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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/4791-0.txt b/4791-0.txt new file mode 100644 index 0000000..696cca8 --- /dev/null +++ b/4791-0.txt @@ -0,0 +1,10635 @@ +The Project Gutenberg eBook of Voyage au Centre de la Terre, by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and +most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at +www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Voyage au Centre de la Terre + +Author: Jules Verne + +Release Date: March 21, 2002 [eBook #4971] +[Most recently updated: May 12, 2023] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +Produced by: Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks +and the Online Distributed Proofreading Team. +Revised by Richard Tonsing. + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE *** + + + + +We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available +the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation +of the etext through OCR. + + +Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis à +disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donné +l'authorisation à les utilizer pour préparer ce texte. + + + + +Editorial note: We emphasize with _X_ the runes that Verne emphasizes +with serifs, and translitterates with uppecase. + +Note de l'éditeur: On répresente avec _X_ les runes que Verne relève +avec des sérifs, et transcrit avec des maj uscules. + + + + +Jules Verne + +VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE + + + + +I + + +Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le professeur Lidenbrock, +revint précipitamment vers sa petite maison située au numéro 19 +de König-strasse, l'une des plus anciennes rues du vieux quartier +de Hambourg. + +La bonne Marthe dut se croire fort en retard, car le dîner +commençait à peine à chanter sur le fourneau de la cuisine. + +«Bon, me dis-je, s'il a faim, mon oncle, qui est le plus +impatient des hommes, va pousser des cris de détresse. + +—Déja M. Lidenbrock! s'écria la bonne Marthe stupéfaite, en +entre-bâillant la porte de la salle à manger. + +—Oui, Marthe; mais le dîner a le droit de ne point être cuit, +car il n'est pas deux heures. La demie vient à peine de sonner à +Saint-Michel. + +—Alors pourquoi M. Lidenbrock rentre-t-il? + +—Il nous le dira vraisemblablement. + +—Le voilà! je me sauve. Monsieur Axel, vous lui ferez +entendre raison.» + +Et la bonne Marthe regagna son laboratoire culinaire. + +Je restai seul. Mais de faire entendre raison au plus irascible +des professeurs, c'est ce que mon caractère un peu indécis ne me +permettait pas. Aussi je me préparais à regagner prudemment ma +petite chambre du haut, quand la porte de la rue cria sur ses +gonds; de grands pieds firent craquer l'escalier de bois, et le +maître de la maison, traversant la salle à manger, se précipite +aussitôt dans son cabinet de travail. + +Mais, pendant ce rapide passage, il avait jeté dans un coin sa +canne à tête de casse-noisette, sur la table son large chapeau à +poils rebroussés et à son neveu ces paroles retentissantes: + +«Axel, suis-moi!» + +Je n'avais pas eu le temps de bouger que le professeur me criait +déjà avec un vif accent d'impatience: + +«Eh bien! tu n'es pas encore ici?» + +Je m'élançai dans le cabinet de mon redoutable maître. + +Otto Lidenbrock n'était pas un méchant homme, j'en conviens +volontiers; mais, à moins de changements improbables, il mourra +dans la peau d'un terrible original. + +Il était professeur au Johannaeum, et faisait un cours de +minéralogie pendant lequel il se mettait régulièrement en colère +une fois ou deux. Non point qu'il se préoccupât d'avoir des +élèves assidus à ses leçons, ni du degré d'attention qu'ils +lui accordaient, ni du succès qu'ils pouvaient obtenir par la +suite; ces détails ne l'inquiétaient guère. Il professait +«subjectivement», suivant une expression de la philosophie +allemande, pour lui et non pour les autres. C'était un savant +égoïste, un puits de science dont la poulie grinçait quand on en +voulait tirer quelque chose. En un mot, un avare. + +Il y a quelques professeurs de ce genre en Allemagne. + +Mon oncle, malheureusement, ne jouissait pas d'une extrême +facilité de prononciation, sinon dans l'intimité, au moins quand +il parlait en public, et c'est un défaut regrettable chez un +orateur. En effet, dans ses démonstrations au Johannaeum, +souvent le professeur s'arrêtait court; il luttait contre un mot +récalcitrant qui ne voulait pas glisser entre ses lèvres, un de +ces mots qui résistent, se gonflent et finissent par sortir sous +la forme peu scientifique d'un juron. De là, grande colère. + +Il y a en minéralogie bien des dénominations semi-grecques, +semi-latines, difficiles à prononcer, de ces rudes appellations +qui écorcheraient les lèvres d'un poète. Je ne veux pas dire du +mal de cette science. Loin de moi. Mais lorsqu'on se trouve en +présence des cristallisations rhomboédriques, des résines +rétinasphaltes, des ghélénites, des tangasites, des molybdates de +plomb, des tungstates de manganèse et des titaniates de zircone, +il est permis à la langue la plus adroite de fourcher. + +Or, dans la ville, on connaissait cette pardonnable infirmité de +mon oncle, et on, en abusait, et on l'attendait aux passages +dangereux, et il se mettait en fureur, et l'on riait, ce qui +n'est pas de bon goût, même pour des Allemands. S'il y avait +donc toujours grande affluence d'auditeurs aux cours de +Lidenbrock, combien les suivaient assidûment qui venaient surtout +pour se dérider aux belles colères du professeur! + +Quoi qu'il en soit, mon oncle, je ne saurais trop le dire, était +un véritable savant. Bien qu'il cassât parfois ses échantillons +à les essayer trop brusquement, il joignait au génie du géologue +l'oeil du minéralogiste. Avec son marteau, sa pointe d'acier, +son aiguille aimantée, son chalumeau et son flacon d'acide +nitrique, c'était un homme très fort. A la cassure, à l'aspect, +à la dureté, à la fusibilité, au son, à l'odeur, au goût d'un +minéral quelconque, il le classait sans hésiter parmi les six +cents espèces que la science compte aujourd'hui. + +Aussi le nom de Lidenbrock retentissait avec honneur dans les +gymnases et les associations nationales. MM. Humphry Davy, de +Humboldt, les capitaines Franklin et Sabine, ne manquèrent pas de +lui rendre visite à leur passage à Hambourg. MM. Becquerel, +Ebelmen, Brewster, Dumas, Milne-Edwards, aimaient à le consulter +sur des questions les plus palpitantes de la chimie. Cette +science lui devait d'assez belles découvertes, et, en 1853, +il avait paru à Leipzig un _Traité de Cristallographie +transcendante_, par le professeur Otto Lidenbrock, grand in-folio +avec planches, qui cependant ne fit pas ses frais. + +Ajoutez à cela que mon oncle était conservateur du musée +minéralogique de M. Struve, ambassadeur de Russie, précieuse +collection d'une renommée européenne. + +Voilà donc le personnage qui m'interpellait avec tant +d'impatience. Représentez-vous un homme grand, maigre, d'une +santé de fer, et d'un blond juvénile qui lui ôtait dix bonnes +années de sa cinquantaine. Ses gros yeux roulaient sans cesse +derrière des lunettes considérables; son nez, long et mince, +ressemblait à une lame affilée; les méchants prétendaient même +qu'il était aimanté et qu'il attirait la limaille de fer. Pure +calomnie; il n'attirait que le tabac, mais en grande abondance, +pour ne point mentir. + +Quand j'aurai ajouté que mon oncle faisait des enjambées +mathématiques d'une demi-toise, et si je dis qu'en marchant il +tenait ses poings solidement fermés, signe d'un tempérament +impétueux, on le connaîtra assez pour ne pas se montrer friand +de sa compagnie. + +Il demeurait dans sa petite maison de Königstrasse, une +habitation moitié bois, moitié brique, à pignon dentelé; elle +donnait sur l'un de ces canaux sinueux qui se croisent au milieu +du plus ancien quartier de Hambourg que l'incendie de 1842 a +heureusement respecté. + +La vieille maison penchait un peu, il est vrai, et tendait le +ventre aux passants; elle portait son toit incliné sur l'oreille, +comme la casquette d'un étudiant de la Tugendbund; l'aplomb de +ses lignes laissait à désirer; mais, en somme, elle se tenait +bien, grâce à un vieil orme vigoureusement encastré dans la +façade, qui poussait au printemps ses bourgeons en fleurs à +travers les vitraux des fenêtres. + +Mon oncle ne laissait pas d'être riche pour un professeur +allemand. La maison lui appartenait en toute propriété, +contenant et contenu. Le contenu, c'était sa filleule Graüben, +jeune Virlandaise de dix-sept ans, la bonne Marthe et moi. En ma +double qualité de neveu et d'orphelin, je devins son +aide-préparateur dans ses expériences. + +J'avouerai que je mordis avec appétit aux sciences géologiques; +j'avais du sang de minéralogiste dans les veines, et je ne +m'ennuyais jamais en compagnie de mes précieux cailloux. + +En somme, on pouvait vivre heureux dans cette maisonnette de +König-strasse, malgré les impatiences de son propriétaire, car, +tout en s'y prenant d'une façon un peu brutale, celui-ci ne m'en +aimait pas moins. Mais cet homme-là ne savait pas attendre, et +il était plus pressé que nature. + +Quand, en avril, il avait planté dans les pots de faïence de son +salon des pieds de réséda ou de volubilis, chaque matin il allait +régulièrement les tirer par les feuilles afin de hâter leur +croissance. + +Avec un pareil original, il n'y avait qu'à obéir. Je me +précipitai donc dans son cabinet. + + + + +II + + +Ce cabinet était un véritable musée. Tous les échantillons du +règne minéral s'y trouvaient étiquetés avec l'ordre le plus +parfait, suivant les trois grandes divisions des minéraux +inflammables, métalliques et lithoïdes. + +Comme je les connaissais, ces bibelots de la science minéralogique! +Que de fois, au lieu de muser avec des garçons de mon âge, je +m'étais plu à épousseter ces graphites, ces anthracites, ces +houilles, ces lignites, ces tourbes! Et les bitumes, les +résines, les sels organiques qu'il fallait préserver du moindre +atome de poussière! Et ces métaux, depuis le fer jusqu'à l'or, +dont la valeur relative disparaissait devant l'égalité absolue +des spécimens scientifiques! Et toutes ces pierres qui eussent +suffi à reconstruire la maison de König-strasse, même avec une +belle chambre de plus, dont je me serais si bien arrangé! + +Mais, en entrant dans le cabinet, je ne songeais guère à ces +merveilles. Mon oncle seul occupait ma pensée. Il était enfoui +dans son large fauteuil garni de velours d'Utrecht, et tenait +entre les mains un livre qu'il considérait avec la plus profonde +admiration. + +«Quel livre! quel livre!» s'écriait-il. + +Cette exclamation me rappela que le professeur Lidenbrock était +aussi bibliomane à ses moments perdus; mais un bouquin n'avait de +prix à ses yeux qu'à la condition d'être introuvable, ou tout au +moins illisible. + +«Eh bien! me dit-il, tu ne vois donc pas? Mais c'est un trésor +inestimable que j'ai rencontré ce matin en furetant dans la +boutique du juif Hevelius. + +—Magnifique!» répondis-je avec un enthousiasme de commande. + +En effet, à quoi bon ce fracas pour un vieil in-quarto dont le +dos et les plats semblaient faits d'un veau grossier, un bouquin +jaunâtre auquel pendait un signet décoloré? + +Cependant les interjections admiratives du professeur ne +discontinuaient pas. + +«Vois, disait-il, en se faisant à lui-même demandes et réponses; +est-ce assez beau? Oui, c'est admirable! Et quelle reliure! Ce +livre s'ouvre-t-il facilement? Oui, car il reste ouvert à +n'importe quelle page! Mais se ferme-t-il bien? Oui, car la +couverture et les feuilles forment un tout bien uni, sans se +séparer ni bâiller en aucun endroit. Et ce dos qui n'offre pas +une seule brisure après sept cents ans d'existence! Ah! voilà +une reliure dont Bozerian, Closs ou Purgold eussent été fiers!» + +En parlant ainsi, mon oncle ouvrait et fermait successivement le +vieux bouquin. Je ne pouvais faire moins que de l'interroger sur +son contenu, bien que cela ne m'intéressât aucunement. + +«Et quel est donc le titre de ce merveilleux volume? demandai-je +avec un empressement trop enthousiaste pour n'être pas feint. + +—Cet ouvrage! répondit mon oncle en s'animant, c'est +l'_Heims-Kringla_ de Snorre Turleson, le fameux auteur islandais +du douzième siècle; c'est la Chronique des princes norvégiens qui +régnèrent en Islande. + +—Vraiment! m'écriai-je de mon mieux, et, sans doute, c'est une +traduction en langue allemande? + +—Bon! riposta vivement le professeur, une traduction! Et qu'en +ferais-je de ta traduction! Qui se soucie de ta traduction! +Ceci est l'ouvrage original en langue islandaise, ce magnifique +idiome, riche et simple à la fois, qui autorise les combinaisons +grammaticales les plus variées et de nombreuses modifications de +mots! + +—Comme l'allemand, insinuai-je avec assez de bonheur. + +—Oui, répondit mon oncle en haussant les épaules; mais avec +cette différence que la langue islandaise admet les trois genres +comme le grec et décline les noms propres comme le latin! + +—Ah! fis-je un peu ébranlé dans mon indifférence, et les +caractères de ce livre sont-ils beaux? + +—Des caractères! qui te parle de caractères, malheureux Axel! +Il s'agit bien de caractères! Ah! tu prends cela pour un +imprimé! Mais, ignorant, c'est un manuscrit, et un manuscrit +runique!... + +—Runique? + +—Oui! Vas-tu me demander maintenant de t'expliquer ce mot? + +—Je m'en garderai bien,» répliquai-je avec l'accent d'un homme +blessé dans son amour-propre. + +Mais mon oncle continua de plus belle, et m'instruisit, malgré +moi, de choses que je ne tenais guère à savoir. + +«Les runes, reprit-il, étaient des caractères d'écriture usités +autrefois en Islande, et, suivant la tradition, ils furent +inventés par Odin lui-même! Mais regarde donc, admire donc, +impie, ces types qui sont sortis de l'imagination d'un dieu!» + +Ma foi, faute de réplique, j'allais me prosterner, genre de +réponse qui doit plaire aux dieux comme aux rois, car elle a +l'avantage de ne jamais les embarrasser, quand un incident vint +détourner le cours de la conversation. + +Ce fut l'apparition d'un parchemin crasseux qui glissa du bouquin +et tomba à terre. + +Mon oncle se précipita sur ce brimborion avec une avidité facile +à comprendra. Un vieux document, enfermé peut-être depuis un +temps immémorial dans un vieux livre, ne pouvait manquer d'avoir +un haut prix à ses yeux. + +«Qu'est-ce que cela?» s'écria-t-il. + +Et, en même temps, il déployait soigneusement sur sa table un +morceau de parchemin long de cinq pouces, large de trois, et sur +lequel s'allongeaient, en lignes transversales, des caractères de +grimoire. + +En voici le fac-similé exact. Je tiens à faire connaître ces +signes bizarres, car ils amenèrent le professeur Lidenbrock et +son neveu à entreprendre la plus étrange expédition du +dix-neuvième siècle: + + ᛯ . ᛦ ᚳ ᛚ ᛚ ᚼ ᛅ ᚼ ᛦ ᛅ ᚢ ᛅ ᛚ ᚼ ᛅ ᛅ ᚴ ᛁ ᚦ ᛅ + ᚼ ᛎ ᛏ ᚼ ᚼ ᛘ ᚠ ᚢ ᚳ ᛏ ᛅ ᛁ ᛅ ᚠ ᚳ ᛁ ᛅ ᚦ ᛦ ᚴ ᛅ + ᚴ ᛏ , ᚼ ᛐ ᛘ ᚳ ᛐ ᛏ ᛦ ᛐ ᛏ ᛅ_ᚼ_ _ᚼ_ᛐ ᚭ ᚦ ᛦ ᛦ ᚳ + ᛅ ᛘ ᛏ ᚳ ᛐ ᛅ_ᛁ_ ᚳ ᚢ ᛐ ᛅ ᚴ ᛏ ᛦ ᛦ ᛁ ᛚ_ᚼ_ᛐ + _ᛐ_ᛏ ᚢ ᛐ ᛐ ᛦ . ᚳ ᚼ ᚴ ᛦ ᚴ ᛁ ᛅ ᛐ ᛐ ᚲ ᚼ + ᚴ ᚴ ᚦ ᛦ ᛘ ᛁ ᛅ ᛅ ᚢ ᛏ ᚢ ᛚ ᚠ ᛦ ᛐ ᚳ ᛏ ᚢ + ᚦ ᛏ , ᛁ ᛐ ᚴ ᚭ ᚼ ᛅ ᛁ ᚲ ᚭ _ᚴ_ᛅ ᚦ ᛁ ᛁ_ᛦ_ + +Le professeur considéra pendant quelques instants cette série de +caractères; puis il dit en relevant ses lunettes: + +«C'est du runique; ces types sont absolument identiques à ceux du +manuscrit de Snorre Turleson! Mais... qu'est-ce que cela peut +signifier?» + +Comme le runique me paraissait être une invention de savants pour +mystifier le pauvre monde, je ne fus pas fâché de voir que mon +oncle n'y comprenait rien. Du moins, cela me sembla ainsi au +mouvement de ses doigts qui commençaient à s'agiter terriblement. + +«C'est pourtant du vieil islandais!» murmurait-il entre ses +dents. + +Et le professeur Lidenbrock devait bien s'y connaître, car il +passait pour être un véritable polyglotte. Non pas qu'il parlât +couramment les deux mille langues et les quatre mille idiomes +employés à la surface du globe, mais enfin il en savait sa bonne +part. + +Il allait donc, en présence de cette difficulté, se livrer à +toute l'impétuosité de son caractère, et je prévoyais une scène +violente, quand deux heures sonnèrent au petit cartel de la +cheminée. + +Aussitôt la bonne Marthe ouvrit la porte du cabinet en disant: + +«La soupe est servie. + +—Au diable la soupe, s'écria mon oncle, et celle qui l'a faite, +et ceux qui la mangeront!» + +Marthe s'enfuit; je volai sur ses pas, et, sans savoir comment, +je me trouvai assis à ma place habituelle dans la salle à manger. + +J'attendis quelques instants. Le professeur ne vint pas. +C'était la première fois, à ma connaissance, qu'il manquait à la +solennité du dîner. Et quel dîner, cependant! une soupe au +persil, une omelette au jambon relevée d'oseille à la muscade, +une longe de veau à la compote de prunes, et, pour dessert, des +crevettes au sucre, le tout arrosé d'un joli vin de la Moselle. + +Voilà ce qu'un vieux papier allait coûter à mon oncle. Ma foi, +en qualité de neveu dévoué, je me crûs obligé de manger pour lui, +et même pour moi. Ce que je fis en conscience. + +«Je n'ai jamais vu chose pareille! disait la bonne Marthe en +servant. M. Lidenbrock qui n'est pas à table! + +—C'est à ne pas le croire. + +—Cela présage quelque événement grave!» reprenait la vieille +servante en hochant la tête. + +Dans mon opinion, cela ne présageait rien, sinon une scène +épouvantable, quand mon oncle trouverait son dîner dévoré. + +J'en étais à ma dernière crevette, lorsqu'une voix retentissante +m'arracha aux voluptés du dessert. Je ne fis qu'un bond de la +salle dans le cabinet. + + + + +III + + +«C'est évidemment du runique, disait le professeur en fronçant le +sourcil. Mais il y a un secret, et je le découvrirai, sinon...» + +Un geste violent acheva sa pensée. + +«Mets-toi là, ajouta-t-il en m'indiquant la table du poing, et +écris.» + +En un instant je fus prêt. + +«Maintenant, je vais te dicter chaque lettre de notre alphabet +qui correspond à l'un de ces caractères islandais. Nous verrons +ce que cela donnera. Mais, par saint Michel! garde-toi bien de +te tromper!» + +La dictée commença. Je m'appliquai de mon mieux; chaque lettre +fut appelée l'une après l'autre, et forma l'incompréhensible +succession des mots suivants: + + mm . r n l l s e s r e u e l s e e c J d e + s g t s s m f u n t e i e f n i e d r k e + k t , s a m n a t r a t e S S a o d r r n + e m t n a e I n u a e c t r r i l S a + A t u a a r . n s c r c i e a a b s + c c d r m i e e u t u l f r a n t u + d t , i a c o s e i b o K e d i i Y + +Quand ce travail fut terminé, mon oncle prit vivement la feuille +sur laquelle je venais d'écrire, et il l'examina longtemps avec +attention. + +«Qu'est-ce que cela veut dire?» répétait-il machinalement. + +Sur l'honneur, je n'aurais pas pu le lui apprendre. D'ailleurs +il ne m'interrogea pas à cet égard, et il continua de se parler à +lui-même: + +«C'est ce que nous appelons un cryptogramme, disait-il, dans +lequel le sens est caché sous des lettres brouillées à dessein, +et qui, convenablement disposées, formeraient une phrase +intelligible! Quand je pense qu'il y a là peut-être +l'explication ou l'indication d'une grande découverte!» + +Pour mon compte, je pensais qu'il n'y avait absolument rien, mais +je gardai prudemment mon opinion. + +Le professeur prit alors le livre et le parchemin, et les compara +tous les deux. + +«Ces deux écritures ne sont pas de la même main, dit-il; le +cryptogramme est postérieur au livre, et j'en vois tout d'abord +une preuve irréfragable. En effet, la première lettre est une +double M qu'on chercherait, vainement dans le livre de Turleson, +car elle ne fut ajoutée à l'alphabet islandais qu'au quatorzième +siècle. Ainsi donc, il y a au moins deux cents ans entre le +manuscrit et le document.» + +Cela j'en conviens, me parut assez logique. + +«Je suis donc conduit à penser, reprit mon oncle, que l'un des +possesseurs de ce livre aura tracé ces caractères mystérieux. +Mais qui diable était ce possesseur? N'aurait-il point mis son +nom à quelque endroit de ce manuscrit?» + +Mon oncle releva ses lunettes, prit une forte loupe, et passa +soigneusement en revue les premières pages du livre. Au verso de +la seconde, celle du faux titre, il découvrit une sorte de +macule, qui faisait à l'oeil l'effet d'une tache d'encre. +Cependant, en y regardant de près, on distinguait quelques +caractères à demi effacés. Mon oncle comprit que là était le +point intéressant; il s'acharna donc sur la macule et, sa grosse +loupe aidant, il finit par reconnaître les signes que voici, +caractères runiques qu'il lut sans hésiter: + + ᛐ ᛦ ᚳ ᛅ ᚼ ᛐ ᚴ ᚳ ᚢ ᚼ ᚼ ᛅ ᛯ + +«Arne Saknussem! s'écria-t-il d'un ton triomphant, mais c'est un +nom cela, et un nom islandais encore! celui d'un savant du +seizième siècle, d'un alchimiste célèbre!» + +Je regardai mon oncle avec une certaine admiration. + +«Ces alchimistes, reprit-il, Avicenne, Bacon, Lulle, Paracelse, +étaient les véritables, les seuls savants de leur époque. Ils +ont fait des découvertes dont nous avons le droit d'être étonnés. +Pourquoi, ce Saknussemm n'aurait-il pas enfoui sous cet +incompréhensible cryptogramme quelque surprenante invention? +Cela doit être ainsi. Cela est.» + +L'imagination du professeur s'enflammait à cette hypothèse. + +«Sans doute, osai-je répondre, mais quel intérêt pouvait avoir ce +savant à cacher ainsi quelque merveilleuse découverte? + +—Pourquoi? pourquoi? Eh! le sais-je? Galilée n'en a-t-il pas +agi ainsi pour Saturne? D'ailleurs, nous verrons bien; j'aurai +le secret de ce document, et je ne prendrai ni nourriture ni +sommeil avant de l'avoir deviné. + +—Oh! pensai-je. + +—Ni toi, non plus, Axel, reprit-il. + +—Diable! me dis-je, il est heureux que j'aie dîné pour deux! + +—Et d'abord, fit mon oncle, il faut trouver la langue de ce +«chiffre.» Cela ne doit pas être difficile.» + +A ces mots, je relevai vivement la tête. Mon oncle reprit son +soliloque: + +«Rien n'est plus aisé. Il y a dans ce document cent trente-deux +lettres qui donnent soixante-dix-neuf consonnes contre +cinquante-trois voyelles. Or, c'est à peu près suivant cette +proportion que sont formés les mots des langues méridionales, +tandis que les idiomes du nord sont infiniment plus riches en +consonnes. Il s'agit donc d'une langue du midi.» + +Ces conclusions étaient fort justes. + +«Mais quelle est cette langue?» + +C'est là que j'attendais mon savant, chez lequel cependant je +découvrais un profond analyste. + +«Ce Saknussemm, reprit-il, était un homme instruit; or, dès qu'il +n'écrivait pas dans sa langue maternelle, il devait choisir de +préférence la langue courante entre les esprits cultivés du +seizième siècle, je veux dire le latin. Si je me trompe, je +pourrai essayer de l'espagnol, du français, de l'italien, du +grec, de l'hébreu. Mais les savants du seizième siècle +écrivaient généralement en latin. J'ai donc le droit de dire _à +priori_: ceci est du latin.» + +Je sautai sur ma chaise. Mes souvenirs de latiniste se +révoltaient contre la prétention que cette suite de mots baroques +pût appartenir à la douce langue de Virgile. + +«Oui! du latin, reprit mon oncle, mais du latin brouillé. + +—A la bonne heure! pensai-je. Si tu le débrouilles, tu seras +fin, mon oncle. + +—Examinons bien, dit-il, en reprenant la feuille sur laquelle +j'avais écrit. Voilà une série de cent trente-deux lettres qui +se présentent sous un désordre apparent. Il y a des mots où les +consonnes se rencontrent seules comme le premier «mrnlls,» +d'autres où les voyelles, au contraire, abondent, le cinquième, +par exemple, «unteief,» ou l'avant-dernier «oseibo.» Or, cette +disposition n'a évidemment pas été combinée; elle est donnée +_mathématiquement_ par la raison inconnue qui a présidé à la +succession de ces lettres. Il me parait certain que la phrase +primitive a été écrite régulièrement, puis retournée suivant une +loi qu'il faut découvrir. Celui qui posséderait la clef de ce +«chiffre» le lirait couramment. Mais quelle est cette clef? +Axel, as-tu cette clef?» + +A cette question je ne répondis rien, et pour cause. Mes regards +s'étaient arrêtés sur un charmant portrait suspendu au mur, le +portrait de Graüben. La pupille de mon oncle se trouvait alors à +Altona, chez une de ses parentes, et son, absence me rendait fort +triste, car, je puis l'avouer maintenant, la jolie Virlandaise et +le neveu du professeur s'aimaient avec toute la patience et toute +la tranquillité allemandes; nous nous étions fiancés à l'insu de +mon oncle, trop géologue pour comprendre de pareils sentiments. +Graüben était une charmante jeune fille blonde aux yeux bleus, +d'un caractère un peu grave, d'un esprit un peu sérieux; mais +elle ne m'en aimait pas moins; pour mon compte, je l'adorais, si +toutefois ce verbe existe dans la langue tudesque! L'image de ma +petite Virlandaise me rejeta donc, en un instant, du monde des +réalités dans celui des chimères, dans celui des souvenirs. + +Je revis la fidèle compagne de mes travaux et de mes plaisirs. +Elle m'aidait à ranger chaque jour les précieuses pierres de mon +oncle; elle les étiquetait avec moi. C'était une très forte +minéralogiste que mademoiselle Graüben! Elle aimait à +approfondir les questions ardues de la science. Que de douces +heures nous avions passées à étudier ensemble, et combien +j'enviai souvent le sort de ces pierres insensibles qu'elle +maniait de ses charmantes mains. + +Puis, l'instant de là récréation venue, nous sortions tous les +deux; nous prenions par les allées touffues de l'Alsser, et nous +nous rendions de compagnie au vieux moulin goudronné qui fait si +bon effet à l'extrémité du lac; chemin faisant, on causait en se +tenant par la main; je lui racontais des choses dont elle riait +de son mieux; on arrivait ainsi jusqu'au bord de l'Elbe, et, +après avoir dit bonsoir aux cygnes qui nagent parmi les grands +nénuphars blancs, nous revenions au quai par la barque à vapeur. + +Or, j'en étais là de mon rêve, quand mon oncle, frappant la table +du poing, me ramena violemment à la réalité. + +«Voyons, dit-il, la première, idée qui doit se présenter à +l'esprit pour brouiller les lettres d'une phrase, c'est, il me +semble, d'écrire les mots verticalement au lieu de les tracer +horizontalement. + +—Tiens! pensai-je. + +—Il faut voir ce que cela produit, Axel, jette une phrase +quelconque sur ce bout de papier; mais, au lieu de disposer les +lettres à la suite les unes des autres, mets-les successivement +par colonnes verticales, de manière à les grouper en nombre de +cinq ou six.» + +Je compris ce dont il s'agissait, et immédiatement j'écrivis de +haut en bas: + + J m n e , b + e e , t G e + t' b m i r n + a i a t a ! + i e p e ü + +«Bon, dit le professeur, sans avoir lu. Maintenant, dispose ces +mots sur une ligne horizontale. + +J'obéis, et j'obtins la phrase suivante: + + Jmne,b ee,tGe t'bmirn aiata! iepeü + +«Parfait! fit mon oncle en m'arrachant le papier des mains, +voilà qui a déjà la physionomie du vieux document; les voyelles +sont groupées ainsi que les consonnes dans le même désordre; il y +a même des majuscules au milieu des mots, ainsi que des virgules, +tout comme dans le parchemin de Saknussemm!» + +Je ne puis m'empêcher de trouver ces remarques fort ingénieuses. + +«Or, reprit mon oncle en s'adressant directement à moi, pour lire +la phrase que tu viens d'écrire, et que je ne connais pas, il me +suffira de prendre successivement la première lettre de chaque +mot, puis la seconde, puis la troisième, ainsi de suite. + +Et mon oncle, à son grand étonnement, et surtout au mien, lut: + + _Je t'aime bien, ma petite Graüben_! + +«Hein!» fit le professeur. + +Oui, sans m'en douter, en amoureux maladroit, j'avais tracé cette +phrase compromettante! + +«Ah! tu aimes Graüben! reprit mon oncle d'un véritable ton de +tuteur! + +—Oui ... Non ... balbutiai-je! + +—Ah! tu aimes Graüben, reprit-il machinalement. Eh bien, +appliquons mon procédé au document en question!» + +Mon oncle, retombé dans son absorbante contemplation, oubliait +déjà mes imprudentes paroles. Je dis imprudentes, car la tête du +savant ne pouvait comprendre les choses du coeur. Mais, +heureusement, la grande affaire du document l'emporta. + +Au moment de faire son expérience capitale, les yeux du +professeur Lidenbrock lancèrent des éclairs à travers ses +lunettes; ses doigts tremblèrent, lorsqu'il reprit le vieux +parchemin; il était sérieusement ému. Enfin il toussa fortement, +et d'une voix grave, appelant successivement la première lettre, +puis la seconde de chaque mot; il me dicta la série suivante: + + _mmessunkaSenrA.icefdoK.segnittamurtn + ecertserrette,rotaivsadua,ednecsedsadne + lacartniiiluJsiratracSarbmutabiledmek + meretarcsilucoYsleffenSnI_ + +En finissant, je l'avouerai, j'étais émotionné, ces lettres, +nommées une à une, ne m'avaient présenté aucun sens à l'esprit; +j'attendais donc que le professeur laissât se dérouler +pompeusement entre ses lèvres une phrase d'une magnifique +latinité. + +Mais, qui aurait pu le prévoir! Un violent coup de poing ébranla +la table. L'encre rejaillit, la plume me sauta des mains. + +«Ce n'est pas cela! s'écria mon oncle, cela n'a pas le sens +commun!» + +Puis, traversant le cabinet comme un boulet, descendant +l'escalier comme une avalanche, il se précipita dans +König-strasse, et s'enfuit à toutes jambes. + + + + +IV + + +«Il est parti? s'écria Marthe en accourant au bruit de la porte +de la rue qui, violemment refermée, venait d'ébranler la maison +tout entière. + +—Oui! répondis-je, complètement parti! + +—Eh bien? et son dîner? fit la vieille servante. + +—Il ne dînera pas! + +—Et son souper? + +—Il ne soupera pas! + +—Comment? dit Marthe en joignant les mains. + +—Non, bonne Marthe, il ne mangera plus, ni personne dans la +maison! Mon oncle Lidenbrock nous met tous à la diète jusqu'au +moment où il aura déchiffré un vieux grimoire qui est absolument +indéchiffrable! + +—Jésus! nous n'avons donc plus qu'à mourir de faim!» + +Je n'osai pas avouer qu'avec un homme aussi absolu que mon oncle, +c'était un sort inévitable. + +La vieille servante, sérieusement alarmée, retourna dans sa +cuisine en gémissant. + +Quand je fus seul, l'idée me vint d'aller tout conter à Graüben; +mais comment quitter la maison? Et s'il m'appelait? Et s'il +voulait recommencer ce travail logogriphique, qu'on eût vainement +proposé au vieil OEdipe! Et si je ne répondais pas à son appel, +qu'adviendrait-il? + +Le plus sage était de rester. Justement, un minéralogiste de +Besançon venait de nous adresser une collection de géodes +siliceuses qu'il fallait classer. Je me mis au travail. Je +triai, j'étiquetai, je disposai dans leur vitrine toutes ces +pierres creuses au-dedans desquelles s'agitaient de petits +cristaux. + +Mais cette occupation ne m'absorbait pas; l'affaire du vieux +document ne laissait point de me préoccuper étrangement. Ma tête +bouillonnait, et je me sentais pris d'une vague inquiétude. +J'avais le pressentiment d'une catastrophe prochaine. + +Au bout d'une heure, mes géodes étaient étagées avec ordre. Je +me laissai aller alors dans le grand fauteuil d'Utrecht, les bras +ballants et la tête renversée. J'allumai ma pipe à long tuyau +courbe, dont le fourneau sculpté représentait une naïade +nonchalamment étendue; puis, je m'amusai à suivre les progrès de +la carbonisation, qui de ma naïade faisait peu à peu une négresse +accomplie. De temps en temps, j'écoutais si quelque pas +retentissait dans l'escalier. Mais non. Où pouvait être mon +oncle en ce moment? Je me le figurais courant sous les beaux +arbres de la route d'Altona, gesticulant, tirant au mur avec sa +canne, d'un bras violent battant les herbes, décapitant les +chardons et troublant dans leur repos les cigognes solitaires. + +Rentrerait-il triomphant ou découragé? Qui aurait raison l'un de +l'autre, du secret ou de lui? Je m'interrogeais ainsi, et, +machinalement, je pris entre mes doigts la feuille de papier sur +laquelle s'allongeait l'incompréhensible série des lettres +tracées par moi. Je me répétais: + +«Qu'est-ce que cela signifie?» + +Je cherchai à grouper ces lettres de manière à former des mots. +Impossible. Qu'on les réunit par deux, trois, ou cinq, ou six, +cela ne donnait absolument rien d'intelligible; il y avait bien +les quatorzième; quinzième et seizième lettres qui faisaient le +mot anglais «ice», et la quatre-vingt-quatrième, la +quatre-vingt-cinquième et la quatre-vingt-sixième formaient le +mot «sir». Enfin, dans le corps du document, et à la deuxième et +à la troisième ligne, je remarquai aussi les mots latins «rota», +«mutabile», «ira», «neo», «atra». + +«Diable, pensai-je, ces derniers mots sembleraient donner raison +à mon oncle sur la langue du document! Et même, à la quatrième +ligne, j'aperçois encore le mot «luco» qui se traduit par «bois +sacré». Il est vrai qu'à la troisième, on lit le mot «tabiled» +de tournure parfaitement hébraïque, et à la dernière, les +vocables «mer», «arc», «mère», qui sont purement français.» + +Il y avait là de quoi perdre la tête! Quatre idiomes différents +dans cette phrase absurde! Quel rapport pouvait-il exister entre +les mots «glace, monsieur, colère, cruel, bois sacré, changeant, +mère, arc ou mer?» Le premier et le dernier seuls se +rapprochaient facilement; rien d'étonnant que, dans un document +écrit en Islande, il fût question d'une «mer de glace». Mais de +là à comprendre le reste du cryptogramme, c'était autre chose. + +Je me débattais donc contre une insoluble difficulté; mon cerveau +s'échauffait; mes yeux clignaient sur la feuille de papier; les +cent trente-deux lettres semblaient voltiger autour de moi, comme +ces larmes d'argent qui glissent dans l'air autour de notre tête, +lorsque le sang s'y est violemment porté. + +J'étais en proie à une sorte d'hallucination; j'étouffais; il me +fallait de l'air. Machinalement, je m'éventai avec la feuille de +papier, dont le verso et le recto se présentèrent successivement +à mes regards. + +Quelle fut ma surprise, quand, dans l'une de ces voltes rapides, +au moment où le verso se tournait vers moi, je crus voir +apparaître des mots parfaitement lisibles, des mots latins, entre +autres «craterem» et «terrestre». + +Soudain une lueur se fit dans mon esprit; ces seuls indices me +firent entrevoir la vérité; j'avais découvert la loi du chiffre. +Pour lire ce document, il n'était pas même nécessaire de le lire +à travers la feuille retournée! Non. Tel il était, tel il +m'avait été dicté, tel il pouvait être épelé couramment. Toutes +les ingénieuses combinaisons du professeur se réalisaient; il +avait eu raison pour la disposition des lettres, raison pour la +langue du document! Il s'en fallut d'un «rien» qu'il pût lire +d'un bout à l'autre cette phrase latine, et ce «rien», le hasard +venait de me le donner! + +On comprend si je fus ému! Mes yeux se troublèrent. Je ne +pouvais m'en servir. J'avais étalé la feuille de papier sur la +table. Il me suffisait d'y jeter un regard pour devenir +possesseur du secret. + +Enfin je parvins à calmer mon agitation. Je m'imposai la loi de +faire deux fois le tour de la chambre pour apaiser mes nerfs, et +je revins m'engouffrer dans le vaste fauteuil. + +«Lisons», m'écriai-je, après avoir refait dans mes poumons une +ample provision d'air. + +Je me penchai sur la table; je posai mon doigt successivement sur +chaque lettre, et, sans m'arrêter, sans hésiter, un instant, je +prononçai à haute voix la phrase tout entière. + +Mais quelle stupéfaction, quelle terreur m'envahit! Je restai +d'abord comme frappé d'un coup subit. Quoi! ce que je venais +d'apprendre s'était accompli! un homme avait eu assez d'audace +pour pénétrer! ... + +«Ah! m'écriai-je en bondissant: mais non! mais non! mon oncle +ne le saura pas! Il ne manquerait plus qu'il vint à connaître un +semblable voyage! Il voudrait en goûter aussi! Rien ne pourrait +l'arrêter! Un géologue si déterminé! il partirait quand même, +malgré tout, en dépit de tout! Et il m'emmènerait avec lui, et +nous n'en reviendrions pas! Jamais! jamais!» + +J'étais dans une surexcitation difficile à peindre. + +«Non! non! ce ne sera pas, dis-je avec énergie, et, puisque je +peux empêcher qu'une pareille idée vienne à l'esprit de mon +tyran, je le ferai. A tourner et à retourner ce document, il +pourrait par hasard en découvrir la clef! Détruisons-le.» + +Il y avait un reste de feu dans la cheminée. Je saisis non +seulement la feuille de papier, mais le parchemin de Saknussem; +d'une main fébrile j'allais précipiter le tout sur les charbons +et anéantir ce dangereux secret, quand la porte du cabinet +s'ouvrit. Mon oncle parut. + + + + +V + + +Je n'eus que le temps de replacer sur la table le malencontreux +document. + +Le professeur Lidenbrock paraissait profondément absorbé. Sa +pensée dominante ne lui laissait pas un instant de répit; il +avait évidemment scruté, analysé l'affaire, mis en oeuvre toutes +les ressources de son imagination pendant sa promenade, et il +revenait appliquer quelque combinaison nouvelle. + +En effet, il s'assit dans son fauteuil, et, la plume à la main, +il commença à établir des formules qui ressemblaient à un calcul +algébrique. + +Je suivais du regard sa main frémissante; je ne perdais pas un +seul de ses mouvements. Quelque résultat inespéré allait-il donc +inopinément se produire? Je tremblais, et sans raison, puisque +la vraie combinaison, la «seule» étant déjà trouvée, toute autre +recherche devenait forcément vaine. + +Pendant trois longues heures, mon oncle travailla sans parler, +sans lever la tête, effaçant, reprenant, raturant, recommençant +mille fois. + +Je savais bien que, s'il parvenait à arranger des lettres suivant +toutes les positions relatives qu'elles pouvaient occuper, la +phrase se trouverait faite. Mais je savais aussi que vingt +lettres seulement peuvent former deux quintillions, quatre cent +trente-deux quatrillions, neuf cent deux trillions, huit +milliards, cent soixante-seize millions, six cent quarante mille +combinaisons. Or, il y avait cent trente-deux lettres dans la +phrase, et ces cent trente-deux lettres donnaient un nombre de +phrases différentes composé de cent trente-trois chiffres au +moins, nombre presque impossible à énumérer et qui échappe à +toute appréciation. + +J'étais rassuré sur ce moyen héroïque de résoudre le problème. + +Cependant le temps s'écoulait; la nuit se fit; les bruits de la +rue s'apaisèrent; mon oncle, toujours courbé sur sa tâche, ne vit +rien, pas même la bonne Marthe qui entr'ouvrit la porte; il +n'entendit rien, pas même la voix de cette digne servante, +disant: + +«Monsieur soupera-t-il ce soir?» + +Aussi Marthe dut-elle s'en aller sans réponse: pour moi, après +avoir résisté pendant quelque temps, je fus pris d'un invincible +sommeil, et je m'endormis sur un bout du canapé, tandis que mon +oncle Lidenbrock calculait et raturait toujours. + +Quand je me réveillai, le lendemain, l'infatigable piocheur était +encore au travail. Ses yeux rouges, son teint blafard, ses +cheveux entremêlés sous sa main fiévreuse, ses pommettes +empourprées indiquaient assez sa lutte terrible avec +l'impossible, et, dans quelles fatigues de l'esprit, dans quelle +contention du cerveau, les heures durent s'écouler pour lui. + +Vraiment, il me fit pitié. Malgré les reproches que je croyais +être en droit de lui faire, une certaine émotion me gagnait. Le +pauvre homme était tellement possédé de son idée, qu'il oubliait +de se mettre en colère; toutes ses forces vives se concentraient +sur un seul point, et, comme elles ne s'échappaient pas par leur +exutoire ordinaire, on pouvait craindre que leur tension ne le +fît éclater d'un instant à l'autre. + +Je pouvais d'un geste desserrer cet étau de fer qui lui serrait +le crâne, d'un mot seulement! Et je n'en fis rien. + +Cependant j'avais bon coeur. Pourquoi restai-je muet en pareille +circonstance? Dans l'intérêt même de mon oncle. + +«Non, non, répétai-je, non, je ne parlerai pas! Il voudrait y +aller, je le connais; rien ne saurait l'arrêter. C'est une +imagination volcanique, et, pour faire ce que d'autres géologues +n'ont point fait, il risquerait sa vie. Je me tairai; je +garderai ce secret dont le hasard m'a rendu maître; le découvrir, +ce serait tuer le professeur Lidenbrock. Qu'il le devine, s'il +le peut; je ne veux pas me reprocher un jour de l'avoir conduit à +sa perte. + +Ceci bien résolu, je me croisai les bras, et j'attendis. Mais +j'avais compté sans un incident qui se produisit à quelques +heures de là. + +Lorsque la bonne Marthe voulut sortir de la maison pour se rendre +au marché, elle trouva la porte close; la grosse clef manquait à +la serrure. + +Qui l'avait ôtée? Mon oncle évidemment, quand il rentra la +veille après son excursion précipitée. + +Était-ce à dessein? Était-ce par mégarde? Voulait-il nous +soumettre aux rigueurs de la faim? Cela m'eût paru un peu fort. +Quoi! Marthe et moi, nous serions victimes d'une situation qui +ne nous regardait pas le moins du monde? Sans doute, et je me +souvins d'un précédent de nature à nous effrayer. En effet, il y +a quelques années, à l'époque où mon oncle travaillait à sa +grande classification minéralogique, il demeura quarante-huit +heures sans manger, et toute sa maison dut se conformer à cette +diète scientifique. Pour mon compte, j'y gagnai des crampes +d'estomac fort peu récréatives chez un garçon d'un naturel assez +vorace. + +Or, il me parut que le déjeuner allait faire défaut comme le +souper de la veille. Cependant je résolus d'être héroïque et de +ne pas céder devant les exigences de la faim. Marthe prenait +cela très au sérieux et se désolait, la bonne femme. Quant à +moi, l'impossibilité de quitter la maison me préoccupait +davantage et pour cause. On me comprend bien. + +Mon oncle travaillait toujours; son imagination se perdait dans +le monde idéal des combinaisons; il vivait loin de la terre, et +véritablement en dehors des besoins terrestres. + +Vers midi, la faim m'aiguillonna sérieusement; Marthe, très +innocemment, avait dévoré la veille les provisions du +garde-manger; il ne restait plus rien à la maison, Cependant je +tins bon. J'y mettais une sorte de point d'honneur. + +Deux heures sonnèrent. Cela devenait ridicule, intolérable même; +j'ouvrais des yeux démesurés. Je commençai à me dire que +j'exagérais l'importance du document; que mon oncle n'y +ajouterait pas foi; qu'il verrait là une simple mystification; +qu'au pis aller on le retiendrait malgré lui, s'il voulait tenter +l'aventure; qu'enfin il pouvait découvrit lui-même la clef du +«chiffre», et que j'en serais alors pour mes frais d'abstinence. + +Ces raisons, que j'eusse rejetées la veille avec indignation, me +parurent excellentes; je trouvai même parfaitement absurde +d'avoir attendu si longtemps, et mon parti fut pris de tout dire. + +Je cherchais donc une entrée en matière, pas trop brusque, quand +le professeur se leva, mit son chapeau et se prépara à sortir. + +Quoi, quitter la maison, et nous enfermer encore! Jamais. + +«Mon oncle!» dis-je. + +Il ne parut pas m'entendre. + +«Mon oncle Lidenbrock! répétai-je en élevant la voix. + +—Hein? fit-il comme un homme subitement réveillé. + +—Eh bien! cette clef? + +—Quelle clef? La clef de la porte? + +—Mais non, m'écriai-je, la clef du document!» + +Le professeur me regarda par-dessus ses lunettes; il remarqua +sans doute quelque chose d'insolite dans ma physionomie, car il +me saisit vivement le bras, et, sans pouvoir parler, il +m'interrogea du regard. Cependant jamais demande ne fut formulée +d'une façon plus nette. + +Je remuai la tête de haut en bas. + +Il secoua la sienne avec une sorte de pitié, comme s'il avait +affaire à un fou. + +Je fis un geste plus affirmatif. + +Ses yeux brillèrent d'un vif éclat; sa main devint menaçante. + +Cette conversation muette dans ces circonstances eût intéressé le +spectateur le plus indifférent. Et vraiment j'en arrivais à ne +plus oser parler, tant je craignais que mon oncle ne m'étouffât +dans les premiers embrassements de sa joie. Mais il devint si +pressant qu'il fallut répondre. + +«Oui, cette clef!... le hasard!... + +—Que dis-tu? s'écria-t-il avec une indescriptible émotion. + +—Tenez, dis-je en lui présentant la feuille de papier sur +laquelle j'avais écrit, lisez. + +—Mais cela ne signifie rien! répondit-il en froissant la +feuille. + +—Rien, en commençant à lire par le commencement, mais par la +fin...» + +Je n'avais pas achevé ma phrase que le professeur poussait un +cri, mieux qu'un cri, un véritable rugissement! Une révélation +venait de se faire, dans son esprit. Il était transfiguré. + +«Ah! ingénieux Saknussemm! s'écria-t-il, tu avais donc d'abord +écrit ta phrase à l'envers!» + +Et se précipitant sur la feuille de papier, l'oeil trouble, la +voix émue, il lut le document tout entier, en remontant de la +dernière lettre à la première. + +Il était conçu en ces termes: + + _In Sneffels Yoculis craterem kem delibat umbra Scartaris Julii + intra calendas descende, audas viator, et terrestre centrum + attinges. Kod feci. Arne Saknussem_. + +Ce qui, de ce mauvais latin, peut être traduit ainsi: + + _Descends dans le cratère du Yocul de Sneffels que l'ombre du + Scartaris vient caresser avant les calendes de Juillet, + voyageur audacieux, et tu parviendras au centre de la Terre. + Ce que j'ai fait. Arne Saknussemm_, + +Mon oncle, à cette lecture, bondit comme s'il eût inopinément +touché une bouteille de Leyde. Il était magnifique d'audace, de +joie et de conviction. Il allait et venait; il prenait sa tête à +deux mains; il déplaçait les siéges; il empilait ses livres; il +jonglait, c'est à ne pas le croire, avec ses précieuses géodes; +il lançait un coup de poing par-ci, une tape par-là. Enfin ses +nerfs se calmèrent et, comme un homme épuisé par une trop grande +dépense de fluide, il retomba dans son fauteuil. + +«Quelle heure est-il donc? demanda-t-il après quelques instants +de silence. + +—Trois heures, répondis-je. + +—Tiens! mon dîner a passé vite. Je meurs de faim. A table. +Puis ensuite... + +—Ensuite? + +—Tu feras ma malle. + +—Hein! m'écriai-je. + +—Et la tienne!» répondit l'impitoyable professeur en entrant +dans la salle à manger. + + + + +VI + + +A ces paroles, un frisson me passa par tout le corps. Cependant +je me contins. Je résolus même de faire bonne figure. Des +arguments scientifiques pouvaient seuls arrêter le professeur +Lidenbrock; or, il y en avait, et de bons, contre la possibilité +d'un pareil voyage. Aller au centre de la terre! Quelle folie! +Je réservai ma dialectique pour le moment opportun, et je +m'occupai du repas. + +Inutile de rapporter les imprécations de mon oncle devant la +table desservie. Tout s'expliqua. La liberté fut rendue à la +bonne Marthe. Elle courut au marché et fit si bien, qu'une heure +après ma faim était calmée, et je revenais au sentiment de la +situation. + +Pendant le repas, mon oncle fut presque gai; il lui échappait de +ces plaisanteries de savant qui ne sont jamais bien dangereuses. +Après le dessert, il me fit signe de le suivre dans son cabinet. + +J'obéis. Il s'assit à un bout de sa table de travail, et moi à +l'autre. + +«Axel, dit-il d'une voix assez douce, tu es un garçon très +ingénieux; tu m'as rendu là un fier service, quand, de guerre +lasse, j'allais abandonner cette combinaison. Où me serais-je +égaré? Nul ne peut le savoir! Je n'oublierai jamais cela, mon +garçon, et de la gloire que nous allons acquérir tu auras ta +part. + +«Allons! pensai-je, il est de bonne humeur; le moment est venu +de discuter cette gloire. + +—Avant tout, reprit mon oncle, je te recommande le secret le +plus absolu, tu m'entends? Je ne manque pas d'envieux dans le +monde des savants, et beaucoup voudraient entreprendre ce voyage, +qui ne s'en douteront qu'à notre retour. + +—Croyez-vous, dis-je, que le nombre de ces audacieux fût si +grand? + +—Certes! qui hésiterait à conquérir une telle renommée? Si ce +document était connu, une armée entière de géologues se +précipiterait sur les traces d'Arne Saknussemm! + +—Voilà ce dont je ne suis pas persuadé, mon oncle, car rien ne +prouve l'authenticité de ce document. + +—Comment! Et le livre dans lequel nous l'avons découvert! + +—Bon! j'accorde que ce Saknussemm ait écrit ces lignes, mais +s'ensuit-il qu'il ait réellement accompli ce voyage, et ce vieux +parchemin ne peut-il renfermer une mystification?» + +Ce dernier mot, un peu hasardé, je regrettai presque de l'avoir +prononcé; le professeur fronça son épais sourcil, et je craignais +d'avoir compromis les suites de cette conversation. Heureusement +il n'en fut rien. Mon sévère interlocuteur ébaucha une sorte de +sourire sur ses lèvres et répondit: + +«C'est ce que nous verrons. + +—Ah! fis-je un peu vexé; mais permettez-moi d'épuiser la série +des objections relatives à ce document. + +—Parle, mon garçon, ne te gêne pas. Je te laisse toute liberté +d'exprimer ton opinion. Tu n'es plus mon neveu, mais mon +collègue. Ainsi, va. + +—Eh bien, je vous demanderai d'abord ce que sont ce Yocul, ce +Sneffels et ce Scartaris, dont je n'ai jamais entendu parler? + +—Rien n'est plus facile. J'ai précisément reçu, il y a quelque +temps, une carte de mon ami Peterman, de Leipzig; elle ne pouvait +arriver plus à propos. Prends le troisième atlas dans la seconde +travée de la grande bibliothèque, série Z, planche 4.» + +Je me levai, et, grâce à ces indications précises, je trouvai +rapidement l'atlas demandé. Mon oncle l'ouvrit et dit: + +«Voici une des meilleures cartes de l'Islande, celle de +Handerson, et je crois qu'elle va nous donner la solution de +toutes tes difficultés.» + +Je me penchai sur la carte. + +«Vois cette île composée de volcans, dit le professeur, et +remarque qu'ils portent tous le nom de Yocul. Ce mot veut dire +«glacier» en islandais, et, sous la latitude élevée de l'Islande, +la plupart des éruptions se font jour à travers les couches de +glace. De là cette dénomination de Yocul appliquée à tous les +monts ignivomes de l'île. + +—Bien, répondis-je, mais qu'est-ce que le Sneffels?» + +J'espérais qu'à cette demande il n'y aurait pas de réponse. Je +me trompais. Mon oncle reprit: + +«Suis-moi sur la côte occidentale de l'Islande. Aperçois-tu +Reykjawik, sa capitale? Oui. Bien. Remonte les fjörds +innombrables de ces rivages rongés par la mer, et arrête-toi un +peu au-dessous du soixante-cinquième degré de latitude. Que +vois-tu là? + +—Une sorte de presqu'île semblable à un os décharné, que termine +une énorme rotule. + +—La comparaison est juste, mon garçon; maintenant, n'aperçois-tu +rien sur cette rotule? + +—Si, un mont qui semble avoir poussé en mer. + +—Bon! c'est le Sneffels. + +—Le Sneffels? + +—Lui-même, une montagne haute de cinq mille pieds, l'une des +plus remarquables de l'île, et à coup sûr la plus célèbre du +monde entier, si son cratère aboutit au centre du globe. + +—Mais c'est impossible! m'écriai-je en haussant les épaules et +révolté contre une pareille supposition. + +—Impossible! répondit le professeur Lidenbrock d'un ton sévère. +Et pourquoi cela? + +—Parce que ce cratère, est évidemment obstrué par les laves, les +roches brûlantes, et qu'alors... + +—Et si c'est un cratère éteint? + +—Éteint? + +—Oui. Le nombre des volcans en activité à la surface du globe +n'est actuellement que de trois cents environ; mais il existe une +bien plus grande quantité de volcans éteints. Or le Sneffels +compte parmi ces derniers, et, depuis les temps historiques, il +n'a eu qu'une seule éruption, celle de 1219; à partir de cette +époque, ses rumeurs se sont apaisées peu à peu, et il n'est plus +au nombre des volcans actifs.» + +À ces affirmations positives je n'avais absolument rien à +répondre; je me rejetai donc sur les autres obscurités que +renfermait le document. + +«Que signifie ce mot Scartaris, demandai-je, et que viennent +faire là les calendes de juillet?» + +Mon oncle prit quelques moments de réflexion. J'eus un instant +d'espoir, mais un seul, car bientôt il me répondit en ces termes: + +«Ce que tu appelles obscurité est pour moi lumière. Cela prouve +les soins ingénieux avec lesquels Saknussemm a voulu préciser sa +découverte. Le Sneffels est formé de plusieurs cratères; il y +avait donc nécessité d'indiquer celui d'entre eux qui mène au +centre du globe. Qu'a fait le savant Islandais? Il a remarqué +qu'aux approches des calendes de juillet, c'est-à-dire vers les +derniers jours du mois de juin, un des pics de la montagne, le +Scartaris, projetait son ombre jusqu'à l'ouverture du cratère en +question, et il a consigné le fait dans son document. Pouvait-il +imaginer une indication plus exacte, et une fois arrivés au +sommet du Sneffels, nous sera-t-il possible d'hésiter sur le +chemin à prendre?» + +Décidément mon oncle avait réponse à tout. Je vis bien qu'il +était inattaquable sur les mots du vieux parchemin. Je cessai +donc de le presser à ce sujet, et, comme il fallait le convaincre +avant tout, je passais aux objections scientifiques, bien +autrement graves, à mon avis. + +«Allons, dis-je, je suis forcé d'en convenir, la phrase de +Saknussemm est claire et ne peut laisser aucun doute à l'esprit. +J'accorde même que le document a un air de parfaite authenticité. +Ce savant est allé au fond du Sneffels; il a vu l'ombre du +Scartaris caresser les bords du cratère avant les calendes de +juillet; il a même entendu raconter dans les récits légendaires +de son temps que ce cratère aboutissait au centre de la terre; +mais quant à y être parvenu lui-même, quant à avoir fait le +voyage et à en être revenu, s'il l'a entrepris, non, cent fois +non! + +—Et la raison? dit mon oncle d'un ton singulièrement moqueur. + +—C'est que toutes les théories de la science démontrent qu'une +pareille entreprise est impraticable! + +—Toutes les théories disent cela? répondit le professeur on +prenant un air bonhomme. Ah! les vilaines théories! comme +elles vont nous gêner, ces pauvres théories!» + +Je vis qu'il se moquait de moi, mais je continuai néanmoins. + +«Oui! il est parfaitement reconnu que la chaleur augmente +environ d'un degré par soixante-dix pieds de profondeur +au-dessous de la surface du globe; or, en admettant cette +proportionnalité constante, le rayon terrestre étant de quinze +cents lieues, il existe au centre une température de deux +millions de degrés. Les matières de l'intérieur de la terre se +trouvent donc à l'état de gaz incandescent, car les métaux, l'or, +le platine, les roches les plus dures, ne résistent pas à une +pareille chaleur. J'ai donc le droit de demander s'il est +possible de pénétrer dans un semblable milieu! + +—Ainsi, Axel, c'est la chaleur qui t'embarrasse? + +—Sans doute. Si nous arrivions à une profondeur de dix lieues +seulement, nous serions parvenus à la limite de l'écorce +terrestre, car déjà la température est supérieure à treize cents +degrés. + +—Et tu as peur d'entrer en fusion? + +—Je vous laisse la question à décider, répondis-je avec humeur. + +—Voici ce, que je décide, répondit le professeur Lidenbrock en +prenant ses grands airs; c'est que ni toi ni personne ne sait +d'une façon certaine ce qui se passe à l'intérieur du globe, +attendu qu'on connaît à peine la douze millième partie de son +rayon; c'est que la science est éminemment perfectible et que +chaque théorie est incessamment détruite par une théorie +nouvelle. N'a-t-on pas cru jusqu'à Fourier que la température +des espaces planétaires allait toujours diminuant, et ne sait-on +pas aujourd'hui que les plus grands froids des régions éthérées +ne dépassent pas quarante ou cinquante degrés au-dessous de zéro? +Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de la chaleur interne? +Pourquoi, à une certaine profondeur, n'atteindrait-elle pas une +limite infranchissable, au lieu de s'élever jusqu'au degré de +fusion des minéraux les plus réfractaires?» + +Mon oncle plaçant la question sur le terrain des hypothèses, je +n'eus rien à répondre. + +«Eh bien, je te dirai que de véritables savants, Poisson entre +autres, ont prouvé que, si une chaleur de deux millions de degrés +existait à l'intérieur du globe, les gaz incandescents provenant +des matières fondues acquerraient une élasticité telle que +l'écorce terrestre ne pourrait y résister et éclaterait comme les +parois d'une chaudière sous l'effort de la vapeur. + +—C'est l'avis de Poisson, mon oncle, voilà tout. + +—D'accord, mais c'est aussi l'avis d'autres géologues +distingués, que l'intérieur du globe n'est formé ni de gaz ni +d'eau, ni des plus lourdes pierres que nous connaissions, car, +dans ce cas, la terre aurait un poids deux fois moindre. + +—Oh! avec les chiffres on prouve tout ce qu'on veut! + +—Et avec les faits, mon garçon, en est-il de même? N'est-il pas +constant que le nombre des volcans a considérablement diminué +depuis les premiers jours du monde, et, si chaleur centrale il y +a, ne peut-on en conclure qu'elle tend à s'affaiblir? + +—Mon oncle, si vous entrez dans le champ des suppositions, je +n'ai plus à discuter. + +—Et moi j'ai à dire qu'à mon opinion se joignent les opinions de +gens fort compétents. Te souviens-tu d'une visite que me fit le +célèbre chimiste anglais Humphry Davy en 1825? + +—Aucunement, car je ne suis venu au monde que dix-neuf ans +après. + +—Eh bien, Humphry Davy vint me voir à son passage à Hambourg. +Nous discutâmes longtemps, entre autres questions, l'hypothèse de +la liquidité du noyau intérieur de la terre. Nous étions tous +deux d'accord que cette liquidité ne pouvait exister, par une +raison à laquelle la science n'a jamais trouvé de réponse. + +—Et laquelle? dis-je un peu étonné. + +—C'est que cette masse liquide serait sujette comme l'Océan, à +l'attraction de la lune, et conséquemment, deux fois par jour, il +se produirait des marées intérieures qui, soulevant l'écorce +terrestre, donneraient lieu à des tremblements de terre +périodiques! + +—Mais il est pourtant évident que la surface du globe a été +soumise à la combustion, et il est permis de supposer que la +croûte extérieure s'est refroidie d'abord, tandis que la chaleur +se réfugiait au centre. + +—Erreur, répondit mon oncle; la terre a été échauffée par la +combustion de sa surface, et non autrement. Sa surface était +composée d'une grande quantité de métaux, tels que le potassium, +le sodium, qui ont la propriété de s'enflammer au seul contact de +l'air et de l'eau; ces métaux prirent feu quand les vapeurs +atmosphériques se précipitèrent en pluie sur le sol, et peu à +peu, lorsque les eaux pénétrèrent dans les fissures de l'écorce +terrestre, elles déterminèrent de nouveaux incendies avec +explosions et éruptions. De là les volcans si nombreux aux +premiers jours du monde. + +—Mais voilà une ingénieuse hypothèse! m'écriai-je un peu malgré +moi. + +—Et qu'Humphry Davy me rendit sensible, ici même, par une +expérience bien simple. Il composa une boule métallique faite +principalement des métaux dont je viens de parler, et qui +figurait parfaitement notre globe; lorsqu'on faisait tomber une +fine rosée à sa surface, celle-ci se boursouflait, s'oxydait et +formait une petite montagne; un cratère s'ouvrait à son sommet; +l'éruption avait lieu et communiquait à toute la boule une +chaleur telle qu'il devenait impossible de la tenir à la main.» + +Vraiment, je commençais à être ébranlé par les arguments du +professeur; il les faisait valoir d'ailleurs avec sa passion et +son enthousiasme habituels. + +«Tu le vois, Axel, ajouta-t-il, l'état du noyau central a soulevé +des hypothèses diverses entre les géologues; rien de moins prouvé +que ce fait d'une chaleur interne; suivant moi, elle n'existe +pas; elle ne saurait exister; nous le verrons, d'ailleurs, et, +comme Arne Saknussemm, nous saurons à quoi nous en tenir sur +cette grande question. + +Eh bien! oui, répondis-je en me sentant gagner à cet +enthousiasme; oui, nous le verrons, si on y voit toutefois. + +—Et pourquoi pas? Ne pouvons-nous compter sur des phénomènes +électriques pour nous éclairer, et même sur l'atmosphère, que sa +pression peut rendre lumineuse en s'approchant du centre? + +—Oui, dis-je, oui! cela est possible, après tout, + +—Cela est certain, répondit triomphalement mon oncle; mais +silence, entends-tu! silence sur tout ceci, et que personne +n'ait idée de découvrir avant nous le centre de la terre.» + + + + +VII + + +Ainsi se termina cette mémorable séance. Cet entretien me donna +la fièvre. Je sortis du cabinet de mon oncle comme étourdi, et +il n'y avait pas assez d'air dans les rues de Hambourg pour me +remettre, je gagnai donc les bords de l'Elbe, du côté du bac à +vapeur qui met la ville en communication avec le chemin de fer de +Harbourg. + +Étais-je convaincu de ce que je venais d'apprendre? N'avais-je +pas subi la domination du professeur Lidenbrock? Devais-je +prendre au sérieux sa résolution d'aller au centre du massif +terrestre? Venais-je d'entendre les spéculations insensées d'un +fou ou les déductions scientifiques d'un grand génie? En tout +cela, où s'arrêtait la vérité, où commençait l'erreur? + +Je flottais entre mille hypothèses contradictoires, sans pouvoir +m'accrocher à aucune. + +Cependant je me rappelais avoir été convaincu, quoique mon +enthousiasme commençât à se modérer; mais j'aurais voulu partir +immédiatement et ne pas prendre le temps de la réflexion. Oui, +le courage ne m'eût pas manqué pour boucler ma valise en ce +moment. + +Il faut pourtant l'avouer, une heure après, cette surexcitation +tomba; mes nerfs se détendirent, et des profonds abîmes de la +terre je remontai à sa surface. + +«C'est absurde! m'écriai-je; cela n'a pas le sens commun! Ce +n'est pas une proposition sérieuse à faire à un garçon sensé. +Rien de tout cela n'existe. J'ai mal dormi, j'ai fait un mauvais +rêve.» + +Cependant j'avais suivi les bords de l'Elbe et tourné la ville. +Après avoir remonté le port, j'étais arrivé à la route d'Altona. +Un pressentiment me conduisait, pressentiment justifié, car +j'aperçus bientôt ma petite Graüben qui, de son pied leste, +revenait bravement à Hambourg. + +«Graüben!» lui criai-je de loin. + +La jeune fille s'arrêta, un peu troublée, j'imagine, de +s'entendre appeler ainsi sur une grande route. En dix pas je fus +près d'elle. + +«Axel! fit-elle surprise. Ah! tu es venu à ma rencontre! +C'est bien cela, monsieur.» + +Mais, en me regardant, Graüben ne put se méprendre à mon air +inquiet, bouleversé. + +«Qu'as-tu donc? dit-elle en me tendant la main. + +—Ce que j'ai, Graüben!» m'écriai-je. + +En deux secondes et en trois phrases ma jolie Virlandaise était +au courant de la situation. Pendant quelques instants elle garda +le silence. Son coeur palpitait-il à l'égal du mien? je +l'ignore, mais sa main ne tremblait pas dans la mienne. Nous +fîmes une centaine de pas sans parler. + +«Axel! me dit-elle enfin. + +—Ma chère Graüben! + +—Ce sera là un beau voyage.» + +Je bondis à ces mots. + +«Oui, Axel, et digne du neveu d'un savant. Il est bien qu'un +homme se soit distingué par quelque grande entreprise! + +—Quoi! Graüben, tu ne me détournes pas de tenter une pareille +expédition? + +—Non, cher Axel, et ton oncle et toi, je vous accompagnerais +volontiers, si une pauvre fille ne devait être un embarras pour +vous. + +—Dis-tu vrai? + +—Je dis vrai.» + +Ah! femmes, jeunes filles, coeurs féminins toujours +incompréhensibles! Quand vous n'êtes pas les plus timides des +êtres, vous en êtes les plus braves! La raison n'a que faire +auprès de vous. Quoi! cette enfant m'encourageait à prendre +part a cette expédition! Elle n'eût pas craint de tenter +l'aventure. Elle m'y poussait, moi qu'elle aimait cependant! + +J'étais déconcerté et, pourquoi ne pas le dire, honteux. + +«Graüben, repris-je, nous verrons si demain tu parleras de cette +manière. + +—Demain, cher Axel, je parlerai comme aujourd'hui.» + +Graüben et moi, nous tenant par la main, mais gardant un profond +silence, nous continuâmes notre chemin, j'étais brisé par les +émotions de la journée. + +«Après tout, pensai-je, les calendes de juillet sont encore loin +et, d'ici là, bien des événements se passeront qui guériront mon +oncle de sa manie de voyager sous terre.» + +La nuit était venue quand nous arrivâmes à la maison de +König-strasse. Je m'attendais à trouver la demeure tranquille, +mon oncle couché suivant son habitude et la bonne Marthe donnant +à la salle à manger le dernier coup de plumeau du soir. + +Mais j'avais compté sans l'impatience du professeur. Je le +trouvai criant, s'agitant au milieu d'une troupe de porteurs qui +déchargeaient certaines marchandises dans l'allée; la vieille +servante ne savait où donner de la tête. + +«Mais viens donc, Axel; hâte-toi donc, malheureux! s'écria mon +oncle du plus loin qu'il m'aperçut, et ta malle qui n'est pas +faite, et mes papiers qui ne sont pas en ordre, et mon sac de +voyage dont je ne trouve pas la clef, et mes guêtres qui +n'arrivent pas!» + +Je demeurai stupéfait. La voix me manquait pour parler. C'est à +peine si mes lèvres purent articuler ces mots: + +«Nous partons donc? + +—Oui, malheureux garçon, qui vas te promener au lieu d'être là! + +—Nous partons? répétai-je d'une voix affaiblie. + +—Oui, après-demain matin, à la première heure.» + +Je ne pus en entendre davantage, et je m'enfuis dans ma petite +chambre. + +Il n'y avait plus à en douter; mon oncle venait d'employer son +après-midi à se procurer une partie des objets et ustensiles +nécessaires à son voyage; l'allée était encombrée d'échelles de +cordes à noeuds, de torches, de gourdes, de crampons de fer, de +pics, de bâtons ferrés, de pioches, de quoi charger dix hommes au +moins. + +Je passai une nuit affreuse. Le lendemain je m'entendis appeler +de bonne heure. J'étais décidé à ne pas ouvrir ma porte. Mais +le moyen de résistera la douce voix qui prononçait ces mots: «Mon +cher Axel?» + +Je sortis de ma chambre. Je pensai que mon air défait, ma +pâleur, mes yeux rougis par l'insomnie allaient produire leur +effet sur Graüben et changer ses idées. + +«Ah! mon cher Axel, me dit-elle, je vois que tu te portes mieux +et que la nuit t'a calmé. + +—Calmé!» m'écriai-je. + +Je me précipitai vêts mon miroir. Eh bien, j'avais moins +mauvaise mine que je ne le supposais. C'était à n'y pas croire. + +«Axel, me dit Graüben, j'ai longtemps causé avec mon tuteur. +C'est un hardi savant, un homme de grand courage, et tu te +souviendras que son sang coule dans tes veines. Il m'a raconté +ses projets, ses espérances, pourquoi et comment il espère +atteindre son but. Il y parviendra, je n'en doute pas. Ah! +cher Axel, c'est beau de se dévouer ainsi à la science! Quelle +gloire attend M. Lidenbrock et rejaillira sur son compagnon! Au +retour, Axel, tu seras un homme, son égal, libre de parler, libre +d'agir, libre enfin de...» + +La jeune fille, rougissante, n'acheva pas. Ses paroles me +ranimaient. Cependant je ne voulais pas croire encore à notre +départ. J'entraînai Graüben vers le cabinet du professeur. + +«Mon oncle, dis-je, il est donc bien décidé que nous partons? + +—Comment! tu en doutes? + +—Non, dis-je afin de ne pas le contrarier. Seulement, je vous +demanderai ce qui nous presse. + +—Mais le temps! le temps qui fuit avec une irréparable vitesse! + +—Cependant nous ne sommes qu'au 26 mai, et jusqu'à la fin de +juin ... + +—Eh! crois-tu donc, ignorant, qu'on se rende si facilement en +Islande? Si tu ne m'avais pas quitté comme un fou, je t'aurais +emmené au bureau-office de Copenhague, chez Liffender et Co. Là, +tu aurais vu que de Copenhague à Reykjawik il n'y a qu'un +service. + +—Eh bien? + +—Eh bien! si nous attendions au 22 juin, nous arriverions trop +tard pour voir l'ombre du Scartaris caresser le cratère du +Sneffels; il faut donc gagner Copenhague au plus vite pour y +chercher un moyen de transport. Va faire ta malle!» + +Il n'y avait pas un mot à répondre. Je remontai dans ma chambre. +Graüben me suivit. Ce fut elle qui se chargea de mettre en +ordre, dans une petite valise, les objets nécessaires à mon +voyage. Elle n'était pas plus émue que s'il se fût agi d'une +promenade à Lubeck ou à Heligoland; ses petites mains allaient et +venaient sans précipitation; elle causait avec calme; elle me +donnait les raisons les plus sensées en faveur de notre +expédition. Elle m'enchantait, et je me sentais une grosse +colère contre elle. Quelquefois je voulais m'emporter, mais elle +n'y prenait garde et continuait méthodiquement sa tranquille +besogne. + +Enfin la dernière courroie de la valise fut bouclée. Je +descendis au rez-de-chaussée. + +Pendant cette journée les fournisseurs d'instruments de physique, +d'armes, d'appareils électriques s'étaient multipliés. La bonne +Marthe en perdait la tête. + +«Est-ce que Monsieur est fou?» me dit-elle. + +Je fis un signe affirmatif. + +«Et il vous emmène avec lui?» + +Même affirmation. + +«Où cela? dit-elle.» + +J'indiquai du doigt le centre de la terre. + +«À la cave? s'écria la vieille servante. + +—Non, dis-je enfin, plus bas!» + +Le soir arriva. Je n'avais plus conscience du temps écoulé. + +«À demain matin, dit mon oncle, nous partons à six heures +précises.» + +A dix heures je tombai sur mon lit comme une masse inerte. + +Pendant la nuit mes terreurs me reprirent. + +Je la passai à rêver de gouffres! J'étais en proie au délire. +Je me sentais étreint par la main vigoureuse du professeur, +entraîné, abîmé, enlisé! Je tombais au fond d'insondables +précipices avec cette vitesse croissante des corps abandonnés +dans l'espace. Ma vie n'était plus qu'une chute interminable. + +Je me réveillai à cinq heures, brisé de fatigue et d'émotion. Je +descendis à la salle à manger. Mon oncle était à table. Il +dévorait. Je le regardai avec un sentiment d'horreur. Mais +Graüben était là. Je ne dis rien. Je ne pus manger. + +À cinq heures et demie, un roulement se fit entendre dans la rue. +Une large voiture arrivait pour nous conduire au chemin de fer +d'Altona. Elle fut bientôt encombrée des colis de mon oncle. + +«Et ta malle? me dit-il. + +—Elle est prête, répondis-je en défaillant. + +—Dépêche-toi donc de la descendre, ou tu vas nous faire manquer +le train!» + +Lutter contre ma destinée me parut alors impossible. Je remontai +dans ma chambre, et, laissant glisser ma valise sur les marches +de l'escalier, je m'élançai à sa suite. + +En ce moment mon oncle remettait solennellement entre les mains +de Graüben «les rênes» de sa maison. Ma jolie Virlandaise +conservait son calme habituel. Elle embrassa son tuteur, mais +elle ne put retenir une larme en effleurant ma joue de ses douces +lèvres. + +«Graüben! m'écriai-je. + +—Va, mon cher Axel, va, me dit-elle, tu quittes ta fiancée, mais +tu trouveras ta femme au retour.» + +Je serrai Graüben dans mes bras, et pris place dans la voiture. +Marthe et la jeune fille, du seuil de la porte, nous adressèrent +un dernier adieu; puis les deux chevaux, excités par le +sifflement de leur conducteur, s'élancèrent au galop sur la route +d'Altona. + + + + +VIII + + +Altona, véritable banlieue de Hambourg, est tête de ligne du +chemin de fer de Kiel qui devait nous conduire au rivage des +Belt. En moins de vingt minutes, nous entrions sur le territoire +du Holstein. + +A six heures et demie la voiture s'arrêta devant la gare; les +nombreux colis de mon oncle, ses volumineux articles de voyage +furent déchargés, transportés, pesés, étiquetés, rechargés dans +le wagon de bagages, et à sept heures nous étions assis l'un +vis-à-vis de l'autre dans le même compartiment. La vapeur +siffla, la locomotive se mit en mouvement. Nous étions partis. + +Étais-je résigné? Pas encore. Cependant l'air frais du matin, +les détails de la route rapidement renouvelés par la vitesse du +train me distrayaient de ma grande préoccupation. + +Quant à la pensée du professeur, elle devançait évidemment ce +convoi trop lent au gré de son impatience. Nous étions seuls +dans le wagon, mais sans parler. Mon oncle revisitait ses poches +et son sac de voyage avec une minutieuse attention. Je vis bien +que rien ne lui manquait des pièces nécessaires à l'exécution de +ses projets. + +Entre autres, une feuille de papier, pliée avec soin, portait +l'entête de la chancellerie danoise, avec la signature de +M. Christiensen, consul à Hambourg et l'ami du professeur. Cela +devait nous donner toute facilité d'obtenir à Copenhague des +recommandations pour le gouverneur de l'Islande. + +J'aperçus aussi le fameux document précieusement enfoui dans la +plus secrète poche du portefeuille. Je le maudis du fond du +coeur, et je me remis à examiner le pays. C'était une vaste +suite de plaines peu curieuses, monotones, limoneuses et assez +fécondes: une campagne très favorable à l'établissement d'un +railway et propice à ces lignes droites si chères aux compagnies +de chemins de fer. + +Mais cette monotonie n'eut pas le temps de ma fatiguer, car, +trois heures après notre départ, le train s'arrêtait à Kiel, à +deux pas de la mer. + +Nos bagages étant enregistrés pour Copenhague, il n'y eut pas à +s'en occuper. Cependant le professeur les suivit d'un oeil +inquiet pendant leur transport au bateau à vapeur. Là ils +disparurent à fond de cale. + +Mon oncle, dans sa précipitation, avait si bien calculé les +heures de correspondance du chemin de fer et du bateau, qu'il +nous restait une journée entière à perdre. Le steamer +l'_Ellenora_, ne partait pas avant la nuit. De là une fièvre de +neuf heures, pendant laquelle l'irascible voyageur envoya à tous +les diables l'administration des bateaux et des railways et les +gouvernements qui toléraient de pareils abus. Je dus faire +chorus avec lui quand il entreprit le capitaine de l'_Ellenora_ à +ce sujet. Il voulait l'obliger à chauffer sans perdre un +instant. L'autre l'envoya promener. + +A Kiel, comme ailleurs, il faut bien qu'une journée se passe. A +force de nous promener sur les rivages verdoyants de la baie au +fond de laquelle s'élève la petite ville, de parcourir les bois +touffus qui lui donnent l'apparence d'un nid dans un faisceau de +branches, d'admirer les villas pourvues chacune de leur petite +maison de bain froid, enfin de courir et de maugréer, nous +atteignîmes dix heures du soir. + +Les tourbillons de la fumée de l'_Ellenora_, se développaient +dans le ciel; le pont tremblotait sous les frissonnements de la +chaudière; nous étions à bord et propriétaires de deux couchettes +étagées dans l'unique chambre du bateau. + +A dix heures un quart les amarres furent larguées, et le steamer +fila rapidement sur les sombres eaux du grand Belt. + +La nuit était noire; il y avait belle brise et forte mer; +quelques feux de la côte apparurent dans les ténèbres; plus tard, +je ne sais, un phare à éclats étincela au-dessus des flots; ce +fut tout ce qui resta dans mon souvenir de cette première +traversée. + +A sept heures du matin nous débarquions à Korsor, petite ville +située sur la côte occidentale du Seeland. Là nous sautions du +bateau dans un nouveau chemin de fer qui nous emportait à travers +un pays non moins plat que les campagnes du Holstein. + +C'était encore trois heures de voyage avant d'atteindre la +capitale du Danemark. Mon oncle n'avait pas fermé l'oeil de la +nuit. Dans son impatience, je crois qu'il poussait le wagon avec +ses pieds. + +Enfin il aperçut une échappée de mer. + +«Le Sund!» s'écria-t-il. + +Il y avait sur notre gauche une vaste construction qui +ressemblait à un hôpital. + +«C'est une maison de fous, dit un de nos compagnons de voyage. + +—Bon, pensai-je, voilà un établissement où nous devrions finir +nos jours! Et, si grand qu'il fût, cet hôpital serait encore +trop petit pour contenir toute la folie du professeur +Lidenbrock!» + +Enfin, à dix heures du matin, nous prenions pied à Copenhague; +les bagages furent chargés sur une voiture et conduits avec nous +à l'hôtel du Phoenix dans Bred-Gade. Ce fut l'affaire d'une +demi-heure, car la gare est située en dehors de la ville. Puis +mon oncle, faisant une toilette sommaire, m'entraîna à sa suite. +Le portier de l'hôtel parlait l'allemand et l'anglais; mais le +professeur, en sa qualité de polyglotte, l'interrogea en bon +danois, et ce fut en bon danois que ce personnage lui indiqua la +situation du Muséum des Antiquités du Nord. + +Le directeur de ce curieux établissement, où sont entassées des +merveilles qui permettraient de reconstruire l'histoire du pays +avec ses vieilles armes de pierre, ses hanaps et ses bijoux, +était un savant, l'ami du consul de Hambourg, M. le professeur +Thomson. + +Mon oncle avait pour lui une chaude lettre de recommandation. En +général, un savant en reçoit assez mal un autre. Mais ici ce fut +tout autrement. M. Thomson, en homme serviable, fit un cordial +accueil au professeur Lidenbrock, et même à son neveu. Dire que +notre secret fut gardé vis-à-vis de l'excellent directeur du +Muséum, c'est à peine nécessaire. Nous voulions tout bonnement +visiter l'Islande en amateurs désintéressés. + +M. Thomson se mit entièrement à notre disposition, et nous +courûmes les quais afin de chercher un navire en partance. + +J'espérais que les moyens de transport manqueraient absolument; +mais il n'en fut rien. Une petite goélette danoise, la +_Valkyrie_, devait mettre à la voile le 2 juin pour Reykjawik. +Le capitaine, M. Bjarne, se trouvait à bord; son futur passager, +dans sa joie, lui serra les mains à les briser. Ce brave homme +fut un peu étonné d'une pareille étreinte. Il trouvait tout +simple d'aller en Islande, puisque c'était son métier. Mon oncle +trouvait cela sublime. Le digne capitaine profita de cet +enthousiasme pour nous faire payer double le passage sur son +bâtiment. Mais nous n'y regardions pas de si près. + +«Soyez à bord mardi, à sept heures du matin,» dit M. Bjarne après +avoir empoché un nombre respectable de species-dollars. + +Nous remerciâmes alors M. Thomson de ses bons soins, et nous +revînmes à l'hôtel du Phoenix. + +«Cela va bien! cela va très bien, répétait mon oncle. Quel +heureux hasard d'avoir trouvé ce bâtiment prêt à partir! +Maintenant déjeunons, et allons visiter la ville.» + +Nous nous rendîmes à Kongens-Nye-Torw, place irrégulière où se +trouve un poste avec deux innocents canons braqués qui ne font +peur à personne. Tout près, au nº 5, il y avait une +«restauration» française, tenue par un cuisinier nommé Vincent; +nous y déjeunâmes suffisamment pour le prix modéré de quatre +marks chacun[1]. + + [1] 2fr. 75c. environ. + +Puis je pris un plaisir d'enfant à parcourir la ville; mon oncle +se laissait promener; d'ailleurs il ne vit rien, ni +l'insignifiant palais du roi, ni le joli pont du dix-septième +siècle qui enjambe le canal devant le Muséum, ni cet immense +cénotaphe de Torwaldsen, orné de peintures murales horribles et +qui contient à l'intérieur les oeuvres de ce statuaire, ni, dans +un assez beau parc, le château bonbonnière de Rosenborg, ni +l'admirable édifice renaissance de la Bourse, ni son clocher fait +avec les queues entrelacées de quatre dragons de bronze, ni les +grands moulins des remparts, dont les vastes ailes s'enflaient +comme les voiles d'un vaisseau au vent de la mer. + +Quelles délicieuses promenades nous eussions faites, ma jolie +Virlandaise et moi, du côté du port où les deux-ponts et les +frégates dormaient paisiblement sous leur toiture rouge, sur les +bords verdoyants du détroit, à travers ces ombrages touffus au +sein desquels se cache la citadelle, dont les canons allongent +leur gueule noirâtre entre les branches des sureaux et des +saules! + +Mais, hélas! elle était loin, ma pauvre Graüben, et pouvais-je +espérer de la revoir jamais! + +Cependant, si mon oncle ne remarqua rien de ces sites +enchanteurs, il fut vivement frappé par la vue d'un certain +clocher situé dans l'île d'Amak, qui forme le quartier sud-ouest +de Copenhague. + +Je reçus l'ordre de diriger nos pas de ce côté; je montai dans +une petite embarcation à vapeur qui faisait le service des +canaux, et, en quelques instants, elle accosta le quai de +Dock-Yard. + +Après avoir traversé quelques rues étroites où des galériens, +vêtus de pantalons mi-partie jaunes et gris, travaillaient sous +le bâton des argousins, nous arrivâmes devant Vor-Frelsers-Kirk. +Cette église n'offrait rien de remarquable. Mais voici pourquoi +son clocher assez élevé avait attiré l'attention du professeur: à +partir de la plate-forme, un escalier extérieur circulait autour +de sa flèche, et ses spirales se déroulaient en plein ciel. + +«Montons, dit mon oncle. + +—Mais, le vertige? répliquai-je. + +—Raison de plus, il faut s'y habituer. + +—Cependant... + +—Viens, te dis-je, ne perdons pas de temps.» Il fallut obéir. +Un gardien, qui demeurait de l'autre côté de la rue, nous remit +une clef, et l'ascension commença. + +Mon oncle me précédait d'un pas alerte. Je le suivais non sans +terreur, car la tête me tournait avec une déplorable facilité. +Je n'avais ni l'aplomb des aigles ni l'insensibilité de leurs +nerfs. + +Tant que nous fûmes emprisonnés dans la vis intérieure, tout alla +bien; mais après cent cinquante marches l'air vint me frapper au +visage; nous étions parvenus à la plate-forme du clocher. Là +commençait l'escalier aérien, gardé par une frêle rampe, et dont +les marches, de plus en plus étroites, semblaient monter vers +l'infini. + +«Je ne pourrai jamais! m'écriai-je. + +—Serais-tu poltron, par hasard? Monte!» répondit +impitoyablement le professeur. + +Force fut de le suivre en me cramponnant. Le grand air +m'étourdissait; je sentais le clocher osciller sous les rafales; +mes jambes se dérobaient; je grimpai bientôt sur les genoux, puis +sur le ventre; je fermais les yeux; j'éprouvais le mal de +l'espace. + +Enfin, mon oncle me tirant par le collet, j'arrivai près de la +boule. + +«Regarde, me dit-il, et regarde bien! il faut prendre _des +leçons d'abîme!_» + +Je dus ouvrir les yeux. J'apercevais les maisons aplaties et +comme écrasées par une chute, au milieu du brouillard des fumées. +Au-dessus de ma tête passaient des nuages échevelés, et, par un +renversement d'optique, ils me paraissaient immobiles, tandis que +le clocher, la boule, moi, nous étions entraînés avec une +fantastique vitesse. Au loin, d'un côté s'étendait la campagne +verdoyante; de l'autre étincelait la mer sous un faisceau de +rayons. Le Sund se déroulait à la pointe d'Elseneur, avec +quelques voiles blanches, véritables ailes de goéland, et dans la +brume de l'est ondulaient les côtes à peine estompées de la +Suède. Toute cette immensité tourbillonnait à mes regards. + +Néanmoins il fallut me lever, me tenir droit et regarder. Ma +première leçon de vertige dura une heure. Quand enfin il me fut +permis de redescendre et de toucher du pied le pavé solide des +rues, j'étais courbaturé. + +«Nous recommencerons demain,» dit mon professeur. + +Et en effet, pendant cinq jours, je repris cet exercice +vertigineux, et, bon gré mal gré, je fis des progrès sensibles +dans l'art «des hautes contemplations». + + + + +IX + + +Le jour du départ arriva. La veille, le complaisant M. Thomson +nous avait apporté des lettres de recommandations pressantes pour +le comte Trampe, gouverneur de l'Islande, M. Pietursson, le +coadjuteur de l'évêque, et M. Finsen, maire de Reykjawik. En +retour, mon oncle lui octroya les plus chaleureuses poignées de +main. + +Le 2, à six heures du matin, nos précieux bagages étaient rendus +à bord de la _Valkyrie_. Le capitaine nous conduisit à des +cabines assez étroites et disposées sous une espèce de rouf. + +«Avons-nous bon vent? demanda mon oncle. + +—Excellent, répondit le capitaine Bjarne. Un vent de sud-est. +Nous allons sortir du Sund grand largue et toutes voiles dehors.» + +Quelques instants plus tard, la goélette, sous sa misaine, sa +brigantine, son hunier et son perroquet, appareilla et donna à +pleine toile dans le détroit. Une heure après la capitale du +Danemark semblait s'enfoncer dans les flots éloignés et la +_Valkyrie_ rasait la côte d'Elseneur. Dans la disposition +nerveuse où je me trouvais, je m'attendais à voir l'ombre +d'Hamlet errant sur la terrasse légendaire. + +«Sublime insensé! disais-je, tu nous approuverais sans doute! +tu nous suivrais peut-être pour venir au centre du globe chercher +une solution à ton doute éternel!» + +Mais rien ne parut sur les antiques murailles; le château est, +d'ailleurs, beaucoup plus jeune que l'héroïque prince de +Danemark. Il sert maintenant de loge somptueuse au portier de ce +détroit du Sund où passent chaque année quinze mille navires de +toutes les nations. + +Le château de Krongborg disparut bientôt dans la brume, ainsi que +la tour d'Helsinborg, élevée sur la rive suédoise, et la goélette +s'inclina légèrement sous les brises du Cattégat. + +La _Valkyrie_ était fine voilière, mais avec un navire à voiles +on ne sait jamais trop sur quoi compter. Elle transportait à +Reykjawik du charbon, des ustensiles de ménage, de la poterie, +des vêtements de laine et une cargaison de blé; cinq hommes +d'équipage, tous Danois, suffisaient à la manoeuvrer. + +«Quelle sera la durée de la traversée? demanda mon oncle au +capitaine. + +—Une dizaine de jours, répondit ce dernier, si nous ne +rencontrons pas trop de grains de nord-ouest par le travers des +Feroë. + +—Mais, enfin, vous n'êtes pas sujet à éprouver des retards +considérables? + +—Non, monsieur Lidenbrock; soyez tranquille, nous arriverons.» + +Vers le soir la goélette doubla le cap Skagen à la pointe nord du +Danemark, traversa pendant la nuit le Skager-Rak, rangea +l'extrémité de la Norvège par le travers du cap Lindness et donna +dans la mer du Nord. + +Deux jours après, nous avions connaissance des côtes d'Ecosse à +la hauteur de Peterheade, et la _Valkyrie_ se dirigea vers les +Feroë en passant entre les Orcades et les Seethland. + +Bientôt notre goélette fut battue par les vagues de l'Atlantique; +elle dut louvoyer contre le vent du nord et n'atteignit pas sans +peine les Feroë. Le 3, le capitaine reconnut Myganness, la plus +orientale de ces îles, et, à partir de ce moment, il marcha droit +au cap Portland, situé sur la côte méridionale de l'Islande. + +La traversée n'offrit aucun incident remarquable. Je supportai +assez bien les épreuves de la mer; mon oncle, à son grand dépit, +et à sa honte plus grande encore, ne cessa pas d'être malade. + +Il ne put donc entreprendre le capitaine Bjarne sur la question +du Sneffels, sur les moyens de communication, sur les facilités +de transport; il dut remettra ses explications à son arrivée et +passa tout son temps étendu dans sa cabine, dont les cloisons +craquaient par les grands coups de tangage. Il faut l'avouer, il +méritait un peu son sort. + +Le 11, nous relevâmes le cap Portland; le temps, clair alors, +permit d'apercevoir le Myrdals Yocul, qui le domine. Le cap se +compose d'un gros morne à pentes roides, et planté tout seul sur +la plage. + +La _Valkyrie_ se tint à une distance raisonnable des côtes, en +les prolongeant vers l'ouest, au milieu de nombreux troupeaux de +baleines et de requins. Bientôt apparut un immense rocher percé +à jour, au travers duquel la mer écumeuse donnait avec furie. +Les îlots de Westman semblèrent sortir de l'Océan, comme une +semée de rocs sur la plaine liquide. A partir de ce moment, la +goélette prit du champ pour tourner à bonne distance le cap +Reykjaness, qui ferme l'angle occidental de l'Islande. + +La mer, très forte, empêchait mon oncle de monter sur le pont +pour admirer ces côtes déchiquetées et battues par les vents du +sud-ouest. + +Quarante-huit heures après, en sortant d'une tempête qui força la +goélette de fuir à sec de toile, on releva dans l'est la balise +de la pointe de Skagen, dont les roches dangereuses se prolongent +à une grande distance sous les flots. Un pilote islandais vint à +bord, et, trois heures plus tard, la _Valkyrie_ mouillait devant +Reykjawik, dans la baie de Faxa. + +Le professeur sortit enfin de sa cabine, un peu pâle, un peu +défait, mais toujours enthousiaste, et avec un regard de +satisfaction dans les yeux. + +La population de la ville, singulièrement intéressée par +l'arrivée d'un navire dans lequel chacun a quelque chose à +prendre, se groupait sur le quai. + +Mon oncle avait hâte d'abandonner sa prison flottante, pour ne +pas dire son hôpital. Mais avant de quitter le pont de la +goélette, il m'entraîna à l'avant, et là, du doigt, il me montra, +à la partie septentrionale de la baie, une haute montagne à deux +pointes, un double cône couvert de neiges éternelles. + +«Le Sneffels! s'écria-t-il, le Sneffels!» + +Puis, après m'avoir recommandé du geste un silence absolu, il +descendit dans le canot qui l'attendait. Je le suivis, et +bientôt nous foulions du pied le sol de l'Islande. + +Tout d'abord apparut un homme de bonne figure et revêtu d'un +costume de général. Ce n'était cependant qu'un simple magistrat, +le gouverneur de l'île, M. le baron Trampe en personne. Le +professeur reconnut à qui il avait affaire. Il remit au +gouverneur ses lettres de Copenhague, et il s'établit en danois +une courte conversation à laquelle je demeurai absolument +étranger, et pour cause. Mais de ce premier entretien il résulta +ceci: que le baron Trampe se mettait entièrement à la disposition +du professeur Lidenbrock. + +Mon oncle reçut un accueil fort aimable du maire, M. Finson, non +moins militaire par le costume que le gouverneur, mais aussi +pacifique par tempérament et par état. + +Quant au coadjuteur, M. Pictursson, il faisait actuellement une +tournée épiscopale dans le Bailliage du nord; nous devions +renoncer provisoirement à lui être présentés. Mais un charmant +homme, et dont le concours nous devint fort précieux, ce fut +M. Fridriksson, professeur de sciences naturelles à l'école de +Reykjawik. Ce savant modeste ne parlait que l'islandais et le +latin; il vint m'offrir ses services dans la langue d'Horace, et +je sentis que nous étions faits pour nous comprendre. Ce fut, en +effet, le seul personnage avec lequel je pus m'entretenir pendant +mon séjour en Islande. + +Sur trois chambres dont se composait sa maison, cet excellent +homme en mit deux à notre disposition, et bientôt nous y fûmes +installés avec nos bagages, dont la quantité étonna un peu les +habitants de Reykjawik. + +«Eh bien, Axel, me dit mon oncle, cela va, et le plus difficile +est fait. + +—Comment, le plus difficile? m'écriai-je: + +—Sans doute, nous n'avons plus qu'à descendre! + +—Si vous le prenez ainsi, vous avez raison; mais enfin, après +avoir descendu, il faudra remonter, j'imagine? + +—Oh! cela ne m'inquiète guère! Voyons! il n'y a pas de temps +à perdre. Je vais me rendre à la bibliothèque. Peut-être s'y +trouve-t-il quelque manuscrit de Saknussemm, et je serais bien +aise de le consulter. + +—Alors, pendant ce temps, je vais visiter la ville. Est-ce que +vous n'en ferez pas autant? + +—Oh! cela m'intéresse médiocrement. Ce qui est curieux dans +cette terre d'Islande n'est pas dessus, mais dessous. + +Je sortis et j'errai au hasard. + +S'égarer dans les deux rues de Reykjawik n'eût pas été chose +facile. Je ne fus donc pas obligé de demander mon chemin, ce +qui, dans la langue des gestes, expose à beaucoup de mécomptes. + +La ville s'allonge sur un sol assez bas et marécageux, entre deux +collines. Une immense coulée de laves la couvre d'un côté et +descend en rampes assez douces vers la mer. De l'autre s'étend +cette vaste baie de Faxa bornée au nord par l'énorme glacier du +Sneffels, et dans laquelle la _Valkyrie_ se trouvait seule à +l'ancre en ce moment. Ordinairement les gardes-pêche anglais et +français s'y tiennent mouillés au large; mais ils étaient alors +en service sur les côtes orientales de l'île. + +La plus longue des deux rues de Reykjawik est parallèle au +rivage; là demeurent les marchands et les négociants, dans des +cabanes de bois faites de poutres rouges horizontalement +disposées; l'autre rue, située plus à l'ouest, court vers un +petit lac, entre les maisons de l'évêque et des autres +personnages étrangers au commerce. J'eus bientôt arpenté ces +voies mornes et tristes; j'entrevoyais parfois un bout de gazon +décoloré, comme un vieux tapis de laine râpé par l'usage, ou bien +quelque apparence de verger, dont les rares légumes, pommes de +terre, choux et laitues, eussent figuré à l'aise sur une table +lilliputienne; quelques giroflées maladives essayaient aussi de +prendre un petit air de soleil. + +Vers le milieu de la rue non commerçante, je trouvai le cimetière +public enclos d'un mur en terre, et dans lequel la place ne +manquait pas. Puis, en quelques enjambées, j'arrivai à la maison +du gouverneur, une masure comparée à l'hôtel de ville de +Hambourg, un palais auprès des huttes de la population +islandaise. + +Entre le petit lac et la ville s'élevait l'église, bâtie dans le +goût protestant et construite en pierres calcinées dont les +volcans font eux-mêmes les frais d'extraction; par les grands +vents d'ouest, son toit de tuiles rouges devait évidemment se +disperser dans les airs au grand dommage des fidèles. + +Sur une éminence voisine, j'aperçus l'École Nationale, où, comme +je l'appris plus tard de notre hôte, on professait: l'hébreu, +l'anglais, le français et le danois, quatre langues dont, à ma +honte, je ne connaissais pas le premier mot. J'aurais été le +dernier des quarante élèves que comptait ce petit collège, et +indigne de coucher avec eux dans ces armoires à deux +compartiments où de plus délicats étoufferaient dès la première +nuit. + +En trois heures j'eus visité non seulement la villa, mais ses +environs. L'aspect général en était singulièrement triste. Pas +d'arbres, pas de végétation, pour ainsi dire. Partout les arêtes +vives des roches volcaniques. Les huttes des Islandais sont +faites de terre et de tourbe, et leurs murs inclinés en dedans; +elles ressemblent à des toits posés sur le sol. Seulement ces +toits sont des prairies relativement fécondes. Grâce à la +chaleur de l'habitation, l'herbe y pousse avec assez de +perfection, et on la fauche soigneusement à l'époque de la +fenaison, sans quoi les animaux domestiques viendraient paître +sur ces demeures verdoyantes. + +Pendant mon excursion, je rencontrai peu d'habitants; en revenant +de la rue commerçante, je vis la plus grande partie de la +population occupée à sécher, saler et charger des morues, +principal article d'exportation. Les hommes paraissaient +robustes, mais lourds, des espèces d'Allemands blonds, à l'oeil +pensif, qui se sentent un peu en dehors de l'humanité, pauvres +exilés relégués sur cette terre de glace, dont la nature aurait +bien dû faire des Esquimaux, puisqu'elle les condamnait à vivre +sur la limite du cercle polaire! J'essayais en vain de +surprendre un sourire sur leur visage; ils riaient quelquefois +par une sorte de contraction involontaire des muscles, mais ils +ne souriaient jamais. + +Leur costume consistait en une grossière vareuse de laine noire +connue dans tous les pays scandinaves sous le nom de «vadmel», un +chapeau à vastes bords, un pantalon à lisère rouge et un morceau +de cuir replié en manière de chaussure. + +Les femmes, à figure triste et résignée, d'un type assez +agréable, mais sans expression, étaient vêtues d'un corsage et +d'une jupe de «vadmel» sombre: filles, elles portaient sur leurs +cheveux tressés en guirlandes un petit bonnet de tricot brun; +mariées, elles entouraient leur tête d'un mouchoir de couleur, +surmonté d'un cimier de toile blanche. + +Après une bonne promenade, lorsque je rentrai dans la maison de +M. Fridriksson, mon oncle s'y trouvait déjà en compagnie de son +hôte. + + + + +X + + +Le dîner était prêt; il fut dévoré avec avidité par le professeur +Lidenbrock, dont la diète forcée du bord avait changé l'estomac +en un gouffre profond. Ce repas, plus danois qu'islandais, n'eut +rien de remarquable en lui-même; mais notre hôte, plus islandais +que danois, me rappela les héros de l'antique hospitalité. Il me +parut évident que nous étions chez lui plus que lui-même. + +La conversation se fit en langue indigène, que mon oncle +entremêlait d'allemand et M. Fridriksson de latin, afin que je +pusse la comprendre. Elle roula sur des questions scientifiques, +comme il convient à des savants; mais le professeur Lidenbrock se +tint sur la plus excessive réserve, et ses yeux me +recommandaient, à chaque phrase, un silence absolu touchant nos +projets à venir. + +Tout d'abord, M. Fridriksson s'enquit auprès de mon oncle du +résultat de ses recherches à la bibliothèque. + +«Votre bibliothèque! s'écria ce dernier, elle ne se compose que +de livres dépareillés sur des rayons presque déserts. + +—Comment! répondit M. Fridriksson, nous possédons huit mille +volumes dont beaucoup sont précieux et rares, des ouvrages en +vieille langue Scandinave, et toutes les nouveautés dont +Copenhague nous approvisionne chaque année. + +—Où prenez-vous ces huit mille volumes? Pour mon compte... + +—Oh! monsieur Lidenbrock, ils courent le pays; on a le goût de +l'étude dans notre vieille île de glace! Pas un fermier, pas un +pêcheur qui ne sache lire et ne lise. Nous pensons que des +livres, au lieu de moisir derrière une grille de fer, loin des +regards curieux, sont destinés à s'user sous les yeux des +lecteurs. Aussi ces volumes passent-ils de main en main, +feuilletés, lus et relus, et souvent ils ne reviennent à leur +rayon qu'après un an ou deux d'absence. + +—En attendant, répondit mon oncle avec un certain dépit, les +étrangers... + +—Que voulez-vous! les étrangers ont chez eux leurs bibliothèques, +et, avant tout, il faut que nos paysans s'instruisent. Je vous +le répète, l'amour de l'étude est dans le sang islandais. Aussi, +en 1816, nous avons fondé une Société Littéraire qui va bien; des +savants étrangers s'honorent d'en faire partie; elle publie des +livres destinés à l'éducation de nos compatriotes et rend de +véritables services au pays. Si vous voulez être un de nos +membres correspondants, monsieur Lidenbrock, vous nous ferez le +plus grand plaisir.» + +Mon oncle, qui appartenait déjà à une centaine de sociétés +scientifiques, accepta avec une bonne grâce dont fut touché +M. Fridriksson. + +«Maintenant, reprit celui-ci, veuillez m'indiquer les livres que +vous espériez trouver à notre bibliothèque, et je pourrai +peut-être vous renseigner à leur égard.» + +Je regardai mon oncle. Il hésita à répondre. Cela touchait +directement à ses projets. Cependant, après avoir réfléchi, il +se décida à parler. + +«Monsieur Fridriksson, dit-il, je voulais savoir si, parmi les +ouvrages anciens, vous possédiez ceux d'Arne Saknussemm? + +—Arne Saknussemm! répondit le professeur de Reykjawik; vous +voulez parler de ce savant du seizième siècle, à la fois grand +naturaliste, grand alchimiste et grand voyageur? + +—Précisément + +—Une des gloires de la littérature et de la science islandaises? + +—Comme vous dites. + +—Un homme illustre entre tous? + +—Je vous l'accorde. + +—Et dont l'audace égalait le génie? + +—Je vois que vous le connaissez bien.» Mon oncle nageait dans la +joie à entendre parler ainsi de son héros. Il dévorait des yeux +M. Fridriksson. + +«Eh bien! demanda-t-il, ses ouvrages? + +—Ah! ses ouvrages, nous ne les avons pas! + +—Quoi! en Islande? + +—Ils n'existent ni en Islande ni ailleurs. + +—Et pourquoi? + +—Parce que Arne Saknussemm fut persécuté pour cause d'hérésie, +et qu'en 1573 ses ouvrages furent brûlés à Copenhague par la main +du bourreau. + +—Très bien! Parfait! s'écria mon oncle, au grand scandale du +professeur de sciences naturelles. + +—Hein? fit ce dernier. + +—Oui! tout s'explique, tout s'enchaîne, tout est clair, et je +comprends pourquoi Saknussemm, mis à l'index et forcé de cacher +les découvertes de son génie, a dû enfouir dans un +incompréhensible cryptogramme le secret... + +—Quel secret? demanda vivement M. Fridriksson. + +—Un secret qui... dont..., répondit mon oncle en balbutiant. + +—Est-ce que vous auriez quelque document particulier? reprit +notre hôte. + +—Non. Je faisais une pure supposition. + +—Bien, répondît M. Fridriksson, qui eut la bonté de ne pas +insister en voyant le trouble de son interlocuteur. J'espère, +ajouta-t-il, que vous ne quitterez pas notre île sans avoir puisé +à ses richesses minéralogiques? + +—Certes, répondit mon oncle; mais j'arrive un peu tard; des +savants ont déjà passé par ici? + +—Oui, monsieur Lidenbrock; les travaux de MM. Olafsen et +Povelsen exécutés par ordre du roi, les études de Troïl, la +mission scientifique de MM. Gaimard et Robert, à bord de la +corvette française _la Recherche_[1], et dernièrement, les +observations des savants embarqués sur la frégate _la +Reine-Hortense_, ont puissamment contribué à la reconnaissance de +l'Islande. Mais, croyez-moi, il y a encore à faire. + + [1] _La Recherche_ fut envoyée en 1835 par l'amiral Duperré + pour retrouver les traces d'une expédition perdue, celle de + M. de Blosseville et de _la Lilloise_, dont on n'a jamais eu de + nouvelles. + +—Vous pensez? demanda mon oncle d'un air bonhomme, en essayant +de modérer l'éclair de ses yeux. + +—Oui. Que de montagnes, de glaciers, de volcans à étudier, qui +sont peu connus! Et tenez, sans aller plus loin, voyez ce mont +qui s'élève à l'horizon; c'est le Sneffels. + +—Ah! fit mon oncle, le Sneffels. + +—Oui, l'un des volcans les plus curieux et dont on visite +rarement le cratère. + +—Éteint? + +—Oh! éteint depuis cinq cents ans. + +—Eh bien! répondit mon oncle, qui se croisait frénétiquement +les jambes pour ne pas sauter en l'air, j'ai envie de commencer +mes études géologiques par ce Seffel... Fessel... comment +dites-vous? + +—Sneffels, reprit l'excellent M. Fridriksson.» + +Cette partie de la conversation avait eu lieu en latin; j'avais +tout compris, et je gardais à peine mon sérieux à voir mon oncle +contenir sa satisfaction qui débordait de toutes parts; il +prenait un petit air innocent qui ressemblait à la grimace d'un +vieux diable. + +«Oui, fit-il, vos paroles me décident; nous essayerons de gravir +ce Sneffels, peut-être même d'étudier son cratère! + +—Je regrette bien, répondit M. Fridriksson, que mes occupations +ne me permettent pas de m'absenter; je vous aurais accompagné +avec plaisir et profit. + +—Oh! non, oh! non, répondit vivement mon oncle; nous ne +voulons déranger personne, monsieur Fridriksson; je vous remercie +de tout mon coeur. La présence d'un savant tel que vous eût été +très utile, mais les devoirs de votre profession...» + +J'aime à penser que notre hôte, dans l'innocence de son âme +islandaise, ne comprit pas les grosses malices de mon oncle. + +«Je vous approuve fort, monsieur Lidenbrock, dit-il, de commencer +par ce volcan; vous ferez là une ample moisson d'observations +curieuses. Mais, dites-moi, comment comptez-vous gagner la +presqu'île de Sneffels! + +—Par mer, en traversant la baie. C'est la route la plus rapide. + +—Sans doute; mais elle est impossible à prendre. + +—Pourquoi? + +—Parce que nous n'avons pas un seul canot à Reykjawik. + +—Diable! + +—Il faudra aller par terre, en suivant la côte. Ce sera plus +long, mais plus intéressant. + +—Bon. Je verrai à me procurer un guide. + +—J'en ai précisément un à vous offrir. + +—Un homme sûr, intelligent? + +—Oui, un habitant de la presqu'île. C'est un chasseur d'eider, +fort habile, et dont vous serez content. Il parle parfaitement +le danois. + +—Et quand pourrai-je le voir? + +—Demain, si cela vous plaît. + +—Pourquoi pas aujourd'hui? + +—C'est qu'il n'arrive que demain. + +—A demain donc,» répondit mon oncle avec un soupir. + +Cette importante conversation se termina quelques instants plus +tard par de chaleureux remerciments du professeur allemand au +professeur islandais. Pendant ce dîner, mon oncle venait +d'apprendre des choses importantes, entre autres l'histoire de +Saknussemm, la raison de son document mystérieux, comme quoi son +hôte ne l'accompagnerait pas dans son expédition, et que dès le +lendemain un guide serait à ses ordres. + + + + +XI + + +Le soir, je fis une courte promenade sur les rivages de +Reykjawik, et je revins de bonne heure me coucher dans mon lit de +grosses planches, où je dormis d'un profond sommeil. + +Quand je me réveillai, j'entendis mon oncle parler abondamment +dans la salle voisine. Je me levai aussitôt et je me hâtai +d'aller le rejoindre. + +Il causait en danois avec un homme de haute taille, +vigoureusement découplé. Ce grand gaillard devait être d'une +force peu commune. Ses yeux, percés dans une tête très grosse et +assez naïve, me parurent intelligents. Ils étaient d'un bleu +rêveur. De longs cheveux, qui eussent passé pour roux, même en +Angleterre, tombaient sur ses athlétiques épaules. Cet indigène +avait les mouvements souples, mais il remuait peu les bras, en +homme qui ignorait ou dédaignait la langue des gestes. Tout en +lui révélait un tempérament d'un calme parfait, non pas indolent, +mais tranquille. On sentait qu'il ne demandait rien à personne, +qu'il travaillait à sa convenance, et que, dans ce monde, sa +philosophie ne pouvait être ni étonnée ni troublée. + +Je surpris les nuances de ce caractère, à la manière dont +l'Islandais écouta le verbiage passionné de son interlocuteur. +Il demeurait les bras croisés, immobile au milieu des gestes +multipliés de mon oncle; pour nier, sa tête tournait de gauche à +droite; elle s'inclinait pour affirmer, et cela si peu, que ses +longs cheveux bougeaient à peine; c'était l'économie du mouvement +poussée jusqu'à l'avarice. + +Certes, à voir cet homme, je n'aurais jamais deviné sa profession +de chasseur; celui-là ne devait pas effrayer le gibier, à coup +sûr, mais comment pouvait-il l'atteindre? + +Tout s'expliqua quand M. Fridriksson m'apprit que ce tranquille +personnage n'était qu'un «chasseur d'eider», oiseau dont le duvet +constitue la plus grande richesse de l'île. En effet, ce duvet +s'appelle l'édredon, et il ne faut pas une grande dépense de +mouvement pour le recueillir. + +Aux premiers jours de l'été, la femelle de l'eider, sorte de joli +canard, va bâtir son nid parmi les rochers des fjörds[1] dont la +côte est toute frangée; ce nid bâti, elle le tapisse avec de +fines plumes qu'elle s'arrache du ventre. Aussitôt le chasseur, +ou mieux le négociant, arrive, prend le nid, et la femelle de +recommencer son travail; cela dure ainsi tant qu'il lui reste +quelque duvet. Quand elle s'est entièrement dépouillée, c'est au +mâle de se déplumer à son tour. Seulement, comme la dépouille +dure et grossière de ce dernier n'a aucune valeur commerciale, le +chasseur ne prend pas la peine de lui voler le lit de sa couvée; +le nid s'achève donc; la femelle pond ses oeufs; les petits +éclosent, et, l'année suivante, la récolte de l'édredon +recommence. + + [1] Nom donné aux golfes étroits dans les pays scandinaves. + +Or, comme l'eider ne choisit pas les rocs escarpés pour y bâtir +son nid, mais plutôt des roches faciles et horizontales qui vont +se perdre en mer, le chasseur islandais pouvait exercer son +métier sans grande agitation. C'était un fermier qui n'avait ni +à semer ni à couper sa moisson, mais à la récolter seulement. + +Ce personnage grave, flegmatique et silencieux, se nommait Hans +Bjelke; il venait à la recommandation de M. Fridriksson. C'était +notre futur guide. + +Ses manières contrastaient singulièrement avec celles de mon +oncle. + +Cependant ils s'entendirent facilement. Ni l'un ni l'autre ne +regardaient au prix; l'un prêt à accepter ce qu'on lui offrait, +l'autre prêt à donner ce qui lui serait demandé. Jamais marché +ne fut plus facile à conclure. + +Or, des conventions il résulta que Hans s'engageait à nous +conduire au village de Stapi, situé sur la côte méridionale de la +presqu'île du Sneffels, au pied même du volcan. Il fallait +compter par terre vingt-deux milles environ, voyage à faire en +deux jours, suivant l'opinion de mon oncle. + +Mais quand il apprit qu'il s'agissait de milles danois de +vingt-quatre mille pieds, il dut rabattre de son calcul et +compter, vu l'insuffisance des chemins, sur sept ou huit jours de +marche. + +Quatre chevaux devaient être mis à sa disposition, deux pour le +porter, lui et moi, deux autres destinés à nos bagages. Hans, +suivant son habitude, irait à pied. Il connaissait parfaitement +cette partie de la côte, et il promit de prendre par le plus +court. + +Son engagement avec mon oncle n'expirait pas à notre arrivée à +Stapi; il demeurait à son service pendant tout le temps +nécessaire à nos excursions scientifiques au prix de trois +rixdales par semaine[1]. Seulement, il fut expressément convenu +que cette somme serait comptée au guide chaque samedi soir, +condition _sine qua non_ de son engagement. + + [1] 16fr. 08 c. + +Le départ fut fixé au 16 juin. Mon oncle voulut remettre au +chasseur les arrhes du marché, mais celui-ci refusa d'un seul +mot. + +«Efter,» fit-il. + +Après,» me dit le professeur pour mon édification. + +Hans, le traité conclu, se retira tout d'une pièce. + +«Un fameux homme, s'écria mon oncle, mais il ne s'attend guère au +merveilleux rôle que l'avenir lui réserve de jouer. + +—Il nous accompagne donc jusqu'au... + +—Oui, Axel, jusqu'au centre de la terre.» + +Quarante-huit heures restaient encore à passer; à mon grand +regret, je dus les employer à nos préparatifs; toute notre +intelligence fut employée à disposer chaque objet de la façon la +plus avantageuse, les instruments d'un côté, les armes d'un +autre, les outils dans ce paquet, les vivres dans celui-là. En +tout quatre groupes. + +Les instruments comprenaient: + +1° Un thermomètre centigrade de Eigel, gradué jusqu'à cent +cinquante degrés, ce qui me paraissait trop ou pas assez. Trop, +si la chaleur ambiante devait monter là, auquel cas nous aurions +cuit. Pas assez, s'il s'agissait de mesurer la température de +sources ou toute autre matière en fusion. + +2° Un manomètre à air comprimé, disposé de manière à indiquer des +pressions supérieures à celles de l'atmosphère au niveau de +l'Océan. En effet, le baromètre ordinaire n'eût pas suffi, la +pression atmosphérique devant augmenter proportionnellement à +notre descente au-dessous de la surface de la terre. + +3° Un chronomètre de Boissonnas jeune de Genève, parfaitement +réglé au méridien de Hambourg. + +4° Deux boussoles d'inclinaison et de déclinaison. + +5° Une lunette de nuit. + +6° Deux appareils de Ruhmkorff, qui, au moyen d'un courant +électrique, donnaient une lumière très portative, sûre et peu +encombrante.[1] + + [1] L'appareil de M. Ruhnmkorff consiste en une pile de Bunzen, + mise en activité au moyen du bichromate de potasse qui ne donne + aucune odeur. Une bobine d'induction met l'électricité + produite par la pile en communication avec une lanterne d'une + disposition particulière; dans cette lanterne se trouve un + serpentin de verre où le vide a été fait, et dans lequel reste + seulement un résidu de gaz carbonique ou d'azote. Quand + l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux en produisant + une lumière blanchâtre et continue. La pile et la bobine sont + placées dans un sac de cuir que le voyageur porte en + bandoulière. La lanterne, placée extérieurement, éclaire très + suffisamment dans les profondes obscurités; elle permet de + s'aventurer, sans craindre aucune explosion, au milieu des gaz + les plus inflammables, et ne s'éteint pas même au sein des plus + profonds cours d'eau. M. Ruhmkorff est un savant et habile + physicien. Sa grande découverte, c'est sa bobine d'induction + qui permet de produire de l'électricité à haute tension. Il a + obtenu, en 1864, le prix quinquennal de 50,000 fr. que la + France réservait à la plus ingénieuse application de + l'électricité. + +Les armes consistaient en deux carabines de Purdley More et Co, +et de deux revolvers Colt. Pourquoi des armes? Nous n'avions ni +sauvages ni bêtes féroces à redouter, je suppose. Mais mon oncle +paraissait tenir à son arsenal comme à ses instruments, surtout à +une notable quantité de fulmi-coton inaltérable à l'humidité, et +dont la force expansive est fort supérieure à celle de la poudre +ordinaire. + +Les outils comprenaient deux pics, deux pioches, une échelle de +soie, trois bâtons ferrés, une hache, un marteau, une douzaine de +coins et pitons de fer, et de longues cordes à noeuds. Cela ne +laissait pas de faire un fort colis, car l'échelle mesurait trois +cents pieds de longueur. + +Enfin, il y avait les provisions; le paquet n'était pas gros, +mais rassurant, car je savais qu'en viande concentrée et en +biscuits secs il contenait pour six mois de vivres. Le genièvre +en formait toute la partie liquide, et l'eau manquait totalement; +mais nous avions des gourdes, et mon oncle comptait sur les +sources pour les remplir; les objections que j'avais pu faire sur +leur qualité, leur température, et même leur absence, étaient +restées sans succès. + +Pour compléter la nomenclature exacte de nos articles de voyage, +je noterai une pharmacie portative contenant des ciseaux à lames +mousses, des attelles pour fracture, une pièce de ruban en fil +écru, des bandes et compresses, du sparadrap, une palette pour +saignée, toutes choses effrayantes; de plus, une série de flacons +contenant de la dextrine, de l'alcool vulnéraire, de l'acétate de +plomb liquide, de l'éther, du vinaigre et de l'ammoniaque, toutes +drogues d'un emploi peu rassurant; enfin les matières nécessaires +aux appareils de Ruhmkorff. + +Mon oncle n'avait eu garde d'oublier la provision de tabac, de +poudre de chasse et d'amadou, non plus qu'une ceinture de cuir +qu'il portait autour des reins et où se trouvait une suffisante +quantité de monnaie d'or, d'argent et de papier. De bonnes +chaussures, rendues imperméables par un enduit de goudron et de +gomme élastique, se trouvaient au nombre de six paires dans le +groupe des outils. + +«Ainsi vêtus, chaussés, équipés, il n'y a aucune raison pour ne +pas aller loin,» me dit mon oncle. + +La journée du 14 fut employée tout entière à disposer ces +différents objets. Le soir, nous dînâmes chez le baron Trampe, +en compagnie du maire de Reykjawik et du docteur Hyaltalin, le +grand médecin du pays. M. Fridriksson n'était pas au nombre des +convives; j'appris plus tard que le gouverneur et lui se +trouvaient en désaccord sur une question d'administration et ne +se voyaient pas. Je n'eus donc pas l'occasion de comprendre un +mot de ce qui se dit pendant ce dîner semi-officiel. Je +remarquai seulement que mon oncle parla tout le temps. + +Le lendemain 15, les préparatifs furent achevés. Notre hôte fit +un sensible plaisir au professeur en lui remettant une carte de +l'Islande, incomparablement plus parfaite que celle d'Henderson, +la carte de M. Olaf Nikolas Olsen, réduite au 1/400000, et +publiée par la Société littéraire islandaise, d'après les travaux +géodésiques de M. Scheel Frisac, et le levé topographique de +M. Bjorn Gumlaugsonn. C'était un précieux document pour un +minéralogiste. + +La dernière soirée se passa dans une intime causerie avec +M. Fridrikssonn, pour lequel je me sentais pris d'une vive +sympathie; puis, à la conversation succéda un sommeil assez +agité, de ma part du moins. + +A cinq heures du matin, le hennissement de, quatre chevaux qui +piaffaient sous ma fenêtre me réveilla. Je m'habillai à la hâte +et je descendis dans la rue. Là, Hans achevait de charger nos +bagages sans se remuer, pour ainsi dire. Cependant il opérait +avec une adresse peu commune. Mon oncle faisait plus de bruit +que de besogne, et le guide paraissait se soucier fort peu de ses +recommandations. + +Tout fut terminé à six heures, M, Fridriksson nous serra les +mains. Mon oncle le remercia en islandais de sa bienveillante +hospitalité, et avec beaucoup de coeur. Quant à moi, j'ébauchai +dans mon meilleur latin quelque salut cordial; puis nous nous +mîmes en selle, et M. Fridriksson me lança avec son dernier adieu +ce vers que Virgile semblait avoir fait pour nous, voyageurs +incertains de la route: + + Et quacunque viam dederit fortuna sequamur. + + + + +XII + + +Nous étions partis par un temps couvert, mais fixe. Pas de +fatigantes chaleurs à redouter, ni pluies désastreuses. Un temps +de touristes. + +Le plaisir de courir à cheval à travers un pays inconnu me +rendait de facile composition sur le début de l'entreprise. +J'étais tout entier au bonheur de l'excursionniste fait de désirs +et de liberté. Je commençais à prendre mon parti de l'affaire. + +«D'ailleurs, me disais-je, qu'est-ce que je risque? de voyager +au milieu du pays le plus curieux! de gravir une montagne fort +remarquable! au pis-aller de descendre au fond d'un cratère +éteint? Il est bien évident que ce Saknussemm n'a pas fait autre +chose. Quant à l'existence d'une galerie qui aboutisse au centre +du globe, pure imagination! pure impossibilité! Donc, ce qu'il +y a de bon à prendre de cette expédition, prenons-le, et sans +marchander!» + +Ce raisonnement à peine achevé, nous avions quitté Reykjawik. + +Hans marchait en tête, d'un pas rapide, égal et continu. Les +deux chevaux chargés de nos bagages le suivaient, sans qu'il fût +nécessaire de les diriger. Mon oncle et moi, nous venions +ensuite, et vraiment sans faire trop mauvaise figure sur nos +bêtes petites, mais vigoureuses. + +L'Islande est une des grandes îles de l'Europe; elle mesure +quatorze cents milles de surface, et ne compte que soixante mille +habitants. Les géographes l'ont divisée en quatre quartiers, et +nous avions à traverser presque obliquement celui qui porte le +nom de Pays du quart du Sud-Ouest, «Sudvestr Fjordùngr.» + +Hans, en laissant Reykjawik, avait immédiatement suivi les bords +de la mer; nous traversions de maigres pâturages qui se donnaient +bien du mal pour être verts; le jaune réussissait mieux. Les +sommets rugueux des masses trachytiques s'estompaient à l'horizon +dans les brumes de l'est; par moments quelques plaques de neige, +concentrant la lumière diffuse, resplendissaient sur le versant +des cimes éloignées; certains pics, plus hardiment dressés, +trouaient les nuages gris et réapparaissaient au-dessus des +vapeurs mouvantes, semblables à des écueils émergés en plein +ciel. + +Souvent ces chaînes de rocs arides faisaient une pointe vers la +mer et mordaient sur le pâturage; mais il restait toujours une +place suffisante pour passer. Nos chevaux, d'ailleurs, +choisissaient d'instinct les endroits propices sans jamais +ralentir leur marche. Mon oncle n'avait pas même la consolation +d'exciter sa monture de la voix ou du fouet; il ne lui était pas +permis d'être impatient. Je ne pouvais m'empêcher de sourire en +le voyant si grand sur son petit cheval, et, comme ses longues +jambes rasaient le sol, il ressemblait à un centaure à six pieds. + +«Bonne bête! bonne bête! disait-il. Tu verras, Axel, que pas +un animal ne l'emporte en intelligence sur le cheval islandais; +neiges, tempêtes, chemins impraticables, rochers, glaciers, rien +ne l'arrête. Il est brave, il est sobre, il est sûr. Jamais un +faux pas, jamais une réaction. Qu'il se présente quelque +rivière, quelque fjörd à traverser, et il s'en présentera, tu le +verras sans hésiter se jeter à l'eau, comme un amphibie, et +gagner le bord opposé! Mais ne le brusquons pas, laissons-le +agir, et nous ferons, l'un portant l'autre, nos dix lieues par +jour. + +—Nous, sans doute, répondis-je, mais le guide? + +—Oh! il ne m'inquiète guère. Ces gens-là, cela marche sans +s'en apercevoir; celui-ci se remue si peu qu'il ne doit pas se +fatiguer. D'ailleurs, au besoin, je lui céderai ma monture. Les +crampes me prendraient bientôt, si je ne me donnais pas quelque +mouvement. Les bras vont bien, mais il faut songer aux jambes.» + +Cependant nous avancions d'un pas rapide; le pays était déjà à +peu près désert. Ça et là une ferme isolée, quelque boër[1] +solitaire, fait de bois, de terre, de morceaux de lave, +apparaissait comme un mendiant au bord d'un chemin creux. Ces +huttes délabrées avaient l'air d'implorer la charité des +passants, et, pour un peu, on leur eût fait l'aumône. Dans ce +pays, les routes, les sentiers même manquaient absolument, et la +végétation, si lente qu'elle fût, avait vite fait d'effacer le +pas des rares voyageurs. + + [1] Maison du paysan islandais + +Pourtant cette partie de la province, située à deux pas de sa +capitale, comptait parmi les portions habitées et cultivées de +l'Islande. Qu'étaient alors les contrées plus désertes que ce +désert? Un demi-mille franchi, nous n'avions encore rencontré ni +un fermier sur la porte de sa chaumière, ni un berger sauvage +paissant un troupeau moins sauvage que lui; seulement quelques +vaches et des moutons abandonnés à eux-mêmes. Que seraient donc +les régions convulsionnées, bouleversées par les phénomènes +éruptifs, nées des explosions volcaniques et des commotions +souterraines? + +Nous étions destinés à les connaître plus tard; mais, en +consultant la carte d'Olsen, je vis qu'on les évitait en longeant +la sinueuse lisière du rivage; en effet, le grand mouvement +plutonique s'est concentré surtout à l'intérieur de l'île; là les +couches horizontales de roches superposées, appelées trapps en +langue Scandinave, les bandes trachytiques, les éruptions de +basalte, de tufs et de tous les conglomérats volcaniques, les +coulées de lave et de porphyre en fusion, ont fait un pays d'une +surnaturelle horreur. Je ne me doutais guère alors du spectacle +qui nous attendait à la presqu'île du Sneffels, où ces dégâts +d'une nature fougueuse forment un formidable chaos. + +Deux heures après avoir quitté Reykjawik, nous arrivions au bourg +de Gufunes, appelé «Aoalkirkja» ou Église principale. Il +n'offrait rien de remarquable. Quelques maisons seulement. A +peine de quoi faire un hameau de l'Allemagne. + +Hans s'y arrêta une demi-heure; il partagea notre frugal +déjeuner, répondit par oui et par non aux questions de mon oncle +sur la nature de la route, et lorsqu'on lui demanda en quel +endroit il comptait passer la nuit: + +«Gardär» dit-il seulement. + +Je consultai la carte pour savoir ce qu'était Gardär. Je vis une +bourgade de ce nom sur les bords du Hvaljörd, à quatre milles de +Reykjawik. Je la montrai à mon oncle. + +«Quatre milles seulement! dit-il. Quatre milles sur vingt-deux! +Voilà une jolie promenade.» + +Il voulut faire une observation au guide, qui, sans lui répondre, +reprit la tête des cheveux et se remit en marche. + +Trois heures plus tard, toujours en foulant le gazon décoloré des +pâturages, il fallut contourner le Kollafjörd, détour plus facile +et moins long qu'une traversée de ce golfe; bientôt nous entrions +dans un «pingstaoer», lieu de juridiction communale, nommé +Ejulberg, et dont le clocher eût sonné midi, si les églises +islandaises avaient été assez riches pour posséder une horloge; +mais elles ressemblent fort à leurs paroissiens, qui n'ont pas de +montres, et qui s'en passent. + +Là les chevaux furent rafraîchis; puis, prenant par un rivage +resserré entre une chaîne de collines et la mer, ils nous +portèrent d'une traite à l' «aoalkirkja» de Brantar, et un mille +plus loin à Saurböer «annexia», église annexe, située sur la rive +méridionale du Hvalfjörd. + +Il était alors quatre heures du soir; nous avions franchi quatre +milles [1]. + + [1] Huit lieues. + +Le fjörd était large en cet endroit d'un demi-mille au moins; les +vagues déferlaient avec bruit sur les rocs aigus; ce golfe +s'évasait entre des murailles de rochers, sorte d'escarpe à pic +haute de trois mille pieds et remarquable par ses couches brunes +que séparaient des lits de tuf d'une nuance rougeâtre. Quelle +que fût l'intelligence de nos chevaux, je n'augurais pas bien de +la traversée d'un véritable bras de mer opérée sur le dos d'un +quadrupède. + +«S'ils sont intelligents, dis-je, ils n'essayeront point de +passer. En tout cas, je me charge d'être intelligent pour eux.» + +Mais mon oncle ne voulait pas attendre; il piqua des deux vers le +rivage. Sa monture vint flairer la dernière ondulation des +vagues et s'arrêta; mon oncle, qui avait son instinct à lui, la +pressa d'avancer. Nouveau refus de l'animal, qui secoua la tête. +Alors jurons et coups de fouet, mais ruades de la bête, qui +commença à désarçonner son cavalier; enfin le petit cheval, +ployant ses jarrets, se retira des jambes du professeur et le +laissa tout droit planté sur deux pierres du rivage, comme le +colosse de Rhodes. + +«Ah! maudit animal! s'écria le cavalier, subitement transformé +en piéton et honteux comme un officier de cavalerie qui passerait +fantassin. + +—«Farja,» fit le guide en lui touchant l'épaule. + +—Quoi! un bac? + +—«Der,» répondit Hans en montrant un bateau. + +—Oui, m'écriai-je, il y a un bac. + +—Il fallait donc le dire! Eh bien, en route! + +—«Tidvatten,» reprit le guide. + +—Que dit-il? + +—Il dit marée, répondit mon oncle en me traduisant le mot + danois. + +—Sans doute, il faut attendre la marée? + +—«Förbida?» demanda mon oncle. + +—«Ja,» répondit Hans. + +Mon oncle frappa du pied, tandis que les chevaux se dirigeaient +vers le bac. + +Je compris parfaitement la nécessité d'attendre un certain +instant de la marée pour entreprendre la traversée du fjörd, +celui où la mer, arrivée à sa plus grande hauteur, est étale. +Alors le flux et le reflux n'ont aucune action sensible, et le +bac ne risque pas d'être entraîné, soit au fond du golfe, soit en +plein Océan. + +L'instant favorable n'arriva qu'à six heures du soir; mon oncle, +moi, le guide, deux passeurs et les quatre chevaux, nous avions +pris place dans une sorte de barque plate assez fragile. Habitué +que j'étais aux bacs à vapeur de l'Elbe, je trouvai les rames des +bateliers un triste engin mécanique. Il fallut plus d'une heure +pour traverser le fjörd; mais enfin le passage se fit sans +accident. + +Une demi-heure après, nous atteignions l'«aoalkirkja» de Gardär. + + + + +XIII + + +Il aurait dû faire nuit, mais sous le soixante cinquième +parallèle, la clarté diurne des régions polaires ne devait pas +m'étonner; en Islande, pendant les mois de juin et juillet, le +soleil ne se couche pas. + +Néanmoins la température s'était abaissée; j'avais froid, et +surtout faim. Bienvenu fut le «böer» qui s'ouvrit +hospitalièrement pour nous recevoir. + +C'était la maison d'un paysan, mais, en fait d'hospitalité, elle +valait celle d'un roi. A notre arrivée, le maître vint nous +tendre la main, et, sans plus de cérémonie, il nous fit signe de +le suivre. + +Le suivre, en effet, car l'accompagner eût été impossible. Un +passage long, étroit, obscur, donnait accès dans cette habitation +construite en poutres à peine équarries et permettait d'arriver à +chacune des chambres; celles-ci étaient au nombre de quatre: la +cuisine, l'atelier de tissage, la «badstofa», chambre à coucher +de la famille, et, la meilleure entre toutes, la chambre des +étrangers. Mon oncle, à la taille duquel on n'avait pas songé en +bâtissant la maison, ne manqua pas de donner trois ou quatre fois +de la tête contre les saillies du plafond. + +On nous introduisit dans notre chambre, sorte de grande salle +avec un sol de terre battue et éclairée d'une fenêtre dont les +vitres étaient faites de membranes de mouton assez peu +transparentes. La literie se composait de fourrage sec jeté dans +deux cadres de bois peints en rouge et ornés de sentences +islandaises. Je ne m'attendais pas à ce confortable; seulement, +il régnait dans cette maison une forte odeur de poisson sec, de +viande macérée et de lait aigre dont mon odorat se trouvait assez +mal. + +Lorsque nous eûmes mis de côté notre harnachement de voyageurs, +la voix de l'hôte se fit entendre, qui nous conviait à passer +dans la cuisine, seule pièce où l'on fit du feu, même par les +plus grands froids. + +Mon oncle se hâta d'obéir à cette amicale injonction. Je le +suivis. + +La cheminée de la cuisine était d'un modèle antique; au milieu de +la chambre, une pierre pour tout foyer; au toit, un trou par +lequel s'échappait la fumée. Cette cuisine servait aussi de +salle à manger. + +A notre entrée, l'hôte, comme s'il ne nous avait pas encore vus, +nous salua du mot «saellvertu,» qui signifie «soyez heureux», et +il vint nous baiser sur la joue. + +Sa femme, après lui, prononça les mêmes paroles, accompagnées du +même cérémonial; puis les deux époux, plaçant la main droite sur +leur coeur, s'inclinèrent profondément. + +Je me hâte de dire que l'Islandaise était mère de dix-neuf +enfants, tous, grands et petits, grouillant pêle-mêle au milieu +des volutes de fumée dont le foyer remplissait la chambre. A +chaque instant j'apercevais une petite tête blonde et un peu +mélancolique sortir de ce brouillard. On eût dit une guirlande +d'anges insuffisamment débarbouillés. + +Mon oncle et moi, nous fîmes très bon accueil à cette «couvée», +et bientôt il y eut trois ou quatre de ces marmots sur nos +épaules, autant sur nos genoux et le reste entre nos jambes. +Ceux qui parlaient répétaient «saellvertu» dans tous les tons +imaginables. Ceux qui ne parlaient pas n'en criaient que mieux. + +Ce concert fut interrompu par l'annonce du repas. En ce moment +rentra le chasseur, qui venait de pourvoir à la nourriture des +chevaux, c'est-à-dire qu'il les avait économiquement lâchés à +travers champs; les pauvres bêtes devaient se contenter de +brouter la mousse rare des rochers, quelques fucus peu +nourrissants, et le lendemain elles ne manqueraient pas de venir +d'elles-mêmes reprendre le travail de la veille. + +«Saellvertu,» fit Hans en entrant. + +Puis tranquillement, automatiquement, sans qu'un baiser fût plus +accentué que l'autre, il embrassa l'hôte, l'hôtesse et leurs +dix-neuf enfants. + +La cérémonie terminée, on se mit à table, au nombre de +vingt-quatre, et par conséquent les uns sur les autres, dans le +véritable sens de l'expression. Les plus favorisés n'avaient que +deux marmots sur les genoux. + +Cependant le silence se fit dans ce petit monde à l'arrivée de la +soupe, et la taciturnité naturelle, même aux gamins islandais, +reprit son empire. L'hôte nous servit une soupe au lichen et +point désagréable, puis une énorme portion de poisson sec nageant +dans du beurre aigri depuis vingt ans, et par conséquent bien +préférable au beurre frais, d'après les idées gastronomiques de +l'Islande. Il y avait avec cela du «skyr», sorte de lait caillé, +accompagné de biscuit et relevé par du jus de baies de genièvre; +enfin, pour boisson, du petit lait mêlé d'eau, nommé «blanda» +dans le pays. Si cette singulière nourriture était bonne ou non, +c'est ce dont je ne pus juger. J'avais faim, et, au dessert, +j'avalai jusqu'à la dernière bouchée une épaisse bouillie de +sarrasin. + +Le repas terminé, les enfants disparurent; les grandes personnes +entourèrent le foyer où brûlaient de la tourbe, des bruyères, du +fumier de vache et des os de poissons desséchés. Puis, après +cette «prise de chaleur», les divers groupes regagnèrent leurs +chambres respectives. L'hôtesse offrit de nous retirer, suivant +la coutume, nos bas et nos pantalons; mais, sur un refus des plus +gracieux de notre part, elle n'insista pas, et je pus enfin me +blottir dans ma couche de fourrage. + +Le lendemain, à cinq heures, nous faisions nos adieux au paysan +islandais; mon oncle eut beaucoup de peine à lui faire accepter +une rémunération convenable, et Hans donna le signal du départ. + +À cent pas de Gardär, le terrain commença à changer d'aspect; le +sol devint marécageux et moins favorable à la marche. Sur la +droite, la série des montagnes se prolongeait indéfiniment comme +un immense système de fortifications naturelles, dont nous +suivions la contrescarpe; souvent des ruisseaux se présentaient à +franchir qu'il fallait nécessairement passer à gué et sans trop +mouiller les bagages. + +Le désert se faisait de plus en plus profond; quelquefois, +cependant, une ombre humaine semblait fuir au loin; si les +détours de la route nous rapprochaient inopinément de l'un de ces +spectres, j'éprouvais un dégoût soudain à la vue d'une tête +gonflée, à peau luisante, dépourvue de cheveux, et de plaies +repoussantes que trahissaient les déchirures de misérables +haillons. + +La malheureuse créature ne venait pas tendre sa main déformée; +elle se sauvait, au contraire, mais pas si vite que Hans ne l'eût +saluée du «saellvertu» habituel. + +—«Spetelsk,» disait-il. + +—Un lépreux!» répétait mon oncle. + +Et ce mot seul produisait son effet répulsif. Cette horrible +affection de la lèpre est assez commune en Islande; elle n'est +pas contagieuse, mais héréditaire; aussi le mariage est-il +interdit à ces misérables. + +Ces apparitions n'étaient pas de nature è égayer le paysage qui +devenait profondément triste; les dernières touffes d'herbes +venaient mourir sous nos pieds. Pas un arbre, si ce n'est +quelques bouquets de bouleaux nains semblables à des +broussailles. Pas un animal, sinon quelques chevaux, de ceux que +leur maître ne pouvait nourrir, et qui erraient sur les mornes +plaines. Parfois un faucon planait dans les nuages gris et +s'enfuyait à tire-d'aile vers les contrées du sud; je me laissais +aller à la mélancolie de cette nature sauvage, et mes souvenirs +me ramenaient à mon pays natal. + +Il fallut bientôt traverser plusieurs petits fjörds sans +importance, et enfin un véritable golfe; la marée, étale alors, +nous permit de passer sans attendre et de gagner le hameau +d'Alftanes, situé un mille au delà. + +Le soir, après avoir coupé à gué deux rivières riches en truites +et en brochets, l'Alfa et l'Heta, nous fûmes obligés de passer la +nuit dans une masure abandonnée, digne d'être hantée par tous les +lutins de la mythologie Scandinave; à coup sûr le génie du froid +y avait élu domicile, et il fît des siennes pendant toute la +nuit. + +La journée suivante ne présenta aucun incident particulier. +Toujours même sol marécageux, même uniformité, même physionomie +triste. Le soir, nous avions franchi la moitié de la distance à +parcourir, et nous couchions à «l'annexia» de Krösolbt. + +Le 19 juin, pendant un mille environ, un terrain de lave +s'étendit sous nos pieds; cette disposition du sol est appelée +«hraun» dans le pays; la lave ridée à la surface affectait des +formes de câbles tantôt allongés, tantôt roulés sur eux-mêmes; +une immense coulée descendait des montagnes voisines, volcans +actuellement éteints, mais dont ces débris attestaient la +violence passée. Cependant quelques fumées de source chaudes +rampaient ça et là. + +Le temps nous manquait pour observer ces phénomènes; il fallait +marcher; bientôt le sol marécageux reparut sous le pied de nos +montures; de petits lacs l'entrecoupaient. Notre direction était +alors à l'ouest; nous avions en effet tourné la grande baie de +Faxa, et la double cime blanche du Sneffels se dressait dans les +nuages à moins de cinq milles. + +Les chevaux marchaient bien; les difficultés du sol ne les +arrêtaient pas; pour mon compte, je commençais à devenir très +fatigué; mon oncle demeurait ferme et droit comme au premier +jour; je ne pouvais m'empêcher de l'admirer à l'égal du chasseur, +qui regardait cette expédition comme une simple promenade. + +Le samedi 20 juin, à six heures du soir, nous atteignions Büdir, +bourgade située sur le bord de la mer, et le guide réclamait sa +paye convenue. Mon oncle régla avec lui. Ce fut la famille même +de Hans, c'est-à-dire ses oncles et cousins germains, qui nous +offrit l'hospitalité; nous fûmes bien reçus, et sans abuser des +bontés de ces braves gens, je me serais volontiers refait chez +eux des fatigues du voyage. Mais mon oncle, qui n'avait rien à +refaire, ne l'entendait pas ainsi, et le lendemain il fallut +enfourcher de nouveau nos bonnes bêtes. + +Le sol se ressentait du voisinage de la montagne dont les racines +de granit sortaient de terre: comme celles d'un vieux chêne. +Nous contournions l'immense base du volcan. Le professeur ne le +perdait pas des yeux; il gesticulait, il semblait le prendre au +défi et dire: «Voilà donc le géant que je vais dompter!» Enfin, +après vingt-quatre heures de marche, les chevaux s'arrêtèrent +d'eux-mêmes à la porte du presbytère de Stapi. + + + + +XIV + + +Stapi est une bourgade formée d'une trentaine de huttes, et bâtie +en pleine lave sous les rayons du soleil réfléchis par le volcan. +Elle s'étend au fond d'un petit fjord encaissé dans une muraille +du plus étrange effet. + +On sait que le basalte est une roche brune d'origine ignée; elle +affecte des formes régulières qui surprennent par leur +disposition. Ici la nature procède géométriquement et travaille +à la manière humaine, comme si elle eût manié l'équerre, le +compas et le fil à plomb. Si partout ailleurs elle fait de l'art +avec ses grandes masses jetées sans ordre, ses cônes à peine +ébauchés, ses pyramides imparfaites, avec la bizarre succession +de ses lignes, ici, voulant donner l'exemple de la régularité, et +précédant les architectes des premiers âges, elle a créé un ordre +sévère, que ni les splendeurs de Babylone ni les merveilles de la +Grèce n'ont jamais dépassé. + +J'avais bien entendu parler de la Chaussée des Géants en Irlande, +et de la Grotte de Fingal dans l'une des Hébrides, mais le +spectacle d'une substruction basaltique ne s'était pas encore +offert à mes regards. + +Or, à Stapi, ce phénomène apparaissait dans toute sa beauté. + +La muraille du fjörd, comme toute la côte de la presqu'île, se +composait d'une suite de colonnes verticales, hautes de trente +pieds. Ces fûts droits et d'une proportion pure supportaient une +archivolte, faite de colonnes horizontales dont le surplombement +formait demi-voûte au-dessus de la mer. A de certains +intervalles, et sous cet impluvium naturel, l'oeil surprenait des +ouvertures ogivales d'un dessin admirable, à travers lesquelles +les flots du large venaient se précipiter en écumant. Quelques +tronçons de basalte, arrachés par les fureurs de l'Océan, +s'allongeaient sur le sol comme les débris d'un temple antique, +ruines éternellement jeunes, sur lesquelles passaient les siècles +sans les entamer. + +Telle était la dernière étape de notre voyage terrestre. Hans +nous y avait conduits avec intelligence, et je me rassurais un +peu en songeant qu'il devait nous accompagner encore. + +En arrivant à la porte de la maison du recteur, simple cabane +basse, ni plus belle, ni plus confortable que ses voisines, je +vis un homme en train de ferrer un cheval, le marteau à la main, +et le tablier de cuir aux reins. + +«Saelvertu,» lui dit le chasseur. + +—«God dag,» répondit le maréchal-ferrant en parfait danois. + +—«Kyrkoherde,» fit Hans en se retournant vers mon oncle. + +—Le recteur! répéta ce dernier. Il paraît, Axel, que ce brave +homme est le recteur.» + +Pendant ce temps, le guide mettait le «kyrkoherde» au courant de +la situation; celui-ci, suspendant son travail, poussa une sorte +de cri en usage sans doute entre chevaux et maquignons, et +aussitôt une grande mégère sortit de la cabane. Si elle ne +mesurait pas six pieds de haut, il ne s'en fallait guère. + +Je craignais qu'elle ne vînt offrir aux voyageurs le baiser +islandais; mais il n'en fut rien, et même elle mit assez peu de +bonne grâce à nous introduire dans sa maison. + +La chambre des étrangers me parut être la plus mauvaise du +presbytère, étroite, sale et infecte. Il fallut s'en contenter; +le recteur ne semblait pas pratiquer l'hospitalité antique. Loin +de là. Avant la fin du jour, je vis que nous avions affaire à un +forgeron, à un pêcheur, à un chasseur, à un charpentier, et pas +du tout à un ministre du Seigneur. Nous, étions en semaine, il +est vrai. Peut-être se rattrapait-il le dimanche. + +Je ne veux pas dire du mal de ces pauvres prêtres qui, après +tout, sont fort misérables; ils reçoivent du gouvernement danois +un traitement ridicule et perçoivent le quart de la dîme de leur +paroisse, ce qui ne fait pas une somme de soixante marks +courants[1]. De là, nécessité de travailler pour vivre; mais à +pécher, à chasser, à ferrer des chevaux, on finit par prendre les +manières, le ton et les moeurs des chasseurs, des pêcheurs et +autres gens un peu rudes; le soir même je m'aperçus que notre +hôte ne comptait pas la sobriété au nombre de ses vertus. + + [1] Monnaie de Hambourg, 30 fr. environ. + +Mon oncle comprit vite à quel genre d'homme il avait affaire; au +lieu d'un brave et digne savant, il trouvait un paysan lourd et +grossier; il résolut donc de commencer au plus tôt sa grande +expédition et de quitter cette cure peu hospitalière. Il ne +regardait pas à ses fatigues et résolut d'aller passer quelques +jours dans la montagne. + +Les préparatifs de départ furent donc faits dès le lendemain de +notre arrivée à Stapi. Hans loua les services de trois Islandais +pour remplacer les chevaux dans le transport des bagages; mais, +une fois arrivés au fond du cratère, ces indigènes devaient +rebrousser chemin et nous abandonner à nous-mêmes. Ce point fut +parfaitement arrêté. + +A cette occasion, mon oncle dut apprendre au chasseur que son +intention était de poursuivre la reconnaissance du volcan jusqu'à +ses dernières limites. + +Hans se contenta d'incliner la tête. Aller là ou ailleurs, +s'enfoncer dans les entrailles de son île ou la parcourir, il n'y +voyait aucune différence; quant à moi, distrait jusqu'alors par +les incidents du voyage, j'avais un peu oublié l'avenir, mais +maintenant je sentais l'émotion me reprendre de plus belle. Qu'y +faire? Si j'avais pu tenter de résister au professeur +Lidenbrock, c'était à Hambourg et non au pied du Sneffels. + +Une idée, entre toutes, me tracassait fort, idée effrayante et +faite pour ébranler des nerfs moins sensibles que les miens. + +«Voyons, me disais-je, nous allons gravir le Sneffels. Bien. +Nous allons visiter son cratère. Bon. D'autres l'ont fait qui +n'en sont pas morts. Mais ce n'est pas tout. S'il se présente +un chemin pour descendre dans les entrailles du sol, si ce +malencontreux Saknussemm a dit vrai, nous allons nous perdre au +milieu des galeries souterraines du volcan. Or, rien n'affirme +que le Sneffels soit éteint? Qui prouve qu'une éruption ne se +prépare pas? De ce que le monstre dort depuis 1229, s'ensuit-il +qu'il ne puisse se réveiller? Et, s'il se réveille, qu'est-ce +que nous deviendrons?» + +Cela demandait la peine d'y réfléchir, et j'y réfléchissais. Je +ne pouvais dormir sans rêver d'éruption; or, le rôle de scorie me +paraissait assez brutal à jouer. + +Enfin je n'y tins plus; je résolus de soumettre le cas à mon +oncle le plus adroitement possible, et sous la forme d'une +hypothèse parfaitement irréalisable. + +J'allai le trouver. Je lui fis part de mes craintes, et je me +reculai pour le laisser éclater à son aise. + +«J'y pensais,» répondit-il simplement. + +Que signifiaient ces paroles! Allait-il donc entendre la voix de +la raison? Songeait-il à suspendre ses projets? C'eût été trop +beau pour être possible.. + +Après quelques instants de silence, pendant lesquels je n'osais +l'interroger, il reprit en disant: + +«J'y pensais. Depuis notre arrivée à Stapi, je me suis préoccupé +de la grave question que tu viens de me soumettre, car il ne faut +pas agir en imprudents. + +—Non, répondis-je avec force. + +—Il y a six cents ans que le Sneffels est muet; mais il peut +parler. Or les éruptions sont toujours précédées par des +phénomènes parfaitement connus; j'ai donc interrogé les habitants +du pays, j'ai étudié le sol, et je puis te le dire, Axel, il n'y +aura pas d'éruption.» + +A cette affirmation je restai stupéfait, et je ne pus répliquer. + +«Tu doutes de mes paroles? dit mon oncle, eh bien! suis-moi.» + +J'obéis machinalement. En sortant du presbytère, le professeur +prit un chemin direct qui, par une ouverture de la muraille +basaltique, s'éloignait de la mer. Bientôt nous étions en rase +campagne, si l'on peut donner ce nom à un amoncellement immense +de déjections volcaniques; le pays paraissait comme écrasé sous +une pluie de pierres énormes, de trapp, de basalte, de granit et +de toutes les roches pyroxéniques. + +Je voyais ça et là des fumerolles monter dans les airs; ces +vapeurs blanches nommées «reykir» en langue islandaise, venaient +des sources thermales, et elles indiquaient, par leur violence, +l'activité volcanique du sol. Cela me paraissait justifier mes +craintes. Aussi je tombai de mon haut quand mon oncle me dit: + +«Tu vois toutes ces fumées, Axel; eh bien, elles prouvent que +nous n'avons rien à redouter des fureurs du volcan! + +—Par exemple! m'écriai-je. + +—Retiens bien ceci, reprit le professeur: aux approches d'une +éruption, ces fumerolles redoublent d'activité pour disparaître +complètement pendant la durée du phénomène, car les fluides +élastiques, n'ayant plus la tension nécessaire, prennent le +chemin des cratères au lieu de s'échapper à travers les fissures +du globe. Si donc ces vapeurs se maintiennent dans leur état +habituel, si leur énergie ne s'accroît pas, si tu ajoutes à cette +observation que le vent, la pluie ne sont pas remplacés par un +air lourd et calme, tu peux affirmer qu'il n'y aura pas +d'éruption prochaine. + +—Mais... + +—Assez. Quand la science a prononcé, il n'y a plus qu'à se +taire.» + +Je revins à la cure l'oreille basse; mon oncle m'avait battu avec +des arguments scientifiques. Cependant j'avais encore un espoir, +c'est qu'une fois arrivés au fond du cratère, il serait +impossible, faute de galerie, de descendre plus profondément, et +cela en dépit de tous les Saknussemm du monde. + +Je passai la nuit suivante en plein cauchemar au milieu d'un +volcan et des profondeurs de la terre, je me sentis lancé dans +les espaces planétaires sous la forme de roche éruptive. + +Le lendemain, 23 juin, Hans nous attendait avec ses compagnons +chargés des vivres, des outils et des instruments. Deux bâtons +ferrés, deux fusils, deux cartouchières, étaient réservés à mon +oncle et à moi. Hans, en homme de précaution, avait ajouté à nos +bagages une outre pleine qui, jointe à nos gourdes, nous assurait +de l'eau pour huit jours. + +Il était neuf heures du matin. Le recteur et sa haute mégère +attendaient devant leur porte. Ils voulaient sans doute nous +adresser l'adieu suprême de l'hôte au voyageur. Mais cet adieu +prit la forme inattendue d'une note formidable, où l'on comptait +jusqu'à l'air de la maison pastorale, air infect, j'ose le dire. +Ce digne couple nous rançonnait comme un aubergiste suisse et +portait à un beau prix son hospitalité surfaite. + +Mon oncle paya sans marchander. Un homme qui partait pour le +centre de la terre ne regardait pas à quelques rixdales. + +Ce point réglé, Hans donna le signal du départ, et quelques +instants après nous avions quitté Stapi. + + + + +XV + + +Le Sneffels est haut de cinq mille pieds; il termine, par son +double cône, une bande trachytique qui se détache du système +orographique de l'île. De notre point de départ on ne pouvait +voir ses deux pics se profiler sur le fond grisâtre du ciel. +J'apercevais seulement une énorme calotte de neige abaissée sur +le front du géant. + +Nous marchions en file, précédés du chasseur; celui-ci remontait +d'étroits sentiers où deux personnes n'auraient pas pu aller de +front. Toute conversation devenait donc à peu près impossible. + +Au delà de la muraille basaltique du fjörd de Stapi, se présenta +d'abord un sol de tourbe herbacée et fibreuse, résidu de +l'antique végétation des marécages de la presqu'île; la masse de +ce combustible encore inexploité suffirait à chauffer pendant un +siècle toute la population de l'Islande; cette vaste tourbière, +mesurée du fond de certains ravins, avait souvent soixante-dix +pieds de haut et présentait des couches successives de détritus +carbonisés, séparées par des feuillets de tuf ponceux. + +En véritable neveu du professeur Lidenbrock et malgré mes +préoccupations, j'observais avec intérêt les curiosités +minéralogiques étalées dans ce vaste cabinet d'histoire +naturelle; en même temps je refaisais dans mon esprit toute +l'histoire géologique de l'Islande. + +Cette île, si curieuse, est évidemment sortie du fond des eaux à +une époque relativement moderne; peut-être même s'élève-t-elle +encore par un mouvement insensible. S'il en est ainsi, on ne +peut attribuer son origine qu'à l'action des feux souterrains. +Donc, dans ce cas, la théorie de Humphry Davy, le document de +Saknussemm, les prétentions de mon oncle, tout s'en allait en +fumée. Cette hypothèse me conduisit à examiner attentivement la +nature du sol, et je me rendis bientôt compte de la succession +des phénomènes qui présidèrent à la formation de l'île. + +L'Islande, absolument privée de terrain sédimentaire, se compose +uniquement de tuf volcanique, c'est-à-dire d'un agglomérat de +pierres et de roches d'une texture poreuse. Avant l'existence +des volcans; elle était faite d'un massif trappéen, lentement +soulevé au-dessus des flots par la poussée des forces centrales. +Les feux intérieurs n'avaient pas encore fait irruption au +dehors. + +Mais, plus tard, une large fente se creusa diagonalement du +sud-ouest au nord-ouest de l'île, par laquelle s'épancha peu à +peu toute la pâte trachytique. Le phénomène s'accomplissait +alors sans violence; l'issue était énorme, et les matières +fondues, rejetées des entrailles du globe, s'étendirent +tranquillement en vastes nappes ou en masses mamelonnées. A +cette époque apparurent les fedspaths, les syénites et les +porphyres. + +Mais, grâce à cet épanchement, l'épaisseur de l'île s'accrut +considérablement, et, par suite, sa force de résistance. On +conçoit quelle quantité de fluides élastiques s'emmagasina dans +son sein, lorsqu'elle n'offrit plus aucune issue, après le +refroidissement de la croûte trachytique. Il arriva donc un +moment où la puissance mécanique de ces gaz fut telle qu'ils +soulevèrent la lourde écorce et se creusèrent de hautes +cheminées. De là le volcan fait du soulèvement de la croûte, +puis le cratère subitement troué au sommet du volcan. + +Alors aux phénomènes éruptifs succédèrent les phénomènes +volcaniques; par les ouvertures nouvellement formées +s'échappèrent d'abord les déjections basaltiques, dont la plaine +que nous traversions en ce moment offrait à nos regards les plus +merveilleux spécimens. Nous marchions sur ces roches pesantes +d'un gris foncé que le refroidissement avait moulées en prismes à +base hexagone. Au loin se voyaient un grand nombre de cônes +aplatis, qui furent jadis autant de bouches ignivomes. + +Puis, l'éruption basaltique épuisée, le volcan, dont la force +s'accrut de celle des cratères éteints, donna passade aux laves +et à ces tufs de cendres et de scories dont j'apercevais les +longues coulées éparpillées sur ses flancs comme une chevelure +opulente. + +Telle fut la succession des phénomènes qui constituèrent +l'Islande; tous provenaient de l'action des feux intérieurs, et +supposer que la masse interne ne demeurait pas dans un état +permanent d'incandescente liquidité, c'était folie. Folie +surtout de prétendre atteindre le centre du globe! + +Je me rassurais donc sur l'issue de notre entreprise, tout en +marchant à l'assaut du Sneffels. + +La route devenait de plus en plus difficile; le sol montait; les +éclats de roches s'ébranlaient, et il fallait la plus scrupuleuse +attention pour éviter des chutes dangereuses. + +Hans s'avançait tranquillement comme sur un terrain uni; parfois +il disparaissait derrière les grands blocs, et nous le perdions +de vue momentanément; alors un sifflement aigu, échappé de ses +lèvres, indiquait la direction à suivre. Souvent aussi il +s'arrêtait, ramassait quelques débris de rocs, les disposait +d'une façon reconnaissable et formait ainsi des amers destinés à +indiquer la route du retour. Précaution bonne en soi, mais que +les événements futurs rendirent inutile. + +Trois fatigantes heures de marche nous avaient amenés seulement à +la base de la montagne. Là, Hans fit signe de s'arrêter, et un +déjeuner sommaire fut partagé entre tous. Mon oncle mangeait les +morceaux doubles pour aller plus vite. Seulement, cette halte de +réfection étant aussi une halte de repos, il dut attendre le bon +plaisir du guide, qui donna le signal du départ une heure après. +Les trois Islandais, aussi taciturnes que leur camarade le +chasseur, ne prononcèrent pas un seul mot et mangèrent sobrement. + +Nous commencions maintenant à gravir les pentes du Sneffels; son +neigeux sommet, par une illusion d'optique fréquente dans les +montagnes, me paraissait fort rapproché, et cependant, que de +longues heures avant de l'atteindre! quelle fatigue surtout! +Les pierres qu'aucun ciment de terre, aucune herbe ne liaient +entre elles, s'éboulaient sous nos pieds et allaient se perdre +dans la plaine avec la rapidité d'une avalanche. + +En de certains endroits, les flancs du mont faisaient avec +l'horizon un angle de trente-six degrés au moins; il était +impossible de les gravir, et ces raidillons pierreux devaient +être tournés non sans difficulté. Nous nous prêtions alors un +mutuel secours à l'aide de nos bâtons. + +Je dois dire que mon oncle se tenait près de moi le plus +possible; il ne me perdait pas de vue, et en mainte occasion, son +bras me fournit un solide appui. Pour son compte, il avait sans +doute le sentiment inné de l'équilibre, car il ne bronchait pas. +Les Islandais, quoique chargés grimpaient avec une agilité de +montagnards. + +A voir la hauteur de la cime du Sneffels, il me semblait +impossible qu'on pût l'atteindre de ce côté, si l'angle +d'inclinaison des pentes ne se fermait pas. Heureusement, après +une heure de fatigues et de tours de force, au milieu du vaste +tapis de neige développé sur la croupe du volcan, une sorte +d'escalier se présenta inopinément, qui simplifia notre +ascension. Il était formé par l'un de ces torrents de pierres +rejetées par les éruptions, et dont le nom islandais est «stinâ». +Si ce torrent n'eût pas été arrêté dans sa chute par la +disposition des flancs de la montagne, il serait allé se +précipiter dans la mer et former des îles nouvelles. + +Tel il était, tel il nous servit fort; la raideur des pentes +s'accroissait, mais ces marches de pierres permettaient de les +gravir aisément, et si rapidement même, qu'étant resté un moment +en arrière pendant que mes compagnons continuaient leur +ascension, je les aperçus déjà réduits, par l'éloignement, à une +apparence microscopique. + +A sept heures du soir nous avions monté les deux mille marches de +l'escalier, et nous dominions une extumescence de la montagne, +sorte d'assise sur laquelle s'appuyait le cône proprement dit du +cratère. + +La mer s'étendait à une profondeur de trois mille deux cents +pieds; nous avions dépassé la limite des neiges perpétuelles, +assez peu élevée en Islande par suite de l'humidité constante du +climat. Il faisait un froid violent; le vent soufflait avec +force. J'étais épuisé. Le professeur vit bien que mes jambes me +refusaient tout service, et, malgré son impatience, il se décida +à s'arrêter. Il fit donc signe au chasseur, qui secoua la tête +en disant: + +—«Ofvanför.» + +—Il parait qu'il faut aller plus haut, dit mon oncle. + +Puis il demanda à Hans le motif de sa réponse. + +—«Mistour», répondit le guide. + +—«Ja, mistour,» répéta l'un des Islandais d'un ton effrayé. + +—Que signifie ce mot? demandai-je avec inquiétude. + +—Vois,» dit mon oncle. + +Je portai mes regards vers la plaine; une immense colonne de +pierre ponce pulvérisée, de sable et de poussière s'élevait en +tournoyant comme une trombe; le vent la rabattait sur le flanc du +Sneffels, auquel nous étions accrochés; ce rideau opaque étendu +devant le soleil produisait une grande ombre jetée sur la +montagne. Si cette trombe s'inclinait, elle devait +inévitablement nous enlacer dans ses tourbillons. Ce phénomène, +assez fréquent lorsque le vent souffle des glaciers, prend le nom +de «mistour» en langue islandaise. + +«Hastigt, hastigt,» s'écria notre guide. + +Sans savoir le danois, je compris qu'il nous fallait suivre Hans +au plus vite. Celui-ci commença à tourner le cône du cratère, +mais en biaisant, de manière à faciliter la marche; bientôt, la +trombe s'abattit sur la montagne, qui tressaillit à son choc; les +pierres saisies dans les remous du vent volèrent en pluie comme +dans une éruption. Nous étions, heureusement, sur le versant +opposé et à l'abri de tout danger; sans la précaution du guide, +nos corps déchiquetés, réduits en poussière, fussent retombés au +loin comme le produit de quelque météore inconnu. + +Cependant Hans ne jugea pas prudent de passer la nuit sur les +flancs du cône. Nous continuâmes notre ascension en zigzag; les +quinze cents pieds qui restaient à franchir prirent près de cinq +heures; les détours, les biais et contremarches mesuraient trois +lieues au moins. Je n'en pouvais plus; je succombais au froid et +à la faim. L'air, un peu raréfié, ne suffisait pas au jeu de mes +poumons. + +Enfin, à onze heures du soir, en pleine obscurité, le sommet du +Sneffels fut atteint, et, avant d'aller m'abriter à l'intérieur +du cratère, j'eus le temps d'apercevoir «le soleil de minuit» au +plus bas de sa carrière, projetant ses pâles rayons sur l'île +endormie à mes pieds. + + + + +XVI + + +Le souper fut rapidement dévoré et la petite troupe se casa de +son mieux. La couche était dure, l'abri peu solide, la situation +fort pénible, à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer. +Cependant mon sommeil fut particulièrement paisible pendant cette +nuit, l'une des meilleures que j'eusse passées depuis longtemps. +Je ne rêvai même pas. + +Le lendemain on se réveilla à demi gelé par un air très vif, aux +rayons d'un beau soleil. Je quittai ma couche de granit et +j'allai jouir du magnifique spectacle qui se développait à mes +regards. + +J'occupais le sommet de l'un des deux pics du Sneffels, celui du +sud. De là ma vue s'étendait sur la plus grande partie de l'île; +l'optique, commune à toutes les grandes hauteurs, en relevait les +rivages, tandis que les parties centrales paraissaient s'enfoncer. +On eût dit qu'une de ces cartes en relief d'Helbesmer s'étalait +sous mes pieds; je voyais les vallées profondes se croiser en +tous sens, les précipices se creuser comme des puits, les lacs se +changer en étangs, les rivières se faire ruisseaux. Sur ma +droite se succédaient les glaciers sans nombre et les pics +multipliés, dont quelques-uns s'empanachaient de fumées légères. +Les ondulations de ces montagnes infinies, que leurs couches de +neige semblaient rendre écumantes, rappelaient à mon souvenir la +surface d'une mer agitée. Si je me retournais vers l'ouest, +l'Océan s'y développait dans sa majestueuse étendue, comme une +continuation de ces sommets moutonneux. Où finissait la terre, +où commençaient les flots, mon oeil le distinguait à peine. + +Je me plongeais ainsi dans cette prestigieuse extase que donnent +les hautes cimes, et cette fois, sans vertige, car je +m'accoutumais enfin à ces sublimes contemplations. Mes regards +éblouis se baignaient dans la transparente irradiation des rayons +solaires, j'oubliais qui j'étais, où j'étais, pour vivre de la +vie des elfes ou des sylphes, imaginaires habitants de la +mythologie scandinave; je m'enivrais de la volupté des hauteurs, +sans songer aux abîmes dans lesquels ma destinée allait me +plonger avant peu. Mais je fus ramené au sentiment de la réalité +par l'arrivée du professeur et de Hans, qui me rejoignirent au +sommet du pic. + +Mon oncle, se tournant vers l'ouest, m'indiqua de la main une +légère vapeur, une brume, une apparence de terre qui dominait la +ligne des flots. + +«Le Groënland, dit-il. + +—Le Groënland? m'écriai-je. + +—Oui; nous n'en sommes pas à trente-cinq lieues, et, pendant les +dégels, les ours blancs arrivent jusqu'à l'Islande, portés sur +les glaçons du nord. Mais cela importe peu. Nous sommes au +sommet du Sneffels; voici deux pics, l'un au sud, l'autre au +nord. Hans va nous dire de quel nom les Islandais appellent +celui qui nous porte en ce moment.» + +La demande formulée, le chasseur répondit: «Scartaris.» + +Mon oncle me jeta un coup d'oeil triomphant. «Au cratère!» +dit-il. + +Le cratère du Sneffels représentait un cône renversé dont +l'orifice pouvait avoir une demi-lieue de diamètre. Sa +profondeur, je l'estimais à deux mille pieds environ. Que l'on +juge de l'état d'un pareil récipient, lorsqu'il s'emplissait de +tonnerres et de flammes. Le fond de l'entonnoir ne devait pas +mesurer plus de cinq cents pieds de tour, de telle sorte que ses +pentes assez douces permettaient d'arriver facilement à sa partie +inférieure. Involontairement, je comparais ce cratère à un +énorme tromblon évasé, et la comparaison m'épouvantait. + +«Descendre dans un tromblon, pensai-je, quand il est peut-être +chargé et qu'il peut partir au moindre choc, c'est l'oeuvre de +fous.» + +Mais je n'avais pas à reculer. Hans, d'un air indifférent, +reprit la tête de la troupe. Je le suivis sans mot dire. + +Afin de faciliter la descente, Hans décrivait à l'intérieur du +cône des ellipses très allongées; il fallait marcher au milieu +des roches éruptives, dont quelques-unes, ébranlées dans leurs +alvéoles, se précipitaient en rebondissant jusqu'au fond de +l'abîme. Leur chute déterminait des réverbérations d'échos d'une +étrange sonorité. + +Certaines parties du cône formaient des glaciers intérieurs; Hans +ne s'avançait alors qu'avec une extrême précaution, sondant le +sol de son bâton ferré pour y découvrir les crevasses. A de +certains passages douteux, il devint nécessaire de nous lier par +une longue corde, afin que celui auquel le pied viendrait à +manquer inopinément se trouvât soutenu par ses compagnons. Cette +solidarité était chose prudente, mais elle n'excluait pas tout +danger. + +Cependant, et malgré les difficultés de la descente sur des +pentes que le guide ne connaissait pas, la route se fit sans +accident, sauf la chute d'un ballot de cordes qui s'échappa des +mains d'un Islandais et alla par le plus court jusqu'au fond de +l'abîme. + +A midi nous étions arrivés. Je relevai là tête, et j'aperçus +l'orifice supérieur du cône, dans lequel s'encadrait un morceau +de ciel d'une circonférence singulièrement réduite, mais presque +parfaite. Sur un point seulement se détachait le pic du +Scartaris, qui s'enfonçait dans l'immensité. + +Au fond du cratère s'ouvraient trois cheminées par lesquelles, au +temps des éruptions du Sneffels, le foyer central chassait ses +laves et ses vapeurs. Chacune de ces cheminées avait environ +cent pieds de diamètre. Elles étaient là béantes sous nos pas. +Je n'eus pas la force d'y plonger mes regards. Le professeur +Lidenbrock, lui, avait fait un examen rapide de leur disposition; +il était haletant; il courait de l'une à l'autre, gesticulant et +lançant des paroles incompréhensibles. Hans et ses compagnons, +assis sur des morceaux de lave, le regardaient faire; ils le +prenaient évidemment pour un fou. + +Tout à coup mon oncle poussa un cri; je crus qu'il venait de +perdre pied et de tomber dans l'un des trois gouffres. Mais non. +Je l'aperçus, les bras étendus, les jambes écartées, debout +devant un roc de granit posé au centre du cratère, comme un +énorme piédestal fait pour la statue d'un Pluton. Il était dans +la pose d'un homme stupéfait, mais dont la stupéfaction fit +bientôt place à une joie insensée. + +«Axel! Axel! s'écria-t-il, viens! viens!» + +J'accourus. Ni Hans ni les Islandais ne bougèrent. + +«Regarde,» me dit le professeur. + +Et, partageant sa stupéfaction, sinon sa joie, je lus sur la face +occidentale du bloc, en caractères runiques à demi-rongés par le +temps, ce nom mille fois maudit: + + ᛐ ᛦ ᚳ ᛅ ᚼ ᛐ ᚴ ᚳ ᚢ ᚼ ᚼ ᛅ ᛯ + +«Arne Saknussemm! s'écria mon oncle, douteras-tu encore?» + +Je ne répondis pas, et je revins consterné à mon banc de lave. +L'évidence m'écrasait. + +Combien de temps demeurai-je ainsi plongé dans mes réflexions, je +l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'en relevant la tête je +vis mon oncle et Hans seuls au fond du cratère. Les Islandais +avaient été congédiés, et maintenant ils redescendaient les +pentes extérieures du Sneffels pour regagner Stapi. + +Hans dormait tranquillement au pied d'un roc, dans une coulée de +lave où il s'était fait un lit improvisé; mon oncle tournait au +fond du cratère, comme une bête sauvage dans la fosse d'un +trappeur. Je n'eus ni l'envie ni la force de me lever, et, +prenant exemple sur le guide, je me laissai aller à un douloureux +assoupissement, croyant entendre des bruits ou sentir des +frissonnements dans les flancs de la montagne. + +Ainsi se passa cette première nuit au fond du cratère. + +Le lendemain, un ciel gris, nuageux, lourd, s'abaissa sur le +sommet du cône. Je ne m'en aperçus pas tant à l'obscurité du +gouffre qu'à la colère dont mon oncle fut pris. + +J'en compris la raison, et un reste d'espoir me revint au coeur. +Voici pourquoi. + +Des trois routes ouvertes sous nos pas, une seule avait été +suivie par Saknussemm. Au dire du savant islandais, on devait la +reconnaître à cette particularité signalée dans le cryptogramme, +que l'ombre du Scartaris venait en caresser les bords pendant les +derniers jours du mois de juin. + +On pouvait, en effet, considérer ce pic aigu comme le style d'un +immense cadran solaire, dont l'ombre à un jour donné marquait le +chemin du centre du globe. + +Or, si le soleil venait à manquer, pas d'ombre. Conséquemment, +pas d'indication. Nous étions au 25 juin. Que le ciel demeurât +couvert pendant six jours, et il faudrait remettre l'observation +à une autre année. + +Je renonce à peindre l'impuissante colère du professeur +Lidenbrock. La journée se passa, et aucune ombre ne vint +s'allonger sur le font du cratère. Hans ne bougea pas de sa +place; il devait pourtant se demander ce que nous attendions, +s'il se demandait quelque chose! Mon oncle ne m'adressa pas une +seule fois la parole. Ses regards, invariablement tournés vers +le ciel, se perdaient dans sa teinte grise et brumeuse. + +Le 26, rien encore, une pluie mêlée de neige tomba pendant toute +la journée. Hans construisit une hutte avec des morceaux de +lave. Je pris un certain plaisir à suivre de l'oeil les milliers +de cascades improvisées sur les flancs du cône, et dont chaque +pierre accroissait l'assourdissant murmure. + +Mon oncle ne se contenait plus. Il y avait de quoi irriter un +homme plus patient, car c'était véritablement échouer au port. + +Mais aux grandes douleurs le ciel mêle incessamment les grandes +joies, et il réservait au professeur Lidenbrock une satisfaction +égale à ses désespérants ennuis. + +Le lendemain le ciel fut encore couvert, mais le dimanche, 28 +juin, l'antépénultième jour du mois, avec le changement de lune +vint le changement de temps. Le soleil versa ses rayons à flots +dans le cratère. Chaque monticule, chaque roc, chaque pierre, +chaque aspérité eut part à sa bienfaisante effluve et projeta +instantanément son ombre sur le sol. Entre toutes, celle du +Scartaris se dessina comme une vive arête et se mit à tourner +insensiblement vers l'astre radieux. + +Mon oncle tournait avec elle. + +A midi, dans sa période la plus courte, elle vint lécher +doucement le bord de la cheminée centrale. + +«C'est là! s'écria le professeur, c'est là! Au centre du +globe!» ajouta-t-il en danois. + +Je regardai Hans. + +«Forüt!» fit tranquillement le guide. + +—En avant!» répondit mon oncle. + +Il était une heure et treize minutes du soir. + + + + +XVII + + +Le véritable voyage commençait. Jusqu'alors les fatigues +l'avaient emporté sur les difficultés; maintenant celles-ci +allaient véritablement naître sous nos pas. + +Je n'avais point encore plongé mon regard dans ce puits +insondable où j'allais m'engouffrer. Le moment était venu. Je +pouvais encore ou prendre mon parti de l'entreprise ou refuser de +la tenter. Mais j'eus honte de reculer devant le chasseur. Hans +acceptait si tranquillement l'aventure, avec une telle +indifférence, une si parfaite insouciance de tout danger, que je +rougis à l'idée d'être moins brave que lui. Seul, j'aurais +entamé la série des grands argumente; mais, en présence du guide, +je me tus; un de mes souvenirs s'envola vers ma jolie +Virlandaise, et je m'approchai de la cheminée centrale. + +J'ai dit qu'elle mesurait cent pieds de diamètre, ou trois cents +pieds de tour. Je me penchai au-dessus d'un roc qui surplombait, +et je regardai; mes cheveux se hérissèrent. Le sentiment du vide +s'empara de mon être. Je sentis le centre de gravité se déplacer +en moi et le vertige monter à ma tête comme une ivresse. Rien de +plus capiteux que cette attraction de l'abîme. J'allais tomber. +Une main me retint. Celle de Hans. Décidément, je n'avais pas +pris assez de leçons de gouffre à la Frelsers-Kirk de Copenhague. + +Cependant, si peu que j'eusse hasardé mes regards dans ce puits, +je m'étais rendu compte de sa conformation. Ses parois, presque +à pic, présentaient cependant de nombreuses saillies qui devaient +faciliter la descente; mais si l'escalier ne manquait pas, la +rampe faisait défaut. Une corde attachée à l'orifice aurait +suffi pour nous soutenir, mais comment la détacher, lorsqu'on +serait parvenu à son extrémité inférieure? + +Mon oncle employa un moyen fort simple pour obvier à cette +difficulté. Il déroula une corde de la grosseur du pouce et +longue de quatre cents pieds; il en laissa filer d'abord la +moitié, puis il l'enroula autour d'un bloc de lave qui faisait +saillie et rejeta l'autre moitié dans la cheminée. Chacun de +nous pouvait alors descendre en réunissant dans sa main les deux +moitiés de la corde qui ne pouvait se défiler; une fois descendus +de deux cents pieds, rien ne nous serait plus aisé que de la +ramener en lâchant un bout et en halant sur l'autre. Puis, on +recommencerait cet exercice _usque ad infinitum_. + +«Maintenant, dit mon oncle après avoir achevé ces préparatifs, +occupons-nous des bagages; ils vont être divisés en trois +paquets, et chacun de nous en attachera un sur son dos; j'entends +parler seulement des objets fragiles.» + +L'audacieux professeur ne nous comprenait évidemment pas dans +cette dernière catégorie. + +«Hans, reprit-il, va se charger des outils et d'une partie des +vivres; toi, Axel, d'un second tiers des vivres et des armes; +moi, du reste des vivres et des instruments délicats. + +—Mais, dis-je, et les vêtements, et cette masse de cordes et +d'échelles, qui se chargera de les descendre? + +—Ils descendront tout seuls. + +—Comment cela? demandai-je fort étonné. + +—Tu vas le voir.» + +Mon oncle employait volontiers les grands moyens et sans hésiter. +Sur son ordre, Hans réunit en un seul colis les objets non +fragiles, et ce paquet, solidement cordé, fut tout bonnement +précipité dans le gouffre. + +J'entendis ce mugissement sonore produit par le déplacement des +couches d'air. Mon oncle, penché sur l'abîme, suivait d'un oeil +satisfait la descente de ses bagages, et ne se releva qu'après +les avoir perdus de vue. + +«Bon, fit-il. A nous maintenant.» + +Je demande à tout homme de bonne foi s'il était possible +d'entendre sans frissonner de telles paroles! + +Le professeur attacha sur son dos le paquet des instruments; Hans +prit celui des outils, moi celui des armes. La descente commença +dans l'ordre suivant: Hans, mon oncle et moi. Elle se fit dans +un profond silence, troublé seulement par la chute des débris de +roc qui se précipitaient dans l'abîme. + +Je me laissai couler, pour ainsi dire, serrant frénétiquement la +double corde d'une main, de l'autre m'arc-boutant au moyen de mon +bâton ferré. Une idée unique me dominait: je craignais que le +point d'appui ne vint à manquer. Cette corde me paraissait bien +fragile pour supporter le poids de trois personnes. Je m'en +servais le moins possible, opérant des miracles d'équilibre sur +les saillies de lave que mon pied cherchait à saisir comme une +main. + +Lorsqu'une de ces marches glissantes venait à s'ébranler sous le +pas de Hans, il disait de sa voix tranquille: + +—«Gif akt!» + +—Attention!» répétait mon oncle. + +Après une demi-heure, nous étions arrivés sur la surface d'un roc +fortement engagé dans la paroi de la cheminée. + +Hans tira la corde par l'un de ses bouts; l'autre s'éleva dans +l'air; après avoir dépassé le rocher supérieur, il retomba en +raclant les morceaux de pierres et de laves, sorte de pluie, ou +mieux, de grêle fort dangereuse. + +En me penchant au-dessus de notre étroit plateau, je remarquai +que le fond du trou était encore invisible. + +La manoeuvre de la corde recommença, et une demi-heure après nous +avions gagné une nouvelle profondeur de deux cents pieds. + +Je ne sais si le plus enragé géologue eût essayé d'étudier, +pendant cette descente, la nature des terrains qui +l'environnaient. Pour mon compte, je ne m'en inquiétai guère; +qu'ils fussent pliocènes, miocènes, éocènes, crétacés, +jurassiques, triasiques, perniens, carbonifères, dévoniens, +siluriens ou primitifs, cela me préoccupa peu. Mais le +professeur, sans doute, fit ses observations ou prit ses notes, +car, à l'une des haltes, il me dit: + +«Plus je vais, plus j'ai confiance; la disposition de ces +terrains volcaniques donne absolument raison à la théorie de +Davy. Nous sommes en plein sol primordial, sol dans lequel s'est +produit l'opération chimique des métaux enflammés au contact de +l'air et de l'eau; je repousse absolument le système d'une +chaleur centrale; d'ailleurs, nous verrons bien.» + +Toujours la même conclusion. On comprend que je ne m'amusai pas +à discuter. Mon silence fut pris pour un assentiment, et la +descente recommença. + +Au bout de trois heures, je n'entrevoyais pas encore le fond de +la cheminée. Lorsque je relevais la tête, j'apercevais son +orifice qui décroissait sensiblement; ses parois, par suite de +leur légère inclinaison, tendaient à se rapprocher, l'obscurité +se faisait peu à peu. + +Cependant nous descendions toujours; il me semblait que les +pierres détachées des parois s'engloutissaient avec une +répercussion plus mate et qu'elles devaient rencontrer +promptement le fond de l'abîme. + +Comme j'avais eu soin de noter exactement nos manoeuvres de +corde, je pus me rendre un compte exact de la profondeur atteinte +et du temps écoulé. + +Nous avions alors répété quatorze fois cette manoeuvre qui durait +une demi-heure. C'était donc sept heures, plus quatorze quarts +d'heure de repos ou trois heures et demie. En tout, dix heures +et demie. Nous étions partis à une heure, il devait être onze +heures en ce moment. + +Quant à la profondeur à laquelle nous étions parvenus, ces +quatorze manoeuvres d'une corde de deux cents pieds donnaient +deux mille huit cents pieds. + +En ce moment la voix de Hans se fit entendre: + +—«Halt!» dit-il. + +Je m'arrêtai court au moment où j'allais heurter de mes pieds la +tête de mon oncle. + +«Nous sommes arrivés, dit celui-ci. + +—Où? demandai-je en me laissant glisser près de lui. + +—Au fond de la cheminée perpendiculaire. + +—Il n'y a donc pas d'autre issue? + +—Si, une sorte de couloir que j'entrevois et qui oblique vers la +droite. Nous verrons cela demain. Soupons d'abord et nous +dormirons après.» + +L'obscurité n'était pas encore complète. On ouvrit le sac aux +provisions, on mangea et l'on se coucha de son mieux sur un lit +de pierres et de débris de lave. + +Et quand, étendu sur le dos, j'ouvris les yeux, j'aperçus un +point brillant à l'extrémité de ce tube long de trois mille +pieds, qui se transformait en une gigantesque lunette. + +C'était une étoile dépouillée de toute scintillation et qui, +d'après mes calculs, devait être sigma de la petite Ourse. + +Puis je m'endormis d'un profond sommeil. + + + + +XVIII + + +A huit heures du matin, un rayon du jour vint nous réveiller. +Les mille facettes de lave des parois le recueillaient à son +passage et l'éparpillaient comme une pluie d'étincelles. + +Cette lueur était assez forte pour permettre de distinguer les +objets environnants. + +«Eh bien! Axel, qu'en dis-tu? fit mon oncle en se frottant les +mains. As-tu jamais passé une nuit plus paisible dans notre +maison de Königstrasse. Plus de bruit de charrettes, plus de +cris de marchands, plus de vociférations de bateliers! + +—Sans doute, nous sommes fort tranquilles au fond de ce puits; +mais ce calme même a quelque chose d'effrayant. + +—Allons donc, s'écria mon oncle, si tu t'effrayes déjà, que +sera-ce plus tard? Nous ne sommes pas encore entrés d'un pouce +dans les entrailles de la terre? + +—Que voulez-vous dire? + +—Je veux dire que nous avons atteint seulement le sol de l'île! +Ce long tube vertical, qui aboutit au cratère du Sneffels, +s'arrête à peu près au niveau de la mer. + +—En êtes-vous certain? + +—Très certain; consulte le baromètre, tu verras!» + +En effet, le mercure, après avoir peu à peu remonté dans +l'instrument à mesure que notre descente s'effectuait, s'était +arrêté à vingt-neuf pouces. + +«Tu le vois, reprit le professeur, nous n'avons encore que la +pression d'une atmosphère, et il me tarde que le manomètre vienne +remplacer ce baromètre.» + +Cet instrument allait, en effet, nous devenir inutile, du moment +que le poids de l'air dépasserait sa pression calculée au niveau +de l'Océan. + +«Mais, dis-je, n'est-il pas à craindre que cette pression +toujours croissante ne soit fort pénible? + +—Non. Nous descendrons lentement, et nos poumons s'habitueront +à respirer une atmosphère plus comprimée. Les aéronautes +finissent par manquer d'air en s'élevant dans les couches +supérieures; nous, nous en aurons trop peut-être. Mais j'aime +mieux cela. Ne perdons pas un instant. Où est le paquet qui +nous a précédés dans l'intérieur de la montagne? + +Je me souvins alors que nous l'avions vainement cherché la veille +au soir. Mon oncle interrogea Hans, qui, après avoir regardé +attentivement avec ses yeux de chasseur, répondit: + +«Der huppe!» + +—Là-haut.» + +En effet, ce paquet était accroché à une saillie de roc, à une +centaine de pieds au-dessus de notre tête. Aussitôt l'agile +Islandais grimpa comme un chat et, en quelques minutes, le paquet +nous rejoignit. + +«Maintenant, dit mon oncle, déjeunons; mais déjeunons comme des +gens qui peuvent avoir une longue course à faire.» + +Le biscuit et la viande sèche furent arrosés de quelques gorgées +d'eau mêlée de genièvre. + +Le déjeuner terminé, mon oncle tira de sa poche un carnet destiné +aux observations; il prit successivement ses divers instruments +et nota les données suivantes: + + Lundi 1er juillet. + + _Chronomètre: 8 h. 17 m. du matin. + Baromètre: 29p. 7 l. + Thermomètre: 6°. + Direction: E.-S.-E._ + +Cette dernière observation s'appliquait à la galerie obscure et +fut donnée par la boussole. + +«Maintenant, Axel, s'écria le professeur d'une voix enthousiaste, +nous allons nous enfoncer véritablement dans les entrailles du +globe. Voici donc le moment précis auquel notre voyage +commence.» + +Cela dit, mon oncle prit d'une main l'appareil de Ruhmkorff +suspendu a son cou; de l'autre, il mit en communication le +courant électrique avec le serpentin de la lanterne, et une assez +vive lumière dissipa les ténèbres de la galerie. + +Hans portait le second appareil, qui fut également mis en +activité. Cette ingénieuse application de l'électricité nous +permettait d'aller longtemps en créant un jour artificiel, même +au milieu des gaz les plus inflammables. + +«En route!» fit mon oncle. + +Chacun reprit son ballot. Hans se chargea de pousser devant lui +le paquet des cordages et des habits, et, moi troisième, nous +entrâmes dans la galerie. + +Au moment de m'engouffrer dans ce couloir obscur, je relevai la +tête, et j'aperçus une dernière fois, par le champ de l'immense +tube, ce ciel de l'Islande «que je ne devais plus jamais revoir.» + +La lave, à la dernière éruption de 1229, s'était frayé un passage +à travers ce tunnel. Elle tapissait l'intérieur d'un enduit +épais et brillant; la lumière électrique s'y réfléchissait en +centuplant son intensité. + +Toute la difficulté de la route consistait à ne pas glisser trop +rapidement sur une pente inclinée à quarante-cinq degrés environ; +heureusement, certaines érosions, quelques boursouflures, +tenaient lieu de marches, et nous n'avions qu'à descendre en +laissant filer nos bagages retenus par une longue corde. + +Mais ce qui se faisait marche sous nos pieds devenait stalactites +sur les autres parois; la lave, poreuse en de certains endroits, +présentait de petites ampoules arrondies; des cristaux de quartz +opaque, ornés de limpides gouttes de verre et suspendus à la +voûte comme des lustres, semblaient s'allumer à notre passage. +On eût dit que les génies du gouffre illuminaient leur palais +pour recevoir les hôtes de la terre. + +«C'est magnifique! m'écriai-je involontairement. Quel +spectacle, mon oncle! Admirez-vous ces nuances de la lave qui +vont du rouge brun au jaune éclatant par dégradations +insensibles? Et ces cristaux qui nous apparaissent comme des +globes lumineux? + +—Ah! tu y viens, Axel! répondit mon oncle. Ah! tu trouves +cela splendide, mon garçon! Tu en verras bien d'autres, je +l'espère. Marchons! marchons!» + +Il aurait dit plus justement «glissons,» car nous nous laissions +aller sans fatigue sur des pentes inclinées. C'était le «facilis +descensus Averni», de Virgile. La boussole, que je consultais +fréquemment, indiquait la direction du sud-est avec une +imperturbable rigueur. Cette coulée de lave n'obliquait ni d'un +côté ni de l'autre. Elle avait l'inflexibilité de la ligne +droite. + +Cependant la chaleur n'augmentait pas d'une façon sensible; cela +donnait raison aux théories de Davy, et plus d'une fois je +consultai le thermomètre avec étonnement. Deux heures après le +départ, il ne marquait encore que 10°, c'est-à-dire un +accroissement de 4°. Cela m'autorisait à penser que notre +descente était plus horizontale que verticale. Quant à connaître +exactement la profondeur atteinte, rien de plus facile. Le +professeur mesurait exactement les angles de déviation et +d'inclinaison de la route, mais il gardait pour lui le résultat +de ses observations. + +Le soir, vers huit heures, il donna le signal d'arrêt. Hans +aussitôt s'assit; les lampes furent accrochées à une saillie de +lave. Nous étions dans une sorte de caverne où l'air ne manquait +pas. Au contraire. Certains souffles arrivaient jusqu'à nous. +Quelle cause les produisait? A quelle agitation atmosphérique +attribuer leur origine? C'est une question que je ne cherchai +pas à résoudre en ce moment; la faim et la fatigue me rendaient +incapable de raisonner. Une descente de sept heures consécutives +ne se fait pas sans une grande dépense de forces. J'étais +épuisé. Le mot halte me fit donc plaisir à entendre. Hans étala +quelques provisions sur un bloc de lave, et chacun mangea avec +appétit. Cependant une chose m'inquiétait; notre réserve d'eau +était à demi consommée. Mon oncle comptait la refaire aux +sources souterraines, mais jusqu'alors celles-ci manquaient +absolument. Je ne pus m'empêcher d'attirer son attention sur ce +sujet. + +«Cette absence de sources te surprend? dit-il. + +—Sans doute, et même elle m'inquiète; nous n'avons plus d'eau +que pour cinq jours. + +—Sois tranquille, Axel, je te réponds que nous trouverons de +l'eau, et plus que nous n'en voudrons. + +—Quand cela? + +—Quand nous aurons quitté cette enveloppe de lave. Comment +veux-tu que des sources jaillissent à travers ces parois? + +—Mais peut-être cette coulée se prolonge-t-elle à de grandes +profondeurs? Il me semble que nous n'avons pas encore fait +beaucoup de chemin verticalement? + +—Qui te fait supposer cela? + +—C'est que si nous étions très avancés dans l'intérieur de +l'écorce terrestre, la chaleur serait plus forte. + +—D'après ton système, répondit mon oncle; et qu'indique le +thermomètre? + +—Quinze degrés à peine, ce qui ne fait qu'un accroissement de +neuf degrés depuis notre départ. + +—Eh bien, conclus. + +—Voici ma conclusion. D'après les observations les plus +exactes, l'augmentation de la température à l'intérieur du globe +est d'un degré par cent pieds. Mais certaines conditions de +localité peuvent modifier ce chiffre. Ainsi, à Yakoust en +Sibérie, on a remarqué que l'accroissement d'un degré avait lieu +par trente-six pieds; cela dépend évidemment de la conductibilité +des roches. J'ajouterai aussi que, dans le voisinage d'un volcan +éteint, et à travers le gneiss, on a remarqué que l'élévation de +la température était d'un degré seulement pour cent vingt-cinq +pieds. Prenons donc cette dernière hypothèse, qui est la plus +favorable, et calculons. + +—Calcule, mon garçon. + +—Rien n'est plus facile, dis-je en disposant des chiffres sur +mon carnet. Neuf fois cent vingt-cinq pieds donnant onze cent +vingt-cinq pieds de profondeur. + +—Rien de plus exact. + +—Eh bien? + +—Eh bien, d'après mes observations, nous sommes arrivés à dix +mille pieds au-dessous du niveau de la mer. + +—Est-il possible? + +—Oui, ou les chiffres ne sont plus les chiffres!» + +Les calculs du professeur étaient exacts; nous avions déjà +dépassé de six mille pieds les plus grandes profondeurs atteintes +par l'homme, telles que les mines de Kitz-Bahl dans le Tyrol, et +celles de Wuttemberg en Bohème. + +La température, qui aurait dû être de quatre-vingt-un degrés en +cet endroit, était de quinze à peine. Cela donnait +singulièrement à réfléchir. + + + + +XIX + + +Le lendemain, mardi 30 juin, à six heures, la descente fut +reprise. + +Nous suivions toujours la galerie de lave, véritable rampe +naturelle, douce comme ces plans inclinés qui remplacent encore +l'escalier dans les vieilles maisons. Ce fut ainsi jusqu'à midi +dix-sept minutes, instant précis où nous rejoignîmes Hans, qui +venait de s'arrêter. + +«Ah! s'écria mon oncle, nous sommes parvenus à l'extrémité de la +cheminée.» + +Je regardai autour de moi; nous étions au centre d'un carrefour, +auquel deux routes venaient aboutir, toutes deux sombres et +étroites. Laquelle convenait-il de prendre? Il y avait là une +difficulté. + +Cependant mon oncle ne voulut paraître hésiter ni devant moi ni +devant le guide; il désigna le tunnel de l'est, et bientôt nous y +étions enfoncés tous les trois. + +D'ailleurs toute hésitation devant ce double chemin se serait +prolongée indéfiniment, car nul indice ne pouvait déterminer le +choix de l'un ou de l'autre; il fallait s'en remettre absolument +au hasard. + +La pente de cette nouvelle galerie était peu sensible, et sa +section fort inégale; parfois une succession d'arceaux se +déroulait devant nos pas comme les contre-nefs d'une cathédrale +gothique; les artistes du moyen âge auraient pu étudier là toutes +les formes de cette architecture religieuse qui a l'ogive pour +générateur. Un mille plus loin, notre tête se courbait sous les +cintres surbaissés du style roman, et de gros piliers engagés +dans le massif pliaient sous la retombée des voûtes. A de +certains endroits, cette disposition faisait place à de basses +substructions qui ressemblaient aux ouvrages des castors, et nous +nous glissions en rampant à travers d'étroits boyaux. + +La chaleur se maintenait à un degré supportable. +Involontairement je songeais à son intensité, quand les laves +vomies par le Sneffels se précipitaient par cette route si +tranquille aujourd'hui. Je m'imaginais les torrents de feu +brisés aux angles de la galerie et l'accumulation des vapeurs +surchauffées dans cet étroit milieu! + +«Pourvu, pensai-je, que le vieux volcan ne vienne pas à se +reprendre d'une fantaisie tardive!» + +Ces réflexions, je ne les communiquai point à l'oncle Lidenbrock; +il ne les eût pas comprises. Son unique pensée était d'aller en +avant. Il marchait, il glissait, il dégringolait même, avec une +conviction qu'après tout il valait mieux admirer. + +A six heures du soir, après une promenade peu fatigante, nous +avions gagné deux lieues dans le sud, mais à peine un quart de +mille en profondeur. + +Mon oncle donna le signal du repos. On mangea sans trop causer, +et l'on s'endormit sans trop réfléchir. + +Nos dispositions pour la nuit étaient fort simples: une +couverture de voyage dans laquelle on se roulait, composait toute +la literie. Nous n'avions à redouter ni froid, ni visite +importune. Les voyageurs qui s'enfoncent au milieu des déserts +de l'Afrique, au sein des forêts du nouveau monde, sont forcés de +se veiller les uns les autres pendant les heures du sommeil; mais +ici, solitude absolue et sécurité complète. Sauvages ou bêtes +féroces, aucune de ces races malfaisantes n'était à craindre. + +On se réveilla le lendemain frais et dispos. La route fut +reprise. Nous suivions un chemin de lave comme la veille. +Impossible de reconnaître la nature des terrains qu'il +traversait. Le tunnel, au lieu de s'enfoncer dans les entrailles +du globe, tendait à devenir absolument horizontal. Je crus +remarquer même qu'il remontait vers la surface de la terre. +Cette disposition devint si manifeste vers dix heures du matin, +et par suite si fatigante, que je fus forcé de modérer notre +marche. + +«Eh bien, Axel? dit impatiemment le professeur. + +—Eh bien, je n'en peux plus, répondis-je + +—Quoi! après trois heures de promenade sur une route si facile! + +—Facile, je ne dis pas non, mais fatigante à coup sûr. + +—Comment! quand nous n'avons qu'à descendre! + +—A monter, ne vous en déplaise! + +—A monter! fit mon oncle en haussant les épaules. + +—Sans doute. Depuis une demi-heure, les pentes se sont +modifiées, et à les suivre ainsi, nous reviendrons certainement à +la terre d'Islande.» + +Le professeur remua la tête en homme qui ne veut pas être +convaincu. J'essayai de reprendre la conversation. Il ne me +répondit pas et donna le signal du départ. Je vis bien que son +silence n'était que de la mauvaise humeur concentrée. + +Cependant j'avais repris mon fardeau avec courage, et je suivais +rapidement Hans, que précédait mon oncle. Je tenais à ne pas +être distancé; ma grande préoccupation était de ne point perdre +mes compagnons de vue. Je frémissais à la pensée de m'égarer +dans les profondeurs de ce labyrinthe. + +D'ailleurs, la route ascendante devenait plus pénible, je m'en +consolais en songeant qu'elle me rapprochait de la surface de la +terre. C'était un espoir. Chaque pas le confirmait. + +À midi un changement d'aspect se produisit dans les parois de la +galerie. Je m'en aperçus à l'affaiblissement de la lumière +électrique réfléchie par les murailles. Au revêtement de lave +succédait la roche vive; le massif se composait de couches +inclinées et souvent disposées verticalement. Nous étions en +pleine époque de transition, en pleine période silurienne[1]. + + [1] Ainsi nommée parce que les terrains de cette période sont + fort étendus en Angleterre, dans les contrées habitées + autrefois par la peuplade celtique des Silures. + +«C'est évident, m'écriai-je, les sédiments des eaux ont formé, à +la seconde époque de la terre, ces schistes, ces calcaires et ces +grès! Nous tournons le dos au massif granitique! Nous +ressemblons à des gens de Hambourg, qui prendraient le chemin de +Hanovre pour aller à Lubeck.» + +J'aurais dû garder pour moi mes observations. Mais mon +tempérament de géologue l'emporta sur la prudence, et l'oncle +Lidenbrock entendit mes exclamations. + +«Qu'as-tu donc? dit-il. + +—Voyez! répondis-je en lui montrant la succession variée des +grès, des calcaires et les premiers indices des terrains +ardoisés. + +—Eh bien? + +—Nous voici arrivés à cette période pendant laquelle ont apparu +les premières plantes et les premiers animaux! + +—Ah! tu penses? + +—Mais regardez, examinez, observez!» + +Je forçai le professeur à promener sa lampe sur les parois de la +galerie. Je m'attendais à quelque exclamation de sa part. Mais, +loin de là, il ne dit pas un mot, et continua sa route. + +M'avait-il compris ou non? Ne voulait-il pas convenir, par +amour-propre d'oncle et de savant, qu'il s'était trompé en +choisissant le tunnel de l'est, ou tenait-il à reconnaître ce +passage jusqu'à son extrémité? Il était évident que nous avions +quitté la route des laves, et que ce chemin ne pouvait conduire +au foyer du Sneffels. + +Cependant je me demandai si je n'accordais pas une trop grande +importance à cette modification des terrains. Ne me trompais-je +pas moi-même? Traversions-nous réellement ces couches de roches +superposées au massif granitique? + +«Si j'ai raison, pensai-je, je dois trouver quelque débris de +plante primitive, et il faudra bien me rendre à l'évidence. +Cherchons.» + +Je n'avais pas fait cent pas que des preuves incontestables +s'offrirent à mes yeux. Cela devait être, car, à l'époque +silurienne, les mers renfermaient plus de quinze cents espèces +végétales ou animales. Mes pieds, habitués au sol dur des laves, +foulèrent tout à coup une poussière faite de débris de plantes et +de coquille. Sur les parois se voyaient distinctement des +empreintes de fucus et de lycopodes; le professeur Lidenbrock ne +pouvait s'y tromper; mais il fermait les yeux, j'imagine, et +continuait son chemin d'un pas invariable. + +C'était de l'entêtement poussé hors de toutes limites. Je n'y +tins plus. Je ramassai une coquille parfaitement conservée, qui +avait appartenu à un animal à peu près semblable au cloporte +actuel; puis je rejoignis mon oncle et je lui dis: + +«Voyez! + +—Eh bien, répondit-il tranquillement, c'est la coquille d'un +crustacé de l'ordre disparu des trilobites. Pas autre chose. + +—Mais n'en concluez-vous pas?... + +—Ce que tu conclus toi-même? Si. Parfaitement. Nous avons +abandonné la couche de granit et la route des laves. Il est +possible que je me sois trompé; mais je ne serai certain de mon +erreur qu'au moment où j'aurai atteint l'extrémité de cette +galerie. + +—Vous avez raison d'agir ainsi, mon oncle, et je vous +approuverais fort si nous n'avions à craindre un danger de plus +en plus menaçant. + +—Et lequel? + +—Le manque d'eau. + +—Eh bien! nous nous rationnerons, Axel. + + + + +XX + + +En effet, il fallut se rationner. Notre provision ne pouvait +durer plus de trois jours. C'est ce que je reconnus le soir au +moment du souper. Et, fâcheuse expectative, nous avions peu +d'espoir de rencontrer quelque source vive dans ces terrains de +l'époque de transition. + +Pendant toute la journée du lendemain la galerie déroula devant +nos pas ses interminables arceaux. Nous marchions presque sans +mot dire. Le mutisme de Hans nous gagnait. + +La route ne montait pas, du moins d'une façon sensible; parfois +même elle semblait s'incliner. Mais cette tendance, peu marquée +d'ailleurs, ne devait pas rassurer le professeur, car la nature +des couches ne se modifiait pas, et la période de transition +s'affirmait davantage. + +La lumière électrique faisait splendidement étinceler les +schistes, le calcaire et les vieux grès rouges des parois; on +aurait pu se croire dans une tranchée ouverte au milieu du +Devonshire, qui donna son nom à ce genre de terrains. Des +spécimens de marbres magnifiques revêtaient les murailles, les +uns, d'un gris agate avec des veines blanches capricieusement +accusées, les autres, de couleur incarnat ou d'un jaune taché de +plaques rouges, plus loin, des échantillons de ces griottes à +couleurs sombres, dans lesquels le calcaire se relevait en +nuances vives. + +La plupart de ces marbres offraient des empreintes d'animaux +primitifs; mais, depuis la veille, la création avait fait un +progrès évident. Au lieu des trilobites rudimentaires, +j'apercevais des débris d'un ordre plus parfait; entre autres, +des poissons Ganoïdes et ces Sauropteris dans lesquels l'oeil du +paléontologiste a su découvrir les premières formes du reptile. +Les mers dévoniennes étaient habitées par un grand nombre +d'animaux de cette espèce, et elles les déposèrent par milliers +sur les roches de nouvelle formation. + +Il devenait évident que nous remontions l'échelle de la vie +animale dont l'homme occupe le sommet. Mais le professeur +Lidenbrock ne paraissait pas y prendre garde. + +Il attendait deux choses: ou qu'un puits vertical vînt à s'ouvrir +sous ses pieds et lui permettre de reprendre sa descente; ou +qu'un obstacle l'empêchât de continuer cette route. Mais le soir +arriva sans que cette espérance se fût réalisée. + +Le vendredi, après une nuit pendant laquelle je commençai à +ressentir les tourments de la soif, notre petite troupe s'enfonça +de nouveau dans les détours de la galerie. + +Après dix heures de marche, je remarquai que la réverbération de +nos lampes sur les parois diminuait singulièrement. Le marbre, +le schiste, le calcaire, les grès des murailles, faisaient place +à un revêtement sombre et sans éclat. A un moment où le tunnel +devenait fort étroit, je m'appuyai sur sa paroi. + +Quand je retirai ma main, elle était entièrement noire. Je +regardai de plus près. Nous étions en pleine houillère. + +«Une mine de charbon! m'écriai-je. + +—Une mine sans mineurs, répondit mon oncle. + +—Eh! qui sait? + +—Moi, je sais, répliqua le professeur d'un ton bref, et je suis +certain que cette galerie percée à travers ces couches de houille +n'a pas été faite de la main des hommes. Mais que ce soit ou non +l'ouvrage de la nature, cela m'importe peu. L'heure du souper +est venue. Soupons.» + +Hans, prépara quelques aliments. Je mangeai à peine, et je bus +les quelques gouttes d'eau qui formaient ma ration. La gourde du +guide à demi pleine, voilà tout ce qui restait pour désaltérer +trois hommes. + +Après leur repas, mes deux compagnons s'étendirent sur leurs +couvertures et trouvèrent dans le sommeil un remède à leurs +fatigues. Pour moi, je ne pus dormir, et je comptai les heures +jusqu'au matin. + +Le samedi, à six heures, on repartit. Vingt minutes plus tard, +nous arrivions à une vaste excavation; je reconnus alors que la +main de l'homme ne pouvait pas avoir creusé cette houillère; les +voûtes en eussent été étançonnées, et véritablement elles ne se +tenaient que par un miracle d'équilibre. + +Cette espèce de caverne comptait cent pieds de largeur sur cent +cinquante de hauteur. Le terrain avait été violemment écarté par +une commotion souterraine. Le massif terrestre, cédant à quelque +puissante poussée, s'était disloqué, laissant ce large vide où +des habitants de la terre pénétraient pour la première fois. + +Toute l'histoire de la période houillère était écrite sur ces +sombres parois, et un géologue en pouvait suivre facilement les +phases diverses. Les lits de charbon étaient séparés par des +strates de grès ou d'argile compacts, et comme écrasés par les +couches supérieures. + +À cet âge du monde qui précéda l'époque secondaire, la terre se +recouvrit d'immenses végétations dues à la double action d'une +chaleur tropicale et d'une humidité persistante. Une atmosphère +de vapeurs enveloppait le globe de toutes parts, lui dérobant +encore les rayons du soleil. + +De là cette conclusion que les hautes températures ne provenaient +pas de ce foyer nouveau; peut-être même l'astre du jour +n'était-il pas prêt à jouer son rôle éclatant. Les «climats» +n'existaient pas encore, et une chaleur torride se répandait à la +surface entière du globe, égale à l'Equateur et aux pôles. D'où +venait-elle? De l'intérieur du globe. + +En dépit des théories du professeur Lidenbrock, un feu violent +couvait dans les entrailles du sphéroïde; son action se faisait +sentir jusqu'aux dernières couches de l'écorce terrestre; les +plantes, privées des bienfaisantes effluves du soleil, ne +donnaient ni fleurs ni parfums, mais leurs racines puisaient une +vie forte dans les terrains brûlants des premiers jours. + +Il y avait peu d'arbres, des plantes herbacées seulement, +d'immenses gazons, des fougères, des lycopodes, des sigillaires, +des astérophylites, familles rares dont les espèces se comptaient +alors par milliers. + +Or c'est précisément à cette exubérante végétation que la houille +doit son origine. L'écorce élastique du globe obéissait aux +mouvements de la masse liquide qu'elle recouvrait. De là des +fissures, des affaissements nombreux; les plantes, entraînées +sous les eaux, formèrent peu à peu des amas considérables. + +Alors intervint l'action de la chimie naturelle, au fond des +mers, les masses végétales se firent tourbe d'abord; puis, grâce +à l'influence des gaz, et sous le feu de la fermentation, elles +subirent une minéralisation complète. + +Ainsi se formèrent ces immenses couches de charbon que la +consommation de tous les peuples, pendant de longs siècles +encore, ne parviendra pas à épuiser. + +Ces réflexions me revenaient à l'esprit pendant que je +considérais les richesses houillères accumulées dans cette +portion du massif terrestre. Celles-ci, sans doute, ne seront +jamais mises à découvert. L'exploitation de ces mines reculées +demanderait des sacrifices trop considérables. A quoi bon, +d'ailleurs, quand la houille est répandue pour ainsi dire à la +surface de la terre dans un grand nombre de contrées? Aussi, +telles je voyais ces couches intactes, telles elles seraient +encore lorsque sonnerait la dernière heure du monde. + +Cependant nous marchions, et seul de mes compagnons j'oubliais la +longueur de la route pour me perdre au milieu de considérations +géologiques. La température restait sensiblement ce qu'elle +était pendant notre passage au milieu des laves et des schistes. +Seulement, mon odorat était affecté par une odeur fort prononcée +de protocarbure d'hydrogène. Je reconnus immédiatement, dans +cette galerie, la présence d'une notable quantité de ce fluide +dangereux auquel les mineurs ont donné le nom de grisou, et dont +l'explosion a si souvent causé d'épouvantables catastrophes. + +Heureusement nous étions éclairés par les ingénieux appareils de +Ruhmkorff. Si, par malheur, nous avions imprudemment exploré +cette galerie la torche à la main, une explosion terrible eût +fini le voyage en supprimant les voyageurs. + +Cette excursion dans la houillère dura jusqu'au soir. Mon oncle +contenait à peine l'impatience que lui causait l'horizontalité de +la route. Les ténèbres, toujours profondes à vingt pas, +empêchaient d'estimer la longueur de la galerie, et je commençai +à la croire interminable, quand soudain, à six heures, un mur se +présenta inopinément à nous. À droite, à gauche, en haut, en +bas, il n'y avait aucun passage. Nous étions arrivés au fond +d'une impasse. + +«Eh bien! tant mieux! s'écria mon oncle, je sais au moins à +quoi m'en tenir. Nous ne sommes pas sur la route de Saknussemm, +et il ne reste plus qu'à revenir en arrière. Prenons une nuit de +repos, et avant trois jours nous aurons regagné le point où les +deux galeries se bifurquent. + +—Oui, dis-je, si nous en avons la force! + +—Et pourquoi non? + +—Parce que, demain, l'eau manquera tout à fait. + +—Et le courage manquera-t-il aussi? fit le professeur en me +regardant d'un oeil sévère.» + +Je n'osai lui répondre. + + + + +XXI + + +Le lendemain le départ eut lieu de grand matin. Il fallait se +hâter. Nous étions à cinq jours de marche du carrefour. + +Je ne m'appesantirai pas sur les souffrances de notre retour. +Mon oncle les supporta avec la colère d'un homme qui ne se sent +pas le plus fort; Hans avec la résignation de sa nature +pacifique; moi, je l'avoue, me plaignant et me désespérant; je ne +pouvais avoir de coeur contre cette mauvaise fortune. + +Ainsi que je l'avais prévu, l'eau fit tout à fait défaut à fa fin +du premier jour de marche; notre provision liquide se réduisit +alors à du genièvre; mais cette infernale liqueur brûlait le +gosier, et je ne pouvais même en supporter la vue. Je trouvais +la température étouffante; la fatigue me paralysait. Plus d'une +fois, je faillis tomber sans mouvement. On faisait halte alors; +mon oncle ou l'Islandais me réconfortaient de leur mieux. Mais +je voyais déjà que le premier réagissait péniblement contre +l'extrême fatigue et les tortures nées de la privation d'eau. + +Enfin, le mardi, 8 juillet, en nous traînant sur les genoux, sur +les mains, nous arrivâmes à demi morts au point de jonction des +deux galeries. Là je demeurai comme une masse inerte, étendu sur +le sol de lave. Il était dix heures du matin. + +Hans et mon oncle, accotés à la paroi, essayèrent de grignoter +quelques morceaux de biscuit. De longs gémissements +s'échappaient de mes lèvres tuméfiées. Je tombai dans un profond +assoupissement. + +Au bout de quelque temps, mon oncle s'approcha de moi et me +souleva entre ses bras: + +«Pauvre enfant!» murmura-t-il avec un véritable accent de pitié. + +Je fus touché de ces paroles, n'étant pas habitué aux tendresses +du farouche professeur. Je saisis ses mains frémissantes dans +les miennes. Il se laissa faire en me regardant. Ses yeux +étaient humides. + +Je le vis alors prendre la gourde suspendue à son côté. A ma +grande stupéfaction, il l'approcha de mes lèvres: + +«Bois,» fit-il. + +Avais-je bien entendu? Mon oncle était-il fou? Je le regardais +d'un air hébété. Je ne voulais pas le comprendre. + +«Bois,» reprit-il. + +Et relevant sa gourde, il la vida tout entière entre mes lèvres. + +Oh! jouissance infinie! une gorgée d'eau vint humecter ma +bouche en feu, une seule, mais elle suffit à rappeler en moi la +vie qui s'échappait. + +Je remerciai mon oncle en joignant les mains. + +«Oui, fit-il, une gorgée d'eau! la dernière! entends-tu bien? +la dernière! Je l'avais précieusement gardée au fond de ma +gourde. Vingt fois, cent fois, j'ai dû résister à mon effrayant +désir de la boire! Mais non, Axel, je la réservais pour toi. + +—Mon oncle! murmurai-je pendant que de grosses larmes +mouillaient mes yeux. + +—Oui, pauvre enfant, je savais qu'à ton arrivée à ce carrefour, +tu tomberais à demi mort, et j'ai conservé mes dernières gouttes +d'eau pour te ranimer. + +—Merci! merci!» m'écriai-je. + +Si peu que ma soif fut apaisée, j'avais cependant retrouvé +quelque force. Les muscles de mon gosier, contractés +jusqu'alors, se détendaient; l'inflammation de mes lèvres s'était +adoucie. Je pouvais parler. + +«Voyons, dis-je, nous n'avons maintenant qu'un parti à prendre; +l'eau nous manque; il faut revenir sur nos pas.» + +Pendant que je parlais ainsi, mon oncle évitait de me regarder; +il baissait la tête; ses yeux fuyaient les miens. + +«Il faut revenir, m'écriai-je, et reprendre le chemin du +Sneffels. Que Dieu nous donne la force de remonter jusqu'au +sommet du cratère! + +Revenir! fit mon oncle, comme s'il répondait plutôt à lui qu'à +moi-même. + +—Oui, revenir, et sans perdre un instant.» + +Il y eut un moment de silence assez long. + +«Ainsi donc, Axel, reprit le professeur d'un ton bizarre, ces +quelques gouttes d'eau ne t'ont pas rendu le courage et +l'énergie? + +—Le courage! + +—Je te vois abattu comme avant, et faisant encore entendre des +paroles de désespoir!» + +A quel homme avais-je affaire et quels projets son esprit +audacieux formait-il encore? + +«Quoi vous ne voulez pas?... + +—Renoncer à cette expédition, au moment où tout annonce qu'elle +peut réussir! Jamais! + +—Alors il faut se résigner à périr? + +—Non, Axel, non! pars. Je ne veux pas ta mort! Que Hans +t'accompagne. Laisse-moi seul! + +—Vous abandonner! + +—Laisse-moi, te dis-je! J'ai commencé ce voyage; je +l'accomplirai jusqu'au bout, ou je n'en reviendrai pas. Va-t'en, +Axel, va-t'en!» + +Mon oncle parlait avec une extrême surexcitation. Sa voix, un +instant attendrie, redevenait dure et menaçante. Il luttait avec +une sombre énergie contre l'impossible! Je ne voulais pas +l'abandonner au fond de cet abîme, et, d'un autre côté, +l'instinct de la conservation me poussait à le fuir. + +Le guide suivait cette scène avec son indifférence accoutumée. +Il comprenait cependant ce qui se passait entre ses deux +compagnons; nos gestes indiquaient assez la voie différente où +chacun de nous essayait d'entraîner l'autre; mais Hans semblait +s'intéresser peu à la question dans laquelle son existence se +trouvait en jeu, prêt à partir si l'on donnait le signal du +départ, prêt à rester à la moindre volonté de son maître. + +Que ne pouvais-je en cet instant me faire entendre de lui! Mes +paroles, mes gémissements, mon accent, auraient eu raison de +cette froide nature. Ces dangers que le guide ne paraissait pas +soupçonner, je les lui eusse fait comprendre et toucher du doigt. +A nous deux nous aurions peut-être convaincu l'entêté professeur. +Au besoin, nous l'aurions contraint à regagner les hauteurs du +Sneffels! + +Je m'approchai de Hans. Je mis ma main sur la sienne, il ne +bougea pas. Je lui montrai la route du cratère. Il demeura +immobile. Ma figure haletante disait toutes mes souffrances. +L'Islandais remua doucement la tête, et désignant tranquillement +mon oncle: + +«Master», fit-il. + +—Le maître, m'écriai-je! insensé! non, il n'est pas le maître +de ta vie! il faut fuir! il faut l'entraîner! m'entends-tu! +me comprends-tu?» + +J'avais saisi Hans par le bras. Je voulais l'obliger à se lever. +Je luttais avec lui. Mon oncle intervint. + +«Du calme, Axel, dit-il. Tu n'obtiendras rien de cet impassible +serviteur. Ainsi, écoute ce que j'ai à te proposer.» + +Je me croisai les bras, en regardant mon oncle bien en face. + +«Le manque d'eau, dit-il, met seul obstacle à l'accomplissement +de mes projets. Dans cette galerie de l'est, faite de laves, de +schistes, de houilles, nous n'avons pas rencontré une seule +molécule liquide. Il est possible que nous soyons plus heureux +en suivant le tunnel de l'ouest.» + +Je secouai la tête avec un air de profonde incrédulité. + +«Écoute-moi jusqu'au bout, reprit le professeur en forçant la +voix. Pendant-que tu gisais, là sans mouvement, j'ai été +reconnaître la conformation de cette galerie. Elle s'enfonce +directement dans les entrailles du globe, et, en peu d'heures, +elle nous conduira au massif granitique. Là nous devons +rencontrer des sources abondantes. La nature de la roche le veut +ainsi, et l'instinct est d'accord avec la logique pour appuyer ma +conviction. Or, voici ce que j'ai à te proposer. Quand Colomb a +demandé trois jours à ses équipages pour trouver les terres +nouvelles, ses équipages, malades, épouvantés, ont cependant fait +droit à sa demande, et il a découvert le nouveau monde. Moi, le +Colomb de ces régions souterraines, je ne te demande qu'un jour +encore. Si, ce temps écoulé, je n'ai pas rencontré l'eau qui +nous manque, je te le jure, nous reviendrons à la surface de la +terre.» + +En dépit de mon irritation, je fus ému de ces paroles et de la +violence que se faisait mon oncle pour tenir un pareil langage. + +«Eh bien! m'écriai-je, qu'il soit fait comme vous le désirez, et +que Dieu récompense votre énergie surhumaine. Vous n'avez plus +que quelques heures à tenter le sort! En route!» + + + + +XXII + + +La descente recommença cette fois par la nouvelle galerie. Hans +marchait en avant, selon son habitude. Nous n'avions pas fait +cent pas, que le professeur, promenait sa lampe le long des +murailles, s'écriait: + +«Voilà les terrains primitifs! nous sommes dans la bonne voie! +marchons! marchons! + +Lorsque la terre se refroidit peu à peu aux premiers jours du +monde, la diminution de son volume produisit dans l'écorce des +dislocations, des ruptures, des retraits, des fendilles. Le +couloir actuel était une fissure de ce genre, par laquelle +s'épanchait autrefois le granit éruptif; ses mille détours +formaient un inextricable labyrinthe à travers le sol primordial. + +A mesure que nous descendions, la succession des couches +composant le terrain primitif apparaissait avec plus de netteté. +La science géologique considère ce terrain primitif comme la base +de l'écorce minérale, et elle a reconnu qu'il se compose de trois +couches différentes, les schistes, les gneiss, les micaschistes, +reposant sur cette roche inébranlable qu'on appelle le granit. + +Or, jamais minéralogistes ne s'étaient rencontrés dans des +circonstances aussi merveilleuses pour étudier la nature sur +place. Ce que la sonde, machine inintelligente et brutale, ne +pouvait rapporter à la surface du globe de sa texture interne, +nous allions l'étudier de nos yeux, le toucher de nos mains. + +A travers l'étage des schistes colorés de belles nuances vertes +serpentaient des filons métalliques de cuivre, de manganèse avec +quelques traces de platine et d'or. Je songeais à ces richesses +enfouies dans les entrailles du globe et dont l'avidité humaine +n'aura jamais la jouissance! Ces trésors, les bouleversements +des premiers jours les ont enterrés à de telles profondeurs, que +ni la pioche, ni le pic ne sauront les arracher à leur tombeau. + +Aux schistes succédèrent les gneiss, d'une structure stratiforme, +remarquables par la régularité et le parallélisme de leurs +feuillets, puis, les micaschistes disposés en grandes lamelles +rehaussées à l'oeil par les scintillations du mica blanc. + +La lumière des appareils, répercutée par les petites facettes de +la masse rocheuse, croisait ses jets de feu sous tous les angles, +et je m'imaginais voyager à travers un diamant creux, dans lequel +les rayons se brisaient en mille éblouissements. + +Vers six heures du soir, cette fête de la lumière vint à diminuer +sensiblement, presque à cesser; les parois prirent une teinte +cristallisée, mais sombre; le mica se mélangea plus intimement au +feldspath et au quartz, pour former la roche par excellence, la +pierre dure entre toutes, celle qui supporte, sans en être +écrasée, les quatre étages de terrain du globe. Nous étions +murés dans l'immense prison de granit. + +Il était huit heures du soir. L'eau manquait toujours. Je +souffrais horriblement. Mon oncle marchait en avant. Il ne +voulait pas s'arrêter. Il tendait l'oreille pour surprendre les +murmures de quelque source. Mais rien. + +Cependant mes jambes refusaient de me porter. Je résistais à mes +tortures pour ne pas obliger mon oncle à faire halte. C'eût été +pour lui le coup du désespoir, car la journée finissait, la +dernière qui lui appartint. + +Enfin mes forces m'abandonnèrent; je poussai un cri et je tombai. + +«A moi! je meurs!» + +Mon oncle revint sur ses pas. Il me considéra en croisant ses +bras; puis ces paroles sourdes sortirent de ses lèvres: + +«Tout est fini!» + +Un effrayant geste de colère frappa une dernière fois mes +regards, et je fermai les yeux. + +—Lorsque je les rouvris, j'aperçus mes deux compagnons immobiles +et roulés dans leur couverture. Dormaient-ils? Pour mon compte, +je ne pouvais trouver un instant de sommeil. Je souffrais trop, +et surtout de la pensée que mon mal devait être sans remède. Les +dernières paroles de mon oncle retentissaient dans mon oreille. + +«Tout était fini!» car dans un pareil état de faiblesse il ne +fallait même pas songer à regagner la surface du globe. + +Il y avait une lieue et demie d'écorce terrestre! Il me semblait +que cette masse pesait de tout son poids sur mes épaules. Je me +sentais écrasé et je m'épuisais en efforts violents pour me +retourner sur ma couche de granit. + +Quelques heures se passèrent. Un silence profond régnait autour +de nous, un silence de tombeau. Rien n'arrivait à travers ces +murailles dont la plus mince mesurait cinq milles d'épaisseur. + +Cependant, au milieu de mon assoupissement, je crus entendre un +bruit; l'obscurité se faisait dans le tunnel. Je regardai plus +attentivement, et il me sembla voir l'Islandais qui +disparaissait, la lampe à la main. + +Pourquoi ce départ? Hans nous abandonnait-il? Mon oncle +dormait. Je voulus crier. Ma voix ne put trouver passage entre +mes lèvres desséchées. L'obscurité était devenue profonde, et +les derniers bruits venaient de s'éteindre. + +«Hans nous abandonne! m'écriai-je. Hans! Hans!» + +Ces mots, je les criais en moi-même. Ils n'allaient pas plus +loin. Cependant, après le premier instant de terreur, j'eus +honte de mes soupçons contre un homme dont la conduite n'avait +rien eu jusque-là de suspect. Son départ ne pouvait être une +fuite. Au lieu de remonter la galerie, il la descendait. De +mauvais desseins l'eussent entraîné en haut, non en bas. Ce +raisonnement me calma un peu, et je revins à un autre d'ordre +d'idées. Hans, cet homme paisible, un motif grave avait pu seul +l'arracher à son repos. Allait-il donc à la découverte? +Avait-il entendu pendant la nuit silencieuse quelque murmure dont +la perception n'était pas arrivée jusqu'à moi? + + + + +XXIII + + +Pendant une heure j'imaginai dans mon cerveau en délire toutes +les raisons qui avaient pu faire agir le tranquille chasseur. +Les idées les plus absurdes s'enchevêtrèrent dans ma tête. Je +crus que j'allais devenir fou! + +Mais enfin un bruit de pas se produisit dans les profondeurs du +gouffre. Hans remontait. La lumière incertaine commençait à +glisser sur les parois, puis elle déboucha par l'orifice du +couloir. Hans parut. + +Il s'approcha de mon oncle, lui mit la main sur l'épaule et +l'éveilla doucement. Mon oncle se leva. + +«Qu'est-ce donc? fit-il. + +—«Vatten,» répondit le chasseur. + +Il faut croire que sous l'inspiration des violentes douleurs, +chacun devient polyglotte. Je ne savais pas un seul mot de +danois, et cependant je compris d'instinct le mot de notre guide. + +«De l'eau! de l'eau! m'écriai-je on battant des mains, en +gesticulant comme un insensé. + +—De l'eau! répétait mon oncle. «Hvar?» demanda-t-il à +l'Islandais. + +—«Nedat,» répondit Hans. + +Où? En bas! Je comprenais tout. J'avais saisi les mains du +chasseur, et je les pressais, tandis qu'il me regardait avec +calme. + +Les préparatifs du départ ne furent pas longs, et bientôt nous +descendions un couloir dont la pente atteignait deux pieds par +toise. + +Une heure plus tard, nous avions fait mille toises environ et +descendu deux mille pieds. + +En ce moment, nous entendions distinctement un son inaccoutumé +courir dans les flancs de la muraille granitique, une sorte de +mugissement sourd, comme un tonnerre éloigné. Pendant cette +première demi-heure de marche, ne rencontrant point la source +annoncée, je sentais les angoisses me reprendre; mais alors mon +oncle m'apprit l'origine des bruits qui se produisaient. + +«Hans ne s'est pas trompé,» dit-il, ce que tu entends là, c'est +le mugissement d'un torrent. + +—Un torrent? m'écriai-je. + +—Il n'y a pas à en douter. Un fleuve souterrain circule autour +de nous!» + +Nous hâtâmes le pas, surexcités par l'espérance. Je ne sentais +plus ma fatigue. Ce bruit d'une eau murmurante me rafraîchissait +déjà; le torrent, après s'être longtemps soutenu au-dessus de +notre tête, courait maintenant dans la paroi de gauche, mugissant +et bondissant. Je passais fréquemment ma main sur le roc, +espérant y trouver des traces de suintement ou d'humidité. Mais +en vain. + +Une demi-heure s'écoula encore. Une demi-lieue fut encore +franchie. + +Il devint alors évident que le chasseur, pendant son absence, +n'avait pu prolonger ses recherches au-delà. Guidé par un +instinct particulier aux montagnards, aux hydroscopes, il +«sentit» ce torrent à travers le roc, mais certainement il +n'avait point vu le précieux liquide: il ne s'y était pas +désaltéré. + +Bientôt même il fut constant que, si notre marche continuait, +nous nous éloignerions du torrent dont le murmure tendait à +diminuer. + +On rebroussa chemin. Hans s'arrêta à l'endroit précis où le +torrent semblait être le plus rapproché. + +Je m'assis près de la muraille, tandis que les eaux couraient à +deux pieds de moi avec une violence extrême. Mais un mur de +granit nous en séparait encore. + +Sans réfléchir, sans me demander si quelque moyen n'existait pas +de se procurer cette eau, je me laissai aller à un premier moment +de désespoir. + +Hans me regarda et je crus voir un sourire apparaître sur ses +lèvres. + +Il se leva et prit la lampe. Je le suivis. Il se dirigea vers +la muraille. Je le regardai faire. Il colla son oreille sur la +pierre sèche, et la promena lentement en écoutant avec le plus +grand soin. Je compris qu'il cherchait le point précis où le +torrent se faisait entendre plus bruyamment. Ce point, il le +rencontra dans la paroi latérale de gauche, à trois pieds +au-dessus du sol. + +Combien j'étais ému! Je n'osais deviner ce que voulait faire le +chasseur! Mais il fallut bien le comprendre et l'applaudir, et +le presser de mes caresses, quand je le vis saisir son pic pour +attaquer la roche elle-même. + +«Sauvés! m'écriai-je, sauvés! + +—Oui, répétait mon oncle avec frénésie, Hans a raison! Ah! le +brave chasseur! Nous n'aurions pas trouvé cela!» + +Je le crois bien! Un pareil moyen, quelque simple qu'il fût, ne +nous serait pas venu à l'esprit. Rien de plus dangereux que de +donner un coup de pioche dans cette charpente du globe. Et si +quelque éboulement allait se produire qui nous écraserait! Et si +le torrent, se faisant jour à travers le roc, allait nous +envahir! Ces dangers n'avaient rien de chimérique; mais alors +les craintes d'éboulement ou d'inondation ne pouvaient nous +arrêter, et notre soif était si intense que, pour l'apaiser, nous +eussions creusé au lit même de l'Océan. + +Hans se mit à ce travail, que ni mon oncle ni moi nous n'eussions +accompli. L'impatience emportant notre main, la roche eût volé +en éclats sous ses coups précipités. Le guide, au contraire, +calme et modéré, usa peu à peu le rocher par une série de petits +coups répétés, creusant une ouverture large d'un demi-pied. +J'entendais le bruit du torrent s'accroître, et je croyais déjà +sentir l'eau bienfaisante rejaillir sur mes lèvres. + +Bientôt le pic s'enfonça de deux pieds dans la muraille de +granit; le travail durait depuis plus d'une heure; je me tordais +d'impatience! Mon oncle voulait employer les grands moyens. +J'eus de la peine à l'arrêter, et déjà il saisissait son pic, +quand soudain un sifflement se fit entendre. Un jet d'eau +s'élança de la muraille et vint se briser sur la paroi opposée. + +Hans, à demi renversé par le choc, ne put retenir un cri de +douleur. Je compris pourquoi lorsque, plongeant mes mains dans +le jet liquide, je poussai à mon tour une violente exclamation: +la source était bouillante. + +«De l'eau à cent degrés! m'écriai-je. + +—Eh bien, elle refroidira,» répondit mon oncle. + +Le couloir s'emplissait de vapeurs, tandis qu'un ruisseau se +formait et allait se perdre dans les sinuosités souterraines; +bientôt après, nous y puisions notre première gorgée. + +Ah! quelle jouissance! quelle incomparable volupté! Qu'était +cette eau? D'où venait-elle? Peu importait. C'était de l'eau, +et, quoique chaude encore, elle ramenait au coeur la vie prête à +s'échapper. Je buvais sans m'arrêter, sans goûter même. + +Ce ne fut qu'après une minute de délectation que je m'écriai: + +«Eh! mais c'est de l'eau ferrugineuse! + +—Excellente pour l'estomac, répliqua mon oncle, et d'une haute +minéralisation! Voilà un voyage qui vaudra celui de Spa ou de +Toeplitz! + +—Ah! que c'est bon! + +—Je le crois bien, une eau puisée à deux lieues sous terre; elle +a un goût d'encre qui n'a rien de désagréable. Une fameuse +ressource que Hans nous a procurée là! Aussi je propose de +donner son nom à ce ruisseau salutaire. + +—Bien!» m'écriai-je. + +Et le nom de «Hans-bach» fut aussitôt adopté. Hans n'en fut pas +plus fier. Après s'être modérément rafraîchi, il s'accota dans +un coin avec son calme accoutumé. + +«Maintenant, dis-je, il ne faudrait pas laisser perdre cette eau. + +—A quoi bon? répondit mon oncle, je soupçonne la source d'être +intarissable. + +—Qu'importe! remplissons l'outre et les gourdes, puis nous +essayerons de boucher l'ouverture.» + +Mon conseil fut suivi. Hans, au moyen d'éclats de granit et +d'étoupe, essaya d'obstruer l'entaille faite à la paroi. Ce ne +fut pas chose facile. On se brûlait les mains sans y parvenir; +la pression était trop considérable, et nos efforts demeurèrent +infructueux. + +«Il est évident, dis-je, que les nappes supérieures de ce cours +d'eau sont situées à une grande hauteur, à en juger par la force +du jet. + +—Cela n'est pas douteux, répliqua mon oncle, il y a là mille +atmosphères de pression, si cette colonne d'eau a trente-deux +mille pieds de hauteur. Mais il me vient une idée. + +—Laquelle? + +—Pourquoi nous entêter à boucher cette ouverture? + +-Mais, parce que...» + +J'aurais été embarrassé de trouver une bonne raison. + +«Quand nos gourdes seront vides, sommes-nous assurés de trouver +à les remplir? + +—Non, évidemment. + +—Eh bien, laissons couler cette eau: elle descendra +naturellement et guidera ceux qu'elle rafraîchira en route! + +—Voilà qui est bien imaginé! m'écriai-je, et avec ce ruisseau +pour compagnon, il n'y a plus aucune raison pour ne pas réussir, +dans nos projets. + +—Ah! tu y viens, mon garçon, dit le professeur en riant. + +—Je fais mieux que d'y venir, j'y suis. + +—Un instant! Commençons par prendre quelques heures de repos.» + +J'oubliais vraiment qu'il fit nuit. Le chronomètre se chargea de +me l'apprendre. Bientôt chacun de nous, suffisamment restauré et +rafraîchi, s'endormit d'un profond sommeil. + + + + +XXIV + + +Le lendemain nous avions déjà oublié nos douleurs passées. Je +m'étonnai tout d'abord de n'avoir plus soif, et j'en demandai la +raison. Le ruisseau qui coulait à mes pieds en murmurant se +chargea de me répondre. + +On déjeuna et l'on but de cette excellente eau ferrugineuse. Je +me sentais tout ragaillardi et décidé à aller loin. Pourquoi un +homme convaincu comme mon oncle ne réussirait-il pas, avec un +guide industrieux comme Hans, et un neveu «déterminé» comme moi? +Voilà les belles idées qui se glissaient dans mon cerveau! On +m'eût proposé de remonter à la cime du Sneffels que j'aurais +refusé avec indignation. + +Mais il n'était heureusement question que de descendre. + +«Partons!» m'écriai-je en éveillant par mes accents enthousiastes +les vieux échos du globe. + +La marche fut reprise le jeudi à huit heures du matin. Le +couloir de granit, se contournant en sinueux détours, présentait +des coudes inattendus, et affectait l'imbroglio d'un labyrinthe; +mais, en somme, sa direction principale était toujours le +sud-est. Mon oncle ne cessait de consulter avec le plus grand +soin sa boussole, pour se rendre compte du chemin parcouru. + +La galerie s'enfonçait presque horizontalement, avec deux pouces +de pente par toise, tout au plus. Le ruisseau courait sans +précipitation en murmurant sous nos pieds. Je le comparais à +quelque génie familier qui nous guidait à travers la terre, et de +la main je caressais la tiède naïade dont les chants +accompagnaient nos pas. Ma bonne humeur prenait volontiers une +tournure mythologique. + +Quant à mon oncle, il pestait contre l'horizontalité de la route, +lui, «l'homme des verticales». Son chemin s'allongeait +indéfiniment, et au lieu de glisser le long du rayon terrestre, +suivant son expression, il s'en allait par l'hypothénuse. Mais +nous n'avions pas le choix, et tant que l'on gagnait vers le +centre, si peu que ce fût, il ne fallait pas se plaindre. + +D'ailleurs, de temps à autre, les pentes s'abaissaient; la naïade +se mettait à dégringoler en mugissant, et nous descendions plus +profondément avec elle. + +En somme, ce jour-là et le lendemain, on fit beaucoup de chemin +horizontal, et relativement peu de chemin vertical. + +Le vendredi soir, 10 juillet, d'après l'estime, nous devions être +à trente lieues au sud-est de Reykjawik et à une profondeur de +deux lieues et demie. + +Sous nos pieds s'ouvrit alors un puits assez effrayant. Mon +oncle ne put s'empêcher de battre des mains en calculant la +roideur de ses pentes. + +«Voilà qui nous mènera loin, s'écria-t-il, et facilement, car les +saillies du roc font un véritable escalier!» + +Les cordes furent disposées par Hans de manière à prévenir tout +accident. La descente commença. Je n'ose l'appeler périlleuse, +car j'étais déjà familiarisé avec ce genre d'exercice. + +Ce puits était une fente étroite pratiquée dans le massif, du +genre de celles qu'on appelle «faille»; la contraction de la +charpente terrestre, à l'époque de son refroidissement, l'avait +évidemment produite. Si elle servit autrefois de passage aux +matières éruptives vomies par le Sneffels, je ne m'expliquais pas +comment celles-ci n'y laissèrent aucune trace. Nous descendions +une sorte de vis tournante qu'on eût cru faite de la main des +hommes. + +De quart d'heure en quart d'heure, il fallait s'arrêter pour +prendre un repos nécessaire et rendre à nos jarrets leur +élasticité. On s'asseyait alors sur quelque saillie, les jambes +pendantes, on causait en mangeant, et l'on se désaltérait au +ruisseau. + +Il va sans dire que, dans cette faille, le Hans-bach s'était fait +cascade au détriment de son volume; mais il suffisait et au delà +à étancher notre soif; d'ailleurs, avec les déclivités moins +accusées, il ne pouvait manquer de reprendre son cours paisible. +En ce moment il me rappelait mon digne oncle, ses impatiences et +ses colères, tandis que, par les pentes adoucies, c'était le +calme du chasseur islandais. + +Le 6 et le 7 juillet, nous suivîmes les spirales de cette faille, +pénétrant encore de deux lieues dans l'écorce terrestre, ce qui +faisait près de cinq lieues au-dessous du niveau de la mer. +Mais, le 8, vers midi, la faille prit, dans la direction du +sud-est, une inclinaison beaucoup plus douce, environ +quarante-cinq degrés. + +Le chemin devint alors aisé et d'une parfaite monotonie. Il +était difficile qu'il en fût autrement. Le voyage ne pouvait +être varié par les incidents du paysage. + +Enfin, le mercredi 15, nous étions à sept lieues sous terre et à +cinquante lieues environ du Sneffels. Bien que nous fussions un +peu fatigués, nos santés se maintenaient dans un état rassurant, +et la pharmacie de voyage était encore intacte. + +Mon oncle tenait heure par heure les indications de la boussole, +du chronomètre, du manomètre et du thermomètre, celles-là même +qu'il a publiées dans le récit scientifique de son voyage. Il +pouvait donc se rendre facilement compte de sa situation. +Lorsqu'il m'apprit que nous étions à une distance horizontale de +cinquante lieues, je ne pus retenir une exclamation. + +«Qu'as-tu donc? demanda-t-il. + +—Rien, seulement je fais une réflexion. + +—Laquelle, mon garçon? + +—C'est que, si vos calculs sont exacts, nous ne sommes plus sous +l'Islande. + +—Crois-tu? + +—Il est facile de nous en assurer.» + +Je pris mes mesures au compas sur la carte. + +«Je ne me trompais pas, dis-je; nous avons dépassé le cap +Portland, et ces cinquante lieues dans le sud-est nous mettent en +pleine mer. + +—Sous la pleine mer, répliqua mon oncle en se frottant les +mains. + +—Ainsi, m'écriai-je, l'Océan s'étend au-dessus de notre tête! + +—Bah! Axel, rien de plus naturel! N'y a-t-il pas à Newcastle +des mines de charbon qui s'avancent sous les flots?» + +Le professeur pouvait trouver cette situation fort simple; mais +la pensée de me promener sous la masse des eaux ne laissa pas de +me préoccuper. Et cependant, que les plaines et les montagnes de +l'Islande fussent suspendues sur notre tête, ou les flots de +l'Atlantique, cela différait peu, en somme, du moment que la +charpente granitique était solide. Du reste, je m'habituai +promptement à cette idée, car le couloir, tantôt droit, tantôt +sinueux, capricieux dans ses pentes comme dans ses détours, mais +toujours courant au sud-est, et toujours s'enfonçant davantage, +nous conduisit rapidement à de grandes profondeurs. + +Quatre jours plus tard, le samedi 18 juillet, le soir, nous +arrivâmes à une espèce de grotte assez vaste; mon oncle remit à +Hans ses trois rixdales hebdomadaires, et il fut décidé que le +lendemain serait un jour de repos. + + + + +XXV + + +Je me réveillai donc, le dimanche matin, sans cette préoccupation +habituelle d'un départ immédiat. Et, quoique ce fût au plus +profond des abîmes, cela ne laissait pas d'être agréable. +D'ailleurs, nous étions faits à cette existence de troglodytes. +Je ne pensais guère au soleil, aux étoiles, à la lune, aux +arbres, aux maisons, aux villes, à toutes ces superfluités +terrestres dont l'être sublunaire s'est fait une nécessité. En +notre qualité de fossiles, nous faisions fi de ces inutiles +merveilles. + +La grotte formait une vaste salle; sur son sol granitique coulait +doucement le ruisseau fidèle. A une pareille distance de sa +source, son eau n'avait plus que la température ambiante et se +laissait boire sans difficulté. + +Après le déjeuner, le professeur voulut consacrer quelques heures +à mettre en ordre ses notes quotidiennes. + +«D'abord, dit-il, je vais faire des calculs, afin de relever +exactement notre situation; je veux pouvoir, au retour, tracer +une carte de notre, voyage, une sorte de section verticale du +globe, qui donnera le profil de l'expédition. + +—Ce sera fort curieux, mon oncle; mais vos observations +auront-elles un degré suffisant de précision? + +—Oui. J'ai noté avec soin les angles et les pentes; je suis sûr +de ne point me tromper. Voyons d'abord où nous sommes. Prends +la boussole et observe la direction qu'elle indique. + +Je regardai l'instrument, et, après un examen attentif, je +répondis: + +«Est-quart-sud-est. + +—Bien! fit le professeur en notant l'observation et en +établissant quelques calculs rapides. J'en conclus que nous +avons fait quatre-vingt-cinq lieues depuis notre point de départ. + +—Ainsi, nous voyageons sous l'Atlantique? + +—Parfaitement. + +—Et, dans ce moment, une tempête s'y déchaîne peut-être, et des +navires sont secoués sur notre tête par les flots et l'ouragan? + +—-Cela se peut. + +—-Et les baleines viennent frapper de leur queue les murailles +de notre prison? + +—-Sois tranquille, Axel, elles ne parviendront pas à l'ébranler. +Mais revenons à nos calculs. Nous sommes dans le sud-est, à +quatre-vingt-cinq lieues de la base du Sneffels, et, d'après mes +notes précédentes, j'estime à seize lieues la profondeur +atteinte. + +—Seize lieues! m'écriai-je. + +—Sans doute. + +—Mais c'est l'extrême limite assignée par la science à +l'épaisseur de l'écorce terrestre. + +—Je ne dis pas non. + +—Et ici, suivant la loi de l'accroissement de la température, +une chaleur de quinze cents degrés devrait exister. + +—Devrait, mon garçon. + +—Et tout ce granit ne pourrait se maintenir à l'état solide et +serait en pleine fusion. + +—Tu vois qu'il n'en est rien et que les faits, suivant leur +habitude, viennent démentir les théories. + +—Je suis forcé d'en convenir, mais enfin cela m'étonne. + +—Qu'indique le thermomètre? + +—Vingt-sept degrés six dixièmes. + +—Il s'en manque donc de quatorze cent soixante-quatorze degrés +quatre dixièmes que les savants n'aient raison. Donc, +l'accroissement proportionnel de la température est une erreur. +Donc, Humphry Davy ne se trompait pas. Donc, je n'ai pas eu tort +de l'écouter, Qu'as-tu à répondre? + +—Rien.» + +À la vérité, j'aurais eu beaucoup de choses à dire. Je +n'admettais la théorie de Davy en aucune façon, je tenais +toujours pour la chaleur centrale, bien que je n'en ressentisse +point les effets. J'aimais mieux admettre, en vérité, que cette +cheminée d'un volcan éteint, recouverte par les laves d'un enduit +réfractaire, ne permettait pas à la température de se propager à +travers ses parois. + +Mais, sans m'arrêter à chercher des arguments nouveaux, je me +bornai à prendre la situation telle qu'elle était. + +«Mon oncle, repris-je, je tiens pour exact tous vos calculs, mais +permettez-moi d'en tirer une conséquence rigoureuse. + +—-Va, mon garçon, à ton aise. + +—Au point où nous sommes, sous la latitude de l'Islande, le +rayon terrestre est de quinze cent quatre-vingt-trois lieues à +peu près? + +—-Quinze cent quatre-vingt-trois lieues et un tiers. + +—-Mettons seize cents lieues en chiffres ronds. Sur un voyage +de seize cents lieues, nous en avons fait douze? + +—-Comme tu dis. + +—-Et cela au prix de quatre-vingt-cinq lieues de diagonale? + +—-Parfaitement. + +—En vingt jours environ? + +—En vingt jours. + +—Or seize lieues font le centième du rayon terrestre. A +continuer ainsi, nous mettrons donc deux mille jours, ou près de +cinq ans et demi à descendre!» + +Le professeur ne répondit pas. + +«Sans compter que, si une verticale de seize lieues s'achète par +une horizontale de quatre-vingts, cela fera huit mille lieues +dans le sud-est, et il y aura longtemps que nous serons sortis +par un point de la circonférence avant d'en atteindre le centre! + +—Au diable tes calculs! répliqua mon oncle avec un mouvement de +colère. Au diable tes hypothèses! Sur quoi reposent-elles? Qui +te dit que ce couloir ne va pas directement à notre but? +D'ailleurs j'ai pour moi un précédent, ce que je fais là un autre +l'a fait, et où il a réussi je réussirai à mon tour. + +—Je l'espère; mais, enfin, il m'est bien permis... + +—Il t'est permis de te taire, Axel, quand tu voudras déraisonner +de la sorte.» + +Je vis bien que le terrible professeur menaçait de reparaître +sous la peau de l'oncle, et je me tins pour averti. + +«Maintenant, reprit-il, consulte le manomètre. Qu'indique-t-il? + +—-Une pression considérable. + +—-Bien. Tu vois qu'en descendant doucement, en nous habituant +peu à peu à la densité de cette atmosphère, nous n'en souffrons +aucunement. + +—-Aucunement, sauf quelques douleurs d'oreilles. + +—-Ce n'est rien, et tu feras disparaître ce malaise en mettant +l'air extérieur en communication rapide avec l'air contenu dans +tes poumons. + +—-Parfaitement, répondis-je, bien décidé à ne plus contrarier +mon oncle. Il y a même un plaisir véritable à se sentir plongé +dans cette atmosphère plus dense. Avez-vous remarqué avec quelle +intensité le son s'y propage? + +—-Sans doute; un sourd finirait par y entendre à merveille. + +—Mais cette densité augmentera sans aucun doute? + +—-Oui, suivant une loi assez peu déterminée; il est vrai que +l'intensité de la pesanteur diminuera à mesure que nous +descendrons. Tu sais que c'est à la surface même de la terre que +son action se fait le plus vivement sentir, et qu'au centre du +globe les objets ne pèsent plus. + +—-Je le sais; mais dites-moi, cet air ne finira-t-il pas par +acquérir la densité de l'eau? + +—-Sans doute, sous une pression de sept cent dix atmosphères. + +—-Et plus bas? + +—Plus bas, cette densité s'accroîtra encore. + +—-Comment descendrons-nous alors? + +—Eh bien nous mettrons des cailloux dans nos poches. + +—Ma foi, mon oncle, vous avez réponse à tout.» + +Je n'osai pas aller plus avant dans le champ des hypothèses, car +je me serais encore heurté à quelque impossibilité qui eût fait +bondir le professeur. + +Il était évident, cependant, que l'air, sous une pression qui +pouvait atteindre des milliers d'atmosphères, finirait par passer +à l'état solide, et alors, en admettant que nos corps eussent +résisté, il faudrait s'arrêter, en dépit de tous les +raisonnements du monde. + +Mais je ne fis pas valoir cet argument. Mon oncle m'aurait +encore riposté par son éternel Saknussemm, précédent sans valeur, +car, en tenant pour avéré le voyage du savant Islandais, il y +avait une chose bien simple à répondre: + +Au seizième siècle, ni le baromètre ni le manomètre n'étaient +inventés; comment donc Saknussemm avait-il pu déterminer son +arrivée au centre du globe? + +Mais je gardai cette objection pour moi, et j'attendis les +événements. + +Le reste de la journée se passa en calculs et en conversation. +Je fus toujours de l'avis du professeur Lidenbrock, et j'enviai +la parfaite indifférence de Hans, qui, sans chercher les effets +et les causes, s'en allait aveuglément où le menait la destinée. + + + + +XXVI + + +Il faut l'avouer, les choses jusqu'ici se passaient bien, et +j'aurais eu mauvaise grâce à me plaindre. Si la moyenne des +«difficultés» ne s'accroissait pas, nous ne pouvions manquer +d'atteindre notre but. Et quelle gloire alors! J'en étais +arrivé à faire ces raisonnements à la Lidenbrock. Sérieusement. +Cela tenait-il au milieu étrange dans lequel je vivais? +Peut-être. + +Pendant quelques jours, des pentes plus rapides, quelques-unes +même d'une effrayante verticalité, nous engagèrent profondément +dans le massif interne; par certaines journées, on gagnait une +lieue et demie à deux lieues vers le centre. Descentes +périlleuses, pendant lesquelles l'adresse de Hans et son +merveilleux sang-froid nous furent très utiles. Cet impassible +Islandais se dévouait avec un incompréhensible sans-façon, et, +grâce à lui, plus d'un mauvais pas fut franchi dont nous ne +serions pas sortis seuls. + +Par exemple, son mutisme s'augmentait de jour en jour. Je crois +même qu'il nous gagnait. Les objets extérieurs ont une action +réelle sur le cerveau. Qui s'enferme entre quatre murs finit par +perdre la faculté d'associer les idées et les mots. Que de +prisonniers cellulaires devenus imbéciles, sinon fous, par le +défaut d'exercice des facultés pensantes. + +Pendant les deux semaines qui suivirent notre dernière +conversation, il ne se produisit aucun incident digne d'être +rapporté. Je ne retrouve dans ma mémoire, et pour cause, qu'un +seul événement d'une extrême gravité. Il m'eût été difficile +d'en oublier le moindre détail. + +Le 7 août, nos descentes successives nous avaient amenés à une +profondeur de trente lieues; c'est-à-dire qu'il y avait sur notre +tête trente lieues de rocs, d'océan, de continents et de villes. +Nous devions être alors à deux cents lieues de l'Islande. + +Ce jour-là le tunnel suivait un plan peu incliné. + +Je marchais en avant; mon oncle portait l'un des deux appareils +de Ruhmkorff, et moi l'autre. J'examinais les couches de granit. + +Tout à coup, en me retournant, je m'aperçus que j'étais seul. + +«Bon, pensai-je, j'ai marché trop vite, ou bien Hans et mon oncle +se sont arrêtés en route. Allons, il faut les rejoindre. +Heureusement le chemin ne monte pas sensiblement.» + +Je revins sur mes pas. Je marchai pendant un quart d'heure. Je +regardai. Personne. J'appelai. Point de réponse. Ma voix se +perdit au milieu des caverneux échos qu'elle éveilla soudain. + +Je commençai à me sentir inquiet. Un frisson me parcourut tout +le corps. + +«Un peu de calme, dis-je à haute voix. Je suis sûr de retrouver +mes compagnons. Il n'y a pas deux routes! Or, j'étais en avant, +retournons en arrière.» + +Je remontai pendant une demi-heure. J'écoutai si quelque appel +ne m'était pas adressé, et dans cette atmosphère si dense, il +pouvait m'arriver de loin. Un silence extraordinaire régnait +dans l'immense galerie. + +Je m'arrêtai. Je ne pouvais croire à mon isolement. Je voulais +bien être égaré, non perdu. Égaré, on se retrouve. + +«Voyons, répétai-je, puisqu'il n'y a qu'une route, puisqu'ils la +suivent, je dois les rejoindre. Il suffira de remonter encore. +A moins que, ne me voyant pas, et oubliant que je les devançais, +ils n'aient eu la pensée de revenir en arrière. Eh bien! même +dans ce cas, en me hâtant, je les retrouverai. C'est évident!» + +Je répétai ces derniers mots comme un homme qui n'est pas +convaincu. D'ailleurs, pour associer ces idées si simples, et +les réunir sous forme de raisonnement, je dus employer un temps +fort long. + +Un doute me prit alors. Étais-je bien en avant? Certes. Hans +me suivait, précédant mon oncle. Il s'était même arrêté pendant +quelques instants pour rattacher ses bagages sur son épaule. Ce +détail me revenait à l'esprit. C'est à ce moment même que +j'avais dû continuer ma route. + +«D'ailleurs, pensai-je» j'ai un moyen sûr de ne pas m'égarer, un +fil pour me guider dans ce labyrinthe, et qui ne saurait casser, +mon fidèle ruisseau. Je n'ai qu'à remonter son cours, et je +retrouverai forcément les traces de mes compagnons.» + +Ce raisonnement me ranima, et je résolus de me remettre en marche +sans perdre un instant. + +Combien je bénis alors la prévoyance de mon oncle, lorsqu'il +empêcha le chasseur de boucher l'entaille faite à la paroi de +granit! Ainsi cette bienfaisante source, après nous avoir +désaltéré pendant la route, allait me guider à travers les +sinuosités de l'écorce terrestre. + +Avant de remonter, je pensai qu'une ablution me ferait quelque +bien. + +Je me baissai donc pour plonger mon front dans l'eau du +Hans-bach! + +Que l'on juge de ma stupéfaction! + +Je foulais un granit sec et raboteux! Le ruisseau ne coulait +plus à mes pieds! + + + + +XXVII + + +Je ne puis peindre mon désespoir; nul mot de la langue humaine ne +rendrait mes sentiments. J'étais enterré vif, avec la +perspective de mourir dans les tortures de la faim et de la soif. + +Machinalement je promenai mes mains brûlantes sur le sol. Que ce +roc me sembla desséché! + +Mais comment avais-je abandonné le cours du ruisseau? Car, +enfin, il n'était plus là! Je compris alors la raison de ce +silence étrange, quand j'écoutai pour la dernière fois si quelque +appel de mes compagnons ne parviendrait pas à mon oreille. +Ainsi, au moment où mon premier pas s'engagea dans la route +imprudente, je ne remarquai point cette absence du ruisseau. Il +est évident qu'à ce moment, une bifurcation de la galerie +s'ouvrit devant moi, tandis que le Hans-bach obéissant aux +caprices d'une autre pente, s'en allait avec mes compagnons vers +des profondeurs inconnues! + +Comment revenir. De traces, il n'y en avait pas. Mon pied ne +laissait aucune empreinte sur ce granit. Je me brisais la tête à +chercher la solution de cet insoluble problème. Ma situation se +résumait en un seul mot: perdu! + +Oui! perdu à une profondeur qui me semblait incommensurable! +Ces trente lieues d'écorce terrestre pesaient sur mes épaules +d'un poids épouvantable! Je me sentais écrasé. + +J'essayai de ramener mes idées aux choses de la terre. C'est à +peine si je pus y parvenir. Hambourg, la maison de +König-strasse, ma pauvre Graüben, tout ce monde sous lequel je +m'égarais, passa rapidement devant mon souvenir effaré. Je revis +dans une vive hallucination les incidents du voyage, la +traversée, l'Islande, M. Fridriksson, le Sneffels! Je me dis que +si, dans ma position, je conservais encore l'ombre d'une +espérance ce serait signe de folie, et qu'il valait mieux +désespérer! + +En effet, quelle puissance humaine pouvait me ramener à la +surface du globe et disjoindre ces voûtes énormes qui +s'arc-boutaient au-dessus de ma tête? Qui pouvait me remettre +sur la route du retour et me réunir à mes compagnons? + +«Oh! mon oncle!» m'écriai-je avec l'accent du désespoir. + +Ce fut le seul mot de reproche qui me vint aux lèvres, car je +compris ce que le malheureux homme devait souffrir en me +cherchant à son tour. + +Quand je me vis ainsi en dehors de tout secours humain, incapable +de rien tenter pour mon salut, je songeai aux secours du ciel. +Les souvenirs de mon enfance, ceux de ma mère que je n'avais +connue qu'au temps des baisers, revinrent à ma mémoire. Je +recourus à la prière, quelque peu de droits que j'eusse d'être +entendu du Dieu auquel je m'adressais si tard, et je l'implorai +avec ferveur. + +Ce retour vers la Providence me rendit un peu de calme, et je pus +concentrer sur ma situation toutes les forces de mon +intelligence. + +J'avais pour trois jours de vivres, et ma gourde était pleine. +Cependant je ne pouvais rester seul plus longtemps. Mais +fallait-il monter ou descendre? + +Monter évidemment! monter toujours! + +Je devais arriver ainsi au point où j'avais abandonné la source, +à la funeste bifurcation. Là, une fois le ruisseau sous les +pieds, je pourrais toujours regagner le sommet du Sneffels. + +Comment n'y avais-je pas songé plus tôt! Il y avait évidemment +là une chance de salut. Le plus pressé était donc de retrouver, +le cours du Hans-bach. + +Je me levai et, m'appuyant sur mon bâton ferré, je remontai la +galerie. La pente en était assez raide. Je marchais avec espoir +et sans embarras, comme un homme qui n'a pas de choix du chemin à +suivre. + +Pendant une demi-heure, aucun obstacle n'arrêta mes pas. +J'essayais de reconnaître ma route à la forme du tunnel, à la +saillie de certaines roches, à la disposition des anfractuosités. +Mais aucun signe particulier ne frappait mon esprit, et je +reconnus bientôt que cette galerie ne pouvait me ramener à la +bifurcation. Elle était sans issue. Je me heurtai contre un mur +impénétrable, et je tombai sur le roc. + +De quelle épouvante? de quel désespoir je fus saisi alors, je ne +saurais le dire. Je demeurai anéanti. Ma dernière espérance +venait de se briser contre cette muraille de granit. + +Perdu dans ce labyrinthe dont les sinuosités se croisaient en +tous sens, je n'avais plus à tenter une fuite impossible. Il +fallait mourir de la plus effroyable des morts! Et, chose +étrange, il me vint à la pensée que, si mon corps fossilisé se +retrouvait un jour, sa rencontre à trente lieues dans les +entrailles de terre soulèverait de graves questions +scientifiques! + +Je voulus parler à voix haute, mais de rauques accents passèrent +seuls entre mes lèvres desséchées. Je haletais. + +Au milieu de ces angoisses, une nouvelle terreur vint s'emparer +de mon esprit. Ma lampe s'était faussée en tombant. Je n'avais +aucun moyen de la réparer. Sa lumière pâlissait et allait me +manquer! + +Je regardai le courant lumineux s'amoindrir dans le serpentin de +l'appareil. Une procession d'ombres mouvantes se déroula sur les +parois assombries. Je n'osais plus abaisser ma paupière, +craignant de perdre le moindre atome de cette clarté fugitive! A +chaque instant il me semblait qu'elle allait s'évanouir et que +«le noir» m'envahissait. + +Enfin, une dernière lueur trembla dans la lampe. Je la suivis, +je l'aspirai du regard, je concentrai sur elle toute la puissance +de mes yeux, comme sur la dernière sensation de lumière qu'il +leur fût donné d'éprouver, et je demeurai plongé dans les +ténèbres immenses. + +Quel cri terrible m'échappa! Sur terre au milieu des plus +profondes nuits, la lumière n'abandonne jamais entièrement ses +droits; elle est diffuse, elle est subtile; mais, si peu qu'il en +reste, la rétine de l'oeil finit par la percevoir! Ici, rien. +L'ombre absolue faisait de moi un aveugle dans toute l'acception +du mot. + +Alors ma tête se perdit. Je me relevai, les bras en avant, +essayant les tâtonnements les plus douloureux; je me pris à fuir, +précipitant mes pas au hasard dans cet inextricable labyrinthe, +descendant toujours, courant à travers la croûte terrestre, comme +un habitant des failles souterraines, appelant, criant, hurlant, +bientôt meurtri aux saillies des rocs, tombant et me relevant +ensanglanté, cherchant à boire ce sang qui m'inondait le visage, +et attendant toujours que quelque muraille imprévue vint offrir à +ma tête un obstacle pour s'y briser! + +Où me conduisit cette course insensée? Je l'ignorerai toujours. +Après plusieurs heures, sans doute à bout de forces, je tombai +comme une masse inerte le long de la paroi, et je perdis tout +sentiment d'existence! + + + + +XXVIII + + +Quand je revins à la vie, mon visage était mouillé, mais mouillé +de larmes. Combien dura cet état d'insensibilité, je ne saurais +le dire. Je n'avais plus aucun moyen de me rendre compte du +temps. Jamais solitude ne fut semblable à la mienne, jamais +abandon si complet! + +Après ma chute, j'avais perdu beaucoup de sang. Je m'en sentais +inondé! Ah! combien je regrettai de n'être pas mort «et que ce +fût encore à faire!» Je ne voulais plus penser. Je chassai toute +idée et, vaincu par la douleur, je me roulai près de la paroi +opposée. + +Déjà je sentais l'évanouissement me reprendre, et, avec lui, +l'anéantissement suprême, quand un bruit violent vint frapper mon +oreille. Il ressemblait au roulement prolongé du tonnerre, et +j'entendis les ondes sonores se perdre peu a peu dans les +lointaines profondeurs du gouffre. + +D'où provenait ce bruit? de quelque phénomène sans doute, qui +s'accomplissait au sein du massif terrestre. L'explosion d'un +gaz, ou la chute de quelque puissante assise du globe. + +J'écoutai encore. Je voulus savoir si ce bruit se +renouvellerait. Un quart d'heure se passa. Le silence régnait +dans la galerie. Je n'entendais même plus les battements de mon +coeur. + +Tout à coup mon oreille, appliquée par hasard sur la muraille, +crut surprendre des paroles vagues, insaisissables, lointaines. +Je tressaillis. + +«C'est une hallucination!» pensais-je. + +Mais non. En écoutant avec plus d'attention, j'entendis +réellement un murmure de voix. Mais de comprendre ce qui se +disait, c'est ce que ma faiblesse ne me permit pas. Cependant on +parlait. J'en étais certain. + +J'eus un instant la crainte que ces paroles ne fussent les +miennes, rapportées par un écho. Peut-être avais-je crié à mon +insu? Je fermai fortement les lèvres et j'appliquai de nouveau +mon oreille à la paroi. + +«Oui, certes, on parle! on parle!» + +En me portant même à quelques pieds plus loin, le long de la +muraille, j'entendis plus distinctement. Je parvins à saisir des +mots incertains, bizarres, incompréhensibles. Ils m'arrivaient +comme des paroles prononcées à voix basse, murmurées, pour ainsi +dire. Le mot «förlorad» était plusieurs fois répété, et avec un +accent de douleur. + +Que signifiait-il? Qui le prononçait? Mon oncle ou Hans, +évidemment. Mais si je les entendais, ils pouvaient donc +m'entendre. + +«A moi! criai-je de toutes mes forces, à moi!» + +J'écoutai, j'épiai dans l'ombre une réponse, un cri, un soupir. +Rien ne se fit entendre. Quelques minutes se passèrent. Tout un +monde d'idées avait éclos dans mon esprit. Je pensai que ma voix +affaiblie ne pouvait arriver jusqu'à mes compagnons. + +«Car ce sont eux, répétai-je. Quels autres hommes seraient +enfouis à trente lieues sous terre?» + +Je me remis à écouter. En promenant mon oreille sur la paroi, je +trouvai un point mathématique où les voix paraissaient atteindre +leur maximum d'intensité. Le mot «förlorad» revînt encore à mon +oreille, puis ce roulement de tonnerre qui m'avait tiré de ma +torpeur. + +«Non, dis-je, non. Ce n'est point à travers le massif que ces +voix se font entendre. La paroi est faite de granit; elle ne +permettrait pas à la plus forte détonation de la traverser! Ce +bruit arrive par la galerie même! Il faut qu'il y ait là un +effet d'acoustique tout particulier!» + +J'écoutai de nouveau, et cette fois, oui! cette fois, j'entendis +mon nom distinctement jeté à travers l'espace! + +C'était mon oncle qui le prononçait? Il causait avec le guide, +et le mot «förlorad» était un mot danois! + +Alors je compris tout. Pour me faire entendre il fallait +précisément parler le long de cette muraille qui servirait à +conduire ma voix comme le fil de fer conduit l'électricité. + +Mais je n'avais pas de temps à perdre. Que mes compagnons se +fussent éloignés de quelques pas et le phénomène d'acoustique eût +été détruit. Je m'approchai donc de la muraille, et je prononçai +ces mots, aussi distinctement que possible: + +«Mon oncle Lidenbrock!» + +J'attendis dans la plus vive anxiété. Le son n'a pas une +rapidité extrême. La densité des couches d'air n'accroît même +pas sa vitesse; elle n'augmente que son intensité. Quelques +secondes, des siècles, se passèrent, et enfin ces paroles +arrivèrent à mon oreille. + +«Axel, Axel! est-ce toi?» + +............................. + +«Oui! oui!» répondis-je!» + +............................. + +«Mon pauvre enfant, où es-tu?» + +............................. + +«Perdu dans la plus profonde obscurité!» + +............................. + +«Mais ta lampe?» + +............................. + +«Éteinte.» + +............................. + +«Et le ruisseau?» + +............................. + +«Disparu.» + +............................. + +«Axel, mon pauvre Axel, reprends courage!» + +............................. + +«Attendez un peu, je suis épuisé; je n'ai plus la force de +répondre. Mais parlez-moi!» + +............................. + +«Courage, reprit mon oncle; ne parle-pas, écoute-moi. Nous +t'avons cherché en remontant et en descendant la galerie. +Impossible de te trouver. Ah! je t'ai bien pleuré, mon enfant! +Enfin, te supposant toujours sur le chemin du Hans-bach, nous +sommes redescendus en tirant des coups de fusil. Maintenant, si +nos voix peuvent se réunir, pur effet d'acoustique! nos mains ne +peuvent se toucher! Mais ne te désespère pas, Axel! C'est déjà +quelque chose de s'entendre!» + +............................. + +Pendant ce temps j'avais réfléchi. Un certain espoir, vague +encore, me revenait au coeur. Tout d'abord, une chose +m'importait à connaître. J'approchai donc mes lèvres de la +muraille, et je dis: + +«Mon oncle?» + +............................. + +«Mon enfant?» me fut-il répondu après quelques instants. + +............................. + +«Il faut d'abord savoir quelle distance nous sépare.» + +............................. + +«Cela est facile.» + +............................. + +«Vous avez votre chronomètre?» + +............................. + +«Oui.» + +............................. + +«Eh bien, prenez-le. Prononcez mon nom en notant exactement la +seconde où vous parlerez. Je le répéterai, et vous observerez +également le moment précis auquel vous arrivera ma réponse.» + +............................. + +«Bien, et la moitié du temps compris entre ma demande et ta +réponse indiquera celui que ma voix emploie pour arriver jusqu'à +toi.» + +............................. + +«C'est cela, mon oncle» + +............................. + +«Es-tu prêt?» + +............................. + +«Oui.» + +............................. + +«Eh bien, fais attention, je vais prononcer ton nom.» + +............................. + +J'appliquai mon oreille sur la paroi, et dès que le mot «Axel» me +parvint, je répondis immédiatement «Axel,» puis j'attendis. + +............................. + +«Quarante secondes,» dit alors mon oncle; il s'est écoulé +quarante secondes entre les deux mots; le son met donc vingt +secondes à monter. Or, à mille vingt pieds par seconde, cela +fait vingt mille quatre cents pieds, ou une lieue et demie et un +huitième.» + +............................. + +«Une lieue et demie!» murmurai-je. + +............................. + +«Eh bien, cela se franchit, Axel!» + +............................. + +«Mais faut-il monter ou descendre?» + +............................. + +«Descendre, et voici pourquoi. Nous sommes arrivés à un vaste +espace, auquel aboutissent un grand nombre de galeries. Celle +que tu as suivie ne peut manquer de t'y conduire, car il semble +que toutes ces fentes, ces fractures du globe rayonnent autour de +l'immense caverne que nous occupons. Relève-toi donc et reprends +ta route; marche, traîne-toi, s'il le faut, glisse sur les pentes +rapides, et tu trouveras nos bras pour te recevoir au bout du +chemin. En route, mon enfant, en route!» + +............................. + +Ces paroles me ranimèrent. + +«Adieu, mon oncle, m'écriai-je; je pars. Nos voix ne pourront +plus communiquer entre elles, du moment que j'aurai quitté cette +place! Adieu donc!» + +............................. + +«Au revoir, Axel! au revoir!» + +............................. + +Telles furent les dernières paroles que j'entendis. Cette +surprenante conversation faite au travers de la masse terrestre, +échangée à plus d'une lieue de distance, se termina sur ces +paroles d'espoir! Je fis une prière de reconnaissance à Dieu, +car il m'avait conduit parmi ces immensités sombres au seul point +peut-être où la voix de mes compagnons pouvait me parvenir. + +Cet effet d'acoustique très étonnant s'expliquait facilement par +les seules lois physiques; il provenait de la forme du couloir et +de la conductibilité de la roche; il y a bien des exemples de +cette propagation de sons non perceptibles aux espaces +intermédiaires. Je me souvins qu'en maint endroit ce phénomène +fut observé, entre autres, dans la galerie intérieure du dôme de +Saint-Paul à Londres, et surtout au milieu de curieuses cavernes +de Sicile, ces latomies situées près de Syracuse, dont la plus +merveilleuse en ce genre est connue sous le nom d'Oreille de +Denys. + +Ces souvenirs me revinrent à l'esprit, et je vis clairement que, +puisque la voix de mon oncle arrivait jusqu'à moi, aucun obstacle +n'existait entre nous. En suivant le chemin du son, je devais +logiquement arriver comme lui, si les forces ne me trahissaient +pas en route. + +Je me levai donc. Je me traînai plutôt que je ne marchai. La +pente était assez rapide; je me laissai glisser. + +Bientôt la vitesse de ma descente s'accrut dans une effrayante +proportion, et menaçait de ressembler à une chute. Je n'avais +plus la force de m'arrêter. + +Tout à coup le terrain manqua sous mes pieds. Je me sentis +rouler en rebondissant sur les aspérités d'une galerie verticale, +un véritable puits; ma tête porta sur un roc aigu, et je perdis +connaissance. + + + + +XXIX + + +Lorsque je revins à moi, j'étais dans une demi-obscurité, étendu +sur d'épaisses couvertures. Mon oncle veillait, épiant sur mon +visage un reste d'existence. A mon premier soupir il me prit la +main; à mon premier regard il poussa un cri de joie. + +«Il vit! il vit! s'écria-t-il. + +—Oui, répondis-je d'une voix faible. + +—Mon enfant, fit mon oncle en me serrant sur sa poitrine, te +voilà sauvé!» + +Je fus vivement touché de l'accent dont furent prononcées ces +paroles, et plus encore des soins qui les accompagnèrent. Mais +il fallait de telles épreuves pour provoquer chez le professeur +un pareil épanchement. + +En ce moment Hans arriva. Il vit ma main dans celle de mon +oncle; j'ose affirmer que ses yeux exprimèrent un vif +contentement. + +«God dag,» dit-il. + +—Bonjour, Hans, bonjour, murmurai-je. Et maintenant, mon oncle, +apprenez-moi où nous sommes en ce moment? + +—Demain, Axel, demain; aujourd'hui tu es encore trop faible; +j'ai entouré ta tête de compresses qu'il ne faut pas déranger; +dors donc, mon garçon, et demain tu sauras tout. + +—-Mais au moins, repris-je, quelle heure, quel jour est-il? + +—-Onze heures du soir; c'est aujourd'hui dimanche, 9 août, et je +ne te permets plus de m'interroger avant le 10 du présent mois.» + +En vérité, j'étais bien faible; mes yeux se fermèrent +involontairement. Il me fallait une nuit de repos; je me laissai +donc assoupir sur cette pensée que mon isolement avait duré +quatre longs jours. + +Le lendemain, à mon réveil, je regardai autour de moi. Ma +couchette, faite de toutes les couvertures de voyage, se trouvait +installée dans une grotte charmante, ornée de magnifiques +stalagmites, dont le sol était recouvert d'un sable fin. Il y +régnait une demi-obscurité. Aucune torche, aucune lampe n'était +allumée, et cependant certaines clartés inexplicables venaient du +dehors en pénétrant par une étroite ouverture de la grotte. +J'entendais aussi un murmure vague et indéfini, semblable à celui +des flots qui se brisent sur une grève, et parfois les +sifflements de la brise. + +Je me demandai si j'étais bien éveillé, si je rêvais encore, si +mon cerveau, fêlé dans ma chute, ne percevait pas des bruits +purement imaginaires. Cependant ni mes yeux ni mes oreilles ne +pouvaient se tromper à ce point. + +«C'est un rayon du jour, pensai-je, qui se glisse par cette fente +de rochers! Voilà bien le murmure des vagues! Voilà le +sifflement de la brise! Est-ce que je me trompe, ou sommes-nous +revenus à la surface de la terre? Mon oncle a-t-il donc renoncé +à son expédition, ou l'aurait-il heureusement terminée?» + +Je me posais ces insolubles questions, quand le professeur entra. + +«Bonjour, Axel! fit-il joyeusement. Je gagerais volontiers que +tu te portes bien! + +—-Mais oui, dis-je on me redressant sur les couvertures. + +—Cela devait être, car tu as tranquillement dormi. Hans et moi, +nous t'avons veillé tour à tour, et nous avons vu ta guérison +faire des progrès sensibles. + +—-En effet, je me sens ragaillardi, et la preuve, c'est que je +ferai honneur au déjeuner que vous voudrez bien me servir! + +—-Tu mangeras, mon garçon: la fièvre t'a quitté. Hans a frotté +tes plaies avec je ne sais quel onguent dont les Islandais ont le +secret, et elles se sont cicatrisées à merveille. C'est un fier +homme que notre chasseur!» + +Tout en parlant, mon oncle apprêtait quelques aliments que je +dévorai, malgré ses recommandations. Pendant ce temps, je +l'accablai de questions auxquelles il s'empressa de répondre. + +J'appris alors que ma chute providentielle m'avait précisément +amené à l'extrémité d'une galerie presque perpendiculaire; comme +j'étais arrivé au milieu d'un torrent de pierres, dont la moins +grosse eût suffi à m'écraser, il fallait en conclure qu'une +partie du massif avait glissé avec moi. Cet effrayant véhicule +me transporta ainsi jusque dans les bras de mon oncle, où je +tombai sanglant et inanimé. + +«Véritablement, me dit-il, il est étonnant que tu ne te sois pas +tué mille fois. Mais, pour Dieu! ne nous séparons plus, car +nous risquerions de ne jamais nous revoir.» + +«Ne nous séparons plus!» Le voyage n'était donc pas fini? +J'ouvrais de grands yeux étonnés, ce qui provoqua immédiatement +cette question: + +«Qu'as-tu donc, Axel? + +—Une demande à vous adresser.. Vous dites que me voilà sain et +sauf? + +—Sans doute. + +—-J'ai tous mes membres intacts? + +—-Certainement. + +—Et ma tête? + +—Ta tête, sauf quelques contusions, est parfaitement à sa place +sur tes épaules. + +—-Eh bien, j'ai peur que mon cerveau ne soit dérangé, + +—Dérangé? + +—Oui. Nous ne sommes pas revenus à la surface du globe? + +—-Non certes! + +—Alors il faut que je sois fou, car j'aperçois la lumière du +jour, j'entends le bruit du vent qui souffle et de la mer qui se +brise! + +—-Ah! n'est-ce que cela? + +—M'expliquerez-vous? + +—Je ne t'expliquerai rien, car c'est inexplicable; mais tu +verras et tu comprendras que la science géologique n'a pas encore +dit son dernier mot. + +—Sortons donc! m'écriai-je en me levant brusquement. + +—-Non, Axel, non! le grand air pourrait te faire du mal. + +—-Le grand air? + +—Oui, le vent est assez violent. Je ne veux pas que tu +t'exposes ainsi. + +—Mais je vous assure que je me porte à merveille. + +—-Un peu de patience, mon garçon. Une rechute nous mettrait +dans l'embarras, et il ne faut pas perdre de temps, car la +traversée peut être longue. + +—-La traversée? + +—Oui, repose-toi encore aujourd'hui, et nous nous embarquerons +demain. + +—Nous embarquer!» + +Ce dernier mot me fit bondir. + +Quoi! nous embarquer! Avions-nous donc un fleuve, un lac, une +mer à notre disposition? Un bâtiment était-il mouillé dans +quelque port intérieur? + +Ma curiosité fut excitée au plus haut point. Mon oncle essaya +vainement de me retenir. Quand il vit que mon impatience me +ferait plus de mal que la satisfaction de mes désirs, il céda. + +Je m'habillai rapidement; par surcroît de précaution, je +m'enveloppai dans une des couvertures et je sortis de la grotte. + + + + +XXX + + +D'abord je ne vis rien; mes yeux, déshabitués de la lumière, se +fermèrent brusquement. Lorsque je pus les rouvrir, je demeurai +encore plus stupéfait qu'émerveillé. + +«La mer! m'écriai-je. + +—Oui, répondit mon oncle, la mer Lidenbrock; et, j'aime à le +penser, aucun navigateur ne me disputera l'honneur de l'avoir +découverte et le droit de la nommer de mon nom!» + +Une vaste nappe d'eau, le commencement d'un lac ou d'un océan, +s'étendait au delà des limites de la vue. Le rivage, largement +échancré, offrait aux dernières ondulations des vagues un sable +fin, doré et parsemé de ces petits coquillages où vécurent les +premiers êtres de la création. Les flots s'y brisaient avec ce +murmure sonore particulier aux milieux clos et immenses; une +légère écume s'envolait au souffle d'un vent modéré, et quelques +embruns m'arrivaient au visage. Sur cette grève légèrement +inclinée; à cent toises environ de là lisière des vagues, +venaient mourir les contreforts de rochers énormes qui montaient +en s'évasant à une incommensurable hauteur. Quelques-uns, +déchirant le rivage de leur arête aiguë, formaient des caps et +des promontoires rongés par la dent du ressac. Plus loin, l'oeil +suivait leur masse nettement profilée sur les fonds brumeux de +l'horizon. + +C'était un océan véritable, avec le contour capricieux des +rivages terrestres, mais désert et d'un aspect effroyablement +sauvage. + +Si mes regards pouvaient se promener au loin sur cette mer, c'est +qu'une lumière «spéciale» en éclairait les moindres détails. Non +pas la lumière du soleil avec ses faisceaux éclatants et +l'irradiation splendide de ses rayons, ni la lueur pâle et vague +de l'astre des nuits, qui n'est qu'une réflexion sans chaleur. +Non. Le pouvoir éclairant de cette lumière, sa diffusion +tremblante, sa blancheur claire et sèche, le peu d'élévation de +sa température, son éclat supérieur en réalité à celui de la +lune, accusaient évidemment une origine purement électrique. +C'était comme une aurore boréale, un phénomène cosmique continu, +qui remplissait cette caverne capable de contenir un océan. + +La voûte suspendue au-dessus de ma tête, le ciel, si l'on veut, +semblait fait de grands nuages, vapeurs mobiles et changeantes, +qui, par l'effet de la condensation, devaient, à de certains +jours, se résoudre en pluies torrentielles. J'aurais cru que, +sous une pression aussi forte de l'atmosphère, l'évaporation de +l'eau ne pouvait se produire, et cependant, par une raison +physique qui m'échappait, il y avait de larges nuées étendues +dans l'air. Mais alors «il faisait beau». Les nappes +électriques produisaient d'étonnants jeux de lumière sur les +nuages très élevés; des ombres vives se dessinaient à leurs +volutes inférieures, et souvent, entre deux couches disjointes, +un rayon se glissait jusqu'à nous avec une remarquable intensité. +Mais, en somme, ce n'était pas le soleil, puisque la chaleur +manquait à sa lumière. L'effet en était triste et souverainement +mélancolique. Au lieu d'un firmament brillant d'étoiles, je +sentais par-dessus ces nuages une voûte de granit qui m'écrasait +de tout son poids, et cet espace n'eût pas suffi, tout immense +qu'il fût, à la promenade du moins ambitieux des satellites. + +Je me souvins alors de cette théorie d'un capitaine anglais qui +assimilait la terre à une vaste sphère creuse, à l'intérieur de +laquelle l'air se maintenait lumineux par suite de sa pression, +tandis que deux astres, Pluton et Proserpine, y traçaient leurs +mystérieuses orbites. Aurait-il dit vrai? + +Nous étions réellement emprisonnés dans une énorme excavation. +Sa largeur, on ne pouvait la juger, puisque le rivage allait +s'élargissant à perte de vue, ni sa longueur, car le regard était +bientôt arrêté par une ligne d'horizon un peu indécise. Quant à +sa hauteur, elle devait dépasser plusieurs lieues. Où cette +voûte s'appuyait-elle sur ses contreforts de granit? L'oeil ne +pouvait l'apercevoir; mais il y avait tel nuage suspendu dans +l'atmosphère, dont l'élévation devait être estimée à deux mille +toises, altitude supérieure à celle des vapeurs terrestres, et +due sans doute à la densité considérable de l'air. + +Le mot «caverne» ne rend évidemment pas ma pensée pour peindre +cet immense milieu. Mais les mots de la langue humaine ne +peuvent suffire à qui se hasarde dans les abîmes du globe. + +Je ne savais pas, d'ailleurs, par quel fait géologique expliquer +l'existence d'une pareille excavation. Le refroidissement du +globe avait-il donc pu la produire? Je connaissais bien, par les +récits des voyageurs, certaines cavernes célèbres, mais aucune ne +présentait de telles dimensions. + +Si la grotte de Guachara, en Colombie, visitée par M. de +Humboldt, n'avait pas livré le secret de sa profondeur au savant +qui la reconnut sur un espace de deux mille cinq cents pieds, +elle ne s'étendait vraisemblablement pas beaucoup au delà. +L'immense caverne du Mammouth, dans le Kentucky, offrait bien des +proportions gigantesques, puisque sa voûte s'élevait à cinq cents +pieds au-dessus d'un lac insondable, et que des voyageurs la +parcoururent pendant plus de dix lieues sans en rencontrer la +fin. Mais qu'étaient ces cavités auprès de celle que j'admirais +alors, avec son ciel de vapeurs, ses irradiations électriques et +une vaste mer renfermée dans ses flancs? Mon imagination se +sentait impuissante devant cette immensité. + +Toutes ces merveilles, je les contemplais en silence. Les +paroles me manquaient pour rendre mes sensations. Je croyais +assister, dans quelque planète lointaine, Uranus ou Neptune, à +des phénomènes dont ma nature «terrestrielle» n'avait pas +conscience. A des sensations nouvelles il fallait des mots +nouveaux, et mon imagination ne me les fournissait pas. Je +regardais, je pensais, j'admirais avec une stupéfaction mêlée +d'une certaine quantité d'effroi. + +L'imprévu de ce spectacle avait rappelé sur mon visage les +couleurs de la santé; j'étais en train de me traiter par +l'étonnement et d'opérer ma guérison au moyen de cette nouvelle +thérapeutique; d'ailleurs la vivacité d'un air très dense me +ranimait, en fournissant plus d'oxygène à mes poumons. + +On concevra sans peine qu'après un emprisonnement de +quarante-sept jours dans une étroite galerie, c'était une +jouissance infinie que d'aspirer cette brise chargée d'humides +émanations salines. + +Aussi n'eus-je point à me repentir d'avoir quitté ma grotte +obscure. Mon oncle, déjà fait à ces merveilles, ne s'étonnait +plus. + +«Te sens-tu la force de te promener un peu? me demanda-t-il. + +—-Oui, certes, répondis-je, et rien ne me sera plus agréable. + +—-Eh bien, prends mon bras, Axel, et suivons les sinuosités du +rivage.» + +J'acceptai avec empressement, et nous commençâmes à côtoyer cet +océan nouveau. Sur la gauche, des rochers abrupts, grimpés les +uns sur les autres, formaient un entassement titanesque d'un +prodigieux effet. Sur leurs flancs se déroulaient d'innombrables +cascades, qui s'en allaient en nappes limpides et retentissantes; +quelques légères vapeurs, sautant d'un roc à l'autre, marquaient +la place des sources chaudes, et des ruisseaux coulaient +doucement vers le bassin commun, en cherchant dans les pentes +l'occasion de murmurer plus agréablement. + +Parmi ces ruisseaux; je reconnus notre fidèle compagnon de route, +le Hans-bach, qui venait se perdre tranquillement dans la mer, +comme s'il n'eût jamais fait autre chose depuis le commencement +du monde. + +«Il nous manquera désormais, dis-je avec un soupir. + +—-Bah! répondit le professeur, lui ou un autre, qu'importe?» + +Je trouvai la réponse un peu ingrate. + +Mais en ce moment mon attention fut attirée par un spectacle +inattendu. A cinq cents pas, au détour d'un haut promontoire, +une forêt haute, touffue, épaisse, apparut à nos yeux. Elle +était faite d'arbres de moyenne grandeur, taillés en parasols +réguliers, à contours nets et géométriques; les courants de +l'atmosphère ne semblaient pas avoir prise sur leur feuillage, +et, au milieu des souffles, ils demeuraient immobiles comme un +massif de cèdres pétrifiés. + +Je hâtai le pas. Je ne pouvais mettre un nom à ces essences +singulières. Ne faisaient-elles point partie des deux cent mille +espèces végétales connues jusqu'alors, et fallait-il leur +accorder une place spéciale dans la flore des végétations +lacustres? Non. Quand nous arrivâmes sous leur ombrage, ma +surprise ne fut plus que de l'admiration. + +En effet, je me trouvais en présence de produits de la terre, +mais taillés sur un patron gigantesque. Mon oncle les appela +immédiatement de leur nom. + +«Ce n'est qu'une forêt de champignons,» dit-il. + +Et il ne se trompait pas. Que l'on juge du développement acquis +par ces plantes chères aux milieux chauds et humides. Je savais +que le «Lycoperdon giganteum» atteint, suivant Bulliard, huit à +neuf pieds de circonférence; mais il s'agissait ici de +champignons blancs, hauts de trente à quarante pieds, avec une +calotte d'un diamètre égal. Ils étaient là par milliers; la +lumière ne parvenait pas à percer leur épais ombrage, et une +obscurité complète régnait sous ces dômes juxtaposés comme les +toits ronds d'une cité africaine. + +Cependant je voulus pénétrer plus avant. Un froid mortel +descendait de ces voûtes charnues. Pendant une demi-heure, nous +errâmes dans ces humides ténèbres, et ce fut avec un véritable +sentiment de bien-être que je retrouvai les bords de la mer. + +Mais la végétation de cette contrée souterraine ne s'en tenait +pas à ces champignons. Plus loin s'élevaient par groupes un +grand nombre d'autres arbres au feuillage décoloré. Ils étaient +faciles à reconnaître; c'étaient les humbles arbustes de la +terre, avec des dimensions phénoménales, des lycopodes hauts de +cent pieds, des sigillaires géantes, des fougères arborescentes, +grandes comme les sapins des hautes latitudes, des lepidodendrons +à tiges cylindriques bifurquées, terminées par de longues +feuilles et hérissées de poils rudes comme de monstrueuses +plantes grasses. + +«Étonnant, magnifique, splendide! s'écria mon oncle. Voilà +toute la flore de la seconde époque du monde, de l'époque de +transition. Voilà ces humbles plantes de nos jardins qui se +faisaient arbres aux premiers siècles du globe! Regarde, Axel, +admire! Jamais botaniste ne s'est trouvé à pareille fête! + +—Vous avez raison, mon oncle; la Providence semble avoir voulu +conserver dans cette serre immense ces plantes antédiluviennes +que la sagacité des savants a reconstruites avec tant de bonheur. + +—-Tu dis bien, mon garçon, c'est une serre; mais tu dirais mieux +encore en ajoutant que c'est peut-être une ménagerie. + +—Une ménagerie! + +—Oui, sans doute. Vois cette poussière que nous foulons aux +pieds, ces ossements épars sur le sol. + +—Des ossements! m'écriai-je. Oui, des ossements d'animaux +antédiluviens!» + +Je m'étais précipité sur ces débris séculaires faits d'une +substance minérale indestructible[1]. Je mettais sans hésiter un +nom à ces os gigantesques qui ressemblaient à des troncs d'arbres +desséchés. + + [1] Phosphate de chaux. + +«Voilà la mâchoire inférieure du Mastodonte, disais-je; voilà les +molaires du Dinotherium, voilà un fémur qui ne peut avoir +appartenu qu'au plus grand de ces animaux, au Mégatherium. Oui, +c'est bien une ménagerie, car ces ossements n'ont certainement +pas été transportés jusqu'ici par un cataclysme; les animaux +auxquels ils appartiennent ont vécu sur les rivages de cette mer +souterraine, à l'ombre de ces plantes arborescentes. Tenez, +j'aperçois des squelettes entiers. Et cependant... + +—Cependant? dit mon oncle. + +—Je ne comprends pas la présence de pareils quadrupèdes dans +cette caverne de granit. + +—Pourquoi? + +—Parce que la vie animale n'a existé sur la terre qu'aux +périodes secondaires, lorsque le terrain sédimentaire a été formé +par les alluvions, et a remplacé les roches incandescentes de +l'époque primitive. + +—Eh bien! Axel, il y a une réponse bien simple à faire à ton +objection, c'est que ce terrain-ci est un terrain sédimentaire. + +—Comment! à une pareille profondeur au-dessous de la surface de +la terre? + +—Sans doute, et ce fait peut s'expliquer géologiquement. À une +certaine époque, la terre n'était formée que d'une écorce +élastique, soumise à des mouvements alternatifs de haut et de +bas, en vertu des lois de l'attraction. Il est probable que des +affaissements du sol se sont produits, et qu'une partie des +terrains sédimentaires a été entraînée au fond des gouffres +subitement ouverts. + +—Cela doit être. Mais, si des animaux antédiluviens ont vécu +dans ces régions souterraines, qui nous dit que l'un de ces +monstres n'erre pas encore au milieu de ces forêts sombres ou +derrière ces rocs escarpés?» + +A cette idée j'interrogeai, non sans effroi, les divers points de +l'horizon; mais aucun être vivant n'apparaissait sur ces rivages +déserts. + +J'étais un peu fatigué: j'allai m'asseoir alors à l'extrémité +d'un promontoire au pied duquel les flots venaient se briser avec +fracas. De là mon regard embrassait toute cette baie formée par +une échancrure de la côte. Au fond, un petit port s'y trouvait +ménagé entre les roches pyramidales. Ses eaux calmes dormaient à +l'abri du vent. Un brick et deux ou trois goélettes auraient pu +y mouiller à l'aise. Je m'attendais presque à voir quelque +navire sortant toutes voiles dehors et prenant le large sous la +brise du sud. + +Mais cette illusion se dissipa rapidement. Nous étions bien les +seules créatures vivantes de ce monde souterrain. Par certaines +accalmies du vent, un silence plus profond que les silences du +désert, descendait sur les rocs arides et pesait à la surface de +l'océan. Je cherchais alors à percer les brumes lointaines, à +déchirer ce rideau jeté sur le fond mystérieux de l'horizon. +Quelles demandes se pressaient sur mes lèvres? Où finissait +cette mer? Où conduisait-elle? Pourrions-nous jamais en +reconnaître les rivages opposés? + +Mon oncle n'en doutait pas, pour son compte. Moi, je le désirais +et je le craignais à la fois. + +Après une heure passée dans la contemplation de ce merveilleux +spectacle, nous reprîmes le chemin de la grève pour regagner la +grotte, et ce fut sous l'empire des plus étranges pensées que je +m'endormis d'un profond sommeil. + + + + +XXXI + + +Le lendemain je me réveillai complètement guéri. Je pensai qu'un +bain me serait très salutaire, et j'allai me plonger pendant +quelques minutes dans les eaux de cette Méditerranée. Ce nom, à +coup sûr, elle le méritait entre tous. + +Je revins déjeuner avec un bel appétit. Hans s'entendait à +cuisiner notre petit menu; il avait de l'eau et du feu à sa +disposition, de sorte qu'il put varier un peu notre ordinaire. +Au dessert, il nous servit quelques tasses de café, et jamais ce +délicieux breuvage ne me parut plus agréable à déguster. + +«Maintenant, dit mon oncle, voici l'heure de la marée, et il ne +faut pas manquer l'occasion d'étudier ce phénomène. + +—Comment, la marée! m'écriai-je. + +—Sans doute. + +—L'influence de la lune et du soleil se fait sentir jusqu'ici! + +—Pourquoi pas! Les corps ne sont-ils pas soumis dans leur +ensemble à l'attraction universelle? Cette masse d'eau ne peut +donc échapper à cette loi générale? Aussi, malgré la pression +atmosphérique qui s'exerce à sa surface, tu vas la voir se +soulever comme l'Atlantique lui-même.» + +En ce moment nous foulions le sable du rivage et les vagues +gagnaient peu à peu sur la grève. + +«Voilà bien le flot qui commence, m'écriai-je. + +—Oui, Axel, et d'après ces relais d'écume, tu peux voir que la +mer s'élève d'une dizaine de pieds environ. + +—C'est merveilleux! + +—Non: c'est naturel. + +—Vous avez beau dire, tout cela me parait extraordinaire, et +c'est à peine si j'en crois mes yeux. Qui eût jamais imaginé +dans cette écorce terrestre un océan véritable, avec ses flux et +ses reflux, avec ses brises, avec ses tempêtes! + +—Pourquoi pas? Y a-t-il une raison physique qui s'y oppose? + +—Je n'en vois pas, du moment qu'il faut abandonner le système de +la chaleur centrale. + +—Donc, jusqu'ici la théorie de Davy se trouve justifiée? + +—Évidemment, et dès lors rien ne contredit l'existence de mers +ou de contrées à l'intérieur du globe. + +—Sans doute, mais inhabitées. + +—Bon! pourquoi ces eaux ne donneraient-elles pas asile à +quelques poissons d'une espèce inconnue? + +—En tout cas, nous n'en avons pas aperçu un seul jusqu'ici. + +—Eh bien, nous pouvons fabriquer des lignes et voir si l'hameçon +aura autant de succès ici-bas que dans les océans sublunaires. + +—Nous essayerons, Axel, car il faut pénétrer tous les secrets de +ces régions nouvelles. + +—Mais où sommes-nous, mon oncle? car je ne vous ai point encore +posé cette question à laquelle vos instruments ont dû répondre? + +—Horizontalement, à trois cent cinquante lieues de l'Islande. + +—Tout autant? + +—Je suis sûr de ne pas me tromper de cinq cents toises. + +—Et la boussole indique toujours le sud-est? + +—Oui, avec une déclinaison occidentale de dix-neuf degrés et +quarante-deux minutes, comme sur terre, absolument. Pour son +inclinaison, il se passe un fait curieux que j'ai observé avec le +plus grand soin. + +—Et lequel? + +—C'est que l'aiguille, au lieu de s'incliner vers le pôle, comme +elle le fait dans l'hémisphère boréal, se relève au contraire. + +—Il faut donc en conclure que le point d'attraction magnétique +se trouve compris entre la surface du globe et l'endroit où nous +sommes parvenus? + +—Précisément, et il est probable que, si nous arrivions sous les +régions polaires, vers ce soixante-dixième degré où James Ross a +découvert le pôle magnétique, nous verrions l'aiguille se dresser +verticalement. Donc, ce mystérieux centre d'attraction ne se +trouve pas situé à une grande profondeur. + +—En effet, et voilà un fait que la science n'a pas soupçonné. + +—La science, mon garçon, est faite d'erreurs, mais d'erreurs +qu'il est bon de commettre, car elles mènent peu à peu à la +vérité. + +—Et à quelle profondeur sommes-nous? + +—A une profondeur de trente-cinq lieues + +—Ainsi, dis-je en considérant la carte, la partie montagneuse de +l'Ecosse est au-dessus de nous, et, là, les monts Grampians +élèvent à une prodigieuse hauteur leur cime couverte de neige. + +—Oui, répondit le professeur en riant; c'est un peu lourd à +porter, mais la voûte est solide; le grand architecte de +l'univers l'a construite on bons matériaux, et jamais l'homme +n'eût pu lui donner une pareille portée! Que sont les arches des +ponts et les arceaux des cathédrales auprès de cette nef d'un +rayon de trois lieues, sous laquelle un océan et des tempêtes +peuvent se développer à leur aise? + +—Oh! Je ne crains pas que le ciel me tombe sur la tête. +Maintenant, mon oncle, quels sont vos projets? Ne comptez-vous +pas retourner à la surface du globe? + +—Retourner! Par exemple! Continuer notre voyage, au contraire, +puisque tout a si bien marché jusqu'ici. + +—Cependant je ne vois pas comment nous pénétrerons sous cette +plaine liquide. + +—Aussi je ne prétends point m'y précipiter la tête la première. +Mais si les océans ne sont, à proprement parler, que des lacs, +puisqu'ils sont entourés de terre, à plus forte raison cette mer +intérieure se trouve-t-elle circonscrite par le massif +granitique. + +—Cela n'est pas douteux. + +—Eh bien! sur les rivages opposés, je suis certain de trouver +de nouvelles issues. + +—Quelle longueur supposez-vous donc à cet océan? + +—Trente ou quarante lieues. + +—Ah! fis-je, tout en imaginant que cette estime pouvait bien +être inexacte. + +—Ainsi nous n'avons pas de temps à perdre, et dès demain nous +prendrons la mer.» + +Involontairement je cherchai des yeux le navire qui devait nous +transporter. + +«Ah! dis-je, nous nous embarquerons. Bien! Et sur quel +bâtiment prendrons-nous passage? + +—Ce ne sera pas sur un bâtiment, mon garçon, mais sur un bon et +solide radeau. + +—Un radeau! m'écriai-je; un radeau est aussi impossible à +construire qu'un navire, et je ne vois pas trop... + +—Tu ne vois pas, Axel, mais, si tu écoutais, tu pourrais + entendre! + +—Entendre? + +—Oui, certains coups de marteau qui t'apprendraient que Hans est +déjà à l'oeuvre. + +—Il construit un radeau? + +—Oui. + +—Comment! il a déjà fait tomber dès arbres sous sa hache? + +—Oh! les arbres étaient tout abattus. Viens, et tu le verras à +l'ouvrage.» + +Après un quart d'heure de marche, de l'autre côté du promontoire +qui formait le petit port naturel, j'aperçus Hans au travail; +quelques pas encore, et je fus près de lui. A ma grande +surprise, un radeau à demi terminé s'étendait sur le sable; il +était fait de poutres d'un bois particulier, et un grand nombre +de madriers, de courbes, de couples de toute espèce, jonchaient +littéralement le sol. Il y avait là de quoi construire une +marine entière. + +«Mon oncle, m'écriai-je, quel est ce bois? + +—C'est du pin, du sapin, du bouleau, toutes les espèces des +conifères du Nord, minéralisées sous l'action des eaux de la mer. + +—Est-il possible? + +—C'est ce qu'on appelle du «surtarbrandur» ou bois fossile. + +—Mais alors, comme les lignites, il doit avoir la dureté de la +pierre, et il ne pourra flotter? + +—Quelquefois cela arrive; il y a de ces bois qui sont devenus de +véritables anthracites; mais d'autres, tels que ceux-ci, n'ont +encore subi qu'un commencement de transformation fossile. +Regarde plutôt,» ajouta mon oncle en jetant à la mer une de ces +précieuses épaves. + +Le morceau de bois, après avoir disparu, revint à la surface des +flots et oscilla au gré de leurs ondulations. + +«Es-tu convaincu? dit mon oncle. + +—Convaincu surtout que cela n'est pas croyable!» + +Le lendemain soir, grâce à l'habileté du guide, le radeau était +terminé; il avait dix pieds de long sur cinq de large; les +poutres de surtarbrandur, reliées entre elles par de fortes +cordes, offraient une surface solide, et une fois lancée, cette +embarcation improvisée flotta tranquillement sur les eaux de la +mer Lidenbrock. + + + + +XXXII + + +Le 13 août, on se réveilla de bon matin. Il s'agissait +d'inaugurer un nouveau genre de locomotion rapide et peu +fatigant. + +Un mât fait de deux bâtons jumelés, une vergue formée d'un +troisième, une voile empruntée à nos couvertures, composaient +tout le gréement du radeau. Les cordes ne manquaient pas. Le +tout était solide. + +A six heures, le professeur donna le signal d'embarquer. Les +vivres, les bagages, les instruments, les armes et une notable +quantité d'eau douce se trouvaient en place. + +Hans avait installé un gouvernail qui lui permettait de diriger +son appareil flottant. Il se mit à la barre. Je détachai +l'amarre qui nous retenait au rivage; la voile fut orientée et +nous débordâmes rapidement. + +Au moment de quitter le petit port, mon oncle, qui tenait à sa +nomenclature géographique, voulut lui donner un nom, le mien, +entre autres. + +«Ma foi, dis-je, j'en ai un autre à vous proposer. + +—Lequel? + +—Le nom de Graüben, Port-Graüben, cela fera très bien sur la +carte. + +—Va pour Port-Graüben.» + +Et voilà comment le souvenir de ma chère Virlandaise se rattacha +à notre heureuse expédition. + +La brise soufflait du nord-est; nous filions vent arrière avec +une extrême rapidité. Les couches très denses de l'atmosphère +avaient une poussée considérable et agissaient sur la voile comme +un puissant ventilateur. + +Au bout d'une heure, mon oncle avait pu se rendre compte de notre +vitesse. + +«Si nous continuons à marcher ainsi, dit-il, nous ferons au moins +trente lieues par vingt-quatre heures et nous ne tarderons pas à +reconnaître les rivages opposés. + +Je ne répondis pas, et j'allai prendre place à l'avant du radeau. +Déjà la côte septentrionale s'abaissait à l'horizon; les deux +bras du rivage s'ouvraient largement comme pour faciliter notre +départ. Devant mes yeux s'étendait une mer immense; de grands +nuages promenaient rapidement à sa surface leur ombre grisâtre, +qui semblait peser sur cette eau morne. Les rayons argentés de +la lumière électrique, réfléchis ça et là par quelque +gouttelette, faisaient éclore des points lumineux sur les côtés +de l'embarcation. Bientôt toute terre fut perdue de vue, tout +point de repère disparut, et, sans le sillage écumeux du radeau, +j'aurais pu croire qu'il demeurait dans une parfaite immobilité. + +Vers midi, des algues immenses vinrent onduler à la surface des +flots. Je connaissais la puissance végétative de ces plantes, +qui rampent à une profondeur de plus de douze mille pieds au fond +des mers, se reproduisent sous une pression de près de quatre +cents atmosphères et forment souvent des bancs assez +considérables pour entraver la marche des navires; mais jamais, +je crois, algues ne furent plus gigantesques que celles de la mer +Lidenbrock. + +Notre radeau longea des fucus longs de trois et quatre mille +pieds, immenses serpents qui se développaient hors de la portée +de la vue; je m'amusais à suivre du regard leurs rubans infinis, +croyant toujours en atteindre l'extrémité, et pendant des heures +entières ma patience était trompée, sinon mon étonnement. + +Quelle force naturelle pouvait produire de telles plantes, et +quel devait être l'aspect de la terre aux premiers siècles de sa +formation, quand, sous l'action de la chaleur et de l'humidité, +le règne végétal se développait seul à sa surface! + +Le soir arriva, et, ainsi que je l'avais remarqué la veille, +l'état lumineux de l'air ne subit aucune diminution. C'était un +phénomène constant sur la durée duquel on pouvait compter. + +Après le souper je m'étendis au pied du mât, et je ne tardai pas +à m'endormir au milieu d'indolentes rêveries. + +Hans, immobile au gouvernail, laissait courir le radeau, qui, +d'ailleurs, poussé vent arrière, ne demandait même pas à être +dirigé. + +Depuis notre départ de Port-Graüben, le professeur Lidenbrock +m'avait chargé de tenir le «journal du bord», de noter les +moindres observations, de consigner les phénomènes intéressants, +la direction du vent, la vitesse acquise, le chemin parcouru, en +un mot, tous les incidents de cette étrange navigation. + +Je me bornerai donc à reproduire ici ces notes quotidiennes, +écrites pour ainsi dire sous la dictée des événements, afin de +donner un récit plus exact de notre traversée. + + +_Vendredi 14 août._—Brise égale du N.-O. Le radeau marche avec +rapidité et en ligne droite. La côte reste à trente lieues sous +le vent. Rien à l'horizon. L'intensité de la lumière ne varie +pas. Beau temps, c'est-à-dire que les nuages sont fort élevés, +peu épais et baignés dans une atmosphère blanche, comme serait de +l'argent en fusion. + +Thermomètre: + 32° centigr. + +A midi Mans prépare un hameçon à l'extrémité d'une corde; il +l'amorce avec un petit morceau de viande et le jette à la mer. +Pendant deux heures il ne prend rien. Ces eaux sont donc +inhabitées? Non. Une secousse se produit. Hans tire sa ligne +et ramène un poisson qui se débat vigoureusement. + +«Un poisson! s'écrie mon oncle. + +—C'est un esturgeon! m'écriai-je à mon tour, un esturgeon de +petite taille!» + +Le professeur regarde attentivement l'animal et ne partage pas +mon opinion. Ce poisson a la tête plate, arrondie et la partie +antérieure du corps couverte de plaques osseuses; sa bouche est +privée de dents; des nageoires pectorales assez développées sont +ajustées à son corps dépourvu de queue. Cet animal appartient +bien à un ordre où les naturalistes ont classé l'esturgeon, mais +il en diffère par des côtés assez essentiels. + +Mon oncle ne s'y trompe pas, car, après un assez court examen, il +dit: + +«Ce poisson appartient à une famille éteinte depuis des siècles +et dont on retrouve des traces fossiles dans le terrain dévonien. + +-Comment! dis-je, nous aurions pu prendre vivant un de ces +habitants des mers primitives? + +—Oui, répond le professeur en continuant ses observations, et tu +vois que ces poissons fossiles n'ont aucune identité avec les +espèces actuelles. Or, tenir un de ces êtres vivant c'est un +véritable bonheur de naturaliste. + +—Mais à quelle famille appartient-il? + +—A l'ordre des Ganoïdes, famille des Céphalaspides, genre... + +—Eh bien? + +—Genre des Pterychtis, j'en jurerais; mais celui-ci offre une +particularité qui, dit-on, se rencontre chez les poissons des +eaux souterraines. + +—Laquelle? + +—Il est aveugle! + +—Aveugle! + +—Non seulement aveugle, mais l'organe de la vue lui manque +absolument.» + +Je regarde. Rien n'est plus vrai. Mais ce peut être un cas +particulier. La ligne est donc amorcée de nouveau et rejetée à +la mer. Cet océan, à coup sûr, est fort poissonneux, car en deux +heures nous prenons une grande quantité de Pterychtis, ainsi que +des poissons appartenant à une famille également éteinte, les +Dipterides, mais dont mon oncle ne peut reconnaître le genre. +Tous sont dépourvus de l'organe de la vue. Cette pêche inespérée +renouvelle avantageusement nos provisions. + +Ainsi donc, cela paraît constant, cette mer ne renferme que des +espèces fossiles, dans lesquelles les poissons comme les reptiles +sont d'autant plus parfaits que leur création est plus ancienne. + +Peut-être rencontrerons-nous quelques-uns de ces sauriens que la +science a su refaire avec un bout d'ossement ou de cartilage. + +Je prends la lunette et j'examine la mer. Elle est déserte. +Sans doute nous sommes encore trop rapprochés des côtes. + +Je regarde dans les airs. Pourquoi quelques-uns de ces oiseaux +reconstruits par l'immortel Cuvier ne battraient-ils pas de leurs +ailes ces lourdes couches atmosphériques? Les poissons leur +fourniraient une suffisante nourriture. J'observe l'espace, mais +les airs sont inhabités comme les rivages. + +Cependant mon imagination m'emporte dans les merveilleuses +hypothèses de la paléontologie. Je rêve tout éveillé. Je crois +voir à la surface des eaux ces énormes Chersites, ces tortues +antédiluviennes, semblables à des îlots flottants. Il me semble +que sur les grèves assombries passent les grands mammifères des +premiers jours, le Leptotherium, trouvé dans les cavernes du +Brésil, le mericotherium, venu des régions glacées de la Sibérie. +Plus loin, le pachyderme Lophiodon, ce tapir gigantesque, se +cache derrière les rocs, prêt à disputer sa proie à +l'Anoplotherium, animal étrange, qui tient du rhinocéros, du +cheval, de l'hippopotame et du chameau, comme si le Créateur, +pressé aux premières heures du monde, eût réuni plusieurs animaux +en un seul. Le Mastodonte géant fait tournoyer sa trompe et +broie sous ses défenses les rochers du rivage, tandis que le +Megatherium, arc-bouté sur ses énormes pattes, fouille la terre +en éveillant par ses rugissements l'écho des granits sonores. +Plus haut, le Protopithèque, le premier singe apparu à la surface +du globe, gravit les cimes ardues. Plus haut encore, le +Ptérodactyle, à la main ailée, glisse comme une large +chauve-souris sur l'air comprimé. Enfin, dans les dernières +couches, des oiseaux immenses, plus puissants que le casoar, plus +grands que l'autruche, déploient leurs vastes ailes et vont +donner de la tête contre la paroi de la voûte granitique. + +Tout ce monde fossile renaît dans mon imagination. Je me reporte +aux époques bibliques de la création, bien avant la naissance de +l'homme, lorsque la terre incomplète ne pouvait lui suffire +encore. Mon rêve alors devance l'apparition des êtres animés. +Les mammifères disparaissent, puis les oiseaux, puis les reptiles +de l'époque secondaire, et enfin les poissons, les crustacés, les +mollusques, les articulés. Les zoophytes de la période de +transition retournent au néant à leur tour. Toute la vie de la +terre se résume en moi, et mon coeur est seul à battre dans ce +monde dépeuplé. Il n'y plus de saisons; il n'y a plus de +climats; la chaleur propre du globe s'accroît sans cesse et +neutralise celle de l'astre radieux. La végétation s'exagère; je +passe comme une ombre au milieu des fougères arborescentes, +foulant de mon pas incertain les marnes irisées et les grès +bigarrés du sol; je m'appuie au tronc des conifères immenses; je +me couche à l'ombre des Sphenophylles, des Asterophylles et des +Lycopodes hauts de cent pieds. + +Les siècles s'écoulent comme des jours; je remonte la série des +transformations terrestres; les plantes disparaissent; les roches +granitiques perdent leur dureté; l'état liquide va remplacer +l'état solide sous l'action d'une chaleur plus intense; les eaux +courent à la surface du globe; elles bouillonnent, elles se +volatilisent; les vapeurs enveloppent la terre, qui peu à peu ne +forme plus qu'une masse gazeuse, portée au rouge blanc, grosse +comme le soleil et brillante comme lui! + +Au centre de cette nébuleuse, quatorze cent mille fois plus +considérable que ce globe qu'elle va former un jour, je suis +entraîné dans les espaces planétaires; mon corps se subtilise, se +sublime à son tour et se mélange comme un atome impondérable à +ces immenses vapeurs qui tracent dans l'infini leur orbite +enflammée! + +Quel rêve! Où m'emporte-t-il? Ma main fiévreuse en jette sur le +papier les étranges détails. + +J'ai tout oublié, et le professeur, et le guide, et le radeau! +Une hallucination s'est emparée de mon esprit... + +«Qu'as-tu?» dit mon oncle. + +Mes yeux tout ouverts se fixent sur lui sans le voir. + +«Prends garde, Axel, tu vas tomber à la mer!» + +En même temps, je me sens saisir vigoureusement par la main de +Hans. Sans lui, sous l'empire de mon rêve, je me précipitais +dans les flots. + +«Est-ce qu'il devient fou? s'écrie le professeur. + +—Qu'y a-t-il? dis-je enfin, en revenant à moi. + +—Es-tu malade? + +—Non, j'ai eu un moment d'hallucination, mais il est passé. +Tout va bien, d'ailleurs? + +—Oui! bonne brise, belle mer! nous filons rapidement, et si +mon estime ne m'a pas trompé, nous ne pouvons tarder à atterrir.» + +À ces paroles, je me lève, je consulte l'horizon; mais la ligne +d'eau se confond toujours avec la ligne des nuages. + + + + +XXXIII + + +_Samedi 15 août._—La mer conserve sa monotone uniformité. +Nulle terre n'est en vue. L'horizon parait excessivement reculé. + +J'ai la tête encore alourdie par la violence de mon rêve. + +Mon oncle n'a pas rêvé, lui, mais il est de mauvaise humeur; il +parcourt tous les points de l'espace avec sa lunette et se croise +les bras d'un air dépité. + +Je remarque que le professeur Lidenbrock tend à redevenir l'homme +impatient du passé, et je consigne le fait sur mon journal. Il a +fallu mes dangers et mes souffrances pour tirer de lui quelque +étincelle d'humanité; mais, depuis ma guérison, la nature a +repris le dessus. Et cependant, pourquoi s'emporter? Le voyage +ne s'accomplit-il pas dans les circonstances les plus favorables? +Est-ce que le radeau ne file pas avec une merveilleuse rapidité? + +«Vous semblez inquiet, mon oncle? dis-je, en le voyant souvent +porter la lunette à ses yeux. + +—Inquiet? Non. + +—Impatient, alors? + +—On le serait à moins! + +—Cependant nous marchons avec vitesse... + +—Que m'importe? Ce n'est pas la vitesse qui est trop petite, +c'est la mer qui est trop grande!» + +Je me souviens alors que le professeur, avant notre départ, +estimait à une trentaine de lieues la longueur de ce souterrain. +Or nous avons parcouru un chemin trois fois plus long, et les +rivages du sud n'apparaissent pas encore. + +«Nous ne descendons pas! reprend le professeur. Tout cela est +du temps perdu, et, en somme, je ne suis pas venu si loin pour +faire une partie de bateau sur un étang! + +Il appelle cette traversée une partie de bateau, et cette mer un +étang! + +«Mais, dis-je, puisque nous avons suivi la route indiquée par +Saknussemm... + +—C'est la question. Avons-nous suivi cette route? Saknussemm +a-t-il rencontré cette étendue d'eau? L'a-t-il traversée? Ce +ruisseau que nous avons pris pour guide ne nous a-t-il pas +complètement égarés? + +—En tout cas, nous ne pouvons regretter, d'être venus jusqu'ici. +Ce spectacle est magnifique, et... + +—Il ne s'agit pas de voir. Je me suis proposé un but, et je +veux l'atteindre! Ainsi ne me parle pas d'admirer!» + +Je me le tiens pour dit, et je laisse le professeur se ronger les +lèvres d'impatience. A six heures du soir, Hans réclame sa paye, +et ses trois rixdales lui sont comptés. + + +_Dimanche 16 août._—Rien de nouveau. Même temps. Le vent a +une légère tendance à fraîchir. En me réveillant, mon premier +soin est de constater l'intensité de la lumière. Je crains +toujours que le phénomène électrique ne vienne à s'obscurcir, +puis à s'éteindre. Il n'en est rien: l'ombre du radeau est +nettement dessinée à la surface des flots. + +Vraiment cette mer est infinie! Elle doit avoir la largeur de la +Méditerranée, ou même de l'Atlantique. Pourquoi pas? + +Mon oncle sonde à plusieurs reprises; il attache un des plus +lourds pics à l'extrémité d'une corde qu'il laisse filer de deux +cents brasses. Pas de fond. Nous avons beaucoup de peine à +ramener notre sonde. + +Quand le pic est remonté à bord, Hans me fait remarquer à sa +surface des empreintes fortement accusées. On dirait que ce +morceau de fer a été vigoureusement serré entre deux corps durs. + +Je regarde le chasseur. + +«Tänder!» fait-il. + +Je ne comprends pas. Je me tourne vers mon oncle, qui est +entièrement absorbé dans ses réflexions. Je ne me soucie pas de +le déranger. Je reviens vers l'Islandais. Celui-ci, ouvrant et +refermant plusieurs fois la bouche, me fait comprendre sa pensée. + +«Des dents!» dis-je avec stupéfaction en considérant plus +attentivement la barre de fer. + +Oui! ce sont bien des dents dont l'empreinte s'est incrustée +dans le métal! Les mâchoires qu'elles garnissent doivent +posséder une force prodigieuse! Est-ce un monstre des espèces +perdues qui s'agite sous la couche profonde des eaux, plus vorace +que le squale, plus redoutable que la baleine! Je ne puis +détacher mes regards de cette barre à demi rongée! Mon rêve de +la nuit dernière va-t-il devenir une réalité? + +Ces pensées m'agitent pendant tout le jour, et mon imagination se +calme à peine dans un sommeil de quelques heures. + + +_Lundi 17 août._—Je cherche à me rappeler les instincts +particuliers à ces animaux antédiluviens de l'époque secondaire, +qui, succédant aux mollusques, aux crustacés et aux poissons, +précédèrent l'apparition des mammifères sur le globe. Le monde +appartenait alors aux reptiles. Ces monstres régnaient en +maîtres dans les mers jurassiques[1]. La nature leur avait +accordé la plus complète organisation. Quelle gigantesque +structure! quelle force prodigieuse! Les sauriens actuels, +alligators ou crocodiles, les plus gros et les plus redoutables, +ne sont que des réductions affaiblies de leurs pères des premiers +âges! + + [1] Mers de la période secondaire qui ont formé les terrains + dont se composent les montagnes du Jura. + +Je frissonne à l'évocation que je fais de ces monstres. Nul oeil +humain ne les a vus vivants. Ils apparurent sur la terre mille +siècles avant l'homme, mais leurs ossements fossiles, retrouvés +dans ce calcaire argileux que les Anglais nomment le lias, ont +permis de les reconstruire anatomiquement et de connaître leur +colossale conformation. + +J'ai vu au Muséum de Hambourg le squelette de l'un de ces +sauriens qui mesurait trente pieds de longueur. Suis-je donc +destiné, moi, habitant de la terre, à me trouver face à face avec +ces représentants d'une famille antédiluvienne? Non! c'est +impossible. Cependant la marque des dents puissantes est gravée +sur la barre de fer, et à leur empreinte je reconnais qu'elles +sont coniques comme celles du crocodile. + +Mes yeux se fixent avec effroi sur la mer; je crains de voir +s'élancer l'un de ces habitants des cavernes sous-marines. + +Je suppose que le professeur Lidenbrock partage mes idées, sinon +mes craintes, car, après avoir examiné le pic, il parcourt +l'océan du regard. + +«Au diable, dis-je en moi-même, cette idée qu'il a eue de sonder! +Il a troublé quelque animal marin dans sa retraite, et si nous ne +sommes pas attaqués en route!...» + +Je jette un coup d'oeil sur les armes, et je m'assure qu'elles +sont en bon état. Mon oncle me voit faire et m'approuve du +geste. + +Déjà de larges agitations produites à la surface des flots +indiquent le trouble des couches reculées. Le danger est proche. +Il faut veiller. + + +_Mardi 18 août._—Le soir arrive, ou plutôt le moment où le +sommeil alourdit nos paupières, car la nuit manque à cet océan, +et l'implacable lumière fatigue obstinément nos yeux, comme si +nous naviguions sous le soleil des mers arctiques. Hans est à la +barre. Pendant son quart je m'endors. + +Deux heures après, une secousse épouvantable me réveille. Le +radeau a été soulevé hors des flots avec une indescriptible +puissance et rejeté à vingt toises de là. + +«Qu'y a-t-il? s'écria mon oncle; avons-nous touché?» + +Hans montre du doigt, à une distance de deux cents toises, une +masse noirâtre qui s'élève et s'abaisse tour à tour. Je regarde +et je m'écrie: + +«C'est un marsouin colossal! + +—Oui, réplique mon oncle, et voilà maintenant un lézard de mer +d'une grosseur peu commune. + +—Et plus loin un crocodile monstrueux! Voyez sa large mâchoire +et les rangées de dents dont elle est armée. Ah! il disparaît! + +—Une baleine! une baleine! s'écrie alors le professeur. +J'aperçois ses nageoires énormes! Vois l'air et l'eau qu'elle +chasse par ses évents!» + +En effet, deux colonnes liquides s'élèvent à une hauteur +considérable au-dessus de la mer. Nous restons surpris, +stupéfaits, épouvantés, en présence de ce troupeau de monstres +marins. Ils ont des dimensions surnaturelles, et le moindre +d'entre eux briserait le radeau d'un coup de dent. Hans veut +mettre la barre au vent, afin de fuir ce voisinage dangereux; +mais il aperçoit sur l'autre bord d'autres ennemis non moins +redoutables: une tortue large de quarante pieds, et un serpent +long de trente, qui darde sa tête énorme au-dessus des flots. + +Impossible de fuir. Ces reptiles s'approchent; ils tournent +autour du radeau avec une rapidité que des convois lancés à +grande vitesse ne sauraient égaler; ils tracent autour de lui des +cercles concentriques. J'ai pris ma carabine. Mais quel effet +peut produire une balle sur les écailles dont le corps de ces +animaux est recouvert? + +Nous sommes muets d'effroi. Les voici qui s'approchent! D'un +côté le crocodile, de l'autre le serpent. Le reste du troupeau +marin a disparu. Je vais faire feu. Hans m'arrête d'un signe. +Les deux monstres passent à cinquante toises du radeau, se +précipitent l'un sur l'autre, et leur fureur les empêche de nous +apercevoir. + +Le combat s'engage à cent toises du radeau. Nous voyons +distinctement les deux monstres aux prises. + +Mais il me semble que maintenant les autres animaux viennent +prendre part à la lutte, le marsouin, la baleine, le lézard, la +tortue; à chaque instant je les entrevois. Je les montre à +l'Islandais. Celui-ci remue la tête négativement. + +«Tva», fait-il. + +—Quoi! deux! il prétend que deux animaux seulement... + +—Il a raison, s'écrie mon oncle, dont la lunette n'a pas quitté +les yeux. + +—Par exemple! + +—Oui! le premier de ces monstres a le museau d'un marsouin, la +tête d'un lézard, les dents d'un crocodile, et voilà ce qui nous +a trompés. C'est le plus redoutable des reptiles antédiluviens, +l'Ichthyosaurus! + +—Et l'autre? + +—L'autre, c'est un serpent caché dans la carapace d'une tortue, +le terrible ennemi du premier, le Plesiosaurus!» + +Hans a dit vrai. Deux monstres seulement troublent ainsi la +surface de la mer, et j'ai devant les yeux deux reptiles des +océans primitifs. J'aperçois l'oeil sanglant de l'Ichthyosaurus, +gros comme la tête d'un homme. La nature l'a doué d'un appareil +d'optique d'une extrême puissance et capable de résister à la +pression des couches d'eau dans les profondeurs qu'il habite. On +l'a justement nommé la baleine des Sauriens, car il en a la +rapidité et la taille. Celui-ci ne mesure pas moins de cent +pieds, et je peux juger de sa grandeur quand il dresse au-dessus +des flots les nageoires verticales de sa queue. Sa mâchoire est +énorme, et d'après les naturalistes, elle ne compte pas moins de +cent quatre-vingt-deux dents. + +Le Plesiosaurus, serpent à tronc cylindrique, à queue courte, a +les pattes disposées en forme de rame. Son corps est entièrement +revêtu d'une carapace, et son cou, flexible comme celui du cygne, +se dresse à trente pieds au-dessus des flots. + +Ces animaux s'attaquent avec une indescriptible furie. Ils +soulèvent des montagnes liquides qui s'étendent jusqu'au radeau. +Vingt fois nous sommes sur le point de chavirer. Des sifflements +d'une prodigieuse intensité se font entendre. Les deux bêtes +sont enlacées. Je ne puis les distinguer l'une de l'autre! Il +faut tout craindre de la rage du vainqueur. + +Une heure, deux heures se passent. La lutte continue avec le +même acharnement. Les combattants se rapprochent du radeau et +s'en éloignent tour à tour. Nous restons immobiles, prêts à +faire feu. + +Soudain l'Ichthyosaurus et le Plesiosaurus disparaissent en +creusant un véritable maëlstrom. Le combat va-t-il se terminer +dans les profondeurs de la mer? + +Mais tout à coup une tête énorme s'élance au dehors, la tête du +Plesiosaurus. Le monstre est blessé à mort. Je n'aperçois plus +son immense carapace. Seulement, son long cou se dresse, s'abat, +se relève, se recourbe, cingle les flots comme un fouet +gigantesque et se tord comme un ver coupé. L'eau rejaillit à une +distance considérable. Elle nous aveugle. Mais bientôt l'agonie +du reptile touche à sa fin, ses mouvements diminuent, ses +contorsions s'apaisent, et ce long tronçon de serpent s'étend +comme une masse inerte sur les flots calmés. + +Quant à l'Ichthyosaurus, a-t-il donc regagné sa caverne +sous-marine, ou va-t-il reparaître à la surface de la mer? + + + + +XXXIV + + +_Mercredi 19 août._—Heureusement le vent, qui souffle avec +force, nous a permis de fuir rapidement le théâtre du combat. +Hans est toujours au gouvernail. Mon oncle, tiré de ses +absorbantes idées par les incidents de ce combat, retombe dans +son impatiente contemplation de la mer. + +Le voyage reprend sa monotone uniformité, que je ne tiens pas à +rompre au prix des dangers d'hier. + + +_Jeudi 20 août._—Brise N.-N.-E. assez inégale. Température +chaude. Nous marchons avec une vitesse de trois lieues et demie +à l'heure. + +Vers midi un bruit très éloigné se fait entendre. + +Je consigne ici le fait sans pouvoir en donner l'explication. +C'est un mugissement continu. + +«Il y a au loin, dit le professeur, quelque rocher, ou quelque +îlot sur lequel la mer se brise.» + +Hans se hisse au sommet du mât, mais ne signale aucun écueil. +L'océan est uni jusqu'à sa ligne d'horizon. + +Trois heures se passent. Les mugissements semblent provenir +d'une chute d'eau éloignée. + +Je le fais remarquer à mon oncle, qui secoue la tête. J'ai +pourtant la conviction que je ne me trompe pas. Courons-nous +donc à quelque cataracte qui nous précipitera dans l'abîme? Que +cette manière de descendre plaise au professeur, parce qu'elle se +rapproche de la verticale, c'est possible, mais à moi... + +En tout cas, il doit y avoir à quelques lieues au vent un +phénomène bruyant, car maintenant les mugissements se font +entendre avec une grande violence. Viennent-ils du ciel ou de +l'océan? + +Je porte mes regards vers les vapeurs suspendues dans +l'atmosphère, et je cherche à sonder leur profondeur. Le ciel +est tranquille; les nuages, emportés au plus haut de la voûte, +semblent immobiles et se perdent dans l'intense irradiation de la +lumière. Il faut donc chercher ailleurs la cause de ce +phénomène. + +J'interroge alors l'horizon pur et dégagé de toute brume. Son +aspect n'a pas changé. Mais si ce bruit vient d'une chute, d'une +cataracte; si tout cet océan se précipite dans un bassin +inférieur, si ces mugissements sont produits par une masse d'eau +qui tombe, le courant doit s'activer, et sa vitesse croissante +peut me donner la mesure du péril dont nous sommes menacés. Je +consulte le courant. Il est nul. Une bouteille vide que je +jette à la mer reste sous le vent. + +Vers quatre heures, Hans se lève, se cramponne au mât et monte à +son extrémité. De là son regard parcourt l'arc de cercle que +l'océan décrit devant le radeau et s'arrête à un point. Sa +figure n'exprime aucune surprise, mais son poil est devenu fixe. + +«Il a vu quelque chose, dit mon oncle. + +—Je le crois.» + +Hans redescend, puis il étend son bras vers le sud en disant: + +«Der nere!» + +—Là-bas?» répond mon oncle. + +Et saisissant sa lunette, il regarde attentivement pendant une +minute, qui me paraît un siècle. + +«Oui, oui! s'écrie-t-il. + +—Que voyez-vous? + +—Une gerbe immense qui s'élève au-dessus des flots. + +—Encore quelque animal marin? + +—Alors mettons le cap plus à l'ouest, car nous savons à quoi +nous en tenir sur le danger de rencontrer ces monstres +antédiluviens! + +—Laissons aller,» répond mon oncle. + +Je me retourne vers Hans. Hans maintient sa barre avec une +inflexible rigueur. + +Cependant, si de la distance qui nous sépare de cet animal, et +qu'il faut estimer à douze lieues au moins, on peut apercevoir la +colonne d'eau chassée par ses évents, il doit être d'une taille +surnaturelle. Fuir serait se conformer aux lois de la plus +vulgaire prudence. Mais nous ne sommes pas venus ici pour être +prudents. + +On va donc en avant. Plus nous approchons, plus la gerbe +grandit. Quel monstre peut s'emplir d'une pareille quantité +d'eau et l'expulser ainsi sans interruption? + +A huit heures du soir nous ne sommes pas à deux lieues de lui. +Son corps noirâtre, énorme, monstrueux, s'étend dans la mer comme +un îlot. Est-ce illusion? est-ce effroi? Sa longueur me parait +dépasser mille toises! Quel est donc ce cétacé que n'ont prévu +ni les Cuvier ni les Blumembach? Il est immobile et comme +endormi; la mer semble ne pouvoir le soulever, et ce sont les +vagues qui ondulent sur ses flancs. La colonne d'eau, projetée à +une hauteur de cinq cents pieds retombe avec un bruit +assourdissant. Nous courons en insensés vers cette masse +puissante que cent baleines ne nourriraient pas pour un jour. + +La terreur me prend. Je ne veux pas aller plus loin! Je +couperai, s'il le faut, la drisse de la voile! Je me révolte +contre le professeur, qui ne me répond pas. + +Tout à coup Hans se lève, et montrant du doigt le point menaçant: + +«Holme!» dit-il. + +—Une île! s'écrie mon oncle. + +—Une île! dis-je à mon tour en haussant les épaules. + +—Évidemment, répond le professeur en poussant un vaste éclat de +rire. + +—Mais cette colonne d'eau! + +—Geyser[1] fait Hans. + + [1] Source jaillissante très célèbre située au pied de l'Hécla. + +—Eh! sans doute, geyser, riposte mon oncle, un geyser pareil à +ceux de l'Islande!» + +Je ne veux pas, d'abord, m'être trompé si grossièrement. Avoir +pris un îlot pour un monstre marin! Mais l'évidence se fait, et +il faut enfin convenir de mon erreur. Il n'y a là qu'un +phénomène naturel. + +A mesure que nous approchons, les dimensions de la gerbe liquide +deviennent grandioses. L'îlot représente à s'y méprendre un +cétacé immense dont la tête domine les flots à une hauteur de dix +toises. Le geyser, mot que les Islandais prononcent «geysir» et +qui signifie «fureur», s'élève majestueusement à son extrémité. +De sourdes détonations éclatent par instants, et l'énorme jet, +pris de colères plus violentes, secoue son panache de vapeurs en +bondissant jusqu'à la première couche de nuages. Il est seul. +Ni fumerolles, ni sources chaudes ne l'entourent, et toute la +puissance volcanique se résume en lui. Les rayons de la lumière +électrique viennent se mêler à cette gerbe éblouissante, dont +chaque goutte se nuance de toutes les couleurs du prisme. + +«Accostons,» dit le professeur. + +Mais il faut, éviter avec soin cette trombe d'eau, qui coulerait +le radeau en un instant. Hans, manoeuvrant adroitement, nous +amène à l'extrémité de l'îlot. + +Je saute sur le roc; mon oncle me suit lestement, tandis que le +chasseur demeure à son poste, comme un homme au-dessus de ces +étonnements. + +Nous marchons sur un granit mêlé de tuf siliceux; le sol +frissonne sous nos pieds comme les flancs d'une chaudière où se +tord de la vapeur surchauffée; il est brûlant. Nous arrivons en +vue d'un petit bassin central d'où s'élève le geyser. Je plonge +dans l'eau qui coule en bouillonnant un thermomètre à +déversement, et il marque une chaleur de cent soixante-trois +degrés. + +Ainsi donc cette eau sort d'un foyer ardent. Cela contredit +singulièrement les théories du professeur Lidenbrock. Je ne puis +m'empêcher d'en faire la remarque. + +«Eh bien, réplique-t-il, qu'est-ce que cela prouve, contre ma +doctrine? + +—Rien,» dis-je d'un ton sec, en voyant que je me heurte à un +entêtement absolu. + +Néanmoins, je suis forcé d'avouer que nous sommes singulièrement +favorisés jusqu'ici, et que, pour une raison qui m'échappe, ce +voyage s'accomplit dans des conditions particulières de +température; mais il me paraît évident, certain, que nous +arriverons un jour ou l'autre à ces régions où la chaleur +centrale atteint les plus hautes limites et dépasse toutes les +graduations des thermomètres. + +Nous verrons bien. C'est le mot du professeur, qui, après avoir +baptisé cet îlot volcanique du nom de son neveu, donne le signal +de rembarquement. + +Je reste pendant quelques minutes encore à contempler le geyser. +Je remarque que son jet est irrégulier dans ses accès, qu'il +diminue parfois d'intensité, puis reprend avec une nouvelle +vigueur, ce que j'attribue aux variations de pression des vapeurs +accumulées dans son réservoir. + +Enfin nous partons en contournant les roches très accores du sud. +Hans a profité de cette halte pour remettre le radeau en état. + +Mais avant de déborder je fais quelques observations pour +calculer la distance parcourue, et je les note sur mon journal. +Nous avons franchi deux cent soixante-dix lieues de mer depuis +Port-Graüben, et nous sommes à six cent vingt lieues de +l'Islande, sous l'Angleterre. + + + + +XXXV + + +_Vendredi 21 août._—Le lendemain le magnifique geyser a +disparu. Le vent a fraîchi, et nous a rapidement éloignés de +l'îlot Axel. Les mugissements se sont éteints peu à peu. + +Le temps, s'il est permis de s'exprimer ainsi, va changer avant +peu. L'atmosphère se charge de vapeurs, qui emportent avec elles +l'électricité formée par l'évaporation des eaux salines, les +nuages s'abaissent sensiblement et prennent une teinte +uniformément olivâtre; les rayons électriques peuvent à peine +percer cet opaque rideau baissé sur le théâtre où va se jouer le +drame des tempêtes. + +Je me sens particulièrement impressionné, comme l'est sur terre +toute créature à l'approche d'un cataclysme. Les «cumulus[1]» +entassés dans le sud présentent un aspect sinistre; ils ont cette +apparence «impitoyable» que j'ai souvent remarquée au début des +orages. L'air est lourd, la mer est calme. + + [1] Nuages de formes arrondies. + +Au loin les nuages ressemblent à de grosses balles de coton +amoncelées dans un pittoresque désordre; peu à peu ils se +gonflent et perdent en nombre ce qu'ils gagnent en grandeur; leur +pesanteur est telle qu'ils ne peuvent se détacher de l'horizon; +mais, au souffle des courants élevés, ils se fondent peu à peu, +s'assombrissent et présentent bientôt une couche unique d'un +aspect redoutable; parfois une pelote de vapeurs, encore +éclairée, rebondit sur ce tapis grisâtre et va se perdre bientôt +dans la masse opaque. + +Évidemment l'atmosphère est saturée de fluide, j'en suis tout +imprégné, mes cheveux se dressent sur ma tête comme aux abords +d'une machine électrique. Il me semble que, si mes compagnons me +touchaient en ce moment, ils recevraient une commotion violente. + +A dix heures du matin, les symptômes de l'orage sont plus +décisifs; on dirait que le vent mollit pour mieux reprendre +haleine; la nue ressemble à une outre immense dans laquelle +s'accumulent les ouragans. + +Je ne veux pas croire aux menaces du ciel, et cependant je ne +puis m'empêcher de dire: + +«Voilà du mauvais temps qui se prépare.» + +Le professeur ne répond pas. Il est d'une humeur massacrante, à +voir l'océan se prolonger indéfiniment devant ses yeux. Il +hausse les épaules à mes paroles. + +«Nous aurons de l'orage, dis-je en étendant la main vers +l'horizon, ces nuages s'abaissent sur la mer comme pour +l'écraser!» + +Silence général. Le vent se tait. La nature a l'air d'une morte +et ne respire plus. Sur le mat, où je vois déjà poindre un léger +feu Saint-Elme, la voile détendue tombe en plis lourds. Le +radeau est immobile au milieu d'une mer épaisse et sans +ondulations. Mais, si nous ne marchons plus, à quoi bon +conserver cette toile, qui peut nous mettre en perdition au +premier choc de la tempête? + +«Amenons-la, dis-je, abattons notre mât: cela sera prudent. + +—Non, par le diable! s'écrie mon oncle, cent fois non! Que le +vent nous saisisse! que l'orage nous emporte! mais que +j'aperçoive enfin les rochers rivage, quand notre radeau devrait +s'y briser en mille pièces!» + +Ces paroles ne sont pas achevées que l'horizon du sud change +subitement d'aspect; les vapeurs accumulêes se résolvent en eau, +et l'air, violemment appelé pour combler les vides produits par +la condensation, se fait ouragan. Il vient des extrémités les +plus reculées de la caverne. L'obscurité redouble. C'est à +peine si je puis prendre quelques notes incomplètes. + +Le radeau se soulève, il bondit. Mon oncle est jeté de son haut. +Je me traîne jusqu'à lui. Il s'est fortement cramponné à un bout +de câble et parait considérer avec plaisir ce spectacle des +éléments déchaînés. + +Hans ne bouge pas. Ses longs cheveux, repoussés par l'ouragan et +ramenés sur sa face immobile, lui donnent une étrange +physionomie, car chacune de leurs extrémités est hérissée de +petites aigrettes lumineuses. Son masque effrayant est celui +d'un homme antédiluvien, contemporain des Ichthyosaures et des +Megatherium. + +Cependant le mât résiste. La voile se tend comme une bulle prête +à crever. Le radeau file avec un emportement que je ne puis +estimer, mais moins vite encore que ces gouttes d'eau déplacées +sous lui, dont la rapidité fait des lignes droites et nettes. + +«La voile! la voile! dis-je, en faisant signe de l'abaisser. + +—Non! répond mon oncle. + +—Nej,» fait Hans en remuant doucement la tête. + +Cependant la pluie forme une cataracte mugissante devant cet +horizon vers lequel nous courons en insensés. Mais avant qu'elle +n'arrive jusqu'à nous le voile de nuage se déchire, la mer entre +en ébullition et l'électricité, produite par une vaste action +chimique qui s'opère dans les couches supérieures, est mise en +jeu. Aux éclats du tonnerre se mêlent les jets étincelants de la +foudre; des éclairs sans nombre s'entre-croisent au milieu des +détonations; la masse des vapeurs devient incandescente; les +grêlons qui frappent le métal de nos outils ou de nos armes se +font lumineux; les vagues soulevées semblent être autant de +mamelons ignivomes sous lesquels couve un feu intérieur, et dont +chaque crête est empanachée d'une flamme. + +Mes yeux sont éblouis par l'intensité de la lumière, mes oreilles +brisées par le fracas de la foudre; il faut me retenir au mât, +qui plie comme un roseau sous la violence de l'ouragan.......... +................................................................ +.............................. + +[Ici mes notes de voyage devinrent très incomplètes. Je n'ai +plus retrouvé que quelques observations fugitives et prises +machinalement pour ainsi dire. Mais, dans leur brièveté, dans +leur obscurité même, elles sont empreintes de l'émotion qui me +dominait, et mieux que ma mémoire elles me donnent le sentiment +de notre situation.] +.............................................................. +................................ + + +_Dimanche 23 août._—Où sommes-nous? Emportés avec une +incomparable rapidité. + +La nuit a été épouvantable. L'orage ne se calme pas. Nous +vivons dans un milieu de bruit, une détonation incessante. Nos +oreilles saignent. On ne peut échanger une parole. + +Les éclairs ne discontinuent pas. Je vois des zigzags +rétrogrades qui, après un jet rapide, reviennent de bas ou haut +et vont frapper la voûte de granit. Si elle allait s'écrouler! +D'autres éclairs se bifurquent ou prennent la forme de globes de +feu qui éclatent comme des bombes. Le bruit général ne parait +pas s'en accroître; il a dépassé la limite d'intensité que peut +percevoir l'oreille humaine, et, quand toutes les poudrières du +monde viendraient à sauter ensemble, nous ne saurions en entendre +davantage. + +Il y a émission continue de lumière à la surface des nuages; la +matière électrique se dégage incessamment de leurs molécules; +évidemment les principes gazeux de l'air sont altérés; des +colonnes d'eau innombrables s'élancent dans l'atmosphère et +retombent en écumant. + +Où allons-nous?... Mon oncle est couché tout de son long à +l'extrémité du radeau. + +La chaleur redouble. Je regarde le thermomètre; il indique... +[Le chiffre est effacé.] + + +_Lundi 24 août._—Cela ne finira pas! Pourquoi l'état de cette +atmosphère si dense, une fois modifié, ne serait-il pas +définitif? + +Nous sommes brisés de fatigue, Hans comme à l'ordinaire. Le +radeau court invariablement vers le sud-est. Nous avons fait +plus de deux cents lieues depuis l'îlot Axel. + +A midi la violence de l'ouragan redouble; il faut lier solidement +tout les objets composant la cargaison. Chacun de nous s'attache +également. Les flots passent par-dessus notre tête. + +Impossible de s'adresser une seule parole depuis trois jours. +Nous ouvrons la bouche, nous remuons nos lèvres; il ne se produit +aucun son appréciable. Même en se parlant à l'oreille on ne peut +s'entendre. + +Mon oncle s'est approché de moi. Il a articulé quelques paroles. +Je crois qu'il m'a dit: «Nous sommes perdus.» Je n'en suis pas +certain. + +Je prends le parti de lui écrire ces mots: «Amenons notre voile.» + +Il me fait signe qu'il y consent. + +Sa tête n'a pas eu le temps de se relever de bas en haut qu'un +disque de feu apparaît au bord du radeau. Le mât et la voile +sont partis tout d'un bloc, et je les ai vus s'enlever à une +prodigieuse hauteur, semblables au Ptérodactyle, cet oiseau +fantastique des premiers siècles. + +Nous sommes glacés d'effroi; la boule mi-partie blanche, +mi-partie azurée, de la grosseur d'une bombe de dix pouces, se +promène lentement, en tournant avec une surprenante vitesse sous +la lanière de l'ouragan. Elle vient ici, là, monte sur un des +bâtis du radeau, saute sur le sac aux provisions, redescend +légèrement, bondit, effleure la caisse à poudre. Horreur! Nous +allons sauter! Non! Le disque éblouissant s'écarte; il +s'approche de Hans, qui le regarde fixement; de mon oncle, qui se +précipite à genoux pour l'éviter; de moi, pâle et frissonnant +sous l'éclat de la lumière et de la chaleur; il pirouette près de +mon pied, que j'essaye de retirer. Je ne puis y parvenir. + +Une odeur de gaz nitreux remplit l'atmosphère; elle pénètre le +gosier, les poumons. On étouffe. + +Pourquoi ne puis-je retirer mon pied? Il est donc rivé au +radeau? Ah! la chute de ce globe électrique a aimanté tout le +fer du bord; les instruments, les outils, les armes s'agitent en +se heurtant avec un cliquetis aigu; les clous de ma chaussure +adhèrent violemment à une plaque de fer incrustée dans le bois. +Je ne puis retirer mon pied! + +Enfin, par un violent, effort, je l'arrache au moment où la boule +allait le saisir dans son mouvement giratoire et m'entraîner +moi-même, si... + +Ah! quelle lumière intense! le globe éclate! nous sommes +couverts par des jets de flammes! + +Puis tout s'éteint. J'ai eu le temps de voir mon oncle étendu +sur le radeau; Hans toujours à sa barre et «crachant du feu» sous +l'influence de l'électricité qui le pénètre! + +Où allons-nous? où allons-nous? +....................................................... + + +_Mardi 25 août._—Je sors d'un évanouissement prolongé; l'orage +continue; les éclairs se déchaînent comme une couvée de serpents +lâchée dans l'atmosphère. + +Sommes-nous toujours sur la mer? Oui, et emportés avec une +vitesse incalculable. Nous avons passé sous l'Angleterre, sous +la Manche, sous la France, sous l'Europe entière, peut-être! +....................................................... + +Un bruit nouveau se fait entendre! Évidemment, la mer qui se +brise sur des rochers!... Mais alors... +....................................................... +....................................................... + + + + +XXXVI + + +Ici se termine ce que j'ai appelé «le journal du bord,» si +heureusement sauvé du naufrage. Je reprends mon récit comme +devant. + +Ce qui se passa au choc du radeau contre les écueils de la côte, +je ne saurais le dire. Je me sentis précipité dans les flots, et +si j'échappai à la mort, si mon corps ne fut pas déchiré sur les +rocs aigus, c'est que le bras vigoureux de Hans me retira de +l'abîme. + +Le courageux Islandais me transporta hors de la portée des +vagues, sur un sable brûlant où je me trouvai côte à côte avec +mon oncle. + +Puis il revint vers ces rochers auxquels se heurtaient les lames +furieuses, afin de sauver quelques épaves du naufrage. Je ne +pouvais parler; j'étais brisé d'émotions et de fatigues; il me +fallut une grande heure pour me remettre. + +Cependant une pluie diluvienne continuait à tomber, mais avec ce +redoublement qui annonce la fin des orages. Quelques rocs +superposés nous offrirent un abri contre les torrents du ciel, +Hans prépara des aliments auxquels je ne pus toucher, et chacun +de nous, épuisé par les veilles de trois nuits, tomba dans un +douloureux sommeil. + +Le lendemain le temps était magnifique. Le ciel et la mer +s'étaient apaisés d'un commun accord. Toute trace de tempête +avait disparu. Ce furent les paroles joyeuses du professeur qui +saluèrent mon réveil. + +«Eh bien, mon garçon, s'écria-t-il, as-tu bien dormi?» + +N'eût-on pas dit que nous étions dans la maison de König-strasse, +que je descendais tranquillement pour déjeuner et que mon mariage +avec la pauvre Graüben allait s'accomplir ce jour même? + +Hélas! pour peu que la tempête eût jeté le radeau dans l'est, +nous avions passé sous l'Allemagne, sous ma chère ville de +Hambourg, sous cette rue au demeurait tout ce que j'aimais au +monde. Alors quarante lieues m'en séparaient à peine! Mais +quarante lieues verticales d'un mur de granit, et en réalité, +plus de mille lieues à franchir! + +Toutes ces douloureuses réflexions traversèrent rapidement mon +esprit avant que je ne répondisse à la question de mon oncle. + +«Ah ça! répéta-t-il, tu ne veux pas me dire si tu as bien dormi? + +—Très bien, répondis-je; je suis encore brisé, mais cela ne sera +rien. + +—Absolument rien, un peu de fatigue, et voilà tout. + +—Mais vous me paraissez bien gai, ce matin, mon oncle. + +—Enchanté, mon garçon! enchanté! Nous sommes arrivés! + +—Au terme de notre expédition? + +—Non, mais au bout de cette mer qui n'en finissait pas. Nous +allons reprendre maintenant la voie de terre et nous enfoncer +véritablement dans les entrailles du globe. + +—Mon oncle, permettez-moi une question. + +—Je te la permets, Axel. + +—Et le retour? + +—Le retour! Ah! tu penses à revenir quand on n'est même pas +arrivé? + +—Non, je veux seulement demander comment il s'effectuera. + +—De la manière la plus simple du monde. Une fois arrivés au +centre du sphéroïde, ou nous trouverons une route nouvelle pour +remonter à sa surface, ou nous reviendrons tout bourgeoisement +par le chemin déjà parcouru. J'aime à penser qu'il ne se fermera +pas derrière nous. + +—Alors il faudra remettre le radeau en bon état. + +—Nécessairement. + +—Mais les provisions, en reste-t-il assez pour accomplir toutes +ces grandes choses? + +—Oui, certes. Hans est un garçon habile, et je suis sûr qu'il a +sauvé la plus grande partie de la cargaison. Allons nous en +assurer, d'ailleurs.» + +Nous quittâmes cette grotte ouverte à toutes les brises. J'avais +un espoir qui était en même temps une crainte; il me semblait +impossible que le terrible abordage du radeau n'eût pas anéanti +tout ce qu'il portait. Je me trompais. A mon arrivée sur le +rivage, j'aperçus Hans au milieu d'une foule d'objets rangés avec +ordre. Mon oncle lui serra la main avec un vif sentiment de +reconnaissance. Cet homme, d'un dévouement surhumain dont on ne +trouverait peut-être pas d'autre exemple, avait travaillé pendant +que nous dormions et sauvé les objets les plus précieux au péril +de sa vie. + +Ce n'est pas que nous n'eussions fait des pertes assez sensibles, +nos armes, par exemple; mais enfin on pouvait s'en passer. La +provision de poudre était demeurée intacte, après avoir failli +sauter pendant la tempête. + +«Eh bien, s'écria le professeur, puisque les fusils manquent, +nous en serons quittes pour ne pas chasser. + +—Bon; mais les instruments? + +—Voici le manomètre, le plus utile de tous, et pour lequel +j'aurais donné les autres! Avec lui, je puis calculer la +profondeur et savoir quand nous aurons atteint le centre. Sans +lui, nous risquerions d'aller au delà et de ressortir par les +antipodes!» + +Cette gaîté était féroce. + +«Mais la boussole? demandai-je. + +—La voici, sur ce rocher, en parfait état, ainsi que le +chronomètre et les thermomètres. Ah! le chasseur est un homme +précieux!» + +Il fallait bien le reconnaître, en fait d'instruments, rien ne +manquait.. Quant aux outils et aux engins, j'aperçus, épars sur +le sable, échelles, cordes, pics, pioches, etc. + +Cependant il y avait encore la question des vivres à élucider. + +«Et les provisions? dis-je, + +—Voyons les provisions,» répondit mon oncle. + +Les caisses qui les contenaient étaient alignées sur la grève +dans un parfait état de conservation; la mer les avait respectées +pour la plupart, et somme toute, en biscuits, viande salée, +genièvre et poissons secs, on pouvait compter encore sur quatre +mois de vivres. + +«Quatre mois! s'écria le professeur; nous avons le temps d'aller +et de revenir, et avec ce qui restera je veux donner un grand +dîner à tous mes collègues du Johannaeum!» + +J'aurais dû être fait, depuis longtemps, au tempérament de mon +oncle, et pourtant cet homme-là m'étonnait toujours. + +«Maintenant, dit-il, nous allons refaire notre provision d'eau +avec la pluie que l'orage a versée dans tous ces bassins de +granit; par conséquent, nous n'avons pas à craindre d'être pris +par la soif. Quant au radeau, je vais recommander à Hans de le +réparer de son mieux, quoiqu'il ne doive plus nous servir, +j'imagine! + +—Comment cela? m'écriai-je. + +—Une idée à moi, mon garçon! Je crois que nous ne sortirons pas +par où nous sommes entrés.» + +Je regardai le professeur avec une certaine défiance; je me +demandai s'il n'était pas devenu fou. Et cependant «il ne savait +pas si bien dire.» + +«Allons déjeuner,» reprit-il. + +Je le suivis sur un cap élevé, après qu'il eut donné ses +instructions au chasseur. Là, de la viande sèche, du biscuit et +du thé composèrent un repas excellent, et, je dois l'avouer, un +des meilleurs que j'eusse fait de ma vie. Le besoin, le grand +air, le calme après les agitations, tout contribuait à me mettre +en appétit. + +Pendant le déjeuner, je posai à mon oncle la question de savoir +où nous étions en ce moment. + +«Cela, dis-je, me parait difficile à calculer. + +—A calculer exactement, oui, répondit-il; c'est même impossible, +puisque, pendant ces trois jours de tempête, je n'ai pu tenir +note de la vitesse et de la direction du radeau; mais cependant +nous pouvons relever notre situation à l'estime. + +—En effet, la dernière observation a été faite à l'îlot du +geyser... + +—A l'îlot Axel, mon garçon. Ne décline pas cet honneur d'avoir +baptisé de ton nom la première île découverte au centre du massif +terrestre. + +—Soit! A l'îlot Axel, nous avions franchi environ deux cent +soixante-dix lieues de mer et nous nous trouvions à plus de six +cents lieues de l'Islande. + +—Bien! partons de ce point alors et comptons quatre jours +d'orage, pendant lesquels notre vitesse n'a pas dû être +inférieure à quatre-vingts lieues par vingt-quatre heures. + +—Je le crois. Ce serait donc trois cents lieues à ajouter. + +—Oui, et la mer Lidenbrock aurait à peu près six cents lieues +d'un rivage à l'autre! Sais-tu bien, Axel, qu'elle peut lutter +de grandeur avec la Méditerranée? + +—Oui, surtout si nous ne l'avons traversée que dans sa largeur! + +—Ce qui est fort possible! + +—Et, chose curieuse, ajoutai-je, si nos calculs sont exacts, +nous avons maintenant cette Méditerranée sur notre tête. + +—Vraiment! + +—Vraiment, car nous sommes à neuf cents lieues de Reykjawik! + +—Voilà un joli bout de chemin, mon garçon; mais, que nous soyons +plutôt sous la Méditerranée que sous la Turquie ou sous +l'Atlantique, cela ne peut s'affirmer que si notre direction n'a +pas dévié. + +—Non, le vent paraissait constant; je pense donc que ce rivage +doit être situé au sud-est de Port-Graüben. + +—Bon, il est facile de s'en assurer en consultant la boussole. +Allons consulter la boussole!» + +Le professeur se dirigea vers le rocher sur lequel Hans avait +déposé les instrumente. Il était gai, allègre, il se frottait +les mains, il prenait des poses! Un vrai jeune homme! Je le +suivis, assez curieux de savoir si je ne me trompais pas dans mon +estime. + +Arrivé au rocher, mon oncle prit le compas, le posa +horizontalement et observa l'aiguilla, qui, après avoir oscillé, +s'arrêta dans une position fixe sous l'influence magnétique. + +Mon oncle regarda, puis il se frotta les yeux et regarda de +nouveau. Enfin il se retourna de mon côté, stupéfait. + +«Qu'y a-t-il?» demandai-je. + +Il me fit signe d'examiner l'instrument. Une exclamation de +surprise m'échappa. La fleur de l'aiguille marquait le nord là +où nous supposions le midi! Elle se tournait vers la grève au +lieu de montrer la pleine mer! + +Je remuai la boussole, je l'examinai; elle était en parfait état. +Quelque position que l'on fît prendre à l'aiguille; celle-ci +reprenait obstinément cette direction inattendue. + +Ainsi donc, il ne fallait plus en douter, pendant la tempête une +saute de vent s'était produite dont nous ne nous étions pas +aperçus et avait ramené le radeau vers les rivages que mon oncle +croyait laisser derrière lui. + + + + +XXXVII + + +Il me serait impossible de peindre la succession des sentiments +qui agitèrent le professeur Lidenbrock, la stupéfaction, +l'incrédulité et enfin la colère. Jamais je ne vis homme si +décontenancé d'abord, si irrité ensuite. Les fatigues de la +traversée, les dangers courus, tout était à recommencer! Nous +avions reculé au lieu de marcher en avant! + +Mais mon oncle reprit rapidement le dessus. + +«Ah! la fatalité me joue de pareils tours! s'écria-t-il; les +éléments conspirent contre moi! l'air, le feu et l'eau combinent +leurs efforts pour s'opposer à mon passage! Eh bien! l'on saura +ce que peut ma volonté. Je ne céderai pas, je ne reculerai pas +d'une ligne, et nous verrons qui l'emportera de l'homme ou de la +nature!» + +Debout sur le rocher, irrité, menaçant, Otto Lidenbrock, pareil +au farouche Ajax, semblait défier les dieux. Mais je jugeai à +propos d'intervenir et de mettre un frein à cette fougue +insensée. + +«Ecoutez-moi, lui dis-je d'un ton ferme. Il y a une limite à +toute ambition ici-bas; il ne faut pas lutter contre +l'impossible; nous sommes mal équipés pour un voyage sur mer; +cinq cents lieues ne se font pas sur un mauvais assemblage de +poutres avec une couverture pour voile, un bâton en guise de mât, +et contre les vents déchaînés. Nous ne pouvons gouverner, nous +sommes le jouet des tempêtes, et c'est agir en fous que de tenter +une seconde fois cette impossible traversée!» + +De ces raisons toutes irréfutables je pus dérouler la série +pendant dix minutes sans être interrompu, mais cela vint +uniquement de l'inattention du professeur, qui n'entendit pas un +mot de mon argumentation. + +«Au radeau! s'écria-t-il. + +Telle fut sa réponse. J'eus beau faire, supplier, m'emporter: je +me heurtai à une volonté plus dure que le granit. + +Hans achevait en ce moment de réparer le radeau. On eût dit que +cet être bizarre devinait les projets de mon oncle. Avec +quelques morceaux de surtarbrandur il avait consolidé +l'embarcation. Une voile s'y élevait déjà et le vent jouait dans +ses plis flottants. + +Le professeur dit quelques mots au guide, et aussitôt celui-ci +d'embarquer les bagages et de tout disposer pour le départ. +L'atmosphère était assez pure et le vent du nord-ouest tenait +bon. + +Que pouvais-je faire? Résister seul contre deux? Impossible. +Si encore Hans se fût joint à moi. Mais non! Il semblait que +l'Islandais eût mis de côté toute volonté personnelle et fait +voeu d'abnégation. Je ne pouvais rien obtenir d'un serviteur +aussi inféodé à son maître. Il fallait marcher en avant. + +J'allais donc prendre sur le radeau ma place accoutumée, quand +mon oncle m'arrêta de la main. + +«Nous ne partirons que demain, dit-il.» + +Je fis le geste d'un homme résigné à tout. + +«Je ne dois rien négliger, reprit-il, et puisque la fatalité m'a +poussé sur cette partie de la côte, je ne la quitterai pas sans +l'avoir reconnue.» + +Cette remarque sera comprise quand on saura que nous étions +revenus au rivage du nord, mais non pas à l'endroit même de notre +premier départ. Port-Graüben devait être situé plus à l'ouest. +Rien de plus raisonnable dès lors que d'examiner avec soin les +environs de ce nouvel atterrissage. + +«Allons à la découverte!» dis-je. + +Et, laissant Hans à ses occupations, nous voilà partis. L'espace +compris entre les relais de la mer et le pied des contre-forts +était fort large; on pouvait marcher une demi-heure avant +d'arriver à la paroi de rochers. Nos pieds écrasaient +d'innombrables coquillages de toutes formes et de toutes +grandeurs, où vécurent les animaux des premières époques. +J'apercevais aussi d'énormes carapaces; dont le diamètre +dépassait souvent quinze pieds. Elles avaient appartenu à ces +gigantesques glyptodons de la période pliocène dont la tortue +moderne n'ont plus qu'une petite réduction. En outre le sol +était semé d'une grande quantité de débris pierreux, sortes de +galets arrondis par la lame et rangés en lignes successives. Je +fus donc conduit à faire cette remarque, que la mer devait +autrefois occuper cet espace. Sur les rocs épars et maintenant +hors de ses atteintes, les flots avaient laissé des traces +évidentes de leur passage. + +Ceci pouvait expliquer jusqu'à un certain point l'existence de +cet océan, à quarante lieues au-dessous de la surface du globe. +Mais, suivant moi, cette masse d'eau devait se perdre peu à peu +dans les entrailles de la terre, et elle provenait évidemment des +eaux de l'Océan, qui se firent jour à travers quelque fissure. +Cependant il fallait admettre que cette fissure était +actuellement bouchée, car toute cette caverne, ou mieux, cet +immense réservoir, se fût rempli dans un temps assez court. +Peut-être même cette eau, ayant eu à lutter contre des feux +souterrains, s'était vaporisée en partie. De là l'explication +des nuages suspendus sur notre tête et le dégagement de cette +électricité qui créait des tempêtes à l'intérieur du massif +terrestre. + +Cette théorie des phénomènes dont nous avions été témoins me +paraissait satisfaisante; car, pour grandes que soient les +merveilles de la nature, elles sont toujours explicables par des +raisons physiques. + +Nous marchions donc sur une sorte de terrain sédimentaire formé +par les eaux, comme tous les terrains de cette période, si +largement distribués à la surface du globe. Le professeur +examinait attentivement chaque interstice de roche. Qu'une +ouverture quelconque existât, et il devenait important pour lui +d'en faire sonder la profondeur. + +Pendant un mille, nous avions côtoyé les rivages de la mer +Lidenbrock, quand le sol changea subitement d'aspect. Il +paraissait bouleversé, convulsionné par un exhaussement violent +des couches inférieures. En maint endroit, des enfoncements ou +des soulèvements attestaient une dislocation puissante du massif +terrestre. + +Nous avancions difficilement sur ces cassures de granit, +mélangées de silex, de quartz et de dépôts alluvionnaires, +lorsqu'un champ, plus qu'un champ, une plaine d'ossements apparut +à nos regards. On eût dit un cimetière immense, où les +générations de vingt siècles confondaient leur éternelle +poussière. De hautes extumescences de débris s'étageaient au +loin. Elles ondulaient jusqu'aux limites de l'horizon et s'y +perdaient dans une brume fondante. Là, sur trois milles carrés. +peut-être; s'accumulait toute la vie de l'histoire animale, à +peine écrite dans les terrains trop récents du monde habité. + +Cependant une impatiente curiosité nous entraînait. Nos pieds +écrasaient avec un bruit sec les restes de ces animaux +antéhistoriques, et ces fossiles dont les Muséums des grandes +cités se disputent les rares et intéressants débris. L'existence +de mille Cuvier n'aurait pas suffi a recomposer les squelettes +des êtres organiques couchés dans ce magnifique ossuaire. + +J'étais stupéfait. Mon oncle avait levé ses grands bras vers +l'épaisse voûte qui nous servait de ciel. Sa bouche ouverte +démesurément, ses yeux fulgurants sous la lentille de ses +lunettes, sa tête remuant de haut en bas, de gauche à droite, +toute sa posture enfin dénotait un étonnement sans borne. Il se +trouvait devant une inappréciable collection de Leptotherium, de +Mericotherium, de Mastodontes, de Protopithèques, de +Ptérodactyles, de tous les monstres antédiluviens entassés là +pour sa satisfaction personnelle. Qu'on se figure un bibliomane +passionné transporté tout à coup dans cette fameuse bibliothèque +d'Alexandrie brûlée par Omar et qu'un miracle aurait fait +renaître de ses cendres! Tel était mon oncle le professeur +Lidenbrock. + +Mais ce fut un bien autre émerveillement, quand, courant a +travers cette poussière volcanique, il saisit un crâne dénudé, et +s'écria d'une voix frémissante: + +«Axel! Axel! une tête humaine! + +—Une tête humaine! mon oncle, répondis-je, non moins stupéfait. + +—Oui, mon neveu! Ah! M. Milne-Edwards! Ah! M, de +Quatrefages! que n'êtes-vous là où je suis, moi, Otto +Lidenbrock!» + + + + +XXXVIII + + +Pour comprendre cette évocation faite par mon oncle à ces +illustres savants français, il faut savoir qu'un fait d'une haute +importance en paléontologie s'était produit quelque temps avant +notre départ. + +Le 28 mars 1863, des terrassiers fouillant sous la direction de +M. Boucher de Perthes les carrières de Moulin-Quignon, près +Abbeville, dans le département de la Somme, en France, trouvèrent +une mâchoire humaine à quatorze pieds au-dessous de la superficie +du sol. C'était le premier fossile de cette espèce ramené à la +lumière du grand jour. Près de lui se rencontrèrent des haches +de pierre et des silex taillés, colorés et revêtus par le temps +d'une patine uniforme. + +Le bruit de cette découverte fut grand, non seulement en France, +mais en Angleterre et en Allemagne. Plusieurs savants de +l'Institut français, entre autres MM. Milne-Edwards et de +Quatrefages, prirent l'affaire à coeur, démontrèrent +l'incontestable authenticité de l'ossement en question, et se +firent les plus ardents défenseurs de ce «procès de la mâchoire», +suivant l'expression anglaise. + +Aux géologues du Royaume-Uni qui tinrent le fait pour certain, +MM. Falconer, Busk, Carpenter, etc., se joignirent des savants de +l'Allemagne, et parmi eux, au premier rang, le plus fougueux, le +plus enthousiaste, mon oncle Lidenbrock. + +L'authenticité d'un fossile humain de l'époque quaternaire +semblait donc incontestablement démontrée et admise. + +Ce système, il est vrai, avait eu un adversaire acharné dans +M. Élie de Beaumont. Ce savant de si haute autorité soutenait +que le terrain de Moulin-Quignon n'appartenait pas au «diluvium», +mais à une couche moins ancienne, et, d'accord en cela avec +Cuvier, il n'admettait pas que l'espèce humaine eût été +contemporaine des animaux de l'époque quaternaire. Mon oncle +Lidenbrock, de concert avec la grande majorité des géologues, +avait tenu bon, disputé, discuté, et M. Élie de Beaumont était +resté à peu près seul de son parti. + +Nous connaissions tous ces détails de l'affaire, mais nous +ignorions que, depuis notre départ, la question avait fait des +progrès nouveaux. D'autres mâchoires identiques, quoique +appartenant à des individus de types divers et de nations +différentes, furent trouvées dans les terres meubles et grises de +certaines grottes, en France, en Suisse, en Belgique, ainsi que +des armes, des ustensiles, des outils, des ossements d'enfants, +d'adolescents, d'hommes, de vieillards. L'existence de l'homme +quaternaire s'affirmait donc chaque jour davantage. + +Et ce n'était pas tout. Des débris nouveaux exhumés du terrain +tertiaire pliocène avaient permis à des savants plus audacieux +encore d'assigner une haute antiquité à la race humaine. Ces +débris, il est vrai, n'étaient point des ossements de l'homme, +mais seulement des objets de son industrie, des tibias, des +fémurs d'animaux fossiles, striés régulièrement, sculptés pour +ainsi dire, et qui portaient la marque d'un travail humain. + +Ainsi, d'un bond, l'homme remontait l'échelle des temps d'un +grand nombre de siècles; il précédait le Mastodonde; il devenait +le contemporain de «l'Elephas meridionalis»; il avait cent mille +ans d'existence, puisque c'est la date assignée par les géologues +les plus renommés à la formation du terrain pliocène! + +Tel était alors l'état de la science paléontologique, et ce que +nous en connaissions suffisait à expliquer notre attitude devant +cet ossuaire de la mer Lidenbrock. On comprendra donc les +stupéfactions et les joies de mon oncle, surtout quand, vingt pas +plus loin, il se trouva en présence, on peut dire face à face, +avec un des spécimens de l'homme quaternaire. + +C'était un corps humain absolument reconnaissable. Un sol d'une +nature particulière, comme celui du cimetière Saint-Michel, à +Bordeaux, l'avait-il ainsi conservé pendant des siècles? je ne +saurais le dire. Mais ça cadavre, la peau tendue et parcheminée, +les membres encore moelleux,—à la vue du moins,—les dents +intactes, la chevelure abondante, les ongles des doigts et des +orteils d'une grandeur effrayante, se montrait à nos yeux tel +qu'il avait vécu. + +J'étais muet devant cette apparition d'un autre âge. Mon oncle, +si loquace, si impétueusement discoureur d'habitude, se taisait +aussi. Nous avions soulevé ce corps. Nous l'avions redressé. +Il nous regardait avec ses orbites caves. Nous palpions son +torse sonore. + +Après quelques instants de silence, l'oncle fut vaincu par le +professeur. Otto Lidenbrock, emporté par son tempérament, oublia +les circonstances de notre voyage, le milieu où nous étions, +l'immense caverne qui nous contenait. Sans doute il se crut au +Johannaeum, professant devant ses élèves, car il prit un ton +doctoral, et s'adressant à un auditoire imaginaire: + +«Messieurs, dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter un homme de +l'époque quaternaire. De grands savants ont nié son existence, +d'autres non moins grands l'ont affirmée. Les saint Thomas de la +paléontologie, s'ils étaient là, le toucheraient du doigt, et +seraient bien forcés de reconnaître leur erreur. Je sais bien +que la science doit se mettre en garde contre les découvertes de +ce genre! Je n'ignore pas quelle exploitation des hommes +fossiles ont faite les Barnum et autres charlatans de même +farine. Je connais l'histoire de la rotule d'Ajax, du prétendu +corps d'Oreste retrouvé par les Spartiates, et du corps +d'Astérius, long de dix coudées, dont parle Pausanias. J'ai lu +les rapports sur le squelette de Trapani découvert au XIVe +siècle, et dans lequel on voulait reconnaître Polyphème, et +l'histoire du géant déterré pendant le XVIe siècle aux environs +de Palerme. Vous n'ignorez pas plus que moi, Messieurs, +l'analyse faite auprès de Lucerne, en 1577, de ces grands +ossements que le célèbre médecin Félix Plater déclarait +appartenir à un géant de dix-neuf pieds! J'ai dévoré les traités +de Cassanion, et tous ces mémoires, brochures, discours et +contre-discours publiés à propos du squelette du roi des Cimbres, +Teutobochus, l'envahisseur de la Gaule, exhumé d'une sablonnière +du Dauphiné en 1613! Au XVIIIe siècle, j'aurais combattu avec +Pierre Campet l'existence des préadamites de Scheuchzer! J'ai eu +entre les mains l'écrit nommé _Gigans_..» + +Ici reparut l'infirmité naturelle de mon oncle, qui en public ne +pouvait pas prononcer les mots difficiles. + +«L'écrit nommé _Gigans_...» reprit-il. + +Il ne pouvait aller plus loin. + +«_Gigantéo_...» + +Impossible! Le mot malencontreux ne voulait pas sortir! On +aurait bien ri au Johannaeum! + +«_Gigantostéologie_,» acheva de dire le professeur Lidenbrock +entre deux jurons. + +Puis, continuant de plus belle, et s'animant: + +«Oui, Messieurs, je sais toutes ces choses! Je sais aussi que +Cuvier et Blumenbach ont reconnu dans ces ossements de simples os +de Mammouth et autres animaux de l'époque quaternaire. Mais ici +le doute seul serait une injure à la science! Le cadavre est là! +Vous pouvez le voir, le toucher! Ce n'est pas un squelette, +c'est un corps intact, conservé dans un but uniquement +anthropologique!» + +Je voulus bien ne pas contredire cette assertion. + +«Si je pouvais le laver dans une solution d'acide sulfurique, dit +encore mon oncle, j'en ferais disparaître toutes les parties +terreuses et ces coquillages resplendissants qui sont incrustés +en lui. Mais le précieux dissolvant me manque. Cependant, tel +il est, tel ce corps nous racontera sa propre histoire.» + +Ici, le professeur prit le cadavre fossile et le manoeuvra avec +la dextérité d'un montreur de curiosités. + +«Vous le voyez, reprit-il, il n'a pas six pieds de long, et nous +sommes loin des prétendus géants. Quant à la race à laquelle il +appartient, elle est incontestablement caucasique. C'est la race +blanche, c'est la nôtre! Le crâne de ce fossile est +régulièrement ovoïde, sans développement des pommettes, sans +projection de la mâchoire. Il ne présente aucun caractère de ce +prognathisme qui modifie l'angle facial[1]. Mesurez cet angle, +il est presque de quatre-vingt-dix degrés. Mais j'irai plus loin +encore dans le chemin des déductions, et j'oserai dire que cet +échantillon humain appartient à la famille japétique, répandue +depuis les Indes jusqu'aux limites de l'Europe occidentale. Ne +souriez pas, Messieurs!» + + 1. L'angle facial est formé par deux plans, l'un plus ou moins + vertical qui est tangent au front et aux incisives, l'autre + horizontal, qui passe par l'ouverture des conduits auditifs et + l'épine nasale inférieure. On appelle prognathisme, en langue + anthropologique, cette projection de la mâchoire qui modifie + l'angle facial. + +Personne ne souriait, mais le professeur avait une telle habitude +de voir les visages s'épanouir pendant ses savantes +dissertations! + +«Oui, reprit-il avec une animation nouvelle, c'est là un homme +fossile, et contemporain des Mastodontes dont les ossements +emplissent cet amphithéâtre. Mais de vous dire par quelle route +il est arrivé là, comment ces couches où il était enfoui ont +glissé, jusque dans cette énorme cavité du globe, c'est ce que je +ne me permettrai pas. Sans doute, à l'époque quaternaire, des +troubles considérables se manifestaient encore dans l'écorce +terrestre: le refroidissement continu du globe produisait des +cassures, des fentes, des failles, où dévalait vraisemblablement +une partie du terrain supérieur. Je ne me prononce pas, mais +enfin l'homme est là, entouré des ouvrages de sa main, de ces +haches, de ces silex taillés qui ont constitué l'âge de pierre, +et à moins qu'il n'y soit venu comme moi en touriste, en pionnier +de la science, je ne puis mettre en doute l'authenticité de son +antique origine.» + +Le professeur se tut, et j'éclatai en applaudissements unanimes. +D'ailleurs mon oncle avait raison, et de plus savants que son +neveu eussent été fort empêchés de le combattre. + +Autre indice. Ce corps fossilisé n'était pas le seul de +l'immense ossuaire. D'autres corps se rencontraient à chaque pas +que nous faisions dans cette poussière, et mon oncle pouvait +choisir le plus merveilleux de ces échantillons pour convaincre +les incrédules. + +En vérité, c'était un étonnant spectacle que celui de ces +générations d'hommes et d'animaux confondus dans ce cimetière. +Mais une question grave se présentait, que nous n'osions +résoudre. Ces êtres animés avaient-ils glissé par une convulsion +du sol vers les rivages de la mer Lidenbrock, alors qu'ils +étaient déjà réduits en poussière? Ou plutôt vécurent-ils ici, +dans ce monde souterrain, sous ce ciel factice, naissant et +mourant comme les habitants de la terre? Jusqu'ici, les monstres +marins, les poissons seuls, nous étaient apparus vivants! +Quelque homme de l'abîme errait-il encore sur ces grèves +désertes? + + + + +XXXIX + + +Pendant une demi-heure encore, nos pieds foulèrent ces couches +d'ossements. Nous allions en avant, poussés par une ardente +curiosité. Quelles autres merveilles renfermait cette caverne, +quels trésors pour la science? Mon regard s'attendait à toutes +les surprises, mon imagination à tous les étonnements. + +Les rivages de la mer avaient depuis longtemps disparu derrière +les collines de l'ossuaire. L'imprudent professeur, s'inquiétant +peu de d'égarer, m'entraînait au loin. Nous avancions +silencieusement, baignés dans les ondes électriques. Par un +phénomène que je ne puis expliquer, et grâce à sa diffusion, +complète alors, la lumière éclairait uniformément les diverses +faces des objets. Son foyer n'existait plus en un point +déterminé de l'espace et elle ne produisait aucun effet d'ombre. +On aurait pu se croire en plein midi et on plein été, au milieu +des régions équatoriales, sous les rayons verticaux du soleil. +Toute vapeur avait disparu. Les rochers, les montagnes +lointaines, quelques masses confuses de forêts éloignées, +prenaient un étrange aspect sous l'égale distribution du fluide +lumineux. Nous ressemblions à ce fantastique personnage +d'Hoffmann qui a perdu son ombre. + +Après une marche d'un mille, apparut la lisière d'une forêt +immense, mais non plus un de ces bois de champignons qui +avoisinaient Port-Graüben. + +C'était la végétation de l'époque tertiaire dans toute sa +magnificence. De grands palmiers, d'espèces aujourd'hui +disparues, de superbes palmacites, des pins, des ifs, des cyprès, +des thuyas, représentaient la famille des conifères, et se +reliaient entre eux par un réseau de lianes inextricables. Un +tapis de mousses et d'hépathiques revêtait moelleusement le sol. +Quelques ruisseaux murmuraient sous ces ombrages, peu dignes de +ce nom, puisqu'ils ne produiraient pas d'ombre. Sur leurs bords +croissaient des fougères arborescentes semblables à celles des +serres chaudes du globe habité. Seulement, la couleur manquait à +ces arbres, à ces arbustes, à ces plantes, privés de la +vivifiante chaleur du soleil. Tout se confondait dans une teinte +uniforme, brunâtre et comme passée. Les feuilles étaient +dépourvues de leur verdeur, et les fleurs elles-mêmes, si +nombreuses à cette époque tertiaire qui les vit naître, alors +sans couleurs et sans parfums, semblaient faites d'un papier +décoloré sous l'action de l'atmosphère. + +Mon oncle Lidenbrock s'aventura sous ces gigantesques taillis. +Je le suivis, non sans une certaine appréhension. Puisque la +nature avait fait là les frais d'une alimentation végétale, +pourquoi les redoutables mammifères ne s'y rencontreraient-ils +pas? J'apercevais dans ces larges clairières que laissaient les +arbres abattus et rongés par le temps, des légumineuses, des +acérines, des rubiacées, et mille arbrisseaux comestibles, chers +aux ruminants de toutes les périodes. Puis apparaissaient, +confondus et entremêlés, les arbres des contrées si différentes +de la surface du globe, le chêne croissant près du palmier, +l'eucalyptus australien s'appuyant au sapin de la Norwége, le +bouleau du Nord confondant ses branches avec les branches du +kauris zélandais. C'était à confondre la raison des +classificateurs les plus ingénieux de la botanique terrestre. + +Soudain je m'arrêtai. De la main, je retins mon oncle. + +La lumière diffuse permettait d'apercevoir les moindres objets +dans la profondeur des taillis. J'avais cru voir... non? +réellement, de mes yeux, je voyais des formes immenses s'agiter +sous les arbres! En effet, c'étaient des animaux gigantesques, +tout un troupeau de Mastodontes, non plus fossiles, mais vivants, +et semblables à ceux dont les restes furent découverts en 1801 +dans les marais de l'Ohio! J'apercevais ces grands éléphants +dont les trompes grouillaient sous les arbres comme une légion de +serpents. J'entendais le bruit de leurs longues défenses dont +l'ivoire taraudait les vieux troncs. Les branches craquaient, et +les feuilles arrachées par masses considérables s'engouffraient +dans la vaste gueule de ces monstres. + +Ce rêve, où j'avais vu renaître tout ce monde des temps +antéhistoriques, des époques ternaire et quaternaire, se +réalisait donc enfin! Et nous étions là, seuls, dans les +entrailles du globe, à la merci de ses farouches habitants! + +Mon oncle regardait. + +«Allons, dit-il tout d'un coup en me saisissant le bras, en +avant, en avant! + +—Non! m'écriai-je, non! Nous sommes sans armes! Que +ferions-nous au milieu de ce troupeau de quadrupèdes géants? +Venez, mon oncle, venez! Nulle créature humaine ne peut braver +impunément la colère de ces monstres. + +—Nulle créature humaine! répondit mon oncle, en baissant la +voix! Tu te trompes, Axel! Regarde, regarde, là-bas! Il me +semble que j'aperçois un être vivant! un être semblable à nous! +un homme!» + +Je regardai, haussant les épaules, et décidé à pousser +l'incrédulité jusqu'à ses dernières limites. Mais, quoique j'en +eus, il fallut bien me rendre à l'évidence. + +En effet, à moins d'un quart de mille, appuyé au tronc d'un +kauris énorme, un être humain, un Protée de ces contrées +souterraines, un nouveau fils de Neptune, gardait cet innombrable +troupeau de Mastodontes! + + _Immanis pecoris custos, immanior ipse!_ + +Oui! _immanior ipse!_ Ce n'était plus l'être fossile dont nous +avions relevé le cadavre dans l'ossuaire, c'était un géant +capable de commander à ces monstres. Sa taille dépassait douze +pieds. Sa tête grosse comme la tête d'un buffle, disparaissait +dans les broussailles d'une chevelure inculte. On eût dit une +véritable crinière, semblable a celle de l'éléphant des premiers +âges. Il brandissait de la main une branche énorme, digne +houlette de ce berger antédiluvien. + +Nous étions restés immobiles, stupéfaits. Mais nous pouvions +être aperçus. Il fallait fuir. + +«Venez, venez! m'écriai-je, en entraînant mon oncle, qui pour la +première fois se laissa faire! + +Un quart d'heure plus tard, nous étions hors de la vue de ce +redoutable ennemi. + +Et maintenant que j'y songe tranquillement, maintenant que le +calme s'est refait dans mon esprit, que des mois se sont écoulés +depuis cette étrange et surnaturelle rencontre, que penser, que +croire? Non! c'est impossible! Nos sens ont été abusés, nos +yeux n'ont pas vu ce qu'ils voyaient! Nulle créature humaine +n'existe dans ce monde subterrestre! Nulle génération d'hommes +n'habite ces cavernes inférieures du globe, sans se soucier des +habitants de sa surface, sans communication avec eux! C'est +insensé, profondément insensé! + +J'aime mieux admettre l'existence de quelque animal dont la +structure se rapproche de la structure humaine, de quelque singe +des premières époques géologiques, de quelque Protopithèque, de +quelque Mésopithèque semblable à celui que découvrit M. Lartet +dans le gîte ossifère de Sansan! Mais celui-ci dépassait par sa +taille toutes les mesures données par la paléontologie! +N'importe! Un singe, oui, un singe, si invraisemblable qu'il +soit! Mais un homme, un homme vivant, et avec lui toute une +génération enfouie dans les entrailles de la terre! Jamais! + +Cependant nous avions quitté la forêt claire et lumineuse, muets +d'étonnement, accablés sous une stupéfaction qui touchait à +l'abrutissement. Nous courions malgré nous. C'était une vraie +fuite, semblable à ces entraînements effroyables que l'on subit +dans certains cauchemars. Instinctivement, nous revenions vers +la mer Lidenbrock, et je ne sais dans quelles divagations mon +esprit se fût emporté, sans une préoccupation qui me ramena à des +observations plus pratiques. + +Bien que je fusse certain de fouler un sol entièrement vierge de +nos pas, j'apercevais souvent des agrégations de rochers dont la +forme rappelait ceux de Port-Graüben. C'était parfois à s'y +méprendre. Des ruisseaux et des cascades tombaient par centaines +des saillies de rocs, je croyais revoir la couche de +surtarbrandur, notre fidèle Hans-bach et la grotte où j'étais +revenu à la vie; puis, quelques pas plus loin, la disposition des +contre-forts, l'apparition d'un ruisseau, le profil surprenant +d'un rocher venaient me rejeter dans le doute. + +Le professeur partageait mon indécision; il ne pouvait s'y +reconnaître au milieu de ce panorama uniforme. Je le compris à +quelques mots qui lui échappèrent. + +«Évidemment, lui dis-je, nous n'avons pas abordé à notre point de +départ, mais certainement, en contournant le rivage, nous nous +rapprocherons de Port-Graüben. + +—Dans ce cas, répondit mon oncle, il est inutile de continuer +cette exploration, et le mieux est de retourner au radeau. Mais +ne te trompes-tu pas, Axel? + +—Il est difficile de se prononcer, car tous ces rochers se +ressemblent. Il me semble pourtant reconnaître le promontoire au +pied duquel Hans a construit son embarcation. Nous devons être +près du petit port, si même ce n'est pas ici, ajoutai-je en +examinant une crique que je crus reconnaître. + +—Mais non, Axel, nous retrouverions au moins nos propres traces, +et je ne vois rien... + +—Mais je vois, moi! m'écriai-je, en m'élançant vers un objet +qui brillait sur le sable. + +—Qu'est-ce donc? + +—Voilà! répondis-je, et je montrai à mon oncle un poignard que +je venais de ramasser. + +—Tiens! dit-il, tu avais donc emporté cette arme avec toi? + +—Moi, aucunement, mais vous, je suppose? + +—Non pas, que je sache; je n'ai jamais eu cet objet en ma +possession. + +—Et moi encore moins, mon oncle. + +—Voilà qui est particulier. + +—Mais non, c'est bien simple; les Islandais ont souvent des +armes de ce genre, et Hans, à qui celle-ci appartient, l'a perdue +sur cette plage... + +—Hans!» fit mon oncle en secouant la tête. + +Puis il examina l'arme avec attention. + +«Axel, me dit-il d'un ton grave, ce poignard est une arme du +seizième siècle, une véritable dague, de celles que les +gentilshommes portaient à leur ceinture pour donner le coup de +grâce; elle est d'origine espagnole; elle n'appartient ni à toi, +ni à moi, ni au chasseur! + +—Oserez-vous dire?... + +—Vois, elle ne s'est pas ébréchée ainsi à s'enfoncer dans la +gorge des gens; sa lame est couverte d'une couche de rouille qui +ne date ni d'un jour, ni d'un an, ni d'un siècle!» + +Le professeur s'animait, suivant son habitude, en se laissant +emporter par son imagination. + +«Axel, reprit-il, nous sommes sur la voie de la grande +découverte! Cette lame est restée abandonnée sur le sable depuis +cent, deux cents, trois cents ans, et s'est ébréchée sur les rocs +de cette mer souterraine! + +—Mais elle n'est pas venue seule! m'écriai-je; elle n'a pas été +se tordre d'elle-même! quelqu'un nous a précédés!... + +—Oui, un homme. + +—Et cet homme? + +—Cet homme a gravé son nom avec ce poignard! Cet homme a voulu +encore une fois marquer de sa main la route du centre! +Cherchons, cherchons!» + +Et, prodigieusement intéressés, nous voilà longeant la haute +muraille, interrogeant les moindres fissures qui pouvaient se +changer en galerie. + +Nous arrivâmes ainsi à un endroit où le rivage se resserrait. La +mer venait presque baigner le pied des contre-forts, laissant un +passage large d'une toise au plus. Entre deux avancées de roc, +on apercevait l'entrée d'un tunnel obscur. + +Là, sur une plaque de granit, apparaissaient deux lettres +mystérieuses à demi rongées, les deux initiales du hardi et +fantastique voyageur: + + * _ᛐ_ * _ᚼ_ * + +«A. S.! s'écria mon oncle. Arne Saknussemm! Toujours Arne +Saknussemm!» + + + + +XL + + +Depuis le commencement du voyage, j'avais passé par bien des +étonnements; je devais me croire à l'abri des surprises et blasé +sur tout émerveillement. Cependant, à la vue de ces deux lettres +gravées là depuis trois cents ans, je demeurai dans un +ébahissement voisin de la stupidité. Non seulement la signature +du savant alchimiste se lisait sur le roc, mais encore le stylet +qui l'avait tracée était entre mes mains. A moins d'être d'une +insigne mauvaise foi, je ne pouvais plus mettre en doute +l'existence du voyageur et la réalité de son voyage. + +Pendant que ces réflexions tourbillonnaient dans ma tête, le +professeur Lidenbrock se laissait aller à un accès un peu +dithyrambique à l'endroit d'Arne Saknussemm. + +«Merveilleux génie! s'écriait-il, tu n'as rien oublié de ce qui +pouvait ouvrir à d'autres mortels les routes de l'écorce +terrestre, et tes semblables peuvent retrouver les traces que tes +pieds ont laissées, il y trois siècles, au fond de ces +souterrains obscurs! A d'autres regards que les tiens, tu as +réservé la contemplation de ces merveilles! Ton nom gravé +d'étapes en étapes conduit droit à son but le voyageur assez +audacieux pour te suivre, et, au centre même de notre planète, il +se trouvera encore inscrit de ta propre main. Eh bien! moi +aussi, j'irai signer de mon nom cette dernière page de granit! +Mais que, dès maintenant, ce cap vu par toi près de cette mer +découverte par toi, soit à jamais appelé le cap Saknussemm!» + +Voilà ce que j'entendis, ou à peu près, et je me sentis gagné par +l'enthousiasme que respiraient ces paroles. Un feu intérieur se +ranima dans ma poitrine! J'oubliai tout, et les dangers du +voyage, et les périls du retour. Ce qu'un autre avait fait, je +voulais le faire aussi, et rien de ce qui était humain ne me +paraissait impossible! + +«En avant, en avant!» m'écriai-je. + +Je m'élançais déjà vers la sombre galerie, quand le professeur +m'arrêta, et lui, l'homme des emportements, il me conseilla la +patience et le sang-froid. + +«Retournons d'abord vers Hans, dit-il, et ramenons le radeau à +cette place.» + +J'obéis à cet ordre, non sans peine, et je me glissai rapidement +au milieu des roches du rivage. + +«Savez-vous, mon oncle, dis-je en marchant, que nous avons été +singulièrement servis par les circonstances jusqu'ici! + +—Ah! tu trouves, Axel? + +—Sans doute, et il n'est pas jusqu'à la tempête qui ne nous ait +remis dans le droit chemin. Béni soit l'orage! Il nous a +ramenés à cette côte d'où le beau temps nous eût éloignés! +Supposez un instant que nous eussions touché de notre proue (la +proue d'un radeau!) les rivages méridionaux de la mer Lidenbrock, +que serions-nous devenus? Le nom de Saknussemm n'aurait pas +apparu à nos yeux, et maintenant nous serions abandonnés sur une +plage sans issue. + +—Oui, Axel, il y a quelque chose de providentiel à ce que, +voguant vers le sud, nous soyons précisément revenus au nord et +au cap Saknussemm. Je dois dire que c'est plus qu'étonnant, et +il y a là un fait dont l'explication m'échappe absolument. + +—Eh! qu'importe! il n'y a pas à expliquer les faits, mais à en +profiter! + +—Sans doute, mon garçon, mais... + +—Mais nous allons reprendre la route du nord, passer sous les +contrées septentrionales de l'Europe, la Suède, la Russie, la +Sibérie, que sais-je! au lieu de nous enfoncer sous les déserts +de l'Afrique ou les flots de l'Océan, et je ne veux pas en savoir +davantage! + +—Oui, Axel, tu as raison, et tout est pour le mieux, puisque +nous abandonnons cette mer horizontale qui ne pouvait mener à +rien. Nous allons descendre, encore descendre, et toujours +descendre! Sais-tu bien que, pour arriver au centre du globe, il +n'y a plus que quinze cents lieues à franchir! + +—Bah! m'écriai-je, ce n'est vraiment pas la peine d'en parler! +En route! en route!» + +Ces discours insensés duraient encore quand nous rejoignîmes le +chasseur. Tout était préparé pour un départ immédiat; pas un +colis qui ne fût embarqué; nous prîmes place sur le radeau, et la +voile hissée, Hans se dirigea en suivant la côte vers le cap +Saknussemm. + +Le vent n'était pas favorable à un genre d'embarcation qui ne +pouvait tenir le plus près. Aussi, en maint endroit, il fallut +avancer à l'aide des bâtons ferrés. Souvent les rochers, +allongés à fleur d'eau, nous forcèrent de faire des détours assez +longs. Enfin, après trois heures de navigation, c'est-à-dire +vers six heures du soir, on atteignait un endroit propice au +débarquement. + +Je sautai à terre, suivi de mon oncle et de l'Islandais. Cette +traversée ne m'avait pas calmé. Au contraire, je proposai même +de brûler «nos vaisseaux», afin de nous couper toute retraite. +Mais mon oncle s'y opposa. Je le trouvai singulièrement tiède. + +«Au moins, dis-je, partons sans perdre un instant. + +—Oui, mon garçon; mais auparavant, examinons cette nouvelle +galerie, afin de savoir s'il faut préparer nos échelles.» + +Mon oncle mit son appareil de Ruhmkorff en activité; le radeau, +attaché au rivage, fut laissé seul; d'ailleurs, l'ouverture de la +galerie n'était pas à vingt pas de là, et notre petite troupe, +moi en tête, s'y rendit sans retard. + +L'orifice, à peu près circulaire, présentait un diamètre de cinq +pieds environ; le sombre tunnel était taillé dans le roc vif et +soigneusement alésé par les matières éruptives auxquelles il +donnait autrefois passage; sa partie inférieure affleurait le +sol, de telle façon que l'on put y pénétrer sans aucune +difficulté. + +Nous suivions un plan presque horizontal, quand, au bout de six +pas, notre marche fut interrompue par l'interposition d'un bloc +énorme. + +«Maudit roc!» m'écriai-je avec colère, en me voyant subitement +arrêté par un obstacle infranchissable. + +Nous eûmes beau chercher à droite et à gauche, en bas et en haut, +il n'existait aucun passage, aucune bifurcation. J'éprouvai un +vif désappointement, et je ne voulais pas admettre la réalité de +l'obstacle. Je me baissai. Je regardai au-dessous du bloc. Nul +interstice. Au-dessus. Même barrière de granit. Hans porta la +lumière de la lampe sur tous les points de la paroi; mais +celle-ci n'offrait aucune solution de continuité. + +Il fallait renoncer à tout espoir de passer. + +Je m'étais assis sur le sol; mon oncle arpentait le couloir à +grands pas. + +«Mais alors Saknussemm? m'écriai-je. + +—Oui, fit mon oncle, a-t-il donc été arrêté par cette porte de +pierre? + +—Non! non! Repris-je avec vivacité. Ce quartier de roc, par +suite d'une secousse quelconque, ou l'un de ces phénomènes +magnétiques qui agitent l'écorce terrestre, a brusquement fermé +ce passage. Bien des années se sont écoulées entre le retour de +Saknussemm et la chute de ce bloc. N'est-il pas évident que +cette galerie a été autrefois le chemin des laves, et qu'alors +les matières éruptives y circulaient librement. Voyez, il y a +des fissures récentes qui sillonnent ce plafond de granit; il est +fait de morceaux rapportés, de pierres énormes, comme si la main +de quelque géant eût travaillé à cette substruction; mais, un +jour, la poussée a été plus forte, et ce bloc, semblable à une +clef de voûte qui manque, a glissé jusqu'au sol en obstruant tout +passage. Voilà un obstacle accidentel que Saknussemm n'a pas +rencontré, et si nous ne le renversons pas, nous sommes indignes +d'arriver au centre du monde!» + +Voilà comment je parlais! L'âme du professeur avait passé tout +entière en moi. Le génie des découvertes m'inspirait. +J'oubliais le passé, je dédaignais l'avenir. Rien n'existait +plus pour moi à la surface de ce sphéroïde au sein duquel je +m'étais engouffré, ni les villes, ni les campagnes, ni Hambourg, +ni König-strasse, ni ma pauvre Graüben, qui devait me croire à +jamais perdu dans les entrailles de la terre. + +«Eh bien! reprit mon oncle, à coups de pioche, à coups de pic, +faisons notre route et renversons ces murailles! + +—C'est trop dur pour le pic, m'écriai-je. + +—Alors la pioche! + +—C'est trop long pour la pioche! + +—Mais!... + +—Eh bien! la poudre! la mine! minons, et faisons sauter +l'obstacle! + +—La poudre! + +—Oui! il ne s'agit que d'un bout de roc à briser! + +—Hans, à l'ouvrage!» s'écria mon oncle. + +L'Islandais retourna au radeau, et revint bientôt avec un pic +dont il se servit pour creuser un fourneau de mine. Ce n'était +pas un mince travail. Il s'agissait de faire un trou assez +considérable pour contenir cinquante livres de fulmicoton, dont +la puissance expansive est quatre fois plus grande que celle de +la poudre à canon. + +J'étais dans une prodigieuse surexcitation d'esprit. Pendant que +Hans travaillait, j'aidai activement mon oncle à préparer une +longue mèche faite avec de la poudre mouillée et renfermée dans +un boyau de toile. + +«Nous passerons! disais-je. + +—Nous passerons,» répétait mon oncle. + +À minuit, notre travail de mineurs fut entièrement terminé; la +charge de fulmi-coton se trouvait enfouie dans le fourneau, et la +mèche, se déroulant à travers la galerie, venait aboutir au +dehors. + +Une étincelle suffisait maintenant pour mettre ce formidable +engin en activité. + +«À demain,» dit le professeur. + +Il fallut bien me résigner et attendre encore pendant six grandes +heures! + + + + +XLI + + +Le lendemain, jeudi, 27 août, fut une date célèbre de ce voyage +subterrestre. Elle ne me revient pas à l'esprit sans que +l'épouvante ne fasse encore battre mon coeur. A partir de ce +moment, notre raison, notre jugement, notre ingéniosité, n'ont +plus voix au chapitre, et nous allons devenir le jouet des +phénomènes de la terre. + +A six heures, nous étions sur pied. Le moment approchait de nous +frayer par la poudre un passage à travers l'écorce de granit. + +Je sollicitai l'honneur de mettre le feu à la mine. Cela fait, +je devais rejoindre mes compagnons sur le radeau qui n'avait +point été déchargé; puis nous prendrions au large, afin de parer +aux dangers de l'explosion, dont les effets pouvaient ne pas se +concentrer à l'intérieur du massif. + +La mèche devait brûler pondant dix minutes, selon nos calculs, +avant de porter le feu à la chambre des poudres. J'avais donc le +temps nécessaire pour regagner le radeau. + +Je me préparai à remplir mon rôle, non sans une certaine émotion. + +Après un repas rapide, mon oncle et le chasseur s'embarquèrent, +tandis que je restais sur le rivage. J'étais muni d'une lanterne +allumée qui devait me servir à mettre le feu à la mèche. + +«Va, mon garçon, me dit mon oncle, et reviens immédiatement nous +rejoindre. + +—Soyez tranquille, mon oncle, je ne m'amuserai point en route.» + +Aussitôt je me dirigeai vers l'orifice de la galerie, j'ouvris ma +lanterne, et je saisis l'extrémité de la mèche. + +Le professeur tenait son chronomètre à la main. + +«Es-tu prêt? me cria-t-il. + +—Je suis prêt. + +—Eh bien! feu, mon garçon!» + +Je plongeai rapidement dans la flamme la mèche, qui pétilla à son +contact, et, tout en courant, je revins au rivage. + +«Embarque, fit mon oncle, et débordons.» + +Hans, d'une vigoureuse poussée, nous rejeta en mer. Le radeau +s'éloigna d'une vingtaine de toises. + +C'était un moment palpitant. Le professeur suivait de l'oeil +l'aiguille du chronomètre. + +«Encore cinq minutes, disait-il. Encore quatre. Encore trois.» + +Mon pouls battait des demi-secondes. + +«Encore deux. Une!... Croulez, montagnes de granit!» + +Que se passa-t-il alors? Le bruit de la détonation, je crois que +je ne l'entendis pas. Mais la forme des rochers se modifia +subitement à mes regards; ils s'ouvrirent comme un rideau. +J'aperçus un insondable abîme qui se creusait en plein rivage. +La mer, prise de vertige, ne fut plus qu'une vague énorme, sur le +dos de laquelle le radeau s'éleva perpendiculairement. + +Nous fûmes renversés tous les trois. En moins d'une seconde, la +lumière fit place à la plus profonde obscurité. Puis je sentis +l'appui solide manquer, non à mes pieds, mais au radeau. Je crus +qu'il coulait à pic. Il n'en était rien. J'aurais voulu +adresser la parole à mon oncle; mais le mugissement des eaux, +l'eût empêché de m'entendre. + +Malgré les ténèbres, le bruit, la surprise, l'émotion, je compris +ce qui venait de se passer. + +Au delà du roc qui venait de sauter, il existait un abîme. +L'explosion avait déterminé une sorte de tremblement de terre +dans ce sol coupé de fissures, le gouffre s'était ouvert, et la +mer, changée en torrent, nous y entraînait avec elle. + +Je me sentis perdu. + +Une heure, deux heures, que sais-je! se passèrent ainsi. Nous +nous serrions les coudes, nous nous tenions les mains afin de +n'être pas précipités hors du radeau; des chocs d'une extrême +violence se produisaient, quand il heurtait la muraille. +Cependant ces heurts étaient rares, d'où je conclus que la +galerie s'élargissait considérablement. C'était, à n'en pas +douter, le chemin de Saknussemm; mais, au lieu de le descendre +seul, nous avions, par notre imprudence, entraîné toute une mer +avec nous. + +Ces idées, on le comprend, se présentèrent à mon esprit sous une +forme vague et obscure. Je les associais difficilement pendant +cette course vertigineuse qui ressemblait à une chute. À en +juger par l'air qui me fouettait le visage, elle devait surpasser +celle des trains les plus rapides. Allumer une torche dans ces +conditions était donc impossible, et notre dernier appareil +électrique avait été brisé au moment de l'explosion. + +Je fus donc fort surpris de voir une lumière, briller tout à coup +près de moi. La figure calme de Hans s'éclaira. L'adroit +chasseur était parvenu à allumer la lanterne, et, bien que sa +flamme vacillât à s'éteindre, elle jeta quelques lueurs dans +l'épouvantable obscurité. + +La galerie était large. J'avais eu raison de la juger telle. +Notre insuffisante lumière ne nous permettait pas d'apercevoir +ses deux murailles à la fois. La pente des eaux qui nous +emportaient dépassait celle des plus insurmontables rapides de +l'Amérique; leur surface semblait faite d'un faisceau de flèches +liquides décochées avec une extrême puissance. Je ne puis rendre +mon impression par une comparaison plus juste. Le radeau, pris +par certains remous, filait parfois en tournoyant Lorsqu'il +s'approchait des parois de la galerie, j'y projetais la lumière +de la lanterne, et je pouvais juger de sa vitesse à voir les +saillies du roc se changer en traits continus, de telle sorte que +nous étions enserrés dans un réseau de lignes mouvantes. +J'estimai que notre vitesse devait atteindre trente lieues à +l'heure. + +Mon oncle et moi, nous regardions d'un oeil hagard, accotés au +tronçon du mât, qui, au moment de la catastrophe, s'était rompu +net. Nous tournions le dos à l'air, afin de ne pas être étouffés +par la rapidité d'un mouvement que nulle puissance humaine ne +pouvait enrayer. + +Cependant les heures s'écoulèrent. La situation ne changeait +pas, mais un incident vint la compliquer. + +En cherchant à mettre un peu d'ordre dans la cargaison, je vis +que la plus grande partie des objets embarqués avaient disparu au +moment de l'explosion, lorsque la mer nous assaillit si +violemment! Je voulus savoir exactement à quoi m'en tenir sur +nos ressources, et, la lanterne à la main, je commençai mes +recherches. De nos instruments, il ne restait plus que la +boussole et le chronomètre. Les échelles et les cordes se +réduisaient à un bout de câble enroulé autour du tronçon de mât. +Pas une pioche, pas un pic, pas un marteau, et, malheur +irréparable, nous n'avions pas de vivres pour un jour! + +Je me mis à fouiller les interstices du radeau, les moindres +coins formés par les poutres et la jointure des planches. Rien! +nos provisions consistaient uniquement en un morceau de viande +sèche et quelques biscuits. + +Je regardais d'un air stupide! Je ne voulais pas comprendre! Et +cependant de quel danger me préoccupais-je? Quand les vivres +eussent été suffisants pour des mois, pour des années, comment +sortir des abîmes où nous entraînait cet irrésistible torrent? A +quoi bon craindre les tortures de la faim, quand la mort +s'offrait déjà sous tant d'autres formes? Mourir d'inanition, +est-ce que nous en aurions le temps? + +Pourtant, par une inexplicable bizarrerie de l'imagination, +j'oubliai le péril immédiat pour les menaces de l'avenir qui +m'apparurent dans toute leur horreur. D'ailleurs, peut-être +pourrions-nous échapper aux fureurs du torrent et revenir à la +surface du globe. Comment? je l'ignore. Où? Qu'importe! Une +chance sur mille est toujours une chance, tandis que la mort par +la faim ne nous laissait d'espoir dans aucune proportion, si +petite qu'elle fût. + +La pensée me vint de tout dire à mon oncle, de lui montrer à quel +dénûment nous étions réduits, et de faire l'exact calcul du temps +qui nous restait à vivre. Mais j'eus le courage de me taire. Je +voulais lui laisser tout son sang-froid. + +En ce moment, la lumière de la lanterne baissa peu à peu et +s'éteignit entièrement. La mèche avait brûlé jusqu'au bout. +L'obscurité redevint absolue. Il ne fallait plus songer à +dissiper ces impénétrables ténèbres. Il restait encore une +torche, mais elle n'aurait pu se maintenir allumée. Alors, comme +un enfant, je fermai les yeux pour ne pas voir toute cette +obscurité. + +Après un laps de temps assez long, la vitesse de notre course +redoubla. Je m'en aperçus à la réverbération de l'air sur mon +visage. La pente des eaux devenait excessive. Je crois +véritablement que nous ne glissions plus. Nous tombions. +J'avais en moi l'impression d'une chute presque verticale. La +main de mon oncle et celle de Hans, cramponnées à mes bras, me +retenaient avec vigueur. + +Tout à coup, après un temps inappréciable, je ressentis comme un +choc; le radeau n'avait pas heurté un corps dur, mais il s'était +subitement arrêté dans sa chute. Une trombe d'eau, une immense +colonne liquide s'abattit à sa surface. Je fus suffoqué. Je me +noyais. + +Cependant, cette inondation soudaine ne dura pas. En quelques +secondes je me trouvai a l'air libre que j'aspirai à pleins +poumons. Mon oncle et Hans me serraient le bras à le briser, et +le radeau nous portait encore tous les trois. + + + + +XLII + + +Je suppose qu'il devait être alors dix heures du soir. Le +premier de mes sens qui fonctionna après ce dernier assaut fut le +sens de l'ouïe. J'entendis presque aussitôt, car ce fut acte +d'audition véritable, j'entendis le silence se faire dans la +galerie, et succéder à ces mugissements qui, depuis de longues +heures, remplissaient mes oreilles. Enfin ces paroles de mon +oncle m'arrivèrent comme un murmure: + +«Nous montons! + +—Que voulez-vous dire? m'écriai-je. + +—Oui, nous montons! nous montons!» + +J'étendis le bras; je touchai la muraille; ma main fut mise en +sang. Nous remontions avec une extrême rapidité. + +«La torche! la torche!» s'écria le professeur. + +Hans, non sans difficultés, parvint à l'allumer, et, bien que la +flamme se rabattît de haut en bas, par suite du mouvement +ascensionnel, elle jeta assez de clarté pour éclairer toute la +scène. + +«C'est bien ce que je pensais, dit mon oncle. Nous sommes dans +un puits étroit, qui n'a pas quatre toises de diamètre. L'eau, +arrivée au fond du gouffre, reprend son niveau et nous monte avec +elle. + +—Oui + +—Je l'ignore, mais il faut se tenir prêts à tout événement. +Nous montons avec une vitesse que j'évalue à deux toises par +secondes, soit cent vingt toises par minute, ou plus de trois +lieues et demie à l'heure. De ce train-là, on fait du chemin. + +—Oui, si rien ne nous arrête, si ce puits a une issue! Mais +s'il est bouché, si l'air se comprime peu à peu sous la pression +de la colonne d'eau, si nous allons être écrasés! + +—Axel, répondit le professeur avec un grand calme, la situation +est presque désespérée, mais il y a quelques chances de salut, et +ce sont celles-là que j'examine. Si à chaque instant nous +pouvons périr, à chaque instant aussi nous pouvons être sauvés, +Soyons donc on mesure de profiter des moindres circonstances. + +—Mais que faire? + +—Réparer nos forces en mangeant.» + +A ces mots, je regardai mon oncle d'un oeil hagard. Ce que je +n'avais pas voulu avouer, il fallait enfin le dire; + +«Manger? répétai-je. + +—Oui, sans retard.» + +Le professeur ajouta quelques mots en danois. Hans secoua la +tête. + +«Quoi! s'écria mon oncle, nos provisions sont perdues? + +—Oui, voilà ce qui reste de vivres! un morceau de viande sèche +pour nous trois!» + +Mon oncle me regardait sans vouloir comprendre mes paroles. + +«Eh bien! dis-je, croyez-vous encore que nous puissions être +sauvés?» + +Ma demande n'obtint aucune réponse. + +Une heure se passa. Je commençais à éprouver une faim violente. +Mes compagnons souffraient aussi, et pas un de nous n'osait +toucher à ce misérable reste d'aliments. + +Cependant nous montions toujours avec rapidité; parfois l'air +nous coupait la respiration comme aux aéronautes dont l'ascension +est trop rapide. Mais si ceux-ci éprouvent un froid +proportionnel à mesure qu'ils s'élèvent dans les couches +atmosphériques, nous subissions un effet absolument contraire. +La chaleur s'accroissait d'une inquiétante façon et devait +certainement atteindre quarante degrés. + +Que signifiait un pareil changement? Jusqu'alors les faits +avaient donné raison aux théories de Davy et de Lidenbrock; +jusqu'alors des conditions particulières de roches réfractaires, +d'électricité, de magnétisme avaient modifié les lois générales +de la nature, en nous faisant une température modérée, car la +théorie du feu central restait, à mes yeux, la seule vraie, la +seule explicable. Allions-nous donc revenir à un milieu où ces +phénomènes s'accomplissaient dans toute leur rigueur et dans +lequel la chaleur réduisait les roches à un complet état de +fusion? Je le craignais, et je dis au professeur: + +«Si nous ne sommes pas noyés ou brisés, si nous ne mourons pas de +faim, il nous reste toujours la chance d'être brûlés vifs.» + +Il se contenta de hausser les épaules et retomba dans ses +réflexions. + +Une heure s'écoula. Et, sauf un léger accroissement dans la +température, aucun incident ne modifia la situation. Enfin mon +oncle rompit le silence. + +«Voyons, dit-il, il faut prendre un parti. + +—Prendre un parti? répliquai-je. + +—Oui. Il faut réparer nos forces, si nous essayons, en +ménageant ce reste de nourriture, de prolonger notre existence de +quelques heures, nous serons faibles jusqu'à la fin. + +—Oui, jusqu'à la fin, qui ne se fera pas attendre. + +—Eh bien! qu'une chance de salut se présente, qu'un moment +d'action soit nécessaire, où trouverons-nous la force d'agir, si +nous nous laissons affaiblir par l'inanition? + +—Eh! mon oncle, ce morceau de viande dévoré, que nous +restera-t-il? + +—Rien, Axel, rien; mais te nourrira-t-il davantage à le manger +de tes yeux? Tu fais là les raisonnements d'homme sans volonté, +d'un être sans énergie! + +—Ne désespérez-vous donc pas? m'écriai-je avec irritation. + +—Non! répliqua fermement le professeur. + +—Quoi! vous croyez encore à quelque chance de salut? + +—Oui! certes oui! et tant que son coeur bat, tant que sa chair +palpite, je n'admets pas qu'un être doué de volonté laisse en lui +place au désespoir.» + +Quelles paroles! L'homme qui les prononçait en de pareilles +circonstances était certainement d'une trempe peu commune. + +«Enfin, dis-je, que prétendez-vous faire? + +—Manger ce qui reste de nourriture jusqu'à la dernière miette et +réparer nos forces perdues. Ce repas sera notre dernier, soit! +mais au moins, au lieu d'être épuisés, nous serons redevenus des +hommes. + +—Eh bien! dévorons!» m'écriai-je. + +Mon oncle prit le morceau de viande et les quelques biscuits +échappés au naufrage; il fit trois portions égales et les +distribua. Cela faisait environ une livre d'aliments pour +chacun. Le professeur mangea avidement, avec une sorte +d'emportement fébrile; moi, sans plaisir, malgré ma faim, et +presque avec dégoût; Hans, tranquillement, modérément, mâchant +sans bruit de petites bouchées et les savourant avec le calme +d'un homme que les soucis de l'avenir ne pouvaient inquiéter. Il +avait, en furetant bien, retrouvé une gourde à demi pleine de +genièvre; il nous l'offrit, et cette bienfaisante liqueur eut la +force de me ranimer un peu. + +«Förträfflig! dit Hans en buvant à son tour. + +—Excellent!» riposta mon oncle. + +J'avais repris quelque espoir. Mais notre dernier repas venait +d'être achevé. Il était alors cinq heures du matin. + +L'homme est ainsi fait, que sa santé est un effet purement +négatif; une fois le besoin de manger satisfait, on se figure +difficilement les horreurs de la faim; il faut les éprouver, pour +les comprendre. Aussi, au sortir d'un long jeûne, quelques +bouchées de biscuit et de viande triomphèrent de nos douleurs +passées. + +Cependant, après ce repas, chacun se laissa aller à ses +réflexions. A quoi songeait Hans, cet homme de l'extrême +Occident, que dominait la résignation fataliste des Orientaux? +Pour mon compte, mes pensées n'étaient faites que de souvenirs, +et ceux-ci me ramenaient à la surface de ce globe que je n'aurais +jamais dû quitter. La maison de König-strasse, ma pauvre +Graüben, la bonne Marthe, passèrent comme des visions devant mes +yeux, et, dans les grondements lugubres qui couraient à travers +le massif, je croyais surprendre le bruit des cités de la terre. + +Pour mon oncle, «toujours à son affaire», la torche à la main, il +examinait avec attention la nature des terrains; il cherchait à +reconnaître sa situation par l'observation des couches +superposées. Ce calcul, ou mieux cette estime, ne pouvait être +que fort approximative; mais un savant est toujours un savant, +quand il parvient à conserver son sang-froid, et certes, le +professeur Lidenbrock possédait cette qualité à un degré peu +ordinaire. + +Je l'entendais murmurer des mots de la science géologique; je les +comprenais, et je m'intéressais malgré moi à cette étude suprême. + +«Granit éruptif, disait-il; nous sommes encore à l'époque +primitive; mais nous montons! nous montons! Qui sait?» + +Qui sait? Il espérait toujours. De sa main il tâtait la paroi +verticale, et, quelques instants plus tard, il reprenait ainsi: + +«Voilà les gneiss! voilà les micaschistes! Bon! à bientôt les +terrains de l'époque de transition, et alors...» + +Que voulait dire le professeur? Pouvait-il mesurer l'épaisseur +de l'écorce terrestre suspendue sur notre tête? Possédait-il un +moyen quelconque de faire ce calcul? Non. Le manomètre lui +manquait, et nulle estime ne pouvait le suppléer. + +Cependant la température s'accroissait dans une forte proportion +et je me sentais baigné au milieu d'une atmosphère brûlante. Je +ne pouvais la comparer qu'à la chaleur renvoyée par les fourneaux +d'une fonderie à l'heure des coulées. Peu à peu, Hans, mon oncle +et moi, nous avions dû quitter nos vestes et nos gilets; le +moindre vêtement devenait une cause de malaise, pour ne pas dire +de souffrances. + +«Montons-nous donc vers un foyer incandescent? m'écriai-je, à un +moment où la chaleur redoublait. + +—Non, répondit mon oncle, c'est impossible! c'est impossible! + +—Cependant, dis-je en tâtant la paroi, cette muraille est +brûlante!» + +Au moment où je prononçai ces paroles, ma main ayant effleuré +l'eau, je dus la retirer au plus vite. + +«L'eau est brûlante!» m'écriai-je. + +Le professeur, cette fois, ne répondit que par un geste de +colère. + +Alors, une invincible épouvante s'empara de mon cerveau et ne le +quitta plus. J'avais le sentiment d'une catastrophe prochaine, +et telle que la plus audacieuse imagination n'aurait pu la +concevoir. Une idée, d'abord vague, incertaine, se changeait en +certitude dans mon esprit. Je la repoussai, mais elle revint +avec obstination. Je n'osais la formuler. Cependant quelques +observations involontaires déterminèrent ma conviction; à la +lueur douteuse de la torche, je remarquai des mouvements +désordonnés dans les couches granitiques; un phénomène allait +évidemment se produire, dans lequel l'électricité jouait un rôle; +puis cette chaleur excessive, cette eau bouillonnante!... Je +résolus d'observer la boussole. + +Elle était affolée! + + + + +XLIII + + +Oui, affolée! L'aiguille sautait d'un pôle à l'autre avec de +brusques secousses, parcourait tous les points du cadran, et +tournait, comme si elle eût été prise de vertige. + +Je savais bien que, d'après les théories les plus acceptées, +l'écorce minérale du globe, n'est jamais dans un état de repos +absolu; les modifications amenées par la décomposition des +matières internes, l'agitation provenant des grands courants +liquides, l'action du magnétisme, tendent à l'ébranler +incessamment, alors même que les êtres disséminés à sa surface ne +soupçonnent pas son agitation. Ce phénomène ne m'aurait donc pas +autrement effrayé, ou du moins il n'eût pas fait naître dans mon +esprit une idée terrible. + +Mais d'autres faits, certains détails _sui generis_, ne purent me +tromper plus longtemps; les détonations se multipliaient avec une +effrayante intensité; je ne pouvais les comparer qu'au bruit que +feraient un grand nombre de chariots entraînés rapidement sur le +pavé. C'était un tonnerre continu. + +Puis, la boussole affolée, secouée par les phénomènes +électriques, me confirmait dans mon opinion; l'écorce minérale +menaçait de se rompre, les massifs granitiques de se rejoindre, +la fissure de se combler, le vide de se remplir, et nous, pauvres +atomes, nous allions être écrasés dans cette formidable étreinte. + +«Mon oncle, mon oncle! m'écriai-je, nous sommes perdus! + +—Quelle est cette nouvelle terreur? me répondit-il avec un +calme surprenant. Qu'as-tu donc? + +—Ce que j'ai! Observez ces murailles qui s'agitent, ce massif +qui se disloque, cette chaleur torride, cette eau qui bouillonne, +ces vapeurs qui s'épaississent, cette aiguille folle, tous les +indices d'un tremblement de terre!» + +Mon oncle secoua doucement la tête + +«Un tremblement de terre? fit-il. + +—Oui! + +—Mon garçon, je crois que tu te trompes! + +—Quoi! vous ne reconnaissez pas ces symptômes? + +—D'un tremblement de terre? non! J'attends mieux que cela! + +—Que voulez-vous dire? + +—Une éruption, Axel. + +—Une éruption! dis-je; nous sommes dans la cheminée d'un volcan +en activité! + +—Je le pense, dit le professeur en souriant, et c'est ce qui +peut nous arriver de plus heureux!» + +De plus heureux! Mon oncle était-il donc devenu fou? Que +signifiaient ces paroles? pourquoi ce calme et ce sourire? + +«Comment! m'écriai-je, nous sommes pris dans une éruption! la +fatalité nous a jetés sur le chemin des laves incandescentes, des +roches en feu, des eaux bouillonnantes, de toutes les matières +éruptives! nous allons être repoussés, expulsés, rejetés, vomis, +lancés dans les airs avec les quartiers de rocs, les pluies de +cendres et de scories, dans un tourbillon de flammes! et c'est +ce qui peut nous arriver de plus heureux! + +—Oui, répondit le professeur en me regardant par-dessus ses +lunettes, car c'est la seule chance que nous ayons de revenir à +la surface de la terre!» + +Je passe rapidement sur les mille idées qui se croisèrent dans +mon cerveau. Mon oncle avait raison, absolument raison, et +jamais il ne me parut ni plus audacieux ni plus convaincu qu'en +ce moment, où il attendait et supputait avec calme les chances +d'une éruption. + +Cependant nous montions toujours; la nuit se passa dans ce +mouvement ascensionnel; les fracas environnants redoublaient; +j'étais presque suffoqué, je croyais toucher à ma dernière heure, +et, pourtant, l'imagination est si bizarre, que je me livrai à +une recherche véritablement enfantine. Mais je subissais mes +pensées, je ne les dominais pas! + +Il était évident que nous étions rejetés par une poussée +éruptive; sous le radeau, il y avait des eaux bouillonnantes, et +sous ces eaux toute une pâte de lave, un agrégat de roches qui, +au sommet du cratère, se disperseraient en tous les sens. Nous +étions donc dans la cheminée d'un volcan. Pas de doute à cet +égard. + +Mais cette fois, au lieu du Sneffels, volcan éteint, il +s'agissait d'un volcan en pleine activité. Je me demandai donc +quelle pouvait être cette montagne et dans quelle partie du monde +nous allions être expulsés. + +Dans les régions septentrionales, cela ne faisait aucun doute. +Avant ses affolements, la boussole n'avait jamais varié à cet +égard. Depuis le cap Saknussemm, nous avions été entraînés +directement au nord pendant des centaines de lieues. Or, +étions-nous revenus sous l'Islande? Devions-nous être rejetés +par le cratère de l'Hécla ou par ceux des sept autres monts +ignivomes de l'île? Dans un rayon de 500 lieues, à l'ouest, je +ne voyais sous ce parallèle que les volcans mal connus de la côte +nord-ouest de l'Amérique. Dans l'est un seul existait sous le +quatre-vingtième degré de latitude, l'Esk, dans l'île de Jean +Mayen, non loin du Spitzberg! Certes, les cratères ne manquaient +pas, et ils se trouvaient assez spacieux pour vomir une armée +tout entière! Mais lequel nous servirait d'issue, c'est ce que +je cherchais à deviner. + +Vers le matin, le mouvement d'ascension s'accéléra. Si la +chaleur s'accrut, au lieu de diminuer, aux approches de la +surface du globe, c'est quelle était toute locale et due à une +influence volcanique. Notre genre de locomotion ne pouvait plus +me laisser aucun doute dans l'esprit; une force énorme, une force +de plusieurs centaines d'atmosphères, produite par les vapeurs +accumulées dans le sein de la terre, nous poussait +irrésistiblement. Mais à quels dangers innombrables elle nous +exposait! + +Bientôt des reflets fauves pénétrèrent dans la galerie verticale +qui s'élargissait; j'apercevais à droite et à gauche des couloirs +profonds semblables à d'immenses tunnels d'où s'échappaient des +vapeurs épaisses; des langues de flammes en léchaient les parois +en pétillant. + +«Voyez! voyez, mon oncle! m'écriai-je. + +—Eh bien! ce sont des flammes sulfureuses Rien de plus naturel +dans une éruption. + +—Mais si elles nous enveloppent? + +—Elles ne nous envelopperont pas. + +—Mais si nous étouffons? + +—Nous n'étoufferons pas; la galerie s'élargit et, s'il le faut, +nous abandonnerons le radeau pour nous abriter dans quelque +crevasse. + +—Et l'eau! et l'eau montante? + +—Il n'y a plus d'eau, Axel, mais une sorte de pâte lavique qui +nous soulève avec elle jusqu'à l'orifice du cratère.» + +La colonne liquide avait effectivement disparu pour faire place à +des matières éruptives assez denses, quoique bouillonnantes. La +température devenait insoutenable, et un thermomètre exposé dans +cette atmosphère eût marqué plus de soixante-dix degrés! La +sueur m'inondait. Sans la rapidité de l'ascension, nous aurions +été certainement étouffés. + +Cependant le professeur ne donna pas suite à sa proposition +d'abandonner le radeau, et il fit bien. Ces quelques poutres mal +jointes offraient une surface solide, un point d'appui qui nous +eût manqué partout ailleurs. + +Vers huit heures du matin, un nouvel incident se produisit pour +la première fois. Le mouvement ascensionnel cessa tout à coup. +Le radeau demeura absolument immobile. + +«Qu'est-ce donc? demandais-je, ébranlé par cet arrêt subit comme +par un choc. + +—Une halte, répondit mon oncle. + +—Est-ce l'éruption qui se calme? + +—J'espère bien que non.» + +Je me levai. J'essayai de voir autour de moi. Peut-être le +radeau, arrêté par une saillie de roc, opposait-il une résistance +momentanée à la masse éruptive. Dans ce cas, il fallait se hâter +de le dégager au plus vite. + +Il n'en était rien. La colonne de cendres, de scories et de +débris pierreux avait elle-même cessé de monter. + +«Est-ce que l'éruption s'arrêterait? m'écriai-je. + +—Ah! fît mon oncle les dents serrées, tu le crains, mon garçon; +mais rassure-toi, ce moment de calme ne saurait se prolonger; +voilà déjà cinq minutes qu'il dure, et avant peu nous reprendrons +notre ascension vers l'orifice du cratère.» + +Le professeur, en parlant ainsi, ne cessait de consulter son +chronomètre, et il devait avoir encore raison dans ses +pronostics. Bientôt le radeau fut repris d'un mouvement rapide +et désordonné qui dura deux minutes à peu près, et il s'arrêta de +nouveau. + +«Bon, fît mon oncle en observant l'heure, dans dix minutes il se +remettra en route. + +—Dix minutes? + +—Oui. Nous avons affaire à un volcan dont l'éruption est +intermittente. Il nous laisse respirer avec lui.» + +Rien n'était plus vrai. À la minute assignée, nous fûmes lancés +de nouveau avec une extrême rapidité; il fallait se cramponner +aux poutres pour ne pas être rejeté hors du radeau. Puis la +poussée s'arrêta. + +Depuis, j'ai réfléchi à ce singulier phénomène sans en trouver +une explication satisfaisante. Toutefois il me paraît évident +que nous n'occupions pas la cheminée principale du volcan, mais +bien un conduit accessoire, où se faisait sentir un effet de +contre-coup. + +Combien de fois se reproduisit cette manoeuvre, je ne saurais le +dire; tout ce que je puis affirmer, c'est qu'à chaque reprise du +mouvement, nous étions lancés avec une force croissante et comme +emportés par un véritable projectile. Pendant les instants de +halte, on étouffait; pendant les moments de projection, l'air +brûlant me coupait la respiration. Je pensai un instant à cette +volupté de me retrouver subitement dans les régions +hyperboréennes par un froid de trente degrés au-dessous de zéro. +Mon imagination surexcitée se promenait sur les plaines de neige +des contrées arctiques, et j'aspirais au moment où je me +roulerais sur les tapis glacés du pôle! Peu à peu, d'ailleurs, +ma tête, brisée par ces secousses réitérées, se perdit. Sans les +bras de Hans, plus d'une fois je me serais brisé le crâne contre +la paroi de granit. + +Je n'ai donc conservé aucun souvenir précis de ce qui se passa +pendant les heures suivantes. J'ai le sentiment confus de +détonations continues, de l'agitation du massif, d'un mouvement +giratoire dont fut pris, le radeau. Il ondula sur des flots de +laves, au milieu d'une pluie de cendres. Les flammes ronflantes +l'enveloppèrent. Un ouragan qu'on eût dit chassé d'un +ventilateur immense activait les feux souterrains. Une dernière +fois, la figure de Hans m'apparut dans un reflet d'incendie, et +je n'eus plus d'autre sentiment que cette épouvante sinistre des +condamnés attachés à la bouche d'un canon, au moment où le coup +part et disperse leurs membres dans les airs. + + + + +XLIV + + +Quand je rouvris les yeux, je me sentis serré à la ceinture par +la main vigoureuse du guide. De l'autre main il soutenait mon +oncle. Je n'étais pas blessé grièvement, mais brisé plutôt par +une courbature générale. Je me vis couché sur le versant d'une +montagne, à deux pas d'un gouffre dans lequel le moindre +mouvement m'eût précipité. Hans m'avait sauvé de la mort, +pendant que je roulais sur les flancs du cratère. + +«Où sommes-nous?» demanda mon oncle, qui me parut fort irrité +d'être revenu sur terre. + +Le chasseur leva les épaules en signe d'ignorance. + +«En Islande? dis-je. + +—«Nej,» répondis Hans. + +—Comment! non! s'écria le professeur. + +—Hans se trompe,» dis-je en me soulevant. + +Après les surprises innombrables de ce voyage, une stupéfaction +nous était encore réservée. Je m'attendais à voir un cône +couvert de neiges éternelles, au milieu des arides déserts des +regions septentrionales, sous les pâles rayons d'un ciel polaire, +au delà des latitudes les plus élevées, et, contrairement à +toutes ces prévisions, mon oncle, l'Islandais et moi, nous étions +étendus à mi-flanc d'une montagne calcinée par les ardeurs du +soleil qui nous dévorait de ses feux. + +Je ne voulais pas en croire mes regards; mais la réelle cuisson +dont mon corps était l'objet ne permettait aucun doute. Nous +étions sortis à demi nus du cratère, et l'astre radieux, auquel +nous n'avions rien demandé depuis deux mois, se montrait à notre +égard prodigue de lumière et de chaleur et nous versait à flots +une splendide irradiation. + +Quand mes yeux furent accoutumés à cet éclat dont ils avaient +perdu l'habitude, je les employai à rectifier les erreurs de mon +imagination. Pour le moins, je voulais être au Spitzberg, et je +n'étais pas d'humeur à en démordre aisément. + +Le professeur avait le premier pris la parole, et dit: + +«En effet, voilà qui ne ressemble pas à l'Islande. + +—Mais l'île de Jean Mayen? répondis-je. + +—Pas davantage, mon garçon. Ceci n'est point un volcan du nord, +avec ses collines de granit et sa calotte de neige. + +—Cependant... + +Regarde. Axel, regarde!» + +Au-dessus de notre tête, à cinq cents pieds au plus, s'ouvrait le +cratère d'un volcan par lequel s'échappait, de quart d'heure en +quart d'heure, avec une très forte détonation, une haute colonne +de flammes, mêlée de pierres ponces, de cendres et de laves. Je +sentais les convulsions de la montagne qui respirait à la façon +des baleines, et rejetait de temps à autre le feu et l'air par +ses énormes évents. Au-dessous, et par une pente assez roide, +les nappes de matières éruptives s'étendaient à une profondeur de +sept à huit cents pieds, ce qui ne donnait pas au volcan une +hauteur de cent toises. Sa base disparaissait dans une véritable +corbeille d'arbres verts; parmi lesquels je distinguai des +oliviers, des figuiers et des vignes chargées de grappes +vermeilles. + +Ce n'était point l'aspect des régions arctiques, il fallait bien +en convenir. + +Lorsque le regard franchissait cette verdoyante enceinte, il +arrivait rapidement à se perdre dans les eaux d'une mer admirable +ou d'un lac, qui faisait de cette terre enchantée une île large +de quelques lieues, à peine. Au levant, se voyait un petit port +précédé de quelques maisons, et dans lequel des navires d'une +forme particulière se balançaient aux ondulations des flots +bleus. Au delà, des groupes d'îlots sortaient de la plaine +liquide, et si nombreux, qu'ils ressemblaient à une vaste +fourmilière. Vers le couchant, des côtes éloignées +s'arrondissaient à l'horizon sur les unes se profilaient des +montagnes bleues d'une harmonieuse conformation; sur les autres, +plus lointaines, apparaissait un cône prodigieusement élevé au +sommet duquel s'agitait un panache de fumée. Dans le nord, une +immense étendue d'eau étincelait sous les rayons solaires, +laissant poindre ça et là l'extrémité d'une mâture ou la +convexité d'une voile gonflée au vent. + +L'imprévu d'un pareil spectacle en centuplait encore les +merveilleuses beautés. + +«Où sommes-nous? où sommes-nous?» répétais-je à mi-voix. + +Hans fermait les yeux avec indifférence, et mon oncle regardait +sans comprendre. + +«Quelle que soit cette montagne, dit-il enfin, il y fait un peu +chaud; les explosions ne discontinuent pas, et ce ne serait +vraiment pas la peine d'être sortis d'une éruption pour recevoir +un morceau de roc sur la tête. Descendons, et nous saurons à +quoi nous en tenir. D'ailleurs je meurs de faim et de soif.» + +Décidément le professeur n'était point un esprit contemplatif. +Pour mon compte, oubliant le besoin et les fatigues, je serais +resté à cette place pendant de longues heures encore, mais il +fallut suivre mes compagnons. + +Le talus du volcan offrait des pentes très raides; nous glissions +dans de véritables fondrières de cendres, évitant les ruisseaux +de lave qui s'allongeaient comme des serpents de feu. Tout en +descendant, je causais avec volubilité, car mon imagination était +trop remplie pour ne point s'en aller en paroles. + +«Nous sommes en Asie, m'écriai-je, sur les côtes de l'Inde, dans +les îles Malaises, en pleine Océanie! Nous avons traversé la +moitié du globe pour aboutir aux antipodes de l'Europe. + +—Mais la boussole? répondit mon oncle. + +—Oui! la boussole! disais-je d'un air embarrassé. A l'en +croire, nous avons toujours marché au nord. + +—Elle a donc menti? + +—Oh! menti! + +—A moins que ceci ne soit le pôle nord! + +—Le pôle! non; mais...» + +Il y avait là un fait inexplicable. Je ne savais qu'imaginer. + +Cependant nous nous rapprochions de cette verdure qui faisait +plaisir à voir. La faim me tourmentait et la soif aussi. +Heureusement, après deux heures de marche, une jolie campagne +s'offrit à nos regards, entièrement couverte d'oliviers, de +grenadiers et de vignes qui avaient l'air d'appartenir à tout le +monde. D'ailleurs, dans notre dénûment, nous n'étions point gens +à y regarder de si près. Quelle jouissance ce fut de presser ces +fruits savoureux sur nos lèvres et de mordre à pleines grappes +dans ces vignes vermeilles! Non loin, dans l'herbe, à l'ombre +délicieuse des arbres, je découvris une source d'eau fraîche, où +notre figure et nos mains se plongèrent voluptueusement. + +Pendant que chacun s'abandonnait ainsi à toutes les douceurs du +repos, un enfant apparut entre deux touffes d'oliviers. + +«Ah! m'écriai-je, un habitant de cette heureuse contrée!» + +C'était une espèce de petit pauvre, très misérablement vêtu, +assez souffreteux, et que notre aspect parut effrayer beaucoup; +en effet, demi-nus, avec nos barbes incultes, nous avions fort +mauvaise mine, et, à moins que ce pays ne fût un pays de voleurs, +nous étions faite de manière à effrayer ses habitants. + +Au moment ou le gamin allait prendre la fuite, Hans courut après +lui et le ramena, malgré ses cris et ses coups de pied. + +Mon oncle commença par le rassurer de son mieux et lui dit en bon +allemand: + +«Quel est le nom de cette montagne, mon petit ami?» + +L'enfant ne répondit pas. + +«Bon, fit mon oncle, nous ne sommes point en Allemagne.» + +Et il redit la même demande en anglais. + +L'enfant ne répondit pas davantage. J'étais très intrigué. + +«Est-il donc muet?» s'écria le professeur, qui, très fier de son +polyglottisme, recommença la même demande en français. + +Même silence de l'enfant. + +«Alors essayons de l'italien», reprit mon oncle; et il dit en +cette langue: + +«_Dove noi siamo?_ + +—Oui! où sommes-nous?» répétai-je avec impatience. + +L'enfant de ne point répondre. + +«Ah ça! parleras-tu? s'écria mon oncle, que la colère +commençait à gagner, et qui secoua l'enfant par les oreilles. +_Come si noma, questa isola?_ + +—Stromboli,» répondit le petit pâtre, qui s'échappa des mains de +Hans et gagna la plaine à travers les oliviers. + +Nous ne pensions guère à lui! Le Stromboli! Quel effet +produisit sur mon imagination ce nom inattendu! Nous étions en +pleine Méditerranée, au milieu de l'archipel éolien de +mythologique mémoire, dans l'ancienne Strongyle, ou Éole tenait à +la chaîne les vents et les tempêtes. Et ces montagnes bleues qui +s'arrondissaient au levant, c'étaient les montagnes de la +Calabre! Et ce volcan dressé à l'horizon du sud, l'Etna, le +farouche Etna lui-même. + +«Stromboli! le Stromboli!» répétai-je. + +Mon oncle m'accompagnait de ses gestes et de ses paroles. Nous +avions l'air de chanter un choeur! + +Ah! quel voyage! Quel merveilleux voyage! Entrés par un +volcan, nous étions sortis par un autre, et cet autre était situé +à plus de douze cents lieues du Sneffels, de cet aride pays de +l'Islande jeté aux confins du monde! Les hasards de cette +expédition nous avaient transportés au sein des plus harmonieuses +contrées de la terre! Nous avions abandonné la région des neiges +éternelles pour celle de la verdure infinie et laissé au-dessus +de nos têtes le brouillard grisâtre des zones glacées pour +revenir au ciel azuré de la Sicile! + +Après un délicieux repas composé de fruits et d'eau fraîche, nous +nous remîmes en route pour gagner le port de Stromboli. Dire +comment nous étions arrivés dans l'île ne nous parut pas prudent: +l'esprit superstitieux des Italiens n'eût pas manqué de voir en +nous dés démons vomis du sein des enfers; il fallut donc, se +résigner à passer pour d'humbles naufragés. C'était moins +glorieux, mais plus sûr. + +Chemin faisant, j'entendais mon oncle murmurer: + +«Mais la boussole! la boussole, qui marquait le nord! comment +expliquer ce fait? + +—Ma foi! dis-je avec un grand air de dédain, il ne faut pas +l'expliquer, c'est plus facile! + +—Par exemple! un professeur au Johannaeum qui ne trouverait pas +la raison d'un phénomène cosmique, ce serait une honte!» + +En parlant ainsi, mon oncle, demi-nu, sa bourse de cuir autour +des reins et dressant ses lunettes sur son nez, redevint le +terrible professeur de minéralogie. + +Une heure après avoir quitté le bois d'oliviers, nous arrivions +au port de San-Vicenzo, où Hans réclamait le prix de sa treizième +semaine de service, qui lui fut compté avec de chaleureuses +poignées de main. + +En cet instant, s'il ne partagea pas notre émotion bien +naturelle, il se laissa aller du moins à un mouvement d'expansion +extraordinaire. + +Du bout de ses doigts il pressa légèrement nos deux mains et se +mit à sourire. + + + + +XLV + + +Voici la conclusion d'un récit auquel refuseront d'ajouter foi +les gens les plus habitués à ne s'étonner de rien. Mais je suis +cuirassé d'avance contre l'incrédulité humaine. + +Nous fûmes reçus par les pêcheurs stromboliotes avec les égards +dus à des naufragés. Ils nous donnèrent des vêtements et des +vivres. Après quarante-huit heures d'attente, le 31 août, un +petit speronare nous conduisit à Messine, où quelques jours de +repos nous remirent de toutes nos fatigues. + +Le vendredi 4 septembre, nous nous embarquions à bord du +_Volturne_, l'un des paquebots-postes des messageries impériales +de France, et trois jours plus tard, nous prenions terre à +Marseille, n'ayant plus qu'une seule préoccupation dans l'esprit, +celle de notre maudite boussole. Ce fait inexplicable ne +laissait pas de me tracasser très sérieusement. Le 9 septembre +au soir, nous arrivions à Hambourg. + +Quelle fut la stupéfaction de Marthe, quelle fut la joie de +Graüben, je renonce à le décrire. + +«Maintenant que tu es un héros, me dit ma chère fiancée, tu +n'auras plus besoin de me quitter, Axel!» + +Je la regardai. Elle pleurait en souriant. + +Je laisse à penser si le retour du professeur Lidenbrock fît +sensation à Hambourg. Grâce aux indiscrétions de Marthe, la +nouvelle de son départ pour le centre de la terre s'était +répandue dans le monde entier. On ne voulut pas y croire, et, en +le revoyant, on n'y crut pas davantage. + +Cependant le présence de Hans, et diverses informations venues +d'Islande modifièrent peu à peu l'opinion publique. + +Alors mon oncle devint un grand homme, et moi, le neveu d'un +grand homme, ce qui est déjà quelque chose. Hambourg donna une +fête en notre honneur. Une séance publique eut lieu au +Johannaeum, où le professeur fit le récit de son expédition et +n'omit que les faits relatifs à la boussole. Le jour même, il +déposa aux archives de la ville le document de Saknussemm, et il +exprima son vif regret de ce que les circonstances, plus fortes +que sa volonté, ne lui eussent pas permis de suivre jusqu'au +centre de la terre les traces du voyageur islandais. Il fut +modeste dans sa gloire, et sa réputation s'en accrut. + +Tant d'honneur devait nécessairement lui susciter des envieux. +Il en eut, et, comme ses théories, appuyées sur des faits +certains, contredisaient les systèmes de la science sur la +question du feu central, il soutint par la plume et par la parole +de remarquables discussions avec les savants de tous pays. + +Pour mon compte, je ne puis admettre sa théorie du +refroidissement: en dépit de ce que j'ai vu, je crois et je +croirai toujours à la chaleur centrale; mais j'avoue que +certaines circonstances encore mal définies peuvent modifier +cette loi sous l'action de phénomènes naturels. + +Au moment où ces questions étaient palpitantes, mon oncle éprouva +un vrai chagrin. Hans, malgré ses instances, avait quitté +Hambourg; l'homme auquel nous devions tout ne voulut pas nous +laisser lui payer notre dette. Il fut pris de la nostalgie de +l'Islande. + +«Färval,» dit-il un jour, et sur ce simple mot d'adieu, il partit +pour Reykjawik, où il arriva heureusement. + +Nous étions singulièrement attachés à notre brave chasseur +d'eider; son absence ne le fera jamais oublier de ceux auxquels +il a sauvé la vie, et certainement je ne mourrai pas sans l'avoir +revu une dernière fois. + +Pour conclure, je dois ajouter que ce «Voyage au centre de la +terre» fit une énorme sensation dans le monde. Il fut imprimé et +traduit dans toutes les langues; les journaux les plus accrédités +s'en arrachèrent les principaux épisodes, qui furent commentés, +discutés, attaqués, soutenus avec une égale conviction dans le +camp des croyants et des incrédules. Chose rare! mon oncle +jouissait de son vivant de toute la gloire qu'il avait acquise, +et il n'y eut pas jusqu'à M. Barnum qui ne lui proposât de +«l'exhiber» à un très haut prix dans les États de l'Union. + +Mais un ennui, disons même un tourment, se glissait au milieu de +cette gloire. Un fait demeurait inexplicable, celui de la +boussole. Or, pour un savant pareil phénomène inexpliqué devient +un supplice de l'intelligence. Eh bien! le ciel réservait à mon +oncle d'être complètement heureux. + +Un jour, en rangeant une collection de minéraux dans son cabinet, +j'aperçus cette fameuse boussole et je me mis à observer. + +Depuis six mois elle était là, dans son coin, sans se douter des +tracas qu'elle causait. + +Tout à coup, quelle fut ma stupéfaction! Je poussai un cri. Le +professeur accourut. + +«Qu'est-ce donc? demanda-t-il. + +—Cette boussole!... + +—Eh bien? + +—Mais son aiguille indique le sud et non le nord! + +—Que dis-tu? + +—Voyez! ses pôles sont changés. + +—Changés!» + +Mon oncle regarda, compara, et fit trembler la maison par un bond +superbe. + +Quelle lumière éclairait à la fois son esprit et le mien! + +«Ainsi donc, s'écria-t-il, dès qu'il retrouva la parole, après +notre arrivée au cap Saknussemm, l'aiguille de cette damnée +boussole marquait sud au lieu du nord? + +—Évidemment. + +—Notre erreur s'explique alors. Mais quel phénomène a pu +produire ce renversement des pôles? + +—Rien de plus simple. + +—Explique-toi, mon garçon, + +—Pendant l'orage, sur la mer Lidenbrock, cette boule de feu, qui +aimantait le fer du radeau, avait tout simplement désorienté +notre boussole! + +—Ah! s'écria le professeur, en éclatent de rire, c'était donc +un tour de l'électricité?» + +A partir de ce jour, mon oncle fut le plus heureux des savants, +et moi le plus heureux des hommes, car ma jolie Virlandaise, +abdiquant sa position de pupille, prit rang dans la maison de +König-strasse en la double qualité de nièce et d'épouse. Inutile +d'ajouter que son oncle fut l'illustre professeur Otto +Lidenbrock, membre correspondant de toutes les Sociétés +scientifiques, géographiques et minéralogiques des cinq parties +du monde. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE *** + +***** This file should be named 4791-0.txt or 4791-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/4/7/9/4791/ + +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Voyage au Centre de la Terre + +Author: Jules Verne + +Posting Date: February 14, 2011 [EBook #4791] +Release Date: December, 2003 +[This file was first posted on March 21, 2002] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks +and the Online Distributed Proofreading Team. + + + + + + + + + +We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available +the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation +of the etext through OCR. + + +Nous remercions la Bibliothque Nationale de France qui a mis +disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donn +l'authorisation les utilizer pour prparer ce texte. + + + + + +Editorial note: the runes in the text are represented by the last two +hexadecimal digits of their Unicode encoding (from 16A0 to 16F0). We +emphasize with _XY_ the runes that Verne emphasizes with serifs, and +translitterates with uppecase. + +Note de l'diteur: les runes qui sont dans le texte sont representes +par les deux dernires chiffes hexadcimales de leur codage Unicode +(de 16A0 16F0). On rpresente avec _XY_ les runes que Verne relve +avec des srifs, et transcrit avec des majuscules. + + + + +Jules Verne + +VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE + + + + +I + + +Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le professeur Lidenbrock, +revint prcipitamment vers sa petite maison situe au numro 19 +de Knig-strasse, l'une des plus anciennes rues du vieux quartier +de Hambourg. + +La bonne Marthe dut se croire fort en retard, car le dner +commenait peine chanter sur le fourneau de la cuisine. + +Bon, me dis-je, s'il a faim, mon oncle, qui est le plus +impatient des hommes, va pousser des cris de dtresse. + +--Dja M. Lidonbrock! s'cria la bonne Marthe stupfaite, en +entre-billant la porte de la salle manger. + +--Oui, Marthe; mais le dner a le droit de ne point tre cuit, +car il n'est pas deux heures. La demie vient peine de sonner +Saint-Michel. + +--Alors pourquoi M. Lidenbrock rentre-t-il? + +--Il nous le dira vraisemblablement. + +--Le voil! je me sauve. Monsieur Axel, vous lui ferez +entendre raison. + +Et la bonne Marthe regagna son laboratoire culinaire. + +Je restai seul. Mais de faire entendre raison au plus irascible +des professeurs, c'est ce que mon caractre un peu indcis ne me +permettait pas. Aussi je me prparais regagner prudemment ma +petite chambre du haut, quand la porte de la rue cria sur ses +gonds; de grands pieds firent craquer l'escalier de bois, et le +matre de la maison, traversant la salle manger, se prcipite +aussitt dans son cabinet de travail. + +Mais, pendant ce rapide passage, il avait jet dans un coin sa +canne tte de casse-noisette, sur la table son large chapeau +poils rebrousss et son neveu ces paroles retentissantes: + +Axel, suis-moi! + +Je n'avais pas eu le temps de bouger que le professeur me criait +dj avec un vif accent d'impatience: + +Eh bien! tu n'es pas encore ici? + +Je m'lanai dans le cabinet de mon redoutable matre. + +Otto Lidenbrock n'tait pas un mchant homme, j'en conviens +volontiers; mais, moins de changements improbables, il mourra +dans la peau d'un terrible original. + +Il tait professeur au Johannaeum, et faisait un cours de +minralogie pendant lequel il se mettait rgulirement en colre +une fois ou deux. Non point qu'il se proccupt d'avoir des +lves assidus ses leons, ni du degr d'attention qu'ils +lui accordaient, ni du succs qu'ils pouvaient obtenir par la +suite; ces dtails ne l'inquitaient gure. Il professait +subjectivement, suivant une expression de la philosophie +allemande, pour lui et non pour les autres. C'tait un savant +goste, un puits de science dont la poulie grinait quand on en +voulait tirer quelque chose. En un mot, un avare. + +Il y a quelques professeurs de ce genre en Allemagne. + +Mon oncle, malheureusement, ne jouissait pas d'une extrme +facilit de prononciation, sinon dans l'intimit, au moins quand +il parlait en public, et c'est un dfaut regrettable chez un +orateur. En effet, dans ses dmonstrations au Johannaeum, +souvent le professeur s'arrtait court; il luttait contre un mot +rcalcitrant qui ne voulait pas glisser entre ses lvres, un de +ces mots qui rsistent, se gonflent et finissent par sortir sous +la forme peu scientifique d'un juron. De l, grande colre. + +Il y a en minralogie bien des dnominations semi-grecques, +semi-latines, difficiles prononcer, de ces rudes appellations +qui corcheraient les lvres d'un pote. Je ne veux pas dire du +mal de cette science. Loin de moi. Mais lorsqu'on se trouve en +prsence des cristallisations rhombodriques, des rsines +rtinasphaltes, des ghlnites, des tangasites, des molybdates de +plomb, des tungstates de manganse et des titaniates de zircone, +il est permis la langue la plus adroite de fourcher. + +Or, dans la ville, on connaissait cette pardonnable infirmit de +mon oncle, et on, en abusait, et on l'attendait aux passages +dangereux, et il se mettait en fureur, et l'on riait, ce qui +n'est pas de bon got, mme pour des Allemands. S'il y avait +donc toujours grande affluence d'auditeurs aux cours de +Lidenbrock, combien les suivaient assidment qui venaient surtout +pour se drider aux belles colres du professeur! + +Quoi qu'il en soit, mon oncle, je ne saurais trop le dire, tait +un vritable savant. Bien qu'il casst parfois ses chantillons + les essayer trop brusquement, il joignait au gnie du gologue +l'oeil du minralogiste. Avec son marteau, sa pointe d'acier, +son aiguille aimante, son chalumeau et son flacon d'acide +nitrique, c'tait un homme trs fort. A la cassure, l'aspect, + la duret, la fusibilit, au son, l'odeur, au got d'un +minral quelconque, il le classait sans hsiter parmi les six +cents espces que la science compte aujourd'hui. + +Aussi le nom de Lidenbrock retentissait avec honneur dans les +gymnases et les associations nationales. MM. Humphry Davy, de +Humboldt, les capitaines Franklin et Sabine, ne manqurent pas de +lui rendre visite leur passage Hambourg. MM. Becquerel, +Ebelmen, Brewater, Dumas, Milne-Edwards, aimaient le consulter +sur des questions les plus palpitantes de la chimie. Cette +science lui devait d'assez belles dcouvertes, et, en 1853, +il avait paru Leipzig un _Trait de Cristallographie +transcendante_, par le professeur Otto Lidenbrock, grand in-folio +avec planches, qui cependant ne fit pas ses frais. + +Ajoutez cela que mon oncle tait conservateur du muse +minralogique de M. Struve, ambassadeur de Russie, prcieuse +collection d'une renomme europenne. + +Voil donc le personnage qui m'interpellait avec tant +d'impatience. Reprsentez-vous un homme grand, maigre, d'une +sant de fer, et d'un blond juvnile qui lui tait dix bonnes +annes de sa cinquantaine. Ses gros yeux roulaient sans cesse +derrire des lunettes considrables; son nez, long et mince, +ressemblait une lame affile; les mchants prtendaient mme +qu'il tait aimant et qu'il attirait la limaille de fer. Pure +calomnie; il n'attirait que le tabac, mais en grande abondance, +pour ne point mentir. + +Quand j'aurai ajout que mon oncle faisait des enjambes +mathmatiques d'une demi-toise, et si je dis qu'en marchant il +tenait ses poings solidement ferms, signe d'un temprament +imptueux, on le connatra assez pour ne pas se montrer friand +de sa compagnie. + +Il demeurait dans sa petite maison de Knigstrasse, une +habitation moiti bois, moiti brique, pignon dentel; elle +donnait sur l'un de ces canaux sinueux qui se croisent au milieu +du plus ancien quartier de Hambourg que l'incendie de 1842 a +heureusement respect. + +La vieille maison penchait un peu, il est vrai, et tendait le +ventre aux passants; elle portait son toit inclin sur l'oreille, +comme la casquette d'un tudiant de la Tugendbund; l'aplomb de +ses lignes laissait dsirer; mais, en somme, elle se tenait +bien, grce un vieil orme vigoureusement encastr dans la +faade, qui poussait au printemps ses bourgeons en fleurs +travers les vitraux des fentres. + +Mon oncle ne laissait pas d'tre riche pour un professeur +allemand. La maison lui appartenait en toute proprit, +contenant et contenu. Le contenu, c'tait sa filleule Graben, +jeune Virlandaise de dix-sept ans, la bonne Marthe et moi. En ma +double qualit de neveu et d'orphelin, je devins son +aide-prparateur dans ses expriences. + +J'avouerai que je mordis avec apptit aux sciences gologiques; +j'avais du sang de minralogiste dans les veines, et je ne +m'ennuyais jamais en compagnie de mes prcieux cailloux. + +En somme, on pouvait vivre heureux dans cette maisonnette de +Knig-strasse, malgr les impatiences de son propritaire, car, +tout en s'y prenant d'une faon un peu brutale, celui-ci ne m'en +aimait pas moins. Mais cet homme-l ne savait pas attendre, et +il tait plus press que nature. + +Quand, en avril, il avait plant dans les pots de faence de son +salon des pieds de rsda ou de volubilis, chaque matin il allait +rgulirement les tirer par les feuilles afin de hter leur +croissance. + +Avec un pareil original, il n'y avait qu' obir. Je me +prcipitai donc dans son cabinet. + + + + +II + + +Ce cabinet tait un vritable muse. Tous les chantillons du +rgne minral s'y trouvaient tiquets avec l'ordre le plus +parfait, suivant les trois grandes divisions des minraux +inflammables, mtalliques et lithodes. + +Comme je les connaissais, ces bibelots de la science minralogique! +Que de fois, au lieu de muser avec des garons de mon ge, je +m'tais plu pousseter ces graphites, ces anthracites, ces +houilles, ces lignites, ces tourbes! Et les bitumes, les +rsines, les sels organiques qu'il fallait prserver du moindre +atome de poussire! Et ces mtaux, depuis le fer jusqu' l'or, +dont la valeur relative disparaissait devant l'galit absolue +des spcimens scientifiques! Et toutes ces pierres qui eussent +suffi reconstruire la maison de Knig-strasse, mme avec une +belle chambre de plus, dont je me serais si bien arrang! + +Mais, en entrant dans le cabinet, je ne songeais gure ces +merveilles. Mon oncle seul occupait ma pense. Il tait enfoui +dans son large fauteuil garni de velours d'Utrecht, et tenait +entre les mains un livre qu'il considrait avec la plus profonde +admiration. + +Quel livre! quel livre! s'criait-il. + +Cette exclamation me rappela que le professeur Lidenbrock tait +aussi bibliomane ses moments perdus; mais un bouquin n'avait de +prix ses yeux qu' la condition d'tre introuvable, ou tout au +moins illisible. + +Eh bien! me dit-il, tu ne vois donc pas? Mais c'est un trsor +inestimable que j'ai rencontr ce matin en furetant dans la +boutique du juif Hevelius. + +--Magnifique! rpondis-je avec un enthousiasme de commande. + +En effet, quoi bon ce fracas pour un vieil in-quarto dont le +dos et les plats semblaient faits d'un veau grossier, un bouquin +jauntre auquel pendait un signet dcolor? + +Cependant les interjections admiratives du professeur ne +discontinuaient pas. + +Vois, disait-il, en se faisant lui-mme demandes et rponses; +est-ce assez beau? Oui, c'est admirable! Et quelle reliure! Ce +livre s'ouvre-t-il facilement? Oui, car il reste ouvert +n'importe quelle page! Mais se ferme-t-il bien? Oui, car la +couverture et les feuilles forment un tout bien uni, sans se +sparer ni biller en aucun endroit. Et ce dos qui n'offre pas +une seule brisure aprs sept cents ans d'existence! Ah! voil +une reliure dont Bozerian, Closs ou Purgold eussent t fiers! + +En parlant ainsi, mon oncle ouvrait et fermait successivement le +vieux bouquin. Je ne pouvais faire moins que de l'interroger sur +son contenu, bien que cela ne m'intresst aucunement. + +Et quel est donc le titre de ce merveilleux volume? demandai-je +avec un empressement trop enthousiaste pour n'tre pas feint. + +--Cet ouvrage! rpondit mon oncle en s'animant, c'est +l'_Heims-Kringla_ de Snorre Turleson, le fameux auteur islandais +du douzime sicle; c'est la Chronique des princes norvgiens qui +rgnrent en Islande. + +--Vraiment! m'criai-je de mon mieux, et, sans doute, c'est une +traduction en langue allemande? + +--Bon! riposta vivement le professeur, une traduction! Et qu'en +ferais-je de ta traduction! Qui se soucie de ta traduction! +Ceci est l'ouvrage original en langue islandaise, ce magnifique +idiome, riche et simple la fois, qui autorise les combinaisons +grammaticales les plus varies et de nombreuses modifications de +mots! + +--Comme l'allemand, insinuai-je avec assez de bonheur. + +--Oui, rpondit mon oncle en haussant les paules; mais avec +cette diffrence que la langue islandaise admet les trois genres +comme le grec et dcline les noms propres comme le latin! + +--Ah! fis-je un peu branl dans mon indiffrence, et les +caractres de ce livre sont-ils beaux? + +--Des caractres! qui te parle de caractres, malheureux Axel! +Il s'agit bien de caractres! Ah! tu prends cela pour un +imprim! Mais, ignorant, c'est un manuscrit, et un manuscrit +runique!... + +--Runique? + +--Oui! Vas-tu me demander maintenant de t'expliquer ce mot? + +--Je m'en garderai bien, rpliquai-je avec l'accent d'un homme +bless dans son amour-propre. + +Mais mon oncle continua de plus belle, et m'instruisit, malgr +moi, de choses que je ne tenais gure savoir. + +Les runes, reprit-il, taient des caractres d'criture usits +autrefois en Islande, et, suivant la tradition, ils furent +invents par Odin lui-mme! Mais regarde donc, admire donc, +impie, ces types qui sont sortis de l'imagination d'un dieu! + +Ma foi, faute de rplique, j'allais me prosterner, genre de +rponse qui doit plaire aux dieux comme aux rois, car elle a +l'avantage de ne jamais les embarrasser, quand un incident vint +dtourner le cours de la conversation. + +Ce fut l'apparition d'un parchemin crasseux qui glissa du bouquin +et tomba terre. + +Mon oncle se prcipita sur ce brimborion avec une avidit facile + comprendra. Un vieux document, enferm peut-tre depuis un +temps immmorial dans un vieux livre, ne pouvait manquer d'avoir +un haut prix ses yeux. + +Qu'est-ce que cela? s'cria-t-il. + +Et, en mme temps, il dployait soigneusement sur sa table un +morceau de parchemin long de cinq pouces, large de trois, et sur +lequel s'allongeaient, en lignes transversales, des caractres de +grimoire. + +En voici le fac-simil exact. Je tiens faire connatre ces +signes bizarres, car ils amenrent le professeur Lidenbrock et +son neveu entreprendre la plus trange expdition du +dix-neuvime sicle: + + EF . E6 B3 DA DA BC C5 BC E6 C5 A2 C5 DA BC C5 C5 B4 C1 A6 C5 + BC CE CF BC BC D8 A0 A2 B3 CF C5 C1 C5 A0 B3 C1 C5 A6 E6 B4 C5 + B4 CF , BC D0 D8 B3 D0 CF E6 D0 CF C5_BC_ _BC_D0 AD A6 E6 E6 B3 + C5 D8 CF B3 D0 C5_C1_ B3 A2 D0 C5 B4 CF E6 E6 C1 DA_BC_D0 + _D0_CF A2 D0 D0 E6 . B3 BC B4 E6 B4 C1 C5 D0 D0 B2 BC + B4 B4 A6 E6 D8 C1 C5 C5 A2 CF A2 DA A0 E6 D0 B3 CF A2 + A6 CF , C1 D0 B4 AD BC C5 C1 B2 AD _B4_C5 A6 C1 C1_E6_ + +Le professeur considra pendant quelques instants cette srie de +caractres; puis il dit en relevant ses lunettes: + +C'est du runique; ces types sont absolument identiques ceux du +manuscrit de Snorre Turleson! Mais... qu'est-ce que cela peut +signifier? + +Comme le runique me paraissait tre une invention de savants pour +mystifier le pauvre monde, je ne fus pas fch de voir que mon +oncle n'y comprenait rien. Du moins, cela me sembla ainsi au +mouvement de ses doigts qui commenaient s'agiter terriblement. + +C'est pourtant du vieil islandais! murmurait-il entre ses +dents. + +Et le professeur Lidenbrock devait bien s'y connatre, car il +passait pour tre un vritable polyglotte. Non pas qu'il parlt +couramment les deux mille langues et les quatre mille idiomes +employs la surface du globe, mais enfin il en savait sa bonne +part. + +Il allait donc, en prsence de cette difficult, se livrer +toute l'imptuosit de son caractre, et je prvoyais une scne +violente, quand deux heures sonnrent au petit cartel de la +chemine. + +Aussitt la bonne Marthe ouvrit la porte du cabinet en disant: + +La soupe est servie. + +--Au diable la soupe, s'cria mon oncle, et celle qui l'a faite, +et ceux qui la mangeront! + +Marthe s'enfuit; je volai sur ses pas, et, sans savoir comment, +je me trouvai assis ma place habituelle dans la salle manger. + +J'attendis quelques instants. Le professeur ne vint pas. +C'tait la premire fois, ma connaissance, qu'il manquait la +solennit du dner. Et quel dner, cependant! une soupe au +persil, une omelette au jambon releve d'oseille la muscade, +une longe de veau la compote de prunes, et, pour dessert, des +crevettes au sucre, le tout arros d'un joli vin de la Moselle. + +Voil ce qu'un vieux papier allait coter mon oncle. Ma foi, +en qualit de neveu dvou, je me crs oblig de manger pour lui, +et mme pour moi. Ce que je fis en conscience. + +Je n'ai jamais vu chose pareille! disait la bonne Marthe en +servant. M. Lidenbrock qui n'est pas table! + +--C'est ne pas le croire. + +--Cela prsage quelque vnement grave! reprenait la vieille +servante en hochant la tte. + +Dans mon opinion, cela ne prsageait rien, sinon une scne +pouvantable, quand mon oncle trouverait son dner dvor. + +J'en tais ma dernire crevette, lorsqu'une voix retentissante +m'arracha aux volupts du dessert. Je ne fis qu'un bond de la +salle dans le cabinet. + + + + +III + + +C'est videmment du runique, disait le professeur en fronant le +sourcil. Mais il y a un secret, et je le dcouvrirai, sinon... + +Un geste violent acheva sa pense. + +Mets-toi l, ajouta-t-il en m'indiquant la table du poing, et +cris. + +En un instant je fus prt. + +Maintenant, je vais te dicter chaque lettre de notre alphabet +qui correspond l'un de ces caractres islandais. Nous verrons +ce que cela donnera. Mais, par saint Michel! garde-toi bien de +te tromper! + +La dicte commena. Je m'appliquai de mon mieux; chaque lettre +fut appele l'une aprs l'autre, et forma l'incomprhensible +succession des mots suivants: + + mm . r n l l s e s r e u e l s e e c J d e + s g t s s m f u n t e i e f n i e d r k e + k t , s a m n a t r a t e S S a o d r r n + e m t n a e I n u a e c t r r i l S a + A t u a a r . n s c r c i e a a b s + c c d r m i e e u t u l f r a n t u + d t , i a c o s e i b o K e d i i Y + +Quand ce travail fut termin, mon oncle prit vivement la feuille +sur laquelle je venais d'crire, et il l'examina longtemps avec +attention. + +Qu'est-ce que cela veut dire? rptait-il machinalement. + +Sur l'honneur, je n'aurais pas pu le lui apprendre. D'ailleurs +il ne m'interrogea pas cet gard, et il continua de se parler +lui-mme: + +C'est ce que nous appelons un cryptogramme, disait-il, dans +lequel le sens est cach sous des lettres brouilles dessein, +et qui, convenablement disposes, formeraient une phrase +intelligible! Quand je pense qu'il y a l peut-tre +l'explication ou l'indication d'une grande dcouverte! + +Pour mon compte, je pensais qu'il n'y avait absolument rien, mais +je gardai prudemment mon opinion. + +Le professeur prit alors le livre et le parchemin, et les compara +tous les deux. + +Ces deux critures ne sont pas de la mme main, dit-il; le +cryptogramme est postrieur au livre, et j'en vois tout d'abord +une preuve irrfragable. En effet, la premire lettre est une +double M qu'on chercherait, vainement dans le livre de Turleson, +car elle ne fut ajoute l'alphabet islandais qu'au quatorzime +sicle. Ainsi donc, il y a au moins deux cents ans entre le +manuscrit et le document. + +Cela j'en conviens, me parut assez logique. + +Je suis donc conduit penser, reprit mon oncle, que l'un des +possesseurs de ce livre aura trac ces caractres mystrieux. +Mais qui diable tait ce possesseur? N'aurait-il point mis son +nom quelque endroit de ce manuscrit? + +Mon oncle releva ses lunettes, prit une forte loupe, et passa +soigneusement en revue les premires pages du livre. Au verso de +la seconde, celle du faux titre, il dcouvrit une sorte de +macule, qui faisait l'oeil l'effet d'une tache d'encre. +Cependant, en y regardant de prs, on distinguait quelques +caractres demi effacs. Mon oncle comprit que l tait le +point intressant; il s'acharna donc sur la macule et, sa grosse +loupe aidant, il finit par reconnatre les signes que voici, +caractres runiques qu'il lut sans hsiter: + + D0 E6 B3 C5 BC D0 B4 B3 A2 BC BC C5 EF + +Arne Saknussem! s'cria-t-il d'un ton triomphant, mais c'est un +nom cela, et un nom islandais encore! celui d'un savant du +seizime sicle, d'un alchimiste clbre! + +Je regardai mon oncle avec une certaine admiration. + +Ces alchimistes, reprit-il, Avicenne, Bacon, Lulle, Paracelse, +taient les vritables, les seuls savants de leur poque. Ils +ont fait des dcouvertes dont nous avons le droit d'tre tonns. +Pourquoi, ce Saknussemm n'aurait-il pas enfoui sous cet +incomprhensible cryptogramme quelque surprenante invention? +Cela doit tre ainsi. Cela est. + +L'imagination du professeur s'enflammait cette hypothse. + +Sans doute, osai-je rpondre, mais quel intrt pouvait avoir ce +savant cacher ainsi quelque merveilleuse dcouverte? + +--Pourquoi? pourquoi? Eh! le sais-je? Galile n'en a-t-il pas +agi ainsi pour Saturne? D'ailleurs, nous verrons bien; j'aurai +le secret de ce document, et je ne prendrai ni nourriture ni +sommeil avant de l'avoir devin. + +--Oh! pensai-je. + +--Ni toi, non plus, Axel, reprit-il. + +--Diable! me dis-je, il est heureux que j'aie dn pour deux! + +--Et d'abord, fit mon oncle, il faut trouver la langue de ce +chiffre. Cela ne doit pas tre difficile. + +A ces mots, je relevai vivement la tte. Mon oncle reprit son +soliloque: + +Rien n'est plus ais. Il y a dans ce document cent trente-deux +lettres qui donnent soixante-dix-neuf consonnes contre +cinquante-trois voyelles. Or, c'est peu prs suivant cette +proportion que sont forms les mots des langues mridionales, +tandis que les idiomes du nord sont infiniment plus riches en +consonnes. Il s'agit donc d'une langue du midi. + +Ces conclusions taient fort justes. + +Mais quelle est cette langue? + +C'est l que j'attendais mon savant, chez lequel cependant je +dcouvrais un profond analyste. + +Ce Saknussemm, reprit-il, tait un homme instruit; or, ds qu'il +n'crivait pas dans sa langue maternelle, il devait choisir de +prfrence la langue courante entre les esprits cultivs du +seizime sicle, je veux dire le latin. Si je me trompe, je +pourrai essayer de l'espagnol, du franais, de l'italien, du +grec, de l'hbreu. Mais les savants du seizime sicle +crivaient gnralement en latin. J'ai donc le droit de dire _ +priori_: ceci est du latin. + +Je sautai sur ma chaise. Mes souvenirs de latiniste se +rvoltaient contre la prtention que cette suite de mots baroques +pt appartenir la douce langue de Virgile. + +Oui! du latin, reprit mon oncle, mais du latin brouill. + +--A la bonne heure! pensai-je. Si tu le dbrouilles, tu seras +fin, mon oncle. + +--Examinons bien, dit-il, en reprenant la feuille sur laquelle +j'avais crit. Voil une srie de cent trente-deux lettres qui +se prsentent sous un dsordre apparent. Il y a des mots o les +consonnes se rencontrent seules comme le premier mrnlls, +d'autres o les voyelles, au contraire, abondent, le cinquime, +par exemple, unteief, ou l'avant-dernier oseibo. Or, cette +disposition n'a videmment pas t combine; elle est donne +_mathmatiquement_ par la raison inconnue qui a prsid la +succession de ces lettres. Il me parait certain que la phrase +primitive a t crite rgulirement, puis retourne suivant une +loi qu'il faut dcouvrir. Celui qui possderait la clef de ce +chiffre le lirait couramment. Mais quelle est cette clef? +Axel, as-tu cette clef? + +A cette question je ne rpondis rien, et pour cause. Mes regards +s'taient arrts sur un charmant portrait suspendu au mur, le +portrait de Graben. La pupille de mon oncle se trouvait alors +Altona, chez une de ses parentes, et son, absence me rendait fort +triste, car, je puis l'avouer maintenant, la jolie Virlandaise et +le neveu du professeur s'aimaient avec toute la patience et toute +la tranquillit allemandes; nous nous tions fiancs l'insu de +mon oncle, trop gologue pour comprendre de pareils sentiments. +Graben tait une charmante jeune fille blonde aux yeux bleus, +d'un caractre un peu grave, d'un esprit un peu srieux; mais +elle ne m'en aimait pas moins; pour mon compte, je l'adorais, si +toutefois ce verbe existe dans la langue tudesque! L'image de ma +petite Virlandaise me rejeta donc, en un instant, du monde des +ralits dans celui des chimres, dans celui des souvenirs. + +Je revis la fidle compagne de mes travaux et de mes plaisirs. +Elle m'aidait ranger chaque jour les prcieuses pierres de mon +oncle; elle les tiquetait avec moi. C'tait une trs forte +minralogiste que mademoiselle Graben! Elle aimait +approfondir les questions ardues de la science. Que de douces +heures nous avions passes tudier ensemble, et combien +j'enviai souvent le sort de ces pierres insensibles qu'elle +maniait de ses charmantes mains. + +Puis, l'instant de l rcration venue, nous sortions tous les +deux; nous prenions par les alles touffues de l'Alsser, et nous +nous rendions de compagnie au vieux moulin goudronn qui fait si +bon effet l'extrmit du lac; chemin faisant, on causait en se +tenant par la main; je lui racontais des choses dont elle riait +de son mieux; on arrivait ainsi jusqu'au bord de l'Elbe, et, +aprs avoir dit bonsoir aux cygnes qui nagent parmi les grands +nnuphars blancs, nous revenions au quai par la barque vapeur. + +Or, j'en tais l de mon rve, quand mon oncle, frappant la table +du poing, me ramena violemment la ralit. + +Voyons, dit-il, la premire, ide qui doit se prsenter +l'esprit pour brouiller les lettres d'une phrase, c'est, il me +semble, d'crire les mots verticalement au lieu de les tracer +horizontalement. + +--Tiens! pensai-je. + +--Il faut voir ce que cela produit, Axel, jette une phrase +quelconque sur ce bout de papier; mais, au lieu de disposer les +lettres la suite les unes des autres, mets-les successivement +par colonnes verticales, de manire les grouper en nombre de +cinq ou six. + +Je compris ce dont il s'agissait, et immdiatement j'crivis de +haut en bas: + + J m n e , b + e e , t G e + t' b m i r n + a i a t a ! + i e p e + +Bon, dit le professeur, sans avoir lu. Maintenant, dispose ces +mots sur une ligne horizontale. + +J'obis, et j'obtins la phrase suivante: + + Jmne,b ee,tGe t'bmirn aiata! iepe + +Parfait! fit mon oncle en m'arrachant le papier des mains, +voil qui a dj la physionomie du vieux document; les voyelles +sont groupes ainsi que les consonnes dans le mme dsordre; il y +a mme des majuscules au milieu des mots, ainsi que des virgules, +tout comme dans le parchemin de Saknussemm! + +Je ne puis m'empcher de trouver ces remarques fort ingnieuses. + +Or, reprit mon oncle en s'adressant directement moi, pour lire +la phrase que tu viens d'crire, et que je ne connais pas, il me +suffira de prendre successivement la premire lettre de chaque +mot, puis la seconde, puis la troisime, ainsi de suite. + +Et mon oncle, son grand tonnement, et surtout au mien, lut: + + _Je t'aime bien, ma petite Graben_! + +Hein! fit le professeur. + +Oui, sans m'en douter, en amoureux maladroit, j'avais trac cette +phrase compromettante! + +Ah! tu aimes Graben! reprit mon oncle d'un vritable ton de +tuteur! + +--Oui ... Non ... balbutiai-je! + +--Ah! tu aimes Graben, reprit-il machinalement. Eh bien, +appliquons mon procd au document en question! + +Mon oncle, retomb dans son absorbante contemplation, oubliait +dj mes imprudentes paroles. Je dis imprudentes, car la tte du +savant ne pouvait comprendre les choses du coeur. Mais, +heureusement, la grande affaire du document l'emporta. + +Au moment de faire son exprience capitale, les yeux du +professeur Lidenbrock lancrent des clairs travers ses +lunettes; ses doigts tremblrent, lorsqu'il reprit le vieux +parchemin; il tait srieusement mu. Enfin il toussa fortement, +et d'une voix grave, appelant successivement la premire lettre, +puis la seconde de chaque mot; il me dicta la srie suivante: + + _mmessunkaSenrA.icefdoK.segnittamurtn + ecertserrette,rotaivsadua,ednecsedsadne + lacartniiiluJsiratracSarbmutabiledmek + meretarcsilucoYsleffenSnI_ + +En finissant, je l'avouerai, j'tais motionn, ces lettres, +nommes une une, ne m'avaient prsent aucun sens l'esprit; +j'attendais donc que le professeur laisst se drouler +pompeusement entre ses lvres une phrase d'une magnifique +latinit. + +Mais, qui aurait pu le prvoir! Un violent coup de poing branla +la table. L'encre rejaillit, la plume me sauta des mains. + +Ce n'est pas cela! s'cria mon oncle, cela n'a pas le sens +commun! + +Puis, traversant le cabinet comme un boulet, descendant +l'escalier comme une avalanche, il se prcipita dans +Knig-strasse, et s'enfuit toutes jambes. + + + + +IV + + +Il est parti? s'cria Marthe en accourant au bruit de la porte +de la rue qui, violemment referme, venait d'branler la maison +tout entire. + +--Oui! rpondis-je, compltement parti! + +--Eh bien? et son dner? fit la vieille servante. + +--Il ne dnera pas! + +--Et son souper? + +--Il ne soupera pas! + +--Comment? dit Marthe en joignant les mains. + +--Non, bonne Marthe, il ne mangera plus, ni personne dans la +maison! Mon oncle Lidenbrock nous met tous la dite jusqu'au +moment o il aura dchiffr un vieux grimoire qui est absolument +indchiffrable! + +--Jsus! nous n'avons donc plus qu' mourir de faim! + +Je n'osai pas avouer qu'avec un homme aussi absolu que mon oncle, +c'tait un sort invitable. + +La vieille servante, srieusement alarme, retourna dans sa +cuisine en gmissant. + +Quand je fus seul, l'ide me vint d'aller tout conter Graben; +mais comment quitter la maison? Et s'il m'appelait? Et s'il +voulait recommencer ce travail logogriphique, qu'on et vainement +propos au vieil OEdipe! Et si je ne rpondais pas son appel, +qu'adviendrait-il? + +Le plus sage tait de rester. Justement, un minralogiste de +Besanon venait de nous adresser une collection de godes +siliceuses qu'il fallait classer. Je me mis au travail. Je +triai, j'tiquetai, je disposai dans leur vitrine toutes ces +pierres creuses au-dedans desquelles s'agitaient de petits +cristaux. + +Mais cette occupation ne m'absorbait pas; l'affaire du vieux +document ne laissait point de me proccuper trangement. Ma tte +bouillonnait, et je me sentais pris d'une vague inquitude. +J'avais le pressentiment d'une catastrophe prochaine. + +Au bout d'une heure, mes godes taient tages avec ordre. Je +me laissai aller alors dans le grand fauteuil d'Utrecht, les bras +ballants et la tte renverse. J'allumai ma pipe long tuyau +courbe, dont le fourneau sculpt reprsentait une naade +nonchalamment tendue; puis, je m'amusai suivre les progrs de +la carbonisation, qui de ma naade faisait peu peu une ngresse +accomplie. De temps en temps, j'coutais si quelque pas +retentissait dans l'escalier. Mais non. O pouvait tre mon +oncle en ce moment? Je me le figurais courant sous les beaux +arbres de la route d'Altona, gesticulant, tirant au mur avec sa +canne, d'un bras violent battant les herbes, dcapitant les +chardons et troublant dans leur repos les cigognes solitaires. + +Rentrerait-il triomphant ou dcourag? Qui aurait raison l'un de +l'autre, du secret ou de lui? Je m'interrogeais ainsi, et, +machinalement, je pris entre mes doigts la feuille de papier sur +laquelle s'allongeait l'incomprhensible srie des lettres +traces par moi. Je me rptais: + +Qu'est-ce que cela signifie? + +Je cherchai grouper ces lettres de manire former des mots. +Impossible. Qu'on les runit par deux, trois, ou cinq, ou six, +cela ne donnait absolument rien d'intelligible; il y avait bien +les quatorzime; quinzime et seizime lettres qui faisaient le +mot anglais ice, et la quatre-vingt-quatrime, la +quatre-vingt-cinquime et la quatre-vingt-sixime formaient le +mot sir. Enfin, dans le corps du document, et la deuxime et + la troisime ligne, je remarquai aussi les mots latins rota, +mutabile, ira, neo, atra. + +Diable, pensai-je, ces derniers mots sembleraient donner raison + mon oncle sur la langue du document! Et mme, la quatrime +ligne, j'aperois encore le mot luco qui se traduit par bois +sacr. Il est vrai qu' la troisime, on lit le mot tabiled +de tournure parfaitement hbraque, et la dernire, les +vocables mer, arc, mre, qui sont purement franais. + +Il y avait l de quoi perdre la tte! Quatre idiomes diffrents +dans cette phrase absurde! Quel rapport pouvait-il exister entre +les mots glace, monsieur, colre, cruel, bois sacr, changeant, +mre, arc ou mer? Le premier et le dernier seuls se +rapprochaient facilement; rien d'tonnant que, dans un document +crit en Islande, il ft question d'une mer de glace. Mais de +l comprendre le reste du cryptogramme, c'tait autre chose. + +Je me dbattais donc contre une insoluble difficult; mon cerveau +s'chauffait; mes yeux clignaient sur la feuille de papier; les +cent trente-deux lettres semblaient voltiger autour de moi, comme +ces larmes d'argent qui glissent dans l'air autour de notre tte, +lorsque le sang s'y est violemment port. + +J'tais en proie une sorte d'hallucination; j'touffais; il me +fallait de l'air. Machinalement, je m'ventai avec la feuille de +papier, dont le verso et le recto se prsentrent successivement + mes regards. + +Quelle fut ma surprise, quand, dans l'une de ces voltes rapides, +au moment o le verso se tournait vers moi, je crus voir +apparatre des mots parfaitement lisibles, des mots latins, entre +autres craterem et terrestre. + +Soudain une lueur se fit dans mon esprit; ces seuls indices me +firent entrevoir la vrit; j'avais dcouvert la loi du chiffre. +Pour lire ce document, il n'tait pas mme ncessaire de le lire + travers la feuille retourne! Non. Tel il tait, tel il +m'avait t dict, tel il pouvait tre pel couramment. Toutes +les ingnieuses combinaisons du professeur se ralisaient; il +avait eu raison pour la disposition des lettres, raison pour la +langue du document! Il s'en fallut d'un rien qu'il pt lire +d'un bout l'autre cette phrase latine, et ce rien, le hasard +venait de me le donner! + +On comprend si je fus mu! Mes yeux se troublrent. Je ne +pouvais m'en servir. J'avais tal la feuille de papier sur la +table. Il me suffisait d'y jeter un regard pour devenir +possesseur du secret. + +Enfin je parvins calmer mon agitation. Je m'imposai la loi de +faire deux fois le tour de la chambre pour apaiser mes nerfs, et +je revins m'engouffrer dans le vaste fauteuil. + +Lisons, m'criai-je, aprs avoir refait dans mes poumons une +ample provision d'air. + +Je me penchai sur la table; je posai mon doigt successivement sur +chaque lettre, et, sans m'arrter, sans hsiter, un instant, je +prononai haute voix la phrase tout entire. + +Mais quelle stupfaction, quelle terreur m'envahit! Je restai +d'abord comme frapp d'un coup subit. Quoi! ce que je venais +d'apprendre s'tait accompli! un homme avait eu assez d'audace +pour pntrer! ... + +Ah! m'criai-je en bondissant: mais non! mais non! mon oncle +ne le saura pas! Il ne manquerait plus qu'il vint connatre un +semblable voyage! Il voudrait en goter aussi! Rien ne pourrait +l'arrter! Un gologue si dtermin! il partirait quand mme, +malgr tout, en dpit de tout! Et il m'emmnerait avec lui, et +nous n'en reviendrions pas! Jamais! jamais! + +J'tais dans une surexcitation difficile peindre. + +Non! non! ce ne sera pas, dis-je avec nergie, et, puisque je +peux empcher qu'une pareille ide vienne l'esprit de mon +tyran, je le ferai. A tourner et retourner ce document, il +pourrait par hasard en dcouvrir la clef! Dtruisons-le. + +Il y avait un reste de feu dans la chemine. Je saisis non +seulement la feuille de papier, mais le parchemin de Saknussem; +d'une main fbrile j'allais prcipiter le tout sur les charbons +et anantir ce dangereux secret, quand la porte du cabinet +s'ouvrit. Mon oncle parut. + + + + +V + + +Je n'eus que le temps de replacer sur la table le malencontreux +document. + +Le professeur Lidenbrock paraissait profondment absorb. Sa +pense dominante ne lui laissait pas un instant de rpit; il +avait videmment scrut, analys l'affaire, mis en oeuvre toutes +les ressources de son imagination pendant sa promenade, et il +revenait appliquer quelque combinaison nouvelle. + +En effet, il s'assit dans son fauteuil, et, la plume la main, +il commena tablir des formules qui ressemblaient un calcul +algbrique. + +Je suivais du regard sa main frmissante; je ne perdais pas un +seul de ses mouvements. Quelque rsultat inespr allait-il donc +inopinment se produire? Je tremblais, et sans raison, puisque +la vraie combinaison, la seule tant dj trouve, toute autre +recherche devenait forcment vaine. + +Pendant trois longues heures, mon oncle travailla sans parler, +sans lever la tte, effaant, reprenant, raturant, recommenant +mille fois. + +Je savais bien que, s'il parvenait arranger des lettres suivant +toutes les positions relatives qu'elles pouvaient occuper, la +phrase se trouverait faite. Mais je savais aussi que vingt +lettres seulement peuvent former deux quintillions, quatre cent +trente-deux quatrillions, neuf cent deux trillions, huit +milliards, cent soixante-seize millions, six cent quarante mille +combinaisons. Or, il y avait cent trente-deux lettres dans la +phrase, et ces cent trente-deux lettres donnaient un nombre de +phrases diffrentes compos de cent trente-trois chiffres au +moins, nombre presque impossible numrer et qui chappe +toute apprciation. + +J'tais rassur sur ce moyen hroque de rsoudre le problme. + +Cependant le temps s'coulait; la nuit se fit; les bruits de la +rue s'apaisrent; mon oncle, toujours courb sur sa tche, ne vit +rien, pas mme la bonne Marthe qui entr'ouvrit la porte; il +n'entendit rien, pas mme la voix de cette digne servante, +disant: + +Monsieur soupera-t-il ce soir? + +Aussi Marthe dut-elle s'en aller sans rponse: pour moi, aprs +avoir rsist pendant quelque temps, je fus pris d'un invincible +sommeil, et je m'endormis sur un bout du canap, tandis que mon +oncle Lidenbrock calculait et raturait toujours. + +Quand je me rveillai, le lendemain, l'infatigable piocheur tait +encore au travail. Ses yeux rouges, son teint blafard, ses +cheveux entremls sous sa main fivreuse, ses pommettes +empourpres indiquaient assez sa lutte terrible avec +l'impossible, et, dans quelles fatigues de l'esprit, dans quelle +contention du cerveau, les heures durent s'couler pour lui. + +Vraiment, il me fit piti. Malgr les reproches que je croyais +tre en droit de lui faire, une certaine motion me gagnait. Le +pauvre homme tait tellement possd de son ide, qu'il oubliait +de se mettre en colre; toutes ses forces vives se concentraient +sur un seul point, et, comme elles ne s'chappaient pas par leur +exutoire ordinaire, on pouvait craindre que leur tension ne le +ft clater d'un instant l'autre. + +Je pouvais d'un geste desserrer cet tau de fer qui lui serrait +le crne, d'un mot seulement! Et je n'en fis rien. + +Cependant j'avais bon coeur. Pourquoi restai-je muet en pareille +circonstance? Dans l'intrt mme de mon oncle. + +Non, non, rptai-je, non, je ne parlerai pas! Il voudrait y +aller, je le connais; rien ne saurait l'arrter. C'est une +imagination volcanique, et, pour faire ce que d'autres gologues +n'ont point fait, il risquerait sa vie. Je me tairai; je +garderai ce secret dont le hasard m'a rendu matre; le dcouvrir, +ce serait tuer le professeur Lidenbrock. Qu'il le devine, s'il +le peut; je ne veux pas me reprocher un jour de l'avoir conduit +sa perte. + +Ceci bien rsolu, je me croisai les bras, et j'attendis. Mais +j'avais compt sans un incident qui se produisit quelques +heures de l. + +Lorsque la bonne Marthe voulut sortir de la maison pour se rendre +au march, elle trouva la porte close; la grosse clef manquait +la serrure. + +Qui l'avait te? Mon oncle videmment, quand il rentra la +veille aprs son excursion prcipite. + +tait-ce dessein? tait-ce par mgarde? Voulait-il nous +soumettre aux rigueurs de la faim? Cela m'et paru un peu fort. +Quoi! Marthe et moi, nous serions victimes d'une situation qui +ne nous regardait pas le moins du monde? Sans doute, et je me +souvins d'un prcdent de nature nous effrayer. En effet, il y +a quelques annes, l'poque o mon oncle travaillait sa +grande classification minralogique, il demeura quarante-huit +heures sans manger, et toute sa maison dut se conformer cette +dite scientifique. Pour mon compte, j'y gagnai des crampes +d'estomac fort peu rcratives chez un garon d'un naturel assez +vorace. + +Or, il me parut que le djeuner allait faire dfaut comme le +souper de la veille. Cependant je rsolus d'tre hroque et de +ne pas cder devant les exigences de la faim. Marthe prenait +cela trs au srieux et se dsolait, la bonne femme. Quant +moi, l'impossibilit de quitter la maison me proccupait +davantage et pour cause. On me comprend bien. + +Mon oncle travaillait toujours; son imagination se perdait dans +le monde idal des combinaisons; il vivait loin de la terre, et +vritablement en dehors des besoins terrestres. + +Vers midi, la faim m'aiguillonna srieusement; Marthe, trs +innocemment, avait dvor la veille les provisions du +garde-manger; il ne restait plus rien la maison, Cependant je +tins bon. J'y mettais une sorte de point d'honneur. + +Deux heures sonnrent. Cela devenait ridicule, intolrable mme; +j'ouvrais des yeux dmesurs. Je commenai me dire que +j'exagrais l'importance du document; que mon oncle n'y +ajouterait pas foi; qu'il verrait l une simple mystification; +qu'au pis aller on le retiendrait malgr lui, s'il voulait tenter +l'aventure; qu'enfin il pouvait dcouvrit lui-mme la clef du +chiffre, et que j'en serais alors pour mes frais d'abstinence. + +Ces raisons, que j'eusse rejetes la veille avec indignation, me +parurent excellentes; je trouvai mme parfaitement absurde +d'avoir attendu si longtemps, et mon parti fut pris de tout dire. + +Je cherchais donc une entre en matire, pas trop brusque, quand +le professeur se leva, mit son chapeau et se prpara sortir. + +Quoi, quitter la maison, et nous enfermer encore! Jamais. + +Mon oncle! dis-je. + +Il ne parut pas m'entendre. + +Mon oncle Lidenbrock! rptai-je en levant la voix. + +--Hein? fit-il comme un homme subitement rveill. + +--Eh bien! cette clef? + +--Quelle clef? La clef de la porte? + +--Mais non, m'criai-je, la clef du document! + +Le professeur me regarda par-dessus ses lunettes; il remarqua +sans doute quelque chose d'insolite dans ma physionomie, car il +me saisit vivement le bras, et, sans pouvoir parler, il +m'interrogea du regard. Cependant jamais demande ne fut formule +d'une faon plus nette. + +Je remuai la tte de haut en bas. + +Il secoua la sienne avec une sorte de piti, comme s'il avait +affaire un fou. + +Je fis un geste plus affirmatif. + +Ses yeux brillrent d'un vif clat; sa main devint menaante. + +Cette conversation muette dans ces circonstances et intress le +spectateur le plus indiffrent. Et vraiment j'en arrivais ne +plus oser parler, tant je craignais que mon oncle ne m'toufft +dans les premiers embrassements de sa joie. Mais il devint si +pressant qu'il fallut rpondre. + +Oui, cette clef!... le hasard!... + +--Que dis-tu? s'cria-t-il avec une indescriptible motion. + +--Tenez, dis-je en lui prsentant la feuille de papier sur +laquelle j'avais crit, lisez. + +--Mais cela ne signifie rien! rpondit-il en froissant la +feuille. + +--Rien, en commenant lire par le commencement, mais par la +fin... + +Je n'avais pas achev ma phrase que le professeur poussait un +cri, mieux qu'un cri, un vritable rugissement! Une rvlation +venait de se faire, dans son esprit. Il tait transfigur. + +Ah! ingnieux Saknussemm! s'cria-t-il, tu avais donc d'abord +crit ta phrase l'envers! + +Et se prcipitant sur la feuille de papier, l'oeil trouble, la +voix mue, il lut le document tout entier, en remontant de la +dernire lettre la premire. + +Il tait conu en ces termes: + + _In Sneffels Yoculis craterem kem delibat umbra Scartaris Julii + intra calendas descende, audas viator, et terrestre centrum + attinges. Kod feci. Arne Saknussem_. + +Ce qui, de ce mauvais latin, peut tre traduit ainsi: + + _Descends dans le cratre du Yocul de Sneffels que l'ombre du + Scartaris vient caresser avant les calendes de Juillet, + voyageur audacieux, et tu parviendras au centre de la Terre. + Ce que j'ai fait. Arne Saknussemm_, + +Mon oncle, cette lecture, bondit comme s'il et inopinment +touch une bouteille de Leyde. Il tait magnifique d'audace, de +joie et de conviction. Il allait et venait; il prenait sa tte +deux mains; il dplaait les siges; il empilait ses livres; il +jonglait, c'est ne pas le croire, avec ses prcieuses godes; +il lanait un coup de poing par-ci, une tape par-l. Enfin ses +nerfs se calmrent et, comme un homme puis par une trop grande +dpense de fluide, il retomba dans son fauteuil. + +Quelle heure est-il donc? demanda-t-il aprs quelques instants +de silence. + +--Trois heures, rpondis-je. + +--Tiens! mon dner a pass vite. Je meurs de faim. A table. +Puis ensuite... + +--Ensuite? + +--Tu feras ma malle. + +--Hein! m'criai-je. + +--Et la tienne! rpondit l'impitoyable professeur en entrant +dans la salle manger. + + + + +VI + + +A ces paroles, un frisson me passa par tout le corps. Cependant +je me contins. Je rsolus mme de faire bonne figure. Des +arguments scientifiques pouvaient seuls arrter le professeur +Lidenbrock; or, il y en avait, et de bons, contre la possibilit +d'un pareil voyage. Aller au centre de la terre! Quelle folie! +Je rservai ma dialectique pour le moment opportun, et je +m'occupai du repas. + +Inutile de rapporter les imprcations de mon oncle devant la +table desservie. Tout s'expliqua. La libert fut rendue la +bonne Marthe. Elle courut au march et fit si bien, qu'une heure +aprs ma faim tait calme, et je revenais au sentiment de la +situation. + +Pendant le repas, mon oncle fut presque gai; il lui chappait de +ces plaisanteries de savant qui ne sont jamais bien dangereuses. +Aprs le dessert, il me fit signe de le suivre dans son cabinet. + +J'obis. Il s'assit un bout de sa table de travail, et moi +l'autre. + +Axel, dit-il d'une voix assez douce, tu es un garon trs +ingnieux; tu m'as rendu l un fier service, quand, de guerre +lasse, j'allais abandonner cette combinaison. O me serais-je +gar? Nul ne peut le savoir! Je n'oublierai jamais cela, mon +garon, et de la gloire que nous allons acqurir tu auras ta +part. + +Allons! pensai-je, il est de bonne humeur; le moment est venu +de discuter cette gloire. + +--Avant tout, reprit mon oncle, je te recommande le secret le +plus absolu, tu m'entends? Je ne manque pas d'envieux dans le +monde des savants, et beaucoup voudraient entreprendre ce voyage, +qui ne s'en douteront qu' notre retour. + +--Croyez-vous, dis-je, que le nombre de ces audacieux ft si +grand? + +--Certes! qui hsiterait conqurir une telle renomme? Si ce +document tait connu, une arme entire de gologues se +prcipiterait sur les traces d'Arne Saknussemm! + +--Voil ce dont je ne suis pas persuad, mon oncle, car rien ne +prouve l'authenticit de ce document. + +--Comment! Et le livre dans lequel nous l'avons dcouvert! + +--Bon! j'accorde que ce Saknussemm ait crit ces lignes, mais +s'ensuit-il qu'il ait rellement accompli ce voyage, et ce vieux +parchemin ne peut-il renfermer une mystification? + +Ce dernier mot, un peu hasard, je regrettai presque de l'avoir +prononc; le professeur frona son pais sourcil, et je craignais +d'avoir compromis les suites de cette conversation. Heureusement +il n'en fut rien. Mon svre interlocuteur baucha une sorte de +sourire sur ses lvres et rpondit: + +C'est ce que nous verrons. + +--Ah! fis-je un peu vex; mais permettez-moi d'puiser la srie +des objections relatives ce document. + +--Parle, mon garon, ne te gne pas. Je te laisse toute libert +d'exprimer ton opinion. Tu n'es plus mon neveu, mais mon +collgue. Ainsi, va. + +--Eh bien, je vous demanderai d'abord ce que sont ce Yocul, ce +Sneffels et ce Scartaris, dont je n'ai jamais entendu parler? + +--Rien n'est plus facile. J'ai prcisment reu, il y a quelque +temps, une carte de mon ami Peterman, de Leipzig; elle ne pouvait +arriver plus propos. Prends le troisime atlas dans la seconde +trave de la grande bibliothque, srie Z, planche 4. + +Je me levai, et, grce ces indications prcises, je trouvai +rapidement l'atlas demand. Mon oncle l'ouvrit et dit: + +Voici une des meilleures cartes de l'Islande, celle de +Handerson, et je crois qu'elle va nous donner la solution de +toutes tes difficults. + +Je me penchai sur la carte. + +Vois cette le compose de volcans, dit le professeur, et +remarque qu'ils portent tous le nom de Yocul. Ce mot veut dire +glacier en islandais, et, sous la latitude leve de l'Islande, +la plupart des ruptions se font jour travers les couches de +glace. De l cette dnomination de Yocul applique tous les +monts ignivomes de l'le. + +--Bien, rpondis-je, mais qu'est-ce que le Sneffels? + +J'esprais qu' cette demande il n'y aurait pas de rponse. Je +me trompais. Mon oncle reprit: + +Suis-moi sur la cte occidentale de l'Islande. Aperois-tu +Reykjawik, sa capitale? Oui. Bien. Remonte les fjrds +innombrables de ces rivages rongs par la mer, et arrte-toi un +peu au-dessous du soixante-cinquime degr de latitude. Que +vois-tu l? + +--Une sorte de presqu'le semblable un os dcharn, que termine +une norme rotule. + +--La comparaison est juste, mon garon; maintenant, n'aperois-tu +rien sur cette rotule? + +--Si, un mont qui semble avoir pouss en mer. + +--Bon! c'est le Sneffels. + +--Le Sneffels? + +--Lui-mme, une montagne haute de cinq mille pieds, l'une des +plus remarquables de l'le, et coup sr la plus clbre du +monde entier, si son cratre aboutit au centre du globe. + +--Mais c'est impossible! m'criai-je en haussant les paules et +rvolt contre une pareille supposition. + +--Impossible! rpondit le professeur Lidenbrock d'un ton svre. +Et pourquoi cela? + +--Parce que ce cratre, est videmment obstru par les laves, les +roches brlantes, et qu'alors... + +--Et si c'est un cratre teint? + +--teint? + +--Oui. Le nombre des volcans en activit la surface du globe +n'est actuellement que de trois cents environ; mais il existe une +bien plus grande quantit de volcans teints. Or le Sneffels +compte parmi ces derniers, et, depuis les temps historiques, il +n'a eu qu'une seule ruption, celle de 1219; partir de cette +poque, ses rumeurs se sont apaises peu peu, et il n'est plus +au nombre des volcans actifs. + + ces affirmations positives je n'avais absolument rien +rpondre; je me rejetai donc sur les autres obscurits que +renfermait le document. + +Que signifie ce mot Scartaris, demandai-je, et que viennent +faire l les calendes de juillet? + +Mon oncle prit quelques moments de rflexion. J'eus un instant +d'espoir, mais un seul, car bientt il me rpondit en ces termes: + +Ce que tu appelles obscurit est pour moi lumire. Cela prouve +les soins ingnieux avec lesquels Saknussemm a voulu prciser sa +dcouverte. Le Sneffels est form de plusieurs cratres; il y +avait donc ncessit d'indiquer celui d'entre eux qui mne au +centre du globe. Qu'a fait le savant Islandais? Il a remarqu +qu'aux approches des calendes de juillet, c'est--dire vers les +derniers jours du mois de juin, un des pics de la montagne, le +Scartaris, projetait son ombre jusqu' l'ouverture du cratre en +question, et il a consign le fait dans son document. Pouvait-il +imaginer une indication plus exacte, et une fois arrivs au +sommet du Sneffels, nous sera-t-il possible d'hsiter sur le +chemin prendre? + +Dcidment mon oncle avait rponse tout. Je vis bien qu'il +tait inattaquable sur les mots du vieux parchemin. Je cessai +donc de le presser ce sujet, et, comme il fallait le convaincre +avant tout, je passais aux objections scientifiques, bien +autrement graves, mon avis. + +Allons, dis-je, je suis forc d'en convenir, la phrase de +Saknussemm est claire et ne peut laisser aucun doute l'esprit. +J'accorde mme que le document a un air de parfaite authenticit. +Ce savant est all au fond du Sneffels; il a vu l'ombre du +Scartaris caresser les bords du cratre avant les calendes de +juillet; il a mme entendu raconter dans les rcits lgendaires +de son temps que ce cratre aboutissait au centre de la terre; +mais quant y tre parvenu lui-mme, quant avoir fait le +voyage et en tre revenu, s'il l'a entrepris, non, cent fois +non! + +--Et la raison? dit mon oncle d'un ton singulirement moqueur. + +--C'est que toutes les thories de la science dmontrent qu'une +pareille entreprise est impraticable! + +--Toutes les thories disent cela? rpondit le professeur on +prenant un air bonhomme. Ah! les vilaines thories! comme +elles vont nous gner, ces pauvres thories! + +Je vis qu'il se moquait de moi, mais je continuai nanmoins. + +Oui! il est parfaitement reconnu que la chaleur augmente +environ d'un degr par soixante-dix pieds de profondeur +au-dessous de la surface du globe; or, en admettant cette +proportionnalit constante, le rayon terrestre tant de quinze +cents lieues, il existe au centre une temprature de deux +millions de degrs. Les matires de l'intrieur de la terre se +trouvent donc l'tat de gaz incandescent, car les mtaux, l'or, +le platine, les roches les plus dures, ne rsistent pas une +pareille chaleur. J'ai donc le droit de demander s'il est +possible de pntrer dans un semblable milieu! + +--Ainsi, Axel, c'est la chaleur qui t'embarrasse? + +--Sans doute. Si nous arrivions une profondeur de dix lieues +seulement, nous serions parvenus la limite de l'corce +terrestre, car dj la temprature est suprieure treize cents +degrs. + +--Et tu as peur d'entrer en fusion? + +--Je vous laisse la question dcider, rpondis-je avec humeur. + +--Voici ce, que je dcide, rpondit le professeur Lidenbrock en +prenant ses grands airs; c'est que ni toi ni personne ne sait +d'une faon certaine ce qui se passe l'intrieur du globe, +attendu qu'on connat peine la douze millime partie de son +rayon; c'est que la science est minemment perfectible et que +chaque thorie est incessamment dtruite par une thorie +nouvelle. N'a-t-on pas cru jusqu' Fourier que la temprature +des espaces plantaires allait toujours diminuant, et ne sait-on +pas aujourd'hui que les plus grands froids des rgions thres +ne dpassent pas quarante ou cinquante degrs au-dessous de zro? +Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de la chaleur interne? +Pourquoi, une certaine profondeur, n'atteindrait-elle pas une +limite infranchissable, au lieu de s'lever jusqu'au degr de +fusion des minraux les plus rfractaires? + +Mon oncle plaant la question sur le terrain des hypothses, je +n'eus rien rpondre. + +Eh bien, je te dirai que de vritables savants, Poisson entre +autres, ont prouv que, si une chaleur de deux millions de degrs +existait l'intrieur du globe, les gaz incandescents provenant +des matires fondues acquerraient une lasticit telle que +l'corce terrestre ne pourrait y rsister et claterait comme les +parois d'une chaudire sous l'effort de la vapeur. + +--C'est l'avis de Poisson, mon oncle, voil tout. + +--D'accord, mais c'est aussi l'avis d'autres gologues +distingus, que l'intrieur du globe n'est form ni de gaz ni +d'eau, ni des plus lourdes pierres que nous connaissions, car, +dans ce cas, la terre aurait un poids deux fois moindre. + +--Oh! avec les chiffres on prouve tout ce qu'on veut! + +--Et avec les faits, mon garon, en est-il de mme? N'est-il pas +constant que le nombre des volcans a considrablement diminu +depuis les premiers jours du monde, et, si chaleur centrale il y +a, ne peut-on en conclure qu'elle tend s'affaiblir? + +--Mon oncle, si vous entrez dans le champ des suppositions, je +n'ai plus discuter. + +--Et moi j'ai dire qu' mon opinion se joignent les opinions de +gens fort comptents. Te souviens-tu d'une visite que me fit le +clbre chimiste anglais Humphry Davy en 1825? + +--Aucunement, car je ne suis venu au monde que dix-neuf ans +aprs. + +--Eh bien, Humphry Davy vint me voir son passage Hambourg. +Nous discutmes longtemps, entre autres questions, l'hypothse de +la liquidit du noyau intrieur de la terre. Nous tions tous +deux d'accord que cette liquidit ne pouvait exister, par une +raison laquelle la science n'a jamais trouv de rponse. + +--Et laquelle? dis-je un peu tonn. + +--C'est que cette masse liquide serait sujette comme l'Ocan, +l'attraction de la lune, et consquemment, deux fois par jour, il +se produirait des mares intrieures qui, soulevant l'corce +terrestre, donneraient lieu des tremblements de terre +priodiques! + +--Mais il est pourtant vident que la surface du globe a t +soumise la combustion, et il est permis de supposer que la +crote extrieure s'est refroidie d'abord, tandis que la chaleur +se rfugiait au centre. + +--Erreur, rpondit mon oncle; la terre a t chauffe par la +combustion de sa surface, et non autrement. Sa surface tait +compose d'une grande quantit de mtaux, tels que le potassium, +le sodium, qui ont la proprit de s'enflammer au seul contact de +l'air et de l'eau; ces mtaux prirent feu quand les vapeurs +atmosphriques se prcipitrent en pluie sur le sol, et peu +peu, lorsque les eaux pntrrent dans les fissures de l'corce +terrestre, elles dterminrent de nouveaux incendies avec +explosions et ruptions. De l les volcans si nombreux aux +premiers jours du monde. + +--Mais voil une ingnieuse hypothse! m'criai-je un peu malgr +moi. + +--Et qu'Humphry Davy me rendit sensible, ici mme, par une +exprience bien simple. Il composa une boule mtallique faite +principalement des mtaux dont je viens de parler, et qui +figurait parfaitement notre globe; lorsqu'on faisait tomber une +fine rose sa surface, celle-ci se boursouflait, s'oxydait et +formait une petite montagne; un cratre s'ouvrait son sommet; +l'ruption avait lieu et communiquait toute la boule une +chaleur telle qu'il devenait impossible de la tenir la main. + +Vraiment, je commenais tre branl par les arguments du +professeur; il les faisait valoir d'ailleurs avec sa passion et +son enthousiasme habituels. + +Tu le vois, Axel, ajouta-t-il, l'tat du noyau central a soulev +des hypothses diverses entre les gologues; rien de moins prouv +que ce fait d'une chaleur interne; suivant moi, elle n'existe +pas; elle ne saurait exister; nous le verrons, d'ailleurs, et, +comme Arne Saknussemm, nous saurons quoi nous en tenir sur +cette grande question. + +Eh bien! oui, rpondis-je en me sentant gagner cet +enthousiasme; oui, nous le verrons, si on y voit toutefois. + +--Et pourquoi pas? Ne pouvons-nous compter sur des phnomnes +lectriques pour nous clairer, et mme sur l'atmosphre, que sa +pression peut rendre lumineuse en s'approchant du centre? + +--Oui, dis-je, oui! cela est possible, aprs tout, + +--Cela est certain, rpondit triomphalement mon oncle; mais +silence, entends-tu! silence sur tout ceci, et que personne +n'ait ide de dcouvrir avant nous le centre de la terre. + + + + +VII + + +Ainsi se termina cette mmorable sance. Cet entretien me donna +la fivre. Je sortis du cabinet de mon oncle comme tourdi, et +il n'y avait pas assez d'air dans les rues de Hambourg pour me +remettre, je gagnai donc les bords de l'Elbe, du ct du bac +vapeur qui met la ville en communication avec le chemin de fer de +Harbourg. + +tais-je convaincu de ce que je venais d'apprendre? N'avais-je +pas subi la domination du professeur Lidenbrock? Devais-je +prendre au srieux sa rsolution d'aller au centre du massif +terrestre? Venais-je d'entendre les spculations insenses d'un +fou ou les dductions scientifiques d'un grand gnie? En tout +cela, o s'arrtait la vrit, o commenait l'erreur? + +Je flottais entre mille hypothses contradictoires, sans pouvoir +m'accrocher aucune. + +Cependant je me rappelais avoir t convaincu, quoique mon +enthousiasme comment se modrer; mais j'aurais voulu partir +immdiatement et ne pas prendre le temps de la rflexion. Oui, +le courage ne m'et pas manqu pour boucler ma valise en ce +moment. + +Il faut pourtant l'avouer, une heure aprs, cette surexcitation +tomba; mes nerfs se dtendirent, et des profonds abmes de la +terre je remontai sa surface. + +C'est absurde! m'criai-je; cela n'a pas le sens commun! Ce +n'est pas une proposition srieuse faire un garon sens. +Rien de tout cela n'existe. J'ai mal dormi, j'ai fait un mauvais +rve. + +Cependant j'avais suivi les bords de l'Elbe et tourn la ville. +Aprs avoir remont le port, j'tais arriv la route d'Altona. +Un pressentiment me conduisait, pressentiment justifi, car +j'aperus bientt ma petite Graben qui, de son pied leste, +revenait bravement Hambourg. + +Graben! lui criai-je de loin. + +La jeune fille s'arrta, un peu trouble, j'imagine, de +s'entendre appeler ainsi sur une grande route. En dix pas je fus +prs d'elle. + +Axel! fit-elle surprise. Ah! tu es venu ma rencontre! +C'est bien cela, monsieur. + +Mais, en me regardant, Graben ne put se mprendre mon air +inquiet, boulevers. + +Qu'as-tu donc? dit-elle en me tendant la main. + +--Ce que j'ai, Graben! m'criai-je. + +En deux secondes et en trois phrases ma jolie Virlandaise tait +au courant de la situation. Pendant quelques instants elle garda +le silence. Son coeur palpitait-il l'gal du mien? je +l'ignore, mais sa main ne tremblait pas dans la mienne. Nous +fmes une centaine de pas sans parler. + +Axel! me dit-elle enfin. + +--Ma chre Graben! + +--Ce sera l un beau voyage. + +Je bondis ces mots. + +Oui, Axel, et digne du neveu d'un savant. Il est bien qu'un +homme se soit distingu par quelque grande entreprise! + +--Quoi! Graben, tu ne me dtournes pas de tenter une pareille +expdition? + +--Non, cher Axel, et ton oncle et toi, je vous accompagnerais +volontiers, si une pauvre fille ne devait tre un embarras pour +vous. + +--Dis-tu vrai? + +--Je dis vrai. + +Ah! femmes, jeunes filles, coeurs fminins toujours +incomprhensibles! Quand vous n'tes pas les plus timides des +tres, vous en tes les plus braves! La raison n'a que faire +auprs de vous. Quoi! cette enfant m'encourageait prendre +part a cette expdition! Elle n'et pas craint de tenter +l'aventure. Elle m'y poussait, moi qu'elle aimait cependant! + +J'tais dconcert et, pourquoi ne pas le dire, honteux. + +Graben, repris-je, nous verrons si demain tu parleras de cette +manire. + +--Demain, cher Axel, je parlerai comme aujourd'hui. + +Graben et moi, nous tenant par la main, mais gardant un profond +silence, nous continumes notre chemin, j'tais bris par les +motions de la journe. + +Aprs tout, pensai-je, les calendes de juillet sont encore loin +et, d'ici l, bien des vnements se passeront qui guriront mon +oncle de sa manie de voyager sous terre. + +La nuit tait venue quand nous arrivmes la maison de +Knig-strasse. Je m'attendais trouver la demeure tranquille, +mon oncle couch suivant son habitude et la bonne Marthe donnant + la salle manger le dernier coup de plumeau du soir. + +Mais j'avais compt sans l'impatience du professeur. Je le +trouvai criant, s'agitant au milieu d'une troupe de porteurs qui +dchargeaient certaines marchandises dans l'alle; la vieille +servante ne savait o donner de la tte. + +Mais viens donc, Axel; hte-toi donc, malheureux! s'cria mon +oncle du plus loin qu'il m'aperut, et ta malle qui n'est pas +faite, et mes papiers qui ne sont pas en ordre, et mon sac de +voyage dont je ne trouve pas la clef, et mes gutres qui +n'arrivent pas! + +Je demeurai stupfait. La voix me manquait pour parler. C'est +peine si mes lvres purent articuler ces mots: + +Nous partons donc? + +--Oui, malheureux garon, qui vas te promener au lieu d'tre l! + +--Nous partons? rptai-je d'une voix affaiblie. + +--Oui, aprs-demain matin, la premire heure. + +Je ne pus en entendre davantage, et je m'enfuis dans ma petite +chambre. + +Il n'y avait plus en douter; mon oncle venait d'employer son +aprs-midi se procurer une partie des objets et ustensiles +ncessaires son voyage; l'alle tait encombre d'chelles de +cordes noeuds, de torches, de gourdes, de crampons de fer, de +pics, de btons ferrs, de pioches, de quoi charger dix hommes au +moins. + +Je passai une nuit affreuse. Le lendemain je m'entendis appeler +de bonne heure. J'tais dcid ne pas ouvrir ma porte. Mais +le moyen de rsistera la douce voix qui prononait ces mots: Mon +cher Axel? + +Je sortis de ma chambre. Je pensai que mon air dfait, ma +pleur, mes yeux rougis par l'insomnie allaient produire leur +effet sur Graben et changer ses ides. + +Ah! mon cher Axel, me dit-elle, je vois que tu te portes mieux +et que la nuit t'a calm. + +--Calm! m'criai-je. + +Je me prcipitai vts mon miroir. Eh bien, j'avais moins +mauvaise mine que je ne le supposais. C'tait n'y pas croire. + +Axel, me dit Graben, j'ai longtemps caus avec mon tuteur. +C'est un hardi savant, un homme de grand courage, et tu te +souviendras que son sang coule dans tes veines. Il m'a racont +ses projets, ses esprances, pourquoi et comment il espre +atteindre son but. Il y parviendra, je n'en doute pas. Ah! +cher Axel, c'est beau de se dvouer ainsi la science! Quelle +gloire attend M. Lidenbrock et rejaillira sur son compagnon! Au +retour, Axel, tu seras un homme, son gal, libre de parler, libre +d'agir, libre enfin de... + +La jeune fille, rougissante, n'acheva pas. Ses paroles me +ranimaient. Cependant je ne voulais pas croire encore notre +dpart. J'entranai Graben vers le cabinet du professeur. + +Mon oncle, dis-je, il est donc bien dcid que nous partons? + +--Comment! tu en doutes? + +--Non, dis-je afin de ne pas le contrarier. Seulement, je vous +demanderai ce qui nous presse. + +--Mais le temps! le temps qui fuit avec une irrparable vitesse! + +--Cependant nous ne sommes qu'au 26 mai, et jusqu' la fin de +juin ... + +--Eh! crois-tu donc, ignorant, qu'on se rende si facilement en +Islande? Si tu ne m'avais pas quitt comme un fou, je t'aurais +emmen au bureau-office de Copenhague, chez Liffender et Co. L, +tu aurais vu que de Copenhague Reykjawik il n'y a qu'un +service. + +--Eh bien? + +--Eh bien! si nous attendions au 22 juin, nous arriverions trop +tard pour voir l'ombre du Scartaris caresser le cratre du +Sneffels; il faut donc gagner Copenhague au plus vite pour y +chercher un moyen de transport. Va faire ta malle! + +Il n'y avait pas un mot rpondre. Je remontai dans ma chambre. +Graben me suivit. Ce fut elle qui se chargea de mettre en +ordre, dans une petite valise, les objets ncessaires mon +voyage. Elle n'tait pas plus mue que s'il se ft agi d'une +promenade Lubeck ou Heligoland; ses petites mains allaient et +venaient sans prcipitation; elle causait avec calme; elle me +donnait les raisons les plus senses en faveur de notre +expdition. Elle m'enchantait, et je me sentais une grosse +colre contre elle. Quelquefois je voulais m'emporter, mais elle +n'y prenait garde et continuait mthodiquement sa tranquille +besogne. + +Enfin la dernire courroie de la valise fut boucle. Je +descendis au rez-de-chausse. + +Pendant cette journe les fournisseurs d'instruments de physique, +d'armes, d'appareils lectriques s'taient multiplis. La bonne +Marthe en perdait la tte. + +Est-ce que Monsieur est fou? me dit-elle. + +Je fis un signe affirmatif. + +Et il vous emmne avec lui? + +Mme affirmation. + +O cela? dit-elle. + +J'indiquai du doigt le centre de la terre. + + la cave? s'cria la vieille servante. + +--Non, dis-je enfin, plus bas! + +Le soir arriva. Je n'avais plus conscience du temps coul. + + demain matin, dit mon oncle, nous partons six heures +prcises. + +A dix heures je tombai sur mon lit comme une masse inerte. + +Pendant la nuit mes terreurs me reprirent. + +Je la passai rver de gouffres! J'tais en proie au dlire. +Je me sentais treint par la main vigoureuse du professeur, +entran, abm, enlis! Je tombais au fond d'insondables +prcipices avec cette vitesse croissante des corps abandonns +dans l'espace. Ma vie n'tait plus qu'une chute interminable. + +Je me rveillai cinq heures, bris de fatigue et d'motion. Je +descendis la salle manger. Mon oncle tait table. Il +dvorait. Je le regardai avec un sentiment d'horreur. Mais +Graben tait l. Je ne dis rien. Je ne pus manger. + + cinq heures et demie, un roulement se fit entendre dans la rue. +Une large voiture arrivait pour nous conduire au chemin de fer +d'Altona. Elle fut bientt encombre des colis de mon oncle. + +Et ta malle? me dit-il. + +--Elle est prte, rpondis-je en dfaillant. + +--Dpche-toi donc de la descendre, ou tu vas nous faire manquer +le train! + +Lutter contre ma destine me parut alors impossible. Je remontai +dans ma chambre, et, laissant glisser ma valise sur les marches +de l'escalier, je m'lanai sa suite. + +En ce moment mon oncle remettait solennellement entre les mains +de Graben les rnes de sa maison. Ma jolie Virlandaise +conservait son calme habituel. Elle embrassa son tuteur, mais +elle ne put retenir une larme en effleurant ma joue de ses douces +lvres. + +Graben! m'criai-je. + +--Va, mon cher Axel, va, me dit-elle, tu quittes ta fiance, mais +tu trouveras ta femme au retour. + +Je serrai Graben dans mes bras, et pris place dans la voiture. +Marthe et la jeune fille, du seuil de la porte, nous adressrent +un dernier adieu; puis les deux chevaux, excits par le +sifflement de leur conducteur, s'lancrent au galop sur la route +d'Altona. + + + + +VIII + + +Altona, vritable banlieue de Hambourg, est tte de ligne du +chemin de fer de Kiel qui devait nous conduire au rivage des +Belt. En moins de vingt minutes, nous entrions sur le territoire +du Holstein. + +A six heures et demie la voiture s'arrta devant la gare; les +nombreux colis de mon oncle, ses volumineux articles de voyage +furent dchargs, transports, pess, tiquets, rechargs dans +le wagon de bagages, et sept heures nous tions assis l'un +vis--vis de l'autre dans le mme compartiment. La vapeur +siffla, la locomotive se mit en mouvement. Nous tions partis. + +tais-je rsign? Pas encore. Cependant l'air frais du matin, +les dtails de la route rapidement renouvels par la vitesse du +train me distrayaient de ma grande proccupation. + +Quant la pense du professeur, elle devanait videmment ce +convoi trop lent au gr de son impatience. Nous tions seuls +dans le wagon, mais sans parler. Mon oncle revisitait ses poches +et son sac de voyage avec une minutieuse attention. Je vis bien +que rien ne lui manquait des pices ncessaires l'excution de +ses projets. + +Entre autres, une feuille de papier, plie avec soin, portait +l'entte de la chancellerie danoise, avec la signature de +M. Christiensen, consul Hambourg et l'ami du professeur. Cela +devait nous donner toute facilit d'obtenir Copenhague des +recommandations pour le gouverneur de l'Islande. + +J'aperus aussi le fameux document prcieusement enfoui dans la +plus secrte poche du portefeuille. Je le maudis du fond du +coeur, et je me remis examiner le pays. C'tait une vaste +suite de plaines peu curieuses, monotones, limoneuses et assez +fcondes: une campagne trs favorable l'tablissement d'un +railway et propice ces lignes droites si chres aux compagnies +de chemins de fer. + +Mais cette monotonie n'eut pas le temps de ma fatiguer, car, +trois heures aprs notre dpart, le train s'arrtait Kiel, +deux pas de la mer. + +Nos bagages tant enregistrs pour Copenhague, il n'y eut pas +s'en occuper. Cependant le professeur les suivit d'un oeil +inquiet pendant leur transport au bateau vapeur. L ils +disparurent fond de cale. + +Mon oncle, dans sa prcipitation, avait si bien calcul les +heures de correspondance du chemin de fer et du bateau, qu'il +nous restait une journe entire perdre. Le steamer +l'_Ellenora_, ne partait pas avant la nuit. De l une fivre de +neuf heures, pendant laquelle l'irascible voyageur envoya tous +les diables l'administration des bateaux et des railways et les +gouvernements qui tolraient de pareils abus. Je dus faire +chorus avec lui quand il entreprit le capitaine de l'_Ellenora_ +ce sujet. Il voulait l'obliger chauffer sans perdre un +instant. L'autre l'envoya promener. + +A Kiel, comme ailleurs, il faut bien qu'une journe se passe. A +force de nous promener sur les rivages verdoyants de la baie au +fond de laquelle s'lve la petite ville, de parcourir les bois +touffus qui lui donnent l'apparence d'un nid dans un faisceau de +branches, d'admirer les villas pourvues chacune de leur petite +maison de bain froid, enfin de courir et de maugrer, nous +atteignmes dix heures du soir. + +Les tourbillons de la fume de l'_Ellenora_, se dveloppaient +dans le ciel; le pont tremblotait sous les frissonnements de la +chaudire; nous tions bord et propritaires de deux couchettes +tages dans l'unique chambre du bateau. + +A dix heures un quart les amarres furent largues, et le steamer +fila rapidement sur les sombres eaux du grand Belt. + +La nuit tait noire; il y avait belle brise et forte mer; +quelques feux de la cte apparurent dans les tnbres; plus tard, +je ne sais, un phare clats tincela au-dessus des flots; ce +fut tout ce qui resta dans mon souvenir de cette premire +traverse. + +A sept heures du matin nous dbarquions Korsor, petite ville +situe sur la cte occidentale du Seeland. L nous sautions du +bateau dans un nouveau chemin de fer qui nous emportait travers +un pays non moins plat que les campagnes du Holstein. + +C'tait encore trois heures de voyage avant d'atteindre la +capitale du Danemark. Mon oncle n'avait pas ferm l'oeil de la +nuit. Dans son impatience, je crois qu'il poussait le wagon avec +ses pieds. + +Enfin il aperut une chappe de mer. + +Le Sund! s'cria-t-il. + +Il y avait sur notre gauche une vaste construction qui +ressemblait un hpital. + +C'est une maison de fous, dit un de nos compagnons de voyage. + +--Bon, pensai-je, voil un tablissement o nous devrions finir +nos jours! Et, si grand qu'il ft, cet hpital serait encore +trop petit pour contenir toute la folie du professeur +Lidenbrock! + +Enfin, dix heures du matin, nous prenions pied Copenhague; +les bagages furent chargs sur une voiture et conduits avec nous + l'htel du Phoenix dans Bred-Gade. Ce fut l'affaire d'une +demi-heure, car la gare est situe en dehors de la ville. Puis +mon oncle, faisant une toilette sommaire, m'entrana sa suite. +Le portier de l'htel parlait l'allemand et l'anglais; mais le +professeur, en sa qualit de polyglotte, l'interrogea en bon +danois, et ce fut en bon danois que ce personnage lui indiqua la +situation du Musum des Antiquits du Nord. + +Le directeur de ce curieux tablissement, o sont entasses des +merveilles qui permettraient de reconstruire l'histoire du pays +avec ses vieilles armes de pierre, ses hanaps et ses bijoux, +tait un savant, l'ami du consul de Hambourg, M. le professeur +Thomson. + +Mon oncle avait pour lui une chaude lettre de recommandation. En +gnral, un savant en reoit assez mal un autre. Mais ici ce fut +tout autrement. M. Thomson, en homme serviable, fit un cordial +accueil au professeur Lidenbrock, et mme son neveu. Dire que +notre secret fut gard vis--vis de l'excellent directeur du +Musum, c'est peine ncessaire. Nous voulions tout bonnement +visiter l'Islande en amateurs dsintresss. + +M. Thomson se mit entirement notre disposition, et nous +courmes les quais afin de chercher un navire en partance. + +J'esprais que les moyens de transport manqueraient absolument; +mais il n'en fut rien. Une petite golette danoise, la +_Valkyrie_, devait mettre la voile le 2 juin pour Reykjawik. +Le capitaine, M. Bjarne, se trouvait bord; son futur passager, +dans sa joie, lui serra les mains les briser. Ce brave homme +fut un peu tonn d'une pareille treinte. Il trouvait tout +simple d'aller en Islande, puisque c'tait son mtier. Mon oncle +trouvait cela sublime. Le digne capitaine profita de cet +enthousiasme pour nous faire payer double le passage sur son +btiment. Mais nous n'y regardions pas de si prs. + +Soyez bord mardi, sept heures du matin, dit M. Bjarne aprs +avoir empoch un nombre respectable de species-dollars. + +Nous remercimes alors M. Thomson de ses bons soins, et nous +revnmes l'htel du Phoenix. + +Cela va bien! cela va trs bien, rptait mon oncle. Quel +heureux hasard d'avoir trouv ce btiment prt partir! +Maintenant djeunons, et allons visiter la ville. + +Nous nous rendmes Kongens-Nye-Torw, place irrgulire o se +trouve un poste avec deux innocents canons braqus qui ne font +peur personne. Tout prs, au n 5, il y avait une +restauration franaise, tenue par un cuisinier nomm Vincent; +nous y djeunmes suffisamment pour le prix modr de quatre +marks chacun[1]. + + [1] 2fr. 75c. environ. + +Puis je pris un plaisir d'enfant parcourir la ville; mon oncle +se laissait promener; d'ailleurs il ne vit rien, ni +l'insignifiant palais du roi, ni le joli pont du dix-septime +sicle qui enjambe le canal devant le Musum, ni cet immense +cnotaphe de Torwaldsen, orn de peintures murales horribles et +qui contient l'intrieur les oeuvres de ce statuaire, ni, dans +un assez beau parc, le chteau bonbonnire de Rosenborg, ni +l'admirable difice renaissance de la Bourse, ni son clocher fait +avec les queues entrelaces de quatre dragons de bronze, ni les +grands moulins des remparts, dont les vastes ailes s'enflaient +comme les voiles d'un vaisseau au vent de la mer. + +Quelles dlicieuses promenades nous eussions faites, ma jolie +Virlandaise et moi, du ct du port o les deux-ponts et les +frgates dormaient paisiblement sous leur toiture rouge, sur les +bords verdoyants du dtroit, travers ces ombrages touffus au +sein desquels se cache la citadelle, dont les canons allongent +leur gueule noirtre entre les branches des sureaux et des +saules! + +Mais, hlas! elle tait loin, ma pauvre Graben, et pouvais-je +esprer de la revoir jamais! + +Cependant, si mon oncle ne remarqua rien de ces sites +enchanteurs, il fut vivement frapp par la vue d'un certain +clocher situ dans l'le d'Amak, qui forme le quartier sud-ouest +de Copenhague. + +Je reus l'ordre de diriger nos pas de ce ct; je montai dans +une petite embarcation vapeur qui faisait le service des +canaux, et, en quelques instants, elle accosta le quai de +Dock-Yard. + +Aprs avoir travers quelques rues troites o des galriens, +vtus de pantalons mi-partie jaunes et gris, travaillaient sous +le bton des argousins, nous arrivmes devant Vor-Frelsers-Kirk. +Cette glise n'offrait rien de remarquable. Mais voici pourquoi +son clocher assez lev avait attir l'attention du professeur: +partir de la plate-forme, un escalier extrieur circulait autour +de sa flche, et ses spirales se droulaient en plein ciel. + +Montons, dit mon oncle. + +--Mais, le vertige? rpliquai-je. + +--Raison de plus, il faut s'y habituer. + +--Cependant... + +--Viens, te dis-je, ne perdons pas de temps. Il fallut obir. +Un gardien, qui demeurait de l'autre ct de la rue, nous remit +une clef, et l'ascension commena. + +Mon oncle me prcdait d'un pas alerte. Je le suivais non sans +terreur, car la tte me tournait avec une dplorable facilit. +Je n'avais ni l'aplomb des aigles ni l'insensibilit de leurs +nerfs. + +Tant que nous fmes emprisonns dans la vis intrieure, tout alla +bien; mais aprs cent cinquante marches l'air vint me frapper au +visage; nous tions parvenus la plate-forme du clocher. L +commenait l'escalier arien, gard par une frle rampe, et dont +les marches, de plus en plus troites, semblaient monter vers +l'infini. + +Je ne pourrai jamais! m'criai-je. + +--Serais-tu poltron, par hasard? Monte! rpondit +impitoyablement le professeur. + +Force fut de le suivre en me cramponnant. Le grand air +m'tourdissait; je sentais le clocher osciller sous les rafales; +mes jambes se drobaient; je grimpai bientt sur les genoux, puis +sur le ventre; je fermais les yeux; j'prouvais le mal de +l'espace. + +Enfin, mon oncle me tirant par le collet, j'arrivai prs de la +boule. + +Regarde, me dit-il, et regarde bien! il faut prendre _des +leons d'abme!_ + +Je dus ouvrir les yeux. J'apercevais les maisons aplaties et +comme crases par une chute, au milieu du brouillard des fumes. +Au-dessus de ma tte passaient des nuages chevels, et, par un +renversement d'optique, ils me paraissaient immobiles, tandis que +le clocher, la boule, moi, nous tions entrans avec une +fantastique vitesse. Au loin, d'un ct s'tendait la campagne +verdoyante; de l'autre tincelait la mer sous un faisceau de +rayons. Le Sund se droulait la pointe d'Elseneur, avec +quelques voiles blanches, vritables ailes de goland, et dans la +brume de l'est ondulaient les ctes peine estompes de la +Sude. Toute cette immensit tourbillonnait mes regards. + +Nanmoins il fallut me lever, me tenir droit et regarder. Ma +premire leon de vertige dura une heure. Quand enfin il me fut +permis de redescendre et de toucher du pied le pav solide des +rues, j'tais courbatur. + +Nous recommencerons demain, dit mon professeur. + +Et en effet, pendant cinq jours, je repris cet exercice +vertigineux, et, bon gr mal gr, je fis des progrs sensibles +dans l'art des hautes contemplations. + + + + +IX + + +Le jour du dpart arriva. La veille, le complaisant M. Thomson +nous avait apport des lettres de recommandations pressantes pour +le comte Trampe, gouverneur de l'Islande, M. Pietursson, le +coadjuteur de l'vque, et M. Finsen, maire de Reykjawik. En +retour, mon oncle lui octroya les plus chaleureuses poignes de +main. + +Le 2, six heures du matin, nos prcieux bagages taient rendus + bord de la _Valkyrie_. Le capitaine nous conduisit des +cabines assez troites et disposes sous une espce de rouf. + +Avons-nous bon vent? demanda mon oncle. + +--Excellent, rpondit le capitaine Bjarne. Un vent de sud-est. +Nous allons sortir du Sund grand largue et toutes voiles dehors. + +Quelques instants plus tard, la golette, sous sa misaine, sa +brigantine, son hunier et son perroquet, appareilla et donna +pleine toile dans le dtroit. Une heure aprs la capitale du +Danemark semblait s'enfoncer dans les flots loigns et la +_Valkyrie_ rasait la cte d'Elseneur. Dans la disposition +nerveuse o je me trouvais, je m'attendais voir l'ombre +d'Hamlet errant sur la terrasse lgendaire. + +Sublime insens! disais-je, tu nous approuverais sans doute! +tu nous suivrais peut-tre pour venir au centre du globe chercher +une solution ton doute ternel! + +Mais rien ne parut sur les antiques murailles; le chteau est, +d'ailleurs, beaucoup plus jeune que l'hroque prince de +Danemark. Il sert maintenant de loge somptueuse au portier de ce +dtroit du Sund o passent chaque anne quinze mille navires de +toutes les nations. + +Le chteau de Krongborg disparut bientt dans la brume, ainsi que +la tour d'Helsinborg, leve sur la rive sudoise, et la golette +s'inclina lgrement sous les brises du Cattgat. + +La _Valkyrie_ tait fine voilire, mais avec un navire voiles +on ne sait jamais trop sur quoi compter. Elle transportait +Reykjawik du charbon, des ustensiles de mnage, de la poterie, +des vtements de laine et une cargaison de bl; cinq hommes +d'quipage, tous Danois, suffisaient la manoeuvrer. + +Quelle sera la dure de la traverse? demanda mon oncle au +capitaine. + +--Une dizaine de jours, rpondit ce dernier, si nous ne +rencontrons pas trop de grains de nord-ouest par le travers des +Fero. + +--Mais, enfin, vous n'tes pas sujet prouver des retards +considrables? + +--Non, monsieur Lidenbrock; soyez tranquille, nous arriverons. + +Vers le soir la golette doubla le cap Skagen la pointe nord du +Danemark, traversa pendant la nuit le Skager-Rak, rangea +l'extrmit de la Norvge par le travers du cap Lindness et donna +dans la mer du Nord. + +Deux jours aprs, nous avions connaissance des ctes d'Ecosse +la hauteur de Peterheade, et la _Valkyrie_ se dirigea vers les +Fero en passant entre les Orcades et les Seethland. + +Bientt notre golette fut battue par les vagues de l'Atlantique; +elle dut louvoyer contre le vent du nord et n'atteignit pas sans +peine les Fero. Le 3, le capitaine reconnut Myganness, la plus +orientale de ces les, et, partir de ce moment, il marcha droit +au cap Portland, situ sur la cte mridionale de l'Islande. + +La traverse n'offrit aucun incident remarquable. Je supportai +assez bien les preuves de la mer; mon oncle, son grand dpit, +et sa honte plus grande encore, ne cessa pas d'tre malade. + +Il ne put donc entreprendre le capitaine Bjarne sur la question +du Sneffels, sur les moyens de communication, sur les facilits +de transport; il dut remettra ses explications son arrive et +passa tout son temps tendu dans sa cabine, dont les cloisons +craquaient par les grands coups de tangage. Il faut l'avouer, il +mritait un peu son sort. + +Le 11, nous relevmes le cap Portland; le temps, clair alors, +permit d'apercevoir le Myrdals Yocul, qui le domine. Le cap se +compose d'un gros morne pentes roides, et plant tout seul sur +la plage. + +La _Valkyrie_ se tint une distance raisonnable des ctes, en +les prolongeant vers l'ouest, au milieu de nombreux troupeaux de +baleines et de requins. Bientt apparut un immense rocher perc + jour, au travers duquel la mer cumeuse donnait avec furie. +Les lots de Westman semblrent sortir de l'Ocan, comme une +seme de rocs sur la plaine liquide. A partir de ce moment, la +golette prit du champ pour tourner bonne distance le cap +Reykjaness, qui ferme l'angle occidental de l'Islande. + +La mer, trs forte, empchait mon oncle de monter sur le pont +pour admirer ces ctes dchiquetes et battues par les vents du +sud-ouest. + +Quarante-huit heures aprs, en sortant d'une tempte qui fora la +golette de fuir sec de toile, on releva dans l'est la balise +de la pointe de Skagen, dont les roches dangereuses se prolongent + une grande distance sous les flots. Un pilote islandais vint +bord, et, trois heures plus tard, la _Valkyrie_ mouillait devant +Reykjawik, dans la baie de Faxa. + +Le professeur sortit enfin de sa cabine, un peu ple, un peu +dfait, mais toujours enthousiaste, et avec un regard de +satisfaction dans les yeux. + +La population de la ville, singulirement intresse par +l'arrive d'un navire dans lequel chacun a quelque chose +prendre, se groupait sur le quai. + +Mon oncle avait hte d'abandonner sa prison flottante, pour ne +pas dire son hpital. Mais avant de quitter le pont de la +golette, il m'entrana l'avant, et l, du doigt, il me montra, + la partie septentrionale de la baie, une haute montagne deux +pointes, un double cne couvert de neiges ternelles. + +Le Sneffels! s'cria-t-il, le Sneffels! + +Puis, aprs m'avoir recommand du geste un silence absolu, il +descendit dans le canot qui l'attendait. Je le suivis, et +bientt nous foulions du pied le sol de l'Islande. + +Tout d'abord apparut un homme de bonne figure et revtu d'un +costume de gnral. Ce n'tait cependant qu'un simple magistrat, +le gouverneur de l'le, M. le baron Trampe en personne. Le +professeur reconnut qui il avait affaire. Il remit au +gouverneur ses lettres de Copenhague, et il s'tablit en danois +une courte conversation laquelle je demeurai absolument +tranger, et pour cause. Mais de ce premier entretien il rsulta +ceci: que le baron Trampe se mettait entirement la disposition +du professeur Lidenbrock. + +Mon oncle reut un accueil fort aimable du maire, M. Finson, non +moins militaire par le costume que le gouverneur, mais aussi +pacifique par temprament et par tat. + +Quant au coadjuteur, M. Pictursson, il faisait actuellement une +tourne piscopale dans le Bailliage du nord; nous devions +renoncer provisoirement lui tre prsents. Mais un charmant +homme, et dont le concours nous devint fort prcieux, ce fut +M. Fridriksson, professeur de sciences naturelles l'cole de +Reykjawik. Ce savant modeste ne parlait que l'islandais et le +latin; il vint m'offrir ses services dans la langue d'Horace, et +je sentis que nous tions faits pour nous comprendre. Ce fut, en +effet, le seul personnage avec lequel je pus m'entretenir pendant +mon sjour en Islande. + +Sur trois chambres dont se composait sa maison, cet excellent +homme en mit deux notre disposition, et bientt nous y fmes +installs avec nos bagages, dont la quantit tonna un peu les +habitants de Reykjawik. + +Eh bien, Axel, me dit mon oncle, cela va, et le plus difficile +est fait. + +--Comment, le plus difficile? m'criai-je: + +--Sans doute, nous n'avons plus qu' descendre! + +--Si vous le prenez ainsi, vous avez raison; mais enfin, aprs +avoir descendu, il faudra remonter, j'imagine? + +--Oh! cela ne m'inquite gure! Voyons! il n'y a pas de temps + perdre. Je vais me rendre la bibliothque. Peut-tre s'y +trouve-t-il quelque manuscrit de Saknussemm, et je serais bien +aise de le consulter. + +--Alors, pendant ce temps, je vais visiter la ville. Est-ce que +vous n'en ferez pas autant? + +--Oh! cela m'intresse mdiocrement. Ce qui est curieux dans +cette terre d'Islande n'est pas dessus, mais dessous. + +Je sortis et j'errai au hasard. + +S'garer dans les deux rues de Reykjawik n'et pas t chose +facile. Je ne fus donc pas oblig de demander mon chemin, ce +qui, dans la langue des gestes, expose beaucoup de mcomptes. + +La ville s'allonge sur un sol assez bas et marcageux, entre deux +collines. Une immense coule de laves la couvre d'un ct et +descend en rampes assez douces vers la mer. De l'autre s'tend +cette vaste baie de Faxa borne au nord par l'norme glacier du +Sneffels, et dans laquelle la _Valkyrie_ se trouvait seule +l'ancre en ce moment. Ordinairement les gardes-pche anglais et +franais s'y tiennent mouills au large; mais ils taient alors +en service sur les ctes orientales de l'le. + +La plus longue des deux rues de Reykjawik est parallle au +rivage; l demeurent les marchands et les ngociants, dans des +cabanes de bois faites de poutres rouges horizontalement +disposes; l'autre rue, situe plus l'ouest, court vers un +petit lac, entre les maisons de l'vque et des autres +personnages trangers au commerce. J'eus bientt arpent ces +voies mornes et tristes; j'entrevoyais parfois un bout de gazon +dcolor, comme un vieux tapis de laine rp par l'usage, ou bien +quelque apparence de verger, dont les rares lgumes, pommes de +terre, choux et laitues, eussent figur l'aise sur une table +lilliputienne; quelques girofles maladives essayaient aussi de +prendre un petit air de soleil. + +Vers le milieu de la rue non commerante, je trouvai le cimetire +public enclos d'un mur en terre, et dans lequel la place ne +manquait pas. Puis, en quelques enjambes, j'arrivai la maison +du gouverneur, une masure compare l'htel de ville de +Hambourg, un palais auprs des huttes de la population +islandaise. + +Entre le petit lac et la ville s'levait l'glise, btie dans le +got protestant et construite en pierres calcines dont les +volcans font eux-mmes les frais d'extraction; par les grands +vents d'ouest, son toit de tuiles rouges devait videmment se +disperser dans les airs au grand dommage des fidles. + +Sur une minence voisine, j'aperus l'cole Nationale, o, comme +je l'appris plus tard de notre hte, on professait: l'hbreu, +l'anglais, le franais et le danois, quatre langues dont, ma +honte, je ne connaissais pas le premier mot. J'aurais t le +dernier des quarante lves que comptait ce petit collge, et +indigne de coucher avec eux dans ces armoires deux +compartiments o de plus dlicats toufferaient ds la premire +nuit. + +En trois heures j'eus visit non seulement la villa, mais ses +environs. L'aspect gnral en tait singulirement triste. Pas +d'arbres, pas de vgtation, pour ainsi dire. Partout les artes +vives des roches volcaniques. Les huttes des Islandais sont +faites de terre et de tourbe, et leurs murs inclins en dedans; +elles ressemblent des toits poss sur le sol. Seulement ces +toits sont des prairies relativement fcondes. Grce la +chaleur de l'habitation, l'herbe y pousse avec assez de +perfection, et on la fauche soigneusement l'poque de la +fenaison, sans quoi les animaux domestiques viendraient patre +sur ces demeures verdoyantes. + +Pendant mon excursion, je rencontrai peu d'habitants; en revenant +de la rue commerante, je vis la plus grande partie de la +population occupe scher, saler et charger des morues, +principal article d'exportation. Les hommes paraissaient +robustes, mais lourds, des espces d'Allemands blonds, l'oeil +pensif, qui se sentent un peu en dehors de l'humanit, pauvres +exils relgus sur cette terre de glace, dont la nature aurait +bien d faire des Esquimaux, puisqu'elle les condamnait vivre +sur la limite du cercle polaire! J'essayais en vain de +surprendre un sourire sur leur visage; ils riaient quelquefois +par une sorte de contraction involontaire des muscles, mais ils +ne souriaient jamais. + +Leur costume consistait en une grossire vareuse de laine noire +connue dans tous les pays scandinaves sous le nom de vadmel, un +chapeau vastes bords, un pantalon lisre rouge et un morceau +de cuir repli en manire de chaussure. + +Les femmes, figure triste et rsigne, d'un type assez +agrable, mais sans expression, taient vtues d'un corsage et +d'une jupe de vadmel sombre: filles, elles portaient sur leurs +cheveux tresss en guirlandes un petit bonnet de tricot brun; +maries, elles entouraient leur tte d'un mouchoir de couleur, +surmont d'un cimier de toile blanche. + +Aprs une bonne promenade, lorsque je rentrai dans la maison de +M. Fridriksson, mon oncle s'y trouvait dj en compagnie de son +hte. + + + + +X + + +Le dner tait prt; il fut dvor avec avidit par le professeur +Lidenbrock, dont la dite force du bord avait chang l'estomac +en un gouffre profond. Ce repas, plus danois qu'islandais, n'eut +rien de remarquable en lui-mme; mais notre hte, plus islandais +que danois, me rappela les hros de l'antique hospitalit. Il me +parut vident que nous tions chez lui plus que lui-mme. + +La conversation se fit en langue indigne, que mon oncle +entremlait d'allemand et M. Fridriksson de latin, afin que je +pusse la comprendre. Elle roula sur des questions scientifiques, +comme il convient des savants; mais le professeur Lidenbrock se +tint sur la plus excessive rserve, et ses yeux me +recommandaient, chaque phrase, un silence absolu touchant nos +projets venir. + +Tout d'abord, M. Fridriksson s'enquit auprs de mon oncle du +rsultat de ses recherches la bibliothque. + +Votre bibliothque! s'cria ce dernier, elle ne se compose que +de livres dpareills sur des rayons presque dserts. + +--Comment! rpondit M. Fridriksson, nous possdons huit mille +volumes dont beaucoup sont prcieux et rares, des ouvrages en +vieille langue Scandinave, et toutes les nouveauts dont +Copenhague nous approvisionne chaque anne. + +--O prenez-vous ces huit mille volumes? Pour mon compte... + +--Oh! monsieur Lidenbrock, ils courent le pays; on a le got de +l'tude dans notre vieille le de glace! Pas un fermier, pas un +pcheur qui ne sache lire et ne lise. Nous pensons que des +livres, au lieu de moisir derrire une grille de fer, loin des +regards curieux, sont destins s'user sous les yeux des +lecteurs. Aussi ces volumes passent-ils de main en main, +feuillets, lus et relus, et souvent ils ne reviennent leur +rayon qu'aprs un an ou deux d'absence. + +--En attendant, rpondit mon oncle avec un certain dpit, les +trangers... + +--Que voulez-vous! les trangers ont chez eux leurs bibliothques, +et, avant tout, il faut que nos paysans s'instruisent. Je vous +le rpte, l'amour de l'tude est dans le sang islandais. Aussi, +en 1816, nous avons fond une Socit Littraire qui va bien; des +savants trangers s'honorent d'en faire partie; elle publie des +livres destins l'ducation de nos compatriotes et rend de +vritables services au pays. Si vous voulez tre un de nos +membres correspondants, monsieur Lidenbrock, vous nous ferez le +plus grand plaisir. + +Mon oncle, qui appartenait dj une centaine de socits +scientifiques, accepta avec une bonne grce dont fut touch +M. Fridriksson. + +Maintenant, reprit celui-ci, veuillez m'indiquer les livres que +vous espriez trouver notre bibliothque, et je pourrai +peut-tre vous renseigner leur gard. + +Je regardai mon oncle. Il hsita rpondre. Cela touchait +directement ses projets. Cependant, aprs avoir rflchi, il +se dcida parler. + +Monsieur Fridriksson, dit-il, je voulais savoir si, parmi les +ouvrages anciens, vous possdiez ceux d'Arne Saknussemm? + +--Arne Saknussemm! rpondit le professeur de Reykjawik; vous +voulez parler de ce savant du seizime sicle, la fois grand +naturaliste, grand alchimiste et grand voyageur? + +--Prcisment + +--Une des gloires de la littrature et de la science islandaises? + +--Comme vous dites. + +--Un homme illustre entre tous? + +--Je vous l'accorde. + +--Et dont l'audace galait le gnie? + +--Je vois que vous le connaissez bien. Mon oncle nageait dans la +joie entendre parler ainsi de son hros. Il dvorait des yeux +M. Fridriksson. + +Eh bien! demanda-t-il, ses ouvrages? + +--Ah! ses ouvrages, nous ne les avons pas! + +--Quoi! en Islande? + +--Ils n'existent ni en Islande ni ailleurs. + +--Et pourquoi? + +--Parce que Arne Saknussemm fut perscut pour cause d'hrsie, +et qu'en 1573 ses ouvrages furent brls Copenhague par la main +du bourreau. + +--Trs bien! Parfait! s'cria mon oncle, au grand scandale du +professeur de sciences naturelles. + +--Hein? fit ce dernier. + +--Oui! tout s'explique, tout s'enchane, tout est clair, et je +comprends pourquoi Saknussemm, mis l'index et forc de cacher +les dcouvertes de son gnie, a d enfouir dans un +incomprhensible cryptogramme le secret... + +--Quel secret? demanda vivement M. Fridriksson. + +--Un secret qui... dont..., rpondit mon oncle en balbutiant. + +--Est-ce que vous auriez quelque document particulier? reprit +notre hte. + +--Non. Je faisais une pure supposition. + +--Bien, rpondt M. Fridriksson, qui eut la bont de ne pas +insister en voyant le trouble de son interlocuteur. J'espre, +ajouta-t-il, que vous ne quitterez pas notre le sans avoir puis + ses richesses minralogiques? + +--Certes, rpondit mon oncle; mais j'arrive un peu tard; des +savants ont dj pass par ici? + +--Oui, monsieur Lidenbrock; les travaux de MM. Olafsen et +Povelsen excuts par ordre du roi, les tudes de Trol, la +mission scientifique de MM. Gaimard et Robert, bord de la +corvette franaise _la Recherche_[1], et dernirement, les +observations des savants embarqus sur la frgate _la +Reine-Hortense_, ont puissamment contribu la reconnaissance de +l'Islande. Mais, croyez-moi, il y a encore faire. + + [1] _La Recherche_ fut envoye en 1835 par l'amiral Duperr + pour retrouver les traces d'une expdition perdue, celle de + M. de Blosseville et de _la Lilloise_, dont on n'a jamais eu de + nouvelles. + +--Vous pensez? demanda mon oncle d'un air bonhomme, en essayant +de modrer l'clair de ses yeux. + +--Oui. Que de montagnes, de glaciers, de volcans tudier, qui +sont peu connus! Et tenez, sans aller plus loin, voyez ce mont +qui s'lve l'horizon; c'est le Sneffels. + +--Ah! fit mon oncle, le Sneffels. + +--Oui, l'un des volcans les plus curieux et dont on visite +rarement le cratre. + +--teint? + +--Oh! teint depuis cinq cents ans. + +--Eh bien! rpondit mon oncle, qui se croisait frntiquement +les jambes pour ne pas sauter en l'air, j'ai envie de commencer +mes tudes gologiques par ce Seffel... Fessel... comment +dites-vous? + +--Sneffels, reprit l'excellent M. Fridriksson. + +Cette partie de la conversation avait eu lieu en latin; j'avais +tout compris, et je gardais peine mon srieux voir mon oncle +contenir sa satisfaction qui dbordait de toutes parts; il +prenait un petit air innocent qui ressemblait la grimace d'un +vieux diable. + +Oui, fit-il, vos paroles me dcident; nous essayerons de gravir +ce Sneffels, peut-tre mme d'tudier son cratre! + +--Je regrette bien, rpondit M. Fridriksson, que mes occupations +ne me permettent pas de m'absenter; je vous aurais accompagn +avec plaisir et profit. + +--Oh! non, oh! non, rpondit vivement mon oncle; nous ne +voulons dranger personne, monsieur Fridriksson; je vous remercie +de tout mon coeur. La prsence d'un savant tel que vous et t +trs utile, mais les devoirs de votre profession... + +J'aime penser que notre hte, dans l'innocence de son me +islandaise, ne comprit pas les grosses malices de mon oncle. + +Je vous approuve fort, monsieur Lidenbrock, dit-il, de commencer +par ce volcan; vous ferez l une ample moisson d'observations +curieuses. Mais, dites-moi, comment comptez-vous gagner la +presqu'le de Sneffels! + +--Par mer, en traversant la baie. C'est la route la plus rapide. + +--Sans doute; mais elle est impossible prendre. + +--Pourquoi? + +--Parce que nous n'avons pas un seul canot Reykjawik. + +--Diable! + +--Il faudra aller par terre, en suivant la cte. Ce sera plus +long, mais plus intressant. + +--Bon. Je verrai me procurer un guide. + +--J'en ai prcisment un vous offrir. + +--Un homme sr, intelligent? + +--Oui, un habitant de la presqu'le. C'est un chasseur d'eider, +fort habile, et dont vous serez content. Il parle parfaitement +le danois. + +--Et quand pourrai-je le voir? + +--Demain, si cela vous plat. + +--Pourquoi pas aujourd'hui? + +--C'est qu'il n'arrive que demain. + +--A demain donc, rpondit mon oncle avec un soupir. + +Cette importante conversation se termina quelques instants plus +tard par de chaleureux remerciments du professeur allemand au +professeur islandais. Pendant ce dner, mon oncle venait +d'apprendre des choses importantes, entre autres l'histoire de +Saknussemm, la raison de son document mystrieux, comme quoi son +hte ne l'accompagnerait pas dans son expdition, et que ds le +lendemain un guide serait ses ordres. + + + + +XI + + +Le soir, je fis une courte promenade sur les rivages de +Reykjawik, et je revins de bonne heure me coucher dans mon lit de +grosses planches, o je dormis d'un profond sommeil. + +Quand je me rveillai, j'entendis mon oncle parler abondamment +dans la salle voisine. Je me levai aussitt et je me htai +d'aller le rejoindre. + +Il causait en danois avec un homme de haute taille, +vigoureusement dcoupl. Ce grand gaillard devait tre d'une +force peu commune. Ses yeux, percs dans une tte trs grosse et +assez nave, me parurent intelligents. Ils taient d'un bleu +rveur. De longs cheveux, qui eussent pass pour roux, mme en +Angleterre, tombaient sur ses athltiques paules. Cet indigne +avait les mouvements souples, mais il remuait peu les bras, en +homme qui ignorait ou ddaignait la langue des gestes. Tout en +lui rvlait un temprament d'un calme parfait, non pas indolent, +mais tranquille. On sentait qu'il ne demandait rien personne, +qu'il travaillait sa convenance, et que, dans ce monde, sa +philosophie ne pouvait tre ni tonne ni trouble. + +Je surpris les nuances de ce caractre, la manire dont +l'Islandais couta le verbiage passionn de son interlocuteur. +Il demeurait les bras croiss, immobile au milieu des gestes +multiplis de mon oncle; pour nier, sa tte tournait de gauche +droite; elle s'inclinait pour affirmer, et cela si peu, que ses +longs cheveux bougeaient peine; c'tait l'conomie du mouvement +pousse jusqu' l'avarice. + +Certes, voir cet homme, je n'aurais jamais devin sa profession +de chasseur; celui-l ne devait pas effrayer le gibier, coup +sr, mais comment pouvait-il l'atteindre? + +Tout s'expliqua quand M. Fridriksson m'apprit que ce tranquille +personnage n'tait qu'un chasseur d'eider, oiseau dont le duvet +constitue la plus grande richesse de l'le. En effet, ce duvet +s'appelle l'dredon, et il ne faut pas une grande dpense de +mouvement pour le recueillir. + +Aux premiers jours de l't, la femelle de l'eider, sorte de joli +canard, va btir son nid parmi les rochers des fjrds[1] dont la +cte est toute frange; ce nid bti, elle le tapisse avec de +fines plumes qu'elle s'arrache du ventre. Aussitt le chasseur, +ou mieux le ngociant, arrive, prend le nid, et la femelle de +recommencer son travail; cela dure ainsi tant qu'il lui reste +quelque duvet. Quand elle s'est entirement dpouille, c'est au +mle de se dplumer son tour. Seulement, comme la dpouille +dure et grossire de ce dernier n'a aucune valeur commerciale, le +chasseur ne prend pas la peine de lui voler le lit de sa couve; +le nid s'achve donc; la femelle pond ses oeufs; les petits +closent, et, l'anne suivante, la rcolte de l'dredon +recommence. + + [1] Nom donn aux golfes troits dans les pays scandinaves. + +Or, comme l'eider ne choisit pas les rocs escarps pour y btir +son nid, mais plutt des roches faciles et horizontales qui vont +se perdre en mer, le chasseur islandais pouvait exercer son +mtier sans grande agitation. C'tait un fermier qui n'avait ni + semer ni couper sa moisson, mais la rcolter seulement. + +Ce personnage grave, flegmatique et silencieux, se nommait Hans +Bjelke; il venait la recommandation de M. Fridriksson. C'tait +notre futur guide. + +Ses manires contrastaient singulirement avec celles de mon +oncle. + +Cependant ils s'entendirent facilement. Ni l'un ni l'autre ne +regardaient au prix; l'un prt accepter ce qu'on lui offrait, +l'autre prt donner ce qui lui serait demand. Jamais march +ne fut plus facile conclure. + +Or, des conventions il rsulta que Hans s'engageait nous +conduire au village de Stapi, situ sur la cte mridionale de la +presqu'le du Sneffels, au pied mme du volcan. Il fallait +compter par terre vingt-deux milles environ, voyage faire en +deux jours, suivant l'opinion de mon oncle. + +Mais quand il apprit qu'il s'agissait de milles danois de +vingt-quatre mille pieds, il dut rabattre de son calcul et +compter, vu l'insuffisance des chemins, sur sept ou huit jours de +marche. + +Quatre chevaux devaient tre mis sa disposition, deux pour le +porter, lui et moi, deux autres destins nos bagages. Hans, +suivant son habitude, irait pied. Il connaissait parfaitement +cette partie de la cte, et il promit de prendre par le plus +court. + +Son engagement avec mon oncle n'expirait pas notre arrive +Stapi; il demeurait son service pendant tout le temps +ncessaire nos excursions scientifiques au prix de trois +rixdales par semaine[1]. Seulement, il fut expressment convenu +que cette somme serait compte au guide chaque samedi soir, +condition _sine qua non_ de son engagement. + + [1] 16fr. 08 c. + +Le dpart fut fix au 16 juin. Mon oncle voulut remettre au +chasseur les arrhes du march, mais celui-ci refusa d'un seul +mot. + +Efter, fit-il. + +Aprs, me dit le professeur pour mon dification. + +Hans, le trait conclu, se retira tout d'une pice. + +Un fameux homme, s'cria mon oncle, mais il ne s'attend gure au +merveilleux rle que l'avenir lui rserve de jouer. + +--Il nous accompagne donc jusqu'au... + +--Oui, Axel, jusqu'au centre de la terre. + +Quarante-huit heures restaient encore passer; mon grand +regret, je dus les employer nos prparatifs; toute notre +intelligence fut employe disposer chaque objet de la faon la +plus avantageuse, les instruments d'un ct, les armes d'un +autre, les outils dans ce paquet, les vivres dans celui-l. En +tout quatre groupes. + +Les instruments comprenaient: + +1 Un thermomtre centigrade de Eigel, gradu jusqu' cent +cinquante degrs, ce qui me paraissait trop ou pas assez. Trop, +si la chaleur ambiante devait monter l, auquel cas nous aurions +cuit. Pas assez, s'il s'agissait de mesurer la temprature de +sources ou toute autre matire en fusion. + +2 Un manomtre air comprim, dispos de manire indiquer des +pressions suprieures celles de l'atmosphre au niveau de +l'Ocan. En effet, le baromtre ordinaire n'et pas suffi, la +pression atmosphrique devant augmenter proportionnellement +notre descente au-dessous de la surface de la terre. + +3 Un chronomtre de Boissonnas jeune de Genve, parfaitement +rgl au mridien de Hambourg. + +4 Deux boussoles d'inclinaison et de dclinaison. + +5 Une lunette de nuit. + +6 Deux appareils de Ruhmkorff, qui, au moyen d'un courant +lectrique, donnaient une lumire trs portative, sre et peu +encombrante.[1] + + [1] L'appareil de M. Ruhnmkorff consiste en une pile de Bunzen, + mise en activit au moyen du bichromate de potasse qui ne donne + aucune odeur. Une bobine d'induction met l'lectricit + produite par la pile en communication avec une lanterne d'une + disposition particulire; dans cette lanterne se trouve un + serpentin de verre o le vide a t fait, et dans lequel reste + seulement un rsidu de gaz carbonique ou d'azote. Quand + l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux en produisant + une lumire blanchtre et continue. La pile et la bobine sont + places dans un sac de cuir que le voyageur porte en + bandoulire. La lanterne, place extrieurement, claire trs + suffisamment dans les profondes obscurits; elle permet de + s'aventurer, sans craindre aucune explosion, au milieu des gaz + les plus inflammables, et ne s'teint pas mme au sein des plus + profonds cours d'eau. M. Ruhmkorff est un savant et habile + physicien. Sa grande dcouverte, c'est sa bobine d'induction + qui permet de produire de l'lectricit haute tension. Il a + obtenu, en 1864, le prix quinquennal de 50,000 fr. que la + France rservait la plus ingnieuse application de + l'lectricit. + +Les armes consistaient en deux carabines de Purdley More et Co, +et de deux revolvers Colt. Pourquoi des armes? Nous n'avions ni +sauvages ni btes froces redouter, je suppose. Mais mon oncle +paraissait tenir son arsenal comme ses instruments, surtout +une notable quantit de fulmi-coton inaltrable l'humidit, et +dont la force expansive est fort suprieure celle de la poudre +ordinaire. + +Les outils comprenaient deux pics, deux pioches, une chelle de +soie, trois btons ferrs, une hache, un marteau, une douzaine de +coins et pitons de fer, et de longues cordes noeuds. Cela ne +laissait pas de faire un fort colis, car l'chelle mesurait trois +cents pieds de longueur. + +Enfin, il y avait les provisions; le paquet n'tait pas gros, +mais rassurant, car je savais qu'en viande concentre et en +biscuits secs il contenait pour six mois de vivres. Le genivre +en formait toute la partie liquide, et l'eau manquait totalement; +mais nous avions des gourdes, et mon oncle comptait sur les +sources pour les remplir; les objections que j'avais pu faire sur +leur qualit, leur temprature, et mme leur absence, taient +restes sans succs. + +Pour complter la nomenclature exacte de nos articles de voyage, +je noterai une pharmacie portative contenant des ciseaux lames +mousses, des attelles pour fracture, une pice de ruban en fil +cru, des bandes et compresses, du sparadrap, une palette pour +saigne, toutes choses effrayantes; de plus, une srie de flacons +contenant de la dextrine, de l'alcool vulnraire, de l'actate de +plomb liquide, de l'ther, du vinaigre et de l'ammoniaque, toutes +drogues d'un emploi peu rassurant; enfin les matires ncessaires +aux appareils de Ruhmkorff. + +Mon oncle n'avait eu garde d'oublier la provision de tabac, de +poudre de chasse et d'amadou, non plus qu'une ceinture de cuir +qu'il portait autour des reins et o se trouvait une suffisante +quantit de monnaie d'or, d'argent et de papier. De bonnes +chaussures, rendues impermables par un enduit de goudron et de +gomme lastique, se trouvaient au nombre de six paires dans le +groupe des outils. + +Ainsi vtus, chausss, quips, il n'y a aucune raison pour ne +pas aller loin, me dit mon oncle. + +La journe du 14 fut employe tout entire disposer ces +diffrents objets. Le soir, nous dnmes chez le baron Trampe, +en compagnie du maire de Reykjawik et du docteur Hyaltalin, le +grand mdecin du pays. M. Fridriksson n'tait pas au nombre des +convives; j'appris plus tard que le gouverneur et lui se +trouvaient en dsaccord sur une question d'administration et ne +se voyaient pas. Je n'eus donc pas l'occasion de comprendre un +mot de ce qui se dit pendant ce dner semi-officiel. Je +remarquai seulement que mon oncle parla tout le temps. + +Le lendemain 15, les prparatifs furent achevs. Notre hte fit +un sensible plaisir au professeur en lui remettant une carte de +l'Islande, incomparablement plus parfaite que celle d'Henderson, +la carte de M. Olaf Nikolas Olsen, rduite au 1/400000, et +publie par la Socit littraire islandaise, d'aprs les travaux +godsiques de M. Scheel Frisac, et le lev topographique de +M. Bjorn Gumlaugsonn. C'tait un prcieux document pour un +minralogiste. + +La dernire soire se passa dans une intime causerie avec +M. Fridrikssonn, pour lequel je me sentais pris d'une vive +sympathie; puis, la conversation succda un sommeil assez +agit, de ma part du moins. + +A cinq heures du matin, le hennissement de, quatre chevaux qui +piaffaient sous ma fentre me rveilla. Je m'habillai la hte +et je descendis dans la rue. L, Hans achevait de charger nos +bagages sans se remuer, pour ainsi dire. Cependant il oprait +avec une adresse peu commune. Mon oncle faisait plus de bruit +que de besogne, et le guide paraissait se soucier fort peu de ses +recommandations. + +Tout fut termin six heures, M, Fridriksson nous serra les +mains. Mon oncle le remercia en islandais de sa bienveillante +hospitalit, et avec beaucoup de coeur. Quant moi, j'bauchai +dans mon meilleur latin quelque salut cordial; puis nous nous +mmes en selle, et M. Fridriksson me lana avec son dernier adieu +ce vers que Virgile semblait avoir fait pour nous, voyageurs +incertains de la route: + + Et quacunque viam dederit fortuna sequamur. + + + + +XII + + +Nous tions partis par un temps couvert, mais fixe. Pas de +fatigantes chaleurs redouter, ni pluies dsastreuses. Un temps +de touristes. + +Le plaisir de courir cheval travers un pays inconnu me +rendait de facile composition sur le dbut de l'entreprise. +J'tais tout entier au bonheur de l'excursionniste fait de dsirs +et de libert. Je commenais prendre mon parti de l'affaire. + +D'ailleurs, me disais-je, qu'est-ce que je risque? de voyager +au milieu du pays le plus curieux! de gravir une montagne fort +remarquable! au pis-aller de descendre au fond d'un cratre +teint? Il est bien vident que ce Saknussemm n'a pas fait autre +chose. Quant l'existence d'une galerie qui aboutisse au centre +du globe, pure imagination! pure impossibilit! Donc, ce qu'il +y a de bon prendre de cette expdition, prenons-le, et sans +marchander! + +Ce raisonnement peine achev, nous avions quitt Reykjawik. + +Hans marchait en tte, d'un pas rapide, gal et continu. Les +deux chevaux chargs de nos bagages le suivaient, sans qu'il ft +ncessaire de les diriger. Mon oncle et moi, nous venions +ensuite, et vraiment sans faire trop mauvaise figure sur nos +btes petites, mais vigoureuses. + +L'Islande est une des grandes les de l'Europe; elle mesure +quatorze cents milles de surface, et ne compte que soixante mille +habitants. Les gographes l'ont divise en quatre quartiers, et +nous avions traverser presque obliquement celui qui porte le +nom de Pays du quart du Sud-Ouest, Sudvestr Fjordngr. + +Hans, en laissant Reykjawik, avait immdiatement suivi les bords +de la mer; nous traversions de maigres pturages qui se donnaient +bien du mal pour tre verts; le jaune russissait mieux. Les +sommets rugueux des masses trachytiques s'estompaient l'horizon +dans les brumes de l'est; par moments quelques plaques de neige, +concentrant la lumire diffuse, resplendissaient sur le versant +des cimes loignes; certains pics, plus hardiment dresss, +trouaient les nuages gris et rapparaissaient au-dessus des +vapeurs mouvantes, semblables des cueils mergs en plein +ciel. + +Souvent ces chanes de rocs arides faisaient une pointe vers la +mer et mordaient sur le pturage; mais il restait toujours une +place suffisante pour passer. Nos chevaux, d'ailleurs, +choisissaient d'instinct les endroits propices sans jamais +ralentir leur marche. Mon oncle n'avait pas mme la consolation +d'exciter sa monture de la voix ou du fouet; il ne lui tait pas +permis d'tre impatient. Je ne pouvais m'empcher de sourire en +le voyant si grand sur son petit cheval, et, comme ses longues +jambes rasaient le sol, il ressemblait un centaure six pieds. + +Bonne bte! bonne bte! disait-il. Tu verras, Axel, que pas +un animal ne l'emporte en intelligence sur le cheval islandais; +neiges, temptes, chemins impraticables, rochers, glaciers, rien +ne l'arrte. Il est brave, il est sobre, il est sr. Jamais un +faux pas, jamais une raction. Qu'il se prsente quelque +rivire, quelque fjrd traverser, et il s'en prsentera, tu le +verras sans hsiter se jeter l'eau, comme un amphibie, et +gagner le bord oppos! Mais ne le brusquons pas, laissons-le +agir, et nous ferons, l'un portant l'autre, nos dix lieues par +jour. + +--Nous, sans doute, rpondis-je, mais le guide? + +--Oh! il ne m'inquite gure. Ces gens-l, cela marche sans +s'en apercevoir; celui-ci se remue si peu qu'il ne doit pas se +fatiguer. D'ailleurs, au besoin, je lui cderai ma monture. Les +crampes me prendraient bientt, si je ne me donnais pas quelque +mouvement. Les bras vont bien, mais il faut songer aux jambes. + +Cependant nous avancions d'un pas rapide; le pays tait dj +peu prs dsert. a et l une ferme isole, quelque bor[1] +solitaire, fait de bois, de terre, de morceaux de lave, +apparaissait comme un mendiant au bord d'un chemin creux. Ces +huttes dlabres avaient l'air d'implorer la charit des +passants, et, pour un peu, on leur et fait l'aumne. Dans ce +pays, les routes, les sentiers mme manquaient absolument, et la +vgtation, si lente qu'elle ft, avait vite fait d'effacer le +pas des rares voyageurs. + + [1] Maison du paysan islandais + +Pourtant cette partie de la province, situe deux pas de sa +capitale, comptait parmi les portions habites et cultives de +l'Islande. Qu'taient alors les contres plus dsertes que ce +dsert? Un demi-mille franchi, nous n'avions encore rencontr ni +un fermier sur la porte de sa chaumire, ni un berger sauvage +paissant un troupeau moins sauvage que lui; seulement quelques +vaches et des moutons abandonns eux-mmes. Que seraient donc +les rgions convulsionnes, bouleverses par les phnomnes +ruptifs, nes des explosions volcaniques et des commotions +souterraines? + +Nous tions destins les connatre plus tard; mais, en +consultant la carte d'Olsen, je vis qu'on les vitait en longeant +la sinueuse lisire du rivage; en effet, le grand mouvement +plutonique s'est concentr surtout l'intrieur de l'le; l les +couches horizontales de roches superposes, appeles trapps en +langue Scandinave, les bandes trachytiques, les ruptions de +basalte, de tufs et de tous les conglomrats volcaniques, les +coules de lave et de porphyre en fusion, ont fait un pays d'une +surnaturelle horreur. Je ne me doutais gure alors du spectacle +qui nous attendait la presqu'le du Sneffels, o ces dgts +d'une nature fougueuse forment un formidable chaos. + +Deux heures aprs avoir quitt Reykjawik, nous arrivions au bourg +de Gufunes, appel Aoalkirkja ou glise principale. Il +n'offrait rien de remarquable. Quelques maisons seulement. A +peine de quoi faire un hameau de l'Allemagne. + +Hans s'y arrta une demi-heure; il partagea notre frugal +djeuner, rpondit par oui et par non aux questions de mon oncle +sur la nature de la route, et lorsqu'on lui demanda en quel +endroit il comptait passer la nuit: + +Gardr dit-il seulement. + +Je consultai la carte pour savoir ce qu'tait Gardr. Je vis une +bourgade de ce nom sur les bords du Hvaljrd, quatre milles de +Reykjawik. Je la montrai mon oncle. + +Quatre milles seulement! dit-il. Quatre milles sur vingt-deux! +Voil une jolie promenade. + +Il voulut faire une observation au guide, qui, sans lui rpondre, +reprit la tte des cheveux et se remit en marche. + +Trois heures plus tard, toujours en foulant le gazon dcolor des +pturages, il fallut contourner le Kollafjrd, dtour plus facile +et moins long qu'une traverse de ce golfe; bientt nous entrions +dans un pingstaoer, lieu de juridiction communale, nomm +Ejulberg, et dont le clocher et sonn midi, si les glises +islandaises avaient t assez riches pour possder une horloge; +mais elles ressemblent fort leurs paroissiens, qui n'ont pas de +montres, et qui s'en passent. + +L les chevaux furent rafrachis; puis, prenant par un rivage +resserr entre une chane de collines et la mer, ils nous +portrent d'une traite l' aoalkirkja de Brantar, et un mille +plus loin Saurber annexia, glise annexe, situe sur la rive +mridionale du Hvalfjrd. + +Il tait alors quatre heures du soir; nous avions franchi quatre +milles [1]. + + [1] Huit lieues. + +Le fjrd tait large en cet endroit d'un demi-mille au moins; les +vagues dferlaient avec bruit sur les rocs aigus; ce golfe +s'vasait entre des murailles de rochers, sorte d'escarpe pic +haute de trois mille pieds et remarquable par ses couches brunes +que sparaient des lits de tuf d'une nuance rougetre. Quelle +que ft l'intelligence de nos chevaux, je n'augurais pas bien de +la traverse d'un vritable bras de mer opre sur le dos d'un +quadrupde. + +S'ils sont intelligents, dis-je, ils n'essayeront point de +passer. En tout cas, je me charge d'tre intelligent pour eux. + +Mais mon oncle ne voulait pas attendre; il piqua des deux vers le +rivage. Sa monture vint flairer la dernire ondulation des +vagues et s'arrta; mon oncle, qui avait son instinct lui, la +pressa d'avancer. Nouveau refus de l'animal, qui secoua la tte. +Alors jurons et coups de fouet, mais ruades de la bte, qui +commena dsaronner son cavalier; enfin le petit cheval, +ployant ses jarrets, se retira des jambes du professeur et le +laissa tout droit plant sur deux pierres du rivage, comme le +colosse de Rhodes. + +Ah! maudit animal! s'cria le cavalier, subitement transform +en piton et honteux comme un officier de cavalerie qui passerait +fantassin. + +--Farja, fit le guide en lui touchant l'paule. + +--Quoi! un bac? + +--Der, rpondit Hans en montrant un bateau. + +--Oui, m'criai-je, il y a un bac. + +--Il fallait donc le dire! Eh bien, en route! + +--Tidvatten, reprit le guide. + +--Que dit-il? + +--Il dit mare, rpondit mon oncle en me traduisant le mot + danois. + +--Sans doute, il faut attendre la mare? + +--Frbida? demanda mon oncle. + +--Ja, rpondit Hans. + +Mon oncle frappa du pied, tandis que les chevaux se dirigeaient +vers le bac. + +Je compris parfaitement la ncessit d'attendre un certain +instant de la mare pour entreprendre la traverse du fjrd, +celui o la mer, arrive sa plus grande hauteur, est tale. +Alors le flux et le reflux n'ont aucune action sensible, et le +bac ne risque pas d'tre entran, soit au fond du golfe, soit en +plein Ocan. + +L'instant favorable n'arriva qu' six heures du soir; mon oncle, +moi, le guide, deux passeurs et les quatre chevaux, nous avions +pris place dans une sorte de barque plate assez fragile. Habitu +que j'tais aux bacs vapeur de l'Elbe, je trouvai les rames des +bateliers un triste engin mcanique. Il fallut plus d'une heure +pour traverser le fjrd; mais enfin le passage se fit sans +accident. + +Une demi-heure aprs, nous atteignions l'aoalkirkja de Gardr. + + + + +XIII + + +Il aurait d faire nuit, mais sous le soixante cinquime +parallle, la clart diurne des rgions polaires ne devait pas +m'tonner; en Islande, pendant les mois de juin et juillet, le +soleil ne se couche pas. + +Nanmoins la temprature s'tait abaisse; j'avais froid, et +surtout faim. Bienvenu fut le ber qui s'ouvrit +hospitalirement pour nous recevoir. + +C'tait la maison d'un paysan, mais, en fait d'hospitalit, elle +valait celle d'un roi. A notre arrive, le matre vint nous +tendre la main, et, sans plus de crmonie, il nous fit signe de +le suivre. + +Le suivre, en effet, car l'accompagner et t impossible. Un +passage long, troit, obscur, donnait accs dans cette habitation +construite en poutres peine quarries et permettait d'arriver +chacune des chambres; celles-ci taient au nombre de quatre: la +cuisine, l'atelier de tissage, la badstofa, chambre coucher +de la famille, et, la meilleure entre toutes, la chambre des +trangers. Mon oncle, la taille duquel on n'avait pas song en +btissant la maison, ne manqua pas de donner trois ou quatre fois +de la tte contre les saillies du plafond. + +On nous introduisit dans notre chambre, sorte de grande salle +avec un sol de terre battue et claire d'une fentre dont les +vitres taient faites de membranes de mouton assez peu +transparentes. La literie se composait de fourrage sec jet dans +deux cadres de bois peints en rouge et orns de sentences +islandaises. Je ne m'attendais pas ce confortable; seulement, +il rgnait dans cette maison une forte odeur de poisson sec, de +viande macre et de lait aigre dont mon odorat se trouvait assez +mal. + +Lorsque nous emes mis de ct notre harnachement de voyageurs, +la voix de l'hte se fit entendre, qui nous conviait passer +dans la cuisine, seule pice o l'on fit du feu, mme par les +plus grands froids. + +Mon oncle se hta d'obir cette amicale injonction. Je le +suivis. + +La chemine de la cuisine tait d'un modle antique; au milieu de +la chambre, une pierre pour tout foyer; au toit, un trou par +lequel s'chappait la fume. Cette cuisine servait aussi de +salle manger. + +A notre entre, l'hte, comme s'il ne nous avait pas encore vus, +nous salua du mot saellvertu, qui signifie soyez heureux, et +il vint nous baiser sur la joue. + +Sa femme, aprs lui, pronona les mmes paroles, accompagnes du +mme crmonial; puis les deux poux, plaant la main droite sur +leur coeur, s'inclinrent profondment. + +Je me hte de dire que l'Islandaise tait mre de dix-neuf +enfants, tous, grands et petits, grouillant ple-mle au milieu +des volutes de fume dont le foyer remplissait la chambre. A +chaque instant j'apercevais une petite tte blonde et un peu +mlancolique sortir de ce brouillard. On et dit une guirlande +d'anges insuffisamment dbarbouills. + +Mon oncle et moi, nous fmes trs bon accueil cette couve, +et bientt il y eut trois ou quatre de ces marmots sur nos +paules, autant sur nos genoux et le reste entre nos jambes. +Ceux qui parlaient rptaient saellvertu dans tous les tons +imaginables. Ceux qui ne parlaient pas n'en criaient que mieux. + +Ce concert fut interrompu par l'annonce du repas. En ce moment +rentra le chasseur, qui venait de pourvoir la nourriture des +chevaux, c'est--dire qu'il les avait conomiquement lchs +travers champs; les pauvres btes devaient se contenter de +brouter la mousse rare des rochers, quelques fucus peu +nourrissants, et le lendemain elles ne manqueraient pas de venir +d'elles-mmes reprendre le travail de la veille. + +Saellvertu, fit Hans en entrant. + +Puis tranquillement, automatiquement, sans qu'un baiser ft plus +accentu que l'autre, il embrassa l'hte, l'htesse et leurs +dix-neuf enfants. + +La crmonie termine, on se mit table, au nombre de +vingt-quatre, et par consquent les uns sur les autres, dans le +vritable sens de l'expression. Les plus favoriss n'avaient que +deux marmots sur les genoux. + +Cependant le silence se fit dans ce petit monde l'arrive de la +soupe, et la taciturnit naturelle, mme aux gamins islandais, +reprit son empire. L'hte nous servit une soupe au lichen et +point dsagrable, puis une norme portion de poisson sec nageant +dans du beurre aigri depuis vingt ans, et par consquent bien +prfrable au beurre frais, d'aprs les ides gastronomiques de +l'Islande. Il y avait avec cela du skyr, sorte de lait caill, +accompagn de biscuit et relev par du jus de baies de genivre; +enfin, pour boisson, du petit lait ml d'eau, nomm blanda +dans le pays. Si cette singulire nourriture tait bonne ou non, +c'est ce dont je ne pus juger. J'avais faim, et, au dessert, +j'avalai jusqu' la dernire bouche une paisse bouillie de +sarrasin. + +Le repas termin, les enfants disparurent; les grandes personnes +entourrent le foyer o brlaient de la tourbe, des bruyres, du +fumier de vache et des os de poissons desschs. Puis, aprs +cette prise de chaleur, les divers groupes regagnrent leurs +chambres respectives. L'htesse offrit de nous retirer, suivant +la coutume, nos bas et nos pantalons; mais, sur un refus des plus +gracieux de notre part, elle n'insista pas, et je pus enfin me +blottir dans ma couche de fourrage. + +Le lendemain, cinq heures, nous faisions nos adieux au paysan +islandais; mon oncle eut beaucoup de peine lui faire accepter +une rmunration convenable, et Hans donna le signal du dpart. + + cent pas de Gardr, le terrain commena changer d'aspect; le +sol devint marcageux et moins favorable la marche. Sur la +droite, la srie des montagnes se prolongeait indfiniment comme +un immense systme de fortifications naturelles, dont nous +suivions la contrescarpe; souvent des ruisseaux se prsentaient +franchir qu'il fallait ncessairement passer gu et sans trop +mouiller les bagages. + +Le dsert se faisait de plus en plus profond; quelquefois, +cependant, une ombre humaine semblait fuir au loin; si les +dtours de la route nous rapprochaient inopinment de l'un de ces +spectres, j'prouvais un dgot soudain la vue d'une tte +gonfle, peau luisante, dpourvue de cheveux, et de plaies +repoussantes que trahissaient les dchirures de misrables +haillons. + +La malheureuse crature ne venait pas tendre sa main dforme; +elle se sauvait, au contraire, mais pas si vite que Hans ne l'et +salue du saellvertu habituel. + +--Spetelsk, disait-il. + +--Un lpreux! rptait mon oncle. + +Et ce mot seul produisait son effet rpulsif. Cette horrible +affection de la lpre est assez commune en Islande; elle n'est +pas contagieuse, mais hrditaire; aussi le mariage est-il +interdit ces misrables. + +Ces apparitions n'taient pas de nature gayer le paysage qui +devenait profondment triste; les dernires touffes d'herbes +venaient mourir sous nos pieds. Pas un arbre, si ce n'est +quelques bouquets de bouleaux nains semblables des +broussailles. Pas un animal, sinon quelques chevaux, de ceux que +leur matre ne pouvait nourrir, et qui erraient sur les mornes +plaines. Parfois un faucon planait dans les nuages gris et +s'enfuyait tire-d'aile vers les contres du sud; je me laissais +aller la mlancolie de cette nature sauvage, et mes souvenirs +me ramenaient mon pays natal. + +Il fallut bientt traverser plusieurs petits fjrds sans +importance, et enfin un vritable golfe; la mare, tale alors, +nous permit de passer sans attendre et de gagner le hameau +d'Alftanes, situ un mille au del. + +Le soir, aprs avoir coup gu deux rivires riches en truites +et en brochets, l'Alfa et l'Heta, nous fmes obligs de passer la +nuit dans une masure abandonne, digne d'tre hante par tous les +lutins de la mythologie Scandinave; coup sr le gnie du froid +y avait lu domicile, et il ft des siennes pendant toute la +nuit. + +La journe suivante ne prsenta aucun incident particulier. +Toujours mme sol marcageux, mme uniformit, mme physionomie +triste. Le soir, nous avions franchi la moiti de la distance +parcourir, et nous couchions l'annexia de Krsolbt. + +Le 19 juin, pendant un mille environ, un terrain de lave +s'tendit sous nos pieds; cette disposition du sol est appele +hraun dans le pays; la lave ride la surface affectait des +formes de cbles tantt allongs, tantt rouls sur eux-mmes; +une immense coule descendait des montagnes voisines, volcans +actuellement teints, mais dont ces dbris attestaient la +violence passe. Cependant quelques fumes de source chaudes +rampaient a et l. + +Le temps nous manquait pour observer ces phnomnes; il fallait +marcher; bientt le sol marcageux reparut sous le pied de nos +montures; de petits lacs l'entrecoupaient. Notre direction tait +alors l'ouest; nous avions en effet tourn la grande baie de +Faxa, et la double cime blanche du Sneffels se dressait dans les +nuages moins de cinq milles. + +Les chevaux marchaient bien; les difficults du sol ne les +arrtaient pas; pour mon compte, je commenais devenir trs +fatigu; mon oncle demeurait ferme et droit comme au premier +jour; je ne pouvais m'empcher de l'admirer l'gal du chasseur, +qui regardait cette expdition comme une simple promenade. + +Le samedi 20 juin, six heures du soir, nous atteignions Bdir, +bourgade situe sur le bord de la mer, et le guide rclamait sa +paye convenue. Mon oncle rgla avec lui. Ce fut la famille mme +de Hans, c'est--dire ses oncles et cousins germains, qui nous +offrit l'hospitalit; nous fmes bien reus, et sans abuser des +bonts de ces braves gens, je me serais volontiers refait chez +eux des fatigues du voyage. Mais mon oncle, qui n'avait rien +refaire, ne l'entendait pas ainsi, et le lendemain il fallut +enfourcher de nouveau nos bonnes btes. + +Le sol se ressentait du voisinage de la montagne dont les racines +de granit sortaient de terre: comme celles d'un vieux chne. +Nous contournions l'immense base du volcan. Le professeur ne le +perdait pas des yeux; il gesticulait, il semblait le prendre au +dfi et dire: Voil donc le gant que je vais dompter! Enfin, +aprs vingt-quatre heures de marche, les chevaux s'arrtrent +d'eux-mmes la porte du presbytre de Stapi. + + + + +XIV + + +Stapi est une bourgade forme d'une trentaine de huttes, et btie +en pleine lave sous les rayons du soleil rflchis par le volcan. +Elle s'tend au fond d'un petit fjord encaiss dans une muraille +du plus trange effet. + +On sait que le basalte est une roche brune d'origine igne; elle +affecte des formes rgulires qui surprennent par leur +disposition. Ici la nature procde gomtriquement et travaille + la manire humaine, comme si elle et mani l'querre, le +compas et le fil plomb. Si partout ailleurs elle fait de l'art +avec ses grandes masses jetes sans ordre, ses cnes peine +bauchs, ses pyramides imparfaites, avec la bizarre succession +de ses lignes, ici, voulant donner l'exemple de la rgularit, et +prcdant les architectes des premiers ges, elle a cr un ordre +svre, que ni les splendeurs de Babylone ni les merveilles de la +Grce n'ont jamais dpass. + +J'avais bien entendu parler de la Chausse des Gants en Irlande, +et de la Grotte de Fingal dans l'une des Hbrides, mais le +spectacle d'une substruction basaltique ne s'tait pas encore +offert mes regards. + +Or, Stapi, ce phnomne apparaissait dans toute sa beaut. + +La muraille du fjrd, comme toute la cte de la presqu'le, se +composait d'une suite de colonnes verticales, hautes de trente +pieds. Ces fts droits et d'une proportion pure supportaient une +archivolte, faite de colonnes horizontales dont le surplombement +formait demi-vote au-dessus de la mer. A de certains +intervalles, et sous cet impluvium naturel, l'oeil surprenait des +ouvertures ogivales d'un dessin admirable, travers lesquelles +les flots du large venaient se prcipiter en cumant. Quelques +tronons de basalte, arrachs par les fureurs de l'Ocan, +s'allongeaient sur le sol comme les dbris d'un temple antique, +ruines ternellement jeunes, sur lesquelles passaient les sicles +sans les entamer. + +Telle tait la dernire tape de notre voyage terrestre. Hans +nous y avait conduits avec intelligence, et je me rassurais un +peu en songeant qu'il devait nous accompagner encore. + +En arrivant la porte de la maison du recteur, simple cabane +basse, ni plus belle, ni plus confortable que ses voisines, je +vis un homme en train de ferrer un cheval, le marteau la main, +et le tablier de cuir aux reins. + +Saelvertu, lui dit le chasseur. + +--God dag, rpondit le marchal-ferrant en parfait danois. + +--Kyrkoherde, fit Hans en se retournant vers mon oncle. + +--Le recteur! rpta ce dernier. Il parat, Axel, que ce brave +homme est le recteur. + +Pendant ce temps, le guide mettait le kyrkoherde au courant de +la situation; celui-ci, suspendant son travail, poussa une sorte +de cri en usage sans doute entre chevaux et maquignons, et +aussitt une grande mgre sortit de la cabane. Si elle ne +mesurait pas six pieds de haut, il ne s'en fallait gure. + +Je craignais qu'elle ne vnt offrir aux voyageurs le baiser +islandais; mais il n'en fut rien, et mme elle mit assez peu de +bonne grce nous introduire dans sa maison. + +La chambre des trangers me parut tre la plus mauvaise du +presbytre, troite, sale et infecte. Il fallut s'en contenter; +le recteur ne semblait pas pratiquer l'hospitalit antique. Loin +de l. Avant la fin du jour, je vis que nous avions affaire un +forgeron, un pcheur, un chasseur, un charpentier, et pas +du tout un ministre du Seigneur. Nous, tions en semaine, il +est vrai. Peut-tre se rattrapait-il le dimanche. + +Je ne veux pas dire du mal de ces pauvres prtres qui, aprs +tout, sont fort misrables; ils reoivent du gouvernement danois +un traitement ridicule et peroivent le quart de la dme de leur +paroisse, ce qui ne fait pas une somme de soixante marks +courants[1]. De l, ncessit de travailler pour vivre; mais +pcher, chasser, ferrer des chevaux, on finit par prendre les +manires, le ton et les moeurs des chasseurs, des pcheurs et +autres gens un peu rudes; le soir mme je m'aperus que notre +hte ne comptait pas la sobrit au nombre de ses vertus. + + [1] Monnaie de Hambourg, 30 fr. environ. + +Mon oncle comprit vite quel genre d'homme il avait affaire; au +lieu d'un brave et digne savant, il trouvait un paysan lourd et +grossier; il rsolut donc de commencer au plus tt sa grande +expdition et de quitter cette cure peu hospitalire. Il ne +regardait pas ses fatigues et rsolut d'aller passer quelques +jours dans la montagne. + +Les prparatifs de dpart furent donc faits ds le lendemain de +notre arrive Stapi. Hans loua les services de trois Islandais +pour remplacer les chevaux dans le transport des bagages; mais, +une fois arrivs au fond du cratre, ces indignes devaient +rebrousser chemin et nous abandonner nous-mmes. Ce point fut +parfaitement arrt. + +A cette occasion, mon oncle dut apprendre au chasseur que son +intention tait de poursuivre la reconnaissance du volcan jusqu' +ses dernires limites. + +Hans se contenta d'incliner la tte. Aller l ou ailleurs, +s'enfoncer dans les entrailles de son le ou la parcourir, il n'y +voyait aucune diffrence; quant moi, distrait jusqu'alors par +les incidents du voyage, j'avais un peu oubli l'avenir, mais +maintenant je sentais l'motion me reprendre de plus belle. Qu'y +faire? Si j'avais pu tenter de rsister au professeur +Lidenbrock, c'tait Hambourg et non au pied du Sneffels. + +Une ide, entre toutes, me tracassait fort, ide effrayante et +faite pour branler des nerfs moins sensibles que les miens. + +Voyons, me disais-je, nous allons gravir le Sneffels. Bien. +Nous allons visiter son cratre. Bon. D'autres l'ont fait qui +n'en sont pas morts. Mais ce n'est pas tout. S'il se prsente +un chemin pour descendre dans les entrailles du sol, si ce +malencontreux Saknussemm a dit vrai, nous allons nous perdre au +milieu des galeries souterraines du volcan. Or, rien n'affirme +que le Sneffels soit teint? Qui prouve qu'une ruption ne se +prpare pas? De ce que le monstre dort depuis 1229, s'ensuit-il +qu'il ne puisse se rveiller? Et, s'il se rveille, qu'est-ce +que nous deviendrons? + +Cela demandait la peine d'y rflchir, et j'y rflchissais. Je +ne pouvais dormir sans rver d'ruption; or, le rle de scorie me +paraissait assez brutal jouer. + +Enfin je n'y tins plus; je rsolus de soumettre le cas mon +oncle le plus adroitement possible, et sous la forme d'une +hypothse parfaitement irralisable. + +J'allai le trouver. Je lui fis part de mes craintes, et je me +reculai pour le laisser clater son aise. + +J'y pensais, rpondit-il simplement. + +Que signifiaient ces paroles! Allait-il donc entendre la voix de +la raison? Songeait-il suspendre ses projets? C'et t trop +beau pour tre possible.. + +Aprs quelques instants de silence, pendant lesquels je n'osais +l'interroger, il reprit en disant: + +J'y pensais. Depuis notre arrive Stapi, je me suis proccup +de la grave question que tu viens de me soumettre, car il ne faut +pas agir en imprudents. + +--Non, rpondis-je avec force. + +--Il y a six cents ans que le Sneffels est muet; mais il peut +parler. Or les ruptions sont toujours prcdes par des +phnomnes parfaitement connus; j'ai donc interrog les habitants +du pays, j'ai tudi le sol, et je puis te le dire, Axel, il n'y +aura pas d'ruption. + +A cette affirmation je restai stupfait, et je ne pus rpliquer. + +Tu doutes de mes paroles? dit mon oncle, eh bien! suis-moi. + +J'obis machinalement. En sortant du presbytre, le professeur +prit un chemin direct qui, par une ouverture de la muraille +basaltique, s'loignait de la mer. Bientt nous tions en rase +campagne, si l'on peut donner ce nom un amoncellement immense +de djections volcaniques; le pays paraissait comme cras sous +une pluie de pierres normes, de trapp, de basalte, de granit et +de toutes les roches pyroxniques. + +Je voyais a et l des fumerolles monter dans les airs; ces +vapeurs blanches nommes reykir en langue islandaise, venaient +des sources thermales, et elles indiquaient, par leur violence, +l'activit volcanique du sol. Cela me paraissait justifier mes +craintes. Aussi je tombai de mon haut quand mon oncle me dit: + +Tu vois toutes ces fumes, Axel; eh bien, elles prouvent que +nous n'avons rien redouter des fureurs du volcan! + +--Par exemple! m'criai-je. + +--Retiens bien ceci, reprit le professeur: aux approches d'une +ruption, ces fumerolles redoublent d'activit pour disparatre +compltement pendant la dure du phnomne, car les fluides +lastiques, n'ayant plus la tension ncessaire, prennent le +chemin des cratres au lieu de s'chapper travers les fissures +du globe. Si donc ces vapeurs se maintiennent dans leur tat +habituel, si leur nergie ne s'accrot pas, si tu ajoutes cette +observation que le vent, la pluie ne sont pas remplacs par un +air lourd et calme, tu peux affirmer qu'il n'y aura pas +d'ruption prochaine. + +--Mais... + +--Assez. Quand la science a prononc, il n'y a plus qu' se +taire. + +Je revins la cure l'oreille basse; mon oncle m'avait battu avec +des arguments scientifiques. Cependant j'avais encore un espoir, +c'est qu'une fois arrivs au fond du cratre, il serait +impossible, faute de galerie, de descendre plus profondment, et +cela en dpit de tous les Saknussemm du monde. + +Je passai la nuit suivante en plein cauchemar au milieu d'un +volcan et des profondeurs de la terre, je me sentis lanc dans +les espaces plantaires sous la forme de roche ruptive. + +Le lendemain, 23 juin, Hans nous attendait avec ses compagnons +chargs des vivres, des outils et des instruments. Deux btons +ferrs, deux fusils, deux cartouchires, taient rservs mon +oncle et moi. Hans, en homme de prcaution, avait ajout nos +bagages une outre pleine qui, jointe nos gourdes, nous assurait +de l'eau pour huit jours. + +Il tait neuf heures du matin. Le recteur et sa haute mgre +attendaient devant leur porte. Ils voulaient sans doute nous +adresser l'adieu suprme de l'hte au voyageur. Mais cet adieu +prit la forme inattendue d'une note formidable, o l'on comptait +jusqu' l'air de la maison pastorale, air infect, j'ose le dire. +Ce digne couple nous ranonnait comme un aubergiste suisse et +portait un beau prix son hospitalit surfaite. + +Mon oncle paya sans marchander. Un homme qui partait pour le +centre de la terre ne regardait pas quelques rixdales. + +Ce point rgl, Hans donna le signal du dpart, et quelques +instants aprs nous avions quitt Stapi. + + + + +XV + + +Le Sneffels est haut de cinq mille pieds; il termine, par son +double cne, une bande trachytique qui se dtache du systme +orographique de l'le. De notre point de dpart on ne pouvait +voir ses deux pics se profiler sur le fond gristre du ciel. +J'apercevais seulement une norme calotte de neige abaisse sur +le front du gant. + +Nous marchions en file, prcds du chasseur; celui-ci remontait +d'troits sentiers o deux personnes n'auraient pas pu aller de +front. Toute conversation devenait donc peu prs impossible. + +Au del de la muraille basaltique du fjrd de Stapi, se prsenta +d'abord un sol de tourbe herbace et fibreuse, rsidu de +l'antique vgtation des marcages de la presqu'le; la masse de +ce combustible encore inexploit suffirait chauffer pendant un +sicle toute la population de l'Islande; cette vaste tourbire, +mesure du fond de certains ravins, avait souvent soixante-dix +pieds de haut et prsentait des couches successives de dtritus +carboniss, spares par des feuillets de tuf ponceux. + +En vritable neveu du professeur Lidenbrock et malgr mes +proccupations, j'observais avec intrt les curiosits +minralogiques tales dans ce vaste cabinet d'histoire +naturelle; en mme temps je refaisais dans mon esprit toute +l'histoire gologique de l'Islande. + +Cette le, si curieuse, est videmment sortie du fond des eaux +une poque relativement moderne; peut-tre mme s'lve-t-elle +encore par un mouvement insensible. S'il en est ainsi, on ne +peut attribuer son origine qu' l'action des feux souterrains. +Donc, dans ce cas, la thorie de Humphry Davy, le document de +Saknussemm, les prtentions de mon oncle, tout s'en allait en +fume. Cette hypothse me conduisit examiner attentivement la +nature du sol, et je me rendis bientt compte de la succession +des phnomnes qui prsidrent la formation de l'le. + +L'Islande, absolument prive de terrain sdimentaire, se compose +uniquement de tuf volcanique, c'est--dire d'un agglomrat de +pierres et de roches d'une texture poreuse. Avant l'existence +des volcans; elle tait faite d'un massif trappen, lentement +soulev au-dessus des flots par la pousse des forces centrales. +Les feux intrieurs n'avaient pas encore fait irruption au +dehors. + +Mais, plus tard, une large fente se creusa diagonalement du +sud-ouest au nord-ouest de l'le, par laquelle s'pancha peu +peu toute la pte trachytique. Le phnomne s'accomplissait +alors sans violence; l'issue tait norme, et les matires +fondues, rejetes des entrailles du globe, s'tendirent +tranquillement en vastes nappes ou en masses mamelonnes. A +cette poque apparurent les fedspaths, les synites et les +porphyres. + +Mais, grce cet panchement, l'paisseur de l'le s'accrut +considrablement, et, par suite, sa force de rsistance. On +conoit quelle quantit de fluides lastiques s'emmagasina dans +son sein, lorsqu'elle n'offrit plus aucune issue, aprs le +refroidissement de la crote trachytique. Il arriva donc un +moment o la puissance mcanique de ces gaz fut telle qu'ils +soulevrent la lourde corce et se creusrent de hautes +chemines. De l le volcan fait du soulvement de la crote, +puis le cratre subitement trou au sommet du volcan. + +Alors aux phnomnes ruptifs succdrent les phnomnes +volcaniques; par les ouvertures nouvellement formes +s'chapprent d'abord les djections basaltiques, dont la plaine +que nous traversions en ce moment offrait nos regards les plus +merveilleux spcimens. Nous marchions sur ces roches pesantes +d'un gris fonc que le refroidissement avait moules en prismes +base hexagone. Au loin se voyaient un grand nombre de cnes +aplatis, qui furent jadis autant de bouches ignivomes. + +Puis, l'ruption basaltique puise, le volcan, dont la force +s'accrut de celle des cratres teints, donna passade aux laves +et ces tufs de cendres et de scories dont j'apercevais les +longues coules parpilles sur ses flancs comme une chevelure +opulente. + +Telle fut la succession des phnomnes qui constiturent +l'Islande; tous provenaient de l'action des feux intrieurs, et +supposer que la masse interne ne demeurait pas dans un tat +permanent d'incandescente liquidit, c'tait folie. Folie +surtout de prtendre atteindre le centre du globe! + +Je me rassurais donc sur l'issue de notre entreprise, tout en +marchant l'assaut du Sneffels. + +La route devenait de plus en plus difficile; le sol montait; les +clats de roches s'branlaient, et il fallait la plus scrupuleuse +attention pour viter des chutes dangereuses. + +Hans s'avanait tranquillement comme sur un terrain uni; parfois +il disparaissait derrire les grands blocs, et nous le perdions +de vue momentanment; alors un sifflement aigu, chapp de ses +lvres, indiquait la direction suivre. Souvent aussi il +s'arrtait, ramassait quelques dbris de rocs, les disposait +d'une faon reconnaissable et formait ainsi des amers destins +indiquer la route du retour. Prcaution bonne en soi, mais que +les vnements futurs rendirent inutile. + +Trois fatigantes heures de marche nous avaient amens seulement +la base de la montagne. L, Hans fit signe de s'arrter, et un +djeuner sommaire fut partag entre tous. Mon oncle mangeait les +morceaux doubles pour aller plus vite. Seulement, cette halte de +rfection tant aussi une halte de repos, il dut attendre le bon +plaisir du guide, qui donna le signal du dpart une heure aprs. +Les trois Islandais, aussi taciturnes que leur camarade le +chasseur, ne prononcrent pas un seul mot et mangrent sobrement. + +Nous commencions maintenant gravir les pentes du Sneffels; son +neigeux sommet, par une illusion d'optique frquente dans les +montagnes, me paraissait fort rapproch, et cependant, que de +longues heures avant de l'atteindre! quelle fatigue surtout! +Les pierres qu'aucun ciment de terre, aucune herbe ne liaient +entre elles, s'boulaient sous nos pieds et allaient se perdre +dans la plaine avec la rapidit d'une avalanche. + +En de certains endroits, les flancs du mont faisaient avec +l'horizon un angle de trente-six degrs au moins; il tait +impossible de les gravir, et ces raidillons pierreux devaient +tre tourns non sans difficult. Nous nous prtions alors un +mutuel secours l'aide de nos btons. + +Je dois dire que mon oncle se tenait prs de moi le plus +possible; il ne me perdait pas de vue, et en mainte occasion, son +bras me fournit un solide appui. Pour son compte, il avait sans +doute le sentiment inn de l'quilibre, car il ne bronchait pas. +Les Islandais, quoique chargs grimpaient avec une agilit de +montagnards. + +A voir la hauteur de la cime du Sneffels, il me semblait +impossible qu'on pt l'atteindre de ce ct, si l'angle +d'inclinaison des pentes ne se fermait pas. Heureusement, aprs +une heure de fatigues et de tours de force, au milieu du vaste +tapis de neige dvelopp sur la croupe du volcan, une sorte +d'escalier se prsenta inopinment, qui simplifia notre +ascension. Il tait form par l'un de ces torrents de pierres +rejetes par les ruptions, et dont le nom islandais est stin. +Si ce torrent n'et pas t arrt dans sa chute par la +disposition des flancs de la montagne, il serait all se +prcipiter dans la mer et former des les nouvelles. + +Tel il tait, tel il nous servit fort; la raideur des pentes +s'accroissait, mais ces marches de pierres permettaient de les +gravir aisment, et si rapidement mme, qu'tant rest un moment +en arrire pendant que mes compagnons continuaient leur +ascension, je les aperus dj rduits, par l'loignement, une +apparence microscopique. + +A sept heures du soir nous avions mont les deux mille marches de +l'escalier, et nous dominions une extumescence de la montagne, +sorte d'assise sur laquelle s'appuyait le cne proprement dit du +cratre. + +La mer s'tendait une profondeur de trois mille deux cents +pieds; nous avions dpass la limite des neiges perptuelles, +assez peu leve en Islande par suite de l'humidit constante du +climat. Il faisait un froid violent; le vent soufflait avec +force. J'tais puis. Le professeur vit bien que mes jambes me +refusaient tout service, et, malgr son impatience, il se dcida + s'arrter. Il fit donc signe au chasseur, qui secoua la tte +en disant: + +--Ofvanfr. + +--Il parait qu'il faut aller plus haut, dit mon oncle. + +Puis il demanda Hans le motif de sa rponse. + +--Mistour, rpondit le guide. + +--Ja, mistour, rpta l'un des Islandais d'un ton effray. + +--Que signifie ce mot? demandai-je avec inquitude. + +--Vois, dit mon oncle. + +Je portai mes regards vers la plaine; une immense colonne de +pierre ponce pulvrise, de sable et de poussire s'levait en +tournoyant comme une trombe; le vent la rabattait sur le flanc du +Sneffels, auquel nous tions accrochs; ce rideau opaque tendu +devant le soleil produisait une grande ombre jete sur la +montagne. Si cette trombe s'inclinait, elle devait +invitablement nous enlacer dans ses tourbillons. Ce phnomne, +assez frquent lorsque le vent souffle des glaciers, prend le nom +de mistour en langue islandaise. + +Hastigt, hastigt, s'cria notre guide. + +Sans savoir le danois, je compris qu'il nous fallait suivre Hans +au plus vite. Celui-ci commena tourner le cne du cratre, +mais en biaisant, de manire faciliter la marche; bientt, la +trombe s'abattit sur la montagne, qui tressaillit son choc; les +pierres saisies dans les remous du vent volrent en pluie comme +dans une ruption. Nous tions, heureusement, sur le versant +oppos et l'abri de tout danger; sans la prcaution du guide, +nos corps dchiquets, rduits en poussire, fussent retombs au +loin comme le produit de quelque mtore inconnu. + +Cependant Hans ne jugea pas prudent de passer la nuit sur les +flancs du cne. Nous continumes notre ascension en zigzag; les +quinze cents pieds qui restaient franchir prirent prs de cinq +heures; les dtours, les biais et contremarches mesuraient trois +lieues au moins. Je n'en pouvais plus; je succombais au froid et + la faim. L'air, un peu rarfi, ne suffisait pas au jeu de mes +poumons. + +Enfin, onze heures du soir, en pleine obscurit, le sommet du +Sneffels fut atteint, et, avant d'aller m'abriter l'intrieur +du cratre, j'eus le temps d'apercevoir le soleil de minuit au +plus bas de sa carrire, projetant ses ples rayons sur l'le +endormie mes pieds + + + + +XVI + + +Le souper fut rapidement dvor et la petite troupe se casa de +son mieux. La couche tait dure, l'abri peu solide, la situation +fort pnible, cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer. +Cependant mon sommeil fut particulirement paisible pendant cette +nuit, l'une des meilleures que j'eusse passes depuis longtemps. +Je ne rvai mme pas. + +Le lendemain on se rveilla demi gel par un air trs vif, aux +rayons d'un beau soleil. Je quittai ma couche de granit et +j'allai jouir du magnifique spectacle qui se dveloppait mes +regards. + +J'occupais le sommet de l'un des deux pics du Sneffels, celui du +sud. De l ma vue s'tendait sur la plus grande partie de l'le; +l'optique, commune toutes les grandes hauteurs, en relevait les +rivages, tandis que les parties centrales paraissaient s'enfoncer. +On et dit qu'une de ces cartes en relief d'Helbesmer s'talait +sous mes pieds; je voyais les valles profondes se croiser en +tous sens, les prcipices se creuser comme des puits, les lacs se +changer en tangs, les rivires se faire ruisseaux. Sur ma +droite se succdaient les glaciers sans nombre et les pics +multiplis, dont quelques-uns s'empanachaient de fumes lgres. +Les ondulations de ces montagnes infinies, que leurs couches de +neige semblaient rendre cumantes, rappelaient mon souvenir la +surface d'une mer agite. Si je me retournais vers l'ouest, +l'Ocan s'y dveloppait dans sa majestueuse tendue, comme une +continuation de ces sommets moutonneux. O finissait la terre, +o commenaient les flots, mon oeil le distinguait peine. + +Je me plongeais ainsi dans cette prestigieuse extase que donnent +les hautes cimes, et cette fois, sans vertige, car je +m'accoutumais enfin ces sublimes contemplations. Mes regards +blouis se baignaient dans la transparente irradiation des rayons +solaires, j'oubliais qui j'tais, o j'tais, pour vivre de la +vie des elfes ou des sylphes, imaginaires habitants de la +mythologie scandinave; je m'enivrais de la volupt des hauteurs, +sans songer aux abmes dans lesquels ma destine allait me +plonger avant peu. Mais je fus ramen au sentiment de la ralit +par l'arrive du professeur et de Hans, qui me rejoignirent au +sommet du pic. + +Mon oncle, se tournant vers l'ouest, m'indiqua de la main une +lgre vapeur, une brume, une apparence de terre qui dominait la +ligne des flots. + +Le Gronland, dit-il. + +--Le Gronland? m'criai-je. + +--Oui; nous n'en sommes pas trente-cinq lieues, et, pendant les +dgels, les ours blancs arrivent jusqu' l'Islande, ports sur +les glaons du nord. Mais cela importe peu. Nous sommes au +sommet du Sneffels; voici deux pics, l'un au sud, l'autre au +nord. Hans va nous dire de quel nom les Islandais appellent +celui qui nous porte en ce moment. + +La demande formule, le chasseur rpondit: Scartaris. + +Mon oncle me jeta un coup d'oeil triomphant. Au cratre! +dit-il. + +Le cratre du Sneffels reprsentait un cne renvers dont +l'orifice pouvait avoir une demi-lieue de diamtre. Sa +profondeur, je l'estimais deux mille pieds environ. Que l'on +juge de l'tat d'un pareil rcipient, lorsqu'il s'emplissait de +tonnerres et de flammes. Le fond de l'entonnoir ne devait pas +mesurer plus de cinq cents pieds de tour, de telle sorte que ses +pentes assez douces permettaient d'arriver facilement sa partie +infrieure. Involontairement, je comparais ce cratre un +norme tromblon vas, et la comparaison m'pouvantait. + +Descendre dans un tromblon, pensai-je, quand il est peut-tre +charg et qu'il peut partir au moindre choc, c'est l'oeuvre de +fous. + +Mais je n'avais pas reculer. Hans, d'un air indiffrent, +reprit la tte de la troupe. Je le suivis sans mot dire. + +Afin de faciliter la descente, Hans dcrivait l'intrieur du +cne des ellipses trs allonges; il fallait marcher au milieu +des roches ruptives, dont quelques-unes, branles dans leurs +alvoles, se prcipitaient en rebondissant jusqu'au fond de +l'abme. Leur chute dterminait des rverbrations d'chos d'une +trange sonorit. + +Certaines parties du cne formaient des glaciers intrieurs; Hans +ne s'avanait alors qu'avec une extrme prcaution, sondant le +sol de son bton ferr pour y dcouvrir les crevasses. A de +certains passages douteux, il devint ncessaire de nous lier par +une longue corde, afin que celui auquel le pied viendrait +manquer inopinment se trouvt soutenu par ses compagnons. Cette +solidarit tait chose prudente, mais elle n'excluait pas tout +danger. + +Cependant, et malgr les difficults de la descente sur des +pentes que le guide ne connaissait pas, la route se fit sans +accident, sauf la chute d'un ballot de cordes qui s'chappa des +mains d'un Islandais et alla par le plus court jusqu'au fond de +l'abme. + +A midi nous tions arrivs. Je relevai l tte, et j'aperus +l'orifice suprieur du cne, dans lequel s'encadrait un morceau +de ciel d'une circonfrence singulirement rduite, mais presque +parfaite. Sur un point seulement se dtachait le pic du +Scartaris, qui s'enfonait dans l'immensit. + +Au fond du cratre s'ouvraient trois chemines par lesquelles, au +temps des ruptions du Sneffels, le foyer central chassait ses +laves et ses vapeurs. Chacune de ces chemines avait environ +cent pieds de diamtre. Elles taient l bantes sous nos pas. +Je n'eus pas la force d'y plonger mes regards. Le professeur +Lidenbrock, lui, avait fait un examen rapide de leur disposition; +il tait haletant; il courait de l'une l'autre, gesticulant et +lanant des paroles incomprhensibles. Hans et ses compagnons, +assis sur des morceaux de lave, le regardaient faire; ils le +prenaient videmment pour un fou. + +Tout coup mon oncle poussa un cri; je crus qu'il venait de +perdre pied et de tomber dans l'un des trois gouffres. Mais non. +Je l'aperus, les bras tendus, les jambes cartes, debout +devant un roc de granit pos au centre du cratre, comme un +norme pidestal fait pour la statue d'un Pluton. Il tait dans +la pose d'un homme stupfait, mais dont la stupfaction fit +bientt place une joie insense. + +Axel! Axel! s'cria-t-il, viens! viens! + +J'accourus. Ni Hans ni les Islandais ne bougrent. + +Regarde, me dit le professeur. + +Et, partageant sa stupfaction, sinon sa joie, je lus sur la face +occidentale du bloc, en caractres runiques demi-rongs par le +temps, ce nom mille fois maudit: + + D0 E6 B3 C5 BC D0 B4 B3 A2 BC BC C5 EF + +Arne Saknussemm! s'cria mon oncle, douteras-tu encore? + +Je ne rpondis pas, et je revins constern mon banc de lave. +L'vidence m'crasait. + +Combien de temps demeurai-je ainsi plong dans mes rflexions, je +l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'en relevant la tte je +vis mon oncle et Hans seuls au fond du cratre. Les Islandais +avaient t congdis, et maintenant ils redescendaient les +pentes extrieures du Sneffels pour regagner Stapi. + +Hans dormait tranquillement au pied d'un roc, dans une coule de +lave o il s'tait fait un lit improvis; mon oncle tournait au +fond du cratre, comme une bte sauvage dans la fosse d'un +trappeur. Je n'eus ni l'envie ni la force de me lever, et, +prenant exemple sur le guide, je me laissai aller un douloureux +assoupissement, croyant entendre des bruits ou sentir des +frissonnements dans les flancs de la montagne. + +Ainsi se passa cette premire nuit au fond du cratre. + +Le lendemain, un ciel gris, nuageux, lourd, s'abaissa sur le +sommet du cne. Je ne m'en aperus pas tant l'obscurit du +gouffre qu' la colre dont mon oncle fut pris. + +J'en compris la raison, et un reste d'espoir me revint au coeur. +Voici pourquoi. + +Des trois routes ouvertes sous nos pas, une seule avait t +suivie par Saknussemm. Au dire du savant islandais, on devait la +reconnatre cette particularit signale dans le cryptogramme, +que l'ombre du Scartaris venait en caresser les bords pendant les +derniers jours du mois de juin. + +On pouvait, en effet, considrer ce pic aigu comme le style d'un +immense cadran solaire, dont l'ombre un jour donn marquait le +chemin du centre du globe. + +Or, si le soleil venait manquer, pas d'ombre. Consquemment, +pas d'indication. Nous tions au 25 juin. Que le ciel demeurt +couvert pendant six jours, et il faudrait remettre l'observation + une autre anne. + +Je renonce peindre l'impuissante colre du professeur +Lidenbrock. La journe se passa, et aucune ombre ne vint +s'allonger sur le font du cratre. Hans ne bougea pas de sa +place; il devait pourtant se demander ce que nous attendions, +s'il se demandait quelque chose! Mon oncle ne m'adressa pas une +seule fois la parole. Ses regards, invariablement tourns vers +le ciel, se perdaient dans sa teinte grise et brumeuse. + +Le 26, rien encore, une pluie mle de neige tomba pendant toute +la journe. Hans construisit une hutte avec des morceaux de +lave. Je pris un certain plaisir suivre de l'oeil les milliers +de cascades improvises sur les flancs du cne, et dont chaque +pierre accroissait l'assourdissant murmure. + +Mon oncle ne se contenait plus. Il y avait de quoi irriter un +homme plus patient, car c'tait vritablement chouer au port. + +Mais aux grandes douleurs le ciel mle incessamment les grandes +joies, et il rservait au professeur Lidenbrock une satisfaction +gale ses dsesprants ennuis. + +Le lendemain le ciel fut encore couvert, mais le dimanche, 28 +juin, l'antpnultime jour du mois, avec le changement de lune +vint le changement de temps. Le soleil versa ses rayons flots +dans le cratre. Chaque monticule, chaque roc, chaque pierre, +chaque asprit eut part sa bienfaisante effluve et projeta +instantanment son ombre sur le sol. Entre toutes, celle du +Scartaris se dessina comme une vive arte et se mit tourner +insensiblement vers l'astre radieux. + +Mon oncle tournait avec elle. + +A midi, dans sa priode la plus courte, elle vint lcher +doucement le bord de la chemine centrale. + +C'est l! s'cria le professeur, c'est l! Au centre du +globe! ajouta-t-il en danois. + +Je regardai Hans. + +Fort! fit tranquillement le guide. + +--En avant! rpondit mon oncle. + +Il tait une heure et treize minutes du soir. + + + + +XVII + + +Le vritable voyage commenait. Jusqu'alors les fatigues +l'avaient emport sur les difficults; maintenant celles-ci +allaient vritablement natre sous nos pas. + +Je n'avais point encore plong mon regard dans ce puits +insondable o j'allais m'engouffrer. Le moment tait venu. Je +pouvais encore ou prendre mon parti de l'entreprise ou refuser de +la tenter. Mais j'eus honte de reculer devant le chasseur. Hans +acceptait si tranquillement l'aventure, avec une telle +indiffrence, une si parfaite insouciance de tout danger, que je +rougis l'ide d'tre moins brave que lui. Seul, j'aurais +entam la srie des grands argumente; mais, en prsence du guide, +je me tus; un de mes souvenirs s'envola vers ma jolie +Virlandaise, et je m'approchai de la chemine centrale. + +J'ai dit qu'elle mesurait cent pieds de diamtre, ou trois cents +pieds de tour. Je me penchai au-dessus d'un roc qui surplombait, +et je regardai; mes cheveux se hrissrent. Le sentiment du vide +s'empara de mon tre. Je sentis le centre de gravit se dplacer +en moi et le vertige monter ma tte comme une ivresse. Rien de +plus capiteux que cette attraction de l'abme. J'allais tomber. +Une main me retint. Celle de Hans. Dcidment, je n'avais pas +pris assez de leons de gouffre la Frelsers-Kirk de Copenhague. + +Cependant, si peu que j'eusse hasard mes regards dans ce puits, +je m'tais rendu compte de sa conformation. Ses parois, presque + pic, prsentaient cependant de nombreuses saillies qui devaient +faciliter la descente; mais si l'escalier ne manquait pas, la +rampe faisait dfaut. Une corde attache l'orifice aurait +suffi pour nous soutenir, mais comment la dtacher, lorsqu'on +serait parvenu son extrmit infrieure? + +Mon oncle employa un moyen fort simple pour obvier cette +difficult. Il droula une corde de la grosseur du pouce et +longue de quatre cents pieds; il en laissa filer d'abord la +moiti, puis il l'enroula autour d'un bloc de lave qui faisait +saillie et rejeta l'autre moiti dans la chemine. Chacun de +nous pouvait alors descendre en runissant dans sa main les deux +moitis de la corde qui ne pouvait se dfiler; une fois descendus +de deux cents pieds, rien ne nous serait plus ais que de la +ramener en lchant un bout et en halant sur l'autre. Puis, on +recommencerait cet exercice _usque ad infinitum_. + +Maintenant, dit mon oncle aprs avoir achev ces prparatifs, +occupons-nous des bagages; ils vont tre diviss en trois +paquets, et chacun de nous en attachera un sur son dos; j'entends +parler seulement des objets fragiles. + +L'audacieux professeur ne nous comprenait videmment pas dans +cette dernire catgorie. + +Hans, reprit-il, va se charger des outils et d'une partie des +vivres; toi, Axel, d'un second tiers des vivres et des armes; +moi, du reste des vivres et des instruments dlicats. + +--Mais, dis-je, et les vtements, et cette masse de cordes et +d'chelles, qui se chargera de les descendre? + +--Ils descendront tout seuls. + +--Comment cela? demandai-je fort tonn. + +--Tu vas le voir. + +Mon oncle employait volontiers les grands moyens et sans hsiter. +Sur son ordre, Hans runit en un seul colis les objets non +fragiles, et ce paquet, solidement cord, fut tout bonnement +prcipit dans le gouffre. + +J'entendis ce mugissement sonore produit par le dplacement des +couches d'air. Mon oncle, pench sur l'abme, suivait d'un oeil +satisfait la descente de ses bagages, et ne se releva qu'aprs +les avoir perdus de vue. + +Bon, fit-il. A nous maintenant. + +Je demande tout homme de bonne foi s'il tait possible +d'entendre sans frissonner de telles paroles! + +Le professeur attacha sur son dos le paquet des instruments; Hans +prit celui des outils, moi celui des armes. La descente commena +dans l'ordre suivant: Hans, mon oncle et moi. Elle se fit dans +un profond silence, troubl seulement par la chute des dbris de +roc qui se prcipitaient dans l'abme. + +Je me laissai couler, pour ainsi dire, serrant frntiquement la +double corde d'une main, de l'autre m'arc-boutant au moyen de mon +bton ferr. Une ide unique me dominait: je craignais que le +point d'appui ne vint manquer. Cette corde me paraissait bien +fragile pour supporter le poids de trois personnes. Je m'en +servais le moins possible, oprant des miracles d'quilibre sur +les saillies de lave que mon pied cherchait saisir comme une +main. + +Lorsqu'une de ces marches glissantes venait s'branler sous le +pas de Hans, il disait de sa voix tranquille: + +--Gif akt! + +--Attention! rptait mon oncle. + +Aprs une demi-heure, nous tions arrivs sur la surface d'un roc +fortement engag dans la paroi de la chemine. + +Hans tira la corde par l'un de ses bouts; l'autre s'leva dans +l'air; aprs avoir dpass le rocher suprieur, il retomba en +raclant les morceaux de pierres et de laves, sorte de pluie, ou +mieux, de grle fort dangereuse. + +En me penchant au-dessus de notre troit plateau, je remarquai +que le fond du trou tait encore invisible. + +La manoeuvre de la corde recommena, et une demi-heure aprs nous +avions gagn une nouvelle profondeur de deux cents pieds. + +Je ne sais si le plus enrag gologue et essay d'tudier, +pendant cette descente, la nature des terrains qui +l'environnaient. Pour mon compte, je ne m'en inquitai gure; +qu'ils fussent pliocnes, miocnes, ocnes, crtacs, +jurassiques, triasiques, perniens, carbonifres, dvoniens, +siluriens ou primitifs, cela me proccupa peu. Mais le +professeur, sans doute, fit ses observations ou prit ses notes, +car, l'une des haltes, il me dit: + +Plus je vais, plus j'ai confiance; la disposition de ces +terrains volcaniques donne absolument raison la thorie de +Davy. Nous sommes en plein sol primordial, sol dans lequel s'est +produit l'opration chimique des mtaux enflamms au contact de +l'air et de l'eau; je repousse absolument le systme d'une +chaleur centrale; d'ailleurs, nous verrons bien. + +Toujours la mme conclusion. On comprend que je ne m'amusai pas + discuter. Mon silence fut pris pour un assentiment, et la +descente recommena. + +Au bout de trois heures, je n'entrevoyais pas encore le fond de +la chemine. Lorsque je relevais la tte, j'apercevais son +orifice qui dcroissait sensiblement; ses parois, par suite de +leur lgre inclinaison, tendaient se rapprocher, l'obscurit +se faisait peu peu. + +Cependant nous descendions toujours; il me semblait que les +pierres dtaches des parois s'engloutissaient avec une +rpercussion plus mate et qu'elles devaient rencontrer +promptement le fond de l'abme. + +Comme j'avais eu soin de noter exactement nos manoeuvres de +corde, je pus me rendre un compte exact de la profondeur atteinte +et du temps coul. + +Nous avions alors rpt quatorze fois cette manoeuvre qui durait +une demi-heure. C'tait donc sept heures, plus quatorze quarts +d'heure de repos ou trois heures et demie. En tout, dix heures +et demie. Nous tions partis une heure, il devait tre onze +heures en ce moment. + +Quant la profondeur laquelle nous tions parvenus, ces +quatorze manoeuvres d'une corde de deux cents pieds donnaient +deux mille huit cents pieds. + +En ce moment la voix de Hans se fit entendre: + +--Halt! dit-il. + +Je m'arrtai court au moment o j'allais heurter de mes pieds la +tte de mon oncle. + +Nous sommes arrivs, dit celui-ci. + +--O? demandai-je en me laissant glisser prs de lui. + +--Au fond de la chemine perpendiculaire. + +--Il n'y a donc pas d'autre issue? + +--Si, une sorte de couloir que j'entrevois et qui oblique vers la +droite. Nous verrons cela demain. Soupons d'abord et nous +dormirons aprs. + +L'obscurit n'tait pas encore complte. On ouvrit le sac aux +provisions, on mangea et l'on se coucha de son mieux sur un lit +de pierres et de dbris de lave. + +Et quand, tendu sur le dos, j'ouvris les yeux, j'aperus un +point brillant l'extrmit de ce tube long de trois mille +pieds, qui se transformait en une gigantesque lunette. + +C'tait une toile dpouille de toute scintillation et qui, +d'aprs mes calculs, devait tre sigma de la petite Ourse. + +Puis je m'endormis d'un profond sommeil. + + + + +XVIII + + +A huit heures du matin, un rayon du jour vint nous rveiller. +Les mille facettes de lave des parois le recueillaient son +passage et l'parpillaient comme une pluie d'tincelles. + +Cette lueur tait assez forte pour permettre de distinguer les +objets environnants. + +Eh bien! Axel, qu'en dis-tu? fit mon oncle en se frottant les +mains. As-tu jamais pass une nuit plus paisible dans notre +maison de Knigstrasse. Plus de bruit de charrettes, plus de +cris de marchands, plus de vocifrations de bateliers! + +--Sans doute, nous sommes fort tranquilles au fond de ce puits; +mais ce calme mme a quelque chose d'effrayant. + +--Allons donc, s'cria mon oncle, si tu t'effrayes dj, que +sera-ce plus tard? Nous ne sommes pas encore entrs d'un pouce +dans les entrailles de la terre? + +--Que voulez-vous dire? + +--Je veux dire que nous avons atteint seulement le sol de l'le! +Ce long tube vertical, qui aboutit au cratre du Sneffels, +s'arrte peu prs au niveau de la mer. + +--En tes-vous certain? + +--Trs certain; consulte le baromtre, tu verras! + +En effet, le mercure, aprs avoir peu peu remont dans +l'instrument mesure que notre descente s'effectuait, s'tait +arrt vingt-neuf pouces. + +Tu le vois, reprit le professeur, nous n'avons encore que la +pression d'une atmosphre, et il me tarde que le manomtre vienne +remplacer ce baromtre. + +Cet instrument allait, en effet, nous devenir inutile, du moment +que le poids de l'air dpasserait sa pression calcule au niveau +de l'Ocan. + +Mais, dis-je, n'est-il pas craindre que cette pression +toujours croissante ne soit fort pnible? + +--Non. Nous descendrons lentement, et nos poumons s'habitueront + respirer une atmosphre plus comprime. Les aronautes +finissent par manquer d'air en s'levant dans les couches +suprieures; nous, nous en aurons trop peut-tre. Mais j'aime +mieux cela. Ne perdons pas un instant. O est le paquet qui +nous a prcds dans l'intrieur de la montagne? + +Je me souvins alors que nous l'avions vainement cherch la veille +au soir. Mon oncle interrogea Hans, qui, aprs avoir regard +attentivement avec ses yeux de chasseur, rpondit: + +Der huppe! + +--L-haut. + +En effet, ce paquet tait accroch une saillie de roc, une +centaine de pieds au-dessus de notre tte. Aussitt l'agile +Islandais grimpa comme un chat et, en quelques minutes, le paquet +nous rejoignit. + +Maintenant, dit mon oncle, djeunons; mais djeunons comme des +gens qui peuvent avoir une longue course faire. + +Le biscuit et la viande sche furent arross de quelques gorges +d'eau mle de genivre. + +Le djeuner termin, mon oncle tira de sa poche un carnet destin +aux observations; il prit successivement ses divers instruments +et nota les donnes suivantes: + + Lundi 1er juillet. + + _Chronomtre: 8 h. 17 m. du matin. + Baromtre: 29p. 7 l. + Thermomtre: 6. + Direction: E.-S.-E._ + +Cette dernire observation s'appliquait la galerie obscure et +fut donne par la boussole. + +Maintenant, Axel, s'cria le professeur d'une voix enthousiaste, +nous allons nous enfoncer vritablement dans les entrailles du +globe. Voici donc le moment prcis auquel notre voyage +commence. + +Cela dit, mon oncle prit d'une main l'appareil de Ruhmkorff +suspendu a son cou; de l'autre, il mit en communication le +courant lectrique avec le serpentin de la lanterne, et une assez +vive lumire dissipa les tnbres de la galerie. + +Hans portait le second appareil, qui fut galement mis en +activit. Cette ingnieuse application de l'lectricit nous +permettait d'aller longtemps en crant un jour artificiel, mme +au milieu des gaz les plus inflammables. + +En route! fit mon oncle. + +Chacun reprit son ballot. Hans se chargea de pousser devant lui +le paquet des cordages et des habits, et, moi troisime, nous +entrmes dans la galerie. + +Au moment de m'engouffrer dans ce couloir obscur, je relevai la +tte, et j'aperus une dernire fois, par le champ de l'immense +tube, ce ciel de l'Islande que je ne devais plus jamais revoir. + +La lave, la dernire ruption de 1229, s'tait fray un passage + travers ce tunnel. Elle tapissait l'intrieur d'un enduit +pais et brillant; la lumire lectrique s'y rflchissait en +centuplant son intensit. + +Toute la difficult de la route consistait ne pas glisser trop +rapidement sur une pente incline quarante-cinq degrs environ; +heureusement, certaines rosions, quelques boursouflures, +tenaient lieu de marches, et nous n'avions qu' descendre en +laissant filer nos bagages retenus par une longue corde. + +Mais ce qui se faisait marche sous nos pieds devenait stalactites +sur les autres parois; la lave, poreuse en de certains endroits, +prsentait de petites ampoules arrondies; des cristaux de quartz +opaque, orns de limpides gouttes de verre et suspendus la +vote comme des lustres, semblaient s'allumer notre passage. +On et dit que les gnies du gouffre illuminaient leur palais +pour recevoir les htes de la terre. + +C'est magnifique! m'criai-je involontairement. Quel +spectacle, mon oncle! Admirez-vous ces nuances de la lave qui +vont du rouge brun au jaune clatant par dgradations +insensibles? Et ces cristaux qui nous apparaissent comme des +globes lumineux? + +--Ah! tu y viens, Axel! rpondit mon oncle. Ah! tu trouves +cela splendide, mon garon! Tu en verras bien d'autres, je +l'espre. Marchons! marchons! + +Il aurait dit plus justement glissons, car nous nous laissions +aller sans fatigue sur des pentes inclines. C'tait le facilis +descensus Averni, de Virgile. La boussole, que je consultais +frquemment, indiquait la direction du sud-est avec une +imperturbable rigueur. Cette coule de lave n'obliquait ni d'un +ct ni de l'autre. Elle avait l'inflexibilit de la ligne +droite. + +Cependant la chaleur n'augmentait pas d'une faon sensible; cela +donnait raison aux thories de Davy, et plus d'une fois je +consultai le thermomtre avec tonnement. Deux heures aprs le +dpart, il ne marquait encore que 10, c'est--dire un +accroissement de 4. Cela m'autorisait penser que notre +descente tait plus horizontale que verticale. Quant connatre +exactement la profondeur atteinte, rien de plus facile. Le +professeur mesurait exactement les angles de dviation et +d'inclinaison de la route, mais il gardait pour lui le rsultat +de ses observations. + +Le soir, vers huit heures, il donna le signal d'arrt. Hans +aussitt s'assit; les lampes furent accroches une saillie de +lave. Nous tions dans une sorte de caverne o l'air ne manquait +pas. Au contraire. Certains souffles arrivaient jusqu' nous. +Quelle cause les produisait? A quelle agitation atmosphrique +attribuer leur origine? C'est une question que je ne cherchai +pas rsoudre en ce moment; la faim et la fatigue me rendaient +incapable de raisonner. Une descente de sept heures conscutives +ne se fait pas sans une grande dpense de forces. J'tais +puis. Le mot halte me fit donc plaisir entendre. Hans tala +quelques provisions sur un bloc de lave, et chacun mangea avec +apptit. Cependant une chose m'inquitait; notre rserve d'eau +tait demi consomme. Mon oncle comptait la refaire aux +sources souterraines, mais jusqu'alors celles-ci manquaient +absolument. Je ne pus m'empcher d'attirer son attention sur ce +sujet. + +Cette absence de sources te surprend? dit-il. + +--Sans doute, et mme elle m'inquite; nous n'avons plus d'eau +que pour cinq jours. + +--Sois tranquille, Axel, je te rponds que nous trouverons de +l'eau, et plus que nous n'en voudrons. + +--Quand cela? + +--Quand nous aurons quitt cette enveloppe de lave. Comment +veux-tu que des sources jaillissent travers ces parois? + +--Mais peut-tre cette coule se prolonge-t-elle de grandes +profondeurs? Il me semble que nous n'avons pas encore fait +beaucoup de chemin verticalement? + +--Qui te fait supposer cela? + +--C'est que si nous tions trs avancs dans l'intrieur de +l'corce terrestre, la chaleur serait plus forte. + +--D'aprs ton systme, rpondit mon oncle; et qu'indique le +thermomtre? + +--Quinze degrs peine, ce qui ne fait qu'un accroissement de +neuf degrs depuis notre dpart. + +--Eh bien, conclus. + +--Voici ma conclusion. D'aprs les observations les plus +exactes, l'augmentation de la temprature l'intrieur du globe +est d'un degr par cent pieds. Mais certaines conditions de +localit peuvent modifier ce chiffre. Ainsi, Yakoust en +Sibrie, on a remarqu que l'accroissement d'un degr avait lieu +par trente-six pieds; cela dpend videmment de la conductibilit +des roches. J'ajouterai aussi que, dans le voisinage d'un volcan +teint, et travers le gneiss, on a remarqu que l'lvation de +la temprature tait d'un degr seulement pour cent vingt-cinq +pieds. Prenons donc cette dernire hypothse, qui est la plus +favorable, et calculons. + +--Calcule, mon garon. + +--Rien n'est plus facile, dis-je en disposant des chiffres sur +mon carnet. Neuf fois cent vingt-cinq pieds donnant onze cent +vingt-cinq pieds de profondeur. + +--Rien de plus exact. + +--Eh bien? + +--Eh bien, d'aprs mes observations, nous sommes arrivs dix +mille pieds au-dessous du niveau de la mer. + +--Est-il possible? + +--Oui, ou les chiffres ne sont plus les chiffres! + +Les calculs du professeur taient exacts; nous avions dj +dpass de six mille pieds les plus grandes profondeurs atteintes +par l'homme, telles que les mines de Kitz-Bahl dans le Tyrol, et +celles de Wuttemberg en Bohme. + +La temprature, qui aurait d tre de quatre-vingt-un degrs en +cet endroit, tait de quinze peine. Cela donnait +singulirement rflchir. + + + + +XIX + + +Le lendemain, mardi 30 juin, six heures, la descente fut +reprise. + +Nous suivions toujours la galerie de lave, vritable rampe +naturelle, douce comme ces plans inclins qui remplacent encore +l'escalier dans les vieilles maisons. Ce fut ainsi jusqu' midi +dix-sept minutes, instant prcis o nous rejoignmes Hans, qui +venait de s'arrter. + +Ah! s'cria mon oncle, nous sommes parvenus l'extrmit de la +chemine. + +Je regardai autour de moi; nous tions au centre d'un carrefour, +auquel deux routes venaient aboutir, toutes deux sombres et +troites. Laquelle convenait-il de prendre? Il y avait l une +difficult. + +Cependant mon oncle ne voulut paratre hsiter ni devant moi ni +devant le guide; il dsigna le tunnel de l'est, et bientt nous y +tions enfoncs tous les trois. + +D'ailleurs toute hsitation devant ce double chemin se serait +prolonge indfiniment, car nul indice ne pouvait dterminer le +choix de l'un ou de l'autre; il fallait s'en remettre absolument +au hasard. + +La pente de cette nouvelle galerie tait peu sensible, et sa +section fort ingale; parfois une succession d'arceaux se +droulait devant nos pas comme les contre-nefs d'une cathdrale +gothique; les artistes du moyen ge auraient pu tudier l toutes +les formes de cette architecture religieuse qui a l'ogive pour +gnrateur. Un mille plus loin, notre tte se courbait sous les +cintres surbaisss du style roman, et de gros piliers engags +dans le massif pliaient sous la retombe des votes. A de +certains endroits, cette disposition faisait place de basses +substructions qui ressemblaient aux ouvrages des castors, et nous +nous glissions en rampant travers d'troits boyaux. + +La chaleur se maintenait un degr supportable. +Involontairement je songeais son intensit, quand les laves +vomies par le Sneffels se prcipitaient par cette route si +tranquille aujourd'hui. Je m'imaginais les torrents de feu +briss aux angles de la galerie et l'accumulation des vapeurs +surchauffes dans cet troit milieu! + +Pourvu, pensai-je, que le vieux volcan ne vienne pas se +reprendre d'une fantaisie tardive! + +Ces rflexions, je ne les communiquai point l'oncle Lidenbrock; +il ne les et pas comprises. Son unique pense tait d'aller en +avant. Il marchait, il glissait, il dgringolait mme, avec une +conviction qu'aprs tout il valait mieux admirer. + +A six heures du soir, aprs une promenade peu fatigante, nous +avions gagn deux lieues dans le sud, mais peine un quart de +mille en profondeur. + +Mon oncle donna le signal du repos. On mangea sans trop causer, +et l'on s'endormit sans trop rflchir. + +Nos dispositions pour la nuit taient fort simples: une +couverture de voyage dans laquelle on se roulait, composait toute +la literie. Nous n'avions redouter ni froid, ni visite +importune. Les voyageurs qui s'enfoncent au milieu des dserts +de l'Afrique, au sein des forts du nouveau monde, sont forcs de +se veiller les uns les autres pendant les heures du sommeil; mais +ici, solitude absolue et scurit complte. Sauvages ou btes +froces, aucune de ces races malfaisantes n'tait craindre. + +On se rveilla le lendemain frais et dispos. La route fut +reprise. Nous suivions un chemin de lave comme la veille. +Impossible de reconnatre la nature des terrains qu'il +traversait. Le tunnel, au lieu de s'enfoncer dans les entrailles +du globe, tendait devenir absolument horizontal. Je crus +remarquer mme qu'il remontait vers la surface de la terre. +Cette disposition devint si manifeste vers dix heures du matin, +et par suite si fatigante, que je fus forc de modrer notre +marche. + +Eh bien, Axel? dit impatiemment le professeur. + +--Eh bien, je n'en peux plus, rpondis-je + +--Quoi! aprs trois heures de promenade sur une route si facile! + +--Facile, je ne dis pas non, mais fatigante coup sr. + +--Comment! quand nous n'avons qu' descendre! + +--A monter, ne vous en dplaise! + +--A monter! fit mon oncle en haussant les paules. + +--Sans doute. Depuis une demi-heure, les pentes se sont +modifies, et les suivre ainsi, nous reviendrons certainement +la terre d'Islande. + +Le professeur remua la tte en homme qui ne veut pas tre +convaincu. J'essayai de reprendre la conversation. Il ne me +rpondit pas et donna le signal du dpart. Je vis bien que son +silence n'tait que de la mauvaise humeur concentre. + +Cependant j'avais repris mon fardeau avec courage, et je suivais +rapidement Hans, que prcdait mon oncle. Je tenais ne pas +tre distanc; ma grande proccupation tait de ne point perdre +mes compagnons de vue. Je frmissais la pense de m'garer +dans les profondeurs de ce labyrinthe. + +D'ailleurs, la route ascendante devenait plus pnible, je m'en +consolais en songeant qu'elle me rapprochait de la surface de la +terre. C'tait un espoir. Chaque pas le confirmait. + + midi un changement d'aspect se produisit dans les parois de la +galerie. Je m'en aperus l'affaiblissement de la lumire +lectrique rflchie par les murailles. Au revtement de lave +succdait la roche vive; le massif se composait de couches +inclines et souvent disposes verticalement. Nous tions en +pleine poque de transition, en pleine priode silurienne[1]. + + [1] Ainsi nomme parce que les terrains de cette priode sont + fort tendus en Angleterre, dans les contres habites + autrefois par la peuplade celtique des Silures. + +C'est vident, m'criai-je, les sdiments des eaux ont form, +la seconde poque de la terre, ces schistes, ces calcaires et ces +grs! Nous tournons le dos au massif granitique! Nous +ressemblons des gens de Hambourg, qui prendraient le chemin de +Hanovre pour aller Lubeck. + +J'aurais d garder pour moi mes observations. Mais mon +temprament de gologue l'emporta sur la prudence, et l'oncle +Lidenbrock entendit mes exclamations. + +Qu'as-tu donc? dit-il. + +--Voyez! rpondis-je en lui montrant la succession varie des +grs, des calcaires et les premiers indices des terrains +ardoiss. + +--Eh bien? + +--Nous voici arrivs cette priode pendant laquelle ont apparu +les premires plantes et les premiers animaux! + +--Ah! tu penses? + +--Mais regardez, examinez, observez! + +Je forai le professeur promener sa lampe sur les parois de la +galerie. Je m'attendais quelque exclamation de sa part. Mais, +loin de l, il ne dit pas un mot, et continua sa route. + +M'avait-il compris ou non? Ne voulait-il pas convenir, par +amour-propre d'oncle et de savant, qu'il s'tait tromp en +choisissant le tunnel de l'est, ou tenait-il reconnatre ce +passage jusqu' son extrmit? Il tait vident que nous avions +quitt la route des laves, et que ce chemin ne pouvait conduire +au foyer du Sneffels. + +Cependant je me demandai si je n'accordais pas une trop grande +importance cette modification des terrains. Ne me trompais-je +pas moi-mme? Traversions-nous rellement ces couches de roches +superposes au massif granitique? + +Si j'ai raison, pensai-je, je dois trouver quelque dbris de +plante primitive, et il faudra bien me rendre l'vidence. +Cherchons. + +Je n'avais pas fait cent pas que des preuves incontestables +s'offrirent mes yeux. Cela devait tre, car, l'poque +silurienne, les mers renfermaient plus de quinze cents espces +vgtales ou animales. Mes pieds, habitus au sol dur des laves, +foulrent tout coup une poussire faite de dbris de plantes et +de coquille. Sur les parois se voyaient distinctement des +empreintes de fucus et de lycopodes; le professeur Lidenbrock ne +pouvait s'y tromper; mais il fermait les yeux, j'imagine, et +continuait son chemin d'un pas invariable. + +C'tait de l'enttement pouss hors de toutes limites. Je n'y +tins plus. Je ramassai une coquille parfaitement conserve, qui +avait appartenu un animal peu prs semblable au cloporte +actuel; puis je rejoignis mon oncle et je lui dis: + +Voyez! + +--Eh bien, rpondit-il tranquillement, c'est la coquille d'un +crustac de l'ordre disparu des trilobites. Pas autre chose. + +--Mais n'en concluez-vous pas?... + +--Ce que tu conclus toi-mme? Si. Parfaitement. Nous avons +abandonn la couche de granit et la route des laves. Il est +possible que je me sois tromp; mais je ne serai certain de mon +erreur qu'au moment o j'aurai atteint l'extrmit de cette +galerie. + +--Vous avez raison d'agir ainsi, mon oncle, et je vous +approuverais fort si nous n'avions craindre un danger de plus +en plus menaant. + +--Et lequel? + +--Le manque d'eau. + +--Eh bien! nous nous rationnerons, Axel. + + + + +XX + + +En effet, il fallut se rationner. Notre provision ne pouvait +durer plus de trois jours. C'est ce que je reconnus le soir au +moment du souper. Et, fcheuse expectative, nous avions peu +d'espoir de rencontrer quelque source vive dans ces terrains de +l'poque de transition. + +Pendant toute la journe du lendemain la galerie droula devant +nos pas ses interminables arceaux. Nous marchions presque sans +mot dire. Le mutisme de Hans nous gagnait. + +La route ne montait pas, du moins d'une faon sensible; parfois +mme elle semblait s'incliner. Mais cette tendance, peu marque +d'ailleurs, ne devait pas rassurer le professeur, car la nature +des couches ne se modifiait pas, et la priode de transition +s'affirmait davantage. + +La lumire lectrique faisait splendidement tinceler les +schistes, le calcaire et les vieux grs rouges des parois; on +aurait pu se croire dans une tranche ouverte au milieu du +Devonshire, qui donna son nom ce genre de terrains. Des +spcimens de marbres magnifiques revtaient les murailles, les +uns, d'un gris agate avec des veines blanches capricieusement +accuses, les autres, de couleur incarnat ou d'un jaune tach de +plaques rouges, plus loin, des chantillons de ces griottes +couleurs sombres, dans lesquels le calcaire se relevait en +nuances vives. + +La plupart de ces marbres offraient des empreintes d'animaux +primitifs; mais, depuis la veille, la cration avait fait un +progrs vident. Au lieu des trilobites rudimentaires, +j'apercevais des dbris d'un ordre plus parfait; entre autres, +des poissons Ganodes et ces Sauropteris dans lesquels l'oeil du +palontologiste a su dcouvrir les premires formes du reptile. +Les mers dvoniennes taient habites par un grand nombre +d'animaux de cette espce, et elles les dposrent par milliers +sur les roches de nouvelle formation. + +Il devenait vident que nous remontions l'chelle de la vie +animale dont l'homme occupe le sommet. Mais le professeur +Lidenbrock ne paraissait pas y prendre garde. + +Il attendait deux choses: ou qu'un puits vertical vnt s'ouvrir +sous ses pieds et lui permettre de reprendre sa descente; ou +qu'un obstacle l'empcht de continuer cette route. Mais le soir +arriva sans que cette esprance se ft ralise. + +Le vendredi, aprs une nuit pendant laquelle je commenai +ressentir les tourments de la soif, notre petite troupe s'enfona +de nouveau dans les dtours de la galerie. + +Aprs dix heures de marche, je remarquai que la rverbration de +nos lampes sur les parois diminuait singulirement. Le marbre, +le schiste, le calcaire, les grs des murailles, faisaient place + un revtement sombre et sans clat. A un moment o le tunnel +devenait fort troit, je m'appuyai sur sa paroi. + +Quand je retirai ma main, elle tait entirement noire. Je +regardai de plus prs. Nous tions en pleine houillre. + +Une mine de charbon! m'criai-je. + +--Une mine sans mineurs, rpondit mon oncle. + +--Eh! qui sait? + +--Moi, je sais, rpliqua le professeur d'un ton bref, et je suis +certain que cette galerie perce travers ces couches de houille +n'a pas t faite de la main des hommes. Mais que ce soit ou non +l'ouvrage de la nature, cela m'importe peu. L'heure du souper +est venue. Soupons. + +Hans, prpara quelques aliments. Je mangeai peine, et je bus +les quelques gouttes d'eau qui formaient ma ration. La gourde du +guide demi pleine, voil tout ce qui restait pour dsaltrer +trois hommes. + +Aprs leur repas, mes deux compagnons s'tendirent sur leurs +couvertures et trouvrent dans le sommeil un remde leurs +fatigues. Pour moi, je ne pus dormir, et je comptai les heures +jusqu'au matin. + +Le samedi, six heures, on repartit. Vingt minutes plus tard, +nous arrivions une vaste excavation; je reconnus alors que la +main de l'homme ne pouvait pas avoir creus cette houillre; les +votes en eussent t tanonnes, et vritablement elles ne se +tenaient que par un miracle d'quilibre. + +Cette espce de caverne comptait cent pieds de largeur sur cent +cinquante de hauteur. Le terrain avait t violemment cart par +une commotion souterraine. Le massif terrestre, cdant quelque +puissante pousse, s'tait disloqu, laissant ce large vide o +des habitants de la terre pntraient pour la premire fois. + +Toute l'histoire de la priode houillre tait crite sur ces +sombres parois, et un gologue en pouvait suivre facilement les +phases diverses. Les lits de charbon taient spars par des +strates de grs ou d'argile compacts, et comme crass par les +couches suprieures. + + cet ge du monde qui prcda l'poque secondaire, la terre se +recouvrit d'immenses vgtations dues la double action d'une +chaleur tropicale et d'une humidit persistante. Une atmosphre +de vapeurs enveloppait le globe de toutes parts, lui drobant +encore les rayons du soleil. + +De l cette conclusion que les hautes tempratures ne provenaient +pas de ce foyer nouveau; peut-tre mme l'astre du jour +n'tait-il pas prt jouer son rle clatant. Les climats +n'existaient pas encore, et une chaleur torride se rpandait la +surface entire du globe, gale l'Equateur et aux ples. D'o +venait-elle? De l'intrieur du globe. + +En dpit des thories du professeur Lidenbrock, un feu violent +couvait dans les entrailles du sphrode; son action se faisait +sentir jusqu'aux dernires couches de l'corce terrestre; les +plantes, prives des bienfaisantes effluves du soleil, ne +donnaient ni fleurs ni parfums, mais leurs racines puisaient une +vie forte dans les terrains brlants des premiers jours. + +Il y avait peu d'arbres, des plantes herbaces seulement, +d'immenses gazons, des fougres, des lycopodes, des sigillaires, +des astrophylites, familles rares dont les espces se comptaient +alors par milliers. + +Or c'est prcisment cette exubrante vgtation que la houille +doit son origine. L'corce lastique du globe obissait aux +mouvements de la masse liquide qu'elle recouvrait. De l des +fissures, des affaissements nombreux; les plantes, entranes +sous les eaux, formrent peu peu des amas considrables. + +Alors intervint l'action de la chimie naturelle, au fond des +mers, les masses vgtales se firent tourbe d'abord; puis, grce + l'influence des gaz, et sous le feu de la fermentation, elles +subirent une minralisation complte. + +Ainsi se formrent ces immenses couches de charbon que la +consommation de tous les peuples, pendant de longs sicles +encore, ne parviendra pas puiser. + +Ces rflexions me revenaient l'esprit pendant que je +considrais les richesses houillres accumules dans cette +portion du massif terrestre. Celles-ci, sans doute, ne seront +jamais mises dcouvert. L'exploitation de ces mines recules +demanderait des sacrifices trop considrables. A quoi bon, +d'ailleurs, quand la houille est rpandue pour ainsi dire la +surface de la terre dans un grand nombre de contres? Aussi, +telles je voyais ces couches intactes, telles elles seraient +encore lorsque sonnerait la dernire heure du monde. + +Cependant nous marchions, et seul de mes compagnons j'oubliais la +longueur de la route pour me perdre au milieu de considrations +gologiques. La temprature restait sensiblement ce qu'elle +tait pendant notre passage au milieu des laves et des schistes. +Seulement, mon odorat tait affect par une odeur fort prononce +de protocarbure d'hydrogne. Je reconnus immdiatement, dans +cette galerie, la prsence d'une notable quantit de ce fluide +dangereux auquel les mineurs ont donn le nom de grisou, et dont +l'explosion a si souvent caus d'pouvantables catastrophes. + +Heureusement nous tions clairs par les ingnieux appareils de +Ruhmkorff. Si, par malheur, nous avions imprudemment explor +cette galerie la torche la main, une explosion terrible et +fini le voyage en supprimant les voyageurs. + +Cette excursion dans la houillre dura jusqu'au soir. Mon oncle +contenait peine l'impatience que lui causait l'horizontalit de +la route. Les tnbres, toujours profondes vingt pas, +empchaient d'estimer la longueur de la galerie, et je commenai + la croire interminable, quand soudain, six heures, un mur se +prsenta inopinment nous. droite, gauche, en haut, en +bas, il n'y avait aucun passage. Nous tions arrivs au fond +d'une impasse. + +Eh bien! tant mieux! s'cria mon oncle, je sais au moins +quoi m'en tenir. Nous ne sommes pas sur la route de Saknussemm, +et il ne reste plus qu' revenir en arrire. Prenons une nuit de +repos, et avant trois jours nous aurons regagn le point o les +deux galeries se bifurquent. + +--Oui, dis-je, si nous en avons la force! + +--Et pourquoi non? + +--Parce que, demain, l'eau manquera tout fait. + +--Et le courage manquera-t-il aussi? fit le professeur en me +regardant d'un oeil svre. + +Je n'osai lui rpondre. + + + + +XXI + + +Le lendemain le dpart eut lieu de grand matin. Il fallait se +hter. Nous tions cinq jours de marche du carrefour. + +Je ne m'appesantirai pas sur les souffrances de notre retour. +Mon oncle les supporta avec la colre d'un homme qui ne se sent +pas le plus fort; Hans avec la rsignation de sa nature +pacifique; moi, je l'avoue, me plaignant et me dsesprant; je ne +pouvais avoir de coeur contre cette mauvaise fortune. + +Ainsi que je l'avais prvu, l'eau fit tout fait dfaut fa fin +du premier jour de marche; notre provision liquide se rduisit +alors du genivre; mais cette infernale liqueur brlait le +gosier, et je ne pouvais mme en supporter la vue. Je trouvais +la temprature touffante; la fatigue me paralysait. Plus d'une +fois, je faillis tomber sans mouvement. On faisait halte alors; +mon oncle ou l'Islandais me rconfortaient de leur mieux. Mais +je voyais dj que le premier ragissait pniblement contre +l'extrme fatigue et les tortures nes de la privation d'eau. + +Enfin, le mardi, 8 juillet, en nous tranant sur les genoux, sur +les mains, nous arrivmes demi morts au point de jonction des +deux galeries. L je demeurai comme une masse inerte, tendu sur +le sol de lave. Il tait dix heures du matin. + +Hans et mon oncle, accots la paroi, essayrent de grignoter +quelques morceaux de biscuit. De longs gmissements +s'chappaient de mes lvres tumfies. Je tombai dans un profond +assoupissement. + +Au bout de quelque temps, mon oncle s'approcha de moi et me +souleva entre ses bras: + +Pauvre enfant! murmura-t-il avec un vritable accent de piti. + +Je fus touch de ces paroles, n'tant pas habitu aux tendresses +du farouche professeur. Je saisis ses mains frmissantes dans +les miennes. Il se laissa faire en me regardant. Ses yeux +taient humides. + +Je le vis alors prendre la gourde suspendue son ct. A ma +grande stupfaction, il l'approcha de mes lvres: + +Bois, fit-il. + +Avais-je bien entendu? Mon oncle tait-il fou? Je le regardais +d'un air hbt. Je ne voulais pas le comprendre. + +Bois, reprit-il. + +Et relevant sa gourde, il la vida tout entire entre mes lvres. + +Oh! jouissance infinie! une gorge d'eau vint humecter ma +bouche en feu, une seule, mais elle suffit rappeler en moi la +vie qui s'chappait. + +Je remerciai mon oncle en joignant les mains. + +Oui, fit-il, une gorge d'eau! la dernire! entends-tu bien? +la dernire! Je l'avais prcieusement garde au fond de ma +gourde. Vingt fois, cent fois, j'ai d rsister mon effrayant +dsir de la boire! Mais non, Axel, je la rservais pour toi. + +--Mon oncle! murmurai-je pendant que de grosses larmes +mouillaient mes yeux. + +--Oui, pauvre enfant, je savais qu' ton arrive ce carrefour, +tu tomberais demi mort, et j'ai conserv mes dernires gouttes +d'eau pour te ranimer. + +--Merci! merci! m'criai-je. + +Si peu que ma soif fut apaise, j'avais cependant retrouv +quelque force. Les muscles de mon gosier, contracts +jusqu'alors, se dtendaient; l'inflammation de mes lvres s'tait +adoucie. Je pouvais parler. + +Voyons, dis-je, nous n'avons maintenant qu'un parti prendre; +l'eau nous manque; il faut revenir sur nos pas. + +Pendant que je parlais ainsi, mon oncle vitait de me regarder; +il baissait la tte; ses yeux fuyaient les miens. + +Il faut revenir, m'criai-je, et reprendre le chemin du +Sneffels. Que Dieu nous donne la force de remonter jusqu'au +sommet du cratre! + +Revenir! fit mon oncle, comme s'il rpondait plutt lui qu' +moi-mme. + +--Oui, revenir, et sans perdre un instant. + +Il y eut un moment de silence assez long. + +Ainsi donc, Axel, reprit le professeur d'un ton bizarre, ces +quelques gouttes d'eau ne t'ont pas rendu le courage et +l'nergie? + +--Le courage! + +--Je te vois abattu comme avant, et faisant encore entendre des +paroles de dsespoir! + +A quel homme avais-je affaire et quels projets son esprit +audacieux formait-il encore? + +Quoi vous ne voulez pas?... + +--Renoncer cette expdition, au moment o tout annonce qu'elle +peut russir! Jamais! + +--Alors il faut se rsigner prir? + +--Non, Axel, non! pars. Je ne veux pas ta mort! Que Hans +t'accompagne. Laisse-moi seul! + +--Vous abandonner! + +--Laisse-moi, te dis-je! J'ai commenc ce voyage; je +l'accomplirai jusqu'au bout, ou je n'en reviendrai pas. Va-t'en, +Axel, va-t'en! + +Mon oncle parlait avec une extrme surexcitation. Sa voix, un +instant attendrie, redevenait dure et menaante. Il luttait avec +une sombre nergie contre l'impossible! Je ne voulais pas +l'abandonner au fond de cet abme, et, d'un autre ct, +l'instinct de la conservation me poussait le fuir. + +Le guide suivait cette scne avec son indiffrence accoutume. +Il comprenait cependant ce qui se passait entre ses deux +compagnons; nos gestes indiquaient assez la voie diffrente o +chacun de nous essayait d'entraner l'autre; mais Hans semblait +s'intresser peu la question dans laquelle son existence se +trouvait en jeu, prt partir si l'on donnait le signal du +dpart, prt rester la moindre volont de son matre. + +Que ne pouvais-je en cet instant me faire entendre de lui! Mes +paroles, mes gmissements, mon accent, auraient eu raison de +cette froide nature. Ces dangers que le guide ne paraissait pas +souponner, je les lui eusse fait comprendre et toucher du doigt. +A nous deux nous aurions peut-tre convaincu l'entt professeur. +Au besoin, nous l'aurions contraint regagner les hauteurs du +Sneffels! + +Je m'approchai de Hans. Je mis ma main sur la sienne, il ne +bougea pas. Je lui montrai la route du cratre. Il demeura +immobile. Ma figure haletante disait toutes mes souffrances. +L'Islandais remua doucement la tte, et dsignant tranquillement +mon oncle: + +Master, fit-il. + +--Le matre, m'criai-je! insens! non, il n'est pas le matre +de ta vie! il faut fuir! il faut l'entraner! m'entends-tu! +me comprends-tu? + +J'avais saisi Hans par le bras. Je voulais l'obliger se lever. +Je luttais avec lui. Mon oncle intervint. + +Du calme, Axel, dit-il. Tu n'obtiendras rien de cet impassible +serviteur. Ainsi, coute ce que j'ai te proposer. + +Je me croisai les bras, en regardant mon oncle bien en face. + +Le manque d'eau, dit-il, met seul obstacle l'accomplissement +de mes projets. Dans cette galerie de l'est, faite de laves, de +schistes, de houilles, nous n'avons pas rencontr une seule +molcule liquide. Il est possible que nous soyons plus heureux +en suivant le tunnel de l'ouest. + +Je secouai la tte avec un air de profonde incrdulit. + +coute-moi jusqu'au bout, reprit le professeur en forant la +voix. Pendant-que tu gisais, l sans mouvement, j'ai t +reconnatre la conformation de cette galerie. Elle s'enfonce +directement dans les entrailles du globe, et, en peu d'heures, +elle nous conduira au massif granitique. L nous devons +rencontrer des sources abondantes. La nature de la roche le veut +ainsi, et l'instinct est d'accord avec la logique pour appuyer ma +conviction. Or, voici ce que j'ai te proposer. Quand Colomb a +demand trois jours ses quipages pour trouver les terres +nouvelles, ses quipages, malades, pouvants, ont cependant fait +droit sa demande, et il a dcouvert le nouveau monde. Moi, le +Colomb de ces rgions souterraines, je ne te demande qu'un jour +encore. Si, ce temps coul, je n'ai pas rencontr l'eau qui +nous manque, je te le jure, nous reviendrons la surface de la +terre. + +En dpit de mon irritation, je fus mu de ces paroles et de la +violence que se faisait mon oncle pour tenir un pareil langage. + +Eh bien! m'criai-je, qu'il soit fait comme vous le dsirez, et +que Dieu rcompense votre nergie surhumaine. Vous n'avez plus +que quelques heures tenter le sort! En route! + + + + +XXII + + +La descente recommena cette fois par la nouvelle galerie. Hans +marchait en avant, selon son habitude. Nous n'avions pas fait +cent pas, que le professeur, promenait sa lampe le long des +murailles, s'criait: + +Voil les terrains primitifs! nous sommes dans la bonne voie! +marchons! marchons! + +Lorsque la terre se refroidit peu peu aux premiers jours du +monde, la diminution de son volume produisit dans l'corce des +dislocations, des ruptures, des retraits, des fendilles. Le +couloir actuel tait une fissure de ce genre, par laquelle +s'panchait autrefois le granit ruptif; ses mille dtours +formaient un inextricable labyrinthe travers le sol primordial. + +A mesure que nous descendions, la succession des couches +composant le terrain primitif apparaissait avec plus de nettet. +La science gologique considre ce terrain primitif comme la base +de l'corce minrale, et elle a reconnu qu'il se compose de trois +couches diffrentes, les schistes, les gneiss, les micaschistes, +reposant sur cette roche inbranlable qu'on appelle le granit. + +Or, jamais minralogistes ne s'taient rencontrs dans des +circonstances aussi merveilleuses pour tudier la nature sur +place. Ce que la sonde, machine inintelligente et brutale, ne +pouvait rapporter la surface du globe de sa texture interne, +nous allions l'tudier de nos yeux, le toucher de nos mains. + +A travers l'tage des schistes colors de belles nuances vertes +serpentaient des filons mtalliques de cuivre, de manganse avec +quelques traces de platine et d'or. Je songeais ces richesses +enfouies dans les entrailles du globe et dont l'avidit humaine +n'aura jamais la jouissance! Ces trsors, les bouleversements +des premiers jours les ont enterrs de telles profondeurs, que +ni la pioche, ni le pic ne sauront les arracher leur tombeau. + +Aux schistes succdrent les gneiss, d'une structure stratiforme, +remarquables par la rgularit et le paralllisme de leurs +feuillets, puis, les micaschistes disposs en grandes lamelles +rehausses l'oeil par les scintillations du mica blanc. + +La lumire des appareils, rpercute par les petites facettes de +la masse rocheuse, croisait ses jets de feu sous tous les angles, +et je m'imaginais voyager travers un diamant creux, dans lequel +les rayons se brisaient en mille blouissements. + +Vers six heures du soir, cette fte de la lumire vint diminuer +sensiblement, presque cesser; les parois prirent une teinte +cristallise, mais sombre; le mica se mlangea plus intimement au +feldspath et au quartz, pour former la roche par excellence, la +pierre dure entre toutes, celle qui supporte, sans en tre +crase, les quatre tages de terrain du globe. Nous tions +murs dans l'immense prison de granit. + +Il tait huit heures du soir. L'eau manquait toujours. Je +souffrais horriblement. Mon oncle marchait en avant. Il ne +voulait pas s'arrter. Il tendait l'oreille pour surprendre les +murmures de quelque source. Mais rien. + +Cependant mes jambes refusaient de me porter. Je rsistais mes +tortures pour ne pas obliger mon oncle faire halte. C'et t +pour lui le coup du dsespoir, car la journe finissait, la +dernire qui lui appartint. + +Enfin mes forces m'abandonnrent; je poussai un cri et je tombai. + +A moi! je meurs! + +Mon oncle revint sur ses pas. Il me considra en croisant ses +bras; puis ces paroles sourdes sortirent de ses lvres: + +Tout est fini! + +Un effrayant geste de colre frappa une dernire fois mes +regards, et je fermai les yeux. + +--Lorsque je les rouvris, j'aperus mes deux compagnons immobiles +et rouls dans leur couverture. Dormaient-ils? Pour mon compte, +je ne pouvais trouver un instant de sommeil. Je souffrais trop, +et surtout de la pense que mon mal devait tre sans remde. Les +dernires paroles de mon oncle retentissaient dans mon oreille. + +Tout tait fini! car dans un pareil tat de faiblesse il ne +fallait mme pas songer regagner la surface du globe. + +Il y avait une lieue et demie d'corce terrestre! Il me semblait +que cette masse pesait de tout son poids sur mes paules. Je me +sentais cras et je m'puisais en efforts violents pour me +retourner sur ma couche de granit. + +Quelques heures se passrent. Un silence profond rgnait autour +de nous, un silence de tombeau. Rien n'arrivait travers ces +murailles dont la plus mince mesurait cinq milles d'paisseur. + +Cependant, au milieu de mon assoupissement, je crus entendre un +bruit; l'obscurit se faisait dans le tunnel. Je regardai plus +attentivement, et il me sembla voir l'Islandais qui +disparaissait, la lampe la main. + +Pourquoi ce dpart? Hans nous abandonnait-il? Mon oncle +dormait. Je voulus crier. Ma voix ne put trouver passage entre +mes lvres dessches. L'obscurit tait devenue profonde, et +les derniers bruits venaient de s'teindre. + +Hans nous abandonne! m'criai-je. Hans! Hans! + +Ces mots, je les criais en moi-mme. Ils n'allaient pas plus +loin. Cependant, aprs le premier instant de terreur, j'eus +honte de mes soupons contre un homme dont la conduite n'avait +rien eu jusque-l de suspect. Son dpart ne pouvait tre une +fuite. Au lieu de remonter la galerie, il la descendait. De +mauvais desseins l'eussent entran en haut, non en bas. Ce +raisonnement me calma un peu, et je revins un autre d'ordre +d'ides. Hans, cet homme paisible, un motif grave avait pu seul +l'arracher son repos. Allait-il donc la dcouverte? +Avait-il entendu pendant la nuit silencieuse quelque murmure dont +la perception n'tait pas arrive jusqu' moi? + + + + +XXIII + + +Pendant une heure j'imaginai dans mon cerveau en dlire toutes +les raisons qui avaient pu faire agir le tranquille chasseur. +Les ides les plus absurdes s'enchevtrrent dans ma tte. Je +crus que j'allais devenir fou! + +Mais enfin un bruit de pas se produisit dans les profondeurs du +gouffre. Hans remontait. La lumire incertaine commenait +glisser sur les parois, puis elle dboucha par l'orifice du +couloir. Hans parut. + +Il s'approcha de mon oncle, lui mit la main sur l'paule et +l'veilla doucement. Mon oncle se leva. + +Qu'est-ce donc? fit-il. + +--Vatten, rpondit le chasseur. + +Il faut croire que sous l'inspiration des violentes douleurs, +chacun devient polyglotte. Je ne savais pas un seul mot de +danois, et cependant je compris d'instinct le mot de notre guide. + +De l'eau! de l'eau! m'criai-je on battant des mains, en +gesticulant comme un insens. + +--De l'eau! rptait mon oncle. Hvar? demanda-t-il +l'Islandais. + +--Nedat, rpondit Hans. + +O? En bas! Je comprenais tout. J'avais saisi les mains du +chasseur, et je les pressais, tandis qu'il me regardait avec +calme. + +Les prparatifs du dpart ne furent pas longs, et bientt nous +descendions un couloir dont la pente atteignait deux pieds par +toise. + +Une heure plus tard, nous avions fait mille toises environ et +descendu deux mille pieds. + +En ce moment, nous entendions distinctement un son inaccoutum +courir dans les flancs de la muraille granitique, une sorte de +mugissement sourd, comme un tonnerre loign. Pendant cette +premire demi-heure de marche, ne rencontrant point la source +annonce, je sentais les angoisses me reprendre; mais alors mon +oncle m'apprit l'origine des bruits qui se produisaient. + +Hans ne s'est pas tromp, dit-il, ce que tu entends l, c'est +le mugissement d'un torrent. + +--Un torrent? m'criai-je. + +--Il n'y a pas en douter. Un fleuve souterrain circule autour +de nous! + +Nous htmes le pas, surexcits par l'esprance. Je ne sentais +plus ma fatigue. Ce bruit d'une eau murmurante me rafrachissait +dj; le torrent, aprs s'tre longtemps soutenu au-dessus de +notre tte, courait maintenant dans la paroi de gauche, mugissant +et bondissant. Je passais frquemment ma main sur le roc, +esprant y trouver des traces de suintement ou d'humidit. Mais +en vain. + +Une demi-heure s'coula encore. Une demi-lieue fut encore +franchie. + +Il devint alors vident que le chasseur, pendant son absence, +n'avait pu prolonger ses recherches au-del. Guid par un +instinct particulier aux montagnards, aux hydroscopes, il +sentit ce torrent travers le roc, mais certainement il +n'avait point vu le prcieux liquide: il ne s'y tait pas +dsaltr. + +Bientt mme il fut constant que, si notre marche continuait, +nous nous loignerions du torrent dont le murmure tendait +diminuer. + +On rebroussa chemin. Hans s'arrta l'endroit prcis o le +torrent semblait tre le plus rapproch. + +Je m'assis prs de la muraille, tandis que les eaux couraient +deux pieds de moi avec une violence extrme. Mais un mur de +granit nous en sparait encore. + +Sans rflchir, sans me demander si quelque moyen n'existait pas +de se procurer cette eau, je me laissai aller un premier moment +de dsespoir. + +Hans me regarda et je crus voir un sourire apparatre sur ses +lvres. + +Il se leva et prit la lampe. Je le suivis. Il se dirigea vers +la muraille. Je le regardai faire. Il colla son oreille sur la +pierre sche, et la promena lentement en coutant avec le plus +grand soin. Je compris qu'il cherchait le point prcis o le +torrent se faisait entendre plus bruyamment. Ce point, il le +rencontra dans la paroi latrale de gauche, trois pieds +au-dessus du sol. + +Combien j'tais mu! Je n'osais deviner ce que voulait faire le +chasseur! Mais il fallut bien le comprendre et l'applaudir, et +le presser de mes caresses, quand je le vis saisir son pic pour +attaquer la roche elle-mme. + +Sauvs! m'criai-je, sauvs! + +--Oui, rptait mon oncle avec frnsie, Hans a raison! Ah! le +brave chasseur! Nous n'aurions pas trouv cela! + +Je le crois bien! Un pareil moyen, quelque simple qu'il ft, ne +nous serait pas venu l'esprit. Rien de plus dangereux que de +donner un coup de pioche dans cette charpente du globe. Et si +quelque boulement allait se produire qui nous craserait! Et si +le torrent, se faisant jour travers le roc, allait nous +envahir! Ces dangers n'avaient rien de chimrique; mais alors +les craintes d'boulement ou d'inondation ne pouvaient nous +arrter, et notre soif tait si intense que, pour l'apaiser, nous +eussions creus au lit mme de l'Ocan. + +Hans se mit ce travail, que ni mon oncle ni moi nous n'eussions +accompli. L'impatience emportant notre main, la roche et vol +en clats sous ses coups prcipits. Le guide, au contraire, +calme et modr, usa peu peu le rocher par une srie de petits +coups rpts, creusant une ouverture large d'un demi-pied. +J'entendais le bruit du torrent s'accrotre, et je croyais dj +sentir l'eau bienfaisante rejaillir sur mes lvres. + +Bientt le pic s'enfona de deux pieds dans la muraille de +granit; le travail durait depuis plus d'une heure; je me tordais +d'impatience! Mon oncle voulait employer les grands moyens. +J'eus de la peine l'arrter, et dj il saisissait son pic, +quand soudain un sifflement se fit entendre. Un jet d'eau +s'lana de la muraille et vint se briser sur la paroi oppose. + +Hans, demi renvers par le choc, ne put retenir un cri de +douleur. Je compris pourquoi lorsque, plongeant mes mains dans +le jet liquide, je poussai mon tour une violente exclamation: +la source tait bouillante. + +De l'eau cent degrs! m'criai-je. + +--Eh bien, elle refroidira, rpondit mon oncle. + +Le couloir s'emplissait de vapeurs, tandis qu'un ruisseau se +formait et allait se perdre dans les sinuosits souterraines; +bientt aprs, nous y puisions notre premire gorge. + +Ah! quelle jouissance! quelle incomparable volupt! Qu'tait +cette eau? D'o venait-elle? Peu importait. C'tait de l'eau, +et, quoique chaude encore, elle ramenait au coeur la vie prte +s'chapper. Je buvais sans m'arrter, sans goter mme. + +Ce ne fut qu'aprs une minute de dlectation que je m'criai: + +Eh! mais c'est de l'eau ferrugineuse! + +--Excellente pour l'estomac, rpliqua mon oncle, et d'une haute +minralisation! Voil un voyage qui vaudra celui de Spa ou de +Toeplitz! + +--Ah! que c'est bon! + +--Je le crois bien, une eau puise deux lieues sous terre; elle +a un got d'encre qui n'a rien de dsagrable. Une fameuse +ressource que Hans nous a procure l! Aussi je propose de +donner son nom ce ruisseau salutaire. + +--Bien! m'criai-je. + +Et le nom de Hans-bach fut aussitt adopt. Hans n'en fut pas +plus fier. Aprs s'tre modrment rafrachi, il s'accota dans +un coin avec son calme accoutum. + +Maintenant, dis-je, il ne faudrait pas laisser perdre cette eau. + +--A quoi bon? rpondit mon oncle, je souponne la source d'tre +intarissable. + +--Qu'importe! remplissons l'outre et les gourdes, puis nous +essayerons de boucher l'ouverture. + +Mon conseil fut suivi. Hans, au moyen d'clats de granit et +d'toupe, essaya d'obstruer l'entaille faite la paroi. Ce ne +fut pas chose facile. On se brlait les mains sans y parvenir; +la pression tait trop considrable, et nos efforts demeurrent +infructueux. + +Il est vident, dis-je, que les nappes suprieures de ce cours +d'eau sont situes une grande hauteur, en juger par la force +du jet. + +--Cela n'est pas douteux, rpliqua mon oncle, il y a l mille +atmosphres de pression, si cette colonne d'eau a trente-deux +mille pieds de hauteur. Mais il me vient une ide. + +--Laquelle? + +--Pourquoi nous entter boucher cette ouverture? + +-Mais, parce que... + +J'aurais t embarrass de trouver une bonne raison. + +Quand nos gourdes seront vides, sommes-nous assurs de trouver + les remplir? + +--Non, videmment. + +--Eh bien, laissons couler cette eau: elle descendra +naturellement et guidera ceux qu'elle rafrachira en route! + +--Voil qui est bien imagin! m'criai-je, et avec ce ruisseau +pour compagnon, il n'y a plus aucune raison pour ne pas russir, +dans nos projets. + +--Ah! tu y viens, mon garon, dit le professeur en riant. + +--Je fais mieux que d'y venir, j'y suis. + +--Un instant! Commenons par prendre quelques heures de repos. + +J'oubliais vraiment qu'il fit nuit. Le chronomtre se chargea de +me l'apprendre. Bientt chacun de nous, suffisamment restaur et +rafrachi, s'endormit d'un profond sommeil. + + + + +XXIV + + +Le lendemain nous avions dj oubli nos douleurs passes. Je +m'tonnai tout d'abord de n'avoir plus soif, et j'en demandai la +raison. Le ruisseau qui coulait mes pieds en murmurant se +chargea de me rpondre. + +On djeuna et l'on but de cette excellente eau ferrugineuse. Je +me sentais tout ragaillardi et dcid aller loin. Pourquoi un +homme convaincu comme mon oncle ne russirait-il pas, avec un +guide industrieux comme Hans, et un neveu dtermin comme moi? +Voil les belles ides qui se glissaient dans mon cerveau! On +m'et propos de remonter la cime du Sneffels que j'aurais +refus avec indignation. + +Mais il n'tait heureusement question que de descendre. + +Partons! m'criai-je en veillant par mes accents enthousiastes +les vieux chos du globe. + +La marche fut reprise le jeudi huit heures du matin. Le +couloir de granit, se contournant en sinueux dtours, prsentait +des coudes inattendus, et affectait l'imbroglio d'un labyrinthe; +mais, en somme, sa direction principale tait toujours le +sud-est. Mon oncle ne cessait de consulter avec le plus grand +soin sa boussole, pour se rendre compte du chemin parcouru. + +La galerie s'enfonait presque horizontalement, avec deux pouces +de pente par toise, tout au plus. Le ruisseau courait sans +prcipitation en murmurant sous nos pieds. Je le comparais +quelque gnie familier qui nous guidait travers la terre, et de +la main je caressais la tide naade dont les chants +accompagnaient nos pas. Ma bonne humeur prenait volontiers une +tournure mythologique. + +Quant mon oncle, il pestait contre l'horizontalit de la route, +lui, l'homme des verticales. Son chemin s'allongeait +indfiniment, et au lieu de glisser le long du rayon terrestre, +suivant son expression, il s'en allait par l'hypothnuse. Mais +nous n'avions pas le choix, et tant que l'on gagnait vers le +centre, si peu que ce ft, il ne fallait pas se plaindre. + +D'ailleurs, de temps autre, les pentes s'abaissaient; la naade +se mettait dgringoler en mugissant, et nous descendions plus +profondment avec elle. + +En somme, ce jour-l et le lendemain, on fit beaucoup de chemin +horizontal, et relativement peu de chemin vertical. + +Le vendredi soir, 10 juillet, d'aprs l'estime, nous devions tre + trente lieues au sud-est de Reykjawik et une profondeur de +deux lieues et demie. + +Sous nos pieds s'ouvrit alors un puits assez effrayant. Mon +oncle ne put s'empcher de battre des mains en calculant la +roideur de ses pentes. + +Voil qui nous mnera loin, s'cria-t-il, et facilement, car les +saillies du roc font un vritable escalier! + +Les cordes furent disposes par Hans de manire prvenir tout +accident. La descente commena. Je n'ose l'appeler prilleuse, +car j'tais dj familiaris avec ce genre d'exercice. + +Ce puits tait une fente troite pratique dans le massif, du +genre de celles qu'on appelle faille; la contraction de la +charpente terrestre, l'poque de son refroidissement, l'avait +videmment produite. Si elle servit autrefois de passage aux +matires ruptives vomies par le Sneffels, je ne m'expliquais pas +comment celles-ci n'y laissrent aucune trace. Nous descendions +une sorte de vis tournante qu'on et cru faite de la main des +hommes. + +De quart d'heure en quart d'heure, il fallait s'arrter pour +prendre un repos ncessaire et rendre nos jarrets leur +lasticit. On s'asseyait alors sur quelque saillie, les jambes +pendantes, on causait en mangeant, et l'on se dsaltrait au +ruisseau. + +Il va sans dire que, dans cette faille, le Hans-bach s'tait fait +cascade au dtriment de son volume; mais il suffisait et au del + tancher notre soif; d'ailleurs, avec les dclivits moins +accuses, il ne pouvait manquer de reprendre son cours paisible. +En ce moment il me rappelait mon digne oncle, ses impatiences et +ses colres, tandis que, par les pentes adoucies, c'tait le +calme du chasseur islandais. + +Le 6 et le 7 juillet, nous suivmes les spirales de cette faille, +pntrant encore de deux lieues dans l'corce terrestre, ce qui +faisait prs de cinq lieues au-dessous du niveau de la mer. +Mais, le 8, vers midi, la faille prit, dans la direction du +sud-est, une inclinaison beaucoup plus douce, environ +quarante-cinq degrs. + +Le chemin devint alors ais et d'une parfaite monotonie. Il +tait difficile qu'il en ft autrement. Le voyage ne pouvait +tre vari par les incidents du paysage. + +Enfin, le mercredi 15, nous tions sept lieues sous terre et +cinquante lieues environ du Sneffels. Bien que nous fussions un +peu fatigus, nos sants se maintenaient dans un tat rassurant, +et la pharmacie de voyage tait encore intacte. + +Mon oncle tenait heure par heure les indications de la boussole, +du chronomtre, du manomtre et du thermomtre, celles-l mme +qu'il a publies dans le rcit scientifique de son voyage. Il +pouvait donc se rendre facilement compte de sa situation. +Lorsqu'il m'apprit que nous tions une distance horizontale de +cinquante lieues, je ne pus retenir une exclamation. + +Qu'as-tu donc? demanda-t-il. + +--Rien, seulement je fais une rflexion. + +--Laquelle, mon garon? + +--C'est que, si vos calculs sont exacts, nous ne sommes plus sous +l'Islande. + +--Crois-tu? + +--Il est facile de nous en assurer. + +Je pris mes mesures au compas sur la carte. + +Je ne me trompais pas, dis-je; nous avons dpass le cap +Portland, et ces cinquante lieues dans le sud-est nous mettent en +pleine mer. + +--Sous la pleine mer, rpliqua mon oncle en se frottant les +mains. + +--Ainsi, m'criai-je, l'Ocan s'tend au-dessus de notre tte! + +--Bah! Axel, rien de plus naturel! N'y a-t-il pas Newcastle +des mines de charbon qui s'avancent sous les flots? + +Le professeur pouvait trouver cette situation fort simple; mais +la pense de me promener sous la masse des eaux ne laissa pas de +me proccuper. Et cependant, que les plaines et les montagnes de +l'Islande fussent suspendues sur notre tte, ou les flots de +l'Atlantique, cela diffrait peu, en somme, du moment que la +charpente granitique tait solide. Du reste, je m'habituai +promptement cette ide, car le couloir, tantt droit, tantt +sinueux, capricieux dans ses pentes comme dans ses dtours, mais +toujours courant au sud-est, et toujours s'enfonant davantage, +nous conduisit rapidement de grandes profondeurs. + +Quatre jours plus tard, le samedi 18 juillet, le soir, nous +arrivmes une espce de grotte assez vaste; mon oncle remit +Hans ses trois rixdales hebdomadaires, et il fut dcid que le +lendemain serait un jour de repos. + + + + +XXV + + +Je me rveillai donc, le dimanche matin, sans cette proccupation +habituelle d'un dpart immdiat. Et, quoique ce ft au plus +profond des abmes, cela ne laissait pas d'tre agrable. +D'ailleurs, nous tions faits cette existence de troglodytes. +Je ne pensais gure au soleil, aux toiles, la lune, aux +arbres, aux maisons, aux villes, toutes ces superfluits +terrestres dont l'tre sublunaire s'est fait une ncessit. En +notre qualit de fossiles, nous faisions fi de ces inutiles +merveilles. + +La grotte formait une vaste salle; sur son sol granitique coulait +doucement le ruisseau fidle. A une pareille distance de sa +source, son eau n'avait plus que la temprature ambiante et se +laissait boire sans difficult. + +Aprs le djeuner, le professeur voulut consacrer quelques heures + mettre en ordre ses notes quotidiennes. + +D'abord, dit-il, je vais faire des calculs, afin de relever +exactement notre situation; je veux pouvoir, au retour, tracer +une carte de notre, voyage, une sorte de section verticale du +globe, qui donnera le profil de l'expdition. + +--Ce sera fort curieux, mon oncle; mais vos observations +auront-elles un degr suffisant de prcision? + +--Oui. J'ai not avec soin les angles et les pentes; je suis sr +de ne point me tromper. Voyons d'abord o nous sommes. Prends +la boussole et observe la direction qu'elle indique. + +Je regardai l'instrument, et, aprs un examen attentif, je +rpondis: + +Est-quart-sud-est. + +--Bien! fit le professeur en notant l'observation et en +tablissant quelques calculs rapides. J'en conclus que nous +avons fait quatre-vingt-cinq lieues depuis notre point de dpart. + +--Ainsi, nous voyageons sous l'Atlantique? + +--Parfaitement. + +--Et, dans ce moment, une tempte s'y dchane peut-tre, et des +navires sont secous sur notre tte par les flots et l'ouragan? + +---Cela se peut. + +---Et les baleines viennent frapper de leur queue les murailles +de notre prison? + +---Sois tranquille, Axel, elles ne parviendront pas l'branler. +Mais revenons nos calculs. Nous sommes dans le sud-est, +quatre-vingt-cinq lieues de la base du Sneffels, et, d'aprs mes +notes prcdentes, j'estime seize lieues la profondeur +atteinte. + +--Seize lieues! m'criai-je. + +--Sans doute. + +--Mais c'est l'extrme limite assigne par la science +l'paisseur de l'corce terrestre. + +--Je ne dis pas non. + +--Et ici, suivant la loi de l'accroissement de la temprature, +une chaleur de quinze cents degrs devrait exister. + +--Devrait, mon garon. + +--Et tout ce granit ne pourrait se maintenir l'tat solide et +serait en pleine fusion. + +--Tu vois qu'il n'en est rien et que les faits, suivant leur +habitude, viennent dmentir les thories. + +--Je suis forc d'en convenir, mais enfin cela m'tonne. + +--Qu'indique le thermomtre? + +--Vingt-sept degrs six diximes. + +--Il s'en manque donc de quatorze cent soixante-quatorze degrs +quatre diximes que les savants n'aient raison. Donc, +l'accroissement proportionnel de la temprature est une erreur. +Donc, Humphry Davy ne se trompait pas. Donc, je n'ai pas eu tort +de l'couter, Qu'as-tu rpondre? + +--Rien. + + la vrit, j'aurais eu beaucoup de choses dire. Je +n'admettais la thorie de Davy en aucune faon, je tenais +toujours pour la chaleur centrale, bien que je n'en ressentisse +point les effets. J'aimais mieux admettre, en vrit, que cette +chemine d'un volcan teint, recouverte par les laves d'un enduit +rfractaire, ne permettait pas la temprature de se propager +travers ses parois. + +Mais, sans m'arrter chercher des arguments nouveaux, je me +bornai prendre la situation telle qu'elle tait. + +Mon oncle, repris-je, je tiens pour exact tous vos calculs, mais +permettez-moi d'en tirer une consquence rigoureuse. + +---Va, mon garon, ton aise. + +--Au point o nous sommes, sous la latitude de l'Islande, le +rayon terrestre est de quinze cent quatre-vingt-trois lieues +peu prs? + +---Quinze cent quatre-vingt-trois lieues et un tiers. + +---Mettons seize cents lieues en chiffres ronds. Sur un voyage +de seize cents lieues, nous en avons fait douze? + +---Comme tu dis. + +---Et cela au prix de quatre-vingt-cinq lieues de diagonale? + +---Parfaitement. + +--En vingt jours environ? + +--En vingt jours. + +--Or seize lieues font le centime du rayon terrestre. A +continuer ainsi, nous mettrons donc deux mille jours, ou prs de +cinq ans et demi descendre! + +Le professeur ne rpondit pas. + +Sans compter que, si une verticale de seize lieues s'achte par +une horizontale de quatre-vingts, cela fera huit mille lieues +dans le sud-est, et il y aura longtemps que nous serons sortis +par un point de la circonfrence avant d'en atteindre le centre! + +--Au diable tes calculs! rpliqua mon oncle avec un mouvement de +colre. Au diable tes hypothses! Sur quoi reposent-elles? Qui +te dit que ce couloir ne va pas directement notre but? +D'ailleurs j'ai pour moi un prcdent, ce que je fais l un autre +l'a fait, et o il a russi je russirai mon tour. + +--Je l'espre; mais, enfin, il m'est bien permis... + +--Il t'est permis de te taire, Axel, quand tu voudras draisonner +de la sorte. + +Je vis bien que le terrible professeur menaait de reparatre +sous la peau de l'oncle, et je me tins pour averti. + +Maintenant, reprit-il, consulte le manomtre. Qu'indique-t-il? + +---Une pression considrable. + +---Bien. Tu vois qu'en descendant doucement, en nous habituant +peu peu la densit de cette atmosphre, nous n'en souffrons +aucunement. + +---Aucunement, sauf quelques douleurs d'oreilles. + +---Ce n'est rien, et tu feras disparatre ce malaise en mettant +l'air extrieur en communication rapide avec l'air contenu dans +tes poumons. + +---Parfaitement, rpondis-je, bien dcid ne plus contrarier +mon oncle. Il y a mme un plaisir vritable se sentir plong +dans cette atmosphre plus dense. Avez-vous remarqu avec quelle +intensit le son s'y propage? + +---Sans doute; un sourd finirait par y entendre merveille. + +--Mais cette densit augmentera sans aucun doute? + +---Oui, suivant une loi assez peu dtermine; il est vrai que +l'intensit de la pesanteur diminuera mesure que nous +descendrons. Tu sais que c'est la surface mme de la terre que +son action se fait le plus vivement sentir, et qu'au centre du +globe les objets ne psent plus. + +---Je le sais; mais dites-moi, cet air ne finira-t-il pas par +acqurir la densit de l'eau? + +---Sans doute, sous une pression de sept cent dix atmosphres. + +---Et plus bas? + +--Plus bas, cette densit s'accrotra encore. + +---Comment descendrons-nous alors? + +--Eh bien nous mettrons des cailloux dans nos poches. + +--Ma foi, mon oncle, vous avez rponse tout. + +Je n'osai pas aller plus avant dans le champ des hypothses, car +je me serais encore heurt quelque impossibilit qui et fait +bondir le professeur. + +Il tait vident, cependant, que l'air, sous une pression qui +pouvait atteindre des milliers d'atmosphres, finirait par passer + l'tat solide, et alors, en admettant que nos corps eussent +rsist, il faudrait s'arrter, en dpit de tous les +raisonnements du monde. + +Mais je ne fis pas valoir cet argument. Mon oncle m'aurait +encore ripost par son ternel Saknussemm, prcdent sans valeur, +car, en tenant pour avr le voyage du savant Islandais, il y +avait une chose bien simple rpondre: + +Au seizime sicle, ni le baromtre ni le manomtre n'taient +invents; comment donc Saknussemm avait-il pu dterminer son +arrive au centre du globe? + +Mais je gardai cette objection pour moi, et j'attendis les +vnements. + +Le reste de la journe se passa en calculs et en conversation. +Je fus toujours de l'avis du professeur Lidenbrock, et j'enviai +la parfaite indiffrence de Hans, qui, sans chercher les effets +et les causes, s'en allait aveuglment o le menait la destine. + + + + +XXVI + + +Il faut l'avouer, les choses jusqu'ici se passaient bien, et +j'aurais eu mauvaise grce me plaindre. Si la moyenne des +difficults ne s'accroissait pas, nous ne pouvions manquer +d'atteindre notre but. Et quelle gloire alors! J'en tais +arriv faire ces raisonnements la Lidenbrock. Srieusement. +Cela tenait-il au milieu trange dans lequel je vivais? +Peut-tre. + +Pendant quelques jours, des pentes plus rapides, quelques-unes +mme d'une effrayante verticalit, nous engagrent profondment +dans le massif interne; par certaines journes, on gagnait une +lieue et demie deux lieues vers le centre. Descentes +prilleuses, pendant lesquelles l'adresse de Hans et son +merveilleux sang-froid nous furent trs utiles. Cet impassible +Islandais se dvouait avec un incomprhensible sans-faon, et, +grce lui, plus d'un mauvais pas fut franchi dont nous ne +serions pas sortis seuls. + +Par exemple, son mutisme s'augmentait de jour en jour. Je crois +mme qu'il nous gagnait. Les objets extrieurs ont une action +relle sur le cerveau. Qui s'enferme entre quatre murs finit par +perdre la facult d'associer les ides et les mots. Que de +prisonniers cellulaires devenus imbciles, sinon fous, par le +dfaut d'exercice des facults pensantes. + +Pendant les deux semaines qui suivirent notre dernire +conversation, il ne se produisit aucun incident digne d'tre +rapport. Je ne retrouve dans ma mmoire, et pour cause, qu'un +seul vnement d'une extrme gravit. Il m'et t difficile +d'en oublier le moindre dtail. + +Le 7 aot, nos descentes successives nous avaient amens une +profondeur de trente lieues; c'est--dire qu'il y avait sur notre +tte trente lieues de rocs, d'ocan, de continents et de villes. +Nous devions tre alors deux cents lieues de l'Islande. + +Ce jour-l le tunnel suivait un plan peu inclin. + +Je marchais en avant; mon oncle portait l'un des deux appareils +de Ruhmkorff, et moi l'autre. J'examinais les couches de granit. + +Tout coup, en me retournant, je m'aperus que j'tais seul. + +Bon, pensai-je, j'ai march trop vite, ou bien Hans et mon oncle +se sont arrts en route. Allons, il faut les rejoindre. +Heureusement le chemin ne monte pas sensiblement. + +Je revins sur mes pas. Je marchai pendant un quart d'heure. Je +regardai. Personne. J'appelai. Point de rponse. Ma voix se +perdit au milieu des caverneux chos qu'elle veilla soudain. + +Je commenai me sentir inquiet. Un frisson me parcourut tout +le corps. + +Un peu de calme, dis-je haute voix. Je suis sr de retrouver +mes compagnons. Il n'y a pas deux routes! Or, j'tais en avant, +retournons en arrire. + +Je remontai pendant une demi-heure. J'coutai si quelque appel +ne m'tait pas adress, et dans cette atmosphre si dense, il +pouvait m'arriver de loin. Un silence extraordinaire rgnait +dans l'immense galerie. + +Je m'arrtai. Je ne pouvais croire mon isolement. Je voulais +bien tre gar, non perdu. gar, on se retrouve. + +Voyons, rptai-je, puisqu'il n'y a qu'une route, puisqu'ils la +suivent, je dois les rejoindre. Il suffira de remonter encore. +A moins que, ne me voyant pas, et oubliant que je les devanais, +ils n'aient eu la pense de revenir en arrire. Eh bien! mme +dans ce cas, en me htant, je les retrouverai. C'est vident! + +Je rptai ces derniers mots comme un homme qui n'est pas +convaincu. D'ailleurs, pour associer ces ides si simples, et +les runir sous forme de raisonnement, je dus employer un temps +fort long. + +Un doute me prit alors. tais-je bien en avant? Certes. Hans +me suivait, prcdant mon oncle. Il s'tait mme arrt pendant +quelques instants pour rattacher ses bagages sur son paule. Ce +dtail me revenait l'esprit. C'est ce moment mme que +j'avais d continuer ma route. + +D'ailleurs, pensai-je j'ai un moyen sr de ne pas m'garer, un +fil pour me guider dans ce labyrinthe, et qui ne saurait casser, +mon fidle ruisseau. Je n'ai qu' remonter son cours, et je +retrouverai forcment les traces de mes compagnons. + +Ce raisonnement me ranima, et je rsolus de me remettre en marche +sans perdre un instant. + +Combien je bnis alors la prvoyance de mon oncle, lorsqu'il +empcha le chasseur de boucher l'entaille faite la paroi de +granit! Ainsi cette bienfaisante source, aprs nous avoir +dsaltr pendant la route, allait me guider travers les +sinuosits de l'corce terrestre. + +Avant de remonter, je pensai qu'une ablution me ferait quelque +bien. + +Je me baissai donc pour plonger mon front dans l'eau du +Hans-bach! + +Que l'on juge de ma stupfaction! + +Je foulais un granit sec et raboteux! Le ruisseau ne coulait +plus mes pieds! + + + + +XXVII + + +Je ne puis peindre mon dsespoir; nul mot de la langue humaine ne +rendrait mes sentiments. J'tais enterr vif, avec la +perspective de mourir dans les tortures de la faim et de la soif. + +Machinalement je promenai mes mains brlantes sur le sol. Que ce +roc me sembla dessch! + +Mais comment avais-je abandonn le cours du ruisseau? Car, +enfin, il n'tait plus l! Je compris alors la raison de ce +silence trange, quand j'coutai pour la dernire fois si quelque +appel de mes compagnons ne parviendrait pas mon oreille. +Ainsi, au moment o mon premier pas s'engagea dans la route +imprudente, je ne remarquai point cette absence du ruisseau. Il +est vident qu' ce moment, une bifurcation de la galerie +s'ouvrit devant moi, tandis que le Hans-bach obissant aux +caprices d'une autre pente, s'en allait avec mes compagnons vers +des profondeurs inconnues! + +Comment revenir. De traces, il n'y en avait pas. Mon pied ne +laissait aucune empreinte sur ce granit. Je me brisais la tte +chercher la solution de cet insoluble problme. Ma situation se +rsumait en un seul mot: perdu! + +Oui! perdu une profondeur qui me semblait incommensurable! +Ces trente lieues d'corce terrestre pesaient sur mes paules +d'un poids pouvantable! Je me sentais cras. + +J'essayai de ramener mes ides aux choses de la terre. C'est +peine si je pus y parvenir. Hambourg, la maison de +Knig-strasse, ma pauvre Graben, tout ce monde sous lequel je +m'garais, passa rapidement devant mon souvenir effar. Je revis +dans une vive hallucination les incidents du voyage, la +traverse, l'Islande, M. Fridriksson, le Sneffels! Je me dis que +si, dans ma position, je conservais encore l'ombre d'une +esprance ce serait signe de folie, et qu'il valait mieux +dsesprer! + +En effet, quelle puissance humaine pouvait me ramener la +surface du globe et disjoindre ces votes normes qui +s'arc-boutaient au-dessus de ma tte? Qui pouvait me remettre +sur la route du retour et me runir mes compagnons? + +Oh! mon oncle! m'criai-je avec l'accent du dsespoir. + +Ce fut le seul mot de reproche qui me vint aux lvres, car je +compris ce que le malheureux homme devait souffrir en me +cherchant son tour. + +Quand je me vis ainsi en dehors de tout secours humain, incapable +de rien tenter pour mon salut, je songeai aux secours du ciel. +Les souvenirs de mon enfance, ceux de ma mre que je n'avais +connue qu'au temps des baisers, revinrent ma mmoire. Je +recourus la prire, quelque peu de droits que j'eusse d'tre +entendu du Dieu auquel je m'adressais si tard, et je l'implorai +avec ferveur. + +Ce retour vers la Providence me rendit un peu de calme, et je pus +concentrer sur ma situation toutes les forces de mon +intelligence. + +J'avais pour trois jours de vivres, et ma gourde tait pleine. +Cependant je ne pouvais rester seul plus longtemps. Mais +fallait-il monter ou descendre? + +Monter videmment! monter toujours! + +Je devais arriver ainsi au point o j'avais abandonn la source, + la funeste bifurcation. L, une fois le ruisseau sous les +pieds, je pourrais toujours regagner le sommet du Sneffels. + +Comment n'y avais-je pas song plus tt! Il y avait videmment +l une chance de salut. Le plus press tait donc de retrouver, +le cours du Hans-bach. + +Je me levai et, m'appuyant sur mon bton ferr, je remontai la +galerie. La pente en tait assez raide. Je marchais avec espoir +et sans embarras, comme un homme qui n'a pas de choix du chemin +suivre. + +Pendant une demi-heure, aucun obstacle n'arrta mes pas. +J'essayais de reconnatre ma route la forme du tunnel, la +saillie de certaines roches, la disposition des anfractuosits. +Mais aucun signe particulier ne frappait mon esprit, et je +reconnus bientt que cette galerie ne pouvait me ramener la +bifurcation. Elle tait sans issue. Je me heurtai contre un mur +impntrable, et je tombai sur le roc. + +De quelle pouvante? de quel dsespoir je fus saisi alors, je ne +saurais le dire. Je demeurai ananti. Ma dernire esprance +venait de se briser contre cette muraille de granit. + +Perdu dans ce labyrinthe dont les sinuosits se croisaient en +tous sens, je n'avais plus tenter une fuite impossible. Il +fallait mourir de la plus effroyable des morts! Et, chose +trange, il me vint la pense que, si mon corps fossilis se +retrouvait un jour, sa rencontre trente lieues dans les +entrailles de terre soulverait de graves questions +scientifiques! + +Je voulus parler voix haute, mais de rauques accents passrent +seuls entre mes lvres dessches. Je haletais. + +Au milieu de ces angoisses, une nouvelle terreur vint s'emparer +de mon esprit. Ma lampe s'tait fausse en tombant. Je n'avais +aucun moyen de la rparer. Sa lumire plissait et allait me +manquer! + +Je regardai le courant lumineux s'amoindrir dans le serpentin de +l'appareil. Une procession d'ombres mouvantes se droula sur les +parois assombries. Je n'osais plus abaisser ma paupire, +craignant de perdre le moindre atome de cette clart fugitive! A +chaque instant il me semblait qu'elle allait s'vanouir et que +le noir m'envahissait. + +Enfin, une dernire lueur trembla dans la lampe. Je la suivis, +je l'aspirai du regard, je concentrai sur elle toute la puissance +de mes yeux, comme sur la dernire sensation de lumire qu'il +leur ft donn d'prouver, et je demeurai plong dans les +tnbres immenses. + +Quel cri terrible m'chappa! Sur terre au milieu des plus +profondes nuits, la lumire n'abandonne jamais entirement ses +droits; elle est diffuse, elle est subtile; mais, si peu qu'il en +reste, la rtine de l'oeil finit par la percevoir! Ici, rien. +L'ombre absolue faisait de moi un aveugle dans toute l'acception +du mot. + +Alors ma tte se perdit. Je me relevai, les bras en avant, +essayant les ttonnements les plus douloureux; je me pris fuir, +prcipitant mes pas au hasard dans cet inextricable labyrinthe, +descendant toujours, courant travers la crote terrestre, comme +un habitant des failles souterraines, appelant, criant, hurlant, +bientt meurtri aux saillies des rocs, tombant et me relevant +ensanglant, cherchant boire ce sang qui m'inondait le visage, +et attendant toujours que quelque muraille imprvue vint offrir +ma tte un obstacle pour s'y briser! + +O me conduisit cette course insense? Je l'ignorerai toujours. +Aprs plusieurs heures, sans doute bout de forces, je tombai +comme une masse inerte le long de la paroi, et je perdis tout +sentiment d'existence! + + + + +XXVIII + + +Quand je revins la vie, mon visage tait mouill, mais mouill +de larmes. Combien dura cet tat d'insensibilit, je ne saurais +le dire. Je n'avais plus aucun moyen de me rendre compte du +temps. Jamais solitude ne fut semblable la mienne, jamais +abandon si complet! + +Aprs ma chute, j'avais perdu beaucoup de sang. Je m'en sentais +inond! Ah! combien je regrettai de n'tre pas mort et que ce +ft encore faire! Je ne voulais plus penser. Je chassai toute +ide et, vaincu par la douleur, je me roulai prs de la paroi +oppose. + +Dj je sentais l'vanouissement me reprendre, et, avec lui, +l'anantissement suprme, quand un bruit violent vint frapper mon +oreille. Il ressemblait au roulement prolong du tonnerre, et +j'entendis les ondes sonores se perdre peu a peu dans les +lointaines profondeurs du gouffre. + +D'o provenait ce bruit? de quelque phnomne sans doute, qui +s'accomplissait au sein du massif terrestre. L'explosion d'un +gaz, ou la chute de quelque puissante assise du globe. + +J'coutai encore. Je voulus savoir si ce bruit se +renouvellerait. Un quart d'heure se passa. Le silence rgnait +dans la galerie. Je n'entendais mme plus les battements de mon +coeur. + +Tout coup mon oreille, applique par hasard sur la muraille, +crut surprendre des paroles vagues, insaisissables, lointaines. +Je tressaillis. + +C'est une hallucination! pensais-je. + +Mais non. En coutant avec plus d'attention, j'entendis +rellement un murmure de voix. Mais de comprendre ce qui se +disait, c'est ce que ma faiblesse ne me permit pas. Cependant on +parlait. J'en tais certain. + +J'eus un instant la crainte que ces paroles ne fussent les +miennes, rapportes par un cho. Peut-tre avais-je cri mon +insu? Je fermai fortement les lvres et j'appliquai de nouveau +mon oreille la paroi. + +Oui, certes, on parle! on parle! + +En me portant mme quelques pieds plus loin, le long de la +muraille, j'entendis plus distinctement. Je parvins saisir des +mots incertains, bizarres, incomprhensibles. Ils m'arrivaient +comme des paroles prononces voix basse, murmures, pour ainsi +dire. Le mot frlorad tait plusieurs fois rpt, et avec un +accent de douleur. + +Que signifiait-il? Qui le prononait? Mon oncle ou Hans, +videmment. Mais si je les entendais, ils pouvaient donc +m'entendre. + +A moi! criai-je de toutes mes forces, moi! + +J'coutai, j'piai dans l'ombre une rponse, un cri, un soupir. +Rien ne se fit entendre. Quelques minutes se passrent. Tout un +monde d'ides avait clos dans mon esprit. Je pensai que ma voix +affaiblie ne pouvait arriver jusqu' mes compagnons. + +Car ce sont eux, rptai-je. Quels autres hommes seraient +enfouis trente lieues sous terre? + +Je me remis couter. En promenant mon oreille sur la paroi, je +trouvai un point mathmatique o les voix paraissaient atteindre +leur maximum d'intensit. Le mot frlorad revnt encore mon +oreille, puis ce roulement de tonnerre qui m'avait tir de ma +torpeur. + +Non, dis-je, non. Ce n'est point travers le massif que ces +voix se font entendre. La paroi est faite de granit; elle ne +permettrait pas la plus forte dtonation de la traverser! Ce +bruit arrive par la galerie mme! Il faut qu'il y ait l un +effet d'acoustique tout particulier! + +J'coutai de nouveau, et cette fois, oui! cette fois, j'entendis +mon nom distinctement jet travers l'espace! + +C'tait mon oncle qui le prononait? Il causait avec le guide, +et le mot frlorad tait un mot danois! + +Alors je compris tout. Pour me faire entendre il fallait +prcisment parler le long de cette muraille qui servirait +conduire ma voix comme le fil de fer conduit l'lectricit. + +Mais je n'avais pas de temps perdre. Que mes compagnons se +fussent loigns de quelques pas et le phnomne d'acoustique et +t dtruit. Je m'approchai donc de la muraille, et je prononai +ces mots, aussi distinctement que possible: + +Mon oncle Lidenbrock! + +J'attendis dans la plus vive anxit. Le son n'a pas une +rapidit extrme. La densit des couches d'air n'accrot mme +pas sa vitesse; elle n'augmente que son intensit. Quelques +secondes, des sicles, se passrent, et enfin ces paroles +arrivrent mon oreille. + +Axel, Axel! est-ce toi? + +............................. + +Oui! oui! rpondis-je! + +............................. + +Mon pauvre enfant, o es-tu? + +............................. + +Perdu dans la plus profonde obscurit! + +............................. + +Mais ta lampe? + +............................. + +teinte. + +............................. + +Et le ruisseau? + +............................. + +Disparu. + +............................. + +Axel, mon pauvre Axel, reprends courage! + +............................. + +Attendez un peu, je suis puis; je n'ai plus la force de +rpondre. Mais parlez-moi! + +............................. + +Courage, reprit mon oncle; ne parle-pas, coute-moi. Nous +t'avons cherch en remontant et en descendant la galerie. +Impossible de te trouver. Ah! je t'ai bien pleur, mon enfant! +Enfin, te supposant toujours sur le chemin du Hans-bach, nous +sommes redescendus en tirant des coups de fusil. Maintenant, si +nos voix peuvent se runir, pur effet d'acoustique! nos mains ne +peuvent se toucher! Mais ne te dsespre pas, Axel! C'est dj +quelque chose de s'entendre! + +............................. + +Pendant ce temps j'avais rflchi. Un certain espoir, vague +encore, me revenait au coeur. Tout d'abord, une chose +m'importait connatre. J'approchai donc mes lvres de la +muraille, et je dis: + +Mon oncle? + +............................. + +Mon enfant? me fut-il rpondu aprs quelques instants. + +............................. + +Il faut d'abord savoir quelle distance nous spare. + +............................. + +Cela est facile. + +............................. + +Vous avez votre chronomtre? + +............................. + +Oui. + +............................. + +Eh bien, prenez-le. Prononcez mon nom en notant exactement la +seconde o vous parlerez. Je le rpterai, et vous observerez +galement le moment prcis auquel vous arrivera ma rponse. + +............................. + +Bien, et la moiti du temps compris entre ma demande et ta +rponse indiquera celui que ma voix emploie pour arriver jusqu' +toi. + +............................. + +C'est cela, mon oncle + +............................. + +Es-tu prt? + +............................. + +Oui. + +............................. + +Eh bien, fais attention, je vais prononcer ton nom. + +............................. + +J'appliquai mon oreille sur la paroi, et ds que le mot Axel me +parvint, je rpondis immdiatement Axel, puis j'attendis. + +............................. + +Quarante secondes, dit alors mon oncle; il s'est coul +quarante secondes entre les deux mots; le son met donc vingt +secondes monter. Or, mille vingt pieds par seconde, cela +fait vingt mille quatre cents pieds, ou une lieue et demie et un +huitime. + +............................. + +Une lieue et demie! murmurai-je. + +............................. + +Eh bien, cela se franchit, Axel! + +............................. + +Mais faut-il monter ou descendre? + +............................. + +Descendre, et voici pourquoi. Nous sommes arrivs un vaste +espace, auquel aboutissent un grand nombre de galeries. Celle +que tu as suivie ne peut manquer de t'y conduire, car il semble +que toutes ces fentes, ces fractures du globe rayonnent autour de +l'immense caverne que nous occupons. Relve-toi donc et reprends +ta route; marche, trane-toi, s'il le faut, glisse sur les pentes +rapides, et tu trouveras nos bras pour te recevoir au bout du +chemin. En route, mon enfant, en route! + +............................. + +Ces paroles me ranimrent. + +Adieu, mon oncle, m'criai-je; je pars. Nos voix ne pourront +plus communiquer entre elles, du moment que j'aurai quitt cette +place! Adieu donc! + +............................. + +Au revoir, Axel! au revoir! + +............................. + +Telles furent les dernires paroles que j'entendis. Cette +surprenante conversation faite au travers de la masse terrestre, +change plus d'une lieue de distance, se termina sur ces +paroles d'espoir! Je fis une prire de reconnaissance Dieu, +car il m'avait conduit parmi ces immensits sombres au seul point +peut-tre o la voix de mes compagnons pouvait me parvenir. + +Cet effet d'acoustique trs tonnant s'expliquait facilement par +les seules lois physiques; il provenait de la forme du couloir et +de la conductibilit de la roche; il y a bien des exemples de +cette propagation de sons non perceptibles aux espaces +intermdiaires. Je me souvins qu'en maint endroit ce phnomne +fut observ, entre autres, dans la galerie intrieure du dme de +Saint-Paul Londres, et surtout au milieu de curieuses cavernes +de Sicile, ces latomies situes prs de Syracuse, dont la plus +merveilleuse en ce genre est connue sous le nom d'Oreille de +Denys. + +Ces souvenirs me revinrent l'esprit, et je vis clairement que, +puisque la voix de mon oncle arrivait jusqu' moi, aucun obstacle +n'existait entre nous. En suivant le chemin du son, je devais +logiquement arriver comme lui, si les forces ne me trahissaient +pas en route. + +Je me levai donc. Je me tranai plutt que je ne marchai. La +pente tait assez rapide; je me laissai glisser. + +Bientt la vitesse de ma descente s'accrut dans une effrayante +proportion, et menaait de ressembler une chute. Je n'avais +plus la force de m'arrter. + +Tout coup le terrain manqua sous mes pieds. Je me sentis +rouler en rebondissant sur les asprits d'une galerie verticale, +un vritable puits; ma tte porta sur un roc aigu, et je perdis +connaissance. + + + + +XXIX + + +Lorsque je revins moi, j'tais dans une demi-obscurit, tendu +sur d'paisses couvertures. Mon oncle veillait, piant sur mon +visage un reste d'existence. A mon premier soupir il me prit la +main; mon premier regard il poussa un cri de joie. + +Il vit! il vit! s'cria-t-il. + +--Oui, rpondis-je d'une voix faible. + +--Mon enfant, fit mon oncle en me serrant sur sa poitrine, te +voil sauv! + +Je fus vivement touch de l'accent dont furent prononces ces +paroles, et plus encore des soins qui les accompagnrent. Mais +il fallait de telles preuves pour provoquer chez le professeur +un pareil panchement. + +En ce moment Hans arriva. Il vit ma main dans celle de mon +oncle; j'ose affirmer que ses yeux exprimrent un vif +contentement. + +God dag, dit-il. + +--Bonjour, Hans, bonjour, murmurai-je. Et maintenant, mon oncle, +apprenez-moi o nous sommes en ce moment? + +--Demain, Axel, demain; aujourd'hui tu es encore trop faible; +j'ai entour ta tte de compresses qu'il ne faut pas dranger; +dors donc, mon garon, et demain tu sauras tout. + +---Mais au moins, repris-je, quelle heure, quel jour est-il? + +---Onze heures du soir; c'est aujourd'hui dimanche, 9 aot, et je +ne te permets plus de m'interroger avant le 10 du prsent mois. + +En vrit, j'tais bien faible; mes yeux se fermrent +involontairement. Il me fallait une nuit de repos; je me laissai +donc assoupir sur cette pense que mon isolement avait dur +quatre longs jours. + +Le lendemain, mon rveil, je regardai autour de moi. Ma +couchette, faite de toutes les couvertures de voyage, se trouvait +installe dans une grotte charmante, orne de magnifiques +stalagmites, dont le sol tait recouvert d'un sable fin. Il y +rgnait une demi-obscurit. Aucune torche, aucune lampe n'tait +allume, et cependant certaines clarts inexplicables venaient du +dehors en pntrant par une troite ouverture de la grotte. +J'entendais aussi un murmure vague et indfini, semblable celui +des flots qui se brisent sur une grve, et parfois les +sifflements de la brise. + +Je me demandai si j'tais bien veill, si je rvais encore, si +mon cerveau, fl dans ma chute, ne percevait pas des bruits +purement imaginaires. Cependant ni mes yeux ni mes oreilles ne +pouvaient se tromper ce point. + +C'est un rayon du jour, pensai-je, qui se glisse par cette fente +de rochers! Voil bien le murmure des vagues! Voil le +sifflement de la brise! Est-ce que je me trompe, ou sommes-nous +revenus la surface de la terre? Mon oncle a-t-il donc renonc + son expdition, ou l'aurait-il heureusement termine? + +Je me posais ces insolubles questions, quand le professeur entra. + +Bonjour, Axel! fit-il joyeusement. Je gagerais volontiers que +tu te portes bien! + +---Mais oui, dis-je on me redressant sur les couvertures. + +--Cela devait tre, car tu as tranquillement dormi. Hans et moi, +nous t'avons veill tour tour, et nous avons vu ta gurison +faire des progrs sensibles. + +---En effet, je me sens ragaillardi, et la preuve, c'est que je +ferai honneur au djeuner que vous voudrez bien me servir! + +---Tu mangeras, mon garon: la fivre t'a quitt. Hans a frott +tes plaies avec je ne sais quel onguent dont les Islandais ont le +secret, et elles se sont cicatrises merveille. C'est un fier +homme que notre chasseur! + +Tout en parlant, mon oncle apprtait quelques aliments que je +dvorai, malgr ses recommandations. Pendant ce temps, je +l'accablai de questions auxquelles il s'empressa de rpondre. + +J'appris alors que ma chute providentielle m'avait prcisment +amen l'extrmit d'une galerie presque perpendiculaire; comme +j'tais arriv au milieu d'un torrent de pierres, dont la moins +grosse et suffi m'craser, il fallait en conclure qu'une +partie du massif avait gliss avec moi. Cet effrayant vhicule +me transporta ainsi jusque dans les bras de mon oncle, o je +tombai sanglant et inanim. + +Vritablement, me dit-il, il est tonnant que tu ne te sois pas +tu mille fois. Mais, pour Dieu! ne nous sparons plus, car +nous risquerions de ne jamais nous revoir. + +Ne nous sparons plus! Le voyage n'tait donc pas fini? +J'ouvrais de grands yeux tonns, ce qui provoqua immdiatement +cette question: + +Qu'as-tu donc, Axel? + +--Une demande vous adresser.. Vous dites que me voil sain et +sauf? + +--Sans doute. + +---J'ai tous mes membres intacts? + +---Certainement. + +--Et ma tte? + +--Ta tte, sauf quelques contusions, est parfaitement sa place +sur tes paules. + +---Eh bien, j'ai peur que mon cerveau ne soit drang, + +--Drang? + +--Oui. Nous ne sommes pas revenus la surface du globe? + +---Non certes! + +--Alors il faut que je sois fou, car j'aperois la lumire du +jour, j'entends le bruit du vent qui souffle et de la mer qui se +brise! + +---Ah! n'est-ce que cela? + +--M'expliquerez-vous? + +--Je ne t'expliquerai rien, car c'est inexplicable; mais tu +verras et tu comprendras que la science gologique n'a pas encore +dit son dernier mot. + +--Sortons donc! m'criai-je en me levant brusquement. + +---Non, Axel, non! le grand air pourrait te faire du mal. + +---Le grand air? + +--Oui, le vent est assez violent. Je ne veux pas que tu +t'exposes ainsi. + +--Mais je vous assure que je me porte merveille. + +---Un peu de patience, mon garon. Une rechute nous mettrait +dans l'embarras, et il ne faut pas perdre de temps, car la +traverse peut tre longue. + +---La traverse? + +--Oui, repose-toi encore aujourd'hui, et nous nous embarquerons +demain. + +--Nous embarquer! + +Ce dernier mot me fit bondir. + +Quoi! nous embarquer! Avions-nous donc un fleuve, un lac, une +mer notre disposition? Un btiment tait-il mouill dans +quelque port intrieur? + +Ma curiosit fut excite au plus haut point. Mon oncle essaya +vainement de me retenir. Quand il vit que mon impatience me +ferait plus de mal que la satisfaction de mes dsirs, il cda. + +Je m'habillai rapidement; par surcrot de prcaution, je +m'enveloppai dans une des couvertures et je sortis de la grotte. + + + + +XXX + + +D'abord je ne vis rien; mes yeux, dshabitus de la lumire, se +fermrent brusquement. Lorsque je pus les rouvrir, je demeurai +encore plus stupfait qu'merveill. + +La mer! m'criai-je. + +--Oui, rpondit mon oncle, la mer Lidenbrock; et, j'aime le +penser, aucun navigateur ne me disputera l'honneur de l'avoir +dcouverte et le droit de la nommer de mon nom! + +Une vaste nappe d'eau, le commencement d'un lac ou d'un ocan, +s'tendait au del des limites de la vue. Le rivage, largement +chancr, offrait aux dernires ondulations des vagues un sable +fin, dor et parsem de ces petits coquillages o vcurent les +premiers tres de la cration. Les flots s'y brisaient avec ce +murmure sonore particulier aux milieux clos et immenses; une +lgre cume s'envolait au souffle d'un vent modr, et quelques +embruns m'arrivaient au visage. Sur cette grve lgrement +incline; cent toises environ de l lisire des vagues, +venaient mourir les contreforts de rochers normes qui montaient +en s'vasant une incommensurable hauteur. Quelques-uns, +dchirant le rivage de leur arte aigu, formaient des caps et +des promontoires rongs par la dent du ressac. Plus loin, l'oeil +suivait leur masse nettement profile sur les fonds brumeux de +l'horizon. + +C'tait un ocan vritable, avec le contour capricieux des +rivages terrestres, mais dsert et d'un aspect effroyablement +sauvage. + +Si mes regards pouvaient se promener au loin sur cette mer, c'est +qu'une lumire spciale en clairait les moindres dtails. Non +pas la lumire du soleil avec ses faisceaux clatants et +l'irradiation splendide de ses rayons, ni la lueur ple et vague +de l'astre des nuits, qui n'est qu'une rflexion sans chaleur. +Non. Le pouvoir clairant de cette lumire, sa diffusion +tremblante, sa blancheur claire et sche, le peu d'lvation de +sa temprature, son clat suprieur en ralit celui de la +lune, accusaient videmment une origine purement lectrique. +C'tait comme une aurore borale, un phnomne cosmique continu, +qui remplissait cette caverne capable de contenir un ocan. + +La vote suspendue au-dessus de ma tte, le ciel, si l'on veut, +semblait fait de grands nuages, vapeurs mobiles et changeantes, +qui, par l'effet de la condensation, devaient, de certains +jours, se rsoudre en pluies torrentielles. J'aurais cru que, +sous une pression aussi forte de l'atmosphre, l'vaporation de +l'eau ne pouvait se produire, et cependant, par une raison +physique qui m'chappait, il y avait de larges nues tendues +dans l'air. Mais alors il faisait beau. Les nappes +lectriques produisaient d'tonnants jeux de lumire sur les +nuages trs levs; des ombres vives se dessinaient leurs +volutes infrieures, et souvent, entre deux couches disjointes, +un rayon se glissait jusqu' nous avec une remarquable intensit. +Mais, en somme, ce n'tait pas le soleil, puisque la chaleur +manquait sa lumire. L'effet en tait triste et souverainement +mlancolique. Au lieu d'un firmament brillant d'toiles, je +sentais par-dessus ces nuages une vote de granit qui m'crasait +de tout son poids, et cet espace n'et pas suffi, tout immense +qu'il ft, la promenade du moins ambitieux des satellites. + +Je me souvins alors de cette thorie d'un capitaine anglais qui +assimilait la terre une vaste sphre creuse, l'intrieur de +laquelle l'air se maintenait lumineux par suite de sa pression, +tandis que deux astres, Pluton et Proserpine, y traaient leurs +mystrieuses orbites. Aurait-il dit vrai? + +Nous tions rellement emprisonns dans une norme excavation. +Sa largeur, on ne pouvait la juger, puisque le rivage allait +s'largissant perte de vue, ni sa longueur, car le regard tait +bientt arrt par une ligne d'horizon un peu indcise. Quant +sa hauteur, elle devait dpasser plusieurs lieues. O cette +vote s'appuyait-elle sur ses contreforts de granit? L'oeil ne +pouvait l'apercevoir; mais il y avait tel nuage suspendu dans +l'atmosphre, dont l'lvation devait tre estime deux mille +toises, altitude suprieure celle des vapeurs terrestres, et +due sans doute la densit considrable de l'air. + +Le mot caverne ne rend videmment pas ma pense pour peindre +cet immense milieu. Mais les mots de la langue humaine ne +peuvent suffire qui se hasarde dans les abmes du globe. + +Je ne savais pas, d'ailleurs, par quel fait gologique expliquer +l'existence d'une pareille excavation. Le refroidissement du +globe avait-il donc pu la produire? Je connaissais bien, par les +rcits des voyageurs, certaines cavernes clbres, mais aucune ne +prsentait de telles dimensions. + +Si la grotte de Guachara, en Colombie, visite par M. de +Humboldt, n'avait pas livr le secret de sa profondeur au savant +qui la reconnut sur un espace de deux mille cinq cents pieds, +elle ne s'tendait vraisemblablement pas beaucoup au del. +L'immense caverne du Mammouth, dans le Kentucky, offrait bien des +proportions gigantesques, puisque sa vote s'levait cinq cents +pieds au-dessus d'un lac insondable, et que des voyageurs la +parcoururent pendant plus de dix lieues sans en rencontrer la +fin. Mais qu'taient ces cavits auprs de celle que j'admirais +alors, avec son ciel de vapeurs, ses irradiations lectriques et +une vaste mer renferme dans ses flancs? Mon imagination se +sentait impuissante devant cette immensit. + +Toutes ces merveilles, je les contemplais en silence. Les +paroles me manquaient pour rendre mes sensations. Je croyais +assister, dans quelque plante lointaine, Uranus ou Neptune, +des phnomnes dont ma nature terrestrielle n'avait pas +conscience. A des sensations nouvelles il fallait des mots +nouveaux, et mon imagination ne me les fournissait pas. Je +regardais, je pensais, j'admirais avec une stupfaction mle +d'une certaine quantit d'effroi. + +L'imprvu de ce spectacle avait rappel sur mon visage les +couleurs de la sant; j'tais en train de me traiter par +l'tonnement et d'oprer ma gurison au moyen de cette nouvelle +thrapeutique; d'ailleurs la vivacit d'un air trs dense me +ranimait, en fournissant plus d'oxygne mes poumons. + +On concevra sans peine qu'aprs un emprisonnement de +quarante-sept jours dans une troite galerie, c'tait une +jouissance infinie que d'aspirer cette brise charge d'humides +manations salines. + +Aussi n'eus-je point me repentir d'avoir quitt ma grotte +obscure. Mon oncle, dj fait ces merveilles, ne s'tonnait +plus. + +Te sens-tu la force de te promener un peu? me demanda-t-il. + +---Oui, certes, rpondis-je, et rien ne me sera plus agrable. + +---Eh bien, prends mon bras, Axel, et suivons les sinuosits du +rivage. + +J'acceptai avec empressement, et nous commenmes ctoyer cet +ocan nouveau. Sur la gauche, des rochers abrupts, grimps les +uns sur les autres, formaient un entassement titanesque d'un +prodigieux effet. Sur leurs flancs se droulaient d'innombrables +cascades, qui s'en allaient en nappes limpides et retentissantes; +quelques lgres vapeurs, sautant d'un roc l'autre, marquaient +la place des sources chaudes, et des ruisseaux coulaient +doucement vers le bassin commun, en cherchant dans les pentes +l'occasion de murmurer plus agrablement. + +Parmi ces ruisseaux; je reconnus notre fidle compagnon de route, +le Hans-bach, qui venait se perdre tranquillement dans la mer, +comme s'il n'et jamais fait autre chose depuis le commencement +du monde. + +Il nous manquera dsormais, dis-je avec un soupir. + +---Bah! rpondit le professeur, lui ou un autre, qu'importe? + +Je trouvai la rponse un peu ingrate. + +Mais en ce moment mon attention fut attire par un spectacle +inattendu. A cinq cents pas, au dtour d'un haut promontoire, +une fort haute, touffue, paisse, apparut nos yeux. Elle +tait faite d'arbres de moyenne grandeur, taills en parasols +rguliers, contours nets et gomtriques; les courants de +l'atmosphre ne semblaient pas avoir prise sur leur feuillage, +et, au milieu des souffles, ils demeuraient immobiles comme un +massif de cdres ptrifis. + +Je htai le pas. Je ne pouvais mettre un nom ces essences +singulires. Ne faisaient-elles point partie des deux cent mille +espces vgtales connues jusqu'alors, et fallait-il leur +accorder une place spciale dans la flore des vgtations +lacustres? Non. Quand nous arrivmes sous leur ombrage, ma +surprise ne fut plus que de l'admiration. + +En effet, je me trouvais en prsence de produits de la terre, +mais taills sur un patron gigantesque. Mon oncle les appela +immdiatement de leur nom. + +Ce n'est qu'une fort de champignons, dit-il. + +Et il ne se trompait pas. Que l'on juge du dveloppement acquis +par ces plantes chres aux milieux chauds et humides. Je savais +que le Lycoperdon giganteum atteint, suivant Bulliard, huit +neuf pieds de circonfrence; mais il s'agissait ici de +champignons blancs, hauts de trente quarante pieds, avec une +calotte d'un diamtre gal. Ils taient l par milliers; la +lumire ne parvenait pas percer leur pais ombrage, et une +obscurit complte rgnait sous ces dmes juxtaposs comme les +toits ronds d'une cit africaine. + +Cependant je voulus pntrer plus avant. Un froid mortel +descendait de ces votes charnues. Pendant une demi-heure, nous +errmes dans ces humides tnbres, et ce fut avec un vritable +sentiment de bien-tre que je retrouvai les bords de la mer. + +Mais la vgtation de cette contre souterraine ne s'en tenait +pas ces champignons. Plus loin s'levaient par groupes un +grand nombre d'autres arbres au feuillage dcolor. Ils taient +faciles reconnatre; c'taient les humbles arbustes de la +terre, avec des dimensions phnomnales, des lycopodes hauts de +cent pieds, des sigillaires gantes, des fougres arborescentes, +grandes comme les sapins des hautes latitudes, des lepidodendrons + tiges cylindriques bifurques, termines par de longues +feuilles et hrisses de poils rudes comme de monstrueuses +plantes grasses. + +tonnant, magnifique, splendide! s'cria mon oncle. Voil +toute la flore de la seconde poque du monde, de l'poque de +transition. Voil ces humbles plantes de nos jardins qui se +faisaient arbres aux premiers sicles du globe! Regarde, Axel, +admire! Jamais botaniste ne s'est trouv pareille fte! + +--Vous avez raison, mon oncle; la Providence semble avoir voulu +conserver dans cette serre immense ces plantes antdiluviennes +que la sagacit des savants a reconstruites avec tant de bonheur. + +---Tu dis bien, mon garon, c'est une serre; mais tu dirais mieux +encore en ajoutant que c'est peut-tre une mnagerie. + +--Une mnagerie! + +--Oui, sans doute. Vois cette poussire que nous foulons aux +pieds, ces ossements pars sur le sol. + +--Des ossements! m'criai-je. Oui, des ossements d'animaux +antdiluviens! + +Je m'tais prcipit sur ces dbris sculaires faits d'une +substance minrale indestructible[1]. Je mettais sans hsiter un +nom ces os gigantesques qui ressemblaient des troncs d'arbres +desschs. + + [1] Phosphate de chaux. + +Voil la mchoire infrieure du Mastodonte, disais-je; voil les +molaires du Dinotherium, voil un fmur qui ne peut avoir +appartenu qu'au plus grand de ces animaux, au Mgatherium. Oui, +c'est bien une mnagerie, car ces ossements n'ont certainement +pas t transports jusqu'ici par un cataclysme; les animaux +auxquels ils appartiennent ont vcu sur les rivages de cette mer +souterraine, l'ombre de ces plantes arborescentes. Tenez, +j'aperois des squelettes entiers. Et cependant... + +--Cependant? dit mon oncle. + +--Je ne comprends pas la prsence de pareils quadrupdes dans +cette caverne de granit. + +--Pourquoi? + +--Parce que la vie animale n'a exist sur la terre qu'aux +priodes secondaires, lorsque le terrain sdimentaire a t form +par les alluvions, et a remplac les roches incandescentes de +l'poque primitive. + +--Eh bien! Axel, il y a une rponse bien simple faire ton +objection, c'est que ce terrain-ci est un terrain sdimentaire. + +--Comment! une pareille profondeur au-dessous de la surface de +la terre? + +--Sans doute, et ce fait peut s'expliquer gologiquement. une +certaine poque, la terre n'tait forme que d'une corce +lastique, soumise des mouvements alternatifs de haut et de +bas, en vertu des lois de l'attraction. Il est probable que des +affaissements du sol se sont produits, et qu'une partie des +terrains sdimentaires a t entrane au fond des gouffres +subitement ouverts. + +--Cela doit tre. Mais, si des animaux antdiluviens ont vcu +dans ces rgions souterraines, qui nous dit que l'un de ces +monstres n'erre pas encore au milieu de ces forts sombres ou +derrire ces rocs escarps? + +A cette ide j'interrogeai, non sans effroi, les divers points de +l'horizon; mais aucun tre vivant n'apparaissait sur ces rivages +dserts. + +J'tais un peu fatigu: j'allai m'asseoir alors l'extrmit +d'un promontoire au pied duquel les flots venaient se briser avec +fracas. De l mon regard embrassait toute cette baie forme par +une chancrure de la cte. Au fond, un petit port s'y trouvait +mnag entre les roches pyramidales. Ses eaux calmes dormaient +l'abri du vent. Un brick et deux ou trois golettes auraient pu +y mouiller l'aise. Je m'attendais presque voir quelque +navire sortant toutes voiles dehors et prenant le large sous la +brise du sud. + +Mais cette illusion se dissipa rapidement. Nous tions bien les +seules cratures vivantes de ce monde souterrain. Par certaines +accalmies du vent, un silence plus profond que les silences du +dsert, descendait sur les rocs arides et pesait la surface de +l'ocan. Je cherchais alors percer les brumes lointaines, +dchirer ce rideau jet sur le fond mystrieux de l'horizon. +Quelles demandes se pressaient sur mes lvres? O finissait +cette mer? O conduisait-elle? Pourrions-nous jamais en +reconnatre les rivages opposs? + +Mon oncle n'en doutait pas, pour son compte. Moi, je le dsirais +et je le craignais la fois. + +Aprs une heure passe dans la contemplation de ce merveilleux +spectacle, nous reprmes le chemin de la grve pour regagner la +grotte, et ce fut sous l'empire des plus tranges penses que je +m'endormis d'un profond sommeil. + + + + +XXXI + + +Le lendemain je me rveillai compltement guri. Je pensai qu'un +bain me serait trs salutaire, et j'allai me plonger pendant +quelques minutes dans les eaux de cette Mditerrane. Ce nom, +coup sr, elle le mritait entre tous. + +Je revins djeuner avec un bel apptit. Hans s'entendait +cuisiner notre petit menu; il avait de l'eau et du feu sa +disposition, de sorte qu'il put varier un peu notre ordinaire. +Au dessert, il nous servit quelques tasses de caf, et jamais ce +dlicieux breuvage ne me parut plus agrable dguster. + +Maintenant, dit mon oncle, voici l'heure de la mare, et il ne +faut pas manquer l'occasion d'tudier ce phnomne. + +--Comment, la mare! m'criai-je. + +--Sans doute. + +--L'influence de la lune et du soleil se fait sentir jusqu'ici! + +--Pourquoi pas! Les corps ne sont-ils pas soumis dans leur +ensemble l'attraction universelle? Cette masse d'eau ne peut +donc chapper cette loi gnrale? Aussi, malgr la pression +atmosphrique qui s'exerce sa surface, tu vas la voir se +soulever comme l'Atlantique lui-mme. + +En ce moment nous foulions le sable du rivage et les vagues +gagnaient peu peu sur la grve. + +Voil bien le flot qui commence, m'criai-je. + +--Oui, Axel, et d'aprs ces relais d'cume, tu peux voir que la +mer s'lve d'une dizaine de pieds environ. + +--C'est merveilleux! + +--Non: c'est naturel. + +--Vous avez beau dire, tout cela me parait extraordinaire, et +c'est peine si j'en crois mes yeux. Qui et jamais imagin +dans cette corce terrestre un ocan vritable, avec ses flux et +ses reflux, avec ses brises, avec ses temptes! + +--Pourquoi pas? Y a-t-il une raison physique qui s'y oppose? + +--Je n'en vois pas, du moment qu'il faut abandonner le systme de +la chaleur centrale. + +--Donc, jusqu'ici la thorie de Davy se trouve justifie? + +--videmment, et ds lors rien ne contredit l'existence de mers +ou de contres l'intrieur du globe. + +--Sans doute, mais inhabites. + +--Bon! pourquoi ces eaux ne donneraient-elles pas asile +quelques poissons d'une espce inconnue? + +--En tout cas, nous n'en avons pas aperu un seul jusqu'ici. + +--Eh bien, nous pouvons fabriquer des lignes et voir si l'hameon +aura autant de succs ici-bas que dans les ocans sublunaires. + +--Nous essayerons, Axel, car il faut pntrer tous les secrets de +ces rgions nouvelles. + +--Mais o sommes-nous, mon oncle? car je ne vous ai point encore +pos cette question laquelle vos instruments ont d rpondre? + +--Horizontalement, trois cent cinquante lieues de l'Islande. + +--Tout autant? + +--Je suis sr de ne pas me tromper de cinq cents toises. + +--Et la boussole indique toujours le sud-est? + +--Oui, avec une dclinaison occidentale de dix-neuf degrs et +quarante-deux minutes, comme sur terre, absolument. Pour son +inclinaison, il se passe un fait curieux que j'ai observ avec le +plus grand soin. + +--Et lequel? + +--C'est que l'aiguille, au lieu de s'incliner vers le ple, comme +elle le fait dans l'hmisphre boral, se relve au contraire. + +--Il faut donc en conclure que le point d'attraction magntique +se trouve compris entre la surface du globe et l'endroit o nous +sommes parvenus? + +--Prcisment, et il est probable que, si nous arrivions sous les +rgions polaires, vers ce soixante-dixime degr o James Ross a +dcouvert le ple magntique, nous verrions l'aiguille se dresser +verticalement. Donc, ce mystrieux centre d'attraction ne se +trouve pas situ une grande profondeur. + +--En effet, et voil un fait que la science n'a pas souponn. + +--La science, mon garon, est faite d'erreurs, mais d'erreurs +qu'il est bon de commettre, car elles mnent peu peu la +vrit. + +--Et quelle profondeur sommes-nous? + +--A une profondeur de trente-cinq lieues + +--Ainsi, dis-je en considrant la carte, la partie montagneuse de +l'Ecosse est au-dessus de nous, et, l, les monts Grampians +lvent une prodigieuse hauteur leur cime couverte de neige. + +--Oui, rpondit le professeur en riant; c'est un peu lourd +porter, mais la vote est solide; le grand architecte de +l'univers l'a construite on bons matriaux, et jamais l'homme +n'et pu lui donner une pareille porte! Que sont les arches des +ponts et les arceaux des cathdrales auprs de cette nef d'un +rayon de trois lieues, sous laquelle un ocan et des temptes +peuvent se dvelopper leur aise? + +--Oh! Je ne crains pas que le ciel me tombe sur la tte. +Maintenant, mon oncle, quels sont vos projets? Ne comptez-vous +pas retourner la surface du globe? + +--Retourner! Par exemple! Continuer notre voyage, au contraire, +puisque tout a si bien march jusqu'ici. + +--Cependant je ne vois pas comment nous pntrerons sous cette +plaine liquide. + +--Aussi je ne prtends point m'y prcipiter la tte la premire. +Mais si les ocans ne sont, proprement parler, que des lacs, +puisqu'ils sont entours de terre, plus forte raison cette mer +intrieure se trouve-t-elle circonscrite par le massif +granitique. + +--Cela n'est pas douteux. + +--Eh bien! sur les rivages opposs, je suis certain de trouver +de nouvelles issues. + +--Quelle longueur supposez-vous donc cet ocan? + +--Trente ou quarante lieues. + +--Ah! fis-je, tout en imaginant que cette estime pouvait bien +tre inexacte. + +--Ainsi nous n'avons pas de temps perdre, et ds demain nous +prendrons la mer. + +Involontairement je cherchai des yeux le navire qui devait nous +transporter. + +Ah! dis-je, nous nous embarquerons. Bien! Et sur quel +btiment prendrons-nous passage? + +--Ce ne sera pas sur un btiment, mon garon, mais sur un bon et +solide radeau. + +--Un radeau! m'criai-je; un radeau est aussi impossible +construire qu'un navire, et je ne vois pas trop... + +--Tu ne vois pas, Axel, mais, si tu coutais, tu pourrais + entendre! + +--Entendre? + +--Oui, certains coups de marteau qui t'apprendraient que Hans est +dj l'oeuvre. + +--Il construit un radeau? + +--Oui. + +--Comment! il a dj fait tomber ds arbres sous sa hache? + +--Oh! les arbres taient tout abattus. Viens, et tu le verras +l'ouvrage. + +Aprs un quart d'heure de marche, de l'autre ct du promontoire +qui formait le petit port naturel, j'aperus Hans au travail; +quelques pas encore, et je fus prs de lui. A ma grande +surprise, un radeau demi termin s'tendait sur le sable; il +tait fait de poutres d'un bois particulier, et un grand nombre +de madriers, de courbes, de couples de toute espce, jonchaient +littralement le sol. Il y avait l de quoi construire une +marine entire. + +Mon oncle, m'criai-je, quel est ce bois? + +--C'est du pin, du sapin, du bouleau, toutes les espces des +conifres du Nord, minralises sous l'action des eaux de la mer. + +--Est-il possible? + +--C'est ce qu'on appelle du surtarbrandur ou bois fossile. + +--Mais alors, comme les lignites, il doit avoir la duret de la +pierre, et il ne pourra flotter? + +--Quelquefois cela arrive; il y a de ces bois qui sont devenus de +vritables anthracites; mais d'autres, tels que ceux-ci, n'ont +encore subi qu'un commencement de transformation fossile. +Regarde plutt, ajouta mon oncle en jetant la mer une de ces +prcieuses paves. + +Le morceau de bois, aprs avoir disparu, revint la surface des +flots et oscilla au gr de leurs ondulations. + +Es-tu convaincu? dit mon oncle. + +--Convaincu surtout que cela n'est pas croyable! + +Le lendemain soir, grce l'habilet du guide, le radeau tait +termin; il avait dix pieds de long sur cinq de large; les +poutres de surtarbrandur, relies entre elles par de fortes +cordes, offraient une surface solide, et une fois lance, cette +embarcation improvise flotta tranquillement sur les eaux de la +mer Lidenbrock. + + + + +XXXII + + +Le 13 aot, on se rveilla de bon matin. Il s'agissait +d'inaugurer un nouveau genre de locomotion rapide et peu +fatigant. + +Un mt fait de deux btons jumels, une vergue forme d'un +troisime, une voile emprunte nos couvertures, composaient +tout le grement du radeau. Les cordes ne manquaient pas. Le +tout tait solide. + +A six heures, le professeur donna le signal d'embarquer. Les +vivres, les bagages, les instruments, les armes et une notable +quantit d'eau douce se trouvaient en place. + +Hans avait install un gouvernail qui lui permettait de diriger +son appareil flottant. Il se mit la barre. Je dtachai +l'amarre qui nous retenait au rivage; la voile fut oriente et +nous dbordmes rapidement. + +Au moment de quitter le petit port, mon oncle, qui tenait sa +nomenclature gographique, voulut lui donner un nom, le mien, +entre autres. + +Ma foi, dis-je, j'en ai un autre vous proposer. + +--Lequel? + +--Le nom de Graben, Port-Graben, cela fera trs bien sur la +carte. + +--Va pour Port-Graben. + +Et voil comment le souvenir de ma chre Virlandaise se rattacha + notre heureuse expdition. + +La brise soufflait du nord-est; nous filions vent arrire avec +une extrme rapidit. Les couches trs denses de l'atmosphre +avaient une pousse considrable et agissaient sur la voile comme +un puissant ventilateur. + +Au bout d'une heure, mon oncle avait pu se rendre compte de notre +vitesse. + +Si nous continuons marcher ainsi, dit-il, nous ferons au moins +trente lieues par vingt-quatre heures et nous ne tarderons pas +reconnatre les rivages opposs. + +Je ne rpondis pas, et j'allai prendre place l'avant du radeau. +Dj la cte septentrionale s'abaissait l'horizon; les deux +bras du rivage s'ouvraient largement comme pour faciliter notre +dpart. Devant mes yeux s'tendait une mer immense; de grands +nuages promenaient rapidement sa surface leur ombre gristre, +qui semblait peser sur cette eau morne. Les rayons argents de +la lumire lectrique, rflchis a et l par quelque +gouttelette, faisaient clore des points lumineux sur les cts +de l'embarcation. Bientt toute terre fut perdue de vue, tout +point de repre disparut, et, sans le sillage cumeux du radeau, +j'aurais pu croire qu'il demeurait dans une parfaite immobilit. + +Vers midi, des algues immenses vinrent onduler la surface des +flots. Je connaissais la puissance vgtative de ces plantes, +qui rampent une profondeur de plus de douze mille pieds au fond +des mers, se reproduisent sous une pression de prs de quatre +cents atmosphres et forment souvent des bancs assez +considrables pour entraver la marche des navires; mais jamais, +je crois, algues ne furent plus gigantesques que celles de la mer +Lidenbrock. + +Notre radeau longea des fucus longs de trois et quatre mille +pieds, immenses serpents qui se dveloppaient hors de la porte +de la vue; je m'amusais suivre du regard leurs rubans infinis, +croyant toujours en atteindre l'extrmit, et pendant des heures +entires ma patience tait trompe, sinon mon tonnement. + +Quelle force naturelle pouvait produire de telles plantes, et +quel devait tre l'aspect de la terre aux premiers sicles de sa +formation, quand, sous l'action de la chaleur et de l'humidit, +le rgne vgtal se dveloppait seul sa surface! + +Le soir arriva, et, ainsi que je l'avais remarqu la veille, +l'tat lumineux de l'air ne subit aucune diminution. C'tait un +phnomne constant sur la dure duquel on pouvait compter. + +Aprs le souper je m'tendis au pied du mt, et je ne tardai pas + m'endormir au milieu d'indolentes rveries. + +Hans, immobile au gouvernail, laissait courir le radeau, qui, +d'ailleurs, pouss vent arrire, ne demandait mme pas tre +dirig. + +Depuis notre dpart de Port-Graben, le professeur Lidenbrock +m'avait charg de tenir le journal du bord, de noter les +moindres observations, de consigner les phnomnes intressants, +la direction du vent, la vitesse acquise, le chemin parcouru, en +un mot, tous les incidents de cette trange navigation. + +Je me bornerai donc reproduire ici ces notes quotidiennes, +crites pour ainsi dire sous la dicte des vnements, afin de +donner un rcit plus exact de notre traverse. + + +_Vendredi 14 aot._--Brise gale du N.-O. Le radeau marche avec +rapidit et en ligne droite. La cte reste trente lieues sous +le vent. Rien l'horizon. L'intensit de la lumire ne varie +pas. Beau temps, c'est--dire que les nuages sont fort levs, +peu pais et baigns dans une atmosphre blanche, comme serait de +l'argent en fusion. + +Thermomtre: + 32 centigr. + +A midi Mans prpare un hameon l'extrmit d'une corde; il +l'amorce avec un petit morceau de viande et le jette la mer. +Pendant deux heures il ne prend rien. Ces eaux sont donc +inhabites? Non. Une secousse se produit. Hans tire sa ligne +et ramne un poisson qui se dbat vigoureusement. + +Un poisson! s'crie mon oncle. + +--C'est un esturgeon! m'criai-je mon tour, un esturgeon de +petite taille! + +Le professeur regarde attentivement l'animal et ne partage pas +mon opinion. Ce poisson a la tte plate, arrondie et la partie +antrieure du corps couverte de plaques osseuses; sa bouche est +prive de dents; des nageoires pectorales assez dveloppes sont +ajustes son corps dpourvu de queue. Cet animal appartient +bien un ordre o les naturalistes ont class l'esturgeon, mais +il en diffre par des cts assez essentiels. + +Mon oncle ne s'y trompe pas, car, aprs un assez court examen, il +dit: + +Ce poisson appartient une famille teinte depuis des sicles +et dont on retrouve des traces fossiles dans le terrain dvonien. + +-Comment! dis-je, nous aurions pu prendre vivant un de ces +habitants des mers primitives? + +--Oui, rpond le professeur en continuant ses observations, et tu +vois que ces poissons fossiles n'ont aucune identit avec les +espces actuelles. Or, tenir un de ces tres vivant c'est un +vritable bonheur de naturaliste. + +--Mais quelle famille appartient-il? + +--A l'ordre des Ganodes, famille des Cphalaspides, genre... + +--Eh bien? + +--Genre des Pterychtis, j'en jurerais; mais celui-ci offre une +particularit qui, dit-on, se rencontre chez les poissons des +eaux souterraines. + +--Laquelle? + +--Il est aveugle! + +--Aveugle! + +--Non seulement aveugle, mais l'organe de la vue lui manque +absolument. + +Je regarde. Rien n'est plus vrai. Mais ce peut tre un cas +particulier. La ligne est donc amorce de nouveau et rejete +la mer. Cet ocan, coup sr, est fort poissonneux, car en deux +heures nous prenons une grande quantit de Pterychtis, ainsi que +des poissons appartenant une famille galement teinte, les +Dipterides, mais dont mon oncle ne peut reconnatre le genre. +Tous sont dpourvus de l'organe de la vue. Cette pche inespre +renouvelle avantageusement nos provisions. + +Ainsi donc, cela parat constant, cette mer ne renferme que des +espces fossiles, dans lesquelles les poissons comme les reptiles +sont d'autant plus parfaits que leur cration est plus ancienne. + +Peut-tre rencontrerons-nous quelques-uns de ces sauriens que la +science a su refaire avec un bout d'ossement ou de cartilage. + +Je prends la lunette et j'examine la mer. Elle est dserte. +Sans doute nous sommes encore trop rapprochs des ctes. + +Je regarde dans les airs. Pourquoi quelques-uns de ces oiseaux +reconstruits par l'immortel Cuvier ne battraient-ils pas de leurs +ailes ces lourdes couches atmosphriques? Les poissons leur +fourniraient une suffisante nourriture. J'observe l'espace, mais +les airs sont inhabits comme les rivages. + +Cependant mon imagination m'emporte dans les merveilleuses +hypothses de la palontologie. Je rve tout veill. Je crois +voir la surface des eaux ces normes Chersites, ces tortues +antdiluviennes, semblables des lots flottants. Il me semble +que sur les grves assombries passent les grands mammifres des +premiers jours, le Leptotherium, trouv dans les cavernes du +Brsil, le mericotherium, venu des rgions glaces de la Sibrie. +Plus loin, le pachyderme Lophiodon, ce tapir gigantesque, se +cache derrire les rocs, prt disputer sa proie +l'Anoplotherium, animal trange, qui tient du rhinocros, du +cheval, de l'hippopotame et du chameau, comme si le Crateur, +press aux premires heures du monde, et runi plusieurs animaux +en un seul. Le Mastodonte gant fait tournoyer sa trompe et +broie sous ses dfenses les rochers du rivage, tandis que le +Megatherium, arc-bout sur ses normes pattes, fouille la terre +en veillant par ses rugissements l'cho des granits sonores. +Plus haut, le Protopithque, le premier singe apparu la surface +du globe, gravit les cimes ardues. Plus haut encore, le +Ptrodactyle, la main aile, glisse comme une large +chauve-souris sur l'air comprim. Enfin, dans les dernires +couches, des oiseaux immenses, plus puissants que le casoar, plus +grands que l'autruche, dploient leurs vastes ailes et vont +donner de la tte contre la paroi de la vote granitique. + +Tout ce monde fossile renat dans mon imagination. Je me reporte +aux poques bibliques de la cration, bien avant la naissance de +l'homme, lorsque la terre incomplte ne pouvait lui suffire +encore. Mon rve alors devance l'apparition des tres anims. +Les mammifres disparaissent, puis les oiseaux, puis les reptiles +de l'poque secondaire, et enfin les poissons, les crustacs, les +mollusques, les articuls. Les zoophytes de la priode de +transition retournent au nant leur tour. Toute la vie de la +terre se rsume en moi, et mon coeur est seul battre dans ce +monde dpeupl. Il n'y plus de saisons; il n'y a plus de +climats; la chaleur propre du globe s'accrot sans cesse et +neutralise celle de l'astre radieux. La vgtation s'exagre; je +passe comme une ombre au milieu des fougres arborescentes, +foulant de mon pas incertain les marnes irises et les grs +bigarrs du sol; je m'appuie au tronc des conifres immenses; je +me couche l'ombre des Sphenophylles, des Asterophylles et des +Lycopodes hauts de cent pieds. + +Les sicles s'coulent comme des jours; je remonte la srie des +transformations terrestres; les plantes disparaissent; les roches +granitiques perdent leur duret; l'tat liquide va remplacer +l'tat solide sous l'action d'une chaleur plus intense; les eaux +courent la surface du globe; elles bouillonnent, elles se +volatilisent; les vapeurs enveloppent la terre, qui peu peu ne +forme plus qu'une masse gazeuse, porte au rouge blanc, grosse +comme le soleil et brillante comme lui! + +Au centre de cette nbuleuse, quatorze cent mille fois plus +considrable que ce globe qu'elle va former un jour, je suis +entran dans les espaces plantaires; mon corps se subtilise, se +sublime son tour et se mlange comme un atome impondrable +ces immenses vapeurs qui tracent dans l'infini leur orbite +enflamme! + +Quel rve! O m'emporte-t-il? Ma main fivreuse en jette sur le +papier les tranges dtails. + +J'ai tout oubli, et le professeur, et le guide, et le radeau! +Une hallucination s'est empare de mon esprit... + +Qu'as-tu? dit mon oncle. + +Mes yeux tout ouverts se fixent sur lui sans le voir. + +Prends garde, Axel, tu vas tomber la mer! + +En mme temps, je me sens saisir vigoureusement par la main de +Hans. Sans lui, sous l'empire de mon rve, je me prcipitais +dans les flots. + +Est-ce qu'il devient fou? s'crie le professeur. + +--Qu'y a-t-il? dis-je enfin, en revenant moi. + +--Es-tu malade? + +--Non, j'ai eu un moment d'hallucination, mais il est pass. +Tout va bien, d'ailleurs? + +--Oui! bonne brise, belle mer! nous filons rapidement, et si +mon estime ne m'a pas tromp, nous ne pouvons tarder atterrir. + + ces paroles, je me lve, je consulte l'horizon; mais la ligne +d'eau se confond toujours avec la ligne des nuages. + + + + +XXXIII + + +_Samedi 15 aot._--La mer conserve sa monotone uniformit. +Nulle terre n'est en vue. L'horizon parait excessivement recul. + +J'ai la tte encore alourdie par la violence de mon rve. + +Mon oncle n'a pas rv, lui, mais il est de mauvaise humeur; il +parcourt tous les points de l'espace avec sa lunette et se croise +les bras d'un air dpit. + +Je remarque que le professeur Lidenbrock tend redevenir l'homme +impatient du pass, et je consigne le fait sur mon journal. Il a +fallu mes dangers et mes souffrances pour tirer de lui quelque +tincelle d'humanit; mais, depuis ma gurison, la nature a +repris le dessus. Et cependant, pourquoi s'emporter? Le voyage +ne s'accomplit-il pas dans les circonstances les plus favorables? +Est-ce que le radeau ne file pas avec une merveilleuse rapidit? + +Vous semblez inquiet, mon oncle? dis-je, en le voyant souvent +porter la lunette ses yeux. + +--Inquiet? Non. + +--Impatient, alors? + +--On le serait moins! + +--Cependant nous marchons avec vitesse... + +--Que m'importe? Ce n'est pas la vitesse qui est trop petite, +c'est la mer qui est trop grande! + +Je me souviens alors que le professeur, avant notre dpart, +estimait une trentaine de lieues la longueur de ce souterrain. +Or nous avons parcouru un chemin trois fois plus long, et les +rivages du sud n'apparaissent pas encore. + +Nous ne descendons pas! reprend le professeur. Tout cela est +du temps perdu, et, en somme, je ne suis pas venu si loin pour +faire une partie de bateau sur un tang! + +Il appelle cette traverse une partie de bateau, et cette mer un +tang! + +Mais, dis-je, puisque nous avons suivi la route indique par +Saknussemm... + +--C'est la question. Avons-nous suivi cette route? Saknussemm +a-t-il rencontr cette tendue d'eau? L'a-t-il traverse? Ce +ruisseau que nous avons pris pour guide ne nous a-t-il pas +compltement gars? + +--En tout cas, nous ne pouvons regretter, d'tre venus jusqu'ici. +Ce spectacle est magnifique, et... + +--Il ne s'agit pas de voir. Je me suis propos un but, et je +veux l'atteindre! Ainsi ne me parle pas d'admirer! + +Je me le tiens pour dit, et je laisse le professeur se ronger les +lvres d'impatience. A six heures du soir, Hans rclame sa paye, +et ses trois rixdales lui sont compts. + + +_Dimanche 16 aot._--Rien de nouveau. Mme temps. Le vent a +une lgre tendance frachir. En me rveillant, mon premier +soin est de constater l'intensit de la lumire. Je crains +toujours que le phnomne lectrique ne vienne s'obscurcir, +puis s'teindre. Il n'en est rien: l'ombre du radeau est +nettement dessine la surface des flots. + +Vraiment cette mer est infinie! Elle doit avoir la largeur de la +Mditerrane, ou mme de l'Atlantique. Pourquoi pas? + +Mon oncle sonde plusieurs reprises; il attache un des plus +lourds pics l'extrmit d'une corde qu'il laisse filer de deux +cents brasses. Pas de fond. Nous avons beaucoup de peine +ramener notre sonde. + +Quand le pic est remont bord, Hans me fait remarquer sa +surface des empreintes fortement accuses. On dirait que ce +morceau de fer a t vigoureusement serr entre deux corps durs. + +Je regarde le chasseur. + +Tnder! fait-il. + +Je ne comprends pas. Je me tourne vers mon oncle, qui est +entirement absorb dans ses rflexions. Je ne me soucie pas de +le dranger. Je reviens vers l'Islandais. Celui-ci, ouvrant et +refermant plusieurs fois la bouche, me fait comprendre sa pense. + +Des dents! dis-je avec stupfaction en considrant plus +attentivement la barre de fer. + +Oui! ce sont bien des dents dont l'empreinte s'est incruste +dans le mtal! Les mchoires qu'elles garnissent doivent +possder une force prodigieuse! Est-ce un monstre des espces +perdues qui s'agite sous la couche profonde des eaux, plus vorace +que le squale, plus redoutable que la baleine! Je ne puis +dtacher mes regards de cette barre demi ronge! Mon rve de +la nuit dernire va-t-il devenir une ralit? + +Ces penses m'agitent pendant tout le jour, et mon imagination se +calme peine dans un sommeil de quelques heures. + + +_Lundi 17 aot._--Je cherche me rappeler les instincts +particuliers ces animaux antdiluviens de l'poque secondaire, +qui, succdant aux mollusques, aux crustacs et aux poissons, +prcdrent l'apparition des mammifres sur le globe. Le monde +appartenait alors aux reptiles. Ces monstres rgnaient en +matres dans les mers jurassiques[1]. La nature leur avait +accord la plus complte organisation. Quelle gigantesque +structure! quelle force prodigieuse! Les sauriens actuels, +alligators ou crocodiles, les plus gros et les plus redoutables, +ne sont que des rductions affaiblies de leurs pres des premiers +ges! + + [1] Mers de la priode secondaire qui ont form les terrains + dont se composent les montagnes du Jura. + +Je frissonne l'vocation que je fais de ces monstres. Nul oeil +humain ne les a vus vivants. Ils apparurent sur la terre mille +sicles avant l'homme, mais leurs ossements fossiles, retrouvs +dans ce calcaire argileux que les Anglais nomment le lias, ont +permis de les reconstruire anatomiquement et de connatre leur +colossale conformation. + +J'ai vu au Musum de Hambourg le squelette de l'un de ces +sauriens qui mesurait trente pieds de longueur. Suis-je donc +destin, moi, habitant de la terre, me trouver face face avec +ces reprsentants d'une famille antdiluvienne? Non! c'est +impossible. Cependant la marque des dents puissantes est grave +sur la barre de fer, et leur empreinte je reconnais qu'elles +sont coniques comme celles du crocodile. + +Mes yeux se fixent avec effroi sur la mer; je crains de voir +s'lancer l'un de ces habitants des cavernes sous-marines. + +Je suppose que le professeur Lidenbrock partage mes ides, sinon +mes craintes, car, aprs avoir examin le pic, il parcourt +l'ocan du regard. + +Au diable, dis-je en moi-mme, cette ide qu'il a eue de sonder! +Il a troubl quelque animal marin dans sa retraite, et si nous ne +sommes pas attaqus en route!... + +Je jette un coup d'oeil sur les armes, et je m'assure qu'elles +sont en bon tat. Mon oncle me voit faire et m'approuve du +geste. + +Dj de larges agitations produites la surface des flots +indiquent le trouble des couches recules. Le danger est proche. +Il faut veiller. + + +_Mardi 18 aot._--Le soir arrive, ou plutt le moment o le +sommeil alourdit nos paupires, car la nuit manque cet ocan, +et l'implacable lumire fatigue obstinment nos yeux, comme si +nous naviguions sous le soleil des mers arctiques. Hans est la +barre. Pendant son quart je m'endors. + +Deux heures aprs, une secousse pouvantable me rveille. Le +radeau a t soulev hors des flots avec une indescriptible +puissance et rejet vingt toises de l. + +Qu'y a-t-il? s'cria mon oncle; avons-nous touch? + +Hans montre du doigt, une distance de deux cents toises, une +masse noirtre qui s'lve et s'abaisse tour tour. Je regarde +et je m'crie: + +C'est un marsouin colossal! + +--Oui, rplique mon oncle, et voil maintenant un lzard de mer +d'une grosseur peu commune. + +--Et plus loin un crocodile monstrueux! Voyez sa large mchoire +et les ranges de dents dont elle est arme. Ah! il disparat! + +--Une baleine! une baleine! s'crie alors le professeur. +J'aperois ses nageoires normes! Vois l'air et l'eau qu'elle +chasse par ses vents! + +En effet, deux colonnes liquides s'lvent une hauteur +considrable au-dessus de la mer. Nous restons surpris, +stupfaits, pouvants, en prsence de ce troupeau de monstres +marins. Ils ont des dimensions surnaturelles, et le moindre +d'entre eux briserait le radeau d'un coup de dent. Hans veut +mettre la barre au vent, afin de fuir ce voisinage dangereux; +mais il aperoit sur l'autre bord d'autres ennemis non moins +redoutables: une tortue large de quarante pieds, et un serpent +long de trente, qui darde sa tte norme au-dessus des flots. + +Impossible de fuir. Ces reptiles s'approchent; ils tournent +autour du radeau avec une rapidit que des convois lancs +grande vitesse ne sauraient galer; ils tracent autour de lui des +cercles concentriques. J'ai pris ma carabine. Mais quel effet +peut produire une balle sur les cailles dont le corps de ces +animaux est recouvert? + +Nous sommes muets d'effroi. Les voici qui s'approchent! D'un +ct le crocodile, de l'autre le serpent. Le reste du troupeau +marin a disparu. Je vais faire feu. Hans m'arrte d'un signe. +Les deux monstres passent cinquante toises du radeau, se +prcipitent l'un sur l'autre, et leur fureur les empche de nous +apercevoir. + +Le combat s'engage cent toises du radeau. Nous voyons +distinctement les deux monstres aux prises. + +Mais il me semble que maintenant les autres animaux viennent +prendre part la lutte, le marsouin, la baleine, le lzard, la +tortue; chaque instant je les entrevois. Je les montre +l'Islandais. Celui-ci remue la tte ngativement. + +Tva, fait-il. + +--Quoi! deux! il prtend que deux animaux seulement... + +--Il a raison, s'crie mon oncle, dont la lunette n'a pas quitt +les yeux. + +--Par exemple! + +--Oui! le premier de ces monstres a le museau d'un marsouin, la +tte d'un lzard, les dents d'un crocodile, et voil ce qui nous +a tromps. C'est le plus redoutable des reptiles antdiluviens, +l'Ichthyosaurus! + +--Et l'autre? + +--L'autre, c'est un serpent cach dans la carapace d'une tortue, +le terrible ennemi du premier, le Plesiosaurus! + +Hans a dit vrai. Deux monstres seulement troublent ainsi la +surface de la mer, et j'ai devant les yeux deux reptiles des +ocans primitifs. J'aperois l'oeil sanglant de l'Ichthyosaurus, +gros comme la tte d'un homme. La nature l'a dou d'un appareil +d'optique d'une extrme puissance et capable de rsister la +pression des couches d'eau dans les profondeurs qu'il habite. On +l'a justement nomm la baleine des Sauriens, car il en a la +rapidit et la taille. Celui-ci ne mesure pas moins de cent +pieds, et je peux juger de sa grandeur quand il dresse au-dessus +des flots les nageoires verticales de sa queue. Sa mchoire est +norme, et d'aprs les naturalistes, elle ne compte pas moins de +cent quatre-vingt-deux dents. + +Le Plesiosaurus, serpent tronc cylindrique, queue courte, a +les pattes disposes en forme de rame. Son corps est entirement +revtu d'une carapace, et son cou, flexible comme celui du cygne, +se dresse trente pieds au-dessus des flots. + +Ces animaux s'attaquent avec une indescriptible furie. Ils +soulvent des montagnes liquides qui s'tendent jusqu'au radeau. +Vingt fois nous sommes sur le point de chavirer. Des sifflements +d'une prodigieuse intensit se font entendre. Les deux btes +sont enlaces. Je ne puis les distinguer l'une de l'autre! Il +faut tout craindre de la rage du vainqueur. + +Une heure, deux heures se passent. La lutte continue avec le +mme acharnement. Les combattants se rapprochent du radeau et +s'en loignent tour tour. Nous restons immobiles, prts +faire feu. + +Soudain l'Ichthyosaurus et le Plesiosaurus disparaissent en +creusant un vritable malstrom. Le combat va-t-il se terminer +dans les profondeurs de la mer? + +Mais tout coup une tte norme s'lance au dehors, la tte du +Plesiosaurus. Le monstre est bless mort. Je n'aperois plus +son immense carapace. Seulement, son long cou se dresse, s'abat, +se relve, se recourbe, cingle les flots comme un fouet +gigantesque et se tord comme un ver coup. L'eau rejaillit une +distance considrable. Elle nous aveugle. Mais bientt l'agonie +du reptile touche sa fin, ses mouvements diminuent, ses +contorsions s'apaisent, et ce long tronon de serpent s'tend +comme une masse inerte sur les flots calms. + +Quant l'Ichthyosaurus, a-t-il donc regagn sa caverne +sous-marine, ou va-t-il reparatre la surface de la mer? + + + + +XXXIV + + +_Mercredi 19 aot._--Heureusement le vent, qui souffle avec +force, nous a permis de fuir rapidement le thtre du combat. +Hans est toujours au gouvernail. Mon oncle, tir de ses +absorbantes ides par les incidents de ce combat, retombe dans +son impatiente contemplation de la mer. + +Le voyage reprend sa monotone uniformit, que je ne tiens pas +rompre au prix des dangers d'hier. + + +_Jeudi 20 aot._--Brise N.-N.-E. assez ingale. Temprature +chaude. Nous marchons avec une vitesse de trois lieues et demie + l'heure. + +Vers midi un bruit trs loign se fait entendre. + +Je consigne ici le fait sans pouvoir en donner l'explication. +C'est un mugissement continu. + +Il y a au loin, dit le professeur, quelque rocher, ou quelque +lot sur lequel la mer se brise. + +Hans se hisse au sommet du mt, mais ne signale aucun cueil. +L'ocan est uni jusqu' sa ligne d'horizon. + +Trois heures se passent. Les mugissements semblent provenir +d'une chute d'eau loigne. + +Je le fais remarquer mon oncle, qui secoue la tte. J'ai +pourtant la conviction que je ne me trompe pas. Courons-nous +donc quelque cataracte qui nous prcipitera dans l'abme? Que +cette manire de descendre plaise au professeur, parce qu'elle se +rapproche de la verticale, c'est possible, mais moi... + +En tout cas, il doit y avoir quelques lieues au vent un +phnomne bruyant, car maintenant les mugissements se font +entendre avec une grande violence. Viennent-ils du ciel ou de +l'ocan? + +Je porte mes regards vers les vapeurs suspendues dans +l'atmosphre, et je cherche sonder leur profondeur. Le ciel +est tranquille; les nuages, emports au plus haut de la vote, +semblent immobiles et se perdent dans l'intense irradiation de la +lumire. Il faut donc chercher ailleurs la cause de ce +phnomne. + +J'interroge alors l'horizon pur et dgag de toute brume. Son +aspect n'a pas chang. Mais si ce bruit vient d'une chute, d'une +cataracte; si tout cet ocan se prcipite dans un bassin +infrieur, si ces mugissements sont produits par une masse d'eau +qui tombe, le courant doit s'activer, et sa vitesse croissante +peut me donner la mesure du pril dont nous sommes menacs. Je +consulte le courant. Il est nul. Une bouteille vide que je +jette la mer reste sous le vent. + +Vers quatre heures, Hans se lve, se cramponne au mt et monte +son extrmit. De l son regard parcourt l'arc de cercle que +l'ocan dcrit devant le radeau et s'arrte un point. Sa +figure n'exprime aucune surprise, mais son poil est devenu fixe. + +Il a vu quelque chose, dit mon oncle. + +--Je le crois. + +Hans redescend, puis il tend son bras vers le sud en disant: + +Der nere! + +--L-bas? rpond mon oncle. + +Et saisissant sa lunette, il regarde attentivement pendant une +minute, qui me parat un sicle. + +Oui, oui! s'crie-t-il. + +--Que voyez-vous? + +--Une gerbe immense qui s'lve au-dessus des flots. + +--Encore quelque animal marin? + +--Alors mettons le cap plus l'ouest, car nous savons quoi +nous en tenir sur le danger de rencontrer ces monstres +antdiluviens! + +--Laissons aller, rpond mon oncle. + +Je me retourne vers Hans. Hans maintient sa barre avec une +inflexible rigueur. + +Cependant, si de la distance qui nous spare de cet animal, et +qu'il faut estimer douze lieues au moins, on peut apercevoir la +colonne d'eau chasse par ses vents, il doit tre d'une taille +surnaturelle. Fuir serait se conformer aux lois de la plus +vulgaire prudence. Mais nous ne sommes pas venus ici pour tre +prudents. + +On va donc en avant. Plus nous approchons, plus la gerbe +grandit. Quel monstre peut s'emplir d'une pareille quantit +d'eau et l'expulser ainsi sans interruption? + +A huit heures du soir nous ne sommes pas deux lieues de lui. +Son corps noirtre, norme, monstrueux, s'tend dans la mer comme +un lot. Est-ce illusion? est-ce effroi? Sa longueur me parait +dpasser mille toises! Quel est donc ce ctac que n'ont prvu +ni les Cuvier ni les Blumembach? Il est immobile et comme +endormi; la mer semble ne pouvoir le soulever, et ce sont les +vagues qui ondulent sur ses flancs. La colonne d'eau, projete +une hauteur de cinq cents pieds retombe avec un bruit +assourdissant. Nous courons en insenss vers cette masse +puissante que cent baleines ne nourriraient pas pour un jour. + +La terreur me prend. Je ne veux pas aller plus loin! Je +couperai, s'il le faut, la drisse de la voile! Je me rvolte +contre le professeur, qui ne me rpond pas. + +Tout coup Hans se lve, et montrant du doigt le point menaant: + +Holme! dit-il. + +--Une le! s'crie mon oncle. + +--Une le! dis-je mon tour en haussant les paules. + +--videmment, rpond le professeur en poussant un vaste clat de +rire. + +--Mais cette colonne d'eau! + +--Geyser[1] fait Hans. + + [1] Source jaillissante trs clbre situe au pied de l'Hcla. + +--Eh! sans doute, geyser, riposte mon oncle, un geyser pareil +ceux de l'Islande! + +Je ne veux pas, d'abord, m'tre tromp si grossirement. Avoir +pris un lot pour un monstre marin! Mais l'vidence se fait, et +il faut enfin convenir de mon erreur. Il n'y a l qu'un +phnomne naturel. + +A mesure que nous approchons, les dimensions de la gerbe liquide +deviennent grandioses. L'lot reprsente s'y mprendre un +ctac immense dont la tte domine les flots une hauteur de dix +toises. Le geyser, mot que les Islandais prononcent geysir et +qui signifie fureur, s'lve majestueusement son extrmit. +De sourdes dtonations clatent par instants, et l'norme jet, +pris de colres plus violentes, secoue son panache de vapeurs en +bondissant jusqu' la premire couche de nuages. Il est seul. +Ni fumerolles, ni sources chaudes ne l'entourent, et toute la +puissance volcanique se rsume en lui. Les rayons de la lumire +lectrique viennent se mler cette gerbe blouissante, dont +chaque goutte se nuance de toutes les couleurs du prisme. + +Accostons, dit le professeur. + +Mais il faut, viter avec soin cette trombe d'eau, qui coulerait +le radeau en un instant. Hans, manoeuvrant adroitement, nous +amne l'extrmit de l'lot. + +Je saute sur le roc; mon oncle me suit lestement, tandis que le +chasseur demeure son poste, comme un homme au-dessus de ces +tonnements. + +Nous marchons sur un granit ml de tuf siliceux; le sol +frissonne sous nos pieds comme les flancs d'une chaudire o se +tord de la vapeur surchauffe; il est brlant. Nous arrivons en +vue d'un petit bassin central d'o s'lve le geyser. Je plonge +dans l'eau qui coule en bouillonnant un thermomtre +dversement, et il marque une chaleur de cent soixante-trois +degrs. + +Ainsi donc cette eau sort d'un foyer ardent. Cela contredit +singulirement les thories du professeur Lidenbrock. Je ne puis +m'empcher d'en faire la remarque. + +Eh bien, rplique-t-il, qu'est-ce que cela prouve, contre ma +doctrine? + +--Rien, dis-je d'un ton sec, en voyant que je me heurte un +enttement absolu. + +Nanmoins, je suis forc d'avouer que nous sommes singulirement +favoriss jusqu'ici, et que, pour une raison qui m'chappe, ce +voyage s'accomplit dans des conditions particulires de +temprature; mais il me parat vident, certain, que nous +arriverons un jour ou l'autre ces rgions o la chaleur +centrale atteint les plus hautes limites et dpasse toutes les +graduations des thermomtres. + +Nous verrons bien. C'est le mot du professeur, qui, aprs avoir +baptis cet lot volcanique du nom de son neveu, donne le signal +de rembarquement. + +Je reste pendant quelques minutes encore contempler le geyser. +Je remarque que son jet est irrgulier dans ses accs, qu'il +diminue parfois d'intensit, puis reprend avec une nouvelle +vigueur, ce que j'attribue aux variations de pression des vapeurs +accumules dans son rservoir. + +Enfin nous partons en contournant les roches trs accores du sud. +Hans a profit de cette halte pour remettre le radeau en tat. + +Mais avant de dborder je fais quelques observations pour +calculer la distance parcourue, et je les note sur mon journal. +Nous avons franchi deux cent soixante-dix lieues de mer depuis +Port-Graben, et nous sommes six cent vingt lieues de +l'Islande, sous l'Angleterre. + + + + +XXXV + + +_Vendredi 21 aot._--Le lendemain le magnifique geyser a +disparu. Le vent a frachi, et nous a rapidement loigns de +l'lot Axel. Les mugissements se sont teints peu peu. + +Le temps, s'il est permis de s'exprimer ainsi, va changer avant +peu. L'atmosphre se charge de vapeurs, qui emportent avec elles +l'lectricit forme par l'vaporation des eaux salines, les +nuages s'abaissent sensiblement et prennent une teinte +uniformment olivtre; les rayons lectriques peuvent peine +percer cet opaque rideau baiss sur le thtre o va se jouer le +drame des temptes. + +Je me sens particulirement impressionn, comme l'est sur terre +toute crature l'approche d'un cataclysme. Les cumulus[1] +entasss dans le sud prsentent un aspect sinistre; ils ont cette +apparence impitoyable que j'ai souvent remarque au dbut des +orages. L'air est lourd, la mer est calme. + + [1] Nuages de formes arrondies. + +Au loin les nuages ressemblent de grosses balles de coton +amonceles dans un pittoresque dsordre; peu peu ils se +gonflent et perdent en nombre ce qu'ils gagnent en grandeur; leur +pesanteur est telle qu'ils ne peuvent se dtacher de l'horizon; +mais, au souffle des courants levs, ils se fondent peu peu, +s'assombrissent et prsentent bientt une couche unique d'un +aspect redoutable; parfois une pelote de vapeurs, encore +claire, rebondit sur ce tapis gristre et va se perdre bientt +dans la masse opaque. + +videmment l'atmosphre est sature de fluide, j'en suis tout +imprgn, mes cheveux se dressent sur ma tte comme aux abords +d'une machine lectrique. Il me semble que, si mes compagnons me +touchaient en ce moment, ils recevraient une commotion violente. + +A dix heures du matin, les symptmes de l'orage sont plus +dcisifs; on dirait que le vent mollit pour mieux reprendre +haleine; la nue ressemble une outre immense dans laquelle +s'accumulent les ouragans. + +Je ne veux pas croire aux menaces du ciel, et cependant je ne +puis m'empcher de dire: + +Voil du mauvais temps qui se prpare. + +Le professeur ne rpond pas. Il est d'une humeur massacrante, +voir l'ocan se prolonger indfiniment devant ses yeux. Il +hausse les paules mes paroles. + +Nous aurons de l'orage, dis-je en tendant la main vers +l'horizon, ces nuages s'abaissent sur la mer comme pour +l'craser! + +Silence gnral. Le vent se tait. La nature a l'air d'une morte +et ne respire plus. Sur le mat, o je vois dj poindre un lger +feu Saint-Elme, la voile dtendue tombe en plis lourds. Le +radeau est immobile au milieu d'une mer paisse et sans +ondulations. Mais, si nous ne marchons plus, quoi bon +conserver cette toile, qui peut nous mettre en perdition au +premier choc de la tempte? + +Amenons-la, dis-je, abattons notre mt: cela sera prudent. + +--Non, par le diable! s'crie mon oncle, cent fois non! Que le +vent nous saisisse! que l'orage nous emporte! mais que +j'aperoive enfin les rochers rivage, quand notre radeau devrait +s'y briser en mille pices! + +Ces paroles ne sont pas acheves que l'horizon du sud change +subitement d'aspect; les vapeurs accumules se rsolvent en eau, +et l'air, violemment appel pour combler les vides produits par +la condensation, se fait ouragan. Il vient des extrmits les +plus recules de la caverne. L'obscurit redouble. C'est +peine si je puis prendre quelques notes incompltes. + +Le radeau se soulve, il bondit. Mon oncle est jet de son haut. +Je me trane jusqu' lui. Il s'est fortement cramponn un bout +de cble et parait considrer avec plaisir ce spectacle des +lments dchans. + +Hans ne bouge pas. Ses longs cheveux, repousss par l'ouragan et +ramens sur sa face immobile, lui donnent une trange +physionomie, car chacune de leurs extrmits est hrisse de +petites aigrettes lumineuses. Son masque effrayant est celui +d'un homme antdiluvien, contemporain des Ichthyosaures et des +Megatherium. + +Cependant le mt rsiste. La voile se tend comme une bulle prte + crever. Le radeau file avec un emportement que je ne puis +estimer, mais moins vite encore que ces gouttes d'eau dplaces +sous lui, dont la rapidit fait des lignes droites et nettes. + +La voile! la voile! dis-je, en faisant signe de l'abaisser. + +--Non! rpond mon oncle. + +--Nej, fait Hans en remuant doucement la tte. + +Cependant la pluie forme une cataracte mugissante devant cet +horizon vers lequel nous courons en insenss. Mais avant qu'elle +n'arrive jusqu' nous le voile de nuage se dchire, la mer entre +en bullition et l'lectricit, produite par une vaste action +chimique qui s'opre dans les couches suprieures, est mise en +jeu. Aux clats du tonnerre se mlent les jets tincelants de la +foudre; des clairs sans nombre s'entre-croisent au milieu des +dtonations; la masse des vapeurs devient incandescente; les +grlons qui frappent le mtal de nos outils ou de nos armes se +font lumineux; les vagues souleves semblent tre autant de +mamelons ignivomes sous lesquels couve un feu intrieur, et dont +chaque crte est empanache d'une flamme. + +Mes yeux sont blouis par l'intensit de la lumire, mes oreilles +brises par le fracas de la foudre; il faut me retenir au mt, +qui plie comme un roseau sous la violence de l'ouragan.......... +................................................................ +.............................. + +[Ici mes notes de voyage devinrent trs incompltes. Je n'ai +plus retrouv que quelques observations fugitives et prises +machinalement pour ainsi dire. Mais, dans leur brivet, dans +leur obscurit mme, elles sont empreintes de l'motion qui me +dominait, et mieux que ma mmoire elles me donnent le sentiment +de notre situation.] +.............................................................. +................................ + + +_Dimanche 23 aot._--O sommes-nous? Emports avec une +incomparable rapidit. + +La nuit a t pouvantable. L'orage ne se calme pas. Nous +vivons dans un milieu de bruit, une dtonation incessante. Nos +oreilles saignent. On ne peut changer une parole. + +Les clairs ne discontinuent pas. Je vois des zigzags +rtrogrades qui, aprs un jet rapide, reviennent de bas ou haut +et vont frapper la vote de granit. Si elle allait s'crouler! +D'autres clairs se bifurquent ou prennent la forme de globes de +feu qui clatent comme des bombes. Le bruit gnral ne parait +pas s'en accrotre; il a dpass la limite d'intensit que peut +percevoir l'oreille humaine, et, quand toutes les poudrires du +monde viendraient sauter ensemble, nous ne saurions en entendre +davantage. + +Il y a mission continue de lumire la surface des nuages; la +matire lectrique se dgage incessamment de leurs molcules; +videmment les principes gazeux de l'air sont altrs; des +colonnes d'eau innombrables s'lancent dans l'atmosphre et +retombent en cumant. + +O allons-nous?... Mon oncle est couch tout de son long +l'extrmit du radeau. + +La chaleur redouble. Je regarde le thermomtre; il indique... +[Le chiffre est effac.] + + +_Lundi 24 aot._--Cela ne finira pas! Pourquoi l'tat de cette +atmosphre si dense, une fois modifi, ne serait-il pas +dfinitif? + +Nous sommes briss de fatigue, Hans comme l'ordinaire. Le +radeau court invariablement vers le sud-est. Nous avons fait +plus de deux cents lieues depuis l'lot Axel. + +A midi la violence de l'ouragan redouble; il faut lier solidement +tout les objets composant la cargaison. Chacun de nous s'attache +galement. Les flots passent par-dessus notre tte. + +Impossible de s'adresser une seule parole depuis trois jours. +Nous ouvrons la bouche, nous remuons nos lvres; il ne se produit +aucun son apprciable. Mme en se parlant l'oreille on ne peut +s'entendre. + +Mon oncle s'est approch de moi. Il a articul quelques paroles. +Je crois qu'il m'a dit: Nous sommes perdus. Je n'en suis pas +certain. + +Je prends le parti de lui crire ces mots: Amenons notre voile. + +Il me fait signe qu'il y consent. + +Sa tte n'a pas eu le temps de se relever de bas en haut qu'un +disque de feu apparat au bord du radeau. Le mt et la voile +sont partis tout d'un bloc, et je les ai vus s'enlever une +prodigieuse hauteur, semblables au Ptrodactyle, cet oiseau +fantastique des premiers sicles. + +Nous sommes glacs d'effroi; la boule mi-partie blanche, +mi-partie azure, de la grosseur d'une bombe de dix pouces, se +promne lentement, en tournant avec une surprenante vitesse sous +la lanire de l'ouragan. Elle vient ici, l, monte sur un des +btis du radeau, saute sur le sac aux provisions, redescend +lgrement, bondit, effleure la caisse poudre. Horreur! Nous +allons sauter! Non! Le disque blouissant s'carte; il +s'approche de Hans, qui le regarde fixement; de mon oncle, qui se +prcipite genoux pour l'viter; de moi, ple et frissonnant +sous l'clat de la lumire et de la chaleur; il pirouette prs de +mon pied, que j'essaye de retirer. Je ne puis y parvenir. + +Une odeur de gaz nitreux remplit l'atmosphre; elle pntre le +gosier, les poumons. On touffe. + +Pourquoi ne puis-je retirer mon pied? Il est donc riv au +radeau? Ah! la chute de ce globe lectrique a aimant tout le +fer du bord; les instruments, les outils, les armes s'agitent en +se heurtant avec un cliquetis aigu; les clous de ma chaussure +adhrent violemment une plaque de fer incruste dans le bois. +Je ne puis retirer mon pied! + +Enfin, par un violent, effort, je l'arrache au moment o la boule +allait le saisir dans son mouvement giratoire et m'entraner +moi-mme, si... + +Ah! quelle lumire intense! le globe clate! nous sommes +couverts par des jets de flammes! + +Puis tout s'teint. J'ai eu le temps de voir mon oncle tendu +sur le radeau; Hans toujours sa barre et crachant du feu sous +l'influence de l'lectricit qui le pntre! + +O allons-nous? o allons-nous? +....................................................... + + +_Mardi 25 aot._--Je sors d'un vanouissement prolong; l'orage +continue; les clairs se dchanent comme une couve de serpents +lche dans l'atmosphre. + +Sommes-nous toujours sur la mer? Oui, et emports avec une +vitesse incalculable. Nous avons pass sous l'Angleterre, sous +la Manche, sous la France, sous l'Europe entire, peut-tre! +....................................................... + +Un bruit nouveau se fait entendre! videmment, la mer qui se +brise sur des rochers!... Mais alors... +....................................................... +....................................................... + + + + +XXXVI + + +Ici se termine ce que j'ai appel le journal du bord, si +heureusement sauv du naufrage. Je reprends mon rcit comme +devant. + +Ce qui se passa au choc du radeau contre les cueils de la cte, +je ne saurais le dire. Je me sentis prcipit dans les flots, et +si j'chappai la mort, si mon corps ne fut pas dchir sur les +rocs aigus, c'est que le bras vigoureux de Hans me retira de +l'abme. + +Le courageux Islandais me transporta hors de la porte des +vagues, sur un sable brlant o je me trouvai cte cte avec +mon oncle. + +Puis il revint vers ces rochers auxquels se heurtaient les lames +furieuses, afin de sauver quelques paves du naufrage. Je ne +pouvais parler; j'tais bris d'motions et de fatigues; il me +fallut une grande heure pour me remettre. + +Cependant une pluie diluvienne continuait tomber, mais avec ce +redoublement qui annonce la fin des orages. Quelques rocs +superposs nous offrirent un abri contre les torrents du ciel, +Hans prpara des aliments auxquels je ne pus toucher, et chacun +de nous, puis par les veilles de trois nuits, tomba dans un +douloureux sommeil. + +Le lendemain le temps tait magnifique. Le ciel et la mer +s'taient apaiss d'un commun accord. Toute trace de tempte +avait disparu. Ce furent les paroles joyeuses du professeur qui +salurent mon rveil. + +Eh bien, mon garon, s'cria-t-il, as-tu bien dormi? + +N'et-on pas dit que nous tions dans la maison de Knig-strasse, +que je descendais tranquillement pour djeuner et que mon mariage +avec la pauvre Graben allait s'accomplir ce jour mme? + +Hlas! pour peu que la tempte et jet le radeau dans l'est, +nous avions pass sous l'Allemagne, sous ma chre ville de +Hambourg, sous cette rue au demeurait tout ce que j'aimais au +monde. Alors quarante lieues m'en sparaient peine! Mais +quarante lieues verticales d'un mur de granit, et en ralit, +plus de mille lieues franchir! + +Toutes ces douloureuses rflexions traversrent rapidement mon +esprit avant que je ne rpondisse la question de mon oncle. + +Ah a! rpta-t-il, tu ne veux pas me dire si tu as bien dormi? + +--Trs bien, rpondis-je; je suis encore bris, mais cela ne sera +rien. + +--Absolument rien, un peu de fatigue, et voil tout. + +--Mais vous me paraissez bien gai, ce matin, mon oncle. + +--Enchant, mon garon! enchant! Nous sommes arrivs! + +--Au terme de notre expdition? + +--Non, mais au bout de cette mer qui n'en finissait pas. Nous +allons reprendre maintenant la voie de terre et nous enfoncer +vritablement dans les entrailles du globe. + +--Mon oncle, permettez-moi une question. + +--Je te la permets, Axel. + +--Et le retour? + +--Le retour! Ah! tu penses revenir quand on n'est mme pas +arriv? + +--Non, je veux seulement demander comment il s'effectuera. + +--De la manire la plus simple du monde. Une fois arrivs au +centre du sphrode, ou nous trouverons une route nouvelle pour +remonter sa surface, ou nous reviendrons tout bourgeoisement +par le chemin dj parcouru. J'aime penser qu'il ne se fermera +pas derrire nous. + +--Alors il faudra remettre le radeau en bon tat. + +--Ncessairement. + +--Mais les provisions, en reste-t-il assez pour accomplir toutes +ces grandes choses? + +--Oui, certes. Hans est un garon habile, et je suis sr qu'il a +sauv la plus grande partie de la cargaison. Allons nous en +assurer, d'ailleurs. + +Nous quittmes cette grotte ouverte toutes les brises. J'avais +un espoir qui tait en mme temps une crainte; il me semblait +impossible que le terrible abordage du radeau n'et pas ananti +tout ce qu'il portait. Je me trompais. A mon arrive sur le +rivage, j'aperus Hans au milieu d'une foule d'objets rangs avec +ordre. Mon oncle lui serra la main avec un vif sentiment de +reconnaissance. Cet homme, d'un dvouement surhumain dont on ne +trouverait peut-tre pas d'autre exemple, avait travaill pendant +que nous dormions et sauv les objets les plus prcieux au pril +de sa vie. + +Ce n'est pas que nous n'eussions fait des pertes assez sensibles, +nos armes, par exemple; mais enfin on pouvait s'en passer. La +provision de poudre tait demeure intacte, aprs avoir failli +sauter pendant la tempte. + +Eh bien, s'cria le professeur, puisque les fusils manquent, +nous en serons quittes pour ne pas chasser. + +--Bon; mais les instruments? + +--Voici le manomtre, le plus utile de tous, et pour lequel +j'aurais donn les autres! Avec lui, je puis calculer la +profondeur et savoir quand nous aurons atteint le centre. Sans +lui, nous risquerions d'aller au del et de ressortir par les +antipodes! + +Cette gat tait froce. + +Mais la boussole? demandai-je. + +--La voici, sur ce rocher, en parfait tat, ainsi que le +chronomtre et les thermomtres. Ah! le chasseur est un homme +prcieux! + +Il fallait bien le reconnatre, en fait d'instruments, rien ne +manquait.. Quant aux outils et aux engins, j'aperus, pars sur +le sable, chelles, cordes, pics, pioches, etc. + +Cependant il y avait encore la question des vivres lucider. + +Et les provisions? dis-je, + +--Voyons les provisions, rpondit mon oncle. + +Les caisses qui les contenaient taient alignes sur la grve +dans un parfait tat de conservation; la mer les avait respectes +pour la plupart, et somme toute, en biscuits, viande sale, +genivre et poissons secs, on pouvait compter encore sur quatre +mois de vivres. + +Quatre mois! s'cria le professeur; nous avons le temps d'aller +et de revenir, et avec ce qui restera je veux donner un grand +dner tous mes collgues du Johannaeum! + +J'aurais d tre fait, depuis longtemps, au temprament de mon +oncle, et pourtant cet homme-l m'tonnait toujours. + +Maintenant, dit-il, nous allons refaire notre provision d'eau +avec la pluie que l'orage a verse dans tous ces bassins de +granit; par consquent, nous n'avons pas craindre d'tre pris +par la soif. Quant au radeau, je vais recommander Hans de le +rparer de son mieux, quoiqu'il ne doive plus nous servir, +j'imagine! + +--Comment cela? m'criai-je. + +--Une ide moi, mon garon! Je crois que nous ne sortirons pas +par o nous sommes entrs. + +Je regardai le professeur avec une certaine dfiance; je me +demandai s'il n'tait pas devenu fou. Et cependant il ne savait +pas si bien dire. + +Allons djeuner, reprit-il. + +Je le suivis sur un cap lev, aprs qu'il eut donn ses +instructions au chasseur. L, de la viande sche, du biscuit et +du th composrent un repas excellent, et, je dois l'avouer, un +des meilleurs que j'eusse fait de ma vie. Le besoin, le grand +air, le calme aprs les agitations, tout contribuait me mettre +en apptit. + +Pendant le djeuner, je posai mon oncle la question de savoir +o nous tions en ce moment. + +Cela, dis-je, me parait difficile calculer. + +--A calculer exactement, oui, rpondit-il; c'est mme impossible, +puisque, pendant ces trois jours de tempte, je n'ai pu tenir +note de la vitesse et de la direction du radeau; mais cependant +nous pouvons relever notre situation l'estime. + +--En effet, la dernire observation a t faite l'lot du +geyser... + +--A l'lot Axel, mon garon. Ne dcline pas cet honneur d'avoir +baptis de ton nom la premire le dcouverte au centre du massif +terrestre. + +--Soit! A l'lot Axel, nous avions franchi environ deux cent +soixante-dix lieues de mer et nous nous trouvions plus de six +cents lieues de l'Islande. + +--Bien! partons de ce point alors et comptons quatre jours +d'orage, pendant lesquels notre vitesse n'a pas d tre +infrieure quatre-vingts lieues par vingt-quatre heures. + +--Je le crois. Ce serait donc trois cents lieues ajouter. + +--Oui, et la mer Lidenbrock aurait peu prs six cents lieues +d'un rivage l'autre! Sais-tu bien, Axel, qu'elle peut lutter +de grandeur avec la Mditerrane? + +--Oui, surtout si nous ne l'avons traverse que dans sa largeur! + +--Ce qui est fort possible! + +--Et, chose curieuse, ajoutai-je, si nos calculs sont exacts, +nous avons maintenant cette Mditerrane sur notre tte. + +--Vraiment! + +--Vraiment, car nous sommes neuf cents lieues de Reykjawik! + +--Voil un joli bout de chemin, mon garon; mais, que nous soyons +plutt sous la Mditerrane que sous la Turquie ou sous +l'Atlantique, cela ne peut s'affirmer que si notre direction n'a +pas dvi. + +--Non, le vent paraissait constant; je pense donc que ce rivage +doit tre situ au sud-est de Port-Graben. + +--Bon, il est facile de s'en assurer en consultant la boussole. +Allons consulter la boussole! + +Le professeur se dirigea vers le rocher sur lequel Hans avait +dpos les instrumente. Il tait gai, allgre, il se frottait +les mains, il prenait des poses! Un vrai jeune homme! Je le +suivis, assez curieux de savoir si je ne me trompais pas dans mon +estime. + +Arriv au rocher, mon oncle prit le compas, le posa +horizontalement et observa l'aiguilla, qui, aprs avoir oscill, +s'arrta dans une position fixe sous l'influence magntique. + +Mon oncle regarda, puis il se frotta les yeux et regarda de +nouveau. Enfin il se retourna de mon ct, stupfait. + +Qu'y a-t-il? demandai-je. + +Il me fit signe d'examiner l'instrument. Une exclamation de +surprise m'chappa. La fleur de l'aiguille marquait le nord l +o nous supposions le midi! Elle se tournait vers la grve au +lieu de montrer la pleine mer! + +Je remuai la boussole, je l'examinai; elle tait en parfait tat. +Quelque position que l'on ft prendre l'aiguille; celle-ci +reprenait obstinment cette direction inattendue. + +Ainsi donc, il ne fallait plus en douter, pendant la tempte une +saute de vent s'tait produite dont nous ne nous tions pas +aperus et avait ramen le radeau vers les rivages que mon oncle +croyait laisser derrire lui. + + + + +XXXVII + + +Il me serait impossible de peindre la succession des sentiments +qui agitrent le professeur Lidenbrock, la stupfaction, +l'incrdulit et enfin la colre. Jamais je ne vis homme si +dcontenanc d'abord, si irrit ensuite. Les fatigues de la +traverse, les dangers courus, tout tait recommencer! Nous +avions recul au lieu de marcher en avant! + +Mais mon oncle reprit rapidement le dessus. + +Ah! la fatalit me joue de pareils tours! s'cria-t-il; les +lments conspirent contre moi! l'air, le feu et l'eau combinent +leurs efforts pour s'opposer mon passage! Eh bien! l'on saura +ce que peut ma volont. Je ne cderai pas, je ne reculerai pas +d'une ligne, et nous verrons qui l'emportera de l'homme ou de la +nature! + +Debout sur le rocher, irrit, menaant, Otto Lidenbrock, pareil +au farouche Ajax, semblait dfier les dieux. Mais je jugeai +propos d'intervenir et de mettre un frein cette fougue +insense. + +Ecoutez-moi, lui dis-je d'un ton ferme. Il y a une limite +toute ambition ici-bas; il ne faut pas lutter contre +l'impossible; nous sommes mal quips pour un voyage sur mer; +cinq cents lieues ne se font pas sur un mauvais assemblage de +poutres avec une couverture pour voile, un bton en guise de mt, +et contre les vents dchans. Nous ne pouvons gouverner, nous +sommes le jouet des temptes, et c'est agir en fous que de tenter +une seconde fois cette impossible traverse! + +De ces raisons toutes irrfutables je pus drouler la srie +pendant dix minutes sans tre interrompu, mais cela vint +uniquement de l'inattention du professeur, qui n'entendit pas un +mot de mon argumentation. + +Au radeau! s'cria-t-il. + +Telle fut sa rponse. J'eus beau faire, supplier, m'emporter: je +me heurtai une volont plus dure que le granit. + +Hans achevait en ce moment de rparer le radeau. On et dit que +cet tre bizarre devinait les projets de mon oncle. Avec +quelques morceaux de surtarbrandur il avait consolid +l'embarcation. Une voile s'y levait dj et le vent jouait dans +ses plis flottants. + +Le professeur dit quelques mots au guide, et aussitt celui-ci +d'embarquer les bagages et de tout disposer pour le dpart. +L'atmosphre tait assez pure et le vent du nord-ouest tenait +bon. + +Que pouvais-je faire? Rsister seul contre deux? Impossible. +Si encore Hans se ft joint moi. Mais non! Il semblait que +l'Islandais et mis de ct toute volont personnelle et fait +voeu d'abngation. Je ne pouvais rien obtenir d'un serviteur +aussi infod son matre. Il fallait marcher en avant. + +J'allais donc prendre sur le radeau ma place accoutume, quand +mon oncle m'arrta de la main. + +Nous ne partirons que demain, dit-il. + +Je fis le geste d'un homme rsign tout. + +Je ne dois rien ngliger, reprit-il, et puisque la fatalit m'a +pouss sur cette partie de la cte, je ne la quitterai pas sans +l'avoir reconnue. + +Cette remarque sera comprise quand on saura que nous tions +revenus au rivage du nord, mais non pas l'endroit mme de notre +premier dpart. Port-Graben devait tre situ plus l'ouest. +Rien de plus raisonnable ds lors que d'examiner avec soin les +environs de ce nouvel atterrissage. + +Allons la dcouverte! dis-je. + +Et, laissant Hans ses occupations, nous voil partis. L'espace +compris entre les relais de la mer et le pied des contre-forts +tait fort large; on pouvait marcher une demi-heure avant +d'arriver la paroi de rochers. Nos pieds crasaient +d'innombrables coquillages de toutes formes et de toutes +grandeurs, o vcurent les animaux des premires poques. +J'apercevais aussi d'normes carapaces; dont le diamtre +dpassait souvent quinze pieds. Elles avaient appartenu ces +gigantesques glyptodons de la priode pliocne dont la tortue +moderne n'ont plus qu'une petite rduction. En outre le sol +tait sem d'une grande quantit de dbris pierreux, sortes de +galets arrondis par la lame et rangs en lignes successives. Je +fus donc conduit faire cette remarque, que la mer devait +autrefois occuper cet espace. Sur les rocs pars et maintenant +hors de ses atteintes, les flots avaient laiss des traces +videntes de leur passage. + +Ceci pouvait expliquer jusqu' un certain point l'existence de +cet ocan, quarante lieues au-dessous de la surface du globe. +Mais, suivant moi, cette masse d'eau devait se perdre peu peu +dans les entrailles de la terre, et elle provenait videmment des +eaux de l'Ocan, qui se firent jour travers quelque fissure. +Cependant il fallait admettre que cette fissure tait +actuellement bouche, car toute cette caverne, ou mieux, cet +immense rservoir, se ft rempli dans un temps assez court. +Peut-tre mme cette eau, ayant eu lutter contre des feux +souterrains, s'tait vaporise en partie. De l l'explication +des nuages suspendus sur notre tte et le dgagement de cette +lectricit qui crait des temptes l'intrieur du massif +terrestre. + +Cette thorie des phnomnes dont nous avions t tmoins me +paraissait satisfaisante; car, pour grandes que soient les +merveilles de la nature, elles sont toujours explicables par des +raisons physiques. + +Nous marchions donc sur une sorte de terrain sdimentaire form +par les eaux, comme tous les terrains de cette priode, si +largement distribus la surface du globe. Le professeur +examinait attentivement chaque interstice de roche. Qu'une +ouverture quelconque existt, et il devenait important pour lui +d'en faire sonder la profondeur. + +Pendant un mille, nous avions ctoy les rivages de la mer +Lidenbrock, quand le sol changea subitement d'aspect. Il +paraissait boulevers, convulsionn par un exhaussement violent +des couches infrieures. En maint endroit, des enfoncements ou +des soulvements attestaient une dislocation puissante du massif +terrestre. + +Nous avancions difficilement sur ces cassures de granit, +mlanges de silex, de quartz et de dpts alluvionnaires, +lorsqu'un champ, plus qu'un champ, une plaine d'ossements apparut + nos regards. On et dit un cimetire immense, o les +gnrations de vingt sicles confondaient leur ternelle +poussire. De hautes extumescences de dbris s'tageaient au +loin. Elles ondulaient jusqu'aux limites de l'horizon et s'y +perdaient dans une brume fondante. L, sur trois milles carrs. +peut-tre; s'accumulait toute la vie de l'histoire animale, +peine crite dans les terrains trop rcents du monde habit. + +Cependant une impatiente curiosit nous entranait. Nos pieds +crasaient avec un bruit sec les restes de ces animaux +anthistoriques, et ces fossiles dont les Musums des grandes +cits se disputent les rares et intressants dbris. L'existence +de mille Cuvier n'aurait pas suffi a recomposer les squelettes +des tres organiques couchs dans ce magnifique ossuaire. + +J'tais stupfait. Mon oncle avait lev ses grands bras vers +l'paisse vote qui nous servait de ciel. Sa bouche ouverte +dmesurment, ses yeux fulgurants sous la lentille de ses +lunettes, sa tte remuant de haut en bas, de gauche droite, +toute sa posture enfin dnotait un tonnement sans borne. Il se +trouvait devant une inapprciable collection de Leptotherium, de +Mericotherium, de Mastodontes, de Protopithques, de +Ptrodactyles, de tous les monstres antdiluviens entasss l +pour sa satisfaction personnelle. Qu'on se figure un bibliomane +passionn transport tout coup dans cette fameuse bibliothque +d'Alexandrie brle par Omar et qu'un miracle aurait fait +renatre de ses cendres! Tel tait mon oncle le professeur +Lidenbrock. + +Mais ce fut un bien autre merveillement, quand, courant a +travers cette poussire volcanique, il saisit un crne dnud, et +s'cria d'une voix frmissante: + +Axel! Axel! une tte humaine! + +--Une tte humaine! mon oncle, rpondis-je, non moins stupfait. + +--Oui, mon neveu! Ah! M. Milne-Edwards! Ah! M, de +Quatrefages! que n'tes-vous l o je suis, moi, Otto +Lidenbrock! + + + + +XXXVIII + + +Pour comprendre cette vocation faite par mon oncle ces +illustres savants franais, il faut savoir qu'un fait d'une haute +importance en palontologie s'tait produit quelque temps avant +notre dpart. + +Le 28 mars 1863, des terrassiers fouillant sous la direction de +M. Boucher de Perthes les carrires de Moulin-Quignon, prs +Abbeville, dans le dpartement de la Somme, en France, trouvrent +une mchoire humaine quatorze pieds au-dessous de la superficie +du sol. C'tait le premier fossile de cette espce ramen la +lumire du grand jour. Prs de lui se rencontrrent des haches +de pierre et des silex taills, colors et revtus par le temps +d'une patine uniforme. + +Le bruit de cette dcouverte fut grand, non seulement en France, +mais en Angleterre et en Allemagne. Plusieurs savants de +l'Institut franais, entre autres MM. Milne-Edwards et de +Quatrefages, prirent l'affaire coeur, dmontrrent +l'incontestable authenticit de l'ossement en question, et se +firent les plus ardents dfenseurs de ce procs de la mchoire, +suivant l'expression anglaise. + +Aux gologues du Royaume-Uni qui tinrent le fait pour certain, +MM. Falconer, Busk, Carpenter, etc., se joignirent des savants de +l'Allemagne, et parmi eux, au premier rang, le plus fougueux, le +plus enthousiaste, mon oncle Lidenbrock. + +L'authenticit d'un fossile humain de l'poque quaternaire +semblait donc incontestablement dmontre et admise. + +Ce systme, il est vrai, avait eu un adversaire acharn dans +M. lie de Beaumont. Ce savant de si haute autorit soutenait +que le terrain de Moulin-Quignon n'appartenait pas au diluvium, +mais une couche moins ancienne, et, d'accord en cela avec +Cuvier, il n'admettait pas que l'espce humaine et t +contemporaine des animaux de l'poque quaternaire. Mon oncle +Lidenbrock, de concert avec la grande majorit des gologues, +avait tenu bon, disput, discut, et M. lie de Beaumont tait +rest peu prs seul de son parti. + +Nous connaissions tous ces dtails de l'affaire, mais nous +ignorions que, depuis notre dpart, la question avait fait des +progrs nouveaux. D'autres mchoires identiques, quoique +appartenant des individus de types divers et de nations +diffrentes, furent trouves dans les terres meubles et grises de +certaines grottes, en France, en Suisse, en Belgique, ainsi que +des armes, des ustensiles, des outils, des ossements d'enfants, +d'adolescents, d'hommes, de vieillards. L'existence de l'homme +quaternaire s'affirmait donc chaque jour davantage. + +Et ce n'tait pas tout. Des dbris nouveaux exhums du terrain +tertiaire pliocne avaient permis des savants plus audacieux +encore d'assigner une haute antiquit la race humaine. Ces +dbris, il est vrai, n'taient point des ossements de l'homme, +mais seulement des objets de son industrie, des tibias, des +fmurs d'animaux fossiles, stris rgulirement, sculpts pour +ainsi dire, et qui portaient la marque d'un travail humain. + +Ainsi, d'un bond, l'homme remontait l'chelle des temps d'un +grand nombre de sicles; il prcdait le Mastodonde; il devenait +le contemporain de l'Elephas meridionalis; il avait cent mille +ans d'existence, puisque c'est la date assigne par les gologues +les plus renomms la formation du terrain pliocne! + +Tel tait alors l'tat de la science palontologique, et ce que +nous en connaissions suffisait expliquer notre attitude devant +cet ossuaire de la mer Lidenbrock. On comprendra donc les +stupfactions et les joies de mon oncle, surtout quand, vingt pas +plus loin, il se trouva en prsence, on peut dire face face, +avec un des spcimens de l'homme quaternaire. + +C'tait un corps humain absolument reconnaissable. Un sol d'une +nature particulire, comme celui du cimetire Saint-Michel, +Bordeaux, l'avait-il ainsi conserv pendant des sicles? je ne +saurais le dire. Mais a cadavre, la peau tendue et parchemine, +les membres encore moelleux,-- la vue du moins,--les dents +intactes, la chevelure abondante, les ongles des doigts et des +orteils d'une grandeur effrayante, se montrait nos yeux tel +qu'il avait vcu. + +J'tais muet devant cette apparition d'un autre ge. Mon oncle, +si loquace, si imptueusement discoureur d'habitude, se taisait +aussi. Nous avions soulev ce corps. Nous l'avions redress. +Il nous regardait avec ses orbites caves. Nous palpions son +torse sonore. + +Aprs quelques instants de silence, l'oncle fut vaincu par le +professeur. Otto Lidenbrock, emport par son temprament, oublia +les circonstances de notre voyage, le milieu o nous tions, +l'immense caverne qui nous contenait. Sans doute il se crut au +Johannaeum, professant devant ses lves, car il prit un ton +doctoral, et s'adressant un auditoire imaginaire: + +Messieurs, dit-il, j'ai l'honneur de vous prsenter un homme de +l'poque quaternaire. De grands savants ont ni son existence, +d'autres non moins grands l'ont affirme. Les saint Thomas de la +palontologie, s'ils taient l, le toucheraient du doigt, et +seraient bien forcs de reconnatre leur erreur. Je sais bien +que la science doit se mettre en garde contre les dcouvertes de +ce genre! Je n'ignore pas quelle exploitation des hommes +fossiles ont faite les Barnum et autres charlatans de mme +farine. Je connais l'histoire de la rotule d'Ajax, du prtendu +corps d'Oreste retrouv par les Spartiates, et du corps +d'Astrius, long de dix coudes, dont parle Pausanias. J'ai lu +les rapports sur le squelette de Trapani dcouvert au XIVe +sicle, et dans lequel on voulait reconnatre Polyphme, et +l'histoire du gant dterr pendant le XVIe sicle aux environs +de Palerme. Vous n'ignorez pas plus que moi, Messieurs, +l'analyse faite auprs de Lucerne, en 1577, de ces grands +ossements que le clbre mdecin Flix Plater dclarait +appartenir un gant de dix-neuf pieds! J'ai dvor les traits +de Cassanion, et tous ces mmoires, brochures, discours et +contre-discours publis propos du squelette du roi des Cimbres, +Teutobochus, l'envahisseur de la Gaule, exhum d'une sablonnire +du Dauphin en 1613! Au XVIIIe sicle, j'aurais combattu avec +Pierre Campet l'existence des pradamites de Scheuchzer! J'ai eu +entre les mains l'crit nomm _Gigans_.. + +Ici reparut l'infirmit naturelle de mon oncle, qui en public ne +pouvait pas prononcer les mots difficiles. + +L'crit nomm _Gigans_... reprit-il. + +Il ne pouvait aller plus loin. + +_Giganto_... + +Impossible! Le mot malencontreux ne voulait pas sortir! On +aurait bien ri au Johannaeum! + +_Gigantostologie_, acheva de dire le professeur Lidenbrock +entre deux jurons. + +Puis, continuant de plus belle, et s'animant: + +Oui, Messieurs, je sais toutes ces choses! Je sais aussi que +Cuvier et Blumenbach ont reconnu dans ces ossements de simples os +de Mammouth et autres animaux de l'poque quaternaire. Mais ici +le doute seul serait une injure la science! Le cadavre est l! +Vous pouvez le voir, le toucher! Ce n'est pas un squelette, +c'est un corps intact, conserv dans un but uniquement +anthropologique! + +Je voulus bien ne pas contredire cette assertion. + +Si je pouvais le laver dans une solution d'acide sulfurique, dit +encore mon oncle, j'en ferais disparatre toutes les parties +terreuses et ces coquillages resplendissants qui sont incrusts +en lui. Mais le prcieux dissolvant me manque. Cependant, tel +il est, tel ce corps nous racontera sa propre histoire. + +Ici, le professeur prit le cadavre fossile et le manoeuvra avec +la dextrit d'un montreur de curiosits. + +Vous le voyez, reprit-il, il n'a pas six pieds de long, et nous +sommes loin des prtendus gants. Quant la race laquelle il +appartient, elle est incontestablement caucasique. C'est la race +blanche, c'est la ntre! Le crne de ce fossile est +rgulirement ovode, sans dveloppement des pommettes, sans +projection de la mchoire. Il ne prsente aucun caractre de ce +prognathisme qui modifie l'angle facial[1]. Mesurez cet angle, +il est presque de quatre-vingt-dix degrs. Mais j'irai plus loin +encore dans le chemin des dductions, et j'oserai dire que cet +chantillon humain appartient la famille japtique, rpandue +depuis les Indes jusqu'aux limites de l'Europe occidentale. Ne +souriez pas, Messieurs! + + 1. L'angle facial est form par deux plans, l'un plus ou moins + vertical qui est tangent au front et aux incisives, l'autre + horizontal, qui passe par l'ouverture des conduits auditifs et + l'pine nasale infrieure. On appelle prognathisme, en langue + anthropologique, cette projection de la mchoire qui modifie + l'angle facial. + +Personne ne souriait, mais le professeur avait une telle habitude +de voir les visages s'panouir pendant ses savantes +dissertations! + +Oui, reprit-il avec une animation nouvelle, c'est l un homme +fossile, et contemporain des Mastodontes dont les ossements +emplissent cet amphithtre. Mais de vous dire par quelle route +il est arriv l, comment ces couches o il tait enfoui ont +gliss, jusque dans cette norme cavit du globe, c'est ce que je +ne me permettrai pas. Sans doute, l'poque quaternaire, des +troubles considrables se manifestaient encore dans l'corce +terrestre: le refroidissement continu du globe produisait des +cassures, des fentes, des failles, o dvalait vraisemblablement +une partie du terrain suprieur. Je ne me prononce pas, mais +enfin l'homme est l, entour des ouvrages de sa main, de ces +haches, de ces silex taills qui ont constitu l'ge de pierre, +et moins qu'il n'y soit venu comme moi en touriste, en pionnier +de la science, je ne puis mettre en doute l'authenticit de son +antique origine. + +Le professeur se tut, et j'clatai en applaudissements unanimes. +D'ailleurs mon oncle avait raison, et de plus savants que son +neveu eussent t fort empchs de le combattre. + +Autre indice. Ce corps fossilis n'tait pas le seul de +l'immense ossuaire. D'autres corps se rencontraient chaque pas +que nous faisions dans cette poussire, et mon oncle pouvait +choisir le plus merveilleux de ces chantillons pour convaincre +les incrdules. + +En vrit, c'tait un tonnant spectacle que celui de ces +gnrations d'hommes et d'animaux confondus dans ce cimetire. +Mais une question grave se prsentait, que nous n'osions +rsoudre. Ces tres anims avaient-ils gliss par une convulsion +du sol vers les rivages de la mer Lidenbrock, alors qu'ils +taient dj rduits en poussire? Ou plutt vcurent-ils ici, +dans ce monde souterrain, sous ce ciel factice, naissant et +mourant comme les habitants de la terre? Jusqu'ici, les monstres +marins, les poissons seuls, nous taient apparus vivants! +Quelque homme de l'abme errait-il encore sur ces grves +dsertes? + + + + +XXXIX + + +Pendant une demi-heure encore, nos pieds foulrent ces couches +d'ossements. Nous allions en avant, pousss par une ardente +curiosit. Quelles autres merveilles renfermait cette caverne, +quels trsors pour la science? Mon regard s'attendait toutes +les surprises, mon imagination tous les tonnements. + +Les rivages de la mer avaient depuis longtemps disparu derrire +les collines de l'ossuaire. L'imprudent professeur, s'inquitant +peu de d'garer, m'entranait au loin. Nous avancions +silencieusement, baigns dans les ondes lectriques. Par un +phnomne que je ne puis expliquer, et grce sa diffusion, +complte alors, la lumire clairait uniformment les diverses +faces des objets. Son foyer n'existait plus en un point +dtermin de l'espace et elle ne produisait aucun effet d'ombre. +On aurait pu se croire en plein midi et on plein t, au milieu +des rgions quatoriales, sous les rayons verticaux du soleil. +Toute vapeur avait disparu. Les rochers, les montagnes +lointaines, quelques masses confuses de forts loignes, +prenaient un trange aspect sous l'gale distribution du fluide +lumineux. Nous ressemblions ce fantastique personnage +d'Hoffmann qui a perdu son ombre. + +Aprs une marche d'un mille, apparut la lisire d'une fort +immense, mais non plus un de ces bois de champignons qui +avoisinaient Port-Graben. + +C'tait la vgtation de l'poque tertiaire dans toute sa +magnificence. De grands palmiers, d'espces aujourd'hui +disparues, de superbes palmacites, des pins, des ifs, des cyprs, +des thuyas, reprsentaient la famille des conifres, et se +reliaient entre eux par un rseau de lianes inextricables. Un +tapis de mousses et d'hpathiques revtait moelleusement le sol. +Quelques ruisseaux murmuraient sous ces ombrages, peu dignes de +ce nom, puisqu'ils ne produiraient pas d'ombre. Sur leurs bords +croissaient des fougres arborescentes semblables celles des +serres chaudes du globe habit. Seulement, la couleur manquait +ces arbres, ces arbustes, ces plantes, privs de la +vivifiante chaleur du soleil. Tout se confondait dans une teinte +uniforme, bruntre et comme passe. Les feuilles taient +dpourvues de leur verdeur, et les fleurs elles-mmes, si +nombreuses cette poque tertiaire qui les vit natre, alors +sans couleurs et sans parfums, semblaient faites d'un papier +dcolor sous l'action de l'atmosphre. + +Mon oncle Lidenbrock s'aventura sous ces gigantesques taillis. +Je le suivis, non sans une certaine apprhension. Puisque la +nature avait fait l les frais d'une alimentation vgtale, +pourquoi les redoutables mammifres ne s'y rencontreraient-ils +pas? J'apercevais dans ces larges clairires que laissaient les +arbres abattus et rongs par le temps, des lgumineuses, des +acrines, des rubiaces, et mille arbrisseaux comestibles, chers +aux ruminants de toutes les priodes. Puis apparaissaient, +confondus et entremls, les arbres des contres si diffrentes +de la surface du globe, le chne croissant prs du palmier, +l'eucalyptus australien s'appuyant au sapin de la Norwge, le +bouleau du Nord confondant ses branches avec les branches du +kauris zlandais. C'tait confondre la raison des +classificateurs les plus ingnieux de la botanique terrestre. + +Soudain je m'arrtai. De la main, je retins mon oncle. + +La lumire diffuse permettait d'apercevoir les moindres objets +dans la profondeur des taillis. J'avais cru voir... non? +rellement, de mes yeux, je voyais des formes immenses s'agiter +sous les arbres! En effet, c'taient des animaux gigantesques, +tout un troupeau de Mastodontes, non plus fossiles, mais vivants, +et semblables ceux dont les restes furent dcouverts en 1801 +dans les marais de l'Ohio! J'apercevais ces grands lphants +dont les trompes grouillaient sous les arbres comme une lgion de +serpents. J'entendais le bruit de leurs longues dfenses dont +l'ivoire taraudait les vieux troncs. Les branches craquaient, et +les feuilles arraches par masses considrables s'engouffraient +dans la vaste gueule de ces monstres. + +Ce rve, o j'avais vu renatre tout ce monde des temps +anthistoriques, des poques ternaire et quaternaire, se +ralisait donc enfin! Et nous tions l, seuls, dans les +entrailles du globe, la merci de ses farouches habitants! + +Mon oncle regardait. + +Allons, dit-il tout d'un coup en me saisissant le bras, en +avant, en avant! + +--Non! m'criai-je, non! Nous sommes sans armes! Que +ferions-nous au milieu de ce troupeau de quadrupdes gants? +Venez, mon oncle, venez! Nulle crature humaine ne peut braver +impunment la colre de ces monstres. + +--Nulle crature humaine! rpondit mon oncle, en baissant la +voix! Tu te trompes, Axel! Regarde, regarde, l-bas! Il me +semble que j'aperois un tre vivant! un tre semblable nous! +un homme! + +Je regardai, haussant les paules, et dcid pousser +l'incrdulit jusqu' ses dernires limites. Mais, quoique j'en +eus, il fallut bien me rendre l'vidence. + +En effet, moins d'un quart de mille, appuy au tronc d'un +kauris norme, un tre humain, un Prote de ces contres +souterraines, un nouveau fils de Neptune, gardait cet innombrable +troupeau de Mastodontes! + + _Immanis pecoris custos, immanior ipse!_ + +Oui! _immanior ipse!_ Ce n'tait plus l'tre fossile dont nous +avions relev le cadavre dans l'ossuaire, c'tait un gant +capable de commander ces monstres. Sa taille dpassait douze +pieds. Sa tte grosse comme la tte d'un buffle, disparaissait +dans les broussailles d'une chevelure inculte. On et dit une +vritable crinire, semblable a celle de l'lphant des premiers +ges. Il brandissait de la main une branche norme, digne +houlette de ce berger antdiluvien. + +Nous tions rests immobiles, stupfaits. Mais nous pouvions +tre aperus. Il fallait fuir. + +Venez, venez! m'criai-je, en entranant mon oncle, qui pour la +premire fois se laissa faire! + +Un quart d'heure plus tard, nous tions hors de la vue de ce +redoutable ennemi. + +Et maintenant que j'y songe tranquillement, maintenant que le +calme s'est refait dans mon esprit, que des mois se sont couls +depuis cette trange et surnaturelle rencontre, que penser, que +croire? Non! c'est impossible! Nos sens ont t abuss, nos +yeux n'ont pas vu ce qu'ils voyaient! Nulle crature humaine +n'existe dans ce monde subterrestre! Nulle gnration d'hommes +n'habite ces cavernes infrieures du globe, sans se soucier des +habitants de sa surface, sans communication avec eux! C'est +insens, profondment insens! + +J'aime mieux admettre l'existence de quelque animal dont la +structure se rapproche de la structure humaine, de quelque singe +des premires poques gologiques, de quelque Protopithque, de +quelque Msopithque semblable celui que dcouvrit M. Lartet +dans le gte ossifre de Sansan! Mais celui-ci dpassait par sa +taille toutes les mesures donnes par la palontologie! +N'importe! Un singe, oui, un singe, si invraisemblable qu'il +soit! Mais un homme, un homme vivant, et avec lui toute une +gnration enfouie dans les entrailles de la terre! Jamais! + +Cependant nous avions quitt la fort claire et lumineuse, muets +d'tonnement, accabls sous une stupfaction qui touchait +l'abrutissement. Nous courions malgr nous. C'tait une vraie +fuite, semblable ces entranements effroyables que l'on subit +dans certains cauchemars. Instinctivement, nous revenions vers +la mer Lidenbrock, et je ne sais dans quelles divagations mon +esprit se ft emport, sans une proccupation qui me ramena des +observations plus pratiques. + +Bien que je fusse certain de fouler un sol entirement vierge de +nos pas, j'apercevais souvent des agrgations de rochers dont la +forme rappelait ceux de Port-Graben. C'tait parfois s'y +mprendre. Des ruisseaux et des cascades tombaient par centaines +des saillies de rocs, je croyais revoir la couche de +surtarbrandur, notre fidle Hans-bach et la grotte o j'tais +revenu la vie; puis, quelques pas plus loin, la disposition des +contre-forts, l'apparition d'un ruisseau, le profil surprenant +d'un rocher venaient me rejeter dans le doute. + +Le professeur partageait mon indcision; il ne pouvait s'y +reconnatre au milieu de ce panorama uniforme. Je le compris +quelques mots qui lui chapprent. + +videmment, lui dis-je, nous n'avons pas abord notre point de +dpart, mais certainement, en contournant le rivage, nous nous +rapprocherons de Port-Graben. + +--Dans ce cas, rpondit mon oncle, il est inutile de continuer +cette exploration, et le mieux est de retourner au radeau. Mais +ne te trompes-tu pas, Axel? + +--Il est difficile de se prononcer, car tous ces rochers se +ressemblent. Il me semble pourtant reconnatre le promontoire au +pied duquel Hans a construit son embarcation. Nous devons tre +prs du petit port, si mme ce n'est pas ici, ajoutai-je en +examinant une crique que je crus reconnatre. + +--Mais non, Axel, nous retrouverions au moins nos propres traces, +et je ne vois rien... + +--Mais je vois, moi! m'criai-je, en m'lanant vers un objet +qui brillait sur le sable. + +--Qu'est-ce donc? + +--Voil! rpondis-je, et je montrai mon oncle un poignard que +je venais de ramasser. + +--Tiens! dit-il, tu avais donc emport cette arme avec toi? + +--Moi, aucunement, mais vous, je suppose? + +--Non pas, que je sache; je n'ai jamais eu cet objet en ma +possession. + +--Et moi encore moins, mon oncle. + +--Voil qui est particulier. + +--Mais non, c'est bien simple; les Islandais ont souvent des +armes de ce genre, et Hans, qui celle-ci appartient, l'a perdue +sur cette plage... + +--Hans! fit mon oncle en secouant la tte. + +Puis il examina l'arme avec attention. + +Axel, me dit-il d'un ton grave, ce poignard est une arme du +seizime sicle, une vritable dague, de celles que les +gentilshommes portaient leur ceinture pour donner le coup de +grce; elle est d'origine espagnole; elle n'appartient ni toi, +ni moi, ni au chasseur! + +--Oserez-vous dire?... + +--Vois, elle ne s'est pas brche ainsi s'enfoncer dans la +gorge des gens; sa lame est couverte d'une couche de rouille qui +ne date ni d'un jour, ni d'un an, ni d'un sicle! + +Le professeur s'animait, suivant son habitude, en se laissant +emporter par son imagination. + +Axel, reprit-il, nous sommes sur la voie de la grande +dcouverte! Cette lame est reste abandonne sur le sable depuis +cent, deux cents, trois cents ans, et s'est brche sur les rocs +de cette mer souterraine! + +--Mais elle n'est pas venue seule! m'criai-je; elle n'a pas t +se tordre d'elle-mme! quelqu'un nous a prcds!... + +--Oui, un homme. + +--Et cet homme? + +--Cet homme a grav son nom avec ce poignard! Cet homme a voulu +encore une fois marquer de sa main la route du centre! +Cherchons, cherchons! + +Et, prodigieusement intresss, nous voil longeant la haute +muraille, interrogeant les moindres fissures qui pouvaient se +changer en galerie. + +Nous arrivmes ainsi un endroit o le rivage se resserrait. La +mer venait presque baigner le pied des contre-forts, laissant un +passage large d'une toise au plus. Entre deux avances de roc, +on apercevait l'entre d'un tunnel obscur. + +L, sur une plaque de granit, apparaissaient deux lettres +mystrieuses demi ronges, les deux initiales du hardi et +fantastique voyageur: + + * _D0_ * _BC_ * + +A. S.! s'cria mon oncle. Arne Saknussemm! Toujours Arne +Saknussemm! + + + + +XL + + +Depuis le commencement du voyage, j'avais pass par bien des +tonnements; je devais me croire l'abri des surprises et blas +sur tout merveillement. Cependant, la vue de ces deux lettres +graves l depuis trois cents ans, je demeurai dans un +bahissement voisin de la stupidit. Non seulement la signature +du savant alchimiste se lisait sur le roc, mais encore le stylet +qui l'avait trace tait entre mes mains. A moins d'tre d'une +insigne mauvaise foi, je ne pouvais plus mettre en doute +l'existence du voyageur et la ralit de son voyage. + +Pendant que ces rflexions tourbillonnaient dans ma tte, le +professeur Lidenbrock se laissait aller un accs un peu +dithyrambique l'endroit d'Arne Saknussemm. + +Merveilleux gnie! s'criait-il, tu n'as rien oubli de ce qui +pouvait ouvrir d'autres mortels les routes de l'corce +terrestre, et tes semblables peuvent retrouver les traces que tes +pieds ont laisses, il y trois sicles, au fond de ces +souterrains obscurs! A d'autres regards que les tiens, tu as +rserv la contemplation de ces merveilles! Ton nom grav +d'tapes en tapes conduit droit son but le voyageur assez +audacieux pour te suivre, et, au centre mme de notre plante, il +se trouvera encore inscrit de ta propre main. Eh bien! moi +aussi, j'irai signer de mon nom cette dernire page de granit! +Mais que, ds maintenant, ce cap vu par toi prs de cette mer +dcouverte par toi, soit jamais appel le cap Saknussemm! + +Voil ce que j'entendis, ou peu prs, et je me sentis gagn par +l'enthousiasme que respiraient ces paroles. Un feu intrieur se +ranima dans ma poitrine! J'oubliai tout, et les dangers du +voyage, et les prils du retour. Ce qu'un autre avait fait, je +voulais le faire aussi, et rien de ce qui tait humain ne me +paraissait impossible! + +En avant, en avant! m'criai-je. + +Je m'lanais dj vers la sombre galerie, quand le professeur +m'arrta, et lui, l'homme des emportements, il me conseilla la +patience et le sang-froid. + +Retournons d'abord vers Hans, dit-il, et ramenons le radeau +cette place. + +J'obis cet ordre, non sans peine, et je me glissai rapidement +au milieu des roches du rivage. + +Savez-vous, mon oncle, dis-je en marchant, que nous avons t +singulirement servis par les circonstances jusqu'ici! + +--Ah! tu trouves, Axel? + +--Sans doute, et il n'est pas jusqu' la tempte qui ne nous ait +remis dans le droit chemin. Bni soit l'orage! Il nous a +ramens cette cte d'o le beau temps nous et loigns! +Supposez un instant que nous eussions touch de notre proue (la +proue d'un radeau!) les rivages mridionaux de la mer Lidenbrock, +que serions-nous devenus? Le nom de Saknussemm n'aurait pas +apparu nos yeux, et maintenant nous serions abandonns sur une +plage sans issue. + +--Oui, Axel, il y a quelque chose de providentiel ce que, +voguant vers le sud, nous soyons prcisment revenus au nord et +au cap Saknussemm. Je dois dire que c'est plus qu'tonnant, et +il y a l un fait dont l'explication m'chappe absolument. + +--Eh! qu'importe! il n'y a pas expliquer les faits, mais en +profiter! + +--Sans doute, mon garon, mais... + +--Mais nous allons reprendre la route du nord, passer sous les +contres septentrionales de l'Europe, la Sude, la Russie, la +Sibrie, que sais-je! au lieu de nous enfoncer sous les dserts +de l'Afrique ou les flots de l'Ocan, et je ne veux pas en savoir +davantage! + +--Oui, Axel, tu as raison, et tout est pour le mieux, puisque +nous abandonnons cette mer horizontale qui ne pouvait mener +rien. Nous allons descendre, encore descendre, et toujours +descendre! Sais-tu bien que, pour arriver au centre du globe, il +n'y a plus que quinze cents lieues franchir! + +--Bah! m'criai-je, ce n'est vraiment pas la peine d'en parler! +En route! en route! + +Ces discours insenss duraient encore quand nous rejoignmes le +chasseur. Tout tait prpar pour un dpart immdiat; pas un +colis qui ne ft embarqu; nous prmes place sur le radeau, et la +voile hisse, Hans se dirigea en suivant la cte vers le cap +Saknussemm. + +Le vent n'tait pas favorable un genre d'embarcation qui ne +pouvait tenir le plus prs. Aussi, en maint endroit, il fallut +avancer l'aide des btons ferrs. Souvent les rochers, +allongs fleur d'eau, nous forcrent de faire des dtours assez +longs. Enfin, aprs trois heures de navigation, c'est--dire +vers six heures du soir, on atteignait un endroit propice au +dbarquement. + +Je sautai terre, suivi de mon oncle et de l'Islandais. Cette +traverse ne m'avait pas calm. Au contraire, je proposai mme +de brler nos vaisseaux, afin de nous couper toute retraite. +Mais mon oncle s'y opposa. Je le trouvai singulirement tide. + +Au moins, dis-je, partons sans perdre un instant. + +--Oui, mon garon; mais auparavant, examinons cette nouvelle +galerie, afin de savoir s'il faut prparer nos chelles. + +Mon oncle mit son appareil de Ruhmkorff en activit; le radeau, +attach au rivage, fut laiss seul; d'ailleurs, l'ouverture de la +galerie n'tait pas vingt pas de l, et notre petite troupe, +moi en tte, s'y rendit sans retard. + +L'orifice, peu prs circulaire, prsentait un diamtre de cinq +pieds environ; le sombre tunnel tait taill dans le roc vif et +soigneusement als par les matires ruptives auxquelles il +donnait autrefois passage; sa partie infrieure affleurait le +sol, de telle faon que l'on put y pntrer sans aucune +difficult. + +Nous suivions un plan presque horizontal, quand, au bout de six +pas, notre marche fut interrompue par l'interposition d'un bloc +norme. + +Maudit roc! m'criai-je avec colre, en me voyant subitement +arrt par un obstacle infranchissable. + +Nous emes beau chercher droite et gauche, en bas et en haut, +il n'existait aucun passage, aucune bifurcation. J'prouvai un +vif dsappointement, et je ne voulais pas admettre la ralit de +l'obstacle. Je me baissai. Je regardai au-dessous du bloc. Nul +interstice. Au-dessus. Mme barrire de granit. Hans porta la +lumire de la lampe sur tous les points de la paroi; mais +celle-ci n'offrait aucune solution de continuit. + +Il fallait renoncer tout espoir de passer. + +Je m'tais assis sur le sol; mon oncle arpentait le couloir +grands pas. + +Mais alors Saknussemm? m'criai-je. + +--Oui, fit mon oncle, a-t-il donc t arrt par cette porte de +pierre? + +--Non! non! Repris-je avec vivacit. Ce quartier de roc, par +suite d'une secousse quelconque, ou l'un de ces phnomnes +magntiques qui agitent l'corce terrestre, a brusquement ferm +ce passage. Bien des annes se sont coules entre le retour de +Saknussemm et la chute de ce bloc. N'est-il pas vident que +cette galerie a t autrefois le chemin des laves, et qu'alors +les matires ruptives y circulaient librement. Voyez, il y a +des fissures rcentes qui sillonnent ce plafond de granit; il est +fait de morceaux rapports, de pierres normes, comme si la main +de quelque gant et travaill cette substruction; mais, un +jour, la pousse a t plus forte, et ce bloc, semblable une +clef de vote qui manque, a gliss jusqu'au sol en obstruant tout +passage. Voil un obstacle accidentel que Saknussemm n'a pas +rencontr, et si nous ne le renversons pas, nous sommes indignes +d'arriver au centre du monde! + +Voil comment je parlais! L'me du professeur avait pass tout +entire en moi. Le gnie des dcouvertes m'inspirait. +J'oubliais le pass, je ddaignais l'avenir. Rien n'existait +plus pour moi la surface de ce sphrode au sein duquel je +m'tais engouffr, ni les villes, ni les campagnes, ni Hambourg, +ni Knig-strasse, ni ma pauvre Graben, qui devait me croire +jamais perdu dans les entrailles de la terre. + +Eh bien! reprit mon oncle, coups de pioche, coups de pic, +faisons notre route et renversons ces murailles! + +--C'est trop dur pour le pic, m'criai-je. + +--Alors la pioche! + +--C'est trop long pour la pioche! + +--Mais!... + +--Eh bien! la poudre! la mine! minons, et faisons sauter +l'obstacle! + +--La poudre! + +--Oui! il ne s'agit que d'un bout de roc briser! + +--Hans, l'ouvrage! s'cria mon oncle. + +L'Islandais retourna au radeau, et revint bientt avec un pic +dont il se servit pour creuser un fourneau de mine. Ce n'tait +pas un mince travail. Il s'agissait de faire un trou assez +considrable pour contenir cinquante livres de fulmicoton, dont +la puissance expansive est quatre fois plus grande que celle de +la poudre canon. + +J'tais dans une prodigieuse surexcitation d'esprit. Pendant que +Hans travaillait, j'aidai activement mon oncle prparer une +longue mche faite avec de la poudre mouille et renferme dans +un boyau de toile. + +Nous passerons! disais-je. + +--Nous passerons, rptait mon oncle. + + minuit, notre travail de mineurs fut entirement termin; la +charge de fulmi-coton se trouvait enfouie dans le fourneau, et la +mche, se droulant travers la galerie, venait aboutir au +dehors. + +Une tincelle suffisait maintenant pour mettre ce formidable +engin en activit. + + demain, dit le professeur. + +Il fallut bien me rsigner et attendre encore pendant six grandes +heures! + + + + +XLI + + +Le lendemain, jeudi, 27 aot, fut une date clbre de ce voyage +subterrestre. Elle ne me revient pas l'esprit sans que +l'pouvante ne fasse encore battre mon coeur. A partir de ce +moment, notre raison, notre jugement, notre ingniosit, n'ont +plus voix au chapitre, et nous allons devenir le jouet des +phnomnes de la terre. + +A six heures, nous tions sur pied. Le moment approchait de nous +frayer par la poudre un passage travers l'corce de granit. + +Je sollicitai l'honneur de mettre le feu la mine. Cela fait, +je devais rejoindre mes compagnons sur le radeau qui n'avait +point t dcharg; puis nous prendrions au large, afin de parer +aux dangers de l'explosion, dont les effets pouvaient ne pas se +concentrer l'intrieur du massif. + +La mche devait brler pondant dix minutes, selon nos calculs, +avant de porter le feu la chambre des poudres. J'avais donc le +temps ncessaire pour regagner le radeau. + +Je me prparai remplir mon rle, non sans une certaine motion. + +Aprs un repas rapide, mon oncle et le chasseur s'embarqurent, +tandis que je restais sur le rivage. J'tais muni d'une lanterne +allume qui devait me servir mettre le feu la mche. + +Va, mon garon, me dit mon oncle, et reviens immdiatement nous +rejoindre. + +--Soyez tranquille, mon oncle, je ne m'amuserai point en route. + +Aussitt je me dirigeai vers l'orifice de la galerie, j'ouvris ma +lanterne, et je saisis l'extrmit de la mche. + +Le professeur tenait son chronomtre la main. + +Es-tu prt? me cria-t-il. + +--Je suis prt. + +--Eh bien! feu, mon garon! + +Je plongeai rapidement dans la flamme la mche, qui ptilla son +contact, et, tout en courant, je revins au rivage. + +Embarque, fit mon oncle, et dbordons. + +Hans, d'une vigoureuse pousse, nous rejeta en mer. Le radeau +s'loigna d'une vingtaine de toises. + +C'tait un moment palpitant. Le professeur suivait de l'oeil +l'aiguille du chronomtre. + +Encore cinq minutes, disait-il. Encore quatre. Encore trois. + +Mon pouls battait des demi-secondes. + +Encore deux. Une!... Croulez, montagnes de granit! + +Que se passa-t-il alors? Le bruit de la dtonation, je crois que +je ne l'entendis pas. Mais la forme des rochers se modifia +subitement mes regards; ils s'ouvrirent comme un rideau. +J'aperus un insondable abme qui se creusait en plein rivage. +La mer, prise de vertige, ne fut plus qu'une vague norme, sur le +dos de laquelle le radeau s'leva perpendiculairement. + +Nous fmes renverss tous les trois. En moins d'une seconde, la +lumire fit place la plus profonde obscurit. Puis je sentis +l'appui solide manquer, non mes pieds, mais au radeau. Je crus +qu'il coulait pic. Il n'en tait rien. J'aurais voulu +adresser la parole mon oncle; mais le mugissement des eaux, +l'et empch de m'entendre. + +Malgr les tnbres, le bruit, la surprise, l'motion, je compris +ce qui venait de se passer. + +Au del du roc qui venait de sauter, il existait un abme. +L'explosion avait dtermin une sorte de tremblement de terre +dans ce sol coup de fissures, le gouffre s'tait ouvert, et la +mer, change en torrent, nous y entranait avec elle. + +Je me sentis perdu. + +Une heure, deux heures, que sais-je! se passrent ainsi. Nous +nous serrions les coudes, nous nous tenions les mains afin de +n'tre pas prcipits hors du radeau; des chocs d'une extrme +violence se produisaient, quand il heurtait la muraille. +Cependant ces heurts taient rares, d'o je conclus que la +galerie s'largissait considrablement. C'tait, n'en pas +douter, le chemin de Saknussemm; mais, au lieu de le descendre +seul, nous avions, par notre imprudence, entran toute une mer +avec nous. + +Ces ides, on le comprend, se prsentrent mon esprit sous une +forme vague et obscure. Je les associais difficilement pendant +cette course vertigineuse qui ressemblait une chute. en +juger par l'air qui me fouettait le visage, elle devait surpasser +celle des trains les plus rapides. Allumer une torche dans ces +conditions tait donc impossible, et notre dernier appareil +lectrique avait t bris au moment de l'explosion. + +Je fus donc fort surpris de voir une lumire, briller tout coup +prs de moi. La figure calme de Hans s'claira. L'adroit +chasseur tait parvenu allumer la lanterne, et, bien que sa +flamme vacillt s'teindre, elle jeta quelques lueurs dans +l'pouvantable obscurit. + +La galerie tait large. J'avais eu raison de la juger telle. +Notre insuffisante lumire ne nous permettait pas d'apercevoir +ses deux murailles la fois. La pente des eaux qui nous +emportaient dpassait celle des plus insurmontables rapides de +l'Amrique; leur surface semblait faite d'un faisceau de flches +liquides dcoches avec une extrme puissance. Je ne puis rendre +mon impression par une comparaison plus juste. Le radeau, pris +par certains remous, filait parfois en tournoyant Lorsqu'il +s'approchait des parois de la galerie, j'y projetais la lumire +de la lanterne, et je pouvais juger de sa vitesse voir les +saillies du roc se changer en traits continus, de telle sorte que +nous tions enserrs dans un rseau de lignes mouvantes. +J'estimai que notre vitesse devait atteindre trente lieues +l'heure. + +Mon oncle et moi, nous regardions d'un oeil hagard, accots au +tronon du mt, qui, au moment de la catastrophe, s'tait rompu +net. Nous tournions le dos l'air, afin de ne pas tre touffs +par la rapidit d'un mouvement que nulle puissance humaine ne +pouvait enrayer. + +Cependant les heures s'coulrent. La situation ne changeait +pas, mais un incident vint la compliquer. + +En cherchant mettre un peu d'ordre dans la cargaison, je vis +que la plus grande partie des objets embarqus avaient disparu au +moment de l'explosion, lorsque la mer nous assaillit si +violemment! Je voulus savoir exactement quoi m'en tenir sur +nos ressources, et, la lanterne la main, je commenai mes +recherches. De nos instruments, il ne restait plus que la +boussole et le chronomtre. Les chelles et les cordes se +rduisaient un bout de cble enroul autour du tronon de mt. +Pas une pioche, pas un pic, pas un marteau, et, malheur +irrparable, nous n'avions pas de vivres pour un jour! + +Je me mis fouiller les interstices du radeau, les moindres +coins forms par les poutres et la jointure des planches. Rien! +nos provisions consistaient uniquement en un morceau de viande +sche et quelques biscuits. + +Je regardais d'un air stupide! Je ne voulais pas comprendre! Et +cependant de quel danger me proccupais-je? Quand les vivres +eussent t suffisants pour des mois, pour des annes, comment +sortir des abmes o nous entranait cet irrsistible torrent? A +quoi bon craindre les tortures de la faim, quand la mort +s'offrait dj sous tant d'autres formes? Mourir d'inanition, +est-ce que nous en aurions le temps? + +Pourtant, par une inexplicable bizarrerie de l'imagination, +j'oubliai le pril immdiat pour les menaces de l'avenir qui +m'apparurent dans toute leur horreur. D'ailleurs, peut-tre +pourrions-nous chapper aux fureurs du torrent et revenir la +surface du globe. Comment? je l'ignore. O? Qu'importe! Une +chance sur mille est toujours une chance, tandis que la mort par +la faim ne nous laissait d'espoir dans aucune proportion, si +petite qu'elle ft. + +La pense me vint de tout dire mon oncle, de lui montrer quel +dnment nous tions rduits, et de faire l'exact calcul du temps +qui nous restait vivre. Mais j'eus le courage de me taire. Je +voulais lui laisser tout son sang-froid. + +En ce moment, la lumire de la lanterne baissa peu peu et +s'teignit entirement. La mche avait brl jusqu'au bout. +L'obscurit redevint absolue. Il ne fallait plus songer +dissiper ces impntrables tnbres. Il restait encore une +torche, mais elle n'aurait pu se maintenir allume. Alors, comme +un enfant, je fermai les yeux pour ne pas voir toute cette +obscurit. + +Aprs un laps de temps assez long, la vitesse de notre course +redoubla. Je m'en aperus la rverbration de l'air sur mon +visage. La pente des eaux devenait excessive. Je crois +vritablement que nous ne glissions plus. Nous tombions. +J'avais en moi l'impression d'une chute presque verticale. La +main de mon oncle et celle de Hans, cramponnes mes bras, me +retenaient avec vigueur. + +Tout coup, aprs un temps inapprciable, je ressentis comme un +choc; le radeau n'avait pas heurt un corps dur, mais il s'tait +subitement arrt dans sa chute. Une trombe d'eau, une immense +colonne liquide s'abattit sa surface. Je fus suffoqu. Je me +noyais. + +Cependant, cette inondation soudaine ne dura pas. En quelques +secondes je me trouvai a l'air libre que j'aspirai pleins +poumons. Mon oncle et Hans me serraient le bras le briser, et +le radeau nous portait encore tous les trois. + + + + +XLII + + +Je suppose qu'il devait tre alors dix heures du soir. Le +premier de mes sens qui fonctionna aprs ce dernier assaut fut le +sens de l'oue. J'entendis presque aussitt, car ce fut acte +d'audition vritable, j'entendis le silence se faire dans la +galerie, et succder ces mugissements qui, depuis de longues +heures, remplissaient mes oreilles. Enfin ces paroles de mon +oncle m'arrivrent comme un murmure: + +Nous montons! + +--Que voulez-vous dire? m'criai-je. + +--Oui, nous montons! nous montons! + +J'tendis le bras; je touchai la muraille; ma main fut mise en +sang. Nous remontions avec une extrme rapidit. + +La torche! la torche! s'cria le professeur. + +Hans, non sans difficults, parvint l'allumer, et, bien que la +flamme se rabattt de haut en bas, par suite du mouvement +ascensionnel, elle jeta assez de clart pour clairer toute la +scne. + +C'est bien ce que je pensais, dit mon oncle. Nous sommes dans +un puits troit, qui n'a pas quatre toises de diamtre. L'eau, +arrive au fond du gouffre, reprend son niveau et nous monte avec +elle. + +--Oui + +--Je l'ignore, mais il faut se tenir prts tout vnement. +Nous montons avec une vitesse que j'value deux toises par +secondes, soit cent vingt toises par minute, ou plus de trois +lieues et demie l'heure. De ce train-l, on fait du chemin. + +--Oui, si rien ne nous arrte, si ce puits a une issue! Mais +s'il est bouch, si l'air se comprime peu peu sous la pression +de la colonne d'eau, si nous allons tre crass! + +--Axel, rpondit le professeur avec un grand calme, la situation +est presque dsespre, mais il y a quelques chances de salut, et +ce sont celles-l que j'examine. Si chaque instant nous +pouvons prir, chaque instant aussi nous pouvons tre sauvs, +Soyons donc on mesure de profiter des moindres circonstances. + +--Mais que faire? + +--Rparer nos forces en mangeant. + +A ces mots, je regardai mon oncle d'un oeil hagard. Ce que je +n'avais pas voulu avouer, il fallait enfin le dire; + +Manger? rptai-je. + +--Oui, sans retard. + +Le professeur ajouta quelques mots en danois. Hans secoua la +tte. + +Quoi! s'cria mon oncle, nos provisions sont perdues? + +--Oui, voil ce qui reste de vivres! un morceau de viande sche +pour nous trois! + +Mon oncle me regardait sans vouloir comprendre mes paroles. + +Eh bien! dis-je, croyez-vous encore que nous puissions tre +sauvs? + +Ma demande n'obtint aucune rponse. + +Une heure se passa. Je commenais prouver une faim violente. +Mes compagnons souffraient aussi, et pas un de nous n'osait +toucher ce misrable reste d'aliments. + +Cependant nous montions toujours avec rapidit; parfois l'air +nous coupait la respiration comme aux aronautes dont l'ascension +est trop rapide. Mais si ceux-ci prouvent un froid +proportionnel mesure qu'ils s'lvent dans les couches +atmosphriques, nous subissions un effet absolument contraire. +La chaleur s'accroissait d'une inquitante faon et devait +certainement atteindre quarante degrs. + +Que signifiait un pareil changement? Jusqu'alors les faits +avaient donn raison aux thories de Davy et de Lidenbrock; +jusqu'alors des conditions particulires de roches rfractaires, +d'lectricit, de magntisme avaient modifi les lois gnrales +de la nature, en nous faisant une temprature modre, car la +thorie du feu central restait, mes yeux, la seule vraie, la +seule explicable. Allions-nous donc revenir un milieu o ces +phnomnes s'accomplissaient dans toute leur rigueur et dans +lequel la chaleur rduisait les roches un complet tat de +fusion? Je le craignais, et je dis au professeur: + +Si nous ne sommes pas noys ou briss, si nous ne mourons pas de +faim, il nous reste toujours la chance d'tre brls vifs. + +Il se contenta de hausser les paules et retomba dans ses +rflexions. + +Une heure s'coula. Et, sauf un lger accroissement dans la +temprature, aucun incident ne modifia la situation. Enfin mon +oncle rompit le silence. + +Voyons, dit-il, il faut prendre un parti. + +--Prendre un parti? rpliquai-je. + +--Oui. Il faut rparer nos forces, si nous essayons, en +mnageant ce reste de nourriture, de prolonger notre existence de +quelques heures, nous serons faibles jusqu' la fin. + +--Oui, jusqu' la fin, qui ne se fera pas attendre. + +--Eh bien! qu'une chance de salut se prsente, qu'un moment +d'action soit ncessaire, o trouverons-nous la force d'agir, si +nous nous laissons affaiblir par l'inanition? + +--Eh! mon oncle, ce morceau de viande dvor, que nous +restera-t-il? + +--Rien, Axel, rien; mais te nourrira-t-il davantage le manger +de tes yeux? Tu fais l les raisonnements d'homme sans volont, +d'un tre sans nergie! + +--Ne dsesprez-vous donc pas? m'criai-je avec irritation. + +--Non! rpliqua fermement le professeur. + +--Quoi! vous croyez encore quelque chance de salut? + +--Oui! certes oui! et tant que son coeur bat, tant que sa chair +palpite, je n'admets pas qu'un tre dou de volont laisse en lui +place au dsespoir. + +Quelles paroles! L'homme qui les prononait en de pareilles +circonstances tait certainement d'une trempe peu commune. + +Enfin, dis-je, que prtendez-vous faire? + +--Manger ce qui reste de nourriture jusqu' la dernire miette et +rparer nos forces perdues. Ce repas sera notre dernier, soit! +mais au moins, au lieu d'tre puiss, nous serons redevenus des +hommes. + +--Eh bien! dvorons! m'criai-je. + +Mon oncle prit le morceau de viande et les quelques biscuits +chapps au naufrage; il fit trois portions gales et les +distribua. Cela faisait environ une livre d'aliments pour +chacun. Le professeur mangea avidement, avec une sorte +d'emportement fbrile; moi, sans plaisir, malgr ma faim, et +presque avec dgot; Hans, tranquillement, modrment, mchant +sans bruit de petites bouches et les savourant avec le calme +d'un homme que les soucis de l'avenir ne pouvaient inquiter. Il +avait, en furetant bien, retrouv une gourde demi pleine de +genivre; il nous l'offrit, et cette bienfaisante liqueur eut la +force de me ranimer un peu. + +Frtrfflig! dit Hans en buvant son tour. + +--Excellent! riposta mon oncle. + +J'avais repris quelque espoir. Mais notre dernier repas venait +d'tre achev. Il tait alors cinq heures du matin. + +L'homme est ainsi fait, que sa sant est un effet purement +ngatif; une fois le besoin de manger satisfait, on se figure +difficilement les horreurs de la faim; il faut les prouver, pour +les comprendre. Aussi, au sortir d'un long jene, quelques +bouches de biscuit et de viande triomphrent de nos douleurs +passes. + +Cependant, aprs ce repas, chacun se laissa aller ses +rflexions. A quoi songeait Hans, cet homme de l'extrme +Occident, que dominait la rsignation fataliste des Orientaux? +Pour mon compte, mes penses n'taient faites que de souvenirs, +et ceux-ci me ramenaient la surface de ce globe que je n'aurais +jamais d quitter. La maison de Knig-strasse, ma pauvre +Graben, la bonne Marthe, passrent comme des visions devant mes +yeux, et, dans les grondements lugubres qui couraient travers +le massif, je croyais surprendre le bruit des cits de la terre. + +Pour mon oncle, toujours son affaire, la torche la main, il +examinait avec attention la nature des terrains; il cherchait +reconnatre sa situation par l'observation des couches +superposes. Ce calcul, ou mieux cette estime, ne pouvait tre +que fort approximative; mais un savant est toujours un savant, +quand il parvient conserver son sang-froid, et certes, le +professeur Lidenbrock possdait cette qualit un degr peu +ordinaire. + +Je l'entendais murmurer des mots de la science gologique; je les +comprenais, et je m'intressais malgr moi cette tude suprme. + +Granit ruptif, disait-il; nous sommes encore l'poque +primitive; mais nous montons! nous montons! Qui sait? + +Qui sait? Il esprait toujours. De sa main il ttait la paroi +verticale, et, quelques instants plus tard, il reprenait ainsi: + +Voil les gneiss! voil les micaschistes! Bon! bientt les +terrains de l'poque de transition, et alors... + +Que voulait dire le professeur? Pouvait-il mesurer l'paisseur +de l'corce terrestre suspendue sur notre tte? Possdait-il un +moyen quelconque de faire ce calcul? Non. Le manomtre lui +manquait, et nulle estime ne pouvait le suppler. + +Cependant la temprature s'accroissait dans une forte proportion +et je me sentais baign au milieu d'une atmosphre brlante. Je +ne pouvais la comparer qu' la chaleur renvoye par les fourneaux +d'une fonderie l'heure des coules. Peu peu, Hans, mon oncle +et moi, nous avions d quitter nos vestes et nos gilets; le +moindre vtement devenait une cause de malaise, pour ne pas dire +de souffrances. + +Montons-nous donc vers un foyer incandescent? m'criai-je, un +moment o la chaleur redoublait. + +--Non, rpondit mon oncle, c'est impossible! c'est impossible! + +--Cependant, dis-je en ttant la paroi, cette muraille est +brlante! + +Au moment o je prononai ces paroles, ma main ayant effleur +l'eau, je dus la retirer au plus vite. + +L'eau est brlante! m'criai-je. + +Le professeur, cette fois, ne rpondit que par un geste de +colre. + +Alors, une invincible pouvante s'empara de mon cerveau et ne le +quitta plus. J'avais le sentiment d'une catastrophe prochaine, +et telle que la plus audacieuse imagination n'aurait pu la +concevoir. Une ide, d'abord vague, incertaine, se changeait en +certitude dans mon esprit. Je la repoussai, mais elle revint +avec obstination. Je n'osais la formuler. Cependant quelques +observations involontaires dterminrent ma conviction; la +lueur douteuse de la torche, je remarquai des mouvements +dsordonns dans les couches granitiques; un phnomne allait +videmment se produire, dans lequel l'lectricit jouait un rle; +puis cette chaleur excessive, cette eau bouillonnante!... Je +rsolus d'observer la boussole. + +Elle tait affole! + + + + +XLIII + + +Oui, affole! L'aiguille sautait d'un ple l'autre avec de +brusques secousses, parcourait tous les points du cadran, et +tournait, comme si elle et t prise de vertige. + +Je savais bien que, d'aprs les thories les plus acceptes, +l'corce minrale du globe, n'est jamais dans un tat de repos +absolu; les modifications amenes par la dcomposition des +matires internes, l'agitation provenant des grands courants +liquides, l'action du magntisme, tendent l'branler +incessamment, alors mme que les tres dissmins sa surface ne +souponnent pas son agitation. Ce phnomne ne m'aurait donc pas +autrement effray, ou du moins il n'et pas fait natre dans mon +esprit une ide terrible. + +Mais d'autres faits, certains dtails _sui generis_, ne purent me +tromper plus longtemps; les dtonations se multipliaient avec une +effrayante intensit; je ne pouvais les comparer qu'au bruit que +feraient un grand nombre de chariots entrans rapidement sur le +pav. C'tait un tonnerre continu. + +Puis, la boussole affole, secoue par les phnomnes +lectriques, me confirmait dans mon opinion; l'corce minrale +menaait de se rompre, les massifs granitiques de se rejoindre, +la fissure de se combler, le vide de se remplir, et nous, pauvres +atomes, nous allions tre crass dans cette formidable treinte. + +Mon oncle, mon oncle! m'criai-je, nous sommes perdus! + +--Quelle est cette nouvelle terreur? me rpondit-il avec un +calme surprenant. Qu'as-tu donc? + +--Ce que j'ai! Observez ces murailles qui s'agitent, ce massif +qui se disloque, cette chaleur torride, cette eau qui bouillonne, +ces vapeurs qui s'paississent, cette aiguille folle, tous les +indices d'un tremblement de terre! + +Mon oncle secoua doucement la tte + +Un tremblement de terre? fit-il. + +--Oui! + +--Mon garon, je crois que tu te trompes! + +--Quoi! vous ne reconnaissez pas ces symptmes? + +--D'un tremblement de terre? non! J'attends mieux que cela! + +--Que voulez-vous dire? + +--Une ruption, Axel. + +--Une ruption! dis-je; nous sommes dans la chemine d'un volcan +en activit! + +--Je le pense, dit le professeur en souriant, et c'est ce qui +peut nous arriver de plus heureux! + +De plus heureux! Mon oncle tait-il donc devenu fou? Que +signifiaient ces paroles? pourquoi ce calme et ce sourire? + +Comment! m'criai-je, nous sommes pris dans une ruption! la +fatalit nous a jets sur le chemin des laves incandescentes, des +roches en feu, des eaux bouillonnantes, de toutes les matires +ruptives! nous allons tre repousss, expulss, rejets, vomis, +lancs dans les airs avec les quartiers de rocs, les pluies de +cendres et de scories, dans un tourbillon de flammes! et c'est +ce qui peut nous arriver de plus heureux! + +--Oui, rpondit le professeur en me regardant par-dessus ses +lunettes, car c'est la seule chance que nous ayons de revenir +la surface de la terre! + +Je passe rapidement sur les mille ides qui se croisrent dans +mon cerveau. Mon oncle avait raison, absolument raison, et +jamais il ne me parut ni plus audacieux ni plus convaincu qu'en +ce moment, o il attendait et supputait avec calme les chances +d'une ruption. + +Cependant nous montions toujours; la nuit se passa dans ce +mouvement ascensionnel; les fracas environnants redoublaient; +j'tais presque suffoqu, je croyais toucher ma dernire heure, +et, pourtant, l'imagination est si bizarre, que je me livrai +une recherche vritablement enfantine. Mais je subissais mes +penses, je ne les dominais pas! + +Il tait vident que nous tions rejets par une pousse +ruptive; sous le radeau, il y avait des eaux bouillonnantes, et +sous ces eaux toute une pte de lave, un agrgat de roches qui, +au sommet du cratre, se disperseraient en tous les sens. Nous +tions donc dans la chemine d'un volcan. Pas de doute cet +gard. + +Mais cette fois, au lieu du Sneffels, volcan teint, il +s'agissait d'un volcan en pleine activit. Je me demandai donc +quelle pouvait tre cette montagne et dans quelle partie du monde +nous allions tre expulss. + +Dans les rgions septentrionales, cela ne faisait aucun doute. +Avant ses affolements, la boussole n'avait jamais vari cet +gard. Depuis le cap Saknussemm, nous avions t entrans +directement au nord pendant des centaines de lieues. Or, +tions-nous revenus sous l'Islande? Devions-nous tre rejets +par le cratre de l'Hcla ou par ceux des sept autres monts +ignivomes de l'le? Dans un rayon de 500 lieues, l'ouest, je +ne voyais sous ce parallle que les volcans mal connus de la cte +nord-ouest de l'Amrique. Dans l'est un seul existait sous le +quatre-vingtime degr de latitude, l'Esk, dans l'le de Jean +Mayen, non loin du Spitzberg! Certes, les cratres ne manquaient +pas, et ils se trouvaient assez spacieux pour vomir une arme +tout entire! Mais lequel nous servirait d'issue, c'est ce que +je cherchais deviner. + +Vers le matin, le mouvement d'ascension s'acclra. Si la +chaleur s'accrut, au lieu de diminuer, aux approches de la +surface du globe, c'est quelle tait toute locale et due une +influence volcanique. Notre genre de locomotion ne pouvait plus +me laisser aucun doute dans l'esprit; une force norme, une force +de plusieurs centaines d'atmosphres, produite par les vapeurs +accumules dans le sein de la terre, nous poussait +irrsistiblement. Mais quels dangers innombrables elle nous +exposait! + +Bientt des reflets fauves pntrrent dans la galerie verticale +qui s'largissait; j'apercevais droite et gauche des couloirs +profonds semblables d'immenses tunnels d'o s'chappaient des +vapeurs paisses; des langues de flammes en lchaient les parois +en ptillant. + +Voyez! voyez, mon oncle! m'criai-je. + +--Eh bien! ce sont des flammes sulfureuses Rien de plus naturel +dans une ruption. + +--Mais si elles nous enveloppent? + +--Elles ne nous envelopperont pas. + +--Mais si nous touffons? + +--Nous n'toufferons pas; la galerie s'largit et, s'il le faut, +nous abandonnerons le radeau pour nous abriter dans quelque +crevasse. + +--Et l'eau! et l'eau montante? + +--Il n'y a plus d'eau, Axel, mais une sorte de pte lavique qui +nous soulve avec elle jusqu' l'orifice du cratre. + +La colonne liquide avait effectivement disparu pour faire place +des matires ruptives assez denses, quoique bouillonnantes. La +temprature devenait insoutenable, et un thermomtre expos dans +cette atmosphre et marqu plus de soixante-dix degrs! La +sueur m'inondait. Sans la rapidit de l'ascension, nous aurions +t certainement touffs. + +Cependant le professeur ne donna pas suite sa proposition +d'abandonner le radeau, et il fit bien. Ces quelques poutres mal +jointes offraient une surface solide, un point d'appui qui nous +et manqu partout ailleurs. + +Vers huit heures du matin, un nouvel incident se produisit pour +la premire fois. Le mouvement ascensionnel cessa tout coup. +Le radeau demeura absolument immobile. + +Qu'est-ce donc? demandais-je, branl par cet arrt subit comme +par un choc. + +--Une halte, rpondit mon oncle. + +--Est-ce l'ruption qui se calme? + +--J'espre bien que non. + +Je me levai. J'essayai de voir autour de moi. Peut-tre le +radeau, arrt par une saillie de roc, opposait-il une rsistance +momentane la masse ruptive. Dans ce cas, il fallait se hter +de le dgager au plus vite. + +Il n'en tait rien. La colonne de cendres, de scories et de +dbris pierreux avait elle-mme cess de monter. + +Est-ce que l'ruption s'arrterait? m'criai-je. + +--Ah! ft mon oncle les dents serres, tu le crains, mon garon; +mais rassure-toi, ce moment de calme ne saurait se prolonger; +voil dj cinq minutes qu'il dure, et avant peu nous reprendrons +notre ascension vers l'orifice du cratre. + +Le professeur, en parlant ainsi, ne cessait de consulter son +chronomtre, et il devait avoir encore raison dans ses +pronostics. Bientt le radeau fut repris d'un mouvement rapide +et dsordonn qui dura deux minutes peu prs, et il s'arrta de +nouveau. + +Bon, ft mon oncle en observant l'heure, dans dix minutes il se +remettra en route. + +--Dix minutes? + +--Oui. Nous avons affaire un volcan dont l'ruption est +intermittente. Il nous laisse respirer avec lui. + +Rien n'tait plus vrai. la minute assigne, nous fmes lancs +de nouveau avec une extrme rapidit; il fallait se cramponner +aux poutres pour ne pas tre rejet hors du radeau. Puis la +pousse s'arrta. + +Depuis, j'ai rflchi ce singulier phnomne sans en trouver +une explication satisfaisante. Toutefois il me parat vident +que nous n'occupions pas la chemine principale du volcan, mais +bien un conduit accessoire, o se faisait sentir un effet de +contre-coup. + +Combien de fois se reproduisit cette manoeuvre, je ne saurais le +dire; tout ce que je puis affirmer, c'est qu' chaque reprise du +mouvement, nous tions lancs avec une force croissante et comme +emports par un vritable projectile. Pendant les instants de +halte, on touffait; pendant les moments de projection, l'air +brlant me coupait la respiration. Je pensai un instant cette +volupt de me retrouver subitement dans les rgions +hyperborennes par un froid de trente degrs au-dessous de zro. +Mon imagination surexcite se promenait sur les plaines de neige +des contres arctiques, et j'aspirais au moment o je me +roulerais sur les tapis glacs du ple! Peu peu, d'ailleurs, +ma tte, brise par ces secousses ritres, se perdit. Sans les +bras de Hans, plus d'une fois je me serais bris le crne contre +la paroi de granit. + +Je n'ai donc conserv aucun souvenir prcis de ce qui se passa +pendant les heures suivantes. J'ai le sentiment confus de +dtonations continues, de l'agitation du massif, d'un mouvement +giratoire dont fut pris, le radeau. Il ondula sur des flots de +laves, au milieu d'une pluie de cendres. Les flammes ronflantes +l'envelopprent. Un ouragan qu'on et dit chass d'un +ventilateur immense activait les feux souterrains. Une dernire +fois, la figure de Hans m'apparut dans un reflet d'incendie, et +je n'eus plus d'autre sentiment que cette pouvante sinistre des +condamns attachs la bouche d'un canon, au moment o le coup +part et disperse leurs membres dans les airs. + + + + +XLIV + + +Quand je rouvris les yeux, je me sentis serr la ceinture par +la main vigoureuse du guide. De l'autre main il soutenait mon +oncle. Je n'tais pas bless grivement, mais bris plutt par +une courbature gnrale. Je me vis couch sur le versant d'une +montagne, deux pas d'un gouffre dans lequel le moindre +mouvement m'et prcipit. Hans m'avait sauv de la mort, +pendant que je roulais sur les flancs du cratre. + +O sommes-nous? demanda mon oncle, qui me parut fort irrit +d'tre revenu sur terre. + +Le chasseur leva les paules en signe d'ignorance. + +En Islande? dis-je. + +--Nej, rpondis Hans. + +--Comment! non! s'cria le professeur. + +--Hans se trompe, dis-je en me soulevant. + +Aprs les surprises innombrables de ce voyage, une stupfaction +nous tait encore rserve. Je m'attendais voir un cne +couvert de neiges ternelles, au milieu des arides dserts des +regions septentrionales, sous les ples rayons d'un ciel polaire, +au del des latitudes les plus leves, et, contrairement +toutes ces prvisions, mon oncle, l'Islandais et moi, nous tions +tendus mi-flanc d'une montagne calcine par les ardeurs du +soleil qui nous dvorait de ses feux. + +Je ne voulais pas en croire mes regards; mais la relle cuisson +dont mon corps tait l'objet ne permettait aucun doute. Nous +tions sortis demi nus du cratre, et l'astre radieux, auquel +nous n'avions rien demand depuis deux mois, se montrait notre +gard prodigue de lumire et de chaleur et nous versait flots +une splendide irradiation. + +Quand mes yeux furent accoutums cet clat dont ils avaient +perdu l'habitude, je les employai rectifier les erreurs de mon +imagination. Pour le moins, je voulais tre au Spitzberg, et je +n'tais pas d'humeur en dmordre aisment. + +Le professeur avait le premier pris la parole, et dit: + +En effet, voil qui ne ressemble pas l'Islande. + +--Mais l'le de Jean Mayen? rpondis-je. + +--Pas davantage, mon garon. Ceci n'est point un volcan du nord, +avec ses collines de granit et sa calotte de neige. + +--Cependant... + +Regarde. Axel, regarde! + +Au-dessus de notre tte, cinq cents pieds au plus, s'ouvrait le +cratre d'un volcan par lequel s'chappait, de quart d'heure en +quart d'heure, avec une trs forte dtonation, une haute colonne +de flammes, mle de pierres ponces, de cendres et de laves. Je +sentais les convulsions de la montagne qui respirait la faon +des baleines, et rejetait de temps autre le feu et l'air par +ses normes vents. Au-dessous, et par une pente assez roide, +les nappes de matires ruptives s'tendaient une profondeur de +sept huit cents pieds, ce qui ne donnait pas au volcan une +hauteur de cent toises. Sa base disparaissait dans une vritable +corbeille d'arbres verts; parmi lesquels je distinguai des +oliviers, des figuiers et des vignes charges de grappes +vermeilles. + +Ce n'tait point l'aspect des rgions arctiques, il fallait bien +en convenir. + +Lorsque le regard franchissait cette verdoyante enceinte, il +arrivait rapidement se perdre dans les eaux d'une mer admirable +ou d'un lac, qui faisait de cette terre enchante une le large +de quelques lieues, peine. Au levant, se voyait un petit port +prcd de quelques maisons, et dans lequel des navires d'une +forme particulire se balanaient aux ondulations des flots +bleus. Au del, des groupes d'lots sortaient de la plaine +liquide, et si nombreux, qu'ils ressemblaient une vaste +fourmilire. Vers le couchant, des ctes loignes +s'arrondissaient l'horizon sur les unes se profilaient des +montagnes bleues d'une harmonieuse conformation; sur les autres, +plus lointaines, apparaissait un cne prodigieusement lev au +sommet duquel s'agitait un panache de fume. Dans le nord, une +immense tendue d'eau tincelait sous les rayons solaires, +laissant poindre a et l l'extrmit d'une mture ou la +convexit d'une voile gonfle au vent. + +L'imprvu d'un pareil spectacle en centuplait encore les +merveilleuses beauts. + +O sommes-nous? o sommes-nous? rptais-je mi-voix. + +Hans fermait les yeux avec indiffrence, et mon oncle regardait +sans comprendre. + +Quelle que soit cette montagne, dit-il enfin, il y fait un peu +chaud; les explosions ne discontinuent pas, et ce ne serait +vraiment pas la peine d'tre sortis d'une ruption pour recevoir +un morceau de roc sur la tte. Descendons, et nous saurons +quoi nous en tenir. D'ailleurs je meurs de faim et de soif. + +Dcidment le professeur n'tait point un esprit contemplatif. +Pour mon compte, oubliant le besoin et les fatigues, je serais +rest cette place pendant de longues heures encore, mais il +fallut suivre mes compagnons. + +Le talus du volcan offrait des pentes trs raides; nous glissions +dans de vritables fondrires de cendres, vitant les ruisseaux +de lave qui s'allongeaient comme des serpents de feu. Tout en +descendant, je causais avec volubilit, car mon imagination tait +trop remplie pour ne point s'en aller en paroles. + +Nous sommes en Asie, m'criai-je, sur les ctes de l'Inde, dans +les les Malaises, en pleine Ocanie! Nous avons travers la +moiti du globe pour aboutir aux antipodes de l'Europe. + +--Mais la boussole? rpondit mon oncle. + +--Oui! la boussole! disais-je d'un air embarrass. A l'en +croire, nous avons toujours march au nord. + +--Elle a donc menti? + +--Oh! menti! + +--A moins que ceci ne soit le ple nord! + +--Le ple! non; mais... + +Il y avait l un fait inexplicable. Je ne savais qu'imaginer. + +Cependant nous nous rapprochions de cette verdure qui faisait +plaisir voir. La faim me tourmentait et la soif aussi. +Heureusement, aprs deux heures de marche, une jolie campagne +s'offrit nos regards, entirement couverte d'oliviers, de +grenadiers et de vignes qui avaient l'air d'appartenir tout le +monde. D'ailleurs, dans notre dnment, nous n'tions point gens + y regarder de si prs. Quelle jouissance ce fut de presser ces +fruits savoureux sur nos lvres et de mordre pleines grappes +dans ces vignes vermeilles! Non loin, dans l'herbe, l'ombre +dlicieuse des arbres, je dcouvris une source d'eau frache, o +notre figure et nos mains se plongrent voluptueusement. + +Pendant que chacun s'abandonnait ainsi toutes les douceurs du +repos, un enfant apparut entre deux touffes d'oliviers. + +Ah! m'criai-je, un habitant de cette heureuse contre! + +C'tait une espce de petit pauvre, trs misrablement vtu, +assez souffreteux, et que notre aspect parut effrayer beaucoup; +en effet, demi-nus, avec nos barbes incultes, nous avions fort +mauvaise mine, et, moins que ce pays ne ft un pays de voleurs, +nous tions faite de manire effrayer ses habitants. + +Au moment ou le gamin allait prendre la fuite, Hans courut aprs +lui et le ramena, malgr ses cris et ses coups de pied. + +Mon oncle commena par le rassurer de son mieux et lui dit en bon +allemand: + +Quel est le nom de cette montagne, mon petit ami? + +L'enfant ne rpondit pas. + +Bon, fit mon oncle, nous ne sommes point en Allemagne. + +Et il redit la mme demande en anglais. + +L'enfant ne rpondit pas davantage. J'tais trs intrigu. + +Est-il donc muet? s'cria le professeur, qui, trs fier de son +polyglottisme, recommena la mme demande en franais. + +Mme silence de l'enfant. + +Alors essayons de l'italien, reprit mon oncle; et il dit en +cette langue: + +_Dove noi siamo?_ + +--Oui! o sommes-nous? rptai-je avec impatience. + +L'enfant de ne point rpondre. + +Ah a! parleras-tu? s'cria mon oncle, que la colre +commenait gagner, et qui secoua l'enfant par les oreilles. +_Come si noma, questa isola?_ + +--Stromboli, rpondit le petit ptre, qui s'chappa des mains de +Hans et gagna la plaine travers les oliviers. + +Nous ne pensions gure lui! Le Stromboli! Quel effet +produisit sur mon imagination ce nom inattendu! Nous tions en +pleine Mditerrane, au milieu de l'archipel olien de +mythologique mmoire, dans l'ancienne Strongyle, ou ole tenait +la chane les vents et les temptes. Et ces montagnes bleues qui +s'arrondissaient au levant, c'taient les montagnes de la +Calabre! Et ce volcan dress l'horizon du sud, l'Etna, le +farouche Etna lui-mme. + +Stromboli! le Stromboli! rptai-je. + +Mon oncle m'accompagnait de ses gestes et de ses paroles. Nous +avions l'air de chanter un choeur! + +Ah! quel voyage! Quel merveilleux voyage! Entrs par un +volcan, nous tions sortis par un autre, et cet autre tait situ + plus de douze cents lieues du Sneffels, de cet aride pays de +l'Islande jet aux confins du monde! Les hasards de cette +expdition nous avaient transports au sein des plus harmonieuses +contres de la terre! Nous avions abandonn la rgion des neiges +ternelles pour celle de la verdure infinie et laiss au-dessus +de nos ttes le brouillard gristre des zones glaces pour +revenir au ciel azur de la Sicile! + +Aprs un dlicieux repas compos de fruits et d'eau frache, nous +nous remmes en route pour gagner le port de Stromboli. Dire +comment nous tions arrivs dans l'le ne nous parut pas prudent: +l'esprit superstitieux des Italiens n'et pas manqu de voir en +nous ds dmons vomis du sein des enfers; il fallut donc, se +rsigner passer pour d'humbles naufrags. C'tait moins +glorieux, mais plus sr. + +Chemin faisant, j'entendais mon oncle murmurer: + +Mais la boussole! la boussole, qui marquait le nord! comment +expliquer ce fait? + +--Ma foi! dis-je avec un grand air de ddain, il ne faut pas +l'expliquer, c'est plus facile! + +--Par exemple! un professeur au Johannaeum qui ne trouverait pas +la raison d'un phnomne cosmique, ce serait une honte! + +En parlant ainsi, mon oncle, demi-nu, sa bourse de cuir autour +des reins et dressant ses lunettes sur son nez, redevint le +terrible professeur de minralogie. + +Une heure aprs avoir quitt le bois d'oliviers, nous arrivions +au port de San-Vicenzo, o Hans rclamait le prix de sa treizime +semaine de service, qui lui fut compt avec de chaleureuses +poignes de main. + +En cet instant, s'il ne partagea pas notre motion bien +naturelle, il se laissa aller du moins un mouvement d'expansion +extraordinaire. + +Du bout de ses doigts il pressa lgrement nos deux mains et se +mit sourire. + + + + +XLV + + +Voici la conclusion d'un rcit auquel refuseront d'ajouter foi +les gens les plus habitus ne s'tonner de rien. Mais je suis +cuirass d'avance contre l'incrdulit humaine. + +Nous fmes reus par les pcheurs stromboliotes avec les gards +dus des naufrags. Ils nous donnrent des vtements et des +vivres. Aprs quarante-huit heures d'attente, le 31 aot, un +petit speronare nous conduisit Messine, o quelques jours de +repos nous remirent de toutes nos fatigues. + +Le vendredi 4 septembre, nous nous embarquions bord du +_Volturne_, l'un des paquebots-postes des messageries impriales +de France, et trois jours plus tard, nous prenions terre +Marseille, n'ayant plus qu'une seule proccupation dans l'esprit, +celle de notre maudite boussole. Ce fait inexplicable ne +laissait pas de me tracasser trs srieusement. Le 9 septembre +au soir, nous arrivions Hambourg. + +Quelle fut la stupfaction de Marthe, quelle fut la joie de +Graben, je renonce le dcrire. + +Maintenant que tu es un hros, me dit ma chre fiance, tu +n'auras plus besoin de me quitter, Axel! + +Je la regardai. Elle pleurait en souriant. + +Je laisse penser si le retour du professeur Lidenbrock ft +sensation Hambourg. Grce aux indiscrtions de Marthe, la +nouvelle de son dpart pour le centre de la terre s'tait +rpandue dans le monde entier. On ne voulut pas y croire, et, en +le revoyant, on n'y crut pas davantage. + +Cependant le prsence de Hans, et diverses informations venues +d'Islande modifirent peu peu l'opinion publique. + +Alors mon oncle devint un grand homme, et moi, le neveu d'un +grand homme, ce qui est dj quelque chose. Hambourg donna une +fte en notre honneur. Une sance publique eut lieu au +Johannaeum, o le professeur fit le rcit de son expdition et +n'omit que les faits relatifs la boussole. Le jour mme, il +dposa aux archives de la ville le document de Saknussemm, et il +exprima son vif regret de ce que les circonstances, plus fortes +que sa volont, ne lui eussent pas permis de suivre jusqu'au +centre de la terre les traces du voyageur islandais. Il fut +modeste dans sa gloire, et sa rputation s'en accrut. + +Tant d'honneur devait ncessairement lui susciter des envieux. +Il en eut, et, comme ses thories, appuyes sur des faits +certains, contredisaient les systmes de la science sur la +question du feu central, il soutint par la plume et par la parole +de remarquables discussions avec les savants de tous pays. + +Pour mon compte, je ne puis admettre sa thorie du +refroidissement: en dpit de ce que j'ai vu, je crois et je +croirai toujours la chaleur centrale; mais j'avoue que +certaines circonstances encore mal dfinies peuvent modifier +cette loi sous l'action de phnomnes naturels. + +Au moment o ces questions taient palpitantes, mon oncle prouva +un vrai chagrin. Hans, malgr ses instances, avait quitt +Hambourg; l'homme auquel nous devions tout ne voulut pas nous +laisser lui payer notre dette. Il fut pris de la nostalgie de +l'Islande. + +Frval, dit-il un jour, et sur ce simple mot d'adieu, il partit +pour Reykjawik, o il arriva heureusement. + +Nous tions singulirement attachs notre brave chasseur +d'eider; son absence ne le fera jamais oublier de ceux auxquels +il a sauv la vie, et certainement je ne mourrai pas sans l'avoir +revu une dernire fois. + +Pour conclure, je dois ajouter que ce Voyage au centre de la +terre fit une norme sensation dans le monde. Il fut imprim et +traduit dans toutes les langues; les journaux les plus accrdits +s'en arrachrent les principaux pisodes, qui furent comments, +discuts, attaqus, soutenus avec une gale conviction dans le +camp des croyants et des incrdules. Chose rare! mon oncle +jouissait de son vivant de toute la gloire qu'il avait acquise, +et il n'y eut pas jusqu' M. Barnum qui ne lui propost de +l'exhiber un trs haut prix dans les tats de l'Union. + +Mais un ennui, disons mme un tourment, se glissait au milieu de +cette gloire. Un fait demeurait inexplicable, celui de la +boussole. Or, pour un savant pareil phnomne inexpliqu devient +un supplice de l'intelligence. Eh bien! le ciel rservait mon +oncle d'tre compltement heureux. + +Un jour, en rangeant une collection de minraux dans son cabinet, +j'aperus cette fameuse boussole et je me mis observer. + +Depuis six mois elle tait l, dans son coin, sans se douter des +tracas qu'elle causait. + +Tout coup, quelle fut ma stupfaction! Je poussai un cri. Le +professeur accourut. + +Qu'est-ce donc? demanda-t-il. + +--Cette boussole!... + +--Eh bien? + +--Mais son aiguille indique le sud et non le nord! + +--Que dis-tu? + +--Voyez! ses ples sont changs. + +--Changs! + +Mon oncle regarda, compara, et fit trembler la maison par un bond +superbe. + +Quelle lumire clairait la fois son esprit et le mien! + +Ainsi donc, s'cria-t-il, ds qu'il retrouva la parole, aprs +notre arrive au cap Saknussemm, l'aiguille de cette damne +boussole marquait sud au lieu du nord? + +--videmment. + +--Notre erreur s'explique alors. Mais quel phnomne a pu +produire ce renversement des ples? + +--Rien de plus simple. + +--Explique-toi, mon garon, + +--Pendant l'orage, sur la mer Lidenbrock, cette boule de feu, qui +aimantait le fer du radeau, avait tout simplement dsorient +notre boussole! + +--Ah! s'cria le professeur, en clatent de rire, c'tait donc +un tour de l'lectricit? + +A partir de ce jour, mon oncle fut le plus heureux des savants, +et moi le plus heureux des hommes, car ma jolie Virlandaise, +abdiquant sa position de pupille, prit rang dans la maison de +Knig-strasse en la double qualit de nice et d'pouse. Inutile +d'ajouter que son oncle fut l'illustre professeur Otto +Lidenbrock, membre correspondant de toutes les Socits +scientifiques, gographiques et minralogiques des cinq parties +du monde. + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Voyage au Centre de la Terre, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE *** + +***** This file should be named 4791-8.txt or 4791-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/7/9/4791/ + +Produced by Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks +and the Online Distributed Proofreading Team. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/7vcen10.zip b/old/7vcen10.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ce48922 --- /dev/null +++ b/old/7vcen10.zip diff --git a/old/8vcen10.zip b/old/8vcen10.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3890221 --- /dev/null +++ b/old/8vcen10.zip |
