupçonne trop bien ses raisons!... Il outrage ignoblement ta mère, il
-t'insulte plus bassement encore, et s'il n'avait pas été mon hôte, s'il
-n'avait pas été là, sous la main de Dieu, il ne serait jamais sorti de
-mon château!--enfin, oublions aujourd'hui.--Mais, est-ce à nous que tu
-dois en vouloir?--est-ce à ta mère ou est-ce à moi? Voyons, réponds,
-Maleine?
-
- MALEINE.
-
-Non, Sire.
-
- MARCELLUS.
-
-Alors pourquoi pleurer? Quant au prince Hjalmar, il vaut mieux l'oublier;
-et puis, comment pourrais-tu l'aimer sérieusement? vous vous êtes à peine
-entrevus; et le cœur à ton âge est comme un cœur de cire; on en fait ce
-qu'on veut. Le nom de Hjalmar était encore écrit dans les nuages, un
-orage est venu et tout est effacé, et dès ce soir tu n'y songeras plus.
-Et puis, crois-tu que tu aurais été bien heureuse à la cour de Hjalmar?
-Je ne parle pas du prince, le prince est un enfant; mais son père, tu
-sais bien qu'on a peur d'en parler... Tu sais bien qu'il n'y a pas une
-cour plus sombre en Hollande; tu sais que son château a peut-être
-d'étranges secrets. Mais tu ne sais pas ce que l'on dit de cette reine
-étrangère, venue avec sa fille au palais d'Ysselmonde, et je ne te
-redirai pas ce qu'on en dit; car je ne veux pas verser de poison dans ton
-cœur.--Mais tu allais entrer, toute seule, dans une effrayante forêt
-d'intrigues et de soupçons!--Voyons, réponds, Maleine; n'avais-tu pas
-peur de tout cela? et n'était-ce pas un peu malgré toi que tu allais
-épouser le prince Hjalmar?
-
- MALEINE.
-
-Non, Sire.
-
- MARCELLUS.
-
-Soit, mais alors, réponds-moi franchement. Il ne faut pas que le vieux
-roi Hjalmar triomphe. Nous allons avoir une grande guerre à cause de toi.
-Je sais que les vaisseaux de Hjalmar entourent Ysselmonde et vont mettre
-à la voile avant la pleine lune; d'un autre côté, le duc de Bourgogne,
-qui t'aime depuis longtemps;--[se tournant vers la reine,] je ne sais si
-ta mère?...
-
- GODELIVE.
-
-Oui, Seigneur.
-
- MARCELLUS.
-
-Eh bien?
-
- GODELIVE.
-
-Il faudrait l'y préparer, peu à peu...
-
- MARCELLUS.
-
-Laissez-la parler!--Eh bien, Maleine?...
-
- MALEINE.
-
-Sire?
-
- MARCELLUS.
-
-Tu ne comprends pas?
-
- MALEINE.
-
-Quoi, Sire?
-
- MARCELLUS.
-
-Tu me promets d'oublier Hjalmar?
-
- MALEINE.
-
-Sire...
-
- MARCELLUS.
-
-Tu dis?--tu aimes encore Hjalmar?
-
- MALEINE.
-
-Oui, Sire!
-
- MARCELLUS.
-
-«_Oui, Sire!_» Ah! démons et tempêtes! Elle avoue cela cyniquement, et
-elle ose me crier cela sans pudeur! Elle a vu Hjalmar une seule fois,
-pendant une seule après-midi, et la voilà plus chaude que l'enfer!
-
- GODELIVE.
-
-Seigneur!...
-
- MARCELLUS.
-
-Taisez-vous! «_Oui, Sire!_» Et elle n'a pas quinze ans! Ah, c'est à les
-tuer sur place! Voilà quinze ans que je ne vivais plus qu'en elle! Voilà
-quinze ans que je retenais mon souffle autour d'elle! Voilà quinze ans
-que nous n'osions plus respirer de peur, de troubler ses regards! Voilà
-quinze ans que j'ai fait de ma cour un couvent, et le jour où je viens
-regarder dans son cœur...
-
- GODELIVE.
-
-Seigneur!
-
- LA NOURRICE.
-
-Est-ce qu'elle ne peut pas aimer comme une autre? Allez-vous la** mettre
-sous verre? Est-ce une raison pour crier ainsi à tue-tête après une
-enfant? Elle n'a rien fait de mal!
-
- MARCELLUS.
-
-Ah! elle n'a rien fait de mal!--Et d'abord, taisez-vous; je ne vous parle
-pas, et c'est probablement à vos instigations d'entremetteuse...
-
- GODELIVE.
-
-Seigneur!
-
- LA NOURRICE.
-
-Entremetteuse! moi, une entremetteuse!
-
- MARCELLUS.
-
-Me laisserez-vous parler enfin! Allez-vous-en! Allez-vous-en toutes deux!
-Oh! je sais bien que vous vous entendez, et que l'ère des intrigues est
-ouverte à présent, mais attendez!--Allez-vous-en! Ah! des larmes!
-[Sortent Godelive et la nourrice.] Voyons, Maleine, ferme d'abord les
-portes. Maintenant que nous sommes seuls, je veux oublier. On t'a
-donné de mauvais conseils, et je sais que les femmes entre elles font
-d'étranges projets; ce n'est pas que j'en veuille au prince Hjalmar;
-mais il faut être raisonnable. Me promets-tu d'être raisonnable?
-
- MALEINE.
-
-Oui, Sire.
-
- MARCELLUS.
-
-Ah! tu vois! alors tu ne songeras plus à ce mariage?
-
- MALEINE.
-
-Oui.
-
- MARCELLUS.
-
-Oui?--c'est-à-dire que tu vas oublier Hjalmar?
-
- MALEINE.
-
-Non.
-
- MARCELLUS.
-
-Tu ne renonces pas encore à Hjalmar?
-
- MALEINE.
-
-Non.
-
- MARCELLUS.
-
-Et si je vous y oblige, moi? et si je vous enferme? et si je vous sépare
-à jamais de votre Hjalmar à face de petite fille?--vous dites? [Elle
-pleure.] Ah! c'est ainsi!--Allez-vous-en; et nous verrons! Allez-vous-en!
-
- [Ils sortent séparément.]
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE III
-
- *Une forêt.*
-
- [Entrent le prince Hjalmar et Angus.]
-
-
- LE PRINCE HJALMAR.
-
-J'étais malade; et l'odeur de tous ces morts! et l'odeur de tous ces
-morts! et maintenant, c'est comme si cette nuit et cette forêt avaient
-versé un peu d'eau sur mes yeux...
-
- ANGUS.
-
-Il ne reste plus que les arbres!
-
- HJALMAR.
-
-Avez-vous vu mourir le vieux roi Marcellus?
-
- ANGUS.
-
-Non, mais j'ai vu autre chose; hier au soir, pendant votre absence, ils
-ont mis le feu au château, et la vieille reine Godelive courait à travers
-les flammes avec les domestiques. Ils se sont jetés dans les fossés et je
-crois que tous y ont péri.
-
- HJALMAR.
-
-Et la princesse Maleine?--Y était-elle?
-
- ANGUS.
-
-Je ne l'ai pas vue.
-
- HJALMAR.
-
-Mais d'autres l'ont-ils vue?
-
- ANGUS.
-
-Personne ne l'a vue, on ne sait où elle est.
-
- HJALMAR.
-
-Elle est morte?
-
- ANGUS.
-
-On dit qu'elle est morte.
-
- HJALMAR.
-
-Mon père est terrible!
-
- ANGUS.
-
-Vous l'aimiez déjà?
-
- HJALMAR.
-
-Qui?
-
- ANGUS.
-
-La princesse Maleine.
-
- HJALMAR.
-
-Je ne l'ai vue qu'une seule fois... elle avait cependant une manière de
-baisser les yeux;--et de croiser les mains;--ainsi--et des cils blancs
-étranges!--Et son regard!... on était tout à coup comme dans un grand
-canal d'eau fraîche... Je ne m'en souviens pas très bien; mais je
-voudrais revoir cet étrange regard...
-
- ANGUS.
-
-Quelle est cette tour sur cette butte?
-
- HJALMAR.
-
-On dirait un vieux moulin à vent; il n'a pas de fenêtres.
-
- ANGUS.
-
-Il y a une inscription de ce côté.
-
- HJALMAR.
-
-Une inscription?
-
- ANGUS.
-
-Oui,--en latin.
-
- HJALMAR.
-
-Pouvez-vous lire?
-
- ANGUS.
-
-Oui, mais c'est très vieux.--Voyons:
-
- _Olim inclusa
- Anna ducissa
- anno...,_ etc.,
-
-Il y a trop de mousse sur tout le reste.
-
- HJALMAR.
-
-Asseyons-nous ici.
-
- ANGUS.
-
-«_Ducissa Anna_», c'est le nom de la mère de votre fiancée.
-
- HJALMAR.
-
-D'Uglyane?--Oui.
-
- ANGUS.
-
-Voilà un _oui_ plus lent et plus froid que la neige!
-
- HJALMAR.
-
-Mon Dieu, le temps des _oui_ de flamme est assez loin de moi...
-
-ANGUS
-
-Uglyane est jolie cependant.
-
- HJALMAR.
-
-J'en ai peur!
-
- ANGUS.
-
-Oh!
-
- HJALMAR.
-
-Il y a une petite âme de cuisinière au fond de ses yeux verts.
-
- ANGUS.
-
-Oh! oh! mais alors, pourquoi consentez-vous?
-
- HJALMAR.
-
-A quoi bon ne pas consentir? Je suis malade à en mourir une de ces
-vingt mille nuits que nous avons à vivre, et je veux le repos! le repos!
-le repos! Et puis, elle ou une autre, qui me dira «_mon petit Hjalmar_»
-au clair de lune en me pinçant le nez! Pouah!--Avez-vous remarqué les
-colères subites de mon père depuis que la reine Anne est arrivée à
-Ysselmonde?--Je ne sais ce qui se passe; mais il y a là quelque chose, et
-je commence à avoir d'étranges soupçons; j'ai peur de la reine!
-
- ANGUS.
-
-Elle vous aime comme un fils cependant.
-
- HJALMAR.
-
-Comme un fils?--Je n'en sais rien, et j'ai d'étranges idées, elle est
-plus belle que sa fille, et voilà d'abord un grand mal. Elle travaille
-comme une taupe à je ne sais quoi; elle a excité mon pauvre vieux père
-contre Marcellus et elle a déchainé cette guerre;--il y a quelque chose
-là-dessous!
-
- ANGUS.
-
-Il y a, qu'elle voudrait vous faire épouser Uglyane, ce n'est pas
-infernal.
-
- HJALMAR.
-
-Il y a encore autre chose.
-
- ANGUS.
-
-Oh! je sais bien! Une fois mariés, elle vous envoie en Jutland vous
-battre sur les glaçons pour son petit trône d'usurpatrice, et délivrer
-peut-être son pauvre mari, qui doit être bien inquiet en l'attendant; car
-une reine aussi belle, errant seule par le monde, il faut bien qu'il
-arrive des histoires...
-
- HJALMAR.
-
-Il y a encore autre chose.
-
- ANGUS.
-
-Quoi?
-
- HJALMAR.
-
-Vous le saurez un jour; allons-nous-en.
-
- ANGUS.
-
-Vers la ville?
-
- HJALMAR.
-
-Vers la ville?--il n'y en a plus; il n'y a plus que des morts entre des
-murs écroulés!
-
- [Ils sortent.]
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE IV
-
- *Une chambre voûtée dans une tour.*
-
- [On découvre la princesse Maleine et la nourrice.]
-
-
- LA NOURRICE.
-
-Voilà trois jours que je travaille à desceller les pierres de cette tour,
-et je n'ai plus d'ongles au bout de mes pauvres doigts. Vous pourrez vous
-vanter de m'avoir fait mourir. Mais voilà, il fallait désobéir! il
-fallait vous échapper du palais! il fallait rejoindre Hjalmar! Et nous
-voici dans cette tour; nous voici entre ciel et terre, au-dessus des
-arbres de la forêt! Ne vous avais-je pas avertie, ne vous l'avais-je pas
-dit? Je connaissais bien votre père!--Mais est-ce après la guerre qu'on
-nous délivrera?
-
- MALEINE.
-
-Mon père l'a dit.
-
- LA NOURRICE.
-
-Mais cette guerre ne finira jamais! Depuis combien de jours sommes-nous
-dans cette tour? Depuis combien de jours n'ai-je plus vu de lune ni de
-soleil! Et partout où je mets les mains, je trouve des champignons et des
-chauves-souris; et j'ai vu, ce matin, que nous n'avions plus d'eau!
-
- MALEINE.
-
-Ce matin?
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui, ce matin, pourquoi riez-vous? Il n'y a pas de quoi rire? Si nous ne
-parvenons pas à écarter cette pierre aujourd'hui, il ne nous reste plus
-qu'à dire nos prières. Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait pour être
-mise dans ce tombeau, au milieu des rats, des araignées et des
-champignons! Je ne me suis pas révoltée, moi! Je n'ai pas été insolente
-comme vous! Etait-ce si difficile de se soumettre en apparence, et de
-renoncer à ce saule pleureur de Hjalmar qui ne remuerait pas le petit
-doigt pour nous délivrer?
-
- MALEINE.
-
-Nourrice!
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui, nourrice! Je serai bientôt la nourrice des vers de terre à cause de
-vous. Et dire que sans vous, j'étais tranquillement dans la cuisine en ce
-moment, ou à me chauffer au soleil dans le jardin, en attendant la cloche
-du déjeuner! Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait pour... Oh, Maleine!
-Maleine! Maleine!
-
- MALEINE.
-
-Quoi?
-
- LA NOURRICE.
-
-La pierre!...
-
- MALEINE.
-
-La...?
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui,--elle a remué!
-
- MALEINE.
-
-La pierre a remué?
-
- LA NOURRICE.
-
-Elle a remué! elle est détachée! il y a du soleil entre le mortier! Venez
-voir! Il y en a sur ma robe! II y en a sur mes mains! Il y en a sur votre
-visage! Il y en a sur les murs! Eteignez la lampe! il y en a partout!
-Je vais pousser la pierre!
-
- MALEINE.
-
-Elle tient encore?
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui!--mais ce n'est rien! c'est là, dans le coin; donnez-moi votre
-fuseau!--oh! elle ne veut pas tomber!...
-
- MALEINE.
-
-Tu vois quelque chose par les fentes?
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui! oui--non! je ne vois que le soleil!
-
- MALEINE.
-
-Est-ce le soleil?
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui! oui! c'est le soleil! Mais voyez donc! c'est de l'argent et des
-perles sur ma robe! Et c'est chaud comme du lait sur mes mains!
-
- MALEINE.
-
-Mais laisse-moi donc voir aussi!
-
- LA NOURRICE.
-
-Voyez-vous quelque chose?
-
- MALEINE.
-
-Je suis éblouie!
-
- LA NOURRICE.
-
-C'est étonnant que nous ne voyions pas d'arbres. Laissez-moi regarder.
-
- MALEINE.
-
-Où est mon miroir?
-
- LA NOURRICE.
-
-Je vois mieux.
-
- MALEINE.
-
-En vois-tu?
-
- LA NOURRICE.
-
-Non. Nous sommes sans doute au-dessus des arbres. Mais il y a du vent. Je
-vais essayer de pousser la pierre. Oh! [Elles reculent devant le jet de
-soleil qui s'irrue** et restent un moment en silence au fond de la
-salle.] Je n'y vois plus!
-
- MALEINE.
-
-Va voir! va voir! J'ai peur!
-
- LA NOURRICE.
-
-Fermez les yeux! Je crois que je deviens aveugle!
-
- MALEINE.
-
-Je vais voir moi-même.
-
- LA NOURRICE.
-
-Eh bien?
-
- MALEINE.
-
-Oh! c'est une fournaise! et j'ai des meules rouges dans les yeux!
-
- LA NOURRICE.
-
-Mais ne voyez-vous rien!
-
- MALEINE.
-
-Pas encore; si! si! le ciel est tout bleu. Et la forêt! Oh! toute la
-forêt!
-
- LA NOURRICE.
-Laissez-moi voir!
-
- MALEINE.
-
-Attends! Je commence à voir!
-
- LA NOURRICE.
-
-Voyez-vous la ville?
-
- MALEINE.
-
-Non.
-
- LA NOURRICE.
-
-Et le château?
-
- MALEINE.
-
-Non.
-
- LA NOURRICE.
-
-C'est qu'il est de l'autre côté.
-
- MALEINE.
-
-Mais cependant... je vois la mer.
-
- LA NOURRICE.
-
-Vous voyez la mer?
-
- MALEINE.
-
-Oui, oui, c'est la mer! Elle est verte!
-
- LA NOURRICE.
-
-Mais alors, vous devez voir la ville. Laissez-moi regarder.
-
- MALEINE.
-
-Je vois le phare!
-
- LA NOURRICE.
-
-Vous voyez le phare?
-
- MALEINE.
-
-Oui. Je crois que c'est le phare...
-
- LA NOURRICE.
-
-Mais alors, vous devez voir la ville.
-
- MALEINE.
-
-Je ne vois pas la ville.
-
- LA NOURRICE.
-
-Vous ne voyez pas la ville?
-
- MALEINE.
-
-Je ne vois pas la ville.
-
- LA NOURRICE.
-
-Vous ne voyez pas le beffroi?
-
- MALEINE.
-
-Non.
-
- LA NOURRICE.
-
-C'est étonnant!
-
- MALEINE.
-
-Je vois un navire sur la mer!
-
- LA NOURRICE.
-
-Il y a un navire sur la mer?
-
- MALEINE.
-
-Avec des voiles blanches!...
-
- LA NOURRICE.
-
-Où est-il?
-
- MALEINE.
-
-Oh! le vent de la mer agite mes cheveux!--Mais il n'y a plus de maisons
-le long des routes!
-
- LA NOURRICE.
-
-Quoi?--Ne parlez pas ainsi vers l'extérieur, je n'entends rien.
-
- MALEINE.
-
-Il n'y a plus de maisons le long des routes!
-
- LA NOURRICE.
-
-Il n'y a plus de maisons le long des routes?
-
- MALEINE.
-
-Il n'y a plus de clochers dans la campagne!
-
- LA NOURRICE.
-
-Il n'y a plus de clochers dans la campagne?
-
- MALEINE.
-
-Il n'y a plus de moulins dans les prairies!
-
- LA NOURRICE.
-
-Plus de moulins dans les prairies?
-
- MALEINE.
-
-Je ne reconnais plus rien!
-
- LA NOURRICE.
-
-Laissez-moi regarder.--Il n'y a plus un seul paysan dans les champs. Oh!
-le grand pont de pierre est démoli.--Mais qu'est-ce qu'ils ont fait aux
-ponts-levis?--Voilà une ferme qui a brûlé!--Et celle-là aussi!--Mais
-celle-là aussi!--Mais celle-là aussi!--Mais!... oh! Maleine! Maleine!
-
- MALEINE.
-
-Quoi?
-
- LA NOURRICE.
-
-Tout a brûlé! tout a brûlé! tout a brulé!
-
- MALEINE.
-
-Tout a...?
-
- LA NOURRICE.
-
-Tout a brulé, Maleine! tout a brûlé! Oh, je vois maintenant!... Il n'y a
-plus rien!
-
- MALEINE.
-
-Ce n'est pas vrai, laisse-moi voir!
-
- LA NOURRICE.
-
-Aussi loin qu'on peut voir tout a brulé! Toute la ville n'est plus qu'un
-tas de briques noires. Je ne vois plus que les fossés pleins de pierres
-du château! Il n'y a plus un homme ni une bête dans les champs! Il n'y a
-plus que les corbeaux dans les prairies! Il ne reste plus que les arbres!
-
- MALEINE.
-
-Mais alors!...
-
- LA NOURRICE.
-
-Ah!...
-
-
-
-
- ACTE II
-
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE I
-
- *Une forêt.*
-
- [Entrent la princesse Maleine et la nourrice.]
-
-
- MALEINE.
-
-Oh, qu'il fait noir ici!
-
- LA NOURRICE.
-
-Il fait noir! il fait noir! une forêt est-elle éclairée comme une salle
-de fête?--J'en ai vu de plus noires que celle-ci; et où il y avait des
-loups et des sangliers. Je ne sais d'ailleurs s'il n'y en a pas ici;
-mais, grâce à Dieu, il passe au moins un peu de lune et d'étoiles entre
-les arbres.
-
- MALEINE.
-
-Sais-tu le chemin, maintenant, nourrice?
-
- LA NOURRICE.
-
-Le chemin? Ma foi non; je ne sais pas le chemin. Je n'ai jamais su le
-chemin; croyez-vous que je sache tous les chemins? Vous avez voulu aller
-à Ysselmonde; moi, je vous ai suivie; et voilà où nous en sommes depuis
-douze heures que vous me promenez dans cette forêt, où nous allons mourir
-de faim, à moins que nous ne soyons dévorées par les ours et les
-sangliers; et tout cela pour aller à Ysselmonde où vous serez bien reçue
-par le prince Hjalmar quand il vous verra venir, la peau sur les os, pâle
-comme une fille de cire et pauvre comme une qui n'a rien du tout.
-
- MALEINE.
-
-Des hommes!
-
- LA NOURRICE.
-
-N'ayez pas peur; mettez-vous derrière moi.
-
- [Entrent trois pauvres.]
-
-LES PAUVRES.
-
-Bonsoir!
-
- LA NOURRICE.
-
-Bonsoir! où sommes-nous?
-
- PREMIER PAUVRE.
-
-Dans la forêt.
-
- DEUXIÈME PAUVRE.
-
-Que faites-vous ici?
-
- LA NOURRICE.
-
-Nous sommes perdues.
-
- DEUXIÈME PAUVRE.
-
-Vous êtes seules?
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui--non, nous sommes ici avec deux hommes.
-
- DEUXIÈME PAUVRE.
-
-Où sont-ils?
-
- LA NOURRICE.
-
-Ils cherchent le chemin.
-
- DEUXIÈME PAUVRE.
-
-Est-ce qu'ils sont loin?
-
- LA NOURRICE.
-
-Non, ils vont revenir.
-
- DEUXIÈME PAUVRE.
-
-Quelle est cette petite? c'est votre fille?
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui, c'est ma fille.
-
- DEUXIÈME PAUVRE.
-
-Elle ne dit rien; est-ce qu'elle est muette?
-
- LA NOURRICE.
-
-Non, elle n'est pas du pays.
-
- DEUXIÈME PAUVRE.
-
-Votre fille n'est pas du pays?
-
- LA NOURRICE.
-
-Si, si, mais elle est malade.
-
- DEUXIÈME PAUVRE.
-
-Elle est maigre. Quel âge a-t-elle?
-
- LA NOURRICE.
-
-Elle a quinze ans.
-
- DEUXIÈME PAUVRE.
-
-Oh! oh! alors elle commence... où sont-ils ces deux hommes?
-
- LA NOURRICE.
-
-Ils doivent être aux environs.
-
- DEUXIÈME PAUVRE.
-
-Je n'entends rien.
-
- LA NOURRICE.
-
-C'est qu'ils ne font pas de bruit.
-
- DEUXIÈME PAUVRE.
-
-Voulez-vous venir avec nous?
-
- TROISIÈME PAUVRE.
-
-Ne dites pas de mauvaises paroles dans la forêt.
-
- MALEINE.
-
-Demande-leur le chemin d'Ysselmonde?
-
- LA NOURRICE.
-
-Quel est le chemin d'Ysselmonde?
-
- PREMIER PAUVRE.
-
-D'Ysselmonde?
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui.
-
- MALEINE.
-
-Demande-leur ce qui est arrivé.
-
- LA NOURRICE.
-
-Qu'est-ce qui est arrivé?
-
- PREMIER PAUVRE.
-
-Ce qui est arrivé?
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui; il y a eu une guerre?
-
- PREMIER PAUVRE.
-
-Oui; il y a eu une guerre.
-
- MALEINE.
-
-Demande-leur s'il est vrai que le roi et la reine soient morts?
-
- LA NOURRICE.
-
-Est-ce que le roi et la reine sont morts?
-
- PREMIER PAUVRE.
-
-Le roi et la reine?
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui, le roi Marcellus et la reine Godelive.
-
- PREMIER PAUVRE.
-
-Oui, je crois qu'ils sont morts.
-
- MALEINE.
-
-Ils sont morts?
-
- DEUXIÈME PAUVRE.
-
-Oui, je crois qu'ils sont morts; tout le monde est mort de ce côté-là
-dans le pays.
-
- MALEINE.
-
-Mais vous ne savez depuis quand?
-
- DEUXIÈME PAUVRE.
-
-Non.
-
- MALEINE.
-
-Vous ne savez pas comment?
-
- DEUXIÈME PAUVRE.
-
-Non.
-
- TROISIÈME PAUVRE.
-
-Les pauvres ne savent jamais rien.
-
- MALEINE.
-
-Avez-vous vu le prince Hjalmar?
-
- PREMIER PAUVRE.
-
-Oui.
-
- DEUXIÈME PAUVRE.
-
-Il va se marier.
-
- MALEINE.
-
-Le prince Hjalmar va se marier?
-
- DEUXIÈME PAUVRE.
-
-Oui.
-
- MALEINE.
-
-Avec qui?
-
- PREMIER PAUVRE.
-
-Je ne sais pas.
-
- MALEINE.
-
-Mais quand va-t-il se marier?
-
- DEUXIÈME PAUVRE.
-
-Je ne sais pas.
-
- LA NOURRICE.
-
-Où pourrons-nous coucher cette nuit?
-
- DEUXIÈME PAUVRE.
-
-Avec nous.
-
- PREMIER PAUVRE.
-
-Allez chez l'ermite.
-
- LA NOURRICE.
-
-Quel ermite?
-
- PREMIER PAUVRE.
-
-Là-bas, au carrefour des quatre Judas.
-
- LA NOURRICE.
-
-Au carrefour des quatre Judas?
-
- TROISIÈME PAUVRE.
-
-Ne criez pas ce nom dans l'obscurité!
-
- [Ils sortent tous.]
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE II
-
- *Une salle dans le château.*
-
- [On découvre le roi Hjalmar et la reine Anne enlacés.]
-
- ANNE.
-
-Mon glorieux vainqueur!
-
- LE ROI.
-
-Anne!
-
- [Il l'embrasse.]
-
- ANNE.
-
-Attention, votre fils!
-
- [Entre le prince Hjalmar; il va à une
- fenêtre ouverte, sans les voir.]
-
- HJALMAR.
-
-Il pleut; un enterrement dans le cimetière: on a creusé deux fosses et le
-_dies irae_ entre dans la maison. On ne voit que le cimetière par toutes
-les fenêtres; il vient manger les jardins du château; et voilà que les
-dernières tombes descendent jusqu'à l'étang. On ouvre le cercueil, je
-vais fermer la fenêtre.
-
- ANNE.
-
-Monseigneur!
-
- HJALMAR.
-
-Ha!--Je ne vous avais pas vus.
-
- ANNE.
-
-Nous venons d'arriver.
-
- HJALMAR.
-
-Ah!
-
- ANNE.
-
-A quoi songiez-vous, Seigneur?
-
- HJALMAR.
-
-A rien, Madame.
-
- ANNE.
-
-A rien? C'est pour la fin du mois, Seigneur...
-
- HJALMAR.
-
-Pour la fin du mois, Madame?
-
- ANNE.
-
-Vos belles noces...
-
- HJALMAR.
-
-Oui, Madame.
-
- ANNE.
-
-Mais, approchez-vous donc, Seigneur.
-
- LE ROI.
-
-Oui, approche-toi, Hjalmar.
-
- ANNE.
-
-Pourquoi donc êtes-vous si froid? Avez-vous peur de moi? Vous êtes
-presque mon fils cependant; et je vous aime comme une mère;--et peut-être
-plus qu'une mère;--donnez-moi votre main.
-
- HJALMAR.
-
-Ma main, Madame?
-
- ANNE.
-
-Oui, votre main; et regardez-moi dans les yeux;--n'y voyez-vous pas que
-je vous aime?--Vous ne m'avez jamais embrassée jusqu'ici.
-
- HJALMAR.
-
-Vous embrasser, Madame?
-
- ANNE.
-
-Oui, m'embrasser; n'embrassiez-vous pas votre mère? Je voudrais vous
-embrasser tous les jours.--J'ai rêvé de vous cette nuit...
-
- HJALMAR.
-
-De moi, Madame?
-
- ANNE.
-
-Oui, de vous. Je vous dirai mon rêve un jour.--Votre main est toute
-froide, et vos joues sont brûlantes. Donnez-moi l'autre main.
-
- HJALMAR.
-
-L'autre main?
-
- ANNE.
-
-Oui. Elle est froide aussi et pâle comme une main de neige. Je voudrais
-réchauffer ces mains-là!--Etes-vous malade?
-
- HJALMAR.
-
-Oui, Madame.
-
- ANNE.
-
-Notre amour vous guérira.
-
- [Ils sortent.]
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE III
-
- *Une rue du village.*
-
- [Entrent la princesse Maleine et la nourrice.]
-
- MALEINE [se penchant sur le parapet d'un pont].
-
-Je ne me reconnais plus quand je me vois dans l'eau!
-
- LA NOURRICE.
-
-Fermez votre manteau; on voit les franges d'or de votre robe;--voici des
-paysans!
-
- [Entrent deux vieux paysans.]
-
- PREMIER PAYSAN.
-
-Voilà la fille!
-
- SECOND PAYSAN.
-
-Celle qui est arrivée aujourd'hui?
-
- PREMIER PAYSAN.
-
-Oui; avec une vieille.
-
- SECOND PAYSAN.
-
-D'où vient-elle?
-
- PREMIER PAYSAN.
-
-On ne sait pas.
-
- SECOND PAYSAN.
-
-Alors ça ne me dit rien de bon.
-
- PREMIER PAYSAN.
-
-On en parle dans tout le village.
-
- SECOND PAYSAN.
-
-Elle n'est pas extraordinaire cependant.
-
- PREMIER PAYSAN.
-
-Elle est maigre.
-
- SECOND PAYSAN.
-
-Où demeure-t-elle?
-
- PREMIER PAYSAN.
-
-Au «_Lion bleu_».
-
- SECOND PAYSAN.
-
-Est-ce qu'elle a de l'argent?
-
- PREMIER PAYSAN.
-
-On dit que oui.
-
- SECOND PAYSAN.
-
-Il faudrait voir.
-
- [Ils sortent.--Entre un vacher]
-
- LE VACHER.
-
-Bonsoir!
-
- MALEINE ET LA NOURRICE.
-
-Bonsoir!
-
- LE VACHER.
-
-Il fait beau ce soir.
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui, il fait assez beau.
-
- LE VACHER.
-
-C'est grâce à la lune.
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui.
-
- LE VACHER.
-
-Mais il a fait chaud pendant le jour.
-
- LA NOURRICE.
-
-Oh! oui, il a fait chaud pendant le jour.
-
- LE VACHER [descendant vers l'eau.]
-
-Je m'en vais me baigner.
-
- LA NOURRICE.
-
-Vous baigner!
-
- LE VACHER.
-
-Oui, je vais me déshabiller ici.
-
- LA NOURRICE.
-
-Vous déshabiller devant nous?...
-
- LE VACHER.
-
-Oui.
-
- LA NOURRICE à MALEINE.
-
-Venez!
-
- LE VACHER.
-
-Vous n'avez jamais vu un homme tout nu?
-
- [Entre, en courant, une vieille femme en pleurs, elle va
- crier à la porte de l'auberge du «_Lion bleu._»]
-
- LA VIEILLE FEMME.
-
-Au secours! au secours! Mon Dieu! mon Dieu! ouvrez donc! Ils
-s'assassinent avec de grands couteaux!
-
- DES BUVEURS [ouvrant la porte.]
-
-Qu'y a-t-il?
-
- LA VIEILLE FEMME.
-
-Mon fils! mon pauvre fils! Ils s'assassinent avec de grands couteaux!
-avec de grands couteaux de cuisine!
-
- DES VOIX AUX FENÊTRES.
-
-Qu'y a-t-il?
-
- LES BUVEURS.
-
-Une bataille!
-
- DES VOIX AUX FENÊTRES.
-
-Nous venons voir!
-
- LES BUVEURS.
-
-Où sont-ils?
-
- LA VIEILLE FEMME.
-
-Derrière «_l'Etoile d'or_», il se bat avec le forgeron à cause de cette
-fille qui est venue au village aujourd'hui; ils saignent déjà tous les
-deux!
-
- LES BUVEURS.
-
-Ils saignent déjà tous les deux?
-
- LA VIEILLE FEMME.
-
-Il y a déjà du sang sur les murs!
-
- LES UNS.
-
-Il y a déjà du sang sur les murs?
-
- LES AUTRES.
-
-Allons voir! Où sont-ils?
-
- LA VIEILLE FEMME.
-
-Derrière «_l'Etoile d'or_», on peut les voir d'ici.
-
- LES BUVEURS.
-
-On peut les voir d'ici?--avec de grands couteaux de cuisine?--comme ils
-doivent saigner!--Attention, le prince! [Ils rentrent tous dans l'auberge
-du «_Lion bleu_» entraînant la vieille femme qui crie et se débat.--
-Entrent le prince Hjalmar et Angus.]
-
- MALEINE [à la nourrice.]
-
-Hjalmar!
-
- LA NOURRICE.
-
-Cachez-vous!
-
- [Elles sortent.]
-
- ANGUS.
-
-Avez-vous vu cette petite paysanne?
-
- HJALMAR.
-
-Entrevue... entrevue...
-
- ANGUS.
-
-Elle est étrange.
-
- HJALMAR.
-
-Je ne l'aime pas.
-
- ANGUS.
-
-Moi, je la trouve admirable; et je vais en parler à la princesse Uglyane.
-Il lui faut une suivante. Oh, comme vous êtes pâle!
-
- HJALMAR.
-
-Je suis pâle?
-
- ANGUS.
-
-Extraordinairement pâle! Etes-vous malade?
-
- HJALMAR.
-
-Non; c'est cette journée d'automne si étrangement chaude; j'ai cru vivre
-tout le jour dans une salle pleine de fiévreux; et maintenant, cette nuit
-froide comme une cave! Je ne suis pas sorti du château aujourd'hui et
-cette humidité du soir m'a saisi dans l'avenue.
-
- ANGUS.
-
-Prenez garde! Il y a beaucoup de malades au village.
-
- HJALMAR.
-
-Oui, ce sont les marais; et voilà que je suis au milieu de marais, moi
-aussi!
-
- ANGUS.
-
-Quoi?
-
- HJALMAR.
-
-J'ai entrevu aujourd'hui les flammes de péchés auxquels je n'ose pas
-encore donner un nom!
-
- ANGUS.
-
-Je ne comprends pas.
-
- HJALMAR.
-
-Je n'ai pas compris non plus certains mots de la reine Anne, mais j'ai
-peur de comprendre!
-
- ANGUS.
-
-Mais qu'est-il arrivé?
-
- HJALMAR.
-
-Peu de chose; mais j'ai peur de ce que je verrai de l'autre côté de mes
-noces... Oh! oh! regardez donc, Angus!
-
- [Ici l'on voit le roi et la reine Anne qui
- s'embrassent à une fenêtre du château.]
-
- ANGUS.
-
-Attention! ne regardez pas, ils vont nous voir.
-
- HJALMAR.
-
-Non, nous sommes dans l'obscurité et leur chambre est éclairée. Mais
-voyez donc comme le ciel devient rouge au-dessus du château!
-
- ANGUS.
-
-Il y aura une tempête demain.
-
- HJALMAR.
-
-Elle ne l'aime pas cependant...
-
- ANGUS.
-
-Allons-nous-en!
-
- HJALMAR.
-
-Je n'ose plus regarder ce ciel-là; et Dieu sait quelles couleurs il a
-pris au-dessus de nous aujourd'hui! Vous ne savez pas ce que j'ai entrevu
-cette après-midi dans ce château que je crois vénéneux, et où les mains
-de la reine Anne m'ont mis en sueur plus que ce soleil de septembre sur
-les murs!
-
- ANGUS.
-
-Mais qu'est-il donc arrivé?
-
- HJALMAR.
-
-N'en parlons plus!--où est-elle cette petite paysanne?
-
- [Cris dans l'auberge du «_Lion bleu_».]
-
- ANGUS.
-
-Qu'est-ce que c'est?
-
- HJALMAR.
-
-Je ne sais; il y a eu toute l'après-midi une étrange agitation dans le
-village. Allons-nous-en, vous comprendrez un jour ce que j'ai dit.
-
- [Ils sortent.]
-
- UN BUVEUR [ouvrant la porte de l'auberge].
-
-Il est parti!
-
- TOUS LES BUVEURS [sur le seuil].
-
-Il est parti?--Maintenant nous pouvons voir!--Comme ils doivent saigner!
-
-Ils sont peut-être morts!
-
- [Ils sortent tous.]
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE IV
-
- *Un appartement du château.*
-
- [On découvre la reine Anne, la princesse Uglyane,
- la princesse Maleine, vêtue comme une suivante,
- et une suivante.]
-
-
- ANNE.
-
- Apportez un autre manteau.--Je crois que le vert vaudra mieux.
-
- UGLYANE.
-
-Je n'en veux pas;--un manteau de velours vert paon, sur une robe vert
-d'eau!
-
- ANNE.
-
-Je ne sais pas.
-
- UGLYANE.
-
-«_Je ne sais pas! je ne sais pas!_» Vous ne savez jamais quand il s'agit
-des autres!
-
- ANNE.
-
-Voyons, ne te fâche pas! J'ai cru bien faire en te disant cela; tu vas
-arriver toute rouge au rendez-vous.
-
- UGLYANE.
-
-Je vais arriver toute rouge au rendez-vous! Ah! c'est à se jeter par les
-fenêtres! Vous ne savez plus qu'imaginer pour me faire souffrir!
-
- ANNE.
-
-Uglyane! Uglyane! Voyons, voyons.--Apportez un autre manteau.
-
- LA SUIVANTE.
-
-Celui-ci, Madame?
-
- UGLYANE.
-
-Oui?--oh! oui!
-
- ANNE.
-
-Oui;--tourne-toi;--oui, oui, cela vaut infiniment mieux.
-
- UGLYANE.
-
-Et mes cheveux?--ainsi?
-
- ANNE.
-
-Il faudrait les lisser un peu plus sur le front.
-
- UGLYANE.
-
-Où est mon miroir?
-
- ANNE.
-
-Où est son miroir? [A Maleine.] Vous ne faites rien, vous? Apportez son
-miroir!--Elle est ici depuis huit jours et elle ne saura jamais rien!--
-Est-ce que vous venez de la lune?--Allons! arrivez donc! Où êtes-vous?
-
- MALEINE.
-
-Ici, Madame.
-
- UGLYANE.
-
-Mais ne penchez pas ainsi ce miroir!--J'y vois tous les saules pleureurs
-du jardin, ils ont l'air de pleurer sur votre visage.
-
- ANNE.
-
-Oui, ainsi!--mais laisse-les s'étaler sur le dos.--Malheureusement il
-fera trop noir dans le bois...
-
- UGLYANE.
-
-Il fera noir?
-
- ANNE.
-
-Il ne te verra pas,--il y a de gros nuages sur la lune.
-
- UGLYANE.
-
-Mais pourquoi veut-il que je vienne au jardin? si c'était au mois de
-juillet, ou bien pendant le jour; mais le soir, en automne! il fait
-froid! il pleut! il y a du vent! Mettrai-je des bijoux?
-
- ANNE.
-
-Evidemment.--Mais nous allons...
-
- [Elle lui parle à l'oreille.]
-
- UGLYANE.
-
-Oui.
-
- ANNE [à Maleine et à la suivante].
-
-Allez-vous-en, et ne revenez pas avant qu'on vous appelle.
-
- [Sortent la princesse Maleine et la suivante.]
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE V
-
- *Un corridor du château.*
-
- [Entre la princesse Maleine.--Elle va frapper à
- une porte au bout du corridor.]
-
- ANNE [à l'intérieur.]
-
-Qui est là?
-
- MALEINE.
-
-Moi!
-
- ANNE.
-
-Oui, vous?
-
- MALEINE.
-
-La princesse Ma... la nouvelle suivante.
-
- ANNE [entre-bâillant** la porte.]
-
-Que venez-vous faire ici?
-
- MALEINE.
-
-Je viens de la part...
-
- ANNE.
-
-N'entrez pas! eh bien?
-
- MALEINE.
-
-Je viens de la part du prince Hjalmar...
-
- ANNE.
-
-Oui, oui, elle vient! elle vient! un moment! Il n'est pas encore huit
-heures,--laissez-nous!
-
- MALEINE.
-
-Un officier m'a dit qu'il était absent.
-
- ANNE.
-
-Qui est absent?
-
- MALEINE.
-
-Le prince Hjalmar.
-
- ANNE.
-
-Le prince Hjalmar est absent?
-
- MALEINE.
-
-Il a quitté le château.
-
- ANNE.
-
-Où est-il allé?
-
- UGLYANE [de l'intérieur.]
-
-Qu'est-ce qu'il y a?
-
- ANNE.
-
-Le prince a quitté le château!
-
- UGLYANE [par l'entre-bâillement** de la porte.]
-
-Quoi?
-
- ANNE.
-
-Le prince a quitté le château!
-
- MALEINE.
-
-Oui.
-
- UGLYANE.
-
-Ce n'est pas possible!
-
- ANNE.
-
-Où est-il allé?
-
- MALEINE.
-
-Je ne sais pas. Je crois qu'il est allé vers la orêt**; et il fait dire
-qu'il ne pourra pas venir au endez-vous**.
-
- ANNE.
-
-Qui vous a dit cela?
-
- MALEINE.
-
-Un officier.
-
- ANNE.
-
-Quel officier?
-
- MALEINE.
-
-Je ne sais pas son nom.
-
- ANNE.
-
-Où est-il, cet officier?
-
- MALEINE.
-
-Il est parti avec le prince.
-
- ANNE.
-
-Pourquoi n'est-il pas venu lui-même?
-
- MALEINE.
-
-J'ai dit que vous vouliez être seules.
-
- ANNE.
-
-Qui vous avait chargée de dire cela? Mon Dieu! mon Dieu! qu'est-il donc
-arrivé? Allez-vous-en!
-
- [La porte se referme. Maleine sort.]
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE VI
-
- *Un bois dans un parc.*
-
-
- HJALMAR.
-
-Elle m'a dit de l'attendre auprès du jet d'eau. Je veux la voir enfin en
-présence du soir... Je veux voir si la nuit la fera réfléchir.--Est-ce
-qu'elle aurait un peu de silence dans le cœur?--Je n'ai jamais vu ce
-bois d'automne plus étrange que ce soir. Je n'ai jamais vu ce bois plus
-obscur que ce soir; à quelles clartés allons-nous donc nous voir? Je ne
-distingue pas mes mains!--Mais qu'est-ce que toutes ces lueurs autour de
-moi? Tous les hiboux du parc sont donc venus ici!
-Allez-vous-en! Allez-vous-en! au cimetière! auprès des morts! [Il leur
-jette de la terre.] Est-ce qu'on vous invite aux nuits de noces? Voilà
-que j'ai des mains de fossoyeur à présent.--Oh! je ne reviendrai pas
-souvent!--Attention! elle vient!--Est-ce que c'est le vent?--Oh! comme
-les feuilles tombent autour de moi!--Mais il y a là un arbre qui se
-dépouille absolument! Et comme les nuages s'agitent sur la lune!--Mais
-ce sont des feuilles de saule pleureur qui tombent ainsi sur mes
-mains!--Oh! je suis mal venu ici!--Je n'ai jamais vu ce bois plus
-étrange que ce soir!--Je n'ai jamais vu plus de présages que ce soir!
-Elle est là!
-
- [Entre la princesse Maleine.]
-
- MALEINE.
-
-Où êtes-vous, Seigneur?
-
- HJALMAR.
-
-Ici.
-
- MALEINE.
-
-Où donc?--Je ne vois pas.
-
- HJALMAR.
-
-Ici, près du jet d'eau.--Nous nous entreverrons à la clarté de l'eau. Il
-fait étrange ici ce soir.
-
- MALEINE.
-
-Oui;--j'ai peur!--ah! je vous ai trouvé!
-
- HJALMAR.
-
-Pourquoi tremblez-vous?
-
- MALEINE.
-
-Je ne tremble pas.
-
- HJALMAR.
-
-Je ne vous vois pas.--Venez ici; il fait plus clair, et renversez un peu
-la tête vers le ciel.--Vous êtes étrange aussi ce soir!--On dirait que
-mes yeux se sont ouverts ce soir.--On dirait que mon cœur s'est
-entr'ouvert** ce soir...--Mais je crois que vous êtes vraiment belle!--Mais
-vous êtes étrangement belle, Uglyane!--Il me semble que je ne vous ai
-jamais regardée jusqu'ici!--Mais je crois que vous êtes étrangement
-belle!--Il y a quelque chose autour de vous ce soir...--Allons ailleurs,
-à la lumière!--Venez!
-
- MALEINE.
-
-Pas encore.
-
- HJALMAR.
-
-Uglyane! Uglyane!
-
- [Il l'embrasse: ici le jet d'eau, agité par le vent, se
- penche et rient retomber sur eux.]
-
- MALEINE.
-
-J'ai peur!
-
- HJALMAR.
-
-Allons plus loin...
-
- MALEINE.
-
-Quelqu'un pleure ici....
-
- HJALMAR.
-
-Quelqu'un pleure ici?...
-
- MALEINE.
-
-J'ai peur.
-
- HJALMAR.
-
-Mais n'entendez-vous pas que c'est le vent?
-
- MALEINE.
-
-Mais qu'est-ce que tous ces yeux sur les arbres?
-
- HJALMAR.
-
-Où donc? Oh! ce sont les hiboux qui sont revenus! Je vais les chasser.
-[Il leur jette de la terre.] Allez-vous-en! allez-vous-en!
-
- MALEINE.
-
-Il y en a un qui ne veut pas s'en aller!
-
- HJALMAR.
-
-Où est-il?
-
- MALEINE.
-
-Sur le saule pleureur.
-
- HJALMAR.
-
-Allez-vous-en!
-
- MALEINE.
-
-Il ne s'en va pas!
-
- HJALMAR.
-
-Allez-vous-en! Allez-vous-en!
-
- [Il lui jette de la terre.]
-
-
-
-
- MALEINE.
-
-Oh! vous avez jeté de la terre sur moi!
-
- HJALMAR.
-
-J'ai jeté de la terre sur vous?
-
- MALEINE.
-
-Oui, elle est retombée sur moi!
-
- HJALMAR.
-
-Oh! ma pauvre Uglyane!
-
- MALEINE.
-
-J'ai peur!
-
- HJALMAR.
-
-Vous avez peur auprès de moi?
-
- MALEINE.
-
-Il y a là des flammes entre les arbres.
-
- HJALMAR.
-
-Ce n'est rien;--ce sont des éclairs, il a fait très chaud aujourd'hui.
-
- MALEINE.
-
-J'ai peur! oh! qui est-ce qui remue la terre autour de nous?
-
- HJALMAR.
-
-Ce n'est rien; c'est une taupe, une pauvre petite taupe qui travaille.
-
- MALEINE.
-
-J'ai peur!...
-
- HJALMAR.
-
-Mais nous sommes dans le parc...
-
- MALEINE.
-
-Y a-t-il des murs autour du parc?
-
- HJALMAR.
-
-Mais oui; il y a des murs et des fossés autour du parc.
-
- MALEINE.
-
-Et personne ne peut entrer?
-
- HJALMAR.
-
-Non;--mais il y a bien des choses inconnues qui entrent malgré tout.
-
- MALEINE.
-
-Je saigne du nez.
-
- HJALMAR.
-
-Vous saignez du nez?
-
- MALEINE.
-
-Oui, où est mon mouchoir?
-
- HJALMAR.
-
-Allons au bassin.
-
- MALEINE.
-
-Oh, ma robe est déjà pleine de sang!
-
- HJALMAR.
-
-Uglyane! Uglyane! regardez-moi...
-
- MALEINE.
-
-Oui.
-
- [Un silence.]
-
- HJALMAR.
-
-A quoi songez-vous?
-
- MALEINE.
-
-Je suis triste!
-
- HJALMAR.
-
-Vous êtes triste? à quoi songez-vous, Uglyane
-
- MALEINE.
-
-Je songe à la princesse Maleine.
-
- HJALMAR.
-
-Vous dites?
-
- MALEINE.
-
-Je songe à la princesse Maleine.
-
- HJALMAR.
-
-Vous connaissez la princesse Maleine?
-
- MALEINE.
-
-Je suis la princesse Maleine.
-
- HJALMAR.
-
-Quoi?
-
- MALEINE.
-
-Je suis la princesse Maleine.
-
- HJALMAR.
-
-Vous n'êtes pas Uglyane.
-
- MALEINE.
-
-Je suis la princesse Maleine.
-
- HJALMAR.
-
-Vous êtes la princesse Maleine! Vous êtes la princesse Maleine! Mais elle
-est morte!
-
- MALEINE.
-
-Je suis la princesse Maleine.
-
- [Ici la lune passe entre les arbres et éclaire
- la princesse Maleine.]
-
- HJALMAR.
-
-Oh! Maleine!--Mais d'où venez-vous? et comment êtes-vous venue jusqu'ici?
-Mais comment êtes-vous venue jusqu'ici?
-
- MALEINE.
-
-Je ne sais pas.
-
- HJALMAR.
-
-Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! d'où me suis-je évadé
-aujourd'hui! Et quelle pierre vous avez soulevée cette nuit! Mon Dieu!
-mon Dieu! de quel tombeau suis-je sorti ce soir!--Maleine! Maleine!
-qu'allons-nous faire?--Maleine!... Je crois que je suis dans le ciel
-jusqu'au cœur!...
-
- MALEINE.
-
-Oh! moi aussi!
-
- [Ici le jet d'eau sanglote étrangement et meurt.]
-
- TOUS DEUX[, se retournant].
-
-Oh!
-
- MALEINE.
-
-Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a maintenant?
-
- HJALMAR.
-
-Ne pleurez pas; n'ayez pas peur. C'est le jet d'eau qui sanglote...
-
- MALEINE.
-
-Qu'est-ce qui arrive ici? Qu'est-ce qui va arriver? Je veux m'en aller!
-je veux m'en aller! je veux m'en aller!
-
- HJALMAR.
-
-Ne pleurez pas!
-
- MALEINE.
-
-Je veux m'en aller!
-
- HJALMAR.
-
-Il est mort; allons ailleurs.
-
- [Ils sortent.]
-
-
-
-
- ACTE III
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE I
-
- *Un appartement du château.*
-
- [On découvre le roi.--Entre le prince Hjalmar.]
-
- HJALMAR.
-
-Mon père?
-
- LE ROI.
-
-Hjalmar?
-
- HJALMAR.
-
-J'aurais à vous parler, mon père.
-
- LE ROI.
-
-De quoi voulez-vous me parler?
-
- HJALMAR.
-
-Vous êtes malade, mon père?
-
- LE ROI.
-
-Oui; je suis malade, et voyez comme je deviens vieux! Presque tous mes
-cheveux sont tombés; voyez comme mes mains tremblent; et je crois que
-j'ai toutes les flammes de l'enfer dans la tête!
-
- HJALMAR.
-
-Mon père! mon pauvre père! Il faudrait vous éloigner; aller ailleurs
-peut-être... je ne sais pas...
-
- LE ROI.
-
-Je ne puis pas m'éloigner!--Pourquoi êtes-vous venu? J'attends quelqu'un.
-
- HJALMAR.
-
-J'avais à vous parler.
-
- LE ROI.
-
-De quoi?
-
- HJALMAR.
-
-De la princesse Maleine.
-
- LE ROI.
-
-De quoi?--Je n'entends presque plus.
-
- HJALMAR.
-
-De la princesse Maleine. La princesse Maleine est revenue.
-
- LE ROI.
-
-La princesse Maleine est revenue?
-
- HJALMAR.
-
-Oui.
-
- LE ROI.
-
-Mais elle est morte!
-
- HJALMAR.
-
-Elle est revenue.
-
- LE ROI.
-
-Mais je l'ai vue morte!
-
- HJALMAR.
-
-Elle est revenue.
-
- LE ROI.
-
-Où est-elle?
-
- HJALMAR.
-
-Ici.
-
- LE ROI.
-
-Ici, dans le château?
-
- HJALMAR.
-
-Oui.
-
- LE ROI.
-
-Montrez-la! Je veux la voir!
-
- HJALMAR.
-
-Pas encore.--Mon père, je ne puis plus épouser Uglyane.
-
- LE ROI.
-
-Vous ne pouvez plus épouser Uglyane?
-
- HJALMAR.
-
-Je n'ai jamais aimé que la princesse Maleine.
-
- LE ROI.
-
-Ce n'est pas possible, Hjalmar!... Hjalmar!... Mais elle va s'en
-aller!...
-
- HJALMAR.
-
-Qui?
-
- LE ROI.
-
-Anne!
-
- HJALMAR.
-
-Il faudrait l'y préparer peu à peu.
-
- LE ROI.
-
-Moi?--l'y préparer--Ecoutez... je crois qu'elle monte l'escalier. Mon
-Dieu!... mon Dieu! que va-t-il arriver?--Hjalmar, attendez!...
-
- [Il sort.]
-
- HJALMAR.
-
-Mon père! mon pauvre père!--Elle le fera mourir avant la fin du mois!
-
- [Rentre le roi.]
-
-
-
-
- LE ROI.
-
-Ne l'avertissez pas encore aujourd'hui!
-
- [Il sort.]
-
- HJALMAR.
-
-Mon Dieu! mon dieu!--Je crois que je l'entends dans l'oratoire.--Elle va
-venir ici.--Depuis quelques jours elle me suit comme mon ombre. [Entre la
-reine Anne.] Bonsoir, Madame.
-
- ANNE.
-
-Ah! c'est vous Hjalmar.--Je ne m'attendais pas...
-
- HJALMAR.
-
-J'avais à vous parler, Madame.
-
- ANNE.
-
-Vous n'aviez jamais rien à me dire... Sommes-nous seuls?
-
- HJALMAR.
-
-Oui, Madame.
-
- ANNE.
-
-Alors venez ici. Asseyez-vous ici.
-
- HJALMAR.
-
-Ce n'est qu'un mot, Madame.--Avez-vous entendu parler de la princesse
-Maleine?
-
- ANNE.
-
-De la princesse Maleine?
-
- HJALMAR.
-
-Oui, Madame.
-
- ANNE.
-
-Oui, Hjalmar;--mais elle est morte.
-
- HJALMAR.
-
-On dit qu'elle vit peut-être.
-
- ANNE.
-
-Mais c'est le roi lui-même qui l'a tuée.
-
- HJALMAR.
-
-On dit qu'elle vit peut-être.
-
- ANNE.
-
-Tant mieux pour elle.
-
- HJALMAR.
-
-Vous la** verrez peut-être.
-
- ANNE.
-
-Ah! ah! ah! dans l'autre monde alors?
-
- HJALMAR.
-
-Ah!...
-
- [Il sort.]
-
- ANNE.
-
-Où allez-vous, Seigneur? et pourquoi fuyez-vous?--Mais pourquoi
-fuyez-vous?
-
- [Elle sort.]
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE II
-
- *Une salle d'apparat dans le château.*
-
- [On découvre le roi, la reine Anne, Hjalmar,
- Uglyane, Angus, des dames d'honneur, des
- seigneurs, etc.--On danse. Musique.]
-
- ANNE.
-
-Venez, ici, Monseigneur; vous me semblez transfiguré ce soir.
-
- HJALMAR.
-
-Ma fiancée n'est-elle pas près de moi?
-
- ANNE.
-
-Laissez-moi mettre un peu la main sur votre cœur. Oh! il bat déjà des
-ailes comme s'il voulait voler vers je ne sais quel ciel!
-
- HJALMAR.
-
-C'est votre main qui le retient, Madame.
-
- ANNE.
-
-Je ne comprends pas... je ne comprends pas. Vous m'expliquerez cela plus
-tard. [Au roi.] Vous êtes triste, Seigneur; à quoi songez-vous?
-
- LE ROI.
-
-Moi?--Je ne suis pas triste mais je deviens très vieux.
-
- ANNE.
-
-Voyons, ne dites pas cela un soir de fête! Admirez plutôt votre fils;
-n'est-il pas admirable ainsi en pourpoint de soie noire et violette? et
-n'ai-je pas choisi un bel époux pour ma fille?
-
- HJALMAR.
-
-Madame, je m'en vais retrouver Angus. Il jettera un peu d'eau sur le feu
-tandis que vous n'y versez que de l'huile.
-
- ANNE.
-
-Mais ne nous revenez pas tout transi de la pluie de ses sages paroles...
-
- HJALMAR.
-
-Elles tomberont en plein soleil!
-
- ANGUS.
-
-Hjalmar! Hjalmar!
-
- HJALMAR.
-
-Oh! je sais ce que vous allez dire; mais il n'est pas question de ce que
-vous croyez.
-
- ANGUS.
-
-Je ne vous reconnais plus;--mais que vous est-il donc arrivé hier soir?
-
- HJALMAR.
-
-Hier soir?--Oh, il est arrivé d'étranges chose hier soir!--Mais j'aime
-mieux ne pas en parler à présent. Allez une nuit dans le bois du parc,
-près du jet d'eau; et vous remarquerez que c'est à certains moments
-seulement, et lorsqu'on les regarde, que les choses se tiennent
-tranquilles comme des enfants sages et ne semblent pas étranges et
-bizarres; mais dès qu'on leur tourne le dos, elles vous font des grimaces
-et vous jouent de mauvais tours.
-
- ANGUS.
-
-Je ne comprends pas.
-
- HJALMAR.
-
-Moi non plus; mais j'aime mieux être au milieu des hommes; fussent-ils
-tous contre moi.
-
- ANGUS.
-
-Quoi?
-
- HJALMAR.
-
-Ne vous éloignez pas.
-
- ANGUS.
-
-Pourquoi?
-
- HJALMAR.
-
-Je ne sais pas encore.
-
- ANNE.
-
-Avez-vous bientôt fini, Monseigneur? On n'abandonne pas ainsi sa fiancée!
-
- HJALMAR.
-
-J'accours, Madame.
-
- HJALMAR [à Uglyane.]
-
-Angus vient de me raconter une étrange aventure, Uglyane.
-
- UGLYANE.
-
-Vraiment.
-
- HJALMAR.
-
-Oui.--Il s'agit d'une jeune fille; une pauvre jeune fille qui a perdu
-tous les biens qu'elle avait...
-
- UGLYANE.
-
-Oh!
-
- HJALMAR.
-
-Et elle veut l'épouser malgré tout. Elle l'attend au jardin tous les
-soirs; elle le poursuit au clair de lune; il n'a plus un instant de
-repos.
-
- UGLYANE.
-
-Que va-t-il faire?
-
- HJALMAR.
-
-Il n'en sait rien. Je lui ai dit de faire lever les ponts-levis, et de
-mettre un homme d'armes à chaque porte, afin qu'elle ne puisse plus
-entrer; il ne veut pas.
-
- UGLYANE.
-Pourquoi?
- HJALMAR.
-
-Je n'en sais rien.--Oh! ma chère Uglyane!
-
- ANGUS [à Hjalmar.]
-
-Ne grelottez-vous pas en entrant dans les grottes de glace du mariage?
-
- HJALMAR.
-Nous en ferons des grottes de flammes!
-
- LE ROI[, très haut].
-
-Je ne vois pas du tout danser d'ici.
-
- ANNE.
-
-Mais vous êtes à trois pas des danseurs, Monseigneur.
-
- LE ROI.
-
-Je croyais en être très loin.
-
- ANGUS [à Hjalmar.]
-
-Avez-vous remarqué comme votre père a l'air pâle et fatigué depuis
-quelque temps?
-
- HJALMAR.
-
-Oui, oui...
-
- ANGUS.
-
-Il vieillit étrangement.
-
- LE ROI [très haut].
-
-Je crois que la mort commence à frapper à ma porte!
-
- [Il** tressaillent tous.--Silence.--La musique cesse
- subitement et on entend frapper à une porte.]
-
- ANNE.
-
-On frappe à la petite porte!
-
- HJALMAR.
-
-Entrez!
-
- [La porte s'entr'ouvre** et on aperçoit, dans l'entrebâillement,
- la princesse Maleine en longs vêtements blancs de fiancée.]
-
- ANNE.
-
-Qui est-ce qui entre?
-
- HJALMAR.
-
-La princesse Maleine!
-
- ANNE.
-
-Qui?
-
- HJALMAR.
-
-La princesse Maleine!
-
- LE ROI.
-
-Fermez la porte.
-
- TOUS.
-
-Fermez la porte!
-
- HJALMAR.
-
-Pourquoi fermer la porte?
-
- [Le roi tombe.]
-
- ANGUS.
-
-Au secours! le roi se trouve mal!
-
- UNE DAME D'HONNEUR.
-
-Allez chercher un verre d'eau!
-
- HJALMAR.
-
-Mon père!--Aidez-moi!...
-
- UNE AUTRE DAME D'HONNEUR.
-
-Allez chercher un prêtre!
-
- UN SEIGNEUR.
-
-Ouvrez les fenêtres!
-
- ANGUS.
-
-Ecartez-vous! Ecartez-vous!
-
- HJALMAR.
-
-Appelez un médecin! Portons-le sur son lit! Aidez-moi!
-
- ANGUS.
-
-Il y a une étrange tempête au-dessus du château.
-
- [Ils sortent tous.]
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE III
-
- *Devant le château.*
-
- [Entrent le roi et la reine Anne.]
-
- LE ROI.
-
-Mais on pourrait peut-être éloigner la petite?
-
- ANNE.
-
-Et la revoir le lendemain?--ou bien faut-il attendre une mer de misères?
-Faut-il attendre que Hjalmar la rejoigne?--faut-il...
-
- LE ROI.
-
-Mon Dieu! mon Dieu! que voulez-vous que je fasse?
-
- ANNE.
-
-Vous ferez ce que vous voudrez; vous avez à choisir entre cette fille et
-moi.
-
- LE ROI.
-
-On ne sait jamais ce qu'il pense...
-
- ANNE.
-
-Je sais qu'il ne l'aime pas. Il l'a crue morte. Avez-vous vu couler une
-larme sur ses joues?
-
- LE ROI.
-
-Elles ne coulent pas toujours sur les joues.
-
- ANNE.
-
-Il ne se serait pas jeté dans les bras d'Uglyane.
-
- LE ROI.
-
-Attendez quelques jours.--Il pourrait en mourir...
-
- ANNE.
-
-Nous attendrons.--Il ne s'en apercevra pas.
-
- LE ROI.
-
-Je n'ai pas d'autre enfant...
-
- ANNE.
-
-Mais c'est pourquoi il faut le rendre heureux.--Attention! il arrive avec
-sa mendiante de cire; il l'a promenée autour des marais, et l'air du soir
-l'a déjà rendue plus verte qu'une noyée de quatre semaines. [Entrent le
-prince Hjalmar et la princesse Maleine.] Bonsoir, Hjalmar!--Bonsoir,
-Maleine! vous avez fait une belle promenade?
-
- HJALMAR.
-
-Oui, Madame.
-
- ANNE
-
-Il vaut mieux cependant ne pas sortir le soir. Il faut que Maleine soit
-prudente. Elle me semble un peu pâle déjà. L'air des marais est très
-pernicieux.
-
- MALEINE.
-
-On me l'a dit, Madame.
-
- ANNE.
-
-Oh! c'est un véritable poison!
-
- HJALMAR
-
-Nous n'étions pas sortis de toute la journée; et le clair de lune nous a
-entraînés; nous avons été voir les moulins à vent le long du canal.
-
- ANNE.
-
-Il faut être prudente au commencement; j'ai été malade moi aussi.
-
- LE ROI.
-
-Tout le monde est malade en venant ici.
-
- HJALMAR
-
-Il y a beaucoup de malades au village.
-
- LE ROI.
-
-Et beaucoup de morts au cimetière!
-
- ANNE.
-
-Voyons! n'effrayez pas cette enfant!
-
- [Entre le fou.]
-
- HJALMAR.
-
-Maleine, le fou!
-
- MALEINE.
-
-Oh!
-
- ANNE.
-
-Vous ne l'aviez pas encore vu, Maleine? N'ayez pas peur, n'ayez pas peur;
-il ne fait pas de mal. Il erre ainsi tous les soirs.
-
- HJALMAR.
-
-Il va, toutes les nuits, creuser des fosses dans les vergers.
-
- MALEINE.
-
-Pourquoi?
-
- HJALMAR.
-
-On ne sait pas.
-
- MALEINE.
-
-Est-ce moi qu'il montre du doigt?
-
- HJALMAR.
-
-Oui, n'y fais pas attention.
-
- MALEINE.
-
-Il fait le signe de la croix!
-
- LE FOU.
-
-Oh! oh! oh!
-
- MALEINE.
-
-J'ai peur!
-
- HJALMAR.
-
-Il a l'air épouvanté.
-
- LE FOU.
-
-Oh! oh! oh!
-
- HJALMAR.
-
-Il s'en va.
-
- [Sort le fou.]
-
- ANNE.
-
-A** quand les noces, Maleine?
-
- HJALMAR.
-
-Avant la fin du mois, si mon père y consent.
-
- LE ROI.
-
-Oui, oui...
-
- ANNE.
-
-Vous savez que je reste ici jusqu'à vos noces; et Uglyane aussi; oh! la
-pauvre Uglyane! Hjalmar, Hjalmar, l'avez-vous abandonnée!
-
- HJALMAR.
-
-Madame!...
-
- ANNE.
-
-Oh! n'ayez pas de remords, il vaut mieux vous le dire aujourd'hui; elle
-obéissait à son père plus qu'à son cœur; elle vous aimait cependant; mais
-que voulez-vous? elle a été élevée et elle a passé son enfance avec le
-prince Orsic son cousin et cela ne s'oublie pas; elle a pleuré toutes les
-larmes de son pauvre petit cœur en le quittant, et j'ai dû la traîner
-jusqu'ici.
-
- MALEINE.
-
-Il y a quelque chose de noir qui arrive.
-
- LE ROI.
-
-De qui parlez-vous?
-
- HJALMAR.
-
-Quoi?
-
- MALEINE.
-
-Il y a quelque chose de noir qui arrive.
-
- HJALMAR.
-
-Où donc?
-
- MALEINE.
-
-Là-bas; dans le brouillard, du côté du cimetière.
-
- HJALMAR.
-
-Ah! ce sont les sept béguines.
-
- MALEINE.
-
-Sept béguines!
-
- ANNE.
-
-Oui; elles viennent filer pour vos noces.
-
- [Entrent la nourrice et sept béguines.]
-
- LA NOURRICE.
-
-Bonsoir! Bonsoir, Maleine!
-
- LES SEPT BÉGUINES.
-
-Bonsoir!
-
- TOUS.
-
-Bonsoir, mes sœurs!
-
- MALEINE.
-
-Oh! qu'est-ce qu'elle porte?
-
- HJALMAR.
-
-Qui?
-
- MALEINE.
-
-La troisième, la vieille.
-
- LA NOURRICE.
-
-C'est de la toile pour vous, Maleine.
-
- [Sortent les sept béguines.--On entend sonner
- une cloche.]
-
- HJALMAR.
-
-On sonne les vêpres;--viens, Maleine.
-
- MALEINE.
-
-J'ai froid!
-
- HJALMAR.
-
-Tu es pâle, rentrons!
-
- MALEINE.
-
-Oh! comme il y a des corbeaux autour de nous!
-
- [Croassements.]
-
- HJALMAR.
-
-Viens!
-
- MALEINE.
-
-Mais qu'est-ce que toutes ces flammes sur les marais?
-
- [Feux follets sur les marais.]
-
- LA NOURRICE.
-
-On dit que ce sont des âmes.
-
- HJALMAR.
-
-Ce sont des feux follets.--Viens.
-
- MALEINE.
-
-Oh! il y en a un très long qui va au cimetière!
-
- HJALMAR.
-
-Viens; viens.
-
- LE ROI.
-
-Je rentre aussi;--Anne, venez-vous?
-
- ANNE.
-
-Je vous suis.[Sortent le roi, Hjalmar et Maleine.] Maleine m'a l'air un
-peu malade. Il faudra la soigner.
-
- LA NOURRICE.
-
-Elle est un peu pâle, Madame. Mais elle n'est pas malade. Elle est plus
-forte que vous ne le croyez.
-
- ANNE.
-
-Je ne serais pas étonnée si elle tombait malade...
-
- [Elle sort avec la nourrice.]
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE IV
-
- *Une chambre dans la maison du médecin.*
-
- [Entre le médecin.]
-
- LE MÉDECIN.
-
-Elle m'a demandé du poison; il y a un mystère au-dessus du château et je
-crois que ses murs vont tomber sur nos têtes; et malheur aux petits qui
-sont dans la maison! Il y a déjà d'étranges rumeurs autour de nous; et il
-me semble que de l'autre côté de ce monde on commence à s'inquiéter un
-peu de l'adultère. En attendant, ils entrent dans la misère jusqu'aux
-lèvres; et le vieux roi va mourir dans le lit de la reine avant la fin du
-mois... Il blanchit étrangement depuis quelques semaines et son esprit
-commence à chanceler en même temps que son corps. Il ne faut pas que je
-me trouve au milieu des tempêtes qui vont venir, il serait temps de s'en
-aller, il serait temps de s'en aller, et je n'ai pas envie d'entrer
-aveuglément avec elle en cet enfer! Il faut que je lui donne quelque
-poison presque inoffensif, qui lui fasse illusion; et j'ouvrirai les yeux
-avant qu'on ne ferme un tombeau. En attendant, je m'en lave les mains...
-Je ne veux pas mourir en essayant de soutenir une tour qui s'écroule!
-
- [Il sort.]
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE V
-
- *Une cour du château.*
-
- [Entre le roi.]
-
- LE ROI
-
-Mon Dieu! mon Dieu! Je voudrais être ailleurs! Je voudrais pouvoir dormir
-jusqu'à la fin du mois; et que je serais heureux de mourir! Elle me
-conduit comme un pauvre épagneul; elle va m'entraîner dans une forêt de
-crimes, et les flammes de l'enfer sont au bout de ma route! Mon Dieu, si
-je pouvais revenir sur mes pas! Mais n'y avait-il pas moyen d'éloigner la
-petite? J'ai pleuré ce matin en la** voyant malade! Si elle pouvait
-quitter ce château vénéneux!... Je voudrais m'en aller n'importe où!
-n'importe où! Je voudrais voir les tours s'écrouler dans l'étang! Il me
-semble que tout ce que je mange est empoisonné; et je crois que le ciel
-est vénéneux ce soir!--Mais ce poison, mon Dieu, dans ce pauvre petit
-corps blanc!... Oh! oh! oh! [Entre la reine.] Ils arrivent?
-
- ANNE.
-
-Oui, ils viennent.
-
- LE ROI.
-
-Je m'en vais.
-
- ANNE.
-
-Quoi?
-
- LE ROI.
-
-Je m'en vais; je ne puis plus voir cela.
-
- ANNE.
-
-Qu'est-ce que c'est? vous allez rester. Asseyez-vous là. N'ayez pas l'air
-étrange!
-
- LE ROI.
-
-J'ai l'air étrange?
-
- ANNE.
-
-Oui. Ils s'en apercevront. Ayez l'air plus heureux.
-
- LE ROI.
-
-Oh! oh! heureux!
-
- ANNE.
-
-Voyons, taisez-vous; ils sont là.
-
- LE ROI.
-
-Mon Dieu! mon Dieu! comme elle est pâle!
-
- [Entrent le prince Hjalmar, Maleine et le petit
- Allan.]
-
- ANNE.
-
-Eh bien, Maleine, comment allez-vous?
-
- MALEINE.
-
-Un peu mieux; un peu mieux.
-
- ANNE.
-
-Vous avez meilleure mine; asseyez-vous ici, Maleine. J'ai fait apporter
-des coussins; l'air est très pur ce soir.
-
- LE ROI.
-
-Il y a des étoiles.
-
- ANNE.
-
-Je n'en vois pas.
-
- LE ROI.
-
-Je croyais en voir là-bas.
-
- ANNE.
-
-Où sont vos idées?
-
- LE ROI.
-
-Je ne sais pas.
-
- ANNE.
-
-Etes-vous bien ainsi, Maleine?
-
- MALEINE.
-
-Oui, oui.
-
- ANNE.
-
-Etes-vous fatiguée?
-
- MALEINE.
-
-Un peu, Madame.
-
- ANNE.
-
-Je vais mettre ce coussin sous votre coude.
-
- MALEINE.
-
-Merci, Madame.
-
- HJALMAR.
-
-Elle est si résignée! Oh! ma pauvre Maleine!
-
- ANNE.
-
-Voyons, voyons; ce n'est rien. Il faut du courage; c'est l'air des
-marais. Uglyane est malade elle aussi.
-
- HJALMAR.
-
-Uglyane est malade?
-
- ANNE.
-
-Elle est malade comme Maleine; elle ne quitte plus sa chambre.
-
- LE ROI.
-
-Maleine ferait mieux de quitter le château.
-
- ANNE.
-
-Quoi?
-
- LE ROI.
-
-Je disais que Maleine ferait peut-être mieux d'aller ailleurs...
-
- HJALMAR.
-
-Je l'ai dit également.
-
- ANNE.
-
-Où irait-elle?
-
- LE ROI.
-
-Je ne sais pas.
-
- ANNE.
-
-Non, non, il vaut mieux qu'elle reste ici; elle se fera à l'air des
-marais. Mon Dieu, j'ai été malade moi-aussi; où la soignera-t-on mieux
-qu'ici? Est-ce qu'il ne vaut pas mieux qu'elle reste ici?
-
- LE ROI.
-
-Oh! Oh!
-
- ANNE.
-
-Quoi?
-
- LE ROI.
-
-Oui! oui!
-
- ANNE.
-
-Ah!--Voyons, Allan; qu'as-tu donc à nous observer ainsi? Viens
-m'embrasser; et va-t-en jouer à la balle.
-
- LE PETIT ALLAN.
-
-Est-ce que Maleine est ma-alade?
-
- ANNE.
-
-Oui, un peu.
-
- LE PETIT ALLAN.
-
-Très, très, très ma-alade?
-
- ANNE.
-
-Non, non.
-
- LE PETIT ALLAN.
-
-Elle jouera plus a-avec moi?
-
- ANNE.
-
-Si, si, elle jouera encore avec toi; n'est-ce pas, Maleine?
-
- LE PETIT ALLAN.
-
-Oh! le mou-oulin il s'est a-arrêté!
-
- ANNE.
-
-Quoi?
-
- LE PETIT ALLAN.
-
-Le mou-oulin il s'est a-arrêté!
-
- ANNE.
-
-Quel moulin?
-
- LE PETIT ALLAN.
-
-Là-à, le mou-oulin noir!
-
- ANNE.
-
-Et** bien, c'est que le meunier est allé se coucher.
-
- LE PETIT ALLAN.
-
-Est-ce qu'il est ma-alade?
-
- ANNE.
-
-Je n'en sais rien; allons, tais-toi; va jouer.
-
- LE PETIT ALLAN.
-
-Pourquoi Ma-aleine ferme les yeux?
-
- ANNE.
-
-Elle est fatiguée.
-
- LE PETIT ALLAN.
-
-Ou-ouvrez les yeux, Ma-aleine!
-
- ANNE.
-
-Allons, laisse-nous tranquilles maintenant; va jouer...
-
- LE PETIT ALLAN.
-
-Ou-ouvrez les yeux. Ma-aleine!
-
- ANNE.
-
-Va jouer; va jouer. Ah! vous avez mis votre manteau de velours noir,
-Maleine?
-
- MALEINE.
-
-Oui, Madame.
-
- HJALMAR.
-
-Il est un peu triste.
-
- ANNE.
-
-Il est admirable![Au roi.] L'avez-vous vu, Seigneur?
-
- LE ROI.
-
-Moi?
-
- ANNE.
-
-Oui, vous.
-
- LE ROI.
-
-Quoi?
-
- ANNE.
-
-Où êtes-vous? Je parle du manteau de velours noir.
-
- LE ROI.
-
-Il y a là un cyprès qui me fait des signes!
-
-TOUS.
-
-Quoi?
-
- LE ROI.
-
-Il y a là un cyprès qui me fait des signes!
-
- ANNE.
-
-Vous vous êtes endormi? est-ce que vous rêvez?
-
- LE ROI.
-
-Moi?
-
- ANNE.
-
-Je parlais du manteau de velours noir.
-
- LE ROI.
-
-Ah!--oui, il est très beau...
-
- ANNE.
-
-Ah! ah! ah! il s'était endormi!--Mais comment vous trouvez-vous, Maleine?
-
- MALEINE.
-
-Mieux, mieux.
-
- LE ROI.
-
-Non, non, c'est trop terrible!
-
- HJALMAR.
-
-Qu'est-ce qu'il y a?
-
- ANNE.
-
-Qu'est-ce qui est terrible?
-
- LE ROI.
-
-Rien! rien!
-
- ANNE.
-
-Mais faites attention à ce que vous dites! Vous effrayez tout le monde!
-
- LE ROI.
-
-Moi? J'effraye tout le monde?
-
- ANNE.
-
-Mais ne répétez pas toujours ce que l'on dit! Qu'avez-vous donc ce soir?
-Vous êtes malade?
-
- HJALMAR.
-
-Vous avez sommeil, mon père?
-
- LE ROI.
-
-Non, non, je n'ai pas sommeil!
-
- ANNE.
-
-Quoi songez-vous?
-
- LE ROI.
-
-Maleine?
-
- MALEINE.
-
-Sire?
-
- LE ROI.
-
-Je ne vous ai pas encore embrassée?
-
- MALEINE.
-
-Non, Sire.
-
- LE ROI.
-
-Est-ce que je puis vous embrasser ce soir?
-
- MALEINE.
-
-Mais oui, Sire.
-
- LE ROI[, l'embrassant].
-
-Oh, Maleine! Maleine!
-
- MALEINE.
-
-Sire?--Qu'est-ce que vous avez?
-
- LE ROI.
-
-Mes cheveux blanchissent, voyez-vous!
-
- MALEINE.
-
-Vous m'aimez un peu aujourd'hui?
-
- LE ROI.
-
-Oh! oui, Maleine!... Donne-moi ta petite main!--Oh! oh! elle est chaude
-encore comme une petite flamme....
-
- MALEINE.
-
-Qu'y a-t-il?--Mais qu'est-ce qu'il y a?
-
- ANNE.
-
-Voyons! voyons! Vous la** faites pleurer...
-
- LE ROI.
-
-Je voudrais être mort!
-
- ANNE.
-
-Ne dites plus de pareilles choses le soir!
-
- HJALMAR.
-
-Allons-nous-en.
-
- [Ici on frappe étrangement à la porte.]
-
- ANNE.
-
-On frappe!
-
- HJALMAR.
-
-Qui est-ce qui frappe à cette heure?
-
- ANNE.
-
-Personne ne répond.
-
- [On frappe.]
-
- LE ROI.
-
-Qui peut-ce être?
-
- HJALMAR.
-
-Frappez un peu plus fort; on ne vous entend pas!
-
- ANNE.
-
-On n'ouvre plus!
-
- HJALMAR.
-
-On n'ouvre plus. Revenez demain
-
- [On frappe.]
-
- LE ROI.
-
-Oh! oh! oh!
-
- [On frappe.]
-
- ANNE.
-
-Mais avec quoi frappe-t-il
-
- HJALMAR.
-
-Je ne sais pas.
-
- ANNE.
-
-Allez voir.
-
- HJALMAR.
-
-Je vais voir.
-
- [Il ouvre la porte.]
-
- ANNE.
-
-Qui est-ce?
-
- HJALMAR.
-
-Je ne sais pas. Je ne vois pas bien.
-
- ANNE.
-
-Entrez!
-
- MALEINE.
-
-J'ai froid!
-
- HJALMAR.
-
-Il n'y a personne!
-
- TOUS.
-
-Il n'y a personne?
-
- HJALMAR.
-
-Il fait noir; je ne vois personne.
-
- ANNE.
-
-Alors c'est le vent; il faut que ce soit le vent!
-
- HJALMAR.
-
-Oui, je crois que c'est le cyprès.
-
- LE ROI.
-
-Oh!
-
- ANNE.
-
-Est-ce que nous ne ferions pas mieux de rentrer?
-
- HJALMAR.
-
-Oui.
-
- [Il** sortent tous.]
-
-
-
-
- ACTE IV
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE I
-
- *Une partie du jardin.*
-
- [Entre le prince Hjalmar.]
-
- HJALMAR.
-
-Elle me suit comme un chien. Elle était à une fenêtre de la tour; elle
-m'a vu passer le pont du jardin et voilà qu'elle arrive au bout de
-l'allée!--Je m'en vais.
-
- [Il sort.--Entre la reine ANNE.]
-
- ANNE.
-
-Il me fuit et je crois qu'il a des soupçons. Je ne veux pas attendre plus
-longtemps. Ce poison traînera jusqu'au jugement dernier! Je ne puis plus
-me fier à personne; et je crois que le roi devient fou. Il faut que je
-l'aie tout le temps sous les yeux. Il erre autour de la chambre de
-Maleine, et je crois qu'il voudrait l'avertir.--J'ai pris la clef de
-cette chambre. Il est temps d'en finir!--Ah! voici la nourrice. Elle est
-toujours chez la petite, il faudrait l'éloigner aujourd'hui. Bonjour,
-nourrice.
-
- [Entre la nourrice.]
-
- LA NOURRICE.
-
-Bonjour, bonjour, Madame.
-
- ANNE.
-
-Il fait beau, n'est-ce pas, nourrice?
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui, Madame; un peu chaud peut-être; un peu trop chaud pour la saison.
-
- ANNE.
-
-Ce sont les derniers jours de soleil; il faut en profiter.
-
- LA NOURRICE.
-
-Je n'ai plus eu le temps de venir au jardin depuis que Maleine est
-malade.
-
- ANNE.
-
-Est-ce qu'elle va mieux?
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui, un peu mieux peut-être; mais toujours faible, faible! et pâle, pâle!
-
- ANNE.
-
-J'ai vu le médecin ce matin; il m'a dit qu'il lui faut, avant tout, le
-repos.
-
- LA NOURRICE.
-
-Il me l'a dit aussi.
-
- ANNE.
-
-Il conseille même de la laisser seule, et de ne pas entrer dans sa
-chambre à moins qu'elle n'appelle.
-
- LA NOURRICE.
-
-Il ne m'en a rien dit.
-
- ANNE.
-
-Il l'aura oublié; on n'aura pas osé vous le dire de peur de vous faire de
-la peine.
-
- LA NOURRICE.
-
-Il a eu tort, il a eu tort.
-
- ANNE.
-
-Mais oui; il a eu tort.
-
- LA NOURRICE.
-
-J'avais justement cueilli quelques grappes de raisins pour elle.
-
- ANNE.
-
-II y a déjà des raisins?
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui, oui, j'en ai trouvé le long du mur. Elle les aime tant...
-
- ANNE.
-
-Ils sont très beaux.
-
- LA NOURRICE.
-
-Je croyais les lui donner après la messe, mais j'attendrai qu'elle soit
-guérie.
-
- ANNE.
-
-Il ne faudra pas attendre longtemps.
-
- [On entend sonner une cloche.]
-
- LA NOURRICE.
-
-Mon Dieu, on sonne la messe! J'allais oublier que c'est dimanche.
-
- ANNE.
-
-J'y vais également.
-
- [Elles sortent.]
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE II
-
- *Une cuisine du château.*
-
- [On découvre des servantes, des cuisiniers, des
- domestiques, etc.--Les sept béguines filent
- leur quenouille dans le fond de la salle, en
- chantant à mi-voix des hymnes latines.]
-
- UN CUISINIER.
-
-Il va tonner.
-
- UN DOMESTIQUE.
-
-Je viens du jardin; je n'ai jamais vu de ciel pareil; il est aussi noir
-que l'étang.
-
- UNE SERVANTE.
-
-Il est six heures, et je n'y vois plus. Il faudrait allumer les lampes.
-
- UNE AUTRE SERVANTE.
-
-On n'entend rien.
-
- UNE TROISIÈME SERVANTE.
-
-J'ai peur.
-
- UN CUISINIER.
-
-Il ne faut pas avoir peur.
-
- UNE VIEILLE SERVANTE.
-
-Mais regardez donc le ciel! J'ai plus de soixante-dix ans et je n'ai
-jamais vu un ciel comme celui-ci!
-
- UN DOMESTIQUE.
-
-C'est vrai.
-
- UNE BÉGUINE.
-
-Y a-t-il de l'eau bénite?
-
- UNE SERVANTE.
-
-Oui, oui.
-
- UNE AUTRE BÉGUINE.
-
-Où est-elle?
-
- UN CUISINIER.
-
-Attendez qu'il tonne.
-
- [Entre une servante.]
-
- LA SERVANTE.
-
-La reine demande si le souper du petit Atlan est déjà prêt?
-
- LE CUISINIER.
-
-Mais non; il n'est pas sept heures. Il soupe toujours à sept heures.
-
- LA SERVANTE.
-
-Il soupera plus tôt ce soir.
-
- LE CUISINIER.
-
-Pourquoi?
-
- LA SERVANTE.
-
-Je n'en sais rien.
-
- LE CUISINIER.
-
-En voilà une histoire! Il fallait me prévenir...
-
- [Entre une deuxième servante.]
-
- LA DEUXIÈME SERVANTE.
-
-Où est le souper du petit Allan?
-
- LE CUISINIER.
-
-«_Où est le souper du petit Allan?_» Mais je ne puis pas préparer ce
-souper en faisant le signe de la croix!
-
- LA DEUXIÈME SERVANTE.
-
-Il suffit d'un œuf et d'un peu de bouillon. Je dois le mettre au lit
-immédiatement après.
-
- UNE SERVANTE.
-
-Est-ce qu'il est malade?
-
- LA DEUXIÈME SERVANTE.
-
-Mais non, il n'est pas malade.
-
- UNE AUTRE SERVANTE.
-
-Mais qu'est-il arrivé?
-
- LA DEUXIÈME SERVANTE.
-
-Je n'en sais rien.--[Au cuisinier.] Elle ne veut pas que l'œuf soit trop
-dur.
-
- [Entre une troisième servante.]
-
- LA TROISIÈME SERVANTE.
-
-Il ne faut pas attendre la reine cette nuit.
-
- LES SERVANTES.
-
-Quoi?
-
- LA TROISIÈME SERVANTE.
-
-Il ne faut pas attendre la reine cette nuit. Elle se déshabillera toute
-seule.
-
- LES SERVANTES.
-
-Allons, tant mieux!
-
- LA TROISIÈME SERVANTE.
-
-Il faut allumer toutes les lampes dans sa chambre.
-
- UNE SERVANTE.
-
-Allumer toutes les lampes?
-
- LA TROISIÈME SERVANTE.
-
-Oui.
-
- UNE SERVANTE.
-
-Mais pourquoi?
-
- LA TROISIÈME SERVANTE.
-
-Je n'en sais rien; elle l'a dit.
-
- UNE AUTRE SERVANTE.
-
-Mais qu'est-ce qu'elle a ce soir?
-
- UN DOMESTIQUE.
-
-Elle a un rendez-vous.
-
- UN AUTRE DOMESTIQUE.
-
-Avec le roi.
-
- UN AUTRE DOMESTIQUE.
-
-Ou avec le prince Hjalmar.
-
- [Entre une quatrième servante.]
-
- LA QUATRIÈME SERVANTE.
-
-Il faut monter de l'eau dans la chambre de la reine.
-
- UNE SERVANTE.
-
-De l'eau? Mais il y en a.
-
- LA QUATRIÈME SERVANTE.
-
-Il n'y en aura pas assez.
-
- UN DOMESTIQUE.
-
-Est-ce qu'elle va se baigner?
-
- UN CUISINIER.
-
-Est-ce vous autres qui la baignez?
-
- UNE SERVANTE.
-
-Oui.
-
- LE CUISINIER.
-
-Oh la, la!**
-
- UN DOMESTIQUE.
-
-Elle est toute nue alors?
-
- UNE SERVANTE.
-
-Evidemment.
-
- LE DOMESTIQUE.
-
-Sacrebleu!
-
- TOUS.
-
-Un éclair!
-
- [Ils se signent.]
-
- UNE BÉGUINE.
-
-Mais taisez-vous donc! Vous allez attirer la foudre! Vous allez attirer
-la foudre sur nous tous! Moi, je ne reste pas ici!
-
- LES AUTRES BÉGUINES.
-
-Moi non plus!--Moi non plus!--Moi non plus!--Moi non plus!--Moi non
-plus!--Moi non plus!
-
- [Elles sortent précipitamment en faisant le signe de la croix.]
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE III
-
- *La chambre de la princesse Maleine.*
-
- [On découvre la princesse Maleine étendue sur son
- lit.--Un grand chien noir tremble dans un coin.]
-
- MALEINE.
-
-Ici Pluton! ici Pluton! Ils m'ont laissée toute seule! Ils m'ont laissée
-toute seule dans une nuit pareille! Hjalmar n'est pas venu me voir. Ma
-nourrice n'est pas venue me voir; et quand j'appelle, personne ne me
-répond. Il est arrivé quelque chose au château... Je n'ai pas entendu un
-seul bruit aujourd'hui; on dirait qu'il est habité par des morts.--Où
-es-tu mon pauvre chien noir? Est-ce que tu vas m'abandonner aussi?--Où
-es-tu, mon pauvre Pluton?--Je ne puis te voir dans l'obscurité; tu es
-aussi noir que ma chambre.--Est-ce toi que je vois dans le coin?--Mais
-ce sont tes yeux qui luisent dans le coin! Mais ferme les yeux pour
-l'amour de Dieu! Ici Pluton! Ici Pluton! [Ici commence l'orage.]--Est-ce
-toi que j'ai vu trembler dans le coin?--Mais je n'ai jamais vu trembler
-ainsi! Il fait trembler tous les meubles!--As-tu vu quelque chose?--
-Réponds-moi, mon pauvre Pluton! Y a-t-il quelqu'un dans la chambre? Viens
-ici, Pluton, viens, ici!--Mais viens près de moi dans mon lit! Mais tu
-trembles à mourir dans ce coin! [Elle se lève et va vers le chien qui
-recule et se cache sous un meuble.]--Où es-tu, mon pauvre Pluton?--Oh!
-tes yeux sont en feu maintenant.--Mais pourquoi as-tu peur de moi cette
-nuit? [Elle se recouche.]--Si je pouvais m'endormir un moment...--Mon Dieu!
-Mon Dieu! comme je suis malade! Et je ne sais pas ce que j'ai;--et personne
-ne sait ce que j'ai; le médecin ne sait pas ce que j'ai; ma nourrice ne
-sait pas ce que j'ai; Hjalmar ne sait pas ce que j'ai...[Ici le vent agite
-les rideaux du lit.] Ah! on touche aux rideaux de mon lit! Qui est-ce qui
-touche aux rideaux de mon lit? Il y a quelqu'un dans ma chambre?--Il doit
-y avoir quelqu'un dans ma chambre?--Oh! voilà la lune qui entre dans ma
-chambre!--Mais qu'est-ce que cette ombre sur la tapisserie?--Je crois que
-le crucifix balance sur le mur! Qui est-ce qui touche au crucifix? Mon
-Dieu! mon Dieu! je ne puis plus rester ici![Elle se lève et va vers la
-porte quelle essaye d'ouvrir.]--Ils m'ont enfermée dans ma chambre!--
-Ouvrez-moi pour l'amour de Dieu! Il y a quelque chose dans ma chambre!--
-Je vais mourir si l'on me laisse ici! Nourrice! nourrice! où es-tu?
-Hjalmar! Hjalmar! Hjalmar! où êtes-vous? [Elle revient vers le lit.]--Je
-n'ose plus sortir de mon lit.--Je vais me tourner de l'autre côté.--Je ne
-verrai plus ce qu'il y a sur le mur. [Ici des vêtements blancs, placés sur
-un prie-Dieu, sont agités lentement par le vent.]--Ah! il y a quelqu'un
-sur le prie-Dieu![Elle se tourne de l'autre côté.]--Ah! l'ombre est
-encore sur le mur! [Elle se retourne.]--Ah! il est encore sur le prie-Dieu!
-Oh! oh! oh! oh! oh!--Je vais essayer de fermer les yeux. [Ici on
-entend craquer les meubles et gémir le vent.]--Oh! oh! oh! qu'y a-t-il
-maintenant? Il y a du bruit dans ma chambre! [Elle se lève.]--Je veux voir
-ce qu'il y a sur le prie-Dieu!--J'avais peur de ma robe de noces! Mais,
-quelle est cette ombre sur la tapisserie?[Elle fait glisser la
-tapisserie.]--Elle est sur le mur à présent! Je vais boire un peu
-d'eau! [Elle boit, et dépose le verre sur un meuble.]--Oh! comme ils
-crient les roseaux de ma chambre! Et quand je marche tout parle dans ma
-chambre! Je crois que c'est l'ombre du cyprès; il y a un cyprès devant ma
-fenêtre.[Elle va vers la fenêtre.]--Oh, la triste chambre qu'ils m'ont
-donnée! [Il tonne.] Je ne vois que des croix aux lueurs des éclairs; et
-j'ai peur que les morts n'entrent par les fenêtres. Mais quelle tempête
-dans le cimetière! et quel vent dans les saules pleureurs! [Elle se couche
-sur son lit.] Je n'entends plus rien maintenant; et la lune est sortie de
-ma chambre. Je n'entends plus rien, maintenant. Je préfère entendre du
-bruit. [Elle écoute.] Il y a des pas dans le corridor. D'étranges pas,
-d'étranges pas, d'étranges pas... On chuchote autour de ma chambre; et
-j'entends des mains sur ma porte! [Ici le chien se met à hurler.] Pluton!
-Pluton! quelqu'un va entrer!--Pluton! Pluton! Pluton! ne hurle pas ainsi!
-Mon Dieu! mon Dieu! je crois que mon cœur va mourir!
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE IV
-
- *Un corridor du château.*
-
- [Entrent, au bout du corridor, le roi et la reine Anne.--
- Le roi porte une lumière, l'orage continue.]
-
- ANNE.
-
-Je crois que l'orage sera terrible cette nuit; il y avait un vent
-effrayant dans la cour, un des vieux saules pleureurs est tombé dans
-l'étang.
-
- LE ROI.
-
-Ne le faisons pas.
-
- ANNE.
-
-Quoi?
-
- LE ROI.
-
-N'y a-t-il pas moyen de faire autrement?
-
- ANNE.
-
-Venez.
-
- LE ROI.
-
-Les sept béguines!
-
- [On entend venir le, sept béguines qui chantent des
- litanies.]
-
- UNE BÉGUINE, au loin.
-
-Propitius esto!
-
- LES AUTRES BÉGUINES.
-
-Parce nobis, Domine!
-
- UNE BÉGUINE.
-
-Propitius esto!
-
- LES AUTRES.
-
-Exaudi nes, Domine!
-
- UNE BÉGUINE.
-
-Ah omni malo!
-
- LES AUTRES.
-
-Libera nos, Domine!
-
- UNE BÉGUINE.
-
-Ab omni peccato!
-
- LES AUTRES.
-
-Libera nos, Domine!
-
- [Elles entrent à la file, le** première porte une
- lanterne, la septième un livre de prières.]
-
- UNE BÉGUINE.
-
-Ab ira tua!
-
- LES AUTRES.
-
-Libera nos, Domine!
-
- UNE BÉGUINE.
-
-A subitanea et improvisa morte!
-
- LES AUTRES.
-
-Libera nos, Domine!
-
- UNE BÉGUINE.
-
-Ab insidiis diaboli!
-
- LES AUTRES.
-
-Libera nos, Domine!
-
- UNE BÉGUINE [en passant devant le roi et la reine].
-
-A spiritu fornicationis!
-
- LES AUTRES.
-
-Libera nos, Domine!
-
- UNE BÉGUINE.
-
-Ab ira, et odio, et omni mala voluntate!
-
- LES AUTRES.
-
-Libera nos, Domine!
-
- [Elles sortent et on continue de les entendre dans
- l'éloignement.]
-
- UNE BÉGUINE.
-
-A fulgure et tempestate!
-
- LES AUTRES.
-
-Libera nos, Domine!
-
- UNE BÉGUINE, très loin.
-
-A morte perpetua!
-
- LES AUTRES.
-
-Libera nos, Domine!
-
- ANNE.
-
-Elles sont parties.--Venez.
-
- LE ROI.
-
-Oh! ne le faisons pas aujourd'hui!
-
- ANNE.
-
-Pourquoi?
-
- LE ROI.
-
-Il tonne si terriblement!
-
- ANNE.
-
-On ne l'entendra pas crier. Venez.
-
- LE ROI.
-
-Attendons encore un peu.
-
- ANNE.
-
-Taisez-vous; c'est ici la porte...
-
- LE ROI.
-
-Est-ce ici la porte?... Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!
-
- ANNE.
-
-Où est la clef?
-
- LE ROI.
-
-Allons jusqu'au bout du corridor; il y a peut-être quelqu'un.
-
- ANNE.
-
-Où est la clef?
-
- LE ROI.
-
-Attendons jusqu'à demain.
-
- ANNE.
-
-Mais comment est-il possible? Allons! la clef! la clef!
-
- LE ROI.
-
-Je crois que je l'ai oubliée.
-
- ANNE.
-
-Ce n'est pas possible. Je vous l'ai donnée.
-
- LE ROI.
-
-Je ne la trouve plus...
-
- ANNE.
-
-Mais je l'ai mise dans votre manteau...
-
- LE ROI.
-
-Elle n'y est plus. Je vais la chercher...
-
- ANNE.
-
-Où donc?
-
- LE ROI.
-
-Ailleurs.
-
- ANNE.
-
-Non, non, restez ici; vous ne reviendriez plus.
-
- LE ROI.
-
-Si, si, je reviendrai.
-
- ANNE.
-
-J'irai moi-même. Restez ici. Où est-elle?
-
- LE ROI.
-
-Je ne sais pas. Dans ma chambre à coucher...
-
- ANNE.
-
-Mais vous vous en irez?
-
- LE ROI.
-
-Oh! non, je resterai!... je resterai ici!
-
- ANNE.
-
-Mais il faut que vous l'ayez. Je l'ai mise dans votre manteau. Cherchez.
-Nous n'avons pas de temps à perdre.
-
- LE ROI.
-
-Je ne la trouve pas.
-
- ANNE.
-
-Voyons...--Mais elle est ici! Voyons, sois raisonnable, Hjalmar; et ne
-fais pas l'enfant ce soir... Est-ce que tu ne m'aimes plus?
-
- [Elle veut l'embrasser.]
-
- LE ROI, la repoussant.
-
-Non, non, pas maintenant.
-
- ANNE.
-
-Ouvrez!
-
- LE ROI.
-
-Oh! oh! oh! J'aurais moins peur de la porte de l'enfer! Il n'y a qu'une
-petite fille là derrière; elle ne peut pas...
-
- ANNE.
-
-Ouvrez!
-
- LE ROI.
-
-Elle ne peut pas tenir une fleur dans ses mains! Elle tremble quand elle
-tient une pauvre petite fleur dans ses mains; et moi...
-
- ANNE.
-
-Allons; ne faites pas de scènes, ce n'est pas le moment.--Nous n'avons
-pas de temps à perdre!
-
- LE ROI.
-
-Je ne trouve pas le trou de la serrure.
-
- ANNE.
-
-Donnez-moi la lumière; elle tremble comme si le corridor allait
-s'écrouler.
-
- LE ROI.
-
-Je ne trouve pas le trou de la serrure.
-
- ANNE.
-
-Vous tremblez?
-
- LE ROI.
-
-Non;--oui, un peu, mais je n'y vois plus!
-
- ANNE.
-
-Donnez-moi la clef? [Entr'ouvrant** la porte.] Entrez!
-
- [Le chien noir sort en rampant.]
-
- LE ROI.
-
-Il y a quelque chose qui est sorti!
-
- ANNE.
-
-Oui.
-
- LE ROI.
-
-Il y a quelque chose qui est sorti!
-
- ANNE.
-
-Taisez-vous!
-
- LE ROI.
-
-Mais qu'est-ce qui est sorti de la chambre?
-
- ANNE.
-
-Je ne sais pas;--entrez! entrez! entrez!
-
- [Ils entrent dans la chambre.]
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE V
-
- *La chambre de la princesse Maleine.*
-
- [On découvre la princesse Maleine immobile sur son
- lit, épouvantée et aux écoutes; entrent le roi
- et la reine Anne.--L'orage augmente.]
-
- LE ROI.
-
-Je veux savoir ce qui est sorti de la chambre!...
-
- ANNE.
-
-Avancez, avancez!
-
- LE ROI.
-
-Je veux aller voir ce qui est sorti de la chambre...
-
- ANNE.
-
-Taisez-vous. Elle est là.
-
- LE ROI.
-
-Elle est morte!--Allons-nous-en!
-
- ANNE.
-
-Elle a peur.
-
- LE ROI.
-
-Allons-nous-en! J'entends battre son cœur jusqu'ici!
-
- ANNE.
-
-Avancez;--est-ce que vous devenez fou?
-
- LE ROI.
-
-Elle nous regarde, oh! oh!
-
- ANNE.
-
-Mais c'est une petite fille!--Bonsoir, Maleine.--Est-ce que tu ne
-m'entends pas, Maleine? Nous venons te dire bonsoir.--Es-tu malade,
-Maleine? Est-ce que tu ne m'entends pas? Maleine! Maleine!
-
- [Maleine fait signe que oui.]
-
- LE ROI.
-
-Ah!
-
- ANNE.
-
-Tu es effrayante!--Maleine! Maleine! As-tu perdu la voix?
-
- MALEINE.
-
-Bon... soir!...
-
- ANNE.
-
-Ah! tu vis encore;--as-tu tout ce qu'il te faut?--Mais je vais ôter mon
-manteau. [Elle dépose son manteau sur un meuble et s'approche du lit.]--
-Je vais voir.--Oh! cet oreiller est bien dur.--Je vais arranger tes
-cheveux.--Mais pourquoi me regardes-tu ainsi, Maleine? Maleine?--Je viens
-te dorloter un peu.--Où est-ce que tu as mal?--Tu trembles comme si tu
-allais mourir.--Mais tu fais trembler tout le lit!--Mais je viens
-simplement te dorloter un peu.--Ne me regarde pas ainsi! Il faut être
-dorlotée à ton âge; je vais être ta pauvre maman.--Je vais arranger tes
-cheveux. Voyons, lève un peu la tête; je vais les nouer avec ceci.--Lève
-un peu la tête.--Ainsi.
-
- [Elle lui passe un lacet autour du cou.]
-
- MALEINE [sautant à bas du lit].
-
-Ah! qu'est-ce que vous m'avez mis autour du cou?
-
- ANNE.
-
-Rien! rien! ce n'est rien! ne criez pas!
-
- MALEINE.
-
-Ah! ah!
-
- ANNE.
-
-Arrêtez-la! arrêtez-la!
-
- LE ROI.
-
-Quoi? Quoi?
-
- ANNE.
-
-Elle va crier! elle va crier!
-
- LE ROI.
-
-Je ne peux pas!...
-
- MALEINE.
-
-Vous allez me!... oh! vous allez me!...
-
- ANNE, saisissant Maleine.
-
-Non! non!
-
- MALEINE.
-
-Maman! Maman! Nourrice! Nourrice! Hjalmar! Hjalmar! Hjalmar!
-
- ANNE [au roi].
-
-Où êtes-vous?
-
- LE ROI.
-
-Ici! ici!
-
- MALEINE [suivant Anne sur les genou].
-
-Attendez! Attendez un peu! Anne! Madame! roi! roi! roi! Hjalmar!--Pas
-aujourd'hui!--Non! non! pas maintenant!...
-
- ANNE.
-
-Vous allez me suivre autour du monde à genoux?
-
- [Elle tire sur le lacet.]
-
- MALEINE [tombant au milieu de la chambre].
-
-Maman!... Oh! oh! oh!
-
- [Le roi va s'asseoir.]
-
- ANNE.
-
-Elle ne bouge plus. C'est déjà fini.--Où êtes-vous? Aidez-moi! Elle n'est
-pas morte.--Vous êtes assis!
-
- LE ROI.
-
-Oui! oui! oui!
-
- ANNE.
-
-Tenez-lui les pieds; elle se débat. Elle va se relever...
-
- LE ROI.
-
-Quels pieds? quels pieds? Où sont-ils?
-
- ANNE.
-
-Là! là! là! Tirez!
-
- LE ROI.
-
-Je ne peux pas! Je ne peux pas!
-
- ANNE.
-
-Mais ne la faites pas souffrir inutilement!
-
- [Ici la grêle crépite subitement contre les fenêtres.]
-
- LE ROI.
-
-Ah!
-
- ANNE.
-
-Qu'est-ce que vous avez fait?
-
- LE ROI.
-
-Aux fenêtres!--On frappe aux fenêtres!
-
- ANNE.
-
-On frappe aux fenêtres?
-
- LE ROI.
-
-Oui! oui! avec des doigts! oh! des millions de doigts!
-
- [Nouvelle averse.]
-
- ANNE.
-
-C'est la grêle!
-
- LE ROI.
-
-La grêle?
-
- ANNE.
-
-Oui.
-
-Est-ce que c'est la grêle?
-
- ANNE.
-
-Oui, je l'ai vu.--Ses yeux deviennent troubles.
-
- LE ROI.
-
-Je veux m'en aller! Je m'en vais! Je m'en vais!
-
- ANNE.
-
-Quoi? quoi? Attendez! attendez! Elle est morte.
-
- [Ici une fenêtre s'ouvre violemment sous un coup de vent,
- et un vase posé sur l'appui et contenant une
- tige de lys tombe bruyamment dans la chambre.]
-
- LE ROI.
-
-Oh! oh!... maintenant!...--Qu'y a-t-il maintenant?
-
- ANNE.
-
-Ce n'est rien, c'est le lys; le lys est tombé.
-
- LE ROI.
-
-On a ouvert la fenêtre.
-
- ANNE.
-
-C'est le vent.
-
- [Tonnerres et éclairs.]
-
- LE ROI.
-
-Est-ce que c'est le vent?
-
- ANNE.
-
-Oui, oui, vous l'entendez bien.--Enlevez, enlevez l'autre lys;--il va
-tomber aussi.
-
- LE ROI.
-
-Où? où?
-
- ANNE.
-
-Là! là! à la fenêtre. Il va tomber! il va tomber! On l'entendra!
-
- LE ROI [prenant le lys].
-
-Où faut-il le mettre?
-
- ANNE.
-
-Mais où vous voudrez; à terre! à terre!
-
- LE ROI.
-
-Je ne sais pas où...
-
- ANNE.
-
-Mais ne restez pas avec ce lys dans vos mains! Il tremble comme s'il
-était au milieu d'une tempête! Il va tomber!
-
- LE ROI.
-
-Où faut-il le mettre?
-
- ANNE.
-
-Où vous voudrez; à terre;--n'importe où...
-
- LE ROI.
-
-Ici?
-
- ANNE.
-
-Oui, oui.
-
- [Ici Maleine fait un mouvement.]
-
- LE ROI.
-
-Ah!
-
- ANNE.
-
-Quoi? quoi?
-
- LE ROI, imitant le mouvement.
-
-Elle a!...
-
- ANNE.
-
-Elle est morte; elle est morte. Venez!
-
- LE ROI.
-
-Moi?
-
- ANNE.
-
-Oui. Elle saigne du nez.--Donnez-moi votre mouchoir.
-
- LE ROI.
-
-Mon... mon mouchoir?
-
- ANNE.
-
-Oui.
-
- LE ROI.
-
-Non, non! pas le mien! pas le mien!
-
- [Ici le fou apparaît à la fenêtre restée ouverte et ricane
- tout à coup.]
-
- ANNE.
-
-Il y a quelqu'un! Il y a quelqu'un à la fenêtre!
-
- LE ROI.
-
-Oh! oh! oh!
-
- ANNE.
-
-C'est le fou! Il a vu de la lumière.--Il le dira.--Tuez-le!
-
- [Le roi court à la fenêtre et frappe le fou d'un coup
- d'épée.]
-
- LE FOU, tombant.
-
-Oh! oh! oh!
-
- ANNE.
-
-Il est mort?
-
- LE ROI.
-
-Il est tombé. Il est tombé dans le fossé. Il se noie! Ecoutez!
-
-Ecoutez!...
-
- [On entend des clapotements.]
-
- ANNE.
-
-Il n'y a personne aux environs?
-
- LE ROI.
-
-Il se noie; il se noie. Ecoutez!
-
- ANNE.
-
-II n'y a personne aux environs?
-
- [Tonnerres et éclairs.]
-
- LE ROI.
-
-Il y a des éclairs! il y a des éclairs!
-
- ANNE.
-
-Quoi?
-
- LE ROI.
-
-II pleut! il pleut! Il grêle! il grêle! Il tonne! il tonne!
-
- ANNE.
-
-Que faites-vous là, à la fenêtre?
-
- LE ROI.
-
-Il pleut, il pleut sur moi! Ils versent de l'eau sur ma tête! Je voudrais
-être sur la pelouse! Je voudrais être en plein air! Ils versent de l'eau
-sur ma tête! Il faudrait toute l'eau du déluge pour me baptiser à
-présent! Le ciel entier écrase de la grêle sur ma tête! Le ciel entier
-écrase des éclairs sur ma tête!
-
- ANNE.
-
-Vous devenez fou! Vous allez vous faire foudroyer!
-
- LE ROI.
-
-Il grêle! il grêle sur ma tête! Il y a des grêlons comme des œufs de
-corbeaux!
-
- ANNE.
-
-Mais vous devenez fou! Ils vont vous lapider.--Vous saignez déjà.--Fermez
-la fenêtre.
-
- LE ROI.
-
-J'ai soif.
-
- ANNE.
-
-Buvez. Il y a de l'eau dans ce verre.
-
- LE ROI.
-
-Où?
-
- ANNE.
-
-Là; il est encore à moitié plein.
-
- LE ROI.
-
-Elle a bu dans ce verre?
-
- ANNE.
-
-Oui; peut-être.
-
- LE ROI.
-
-Il n'y a pas d'autre verre?
-
- [Il verse l'eau qui reste et rince le verre.]
-
- ANNE.
-
-Non,--que faites-vous?
-
- LE ROI.
-
-Elle est morte.[Ici on entend d'étranges frôlements et un bruit de
-griffes contre la porte.] Ah!
-
- ANNE.
-
-On gratte à la porte!
-
- LE ROI.
-
-Ils grattent! ils grattent!
-
- ANNE.
-
-Taisez-vous.
-
- LE ROI.
-
-Mais ce n'est pas avec une main!
-
- ANNE.
-
-Je ne sais pas ce que c'est.
-
- LE ROI.
-
-Prenons garde! Oh! oh! oh!
-
- ANNE.
-
-Hjalmar! Hjalmar! qu'est-ce que vous avez?
-
- LE ROI.
-
-Quoi? quoi?
-
- ANNE.
-
-Vous êtes effrayant! Vous allez tomber? Buvez, buvez un peu.
-
- LE ROI.
-
-Oui! oui!
-
- ANNE.
-
-On marche dans le corridor.
-
-Il va entrer!
-
- ANNE.
-
-Qui?
-
- LE ROI.
-
-Celui... celui... qui!...
-
- [Il fait le geste de gratter.]
-
- ANNE.
-
-Taisez-vous.--On chante...
-
- VOIX dans le corridor.
-
-_De profundis clamavi ad te Domine; Domine exaudi vocem meam!_
-
- ANNE.
-
-Ce sont les sept béguines qui vont à la cuisine.
-
- VOIX dans le corridor.
-
-_Fiant auras tuae intendentes, in vocem deprecationis meae!_
-
- [Le roi laisse tomber le verre et la carafe.]
-
- ANNE.
-
-Qu'avez-vous fait?
-
- LE ROI.
-
-Ce n'est pas ma faute...
-
- ANNE.
-
-Elles auront entendu le bruit. Elles vont entrer...
-
- VOIX s'éloignant dans le corridor.
-
-_Si iniquitates observaveris, Domine: Domine, quis sustinebit?_
-
- ANNE.
-
-Elles sont passées; elles vont à la cuisine.
-
- LE ROI.
-
-Je veux m'en aller! Je veux m'en aller! Je veux aller avec elles!
-Ouvrez-moi la porte!
-
- [Il va vers la porte.]
-
-ANNE, le retenant.
-
-Qu'est-ce que vous faites? Où allez-vous? Vous devenez fou?
-
- LE ROI.
-
-Je veux aller avec elles! Elles sont déjà sur la pelouse... Elles sont au
-bord de l'étang... Il y a du vent; il pleut; il y a de l'eau; il y a de
-l'air!--Si du moins vous l'aviez fait mourir en plein air! Mais ici
-dans une petite chambre! Dans une pauvre petite chambre!--Je vais ouvrir
-les fenêtres...
-
- ANNE.
-
-Mais il tonne! Vous devenez fou? J'aurais mieux fait de venir seule...
-
- LE ROI.
-
-Oui! oui!
-
- ANNE.
-
-Vous vous en seriez lavé les mains, n'est-ce-pas? Mais maintenant...
-
- LE ROI.
-
-Je ne l'ai pas tuée! Je n'y ai pas touché! C'est vous qui l'avez tuée!
-C'est vous! c'est vous! c'est vous!
-
- ANNE.
-
-Bien, bien; taisez-vous.--Nous verrons après. Mais ne criez pas ainsi.
-
- LE ROI.
-
-Ne dites plus que c'est moi ou je vous tue aussi! C'est vous! c'est vous!
-
- ANNE.
-
-Mais ne criez pas comme un possédé! On va vous entendre jusqu'au bout du
-corridor.
-
- LE ROI.
-
-On m'a entendu?
-
- [On frappe à la porte.]
-
- ANNE.
-
-On frappe! Ne bougez pas!
-
- [On frappe.]
-
- LE ROI
-
-Que va-t-il arriver? Que va-t-il arriver maintenant?
-
- [On frappe.]
-
- ANNE.
-
-Eteignez la lumière.
-
- LE ROI.
-
-Oh!
-
- ANNE.
-
-Je vous dis d'éteindre la lumière.
-
- LE ROI.
-
-Non.
-
- ANNE.
-
-Je l'éteindrai moi-même.
-
- [Elle éteint la lumière. On frappe.]
-
- LA NOURRICE, dans le corridor.
-
-Maleine! Maleine!
-
- ANNE, dans la chambre.
-
-C'est la nourrice...
-
- LE ROI.
-
-Oh! oh! la nourrice! la bonne, la bonne nourrice! Je veux voir la
-nourrice! Ouvrons! Ouvrons!
-
- ANNE.
-
-Mais taisez-vous donc; pour Dieu, taisez-vous!
-
- LA NOURRICE, dans le corridor.
-
-Maleine! Maleine! Est-ce que vous dormez?
-
- LE ROI, dans la chambre.
-
-Oui; oui; oui; oh!
-
- ANNE.
-
-Taisez-vous.
-
- LA NOURRICE, dans le corridor.
-
-Maleine... ma pauvre petite Maleine... Vous ne répondez plus? Vous ne
-voulez plus me répondre?--Je crois qu'elle dort profondément.
-
- LE ROI, dans la chambre.
-
-Oh! oh! profondément!
-
- [On frappe.]
-
- ANNE.
-
-Taisez-vous!
-
- LA NOURRICE, dans le corridor.
-
-Maleine!--Ma pauvre petite Maleine! Je vous apporte de beaux raisins
-blancs et un peu de bouillon. Ils disent que vous ne pouvez pas manger;
-mais je sais bien que vous êtes très faible; je sais bien que vous avez
-faim.--Maleine, Maleine! Ouvrez-moi!
-
- LE ROI, dans la chambre.
-
-Oh! oh! oh!
-
- ANNE.
-
-Ne pleurez pas! elle s'en ira...
-
- LA NOURRICE, dans le corridor.
-
-Mon Dieu! voilà Hjalmar qui arrive avec le petit Allan. Il va voir que je
-lui apporte des fruits. Je vais les cacher sous ma mante.
-
- LE ROI, dans la chambre.
-
-Hjalmar arrive!
-
- ANNE.
-
-Oui.
-
- LE ROI.
-
-Et le petit Allan.
-
- ANNE.
-
-Je sais bien; taisez-vous.
-
- HJALMAR, dans le corridor.
-
-Qui est là?
-
- LA NOURRICE.
-
-C'est moi, Seigneur.
-
- HJALMAR.
-
-Ah! c'est vous, nourrice. Il fait si noir dans ce corridor... Je ne vous
-reconnaissais pas. Que faites-vous ici?
-
- LA NOURRICE.
-
-J'allais à la cuisine; et j'ai vu le chien devant la porte...
-
- HJALMAR.
-
-Ah! c'est Pluton!--Ici Pluton!
-
- ANNE, dans la chambre.
-
-C'était le chien!
-
- LE ROI.
-
-Quoi?
-
- ANNE.
-
-C'était le chien qui grattait...
-
- LA NOURRICE, dans le corridor.
-
-Il était dans la chambre de Maleine. Je ne sais pas comment il est
-sorti....
-
- HJALMAR.
-
-Est-ce qu'elle n'est plus dans sa chambre?
-
- LA NOURRICE.
-
-Je ne sais pas; elle ne répond pas.
-
- HJALMAR.
-
-Elle dort.
-
- LA NOURRICE.
-
-Il ne veut pas s'éloigner de la porte.
-
- HJALMAR.
-
-Laissez-le; les chiens ont d'étranges idées. Mais quelle tempête,
-nourrice! mais quelle tempête!...
-
- LA NOURRICE.
-
-Et le petit Allan n'est pas encore couché?
-
- HJALMAR.
-
-Il cherche sa mère; il ne trouve plus sa mère.
-
- LE PETIT ALLAN.
-
-Petite mère est pe-erdue!
-
- HJALMAR.
-
-Il veut absolument la voir avant de s'endormir. Vous ne savez pas où elle
-est?
-
- LA NOURRICE.
-
-Non.
-
- LE PETIT ALLAN.
-
-Petite mère est pe-erdue!
-
- HJALMAR [dans le corridor].
-
-On ne la trouve plus.
-
- LE PETIT ALLAN.
-
-Petite mère est pe-erdue! pe-erdue! pe-erdue! oh! oh! oh!
-
- LE ROI, dans la chambre.
-
-Oh!
-
- ANNE.
-
-Il sanglote!
-
- LA NOURRICE, dans le corridor.
-
-Voyons, ne pleure pas; voici ta balle. Je l'ai trouvée dans le jardin.
-
- LE PETIT ALLAN.
-
-Ah! ah! ah!
-
- [On entend des coups sourds contre la porte.]
-
- LE ROI [dans la chambre].
-
-Ecoutez! Ecoutez!
-
- ANNE.
-
-C'est le petit Allan qui joue à la balle contre la porte!
-
- LE ROI.
-
-Ils vont entrer.--Je vais la fermer!
-
- ANNE.
-
-Elle est fermée.
-
- LE ROI [allant à la porte].
-
-Les verrous! les verrous!
-
- ANNE.
-
-Doucement, doucement!
-
- HJALMAR, dans le corridor.
-
-Mais pourquoi le chien renifle-t-il ainsi sous la porte?
-
- LA NOURRICE.
-
-Il voudrait entrer; il est toujours près de Maleine.
-
- HJALMAR.
-
-Croyez-vous qu'elle puisse sortir demain?
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui, oui. Elle est guérie.--Eh bien, Allan, que fais-tu là!--Tu ne joues
-plus? Tu écoutes aux portes? Oh! le petit vilain qui écoute aux portes!
-
- LE PETIT ALLAN.
-
-Il y a un petit ga-arçon derrière la porte!
-
- ANNE [dans la chambre].
-
-Que dit-il?
-
- HJALMAR [dans le corridor].
-
-Il ne faut jamais écouter aux portes. Il arrive des malheurs quand on
-écoute aux portes.
-
- LE PETIT ALLAN.
-
-Il y a un petit ga-arçon derrière la porte!
-
- ANNE, dans la chambre.
-
-Il vous a entendu!...
-
- LE ROI.
-
-Oui! oui! Je crois que oui!
-
- ANNE.
-
-Il entend votre cœur ou vos dents!
-
- LE ROI.
-
-On entend mes dents?
-
- ANNE.
-
-Je les entends jusqu'ici! Fermez la bouche!
-
- LE ROI.
-
-Moi?
-
- ANNE.
-
-Mais ne vous couchez pas contre la porte! Allez-vous-en!
-
-Où? où?
-
- ANNE.
-
-Ici! ici!
-
- LE ROI.
-
- LE PETIT ALLAN [dans le corridor].
-
-Il y a un petit ga-arçon derrière la porte.
-
- HJALMAR.
-
-Viens; tu as sommeil.
-
- LA NOURRICE.
-
-Viens; c'est un méchant petit garçon.
-
- LE PETIT ALLAN.
-
-Je veux voir le petit ga-arçon!...
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui, tu le verras demain. Viens, nous allons chercher petite mère. Ne
-pleure pas, viens!
-
- LE PETIT ALLAN.
-
-Je veux voir le petit ga-arçon! oh! oh! Je dirai à petite mère! oh! oh!
-
- LA NOURRICE.
-
-Et moi, je dirai à petite mère que tu as éveillé Maleine. Viens, Maleine
-est malade.
-
- LE PETIT ALLAN.
-
-Ma-aleine est plus ma-alade.
-
- LA NOURRICE.
-
-Viens; tu vas éveiller Maleine.
-
- LE PETIT ALLAN [s'éloignant].
-
-Non, non, j'éveillerai pas Ma-aleine! j'éveillerai pas Ma-aleine!
-
- ANNE [dans la chambre].
-
-Ils sont partis?
-
- LE ROI.
-
-Oui! oui! Allons-nous-en! Je vais ouvrir la porte! la clef! la clef! où
-est la clef?
-
- ANNE.
-
-Ici.--Attendez un peu.--Nous allons la porter sur son lit.
-
- LE ROI.
-
-Qui?
-
- ANNE.
-
-Elle...
-
- LE ROI.
-
-Je n'y touche plus!
-
- ANNE.
-
-Mais on verra qu'on l'a étranglée! Aidez-moi!
-
- LE ROI.
-
-Je n'y touche plus! Venez! venez! venez!
-
- ANNE.
-
-Aidez-moi à ôter le lacet!
-
- LE ROI.
-
-Venez! venez!
-
- ANNE.
-
-Je ne puis pas ôter le lacet! un couteau! un couteau!
-
- LE ROI.
-
-Oh! qu'est-ce qu'elle a autour du cou? Qu'est-ce qui brille autour de son
-cou? Venez avec moi! venez avec moi!
-
- ANNE.
-
-Mais ce n'est rien! C'est un collier de rubis! votre couteau!
-
- LE ROI.
-
-Je n'y touche plus! je n'y touche plus, vous dis-je! Mais le bon Dieu
-serait à genoux devant moi!... je le renverserais! je le renverserais! Je
-n'y touche plus! Oh! il y a!... il y a ici!...
-
- ANNE.
-
-Quoi? quoi?
-
- LE ROI.
-
-Il y a ici!... Oh! oh! oh!
-
- [Il ouvre la porte en tâtonnant et s'enfuit.]
-
- ANNE.
-
-Où?... Il s'est enfui... Qu'a-t-il vu?... Je ne vois rien... Il court
-contre les murs du corridor... Il tombe au bout du corridor...--Je ne
-reste pas seule ici.
-
- [Elle sort.]
-
-
-
-
- ACTE V
-
- * * * * *
-
-
-
- SCÈNE I
-
- *Une partie du cimetière devant
- le château.*
-
- [On découvre une grande foule. La tempête
- continue.]
-
-
- UNE VIEILLE FEMME.
-
-La foudre est tombée sur le moulin!
-
- UNE AUTRE FEMME.
-
-Je l'ai vue tomber!
-
- UN PAYSAN.
-
-Oui! oui! un globe bleu! un globe bleu!
-
- UN AUTRE PAYSAN.
-
-Le moulin brûle! ses ailes brûlent!
-
- UN ENFANT.
-
-Il tourne! il tourne encore!
-
- TOUS.
-
-Oh!
-
- UN VIEILLARD.
-
-Avez-vous jamais vu une nuit comme celle-ci?
-
- UN PAYSAN.
-
-Voyez le château! le château!
-
- UN AUTRE.
-
-Est-ce qu'il brûle?--Oui.
-
- UN TROISIÈME PAYSAN.
-
-Non, non! ce sont des flammes vertes! Il y a des flammes vertes aux
-crêtes de tous les toits!
-
- UNE FEMME.
-
-Je crois que le monde va finir!
-
- UNE AUTRE FEMME.
-
-Ne restons pas dans le cimetière!
-
- UN PAYSAN.
-
-Attendons! attendons un peu! Ils éclairent toutes les fenêtres du
-rez-de-chaussée!
-
- UN PAUVRE
-
-Il y a une fête!
-
- UN AUTRE PAYSAN.
-
-Ils vont manger!
-
- UN VIEILLARD.
-
-Il y a une fenêtre du rez-de-chaussée qui ne s'éclaire pas!
-
- UN DOMESTIQUE DU CHATEAU.
-
-C'est la chambre de la princesse Maleine.
-
- UN PAYSAN.
-
-Celle-là?
-
- LE DOMESTIQUE.
-
-Oui; elle est malade.
-
- UN VAGABOND, entrant.
-
-Il y a un grand navire de guerre dans le port.
-
- TOUS.
-
-Un grand navire de guerre?
-
- LE VAGABOND.
-
-Un grand navire noir; on ne voit pas de matelots.
-
- UN VIEILLARD.
-
-C'est le jugement dernier.
-
- [Ici la lune apparaît au-dessus du
- château.]
-
- TOUS.
-
-La lune! la lune! la lune!
-
- UN PAYSAN.
-
-Elle noire**; elle est noire... Qu'est-ce qu'elle a?
-
- LE DOMESTIQUE.
-
-Une éclipse! une éclipse!
-
- [Eclair et coup de foudre
- formidables.]
-
- TOUS.
-
-La foudre est tombée sur le château.
-
- UN PAYSAN.
-
-Avez-vous vu trembler le château?
-
- UN AUTRE PAYSAN.
-
-Toutes les tours ont chancelé!
-
- UNE FEMME.
-
-La grande croix de la chapelle a remué... Elle remue! elle remue!
-
- LES UNS.
-
-Oui, oui; elle va tomber! elle va tomber!
-
- LES AUTRES.
-
-Elle tombe! elle tombe! avec le toit de la tourelle!
-
- UN PAYSAN.
-
-Elle est tombée dans le fossé.
-
- UN VIEILLARD.
-
-Il y aura de grands malheurs.
-
- UN AUTRE VIEILLARD.
-
-On dirait que l'enfer est autour du château.
-
- UNE FEMME.
-
-Je vous dis que c'est le jugement dernier.
-
- UNE AUTRE FEMME.
-
-Ne restons pas dans le cimetière.
-
- UNE TROISIÈME FEMME.
-
-Les morts vont sortir!
-
- UN PÈLERIN.
-
-Je crois que c'est le jugement des morts!
-
- UNE FEMME.
-
-Ne marchez pas sur les tombes!
-
- UNE AUTRE FEMME [aux enfants].
-
-Ne marchez pas sur les croix!
-
- UN PAYSAN, accourant.
-
-Une des arches du pont s'est écroulée!
-
- TOUS.
-
-Du pont? Quel pont?
-
- LE PAYSAN.
-
-Le pont de pierre du château. On ne peut plus entrer dans le château.
-
- UN VIEILLARD.
-
-Je n'ai pas envie d'y entrer.
-
- UN AUTRE VIEILLARD.
-
-Je ne voudrais pas y être!...
-
- UNE VIEILLE FEMME.
-
-Moi non plus!
-
- LE DOMESTIQUE.
-
-Regardez les cygnes! Regardez les cygnes!
-
- TOUS.
-
-Où? où sont-ils!**
-
- LE DOMESTIQUE.
-
-Dans le fossé; sous la fenêtre de la princesse Maleine!
-
- LES UNS.
-
-Qu'est-ce qu'ils ont? Mais qu'est-ce qu'ils ont?
-
- LES AUTRES.
-
-Ils s'envolent! ils s'envolent! ils s'envolent
-tous!
-
- UN PÈLERIN.
-
-Il y en a un qui ne s'envole pas!
-
- UN DEUXIÈME PÈLERIN.
-
-Il a du sang sur les ailes!
-
- UN TROISIÈME PÈLERIN.
-
-Il flotte à la renverse!
-
- TOUS.
-
-Il est mort!
-
- UN PAYSAN.
-
-La fenêtre s'ouvre!
-
- LE DOMESTIQUE.
-
-C'est la fenêtre de la princesse Maleine!
-
- UN AUTRE PAYSAN.
-
-Il n'y a personne!
-
- [Un silence.]
-
- DES FEMMES.
-
-Elle s'ouvre!
-
- D'AUTRES FEMMES.
-
-Allons-nous-en! allons-nous-en!
-
- [Elles fuient épouvantées.]
-
- LES HOMMES.
-
-Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il?
-
- TOUTES LES FEMMES.
-
-On ne sait pas!
-
- [Elles fuient.]
-
- QUELQUES HOMMES.
-
-Mais qu'est-il arrivé?
-
- D'AUTRES HOMMES.
-
-Il n'y a rien! Il n'y a rien!
-
- [Elles fuient.]
-
- TOUS.
-
-Mais pourquoi vous enfuyez-vous? Il n'y a rien! Il n'y a rien!
-
- [Elles fuient.]
-
- UN CUL-DE-JATTE.
-
-Une fenêtre s'ouvre... une fenêtre s'ouvre... Ils ont peur... Il n'y a
-rien!
-
- [Il fuit épouvanté en rampant sur les mains.]
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE II
-
- *Une salle précédant la chapelle*
- du château.*
-
- [On découvre une foule de seigneurs, de courtisans,
- de dames, etc.. dans l'attente. La tempête
- continue.]
-
- UN SEIGNEUR, à une fenêtre.
-
-A-t-on jamais vu une pareille nuit!
-
- UN AUTRE SEIGNEUR.
-
-Mais regardez donc les sapins! Venez voir la forêt de sapins, à cette
-fenêtre! Elle se couche jusqu'à terre à travers les éclairs!--On
-dirait un fleuve d'éclairs!
-
- UN AUTRE SEIGNEUR.
-
-Et la lune! Avez-vous vu la lune?
-
- DEUXIÈME SEIGNEUR.
-
-Je n'ai jamais vu de lune plus épouvantable!
-
- TROISIÈME SEIGNEUR.
-
-L'éclipse ne finira pas avant dix heures.
-
- PREMIER SEIGNEUR.
-
-Et les nuages! Regardez donc les nuages! On dirait des troupeaux
-d'éléphants noirs qui passent depuis trois heures au-dessus du
-château!
-
- DEUXIÈME SEIGNEUR.
-
-Ils le font trembler de la cave au grenier!
-
- HJALMAR.
-
-Quelle heure est-il?
-
- PREMIER SEIGNEUR.
-
-Neuf heures.
-
- HJALMAR.
-
-Voilà plus d'une heure que nous attendons le roi!
-
- TROISIÈME SEIGNEUR.
-
-On ne sait pas encore où il est?
-
- HJALMAR.
-
-Les sept béguines l'ont vu en dernier lieu dans le corridor.
-
- DEUXIÈME SEIGNEUR.
-
-Vers quelle heure?
-
- HJALMAR.
-
-Vers sept heures.
-
- DEUXIÈME SEIGNEUR.
-
-Il n'a pas prévenu?...
-
- HJALMAR.
-
-Il n'a rien dit. Il doit être arrivé quelque chose; je vais voir.
-
- [Il sort.]
-
- DEUXIÈME SEIGNEUR.
-
-On ne sait pas ce qu'il peut arriver pendant de telles nuits!
-
- TROISIÈME SEIGNEUR.
-
-Mais la reine Anne, où est-elle?
-
- PREMIER SEIGNEUR.
-
-Elle était avec lui.
-
- TROISIÈME SEIGNEUR.
-
-Oh! oh! alors!
-
- DEUXIÈME SEIGNEUR.
-
-Une pareille nuit!
-
- PREMIER SEIGNEUR.
-
-Prenez garde! Les murs écoutent...
-
- [Entre un chambellan.]
-
- TOUS.
-
-Eh bien?
-
- LE CHAMBELLAN.
-
-On ne sait où il est.
-
- UN SEIGNEUR.
-
-Mais il est arrivé un malheur!
-
- LE CHAMBELLAN.
-
-Il faut attendre. J'ai parcouru tout le château; j'ai interrogé tout
-le monde; on ne sait où il est.
-
- UN SEIGNEUR.
-
-Il serait temps d'entrer dans la chapelle;--écoutez; les sept béguines
-y sont déjà.
-
- [On entend des chants lointains.]
-
- UN AUTRE SEIGNEUR [à une fenêtre].
-
-Venez; venez; venez voir le fleuve...
-
- DES SEIGNEURS [accourant].
-
-Qu'y a-t-il?
-
- UN SEIGNEUR.
-
-Il y a trois navires dans la tempête!
-
- UNE DAME D'HONNEUR.
-
-Je n'ose plus regarder un fleuve pareil!
-
- UNE AUTRE DAME D'HONNEUR.
-
-Ne soulevez plus les rideaux! ne soulevez plus les rideaux!
-
- UN SEIGNEUR.
-
-Toutes les murailles tremblent comme si elles avaient la fièvre!
-
- UN AUTRE SEIGNEUR [à une autre fenêtre].
-
-Ici, ici, venez ici!
-
- LES UNS.
-
-Quoi?
-
- LES AUTRES.
-
-Je ne regarde plus!
-
- LE SEIGNEUR [à la fenêtre].
-
-Tous les animaux se sont réfugiés dans le cimetière! Il y a des paons
-dans les cyprès! Il y a des hiboux sur les croix! Toutes les brebis du
-village sont couchées sur les tombes!
-
- UN AUTRE SEIGNEUR.
-
-On dirait une fête en enfer!
-
- UNE DAME D'HONNEUR.
-
-Fermez les rideaux! fermez les rideaux!
-
- UN VALET [entrant].
-
-Une des tours est tombée dans l'étang!
-
- UN SEIGNEUR.
-
-Une des tours?
-
- LE VALET.
-
-La petite tour de la chapelle.
-
- LE CHAMBELLAN.
-
-Ce n'est rien. Elle était en ruine.
-
- UN SEIGNEUR.
-
-On se croirait dans les faubourgs de l'enfer.
-
- LES FEMMES.
-
-Mon Dieu! Mon Dieu! que va-t-il arriver!
-
- LE CHAMBELLAN.
-
-Il n'y a pas de danger!--Le château résisterait au déluge!
-
- [Ici un vieux seigneur ouvre une fenêtre, on entend
- un chien hurler au dehors.--Silence.]
-
- TOUS.
-
-Qu'est-ce que c'est?
-
-
-
- LE VIEUX SEIGNEUR.
-
-Un chien qui hurle!
-
- UNE FEMME.
-
-N'ouvrez plus cette fenêtre!
-
- [Entre le prince Hjalmar.]
-
- UN SEIGNEUR.
-
-Le prince Hjalmar!
-
- TOUS.
-
-Vous l'avez vu, Seigneur?
-
- HJALMAR.
-
-Je n'ai rien vu!
-
- DES SEIGNEURS.
-
-Mais alors?...
-
- HJALMAR.
-
-Je n'en sais rien.
-
- [Entre Angus.]
-
- ANGUS.
-
-Ouvrez les portes! le roi vient!
-
-Tous.
-
-Vous l'avez vu?
-
- ANGUS.
-
-Oui!
-
- HJALMAR.
-
-Où était-il?
-
- ANGUS.
-
-Je ne sais pas.
-
- HJALMAR.
-
-Et la reine Anne?
-
- ANGUS.
-
-Elle est avec lui.
-
- HJALMAR.
-
-Lui avez-vous parlé?
-
- ANGUS.
-
-Oui.
-
- HJALMAR.
-
-Qu'a-t-il dit?
-
- ANGUS.
-
-Il n'a pas répondu.
-
- HJALMAR.
-
-Vous êtes pâle!
-
- ANGUS.
-
-J'ai été étonné!
-
- HJALMAR.
-
-De quoi?
-
- ANGUS.
-
-Vous verrez!
-
- UN SEIGNEUR.
-
-Ouvrez les portes! Je l'entends!
-
- ANNE [derrière la porte].
-
-Entrez, Sire...
-
- LE ROI [derrière la porte].
-
-Je suis malade... Je ne vais pas entrer... J'aimerais mieux ne pas entrer
-dans la chapelle...
-
- ANNE [à la porte].
-
-Entrez! entrez!
-
- [Entrent le roi et la reine Anne.]
-
- LE ROI.
-
-Je suis malade.-.. Ne faites pas attention...
-
- HJALMAR.
-
-Vous êtes malade, mon père?
-
- LE ROI.
-
-Oui, oui.
-
- HJALMAR.
-
-Qu'avez-vous, mon père?
-
- LE ROI.
-
-Je ne sais pas.
-
- ANNE.
-
-C'est cette épouvantable nuit.
-
- LE ROI.
-
-Oui, une épouvantable nuit!
-
- ANNE.
-
-Allons prier.
-
- LE ROI.
-
-Mais pourquoi vous taisez-vous tous?
-
- HJALMAR.
-
-Mon père, qu'y a-t-il là sur vos cheveux?
-
- LE ROI.
-
-Sur mes cheveux?
-
- HJALMAR.
-
-Il y a du sang sur vos cheveux!
-
- LE ROI.
-
-Sur mes cheveux?--Oh! c'est le mien! [On rit.]--Mais pourquoi riez-vous?
-II n'y a pas de quoi rire!
-
- ANNE.
-
-Il a fait une chute dans le corridor.
-
- [On frappe à une petite porte.]
-
- UN SEIGNEUR.
-
-On frappe à la petite porte...
-
- LE ROI.
-
-Ah! on frappe à toutes les portes ici! Je ne veux plus qu'on frappe aux
-portes!
-
- ANNE.
-
-Voulez-vous aller voir, Seigneur?...
-
- UN SEIGNEUR [ouvrant la porte].
-
-C'est la nourrice, Madame.
-
- LE ROI.
-
-Qui?
-
- UN SEIGNEUR.
-
-La nourrice, Sire!
-
- ANNE [se levant].
-
-Attendez, c'est pour moi...
-
- HJALMAR.
-
-Mais qu'elle entre! qu'elle entre!
-
- [Entre la nourrice.]
-
- LA NOURRICE.
-
-Je crois qu'il pleut dans la chambre de Maleine.
-
- LE ROI.
-
-Quoi?
-
- LA NOURRICE.
-
-Je crois qu'il pleut dans la chambre de Maleine.
-
- ANNE.
-
-Vous aurez entendu la pluie contre les vitres.
-
- LA NOURRICE.
-
-Je ne puis pas ouvrir?
-
- ANNE.
-
-Non! non! il lui faut le repos!
-
- LA NOURRICE.
-
-Je ne puis pas entrer?...
-
- ANNE.
-
-Non! non! non!
-
- LE ROI.
-
-Non! non! non!
-
- LA NOURRICE.
-
-On dirait que le roi est tombé dans la neige.
-
- LE ROI.
-
-Quoi?
-
- ANNE.
-
-Mais que faites-vous ici? Allez-vous-en! Allez-vous-en!
-
- [Sort la nourrice.]
-
- HJALMAR.
-
-Elle a raison; vos cheveux me semblent tout blancs. Est-ce un effet de la
-lumière?
-
- ANNE.
-
-Oui, il y a trop de lumière.
-
- LE ROI.
-
-Mais pourquoi me regardez-vous tous?--Est-ce que vous ne m'avez jamais
-vu?
-
- ANNE.
-
-Voyons; entrons dans la chapelle; l'office sera fini, venez donc.
-
- LE ROI.
-
-Non, non, j'aimerais mieux ne pas prier ce soir...
-
- HJALMAR.
-
-Ne pas prier, mon père?
-
- LE ROI.
-
-Si, si, mais pas dans la chapelle... je ne me sens pas bien, pas bien du
-tout!
-
- ANNE.
-
-Asseyez-vous un instant, Seigneur.
-
- HJALMAR.
-
-Qu'avez-vous, mon père?
-
- ANNE.
-
-Laissez, laissez, ne l'interrogez pas; il a été surpris par l'orage;
-laissez-lui le temps de se remettre un peu,--parlons d'autre chose.
-
- HJALMAR.
-
-Ne verrons-nous pas la princesse Uglyane ce soir?
-
- ANNE.
-
-Non, pas ce soir, elle est toujours souffrante.
-
- LE ROI.
-
-Je voudrais titre à votre place!
-
- HJALMAR.
-
-Mais ne dirait-on pas que nous sommes malades nous aussi?--Nous attendons
-comme de grands coupables...
-
- LE ROI.
-
-Où voulez-vous en venir?
-
- HJALMAR.
-
-Plaît-il, mon père?
-
- LE ROI.
-
-Où voulez-vous en venir? Il faut le dire franchement...
-
- ANNE.
-
-Vous n'avez pas compris.--Vous étiez distrait.--Je disais qu'Uglyane est
-souffrante, mais elle va mieux.
-
- ANGUS.
-
-Et la princesse Maleine, Hjalmar?...
-
- HJALMAR.
-
-Vous la** verrez ici, avant la fin de...
-
- [Ici la petite porte que la nourrice a laissé entr'ouverte**
- se met à battre sous un coup de vent qui fait
- trembler les lumières.]
-
- LE ROI [se levant].
-
-Ah!
-
- ANNE.
-
-Asseyez-vous! asseyez-vous! C'est une petite porte qui bat...
-Asseyez-vous; il n'y a rien!
-
- HJALMAR.
-
-Mon père, qu'avez-vous donc ce soir?
-
- ANNE.
-
-N'insistez pas; il est malade.--[A un seigneur.] Voudriez-vous aller
-fermer la porte?
-
- LE ROI.
-
-Oh! fermez bien les portes!--Mais pourquoi marchez-vous sur la pointe des
-pieds?
-
- HJALMAR.
-
-Y a-t-il un mort dans la salle?
-
- LE ROI.
-
-Quoi? Quoi?
-
- HJALMAR.
-
-On dirait qu'il marche autour d'un catafalque!
-
- LE ROI.
-
-Mais pourquoi ne parlez-vous que de choses terribles ce soir!...
-
- HJALMAR.
-
-Mais, mon père...
-
- ANNE.
-
-Parlons d'autre chose. N'y a-t-il pas de sujet plus joyeux?
-
- UNE DAME D'HONNEUR.
-
-Parlons un peu de la princesse Maleine...
-
- LE ROI[, se levant].
-
-Est-ce que? est-ce que?...
-
- ANNE.
-
-Asseyez-vous! asseyez-vous!
-
- LE ROI.
-
-Mais ne parlez pas de la...
-
- ANNE.
-
-Mais pourquoi ne parlerions-nous pas de la princesse Maleine?--Il me
-semble que les lumières brûlent mal ce soir.
-
- HJALMAR.
-
-Le vent en a éteint plusieurs.
-
- LE ROI.
-
-Allumez les lampes! oui, allumez-les toutes![On rallume les lampes.] Il
-fait trop clair maintenant! Est-ce que vous me voyez?
-
- HJALMAR.
-
-Mais mon père?...
-
- LE ROI.
-
-Mais pourquoi me regardez-vous tous?
-
- ANNE.
-
-Eteignez les lumières. Il a les yeux très faibles.
-
- [Un des seigneurs se lève et va pour sortir.]
-
- LE ROI.
-
-Où allez-vous?
-
- LE SEIGNEUR.
-
-Sire, je...
-
- LE ROI.
-
-Il faut rester! il faut rester ici! Je ne veux pas que quelqu'un porte de
-la salle! Il faut rester autour de moi!
-
- ANNE.
-
-Asseyez-vous, asseyez-vous. Vous attristez tout le monde.
-
- LE ROI.
-
-Quelqu'un touche-t-il aux tapisseries?
-
- HJALMAR.
-
-Mais non, mon père.
-
- LE ROI.
-
-Il y en a une qui...
-
- HJALMAR.
-
-C'est le vent.
-
- LE ROI.
-
-Pourquoi a-t-on déroulé cette tapisserie?
-
- HJALMAR.
-
-Mais elle y est toujours; c'est le _Massacre des Innocents_.
-
- LE ROI.
-
-Je ne veux plus la voir! je ne veux plus la voir! Ecartez-la!
-
- [On fait glisser la tapisserie et une autre apparaît,
- représentant le _Jugement dernier_.]
-
- LE ROI.
-
-On l'a fait exprès!
-
- HJALMAR.
-
-Comment?...
-
- LE ROI.
-
-Mais avouez-le donc! Vous l'avez fait exprès, et je sais bien où vous
-voulez en venir!...
-
- UNE DAME D'HONNEUR.
-
-Que dit le roi?
-
- ANNE.
-
-N'y faites pas attention; il a été épouvanté par cette abominable nuit.
-
- HJALMAR.
-
-Mon père; mon pauvre père... qu'est-ce que vous avez?
-
- UNE DAME D'HONNEUR.
-
-Sire, voulez-vous un verre d'eau?
-
- LE ROI.
-
-Oui, oui,--ah, non! non!--enfin tout ce que je fais! tout ce que je fais!
-
- HJALMAR.
-
-Mon père!... Sire!...
-
- UNE DAME D'HONNEUR.
-
-Le roi est distrait.
-
- HJALMAR.
-
-Mon père!...
-
- ANNE.
-
-Sire!--Votre fils vous appelle.
-
- HJALMAR.
-
-Mon père.--pourquoi tournez-vous toujours la tête?
-
- LE ROI.
-
-Attendez un peu! attendez un peu!...
-
- HJALMAR.
-
-Mais pourquoi tournez-vous la tête?
-
- LE ROI.
-
-J'ai senti quelque chose dans le cou.
-
- ANNE.
-
-Mais enfin, n'ayez pas peur de tout!
-
- HJALMAR.
-
-Il n'y a personne derrière vous.
-
- ANNE.
-
-N'en parlez plus.. . n'en parlez plus, entrons dans la chapelle.
-Entendez-vous les béguines?
-
- [Chants étouffés et lointain: la reine Anne va vers la
- porte de la chapelle, le roi la suit, puis retourne
- s'asseoir.]
-
- LE ROI.
-
-Non! non! ne l'ouvrez pas encore!
-
- ANNE.
-
-Vous avez peur d'entrer?--Mais il n'y a pas plus de danger là qu'ici,
-pourquoi la foudre tomberait-elle plutôt sur la chapelle? Entrons.
-
- LE ROI.
-
-Attendons encore un peu. Restons ensemble ici.--Croyez-vous que Dieu
-pardonne tout? Je vous ai toujours aimés jusqu'ici.--Je ne vous ai jamais
-fait de mal--jusqu'ici--jusqu'ici, n'est-ce pas?
-
- ANNE.
-
-Voyons, voyons, il n'est pas question de cela.--Il parait que l'orage a
-fait de grands ravages.
-
- ANGUS.
-
-On dit que les cygnes se sont envolés.
-
- HJALMAR.
-
-Il y en a un qui est mort.
-
- LE ROI [sursautant].
-
-Enfin, enfin, dites-le si vous le savez! Vous m'avez assez fait souffrir!
-
-Dites-le tout d'un coup! Mais ne venez pas ici...
-
- ANNE.
-
-Asseyez-vous! asseyez-vous donc!
-
- HJALMAR.
-
-Mon père! mon père! qu'est-il donc arrivé?
-
- LE ROI.
-
-Entrons!
-
- [Eclairs et tonnerres; —une des sept béguines ouvre
- la porte de la chapelle et vient regarder dans
- la salle; on entend les autres chanter les
- litanies de la Sainte Vierge «Rosa mystica,--ora
- pro nobis.--Turris davidica», etc., tandis
- qu'une grande clarté rouge provenue des vitraux
- et de l'illumination du tabernacle inonde
- subitement le roi et la reine Anne.]
-
- LE ROI.
-
-Qui est-ce qui a préparé cela?
-
- TOUS.
-
-Quoi? quoi? qu'y a-t-il?
-
- LE ROI.
-
-Il y en a un ici qui sait tout! il y en a un ici qui a préparé tout cela!
-mais il faut que je sache...
-
- ANNE [l'entraînant].
-
-Venez! venez!
-
- LE ROI.
-
-Il y en a un qui l'a vu!
-
- ANNE.
-
-Mais c'est la lune, venez!
-
- LE ROI.
-
-Mais c'est abominablement lâche! Il y en a un qui sait tout! Il y en a un
-qui l'a vu et qui n'ose pas le dire!...
-
- ANNE.
-
-Mais c'est le tabernacle!...--Allons-nous-en!
-
- LE ROI.
-
-Oui! oui! oui!
-
- ANNE.
-
-Venez! venez!
-
- [Ils sortent précipitamment par une porte opposée
- à celle de la chapelle.]
-
- LES UNS.
-
-Où vont-ils?
-
- LES AUTRES.
-
-Qu'y a-t-il?
-
- UN SEIGNEUR.
-
-Toutes les forêts de sapins sont en flamme!
-
- ANGUS.
-
-Les malheurs se promènent cette nuit.
-
- [Ils sortent tous.]
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE III
-
- *Un corridor du château.*
-
- [On découvre le grand chien noir qui gratte à une
- porte.--Entre la nourrice avec une lumière.]
-
- LA NOURRICE.
-
-Il est encore à la porte de Maleine!--Pluton! Pluton! qu'est-ce que tu
-fais là?--Mais qu'a-t-il donc à gratter à cette porte?--Tu vas éveiller
-ma pauvre Haleine! Va-t'en! va-t'en! va-t'en! [Elle frappe des pieds.]--
-Mon Dieu! qu'il a l'air effrayé! Est-il arrivé un malheur? A-t-on marché
-sur ta patte, mon pauvre Pluton? Viens, nous allons à la cuisine.[Le
-chien retourne gratter à la porte.] Encore à cette porte! encore à cette
-porte! Mais qu'y a-t-il donc derrière cette porte? Tu voudrais être
-auprès de Maleine?--Elle dort, je n'entends rien! Viens, viens; tu
-l'éveillerais.
-
- [Entre le prince Hjalmar.]
-
- HJALMAR.
-
-Qui va là?
-
- LA NOURRICE.
-
-C'est moi, Seigneur.
-
- HJALMAR.
-
-Ah c'est vous, nourrice! Encore ici?
-
- LA NOURRICE.
-
-J'allais à la cuisine, et j'ai vu le chien noir qui grattait à cette
-porte.
-
- HJALMAR.
-
-Encore à cette porte! Ici Pluton! ici Pluton!
-
- LA NOURRICE.
-
-Est-ce que l'office est fini?
-
- HJALMAR.
-
-Oui... Mon père était étrange ce soir!
-
- LA NOURRICE.
-
-Et la reine de mauvaise humeur!...
-
- HJALMAR.
-
-Je crois qu'il a la fièvre;--il faudra veiller sur lui; il pourrait
-arriver de grands malheurs.
-
- LA NOURRICE.
-
-Enfin; les malheurs ne dorment pas...
-
- HJALMAR.
-
-Je ne sais ce qui arrive ce soir;--ce n'est pas bien ce qui arrive ce
-soir. Il gratte encore à cette porte!...
-
- LA NOURRICE.
-
-Ici Pluton! donne-moi la patte.
-
- HJALMAR.
-
-Je vais un moment au jardin.
-
- LA NOURRICE.
-
-Il ne pleut plus?
-
- HJALMAR.
-
-Je crois que non.
-
- LA NOURRICE.
-
-Il gratte encore à cette porte! Ici Pluton! ici Pluton! Fais le beau!
-voyons, fais le beau!
-
- [Le chien aboie.]
-
- HJALMAR.
-
-Il ne faut pas aboyer. Je vais l'emmener. Il finirait par éveiller
-Maleine. Viens! Pluton! Pluton! Pluton!
-
- LA NOURRICE.
-
-Il y retourne encore!
-
- HJALMAR.
-
-Il ne veut pas la quitter...
-
- LA NOURRICE.
-
-Mais qu'y a-t-il donc derrière cette porte?
-
- HJALMAR.
-
-Il faut qu'il s'en aille. Va-t'en! va-t'en! va-t'en!
-
- [Il donne un coup de pied au chien, qui hurle, mais
- retourne gratter à la porte.]
-
- LA NOURRICE.
-
-Il gratte, il gratte, il renifle.
-
- HJALMAR.
-
-Il flaire quelque chose sous la porte.
-
- LA NOURRICE.
-
-Il doit y avoir quelque chose...
-
- HJALMAR.
-
-Allez voir...
-
- LA NOURRICE.
-
-La chambre est fermée; je n'ai pas la clef.
-
- HJALMAR.
-
-Oui est-ce qui a la clef?
-
- LA NOURRICE.
-
-La reine Anne.
-
- HJALMAR.
-
-Pourquoi a-t-elle la clef?
-
- LA NOURRICE.
-
-Je n'en sais rien.
-
- HJALMAR.
-
-Frappez doucement.
-
- LA NOURRICE.
-
-Je vais l'éveiller.
-
- HJALMAR.
-
-Ecoutons.
-
- LA NOURRICE.
-
-Je n'entends rien.
-
- HJALMAR.
-
-Frappez un petit coup.
-
- [Elle frappe trois petits coups.]
-
- LA NOURRICE.
-
-Je n'entends rien.
-
- HJALMAR.
-
-Frappez un peu plus fort.
-
- [Au moment où elle frappe le dernier coup, on entend
- subitement le tocsin, comme s'il était
- sonné dans la chambre.]
-
- LA NOURRICE.
-
-Ah!
-
- HJALMAR.
-
-Les cloches! le tocsin!...
-
- LA NOURRICE.
-
-Il faut que la fenêtre soit ouverte.
-
- HJALMAR.
-
-Oui, oui, entrez!
-
- LA NOURRICE.
-
-La porte est ouverte!
-
- HJALMAR.
-
-Elle était fermée?
-
- LA NOURRICE.
-
-Elle était fermée tout à l'heure!
-
- HJALMAR.
-
-Entrez!
-
- [La nourrice entre dans la chambre.]
-
- LA NOURRICE [sortant de la chambre].
-
-Ma lumière s'est éteinte en ouvrant la porte... Mais j'ai vu quelque
-chose...
-
- HJALMAR.
-
-Quoi? quoi?
-
- LA NOURRICE.
-
-Je ne sais pas. La fenêtre est ouverte.--Je crois qu'elle est tombée...
-
- HJALMAR.
-
-Maleine?
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui.--Vite! vite!
-
- HJALMAR.
-
-Quoi?
-
- LA NOURRICE.
-
-Une lumière!
-
- HJALMAR.
-
-Je n'en ai pas.
-
- LA NOURRICE.
-
-Il y a une lampe au bout du corridor. Allez la chercher.
-
- HJALMAR.
-
-Oui.
-
- [Il sort.]
-
- LA NOURRICE [à la porte].
-
-Maleine! où es-tu, Maleine? Maleine! Maleine!
-
- [Rentre Hjalmar.]
-
- HJALMAR.
-
-Je ne peux la décrocher. Où est votre lampe? J'irai l'allumer.
-
- [Il sort.]
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui.--Maleine! Maleine! Maleine! Es-tu malade? Je suis ici! Mon Dieu! mon
-Dieu! Maleine! Maleine! Maleine!
-
- [Rentre Hjalmar avec la lumière.]
-
- HJALMAR.
-
-Entrez!
-
- [Il donne la lumière à la nourrice qui rentre dans
- la chambre.]
-
- LA NOURRICE, [dans la chambre].
-
-Ah!
-
- HJALMAR [à la porte].
-
-Quoi? quoi? qu'y a-t-il?
-
- LA NOURRICE [dans la chambre].
-
-Elle est morte! Je vous dis qu'elle est morte! Elle est morte! elle est
-morte!
-
- HJALMAR [à la porte].
-
-Elle est morte! Maleine est morte?
-
- LA NOURRICE [dans la chambre].
-
-Oui! oui! oui! oui! oui! Entrez! entrez! entrez!
-
- HJALMAR [à la porte].
-
-Morte? Est-ce qu'elle est morte?
-
- LA NOURRICE.
-
-Maleine! Maleine! Maleine! Elle est froide! Je crois qu'elle est froide!
-
- HJALMAR.
-
-Oui!
-
- LA NOURRICE.
-
-Oh! oh! oh!
-
- [La porte se referme.]
-
- * * * * *
-
-
- SCÈNE IV.
-
- *La chambre de la princesse Maleine.*
-
- [On découvre Hjalmar et la nourrice.--Durant toute
- la scène on entend sonner le tocsin au dehors.]
-
- LA NOURRICE.
-
-Aidez-moi! aidez-moi!
-
- HJALMAR.
-
-Quoi? à quoi? à quoi?
-
- LA NOURRICE.
-
-Elle est raide! Mon Dieu! mon Dieu! Maleine! Maleine!
-
- HJALMAR.
-
-Mais ses yeux sont ouverts!...
-
- LA NOURRICE.
-
-On l'a étranglée! Au cou! au cou! au cou! voyez!
-
- HJALMAR.
-
-Oui! oui! oui!
-
- LA NOURRICE.
-
-Appelez! appelez! criez
-
- HJALMAR.
-
-Oui! oui! oui! Oh! oh!--[Dehors.] Arrivez! arrivez! Etranglée!
-étranglée! Maleine! Maleine! Etranglée! étranglée! étranglée! Oh! oh!
-oh! Etranglée! étranglée! étranglée!
-
- [On l'entend courir dans le corridor et battre les
- portes et les murs.]
-
- UN DOMESTIQUE [dans le corridor].
-
-Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il?
-
- HJALMAR [dans le corridor].
-
-Etranglée! étranglée!...
-
- LA NOURRICE [dans la chambre].
-
-Maleine! Maleine! Ici! ici!
-
- LE DOMESTIQUE [entrant].
-
-C'est le fou! On l'a trouvé sous la fenêtre!
-
- LA NOURRICE.
-
-Le fou?
-
- LE DOMESTIQUE.
-
-Oui! oui! Il est dans le fossé! Il est mort!
-
- LA NOURRICE.
-
-La fenêtre est ouverte!
-
- LE DOMESTIQUE.
-
-Oh! la pauvre petite princesse!
-
- [Entrent Angus, des seigneurs, des dames, des domestiques,
- des servantes et les sept béguines,
- avec des lumières.]
-
- TOUS.
-
-Qu'y a-t-il?--Qu'est-il arrivé?
-
- LE DOMESTIQUE.
-
-On a tué la petite princesse!...
-
- LES UNS.
-
-On a tué la petite princesse?
-
- LES AUTRES.
-
-Maleine?
-
- LE DOMESTIQUE.
-
-Oui, je crois que c'est le fou!
-
- UN SEIGNEUR.
-
-J'avais dit qu'il arriverait des malheurs...
-
- LA NOURRICE.
-
-Maleine! Maleine! Ma pauvre petite Maleine!... Aidez-moi!
-
- UNE BÉGUINE.
-
-Il n'y a rien à faire!
-
- UNE AUTRE BÉGUINE.
-
-Elle est froide!
-
- LA TROISIÈME BÉGUINE.
-
-Elle est roide!
-
- LA QUATRIÈME BÉGUINE.
-
-Fermez-lui les yeux!
-
- LA CINQUIÈME BÉGUINE.
-
-Ils sont figés!
-
- LA SIXIÈME BÉGUINE.
-
-Il faut joindre ses mains!
-
- LA SEPTIÈME BÉGUINE.
-
-Il est trop tard!
-
- UNE DAME [s'évanouissant].
-
-Oh! oh! oh!
-
- LA NOURRICE.
-
-Aidez-moi à soulever Maleine! Aidez-moi; mon Dieu, mon Dieu, aidez-moi
-donc!
-
- LE DOMESTIQUE.
-
-Elle ne pèse pas plus qu'un oiseau!
-
- [On entend de grands cris dans le corridor.]
-
- LE ROI [dans le corridor].
-
-Ah! ah! ah! ah! ah! Ils l'ont vu! ils l'ont vu! Je viens! je viens! je
-viens!
-
- ANNE [dans le corridor].
-
-Arrêtez! arrêtez! Vous êtes fou!
-
- LE ROI.
-
-Venez! venez! Avec moi! avec moi! Mordez! mordez! mordez! [Entre le roi
-entraînant la reine Anne.] Elle et moi! Je préfère le dire à la fin! Nous
-l'avons fait à deux!
-
- ANNE.
-
-Il est fou! Aidez-moi!
-
- LE ROI.
-
-Non, je ne suis pas fou! Elle a tué Maleine!
-
- ANNE.
-
-Il est fou! Emmenez-le! Il me fait mal! Il arrivera des malheurs!
-
- LE ROI.
-
-C'est elle! c'est elle! Et moi! moi! moi! j'y étais aussi!...
-
- HJALMAR.
-
-Quoi? quoi?
-
- LE ROI.
-
-Elle l'a étranglée! Ainsi! ainsi! Voyez! voyez! voyez! On frappait aux
-fenêtres! Ah! ah! ah! ah! ah! Je vois là son manteau rouge sur Maleine!
-Voyez! voyez! voyez!
-
- HJALMAR.
-
-Comment ce manteau rouge est-il ici?
-
- ANNE.
-
-Mais qu'est-il arrivé?
-
- HJALMAR.
-
-Comment ce manteau est-il ici?
-
- ANNE.
-
-Mais vous voyez bien qu'il est fou!...
-
- HJALMAR.
-
-Répondez-moi! comment est-il ici?...
-
- ANNE.
-
-Est-ce que c'est le mien?
-
- HJALMAR.
-
-Oui, le vôtre! le vôtre! le vôtre! le vôtre!...
-
- ANNE.
-
-Lâchez-moi donc! Vous me faites mal!
-
- HJALMAR.
-
-Comment est-il ici? ici? ici?--Vous l'avez?...
-
- ANNE.
-
-Après!...
-
- HJALMAR.
-
-Oh! la putain! putain! putain! monstru... monstrueuse putain!... Voilà!
-voilà! voilà! voilà! voilà!
-
- [Il la frappe de plusieurs coups de poignard.]
-
- ANNE.
-
-Oh! oh! oh!
-
- [Elle meurt.]
-
- LES UNS.
-
-Il a frappé la reine!
-
- LES AUTRES.
-
-Arrêtez-le!
-
- HJALMAR.
-
-Vous empoisonnerez les corbeaux et les vers!
-
- TOUS.
-
-Elle est morte!...
-
- ANGUS.
-
-Hjalmar! Hjalmar!
-
- HJALMAR.
-
-Allez-vous-en! Voilà! voilà! voilà! [Il se frappe de son poignard.]
-Maleine! Maleine! Maleine!--Oh! mon père! mon père!...
-
- [II tombe.]
-
- LE ROI.
-
-Ah! ah! ah!
-
- HJALMAR.
-
-Maleine! Maleine! Donnez-moi, donnez-moi sa petite main!--Oh! oh! ouvrez
-les fenêtres! Oui! oui! oh! oh!
-
- [Il meurt.]
-
- LA NOURRICE.
-
-Un mouchoir! un mouchoir! Il va mourir!
-
- ANGUS.
-
-Il est mort!
-
- LA NOURRICE.
-
-Soulevez-le! Le sang l'étouffe!
-
- UN SEIGNEUR.
-
-II est mort!
-
- LE ROI.
-
-Oh! oh! oh! Je n'avais plus pleuré depuis le déluge! Mais maintenant je
-suis dans l'enfer jusqu'aux yeux!--Mais regardez leurs yeux! Ils vont
-sauter sur moi comme des grenouilles!
-
- ANGUS.
-
-Il est fou!
-
- LE ROI.
-
-Non, non, mais j'ai perdu courage!... Ah! c'est à faire pleurer les pavés
-de l'enfer!...
-
- ANGUS.
-
-Emmenez-le, il ne peut plus voir cela!...
-
- LE ROI.
-
-Non, non, laissez-moi;--je n'ose plus rester seul... où donc est la belle
-reine Anne?--Anne!...--Anne!...--Elle est toute tordue!...--Je ne l'aime
-plus du tout!... Mon Dieu! qu'on a l'air pauvre quand on est mort!... Je
-ne voudrais plus l'embrasser maintenant!... Mettez quelque chose sur
-elle...
-
- LA NOURRICE
-
-Et sur Maleine aussi... Maleine! Maleine... oh! oh! oh!
-
- LE ROI.
-
-Je n'embrasserai plus personne dans ma vie, depuis que j'ai vu tout
-ceci!... Où donc est notre pauvre petite Maleine? [Il prend la main de
-Maleine.]--Ah! elle est froide comme un ver de terre!--Elle descendait
-comme un ange dans mes bras... Mais c'est le vent qui l'a tuée!
-
- ANGUS.
-
-Emmenons-le! pour Dieu, emmenons-le!
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui! oui!
-
- UN SEIGNEUR.
-
-Attendons un instant!
-
- LE ROI.
-
-Avez-vous des plumes noires? Il faudrait des plumes noires pour savoir si
-la reine vit encore... C'était une belle femme, vous savez!--
-Entendez-vous mes dents?
-
- [Le petit jour entre dans la chambre.]
-
- TOUS.
-
-Quoi?
-
- LE ROI.
-
-Entendez-vous mes dents?
-
- LA NOURRICE.
-
-Ce sont les cloches, Seigneur...
-
- LE ROI.
-
-Mais, c'est mon cœur alors!... Ah! je les aimais bien tous les trois,
-voyez-vous!--Je voudrais boire un peu...
-
- LA NOURRICE [apportant un verre d'eau].
-
-Voici de l'eau.
-
- LE ROI.
-
-Merci.
-
- [Il boit avidement.]
-
- LA NOURRICE.
-
-Ne buvez pas ainsi... Vous êtes en sueur.
-
- LE ROI.
-
-J'ai si soif!
-
- LA NOURRICE.
-
-Venez, mon pauvre Seigneur! Je vais essuyer votre front.
-
- LE ROI.
-
-Oui.--Aïe! vous m'avez fait mal! Je suis tombé dans le corridor... j'ai
-eu peur!
-
- LA NOURRICE.
-
-Venez, venez. Allons-nous-en.
-
- LE ROI.
-
-Ils vont avoir froid sur les dalles...--Elle a crié Maman! et puis, oh!
-oh! oh!--C'est dommage, n'est-ce pas? Une pauvre petite fille... mais
-c'est le vent... Oh! n'ouvrez jamais les fenêtres!--Il faut que ce soit
-le vent... Il y avait des vautours aveugles dans le vent cette nuit!--
-Mais ne laissez pas traîner ses petites mains sur les dalles... Vous
-allez marcher sur ses mains!--Oh! oh! prenez garde!
-
- LA NOURRICE.
-
-Venez, venez. Il faut se mettre au lit. Il est temps. Venez, venez.
-
- LE ROI.
-
-Oui, oui, oui, il fait trop chaud ici... Eteignez les lumières; nous
-allons au jardin; il fera frais sur la pelouse, après la pluie! J'ai
-besoin d'un peu de repos... Oh! voilà le soleil!
-
- [Le soleil entre dans la chambre.]
-
- LA NOURRICE.
-
-Venez, venez; nous allons au jardin.
-
- LE ROI.
-
-Mais il faut enfermer le petit Allan! Je ne veux plus qu'il vienne
-m'épouvanter!
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui, oui, nous l'enfermerons. Venez, venez.
-
- LE ROI.
-
-Avez-vous la clef?
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui, venez.
-
- LE ROI.
-
-Oui, aidez-moi... J'ai un peu de peine à marcher... Je suis un pauvre
-petit vieux... Les jambes ne vont plus... Mais la tête est
-solide...[S'appuyant sur la nourrice.] Je ne vous fais pas mal?
-
- LA NOURRICE.
-
-Non, non, appuyez hardiment.
-
- LE ROI.
-
-Il ne faut pas m'en vouloir, n'est-ce pas? Moi qui suis le plus vieux,
-j'ai du mal à mourir... Voilà! voilà! à présent c'est fini! Je suis
-heureux que ce soit fini; car j'avais tout le monde sur le cœur.
-
- LA NOURRICE.
-
-Venez, mon pauvre Seigneur.
-
- LE ROI.
-
-Mon Dieu! mon Dieu! elle attend à présent sur les quais de l'enfer!
-
- LA NOURRICE.
-
-Venez! venez!
-
- LE ROI.
-
-Y a-t-il quelqu'un ici qui ait peur de la malédiction des morts?
-
- ANGUS.
-
-Oui, Sire, moi...
-
- LE ROI.
-
-Eh bien! fermez leurs yeux alors et allons-nous en**!
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui, oui, venez, venez.
-
- LE ROI.
-
-Je viens, je viens! Oh! oh! comme je vais être seul maintenant!...--Et me
-voilà dans le malheur jusqu'aux oreilles!--A soixante-dix sept** ans! Où
-donc êtes-vous?
-
- LA NOURRICE.
-
-Ici, ici.
-
- LE ROI.
-
-Vous ne m'en voudrez pas?--Nous allons déjeuner; y aura-t-il de la
-salade?--Je voudrais un peu de salade...
-
- LA NOURRICE.
-
-Oui, oui, il y en aura.
-
- LE ROI.
-
-Je ne sais pas pourquoi, je suis un peu triste aujourd'hui.--Mon Dieu!
-mon Dieu! que les morts ont donc l'air malheureux!...
-
- [Il sort avec la nourrice.]
-
- ANGUS.
-
-Encore une nuit pareille et nous serons tout blancs!
-
- [Ils sortent tous, à l'exception des sept béguines, qui
- entonnent le _Miserere_ en transportant les cadavres
- sur le lit. Les cloches se taisent. On entend
- les rossignols au dehors. Un coq saute sur l'appui
- de la fenêtre et chante.]
-
-
- FIN
-
-
- * * * * *
-
- _A Edmond Picard._
-
-
-
-
- *L'Intruse.*
-
-
-
-
- PERSONNAGES
-
- L'AÏEUL. _(Il est aveugle)._
-
- LE PÈRE.
-
- L'ONCLE.
-
- LES TROIS FILLES.
-
- LA SŒUR DE CHARITÉ.
-
- LA SERVANTE.
-
-
- * * * * *
-
-
- _La scène dans les temps modernes._
-
-
-
-
- *L'INTRUSE*
-
- * * * * *
-
-[Une salle assez sombre en un vieux château. Une porte à droite, une
-porte à gauche et une petite porte masquée, dans un angle. Au fond, des
-fenêtres à vitraux où domine le vert, et une porte vitrée s'ouvrant sur
-une terrasse. Une grande horloge flamande dans un coin. Une lampe
-allumée.]
-
-
- * * * * *
-
-
- LES TROIS FILLES.
-
-Venez ici, grand-père, asseyez-vous sous la lampe.
-
- L'AÏEUL.
-
-Il me semble qu'il ne fait pas très clair ici.
-
- LE PÈRE.
-
-Allons-nous sur la terrasse, ou restons-nous dans cette chambre?
-
- L'ONCLE.
-
-Ne vaudrait-il pas mieux rester ici? Il a plu toute la semaine et ces
-nuits sont humides et froides.
-
- LA FILLE AINÉE.
-
-Il y a des étoiles cependant.
-
- L'ONCLE.
-
-Oh! les étoiles ça ne prouve rien.
-
- L'AÏEUL
-
-Il vaut mieux rester ici on ne sait pas ce qui peut arriver.
-
- LE PÈRE.
-
-Il ne faut plus avoir d'inquiétudes. Il n'y a plus de danger, elle est
-sauvée...
-
- L'AÏEUL.
-
-Je crois qu'elle ne va pas bien...
-
- LE PÈRE.
-
-Pourquoi dites-vous cela?
-
- L'AÏEUL
-
-J'ai entendu sa voix.
-
- LE PÈRE.
-
-Mais puisque les médecins affirment que nous pouvons être tranquilles...
-
- L'ONCLE.
-
-Vous savez bien que votre beau-père aime à nous inquiéter inutilement.
-
-Je n'y vois pas comme vous.
-
- L'ONCLE.
-
-Il faut vous en rapporter alors à ceux qui voient. Elle avait très bonne
-mine cette après-midi. Elle dort profondément et nous n'allons pas
-empoisonner la première bonne soirée que le hasard nous donne... Il me
-semble que nous avons le droit de nous reposer, et même de rire un peu,
-sans avoir peur, ce soir.
-
- LE PÈRE.
-
-C'est vrai, c'est la première fois que je me sens chez moi au milieu des
-miens, depuis cet accouchement terrible.
-
- L'ONCLE.
-
-Une fois que la maladie est entrée dans une maison, on dirait qu'il y a
-un étranger dans la famille.
-
- LE PÈRE.
-
-Mais alors on voit aussi qu'en dehors de la famille, il ne faut compter
-sur personne.
-
- L'ONCLE.
-
-Vous avez bien raison.
-
- L'AÏEUL.
-
-Pourquoi n'ai-je pu voir ma pauvre fille aujourd'hui?
-
- L'ONCLE.
-
-Vous savez bien que le médecin l'a défendu.
-
- L'AÏEUL.
-
-Je ne sais pas ce qu'il faut que je pense...
-
- L'ONCLE.
-
-Il est inutile de vous inquiéter.
-
- L'AÏEUL [indiquant la porte à gauche].
-
-Elle ne peut pas nous entendre?
-
- LE PÈRE.
-
-Nous ne parlerons pas trop haut; d'ailleurs la porte est très épaisse
-et puis la sœur de charité est avec elle et nous avertirait si nous
-faisions trop de bruit.
-
- L'AÏEUL [indiquant la porte à droite].
-
-Il ne peut pas nous entendre?
-
- LE PÈRE.
-
-Non, non.
-
- L'AÏEUL.
-
-Il dort?
-
- LE PÈRE.
-
-Je suppose que oui.
-
- L'AÏEUL.
-
-Il faudrait aller voir.
-
- L'ONCLE.
-
-Il m'inquiéterait plus que votre femme ce petit. Voilà plusieurs
-semaines qu'il est né et il a remué à peine; il n'a pas poussé un seul
-cri jusqu'ici; on dirait un enfant de cire.
-
- L'AÏEUL.
-
-Je crois qu'il sera sourd, et peut-être muet... Voilà ce que c'est que
-les mariages consanguins...
-
- [Silence réprobateur.]
-
- LE PÈRE.
-
-Je lui en veux presque du mal qu'il a fait à sa mère.
-
- L'ONCLE.
-
-Il faut être raisonnable; ce n'est pas sa faute au pauvre petit. — Il
-est tout seul dans cette chambre?
-
- LE PÈRE.
-
-Oui, le médecin ne veut plus qu'il reste dans la chambre de sa mère.
-
- L'ONCLE.
-
-Mais la nourrice est avec lui?
-
- LE PÈRE.
-
-Non, elle est allée se reposer un moment; elle l'a bien gagné depuis ces
-derniers jours. — Ursule, va donc voir s'il dort bien.
-
- LA FILLE AINÉE.
-
-Oui, mon père.
-
- [Les trois sœurs se lèvent, et, se tenant par la main,
- entrent dans la chambre, à droite.]
-
- LE PÈRE.
-
-A quelle heure notre sœur viendra-t-elle!
-
- L'ONCLE.
-
-Je crois qu'elle viendra vers neuf heures.
-
- LE PÈRE.
-
-Il est neuf heures passées. Je voudrais qu'elle vienne ce soir; ma
-femme tient beaucoup à la voir.
-
- L'ONCLE.
-
-Il est certain quelle** viendra. C'est la première fois qu'elle vienne
-ici?
-
- LE PÈRE.
-
-Elle n'est jamais entrée dans la maison.
-
- L'ONCLE.
-
-Il lui est très difficile de quitter son couvent.
-
- LE PÈRE.
-
-Elle sera seule?
-
- L'ONCLE.
-
-Je pense qu'une des nonnes l'accompagnera. Elles ne peuvent pas sortir
-seules.
-
- LE PÈRE.
-
-Elle est la supérieure cependant.
-
- L'ONCLE.
-
-La règle est la même pour toutes.
-
- L'AÏEUL.
-
-Vous n'avez plus d'inquiétudes?
-
- L'ONCLE.
-
-Pourquoi donc aurions-nous des inquiétudes? Il ne faut plus revenir
-là-dessus. Il n'y a plus rien à craindre.
-
- L'AÏEUL.
-
-Votre sœur est plus âgée que vous?
-
- L'ONCLE.
-
-Elle est l'ainée de nous tous.
-
- L'AÏEUL
-
-Je ne sais pas ce que j'ai; je ne suis pas tranquille. Je voudrais que
-votre sœur fût ici.
-
- L'ONCLE.
-
-Elle viendra; elle l'a promis.
-
- L'AÏEUL.
-
-Je voudrais que cette soirée fût passée!
-
- LE PÈRE.
-
-Il dort?
-
- LA FILLE AÎNÉE.
-
-Oui, mon père, très profondément.
-
- L'ONCLE.
-
-Qu'allons-nous faire en attendant?
-
- L'AÏEUL.
-
-En attendant quoi?
-
- L'ONCLE.
-
-En attendant notre sœur.
-
- LE PÈRE.
-
-Tu ne vois rien venir, Ursule?
-
- LA FILLE AÎNÉE [à la fenêtre].
-
-Non, mon père.
-
- LE PÈRE.
-
-Et dans l'avenue?--Tu vois l'avenue?
-
- LA FILLE.
-
-Oui, mon père; il y a clair de lune et je vois l'avenue jusqu'aux bois
-de cyprès.
-
- L'AÏEUL.
-
-Et tu ne vois personne?
-
- LA FILLE.
-
-Personne, grand-père.
-
-Quel temps fait-il?
-
- LA FILLE.
-
-Il fait très beau; entendez-vous les rossignols?
-
- L'ONCLE.
-
-Oui, oui.
-
- LA FILLE.
-
-Un peu de vent s'élève dans l'avenue.
-
- L'AÏEUL.
-
-Un peu de vent dans l'avenue?
-
- LA FILLE.
-
- Oui, les arbres tremblent un peu.
-
- L'ONCLE.
-
-C'est étonnant que ma sœur ne soit pas encore ici.
-
- L'AÏEUL.
-
-Je n'entends plus les rossignols.
-
- LA FILLE.
-
-Je crois que quelqu'un est entré dans le jardin, grand-père.
-
- L'AÏEUL.
-
-Qui est-ce?
-
- LA FILLE.
-
-Je ne sais pas, je ne vois personne.
-
- L'ONCLE.
-
-C'est qu'il n'y a personne.
-
- LA FILLE.
-
-Il doit y avoir quelqu'un dans le jardin; les rossignols se sont tus
-tout à coup.
-
- L'AÏEUL.
-
-Je n'entends pas marcher cependant.
-
- LA FILLE.
-
-Il faut que quelqu'un passe près de l'étang, car les cygnes ont peur.
-
- UNE AUTRE FILLE.
-
-Tous les poissons de l'étang plongent subitement.
-
- LE PÈRE.
-
-Tu ne vois personne?
-
- LA FILLE.
-
-Personne, mon père.
-
- LE PÈRE.
-
-Mais cependant, l'étang est dans le clair de lune...
-
- LA FILLE.
-
-Oui; je vois que les cygnes ont peur.
-
- L'ONCLE.
-
-Je suis sûr que c'est ma sœur qui les effraie. Elle sera entrée par la
-petite porte.
-
- LE PÈRE.
-
-Je ne m'explique pas pourquoi les chiens n'aboient point.
-
- LA FILLE.
-
-Je vois le chien de garde tout au fond de sa niche.--Les cygnes vont
-vers l'autre rive!...
-
- L'ONCLE.
-
-Ils ont peur de ma sœur. Je vais voir. [Il appelle.] Ma sœur! ma sœur!
-Est-ce toi?--Il n'y a personne.
-
- LA FILLE.
-
-Je suis sûre que quelqu'un est entré dans le jardin. Vous allez voir.
-
- L'ONCLE.
-
-Mais elle me répondrait!
-
- L'AÏEUL.
-
-Est-ce que les rossignols ne recommencent pas à chanter, Ursule?
-
- LA FILLE.
-
-Je n'en entends plus un seul dans toute la campagne.
-
- L'AÏEUL.
-
-Il n'y a pas de bruit cependant.
-
- LE PÈRE.
-
-Il y a un silence de mort.
-
- L'AÏEUL.
-
-Il faut que ce soit un inconnu qui les effraie car si c'était quelqu'un
-de la maison, ils ne se tairaient pas.
-
- L'ONCLE.
-
-Allez-vous vous occuper des rossignols à présent?
-
- L'AÏEUL.
-Toutes les fenêtres sont-elles ouvertes, Ursule?
-
- LA FILLE.
-
-La porte vitrée est ouverte, grand-père.
-
- L'AÏEUL.
-
-Il me semble que le froid entre dans la chambre.
-
- LA FILLE.
-
-Il y a un peu de vent dans le jardin, grand-père, et les roses
-s'effeuillent.
-
- LE PÈRE.
-
-Eh bien, ferme la porte. Il est tard.
-
- LA FILLE.
-
-Oui, mon père.--Je ne peux pas fermer la porte.
-
- LES DEUX AUTRES FILLES.
-
-Nous ne pouvons pas la fermer.
-
- L'AÏEUL.
-
-Qu'y a-t-il donc, mes filles?
-
- L'ONCLE.
-
-Il ne faut pas dire cela d'une voix extraordinaire. Je vais les aider.
-
- LA FILLE AÎNÉE.
-
-Nous ne parvenons pas à la fermer tout à fait.
-
- L'ONCLE.
-
-C'est à cause de l'humidité. Appuyons ensemble. Il faut qu'il y ait
-quelque chose entre les battants.
-
- LE PÈRE.
-
-Le menuisier l'arrangera demain.
-
- L'AÏEUL.
-
-Est-ce que le menuisier vient demain?
-
- LA FILLE.
-
-Oui, grand-père, il vient travailler dans la cave.
-
- L'AÏEUL.
-
-Il va faire du bruit dans la maison!...
-
- LA FILLE.
-
-Je lui dirai de travailler doucement.
-
- [On entend, tout à coup, le bruit d'une faux qu'on
- aiguise au dehors.]
-
- L'AÏEUL [tressaillant].
-
-Oh!
-
- L'ONCLE.
-
-Qu'est-ce que c'est?
-
- LA FILLE.
-
-Je ne sais pas au juste; je crois que c'est le jardinier. Je ne vois pas
-bien, il est dans l'ombre de la maison.
-
- LE PÈRE.
-
-C'est le jardinier qui va faucher.
-
- L'ONCLE.
-
-Il fauche pendant la nuit?
-
- LE PÈRE.
-
-N'est-ce pas dimanche, demain?--Oui.--J'ai remarqué que l'herbe était
-très haute autour de la maison.
-
- L'AÏEUL.
-
-Il me semble que sa faux fait bien du bruit...
-
- LA FILLE.
-
-Il fauche autour de la maison.
-
- L'AÏEUL.
-L'aperçois-tu, Ursule?
-
- LA FILLE.
-
-Non, grand-père, il est dans l'obscurité.
-
- L'AÏEUL.
-
-Je crains qu'il ne réveille ma fille.
-
- L'ONCLE.
-
-Nous l'entendons à peine.
- L'AÏEUL.
-
-Moi; je l'entends comme s'il fauchait dans la maison.
-
- L'ONCLE.
-
-La malade ne l'entendra pas; il n'y a pas de danger.
-
- LE PÈRE.
-
-Il me semble que la lampe ne brûle pas bien ce soir.
-
- L'ONCLE.
-
-Il faudrait y mettre de l'huile.
-
- LE PÈRE.
-
-J'en ai vu mettre ce matin. Elle brûle mal depuis qu'on a fermé la
-fenêtre.
-
- L'ONCLE.
-
-Je crois que le verre est voilé.
-
- LE PÈRE.
-
-Elle brûlera mieux tout à l'heure.
-
- LA FILLE.
-
-Grand-père s'est endormi. Il n'a pas dormi depuis trois nuits.
-
- LE PÈRE.
-
-Il a eu bien des inquiétudes.
-
- L'ONCLE.
-
-Il s'inquiète toujours outre mesure. Il y a des moments où il ne veut
-pas entendre raison.
-
- LE PÈRE.
-
-C'est assez excusable à son âge.
-
- L'ONCLE.
-
-Dieu sait où nous en serons à son âge!
-
- LE PÈRE.
-
-Il a près de quatre-vingts ans.
-
- L'ONCLE.
-
-Alors, on a le droit d'être étrange.
-
- LE PÈRE.
-
-Il est comme tous les aveugles.
-
- L'ONCLE.
-
-Ils réfléchissent un peu trop.
-
- LE PÈRE.
-
-Ils ont trop de temps à perdre.
-
- L'ONCLE.
-
-Ils n'ont pas autre chose à faire.
-
- LE PÈRE.
-
-Et puis, ils n'ont aucune distraction.
-
- L'ONCLE.
-
-Cela doit être terrible.
-
- LE PÈRE.
-Il parait qu'on s'y habitue.
-
- L'ONCLE.
-
-Je ne puis me l'imaginer.
-
- LE PÈRE.
-
-Il est certain qu'ils sont à plaindre.
-
- L'ONCLE.
-
-Ne pas savoir où l'on est, ne pas savoir d'où l'on vient, ne pas savoir
-où l'on va, ne plus distinguer midi de minuit, ni l'été de l'hiver... et
-toujours ces ténèbres, ces ténèbres... j'aimerais mieux ne plus vivre...
-Est-ce que c'est absolument incurable?
-
- LE PÈRE.
-
-Il paraît que oui.
-
- L'ONCLE.
-
-Mais il n'est pas absolument aveugle?
-
- LE PÈRE.
-
-Il distingue les grandes clartés.
-
- L'ONCLE.
-
-Ayons soin de nos pauvres yeux.
-
- LE PÈRE.
-
-Il a souvent d'étranges idées.
-
- L'ONCLE.
-
-Il y a des moments où il n'est pas amusant.
-
- LE PÈRE.
-
-Il dit absolument tout ce qu'il pense.
-
- L'ONCLE.
-
-Mais autrefois, il n'était pas ainsi?
-
- LE PÈRE.
-
-Mais non; dans le temps il était aussi raisonnable que nous; il ne
-disait rien d'extraordinaire. Il est vrai qu'Ursule l'encourage un peu
-trop; elle répond à toutes ses questions...
-
- L'ONCLE.
-
-Il vaudrait mieux ne pas répondre, c'est lui rendre un mauvais service.
-
- [Dix heures sonnent.]
-
- L'AÏEUL [s'éveillant].
-
-Suis-je tourné vers la porte vitrée?
-
- LA FILLE.
-
-Vous avez bien dormi, grand-père?
-
- L'AÏEUL.
-
-Suis-je tourné vers la porte vitrée?
-
- LA FILLE.
-
-Oui, grand-père.
-
- L'AÏEUL.
-Il n'y a personne à la porte vitrée?
-
- LA FILLE.
-
-Mais non, grand-père, je ne vois personne.
-
- L'AÏEUL.
-
-Je croyais que quelqu'un attendait. Il n'est venu personne?
-
- LA FILLE.
-
-Personne, grand-père.
-
- L'AÏEUL [à l'oncle et au père].
-
-Et votre sœur n'est pas venue?
-
- L'ONCLE.
-
-Il est trop tard; elle ne viendra plus; ce n'est pas gentil de sa part.
-
- LE PÈRE.
-
-Elle commence à m'inquiéter.
-
- [On entend un bruit, comme de quelqu'un qui
- entre dans la maison.]
-
- L'ONCLE.
-
-Elle est là! avez-vous entendu?
-
- LE PÈRE.
-
-Oui; quelqu'un est entré par les souterrains.
-
- L'ONCLE.
-
-Il faut que ce soit notre sœur. J'ai reconnu son pas.
-
- L'AÏEUL.
-J'ai entendu marcher lentement.
-
- LE PÈRE.
-
-Elle est entrée très doucement.
-
- L'ONCLE.
-
-Elle sait qu'il y a un malade.
-
- L'AÏEUL.
-
-Je n'entends plus rien maintenant.
-
- L'ONCLE.
-
-Elle montera immédiatement, on lui dira que nous sommes ici.
-
- LE PÈRE.
-
-Je suis heureux qu'elle soit venue.
-
- L'ONCLE.
-
-J'étais sûr qu'elle viendrait ce soir.
-
- L'AÏEUL.
-
-Elle tarde bien à monter.
-
- L'ONCLE.
-
-Il faut cependant que ce soit elle.
-
- LE PÈRE.
-
-Nous n'attendons pas d'autres visites.
-
- L'AÏEUL.
-
-Je n'entends aucun bruit dans les souterrains.
-
- LE PÈRE.
-
-Je vais appeler la servante; nous saurons à quoi nous en tenir.
-
- [Il tire un cordon de sonnette.]
-
- L'AÏEUL.
-
-J'entends déjà du bruit dans l'escalier.
-
- LE PÈRE.
-
-C'est la servante qui monte.
-
- L'AÏEUL.
-
-Il me semble qu'elle n'est pas seule.
-
- LE PÈRE.
-
-Elle monte lentement...
-
- L'AÏEUL.
-
-J'entends les pas de votre sœur!
-
- LE PÈRE.
-
-Je n'entends, moi, que la servante.
-
- L'AÏEUL.
-
-C'est votre sœur! c'est votre sœur!
-
- [On frappe à la petite porte.]
-
- L'ONCLE.
-
-Elle frappe à la porte de l'escalier dérobé.
-
- LE PÈRE.
-
-Je vais ouvrir moi-même, parce que cette petite porte fait trop de
-bruit; elle ne sert que lorsqu'on veut entrer dans la chambre sans qu'on
-s'en aperçoive. [Il entrouvre la petite porte: la servante reste dehors,
-dans l'entre-bâillement**.] Où êtes-vous?
-
- LA SERVANTE.
-
-Ici, Monsieur.
-
- L'AÏEUL.
-
-Votre sœur est à la porte?
-
- L'ONCLE.
-
-Je ne vois que la servante.
-
- LE PÈRE.
-
-Il n'y a que la servante. [A la servante.] Qui est-ce qui est entré dans
-la maison?
-
- LA SERVANTE.
-
-Entré dans la maison?
-
- LE PÈRE.
-
-Oui, quelqu'un est venu tout à l'heure?
-
- LA SERVANTE.
-
-Personne n'est venu, Monsieur.
-
- L'AÏEUL.
-
-Qui est-ce qui soupire ainsi?
-
- L'ONCLE.
-
-C'est la servante, elle est essoufflée.
-
- L'AÏEUL.
-
-Est-ce qu'elle pleure?
-
- L'ONCLE.
-
-Mais non; pourquoi pleurerait-elle?
-
- LE PÈRE [à la servante].
-
-Quelqu'un n'est pas entré, tout à l'heure?
-
- LA SERVANTE.
-
-Mais non, Monsieur.
-
- LE PÈRE.
-
-Mais nous avons entendu ouvrir la porte!
-
- LA SERVANTE.
-
-C'est moi qui ai fermé la porte.
-
- LE PÈRE.
-
-Elle était ouverte?
-
- LA SERVANTE.
-
-Oui, Monsieur.
-
- LE PÈRE.
-
-Pourquoi était-elle ouverte, à cette heure?
-
- LA SERVANTE.
-
-Je ne sais pas, Monsieur, moi je l'avais fermée.
-
- LE PÈRE.
-
-Mais alors, qui est-ce qui l'a ouverte?
-
- LA SERVANTE.
-
-Je ne sais pas, Monsieur, il faut que quelqu'un soit sorti après moi...
-
- LE PÈRE.
-
-Il faut faire attention.--Mais ne poussez donc pas la porte; vous savez
-bien qu'elle fait du bruit!
-
- LA SERVANTE.
-
-Mais, Monsieur, je ne touche pas à la porte.
-
- LE PÈRE.
-
-Mais si! vous poussez comme si vous vouliez entrer dans la chambre!
-
- LA SERVANTE.
-
-Mais, Monsieur, je suis à trois pas de la porte!
-
- LE PÈRE.
-
-Parlez un peu moins haut.
-
- L'AÏEUL.
-
-Est-ce qu'on éteint la lumière?
-
- LA FILLE AÎNÉE.
-
-Mais non, grand-père.
-
- L'AÏEUL.
-
-Il me semble qu'il fait noir tout à coup.
-
- LE PÈRE [à la servante].
-
-Descendez, mais ne faites plus de bruit dans l'escalier.
-
- LA SERVANTE.
-
-Je n'ai pas fait de bruit.
-
- LE PÈRE.
-
-Je vous dis que vous avez fait du bruit; descendez doucement; vous
-éveilleriez Madame. Et s'il venait quelqu'un, dites que nous n'y sommes
-pas.
-
- L'ONCLE.
-
-Oui, dites que nous n'y sommes pas!
-
- L'AÏEUL [tressaillant].
-
-Il ne fallait pas dire cela!
-
- LE PÈRE.
-
-...Si ce n'est pour ma sœur et pour le médecin.
-
- L'ONCLE.
-
-A quelle heure le médecin viendra-t-il?
-
- LE PÈRE.
-
-Il ne pourra pas venir avant minuit.
-
- [Il ferme la porte. On entend sonner onze heures.]
-
- L'AÏEUL.
-Elle est entrée?
-
- LE PÈRE.
-
-Qui donc?
-
- L'AÏEUL.
-
-La servante?
-
- LE PÈRE.
-
-Mais non, elle est descendue.
-
- L'AÏEUL.
-
-Je croyais qu'elle s'était assise à la table.
-
- L'ONCLE.
-
-La servante?
-
- L'AÏEUL.
-Oui.
-
- L'ONCLE.
-
-Il ne manquerait plus que cela!
-
- L'AÏEUL.
-
-Personne n'est entré dans la chambre?
-
- LE PÈRE.
-
-Mais non, personne n'est entré.
-
- L'AÏEUL.
-
-Et votre sœur n'est pas ici?
-
- L'ONCLE.
-
-Notre sœur n'est pas venue.
-
- L'AÏEUL.
-
-Vous voulez me tromper!
-
- L'ONCLE.
-
-Vous tromper?
-
- L'AÏEUL.
-
-Ursule, dis-moi la vérité, pour l'amour de Dieu!
-
- LA FILLE AÎNÉE.
-
-Grand-père! grand-père! qu'est-ce que vous avez?
-
- L'AÏEUL.
-
-Il est arrivé quelque chose!... Je suis sûr que ma fille est plus
-mal!...
-
- L'ONCLE.
-
-Est-ce que vous rêvez?
-
- L'AÏEUL.
-
-Vous ne voulez pas me le dire!... Je vois bien qu'il y a quelque
-chose!...
-
- L'ONCLE.
-
-En ce cas, vous voyez mieux que nous.
-
- L'AÏEUL.
-
-Ursule, dis-moi la vérité!
-
- LA FILLE.
-
-Mais on vous dit la vérité, grand-père!
-
- L'AÏEUL.
-
-Tu n'as pas ta voix ordinaire!
-
- LE PÈRE.
-
-C'est parce que vous l'effrayez.
-
- L'AÏEUL.
-
-Votre voix est changée, elle aussi!
-
- LE PÈRE.
-
-Mais vous devenez fou!
-
- [Lui et l'oncle se font des signes d'intelligence,
- pour se persuader que l'aïeul a perdu la raison.]
-
- L'AÏEUL.
-
-J'entends bien que vous avez peur!
-
- LE PÈRE.
-
-Mais de quoi donc aurions-nous peur?
-
- L'AÏEUL.
-
-Pourquoi voulez-vous me tromper?
-
- L'ONCLE.
-
-Qui est-ce qui songe à vous tromper?
-
- L'AÏEUL.
-
-Pourquoi avez-vous éteint la lumière?
-
- L'ONCLE.
-
-Mais on n'a pas éteint la lumière; il fait aussi clair qu'auparavant.
-
- LA FILLE.
-
-Il me semble que la lampe a baissé.
-
- LE PÈRE.
-
-J'y vois aussi clair que d'habitude.
-
- L'AÏEUL.
-
-J'ai des meules de moulin sur les yeux! Mes filles, dites-moi donc ce
-qui arrive ici! dites-le-moi pour l'amour de Dieu, vous autres qui
-voyez! Je suis ici, tout seul, dans des ténèbres sans fin! Je ne sais
-pas qui vient s'asseoir à côté de moi! Je ne sais plus ce qui se passe à
-deux pas de moi!... Pourquoi parliez-vous à voix basse, tout à l'heure?
-
- LE PÈRE.
-
-Personne n'a parlé à voix basse.
-
- L'AÏEUL.
-
-Vous avez parlé à voix basse, près de la porte.
-
- LE PÈRE.
-
-Vous avez entendu tout ce que j'ai dit.
-
- L'AÏEUL.
-
-Vous avez introduit quelqu'un dans la chambre?
-
- LE PÈRE.
-
-Mais je vous dis que personne n'est entré!
-
- L'AÏEUL.
-
-Est-ce votre sœur ou un prêtre?--Il ne faut pas essayer de me
-tromper.--Ursule, qui est-ce qui est entré?
-
- LA FILLE.
-
-Personne, grand-père.
-
- L'AÏEUL.
-
-Il ne faut pas essayer de me tromper; je sais ce que je sais!--Combien
-sommes-nous ici?
-
- LA FILLE.
-
-Nous sommes six autour de la table, grand-père.
-
- L'AÏEUL.
-
-Vous êtes tous autour de la table?
-
- LA FILLE.
-
-Oui, grand-père.
-
- L'AÏEUL.
-
-Vous êtes là, Paul?
-
- LE PÈRE.
-
-Oui.
-
- L'AÏEUL.
-
-Vous êtes là, Olivier?
-
- L'ONCLE.
-
-Mais oui; mais oui; je suis ici, à ma place ordinaire. Ce n'est pas
-sérieux, n'est-ce pas?
-
- L'AÏEUL.
-
-Tu es là, Geneviève?
-
- UNE DES FILLES.
-
-Oui, grand-père.
-
- L'AÏEUL.
-
-Tu es là, Gertrude?
-
- UNE AUTRE FILLE.
-
-Oui, grand-père.
-
- L'AÏEUL.
-
-Tu es ici, Ursule?
-
- LA FILLE AÎNÉE.
-
-Oui, grand-père, à côté de vous.
-
- L'AÏEUL.
-
-Et qui est-ce qui est assis là?
-
- LA FILLE.
-
-Où donc, grand-père?--Il n'y a personne.
-
- L'AÏEUL.
-
-Là, là, au milieu de nous?
-
- LA FILLE.
-
-Mais il n'y a personne, grand-père!
-
- LE PÈRE.
-
-On vous qu'il n'y a personne!
-
- L'AÏEUL.
-
-Mais vous ne voyez pas, vous autres!
-
- L'ONCLE.
-
-Voyons, vous voulez rire?
-
- L'AÏEUL.
-
-Je n'ai pas envie de rire, je vous assure.
-
- L'ONCLE.
-
-Alors, croyez-en ceux qui voient.
-
- L'AÏEUL [indécis].
-
-Je croyais qu'il y avait quelqu'un... Je crois que je ne vivrai plus
-longtemps...
-
- L'ONCLE.
-
-Pourquoi irions-nous vous tromper? à quoi cela servirait-il?
-
- LE PÈRE.
-
-Il faudrait bien vous dire la vérité.
-
- L'ONCLE.
-
-A quoi bon se tromper mutuellement?
-
- LE PÈRE.
-
-Vous ne pourriez vivre longtemps dans l'erreur.
-
- L'AÏEUL [essayant de se lever].
-
-Je voudrais percer ces ténèbres!...
-
- LE PÈRE.
-
-Où voulez-vous aller?
-
- L'AÏEUL.
-
-De ce côté là...
-
- LE PÈRE.
-
-Ne vous troublez pas ainsi...
-
- L'ONCLE.
-
-Vous êtes étrange ce soir.
-
- L'AÏEUL.
-
-C'est vous autres qui me semblez étranges!
-
- LE PÈRE.
-
-Que cherchez-vous ainsi?...
-
- L'AÏEUL.
-
-Je ne sais pas ce que j'ai!
-
- LA FILLE AÎNÉE.
-
-Grand-père, grand-père, que vous faut-il, grand-père?
-
- L'AÏEUL.
-
-Donnez-moi vos petites mains, mes filles.
-
- LES TROIS FILLES.
-
-Oui, grand-père.
-
- L'AÏEUL.
-
-Pourquoi tremblez-vous toutes les trois, mes filles?
-
- LA FILLE AÎNÉE.
-
-Nous ne tremblons presque pas, grand-père.
-
- L'AÏEUL.
-
-Je crois que vous êtes pâles toutes les trois.
-
- LA FILLE AÎNÉE.
-
-Il est tard, grand-père, et nous sommes fatiguées.
-
- LE PÈRE.
-
-Il faudrait aller vous coucher et grand-père aussi ferait mieux de
-prendre un peu de repos.
-
- L'AÏEUL.
-
-Je ne pourrais pas dormir cette nuit!
-
- L'ONCLE.
-
-Nous attendrons le médecin.
-
- L'AÏEUL.
-
-Préparez-moi à la vérité!
-
- L'ONCLE.
-
-Mais il n'y a pas de vérité!
-
- L'AÏEUL.
-
-Alors, je ne sais pas ce qu'il y a!
-
- L'ONCLE.
-
-Je vous dis qu'il n'y a rien du tout!
-
- L'AÏEUL.
-
-Je voudrais voir ma pauvre fille!
-
- LE PÈRE.
-
-Mais vous savez bien que c'est impossible; il ne faut pas l'éveiller
-inutilement.
-
- L'ONCLE.
-
-Vous la** verrez demain.
-
- L'AÏEUL.
-
-On n'entend aucun bruit dans sa chambre.
-
- L'ONCLE.
-
-Je serais inquiet si j'entendais du bruit.
-
- L'AÏEUL.
-
-Il y a bien longtemps que je n'ai vu ma fille!... Je lui ai pris les
-mains hier au soir et je ne la voyais pas!... Je ne sais plus ce qu'elle
-devient... Je ne sais plus comment elle est... Je ne connais plus son
-visage... Elle doit être changée depuis ces semaines! ... J'ai senti les
-petits os de ses joues; sous mes mains... Il n'y a plus que les ténèbres
-entre elle et moi, et vous tous!... Je ne peux plus vivre ainsi ... ce
-n'est pas vivre cela!... Vous êtes là, tous; les yeux ouverts à regarder
-mes yeux morts; et pas un de vous n'a pitié! ... Je ne sais pas ce que
-j'ai... on ne dit jamais ce qu'il faudrait dire... et tout est effrayant
-lorsqu'on y songe.... Mais pourquoi ne parlez-vous plus?
-
- L'ONCLE.
-
-Que voulez-vous que nous disions^ puisque vous ne voulez pas nous croire?
-
- L'AÏEUL.
-
-Vous avez peur de vous trahir!
-
- LE PÈRE.
-
-Mais soyez donc raisonnable, à la fin!
-
- L'AÏEUL.
-
-Il y a longtemps que l'on me cache quelque chose!... Il s'est passé
-quelque chose dans la maison... Mais je commence à comprendre
-maintenant... Il y a trop longtemps qu'on me trompe!--Vous croyez donc
-que je ne saurai jamais rien?--Il y a des moments où je suis moins
-aveugle que vous^ vous savez?... Est-ce que je ne vous entends pas
-chuchoter, depuis des jours et des jours, comme si vous étiez dans la
-maison d'un pendu?--Je n'ose pas dire ce que je sais ce soir... Mais je
-saurai la vérité!... J'attendrai que vous disiez la vérité; mais il y a
-longtemps que je la sais, malgré vous!--Et maintenant, je sens que vous
-êtes tous plus pâles que des morts!
-
- LES TROIS FILLES.
-
-Grand-père! grand-père! qu'avez-vous donc, grand-père?
-
- L'AÏEUL.
-
-Ce n'est pas de vous que je parle, mes filles, non, ce n'est pas de vous
-que je parle... Je sais bien que vous m'apprendriez la vérité, s'ils
-n'étaient pas autour de vous!... Et d'ailleurs je suis sûr qu'ils vous
-trompent aussi... Vous verrez, mes filles, vous verrez!... Est-ce que je
-ne vous entends pas sangloter toutes les trois?
-
- LE PÈRE.
-
-Est-ce que, vraiment, ma femme est en danger?
-
- L'AÏEUL.
-
-Il ne faut plus essayer de me tromper; il est trop tard maintenant, et
-je sais la vérité mieux que vous!...
-
- L'ONCLE.
-
-Mais enfin, nous ne sommes pas aveugles, nous!
-
-LE père.
-
-Voulez-vous entrer dans la chambre de votre fille? Il y a ici un
-malentendu et une erreur qui doivent finir.--Voulez-vous?
-
- L'AÏEUL [subitement indécis].
-
-Non; non, pas maintenant... pas encore...
-
- L'ONCLE.
-
-Vous voyez bien que vous n'êtes pas raisonnable.
-
- L'AÏEUL.
-
-On ne sait jamais tout ce qu'un homme n'a pas pu dire dans sa
-vie!...--Qui est-ce qui fait ce bruit?
-
- LA FILLE AÎNÉE.
-
-C'est la lampe qui palpite ainsi, grand-père.
-
- L'AÏEUL.
-
-Il me semble qu'elle est bien inquiète... bien inquiète...
-
- LA FILLE.
-
-C'est le vent froid qui la tourmente...
-
- L'ONCLE.
-
-Il n'y a pas de vent froid, les fenêtres sont fermées.
-
- LA FILLE.
-
-Je crois qu'elle va s'éteindre.
-
- LE PÈRE.
-
-Il n'y a plus d'huile.
-
- LA FILLE.
-
-Elle s'éteint tout à fait.
-
- LE PÈRE.
-
-Nous ne pouvons pas rester ainsi dans les ténèbres.
-
- L'ONCLE.
-
-Pourquoi pas?--J'y suis déjà habitué.
-
- LE PÈRE.
-
-Il y a de la lumière dans la chambre de ma femme.
-
- L'ONCLE.
-
-Nous en prendrons tout à l'heure quand le médecin sera venu.
-
- LE PÈRE.
-
-Il est vrai qu'on y voit assez; il y a la clarté du dehors.
-
- L'AÏEUL.
-
-Est-ce qu'il fait clair dehors?
-
- LE PÈRE.
-
-Plus clair qu'ici.
-
- L'ONCLE.
-
-Moi, j'aime autant causer dans l'obscurité.
-
- LE PÈRE.
-
-Moi aussi.
-
- [Silence.]
-
- L'AÏEUL.
-
-Il me semble que l'horloge fait bien du bruit!...
-
- LA FILLE AÎNÉE.
-
-C'est qu'on ne parle plus, grand-père.
-
- L'AÏEUL.
-
-Mais pourquoi vous taisez-vous tous?
-
- L'ONCLE.
-
-De quoi voulez-vous que nous parlions?--Vous n'êtes pas sérieux ce soir.
-
- L'AÏEUL.
-
-Est-ce qu'il fait très noir dans la chambre?
-
- L'ONCLE.
-
-Il n'y fait pas très clair.
-
- [Silence.]
-
- L'AÏEUL.
-
-Je ne me sens pas bien, Ursule; ouvre un peu la fenêtre.
-
- LE PÈRE.
-
-Oui, ma fille, ouvre un peu la fenêtre; je commence à avoir besoin
-d'air, moi aussi.
-
- [La fille ouvre une fenêtre.]
-
- L'ONCLE.
-
-Je crois positivement que nous sommes restés enfermés trop longtemps.
-
- L'AÏEUL.
-
-Est-ce que la fenêtre est ouverte?
-
- LA FILLE.
-
-Oui, grand-père, elle est grande ouverte.
-
- L'AÏEUL.
-
-On ne dirait pas qu'elle est ouverte; il ne vient aucun bruit du dehors.
-
- LA FILLE.
-
-Non, grand-père, il n'y a pas le moindre bruit.
-
- LE PÈRE.
-
-Il y a un silence extraordinaire.
-
- LA FILLE.
-
-On entendrait marcher un ange.
-
- L'ONCLE.
-
-Voilà pourquoi je n'aime pas la campagne.
-
- L'AÏEUL.
-
-Je voudrais entendre un peu de bruit. Quelle heure est-il, Ursule?
-
- LA FILLE.
-
-Minuit bientôt, grand-père.
-
- [Ici l'Oncle** se met à marcher de long en large dans
- la chambre.]
-
- L'AÏEUL.
-
-Oui est-ce qui marche ainsi, autour de nous?
-
- L'ONCLE.
-
-C'est moi, c'est moi, n'ayez pas peur. J'éprouve le besoin de marcher un
-peu. [Silence.]--Mais je vais me rasseoir;--je ne vois pas où je vais.
-
- [Silence.]
-
- L'AÏEUL.
-
-Je voudrais être ailleurs!
-
- LA FILLE.
-
-Où voudriez-vous aller, grand-père?
-
- L'AÏEUL.
-
-Je ne sais pas où--dans une autre chambre, n'importe où! n'importe où!
-
- LE PÈRE.
-
-Où irions-nous?
-
- L'ONCLE.
-
-Il est trop tard pour aller ailleurs.
-
- [Silence. Ils sont assis, immobiles, autour de la table.]
-
- L'AÏEUL.
-
-Qu'est-ce que j'entends, Ursule?
-
- LA FILLE.
-
-Rien, grand-père, ce sont des feuilles qui tombent;--oui, ce sont des
-feuilles qui tombent sur la terrasse.
-
- L'AÏEUL.
-
-Va fermer la fenêtre, Ursule.
-
- LA FILLE.
-
-Oui, grand-père.
-
- [Elle ferme la fenêtre et revient s'asseoir.]
-
- L'AÏEUL.
-
-J'ai froid. [Silence. Les trois sœurs s'embrassent.] Qu'est-ce que
-j'entends maintenant.**
-
- LE PÈRE.
-
-Ce sont les trois sœurs qui s'embrassent.
-
- L'ONCLE.
-
-Il me semble qu'elles sont bien pâles, ce soir.
-
- [Silence.]
-
- L'AÏEUL.
-
-Qu'est-ce que j'entends encore?
-
- LA FILLE.
-
-Rien, grand-père; ce sont mes mains que j'ai jointes.
-
- [Silence.]
-
- L'AÏEUL.
-
-Et ceci?...
-
- LA FILLE.
-
-Je ne sais pas, grand-père... peut-être mes sœurs qui tremblent un peu?
-
- L'AÏEUL.
-
-J'ai peur aussi, mes filles.
-
- [Ici un rayon de lune pénètre par un coin des
- vitraux et répand, çà et là, quelques
- lueurs étranges dans la chambre. Minuit
- sonne et, au dernier coup, il semble, à
- certains, qu'on entende, très vaguement,
- un bruit comme de quelqu'un qui se lèverait
- en toute hâte.]
-
- L'AÏEUL [tressaillant d'une épouvante spéciale].
-
-Qui est-ce qui s'est levé?
-
- L'ONCLE.
-
-On ne s'est pas levé!
-
- LE PÈRE.
-
-Je ne me suis pas levé!
-
- LES TROIS FILLES.
-
-Moi non plus!--Moi non plus!--Moi non plus!
-
- L'AÏEUL.
-
-Il y'a quelqu'un qui s'est levé de table!
-
- L'ONCLE.
-
-La lumière!...
-
- [Ici on entend tout à coup un vagissement d'épouvante,
- à droite, dans la chambre de l'enfant; et ce
- vagissement continue avec des gradations de terreur,
- jusqu'à la fin de la scène.]
-
- LE PÈRE.
-
-Ecoutez! l'enfant!
-
- L'ONCLE.
-
-Il n'a jamais pleuré!
-
- LE PÈRE.
-
-Allons voir!
-
- L'ONCLE.
-
-La lumière! la lumière!
-
- [A ce moment, on entend courir à pas précipites
- et sourds, dans la chambre de gauche.--
- Ensuite, un silence de mort.--Ils écoutent dans
- une muette terreur, jusqu'à ce que la porte de
- cette chambre s'ouvre lentement, la clarté de
- la pièce voisine s'irrue dans la salle, et la
- _Sœur de Charité_ paraît sur le seuil, en ses
- vêtements noirs, et s'incline en faisant le signe
- de la croix, pour annoncer la mort de la femme.
- Ils comprennent, et après un moment d'indécision
- et d'effroi, entrent en silence dans la chambre
- mortuaire, tandis que l'Oncle**, sur le pas de la
- porte, s'efface poliment, pour laisser passer
- les trois jeunes filles. L'aveugle, resté seul,
- se lève et s'agite, à tâtons, autour de la table,
- dans les ténèbres.]
-
- L'AÏEUL.
-
-Où allez-vous?--Où allez-vous?--Elles m'ont laissé tout seul!
-
-
-
-
-FIN
-
-
-
-
- _A Charles Van Lerberghe._
-
-
-
-
- *Les Aveugles.*
-
-
-
-
- PERSONNAGES
-
-LE PRÊTRE.
-
-TROIS AVEUGLES-NÉS.
-
-LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-LE CINQUIÈME AVEUGLE.
-
-LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-TROIS VIEILLES AVEUGLES EN PRIÈRE.
-
-LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-UNE JEUNE AVEUGLE.
-
-UNE AVEUGLE FOLLE.
-
-
-
-
- LES AVEUGLES
-
- * * * * *
-
-[Une très ancienne forêt septentrionale, d'aspect éternel sous un ciel
-profondément étoilé.--Au milieu, et vers le fond de la nuit, est assis
-un très vieux prêtre enveloppé d'un large manteau noir. Le buste et la
-tête, légèrement renversés et mortellement immobiles, s'appuient contre
-le tronc d'un chêne énorme et caverneux. La face est d'une immuable
-lividité de cire où s'entr'ouvrent** les lèvres violettes. Les yeux
-muets et fixes ne regardent plus du côté visible de l'éternité, et
-semblent ensanglantés sous un grand nombre de douleurs immémoriales et
-de larmes. Les cheveux, d'une blancheur très grave, retombent en mèches
-roides et rares, sur le visage plus éclairé et plus las que tout ce qui
-l'entoure dans le silence attentif de la morne forêt. Les mains
-amaigries sont rigidement jointes sur les cuisses.--A droite, six
-vieillards aveugles sont assis sur des pierres, des souches et des
-feuilles mortes.--A gauche, et séparées d'eux par un arbre déraciné et
-des quartiers de roc, six femmes, également aveugles, sont assises en
-face des vieillards. Trois d'entre elles prient et se lamentent d'une
-voix sourde et sans interruption. Une autre est très vieille. La
-cinquième, en une attitude de muette démence, porte, sur les genoux, un
-petit enfant endormi. La sixième est d'une jeunesse éclatante et sa
-chevelure inonde tout son être. Elles ont, ainsi que les vieillards,
-d'amples vêtements, sombres et uniformes. La plupart attendent, les
-coudes sur les genoux et le visage entre les mains; et tous semblent
-avoir perdu l'habitude du geste inutile et ne détournent plus la tête
-aux rumeurs étouffées et inquiètes de l'Ile**. De grands arbres
-funéraires, des ifs, des saules pleureurs, des cyprès, les couvrent de
-leurs ombres fidèles. Une touffe de longs asphodèles maladifs fleurit,
-non loin du prêtre, dans la nuit. Il fait extraordinairement sombre,
-malgré le clair de lune qui, çà et là, s'efforce d'écarter un moment les
-ténèbres des feuillages.]
-
-
-
-
- * * * * *
-
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Il ne revient pas encore?
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Vous m'avez éveillé!
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Je dormais aussi.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Il ne revient pas encore?
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Je n'entends rien venir.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il est temps de rentrer à l'hospice.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Il faudrait savoir où nous sommes.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il fait froid depuis son départ.
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Quelqu'un sait-il où nous sommes?
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Nous avons marché très longtemps; nous devons être très loin de
-l'hospice.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Ah! les femmes sont en face de nous?
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Nous sommes assises en face de vous.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Attendez, je viens près de vous. [Il se lève et tâtonne.]--Où
-êtes-vous?--Parlez! que j'entende où vous êtes!
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Ici; nous sommes assises sur des pierres.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
- [Il s'avance et se heurte contre le tronc d'arbre et
- les quartiers de roc.]
-
-Il y a quelque chose entre nous...
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il vaut mieux rester à sa place!
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Où êtes-vous assises?--Voulez-vous venir près de nous?
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Nous n'osons pas nous lever!
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Pourquoi nous a-t-il séparés?
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-J'entends prier du côté des femmes.
-
-252 LES AVEUGLES
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Oui; ce sont les trois vieilles qui prient.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Ce n'est pas le moment de prier!
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Vous prierez tout à l'heure, au dortoir!
-
- [Les trois vieilles continuent leurs prières.]
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Je voudrais savoir à côté de qui je suis assis?
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Je crois que je suis près de vous.
-
- [Ils tâtonnent autour d'eux.]
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Nous ne pouvons pas nous toucher!
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Cependant, nous ne sommes pas loin l'un de l'autre. [Il tâtonne autour
-de lui, et heurte de son bâton le cinquième aveugle, qui gémit
-sourdement.] Celui qui n'entend pas est à côté de nous!
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Je n'entends pas tout le monde; nous étions six tout à l'heure.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Je commence à me rendre compte. Interrogeons aussi les femmes; il faut
-savoir à quoi s'en tenir. J'entends toujours prier les trois vieilles;
-est-ce qu'elles sont ensemble?
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Elles sont assises à côté de moi, sur un rocher.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Je suis assis sur des feuilles mortes!
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Et la belle aveugle, où est-elle?
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Elle est près de celles qui prient.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Où est** la folle et son enfant?
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Il dort; ne l'éveillez pas!
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Oh! comme vous êtes loin de nous! Je vous croyais en face de moi!
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Nous savons, à peu près, tout ce qu'il faut savoir; causons un peu, en
-attendant le retour du prêtre.
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Il nous a dit de l'attendre en silence.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Nous ne sommes pas dans une église.
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Vous ne savez pas où nous sommes.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-J'ai peur quand je ne parle pas.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Savez-vous où est allé le prêtre?
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il me semble qu'il nous abandonne trop longtemps.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Il devient trop vieux. Il paraît que lui-même n'y voit plus depuis
-quelque temps. Il ne veut pas l'avouer, de peur qu'un autre ne vienne
-prendre sa place parmi nous; mais je soupçonne qu'il n'y voit presque
-plus. Il nous faudrait un autre guide; il ne nous écoute plus, et nous
-sommes trop nombreux. Il n'y a que les trois religieuses et lui qui
-voient dans la maison; et ils sont tous plus vieux que nous!--Je suis
-sûr qu'il nous a égarés et qu'il cherche le chemin. Où est-il allé?--Il
-n'a pas le droit de nous laisser ici...
-
-
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Il est allé très loin; je crois qu'il a parlé sérieusement aux femmes.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Il ne parle plus qu'aux femmes?--Est-ce que nous n'existons plus?--Il
-faudra bien s'en plaindre à la fin!
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-A qui vous plaindrez-vous?
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Je ne sais pas encore; nous verrons; nous verrons.--Mais où donc est-il
-allé?--Je le demande aux femmes.
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Il était fatigué d'avoir marché si longtemps. Je crois qu'il s'est assis
-un moment au milieu de nous. Il est très triste et très faible depuis
-quelques jours. Il a peur depuis que le médecin est mort. Il est seul.
-Il ne parle presque plus. Je ne sais ce qui est arrivé. Il voulait
-absolument sortir aujourd'hui. Il disait qu'il voulait voir l'Ile, une
-dernière fois, sous le soleil, avant l'hiver. Il paraît que l'hiver sera
-très long et très froid et que les glaces viennent déjà du Nord. Il
-était très inquiet; on dit que les grands orages de ces jours passés ont
-gonflé le fleuve et que toutes les digues sont ébranlées. Il disait
-aussi que la mer l'effrayait; il parait qu'elle s'agite sans raison, et
-que les falaises de l'Ile ne sont plus assez hautes. Il voulait voir;
-mais il ne nous a pas dit ce qu'il a vu.--Maintenant, je crois qu'il est
-allé chercher du pain et de l'eau pour la folle. Il a dit qu'il lui
-faudrait aller très loin... Il faut attendre.
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Il m'a pris les mains en partant; et ses mains tremblaient comme s'il
-avait eu peur.
-
-Puis il m'a embrassée...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Oh! oh!
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Je lui ai demandé ce qui était arrivé. Il m'a dit qu'il ne savait pas.
-Il m'a dit que le règne des vieillards allait finir, peut-être...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Que voulait-il dire, en disant cela?
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Je ne l'ai pas compris. Il m'a dit qu'il allait du côté du grand phare.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Y a-t-il un phare?
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Oui, au Nord de l'Ile. Je crois que nous n'en sommes pas éloignés. Il
-disait qu'il voyait la clarté du fanal jusqu'ici, dans les feuilles. Il
-ne m'a jamais semblé plus triste qu'aujourd'hui, et je crois qu'il
-pleurait depuis quelques jours. Je ne sais pas pourquoi je pleurais
-aussi sans le voir. Je ne l'ai pas entendu s'en aller. Je ne l'ai plus
-interrogé. J'entendais qu'il souriait trop gravement; j'entendais qu'il
-fermait les yeux et qu'il voulait se taire...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Il ne nous a rien dit de tout cela!
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Vous ne l'écoutez pas quand il parle!
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Vous murmurez tous quand il parle!
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il nous a dit simplement «Bonne nuit» en s'en allant.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il faut qu'il soit bien tard.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Il a dit deux ou trois fois «Bonne nuit» en s'en allant comme s'il
-allait dormir. J'entendais qu'il me regardait en disant « Bonne nuit;
-bonne nuit! »--La voix change quand on regarde quelqu'un fixement.
-
- LE CINQUIÈME AVEUGLE.
-
-Ayez pitié de ceux qui ne voient pas!
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Oui est-ce qui parle ainsi sans raison?
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Je crois que c'est celui qui n'entend pas.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Taisez-vous!--ce n'est plus le moment de mendier!
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Où allait-il chercher du pain et de l'eau?
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Il est allé du côté de la mer.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-On ne va pas ainsi vers la mer à son âge!
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Sommes-nous près de la mer?
-
- LA VIEILLE AVEUGLE.
-
-Oui; taisez-vous un instant; vous l'entendrez.
-
- [Murmure d'une mer voisine et très calme contre
- les falaises.]
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Je n'entends que les trois vieilles qui prient.
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Ecoutez bien, vous l'entendrez à travers leurs prières.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Oui; j'entends quelque chose qui n'est pas loin de nous.
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Elle était endormie; on dirait qu'elle s'éveille.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Il a eu tort de nous mener ici; je n'aime pas à entendre ce bruit.
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Vous savez bien que l'Ile n'est pas grande, et qu'on l'entend dès
-qu'on sort de l'enclos de l'hospice.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Je ne l'ai jamais écoutée.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il me semble qu'elle est à côté de nous aujourd'hui; je n'aime pas à
-l'entendre de près.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Moi non plus; d'ailleurs, nous ne demandons pas à sortir de l'hospice.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Nous ne sommes jamais venus jusqu'ici; il était inutile de nous mener si
-loin.
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Il faisait très beau ce matin; il a voulu nous faire jouir des derniers
-jours de soleil, avant de nous enfermer tout l'hiver dans l'hospice.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Mais j'aime mieux rester dans l'hospice!
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Il disait aussi qu'il nous fallait connaître un peu la petite Ile où
-nous sommes. Lui-même ne l'a jamais entièrement parcourue; il y a une
-montagne où personne n'a monté, des vallées où l'on n'aime pas à
-descendre et des grottes où nul n'a pénétré jusqu'ici. Il disait enfin
-qu'il ne fallait pas toujours attendre le soleil sous les voûtes du
-dortoir; il voulait nous mener jusqu'au bord de la mer. Il y est allé
-seul.
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Il a raison; il faut songer à vivre.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Mais il n'y a rien à voir au dehors!
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Sommes-nous au soleil, maintenant?
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Je ne crois pas; il me semble qu'il est très tard.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Quelle heure est-il?
-
- LES AUTRES AVEUGLES.
-
-Je ne sais pas.--Personne ne le sait.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Est-ce qu'il fait clair encore? [Au sixième aveugle.]--Ou êtes-vous?--
-Voyons; vous qui voyez un peu, voyons!
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Je crois qu'il fait très noir; quand il fait du soleil, je vois une
-ligne bleue sous mes paupières; j'en ai vu une, il y a bien longtemps;
-mais à présent, je n'aperçois plus rien.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Moi, je sais qu'il est tard quand j'ai faim, et j'ai faim.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Mais regardez le ciel; vous y verrez peut-être quelque chose!
-
- [Tous lèvent la tête vers le ciel, à l'exception des
- trois aveugles-nés qui continuent de regarder
- la terre.]
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Je ne sais si nous sommes sous le ciel.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-La voix résonne comme si nous étions dans une grotte.
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Je crois plutôt qu'elle résonne ainsi parce que c'est le soir.
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Il me semble que je sens le clair de lune sur mes mains.
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Je crois qu'il y a des étoiles; je les entends.
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Moi aussi.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ
-
-Je n'entends aucun bruit.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ
-
-Je n'entends que le bruit de nos souffles!
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Je crois que les femmes ont raison.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Je n'ai jamais entendu les étoiles.
-
- LES DEUX AUTRES AVEUGLES-NÉS.
-
-Nous non plus.
-
- [Un vol d'oiseaux nocturnes s'abat subitement dans
- les feuillages.]
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ
-
-Ecoutez! écoutez!--Qu'y a-t-il au-dessus de nous?--Entendez-vous?
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Quelque chose a passé entre le ciel et nous!
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Je ne connais pas la nature de ce bruit.--Je voudrais rentrer à l'hospice.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il faudrait savoir où nous sommes!
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-J'ai essayé de me lever; il n'y a que des épines autour de moi; je n'ose
-plus étendre les mains.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il faudrait savoir où nous sommes!
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Nous ne pouvons pas le savoir!
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Il faut que nous soyons très loin de la maison; je ne comprends plus
-aucun bruit.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Depuis longtemps, je sens l'odeur des feuilles mortes!
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Quelqu'un a-t-il vu l'Ile autrefois et peut-il nous dire où nous
-sommes?
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Nous étions tous aveugles en arrivant ici.
-
-264 LES AVEUGLES
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Nous n'avons jamais vu.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Ne nous inquiétons pas inutilement; il reviendra bientôt; attendons
-encore; mais à l'avenir, nous ne sortirons plus avec lui.
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Nous ne pouvons pas sortir seuls!
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Nous ne sortirons plus, j'aime mieux ne pas sortir.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Nous n'avions pas envie de sortir, personne ne l'avait demandé.
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-C'était jour de fête dans l'Ile; nous sortons toujours aux grandes fêtes.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il est venu me frapper sur l'épaule pendant que je dormais encore, en me
-disant: Levez-vous, levez-vous, il est temps, le soleil est très
-haut!--Etait-ce vrai? Je ne m'en suis pas aperçu. Je n'ai jamais vu
-le soleil.
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Moi, j'ai vu le soleil lorsque j'étais très jeune.
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Moi aussi; il y a des années; lorsque j'étais enfant; mais je ne m'en
-souviens presque plus.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Pourquoi veut-il que nous sortions chaque fois que le soleil se
-montre? Qui est-ce qui s'en aperçoit? Je ne sais jamais si je me promène
-à midi ou à minuit.
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-J'aime mieux sortir à midi; je soupçonne alors de grandes clartés; et
-mes yeux font de grands efforts pour s'ouvrir.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Je préfère rester au réfectoire, près du bon feu de houille; il y
-avait un grand feu ce matin...
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il pouvait nous mener au soleil dans la cour; on est à l'abri des
-murailles; on ne peut pas sortir, il n'y a rien à craindre quand la
-porte est fermée;--je la ferme toujours.--Pourquoi me touchez-vous le
-coude gauche?
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Je ne vous ai pas touché; je ne peux pas vous atteindre.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Je vous dis que quelqu'un m'a touché le coude!
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Ce n'est pas un de nous.
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Mon Dieu! mon Dieu! dites-nous donc où nous sommes!
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Nous ne pouvons pas attendre éternellement!
-
- [Une horloge très lointaine sonne douze coups très
- lents.]
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Oh! comme nous sommes loin de l'hospice!
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Il est minuit!
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il est midi!--Quelqu'un le sait-il?--Parlez!
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Je ne sais pas; mais je crois que nous sommes à l'ombre.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Je ne m'y reconnais plus; nous avons dormi trop longtemps!
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-J'ai faim!
-
- LES AUTRES AVEUGLES.
-
-Nous avons faim et soif!
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Y a-t-il longtemps que nous sommes ici?
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Il me semble que je suis ici depuis des siècles!
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Je commence à comprendre où nous sommes...
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il faudrait aller du côté où minuit est sonné...
-
- [Tous les oiseaux nocturnes exultent subitement
- dans les ténèbres.]
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Entendez-vous?--Entendez-vous?
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Nous ne sommes pas seuls ici?
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il y a longtemps que je me doute de quelque chose; on nous écoute.--
-Est-il revenu?
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Je ne sais pas ce que c'est; c'est au-dessus de nous.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Les autres n'ont-ils rien entendu?--Vous vous taisez toujours!
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Nous écoutons encore.
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-J'entends des ailes autour de moi!
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Mon Dieu! mon Dieu! dites-nous donc où nous sommes!
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Je commence à comprendre où nous sommes... L'hospice est de l'autre côté
-du grand fleuve; nous avons passé le vieux pont. Il nous a conduits au
-nord de l'Ile. Nous ne sommes pas loin du fleuve, et peut-être
-l'entendrions-nous si nous écoutions un moment... Il faudrait aller
-jusqu'au bord de l'eau s'il ne revenait pas... Il y passe, jour et nuit,
-de grands navires et les matelots nous apercevront sur les rives. Il se
-peut que nous soyons dans la forêt qui entoure le phare; mais je n'en
-connais pas l'issue... Quelqu'un veut-il me suivre?
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Restons assis!--Attendons, attendons;--on ne connaît pas la direction
-du grand fleuve, et il y a des marais tout autour de l'hospice;
-attendons, attendons... Il reviendra; il faut qu'il revienne!
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Quelqu'un sait-il par où nous sommes venus? Il nous l'a expliqué en
-marchant.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Je n'y ai pas fait attention.
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Quelqu'un l'a-t-il écouté?
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il faut l'écouter à l'avenir.
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Quelqu'un de nous est-il né dans l'Ile?
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Vous savez bien que nous venons d'ailleurs.
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Nous venons de l'autre côté de la mer.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-J'ai cru mourir pendant la traversée.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Moi aussi;--nous sommes venus ensemble.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Nous sommes tous les trois de la même paroisse.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-On dit qu'on peut la voir d'ici, par un temps clair;--vers le
-Nord.--Elle n'a pas de clocher.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Nous avons abordé par hasard.
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Je viens d'un autre côté...
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-D'où venez-vous?
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Je n'ose plus y songer... Je ne m'en souviens presque plus quand j'en
-parle... Il y a trop longtemps... Il y faisait plus froid qu'ici...
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Moi, je viens de très loin...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-D'où venez-vous donc?
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Je ne saurais le dire. Comment voulez-vous que je vous l'explique?--
-C'est trop loin d'ici; c'est au delà** des mers. Je viens d'un grand
-pays... Je ne pourrais le montrer que par signes; mais nous n'y voyons
-plus... J'ai erré trop longtemps... Mais j'ai vu le soleil et l'eau et
-le feu, des montagnes, des visages et d'étranges fleurs... Il n'y en a
-pas de pareilles dans cette Ile; il y fait trop sombre et trop
-froid... Je n'en ai plus reconnu le parfum depuis que je n'y vois
-plus... Mais j'ai vu mes parents et mes sœurs... J'étais trop jeune
-alors pour savoir où j'étais... Je jouais encore au bord de la mer...
-Mais comme je me souviens d'avoir vu!... Un jour, je regardais la neige
-du haut d'une montagne... Je commençais à distinguer ceux qui seront
-malheureux...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Que voulez-vous dire?
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Je les distingue encore à leur voix par moments... J'ai des souvenirs
-qui sont plus clairs quand je n'y pense pas...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Moi, je n'ai pas de souvenirs...
-
- [Un vol de grands oiseaux migrateurs passe avec des
- clameurs au-dessus des feuillages.]
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Quelque chose passe encore sous le ciel I
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Pourquoi êtes-vous venue ici?
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-A qui demandez-vous cela?
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-A notre jeune sœur.
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-On m'avait dit qu'il pouvait me guérir. Il m'a dit que je verrai un
-jour; alors je pourrai quitter l'Ile...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Nous voudrions tous quitter l'Ile!
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Nous resterons toujours ici!
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il est trop vieux; il n'aura pas le temps de nous guérir!
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Mes paupières sont fermées, mais je sens que mes yeux sont en vie...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Les miennes sont ouvertes.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Je dors les yeux ouverts.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Ne parlons pas de nos yeux!
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il n'y a pas longtemps que vous êtes ici?
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-J'ai entendu un soir, pendant la prière, du côté des femmes, une voix
-que je ne connaissais pas; et j'entendais à votre voix que vous étiez
-très jeune... J'aurais voulu vous voir, à vous entendre...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Je ne m'en suis pas aperçu.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il ne nous avertit jamais!
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-On dit que vous êtes belle comme une femme qui vient de très loin?
-
-LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Je ne me suis jamais vue.
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Nous ne nous sommes jamais vus les uns les autres. Nous nous
-interrogeons et nous nous répondons; nous vivons ensemble, nous sommes
-toujours ensemble, mais nous ne savons pas ce que nous sommes!... Nous
-avons beau nous toucher des deux mains; les yeux en savent plus que
-les mains...
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Je vois parfois vos ombres quand vous êtes au soleil.
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Nous n'avons jamais vu la maison où nous vivons; nous avons beau tâter
-les murs et les fenêtres; nous ne savons pas où nous vivons!...
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-On dit que c'est un vieux château très sombre et très misérable, on n'y
-voit jamais de lumière, si ce n'est dans la tour où se trouve la
-chambre du prêtre.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Il ne faut pas de lumière à ceux qui ne voient pas.
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Quand je garde le troupeau, aux environs de l'hospice, les brebis
-rentrent d'elles-mêmes, en apercevant, le soir, cette lumière de la
-tour...--Elles ne m'ont jamais égaré.
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Voilà des années et des années que nous sommes ensemble, et nous ne
-nous sommes jamais aperçus! On dirait que nous sommes toujours seuls!...
-Ilfaut voir pour aimer...
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Je rêve parfois que je vois...
-
- LE PLUS VIEL AVEUGLE.
-
-Moi, je ne vois que quand je rêve...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Je ne rêve, d'ordinaire, qu'à minuit.
-
- [Une rafale ébranle la forêt, et les feuilles tombent
- en masses sombres.]
-
- LE CINQUIÈME AVEUGLE.
-
-Oui est-ce qui m'a touché les mains?
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Quelque chose tombe autour de nous!
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Cela vient d'en haut; je ne sais ce que c'est...
-
- LE CINQUIÈME AVEUGLE.
-
-Oui est-ce qui m'a touché les mains?--Je m'étais endormi; laissez-moi
-dormir!
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Personne n'a touché vos mains.
-
- LE CINQUIÈME AVEUGLE.
-
-Qui est-ce qui m'a pris les mains? Répondez à haute voix, j'ai
-l'oreille un peu dure...
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Nous ne le savons pas nous-mémes.
-
- LE CINQUIÈME AVEUGLE.
-
-Est-on venu nous avertir?
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Il est inutile de répondre; il n'entend rien.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il faut avouer que les sourds sont bien malheureux!
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Je suis las d'être assis!
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Je suis las d'être ici!
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il me semble que nous sommes si loin les uns des autres... Essayons
-de nous rapprocher un peu;--il commence à faire froid...
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Je n'ose pas me lever! il vaut mieux rester à sa place.
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-On ne sait pas ce qu'il peut y avoir entre nous.
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Je crois que mes deux mains sont en sang; j'ai voulu me mettre debout.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-J'entends que vous vous penchez vers moi.
-
- [L'aveugle folle se frotte violemment les yeux en
- gémissant et en se tournant obstinément vers
- le prêtre immobile.]
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-J'entends encore un autre bruit...
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Je crois que c'est notre pauvre sœur qui se frotte les yeux.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Elle ne fait jamais autre chose; je l'entends toutes les nuits.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Elle est folle; elle ne dit jamais rien.
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Elle ne parle plus depuis qu'elle a eu son enfant... Elle semble
-toujours avoir peur...
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Vous n'avez donc pas peur ici?
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Qui donc?
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Vous autres tous!
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Oui, oui, nous avons peur!
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Nous avons peur depuis longtemps!
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Pourquoi demandez-vous cela?
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Je ne sais pas pourquoi je le demande!... Il me semble que j'entends
-pleurer tout à coup parmi nous!...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Il ne faut pas avoir peur; je crois que c'est la folle...
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Il y a encore autre chose... Je suis sûr qu'il y'a encore autre
-chose... Ce n'est pas de cela seul que j'ai peur...
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Elle pleure toujours lorsqu'elle va allaiter son enfant.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Il n'y a qu'elle qui pleure ainsi!
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-On dit qu'elle y voit encore par moments...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-On n'entend pas pleurer les autres...
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Il faut voir pour pleurer...
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Je sens une odeur de fleurs autour de nous...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Je ne sens que l'odeur de la terre!
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Il y a des fleurs, il y a des fleurs autour de nous!
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Je ne sens que l'odeur de la terre!
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-J'ai senti des fleurs dans le vent...
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Je ne sens que l'odeur de la terre!
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Je crois qu'elles ont raison.
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Où sont-elles?--J'irai les cueillir.
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-A votre droite, levez-vous.
-
- [Le sixième aveugle se lève lentement et s'avance à
- tâtons, en se heurtant aux buissons et aux arbres,
- vers les asphodèles qu'il renverse et écrase
- sur son passage.]
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-J'entends que vous brisez des tiges vertes! Arrêtez-vous! arrêtez-vous!
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Ne vous occupez pas des fleurs, mais songez au retour!
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Je n'ose plus revenir sur mes pas!
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-II ne faut pas revenir!--Attendez.--[Elle se lève.]--Oh! comme la
-terre est froide! Il va geler.--[Elle s'avance sans hésitation vers les
-étranges et pâles asphodèles, mais elle est arrêtée par l'arbre renversé
-et les quartiers de roc, aux environs des fleurs.]--Elles sont ici!--Je
-ne puis les atteindre; elles sont de votre côté.
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Je crois que je les cueille.
-
- [Il cueille, à tâtons, les fleurs épargnées, et les
- lui offre; les oiseaux nocturnes s'envolent.]
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Il me semble que j'ai vu ces fleurs autrefois. Je ne sais plus leur
-nom... Mais comme elles sont malades, et comme leur tige est molle! Je
-ne les reconnais presque pas... Je crois que c'est la fleur des morts...
-
- [Elle tresse des asphodèles dans sa chevelure.]
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-J'entends le bruit de vos cheveux.
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Ce sont les fleurs...
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Nous ne vous verrons pas...
-
-LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Je ne me verrai pas non plus... J'ai froid.
-
- [En ce moment, le vent s'élève dans la foret, et la
- mère mugit, tout à coup et violemment, contre des
- falaises très voisines.]
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Il tonne!
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Je crois que c'est une tempête qui s'élève.
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Je crois que c'est la mer.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-La mer?--Est-ce que c'est la mer?--Mais elle est à deux pas de nous!--
-Elle est à côté de nous! Je l'entends tout autour de moi!--Il
-faut que ce soit autre chose!
-
-LA JEUNE AVEUGLE.
-
-J'entends le bruit des vagues à mes pieds.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Je crois que c'est le vent dans les feuilles mortes.
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Je crois que les femmes ont raison.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Elle va venir ici!
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-D'où vient le vent?
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il vient du côté de la mer.
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Il vient toujours du côté de la mer; elle nous entoure de tous côtés.
-Il ne peut pas venir d'autre part...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Ne songeons plus à la mer!
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Mais il faut y songer puisqu'elle va nous atteindre!
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Vous ne savez pas si c'est elle...
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-J'entends ses vagues comme si j'allais y tremper les deux mains! Nous
-ne pouvons pas rester ici! Elles sont peut-être autour de nous!
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE
-
-Où voulez-vous aller?
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-N'importe où! n'importe où! Je ne veux plus entendre le bruit de ces
-eaux! Allons-nous-en! Allons-nous-en!
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il me semble que j'entends encore autre chose.--Ecoutez!
-
- [On entend un bruit de pas précipités et lointains,
- dans les feuilles mortes.]
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Quelque chose s'approche!
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il vient! II vient! Il revient!
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il vient à petits pas, comme un petit enfant...
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Ne lui faisons pas de reproches aujourd'hui!
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Je crois que ce n'est pas le pas d'un homme!
-
- Un grand chien entre dans la forêt, et passe devant
- les aveugles.--Silence.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Qui est-là?--Oui ètes-vous?--Ayez pitié de nous, nous attendons
-depuis si longtemps!... [Le chien s'arrête et vient poser les pattes
-de devant sur les genoux de l'aveugle.] Ah! ah! qu'avez-vous mis sur
-mes genoux? Qu'est-ce que c'est?... Est-ce une bête?--Je crois que c'est
-un chien?... Oh! oh! c'est le chien! c'est le chien de l'hospice!
-Viens ici! viens ici! Il vient nous délivrer! Viens ici! viens ici!
-
-LES AUTRES AVEUGLES.
-
-Viens ici! viens ici!
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Il vient nous délivrer! Il a suivi nos traces jusqu'ici. Il me lèche
-les mains comme s'il me retrouvait après des siècles!
-
- LES AUTRES AVEUGLES.
-
-Viens ici! viens ici!
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Il précède peut-être quelqu'un?...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Non, non, il est seul.--Je n'entends rien venir.--Il ne nous faut pas
-d'autre guide; il n'y en a pas de meilleur. Il nous conduira partout
-où nous voulons aller; il nous obéira...
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Je n'ose pas le suivre.
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Moi non plus.
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Pourquoi pas? Il y voit mieux que nous.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-N'écoutons pas les femmes!
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Quelque chose est changé dans le ciel; je respire librement; l'air est
-pur maintenant...
-
- LA PLUS VEILLE AVEUGLE.
-
-C'est le vent de la mer qui passe autour de nous.
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Il me semble qu'il va faire clair; je crois que le soleil se lève...
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Je crois qu'il va faire froid...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Nous allons retrouver notre route. Il m'entraîne!... il m'entraîne.
-Il est ivre de joie!--Je ne peux plus le retenir?... Suivez-moi!
-suivez-moi! Nous retournons à la maison!...
-
- [Il se lève, entraîné par le chien qui le mène vers
- le prêtre immobile, et s'arrête.]
-
- LES AUTRES AVEUGLES.
-
-Où êtes-vous? Où êtes-vous?--Où allez-vous?--Prenez garde!
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Attendez! attendez! Ne me suivez pas encore; je reviendrai... Il
-s'arrête.--Qu'y a-t-il?--Ah! ah! J'ai touché quelque chose de très
-froid!
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Que dites-vous? On n'entend presque plus votre voix.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-J'ai touché!... Je crois que je touche un visage!
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Que dites-vous?--On ne vous comprend presque plus. Qu'avez-vous?--Où
-êtes-vous?--Etes-vous déjà si loin de nous?
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Oh! oh! oh!--Je ne sais pas encore ce que c'est...--Il y a un mort
-au milieu de nous!
-
- LES AUTRES AVEUGLES.
-
-Un mort au milieu de nous?--Où êtes-vous? où êtes-vous?
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Il y a un mort parmi nous, vous dis-je! Oh! oh! j'ai touché le visage
-d'un mort!--Vous êtes assis à côté d'un mort! Il faut que l'un de
-nous soit mort subitement! Mais parlez donc, enfin, que je sache ceux
-qui vivent! Où êtes-vous?--Répondez! répondez tous ensemble!
-
- [Les aveugles répondent successivement, à l'exception
- de l'aveugle folle et de l'aveugle sourd: les
- trois vieilles ont cessé leurs prières.]
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Je ne distingue plus vos voix!... Vous parlez tous de même!...
-Elles tremblent toutes!
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il y en a deux qui n'ont pas répondu... Où sont-ils?
-
- [Il touche de son bâton le cinquième aveugle.]
-
- LE CINQUIÈME AVEUGLE.
-
-Oh! oh! J'étais endormi; laissez-moi dormir!
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Ce n'est pas lui.--Est-ce la folle?
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Elle est assise à côté de moi; je l'entends vivre.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Je crois... Je crois que c'est le prêtre!--Il est debout! Venez!
-venez! venez!
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il est debout?
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il n'est pas mort, alors!
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Où est-il?
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Allons voir!...
-
- [Ils se lèvent tous, à l'exception de la folle et du
- cinquième aveugle, et s'avancent, à tâtons, vers
- le mort.]
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Est-il ici?--Est-ce lui?
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Oui! oui! je le reconnais!
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Mon Dieu! mon Dieu! Qu'allons-nous devenir!
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Mon père! mon père!--Est-ce vous? mon père, qu'est-il donc arrivé?--
-Qu'avez-vous?--Répondez-nous!--Nous sommes tous autour de vous...
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Apportez de l'eau; il vit peut-être encore...
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Essayons... Il pourra peut-être nous reconduire à l'hospice.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-C'est inutile; je n'entends plus son cœur.--Il est froid...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Il est mort sans rien dire.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il aurait dû nous prévenir.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Oh! comme il était vieux!... C'est la première fois que je touche son
-visage...
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ [tâtant le cadavre].
-
-Il est plus grand que nous!...
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Ses yeux sont grands ouverts; il est mort les mains jointes...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Il est mort, ainsi sans raison...
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il n'est pas debout, il est assis sur une pierre...
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Mon Dieu! mon Dieu! Je ne savais pas tout cela!... tout cela... Il était
-malade depuis si longtemps... Il a dû souffrir aujourd'hui!...--Il ne se
-plaignait pas... Il ne se plaignait qu'en nous serrant les mains... On
-ne comprend pas toujours... On ne comprend jamais!... Allons prier
-autour de lui; mettez-vous à genoux...
-
- [Les femmes s'agenouillent en gémissant.]
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Je n'ose pas me mettre à genoux...
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-On ne sait pas sur quoi l'on s'agenouille...
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Etait-il malade?... Il ne nous l'a pas dit...
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-J'ai entendu qu'il parlait à voix basse en s'en allant... Je crois
-qu'il parlait à notre jeune sœur; qu'a-t-il dit?
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Elle ne veut pas répondre.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Vous ne voulez plus nous répondre?--Où donc êtes-vous?--Parlez!
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Vous l'avez trop fait souffrir; vous l'avez fait mourir... Vous ne
-vouliez plus avancer; vous vouliez vous asseoir sur les pierres de la
-route, pour manger; vous avez murmuré tout le jour... Je l'entendais
-soupirer... Il a perdu courage...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Etait-il malade? le saviez-vous?
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Nous ne savions rien... Nous ne l'avons jamais vu... Quand donc
-avons-nous su quelque chose sous nos pauvres yeux morts?... Il ne se
-plaignait pas... Maintenant c'est trop tard... J'en ai vu mourir trois...
-mais jamais ainsi!... Maintenant c'est à notre tour...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Ce n'est pas moi qui l'ai fait souffrir.--Je n'ai rien dit...
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Moi non plus; nous l'avons suivi sans rien dire...
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il est mort en allant chercher de l'eau pour la folle...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Qu'allons-nous faire? Où irons-nous?
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Où est le chien?
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Ici; il ne veut pas s'éloigner du mort.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Entrainez-le! Ecartez-le! écartez-le!
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Il ne veut pas quitter le mort!
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Nous ne pouvons pas attendre à côté d'un mort!... Nous ne pouvons pas
-mourir ici dans les ténèbres!
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Restons ensemble; ne nous écartons pas les uns des autres; tenons-nous
-par la main; asseyons-nous tous sur cette pierre... Où sont les
-autres... Venez ici! venez! venez!
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Où êtes-vous?
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Ici; je suis ici. Sommes-nous tous réunis?--Venez plus près de moi.--
-Où sont vos mains?--Il fait très froid.
-
-LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Oh! comme vos mains sont froides!
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Que faites-vous?
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Je mettais les mains sur mes yeux; je croyais que j'allais y voir tout
-à coup...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Qui est-ce qui pleure ainsi?
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-C'est la folle qui sanglote.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Elle ne sait pas la vérité?
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Je crois que nous allons mourir ici...
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Quelqu'un viendra peut-être...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Je pense que les religieuses sortiront de l'hospice...
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Elles ne sortent pas le soir.
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Elles ne sortent jamais.
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Je pense que les hommes du grand phare nous apercevront...
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Ils ne descendent pas de leur tour.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Ils nous verront peut-être...
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Ils regardent toujours du côté de la mer.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il fait froid!
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Ecoutez les feuilles mortes; je crois qu'il gèle.
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Oh! comme la terre est dure!
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-J'entends, à ma gauche, un bruit que je ne comprends pas...
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-C'est la mer qui gémit contre les rochers.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Je croyais que c'étaient les femmes.
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-J'entends les glaçons se briser sous les vagues...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Qui est-ce qui grelotte ainsi? Il nous fait trembler tous sur la
-pierre!
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Je ne puis plus ouvrir les mains.
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-J'entends encore un bruit que je ne comprends pas...
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Qui est-ce qui grelotte ainsi parmi nous? Il fait trembler la pierre!
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Je crois que c'est une femme.
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Je crois que c'est la folle qui grelotte le plus fort.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-On n'entend pas son enfant.
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Je crois qu'il tette encore.
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Il est le seul qui puisse voir où nous sommes!
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-J'entends le vent du Nord.
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Je crois qu'il n'y a plus d'étoiles; il va neiger.
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Si l'un de nous s'endort, il faut qu'on le réveille.
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-J'ai sommeil cependant!
-
- [Une rafale fait tourbillonner les feuilles mortes.]
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Entendez-vous les feuilles mortes?--Je crois que quelqu'un vient vers
-nous...
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-C'est le vent; écoutez!
-
- TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Il ne viendra plus personne!
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Les grands froids vont venir...
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-J'entends marcher dans le lointain.
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Je n'entends que les feuilles mortes!
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-J'entends marcher très loin de nous!
-
- DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.
-
-Je n'entends que le vent du Nord!
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Je vous dis que quelqu'un vient vers nous!
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-J'entends un bruit de pas très lents...
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Je crois que les femmes ont raison!
-
- [Il commence à neiger à gros flocons.]
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Oh! oh! qu'est-ce qui tombe de si froid sur mes mains?
-
-SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Il neige!
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-Serrons-nous les uns contre les autres!
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Ecoutez-donc le bruit des pas!
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Pour Dieu! faites silence un instant!
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Ils se rapprochent! ils se rapprochent! écoutez-donc!
-
- [Ici l'enfant de l'aveugle folle se met à vagir subitement
- dans les ténèbres.]
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-L'enfant pleure?
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Il voit! il voit! Il faut qu'il voie quelque chose puisqu'il pleure.
-[Elle saisit l'enfant dans ses bras et s'avance dans la direction d'où
-semble venir le bruit des pas; les autres femmes la suivent anxieusement
-et l'entourent.] Je vais à sa rencontre!
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Prenez garde!
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Oh! comme il pleure!--Qu'y a-t-il?--Ne pleure pas.--N'aie pas peur; il
-n'y a rien à craindre, nous sommes ici; nous sommes autour de toi.--Que
-vois-tu?--Ne crains rien.--Ne pleure pas ainsi! Que vois-tu?--Dis, que
-vois-tu?
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Le bruit des pas se rapproche par ici; écoutez donc! écoutez donc!
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-J'entends le frôlement d'une robe contre les feuilles mortes.
-
- LE SIXIÈME AVEUGLE.
-
-Est-ce une femme?
-
- LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
-
-Est-ce que c'est un bruit de pas?
-
- PREMIER AVEUGLE-NÉ.
-
-C'est peut-être la mer dans les feuilles mortes?
-
-LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Non, non! ce sont des pas! ce sont des pas! ce sont des pas!
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Nous allons le savoir; écoutez donc les feuilles mortes!
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Je les entends, je les entends presque à côté de nous! écoutez!
-écoutez!--Que vois-tu? Que vois-tu?
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-De quel côté regarde-t-il?
-
-LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Il suit toujours le bruit des pas!--Regardez! regardez! Quand je le
-tourne il se retourne pour voir... Il voit! il voit! il voit!--Il
-faut qu'il voie quelque chose d'étrange!...
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE [elle s'avance].
-
-Elevez-le au-dessus de nous, afin qu'il puisse voir.
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Ecartez-vous! écartez-vous! [Elle élève l'enfant au dessus** du
-groupe d'aveugles.]--Les pas se sont arrêtés parmi nous!...
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Ils sont ici! Ils sont au milieu de nous î...
-
- LA JEUNE AVEUGLE.
-
-Qui êtes-vous?
-
- [Silence.]
-
- LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.
-
-Ayez pitié de nous!
-
- [Silence.--L'enfant pleure plus désespérément.]
-
-
-
-
- FIN
-
-
-
- * * * * *
-
-
- *PAUL LACOMBLEZ, Editeur, Bruxelles.*
-
- * * * * *
-
-*Courouble (Léop.).* Contes et souvenirs . . . . . . . . . . . 3 50
- Mes Pandectes . . . . . . . . . . . . . . . 3 50
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-*De Coster (Charles).* La légende d'Ulenspiegel. . . . . . . . 5 »
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-
-*De Haulleville (Baron).* En vacances . . . . . . . . . . . . 3 50
- Portraits et Silhouettes, 2 vol. á . 3 50
- J. M. J. Bodson . . . . . . . . . . 2 »
-
-*Delattre (Louis).* Contes de mon village. . . . . . . . . . . 3 50
- Les miroirs de jeunesse. . . . . . . . . . 3 50
-
-*Demolder (Eugène).* Contes d'Yperdamme. . . . . . . . . . . . 3 »
-
-*Desombiaux (Maurice).* Vers de l'Espoir . . . . . . . . . . . 2 »
-
-*Destrée (Jules).* Journal des Destrée . . . . . . . . . . . . 1 »
- Une campagne électorale au pays noir. . . . 1 »
-
-*De Tallenay (J.).* L'Invisible. . . . . . . . . . . . . . . . 3 50
-
-*Eekhoud (G.).* Les fusillés de Malines. . . . . . . . . . . . 3 50
- Au siècle de Shakespeare . . . . . . . . . . . 3 »
- La nouvelle Carthage (édit. définitive). . . . 4 »
- Nouvelles Kermesses . . . . . . . . . . . . . 3 50
- Mes Communions (1re édit., numérotée). . . . . 3 50
-
-*Emerson.* Sept Essais, avec préface de Maeterlinck. . . . . . 3 50
-
-*Frères (Adolphe).* Ames Edèles au mystère . . . . . . . . . . 2 50
-
-*Garnir (George).* Les Charneux. . . . . . . . . . . . . . . 3 50
- Contes Marjolaine . . . . . . . . . . . . . 3 50
-
-*Greyson (Emile).* A travers passions et caprices. . . . . . . 3 50
-
-*Krains (H.).* Histoire lunatiques . . . . . . . . . . . . . . 3 »
-
-*Maillart (Jehan).* Contes chimériques. . . . . . . . . . . . 2 50
-
-*Maubel (Henry).* Etude de jeune fille . . . . . . . . . . . . 2 »
- Quelqu'un d'aujourd'hui. . . . . . . . . . . 3 50
-
-*Max (Gabrielle).* La petite cigale. . . . . . . . . . . . . . 2 »
-
-*Picard (Edmond).* El Moghreb al Aksa. . . . . . . . . . . . . 4 »
- En Congolie . . . . . . . . . . . . . . . . 3 50
- Scènes de le vie judiciaire. . . . . . . . 4 »
- Vie simple. . . . . . . . . . . . . .. . . 2 »
- Le Sermon sur la montagne . . . . . . . . . 2 »
- Comment on devient socialiste . . . . . . . 1 »
- L'Aryano-Sémitisme. . . . . . . . . . . . . 3 »
-
-*Pierron (Sander).* Pages de Charité . . . . . . . . . . . . . 3 50
- Les délices du Brabant . . . . . . . . . . 3 50
-
-*Ruyters (A.).* Paysages . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 50
- A eux deux . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3 »
- Les mains gantées et les pieds nus . . . . . . 3 50
- Correspondance du Mauvais Riche. . . . . . . . 1 50
-
-*Sigogne (Emile).* Contes merveilleux . . . . . . . . . . . . 3 »
- L'art de parler . . . . . . . . . . . . . . 3 50
-
-*Tordeus (Jeanne).* Manuel de prononciation. . . . . . . . . . 2 »
-
-*Van Beneden (Baron).* Le Mariagicide. . . . . . . . . . . . . 2 50
-
-*Van Doorslaer (Hector).* Sur l'Escaut . . . . . . . . . . . . 3 50
-
-*Van Lerberghe (Charles).* Les Flaireurs . . . . . . . . . . . 1 »
-
-*Waller (Max).* Daisy. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3 »
-
-*Will (I).* Une Squaw . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 »
-
-
-
-+--------------------------------------------------------------------+
-| COLOPHON |
-| |
-| * Ce fichier électronique est basé sur l'édition de 1901: |
-| Maurice Maeterlinck, Théâtre 1. Lacomblez - Per Lamm, Paris - |
-| Bruxelles, 1901. 301 p. |
-| * Le fichier PDF se trouve sur Internet Archive: |
-| https://archive.org/details/Maeterlinck_Theatre1 |
-| |
-| * Cette édition n’est pas cohérente dans l'utilisation de voyelles |
-| majuscules après des points d'exclamation et des points |
-| d'interrogation : dans la plupart des cas on y trouve des voyelles |
-| minuscules, mais parfois aussi des voyelles majuscules. |
-| * Dans les dialogues il n’y a pas de signes diacritiques sur les |
-| voyelles majuscules (p.ex. Ecoutez, Etranglée), mais il y en a bien|
-| dans les noms des personnages (p. ex. STÉPHANO, UNE BÉGUINE) ou |
-| dans les termes de théâtre (p.ex. SCÈNE, THÉÂTRE). |
-| * Les indications scéniques se trouvent entre crochets après le nom|
-| d'un personnage, dans le texte même, ou alignées à droite. |
-| * Le texte dans ce fichier est une reproduction exacte du texte du |
-| livre, sans aucune adaptation. |
-| * Les fautes d'orthographe, aussi bien que les fautes |
-| typographiques évidentes ou probables, ont été conservées. |
-| * Dans ce cas-là, les mots sont marqués avec des astérisques (**) |
-| et sont commentés dans la table en-dessous de ce colophon. |
-| * La numérotation a été enlevés. |
-| * La coupure des mots en fin de ligne n'a pas été maintenue. |
-| * Les espaces devant les signes de ponctuation ont été enlevés. |
-| * Les tirets ont été remplacés par [--], les coq-à-l'âne par cinq |
-| astérisques. |
-+--------------------------------------------------------------------+
-
-Ligne / source / correction, commentaire ou interprétation
-[Ligne 1 = "Notes du transcripteur:"]
-
-LA PRINCESSE MALEINE
-
-139 / univers / univers.
-275 / D'abord / d'abord
-618 / Ic / faute typographique: Ici
-889 / Allez-vous la / Allez-vous là
-1312 / s'irrue / IRRUER (S'), verbe pronom. Rare. Se précipiter,
- faire irruption. (http://www.cnrtl.fr/definition/se%20irruer)
-2456 / entre-bâillant / entrebâillant
-2509 / l'entre-bâillement / l'entrebâillement
-2531 / orêt / faute typographique: forêt
-2533 / endez-vous / faute typographique: rendez-vous
-2637 / entr'ouvert / entrouvert
-3149 / Vous la verrez / Vous là verrez
-3355 / Il tressaillent / Ils tressaillent
-3366 / s'entr'ouvre / s'entrouvre
-3603 / A quand / À quand
-3808 / en la voyant / en là voyant
-4026 / Et bien / Eh bien
-4217 / Vous la / Vous là
-4337/ Il sortent / Ils sortent
-4675 / Oh la, la! / Oh là, là!
-4847 / le première / la première
-5079 / Entr'ouvrant / Entrouvrant
-6278 / Elle noire; / Elle est noire; [?]
-6380 / où sont-ils! / où sont-ils?
-7023 / Vous la / Vous là
-7025 / entr'ouverte / entrouverte
-8186 / allons-nous en / allons-nous-en
-8195 / soixante-dix sept / soixante-dix-sept
-
-L'INTRUSE
-
-8467 / quelle viendra / qu'elle viendra
-9107 / l'entre-bâillement / l'entrebâillement
-9652 / Vous la / Vous là
-9886 / l'Oncle / l'oncle
-9106 / l'entre-bâillement / l'entrebâillement
-9944 / maintenant. / maintenant?
-10042 / l'Oncle / l'oncle
-
-LES AVEUGLES
-
-10102 / s'entr'ouvrent / s'entrouvrent
-10120 / Ile / Ce mot est écrit avec un majuscule dans ce texte.
-10282 / est / sont
-10935 / au delà / au-delà
-12061 / au dessus / au-dessus
-
- +-------------------+
- |28/02/2015 |
- |Johan Boelaert |
- |jboelaert@skynet.be|
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Théâtre 1, by Maurice Maeterlinck
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉÂTRE 1 ***
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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-Foundation
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
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