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+<title>The Project Gutenberg eBook of Pêcheur d’Islande, by Pierre Loti</title>
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+<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Pêcheur d’Islande, by Pierre Loti</div>
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+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Pêcheur d’Islande</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Pierre Loti</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 19, 2002 [eBook #4785]<br />
+[Most recently updated: November 14, 2022]</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Walter Debeuf</div>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PÊCHEUR D’ISLANDE ***</div>
+
+<div class="fig" style="width:55%;">
+<img src="images/cover.jpg" style="width:100%;" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+<h1>Pêcheur d’Islande</h1>
+
+<h2 class="no-break">par Pierre Loti</h2>
+
+<hr />
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>Première partie</h2>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre I</h3>
+
+<p>
+Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés à boire, dans une sorte de
+logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gîte, trop bas pour leurs
+tailles, s’effilait par un bout, comme l’intérieur d’une grande mouette vidée;
+il oscillait faiblement, en rendant une plainte monotone, avec une lenteur de
+sommeil.
+</p>
+
+<p>
+Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n’en savait trop rien: une
+seule ouverture coupée dans le plafond était fermée par un couvercle en bois,
+et c’était une vieille lampe suspendue qui les éclairait en vacillant.
+</p>
+
+<p>
+Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vêtements mouillés séchaient, en
+répandant de la vapeur qui se mêlait aux fumées de leurs pipes de terre.
+</p>
+
+<p>
+Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait très exactement
+la forme, et il restait juste de quoi se couler autour pour s’asseoir sur des
+caissons étroits scellés au murailles de chêne. De grosses poutres passaient
+au-dessus d’eux, presque à toucher leurs têtes; et, derrière leurs dos, des
+couchettes qui semblaient creusées dans l’épaisseur de la charpente s’ouvraient
+comme les niches d’un caveau pour mettre les morts. Toutes ces boiseries
+étaient grossières et frustes, imprégnées d’humidité et de sel; usées, polies
+par les frottements de leurs mains.
+</p>
+
+<p>
+Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du cidre, qui étaient franches
+et braves. Maintenant ils restaient attablés et devisaient, en breton, sur des
+questions de femmes et de mariages.
+</p>
+
+<p>
+Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïence était fixée sur une
+planchette, à une place d’honneur. Elle était un peu ancienne, la patronne de
+ces marins, et peinte avec un art encore naïf. Mais les personnages en faïence
+se conservent beaucoup plus longtemps que les vrais hommes; aussi sa robe rouge
+et bleue faisait encore l’effet d’une petite chose très fraîche au milieu de
+tous les gris sombres de cette pauvre maison de bois. Elle avait dû écouter
+plus d’une ardente prière, à des heures d’angoisses; on avait cloué à ses pieds
+deux bouquets de fleurs artificielles et un chapelet.
+</p>
+
+<p>
+Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un épais tricot de laine bleue
+serrant le torse et s’enfonçant dans la ceinture du pantalon; sur la tête,
+l’espèce de casque en toile goudronnée qu’on appelle suroît (du nom de ce vent
+de sud-ouest qui dans notre hémisphère amène les pluies).
+</p>
+
+<p>
+Ils étaient d’âges divers. Le capitaine pouvait avoir quarante ans; trois
+autres, de vingt-cinq à trente. Le dernier, qu’ils appelaient Sylvestre ou
+Lurlu, n’en avait que dix-sept. Il était déjà un homme, pour la taille et la
+force; une barbe noire, très fine et très frisée, couvrait ses joues; seulement
+il avait gardé ses yeux d’enfant, d’un gris bleu, qui étaient extrêmement doux
+et tout naïfs.
+</p>
+
+<p>
+Très près les uns des autres, faute d’espace, ils paraissaient éprouver un vrai
+bien-être, ainsi tapis dans leur gîte obscur.
+</p>
+
+<p>
+... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l’infinie désolation des eaux
+noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochée au mur, marquait onze
+heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le plafond de bois, on
+entendait le bruit de la pluie.
+</p>
+
+<p>
+Ils traitaient très gaîment entre eux ces questions de mariage, — mais sans
+rien dire qui fût déshonnête. Non, c’étaient des projets pour ceux qui étaient
+encore garçons, ou bien des histoires drôles arrivées dans le pays, pendant des
+fêtes de noces. Quelquefois ils lançaient bien, avec un bon rire, une allusion
+un peu trop franche au plaisir d’aimer. Mais l’amour, comme l’entendent les
+hommes ainsi trempés, est toujours une chose saine, et dans sa crudité même il
+demeure presque chaste.
+</p>
+
+<p>
+Cependant Sylvestre s’ennuyait, à cause d’un autre appelé Jean (un nom que les
+Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, où était-il donc ce
+Yann; toujours à l’ouvrage là-haut? Pourquoi ne descendait-il pas prendre un
+peu de sa part de la fête?
+</p>
+
+<p>
+— Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine.
+</p>
+
+<p>
+Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le couvercle de bois, afin
+d’appeler par là ce Yann. Alors une lueur très étrange tomba d’en haut:
+</p>
+
+<p>
+— Yann! Yann !... Eh! l’homme!
+</p>
+
+<p>
+L’homme répondit rudement du dehors.
+</p>
+
+<p>
+Et, par ce couvercle un instant entr’ouvert, cette lueur si pâle qui était
+entrée ressemblait bien à celle du jour. — “Bientôt minuit...” Cependant
+c’était bien comme une lueur de soleil, comme une lueur crépusculaire renvoyée
+de très loin par des miroirs mystérieux.
+</p>
+
+<p>
+Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe se remit à briller jaune, et
+on entendit l’homme descendre avec de gros sabots par une échelle de bois.
+</p>
+
+<p>
+Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros ours, car il était presque
+un géant. Et d’abord il fit une grimace en se pinçant le bout du nez à cause de
+l’odeur âcre de la saumure.
+</p>
+
+<p>
+Il dépassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout par sa
+carrure qui était droite comme une barre; quand il se présentait de face, les
+muscles de ses épaules, dessinés sous son tricot bleu, formaient comme deux
+boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux bruns très mobiles, à
+l’expression sauvage et superbe.
+</p>
+
+<p>
+Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l’attira contre lui par
+tendresse, à la façon des enfants; il était fiancé à sa soeur et le traitait
+comme un grand frère. L’autre se laissait caresser avec un air de lion câlin,
+en répondant par un bon sourire à dents blanches.
+</p>
+
+<p>
+Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s’arranger que chez les
+autres hommes, étaient un peu espacées et semblaient toutes petites. Ses
+moustaches blondes étaient assez courtes, bien que jamais coupées; elles
+étaient frisées très serré en deux petits rouleaux symétriques au-dessus de ses
+lèvres qui avaient des contours fins et exquis; et puis elles s’ébouriffaient
+aux deux bouts, de chaque côté des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa
+barbe était tondu ras, et ses joues colorées avaient gardé un velouté frais,
+comme celui des fruits que personne n’a touchés.
+</p>
+
+<p>
+On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le mousse
+pour rembourrer les pipes et les allumer.
+</p>
+
+<p>
+Cet allumage était une manière pour lui de fumer un peu. C’était un petit
+garçon robuste, à la figure ronde, un peu le cousin de tous ces marins qui
+étaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son travail assez dur, il
+était l’enfant gâté du bord. Yann le fit boire dans son verre, et puis on
+l’envoya se coucher.
+</p>
+
+<p>
+Après, on reprit la grande conversation des mariages:
+</p>
+
+<p>
+— Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces?
+</p>
+
+<p>
+— Tu n’as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, à
+vingt-sept ans, pas marié encore! Les filles, qu’est-ce qu’elles doivent penser
+quand elles le voient?
+</p>
+
+<p>
+Lui répondit, en secouant d’un geste très dédaigneux pour les femmes ses
+épaules effrayantes:
+</p>
+
+<p>
+— Mes noces à moi, je les fais à la nuit; d’autre fois, je les fais à l’heure;
+c’est suivant.
+</p>
+
+<p>
+Il venait de finir ses cinq années de service à l’État, ce Yann. Et c’est là,
+comme matelot canonnier de la flotte, qu’il avait appris à parler le français
+et à tenir des propos sceptiques. — Alors il commença de raconter ses noces
+dernières qui, paraît-il, avaient duré quinze jours.
+</p>
+
+<p>
+C’était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il était
+entré un peu gris dans un Alcazar. Il y avait à la porte une femme qui vendait
+des bouquets énormes aux prix d’un louis de vingt francs. Il en avait acheté
+un, sans trop savoir qu’en faire, et puis tout de suite en arrivant, il l’avait
+lancé à tour de bras, en plein par la figure, à celle qui chantait sur la
+scène? — moitié déclaration brusque, moitié ironie pour cette poupée peinte
+qu’il trouvait par trop rose. La femme était tombée du coup; après, elle
+l’avait adoré pendant près de trois semaines.
+</p>
+
+<p>
+— Même, dit-il, quand je suis parti, elle m’a fait cadeau de cette montre en or.
+</p>
+
+<p>
+Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un méprisable
+joujou. C’était conté avec des mots rudes et des images à lui. Cependant cette
+banalité de la vie civilisée, détonnait beaucoup au milieu des ces hommes
+primitifs, avec ces grands silences de la mer qu’on devinait autour d’eux; avec
+cette lueur de minuit, entrevue par en haut, qui avait apporté la notion des
+étés mourants du pôle.
+</p>
+
+<p>
+Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine à Sylvestre et le
+surprenaient. Lui était un enfant vierge, élevé dans le respect des sacrements
+par une vieille grand’mère, veuve d’un pêcheur du village de Ploubazlanec. Tout
+petit, il allait chaque jour avec elle réciter un chapelet, à genoux sur la
+tombe de sa mère. De ce cimetière, situé sur la falaise, on voyait au loin les
+eaux grises de la Manche où son père avait disparu autrefois dans un naufrage.
+</p>
+
+<p>
+— Comme ils étaient pauvres, sa grand’mère et lui, il avait dû de très bonne
+heure naviguer à la pêche, et son enfance s’était passée au large. Chaque soir
+il disait encore ses prières et ses yeux avaient gardé une candeur religieuse.
+Il était beau, lui aussi, et, après Yann, le mieux planté du bord. Sa voix très
+douce et ses intonations de petit enfant contrastaient un peu avec sa haute
+taille et sa barbe noire; comme sa croissance s’était faite très vite, il se
+sentait presque embarrassé d’être devenu tout d’un coup si large et si grand.
+Il comptait se marier bientôt avec la soeur de Yann, mais jamais il n’avait
+répondu aux avances d’aucune fille.
+</p>
+
+<p>
+A bord, ils ne possédaient en tout que trois couchettes, — une pour deux — et
+ils y dormaient à tour de rôle, en se partageant la nuit.
+</p>
+
+<p>
+Quand ils eurent fini leur fête, —célébrée en l’honneur de l’Assomption de la
+Vierge leur patronne, — il était un peu plus de minuit. Trois d’entre eux se
+coulèrent pour dormir dans les petites niches noires qui ressemblaient à des
+sépulcres, et les trois autres remontèrent sur le pont reprendre le grand
+travail interrompu de la pêche; c’était Yann, Sylvestre, et un de leur pays
+appelé Guillaume.
+</p>
+
+<p>
+Dehors il faisait jour, éternellement jour.
+</p>
+
+<p>
+Mais c’était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien; elle traînait
+sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d’eux, tout de suite
+commençait un vide immense qui n’était d’aucune couleur, et en dehors des
+planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpable, chimérique.
+</p>
+
+<p>
+L’oeil saisissait à peine ce qui devait être la mer: d’abord cela prenait
+l’aspect d’une sorte de miroir tremblant qui n’aurait aucune image à refléter;
+en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de vapeur, - et puis,
+plus rien; cela n’avait ni horizon ni contours.
+</p>
+
+<p>
+La fraîcheur humide de l’air était plus intense, plus pénétrante que du vrai
+froid, et, en respirant, on sentait très fort le goût de sel. Tout était calme
+et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et incolores semblaient
+contenir cette lumière latente qui ne s’expliquait pas; on voyait clair, en
+ayant cependant conscience de la nuit, et toutes ces pâleurs des choses
+n’étaient d’aucune nuance pouvant être nommée.
+</p>
+
+<p>
+Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis leur enfance sur ces mers
+froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et troubles comme
+des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient coutume de le voir jouer
+autour de leur étroite maison de planches, et leurs yeux y étaient habitués
+autant que ceux des grands oiseaux du large.
+</p>
+
+<p>
+Le navire ce balançait lentement sur place; en rendant toujours sa même
+plainte, monotone comme une chanson de Bretagne répétée en rêve par un homme
+endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé très vite leurs hameçons et leurs
+lignes, tandis que l’autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son grand
+couteau, s’asseyait derrière eux pour attendre.
+</p>
+
+<p>
+Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs lignes dans cette eau
+tranquille et froide, ils le relevèrent avec des poissons lourds, d’un gris
+luisant d’acier.
+</p>
+
+<p>
+Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; c’était rapide
+et incessant, cette pêche silencieuse. L’autre éventrait, avec son grand
+couteau, aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui devait faire leur
+fortune au retour s’empilait derrière eux, toute ruisselante et fraîche.
+</p>
+
+<p>
+Les heures passaient monotones, et, dans les grandes régions vides du dehors,
+lentement la lumière changeait; elle semblait maintenant plus réelle. Ce qui
+avait été un crépuscule blême, une espèce de soir d’été hyperborée, devenait à
+présent, sans intermède de nuit, quelque chose comme une aurore, que tous les
+miroirs de la mer reflétaient en vagues traînées roses...
+</p>
+
+<p>
+— C’est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout à coup Sylvestre, avec
+beaucoup de sérieux cette fois, en regardant dans l’eau. (Il avait l’air de
+bien en connaître quelqu’une en Bretagne qui s’était laissé prendre aux yeux
+bruns de son grand frère, mais il se sentait timide en touchant à ce sujet
+grave.)
+</p>
+
+<p>
+— Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces — et il souriait, ce Yann,
+toujours dédaigneux, roulant ses yeux vifs — mais avec aucune des filles du
+pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite tous, ici tant que vous
+êtes, au bal que je donnerai...
+</p>
+
+<p>
+Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas perdre son temps en
+causeries: on était au milieu d’une immense peuplade de poissons, d’un banc
+voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer. Ils avaient tous
+veillé la nuit d’avant et attrapé, en trente heures, plus de mille morues très
+grosses; aussi leurs bras forts étaient las, et ils s’endormaient. Leur corps
+veillait seul, et continuait de lui-même sa manoeuvre de pêche, tandis que, par
+instants, leur esprit flottait en plein sommeil. Mais cet air du large qu’ils
+respiraient était vierge comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant
+que, malgré leur fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatée et les joues
+fraîches.
+</p>
+
+<p>
+La lumière matinale, la lumière vraie, avait fini par venir; comme au temps de
+la Genèse elle s’était séparée d’avec les ténèbres qui semblaient s’être
+tassées sur l’horizon, et restaient là en masses très lourdes; en y voyant si
+clair, on s’apercevait bien à présent qu’on sortait de la nuit, — que cette
+lueur d’avant avait été vague et étrange comme celle des rêves.
+</p>
+
+<p>
+Dans ce ciel très couvert, très épais, il y avait çà et là des déchirures,
+comme des percées dans un dôme, par où arrivaient de grands rayons couleur
+d’argent rose.
+</p>
+
+<p>
+Les nuages inférieurs étaient disposés en une bande d’ombre intense, faisant
+tout le tour des eaux, emplissant les lointains d’indécision et d’obscurité.
+Ils donnaient l’illusion d’un espace fermé, d’une limite; ils étaient comme des
+rideaux tirés sur l’infini, comme des voiles tendus pour cacher de trop
+gigantesques mystères qui eussent troublé l’imagination des hommes. Ce
+matin-là, autour du petit assemblage de planches qui portait Yann et Sylvestre,
+le monde changeant du dehors avait pris un aspect de recueillement immense; il
+s’était arrangé en sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par les
+traînées de cette voûte de temple, s’allongeaient en reflets sur l’eau immobile
+comme sur un parvis de marbre. Et puis, peu à peu, on vit s’éclairer très loin
+une autre chimère: une sorte de découpure rosée très haute, qui était un
+promontoire de la sombre Islande...
+</p>
+
+<p>
+Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en continuant de
+pêcher sans plus oser rien dire. Il s’était senti triste en entendant le
+sacrement du mariage ainsi tourné en moquerie par son grand frère; et puis
+surtout, cela lui avait fait peur, car il était superstitieux.
+</p>
+
+<p>
+Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! Il avait rêvé qu’elles
+se feraient avec Gaud Mével, — une blonde de Paimpol, — et que, lui, aurait la
+joie de voir cette fête avant de partir pour le service, avant cet exil de cinq
+années, au retour incertain, dont l’approche inévitable commençait à lui serrer
+le coeur...
+</p>
+
+<p>
+Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient restés couchés en bas,
+arrivèrent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant à pleine
+poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre leurs longues
+bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis d’abord par tous ces reflets de
+lumière pâle.
+</p>
+
+<p>
+Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier déjeuner du matin avec
+des biscuits; après les avoir cassés à coups de maillet, ils se mirent à les
+croquer d’une manière très bruyante, en riant de les trouver si durs. Ils
+étaient redevenus tout à fait gais à l’idée de descendre dormir, d’avoir bien
+chaud dans leurs couchettes, et, se tenant l’un l’autre par la taille, ils s’en
+allèrent jusqu’à l’écoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson.
+</p>
+
+<p>
+Avant de disparaître par ce trou, ils s’arrêtèrent à jouer avec un certain
+Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait d’énormes pattes
+encore gauches et enfantines. Ils l’agaçaient de la main; l’autre les
+mordillait comme un loup, et finit par leur faire du mal. Alors Yann, avec un
+froncement de colère dans ses yeux changeants, le repoussa d’un coup trop fort
+qui le fit s’aplatir et hurler.
+</p>
+
+<p>
+Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était restée un peu sauvage, et
+quand son être physique était seul en jeu, une caresse douce était souvent chez
+lui très près d’une violence brutale.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre II</h3>
+
+<p>
+Leur navire s’appelait la Marie, capitaine Guermeur. Il allait chaque année
+faire la grande pêche dangereuse dans ces régions froides où les étés n’ont
+plus de nuits.
+</p>
+
+<p>
+Il était très ancien, comme la Vierge de faïence sa patronne. Ses flancs épais,
+à vertèbres de chêne, étaient éraillés, rugueux, imprégnés d’humidité et de
+saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les senteurs vivifiantes du
+goudron. Au repos il avait un air lourd, avec sa membrure massive, mais quand
+les grandes brises d’ouest soufflaient, il retrouvait sa vigueur légère, comme
+les mouettes que le vent réveille. Alors il avait sa façon à lui de s’élever à
+la lame et de rebondir, plus lestement que bien des jeunes, taillés avec les
+finesses modernes.
+</p>
+
+<p>
+Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils étaient des Islandais (une race
+vaillante de marins qui est répandue surtout au pays de Paimpol et de Tréguier,
+et qui s’est vouée de père en fils à cette pêche-là).
+</p>
+
+<p>
+Ils n’avaient presque jamais vu l’été de France.
+</p>
+
+<p>
+A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pêcheurs, dans le port
+de Paimpol, la bénédiction des départs. Pour ce jour de fête, un reposoir,
+toujours le même, était construit sur le quai; il imitait une grotte en rochers
+et, au milieu, parmi des trophées d’ancres, d’avirons et de filets, trônait,
+douce et impassible, la Vierge, patronne des marins, sortie pour eux de son
+église, regardant toujours, de génération en génération, avec ses mêmes yeux
+sans vie, les heureux pour qui la saison allait être bonne, — et les autres,
+ceux qui ne devaient pas revenir.
+</p>
+
+<p>
+Le saint-sacrement, suivi d’une procession lente de femmes et de mères, de
+fiancées et de soeurs, faisait le tour du port, où tous les navires islandais,
+qui s’étaient pavoisés, saluaient du pavillon au passage. Le prêtre, s’arrêtant
+devant chacun d’eux, disait les paroles et faisait les gestes qui bénissent.
+</p>
+
+<p>
+Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque vide
+d’époux, d’amants et de fils. En s’éloignant, les équipages chantaient
+ensemble, à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie Étoile-de-la-Mer.
+</p>
+
+<p>
+Et chaque année, c’était le même cérémonial de départ, les mêmes adieux.
+</p>
+
+<p>
+Après, recommençait la vie du large, l’isolement à trois ou quatre compagnons
+rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer
+hyperborée.
+</p>
+
+<p>
+Jusqu’ici, ont était revenu; — la Vierge Étoile-de-la-Mer avait protégé ce
+navire qui portait son nom.
+</p>
+
+<p>
+La fin d’août était l’époque de ces retours. Mais la Marie suivait l’usage de
+beaucoup d’Islandais, qui est de toucher seulement à Paimpol, et puis de
+descendre dans le golfe de Gascogne où l’on vend bien sa pêche, et dans les
+îles de sable à marais salants où l’on achète le sel pour la campagne
+prochaine.
+</p>
+
+<p>
+Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se répandent pour
+quelques jours les équipages robustes, avides de plaisir, grisés par ce lambeau
+d’été, par cet air plus tiède; — par la terre et par les femmes.
+</p>
+
+<p>
+Et puis, avec les premières brumes de l’automne, on rentre au foyer, à Paimpol
+ou dans les chaumières éparses du pays de Goëlo, s’occuper pour un temps de
+famille et d’amour, de mariages et de naissances. Presque toujours on trouve là
+des petits nouveau-nés, conçus l’hiver d’avant, et qui attendent des parrains
+pour recevoir le sacrement du baptême: — il faut beaucoup d’enfants à ces races
+de pêcheurs que l’Islande dévore.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre III</h3>
+
+<p>
+A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un dimanche de juin, il y avait deux
+femmes très occupées à écrire une lettre.
+</p>
+
+<p>
+Cela se passait devant une large fenêtre qui était ouverte et dont l’appui, en
+granit ancien et massif, portait une rangée de pots de fleurs.
+</p>
+
+<p>
+Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l’une avait une coiffe
+extrêmement grande, à la mode d’autrefois; l’autre, une coiffe toute petite, de
+la forme nouvelle qu’ont adoptée les Paimpolaises: — deux amoureuses, eût-on
+dit, rédigeant ensemble un message tendre pour quelque bel Islandais.
+</p>
+
+<p>
+Celle qui dictait — la grande coiffe — releva la tête, cherchant ses idées.
+Tiens! Elle était vieille, très vieille, malgré sa tournure jeunette, ainsi vue
+de dos sous son petit châle brun. Mais tout à fait vieille: une bonne
+grand’mère d’au moins soixante-dix ans. Encore jolie par exemple, et encore
+fraîche, avec les pommettes bien roses, comme certains vieillards ont le don de
+les conserver. Sa coiffe, très basse sur le front et sur le sommet de la tête,
+était composée de deux ou trois larges cornets en mousseline qui semblaient
+s’échapper les uns des autres et retombaient sur la nuque. Sa figure vénérable
+s’encadrait bien dans toute cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air
+religieux. Ses yeux, très doux, étaient pleins d’une bonne honnêteté. Elle
+n’avait plus trace de dents, plus rien, et, quand elle riait, on voyait à la
+place ses gencives rondes qui avaient un petit air de jeunesse. Malgré son
+menton, qui était devenu “en pointe de sabott” (comme elle avait coutume de
+dire), son profil n’était pas trop gâté par les années; on devinait encore
+qu’il avait dû être régulier et pur comme celui des saintes d’église.
+</p>
+
+<p>
+Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu’elle pourrait bien raconter de
+plus pour amuser son petit-fils.
+</p>
+
+<p>
+Vraiment il n’existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une autre bonne
+vieille comme elle, pour trouver des choses aussi drôles à dire sur les uns ou
+les autres, ou même sur rien du tout. Dans cette lettre, il y avait déjà trois
+ou quatre histoires impayables, - mais sans la moindre malice, car elle n’avait
+rien de mauvais dans l’âme.
+</p>
+
+<p>
+L’autre, voyant que les idées ne venaient plus, s’était mise à écrire
+soigneusement l’adresse:
+</p>
+
+<p>
+A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, capitaine Guermeur, — dans la
+mer d’Islande par Reykjavik.
+</p>
+
+<p>
+Après, elle aussi releva la tête pour demander:
+</p>
+
+<p>
+— C’est-il fini, grand’mère Moan?
+</p>
+
+<p>
+Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de vingt ans.
+Très blonde, — couleur rare en ce coin de Bretagne où la race est brune; très
+blonde, avec des yeux d’un gris de lin à cils presque noirs. Ses sourcils,
+blonde autant que ses cheveux, étaient comme repeints au milieu d’une ligne
+plus rousse, plus foncée, qui donnait une expression de vigueur et de volonté.
+Son profil, un peu court, était très noble, le nez prolongeant la ligne du
+front avec une rectitude absolue, comme dans les visages grecs. Une fossette
+profonde, creusée sous la lèvre inférieure, en accentuait délicieusement le
+rebord; — et de temps en temps, quand une pensée la préoccupait beaucoup, elle
+la mordait, cette lèvre, avec ses dents blanches d’en haut, ce qui faisait
+courir sous la peau fine des petites traînées plus rouges. Dans toute sa
+personne svelte, il y avait quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui
+lui venait des hardis marins d’Islande ses ancêtres. Elle avait une expression
+d’yeux à la fois obstinée et douce.
+</p>
+
+<p>
+Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas sur le front, s’y
+appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux côtés,
+laissant voir d’épaisses nattes de cheveux roulées en colimaçon au-dessus des
+oreilles — coiffure conservée des temps très anciens et qui donne encore un air
+d’autrefois aux femmes paimpolaises.
+</p>
+
+<p>
+On sentait qu’elle avait été élevée autrement que cette pauvre vieille à qui
+elle prêtait le nom de grand’mère, mais qui, de fait, n’était qu’une
+grand’tante éloignée, ayant eu des malheurs.
+</p>
+
+<p>
+Elle était la fille de M. Mével, un ancien Islandais, un peu forban, enrichi
+par des entreprises audacieuses sur mer.
+</p>
+
+<p>
+Cette belle chambre où la lettre venait de s’écrire était la sienne: un lit
+tout neuf à la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une dentelle au
+bord; et, sur les épaisses murailles, un papier de couleur claire atténuant les
+irrégularités du granit. Au plafond, une couche de chaux blanche recouvrait des
+solives énormes qui révélaient l’ancienneté du logis; — c’était une vraie
+maison de bourgeois aisés, et les fenêtres donnaient sur cette vieille place
+grise de Paimpol où se tiennent les marchés et les pardons.
+</p>
+
+<p>
+— C’est fini, grand’mère Yvonne? Vous n’avez plus rien à lui dire?
+</p>
+
+<p>
+— Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au fils
+Gaos.
+</p>
+
+<p>
+Le fils Gaos!... autrement dit Yann...
+</p>
+
+<p>
+Elle était devenue très rouge, la belle jeune fille fière, en écrivant ce
+nom-là.
+</p>
+
+<p>
+Dès que ce fut ajouté au bas de la page d’une écriture courue, elle se leva en
+détournant la tête, comme pour regarder dehors quelque chose de très
+intéressant sur la place.
+</p>
+
+<p>
+Debout elle était un peu grande; sa taille était moulée comme celle d’une
+élégante dans un corsage ajusté ne faisant pas de plis. Malgré sa coiffe, elle
+avait un air de demoiselle. Même ses mains, sans avoir cette excessive
+petitesse étiolée qui est devenue une beauté par convention, étaient fines et
+blanches, n’ayant jamais travaillé à de grossiers ouvrages.
+</p>
+
+<p>
+Il est vrai, elle avait bien commencé par être une petite Gaud courant pieds
+nus dans l’eau, n’ayant plus de mère, allant presque à l’abandon pendant ces
+saisons de pêche que son père passait en Islande; jolie, rose, dépeignée,
+volontaire, têtue, poussant vigoureuse au grand souffle âpre de la Manche. En
+ce temps-là, elle était recueillie par cette pauvre grand’mère Moan, qui lui
+donnait Sylvestre à garder pendant ses dures journées de travail chez les gens
+de Paimpol.
+</p>
+
+<p>
+Et elle avait une adoration de petite mère pour cet autre tout petit qui lui
+était confié, dont elle était l’aînée d’à peine dix-huit mois; aussi brun
+qu’elle était blonde, aussi soumis et câlin qu’elle était vive et capricieuse.
+</p>
+
+<p>
+Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse ni les
+villes n’avaient grisée: il lui revenait à l’esprit comme un rêve lointain de
+liberté sauvage, comme un ressouvenir d’une époque vague et mystérieuse où les
+grèves avaient plus d’espace, où certainement les falaises étaient plus
+gigantesques...
+</p>
+
+<p>
+Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour elle, l’argent était venu
+à son père qui s’était mis à acheter et à revendre des cargaisons de navire,
+elle avait été emmenée par lui à Saint-Brieuc, et plus tard à Paris. - Alors,
+de petite Gaud, elle était devenue une mademoiselle Marguerite, grande,
+sérieuse, au regard grave. Toujours un peu livrée à elle-même dans un autre
+genre d’abandon que celui de la grève bretonne, elle avait conservé sa nature
+obstinée d’enfant. Ce qu’elle savait des choses de la vie avait été révélé bien
+au hasard, sans discernement aucun; mais une dignité innée, excessive, lui
+avait servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures de
+hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franches qui
+surprenaient, et son beau regard clair ne s’abaissait pas toujours devant celui
+des jeunes hommes; mais il était si honnête et si indifférent que ceux-ci ne
+pouvaient guère s’y méprendre, ils voyaient bien tout de suite qu’ils avaient
+affaire à une fille sage, fraîche de coeur autant que de figure.
+</p>
+
+<p>
+Dans ces grandes villes, son costume s’était modifié beaucoup plus
+qu’elle-même. Bien qu’elle eût gardé sa coiffe, que les Bretonnes quittent
+difficilement, elle avait vite appris à s’habiller d’une autre façon. Et sa
+taille autrefois libre de petite pêcheuse, en se formant, en prenant la
+plénitude de ses beaux contours germés au vent de la mer, s’était amincie par
+le bas dans de longs corsets de demoiselle.
+</p>
+
+<p>
+Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, - l’été seulement comme
+les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses souvenirs d’autrefois et
+son nom de Gaud (qui en breton veut dire Marguerite); un peu curieuse peut-être
+de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui n’étaient jamais là, et dont
+chaque année quelques-uns de plus manquaient à l’appel; entendant partout
+causer de cette Islande qui lui apparaissait comme un gouffre lointain — et où
+était à présent celui qu’elle aimait...
+</p>
+
+<p>
+Et puis un beau jour elle avait été ramenée pour tout à fait au pays de ces
+pêcheurs, par un caprice de son père, qui avait voulu finir là son existence et
+habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol.
+</p>
+
+<p>
+La bonne vieille grand’mère, pauvre et proprette, s’en alla en remerciant, dès
+que la lettre fut relue et l’enveloppe fermée. Elle demeurait assez loin, à
+l’entrée du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de la côte, encore dans cette
+même chaumière où elle était née, où elle avait eu ses fils et ses petits-fils.
+</p>
+
+<p>
+En traversant la ville, elle répondait à beaucoup de monde qui lui disait
+bonsoir: elle était une des anciennes du pays, débris d’une famille vaillante
+et estimée.
+</p>
+
+<p>
+Par des miracles d’ordre et de soins, elle arrivait à paraître à peu près bien
+mise, avec de pauvres robes raccommodées, qui ne tenaient plus. Toujours ce
+petit châle brun de Paimpolaise, qui était sa tenue d’habillé et sur lequel
+retombaient depuis une soixantaine d’années les cornets de mousseline de ses
+grandes coiffes: son propre châle de mariage, jadis bleu, reteint pour les
+noces de son fils Pierre, et depuis ce temps là ménagé pour les dimanches,
+encore bien présentable.
+</p>
+
+<p>
+Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, pas du tout comme les
+vieilles; et vraiment malgré ce menton un peu trop remonté, avec ces yeux si
+bons et ce profil si fin, on ne pouvait s’empêcher de la trouver bien jolie.
+</p>
+
+<p>
+Elle était très respectée, et cela ce voyait, rien que dans les bonsoirs que
+les gens lui donnaient. En route elle passa devant chez son galant, un vieux
+soupirant d’autrefois, menuisier de son état; octogénaire, qui maintenant se
+tenait toujours assis devant sa porte tandis que les jeunes, ses fils,
+rabotaient aux établis. — Jamais il ne s’était consolé, disait-on, de ce
+qu’elle n’avait voulu de lui ni en premières ni en secondes noces; mais avec
+l’âge, cela avait tourné en une espèce de rancune comique, moitié maligne, et
+il l’interpellait toujours:
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien! la belle, quand ça donc qu’il faudra aller vous prendre mesure?...
+</p>
+
+<p>
+Elle remercia, disant que non, qu’elle n’était pas encore décidée à se faire
+faire ce costume-là. Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie un peu
+lourde, parlait de certain costume en planches de sapin par lequel finissent
+tous les habillements terrestres...
+</p>
+
+<p>
+— Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez pas, la belle, vous
+savez...
+</p>
+
+<p>
+Il lui avait déjà fait cette même facétie plusieurs fois. Et aujourd’hui elle
+avait peine à en rire: c’est qu’elle se sentait plus fatiguée, plus cassée par
+sa vie de labeur incessant, — et elle songeait à son cher petit-fils, son
+dernier, qui, à son retour d’Islande, allait partir pour le service. — Cinq
+années!... S’en aller en Chine peut-être, à la guerre!... Serait-elle bien là,
+quand il reviendrait? - Une angoisse la prenait à cette pensée... Non,
+décidément, elle n’était pas si gaie qu’elle en avait l’air, cette pauvre
+vieille, et voici que sa figure se contractait horriblement comme pour pleurer.
+</p>
+
+<p>
+C’était donc possible cela, c’était donc vrai, qu’on allait bientôt le lui
+enlever, ce dernier petit-fils... Hélas! Mourir peut-être toute seule, sans
+l’avoir revu... On avait bien fait quelques démarches (des messieurs de la
+ville qu’elle connaissait) pour l’empêcher de partir, comme soutien d’une
+grand’mère presque indigente qui ne pourrait bientôt plus travailler. Cela
+n’avait pas réussi, — à cause de l’autre, Jean Moan le déserteur, un frère aîné
+de Sylvestre dont on ne parlait plus dans la famille, mais qui existait tout de
+même quelque part en Amérique, enlevant à son cadet le bénéfice de l’exemption
+militaire. Et puis on avait objecté sa petite pension de veuve de marin; on ne
+l’avait pas trouvée assez pauvre.
+</p>
+
+<p>
+Quand elle fut rentrée, elle dit longuement ses prières, pour tous ses défunts,
+fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une confiance ardente pour
+son petit Sylvestre, et essaya de s’endormir, songeant au costume en planches,
+le coeur affreusement serré de se sentir si vieille au moment de ce départ...
+</p>
+
+<p>
+L’autre, la jeune fille, était restée assise près de sa fenêtre, regardant sur
+le granit des murs les reflets jaunes du couchant, et, dans le ciel, les
+hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol était toujours très mort, même le
+dimanche, par ces longues soirées de mai; des jeunes filles, qui n’avaient
+seulement personne pour leur faire un peu la cour, se promenaient deux par
+deux, trois par trois, rêvant aux galants d’Islande...
+</p>
+
+<p>
+“... Le bonjour de ma part au fils Gaos...” Cela l’avait beaucoup troublée
+d’écrire cette phrase, et ce nom qui, à présent, ne voulait plus la quitter.
+</p>
+
+<p>
+Elle passait souvent ses soirées à cette fenêtre, comme un demoiselle. Son père
+n’aimait pas beaucoup qu’elle se promenât avec les autres filles de<br/>
+son âge et qui, autrefois, avaient été de sa condition. Et puis, en sortant du
+café, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec d’autres anciens
+marins comme lui, il était content d’apercevoir là-haut, à sa fenêtre encadrée
+de granit, entre les pots de fleurs, sa fille installée dans cette maison de
+riches.
+</p>
+
+<p>
+Le fils Gaos!... Elle regardait malgré elle du côté de la mer, qu’on ne voyait
+pas, mais qu’on sentait là tout près, au bout de ces petites ruelles par où
+remontaient des bateliers. Et sa pensée s’en allait dans les infinis de cette
+chose toujours attirante, qui fascine et qui dévore; sa pensée s’en allait
+là-bas, très loin dans les mers polaires, où naviguait la Marie, capitaine
+Guermeur.
+</p>
+
+<p>
+Quel étrange garçon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable maintenant,
+après s’être avancé d’une manière à la fois si osée et si douce.
+</p>
+
+<p class="center">
+*****
+</p>
+
+<p>
+Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les souvenirs de son retour en
+Bretagne, qui était de l’année dernière.
+</p>
+
+<p>
+Un matin de décembre, après une nuit de voyage, le train venant de Paris les
+avait déposés, son père et elle, à Guingamp, au petit jour brumeux et
+blanchâtre, très froid, frisant encore l’obscurité. Alors elle avait été saisie
+par une impression inconnue: cette vieille petite ville, qu’elle n’avait jamais
+traversée qu’en été, elle ne la reconnaissait plus; elle y éprouvait comme le
+sensation de plonger tout à coup dans ce qu’on appelle, à la campagne: les
+temps, les temps lointains du passé. Ce silence, après Paris! Ce train de vie
+tranquille de gens d’un autre monde, allant dans la brume à leurs toutes
+petites affaires! Ces vieilles maisons en granit sombre, noires d’humidité et
+d’un reste de nuit; toutes ces choses bretonnes — qui lui charmaient à présent
+qu’elle aimait Yann — lui avaient paru ce matin-là d’une tristesse bien
+désolée. Des ménagères matineuses ouvraient déjà leurs portes, et, en passant,
+elle regardait dans ces intérieurs anciens, à grande cheminée, où se tenaient
+assises, avec des poses de quiétude, des aïeules en coiffe qui venaient de se
+lever. Dès qu’il avait fait un peu plus jour, elle était entrée dans l’église
+pour dire ses prières. Et comme elle lui avait semblé immense et ténébreuse,
+cette nef magnifique, — et différente des églises parisiennes, avec ses piliers
+rudes usés à la base par les siècles, sa senteur de caveau, de vétusté, de
+salpêtre! Dans un recul profond, derrière les colonnes, un cierge brûlait, et
+une femme se tenait agenouillée devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur
+de cette flammèche grêle se perdait dans le vide incertain des voûtes... Elle
+avait retrouvé là tout à coup, en elle-même, la trace d’un sentiment bien
+oublié: cette sorte de tristesse et d’effroi qu’elle éprouvait jadis, étant
+toute petite, quand on la menait à la première messe des matins d’hiver, dans
+l’église de Paimpol.
+</p>
+
+<p>
+Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, quoiqu’il y eût là
+beaucoup de choses belles et amusantes. D’abord, elle s’y trouvait presque à
+l’étroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer. Et puis, elle s’y
+sentait une étrangère, une déplacée: les Parisiennes, c’étaient ces femmes dont
+la taille mince avait aux reins une cambrure artificielle, qui connaissaient
+une manière à part de marcher, de se trémousser dans des gaines baleinées: et
+elle était trop intelligente pour avoir jamais essayé de copier de plus près
+ces choses. Avec ses coiffes, commandées chaque année à la faiseuse de Paimpol,
+elle se trouvait mal à l’aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte
+que, si on se retournait tant pour la voir, c’est qu’elle était très charmante
+à regarder.
+</p>
+
+<p>
+Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une distinction qui
+l’attirait, mais elle les savait inaccessibles, celles-là. Et les autres,
+celles de plus bas, qui auraient consenti à lier connaissance, elle les tenait
+dédaigneusement à l’écart, ne les jugeant pas dignes. Elle avait donc vécu sans
+amies, presque sans autre société que celle de son père, souvent affairé,
+absent. Elle ne regrettait pas cette vie de dépaysement et de solitude.
+</p>
+
+<p>
+Mais c’est égal, ce jour d’arrivée, elle avait été surprise d’une façon pénible
+par l’âpreté de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la pensée qu’il
+faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture, s’enfouir beaucoup plus
+avant dans ce pays morne pour arriver à Paimpol, l’avait inquiétée comme une
+oppression.
+</p>
+
+<p>
+Tout l’après-midi de ce même jour gris, ils avaient en effet voyagé, son père
+et elle, dans une vieille petite diligence crevassée, ouverte à tous les vents;
+passant à la nuit tombante dans des villages tristes, sous des fantômes
+d’arbres suant la brume en gouttelettes fines. Bientôt il avait fallu allumer
+les lanternes, alors on n’avait plus rien vu — que deux traînées d’une nuance
+bien verte de feu de Bengale qui semblaient courir de chaque côté en avant des
+chevaux, et qui étaient les lueurs de ces deux lanternes jetées sur les
+interminables haies du chemin. — Comment tout à coup cette verdure si verte, en
+décembre?... D’abord étonnée, elle se pencha pour mieux voir, puis il lui
+sembla reconnaître et se rappeler: les ajoncs, les éternels ajoncs marins des
+sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En
+même temps commençait à souffler une brise plus tiède, qu’elle croyait
+reconnaître aussi, et qui sentait la mer.
+</p>
+
+<p>
+Vers la fin de la route, elle avait été tout à fait réveillée et amusée par
+cette réflexion qui lui était venue:
+</p>
+
+<p>
+— Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois, les beaux
+pêcheurs d’Islande.
+</p>
+
+<p>
+En décembre, ils devaient être là, revenus tous, les frères, les fiancés, les
+amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites, l’entretenaient tant,
+à chacun de ses voyages d’été, pendant les promenades du soir. Et cette idée
+l’avait tenue occupée, pendant que ses pieds se glaçaient dans l’immobilité de
+la carriole...
+</p>
+
+<p>
+En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait été pris par
+l’un d’eux...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre IV</h3>
+
+<p>
+La première fois qu’elle l’avait aperçu, lui, ce Yann, c’était le lendemain de
+son arrivée, au pardon des Islandais, qui est le 8 décembre, jour de la
+Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des pêcheurs, — un peu après la
+procession, les rues sombres encore tendues de draps blancs sur lesquels
+étaient piqués du lierre et du houx, des feuillages et des fleurs d’hiver.
+</p>
+
+<p>
+A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, sous un ciel triste. Joie
+sans gaîté, qui était faite surtout d’insouciance et de défi; de vigueur
+physique et d’alcool; sur laquelle pesait, moins déguisée qu’ailleurs,
+l’universelle menace de mourir.
+</p>
+
+<p>
+Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de prêtres. Chansons rudes
+et monotones dans les cabarets; vieux airs à bercer les matelots; vieilles
+complaintes venues de la mer, venues je ne sais d’où, de la profonde nuit des
+temps. Groupes de marins se donnant le bras, zigzaguant dans les rues, par
+habitude de rouler et par commencement d’ivresse, jetant aux femmes des regards
+plus vifs après les longues continences du large. Groupes de filles en coiffes
+blanches de nonnain, aux belles poitrines serrées et frémissantes, aux beaux
+yeux remplis des désirs de tout un été. Vieilles maisons de granit enfermant ce
+grouillement de monde; vieux toits racontant leurs luttes de plusieurs siècles
+contre les vents d’ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que
+lance la mer; racontant aussi les histoires chaudes qu’ils ont abritées, des
+aventures anciennes d’audace et d’amour.
+</p>
+
+<p>
+Et un sentiment religieux, une impression de passé, planant sur tout cela, avec
+un respect du culte antique, des symboles qui protègent, de la Vierge blanche
+et immaculée. A côté des cabarets, l’église au perron semé de feuillages, tout
+ouverte en grande baie sombre, avec son odeur d’encens, avec ses cierges dans
+son obscurité, et ses ex-voto de marins partout accrochés à la sainte voûte. A
+côté des filles amoureuses, les fiancées de matelots disparus, les veuves de
+naufragés, sortant des chapelles des morts, avec leurs longs châles de deuil et
+leurs petites coiffes lisses; les yeux à terre, silencieuses, passant au milieu
+de ce bruit de vie, comme un avertissement noir. Et là tout près, la mer
+toujours, la grande nourrice et la grande dévorante de ces générations
+vigoureuses, s’agitant elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part de la
+fête...
+</p>
+
+<p>
+De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l’impression confuse. Excitée et
+rieuse, avec le coeur serré dans le fond, elle sentait une espèce d’angoisse la
+prendre, à l’idée que ce pays maintenant était redevenu le sien pour toujours.
+Sur la place, où il y avait des jeux et des saltimbanques, elle se promenait
+avec ses amies qui lui nommaient, de droite et de gauche, les jeunes hommes de
+Paimpol ou de Ploubazlanec. Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de
+ces “Islandais” était arrêté, tournant le dos. Et d’abord, frappée par l’un
+d’eux qui avait une taille de géant et des épaules presque trop larges, elle
+avait simplement dit, même avec une nuance de moquerie:
+</p>
+
+<p>
+— En voilà un qui est grand!
+</p>
+
+<p>
+Il y avait à peu près ceci de sous-entendu dans sa phrase:
+</p>
+
+<p>
+— Pour celle qui l’épousera quel encombrement dans son ménage, un mari de cette
+carrure!
+</p>
+
+<p>
+Lui c’était retourné comme s’il eût entendue et, de la tête aux pieds, il
+l’avait enveloppée d’un regard rapide qui semblait dire:
+</p>
+
+<p>
+— Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si élégante et
+que je n’ai jamais vue?
+</p>
+
+<p>
+Et puis, ses yeux s’étaient abaissés vite, par politesse, et il avait de
+nouveau paru très occupé des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tête que
+les cheveux noirs, qui étaient assez longs et très bouclés derrière, sur le
+cou.
+</p>
+
+<p>
+Ayant demandé sans gêne le nom d’une quantité d’autres, elle n’avait pas osé
+pour celui-là. Ce beau profil à peine aperçu; ce regard superbe et un peu
+farouche; ces prunelles brunes légèrement fauves, courant très vite sur l’opale
+bleuâtre de ses yeux, tout cela l’avait impressionnée et intimidée aussi.
+</p>
+
+<p>
+Justement c’était ce “fils Gaos” dont elle avait entendu parler chez les Moan
+comme d’un grand ami de Sylvestre; le soir de ce même pardon, Sylvestre et lui,
+marchant bras dessus bras dessous, les avaient croisés, son père et elle, et
+s’étaient arrêtés pour dire bonjour...
+</p>
+
+<p>
+... Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu pour elle une espèce de
+frère. Comme des cousins qu’ils étaient, ils avaient continué de se tutoyer; -
+il est vrai, elle avait hésité d’abord, devant ce grand garçon de dix-sept ans
+ayant déjà une barbe noire; mais, comme ses bons yeux d’enfant si doux
+n’avaient guère changé, elle l’avait bientôt assez reconnu pour s’imaginer ne
+l’avoir jamais perdu de vue. Quand il venait à Paimpol, elle le retenait à
+dîner le soir; c’était sans conséquence, et il mangeait de très bon appétit,
+étant un peu privé chez lui...
+</p>
+
+<p>
+... A vrai dire, ce Yann n’avait pas été très galant pour elle, pendant cette
+première présentation, — au détour d’une petite rue grise toute jonchée de
+rameaux verts. Il s’était borné à lui ôter son chapeau, d’un geste presque
+timide bien que très noble; puis l’ayant parcourue de son même regard rapide,
+il avait détourné les yeux d’un autre côté, paraissant être mécontent de cette
+rencontre et avoir hâte de passer son chemin. Une grande brise d’ouest qui
+s’était levée pendant la procession, avait semé par terre des rameaux de buis
+et jeté sur le ciel des tentures gris noir... Gaud, dans sa rêverie de
+souvenir, revoyait très bien tout cela: cette tombée triste de la nuit sur
+cette fin de pardon; ces draps blancs piqués de fleurs qui se tordaient au vent
+le long des murailles; ces groupes tapageurs d’“Islandais”, gens de vent et de
+tempête, qui entraient en chantant dans les auberges, se garant contre la pluie
+prochaine; surtout ce grand garçon, planté debout devant elle, détournant la
+tête, avec un air ennuyé et troublé de l’avoir rencontrée... Quel changement
+profond s’était fait en elle depuis cette époque!...
+</p>
+
+<p>
+Et quelle différence entre le bruit de cette fin de fête et la tranquillité d’à
+présent! Comme se même Paimpol était silencieux et vide ce soir, pendant le
+long crépuscule tiède de mai qui la retenait à sa fenêtre, seule, songeuse et
+enamourée!...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre V</h3>
+
+<p>
+La seconde fois qu’ils s’étaient vus, c’était à des noces. Ce fils Gaos avait
+été désigné pour lui donner le bras. D’abord elle s’était imaginé en être
+contrariée: défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le monde regardait à
+cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait probablement rien lui
+dire en route!... Et puis, il l’intimidait, celui-là, décidément, avec son
+grand air sauvage.
+</p>
+
+<p>
+A l’heure dite, tout le monde étant déjà réuni pour le cortège, ce Yann n’avait
+point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on parlait de ne point
+l’attendre. Alors elle c’était aperçue que, pour lui seul, elle avait fait
+toilette; avec n’importe quel autre de ces jeunes hommes, la fête, le bal,
+seraient pour elle manqués et sans plaisir...
+</p>
+
+<p>
+A la fin il était arrivé, en belle tenue lui aussi, s’excusant sans embarras
+auprès des parents de la mariée. Voilà: de grands bancs de poissons, qu’on
+n’attendait pas du tout, avaient été signalés d’Angleterre comme devant passer
+le soir, un peu au large d’Aurigny; alors tout ce qu’il y avait de bateaux dans
+Ploubazlanec avait appareillé en hâte. Un émoi dans les villages, les femmes
+cherchant leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se
+démenant elles-mêmes pour hisser les voiles, aider à la manoeuvre, enfin un
+vrai branle-bas dans le pays...
+</p>
+
+<p>
+Au milieu de tout ce monde qui l’entourait, il racontait avec une extrême
+aisance; avec des gestes à lui, des roulements d’yeux, et un beau sourire qui
+découvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux la précipitation des
+appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases un certain
+petit hou! prolongé, très drôle, - qui est un cri de matelot donnant une idée
+de vitesse et ressemblant au son flûté du vent. Lui qui parlait avait été
+obligé de se chercher un remplaçant bien vite et de le faire accepter par le
+patron de la barque auquel il s’était loué pour la saison d’hiver. De là venait
+son retard, et, pour n’avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre
+toute sa part de pêche.
+</p>
+
+<p>
+Ces motifs avaient été parfaitement compris par les pêcheurs qui l’écoutaient
+et personne n’avait songé à lui en vouloir; — on sait bien, n’est-ce pas, que,
+dans la vie, tout est plus ou moins dépendant des choses imprévues de la mer,
+plus ou moins soumis aux changements du temps et aux migrations mystérieuses
+des poissons. Les autres Islandais qui étaient là regrettaient seulement de
+n’avoir pas été avertis assez tôt pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de
+cette fortune qui allait passer au large.
+</p>
+
+<p>
+Trop tard à présent, tant pis, il n’y avait plus qu’à offrir son bras aux
+filles. Les violons commençaient dehors leur musique, et gaîment on s’était mis
+en route.
+</p>
+
+<p>
+D’abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portées, comme on en conte
+pendant les fêtes de mariage aux jeunes filles que l’on connaît peu. Parmi ces
+couples de la noce, eux seuls étaient des étrangers l’un pour l’autre; ailleurs
+dans le cortège, ce n’était que cousins et cousines, fiancés et fiancées. Des
+amants, il y en avait bien quelques paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol,
+on va très loin en amour, à l’époque de la rentrée d’Islande. (Seulement on a
+le coeur honnête, et l’on s’épouse après.)
+</p>
+
+<p>
+Mais le soir, pendant qu’on dansait, la causerie étant revenu entre eux deux
+sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la regardant
+dans les yeux en plein, cette chose inattendue:
+</p>
+
+<p>
+Il n’y a que vous dans Paimpol, — et même dans le monde, - pour m’avoir fait
+manquer cet appareillage; non, sûr que pour aucune autre, je ne me serais
+dérangé de ma pêche, mademoiselle Gaud...
+</p>
+
+<p>
+Étonnée d’abord que ce pêcheur osât lui parler ainsi, à elle qui était venue à
+ce bal un peu comme une reine, et puis charmée délicieusement, elle avait fini
+par répondre:
+</p>
+
+<p>
+— Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je préfère être avec vous qu’avec
+aucun autre.
+</p>
+
+<p>
+Ç’avait été tout. Mais, à partir de ce moment jusqu’à la fin des danses,
+ils s’étaient mis à se parler d’une façon différente, à voix plus basse et plus
+douce...
+</p>
+
+<p>
+On dansait à la vielle, au violon, les mêmes couples presque toujours ensemble.
+Quand lui venait la reprendre, après avoir par convenance dansé avec quelque
+autre, ils échangeaient un sourire d’amis qui se retrouvent et continuaient
+leur conversation d’avant qui était très intime. Naïvement, Yann racontait sa
+vie de pêcheur, ses fatigues, ses salaires, les difficultés d’autrefois chez
+ses parents, quand il avait fallu élever les quatorze petits Gaos dont il était
+le frère aîné.
+</p>
+
+<p>
+— A présent ils étaient tirés de la peine, surtout à cause d’une épave que leur
+père avait rencontrée en Manche, et dont la vente leur avait rapporté dix mille
+francs, part faite à l’État; cela avait permis de construire un premier étage
+au-dessus de leur maison, — laquelle était à la pointe du pays de Ploubazlanec,
+tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even, dominant la Manche, avec une
+vue très belle.
+</p>
+
+<p>
+— C’était dur, disait-il, ce métier d’Islande: partir comme ça dès le mois de
+février, pour un tel pays, où il fait si froid et si sombre, avec une mer si
+mauvaise...
+</p>
+
+<p>
+... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme chose
+d’hier, la repassait lentement dans sa mémoire, en regardant la nuit de mai
+tomber sur Paimpol. S’il n’avait pas eu des idées de mariage, pourquoi lui
+aurait-il appris tous ces détails d’existence, qu’elle avait écoutés un peu
+comme fiancée; il n’avait pourtant pas l’air d’un garçon banal aimant à
+communiquer ses affaires à tout le monde...
+</p>
+
+<p>
+-... Le métier est assez bon tout de même, avait-il dit, et pour moi je n’en
+changerais toujours pas. Des années, c’est huit cents francs; d’autres fois
+douze cents, que l’on me donne au retour et que je porte à notre mère.
+</p>
+
+<p>
+— Que vous portez à votre mère, monsieur Yann?
+</p>
+
+<p>
+— Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c’est l’habitude comme ça,
+mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due et toute
+naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n’ai presque jamais d’argent.
+Le dimanche c’est notre mère qui m’en donne un peu quand je viens à Paimpol.
+Pour tout c’est la même chose. Ainsi cette année notre père m’a fait faire ces
+habits neufs que je porte, sans quoi je n’aurais jamais voulu venir aux noces;
+oh! non sûr, je ne serais pas venu vous donner le bras avec mes habits de l’an
+dernier...
+</p>
+
+<p>
+Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils n’étaient peut-être pas très
+élégants, ces habits neufs d’Yann, cette veste très courte, ouverte sur un
+gilet d’une forme un peu ancienne; mais le torse qui se moulait dessous était
+irréprochablement beau, et alors le danseur avait grand air tout de même.
+</p>
+
+<p>
+En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu’il avait dit
+quelque chose, pour voir ce qu’elle en pensait. Et comme son regard restait bon
+et honnête, tandis qu’il racontait tout cela pour qu’elle fût bien prévenue
+qu’il n’était pas riche!
+</p>
+
+<p>
+Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face; répondant très
+peu de chose, mais écoutant avec toute son âme, toujours plus étonnée et
+attirée vers lui. Quel mélange il était, de rudesse sauvage et d’enfantillage
+câlin! Sa voix grave, qui avec d’autres était brusque et décidée, devenait,
+quand il lui parlait, de plus en plus fraîche et caressante; pour elle seule,
+il savait la faire vibrer avec une extrême douceur, comme une musique voilée
+d’instruments à cordes.
+</p>
+
+<p>
+Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand garçon avec ses allures
+désinvoltes, sons aspect terrible, toujours traité chez lui en petit enfant et
+trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les aventures, tous les
+dangers, et conservant pour ses parents cette soumission respectueuse, absolue.
+</p>
+
+<p>
+Elle comparait avec d’autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris, commis,
+écrivassiers ou je ne sais quoi, qui l’avaient poursuivie de leurs adorations,
+pour son argent. Et celui-ci lui semblait être ce qu’elle avait connu de
+meilleur, en même temps qu’il était le plus beau.
+</p>
+
+<p>
+Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait raconté que, chez elle aussi,
+on ne s’était pas toujours trouvé à l’aise comme à présent; que son père avait
+commencé par être pêcheur d’Islande, et gardait beaucoup d’estime pour les
+Islandais; qu’elle-même se rappelait avoir couru pieds nus, étant toute petite,
+— sur la grève, - après la mort de sa pauvre mère...
+</p>
+
+<p>
+...Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, décisive et unique dans sa vie, —
+elle était déjà presque lointaine, puisqu’elle datait de décembre et qu’on
+était en mai. Tous les beaux danseurs d’alors pêchaient à présent là-bas, épars
+sur la mer d’Islande — y voyant clair, au pâle soleil, dans leur solitude
+immense, tandis que l’obscurité se faisait tranquillement sur la terre
+bretonne.
+</p>
+
+<p>
+Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, presque fermée de tous côtés
+par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on
+n’entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des maisons, le vide encore
+lumineux du ciel semblait se creuser, s’élever, se séparer davantage des choses
+terrestres, — qui maintenant, à cette heure crépusculaire, se tenaient toutes
+en une seule découpure noire de pignons et de vieux toits. De temps en temps
+une porte se fermait, ou une fenêtre; quelque ancien marin, à la démarche
+roulante, sortait d’un cabaret, s’en allait par les petites rues sombres, ou
+bien quelques filles attardées rentraient de la promenade avec des bouquets de
+fleurs de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut
+vers elle au bout de son bras une gerbe d’aubépine comme pour la lui faire
+sentir; on voyait encore un peu dans l’obscurité transparente ces légères
+touffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une autre odeur douce qui
+était montée des jardins et des cours, celle des chèvrefeuilles fleuris sur le
+granit des murs, — et aussi une vague senteur de goémon, venue du port. Les
+dernières chauves-souris glissaient dans l’air, d’un vol silencieux, comme les
+bêtes des rêves.
+</p>
+
+<p>
+Gaud avait passé bien de soirées à cette fenêtre, regardant cette place
+mélancolique, songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours à ce même
+bal...
+</p>
+
+<p>
+... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de têtes de
+valseurs commençaient à tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec d’autres,
+des filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou moins l’amant; elle se
+rappelait sa condescendance dédaigneuse pour répondre à leurs appels... Comme
+il était différent avec celles-là!...
+</p>
+
+<p>
+Il était un charmant danseur, droit comme un chêne de futaie, et tournant avec
+une grâce à la fois légère et noble, la tête rejetée en arrière. Ses cheveux
+bruns, qui étaient en boucles, retombaient un peu sur son front et remuaient au
+vent des danses; Gaud, qui était assez grande, en sentait le frôlement sur sa
+coiffe, quand il se penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses
+rapides.
+</p>
+
+<p>
+De temps en temps, il lui montrait d’un signe sa petite soeur Marie et
+Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient ensemble. Il riait, d’un air très
+bon, en les voyant tous deux si jeunes, si réservés l’un près de l’autre, se
+faisant des révérences, prenant des figures timides pour se dire bien bas des
+choses sans doute très aimables. Il n’aurait pas permis qu’il en fût autrement,
+bien sûr; mais c’est égal, il s’amusait, lui, coureur et entreprenant qu’il
+était devenu, de les trouver si naïfs; il échangeait alors avec Gaud des
+sourires d’intelligence intime qui disaient: “Comme ils sont gentils et drôles
+à regarder, nos deux petits frères!...”
+</p>
+
+<p>
+On s’embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers de cousins, baisers de
+fiancés, baisers d’amants, qui conservaient malgré tout un bon air franc et
+honnête, là, à pleine bouche, et devant tout le monde. Lui ne l’avait pas
+embrassée, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille de M.
+Mével; peut-être seulement la serrait-il un peu plus contre sa poitrine,
+pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne résistait pas, s’appuyait
+au contraire, s’étant donnée de toute son âme. Dans ce vertige subit, profond,
+délicieux, qui l’entraînait tout entière vers lui, ses sens de vingt ans
+étaient bien pour quelque chose, mais c’était son coeur qui avait commencé le
+mouvement.
+</p>
+
+<p>
+— Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? Disaient deux ou trois
+belles filles, aux yeux chastement baissés sous des cils blonds ou noirs, et
+qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins ou bien deux. En effet
+elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse, c’est qu’il était le
+premier, l’unique des jeunes hommes à qui elle eût jamais fait attention dans
+sa vie.
+</p>
+
+<p>
+En se quittant le matin, quand tout le monde était parti à la débandade, au
+petit jour glacé, ils s’étaient dit adieu d’une façon à part, comme deux promis
+qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, pour rentrer, elle avait traversé
+cette même place avec son père, nullement fatiguée, se sentant alerte et
+joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume gelée du dehors et cette aube
+triste, trouvant tout exquis et tout suave.
+</p>
+
+<p>
+... La nuit de mai était tombée depuis longtemps; les fenêtres s’étaient toutes
+peu à peu fermées, avec de petits grincements de leurs ferrures. Gaud restait
+toujours là, laissant la sienne ouverte. Les rares derniers passants, qui
+distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe, devaient dire: “Voilà
+une fille, qui, pour sûr, rêve à son galant.” Et c’était vrai, qu’elle y
+rêvait, — avec une envie de pleurer par exemple; ses petites dents blanches
+mordaient ses lèvres, défaisaient constamment ce pli qui soulignait en bas le
+contour de sa bouche fraîche. Et ses yeux restaient fixes dans l’obscurité, ne
+regardant rien des choses réelles...
+</p>
+
+<p>
+... Mais, après ce bal, pourquoi n’était-il pas revenu? Quel changement en lui?
+Rencontré par hasard, il avait l’air de la fuir, en détournant ses yeux dont
+les mouvements étaient toujours si rapides.
+</p>
+
+<p>
+Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non plus:
+</p>
+
+<p>
+— C’est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te marier, Gaud, disait-il,
+si ton père le permettait, car tu n’en trouverais pas dans le pays un autre qui
+le vaille. D’abord je te dirai qu’il est très sage, sans en avoir l’air; c’est
+fort rare quand il se grise. Il fait bien un peu son têtu quelquefois, mais
+dans le fond il est tout à fait doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est
+bon. Et un marin! A chaque saison de pêche les capitaines se disputent pour
+l’avoir...
+</p>
+
+<p>
+La permission de son père, elle était bien sûre de l’obtenir, car jamais elle
+n’avait été contrariée dans ses volontés. Cela lui était donc bien égal qu’il
+ne fût pas riche. D’abord, un marin comme ça, il suffirait d’un peu d’argent
+d’avance pour lui faire suivre six mois les cours de cabotage, et il
+deviendrait un capitaine à qui tous les armateurs voudraient confier des
+navires.
+</p>
+
+<p>
+Cela lui était égal aussi qu’il fût un peu un géant; être trop fort, ça peut
+devenir un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit pas du tout à
+la beauté.
+</p>
+
+<p>
+Par ailleurs elle s’était informée, sans en avoir l’air, auprès des filles du
+pays qui savaient toutes les histoires d’amour: on ne lui connaissait point
+d’engagements; sans paraître tenir à l’une plus qu’à l’autre, il allait de
+droite et de gauche, à Lézardrieux aussi bien qu’à Paimpol, auprès des belles
+qui avaient envie de lui.
+</p>
+
+<p>
+Un soir de dimanche, très tard, elle l’avait vu passer sous ses fenêtres,
+reconduisant et serrant de près une certaine Jeannie Caroff, qui était jolie
+assurément, mais dont la réputation était fort mauvaise. Cela, par exemple, lui
+avait fait un mal cruel.
+</p>
+
+<p>
+On lui avait assuré aussi qu’il était très emporté; qu’étant gris, un soir,
+dans un certain café de Paimpol où les Islandais font leurs fêtes, il avait
+lancé une grosse table en marbre au travers d’une porte qu’on ne voulait pas
+lui ouvrir...
+</p>
+
+<p>
+Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les marins,
+quelquefois, quand ça les prend... Mais, s’il avait le c&oelig;ur bon, pourquoi
+était-il venu la chercher, elle qui ne songeait à rien, pour la quitter après;
+quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, avec ce beau sourire qui
+semblait si franc, et de prendre cette voix douce pour lui faire des
+confidences comme à une fiancée ? A présent elle était incapable de s’attacher
+à un autre et de changer. Dans ce même pays, autrefois, quand elle était tout à
+fait une enfant, on avait coutume de lui dire pour la gronder qu’elle était une
+mauvaise petite, entêtée dans ses idées comme aucune autre; cela lui était
+resté. Belle demoiselle à présent, un peu sérieuse et hautaine d’allures, que
+personne n’avait façonnée, elle demeurait dans le fond toute pareille.
+</p>
+
+<p>
+Après ce bal, l’hiver dernier s’était passé dans cette attente de le revoir, et
+il n’était même pas venu lui dire adieu avant le départ d’Islande. Maintenant
+qu’il n’était plus là, rien n’existait pour elle; le temps ralenti semblait se
+traîner — jusqu’à ce retour d’automne pour lequel elle avait formé ses projets
+d’en avoir le c&oelig;ur net et d’en finir...
+</p>
+
+<p>
+... Onze heures à l’horloge de la mairie, — avec cette sonorité particulière
+que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des printemps.
+</p>
+
+<p>
+A Paimpol, onze heures, c’est très tard; alors Gaud ferma sa fenêtre et alluma
+sa lampe pour se coucher...
+</p>
+
+<p>
+Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauvagerie; ou, comme lui
+aussi était fier, était-ce la peur d’être refusé, la croyant trop riche?...
+Elle avait déjà voulu le lui demander elle-même tout simplement; mais c’était
+Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait pas se faire, que ce ne serait pas
+très bien pour une jeune fille de paraître si hardie. Dans Paimpol, on
+critiquait déjà son air et sa toilette...
+</p>
+
+<p>
+... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur distraite d’une fille qui rêve:
+d’abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe élégante, ajustée à la mode des
+villes, qu’elle jeta au hasard sur une chaise.
+</p>
+
+<p>
+Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par sa
+tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus parfaite;
+n’étant plus comprimée, ni trop amincie par le bas, elle reprit ses lignes
+naturelles, qui étaient pleines et douce comme celle des statues en marbre; ses
+mouvements en changeaient les aspects, et chacune de ses poses était exquise à
+regarder.
+</p>
+
+<p>
+La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure avancée, éclairait avec un peu
+de mystère ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable qu’aucun oeil n’avait
+jamais regardée et qui allait sans doute être perdue pour tous, se dessécher
+sans être jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour lui...
+</p>
+
+<p>
+Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien inconsciente de la beauté
+de son corps. Du reste, dans cette région de la Bretagne, chez les filles des
+pêcheurs islandais, c’est presque de race, cette beauté-là; on ne la remarque
+plus guère, et même les moins sages d’entre elles, au lieu d’en faire parade,
+auraient une pudeur à la laisser voir. Non, ce sont les raffinés des villes qui
+attachent tant d’importance à ces choses pour les mouler ou les peindre...
+</p>
+
+<p>
+Elle se mit à défaire les espèces de colimaçons en cheveux qui étaient enroulés
+au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombèrent sur son dos comme deux
+serpents très lourds. Elle les retroussa en couronne sur le haut de sa tête, —
+ce qui était commode pour dormir; — alors, avec son profil droit, elle
+ressemblait à une vierge romaine.
+</p>
+
+<p>
+Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant toujours sa lèvre, elle
+continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, — comme un enfant qui
+tourmente un jouet quelconque en pensant à autre chose; après, les laissant
+encore retomber, elle se mit très vite à les défaire pour s’amuser, pour les
+étendre; bientôt elle en fut couverte jusqu’aux reins, ayant l’air de quelque
+druidesse de forêt.
+</p>
+
+<p>
+Et puis, le sommeil étant venu tout de même, malgré l’amour et malgré l’envie
+de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se cachant la figure dans
+cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était déployée à présent comme un
+voile...
+</p>
+
+<p>
+Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand’mère Moan, qui était, elle, sur
+l’autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par s’endormir, du
+sommeil glacé des vieillards, en songeant à son petit-fils et à la mort. Et, à
+cette même heure, à bord de la Marie, — sur la mer Boréale qui était ce soir-là
+très remuante — Yann et Sylvestre, les deux désirés, se chantaient des
+chansons, tout en faisant gaîment leur pêche à la lumière sans fin du jour...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre VI</h3>
+
+<p>
+Environ un mois plus tard. — En juin.
+</p>
+
+<p>
+Autour de l’Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots
+appellent le calme blanc; c’est-à-dire que rien ne bougeait dans l’air, comme
+si toutes les brises étaient épuisées, finies.
+</p>
+
+<p>
+Le ciel s’était couvert d’un grand voile blanchâtre, qui s’assombrissait par le
+bas, vers l’horizon, passait aux gris plombés, aux nuances ternes de l’étain.
+Et là-dessous, les eaux inertes jetaient un éclat pâle, qui fatiguait les yeux
+et qui donnait froid.
+</p>
+
+<p>
+Cette fois-là, c’étaient des moires, rien que des moires changeantes qui
+jouaient sur la mer; des cernes très légers, comme on en ferait en soufflant
+contre un miroir. Toute l’étendue luisante semblait couverte d’un réseau de
+dessins vagues qui s’enlaçaient et se déformaient, très vite effacés, très
+fugitifs.
+</p>
+
+<p>
+Éternel soir ou éternel matin, il était impossible de dire: un soleil qui
+n’indiquait plus aucune heure, restait là toujours, pour présider à ce
+resplendissement de choses mortes, il n’était lui-même qu’un autre cerne,
+presque sans contours, agrandi jusqu’à l’immense par un halo trouble.
+</p>
+
+<p>
+Yann et Sylvestre, en pêchant à côté l’un de l’autre, chantaient: Jean-François
+de Nantes, la chanson qui ne finit plus, — s’amusant de sa monotonie même et se
+regardant du coin de l’oeil pour rire de l’espèce de drôlerie enfantine avec
+laquelle ils reprenaient perpétuellement les couplets, en tâchant d’y mettre un
+entrain nouveau à chaque fois. Leurs joues étaient roses sous la grande
+fraîcheur salée; cet air qu’ils respiraient était vivifiant et vierge; ils en
+prenaient plein leur poitrine, à la source même de toute vigueur et de toute
+existence.
+</p>
+
+<p>
+Et pourtant, autour d’eux, c’étaient des aspects de non vie, de monde fini ou
+pas encore créé; la lumière n’avait aucune chaleur; les choses se tenaient
+immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard de cette espèce de grand
+oeil spectral qui était le soleil.
+</p>
+
+<p>
+La Marie projetait sur l’étendue une ombre qui était très longue comme le soir,
+et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies reflétant les
+blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombrée qui ne miroitait pas,
+on pouvait distinguer par transparence ce qui se passait sous l’eau: des
+poissons innombrables, des myriades et de myriades, tous pareils, glissant
+doucement dans la même direction, comme ayant un but dans leur perpétuel
+voyage. C’étaient des morues qui exécutaient leurs évolutions d’ensemble,
+toutes en long dans le même sens, bien parallèles, faisant un effet de hachures
+grises, et sans cesse agitées d’un tremblement rapide, qui donnait un air de
+fluidité à cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup de queue
+brusque, toutes se retournaient en même temps, montrant le brillant de leur
+ventre argenté; et puis le même coup de queue, le même retournement, se
+propageait dans le banc tout entier par ondulations lentes, comme si des
+milliers de lames de métal eussent jeté, entre deux eaux, chacune un petit
+éclair.
+</p>
+
+<p>
+Le soleil, déjà très bas, s’abaissait encore; donc s’était le soir décidément.
+A mesure qu’il descendait dans les zones couleur de plomb qui avoisinaient la
+mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait plus net, plus réel. On
+pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait pour la lune.
+</p>
+
+<p>
+Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu’il n’était pas du tout loin dans
+l’espace; il semblait qu’en allant, avec un navire, seulement jusqu’au bout de
+l’horizon, on eût rencontré là ce gros ballon triste, flottant dans l’air à
+quelques mètres au-dessus des eaux.
+</p>
+
+<p>
+La pêche allait assez vite; en regardant dans l’eau reposée, on voyait très
+bien la chose se faire: les morues venir mordre, d’un mouvement glouton;
+ensuite se secouer un peu, se sentant piquées, comme pour mieux se faire
+accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à deux mains, les pêcheurs
+rentraient leur ligne, — rejetant la bête à qui devait l’éventer et l’aplatir.
+</p>
+
+<p>
+La flottille des Paimpolais était éparse sur ce miroir tranquille, animant ce
+désert. Çà et là, paraissaient les petites voiles lointaines, déployées
+pour la forme puisque rien ne soufflait, et très blanches, se découpant en
+clair sur les grisailles des horizons.
+</p>
+
+<p>
+Ce jour-là, ç’avait l’air d’un métier si calme, si facile, celui de pêcheur
+d’Islande; — un métier de demoiselle...
+</p>
+
+<p class="center">
+*****
+</p>
+
+<p class="poem">
+Jean-François de Nantes;<br/>
+Jean-François.<br/>
+Jean-François!
+</p>
+
+<p>
+Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s’occupait bien peu d’être si
+beau et d’avoir la mine si noble. D’ailleurs, enfant seulement avec Sylvestre,
+ne chantant et ne jouant jamais qu’avec celui-là; renfermé au contraire avec
+les autres, et plutôt fier et sombre; - très doux pourtant quand on avait
+besoin de lui; toujours bon et serviable quand on ne l’irritait pas.
+</p>
+
+<p>
+Eux chantaient cette chanson-là; les deux autres, à quelques pas plus loin,
+chantaient autre chose, une autre mélopée faite aussi de somnolence, de santé
+et de vague mélancolie.
+</p>
+
+<p>
+On ne s’ennuyait pas et le temps passait.
+</p>
+
+<p>
+En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du fourneau
+de fer, et le couvercle de l’écoutille était maintenu fermé pour procurer des
+illusions de nuit à ceux qui avaient besoin de sommeil. Il leur fallait très
+peu d’air pour dormir, et les gens moins robustes, élevés dans les villes, en
+eussent désiré davantage. Mais, quand la poitrine profonde s’est gonflée tout
+le jour à même l’atmosphère infinie, elle s’endort elle aussi, après, et ne
+remue presque plus; alors on peut se tapir dans n’importe quel petit trou comme
+font les bêtes.
+</p>
+
+<p>
+On se couchait après le quart, par fantaisie, à des moments quelconques, les
+heures n’important plus dans cette clarté continuelle. Et c’étaient toujours de
+bons sommes, sans agitations, sans rêves, qui reposaient de tout.
+</p>
+
+<p>
+Quand par hasard l’idée était aux femmes, cela par exemple agitait les
+dormeurs: en se disant que dans six semaines la pêche allait finir, et qu’ils
+en posséderaient bientôt des nouvelles, ou des anciennes déjà aimées, ils
+rouvraient tout grands leurs yeux.
+</p>
+
+<p>
+Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutôt à la manière
+honnête: on se rappelait les épouses, les fiancées, les soeurs, les parentes...
+Avec l’habitude de la continence, les sens aussi s’endorment — pendant des
+périodes bien longues...
+</p>
+
+<p class="center">
+*****
+</p>
+
+<p class="poem">
+Jean-François de Nantes;<br/>
+Jean-François.<br/>
+Jean-François!
+</p>
+
+<p>
+... Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque chose
+d’imperceptible. Une petite fumée, montant des eaux comme une queue
+microscopique, d’un autre gris, un tout petit peu plus foncé que celui du ciel.
+Avec leurs yeux exercés à sonder les profondeurs, ils l’avaient vite aperçue:
+</p>
+
+<p>
+— Un vapeur, là-bas!
+</p>
+
+<p>
+— J’ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j’ai idée que c’est un vapeur
+de l’État, — le croiseur qui vient faire sa ronde...
+</p>
+
+<p>
+Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des nouvelles de France, et, entre
+autres, certaine lettre de vieille grand’mère, écrite par une main de belle
+jeune fille.
+</p>
+
+<p>
+Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque noire, — c’était bien le
+croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l’ouest.
+</p>
+
+<p>
+En même temps, une légère brise qui s’était levée, piquante à respirer,
+commençait à marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle traçait sur
+le luisant miroir des dessins d’un bleu vert, qui s’allongeaient en traînées,
+s’étendaient comme des éventails, ou se ramifiaient en forme de madrépores;
+cela se faisait très vite avec un bruissement, c’était comme un signe de réveil
+présageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel, débarrassé de son
+voile, devenait clair; les vapeurs, retombées sur l’horizon, s’y tassaient en
+amoncellements d’ouates grises, formant comme des murailles molles autour de la
+mer. Les deux glaces sans fin entre lesquelles les pêcheurs étaient -celle d’en
+haut et celle d’en bas — reprenaient leur transparence profonde, comme si on
+eût essuyé les buées qui les avaient ternies. Le temps changeait, mais d’une
+façon rapide qui n’était pas bonne.
+</p>
+
+<p>
+Et, de différents points de la mer, de différents côtés de l’étendue,
+arrivaient des navires pêcheurs: tous ceux de France qui rôdaient dans ces
+parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme
+des oiseaux qui rallient à un rappel, ils se rassemblaient à la suite de se
+croiseur; il en sortait même des coins vides de l’horizon, et leurs petites
+ailes grisâtres apparaissaient partout. Ils peuplaient tout à fait le pâle
+désert.
+</p>
+
+<p>
+Plus de lente dérive, ils avaient tendu leurs voiles à la fraîche brise
+nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s’approcher.
+</p>
+
+<p>
+L’Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec un air de vouloir
+s’approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses grandes
+montagnes de pierres nues, — qui n’ont jamais été éclairée que par côté, par en
+dessous et comme à regret. Elle se continuait même par une autre Islande de
+couleur semblable qui s’accentuait peu à peu; — mais qui était chimérique,
+celle-ci, et dont les montagnes plus gigantesques n’étaient qu’une condensation
+de vapeurs. Et le soleil, toujours bas et traînant, incapable de monter
+au-dessus des choses, se voyait à travers cette illusion d’île, tellement,
+qu’il paraissait posé devant et que c’était pour les yeux un aspect
+incompréhensible. Il n’avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des
+contours très accusés, il semblait plutôt quelque pauvre planète jaune,
+mourante, qui se serait arrêtée là, indécise, au milieu d’un chaos...
+</p>
+
+<p>
+Le croiseur, qui avait stoppé, était entouré maintenant de la pléiade des
+Islandais. De tous ces navires se détachaient des barques, en coquille de noix,
+lui amenant à bord des hommes rudes aux longues barbes, dans des accoutrements
+assez sauvage.
+</p>
+
+<p>
+Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme les enfants, des
+remèdes pour des petites blessures, des réparations, des vivres, des lettres.
+</p>
+
+<p>
+D’autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux fers, pour
+quelque mutinerie à expier; ayant tous été au service de l’État, ils trouvaient
+la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont étroit du croiseur fut encombré
+par quatre ou cinq de ces grands garçons étendus la boucle au pied, le vieux
+maître qui les avait cadenassés leur dit: “Couche-toi de travers, donc, mes
+fils, qu’on puisse passer,” ce qu’ils firent docilement, avec un sourire.
+</p>
+
+<p>
+Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre autres,
+deux pour la Marie, capitaine Guermeur, l’une à monsieur Gaos, Yann, la seconde
+à monsieur Moan, Sylvestre (celle-ci arrivée par le Danemark à Reykjavík, où le
+croiseur l’avait prise).
+</p>
+
+<p>
+Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, leur faisait la
+distribution, ayant quelque peine souvent à lire les adresses qui n’étaient pas
+toutes mises par de mains très habiles.
+</p>
+
+<p>
+Et le commandant disait:
+</p>
+
+<p>
+— Dépêchez-vous, dépêchez-vous, le baromètre baisse.
+</p>
+
+<p>
+Il s’ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix amenées à la
+mer, et tant de pêcheurs assemblés dans cette région peu sûre.
+</p>
+
+<p>
+Yann et Sylvestre avaient l’habitude de lire leurs lettres ensemble.
+</p>
+
+<p>
+Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les éclairait du haut de l’horizon
+toujours avec son même aspect d’astre mort.
+</p>
+
+<p>
+Assis tous deux à l’écart, dans un coin du pont, les bras enlacés et se tenant
+par les épaules, ils lisaient très lentement, comme pour se mieux pénétrer des
+choses du pays qui leur étaient dites.
+</p>
+
+<p>
+Dans la lettre d’Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa petite
+fiancée; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drôles de la vieille
+grand’mère Yvonne, qui n’avait pas sa pareille pour amuser les absents; et puis
+le dernier alinéa qui le concernait: “Le bonjour de ma part au fils Gaos”.
+</p>
+
+<p>
+Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne à son
+grand ami, pour essayer de lui faire apprécier la main qui l’avait tracée:
+</p>
+
+<p>
+— Regarde, c’est une très belle écriture, n’est-ce pas, Yann?
+</p>
+
+<p>
+Mais Yann qui savait très bien quelle était cette main de jeune fille, détourna
+la tête en secouant ses épaules, comme pour dire qu’on l’ennuyait à la fin avec
+cette Gaud.
+</p>
+
+<p>
+Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dédaigné, le remit
+dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa poitrine, se disant
+tout triste:
+</p>
+
+<p>
+— Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu’est-ce qu’il peut avoir comme
+ça contre elle?...
+</p>
+
+<p>
+... Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours là, assis,
+songeant au pays, aux absents, à mille choses, dans un rêve...
+</p>
+
+<p>
+A ce moment, l’éternel soleil, qui avait un peu trempé son bord dans les eaux,
+recommença à monter lentement.
+</p>
+
+<p>
+Et ce fut le matin...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>Deuxième partie</h2>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre I</h3>
+
+<p>
+... Il avait aussi changé d’aspect et de couleur, le soleil d’Islande, et il
+ouvrait cette nouvelle journée par un matin sinistre. Tout à fait dégagé de son
+voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le ciel comme des jets,
+annonçant le mauvais temps prochain.
+</p>
+
+<p>
+Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La brise
+soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme éprouvant le besoin de
+l’éparpiller, d’en débarrasser la mer; et ils commençaient à se disperser, à
+fuir comme une armée en déroute, — rien que devant cette menace écrite en
+l’air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper.
+</p>
+
+<p>
+Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les
+navires.
+</p>
+
+<p>
+Les lames, encore petites, se mettaient à courir les unes après les autres, à
+se grouper; elles s’étaient marbrées d’abord d’une écume blanche qui s’étalait
+dessus en bavures; ensuite, avec un grésillement, il en sortait des fumées; on
+eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; - et le bruit aigre de tout cela
+augmentait de minute en minute.
+</p>
+
+<p>
+On ne pensait plus à la pêche, mais à la manoeuvre seulement. Les lignes
+étaient depuis longtemps rentrées. Ils se hâtaient tous de s’en aller, — les
+uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d’arriver à temps; d’autres,
+préférant dépasser la pointe sud d’Islande, trouvant plus sûr de prendre le
+large et d’avoir devant eux de l’espace libre pour filer vent arrière. Ils se
+voyaient encore un peu les uns les autres; çà et là, dans les creux de lames,
+des voiles surgissaient, pauvres petites choses mouillées, fatiguées, fuyantes,
+— mais tenant debout tout de même, comme ces jouets d’enfants en moelle de
+sureau que l’on couche en soufflant dessus, et qui toujours se redressent.
+</p>
+
+<p>
+La grande panne des nuages, qui s’était condensée à l’horizon de l’ouest avec
+un aspect d’île, se défaisait maintenant par le haut, et les lambeaux couraient
+dans le ciel. Elle semblait inépuisable, cette panne: le vent l’étendait,
+l’allongeait, l’étirait, en faisait sortir indéfiniment des rideaux obscurs,
+qu’il déployait dans le clair ciel jaune, devenu d’une lividité froide et
+profonde.
+</p>
+
+<p>
+Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose.
+</p>
+
+<p>
+Le croiseur était parti vers les abris d’Islande; les pêcheurs restaient seuls
+sur cette mer remuée qui prenait un air mauvais et une teinte affreuse. Ils se
+pressaient, pour leurs dispositions de gros temps. Entre eux les distances
+augmentaient; ils allaient se perdre de vue.
+</p>
+
+<p>
+Les lames, frisées en volutes, continuaient de se courir après, de se réunir,
+de s’agripper les unes les autres pour devenir toujours plus hautes, et, entre
+elles, les vides se creusaient.
+</p>
+
+<p>
+En quelques heures, tout était labouré, bouleversé dans cette région la veille
+si calme, et, au lieu du silence d’avant on était assourdi de bruit. Changement
+à vue que toute cette agitation d’à présent, inconsciente, inutile, qui s’était
+faite si vite. Dans quel but tout cela?... Quel mystère de destruction
+aveugle!...
+</p>
+
+<p>
+Les nuages achevaient de se déplier en l’air, venant toujours de l’ouest, se
+superposant, empressés, rapides, obscurcissant tout. Quelques déchirures jaunes
+restaient seules, par lesquels le soleil envoyait d’en bas ses derniers rayons
+en gerbes. Et l’eau, verdâtre maintenant, était de plus en plus zébrée de baves
+blanches.
+</p>
+
+<p>
+A midi, la Marie avait tout à fait pris son allure de mauvais temps; ses
+écoutilles fermées et ses voiles réduites, elle bondissait souple et légère; -
+au milieu du désarroi qui commençait, elle avait un air de jouer comme font les
+gros marsouins que les tempêtes amusent. N’ayant plus que la misaine elle
+fuyait devant le temps, suivant l’expression de marine qui désigne cette
+allure-là.
+</p>
+
+<p>
+En haut, c’était devenu entièrement sombre, une voûte fermée, écrasante, — avec
+quelques charbonnages plus noirs étendus dessus en taches informes, cela
+semblait presque un dôme immobile, et il fallait regarder bien pour comprendre
+que c’était au contraire en plein vertige de mouvement: grandes nappes grises,
+se dépêchant de passer, et sans cesse remplacées par d’autres qui venaient du
+fond de l’horizon, tentures de ténèbres, se dévidant comme d’un rouleau sans
+fin...
+</p>
+
+<p>
+Elle fuyait devant le temps, la Marie, fuyait, toujours plus vite; et le temps
+fuyait, aussi — devant je ne sais quoi de mystérieux et de terrible. La brise,
+la mer, la Marie, les nuages, tout était pris d’un même affolement de fuite et
+de vitesse dans le même sens. Ce qui détalait le plus vite, c’était le vent;
+puis les grosses levées de houle, plus lourdes, plus lentes, courant après lui;
+puis la Marie entraînée dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient,
+avec leurs crêtes blêmes qui se roulaient dans une perpétuelle chute, et elle,
+— toujours rattrapée, toujours dépassée, — leur échappait tout de même, au
+moyen d’un sillage habile qu’elle se faisait derrière, d’un remous où leur
+fureur se brisait.
+</p>
+
+<p>
+Et dans cette allure de fuite, ce qu’on éprouvait surtout, c’était une illusion
+de légèreté; sans aucune peine ni effort, on se sentait bondir. Quand la Marie
+montait sur ces lames, c’était sans secousse comme si le vent l’eût enlevée; et
+sa redescente après était comme une glissade, faisant éprouver ce
+tressaillement du ventre qu’on a dans les chutes simulées des “chars russes” ou
+dans celles imaginaires des rêves. Elle glissait comme à reculons, la montagne
+fuyante se dérobant sous elle pour continuer de courir, et alors elle était
+replongée dans un de ces grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir,
+elle en touchait le fond horrible, dans un éclaboussement d’eau qui ne la
+mouillait même pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et
+s’évanouissait en avant comme de la fumée, comme rien...
+</p>
+
+<p>
+Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après chaque lame passée, on
+regardait derrière soi arriver l’autre; l’autre encore plus grande, qui se
+dressait toute verte par transparence; qui se dépêchait d’approcher, avec les
+contournements furieux, des volutes prêtes à se refermer, un air de dire:
+“Attends que je t’attrape, et je t’engouffre...”
+</p>
+
+<p>
+... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d’un haussement d’épaule on
+enlèverait une plume; et, presque doucement, on la sentait passer sous soi,
+avec son écume bruissante, son fracas de cascade.
+</p>
+
+<p>
+Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours. Ces lames
+se succédaient, plus énormes, en longues chaînes de montagnes dont les vallées
+commençaient à faire peur. Et toute cette folie de mouvement s’accélérait, sous
+un ciel de plus en plus sombre, au milieu d’un bruit plus immense.
+</p>
+
+<p>
+C’était bien du très gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant qu’on a
+devant soi de l’espace libre, de l’espace pour courir! Et puis, justement la
+Marie, cette année-là, avait passé sa saison dans la partie la plus occidentale
+des pêcheries d’Islande; alors toute cette fuite dans l’Est était autant de
+bonne route faite pour le retour.
+</p>
+
+<p>
+Yann et Sylvestre étaient à la barre, attachés par la ceinture. Ils chantaient
+encore la chanson de Jean-François de Nantes; grisés de mouvement et de vitesse
+ils chantaient à pleine voix, riant de ne plus s’entendre au milieu de tout ce
+déchaînement de bruits, s’amusant à tourner la tête pour chanter contre le vent
+et perdre haleine.
+</p>
+
+<p>
+— Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, là-haut? leur demandait Guermeur,
+passant sa figure barbue par l’écoutille entrebâillée, comme un diable prêt à
+sortir de sa boîte.
+</p>
+
+<p>
+Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour sûr.
+</p>
+
+<p>
+Ils n’avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est maniable, ayant
+confiance dans la solidité de leur bateau, dans la force de leurs bras. Et
+aussi dans la protection de cette Vierge de faïence qui, depuis quarante années
+de voyages en Islande, avait dansé tant de fois cette mauvaise danse-là
+toujours souriante entre ses bouquets de fausses fleurs...
+</p>
+
+<p class="poem">
+Jean-François de Nantes;<br/>
+Jean-François.<br/>
+Jean-François!
+</p>
+
+<p>
+En général, on ne voyait pas loin autour de soi; à quelques centaines de
+mètres, tout paraissait finir en espèces d’épouvantes vagues, en crêtes blêmes
+qui se hérissaient, fermant la vue. On se croyait toujours au milieu d’une
+scène restreinte, bien que perpétuellement changeante; et, d’ailleurs, les
+choses étaient noyées dans cette sorte de fumée d’eau, qui fuyait en nuage,
+avec une extrême vitesse, sur toute la surface de la mer.
+</p>
+
+<p>
+Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait vers le nord-ouest d’où une
+saute de vent pouvait venir: alors une lueur frisante arrivait de l’horizon; un
+reflet traînant, faisant paraître plus sombre le dôme de ce ciel, se répandait
+sur les crêtes blanches agitées. Et cette éclaircie était triste à regarder;
+ces lointains entrevus, ces échappées serraient le coeur davantage en donnant
+trop bien à comprendre que c’était le même chaos partout, la même fureur —
+jusque derrière ces grands horizons vides et infiniment au delà: l’épouvante
+n’avait pas de limites, et on était seul au milieu!
+</p>
+
+<p>
+Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d’apocalypse jetant
+l’effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de voix: d’en
+haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui semblaient presque
+lointaines à force d’être immenses: cela c’était le vent, la grande âme de ce
+désordre, la puissance invisible menant tout. Il faisait peur, mais il y avait
+d’autres bruits, plus rapprochés, plus matériels, plus menaçants de détruire,
+que rendait l’eau tourmentée, grésillant comme sur des braises...
+</p>
+
+<p>
+Toujours cela grossissait.
+</p>
+
+<p>
+Et, malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les couvrir, à les manger
+comme ils disaient: d’abord des embruns fouettant de l’arrière, puis de l’eau à
+paquets, lancée avec une force à tout briser. Les lames se faisaient toujours
+plus hautes, plus follement hautes, et pourtant elles étaient déchiquetées à
+mesure, on en voyait de grands lambeaux verdâtres, qui étaient de l’eau
+retombante que le vent jetait partout. Il en tombait de lourdes masses sur le
+pont, avec un bruit claquant, et alors la Marie vibrait tout entière comme de
+douleur. Maintenant on ne distinguait plus rien, à cause de toute cette bave
+blanche, éparpillée; quand les rafales gémissaient plus fort, on la voyait
+courir en tourbillons plus épais — comme, en été, la poussière des routes. Une
+grosse pluie, qui était venue, passait aussi tout en biais, horizontale, et ces
+choses ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient comme des lanières.
+</p>
+
+<p>
+Ils restaient tous les deux à la barre, attachés et se tenant ferme, vêtus de
+leurs cirages, qui étaient durs et luisants comme des peaux de requins; ils les
+avaient bien serrés au cou, par des ficelles goudronnées, bien serrés aux
+poignets et aux chevilles pour ne pas laisser d’eau passer, et tout ruisselait
+sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait plus dru, en s’arc-boutant
+bien pour ne pas être renversés. La peau des joues leur cuisait et ils avaient
+la respiration à toute minute coupée. Après chaque grande masse d’eau tombée,
+ils se regardaient — en souriant, à cause de tout ce sel amassé dans leur
+barbe.
+</p>
+
+<p>
+A la longue, pourtant, cela devenait une extrême fatigue, cette fureur, qui ne
+s’apaisait pas, qui restait toujours à son même paroxysme exaspéré. Les rages
+des hommes, celles des bêtes s’épuisent et tombent vite; — il faut subir
+longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans cause et sans but,
+mystérieuses comme la vie et comme la mort.
+</p>
+
+<p class="poem">
+Jean-François de Nantes;<br/>
+Jean-François.<br/>
+Jean-François!
+</p>
+
+<p>
+A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de la vieille chanson
+passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps à autre
+inconsciemment. L’excès de mouvement et de bruit les avait rendus ivres, ils
+avaient beau être jeunes, leurs sourires grimaçaient sur leurs dents
+entrechoquées par un tremblement de froid; leurs yeux, à demi fermés sous les
+paupières brûlées qui battaient, restaient fixes dans une atonie farouche.
+Rivés à leur barre comme deux arcs-boutants de marbre, ils faisaient, avec
+leurs mains crispées et bleuis, les efforts qu’il fallait, presque sans penser,
+par simple habitude des muscles. Les cheveux ruisselants, la bouche contractée,
+ils étaient devenus étranges, et en eux repassait tout un fond de sauvagerie
+primitive.
+</p>
+
+<p>
+Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d’être encore là, à
+côté l’un de l’autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que se dressait,
+derrière, la montagne d’eau nouvelle, surplombante, bruissante, horrible,
+heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, une de leurs mains s’agitait
+pour un signe de croix involontaire. Ils ne songeaient plus à rien, ni à Gaud,
+ni à aucune femme, ni à aucun mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils
+n’avaient plus de pensées; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid,
+obscurcissait tout dans leur tête. Ils n’étaient plus que deux piliers de chair
+raidie qui maintenaient cette barre; que deux bêtes vigoureuses cramponnées là
+par instinct pour ne pas mourir.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre II</h3>
+
+<p>
+...C’était en Bretagne, après la mi-septembre, par une journée déjà fraîche.
+Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la direction de
+Pors-Even.
+</p>
+
+<p>
+Depuis près d’un mois, les navires islandais étaient rentrés, — moins deux qui
+avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la Marie ayant tenu bon, Yan
+et tous ceux du bord étaient au pays tranquillement.
+</p>
+
+<p>
+Gaud se sentait très troublées, à l’idée qu’elle se rendait chez ce Yann. Une
+seule fois elle l’avait vu depuis le retour d’Islande; c’était quand on était
+allé, tous ensemble, conduire le pauvre petit Sylvestre, à son départ pour le
+service. (On l’avait accompagné jusqu’à la diligence, lui, pleurant un peu, sa
+vieille grand’mère pleurant beaucoup, et il était parti pour rejoindre le
+quartier de Brest.) Yann, qui était venu aussi pour embrasser son petit ami,
+avait fait mine de détourner les yeux quand elle l’avait regardé, et comme il
+avait beaucoup de monde autour de cette voiture, — d’autres inscrits qui s’en
+allaient, des parents assemblés pour leur dire adieu — il n’y avait pas eu
+moyen de se parler.
+</p>
+
+<p>
+Alors elle avait pris à la fin une grande résolution, et, un peu craintive,
+s’en allait chez les Gaos.
+</p>
+
+<p>
+Son père avait eu jadis des intérêts communs avec celui d’Yann (de ces affaires
+compliquées qui, entre pêcheurs comme entre paysans, n’en finissent plus) et
+lui redevait une centaine de francs pour la vente d’une barque qui venait de se
+faire à la part.
+</p>
+
+<p>
+— Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon père;
+d’abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis jamais allée si
+loin en Ploubazlanec, et cela m’amuserait de faire cette grande course.
+</p>
+
+<p>
+Au fond elle avait une curiosité anxieuse de cette famille d’Yann, où elle
+entrerait peut-être un jour, de cette maison, de ce village.
+</p>
+
+<p>
+Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, lui avait expliqué à sa
+manière la sauvagerie de son ami:
+</p>
+
+<p>
+— Vois-tu, Gaud, c’est parce qu’il est comme cela; il ne veut se marier avec
+personne, par idée à lui; il n’aime bien que la mer, et même un jour, par
+plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage.
+</p>
+
+<p>
+Elle lui pardonnerait donc ses manières d’être, et, retrouvant toujours dans sa
+mémoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se reprenait à espérer.
+</p>
+
+<p>
+Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sûr; son
+intention n’était point de se montrer si osée. Mais lui, la revoyant de près,
+parlerait peut-être...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre III</h3>
+
+<p>
+Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, respirant la brise saine du
+large.
+</p>
+
+<p>
+Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours des chemins.
+</p>
+
+<p>
+De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui sont toute
+l’année battus par le vent, et dont la couleur est celle des rochers. Dans
+l’un, où le sentier se rétrécissait tout à coup entre des murs sombres, entre
+de hauts toits en chaume pointus comme des huttes celtiques, une enseigne de
+cabaret la fit sourire: “Au cidre chinois”, et on avait peint deux magots en
+robe verte et rose, avec des queues, buvant du cidre. Sans doute une fantaisie
+de quelque ancien matelot revenu de là-bas... En passant, elle regardait tout;
+les gens qui sont très préoccupés par le but de leur voyage s’amusent toujours
+plus que les autres aux mille détails de la route.
+</p>
+
+<p>
+Le petit village était loin derrière elle maintenant, et, à mesure qu’elle
+s’avançait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se
+faisaient plus rares autour d’elle, la campagne plus triste.
+</p>
+
+<p>
+Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait la
+grande mer. Plus d’arbres du tout à présent; rien que la lande rase, aux ajoncs
+verts, et, çà et là, les divins crucifiés découpant sur le ciel leurs grands
+bras en croix, donnant à tout ce pays l’air d’un immense lieu de justice.
+</p>
+
+<p>
+A un carrefour, gardé par un de ces christs énormes, elle hésita entre deux
+chemins qui fuyaient entres des talus d’épines.
+</p>
+
+<p>
+Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la tirer d’embarras:
+</p>
+
+<p>
+— Bonjour, mademoiselle Gaud!
+</p>
+
+<p>
+C’était une petite Gaos, une petite soeur d’Yann. Après l’avoir embrassée, elle
+lui demanda si ses parents étaient à la maison.
+</p>
+
+<p>
+— Papa et maman, oui. Il n’y a que mon frère Yann, dit la petite sans aucune
+malice, qui est allé à Loguivy; mais je pense qu’il ne sera pas tard dehors.
+</p>
+
+<p>
+Il n’était pas là, lui! Encore se mauvais sort qui l’éloignait d’elle partout
+et toujours. Remettre sa visite à une autre fois, elle y pensa bien. Mais cette
+petite qui l’avait vue en route, qui pourrait parler... Que penserait-on de
+cela à Pors-Even? Alors elle décida poursuivre, en musant le plus possible,
+afin de lui donner le temps de rentrer.
+</p>
+
+<p>
+A mesure qu’elle approchait de ce village d’Yann, de cette pointe perdue, les
+choses devenaient toujours plus rudes et plus désolées. Ce grand air de mer qui
+faisait les hommes plus forts, faisait aussi les plantes plus basses, courtes,
+trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le sentier, il y avait des goémons qui
+traînaient par terre, feuillages d’ailleurs, indiquant qu’un autre monde était
+voisin. Ils se répandaient dans l’air leur odeur saline.
+</p>
+
+<p>
+Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu’on voyait à longue
+distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la ligne haute et
+lointaine des eaux. Pilotes ou pêcheurs, ils avaient toujours l’air de guetter
+au loin, de veiller sur le large; en la croisant, ils lui disaient bonjour. Des
+figures brunies, très mâles et décidées, sous un bonnet de marin.
+</p>
+
+<p>
+L’heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour allonger sa
+route; ces gens s’étonnaient de la voir marcher si lentement.
+</p>
+
+<p>
+Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les filles peut-être...
+</p>
+
+<p>
+Ah! Si elle avait su comme il s’en souciait peu, des belles. De temps en temps,
+si l’envie lui en prenait de quelqu’une, il n’avait en général qu’à se
+présenter. Les fillettes de Paimpol, comme dit la vieille chanson islandaise,
+sont un peu folles de leur corps, et ne résistant guère à un garçon aussi beau.
+Non, tout simplement, il était allé faire une commande à certain vannier de ce
+village, qui avait seul dans le pays la bonne manière pour tresser les casiers
+à prendre les homards. Sa tête était très libre d’amour en ce moment.
+</p>
+
+<p>
+Elle arriva à une chapelle, qu’on apercevait de loin sur une hauteur. C’était
+une chapelle toute grise, très petite et très vieille; au milieu de l’aridité
+d’alentour, un bouquet d’arbres, gris aussi et déjà sans feuilles, lui faisait
+des cheveux, des cheveux jetés tous du même côté, comme par une main qu’on y
+aurait passée.
+</p>
+
+<p>
+Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barques des pêcheurs, main
+éternelle des vents d’ouest qui couche, dans le sens des lames et de la houle,
+les branches tordues des rivages. Ils avaient poussé de travers et échevelés,
+les vieux arbres, courbant le dos sous l’effort séculaire de cette main-là.
+</p>
+
+<p>
+Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c’était la chapelle de
+Pors-Even; alors elle s’y arrêta, pour gagner encore du temps.
+</p>
+
+<p>
+Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix. Et tout
+était de la même couleur, la chapelle, les arbres et les tombes; le lieu tout
+entier semblait uniformément hâlé, rongé par le vent de la mer; un même lichen
+grisâtre, avec ses taches d’un jaune pâle de soufre, couvrait les pierres, les
+branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient dans les niches du
+mur.
+</p>
+
+<p>
+Sur une de ces croix de bois, un nom était écris en grosses lettres: Gaos. —
+Gaos, Joël, quatre-vingts ans.
+</p>
+
+<p>
+Ah! Oui, le grand-père; elle savait cela.
+</p>
+
+<p>
+La mer n’en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs des parents
+d’Yann devaient dormir dans cet enclos, c’était naturel, et elle aurait dû s’y
+attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait une impression
+pénible.
+</p>
+
+<p>
+Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une prière sous ce porche
+antique, tout petit, usé, badigeonné de chaux blanche. Mais là elle s’arrêta,
+avec un plus fort serrement de coeur. Gaos! encore ce nom, gravé sur une des
+plaques funéraires comme on en met pour garder le souvenir de ceux qui meurent
+au large.
+</p>
+
+<p>
+Elle se mit à lire cette inscription:
+</p>
+
+<p class="poem">
+En mémoire de<br/>
+GAOS, Jean-Louis<br/>
+âgé de 24 ans, matelot à bord de la Marguerite,<br/>
+disparu en Islande, le 3 août 1877.<br/>
+Qu’il repose en paix!
+</p>
+
+<p>
+L’Islande, — toujours l’Islande! — Par tout, à cette entrée de chapelle,
+étaient clouées d’autres plaques de bois, avec des noms de marins morts.
+C’était le coin des naufragés de Pors-Even, et elle regretta d’y être venue,
+prise d’un pressentiment noir. A Paimpol, dans l’église, elle avait vu des
+inscriptions pareilles; mais ici, dans ce village, il était plus petit, plus
+fruste, plus sauvage, le tombeau vide des pêcheurs islandais. Il y avait de
+chaque côté un banc de granit, pour les veuves, pour les mères: et ce lieu bas,
+irrégulier comme une grotte, était gardé par une bonne vierge très ancienne,
+repeinte en rose, avec de gros yeux méchants, qui ressemblait à Cybèle, déesse
+primitive de la terre.
+</p>
+
+<p>
+Gaos! Encore!
+</p>
+
+<p class="poem">
+En mémoire de<br/>
+GAOS, François<br/>
+époux de Anne-Marie LE GOASTER,<br/>
+capitaine à bord du Paimpolais,<br/>
+perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,<br/>
+avec vingt-trois hommes composant son équipage.<br/>
+Qu’ils reposent en paix!
+</p>
+
+<p>
+Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crâne noir avec des yeux verts,
+peinture naïve et macabre, sentant encore la barbarie d’un autre âge.
+</p>
+
+<p>
+Gaos! partout ce nom!
+</p>
+
+<p>
+Un autre Gaos s’appelait Yves, enlevé du bord de son navire et disparu aux
+environs de Norden-Fjord, en Islande, à l’âge de vingt-deux ans. La plaque
+semblait être là depuis de longues années; il devait être bien oublié,
+celui-là...
+</p>
+
+<p>
+En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de tendresse douce, et un peu
+désespérée aussi. Jamais, non, jamais il ne serait à elle! Comment le disputer
+à la mer, quand tant d’autres Gaos y avaient sombré, des ancêtres, des frères,
+qui devaient avoir avec lui des ressemblances profondes.
+</p>
+
+<p>
+Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, à peine éclairée par ses fenêtres
+basses aux parois épaisses. Et là, le coeur plein de larmes qui voulaient
+tomber, elle s’agenouilla pour prier devant des saints et des saintes énormes,
+entourés de fleurs grossières, et qui touchaient la voûte avec leur tête.
+Dehors, le vent qui se levait commençait à gémir, comme rapportant au pays
+breton la plainte des jeunes hommes morts.
+</p>
+
+<p>
+Le soir approchait; il fallait pourtant bien se décider à faire sa visite et
+s’acquitter de sa commission.
+</p>
+
+<p>
+Elle reprit sa route et, après s’être informée dans le village, elle trouva la
+maison des Gaos, qui était adossée à une haute falaise; on y montait par une
+douzaine de marches en granit. Tremblant un peu à l’idée que Yann pouvait être
+revenu, elle traversa le jardinet où poussaient des chrysanthèmes et des
+véroniques.
+</p>
+
+<p>
+En entrant, elle dit qu’elle apportait l’argent de cette barque vendue, et on
+la fit asseoir très poliment pour attendre le retour du père, qui lui signerait
+son reçu. Parmi tout ce monde qui était là, ses yeux cherchèrent Yann, mais
+elle ne le vit point.
+</p>
+
+<p>
+On était fort occupé dans la maison. Sur une grande table bien blanche, on
+taillait déjà à la pièce, dans du coton neuf, des costumes appelés cirages,
+pour la prochaine saison d’Islande.
+</p>
+
+<p>
+— C’est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut à chacun deux
+rechanges complets pour là-bas.
+</p>
+
+<p>
+On lui expliqua comment on s’y prenait après pour les peindre et les cirer, ces
+tenues de misère. Et, pendant qu’on lui détaillait la chose, ses yeux
+parcouraient attentivement ce logis des Gaos.
+</p>
+
+<p>
+Il était aménagé à la manière traditionnelle des chaumières bretonnes; une
+immense cheminée occupait le fond, et des lits en armoire s’étageaient sur les
+côtés. Mais cela n’avait pas l’obscurité ni la mélancolie de ces gîtes des
+laboureurs, qui sont toujours à demi enfouis au bord des chemins; c’était clair
+et propre, comme en général chez les gens de mer.
+</p>
+
+<p>
+Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons ou filles, tous frères d’Yann, — sans
+compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite blonde,
+triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux autres.
+</p>
+
+<p>
+— Une que nous avons adoptée l’an dernier, expliqua la mère; nous en avions déjà
+beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! son père était de
+la Marie-Dieu-l’aime, qui s’est perdue en Islande à la saison dernière, comme
+vous savez, — alors, entre voisins, on s’est partagé les cinq enfants qui
+restaient et celle-ci nous est échue.
+</p>
+
+<p>
+Entendant qu’on parlait d’elle, la petite adoptée baissait la tête et souriait
+en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui était son préféré.
+</p>
+
+<p>
+Il y avait un air d’aisance partout dans la maison, et la fraîche santé se
+voyait épanouie sur toutes ces joues roses d’enfants.
+</p>
+
+<p>
+On mettait beaucoup d’empressement à recevoir Gaud - comme une belle demoiselle
+dont la visite était un honneur pour la famille. Par un escalier de bois blanc
+tout neuf, on la fit montrer dans la chambre d’en haut qui était la gloire du
+logis. Elle se rappelait bien l’histoire de la construction de cet étage;
+c’était à la suite d’une trouvaille de bateau abandonné faite en Manche par le
+père Gaos et son cousin le pilote; la nuit du bal, Yann lui avait raconté cela.
+</p>
+
+<p>
+Cette chambre de l’épave était jolie et gaie dans sa blancheur toute neuve; il
+y avait deux lits à la mode des villes, avec des rideaux en perse rose; une
+grande table au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout Paimpol, toute la rade,
+avec les Islandais là-bas, au mouillage, — et la passe par où ils s’en vont.
+</p>
+
+<p>
+Elle n’osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir où dormait
+Yann; évidemment, tout enfant, il avait dû habiter en bas, dans quelqu’un de
+ces antiques lits en armoire. Mais à présent, c’était peut-être ici, entre ces
+beaux rideaux roses. Elle aurait aimé être au courant des détails de sa vie,
+savoir surtout à quoi se passaient ses longues soirées d’hiver...
+</p>
+
+<p>
+... Un pas un peu lourd dans l’escalier la fit tressaillir.
+</p>
+
+<p>
+Non, ce n’était pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgré ses cheveux
+déjà blancs, qui avait presque sa haute stature et qui était droit comme lui:
+le père Gaos rentrant de la pêche.
+</p>
+
+<p>
+Après l’avoir saluée et s’être enquis des motifs de sa visite, il lui signa son
+reçu, ce qui fut un peu long, car sa main n’était plus, disait-il, très
+assurée. Cependant il n’acceptait pas ces cent francs comme un payement
+définitif, le désintéressant de cette vente de barque; non, mais comme un
+acompte seulement; il en recauserait avec M. Mével. Et Gaud, à qui l’argent
+importait peu, fit un petit sourire imperceptible: allons, bon, cette histoire
+n’était pas encore finie, elle s’en était bien doutée; d’ailleurs, cela
+l’arrangeait d’avoir encore des affaires mêlées avec les Gaos.
+</p>
+
+<p>
+On s’excusait presque, dans la maison de l’absence d’Yann, comme si on eût
+trouvé plus honnête que toute la famille fût là assemblée pour la recevoir. Le
+père avait peut-être même deviné, avec sa finesse de vieux matelot, que son
+fils n’était pas indifférent à cette belle héritière; car il mettait un peu
+d’insistance à toujours reparler de lui:
+</p>
+
+<p>
+— C’est bien étonnant, disait-il, il n’est jamais si tard dehors. Il est allé à
+Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre les homards; comme
+vous savez, c’est notre grande pêche de l’hiver.
+</p>
+
+<p>
+Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que c’était
+trop, et sentant un serrement de coeur lui venir à l’idée qu’elle ne le verrait
+pas.
+</p>
+
+<p>
+— Un homme sage comme lui, qu’est-ce qu’il peut bien faire? Au cabaret, il n’y
+est pas, bien sûr; nous n’avons pas cela à craindre avec notre fils. -Je ne dis
+pas, une fois de temps en temps, le dimanche, avec des camarades... Vous savez
+mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu, quand on est jeune homme,
+n’est-ce pas, pourquoi s’en priver tout à fait?... Mais la chose est bien rare
+avec lui, c’est un homme sage, nous pouvons le dire.
+</p>
+
+<p>
+Cependant la nuit venait; on avait replié les cirages commencés, suspendu le
+travail. Les petits Gaos et la petite adoptée, assis sur des bancs, se
+serraient les un aux autres, attristé par l’heure grise du soir, et regardaient
+Gaud, ayant l’air de se demander:
+</p>
+
+<p>
+“A présent, pourquoi ne s’en va-t-elle pas?”
+</p>
+
+<p>
+Et, dans la cheminée, la flamme commençait à éclairer rouge, au milieu du
+crépuscule qui tombait.
+</p>
+
+<p>
+— Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud.
+</p>
+
+<p>
+Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout à coup au visage à la
+pensée d’être restée si tard. Elle se leva et prit congé.
+</p>
+
+<p>
+Le père d’Yann s’était levé lui aussi pour l’accompagner un bout de chemin,
+jusqu’au delà de certain bas-fond isolé où de vieux arbres font un passage
+noir.
+</p>
+
+<p>
+Pendant qu’ils marchaient près l’un de l’autre, elle se sentait prise pour lui
+de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler comme à un père,
+dans des élans qui lui venaient; puis les mots s’arrêtaient dans sa gorge, et
+elle ne disait rien.
+</p>
+
+<p>
+Ils s’en allaient, au vent froid du soir qui avait l’odeur de la mer,
+rencontrant çà et là, sur la rase lande, des chaumières déjà fermées, bien
+sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids où des pêcheurs étaient
+blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres.
+</p>
+
+<p>
+Comme c’était loin, ce Pors-Even, et comme elle s’y était attardée!
+</p>
+
+<p>
+Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de Loguivy; en
+regardant approcher ces silhouettes d’hommes, elle pensait chaque fois à lui, à
+Yann; mais c’était aisé de le reconnaître à distance et vite elle était déçue.
+Ses pieds s’embarrassaient dans de longues plantes brunes, emmêlées comme des
+chevelures, qui étaient les goémons traînant à terre.
+</p>
+
+<p>
+A la croix de Plouëzoc’h, elle salue le vieillard, le priant de retourner. Les
+lumières de Paimpol se voyaient déjà, et il n’y avait plus aucune raison
+d’avoir peur.
+</p>
+
+<p>
+Allons, c’était fini pour cette fois... Et qui sait à présent quand elle
+verrait Yann...
+</p>
+
+<p>
+Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui auraient pas manqué, mais elle
+aurait eu trop mauvais air en recommençant cette visite. Il fallait être plus
+courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre, son petit confident, eût été
+là encore, elle l’aurait chargé peut-être d’aller trouver Yann de sa part, afin
+de le faire s’expliquer. Mais il était parti et pour combien d’années?...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre IV</h3>
+
+<p>
+- Me marier? Disait Yann à ses parents le soir, — me marier? Eh! donc, mon
+Dieu, pour quoi faire? — Est-ce que je serai jamais si heureux qu’ici avec
+vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et la bonne soupe
+toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer... Oh! je comprends bien,
+allez, qu’il s’agit de celle qui est venue à la maison aujourd’hui. D’abord,
+une fille si riche, en vouloir à de pauvres gens comme nous, ça n’est pas assez
+clair à mon gré. Et puis ni celle-là ni une autre, on, c’est tout réfléchi, je
+ne me marie pas, ça n’est pas mon idée.
+</p>
+
+<p>
+Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, désappointés profondément;
+car, après en avoir causé ensemble, ils croyaient être bien sûrs que cette
+jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais ils ne tentèrent point
+d’insister, sachant combien ce serait inutile. Sa mère surtout baissa la tête
+et ne dit plus mot; elle respectait les volontés de ce fils, de cet aîné qui
+avait presque rang de chef de famille: bien qu’il fût toujours très doux et
+très tendre avec elle, soumis plus qu’un enfant pour les petites choses de la
+vie, il était depuis longtemps son maître absolu pour les grandes, échappant à
+toute pression avec une indépendance tranquillement farouche.
+</p>
+
+<p>
+Il ne veillait jamais tard, ayant l’habitude, comme les autres pêcheurs, de se
+lever avant le jour. Et après souper, dès huit heures, ayant jeté un dernier
+coup d’oeil de satisfaction à ses casiers de Loguivy, à ses filets neufs, il
+commença de se déshabiller, l’esprit en apparence fort calme; puis il monta se
+coucher, dans le lit à rideaux de perse rose qu’il partageait avec Laumec son
+petit frère.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre V</h3>
+
+<p>
+...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, était au cartier
+de Brest; — très dépaysé, mais très sage; portant crânement son col bleu ouvert
+et son bonnet à pompon rouge; superbe en matelot, avec son allure roulante et
+sa haute taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne vieille grand’mère
+et resté l’enfant innocent d’autrefois.
+</p>
+
+<p>
+Un seul soir il s’était grisé, avec des pays, parce que c’est l’usage: ils
+étaient rentrés au quartier, toute une bande se donnant le bras, en chantant à
+tue-tête.
+</p>
+
+<p>
+Un dimanche aussi, il était allé au théâtre dans les galeries hautes. On jouait
+un de ces grands drames où les matelots, s’exaspérant contre le traître,
+l’accueillent avec un hou! qu’ils poussent tous ensemble et qui fait un bruit
+profond comme le vent d’ouest. Il avait surtout trouvé qu’il y faisait très
+chaud, qu’on y manquait d’air et de place; une tentative pour enlever son
+paletot lui avait valu une réprimande de l’officier de service. Et il s’était
+endormi sur la fin.
+</p>
+
+<p>
+En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait rencontré des dames d’un âge
+assez mûr, coiffées en cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur trottoir.
+</p>
+
+<p>
+— Écoute ici, joli garçon, disaient-elles avec des grosses voix rauques.
+</p>
+
+<p>
+Il avait bien compris tout de suite ce qu’elles voulaient, n’étant point si
+naïf qu’on aurait pu le croire. Mais le souvenir, évoqué tout à coup, de sa
+vieille grand’mère et de Marie Gaos, l’avait fait passer devant elles très
+dédaigneux, les toisant du haut de sa beauté et de sa jeunesse avec un sourire
+de moquerie enfantine. Elles avaient même été fort étonnées, les belles, de la
+réserve de ce matelot:
+</p>
+
+<p>
+— As-tu vu celui-là!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi, l’on va te
+manger.
+</p>
+
+<p>
+Et le bruit de choses fort vilaines qu’elles lui criaient s’était perdu dans la
+rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de dimanche.
+</p>
+
+<p>
+Il se conduisait à Brest comme en Islande; comme au large, il restait vierge. —
+Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu’il était très fort, ce qui
+inspire le respect aux marins.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre VI</h3>
+
+<p>
+Un jour on l’appela au bureau de sa compagnie; on avait à lui annoncer qu’il
+était désigné pour la Chine, pour l’escadre de Formose!...
+</p>
+
+<p>
+Il se doutait depuis longtemps que ça arriverait, ayant entendu dire à ceux qui
+lisaient les journaux que, par là-bas, la guerre n’en finissait plus. A cause
+de l’urgence du départ, on le prévenait en même temps qu’on ne pourrait pas lui
+donner la permission accordée d’ordinaire, pour les adieux, à ceux qui vont en
+campagne: dans cinq jours, il faudrait faire son sac et s’en aller. Il lui vint
+un trouble extrême: c’était le charme des grands voyages, de l’inconnu, de la
+guerre: aussi l’angoisse de tout quitter, avec l’inquiétude vague de ne plus
+revenir.
+</p>
+
+<p>
+Mille choses tourbillonnaient dans sa tête. Un grand bruit se faisait autour de
+lui, dans les salles du quartier, où quantité d’autres venaient d’être désignés
+aussi pour cette escadre de Chine.
+</p>
+
+<p>
+Et vite il écrivit à sa pauvre vieille grand’mère, vite au crayon, assis par
+terre, isolé dans une rêverie agitée, au milieu du va-et-vient et de la clameur
+de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient partir.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre VII</h3>
+
+<p>
+Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux jours après,
+en riant derrière lui; c’est égal, ils ont l’air de bien s’entendre tout de
+même.
+</p>
+
+<p>
+Ils s’amusaient de le voir, pour la première fois, se promener dans les rues de
+Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se penchant vers elle
+d’un air tendre, lui disant des choses qui avaient l’air tout à fait douces.
+</p>
+
+<p>
+Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de dos; — des jupes un peu
+courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit châle brun, et une grande
+coiffe de Paimpolaise.
+</p>
+
+<p>
+Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers lui pour le regarder avec
+tendresse.
+</p>
+
+<p>
+— Elle est un peu ancienne, l’amoureuse!
+</p>
+
+<p>
+Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que c’était une
+bonne vieille grand’mère, venue de la campagne.
+</p>
+
+<p>
+...Venue en hâte, prise d’une épouvante affreuse, à la nouvelle du départ de
+son petit-fils: — car cette guerre de Chine avait déjà coûté beaucoup de marins
+au pays de Paimpol.
+</p>
+
+<p>
+Ayant réuni toutes ses pauvres petites économies, arrangé dans un carton sa
+belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle était partie pour
+l’embrasser au moins encore une fois.
+</p>
+
+<p>
+Tout droit elle avait été le demander à la caserne et d’abord l’adjudant de sa
+compagnie avait refusé de le laisser sortir.
+</p>
+
+<p>
+— Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au
+capitaine, le voilà qui passe.
+</p>
+
+<p>
+Et carrément, elle y était allée. Celui-ci s’était laissé toucher.
+</p>
+
+<p>
+— Envoyez Moan se changer, avait-il dit.
+</p>
+
+<p>
+Et Moan, quatre à quatre, était monté se mettre en toilette de ville, — tandis
+que la bonne vieille, pour l’amuser, comme toujours, faisait par derrière à cet
+adjudant une fine grimace impayable, avec une révérence.
+</p>
+
+<p>
+Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien décolleté dans sa tenue de
+sortie, elle avait été émerveillée de le trouver si beau: sa barbe noire, qu’un
+coiffeur lui avait taillée, était en pointe à la mode des marins cette
+année-là, les liettes de sa chemise ouverte étaient frisée menu, et son bonnet
+avait de longs rubans qui flottaient terminés par des encres d’or.
+</p>
+
+<p>
+Un instant elle s’était imaginé voir son fils Pierre qui, vingt ans auparavant,
+avait été lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de ce long passé déjà
+enfui derrière elle, de tous ces morts, avait jeté furtivement sur l’heure
+présente une ombre triste.
+</p>
+
+<p>
+Tristesse vite effacée. Ils étaient sortis bras dessus bras dessous, dans la
+joie d’être ensemble; — et c’est alors que, la prenant pour son amoureuse, on
+l’avait jugée “un peu ancienne”.
+</p>
+
+<p>
+Elle l’avait emmené dîner, en partie fine, dans une auberge tenue par des
+Paimpolais, qu’on lui avait recommandée comme n’étant pas trop chère. Ensuite,
+se donnant le bras toujours, ils étaient allés dans Brest, regarder les
+étalages des boutiques. Et rien n’était si amusant que tout ce qu’elle trouvait
+à dire pour faire rire son petit-fils, — en breton de Paimpol que les passants
+ne pouvaient pas comprendre.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre VIII</h3>
+
+<p>
+Elle était restée trois jours avec lui, trois jours de fête sur lesquels pesait
+un après bien sombre, autant dire trois jours de grâce.
+</p>
+
+<p>
+Et enfin il avait bien fallu repartir, s’en retourner à Ploubazlanec. C’est que
+d’abord elle était au bout de son pauvre argent. Et puis Sylvestre embarquait
+le surlendemain, et les matelots sont toujours consignés inexorablement dans
+les quartiers, la veille des grands départs (un usage qui semble à première vue
+un peu barbare, mais qui est une précaution nécessaire contre les bordées
+qu’ils ont tendance à courir au moment de se mettre en campagne).
+</p>
+
+<p>
+Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans sa tête
+pour dire encore des choses drôles à son petit-fils, elle n’avait rien trouvé,
+non, mais c’étaient des larmes qui avaient envie de venir, les sanglots qui, à
+chaque instant, lui montaient à la gorge. Suspendue à son bras, elle lui
+faisait mille recommandations qui, à lui aussi, donnaient l’envie de pleurer.
+Et ils avaient fini par entrer dans une église pour dire ensemble leurs
+prières.
+</p>
+
+<p>
+C’est par le train du soir qu’elle s’en était allée. Pour économiser, ils
+s’étaient rendus à pied à la gare; lui, portant son carton de voyage et la
+soutenant de son bras fort sur lequel elle s’appuyait de tout son poids. Elle
+était fatiguée, fatiguée, la pauvre vieille; elle n’en pouvait plus, de s’être
+tant surmenée pendant trois ou quatre jours. Le dos tout courbé sous son châle
+brun, ne trouvant plus la force de se redresser, elle n’avait plus rien de
+jeunet dans la tournure et sentait bien toute l’accablante lourdeur de ses
+soixante-seize ans. A l’idée que c’était fini, que dans quelques minutes il
+faudrait le quitter, son coeur se déchirait d’une manière affreuse. Et c’était
+en Chine qu’il s’en allait, là-bas, à la tuerie! Elle l’avait encore là, avec
+elle: elle le tenait encore de ses deux pauvres mains... et cependant il
+partirait; ni toute sa volonté, ni toutes ses larmes ni tout son désespoir de
+grand’mère ne pourraient rien pour le garder!...
+</p>
+
+<p>
+Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, de ses mitaines,
+agitée, tremblante, elle lui faisait ses recommandations dernières auxquelles
+il répondait tout bas par de petits oui bien soumis, la tête penchée tendrement
+vers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son air de petit enfant.
+</p>
+
+<p>
+— Allons, la vieille, il faut vous décider si vous voulez partir!
+</p>
+
+<p>
+La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui enleva
+des mains son carton; — puis laissa tomber la chose à terre, pour se pendre à
+son cou dans un embrassement suprême.
+</p>
+
+<p>
+On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus envie de
+sourire à personne. Poussée par les employés, épuisée, perdue, elle se jeta
+dans le premier compartiment venu, dont on lui referma brusquement la portière
+sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course légère de matelot, décrivait
+une courbe d’oiseau qui s’envole, afin de faire le tour et d’arriver à la
+barrière, dehors, à temps pour la voir passer.
+</p>
+
+<p>
+Un grand coup de sifflet, l’ébranlement bruyant des roues, — la grand’mère
+passa. — Lui, contre cette barrière, agitait avec une grâce juvénile son bonnet
+à rubans flottants, et elle, penchée à la fenêtre de son wagon de troisième,
+faisant signe avec son mouchoir pour être mieux reconnue. Si longtemps qu’elle
+pu, si longtemps qu’elle distingua cette forme bleu-noir qui était encore son
+petit-fils, elle le suivait des yeux, lui jetant de toute son âme cet “au
+revoir” toujours incertain que l’on dit aux marins quand ils s’en vont.
+</p>
+
+<p>
+Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu’à la dernière
+minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s’efface là-bas pour jamais...
+</p>
+
+<p>
+Lui, s’en retournant lentement, tête baissée, avec de grosses larmes descendant
+sur ses joues. La nuit d’automne était venue, le gaz allumé partout, la fête
+des matelots commencée. Sans prendre garde à rien, il traversa Brest, puis le
+pont de Recouvrance, se rendant au quartier.
+</p>
+
+<p>
+— “Écoute ici, joli garçon,” disaient déjà des vois enrouées de ces dames qui
+avaient commencé leurs cent pas sur les trottoirs.
+</p>
+
+<p>
+Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant à peine
+jusqu’au matin.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre IX</h3>
+
+<p>
+...Il avait pris le large, emporté très vite sur des mers inconnues, beaucoup
+plus bleues que celle de l’Islande.
+</p>
+
+<p>
+Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre de se hâter, de brûler
+les relâches.
+</p>
+
+<p>
+Déjà il avait conscience d’être bien loin, à cause de cette vitesse qui était
+incessante, égale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni de la
+mer. Etant gabier, il vivait dans sa mâture, perché comme un oiseau, évitant
+ces soldats entassés sur le pont, cette cohue d’en bas.
+</p>
+
+<p>
+On s’était arrêté deux fois sur la côte de Tunis, pour prendre encore des
+zouaves et des mulets; de très loin il avait aperçu des villes blanches sur des
+sables ou des montagnes. Il était même descendu du sa hune pour regarder
+curieusement des hommes très bruns, drapés de voiles blancs, qui étaient venus
+dans des barques pour vendre des fruits: les autres lui avaient dit que
+c’étaient ça, les Bédouins.
+</p>
+
+<p>
+Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgré la saison
+d’automne, lui donnaient l’impression d’un dépaysement extrême.
+</p>
+
+<p>
+Un jour, on était arrivé à une ville appelée Port-Saïd. Tous les pavillons
+d’Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un air de
+Babel en fête, et des sables miroitants l’entouraient comme une mer. On avait
+mouillé là à toucher les quais, presque au milieu des longues rues à maisons de
+bois. Jamais, depuis le départ, il n’avait vu si clair et de si près le monde
+du dehors, et cela l’avait distrait, cette agitation, cette profusion de
+bateaux.
+</p>
+
+<p>
+Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes à vapeur, tous ces navires
+s’engouffraient dans une sorte de long canal, étroit comme un fossé, qui fuyait
+en ligne argentée dans l’infini de ces sables. Du haut de sa hune, il les
+voyait s’en aller comme en procession pour se perdre dans les plaines.
+</p>
+
+<p>
+Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes; des hommes en robe de
+toutes les couleurs, affairés, criant, dans le grand coup de feu du transit. Et
+le soir, aux sifflets diaboliques des machines, étaient venus se mêler les
+tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des choses bruyantes, comme pour
+endormir les regrets déchirants de tous les exilés qui passaient.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain, dès le soleil levé, ils étaient entrés eux aussi dans l’étroit
+ruban d’eau entre les sables, suivis d’une queue de bateaux de tous les pays.
+Cela avait duré deux jours, cette promenade à la file dans le désert; puis une
+autre mer s’était ouverte devant eux, et ils avaient repris le large.
+</p>
+
+<p>
+On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait à sa surface
+des marbrures rouges et quelquefois l’écume battue du sillage avait la couleur
+du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune, se chantant tout bas à
+lui-même Jean François de Nantes, pour se rappeler son frère Yann, l’Islande,
+le bon temps passé.
+</p>
+
+<p>
+Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait apparaître
+quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui menaient le navire
+connaissaient sans doute, malgré l’éloignement et le vague, ces caps avancés
+des continents qui sont comme des points de repère éternels sur les grands
+chemins du monde. Mais, quand on est gabier, on navigue emporté comme une
+chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les mesures sur l’étendue
+qui ne finit pas.
+</p>
+
+<p>
+Lui, n’avait que la notion d’un éloignement effroyable qui augmentait toujours;
+mais il en avait la notion très nette, en regardant de haut ce sillage,
+bruissant, rapide, qui fuyait derrière; en comptant depuis combien durait cette
+vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.
+</p>
+
+<p>
+En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés à l’ombre des tentes,
+haletaient avec accablement. L’eau, l’air, la lumière avaient pris une
+splendeur morne, écrasante; et la fête éternelle de ces choses était comme une
+ironie pour les êtres, pour les existences organisées qui sont éphémères:
+</p>
+
+<p>
+... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé par des nuées de petits oiseaux,
+d’espèce inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme des tourbillons de
+poussière noire. Ils se laissaient prendre et caresser, n’en pouvant plus. Tous
+les gabiers en avaient sur leurs épaules.
+</p>
+
+<p>
+Mais bientôt, les plus fatigués commencèrent à mourir.
+</p>
+
+<p>
+... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces tout
+petits, au soleil terrible de la mer Rouge.
+</p>
+
+<p>
+Ils étaient venus de par delà les grands déserts, poussés par un vent de
+tempête. Par peur de tomber dans cet infini bleu qui était partout, ils
+s’étaient abattus, d’un dernier vol épuisé, sur ce bateau qui passait. Là-bas,
+au fond de quelque région lointaine de la Libye, leur race avait pullulé dans
+des amours exubérantes. Leur race avait pullulé sans mesure, et il y en avait
+eu trop; alors la mère aveugle, et sans âme, la mère nature, avait chassé d’un
+souffle cet excès de petits oiseaux avec la même impassibilité que s’il se fût
+agi d’une génération d’hommes.
+</p>
+
+<p>
+Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont était jonché
+de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et d’amour...
+Petites loques noires, aux plumes mouillées, Sylvestre et les gabiers les
+ramassaient, étendant dans leurs mains, d’un air de commisération, ces fines
+ailes bleuâtres, — et puis les poussaient au grand néant de la mer, à coups de
+balai...
+</p>
+
+<p>
+Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de Moïse, et le navire en
+fut couvert.
+</p>
+
+<p>
+Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inaltérable où on ne voyait
+plus rien de vivant, - si ce n’est des poissons quelquefois, qui volaient au
+ras de l’eau...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre X</h3>
+
+<p>
+... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout noir; — c’était l’Inde.
+Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-là, le hasard l’ayant fait
+choisir à bord pour compléter l’armement d’une baleinière.
+</p>
+
+<p>
+A travers l’épaisseur des feuillages, il recevait l’ondée tiède, et regardait
+autour de lui les choses étranges. Tout était magnifiquement vert; les feuilles
+des arbres étaient faites comme des plumes gigantesques, et les gens qui se
+promenaient avaient de grands yeux veloutés qui semblaient se fermer sous le
+poids de leurs cils. Le vent qui poussait cette pluie sentait le musc et les
+fleurs.
+</p>
+
+<p>
+Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le Écoute ici,
+joli garçon, entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de ce pays
+enchanté, leur appel était troublant et faisait passer des frissons dans la
+chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les mousselines transparentes
+qui les drapaient; elles étaient fauves et polies comme du bronze.
+</p>
+
+<p>
+Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, il s’avançait déjà, peu à peu,
+pour les suivre.
+</p>
+
+<p>
+...Mais voici qu’un petit coup de sifflet de marine, modulé en trilles
+d’oiseau, le rappela brusquement dans sa baleinière, qui allait repartir.
+</p>
+
+<p>
+Il prit sa course, — et adieu les belles de l’Inde. Quand on se retrouva au
+large le soir, il était encore vierge comme un enfant.
+</p>
+
+<p>
+Après une nouvelle semaine de mer bleue, on s’arrêta dans un autre pays de
+pluie et de verdure. Une nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient des cris,
+envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des paniers.
+</p>
+
+<p>
+— Alors nous sommes donc déjà en Chine? demanda Sylvestre, voyant qu’ils avaient
+tous des figures de magot et des queues.
+</p>
+
+<p>
+On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n’était que Singapour. Il
+remonta dans sa hune, pour éviter la poussière noirâtre que le vent promenait,
+tandis que le charbon des milliers de petits paniers s’entassait fiévreusement
+dans les soutes.
+</p>
+
+<p>
+Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, où se trouvait au
+mouillage une certaine Circé tenant un blocus. C’était le bateau auquel il se
+savait depuis longtemps destinés, et on l’y déposa avec son sac.
+</p>
+
+<p>
+Il y retrouva des pays même deux Islandais qui pour le moment étaient
+canonniers.
+</p>
+
+<p>
+Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles où il l’y avait rien à
+faire, ils se réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour former ensemble
+une petite Bretagne de souvenir.
+</p>
+
+<p>
+Il du passer cinq mois d’inaction et d’exil dans cette baie triste, avant le
+moment désiré d’aller se battre.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre XI</h3>
+
+<p>
+Paimpol, — le dernier jour de février, — veille du départ des pêcheurs pour
+l’Islande.
+</p>
+
+<p>
+Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et devenue très
+pâle.
+</p>
+
+<p>
+C’est que Yann était en bas, à causer avec son père. Elle l’avait vu venir, et
+elle entendait vaguement résonner sa voix.
+</p>
+
+<p>
+Ils ne s’étaient pas rencontrés de tout l’hiver, comme si une fatalité les eût
+toujours éloignés l’un de l’autre.
+</p>
+
+<p>
+Après sa course à Pors-Even, elle avait fondé quelque espérance sur le pardon
+des Islandais, où l’on a beaucoup d’occasions de se voir et de causer, sur la
+place, le soir, dans les groupes. Mais, dès le matin de cette fête, les rues
+étant déjà tendues de blanc, ornées de guirlandes vertes, une mauvaise pluie
+s’était mise à tomber à torrents, chassée de l’ouest par une brise gémissante;
+sur Paimpol, on n’avait jamais vu le ciel si noir. “Allons, ceux de
+Ploubazlanec ne viendront pas,” avaient dit tristement les filles qui avaient
+leurs amoureux de ce côté-là. Et, en effet, ils n’étaient pas venus, ou bien
+s’étaient vite enfermés à boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle,
+le coeur plus serré que de coutume, était restée derrière ses vitres toute la
+soirée, écoutant ruisseler l’eau des toits et monter du fond des cabarets les
+chants bruyants des pêcheurs.
+</p>
+
+<p>
+Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite d’Yann, se doutant bien
+que, pour cette affaire de vente de barque non encore réglée, le père Gaos, qui
+n’aimait pas venir à Paimpol, enverrait son fils. Alors elle s’était promis
+qu’elle irait à lui, ce que les filles ne font pas d’ordinaire, qu’elle lui
+parlerait pour en avoir le coeur net. Elle lui reprocherait de l’avoir
+troublée, puis abandonnée, à la manière de garçons qui n’ont pas d’honneur.
+Entêtement, sauvagerie, attachement au métier de la mer, ou crainte d’un
+refus... si tous ces obstacles indiqués par Sylvestre étaient les seuls, ils
+pourraient bien tomber, qui sait! Après un entretien franc comme serait le
+leur. Et alors, peut-être, reparaîtrait son beau sourire qui arrangerait tout,
+— ce même sourire qui l’avait tant surprise et charmée l’hiver d’avant, pendant
+une certaine nuit de bal passée tout entière à valser entres ses bras. Et cet
+espoir lui rendait du courage, l’emplissait d’une impatience presque douce.
+</p>
+
+<p>
+De loin, tout paraît toujours si facile, si simple à dire et à faire.
+</p>
+
+<p>
+Et, précisément, cette visite d’Yann tombait à une heure choisie: elle était
+sûre que son père, en ce moment assis à fumer, ne se dérangerait pas pour le
+reconduire; donc, dans le corridor où il n’y aurait personne, elle pourrait
+avoir enfin son explication avec lui.
+</p>
+
+<p>
+Mais voici qu’à présent, le moment venu, cette hardiesse lui semblait extrême.
+L’idée seulement de le rencontrer, de le voir face à face au pied de ces
+marches la faisait trembler. Son coeur battait à se rompre... Et dire que, d’un
+moment à l’autre, cette porte en bas allait s’ouvrir, — avec le petit bruit
+grinçant qu’elle connaissait bien, — pour lui donner passage!
+</p>
+
+<p>
+Non, décidément, elle n’oserait jamais; plutôt se consumer d’attente et mourir
+de chagrin, que tenter une chose pareille. Et déjà elle avait fait quelques pas
+pour retourner au fond de sa chambre, s’asseoir et travailler.
+</p>
+
+<p>
+Mais elle s’arrêta encore, hésitante, effarée, se rappellent que c’était demain
+le départ pour l’Islande, et que cette occasion de le voir était unique. Il
+faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de solitude et
+d’attente, languir après son retour, perdre encore tout un été de sa vie...
+</p>
+
+<p>
+En bas, la porte s’ouvrit: Yann sortait! Brusquement résolue, elle descendit en
+courant l’escalier, et arriva tremblante se planter devant lui.
+</p>
+
+<p>
+— Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s’il vous plaît.
+</p>
+
+<p>
+— A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant la main à
+son chapeau.
+</p>
+
+<p>
+Il la regardait d’un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tête rejetée en
+arrière, l’expression dure, ayant même l’air de se demander si seulement il
+s’arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, il plaquait ses larges épaules à
+la muraille, comme pour être moins près d’elle dans ce couloir étroit où il se
+voyait pris.
+</p>
+
+<p>
+Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu’elle avait préparé pour lui
+dire: elle n’avait pas prévu qu’il pourrait lui faire cet affront-là, de passer
+sans l’avoir écoutée...
+</p>
+
+<p>
+— Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? demanda-t-elle d’un ton
+sec et bizarre, qui n’était pas celui qu’elle voulait avoir.
+</p>
+
+<p>
+Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues étaient devenues très
+rouges, une montée de sang lui brûlait le visage, et ses narines mobiles se
+dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de sa poitrine, comme
+celles des taureaux.
+</p>
+
+<p>
+Elle essaya de continuer:
+</p>
+
+<p>
+— Le soir du bal où nous étions ensemble, vous m’aviez dit au revoir comme on ne
+le dit pas à une indifférente... Monsieur Yann, vous êtes sans mémoire donc...
+Que vous ai-je fait?...
+</p>
+
+<p>
+... Le mauvais vent d’ouest qui s’engouffrait là, venant de la rue, agitait les
+cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et, derrière eux, fit
+furieusement battre une porte. On était mal dans ce corridor pour parler de
+choses graves. Après ses premières phrases, étranglées dans sa gorge, Gaud
+restait muette, sentant tourner sa tête, n’ayant plus d’idées. Ils s’étaient
+avancés vers la porte de la rue, lui, fuyant toujours.
+</p>
+
+<p>
+Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était noir. Par cette porte
+ouverte, un éclairage livide et triste tombait en plein sur leurs figures. Et
+une voisine d’en face les regardait: qu’est-ce qu’ils pouvaient se dire, ces
+deux-là, dans le corridor, avec des airs si troublés? qu’est-ce qui se passait
+donc chez les Mével?
+</p>
+
+<p>
+— Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin en se dégageant avec une aisance
+de fauve. - Déjà j’en ai entendu dans le pays, qui parlaient sur nous... Non,
+mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous ne sommes pas gens de la même
+classe. Je ne suis pas un garçon à venir chez vous, moi...
+</p>
+
+<p>
+Et il s’en alla...
+</p>
+
+<p>
+Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle n’avait même rien dit de ce
+qu’elle voulait dire, dans cette entrevue qui n’avait réussi qu’à la faire
+passer à ses yeux pour une effrontée... Quel garçon était-il donc, ce Yann,
+avec son dédain des filles, son dédain de l’argent, son dédain de tout!...
+</p>
+
+<p>
+Elle restait d’abord clouée sur place, voyant les choses remuer autour d’elle,
+avec du vertige...
+</p>
+
+<p>
+Et puis une idée, plus intolérable que toutes, lui vint comme un éclair: des
+camarades d’Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur la place,
+l’attendant! S’il allait leur raconter cela, s’amuser d’elle, comme se serait
+un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa chambre, pour les
+observer à travers ses rideaux...
+</p>
+
+<p>
+Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils
+regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus sombre, et
+faisaient des conjectures sur la grande pluie menaçante, disant:
+</p>
+
+<p>
+— Ce n’est qu’un grain; entrons boire, tandis que sa passera.
+</p>
+
+<p>
+Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur Jeannie Caroff, sur différentes
+belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenêtre.
+</p>
+
+<p>
+Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne répondait pas, ne souriait pas, mais
+demeurait grave et triste. Il n’entra point boire avec les autres et, sans plus
+prendre garde à eux ni à la pluie commencée, marchant lentement sous l’averse
+comme quelqu’un absorbé dans une rêverie, il traversa la place, dans la
+direction de Ploubazlanec...
+</p>
+
+<p>
+Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir prit la
+place de l’amer dépit qui lui était d’abord monté au coeur.
+</p>
+
+<p>
+Elle s’assit, la tête dans ses mains. Que faire à présent?
+</p>
+
+<p>
+Oh! s’il avait pu l’écouter rien qu’un moment; plutôt, s’il pouvait venir là,
+seul avec elle dans cette chambre où on se parlerait en paix, tout
+s’expliquerait peut-être encore.
+</p>
+
+<p>
+Elle l’aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait: “Vous
+m’avez cherchée quand je ne vous demandais rien; à présent je suis à vous de
+toute mon âme si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de devenir la femme
+d’un pêcheur, et cependant, parmi les garçons de Paimpol, je n’aurais qu’à
+choisir si j’en désirais un pour mari; mais je vous aime vous, parce que,
+malgré tout, je vous crois meilleur que les autres jeunes hommes; je suis un
+peu riche, je sais que je suis jolie; bien que j’aie habité dans les villes, je
+vous jure que je suis une fille sage, n’ayant jamais rien fait de mal; alors,
+puisque je vous aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?
+</p>
+
+<p>
+... Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit qu’en rêve; il était
+trop tard, Yann ne l’entendrait point. Tenter de lui parler une seconde fois...
+oh! non! pour quelle espèce de créature la prendrait-il, alors!... Elle
+aimerait mieux mourir.
+</p>
+
+<p>
+Et demain ils partaient tous pour l’Islande! Seule dans sa belle chambre, où
+entrait le jour blanchâtre de février, ayant froid, assise au hasard sur une
+des chaises rangées le long du mur, il lui semblait voir crouler le monde, avec
+les choses présentes et les choses à venir, au fond d’un vide morne,
+effroyable, qui venait de se creuser partout autour d’elle.
+</p>
+
+<p>
+Elle souhaitait être débarrassée de la vie, être déjà couchée bien tranquille
+sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, elle lui pardonnait,
+et aucune haine n’était mêlée à son amour désespéré pour lui...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre XII</h3>
+
+<p>
+La mer, la mer grise.
+</p>
+
+<p>
+Sur la grand’route non tracée qui mène, chaque été, les pêcheurs en Islande,
+Yann filait doucement depuis un jour.
+</p>
+
+<p>
+La veille, quand on était parti au chant des vieux cantiques, il soufflait une
+brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles, s’étaient dispersés
+comme des mouettes.
+</p>
+
+<p>
+Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches s’étaient ralenties;
+des bancs de brume voyageaient au ras des eaux.
+</p>
+
+<p>
+Yann était peut-être plus silencieux que d’habitude. Il se plaignait du temps
+trop calme et paraissait avoir besoin de s’agiter, pour chasser de son esprit
+quelque obsession. Il n’y avait pourtant rien à faire, qu’à glisser
+tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien qu’à respirer et à se
+laisser vivre. En regardant, on ne voyait que des grisailles profondes; en
+écoutant, on n’entendait que du silence...
+</p>
+
+<p>
+... Tout à coup, un bruit sourd, à peine perceptible, mais inusité et venu d’en
+dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture lorsque l’on serre
+les freins des roues! Et la Marie, cessant sa marche, demeura immobilisée...
+</p>
+
+<p>
+Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc de la côte anglaise, probablement.
+Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec ces brumes en rideaux.
+</p>
+
+<p>
+Les hommes s’agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement contrastait
+avec cette tranquillité brusque, figée, de leur navire. Voilà, elle s’était
+arrêtée à cette place, la Marie, et n’en bougeait plus. Au milieu de cette
+immensité de choses fluides, qui, par ces temps mous, semblaient n’avoir même
+pas de consistance, elle avait été saisie par je ne sais quoi de résistant et
+d’immuable qui était dissimulé sous ces eaux; elle y était bien prise, et
+risquait peut-être d’y mourir.
+</p>
+
+<p>
+Qui n’a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s’attraper par les pattes à de
+la glu?
+</p>
+
+<p>
+D’abord on ne s’en aperçoit guère; cela ne change pas leur aspect; il faut
+savoir qu’ils son pris par en dessous et en danger de ne s’en tirer jamais.
+</p>
+
+<p>
+C’est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient souiller
+leurs ailes, leur tête, et que, peu à peu, ils prennent cet air pitoyable d’une
+bête en détresse qui va mourir.
+</p>
+
+<p>
+Pour la Marie, c’était ainsi; au commencement cela ne paraissait pas beaucoup;
+elle se tenait bien un peu inclinée, il est vrai, mais c’était en plein matin,
+par un beau temps calme; il fallait savoir pour s’inquiéter et comprendre que
+c’était grave.
+</p>
+
+<p>
+Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis la faute en ne
+s’occupant pas assez du point où l’on était; il secouait ses mains en l’air, en
+disant:
+</p>
+
+<p>
+— Ma Doué! ma Doué! sur un ton de désespoir.
+</p>
+
+<p>
+Tout près d’eux, dans une éclaircie, se dessina un cap qu’ils ne
+reconnaissaient pas bien. Il s’embruma presque aussitôt; on ne le distingua
+plus.
+</p>
+
+<p>
+D’ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. — Et pour le moment, ils
+aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces sauveteurs
+anglais qui viennent de force vous tirer de peine à leur manière, et dont il
+faut se défendre comme de pirates.
+</p>
+
+<p>
+Ils se démenaient tous, changeant, chavirant l’arrimage. Turc, leur chien, qui
+ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, était très émotionné lui
+aussi par cet incident: ces bruits d’en dessous, ces secousses dures quand la
+houle passait, et puis ces immobilités, il comprenait très bien que tout cela
+n’était pas naturel, et se cachait dans les coins, la queue basse.
+</p>
+
+<p>
+Après, ils amenèrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer de se
+déhaler, en réunissant toutes leurs forces sur des amarres — une rude manoeuvre
+qui dura dix heures d’affilée; — et, le soir venu, le pauvre bateau, arrivé le
+matin si propre et pimpant, prenait déjà mauvaise figure, inondé, souillé, en
+plein désarroi. Il s’était débattu, secoué de toutes les manières, et restait
+toujours là, cloué comme un bateau mort.
+</p>
+
+<p class="center">
+*****
+</p>
+
+<p>
+La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle était plus haute;
+cela tournait mal quand, tout à coup, vers six heures, les voilà dégagés,
+partis, cassant les amarres qu’ils avaient laissées pour se tenir... Alors on
+vit les hommes courir comme des fous de l’avant à l’arrière en criant:
+</p>
+
+<p>
+— Nous flottons!
+</p>
+
+<p>
+Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-là, de flotter; de se
+tenir s’en aller, redevenir une chose légère, vivante, au lieu d’un
+commencement d’épave qu’on était tout à l’heure!...
+</p>
+
+<p>
+Et, du même coup, la tristesse d’Yann s’était envolée aussi. Allégé comme son
+bateau, guéri par la saine fatigue de ses bras, il avait retrouvé son air
+insouciant, secoué ses souvenirs.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il continua sa
+route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi libre que dans ses
+premières années.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre XIII</h3>
+
+<p>
+On distribuait un courrier de France, là bas, à bord de la Circé, en rade
+d’Ha-Long, à l’autre bout de la terre. Au milieu d’un groupe serré de matelots,
+le vaguemestre appelait à haute voix les noms des heureux, qui avaient des
+lettres. Cela se passait le soir, dans la batterie, en se bousculant autour
+d’un fanal.
+</p>
+
+<p>
+— “Moan, Sylvestre!” — Il y en avait une pour lui, une qui était bien timbrée de
+Paimpol, — mais ce n’était pas l’écriture de Gaud. — Qu’est-ce que cela voulait
+dire? Et de qui venait-elle?
+</p>
+
+<p>
+L’ayant tournée et retournée, il l’ouvrit craintivement.
+</p>
+
+<p>
+Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.
+</p>
+
+<p>
+“Mon cher petit-fils,”
+</p>
+
+<p class="center">
+*****
+</p>
+
+<p>
+C’était bien de sa bonne vieille grand’mère; alors il respira mieux. Elle avait
+même apposé au bas sa grosse signature apprise par coeur, toute tremblée et
+écolière: “Veuve Moan”.
+</p>
+
+<p>
+Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, d’un mouvement irréfléchi, et
+embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C’est que cette lettre
+arrivait à un heure suprême de sa vie: demain matin, dès le jour, il partait
+pour aller au feu.
+</p>
+
+<p>
+On était au milieu d’avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d’être pris. Aucune
+grande opération n’était prochaine dans ce Tonkin, — pourtant les renforts qui
+arrivaient ne suffisaient pas, — alors on prenait à bord des navires tout ce
+qu’ils pouvaient encore donner pour compléter les compagnies de marins déjà
+débarquées. Et Sylvestre, qui avait langui longtemps dans les croisières et les
+blocus, venait d’être désigné avec quelques autres pour combler des vides dans
+ces compagnies-là.
+</p>
+
+<p>
+En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur disait
+tout de même qu’ils débarqueraient encore à temps pour se battre un peu. Ayant
+arrangé leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait leurs adieux, ils
+s’étaient promenés toute la soirée au milieu des autres qui restaient, se
+sentant grandis et fiers auprès de ceux-là; chacun à sa manière manifestait ses
+impressions de départ, les uns graves, un peu recueillis; les autres se
+répandant en exubérantes paroles.
+</p>
+
+<p>
+Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait en lui-même son
+impatience d’attente; seulement quand on le regardait, son petit sourire
+contenu disait bien: “Oui, j’en suis en effet, et c’est pour demain matin”. La
+guerre, le feu, il ne s’en faisait encore qu’une idée incomplète; mais cela le
+fascinait pourtant, parce qu’il était de vaillante race.
+</p>
+
+<p>
+... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture étrangère, il cherchait à
+s’approcher d’un fanal pour pouvoir bien lire. Et c’était difficile au milieu
+de ces groupes d’hommes demi-nus, qui se pressaient là, pour lire aussi, dans
+la chaleur irrespirable de cette batterie...
+</p>
+
+<p>
+Dès le début de sa lettre, comme il l’avait prévu, la grand’mère Yvonne
+expliquait pourquoi elle avait été obligée de recourir à la main peu experte
+d’une vieille voisine:
+</p>
+
+<p>
+“Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois par ta cousine, parce
+qu’elle est bien dans la peine. Son père a été pris de mort subite, il y a deux
+jours. Et il parait que toute sa fortune a été mangée, à de mauvais jeux
+d’argent qu’il avait faits cet hiver dans Paris. On va donc vendre sa maison et
+ses meubles. C’est une chose à laquelle personne ne s’attendait dans le pays.
+Je pense, mon cher enfant, que cela va te faire comme à moi beaucoup de peine.
+</p>
+
+<p>
+“Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvelé engagement avec le
+capitaine Guermeur, toujours sur la Marie, et le départ pour l’Islande a eu
+lieu d’assez bonne heure cette année. Ils on appareillé le 1er du courant,
+l’avant-veille du grand malheur arrivé à notre pauvre Gaud, et ils n’en ont pas
+eu connaissance encore.
+</p>
+
+<p>
+“Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu’à présent c’est fini, nous ne les
+marierons pas; car ainsi elle va être obligée de travailler pour gagner son
+pain...”
+</p>
+
+<p>
+... Il resta atterré; ces mauvaises nouvelles lui avaient gâté toute sa joie
+d’aller se battre...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>Troisième partie</h2>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre I</h3>
+
+<p>
+... Dans l’air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s’arrête court, dressant
+l’oreille...
+</p>
+
+<p>
+C’est sur une plaine infinie, d’un vert tendre et velouté de printemps. Le ciel
+est gris, pesant aux épaules.
+</p>
+
+<p>
+Ils sont là six matelots armés, en reconnaissance au milieu des fraîches
+rizières, dans un sentier de boue...
+</p>
+
+<p>
+... Encore!!... ce même bruit dans le silence de l’air! - Bruit aigre et
+ronflant, espèce de dzinn prolongé, donnant bien l’impression de la petite
+chose méchante et dure qui passe là tout droit, très vite, et dont la rencontre
+peut être mortelle.
+</p>
+
+<p>
+Pour la première fois de sa vie, Sylvestre écoute cette musique-là. Ces balles
+qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l’on tire soi-même: le coup
+de feu, parti de loin, est atténué, on ne l’entend plus; alors on distingue
+mieux ce petit bourdonnement de métal, qui file en traînée rapide, frôlant vos
+oreilles...
+</p>
+
+<p>
+... Et dzin encore, et dzin! Il en pleut maintenant, des balles. Tout près des
+marins, arrêtés net, elles s’enfoncent dans le sol inondé de la rizière,
+chacune avec un petit flac de grêle, sec et rapide, et un léger éclaboussement
+d’eau.
+</p>
+
+<p>
+Eux se regardent, en souriant comme d’une farce drôlement jouée, et ils disent:
+</p>
+
+<p>
+— Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les matelots, tout
+cela c’est de la même famille chinoise.)
+</p>
+
+<p>
+Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les voit
+ricocher, comme des sauterelles dans l’herbe. Cela n’a pas duré une minute, ce
+petit arrosage de plomb, et déjà cela cesse. Sur la grande plaine verte, le
+silence absolu revient, et nulle part on aperçoit rien qui bouge.
+</p>
+
+<p>
+Ils sont tous les six encore debout, l’oeil au guet, prenant le vent, ils
+cherchent d’où cela a pu venir.
+</p>
+
+<p>
+De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine comme un
+îlot de plumes, et derrière lesquels apparaissent, à demi cachées, des toitures
+cornues. Alors ils y courent; dans la terre détrempée de la rizière, leurs
+pieds s’enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses jambes plus longues et plus
+agiles, est celui qui court devant.
+</p>
+
+<p>
+Rien ne siffle plus; on dirait qu’ils ont rêvé...
+</p>
+
+<p>
+Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours et
+éternellement les mêmes, — le gris des ciels couverts, la teinte fraîche des
+prairies au printemps, — on croirait voir les champs de France, avec des jeunes
+hommes courant là gaîment, pour tout autre jeu que celui de la mort.
+</p>
+
+<p>
+Mais, à mesure qu’ils s’approchent, ces bambous montrent mieux la finesse
+exotique de leur feuillée, ces toits de village accentuent l’étrangeté de leur
+courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière, avancent, pour regarder,
+leurs figures plates contractées par la malice et la peur... Puis brusquement,
+ils sortent en jetant un cri, et se déploient en une longue ligne tremblante,
+mais décidée et dangereuse.
+</p>
+
+<p>
+— Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur même brave sourire.
+</p>
+
+<p>
+Mais c’est égal, ils trouvent cette fois qu’il y en a beaucoup, qu’il y en a
+trop. Et l’un d’eux, en se retournant, en aperçoit d’autres, qui arrivent par
+derrière, émergeant d’entre les herbages...
+</p>
+
+<p class="center">
+*****
+</p>
+
+<p>
+... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette journée, le petit Sylvestre;
+sa vieille grand’mère eût été fière de le voir si guerrier!
+</p>
+
+<p>
+Déjà transfiguré depuis quelques jours, bronzé, la voix changée, il était là
+comme dans un élément à lui. A une minute d’indécision suprême, les matelots,
+éraflés par les balles, avaient presque commencé ce mouvement de recul qui eût
+été leur mort à tous; mais Sylvestre avait continué d’avancer; ayant pris son
+fusil par le canon, il tenait tête à tout un groupe, fauchant de droite et de
+gauche, à grands coups de crosse qui assommaient. Et, grâce à lui, la partie
+avait changé de tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais quoi,
+qui décide aveuglément de tout, dans ces petites batailles non dirigées était
+passé du côté des Chinois; c’étaient eux qui avaient commencé à reculer.
+</p>
+
+<p>
+... C’était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant rechargé
+leurs armes à tir rapide, les abattaient à leur aise; il y avait des flaques
+rouges dans l’herbe, des corps effondrés, des crânes versant leur cervelle dans
+l’eau de la rizière.
+</p>
+
+<p>
+Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s’aplatissant comme des léopards. Et
+Sylvestre courait après, déjà blessé deux fois, un coup de lance à la cuisse,
+une entaille profonde dans le bras; mais ne sentant rien que l’ivresse de se
+battre, cette ivresse non raisonnée qui vient du sang vigoureux, celle qui
+donne aux simples le courage superbe, celle qui faisait les héros antiques.
+</p>
+
+<p>
+Un, qu’il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une inspiration
+de terreur désespérée. Sylvestre s’arrêta, souriant, méprisant, sublime, pour
+le laisser décharger son arme, puis se jeta un peu sur la gauche, voyant la
+direction du coup qui allait partir. Mais, dans le mouvement de détente, le
+canon de ce fusil dévia par hasard dans le même sens. Alors, lui, sentit une
+commotion à la poitrine, et, comprenant bien ce que c’était, par un éclair de
+pensée, même avant toute douleur, il détourna la tête vers les autres marins
+qui suivaient, pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la phrase
+consacrée: “Je crois que j’ai mon compte!” Dans la grande aspiration qu’il fit,
+venant de courir, pour prendre, avec sa bouche, de l’air plein ses poumons, il
+en sentit entrer aussi, par un trou à son sein droit, avec un petit bruit
+horrible, comme dans un soufflet crevé. En même temps, sa bouche s’emplit de
+sang, tandis qu’il lui venait au côté une douleur aiguë, qui s’exaspérait vite,
+vite, jusqu’à être quelque chose d’atroce et d’indicible.
+</p>
+
+<p>
+Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête perdue de vertige et
+cherchant à reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge dont la
+montée l’étouffait, — et puis, lourdement, dans la boue, il s’abattit.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre II</h3>
+
+<p>
+Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait déjà plus sombre à
+l’approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune,
+Sylvestre, qu’on avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en rade d’Ha-Long et mis à
+bord d’un navire-hôpital qui rentrait en France.
+</p>
+
+<p>
+Il avait été longtemps promené sur divers brancards, avec des temps d’arrêt
+dans des ambulances. On avait fait ce qu’on avait pu; mais, dans ces conditions
+mauvaises, sa poitrine s’était remplie d’eau, du côté percé, et l’air entrait
+toujours, en gargouillant, par ce trou qui ne se fermait pas.
+</p>
+
+<p>
+On lui avait donné la médaille militaire et il en avait eu un moment de joie.
+Mais il n’était plus le guerrier d’avant, à l’allure décidée, à la voix
+vibrante et brève. Non, tout cela était tombé devant la longue souffrance et la
+fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec le mal du pays; il ne
+parlait presque plus, répondant à peine d’une petite voix douce, presque
+éteinte. Se sentir si malade, et être si loin, si loin; penser qu’il faudrait
+tant de jours et de jours avant d’arriver au pays, - vivrait-il seulement
+jusque-là, avec ses forces qui diminuaient?... Cette notion d’effroyable
+éloignement était une chose qui l’obsédait sans cesse; qui l’oppressait à ses
+réveils, — quand, après les heures d’assoupissement, il retrouvait la sensation
+affreuse de ses plaies, la chaleur de sa fièvre et le petit bruit soufflant de
+sa poitrine crevée. Aussi il avait supplié qu’on l’embarquât, au risque de
+tout.
+</p>
+
+<p>
+Il était très lourd à porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on lui
+donnait des secousses cruelles en le charroyant.
+</p>
+
+<p>
+A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l’un des petits
+lits de fer alignés à l’hôpital et il recommença en sens inverse sa longue
+promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu de vivre comme un
+oiseau dans le plein vent de hunes, c’était dans les lourdeurs d’en bas, au
+milieu des exhalaisons de remèdes, de blessures et de misères.
+</p>
+
+<p>
+Les premiers jours, la joie d’être en route avait amené en lui un peu de mieux.
+Il pouvait se tenir soulevé sur son lit avec des oreillers, et de temps en
+temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot était le coffret de bois
+blanc, acheté à Paimpol, pour mettre ses choses précieuses; on y trouvait les
+lettres de la grand’mère Yvonne, celles d’Yann et de Gaud, un cahier où il
+avait copié des chansons du bord, et un livre de Confucius en chinois, pris au
+hasard d’un pillage sur lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit
+le journal naïf de sa campagne.
+</p>
+
+<p>
+Le mal pourtant ne s’améliorait pas et, dès la première semaine, les médecins
+pensèrent que la mort ne pouvait plus être évitée.
+</p>
+
+<p>
+... Près de l’Équateur maintenant, dans l’excessive chaleur des orages. Le
+transport s’en allait, secouant ses lits, ses blessés et ses malades; s’en
+allait toujours vite sur une mer remuée, tourmentée encore comme au
+renversement des moussons.
+</p>
+
+<p>
+Depuis le départ d’Ha-Long, il en était mort plus d’un, qu’il avait fallu jeter
+dans l’eau profonde, sur ce grand chemin de France; beaucoup de ces petits lits
+s’étaient débarrassé déjà de leur pauvre contenu.
+</p>
+
+<p>
+Et ce jour-là, dans l’hôpital mouvant, il faisait très sombre: on avait été
+obligé, à cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des sabords, et
+cela rendait plus horrible cet étouffoir de malades.
+</p>
+
+<p>
+Il allait plus mal, lui; c’était la fin. Couché toujours sur son côté percé, il
+le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force, pour
+immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce poumon droit, et
+tâcher de respirer seulement avec l’autre. Mais cet autre aussi, peu à peu,
+s’était pris par voisinage, et l’angoisse suprême était commencée.
+</p>
+
+<p>
+Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans l’obscurité
+chaude, des figures aimées ou affreuses venaient se pencher sur lui; il était
+dans un perpétuel rêve d’halluciné, où passaient la Bretagne et l’Islande.
+</p>
+
+<p>
+Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, qui était un vieillard
+habitué à voir mourir des matelots, avait été surpris de trouver, sous cette
+enveloppe si virile, la pureté d’un petit enfant.
+</p>
+
+<p>
+Il demandait de l’air, de l’air; mais il n’y en avait nulle part; les manches à
+vent n’en donnaient plus; l’infirmier, qui l’éventait tout le temps avec un
+éventail à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui des buées malsaines,
+des fadeurs déjà cent fois respirées, dont les poitrines ne voulaient plus.
+</p>
+
+<p>
+Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées pour sortir de ce lit, où il
+sentait si bien la mort venir; d’aller au plein vent là-haut, essayer de
+revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les haubans, qui habitaient dans
+les hunes!... Mais tout son grand effort pour s’en aller n’aboutissait qu’à un
+soulèvement de sa tête et de son cou affaibli, — quelque chose comme ces
+mouvements incomplets que l’on fait pendant le sommeil. — Eh! non, il ne
+pouvait plus; il retombait dans les mêmes creux de son lit défait, déjà englué
+là par la mort; et chaque fois après la fatigue d’une telle secousse, il
+perdait pour un instant conscience de tout.
+</p>
+
+<p>
+Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fût encore
+dangereux, la mer n’étant pas assez calmée. C’était le soir, vers six heures.
+Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la lumière seulement, de
+l’éblouissante lumière rouge. Le soleil couchant apparaissait à l’horizon avec
+une extrême splendeur, dans la déchirure d’un ciel sombre; sa lueur aveuglante
+se promenait au roulis, et il éclairait cet hôpital en vacillant, comme une
+torche que l’on balance.
+</p>
+
+<p>
+De l’air, non, il n’en vint point; le peu qu’il y en avait dehors était
+impuissant à entrer ici, à chasser les senteurs de la fièvre. Partout, à
+l’infini, sur cette mer équatoriale, ce n’était qu’humidité chaude, que
+lourdeur irrespirable. Pas d’air nulle part, pas même pour les mourants qui
+haletaient.
+</p>
+
+<p>
+... Une dernière vision l’agita beaucoup: sa vieille grand’mère, passant sur un
+chemin, très vite, avec une expression d’anxiété déchirante; la pluie tombait
+sur elle, de nuages bas et funèbres; elle se rendait à Paimpol, mandée au
+bureau de la marine pour y être informée qu’il était mort.
+</p>
+
+<p>
+Il se débattait maintenant; il râlait. On épongeait aux coins de sa bouche de
+l’eau et du sang, qui étaient remontés de sa poitrine, à flots, pendant ses
+contorsions d’agonie. Et le soleil magnifique l’éclairait toujours; au
+couchant, on eût dit l’incendie de tout un monde, avec du sang plein les
+nuages; par le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de feu rouge,
+qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe autour de lui.
+</p>
+
+<p>
+... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en Bretagne, où midi allait
+sonner. Il était bien le même soleil, et au même instant précis de sa durée
+sans fin; là, pourtant, il avait une couleur très différente; se tenant plus
+haut dans un ciel bleuâtre; il éclairait d’une douce lumière blanche la
+grand’-mère Yvonne, qui travaillait à coudre, assise sur sa porte.
+</p>
+
+<p>
+En Islande, où c’était le matin, il paraissait aussi, à cette même minute de
+mort.
+</p>
+
+<p>
+Pâli davantage, on eût dit qu’il ne parvenait à être vu là que par une sorte de
+tour de force d’obliquité. Il rayonnait tristement, dans un fiord où dérivait
+la Marie, et son ciel était cette fois d’une de ces puretés hyperboréennes qui
+éveillent des idées de planètes refroidies n’ayant plus d’atmosphère. Avec une
+netteté glacée, il accentuait les détails de ce chaos de pierres qui est
+l’Islande: tout ce pays, vu de la Marie, semblait plaqué sur un même plan et se
+tenir debout. Yann, qui était là, éclairé un peu étrangement lui aussi, pêchait
+comme d’habitude, au milieu de ces aspects lunaires.
+</p>
+
+<p>
+... Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait par ce sabord de
+navire, s’éteignit, où le soleil équatorial disparut tout à fait dans les eaux
+dorées, on vit les yeux du petit fils mourant se chavirer, se retourner vers le
+front comme pour disparaître dans la tête. Alors on abaissa dessus les
+paupières avec leurs longs cils — et Sylvestre redevint très beau et calme,
+comme un marbre couché...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre III</h3>
+
+<p>
+... Aussi bien, je ne puis m’empêcher de conter cet enterrement de Sylvestre
+que je conduisis moi-même là-bas, dans l’île de Singapour. On en avait assez
+jeté d’autres dans la mer de Chine pendant les premiers jours de la traversée;
+comme cette terre malaise était là tout près, on s’était décidé à le garder
+quelques heures de plus pour l’y mettre.
+</p>
+
+<p>
+C’était le matin, de très bonne heure, à cause du terrible soleil. Dans le
+canot qui l’emporta, son corps était recouvert du pavillon de France. La grande
+ville étrange dormait encore quand nous accostâmes la terre. Un petit fourgon,
+envoyé par le consul, attendait sur le quai; nous y mîmes Sylvestre et la croix
+de bois qu’on lui avait faite à bord; la peinture en était encore fraîche, car
+il avait fallu se hâter, et les lettres blanches de son nom coulaient sur le
+fond noir.
+</p>
+
+<p>
+Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une émotion, de
+retrouver là, à deux pas de l’immonde grouillement chinois, le calme d’une
+église française. Sous cette haute nef blanche, où j’étais seul avec mes
+matelots, le Dies irae chanté par un prêtre missionnaire résonnait comme une
+douce incantation magique. Par les portes ouvertes on voyait des choses qui
+ressemblaient à des jardins enchantés, des verdures admirables, des palmes
+immenses; le vent secouait les grands arbres en fleurs, et c’était une pluie de
+pétales d’un rouge de carmin qui tombaient jusque dans l’église.
+</p>
+
+<p>
+Après, nous sommes allés au cimetière très loin. Notre petit cortège de
+matelots était bien modeste, le cercueil toujours recouvert du pavillon de
+France. Ils nous fallut traverser des quartiers chinois, un fourmillement de
+monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, où toute sorte de figures
+d’Asie nous regardaient passer avec des yeux étonnés.
+</p>
+
+<p>
+Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins ombreux où volaient d’admirables
+papillons aux ailes de velours bleu. Un grand luxe de fleurs, de palmiers;
+toutes les splendeurs de la sève équatoriale. Enfin, le cimetière: des tombes
+mandarines, avec des inscriptions multicolores, des dragons et des monstres;
+d’étonnants feuillages, des plantes inconnues. L’endroit où nous l’avons mis
+ressemble à un coin des jardins d’Indra. Sur sa terre, nous avons planté cette
+petite croix de bois qu’on lui avait faite à la hâte pendant la nuit:
+</p>
+
+<p class="center">
+SYLVESTRE MOAN<br/>
+Dix-neuf ans
+</p>
+
+<p>
+Et nous l’avons laissé là, pressés de repartir à cause de ce soleil qui montait
+toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux, sous ses
+grandes fleurs.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre IV</h3>
+
+<p>
+Le transport continuait sa route à travers l’océan Indien. En bas, dans
+l’hôpital flottant, il y avait encore des misères enfermées. Sur le pont, on ne
+voyait qu’insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur la mer, une vraie fête
+d’air pur et de soleil.
+</p>
+
+<p>
+Par ces beaux temps d’alizés, les matelots, étendus à l’ombre des voiles,
+s’amusaient avec leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce Singapour d’où
+ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte de bêtes
+apprivoisées.)
+</p>
+
+<p>
+Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, ayant de petits airs enfantins
+sur leurs figures d’oiseau; pas encore de queue, mais déjà vertes, oh! d’un
+vert admirable. Les papas et les mamans avaient été verts; alors elles, toutes
+petites, avaient hérité inconsciemment de cette couleur-là, posées sur ces
+planches si propres du navire, elles ressemblaient à des feuilles très fraîches
+tombées d’un arbre des tropiques.
+</p>
+
+<p>
+Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s’observaient entre elles
+drôlement; elles se mettaient à tourner le cou en tous sens, comme pour
+s’examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme des boiteuses, avec
+des petits trémoussements comiques, partant tout d’un coup très vite,
+empressées, on ne sait pour quelle patrie; et il y en avait qui tombaient.
+</p>
+
+<p>
+Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c’était un autre
+amusement. Il y en avait de tendrement aimées, qui étaient embrassées avec
+transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de leurs
+maîtres en les regardant avec des yeux de femme, moitié grotesque, moitié
+touchantes.
+</p>
+
+<p>
+Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le pont deux sacs de
+toile, scellés de gros cachets en cire rouge, et marqués au nom de Sylvestre;
+c’était pour vendre à la criée, — comme le règlement l’exige pour les morts, —
+tous ses vêtements, tout ce qui lui avait appartenu au monde. Et les matelots,
+avec entrain, vinrent se grouper autour; à bord d’un navire-hôpital, on en voit
+assez souvent, de ces ventes de sac, pour que cela n’émotionne plus. Et puis,
+sur ce bateau, on avait si peu connu Sylvestre.
+</p>
+
+<p>
+Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies bleues, furent palpés,
+retournés et puis enlevés à des prix quelconques, les acheteurs surfaisant pour
+s’amuser.
+</p>
+
+<p>
+Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu’on adjugea cinquante sous. On en
+avait retiré, pour remettre à la famille, les lettres et la médaille militaire;
+mais il y restait le cahier de chansons, le livre de Confucius, et le fil, les
+boutons, les aiguilles, toutes les petites choses disposées là par la
+prévoyance de grand’mère Yvonne pour réparer et recoudre.
+</p>
+
+<p>
+Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, présenta deux petits
+bouddha, pris dans une pagode pour être donnés à Gaud, et si drôles de tournure
+qu’il y eut un fou rire quand on les vit apparaître comme dernier lot. S’ils
+riaient, les marins, ce n’était pas par manque de coeur, mais par irréflexion
+seulement.
+</p>
+
+<p>
+Pour finir, on vendit les sacs, et l’acheteur entreprit aussitôt de rayer le
+nom inscrit dessus pour mettre le sien à la place.
+</p>
+
+<p>
+Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce pont si
+propre des poussières ou des débris de fil tombés de ce déballage.
+</p>
+
+<p>
+Et les matelots retournèrent gaîment s’amuser avec leurs perruches et leurs
+singes.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre V</h3>
+
+<p>
+Un jour de la première quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne rentrait chez
+elle, des voisines lui dirent qu’on était venu la demander de la part du
+commissaire de l’inscription maritime.
+</p>
+
+<p>
+C’était quelque chose concernant son petit-fils, bien sûr; mais cela ne lui fit
+pas du tout peur. Dans les familles des gens de mer on a souvent affaire à
+l’Inscription; elle donc, qui était fille, femme, mère et grand’mère de marin,
+connaissait ce bureau depuis tantôt soixante ans.
+</p>
+
+<p>
+C’était au sujet de sa délégation, sans doute; ou peut-être un petit décompte
+de la Circé à toucher au moyen de sa procure. Sachant ce qu’on doit à M. le
+commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle robe et une coiffe blanche,
+puis se mit en route sur les deux heures.
+</p>
+
+<p>
+Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle s’acheminait
+vers Paimpol, un peu anxieuse tout de même, à la réflexion, à cause de ces deux
+mois sans lettre.
+</p>
+
+<p>
+Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, très tombé depuis les
+froids de l’hiver.
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gêner, la belle!...
+(Encore ce costume en planches, qu’il avait dans l’idée.)
+</p>
+
+<p>
+Le gai temps de juin souriait partout autour d’elle. Sur les hauteurs
+pierreuses, il n’y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune d’or;
+mais dès qu’on passait dans les bas-fonds abrités contre le vent de la mer, on
+trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies d’aubépine fleurie,
+l’herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guère tout cela, elle, si vieille,
+sur qui s’étaient accumulées les saisons fugitives, courtes à présent comme des
+jours...
+</p>
+
+<p>
+Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers, des
+oeillets, des giroflées et, jusque sur les hautes toitures de chaume et de
+mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers papillons blancs.
+</p>
+
+<p>
+Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays d’Islandais, et les belles
+filles de race fière que l’on apercevait, rêveuses, sur les portes, semblaient
+darder très loin au delà des objets visibles leurs yeux bruns ou bleus. Les
+jeunes hommes, à qui allaient leurs mélancolies et leurs désirs, étaient à
+faire la grande pêche, là-bas, sur la mer hyperborée...
+</p>
+
+<p>
+Mais c’était un printemps tout de même, tiède, suave, troublant, avec de légers
+bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.
+</p>
+
+<p>
+Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire à cette vieille
+grand’mère qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la mort de son
+dernier petit-fils. Elle touchait à l’heure terrible où cette chose, qui
+s’était passée si loin sur la mer chinoise, allait lui être dite; elle faisait
+cette course sinistre que Sylvestre au moment de mourir avait devinée et qui
+lui avait arraché ses dernières larmes d’angoisses — sa bonne vieille
+grand’mère, mandée à l’Inscription de Paimpol pour apprendre qu’il était mort!
+— Il l’avait vu très nettement passer, sur cette route, s’en allant bien vite,
+droite, avec son petit châle brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette
+apparition l’avait fait se soulever et se tordre avec un déchirement affreux,
+tandis que l’énorme soleil rouge de l’Équateur, qui se couchait magnifiquement,
+entrait par le sabord de l’hôpital pour le regarder mourir.
+</p>
+
+<p>
+Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision dernière, s’était figuré sous un ciel
+de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, se faisait au
+gai printemps moqueur...
+</p>
+
+<p>
+En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiète, et pressait
+encore sa marche.
+</p>
+
+<p>
+La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de granit où tombait ce
+soleil, donnant le bonjour à d’autres vieilles, ses contemporaines, assises à
+leur fenêtre. Intriguées de la voir, elles disaient:
+</p>
+
+<p>
+— Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du dimanche, un jour sur semaine?
+</p>
+
+<p>
+M. le commissaire de l’inscription ne se trouvait pas chez lui. Un petit être
+très laid, d’une quinzaine d’années, qui était son commis, se tenait assis à
+son bureau. Étant trop mal venu pour faire un pêcheur, il avait reçu de
+l’instruction et passait ses jours sur cette même chaise, en fausses manches
+noires, grattant son papier.
+</p>
+
+<p>
+Avec un air d’importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva pour
+prendre, dans un casier, des pièces timbrées.
+</p>
+
+<p>
+Il y en avait beaucoup... qu’est-ce que cela voulait dire? Des certificats, des
+papiers portant des cachets, un livret de marin jauni par la mer, tout cela
+ayant comme un odeur de mort...
+</p>
+
+<p>
+Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à trembler et à voir
+trouble. C’est qu’elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud écrivait pour
+elle à son petit-fils, et qui étaient revenues là, non décachetées... Et ça
+c’était passé ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils Pierre: les
+lettres étaient revenues de la Chine chez M. le commissaire, qui les lui avait
+remises...
+</p>
+
+<p>
+Il lisait maintenant d’une voix doctorale: “Moan, Jean-Marie-Sylvestre, inscrit
+à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du Bien-Hoa le
+14...”
+</p>
+
+<p>
+— Quoi?... Qu’est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur?...
+</p>
+
+<p>
+— Décédé!... Il est décédé, reprit-il.
+</p>
+
+<p>
+Mon Dieu, il n’était sans doute pas méchant, ce commis; s’il disait cela de
+cette manière brutale, c’était plutôt manque de jugement, inintelligence de
+petit être incomplet. Et, voyant qu’elle ne comprenait pas ce beau mot, il
+s’exprima en breton:
+</p>
+
+<p>
+— Marw éo!...
+</p>
+
+<p>
+— Marw éo!... (Il est mort...)
+</p>
+
+<p>
+Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un pauvre
+écho fêlé redirait une phrase indifférente.
+</p>
+
+<p>
+C’était bien ce qu’elle avait à moitié deviné, mais cela la faisait trembler
+seulement; à présent que c’était certain, ça n’avait pas l’air de la toucher.
+D’abord sa faculté de souffrir s’était vraiment un peu émoussée, à force d’âge,
+surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne venait plus tout de suite. Et
+puis quelque chose se chavirait pour le moment dans sa tête, et voilà qu’elle
+confondait cette mort avec d’autres: elle en avait tant perdu, de fils!... Il
+lui fallut un instant pour bien entendre que celui-ci était son dernier, si
+chéri, celui à qui se rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son
+attente, toutes ses pensées, déjà obscurcies par l’approche sombre de
+l’enfance...
+</p>
+
+<p>
+Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant se petit
+monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c’était comme ça qu’on annonçait à
+une grand’mère la mort de son petit-fils?... Elle restait debout, devant ce
+bureau, raidie, torturant les franges de son châle brun avec ses pauvres
+vieilles mains gercées de laveuse.
+</p>
+
+<p>
+Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce trajet qu’il
+faudrait faire, et faire décemment, avant d’atteindre le gîte de chaume où elle
+avait hâte de s’enfermer — comme les bêtes blessées qui se cachent au terrier
+pour mourir. C’est pour cela aussi qu’elle s’efforçait de ne pas trop penser,
+de ne pas encore bien comprendre, épouvantée surtout d’une route si longue.
+</p>
+
+<p>
+On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente francs
+qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les lettres, les
+certificats et la boîte contenant la médaille militaire. Gauchement elle prit
+tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts, le promena d’une main dans
+l’autre, ne trouvant plus ses poches pour le mettre.
+</p>
+
+<p>
+Dans Paimpol, elle passa tout d’une pièce et ne regardant personne, le corps un
+peu penché comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de sang à ses
+oreilles; - et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre machine déjà très
+ancienne qu’on aurait remontée à toute vitesse pour la dernière fois, sans
+s’inquiéter d’en briser les ressorts.
+</p>
+
+<p>
+Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant, épuisée; de temps à
+autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la tête un grand
+choc douloureux. Et elle se dépêchait de se terrer chez elle, de peur de tomber
+et d’être rapportée...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre VI</h3>
+
+<p>
+La vieille Yvonne qui est soûle!
+</p>
+
+<p>
+Elle était tombée, et les gamins lui couraient après. C’était justement en
+entrant dans la commune de Ploubazlanec, où il y a beaucoup de maisons le long
+de la route. Tout de même elle avait eu la force de se relever et,
+clopin-clopant, se sauvait avec son bâton.
+</p>
+
+<p>
+— La vieille Yvonne qui est soûle!
+</p>
+
+<p>
+Et des petits effrontés venaient la regarder sous le nez en riant. Sa coiffe
+était toute de travers.
+</p>
+
+<p>
+Il y en avait, de ces petits, qui n’étaient pas bien méchant dans le fond, — et
+quand ils l’avaient vue de plus près devant cette grimace de désespoir sénile,
+s’en retournaient tout attristés et saisis, n’osant plus rien dire.
+</p>
+
+<p>
+Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de détresse qui l’étouffait, et
+se laissa tomber dans un coin, la tête au mur. Sa coiffe lui était descendue
+sur les yeux; elle la jeta par terre, — sa pauvre belle coiffe autrefois si
+ménagée. Sa dernière robe des dimanches était toute salie, et une mince queue
+de cheveux, d’un blanc jaune, sortait de son serre-tête, complétant un désordre
+de pauvresse...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre VII</h3>
+
+<p>
+Gaud, qui venait pour s’informer, la trouva le soir ainsi, toute décoiffée,
+laissant pendre les bras, la tête contre la pierre, avec une grimace et un hi
+hi hi! plaintif de petit enfant; elle ne pouvait presque pas pleurer: les trop
+vieilles grand’mères n’ont plus de larmes dans leurs yeux taris.
+</p>
+
+<p>
+— Mon petit-fils qui est mort!
+</p>
+
+<p>
+Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la médaille.
+</p>
+
+<p>
+Gaud parcourut d’un coup d’oeil, vit que c’était bien vrai, et se mit à genoux
+pour prier.
+</p>
+
+<p>
+Elles restèrent là ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que dura ce
+crépuscule de juin — qui est très long en Bretagne et qui là-bas, en Islande,
+ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui porte bonheur leur faisait tout
+de même sa grêle musique. Et la lueur jaune du soir entrait par la lucarne,
+dans cette chaumière Moan que la mer avait tous pris, qui étaient maintenant
+une famille éteinte...
+</p>
+
+<p>
+A la fin Gaud disait:
+</p>
+
+<p>
+— Je viendrai, moi, ma bonne grand’mère, demeurer avec vous; j’apporterai mon
+lit qu’on m’a laissé, je vous garderai, je vous soignerai, vous ne serez pas
+toute seule...
+</p>
+
+<p>
+Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se sentait
+distraite involontairement par la pensée d’un autre: — celui qui était reparti
+pour la grande pêche.
+</p>
+
+<p>
+Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était mort; justement les
+chasseurs devaient bientôt partir. Le pleurerait-il seulement?... Peut-être que
+oui, car il l’aimait bien... Et au milieu de ses propres larmes, elle se
+préoccupait de cela beaucoup, tantôt s’indignant contre ce garçon dur, tantôt
+s’attendrissant à son souvenir, à cause de cette douleur qu’il allait avoir lui
+aussi et qui était comme un rapprochement entre eux deux; — en somme, le coeur
+tout rempli de lui...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre VIII</h3>
+
+<p>
+... Un soir pâle d’août, la lettre qui annonçait à Yann la mort de son frère
+finit par arriver à bord de la Marie sur la mer d’Islande; - c’était après une
+journée de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au moment où il allait
+descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis de sommeil, il lut cela en
+bas, dans le réduit sombre, à le lueur jaune de la petite lampe; et, dans le
+premier moment, lui aussi resta insensible, étourdi, comme quelqu’un qui ne
+comprendrait pas bien. Très renfermé, par fierté, pour tout ce qui concernait
+son coeur, il cacha la lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme
+les matelots font, sans rien dire.
+</p>
+
+<p>
+Seulement il ne se sentait plus le courage de s’asseoir avec les autres pour
+manger la soupe; alors, dédaignant même de leur expliquer pourquoi, il se jeta
+sur sa couchette et, du même coup, s’endormit.
+</p>
+
+<p>
+Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait...
+</p>
+
+<p>
+Aux approches de minuit, — étant dans cet état d’esprit particulier aux marins
+qui ont conscience de l’heure dans le sommeil et qui sentent venir le moment où
+on les fera lever pour le quart, — il voyait cet enterrement encore. Et il se
+disait:
+</p>
+
+<p>
+— Je rêve; heureusement ils vont me réveiller mieux et ça s’évanouira.
+</p>
+
+<p>
+Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu’une voix se mit à dire:
+“Gaos! — allons debout, la relève!” il entendit sur sa poitrine un léger
+froissement de papier — petite musique sinistre affirmant la réalité de la
+mort. — Ah! Oui, la lettre!... c’était vrai, donc! — et déjà ce fut une
+impression plus poignante, plus cruelle, et, en se dressant vite, dans son
+réveil subit, il heurta contre les poutres son front large.
+</p>
+
+<p>
+Puis il s’habilla et ouvrit l’écoutille pour aller là-haut prendre son poste de
+pêche...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre IX</h3>
+
+<p>
+Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui venaient
+de dormir, le grand cercle familier de la mer.
+</p>
+
+<p>
+Cette nuit-là, c’était l’immensité présentée sous ses aspects les plus
+étonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des impressions de
+profondeur.
+</p>
+
+<p>
+Cet horizon, qui n’indiquait aucune région précise de la terre, ni même aucun
+âge géologique, avait dû être tant de fois pareil depuis l’origine des siècles,
+qu’en regardant il semblait vraiment qu’on ne vit rien, — rien que l’éternité
+des choses qui sont et qui ne peuvent se dispenser d’être.
+</p>
+
+<p>
+Il ne faisait même pas absolument nuit. C’était éclairé faiblement, par un
+reste de lumière, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme par
+habitude, rendant une plainte sans but. C’était gris, d’un gris trouble qui
+fuyait sous le regard. — La mer pendant son repos mystérieux et son sommeil, se
+dissimulait sous les teintes discrètes qui n’ont pas de nom.
+</p>
+
+<p>
+Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient pris des formes
+quelconques, parce que les choses ne peuvent guère n’en pas avoir dans
+l’obscurité, elles se confondaient presque pour n’être qu’un grand voile.
+</p>
+
+<p>
+Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des eaux elles faisaient une sorte
+de marbrure plus distincte, bien que très lointaine; un dessin mou, comme tracé
+par une main distraite; combinaison de hasard, non destinée à être vue, et
+fugitive, prête à mourir. — Et cela seul, dans tout cet ensemble, paraissait
+signifier quelque chose; on eût dit que la pensée mélancolique, insaisissable,
+de tout ce néant, était inscrite là; — et les yeux finissaient par s’y fixer,
+sans le vouloir.
+</p>
+
+<p>
+Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles s’habituaient à l’obscurité du
+dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure unique du ciel; elle avait
+forme de quelqu’un qui s’affaisse, avec deux bras qui se tendent. Et à présent
+qu’il avait commencé à voir là cette apparence, il lui semblait que ce fût une
+vraie ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque à force de venir de loin.
+</p>
+
+<p>
+Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les rêves indicibles et les
+croyances primitives, cette ombre triste, effondrée au bout de ce ciel de
+ténèbres, se mêlait peu à peu au souvenir de son frère mort, comme une dernière
+manifestation de lui.
+</p>
+
+<p>
+Il était coutumier de ces étranges associations d’images, comme il s’en forme
+surtout au commencement de la vie, dans la tête des enfants...
+</p>
+
+<p>
+Mais les mots, si vagues qu’ils soient, restent encore trop précis pour
+exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle
+quelquefois dans les rêves, et dont on ne retient au réveil que d’énigmatiques
+fragments n’ayant plus de sens.
+</p>
+
+<p>
+A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde, angoissée,
+pleine d’inconnu et de mystère, qui lui glaçait l’âme; beaucoup mieux que tout
+à l’heure, il comprenait maintenant que son pauvre petit frère ne reparaîtrait
+jamais, jamais plus; le chagrin, qui avait été long à percer l’enveloppe
+robuste et dure de son coeur, y entrait à présent jusqu’à pleins bords. Il
+revoyait la figure douce de Sylvestre, ses bons yeux d’enfant; à l’idée de
+l’embrasser, quelque chose comme un voile tombait tout à coup entre ses
+paupières, malgré lui, — et d’abord il ne s’expliquait pas bien ce que c’était,
+n’ayant jamais pleuré dans sa vie d’homme. — Mais les larmes commençaient à
+couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent soulever
+sa poitrine profonde.
+</p>
+
+<p>
+Il continuait de pêcher très vite, sans perdre son temps ni rien dire, et les
+deux autres, qui l’écoutaient dans ce silence, se gardaient d’avoir l’air
+d’entendre, de peur de l’irriter, le sachant si renfermé et si fier.
+</p>
+
+<p>
+... Dans son idée à lui, la mort finissait tout...
+</p>
+
+<p>
+Il lui arrivait bien, par respect, de s’associer à ces prières qu’on dit en
+famille pour les défunts; mais il ne croyait à aucune survivance des âmes.
+</p>
+
+<p>
+Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d’une manière brève
+et assurée, comme une chose bien connue de chacun; ce qui pourtant n’empêchait
+pas une vague appréhension des fantômes, une vague frayeur des cimetières, une
+confiance extrême dans les saints et les images qui protègent, ni surtout une
+vénération innée pour la terre bénite qui entoure les églises.
+</p>
+
+<p>
+Ainsi Yann redoutait pour lui-même d’être pris par la mer, comme si cela
+anéantissait davantage, — et la pensée que Sylvestre était resté là-bas, dans
+cette terre lointaine d’en dessous, rendait son chagrin plus désespéré, plus
+sombre.
+</p>
+
+<p>
+Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte, comme
+s’il eût été seul.
+</p>
+
+<p>
+... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu’il fût à peine deux
+heures; et en même temps il paraissait s’étendre, devenir plus démesuré, se
+creuser d’une manière plus effrayante. Avec cette espèce d’aube qui naissait,
+les yeux s’ouvraient davantage et l’esprit plus éveillé concevait mieux
+l’immensité des lointains; alors les limites de l’espace visible étaient encore
+reculées et fuyaient toujours.
+</p>
+
+<p>
+C’était un éclairage très pâle, mais qui augmentait; il semblait que cela vint
+par petits jets, par secousses légères; les choses éternelles avaient l’air de
+s’illuminer par transparence, comme si des lampes à flamme blanche eussent été
+montées peu à peu, derrière les informes nuées grises; — montées discrètement,
+avec des précautions mystérieuses, de peur de troubler le morne repos de la
+mer.
+</p>
+
+<p>
+Sous l’horizon, la grande lampe blanche, c’était le soleil, qui se traînait
+sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade lente et froide
+commencée dès l’extrême matin...
+</p>
+
+<p>
+Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses d’aurore, tout restait blême
+et triste. Et, à bord de la Marie, un homme pleurait, le grand Yann...
+</p>
+
+<p>
+Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande mélancolie du dehors,
+c’était l’appareil de deuil employé pour le pauvre petit héros obscur, sur ces
+mers d’Islande où il avait passé la moitié de sa vie...
+</p>
+
+<p>
+Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la manche de
+son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il semblait complètement
+repris par le travail de la pêche, par le train monotone des choses réelles et
+présentes, comme ne pensant plus à rien.
+</p>
+
+<p>
+Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine à suffire.
+</p>
+
+<p>
+Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, c’était un nouveau changement à
+vue. Le grand déploiement d’infini, le grand spectacle du matin était terminé,
+et maintenant les lointains paraissaient au contraire se rétrécir, se refermer
+sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout à l’heure la mer si démesurée?
+L’horizon était à présent tout près, et il semblait même qu’on manquât
+d’espace. Le vide se remplissait de voiles ténus qui flottaient, les uns plus
+vagues que des buées, d’autres aux contours presque visibles et comme frangés.
+Ils tombaient mollement, dans un grand silence, comme des mousselines blanches
+n’ayant pas de poids; mais il en descendait de partout en même temps, aussi
+l’emprisonnement là-dessous se faisait très vite, et cela oppressait, de voir
+ainsi s’encombrer l’air respirable.
+</p>
+
+<p>
+C’était la première brume d’août qui se levait. En quelques minutes le suaire
+fut uniformément dense, impénétrable; autour de la Marie, on ne distinguait
+plus rien qu’une pâleur humide où se diffusait la lumière et où la mâture du
+navire semblait même se perdre.
+</p>
+
+<p>
+— De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, dirent les hommes.
+</p>
+
+<p>
+Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable compagne de la seconde
+période de pêche; mais aussi cela annonçait la fin de la saison d’Islande,
+l’époque où l’on fait route pour revenir en Bretagne.
+</p>
+
+<p>
+En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur leur barbe; cela faisait
+luire d’humidité leur peau brunie. Ceux qui se regardaient d’un bout à l’autre
+du bateau se voyaient troubles comme des fantômes; par contre les objets très
+rapprochés apparaissaient plus crûment sous cette lumière fade et blanchâtre.
+On prenait garde de respirer la bouche ouverte; une sensation de froid et de
+mouillé pénétrait les poitrines.
+</p>
+
+<p>
+En même temps, la pêche allait de plus en plus vite, et on ne causait plus,
+tant les lignes donnaient; à tout instant, on entendait tomber à bord des gros
+poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet; après, ils se
+trémoussaient rageusement en claquant de la queue contre le bois du pont; tout
+était éclaboussé de l’eau de la mer et des fines écailles argentées qu’ils
+jetaient en se débattant. Le marin qui leur fendait le ventre avec son grand
+couteau, dans sa précipitation, s’entaillait les doigts, et son sang bien rouge
+se mêlait à la saumure.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre X</h3>
+
+<p>
+Ils restèrent, cette fois, dix jours d’affilée pris dans la brume épaisse, sans
+rien voir. La pêche continuait d’être bonne et, avec tant d’activité, on ne
+s’ennuyait pas. De temps en temps, à intervalles réguliers, l’un d’eux
+soufflait dans une trompe de corne d’où sortait un bruit pareil au beuglement
+d’une bête sauvage.
+</p>
+
+<p>
+Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre beuglement
+lointain répondait à leur appel. Alors on veillait davantage. Si le cri se
+rapprochait, toutes les oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu, qu’on
+apercevrait sans doute jamais et dont la présence était pourtant un danger. On
+faisait des conjectures sur lui; il devenait une occupation, une société et,
+par envie de le voir, les yeux s’efforçaient à percer les impalpables
+mousselines blanches qui restaient tendues partout dans l’air.
+</p>
+
+<p>
+Puis il s’éloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le lointain
+sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu de cet infini de
+vapeurs immobiles. Tout était imprégné d’eau; tout était ruisselant de sel et
+de saumure. Le froid devenait plus pénétrant; le soleil s’attardait davantage à
+traîner sous l’horizon; il y avait déjà de vraies nuits d’une ou deux heures,
+dont la tombée grise était sinistre et glaciale.
+</p>
+
+<p>
+Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que la Marie
+ne se fût trop rapprochée de l’île d’Islande. Mais toutes les lignes du bord
+filées bout à bout n’arrivaient pas à toucher le lit de la mer: on était donc
+bien au large et en belle eau profonde.
+</p>
+
+<p>
+La vie était saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le bien-être du
+soir, l’impression de gîte bien chaud qu’on éprouvait dans la cabine en chêne
+massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir.
+</p>
+
+<p>
+Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus cloîtrés que des moines, causaient
+peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et des heures
+à son même poste invariable, les bras seuls occupés au travail incessant de la
+pêche. Ils n’étaient séparés les uns des autres que de deux ou trois mètres, et
+ils finissaient par ne plus se voir.
+</p>
+
+<p>
+Ce calme de la brume, cette obscurité blanche endormait l’esprit. Tout en
+pêchant, on se chantait pour soi-même quelque air du pays à demi-voix, de peur
+d’éloigner les poissons. Les pensées se faisaient plus lentes et plus rares;
+elles semblaient se distendre, s’allonger en durée afin d’arriver à remplir le
+temps sans y laisser des vides, des intervalles de non-être. On n’avait plus du
+tout l’idée aux femmes, parce qu’il faisait déjà froid; mais on rêvait à des
+choses incohérentes ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de ces
+rêves était aussi peu serrée qu’un brouillard...
+</p>
+
+<p>
+Ce brumeux mois d’août, il avait coutume de clore ainsi chaque année, d’une
+manière triste et tranquille, la saison d’Islande. Autrement c’était toujours
+la même plénitude de vies physique, gonflant les poitrines et faisant aux
+marins des muscles durs.
+</p>
+
+<p>
+Yann avait bien retrouvé tout de suite ses façons d’être habituelles, comme si
+son grand chagrin n’eût pas persisté: vigilant et alerte, prompt à la manoeuvre
+et à la pêche, l’allure désinvolte comme qui n’a pas de soucis; du reste,
+communicatif à ses heures seulement — qui étaient rares — et portant toujours
+la tête aussi haut avec son air à la fois indifférent et dominateur.
+</p>
+
+<p>
+Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait la Vierge de faïence,
+quand on était attablé, le grand couteau en main devant quelque bonne assiettée
+toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire aux choses drôles que
+les autres disaient.
+</p>
+
+<p>
+En lui-même, peut-être, s’occupait-il un peu de cette Gaud, que Sylvestre lui
+avait sans doute donnée pour femme dans ses dernières petites idées d’agonie, -
+et qui était devenue une pauvre fille à présent sans personne au monde...
+Peut-être bien surtout, le deuil de ce frère durait-il encore dans le fond de
+son coeur...
+</p>
+
+<p>
+Mais ce coeur d’Yann était une région vierge, à gouverner, peu connue, où se
+passaient des choses qui ne se révélaient pas au dehors.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre XI</h3>
+
+<p>
+Un matin, vers trois heures, tandis qu’ils rêvaient tranquillement sous leur
+suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le timbre leur
+sembla étrange et non connu d’eux. Ils se regardèrent les uns les autres, ceux
+qui étaient sur le pont, s’interrogeant d’un coup d’oeil:
+</p>
+
+<p>
+— Qui est-ce qui a parlé?
+</p>
+
+<p>
+Non, personne; personne n’avait rien dit. Et, en effet, cela avait bien eu
+l’air de sortir du vide extérieur.
+</p>
+
+<p>
+Alors, celui qui était chargé de la trompe, et qui l’avait négligée depuis la
+veille, se précipita dessus, en se gonflant de tout son souffle pour pousser le
+long beuglement d’alarme.
+</p>
+
+<p>
+Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si, au
+contraire, une apparition eût été évoquée par ce son vibrant de cornemuse, une
+grande chose imprévue s’était dessinée en grisaille, s’était dressée menaçante,
+très haut tout près d’eux: des mâts, des vergues, des cordages, un dessin de
+navire qui s’était fait en l’air, partout à la fois et d’un même coup, comme
+ces fantasmagories pour effrayer qui, d’un seul jet de lumière, sont créées sur
+des voiles tendus. Et d’autre hommes apparaissaient là, à les toucher, penchés
+sur le rebord, les regardant avec des yeux très ouverts dans un réveil de
+surprise et d’épouvante...
+</p>
+
+<p>
+Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de rechange, des gaffes — tout ce qui
+se trouva dans la drôme de long et de solide — et les pointèrent en dehors pour
+tenir à distance cette chose et ces visiteurs qui leur arrivaient. Et les
+autres aussi, effarés, allongeaient vers eux d’énormes bâtons pour les
+repousser.
+</p>
+
+<p>
+Mais il n’y eut qu’un craquement très léger dans les vergues, au-dessus de
+leurs têtes, et les mâtures, un instant accrochées, se dégagèrent aussitôt sans
+aucune avarie; le choc, très doux par ce calme, était tout à fait amorti; il
+avait été si faible même, que vraiment il semblait que cet autre navire n’eût
+pas de masse et qu’il fût une chose molle, presque sans poids...
+</p>
+
+<p>
+Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent à rire; ils se
+reconnaissaient entre eux:
+</p>
+
+<p>
+— Ohé! de la Marie.
+</p>
+
+<p>
+— Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!
+</p>
+
+<p>
+L’apparition, c’était la Reine-Berthe, capitaine Larvoër, aussi de Paimpol; ces
+matelots étaient des villages d’alentour; ce grand-là, tout en barbe noire,
+montrant ses dents dans son rire, c’était Kerjégou, un de Ploudaniel; et les
+autres venaient de Plounès ou de Plounérin.
+</p>
+
+<p>
+— Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de sauvages?
+demandait Larvoër de la Reine-Berthe.
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d’écumeurs, mauvais poison de la
+mer?...
+</p>
+
+<p>
+— Oh! nous... c’est différent; ça nous est défendu de faire du bruit. (Il avait
+répondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystère noir; avec un sourire
+drôle, qui, par la suite, revint souvent en tête à ceux de la Marie et leur
+donna à penser beaucoup.)
+</p>
+
+<p>
+Et puis comme s’il en eût dit trop long, il finit par cette plaisanterie:
+</p>
+
+<p>
+— Notre corne à nous, c’est celui-là, en soufflant dedans, qui nous l’à crevée.
+</p>
+
+<p>
+Et il montrait un matelot à figure de triton, qui était tout en cou et tout en
+poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de grotesque et de
+l’inquiétant dans sa puissance difforme.
+</p>
+
+<p>
+Et pendant qu’on se regardait là, attendant que quelque brise ou quelque
+courant d’en dessous voulût bien emmener l’un plus vite que l’autre, séparer
+les navires, on engagea une causerie. Tous appuyés en bâbord, se tenant en
+respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme eussent fait des
+assiégés avec des piques, ils parlèrent des choses du pays, des dernières
+lettres reçues par les “chasseurs”, des vieux parents et des femmes.
+</p>
+
+<p>
+— Moi, disait Kerjégou, la mienne me marque qu’elle vient d’avoir son petit que
+nous attendions; ça va nous en faire la douzaine tout à l’heure.
+</p>
+
+<p>
+Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième annonçait le mariage de la
+belle Jeannie Caroff — une fille très connue des Islandais — avec certain vieux
+richard infirme, de la commune de Plourivo.
+</p>
+
+<p>
+Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et il semblait que cela
+changeât aussi le son des voix qui avait quelque chose d’étouffé et de
+lointain.
+</p>
+
+<p>
+Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d’un de ces pêcheurs, un petit
+homme déjà vieillot qu’il était sûr de n’avoir jamais vu nulle part et qui
+pourtant lui avait dit tout de suite: “Bonjour, mon grand Yann!” avec un air
+d’intime connaissance; il avait la laideur irritante des singes avec leur
+clignotement de malice dans ses yeux perçants.
+</p>
+
+<p>
+— Moi, disait encore Larvoër, de la Reine-Berthe, on m’a marqué la mort du
+petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui faisait son service
+à l’État, comme vous savez, sur l’escadre de Chine; un bien grand dommage!
+</p>
+
+<p>
+Entendant cela, les autres de la Marie se tournèrent vers Yann pour savoir s’il
+avait déjà connaissance de ce malheur.
+</p>
+
+<p>
+— Oui, dit-il d’une voix basse, l’air indifférent et hautain, c’était sur la
+dernière lettre que mon père m’a envoyée.
+</p>
+
+<p>
+Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu’ils avaient de son chagrin, et
+cela l’irritait.
+</p>
+
+<p>
+Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers du brouillard pâle, pendant
+que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue.
+</p>
+
+<p>
+— Ma femme me marque en même temps, continuait Larvoër, que la fille de M. Mével
+a quitté la ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la vieille Moan, sa
+grand’tante; elle s’est mise à travailler à présent, en journée chez le monde,
+pour gagner sa vie. D’ailleurs, j’avais toujours eu dans l’idée, moi, que
+c’était une brave fille, et une courageuse, malgré ses airs de demoiselle et
+ses falbalas.
+</p>
+
+<p>
+Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui déplaire, et une
+couleur rouge lui monta aux joues sous son hâle doré.
+</p>
+
+<p>
+Par cette appréciation sur Gaud fut clos l’entretien avec ces gens de la
+Reine-Berthe qu’aucun être vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis un
+instant, leurs figures semblaient déjà plus effacées, car leur navire était
+moins près, et, tout à coup, ceux de la Marie ne trouvèrent plus rien à
+pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous leurs
+“espars”, avirons, mâts ou vergues, s’agitèrent en cherchant dans le vide, puis
+retombèrent les uns après les autres lourdement dans la mer, comme de grands
+bras morts. On rentra donc ces défenses inutiles: la Reine-Berthe, replongée
+dans la brume profonde, avait disparu brusquement tout d’une pièce, comme
+s’efface l’image d’un transparent derrière lequel la lampe a été soufflée. Ils
+essayèrent de la héler, mais rien ne répondit à leurs cris, - qu’une espèce de
+clameur moqueuse à plusieurs voix, terminée en un gémissement qui les fit se
+regarder avec surprise...
+</p>
+
+<p>
+Cette Reine-Berthe ne revint point avec les autres Islandais et, comme ceux du
+Samuel Azénide avaient rencontré dans un fiord une épave non douteuse (son
+couronnement d’arrière avec un morceau de sa quille), on ne l’attendit plus;
+dès le mois d’octobre, les noms de tous ses marins furent inscrits dans
+l’église sur des plaques noires.
+</p>
+
+<p>
+Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de la Marie avaient bien
+retenu la date, jusqu’à l’époque du retour, il n’y avait eu aucun mauvais temps
+dangereux sur la mer d’Islande, tandis que, au contraire trois semaines
+auparavant, une bourrasque d’ouest avait emporté plusieurs marins et deux
+navires. On se rappela alors le sourire de Larvoër et, en rapprochant toutes
+ces choses, on fit beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d’une fois, la
+nuit, le marin au clignotement de singe, et quelques-uns de la Marie se
+demandèrent craintivement si, ce matin-là, ils n’avaient point causé avec des
+trépassés.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre XII</h3>
+
+<p>
+L’été s’avança et, à la fin d’août, en même temps que les premiers brouillards
+du matin, on vit les Islandais revenir.
+</p>
+
+<p>
+Depuis trois mois déjà, les deux abandonnées habitaient ensemble, à
+Ploubazlanec, la chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille dans ce
+pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là tout ce qu’on lui avait laissé
+après la vente de la maison de son père: son beau lit à la mode des villes et
+ses belles jupes de différentes couleurs. Elle avait fait elle-même sa nouvelle
+robe noire d’un façon plus simple et portait, comme la vieille Yvonne, une
+coiffe de deuil en mousseline épaisse ornée seulement de plis.
+</p>
+
+<p>
+Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de couture chez les gens riches
+de la ville et rentrait à la nuit, sans être distraite en chemin par aucun
+amoureux, restée un peu hautaine, et encore entourée d’un respect de
+demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient comme autrefois, la
+main à leur chapeau.
+</p>
+
+<p>
+Par les beaux crépuscules d’été, elle s’en revenait de Paimpol, tout le long de
+cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose. Les travaux
+d’aiguille n’avaient pas eu le temps de la déformer — comme d’autres, qui
+vivent toujours penchées de côté sur leur ouvrage — et, en regardant la mer,
+elle redressait la belle taille souple qu’elle tenait de race; en regardant la
+mer, en regardant le large, tout au fond duquel était Yann...
+</p>
+
+<p>
+Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine région
+plus pierreuse et plus balayée par le vent, on serait arrivé à ce hameau de
+Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises, croissent tout petits
+entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales d’ouest. Elle n’y
+retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even, bien qu’il fût à moins d’une
+lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y était allée et cela avait suffi pour
+laisser un charme sur tout son chemin; Yann, d’ailleurs, devait souvent y
+passer et, de sa porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande
+rase, entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette région de
+Ploubazlanec; elle était presque heureuse que le sort l’eût rejetée là: en
+aucun autre lieu du pays elle n’eût pu se faire à vivre.
+</p>
+
+<p>
+A cette saison de fin d’août, il y a comme un alanguissement de pays chaud qui
+remonte du midi vers le nord; il y a des soirées lumineuses, des reflets du
+grand soleil d’ailleurs qui viennent traîner jusque sur la mer bretonne. Très
+souvent, l’air est limpide et calme, sans aucun nuage nulle part.
+</p>
+
+<p>
+Aux heures où Gaud s’en revenait, les choses se fondaient déjà ensemble pour la
+nuit, commençaient à se réunir et à former des silhouettes. Çà et là, un
+bouquet d’ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un
+panache ébouriffé; un groupe d’arbres tordus formait un amas sombre dans un
+creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau à toit de paille dessinait au-dessus
+de la lande une petite découpure bossue. Aux carrefours les vieux christs qui
+gardaient la campagne étendaient leurs bras noirs sur les calvaires, comme de
+vrais hommes suppliciés, et, dans le lointain, la Manche se détachait en clair,
+en grand miroir jaune sur un ciel qui était déjà ténébreux vers l’horizon. Et
+dans ce pays, même ce calme, même ces beau temps, étaient mélancoliques; il
+restait, malgré tout, une inquiétude planant sur les choses; une anxiété venue
+de la mer à qui tant d’existences étaient confiées et dont l’éternelle menace
+n’était qu’endormie.
+</p>
+
+<p>
+Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course de
+retour au grand air. On sentait l’odeur salée des grèves, et l’odeur douce de
+certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre les épines maigres. Sans
+la grand’mère Yvonne qui l’attendait au logis, volontiers elle se serait
+attardée dans ces sentiers d’ajoncs, à la manière de ces belles demoiselles qui
+aiment à rêver, les soirs d’été, dans les parcs.
+</p>
+
+<p>
+En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de sa
+petite enfance; mais comme ils étaient effacés à présent, reculés, amoindris
+par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer ce Yann comme une sorte de
+fiancé, — un fiancé fuyant, dédaigneux, sauvage, qu’elle n’aurait jamais; mais
+à qui elle s’obstinerait à rester fidèle en esprit, sans plus confier cela à
+personne. Pour le moment, elle aimait à le savoir en Islande; là, au moins, la
+mer le lui gardait dans ses cloîtres profonds et il ne pouvait se donner à
+aucune autre.
+</p>
+
+<p>
+Il est vrai qu’un de ces jours il allait revenir, mais elle envisageait aussi
+ce retour avec plus de calme qu’autrefois. Par instinct, elle comprenait que sa
+pauvreté ne serait pas un motif pour être plus dédaignée, — car il n’était pas
+un garçon comme les autres. — Et puis cette mort du petit Sylvestre était une
+chose qui les rapprochait décidément. A son arrivée, il ne pourrait manquer de
+venir sous leur toit pour voir la grand’mère de son ami: et elle avait décidé
+qu’elle serait là pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fût manquer
+de dignité; sans paraître se souvenir de rien, elle lui parlerait comme à
+quelqu’un que l’on connaît depuis longtemps; elle lui parlerait même avec
+affection comme à un frère de Sylvestre, en tâchant d’avoir l’air naturel. Et
+qui sait? il ne serait peut-être pas impossible de prendre auprès de lui une
+place de soeur, à présent qu’elle allait être si seule au monde; de se reposer
+sur son amitié; de la lui demander comme un soutien, en s’expliquant assez pour
+qu’il ne crût plus à aucune arrière-pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage
+seulement, entêté dans ses idées d’indépendance, mais doux, franc, et capable
+de bien comprendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.
+</p>
+
+<p>
+Qu’allait-il éprouver, en la retrouvant là, pauvre, dans cette chaumière
+presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la grand’mère Moan, n’étant plus
+assez forte pour aller en journée aux lessives, n’avait plus rien que sa
+pension de veuve; il est vrai, elle mangeait bien peu maintenant, et toutes
+deux pouvaient encore s’arranger pour vivre sans demander rien à personne...
+</p>
+
+<p>
+La nuit était toujours tombée quand elle arrivait au logis; avant d’entrer, il
+fallait descendre un peu, sur des roches usées, la chaumière se trouvant en
+contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de terrain qui
+s’incline vers la grève. Elle était presque cachée sous son épais toit de
+paille brune, tout gondolé, qui ressemblait au dos de quelque énorme bête morte
+effondrée sous ses poils durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la
+rudesse des rochers, avec des mousses et du cochléaria formant de petites
+touffes vertes. On montait les trois marches gondolées du seuil, et on ouvrait
+le loquet intérieur de la porte au moyen d’un bout de corde de navire qui
+sortait par un trou. En entrant, on voyait d’abord en face de soi la lucarne,
+percée comme dans l’épaisseur d’un rempart, et donnant sur la mer d’où venait
+une dernière clarté jaune pâle. Dans la grande cheminée flambaient des
+brindilles odorantes de pin et de hêtre, que la vieille Yvonne ramassait dans
+ses promenades le long des chemins; elle-même était là assise, surveillant leur
+petit souper; dans son intérieur, elle portait un serre-tête seulement, pour
+ménager ses coiffes; son profil, encore joli, se découpait sur la lueur rouge
+de son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris une
+couleur passée, tournée au bleuâtre, et qui étaient troublés, incertains,
+égarés de vieillesse. Elle disait toutes les fois la même chose:
+</p>
+
+<p>
+— Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir...
+</p>
+
+<p>
+— Mais non, grand’mère, répondait doucement Gaud qui y était habituée. Il est la
+même heure que les autres jours.
+</p>
+
+<p>
+— Ah!... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu’il était plus tard que de
+coutume.
+</p>
+
+<p>
+Elles soupaient sur une table devenue presque informe à force d’être usée, mais
+encore épaisse comme le tronc d’un chêne. Et le grillon ne manquait jamais de
+leur recommencer sa petite musique à son d’argent.
+</p>
+
+<p>
+Un des côtés de la chaumière était occupé par des boiseries grossièrement
+sculptées et aujourd’hui toutes vermoulues; en s’ouvrant, elles donnaient accès
+dans des étagères où plusieurs générations pêcheurs avaient été conçues,
+avaient dormi, et où les mères vieillies étaient mortes.
+</p>
+
+<p>
+Aux solives noires du toit s’accrochaient des ustensiles de ménage très
+anciens, des paquets d’herbes, des cuillers de bois, du lard fumé; aussi de
+vieux filets, qui dormaient là depuis le naufrage des derniers fils Moan, et
+dont les rats venaient la nuit couper les mailles.
+</p>
+
+<p>
+Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux de mousseline blanche,
+faisait l’effet d’une chose élégante et fraîche, apportée dans une hutte de
+Celte.
+</p>
+
+<p>
+Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre, accrochée
+au granit du mur. Sa grand’mère y avait attaché sa médaille militaire, avec une
+de ces paires d’ancres en drap rouge que les marins portent sur la manche
+droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi acheté à Paimpol une de ces
+couronnes funéraires en perles noires et blanches dont on entoure, en Bretagne,
+les portrait des défunts. C’était là son petit mausolée, tout ce qu’il avait
+pour consacrer sa mémoire, dans son pays breton...
+</p>
+
+<p>
+Les soirs d’été, elles ne veillaient pas, par économie de lumière; quand le
+temps était beau, elles s’asseyaient un moment sur un banc de pierre, devant la
+maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un peu au-dessus de
+leur tête.
+</p>
+
+<p>
+Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son étagère d’armoire, et Gaud, dans
+son lit de demoiselle; là, elle s’endormait assez vite, ayant beaucoup
+travaillé, beaucoup marché, et songeant au retour des Islandais et fille sage,
+résolue, dans un trouble trop grand...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre XIII</h3>
+
+<p>
+Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la Marie venait d’arriver, elle se
+sentit prise d’une espèce de fièvre. Tout son calme d’attente l’avait
+abandonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, sans savoir pourquoi, elle se
+mit en route plus tôt que de coutume, — et, dans le chemin, comme elle se
+hâtait, elle le reconnut de loin qui venait à l’encontre d’elle.
+</p>
+
+<p>
+Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il était déjà tout près, se
+dessinant à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses cheveux bouclés sous
+son bonnet de pêcheur. Elle se trouvait prise si au dépourvu par cette
+rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler, et qu’il s’en aperçût;
+elle en serait morte de honte à présent... Et puis elle se croyait mal coiffée,
+avec un air fatigué pour avoir fait son ouvrage trop vite; elle eût donné je ne
+sais quoi pour être cachée dans les touffes d’ajoncs, disparue dans quelque
+trou de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme pour
+essayer de changer de route. Mais c’était trop tard: ils se croisèrent dans
+l’étroit chemin.
+</p>
+
+<p>
+Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d’un bond de côté comme
+un cheval ombrageux qui se dérobe, en la regardant d’une manière furtive et
+sauvage.
+</p>
+
+<p>
+Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant malgré
+elle-même une prière et une angoisse. Et, dans ce croisement involontaire de
+leurs regards, plus rapide qu’un coup de feu, ses prunelles gris de lin avaient
+paru s’élargir, s’éclairer de quelque grande flamme de pensée, lancée une vraie
+lueur bleuâtre, tandis que sa figure était devenue toute rose jusqu’aux tempes,
+jusque sous les tresses blondes.
+</p>
+
+<p>
+Il avait dit en touchant son bonnet:
+</p>
+
+<p>
+— Bonjour, mademoiselle Gaud!
+</p>
+
+<p>
+— Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle.
+</p>
+
+<p>
+Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa route, encore tremblante, mais
+sentant peu à peu à mesure qu’il s’éloignait, le sang reprendre son cours et la
+force revenir...
+</p>
+
+<p>
+Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tête entre ses
+mains, qui pleurait, qui faisait son hi hi hi! de petit enfant, toute
+dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête comme un maigre
+écheveau de chanvre gris:
+</p>
+
+<p>
+— Ah! ma bonne Gaud, — c’est le fils Gaos que j’ai rencontré du côté de
+Plouherzel, comme je m’en retournais de ramasser mon bois; — alors nous avons
+parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrivés ce matin de
+l’Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une visite pendant que
+j’étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes aux yeux lui aussi...
+Jusqu’à ma porte, qu’il a voulu me raccompagner, ma bonne Gaud, pour me porter
+mon petit fagot...
+</p>
+
+<p>
+Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait à mesure: ainsi, cette
+visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compté pour lui dire tant de
+choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait sans doute plus; c’était
+fini...
+</p>
+
+<p>
+Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la misère plus dure, le monde plus
+vide, — et elle baissa la tête avec une envie de mourir.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre XIV</h3>
+
+<p>
+L’hiver vint peu à peu, s’étendit comme un linceul qu’on laisserait très
+lentement tomber. Les journées grises passèrent après les journées grises, mais
+Yann ne reparut plus, — et les deux femmes vivaient bien abandonnées.
+</p>
+
+<p>
+Avec le froid, leur existence était plus coûteuse et plus dure.
+</p>
+
+<p>
+Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tête s’en
+allait; elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des injures; une
+fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les enfants, à propos de rien.
+</p>
+
+<p>
+Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses bons jours clairs, que
+Gaud ne cessait de la respecter ni de la chérir. Avoir toujours été bonne, et
+finir par être mauvaise; étaler, à l’heure de la fin, tout un fonds de malice
+qui avait dormi durant la vie, toute une science de mots grossiers qu’on avait
+cachée, quelle dérision de l’âme et quel mystère moqueur!
+</p>
+
+<p>
+Elle commençait à chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal à entendre
+que ses colères; c’était, au hasard des choses qui lui revenaient en tête, des
+oremus de messe, ou bien des couplets très vilains qu’elle avait entendus jadis
+sur le port, répétés par des matelots. Il lui arrivait d’entonner les Fillettes
+de Paimpol; ou bien, en balançant la tête et battant la mesure avec son pied,
+elle prenait:
+</p>
+
+<p class="poem">
+Mon mari vient de partir;<br/>
+Pour la pêche d’Islande,<br/>
+Mon mari vient de partir,<br/>
+Il m’a laissé sans le sou,<br/>
+Mais..., trala, trala la lou...<br/>
+J’en gagne!<br/>
+J’en gagne!...
+</p>
+
+<p>
+Chaque fois, cela s’arrêtait tout court, en même temps que ses yeux s’ouvraient
+bien grands dans le vague en perdant toute expression de vie, — comme ces
+flammes déjà mourantes qui s’agrandissent subitement pour s’éteindre. Et après,
+elle baissait la tête, restait longtemps caduque, en laissant pendre la
+mâchoire d’en bas à la manière des morts.
+</p>
+
+<p>
+Elle n’était plus bien propre non plus, et c’était un autre genre d’épreuve sur
+lequel Gaud n’avait pas compté.
+</p>
+
+<p>
+Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.
+</p>
+
+<p>
+— Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant l’air de chercher qui ce
+pouvait bien être; ah dame! ma bonne, tu comprends, j’en ai eu tant quand
+j’étais jeune, des garçons, des filles, des filles et des garçons qu’à cette
+heure, ma foi!...
+</p>
+
+<p>
+Et, en disant cela, elle lançait en l’air ses pauvres mains ridées, avec un
+geste d’insouciance presque libertine...
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant mille
+petites choses qu’il avait faites ou qu’il avait dites, toute la journée elle
+le pleura.
+</p>
+
+<p>
+Oh! ces veillées d’hiver, quand les branchages manquaient pour faire du feu!
+Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre menu, achever
+avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de Paimpol.
+</p>
+
+<p>
+La grand’mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les pieds
+contre les dernières braises, les mains ramassées sous son tablier. Mais au
+commencement de la soirée, il fallait toujours tenir des conversations avec
+elle.
+</p>
+
+<p>
+— Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? Dans mon temps à moi,
+j’en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer. Me semble que nous
+n’aurions pas l’air si triste, là, toutes les deux, si tu voulais parler un
+peu.
+</p>
+
+<p>
+Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu’elle avait apprises en ville,
+ou disait les noms des gens qu’elle avait rencontrés en chemin, parlait de
+choses qui lui étaient bien indifférentes à elle-même comme, du reste, tout au
+monde à présent, puis s’arrêtait au milieu de ses histoires quand elle voyait
+la pauvre vieille endormie.
+</p>
+
+<p>
+Rien de vivant, rien de jeune autour d’elle, dont la fraîche jeunesse appelait
+la jeunesse. Sa beauté allait se consumer, solitaire et stérile...
+</p>
+
+<p>
+Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le bruit des
+lames s’entendait là comme dans un navire en l’écoutant elle y mêlait le
+souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces choses étaient le
+domaine; durant les grandes nuits d’épouvante, où tout était déchaîné et
+hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec plus d’angoisse à lui.
+</p>
+
+<p>
+Et puis seule, toujours seule avec cette grand’mère qui dormait, elle avait
+peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant aux marins ses
+ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d’armoires, qui avaient péri au
+large pendant de semblables nuits, et dont les âmes pouvaient revenir; elle ne
+se sentait pas protégée contre la visite de ces morts par la présence de cette
+si vieille femme qui était déjà presque des leurs...
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entendant partir du coin
+de la cheminée un petit filet de voix cassée flûté, comme étouffé sous terre.
+D’un ton guilleret qui donnait froid à l’âme, la voix chantait:
+</p>
+
+<p class="poem">
+Pour la pêche d’Islande, mon mari vient de partir,<br/>
+Il m’a laissé sans le sou,<br/>
+Mais..., trala, trala la lou...
+</p>
+
+<p>
+Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la compagnie
+des folles.
+</p>
+
+<p>
+La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine; on
+l’entendait presque sans répit ruisseler dehors sur les murs. Dans le vieux
+toit de mousse, il y avait des gouttières qui, toujours aux mêmes endroits,
+infatigables, monotones, faisaient le même tintement triste; elles détrempaient
+par places le sol du logis, qui était de roches et de terre battue avec des
+graviers et des coquilles.
+</p>
+
+<p>
+On sentait l’eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses masses
+froides, infinies: une eau tourmentée, fouettante, s’émiettant dans l’air,
+épaississant l’obscurité, et isolant encore davantage les unes des autres les
+chaumières éparses du pays de Ploubazlanec.
+</p>
+
+<p>
+Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistres, à cause d’une
+certaine gaîté qu’elles apportaient ailleurs: c’étaient des espèces de soirées
+joyeuses, même dans ces petits hameaux perdus de la côte; il y avait toujours,
+ici ou là, quelque chaumière fermée, battue par la pluie noire, d’où partaient
+des chants lourds. Au dedans, des tables alignées pour les buveurs; des marins
+se séchant à des flambées fumeuses; les vieux se contentant avec de
+l’eau-de-vie, les jeunes courtisant des filles, tous allant jusqu’à l’ivresse,
+et chantant pour s’étourdir. Et, près d’eux, la mer, leur tombeau de demain,
+chantait aussi, emplissant la nuit de sa voix immense...
+</p>
+
+<p>
+Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces
+cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, près de la
+porte des Moan; c’étaient ceux qui habitaient à l’extrémité des terres, vers
+Pors-Even. Ils passaient très tard, échappés des bras des filles, insouciants
+de se mouiller, coutumiers des rafales et des ondées, Gaud tendait l’oreille à
+leurs chansons à leurs cris — très vite noyés dans le bruit des bourrasques ou
+de la houle — cherchant à démêler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite
+quand elle s’imaginait l’avoir reconnue.
+</p>
+
+<p>
+N’être pas revenu les voir, c’était mal de la part de ce Yann; et mener une vie
+joyeuse, si près de la mort de Sylvestre, — tout cela ne lui ressemblait pas!
+Non, elle ne le comprenait plus décidément, — et, malgré tout, ne pouvait se
+détacher de lui, ni croire qu’il fût sans coeur.
+</p>
+
+<p>
+Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien dissipée.
+</p>
+
+<p>
+D’abord il y avait eu la tournée habituelle d’octobre dans le golfe de
+Gascogne, — et c’est toujours pour ces Islandais une période de plaisir, un
+moment où ils ont dans leur bourse un peu d’argent à dépenser sans souci (de
+petites avances pour s’amuser, que les capitaines donnent sur les grandes parts
+de pêche, payables seulement en hiver).
+</p>
+
+<p>
+On était allé, comme tous les ans, chercher du sel dans les îles, et lui
+s’était repris d’amour, à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille brune, sa
+maîtresse du précédent automne. Ensemble ils s’étaient promenés, au dernier gai
+soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes, tout
+embaumées par les raisins mûrs, les oeillets des sables et les senteurs marines
+des plages; ensemble ils avaient chanté et dansé des rondes à ces veillées de
+vendange où l’on se grise, d’une ivresse amoureuse et légère, en buvant le vin
+doux.
+</p>
+
+<p>
+Ensuite, la Marie ayant poussé jusqu’à Bordeaux, il avait retrouvé, dans un
+grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse à la montre, et s’était
+négligemment laissé adorer pendant huit nouveaux jours.
+</p>
+
+<p>
+Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assisté à plusieurs mariages
+de ses amis, comme garçon d’honneur, tout le temps dans ses beaux habits de
+fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des bals. Chaque semaine, il lui
+arrivait quelque aventure nouvelle, que les filles s’empressaient de raconter à
+Gaud, en exagérant.
+</p>
+
+<p>
+Trois ou quatre fois, elle l’avait vu de loin venir en face d’elle sur ce
+chemin de Ploubazlanec, mais toujours à temps pour l’éviter; lui aussi du
+reste, dans ces cas-là, prenait à travers la lande. Comme par une entente
+muette, maintenant ils se fuyaient.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre XV</h3>
+
+<p>
+A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame Tressoleur; dans une des rues
+qui mènent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les Islandais, où des
+capitaines et des armateurs viennent enrôler des matelots, faire leur choix
+parmi les plus forts, en buvant avec eux.
+</p>
+
+<p>
+Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle a des moustaches à
+présent, une carrure d’homme et la réplique hardie. Un air de cantinière, sous
+une grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais quoi de
+religieux, qui persiste quand même parce qu’elle est Bretonne. Dans sa tête,
+les noms de tous les marins du pays tiennent comme sur un registre; elle
+connaît les bons, les mauvais, sait au plus juste ce qu’ils gagnent et ce
+qu’ils valent.
+</p>
+
+<p>
+Un jour de janvier, Gaud, ayant été mandée pour lui faire une robe, vint
+travailler là, dans une chambre, derrière la salle aux buveurs...
+</p>
+
+<p>
+Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers de
+granit, qui est en retrait sous le premier étage de la maison, à la mode
+ancienne; quand on l’ouvre, il y a presque toujours quelque rafale engouffrée
+dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des entrées brusques, comme
+lancés par une lame de houle. La salle est basse et profonde, passée à la chaux
+blanche et ornée de cadres dorés où se voient des navires, des abordages, des
+naufrages. Dans un angle, une Vierge en faïence est posée sur une console,
+entre des bouquets artificiels.
+</p>
+
+<p>
+Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de matelots, ont vu
+s’épanouir bien des gaîtés lourdes et sauvages, — depuis les temps reculés de
+Paimpol, en passant par l’époque agitée des corsaires, jusqu’à ces Islandais de
+nos jours très peu différents de leurs ancêtres. Et bien des existences
+d’hommes ont été jouées, engagées là, entre deux ivresses, sur ces tables de
+chêne.
+</p>
+
+<p>
+Gaud, tout en cousant cette robe, avait l’oreille à une conversation sur les
+choses d’Islande, qui se tenait derrière la cloison entre madame Tressoleur et
+deux retraités assis à boire.
+</p>
+
+<p>
+Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf, qu’on
+était en train de gréer dans le port: jamais elle ne serait parée, cette
+Léopoldine, à faire la campagne prochaine.
+</p>
+
+<p>
+— Eh! mais si, ripostait l’hôtesse, bien sûr qu’elle sera parée! — Puisque je
+vous dis, moi, qu’elle a pris équipage hier: tous ceux de l’ancienne Marie, de
+Guermeur, qu’on va vendre pour la démolir; cinq jeunes personnes, qui sont
+venues s’engager là, devant moi; - à cette table, — signer avec ma plume, —
+ainsi! — Et des bel’hommes, je vous jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le
+fils Keraez, de Tréguier; — et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut
+bien trois!
+</p>
+
+<p>
+La Léopoldine!... Le nom, à peine entendu, de ce bateau qui allait emporter
+Yann, s’était fixé d’un seul coup dans la mémoire de Gaud, comme si on l’y eût
+martelé pour le rendre plus ineffaçable.
+</p>
+
+<p>
+Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée à finir son ouvrage à la lumière de
+sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là toujours, dont la seule
+consonance l’impressionnait comme une chose triste. Les noms des personnes et
+ceux des navires ont une physionomie par eux-mêmes, presque un sens. Et ce
+Léopoldine, mot nouveau, inusité, la poursuivait avec une persistance qui
+n’était pas naturelle, devenait une sorte d’obsession sinistre. Non, elle
+s’était attendue à voir Yann repartir encore sur la Marie qu’elle avait visitée
+jadis, qu’elle connaissait, et dont la Vierge avait protégé pendant de longues
+années les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette Léopoldine,
+augmentait son angoisse.
+</p>
+
+<p>
+Mais, bientôt, elle en vint à se dire que pourtant cela ne la regardait plus,
+que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher jamais. Et, en
+effet, qu’est-ce que cela pouvait lui faire, qu’il fût ici ou ailleurs, sur un
+navire ou sur un autre, parti ou de retour?... Se sentirait-elle plus
+malheureuse, ou moins, quand il serait en Islande; lorsque l’été serait revenu,
+tiède, sur les chaumières désertées, sur les femmes solitaires et inquiètes; —
+ou bien quand un nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus
+les pêcheurs?... Tout cela pour elle était indifférent, semblable, également
+sans joie et sans espoir. Il n’y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun
+motif de rapprochement, puisque même il oubliait le pauvre petit Sylvestre; —
+donc il fallait bien comprendre que c’en était fait pour toujours de ce seul
+rêve, de ce seul désir de sa vie; elle devait se détacher de Yann, de toutes
+les choses qui avaient trait à son existence, même de ce nom d’Islande qui
+vibrait encore avec un charme si douloureux à cause de lui; chasser absolument
+ces pensées, tout balayer; se dire que c’était fini, fini à jamais...
+</p>
+
+<p>
+Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui avait encore
+besoin d’elle, mais qui ne tarderait pas à mourir. Et alors, après, à quoi bon
+vivre, à quoi bon travailler, et pour quoi faire?...
+</p>
+
+<p>
+Le vent d’ouest s’était encore levé dehors; les gouttières du toit avaient
+recommencé, sur ce grand gémissement lointain, leur bruit tranquille et léger
+de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se mirent à couler, larmes d’orpheline
+et d’abandonnée, passant sur ses lèvres avec un petit goût amer, descendant
+silencieusement sur son ouvrage, comme ces pluies d’été qu’aucune brise
+n’amène, et qui tombent tout à coup, pressées et pesantes, de nuages trop
+remplis; alors n’y voyant plus, se sentant brisée, prise de vertige devant le
+vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya
+de se coucher.
+</p>
+
+<p>
+Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s’étendant: il
+devenait chaque jour plus humide et plus froid, — ainsi que toutes les choses
+de cette chaumière. - Cependant, comme elle était très jeune, tout en
+continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et s’endormir.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre XVI</h3>
+
+<p>
+Des semaines sombres avaient passé encore, et on était déjà aux premiers jours
+de février, par un assez beau temps doux.
+</p>
+
+<p>
+Yann sortait de chez l’armateur, venant de toucher sa part de pêche du dernier
+été, quinze cents francs, qu’il emportait pour les remettre à sa mère, suivant
+la coutume de famille. L’année avait été bonne, et il s’en retournait content.
+</p>
+
+<p>
+Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route : une
+vieille, qui gesticulait avec son bâton, et autour d’elle des gamins ameutés
+qui riaient... La grand’mère Moan!... La bonne grand’mère que Sylvestre
+adorait, toute traînée et déchirée, devenue maintenant une de ces vieilles
+pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur les chemins!... Cela lui
+causa une peine affreuse.
+</p>
+
+<p>
+Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et elle les menaçait de
+son bâton, très en colère et en désespoir:
+</p>
+
+<p>
+— Ah! s’il avait été ici, lui, mon pauvre garçon, vous n’auriez pas osé, bien
+sûr, mes vilains drôles!...
+</p>
+
+<p>
+Elle était tombée, parait-il, en courant après eux pour les battre; sa coiffe
+était de côté, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore qu’elle était
+grise (comme cela arrive bien en Bretagne à quelques pauvres vieux qui ont eu
+des malheurs).
+</p>
+
+<p>
+Yann savait, lui, que ce n’était pas vrai, et qu’elle était une vieille
+respectable ne buvant jamais que de l’eau.
+</p>
+
+<p>
+— Vous n’avez pas honte? dit-il aux gamins, très en colère lui aussi, avec sa
+voix et son ton qui imposaient.
+</p>
+
+<p>
+Et, en un clin d’oeil, tous les petits se sauvèrent, penauds et confus, devant
+le grand Gaos.
+</p>
+
+<p>
+Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l’ouvrage pour la
+veillée, avait aperçu cela de loin, reconnu sa grand’mère dans ce groupe.
+Effrayée, elle arriva en courant pour savoir ce que c’était, ce qu’elle avait
+eu, ce qu’on avait pu lui faire, - et comprit, voyant leur chat qu’on avait
+tué.
+</p>
+
+<p>
+Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna pas les siens; ils ne
+songeaient plus à se fuir cette fois; devenus seulement très roses tous deux,
+lui aussi vite qu’elle, d’une même montée de sang à leurs joues, ils se
+regardaient, avec un peu d’effarement de se trouver si près; mais sans haine,
+presque avec douceur, réunis qu’ils étaient dans une commune pensée de pitié et
+de protection.
+</p>
+
+<p>
+Il y avait longtemps que les enfants de l’école lui en voulaient, à ce pauvre
+matou défunt, parce qu’il avait la figure noire, un air de diable; mais c’était
+un très bon chat, et, quand on le regardait de près, on lui trouvait au
+contraire la mine tranquille et câline. Ils l’avaient tué avec des cailloux et
+son oeil pendait. La pauvre vieille, en marmottant toujours des menaces, s’en
+allait tout émue, toute branlante, emportant par la queue, comme un lapin, ce
+chat mort.
+</p>
+
+<p>
+— Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon... s’il était encore de ce monde on
+n’aurait pas osé me faire ça, non, bien sûr!...
+</p>
+
+<p>
+Il lui était sorti des espèces de larmes qui coulaient dans ses rides; et ses
+mains, à grosses veines bleues, tremblaient.
+</p>
+
+<p>
+Gaud l’avait recoiffée au milieu, tâchait de la consoler avec des paroles
+douces de petite fille. Et Yann s’indignait; si c’était possible, que des
+enfants fussent si méchants! Faire une chose pareille à une pauvre vieille
+femme! Les larmes lui en venaient presque, à lui aussi. — Non point pour ce
+matou, il va sans dire: les jeunes hommes, rudes comme lui, s’ils aiment bien à
+jouer avec les bêtes, n’ont guère de sensiblerie pour elles; mais son coeur se
+fendait, à marcher là derrière cette grand’mère en enfance, emportant son
+pauvre chat par la queue. Il pensait à Sylvestre, qui l’avait tant aimée; au
+chagrin horrible qu’il aurait eu, si on lui avait prédit qu’elle finirait
+ainsi, en dérision et en misère.
+</p>
+
+<p>
+Et Gaud s’excusait, comme étant chargée de sa tenue:
+</p>
+
+<p>
+— C’est qu’elle sera tombée, pour être si sale, disait-elle tout bas; sa robe
+n’est plus bien neuve, c’est vrai, car nous ne sommes pas riches, monsieur
+Yann; mais je l’avais encore raccommodée hier, et ce matin quand je suis
+partie, je suis sûre qu’elle était propre et en ordre.
+</p>
+
+<p>
+Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché peut-être par cette petite
+explication toute simple qu’il ne l’eût été par d’habiles phrases, des
+reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l’un près de l’autre, se
+rapprochant de la chaumière des Moan. — Pour jolie, elle l’avait toujours été
+comme personne, il le savait fort bien, mais il lui parut qu’elle l’était
+encore davantage depuis sa pauvreté et son deuil. Son air était devenu plus
+sérieux, ses yeux gris de lin avaient l’expression plus réservée et semblaient
+malgré cela vous pénétrer plus avant, jusqu’au fond de l’âme. Sa taille aussi
+avait achevé de se former. Vingt-trois ans bientôt; elle était dans tout son
+épanouissement de beauté.
+</p>
+
+<p>
+Et puis elle avait à présent la tenue d’une fille de pêcheur, sa robe noire
+sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on ne savait
+plus bien d’où il lui venait; c’était quelque chose de caché en elle-même et
+d’involontaire dont on ne pouvait plus lui faire reproche; peut-être seulement
+son corsage, un peu plus ajusté que celui des autres, par habitude d’autrefois,
+dessinant mieux sa poitrine ronde et le haut de ses bras... Mais non, cela
+résidait plutôt dans sa voix tranquille et dans son regard.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre XVII</h3>
+
+<p>
+Décidément il les accompagnait, — jusque chez elles sans doute.
+</p>
+
+<p>
+Ils s’en allaient tous trois, comme pour l’enterrement de ce chat, et cela
+devenait presque un peu drôle, maintenant, de les voir ainsi passer en cortège;
+il y avait sur les portes des bonnes gens qui souriaient. La vieille Yvonne au
+milieu, portant la bête; Gaud à sa droite, troublée et toujours très rose; le
+grand Yann à sa gauche, tête haute, et pensif.
+</p>
+
+<p>
+Cependant la pauvre vieille s’était presque subitement apaisée en route;
+d’elle-même, elle s’était recoiffée et, sans plus rien dire, elle commençait à
+les observer alternativement l’un et l’autre, du coin de son oeil qui était
+redevenu clair.
+</p>
+
+<p>
+Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une occasion de prendre congé;
+elle eût voulu rester sur ce bon regard doux qu’elle avait reçu de lui, marcher
+les yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose, marcher ainsi bien
+longtemps à ses côtés dans un rêve qu’elle faisait, au lieu d’arriver si vite à
+leur logis vide et sombre où tout allait s’évanouir.
+</p>
+
+<p>
+A la porte, il y eut une de ces minutes d’indécision pendant lesquelles il
+semble que le coeur cesse de battre. La grand’mère entra sans se retourner;
+puis Gaud, hésitante, et Yann, par derrière, entra aussi...
+</p>
+
+<p>
+Il était chez elle, pour la première fois de sa vie; sans but, probablement;
+qu’est-ce qu’il pouvait vouloir?... En passant le seuil, il avait touché son
+chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontré d’abord le portrait de Sylvestre
+dans sa petite couronne mortuaire en perles noires, il s’en était approché
+lentement comme d’une tombe.
+</p>
+
+<p>
+Gaud était restée debout, appuyée des mains à leur table. Il regardait
+maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de revue
+silencieuse qu’il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en effet, malgré son
+air rangé et honnête, le logis de ces deux abandonnées qui s’étaient réunies.
+Peut-être, au moins, éprouverait-il pour elle un peu de bonne pitié, en la
+voyant redescendue à cette même misère, à ce granit fruste et à ce chaume. Il
+n’y avait plus de la richesse passée, que le lit blanc, le beau lit de
+demoiselle, et involontairement les yeux de Yann revenaient là...
+</p>
+
+<p>
+Il ne disait rien... Pourquoi ne s’en allait-il pas?... La vieille grand’mère,
+qui était encore si fine à ses moments lucides, faisait semblant de ne pas
+prendre garde à lui. Donc ils restaient debout devant l’un l’autre, muets et
+anxieux, finissant par se regarder comme pour quelque interrogation suprême.
+</p>
+
+<p>
+Mais les instants passaient et, à chaque seconde écoulée, le silence semblait
+entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours plus profondément,
+comme dans l’attente solennelle de quelque chose d’inouï qui tardait à venir.
+</p>
+
+<p class="center">
+*****
+</p>
+
+<p>
+— Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez toujours...
+</p>
+
+<p>
+Qu’allait-il dire?... On devinait quelque grande décision, brusque comme
+étaient les siennes, prise là tout à coup, et osant à peine être formulée...
+</p>
+
+<p>
+— Si vous voulez toujours... La pêche s’est bien vendue cette année, et j’ai un
+peu d’argent devant moi...
+</p>
+
+<p>
+Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien entendu?
+Elle était anéantie devant l’immensité de ce qu’elle croyait comprendre.
+</p>
+
+<p>
+Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait l’oreille, sentant du
+bonheur approcher...
+</p>
+
+<p>
+— Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous vouliez
+toujours...
+</p>
+
+<p>
+... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas... Qui donc pouvait
+l’empêcher de prononcer ce oui? Il s’étonnait, il avait peur, et elle s’en
+apercevait bien. Appuyée des deux mains à la table, devenue tout blanche, avec
+des yeux qui se voilaient, elle était sans voix, ressemblait à une mourante
+très jolie...
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille grand’mère qui s’était levée pour
+venir à eux. Voyez-vous, ça la surprend, monsieur Yann; il faut l’excuser; elle
+va réfléchir et vous répondre tout à l’heure... Asseyez-vous, monsieur Yann, et
+prenez un verre de cidre avec nous...
+</p>
+
+<p>
+Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot ne lui venait plus,
+dans son extase... C’était donc vrai qu’il était bon, qu’il avait du coeur.
+Elle le retrouvait là, son vrai Yann, tel qu’elle n’avait jamais cessé de le
+voir en elle-même, malgré sa dureté, malgré son refus sauvage, malgré tout. Il
+l’avait dédaignée longtemps, il l’acceptait aujourd’hui, - et aujourd’hui
+qu’elle était pauvre; c’était son idée à lui sans doute, il avait eu quelque
+motif qu’elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du tout à
+lui en demander compte, non plus qu’à lui reprocher son chagrin de deux
+années... Tout cela, d’ailleurs, était si oublié, tout cela venait d’être
+emporté si loin, en une seconde, par le tourbillon délicieux qui passait sur sa
+vie!...
+</p>
+
+<p>
+Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu’avec les yeux, tout
+noyés, qui le regardaient à une extrême profondeur, tandis qu’une grosse pluie
+de larmes commençait à descendre le long de ses joues...
+</p>
+
+<p>
+— Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la grand’mère Moan. Et moi, je lui
+dois un grand merci, car je suis encore contente d’être devenue si vieille,
+pour avoir vu ça avant de mourir.
+</p>
+
+<p>
+Ils restaient toujours là, l’un devant l’autre, se tenant les mains et ne
+trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole qui fût assez
+douce, aucune phrase ayant le sens qu’il fallait, aucune qui leur semblât digne
+de rompre leur délicieux silence.
+</p>
+
+<p>
+— Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c’est qu’ils ne se disent
+rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petits enfants que j’ai là par exemple!...
+Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille... De mon temps à moi, me
+semble qu’on s’embrassait, quand on s’était promis...
+</p>
+
+<p>
+Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup d’un grand respect inconnu, avant
+de se pencher pour embrasser Gaud, — et il lui sembla que c’était le premier
+vrai baiser qu’il eût jamais donné de sa vie.
+</p>
+
+<p>
+Elle aussi l’embrassa, appuyant de tout son coeur ses lèvres fraîches,
+inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiancé que la
+mer avait dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur chantait le bonheur;
+il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le pauvre petit portrait de
+Sylvestre avait un air de leur sourire, du milieu de sa couronne noire. Et tout
+paraissait s’être subitement vivifié et rajeuni dans la chaumière morte. Le
+silence s’était rempli de musiques inouïes; même le crépuscule pâle d’hiver,
+qui entrait par la lucarne, était devenu comme une belle lueur enchantée...
+</p>
+
+<p>
+— Alors, c’est au retour d’Islande que vous allez faire ça, mes bons enfants?
+</p>
+
+<p>
+Gaud baissa la tête. L’Islande, la Léopoldine, - c’est vrai, elle avait déjà
+oublié ces épouvante dressées sur la route. — Au retour d’Islande!... comme se
+serait long, encore tout cet été d’attente craintive. Et Yann, battant le sol
+du bout de son pied, à petits coups rapides, devenu for pressé lui aussi,
+comptait en lui-même très vite, pour voir si, en se dépêchant bien, on n’aurait
+pas le temps de se marier avant ce départ: tant de jours pour réunir les
+papiers, tant de jours pour publier les bans à l’église; oui, cela ne mènerait
+jamais qu’au 20 ou 25 du mois pour les noces, et, si rien n’entravait, on
+aurait donc encore une grande semaine à rester ensemble après.
+</p>
+
+<p>
+— Je m’en vais toujours commencer par prévenir notre père, dit-il, avec autant
+de hâte que si les minutes mêmes de leur vie étaient maintenant mesurées et
+précieuses...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>Quatrième partie</h2>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre I</h3>
+
+<p>
+Les amoureux aiment toujours beaucoup s’asseoir ensemble sur les bancs, devant
+les portes, quand la nuit tombe.
+</p>
+
+<p>
+Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c’était à la porte de
+la chaumière des Moan, sur le vieux banc de granit, qu’ils se faisaient leur
+cour.
+</p>
+
+<p>
+D’autres ont le printemps, l’ombre des arbres, les soirées tièdes, les rosiers
+fleuris. Eux n’avaient rien que des crépuscules de février descendant sur un
+pays marin, tout d’ajoncs et de pierres. Aucune branche de verdure au-dessus de
+leur tête, ni alentour, rien que le ciel immense, où passaient lentement des
+brumes errantes. Et pour fleurs, des algues brunes, que les pêcheurs, en
+remontant de la grève, avaient entraînées dans le sentier avec leurs filets.
+</p>
+
+<p>
+Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région tiédie par des courants de
+la mer; mais c’est égal, ces crépuscules amenaient souvent des humidités
+glacées et d’imperceptibles petites pluies qui se déposaient sur leurs épaules.
+</p>
+
+<p>
+Ils restaient tout de même, se trouvant très bien là. Et ce banc, qui avait
+plus d’un siècle, ne s’étonnait pas de leur amour, en ayant déjà vu bien
+d’autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir, toujours les
+mêmes, de génération en génération, de la bouche des jeunes, et il était
+habitué à voir les amoureux revenir plus tard, changés en vieux branlants et en
+vieilles tremblotantes, s’asseoir à la même place, — mais dans le jour alors
+pour respirer encore un peu d’air et se chauffer à leur dernier soleil...
+</p>
+
+<p>
+De temps en temps, la grand’mère Yvonne mettait la tête à la porte pour les
+regarder. Non pas qu’elle fût inquiète de ce qu’ils faisaient ensemble, mais
+par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi pour essayer de
+les faire rentrer. Elle disait:
+</p>
+
+<p>
+— Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. Ma Doué, ma Doué,
+rester dehors si tard, je vous demande un peu, ça a-t-il du bon sens?
+</p>
+
+<p>
+Froid!... Est-ce qu’ils avaient froid, eux? Est-ce qu’ils avaient seulement
+conscience de quelque chose en dehors du bonheur d’être l’un près de l’autre?
+</p>
+
+<p>
+Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un léger murmure à
+deux voix, mêlé au bruissement que la mer faisait en dessous, au pied des
+falaises. C’était une musique très harmonieuse, la voix fraîche de Gaud
+alternait avec celle de Yann qui avait des sonorités douces et caressantes dans
+des notes graves. On distinguait aussi leurs deux silhouettes tranchant sur le
+granit du mur auquel ils étaient adossés: d’abord le blanc de la coiffe de
+Gaud, puis toute sa forme svelte en robe noire et, à côté d’elle, les épaules
+carrées de son ami. Au-dessus d’eux, le dôme bossu de leur toit de paille et,
+derrière tout cela, les infinis crépusculaires, le vide incolore des eaux et du
+ciel...
+</p>
+
+<p>
+Ils finissaient tout de même par rentrer s’asseoir dans la cheminée, et la
+vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tête tombée en avant, ne gênait pas
+beaucoup ces deux jeunes qui s’aimaient. Ils recommençaient à se parler à voix
+basse, ayant à se rattraper de deux ans de silence; ayant besoin de se presser
+beaucoup pour se faire cette cour, puisqu’elle devait si peu durer.
+</p>
+
+<p>
+Il était convenu qu’ils habiteraient chez cette grand’mère Yvonne qui, par
+testament, leur léguait sa chaumière; pour le moment, ils n’y faisaient aucune
+amélioration, faute de temps, et remettaient au retour d’Islande leur projet
+d’embellir un peu ce pauvre nid par trop désolé.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre II</h3>
+
+<p>
+... Un soir, il s’amusait à lui citer mille petites choses qu’elle avait faites
+ou qui lui étaient arrivées depuis leur première rencontre; il lui disait même
+les robes qu’elle avait eues, les fêtes où celle était allée.
+</p>
+
+<p>
+Elle l’écoutait avec une extrême surprise. Comment donc savait-il tout cela?
+Qui se serait imaginé qu’il y avait fait attention et qu’il était capable de le
+retenir?...
+</p>
+
+<p>
+Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait encore d’autres petits
+détails, même des choses qu’elle avait presque oubliées.
+</p>
+
+<p>
+Maintenant, sans plus l’interrompre, elle le laissait dire, avec un ravissement
+inattendu qui la prenait tout entière; elle commençait à deviner, à comprendre:
+c’est qu’il l’avait aimée, lui aussi, tout ce temps-là!... Elle avait été sa
+préoccupation constante; il lui en faisait l’aveu naïf à présent!...
+</p>
+
+<p>
+Et alors qu’est-ce qu’il avait eu, mon Dieu; pourquoi l’avait-il tant
+repoussée, tant fait souffrir?
+</p>
+
+<p>
+Toujours ce mystère qu’il avait promis d’éclaircir pour elle, mais dont il
+reculait sans cesse l’explication, avec un air embarrassé et un commencement de
+sourire incompréhensible.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre III</h3>
+
+<p>
+Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la grand’mère Yvonne, pour acheter la
+robe de noces.
+</p>
+
+<p>
+Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d’autrefois, il y en
+avait qui auraient très bien pu être arrangés pour la circonstance, sans qu’on
+eût besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire ce cadeau, et elle
+ne s’en était pas trop défendue: avoir une robe donnée par lui, payée avec
+l’argent de son travail et de sa pêche, il lui semblait que cela la fit déjà un
+peu son épouse.
+</p>
+
+<p>
+Ils la choisirent noire, Gaud n’ayant pas fini le deuil de son père. Mais Yann
+ne trouvait rien d’assez joli dans les étoffes qu’on déployait devant eux. Il
+était un peu hautain vis-à-vis des marchands et, lui qui autrefois ne serait
+entré pour rien au monde dans aucune des boutiques de Paimpol, ce jour-là
+s’occupait de tout, même de la forme qu’aurait cette robe; il voulut qu’on y
+mis de grandes bandes de velours pour la rendre plus belle.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre IV</h3>
+
+<p>
+Un soir qu’ils étaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude de leur
+falaise où la nuit tombait, leurs yeux s’arrêtèrent par hasard sur un buisson
+d’épines — le seul d’alentour — qui croissait entre les rochers au bord du
+chemin. Dans la demi-obscurité, il leur sembla distinguer sur ce buisson de
+légères petites houppes blanches:
+</p>
+
+<p>
+— On dirait qu’il est fleuri, dit Yann. Et ils s’approchèrent pour s’en assurer.
+</p>
+
+<p>
+Il était tout en fleurs. N’y voyant pas beaucoup, ils le touchèrent, vérifiant
+avec leurs doigts la présence de ces petites fleurettes qui étaient tout
+humides de brouillard. Et alors, il leur vint une première impression hâtive de
+printemps; du même coup, ils s’aperçurent que les jours avaient allongé; qu’il
+y avait quelque chose de plus tiède dans l’air, de plus lumineux dans la nuit.
+</p>
+
+<p>
+Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans le pays au bord d’aucun
+chemin, on n’en eût trouvé un pareil. Sans doute, il avait fleuri là exprès
+pour eux, pour leur fête d’amour...
+</p>
+
+<p>
+— Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.
+</p>
+
+<p>
+Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec le
+grand couteau de pêcheur qu’il portait à sa ceinture, il enleva soigneusement
+les épines, puis il le mit au corsage de Gaud:
+</p>
+
+<p>
+— Là, comme une mariée, dit-il en se reculant comme pour voir, malgré la nuit,
+si cela lui seyait bien.
+</p>
+
+<p>
+Au-dessous d’eux, la mer très calme déferlait faiblement sur les galets de la
+grève, avec un petit bruissement intermittent, régulier comme une respiration
+de sommeil; elle semblait indifférente, ou même favorable à cette cour qu’ils
+se faisaient là tout près d’elle.
+</p>
+
+<p>
+Les jours leur paraissaient longs dans l’attente des soirées, et ensuite, quand
+ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur venait un petit
+découragement de vivre, parce que c’était déjà fini...
+</p>
+
+<p>
+Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous peine de n’être pas prêt
+et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu’à l’automne, jusqu’à l’avenir
+incertain...
+</p>
+
+<p>
+Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la mer, et
+avec cette préoccupation un peu enfiévrée de la marche du temps, prenait de
+tout cela quelque chose de particulier et de presque sombre. Ils étaient des
+amoureux différents des autres, plus graves, plus inquiets dans leur amour.
+</p>
+
+<p>
+Il ne disait toujours pas ce qu’il avait eu pendant deux ans contre elle et,
+quand il était reparti le soir, ce mystère tourmentait Gaud. Pourtant il
+l’aimait bien, elle en était sûre.
+</p>
+
+<p>
+C’était vrai, qu’il l’avait de tout temps aimée, mais pas comme à présent: cela
+augmentait dans son coeur et dans sa tête comme une marée, qui monte, jusqu’à
+tout remplir. Il n’avait jamais connu cette manière d’aimer quelqu’un.
+</p>
+
+<p>
+De temps en temps, sur le banc de pierre, il s’allongeait, presque étendu,
+jetait la tête sur les genoux de Gaud, par câlinerie d’enfant pour se faire
+caresser, et puis se redressait bien vite, par convenance. Il eût aimé se
+coucher par terre à ses pieds, et rester là, le front appuyé sur le bas de sa
+robe. En dehors de ce baiser de frère qu’il lui donnait en arrivant et en
+partant, il n’osait pas l’embrasser. Il adorait le je ne sais quoi invisible
+qui était en elle, qui était son âme, qui se manifestait à lui dans le son pur
+et tranquille de sa voix, dans l’expression de son sourire, dans son beau
+regard limpide...
+</p>
+
+<p>
+Et dire qu’elle était en même temps une femme de chair, plus belle et plus
+désirable qu’aucune autre; qu’elle lui appartiendrait bientôt d’une manière
+aussi complète que ses maîtresses d’avant, sans cesser pour cela d’être
+elle-même!... Cette idée le faisait frissonner jusqu’aux moelles profondes; il
+ne concevait pas bien d’avance ce que serait une pareille ivresse, mais il n’y
+arrêtait pas sa pensée, par respect, se demandant presque s’il oserait
+commettre ce délicieux sacrilège...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre V</h3>
+
+<p>
+Un soir de pluie, ils étaient assis près l’un de l’autre dans la cheminée, et
+leur grand’mère Yvonne dormait en face d’eux. La flamme qui dansait dans les
+branchages du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres agrandies.
+</p>
+
+<p>
+Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y avait, ce
+soir-là, de longs silences embarrassés, dans leur causerie. Lui surtout ne
+disait presque rien, et baissait la tête avec un demi-sourire, cherchant à se
+dérober aux regards de Gaud.
+</p>
+
+<p>
+C’est qu’elle l’avait pressé de questions, toute la soirée, sur ce mystère
+qu’il n’y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il se voyait pris:
+elle était trop fine et trop décidée à savoir; aucun faux-fuyant ne le tirerait
+plus de ce mauvais pas.
+</p>
+
+<p>
+— De méchants propos, qu’on avait tenus sur mon compte? demandait-elle.
+</p>
+
+<p>
+Il essaya de répondre oui. De méchants propos, oh!... on en avait tenu beaucoup
+dans Paimpol, et dans Ploubazlanec...
+</p>
+
+<p>
+Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors elle vit bien que se
+devait être autre chose.
+</p>
+
+<p>
+— C’était ma toilette, Yann?
+</p>
+
+<p>
+Pour la toilette, il est sûr que cela y avait contribué; elle en faisait trop,
+pendant un temps, pour devenir la femme d’un simple pêcheur. Mais enfin il
+était forcé de convenir que ce n’était pas tout.
+</p>
+
+<p>
+— Était-ce parce que, dans ce temps là, nous passions pour riches? Vous aviez
+peur d’être refusé?
+</p>
+
+<p>
+— Oh! non, pas cela.
+</p>
+
+<p>
+Il fit cette réponse avec une si naïve sûreté de lui-même, que Gaud en fut
+amusée. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on entendit
+dehors le bruit gémissant de la brise et de la mer.
+</p>
+
+<p>
+Tandis qu’elle l’observait attentivement, une idée commençait à lui venir, et
+son expression changeait à mesure:
+</p>
+
+<p>
+— Ce n’était rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le regardant tout
+à coup dans le blanc des yeux, avec le sourire d’inquisition irrésistible de
+quelqu’un qui a deviné.
+</p>
+
+<p>
+Et lui détourna la tête, en riant tout à fait.
+</p>
+
+<p>
+Ainsi, c’était bien cela, elle avait trouvé: de raison, il ne pouvait pas lui
+en donner, parce qu’il n’y en avait pas, il n’y en avait eu jamais. Eh bien,
+oui, tout simplement il avait fait son têtu (comme Sylvestre disait jadis), et
+c’était tout. Mais voilà aussi, on l’avait tourmenté avec cette Gaud! Tout le
+monde s’y était mis, ses parents, Sylvestre, ses camarades islandais, jusqu’à
+Gaud elle-même. Alors il avait commencé à dire non, obstinément non, tout en
+gardant au fond de son coeur l’idée qu’un jour, quand personne n’y penserait
+plus, cela finirait certainement par être oui.
+</p>
+
+<p>
+Et c’était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui, abandonnée
+pendant deux ans, et désiré mourir...
+</p>
+
+<p>
+Après le premier mouvement, qui avait été de rire un peu, par confusion d’être
+découvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, à leur tour
+interrogeaient profondément: lui pardonnerait-elle au moins? Il avait un si
+grand remords aujourd’hui de lui avoir fait tant de peine, lui
+pardonnerait-elle?...
+</p>
+
+<p>
+— C’est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous, avec mes
+parents, c’est la même chose. Des fois, quand je fais ma tête dure, je reste
+pendant des huit jours comme fâché avec eux presque sans parler à personne. Et
+pourtant je les aime bien, vous le savez, et je finis toujours par leur obéir
+dans tout ce qu’ils veulent, comme si j’étais encore un enfant de dix ans... Si
+vous croyez que ça faisait mon affaire, à moi, de ne pas me marier! Non, cela
+n’aurait plus duré longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.
+</p>
+
+<p>
+Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui venir,
+et c’était le reste de son chagrin d’autrefois qui finissait de s’en aller à
+cet aveu de son Yann. D’ailleurs, sans toute sa souffrance d’avant, l’heure
+présente n’eût pas été si délicieuse; à présent que c’était fini, elle aimait
+presque mieux avoir connu ce temps d’épreuve.
+</p>
+
+<p>
+Maintenant tout était éclairci entre eux deux; d’une manière inattendue, il est
+vrai, mais complète: il n’y avait aucun voile entre leurs deux âmes. Il
+l’attira contre lui dans ses bras et, leurs têtes s’étant rapprochées, ils
+restèrent là longtemps, leurs joues appuyées l’une sur l’autre, n’ayant plus
+besoin de rien s’expliquer ni de rien se dire. Et en ce moment, leur étreinte
+était si chaste que, la grand’mère Yvonne s’étant réveillée, ils demeurèrent
+devant elle comme ils étaient, sans aucun trouble.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre VI</h3>
+
+<p>
+C’était six jours avant le départ pour l’Islande. Leur cortège de noces s’en
+revenait de l’église de Ploubazlanec, pourchassé par un vent furieux, sous un
+ciel chargé et tout noir.
+</p>
+
+<p>
+Au bras l’un de l’autre, ils étaient beaux tous deux, marchant comme des rois,
+en tête de leur longue suite, marchant comme dans un rêve. Calmes, recueillis,
+graves, ils avaient l’air de ne rien voir; de dominer la vie, d’être au-dessus
+de tout. Ils semblaient même être respectés par le vent, tandis que, derrière
+eux, ce cortège était un joyeux désordre de couples rieurs, que de grandes
+rafales d’ouest tourmentaient.
+</p>
+
+<p>
+Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait; d’autres, déjà
+grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de leurs noces
+et leurs premières années. Grand’mère Yvonne était là et suivait aussi, très
+éventée, mais presque heureuse, au bras d’un vieil oncle de Yann qui lui disait
+des galanteries anciennes; elle portait une belle coiffe neuve qu’on lui avait
+achetée pour la circonstance et toujours son petit châle, reteint une troisième
+fois — en noir, à cause de Sylvestre.
+</p>
+
+<p>
+Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; on voyait les jupes
+relevées et des robes retournées; des chapeaux et des coiffes qui s’envolaient.
+</p>
+
+<p>
+A la porte de l’église, les mariés s’étaient acheté, suivant la coutume, des
+bouquets de fausses fleurs pour compléter leur toilette de fête. Yann avait
+attaché les siennes au hasard sur sa poitrine large, mais il était de ceux à
+qui tout va bien. Quant à Gaud, il y avait de la demoiselle encore dans la
+façon dont ces pauvres fleurs grossières étaient piquées en haut de son corsage
+- très ajusté, comme autrefois sur sa forme exquise.
+</p>
+
+<p>
+Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le vent, jouait à la diable;
+ses airs arrivaient aux oreilles par bouffées, et, dans le bruit des
+bourrasques, semblaient une petite musique drôle plus grêle que les cris d’une
+mouette.
+</p>
+
+<p>
+Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque chose qui
+passionnait les gens, et on était venu de loin à la ronde; aux carrefours des
+sentiers, il y avait partout des groupes qui stationnaient pour les attendre.
+Presque tous les “Islandais” de Paimpol, les amis de Yann, étaient là postés.
+Ils saluaient les mariés au passage; Gaud répondait en s’inclinant légèrement
+comme une demoiselle, avec sa grâce sérieuse, et, tout le long de sa route,
+elle était admirée.
+</p>
+
+<p>
+Et les hameaux d’alentour, les plus perdus, les plus noirs, même ceux des bois,
+s’étaient vidés de leurs mendiants, de leurs estropiés, de leurs fous, de leurs
+idiots à béquilles. Cette gent était échelonnée sur le parcours, avec des
+musiques, des accordéons, des vielles; ils tendaient leurs mains, leurs
+sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des aumônes que Yann leur lançait avec
+son grand air noble, et Gaud, avec son joli sourire de reine. Il y avait de ces
+mendiants qui étaient très vieux, qui avaient des cheveux gris sur des têtes
+vides n’ayant jamais rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils
+étaient de la même couleur que la terre d’où ils semblaient n’être
+qu’incomplètement sortis, et où ils allaient rentrer bientôt sans avoir eu de
+pensées; leurs yeux égarés inquiétaient comme le mystère de leurs existences
+avortées et inutiles. Ils regardaient passer, sans comprendre, cette fête de la
+vie pleine et superbe...
+</p>
+
+<p>
+On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et de la maison des Gaos.
+C’était pour se rendre, suivant l’usage traditionnel des mariés du pays de
+Ploubazlanec, à la chapelle de la Trinité, qui est comme au bout du monde
+breton.
+</p>
+
+<p>
+Au pied de la dernière et extrême falaise, elle pose sur un seuil de roches
+basses, tout près des eaux, et semble déjà appartenir à la mer. Pour y
+descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs de granit. Et le
+cortège de noces se répandit sur la pente de ce cap isolé, au milieu des
+pierres, les paroles joyeuses ou galantes se perdant tout à fait dans le bruit
+du vent et des lames.
+</p>
+
+<p>
+Impossible d’atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage n’était
+pas sûr, la mer venait trop près pour frapper ses grands coups. On voyait
+bondir très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se déployaient pour
+tout inonder.
+</p>
+
+<p>
+Yann, qui s’était le plus avancé, avec Gaud appuyée à son bras, recula le
+premier devant les embruns. En arrière, son cortège restait échelonné sur les
+roches, en amphithéâtre, et lui, semblait être venu là pour présenter sa femme
+à la mer; mais celle-ci faisait mauvais visage à la mariée nouvelle.
+</p>
+
+<p>
+En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un rocher gris et
+cherchant à rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse.
+</p>
+
+<p>
+— Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d’une autre qui
+marche mieux que la tienne...
+</p>
+
+<p>
+En même temps commença une grande pluie fouettante qui menaçait depuis le
+matin. Alors ce fut une débandade folle avec des cris et des rires, pour
+grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre VII</h3>
+
+<p>
+Le dîner de noces se fit chez les parents d’Yann, à cause de ce logis de Gaud,
+qui était bien pauvre.
+</p>
+
+<p>
+Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablée de vingt-cinq
+personnes autour des mariés; des soeurs et des frères; le cousin Gaos le
+pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l’ancienne Marie, qui étaient
+de la Léopoldine à présent; quatre filles d’honneur très jolies, leurs nattes
+de cheveux disposées en rond au-dessus des oreilles, comme autrefois les
+impératrices de Byzance, et leur coiffe blanche à la nouvelle mode des jeunes,
+en forme de conque marine; quatre garçons d’honneur, tous Islandais, bien
+plantés, avec de beaux yeux fiers.
+</p>
+
+<p>
+Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la queue du
+cortège s’y était entassée en désordre, et des femmes de peine, louées à
+Paimpol, perdaient la tête devant la grande cheminée encombrée de poêles et de
+marmites.
+</p>
+
+<p>
+Les parents d’Yann auraient souhaité pour leur fils une femme plus riche, c’est
+bien sûr; mais Gaud était connue à présent pour une fille sage et courageuse;
+et puis, à défaut de sa fortune perdue, elle était la plus belle du pays, et
+cela le flattait de voir les deux époux si assortis.
+</p>
+
+<p>
+Le vieux père, en gaîté après la soupe, disait de ce mariage:
+</p>
+
+<p>
+— Ça va faire encore des Gaos, on n’en manquait pourtant pas dans
+Ploubazlanec!
+</p>
+
+<p>
+Et en comptant sur ses doigts, il expliquait à un oncle de la mariée comment il
+y en avait tant de ce nom-là: son père, qui était le plus jeune de neuf frères,
+avait eu douze enfants, tous mariés avec des cousines, et ça en avait fait,
+tout ça, des Gaos, malgré les disparus d’Islande!...
+</p>
+
+<p>
+— Pour moi, dit-il, j’ai épousé aussi une Gaos ma parente, et nous en avons fait
+encore quatorze à nous deux.
+</p>
+
+<p>
+Et à l’idée de cette peuplade, il se réjouissait, en secouant sa tête blanche.
+</p>
+
+<p>
+Dame! il avait eu de la peine pour les élever ses quatorze petits Gaos; mais à
+présent ils se débrouillaient, et puis ces dix mille francs de l’épave les
+avaient mis vraiment bien à leur aise.
+</p>
+
+<p>
+En gaîté aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joués au service (Les
+hommes de la côte appellent ainsi leur temps de matelot dans la marine de
+guerre.), des histoires de Chinois, d’Antilles, de Brésil, faisant écarquiller
+les yeux aux jeunes qui allaient y aller.
+</p>
+
+<p>
+Un de ses meilleurs souvenirs, c’était une fois, à bord de l’Iphigénie, on
+faisait le plein des soutes à vin, le soir, à la brune; et la manche en cuir,
+par où ça passait pour descendre, s’était crevée. Alors, au lieu d’avertir, on
+s’était mis à boire à même jusqu’à plus soif; ça avait duré deux heures, cette
+fête; à la fin ça coulait plein la batterie; tout le monde était soûl!
+</p>
+
+<p>
+Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur rire bon enfant avec une
+pointe de malice.
+</p>
+
+<p>
+— On crie contre le service, disaient-ils; eh bien! il n’y a encore que là, pour
+faire des tours pareils!
+</p>
+
+<p>
+Dehors, le temps ne s’embellissait pas, au contraire; le vent, la pluie,
+faisaient rage dans une épaisse nuit. Malgré les précautions prises,
+quelques-uns s’inquiétaient de leur bateau, ou de leur barque amarrée dans le
+port, et parlaient de se lever pour aller y voir.
+</p>
+
+<p>
+Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, arrivait d’en bas où
+les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres: c’étaient les cris
+de joie, les éclats de rire des petits-cousins et des petites-cousines, qui
+commençaient à se sentir très émoustillés par le cidre.
+</p>
+
+<p>
+On avait servi des viandes bouillies, des viandes rôties, des poulets,
+plusieurs espèces de poissons, des omelettes et des crêpes.
+</p>
+
+<p>
+On avait causé pêche et contrebande, discuté toute sorte de façons pour
+attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis des
+hommes de mer.
+</p>
+
+<p>
+En haut, à la table d’honneur, on se lançait même à parler d’aventures drôles.
+</p>
+
+<p>
+Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, à leur époque, avaient
+roulé le monde.
+</p>
+
+<p>
+— A Hong-Kong, les maisons, tu sais bien, les maisons qui sont là, en montant
+dans les petites rues...
+</p>
+
+<p>
+— Ah! oui, répondait du bout de la table un autre qui les avait fréquentées, —
+oui, en tirant sur la droite quand on arrive?
+</p>
+
+<p>
+— C’est ça; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous avions consommé
+là dedans, à trois que nous étions... Des vilaines femmes, ma Doué, mais
+vilaines!...
+</p>
+
+<p>
+— Oh! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le grand Yann qui, lui aussi,
+dans un moment d’erreur, après une longue traversée, les avait connues, ces
+Chinoises.
+</p>
+
+<p>
+— Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche, cherche
+dans les poches, — ni moi, ni toi, ni lui, — plus le sou personne! — Nous
+faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici, il contournait sa rude
+figure bronzée et minaudait comme une Chinoise très surprise). Mais la vieille,
+pas confiante, commence à miauler, à faire le diable, et finit pour nous
+griffer avec ses pattes jaunes. (Maintenant, il singeait ces voix pointues de
+là-bas et grimaçait comme cette vieille en colère, tout en roulant ses yeux
+qu’il avait retroussés par le coin avec ces doigts.) Et voilà les deux Chinois,
+les deux... enfin les deux patrons de la boîte, tu me comprends, — qui ferment
+la grille à clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la queue
+pour les mettre en danse la tête contre les murs. - Mais crac! il en sort
+d’autres par tous les trous, au moins une douzaine qui se relèvent les manches
+pour nous tomber dessus, — avec des airs de se méfier tout de même. - Moi,
+j’avais justement mon paquet de cannes à sucre, achetées pour mes provisions de
+route; et c’est solide, ça ne casse pas, quand c’est vert; alors tu penses,
+pour cogner sur les magots, si ça nous a été utile...
+</p>
+
+<p>
+Non, décidément il venait trop fort; en ce moment les vitres tremblaient sous
+une rafale terrible, et le conteur, ayant brusqué la fin de son histoire, se
+leva pour aller voir sa barque.
+</p>
+
+<p>
+Un autre disait:
+</p>
+
+<p>
+— Quand j’étais quartier-maître canonnier, en fonctions de caporal d’armes sur
+la Zénobie, à Aden, un jour, je vois les marchands de plumes d’autruche qui
+montent à bord (imitant l’accent de là-bas): “Bonjour, caporal d’armes; nous
+pas voleurs, nous bons marchands.” D’un pare à virer je te les fais redescendre
+quatre à quatre: “Toi, bon marchand, que je dis, apporte un peu d’abord un
+bouquet de plumes pour me faire cadeau; nous verrons après si on te laissera
+monter avec ta pacotille.” Et je m’en serais fait pas mal d’argent au retour,
+si je n’avais pas été si bête! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce temps
+j’étais jeune homme... Alors, à Toulon, une connaissance à moi qui travaillait
+dans les modes...
+</p>
+
+<p>
+Allons bon, voici qu’un des petits frères d’Yann, un futur Islandais, avec une
+bonne figure rose et des yeux vifs, tout d’un coup se trouve malade pour avoir
+bu trop de cidre. Bien vite il faut l’emporter, le petit Laumec, ce qui coupe
+court au récit des perfidies de cette modiste pour avoir ces plumes...
+</p>
+
+<p>
+Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné qui souffre; de temps en temps,
+avec une force à faire peur, il secouait toute la maison sur ses fondements de
+pierre.
+</p>
+
+<p>
+— On dirait que ça le fâche, parce que nous sommes en train de nous amuser, dit
+le cousin pilote.
+</p>
+
+<p>
+— Non, c’est la mer qui n’est pas contente, répondit Yann, en souriant à Gaud, —
+parce que je lui avais promis mariage.
+</p>
+
+<p>
+Cependant, une sorte de langueur étrange commençait à les prendre tous deux;
+ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu de la gaîté
+des autres. Lui, Yann, connaissant l’effet du vin sur le sens, ne buvait pas du
+tout ce soir-là. Et il rougissait à présent, ce grand garçon, quand quelqu’un
+de ses camarades islandais disait une plaisanterie de matelot sur la nuit qui
+allait suivre.
+</p>
+
+<p>
+Par instants aussi il était triste, en pensant tout à coup à Sylvestre...
+D’ailleurs, il était convenu qu’on ne devait pas danser à cause du père de Gaud
+et à cause de lui.
+</p>
+
+<p>
+On était au dessert; bientôt allaient commencer les chansons. Mais avant, il y
+avait les prières à dire, pour les défunts de la famille; dans les fêtes de
+mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion, et quand on vit le père
+Gaos se lever en découvrant sa tête blanche, il se fit du silence partout:
+</p>
+
+<p>
+— Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père.
+</p>
+
+<p>
+Et, en se signant, il commença pour ce mort la prière latine:
+</p>
+
+<p>
+— Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum...
+</p>
+
+<p>
+Un silence d’église s’était maintenant propagé jusqu’en bas, aux tablées
+joyeuses des petits. Tous ceux qui étaient dans cette maison répétaient en
+esprit les mêmes mots éternels.
+</p>
+
+<p>
+— Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus dans la mer d’Islande...
+Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufragé à bord de la Zélie...
+</p>
+
+<p>
+Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il se tourna vers la
+grand’mère Yvonne:
+</p>
+
+<p>
+— Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en récita une autre encore. Alors
+Yann pleura.
+</p>
+
+<p>
+— ...Sed libera nos a malo, Amen.
+</p>
+
+<p>
+Les chansons commencèrent après. Des chansons apprises au service, sur le
+gaillard d’avant, où il y a, comme on sait, beaucoup de beaux chanteurs:
+</p>
+
+<p class="poem">
+Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves,<br/>
+Mais chez nous les braves<br/>
+Narguent le destin,<br/>
+Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!
+</p>
+
+<p>
+Les couplets étaient dits par un des garçons d’honneur, d’une manière tout à
+fait langoureuse qui allait à l’âme; et puis le choeur était repris par
+d’autres belles voix profondes.
+</p>
+
+<p>
+Mais les nouveaux époux n’entendaient plus que du fond d’une sorte de lointain;
+quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d’un éclat trouble, comme des
+lampes voilées; ils se parlaient de plus en plus bas, la main toujours dans la
+main, et Gaud baissait souvent la tête, prise peu à peu, devant son maître,
+d’une crainte plus grande et plus délicieuse.
+</p>
+
+<p>
+Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir d’un
+certain vin à lui; il l’avait apporté avec beaucoup de précautions, caressant
+la bouteille couchée, qu’il ne fallait pas remuer, disait-il.
+</p>
+
+<p>
+Il en raconta l’histoire: un jour de pêche, une barrique flottait toute seule
+au large; pas moyen de la ramener, elle était trop grosse; alors ils l’avaient
+crevée en mer, remplissant tout ce qu’il y avait à bord de pots et de moques.
+Impossible de tout emporter. On avait fait des signes aux autres pilotes, aux
+autres pêcheurs; toutes les voiles en vue s’étaient rassemblées autour de la
+trouvaille.
+</p>
+
+<p>
+— Et j’en connais plus d’un qui était soûl, en rentrant le soir à Pors-Even.
+</p>
+
+<p>
+Toujours le vent continuait son bruit affreux.
+</p>
+
+<p>
+En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien quelques-uns de
+couchés, — des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les autres faisaient le diable,
+menés par le petit Fantec (en français: François) et le petit Laumec (en
+français: Guillaume), voulant absolument aller sauter dehors, et, à toute
+minute, ouvrant la porte à des rafales furieuses qui soufflaient les
+chandelles.
+</p>
+
+<p>
+Lui, le cousin pilote, finissait l’histoire de son vin pour son compte, il en
+avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu’on n’en parlât pas, à cause de
+M. le commissaire de l’inscription maritime, qui aurait pu lui chercher une
+affaire pour cette épave non déclarée.
+</p>
+
+<p>
+— Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; si on
+avait pu les tirer au clair, ça serait devenu tout à fait du vin supérieur;
+car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin que dans toutes
+les caves des débitants de Paimpol.
+</p>
+
+<p>
+Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? Il était fort, haut en
+couleur, très mêlé d’eau de mer, et gardait le goût âcre du sel. Il fut
+néanmoins trouvé très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent.
+</p>
+
+<p>
+Les têtes tournèrent un peu; le son des voix devenait plus confus et les
+garçons embrassaient les filles.
+</p>
+
+<p>
+Les chansons continuaient gaîment; cependant on n’avait guère l’esprit
+tranquille à ce souper, et les hommes échangeaient des signes d’inquiétude à
+cause du mauvais temps qui augmentait toujours.
+</p>
+
+<p>
+Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela devenait comme
+un seul cri, continu, renflé, menaçant, poussé à la fois, à plein gosier, à cou
+tendu, par des milliers de bêtes enragées.
+</p>
+
+<p>
+On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le lointain leurs
+formidables coups sourds: et cela, c’était la mer qui battait de partout le
+pays de Ploubazlanec: — non, elle ne paraissait pas contente, en effet, et Gaud
+se sentait le coeur serré par cette musique d’épouvante, que personne n’avait
+commandée pour leur fête de noces.
+</p>
+
+<p>
+Sur les minuits, pendant une accalmie, Yann, qui s’était levé doucement, fit
+signe à sa femme de venir lui parler.
+</p>
+
+<p>
+C’était pour s’en aller chez eux... Elle rougit, prise d’une pudeur, confuse de
+s’être levée... Puis elle dit que ce serait impoli, s’en aller tout de suite,
+laisser les autres.
+</p>
+
+<p>
+— Non, répondit Yann, c’est le père qui l’a permis; nous pouvons.
+</p>
+
+<p>
+Et il l’entraîna. Ils se sauvèrent furtivement.
+</p>
+
+<p>
+Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la nuit
+profonde et tourmentée. Ils se mirent à courir, en se tenant par la main. Du
+haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir les lointains de la mer
+furieuse, d’où montait tout ce bruit. Ils couraient tous deux, cinglés en plein
+visage, le corps penché en avant, contre les rafales, obligés quelquefois de se
+retourner, la main devant la bouche, pour reprendre leur respiration que ce
+vent avait coupée.
+</p>
+
+<p>
+D’abord, il l’enlevait presque par la taille, pour l’empêcher de traîner sa
+robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui ruisselait par
+terre; et puis il la pris à son cou tout à fait, et continua de courir encore
+plus vite... Non, il ne croyait pas tant l’aimer! Et dire qu’elle avait
+vingt-trois ans; lui bientôt vingt-huit; que, depuis deux ans au moins, ils
+auraient pu être mariés, et heureux comme ce soir.
+</p>
+
+<p>
+Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol humide, sous
+leur toit de paille et de mousse; — et ils allumèrent une chandelle que le vent
+leur souffla deux fois.
+</p>
+
+<p>
+La vieille grand’mère Moan, qu’on avait reconduite chez elle avant de commencer
+les chansons, était là, couchée depuis deux heures dans son lit en armoire dont
+elle avait refermé les battants; ils s’approchèrent avec respect et la
+regardèrent par les découpures de sa porte afin de lui dire bonsoir si par
+hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils virent que sa figure vénérable
+demeurait immobile et ses yeux fermés; elle était endormie ou feignait de
+l’être pour ne pas les troubler.
+</p>
+
+<p>
+Alors ils se sentirent seuls l’un à l’autre.
+</p>
+
+<p>
+Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha d’abord vers
+elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud détourna les lèvres par ignorance de
+ce baiser-là, et, aussi chastement que le soir de leurs fiançailles, les appuya
+au milieu de la joue d’Yann, qui était froidie par le vent, tout à fait glacée.
+</p>
+
+<p>
+Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y faisait très froid. Ah! si
+Gaud était restée riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eue à
+arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre nue... Elle
+n’était guère habituée encore à ces murs de granit brut, à cet air rude
+qu’avaient les choses; mais son Yann était là avec elle; alors, par sa
+présence, tout était changé, transfiguré, et elle ne voyait plus que lui...
+</p>
+
+<p>
+Maintenant leurs lèvres s’étaient rencontrées, et elle ne détournait plus les
+siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer l’un à l’autre, ils
+restaient là muets, dans l’extase d’un baiser qui ne finissait plus. Ils
+mêlaient leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient tous deux
+plus fort, comme dans une ardente fièvre. Ils semblaient être sans force pour
+rompre leur étreinte, et ne connaître rien de plus, ne désirer rien au delà de
+ce long baiser.
+</p>
+
+<p>
+Elle se dégagea enfin, troublée tout à coup:
+</p>
+
+<p>
+— Non, Yann!... grand’mère Yvonne pourrait nous voir!
+</p>
+
+<p>
+Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa femme encore et les reprit
+bien vite entre les siennes, comme un altéré à qui on a enlevé sa coupe d’eau
+fraîche.
+</p>
+
+<p>
+Le mouvement qu’ils avaient fait venait de rompre le charme de l’hésitation
+délicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait mis à genoux comme
+devant la Vierge sainte, se sentit redevenir sauvage. Il regarda furtivement du
+côté des vieux lits en armoire, ennuyé d’être aussi près de cette grand’mère,
+cherchant un moyen sûr pour ne plus être vu; toujours sans quitter les lèvres
+exquises, il allongea le bras derrière lui, et, du revers de la main, éteignit
+la lumière comme avait fait le vent.
+</p>
+
+<p>
+Alors, brusquement, il l’enleva dans ses bras, avec sa manière de la tenir, la
+bouche toujours appuyée sur la sienne, il était comme un fauve qui aurait
+planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son corps, son âme, à cet
+enlèvement qui était impérieux et sans résistance possible, tout en restant
+doux comme une longue caresse enveloppante: il l’emportait dans l’obscurité
+vers le beau lit blanc à la mode des villes qui devait être leur lit nuptial...
+</p>
+
+<p>
+Autour d’eux, pour leur premier coucher de mariage, le même invisible orchestre
+jouait toujours.
+</p>
+
+<p>
+Houhou!... houhou!... Le vent tantôt donnait en plein son bruit caverneux avec
+un tremblement de rage; tantôt répétait sa menace plus bas à l’oreille, comme
+par un raffinement de malice, avec des petits sons filés, en prenant la voix
+fluttée d’une chouette.
+</p>
+
+<p>
+Et la grande tombe des marins était tout près, mouvante, dévorante, battant les
+falaises de ses mêmes coups sourds. Une nuit ou l’autre, il faudrait être pris
+là dedans, s’y débattre, au milieu de la frénésie des choses noires et glacées:
+- ils le savaient...
+</p>
+
+<p>
+Qu’importe! Pour le moment, ils étaient à terre, à l’abri de toute cette fureur
+inutile et retournée contre elle-même. Alors, dans le logis pauvre et sombre où
+passait le vent, ils se donnèrent l’un à l’autre, sans souci de rien ni de la
+mort, enivrés, leurrés délicieusement par l’éternelle magie de l’amour...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre VIII</h3>
+
+<p>
+Ils furent mari et femme pendant six jours.
+</p>
+
+<p>
+En ce moment de départ, les choses d’Islande occupaient tout le monde. Des
+femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes des navires;
+les hommes disposaient les gréements et, chez Yann, la mère, les soeurs
+travaillaient du matin au soir à préparer les suroîts, les cirages, tout le
+trousseau de campagne. Le temps était sombre, et la mer, qui sentait l’équinoxe
+venir, était remuante et troublée.
+</p>
+
+<p>
+Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec angoisse, comptant les heures
+rapides des journées, attendant le soir où, le travail fini, elle avait son
+Yann pour elle seule.
+</p>
+
+<p>
+Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle espérait bien qu’elle
+saurait le retenir, mais elle n’osait pas, dès maintenant, lui en parler...
+Pourtant il l’aimait bien, lui aussi; avec ses maîtresses d’avant, jamais il
+n’avait connu rien de pareil; non, ceci était différent; c’était une tendresse
+si confiante et si fraîche, que les mêmes baisers, les mêmes étreintes, avec
+elle étaient autre chose; et, chaque nuit, leurs deux ivresses d’amour allaient
+s’augmentant l’une par l’autre, sans jamais s’assouvir quand le matin venait.
+</p>
+
+<p>
+Ce qui la charmait comme une surprise, c’était de le trouver si doux, si
+enfant, ce Yann qu’elle avait vu quelquefois à Paimpol faire son grand
+dédaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait
+toujours cette même courtoisie qui semblait toute naturelle chez lui, et elle
+adorait ce bon sourire qu’il lui faisait, dès que leurs yeux se rencontraient.
+C’est que, chez ces simples, il y a le sentiment, le respect inné de la majesté
+de l’épouse; un abîme la sépare de l’amante, chose de plaisir, à qui, dans un
+sourire de dédain, on a l’air ensuite de rejeter les baisers de la nuit. Gaud
+était l’épouse, elle, et, dans le jour, il ne se souvenait plus de leurs
+caresses, qui semblaient ne pas compter tant ils étaient une même chair tous
+deux et pour toute la vie.
+</p>
+
+<p>
+... Inquiète, elle l’était beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait quelque
+chose de trop inespéré, d’instable comme les rêves...
+</p>
+
+<p>
+D’abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?... Parfois
+elle se souvenait de ses maîtresses, de ses emportements, de ses aventures, et
+alors elle avait peur: lui garderait-il toujours cette tendresse infinie, avec
+ce respect si doux?...
+</p>
+
+<p>
+Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n’était rien;
+rien qu’un petit acompte enfiévré pris sur le temps de l’existence — qui
+pouvait encore être si long devant eux! A peine avaient-ils pu se parler, se
+voir, comprendre qu’ils s’appartenaient. — Et tous leurs projets de vie
+ensemble, de joie tranquille, d’arrangement de ménage, avaient été forcément
+remis au retour...
+</p>
+
+<p>
+Oh! les autres années, à tout prix l’empêcher de repartir pour cette
+Islande!... Mais comment s’y prendre? Et que feraient-ils alors pour vivre,
+étant si peu riches l’un et l’autre?... Et puis il aimait tant son métier de
+mer...
+</p>
+
+<p>
+Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le retenir; elle y mettrait
+toute sa volonté, toute son intelligence et tout son coeur. Être femme
+d’Islandais, voir approcher tous les printemps avec tristesse, passer tous les
+étés dans l’anxiété douloureuse; non, à présent qu’elle l’adorait au delà de ce
+qu’elle eût imaginé jamais, elle se sentait prise d’une épouvante trop grande
+en songeant à ces années à venir...
+</p>
+
+<p>
+Ils eurent une journée de printemps, une seule... C’était la veille de
+l’appareillage, on avait fini de mettre le gréement en ordre à bord, et Yann
+resta tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus bras dessous dans
+les chemins, comme font les amoureux, très près l’un de l’autre et se disant
+mille choses. Les bonnes gens en souriant les regardaient passer:
+</p>
+
+<p>
+— C’est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des mariés d’hier!
+</p>
+
+<p>
+Un vrai printemps, ce dernier jour; c’était particulier et étrange de voir tout
+à coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel habituellement
+tourmenté. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer s’était faite très douce;
+elle était partout du même bleu pâle, et restait tranquille. Le soleil brillait
+d’un grand éclat blanc, et le rude pays breton s’imprégnait de cette lumière
+comme d’une chose fine et rare; il semblait s’égayer et revivre jusque dans ses
+plus profonds lointains. L’air avait pris une tiédeur délicieuse sentant l’été,
+et ont eût dit qu’il s’était immobilisé à jamais, qu’il ne pouvait plus y avoir
+de jours sombres ni de tempêtes. Les caps, les baies, sur lesquels ne passaient
+plus les ombres changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes
+lignes immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, dans des
+tranquillités ne devant pas finir... Tout cela comme pour rendre plus douce et
+éternelle leur fête d’amour; — et on voyait déjà des fleurs hâtives, des
+primevères le long des fossés, ou des violettes, frêles et sans parfum.
+</p>
+
+<p>
+Quand Gaud demandait:
+</p>
+
+<p>
+— Combien de temps m’aimeras-tu, Yann?
+</p>
+
+<p>
+Lui, répondait, étonné, en la regardant bien en face avec ses beaux yeux
+francs:
+</p>
+
+<p>
+— Mais, Gaud, toujours...
+</p>
+
+<p>
+Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un peu sauvage, semblait avoir là
+son vrai sens d’éternité.
+</p>
+
+<p>
+Elle s’appuyait à son bras. Dans l’enchantement du rêve accompli, elle se
+serrait contre lui, inquiète toujours, — le sentant fugitif comme un grand
+oiseau de mer... Demain, l’envolée au large!... Et cette première fois il était
+trop tard, elle ne pouvait rien pour l’empêcher de partir...
+</p>
+
+<p>
+De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on dominait tout ce pays
+marin, qui paraissait être sans arbres, tapissé d’ajoncs ras et semé de
+pierres. Les maisons des pêcheurs étaient posées çà et là sur les rochers avec
+leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, très hauts et bossus verdis
+par la pousse nouvelle des mousses; et, dans l’extrême éloignement, la mer,
+comme une grande vision diaphane, décrivait son cercle immense et éternel qui
+avait l’air de tout envelopper.
+</p>
+
+<p>
+Elle s’amusait à lui raconter les choses étonnantes et merveilleuses de ce
+Paris où, elle avait habité, mais lui, très dédaigneux, ne s’y intéressait pas.
+</p>
+
+<p>
+— Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant de terres... ça doit
+être malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y avoir des mauvaises
+maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas vivre là-dedans, moi, bien
+sûr.
+</p>
+
+<p>
+Et elle souriait, s’étonnant de voir combien ce grand garçon était un enfant
+naïf.
+</p>
+
+<p>
+Quelquefois ils s’enfonçaient dans ces replis du sol où poussent de vrais
+arbres qui ont l’air de s’y tenir blottis contre le vent du large. Là, il n’y
+avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes amoncelées et de l’humidité
+froide, le chemin creux bordé d’ajoncs verts, devenait sombre sous les
+branchages, puis se resserrait entre les murs de quelque hameau noir et
+solitaire, croulant de vieillesse, qui dormait dans ce bas-fond; et toujours
+quelque crucifix se dressait bien haut devant eux, parmi les branches mortes,
+avec son grand Christ de bois rongé comme un cadavre, grimaçant sa douleur sans
+fin.
+</p>
+
+<p>
+Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les horizons
+immenses, ils retrouvaient l’air vivifiant des hauteurs et de la mer.
+</p>
+
+<p>
+Lui, à son tour, racontait l’Islande, les étés pâles et sans nuit, les soleils
+obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien et se faisait
+expliquer.
+</p>
+
+<p>
+— Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant son bras
+étendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste toujours bien bas,
+parce que, vois-tu, il n’a pas du tout de force pour monter; à minuit, il
+traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il se relève et il
+continue de faire sa promenade ronde. Des fois, la lune aussi paraît à l’autre
+bout du ciel; alors ils travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les
+connaît pas trop l’un de l’autre, car ils se ressemblent beaucoup dans ce pays.
+</p>
+
+<p>
+Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait être loin, cette île d’Islande. Et
+les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les noms des
+morts dans la chapelle des naufragés; il lui faisait l’effet de désigner une
+chose sinistre.
+</p>
+
+<p>
+— Les fjords, répondait Yann, — des grandes baies, comme ici celle de Paimpol
+par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes, si hautes, qu’on
+ne voit jamais où elles finissent, à cause des nuages qui sont dessus. Un
+triste pays, va, Gaud, je t’assure. Des pierres, des pierres, rien que des
+pierres, et les gens de l’île ne connaissent point ce que c’est que les arbres.
+A la mi-août, quand notre pêche est finie, il est grand temps de repartir, car
+alors les nuits commencent, et elles allongent très vite; le soleil tombe
+au-dessous de la terre sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux,
+là-bas, pendant tout l’hiver.
+</p>
+
+<p>
+— Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, sur la côte, dans un
+fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui sont morts
+pendant les saisons de pêche, ou qui sont disparus en mer; c’est en terre
+bénite aussi bien qu’à Pors-Even, et les défunts ont des croix en bois toutes
+pareilles à celles d’ici, avec leurs noms écrits dessus. Les deux Goazdiou, de
+Ploubazlanec, sont là, eut aussi Guillaume Moan, le grand-père de Sylvestre.
+</p>
+
+<p>
+Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des caps désolés, sous la
+pâle lumière rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle songeait à ces
+mêmes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces nuits longues comme les
+hivers.
+</p>
+
+<p>
+— Tout le temps, tout le temps pêcher? demandait-elle, sans se reposer jamais?
+</p>
+
+<p>
+— Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, car la mer n’est pas
+toujours belle par là. Dame! on est fatigué le soir, ça donne appétit pour
+souper et, des jours, l’on dévore.
+</p>
+
+<p>
+— Et on ne s’ennuie jamais?
+</p>
+
+<p>
+— Jamais! dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; à bord, au large,
+moi, le temps ne me dure pas, jamais!
+</p>
+
+<p>
+Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>Cinquième partie</h2>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre I</h3>
+
+<p>
+... A la fin de cette journée de printemps qu’ils avaient eue, la nuit tombante
+ramena le sentiment de l’hiver et ils rentrèrent dîner devant leur feu, qui
+était une flambée de branchages.
+</p>
+
+<p>
+Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit à dormir
+entre les bras l’un de l’autre, et cette attente les empêchait d’être déjà
+tristes.
+</p>
+
+<p>
+Après dîner, ils retrouvèrent encore un peu l’impression douce du printemps,
+quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l’air était tranquille,
+presque tiède et un reste de crépuscule s’attardait à traîner sur la campagne.
+</p>
+
+<p>
+Ils allèrent faire visite à leurs parents, pour les adieux de Yann, et
+revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous deux au
+petit jour.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre II</h3>
+
+<p>
+Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de monde. Les départs
+d’Islandais avaient commencé depuis l’avant-veille et, à chaque marée, un
+groupe nouveau prenait le large. Ce matin-là, quinze bateaux devaient sortir
+avec la Léopoldine, et les femmes de ces marins, ou les mères, étaient toutes
+présentes pour l’appareillage. — Gaud s’étonnait de se trouver mêlée à elles,
+devenue une femme d’Islandais elle aussi, et amenée là pour la même cause
+fatale. Sa destinée venait de se précipiter tellement en quelques jours,
+qu’elle avait à peine eu le temps de se bien représenter la réalité des choses;
+en glissant sur une pente irrésistiblement rapide, elle était arrivée à ce
+dénouement-là, qui était inexorable, et qu’il fallait subir à présent - comme
+faisaient les autres, les habituées...
+</p>
+
+<p>
+Elle n’avait jamais assisté de près à ces scènes, à ces adieux. Tout cela était
+nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n’avait point de pareille et se
+sentait isolée, différente; son passé de demoiselle, qui subsistait malgré
+tout, la mettait à part.
+</p>
+
+<p>
+Le temps était resté beau sur ce jour des séparations; au large seulement une
+grosse houle lourde arrivait de l’ouest, annonçant du vent, et de loin on
+voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser dehors.
+</p>
+
+<p>
+... Autour de Gaud, il y en avait d’autres qui étaient, comme elle, bien jolies
+et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y en avait aussi de
+distraites et de rieuses, qui n’avaient pas de c&oelig;ur ou qui pour le moment
+n’aimaient personne. Des vieilles, qui se sentaient menacées par la mort,
+pleuraient en quittant leurs fils; des amants s’embrassaient longuement sur les
+lèvres, et on entendait des matelots gris chanter pour s’égayer, tandis que
+d’autres montaient à leur bord d’un air sombre, s’en allant comme à un
+calvaire.
+</p>
+
+<p>
+Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signé leur
+engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu’on embarquait par
+force à présent; leurs propres femmes et des gendarmes les poussaient.
+D’autres, enfin, dont on redoutait la résistance à cause de leur grande force,
+avaient été enivrés par précaution; on les apportait sur des civières et, au
+fond des cales des navires, on les descendait comme des morts.
+</p>
+
+<p>
+Gaud s’épouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il donc
+vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible était-ce donc, ce métier
+d’Islande, pour s’annoncer de cette manière et inspirer à des hommes de telles
+frayeurs?
+</p>
+
+<p>
+Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute aimaient
+comme Yann la vie au large et la grande pêche. C’étaient les bons, ceux-là; ils
+avaient la mine noble et belle; s’ils étaient garçons, ils s’en allaient
+insouciants, jetant un dernier coup d’&oelig;il sur les filles; s’ils étaient
+mariés, ils s’embrassaient leurs femmes ou leur petits avec une tristesse douce
+et le bon espoir de revenir plus riches. Gaud se sentit un peu rassurée en
+voyant qu’ils étaient tous ainsi à bord de cette Léopoldine, qui avait vraiment
+un équipage de choix.
+</p>
+
+<p>
+Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traînés dehors par des
+remorqueurs. Et alors, dès qu’ils s’ébranlaient, les matelots, découvrant leur
+tête, entonnaient à pleine voix le cantique de la Vierge: “Salut,
+Étoile-de-la-Mer!” sur le quai, des mains de femmes s’agitaient en l’air pour
+de derniers adieux, et des larmes coulaient sur les mousselines des coiffes.
+</p>
+
+<p>
+Dès que la Léopoldine fut partie, Gaud s’achemina d’un pas rapide vers la
+maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la côte, par les
+sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva là-bas, tout au bout des
+terres, dans sa famille nouvelle.
+</p>
+
+<p>
+La Léopoldine devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et
+n’appareiller définitivement que le soir; c’était donc là qu’ils s’étaient
+donnés un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la yole de son navire;
+il revint pour trois heures lui faire ses adieux.
+</p>
+
+<p>
+A terre, où l’on ne sentait point la houle, c’était toujours le même beau temps
+printanier, le même ciel tranquille. Ils sortirent un moment sur la route, en
+se donnant le bras; cela rappelait leur promenade d’hier, seulement la nuit ne
+devait plus les réunir. Ils marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol,
+et bientôt se trouvèrent près de leur maison, ramenés là insensiblement sans y
+avoir pensé; ils entrèrent donc encore une dernière fois chez eux, où la
+grand’mère Yvonne fut saisie de les voir reparaître ensemble.
+</p>
+
+<p>
+Yann faisait des recommandations à Gaud pour différentes petites choses qu’il
+laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de noces: les déplier
+de temps en temps et les mettre au soleil. — A bord des navires de guerre les
+matelots apprennent ces soins-là. — Et Gaud souriait de le voir faire son
+entendu; il pouvait être bien sûr pourtant que tout ce qui était à lui serait
+conservé et soigné avec amour.
+</p>
+
+<p>
+D’ailleurs, ces préoccupations étaient secondaires pour eux; ils en causaient
+pour causer, pour se donner le change à eux-mêmes...
+</p>
+
+<p>
+Yann raconta qu’à bord de la Léopoldine, on venait de tirer au sort les postes
+de pêche et que, lui, était très content d’avoir gagné l’un des meilleurs. Elle
+se fit expliquer cela encore, ne sachant presque rien des choses d’Islande:
+</p>
+
+<p>
+— Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le plat-bord de nos navires, il y a des trous qui
+sont percés à certaines places et que nous appelons trous de macques; c’est
+pour y planter des petits supports à rouet dans lesquels nous passons nos
+lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-là aux dés, ou bien avec
+des numéros brassés dans le bonnet du mousse. Chacun de nous gagne le sien et,
+pendant toute la campagne après, l’on n’a plus le droit de planter sa ligne
+ailleurs, l’on ne change plus. Eh bien, mon poste à moi se trouve sur l’arrière
+du bateau, qui est, comme tu dois savoir, l’endroit où l’on prend le plus de
+poissons; et puis il touche aux grand haubans où l’on peut toujours attacher un
+bout de toile, un cirage, enfin un petit abri quelconque, pour la figure,
+contre toutes ces neiges ou ces grêles de là-bas; — cela sert, tu comprends; on
+n’a pas la peau si brûlée, pendant les mauvais grains noirs, et les yeux voient
+plus longtemps clair.
+</p>
+
+<p>
+... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d’effaroucher les instants qui
+leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur causerie avait le
+caractère à part de tout ce qui va inexorablement finir; les plus
+insignifiantes petites choses qu’ils se disaient semblaient devenir ce jour-là
+mystérieuses et suprêmes...
+</p>
+
+<p>
+A la dernière minute du départ, Yann enleva sa femme entre ses bras et ils se
+serrèrent l’un contre l’autre sans plus rien dire, dans une longue étreinte
+silencieuse.
+</p>
+
+<p>
+Il s’embarqua, les voiles grises se déployèrent pour se tendre à un vent léger
+qui se levait dans l’ouest. Lui, qu’elle reconnaissait encore, agita son bonnet
+d’une manière convenue. Et longtemps elle regarda, en silhouette sur la mer,
+s’éloigner son Yann. - C’était lui encore, cette petite forme humaine debout,
+noire sur le bleu cendré des eaux, — et déjà vague, perdue dans cet éloignement
+où les yeux qui persistent à fixer se troublent et ne voient plus...
+</p>
+
+<p>
+... A mesure que s’en allait cette Léopoldine, Gaud comme attirée par un
+aimant, suivait à pied le long des falaises.
+</p>
+
+<p>
+Il lui fallut s’arrêter bientôt, parce que la terre était finie; alors elle
+s’assit, au pied d’une dernière grande croix, qui est là plantée parmi les
+ajoncs et les pierres. Comme c’était un point élevé, la mer vue de là semblait
+avoir des lointains qui montaient, et on eût dit que cette Léopoldine, en
+s’éloignant, s’élevait peu à peu, toute petite, sur les pentes de ce cercle
+immense. Les eaux avaient de grandes ondulations lentes, — comme les derniers
+contre-coups de quelque tourmente formidable qui se serait passée ailleurs,
+derrière l’horizon; mais dans le champ profond de la vue, où Yann était encore,
+tout demeurait paisible.
+</p>
+
+<p>
+Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa mémoire la physionomie
+de ce navire, sa silhouette de voiture et de carène, afin de le reconnaître de
+loin, quand elle reviendrait, à cette même place, l’attendre.
+</p>
+
+<p>
+Des levées énormes de houle continuaient d’arriver de l’ouest régulièrement
+l’une après l’autre, sans arrêt, sans trêve, renouvelant leur effort inutile,
+se brisant sur les mêmes rochers, déferlant aux mêmes places pour inonder les
+mêmes grèves. Et à la longue, c’était étrange, cette agitation sourde des eaux
+avec cette sérénité de l’air et du ciel; c’était comme si le lit des mers, trop
+rempli, voulait déborder et envahir les plages.
+</p>
+
+<p>
+Cependant la Léopoldine se faisait de plus en plus diminuée, lointaine, perdue.
+Des courants sans doute l’entraînaient, car les brises de cette soirée étaient
+faibles et pourtant elle s’éloignait vite. Devenue une petite tache grise,
+presque un point, elle allait bientôt atteindre l’extrême bord du cercle des
+choses visibles, et entrer dans ces au-delà infinis où l’obscurité commençait à
+venir.
+</p>
+
+<p>
+Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le bateau disparu, Gaud
+rentra chez elle, en somme assez courageuse malgré les larmes qui lui venaient
+toujours. Quelle différence, en effet, et quel vide plus sombre s’il était
+parti encore comme les deux autres années, sans même un adieu! Tandis qu’à
+présent tout était changé, adouci; il était tellement à elle son Yann, elle se
+sentait si aimée malgré ce départ, qu’en s’en revenant toute seule au logis,
+elle avait au moins la consolation et l’attente délicieuse de cet au revoir
+qu’ils s’étaient dit pour l’automne.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre III</h3>
+
+<p>
+L’été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premières feuilles
+jaunies, les premiers rassemblements d’hirondelles, la pousse des
+chrysanthèmes.
+</p>
+
+<p>
+Par les paquebots de Reykjavik et par les chasseurs, elle lui écrivit plusieurs
+fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent.
+</p>
+
+<p>
+A la fin de juillet, elle en reçut une de lui. Il l’informait qu’il était en
+bonne santé à la date du 10 courant, que la saison de la pêche s’annonçait
+excellente et qu’il avait déjà quinze cents poissons pour sa part. D’un bout à
+l’autre c’était dit dans le style naïf et calqué sur le modèle uniforme de
+toutes les lettres de ces Islandais à leur famille. Les hommes élevés comme
+Yann ignorent absolument la manière d’écrire les mille choses qu’ils pensent,
+qu’ils sentent ou qu’ils rêvent. Étant plus cultivée que lui, elle sut donc
+faire la part de cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui
+n’était pas exprimée. A plusieurs reprises, dans le courant de ses quatre
+pages, il lui donnait le nom d’épouse, comme trouvant plaisir à le répéter. Et
+d’ailleurs, l’adresse seule: A Madame Marguerite Gaos, maison Moan, en
+Ploubazlanec, était déjà une chose qu’elle relisait avec joie. Elle avait
+encore eu si peu le temps d’être appelée: Madame Marguerite Gaos!...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre IV</h3>
+
+<p>
+Elle travailla beaucoup pendant ces mois d’été. Les Paimpolaises, qui d’abord
+s’étaient méfiées de son talent d’ouvrière improvisée, disant qu’elle avait de
+trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au contraire, qu’elle excellait à
+leur faire des robes qui avantageaient la tournure; alors elle était devenue
+presque une couturière en renom.
+</p>
+
+<p>
+Ce qu’elle gagnait passait à embellir le logis — pour son retour. L’armoire,
+les vieux lits à étagères, étaient réparés, cirés, avec des ferrures luisantes;
+elle avait arrangé leur lucarne sur la mer avec une vitre et des rideaux,
+acheté une couverture neuve pour l’hiver, une table et des chaises.
+</p>
+
+<p>
+Tout cela, sans toucher à l’argent que son Yann lui avait laissé en partant et
+qu’elle gardait intact, dans une petite boîte chinoise, pour lui montrer à son
+arrivée.
+</p>
+
+<p>
+Pendant les veillées d’été, aux dernières clartés des jours, assise devant la
+porte avec la grand’mère Yvonne dont la tête et les idées allaient sensiblement
+mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour Yann un beau maillot de pêcheur
+en laine bleue; il y avait, aux bordures du col et des manches des merveilles
+de points compliqués et ajourés; la grand’mère Yvonne, qui avait été jadis une
+habile tricoteuse, s’était rappelé peu à peu ces procédés de sa jeunesse pour
+les lui enseigner. Et c’était un ouvrage qui avait pris beaucoup de laine, car
+il fallait un maillot très grand pour Yann.
+</p>
+
+<p>
+Cependant, le soir surtout, on commençait à avoir conscience de
+l’accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donné toute leur
+pousse en juillet, prenaient déjà un air jaune, mourant, et les scabieuses
+violettes refleurissaient au bord des chemins, plus petites sur de plus longues
+tiges; enfin les derniers jours d’août arrivèrent, et un premier navire
+islandais apparut un soir, à la pointe de Pors-Even. La fête du retour était
+commencée.
+</p>
+
+<p>
+On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; — lequel était-ce?
+</p>
+
+<p>
+C’était le Samuel Azénide; — toujours en avance celui-là.
+</p>
+
+<p>
+— Pour sûr, disait le vieux père d’Yann, la Léopoldine ne va pas tarder; là-bas,
+je connais ça, quand un commence à partir les autres ne tiennent plus en place.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre V</h3>
+
+<p>
+Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, quatre le surlendemain,
+et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la joie revenait avec eux,
+et c’était fête chez les épouses, chez les mères: fête aussi dans les cabarets,
+où les belles filles paimpolaises servent à boire aux pêcheurs.
+</p>
+
+<p>
+Le Léopoldine restait du groupe des retardataires; il en manquait encore dix.
+Cela ne pouvait tarder, et Gaud, à l’idée que, dans un délai extrême de huit
+jours qu’elle se donnait pour ne pas avoir de déception, Yann serait là, Gaud
+était dans une délicieuse ivresse d’attente, tenant le ménage bien en ordre,
+bien propre et bien net, pour le recevoir.
+</p>
+
+<p>
+Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et d’ailleurs elle commençait à
+n’avoir plus la tête à grand’chose dans son impatience.
+</p>
+
+<p>
+Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis cinq. Deux seulement
+manquaient toujours à l’appel.
+</p>
+
+<p>
+— Allons, lui disait-on en riant, cette année, c’est la Léopoldine ou la
+Marie-Jeanne qui ramasseront les balais du retour.
+</p>
+
+<p>
+Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus animée et plus jolie, dans sa joie
+de l’attendre.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre VI</h3>
+
+<p>
+Cependant les jours passaient.
+</p>
+
+<p>
+Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai, d’aller sur le
+port causer avec les autres. Elle disait que c’était tout naturel, ce retard.
+Est-ce que cela ne se voyait pas chaque année? Oh! d’abord, de si bons marins,
+et deux si bons bateaux!
+</p>
+
+<p>
+Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de premiers petits frissons
+d’anxiété, d’angoisse.
+</p>
+
+<p>
+Est-ce que vraiment c’était possible qu’elle eût peur, si tôt?... Est-ce qu’il
+y avait de quoi?...
+</p>
+
+<p>
+Et elle s’effrayait, d’avoir déjà peur...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre VII</h3>
+
+<p>
+Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s’enfuyaient!
+</p>
+
+<p>
+Un matin où il y avait déjà une brume froide sur la terre, un vrai matin
+d’automne, le soleil levant la trouva assise de très bonne heure sous le porche
+de la chapelle des naufragés, au lieu où vont prier les veuves; — assise, les
+yeux fixes, les tempes serrées comme dans un anneau de fer. Depuis deux jours,
+ces brumes tristes de l’aube avaient commencé, et ce matin-là Gaud s’était
+réveillée avec une inquiétude plus poignante, à cause de cette impression
+d’hiver... Qu’avait donc cette journée, cette heure, cette minute, de plus que
+les précédentes?... On voit très bien des bateaux retardés de quinze jours,
+même d’un mois.
+</p>
+
+<p>
+Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, sans doute, puisqu’elle
+était venue pour la première fois s’asseoir sous ce porche de chapelle, et
+relire les noms des jeunes hommes morts.
+</p>
+
+<p class="poem">
+En mémoire de<br/>
+GAOS, Yvon, perdu en mer<br/>
+aux environs de Norden-Fjord...
+</p>
+
+<p class="center">
+*****
+</p>
+
+<p>
+Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la mer, et
+en même temps, sur la voûte, quelque chose s’abattre comme une pluie: les
+feuilles mortes!... il en entra toute une volée sous ce porche; les vieux
+arbres ébouriffés du préau se dépouillaient, secoués par ce vent du large. -
+L’hiver qui venait!...
+</p>
+
+<p class="poem">
+... perdu en mer<br/>
+aux environs de Norden-Fiord,<br/>
+dans l’ouragan du 4 au 5 août 1880.
+</p>
+
+<p class="center">
+*****
+</p>
+
+<p>
+Elle lisait machinalement, et, par l’ogive de la porte, ses yeux cherchaient au
+loin la mer: ce matin-là, elle était très vague, sous la brume grise, et une
+panne suspendue traînait sur les lointains comme un grand rideau de deuil.
+</p>
+
+<p>
+Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant. Une rafale
+plus forte, comme si ce vent d’ouest, qui avait jadis semé ces morts sur la
+mer, voulait encore tourmenter jusqu’à ces inscriptions qui rappelaient leurs
+noms aux vivants.
+</p>
+
+<p>
+Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur le mur,
+qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle était poursuivie par
+l’idée d’une plaque neuve qu’il faudrait peut-être mettre là, bientôt, avec un
+autre nom que, même en esprit, elle n’osait pas redire dans un pareil lieu.
+</p>
+
+<p>
+Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tête renversée
+contre la pierre.
+</p>
+
+<p class="poem">
+...perdu aux environs de Norden-Fiord,<br/>
+dans l’ouragan du 4 au 5 août<br/>
+à l’âge de 23 ans...<br/>
+Qu’il repose en paix!
+</p>
+
+<p>
+L’Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de là-bas, — l’Islande
+lointaine, lointaine, éclairée par en dessous au soleil de minuit... Et tout à
+coup, — toujours à cette même place vide du mur qui semblait attendre, — elle
+eut, avec une netteté horrible, la vision de cette plaque neuve à laquelle elle
+songeait: une plaque fraîche, une tête de mort, des os en croix et au milieu,
+dans un flamboiement, un nom, le nom adoré, Yann Gaos!... Alors elle se dressa
+tout debout, en poussant un cri rauque de la gorge, comme une folle...
+</p>
+
+<p>
+Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et les
+feuilles mortes continuaient d’entrer en dansant.
+</p>
+
+<p>
+Des pas dans le sentier! — Quelqu’un venait? — Alors elle se leva, bien droite;
+d’un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure. Les pas se
+rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air d’être là par hasard, ne
+voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler à une femme de naufragé.
+</p>
+
+<p>
+Justement c’était Fante Flory, la femme du second de la Léopoldine. Elle
+comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait là; inutile de feindre
+avec elle. Et d’abord elles restèrent muettes l’une devant l’autre, les deux
+femmes, épouvantées davantage et s’en voulant de s’être rencontrées dans un
+même sentiment de terreur, presque haineuses.
+</p>
+
+<p>
+— Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont rentrés depuis huit jours, dit
+enfin Fante, impitoyable, d’une voix sourde et comme irritée.
+</p>
+
+<p>
+Elle apportait un cierge pour faire un voeu.
+</p>
+
+<p>
+— Ah! oui... un voeu... Gaud n’avait pas encore voulu y songer, à ce moyen des
+désolées. Mais elle entra dans la chapelle, derrière Fante, sans rien dire, et
+elles s’agenouillèrent près l’une de l’autre comme deux soeurs.
+</p>
+
+<p>
+A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des prières ardentes, avec toute
+leur âme. Et puis bientôt on n’entendit plus qu’un bruit de sanglots, et leurs
+larmes pressées commencèrent à tomber sur la terre...
+</p>
+
+<p>
+Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui
+chancelait et, la prenant dans ses bras, l’embrassa.
+</p>
+
+<p>
+Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs cheveux, épousseté le salpêtre et la
+poussière des dalles sur leur jupon à l’endroit des genoux, elles s’en allèrent
+sans plus rien se dire, par des chemins différents.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre VIII</h3>
+
+<p>
+Cette fin de septembre ressemblait à un autre été un peu mélancolique
+seulement. Il faisait vraiment si beau cette année là que, sans les feuilles
+mortes qui tombaient en pluie triste par les chemins, on eût dit le gai mois de
+juin. Les maris, les fiancés, les amants étaient revenus, et partout c’était la
+joie d’un second printemps d’amour...
+</p>
+
+<p>
+Un jour enfin, l’une des deux navires retardataires d’Islande fut signalé au
+large. Lequel?...
+</p>
+
+<p>
+Vite, les groupes de femmes s’étaient formés, muets, anxieux, sur la falaise.
+</p>
+
+<p>
+Gaud tremblante et pâlie, était là, à côté du père de son Yann:
+</p>
+
+<p>
+— Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort que c’est eux!
+</p>
+
+<p>
+Un liston rouge, un hunier à rouleau, ça leur ressemble joliment toujours;
+qu’en dis-tu, Gaud, ma fille?
+</p>
+
+<p>
+— Et pourtant non, reprit-il avec un découragement soudain; non, nous nous
+trompons encore, le bout-dehors n’est pas pareil et ils ont un foc, c’est la
+Marie-Jeanne. Oh! mais bien sûr, ma fille, ils ne tarderont pas.
+</p>
+
+<p>
+Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit arrivait à son heure,
+avec une tranquillité inexorable.
+</p>
+
+<p>
+Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensée, toujours
+par peur de ressembler à une femme de naufragé, s’exaspérant quand les autres
+prenaient avec elle un air de compassion et de mystère, détournant les yeux
+pour ne pas croiser en route de ces regards qui la glaçaient.
+</p>
+
+<p>
+Maintenant elle avait pris l’habitude d’aller dès le matin tout au bout des
+terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derrière la maison
+paternelle de son Yann pour n’être pas vue par la mère ni les petites soeurs.
+Elle s’en allait toute seule à l’extrême pointe de ce pays de Ploubazlanec qui
+se découpe en corne de renne sur la Manche grise, et s’asseyait là tout le jour
+aux pieds d’une croix isolée qui domine les lointains immenses des eaux...
+</p>
+
+<p>
+Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur les
+falaises avancées de cette terre des marins, comme pour demander grâce; comme
+pour apaiser la grande chose mouvante, mystérieuse, qui attire les hommes et ne
+les rend plus, et garde de préférence les plus vaillants, les plus beaux.
+</p>
+
+<p>
+Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes éternellement vertes,
+tapissées d’ajoncs courts. Et, à cette hauteur, l’air de la mer était très pur,
+ayant à peine l’odeur salée des goémons, mais rempli des senteurs délicieuses
+de septembre.
+</p>
+
+<p>
+On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus les autres, toutes les
+découpures de la côte, la terre de Bretagne finissait en pointes dentelées qui
+s’allongeaient sur le tranquille néant des eaux.
+</p>
+
+<p>
+Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au delà, rien ne troublait
+plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit caressant, léger et
+immense, qui montait du fond de toutes les baies. Et c’étaient des lointains si
+calmes, des profondeurs si douces! Le grand néant bleu, le tombeau des Gaos,
+gardait son mystère impénétrable, tandis que des brises, faibles comme des
+souffles, promenaient l’odeur des genêts ras qui avaient refleuri au dernier
+soleil d’automne.
+</p>
+
+<p>
+A certaines heures régulières, la mer baissait, et des taches s’élargissaient
+partout, comme si lentement la Manche se vidait; ensuite, avec la même lenteur,
+les eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient éternel, sans aucun souci
+des morts.
+</p>
+
+<p>
+Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au milieu de ces tranquillités
+regardant toujours, jusqu’à la nuit tombée, jusqu’à ne plus rien voir.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre IX</h3>
+
+<p>
+Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture, elle ne
+dormait plus.
+</p>
+
+<p>
+A présent, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains entre les
+genoux, la tête renversée et appuyée au mur derrière. A quoi bon se lever, à
+quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans retirer sa robe, quand
+elle était trop épuisée. Autrement elle demeurait là, toujours assise, transie;
+ses dents claquaient de froid, dans cette immobilité; toujours elle avait cette
+impression d’un cercle de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues
+qui se tiraient, sa bouche était sèche, avec un goût de fièvre, et à certaines
+heures elle poussait un gémissement rauque du gosier, répété par saccades,
+longtemps, longtemps, tandis que sa tête se frappait contre le granit du mur.
+</p>
+
+<p>
+Ou bien elle l’appelait par son nom, très tendrement, à voix basse, comme s’il
+eût été là tout près, et lui disait des mots d’amour.
+</p>
+
+<p>
+Il lui arrivait de penser à d’autres choses qu’à lui, à de toutes petites
+choses insignifiantes; de s’amuser par exemple à regarder l’ombre de la Vierge
+de faïence et du bénitier, s’allonger lentement, à mesure que baissait la
+lumière, sur la haute boiserie de son lit. Et puis des rappels d’angoisse
+revenaient plus horribles, et elle recommençait son cri, en battant le mur de
+sa tête...
+</p>
+
+<p>
+Et toutes les heures du jour passaient, l’une après l’autre, et toutes les
+heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du matin. Quand
+elle comptait depuis combien de temps il aurait dû revenir, une terreur plus
+grande la prenait; elle ne voulait plus connaître ni les dates, ni les noms des
+jours.
+</p>
+
+<p>
+Pour les naufrages d’Islande, on a des indications ordinairement; ceux qui
+reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouvé un débris, un
+cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais non, de la Léopoldine
+on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la Marie-Jeanne, les derniers qui
+l’avaient aperçue le 2 août, disaient qu’elle avait dû s’en aller pêcher plus
+loin vers le nord, et après, cela devenait le mystère impénétrable.
+</p>
+
+<p>
+Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le moment où
+vraiment elle n’attendrait plus? Elle ne le savait même pas, et à présent elle
+avait presque hâte que ce fût bientôt.
+</p>
+
+<p>
+Oh! s’il était mort, au moins qu’on eût la pitié de le lui dire!...
+</p>
+
+<p>
+Oh! le voir, tel qu’il était en ce moment même, - lui, ou ce qui restait de
+lui!... Si seulement la Vierge tant priée, ou quelque autre puissance comme
+elle, voulait lui faire la grâce, par une sorte de double vue, de le lui
+montrer, son Yann! — lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer — ou bien son corps
+roulé par la mer... pour être fixée au moins! pour savoir!!...
+</p>
+
+<p>
+Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment d’une voile surgissant du
+bout de l’horizon: la Léopoldine, s’approchant, se hâtant d’arriver! Alors elle
+faisait un premier mouvement irréfléchi pour se lever, pour courir regarder le
+large, voir si c’était vrai...
+</p>
+
+<p>
+Elle retombait assise. Hélas! Où était-elle en ce moment, cette Léopoldine? où
+pouvait-elle bien être? Là-bas, sans doute, là-bas dans cet effroyable lointain
+de l’Islande, abandonnée, émiettée, perdue...
+</p>
+
+<p>
+Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours la même: une épave
+éventrée et vide, bercée sur une mer silencieuse d’un gris rose: bercée
+lentement, lentement, sans bruit, avec une extrême douceur, par ironie, au
+milieu d’un grand calme d’eaux mortes.
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre X</h3>
+
+<p>
+Deux heures du matin.
+</p>
+
+<p>
+C’était la nuit surtout qu’elle se tenait attentive à tous les pas qui
+s’approchaient: à la moindre rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses tempes
+vibraient; à force d’être tendues aux choses du dehors, elles étaient devenues
+affreusement douloureuses.
+</p>
+
+<p>
+Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, les mains jointes, et les
+yeux ouverts dans l’obscurité, elle écoutait le vent faire sur la lande son
+bruit éternel.
+</p>
+
+<p>
+Des pas d’homme tout à coup, des pas précipités dans le chemin! A pareille
+heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu’au fond de l’âme, son
+coeur cessant de battre...
+</p>
+
+<p>
+On s’arrêtait devant la porte, on montait les petites marches de pierre...
+</p>
+
+<p>
+Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce que ce pouvait être un
+autre!... Elle était debout, pieds nus; elle, si faible depuis tant de jours,
+avait sauté lestement comme les chattes, les bras ouverts pour enlacer le
+bien-aimé. Sans doute la Léopoldine était arrivée de nuit, et mouillée en face
+dans la baie de Pors-Even, — et lui, il accourait; elle arrangeait tout cela
+dans sa tête avec une vitesse d’éclair. Et maintenant, elle se déchirait les
+doigts aux clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui était
+dur...
+</p>
+
+<p class="center">
+*****
+</p>
+
+<p>
+-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la tête retombée sur la
+poitrine. Son beau rêve de folle était fini. Ce n’était que Fantec, leur
+voisin... Le temps de bien comprendre que ce n’était que lui, que rien de son
+Yann n’avait passé dans l’air, elle se sentit replongée comme par degrés dans
+son même gouffre, jusqu’au fond de son même désespoir affreux.
+</p>
+
+<p>
+Il s’excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, était au plus mal,
+et à présent, c’était leur enfant qui étouffait dans son berceau, pris d’un
+mauvais mal de gorge; aussi il était venu demander du secours, pendant que lui
+irait d’une course chercher le médecin à Paimpol...
+</p>
+
+<p>
+Qu’est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue sauvage dans sa douleur,
+elle n’avait plus rien à donner aux peines des autres. Effondrée sur un banc,
+elle restait devant lui les yeux fixes, comme une morte, sans lui répondre, ni
+l’écouter, ni seulement le regarder. Qu’est-ce que cela lui faisait, les choses
+que racontait cet homme?
+</p>
+
+<p>
+Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette porte si
+vite, et il eut pitié pour le mal qu’il venait de lui faire.
+</p>
+
+<p>
+Il balbutia un pardon:
+</p>
+
+<p>
+— C’est vrai, qu’il n’aurait pas dû la déranger... elle!...
+</p>
+
+<p>
+— Moi! répondit Gaud vivement, — et pourquoi donc pas moi, Fantec?
+</p>
+
+<p>
+La vie lui était revenue brusquement, car elle ne voulait pas encore être une
+désespérée aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas. Et puis, à
+son tour, elle avait pitié de lui; elle s’habilla pour le suivre et trouva la
+force d’aller soigner son petit enfant.
+</p>
+
+<p>
+Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre heures, le sommeil la prit un
+moment parce qu’elle était très fatiguée.
+</p>
+
+<p>
+Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa tête une empreinte qui,
+malgré tout, était persistante; elle se réveilla bientôt avec une secousse, se
+dressant à moitié, au souvenir de quelque chose... Il y avait eu du nouveau
+concernant son Yann... Au milieu de la confusion des idées qui revenaient, vite
+elle cherchait dans sa tête, elle cherchait ce que c’était...
+</p>
+
+<p>
+— Ah! rien, hélas! — non, rien que Fantec.
+</p>
+
+<p>
+Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son même abîme. Non, en
+réalité, il n’y avait rien de changé dans son attente morne et sans espérance.
+</p>
+
+<p>
+Pourtant, l’avoir senti là si près, c’était comme si quelque chose émané de lui
+était revenu flotter alentour; c’était ce qu’on appelle, au pays breton, un
+pré-signe; et elle écoutait plus attentivement les pas du dehors, pressentant
+que quelqu’un allait peut-être arriver qui parlerait de lui.
+</p>
+
+<p>
+En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il ôta son bonnet, releva
+ses beaux cheveux blancs, qui étaient en boucles comme ceux de son fils, et
+s’assit près du lit de Gaud.
+</p>
+
+<p>
+Il avait le coeur angoissé, lui aussi; car son Yann, son beau Yann était son
+aîné, son préféré, sa gloire. Mais il ne désespérait pas, non vraiment, il ne
+désespérait pas encore. Il se mit à rassurer Gaud d’une manière très douce:
+d’abord les derniers rentrés d’Islande parlaient tous de brumes très épaisses
+qui avaient bien pu retarder le navire; et puis surtout il lui était venu une
+idée: une relâche aux îles Feroë, qui sont des îles lointaines situées sur la
+route et d’où les lettres mettent très longtemps à venir; cela lui était arrivé
+à lui-même, il y avait une quarantaine d’années, et sa pauvre défunte mère
+avait déjà fait dire une messe pour son âme... Un si beau bateau, la
+Léopoldine, presque neuf, et de si forts marins qu’ils étaient tous à bord...
+</p>
+
+<p>
+La vieille Moan rôdait autour d’eux tout en hochant la tête; la détresse de sa
+petite-fille lui avait presque rendu de la force et des idées; elle rangeait le
+ménage, regardant de temps en temps le petit portrait jauni de son Sylvestre
+accroché au granit du mur, avec ses ancres de marine et sa couronne funéraire
+en perles noires; non, depuis que le métier de mer lui avait pris son
+petit-fils, à elle, elle n’y croyait plus, au retour des marins; elle ne priait
+plus la Vierge que par crainte, du bout de ses pauvres vieilles lèvres, lui
+gardant une mauvaise rancune dans le coeur.
+</p>
+
+<p>
+Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux cernés
+regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui ressemblait au
+bien-aimé; rien que de l’avoir là, près d’elle, c’était une protection contre
+la mort, et elle se sentait plus rassurée, plus rapprochée de son Yann. Ses
+larmes tombaient, silencieuses et plus douces, et elle redisait en elle-même
+ses prières ardentes à la Vierge Étoile-de-la-mer.
+</p>
+
+<p>
+Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des avaries peut-être; c’était une
+chose possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une sorte de
+toilette, comme s’il pouvait revenir. Sans doute tout n’était pas perdu,
+puisqu’il ne désespérait pas, lui, son père. Et, pendant quelques jours, elle
+se remit encore à attendre.
+</p>
+
+<p>
+C’était bien l’automne, l’arrière-automne, les tombées de nuit lugubres où, de
+bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumière, et noir aussi
+alentour, dans le vieux pays breton.
+</p>
+
+<p>
+Les jours eux-mêmes semblaient n’être plus que des crépuscules; des nuages
+immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout à coup des obscurités en
+plein midi. Le vent bruissait constamment, c’était comme un son lointain de
+grandes orgues d’église, jouant des airs méchants ou désespérés; d’autres fois,
+cela se rapprochait tout près contre la porte, se mettant à rugir comme les
+bêtes.
+</p>
+
+<p>
+Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait toujours plus affaissée, comme si
+la vieillesse l’eût déjà frôlée de son aile chauve. Très souvent elle touchait
+les effets de son Yann, ses beaux habits de noces, les dépliant, les repliant
+comme une maniaque, — surtout un des ses maillots en laine bleue qui avait
+gardé la forme de son corps; quand on le jetait doucement sur la table, il
+dessinait de lui-même, comme par habitude, les reliefs des ses épaules et de sa
+poitrine; aussi à la fin elle l’avait posé tout seul dans une étagère de leur
+armoire, ne voulant plus le remuer pour qu’il gardât plus longtemps cette
+empreinte.
+</p>
+
+<p>
+Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle regardait par
+sa fenêtre la lande triste, où des petits panaches de fumée blanche
+commençaient à sortir çà et là des chaumières des autres: là partout les hommes
+étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le froid. Et, devant beaucoup de
+ces feux, les veillées devaient être douces; car le renouveau d’amour était
+commencé avec l’hiver dans tout ce pays des Islandais...
+</p>
+
+<p>
+Cramponnée à l’idée de ces îles où il avait pu relâcher, ayant repris une sorte
+d’espoir, elle s’était remise à l’attendre...
+</p>
+
+<p>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h3>Chapitre XI</h3>
+
+<p>
+Il ne revint jamais.
+</p>
+
+<p>
+Une nuit d’août, là-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d’un grand
+bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer.
+</p>
+
+<p>
+Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa nourrice; c’était elle qui l’avait
+bercé, qui l’avait fait adolescent large et fort, — et ensuite elle l’avait
+repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un profond mystère avait
+enveloppé ces noces monstrueuses. Tout le temps, des voiles obscurs s’étaient
+agités au-dessus, des rideaux mouvants et tourmentés, tendus pour cacher la
+fête; et la fiancée donnait de la voix, faisait toujours son plus grand bruit
+horrible pour étouffer les cris. — Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de
+chair, s’était défendu, dans une lutte de géant, contre cette épousée de
+tombeau. Jusqu’au moment où il s’était abandonné, les bras ouverts pour la
+recevoir, avec un grand cri profond comme un taureau qui râle, la bouche déjà
+emplie d’eau; les bras ouverts, étendus et raidis pour jamais.
+</p>
+
+<p>
+Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu’il avait conviés jadis. Tous,
+excepté Sylvestre, qui, lui, s’en était allé dormir dans des jardins enchantés,
+— très loin, de l’autre côté de la Terre...<br/>
+</p>
+
+<p class="center">
+FIN
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PÊCHEUR D’ISLANDE ***</div>
+<div style='text-align:left'>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
+be renamed.
+</div>
+
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+Gutenberg&#8221; associated with or appearing on the work, you must comply
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+additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+</div>
+
+</div>
+
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+</html>
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