diff options
Diffstat (limited to 'old/48368-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/48368-0.txt | 12671 |
1 files changed, 0 insertions, 12671 deletions
diff --git a/old/48368-0.txt b/old/48368-0.txt deleted file mode 100644 index 9974997..0000000 --- a/old/48368-0.txt +++ /dev/null @@ -1,12671 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Théâtre 1, by Maurice Maeterlinck - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Théâtre 1 - La Princesse Maleine (1890) - L'Intruse (1890) - Les Aveugles (1891) - -Author: Maurice Maeterlinck - -Release Date: February 28, 2015 [EBook #48368] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉÂTRE 1 *** - - - - -Produced by Johan Boelaert - - - - -+------------------------------------------------------------------+ -| Notes du transcripteur: | -| * Texte en italique est rendu comme _italique_, texte en gras | -| comme *gras*. | -| * Le colophon se trouve en fin de ce fichier. | -| * Deux astérisques** renvoient à la table en-dessous du colophon.| -+------------------------------------------------------------------+ - - - * * * * * - - MAURICE MAETERLINCK - - *Théâtre* - - I - - LA PRINCESSE MALEINE (1890) - - L'INTRUSE(1891). — LES AVEUGLES (1891) - - - - - - P. LACOMBLEZ PER LAMM - Éditeur Éditeur - 31, RUE DES PAROISSIENS 7, RUE DE LILLE, 7 - BRUXELLES PARIS, VII - - 1901 - - [Cachet: Bibliotheca Gandavensis] - - - - - *Théâtre.* - - - - - DU MÊME AUTEUR: - -SERRES CHAUDES suivies de QUINZE CHANSONS. - Un volume in-18 jésus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3.00 - -L'ORNEMENT DES NOCES SPIRITUELLES de - _Ruysbroeck l'admirable_, traduit du flamand et - accompagné d'une Introduction. Un volume - in-16, sur papier à la main . . . . . . . . . . . . . . . . . 5.00 - -LES DISCIPLES A SAÏS ET LES FRAGMENTS de - Novalis, traduits de l'allemand et précédés - d'une Introduction. Un volume in-18 jésus . . . . . . . . . . 4.00 - -LES SEPT PRINCESSES, drame. Un petit volume - in-18 jésus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.00 - -LE TRÉSOR DES HUMBLES. Un volume in-18 jésus . . . . . . . . . 3 50 - -LA SAGESSE ET LA DESTINÉE. Un volume in-18 - jésus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3.50 - -LA VIE DES ABEILLES. Un volume in-18 jésus . . . . . . . . . . 3.50 - - A PARAITRE: - -THÉÂTRE. Tome II: _Pellèas et Mèlisande.--Alladine - et Palomides.--Intérieur.--La mort de Tintagiles._ - -THÉÂTRE. Tome III: _Aglavaine et Sélysette.--Ardiane - et Barbe-bleue.--Sœur Béatrice._ - - CHEZ LE MÊME ÉDITEUR: - -SEPT ESSAIS D'EMERSON, traduits par J. Will, - avec une préface de _Maurice Maeterlinck_. Un - volume in-18 jésus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3.50 - - - - - MAURICE MAETERLINCK - - *Théâtre* - - I - - LA PRINCESSE MALEINE (1890) - - L'INTRUSE(1891). — LES AVEUGLES (1891) - - - - - - P. LACOMBLEZ PER LAMM - Éditeur Éditeur - 31, RUE DES PAROISSIENS 7, RUE DE LILLE, 7 - BRUXELLES PARIS, VII - - 1901 - - [Cachet: Bibliotheca Gandavensis] - - * * * * * - - TABLE - -Préface. . . . . . . . . . . . . I - -La princesse Maleine . . . . . . 1 - -L'Intruse. . . . . . . . . . . 199 - -Les Aveugles . . . . . . . . . 247 - - - * * * * * - - _Droits de traduction, de reproduction et de représentation - réservés pour tous les pays - y compris la Suède, la Norwège et la Hollande._ - - * * * * * - - - - - *Préface.* - - - I. - -Le texte de ces petits drames que mon éditeur réunit aujourd'hui en -trois volumes, n'a guère été modifié. Ce n'est point qu'ils me semblent -parfaits, il s'en faut bien, mais on n'améliore pas un poème par des -corrections successives. Le meilleur et le pire y confondent leurs -racines, et souvent, à tenter de les démêler, on perdrait l'émotion -particulière et le charme léger et presque inattendu, qui ne pouvaient -fleurir qu'à l'ombre d'une faute qui n'avait pas encore été commise. Il -eût, par exemple, été facile de supprimer dans la _Princesse Maleine_ -beaucoup de naïvetés dangereuses, quelques scènes inutiles et la plupart -de ces répétitions étonnées qui donnent aux personnages l'apparence de -somnambules un peu sourds constamment arrachés à un songe pénible. -J'aurais pu leur épargner ainsi quelques sourires, mais l'atmosphère et -le paysage même où ils vivent en eût paru changé. Du reste ce manque de -promptitude à entendre et à répondre, tient intimement à leur -psychologie et à l'idée un peu hagarde qu'ils se font de l'univers** On -peut ne pas approuver cette idée, on peut aussi y revenir après avoir -parcouru bien des certitudes. Un poète plus âgé que je n'étais alors et -qui l'eût accueillie, non pas à l'entrée mais à la sortie de -l'expérience de la vie, aurait su transformer en sagesse et en beautés -solides, les fatalités trop confuses, qui s'y agitent. Mais telle -quelle, l'idée anime tout le drame et il serait impossible de l'éclairer -davantage sans enlever à celui-ci la seule qualité qu'il possède: une -certaine harmonie épouvantée et sombre. - - - II. - -Les autres drames, dans l'ordre où ils parurent, à savoir: _L'Intruse_, -_les Aveugles_ (1890), _les Sept Princesses_ (1891), _Pelléas et -Mélisande_ (1892), _Alladine et Palomides_, _Intérieur_ et _la Mort de -Tintagiles_ (1894) présentent une humanité et des sentiments plus -précis, en proie à des forces aussi inconnues, mais un peu mieux -dessinées. On y a foi à d'énormes puissances, invisibles et fatales, -dont nul ne sait les intentions, mais que l'esprit du drame suppose -malveillantes, attentives à toutes nos actions, hostiles au sourire, à -la vie, à la paix, au bonheur. Des destinées innocentes mais -involontairement ennemies, s'y nouent et s'y dénouent pour la ruine de -tous, sous les regards attristés des plus sages, qui prévoient l'avenir -mais ne peuvent rien changer aux jeux cruels et inflexibles que l'amour -et la mort promènent parmi les vivants. Et l'amour et la mort et les -autres puissances y exercent une sorte d'injustice sournoise, dont les -peines--car cette injustice ne récompense pas,--ne sont peut-être que -des caprices du destin. Au fond, on y trouve l'idée du Dieu chrétien, -mêlée à celle de la fatalité antique, refoulée dans la nuit impénétrable -de la nature, et, de là, se plaisant à guetter, à déconcerter, à -assombrir les projets, les pensées, les sentiments et l'humble félicité -des hommes. - - - III. - -Cet inconnu prend le plus souvent la forme de la mort. La présence -infinie, ténébreuse, hypocritement active de la mort remplit tous les -interstices du poème. Au problème de l'existence il n'est répondu que -par l'énigme de son anéantissement. Du reste, c'est une mort -indifférente et inexorable, aveugle, tâtonnant à peu près au hasard, -emportant de préférence les plus jeunes et les moins malheureux, -simplement parce qu'ils se tiennent moins tranquilles que les plus -misérables, et que tout mouvement trop brusque dans la nuit attire son -attention. Il n'y a autour d'elle que de petits êtres fragiles, -grelottants, passivement pensifs, et les paroles prononcées, les larmes -répandues ne prennent d'importance que de ce qu'elles tombent dans le -gouffre au bord duquel se joue le drame et y retentissent d'une certaine -façon qui donne à croire que l'abîme est très vaste parce que tout ce -qui s'y va perdre y fait un bruit confus et assourdi. - - - IV. - -Il n'est pas déraisonnable d'envisager ainsi notre existence. C'est, de -compte fait, pour l'instant, et malgré tous les efforts de nos volontés, -le fond de notre vérité humaine. Longtemps encore, à moins qu'une -découverte décisive de la science n'atteigne le secret de la nature, à -moins qu'une révélation venue d'un autre monde, par exemple une -communication avec une planète plus ancienne et plus savante que la -nôtre, ne nous apprenne enfin l'origine et le but de la vie, longtemps -encore, toujours peut-être, nous ne serons que de précaires et fortuites -lueurs, abandonnées sans dessein appréciable à tous les souffles d'une -nuit indifférente. A peindre cette faiblesse immense et inutile, on se -rapproche le plus de la vérité dernière et radicale de notre être, et, -si des personnages qu'on livre ainsi à ce néant hostile, on parvient à -tirer quelques gestes de grâce et de tendresse, quelques paroles de -douceur, d'espérance fragile, de pitié et d'amour, on a fait ce qu'on -peut humainement faire quand on transporte l'existence aux confins de -cette grande vérité immobile qui glace l'énergie et le désir de vivre. -C'est ce que j'ai tenté dans ces petits drames. Il ne m'appartient point -de juger si j'y ai quelquefois réussi. - - - V. - -Mais aujourd'hui, cela ne me parait plus suffisant. Je ne crois pas -qu'un poème doive sacrifier sa beauté à un enseignement moral, mais si, -tout en ne perdant rien de ce qui l'orne au dedans comme au dehors, il -nous mène à des vérités aussi admissibles mais plus encourageantes que -la vérité qui ne mène à rien, il aura l'avantage d'accomplir un double -devoir incertain. Chantons durant des siècles, la vanité de vivre et la -force invincible du néant et de la mort, nous ferons passer sous nos -yeux des tristesses qui deviendront plus monotones à mesure qu'elles se -rapprocheront davantage de la dernière vérité. Essayons au contraire de -varier l'apparence de l'inconnu qui nous entoure et d'y découvrir une -raison nouvelle de vivre et de persévérer, nous y gagnerons du moins -d'alterner nos tristesses en les mêlant d'espoirs qui s'éteignent et se -rallument. Or, dans l'état où nous sommes, il est tout aussi légitime -d'espérer que nos efforts ne sont pas inutiles, que de penser qu'ils ne -produisent rien. La vérité suprême du néant, de la mort et de -l'inutilité de notre existence, où nous aboutissons dès que nous -poussons notre enquête à son dernier terme, elle n'est, après tout, que -le point extrême de nos connaissances actuelles. Nous ne voyons rien par -delà, parce que là s'arrête notre intelligence. Elle parait certaine, -mais en définitive rien en elle n'est certain que notre ignorance. Avant -que d'être tenu de l'admettre irrévocablement, il nous faudra longtemps -encore chercher de tout notre cœur à dissiper cette ignorance et faire -ce que nous pourrons pour tenter si nous ne trouverons pas de lumière. -Dès lors le grand cercle de tous nos devoirs antérieurs à cette -certitude trop hâtive et mortelle se remet en branle, et la vie humaine -recommence avec ses passions qui ne semblent plus aussi vaines, avec ses -joies, ses tristesses et ses devoirs qui reprennent de l'importance -puisqu'ils peuvent nous aider à sortir de l'obscurité ou à la supporter -sans amertume. - - - VI. - -Ce n'est pas à dire que nous reviendrons au point où nous nous trouvions -autrefois, ni que l'amour, la mort, la fatalité et les autres forces -mystérieuses de la vie, reprendront exactement leur place et leur rôle -anciens dans notre existence réelle et dans nos œuvres, et notamment, -puisque c'est d'elles que nous nous occupons ici, dans nos œuvres -dramatiques. L'esprit humain, ai-je dit, à ce propos, dans une page à -peu près inédite, l'esprit humain subit depuis trois quarts de siècle -une évolution dont on n'a pas encore une vue bien claire, mais qui est -probablement l'une des plus considérables qui aient eu lieu dans le -domaine de la pensée. Cette évolution, si elle ne nous a pas donné sur -la matière, la vie, la destinée de l'homme, le but, l'origine et les -lois de l'univers, des certitudes définitives, nous a du moins enlevé ou -rendu presque impraticables un certain nombre d'_incertitudes_; et ces -_incertitudes_ étaient justement celles où se complaisaient et -fleurissaient librement les pensées les plus hautes. Elles étaient, par -excellence, l'élément de beauté et de grandeur de toutes nos allusions, -la force cachée qui élevait nos paroles au-dessus des paroles de la vie -ordinaire, et le poète semblait grand et profond à proportion de la -forme plus ou moins triomphante, de la place plus ou moins prépondérante -qu'il savait donner à ces incertitudes belles ou effrayantes, pacifiques -ou hostiles, tragiques ou consolatrices. - - - VII. - -La haute poésie, à la regarder de près, se compose de trois éléments -principaux: D'abord** la beauté verbale, ensuite la contemplation et la -peinture passionnées de ce qui existe réellement autour de nous et en -nous-mêmes, c'est-à-dire la nature et nos sentiments, et enfin, -enveloppant l'œuvre entière et créant son atmosphère propre, l'idée que -le poète se fait de l'inconnu dans lequel flottent les êtres et les -choses qu'il évoque, du mystère qui les domine et les juge et qui -préside à leurs destinées. Il ne me paraît pas douteux que ce dernier -élément est le plus important. Voyez un beau poème, si bref, si rapide -qu'il soit. Rarement, sa beauté, sa grandeur se limitent aux choses -connues de notre monde. Neuf fois sur dix il les doit à une allusion aux -mystères des destinées humaines, à quelque lien nouveau du visible à -l'invisible, du temporel à l'éternel. Or, si l'évolution peut-être sans -précédent qui se produit de nos jours dans l'idée que nous nous faisons -de l'inconnu ne trouble pas encore profondément le poète lyrique, et ne -lui enlève qu'une partie de ses ressources, il n'en va pas de même du -poète dramatique. Il est peut-être loisible au poète lyrique de demeurer -une sorte de théoricien de l'inconnu. A la rigueur il lui est permis de -se tenir aux idées générales les plus vastes et les plus imprécises. Il -n'a point à se préoccuper de leurs conséquences pratiques. S'il est -convaincu que les divinités d'autrefois, que la justice et la fatalité -n'interviennent plus aux actions des hommes et ne dirigent plus la -marche de ce monde, il n'a pas besoin de donner un nom aux forces -incomprises qui s'y mêlent toujours et dominent toute chose. Que ce soit -Dieu ou l'Univers qui lui paraisse immense et terrible, il importe assez -peu. Nous lui demandons principalement qu'il fasse passer en nous -l'impression immense ou terrible qu'il a ressentie. Mais le poète -dramatique ne peut se borner à ces généralités. Il est obligé de faire -descendre dans la vie réelle, dans la vie de tous les jours, l'idée -qu'il se fait de l'inconnu. Il faut qu'il nous montre de quelle façon, -sous quelle forme, dans quelles conditions, d'après quelles lois, à -quelle fin, agissent sur nos destinées, les puissances supérieures, les -influences inintelligibles, les principes infinis, dont, en tant que -poète, il est persuadé que l'univers est plein. Et comme il est arrivé à -une heure où loyalement il lui est à peu près impossible d'admettre les -anciennes, et où celles qui les doivent remplacer ne sont pas encore -déterminées, n'ont pas encore de nom, il hésite, tâtonne, et s'il veut -rester absolument sincère, il n'ose plus se risquer hors de la réalité -immédiate. Il se borne à étudier les sentiments humains dans leurs -effets matériels et psychologiques. Dans cette sphère il peut créer de -fortes œuvres d'observation, de passion et de sagesse, mais il est -certain qu'il n'atteindra jamais à la beauté plus vaste et plus profonde -des grands poèmes où quelque chose d'infini se mêlait aux actions des -hommes; et il se demande s'il doit décidément renoncer aux beautés de -cet ordre. - - - VIII. - -Je ne le crois pas. Il trouvera à réaliser ces beautés, des difficultés -qu'aucun poète n'avait jusqu'ici rencontrées, mais il y parviendra -demain. Et aujourd'hui même, qui semble le moment le plus dangereux de -l'alternative, un ou deux poètes ont réussi à sortir du monde des -réalités évidentes, sans rentrer dans celui des chimères anciennes, car -la haute poésie est avant tout le royaume de l'imprévu, et des règles -les plus générales surgissent, comme des fragments d'étoiles qui -traversent le ciel où l'on n'attendait aucune lueur, des exceptions -déconcertantes. Et c'est, par exemple, _La Puissance des Ténèbres_ de -Tolstoï qui passe sur le fleuve le plus banal de la vie inférieure, -comme un îlot flottant, un îlot d'horreur grandiose et tout ensanglanté -de fumées infernales, mais enveloppé aussi de l'énorme flamme blanche, -pure et miraculeuse qui jaillit de l'âme primitive d'Akim. Ou bien, ce -sont les _Revenants_ d'Ibsen, où éclate, dans un salon bourgeois, -aveuglant, étouffant, affolant les personnages, l'un des plus terribles -mystères des destinées humaines. Nous avons beau nous fermer à -l'angoisse de l'inintelligible, dans ces deux drames interviennent des -puissances supérieures que nous sentons tous peser sur notre vie. Car -c'est bien moins l'action du Dieu des Chrétiens qui nous trouble dans le -poème de Tolstoï que l'action du Dieu qui se trouve dans une âme -humaine, plus simple, plus juste, plus pure et plus grande que les -autres. Et dans le poème d'Ibsen, c'est l'influence d'une loi de justice -ou d'injustice récemment soupçonnée et formidable; la loi de l'hérédité, -loi peut-être discutable, mais si mal connue, et en même temps si -plausible, que sa menace énorme cache la plus grande portion de ce qu'on -y pourrait mettre en doute. Mais en dépit de ces sorties inattendues, il -n'en reste pas moins que le mystère, l'inintelligible, le surhumain, -l'infini--peu importe le nom qu'on lui donne--est devenu si peu maniable -depuis que nous n'admettons plus _a priori_ l'intervention divine dans -les actions humaines, que le génie même n'a pas souvent de ces -rencontres heureuses. Quand Ibsen, dans d'autres drames, essaie de -relier à d'autres mystères les gestes de ses hommes en mal de conscience -exceptionnelle ou de ses femmes hallucinées, il faut convenir que si -l'atmosphère qu'il parvient à créer est étrange et troublante, elle est -rarement saine et respirable, parce qu'elle est rarement raisonnable et -réelle. - - - IX. - -Dans le temps, le génie à coup sûr, parfois le simple et honnête talent, -réussissaient à nous donner au théâtre cet arrière-plan profond, ce -nuage des cimes, ce courant d'infini, tout ceci et tout cela, qui -n'ayant ni nom ni forme, nous autorise à mêler nos images en en parlant, -et parait nécessaire pour que l'œuvre dramatique coule à pleins bords et -atteigne son niveau idéal. Aujourd'hui, il y manque presque toujours ce -troisième personnage, énigmatique, invisible mais partout présent, qu'on -pourrait appeler le personnage sublime, qui, peut-être, n'est que l'idée -inconsciente mais forte et convaincue que le poète se fait de l'univers -et qui donne à l'œuvre une portée plus grande, je ne sais quoi qui -continue d'y vivre après la mort du reste et permet d'y revenir sans -jamais épuiser sa beauté. Mais convenons qu'il manque aussi à notre vie -présente. Reviendra-t-il? Sortira-t-il d'une conception nouvelle et -expérimentale de la justice ou de l'indifférence de la nature, d'une de -ces énormes lois générales de la matière ou de l'esprit que nous -commençons à peine d'entrevoir? En tout cas, gardons lui sa place. -Acceptons, s'il le faut, que rien ne la vienne occuper pendant le temps -qu'il mettra à se dégager des ténèbres, mais n'y installons plus de -fantômes. Son attente, et son siège vide dans la vie, ont par eux-mêmes -une signification plus grande que tout ce que nous pourrions asseoir sur -le trône que notre patience lui réservé. Pour mon humble part, après les -petits drames que j'ai énumérés plus haut, il m'a semblé loyal et sage -d'écarter la mort de ce trône auquel il n'est pas certain qu'elle ait -droit. Déjà, dans le dernier, que je n'ai pas nommé parmi les autres, -clans _Aglavaine_ et _Sélysette_, j'aurais voulu qu'elle cédât à -l'amour, à la sagesse ou au bonheur une part de sa puissance. Elle ne -m'a pas obéi, et j'attends, avec la plupart des, poètes de mon temps, -qu'une autre force se révèle. Quant aux deux petites pièces qui suivent -_Aglavaine_ et _Sélysette_, savoir: _Ardiane et Barbe-bleue, ou la -délivrance inutile_, et _Sœur Béatrice_, je voudrais qu'il n'y eût aucun -malentendu à leur endroit. Ce n'est pas parce qu'elles sont postérieures -qu'il y faudrait chercher une évolution ou un nouveau désir. Ce sont, à -proprement parler, de petits jeux de scène, de courts poèmes du genre -assez malheureusement appelé «opéra-comique» destinés à fournir aux -musiciens qui les avaient demandés, un thème convenable à des, -développements lyriques. Ils ne prétendent à rien davantage, et l'on se -méprendrait sur mes intentions si l'on y voulait trouver par surcroît de -grandes arrière-pensées morales ou philosophiques. - - - - *La Princesse Maleine.* - -DRAMATIS PERSONAE. - -HJALMAR, roi d'une partie de la Hollande. -MARCELLUS, roi d'une autre partie de la Hollande. -Le prince HJALMAR, fils du roi HJALMAR. -Le petit ALLAN, fils de la reine Anne. -ANGUS, ami du prince HJALMAR. -STÉPHANO) - ) officiers de Marcellus. -VANOX ) -Un chambellan. -Un médecin. -Un fou. -Trois pauvres. -Deux vieux paysans, un cuisinier. -Seigneurs, officiers, un vacher, un cul-de-jatte, - pèlerins, paysans, domestiques, mendiants, - vagabonds, enfants, etc. -ANNE, reine du Jutland. -GODELIVE, femme du roi Marcellus. -La princesse MALEINE, fille de Marcellus et de - Godelive. -La princesse UGLYANE, fille de la reine Anne. -La nourrice de Maleine. -Sept béguines. -Une vieille femme. -Dames d'honneur, servantes, paysannes, etc. -Un grand chien noir nommé Pluton. - - - _Le premier acte à Harlingen; les autres au - château Ysselmonde et aux environs._ - - - - - ACTE I - - - * * * * * - - - SCÈNE I - - *Les jardins du château.* - - [Entrent Stéphano et Vanox]. - - VANOX. - -Quelle heure est-il? - - STÉPHANO. - -D'après la lune il doit être minuit. - - VANOX. - -Je crois qu'il va pleuvoir. - - STÉPHANO. - -Oui; il y a de gros nuages vers l'Ouest.--On ne viendra pas nous relever -avant la fin de la fête. - - VANOX. - -Et elle ne finira pas avant le petit jour. - - STÉPHANO. - -Oh! oh**! Vanox! - - [Ici une comète apparaît au-dessus du château.] - - VANOX. - -Quoi? - - STÉPHANO. - -Encore la comète de l'autre nuit! - - VANOX. - -Elle est énorme! - - STÉPHANO. - -Elle a l'air de verser du sang sur le château! - - [Ici une pluie d'étoile, semble tomber sur le château.] - - VANOX. - -Les étoiles tombent sur le château! Voyez! voyez! voyez! - - STÉPHANO. - -Je n'ai jamais vu pareille pluie d'étoiles! On dirait que le ciel pleure -sur ces fiançailles! - - VANOX. - -On dit que tout ceci présage de grands malheurs! - - STÉPHANO. - -Oui; peut-être des guerres ou des morts de rois. On a vu ces présages à -la mort du vieux roi Marcellus. - - VANOX. - -On dit que ces étoiles à longue chevelure annoncent la mort des -princesses. - - STÉPHANO. - -On dit... on dit bien des choses... - - VANOX. - -La princesse Maleine aura peur de l'avenir! - - STÉPHANO. - -A sa place, j'aurais peur de l'avenir sans l'avertissement des étoiles... - - VANOX. - -Oui; le vieux Hjalmar me semble assez étrange... - - STÉPHANO. - -Le vieux Hjalmar? Ecoute, je n'ose pas dire tout ce que je sais; mais -un de mes oncles est chambellan de Hjalmar; eh bien, si j'avais une -fille, je ne la donnerais pas au prince Hjalmar. - - VANOX. - -Je ne sais pas... le prince Hjalmar... - - STÉPHANO. - -Oh! ce n'est pas à cause du prince Hjalmar, mais son père!... - - VANOX - -On dit qu'il a la tête... - - STÉPHANO. - -Depuis que cette étrange reine Anne est venue du Jutland, où ils l'ont -détrônée, après avoir emprisonné leur vieux roi, son mari, depuis qu'elle -est venue à Ysselmonde, on dit... on dit... enfin le vieux Hjalmar a plus -de-soixante-dix ans, et je crois qu'il l'aime un peu trop pour son âge... - - VANOX. - -Oh! oh! - - STÉPHANO. - -Voilà ce qu'on dit...--Et je n'ose pas dire tout ce que je sais.--Mais -n'oublie pas ce que j'ai dit aujourd'hui. - - VANOX. - -Alors pauvre petite princesse! - - STÉPHANO. - -Oh, je n'aime pas ces fiançailles!--Voilà qu'il pleut déjà! - - VANOX. - -Et peut-être un orage là-bas.--Mauvaise nuit! [Passe un valet avec une -lanterne.] Où en est la fête? - - LE VALET. - -Voyez les fenêtres. - - VANOX. - -Oh! elles ne s'éteignent pas. - -LE VALET. - -Et elles ne s'éteindront pas cette nuit. Je n'ai jamais vu de fête -pareille! Le vieux roi Hjalmar est absolument ivre, il a embrassé notre -roi Marcellus, il... - - VANOX. - -Et les fiancés? - - LE VALET. - -Oh! les fiancés ne boivent pas beaucoup. Allons, bonne nuit! je vais à la -cuisine, on n'y boit pas de l'eau claire non plus, bonne nuit! - - [Il sort.] - - VANOX. - -Le ciel devient noir, et la lune est étrangement rouge. - - STÉPHANO. - -Voilà l'averse! et pendant que les autres boivent, nous allons... - - [Ic** les fenêtres du château, illuminées au fond du - jardin, volent en éclats: cris, rumeurs, tumulte.] - - VANOX. - -Oh! - - STÉPHANO. - -Qu'y a-t-il? - - VANOX. - -On brise les vitres. - - STÉPHANO. - -Un incendie! - - VANOX. - -On se bat dans la salle! - - [La princesse Maleine, échevelée et tout en pleurs, - passe en courant, au fond du jardin.] - - STÉPHANO. - -La princesse! - - VANOX. - -Où court-elle? - - STÉPHANO. - -Elle pleure! - - VANOX. - -On se bat dans la salle! - - STÉPHANO. - -Allons voir!... - - [Cris, tumulte, les jardins se remplissent d'officiers, de - domestiques, etc., les portes du château s'ouvrent - violemment, et le roi Hjalmar parait sur le perron, - entouré de courtisans et de pertuisaniers. Au-dessus du - château, la comète. La pluie d'étoiles continue.] - - LE ROI HJALMAR. - -Ignoble Marcellus! Vous avez fait aujourd'hui une chose monstrueuse! -Allons, mes chevaux! mes chevaux! je m'en vais! je m'en vais! je m'en -vais! Et je vous laisse votre Maleine, avec sa face verte et ses cils -blancs! Et je vous laisse avec votre vieille Godelive! Mais attendez! -Vous irez à genoux à travers vos marais! Et ce seront vos fiançailles que -je viendrai célébrer, avec tous mes pertuisaniers et tous les corbeaux de -Hollande à vos fêtes funèbres! Allons-nous-en! Au revoir! au revoir! Ah! -ah! ah! - - [Il sort avec ses courtisans.] - - * * * * * - - - SCÈNE II - - *Un appartement du château.* - - [On découvre la reine Godelive, la princesse Maleine et la - nourrice; elles chantent en filant leur quenouille.] - - _Les nonnes sont malades, - Malades à leur tour; - Les nonnes sont malades. - Malades dans la tour..._ - - GODELIVE. - -... Voyons, ne pleure plus Maleine; essuie tes larmes et descends au -jardin. Il est midi. - - LA NOURRICE. - -C'est ce que je lui dis depuis ce matin, Madame. A quoi cela sert-il de -s'abimer les yeux? Elle ouvre sa fenêtre ce matin, elle regarde un chemin -vers la forêt et se met à pleurer; alors je lui dis: est-ce que vous -regardez déjà le chemin vers la tour, Maleine... - - GODELIVE. - -Ne parle pas de cela! - - LA NOURRICE. - -Si, si, il faut en parler; on en parlera tout à l'heure. Je lui demande -donc: est-ce que vous regardez déjà le chemin vers la tour où l'on a -enfermé, dans le temps, la pauvre duchesse Anne, parce qu'elle aimait un -prince qu'elle ne pouvait aimer?... - - GODELIVE. - -Ne parle pas de cela! - - LA NOURRICE. - -Au contraire, il faut en parler, on en parlera tout à l'heure. Je lui -demande donc...--Voici le roi! - - [Entre Marcellus.] - - MARCELLUS. - -Eh bien, Maleine? - - MALEINE. - -Sire? - - MARCELLUS. - -Aimais-tu le prince Hjalmar? - - MALEINE. - -Oui, Sire. - - MARCELLUS. - -Pauvre enfant!... mais l'aimes-tu encore? - - MALEINE. - -Oui, Sire. - - MARCELLUS. - -Tu l'aimes encore? - - MALEINE. - -Oui. - - MARCELLUS. - -Tu l'aimes encore après?... - - GODELIVE. - -Seigneur, ne l'effrayez pas! - - MARCELLUS. - -Mais je ne l'effraye pas!--Voyons, je viens ici en véritable père, et je -ne songe qu'à ton bonheur, Maleine. Examinons cela froidement. Tu sais ce -qui est arrivé: le vieux roi Hjalmar m'outrage sans raison; ou plutôt, je -soupçonne trop bien ses raisons!... Il outrage ignoblement ta mère, il -t'insulte plus bassement encore, et s'il n'avait pas été mon hôte, s'il -n'avait pas été là, sous la main de Dieu, il ne serait jamais sorti de -mon château!--enfin, oublions aujourd'hui.--Mais, est-ce à nous que tu -dois en vouloir?--est-ce à ta mère ou est-ce à moi? Voyons, réponds, -Maleine? - - MALEINE. - -Non, Sire. - - MARCELLUS. - -Alors pourquoi pleurer? Quant au prince Hjalmar, il vaut mieux l'oublier; -et puis, comment pourrais-tu l'aimer sérieusement? vous vous êtes à peine -entrevus; et le cœur à ton âge est comme un cœur de cire; on en fait ce -qu'on veut. Le nom de Hjalmar était encore écrit dans les nuages, un -orage est venu et tout est effacé, et dès ce soir tu n'y songeras plus. -Et puis, crois-tu que tu aurais été bien heureuse à la cour de Hjalmar? -Je ne parle pas du prince, le prince est un enfant; mais son père, tu -sais bien qu'on a peur d'en parler... Tu sais bien qu'il n'y a pas une -cour plus sombre en Hollande; tu sais que son château a peut-être -d'étranges secrets. Mais tu ne sais pas ce que l'on dit de cette reine -étrangère, venue avec sa fille au palais d'Ysselmonde, et je ne te -redirai pas ce qu'on en dit; car je ne veux pas verser de poison dans ton -cœur.--Mais tu allais entrer, toute seule, dans une effrayante forêt -d'intrigues et de soupçons!--Voyons, réponds, Maleine; n'avais-tu pas -peur de tout cela? et n'était-ce pas un peu malgré toi que tu allais -épouser le prince Hjalmar? - - MALEINE. - -Non, Sire. - - MARCELLUS. - -Soit, mais alors, réponds-moi franchement. Il ne faut pas que le vieux -roi Hjalmar triomphe. Nous allons avoir une grande guerre à cause de toi. -Je sais que les vaisseaux de Hjalmar entourent Ysselmonde et vont mettre -à la voile avant la pleine lune; d'un autre côté, le duc de Bourgogne, -qui t'aime depuis longtemps;--[se tournant vers la reine,] je ne sais si -ta mère?... - - GODELIVE. - -Oui, Seigneur. - - MARCELLUS. - -Eh bien? - - GODELIVE. - -Il faudrait l'y préparer, peu à peu... - - MARCELLUS. - -Laissez-la parler!--Eh bien, Maleine?... - - MALEINE. - -Sire? - - MARCELLUS. - -Tu ne comprends pas? - - MALEINE. - -Quoi, Sire? - - MARCELLUS. - -Tu me promets d'oublier Hjalmar? - - MALEINE. - -Sire... - - MARCELLUS. - -Tu dis?--tu aimes encore Hjalmar? - - MALEINE. - -Oui, Sire! - - MARCELLUS. - -«_Oui, Sire!_» Ah! démons et tempêtes! Elle avoue cela cyniquement, et -elle ose me crier cela sans pudeur! Elle a vu Hjalmar une seule fois, -pendant une seule après-midi, et la voilà plus chaude que l'enfer! - - GODELIVE. - -Seigneur!... - - MARCELLUS. - -Taisez-vous! «_Oui, Sire!_» Et elle n'a pas quinze ans! Ah, c'est à les -tuer sur place! Voilà quinze ans que je ne vivais plus qu'en elle! Voilà -quinze ans que je retenais mon souffle autour d'elle! Voilà quinze ans -que nous n'osions plus respirer de peur, de troubler ses regards! Voilà -quinze ans que j'ai fait de ma cour un couvent, et le jour où je viens -regarder dans son cœur... - - GODELIVE. - -Seigneur! - - LA NOURRICE. - -Est-ce qu'elle ne peut pas aimer comme une autre? Allez-vous la** mettre -sous verre? Est-ce une raison pour crier ainsi à tue-tête après une -enfant? Elle n'a rien fait de mal! - - MARCELLUS. - -Ah! elle n'a rien fait de mal!--Et d'abord, taisez-vous; je ne vous parle -pas, et c'est probablement à vos instigations d'entremetteuse... - - GODELIVE. - -Seigneur! - - LA NOURRICE. - -Entremetteuse! moi, une entremetteuse! - - MARCELLUS. - -Me laisserez-vous parler enfin! Allez-vous-en! Allez-vous-en toutes deux! -Oh! je sais bien que vous vous entendez, et que l'ère des intrigues est -ouverte à présent, mais attendez!--Allez-vous-en! Ah! des larmes! -[Sortent Godelive et la nourrice.] Voyons, Maleine, ferme d'abord les -portes. Maintenant que nous sommes seuls, je veux oublier. On t'a -donné de mauvais conseils, et je sais que les femmes entre elles font -d'étranges projets; ce n'est pas que j'en veuille au prince Hjalmar; -mais il faut être raisonnable. Me promets-tu d'être raisonnable? - - MALEINE. - -Oui, Sire. - - MARCELLUS. - -Ah! tu vois! alors tu ne songeras plus à ce mariage? - - MALEINE. - -Oui. - - MARCELLUS. - -Oui?--c'est-à-dire que tu vas oublier Hjalmar? - - MALEINE. - -Non. - - MARCELLUS. - -Tu ne renonces pas encore à Hjalmar? - - MALEINE. - -Non. - - MARCELLUS. - -Et si je vous y oblige, moi? et si je vous enferme? et si je vous sépare -à jamais de votre Hjalmar à face de petite fille?--vous dites? [Elle -pleure.] Ah! c'est ainsi!--Allez-vous-en; et nous verrons! Allez-vous-en! - - [Ils sortent séparément.] - - * * * * * - - - SCÈNE III - - *Une forêt.* - - [Entrent le prince Hjalmar et Angus.] - - - LE PRINCE HJALMAR. - -J'étais malade; et l'odeur de tous ces morts! et l'odeur de tous ces -morts! et maintenant, c'est comme si cette nuit et cette forêt avaient -versé un peu d'eau sur mes yeux... - - ANGUS. - -Il ne reste plus que les arbres! - - HJALMAR. - -Avez-vous vu mourir le vieux roi Marcellus? - - ANGUS. - -Non, mais j'ai vu autre chose; hier au soir, pendant votre absence, ils -ont mis le feu au château, et la vieille reine Godelive courait à travers -les flammes avec les domestiques. Ils se sont jetés dans les fossés et je -crois que tous y ont péri. - - HJALMAR. - -Et la princesse Maleine?--Y était-elle? - - ANGUS. - -Je ne l'ai pas vue. - - HJALMAR. - -Mais d'autres l'ont-ils vue? - - ANGUS. - -Personne ne l'a vue, on ne sait où elle est. - - HJALMAR. - -Elle est morte? - - ANGUS. - -On dit qu'elle est morte. - - HJALMAR. - -Mon père est terrible! - - ANGUS. - -Vous l'aimiez déjà? - - HJALMAR. - -Qui? - - ANGUS. - -La princesse Maleine. - - HJALMAR. - -Je ne l'ai vue qu'une seule fois... elle avait cependant une manière de -baisser les yeux;--et de croiser les mains;--ainsi--et des cils blancs -étranges!--Et son regard!... on était tout à coup comme dans un grand -canal d'eau fraîche... Je ne m'en souviens pas très bien; mais je -voudrais revoir cet étrange regard... - - ANGUS. - -Quelle est cette tour sur cette butte? - - HJALMAR. - -On dirait un vieux moulin à vent; il n'a pas de fenêtres. - - ANGUS. - -Il y a une inscription de ce côté. - - HJALMAR. - -Une inscription? - - ANGUS. - -Oui,--en latin. - - HJALMAR. - -Pouvez-vous lire? - - ANGUS. - -Oui, mais c'est très vieux.--Voyons: - - _Olim inclusa - Anna ducissa - anno...,_ etc., - -Il y a trop de mousse sur tout le reste. - - HJALMAR. - -Asseyons-nous ici. - - ANGUS. - -«_Ducissa Anna_», c'est le nom de la mère de votre fiancée. - - HJALMAR. - -D'Uglyane?--Oui. - - ANGUS. - -Voilà un _oui_ plus lent et plus froid que la neige! - - HJALMAR. - -Mon Dieu, le temps des _oui_ de flamme est assez loin de moi... - -ANGUS - -Uglyane est jolie cependant. - - HJALMAR. - -J'en ai peur! - - ANGUS. - -Oh! - - HJALMAR. - -Il y a une petite âme de cuisinière au fond de ses yeux verts. - - ANGUS. - -Oh! oh! mais alors, pourquoi consentez-vous? - - HJALMAR. - -A quoi bon ne pas consentir? Je suis malade à en mourir une de ces -vingt mille nuits que nous avons à vivre, et je veux le repos! le repos! -le repos! Et puis, elle ou une autre, qui me dira «_mon petit Hjalmar_» -au clair de lune en me pinçant le nez! Pouah!--Avez-vous remarqué les -colères subites de mon père depuis que la reine Anne est arrivée à -Ysselmonde?--Je ne sais ce qui se passe; mais il y a là quelque chose, et -je commence à avoir d'étranges soupçons; j'ai peur de la reine! - - ANGUS. - -Elle vous aime comme un fils cependant. - - HJALMAR. - -Comme un fils?--Je n'en sais rien, et j'ai d'étranges idées, elle est -plus belle que sa fille, et voilà d'abord un grand mal. Elle travaille -comme une taupe à je ne sais quoi; elle a excité mon pauvre vieux père -contre Marcellus et elle a déchainé cette guerre;--il y a quelque chose -là-dessous! - - ANGUS. - -Il y a, qu'elle voudrait vous faire épouser Uglyane, ce n'est pas -infernal. - - HJALMAR. - -Il y a encore autre chose. - - ANGUS. - -Oh! je sais bien! Une fois mariés, elle vous envoie en Jutland vous -battre sur les glaçons pour son petit trône d'usurpatrice, et délivrer -peut-être son pauvre mari, qui doit être bien inquiet en l'attendant; car -une reine aussi belle, errant seule par le monde, il faut bien qu'il -arrive des histoires... - - HJALMAR. - -Il y a encore autre chose. - - ANGUS. - -Quoi? - - HJALMAR. - -Vous le saurez un jour; allons-nous-en. - - ANGUS. - -Vers la ville? - - HJALMAR. - -Vers la ville?--il n'y en a plus; il n'y a plus que des morts entre des -murs écroulés! - - [Ils sortent.] - - * * * * * - - - SCÈNE IV - - *Une chambre voûtée dans une tour.* - - [On découvre la princesse Maleine et la nourrice.] - - - LA NOURRICE. - -Voilà trois jours que je travaille à desceller les pierres de cette tour, -et je n'ai plus d'ongles au bout de mes pauvres doigts. Vous pourrez vous -vanter de m'avoir fait mourir. Mais voilà, il fallait désobéir! il -fallait vous échapper du palais! il fallait rejoindre Hjalmar! Et nous -voici dans cette tour; nous voici entre ciel et terre, au-dessus des -arbres de la forêt! Ne vous avais-je pas avertie, ne vous l'avais-je pas -dit? Je connaissais bien votre père!--Mais est-ce après la guerre qu'on -nous délivrera? - - MALEINE. - -Mon père l'a dit. - - LA NOURRICE. - -Mais cette guerre ne finira jamais! Depuis combien de jours sommes-nous -dans cette tour? Depuis combien de jours n'ai-je plus vu de lune ni de -soleil! Et partout où je mets les mains, je trouve des champignons et des -chauves-souris; et j'ai vu, ce matin, que nous n'avions plus d'eau! - - MALEINE. - -Ce matin? - - LA NOURRICE. - -Oui, ce matin, pourquoi riez-vous? Il n'y a pas de quoi rire? Si nous ne -parvenons pas à écarter cette pierre aujourd'hui, il ne nous reste plus -qu'à dire nos prières. Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait pour être -mise dans ce tombeau, au milieu des rats, des araignées et des -champignons! Je ne me suis pas révoltée, moi! Je n'ai pas été insolente -comme vous! Etait-ce si difficile de se soumettre en apparence, et de -renoncer à ce saule pleureur de Hjalmar qui ne remuerait pas le petit -doigt pour nous délivrer? - - MALEINE. - -Nourrice! - - LA NOURRICE. - -Oui, nourrice! Je serai bientôt la nourrice des vers de terre à cause de -vous. Et dire que sans vous, j'étais tranquillement dans la cuisine en ce -moment, ou à me chauffer au soleil dans le jardin, en attendant la cloche -du déjeuner! Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait pour... Oh, Maleine! -Maleine! Maleine! - - MALEINE. - -Quoi? - - LA NOURRICE. - -La pierre!... - - MALEINE. - -La...? - - LA NOURRICE. - -Oui,--elle a remué! - - MALEINE. - -La pierre a remué? - - LA NOURRICE. - -Elle a remué! elle est détachée! il y a du soleil entre le mortier! Venez -voir! Il y en a sur ma robe! II y en a sur mes mains! Il y en a sur votre -visage! Il y en a sur les murs! Eteignez la lampe! il y en a partout! -Je vais pousser la pierre! - - MALEINE. - -Elle tient encore? - - LA NOURRICE. - -Oui!--mais ce n'est rien! c'est là, dans le coin; donnez-moi votre -fuseau!--oh! elle ne veut pas tomber!... - - MALEINE. - -Tu vois quelque chose par les fentes? - - LA NOURRICE. - -Oui! oui--non! je ne vois que le soleil! - - MALEINE. - -Est-ce le soleil? - - LA NOURRICE. - -Oui! oui! c'est le soleil! Mais voyez donc! c'est de l'argent et des -perles sur ma robe! Et c'est chaud comme du lait sur mes mains! - - MALEINE. - -Mais laisse-moi donc voir aussi! - - LA NOURRICE. - -Voyez-vous quelque chose? - - MALEINE. - -Je suis éblouie! - - LA NOURRICE. - -C'est étonnant que nous ne voyions pas d'arbres. Laissez-moi regarder. - - MALEINE. - -Où est mon miroir? - - LA NOURRICE. - -Je vois mieux. - - MALEINE. - -En vois-tu? - - LA NOURRICE. - -Non. Nous sommes sans doute au-dessus des arbres. Mais il y a du vent. Je -vais essayer de pousser la pierre. Oh! [Elles reculent devant le jet de -soleil qui s'irrue** et restent un moment en silence au fond de la -salle.] Je n'y vois plus! - - MALEINE. - -Va voir! va voir! J'ai peur! - - LA NOURRICE. - -Fermez les yeux! Je crois que je deviens aveugle! - - MALEINE. - -Je vais voir moi-même. - - LA NOURRICE. - -Eh bien? - - MALEINE. - -Oh! c'est une fournaise! et j'ai des meules rouges dans les yeux! - - LA NOURRICE. - -Mais ne voyez-vous rien! - - MALEINE. - -Pas encore; si! si! le ciel est tout bleu. Et la forêt! Oh! toute la -forêt! - - LA NOURRICE. -Laissez-moi voir! - - MALEINE. - -Attends! Je commence à voir! - - LA NOURRICE. - -Voyez-vous la ville? - - MALEINE. - -Non. - - LA NOURRICE. - -Et le château? - - MALEINE. - -Non. - - LA NOURRICE. - -C'est qu'il est de l'autre côté. - - MALEINE. - -Mais cependant... je vois la mer. - - LA NOURRICE. - -Vous voyez la mer? - - MALEINE. - -Oui, oui, c'est la mer! Elle est verte! - - LA NOURRICE. - -Mais alors, vous devez voir la ville. Laissez-moi regarder. - - MALEINE. - -Je vois le phare! - - LA NOURRICE. - -Vous voyez le phare? - - MALEINE. - -Oui. Je crois que c'est le phare... - - LA NOURRICE. - -Mais alors, vous devez voir la ville. - - MALEINE. - -Je ne vois pas la ville. - - LA NOURRICE. - -Vous ne voyez pas la ville? - - MALEINE. - -Je ne vois pas la ville. - - LA NOURRICE. - -Vous ne voyez pas le beffroi? - - MALEINE. - -Non. - - LA NOURRICE. - -C'est étonnant! - - MALEINE. - -Je vois un navire sur la mer! - - LA NOURRICE. - -Il y a un navire sur la mer? - - MALEINE. - -Avec des voiles blanches!... - - LA NOURRICE. - -Où est-il? - - MALEINE. - -Oh! le vent de la mer agite mes cheveux!--Mais il n'y a plus de maisons -le long des routes! - - LA NOURRICE. - -Quoi?--Ne parlez pas ainsi vers l'extérieur, je n'entends rien. - - MALEINE. - -Il n'y a plus de maisons le long des routes! - - LA NOURRICE. - -Il n'y a plus de maisons le long des routes? - - MALEINE. - -Il n'y a plus de clochers dans la campagne! - - LA NOURRICE. - -Il n'y a plus de clochers dans la campagne? - - MALEINE. - -Il n'y a plus de moulins dans les prairies! - - LA NOURRICE. - -Plus de moulins dans les prairies? - - MALEINE. - -Je ne reconnais plus rien! - - LA NOURRICE. - -Laissez-moi regarder.--Il n'y a plus un seul paysan dans les champs. Oh! -le grand pont de pierre est démoli.--Mais qu'est-ce qu'ils ont fait aux -ponts-levis?--Voilà une ferme qui a brûlé!--Et celle-là aussi!--Mais -celle-là aussi!--Mais celle-là aussi!--Mais!... oh! Maleine! Maleine! - - MALEINE. - -Quoi? - - LA NOURRICE. - -Tout a brûlé! tout a brûlé! tout a brulé! - - MALEINE. - -Tout a...? - - LA NOURRICE. - -Tout a brulé, Maleine! tout a brûlé! Oh, je vois maintenant!... Il n'y a -plus rien! - - MALEINE. - -Ce n'est pas vrai, laisse-moi voir! - - LA NOURRICE. - -Aussi loin qu'on peut voir tout a brulé! Toute la ville n'est plus qu'un -tas de briques noires. Je ne vois plus que les fossés pleins de pierres -du château! Il n'y a plus un homme ni une bête dans les champs! Il n'y a -plus que les corbeaux dans les prairies! Il ne reste plus que les arbres! - - MALEINE. - -Mais alors!... - - LA NOURRICE. - -Ah!... - - - - - ACTE II - - - * * * * * - - - SCÈNE I - - *Une forêt.* - - [Entrent la princesse Maleine et la nourrice.] - - - MALEINE. - -Oh, qu'il fait noir ici! - - LA NOURRICE. - -Il fait noir! il fait noir! une forêt est-elle éclairée comme une salle -de fête?--J'en ai vu de plus noires que celle-ci; et où il y avait des -loups et des sangliers. Je ne sais d'ailleurs s'il n'y en a pas ici; -mais, grâce à Dieu, il passe au moins un peu de lune et d'étoiles entre -les arbres. - - MALEINE. - -Sais-tu le chemin, maintenant, nourrice? - - LA NOURRICE. - -Le chemin? Ma foi non; je ne sais pas le chemin. Je n'ai jamais su le -chemin; croyez-vous que je sache tous les chemins? Vous avez voulu aller -à Ysselmonde; moi, je vous ai suivie; et voilà où nous en sommes depuis -douze heures que vous me promenez dans cette forêt, où nous allons mourir -de faim, à moins que nous ne soyons dévorées par les ours et les -sangliers; et tout cela pour aller à Ysselmonde où vous serez bien reçue -par le prince Hjalmar quand il vous verra venir, la peau sur les os, pâle -comme une fille de cire et pauvre comme une qui n'a rien du tout. - - MALEINE. - -Des hommes! - - LA NOURRICE. - -N'ayez pas peur; mettez-vous derrière moi. - - [Entrent trois pauvres.] - -LES PAUVRES. - -Bonsoir! - - LA NOURRICE. - -Bonsoir! où sommes-nous? - - PREMIER PAUVRE. - -Dans la forêt. - - DEUXIÈME PAUVRE. - -Que faites-vous ici? - - LA NOURRICE. - -Nous sommes perdues. - - DEUXIÈME PAUVRE. - -Vous êtes seules? - - LA NOURRICE. - -Oui--non, nous sommes ici avec deux hommes. - - DEUXIÈME PAUVRE. - -Où sont-ils? - - LA NOURRICE. - -Ils cherchent le chemin. - - DEUXIÈME PAUVRE. - -Est-ce qu'ils sont loin? - - LA NOURRICE. - -Non, ils vont revenir. - - DEUXIÈME PAUVRE. - -Quelle est cette petite? c'est votre fille? - - LA NOURRICE. - -Oui, c'est ma fille. - - DEUXIÈME PAUVRE. - -Elle ne dit rien; est-ce qu'elle est muette? - - LA NOURRICE. - -Non, elle n'est pas du pays. - - DEUXIÈME PAUVRE. - -Votre fille n'est pas du pays? - - LA NOURRICE. - -Si, si, mais elle est malade. - - DEUXIÈME PAUVRE. - -Elle est maigre. Quel âge a-t-elle? - - LA NOURRICE. - -Elle a quinze ans. - - DEUXIÈME PAUVRE. - -Oh! oh! alors elle commence... où sont-ils ces deux hommes? - - LA NOURRICE. - -Ils doivent être aux environs. - - DEUXIÈME PAUVRE. - -Je n'entends rien. - - LA NOURRICE. - -C'est qu'ils ne font pas de bruit. - - DEUXIÈME PAUVRE. - -Voulez-vous venir avec nous? - - TROISIÈME PAUVRE. - -Ne dites pas de mauvaises paroles dans la forêt. - - MALEINE. - -Demande-leur le chemin d'Ysselmonde? - - LA NOURRICE. - -Quel est le chemin d'Ysselmonde? - - PREMIER PAUVRE. - -D'Ysselmonde? - - LA NOURRICE. - -Oui. - - MALEINE. - -Demande-leur ce qui est arrivé. - - LA NOURRICE. - -Qu'est-ce qui est arrivé? - - PREMIER PAUVRE. - -Ce qui est arrivé? - - LA NOURRICE. - -Oui; il y a eu une guerre? - - PREMIER PAUVRE. - -Oui; il y a eu une guerre. - - MALEINE. - -Demande-leur s'il est vrai que le roi et la reine soient morts? - - LA NOURRICE. - -Est-ce que le roi et la reine sont morts? - - PREMIER PAUVRE. - -Le roi et la reine? - - LA NOURRICE. - -Oui, le roi Marcellus et la reine Godelive. - - PREMIER PAUVRE. - -Oui, je crois qu'ils sont morts. - - MALEINE. - -Ils sont morts? - - DEUXIÈME PAUVRE. - -Oui, je crois qu'ils sont morts; tout le monde est mort de ce côté-là -dans le pays. - - MALEINE. - -Mais vous ne savez depuis quand? - - DEUXIÈME PAUVRE. - -Non. - - MALEINE. - -Vous ne savez pas comment? - - DEUXIÈME PAUVRE. - -Non. - - TROISIÈME PAUVRE. - -Les pauvres ne savent jamais rien. - - MALEINE. - -Avez-vous vu le prince Hjalmar? - - PREMIER PAUVRE. - -Oui. - - DEUXIÈME PAUVRE. - -Il va se marier. - - MALEINE. - -Le prince Hjalmar va se marier? - - DEUXIÈME PAUVRE. - -Oui. - - MALEINE. - -Avec qui? - - PREMIER PAUVRE. - -Je ne sais pas. - - MALEINE. - -Mais quand va-t-il se marier? - - DEUXIÈME PAUVRE. - -Je ne sais pas. - - LA NOURRICE. - -Où pourrons-nous coucher cette nuit? - - DEUXIÈME PAUVRE. - -Avec nous. - - PREMIER PAUVRE. - -Allez chez l'ermite. - - LA NOURRICE. - -Quel ermite? - - PREMIER PAUVRE. - -Là-bas, au carrefour des quatre Judas. - - LA NOURRICE. - -Au carrefour des quatre Judas? - - TROISIÈME PAUVRE. - -Ne criez pas ce nom dans l'obscurité! - - [Ils sortent tous.] - - * * * * * - - - SCÈNE II - - *Une salle dans le château.* - - [On découvre le roi Hjalmar et la reine Anne enlacés.] - - ANNE. - -Mon glorieux vainqueur! - - LE ROI. - -Anne! - - [Il l'embrasse.] - - ANNE. - -Attention, votre fils! - - [Entre le prince Hjalmar; il va à une - fenêtre ouverte, sans les voir.] - - HJALMAR. - -Il pleut; un enterrement dans le cimetière: on a creusé deux fosses et le -_dies irae_ entre dans la maison. On ne voit que le cimetière par toutes -les fenêtres; il vient manger les jardins du château; et voilà que les -dernières tombes descendent jusqu'à l'étang. On ouvre le cercueil, je -vais fermer la fenêtre. - - ANNE. - -Monseigneur! - - HJALMAR. - -Ha!--Je ne vous avais pas vus. - - ANNE. - -Nous venons d'arriver. - - HJALMAR. - -Ah! - - ANNE. - -A quoi songiez-vous, Seigneur? - - HJALMAR. - -A rien, Madame. - - ANNE. - -A rien? C'est pour la fin du mois, Seigneur... - - HJALMAR. - -Pour la fin du mois, Madame? - - ANNE. - -Vos belles noces... - - HJALMAR. - -Oui, Madame. - - ANNE. - -Mais, approchez-vous donc, Seigneur. - - LE ROI. - -Oui, approche-toi, Hjalmar. - - ANNE. - -Pourquoi donc êtes-vous si froid? Avez-vous peur de moi? Vous êtes -presque mon fils cependant; et je vous aime comme une mère;--et peut-être -plus qu'une mère;--donnez-moi votre main. - - HJALMAR. - -Ma main, Madame? - - ANNE. - -Oui, votre main; et regardez-moi dans les yeux;--n'y voyez-vous pas que -je vous aime?--Vous ne m'avez jamais embrassée jusqu'ici. - - HJALMAR. - -Vous embrasser, Madame? - - ANNE. - -Oui, m'embrasser; n'embrassiez-vous pas votre mère? Je voudrais vous -embrasser tous les jours.--J'ai rêvé de vous cette nuit... - - HJALMAR. - -De moi, Madame? - - ANNE. - -Oui, de vous. Je vous dirai mon rêve un jour.--Votre main est toute -froide, et vos joues sont brûlantes. Donnez-moi l'autre main. - - HJALMAR. - -L'autre main? - - ANNE. - -Oui. Elle est froide aussi et pâle comme une main de neige. Je voudrais -réchauffer ces mains-là!--Etes-vous malade? - - HJALMAR. - -Oui, Madame. - - ANNE. - -Notre amour vous guérira. - - [Ils sortent.] - - * * * * * - - - SCÈNE III - - *Une rue du village.* - - [Entrent la princesse Maleine et la nourrice.] - - MALEINE [se penchant sur le parapet d'un pont]. - -Je ne me reconnais plus quand je me vois dans l'eau! - - LA NOURRICE. - -Fermez votre manteau; on voit les franges d'or de votre robe;--voici des -paysans! - - [Entrent deux vieux paysans.] - - PREMIER PAYSAN. - -Voilà la fille! - - SECOND PAYSAN. - -Celle qui est arrivée aujourd'hui? - - PREMIER PAYSAN. - -Oui; avec une vieille. - - SECOND PAYSAN. - -D'où vient-elle? - - PREMIER PAYSAN. - -On ne sait pas. - - SECOND PAYSAN. - -Alors ça ne me dit rien de bon. - - PREMIER PAYSAN. - -On en parle dans tout le village. - - SECOND PAYSAN. - -Elle n'est pas extraordinaire cependant. - - PREMIER PAYSAN. - -Elle est maigre. - - SECOND PAYSAN. - -Où demeure-t-elle? - - PREMIER PAYSAN. - -Au «_Lion bleu_». - - SECOND PAYSAN. - -Est-ce qu'elle a de l'argent? - - PREMIER PAYSAN. - -On dit que oui. - - SECOND PAYSAN. - -Il faudrait voir. - - [Ils sortent.--Entre un vacher] - - LE VACHER. - -Bonsoir! - - MALEINE ET LA NOURRICE. - -Bonsoir! - - LE VACHER. - -Il fait beau ce soir. - - LA NOURRICE. - -Oui, il fait assez beau. - - LE VACHER. - -C'est grâce à la lune. - - LA NOURRICE. - -Oui. - - LE VACHER. - -Mais il a fait chaud pendant le jour. - - LA NOURRICE. - -Oh! oui, il a fait chaud pendant le jour. - - LE VACHER [descendant vers l'eau.] - -Je m'en vais me baigner. - - LA NOURRICE. - -Vous baigner! - - LE VACHER. - -Oui, je vais me déshabiller ici. - - LA NOURRICE. - -Vous déshabiller devant nous?... - - LE VACHER. - -Oui. - - LA NOURRICE à MALEINE. - -Venez! - - LE VACHER. - -Vous n'avez jamais vu un homme tout nu? - - [Entre, en courant, une vieille femme en pleurs, elle va - crier à la porte de l'auberge du «_Lion bleu._»] - - LA VIEILLE FEMME. - -Au secours! au secours! Mon Dieu! mon Dieu! ouvrez donc! Ils -s'assassinent avec de grands couteaux! - - DES BUVEURS [ouvrant la porte.] - -Qu'y a-t-il? - - LA VIEILLE FEMME. - -Mon fils! mon pauvre fils! Ils s'assassinent avec de grands couteaux! -avec de grands couteaux de cuisine! - - DES VOIX AUX FENÊTRES. - -Qu'y a-t-il? - - LES BUVEURS. - -Une bataille! - - DES VOIX AUX FENÊTRES. - -Nous venons voir! - - LES BUVEURS. - -Où sont-ils? - - LA VIEILLE FEMME. - -Derrière «_l'Etoile d'or_», il se bat avec le forgeron à cause de cette -fille qui est venue au village aujourd'hui; ils saignent déjà tous les -deux! - - LES BUVEURS. - -Ils saignent déjà tous les deux? - - LA VIEILLE FEMME. - -Il y a déjà du sang sur les murs! - - LES UNS. - -Il y a déjà du sang sur les murs? - - LES AUTRES. - -Allons voir! Où sont-ils? - - LA VIEILLE FEMME. - -Derrière «_l'Etoile d'or_», on peut les voir d'ici. - - LES BUVEURS. - -On peut les voir d'ici?--avec de grands couteaux de cuisine?--comme ils -doivent saigner!--Attention, le prince! [Ils rentrent tous dans l'auberge -du «_Lion bleu_» entraînant la vieille femme qui crie et se débat.-- -Entrent le prince Hjalmar et Angus.] - - MALEINE [à la nourrice.] - -Hjalmar! - - LA NOURRICE. - -Cachez-vous! - - [Elles sortent.] - - ANGUS. - -Avez-vous vu cette petite paysanne? - - HJALMAR. - -Entrevue... entrevue... - - ANGUS. - -Elle est étrange. - - HJALMAR. - -Je ne l'aime pas. - - ANGUS. - -Moi, je la trouve admirable; et je vais en parler à la princesse Uglyane. -Il lui faut une suivante. Oh, comme vous êtes pâle! - - HJALMAR. - -Je suis pâle? - - ANGUS. - -Extraordinairement pâle! Etes-vous malade? - - HJALMAR. - -Non; c'est cette journée d'automne si étrangement chaude; j'ai cru vivre -tout le jour dans une salle pleine de fiévreux; et maintenant, cette nuit -froide comme une cave! Je ne suis pas sorti du château aujourd'hui et -cette humidité du soir m'a saisi dans l'avenue. - - ANGUS. - -Prenez garde! Il y a beaucoup de malades au village. - - HJALMAR. - -Oui, ce sont les marais; et voilà que je suis au milieu de marais, moi -aussi! - - ANGUS. - -Quoi? - - HJALMAR. - -J'ai entrevu aujourd'hui les flammes de péchés auxquels je n'ose pas -encore donner un nom! - - ANGUS. - -Je ne comprends pas. - - HJALMAR. - -Je n'ai pas compris non plus certains mots de la reine Anne, mais j'ai -peur de comprendre! - - ANGUS. - -Mais qu'est-il arrivé? - - HJALMAR. - -Peu de chose; mais j'ai peur de ce que je verrai de l'autre côté de mes -noces... Oh! oh! regardez donc, Angus! - - [Ici l'on voit le roi et la reine Anne qui - s'embrassent à une fenêtre du château.] - - ANGUS. - -Attention! ne regardez pas, ils vont nous voir. - - HJALMAR. - -Non, nous sommes dans l'obscurité et leur chambre est éclairée. Mais -voyez donc comme le ciel devient rouge au-dessus du château! - - ANGUS. - -Il y aura une tempête demain. - - HJALMAR. - -Elle ne l'aime pas cependant... - - ANGUS. - -Allons-nous-en! - - HJALMAR. - -Je n'ose plus regarder ce ciel-là; et Dieu sait quelles couleurs il a -pris au-dessus de nous aujourd'hui! Vous ne savez pas ce que j'ai entrevu -cette après-midi dans ce château que je crois vénéneux, et où les mains -de la reine Anne m'ont mis en sueur plus que ce soleil de septembre sur -les murs! - - ANGUS. - -Mais qu'est-il donc arrivé? - - HJALMAR. - -N'en parlons plus!--où est-elle cette petite paysanne? - - [Cris dans l'auberge du «_Lion bleu_».] - - ANGUS. - -Qu'est-ce que c'est? - - HJALMAR. - -Je ne sais; il y a eu toute l'après-midi une étrange agitation dans le -village. Allons-nous-en, vous comprendrez un jour ce que j'ai dit. - - [Ils sortent.] - - UN BUVEUR [ouvrant la porte de l'auberge]. - -Il est parti! - - TOUS LES BUVEURS [sur le seuil]. - -Il est parti?--Maintenant nous pouvons voir!--Comme ils doivent saigner! - -Ils sont peut-être morts! - - [Ils sortent tous.] - - * * * * * - - - SCÈNE IV - - *Un appartement du château.* - - [On découvre la reine Anne, la princesse Uglyane, - la princesse Maleine, vêtue comme une suivante, - et une suivante.] - - - ANNE. - - Apportez un autre manteau.--Je crois que le vert vaudra mieux. - - UGLYANE. - -Je n'en veux pas;--un manteau de velours vert paon, sur une robe vert -d'eau! - - ANNE. - -Je ne sais pas. - - UGLYANE. - -«_Je ne sais pas! je ne sais pas!_» Vous ne savez jamais quand il s'agit -des autres! - - ANNE. - -Voyons, ne te fâche pas! J'ai cru bien faire en te disant cela; tu vas -arriver toute rouge au rendez-vous. - - UGLYANE. - -Je vais arriver toute rouge au rendez-vous! Ah! c'est à se jeter par les -fenêtres! Vous ne savez plus qu'imaginer pour me faire souffrir! - - ANNE. - -Uglyane! Uglyane! Voyons, voyons.--Apportez un autre manteau. - - LA SUIVANTE. - -Celui-ci, Madame? - - UGLYANE. - -Oui?--oh! oui! - - ANNE. - -Oui;--tourne-toi;--oui, oui, cela vaut infiniment mieux. - - UGLYANE. - -Et mes cheveux?--ainsi? - - ANNE. - -Il faudrait les lisser un peu plus sur le front. - - UGLYANE. - -Où est mon miroir? - - ANNE. - -Où est son miroir? [A Maleine.] Vous ne faites rien, vous? Apportez son -miroir!--Elle est ici depuis huit jours et elle ne saura jamais rien!-- -Est-ce que vous venez de la lune?--Allons! arrivez donc! Où êtes-vous? - - MALEINE. - -Ici, Madame. - - UGLYANE. - -Mais ne penchez pas ainsi ce miroir!--J'y vois tous les saules pleureurs -du jardin, ils ont l'air de pleurer sur votre visage. - - ANNE. - -Oui, ainsi!--mais laisse-les s'étaler sur le dos.--Malheureusement il -fera trop noir dans le bois... - - UGLYANE. - -Il fera noir? - - ANNE. - -Il ne te verra pas,--il y a de gros nuages sur la lune. - - UGLYANE. - -Mais pourquoi veut-il que je vienne au jardin? si c'était au mois de -juillet, ou bien pendant le jour; mais le soir, en automne! il fait -froid! il pleut! il y a du vent! Mettrai-je des bijoux? - - ANNE. - -Evidemment.--Mais nous allons... - - [Elle lui parle à l'oreille.] - - UGLYANE. - -Oui. - - ANNE [à Maleine et à la suivante]. - -Allez-vous-en, et ne revenez pas avant qu'on vous appelle. - - [Sortent la princesse Maleine et la suivante.] - - * * * * * - - - SCÈNE V - - *Un corridor du château.* - - [Entre la princesse Maleine.--Elle va frapper à - une porte au bout du corridor.] - - ANNE [à l'intérieur.] - -Qui est là? - - MALEINE. - -Moi! - - ANNE. - -Oui, vous? - - MALEINE. - -La princesse Ma... la nouvelle suivante. - - ANNE [entre-bâillant** la porte.] - -Que venez-vous faire ici? - - MALEINE. - -Je viens de la part... - - ANNE. - -N'entrez pas! eh bien? - - MALEINE. - -Je viens de la part du prince Hjalmar... - - ANNE. - -Oui, oui, elle vient! elle vient! un moment! Il n'est pas encore huit -heures,--laissez-nous! - - MALEINE. - -Un officier m'a dit qu'il était absent. - - ANNE. - -Qui est absent? - - MALEINE. - -Le prince Hjalmar. - - ANNE. - -Le prince Hjalmar est absent? - - MALEINE. - -Il a quitté le château. - - ANNE. - -Où est-il allé? - - UGLYANE [de l'intérieur.] - -Qu'est-ce qu'il y a? - - ANNE. - -Le prince a quitté le château! - - UGLYANE [par l'entre-bâillement** de la porte.] - -Quoi? - - ANNE. - -Le prince a quitté le château! - - MALEINE. - -Oui. - - UGLYANE. - -Ce n'est pas possible! - - ANNE. - -Où est-il allé? - - MALEINE. - -Je ne sais pas. Je crois qu'il est allé vers la orêt**; et il fait dire -qu'il ne pourra pas venir au endez-vous**. - - ANNE. - -Qui vous a dit cela? - - MALEINE. - -Un officier. - - ANNE. - -Quel officier? - - MALEINE. - -Je ne sais pas son nom. - - ANNE. - -Où est-il, cet officier? - - MALEINE. - -Il est parti avec le prince. - - ANNE. - -Pourquoi n'est-il pas venu lui-même? - - MALEINE. - -J'ai dit que vous vouliez être seules. - - ANNE. - -Qui vous avait chargée de dire cela? Mon Dieu! mon Dieu! qu'est-il donc -arrivé? Allez-vous-en! - - [La porte se referme. Maleine sort.] - - * * * * * - - - SCÈNE VI - - *Un bois dans un parc.* - - - HJALMAR. - -Elle m'a dit de l'attendre auprès du jet d'eau. Je veux la voir enfin en -présence du soir... Je veux voir si la nuit la fera réfléchir.--Est-ce -qu'elle aurait un peu de silence dans le cœur?--Je n'ai jamais vu ce -bois d'automne plus étrange que ce soir. Je n'ai jamais vu ce bois plus -obscur que ce soir; à quelles clartés allons-nous donc nous voir? Je ne -distingue pas mes mains!--Mais qu'est-ce que toutes ces lueurs autour de -moi? Tous les hiboux du parc sont donc venus ici! -Allez-vous-en! Allez-vous-en! au cimetière! auprès des morts! [Il leur -jette de la terre.] Est-ce qu'on vous invite aux nuits de noces? Voilà -que j'ai des mains de fossoyeur à présent.--Oh! je ne reviendrai pas -souvent!--Attention! elle vient!--Est-ce que c'est le vent?--Oh! comme -les feuilles tombent autour de moi!--Mais il y a là un arbre qui se -dépouille absolument! Et comme les nuages s'agitent sur la lune!--Mais -ce sont des feuilles de saule pleureur qui tombent ainsi sur mes -mains!--Oh! je suis mal venu ici!--Je n'ai jamais vu ce bois plus -étrange que ce soir!--Je n'ai jamais vu plus de présages que ce soir! -Elle est là! - - [Entre la princesse Maleine.] - - MALEINE. - -Où êtes-vous, Seigneur? - - HJALMAR. - -Ici. - - MALEINE. - -Où donc?--Je ne vois pas. - - HJALMAR. - -Ici, près du jet d'eau.--Nous nous entreverrons à la clarté de l'eau. Il -fait étrange ici ce soir. - - MALEINE. - -Oui;--j'ai peur!--ah! je vous ai trouvé! - - HJALMAR. - -Pourquoi tremblez-vous? - - MALEINE. - -Je ne tremble pas. - - HJALMAR. - -Je ne vous vois pas.--Venez ici; il fait plus clair, et renversez un peu -la tête vers le ciel.--Vous êtes étrange aussi ce soir!--On dirait que -mes yeux se sont ouverts ce soir.--On dirait que mon cœur s'est -entr'ouvert** ce soir...--Mais je crois que vous êtes vraiment belle!--Mais -vous êtes étrangement belle, Uglyane!--Il me semble que je ne vous ai -jamais regardée jusqu'ici!--Mais je crois que vous êtes étrangement -belle!--Il y a quelque chose autour de vous ce soir...--Allons ailleurs, -à la lumière!--Venez! - - MALEINE. - -Pas encore. - - HJALMAR. - -Uglyane! Uglyane! - - [Il l'embrasse: ici le jet d'eau, agité par le vent, se - penche et rient retomber sur eux.] - - MALEINE. - -J'ai peur! - - HJALMAR. - -Allons plus loin... - - MALEINE. - -Quelqu'un pleure ici.... - - HJALMAR. - -Quelqu'un pleure ici?... - - MALEINE. - -J'ai peur. - - HJALMAR. - -Mais n'entendez-vous pas que c'est le vent? - - MALEINE. - -Mais qu'est-ce que tous ces yeux sur les arbres? - - HJALMAR. - -Où donc? Oh! ce sont les hiboux qui sont revenus! Je vais les chasser. -[Il leur jette de la terre.] Allez-vous-en! allez-vous-en! - - MALEINE. - -Il y en a un qui ne veut pas s'en aller! - - HJALMAR. - -Où est-il? - - MALEINE. - -Sur le saule pleureur. - - HJALMAR. - -Allez-vous-en! - - MALEINE. - -Il ne s'en va pas! - - HJALMAR. - -Allez-vous-en! Allez-vous-en! - - [Il lui jette de la terre.] - - - - - MALEINE. - -Oh! vous avez jeté de la terre sur moi! - - HJALMAR. - -J'ai jeté de la terre sur vous? - - MALEINE. - -Oui, elle est retombée sur moi! - - HJALMAR. - -Oh! ma pauvre Uglyane! - - MALEINE. - -J'ai peur! - - HJALMAR. - -Vous avez peur auprès de moi? - - MALEINE. - -Il y a là des flammes entre les arbres. - - HJALMAR. - -Ce n'est rien;--ce sont des éclairs, il a fait très chaud aujourd'hui. - - MALEINE. - -J'ai peur! oh! qui est-ce qui remue la terre autour de nous? - - HJALMAR. - -Ce n'est rien; c'est une taupe, une pauvre petite taupe qui travaille. - - MALEINE. - -J'ai peur!... - - HJALMAR. - -Mais nous sommes dans le parc... - - MALEINE. - -Y a-t-il des murs autour du parc? - - HJALMAR. - -Mais oui; il y a des murs et des fossés autour du parc. - - MALEINE. - -Et personne ne peut entrer? - - HJALMAR. - -Non;--mais il y a bien des choses inconnues qui entrent malgré tout. - - MALEINE. - -Je saigne du nez. - - HJALMAR. - -Vous saignez du nez? - - MALEINE. - -Oui, où est mon mouchoir? - - HJALMAR. - -Allons au bassin. - - MALEINE. - -Oh, ma robe est déjà pleine de sang! - - HJALMAR. - -Uglyane! Uglyane! regardez-moi... - - MALEINE. - -Oui. - - [Un silence.] - - HJALMAR. - -A quoi songez-vous? - - MALEINE. - -Je suis triste! - - HJALMAR. - -Vous êtes triste? à quoi songez-vous, Uglyane - - MALEINE. - -Je songe à la princesse Maleine. - - HJALMAR. - -Vous dites? - - MALEINE. - -Je songe à la princesse Maleine. - - HJALMAR. - -Vous connaissez la princesse Maleine? - - MALEINE. - -Je suis la princesse Maleine. - - HJALMAR. - -Quoi? - - MALEINE. - -Je suis la princesse Maleine. - - HJALMAR. - -Vous n'êtes pas Uglyane. - - MALEINE. - -Je suis la princesse Maleine. - - HJALMAR. - -Vous êtes la princesse Maleine! Vous êtes la princesse Maleine! Mais elle -est morte! - - MALEINE. - -Je suis la princesse Maleine. - - [Ici la lune passe entre les arbres et éclaire - la princesse Maleine.] - - HJALMAR. - -Oh! Maleine!--Mais d'où venez-vous? et comment êtes-vous venue jusqu'ici? -Mais comment êtes-vous venue jusqu'ici? - - MALEINE. - -Je ne sais pas. - - HJALMAR. - -Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! d'où me suis-je évadé -aujourd'hui! Et quelle pierre vous avez soulevée cette nuit! Mon Dieu! -mon Dieu! de quel tombeau suis-je sorti ce soir!--Maleine! Maleine! -qu'allons-nous faire?--Maleine!... Je crois que je suis dans le ciel -jusqu'au cœur!... - - MALEINE. - -Oh! moi aussi! - - [Ici le jet d'eau sanglote étrangement et meurt.] - - TOUS DEUX[, se retournant]. - -Oh! - - MALEINE. - -Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a maintenant? - - HJALMAR. - -Ne pleurez pas; n'ayez pas peur. C'est le jet d'eau qui sanglote... - - MALEINE. - -Qu'est-ce qui arrive ici? Qu'est-ce qui va arriver? Je veux m'en aller! -je veux m'en aller! je veux m'en aller! - - HJALMAR. - -Ne pleurez pas! - - MALEINE. - -Je veux m'en aller! - - HJALMAR. - -Il est mort; allons ailleurs. - - [Ils sortent.] - - - - - ACTE III - - * * * * * - - - SCÈNE I - - *Un appartement du château.* - - [On découvre le roi.--Entre le prince Hjalmar.] - - HJALMAR. - -Mon père? - - LE ROI. - -Hjalmar? - - HJALMAR. - -J'aurais à vous parler, mon père. - - LE ROI. - -De quoi voulez-vous me parler? - - HJALMAR. - -Vous êtes malade, mon père? - - LE ROI. - -Oui; je suis malade, et voyez comme je deviens vieux! Presque tous mes -cheveux sont tombés; voyez comme mes mains tremblent; et je crois que -j'ai toutes les flammes de l'enfer dans la tête! - - HJALMAR. - -Mon père! mon pauvre père! Il faudrait vous éloigner; aller ailleurs -peut-être... je ne sais pas... - - LE ROI. - -Je ne puis pas m'éloigner!--Pourquoi êtes-vous venu? J'attends quelqu'un. - - HJALMAR. - -J'avais à vous parler. - - LE ROI. - -De quoi? - - HJALMAR. - -De la princesse Maleine. - - LE ROI. - -De quoi?--Je n'entends presque plus. - - HJALMAR. - -De la princesse Maleine. La princesse Maleine est revenue. - - LE ROI. - -La princesse Maleine est revenue? - - HJALMAR. - -Oui. - - LE ROI. - -Mais elle est morte! - - HJALMAR. - -Elle est revenue. - - LE ROI. - -Mais je l'ai vue morte! - - HJALMAR. - -Elle est revenue. - - LE ROI. - -Où est-elle? - - HJALMAR. - -Ici. - - LE ROI. - -Ici, dans le château? - - HJALMAR. - -Oui. - - LE ROI. - -Montrez-la! Je veux la voir! - - HJALMAR. - -Pas encore.--Mon père, je ne puis plus épouser Uglyane. - - LE ROI. - -Vous ne pouvez plus épouser Uglyane? - - HJALMAR. - -Je n'ai jamais aimé que la princesse Maleine. - - LE ROI. - -Ce n'est pas possible, Hjalmar!... Hjalmar!... Mais elle va s'en -aller!... - - HJALMAR. - -Qui? - - LE ROI. - -Anne! - - HJALMAR. - -Il faudrait l'y préparer peu à peu. - - LE ROI. - -Moi?--l'y préparer--Ecoutez... je crois qu'elle monte l'escalier. Mon -Dieu!... mon Dieu! que va-t-il arriver?--Hjalmar, attendez!... - - [Il sort.] - - HJALMAR. - -Mon père! mon pauvre père!--Elle le fera mourir avant la fin du mois! - - [Rentre le roi.] - - - - - LE ROI. - -Ne l'avertissez pas encore aujourd'hui! - - [Il sort.] - - HJALMAR. - -Mon Dieu! mon dieu!--Je crois que je l'entends dans l'oratoire.--Elle va -venir ici.--Depuis quelques jours elle me suit comme mon ombre. [Entre la -reine Anne.] Bonsoir, Madame. - - ANNE. - -Ah! c'est vous Hjalmar.--Je ne m'attendais pas... - - HJALMAR. - -J'avais à vous parler, Madame. - - ANNE. - -Vous n'aviez jamais rien à me dire... Sommes-nous seuls? - - HJALMAR. - -Oui, Madame. - - ANNE. - -Alors venez ici. Asseyez-vous ici. - - HJALMAR. - -Ce n'est qu'un mot, Madame.--Avez-vous entendu parler de la princesse -Maleine? - - ANNE. - -De la princesse Maleine? - - HJALMAR. - -Oui, Madame. - - ANNE. - -Oui, Hjalmar;--mais elle est morte. - - HJALMAR. - -On dit qu'elle vit peut-être. - - ANNE. - -Mais c'est le roi lui-même qui l'a tuée. - - HJALMAR. - -On dit qu'elle vit peut-être. - - ANNE. - -Tant mieux pour elle. - - HJALMAR. - -Vous la** verrez peut-être. - - ANNE. - -Ah! ah! ah! dans l'autre monde alors? - - HJALMAR. - -Ah!... - - [Il sort.] - - ANNE. - -Où allez-vous, Seigneur? et pourquoi fuyez-vous?--Mais pourquoi -fuyez-vous? - - [Elle sort.] - - * * * * * - - - SCÈNE II - - *Une salle d'apparat dans le château.* - - [On découvre le roi, la reine Anne, Hjalmar, - Uglyane, Angus, des dames d'honneur, des - seigneurs, etc.--On danse. Musique.] - - ANNE. - -Venez, ici, Monseigneur; vous me semblez transfiguré ce soir. - - HJALMAR. - -Ma fiancée n'est-elle pas près de moi? - - ANNE. - -Laissez-moi mettre un peu la main sur votre cœur. Oh! il bat déjà des -ailes comme s'il voulait voler vers je ne sais quel ciel! - - HJALMAR. - -C'est votre main qui le retient, Madame. - - ANNE. - -Je ne comprends pas... je ne comprends pas. Vous m'expliquerez cela plus -tard. [Au roi.] Vous êtes triste, Seigneur; à quoi songez-vous? - - LE ROI. - -Moi?--Je ne suis pas triste mais je deviens très vieux. - - ANNE. - -Voyons, ne dites pas cela un soir de fête! Admirez plutôt votre fils; -n'est-il pas admirable ainsi en pourpoint de soie noire et violette? et -n'ai-je pas choisi un bel époux pour ma fille? - - HJALMAR. - -Madame, je m'en vais retrouver Angus. Il jettera un peu d'eau sur le feu -tandis que vous n'y versez que de l'huile. - - ANNE. - -Mais ne nous revenez pas tout transi de la pluie de ses sages paroles... - - HJALMAR. - -Elles tomberont en plein soleil! - - ANGUS. - -Hjalmar! Hjalmar! - - HJALMAR. - -Oh! je sais ce que vous allez dire; mais il n'est pas question de ce que -vous croyez. - - ANGUS. - -Je ne vous reconnais plus;--mais que vous est-il donc arrivé hier soir? - - HJALMAR. - -Hier soir?--Oh, il est arrivé d'étranges chose hier soir!--Mais j'aime -mieux ne pas en parler à présent. Allez une nuit dans le bois du parc, -près du jet d'eau; et vous remarquerez que c'est à certains moments -seulement, et lorsqu'on les regarde, que les choses se tiennent -tranquilles comme des enfants sages et ne semblent pas étranges et -bizarres; mais dès qu'on leur tourne le dos, elles vous font des grimaces -et vous jouent de mauvais tours. - - ANGUS. - -Je ne comprends pas. - - HJALMAR. - -Moi non plus; mais j'aime mieux être au milieu des hommes; fussent-ils -tous contre moi. - - ANGUS. - -Quoi? - - HJALMAR. - -Ne vous éloignez pas. - - ANGUS. - -Pourquoi? - - HJALMAR. - -Je ne sais pas encore. - - ANNE. - -Avez-vous bientôt fini, Monseigneur? On n'abandonne pas ainsi sa fiancée! - - HJALMAR. - -J'accours, Madame. - - HJALMAR [à Uglyane.] - -Angus vient de me raconter une étrange aventure, Uglyane. - - UGLYANE. - -Vraiment. - - HJALMAR. - -Oui.--Il s'agit d'une jeune fille; une pauvre jeune fille qui a perdu -tous les biens qu'elle avait... - - UGLYANE. - -Oh! - - HJALMAR. - -Et elle veut l'épouser malgré tout. Elle l'attend au jardin tous les -soirs; elle le poursuit au clair de lune; il n'a plus un instant de -repos. - - UGLYANE. - -Que va-t-il faire? - - HJALMAR. - -Il n'en sait rien. Je lui ai dit de faire lever les ponts-levis, et de -mettre un homme d'armes à chaque porte, afin qu'elle ne puisse plus -entrer; il ne veut pas. - - UGLYANE. -Pourquoi? - HJALMAR. - -Je n'en sais rien.--Oh! ma chère Uglyane! - - ANGUS [à Hjalmar.] - -Ne grelottez-vous pas en entrant dans les grottes de glace du mariage? - - HJALMAR. -Nous en ferons des grottes de flammes! - - LE ROI[, très haut]. - -Je ne vois pas du tout danser d'ici. - - ANNE. - -Mais vous êtes à trois pas des danseurs, Monseigneur. - - LE ROI. - -Je croyais en être très loin. - - ANGUS [à Hjalmar.] - -Avez-vous remarqué comme votre père a l'air pâle et fatigué depuis -quelque temps? - - HJALMAR. - -Oui, oui... - - ANGUS. - -Il vieillit étrangement. - - LE ROI [très haut]. - -Je crois que la mort commence à frapper à ma porte! - - [Il** tressaillent tous.--Silence.--La musique cesse - subitement et on entend frapper à une porte.] - - ANNE. - -On frappe à la petite porte! - - HJALMAR. - -Entrez! - - [La porte s'entr'ouvre** et on aperçoit, dans l'entrebâillement, - la princesse Maleine en longs vêtements blancs de fiancée.] - - ANNE. - -Qui est-ce qui entre? - - HJALMAR. - -La princesse Maleine! - - ANNE. - -Qui? - - HJALMAR. - -La princesse Maleine! - - LE ROI. - -Fermez la porte. - - TOUS. - -Fermez la porte! - - HJALMAR. - -Pourquoi fermer la porte? - - [Le roi tombe.] - - ANGUS. - -Au secours! le roi se trouve mal! - - UNE DAME D'HONNEUR. - -Allez chercher un verre d'eau! - - HJALMAR. - -Mon père!--Aidez-moi!... - - UNE AUTRE DAME D'HONNEUR. - -Allez chercher un prêtre! - - UN SEIGNEUR. - -Ouvrez les fenêtres! - - ANGUS. - -Ecartez-vous! Ecartez-vous! - - HJALMAR. - -Appelez un médecin! Portons-le sur son lit! Aidez-moi! - - ANGUS. - -Il y a une étrange tempête au-dessus du château. - - [Ils sortent tous.] - - * * * * * - - - SCÈNE III - - *Devant le château.* - - [Entrent le roi et la reine Anne.] - - LE ROI. - -Mais on pourrait peut-être éloigner la petite? - - ANNE. - -Et la revoir le lendemain?--ou bien faut-il attendre une mer de misères? -Faut-il attendre que Hjalmar la rejoigne?--faut-il... - - LE ROI. - -Mon Dieu! mon Dieu! que voulez-vous que je fasse? - - ANNE. - -Vous ferez ce que vous voudrez; vous avez à choisir entre cette fille et -moi. - - LE ROI. - -On ne sait jamais ce qu'il pense... - - ANNE. - -Je sais qu'il ne l'aime pas. Il l'a crue morte. Avez-vous vu couler une -larme sur ses joues? - - LE ROI. - -Elles ne coulent pas toujours sur les joues. - - ANNE. - -Il ne se serait pas jeté dans les bras d'Uglyane. - - LE ROI. - -Attendez quelques jours.--Il pourrait en mourir... - - ANNE. - -Nous attendrons.--Il ne s'en apercevra pas. - - LE ROI. - -Je n'ai pas d'autre enfant... - - ANNE. - -Mais c'est pourquoi il faut le rendre heureux.--Attention! il arrive avec -sa mendiante de cire; il l'a promenée autour des marais, et l'air du soir -l'a déjà rendue plus verte qu'une noyée de quatre semaines. [Entrent le -prince Hjalmar et la princesse Maleine.] Bonsoir, Hjalmar!--Bonsoir, -Maleine! vous avez fait une belle promenade? - - HJALMAR. - -Oui, Madame. - - ANNE - -Il vaut mieux cependant ne pas sortir le soir. Il faut que Maleine soit -prudente. Elle me semble un peu pâle déjà. L'air des marais est très -pernicieux. - - MALEINE. - -On me l'a dit, Madame. - - ANNE. - -Oh! c'est un véritable poison! - - HJALMAR - -Nous n'étions pas sortis de toute la journée; et le clair de lune nous a -entraînés; nous avons été voir les moulins à vent le long du canal. - - ANNE. - -Il faut être prudente au commencement; j'ai été malade moi aussi. - - LE ROI. - -Tout le monde est malade en venant ici. - - HJALMAR - -Il y a beaucoup de malades au village. - - LE ROI. - -Et beaucoup de morts au cimetière! - - ANNE. - -Voyons! n'effrayez pas cette enfant! - - [Entre le fou.] - - HJALMAR. - -Maleine, le fou! - - MALEINE. - -Oh! - - ANNE. - -Vous ne l'aviez pas encore vu, Maleine? N'ayez pas peur, n'ayez pas peur; -il ne fait pas de mal. Il erre ainsi tous les soirs. - - HJALMAR. - -Il va, toutes les nuits, creuser des fosses dans les vergers. - - MALEINE. - -Pourquoi? - - HJALMAR. - -On ne sait pas. - - MALEINE. - -Est-ce moi qu'il montre du doigt? - - HJALMAR. - -Oui, n'y fais pas attention. - - MALEINE. - -Il fait le signe de la croix! - - LE FOU. - -Oh! oh! oh! - - MALEINE. - -J'ai peur! - - HJALMAR. - -Il a l'air épouvanté. - - LE FOU. - -Oh! oh! oh! - - HJALMAR. - -Il s'en va. - - [Sort le fou.] - - ANNE. - -A** quand les noces, Maleine? - - HJALMAR. - -Avant la fin du mois, si mon père y consent. - - LE ROI. - -Oui, oui... - - ANNE. - -Vous savez que je reste ici jusqu'à vos noces; et Uglyane aussi; oh! la -pauvre Uglyane! Hjalmar, Hjalmar, l'avez-vous abandonnée! - - HJALMAR. - -Madame!... - - ANNE. - -Oh! n'ayez pas de remords, il vaut mieux vous le dire aujourd'hui; elle -obéissait à son père plus qu'à son cœur; elle vous aimait cependant; mais -que voulez-vous? elle a été élevée et elle a passé son enfance avec le -prince Orsic son cousin et cela ne s'oublie pas; elle a pleuré toutes les -larmes de son pauvre petit cœur en le quittant, et j'ai dû la traîner -jusqu'ici. - - MALEINE. - -Il y a quelque chose de noir qui arrive. - - LE ROI. - -De qui parlez-vous? - - HJALMAR. - -Quoi? - - MALEINE. - -Il y a quelque chose de noir qui arrive. - - HJALMAR. - -Où donc? - - MALEINE. - -Là-bas; dans le brouillard, du côté du cimetière. - - HJALMAR. - -Ah! ce sont les sept béguines. - - MALEINE. - -Sept béguines! - - ANNE. - -Oui; elles viennent filer pour vos noces. - - [Entrent la nourrice et sept béguines.] - - LA NOURRICE. - -Bonsoir! Bonsoir, Maleine! - - LES SEPT BÉGUINES. - -Bonsoir! - - TOUS. - -Bonsoir, mes sœurs! - - MALEINE. - -Oh! qu'est-ce qu'elle porte? - - HJALMAR. - -Qui? - - MALEINE. - -La troisième, la vieille. - - LA NOURRICE. - -C'est de la toile pour vous, Maleine. - - [Sortent les sept béguines.--On entend sonner - une cloche.] - - HJALMAR. - -On sonne les vêpres;--viens, Maleine. - - MALEINE. - -J'ai froid! - - HJALMAR. - -Tu es pâle, rentrons! - - MALEINE. - -Oh! comme il y a des corbeaux autour de nous! - - [Croassements.] - - HJALMAR. - -Viens! - - MALEINE. - -Mais qu'est-ce que toutes ces flammes sur les marais? - - [Feux follets sur les marais.] - - LA NOURRICE. - -On dit que ce sont des âmes. - - HJALMAR. - -Ce sont des feux follets.--Viens. - - MALEINE. - -Oh! il y en a un très long qui va au cimetière! - - HJALMAR. - -Viens; viens. - - LE ROI. - -Je rentre aussi;--Anne, venez-vous? - - ANNE. - -Je vous suis.[Sortent le roi, Hjalmar et Maleine.] Maleine m'a l'air un -peu malade. Il faudra la soigner. - - LA NOURRICE. - -Elle est un peu pâle, Madame. Mais elle n'est pas malade. Elle est plus -forte que vous ne le croyez. - - ANNE. - -Je ne serais pas étonnée si elle tombait malade... - - [Elle sort avec la nourrice.] - - * * * * * - - - SCÈNE IV - - *Une chambre dans la maison du médecin.* - - [Entre le médecin.] - - LE MÉDECIN. - -Elle m'a demandé du poison; il y a un mystère au-dessus du château et je -crois que ses murs vont tomber sur nos têtes; et malheur aux petits qui -sont dans la maison! Il y a déjà d'étranges rumeurs autour de nous; et il -me semble que de l'autre côté de ce monde on commence à s'inquiéter un -peu de l'adultère. En attendant, ils entrent dans la misère jusqu'aux -lèvres; et le vieux roi va mourir dans le lit de la reine avant la fin du -mois... Il blanchit étrangement depuis quelques semaines et son esprit -commence à chanceler en même temps que son corps. Il ne faut pas que je -me trouve au milieu des tempêtes qui vont venir, il serait temps de s'en -aller, il serait temps de s'en aller, et je n'ai pas envie d'entrer -aveuglément avec elle en cet enfer! Il faut que je lui donne quelque -poison presque inoffensif, qui lui fasse illusion; et j'ouvrirai les yeux -avant qu'on ne ferme un tombeau. En attendant, je m'en lave les mains... -Je ne veux pas mourir en essayant de soutenir une tour qui s'écroule! - - [Il sort.] - - * * * * * - - - SCÈNE V - - *Une cour du château.* - - [Entre le roi.] - - LE ROI - -Mon Dieu! mon Dieu! Je voudrais être ailleurs! Je voudrais pouvoir dormir -jusqu'à la fin du mois; et que je serais heureux de mourir! Elle me -conduit comme un pauvre épagneul; elle va m'entraîner dans une forêt de -crimes, et les flammes de l'enfer sont au bout de ma route! Mon Dieu, si -je pouvais revenir sur mes pas! Mais n'y avait-il pas moyen d'éloigner la -petite? J'ai pleuré ce matin en la** voyant malade! Si elle pouvait -quitter ce château vénéneux!... Je voudrais m'en aller n'importe où! -n'importe où! Je voudrais voir les tours s'écrouler dans l'étang! Il me -semble que tout ce que je mange est empoisonné; et je crois que le ciel -est vénéneux ce soir!--Mais ce poison, mon Dieu, dans ce pauvre petit -corps blanc!... Oh! oh! oh! [Entre la reine.] Ils arrivent? - - ANNE. - -Oui, ils viennent. - - LE ROI. - -Je m'en vais. - - ANNE. - -Quoi? - - LE ROI. - -Je m'en vais; je ne puis plus voir cela. - - ANNE. - -Qu'est-ce que c'est? vous allez rester. Asseyez-vous là. N'ayez pas l'air -étrange! - - LE ROI. - -J'ai l'air étrange? - - ANNE. - -Oui. Ils s'en apercevront. Ayez l'air plus heureux. - - LE ROI. - -Oh! oh! heureux! - - ANNE. - -Voyons, taisez-vous; ils sont là. - - LE ROI. - -Mon Dieu! mon Dieu! comme elle est pâle! - - [Entrent le prince Hjalmar, Maleine et le petit - Allan.] - - ANNE. - -Eh bien, Maleine, comment allez-vous? - - MALEINE. - -Un peu mieux; un peu mieux. - - ANNE. - -Vous avez meilleure mine; asseyez-vous ici, Maleine. J'ai fait apporter -des coussins; l'air est très pur ce soir. - - LE ROI. - -Il y a des étoiles. - - ANNE. - -Je n'en vois pas. - - LE ROI. - -Je croyais en voir là-bas. - - ANNE. - -Où sont vos idées? - - LE ROI. - -Je ne sais pas. - - ANNE. - -Etes-vous bien ainsi, Maleine? - - MALEINE. - -Oui, oui. - - ANNE. - -Etes-vous fatiguée? - - MALEINE. - -Un peu, Madame. - - ANNE. - -Je vais mettre ce coussin sous votre coude. - - MALEINE. - -Merci, Madame. - - HJALMAR. - -Elle est si résignée! Oh! ma pauvre Maleine! - - ANNE. - -Voyons, voyons; ce n'est rien. Il faut du courage; c'est l'air des -marais. Uglyane est malade elle aussi. - - HJALMAR. - -Uglyane est malade? - - ANNE. - -Elle est malade comme Maleine; elle ne quitte plus sa chambre. - - LE ROI. - -Maleine ferait mieux de quitter le château. - - ANNE. - -Quoi? - - LE ROI. - -Je disais que Maleine ferait peut-être mieux d'aller ailleurs... - - HJALMAR. - -Je l'ai dit également. - - ANNE. - -Où irait-elle? - - LE ROI. - -Je ne sais pas. - - ANNE. - -Non, non, il vaut mieux qu'elle reste ici; elle se fera à l'air des -marais. Mon Dieu, j'ai été malade moi-aussi; où la soignera-t-on mieux -qu'ici? Est-ce qu'il ne vaut pas mieux qu'elle reste ici? - - LE ROI. - -Oh! Oh! - - ANNE. - -Quoi? - - LE ROI. - -Oui! oui! - - ANNE. - -Ah!--Voyons, Allan; qu'as-tu donc à nous observer ainsi? Viens -m'embrasser; et va-t-en jouer à la balle. - - LE PETIT ALLAN. - -Est-ce que Maleine est ma-alade? - - ANNE. - -Oui, un peu. - - LE PETIT ALLAN. - -Très, très, très ma-alade? - - ANNE. - -Non, non. - - LE PETIT ALLAN. - -Elle jouera plus a-avec moi? - - ANNE. - -Si, si, elle jouera encore avec toi; n'est-ce pas, Maleine? - - LE PETIT ALLAN. - -Oh! le mou-oulin il s'est a-arrêté! - - ANNE. - -Quoi? - - LE PETIT ALLAN. - -Le mou-oulin il s'est a-arrêté! - - ANNE. - -Quel moulin? - - LE PETIT ALLAN. - -Là-à, le mou-oulin noir! - - ANNE. - -Et** bien, c'est que le meunier est allé se coucher. - - LE PETIT ALLAN. - -Est-ce qu'il est ma-alade? - - ANNE. - -Je n'en sais rien; allons, tais-toi; va jouer. - - LE PETIT ALLAN. - -Pourquoi Ma-aleine ferme les yeux? - - ANNE. - -Elle est fatiguée. - - LE PETIT ALLAN. - -Ou-ouvrez les yeux, Ma-aleine! - - ANNE. - -Allons, laisse-nous tranquilles maintenant; va jouer... - - LE PETIT ALLAN. - -Ou-ouvrez les yeux. Ma-aleine! - - ANNE. - -Va jouer; va jouer. Ah! vous avez mis votre manteau de velours noir, -Maleine? - - MALEINE. - -Oui, Madame. - - HJALMAR. - -Il est un peu triste. - - ANNE. - -Il est admirable![Au roi.] L'avez-vous vu, Seigneur? - - LE ROI. - -Moi? - - ANNE. - -Oui, vous. - - LE ROI. - -Quoi? - - ANNE. - -Où êtes-vous? Je parle du manteau de velours noir. - - LE ROI. - -Il y a là un cyprès qui me fait des signes! - -TOUS. - -Quoi? - - LE ROI. - -Il y a là un cyprès qui me fait des signes! - - ANNE. - -Vous vous êtes endormi? est-ce que vous rêvez? - - LE ROI. - -Moi? - - ANNE. - -Je parlais du manteau de velours noir. - - LE ROI. - -Ah!--oui, il est très beau... - - ANNE. - -Ah! ah! ah! il s'était endormi!--Mais comment vous trouvez-vous, Maleine? - - MALEINE. - -Mieux, mieux. - - LE ROI. - -Non, non, c'est trop terrible! - - HJALMAR. - -Qu'est-ce qu'il y a? - - ANNE. - -Qu'est-ce qui est terrible? - - LE ROI. - -Rien! rien! - - ANNE. - -Mais faites attention à ce que vous dites! Vous effrayez tout le monde! - - LE ROI. - -Moi? J'effraye tout le monde? - - ANNE. - -Mais ne répétez pas toujours ce que l'on dit! Qu'avez-vous donc ce soir? -Vous êtes malade? - - HJALMAR. - -Vous avez sommeil, mon père? - - LE ROI. - -Non, non, je n'ai pas sommeil! - - ANNE. - -Quoi songez-vous? - - LE ROI. - -Maleine? - - MALEINE. - -Sire? - - LE ROI. - -Je ne vous ai pas encore embrassée? - - MALEINE. - -Non, Sire. - - LE ROI. - -Est-ce que je puis vous embrasser ce soir? - - MALEINE. - -Mais oui, Sire. - - LE ROI[, l'embrassant]. - -Oh, Maleine! Maleine! - - MALEINE. - -Sire?--Qu'est-ce que vous avez? - - LE ROI. - -Mes cheveux blanchissent, voyez-vous! - - MALEINE. - -Vous m'aimez un peu aujourd'hui? - - LE ROI. - -Oh! oui, Maleine!... Donne-moi ta petite main!--Oh! oh! elle est chaude -encore comme une petite flamme.... - - MALEINE. - -Qu'y a-t-il?--Mais qu'est-ce qu'il y a? - - ANNE. - -Voyons! voyons! Vous la** faites pleurer... - - LE ROI. - -Je voudrais être mort! - - ANNE. - -Ne dites plus de pareilles choses le soir! - - HJALMAR. - -Allons-nous-en. - - [Ici on frappe étrangement à la porte.] - - ANNE. - -On frappe! - - HJALMAR. - -Qui est-ce qui frappe à cette heure? - - ANNE. - -Personne ne répond. - - [On frappe.] - - LE ROI. - -Qui peut-ce être? - - HJALMAR. - -Frappez un peu plus fort; on ne vous entend pas! - - ANNE. - -On n'ouvre plus! - - HJALMAR. - -On n'ouvre plus. Revenez demain - - [On frappe.] - - LE ROI. - -Oh! oh! oh! - - [On frappe.] - - ANNE. - -Mais avec quoi frappe-t-il - - HJALMAR. - -Je ne sais pas. - - ANNE. - -Allez voir. - - HJALMAR. - -Je vais voir. - - [Il ouvre la porte.] - - ANNE. - -Qui est-ce? - - HJALMAR. - -Je ne sais pas. Je ne vois pas bien. - - ANNE. - -Entrez! - - MALEINE. - -J'ai froid! - - HJALMAR. - -Il n'y a personne! - - TOUS. - -Il n'y a personne? - - HJALMAR. - -Il fait noir; je ne vois personne. - - ANNE. - -Alors c'est le vent; il faut que ce soit le vent! - - HJALMAR. - -Oui, je crois que c'est le cyprès. - - LE ROI. - -Oh! - - ANNE. - -Est-ce que nous ne ferions pas mieux de rentrer? - - HJALMAR. - -Oui. - - [Il** sortent tous.] - - - - - ACTE IV - - * * * * * - - - SCÈNE I - - *Une partie du jardin.* - - [Entre le prince Hjalmar.] - - HJALMAR. - -Elle me suit comme un chien. Elle était à une fenêtre de la tour; elle -m'a vu passer le pont du jardin et voilà qu'elle arrive au bout de -l'allée!--Je m'en vais. - - [Il sort.--Entre la reine ANNE.] - - ANNE. - -Il me fuit et je crois qu'il a des soupçons. Je ne veux pas attendre plus -longtemps. Ce poison traînera jusqu'au jugement dernier! Je ne puis plus -me fier à personne; et je crois que le roi devient fou. Il faut que je -l'aie tout le temps sous les yeux. Il erre autour de la chambre de -Maleine, et je crois qu'il voudrait l'avertir.--J'ai pris la clef de -cette chambre. Il est temps d'en finir!--Ah! voici la nourrice. Elle est -toujours chez la petite, il faudrait l'éloigner aujourd'hui. Bonjour, -nourrice. - - [Entre la nourrice.] - - LA NOURRICE. - -Bonjour, bonjour, Madame. - - ANNE. - -Il fait beau, n'est-ce pas, nourrice? - - LA NOURRICE. - -Oui, Madame; un peu chaud peut-être; un peu trop chaud pour la saison. - - ANNE. - -Ce sont les derniers jours de soleil; il faut en profiter. - - LA NOURRICE. - -Je n'ai plus eu le temps de venir au jardin depuis que Maleine est -malade. - - ANNE. - -Est-ce qu'elle va mieux? - - LA NOURRICE. - -Oui, un peu mieux peut-être; mais toujours faible, faible! et pâle, pâle! - - ANNE. - -J'ai vu le médecin ce matin; il m'a dit qu'il lui faut, avant tout, le -repos. - - LA NOURRICE. - -Il me l'a dit aussi. - - ANNE. - -Il conseille même de la laisser seule, et de ne pas entrer dans sa -chambre à moins qu'elle n'appelle. - - LA NOURRICE. - -Il ne m'en a rien dit. - - ANNE. - -Il l'aura oublié; on n'aura pas osé vous le dire de peur de vous faire de -la peine. - - LA NOURRICE. - -Il a eu tort, il a eu tort. - - ANNE. - -Mais oui; il a eu tort. - - LA NOURRICE. - -J'avais justement cueilli quelques grappes de raisins pour elle. - - ANNE. - -II y a déjà des raisins? - - LA NOURRICE. - -Oui, oui, j'en ai trouvé le long du mur. Elle les aime tant... - - ANNE. - -Ils sont très beaux. - - LA NOURRICE. - -Je croyais les lui donner après la messe, mais j'attendrai qu'elle soit -guérie. - - ANNE. - -Il ne faudra pas attendre longtemps. - - [On entend sonner une cloche.] - - LA NOURRICE. - -Mon Dieu, on sonne la messe! J'allais oublier que c'est dimanche. - - ANNE. - -J'y vais également. - - [Elles sortent.] - - * * * * * - - - SCÈNE II - - *Une cuisine du château.* - - [On découvre des servantes, des cuisiniers, des - domestiques, etc.--Les sept béguines filent - leur quenouille dans le fond de la salle, en - chantant à mi-voix des hymnes latines.] - - UN CUISINIER. - -Il va tonner. - - UN DOMESTIQUE. - -Je viens du jardin; je n'ai jamais vu de ciel pareil; il est aussi noir -que l'étang. - - UNE SERVANTE. - -Il est six heures, et je n'y vois plus. Il faudrait allumer les lampes. - - UNE AUTRE SERVANTE. - -On n'entend rien. - - UNE TROISIÈME SERVANTE. - -J'ai peur. - - UN CUISINIER. - -Il ne faut pas avoir peur. - - UNE VIEILLE SERVANTE. - -Mais regardez donc le ciel! J'ai plus de soixante-dix ans et je n'ai -jamais vu un ciel comme celui-ci! - - UN DOMESTIQUE. - -C'est vrai. - - UNE BÉGUINE. - -Y a-t-il de l'eau bénite? - - UNE SERVANTE. - -Oui, oui. - - UNE AUTRE BÉGUINE. - -Où est-elle? - - UN CUISINIER. - -Attendez qu'il tonne. - - [Entre une servante.] - - LA SERVANTE. - -La reine demande si le souper du petit Atlan est déjà prêt? - - LE CUISINIER. - -Mais non; il n'est pas sept heures. Il soupe toujours à sept heures. - - LA SERVANTE. - -Il soupera plus tôt ce soir. - - LE CUISINIER. - -Pourquoi? - - LA SERVANTE. - -Je n'en sais rien. - - LE CUISINIER. - -En voilà une histoire! Il fallait me prévenir... - - [Entre une deuxième servante.] - - LA DEUXIÈME SERVANTE. - -Où est le souper du petit Allan? - - LE CUISINIER. - -«_Où est le souper du petit Allan?_» Mais je ne puis pas préparer ce -souper en faisant le signe de la croix! - - LA DEUXIÈME SERVANTE. - -Il suffit d'un œuf et d'un peu de bouillon. Je dois le mettre au lit -immédiatement après. - - UNE SERVANTE. - -Est-ce qu'il est malade? - - LA DEUXIÈME SERVANTE. - -Mais non, il n'est pas malade. - - UNE AUTRE SERVANTE. - -Mais qu'est-il arrivé? - - LA DEUXIÈME SERVANTE. - -Je n'en sais rien.--[Au cuisinier.] Elle ne veut pas que l'œuf soit trop -dur. - - [Entre une troisième servante.] - - LA TROISIÈME SERVANTE. - -Il ne faut pas attendre la reine cette nuit. - - LES SERVANTES. - -Quoi? - - LA TROISIÈME SERVANTE. - -Il ne faut pas attendre la reine cette nuit. Elle se déshabillera toute -seule. - - LES SERVANTES. - -Allons, tant mieux! - - LA TROISIÈME SERVANTE. - -Il faut allumer toutes les lampes dans sa chambre. - - UNE SERVANTE. - -Allumer toutes les lampes? - - LA TROISIÈME SERVANTE. - -Oui. - - UNE SERVANTE. - -Mais pourquoi? - - LA TROISIÈME SERVANTE. - -Je n'en sais rien; elle l'a dit. - - UNE AUTRE SERVANTE. - -Mais qu'est-ce qu'elle a ce soir? - - UN DOMESTIQUE. - -Elle a un rendez-vous. - - UN AUTRE DOMESTIQUE. - -Avec le roi. - - UN AUTRE DOMESTIQUE. - -Ou avec le prince Hjalmar. - - [Entre une quatrième servante.] - - LA QUATRIÈME SERVANTE. - -Il faut monter de l'eau dans la chambre de la reine. - - UNE SERVANTE. - -De l'eau? Mais il y en a. - - LA QUATRIÈME SERVANTE. - -Il n'y en aura pas assez. - - UN DOMESTIQUE. - -Est-ce qu'elle va se baigner? - - UN CUISINIER. - -Est-ce vous autres qui la baignez? - - UNE SERVANTE. - -Oui. - - LE CUISINIER. - -Oh la, la!** - - UN DOMESTIQUE. - -Elle est toute nue alors? - - UNE SERVANTE. - -Evidemment. - - LE DOMESTIQUE. - -Sacrebleu! - - TOUS. - -Un éclair! - - [Ils se signent.] - - UNE BÉGUINE. - -Mais taisez-vous donc! Vous allez attirer la foudre! Vous allez attirer -la foudre sur nous tous! Moi, je ne reste pas ici! - - LES AUTRES BÉGUINES. - -Moi non plus!--Moi non plus!--Moi non plus!--Moi non plus!--Moi non -plus!--Moi non plus! - - [Elles sortent précipitamment en faisant le signe de la croix.] - - * * * * * - - - SCÈNE III - - *La chambre de la princesse Maleine.* - - [On découvre la princesse Maleine étendue sur son - lit.--Un grand chien noir tremble dans un coin.] - - MALEINE. - -Ici Pluton! ici Pluton! Ils m'ont laissée toute seule! Ils m'ont laissée -toute seule dans une nuit pareille! Hjalmar n'est pas venu me voir. Ma -nourrice n'est pas venue me voir; et quand j'appelle, personne ne me -répond. Il est arrivé quelque chose au château... Je n'ai pas entendu un -seul bruit aujourd'hui; on dirait qu'il est habité par des morts.--Où -es-tu mon pauvre chien noir? Est-ce que tu vas m'abandonner aussi?--Où -es-tu, mon pauvre Pluton?--Je ne puis te voir dans l'obscurité; tu es -aussi noir que ma chambre.--Est-ce toi que je vois dans le coin?--Mais -ce sont tes yeux qui luisent dans le coin! Mais ferme les yeux pour -l'amour de Dieu! Ici Pluton! Ici Pluton! [Ici commence l'orage.]--Est-ce -toi que j'ai vu trembler dans le coin?--Mais je n'ai jamais vu trembler -ainsi! Il fait trembler tous les meubles!--As-tu vu quelque chose?-- -Réponds-moi, mon pauvre Pluton! Y a-t-il quelqu'un dans la chambre? Viens -ici, Pluton, viens, ici!--Mais viens près de moi dans mon lit! Mais tu -trembles à mourir dans ce coin! [Elle se lève et va vers le chien qui -recule et se cache sous un meuble.]--Où es-tu, mon pauvre Pluton?--Oh! -tes yeux sont en feu maintenant.--Mais pourquoi as-tu peur de moi cette -nuit? [Elle se recouche.]--Si je pouvais m'endormir un moment...--Mon Dieu! -Mon Dieu! comme je suis malade! Et je ne sais pas ce que j'ai;--et personne -ne sait ce que j'ai; le médecin ne sait pas ce que j'ai; ma nourrice ne -sait pas ce que j'ai; Hjalmar ne sait pas ce que j'ai...[Ici le vent agite -les rideaux du lit.] Ah! on touche aux rideaux de mon lit! Qui est-ce qui -touche aux rideaux de mon lit? Il y a quelqu'un dans ma chambre?--Il doit -y avoir quelqu'un dans ma chambre?--Oh! voilà la lune qui entre dans ma -chambre!--Mais qu'est-ce que cette ombre sur la tapisserie?--Je crois que -le crucifix balance sur le mur! Qui est-ce qui touche au crucifix? Mon -Dieu! mon Dieu! je ne puis plus rester ici![Elle se lève et va vers la -porte quelle essaye d'ouvrir.]--Ils m'ont enfermée dans ma chambre!-- -Ouvrez-moi pour l'amour de Dieu! Il y a quelque chose dans ma chambre!-- -Je vais mourir si l'on me laisse ici! Nourrice! nourrice! où es-tu? -Hjalmar! Hjalmar! Hjalmar! où êtes-vous? [Elle revient vers le lit.]--Je -n'ose plus sortir de mon lit.--Je vais me tourner de l'autre côté.--Je ne -verrai plus ce qu'il y a sur le mur. [Ici des vêtements blancs, placés sur -un prie-Dieu, sont agités lentement par le vent.]--Ah! il y a quelqu'un -sur le prie-Dieu![Elle se tourne de l'autre côté.]--Ah! l'ombre est -encore sur le mur! [Elle se retourne.]--Ah! il est encore sur le prie-Dieu! -Oh! oh! oh! oh! oh!--Je vais essayer de fermer les yeux. [Ici on -entend craquer les meubles et gémir le vent.]--Oh! oh! oh! qu'y a-t-il -maintenant? Il y a du bruit dans ma chambre! [Elle se lève.]--Je veux voir -ce qu'il y a sur le prie-Dieu!--J'avais peur de ma robe de noces! Mais, -quelle est cette ombre sur la tapisserie?[Elle fait glisser la -tapisserie.]--Elle est sur le mur à présent! Je vais boire un peu -d'eau! [Elle boit, et dépose le verre sur un meuble.]--Oh! comme ils -crient les roseaux de ma chambre! Et quand je marche tout parle dans ma -chambre! Je crois que c'est l'ombre du cyprès; il y a un cyprès devant ma -fenêtre.[Elle va vers la fenêtre.]--Oh, la triste chambre qu'ils m'ont -donnée! [Il tonne.] Je ne vois que des croix aux lueurs des éclairs; et -j'ai peur que les morts n'entrent par les fenêtres. Mais quelle tempête -dans le cimetière! et quel vent dans les saules pleureurs! [Elle se couche -sur son lit.] Je n'entends plus rien maintenant; et la lune est sortie de -ma chambre. Je n'entends plus rien, maintenant. Je préfère entendre du -bruit. [Elle écoute.] Il y a des pas dans le corridor. D'étranges pas, -d'étranges pas, d'étranges pas... On chuchote autour de ma chambre; et -j'entends des mains sur ma porte! [Ici le chien se met à hurler.] Pluton! -Pluton! quelqu'un va entrer!--Pluton! Pluton! Pluton! ne hurle pas ainsi! -Mon Dieu! mon Dieu! je crois que mon cœur va mourir! - - * * * * * - - - SCÈNE IV - - *Un corridor du château.* - - [Entrent, au bout du corridor, le roi et la reine Anne.-- - Le roi porte une lumière, l'orage continue.] - - ANNE. - -Je crois que l'orage sera terrible cette nuit; il y avait un vent -effrayant dans la cour, un des vieux saules pleureurs est tombé dans -l'étang. - - LE ROI. - -Ne le faisons pas. - - ANNE. - -Quoi? - - LE ROI. - -N'y a-t-il pas moyen de faire autrement? - - ANNE. - -Venez. - - LE ROI. - -Les sept béguines! - - [On entend venir le, sept béguines qui chantent des - litanies.] - - UNE BÉGUINE, au loin. - -Propitius esto! - - LES AUTRES BÉGUINES. - -Parce nobis, Domine! - - UNE BÉGUINE. - -Propitius esto! - - LES AUTRES. - -Exaudi nes, Domine! - - UNE BÉGUINE. - -Ah omni malo! - - LES AUTRES. - -Libera nos, Domine! - - UNE BÉGUINE. - -Ab omni peccato! - - LES AUTRES. - -Libera nos, Domine! - - [Elles entrent à la file, le** première porte une - lanterne, la septième un livre de prières.] - - UNE BÉGUINE. - -Ab ira tua! - - LES AUTRES. - -Libera nos, Domine! - - UNE BÉGUINE. - -A subitanea et improvisa morte! - - LES AUTRES. - -Libera nos, Domine! - - UNE BÉGUINE. - -Ab insidiis diaboli! - - LES AUTRES. - -Libera nos, Domine! - - UNE BÉGUINE [en passant devant le roi et la reine]. - -A spiritu fornicationis! - - LES AUTRES. - -Libera nos, Domine! - - UNE BÉGUINE. - -Ab ira, et odio, et omni mala voluntate! - - LES AUTRES. - -Libera nos, Domine! - - [Elles sortent et on continue de les entendre dans - l'éloignement.] - - UNE BÉGUINE. - -A fulgure et tempestate! - - LES AUTRES. - -Libera nos, Domine! - - UNE BÉGUINE, très loin. - -A morte perpetua! - - LES AUTRES. - -Libera nos, Domine! - - ANNE. - -Elles sont parties.--Venez. - - LE ROI. - -Oh! ne le faisons pas aujourd'hui! - - ANNE. - -Pourquoi? - - LE ROI. - -Il tonne si terriblement! - - ANNE. - -On ne l'entendra pas crier. Venez. - - LE ROI. - -Attendons encore un peu. - - ANNE. - -Taisez-vous; c'est ici la porte... - - LE ROI. - -Est-ce ici la porte?... Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! - - ANNE. - -Où est la clef? - - LE ROI. - -Allons jusqu'au bout du corridor; il y a peut-être quelqu'un. - - ANNE. - -Où est la clef? - - LE ROI. - -Attendons jusqu'à demain. - - ANNE. - -Mais comment est-il possible? Allons! la clef! la clef! - - LE ROI. - -Je crois que je l'ai oubliée. - - ANNE. - -Ce n'est pas possible. Je vous l'ai donnée. - - LE ROI. - -Je ne la trouve plus... - - ANNE. - -Mais je l'ai mise dans votre manteau... - - LE ROI. - -Elle n'y est plus. Je vais la chercher... - - ANNE. - -Où donc? - - LE ROI. - -Ailleurs. - - ANNE. - -Non, non, restez ici; vous ne reviendriez plus. - - LE ROI. - -Si, si, je reviendrai. - - ANNE. - -J'irai moi-même. Restez ici. Où est-elle? - - LE ROI. - -Je ne sais pas. Dans ma chambre à coucher... - - ANNE. - -Mais vous vous en irez? - - LE ROI. - -Oh! non, je resterai!... je resterai ici! - - ANNE. - -Mais il faut que vous l'ayez. Je l'ai mise dans votre manteau. Cherchez. -Nous n'avons pas de temps à perdre. - - LE ROI. - -Je ne la trouve pas. - - ANNE. - -Voyons...--Mais elle est ici! Voyons, sois raisonnable, Hjalmar; et ne -fais pas l'enfant ce soir... Est-ce que tu ne m'aimes plus? - - [Elle veut l'embrasser.] - - LE ROI, la repoussant. - -Non, non, pas maintenant. - - ANNE. - -Ouvrez! - - LE ROI. - -Oh! oh! oh! J'aurais moins peur de la porte de l'enfer! Il n'y a qu'une -petite fille là derrière; elle ne peut pas... - - ANNE. - -Ouvrez! - - LE ROI. - -Elle ne peut pas tenir une fleur dans ses mains! Elle tremble quand elle -tient une pauvre petite fleur dans ses mains; et moi... - - ANNE. - -Allons; ne faites pas de scènes, ce n'est pas le moment.--Nous n'avons -pas de temps à perdre! - - LE ROI. - -Je ne trouve pas le trou de la serrure. - - ANNE. - -Donnez-moi la lumière; elle tremble comme si le corridor allait -s'écrouler. - - LE ROI. - -Je ne trouve pas le trou de la serrure. - - ANNE. - -Vous tremblez? - - LE ROI. - -Non;--oui, un peu, mais je n'y vois plus! - - ANNE. - -Donnez-moi la clef? [Entr'ouvrant** la porte.] Entrez! - - [Le chien noir sort en rampant.] - - LE ROI. - -Il y a quelque chose qui est sorti! - - ANNE. - -Oui. - - LE ROI. - -Il y a quelque chose qui est sorti! - - ANNE. - -Taisez-vous! - - LE ROI. - -Mais qu'est-ce qui est sorti de la chambre? - - ANNE. - -Je ne sais pas;--entrez! entrez! entrez! - - [Ils entrent dans la chambre.] - - * * * * * - - - SCÈNE V - - *La chambre de la princesse Maleine.* - - [On découvre la princesse Maleine immobile sur son - lit, épouvantée et aux écoutes; entrent le roi - et la reine Anne.--L'orage augmente.] - - LE ROI. - -Je veux savoir ce qui est sorti de la chambre!... - - ANNE. - -Avancez, avancez! - - LE ROI. - -Je veux aller voir ce qui est sorti de la chambre... - - ANNE. - -Taisez-vous. Elle est là. - - LE ROI. - -Elle est morte!--Allons-nous-en! - - ANNE. - -Elle a peur. - - LE ROI. - -Allons-nous-en! J'entends battre son cœur jusqu'ici! - - ANNE. - -Avancez;--est-ce que vous devenez fou? - - LE ROI. - -Elle nous regarde, oh! oh! - - ANNE. - -Mais c'est une petite fille!--Bonsoir, Maleine.--Est-ce que tu ne -m'entends pas, Maleine? Nous venons te dire bonsoir.--Es-tu malade, -Maleine? Est-ce que tu ne m'entends pas? Maleine! Maleine! - - [Maleine fait signe que oui.] - - LE ROI. - -Ah! - - ANNE. - -Tu es effrayante!--Maleine! Maleine! As-tu perdu la voix? - - MALEINE. - -Bon... soir!... - - ANNE. - -Ah! tu vis encore;--as-tu tout ce qu'il te faut?--Mais je vais ôter mon -manteau. [Elle dépose son manteau sur un meuble et s'approche du lit.]-- -Je vais voir.--Oh! cet oreiller est bien dur.--Je vais arranger tes -cheveux.--Mais pourquoi me regardes-tu ainsi, Maleine? Maleine?--Je viens -te dorloter un peu.--Où est-ce que tu as mal?--Tu trembles comme si tu -allais mourir.--Mais tu fais trembler tout le lit!--Mais je viens -simplement te dorloter un peu.--Ne me regarde pas ainsi! Il faut être -dorlotée à ton âge; je vais être ta pauvre maman.--Je vais arranger tes -cheveux. Voyons, lève un peu la tête; je vais les nouer avec ceci.--Lève -un peu la tête.--Ainsi. - - [Elle lui passe un lacet autour du cou.] - - MALEINE [sautant à bas du lit]. - -Ah! qu'est-ce que vous m'avez mis autour du cou? - - ANNE. - -Rien! rien! ce n'est rien! ne criez pas! - - MALEINE. - -Ah! ah! - - ANNE. - -Arrêtez-la! arrêtez-la! - - LE ROI. - -Quoi? Quoi? - - ANNE. - -Elle va crier! elle va crier! - - LE ROI. - -Je ne peux pas!... - - MALEINE. - -Vous allez me!... oh! vous allez me!... - - ANNE, saisissant Maleine. - -Non! non! - - MALEINE. - -Maman! Maman! Nourrice! Nourrice! Hjalmar! Hjalmar! Hjalmar! - - ANNE [au roi]. - -Où êtes-vous? - - LE ROI. - -Ici! ici! - - MALEINE [suivant Anne sur les genou]. - -Attendez! Attendez un peu! Anne! Madame! roi! roi! roi! Hjalmar!--Pas -aujourd'hui!--Non! non! pas maintenant!... - - ANNE. - -Vous allez me suivre autour du monde à genoux? - - [Elle tire sur le lacet.] - - MALEINE [tombant au milieu de la chambre]. - -Maman!... Oh! oh! oh! - - [Le roi va s'asseoir.] - - ANNE. - -Elle ne bouge plus. C'est déjà fini.--Où êtes-vous? Aidez-moi! Elle n'est -pas morte.--Vous êtes assis! - - LE ROI. - -Oui! oui! oui! - - ANNE. - -Tenez-lui les pieds; elle se débat. Elle va se relever... - - LE ROI. - -Quels pieds? quels pieds? Où sont-ils? - - ANNE. - -Là! là! là! Tirez! - - LE ROI. - -Je ne peux pas! Je ne peux pas! - - ANNE. - -Mais ne la faites pas souffrir inutilement! - - [Ici la grêle crépite subitement contre les fenêtres.] - - LE ROI. - -Ah! - - ANNE. - -Qu'est-ce que vous avez fait? - - LE ROI. - -Aux fenêtres!--On frappe aux fenêtres! - - ANNE. - -On frappe aux fenêtres? - - LE ROI. - -Oui! oui! avec des doigts! oh! des millions de doigts! - - [Nouvelle averse.] - - ANNE. - -C'est la grêle! - - LE ROI. - -La grêle? - - ANNE. - -Oui. - -Est-ce que c'est la grêle? - - ANNE. - -Oui, je l'ai vu.--Ses yeux deviennent troubles. - - LE ROI. - -Je veux m'en aller! Je m'en vais! Je m'en vais! - - ANNE. - -Quoi? quoi? Attendez! attendez! Elle est morte. - - [Ici une fenêtre s'ouvre violemment sous un coup de vent, - et un vase posé sur l'appui et contenant une - tige de lys tombe bruyamment dans la chambre.] - - LE ROI. - -Oh! oh!... maintenant!...--Qu'y a-t-il maintenant? - - ANNE. - -Ce n'est rien, c'est le lys; le lys est tombé. - - LE ROI. - -On a ouvert la fenêtre. - - ANNE. - -C'est le vent. - - [Tonnerres et éclairs.] - - LE ROI. - -Est-ce que c'est le vent? - - ANNE. - -Oui, oui, vous l'entendez bien.--Enlevez, enlevez l'autre lys;--il va -tomber aussi. - - LE ROI. - -Où? où? - - ANNE. - -Là! là! à la fenêtre. Il va tomber! il va tomber! On l'entendra! - - LE ROI [prenant le lys]. - -Où faut-il le mettre? - - ANNE. - -Mais où vous voudrez; à terre! à terre! - - LE ROI. - -Je ne sais pas où... - - ANNE. - -Mais ne restez pas avec ce lys dans vos mains! Il tremble comme s'il -était au milieu d'une tempête! Il va tomber! - - LE ROI. - -Où faut-il le mettre? - - ANNE. - -Où vous voudrez; à terre;--n'importe où... - - LE ROI. - -Ici? - - ANNE. - -Oui, oui. - - [Ici Maleine fait un mouvement.] - - LE ROI. - -Ah! - - ANNE. - -Quoi? quoi? - - LE ROI, imitant le mouvement. - -Elle a!... - - ANNE. - -Elle est morte; elle est morte. Venez! - - LE ROI. - -Moi? - - ANNE. - -Oui. Elle saigne du nez.--Donnez-moi votre mouchoir. - - LE ROI. - -Mon... mon mouchoir? - - ANNE. - -Oui. - - LE ROI. - -Non, non! pas le mien! pas le mien! - - [Ici le fou apparaît à la fenêtre restée ouverte et ricane - tout à coup.] - - ANNE. - -Il y a quelqu'un! Il y a quelqu'un à la fenêtre! - - LE ROI. - -Oh! oh! oh! - - ANNE. - -C'est le fou! Il a vu de la lumière.--Il le dira.--Tuez-le! - - [Le roi court à la fenêtre et frappe le fou d'un coup - d'épée.] - - LE FOU, tombant. - -Oh! oh! oh! - - ANNE. - -Il est mort? - - LE ROI. - -Il est tombé. Il est tombé dans le fossé. Il se noie! Ecoutez! - -Ecoutez!... - - [On entend des clapotements.] - - ANNE. - -Il n'y a personne aux environs? - - LE ROI. - -Il se noie; il se noie. Ecoutez! - - ANNE. - -II n'y a personne aux environs? - - [Tonnerres et éclairs.] - - LE ROI. - -Il y a des éclairs! il y a des éclairs! - - ANNE. - -Quoi? - - LE ROI. - -II pleut! il pleut! Il grêle! il grêle! Il tonne! il tonne! - - ANNE. - -Que faites-vous là, à la fenêtre? - - LE ROI. - -Il pleut, il pleut sur moi! Ils versent de l'eau sur ma tête! Je voudrais -être sur la pelouse! Je voudrais être en plein air! Ils versent de l'eau -sur ma tête! Il faudrait toute l'eau du déluge pour me baptiser à -présent! Le ciel entier écrase de la grêle sur ma tête! Le ciel entier -écrase des éclairs sur ma tête! - - ANNE. - -Vous devenez fou! Vous allez vous faire foudroyer! - - LE ROI. - -Il grêle! il grêle sur ma tête! Il y a des grêlons comme des œufs de -corbeaux! - - ANNE. - -Mais vous devenez fou! Ils vont vous lapider.--Vous saignez déjà.--Fermez -la fenêtre. - - LE ROI. - -J'ai soif. - - ANNE. - -Buvez. Il y a de l'eau dans ce verre. - - LE ROI. - -Où? - - ANNE. - -Là; il est encore à moitié plein. - - LE ROI. - -Elle a bu dans ce verre? - - ANNE. - -Oui; peut-être. - - LE ROI. - -Il n'y a pas d'autre verre? - - [Il verse l'eau qui reste et rince le verre.] - - ANNE. - -Non,--que faites-vous? - - LE ROI. - -Elle est morte.[Ici on entend d'étranges frôlements et un bruit de -griffes contre la porte.] Ah! - - ANNE. - -On gratte à la porte! - - LE ROI. - -Ils grattent! ils grattent! - - ANNE. - -Taisez-vous. - - LE ROI. - -Mais ce n'est pas avec une main! - - ANNE. - -Je ne sais pas ce que c'est. - - LE ROI. - -Prenons garde! Oh! oh! oh! - - ANNE. - -Hjalmar! Hjalmar! qu'est-ce que vous avez? - - LE ROI. - -Quoi? quoi? - - ANNE. - -Vous êtes effrayant! Vous allez tomber? Buvez, buvez un peu. - - LE ROI. - -Oui! oui! - - ANNE. - -On marche dans le corridor. - -Il va entrer! - - ANNE. - -Qui? - - LE ROI. - -Celui... celui... qui!... - - [Il fait le geste de gratter.] - - ANNE. - -Taisez-vous.--On chante... - - VOIX dans le corridor. - -_De profundis clamavi ad te Domine; Domine exaudi vocem meam!_ - - ANNE. - -Ce sont les sept béguines qui vont à la cuisine. - - VOIX dans le corridor. - -_Fiant auras tuae intendentes, in vocem deprecationis meae!_ - - [Le roi laisse tomber le verre et la carafe.] - - ANNE. - -Qu'avez-vous fait? - - LE ROI. - -Ce n'est pas ma faute... - - ANNE. - -Elles auront entendu le bruit. Elles vont entrer... - - VOIX s'éloignant dans le corridor. - -_Si iniquitates observaveris, Domine: Domine, quis sustinebit?_ - - ANNE. - -Elles sont passées; elles vont à la cuisine. - - LE ROI. - -Je veux m'en aller! Je veux m'en aller! Je veux aller avec elles! -Ouvrez-moi la porte! - - [Il va vers la porte.] - -ANNE, le retenant. - -Qu'est-ce que vous faites? Où allez-vous? Vous devenez fou? - - LE ROI. - -Je veux aller avec elles! Elles sont déjà sur la pelouse... Elles sont au -bord de l'étang... Il y a du vent; il pleut; il y a de l'eau; il y a de -l'air!--Si du moins vous l'aviez fait mourir en plein air! Mais ici -dans une petite chambre! Dans une pauvre petite chambre!--Je vais ouvrir -les fenêtres... - - ANNE. - -Mais il tonne! Vous devenez fou? J'aurais mieux fait de venir seule... - - LE ROI. - -Oui! oui! - - ANNE. - -Vous vous en seriez lavé les mains, n'est-ce-pas? Mais maintenant... - - LE ROI. - -Je ne l'ai pas tuée! Je n'y ai pas touché! C'est vous qui l'avez tuée! -C'est vous! c'est vous! c'est vous! - - ANNE. - -Bien, bien; taisez-vous.--Nous verrons après. Mais ne criez pas ainsi. - - LE ROI. - -Ne dites plus que c'est moi ou je vous tue aussi! C'est vous! c'est vous! - - ANNE. - -Mais ne criez pas comme un possédé! On va vous entendre jusqu'au bout du -corridor. - - LE ROI. - -On m'a entendu? - - [On frappe à la porte.] - - ANNE. - -On frappe! Ne bougez pas! - - [On frappe.] - - LE ROI - -Que va-t-il arriver? Que va-t-il arriver maintenant? - - [On frappe.] - - ANNE. - -Eteignez la lumière. - - LE ROI. - -Oh! - - ANNE. - -Je vous dis d'éteindre la lumière. - - LE ROI. - -Non. - - ANNE. - -Je l'éteindrai moi-même. - - [Elle éteint la lumière. On frappe.] - - LA NOURRICE, dans le corridor. - -Maleine! Maleine! - - ANNE, dans la chambre. - -C'est la nourrice... - - LE ROI. - -Oh! oh! la nourrice! la bonne, la bonne nourrice! Je veux voir la -nourrice! Ouvrons! Ouvrons! - - ANNE. - -Mais taisez-vous donc; pour Dieu, taisez-vous! - - LA NOURRICE, dans le corridor. - -Maleine! Maleine! Est-ce que vous dormez? - - LE ROI, dans la chambre. - -Oui; oui; oui; oh! - - ANNE. - -Taisez-vous. - - LA NOURRICE, dans le corridor. - -Maleine... ma pauvre petite Maleine... Vous ne répondez plus? Vous ne -voulez plus me répondre?--Je crois qu'elle dort profondément. - - LE ROI, dans la chambre. - -Oh! oh! profondément! - - [On frappe.] - - ANNE. - -Taisez-vous! - - LA NOURRICE, dans le corridor. - -Maleine!--Ma pauvre petite Maleine! Je vous apporte de beaux raisins -blancs et un peu de bouillon. Ils disent que vous ne pouvez pas manger; -mais je sais bien que vous êtes très faible; je sais bien que vous avez -faim.--Maleine, Maleine! Ouvrez-moi! - - LE ROI, dans la chambre. - -Oh! oh! oh! - - ANNE. - -Ne pleurez pas! elle s'en ira... - - LA NOURRICE, dans le corridor. - -Mon Dieu! voilà Hjalmar qui arrive avec le petit Allan. Il va voir que je -lui apporte des fruits. Je vais les cacher sous ma mante. - - LE ROI, dans la chambre. - -Hjalmar arrive! - - ANNE. - -Oui. - - LE ROI. - -Et le petit Allan. - - ANNE. - -Je sais bien; taisez-vous. - - HJALMAR, dans le corridor. - -Qui est là? - - LA NOURRICE. - -C'est moi, Seigneur. - - HJALMAR. - -Ah! c'est vous, nourrice. Il fait si noir dans ce corridor... Je ne vous -reconnaissais pas. Que faites-vous ici? - - LA NOURRICE. - -J'allais à la cuisine; et j'ai vu le chien devant la porte... - - HJALMAR. - -Ah! c'est Pluton!--Ici Pluton! - - ANNE, dans la chambre. - -C'était le chien! - - LE ROI. - -Quoi? - - ANNE. - -C'était le chien qui grattait... - - LA NOURRICE, dans le corridor. - -Il était dans la chambre de Maleine. Je ne sais pas comment il est -sorti.... - - HJALMAR. - -Est-ce qu'elle n'est plus dans sa chambre? - - LA NOURRICE. - -Je ne sais pas; elle ne répond pas. - - HJALMAR. - -Elle dort. - - LA NOURRICE. - -Il ne veut pas s'éloigner de la porte. - - HJALMAR. - -Laissez-le; les chiens ont d'étranges idées. Mais quelle tempête, -nourrice! mais quelle tempête!... - - LA NOURRICE. - -Et le petit Allan n'est pas encore couché? - - HJALMAR. - -Il cherche sa mère; il ne trouve plus sa mère. - - LE PETIT ALLAN. - -Petite mère est pe-erdue! - - HJALMAR. - -Il veut absolument la voir avant de s'endormir. Vous ne savez pas où elle -est? - - LA NOURRICE. - -Non. - - LE PETIT ALLAN. - -Petite mère est pe-erdue! - - HJALMAR [dans le corridor]. - -On ne la trouve plus. - - LE PETIT ALLAN. - -Petite mère est pe-erdue! pe-erdue! pe-erdue! oh! oh! oh! - - LE ROI, dans la chambre. - -Oh! - - ANNE. - -Il sanglote! - - LA NOURRICE, dans le corridor. - -Voyons, ne pleure pas; voici ta balle. Je l'ai trouvée dans le jardin. - - LE PETIT ALLAN. - -Ah! ah! ah! - - [On entend des coups sourds contre la porte.] - - LE ROI [dans la chambre]. - -Ecoutez! Ecoutez! - - ANNE. - -C'est le petit Allan qui joue à la balle contre la porte! - - LE ROI. - -Ils vont entrer.--Je vais la fermer! - - ANNE. - -Elle est fermée. - - LE ROI [allant à la porte]. - -Les verrous! les verrous! - - ANNE. - -Doucement, doucement! - - HJALMAR, dans le corridor. - -Mais pourquoi le chien renifle-t-il ainsi sous la porte? - - LA NOURRICE. - -Il voudrait entrer; il est toujours près de Maleine. - - HJALMAR. - -Croyez-vous qu'elle puisse sortir demain? - - LA NOURRICE. - -Oui, oui. Elle est guérie.--Eh bien, Allan, que fais-tu là!--Tu ne joues -plus? Tu écoutes aux portes? Oh! le petit vilain qui écoute aux portes! - - LE PETIT ALLAN. - -Il y a un petit ga-arçon derrière la porte! - - ANNE [dans la chambre]. - -Que dit-il? - - HJALMAR [dans le corridor]. - -Il ne faut jamais écouter aux portes. Il arrive des malheurs quand on -écoute aux portes. - - LE PETIT ALLAN. - -Il y a un petit ga-arçon derrière la porte! - - ANNE, dans la chambre. - -Il vous a entendu!... - - LE ROI. - -Oui! oui! Je crois que oui! - - ANNE. - -Il entend votre cœur ou vos dents! - - LE ROI. - -On entend mes dents? - - ANNE. - -Je les entends jusqu'ici! Fermez la bouche! - - LE ROI. - -Moi? - - ANNE. - -Mais ne vous couchez pas contre la porte! Allez-vous-en! - -Où? où? - - ANNE. - -Ici! ici! - - LE ROI. - - LE PETIT ALLAN [dans le corridor]. - -Il y a un petit ga-arçon derrière la porte. - - HJALMAR. - -Viens; tu as sommeil. - - LA NOURRICE. - -Viens; c'est un méchant petit garçon. - - LE PETIT ALLAN. - -Je veux voir le petit ga-arçon!... - - LA NOURRICE. - -Oui, tu le verras demain. Viens, nous allons chercher petite mère. Ne -pleure pas, viens! - - LE PETIT ALLAN. - -Je veux voir le petit ga-arçon! oh! oh! Je dirai à petite mère! oh! oh! - - LA NOURRICE. - -Et moi, je dirai à petite mère que tu as éveillé Maleine. Viens, Maleine -est malade. - - LE PETIT ALLAN. - -Ma-aleine est plus ma-alade. - - LA NOURRICE. - -Viens; tu vas éveiller Maleine. - - LE PETIT ALLAN [s'éloignant]. - -Non, non, j'éveillerai pas Ma-aleine! j'éveillerai pas Ma-aleine! - - ANNE [dans la chambre]. - -Ils sont partis? - - LE ROI. - -Oui! oui! Allons-nous-en! Je vais ouvrir la porte! la clef! la clef! où -est la clef? - - ANNE. - -Ici.--Attendez un peu.--Nous allons la porter sur son lit. - - LE ROI. - -Qui? - - ANNE. - -Elle... - - LE ROI. - -Je n'y touche plus! - - ANNE. - -Mais on verra qu'on l'a étranglée! Aidez-moi! - - LE ROI. - -Je n'y touche plus! Venez! venez! venez! - - ANNE. - -Aidez-moi à ôter le lacet! - - LE ROI. - -Venez! venez! - - ANNE. - -Je ne puis pas ôter le lacet! un couteau! un couteau! - - LE ROI. - -Oh! qu'est-ce qu'elle a autour du cou? Qu'est-ce qui brille autour de son -cou? Venez avec moi! venez avec moi! - - ANNE. - -Mais ce n'est rien! C'est un collier de rubis! votre couteau! - - LE ROI. - -Je n'y touche plus! je n'y touche plus, vous dis-je! Mais le bon Dieu -serait à genoux devant moi!... je le renverserais! je le renverserais! Je -n'y touche plus! Oh! il y a!... il y a ici!... - - ANNE. - -Quoi? quoi? - - LE ROI. - -Il y a ici!... Oh! oh! oh! - - [Il ouvre la porte en tâtonnant et s'enfuit.] - - ANNE. - -Où?... Il s'est enfui... Qu'a-t-il vu?... Je ne vois rien... Il court -contre les murs du corridor... Il tombe au bout du corridor...--Je ne -reste pas seule ici. - - [Elle sort.] - - - - - ACTE V - - * * * * * - - - - SCÈNE I - - *Une partie du cimetière devant - le château.* - - [On découvre une grande foule. La tempête - continue.] - - - UNE VIEILLE FEMME. - -La foudre est tombée sur le moulin! - - UNE AUTRE FEMME. - -Je l'ai vue tomber! - - UN PAYSAN. - -Oui! oui! un globe bleu! un globe bleu! - - UN AUTRE PAYSAN. - -Le moulin brûle! ses ailes brûlent! - - UN ENFANT. - -Il tourne! il tourne encore! - - TOUS. - -Oh! - - UN VIEILLARD. - -Avez-vous jamais vu une nuit comme celle-ci? - - UN PAYSAN. - -Voyez le château! le château! - - UN AUTRE. - -Est-ce qu'il brûle?--Oui. - - UN TROISIÈME PAYSAN. - -Non, non! ce sont des flammes vertes! Il y a des flammes vertes aux -crêtes de tous les toits! - - UNE FEMME. - -Je crois que le monde va finir! - - UNE AUTRE FEMME. - -Ne restons pas dans le cimetière! - - UN PAYSAN. - -Attendons! attendons un peu! Ils éclairent toutes les fenêtres du -rez-de-chaussée! - - UN PAUVRE - -Il y a une fête! - - UN AUTRE PAYSAN. - -Ils vont manger! - - UN VIEILLARD. - -Il y a une fenêtre du rez-de-chaussée qui ne s'éclaire pas! - - UN DOMESTIQUE DU CHATEAU. - -C'est la chambre de la princesse Maleine. - - UN PAYSAN. - -Celle-là? - - LE DOMESTIQUE. - -Oui; elle est malade. - - UN VAGABOND, entrant. - -Il y a un grand navire de guerre dans le port. - - TOUS. - -Un grand navire de guerre? - - LE VAGABOND. - -Un grand navire noir; on ne voit pas de matelots. - - UN VIEILLARD. - -C'est le jugement dernier. - - [Ici la lune apparaît au-dessus du - château.] - - TOUS. - -La lune! la lune! la lune! - - UN PAYSAN. - -Elle noire**; elle est noire... Qu'est-ce qu'elle a? - - LE DOMESTIQUE. - -Une éclipse! une éclipse! - - [Eclair et coup de foudre - formidables.] - - TOUS. - -La foudre est tombée sur le château. - - UN PAYSAN. - -Avez-vous vu trembler le château? - - UN AUTRE PAYSAN. - -Toutes les tours ont chancelé! - - UNE FEMME. - -La grande croix de la chapelle a remué... Elle remue! elle remue! - - LES UNS. - -Oui, oui; elle va tomber! elle va tomber! - - LES AUTRES. - -Elle tombe! elle tombe! avec le toit de la tourelle! - - UN PAYSAN. - -Elle est tombée dans le fossé. - - UN VIEILLARD. - -Il y aura de grands malheurs. - - UN AUTRE VIEILLARD. - -On dirait que l'enfer est autour du château. - - UNE FEMME. - -Je vous dis que c'est le jugement dernier. - - UNE AUTRE FEMME. - -Ne restons pas dans le cimetière. - - UNE TROISIÈME FEMME. - -Les morts vont sortir! - - UN PÈLERIN. - -Je crois que c'est le jugement des morts! - - UNE FEMME. - -Ne marchez pas sur les tombes! - - UNE AUTRE FEMME [aux enfants]. - -Ne marchez pas sur les croix! - - UN PAYSAN, accourant. - -Une des arches du pont s'est écroulée! - - TOUS. - -Du pont? Quel pont? - - LE PAYSAN. - -Le pont de pierre du château. On ne peut plus entrer dans le château. - - UN VIEILLARD. - -Je n'ai pas envie d'y entrer. - - UN AUTRE VIEILLARD. - -Je ne voudrais pas y être!... - - UNE VIEILLE FEMME. - -Moi non plus! - - LE DOMESTIQUE. - -Regardez les cygnes! Regardez les cygnes! - - TOUS. - -Où? où sont-ils!** - - LE DOMESTIQUE. - -Dans le fossé; sous la fenêtre de la princesse Maleine! - - LES UNS. - -Qu'est-ce qu'ils ont? Mais qu'est-ce qu'ils ont? - - LES AUTRES. - -Ils s'envolent! ils s'envolent! ils s'envolent -tous! - - UN PÈLERIN. - -Il y en a un qui ne s'envole pas! - - UN DEUXIÈME PÈLERIN. - -Il a du sang sur les ailes! - - UN TROISIÈME PÈLERIN. - -Il flotte à la renverse! - - TOUS. - -Il est mort! - - UN PAYSAN. - -La fenêtre s'ouvre! - - LE DOMESTIQUE. - -C'est la fenêtre de la princesse Maleine! - - UN AUTRE PAYSAN. - -Il n'y a personne! - - [Un silence.] - - DES FEMMES. - -Elle s'ouvre! - - D'AUTRES FEMMES. - -Allons-nous-en! allons-nous-en! - - [Elles fuient épouvantées.] - - LES HOMMES. - -Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? - - TOUTES LES FEMMES. - -On ne sait pas! - - [Elles fuient.] - - QUELQUES HOMMES. - -Mais qu'est-il arrivé? - - D'AUTRES HOMMES. - -Il n'y a rien! Il n'y a rien! - - [Elles fuient.] - - TOUS. - -Mais pourquoi vous enfuyez-vous? Il n'y a rien! Il n'y a rien! - - [Elles fuient.] - - UN CUL-DE-JATTE. - -Une fenêtre s'ouvre... une fenêtre s'ouvre... Ils ont peur... Il n'y a -rien! - - [Il fuit épouvanté en rampant sur les mains.] - - * * * * * - - - SCÈNE II - - *Une salle précédant la chapelle* - du château.* - - [On découvre une foule de seigneurs, de courtisans, - de dames, etc.. dans l'attente. La tempête - continue.] - - UN SEIGNEUR, à une fenêtre. - -A-t-on jamais vu une pareille nuit! - - UN AUTRE SEIGNEUR. - -Mais regardez donc les sapins! Venez voir la forêt de sapins, à cette -fenêtre! Elle se couche jusqu'à terre à travers les éclairs!--On -dirait un fleuve d'éclairs! - - UN AUTRE SEIGNEUR. - -Et la lune! Avez-vous vu la lune? - - DEUXIÈME SEIGNEUR. - -Je n'ai jamais vu de lune plus épouvantable! - - TROISIÈME SEIGNEUR. - -L'éclipse ne finira pas avant dix heures. - - PREMIER SEIGNEUR. - -Et les nuages! Regardez donc les nuages! On dirait des troupeaux -d'éléphants noirs qui passent depuis trois heures au-dessus du -château! - - DEUXIÈME SEIGNEUR. - -Ils le font trembler de la cave au grenier! - - HJALMAR. - -Quelle heure est-il? - - PREMIER SEIGNEUR. - -Neuf heures. - - HJALMAR. - -Voilà plus d'une heure que nous attendons le roi! - - TROISIÈME SEIGNEUR. - -On ne sait pas encore où il est? - - HJALMAR. - -Les sept béguines l'ont vu en dernier lieu dans le corridor. - - DEUXIÈME SEIGNEUR. - -Vers quelle heure? - - HJALMAR. - -Vers sept heures. - - DEUXIÈME SEIGNEUR. - -Il n'a pas prévenu?... - - HJALMAR. - -Il n'a rien dit. Il doit être arrivé quelque chose; je vais voir. - - [Il sort.] - - DEUXIÈME SEIGNEUR. - -On ne sait pas ce qu'il peut arriver pendant de telles nuits! - - TROISIÈME SEIGNEUR. - -Mais la reine Anne, où est-elle? - - PREMIER SEIGNEUR. - -Elle était avec lui. - - TROISIÈME SEIGNEUR. - -Oh! oh! alors! - - DEUXIÈME SEIGNEUR. - -Une pareille nuit! - - PREMIER SEIGNEUR. - -Prenez garde! Les murs écoutent... - - [Entre un chambellan.] - - TOUS. - -Eh bien? - - LE CHAMBELLAN. - -On ne sait où il est. - - UN SEIGNEUR. - -Mais il est arrivé un malheur! - - LE CHAMBELLAN. - -Il faut attendre. J'ai parcouru tout le château; j'ai interrogé tout -le monde; on ne sait où il est. - - UN SEIGNEUR. - -Il serait temps d'entrer dans la chapelle;--écoutez; les sept béguines -y sont déjà. - - [On entend des chants lointains.] - - UN AUTRE SEIGNEUR [à une fenêtre]. - -Venez; venez; venez voir le fleuve... - - DES SEIGNEURS [accourant]. - -Qu'y a-t-il? - - UN SEIGNEUR. - -Il y a trois navires dans la tempête! - - UNE DAME D'HONNEUR. - -Je n'ose plus regarder un fleuve pareil! - - UNE AUTRE DAME D'HONNEUR. - -Ne soulevez plus les rideaux! ne soulevez plus les rideaux! - - UN SEIGNEUR. - -Toutes les murailles tremblent comme si elles avaient la fièvre! - - UN AUTRE SEIGNEUR [à une autre fenêtre]. - -Ici, ici, venez ici! - - LES UNS. - -Quoi? - - LES AUTRES. - -Je ne regarde plus! - - LE SEIGNEUR [à la fenêtre]. - -Tous les animaux se sont réfugiés dans le cimetière! Il y a des paons -dans les cyprès! Il y a des hiboux sur les croix! Toutes les brebis du -village sont couchées sur les tombes! - - UN AUTRE SEIGNEUR. - -On dirait une fête en enfer! - - UNE DAME D'HONNEUR. - -Fermez les rideaux! fermez les rideaux! - - UN VALET [entrant]. - -Une des tours est tombée dans l'étang! - - UN SEIGNEUR. - -Une des tours? - - LE VALET. - -La petite tour de la chapelle. - - LE CHAMBELLAN. - -Ce n'est rien. Elle était en ruine. - - UN SEIGNEUR. - -On se croirait dans les faubourgs de l'enfer. - - LES FEMMES. - -Mon Dieu! Mon Dieu! que va-t-il arriver! - - LE CHAMBELLAN. - -Il n'y a pas de danger!--Le château résisterait au déluge! - - [Ici un vieux seigneur ouvre une fenêtre, on entend - un chien hurler au dehors.--Silence.] - - TOUS. - -Qu'est-ce que c'est? - - - - LE VIEUX SEIGNEUR. - -Un chien qui hurle! - - UNE FEMME. - -N'ouvrez plus cette fenêtre! - - [Entre le prince Hjalmar.] - - UN SEIGNEUR. - -Le prince Hjalmar! - - TOUS. - -Vous l'avez vu, Seigneur? - - HJALMAR. - -Je n'ai rien vu! - - DES SEIGNEURS. - -Mais alors?... - - HJALMAR. - -Je n'en sais rien. - - [Entre Angus.] - - ANGUS. - -Ouvrez les portes! le roi vient! - -Tous. - -Vous l'avez vu? - - ANGUS. - -Oui! - - HJALMAR. - -Où était-il? - - ANGUS. - -Je ne sais pas. - - HJALMAR. - -Et la reine Anne? - - ANGUS. - -Elle est avec lui. - - HJALMAR. - -Lui avez-vous parlé? - - ANGUS. - -Oui. - - HJALMAR. - -Qu'a-t-il dit? - - ANGUS. - -Il n'a pas répondu. - - HJALMAR. - -Vous êtes pâle! - - ANGUS. - -J'ai été étonné! - - HJALMAR. - -De quoi? - - ANGUS. - -Vous verrez! - - UN SEIGNEUR. - -Ouvrez les portes! Je l'entends! - - ANNE [derrière la porte]. - -Entrez, Sire... - - LE ROI [derrière la porte]. - -Je suis malade... Je ne vais pas entrer... J'aimerais mieux ne pas entrer -dans la chapelle... - - ANNE [à la porte]. - -Entrez! entrez! - - [Entrent le roi et la reine Anne.] - - LE ROI. - -Je suis malade.-.. Ne faites pas attention... - - HJALMAR. - -Vous êtes malade, mon père? - - LE ROI. - -Oui, oui. - - HJALMAR. - -Qu'avez-vous, mon père? - - LE ROI. - -Je ne sais pas. - - ANNE. - -C'est cette épouvantable nuit. - - LE ROI. - -Oui, une épouvantable nuit! - - ANNE. - -Allons prier. - - LE ROI. - -Mais pourquoi vous taisez-vous tous? - - HJALMAR. - -Mon père, qu'y a-t-il là sur vos cheveux? - - LE ROI. - -Sur mes cheveux? - - HJALMAR. - -Il y a du sang sur vos cheveux! - - LE ROI. - -Sur mes cheveux?--Oh! c'est le mien! [On rit.]--Mais pourquoi riez-vous? -II n'y a pas de quoi rire! - - ANNE. - -Il a fait une chute dans le corridor. - - [On frappe à une petite porte.] - - UN SEIGNEUR. - -On frappe à la petite porte... - - LE ROI. - -Ah! on frappe à toutes les portes ici! Je ne veux plus qu'on frappe aux -portes! - - ANNE. - -Voulez-vous aller voir, Seigneur?... - - UN SEIGNEUR [ouvrant la porte]. - -C'est la nourrice, Madame. - - LE ROI. - -Qui? - - UN SEIGNEUR. - -La nourrice, Sire! - - ANNE [se levant]. - -Attendez, c'est pour moi... - - HJALMAR. - -Mais qu'elle entre! qu'elle entre! - - [Entre la nourrice.] - - LA NOURRICE. - -Je crois qu'il pleut dans la chambre de Maleine. - - LE ROI. - -Quoi? - - LA NOURRICE. - -Je crois qu'il pleut dans la chambre de Maleine. - - ANNE. - -Vous aurez entendu la pluie contre les vitres. - - LA NOURRICE. - -Je ne puis pas ouvrir? - - ANNE. - -Non! non! il lui faut le repos! - - LA NOURRICE. - -Je ne puis pas entrer?... - - ANNE. - -Non! non! non! - - LE ROI. - -Non! non! non! - - LA NOURRICE. - -On dirait que le roi est tombé dans la neige. - - LE ROI. - -Quoi? - - ANNE. - -Mais que faites-vous ici? Allez-vous-en! Allez-vous-en! - - [Sort la nourrice.] - - HJALMAR. - -Elle a raison; vos cheveux me semblent tout blancs. Est-ce un effet de la -lumière? - - ANNE. - -Oui, il y a trop de lumière. - - LE ROI. - -Mais pourquoi me regardez-vous tous?--Est-ce que vous ne m'avez jamais -vu? - - ANNE. - -Voyons; entrons dans la chapelle; l'office sera fini, venez donc. - - LE ROI. - -Non, non, j'aimerais mieux ne pas prier ce soir... - - HJALMAR. - -Ne pas prier, mon père? - - LE ROI. - -Si, si, mais pas dans la chapelle... je ne me sens pas bien, pas bien du -tout! - - ANNE. - -Asseyez-vous un instant, Seigneur. - - HJALMAR. - -Qu'avez-vous, mon père? - - ANNE. - -Laissez, laissez, ne l'interrogez pas; il a été surpris par l'orage; -laissez-lui le temps de se remettre un peu,--parlons d'autre chose. - - HJALMAR. - -Ne verrons-nous pas la princesse Uglyane ce soir? - - ANNE. - -Non, pas ce soir, elle est toujours souffrante. - - LE ROI. - -Je voudrais titre à votre place! - - HJALMAR. - -Mais ne dirait-on pas que nous sommes malades nous aussi?--Nous attendons -comme de grands coupables... - - LE ROI. - -Où voulez-vous en venir? - - HJALMAR. - -Plaît-il, mon père? - - LE ROI. - -Où voulez-vous en venir? Il faut le dire franchement... - - ANNE. - -Vous n'avez pas compris.--Vous étiez distrait.--Je disais qu'Uglyane est -souffrante, mais elle va mieux. - - ANGUS. - -Et la princesse Maleine, Hjalmar?... - - HJALMAR. - -Vous la** verrez ici, avant la fin de... - - [Ici la petite porte que la nourrice a laissé entr'ouverte** - se met à battre sous un coup de vent qui fait - trembler les lumières.] - - LE ROI [se levant]. - -Ah! - - ANNE. - -Asseyez-vous! asseyez-vous! C'est une petite porte qui bat... -Asseyez-vous; il n'y a rien! - - HJALMAR. - -Mon père, qu'avez-vous donc ce soir? - - ANNE. - -N'insistez pas; il est malade.--[A un seigneur.] Voudriez-vous aller -fermer la porte? - - LE ROI. - -Oh! fermez bien les portes!--Mais pourquoi marchez-vous sur la pointe des -pieds? - - HJALMAR. - -Y a-t-il un mort dans la salle? - - LE ROI. - -Quoi? Quoi? - - HJALMAR. - -On dirait qu'il marche autour d'un catafalque! - - LE ROI. - -Mais pourquoi ne parlez-vous que de choses terribles ce soir!... - - HJALMAR. - -Mais, mon père... - - ANNE. - -Parlons d'autre chose. N'y a-t-il pas de sujet plus joyeux? - - UNE DAME D'HONNEUR. - -Parlons un peu de la princesse Maleine... - - LE ROI[, se levant]. - -Est-ce que? est-ce que?... - - ANNE. - -Asseyez-vous! asseyez-vous! - - LE ROI. - -Mais ne parlez pas de la... - - ANNE. - -Mais pourquoi ne parlerions-nous pas de la princesse Maleine?--Il me -semble que les lumières brûlent mal ce soir. - - HJALMAR. - -Le vent en a éteint plusieurs. - - LE ROI. - -Allumez les lampes! oui, allumez-les toutes![On rallume les lampes.] Il -fait trop clair maintenant! Est-ce que vous me voyez? - - HJALMAR. - -Mais mon père?... - - LE ROI. - -Mais pourquoi me regardez-vous tous? - - ANNE. - -Eteignez les lumières. Il a les yeux très faibles. - - [Un des seigneurs se lève et va pour sortir.] - - LE ROI. - -Où allez-vous? - - LE SEIGNEUR. - -Sire, je... - - LE ROI. - -Il faut rester! il faut rester ici! Je ne veux pas que quelqu'un porte de -la salle! Il faut rester autour de moi! - - ANNE. - -Asseyez-vous, asseyez-vous. Vous attristez tout le monde. - - LE ROI. - -Quelqu'un touche-t-il aux tapisseries? - - HJALMAR. - -Mais non, mon père. - - LE ROI. - -Il y en a une qui... - - HJALMAR. - -C'est le vent. - - LE ROI. - -Pourquoi a-t-on déroulé cette tapisserie? - - HJALMAR. - -Mais elle y est toujours; c'est le _Massacre des Innocents_. - - LE ROI. - -Je ne veux plus la voir! je ne veux plus la voir! Ecartez-la! - - [On fait glisser la tapisserie et une autre apparaît, - représentant le _Jugement dernier_.] - - LE ROI. - -On l'a fait exprès! - - HJALMAR. - -Comment?... - - LE ROI. - -Mais avouez-le donc! Vous l'avez fait exprès, et je sais bien où vous -voulez en venir!... - - UNE DAME D'HONNEUR. - -Que dit le roi? - - ANNE. - -N'y faites pas attention; il a été épouvanté par cette abominable nuit. - - HJALMAR. - -Mon père; mon pauvre père... qu'est-ce que vous avez? - - UNE DAME D'HONNEUR. - -Sire, voulez-vous un verre d'eau? - - LE ROI. - -Oui, oui,--ah, non! non!--enfin tout ce que je fais! tout ce que je fais! - - HJALMAR. - -Mon père!... Sire!... - - UNE DAME D'HONNEUR. - -Le roi est distrait. - - HJALMAR. - -Mon père!... - - ANNE. - -Sire!--Votre fils vous appelle. - - HJALMAR. - -Mon père.--pourquoi tournez-vous toujours la tête? - - LE ROI. - -Attendez un peu! attendez un peu!... - - HJALMAR. - -Mais pourquoi tournez-vous la tête? - - LE ROI. - -J'ai senti quelque chose dans le cou. - - ANNE. - -Mais enfin, n'ayez pas peur de tout! - - HJALMAR. - -Il n'y a personne derrière vous. - - ANNE. - -N'en parlez plus.. . n'en parlez plus, entrons dans la chapelle. -Entendez-vous les béguines? - - [Chants étouffés et lointain: la reine Anne va vers la - porte de la chapelle, le roi la suit, puis retourne - s'asseoir.] - - LE ROI. - -Non! non! ne l'ouvrez pas encore! - - ANNE. - -Vous avez peur d'entrer?--Mais il n'y a pas plus de danger là qu'ici, -pourquoi la foudre tomberait-elle plutôt sur la chapelle? Entrons. - - LE ROI. - -Attendons encore un peu. Restons ensemble ici.--Croyez-vous que Dieu -pardonne tout? Je vous ai toujours aimés jusqu'ici.--Je ne vous ai jamais -fait de mal--jusqu'ici--jusqu'ici, n'est-ce pas? - - ANNE. - -Voyons, voyons, il n'est pas question de cela.--Il parait que l'orage a -fait de grands ravages. - - ANGUS. - -On dit que les cygnes se sont envolés. - - HJALMAR. - -Il y en a un qui est mort. - - LE ROI [sursautant]. - -Enfin, enfin, dites-le si vous le savez! Vous m'avez assez fait souffrir! - -Dites-le tout d'un coup! Mais ne venez pas ici... - - ANNE. - -Asseyez-vous! asseyez-vous donc! - - HJALMAR. - -Mon père! mon père! qu'est-il donc arrivé? - - LE ROI. - -Entrons! - - [Eclairs et tonnerres; —une des sept béguines ouvre - la porte de la chapelle et vient regarder dans - la salle; on entend les autres chanter les - litanies de la Sainte Vierge «Rosa mystica,--ora - pro nobis.--Turris davidica», etc., tandis - qu'une grande clarté rouge provenue des vitraux - et de l'illumination du tabernacle inonde - subitement le roi et la reine Anne.] - - LE ROI. - -Qui est-ce qui a préparé cela? - - TOUS. - -Quoi? quoi? qu'y a-t-il? - - LE ROI. - -Il y en a un ici qui sait tout! il y en a un ici qui a préparé tout cela! -mais il faut que je sache... - - ANNE [l'entraînant]. - -Venez! venez! - - LE ROI. - -Il y en a un qui l'a vu! - - ANNE. - -Mais c'est la lune, venez! - - LE ROI. - -Mais c'est abominablement lâche! Il y en a un qui sait tout! Il y en a un -qui l'a vu et qui n'ose pas le dire!... - - ANNE. - -Mais c'est le tabernacle!...--Allons-nous-en! - - LE ROI. - -Oui! oui! oui! - - ANNE. - -Venez! venez! - - [Ils sortent précipitamment par une porte opposée - à celle de la chapelle.] - - LES UNS. - -Où vont-ils? - - LES AUTRES. - -Qu'y a-t-il? - - UN SEIGNEUR. - -Toutes les forêts de sapins sont en flamme! - - ANGUS. - -Les malheurs se promènent cette nuit. - - [Ils sortent tous.] - - * * * * * - - - SCÈNE III - - *Un corridor du château.* - - [On découvre le grand chien noir qui gratte à une - porte.--Entre la nourrice avec une lumière.] - - LA NOURRICE. - -Il est encore à la porte de Maleine!--Pluton! Pluton! qu'est-ce que tu -fais là?--Mais qu'a-t-il donc à gratter à cette porte?--Tu vas éveiller -ma pauvre Haleine! Va-t'en! va-t'en! va-t'en! [Elle frappe des pieds.]-- -Mon Dieu! qu'il a l'air effrayé! Est-il arrivé un malheur? A-t-on marché -sur ta patte, mon pauvre Pluton? Viens, nous allons à la cuisine.[Le -chien retourne gratter à la porte.] Encore à cette porte! encore à cette -porte! Mais qu'y a-t-il donc derrière cette porte? Tu voudrais être -auprès de Maleine?--Elle dort, je n'entends rien! Viens, viens; tu -l'éveillerais. - - [Entre le prince Hjalmar.] - - HJALMAR. - -Qui va là? - - LA NOURRICE. - -C'est moi, Seigneur. - - HJALMAR. - -Ah c'est vous, nourrice! Encore ici? - - LA NOURRICE. - -J'allais à la cuisine, et j'ai vu le chien noir qui grattait à cette -porte. - - HJALMAR. - -Encore à cette porte! Ici Pluton! ici Pluton! - - LA NOURRICE. - -Est-ce que l'office est fini? - - HJALMAR. - -Oui... Mon père était étrange ce soir! - - LA NOURRICE. - -Et la reine de mauvaise humeur!... - - HJALMAR. - -Je crois qu'il a la fièvre;--il faudra veiller sur lui; il pourrait -arriver de grands malheurs. - - LA NOURRICE. - -Enfin; les malheurs ne dorment pas... - - HJALMAR. - -Je ne sais ce qui arrive ce soir;--ce n'est pas bien ce qui arrive ce -soir. Il gratte encore à cette porte!... - - LA NOURRICE. - -Ici Pluton! donne-moi la patte. - - HJALMAR. - -Je vais un moment au jardin. - - LA NOURRICE. - -Il ne pleut plus? - - HJALMAR. - -Je crois que non. - - LA NOURRICE. - -Il gratte encore à cette porte! Ici Pluton! ici Pluton! Fais le beau! -voyons, fais le beau! - - [Le chien aboie.] - - HJALMAR. - -Il ne faut pas aboyer. Je vais l'emmener. Il finirait par éveiller -Maleine. Viens! Pluton! Pluton! Pluton! - - LA NOURRICE. - -Il y retourne encore! - - HJALMAR. - -Il ne veut pas la quitter... - - LA NOURRICE. - -Mais qu'y a-t-il donc derrière cette porte? - - HJALMAR. - -Il faut qu'il s'en aille. Va-t'en! va-t'en! va-t'en! - - [Il donne un coup de pied au chien, qui hurle, mais - retourne gratter à la porte.] - - LA NOURRICE. - -Il gratte, il gratte, il renifle. - - HJALMAR. - -Il flaire quelque chose sous la porte. - - LA NOURRICE. - -Il doit y avoir quelque chose... - - HJALMAR. - -Allez voir... - - LA NOURRICE. - -La chambre est fermée; je n'ai pas la clef. - - HJALMAR. - -Oui est-ce qui a la clef? - - LA NOURRICE. - -La reine Anne. - - HJALMAR. - -Pourquoi a-t-elle la clef? - - LA NOURRICE. - -Je n'en sais rien. - - HJALMAR. - -Frappez doucement. - - LA NOURRICE. - -Je vais l'éveiller. - - HJALMAR. - -Ecoutons. - - LA NOURRICE. - -Je n'entends rien. - - HJALMAR. - -Frappez un petit coup. - - [Elle frappe trois petits coups.] - - LA NOURRICE. - -Je n'entends rien. - - HJALMAR. - -Frappez un peu plus fort. - - [Au moment où elle frappe le dernier coup, on entend - subitement le tocsin, comme s'il était - sonné dans la chambre.] - - LA NOURRICE. - -Ah! - - HJALMAR. - -Les cloches! le tocsin!... - - LA NOURRICE. - -Il faut que la fenêtre soit ouverte. - - HJALMAR. - -Oui, oui, entrez! - - LA NOURRICE. - -La porte est ouverte! - - HJALMAR. - -Elle était fermée? - - LA NOURRICE. - -Elle était fermée tout à l'heure! - - HJALMAR. - -Entrez! - - [La nourrice entre dans la chambre.] - - LA NOURRICE [sortant de la chambre]. - -Ma lumière s'est éteinte en ouvrant la porte... Mais j'ai vu quelque -chose... - - HJALMAR. - -Quoi? quoi? - - LA NOURRICE. - -Je ne sais pas. La fenêtre est ouverte.--Je crois qu'elle est tombée... - - HJALMAR. - -Maleine? - - LA NOURRICE. - -Oui.--Vite! vite! - - HJALMAR. - -Quoi? - - LA NOURRICE. - -Une lumière! - - HJALMAR. - -Je n'en ai pas. - - LA NOURRICE. - -Il y a une lampe au bout du corridor. Allez la chercher. - - HJALMAR. - -Oui. - - [Il sort.] - - LA NOURRICE [à la porte]. - -Maleine! où es-tu, Maleine? Maleine! Maleine! - - [Rentre Hjalmar.] - - HJALMAR. - -Je ne peux la décrocher. Où est votre lampe? J'irai l'allumer. - - [Il sort.] - - LA NOURRICE. - -Oui.--Maleine! Maleine! Maleine! Es-tu malade? Je suis ici! Mon Dieu! mon -Dieu! Maleine! Maleine! Maleine! - - [Rentre Hjalmar avec la lumière.] - - HJALMAR. - -Entrez! - - [Il donne la lumière à la nourrice qui rentre dans - la chambre.] - - LA NOURRICE, [dans la chambre]. - -Ah! - - HJALMAR [à la porte]. - -Quoi? quoi? qu'y a-t-il? - - LA NOURRICE [dans la chambre]. - -Elle est morte! Je vous dis qu'elle est morte! Elle est morte! elle est -morte! - - HJALMAR [à la porte]. - -Elle est morte! Maleine est morte? - - LA NOURRICE [dans la chambre]. - -Oui! oui! oui! oui! oui! Entrez! entrez! entrez! - - HJALMAR [à la porte]. - -Morte? Est-ce qu'elle est morte? - - LA NOURRICE. - -Maleine! Maleine! Maleine! Elle est froide! Je crois qu'elle est froide! - - HJALMAR. - -Oui! - - LA NOURRICE. - -Oh! oh! oh! - - [La porte se referme.] - - * * * * * - - - SCÈNE IV. - - *La chambre de la princesse Maleine.* - - [On découvre Hjalmar et la nourrice.--Durant toute - la scène on entend sonner le tocsin au dehors.] - - LA NOURRICE. - -Aidez-moi! aidez-moi! - - HJALMAR. - -Quoi? à quoi? à quoi? - - LA NOURRICE. - -Elle est raide! Mon Dieu! mon Dieu! Maleine! Maleine! - - HJALMAR. - -Mais ses yeux sont ouverts!... - - LA NOURRICE. - -On l'a étranglée! Au cou! au cou! au cou! voyez! - - HJALMAR. - -Oui! oui! oui! - - LA NOURRICE. - -Appelez! appelez! criez - - HJALMAR. - -Oui! oui! oui! Oh! oh!--[Dehors.] Arrivez! arrivez! Etranglée! -étranglée! Maleine! Maleine! Etranglée! étranglée! étranglée! Oh! oh! -oh! Etranglée! étranglée! étranglée! - - [On l'entend courir dans le corridor et battre les - portes et les murs.] - - UN DOMESTIQUE [dans le corridor]. - -Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? - - HJALMAR [dans le corridor]. - -Etranglée! étranglée!... - - LA NOURRICE [dans la chambre]. - -Maleine! Maleine! Ici! ici! - - LE DOMESTIQUE [entrant]. - -C'est le fou! On l'a trouvé sous la fenêtre! - - LA NOURRICE. - -Le fou? - - LE DOMESTIQUE. - -Oui! oui! Il est dans le fossé! Il est mort! - - LA NOURRICE. - -La fenêtre est ouverte! - - LE DOMESTIQUE. - -Oh! la pauvre petite princesse! - - [Entrent Angus, des seigneurs, des dames, des domestiques, - des servantes et les sept béguines, - avec des lumières.] - - TOUS. - -Qu'y a-t-il?--Qu'est-il arrivé? - - LE DOMESTIQUE. - -On a tué la petite princesse!... - - LES UNS. - -On a tué la petite princesse? - - LES AUTRES. - -Maleine? - - LE DOMESTIQUE. - -Oui, je crois que c'est le fou! - - UN SEIGNEUR. - -J'avais dit qu'il arriverait des malheurs... - - LA NOURRICE. - -Maleine! Maleine! Ma pauvre petite Maleine!... Aidez-moi! - - UNE BÉGUINE. - -Il n'y a rien à faire! - - UNE AUTRE BÉGUINE. - -Elle est froide! - - LA TROISIÈME BÉGUINE. - -Elle est roide! - - LA QUATRIÈME BÉGUINE. - -Fermez-lui les yeux! - - LA CINQUIÈME BÉGUINE. - -Ils sont figés! - - LA SIXIÈME BÉGUINE. - -Il faut joindre ses mains! - - LA SEPTIÈME BÉGUINE. - -Il est trop tard! - - UNE DAME [s'évanouissant]. - -Oh! oh! oh! - - LA NOURRICE. - -Aidez-moi à soulever Maleine! Aidez-moi; mon Dieu, mon Dieu, aidez-moi -donc! - - LE DOMESTIQUE. - -Elle ne pèse pas plus qu'un oiseau! - - [On entend de grands cris dans le corridor.] - - LE ROI [dans le corridor]. - -Ah! ah! ah! ah! ah! Ils l'ont vu! ils l'ont vu! Je viens! je viens! je -viens! - - ANNE [dans le corridor]. - -Arrêtez! arrêtez! Vous êtes fou! - - LE ROI. - -Venez! venez! Avec moi! avec moi! Mordez! mordez! mordez! [Entre le roi -entraînant la reine Anne.] Elle et moi! Je préfère le dire à la fin! Nous -l'avons fait à deux! - - ANNE. - -Il est fou! Aidez-moi! - - LE ROI. - -Non, je ne suis pas fou! Elle a tué Maleine! - - ANNE. - -Il est fou! Emmenez-le! Il me fait mal! Il arrivera des malheurs! - - LE ROI. - -C'est elle! c'est elle! Et moi! moi! moi! j'y étais aussi!... - - HJALMAR. - -Quoi? quoi? - - LE ROI. - -Elle l'a étranglée! Ainsi! ainsi! Voyez! voyez! voyez! On frappait aux -fenêtres! Ah! ah! ah! ah! ah! Je vois là son manteau rouge sur Maleine! -Voyez! voyez! voyez! - - HJALMAR. - -Comment ce manteau rouge est-il ici? - - ANNE. - -Mais qu'est-il arrivé? - - HJALMAR. - -Comment ce manteau est-il ici? - - ANNE. - -Mais vous voyez bien qu'il est fou!... - - HJALMAR. - -Répondez-moi! comment est-il ici?... - - ANNE. - -Est-ce que c'est le mien? - - HJALMAR. - -Oui, le vôtre! le vôtre! le vôtre! le vôtre!... - - ANNE. - -Lâchez-moi donc! Vous me faites mal! - - HJALMAR. - -Comment est-il ici? ici? ici?--Vous l'avez?... - - ANNE. - -Après!... - - HJALMAR. - -Oh! la putain! putain! putain! monstru... monstrueuse putain!... Voilà! -voilà! voilà! voilà! voilà! - - [Il la frappe de plusieurs coups de poignard.] - - ANNE. - -Oh! oh! oh! - - [Elle meurt.] - - LES UNS. - -Il a frappé la reine! - - LES AUTRES. - -Arrêtez-le! - - HJALMAR. - -Vous empoisonnerez les corbeaux et les vers! - - TOUS. - -Elle est morte!... - - ANGUS. - -Hjalmar! Hjalmar! - - HJALMAR. - -Allez-vous-en! Voilà! voilà! voilà! [Il se frappe de son poignard.] -Maleine! Maleine! Maleine!--Oh! mon père! mon père!... - - [II tombe.] - - LE ROI. - -Ah! ah! ah! - - HJALMAR. - -Maleine! Maleine! Donnez-moi, donnez-moi sa petite main!--Oh! oh! ouvrez -les fenêtres! Oui! oui! oh! oh! - - [Il meurt.] - - LA NOURRICE. - -Un mouchoir! un mouchoir! Il va mourir! - - ANGUS. - -Il est mort! - - LA NOURRICE. - -Soulevez-le! Le sang l'étouffe! - - UN SEIGNEUR. - -II est mort! - - LE ROI. - -Oh! oh! oh! Je n'avais plus pleuré depuis le déluge! Mais maintenant je -suis dans l'enfer jusqu'aux yeux!--Mais regardez leurs yeux! Ils vont -sauter sur moi comme des grenouilles! - - ANGUS. - -Il est fou! - - LE ROI. - -Non, non, mais j'ai perdu courage!... Ah! c'est à faire pleurer les pavés -de l'enfer!... - - ANGUS. - -Emmenez-le, il ne peut plus voir cela!... - - LE ROI. - -Non, non, laissez-moi;--je n'ose plus rester seul... où donc est la belle -reine Anne?--Anne!...--Anne!...--Elle est toute tordue!...--Je ne l'aime -plus du tout!... Mon Dieu! qu'on a l'air pauvre quand on est mort!... Je -ne voudrais plus l'embrasser maintenant!... Mettez quelque chose sur -elle... - - LA NOURRICE - -Et sur Maleine aussi... Maleine! Maleine... oh! oh! oh! - - LE ROI. - -Je n'embrasserai plus personne dans ma vie, depuis que j'ai vu tout -ceci!... Où donc est notre pauvre petite Maleine? [Il prend la main de -Maleine.]--Ah! elle est froide comme un ver de terre!--Elle descendait -comme un ange dans mes bras... Mais c'est le vent qui l'a tuée! - - ANGUS. - -Emmenons-le! pour Dieu, emmenons-le! - - LA NOURRICE. - -Oui! oui! - - UN SEIGNEUR. - -Attendons un instant! - - LE ROI. - -Avez-vous des plumes noires? Il faudrait des plumes noires pour savoir si -la reine vit encore... C'était une belle femme, vous savez!-- -Entendez-vous mes dents? - - [Le petit jour entre dans la chambre.] - - TOUS. - -Quoi? - - LE ROI. - -Entendez-vous mes dents? - - LA NOURRICE. - -Ce sont les cloches, Seigneur... - - LE ROI. - -Mais, c'est mon cœur alors!... Ah! je les aimais bien tous les trois, -voyez-vous!--Je voudrais boire un peu... - - LA NOURRICE [apportant un verre d'eau]. - -Voici de l'eau. - - LE ROI. - -Merci. - - [Il boit avidement.] - - LA NOURRICE. - -Ne buvez pas ainsi... Vous êtes en sueur. - - LE ROI. - -J'ai si soif! - - LA NOURRICE. - -Venez, mon pauvre Seigneur! Je vais essuyer votre front. - - LE ROI. - -Oui.--Aïe! vous m'avez fait mal! Je suis tombé dans le corridor... j'ai -eu peur! - - LA NOURRICE. - -Venez, venez. Allons-nous-en. - - LE ROI. - -Ils vont avoir froid sur les dalles...--Elle a crié Maman! et puis, oh! -oh! oh!--C'est dommage, n'est-ce pas? Une pauvre petite fille... mais -c'est le vent... Oh! n'ouvrez jamais les fenêtres!--Il faut que ce soit -le vent... Il y avait des vautours aveugles dans le vent cette nuit!-- -Mais ne laissez pas traîner ses petites mains sur les dalles... Vous -allez marcher sur ses mains!--Oh! oh! prenez garde! - - LA NOURRICE. - -Venez, venez. Il faut se mettre au lit. Il est temps. Venez, venez. - - LE ROI. - -Oui, oui, oui, il fait trop chaud ici... Eteignez les lumières; nous -allons au jardin; il fera frais sur la pelouse, après la pluie! J'ai -besoin d'un peu de repos... Oh! voilà le soleil! - - [Le soleil entre dans la chambre.] - - LA NOURRICE. - -Venez, venez; nous allons au jardin. - - LE ROI. - -Mais il faut enfermer le petit Allan! Je ne veux plus qu'il vienne -m'épouvanter! - - LA NOURRICE. - -Oui, oui, nous l'enfermerons. Venez, venez. - - LE ROI. - -Avez-vous la clef? - - LA NOURRICE. - -Oui, venez. - - LE ROI. - -Oui, aidez-moi... J'ai un peu de peine à marcher... Je suis un pauvre -petit vieux... Les jambes ne vont plus... Mais la tête est -solide...[S'appuyant sur la nourrice.] Je ne vous fais pas mal? - - LA NOURRICE. - -Non, non, appuyez hardiment. - - LE ROI. - -Il ne faut pas m'en vouloir, n'est-ce pas? Moi qui suis le plus vieux, -j'ai du mal à mourir... Voilà! voilà! à présent c'est fini! Je suis -heureux que ce soit fini; car j'avais tout le monde sur le cœur. - - LA NOURRICE. - -Venez, mon pauvre Seigneur. - - LE ROI. - -Mon Dieu! mon Dieu! elle attend à présent sur les quais de l'enfer! - - LA NOURRICE. - -Venez! venez! - - LE ROI. - -Y a-t-il quelqu'un ici qui ait peur de la malédiction des morts? - - ANGUS. - -Oui, Sire, moi... - - LE ROI. - -Eh bien! fermez leurs yeux alors et allons-nous en**! - - LA NOURRICE. - -Oui, oui, venez, venez. - - LE ROI. - -Je viens, je viens! Oh! oh! comme je vais être seul maintenant!...--Et me -voilà dans le malheur jusqu'aux oreilles!--A soixante-dix sept** ans! Où -donc êtes-vous? - - LA NOURRICE. - -Ici, ici. - - LE ROI. - -Vous ne m'en voudrez pas?--Nous allons déjeuner; y aura-t-il de la -salade?--Je voudrais un peu de salade... - - LA NOURRICE. - -Oui, oui, il y en aura. - - LE ROI. - -Je ne sais pas pourquoi, je suis un peu triste aujourd'hui.--Mon Dieu! -mon Dieu! que les morts ont donc l'air malheureux!... - - [Il sort avec la nourrice.] - - ANGUS. - -Encore une nuit pareille et nous serons tout blancs! - - [Ils sortent tous, à l'exception des sept béguines, qui - entonnent le _Miserere_ en transportant les cadavres - sur le lit. Les cloches se taisent. On entend - les rossignols au dehors. Un coq saute sur l'appui - de la fenêtre et chante.] - - - FIN - - - * * * * * - - _A Edmond Picard._ - - - - - *L'Intruse.* - - - - - PERSONNAGES - - L'AÏEUL. _(Il est aveugle)._ - - LE PÈRE. - - L'ONCLE. - - LES TROIS FILLES. - - LA SŒUR DE CHARITÉ. - - LA SERVANTE. - - - * * * * * - - - _La scène dans les temps modernes._ - - - - - *L'INTRUSE* - - * * * * * - -[Une salle assez sombre en un vieux château. Une porte à droite, une -porte à gauche et une petite porte masquée, dans un angle. Au fond, des -fenêtres à vitraux où domine le vert, et une porte vitrée s'ouvrant sur -une terrasse. Une grande horloge flamande dans un coin. Une lampe -allumée.] - - - * * * * * - - - LES TROIS FILLES. - -Venez ici, grand-père, asseyez-vous sous la lampe. - - L'AÏEUL. - -Il me semble qu'il ne fait pas très clair ici. - - LE PÈRE. - -Allons-nous sur la terrasse, ou restons-nous dans cette chambre? - - L'ONCLE. - -Ne vaudrait-il pas mieux rester ici? Il a plu toute la semaine et ces -nuits sont humides et froides. - - LA FILLE AINÉE. - -Il y a des étoiles cependant. - - L'ONCLE. - -Oh! les étoiles ça ne prouve rien. - - L'AÏEUL - -Il vaut mieux rester ici on ne sait pas ce qui peut arriver. - - LE PÈRE. - -Il ne faut plus avoir d'inquiétudes. Il n'y a plus de danger, elle est -sauvée... - - L'AÏEUL. - -Je crois qu'elle ne va pas bien... - - LE PÈRE. - -Pourquoi dites-vous cela? - - L'AÏEUL - -J'ai entendu sa voix. - - LE PÈRE. - -Mais puisque les médecins affirment que nous pouvons être tranquilles... - - L'ONCLE. - -Vous savez bien que votre beau-père aime à nous inquiéter inutilement. - -Je n'y vois pas comme vous. - - L'ONCLE. - -Il faut vous en rapporter alors à ceux qui voient. Elle avait très bonne -mine cette après-midi. Elle dort profondément et nous n'allons pas -empoisonner la première bonne soirée que le hasard nous donne... Il me -semble que nous avons le droit de nous reposer, et même de rire un peu, -sans avoir peur, ce soir. - - LE PÈRE. - -C'est vrai, c'est la première fois que je me sens chez moi au milieu des -miens, depuis cet accouchement terrible. - - L'ONCLE. - -Une fois que la maladie est entrée dans une maison, on dirait qu'il y a -un étranger dans la famille. - - LE PÈRE. - -Mais alors on voit aussi qu'en dehors de la famille, il ne faut compter -sur personne. - - L'ONCLE. - -Vous avez bien raison. - - L'AÏEUL. - -Pourquoi n'ai-je pu voir ma pauvre fille aujourd'hui? - - L'ONCLE. - -Vous savez bien que le médecin l'a défendu. - - L'AÏEUL. - -Je ne sais pas ce qu'il faut que je pense... - - L'ONCLE. - -Il est inutile de vous inquiéter. - - L'AÏEUL [indiquant la porte à gauche]. - -Elle ne peut pas nous entendre? - - LE PÈRE. - -Nous ne parlerons pas trop haut; d'ailleurs la porte est très épaisse -et puis la sœur de charité est avec elle et nous avertirait si nous -faisions trop de bruit. - - L'AÏEUL [indiquant la porte à droite]. - -Il ne peut pas nous entendre? - - LE PÈRE. - -Non, non. - - L'AÏEUL. - -Il dort? - - LE PÈRE. - -Je suppose que oui. - - L'AÏEUL. - -Il faudrait aller voir. - - L'ONCLE. - -Il m'inquiéterait plus que votre femme ce petit. Voilà plusieurs -semaines qu'il est né et il a remué à peine; il n'a pas poussé un seul -cri jusqu'ici; on dirait un enfant de cire. - - L'AÏEUL. - -Je crois qu'il sera sourd, et peut-être muet... Voilà ce que c'est que -les mariages consanguins... - - [Silence réprobateur.] - - LE PÈRE. - -Je lui en veux presque du mal qu'il a fait à sa mère. - - L'ONCLE. - -Il faut être raisonnable; ce n'est pas sa faute au pauvre petit. — Il -est tout seul dans cette chambre? - - LE PÈRE. - -Oui, le médecin ne veut plus qu'il reste dans la chambre de sa mère. - - L'ONCLE. - -Mais la nourrice est avec lui? - - LE PÈRE. - -Non, elle est allée se reposer un moment; elle l'a bien gagné depuis ces -derniers jours. — Ursule, va donc voir s'il dort bien. - - LA FILLE AINÉE. - -Oui, mon père. - - [Les trois sœurs se lèvent, et, se tenant par la main, - entrent dans la chambre, à droite.] - - LE PÈRE. - -A quelle heure notre sœur viendra-t-elle! - - L'ONCLE. - -Je crois qu'elle viendra vers neuf heures. - - LE PÈRE. - -Il est neuf heures passées. Je voudrais qu'elle vienne ce soir; ma -femme tient beaucoup à la voir. - - L'ONCLE. - -Il est certain quelle** viendra. C'est la première fois qu'elle vienne -ici? - - LE PÈRE. - -Elle n'est jamais entrée dans la maison. - - L'ONCLE. - -Il lui est très difficile de quitter son couvent. - - LE PÈRE. - -Elle sera seule? - - L'ONCLE. - -Je pense qu'une des nonnes l'accompagnera. Elles ne peuvent pas sortir -seules. - - LE PÈRE. - -Elle est la supérieure cependant. - - L'ONCLE. - -La règle est la même pour toutes. - - L'AÏEUL. - -Vous n'avez plus d'inquiétudes? - - L'ONCLE. - -Pourquoi donc aurions-nous des inquiétudes? Il ne faut plus revenir -là-dessus. Il n'y a plus rien à craindre. - - L'AÏEUL. - -Votre sœur est plus âgée que vous? - - L'ONCLE. - -Elle est l'ainée de nous tous. - - L'AÏEUL - -Je ne sais pas ce que j'ai; je ne suis pas tranquille. Je voudrais que -votre sœur fût ici. - - L'ONCLE. - -Elle viendra; elle l'a promis. - - L'AÏEUL. - -Je voudrais que cette soirée fût passée! - - LE PÈRE. - -Il dort? - - LA FILLE AÎNÉE. - -Oui, mon père, très profondément. - - L'ONCLE. - -Qu'allons-nous faire en attendant? - - L'AÏEUL. - -En attendant quoi? - - L'ONCLE. - -En attendant notre sœur. - - LE PÈRE. - -Tu ne vois rien venir, Ursule? - - LA FILLE AÎNÉE [à la fenêtre]. - -Non, mon père. - - LE PÈRE. - -Et dans l'avenue?--Tu vois l'avenue? - - LA FILLE. - -Oui, mon père; il y a clair de lune et je vois l'avenue jusqu'aux bois -de cyprès. - - L'AÏEUL. - -Et tu ne vois personne? - - LA FILLE. - -Personne, grand-père. - -Quel temps fait-il? - - LA FILLE. - -Il fait très beau; entendez-vous les rossignols? - - L'ONCLE. - -Oui, oui. - - LA FILLE. - -Un peu de vent s'élève dans l'avenue. - - L'AÏEUL. - -Un peu de vent dans l'avenue? - - LA FILLE. - - Oui, les arbres tremblent un peu. - - L'ONCLE. - -C'est étonnant que ma sœur ne soit pas encore ici. - - L'AÏEUL. - -Je n'entends plus les rossignols. - - LA FILLE. - -Je crois que quelqu'un est entré dans le jardin, grand-père. - - L'AÏEUL. - -Qui est-ce? - - LA FILLE. - -Je ne sais pas, je ne vois personne. - - L'ONCLE. - -C'est qu'il n'y a personne. - - LA FILLE. - -Il doit y avoir quelqu'un dans le jardin; les rossignols se sont tus -tout à coup. - - L'AÏEUL. - -Je n'entends pas marcher cependant. - - LA FILLE. - -Il faut que quelqu'un passe près de l'étang, car les cygnes ont peur. - - UNE AUTRE FILLE. - -Tous les poissons de l'étang plongent subitement. - - LE PÈRE. - -Tu ne vois personne? - - LA FILLE. - -Personne, mon père. - - LE PÈRE. - -Mais cependant, l'étang est dans le clair de lune... - - LA FILLE. - -Oui; je vois que les cygnes ont peur. - - L'ONCLE. - -Je suis sûr que c'est ma sœur qui les effraie. Elle sera entrée par la -petite porte. - - LE PÈRE. - -Je ne m'explique pas pourquoi les chiens n'aboient point. - - LA FILLE. - -Je vois le chien de garde tout au fond de sa niche.--Les cygnes vont -vers l'autre rive!... - - L'ONCLE. - -Ils ont peur de ma sœur. Je vais voir. [Il appelle.] Ma sœur! ma sœur! -Est-ce toi?--Il n'y a personne. - - LA FILLE. - -Je suis sûre que quelqu'un est entré dans le jardin. Vous allez voir. - - L'ONCLE. - -Mais elle me répondrait! - - L'AÏEUL. - -Est-ce que les rossignols ne recommencent pas à chanter, Ursule? - - LA FILLE. - -Je n'en entends plus un seul dans toute la campagne. - - L'AÏEUL. - -Il n'y a pas de bruit cependant. - - LE PÈRE. - -Il y a un silence de mort. - - L'AÏEUL. - -Il faut que ce soit un inconnu qui les effraie car si c'était quelqu'un -de la maison, ils ne se tairaient pas. - - L'ONCLE. - -Allez-vous vous occuper des rossignols à présent? - - L'AÏEUL. -Toutes les fenêtres sont-elles ouvertes, Ursule? - - LA FILLE. - -La porte vitrée est ouverte, grand-père. - - L'AÏEUL. - -Il me semble que le froid entre dans la chambre. - - LA FILLE. - -Il y a un peu de vent dans le jardin, grand-père, et les roses -s'effeuillent. - - LE PÈRE. - -Eh bien, ferme la porte. Il est tard. - - LA FILLE. - -Oui, mon père.--Je ne peux pas fermer la porte. - - LES DEUX AUTRES FILLES. - -Nous ne pouvons pas la fermer. - - L'AÏEUL. - -Qu'y a-t-il donc, mes filles? - - L'ONCLE. - -Il ne faut pas dire cela d'une voix extraordinaire. Je vais les aider. - - LA FILLE AÎNÉE. - -Nous ne parvenons pas à la fermer tout à fait. - - L'ONCLE. - -C'est à cause de l'humidité. Appuyons ensemble. Il faut qu'il y ait -quelque chose entre les battants. - - LE PÈRE. - -Le menuisier l'arrangera demain. - - L'AÏEUL. - -Est-ce que le menuisier vient demain? - - LA FILLE. - -Oui, grand-père, il vient travailler dans la cave. - - L'AÏEUL. - -Il va faire du bruit dans la maison!... - - LA FILLE. - -Je lui dirai de travailler doucement. - - [On entend, tout à coup, le bruit d'une faux qu'on - aiguise au dehors.] - - L'AÏEUL [tressaillant]. - -Oh! - - L'ONCLE. - -Qu'est-ce que c'est? - - LA FILLE. - -Je ne sais pas au juste; je crois que c'est le jardinier. Je ne vois pas -bien, il est dans l'ombre de la maison. - - LE PÈRE. - -C'est le jardinier qui va faucher. - - L'ONCLE. - -Il fauche pendant la nuit? - - LE PÈRE. - -N'est-ce pas dimanche, demain?--Oui.--J'ai remarqué que l'herbe était -très haute autour de la maison. - - L'AÏEUL. - -Il me semble que sa faux fait bien du bruit... - - LA FILLE. - -Il fauche autour de la maison. - - L'AÏEUL. -L'aperçois-tu, Ursule? - - LA FILLE. - -Non, grand-père, il est dans l'obscurité. - - L'AÏEUL. - -Je crains qu'il ne réveille ma fille. - - L'ONCLE. - -Nous l'entendons à peine. - L'AÏEUL. - -Moi; je l'entends comme s'il fauchait dans la maison. - - L'ONCLE. - -La malade ne l'entendra pas; il n'y a pas de danger. - - LE PÈRE. - -Il me semble que la lampe ne brûle pas bien ce soir. - - L'ONCLE. - -Il faudrait y mettre de l'huile. - - LE PÈRE. - -J'en ai vu mettre ce matin. Elle brûle mal depuis qu'on a fermé la -fenêtre. - - L'ONCLE. - -Je crois que le verre est voilé. - - LE PÈRE. - -Elle brûlera mieux tout à l'heure. - - LA FILLE. - -Grand-père s'est endormi. Il n'a pas dormi depuis trois nuits. - - LE PÈRE. - -Il a eu bien des inquiétudes. - - L'ONCLE. - -Il s'inquiète toujours outre mesure. Il y a des moments où il ne veut -pas entendre raison. - - LE PÈRE. - -C'est assez excusable à son âge. - - L'ONCLE. - -Dieu sait où nous en serons à son âge! - - LE PÈRE. - -Il a près de quatre-vingts ans. - - L'ONCLE. - -Alors, on a le droit d'être étrange. - - LE PÈRE. - -Il est comme tous les aveugles. - - L'ONCLE. - -Ils réfléchissent un peu trop. - - LE PÈRE. - -Ils ont trop de temps à perdre. - - L'ONCLE. - -Ils n'ont pas autre chose à faire. - - LE PÈRE. - -Et puis, ils n'ont aucune distraction. - - L'ONCLE. - -Cela doit être terrible. - - LE PÈRE. -Il parait qu'on s'y habitue. - - L'ONCLE. - -Je ne puis me l'imaginer. - - LE PÈRE. - -Il est certain qu'ils sont à plaindre. - - L'ONCLE. - -Ne pas savoir où l'on est, ne pas savoir d'où l'on vient, ne pas savoir -où l'on va, ne plus distinguer midi de minuit, ni l'été de l'hiver... et -toujours ces ténèbres, ces ténèbres... j'aimerais mieux ne plus vivre... -Est-ce que c'est absolument incurable? - - LE PÈRE. - -Il paraît que oui. - - L'ONCLE. - -Mais il n'est pas absolument aveugle? - - LE PÈRE. - -Il distingue les grandes clartés. - - L'ONCLE. - -Ayons soin de nos pauvres yeux. - - LE PÈRE. - -Il a souvent d'étranges idées. - - L'ONCLE. - -Il y a des moments où il n'est pas amusant. - - LE PÈRE. - -Il dit absolument tout ce qu'il pense. - - L'ONCLE. - -Mais autrefois, il n'était pas ainsi? - - LE PÈRE. - -Mais non; dans le temps il était aussi raisonnable que nous; il ne -disait rien d'extraordinaire. Il est vrai qu'Ursule l'encourage un peu -trop; elle répond à toutes ses questions... - - L'ONCLE. - -Il vaudrait mieux ne pas répondre, c'est lui rendre un mauvais service. - - [Dix heures sonnent.] - - L'AÏEUL [s'éveillant]. - -Suis-je tourné vers la porte vitrée? - - LA FILLE. - -Vous avez bien dormi, grand-père? - - L'AÏEUL. - -Suis-je tourné vers la porte vitrée? - - LA FILLE. - -Oui, grand-père. - - L'AÏEUL. -Il n'y a personne à la porte vitrée? - - LA FILLE. - -Mais non, grand-père, je ne vois personne. - - L'AÏEUL. - -Je croyais que quelqu'un attendait. Il n'est venu personne? - - LA FILLE. - -Personne, grand-père. - - L'AÏEUL [à l'oncle et au père]. - -Et votre sœur n'est pas venue? - - L'ONCLE. - -Il est trop tard; elle ne viendra plus; ce n'est pas gentil de sa part. - - LE PÈRE. - -Elle commence à m'inquiéter. - - [On entend un bruit, comme de quelqu'un qui - entre dans la maison.] - - L'ONCLE. - -Elle est là! avez-vous entendu? - - LE PÈRE. - -Oui; quelqu'un est entré par les souterrains. - - L'ONCLE. - -Il faut que ce soit notre sœur. J'ai reconnu son pas. - - L'AÏEUL. -J'ai entendu marcher lentement. - - LE PÈRE. - -Elle est entrée très doucement. - - L'ONCLE. - -Elle sait qu'il y a un malade. - - L'AÏEUL. - -Je n'entends plus rien maintenant. - - L'ONCLE. - -Elle montera immédiatement, on lui dira que nous sommes ici. - - LE PÈRE. - -Je suis heureux qu'elle soit venue. - - L'ONCLE. - -J'étais sûr qu'elle viendrait ce soir. - - L'AÏEUL. - -Elle tarde bien à monter. - - L'ONCLE. - -Il faut cependant que ce soit elle. - - LE PÈRE. - -Nous n'attendons pas d'autres visites. - - L'AÏEUL. - -Je n'entends aucun bruit dans les souterrains. - - LE PÈRE. - -Je vais appeler la servante; nous saurons à quoi nous en tenir. - - [Il tire un cordon de sonnette.] - - L'AÏEUL. - -J'entends déjà du bruit dans l'escalier. - - LE PÈRE. - -C'est la servante qui monte. - - L'AÏEUL. - -Il me semble qu'elle n'est pas seule. - - LE PÈRE. - -Elle monte lentement... - - L'AÏEUL. - -J'entends les pas de votre sœur! - - LE PÈRE. - -Je n'entends, moi, que la servante. - - L'AÏEUL. - -C'est votre sœur! c'est votre sœur! - - [On frappe à la petite porte.] - - L'ONCLE. - -Elle frappe à la porte de l'escalier dérobé. - - LE PÈRE. - -Je vais ouvrir moi-même, parce que cette petite porte fait trop de -bruit; elle ne sert que lorsqu'on veut entrer dans la chambre sans qu'on -s'en aperçoive. [Il entrouvre la petite porte: la servante reste dehors, -dans l'entre-bâillement**.] Où êtes-vous? - - LA SERVANTE. - -Ici, Monsieur. - - L'AÏEUL. - -Votre sœur est à la porte? - - L'ONCLE. - -Je ne vois que la servante. - - LE PÈRE. - -Il n'y a que la servante. [A la servante.] Qui est-ce qui est entré dans -la maison? - - LA SERVANTE. - -Entré dans la maison? - - LE PÈRE. - -Oui, quelqu'un est venu tout à l'heure? - - LA SERVANTE. - -Personne n'est venu, Monsieur. - - L'AÏEUL. - -Qui est-ce qui soupire ainsi? - - L'ONCLE. - -C'est la servante, elle est essoufflée. - - L'AÏEUL. - -Est-ce qu'elle pleure? - - L'ONCLE. - -Mais non; pourquoi pleurerait-elle? - - LE PÈRE [à la servante]. - -Quelqu'un n'est pas entré, tout à l'heure? - - LA SERVANTE. - -Mais non, Monsieur. - - LE PÈRE. - -Mais nous avons entendu ouvrir la porte! - - LA SERVANTE. - -C'est moi qui ai fermé la porte. - - LE PÈRE. - -Elle était ouverte? - - LA SERVANTE. - -Oui, Monsieur. - - LE PÈRE. - -Pourquoi était-elle ouverte, à cette heure? - - LA SERVANTE. - -Je ne sais pas, Monsieur, moi je l'avais fermée. - - LE PÈRE. - -Mais alors, qui est-ce qui l'a ouverte? - - LA SERVANTE. - -Je ne sais pas, Monsieur, il faut que quelqu'un soit sorti après moi... - - LE PÈRE. - -Il faut faire attention.--Mais ne poussez donc pas la porte; vous savez -bien qu'elle fait du bruit! - - LA SERVANTE. - -Mais, Monsieur, je ne touche pas à la porte. - - LE PÈRE. - -Mais si! vous poussez comme si vous vouliez entrer dans la chambre! - - LA SERVANTE. - -Mais, Monsieur, je suis à trois pas de la porte! - - LE PÈRE. - -Parlez un peu moins haut. - - L'AÏEUL. - -Est-ce qu'on éteint la lumière? - - LA FILLE AÎNÉE. - -Mais non, grand-père. - - L'AÏEUL. - -Il me semble qu'il fait noir tout à coup. - - LE PÈRE [à la servante]. - -Descendez, mais ne faites plus de bruit dans l'escalier. - - LA SERVANTE. - -Je n'ai pas fait de bruit. - - LE PÈRE. - -Je vous dis que vous avez fait du bruit; descendez doucement; vous -éveilleriez Madame. Et s'il venait quelqu'un, dites que nous n'y sommes -pas. - - L'ONCLE. - -Oui, dites que nous n'y sommes pas! - - L'AÏEUL [tressaillant]. - -Il ne fallait pas dire cela! - - LE PÈRE. - -...Si ce n'est pour ma sœur et pour le médecin. - - L'ONCLE. - -A quelle heure le médecin viendra-t-il? - - LE PÈRE. - -Il ne pourra pas venir avant minuit. - - [Il ferme la porte. On entend sonner onze heures.] - - L'AÏEUL. -Elle est entrée? - - LE PÈRE. - -Qui donc? - - L'AÏEUL. - -La servante? - - LE PÈRE. - -Mais non, elle est descendue. - - L'AÏEUL. - -Je croyais qu'elle s'était assise à la table. - - L'ONCLE. - -La servante? - - L'AÏEUL. -Oui. - - L'ONCLE. - -Il ne manquerait plus que cela! - - L'AÏEUL. - -Personne n'est entré dans la chambre? - - LE PÈRE. - -Mais non, personne n'est entré. - - L'AÏEUL. - -Et votre sœur n'est pas ici? - - L'ONCLE. - -Notre sœur n'est pas venue. - - L'AÏEUL. - -Vous voulez me tromper! - - L'ONCLE. - -Vous tromper? - - L'AÏEUL. - -Ursule, dis-moi la vérité, pour l'amour de Dieu! - - LA FILLE AÎNÉE. - -Grand-père! grand-père! qu'est-ce que vous avez? - - L'AÏEUL. - -Il est arrivé quelque chose!... Je suis sûr que ma fille est plus -mal!... - - L'ONCLE. - -Est-ce que vous rêvez? - - L'AÏEUL. - -Vous ne voulez pas me le dire!... Je vois bien qu'il y a quelque -chose!... - - L'ONCLE. - -En ce cas, vous voyez mieux que nous. - - L'AÏEUL. - -Ursule, dis-moi la vérité! - - LA FILLE. - -Mais on vous dit la vérité, grand-père! - - L'AÏEUL. - -Tu n'as pas ta voix ordinaire! - - LE PÈRE. - -C'est parce que vous l'effrayez. - - L'AÏEUL. - -Votre voix est changée, elle aussi! - - LE PÈRE. - -Mais vous devenez fou! - - [Lui et l'oncle se font des signes d'intelligence, - pour se persuader que l'aïeul a perdu la raison.] - - L'AÏEUL. - -J'entends bien que vous avez peur! - - LE PÈRE. - -Mais de quoi donc aurions-nous peur? - - L'AÏEUL. - -Pourquoi voulez-vous me tromper? - - L'ONCLE. - -Qui est-ce qui songe à vous tromper? - - L'AÏEUL. - -Pourquoi avez-vous éteint la lumière? - - L'ONCLE. - -Mais on n'a pas éteint la lumière; il fait aussi clair qu'auparavant. - - LA FILLE. - -Il me semble que la lampe a baissé. - - LE PÈRE. - -J'y vois aussi clair que d'habitude. - - L'AÏEUL. - -J'ai des meules de moulin sur les yeux! Mes filles, dites-moi donc ce -qui arrive ici! dites-le-moi pour l'amour de Dieu, vous autres qui -voyez! Je suis ici, tout seul, dans des ténèbres sans fin! Je ne sais -pas qui vient s'asseoir à côté de moi! Je ne sais plus ce qui se passe à -deux pas de moi!... Pourquoi parliez-vous à voix basse, tout à l'heure? - - LE PÈRE. - -Personne n'a parlé à voix basse. - - L'AÏEUL. - -Vous avez parlé à voix basse, près de la porte. - - LE PÈRE. - -Vous avez entendu tout ce que j'ai dit. - - L'AÏEUL. - -Vous avez introduit quelqu'un dans la chambre? - - LE PÈRE. - -Mais je vous dis que personne n'est entré! - - L'AÏEUL. - -Est-ce votre sœur ou un prêtre?--Il ne faut pas essayer de me -tromper.--Ursule, qui est-ce qui est entré? - - LA FILLE. - -Personne, grand-père. - - L'AÏEUL. - -Il ne faut pas essayer de me tromper; je sais ce que je sais!--Combien -sommes-nous ici? - - LA FILLE. - -Nous sommes six autour de la table, grand-père. - - L'AÏEUL. - -Vous êtes tous autour de la table? - - LA FILLE. - -Oui, grand-père. - - L'AÏEUL. - -Vous êtes là, Paul? - - LE PÈRE. - -Oui. - - L'AÏEUL. - -Vous êtes là, Olivier? - - L'ONCLE. - -Mais oui; mais oui; je suis ici, à ma place ordinaire. Ce n'est pas -sérieux, n'est-ce pas? - - L'AÏEUL. - -Tu es là, Geneviève? - - UNE DES FILLES. - -Oui, grand-père. - - L'AÏEUL. - -Tu es là, Gertrude? - - UNE AUTRE FILLE. - -Oui, grand-père. - - L'AÏEUL. - -Tu es ici, Ursule? - - LA FILLE AÎNÉE. - -Oui, grand-père, à côté de vous. - - L'AÏEUL. - -Et qui est-ce qui est assis là? - - LA FILLE. - -Où donc, grand-père?--Il n'y a personne. - - L'AÏEUL. - -Là, là, au milieu de nous? - - LA FILLE. - -Mais il n'y a personne, grand-père! - - LE PÈRE. - -On vous qu'il n'y a personne! - - L'AÏEUL. - -Mais vous ne voyez pas, vous autres! - - L'ONCLE. - -Voyons, vous voulez rire? - - L'AÏEUL. - -Je n'ai pas envie de rire, je vous assure. - - L'ONCLE. - -Alors, croyez-en ceux qui voient. - - L'AÏEUL [indécis]. - -Je croyais qu'il y avait quelqu'un... Je crois que je ne vivrai plus -longtemps... - - L'ONCLE. - -Pourquoi irions-nous vous tromper? à quoi cela servirait-il? - - LE PÈRE. - -Il faudrait bien vous dire la vérité. - - L'ONCLE. - -A quoi bon se tromper mutuellement? - - LE PÈRE. - -Vous ne pourriez vivre longtemps dans l'erreur. - - L'AÏEUL [essayant de se lever]. - -Je voudrais percer ces ténèbres!... - - LE PÈRE. - -Où voulez-vous aller? - - L'AÏEUL. - -De ce côté là... - - LE PÈRE. - -Ne vous troublez pas ainsi... - - L'ONCLE. - -Vous êtes étrange ce soir. - - L'AÏEUL. - -C'est vous autres qui me semblez étranges! - - LE PÈRE. - -Que cherchez-vous ainsi?... - - L'AÏEUL. - -Je ne sais pas ce que j'ai! - - LA FILLE AÎNÉE. - -Grand-père, grand-père, que vous faut-il, grand-père? - - L'AÏEUL. - -Donnez-moi vos petites mains, mes filles. - - LES TROIS FILLES. - -Oui, grand-père. - - L'AÏEUL. - -Pourquoi tremblez-vous toutes les trois, mes filles? - - LA FILLE AÎNÉE. - -Nous ne tremblons presque pas, grand-père. - - L'AÏEUL. - -Je crois que vous êtes pâles toutes les trois. - - LA FILLE AÎNÉE. - -Il est tard, grand-père, et nous sommes fatiguées. - - LE PÈRE. - -Il faudrait aller vous coucher et grand-père aussi ferait mieux de -prendre un peu de repos. - - L'AÏEUL. - -Je ne pourrais pas dormir cette nuit! - - L'ONCLE. - -Nous attendrons le médecin. - - L'AÏEUL. - -Préparez-moi à la vérité! - - L'ONCLE. - -Mais il n'y a pas de vérité! - - L'AÏEUL. - -Alors, je ne sais pas ce qu'il y a! - - L'ONCLE. - -Je vous dis qu'il n'y a rien du tout! - - L'AÏEUL. - -Je voudrais voir ma pauvre fille! - - LE PÈRE. - -Mais vous savez bien que c'est impossible; il ne faut pas l'éveiller -inutilement. - - L'ONCLE. - -Vous la** verrez demain. - - L'AÏEUL. - -On n'entend aucun bruit dans sa chambre. - - L'ONCLE. - -Je serais inquiet si j'entendais du bruit. - - L'AÏEUL. - -Il y a bien longtemps que je n'ai vu ma fille!... Je lui ai pris les -mains hier au soir et je ne la voyais pas!... Je ne sais plus ce qu'elle -devient... Je ne sais plus comment elle est... Je ne connais plus son -visage... Elle doit être changée depuis ces semaines! ... J'ai senti les -petits os de ses joues; sous mes mains... Il n'y a plus que les ténèbres -entre elle et moi, et vous tous!... Je ne peux plus vivre ainsi ... ce -n'est pas vivre cela!... Vous êtes là, tous; les yeux ouverts à regarder -mes yeux morts; et pas un de vous n'a pitié! ... Je ne sais pas ce que -j'ai... on ne dit jamais ce qu'il faudrait dire... et tout est effrayant -lorsqu'on y songe.... Mais pourquoi ne parlez-vous plus? - - L'ONCLE. - -Que voulez-vous que nous disions^ puisque vous ne voulez pas nous croire? - - L'AÏEUL. - -Vous avez peur de vous trahir! - - LE PÈRE. - -Mais soyez donc raisonnable, à la fin! - - L'AÏEUL. - -Il y a longtemps que l'on me cache quelque chose!... Il s'est passé -quelque chose dans la maison... Mais je commence à comprendre -maintenant... Il y a trop longtemps qu'on me trompe!--Vous croyez donc -que je ne saurai jamais rien?--Il y a des moments où je suis moins -aveugle que vous^ vous savez?... Est-ce que je ne vous entends pas -chuchoter, depuis des jours et des jours, comme si vous étiez dans la -maison d'un pendu?--Je n'ose pas dire ce que je sais ce soir... Mais je -saurai la vérité!... J'attendrai que vous disiez la vérité; mais il y a -longtemps que je la sais, malgré vous!--Et maintenant, je sens que vous -êtes tous plus pâles que des morts! - - LES TROIS FILLES. - -Grand-père! grand-père! qu'avez-vous donc, grand-père? - - L'AÏEUL. - -Ce n'est pas de vous que je parle, mes filles, non, ce n'est pas de vous -que je parle... Je sais bien que vous m'apprendriez la vérité, s'ils -n'étaient pas autour de vous!... Et d'ailleurs je suis sûr qu'ils vous -trompent aussi... Vous verrez, mes filles, vous verrez!... Est-ce que je -ne vous entends pas sangloter toutes les trois? - - LE PÈRE. - -Est-ce que, vraiment, ma femme est en danger? - - L'AÏEUL. - -Il ne faut plus essayer de me tromper; il est trop tard maintenant, et -je sais la vérité mieux que vous!... - - L'ONCLE. - -Mais enfin, nous ne sommes pas aveugles, nous! - -LE père. - -Voulez-vous entrer dans la chambre de votre fille? Il y a ici un -malentendu et une erreur qui doivent finir.--Voulez-vous? - - L'AÏEUL [subitement indécis]. - -Non; non, pas maintenant... pas encore... - - L'ONCLE. - -Vous voyez bien que vous n'êtes pas raisonnable. - - L'AÏEUL. - -On ne sait jamais tout ce qu'un homme n'a pas pu dire dans sa -vie!...--Qui est-ce qui fait ce bruit? - - LA FILLE AÎNÉE. - -C'est la lampe qui palpite ainsi, grand-père. - - L'AÏEUL. - -Il me semble qu'elle est bien inquiète... bien inquiète... - - LA FILLE. - -C'est le vent froid qui la tourmente... - - L'ONCLE. - -Il n'y a pas de vent froid, les fenêtres sont fermées. - - LA FILLE. - -Je crois qu'elle va s'éteindre. - - LE PÈRE. - -Il n'y a plus d'huile. - - LA FILLE. - -Elle s'éteint tout à fait. - - LE PÈRE. - -Nous ne pouvons pas rester ainsi dans les ténèbres. - - L'ONCLE. - -Pourquoi pas?--J'y suis déjà habitué. - - LE PÈRE. - -Il y a de la lumière dans la chambre de ma femme. - - L'ONCLE. - -Nous en prendrons tout à l'heure quand le médecin sera venu. - - LE PÈRE. - -Il est vrai qu'on y voit assez; il y a la clarté du dehors. - - L'AÏEUL. - -Est-ce qu'il fait clair dehors? - - LE PÈRE. - -Plus clair qu'ici. - - L'ONCLE. - -Moi, j'aime autant causer dans l'obscurité. - - LE PÈRE. - -Moi aussi. - - [Silence.] - - L'AÏEUL. - -Il me semble que l'horloge fait bien du bruit!... - - LA FILLE AÎNÉE. - -C'est qu'on ne parle plus, grand-père. - - L'AÏEUL. - -Mais pourquoi vous taisez-vous tous? - - L'ONCLE. - -De quoi voulez-vous que nous parlions?--Vous n'êtes pas sérieux ce soir. - - L'AÏEUL. - -Est-ce qu'il fait très noir dans la chambre? - - L'ONCLE. - -Il n'y fait pas très clair. - - [Silence.] - - L'AÏEUL. - -Je ne me sens pas bien, Ursule; ouvre un peu la fenêtre. - - LE PÈRE. - -Oui, ma fille, ouvre un peu la fenêtre; je commence à avoir besoin -d'air, moi aussi. - - [La fille ouvre une fenêtre.] - - L'ONCLE. - -Je crois positivement que nous sommes restés enfermés trop longtemps. - - L'AÏEUL. - -Est-ce que la fenêtre est ouverte? - - LA FILLE. - -Oui, grand-père, elle est grande ouverte. - - L'AÏEUL. - -On ne dirait pas qu'elle est ouverte; il ne vient aucun bruit du dehors. - - LA FILLE. - -Non, grand-père, il n'y a pas le moindre bruit. - - LE PÈRE. - -Il y a un silence extraordinaire. - - LA FILLE. - -On entendrait marcher un ange. - - L'ONCLE. - -Voilà pourquoi je n'aime pas la campagne. - - L'AÏEUL. - -Je voudrais entendre un peu de bruit. Quelle heure est-il, Ursule? - - LA FILLE. - -Minuit bientôt, grand-père. - - [Ici l'Oncle** se met à marcher de long en large dans - la chambre.] - - L'AÏEUL. - -Oui est-ce qui marche ainsi, autour de nous? - - L'ONCLE. - -C'est moi, c'est moi, n'ayez pas peur. J'éprouve le besoin de marcher un -peu. [Silence.]--Mais je vais me rasseoir;--je ne vois pas où je vais. - - [Silence.] - - L'AÏEUL. - -Je voudrais être ailleurs! - - LA FILLE. - -Où voudriez-vous aller, grand-père? - - L'AÏEUL. - -Je ne sais pas où--dans une autre chambre, n'importe où! n'importe où! - - LE PÈRE. - -Où irions-nous? - - L'ONCLE. - -Il est trop tard pour aller ailleurs. - - [Silence. Ils sont assis, immobiles, autour de la table.] - - L'AÏEUL. - -Qu'est-ce que j'entends, Ursule? - - LA FILLE. - -Rien, grand-père, ce sont des feuilles qui tombent;--oui, ce sont des -feuilles qui tombent sur la terrasse. - - L'AÏEUL. - -Va fermer la fenêtre, Ursule. - - LA FILLE. - -Oui, grand-père. - - [Elle ferme la fenêtre et revient s'asseoir.] - - L'AÏEUL. - -J'ai froid. [Silence. Les trois sœurs s'embrassent.] Qu'est-ce que -j'entends maintenant.** - - LE PÈRE. - -Ce sont les trois sœurs qui s'embrassent. - - L'ONCLE. - -Il me semble qu'elles sont bien pâles, ce soir. - - [Silence.] - - L'AÏEUL. - -Qu'est-ce que j'entends encore? - - LA FILLE. - -Rien, grand-père; ce sont mes mains que j'ai jointes. - - [Silence.] - - L'AÏEUL. - -Et ceci?... - - LA FILLE. - -Je ne sais pas, grand-père... peut-être mes sœurs qui tremblent un peu? - - L'AÏEUL. - -J'ai peur aussi, mes filles. - - [Ici un rayon de lune pénètre par un coin des - vitraux et répand, çà et là, quelques - lueurs étranges dans la chambre. Minuit - sonne et, au dernier coup, il semble, à - certains, qu'on entende, très vaguement, - un bruit comme de quelqu'un qui se lèverait - en toute hâte.] - - L'AÏEUL [tressaillant d'une épouvante spéciale]. - -Qui est-ce qui s'est levé? - - L'ONCLE. - -On ne s'est pas levé! - - LE PÈRE. - -Je ne me suis pas levé! - - LES TROIS FILLES. - -Moi non plus!--Moi non plus!--Moi non plus! - - L'AÏEUL. - -Il y'a quelqu'un qui s'est levé de table! - - L'ONCLE. - -La lumière!... - - [Ici on entend tout à coup un vagissement d'épouvante, - à droite, dans la chambre de l'enfant; et ce - vagissement continue avec des gradations de terreur, - jusqu'à la fin de la scène.] - - LE PÈRE. - -Ecoutez! l'enfant! - - L'ONCLE. - -Il n'a jamais pleuré! - - LE PÈRE. - -Allons voir! - - L'ONCLE. - -La lumière! la lumière! - - [A ce moment, on entend courir à pas précipites - et sourds, dans la chambre de gauche.-- - Ensuite, un silence de mort.--Ils écoutent dans - une muette terreur, jusqu'à ce que la porte de - cette chambre s'ouvre lentement, la clarté de - la pièce voisine s'irrue dans la salle, et la - _Sœur de Charité_ paraît sur le seuil, en ses - vêtements noirs, et s'incline en faisant le signe - de la croix, pour annoncer la mort de la femme. - Ils comprennent, et après un moment d'indécision - et d'effroi, entrent en silence dans la chambre - mortuaire, tandis que l'Oncle**, sur le pas de la - porte, s'efface poliment, pour laisser passer - les trois jeunes filles. L'aveugle, resté seul, - se lève et s'agite, à tâtons, autour de la table, - dans les ténèbres.] - - L'AÏEUL. - -Où allez-vous?--Où allez-vous?--Elles m'ont laissé tout seul! - - - - -FIN - - - - - _A Charles Van Lerberghe._ - - - - - *Les Aveugles.* - - - - - PERSONNAGES - -LE PRÊTRE. - -TROIS AVEUGLES-NÉS. - -LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -LE CINQUIÈME AVEUGLE. - -LE SIXIÈME AVEUGLE. - -TROIS VIEILLES AVEUGLES EN PRIÈRE. - -LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -UNE JEUNE AVEUGLE. - -UNE AVEUGLE FOLLE. - - - - - LES AVEUGLES - - * * * * * - -[Une très ancienne forêt septentrionale, d'aspect éternel sous un ciel -profondément étoilé.--Au milieu, et vers le fond de la nuit, est assis -un très vieux prêtre enveloppé d'un large manteau noir. Le buste et la -tête, légèrement renversés et mortellement immobiles, s'appuient contre -le tronc d'un chêne énorme et caverneux. La face est d'une immuable -lividité de cire où s'entr'ouvrent** les lèvres violettes. Les yeux -muets et fixes ne regardent plus du côté visible de l'éternité, et -semblent ensanglantés sous un grand nombre de douleurs immémoriales et -de larmes. Les cheveux, d'une blancheur très grave, retombent en mèches -roides et rares, sur le visage plus éclairé et plus las que tout ce qui -l'entoure dans le silence attentif de la morne forêt. Les mains -amaigries sont rigidement jointes sur les cuisses.--A droite, six -vieillards aveugles sont assis sur des pierres, des souches et des -feuilles mortes.--A gauche, et séparées d'eux par un arbre déraciné et -des quartiers de roc, six femmes, également aveugles, sont assises en -face des vieillards. Trois d'entre elles prient et se lamentent d'une -voix sourde et sans interruption. Une autre est très vieille. La -cinquième, en une attitude de muette démence, porte, sur les genoux, un -petit enfant endormi. La sixième est d'une jeunesse éclatante et sa -chevelure inonde tout son être. Elles ont, ainsi que les vieillards, -d'amples vêtements, sombres et uniformes. La plupart attendent, les -coudes sur les genoux et le visage entre les mains; et tous semblent -avoir perdu l'habitude du geste inutile et ne détournent plus la tête -aux rumeurs étouffées et inquiètes de l'Ile**. De grands arbres -funéraires, des ifs, des saules pleureurs, des cyprès, les couvrent de -leurs ombres fidèles. Une touffe de longs asphodèles maladifs fleurit, -non loin du prêtre, dans la nuit. Il fait extraordinairement sombre, -malgré le clair de lune qui, çà et là, s'efforce d'écarter un moment les -ténèbres des feuillages.] - - - - - * * * * * - - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Il ne revient pas encore? - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Vous m'avez éveillé! - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Je dormais aussi. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Il ne revient pas encore? - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Je n'entends rien venir. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il est temps de rentrer à l'hospice. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Il faudrait savoir où nous sommes. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il fait froid depuis son départ. - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Quelqu'un sait-il où nous sommes? - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Nous avons marché très longtemps; nous devons être très loin de -l'hospice. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Ah! les femmes sont en face de nous? - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Nous sommes assises en face de vous. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Attendez, je viens près de vous. [Il se lève et tâtonne.]--Où -êtes-vous?--Parlez! que j'entende où vous êtes! - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Ici; nous sommes assises sur des pierres. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - - [Il s'avance et se heurte contre le tronc d'arbre et - les quartiers de roc.] - -Il y a quelque chose entre nous... - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il vaut mieux rester à sa place! - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Où êtes-vous assises?--Voulez-vous venir près de nous? - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Nous n'osons pas nous lever! - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Pourquoi nous a-t-il séparés? - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -J'entends prier du côté des femmes. - -252 LES AVEUGLES - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Oui; ce sont les trois vieilles qui prient. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Ce n'est pas le moment de prier! - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Vous prierez tout à l'heure, au dortoir! - - [Les trois vieilles continuent leurs prières.] - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Je voudrais savoir à côté de qui je suis assis? - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Je crois que je suis près de vous. - - [Ils tâtonnent autour d'eux.] - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Nous ne pouvons pas nous toucher! - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Cependant, nous ne sommes pas loin l'un de l'autre. [Il tâtonne autour -de lui, et heurte de son bâton le cinquième aveugle, qui gémit -sourdement.] Celui qui n'entend pas est à côté de nous! - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Je n'entends pas tout le monde; nous étions six tout à l'heure. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Je commence à me rendre compte. Interrogeons aussi les femmes; il faut -savoir à quoi s'en tenir. J'entends toujours prier les trois vieilles; -est-ce qu'elles sont ensemble? - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Elles sont assises à côté de moi, sur un rocher. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Je suis assis sur des feuilles mortes! - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Et la belle aveugle, où est-elle? - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Elle est près de celles qui prient. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Où est** la folle et son enfant? - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Il dort; ne l'éveillez pas! - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Oh! comme vous êtes loin de nous! Je vous croyais en face de moi! - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Nous savons, à peu près, tout ce qu'il faut savoir; causons un peu, en -attendant le retour du prêtre. - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Il nous a dit de l'attendre en silence. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Nous ne sommes pas dans une église. - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Vous ne savez pas où nous sommes. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -J'ai peur quand je ne parle pas. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Savez-vous où est allé le prêtre? - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il me semble qu'il nous abandonne trop longtemps. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Il devient trop vieux. Il paraît que lui-même n'y voit plus depuis -quelque temps. Il ne veut pas l'avouer, de peur qu'un autre ne vienne -prendre sa place parmi nous; mais je soupçonne qu'il n'y voit presque -plus. Il nous faudrait un autre guide; il ne nous écoute plus, et nous -sommes trop nombreux. Il n'y a que les trois religieuses et lui qui -voient dans la maison; et ils sont tous plus vieux que nous!--Je suis -sûr qu'il nous a égarés et qu'il cherche le chemin. Où est-il allé?--Il -n'a pas le droit de nous laisser ici... - - - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Il est allé très loin; je crois qu'il a parlé sérieusement aux femmes. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Il ne parle plus qu'aux femmes?--Est-ce que nous n'existons plus?--Il -faudra bien s'en plaindre à la fin! - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -A qui vous plaindrez-vous? - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Je ne sais pas encore; nous verrons; nous verrons.--Mais où donc est-il -allé?--Je le demande aux femmes. - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Il était fatigué d'avoir marché si longtemps. Je crois qu'il s'est assis -un moment au milieu de nous. Il est très triste et très faible depuis -quelques jours. Il a peur depuis que le médecin est mort. Il est seul. -Il ne parle presque plus. Je ne sais ce qui est arrivé. Il voulait -absolument sortir aujourd'hui. Il disait qu'il voulait voir l'Ile, une -dernière fois, sous le soleil, avant l'hiver. Il paraît que l'hiver sera -très long et très froid et que les glaces viennent déjà du Nord. Il -était très inquiet; on dit que les grands orages de ces jours passés ont -gonflé le fleuve et que toutes les digues sont ébranlées. Il disait -aussi que la mer l'effrayait; il parait qu'elle s'agite sans raison, et -que les falaises de l'Ile ne sont plus assez hautes. Il voulait voir; -mais il ne nous a pas dit ce qu'il a vu.--Maintenant, je crois qu'il est -allé chercher du pain et de l'eau pour la folle. Il a dit qu'il lui -faudrait aller très loin... Il faut attendre. - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Il m'a pris les mains en partant; et ses mains tremblaient comme s'il -avait eu peur. - -Puis il m'a embrassée... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Oh! oh! - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Je lui ai demandé ce qui était arrivé. Il m'a dit qu'il ne savait pas. -Il m'a dit que le règne des vieillards allait finir, peut-être... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Que voulait-il dire, en disant cela? - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Je ne l'ai pas compris. Il m'a dit qu'il allait du côté du grand phare. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Y a-t-il un phare? - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Oui, au Nord de l'Ile. Je crois que nous n'en sommes pas éloignés. Il -disait qu'il voyait la clarté du fanal jusqu'ici, dans les feuilles. Il -ne m'a jamais semblé plus triste qu'aujourd'hui, et je crois qu'il -pleurait depuis quelques jours. Je ne sais pas pourquoi je pleurais -aussi sans le voir. Je ne l'ai pas entendu s'en aller. Je ne l'ai plus -interrogé. J'entendais qu'il souriait trop gravement; j'entendais qu'il -fermait les yeux et qu'il voulait se taire... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Il ne nous a rien dit de tout cela! - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Vous ne l'écoutez pas quand il parle! - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Vous murmurez tous quand il parle! - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il nous a dit simplement «Bonne nuit» en s'en allant. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il faut qu'il soit bien tard. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Il a dit deux ou trois fois «Bonne nuit» en s'en allant comme s'il -allait dormir. J'entendais qu'il me regardait en disant « Bonne nuit; -bonne nuit! »--La voix change quand on regarde quelqu'un fixement. - - LE CINQUIÈME AVEUGLE. - -Ayez pitié de ceux qui ne voient pas! - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Oui est-ce qui parle ainsi sans raison? - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Je crois que c'est celui qui n'entend pas. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Taisez-vous!--ce n'est plus le moment de mendier! - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Où allait-il chercher du pain et de l'eau? - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Il est allé du côté de la mer. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -On ne va pas ainsi vers la mer à son âge! - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Sommes-nous près de la mer? - - LA VIEILLE AVEUGLE. - -Oui; taisez-vous un instant; vous l'entendrez. - - [Murmure d'une mer voisine et très calme contre - les falaises.] - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Je n'entends que les trois vieilles qui prient. - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Ecoutez bien, vous l'entendrez à travers leurs prières. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Oui; j'entends quelque chose qui n'est pas loin de nous. - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Elle était endormie; on dirait qu'elle s'éveille. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Il a eu tort de nous mener ici; je n'aime pas à entendre ce bruit. - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Vous savez bien que l'Ile n'est pas grande, et qu'on l'entend dès -qu'on sort de l'enclos de l'hospice. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Je ne l'ai jamais écoutée. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il me semble qu'elle est à côté de nous aujourd'hui; je n'aime pas à -l'entendre de près. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Moi non plus; d'ailleurs, nous ne demandons pas à sortir de l'hospice. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Nous ne sommes jamais venus jusqu'ici; il était inutile de nous mener si -loin. - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Il faisait très beau ce matin; il a voulu nous faire jouir des derniers -jours de soleil, avant de nous enfermer tout l'hiver dans l'hospice. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Mais j'aime mieux rester dans l'hospice! - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Il disait aussi qu'il nous fallait connaître un peu la petite Ile où -nous sommes. Lui-même ne l'a jamais entièrement parcourue; il y a une -montagne où personne n'a monté, des vallées où l'on n'aime pas à -descendre et des grottes où nul n'a pénétré jusqu'ici. Il disait enfin -qu'il ne fallait pas toujours attendre le soleil sous les voûtes du -dortoir; il voulait nous mener jusqu'au bord de la mer. Il y est allé -seul. - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Il a raison; il faut songer à vivre. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Mais il n'y a rien à voir au dehors! - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Sommes-nous au soleil, maintenant? - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Je ne crois pas; il me semble qu'il est très tard. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Quelle heure est-il? - - LES AUTRES AVEUGLES. - -Je ne sais pas.--Personne ne le sait. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Est-ce qu'il fait clair encore? [Au sixième aveugle.]--Ou êtes-vous?-- -Voyons; vous qui voyez un peu, voyons! - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Je crois qu'il fait très noir; quand il fait du soleil, je vois une -ligne bleue sous mes paupières; j'en ai vu une, il y a bien longtemps; -mais à présent, je n'aperçois plus rien. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Moi, je sais qu'il est tard quand j'ai faim, et j'ai faim. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Mais regardez le ciel; vous y verrez peut-être quelque chose! - - [Tous lèvent la tête vers le ciel, à l'exception des - trois aveugles-nés qui continuent de regarder - la terre.] - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Je ne sais si nous sommes sous le ciel. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -La voix résonne comme si nous étions dans une grotte. - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Je crois plutôt qu'elle résonne ainsi parce que c'est le soir. - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Il me semble que je sens le clair de lune sur mes mains. - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Je crois qu'il y a des étoiles; je les entends. - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Moi aussi. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ - -Je n'entends aucun bruit. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ - -Je n'entends que le bruit de nos souffles! - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Je crois que les femmes ont raison. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Je n'ai jamais entendu les étoiles. - - LES DEUX AUTRES AVEUGLES-NÉS. - -Nous non plus. - - [Un vol d'oiseaux nocturnes s'abat subitement dans - les feuillages.] - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ - -Ecoutez! écoutez!--Qu'y a-t-il au-dessus de nous?--Entendez-vous? - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Quelque chose a passé entre le ciel et nous! - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Je ne connais pas la nature de ce bruit.--Je voudrais rentrer à l'hospice. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il faudrait savoir où nous sommes! - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -J'ai essayé de me lever; il n'y a que des épines autour de moi; je n'ose -plus étendre les mains. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il faudrait savoir où nous sommes! - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Nous ne pouvons pas le savoir! - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Il faut que nous soyons très loin de la maison; je ne comprends plus -aucun bruit. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Depuis longtemps, je sens l'odeur des feuilles mortes! - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Quelqu'un a-t-il vu l'Ile autrefois et peut-il nous dire où nous -sommes? - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Nous étions tous aveugles en arrivant ici. - -264 LES AVEUGLES - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Nous n'avons jamais vu. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Ne nous inquiétons pas inutilement; il reviendra bientôt; attendons -encore; mais à l'avenir, nous ne sortirons plus avec lui. - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Nous ne pouvons pas sortir seuls! - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Nous ne sortirons plus, j'aime mieux ne pas sortir. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Nous n'avions pas envie de sortir, personne ne l'avait demandé. - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -C'était jour de fête dans l'Ile; nous sortons toujours aux grandes fêtes. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il est venu me frapper sur l'épaule pendant que je dormais encore, en me -disant: Levez-vous, levez-vous, il est temps, le soleil est très -haut!--Etait-ce vrai? Je ne m'en suis pas aperçu. Je n'ai jamais vu -le soleil. - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Moi, j'ai vu le soleil lorsque j'étais très jeune. - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Moi aussi; il y a des années; lorsque j'étais enfant; mais je ne m'en -souviens presque plus. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Pourquoi veut-il que nous sortions chaque fois que le soleil se -montre? Qui est-ce qui s'en aperçoit? Je ne sais jamais si je me promène -à midi ou à minuit. - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -J'aime mieux sortir à midi; je soupçonne alors de grandes clartés; et -mes yeux font de grands efforts pour s'ouvrir. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Je préfère rester au réfectoire, près du bon feu de houille; il y -avait un grand feu ce matin... - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il pouvait nous mener au soleil dans la cour; on est à l'abri des -murailles; on ne peut pas sortir, il n'y a rien à craindre quand la -porte est fermée;--je la ferme toujours.--Pourquoi me touchez-vous le -coude gauche? - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Je ne vous ai pas touché; je ne peux pas vous atteindre. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Je vous dis que quelqu'un m'a touché le coude! - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Ce n'est pas un de nous. - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Mon Dieu! mon Dieu! dites-nous donc où nous sommes! - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Nous ne pouvons pas attendre éternellement! - - [Une horloge très lointaine sonne douze coups très - lents.] - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Oh! comme nous sommes loin de l'hospice! - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Il est minuit! - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il est midi!--Quelqu'un le sait-il?--Parlez! - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Je ne sais pas; mais je crois que nous sommes à l'ombre. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Je ne m'y reconnais plus; nous avons dormi trop longtemps! - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -J'ai faim! - - LES AUTRES AVEUGLES. - -Nous avons faim et soif! - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Y a-t-il longtemps que nous sommes ici? - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Il me semble que je suis ici depuis des siècles! - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Je commence à comprendre où nous sommes... - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il faudrait aller du côté où minuit est sonné... - - [Tous les oiseaux nocturnes exultent subitement - dans les ténèbres.] - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Entendez-vous?--Entendez-vous? - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Nous ne sommes pas seuls ici? - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il y a longtemps que je me doute de quelque chose; on nous écoute.-- -Est-il revenu? - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Je ne sais pas ce que c'est; c'est au-dessus de nous. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Les autres n'ont-ils rien entendu?--Vous vous taisez toujours! - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Nous écoutons encore. - - LA JEUNE AVEUGLE. - -J'entends des ailes autour de moi! - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Mon Dieu! mon Dieu! dites-nous donc où nous sommes! - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Je commence à comprendre où nous sommes... L'hospice est de l'autre côté -du grand fleuve; nous avons passé le vieux pont. Il nous a conduits au -nord de l'Ile. Nous ne sommes pas loin du fleuve, et peut-être -l'entendrions-nous si nous écoutions un moment... Il faudrait aller -jusqu'au bord de l'eau s'il ne revenait pas... Il y passe, jour et nuit, -de grands navires et les matelots nous apercevront sur les rives. Il se -peut que nous soyons dans la forêt qui entoure le phare; mais je n'en -connais pas l'issue... Quelqu'un veut-il me suivre? - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Restons assis!--Attendons, attendons;--on ne connaît pas la direction -du grand fleuve, et il y a des marais tout autour de l'hospice; -attendons, attendons... Il reviendra; il faut qu'il revienne! - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Quelqu'un sait-il par où nous sommes venus? Il nous l'a expliqué en -marchant. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Je n'y ai pas fait attention. - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Quelqu'un l'a-t-il écouté? - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il faut l'écouter à l'avenir. - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Quelqu'un de nous est-il né dans l'Ile? - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Vous savez bien que nous venons d'ailleurs. - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Nous venons de l'autre côté de la mer. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -J'ai cru mourir pendant la traversée. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Moi aussi;--nous sommes venus ensemble. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Nous sommes tous les trois de la même paroisse. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -On dit qu'on peut la voir d'ici, par un temps clair;--vers le -Nord.--Elle n'a pas de clocher. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Nous avons abordé par hasard. - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Je viens d'un autre côté... - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -D'où venez-vous? - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Je n'ose plus y songer... Je ne m'en souviens presque plus quand j'en -parle... Il y a trop longtemps... Il y faisait plus froid qu'ici... - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Moi, je viens de très loin... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -D'où venez-vous donc? - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Je ne saurais le dire. Comment voulez-vous que je vous l'explique?-- -C'est trop loin d'ici; c'est au delà** des mers. Je viens d'un grand -pays... Je ne pourrais le montrer que par signes; mais nous n'y voyons -plus... J'ai erré trop longtemps... Mais j'ai vu le soleil et l'eau et -le feu, des montagnes, des visages et d'étranges fleurs... Il n'y en a -pas de pareilles dans cette Ile; il y fait trop sombre et trop -froid... Je n'en ai plus reconnu le parfum depuis que je n'y vois -plus... Mais j'ai vu mes parents et mes sœurs... J'étais trop jeune -alors pour savoir où j'étais... Je jouais encore au bord de la mer... -Mais comme je me souviens d'avoir vu!... Un jour, je regardais la neige -du haut d'une montagne... Je commençais à distinguer ceux qui seront -malheureux... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Que voulez-vous dire? - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Je les distingue encore à leur voix par moments... J'ai des souvenirs -qui sont plus clairs quand je n'y pense pas... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Moi, je n'ai pas de souvenirs... - - [Un vol de grands oiseaux migrateurs passe avec des - clameurs au-dessus des feuillages.] - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Quelque chose passe encore sous le ciel I - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Pourquoi êtes-vous venue ici? - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -A qui demandez-vous cela? - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -A notre jeune sœur. - - LA JEUNE AVEUGLE. - -On m'avait dit qu'il pouvait me guérir. Il m'a dit que je verrai un -jour; alors je pourrai quitter l'Ile... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Nous voudrions tous quitter l'Ile! - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Nous resterons toujours ici! - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il est trop vieux; il n'aura pas le temps de nous guérir! - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Mes paupières sont fermées, mais je sens que mes yeux sont en vie... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Les miennes sont ouvertes. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Je dors les yeux ouverts. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Ne parlons pas de nos yeux! - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il n'y a pas longtemps que vous êtes ici? - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -J'ai entendu un soir, pendant la prière, du côté des femmes, une voix -que je ne connaissais pas; et j'entendais à votre voix que vous étiez -très jeune... J'aurais voulu vous voir, à vous entendre... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Je ne m'en suis pas aperçu. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il ne nous avertit jamais! - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -On dit que vous êtes belle comme une femme qui vient de très loin? - -LA JEUNE AVEUGLE. - -Je ne me suis jamais vue. - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Nous ne nous sommes jamais vus les uns les autres. Nous nous -interrogeons et nous nous répondons; nous vivons ensemble, nous sommes -toujours ensemble, mais nous ne savons pas ce que nous sommes!... Nous -avons beau nous toucher des deux mains; les yeux en savent plus que -les mains... - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Je vois parfois vos ombres quand vous êtes au soleil. - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Nous n'avons jamais vu la maison où nous vivons; nous avons beau tâter -les murs et les fenêtres; nous ne savons pas où nous vivons!... - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -On dit que c'est un vieux château très sombre et très misérable, on n'y -voit jamais de lumière, si ce n'est dans la tour où se trouve la -chambre du prêtre. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Il ne faut pas de lumière à ceux qui ne voient pas. - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Quand je garde le troupeau, aux environs de l'hospice, les brebis -rentrent d'elles-mêmes, en apercevant, le soir, cette lumière de la -tour...--Elles ne m'ont jamais égaré. - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Voilà des années et des années que nous sommes ensemble, et nous ne -nous sommes jamais aperçus! On dirait que nous sommes toujours seuls!... -Ilfaut voir pour aimer... - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Je rêve parfois que je vois... - - LE PLUS VIEL AVEUGLE. - -Moi, je ne vois que quand je rêve... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Je ne rêve, d'ordinaire, qu'à minuit. - - [Une rafale ébranle la forêt, et les feuilles tombent - en masses sombres.] - - LE CINQUIÈME AVEUGLE. - -Oui est-ce qui m'a touché les mains? - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Quelque chose tombe autour de nous! - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Cela vient d'en haut; je ne sais ce que c'est... - - LE CINQUIÈME AVEUGLE. - -Oui est-ce qui m'a touché les mains?--Je m'étais endormi; laissez-moi -dormir! - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Personne n'a touché vos mains. - - LE CINQUIÈME AVEUGLE. - -Qui est-ce qui m'a pris les mains? Répondez à haute voix, j'ai -l'oreille un peu dure... - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Nous ne le savons pas nous-mémes. - - LE CINQUIÈME AVEUGLE. - -Est-on venu nous avertir? - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Il est inutile de répondre; il n'entend rien. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il faut avouer que les sourds sont bien malheureux! - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Je suis las d'être assis! - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Je suis las d'être ici! - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il me semble que nous sommes si loin les uns des autres... Essayons -de nous rapprocher un peu;--il commence à faire froid... - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Je n'ose pas me lever! il vaut mieux rester à sa place. - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -On ne sait pas ce qu'il peut y avoir entre nous. - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Je crois que mes deux mains sont en sang; j'ai voulu me mettre debout. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -J'entends que vous vous penchez vers moi. - - [L'aveugle folle se frotte violemment les yeux en - gémissant et en se tournant obstinément vers - le prêtre immobile.] - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -J'entends encore un autre bruit... - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Je crois que c'est notre pauvre sœur qui se frotte les yeux. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Elle ne fait jamais autre chose; je l'entends toutes les nuits. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Elle est folle; elle ne dit jamais rien. - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Elle ne parle plus depuis qu'elle a eu son enfant... Elle semble -toujours avoir peur... - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Vous n'avez donc pas peur ici? - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Qui donc? - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Vous autres tous! - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Oui, oui, nous avons peur! - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Nous avons peur depuis longtemps! - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Pourquoi demandez-vous cela? - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Je ne sais pas pourquoi je le demande!... Il me semble que j'entends -pleurer tout à coup parmi nous!... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Il ne faut pas avoir peur; je crois que c'est la folle... - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Il y a encore autre chose... Je suis sûr qu'il y'a encore autre -chose... Ce n'est pas de cela seul que j'ai peur... - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Elle pleure toujours lorsqu'elle va allaiter son enfant. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Il n'y a qu'elle qui pleure ainsi! - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -On dit qu'elle y voit encore par moments... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -On n'entend pas pleurer les autres... - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Il faut voir pour pleurer... - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Je sens une odeur de fleurs autour de nous... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Je ne sens que l'odeur de la terre! - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Il y a des fleurs, il y a des fleurs autour de nous! - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Je ne sens que l'odeur de la terre! - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -J'ai senti des fleurs dans le vent... - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Je ne sens que l'odeur de la terre! - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Je crois qu'elles ont raison. - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Où sont-elles?--J'irai les cueillir. - - LA JEUNE AVEUGLE. - -A votre droite, levez-vous. - - [Le sixième aveugle se lève lentement et s'avance à - tâtons, en se heurtant aux buissons et aux arbres, - vers les asphodèles qu'il renverse et écrase - sur son passage.] - - LA JEUNE AVEUGLE. - -J'entends que vous brisez des tiges vertes! Arrêtez-vous! arrêtez-vous! - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Ne vous occupez pas des fleurs, mais songez au retour! - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Je n'ose plus revenir sur mes pas! - - LA JEUNE AVEUGLE. - -II ne faut pas revenir!--Attendez.--[Elle se lève.]--Oh! comme la -terre est froide! Il va geler.--[Elle s'avance sans hésitation vers les -étranges et pâles asphodèles, mais elle est arrêtée par l'arbre renversé -et les quartiers de roc, aux environs des fleurs.]--Elles sont ici!--Je -ne puis les atteindre; elles sont de votre côté. - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Je crois que je les cueille. - - [Il cueille, à tâtons, les fleurs épargnées, et les - lui offre; les oiseaux nocturnes s'envolent.] - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Il me semble que j'ai vu ces fleurs autrefois. Je ne sais plus leur -nom... Mais comme elles sont malades, et comme leur tige est molle! Je -ne les reconnais presque pas... Je crois que c'est la fleur des morts... - - [Elle tresse des asphodèles dans sa chevelure.] - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -J'entends le bruit de vos cheveux. - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Ce sont les fleurs... - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Nous ne vous verrons pas... - -LA JEUNE AVEUGLE. - -Je ne me verrai pas non plus... J'ai froid. - - [En ce moment, le vent s'élève dans la foret, et la - mère mugit, tout à coup et violemment, contre des - falaises très voisines.] - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Il tonne! - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Je crois que c'est une tempête qui s'élève. - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Je crois que c'est la mer. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -La mer?--Est-ce que c'est la mer?--Mais elle est à deux pas de nous!-- -Elle est à côté de nous! Je l'entends tout autour de moi!--Il -faut que ce soit autre chose! - -LA JEUNE AVEUGLE. - -J'entends le bruit des vagues à mes pieds. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Je crois que c'est le vent dans les feuilles mortes. - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Je crois que les femmes ont raison. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Elle va venir ici! - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -D'où vient le vent? - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il vient du côté de la mer. - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Il vient toujours du côté de la mer; elle nous entoure de tous côtés. -Il ne peut pas venir d'autre part... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Ne songeons plus à la mer! - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Mais il faut y songer puisqu'elle va nous atteindre! - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Vous ne savez pas si c'est elle... - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -J'entends ses vagues comme si j'allais y tremper les deux mains! Nous -ne pouvons pas rester ici! Elles sont peut-être autour de nous! - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE - -Où voulez-vous aller? - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -N'importe où! n'importe où! Je ne veux plus entendre le bruit de ces -eaux! Allons-nous-en! Allons-nous-en! - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il me semble que j'entends encore autre chose.--Ecoutez! - - [On entend un bruit de pas précipités et lointains, - dans les feuilles mortes.] - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Quelque chose s'approche! - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il vient! II vient! Il revient! - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il vient à petits pas, comme un petit enfant... - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Ne lui faisons pas de reproches aujourd'hui! - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Je crois que ce n'est pas le pas d'un homme! - - Un grand chien entre dans la forêt, et passe devant - les aveugles.--Silence. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Qui est-là?--Oui ètes-vous?--Ayez pitié de nous, nous attendons -depuis si longtemps!... [Le chien s'arrête et vient poser les pattes -de devant sur les genoux de l'aveugle.] Ah! ah! qu'avez-vous mis sur -mes genoux? Qu'est-ce que c'est?... Est-ce une bête?--Je crois que c'est -un chien?... Oh! oh! c'est le chien! c'est le chien de l'hospice! -Viens ici! viens ici! Il vient nous délivrer! Viens ici! viens ici! - -LES AUTRES AVEUGLES. - -Viens ici! viens ici! - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Il vient nous délivrer! Il a suivi nos traces jusqu'ici. Il me lèche -les mains comme s'il me retrouvait après des siècles! - - LES AUTRES AVEUGLES. - -Viens ici! viens ici! - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Il précède peut-être quelqu'un?... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Non, non, il est seul.--Je n'entends rien venir.--Il ne nous faut pas -d'autre guide; il n'y en a pas de meilleur. Il nous conduira partout -où nous voulons aller; il nous obéira... - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Je n'ose pas le suivre. - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Moi non plus. - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Pourquoi pas? Il y voit mieux que nous. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -N'écoutons pas les femmes! - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Quelque chose est changé dans le ciel; je respire librement; l'air est -pur maintenant... - - LA PLUS VEILLE AVEUGLE. - -C'est le vent de la mer qui passe autour de nous. - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Il me semble qu'il va faire clair; je crois que le soleil se lève... - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Je crois qu'il va faire froid... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Nous allons retrouver notre route. Il m'entraîne!... il m'entraîne. -Il est ivre de joie!--Je ne peux plus le retenir?... Suivez-moi! -suivez-moi! Nous retournons à la maison!... - - [Il se lève, entraîné par le chien qui le mène vers - le prêtre immobile, et s'arrête.] - - LES AUTRES AVEUGLES. - -Où êtes-vous? Où êtes-vous?--Où allez-vous?--Prenez garde! - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Attendez! attendez! Ne me suivez pas encore; je reviendrai... Il -s'arrête.--Qu'y a-t-il?--Ah! ah! J'ai touché quelque chose de très -froid! - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Que dites-vous? On n'entend presque plus votre voix. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -J'ai touché!... Je crois que je touche un visage! - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Que dites-vous?--On ne vous comprend presque plus. Qu'avez-vous?--Où -êtes-vous?--Etes-vous déjà si loin de nous? - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Oh! oh! oh!--Je ne sais pas encore ce que c'est...--Il y a un mort -au milieu de nous! - - LES AUTRES AVEUGLES. - -Un mort au milieu de nous?--Où êtes-vous? où êtes-vous? - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Il y a un mort parmi nous, vous dis-je! Oh! oh! j'ai touché le visage -d'un mort!--Vous êtes assis à côté d'un mort! Il faut que l'un de -nous soit mort subitement! Mais parlez donc, enfin, que je sache ceux -qui vivent! Où êtes-vous?--Répondez! répondez tous ensemble! - - [Les aveugles répondent successivement, à l'exception - de l'aveugle folle et de l'aveugle sourd: les - trois vieilles ont cessé leurs prières.] - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Je ne distingue plus vos voix!... Vous parlez tous de même!... -Elles tremblent toutes! - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il y en a deux qui n'ont pas répondu... Où sont-ils? - - [Il touche de son bâton le cinquième aveugle.] - - LE CINQUIÈME AVEUGLE. - -Oh! oh! J'étais endormi; laissez-moi dormir! - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Ce n'est pas lui.--Est-ce la folle? - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Elle est assise à côté de moi; je l'entends vivre. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Je crois... Je crois que c'est le prêtre!--Il est debout! Venez! -venez! venez! - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il est debout? - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il n'est pas mort, alors! - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Où est-il? - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Allons voir!... - - [Ils se lèvent tous, à l'exception de la folle et du - cinquième aveugle, et s'avancent, à tâtons, vers - le mort.] - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Est-il ici?--Est-ce lui? - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Oui! oui! je le reconnais! - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Mon Dieu! mon Dieu! Qu'allons-nous devenir! - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Mon père! mon père!--Est-ce vous? mon père, qu'est-il donc arrivé?-- -Qu'avez-vous?--Répondez-nous!--Nous sommes tous autour de vous... - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Apportez de l'eau; il vit peut-être encore... - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Essayons... Il pourra peut-être nous reconduire à l'hospice. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -C'est inutile; je n'entends plus son cœur.--Il est froid... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Il est mort sans rien dire. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il aurait dû nous prévenir. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Oh! comme il était vieux!... C'est la première fois que je touche son -visage... - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ [tâtant le cadavre]. - -Il est plus grand que nous!... - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Ses yeux sont grands ouverts; il est mort les mains jointes... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Il est mort, ainsi sans raison... - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il n'est pas debout, il est assis sur une pierre... - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Mon Dieu! mon Dieu! Je ne savais pas tout cela!... tout cela... Il était -malade depuis si longtemps... Il a dû souffrir aujourd'hui!...--Il ne se -plaignait pas... Il ne se plaignait qu'en nous serrant les mains... On -ne comprend pas toujours... On ne comprend jamais!... Allons prier -autour de lui; mettez-vous à genoux... - - [Les femmes s'agenouillent en gémissant.] - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Je n'ose pas me mettre à genoux... - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -On ne sait pas sur quoi l'on s'agenouille... - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Etait-il malade?... Il ne nous l'a pas dit... - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -J'ai entendu qu'il parlait à voix basse en s'en allant... Je crois -qu'il parlait à notre jeune sœur; qu'a-t-il dit? - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Elle ne veut pas répondre. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Vous ne voulez plus nous répondre?--Où donc êtes-vous?--Parlez! - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Vous l'avez trop fait souffrir; vous l'avez fait mourir... Vous ne -vouliez plus avancer; vous vouliez vous asseoir sur les pierres de la -route, pour manger; vous avez murmuré tout le jour... Je l'entendais -soupirer... Il a perdu courage... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Etait-il malade? le saviez-vous? - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Nous ne savions rien... Nous ne l'avons jamais vu... Quand donc -avons-nous su quelque chose sous nos pauvres yeux morts?... Il ne se -plaignait pas... Maintenant c'est trop tard... J'en ai vu mourir trois... -mais jamais ainsi!... Maintenant c'est à notre tour... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Ce n'est pas moi qui l'ai fait souffrir.--Je n'ai rien dit... - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Moi non plus; nous l'avons suivi sans rien dire... - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il est mort en allant chercher de l'eau pour la folle... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Qu'allons-nous faire? Où irons-nous? - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Où est le chien? - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Ici; il ne veut pas s'éloigner du mort. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Entrainez-le! Ecartez-le! écartez-le! - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Il ne veut pas quitter le mort! - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Nous ne pouvons pas attendre à côté d'un mort!... Nous ne pouvons pas -mourir ici dans les ténèbres! - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Restons ensemble; ne nous écartons pas les uns des autres; tenons-nous -par la main; asseyons-nous tous sur cette pierre... Où sont les -autres... Venez ici! venez! venez! - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Où êtes-vous? - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Ici; je suis ici. Sommes-nous tous réunis?--Venez plus près de moi.-- -Où sont vos mains?--Il fait très froid. - -LA JEUNE AVEUGLE. - -Oh! comme vos mains sont froides! - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Que faites-vous? - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Je mettais les mains sur mes yeux; je croyais que j'allais y voir tout -à coup... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Qui est-ce qui pleure ainsi? - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -C'est la folle qui sanglote. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Elle ne sait pas la vérité? - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Je crois que nous allons mourir ici... - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Quelqu'un viendra peut-être... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Je pense que les religieuses sortiront de l'hospice... - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Elles ne sortent pas le soir. - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Elles ne sortent jamais. - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Je pense que les hommes du grand phare nous apercevront... - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Ils ne descendent pas de leur tour. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Ils nous verront peut-être... - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Ils regardent toujours du côté de la mer. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il fait froid! - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Ecoutez les feuilles mortes; je crois qu'il gèle. - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Oh! comme la terre est dure! - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -J'entends, à ma gauche, un bruit que je ne comprends pas... - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -C'est la mer qui gémit contre les rochers. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Je croyais que c'étaient les femmes. - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -J'entends les glaçons se briser sous les vagues... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Qui est-ce qui grelotte ainsi? Il nous fait trembler tous sur la -pierre! - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Je ne puis plus ouvrir les mains. - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -J'entends encore un bruit que je ne comprends pas... - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Qui est-ce qui grelotte ainsi parmi nous? Il fait trembler la pierre! - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Je crois que c'est une femme. - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Je crois que c'est la folle qui grelotte le plus fort. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -On n'entend pas son enfant. - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Je crois qu'il tette encore. - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Il est le seul qui puisse voir où nous sommes! - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -J'entends le vent du Nord. - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Je crois qu'il n'y a plus d'étoiles; il va neiger. - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Si l'un de nous s'endort, il faut qu'on le réveille. - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -J'ai sommeil cependant! - - [Une rafale fait tourbillonner les feuilles mortes.] - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Entendez-vous les feuilles mortes?--Je crois que quelqu'un vient vers -nous... - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -C'est le vent; écoutez! - - TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Il ne viendra plus personne! - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Les grands froids vont venir... - - LA JEUNE AVEUGLE. - -J'entends marcher dans le lointain. - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Je n'entends que les feuilles mortes! - - LA JEUNE AVEUGLE. - -J'entends marcher très loin de nous! - - DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. - -Je n'entends que le vent du Nord! - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Je vous dis que quelqu'un vient vers nous! - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -J'entends un bruit de pas très lents... - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Je crois que les femmes ont raison! - - [Il commence à neiger à gros flocons.] - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Oh! oh! qu'est-ce qui tombe de si froid sur mes mains? - -SIXIÈME AVEUGLE. - -Il neige! - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -Serrons-nous les uns contre les autres! - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Ecoutez-donc le bruit des pas! - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Pour Dieu! faites silence un instant! - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Ils se rapprochent! ils se rapprochent! écoutez-donc! - - [Ici l'enfant de l'aveugle folle se met à vagir subitement - dans les ténèbres.] - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -L'enfant pleure? - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Il voit! il voit! Il faut qu'il voie quelque chose puisqu'il pleure. -[Elle saisit l'enfant dans ses bras et s'avance dans la direction d'où -semble venir le bruit des pas; les autres femmes la suivent anxieusement -et l'entourent.] Je vais à sa rencontre! - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Prenez garde! - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Oh! comme il pleure!--Qu'y a-t-il?--Ne pleure pas.--N'aie pas peur; il -n'y a rien à craindre, nous sommes ici; nous sommes autour de toi.--Que -vois-tu?--Ne crains rien.--Ne pleure pas ainsi! Que vois-tu?--Dis, que -vois-tu? - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Le bruit des pas se rapproche par ici; écoutez donc! écoutez donc! - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -J'entends le frôlement d'une robe contre les feuilles mortes. - - LE SIXIÈME AVEUGLE. - -Est-ce une femme? - - LE PLUS VIEIL AVEUGLE. - -Est-ce que c'est un bruit de pas? - - PREMIER AVEUGLE-NÉ. - -C'est peut-être la mer dans les feuilles mortes? - -LA JEUNE AVEUGLE. - -Non, non! ce sont des pas! ce sont des pas! ce sont des pas! - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Nous allons le savoir; écoutez donc les feuilles mortes! - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Je les entends, je les entends presque à côté de nous! écoutez! -écoutez!--Que vois-tu? Que vois-tu? - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -De quel côté regarde-t-il? - -LA JEUNE AVEUGLE. - -Il suit toujours le bruit des pas!--Regardez! regardez! Quand je le -tourne il se retourne pour voir... Il voit! il voit! il voit!--Il -faut qu'il voie quelque chose d'étrange!... - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE [elle s'avance]. - -Elevez-le au-dessus de nous, afin qu'il puisse voir. - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Ecartez-vous! écartez-vous! [Elle élève l'enfant au dessus** du -groupe d'aveugles.]--Les pas se sont arrêtés parmi nous!... - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Ils sont ici! Ils sont au milieu de nous î... - - LA JEUNE AVEUGLE. - -Qui êtes-vous? - - [Silence.] - - LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. - -Ayez pitié de nous! - - [Silence.--L'enfant pleure plus désespérément.] - - - - - FIN - - - - * * * * * - - - *PAUL LACOMBLEZ, Editeur, Bruxelles.* - - * * * * * - -*Courouble (Léop.).* Contes et souvenirs . . . . . . . . . . . 3 50 - Mes Pandectes . . . . . . . . . . . . . . . 3 50 - Notre langue . . . . . . . . . . . . . . . 1 00 - Profils blancs et Frimousses noires . . . . 3 50 - La famille Kaekebroeck. . . . . . . . . . . 3 50 - -*De Coster (Charles).* La légende d'Ulenspiegel. . . . . . . . 5 » - Légendes flamandes. . . . . . . . . . . 3 50 - -*De Haulleville (Baron).* En vacances . . . . . . . . . . . . 3 50 - Portraits et Silhouettes, 2 vol. á . 3 50 - J. M. J. Bodson . . . . . . . . . . 2 » - -*Delattre (Louis).* Contes de mon village. . . . . . . . . . . 3 50 - Les miroirs de jeunesse. . . . . . . . . . 3 50 - -*Demolder (Eugène).* Contes d'Yperdamme. . . . . . . . . . . . 3 » - -*Desombiaux (Maurice).* Vers de l'Espoir . . . . . . . . . . . 2 » - -*Destrée (Jules).* Journal des Destrée . . . . . . . . . . . . 1 » - Une campagne électorale au pays noir. . . . 1 » - -*De Tallenay (J.).* L'Invisible. . . . . . . . . . . . . . . . 3 50 - -*Eekhoud (G.).* Les fusillés de Malines. . . . . . . . . . . . 3 50 - Au siècle de Shakespeare . . . . . . . . . . . 3 » - La nouvelle Carthage (édit. définitive). . . . 4 » - Nouvelles Kermesses . . . . . . . . . . . . . 3 50 - Mes Communions (1re édit., numérotée). . . . . 3 50 - -*Emerson.* Sept Essais, avec préface de Maeterlinck. . . . . . 3 50 - -*Frères (Adolphe).* Ames Edèles au mystère . . . . . . . . . . 2 50 - -*Garnir (George).* Les Charneux. . . . . . . . . . . . . . . 3 50 - Contes Marjolaine . . . . . . . . . . . . . 3 50 - -*Greyson (Emile).* A travers passions et caprices. . . . . . . 3 50 - -*Krains (H.).* Histoire lunatiques . . . . . . . . . . . . . . 3 » - -*Maillart (Jehan).* Contes chimériques. . . . . . . . . . . . 2 50 - -*Maubel (Henry).* Etude de jeune fille . . . . . . . . . . . . 2 » - Quelqu'un d'aujourd'hui. . . . . . . . . . . 3 50 - -*Max (Gabrielle).* La petite cigale. . . . . . . . . . . . . . 2 » - -*Picard (Edmond).* El Moghreb al Aksa. . . . . . . . . . . . . 4 » - En Congolie . . . . . . . . . . . . . . . . 3 50 - Scènes de le vie judiciaire. . . . . . . . 4 » - Vie simple. . . . . . . . . . . . . .. . . 2 » - Le Sermon sur la montagne . . . . . . . . . 2 » - Comment on devient socialiste . . . . . . . 1 » - L'Aryano-Sémitisme. . . . . . . . . . . . . 3 » - -*Pierron (Sander).* Pages de Charité . . . . . . . . . . . . . 3 50 - Les délices du Brabant . . . . . . . . . . 3 50 - -*Ruyters (A.).* Paysages . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 50 - A eux deux . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3 » - Les mains gantées et les pieds nus . . . . . . 3 50 - Correspondance du Mauvais Riche. . . . . . . . 1 50 - -*Sigogne (Emile).* Contes merveilleux . . . . . . . . . . . . 3 » - L'art de parler . . . . . . . . . . . . . . 3 50 - -*Tordeus (Jeanne).* Manuel de prononciation. . . . . . . . . . 2 » - -*Van Beneden (Baron).* Le Mariagicide. . . . . . . . . . . . . 2 50 - -*Van Doorslaer (Hector).* Sur l'Escaut . . . . . . . . . . . . 3 50 - -*Van Lerberghe (Charles).* Les Flaireurs . . . . . . . . . . . 1 » - -*Waller (Max).* Daisy. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3 » - -*Will (I).* Une Squaw . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 » - - - -+--------------------------------------------------------------------+ -| COLOPHON | -| | -| * Ce fichier électronique est basé sur l'édition de 1901: | -| Maurice Maeterlinck, Théâtre 1. Lacomblez - Per Lamm, Paris - | -| Bruxelles, 1901. 301 p. | -| * Le fichier PDF se trouve sur Internet Archive: | -| https://archive.org/details/Maeterlinck_Theatre1 | -| | -| * Cette édition n’est pas cohérente dans l'utilisation de voyelles | -| majuscules après des points d'exclamation et des points | -| d'interrogation : dans la plupart des cas on y trouve des voyelles | -| minuscules, mais parfois aussi des voyelles majuscules. | -| * Dans les dialogues il n’y a pas de signes diacritiques sur les | -| voyelles majuscules (p.ex. Ecoutez, Etranglée), mais il y en a bien| -| dans les noms des personnages (p. ex. STÉPHANO, UNE BÉGUINE) ou | -| dans les termes de théâtre (p.ex. SCÈNE, THÉÂTRE). | -| * Les indications scéniques se trouvent entre crochets après le nom| -| d'un personnage, dans le texte même, ou alignées à droite. | -| * Le texte dans ce fichier est une reproduction exacte du texte du | -| livre, sans aucune adaptation. | -| * Les fautes d'orthographe, aussi bien que les fautes | -| typographiques évidentes ou probables, ont été conservées. | -| * Dans ce cas-là, les mots sont marqués avec des astérisques (**) | -| et sont commentés dans la table en-dessous de ce colophon. | -| * La numérotation a été enlevés. | -| * La coupure des mots en fin de ligne n'a pas été maintenue. | -| * Les espaces devant les signes de ponctuation ont été enlevés. | -| * Les tirets ont été remplacés par [--], les coq-à-l'âne par cinq | -| astérisques. | -+--------------------------------------------------------------------+ - -Ligne / source / correction, commentaire ou interprétation -[Ligne 1 = "Notes du transcripteur:"] - -LA PRINCESSE MALEINE - -139 / univers / univers. -275 / D'abord / d'abord -618 / Ic / faute typographique: Ici -889 / Allez-vous la / Allez-vous là -1312 / s'irrue / IRRUER (S'), verbe pronom. Rare. Se précipiter, - faire irruption. (http://www.cnrtl.fr/definition/se%20irruer) -2456 / entre-bâillant / entrebâillant -2509 / l'entre-bâillement / l'entrebâillement -2531 / orêt / faute typographique: forêt -2533 / endez-vous / faute typographique: rendez-vous -2637 / entr'ouvert / entrouvert -3149 / Vous la verrez / Vous là verrez -3355 / Il tressaillent / Ils tressaillent -3366 / s'entr'ouvre / s'entrouvre -3603 / A quand / À quand -3808 / en la voyant / en là voyant -4026 / Et bien / Eh bien -4217 / Vous la / Vous là -4337/ Il sortent / Ils sortent -4675 / Oh la, la! / Oh là, là! -4847 / le première / la première -5079 / Entr'ouvrant / Entrouvrant -6278 / Elle noire; / Elle est noire; [?] -6380 / où sont-ils! / où sont-ils? -7023 / Vous la / Vous là -7025 / entr'ouverte / entrouverte -8186 / allons-nous en / allons-nous-en -8195 / soixante-dix sept / soixante-dix-sept - -L'INTRUSE - -8467 / quelle viendra / qu'elle viendra -9107 / l'entre-bâillement / l'entrebâillement -9652 / Vous la / Vous là -9886 / l'Oncle / l'oncle -9106 / l'entre-bâillement / l'entrebâillement -9944 / maintenant. / maintenant? -10042 / l'Oncle / l'oncle - -LES AVEUGLES - -10102 / s'entr'ouvrent / s'entrouvrent -10120 / Ile / Ce mot est écrit avec un majuscule dans ce texte. -10282 / est / sont -10935 / au delà / au-delà -12061 / au dessus / au-dessus - - +-------------------+ - |28/02/2015 | - |Johan Boelaert | - |jboelaert@skynet.be| - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Théâtre 1, by Maurice Maeterlinck - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉÂTRE 1 *** - -***** This file should be named 48368-0.txt or 48368-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/8/3/6/48368/ - -Produced by Johan Boelaert - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
