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diff --git a/4785-h/4785-h.htm b/4785-h/4785-h.htm new file mode 100644 index 0000000..2c8fb2c --- /dev/null +++ b/4785-h/4785-h.htm @@ -0,0 +1,9397 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> +<meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> +<title>The Project Gutenberg eBook of Pêcheur d’Islande, by Pierre Loti</title> +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> +<style type="text/css"> + +body { margin-left: 20%; + margin-right: 20%; + text-align: justify; } + +h1, h2, h3, h4, h5 {text-align: center; font-style: normal; font-weight: +normal; line-height: 1.5; margin-top: .5em; margin-bottom: .5em;} + +h1 {font-size: 300%; + margin-top: 0.6em; + margin-bottom: 0.6em; + letter-spacing: 0.12em; + word-spacing: 0.2em; + text-indent: 0em;} +h2 {font-size: 150%; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +h3 {font-size: 150%; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +h4 {font-size: 120%;} +h5 {font-size: 110%;} + +.no-break {page-break-before: avoid;} /* for epubs */ + +div.chapter {page-break-before: always; margin-top: 4em;} + +hr {width: 80%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + +p {text-indent: 1em; + margin-top: 0.25em; + margin-bottom: 0.25em; } + +p.poem {text-indent: 0%; + margin-left: 10%; + font-size: 90%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; } + +p.center {text-align: center; + text-indent: 0em; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; } + +div.fig { display:block; + margin:0 auto; + text-align:center; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em;} + +a:link {color:blue; text-decoration:none} +a:visited {color:blue; text-decoration:none} +a:hover {color:red} + +</style> + +</head> +<body> + +<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Pêcheur d’Islande, by Pierre Loti</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'> +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and +most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online +at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you +are not located in the United States, you will have to check the laws of the +country where you are located before using this eBook. +</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Pêcheur d’Islande</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Pierre Loti</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 19, 2002 [eBook #4785]<br /> +[Most recently updated: November 14, 2022]</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> +<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Walter Debeuf</div> +<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PÊCHEUR D’ISLANDE ***</div> + +<div class="fig" style="width:55%;"> +<img src="images/cover.jpg" style="width:100%;" alt="[Illustration]" /> +</div> + +<h1>Pêcheur d’Islande</h1> + +<h2 class="no-break">par Pierre Loti</h2> + +<hr /> + +<div class="chapter"> + +<h2>Première partie</h2> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre I</h3> + +<p> +Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés à boire, dans une sorte de +logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gîte, trop bas pour leurs +tailles, s’effilait par un bout, comme l’intérieur d’une grande mouette vidée; +il oscillait faiblement, en rendant une plainte monotone, avec une lenteur de +sommeil. +</p> + +<p> +Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n’en savait trop rien: une +seule ouverture coupée dans le plafond était fermée par un couvercle en bois, +et c’était une vieille lampe suspendue qui les éclairait en vacillant. +</p> + +<p> +Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vêtements mouillés séchaient, en +répandant de la vapeur qui se mêlait aux fumées de leurs pipes de terre. +</p> + +<p> +Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait très exactement +la forme, et il restait juste de quoi se couler autour pour s’asseoir sur des +caissons étroits scellés au murailles de chêne. De grosses poutres passaient +au-dessus d’eux, presque à toucher leurs têtes; et, derrière leurs dos, des +couchettes qui semblaient creusées dans l’épaisseur de la charpente s’ouvraient +comme les niches d’un caveau pour mettre les morts. Toutes ces boiseries +étaient grossières et frustes, imprégnées d’humidité et de sel; usées, polies +par les frottements de leurs mains. +</p> + +<p> +Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du cidre, qui étaient franches +et braves. Maintenant ils restaient attablés et devisaient, en breton, sur des +questions de femmes et de mariages. +</p> + +<p> +Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïence était fixée sur une +planchette, à une place d’honneur. Elle était un peu ancienne, la patronne de +ces marins, et peinte avec un art encore naïf. Mais les personnages en faïence +se conservent beaucoup plus longtemps que les vrais hommes; aussi sa robe rouge +et bleue faisait encore l’effet d’une petite chose très fraîche au milieu de +tous les gris sombres de cette pauvre maison de bois. Elle avait dû écouter +plus d’une ardente prière, à des heures d’angoisses; on avait cloué à ses pieds +deux bouquets de fleurs artificielles et un chapelet. +</p> + +<p> +Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un épais tricot de laine bleue +serrant le torse et s’enfonçant dans la ceinture du pantalon; sur la tête, +l’espèce de casque en toile goudronnée qu’on appelle suroît (du nom de ce vent +de sud-ouest qui dans notre hémisphère amène les pluies). +</p> + +<p> +Ils étaient d’âges divers. Le capitaine pouvait avoir quarante ans; trois +autres, de vingt-cinq à trente. Le dernier, qu’ils appelaient Sylvestre ou +Lurlu, n’en avait que dix-sept. Il était déjà un homme, pour la taille et la +force; une barbe noire, très fine et très frisée, couvrait ses joues; seulement +il avait gardé ses yeux d’enfant, d’un gris bleu, qui étaient extrêmement doux +et tout naïfs. +</p> + +<p> +Très près les uns des autres, faute d’espace, ils paraissaient éprouver un vrai +bien-être, ainsi tapis dans leur gîte obscur. +</p> + +<p> +... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l’infinie désolation des eaux +noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochée au mur, marquait onze +heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le plafond de bois, on +entendait le bruit de la pluie. +</p> + +<p> +Ils traitaient très gaîment entre eux ces questions de mariage, — mais sans +rien dire qui fût déshonnête. Non, c’étaient des projets pour ceux qui étaient +encore garçons, ou bien des histoires drôles arrivées dans le pays, pendant des +fêtes de noces. Quelquefois ils lançaient bien, avec un bon rire, une allusion +un peu trop franche au plaisir d’aimer. Mais l’amour, comme l’entendent les +hommes ainsi trempés, est toujours une chose saine, et dans sa crudité même il +demeure presque chaste. +</p> + +<p> +Cependant Sylvestre s’ennuyait, à cause d’un autre appelé Jean (un nom que les +Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, où était-il donc ce +Yann; toujours à l’ouvrage là-haut? Pourquoi ne descendait-il pas prendre un +peu de sa part de la fête? +</p> + +<p> +— Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine. +</p> + +<p> +Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le couvercle de bois, afin +d’appeler par là ce Yann. Alors une lueur très étrange tomba d’en haut: +</p> + +<p> +— Yann! Yann !... Eh! l’homme! +</p> + +<p> +L’homme répondit rudement du dehors. +</p> + +<p> +Et, par ce couvercle un instant entr’ouvert, cette lueur si pâle qui était +entrée ressemblait bien à celle du jour. — “Bientôt minuit...” Cependant +c’était bien comme une lueur de soleil, comme une lueur crépusculaire renvoyée +de très loin par des miroirs mystérieux. +</p> + +<p> +Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe se remit à briller jaune, et +on entendit l’homme descendre avec de gros sabots par une échelle de bois. +</p> + +<p> +Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros ours, car il était presque +un géant. Et d’abord il fit une grimace en se pinçant le bout du nez à cause de +l’odeur âcre de la saumure. +</p> + +<p> +Il dépassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout par sa +carrure qui était droite comme une barre; quand il se présentait de face, les +muscles de ses épaules, dessinés sous son tricot bleu, formaient comme deux +boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux bruns très mobiles, à +l’expression sauvage et superbe. +</p> + +<p> +Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l’attira contre lui par +tendresse, à la façon des enfants; il était fiancé à sa soeur et le traitait +comme un grand frère. L’autre se laissait caresser avec un air de lion câlin, +en répondant par un bon sourire à dents blanches. +</p> + +<p> +Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s’arranger que chez les +autres hommes, étaient un peu espacées et semblaient toutes petites. Ses +moustaches blondes étaient assez courtes, bien que jamais coupées; elles +étaient frisées très serré en deux petits rouleaux symétriques au-dessus de ses +lèvres qui avaient des contours fins et exquis; et puis elles s’ébouriffaient +aux deux bouts, de chaque côté des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa +barbe était tondu ras, et ses joues colorées avaient gardé un velouté frais, +comme celui des fruits que personne n’a touchés. +</p> + +<p> +On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le mousse +pour rembourrer les pipes et les allumer. +</p> + +<p> +Cet allumage était une manière pour lui de fumer un peu. C’était un petit +garçon robuste, à la figure ronde, un peu le cousin de tous ces marins qui +étaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son travail assez dur, il +était l’enfant gâté du bord. Yann le fit boire dans son verre, et puis on +l’envoya se coucher. +</p> + +<p> +Après, on reprit la grande conversation des mariages: +</p> + +<p> +— Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces? +</p> + +<p> +— Tu n’as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, à +vingt-sept ans, pas marié encore! Les filles, qu’est-ce qu’elles doivent penser +quand elles le voient? +</p> + +<p> +Lui répondit, en secouant d’un geste très dédaigneux pour les femmes ses +épaules effrayantes: +</p> + +<p> +— Mes noces à moi, je les fais à la nuit; d’autre fois, je les fais à l’heure; +c’est suivant. +</p> + +<p> +Il venait de finir ses cinq années de service à l’État, ce Yann. Et c’est là, +comme matelot canonnier de la flotte, qu’il avait appris à parler le français +et à tenir des propos sceptiques. — Alors il commença de raconter ses noces +dernières qui, paraît-il, avaient duré quinze jours. +</p> + +<p> +C’était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il était +entré un peu gris dans un Alcazar. Il y avait à la porte une femme qui vendait +des bouquets énormes aux prix d’un louis de vingt francs. Il en avait acheté +un, sans trop savoir qu’en faire, et puis tout de suite en arrivant, il l’avait +lancé à tour de bras, en plein par la figure, à celle qui chantait sur la +scène? — moitié déclaration brusque, moitié ironie pour cette poupée peinte +qu’il trouvait par trop rose. La femme était tombée du coup; après, elle +l’avait adoré pendant près de trois semaines. +</p> + +<p> +— Même, dit-il, quand je suis parti, elle m’a fait cadeau de cette montre en or. +</p> + +<p> +Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un méprisable +joujou. C’était conté avec des mots rudes et des images à lui. Cependant cette +banalité de la vie civilisée, détonnait beaucoup au milieu des ces hommes +primitifs, avec ces grands silences de la mer qu’on devinait autour d’eux; avec +cette lueur de minuit, entrevue par en haut, qui avait apporté la notion des +étés mourants du pôle. +</p> + +<p> +Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine à Sylvestre et le +surprenaient. Lui était un enfant vierge, élevé dans le respect des sacrements +par une vieille grand’mère, veuve d’un pêcheur du village de Ploubazlanec. Tout +petit, il allait chaque jour avec elle réciter un chapelet, à genoux sur la +tombe de sa mère. De ce cimetière, situé sur la falaise, on voyait au loin les +eaux grises de la Manche où son père avait disparu autrefois dans un naufrage. +</p> + +<p> +— Comme ils étaient pauvres, sa grand’mère et lui, il avait dû de très bonne +heure naviguer à la pêche, et son enfance s’était passée au large. Chaque soir +il disait encore ses prières et ses yeux avaient gardé une candeur religieuse. +Il était beau, lui aussi, et, après Yann, le mieux planté du bord. Sa voix très +douce et ses intonations de petit enfant contrastaient un peu avec sa haute +taille et sa barbe noire; comme sa croissance s’était faite très vite, il se +sentait presque embarrassé d’être devenu tout d’un coup si large et si grand. +Il comptait se marier bientôt avec la soeur de Yann, mais jamais il n’avait +répondu aux avances d’aucune fille. +</p> + +<p> +A bord, ils ne possédaient en tout que trois couchettes, — une pour deux — et +ils y dormaient à tour de rôle, en se partageant la nuit. +</p> + +<p> +Quand ils eurent fini leur fête, —célébrée en l’honneur de l’Assomption de la +Vierge leur patronne, — il était un peu plus de minuit. Trois d’entre eux se +coulèrent pour dormir dans les petites niches noires qui ressemblaient à des +sépulcres, et les trois autres remontèrent sur le pont reprendre le grand +travail interrompu de la pêche; c’était Yann, Sylvestre, et un de leur pays +appelé Guillaume. +</p> + +<p> +Dehors il faisait jour, éternellement jour. +</p> + +<p> +Mais c’était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien; elle traînait +sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d’eux, tout de suite +commençait un vide immense qui n’était d’aucune couleur, et en dehors des +planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpable, chimérique. +</p> + +<p> +L’oeil saisissait à peine ce qui devait être la mer: d’abord cela prenait +l’aspect d’une sorte de miroir tremblant qui n’aurait aucune image à refléter; +en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de vapeur, - et puis, +plus rien; cela n’avait ni horizon ni contours. +</p> + +<p> +La fraîcheur humide de l’air était plus intense, plus pénétrante que du vrai +froid, et, en respirant, on sentait très fort le goût de sel. Tout était calme +et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et incolores semblaient +contenir cette lumière latente qui ne s’expliquait pas; on voyait clair, en +ayant cependant conscience de la nuit, et toutes ces pâleurs des choses +n’étaient d’aucune nuance pouvant être nommée. +</p> + +<p> +Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis leur enfance sur ces mers +froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et troubles comme +des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient coutume de le voir jouer +autour de leur étroite maison de planches, et leurs yeux y étaient habitués +autant que ceux des grands oiseaux du large. +</p> + +<p> +Le navire ce balançait lentement sur place; en rendant toujours sa même +plainte, monotone comme une chanson de Bretagne répétée en rêve par un homme +endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé très vite leurs hameçons et leurs +lignes, tandis que l’autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son grand +couteau, s’asseyait derrière eux pour attendre. +</p> + +<p> +Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs lignes dans cette eau +tranquille et froide, ils le relevèrent avec des poissons lourds, d’un gris +luisant d’acier. +</p> + +<p> +Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; c’était rapide +et incessant, cette pêche silencieuse. L’autre éventrait, avec son grand +couteau, aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui devait faire leur +fortune au retour s’empilait derrière eux, toute ruisselante et fraîche. +</p> + +<p> +Les heures passaient monotones, et, dans les grandes régions vides du dehors, +lentement la lumière changeait; elle semblait maintenant plus réelle. Ce qui +avait été un crépuscule blême, une espèce de soir d’été hyperborée, devenait à +présent, sans intermède de nuit, quelque chose comme une aurore, que tous les +miroirs de la mer reflétaient en vagues traînées roses... +</p> + +<p> +— C’est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout à coup Sylvestre, avec +beaucoup de sérieux cette fois, en regardant dans l’eau. (Il avait l’air de +bien en connaître quelqu’une en Bretagne qui s’était laissé prendre aux yeux +bruns de son grand frère, mais il se sentait timide en touchant à ce sujet +grave.) +</p> + +<p> +— Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces — et il souriait, ce Yann, +toujours dédaigneux, roulant ses yeux vifs — mais avec aucune des filles du +pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite tous, ici tant que vous +êtes, au bal que je donnerai... +</p> + +<p> +Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas perdre son temps en +causeries: on était au milieu d’une immense peuplade de poissons, d’un banc +voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer. Ils avaient tous +veillé la nuit d’avant et attrapé, en trente heures, plus de mille morues très +grosses; aussi leurs bras forts étaient las, et ils s’endormaient. Leur corps +veillait seul, et continuait de lui-même sa manoeuvre de pêche, tandis que, par +instants, leur esprit flottait en plein sommeil. Mais cet air du large qu’ils +respiraient était vierge comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant +que, malgré leur fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatée et les joues +fraîches. +</p> + +<p> +La lumière matinale, la lumière vraie, avait fini par venir; comme au temps de +la Genèse elle s’était séparée d’avec les ténèbres qui semblaient s’être +tassées sur l’horizon, et restaient là en masses très lourdes; en y voyant si +clair, on s’apercevait bien à présent qu’on sortait de la nuit, — que cette +lueur d’avant avait été vague et étrange comme celle des rêves. +</p> + +<p> +Dans ce ciel très couvert, très épais, il y avait çà et là des déchirures, +comme des percées dans un dôme, par où arrivaient de grands rayons couleur +d’argent rose. +</p> + +<p> +Les nuages inférieurs étaient disposés en une bande d’ombre intense, faisant +tout le tour des eaux, emplissant les lointains d’indécision et d’obscurité. +Ils donnaient l’illusion d’un espace fermé, d’une limite; ils étaient comme des +rideaux tirés sur l’infini, comme des voiles tendus pour cacher de trop +gigantesques mystères qui eussent troublé l’imagination des hommes. Ce +matin-là, autour du petit assemblage de planches qui portait Yann et Sylvestre, +le monde changeant du dehors avait pris un aspect de recueillement immense; il +s’était arrangé en sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par les +traînées de cette voûte de temple, s’allongeaient en reflets sur l’eau immobile +comme sur un parvis de marbre. Et puis, peu à peu, on vit s’éclairer très loin +une autre chimère: une sorte de découpure rosée très haute, qui était un +promontoire de la sombre Islande... +</p> + +<p> +Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en continuant de +pêcher sans plus oser rien dire. Il s’était senti triste en entendant le +sacrement du mariage ainsi tourné en moquerie par son grand frère; et puis +surtout, cela lui avait fait peur, car il était superstitieux. +</p> + +<p> +Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! Il avait rêvé qu’elles +se feraient avec Gaud Mével, — une blonde de Paimpol, — et que, lui, aurait la +joie de voir cette fête avant de partir pour le service, avant cet exil de cinq +années, au retour incertain, dont l’approche inévitable commençait à lui serrer +le coeur... +</p> + +<p> +Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient restés couchés en bas, +arrivèrent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant à pleine +poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre leurs longues +bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis d’abord par tous ces reflets de +lumière pâle. +</p> + +<p> +Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier déjeuner du matin avec +des biscuits; après les avoir cassés à coups de maillet, ils se mirent à les +croquer d’une manière très bruyante, en riant de les trouver si durs. Ils +étaient redevenus tout à fait gais à l’idée de descendre dormir, d’avoir bien +chaud dans leurs couchettes, et, se tenant l’un l’autre par la taille, ils s’en +allèrent jusqu’à l’écoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson. +</p> + +<p> +Avant de disparaître par ce trou, ils s’arrêtèrent à jouer avec un certain +Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait d’énormes pattes +encore gauches et enfantines. Ils l’agaçaient de la main; l’autre les +mordillait comme un loup, et finit par leur faire du mal. Alors Yann, avec un +froncement de colère dans ses yeux changeants, le repoussa d’un coup trop fort +qui le fit s’aplatir et hurler. +</p> + +<p> +Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était restée un peu sauvage, et +quand son être physique était seul en jeu, une caresse douce était souvent chez +lui très près d’une violence brutale. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre II</h3> + +<p> +Leur navire s’appelait la Marie, capitaine Guermeur. Il allait chaque année +faire la grande pêche dangereuse dans ces régions froides où les étés n’ont +plus de nuits. +</p> + +<p> +Il était très ancien, comme la Vierge de faïence sa patronne. Ses flancs épais, +à vertèbres de chêne, étaient éraillés, rugueux, imprégnés d’humidité et de +saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les senteurs vivifiantes du +goudron. Au repos il avait un air lourd, avec sa membrure massive, mais quand +les grandes brises d’ouest soufflaient, il retrouvait sa vigueur légère, comme +les mouettes que le vent réveille. Alors il avait sa façon à lui de s’élever à +la lame et de rebondir, plus lestement que bien des jeunes, taillés avec les +finesses modernes. +</p> + +<p> +Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils étaient des Islandais (une race +vaillante de marins qui est répandue surtout au pays de Paimpol et de Tréguier, +et qui s’est vouée de père en fils à cette pêche-là). +</p> + +<p> +Ils n’avaient presque jamais vu l’été de France. +</p> + +<p> +A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pêcheurs, dans le port +de Paimpol, la bénédiction des départs. Pour ce jour de fête, un reposoir, +toujours le même, était construit sur le quai; il imitait une grotte en rochers +et, au milieu, parmi des trophées d’ancres, d’avirons et de filets, trônait, +douce et impassible, la Vierge, patronne des marins, sortie pour eux de son +église, regardant toujours, de génération en génération, avec ses mêmes yeux +sans vie, les heureux pour qui la saison allait être bonne, — et les autres, +ceux qui ne devaient pas revenir. +</p> + +<p> +Le saint-sacrement, suivi d’une procession lente de femmes et de mères, de +fiancées et de soeurs, faisait le tour du port, où tous les navires islandais, +qui s’étaient pavoisés, saluaient du pavillon au passage. Le prêtre, s’arrêtant +devant chacun d’eux, disait les paroles et faisait les gestes qui bénissent. +</p> + +<p> +Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque vide +d’époux, d’amants et de fils. En s’éloignant, les équipages chantaient +ensemble, à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie Étoile-de-la-Mer. +</p> + +<p> +Et chaque année, c’était le même cérémonial de départ, les mêmes adieux. +</p> + +<p> +Après, recommençait la vie du large, l’isolement à trois ou quatre compagnons +rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer +hyperborée. +</p> + +<p> +Jusqu’ici, ont était revenu; — la Vierge Étoile-de-la-Mer avait protégé ce +navire qui portait son nom. +</p> + +<p> +La fin d’août était l’époque de ces retours. Mais la Marie suivait l’usage de +beaucoup d’Islandais, qui est de toucher seulement à Paimpol, et puis de +descendre dans le golfe de Gascogne où l’on vend bien sa pêche, et dans les +îles de sable à marais salants où l’on achète le sel pour la campagne +prochaine. +</p> + +<p> +Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se répandent pour +quelques jours les équipages robustes, avides de plaisir, grisés par ce lambeau +d’été, par cet air plus tiède; — par la terre et par les femmes. +</p> + +<p> +Et puis, avec les premières brumes de l’automne, on rentre au foyer, à Paimpol +ou dans les chaumières éparses du pays de Goëlo, s’occuper pour un temps de +famille et d’amour, de mariages et de naissances. Presque toujours on trouve là +des petits nouveau-nés, conçus l’hiver d’avant, et qui attendent des parrains +pour recevoir le sacrement du baptême: — il faut beaucoup d’enfants à ces races +de pêcheurs que l’Islande dévore. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre III</h3> + +<p> +A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un dimanche de juin, il y avait deux +femmes très occupées à écrire une lettre. +</p> + +<p> +Cela se passait devant une large fenêtre qui était ouverte et dont l’appui, en +granit ancien et massif, portait une rangée de pots de fleurs. +</p> + +<p> +Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l’une avait une coiffe +extrêmement grande, à la mode d’autrefois; l’autre, une coiffe toute petite, de +la forme nouvelle qu’ont adoptée les Paimpolaises: — deux amoureuses, eût-on +dit, rédigeant ensemble un message tendre pour quelque bel Islandais. +</p> + +<p> +Celle qui dictait — la grande coiffe — releva la tête, cherchant ses idées. +Tiens! Elle était vieille, très vieille, malgré sa tournure jeunette, ainsi vue +de dos sous son petit châle brun. Mais tout à fait vieille: une bonne +grand’mère d’au moins soixante-dix ans. Encore jolie par exemple, et encore +fraîche, avec les pommettes bien roses, comme certains vieillards ont le don de +les conserver. Sa coiffe, très basse sur le front et sur le sommet de la tête, +était composée de deux ou trois larges cornets en mousseline qui semblaient +s’échapper les uns des autres et retombaient sur la nuque. Sa figure vénérable +s’encadrait bien dans toute cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air +religieux. Ses yeux, très doux, étaient pleins d’une bonne honnêteté. Elle +n’avait plus trace de dents, plus rien, et, quand elle riait, on voyait à la +place ses gencives rondes qui avaient un petit air de jeunesse. Malgré son +menton, qui était devenu “en pointe de sabott” (comme elle avait coutume de +dire), son profil n’était pas trop gâté par les années; on devinait encore +qu’il avait dû être régulier et pur comme celui des saintes d’église. +</p> + +<p> +Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu’elle pourrait bien raconter de +plus pour amuser son petit-fils. +</p> + +<p> +Vraiment il n’existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une autre bonne +vieille comme elle, pour trouver des choses aussi drôles à dire sur les uns ou +les autres, ou même sur rien du tout. Dans cette lettre, il y avait déjà trois +ou quatre histoires impayables, - mais sans la moindre malice, car elle n’avait +rien de mauvais dans l’âme. +</p> + +<p> +L’autre, voyant que les idées ne venaient plus, s’était mise à écrire +soigneusement l’adresse: +</p> + +<p> +A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, capitaine Guermeur, — dans la +mer d’Islande par Reykjavik. +</p> + +<p> +Après, elle aussi releva la tête pour demander: +</p> + +<p> +— C’est-il fini, grand’mère Moan? +</p> + +<p> +Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de vingt ans. +Très blonde, — couleur rare en ce coin de Bretagne où la race est brune; très +blonde, avec des yeux d’un gris de lin à cils presque noirs. Ses sourcils, +blonde autant que ses cheveux, étaient comme repeints au milieu d’une ligne +plus rousse, plus foncée, qui donnait une expression de vigueur et de volonté. +Son profil, un peu court, était très noble, le nez prolongeant la ligne du +front avec une rectitude absolue, comme dans les visages grecs. Une fossette +profonde, creusée sous la lèvre inférieure, en accentuait délicieusement le +rebord; — et de temps en temps, quand une pensée la préoccupait beaucoup, elle +la mordait, cette lèvre, avec ses dents blanches d’en haut, ce qui faisait +courir sous la peau fine des petites traînées plus rouges. Dans toute sa +personne svelte, il y avait quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui +lui venait des hardis marins d’Islande ses ancêtres. Elle avait une expression +d’yeux à la fois obstinée et douce. +</p> + +<p> +Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas sur le front, s’y +appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux côtés, +laissant voir d’épaisses nattes de cheveux roulées en colimaçon au-dessus des +oreilles — coiffure conservée des temps très anciens et qui donne encore un air +d’autrefois aux femmes paimpolaises. +</p> + +<p> +On sentait qu’elle avait été élevée autrement que cette pauvre vieille à qui +elle prêtait le nom de grand’mère, mais qui, de fait, n’était qu’une +grand’tante éloignée, ayant eu des malheurs. +</p> + +<p> +Elle était la fille de M. Mével, un ancien Islandais, un peu forban, enrichi +par des entreprises audacieuses sur mer. +</p> + +<p> +Cette belle chambre où la lettre venait de s’écrire était la sienne: un lit +tout neuf à la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une dentelle au +bord; et, sur les épaisses murailles, un papier de couleur claire atténuant les +irrégularités du granit. Au plafond, une couche de chaux blanche recouvrait des +solives énormes qui révélaient l’ancienneté du logis; — c’était une vraie +maison de bourgeois aisés, et les fenêtres donnaient sur cette vieille place +grise de Paimpol où se tiennent les marchés et les pardons. +</p> + +<p> +— C’est fini, grand’mère Yvonne? Vous n’avez plus rien à lui dire? +</p> + +<p> +— Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au fils +Gaos. +</p> + +<p> +Le fils Gaos!... autrement dit Yann... +</p> + +<p> +Elle était devenue très rouge, la belle jeune fille fière, en écrivant ce +nom-là. +</p> + +<p> +Dès que ce fut ajouté au bas de la page d’une écriture courue, elle se leva en +détournant la tête, comme pour regarder dehors quelque chose de très +intéressant sur la place. +</p> + +<p> +Debout elle était un peu grande; sa taille était moulée comme celle d’une +élégante dans un corsage ajusté ne faisant pas de plis. Malgré sa coiffe, elle +avait un air de demoiselle. Même ses mains, sans avoir cette excessive +petitesse étiolée qui est devenue une beauté par convention, étaient fines et +blanches, n’ayant jamais travaillé à de grossiers ouvrages. +</p> + +<p> +Il est vrai, elle avait bien commencé par être une petite Gaud courant pieds +nus dans l’eau, n’ayant plus de mère, allant presque à l’abandon pendant ces +saisons de pêche que son père passait en Islande; jolie, rose, dépeignée, +volontaire, têtue, poussant vigoureuse au grand souffle âpre de la Manche. En +ce temps-là, elle était recueillie par cette pauvre grand’mère Moan, qui lui +donnait Sylvestre à garder pendant ses dures journées de travail chez les gens +de Paimpol. +</p> + +<p> +Et elle avait une adoration de petite mère pour cet autre tout petit qui lui +était confié, dont elle était l’aînée d’à peine dix-huit mois; aussi brun +qu’elle était blonde, aussi soumis et câlin qu’elle était vive et capricieuse. +</p> + +<p> +Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse ni les +villes n’avaient grisée: il lui revenait à l’esprit comme un rêve lointain de +liberté sauvage, comme un ressouvenir d’une époque vague et mystérieuse où les +grèves avaient plus d’espace, où certainement les falaises étaient plus +gigantesques... +</p> + +<p> +Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour elle, l’argent était venu +à son père qui s’était mis à acheter et à revendre des cargaisons de navire, +elle avait été emmenée par lui à Saint-Brieuc, et plus tard à Paris. - Alors, +de petite Gaud, elle était devenue une mademoiselle Marguerite, grande, +sérieuse, au regard grave. Toujours un peu livrée à elle-même dans un autre +genre d’abandon que celui de la grève bretonne, elle avait conservé sa nature +obstinée d’enfant. Ce qu’elle savait des choses de la vie avait été révélé bien +au hasard, sans discernement aucun; mais une dignité innée, excessive, lui +avait servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures de +hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franches qui +surprenaient, et son beau regard clair ne s’abaissait pas toujours devant celui +des jeunes hommes; mais il était si honnête et si indifférent que ceux-ci ne +pouvaient guère s’y méprendre, ils voyaient bien tout de suite qu’ils avaient +affaire à une fille sage, fraîche de coeur autant que de figure. +</p> + +<p> +Dans ces grandes villes, son costume s’était modifié beaucoup plus +qu’elle-même. Bien qu’elle eût gardé sa coiffe, que les Bretonnes quittent +difficilement, elle avait vite appris à s’habiller d’une autre façon. Et sa +taille autrefois libre de petite pêcheuse, en se formant, en prenant la +plénitude de ses beaux contours germés au vent de la mer, s’était amincie par +le bas dans de longs corsets de demoiselle. +</p> + +<p> +Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, - l’été seulement comme +les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses souvenirs d’autrefois et +son nom de Gaud (qui en breton veut dire Marguerite); un peu curieuse peut-être +de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui n’étaient jamais là, et dont +chaque année quelques-uns de plus manquaient à l’appel; entendant partout +causer de cette Islande qui lui apparaissait comme un gouffre lointain — et où +était à présent celui qu’elle aimait... +</p> + +<p> +Et puis un beau jour elle avait été ramenée pour tout à fait au pays de ces +pêcheurs, par un caprice de son père, qui avait voulu finir là son existence et +habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol. +</p> + +<p> +La bonne vieille grand’mère, pauvre et proprette, s’en alla en remerciant, dès +que la lettre fut relue et l’enveloppe fermée. Elle demeurait assez loin, à +l’entrée du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de la côte, encore dans cette +même chaumière où elle était née, où elle avait eu ses fils et ses petits-fils. +</p> + +<p> +En traversant la ville, elle répondait à beaucoup de monde qui lui disait +bonsoir: elle était une des anciennes du pays, débris d’une famille vaillante +et estimée. +</p> + +<p> +Par des miracles d’ordre et de soins, elle arrivait à paraître à peu près bien +mise, avec de pauvres robes raccommodées, qui ne tenaient plus. Toujours ce +petit châle brun de Paimpolaise, qui était sa tenue d’habillé et sur lequel +retombaient depuis une soixantaine d’années les cornets de mousseline de ses +grandes coiffes: son propre châle de mariage, jadis bleu, reteint pour les +noces de son fils Pierre, et depuis ce temps là ménagé pour les dimanches, +encore bien présentable. +</p> + +<p> +Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, pas du tout comme les +vieilles; et vraiment malgré ce menton un peu trop remonté, avec ces yeux si +bons et ce profil si fin, on ne pouvait s’empêcher de la trouver bien jolie. +</p> + +<p> +Elle était très respectée, et cela ce voyait, rien que dans les bonsoirs que +les gens lui donnaient. En route elle passa devant chez son galant, un vieux +soupirant d’autrefois, menuisier de son état; octogénaire, qui maintenant se +tenait toujours assis devant sa porte tandis que les jeunes, ses fils, +rabotaient aux établis. — Jamais il ne s’était consolé, disait-on, de ce +qu’elle n’avait voulu de lui ni en premières ni en secondes noces; mais avec +l’âge, cela avait tourné en une espèce de rancune comique, moitié maligne, et +il l’interpellait toujours: +</p> + +<p> +— Eh bien! la belle, quand ça donc qu’il faudra aller vous prendre mesure?... +</p> + +<p> +Elle remercia, disant que non, qu’elle n’était pas encore décidée à se faire +faire ce costume-là. Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie un peu +lourde, parlait de certain costume en planches de sapin par lequel finissent +tous les habillements terrestres... +</p> + +<p> +— Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez pas, la belle, vous +savez... +</p> + +<p> +Il lui avait déjà fait cette même facétie plusieurs fois. Et aujourd’hui elle +avait peine à en rire: c’est qu’elle se sentait plus fatiguée, plus cassée par +sa vie de labeur incessant, — et elle songeait à son cher petit-fils, son +dernier, qui, à son retour d’Islande, allait partir pour le service. — Cinq +années!... S’en aller en Chine peut-être, à la guerre!... Serait-elle bien là, +quand il reviendrait? - Une angoisse la prenait à cette pensée... Non, +décidément, elle n’était pas si gaie qu’elle en avait l’air, cette pauvre +vieille, et voici que sa figure se contractait horriblement comme pour pleurer. +</p> + +<p> +C’était donc possible cela, c’était donc vrai, qu’on allait bientôt le lui +enlever, ce dernier petit-fils... Hélas! Mourir peut-être toute seule, sans +l’avoir revu... On avait bien fait quelques démarches (des messieurs de la +ville qu’elle connaissait) pour l’empêcher de partir, comme soutien d’une +grand’mère presque indigente qui ne pourrait bientôt plus travailler. Cela +n’avait pas réussi, — à cause de l’autre, Jean Moan le déserteur, un frère aîné +de Sylvestre dont on ne parlait plus dans la famille, mais qui existait tout de +même quelque part en Amérique, enlevant à son cadet le bénéfice de l’exemption +militaire. Et puis on avait objecté sa petite pension de veuve de marin; on ne +l’avait pas trouvée assez pauvre. +</p> + +<p> +Quand elle fut rentrée, elle dit longuement ses prières, pour tous ses défunts, +fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une confiance ardente pour +son petit Sylvestre, et essaya de s’endormir, songeant au costume en planches, +le coeur affreusement serré de se sentir si vieille au moment de ce départ... +</p> + +<p> +L’autre, la jeune fille, était restée assise près de sa fenêtre, regardant sur +le granit des murs les reflets jaunes du couchant, et, dans le ciel, les +hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol était toujours très mort, même le +dimanche, par ces longues soirées de mai; des jeunes filles, qui n’avaient +seulement personne pour leur faire un peu la cour, se promenaient deux par +deux, trois par trois, rêvant aux galants d’Islande... +</p> + +<p> +“... Le bonjour de ma part au fils Gaos...” Cela l’avait beaucoup troublée +d’écrire cette phrase, et ce nom qui, à présent, ne voulait plus la quitter. +</p> + +<p> +Elle passait souvent ses soirées à cette fenêtre, comme un demoiselle. Son père +n’aimait pas beaucoup qu’elle se promenât avec les autres filles de<br/> +son âge et qui, autrefois, avaient été de sa condition. Et puis, en sortant du +café, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec d’autres anciens +marins comme lui, il était content d’apercevoir là-haut, à sa fenêtre encadrée +de granit, entre les pots de fleurs, sa fille installée dans cette maison de +riches. +</p> + +<p> +Le fils Gaos!... Elle regardait malgré elle du côté de la mer, qu’on ne voyait +pas, mais qu’on sentait là tout près, au bout de ces petites ruelles par où +remontaient des bateliers. Et sa pensée s’en allait dans les infinis de cette +chose toujours attirante, qui fascine et qui dévore; sa pensée s’en allait +là-bas, très loin dans les mers polaires, où naviguait la Marie, capitaine +Guermeur. +</p> + +<p> +Quel étrange garçon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable maintenant, +après s’être avancé d’une manière à la fois si osée et si douce. +</p> + +<p class="center"> +***** +</p> + +<p> +Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les souvenirs de son retour en +Bretagne, qui était de l’année dernière. +</p> + +<p> +Un matin de décembre, après une nuit de voyage, le train venant de Paris les +avait déposés, son père et elle, à Guingamp, au petit jour brumeux et +blanchâtre, très froid, frisant encore l’obscurité. Alors elle avait été saisie +par une impression inconnue: cette vieille petite ville, qu’elle n’avait jamais +traversée qu’en été, elle ne la reconnaissait plus; elle y éprouvait comme le +sensation de plonger tout à coup dans ce qu’on appelle, à la campagne: les +temps, les temps lointains du passé. Ce silence, après Paris! Ce train de vie +tranquille de gens d’un autre monde, allant dans la brume à leurs toutes +petites affaires! Ces vieilles maisons en granit sombre, noires d’humidité et +d’un reste de nuit; toutes ces choses bretonnes — qui lui charmaient à présent +qu’elle aimait Yann — lui avaient paru ce matin-là d’une tristesse bien +désolée. Des ménagères matineuses ouvraient déjà leurs portes, et, en passant, +elle regardait dans ces intérieurs anciens, à grande cheminée, où se tenaient +assises, avec des poses de quiétude, des aïeules en coiffe qui venaient de se +lever. Dès qu’il avait fait un peu plus jour, elle était entrée dans l’église +pour dire ses prières. Et comme elle lui avait semblé immense et ténébreuse, +cette nef magnifique, — et différente des églises parisiennes, avec ses piliers +rudes usés à la base par les siècles, sa senteur de caveau, de vétusté, de +salpêtre! Dans un recul profond, derrière les colonnes, un cierge brûlait, et +une femme se tenait agenouillée devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur +de cette flammèche grêle se perdait dans le vide incertain des voûtes... Elle +avait retrouvé là tout à coup, en elle-même, la trace d’un sentiment bien +oublié: cette sorte de tristesse et d’effroi qu’elle éprouvait jadis, étant +toute petite, quand on la menait à la première messe des matins d’hiver, dans +l’église de Paimpol. +</p> + +<p> +Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, quoiqu’il y eût là +beaucoup de choses belles et amusantes. D’abord, elle s’y trouvait presque à +l’étroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer. Et puis, elle s’y +sentait une étrangère, une déplacée: les Parisiennes, c’étaient ces femmes dont +la taille mince avait aux reins une cambrure artificielle, qui connaissaient +une manière à part de marcher, de se trémousser dans des gaines baleinées: et +elle était trop intelligente pour avoir jamais essayé de copier de plus près +ces choses. Avec ses coiffes, commandées chaque année à la faiseuse de Paimpol, +elle se trouvait mal à l’aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte +que, si on se retournait tant pour la voir, c’est qu’elle était très charmante +à regarder. +</p> + +<p> +Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une distinction qui +l’attirait, mais elle les savait inaccessibles, celles-là. Et les autres, +celles de plus bas, qui auraient consenti à lier connaissance, elle les tenait +dédaigneusement à l’écart, ne les jugeant pas dignes. Elle avait donc vécu sans +amies, presque sans autre société que celle de son père, souvent affairé, +absent. Elle ne regrettait pas cette vie de dépaysement et de solitude. +</p> + +<p> +Mais c’est égal, ce jour d’arrivée, elle avait été surprise d’une façon pénible +par l’âpreté de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la pensée qu’il +faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture, s’enfouir beaucoup plus +avant dans ce pays morne pour arriver à Paimpol, l’avait inquiétée comme une +oppression. +</p> + +<p> +Tout l’après-midi de ce même jour gris, ils avaient en effet voyagé, son père +et elle, dans une vieille petite diligence crevassée, ouverte à tous les vents; +passant à la nuit tombante dans des villages tristes, sous des fantômes +d’arbres suant la brume en gouttelettes fines. Bientôt il avait fallu allumer +les lanternes, alors on n’avait plus rien vu — que deux traînées d’une nuance +bien verte de feu de Bengale qui semblaient courir de chaque côté en avant des +chevaux, et qui étaient les lueurs de ces deux lanternes jetées sur les +interminables haies du chemin. — Comment tout à coup cette verdure si verte, en +décembre?... D’abord étonnée, elle se pencha pour mieux voir, puis il lui +sembla reconnaître et se rappeler: les ajoncs, les éternels ajoncs marins des +sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En +même temps commençait à souffler une brise plus tiède, qu’elle croyait +reconnaître aussi, et qui sentait la mer. +</p> + +<p> +Vers la fin de la route, elle avait été tout à fait réveillée et amusée par +cette réflexion qui lui était venue: +</p> + +<p> +— Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois, les beaux +pêcheurs d’Islande. +</p> + +<p> +En décembre, ils devaient être là, revenus tous, les frères, les fiancés, les +amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites, l’entretenaient tant, +à chacun de ses voyages d’été, pendant les promenades du soir. Et cette idée +l’avait tenue occupée, pendant que ses pieds se glaçaient dans l’immobilité de +la carriole... +</p> + +<p> +En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait été pris par +l’un d’eux... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre IV</h3> + +<p> +La première fois qu’elle l’avait aperçu, lui, ce Yann, c’était le lendemain de +son arrivée, au pardon des Islandais, qui est le 8 décembre, jour de la +Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des pêcheurs, — un peu après la +procession, les rues sombres encore tendues de draps blancs sur lesquels +étaient piqués du lierre et du houx, des feuillages et des fleurs d’hiver. +</p> + +<p> +A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, sous un ciel triste. Joie +sans gaîté, qui était faite surtout d’insouciance et de défi; de vigueur +physique et d’alcool; sur laquelle pesait, moins déguisée qu’ailleurs, +l’universelle menace de mourir. +</p> + +<p> +Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de prêtres. Chansons rudes +et monotones dans les cabarets; vieux airs à bercer les matelots; vieilles +complaintes venues de la mer, venues je ne sais d’où, de la profonde nuit des +temps. Groupes de marins se donnant le bras, zigzaguant dans les rues, par +habitude de rouler et par commencement d’ivresse, jetant aux femmes des regards +plus vifs après les longues continences du large. Groupes de filles en coiffes +blanches de nonnain, aux belles poitrines serrées et frémissantes, aux beaux +yeux remplis des désirs de tout un été. Vieilles maisons de granit enfermant ce +grouillement de monde; vieux toits racontant leurs luttes de plusieurs siècles +contre les vents d’ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que +lance la mer; racontant aussi les histoires chaudes qu’ils ont abritées, des +aventures anciennes d’audace et d’amour. +</p> + +<p> +Et un sentiment religieux, une impression de passé, planant sur tout cela, avec +un respect du culte antique, des symboles qui protègent, de la Vierge blanche +et immaculée. A côté des cabarets, l’église au perron semé de feuillages, tout +ouverte en grande baie sombre, avec son odeur d’encens, avec ses cierges dans +son obscurité, et ses ex-voto de marins partout accrochés à la sainte voûte. A +côté des filles amoureuses, les fiancées de matelots disparus, les veuves de +naufragés, sortant des chapelles des morts, avec leurs longs châles de deuil et +leurs petites coiffes lisses; les yeux à terre, silencieuses, passant au milieu +de ce bruit de vie, comme un avertissement noir. Et là tout près, la mer +toujours, la grande nourrice et la grande dévorante de ces générations +vigoureuses, s’agitant elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part de la +fête... +</p> + +<p> +De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l’impression confuse. Excitée et +rieuse, avec le coeur serré dans le fond, elle sentait une espèce d’angoisse la +prendre, à l’idée que ce pays maintenant était redevenu le sien pour toujours. +Sur la place, où il y avait des jeux et des saltimbanques, elle se promenait +avec ses amies qui lui nommaient, de droite et de gauche, les jeunes hommes de +Paimpol ou de Ploubazlanec. Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de +ces “Islandais” était arrêté, tournant le dos. Et d’abord, frappée par l’un +d’eux qui avait une taille de géant et des épaules presque trop larges, elle +avait simplement dit, même avec une nuance de moquerie: +</p> + +<p> +— En voilà un qui est grand! +</p> + +<p> +Il y avait à peu près ceci de sous-entendu dans sa phrase: +</p> + +<p> +— Pour celle qui l’épousera quel encombrement dans son ménage, un mari de cette +carrure! +</p> + +<p> +Lui c’était retourné comme s’il eût entendue et, de la tête aux pieds, il +l’avait enveloppée d’un regard rapide qui semblait dire: +</p> + +<p> +— Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si élégante et +que je n’ai jamais vue? +</p> + +<p> +Et puis, ses yeux s’étaient abaissés vite, par politesse, et il avait de +nouveau paru très occupé des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tête que +les cheveux noirs, qui étaient assez longs et très bouclés derrière, sur le +cou. +</p> + +<p> +Ayant demandé sans gêne le nom d’une quantité d’autres, elle n’avait pas osé +pour celui-là. Ce beau profil à peine aperçu; ce regard superbe et un peu +farouche; ces prunelles brunes légèrement fauves, courant très vite sur l’opale +bleuâtre de ses yeux, tout cela l’avait impressionnée et intimidée aussi. +</p> + +<p> +Justement c’était ce “fils Gaos” dont elle avait entendu parler chez les Moan +comme d’un grand ami de Sylvestre; le soir de ce même pardon, Sylvestre et lui, +marchant bras dessus bras dessous, les avaient croisés, son père et elle, et +s’étaient arrêtés pour dire bonjour... +</p> + +<p> +... Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu pour elle une espèce de +frère. Comme des cousins qu’ils étaient, ils avaient continué de se tutoyer; - +il est vrai, elle avait hésité d’abord, devant ce grand garçon de dix-sept ans +ayant déjà une barbe noire; mais, comme ses bons yeux d’enfant si doux +n’avaient guère changé, elle l’avait bientôt assez reconnu pour s’imaginer ne +l’avoir jamais perdu de vue. Quand il venait à Paimpol, elle le retenait à +dîner le soir; c’était sans conséquence, et il mangeait de très bon appétit, +étant un peu privé chez lui... +</p> + +<p> +... A vrai dire, ce Yann n’avait pas été très galant pour elle, pendant cette +première présentation, — au détour d’une petite rue grise toute jonchée de +rameaux verts. Il s’était borné à lui ôter son chapeau, d’un geste presque +timide bien que très noble; puis l’ayant parcourue de son même regard rapide, +il avait détourné les yeux d’un autre côté, paraissant être mécontent de cette +rencontre et avoir hâte de passer son chemin. Une grande brise d’ouest qui +s’était levée pendant la procession, avait semé par terre des rameaux de buis +et jeté sur le ciel des tentures gris noir... Gaud, dans sa rêverie de +souvenir, revoyait très bien tout cela: cette tombée triste de la nuit sur +cette fin de pardon; ces draps blancs piqués de fleurs qui se tordaient au vent +le long des murailles; ces groupes tapageurs d’“Islandais”, gens de vent et de +tempête, qui entraient en chantant dans les auberges, se garant contre la pluie +prochaine; surtout ce grand garçon, planté debout devant elle, détournant la +tête, avec un air ennuyé et troublé de l’avoir rencontrée... Quel changement +profond s’était fait en elle depuis cette époque!... +</p> + +<p> +Et quelle différence entre le bruit de cette fin de fête et la tranquillité d’à +présent! Comme se même Paimpol était silencieux et vide ce soir, pendant le +long crépuscule tiède de mai qui la retenait à sa fenêtre, seule, songeuse et +enamourée!... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre V</h3> + +<p> +La seconde fois qu’ils s’étaient vus, c’était à des noces. Ce fils Gaos avait +été désigné pour lui donner le bras. D’abord elle s’était imaginé en être +contrariée: défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le monde regardait à +cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait probablement rien lui +dire en route!... Et puis, il l’intimidait, celui-là, décidément, avec son +grand air sauvage. +</p> + +<p> +A l’heure dite, tout le monde étant déjà réuni pour le cortège, ce Yann n’avait +point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on parlait de ne point +l’attendre. Alors elle c’était aperçue que, pour lui seul, elle avait fait +toilette; avec n’importe quel autre de ces jeunes hommes, la fête, le bal, +seraient pour elle manqués et sans plaisir... +</p> + +<p> +A la fin il était arrivé, en belle tenue lui aussi, s’excusant sans embarras +auprès des parents de la mariée. Voilà: de grands bancs de poissons, qu’on +n’attendait pas du tout, avaient été signalés d’Angleterre comme devant passer +le soir, un peu au large d’Aurigny; alors tout ce qu’il y avait de bateaux dans +Ploubazlanec avait appareillé en hâte. Un émoi dans les villages, les femmes +cherchant leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se +démenant elles-mêmes pour hisser les voiles, aider à la manoeuvre, enfin un +vrai branle-bas dans le pays... +</p> + +<p> +Au milieu de tout ce monde qui l’entourait, il racontait avec une extrême +aisance; avec des gestes à lui, des roulements d’yeux, et un beau sourire qui +découvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux la précipitation des +appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases un certain +petit hou! prolongé, très drôle, - qui est un cri de matelot donnant une idée +de vitesse et ressemblant au son flûté du vent. Lui qui parlait avait été +obligé de se chercher un remplaçant bien vite et de le faire accepter par le +patron de la barque auquel il s’était loué pour la saison d’hiver. De là venait +son retard, et, pour n’avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre +toute sa part de pêche. +</p> + +<p> +Ces motifs avaient été parfaitement compris par les pêcheurs qui l’écoutaient +et personne n’avait songé à lui en vouloir; — on sait bien, n’est-ce pas, que, +dans la vie, tout est plus ou moins dépendant des choses imprévues de la mer, +plus ou moins soumis aux changements du temps et aux migrations mystérieuses +des poissons. Les autres Islandais qui étaient là regrettaient seulement de +n’avoir pas été avertis assez tôt pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de +cette fortune qui allait passer au large. +</p> + +<p> +Trop tard à présent, tant pis, il n’y avait plus qu’à offrir son bras aux +filles. Les violons commençaient dehors leur musique, et gaîment on s’était mis +en route. +</p> + +<p> +D’abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portées, comme on en conte +pendant les fêtes de mariage aux jeunes filles que l’on connaît peu. Parmi ces +couples de la noce, eux seuls étaient des étrangers l’un pour l’autre; ailleurs +dans le cortège, ce n’était que cousins et cousines, fiancés et fiancées. Des +amants, il y en avait bien quelques paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, +on va très loin en amour, à l’époque de la rentrée d’Islande. (Seulement on a +le coeur honnête, et l’on s’épouse après.) +</p> + +<p> +Mais le soir, pendant qu’on dansait, la causerie étant revenu entre eux deux +sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la regardant +dans les yeux en plein, cette chose inattendue: +</p> + +<p> +Il n’y a que vous dans Paimpol, — et même dans le monde, - pour m’avoir fait +manquer cet appareillage; non, sûr que pour aucune autre, je ne me serais +dérangé de ma pêche, mademoiselle Gaud... +</p> + +<p> +Étonnée d’abord que ce pêcheur osât lui parler ainsi, à elle qui était venue à +ce bal un peu comme une reine, et puis charmée délicieusement, elle avait fini +par répondre: +</p> + +<p> +— Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je préfère être avec vous qu’avec +aucun autre. +</p> + +<p> +Ç’avait été tout. Mais, à partir de ce moment jusqu’à la fin des danses, +ils s’étaient mis à se parler d’une façon différente, à voix plus basse et plus +douce... +</p> + +<p> +On dansait à la vielle, au violon, les mêmes couples presque toujours ensemble. +Quand lui venait la reprendre, après avoir par convenance dansé avec quelque +autre, ils échangeaient un sourire d’amis qui se retrouvent et continuaient +leur conversation d’avant qui était très intime. Naïvement, Yann racontait sa +vie de pêcheur, ses fatigues, ses salaires, les difficultés d’autrefois chez +ses parents, quand il avait fallu élever les quatorze petits Gaos dont il était +le frère aîné. +</p> + +<p> +— A présent ils étaient tirés de la peine, surtout à cause d’une épave que leur +père avait rencontrée en Manche, et dont la vente leur avait rapporté dix mille +francs, part faite à l’État; cela avait permis de construire un premier étage +au-dessus de leur maison, — laquelle était à la pointe du pays de Ploubazlanec, +tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even, dominant la Manche, avec une +vue très belle. +</p> + +<p> +— C’était dur, disait-il, ce métier d’Islande: partir comme ça dès le mois de +février, pour un tel pays, où il fait si froid et si sombre, avec une mer si +mauvaise... +</p> + +<p> +... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme chose +d’hier, la repassait lentement dans sa mémoire, en regardant la nuit de mai +tomber sur Paimpol. S’il n’avait pas eu des idées de mariage, pourquoi lui +aurait-il appris tous ces détails d’existence, qu’elle avait écoutés un peu +comme fiancée; il n’avait pourtant pas l’air d’un garçon banal aimant à +communiquer ses affaires à tout le monde... +</p> + +<p> +-... Le métier est assez bon tout de même, avait-il dit, et pour moi je n’en +changerais toujours pas. Des années, c’est huit cents francs; d’autres fois +douze cents, que l’on me donne au retour et que je porte à notre mère. +</p> + +<p> +— Que vous portez à votre mère, monsieur Yann? +</p> + +<p> +— Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c’est l’habitude comme ça, +mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due et toute +naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n’ai presque jamais d’argent. +Le dimanche c’est notre mère qui m’en donne un peu quand je viens à Paimpol. +Pour tout c’est la même chose. Ainsi cette année notre père m’a fait faire ces +habits neufs que je porte, sans quoi je n’aurais jamais voulu venir aux noces; +oh! non sûr, je ne serais pas venu vous donner le bras avec mes habits de l’an +dernier... +</p> + +<p> +Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils n’étaient peut-être pas très +élégants, ces habits neufs d’Yann, cette veste très courte, ouverte sur un +gilet d’une forme un peu ancienne; mais le torse qui se moulait dessous était +irréprochablement beau, et alors le danseur avait grand air tout de même. +</p> + +<p> +En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu’il avait dit +quelque chose, pour voir ce qu’elle en pensait. Et comme son regard restait bon +et honnête, tandis qu’il racontait tout cela pour qu’elle fût bien prévenue +qu’il n’était pas riche! +</p> + +<p> +Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face; répondant très +peu de chose, mais écoutant avec toute son âme, toujours plus étonnée et +attirée vers lui. Quel mélange il était, de rudesse sauvage et d’enfantillage +câlin! Sa voix grave, qui avec d’autres était brusque et décidée, devenait, +quand il lui parlait, de plus en plus fraîche et caressante; pour elle seule, +il savait la faire vibrer avec une extrême douceur, comme une musique voilée +d’instruments à cordes. +</p> + +<p> +Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand garçon avec ses allures +désinvoltes, sons aspect terrible, toujours traité chez lui en petit enfant et +trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les aventures, tous les +dangers, et conservant pour ses parents cette soumission respectueuse, absolue. +</p> + +<p> +Elle comparait avec d’autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris, commis, +écrivassiers ou je ne sais quoi, qui l’avaient poursuivie de leurs adorations, +pour son argent. Et celui-ci lui semblait être ce qu’elle avait connu de +meilleur, en même temps qu’il était le plus beau. +</p> + +<p> +Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait raconté que, chez elle aussi, +on ne s’était pas toujours trouvé à l’aise comme à présent; que son père avait +commencé par être pêcheur d’Islande, et gardait beaucoup d’estime pour les +Islandais; qu’elle-même se rappelait avoir couru pieds nus, étant toute petite, +— sur la grève, - après la mort de sa pauvre mère... +</p> + +<p> +...Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, décisive et unique dans sa vie, — +elle était déjà presque lointaine, puisqu’elle datait de décembre et qu’on +était en mai. Tous les beaux danseurs d’alors pêchaient à présent là-bas, épars +sur la mer d’Islande — y voyant clair, au pâle soleil, dans leur solitude +immense, tandis que l’obscurité se faisait tranquillement sur la terre +bretonne. +</p> + +<p> +Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, presque fermée de tous côtés +par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on +n’entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des maisons, le vide encore +lumineux du ciel semblait se creuser, s’élever, se séparer davantage des choses +terrestres, — qui maintenant, à cette heure crépusculaire, se tenaient toutes +en une seule découpure noire de pignons et de vieux toits. De temps en temps +une porte se fermait, ou une fenêtre; quelque ancien marin, à la démarche +roulante, sortait d’un cabaret, s’en allait par les petites rues sombres, ou +bien quelques filles attardées rentraient de la promenade avec des bouquets de +fleurs de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut +vers elle au bout de son bras une gerbe d’aubépine comme pour la lui faire +sentir; on voyait encore un peu dans l’obscurité transparente ces légères +touffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une autre odeur douce qui +était montée des jardins et des cours, celle des chèvrefeuilles fleuris sur le +granit des murs, — et aussi une vague senteur de goémon, venue du port. Les +dernières chauves-souris glissaient dans l’air, d’un vol silencieux, comme les +bêtes des rêves. +</p> + +<p> +Gaud avait passé bien de soirées à cette fenêtre, regardant cette place +mélancolique, songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours à ce même +bal... +</p> + +<p> +... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de têtes de +valseurs commençaient à tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec d’autres, +des filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou moins l’amant; elle se +rappelait sa condescendance dédaigneuse pour répondre à leurs appels... Comme +il était différent avec celles-là!... +</p> + +<p> +Il était un charmant danseur, droit comme un chêne de futaie, et tournant avec +une grâce à la fois légère et noble, la tête rejetée en arrière. Ses cheveux +bruns, qui étaient en boucles, retombaient un peu sur son front et remuaient au +vent des danses; Gaud, qui était assez grande, en sentait le frôlement sur sa +coiffe, quand il se penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses +rapides. +</p> + +<p> +De temps en temps, il lui montrait d’un signe sa petite soeur Marie et +Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient ensemble. Il riait, d’un air très +bon, en les voyant tous deux si jeunes, si réservés l’un près de l’autre, se +faisant des révérences, prenant des figures timides pour se dire bien bas des +choses sans doute très aimables. Il n’aurait pas permis qu’il en fût autrement, +bien sûr; mais c’est égal, il s’amusait, lui, coureur et entreprenant qu’il +était devenu, de les trouver si naïfs; il échangeait alors avec Gaud des +sourires d’intelligence intime qui disaient: “Comme ils sont gentils et drôles +à regarder, nos deux petits frères!...” +</p> + +<p> +On s’embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers de cousins, baisers de +fiancés, baisers d’amants, qui conservaient malgré tout un bon air franc et +honnête, là, à pleine bouche, et devant tout le monde. Lui ne l’avait pas +embrassée, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille de M. +Mével; peut-être seulement la serrait-il un peu plus contre sa poitrine, +pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne résistait pas, s’appuyait +au contraire, s’étant donnée de toute son âme. Dans ce vertige subit, profond, +délicieux, qui l’entraînait tout entière vers lui, ses sens de vingt ans +étaient bien pour quelque chose, mais c’était son coeur qui avait commencé le +mouvement. +</p> + +<p> +— Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? Disaient deux ou trois +belles filles, aux yeux chastement baissés sous des cils blonds ou noirs, et +qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins ou bien deux. En effet +elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse, c’est qu’il était le +premier, l’unique des jeunes hommes à qui elle eût jamais fait attention dans +sa vie. +</p> + +<p> +En se quittant le matin, quand tout le monde était parti à la débandade, au +petit jour glacé, ils s’étaient dit adieu d’une façon à part, comme deux promis +qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, pour rentrer, elle avait traversé +cette même place avec son père, nullement fatiguée, se sentant alerte et +joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume gelée du dehors et cette aube +triste, trouvant tout exquis et tout suave. +</p> + +<p> +... La nuit de mai était tombée depuis longtemps; les fenêtres s’étaient toutes +peu à peu fermées, avec de petits grincements de leurs ferrures. Gaud restait +toujours là, laissant la sienne ouverte. Les rares derniers passants, qui +distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe, devaient dire: “Voilà +une fille, qui, pour sûr, rêve à son galant.” Et c’était vrai, qu’elle y +rêvait, — avec une envie de pleurer par exemple; ses petites dents blanches +mordaient ses lèvres, défaisaient constamment ce pli qui soulignait en bas le +contour de sa bouche fraîche. Et ses yeux restaient fixes dans l’obscurité, ne +regardant rien des choses réelles... +</p> + +<p> +... Mais, après ce bal, pourquoi n’était-il pas revenu? Quel changement en lui? +Rencontré par hasard, il avait l’air de la fuir, en détournant ses yeux dont +les mouvements étaient toujours si rapides. +</p> + +<p> +Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non plus: +</p> + +<p> +— C’est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te marier, Gaud, disait-il, +si ton père le permettait, car tu n’en trouverais pas dans le pays un autre qui +le vaille. D’abord je te dirai qu’il est très sage, sans en avoir l’air; c’est +fort rare quand il se grise. Il fait bien un peu son têtu quelquefois, mais +dans le fond il est tout à fait doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est +bon. Et un marin! A chaque saison de pêche les capitaines se disputent pour +l’avoir... +</p> + +<p> +La permission de son père, elle était bien sûre de l’obtenir, car jamais elle +n’avait été contrariée dans ses volontés. Cela lui était donc bien égal qu’il +ne fût pas riche. D’abord, un marin comme ça, il suffirait d’un peu d’argent +d’avance pour lui faire suivre six mois les cours de cabotage, et il +deviendrait un capitaine à qui tous les armateurs voudraient confier des +navires. +</p> + +<p> +Cela lui était égal aussi qu’il fût un peu un géant; être trop fort, ça peut +devenir un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit pas du tout à +la beauté. +</p> + +<p> +Par ailleurs elle s’était informée, sans en avoir l’air, auprès des filles du +pays qui savaient toutes les histoires d’amour: on ne lui connaissait point +d’engagements; sans paraître tenir à l’une plus qu’à l’autre, il allait de +droite et de gauche, à Lézardrieux aussi bien qu’à Paimpol, auprès des belles +qui avaient envie de lui. +</p> + +<p> +Un soir de dimanche, très tard, elle l’avait vu passer sous ses fenêtres, +reconduisant et serrant de près une certaine Jeannie Caroff, qui était jolie +assurément, mais dont la réputation était fort mauvaise. Cela, par exemple, lui +avait fait un mal cruel. +</p> + +<p> +On lui avait assuré aussi qu’il était très emporté; qu’étant gris, un soir, +dans un certain café de Paimpol où les Islandais font leurs fêtes, il avait +lancé une grosse table en marbre au travers d’une porte qu’on ne voulait pas +lui ouvrir... +</p> + +<p> +Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les marins, +quelquefois, quand ça les prend... Mais, s’il avait le cœur bon, pourquoi +était-il venu la chercher, elle qui ne songeait à rien, pour la quitter après; +quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, avec ce beau sourire qui +semblait si franc, et de prendre cette voix douce pour lui faire des +confidences comme à une fiancée ? A présent elle était incapable de s’attacher +à un autre et de changer. Dans ce même pays, autrefois, quand elle était tout à +fait une enfant, on avait coutume de lui dire pour la gronder qu’elle était une +mauvaise petite, entêtée dans ses idées comme aucune autre; cela lui était +resté. Belle demoiselle à présent, un peu sérieuse et hautaine d’allures, que +personne n’avait façonnée, elle demeurait dans le fond toute pareille. +</p> + +<p> +Après ce bal, l’hiver dernier s’était passé dans cette attente de le revoir, et +il n’était même pas venu lui dire adieu avant le départ d’Islande. Maintenant +qu’il n’était plus là, rien n’existait pour elle; le temps ralenti semblait se +traîner — jusqu’à ce retour d’automne pour lequel elle avait formé ses projets +d’en avoir le cœur net et d’en finir... +</p> + +<p> +... Onze heures à l’horloge de la mairie, — avec cette sonorité particulière +que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des printemps. +</p> + +<p> +A Paimpol, onze heures, c’est très tard; alors Gaud ferma sa fenêtre et alluma +sa lampe pour se coucher... +</p> + +<p> +Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauvagerie; ou, comme lui +aussi était fier, était-ce la peur d’être refusé, la croyant trop riche?... +Elle avait déjà voulu le lui demander elle-même tout simplement; mais c’était +Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait pas se faire, que ce ne serait pas +très bien pour une jeune fille de paraître si hardie. Dans Paimpol, on +critiquait déjà son air et sa toilette... +</p> + +<p> +... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur distraite d’une fille qui rêve: +d’abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe élégante, ajustée à la mode des +villes, qu’elle jeta au hasard sur une chaise. +</p> + +<p> +Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par sa +tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus parfaite; +n’étant plus comprimée, ni trop amincie par le bas, elle reprit ses lignes +naturelles, qui étaient pleines et douce comme celle des statues en marbre; ses +mouvements en changeaient les aspects, et chacune de ses poses était exquise à +regarder. +</p> + +<p> +La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure avancée, éclairait avec un peu +de mystère ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable qu’aucun oeil n’avait +jamais regardée et qui allait sans doute être perdue pour tous, se dessécher +sans être jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour lui... +</p> + +<p> +Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien inconsciente de la beauté +de son corps. Du reste, dans cette région de la Bretagne, chez les filles des +pêcheurs islandais, c’est presque de race, cette beauté-là; on ne la remarque +plus guère, et même les moins sages d’entre elles, au lieu d’en faire parade, +auraient une pudeur à la laisser voir. Non, ce sont les raffinés des villes qui +attachent tant d’importance à ces choses pour les mouler ou les peindre... +</p> + +<p> +Elle se mit à défaire les espèces de colimaçons en cheveux qui étaient enroulés +au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombèrent sur son dos comme deux +serpents très lourds. Elle les retroussa en couronne sur le haut de sa tête, — +ce qui était commode pour dormir; — alors, avec son profil droit, elle +ressemblait à une vierge romaine. +</p> + +<p> +Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant toujours sa lèvre, elle +continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, — comme un enfant qui +tourmente un jouet quelconque en pensant à autre chose; après, les laissant +encore retomber, elle se mit très vite à les défaire pour s’amuser, pour les +étendre; bientôt elle en fut couverte jusqu’aux reins, ayant l’air de quelque +druidesse de forêt. +</p> + +<p> +Et puis, le sommeil étant venu tout de même, malgré l’amour et malgré l’envie +de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se cachant la figure dans +cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était déployée à présent comme un +voile... +</p> + +<p> +Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand’mère Moan, qui était, elle, sur +l’autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par s’endormir, du +sommeil glacé des vieillards, en songeant à son petit-fils et à la mort. Et, à +cette même heure, à bord de la Marie, — sur la mer Boréale qui était ce soir-là +très remuante — Yann et Sylvestre, les deux désirés, se chantaient des +chansons, tout en faisant gaîment leur pêche à la lumière sans fin du jour... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre VI</h3> + +<p> +Environ un mois plus tard. — En juin. +</p> + +<p> +Autour de l’Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots +appellent le calme blanc; c’est-à-dire que rien ne bougeait dans l’air, comme +si toutes les brises étaient épuisées, finies. +</p> + +<p> +Le ciel s’était couvert d’un grand voile blanchâtre, qui s’assombrissait par le +bas, vers l’horizon, passait aux gris plombés, aux nuances ternes de l’étain. +Et là-dessous, les eaux inertes jetaient un éclat pâle, qui fatiguait les yeux +et qui donnait froid. +</p> + +<p> +Cette fois-là, c’étaient des moires, rien que des moires changeantes qui +jouaient sur la mer; des cernes très légers, comme on en ferait en soufflant +contre un miroir. Toute l’étendue luisante semblait couverte d’un réseau de +dessins vagues qui s’enlaçaient et se déformaient, très vite effacés, très +fugitifs. +</p> + +<p> +Éternel soir ou éternel matin, il était impossible de dire: un soleil qui +n’indiquait plus aucune heure, restait là toujours, pour présider à ce +resplendissement de choses mortes, il n’était lui-même qu’un autre cerne, +presque sans contours, agrandi jusqu’à l’immense par un halo trouble. +</p> + +<p> +Yann et Sylvestre, en pêchant à côté l’un de l’autre, chantaient: Jean-François +de Nantes, la chanson qui ne finit plus, — s’amusant de sa monotonie même et se +regardant du coin de l’oeil pour rire de l’espèce de drôlerie enfantine avec +laquelle ils reprenaient perpétuellement les couplets, en tâchant d’y mettre un +entrain nouveau à chaque fois. Leurs joues étaient roses sous la grande +fraîcheur salée; cet air qu’ils respiraient était vivifiant et vierge; ils en +prenaient plein leur poitrine, à la source même de toute vigueur et de toute +existence. +</p> + +<p> +Et pourtant, autour d’eux, c’étaient des aspects de non vie, de monde fini ou +pas encore créé; la lumière n’avait aucune chaleur; les choses se tenaient +immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard de cette espèce de grand +oeil spectral qui était le soleil. +</p> + +<p> +La Marie projetait sur l’étendue une ombre qui était très longue comme le soir, +et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies reflétant les +blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombrée qui ne miroitait pas, +on pouvait distinguer par transparence ce qui se passait sous l’eau: des +poissons innombrables, des myriades et de myriades, tous pareils, glissant +doucement dans la même direction, comme ayant un but dans leur perpétuel +voyage. C’étaient des morues qui exécutaient leurs évolutions d’ensemble, +toutes en long dans le même sens, bien parallèles, faisant un effet de hachures +grises, et sans cesse agitées d’un tremblement rapide, qui donnait un air de +fluidité à cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup de queue +brusque, toutes se retournaient en même temps, montrant le brillant de leur +ventre argenté; et puis le même coup de queue, le même retournement, se +propageait dans le banc tout entier par ondulations lentes, comme si des +milliers de lames de métal eussent jeté, entre deux eaux, chacune un petit +éclair. +</p> + +<p> +Le soleil, déjà très bas, s’abaissait encore; donc s’était le soir décidément. +A mesure qu’il descendait dans les zones couleur de plomb qui avoisinaient la +mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait plus net, plus réel. On +pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait pour la lune. +</p> + +<p> +Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu’il n’était pas du tout loin dans +l’espace; il semblait qu’en allant, avec un navire, seulement jusqu’au bout de +l’horizon, on eût rencontré là ce gros ballon triste, flottant dans l’air à +quelques mètres au-dessus des eaux. +</p> + +<p> +La pêche allait assez vite; en regardant dans l’eau reposée, on voyait très +bien la chose se faire: les morues venir mordre, d’un mouvement glouton; +ensuite se secouer un peu, se sentant piquées, comme pour mieux se faire +accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à deux mains, les pêcheurs +rentraient leur ligne, — rejetant la bête à qui devait l’éventer et l’aplatir. +</p> + +<p> +La flottille des Paimpolais était éparse sur ce miroir tranquille, animant ce +désert. Çà et là, paraissaient les petites voiles lointaines, déployées +pour la forme puisque rien ne soufflait, et très blanches, se découpant en +clair sur les grisailles des horizons. +</p> + +<p> +Ce jour-là, ç’avait l’air d’un métier si calme, si facile, celui de pêcheur +d’Islande; — un métier de demoiselle... +</p> + +<p class="center"> +***** +</p> + +<p class="poem"> +Jean-François de Nantes;<br/> +Jean-François.<br/> +Jean-François! +</p> + +<p> +Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s’occupait bien peu d’être si +beau et d’avoir la mine si noble. D’ailleurs, enfant seulement avec Sylvestre, +ne chantant et ne jouant jamais qu’avec celui-là; renfermé au contraire avec +les autres, et plutôt fier et sombre; - très doux pourtant quand on avait +besoin de lui; toujours bon et serviable quand on ne l’irritait pas. +</p> + +<p> +Eux chantaient cette chanson-là; les deux autres, à quelques pas plus loin, +chantaient autre chose, une autre mélopée faite aussi de somnolence, de santé +et de vague mélancolie. +</p> + +<p> +On ne s’ennuyait pas et le temps passait. +</p> + +<p> +En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du fourneau +de fer, et le couvercle de l’écoutille était maintenu fermé pour procurer des +illusions de nuit à ceux qui avaient besoin de sommeil. Il leur fallait très +peu d’air pour dormir, et les gens moins robustes, élevés dans les villes, en +eussent désiré davantage. Mais, quand la poitrine profonde s’est gonflée tout +le jour à même l’atmosphère infinie, elle s’endort elle aussi, après, et ne +remue presque plus; alors on peut se tapir dans n’importe quel petit trou comme +font les bêtes. +</p> + +<p> +On se couchait après le quart, par fantaisie, à des moments quelconques, les +heures n’important plus dans cette clarté continuelle. Et c’étaient toujours de +bons sommes, sans agitations, sans rêves, qui reposaient de tout. +</p> + +<p> +Quand par hasard l’idée était aux femmes, cela par exemple agitait les +dormeurs: en se disant que dans six semaines la pêche allait finir, et qu’ils +en posséderaient bientôt des nouvelles, ou des anciennes déjà aimées, ils +rouvraient tout grands leurs yeux. +</p> + +<p> +Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutôt à la manière +honnête: on se rappelait les épouses, les fiancées, les soeurs, les parentes... +Avec l’habitude de la continence, les sens aussi s’endorment — pendant des +périodes bien longues... +</p> + +<p class="center"> +***** +</p> + +<p class="poem"> +Jean-François de Nantes;<br/> +Jean-François.<br/> +Jean-François! +</p> + +<p> +... Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque chose +d’imperceptible. Une petite fumée, montant des eaux comme une queue +microscopique, d’un autre gris, un tout petit peu plus foncé que celui du ciel. +Avec leurs yeux exercés à sonder les profondeurs, ils l’avaient vite aperçue: +</p> + +<p> +— Un vapeur, là-bas! +</p> + +<p> +— J’ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j’ai idée que c’est un vapeur +de l’État, — le croiseur qui vient faire sa ronde... +</p> + +<p> +Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des nouvelles de France, et, entre +autres, certaine lettre de vieille grand’mère, écrite par une main de belle +jeune fille. +</p> + +<p> +Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque noire, — c’était bien le +croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l’ouest. +</p> + +<p> +En même temps, une légère brise qui s’était levée, piquante à respirer, +commençait à marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle traçait sur +le luisant miroir des dessins d’un bleu vert, qui s’allongeaient en traînées, +s’étendaient comme des éventails, ou se ramifiaient en forme de madrépores; +cela se faisait très vite avec un bruissement, c’était comme un signe de réveil +présageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel, débarrassé de son +voile, devenait clair; les vapeurs, retombées sur l’horizon, s’y tassaient en +amoncellements d’ouates grises, formant comme des murailles molles autour de la +mer. Les deux glaces sans fin entre lesquelles les pêcheurs étaient -celle d’en +haut et celle d’en bas — reprenaient leur transparence profonde, comme si on +eût essuyé les buées qui les avaient ternies. Le temps changeait, mais d’une +façon rapide qui n’était pas bonne. +</p> + +<p> +Et, de différents points de la mer, de différents côtés de l’étendue, +arrivaient des navires pêcheurs: tous ceux de France qui rôdaient dans ces +parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme +des oiseaux qui rallient à un rappel, ils se rassemblaient à la suite de se +croiseur; il en sortait même des coins vides de l’horizon, et leurs petites +ailes grisâtres apparaissaient partout. Ils peuplaient tout à fait le pâle +désert. +</p> + +<p> +Plus de lente dérive, ils avaient tendu leurs voiles à la fraîche brise +nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s’approcher. +</p> + +<p> +L’Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec un air de vouloir +s’approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses grandes +montagnes de pierres nues, — qui n’ont jamais été éclairée que par côté, par en +dessous et comme à regret. Elle se continuait même par une autre Islande de +couleur semblable qui s’accentuait peu à peu; — mais qui était chimérique, +celle-ci, et dont les montagnes plus gigantesques n’étaient qu’une condensation +de vapeurs. Et le soleil, toujours bas et traînant, incapable de monter +au-dessus des choses, se voyait à travers cette illusion d’île, tellement, +qu’il paraissait posé devant et que c’était pour les yeux un aspect +incompréhensible. Il n’avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des +contours très accusés, il semblait plutôt quelque pauvre planète jaune, +mourante, qui se serait arrêtée là, indécise, au milieu d’un chaos... +</p> + +<p> +Le croiseur, qui avait stoppé, était entouré maintenant de la pléiade des +Islandais. De tous ces navires se détachaient des barques, en coquille de noix, +lui amenant à bord des hommes rudes aux longues barbes, dans des accoutrements +assez sauvage. +</p> + +<p> +Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme les enfants, des +remèdes pour des petites blessures, des réparations, des vivres, des lettres. +</p> + +<p> +D’autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux fers, pour +quelque mutinerie à expier; ayant tous été au service de l’État, ils trouvaient +la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont étroit du croiseur fut encombré +par quatre ou cinq de ces grands garçons étendus la boucle au pied, le vieux +maître qui les avait cadenassés leur dit: “Couche-toi de travers, donc, mes +fils, qu’on puisse passer,” ce qu’ils firent docilement, avec un sourire. +</p> + +<p> +Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre autres, +deux pour la Marie, capitaine Guermeur, l’une à monsieur Gaos, Yann, la seconde +à monsieur Moan, Sylvestre (celle-ci arrivée par le Danemark à Reykjavík, où le +croiseur l’avait prise). +</p> + +<p> +Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, leur faisait la +distribution, ayant quelque peine souvent à lire les adresses qui n’étaient pas +toutes mises par de mains très habiles. +</p> + +<p> +Et le commandant disait: +</p> + +<p> +— Dépêchez-vous, dépêchez-vous, le baromètre baisse. +</p> + +<p> +Il s’ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix amenées à la +mer, et tant de pêcheurs assemblés dans cette région peu sûre. +</p> + +<p> +Yann et Sylvestre avaient l’habitude de lire leurs lettres ensemble. +</p> + +<p> +Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les éclairait du haut de l’horizon +toujours avec son même aspect d’astre mort. +</p> + +<p> +Assis tous deux à l’écart, dans un coin du pont, les bras enlacés et se tenant +par les épaules, ils lisaient très lentement, comme pour se mieux pénétrer des +choses du pays qui leur étaient dites. +</p> + +<p> +Dans la lettre d’Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa petite +fiancée; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drôles de la vieille +grand’mère Yvonne, qui n’avait pas sa pareille pour amuser les absents; et puis +le dernier alinéa qui le concernait: “Le bonjour de ma part au fils Gaos”. +</p> + +<p> +Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne à son +grand ami, pour essayer de lui faire apprécier la main qui l’avait tracée: +</p> + +<p> +— Regarde, c’est une très belle écriture, n’est-ce pas, Yann? +</p> + +<p> +Mais Yann qui savait très bien quelle était cette main de jeune fille, détourna +la tête en secouant ses épaules, comme pour dire qu’on l’ennuyait à la fin avec +cette Gaud. +</p> + +<p> +Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dédaigné, le remit +dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa poitrine, se disant +tout triste: +</p> + +<p> +— Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu’est-ce qu’il peut avoir comme +ça contre elle?... +</p> + +<p> +... Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours là, assis, +songeant au pays, aux absents, à mille choses, dans un rêve... +</p> + +<p> +A ce moment, l’éternel soleil, qui avait un peu trempé son bord dans les eaux, +recommença à monter lentement. +</p> + +<p> +Et ce fut le matin... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>Deuxième partie</h2> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre I</h3> + +<p> +... Il avait aussi changé d’aspect et de couleur, le soleil d’Islande, et il +ouvrait cette nouvelle journée par un matin sinistre. Tout à fait dégagé de son +voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le ciel comme des jets, +annonçant le mauvais temps prochain. +</p> + +<p> +Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La brise +soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme éprouvant le besoin de +l’éparpiller, d’en débarrasser la mer; et ils commençaient à se disperser, à +fuir comme une armée en déroute, — rien que devant cette menace écrite en +l’air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper. +</p> + +<p> +Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les +navires. +</p> + +<p> +Les lames, encore petites, se mettaient à courir les unes après les autres, à +se grouper; elles s’étaient marbrées d’abord d’une écume blanche qui s’étalait +dessus en bavures; ensuite, avec un grésillement, il en sortait des fumées; on +eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; - et le bruit aigre de tout cela +augmentait de minute en minute. +</p> + +<p> +On ne pensait plus à la pêche, mais à la manoeuvre seulement. Les lignes +étaient depuis longtemps rentrées. Ils se hâtaient tous de s’en aller, — les +uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d’arriver à temps; d’autres, +préférant dépasser la pointe sud d’Islande, trouvant plus sûr de prendre le +large et d’avoir devant eux de l’espace libre pour filer vent arrière. Ils se +voyaient encore un peu les uns les autres; çà et là, dans les creux de lames, +des voiles surgissaient, pauvres petites choses mouillées, fatiguées, fuyantes, +— mais tenant debout tout de même, comme ces jouets d’enfants en moelle de +sureau que l’on couche en soufflant dessus, et qui toujours se redressent. +</p> + +<p> +La grande panne des nuages, qui s’était condensée à l’horizon de l’ouest avec +un aspect d’île, se défaisait maintenant par le haut, et les lambeaux couraient +dans le ciel. Elle semblait inépuisable, cette panne: le vent l’étendait, +l’allongeait, l’étirait, en faisait sortir indéfiniment des rideaux obscurs, +qu’il déployait dans le clair ciel jaune, devenu d’une lividité froide et +profonde. +</p> + +<p> +Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose. +</p> + +<p> +Le croiseur était parti vers les abris d’Islande; les pêcheurs restaient seuls +sur cette mer remuée qui prenait un air mauvais et une teinte affreuse. Ils se +pressaient, pour leurs dispositions de gros temps. Entre eux les distances +augmentaient; ils allaient se perdre de vue. +</p> + +<p> +Les lames, frisées en volutes, continuaient de se courir après, de se réunir, +de s’agripper les unes les autres pour devenir toujours plus hautes, et, entre +elles, les vides se creusaient. +</p> + +<p> +En quelques heures, tout était labouré, bouleversé dans cette région la veille +si calme, et, au lieu du silence d’avant on était assourdi de bruit. Changement +à vue que toute cette agitation d’à présent, inconsciente, inutile, qui s’était +faite si vite. Dans quel but tout cela?... Quel mystère de destruction +aveugle!... +</p> + +<p> +Les nuages achevaient de se déplier en l’air, venant toujours de l’ouest, se +superposant, empressés, rapides, obscurcissant tout. Quelques déchirures jaunes +restaient seules, par lesquels le soleil envoyait d’en bas ses derniers rayons +en gerbes. Et l’eau, verdâtre maintenant, était de plus en plus zébrée de baves +blanches. +</p> + +<p> +A midi, la Marie avait tout à fait pris son allure de mauvais temps; ses +écoutilles fermées et ses voiles réduites, elle bondissait souple et légère; - +au milieu du désarroi qui commençait, elle avait un air de jouer comme font les +gros marsouins que les tempêtes amusent. N’ayant plus que la misaine elle +fuyait devant le temps, suivant l’expression de marine qui désigne cette +allure-là. +</p> + +<p> +En haut, c’était devenu entièrement sombre, une voûte fermée, écrasante, — avec +quelques charbonnages plus noirs étendus dessus en taches informes, cela +semblait presque un dôme immobile, et il fallait regarder bien pour comprendre +que c’était au contraire en plein vertige de mouvement: grandes nappes grises, +se dépêchant de passer, et sans cesse remplacées par d’autres qui venaient du +fond de l’horizon, tentures de ténèbres, se dévidant comme d’un rouleau sans +fin... +</p> + +<p> +Elle fuyait devant le temps, la Marie, fuyait, toujours plus vite; et le temps +fuyait, aussi — devant je ne sais quoi de mystérieux et de terrible. La brise, +la mer, la Marie, les nuages, tout était pris d’un même affolement de fuite et +de vitesse dans le même sens. Ce qui détalait le plus vite, c’était le vent; +puis les grosses levées de houle, plus lourdes, plus lentes, courant après lui; +puis la Marie entraînée dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, +avec leurs crêtes blêmes qui se roulaient dans une perpétuelle chute, et elle, +— toujours rattrapée, toujours dépassée, — leur échappait tout de même, au +moyen d’un sillage habile qu’elle se faisait derrière, d’un remous où leur +fureur se brisait. +</p> + +<p> +Et dans cette allure de fuite, ce qu’on éprouvait surtout, c’était une illusion +de légèreté; sans aucune peine ni effort, on se sentait bondir. Quand la Marie +montait sur ces lames, c’était sans secousse comme si le vent l’eût enlevée; et +sa redescente après était comme une glissade, faisant éprouver ce +tressaillement du ventre qu’on a dans les chutes simulées des “chars russes” ou +dans celles imaginaires des rêves. Elle glissait comme à reculons, la montagne +fuyante se dérobant sous elle pour continuer de courir, et alors elle était +replongée dans un de ces grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, +elle en touchait le fond horrible, dans un éclaboussement d’eau qui ne la +mouillait même pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et +s’évanouissait en avant comme de la fumée, comme rien... +</p> + +<p> +Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après chaque lame passée, on +regardait derrière soi arriver l’autre; l’autre encore plus grande, qui se +dressait toute verte par transparence; qui se dépêchait d’approcher, avec les +contournements furieux, des volutes prêtes à se refermer, un air de dire: +“Attends que je t’attrape, et je t’engouffre...” +</p> + +<p> +... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d’un haussement d’épaule on +enlèverait une plume; et, presque doucement, on la sentait passer sous soi, +avec son écume bruissante, son fracas de cascade. +</p> + +<p> +Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours. Ces lames +se succédaient, plus énormes, en longues chaînes de montagnes dont les vallées +commençaient à faire peur. Et toute cette folie de mouvement s’accélérait, sous +un ciel de plus en plus sombre, au milieu d’un bruit plus immense. +</p> + +<p> +C’était bien du très gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant qu’on a +devant soi de l’espace libre, de l’espace pour courir! Et puis, justement la +Marie, cette année-là, avait passé sa saison dans la partie la plus occidentale +des pêcheries d’Islande; alors toute cette fuite dans l’Est était autant de +bonne route faite pour le retour. +</p> + +<p> +Yann et Sylvestre étaient à la barre, attachés par la ceinture. Ils chantaient +encore la chanson de Jean-François de Nantes; grisés de mouvement et de vitesse +ils chantaient à pleine voix, riant de ne plus s’entendre au milieu de tout ce +déchaînement de bruits, s’amusant à tourner la tête pour chanter contre le vent +et perdre haleine. +</p> + +<p> +— Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, là-haut? leur demandait Guermeur, +passant sa figure barbue par l’écoutille entrebâillée, comme un diable prêt à +sortir de sa boîte. +</p> + +<p> +Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour sûr. +</p> + +<p> +Ils n’avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est maniable, ayant +confiance dans la solidité de leur bateau, dans la force de leurs bras. Et +aussi dans la protection de cette Vierge de faïence qui, depuis quarante années +de voyages en Islande, avait dansé tant de fois cette mauvaise danse-là +toujours souriante entre ses bouquets de fausses fleurs... +</p> + +<p class="poem"> +Jean-François de Nantes;<br/> +Jean-François.<br/> +Jean-François! +</p> + +<p> +En général, on ne voyait pas loin autour de soi; à quelques centaines de +mètres, tout paraissait finir en espèces d’épouvantes vagues, en crêtes blêmes +qui se hérissaient, fermant la vue. On se croyait toujours au milieu d’une +scène restreinte, bien que perpétuellement changeante; et, d’ailleurs, les +choses étaient noyées dans cette sorte de fumée d’eau, qui fuyait en nuage, +avec une extrême vitesse, sur toute la surface de la mer. +</p> + +<p> +Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait vers le nord-ouest d’où une +saute de vent pouvait venir: alors une lueur frisante arrivait de l’horizon; un +reflet traînant, faisant paraître plus sombre le dôme de ce ciel, se répandait +sur les crêtes blanches agitées. Et cette éclaircie était triste à regarder; +ces lointains entrevus, ces échappées serraient le coeur davantage en donnant +trop bien à comprendre que c’était le même chaos partout, la même fureur — +jusque derrière ces grands horizons vides et infiniment au delà: l’épouvante +n’avait pas de limites, et on était seul au milieu! +</p> + +<p> +Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d’apocalypse jetant +l’effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de voix: d’en +haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui semblaient presque +lointaines à force d’être immenses: cela c’était le vent, la grande âme de ce +désordre, la puissance invisible menant tout. Il faisait peur, mais il y avait +d’autres bruits, plus rapprochés, plus matériels, plus menaçants de détruire, +que rendait l’eau tourmentée, grésillant comme sur des braises... +</p> + +<p> +Toujours cela grossissait. +</p> + +<p> +Et, malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les couvrir, à les manger +comme ils disaient: d’abord des embruns fouettant de l’arrière, puis de l’eau à +paquets, lancée avec une force à tout briser. Les lames se faisaient toujours +plus hautes, plus follement hautes, et pourtant elles étaient déchiquetées à +mesure, on en voyait de grands lambeaux verdâtres, qui étaient de l’eau +retombante que le vent jetait partout. Il en tombait de lourdes masses sur le +pont, avec un bruit claquant, et alors la Marie vibrait tout entière comme de +douleur. Maintenant on ne distinguait plus rien, à cause de toute cette bave +blanche, éparpillée; quand les rafales gémissaient plus fort, on la voyait +courir en tourbillons plus épais — comme, en été, la poussière des routes. Une +grosse pluie, qui était venue, passait aussi tout en biais, horizontale, et ces +choses ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient comme des lanières. +</p> + +<p> +Ils restaient tous les deux à la barre, attachés et se tenant ferme, vêtus de +leurs cirages, qui étaient durs et luisants comme des peaux de requins; ils les +avaient bien serrés au cou, par des ficelles goudronnées, bien serrés aux +poignets et aux chevilles pour ne pas laisser d’eau passer, et tout ruisselait +sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait plus dru, en s’arc-boutant +bien pour ne pas être renversés. La peau des joues leur cuisait et ils avaient +la respiration à toute minute coupée. Après chaque grande masse d’eau tombée, +ils se regardaient — en souriant, à cause de tout ce sel amassé dans leur +barbe. +</p> + +<p> +A la longue, pourtant, cela devenait une extrême fatigue, cette fureur, qui ne +s’apaisait pas, qui restait toujours à son même paroxysme exaspéré. Les rages +des hommes, celles des bêtes s’épuisent et tombent vite; — il faut subir +longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans cause et sans but, +mystérieuses comme la vie et comme la mort. +</p> + +<p class="poem"> +Jean-François de Nantes;<br/> +Jean-François.<br/> +Jean-François! +</p> + +<p> +A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de la vieille chanson +passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps à autre +inconsciemment. L’excès de mouvement et de bruit les avait rendus ivres, ils +avaient beau être jeunes, leurs sourires grimaçaient sur leurs dents +entrechoquées par un tremblement de froid; leurs yeux, à demi fermés sous les +paupières brûlées qui battaient, restaient fixes dans une atonie farouche. +Rivés à leur barre comme deux arcs-boutants de marbre, ils faisaient, avec +leurs mains crispées et bleuis, les efforts qu’il fallait, presque sans penser, +par simple habitude des muscles. Les cheveux ruisselants, la bouche contractée, +ils étaient devenus étranges, et en eux repassait tout un fond de sauvagerie +primitive. +</p> + +<p> +Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d’être encore là, à +côté l’un de l’autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que se dressait, +derrière, la montagne d’eau nouvelle, surplombante, bruissante, horrible, +heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, une de leurs mains s’agitait +pour un signe de croix involontaire. Ils ne songeaient plus à rien, ni à Gaud, +ni à aucune femme, ni à aucun mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils +n’avaient plus de pensées; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, +obscurcissait tout dans leur tête. Ils n’étaient plus que deux piliers de chair +raidie qui maintenaient cette barre; que deux bêtes vigoureuses cramponnées là +par instinct pour ne pas mourir. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre II</h3> + +<p> +...C’était en Bretagne, après la mi-septembre, par une journée déjà fraîche. +Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la direction de +Pors-Even. +</p> + +<p> +Depuis près d’un mois, les navires islandais étaient rentrés, — moins deux qui +avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la Marie ayant tenu bon, Yan +et tous ceux du bord étaient au pays tranquillement. +</p> + +<p> +Gaud se sentait très troublées, à l’idée qu’elle se rendait chez ce Yann. Une +seule fois elle l’avait vu depuis le retour d’Islande; c’était quand on était +allé, tous ensemble, conduire le pauvre petit Sylvestre, à son départ pour le +service. (On l’avait accompagné jusqu’à la diligence, lui, pleurant un peu, sa +vieille grand’mère pleurant beaucoup, et il était parti pour rejoindre le +quartier de Brest.) Yann, qui était venu aussi pour embrasser son petit ami, +avait fait mine de détourner les yeux quand elle l’avait regardé, et comme il +avait beaucoup de monde autour de cette voiture, — d’autres inscrits qui s’en +allaient, des parents assemblés pour leur dire adieu — il n’y avait pas eu +moyen de se parler. +</p> + +<p> +Alors elle avait pris à la fin une grande résolution, et, un peu craintive, +s’en allait chez les Gaos. +</p> + +<p> +Son père avait eu jadis des intérêts communs avec celui d’Yann (de ces affaires +compliquées qui, entre pêcheurs comme entre paysans, n’en finissent plus) et +lui redevait une centaine de francs pour la vente d’une barque qui venait de se +faire à la part. +</p> + +<p> +— Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon père; +d’abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis jamais allée si +loin en Ploubazlanec, et cela m’amuserait de faire cette grande course. +</p> + +<p> +Au fond elle avait une curiosité anxieuse de cette famille d’Yann, où elle +entrerait peut-être un jour, de cette maison, de ce village. +</p> + +<p> +Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, lui avait expliqué à sa +manière la sauvagerie de son ami: +</p> + +<p> +— Vois-tu, Gaud, c’est parce qu’il est comme cela; il ne veut se marier avec +personne, par idée à lui; il n’aime bien que la mer, et même un jour, par +plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage. +</p> + +<p> +Elle lui pardonnerait donc ses manières d’être, et, retrouvant toujours dans sa +mémoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se reprenait à espérer. +</p> + +<p> +Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sûr; son +intention n’était point de se montrer si osée. Mais lui, la revoyant de près, +parlerait peut-être... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre III</h3> + +<p> +Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, respirant la brise saine du +large. +</p> + +<p> +Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours des chemins. +</p> + +<p> +De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui sont toute +l’année battus par le vent, et dont la couleur est celle des rochers. Dans +l’un, où le sentier se rétrécissait tout à coup entre des murs sombres, entre +de hauts toits en chaume pointus comme des huttes celtiques, une enseigne de +cabaret la fit sourire: “Au cidre chinois”, et on avait peint deux magots en +robe verte et rose, avec des queues, buvant du cidre. Sans doute une fantaisie +de quelque ancien matelot revenu de là-bas... En passant, elle regardait tout; +les gens qui sont très préoccupés par le but de leur voyage s’amusent toujours +plus que les autres aux mille détails de la route. +</p> + +<p> +Le petit village était loin derrière elle maintenant, et, à mesure qu’elle +s’avançait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se +faisaient plus rares autour d’elle, la campagne plus triste. +</p> + +<p> +Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait la +grande mer. Plus d’arbres du tout à présent; rien que la lande rase, aux ajoncs +verts, et, çà et là, les divins crucifiés découpant sur le ciel leurs grands +bras en croix, donnant à tout ce pays l’air d’un immense lieu de justice. +</p> + +<p> +A un carrefour, gardé par un de ces christs énormes, elle hésita entre deux +chemins qui fuyaient entres des talus d’épines. +</p> + +<p> +Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la tirer d’embarras: +</p> + +<p> +— Bonjour, mademoiselle Gaud! +</p> + +<p> +C’était une petite Gaos, une petite soeur d’Yann. Après l’avoir embrassée, elle +lui demanda si ses parents étaient à la maison. +</p> + +<p> +— Papa et maman, oui. Il n’y a que mon frère Yann, dit la petite sans aucune +malice, qui est allé à Loguivy; mais je pense qu’il ne sera pas tard dehors. +</p> + +<p> +Il n’était pas là, lui! Encore se mauvais sort qui l’éloignait d’elle partout +et toujours. Remettre sa visite à une autre fois, elle y pensa bien. Mais cette +petite qui l’avait vue en route, qui pourrait parler... Que penserait-on de +cela à Pors-Even? Alors elle décida poursuivre, en musant le plus possible, +afin de lui donner le temps de rentrer. +</p> + +<p> +A mesure qu’elle approchait de ce village d’Yann, de cette pointe perdue, les +choses devenaient toujours plus rudes et plus désolées. Ce grand air de mer qui +faisait les hommes plus forts, faisait aussi les plantes plus basses, courtes, +trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le sentier, il y avait des goémons qui +traînaient par terre, feuillages d’ailleurs, indiquant qu’un autre monde était +voisin. Ils se répandaient dans l’air leur odeur saline. +</p> + +<p> +Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu’on voyait à longue +distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la ligne haute et +lointaine des eaux. Pilotes ou pêcheurs, ils avaient toujours l’air de guetter +au loin, de veiller sur le large; en la croisant, ils lui disaient bonjour. Des +figures brunies, très mâles et décidées, sous un bonnet de marin. +</p> + +<p> +L’heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour allonger sa +route; ces gens s’étonnaient de la voir marcher si lentement. +</p> + +<p> +Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les filles peut-être... +</p> + +<p> +Ah! Si elle avait su comme il s’en souciait peu, des belles. De temps en temps, +si l’envie lui en prenait de quelqu’une, il n’avait en général qu’à se +présenter. Les fillettes de Paimpol, comme dit la vieille chanson islandaise, +sont un peu folles de leur corps, et ne résistant guère à un garçon aussi beau. +Non, tout simplement, il était allé faire une commande à certain vannier de ce +village, qui avait seul dans le pays la bonne manière pour tresser les casiers +à prendre les homards. Sa tête était très libre d’amour en ce moment. +</p> + +<p> +Elle arriva à une chapelle, qu’on apercevait de loin sur une hauteur. C’était +une chapelle toute grise, très petite et très vieille; au milieu de l’aridité +d’alentour, un bouquet d’arbres, gris aussi et déjà sans feuilles, lui faisait +des cheveux, des cheveux jetés tous du même côté, comme par une main qu’on y +aurait passée. +</p> + +<p> +Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barques des pêcheurs, main +éternelle des vents d’ouest qui couche, dans le sens des lames et de la houle, +les branches tordues des rivages. Ils avaient poussé de travers et échevelés, +les vieux arbres, courbant le dos sous l’effort séculaire de cette main-là. +</p> + +<p> +Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c’était la chapelle de +Pors-Even; alors elle s’y arrêta, pour gagner encore du temps. +</p> + +<p> +Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix. Et tout +était de la même couleur, la chapelle, les arbres et les tombes; le lieu tout +entier semblait uniformément hâlé, rongé par le vent de la mer; un même lichen +grisâtre, avec ses taches d’un jaune pâle de soufre, couvrait les pierres, les +branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient dans les niches du +mur. +</p> + +<p> +Sur une de ces croix de bois, un nom était écris en grosses lettres: Gaos. — +Gaos, Joël, quatre-vingts ans. +</p> + +<p> +Ah! Oui, le grand-père; elle savait cela. +</p> + +<p> +La mer n’en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs des parents +d’Yann devaient dormir dans cet enclos, c’était naturel, et elle aurait dû s’y +attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait une impression +pénible. +</p> + +<p> +Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une prière sous ce porche +antique, tout petit, usé, badigeonné de chaux blanche. Mais là elle s’arrêta, +avec un plus fort serrement de coeur. Gaos! encore ce nom, gravé sur une des +plaques funéraires comme on en met pour garder le souvenir de ceux qui meurent +au large. +</p> + +<p> +Elle se mit à lire cette inscription: +</p> + +<p class="poem"> +En mémoire de<br/> +GAOS, Jean-Louis<br/> +âgé de 24 ans, matelot à bord de la Marguerite,<br/> +disparu en Islande, le 3 août 1877.<br/> +Qu’il repose en paix! +</p> + +<p> +L’Islande, — toujours l’Islande! — Par tout, à cette entrée de chapelle, +étaient clouées d’autres plaques de bois, avec des noms de marins morts. +C’était le coin des naufragés de Pors-Even, et elle regretta d’y être venue, +prise d’un pressentiment noir. A Paimpol, dans l’église, elle avait vu des +inscriptions pareilles; mais ici, dans ce village, il était plus petit, plus +fruste, plus sauvage, le tombeau vide des pêcheurs islandais. Il y avait de +chaque côté un banc de granit, pour les veuves, pour les mères: et ce lieu bas, +irrégulier comme une grotte, était gardé par une bonne vierge très ancienne, +repeinte en rose, avec de gros yeux méchants, qui ressemblait à Cybèle, déesse +primitive de la terre. +</p> + +<p> +Gaos! Encore! +</p> + +<p class="poem"> +En mémoire de<br/> +GAOS, François<br/> +époux de Anne-Marie LE GOASTER,<br/> +capitaine à bord du Paimpolais,<br/> +perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,<br/> +avec vingt-trois hommes composant son équipage.<br/> +Qu’ils reposent en paix! +</p> + +<p> +Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crâne noir avec des yeux verts, +peinture naïve et macabre, sentant encore la barbarie d’un autre âge. +</p> + +<p> +Gaos! partout ce nom! +</p> + +<p> +Un autre Gaos s’appelait Yves, enlevé du bord de son navire et disparu aux +environs de Norden-Fjord, en Islande, à l’âge de vingt-deux ans. La plaque +semblait être là depuis de longues années; il devait être bien oublié, +celui-là... +</p> + +<p> +En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de tendresse douce, et un peu +désespérée aussi. Jamais, non, jamais il ne serait à elle! Comment le disputer +à la mer, quand tant d’autres Gaos y avaient sombré, des ancêtres, des frères, +qui devaient avoir avec lui des ressemblances profondes. +</p> + +<p> +Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, à peine éclairée par ses fenêtres +basses aux parois épaisses. Et là, le coeur plein de larmes qui voulaient +tomber, elle s’agenouilla pour prier devant des saints et des saintes énormes, +entourés de fleurs grossières, et qui touchaient la voûte avec leur tête. +Dehors, le vent qui se levait commençait à gémir, comme rapportant au pays +breton la plainte des jeunes hommes morts. +</p> + +<p> +Le soir approchait; il fallait pourtant bien se décider à faire sa visite et +s’acquitter de sa commission. +</p> + +<p> +Elle reprit sa route et, après s’être informée dans le village, elle trouva la +maison des Gaos, qui était adossée à une haute falaise; on y montait par une +douzaine de marches en granit. Tremblant un peu à l’idée que Yann pouvait être +revenu, elle traversa le jardinet où poussaient des chrysanthèmes et des +véroniques. +</p> + +<p> +En entrant, elle dit qu’elle apportait l’argent de cette barque vendue, et on +la fit asseoir très poliment pour attendre le retour du père, qui lui signerait +son reçu. Parmi tout ce monde qui était là, ses yeux cherchèrent Yann, mais +elle ne le vit point. +</p> + +<p> +On était fort occupé dans la maison. Sur une grande table bien blanche, on +taillait déjà à la pièce, dans du coton neuf, des costumes appelés cirages, +pour la prochaine saison d’Islande. +</p> + +<p> +— C’est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut à chacun deux +rechanges complets pour là-bas. +</p> + +<p> +On lui expliqua comment on s’y prenait après pour les peindre et les cirer, ces +tenues de misère. Et, pendant qu’on lui détaillait la chose, ses yeux +parcouraient attentivement ce logis des Gaos. +</p> + +<p> +Il était aménagé à la manière traditionnelle des chaumières bretonnes; une +immense cheminée occupait le fond, et des lits en armoire s’étageaient sur les +côtés. Mais cela n’avait pas l’obscurité ni la mélancolie de ces gîtes des +laboureurs, qui sont toujours à demi enfouis au bord des chemins; c’était clair +et propre, comme en général chez les gens de mer. +</p> + +<p> +Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons ou filles, tous frères d’Yann, — sans +compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite blonde, +triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux autres. +</p> + +<p> +— Une que nous avons adoptée l’an dernier, expliqua la mère; nous en avions déjà +beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! son père était de +la Marie-Dieu-l’aime, qui s’est perdue en Islande à la saison dernière, comme +vous savez, — alors, entre voisins, on s’est partagé les cinq enfants qui +restaient et celle-ci nous est échue. +</p> + +<p> +Entendant qu’on parlait d’elle, la petite adoptée baissait la tête et souriait +en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui était son préféré. +</p> + +<p> +Il y avait un air d’aisance partout dans la maison, et la fraîche santé se +voyait épanouie sur toutes ces joues roses d’enfants. +</p> + +<p> +On mettait beaucoup d’empressement à recevoir Gaud - comme une belle demoiselle +dont la visite était un honneur pour la famille. Par un escalier de bois blanc +tout neuf, on la fit montrer dans la chambre d’en haut qui était la gloire du +logis. Elle se rappelait bien l’histoire de la construction de cet étage; +c’était à la suite d’une trouvaille de bateau abandonné faite en Manche par le +père Gaos et son cousin le pilote; la nuit du bal, Yann lui avait raconté cela. +</p> + +<p> +Cette chambre de l’épave était jolie et gaie dans sa blancheur toute neuve; il +y avait deux lits à la mode des villes, avec des rideaux en perse rose; une +grande table au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout Paimpol, toute la rade, +avec les Islandais là-bas, au mouillage, — et la passe par où ils s’en vont. +</p> + +<p> +Elle n’osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir où dormait +Yann; évidemment, tout enfant, il avait dû habiter en bas, dans quelqu’un de +ces antiques lits en armoire. Mais à présent, c’était peut-être ici, entre ces +beaux rideaux roses. Elle aurait aimé être au courant des détails de sa vie, +savoir surtout à quoi se passaient ses longues soirées d’hiver... +</p> + +<p> +... Un pas un peu lourd dans l’escalier la fit tressaillir. +</p> + +<p> +Non, ce n’était pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgré ses cheveux +déjà blancs, qui avait presque sa haute stature et qui était droit comme lui: +le père Gaos rentrant de la pêche. +</p> + +<p> +Après l’avoir saluée et s’être enquis des motifs de sa visite, il lui signa son +reçu, ce qui fut un peu long, car sa main n’était plus, disait-il, très +assurée. Cependant il n’acceptait pas ces cent francs comme un payement +définitif, le désintéressant de cette vente de barque; non, mais comme un +acompte seulement; il en recauserait avec M. Mével. Et Gaud, à qui l’argent +importait peu, fit un petit sourire imperceptible: allons, bon, cette histoire +n’était pas encore finie, elle s’en était bien doutée; d’ailleurs, cela +l’arrangeait d’avoir encore des affaires mêlées avec les Gaos. +</p> + +<p> +On s’excusait presque, dans la maison de l’absence d’Yann, comme si on eût +trouvé plus honnête que toute la famille fût là assemblée pour la recevoir. Le +père avait peut-être même deviné, avec sa finesse de vieux matelot, que son +fils n’était pas indifférent à cette belle héritière; car il mettait un peu +d’insistance à toujours reparler de lui: +</p> + +<p> +— C’est bien étonnant, disait-il, il n’est jamais si tard dehors. Il est allé à +Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre les homards; comme +vous savez, c’est notre grande pêche de l’hiver. +</p> + +<p> +Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que c’était +trop, et sentant un serrement de coeur lui venir à l’idée qu’elle ne le verrait +pas. +</p> + +<p> +— Un homme sage comme lui, qu’est-ce qu’il peut bien faire? Au cabaret, il n’y +est pas, bien sûr; nous n’avons pas cela à craindre avec notre fils. -Je ne dis +pas, une fois de temps en temps, le dimanche, avec des camarades... Vous savez +mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu, quand on est jeune homme, +n’est-ce pas, pourquoi s’en priver tout à fait?... Mais la chose est bien rare +avec lui, c’est un homme sage, nous pouvons le dire. +</p> + +<p> +Cependant la nuit venait; on avait replié les cirages commencés, suspendu le +travail. Les petits Gaos et la petite adoptée, assis sur des bancs, se +serraient les un aux autres, attristé par l’heure grise du soir, et regardaient +Gaud, ayant l’air de se demander: +</p> + +<p> +“A présent, pourquoi ne s’en va-t-elle pas?” +</p> + +<p> +Et, dans la cheminée, la flamme commençait à éclairer rouge, au milieu du +crépuscule qui tombait. +</p> + +<p> +— Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud. +</p> + +<p> +Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout à coup au visage à la +pensée d’être restée si tard. Elle se leva et prit congé. +</p> + +<p> +Le père d’Yann s’était levé lui aussi pour l’accompagner un bout de chemin, +jusqu’au delà de certain bas-fond isolé où de vieux arbres font un passage +noir. +</p> + +<p> +Pendant qu’ils marchaient près l’un de l’autre, elle se sentait prise pour lui +de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler comme à un père, +dans des élans qui lui venaient; puis les mots s’arrêtaient dans sa gorge, et +elle ne disait rien. +</p> + +<p> +Ils s’en allaient, au vent froid du soir qui avait l’odeur de la mer, +rencontrant çà et là, sur la rase lande, des chaumières déjà fermées, bien +sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids où des pêcheurs étaient +blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres. +</p> + +<p> +Comme c’était loin, ce Pors-Even, et comme elle s’y était attardée! +</p> + +<p> +Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de Loguivy; en +regardant approcher ces silhouettes d’hommes, elle pensait chaque fois à lui, à +Yann; mais c’était aisé de le reconnaître à distance et vite elle était déçue. +Ses pieds s’embarrassaient dans de longues plantes brunes, emmêlées comme des +chevelures, qui étaient les goémons traînant à terre. +</p> + +<p> +A la croix de Plouëzoc’h, elle salue le vieillard, le priant de retourner. Les +lumières de Paimpol se voyaient déjà, et il n’y avait plus aucune raison +d’avoir peur. +</p> + +<p> +Allons, c’était fini pour cette fois... Et qui sait à présent quand elle +verrait Yann... +</p> + +<p> +Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui auraient pas manqué, mais elle +aurait eu trop mauvais air en recommençant cette visite. Il fallait être plus +courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre, son petit confident, eût été +là encore, elle l’aurait chargé peut-être d’aller trouver Yann de sa part, afin +de le faire s’expliquer. Mais il était parti et pour combien d’années?... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre IV</h3> + +<p> +- Me marier? Disait Yann à ses parents le soir, — me marier? Eh! donc, mon +Dieu, pour quoi faire? — Est-ce que je serai jamais si heureux qu’ici avec +vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et la bonne soupe +toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer... Oh! je comprends bien, +allez, qu’il s’agit de celle qui est venue à la maison aujourd’hui. D’abord, +une fille si riche, en vouloir à de pauvres gens comme nous, ça n’est pas assez +clair à mon gré. Et puis ni celle-là ni une autre, on, c’est tout réfléchi, je +ne me marie pas, ça n’est pas mon idée. +</p> + +<p> +Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, désappointés profondément; +car, après en avoir causé ensemble, ils croyaient être bien sûrs que cette +jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais ils ne tentèrent point +d’insister, sachant combien ce serait inutile. Sa mère surtout baissa la tête +et ne dit plus mot; elle respectait les volontés de ce fils, de cet aîné qui +avait presque rang de chef de famille: bien qu’il fût toujours très doux et +très tendre avec elle, soumis plus qu’un enfant pour les petites choses de la +vie, il était depuis longtemps son maître absolu pour les grandes, échappant à +toute pression avec une indépendance tranquillement farouche. +</p> + +<p> +Il ne veillait jamais tard, ayant l’habitude, comme les autres pêcheurs, de se +lever avant le jour. Et après souper, dès huit heures, ayant jeté un dernier +coup d’oeil de satisfaction à ses casiers de Loguivy, à ses filets neufs, il +commença de se déshabiller, l’esprit en apparence fort calme; puis il monta se +coucher, dans le lit à rideaux de perse rose qu’il partageait avec Laumec son +petit frère. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre V</h3> + +<p> +...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, était au cartier +de Brest; — très dépaysé, mais très sage; portant crânement son col bleu ouvert +et son bonnet à pompon rouge; superbe en matelot, avec son allure roulante et +sa haute taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne vieille grand’mère +et resté l’enfant innocent d’autrefois. +</p> + +<p> +Un seul soir il s’était grisé, avec des pays, parce que c’est l’usage: ils +étaient rentrés au quartier, toute une bande se donnant le bras, en chantant à +tue-tête. +</p> + +<p> +Un dimanche aussi, il était allé au théâtre dans les galeries hautes. On jouait +un de ces grands drames où les matelots, s’exaspérant contre le traître, +l’accueillent avec un hou! qu’ils poussent tous ensemble et qui fait un bruit +profond comme le vent d’ouest. Il avait surtout trouvé qu’il y faisait très +chaud, qu’on y manquait d’air et de place; une tentative pour enlever son +paletot lui avait valu une réprimande de l’officier de service. Et il s’était +endormi sur la fin. +</p> + +<p> +En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait rencontré des dames d’un âge +assez mûr, coiffées en cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur trottoir. +</p> + +<p> +— Écoute ici, joli garçon, disaient-elles avec des grosses voix rauques. +</p> + +<p> +Il avait bien compris tout de suite ce qu’elles voulaient, n’étant point si +naïf qu’on aurait pu le croire. Mais le souvenir, évoqué tout à coup, de sa +vieille grand’mère et de Marie Gaos, l’avait fait passer devant elles très +dédaigneux, les toisant du haut de sa beauté et de sa jeunesse avec un sourire +de moquerie enfantine. Elles avaient même été fort étonnées, les belles, de la +réserve de ce matelot: +</p> + +<p> +— As-tu vu celui-là!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi, l’on va te +manger. +</p> + +<p> +Et le bruit de choses fort vilaines qu’elles lui criaient s’était perdu dans la +rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de dimanche. +</p> + +<p> +Il se conduisait à Brest comme en Islande; comme au large, il restait vierge. — +Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu’il était très fort, ce qui +inspire le respect aux marins. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre VI</h3> + +<p> +Un jour on l’appela au bureau de sa compagnie; on avait à lui annoncer qu’il +était désigné pour la Chine, pour l’escadre de Formose!... +</p> + +<p> +Il se doutait depuis longtemps que ça arriverait, ayant entendu dire à ceux qui +lisaient les journaux que, par là-bas, la guerre n’en finissait plus. A cause +de l’urgence du départ, on le prévenait en même temps qu’on ne pourrait pas lui +donner la permission accordée d’ordinaire, pour les adieux, à ceux qui vont en +campagne: dans cinq jours, il faudrait faire son sac et s’en aller. Il lui vint +un trouble extrême: c’était le charme des grands voyages, de l’inconnu, de la +guerre: aussi l’angoisse de tout quitter, avec l’inquiétude vague de ne plus +revenir. +</p> + +<p> +Mille choses tourbillonnaient dans sa tête. Un grand bruit se faisait autour de +lui, dans les salles du quartier, où quantité d’autres venaient d’être désignés +aussi pour cette escadre de Chine. +</p> + +<p> +Et vite il écrivit à sa pauvre vieille grand’mère, vite au crayon, assis par +terre, isolé dans une rêverie agitée, au milieu du va-et-vient et de la clameur +de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient partir. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre VII</h3> + +<p> +Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux jours après, +en riant derrière lui; c’est égal, ils ont l’air de bien s’entendre tout de +même. +</p> + +<p> +Ils s’amusaient de le voir, pour la première fois, se promener dans les rues de +Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se penchant vers elle +d’un air tendre, lui disant des choses qui avaient l’air tout à fait douces. +</p> + +<p> +Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de dos; — des jupes un peu +courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit châle brun, et une grande +coiffe de Paimpolaise. +</p> + +<p> +Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers lui pour le regarder avec +tendresse. +</p> + +<p> +— Elle est un peu ancienne, l’amoureuse! +</p> + +<p> +Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que c’était une +bonne vieille grand’mère, venue de la campagne. +</p> + +<p> +...Venue en hâte, prise d’une épouvante affreuse, à la nouvelle du départ de +son petit-fils: — car cette guerre de Chine avait déjà coûté beaucoup de marins +au pays de Paimpol. +</p> + +<p> +Ayant réuni toutes ses pauvres petites économies, arrangé dans un carton sa +belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle était partie pour +l’embrasser au moins encore une fois. +</p> + +<p> +Tout droit elle avait été le demander à la caserne et d’abord l’adjudant de sa +compagnie avait refusé de le laisser sortir. +</p> + +<p> +— Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au +capitaine, le voilà qui passe. +</p> + +<p> +Et carrément, elle y était allée. Celui-ci s’était laissé toucher. +</p> + +<p> +— Envoyez Moan se changer, avait-il dit. +</p> + +<p> +Et Moan, quatre à quatre, était monté se mettre en toilette de ville, — tandis +que la bonne vieille, pour l’amuser, comme toujours, faisait par derrière à cet +adjudant une fine grimace impayable, avec une révérence. +</p> + +<p> +Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien décolleté dans sa tenue de +sortie, elle avait été émerveillée de le trouver si beau: sa barbe noire, qu’un +coiffeur lui avait taillée, était en pointe à la mode des marins cette +année-là, les liettes de sa chemise ouverte étaient frisée menu, et son bonnet +avait de longs rubans qui flottaient terminés par des encres d’or. +</p> + +<p> +Un instant elle s’était imaginé voir son fils Pierre qui, vingt ans auparavant, +avait été lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de ce long passé déjà +enfui derrière elle, de tous ces morts, avait jeté furtivement sur l’heure +présente une ombre triste. +</p> + +<p> +Tristesse vite effacée. Ils étaient sortis bras dessus bras dessous, dans la +joie d’être ensemble; — et c’est alors que, la prenant pour son amoureuse, on +l’avait jugée “un peu ancienne”. +</p> + +<p> +Elle l’avait emmené dîner, en partie fine, dans une auberge tenue par des +Paimpolais, qu’on lui avait recommandée comme n’étant pas trop chère. Ensuite, +se donnant le bras toujours, ils étaient allés dans Brest, regarder les +étalages des boutiques. Et rien n’était si amusant que tout ce qu’elle trouvait +à dire pour faire rire son petit-fils, — en breton de Paimpol que les passants +ne pouvaient pas comprendre. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre VIII</h3> + +<p> +Elle était restée trois jours avec lui, trois jours de fête sur lesquels pesait +un après bien sombre, autant dire trois jours de grâce. +</p> + +<p> +Et enfin il avait bien fallu repartir, s’en retourner à Ploubazlanec. C’est que +d’abord elle était au bout de son pauvre argent. Et puis Sylvestre embarquait +le surlendemain, et les matelots sont toujours consignés inexorablement dans +les quartiers, la veille des grands départs (un usage qui semble à première vue +un peu barbare, mais qui est une précaution nécessaire contre les bordées +qu’ils ont tendance à courir au moment de se mettre en campagne). +</p> + +<p> +Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans sa tête +pour dire encore des choses drôles à son petit-fils, elle n’avait rien trouvé, +non, mais c’étaient des larmes qui avaient envie de venir, les sanglots qui, à +chaque instant, lui montaient à la gorge. Suspendue à son bras, elle lui +faisait mille recommandations qui, à lui aussi, donnaient l’envie de pleurer. +Et ils avaient fini par entrer dans une église pour dire ensemble leurs +prières. +</p> + +<p> +C’est par le train du soir qu’elle s’en était allée. Pour économiser, ils +s’étaient rendus à pied à la gare; lui, portant son carton de voyage et la +soutenant de son bras fort sur lequel elle s’appuyait de tout son poids. Elle +était fatiguée, fatiguée, la pauvre vieille; elle n’en pouvait plus, de s’être +tant surmenée pendant trois ou quatre jours. Le dos tout courbé sous son châle +brun, ne trouvant plus la force de se redresser, elle n’avait plus rien de +jeunet dans la tournure et sentait bien toute l’accablante lourdeur de ses +soixante-seize ans. A l’idée que c’était fini, que dans quelques minutes il +faudrait le quitter, son coeur se déchirait d’une manière affreuse. Et c’était +en Chine qu’il s’en allait, là-bas, à la tuerie! Elle l’avait encore là, avec +elle: elle le tenait encore de ses deux pauvres mains... et cependant il +partirait; ni toute sa volonté, ni toutes ses larmes ni tout son désespoir de +grand’mère ne pourraient rien pour le garder!... +</p> + +<p> +Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, de ses mitaines, +agitée, tremblante, elle lui faisait ses recommandations dernières auxquelles +il répondait tout bas par de petits oui bien soumis, la tête penchée tendrement +vers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son air de petit enfant. +</p> + +<p> +— Allons, la vieille, il faut vous décider si vous voulez partir! +</p> + +<p> +La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui enleva +des mains son carton; — puis laissa tomber la chose à terre, pour se pendre à +son cou dans un embrassement suprême. +</p> + +<p> +On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus envie de +sourire à personne. Poussée par les employés, épuisée, perdue, elle se jeta +dans le premier compartiment venu, dont on lui referma brusquement la portière +sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course légère de matelot, décrivait +une courbe d’oiseau qui s’envole, afin de faire le tour et d’arriver à la +barrière, dehors, à temps pour la voir passer. +</p> + +<p> +Un grand coup de sifflet, l’ébranlement bruyant des roues, — la grand’mère +passa. — Lui, contre cette barrière, agitait avec une grâce juvénile son bonnet +à rubans flottants, et elle, penchée à la fenêtre de son wagon de troisième, +faisant signe avec son mouchoir pour être mieux reconnue. Si longtemps qu’elle +pu, si longtemps qu’elle distingua cette forme bleu-noir qui était encore son +petit-fils, elle le suivait des yeux, lui jetant de toute son âme cet “au +revoir” toujours incertain que l’on dit aux marins quand ils s’en vont. +</p> + +<p> +Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu’à la dernière +minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s’efface là-bas pour jamais... +</p> + +<p> +Lui, s’en retournant lentement, tête baissée, avec de grosses larmes descendant +sur ses joues. La nuit d’automne était venue, le gaz allumé partout, la fête +des matelots commencée. Sans prendre garde à rien, il traversa Brest, puis le +pont de Recouvrance, se rendant au quartier. +</p> + +<p> +— “Écoute ici, joli garçon,” disaient déjà des vois enrouées de ces dames qui +avaient commencé leurs cent pas sur les trottoirs. +</p> + +<p> +Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant à peine +jusqu’au matin. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre IX</h3> + +<p> +...Il avait pris le large, emporté très vite sur des mers inconnues, beaucoup +plus bleues que celle de l’Islande. +</p> + +<p> +Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre de se hâter, de brûler +les relâches. +</p> + +<p> +Déjà il avait conscience d’être bien loin, à cause de cette vitesse qui était +incessante, égale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni de la +mer. Etant gabier, il vivait dans sa mâture, perché comme un oiseau, évitant +ces soldats entassés sur le pont, cette cohue d’en bas. +</p> + +<p> +On s’était arrêté deux fois sur la côte de Tunis, pour prendre encore des +zouaves et des mulets; de très loin il avait aperçu des villes blanches sur des +sables ou des montagnes. Il était même descendu du sa hune pour regarder +curieusement des hommes très bruns, drapés de voiles blancs, qui étaient venus +dans des barques pour vendre des fruits: les autres lui avaient dit que +c’étaient ça, les Bédouins. +</p> + +<p> +Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgré la saison +d’automne, lui donnaient l’impression d’un dépaysement extrême. +</p> + +<p> +Un jour, on était arrivé à une ville appelée Port-Saïd. Tous les pavillons +d’Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un air de +Babel en fête, et des sables miroitants l’entouraient comme une mer. On avait +mouillé là à toucher les quais, presque au milieu des longues rues à maisons de +bois. Jamais, depuis le départ, il n’avait vu si clair et de si près le monde +du dehors, et cela l’avait distrait, cette agitation, cette profusion de +bateaux. +</p> + +<p> +Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes à vapeur, tous ces navires +s’engouffraient dans une sorte de long canal, étroit comme un fossé, qui fuyait +en ligne argentée dans l’infini de ces sables. Du haut de sa hune, il les +voyait s’en aller comme en procession pour se perdre dans les plaines. +</p> + +<p> +Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes; des hommes en robe de +toutes les couleurs, affairés, criant, dans le grand coup de feu du transit. Et +le soir, aux sifflets diaboliques des machines, étaient venus se mêler les +tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des choses bruyantes, comme pour +endormir les regrets déchirants de tous les exilés qui passaient. +</p> + +<p> +Le lendemain, dès le soleil levé, ils étaient entrés eux aussi dans l’étroit +ruban d’eau entre les sables, suivis d’une queue de bateaux de tous les pays. +Cela avait duré deux jours, cette promenade à la file dans le désert; puis une +autre mer s’était ouverte devant eux, et ils avaient repris le large. +</p> + +<p> +On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait à sa surface +des marbrures rouges et quelquefois l’écume battue du sillage avait la couleur +du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune, se chantant tout bas à +lui-même Jean François de Nantes, pour se rappeler son frère Yann, l’Islande, +le bon temps passé. +</p> + +<p> +Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait apparaître +quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui menaient le navire +connaissaient sans doute, malgré l’éloignement et le vague, ces caps avancés +des continents qui sont comme des points de repère éternels sur les grands +chemins du monde. Mais, quand on est gabier, on navigue emporté comme une +chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les mesures sur l’étendue +qui ne finit pas. +</p> + +<p> +Lui, n’avait que la notion d’un éloignement effroyable qui augmentait toujours; +mais il en avait la notion très nette, en regardant de haut ce sillage, +bruissant, rapide, qui fuyait derrière; en comptant depuis combien durait cette +vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit. +</p> + +<p> +En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés à l’ombre des tentes, +haletaient avec accablement. L’eau, l’air, la lumière avaient pris une +splendeur morne, écrasante; et la fête éternelle de ces choses était comme une +ironie pour les êtres, pour les existences organisées qui sont éphémères: +</p> + +<p> +... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé par des nuées de petits oiseaux, +d’espèce inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme des tourbillons de +poussière noire. Ils se laissaient prendre et caresser, n’en pouvant plus. Tous +les gabiers en avaient sur leurs épaules. +</p> + +<p> +Mais bientôt, les plus fatigués commencèrent à mourir. +</p> + +<p> +... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces tout +petits, au soleil terrible de la mer Rouge. +</p> + +<p> +Ils étaient venus de par delà les grands déserts, poussés par un vent de +tempête. Par peur de tomber dans cet infini bleu qui était partout, ils +s’étaient abattus, d’un dernier vol épuisé, sur ce bateau qui passait. Là-bas, +au fond de quelque région lointaine de la Libye, leur race avait pullulé dans +des amours exubérantes. Leur race avait pullulé sans mesure, et il y en avait +eu trop; alors la mère aveugle, et sans âme, la mère nature, avait chassé d’un +souffle cet excès de petits oiseaux avec la même impassibilité que s’il se fût +agi d’une génération d’hommes. +</p> + +<p> +Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont était jonché +de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et d’amour... +Petites loques noires, aux plumes mouillées, Sylvestre et les gabiers les +ramassaient, étendant dans leurs mains, d’un air de commisération, ces fines +ailes bleuâtres, — et puis les poussaient au grand néant de la mer, à coups de +balai... +</p> + +<p> +Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de Moïse, et le navire en +fut couvert. +</p> + +<p> +Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inaltérable où on ne voyait +plus rien de vivant, - si ce n’est des poissons quelquefois, qui volaient au +ras de l’eau... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre X</h3> + +<p> +... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout noir; — c’était l’Inde. +Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-là, le hasard l’ayant fait +choisir à bord pour compléter l’armement d’une baleinière. +</p> + +<p> +A travers l’épaisseur des feuillages, il recevait l’ondée tiède, et regardait +autour de lui les choses étranges. Tout était magnifiquement vert; les feuilles +des arbres étaient faites comme des plumes gigantesques, et les gens qui se +promenaient avaient de grands yeux veloutés qui semblaient se fermer sous le +poids de leurs cils. Le vent qui poussait cette pluie sentait le musc et les +fleurs. +</p> + +<p> +Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le Écoute ici, +joli garçon, entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de ce pays +enchanté, leur appel était troublant et faisait passer des frissons dans la +chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les mousselines transparentes +qui les drapaient; elles étaient fauves et polies comme du bronze. +</p> + +<p> +Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, il s’avançait déjà, peu à peu, +pour les suivre. +</p> + +<p> +...Mais voici qu’un petit coup de sifflet de marine, modulé en trilles +d’oiseau, le rappela brusquement dans sa baleinière, qui allait repartir. +</p> + +<p> +Il prit sa course, — et adieu les belles de l’Inde. Quand on se retrouva au +large le soir, il était encore vierge comme un enfant. +</p> + +<p> +Après une nouvelle semaine de mer bleue, on s’arrêta dans un autre pays de +pluie et de verdure. Une nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient des cris, +envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des paniers. +</p> + +<p> +— Alors nous sommes donc déjà en Chine? demanda Sylvestre, voyant qu’ils avaient +tous des figures de magot et des queues. +</p> + +<p> +On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n’était que Singapour. Il +remonta dans sa hune, pour éviter la poussière noirâtre que le vent promenait, +tandis que le charbon des milliers de petits paniers s’entassait fiévreusement +dans les soutes. +</p> + +<p> +Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, où se trouvait au +mouillage une certaine Circé tenant un blocus. C’était le bateau auquel il se +savait depuis longtemps destinés, et on l’y déposa avec son sac. +</p> + +<p> +Il y retrouva des pays même deux Islandais qui pour le moment étaient +canonniers. +</p> + +<p> +Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles où il l’y avait rien à +faire, ils se réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour former ensemble +une petite Bretagne de souvenir. +</p> + +<p> +Il du passer cinq mois d’inaction et d’exil dans cette baie triste, avant le +moment désiré d’aller se battre. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre XI</h3> + +<p> +Paimpol, — le dernier jour de février, — veille du départ des pêcheurs pour +l’Islande. +</p> + +<p> +Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et devenue très +pâle. +</p> + +<p> +C’est que Yann était en bas, à causer avec son père. Elle l’avait vu venir, et +elle entendait vaguement résonner sa voix. +</p> + +<p> +Ils ne s’étaient pas rencontrés de tout l’hiver, comme si une fatalité les eût +toujours éloignés l’un de l’autre. +</p> + +<p> +Après sa course à Pors-Even, elle avait fondé quelque espérance sur le pardon +des Islandais, où l’on a beaucoup d’occasions de se voir et de causer, sur la +place, le soir, dans les groupes. Mais, dès le matin de cette fête, les rues +étant déjà tendues de blanc, ornées de guirlandes vertes, une mauvaise pluie +s’était mise à tomber à torrents, chassée de l’ouest par une brise gémissante; +sur Paimpol, on n’avait jamais vu le ciel si noir. “Allons, ceux de +Ploubazlanec ne viendront pas,” avaient dit tristement les filles qui avaient +leurs amoureux de ce côté-là. Et, en effet, ils n’étaient pas venus, ou bien +s’étaient vite enfermés à boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, +le coeur plus serré que de coutume, était restée derrière ses vitres toute la +soirée, écoutant ruisseler l’eau des toits et monter du fond des cabarets les +chants bruyants des pêcheurs. +</p> + +<p> +Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite d’Yann, se doutant bien +que, pour cette affaire de vente de barque non encore réglée, le père Gaos, qui +n’aimait pas venir à Paimpol, enverrait son fils. Alors elle s’était promis +qu’elle irait à lui, ce que les filles ne font pas d’ordinaire, qu’elle lui +parlerait pour en avoir le coeur net. Elle lui reprocherait de l’avoir +troublée, puis abandonnée, à la manière de garçons qui n’ont pas d’honneur. +Entêtement, sauvagerie, attachement au métier de la mer, ou crainte d’un +refus... si tous ces obstacles indiqués par Sylvestre étaient les seuls, ils +pourraient bien tomber, qui sait! Après un entretien franc comme serait le +leur. Et alors, peut-être, reparaîtrait son beau sourire qui arrangerait tout, +— ce même sourire qui l’avait tant surprise et charmée l’hiver d’avant, pendant +une certaine nuit de bal passée tout entière à valser entres ses bras. Et cet +espoir lui rendait du courage, l’emplissait d’une impatience presque douce. +</p> + +<p> +De loin, tout paraît toujours si facile, si simple à dire et à faire. +</p> + +<p> +Et, précisément, cette visite d’Yann tombait à une heure choisie: elle était +sûre que son père, en ce moment assis à fumer, ne se dérangerait pas pour le +reconduire; donc, dans le corridor où il n’y aurait personne, elle pourrait +avoir enfin son explication avec lui. +</p> + +<p> +Mais voici qu’à présent, le moment venu, cette hardiesse lui semblait extrême. +L’idée seulement de le rencontrer, de le voir face à face au pied de ces +marches la faisait trembler. Son coeur battait à se rompre... Et dire que, d’un +moment à l’autre, cette porte en bas allait s’ouvrir, — avec le petit bruit +grinçant qu’elle connaissait bien, — pour lui donner passage! +</p> + +<p> +Non, décidément, elle n’oserait jamais; plutôt se consumer d’attente et mourir +de chagrin, que tenter une chose pareille. Et déjà elle avait fait quelques pas +pour retourner au fond de sa chambre, s’asseoir et travailler. +</p> + +<p> +Mais elle s’arrêta encore, hésitante, effarée, se rappellent que c’était demain +le départ pour l’Islande, et que cette occasion de le voir était unique. Il +faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de solitude et +d’attente, languir après son retour, perdre encore tout un été de sa vie... +</p> + +<p> +En bas, la porte s’ouvrit: Yann sortait! Brusquement résolue, elle descendit en +courant l’escalier, et arriva tremblante se planter devant lui. +</p> + +<p> +— Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s’il vous plaît. +</p> + +<p> +— A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant la main à +son chapeau. +</p> + +<p> +Il la regardait d’un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tête rejetée en +arrière, l’expression dure, ayant même l’air de se demander si seulement il +s’arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, il plaquait ses larges épaules à +la muraille, comme pour être moins près d’elle dans ce couloir étroit où il se +voyait pris. +</p> + +<p> +Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu’elle avait préparé pour lui +dire: elle n’avait pas prévu qu’il pourrait lui faire cet affront-là, de passer +sans l’avoir écoutée... +</p> + +<p> +— Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? demanda-t-elle d’un ton +sec et bizarre, qui n’était pas celui qu’elle voulait avoir. +</p> + +<p> +Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues étaient devenues très +rouges, une montée de sang lui brûlait le visage, et ses narines mobiles se +dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de sa poitrine, comme +celles des taureaux. +</p> + +<p> +Elle essaya de continuer: +</p> + +<p> +— Le soir du bal où nous étions ensemble, vous m’aviez dit au revoir comme on ne +le dit pas à une indifférente... Monsieur Yann, vous êtes sans mémoire donc... +Que vous ai-je fait?... +</p> + +<p> +... Le mauvais vent d’ouest qui s’engouffrait là, venant de la rue, agitait les +cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et, derrière eux, fit +furieusement battre une porte. On était mal dans ce corridor pour parler de +choses graves. Après ses premières phrases, étranglées dans sa gorge, Gaud +restait muette, sentant tourner sa tête, n’ayant plus d’idées. Ils s’étaient +avancés vers la porte de la rue, lui, fuyant toujours. +</p> + +<p> +Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était noir. Par cette porte +ouverte, un éclairage livide et triste tombait en plein sur leurs figures. Et +une voisine d’en face les regardait: qu’est-ce qu’ils pouvaient se dire, ces +deux-là, dans le corridor, avec des airs si troublés? qu’est-ce qui se passait +donc chez les Mével? +</p> + +<p> +— Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin en se dégageant avec une aisance +de fauve. - Déjà j’en ai entendu dans le pays, qui parlaient sur nous... Non, +mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous ne sommes pas gens de la même +classe. Je ne suis pas un garçon à venir chez vous, moi... +</p> + +<p> +Et il s’en alla... +</p> + +<p> +Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle n’avait même rien dit de ce +qu’elle voulait dire, dans cette entrevue qui n’avait réussi qu’à la faire +passer à ses yeux pour une effrontée... Quel garçon était-il donc, ce Yann, +avec son dédain des filles, son dédain de l’argent, son dédain de tout!... +</p> + +<p> +Elle restait d’abord clouée sur place, voyant les choses remuer autour d’elle, +avec du vertige... +</p> + +<p> +Et puis une idée, plus intolérable que toutes, lui vint comme un éclair: des +camarades d’Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur la place, +l’attendant! S’il allait leur raconter cela, s’amuser d’elle, comme se serait +un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa chambre, pour les +observer à travers ses rideaux... +</p> + +<p> +Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils +regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus sombre, et +faisaient des conjectures sur la grande pluie menaçante, disant: +</p> + +<p> +— Ce n’est qu’un grain; entrons boire, tandis que sa passera. +</p> + +<p> +Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur Jeannie Caroff, sur différentes +belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenêtre. +</p> + +<p> +Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne répondait pas, ne souriait pas, mais +demeurait grave et triste. Il n’entra point boire avec les autres et, sans plus +prendre garde à eux ni à la pluie commencée, marchant lentement sous l’averse +comme quelqu’un absorbé dans une rêverie, il traversa la place, dans la +direction de Ploubazlanec... +</p> + +<p> +Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir prit la +place de l’amer dépit qui lui était d’abord monté au coeur. +</p> + +<p> +Elle s’assit, la tête dans ses mains. Que faire à présent? +</p> + +<p> +Oh! s’il avait pu l’écouter rien qu’un moment; plutôt, s’il pouvait venir là, +seul avec elle dans cette chambre où on se parlerait en paix, tout +s’expliquerait peut-être encore. +</p> + +<p> +Elle l’aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait: “Vous +m’avez cherchée quand je ne vous demandais rien; à présent je suis à vous de +toute mon âme si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de devenir la femme +d’un pêcheur, et cependant, parmi les garçons de Paimpol, je n’aurais qu’à +choisir si j’en désirais un pour mari; mais je vous aime vous, parce que, +malgré tout, je vous crois meilleur que les autres jeunes hommes; je suis un +peu riche, je sais que je suis jolie; bien que j’aie habité dans les villes, je +vous jure que je suis une fille sage, n’ayant jamais rien fait de mal; alors, +puisque je vous aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas? +</p> + +<p> +... Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit qu’en rêve; il était +trop tard, Yann ne l’entendrait point. Tenter de lui parler une seconde fois... +oh! non! pour quelle espèce de créature la prendrait-il, alors!... Elle +aimerait mieux mourir. +</p> + +<p> +Et demain ils partaient tous pour l’Islande! Seule dans sa belle chambre, où +entrait le jour blanchâtre de février, ayant froid, assise au hasard sur une +des chaises rangées le long du mur, il lui semblait voir crouler le monde, avec +les choses présentes et les choses à venir, au fond d’un vide morne, +effroyable, qui venait de se creuser partout autour d’elle. +</p> + +<p> +Elle souhaitait être débarrassée de la vie, être déjà couchée bien tranquille +sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, elle lui pardonnait, +et aucune haine n’était mêlée à son amour désespéré pour lui... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre XII</h3> + +<p> +La mer, la mer grise. +</p> + +<p> +Sur la grand’route non tracée qui mène, chaque été, les pêcheurs en Islande, +Yann filait doucement depuis un jour. +</p> + +<p> +La veille, quand on était parti au chant des vieux cantiques, il soufflait une +brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles, s’étaient dispersés +comme des mouettes. +</p> + +<p> +Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches s’étaient ralenties; +des bancs de brume voyageaient au ras des eaux. +</p> + +<p> +Yann était peut-être plus silencieux que d’habitude. Il se plaignait du temps +trop calme et paraissait avoir besoin de s’agiter, pour chasser de son esprit +quelque obsession. Il n’y avait pourtant rien à faire, qu’à glisser +tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien qu’à respirer et à se +laisser vivre. En regardant, on ne voyait que des grisailles profondes; en +écoutant, on n’entendait que du silence... +</p> + +<p> +... Tout à coup, un bruit sourd, à peine perceptible, mais inusité et venu d’en +dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture lorsque l’on serre +les freins des roues! Et la Marie, cessant sa marche, demeura immobilisée... +</p> + +<p> +Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc de la côte anglaise, probablement. +Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec ces brumes en rideaux. +</p> + +<p> +Les hommes s’agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement contrastait +avec cette tranquillité brusque, figée, de leur navire. Voilà, elle s’était +arrêtée à cette place, la Marie, et n’en bougeait plus. Au milieu de cette +immensité de choses fluides, qui, par ces temps mous, semblaient n’avoir même +pas de consistance, elle avait été saisie par je ne sais quoi de résistant et +d’immuable qui était dissimulé sous ces eaux; elle y était bien prise, et +risquait peut-être d’y mourir. +</p> + +<p> +Qui n’a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s’attraper par les pattes à de +la glu? +</p> + +<p> +D’abord on ne s’en aperçoit guère; cela ne change pas leur aspect; il faut +savoir qu’ils son pris par en dessous et en danger de ne s’en tirer jamais. +</p> + +<p> +C’est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient souiller +leurs ailes, leur tête, et que, peu à peu, ils prennent cet air pitoyable d’une +bête en détresse qui va mourir. +</p> + +<p> +Pour la Marie, c’était ainsi; au commencement cela ne paraissait pas beaucoup; +elle se tenait bien un peu inclinée, il est vrai, mais c’était en plein matin, +par un beau temps calme; il fallait savoir pour s’inquiéter et comprendre que +c’était grave. +</p> + +<p> +Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis la faute en ne +s’occupant pas assez du point où l’on était; il secouait ses mains en l’air, en +disant: +</p> + +<p> +— Ma Doué! ma Doué! sur un ton de désespoir. +</p> + +<p> +Tout près d’eux, dans une éclaircie, se dessina un cap qu’ils ne +reconnaissaient pas bien. Il s’embruma presque aussitôt; on ne le distingua +plus. +</p> + +<p> +D’ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. — Et pour le moment, ils +aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces sauveteurs +anglais qui viennent de force vous tirer de peine à leur manière, et dont il +faut se défendre comme de pirates. +</p> + +<p> +Ils se démenaient tous, changeant, chavirant l’arrimage. Turc, leur chien, qui +ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, était très émotionné lui +aussi par cet incident: ces bruits d’en dessous, ces secousses dures quand la +houle passait, et puis ces immobilités, il comprenait très bien que tout cela +n’était pas naturel, et se cachait dans les coins, la queue basse. +</p> + +<p> +Après, ils amenèrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer de se +déhaler, en réunissant toutes leurs forces sur des amarres — une rude manoeuvre +qui dura dix heures d’affilée; — et, le soir venu, le pauvre bateau, arrivé le +matin si propre et pimpant, prenait déjà mauvaise figure, inondé, souillé, en +plein désarroi. Il s’était débattu, secoué de toutes les manières, et restait +toujours là, cloué comme un bateau mort. +</p> + +<p class="center"> +***** +</p> + +<p> +La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle était plus haute; +cela tournait mal quand, tout à coup, vers six heures, les voilà dégagés, +partis, cassant les amarres qu’ils avaient laissées pour se tenir... Alors on +vit les hommes courir comme des fous de l’avant à l’arrière en criant: +</p> + +<p> +— Nous flottons! +</p> + +<p> +Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-là, de flotter; de se +tenir s’en aller, redevenir une chose légère, vivante, au lieu d’un +commencement d’épave qu’on était tout à l’heure!... +</p> + +<p> +Et, du même coup, la tristesse d’Yann s’était envolée aussi. Allégé comme son +bateau, guéri par la saine fatigue de ses bras, il avait retrouvé son air +insouciant, secoué ses souvenirs. +</p> + +<p> +Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il continua sa +route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi libre que dans ses +premières années. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre XIII</h3> + +<p> +On distribuait un courrier de France, là bas, à bord de la Circé, en rade +d’Ha-Long, à l’autre bout de la terre. Au milieu d’un groupe serré de matelots, +le vaguemestre appelait à haute voix les noms des heureux, qui avaient des +lettres. Cela se passait le soir, dans la batterie, en se bousculant autour +d’un fanal. +</p> + +<p> +— “Moan, Sylvestre!” — Il y en avait une pour lui, une qui était bien timbrée de +Paimpol, — mais ce n’était pas l’écriture de Gaud. — Qu’est-ce que cela voulait +dire? Et de qui venait-elle? +</p> + +<p> +L’ayant tournée et retournée, il l’ouvrit craintivement. +</p> + +<p> +Ploubazlanec, ce 5 mars 1884. +</p> + +<p> +“Mon cher petit-fils,” +</p> + +<p class="center"> +***** +</p> + +<p> +C’était bien de sa bonne vieille grand’mère; alors il respira mieux. Elle avait +même apposé au bas sa grosse signature apprise par coeur, toute tremblée et +écolière: “Veuve Moan”. +</p> + +<p> +Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, d’un mouvement irréfléchi, et +embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C’est que cette lettre +arrivait à un heure suprême de sa vie: demain matin, dès le jour, il partait +pour aller au feu. +</p> + +<p> +On était au milieu d’avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d’être pris. Aucune +grande opération n’était prochaine dans ce Tonkin, — pourtant les renforts qui +arrivaient ne suffisaient pas, — alors on prenait à bord des navires tout ce +qu’ils pouvaient encore donner pour compléter les compagnies de marins déjà +débarquées. Et Sylvestre, qui avait langui longtemps dans les croisières et les +blocus, venait d’être désigné avec quelques autres pour combler des vides dans +ces compagnies-là. +</p> + +<p> +En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur disait +tout de même qu’ils débarqueraient encore à temps pour se battre un peu. Ayant +arrangé leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait leurs adieux, ils +s’étaient promenés toute la soirée au milieu des autres qui restaient, se +sentant grandis et fiers auprès de ceux-là; chacun à sa manière manifestait ses +impressions de départ, les uns graves, un peu recueillis; les autres se +répandant en exubérantes paroles. +</p> + +<p> +Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait en lui-même son +impatience d’attente; seulement quand on le regardait, son petit sourire +contenu disait bien: “Oui, j’en suis en effet, et c’est pour demain matin”. La +guerre, le feu, il ne s’en faisait encore qu’une idée incomplète; mais cela le +fascinait pourtant, parce qu’il était de vaillante race. +</p> + +<p> +... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture étrangère, il cherchait à +s’approcher d’un fanal pour pouvoir bien lire. Et c’était difficile au milieu +de ces groupes d’hommes demi-nus, qui se pressaient là, pour lire aussi, dans +la chaleur irrespirable de cette batterie... +</p> + +<p> +Dès le début de sa lettre, comme il l’avait prévu, la grand’mère Yvonne +expliquait pourquoi elle avait été obligée de recourir à la main peu experte +d’une vieille voisine: +</p> + +<p> +“Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois par ta cousine, parce +qu’elle est bien dans la peine. Son père a été pris de mort subite, il y a deux +jours. Et il parait que toute sa fortune a été mangée, à de mauvais jeux +d’argent qu’il avait faits cet hiver dans Paris. On va donc vendre sa maison et +ses meubles. C’est une chose à laquelle personne ne s’attendait dans le pays. +Je pense, mon cher enfant, que cela va te faire comme à moi beaucoup de peine. +</p> + +<p> +“Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvelé engagement avec le +capitaine Guermeur, toujours sur la Marie, et le départ pour l’Islande a eu +lieu d’assez bonne heure cette année. Ils on appareillé le 1er du courant, +l’avant-veille du grand malheur arrivé à notre pauvre Gaud, et ils n’en ont pas +eu connaissance encore. +</p> + +<p> +“Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu’à présent c’est fini, nous ne les +marierons pas; car ainsi elle va être obligée de travailler pour gagner son +pain...” +</p> + +<p> +... Il resta atterré; ces mauvaises nouvelles lui avaient gâté toute sa joie +d’aller se battre... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>Troisième partie</h2> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre I</h3> + +<p> +... Dans l’air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s’arrête court, dressant +l’oreille... +</p> + +<p> +C’est sur une plaine infinie, d’un vert tendre et velouté de printemps. Le ciel +est gris, pesant aux épaules. +</p> + +<p> +Ils sont là six matelots armés, en reconnaissance au milieu des fraîches +rizières, dans un sentier de boue... +</p> + +<p> +... Encore!!... ce même bruit dans le silence de l’air! - Bruit aigre et +ronflant, espèce de dzinn prolongé, donnant bien l’impression de la petite +chose méchante et dure qui passe là tout droit, très vite, et dont la rencontre +peut être mortelle. +</p> + +<p> +Pour la première fois de sa vie, Sylvestre écoute cette musique-là. Ces balles +qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l’on tire soi-même: le coup +de feu, parti de loin, est atténué, on ne l’entend plus; alors on distingue +mieux ce petit bourdonnement de métal, qui file en traînée rapide, frôlant vos +oreilles... +</p> + +<p> +... Et dzin encore, et dzin! Il en pleut maintenant, des balles. Tout près des +marins, arrêtés net, elles s’enfoncent dans le sol inondé de la rizière, +chacune avec un petit flac de grêle, sec et rapide, et un léger éclaboussement +d’eau. +</p> + +<p> +Eux se regardent, en souriant comme d’une farce drôlement jouée, et ils disent: +</p> + +<p> +— Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les matelots, tout +cela c’est de la même famille chinoise.) +</p> + +<p> +Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les voit +ricocher, comme des sauterelles dans l’herbe. Cela n’a pas duré une minute, ce +petit arrosage de plomb, et déjà cela cesse. Sur la grande plaine verte, le +silence absolu revient, et nulle part on aperçoit rien qui bouge. +</p> + +<p> +Ils sont tous les six encore debout, l’oeil au guet, prenant le vent, ils +cherchent d’où cela a pu venir. +</p> + +<p> +De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine comme un +îlot de plumes, et derrière lesquels apparaissent, à demi cachées, des toitures +cornues. Alors ils y courent; dans la terre détrempée de la rizière, leurs +pieds s’enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses jambes plus longues et plus +agiles, est celui qui court devant. +</p> + +<p> +Rien ne siffle plus; on dirait qu’ils ont rêvé... +</p> + +<p> +Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours et +éternellement les mêmes, — le gris des ciels couverts, la teinte fraîche des +prairies au printemps, — on croirait voir les champs de France, avec des jeunes +hommes courant là gaîment, pour tout autre jeu que celui de la mort. +</p> + +<p> +Mais, à mesure qu’ils s’approchent, ces bambous montrent mieux la finesse +exotique de leur feuillée, ces toits de village accentuent l’étrangeté de leur +courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière, avancent, pour regarder, +leurs figures plates contractées par la malice et la peur... Puis brusquement, +ils sortent en jetant un cri, et se déploient en une longue ligne tremblante, +mais décidée et dangereuse. +</p> + +<p> +— Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur même brave sourire. +</p> + +<p> +Mais c’est égal, ils trouvent cette fois qu’il y en a beaucoup, qu’il y en a +trop. Et l’un d’eux, en se retournant, en aperçoit d’autres, qui arrivent par +derrière, émergeant d’entre les herbages... +</p> + +<p class="center"> +***** +</p> + +<p> +... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette journée, le petit Sylvestre; +sa vieille grand’mère eût été fière de le voir si guerrier! +</p> + +<p> +Déjà transfiguré depuis quelques jours, bronzé, la voix changée, il était là +comme dans un élément à lui. A une minute d’indécision suprême, les matelots, +éraflés par les balles, avaient presque commencé ce mouvement de recul qui eût +été leur mort à tous; mais Sylvestre avait continué d’avancer; ayant pris son +fusil par le canon, il tenait tête à tout un groupe, fauchant de droite et de +gauche, à grands coups de crosse qui assommaient. Et, grâce à lui, la partie +avait changé de tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais quoi, +qui décide aveuglément de tout, dans ces petites batailles non dirigées était +passé du côté des Chinois; c’étaient eux qui avaient commencé à reculer. +</p> + +<p> +... C’était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant rechargé +leurs armes à tir rapide, les abattaient à leur aise; il y avait des flaques +rouges dans l’herbe, des corps effondrés, des crânes versant leur cervelle dans +l’eau de la rizière. +</p> + +<p> +Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s’aplatissant comme des léopards. Et +Sylvestre courait après, déjà blessé deux fois, un coup de lance à la cuisse, +une entaille profonde dans le bras; mais ne sentant rien que l’ivresse de se +battre, cette ivresse non raisonnée qui vient du sang vigoureux, celle qui +donne aux simples le courage superbe, celle qui faisait les héros antiques. +</p> + +<p> +Un, qu’il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une inspiration +de terreur désespérée. Sylvestre s’arrêta, souriant, méprisant, sublime, pour +le laisser décharger son arme, puis se jeta un peu sur la gauche, voyant la +direction du coup qui allait partir. Mais, dans le mouvement de détente, le +canon de ce fusil dévia par hasard dans le même sens. Alors, lui, sentit une +commotion à la poitrine, et, comprenant bien ce que c’était, par un éclair de +pensée, même avant toute douleur, il détourna la tête vers les autres marins +qui suivaient, pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la phrase +consacrée: “Je crois que j’ai mon compte!” Dans la grande aspiration qu’il fit, +venant de courir, pour prendre, avec sa bouche, de l’air plein ses poumons, il +en sentit entrer aussi, par un trou à son sein droit, avec un petit bruit +horrible, comme dans un soufflet crevé. En même temps, sa bouche s’emplit de +sang, tandis qu’il lui venait au côté une douleur aiguë, qui s’exaspérait vite, +vite, jusqu’à être quelque chose d’atroce et d’indicible. +</p> + +<p> +Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête perdue de vertige et +cherchant à reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge dont la +montée l’étouffait, — et puis, lourdement, dans la boue, il s’abattit. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre II</h3> + +<p> +Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait déjà plus sombre à +l’approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, +Sylvestre, qu’on avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en rade d’Ha-Long et mis à +bord d’un navire-hôpital qui rentrait en France. +</p> + +<p> +Il avait été longtemps promené sur divers brancards, avec des temps d’arrêt +dans des ambulances. On avait fait ce qu’on avait pu; mais, dans ces conditions +mauvaises, sa poitrine s’était remplie d’eau, du côté percé, et l’air entrait +toujours, en gargouillant, par ce trou qui ne se fermait pas. +</p> + +<p> +On lui avait donné la médaille militaire et il en avait eu un moment de joie. +Mais il n’était plus le guerrier d’avant, à l’allure décidée, à la voix +vibrante et brève. Non, tout cela était tombé devant la longue souffrance et la +fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec le mal du pays; il ne +parlait presque plus, répondant à peine d’une petite voix douce, presque +éteinte. Se sentir si malade, et être si loin, si loin; penser qu’il faudrait +tant de jours et de jours avant d’arriver au pays, - vivrait-il seulement +jusque-là, avec ses forces qui diminuaient?... Cette notion d’effroyable +éloignement était une chose qui l’obsédait sans cesse; qui l’oppressait à ses +réveils, — quand, après les heures d’assoupissement, il retrouvait la sensation +affreuse de ses plaies, la chaleur de sa fièvre et le petit bruit soufflant de +sa poitrine crevée. Aussi il avait supplié qu’on l’embarquât, au risque de +tout. +</p> + +<p> +Il était très lourd à porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on lui +donnait des secousses cruelles en le charroyant. +</p> + +<p> +A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l’un des petits +lits de fer alignés à l’hôpital et il recommença en sens inverse sa longue +promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu de vivre comme un +oiseau dans le plein vent de hunes, c’était dans les lourdeurs d’en bas, au +milieu des exhalaisons de remèdes, de blessures et de misères. +</p> + +<p> +Les premiers jours, la joie d’être en route avait amené en lui un peu de mieux. +Il pouvait se tenir soulevé sur son lit avec des oreillers, et de temps en +temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot était le coffret de bois +blanc, acheté à Paimpol, pour mettre ses choses précieuses; on y trouvait les +lettres de la grand’mère Yvonne, celles d’Yann et de Gaud, un cahier où il +avait copié des chansons du bord, et un livre de Confucius en chinois, pris au +hasard d’un pillage sur lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit +le journal naïf de sa campagne. +</p> + +<p> +Le mal pourtant ne s’améliorait pas et, dès la première semaine, les médecins +pensèrent que la mort ne pouvait plus être évitée. +</p> + +<p> +... Près de l’Équateur maintenant, dans l’excessive chaleur des orages. Le +transport s’en allait, secouant ses lits, ses blessés et ses malades; s’en +allait toujours vite sur une mer remuée, tourmentée encore comme au +renversement des moussons. +</p> + +<p> +Depuis le départ d’Ha-Long, il en était mort plus d’un, qu’il avait fallu jeter +dans l’eau profonde, sur ce grand chemin de France; beaucoup de ces petits lits +s’étaient débarrassé déjà de leur pauvre contenu. +</p> + +<p> +Et ce jour-là, dans l’hôpital mouvant, il faisait très sombre: on avait été +obligé, à cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des sabords, et +cela rendait plus horrible cet étouffoir de malades. +</p> + +<p> +Il allait plus mal, lui; c’était la fin. Couché toujours sur son côté percé, il +le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force, pour +immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce poumon droit, et +tâcher de respirer seulement avec l’autre. Mais cet autre aussi, peu à peu, +s’était pris par voisinage, et l’angoisse suprême était commencée. +</p> + +<p> +Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans l’obscurité +chaude, des figures aimées ou affreuses venaient se pencher sur lui; il était +dans un perpétuel rêve d’halluciné, où passaient la Bretagne et l’Islande. +</p> + +<p> +Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, qui était un vieillard +habitué à voir mourir des matelots, avait été surpris de trouver, sous cette +enveloppe si virile, la pureté d’un petit enfant. +</p> + +<p> +Il demandait de l’air, de l’air; mais il n’y en avait nulle part; les manches à +vent n’en donnaient plus; l’infirmier, qui l’éventait tout le temps avec un +éventail à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui des buées malsaines, +des fadeurs déjà cent fois respirées, dont les poitrines ne voulaient plus. +</p> + +<p> +Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées pour sortir de ce lit, où il +sentait si bien la mort venir; d’aller au plein vent là-haut, essayer de +revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les haubans, qui habitaient dans +les hunes!... Mais tout son grand effort pour s’en aller n’aboutissait qu’à un +soulèvement de sa tête et de son cou affaibli, — quelque chose comme ces +mouvements incomplets que l’on fait pendant le sommeil. — Eh! non, il ne +pouvait plus; il retombait dans les mêmes creux de son lit défait, déjà englué +là par la mort; et chaque fois après la fatigue d’une telle secousse, il +perdait pour un instant conscience de tout. +</p> + +<p> +Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fût encore +dangereux, la mer n’étant pas assez calmée. C’était le soir, vers six heures. +Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la lumière seulement, de +l’éblouissante lumière rouge. Le soleil couchant apparaissait à l’horizon avec +une extrême splendeur, dans la déchirure d’un ciel sombre; sa lueur aveuglante +se promenait au roulis, et il éclairait cet hôpital en vacillant, comme une +torche que l’on balance. +</p> + +<p> +De l’air, non, il n’en vint point; le peu qu’il y en avait dehors était +impuissant à entrer ici, à chasser les senteurs de la fièvre. Partout, à +l’infini, sur cette mer équatoriale, ce n’était qu’humidité chaude, que +lourdeur irrespirable. Pas d’air nulle part, pas même pour les mourants qui +haletaient. +</p> + +<p> +... Une dernière vision l’agita beaucoup: sa vieille grand’mère, passant sur un +chemin, très vite, avec une expression d’anxiété déchirante; la pluie tombait +sur elle, de nuages bas et funèbres; elle se rendait à Paimpol, mandée au +bureau de la marine pour y être informée qu’il était mort. +</p> + +<p> +Il se débattait maintenant; il râlait. On épongeait aux coins de sa bouche de +l’eau et du sang, qui étaient remontés de sa poitrine, à flots, pendant ses +contorsions d’agonie. Et le soleil magnifique l’éclairait toujours; au +couchant, on eût dit l’incendie de tout un monde, avec du sang plein les +nuages; par le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de feu rouge, +qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe autour de lui. +</p> + +<p> +... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en Bretagne, où midi allait +sonner. Il était bien le même soleil, et au même instant précis de sa durée +sans fin; là, pourtant, il avait une couleur très différente; se tenant plus +haut dans un ciel bleuâtre; il éclairait d’une douce lumière blanche la +grand’-mère Yvonne, qui travaillait à coudre, assise sur sa porte. +</p> + +<p> +En Islande, où c’était le matin, il paraissait aussi, à cette même minute de +mort. +</p> + +<p> +Pâli davantage, on eût dit qu’il ne parvenait à être vu là que par une sorte de +tour de force d’obliquité. Il rayonnait tristement, dans un fiord où dérivait +la Marie, et son ciel était cette fois d’une de ces puretés hyperboréennes qui +éveillent des idées de planètes refroidies n’ayant plus d’atmosphère. Avec une +netteté glacée, il accentuait les détails de ce chaos de pierres qui est +l’Islande: tout ce pays, vu de la Marie, semblait plaqué sur un même plan et se +tenir debout. Yann, qui était là, éclairé un peu étrangement lui aussi, pêchait +comme d’habitude, au milieu de ces aspects lunaires. +</p> + +<p> +... Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait par ce sabord de +navire, s’éteignit, où le soleil équatorial disparut tout à fait dans les eaux +dorées, on vit les yeux du petit fils mourant se chavirer, se retourner vers le +front comme pour disparaître dans la tête. Alors on abaissa dessus les +paupières avec leurs longs cils — et Sylvestre redevint très beau et calme, +comme un marbre couché... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre III</h3> + +<p> +... Aussi bien, je ne puis m’empêcher de conter cet enterrement de Sylvestre +que je conduisis moi-même là-bas, dans l’île de Singapour. On en avait assez +jeté d’autres dans la mer de Chine pendant les premiers jours de la traversée; +comme cette terre malaise était là tout près, on s’était décidé à le garder +quelques heures de plus pour l’y mettre. +</p> + +<p> +C’était le matin, de très bonne heure, à cause du terrible soleil. Dans le +canot qui l’emporta, son corps était recouvert du pavillon de France. La grande +ville étrange dormait encore quand nous accostâmes la terre. Un petit fourgon, +envoyé par le consul, attendait sur le quai; nous y mîmes Sylvestre et la croix +de bois qu’on lui avait faite à bord; la peinture en était encore fraîche, car +il avait fallu se hâter, et les lettres blanches de son nom coulaient sur le +fond noir. +</p> + +<p> +Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une émotion, de +retrouver là, à deux pas de l’immonde grouillement chinois, le calme d’une +église française. Sous cette haute nef blanche, où j’étais seul avec mes +matelots, le Dies irae chanté par un prêtre missionnaire résonnait comme une +douce incantation magique. Par les portes ouvertes on voyait des choses qui +ressemblaient à des jardins enchantés, des verdures admirables, des palmes +immenses; le vent secouait les grands arbres en fleurs, et c’était une pluie de +pétales d’un rouge de carmin qui tombaient jusque dans l’église. +</p> + +<p> +Après, nous sommes allés au cimetière très loin. Notre petit cortège de +matelots était bien modeste, le cercueil toujours recouvert du pavillon de +France. Ils nous fallut traverser des quartiers chinois, un fourmillement de +monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, où toute sorte de figures +d’Asie nous regardaient passer avec des yeux étonnés. +</p> + +<p> +Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins ombreux où volaient d’admirables +papillons aux ailes de velours bleu. Un grand luxe de fleurs, de palmiers; +toutes les splendeurs de la sève équatoriale. Enfin, le cimetière: des tombes +mandarines, avec des inscriptions multicolores, des dragons et des monstres; +d’étonnants feuillages, des plantes inconnues. L’endroit où nous l’avons mis +ressemble à un coin des jardins d’Indra. Sur sa terre, nous avons planté cette +petite croix de bois qu’on lui avait faite à la hâte pendant la nuit: +</p> + +<p class="center"> +SYLVESTRE MOAN<br/> +Dix-neuf ans +</p> + +<p> +Et nous l’avons laissé là, pressés de repartir à cause de ce soleil qui montait +toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux, sous ses +grandes fleurs. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre IV</h3> + +<p> +Le transport continuait sa route à travers l’océan Indien. En bas, dans +l’hôpital flottant, il y avait encore des misères enfermées. Sur le pont, on ne +voyait qu’insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur la mer, une vraie fête +d’air pur et de soleil. +</p> + +<p> +Par ces beaux temps d’alizés, les matelots, étendus à l’ombre des voiles, +s’amusaient avec leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce Singapour d’où +ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte de bêtes +apprivoisées.) +</p> + +<p> +Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, ayant de petits airs enfantins +sur leurs figures d’oiseau; pas encore de queue, mais déjà vertes, oh! d’un +vert admirable. Les papas et les mamans avaient été verts; alors elles, toutes +petites, avaient hérité inconsciemment de cette couleur-là, posées sur ces +planches si propres du navire, elles ressemblaient à des feuilles très fraîches +tombées d’un arbre des tropiques. +</p> + +<p> +Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s’observaient entre elles +drôlement; elles se mettaient à tourner le cou en tous sens, comme pour +s’examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme des boiteuses, avec +des petits trémoussements comiques, partant tout d’un coup très vite, +empressées, on ne sait pour quelle patrie; et il y en avait qui tombaient. +</p> + +<p> +Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c’était un autre +amusement. Il y en avait de tendrement aimées, qui étaient embrassées avec +transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de leurs +maîtres en les regardant avec des yeux de femme, moitié grotesque, moitié +touchantes. +</p> + +<p> +Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le pont deux sacs de +toile, scellés de gros cachets en cire rouge, et marqués au nom de Sylvestre; +c’était pour vendre à la criée, — comme le règlement l’exige pour les morts, — +tous ses vêtements, tout ce qui lui avait appartenu au monde. Et les matelots, +avec entrain, vinrent se grouper autour; à bord d’un navire-hôpital, on en voit +assez souvent, de ces ventes de sac, pour que cela n’émotionne plus. Et puis, +sur ce bateau, on avait si peu connu Sylvestre. +</p> + +<p> +Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies bleues, furent palpés, +retournés et puis enlevés à des prix quelconques, les acheteurs surfaisant pour +s’amuser. +</p> + +<p> +Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu’on adjugea cinquante sous. On en +avait retiré, pour remettre à la famille, les lettres et la médaille militaire; +mais il y restait le cahier de chansons, le livre de Confucius, et le fil, les +boutons, les aiguilles, toutes les petites choses disposées là par la +prévoyance de grand’mère Yvonne pour réparer et recoudre. +</p> + +<p> +Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, présenta deux petits +bouddha, pris dans une pagode pour être donnés à Gaud, et si drôles de tournure +qu’il y eut un fou rire quand on les vit apparaître comme dernier lot. S’ils +riaient, les marins, ce n’était pas par manque de coeur, mais par irréflexion +seulement. +</p> + +<p> +Pour finir, on vendit les sacs, et l’acheteur entreprit aussitôt de rayer le +nom inscrit dessus pour mettre le sien à la place. +</p> + +<p> +Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce pont si +propre des poussières ou des débris de fil tombés de ce déballage. +</p> + +<p> +Et les matelots retournèrent gaîment s’amuser avec leurs perruches et leurs +singes. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre V</h3> + +<p> +Un jour de la première quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne rentrait chez +elle, des voisines lui dirent qu’on était venu la demander de la part du +commissaire de l’inscription maritime. +</p> + +<p> +C’était quelque chose concernant son petit-fils, bien sûr; mais cela ne lui fit +pas du tout peur. Dans les familles des gens de mer on a souvent affaire à +l’Inscription; elle donc, qui était fille, femme, mère et grand’mère de marin, +connaissait ce bureau depuis tantôt soixante ans. +</p> + +<p> +C’était au sujet de sa délégation, sans doute; ou peut-être un petit décompte +de la Circé à toucher au moyen de sa procure. Sachant ce qu’on doit à M. le +commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle robe et une coiffe blanche, +puis se mit en route sur les deux heures. +</p> + +<p> +Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle s’acheminait +vers Paimpol, un peu anxieuse tout de même, à la réflexion, à cause de ces deux +mois sans lettre. +</p> + +<p> +Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, très tombé depuis les +froids de l’hiver. +</p> + +<p> +— Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gêner, la belle!... +(Encore ce costume en planches, qu’il avait dans l’idée.) +</p> + +<p> +Le gai temps de juin souriait partout autour d’elle. Sur les hauteurs +pierreuses, il n’y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune d’or; +mais dès qu’on passait dans les bas-fonds abrités contre le vent de la mer, on +trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies d’aubépine fleurie, +l’herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guère tout cela, elle, si vieille, +sur qui s’étaient accumulées les saisons fugitives, courtes à présent comme des +jours... +</p> + +<p> +Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers, des +oeillets, des giroflées et, jusque sur les hautes toitures de chaume et de +mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers papillons blancs. +</p> + +<p> +Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays d’Islandais, et les belles +filles de race fière que l’on apercevait, rêveuses, sur les portes, semblaient +darder très loin au delà des objets visibles leurs yeux bruns ou bleus. Les +jeunes hommes, à qui allaient leurs mélancolies et leurs désirs, étaient à +faire la grande pêche, là-bas, sur la mer hyperborée... +</p> + +<p> +Mais c’était un printemps tout de même, tiède, suave, troublant, avec de légers +bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles. +</p> + +<p> +Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire à cette vieille +grand’mère qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la mort de son +dernier petit-fils. Elle touchait à l’heure terrible où cette chose, qui +s’était passée si loin sur la mer chinoise, allait lui être dite; elle faisait +cette course sinistre que Sylvestre au moment de mourir avait devinée et qui +lui avait arraché ses dernières larmes d’angoisses — sa bonne vieille +grand’mère, mandée à l’Inscription de Paimpol pour apprendre qu’il était mort! +— Il l’avait vu très nettement passer, sur cette route, s’en allant bien vite, +droite, avec son petit châle brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette +apparition l’avait fait se soulever et se tordre avec un déchirement affreux, +tandis que l’énorme soleil rouge de l’Équateur, qui se couchait magnifiquement, +entrait par le sabord de l’hôpital pour le regarder mourir. +</p> + +<p> +Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision dernière, s’était figuré sous un ciel +de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, se faisait au +gai printemps moqueur... +</p> + +<p> +En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiète, et pressait +encore sa marche. +</p> + +<p> +La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de granit où tombait ce +soleil, donnant le bonjour à d’autres vieilles, ses contemporaines, assises à +leur fenêtre. Intriguées de la voir, elles disaient: +</p> + +<p> +— Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du dimanche, un jour sur semaine? +</p> + +<p> +M. le commissaire de l’inscription ne se trouvait pas chez lui. Un petit être +très laid, d’une quinzaine d’années, qui était son commis, se tenait assis à +son bureau. Étant trop mal venu pour faire un pêcheur, il avait reçu de +l’instruction et passait ses jours sur cette même chaise, en fausses manches +noires, grattant son papier. +</p> + +<p> +Avec un air d’importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva pour +prendre, dans un casier, des pièces timbrées. +</p> + +<p> +Il y en avait beaucoup... qu’est-ce que cela voulait dire? Des certificats, des +papiers portant des cachets, un livret de marin jauni par la mer, tout cela +ayant comme un odeur de mort... +</p> + +<p> +Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à trembler et à voir +trouble. C’est qu’elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud écrivait pour +elle à son petit-fils, et qui étaient revenues là, non décachetées... Et ça +c’était passé ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils Pierre: les +lettres étaient revenues de la Chine chez M. le commissaire, qui les lui avait +remises... +</p> + +<p> +Il lisait maintenant d’une voix doctorale: “Moan, Jean-Marie-Sylvestre, inscrit +à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du Bien-Hoa le +14...” +</p> + +<p> +— Quoi?... Qu’est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur?... +</p> + +<p> +— Décédé!... Il est décédé, reprit-il. +</p> + +<p> +Mon Dieu, il n’était sans doute pas méchant, ce commis; s’il disait cela de +cette manière brutale, c’était plutôt manque de jugement, inintelligence de +petit être incomplet. Et, voyant qu’elle ne comprenait pas ce beau mot, il +s’exprima en breton: +</p> + +<p> +— Marw éo!... +</p> + +<p> +— Marw éo!... (Il est mort...) +</p> + +<p> +Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un pauvre +écho fêlé redirait une phrase indifférente. +</p> + +<p> +C’était bien ce qu’elle avait à moitié deviné, mais cela la faisait trembler +seulement; à présent que c’était certain, ça n’avait pas l’air de la toucher. +D’abord sa faculté de souffrir s’était vraiment un peu émoussée, à force d’âge, +surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne venait plus tout de suite. Et +puis quelque chose se chavirait pour le moment dans sa tête, et voilà qu’elle +confondait cette mort avec d’autres: elle en avait tant perdu, de fils!... Il +lui fallut un instant pour bien entendre que celui-ci était son dernier, si +chéri, celui à qui se rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son +attente, toutes ses pensées, déjà obscurcies par l’approche sombre de +l’enfance... +</p> + +<p> +Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant se petit +monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c’était comme ça qu’on annonçait à +une grand’mère la mort de son petit-fils?... Elle restait debout, devant ce +bureau, raidie, torturant les franges de son châle brun avec ses pauvres +vieilles mains gercées de laveuse. +</p> + +<p> +Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce trajet qu’il +faudrait faire, et faire décemment, avant d’atteindre le gîte de chaume où elle +avait hâte de s’enfermer — comme les bêtes blessées qui se cachent au terrier +pour mourir. C’est pour cela aussi qu’elle s’efforçait de ne pas trop penser, +de ne pas encore bien comprendre, épouvantée surtout d’une route si longue. +</p> + +<p> +On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente francs +qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les lettres, les +certificats et la boîte contenant la médaille militaire. Gauchement elle prit +tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts, le promena d’une main dans +l’autre, ne trouvant plus ses poches pour le mettre. +</p> + +<p> +Dans Paimpol, elle passa tout d’une pièce et ne regardant personne, le corps un +peu penché comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de sang à ses +oreilles; - et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre machine déjà très +ancienne qu’on aurait remontée à toute vitesse pour la dernière fois, sans +s’inquiéter d’en briser les ressorts. +</p> + +<p> +Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant, épuisée; de temps à +autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la tête un grand +choc douloureux. Et elle se dépêchait de se terrer chez elle, de peur de tomber +et d’être rapportée... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre VI</h3> + +<p> +La vieille Yvonne qui est soûle! +</p> + +<p> +Elle était tombée, et les gamins lui couraient après. C’était justement en +entrant dans la commune de Ploubazlanec, où il y a beaucoup de maisons le long +de la route. Tout de même elle avait eu la force de se relever et, +clopin-clopant, se sauvait avec son bâton. +</p> + +<p> +— La vieille Yvonne qui est soûle! +</p> + +<p> +Et des petits effrontés venaient la regarder sous le nez en riant. Sa coiffe +était toute de travers. +</p> + +<p> +Il y en avait, de ces petits, qui n’étaient pas bien méchant dans le fond, — et +quand ils l’avaient vue de plus près devant cette grimace de désespoir sénile, +s’en retournaient tout attristés et saisis, n’osant plus rien dire. +</p> + +<p> +Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de détresse qui l’étouffait, et +se laissa tomber dans un coin, la tête au mur. Sa coiffe lui était descendue +sur les yeux; elle la jeta par terre, — sa pauvre belle coiffe autrefois si +ménagée. Sa dernière robe des dimanches était toute salie, et une mince queue +de cheveux, d’un blanc jaune, sortait de son serre-tête, complétant un désordre +de pauvresse... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre VII</h3> + +<p> +Gaud, qui venait pour s’informer, la trouva le soir ainsi, toute décoiffée, +laissant pendre les bras, la tête contre la pierre, avec une grimace et un hi +hi hi! plaintif de petit enfant; elle ne pouvait presque pas pleurer: les trop +vieilles grand’mères n’ont plus de larmes dans leurs yeux taris. +</p> + +<p> +— Mon petit-fils qui est mort! +</p> + +<p> +Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la médaille. +</p> + +<p> +Gaud parcourut d’un coup d’oeil, vit que c’était bien vrai, et se mit à genoux +pour prier. +</p> + +<p> +Elles restèrent là ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que dura ce +crépuscule de juin — qui est très long en Bretagne et qui là-bas, en Islande, +ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui porte bonheur leur faisait tout +de même sa grêle musique. Et la lueur jaune du soir entrait par la lucarne, +dans cette chaumière Moan que la mer avait tous pris, qui étaient maintenant +une famille éteinte... +</p> + +<p> +A la fin Gaud disait: +</p> + +<p> +— Je viendrai, moi, ma bonne grand’mère, demeurer avec vous; j’apporterai mon +lit qu’on m’a laissé, je vous garderai, je vous soignerai, vous ne serez pas +toute seule... +</p> + +<p> +Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se sentait +distraite involontairement par la pensée d’un autre: — celui qui était reparti +pour la grande pêche. +</p> + +<p> +Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était mort; justement les +chasseurs devaient bientôt partir. Le pleurerait-il seulement?... Peut-être que +oui, car il l’aimait bien... Et au milieu de ses propres larmes, elle se +préoccupait de cela beaucoup, tantôt s’indignant contre ce garçon dur, tantôt +s’attendrissant à son souvenir, à cause de cette douleur qu’il allait avoir lui +aussi et qui était comme un rapprochement entre eux deux; — en somme, le coeur +tout rempli de lui... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre VIII</h3> + +<p> +... Un soir pâle d’août, la lettre qui annonçait à Yann la mort de son frère +finit par arriver à bord de la Marie sur la mer d’Islande; - c’était après une +journée de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au moment où il allait +descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis de sommeil, il lut cela en +bas, dans le réduit sombre, à le lueur jaune de la petite lampe; et, dans le +premier moment, lui aussi resta insensible, étourdi, comme quelqu’un qui ne +comprendrait pas bien. Très renfermé, par fierté, pour tout ce qui concernait +son coeur, il cacha la lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme +les matelots font, sans rien dire. +</p> + +<p> +Seulement il ne se sentait plus le courage de s’asseoir avec les autres pour +manger la soupe; alors, dédaignant même de leur expliquer pourquoi, il se jeta +sur sa couchette et, du même coup, s’endormit. +</p> + +<p> +Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait... +</p> + +<p> +Aux approches de minuit, — étant dans cet état d’esprit particulier aux marins +qui ont conscience de l’heure dans le sommeil et qui sentent venir le moment où +on les fera lever pour le quart, — il voyait cet enterrement encore. Et il se +disait: +</p> + +<p> +— Je rêve; heureusement ils vont me réveiller mieux et ça s’évanouira. +</p> + +<p> +Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu’une voix se mit à dire: +“Gaos! — allons debout, la relève!” il entendit sur sa poitrine un léger +froissement de papier — petite musique sinistre affirmant la réalité de la +mort. — Ah! Oui, la lettre!... c’était vrai, donc! — et déjà ce fut une +impression plus poignante, plus cruelle, et, en se dressant vite, dans son +réveil subit, il heurta contre les poutres son front large. +</p> + +<p> +Puis il s’habilla et ouvrit l’écoutille pour aller là-haut prendre son poste de +pêche... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre IX</h3> + +<p> +Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui venaient +de dormir, le grand cercle familier de la mer. +</p> + +<p> +Cette nuit-là, c’était l’immensité présentée sous ses aspects les plus +étonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des impressions de +profondeur. +</p> + +<p> +Cet horizon, qui n’indiquait aucune région précise de la terre, ni même aucun +âge géologique, avait dû être tant de fois pareil depuis l’origine des siècles, +qu’en regardant il semblait vraiment qu’on ne vit rien, — rien que l’éternité +des choses qui sont et qui ne peuvent se dispenser d’être. +</p> + +<p> +Il ne faisait même pas absolument nuit. C’était éclairé faiblement, par un +reste de lumière, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme par +habitude, rendant une plainte sans but. C’était gris, d’un gris trouble qui +fuyait sous le regard. — La mer pendant son repos mystérieux et son sommeil, se +dissimulait sous les teintes discrètes qui n’ont pas de nom. +</p> + +<p> +Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient pris des formes +quelconques, parce que les choses ne peuvent guère n’en pas avoir dans +l’obscurité, elles se confondaient presque pour n’être qu’un grand voile. +</p> + +<p> +Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des eaux elles faisaient une sorte +de marbrure plus distincte, bien que très lointaine; un dessin mou, comme tracé +par une main distraite; combinaison de hasard, non destinée à être vue, et +fugitive, prête à mourir. — Et cela seul, dans tout cet ensemble, paraissait +signifier quelque chose; on eût dit que la pensée mélancolique, insaisissable, +de tout ce néant, était inscrite là; — et les yeux finissaient par s’y fixer, +sans le vouloir. +</p> + +<p> +Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles s’habituaient à l’obscurité du +dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure unique du ciel; elle avait +forme de quelqu’un qui s’affaisse, avec deux bras qui se tendent. Et à présent +qu’il avait commencé à voir là cette apparence, il lui semblait que ce fût une +vraie ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque à force de venir de loin. +</p> + +<p> +Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les rêves indicibles et les +croyances primitives, cette ombre triste, effondrée au bout de ce ciel de +ténèbres, se mêlait peu à peu au souvenir de son frère mort, comme une dernière +manifestation de lui. +</p> + +<p> +Il était coutumier de ces étranges associations d’images, comme il s’en forme +surtout au commencement de la vie, dans la tête des enfants... +</p> + +<p> +Mais les mots, si vagues qu’ils soient, restent encore trop précis pour +exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle +quelquefois dans les rêves, et dont on ne retient au réveil que d’énigmatiques +fragments n’ayant plus de sens. +</p> + +<p> +A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde, angoissée, +pleine d’inconnu et de mystère, qui lui glaçait l’âme; beaucoup mieux que tout +à l’heure, il comprenait maintenant que son pauvre petit frère ne reparaîtrait +jamais, jamais plus; le chagrin, qui avait été long à percer l’enveloppe +robuste et dure de son coeur, y entrait à présent jusqu’à pleins bords. Il +revoyait la figure douce de Sylvestre, ses bons yeux d’enfant; à l’idée de +l’embrasser, quelque chose comme un voile tombait tout à coup entre ses +paupières, malgré lui, — et d’abord il ne s’expliquait pas bien ce que c’était, +n’ayant jamais pleuré dans sa vie d’homme. — Mais les larmes commençaient à +couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent soulever +sa poitrine profonde. +</p> + +<p> +Il continuait de pêcher très vite, sans perdre son temps ni rien dire, et les +deux autres, qui l’écoutaient dans ce silence, se gardaient d’avoir l’air +d’entendre, de peur de l’irriter, le sachant si renfermé et si fier. +</p> + +<p> +... Dans son idée à lui, la mort finissait tout... +</p> + +<p> +Il lui arrivait bien, par respect, de s’associer à ces prières qu’on dit en +famille pour les défunts; mais il ne croyait à aucune survivance des âmes. +</p> + +<p> +Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d’une manière brève +et assurée, comme une chose bien connue de chacun; ce qui pourtant n’empêchait +pas une vague appréhension des fantômes, une vague frayeur des cimetières, une +confiance extrême dans les saints et les images qui protègent, ni surtout une +vénération innée pour la terre bénite qui entoure les églises. +</p> + +<p> +Ainsi Yann redoutait pour lui-même d’être pris par la mer, comme si cela +anéantissait davantage, — et la pensée que Sylvestre était resté là-bas, dans +cette terre lointaine d’en dessous, rendait son chagrin plus désespéré, plus +sombre. +</p> + +<p> +Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte, comme +s’il eût été seul. +</p> + +<p> +... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu’il fût à peine deux +heures; et en même temps il paraissait s’étendre, devenir plus démesuré, se +creuser d’une manière plus effrayante. Avec cette espèce d’aube qui naissait, +les yeux s’ouvraient davantage et l’esprit plus éveillé concevait mieux +l’immensité des lointains; alors les limites de l’espace visible étaient encore +reculées et fuyaient toujours. +</p> + +<p> +C’était un éclairage très pâle, mais qui augmentait; il semblait que cela vint +par petits jets, par secousses légères; les choses éternelles avaient l’air de +s’illuminer par transparence, comme si des lampes à flamme blanche eussent été +montées peu à peu, derrière les informes nuées grises; — montées discrètement, +avec des précautions mystérieuses, de peur de troubler le morne repos de la +mer. +</p> + +<p> +Sous l’horizon, la grande lampe blanche, c’était le soleil, qui se traînait +sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade lente et froide +commencée dès l’extrême matin... +</p> + +<p> +Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses d’aurore, tout restait blême +et triste. Et, à bord de la Marie, un homme pleurait, le grand Yann... +</p> + +<p> +Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande mélancolie du dehors, +c’était l’appareil de deuil employé pour le pauvre petit héros obscur, sur ces +mers d’Islande où il avait passé la moitié de sa vie... +</p> + +<p> +Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la manche de +son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il semblait complètement +repris par le travail de la pêche, par le train monotone des choses réelles et +présentes, comme ne pensant plus à rien. +</p> + +<p> +Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine à suffire. +</p> + +<p> +Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, c’était un nouveau changement à +vue. Le grand déploiement d’infini, le grand spectacle du matin était terminé, +et maintenant les lointains paraissaient au contraire se rétrécir, se refermer +sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout à l’heure la mer si démesurée? +L’horizon était à présent tout près, et il semblait même qu’on manquât +d’espace. Le vide se remplissait de voiles ténus qui flottaient, les uns plus +vagues que des buées, d’autres aux contours presque visibles et comme frangés. +Ils tombaient mollement, dans un grand silence, comme des mousselines blanches +n’ayant pas de poids; mais il en descendait de partout en même temps, aussi +l’emprisonnement là-dessous se faisait très vite, et cela oppressait, de voir +ainsi s’encombrer l’air respirable. +</p> + +<p> +C’était la première brume d’août qui se levait. En quelques minutes le suaire +fut uniformément dense, impénétrable; autour de la Marie, on ne distinguait +plus rien qu’une pâleur humide où se diffusait la lumière et où la mâture du +navire semblait même se perdre. +</p> + +<p> +— De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, dirent les hommes. +</p> + +<p> +Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable compagne de la seconde +période de pêche; mais aussi cela annonçait la fin de la saison d’Islande, +l’époque où l’on fait route pour revenir en Bretagne. +</p> + +<p> +En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur leur barbe; cela faisait +luire d’humidité leur peau brunie. Ceux qui se regardaient d’un bout à l’autre +du bateau se voyaient troubles comme des fantômes; par contre les objets très +rapprochés apparaissaient plus crûment sous cette lumière fade et blanchâtre. +On prenait garde de respirer la bouche ouverte; une sensation de froid et de +mouillé pénétrait les poitrines. +</p> + +<p> +En même temps, la pêche allait de plus en plus vite, et on ne causait plus, +tant les lignes donnaient; à tout instant, on entendait tomber à bord des gros +poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet; après, ils se +trémoussaient rageusement en claquant de la queue contre le bois du pont; tout +était éclaboussé de l’eau de la mer et des fines écailles argentées qu’ils +jetaient en se débattant. Le marin qui leur fendait le ventre avec son grand +couteau, dans sa précipitation, s’entaillait les doigts, et son sang bien rouge +se mêlait à la saumure. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre X</h3> + +<p> +Ils restèrent, cette fois, dix jours d’affilée pris dans la brume épaisse, sans +rien voir. La pêche continuait d’être bonne et, avec tant d’activité, on ne +s’ennuyait pas. De temps en temps, à intervalles réguliers, l’un d’eux +soufflait dans une trompe de corne d’où sortait un bruit pareil au beuglement +d’une bête sauvage. +</p> + +<p> +Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre beuglement +lointain répondait à leur appel. Alors on veillait davantage. Si le cri se +rapprochait, toutes les oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu, qu’on +apercevrait sans doute jamais et dont la présence était pourtant un danger. On +faisait des conjectures sur lui; il devenait une occupation, une société et, +par envie de le voir, les yeux s’efforçaient à percer les impalpables +mousselines blanches qui restaient tendues partout dans l’air. +</p> + +<p> +Puis il s’éloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le lointain +sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu de cet infini de +vapeurs immobiles. Tout était imprégné d’eau; tout était ruisselant de sel et +de saumure. Le froid devenait plus pénétrant; le soleil s’attardait davantage à +traîner sous l’horizon; il y avait déjà de vraies nuits d’une ou deux heures, +dont la tombée grise était sinistre et glaciale. +</p> + +<p> +Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que la Marie +ne se fût trop rapprochée de l’île d’Islande. Mais toutes les lignes du bord +filées bout à bout n’arrivaient pas à toucher le lit de la mer: on était donc +bien au large et en belle eau profonde. +</p> + +<p> +La vie était saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le bien-être du +soir, l’impression de gîte bien chaud qu’on éprouvait dans la cabine en chêne +massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir. +</p> + +<p> +Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus cloîtrés que des moines, causaient +peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et des heures +à son même poste invariable, les bras seuls occupés au travail incessant de la +pêche. Ils n’étaient séparés les uns des autres que de deux ou trois mètres, et +ils finissaient par ne plus se voir. +</p> + +<p> +Ce calme de la brume, cette obscurité blanche endormait l’esprit. Tout en +pêchant, on se chantait pour soi-même quelque air du pays à demi-voix, de peur +d’éloigner les poissons. Les pensées se faisaient plus lentes et plus rares; +elles semblaient se distendre, s’allonger en durée afin d’arriver à remplir le +temps sans y laisser des vides, des intervalles de non-être. On n’avait plus du +tout l’idée aux femmes, parce qu’il faisait déjà froid; mais on rêvait à des +choses incohérentes ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de ces +rêves était aussi peu serrée qu’un brouillard... +</p> + +<p> +Ce brumeux mois d’août, il avait coutume de clore ainsi chaque année, d’une +manière triste et tranquille, la saison d’Islande. Autrement c’était toujours +la même plénitude de vies physique, gonflant les poitrines et faisant aux +marins des muscles durs. +</p> + +<p> +Yann avait bien retrouvé tout de suite ses façons d’être habituelles, comme si +son grand chagrin n’eût pas persisté: vigilant et alerte, prompt à la manoeuvre +et à la pêche, l’allure désinvolte comme qui n’a pas de soucis; du reste, +communicatif à ses heures seulement — qui étaient rares — et portant toujours +la tête aussi haut avec son air à la fois indifférent et dominateur. +</p> + +<p> +Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait la Vierge de faïence, +quand on était attablé, le grand couteau en main devant quelque bonne assiettée +toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire aux choses drôles que +les autres disaient. +</p> + +<p> +En lui-même, peut-être, s’occupait-il un peu de cette Gaud, que Sylvestre lui +avait sans doute donnée pour femme dans ses dernières petites idées d’agonie, - +et qui était devenue une pauvre fille à présent sans personne au monde... +Peut-être bien surtout, le deuil de ce frère durait-il encore dans le fond de +son coeur... +</p> + +<p> +Mais ce coeur d’Yann était une région vierge, à gouverner, peu connue, où se +passaient des choses qui ne se révélaient pas au dehors. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre XI</h3> + +<p> +Un matin, vers trois heures, tandis qu’ils rêvaient tranquillement sous leur +suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le timbre leur +sembla étrange et non connu d’eux. Ils se regardèrent les uns les autres, ceux +qui étaient sur le pont, s’interrogeant d’un coup d’oeil: +</p> + +<p> +— Qui est-ce qui a parlé? +</p> + +<p> +Non, personne; personne n’avait rien dit. Et, en effet, cela avait bien eu +l’air de sortir du vide extérieur. +</p> + +<p> +Alors, celui qui était chargé de la trompe, et qui l’avait négligée depuis la +veille, se précipita dessus, en se gonflant de tout son souffle pour pousser le +long beuglement d’alarme. +</p> + +<p> +Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si, au +contraire, une apparition eût été évoquée par ce son vibrant de cornemuse, une +grande chose imprévue s’était dessinée en grisaille, s’était dressée menaçante, +très haut tout près d’eux: des mâts, des vergues, des cordages, un dessin de +navire qui s’était fait en l’air, partout à la fois et d’un même coup, comme +ces fantasmagories pour effrayer qui, d’un seul jet de lumière, sont créées sur +des voiles tendus. Et d’autre hommes apparaissaient là, à les toucher, penchés +sur le rebord, les regardant avec des yeux très ouverts dans un réveil de +surprise et d’épouvante... +</p> + +<p> +Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de rechange, des gaffes — tout ce qui +se trouva dans la drôme de long et de solide — et les pointèrent en dehors pour +tenir à distance cette chose et ces visiteurs qui leur arrivaient. Et les +autres aussi, effarés, allongeaient vers eux d’énormes bâtons pour les +repousser. +</p> + +<p> +Mais il n’y eut qu’un craquement très léger dans les vergues, au-dessus de +leurs têtes, et les mâtures, un instant accrochées, se dégagèrent aussitôt sans +aucune avarie; le choc, très doux par ce calme, était tout à fait amorti; il +avait été si faible même, que vraiment il semblait que cet autre navire n’eût +pas de masse et qu’il fût une chose molle, presque sans poids... +</p> + +<p> +Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent à rire; ils se +reconnaissaient entre eux: +</p> + +<p> +— Ohé! de la Marie. +</p> + +<p> +— Eh! Gaos, Laumec, Guermeur! +</p> + +<p> +L’apparition, c’était la Reine-Berthe, capitaine Larvoër, aussi de Paimpol; ces +matelots étaient des villages d’alentour; ce grand-là, tout en barbe noire, +montrant ses dents dans son rire, c’était Kerjégou, un de Ploudaniel; et les +autres venaient de Plounès ou de Plounérin. +</p> + +<p> +— Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de sauvages? +demandait Larvoër de la Reine-Berthe. +</p> + +<p> +— Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d’écumeurs, mauvais poison de la +mer?... +</p> + +<p> +— Oh! nous... c’est différent; ça nous est défendu de faire du bruit. (Il avait +répondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystère noir; avec un sourire +drôle, qui, par la suite, revint souvent en tête à ceux de la Marie et leur +donna à penser beaucoup.) +</p> + +<p> +Et puis comme s’il en eût dit trop long, il finit par cette plaisanterie: +</p> + +<p> +— Notre corne à nous, c’est celui-là, en soufflant dedans, qui nous l’à crevée. +</p> + +<p> +Et il montrait un matelot à figure de triton, qui était tout en cou et tout en +poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de grotesque et de +l’inquiétant dans sa puissance difforme. +</p> + +<p> +Et pendant qu’on se regardait là, attendant que quelque brise ou quelque +courant d’en dessous voulût bien emmener l’un plus vite que l’autre, séparer +les navires, on engagea une causerie. Tous appuyés en bâbord, se tenant en +respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme eussent fait des +assiégés avec des piques, ils parlèrent des choses du pays, des dernières +lettres reçues par les “chasseurs”, des vieux parents et des femmes. +</p> + +<p> +— Moi, disait Kerjégou, la mienne me marque qu’elle vient d’avoir son petit que +nous attendions; ça va nous en faire la douzaine tout à l’heure. +</p> + +<p> +Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième annonçait le mariage de la +belle Jeannie Caroff — une fille très connue des Islandais — avec certain vieux +richard infirme, de la commune de Plourivo. +</p> + +<p> +Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et il semblait que cela +changeât aussi le son des voix qui avait quelque chose d’étouffé et de +lointain. +</p> + +<p> +Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d’un de ces pêcheurs, un petit +homme déjà vieillot qu’il était sûr de n’avoir jamais vu nulle part et qui +pourtant lui avait dit tout de suite: “Bonjour, mon grand Yann!” avec un air +d’intime connaissance; il avait la laideur irritante des singes avec leur +clignotement de malice dans ses yeux perçants. +</p> + +<p> +— Moi, disait encore Larvoër, de la Reine-Berthe, on m’a marqué la mort du +petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui faisait son service +à l’État, comme vous savez, sur l’escadre de Chine; un bien grand dommage! +</p> + +<p> +Entendant cela, les autres de la Marie se tournèrent vers Yann pour savoir s’il +avait déjà connaissance de ce malheur. +</p> + +<p> +— Oui, dit-il d’une voix basse, l’air indifférent et hautain, c’était sur la +dernière lettre que mon père m’a envoyée. +</p> + +<p> +Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu’ils avaient de son chagrin, et +cela l’irritait. +</p> + +<p> +Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers du brouillard pâle, pendant +que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue. +</p> + +<p> +— Ma femme me marque en même temps, continuait Larvoër, que la fille de M. Mével +a quitté la ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la vieille Moan, sa +grand’tante; elle s’est mise à travailler à présent, en journée chez le monde, +pour gagner sa vie. D’ailleurs, j’avais toujours eu dans l’idée, moi, que +c’était une brave fille, et une courageuse, malgré ses airs de demoiselle et +ses falbalas. +</p> + +<p> +Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui déplaire, et une +couleur rouge lui monta aux joues sous son hâle doré. +</p> + +<p> +Par cette appréciation sur Gaud fut clos l’entretien avec ces gens de la +Reine-Berthe qu’aucun être vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis un +instant, leurs figures semblaient déjà plus effacées, car leur navire était +moins près, et, tout à coup, ceux de la Marie ne trouvèrent plus rien à +pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous leurs +“espars”, avirons, mâts ou vergues, s’agitèrent en cherchant dans le vide, puis +retombèrent les uns après les autres lourdement dans la mer, comme de grands +bras morts. On rentra donc ces défenses inutiles: la Reine-Berthe, replongée +dans la brume profonde, avait disparu brusquement tout d’une pièce, comme +s’efface l’image d’un transparent derrière lequel la lampe a été soufflée. Ils +essayèrent de la héler, mais rien ne répondit à leurs cris, - qu’une espèce de +clameur moqueuse à plusieurs voix, terminée en un gémissement qui les fit se +regarder avec surprise... +</p> + +<p> +Cette Reine-Berthe ne revint point avec les autres Islandais et, comme ceux du +Samuel Azénide avaient rencontré dans un fiord une épave non douteuse (son +couronnement d’arrière avec un morceau de sa quille), on ne l’attendit plus; +dès le mois d’octobre, les noms de tous ses marins furent inscrits dans +l’église sur des plaques noires. +</p> + +<p> +Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de la Marie avaient bien +retenu la date, jusqu’à l’époque du retour, il n’y avait eu aucun mauvais temps +dangereux sur la mer d’Islande, tandis que, au contraire trois semaines +auparavant, une bourrasque d’ouest avait emporté plusieurs marins et deux +navires. On se rappela alors le sourire de Larvoër et, en rapprochant toutes +ces choses, on fit beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d’une fois, la +nuit, le marin au clignotement de singe, et quelques-uns de la Marie se +demandèrent craintivement si, ce matin-là, ils n’avaient point causé avec des +trépassés. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre XII</h3> + +<p> +L’été s’avança et, à la fin d’août, en même temps que les premiers brouillards +du matin, on vit les Islandais revenir. +</p> + +<p> +Depuis trois mois déjà, les deux abandonnées habitaient ensemble, à +Ploubazlanec, la chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille dans ce +pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là tout ce qu’on lui avait laissé +après la vente de la maison de son père: son beau lit à la mode des villes et +ses belles jupes de différentes couleurs. Elle avait fait elle-même sa nouvelle +robe noire d’un façon plus simple et portait, comme la vieille Yvonne, une +coiffe de deuil en mousseline épaisse ornée seulement de plis. +</p> + +<p> +Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de couture chez les gens riches +de la ville et rentrait à la nuit, sans être distraite en chemin par aucun +amoureux, restée un peu hautaine, et encore entourée d’un respect de +demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient comme autrefois, la +main à leur chapeau. +</p> + +<p> +Par les beaux crépuscules d’été, elle s’en revenait de Paimpol, tout le long de +cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose. Les travaux +d’aiguille n’avaient pas eu le temps de la déformer — comme d’autres, qui +vivent toujours penchées de côté sur leur ouvrage — et, en regardant la mer, +elle redressait la belle taille souple qu’elle tenait de race; en regardant la +mer, en regardant le large, tout au fond duquel était Yann... +</p> + +<p> +Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine région +plus pierreuse et plus balayée par le vent, on serait arrivé à ce hameau de +Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises, croissent tout petits +entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales d’ouest. Elle n’y +retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even, bien qu’il fût à moins d’une +lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y était allée et cela avait suffi pour +laisser un charme sur tout son chemin; Yann, d’ailleurs, devait souvent y +passer et, de sa porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande +rase, entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette région de +Ploubazlanec; elle était presque heureuse que le sort l’eût rejetée là: en +aucun autre lieu du pays elle n’eût pu se faire à vivre. +</p> + +<p> +A cette saison de fin d’août, il y a comme un alanguissement de pays chaud qui +remonte du midi vers le nord; il y a des soirées lumineuses, des reflets du +grand soleil d’ailleurs qui viennent traîner jusque sur la mer bretonne. Très +souvent, l’air est limpide et calme, sans aucun nuage nulle part. +</p> + +<p> +Aux heures où Gaud s’en revenait, les choses se fondaient déjà ensemble pour la +nuit, commençaient à se réunir et à former des silhouettes. Çà et là, un +bouquet d’ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un +panache ébouriffé; un groupe d’arbres tordus formait un amas sombre dans un +creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau à toit de paille dessinait au-dessus +de la lande une petite découpure bossue. Aux carrefours les vieux christs qui +gardaient la campagne étendaient leurs bras noirs sur les calvaires, comme de +vrais hommes suppliciés, et, dans le lointain, la Manche se détachait en clair, +en grand miroir jaune sur un ciel qui était déjà ténébreux vers l’horizon. Et +dans ce pays, même ce calme, même ces beau temps, étaient mélancoliques; il +restait, malgré tout, une inquiétude planant sur les choses; une anxiété venue +de la mer à qui tant d’existences étaient confiées et dont l’éternelle menace +n’était qu’endormie. +</p> + +<p> +Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course de +retour au grand air. On sentait l’odeur salée des grèves, et l’odeur douce de +certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre les épines maigres. Sans +la grand’mère Yvonne qui l’attendait au logis, volontiers elle se serait +attardée dans ces sentiers d’ajoncs, à la manière de ces belles demoiselles qui +aiment à rêver, les soirs d’été, dans les parcs. +</p> + +<p> +En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de sa +petite enfance; mais comme ils étaient effacés à présent, reculés, amoindris +par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer ce Yann comme une sorte de +fiancé, — un fiancé fuyant, dédaigneux, sauvage, qu’elle n’aurait jamais; mais +à qui elle s’obstinerait à rester fidèle en esprit, sans plus confier cela à +personne. Pour le moment, elle aimait à le savoir en Islande; là, au moins, la +mer le lui gardait dans ses cloîtres profonds et il ne pouvait se donner à +aucune autre. +</p> + +<p> +Il est vrai qu’un de ces jours il allait revenir, mais elle envisageait aussi +ce retour avec plus de calme qu’autrefois. Par instinct, elle comprenait que sa +pauvreté ne serait pas un motif pour être plus dédaignée, — car il n’était pas +un garçon comme les autres. — Et puis cette mort du petit Sylvestre était une +chose qui les rapprochait décidément. A son arrivée, il ne pourrait manquer de +venir sous leur toit pour voir la grand’mère de son ami: et elle avait décidé +qu’elle serait là pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fût manquer +de dignité; sans paraître se souvenir de rien, elle lui parlerait comme à +quelqu’un que l’on connaît depuis longtemps; elle lui parlerait même avec +affection comme à un frère de Sylvestre, en tâchant d’avoir l’air naturel. Et +qui sait? il ne serait peut-être pas impossible de prendre auprès de lui une +place de soeur, à présent qu’elle allait être si seule au monde; de se reposer +sur son amitié; de la lui demander comme un soutien, en s’expliquant assez pour +qu’il ne crût plus à aucune arrière-pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage +seulement, entêté dans ses idées d’indépendance, mais doux, franc, et capable +de bien comprendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur. +</p> + +<p> +Qu’allait-il éprouver, en la retrouvant là, pauvre, dans cette chaumière +presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la grand’mère Moan, n’étant plus +assez forte pour aller en journée aux lessives, n’avait plus rien que sa +pension de veuve; il est vrai, elle mangeait bien peu maintenant, et toutes +deux pouvaient encore s’arranger pour vivre sans demander rien à personne... +</p> + +<p> +La nuit était toujours tombée quand elle arrivait au logis; avant d’entrer, il +fallait descendre un peu, sur des roches usées, la chaumière se trouvant en +contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de terrain qui +s’incline vers la grève. Elle était presque cachée sous son épais toit de +paille brune, tout gondolé, qui ressemblait au dos de quelque énorme bête morte +effondrée sous ses poils durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la +rudesse des rochers, avec des mousses et du cochléaria formant de petites +touffes vertes. On montait les trois marches gondolées du seuil, et on ouvrait +le loquet intérieur de la porte au moyen d’un bout de corde de navire qui +sortait par un trou. En entrant, on voyait d’abord en face de soi la lucarne, +percée comme dans l’épaisseur d’un rempart, et donnant sur la mer d’où venait +une dernière clarté jaune pâle. Dans la grande cheminée flambaient des +brindilles odorantes de pin et de hêtre, que la vieille Yvonne ramassait dans +ses promenades le long des chemins; elle-même était là assise, surveillant leur +petit souper; dans son intérieur, elle portait un serre-tête seulement, pour +ménager ses coiffes; son profil, encore joli, se découpait sur la lueur rouge +de son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris une +couleur passée, tournée au bleuâtre, et qui étaient troublés, incertains, +égarés de vieillesse. Elle disait toutes les fois la même chose: +</p> + +<p> +— Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir... +</p> + +<p> +— Mais non, grand’mère, répondait doucement Gaud qui y était habituée. Il est la +même heure que les autres jours. +</p> + +<p> +— Ah!... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu’il était plus tard que de +coutume. +</p> + +<p> +Elles soupaient sur une table devenue presque informe à force d’être usée, mais +encore épaisse comme le tronc d’un chêne. Et le grillon ne manquait jamais de +leur recommencer sa petite musique à son d’argent. +</p> + +<p> +Un des côtés de la chaumière était occupé par des boiseries grossièrement +sculptées et aujourd’hui toutes vermoulues; en s’ouvrant, elles donnaient accès +dans des étagères où plusieurs générations pêcheurs avaient été conçues, +avaient dormi, et où les mères vieillies étaient mortes. +</p> + +<p> +Aux solives noires du toit s’accrochaient des ustensiles de ménage très +anciens, des paquets d’herbes, des cuillers de bois, du lard fumé; aussi de +vieux filets, qui dormaient là depuis le naufrage des derniers fils Moan, et +dont les rats venaient la nuit couper les mailles. +</p> + +<p> +Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux de mousseline blanche, +faisait l’effet d’une chose élégante et fraîche, apportée dans une hutte de +Celte. +</p> + +<p> +Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre, accrochée +au granit du mur. Sa grand’mère y avait attaché sa médaille militaire, avec une +de ces paires d’ancres en drap rouge que les marins portent sur la manche +droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi acheté à Paimpol une de ces +couronnes funéraires en perles noires et blanches dont on entoure, en Bretagne, +les portrait des défunts. C’était là son petit mausolée, tout ce qu’il avait +pour consacrer sa mémoire, dans son pays breton... +</p> + +<p> +Les soirs d’été, elles ne veillaient pas, par économie de lumière; quand le +temps était beau, elles s’asseyaient un moment sur un banc de pierre, devant la +maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un peu au-dessus de +leur tête. +</p> + +<p> +Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son étagère d’armoire, et Gaud, dans +son lit de demoiselle; là, elle s’endormait assez vite, ayant beaucoup +travaillé, beaucoup marché, et songeant au retour des Islandais et fille sage, +résolue, dans un trouble trop grand... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre XIII</h3> + +<p> +Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la Marie venait d’arriver, elle se +sentit prise d’une espèce de fièvre. Tout son calme d’attente l’avait +abandonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, sans savoir pourquoi, elle se +mit en route plus tôt que de coutume, — et, dans le chemin, comme elle se +hâtait, elle le reconnut de loin qui venait à l’encontre d’elle. +</p> + +<p> +Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il était déjà tout près, se +dessinant à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses cheveux bouclés sous +son bonnet de pêcheur. Elle se trouvait prise si au dépourvu par cette +rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler, et qu’il s’en aperçût; +elle en serait morte de honte à présent... Et puis elle se croyait mal coiffée, +avec un air fatigué pour avoir fait son ouvrage trop vite; elle eût donné je ne +sais quoi pour être cachée dans les touffes d’ajoncs, disparue dans quelque +trou de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme pour +essayer de changer de route. Mais c’était trop tard: ils se croisèrent dans +l’étroit chemin. +</p> + +<p> +Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d’un bond de côté comme +un cheval ombrageux qui se dérobe, en la regardant d’une manière furtive et +sauvage. +</p> + +<p> +Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant malgré +elle-même une prière et une angoisse. Et, dans ce croisement involontaire de +leurs regards, plus rapide qu’un coup de feu, ses prunelles gris de lin avaient +paru s’élargir, s’éclairer de quelque grande flamme de pensée, lancée une vraie +lueur bleuâtre, tandis que sa figure était devenue toute rose jusqu’aux tempes, +jusque sous les tresses blondes. +</p> + +<p> +Il avait dit en touchant son bonnet: +</p> + +<p> +— Bonjour, mademoiselle Gaud! +</p> + +<p> +— Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle. +</p> + +<p> +Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa route, encore tremblante, mais +sentant peu à peu à mesure qu’il s’éloignait, le sang reprendre son cours et la +force revenir... +</p> + +<p> +Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tête entre ses +mains, qui pleurait, qui faisait son hi hi hi! de petit enfant, toute +dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête comme un maigre +écheveau de chanvre gris: +</p> + +<p> +— Ah! ma bonne Gaud, — c’est le fils Gaos que j’ai rencontré du côté de +Plouherzel, comme je m’en retournais de ramasser mon bois; — alors nous avons +parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrivés ce matin de +l’Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une visite pendant que +j’étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes aux yeux lui aussi... +Jusqu’à ma porte, qu’il a voulu me raccompagner, ma bonne Gaud, pour me porter +mon petit fagot... +</p> + +<p> +Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait à mesure: ainsi, cette +visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compté pour lui dire tant de +choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait sans doute plus; c’était +fini... +</p> + +<p> +Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la misère plus dure, le monde plus +vide, — et elle baissa la tête avec une envie de mourir. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre XIV</h3> + +<p> +L’hiver vint peu à peu, s’étendit comme un linceul qu’on laisserait très +lentement tomber. Les journées grises passèrent après les journées grises, mais +Yann ne reparut plus, — et les deux femmes vivaient bien abandonnées. +</p> + +<p> +Avec le froid, leur existence était plus coûteuse et plus dure. +</p> + +<p> +Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tête s’en +allait; elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des injures; une +fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les enfants, à propos de rien. +</p> + +<p> +Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses bons jours clairs, que +Gaud ne cessait de la respecter ni de la chérir. Avoir toujours été bonne, et +finir par être mauvaise; étaler, à l’heure de la fin, tout un fonds de malice +qui avait dormi durant la vie, toute une science de mots grossiers qu’on avait +cachée, quelle dérision de l’âme et quel mystère moqueur! +</p> + +<p> +Elle commençait à chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal à entendre +que ses colères; c’était, au hasard des choses qui lui revenaient en tête, des +oremus de messe, ou bien des couplets très vilains qu’elle avait entendus jadis +sur le port, répétés par des matelots. Il lui arrivait d’entonner les Fillettes +de Paimpol; ou bien, en balançant la tête et battant la mesure avec son pied, +elle prenait: +</p> + +<p class="poem"> +Mon mari vient de partir;<br/> +Pour la pêche d’Islande,<br/> +Mon mari vient de partir,<br/> +Il m’a laissé sans le sou,<br/> +Mais..., trala, trala la lou...<br/> +J’en gagne!<br/> +J’en gagne!... +</p> + +<p> +Chaque fois, cela s’arrêtait tout court, en même temps que ses yeux s’ouvraient +bien grands dans le vague en perdant toute expression de vie, — comme ces +flammes déjà mourantes qui s’agrandissent subitement pour s’éteindre. Et après, +elle baissait la tête, restait longtemps caduque, en laissant pendre la +mâchoire d’en bas à la manière des morts. +</p> + +<p> +Elle n’était plus bien propre non plus, et c’était un autre genre d’épreuve sur +lequel Gaud n’avait pas compté. +</p> + +<p> +Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils. +</p> + +<p> +— Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant l’air de chercher qui ce +pouvait bien être; ah dame! ma bonne, tu comprends, j’en ai eu tant quand +j’étais jeune, des garçons, des filles, des filles et des garçons qu’à cette +heure, ma foi!... +</p> + +<p> +Et, en disant cela, elle lançait en l’air ses pauvres mains ridées, avec un +geste d’insouciance presque libertine... +</p> + +<p> +Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant mille +petites choses qu’il avait faites ou qu’il avait dites, toute la journée elle +le pleura. +</p> + +<p> +Oh! ces veillées d’hiver, quand les branchages manquaient pour faire du feu! +Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre menu, achever +avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de Paimpol. +</p> + +<p> +La grand’mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les pieds +contre les dernières braises, les mains ramassées sous son tablier. Mais au +commencement de la soirée, il fallait toujours tenir des conversations avec +elle. +</p> + +<p> +— Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? Dans mon temps à moi, +j’en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer. Me semble que nous +n’aurions pas l’air si triste, là, toutes les deux, si tu voulais parler un +peu. +</p> + +<p> +Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu’elle avait apprises en ville, +ou disait les noms des gens qu’elle avait rencontrés en chemin, parlait de +choses qui lui étaient bien indifférentes à elle-même comme, du reste, tout au +monde à présent, puis s’arrêtait au milieu de ses histoires quand elle voyait +la pauvre vieille endormie. +</p> + +<p> +Rien de vivant, rien de jeune autour d’elle, dont la fraîche jeunesse appelait +la jeunesse. Sa beauté allait se consumer, solitaire et stérile... +</p> + +<p> +Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le bruit des +lames s’entendait là comme dans un navire en l’écoutant elle y mêlait le +souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces choses étaient le +domaine; durant les grandes nuits d’épouvante, où tout était déchaîné et +hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec plus d’angoisse à lui. +</p> + +<p> +Et puis seule, toujours seule avec cette grand’mère qui dormait, elle avait +peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant aux marins ses +ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d’armoires, qui avaient péri au +large pendant de semblables nuits, et dont les âmes pouvaient revenir; elle ne +se sentait pas protégée contre la visite de ces morts par la présence de cette +si vieille femme qui était déjà presque des leurs... +</p> + +<p> +Tout à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entendant partir du coin +de la cheminée un petit filet de voix cassée flûté, comme étouffé sous terre. +D’un ton guilleret qui donnait froid à l’âme, la voix chantait: +</p> + +<p class="poem"> +Pour la pêche d’Islande, mon mari vient de partir,<br/> +Il m’a laissé sans le sou,<br/> +Mais..., trala, trala la lou... +</p> + +<p> +Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la compagnie +des folles. +</p> + +<p> +La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine; on +l’entendait presque sans répit ruisseler dehors sur les murs. Dans le vieux +toit de mousse, il y avait des gouttières qui, toujours aux mêmes endroits, +infatigables, monotones, faisaient le même tintement triste; elles détrempaient +par places le sol du logis, qui était de roches et de terre battue avec des +graviers et des coquilles. +</p> + +<p> +On sentait l’eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses masses +froides, infinies: une eau tourmentée, fouettante, s’émiettant dans l’air, +épaississant l’obscurité, et isolant encore davantage les unes des autres les +chaumières éparses du pays de Ploubazlanec. +</p> + +<p> +Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistres, à cause d’une +certaine gaîté qu’elles apportaient ailleurs: c’étaient des espèces de soirées +joyeuses, même dans ces petits hameaux perdus de la côte; il y avait toujours, +ici ou là, quelque chaumière fermée, battue par la pluie noire, d’où partaient +des chants lourds. Au dedans, des tables alignées pour les buveurs; des marins +se séchant à des flambées fumeuses; les vieux se contentant avec de +l’eau-de-vie, les jeunes courtisant des filles, tous allant jusqu’à l’ivresse, +et chantant pour s’étourdir. Et, près d’eux, la mer, leur tombeau de demain, +chantait aussi, emplissant la nuit de sa voix immense... +</p> + +<p> +Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces +cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, près de la +porte des Moan; c’étaient ceux qui habitaient à l’extrémité des terres, vers +Pors-Even. Ils passaient très tard, échappés des bras des filles, insouciants +de se mouiller, coutumiers des rafales et des ondées, Gaud tendait l’oreille à +leurs chansons à leurs cris — très vite noyés dans le bruit des bourrasques ou +de la houle — cherchant à démêler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite +quand elle s’imaginait l’avoir reconnue. +</p> + +<p> +N’être pas revenu les voir, c’était mal de la part de ce Yann; et mener une vie +joyeuse, si près de la mort de Sylvestre, — tout cela ne lui ressemblait pas! +Non, elle ne le comprenait plus décidément, — et, malgré tout, ne pouvait se +détacher de lui, ni croire qu’il fût sans coeur. +</p> + +<p> +Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien dissipée. +</p> + +<p> +D’abord il y avait eu la tournée habituelle d’octobre dans le golfe de +Gascogne, — et c’est toujours pour ces Islandais une période de plaisir, un +moment où ils ont dans leur bourse un peu d’argent à dépenser sans souci (de +petites avances pour s’amuser, que les capitaines donnent sur les grandes parts +de pêche, payables seulement en hiver). +</p> + +<p> +On était allé, comme tous les ans, chercher du sel dans les îles, et lui +s’était repris d’amour, à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille brune, sa +maîtresse du précédent automne. Ensemble ils s’étaient promenés, au dernier gai +soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes, tout +embaumées par les raisins mûrs, les oeillets des sables et les senteurs marines +des plages; ensemble ils avaient chanté et dansé des rondes à ces veillées de +vendange où l’on se grise, d’une ivresse amoureuse et légère, en buvant le vin +doux. +</p> + +<p> +Ensuite, la Marie ayant poussé jusqu’à Bordeaux, il avait retrouvé, dans un +grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse à la montre, et s’était +négligemment laissé adorer pendant huit nouveaux jours. +</p> + +<p> +Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assisté à plusieurs mariages +de ses amis, comme garçon d’honneur, tout le temps dans ses beaux habits de +fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des bals. Chaque semaine, il lui +arrivait quelque aventure nouvelle, que les filles s’empressaient de raconter à +Gaud, en exagérant. +</p> + +<p> +Trois ou quatre fois, elle l’avait vu de loin venir en face d’elle sur ce +chemin de Ploubazlanec, mais toujours à temps pour l’éviter; lui aussi du +reste, dans ces cas-là, prenait à travers la lande. Comme par une entente +muette, maintenant ils se fuyaient. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre XV</h3> + +<p> +A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame Tressoleur; dans une des rues +qui mènent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les Islandais, où des +capitaines et des armateurs viennent enrôler des matelots, faire leur choix +parmi les plus forts, en buvant avec eux. +</p> + +<p> +Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle a des moustaches à +présent, une carrure d’homme et la réplique hardie. Un air de cantinière, sous +une grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais quoi de +religieux, qui persiste quand même parce qu’elle est Bretonne. Dans sa tête, +les noms de tous les marins du pays tiennent comme sur un registre; elle +connaît les bons, les mauvais, sait au plus juste ce qu’ils gagnent et ce +qu’ils valent. +</p> + +<p> +Un jour de janvier, Gaud, ayant été mandée pour lui faire une robe, vint +travailler là, dans une chambre, derrière la salle aux buveurs... +</p> + +<p> +Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers de +granit, qui est en retrait sous le premier étage de la maison, à la mode +ancienne; quand on l’ouvre, il y a presque toujours quelque rafale engouffrée +dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des entrées brusques, comme +lancés par une lame de houle. La salle est basse et profonde, passée à la chaux +blanche et ornée de cadres dorés où se voient des navires, des abordages, des +naufrages. Dans un angle, une Vierge en faïence est posée sur une console, +entre des bouquets artificiels. +</p> + +<p> +Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de matelots, ont vu +s’épanouir bien des gaîtés lourdes et sauvages, — depuis les temps reculés de +Paimpol, en passant par l’époque agitée des corsaires, jusqu’à ces Islandais de +nos jours très peu différents de leurs ancêtres. Et bien des existences +d’hommes ont été jouées, engagées là, entre deux ivresses, sur ces tables de +chêne. +</p> + +<p> +Gaud, tout en cousant cette robe, avait l’oreille à une conversation sur les +choses d’Islande, qui se tenait derrière la cloison entre madame Tressoleur et +deux retraités assis à boire. +</p> + +<p> +Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf, qu’on +était en train de gréer dans le port: jamais elle ne serait parée, cette +Léopoldine, à faire la campagne prochaine. +</p> + +<p> +— Eh! mais si, ripostait l’hôtesse, bien sûr qu’elle sera parée! — Puisque je +vous dis, moi, qu’elle a pris équipage hier: tous ceux de l’ancienne Marie, de +Guermeur, qu’on va vendre pour la démolir; cinq jeunes personnes, qui sont +venues s’engager là, devant moi; - à cette table, — signer avec ma plume, — +ainsi! — Et des bel’hommes, je vous jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le +fils Keraez, de Tréguier; — et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut +bien trois! +</p> + +<p> +La Léopoldine!... Le nom, à peine entendu, de ce bateau qui allait emporter +Yann, s’était fixé d’un seul coup dans la mémoire de Gaud, comme si on l’y eût +martelé pour le rendre plus ineffaçable. +</p> + +<p> +Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée à finir son ouvrage à la lumière de +sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là toujours, dont la seule +consonance l’impressionnait comme une chose triste. Les noms des personnes et +ceux des navires ont une physionomie par eux-mêmes, presque un sens. Et ce +Léopoldine, mot nouveau, inusité, la poursuivait avec une persistance qui +n’était pas naturelle, devenait une sorte d’obsession sinistre. Non, elle +s’était attendue à voir Yann repartir encore sur la Marie qu’elle avait visitée +jadis, qu’elle connaissait, et dont la Vierge avait protégé pendant de longues +années les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette Léopoldine, +augmentait son angoisse. +</p> + +<p> +Mais, bientôt, elle en vint à se dire que pourtant cela ne la regardait plus, +que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher jamais. Et, en +effet, qu’est-ce que cela pouvait lui faire, qu’il fût ici ou ailleurs, sur un +navire ou sur un autre, parti ou de retour?... Se sentirait-elle plus +malheureuse, ou moins, quand il serait en Islande; lorsque l’été serait revenu, +tiède, sur les chaumières désertées, sur les femmes solitaires et inquiètes; — +ou bien quand un nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus +les pêcheurs?... Tout cela pour elle était indifférent, semblable, également +sans joie et sans espoir. Il n’y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun +motif de rapprochement, puisque même il oubliait le pauvre petit Sylvestre; — +donc il fallait bien comprendre que c’en était fait pour toujours de ce seul +rêve, de ce seul désir de sa vie; elle devait se détacher de Yann, de toutes +les choses qui avaient trait à son existence, même de ce nom d’Islande qui +vibrait encore avec un charme si douloureux à cause de lui; chasser absolument +ces pensées, tout balayer; se dire que c’était fini, fini à jamais... +</p> + +<p> +Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui avait encore +besoin d’elle, mais qui ne tarderait pas à mourir. Et alors, après, à quoi bon +vivre, à quoi bon travailler, et pour quoi faire?... +</p> + +<p> +Le vent d’ouest s’était encore levé dehors; les gouttières du toit avaient +recommencé, sur ce grand gémissement lointain, leur bruit tranquille et léger +de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se mirent à couler, larmes d’orpheline +et d’abandonnée, passant sur ses lèvres avec un petit goût amer, descendant +silencieusement sur son ouvrage, comme ces pluies d’été qu’aucune brise +n’amène, et qui tombent tout à coup, pressées et pesantes, de nuages trop +remplis; alors n’y voyant plus, se sentant brisée, prise de vertige devant le +vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya +de se coucher. +</p> + +<p> +Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s’étendant: il +devenait chaque jour plus humide et plus froid, — ainsi que toutes les choses +de cette chaumière. - Cependant, comme elle était très jeune, tout en +continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et s’endormir. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre XVI</h3> + +<p> +Des semaines sombres avaient passé encore, et on était déjà aux premiers jours +de février, par un assez beau temps doux. +</p> + +<p> +Yann sortait de chez l’armateur, venant de toucher sa part de pêche du dernier +été, quinze cents francs, qu’il emportait pour les remettre à sa mère, suivant +la coutume de famille. L’année avait été bonne, et il s’en retournait content. +</p> + +<p> +Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route : une +vieille, qui gesticulait avec son bâton, et autour d’elle des gamins ameutés +qui riaient... La grand’mère Moan!... La bonne grand’mère que Sylvestre +adorait, toute traînée et déchirée, devenue maintenant une de ces vieilles +pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur les chemins!... Cela lui +causa une peine affreuse. +</p> + +<p> +Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et elle les menaçait de +son bâton, très en colère et en désespoir: +</p> + +<p> +— Ah! s’il avait été ici, lui, mon pauvre garçon, vous n’auriez pas osé, bien +sûr, mes vilains drôles!... +</p> + +<p> +Elle était tombée, parait-il, en courant après eux pour les battre; sa coiffe +était de côté, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore qu’elle était +grise (comme cela arrive bien en Bretagne à quelques pauvres vieux qui ont eu +des malheurs). +</p> + +<p> +Yann savait, lui, que ce n’était pas vrai, et qu’elle était une vieille +respectable ne buvant jamais que de l’eau. +</p> + +<p> +— Vous n’avez pas honte? dit-il aux gamins, très en colère lui aussi, avec sa +voix et son ton qui imposaient. +</p> + +<p> +Et, en un clin d’oeil, tous les petits se sauvèrent, penauds et confus, devant +le grand Gaos. +</p> + +<p> +Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l’ouvrage pour la +veillée, avait aperçu cela de loin, reconnu sa grand’mère dans ce groupe. +Effrayée, elle arriva en courant pour savoir ce que c’était, ce qu’elle avait +eu, ce qu’on avait pu lui faire, - et comprit, voyant leur chat qu’on avait +tué. +</p> + +<p> +Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna pas les siens; ils ne +songeaient plus à se fuir cette fois; devenus seulement très roses tous deux, +lui aussi vite qu’elle, d’une même montée de sang à leurs joues, ils se +regardaient, avec un peu d’effarement de se trouver si près; mais sans haine, +presque avec douceur, réunis qu’ils étaient dans une commune pensée de pitié et +de protection. +</p> + +<p> +Il y avait longtemps que les enfants de l’école lui en voulaient, à ce pauvre +matou défunt, parce qu’il avait la figure noire, un air de diable; mais c’était +un très bon chat, et, quand on le regardait de près, on lui trouvait au +contraire la mine tranquille et câline. Ils l’avaient tué avec des cailloux et +son oeil pendait. La pauvre vieille, en marmottant toujours des menaces, s’en +allait tout émue, toute branlante, emportant par la queue, comme un lapin, ce +chat mort. +</p> + +<p> +— Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon... s’il était encore de ce monde on +n’aurait pas osé me faire ça, non, bien sûr!... +</p> + +<p> +Il lui était sorti des espèces de larmes qui coulaient dans ses rides; et ses +mains, à grosses veines bleues, tremblaient. +</p> + +<p> +Gaud l’avait recoiffée au milieu, tâchait de la consoler avec des paroles +douces de petite fille. Et Yann s’indignait; si c’était possible, que des +enfants fussent si méchants! Faire une chose pareille à une pauvre vieille +femme! Les larmes lui en venaient presque, à lui aussi. — Non point pour ce +matou, il va sans dire: les jeunes hommes, rudes comme lui, s’ils aiment bien à +jouer avec les bêtes, n’ont guère de sensiblerie pour elles; mais son coeur se +fendait, à marcher là derrière cette grand’mère en enfance, emportant son +pauvre chat par la queue. Il pensait à Sylvestre, qui l’avait tant aimée; au +chagrin horrible qu’il aurait eu, si on lui avait prédit qu’elle finirait +ainsi, en dérision et en misère. +</p> + +<p> +Et Gaud s’excusait, comme étant chargée de sa tenue: +</p> + +<p> +— C’est qu’elle sera tombée, pour être si sale, disait-elle tout bas; sa robe +n’est plus bien neuve, c’est vrai, car nous ne sommes pas riches, monsieur +Yann; mais je l’avais encore raccommodée hier, et ce matin quand je suis +partie, je suis sûre qu’elle était propre et en ordre. +</p> + +<p> +Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché peut-être par cette petite +explication toute simple qu’il ne l’eût été par d’habiles phrases, des +reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l’un près de l’autre, se +rapprochant de la chaumière des Moan. — Pour jolie, elle l’avait toujours été +comme personne, il le savait fort bien, mais il lui parut qu’elle l’était +encore davantage depuis sa pauvreté et son deuil. Son air était devenu plus +sérieux, ses yeux gris de lin avaient l’expression plus réservée et semblaient +malgré cela vous pénétrer plus avant, jusqu’au fond de l’âme. Sa taille aussi +avait achevé de se former. Vingt-trois ans bientôt; elle était dans tout son +épanouissement de beauté. +</p> + +<p> +Et puis elle avait à présent la tenue d’une fille de pêcheur, sa robe noire +sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on ne savait +plus bien d’où il lui venait; c’était quelque chose de caché en elle-même et +d’involontaire dont on ne pouvait plus lui faire reproche; peut-être seulement +son corsage, un peu plus ajusté que celui des autres, par habitude d’autrefois, +dessinant mieux sa poitrine ronde et le haut de ses bras... Mais non, cela +résidait plutôt dans sa voix tranquille et dans son regard. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre XVII</h3> + +<p> +Décidément il les accompagnait, — jusque chez elles sans doute. +</p> + +<p> +Ils s’en allaient tous trois, comme pour l’enterrement de ce chat, et cela +devenait presque un peu drôle, maintenant, de les voir ainsi passer en cortège; +il y avait sur les portes des bonnes gens qui souriaient. La vieille Yvonne au +milieu, portant la bête; Gaud à sa droite, troublée et toujours très rose; le +grand Yann à sa gauche, tête haute, et pensif. +</p> + +<p> +Cependant la pauvre vieille s’était presque subitement apaisée en route; +d’elle-même, elle s’était recoiffée et, sans plus rien dire, elle commençait à +les observer alternativement l’un et l’autre, du coin de son oeil qui était +redevenu clair. +</p> + +<p> +Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une occasion de prendre congé; +elle eût voulu rester sur ce bon regard doux qu’elle avait reçu de lui, marcher +les yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose, marcher ainsi bien +longtemps à ses côtés dans un rêve qu’elle faisait, au lieu d’arriver si vite à +leur logis vide et sombre où tout allait s’évanouir. +</p> + +<p> +A la porte, il y eut une de ces minutes d’indécision pendant lesquelles il +semble que le coeur cesse de battre. La grand’mère entra sans se retourner; +puis Gaud, hésitante, et Yann, par derrière, entra aussi... +</p> + +<p> +Il était chez elle, pour la première fois de sa vie; sans but, probablement; +qu’est-ce qu’il pouvait vouloir?... En passant le seuil, il avait touché son +chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontré d’abord le portrait de Sylvestre +dans sa petite couronne mortuaire en perles noires, il s’en était approché +lentement comme d’une tombe. +</p> + +<p> +Gaud était restée debout, appuyée des mains à leur table. Il regardait +maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de revue +silencieuse qu’il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en effet, malgré son +air rangé et honnête, le logis de ces deux abandonnées qui s’étaient réunies. +Peut-être, au moins, éprouverait-il pour elle un peu de bonne pitié, en la +voyant redescendue à cette même misère, à ce granit fruste et à ce chaume. Il +n’y avait plus de la richesse passée, que le lit blanc, le beau lit de +demoiselle, et involontairement les yeux de Yann revenaient là... +</p> + +<p> +Il ne disait rien... Pourquoi ne s’en allait-il pas?... La vieille grand’mère, +qui était encore si fine à ses moments lucides, faisait semblant de ne pas +prendre garde à lui. Donc ils restaient debout devant l’un l’autre, muets et +anxieux, finissant par se regarder comme pour quelque interrogation suprême. +</p> + +<p> +Mais les instants passaient et, à chaque seconde écoulée, le silence semblait +entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours plus profondément, +comme dans l’attente solennelle de quelque chose d’inouï qui tardait à venir. +</p> + +<p class="center"> +***** +</p> + +<p> +— Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez toujours... +</p> + +<p> +Qu’allait-il dire?... On devinait quelque grande décision, brusque comme +étaient les siennes, prise là tout à coup, et osant à peine être formulée... +</p> + +<p> +— Si vous voulez toujours... La pêche s’est bien vendue cette année, et j’ai un +peu d’argent devant moi... +</p> + +<p> +Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien entendu? +Elle était anéantie devant l’immensité de ce qu’elle croyait comprendre. +</p> + +<p> +Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait l’oreille, sentant du +bonheur approcher... +</p> + +<p> +— Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous vouliez +toujours... +</p> + +<p> +... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas... Qui donc pouvait +l’empêcher de prononcer ce oui? Il s’étonnait, il avait peur, et elle s’en +apercevait bien. Appuyée des deux mains à la table, devenue tout blanche, avec +des yeux qui se voilaient, elle était sans voix, ressemblait à une mourante +très jolie... +</p> + +<p> +— Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille grand’mère qui s’était levée pour +venir à eux. Voyez-vous, ça la surprend, monsieur Yann; il faut l’excuser; elle +va réfléchir et vous répondre tout à l’heure... Asseyez-vous, monsieur Yann, et +prenez un verre de cidre avec nous... +</p> + +<p> +Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot ne lui venait plus, +dans son extase... C’était donc vrai qu’il était bon, qu’il avait du coeur. +Elle le retrouvait là, son vrai Yann, tel qu’elle n’avait jamais cessé de le +voir en elle-même, malgré sa dureté, malgré son refus sauvage, malgré tout. Il +l’avait dédaignée longtemps, il l’acceptait aujourd’hui, - et aujourd’hui +qu’elle était pauvre; c’était son idée à lui sans doute, il avait eu quelque +motif qu’elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du tout à +lui en demander compte, non plus qu’à lui reprocher son chagrin de deux +années... Tout cela, d’ailleurs, était si oublié, tout cela venait d’être +emporté si loin, en une seconde, par le tourbillon délicieux qui passait sur sa +vie!... +</p> + +<p> +Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu’avec les yeux, tout +noyés, qui le regardaient à une extrême profondeur, tandis qu’une grosse pluie +de larmes commençait à descendre le long de ses joues... +</p> + +<p> +— Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la grand’mère Moan. Et moi, je lui +dois un grand merci, car je suis encore contente d’être devenue si vieille, +pour avoir vu ça avant de mourir. +</p> + +<p> +Ils restaient toujours là, l’un devant l’autre, se tenant les mains et ne +trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole qui fût assez +douce, aucune phrase ayant le sens qu’il fallait, aucune qui leur semblât digne +de rompre leur délicieux silence. +</p> + +<p> +— Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c’est qu’ils ne se disent +rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petits enfants que j’ai là par exemple!... +Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille... De mon temps à moi, me +semble qu’on s’embrassait, quand on s’était promis... +</p> + +<p> +Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup d’un grand respect inconnu, avant +de se pencher pour embrasser Gaud, — et il lui sembla que c’était le premier +vrai baiser qu’il eût jamais donné de sa vie. +</p> + +<p> +Elle aussi l’embrassa, appuyant de tout son coeur ses lèvres fraîches, +inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiancé que la +mer avait dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur chantait le bonheur; +il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le pauvre petit portrait de +Sylvestre avait un air de leur sourire, du milieu de sa couronne noire. Et tout +paraissait s’être subitement vivifié et rajeuni dans la chaumière morte. Le +silence s’était rempli de musiques inouïes; même le crépuscule pâle d’hiver, +qui entrait par la lucarne, était devenu comme une belle lueur enchantée... +</p> + +<p> +— Alors, c’est au retour d’Islande que vous allez faire ça, mes bons enfants? +</p> + +<p> +Gaud baissa la tête. L’Islande, la Léopoldine, - c’est vrai, elle avait déjà +oublié ces épouvante dressées sur la route. — Au retour d’Islande!... comme se +serait long, encore tout cet été d’attente craintive. Et Yann, battant le sol +du bout de son pied, à petits coups rapides, devenu for pressé lui aussi, +comptait en lui-même très vite, pour voir si, en se dépêchant bien, on n’aurait +pas le temps de se marier avant ce départ: tant de jours pour réunir les +papiers, tant de jours pour publier les bans à l’église; oui, cela ne mènerait +jamais qu’au 20 ou 25 du mois pour les noces, et, si rien n’entravait, on +aurait donc encore une grande semaine à rester ensemble après. +</p> + +<p> +— Je m’en vais toujours commencer par prévenir notre père, dit-il, avec autant +de hâte que si les minutes mêmes de leur vie étaient maintenant mesurées et +précieuses... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>Quatrième partie</h2> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre I</h3> + +<p> +Les amoureux aiment toujours beaucoup s’asseoir ensemble sur les bancs, devant +les portes, quand la nuit tombe. +</p> + +<p> +Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c’était à la porte de +la chaumière des Moan, sur le vieux banc de granit, qu’ils se faisaient leur +cour. +</p> + +<p> +D’autres ont le printemps, l’ombre des arbres, les soirées tièdes, les rosiers +fleuris. Eux n’avaient rien que des crépuscules de février descendant sur un +pays marin, tout d’ajoncs et de pierres. Aucune branche de verdure au-dessus de +leur tête, ni alentour, rien que le ciel immense, où passaient lentement des +brumes errantes. Et pour fleurs, des algues brunes, que les pêcheurs, en +remontant de la grève, avaient entraînées dans le sentier avec leurs filets. +</p> + +<p> +Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région tiédie par des courants de +la mer; mais c’est égal, ces crépuscules amenaient souvent des humidités +glacées et d’imperceptibles petites pluies qui se déposaient sur leurs épaules. +</p> + +<p> +Ils restaient tout de même, se trouvant très bien là. Et ce banc, qui avait +plus d’un siècle, ne s’étonnait pas de leur amour, en ayant déjà vu bien +d’autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir, toujours les +mêmes, de génération en génération, de la bouche des jeunes, et il était +habitué à voir les amoureux revenir plus tard, changés en vieux branlants et en +vieilles tremblotantes, s’asseoir à la même place, — mais dans le jour alors +pour respirer encore un peu d’air et se chauffer à leur dernier soleil... +</p> + +<p> +De temps en temps, la grand’mère Yvonne mettait la tête à la porte pour les +regarder. Non pas qu’elle fût inquiète de ce qu’ils faisaient ensemble, mais +par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi pour essayer de +les faire rentrer. Elle disait: +</p> + +<p> +— Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. Ma Doué, ma Doué, +rester dehors si tard, je vous demande un peu, ça a-t-il du bon sens? +</p> + +<p> +Froid!... Est-ce qu’ils avaient froid, eux? Est-ce qu’ils avaient seulement +conscience de quelque chose en dehors du bonheur d’être l’un près de l’autre? +</p> + +<p> +Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un léger murmure à +deux voix, mêlé au bruissement que la mer faisait en dessous, au pied des +falaises. C’était une musique très harmonieuse, la voix fraîche de Gaud +alternait avec celle de Yann qui avait des sonorités douces et caressantes dans +des notes graves. On distinguait aussi leurs deux silhouettes tranchant sur le +granit du mur auquel ils étaient adossés: d’abord le blanc de la coiffe de +Gaud, puis toute sa forme svelte en robe noire et, à côté d’elle, les épaules +carrées de son ami. Au-dessus d’eux, le dôme bossu de leur toit de paille et, +derrière tout cela, les infinis crépusculaires, le vide incolore des eaux et du +ciel... +</p> + +<p> +Ils finissaient tout de même par rentrer s’asseoir dans la cheminée, et la +vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tête tombée en avant, ne gênait pas +beaucoup ces deux jeunes qui s’aimaient. Ils recommençaient à se parler à voix +basse, ayant à se rattraper de deux ans de silence; ayant besoin de se presser +beaucoup pour se faire cette cour, puisqu’elle devait si peu durer. +</p> + +<p> +Il était convenu qu’ils habiteraient chez cette grand’mère Yvonne qui, par +testament, leur léguait sa chaumière; pour le moment, ils n’y faisaient aucune +amélioration, faute de temps, et remettaient au retour d’Islande leur projet +d’embellir un peu ce pauvre nid par trop désolé. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre II</h3> + +<p> +... Un soir, il s’amusait à lui citer mille petites choses qu’elle avait faites +ou qui lui étaient arrivées depuis leur première rencontre; il lui disait même +les robes qu’elle avait eues, les fêtes où celle était allée. +</p> + +<p> +Elle l’écoutait avec une extrême surprise. Comment donc savait-il tout cela? +Qui se serait imaginé qu’il y avait fait attention et qu’il était capable de le +retenir?... +</p> + +<p> +Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait encore d’autres petits +détails, même des choses qu’elle avait presque oubliées. +</p> + +<p> +Maintenant, sans plus l’interrompre, elle le laissait dire, avec un ravissement +inattendu qui la prenait tout entière; elle commençait à deviner, à comprendre: +c’est qu’il l’avait aimée, lui aussi, tout ce temps-là!... Elle avait été sa +préoccupation constante; il lui en faisait l’aveu naïf à présent!... +</p> + +<p> +Et alors qu’est-ce qu’il avait eu, mon Dieu; pourquoi l’avait-il tant +repoussée, tant fait souffrir? +</p> + +<p> +Toujours ce mystère qu’il avait promis d’éclaircir pour elle, mais dont il +reculait sans cesse l’explication, avec un air embarrassé et un commencement de +sourire incompréhensible. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre III</h3> + +<p> +Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la grand’mère Yvonne, pour acheter la +robe de noces. +</p> + +<p> +Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d’autrefois, il y en +avait qui auraient très bien pu être arrangés pour la circonstance, sans qu’on +eût besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire ce cadeau, et elle +ne s’en était pas trop défendue: avoir une robe donnée par lui, payée avec +l’argent de son travail et de sa pêche, il lui semblait que cela la fit déjà un +peu son épouse. +</p> + +<p> +Ils la choisirent noire, Gaud n’ayant pas fini le deuil de son père. Mais Yann +ne trouvait rien d’assez joli dans les étoffes qu’on déployait devant eux. Il +était un peu hautain vis-à-vis des marchands et, lui qui autrefois ne serait +entré pour rien au monde dans aucune des boutiques de Paimpol, ce jour-là +s’occupait de tout, même de la forme qu’aurait cette robe; il voulut qu’on y +mis de grandes bandes de velours pour la rendre plus belle. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre IV</h3> + +<p> +Un soir qu’ils étaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude de leur +falaise où la nuit tombait, leurs yeux s’arrêtèrent par hasard sur un buisson +d’épines — le seul d’alentour — qui croissait entre les rochers au bord du +chemin. Dans la demi-obscurité, il leur sembla distinguer sur ce buisson de +légères petites houppes blanches: +</p> + +<p> +— On dirait qu’il est fleuri, dit Yann. Et ils s’approchèrent pour s’en assurer. +</p> + +<p> +Il était tout en fleurs. N’y voyant pas beaucoup, ils le touchèrent, vérifiant +avec leurs doigts la présence de ces petites fleurettes qui étaient tout +humides de brouillard. Et alors, il leur vint une première impression hâtive de +printemps; du même coup, ils s’aperçurent que les jours avaient allongé; qu’il +y avait quelque chose de plus tiède dans l’air, de plus lumineux dans la nuit. +</p> + +<p> +Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans le pays au bord d’aucun +chemin, on n’en eût trouvé un pareil. Sans doute, il avait fleuri là exprès +pour eux, pour leur fête d’amour... +</p> + +<p> +— Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann. +</p> + +<p> +Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec le +grand couteau de pêcheur qu’il portait à sa ceinture, il enleva soigneusement +les épines, puis il le mit au corsage de Gaud: +</p> + +<p> +— Là, comme une mariée, dit-il en se reculant comme pour voir, malgré la nuit, +si cela lui seyait bien. +</p> + +<p> +Au-dessous d’eux, la mer très calme déferlait faiblement sur les galets de la +grève, avec un petit bruissement intermittent, régulier comme une respiration +de sommeil; elle semblait indifférente, ou même favorable à cette cour qu’ils +se faisaient là tout près d’elle. +</p> + +<p> +Les jours leur paraissaient longs dans l’attente des soirées, et ensuite, quand +ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur venait un petit +découragement de vivre, parce que c’était déjà fini... +</p> + +<p> +Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous peine de n’être pas prêt +et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu’à l’automne, jusqu’à l’avenir +incertain... +</p> + +<p> +Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la mer, et +avec cette préoccupation un peu enfiévrée de la marche du temps, prenait de +tout cela quelque chose de particulier et de presque sombre. Ils étaient des +amoureux différents des autres, plus graves, plus inquiets dans leur amour. +</p> + +<p> +Il ne disait toujours pas ce qu’il avait eu pendant deux ans contre elle et, +quand il était reparti le soir, ce mystère tourmentait Gaud. Pourtant il +l’aimait bien, elle en était sûre. +</p> + +<p> +C’était vrai, qu’il l’avait de tout temps aimée, mais pas comme à présent: cela +augmentait dans son coeur et dans sa tête comme une marée, qui monte, jusqu’à +tout remplir. Il n’avait jamais connu cette manière d’aimer quelqu’un. +</p> + +<p> +De temps en temps, sur le banc de pierre, il s’allongeait, presque étendu, +jetait la tête sur les genoux de Gaud, par câlinerie d’enfant pour se faire +caresser, et puis se redressait bien vite, par convenance. Il eût aimé se +coucher par terre à ses pieds, et rester là, le front appuyé sur le bas de sa +robe. En dehors de ce baiser de frère qu’il lui donnait en arrivant et en +partant, il n’osait pas l’embrasser. Il adorait le je ne sais quoi invisible +qui était en elle, qui était son âme, qui se manifestait à lui dans le son pur +et tranquille de sa voix, dans l’expression de son sourire, dans son beau +regard limpide... +</p> + +<p> +Et dire qu’elle était en même temps une femme de chair, plus belle et plus +désirable qu’aucune autre; qu’elle lui appartiendrait bientôt d’une manière +aussi complète que ses maîtresses d’avant, sans cesser pour cela d’être +elle-même!... Cette idée le faisait frissonner jusqu’aux moelles profondes; il +ne concevait pas bien d’avance ce que serait une pareille ivresse, mais il n’y +arrêtait pas sa pensée, par respect, se demandant presque s’il oserait +commettre ce délicieux sacrilège... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre V</h3> + +<p> +Un soir de pluie, ils étaient assis près l’un de l’autre dans la cheminée, et +leur grand’mère Yvonne dormait en face d’eux. La flamme qui dansait dans les +branchages du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres agrandies. +</p> + +<p> +Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y avait, ce +soir-là, de longs silences embarrassés, dans leur causerie. Lui surtout ne +disait presque rien, et baissait la tête avec un demi-sourire, cherchant à se +dérober aux regards de Gaud. +</p> + +<p> +C’est qu’elle l’avait pressé de questions, toute la soirée, sur ce mystère +qu’il n’y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il se voyait pris: +elle était trop fine et trop décidée à savoir; aucun faux-fuyant ne le tirerait +plus de ce mauvais pas. +</p> + +<p> +— De méchants propos, qu’on avait tenus sur mon compte? demandait-elle. +</p> + +<p> +Il essaya de répondre oui. De méchants propos, oh!... on en avait tenu beaucoup +dans Paimpol, et dans Ploubazlanec... +</p> + +<p> +Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors elle vit bien que se +devait être autre chose. +</p> + +<p> +— C’était ma toilette, Yann? +</p> + +<p> +Pour la toilette, il est sûr que cela y avait contribué; elle en faisait trop, +pendant un temps, pour devenir la femme d’un simple pêcheur. Mais enfin il +était forcé de convenir que ce n’était pas tout. +</p> + +<p> +— Était-ce parce que, dans ce temps là, nous passions pour riches? Vous aviez +peur d’être refusé? +</p> + +<p> +— Oh! non, pas cela. +</p> + +<p> +Il fit cette réponse avec une si naïve sûreté de lui-même, que Gaud en fut +amusée. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on entendit +dehors le bruit gémissant de la brise et de la mer. +</p> + +<p> +Tandis qu’elle l’observait attentivement, une idée commençait à lui venir, et +son expression changeait à mesure: +</p> + +<p> +— Ce n’était rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le regardant tout +à coup dans le blanc des yeux, avec le sourire d’inquisition irrésistible de +quelqu’un qui a deviné. +</p> + +<p> +Et lui détourna la tête, en riant tout à fait. +</p> + +<p> +Ainsi, c’était bien cela, elle avait trouvé: de raison, il ne pouvait pas lui +en donner, parce qu’il n’y en avait pas, il n’y en avait eu jamais. Eh bien, +oui, tout simplement il avait fait son têtu (comme Sylvestre disait jadis), et +c’était tout. Mais voilà aussi, on l’avait tourmenté avec cette Gaud! Tout le +monde s’y était mis, ses parents, Sylvestre, ses camarades islandais, jusqu’à +Gaud elle-même. Alors il avait commencé à dire non, obstinément non, tout en +gardant au fond de son coeur l’idée qu’un jour, quand personne n’y penserait +plus, cela finirait certainement par être oui. +</p> + +<p> +Et c’était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui, abandonnée +pendant deux ans, et désiré mourir... +</p> + +<p> +Après le premier mouvement, qui avait été de rire un peu, par confusion d’être +découvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, à leur tour +interrogeaient profondément: lui pardonnerait-elle au moins? Il avait un si +grand remords aujourd’hui de lui avoir fait tant de peine, lui +pardonnerait-elle?... +</p> + +<p> +— C’est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous, avec mes +parents, c’est la même chose. Des fois, quand je fais ma tête dure, je reste +pendant des huit jours comme fâché avec eux presque sans parler à personne. Et +pourtant je les aime bien, vous le savez, et je finis toujours par leur obéir +dans tout ce qu’ils veulent, comme si j’étais encore un enfant de dix ans... Si +vous croyez que ça faisait mon affaire, à moi, de ne pas me marier! Non, cela +n’aurait plus duré longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire. +</p> + +<p> +Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui venir, +et c’était le reste de son chagrin d’autrefois qui finissait de s’en aller à +cet aveu de son Yann. D’ailleurs, sans toute sa souffrance d’avant, l’heure +présente n’eût pas été si délicieuse; à présent que c’était fini, elle aimait +presque mieux avoir connu ce temps d’épreuve. +</p> + +<p> +Maintenant tout était éclairci entre eux deux; d’une manière inattendue, il est +vrai, mais complète: il n’y avait aucun voile entre leurs deux âmes. Il +l’attira contre lui dans ses bras et, leurs têtes s’étant rapprochées, ils +restèrent là longtemps, leurs joues appuyées l’une sur l’autre, n’ayant plus +besoin de rien s’expliquer ni de rien se dire. Et en ce moment, leur étreinte +était si chaste que, la grand’mère Yvonne s’étant réveillée, ils demeurèrent +devant elle comme ils étaient, sans aucun trouble. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre VI</h3> + +<p> +C’était six jours avant le départ pour l’Islande. Leur cortège de noces s’en +revenait de l’église de Ploubazlanec, pourchassé par un vent furieux, sous un +ciel chargé et tout noir. +</p> + +<p> +Au bras l’un de l’autre, ils étaient beaux tous deux, marchant comme des rois, +en tête de leur longue suite, marchant comme dans un rêve. Calmes, recueillis, +graves, ils avaient l’air de ne rien voir; de dominer la vie, d’être au-dessus +de tout. Ils semblaient même être respectés par le vent, tandis que, derrière +eux, ce cortège était un joyeux désordre de couples rieurs, que de grandes +rafales d’ouest tourmentaient. +</p> + +<p> +Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait; d’autres, déjà +grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de leurs noces +et leurs premières années. Grand’mère Yvonne était là et suivait aussi, très +éventée, mais presque heureuse, au bras d’un vieil oncle de Yann qui lui disait +des galanteries anciennes; elle portait une belle coiffe neuve qu’on lui avait +achetée pour la circonstance et toujours son petit châle, reteint une troisième +fois — en noir, à cause de Sylvestre. +</p> + +<p> +Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; on voyait les jupes +relevées et des robes retournées; des chapeaux et des coiffes qui s’envolaient. +</p> + +<p> +A la porte de l’église, les mariés s’étaient acheté, suivant la coutume, des +bouquets de fausses fleurs pour compléter leur toilette de fête. Yann avait +attaché les siennes au hasard sur sa poitrine large, mais il était de ceux à +qui tout va bien. Quant à Gaud, il y avait de la demoiselle encore dans la +façon dont ces pauvres fleurs grossières étaient piquées en haut de son corsage +- très ajusté, comme autrefois sur sa forme exquise. +</p> + +<p> +Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le vent, jouait à la diable; +ses airs arrivaient aux oreilles par bouffées, et, dans le bruit des +bourrasques, semblaient une petite musique drôle plus grêle que les cris d’une +mouette. +</p> + +<p> +Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque chose qui +passionnait les gens, et on était venu de loin à la ronde; aux carrefours des +sentiers, il y avait partout des groupes qui stationnaient pour les attendre. +Presque tous les “Islandais” de Paimpol, les amis de Yann, étaient là postés. +Ils saluaient les mariés au passage; Gaud répondait en s’inclinant légèrement +comme une demoiselle, avec sa grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, +elle était admirée. +</p> + +<p> +Et les hameaux d’alentour, les plus perdus, les plus noirs, même ceux des bois, +s’étaient vidés de leurs mendiants, de leurs estropiés, de leurs fous, de leurs +idiots à béquilles. Cette gent était échelonnée sur le parcours, avec des +musiques, des accordéons, des vielles; ils tendaient leurs mains, leurs +sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des aumônes que Yann leur lançait avec +son grand air noble, et Gaud, avec son joli sourire de reine. Il y avait de ces +mendiants qui étaient très vieux, qui avaient des cheveux gris sur des têtes +vides n’ayant jamais rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils +étaient de la même couleur que la terre d’où ils semblaient n’être +qu’incomplètement sortis, et où ils allaient rentrer bientôt sans avoir eu de +pensées; leurs yeux égarés inquiétaient comme le mystère de leurs existences +avortées et inutiles. Ils regardaient passer, sans comprendre, cette fête de la +vie pleine et superbe... +</p> + +<p> +On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et de la maison des Gaos. +C’était pour se rendre, suivant l’usage traditionnel des mariés du pays de +Ploubazlanec, à la chapelle de la Trinité, qui est comme au bout du monde +breton. +</p> + +<p> +Au pied de la dernière et extrême falaise, elle pose sur un seuil de roches +basses, tout près des eaux, et semble déjà appartenir à la mer. Pour y +descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs de granit. Et le +cortège de noces se répandit sur la pente de ce cap isolé, au milieu des +pierres, les paroles joyeuses ou galantes se perdant tout à fait dans le bruit +du vent et des lames. +</p> + +<p> +Impossible d’atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage n’était +pas sûr, la mer venait trop près pour frapper ses grands coups. On voyait +bondir très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se déployaient pour +tout inonder. +</p> + +<p> +Yann, qui s’était le plus avancé, avec Gaud appuyée à son bras, recula le +premier devant les embruns. En arrière, son cortège restait échelonné sur les +roches, en amphithéâtre, et lui, semblait être venu là pour présenter sa femme +à la mer; mais celle-ci faisait mauvais visage à la mariée nouvelle. +</p> + +<p> +En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un rocher gris et +cherchant à rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse. +</p> + +<p> +— Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d’une autre qui +marche mieux que la tienne... +</p> + +<p> +En même temps commença une grande pluie fouettante qui menaçait depuis le +matin. Alors ce fut une débandade folle avec des cris et des rires, pour +grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre VII</h3> + +<p> +Le dîner de noces se fit chez les parents d’Yann, à cause de ce logis de Gaud, +qui était bien pauvre. +</p> + +<p> +Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablée de vingt-cinq +personnes autour des mariés; des soeurs et des frères; le cousin Gaos le +pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l’ancienne Marie, qui étaient +de la Léopoldine à présent; quatre filles d’honneur très jolies, leurs nattes +de cheveux disposées en rond au-dessus des oreilles, comme autrefois les +impératrices de Byzance, et leur coiffe blanche à la nouvelle mode des jeunes, +en forme de conque marine; quatre garçons d’honneur, tous Islandais, bien +plantés, avec de beaux yeux fiers. +</p> + +<p> +Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la queue du +cortège s’y était entassée en désordre, et des femmes de peine, louées à +Paimpol, perdaient la tête devant la grande cheminée encombrée de poêles et de +marmites. +</p> + +<p> +Les parents d’Yann auraient souhaité pour leur fils une femme plus riche, c’est +bien sûr; mais Gaud était connue à présent pour une fille sage et courageuse; +et puis, à défaut de sa fortune perdue, elle était la plus belle du pays, et +cela le flattait de voir les deux époux si assortis. +</p> + +<p> +Le vieux père, en gaîté après la soupe, disait de ce mariage: +</p> + +<p> +— Ça va faire encore des Gaos, on n’en manquait pourtant pas dans +Ploubazlanec! +</p> + +<p> +Et en comptant sur ses doigts, il expliquait à un oncle de la mariée comment il +y en avait tant de ce nom-là: son père, qui était le plus jeune de neuf frères, +avait eu douze enfants, tous mariés avec des cousines, et ça en avait fait, +tout ça, des Gaos, malgré les disparus d’Islande!... +</p> + +<p> +— Pour moi, dit-il, j’ai épousé aussi une Gaos ma parente, et nous en avons fait +encore quatorze à nous deux. +</p> + +<p> +Et à l’idée de cette peuplade, il se réjouissait, en secouant sa tête blanche. +</p> + +<p> +Dame! il avait eu de la peine pour les élever ses quatorze petits Gaos; mais à +présent ils se débrouillaient, et puis ces dix mille francs de l’épave les +avaient mis vraiment bien à leur aise. +</p> + +<p> +En gaîté aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joués au service (Les +hommes de la côte appellent ainsi leur temps de matelot dans la marine de +guerre.), des histoires de Chinois, d’Antilles, de Brésil, faisant écarquiller +les yeux aux jeunes qui allaient y aller. +</p> + +<p> +Un de ses meilleurs souvenirs, c’était une fois, à bord de l’Iphigénie, on +faisait le plein des soutes à vin, le soir, à la brune; et la manche en cuir, +par où ça passait pour descendre, s’était crevée. Alors, au lieu d’avertir, on +s’était mis à boire à même jusqu’à plus soif; ça avait duré deux heures, cette +fête; à la fin ça coulait plein la batterie; tout le monde était soûl! +</p> + +<p> +Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur rire bon enfant avec une +pointe de malice. +</p> + +<p> +— On crie contre le service, disaient-ils; eh bien! il n’y a encore que là, pour +faire des tours pareils! +</p> + +<p> +Dehors, le temps ne s’embellissait pas, au contraire; le vent, la pluie, +faisaient rage dans une épaisse nuit. Malgré les précautions prises, +quelques-uns s’inquiétaient de leur bateau, ou de leur barque amarrée dans le +port, et parlaient de se lever pour aller y voir. +</p> + +<p> +Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, arrivait d’en bas où +les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres: c’étaient les cris +de joie, les éclats de rire des petits-cousins et des petites-cousines, qui +commençaient à se sentir très émoustillés par le cidre. +</p> + +<p> +On avait servi des viandes bouillies, des viandes rôties, des poulets, +plusieurs espèces de poissons, des omelettes et des crêpes. +</p> + +<p> +On avait causé pêche et contrebande, discuté toute sorte de façons pour +attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis des +hommes de mer. +</p> + +<p> +En haut, à la table d’honneur, on se lançait même à parler d’aventures drôles. +</p> + +<p> +Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, à leur époque, avaient +roulé le monde. +</p> + +<p> +— A Hong-Kong, les maisons, tu sais bien, les maisons qui sont là, en montant +dans les petites rues... +</p> + +<p> +— Ah! oui, répondait du bout de la table un autre qui les avait fréquentées, — +oui, en tirant sur la droite quand on arrive? +</p> + +<p> +— C’est ça; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous avions consommé +là dedans, à trois que nous étions... Des vilaines femmes, ma Doué, mais +vilaines!... +</p> + +<p> +— Oh! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le grand Yann qui, lui aussi, +dans un moment d’erreur, après une longue traversée, les avait connues, ces +Chinoises. +</p> + +<p> +— Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche, cherche +dans les poches, — ni moi, ni toi, ni lui, — plus le sou personne! — Nous +faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici, il contournait sa rude +figure bronzée et minaudait comme une Chinoise très surprise). Mais la vieille, +pas confiante, commence à miauler, à faire le diable, et finit pour nous +griffer avec ses pattes jaunes. (Maintenant, il singeait ces voix pointues de +là-bas et grimaçait comme cette vieille en colère, tout en roulant ses yeux +qu’il avait retroussés par le coin avec ces doigts.) Et voilà les deux Chinois, +les deux... enfin les deux patrons de la boîte, tu me comprends, — qui ferment +la grille à clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la queue +pour les mettre en danse la tête contre les murs. - Mais crac! il en sort +d’autres par tous les trous, au moins une douzaine qui se relèvent les manches +pour nous tomber dessus, — avec des airs de se méfier tout de même. - Moi, +j’avais justement mon paquet de cannes à sucre, achetées pour mes provisions de +route; et c’est solide, ça ne casse pas, quand c’est vert; alors tu penses, +pour cogner sur les magots, si ça nous a été utile... +</p> + +<p> +Non, décidément il venait trop fort; en ce moment les vitres tremblaient sous +une rafale terrible, et le conteur, ayant brusqué la fin de son histoire, se +leva pour aller voir sa barque. +</p> + +<p> +Un autre disait: +</p> + +<p> +— Quand j’étais quartier-maître canonnier, en fonctions de caporal d’armes sur +la Zénobie, à Aden, un jour, je vois les marchands de plumes d’autruche qui +montent à bord (imitant l’accent de là-bas): “Bonjour, caporal d’armes; nous +pas voleurs, nous bons marchands.” D’un pare à virer je te les fais redescendre +quatre à quatre: “Toi, bon marchand, que je dis, apporte un peu d’abord un +bouquet de plumes pour me faire cadeau; nous verrons après si on te laissera +monter avec ta pacotille.” Et je m’en serais fait pas mal d’argent au retour, +si je n’avais pas été si bête! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce temps +j’étais jeune homme... Alors, à Toulon, une connaissance à moi qui travaillait +dans les modes... +</p> + +<p> +Allons bon, voici qu’un des petits frères d’Yann, un futur Islandais, avec une +bonne figure rose et des yeux vifs, tout d’un coup se trouve malade pour avoir +bu trop de cidre. Bien vite il faut l’emporter, le petit Laumec, ce qui coupe +court au récit des perfidies de cette modiste pour avoir ces plumes... +</p> + +<p> +Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné qui souffre; de temps en temps, +avec une force à faire peur, il secouait toute la maison sur ses fondements de +pierre. +</p> + +<p> +— On dirait que ça le fâche, parce que nous sommes en train de nous amuser, dit +le cousin pilote. +</p> + +<p> +— Non, c’est la mer qui n’est pas contente, répondit Yann, en souriant à Gaud, — +parce que je lui avais promis mariage. +</p> + +<p> +Cependant, une sorte de langueur étrange commençait à les prendre tous deux; +ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu de la gaîté +des autres. Lui, Yann, connaissant l’effet du vin sur le sens, ne buvait pas du +tout ce soir-là. Et il rougissait à présent, ce grand garçon, quand quelqu’un +de ses camarades islandais disait une plaisanterie de matelot sur la nuit qui +allait suivre. +</p> + +<p> +Par instants aussi il était triste, en pensant tout à coup à Sylvestre... +D’ailleurs, il était convenu qu’on ne devait pas danser à cause du père de Gaud +et à cause de lui. +</p> + +<p> +On était au dessert; bientôt allaient commencer les chansons. Mais avant, il y +avait les prières à dire, pour les défunts de la famille; dans les fêtes de +mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion, et quand on vit le père +Gaos se lever en découvrant sa tête blanche, il se fit du silence partout: +</p> + +<p> +— Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père. +</p> + +<p> +Et, en se signant, il commença pour ce mort la prière latine: +</p> + +<p> +— Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum... +</p> + +<p> +Un silence d’église s’était maintenant propagé jusqu’en bas, aux tablées +joyeuses des petits. Tous ceux qui étaient dans cette maison répétaient en +esprit les mêmes mots éternels. +</p> + +<p> +— Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus dans la mer d’Islande... +Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufragé à bord de la Zélie... +</p> + +<p> +Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il se tourna vers la +grand’mère Yvonne: +</p> + +<p> +— Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en récita une autre encore. Alors +Yann pleura. +</p> + +<p> +— ...Sed libera nos a malo, Amen. +</p> + +<p> +Les chansons commencèrent après. Des chansons apprises au service, sur le +gaillard d’avant, où il y a, comme on sait, beaucoup de beaux chanteurs: +</p> + +<p class="poem"> +Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves,<br/> +Mais chez nous les braves<br/> +Narguent le destin,<br/> +Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin! +</p> + +<p> +Les couplets étaient dits par un des garçons d’honneur, d’une manière tout à +fait langoureuse qui allait à l’âme; et puis le choeur était repris par +d’autres belles voix profondes. +</p> + +<p> +Mais les nouveaux époux n’entendaient plus que du fond d’une sorte de lointain; +quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d’un éclat trouble, comme des +lampes voilées; ils se parlaient de plus en plus bas, la main toujours dans la +main, et Gaud baissait souvent la tête, prise peu à peu, devant son maître, +d’une crainte plus grande et plus délicieuse. +</p> + +<p> +Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir d’un +certain vin à lui; il l’avait apporté avec beaucoup de précautions, caressant +la bouteille couchée, qu’il ne fallait pas remuer, disait-il. +</p> + +<p> +Il en raconta l’histoire: un jour de pêche, une barrique flottait toute seule +au large; pas moyen de la ramener, elle était trop grosse; alors ils l’avaient +crevée en mer, remplissant tout ce qu’il y avait à bord de pots et de moques. +Impossible de tout emporter. On avait fait des signes aux autres pilotes, aux +autres pêcheurs; toutes les voiles en vue s’étaient rassemblées autour de la +trouvaille. +</p> + +<p> +— Et j’en connais plus d’un qui était soûl, en rentrant le soir à Pors-Even. +</p> + +<p> +Toujours le vent continuait son bruit affreux. +</p> + +<p> +En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien quelques-uns de +couchés, — des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les autres faisaient le diable, +menés par le petit Fantec (en français: François) et le petit Laumec (en +français: Guillaume), voulant absolument aller sauter dehors, et, à toute +minute, ouvrant la porte à des rafales furieuses qui soufflaient les +chandelles. +</p> + +<p> +Lui, le cousin pilote, finissait l’histoire de son vin pour son compte, il en +avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu’on n’en parlât pas, à cause de +M. le commissaire de l’inscription maritime, qui aurait pu lui chercher une +affaire pour cette épave non déclarée. +</p> + +<p> +— Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; si on +avait pu les tirer au clair, ça serait devenu tout à fait du vin supérieur; +car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin que dans toutes +les caves des débitants de Paimpol. +</p> + +<p> +Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? Il était fort, haut en +couleur, très mêlé d’eau de mer, et gardait le goût âcre du sel. Il fut +néanmoins trouvé très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent. +</p> + +<p> +Les têtes tournèrent un peu; le son des voix devenait plus confus et les +garçons embrassaient les filles. +</p> + +<p> +Les chansons continuaient gaîment; cependant on n’avait guère l’esprit +tranquille à ce souper, et les hommes échangeaient des signes d’inquiétude à +cause du mauvais temps qui augmentait toujours. +</p> + +<p> +Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela devenait comme +un seul cri, continu, renflé, menaçant, poussé à la fois, à plein gosier, à cou +tendu, par des milliers de bêtes enragées. +</p> + +<p> +On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le lointain leurs +formidables coups sourds: et cela, c’était la mer qui battait de partout le +pays de Ploubazlanec: — non, elle ne paraissait pas contente, en effet, et Gaud +se sentait le coeur serré par cette musique d’épouvante, que personne n’avait +commandée pour leur fête de noces. +</p> + +<p> +Sur les minuits, pendant une accalmie, Yann, qui s’était levé doucement, fit +signe à sa femme de venir lui parler. +</p> + +<p> +C’était pour s’en aller chez eux... Elle rougit, prise d’une pudeur, confuse de +s’être levée... Puis elle dit que ce serait impoli, s’en aller tout de suite, +laisser les autres. +</p> + +<p> +— Non, répondit Yann, c’est le père qui l’a permis; nous pouvons. +</p> + +<p> +Et il l’entraîna. Ils se sauvèrent furtivement. +</p> + +<p> +Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la nuit +profonde et tourmentée. Ils se mirent à courir, en se tenant par la main. Du +haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir les lointains de la mer +furieuse, d’où montait tout ce bruit. Ils couraient tous deux, cinglés en plein +visage, le corps penché en avant, contre les rafales, obligés quelquefois de se +retourner, la main devant la bouche, pour reprendre leur respiration que ce +vent avait coupée. +</p> + +<p> +D’abord, il l’enlevait presque par la taille, pour l’empêcher de traîner sa +robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui ruisselait par +terre; et puis il la pris à son cou tout à fait, et continua de courir encore +plus vite... Non, il ne croyait pas tant l’aimer! Et dire qu’elle avait +vingt-trois ans; lui bientôt vingt-huit; que, depuis deux ans au moins, ils +auraient pu être mariés, et heureux comme ce soir. +</p> + +<p> +Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol humide, sous +leur toit de paille et de mousse; — et ils allumèrent une chandelle que le vent +leur souffla deux fois. +</p> + +<p> +La vieille grand’mère Moan, qu’on avait reconduite chez elle avant de commencer +les chansons, était là, couchée depuis deux heures dans son lit en armoire dont +elle avait refermé les battants; ils s’approchèrent avec respect et la +regardèrent par les découpures de sa porte afin de lui dire bonsoir si par +hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils virent que sa figure vénérable +demeurait immobile et ses yeux fermés; elle était endormie ou feignait de +l’être pour ne pas les troubler. +</p> + +<p> +Alors ils se sentirent seuls l’un à l’autre. +</p> + +<p> +Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha d’abord vers +elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud détourna les lèvres par ignorance de +ce baiser-là, et, aussi chastement que le soir de leurs fiançailles, les appuya +au milieu de la joue d’Yann, qui était froidie par le vent, tout à fait glacée. +</p> + +<p> +Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y faisait très froid. Ah! si +Gaud était restée riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eue à +arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre nue... Elle +n’était guère habituée encore à ces murs de granit brut, à cet air rude +qu’avaient les choses; mais son Yann était là avec elle; alors, par sa +présence, tout était changé, transfiguré, et elle ne voyait plus que lui... +</p> + +<p> +Maintenant leurs lèvres s’étaient rencontrées, et elle ne détournait plus les +siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer l’un à l’autre, ils +restaient là muets, dans l’extase d’un baiser qui ne finissait plus. Ils +mêlaient leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient tous deux +plus fort, comme dans une ardente fièvre. Ils semblaient être sans force pour +rompre leur étreinte, et ne connaître rien de plus, ne désirer rien au delà de +ce long baiser. +</p> + +<p> +Elle se dégagea enfin, troublée tout à coup: +</p> + +<p> +— Non, Yann!... grand’mère Yvonne pourrait nous voir! +</p> + +<p> +Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa femme encore et les reprit +bien vite entre les siennes, comme un altéré à qui on a enlevé sa coupe d’eau +fraîche. +</p> + +<p> +Le mouvement qu’ils avaient fait venait de rompre le charme de l’hésitation +délicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait mis à genoux comme +devant la Vierge sainte, se sentit redevenir sauvage. Il regarda furtivement du +côté des vieux lits en armoire, ennuyé d’être aussi près de cette grand’mère, +cherchant un moyen sûr pour ne plus être vu; toujours sans quitter les lèvres +exquises, il allongea le bras derrière lui, et, du revers de la main, éteignit +la lumière comme avait fait le vent. +</p> + +<p> +Alors, brusquement, il l’enleva dans ses bras, avec sa manière de la tenir, la +bouche toujours appuyée sur la sienne, il était comme un fauve qui aurait +planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son corps, son âme, à cet +enlèvement qui était impérieux et sans résistance possible, tout en restant +doux comme une longue caresse enveloppante: il l’emportait dans l’obscurité +vers le beau lit blanc à la mode des villes qui devait être leur lit nuptial... +</p> + +<p> +Autour d’eux, pour leur premier coucher de mariage, le même invisible orchestre +jouait toujours. +</p> + +<p> +Houhou!... houhou!... Le vent tantôt donnait en plein son bruit caverneux avec +un tremblement de rage; tantôt répétait sa menace plus bas à l’oreille, comme +par un raffinement de malice, avec des petits sons filés, en prenant la voix +fluttée d’une chouette. +</p> + +<p> +Et la grande tombe des marins était tout près, mouvante, dévorante, battant les +falaises de ses mêmes coups sourds. Une nuit ou l’autre, il faudrait être pris +là dedans, s’y débattre, au milieu de la frénésie des choses noires et glacées: +- ils le savaient... +</p> + +<p> +Qu’importe! Pour le moment, ils étaient à terre, à l’abri de toute cette fureur +inutile et retournée contre elle-même. Alors, dans le logis pauvre et sombre où +passait le vent, ils se donnèrent l’un à l’autre, sans souci de rien ni de la +mort, enivrés, leurrés délicieusement par l’éternelle magie de l’amour... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre VIII</h3> + +<p> +Ils furent mari et femme pendant six jours. +</p> + +<p> +En ce moment de départ, les choses d’Islande occupaient tout le monde. Des +femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes des navires; +les hommes disposaient les gréements et, chez Yann, la mère, les soeurs +travaillaient du matin au soir à préparer les suroîts, les cirages, tout le +trousseau de campagne. Le temps était sombre, et la mer, qui sentait l’équinoxe +venir, était remuante et troublée. +</p> + +<p> +Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec angoisse, comptant les heures +rapides des journées, attendant le soir où, le travail fini, elle avait son +Yann pour elle seule. +</p> + +<p> +Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle espérait bien qu’elle +saurait le retenir, mais elle n’osait pas, dès maintenant, lui en parler... +Pourtant il l’aimait bien, lui aussi; avec ses maîtresses d’avant, jamais il +n’avait connu rien de pareil; non, ceci était différent; c’était une tendresse +si confiante et si fraîche, que les mêmes baisers, les mêmes étreintes, avec +elle étaient autre chose; et, chaque nuit, leurs deux ivresses d’amour allaient +s’augmentant l’une par l’autre, sans jamais s’assouvir quand le matin venait. +</p> + +<p> +Ce qui la charmait comme une surprise, c’était de le trouver si doux, si +enfant, ce Yann qu’elle avait vu quelquefois à Paimpol faire son grand +dédaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait +toujours cette même courtoisie qui semblait toute naturelle chez lui, et elle +adorait ce bon sourire qu’il lui faisait, dès que leurs yeux se rencontraient. +C’est que, chez ces simples, il y a le sentiment, le respect inné de la majesté +de l’épouse; un abîme la sépare de l’amante, chose de plaisir, à qui, dans un +sourire de dédain, on a l’air ensuite de rejeter les baisers de la nuit. Gaud +était l’épouse, elle, et, dans le jour, il ne se souvenait plus de leurs +caresses, qui semblaient ne pas compter tant ils étaient une même chair tous +deux et pour toute la vie. +</p> + +<p> +... Inquiète, elle l’était beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait quelque +chose de trop inespéré, d’instable comme les rêves... +</p> + +<p> +D’abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?... Parfois +elle se souvenait de ses maîtresses, de ses emportements, de ses aventures, et +alors elle avait peur: lui garderait-il toujours cette tendresse infinie, avec +ce respect si doux?... +</p> + +<p> +Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n’était rien; +rien qu’un petit acompte enfiévré pris sur le temps de l’existence — qui +pouvait encore être si long devant eux! A peine avaient-ils pu se parler, se +voir, comprendre qu’ils s’appartenaient. — Et tous leurs projets de vie +ensemble, de joie tranquille, d’arrangement de ménage, avaient été forcément +remis au retour... +</p> + +<p> +Oh! les autres années, à tout prix l’empêcher de repartir pour cette +Islande!... Mais comment s’y prendre? Et que feraient-ils alors pour vivre, +étant si peu riches l’un et l’autre?... Et puis il aimait tant son métier de +mer... +</p> + +<p> +Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le retenir; elle y mettrait +toute sa volonté, toute son intelligence et tout son coeur. Être femme +d’Islandais, voir approcher tous les printemps avec tristesse, passer tous les +étés dans l’anxiété douloureuse; non, à présent qu’elle l’adorait au delà de ce +qu’elle eût imaginé jamais, elle se sentait prise d’une épouvante trop grande +en songeant à ces années à venir... +</p> + +<p> +Ils eurent une journée de printemps, une seule... C’était la veille de +l’appareillage, on avait fini de mettre le gréement en ordre à bord, et Yann +resta tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus bras dessous dans +les chemins, comme font les amoureux, très près l’un de l’autre et se disant +mille choses. Les bonnes gens en souriant les regardaient passer: +</p> + +<p> +— C’est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des mariés d’hier! +</p> + +<p> +Un vrai printemps, ce dernier jour; c’était particulier et étrange de voir tout +à coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel habituellement +tourmenté. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer s’était faite très douce; +elle était partout du même bleu pâle, et restait tranquille. Le soleil brillait +d’un grand éclat blanc, et le rude pays breton s’imprégnait de cette lumière +comme d’une chose fine et rare; il semblait s’égayer et revivre jusque dans ses +plus profonds lointains. L’air avait pris une tiédeur délicieuse sentant l’été, +et ont eût dit qu’il s’était immobilisé à jamais, qu’il ne pouvait plus y avoir +de jours sombres ni de tempêtes. Les caps, les baies, sur lesquels ne passaient +plus les ombres changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes +lignes immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, dans des +tranquillités ne devant pas finir... Tout cela comme pour rendre plus douce et +éternelle leur fête d’amour; — et on voyait déjà des fleurs hâtives, des +primevères le long des fossés, ou des violettes, frêles et sans parfum. +</p> + +<p> +Quand Gaud demandait: +</p> + +<p> +— Combien de temps m’aimeras-tu, Yann? +</p> + +<p> +Lui, répondait, étonné, en la regardant bien en face avec ses beaux yeux +francs: +</p> + +<p> +— Mais, Gaud, toujours... +</p> + +<p> +Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un peu sauvage, semblait avoir là +son vrai sens d’éternité. +</p> + +<p> +Elle s’appuyait à son bras. Dans l’enchantement du rêve accompli, elle se +serrait contre lui, inquiète toujours, — le sentant fugitif comme un grand +oiseau de mer... Demain, l’envolée au large!... Et cette première fois il était +trop tard, elle ne pouvait rien pour l’empêcher de partir... +</p> + +<p> +De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on dominait tout ce pays +marin, qui paraissait être sans arbres, tapissé d’ajoncs ras et semé de +pierres. Les maisons des pêcheurs étaient posées çà et là sur les rochers avec +leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, très hauts et bossus verdis +par la pousse nouvelle des mousses; et, dans l’extrême éloignement, la mer, +comme une grande vision diaphane, décrivait son cercle immense et éternel qui +avait l’air de tout envelopper. +</p> + +<p> +Elle s’amusait à lui raconter les choses étonnantes et merveilleuses de ce +Paris où, elle avait habité, mais lui, très dédaigneux, ne s’y intéressait pas. +</p> + +<p> +— Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant de terres... ça doit +être malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y avoir des mauvaises +maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas vivre là-dedans, moi, bien +sûr. +</p> + +<p> +Et elle souriait, s’étonnant de voir combien ce grand garçon était un enfant +naïf. +</p> + +<p> +Quelquefois ils s’enfonçaient dans ces replis du sol où poussent de vrais +arbres qui ont l’air de s’y tenir blottis contre le vent du large. Là, il n’y +avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes amoncelées et de l’humidité +froide, le chemin creux bordé d’ajoncs verts, devenait sombre sous les +branchages, puis se resserrait entre les murs de quelque hameau noir et +solitaire, croulant de vieillesse, qui dormait dans ce bas-fond; et toujours +quelque crucifix se dressait bien haut devant eux, parmi les branches mortes, +avec son grand Christ de bois rongé comme un cadavre, grimaçant sa douleur sans +fin. +</p> + +<p> +Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les horizons +immenses, ils retrouvaient l’air vivifiant des hauteurs et de la mer. +</p> + +<p> +Lui, à son tour, racontait l’Islande, les étés pâles et sans nuit, les soleils +obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien et se faisait +expliquer. +</p> + +<p> +— Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant son bras +étendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste toujours bien bas, +parce que, vois-tu, il n’a pas du tout de force pour monter; à minuit, il +traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il se relève et il +continue de faire sa promenade ronde. Des fois, la lune aussi paraît à l’autre +bout du ciel; alors ils travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les +connaît pas trop l’un de l’autre, car ils se ressemblent beaucoup dans ce pays. +</p> + +<p> +Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait être loin, cette île d’Islande. Et +les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les noms des +morts dans la chapelle des naufragés; il lui faisait l’effet de désigner une +chose sinistre. +</p> + +<p> +— Les fjords, répondait Yann, — des grandes baies, comme ici celle de Paimpol +par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes, si hautes, qu’on +ne voit jamais où elles finissent, à cause des nuages qui sont dessus. Un +triste pays, va, Gaud, je t’assure. Des pierres, des pierres, rien que des +pierres, et les gens de l’île ne connaissent point ce que c’est que les arbres. +A la mi-août, quand notre pêche est finie, il est grand temps de repartir, car +alors les nuits commencent, et elles allongent très vite; le soleil tombe +au-dessous de la terre sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux, +là-bas, pendant tout l’hiver. +</p> + +<p> +— Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, sur la côte, dans un +fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui sont morts +pendant les saisons de pêche, ou qui sont disparus en mer; c’est en terre +bénite aussi bien qu’à Pors-Even, et les défunts ont des croix en bois toutes +pareilles à celles d’ici, avec leurs noms écrits dessus. Les deux Goazdiou, de +Ploubazlanec, sont là, eut aussi Guillaume Moan, le grand-père de Sylvestre. +</p> + +<p> +Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des caps désolés, sous la +pâle lumière rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle songeait à ces +mêmes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces nuits longues comme les +hivers. +</p> + +<p> +— Tout le temps, tout le temps pêcher? demandait-elle, sans se reposer jamais? +</p> + +<p> +— Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, car la mer n’est pas +toujours belle par là. Dame! on est fatigué le soir, ça donne appétit pour +souper et, des jours, l’on dévore. +</p> + +<p> +— Et on ne s’ennuie jamais? +</p> + +<p> +— Jamais! dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; à bord, au large, +moi, le temps ne me dure pas, jamais! +</p> + +<p> +Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>Cinquième partie</h2> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre I</h3> + +<p> +... A la fin de cette journée de printemps qu’ils avaient eue, la nuit tombante +ramena le sentiment de l’hiver et ils rentrèrent dîner devant leur feu, qui +était une flambée de branchages. +</p> + +<p> +Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit à dormir +entre les bras l’un de l’autre, et cette attente les empêchait d’être déjà +tristes. +</p> + +<p> +Après dîner, ils retrouvèrent encore un peu l’impression douce du printemps, +quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l’air était tranquille, +presque tiède et un reste de crépuscule s’attardait à traîner sur la campagne. +</p> + +<p> +Ils allèrent faire visite à leurs parents, pour les adieux de Yann, et +revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous deux au +petit jour. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre II</h3> + +<p> +Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de monde. Les départs +d’Islandais avaient commencé depuis l’avant-veille et, à chaque marée, un +groupe nouveau prenait le large. Ce matin-là, quinze bateaux devaient sortir +avec la Léopoldine, et les femmes de ces marins, ou les mères, étaient toutes +présentes pour l’appareillage. — Gaud s’étonnait de se trouver mêlée à elles, +devenue une femme d’Islandais elle aussi, et amenée là pour la même cause +fatale. Sa destinée venait de se précipiter tellement en quelques jours, +qu’elle avait à peine eu le temps de se bien représenter la réalité des choses; +en glissant sur une pente irrésistiblement rapide, elle était arrivée à ce +dénouement-là, qui était inexorable, et qu’il fallait subir à présent - comme +faisaient les autres, les habituées... +</p> + +<p> +Elle n’avait jamais assisté de près à ces scènes, à ces adieux. Tout cela était +nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n’avait point de pareille et se +sentait isolée, différente; son passé de demoiselle, qui subsistait malgré +tout, la mettait à part. +</p> + +<p> +Le temps était resté beau sur ce jour des séparations; au large seulement une +grosse houle lourde arrivait de l’ouest, annonçant du vent, et de loin on +voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser dehors. +</p> + +<p> +... Autour de Gaud, il y en avait d’autres qui étaient, comme elle, bien jolies +et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y en avait aussi de +distraites et de rieuses, qui n’avaient pas de cœur ou qui pour le moment +n’aimaient personne. Des vieilles, qui se sentaient menacées par la mort, +pleuraient en quittant leurs fils; des amants s’embrassaient longuement sur les +lèvres, et on entendait des matelots gris chanter pour s’égayer, tandis que +d’autres montaient à leur bord d’un air sombre, s’en allant comme à un +calvaire. +</p> + +<p> +Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signé leur +engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu’on embarquait par +force à présent; leurs propres femmes et des gendarmes les poussaient. +D’autres, enfin, dont on redoutait la résistance à cause de leur grande force, +avaient été enivrés par précaution; on les apportait sur des civières et, au +fond des cales des navires, on les descendait comme des morts. +</p> + +<p> +Gaud s’épouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il donc +vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible était-ce donc, ce métier +d’Islande, pour s’annoncer de cette manière et inspirer à des hommes de telles +frayeurs? +</p> + +<p> +Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute aimaient +comme Yann la vie au large et la grande pêche. C’étaient les bons, ceux-là; ils +avaient la mine noble et belle; s’ils étaient garçons, ils s’en allaient +insouciants, jetant un dernier coup d’œil sur les filles; s’ils étaient +mariés, ils s’embrassaient leurs femmes ou leur petits avec une tristesse douce +et le bon espoir de revenir plus riches. Gaud se sentit un peu rassurée en +voyant qu’ils étaient tous ainsi à bord de cette Léopoldine, qui avait vraiment +un équipage de choix. +</p> + +<p> +Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traînés dehors par des +remorqueurs. Et alors, dès qu’ils s’ébranlaient, les matelots, découvrant leur +tête, entonnaient à pleine voix le cantique de la Vierge: “Salut, +Étoile-de-la-Mer!” sur le quai, des mains de femmes s’agitaient en l’air pour +de derniers adieux, et des larmes coulaient sur les mousselines des coiffes. +</p> + +<p> +Dès que la Léopoldine fut partie, Gaud s’achemina d’un pas rapide vers la +maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la côte, par les +sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva là-bas, tout au bout des +terres, dans sa famille nouvelle. +</p> + +<p> +La Léopoldine devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et +n’appareiller définitivement que le soir; c’était donc là qu’ils s’étaient +donnés un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la yole de son navire; +il revint pour trois heures lui faire ses adieux. +</p> + +<p> +A terre, où l’on ne sentait point la houle, c’était toujours le même beau temps +printanier, le même ciel tranquille. Ils sortirent un moment sur la route, en +se donnant le bras; cela rappelait leur promenade d’hier, seulement la nuit ne +devait plus les réunir. Ils marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol, +et bientôt se trouvèrent près de leur maison, ramenés là insensiblement sans y +avoir pensé; ils entrèrent donc encore une dernière fois chez eux, où la +grand’mère Yvonne fut saisie de les voir reparaître ensemble. +</p> + +<p> +Yann faisait des recommandations à Gaud pour différentes petites choses qu’il +laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de noces: les déplier +de temps en temps et les mettre au soleil. — A bord des navires de guerre les +matelots apprennent ces soins-là. — Et Gaud souriait de le voir faire son +entendu; il pouvait être bien sûr pourtant que tout ce qui était à lui serait +conservé et soigné avec amour. +</p> + +<p> +D’ailleurs, ces préoccupations étaient secondaires pour eux; ils en causaient +pour causer, pour se donner le change à eux-mêmes... +</p> + +<p> +Yann raconta qu’à bord de la Léopoldine, on venait de tirer au sort les postes +de pêche et que, lui, était très content d’avoir gagné l’un des meilleurs. Elle +se fit expliquer cela encore, ne sachant presque rien des choses d’Islande: +</p> + +<p> +— Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le plat-bord de nos navires, il y a des trous qui +sont percés à certaines places et que nous appelons trous de macques; c’est +pour y planter des petits supports à rouet dans lesquels nous passons nos +lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-là aux dés, ou bien avec +des numéros brassés dans le bonnet du mousse. Chacun de nous gagne le sien et, +pendant toute la campagne après, l’on n’a plus le droit de planter sa ligne +ailleurs, l’on ne change plus. Eh bien, mon poste à moi se trouve sur l’arrière +du bateau, qui est, comme tu dois savoir, l’endroit où l’on prend le plus de +poissons; et puis il touche aux grand haubans où l’on peut toujours attacher un +bout de toile, un cirage, enfin un petit abri quelconque, pour la figure, +contre toutes ces neiges ou ces grêles de là-bas; — cela sert, tu comprends; on +n’a pas la peau si brûlée, pendant les mauvais grains noirs, et les yeux voient +plus longtemps clair. +</p> + +<p> +... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d’effaroucher les instants qui +leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur causerie avait le +caractère à part de tout ce qui va inexorablement finir; les plus +insignifiantes petites choses qu’ils se disaient semblaient devenir ce jour-là +mystérieuses et suprêmes... +</p> + +<p> +A la dernière minute du départ, Yann enleva sa femme entre ses bras et ils se +serrèrent l’un contre l’autre sans plus rien dire, dans une longue étreinte +silencieuse. +</p> + +<p> +Il s’embarqua, les voiles grises se déployèrent pour se tendre à un vent léger +qui se levait dans l’ouest. Lui, qu’elle reconnaissait encore, agita son bonnet +d’une manière convenue. Et longtemps elle regarda, en silhouette sur la mer, +s’éloigner son Yann. - C’était lui encore, cette petite forme humaine debout, +noire sur le bleu cendré des eaux, — et déjà vague, perdue dans cet éloignement +où les yeux qui persistent à fixer se troublent et ne voient plus... +</p> + +<p> +... A mesure que s’en allait cette Léopoldine, Gaud comme attirée par un +aimant, suivait à pied le long des falaises. +</p> + +<p> +Il lui fallut s’arrêter bientôt, parce que la terre était finie; alors elle +s’assit, au pied d’une dernière grande croix, qui est là plantée parmi les +ajoncs et les pierres. Comme c’était un point élevé, la mer vue de là semblait +avoir des lointains qui montaient, et on eût dit que cette Léopoldine, en +s’éloignant, s’élevait peu à peu, toute petite, sur les pentes de ce cercle +immense. Les eaux avaient de grandes ondulations lentes, — comme les derniers +contre-coups de quelque tourmente formidable qui se serait passée ailleurs, +derrière l’horizon; mais dans le champ profond de la vue, où Yann était encore, +tout demeurait paisible. +</p> + +<p> +Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa mémoire la physionomie +de ce navire, sa silhouette de voiture et de carène, afin de le reconnaître de +loin, quand elle reviendrait, à cette même place, l’attendre. +</p> + +<p> +Des levées énormes de houle continuaient d’arriver de l’ouest régulièrement +l’une après l’autre, sans arrêt, sans trêve, renouvelant leur effort inutile, +se brisant sur les mêmes rochers, déferlant aux mêmes places pour inonder les +mêmes grèves. Et à la longue, c’était étrange, cette agitation sourde des eaux +avec cette sérénité de l’air et du ciel; c’était comme si le lit des mers, trop +rempli, voulait déborder et envahir les plages. +</p> + +<p> +Cependant la Léopoldine se faisait de plus en plus diminuée, lointaine, perdue. +Des courants sans doute l’entraînaient, car les brises de cette soirée étaient +faibles et pourtant elle s’éloignait vite. Devenue une petite tache grise, +presque un point, elle allait bientôt atteindre l’extrême bord du cercle des +choses visibles, et entrer dans ces au-delà infinis où l’obscurité commençait à +venir. +</p> + +<p> +Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le bateau disparu, Gaud +rentra chez elle, en somme assez courageuse malgré les larmes qui lui venaient +toujours. Quelle différence, en effet, et quel vide plus sombre s’il était +parti encore comme les deux autres années, sans même un adieu! Tandis qu’à +présent tout était changé, adouci; il était tellement à elle son Yann, elle se +sentait si aimée malgré ce départ, qu’en s’en revenant toute seule au logis, +elle avait au moins la consolation et l’attente délicieuse de cet au revoir +qu’ils s’étaient dit pour l’automne. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre III</h3> + +<p> +L’été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premières feuilles +jaunies, les premiers rassemblements d’hirondelles, la pousse des +chrysanthèmes. +</p> + +<p> +Par les paquebots de Reykjavik et par les chasseurs, elle lui écrivit plusieurs +fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent. +</p> + +<p> +A la fin de juillet, elle en reçut une de lui. Il l’informait qu’il était en +bonne santé à la date du 10 courant, que la saison de la pêche s’annonçait +excellente et qu’il avait déjà quinze cents poissons pour sa part. D’un bout à +l’autre c’était dit dans le style naïf et calqué sur le modèle uniforme de +toutes les lettres de ces Islandais à leur famille. Les hommes élevés comme +Yann ignorent absolument la manière d’écrire les mille choses qu’ils pensent, +qu’ils sentent ou qu’ils rêvent. Étant plus cultivée que lui, elle sut donc +faire la part de cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui +n’était pas exprimée. A plusieurs reprises, dans le courant de ses quatre +pages, il lui donnait le nom d’épouse, comme trouvant plaisir à le répéter. Et +d’ailleurs, l’adresse seule: A Madame Marguerite Gaos, maison Moan, en +Ploubazlanec, était déjà une chose qu’elle relisait avec joie. Elle avait +encore eu si peu le temps d’être appelée: Madame Marguerite Gaos!... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre IV</h3> + +<p> +Elle travailla beaucoup pendant ces mois d’été. Les Paimpolaises, qui d’abord +s’étaient méfiées de son talent d’ouvrière improvisée, disant qu’elle avait de +trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au contraire, qu’elle excellait à +leur faire des robes qui avantageaient la tournure; alors elle était devenue +presque une couturière en renom. +</p> + +<p> +Ce qu’elle gagnait passait à embellir le logis — pour son retour. L’armoire, +les vieux lits à étagères, étaient réparés, cirés, avec des ferrures luisantes; +elle avait arrangé leur lucarne sur la mer avec une vitre et des rideaux, +acheté une couverture neuve pour l’hiver, une table et des chaises. +</p> + +<p> +Tout cela, sans toucher à l’argent que son Yann lui avait laissé en partant et +qu’elle gardait intact, dans une petite boîte chinoise, pour lui montrer à son +arrivée. +</p> + +<p> +Pendant les veillées d’été, aux dernières clartés des jours, assise devant la +porte avec la grand’mère Yvonne dont la tête et les idées allaient sensiblement +mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour Yann un beau maillot de pêcheur +en laine bleue; il y avait, aux bordures du col et des manches des merveilles +de points compliqués et ajourés; la grand’mère Yvonne, qui avait été jadis une +habile tricoteuse, s’était rappelé peu à peu ces procédés de sa jeunesse pour +les lui enseigner. Et c’était un ouvrage qui avait pris beaucoup de laine, car +il fallait un maillot très grand pour Yann. +</p> + +<p> +Cependant, le soir surtout, on commençait à avoir conscience de +l’accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donné toute leur +pousse en juillet, prenaient déjà un air jaune, mourant, et les scabieuses +violettes refleurissaient au bord des chemins, plus petites sur de plus longues +tiges; enfin les derniers jours d’août arrivèrent, et un premier navire +islandais apparut un soir, à la pointe de Pors-Even. La fête du retour était +commencée. +</p> + +<p> +On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; — lequel était-ce? +</p> + +<p> +C’était le Samuel Azénide; — toujours en avance celui-là. +</p> + +<p> +— Pour sûr, disait le vieux père d’Yann, la Léopoldine ne va pas tarder; là-bas, +je connais ça, quand un commence à partir les autres ne tiennent plus en place. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre V</h3> + +<p> +Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, quatre le surlendemain, +et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la joie revenait avec eux, +et c’était fête chez les épouses, chez les mères: fête aussi dans les cabarets, +où les belles filles paimpolaises servent à boire aux pêcheurs. +</p> + +<p> +Le Léopoldine restait du groupe des retardataires; il en manquait encore dix. +Cela ne pouvait tarder, et Gaud, à l’idée que, dans un délai extrême de huit +jours qu’elle se donnait pour ne pas avoir de déception, Yann serait là, Gaud +était dans une délicieuse ivresse d’attente, tenant le ménage bien en ordre, +bien propre et bien net, pour le recevoir. +</p> + +<p> +Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et d’ailleurs elle commençait à +n’avoir plus la tête à grand’chose dans son impatience. +</p> + +<p> +Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis cinq. Deux seulement +manquaient toujours à l’appel. +</p> + +<p> +— Allons, lui disait-on en riant, cette année, c’est la Léopoldine ou la +Marie-Jeanne qui ramasseront les balais du retour. +</p> + +<p> +Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus animée et plus jolie, dans sa joie +de l’attendre. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre VI</h3> + +<p> +Cependant les jours passaient. +</p> + +<p> +Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai, d’aller sur le +port causer avec les autres. Elle disait que c’était tout naturel, ce retard. +Est-ce que cela ne se voyait pas chaque année? Oh! d’abord, de si bons marins, +et deux si bons bateaux! +</p> + +<p> +Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de premiers petits frissons +d’anxiété, d’angoisse. +</p> + +<p> +Est-ce que vraiment c’était possible qu’elle eût peur, si tôt?... Est-ce qu’il +y avait de quoi?... +</p> + +<p> +Et elle s’effrayait, d’avoir déjà peur... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre VII</h3> + +<p> +Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s’enfuyaient! +</p> + +<p> +Un matin où il y avait déjà une brume froide sur la terre, un vrai matin +d’automne, le soleil levant la trouva assise de très bonne heure sous le porche +de la chapelle des naufragés, au lieu où vont prier les veuves; — assise, les +yeux fixes, les tempes serrées comme dans un anneau de fer. Depuis deux jours, +ces brumes tristes de l’aube avaient commencé, et ce matin-là Gaud s’était +réveillée avec une inquiétude plus poignante, à cause de cette impression +d’hiver... Qu’avait donc cette journée, cette heure, cette minute, de plus que +les précédentes?... On voit très bien des bateaux retardés de quinze jours, +même d’un mois. +</p> + +<p> +Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, sans doute, puisqu’elle +était venue pour la première fois s’asseoir sous ce porche de chapelle, et +relire les noms des jeunes hommes morts. +</p> + +<p class="poem"> +En mémoire de<br/> +GAOS, Yvon, perdu en mer<br/> +aux environs de Norden-Fjord... +</p> + +<p class="center"> +***** +</p> + +<p> +Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la mer, et +en même temps, sur la voûte, quelque chose s’abattre comme une pluie: les +feuilles mortes!... il en entra toute une volée sous ce porche; les vieux +arbres ébouriffés du préau se dépouillaient, secoués par ce vent du large. - +L’hiver qui venait!... +</p> + +<p class="poem"> +... perdu en mer<br/> +aux environs de Norden-Fiord,<br/> +dans l’ouragan du 4 au 5 août 1880. +</p> + +<p class="center"> +***** +</p> + +<p> +Elle lisait machinalement, et, par l’ogive de la porte, ses yeux cherchaient au +loin la mer: ce matin-là, elle était très vague, sous la brume grise, et une +panne suspendue traînait sur les lointains comme un grand rideau de deuil. +</p> + +<p> +Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant. Une rafale +plus forte, comme si ce vent d’ouest, qui avait jadis semé ces morts sur la +mer, voulait encore tourmenter jusqu’à ces inscriptions qui rappelaient leurs +noms aux vivants. +</p> + +<p> +Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur le mur, +qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle était poursuivie par +l’idée d’une plaque neuve qu’il faudrait peut-être mettre là, bientôt, avec un +autre nom que, même en esprit, elle n’osait pas redire dans un pareil lieu. +</p> + +<p> +Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tête renversée +contre la pierre. +</p> + +<p class="poem"> +...perdu aux environs de Norden-Fiord,<br/> +dans l’ouragan du 4 au 5 août<br/> +à l’âge de 23 ans...<br/> +Qu’il repose en paix! +</p> + +<p> +L’Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de là-bas, — l’Islande +lointaine, lointaine, éclairée par en dessous au soleil de minuit... Et tout à +coup, — toujours à cette même place vide du mur qui semblait attendre, — elle +eut, avec une netteté horrible, la vision de cette plaque neuve à laquelle elle +songeait: une plaque fraîche, une tête de mort, des os en croix et au milieu, +dans un flamboiement, un nom, le nom adoré, Yann Gaos!... Alors elle se dressa +tout debout, en poussant un cri rauque de la gorge, comme une folle... +</p> + +<p> +Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et les +feuilles mortes continuaient d’entrer en dansant. +</p> + +<p> +Des pas dans le sentier! — Quelqu’un venait? — Alors elle se leva, bien droite; +d’un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure. Les pas se +rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air d’être là par hasard, ne +voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler à une femme de naufragé. +</p> + +<p> +Justement c’était Fante Flory, la femme du second de la Léopoldine. Elle +comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait là; inutile de feindre +avec elle. Et d’abord elles restèrent muettes l’une devant l’autre, les deux +femmes, épouvantées davantage et s’en voulant de s’être rencontrées dans un +même sentiment de terreur, presque haineuses. +</p> + +<p> +— Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont rentrés depuis huit jours, dit +enfin Fante, impitoyable, d’une voix sourde et comme irritée. +</p> + +<p> +Elle apportait un cierge pour faire un voeu. +</p> + +<p> +— Ah! oui... un voeu... Gaud n’avait pas encore voulu y songer, à ce moyen des +désolées. Mais elle entra dans la chapelle, derrière Fante, sans rien dire, et +elles s’agenouillèrent près l’une de l’autre comme deux soeurs. +</p> + +<p> +A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des prières ardentes, avec toute +leur âme. Et puis bientôt on n’entendit plus qu’un bruit de sanglots, et leurs +larmes pressées commencèrent à tomber sur la terre... +</p> + +<p> +Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui +chancelait et, la prenant dans ses bras, l’embrassa. +</p> + +<p> +Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs cheveux, épousseté le salpêtre et la +poussière des dalles sur leur jupon à l’endroit des genoux, elles s’en allèrent +sans plus rien se dire, par des chemins différents. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre VIII</h3> + +<p> +Cette fin de septembre ressemblait à un autre été un peu mélancolique +seulement. Il faisait vraiment si beau cette année là que, sans les feuilles +mortes qui tombaient en pluie triste par les chemins, on eût dit le gai mois de +juin. Les maris, les fiancés, les amants étaient revenus, et partout c’était la +joie d’un second printemps d’amour... +</p> + +<p> +Un jour enfin, l’une des deux navires retardataires d’Islande fut signalé au +large. Lequel?... +</p> + +<p> +Vite, les groupes de femmes s’étaient formés, muets, anxieux, sur la falaise. +</p> + +<p> +Gaud tremblante et pâlie, était là, à côté du père de son Yann: +</p> + +<p> +— Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort que c’est eux! +</p> + +<p> +Un liston rouge, un hunier à rouleau, ça leur ressemble joliment toujours; +qu’en dis-tu, Gaud, ma fille? +</p> + +<p> +— Et pourtant non, reprit-il avec un découragement soudain; non, nous nous +trompons encore, le bout-dehors n’est pas pareil et ils ont un foc, c’est la +Marie-Jeanne. Oh! mais bien sûr, ma fille, ils ne tarderont pas. +</p> + +<p> +Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit arrivait à son heure, +avec une tranquillité inexorable. +</p> + +<p> +Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensée, toujours +par peur de ressembler à une femme de naufragé, s’exaspérant quand les autres +prenaient avec elle un air de compassion et de mystère, détournant les yeux +pour ne pas croiser en route de ces regards qui la glaçaient. +</p> + +<p> +Maintenant elle avait pris l’habitude d’aller dès le matin tout au bout des +terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derrière la maison +paternelle de son Yann pour n’être pas vue par la mère ni les petites soeurs. +Elle s’en allait toute seule à l’extrême pointe de ce pays de Ploubazlanec qui +se découpe en corne de renne sur la Manche grise, et s’asseyait là tout le jour +aux pieds d’une croix isolée qui domine les lointains immenses des eaux... +</p> + +<p> +Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur les +falaises avancées de cette terre des marins, comme pour demander grâce; comme +pour apaiser la grande chose mouvante, mystérieuse, qui attire les hommes et ne +les rend plus, et garde de préférence les plus vaillants, les plus beaux. +</p> + +<p> +Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes éternellement vertes, +tapissées d’ajoncs courts. Et, à cette hauteur, l’air de la mer était très pur, +ayant à peine l’odeur salée des goémons, mais rempli des senteurs délicieuses +de septembre. +</p> + +<p> +On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus les autres, toutes les +découpures de la côte, la terre de Bretagne finissait en pointes dentelées qui +s’allongeaient sur le tranquille néant des eaux. +</p> + +<p> +Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au delà, rien ne troublait +plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit caressant, léger et +immense, qui montait du fond de toutes les baies. Et c’étaient des lointains si +calmes, des profondeurs si douces! Le grand néant bleu, le tombeau des Gaos, +gardait son mystère impénétrable, tandis que des brises, faibles comme des +souffles, promenaient l’odeur des genêts ras qui avaient refleuri au dernier +soleil d’automne. +</p> + +<p> +A certaines heures régulières, la mer baissait, et des taches s’élargissaient +partout, comme si lentement la Manche se vidait; ensuite, avec la même lenteur, +les eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient éternel, sans aucun souci +des morts. +</p> + +<p> +Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au milieu de ces tranquillités +regardant toujours, jusqu’à la nuit tombée, jusqu’à ne plus rien voir. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre IX</h3> + +<p> +Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture, elle ne +dormait plus. +</p> + +<p> +A présent, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains entre les +genoux, la tête renversée et appuyée au mur derrière. A quoi bon se lever, à +quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans retirer sa robe, quand +elle était trop épuisée. Autrement elle demeurait là, toujours assise, transie; +ses dents claquaient de froid, dans cette immobilité; toujours elle avait cette +impression d’un cercle de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues +qui se tiraient, sa bouche était sèche, avec un goût de fièvre, et à certaines +heures elle poussait un gémissement rauque du gosier, répété par saccades, +longtemps, longtemps, tandis que sa tête se frappait contre le granit du mur. +</p> + +<p> +Ou bien elle l’appelait par son nom, très tendrement, à voix basse, comme s’il +eût été là tout près, et lui disait des mots d’amour. +</p> + +<p> +Il lui arrivait de penser à d’autres choses qu’à lui, à de toutes petites +choses insignifiantes; de s’amuser par exemple à regarder l’ombre de la Vierge +de faïence et du bénitier, s’allonger lentement, à mesure que baissait la +lumière, sur la haute boiserie de son lit. Et puis des rappels d’angoisse +revenaient plus horribles, et elle recommençait son cri, en battant le mur de +sa tête... +</p> + +<p> +Et toutes les heures du jour passaient, l’une après l’autre, et toutes les +heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du matin. Quand +elle comptait depuis combien de temps il aurait dû revenir, une terreur plus +grande la prenait; elle ne voulait plus connaître ni les dates, ni les noms des +jours. +</p> + +<p> +Pour les naufrages d’Islande, on a des indications ordinairement; ceux qui +reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouvé un débris, un +cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais non, de la Léopoldine +on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la Marie-Jeanne, les derniers qui +l’avaient aperçue le 2 août, disaient qu’elle avait dû s’en aller pêcher plus +loin vers le nord, et après, cela devenait le mystère impénétrable. +</p> + +<p> +Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le moment où +vraiment elle n’attendrait plus? Elle ne le savait même pas, et à présent elle +avait presque hâte que ce fût bientôt. +</p> + +<p> +Oh! s’il était mort, au moins qu’on eût la pitié de le lui dire!... +</p> + +<p> +Oh! le voir, tel qu’il était en ce moment même, - lui, ou ce qui restait de +lui!... Si seulement la Vierge tant priée, ou quelque autre puissance comme +elle, voulait lui faire la grâce, par une sorte de double vue, de le lui +montrer, son Yann! — lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer — ou bien son corps +roulé par la mer... pour être fixée au moins! pour savoir!!... +</p> + +<p> +Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment d’une voile surgissant du +bout de l’horizon: la Léopoldine, s’approchant, se hâtant d’arriver! Alors elle +faisait un premier mouvement irréfléchi pour se lever, pour courir regarder le +large, voir si c’était vrai... +</p> + +<p> +Elle retombait assise. Hélas! Où était-elle en ce moment, cette Léopoldine? où +pouvait-elle bien être? Là-bas, sans doute, là-bas dans cet effroyable lointain +de l’Islande, abandonnée, émiettée, perdue... +</p> + +<p> +Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours la même: une épave +éventrée et vide, bercée sur une mer silencieuse d’un gris rose: bercée +lentement, lentement, sans bruit, avec une extrême douceur, par ironie, au +milieu d’un grand calme d’eaux mortes. +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre X</h3> + +<p> +Deux heures du matin. +</p> + +<p> +C’était la nuit surtout qu’elle se tenait attentive à tous les pas qui +s’approchaient: à la moindre rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses tempes +vibraient; à force d’être tendues aux choses du dehors, elles étaient devenues +affreusement douloureuses. +</p> + +<p> +Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, les mains jointes, et les +yeux ouverts dans l’obscurité, elle écoutait le vent faire sur la lande son +bruit éternel. +</p> + +<p> +Des pas d’homme tout à coup, des pas précipités dans le chemin! A pareille +heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu’au fond de l’âme, son +coeur cessant de battre... +</p> + +<p> +On s’arrêtait devant la porte, on montait les petites marches de pierre... +</p> + +<p> +Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce que ce pouvait être un +autre!... Elle était debout, pieds nus; elle, si faible depuis tant de jours, +avait sauté lestement comme les chattes, les bras ouverts pour enlacer le +bien-aimé. Sans doute la Léopoldine était arrivée de nuit, et mouillée en face +dans la baie de Pors-Even, — et lui, il accourait; elle arrangeait tout cela +dans sa tête avec une vitesse d’éclair. Et maintenant, elle se déchirait les +doigts aux clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui était +dur... +</p> + +<p class="center"> +***** +</p> + +<p> +-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la tête retombée sur la +poitrine. Son beau rêve de folle était fini. Ce n’était que Fantec, leur +voisin... Le temps de bien comprendre que ce n’était que lui, que rien de son +Yann n’avait passé dans l’air, elle se sentit replongée comme par degrés dans +son même gouffre, jusqu’au fond de son même désespoir affreux. +</p> + +<p> +Il s’excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, était au plus mal, +et à présent, c’était leur enfant qui étouffait dans son berceau, pris d’un +mauvais mal de gorge; aussi il était venu demander du secours, pendant que lui +irait d’une course chercher le médecin à Paimpol... +</p> + +<p> +Qu’est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue sauvage dans sa douleur, +elle n’avait plus rien à donner aux peines des autres. Effondrée sur un banc, +elle restait devant lui les yeux fixes, comme une morte, sans lui répondre, ni +l’écouter, ni seulement le regarder. Qu’est-ce que cela lui faisait, les choses +que racontait cet homme? +</p> + +<p> +Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette porte si +vite, et il eut pitié pour le mal qu’il venait de lui faire. +</p> + +<p> +Il balbutia un pardon: +</p> + +<p> +— C’est vrai, qu’il n’aurait pas dû la déranger... elle!... +</p> + +<p> +— Moi! répondit Gaud vivement, — et pourquoi donc pas moi, Fantec? +</p> + +<p> +La vie lui était revenue brusquement, car elle ne voulait pas encore être une +désespérée aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas. Et puis, à +son tour, elle avait pitié de lui; elle s’habilla pour le suivre et trouva la +force d’aller soigner son petit enfant. +</p> + +<p> +Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre heures, le sommeil la prit un +moment parce qu’elle était très fatiguée. +</p> + +<p> +Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa tête une empreinte qui, +malgré tout, était persistante; elle se réveilla bientôt avec une secousse, se +dressant à moitié, au souvenir de quelque chose... Il y avait eu du nouveau +concernant son Yann... Au milieu de la confusion des idées qui revenaient, vite +elle cherchait dans sa tête, elle cherchait ce que c’était... +</p> + +<p> +— Ah! rien, hélas! — non, rien que Fantec. +</p> + +<p> +Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son même abîme. Non, en +réalité, il n’y avait rien de changé dans son attente morne et sans espérance. +</p> + +<p> +Pourtant, l’avoir senti là si près, c’était comme si quelque chose émané de lui +était revenu flotter alentour; c’était ce qu’on appelle, au pays breton, un +pré-signe; et elle écoutait plus attentivement les pas du dehors, pressentant +que quelqu’un allait peut-être arriver qui parlerait de lui. +</p> + +<p> +En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il ôta son bonnet, releva +ses beaux cheveux blancs, qui étaient en boucles comme ceux de son fils, et +s’assit près du lit de Gaud. +</p> + +<p> +Il avait le coeur angoissé, lui aussi; car son Yann, son beau Yann était son +aîné, son préféré, sa gloire. Mais il ne désespérait pas, non vraiment, il ne +désespérait pas encore. Il se mit à rassurer Gaud d’une manière très douce: +d’abord les derniers rentrés d’Islande parlaient tous de brumes très épaisses +qui avaient bien pu retarder le navire; et puis surtout il lui était venu une +idée: une relâche aux îles Feroë, qui sont des îles lointaines situées sur la +route et d’où les lettres mettent très longtemps à venir; cela lui était arrivé +à lui-même, il y avait une quarantaine d’années, et sa pauvre défunte mère +avait déjà fait dire une messe pour son âme... Un si beau bateau, la +Léopoldine, presque neuf, et de si forts marins qu’ils étaient tous à bord... +</p> + +<p> +La vieille Moan rôdait autour d’eux tout en hochant la tête; la détresse de sa +petite-fille lui avait presque rendu de la force et des idées; elle rangeait le +ménage, regardant de temps en temps le petit portrait jauni de son Sylvestre +accroché au granit du mur, avec ses ancres de marine et sa couronne funéraire +en perles noires; non, depuis que le métier de mer lui avait pris son +petit-fils, à elle, elle n’y croyait plus, au retour des marins; elle ne priait +plus la Vierge que par crainte, du bout de ses pauvres vieilles lèvres, lui +gardant une mauvaise rancune dans le coeur. +</p> + +<p> +Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux cernés +regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui ressemblait au +bien-aimé; rien que de l’avoir là, près d’elle, c’était une protection contre +la mort, et elle se sentait plus rassurée, plus rapprochée de son Yann. Ses +larmes tombaient, silencieuses et plus douces, et elle redisait en elle-même +ses prières ardentes à la Vierge Étoile-de-la-mer. +</p> + +<p> +Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des avaries peut-être; c’était une +chose possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une sorte de +toilette, comme s’il pouvait revenir. Sans doute tout n’était pas perdu, +puisqu’il ne désespérait pas, lui, son père. Et, pendant quelques jours, elle +se remit encore à attendre. +</p> + +<p> +C’était bien l’automne, l’arrière-automne, les tombées de nuit lugubres où, de +bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumière, et noir aussi +alentour, dans le vieux pays breton. +</p> + +<p> +Les jours eux-mêmes semblaient n’être plus que des crépuscules; des nuages +immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout à coup des obscurités en +plein midi. Le vent bruissait constamment, c’était comme un son lointain de +grandes orgues d’église, jouant des airs méchants ou désespérés; d’autres fois, +cela se rapprochait tout près contre la porte, se mettant à rugir comme les +bêtes. +</p> + +<p> +Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait toujours plus affaissée, comme si +la vieillesse l’eût déjà frôlée de son aile chauve. Très souvent elle touchait +les effets de son Yann, ses beaux habits de noces, les dépliant, les repliant +comme une maniaque, — surtout un des ses maillots en laine bleue qui avait +gardé la forme de son corps; quand on le jetait doucement sur la table, il +dessinait de lui-même, comme par habitude, les reliefs des ses épaules et de sa +poitrine; aussi à la fin elle l’avait posé tout seul dans une étagère de leur +armoire, ne voulant plus le remuer pour qu’il gardât plus longtemps cette +empreinte. +</p> + +<p> +Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle regardait par +sa fenêtre la lande triste, où des petits panaches de fumée blanche +commençaient à sortir çà et là des chaumières des autres: là partout les hommes +étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le froid. Et, devant beaucoup de +ces feux, les veillées devaient être douces; car le renouveau d’amour était +commencé avec l’hiver dans tout ce pays des Islandais... +</p> + +<p> +Cramponnée à l’idée de ces îles où il avait pu relâcher, ayant repris une sorte +d’espoir, elle s’était remise à l’attendre... +</p> + +<p> + +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h3>Chapitre XI</h3> + +<p> +Il ne revint jamais. +</p> + +<p> +Une nuit d’août, là-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d’un grand +bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer. +</p> + +<p> +Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa nourrice; c’était elle qui l’avait +bercé, qui l’avait fait adolescent large et fort, — et ensuite elle l’avait +repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un profond mystère avait +enveloppé ces noces monstrueuses. Tout le temps, des voiles obscurs s’étaient +agités au-dessus, des rideaux mouvants et tourmentés, tendus pour cacher la +fête; et la fiancée donnait de la voix, faisait toujours son plus grand bruit +horrible pour étouffer les cris. — Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de +chair, s’était défendu, dans une lutte de géant, contre cette épousée de +tombeau. Jusqu’au moment où il s’était abandonné, les bras ouverts pour la +recevoir, avec un grand cri profond comme un taureau qui râle, la bouche déjà +emplie d’eau; les bras ouverts, étendus et raidis pour jamais. +</p> + +<p> +Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu’il avait conviés jadis. Tous, +excepté Sylvestre, qui, lui, s’en était allé dormir dans des jardins enchantés, +— très loin, de l’autre côté de la Terre...<br/> +</p> + +<p class="center"> +FIN +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PÊCHEUR D’ISLANDE ***</div> +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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