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diff --git a/4785-0.txt b/4785-0.txt new file mode 100644 index 0000000..ddebaac --- /dev/null +++ b/4785-0.txt @@ -0,0 +1,7181 @@ +The Project Gutenberg eBook of Pêcheur d’Islande, by Pierre Loti + +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and +most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at +www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Pêcheur d’Islande + +Author: Pierre Loti + +Release Date: March 19, 2002 [eBook #4785] +[Most recently updated: November 14, 2022] + +Language: English + +Character set encoding: UTF-8 + +Produced by: Walter Debeuf + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PÊCHEUR D’ISLANDE *** + + + + +[Illustration] + +Pêcheur d’Islande + +par Pierre Loti + + + + +Première partie + + + + +Chapitre I + + +Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés à boire, dans une +sorte de logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gîte, trop +bas pour leurs tailles, s’effilait par un bout, comme l’intérieur d’une +grande mouette vidée; il oscillait faiblement, en rendant une plainte +monotone, avec une lenteur de sommeil. + +Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n’en savait trop +rien: une seule ouverture coupée dans le plafond était fermée par un +couvercle en bois, et c’était une vieille lampe suspendue qui les +éclairait en vacillant. + +Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vêtements mouillés séchaient, +en répandant de la vapeur qui se mêlait aux fumées de leurs pipes de +terre. + +Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait très +exactement la forme, et il restait juste de quoi se couler autour pour +s’asseoir sur des caissons étroits scellés au murailles de chêne. De +grosses poutres passaient au-dessus d’eux, presque à toucher leurs +têtes; et, derrière leurs dos, des couchettes qui semblaient creusées +dans l’épaisseur de la charpente s’ouvraient comme les niches d’un +caveau pour mettre les morts. Toutes ces boiseries étaient grossières +et frustes, imprégnées d’humidité et de sel; usées, polies par les +frottements de leurs mains. + +Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du cidre, qui étaient +franches et braves. Maintenant ils restaient attablés et devisaient, en +breton, sur des questions de femmes et de mariages. + +Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïence était fixée sur +une planchette, à une place d’honneur. Elle était un peu ancienne, la +patronne de ces marins, et peinte avec un art encore naïf. Mais les +personnages en faïence se conservent beaucoup plus longtemps que les +vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encore l’effet d’une +petite chose très fraîche au milieu de tous les gris sombres de cette +pauvre maison de bois. Elle avait dû écouter plus d’une ardente prière, +à des heures d’angoisses; on avait cloué à ses pieds deux bouquets de +fleurs artificielles et un chapelet. + +Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un épais tricot de laine +bleue serrant le torse et s’enfonçant dans la ceinture du pantalon; sur +la tête, l’espèce de casque en toile goudronnée qu’on appelle suroît +(du nom de ce vent de sud-ouest qui dans notre hémisphère amène les +pluies). + +Ils étaient d’âges divers. Le capitaine pouvait avoir quarante ans; +trois autres, de vingt-cinq à trente. Le dernier, qu’ils appelaient +Sylvestre ou Lurlu, n’en avait que dix-sept. Il était déjà un homme, +pour la taille et la force; une barbe noire, très fine et très frisée, +couvrait ses joues; seulement il avait gardé ses yeux d’enfant, d’un +gris bleu, qui étaient extrêmement doux et tout naïfs. + +Très près les uns des autres, faute d’espace, ils paraissaient éprouver +un vrai bien-être, ainsi tapis dans leur gîte obscur. + +... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l’infinie désolation des +eaux noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochée au mur, +marquait onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le +plafond de bois, on entendait le bruit de la pluie. + +Ils traitaient très gaîment entre eux ces questions de mariage, — mais +sans rien dire qui fût déshonnête. Non, c’étaient des projets pour ceux +qui étaient encore garçons, ou bien des histoires drôles arrivées dans +le pays, pendant des fêtes de noces. Quelquefois ils lançaient bien, +avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir d’aimer. +Mais l’amour, comme l’entendent les hommes ainsi trempés, est toujours +une chose saine, et dans sa crudité même il demeure presque chaste. + +Cependant Sylvestre s’ennuyait, à cause d’un autre appelé Jean (un nom +que les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, où +était-il donc ce Yann; toujours à l’ouvrage là-haut? Pourquoi ne +descendait-il pas prendre un peu de sa part de la fête? + +— Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine. + +Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le couvercle de +bois, afin d’appeler par là ce Yann. Alors une lueur très étrange tomba +d’en haut: + +— Yann! Yann !... Eh! l’homme! + +L’homme répondit rudement du dehors. + +Et, par ce couvercle un instant entr’ouvert, cette lueur si pâle qui +était entrée ressemblait bien à celle du jour. — “Bientôt minuit...” +Cependant c’était bien comme une lueur de soleil, comme une lueur +crépusculaire renvoyée de très loin par des miroirs mystérieux. + +Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe se remit à briller +jaune, et on entendit l’homme descendre avec de gros sabots par une +échelle de bois. + +Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros ours, car il était +presque un géant. Et d’abord il fit une grimace en se pinçant le bout +du nez à cause de l’odeur âcre de la saumure. + +Il dépassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout +par sa carrure qui était droite comme une barre; quand il se présentait +de face, les muscles de ses épaules, dessinés sous son tricot bleu, +formaient comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands +yeux bruns très mobiles, à l’expression sauvage et superbe. + +Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l’attira contre lui par +tendresse, à la façon des enfants; il était fiancé à sa soeur et le +traitait comme un grand frère. L’autre se laissait caresser avec un air +de lion câlin, en répondant par un bon sourire à dents blanches. + +Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s’arranger que +chez les autres hommes, étaient un peu espacées et semblaient toutes +petites. Ses moustaches blondes étaient assez courtes, bien que jamais +coupées; elles étaient frisées très serré en deux petits rouleaux +symétriques au-dessus de ses lèvres qui avaient des contours fins et +exquis; et puis elles s’ébouriffaient aux deux bouts, de chaque côté +des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa barbe était tondu ras, +et ses joues colorées avaient gardé un velouté frais, comme celui des +fruits que personne n’a touchés. + +On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le +mousse pour rembourrer les pipes et les allumer. + +Cet allumage était une manière pour lui de fumer un peu. C’était un +petit garçon robuste, à la figure ronde, un peu le cousin de tous ces +marins qui étaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son +travail assez dur, il était l’enfant gâté du bord. Yann le fit boire +dans son verre, et puis on l’envoya se coucher. + +Après, on reprit la grande conversation des mariages: + +— Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces? + +— Tu n’as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, à +vingt-sept ans, pas marié encore! Les filles, qu’est-ce qu’elles +doivent penser quand elles le voient? + +Lui répondit, en secouant d’un geste très dédaigneux pour les femmes +ses épaules effrayantes: + +— Mes noces à moi, je les fais à la nuit; d’autre fois, je les fais à +l’heure; c’est suivant. + +Il venait de finir ses cinq années de service à l’État, ce Yann. Et +c’est là, comme matelot canonnier de la flotte, qu’il avait appris à +parler le français et à tenir des propos sceptiques. — Alors il +commença de raconter ses noces dernières qui, paraît-il, avaient duré +quinze jours. + +C’était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il +était entré un peu gris dans un Alcazar. Il y avait à la porte une +femme qui vendait des bouquets énormes aux prix d’un louis de vingt +francs. Il en avait acheté un, sans trop savoir qu’en faire, et puis +tout de suite en arrivant, il l’avait lancé à tour de bras, en plein +par la figure, à celle qui chantait sur la scène? — moitié déclaration +brusque, moitié ironie pour cette poupée peinte qu’il trouvait par trop +rose. La femme était tombée du coup; après, elle l’avait adoré pendant +près de trois semaines. + +— Même, dit-il, quand je suis parti, elle m’a fait cadeau de cette +montre en or. + +Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un +méprisable joujou. C’était conté avec des mots rudes et des images à +lui. Cependant cette banalité de la vie civilisée, détonnait beaucoup +au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer +qu’on devinait autour d’eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par +en haut, qui avait apporté la notion des étés mourants du pôle. + +Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine à Sylvestre et le +surprenaient. Lui était un enfant vierge, élevé dans le respect des +sacrements par une vieille grand’mère, veuve d’un pêcheur du village de +Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle réciter un +chapelet, à genoux sur la tombe de sa mère. De ce cimetière, situé sur +la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche où son père +avait disparu autrefois dans un naufrage. + +— Comme ils étaient pauvres, sa grand’mère et lui, il avait dû de très +bonne heure naviguer à la pêche, et son enfance s’était passée au +large. Chaque soir il disait encore ses prières et ses yeux avaient +gardé une candeur religieuse. Il était beau, lui aussi, et, après Yann, +le mieux planté du bord. Sa voix très douce et ses intonations de petit +enfant contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe noire; +comme sa croissance s’était faite très vite, il se sentait presque +embarrassé d’être devenu tout d’un coup si large et si grand. Il +comptait se marier bientôt avec la soeur de Yann, mais jamais il +n’avait répondu aux avances d’aucune fille. + +A bord, ils ne possédaient en tout que trois couchettes, — une pour +deux — et ils y dormaient à tour de rôle, en se partageant la nuit. + +Quand ils eurent fini leur fête, —célébrée en l’honneur de l’Assomption +de la Vierge leur patronne, — il était un peu plus de minuit. Trois +d’entre eux se coulèrent pour dormir dans les petites niches noires qui +ressemblaient à des sépulcres, et les trois autres remontèrent sur le +pont reprendre le grand travail interrompu de la pêche; c’était Yann, +Sylvestre, et un de leur pays appelé Guillaume. + +Dehors il faisait jour, éternellement jour. + +Mais c’était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien; elle +traînait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d’eux, +tout de suite commençait un vide immense qui n’était d’aucune couleur, +et en dehors des planches de leur navire, tout semblait diaphane, +impalpable, chimérique. + +L’oeil saisissait à peine ce qui devait être la mer: d’abord cela +prenait l’aspect d’une sorte de miroir tremblant qui n’aurait aucune +image à refléter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine +de vapeur, - et puis, plus rien; cela n’avait ni horizon ni contours. + +La fraîcheur humide de l’air était plus intense, plus pénétrante que du +vrai froid, et, en respirant, on sentait très fort le goût de sel. Tout +était calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et +incolores semblaient contenir cette lumière latente qui ne s’expliquait +pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et +toutes ces pâleurs des choses n’étaient d’aucune nuance pouvant être +nommée. + +Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis leur enfance sur +ces mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et +troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient +coutume de le voir jouer autour de leur étroite maison de planches, et +leurs yeux y étaient habitués autant que ceux des grands oiseaux du +large. + +Le navire ce balançait lentement sur place; en rendant toujours sa même +plainte, monotone comme une chanson de Bretagne répétée en rêve par un +homme endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé très vite leurs +hameçons et leurs lignes, tandis que l’autre ouvrait un baril de sel +et, aiguisant son grand couteau, s’asseyait derrière eux pour attendre. + +Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs lignes dans cette +eau tranquille et froide, ils le relevèrent avec des poissons lourds, +d’un gris luisant d’acier. + +Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; +c’était rapide et incessant, cette pêche silencieuse. L’autre +éventrait, avec son grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la +saumure qui devait faire leur fortune au retour s’empilait derrière +eux, toute ruisselante et fraîche. + +Les heures passaient monotones, et, dans les grandes régions vides du +dehors, lentement la lumière changeait; elle semblait maintenant plus +réelle. Ce qui avait été un crépuscule blême, une espèce de soir d’été +hyperborée, devenait à présent, sans intermède de nuit, quelque chose +comme une aurore, que tous les miroirs de la mer reflétaient en vagues +traînées roses... + +— C’est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout à coup Sylvestre, +avec beaucoup de sérieux cette fois, en regardant dans l’eau. (Il avait +l’air de bien en connaître quelqu’une en Bretagne qui s’était laissé +prendre aux yeux bruns de son grand frère, mais il se sentait timide en +touchant à ce sujet grave.) + +— Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces — et il souriait, ce +Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux vifs — mais avec aucune des +filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite tous, +ici tant que vous êtes, au bal que je donnerai... + +Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas perdre son temps en +causeries: on était au milieu d’une immense peuplade de poissons, d’un +banc voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer. Ils +avaient tous veillé la nuit d’avant et attrapé, en trente heures, plus +de mille morues très grosses; aussi leurs bras forts étaient las, et +ils s’endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de lui-même +sa manoeuvre de pêche, tandis que, par instants, leur esprit flottait +en plein sommeil. Mais cet air du large qu’ils respiraient était vierge +comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, malgré leur +fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatée et les joues fraîches. + +La lumière matinale, la lumière vraie, avait fini par venir; comme au +temps de la Genèse elle s’était séparée d’avec les ténèbres qui +semblaient s’être tassées sur l’horizon, et restaient là en masses très +lourdes; en y voyant si clair, on s’apercevait bien à présent qu’on +sortait de la nuit, — que cette lueur d’avant avait été vague et +étrange comme celle des rêves. + +Dans ce ciel très couvert, très épais, il y avait çà et là des +déchirures, comme des percées dans un dôme, par où arrivaient de grands +rayons couleur d’argent rose. + +Les nuages inférieurs étaient disposés en une bande d’ombre intense, +faisant tout le tour des eaux, emplissant les lointains d’indécision et +d’obscurité. Ils donnaient l’illusion d’un espace fermé, d’une limite; +ils étaient comme des rideaux tirés sur l’infini, comme des voiles +tendus pour cacher de trop gigantesques mystères qui eussent troublé +l’imagination des hommes. Ce matin-là, autour du petit assemblage de +planches qui portait Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors +avait pris un aspect de recueillement immense; il s’était arrangé en +sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par les traînées de +cette voûte de temple, s’allongeaient en reflets sur l’eau immobile +comme sur un parvis de marbre. Et puis, peu à peu, on vit s’éclairer +très loin une autre chimère: une sorte de découpure rosée très haute, +qui était un promontoire de la sombre Islande... + +Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en +continuant de pêcher sans plus oser rien dire. Il s’était senti triste +en entendant le sacrement du mariage ainsi tourné en moquerie par son +grand frère; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il était +superstitieux. + +Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! Il avait rêvé +qu’elles se feraient avec Gaud Mével, — une blonde de Paimpol, — et +que, lui, aurait la joie de voir cette fête avant de partir pour le +service, avant cet exil de cinq années, au retour incertain, dont +l’approche inévitable commençait à lui serrer le coeur... + +Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient restés couchés en bas, +arrivèrent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant +à pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de +mettre leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis d’abord +par tous ces reflets de lumière pâle. + +Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier déjeuner du +matin avec des biscuits; après les avoir cassés à coups de maillet, ils +se mirent à les croquer d’une manière très bruyante, en riant de les +trouver si durs. Ils étaient redevenus tout à fait gais à l’idée de +descendre dormir, d’avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se +tenant l’un l’autre par la taille, ils s’en allèrent jusqu’à +l’écoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson. + +Avant de disparaître par ce trou, ils s’arrêtèrent à jouer avec un +certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait +d’énormes pattes encore gauches et enfantines. Ils l’agaçaient de la +main; l’autre les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du +mal. Alors Yann, avec un froncement de colère dans ses yeux changeants, +le repoussa d’un coup trop fort qui le fit s’aplatir et hurler. + +Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était restée un peu +sauvage, et quand son être physique était seul en jeu, une caresse +douce était souvent chez lui très près d’une violence brutale. + + + + +Chapitre II + + +Leur navire s’appelait la Marie, capitaine Guermeur. Il allait chaque +année faire la grande pêche dangereuse dans ces régions froides où les +étés n’ont plus de nuits. + +Il était très ancien, comme la Vierge de faïence sa patronne. Ses +flancs épais, à vertèbres de chêne, étaient éraillés, rugueux, +imprégnés d’humidité et de saumure; mais sains encore et robustes, +exhalant les senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air +lourd, avec sa membrure massive, mais quand les grandes brises d’ouest +soufflaient, il retrouvait sa vigueur légère, comme les mouettes que le +vent réveille. Alors il avait sa façon à lui de s’élever à la lame et +de rebondir, plus lestement que bien des jeunes, taillés avec les +finesses modernes. + +Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils étaient des Islandais +(une race vaillante de marins qui est répandue surtout au pays de +Paimpol et de Tréguier, et qui s’est vouée de père en fils à cette +pêche-là). + +Ils n’avaient presque jamais vu l’été de France. + +A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pêcheurs, dans +le port de Paimpol, la bénédiction des départs. Pour ce jour de fête, +un reposoir, toujours le même, était construit sur le quai; il imitait +une grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophées d’ancres, +d’avirons et de filets, trônait, douce et impassible, la Vierge, +patronne des marins, sortie pour eux de son église, regardant toujours, +de génération en génération, avec ses mêmes yeux sans vie, les heureux +pour qui la saison allait être bonne, — et les autres, ceux qui ne +devaient pas revenir. + +Le saint-sacrement, suivi d’une procession lente de femmes et de mères, +de fiancées et de soeurs, faisait le tour du port, où tous les navires +islandais, qui s’étaient pavoisés, saluaient du pavillon au passage. Le +prêtre, s’arrêtant devant chacun d’eux, disait les paroles et faisait +les gestes qui bénissent. + +Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque +vide d’époux, d’amants et de fils. En s’éloignant, les équipages +chantaient ensemble, à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie +Étoile-de-la-Mer. + +Et chaque année, c’était le même cérémonial de départ, les mêmes +adieux. + +Après, recommençait la vie du large, l’isolement à trois ou quatre +compagnons rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux +froides de la mer hyperborée. + +Jusqu’ici, ont était revenu; — la Vierge Étoile-de-la-Mer avait protégé +ce navire qui portait son nom. + +La fin d’août était l’époque de ces retours. Mais la Marie suivait +l’usage de beaucoup d’Islandais, qui est de toucher seulement à +Paimpol, et puis de descendre dans le golfe de Gascogne où l’on vend +bien sa pêche, et dans les îles de sable à marais salants où l’on +achète le sel pour la campagne prochaine. + +Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se répandent pour +quelques jours les équipages robustes, avides de plaisir, grisés par ce +lambeau d’été, par cet air plus tiède; — par la terre et par les +femmes. + +Et puis, avec les premières brumes de l’automne, on rentre au foyer, à +Paimpol ou dans les chaumières éparses du pays de Goëlo, s’occuper pour +un temps de famille et d’amour, de mariages et de naissances. Presque +toujours on trouve là des petits nouveau-nés, conçus l’hiver d’avant, +et qui attendent des parrains pour recevoir le sacrement du baptême: — +il faut beaucoup d’enfants à ces races de pêcheurs que l’Islande +dévore. + + + + +Chapitre III + + +A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un dimanche de juin, il y +avait deux femmes très occupées à écrire une lettre. + +Cela se passait devant une large fenêtre qui était ouverte et dont +l’appui, en granit ancien et massif, portait une rangée de pots de +fleurs. + +Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l’une avait une +coiffe extrêmement grande, à la mode d’autrefois; l’autre, une coiffe +toute petite, de la forme nouvelle qu’ont adoptée les Paimpolaises: — +deux amoureuses, eût-on dit, rédigeant ensemble un message tendre pour +quelque bel Islandais. + +Celle qui dictait — la grande coiffe — releva la tête, cherchant ses +idées. Tiens! Elle était vieille, très vieille, malgré sa tournure +jeunette, ainsi vue de dos sous son petit châle brun. Mais tout à fait +vieille: une bonne grand’mère d’au moins soixante-dix ans. Encore jolie +par exemple, et encore fraîche, avec les pommettes bien roses, comme +certains vieillards ont le don de les conserver. Sa coiffe, très basse +sur le front et sur le sommet de la tête, était composée de deux ou +trois larges cornets en mousseline qui semblaient s’échapper les uns +des autres et retombaient sur la nuque. Sa figure vénérable s’encadrait +bien dans toute cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air +religieux. Ses yeux, très doux, étaient pleins d’une bonne honnêteté. +Elle n’avait plus trace de dents, plus rien, et, quand elle riait, on +voyait à la place ses gencives rondes qui avaient un petit air de +jeunesse. Malgré son menton, qui était devenu “en pointe de sabott” +(comme elle avait coutume de dire), son profil n’était pas trop gâté +par les années; on devinait encore qu’il avait dû être régulier et pur +comme celui des saintes d’église. + +Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu’elle pourrait bien +raconter de plus pour amuser son petit-fils. + +Vraiment il n’existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une +autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi drôles à +dire sur les uns ou les autres, ou même sur rien du tout. Dans cette +lettre, il y avait déjà trois ou quatre histoires impayables, - mais +sans la moindre malice, car elle n’avait rien de mauvais dans l’âme. + +L’autre, voyant que les idées ne venaient plus, s’était mise à écrire +soigneusement l’adresse: + +A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, capitaine Guermeur, — +dans la mer d’Islande par Reykjavik. + +Après, elle aussi releva la tête pour demander: + +— C’est-il fini, grand’mère Moan? + +Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de +vingt ans. Très blonde, — couleur rare en ce coin de Bretagne où la +race est brune; très blonde, avec des yeux d’un gris de lin à cils +presque noirs. Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, étaient +comme repeints au milieu d’une ligne plus rousse, plus foncée, qui +donnait une expression de vigueur et de volonté. Son profil, un peu +court, était très noble, le nez prolongeant la ligne du front avec une +rectitude absolue, comme dans les visages grecs. Une fossette profonde, +creusée sous la lèvre inférieure, en accentuait délicieusement le +rebord; — et de temps en temps, quand une pensée la préoccupait +beaucoup, elle la mordait, cette lèvre, avec ses dents blanches d’en +haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites traînées plus +rouges. Dans toute sa personne svelte, il y avait quelque chose de +fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis marins d’Islande +ses ancêtres. Elle avait une expression d’yeux à la fois obstinée et +douce. + +Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas sur le front, s’y +appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux +côtés, laissant voir d’épaisses nattes de cheveux roulées en colimaçon +au-dessus des oreilles — coiffure conservée des temps très anciens et +qui donne encore un air d’autrefois aux femmes paimpolaises. + +On sentait qu’elle avait été élevée autrement que cette pauvre vieille +à qui elle prêtait le nom de grand’mère, mais qui, de fait, n’était +qu’une grand’tante éloignée, ayant eu des malheurs. + +Elle était la fille de M. Mével, un ancien Islandais, un peu forban, +enrichi par des entreprises audacieuses sur mer. + +Cette belle chambre où la lettre venait de s’écrire était la sienne: un +lit tout neuf à la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une +dentelle au bord; et, sur les épaisses murailles, un papier de couleur +claire atténuant les irrégularités du granit. Au plafond, une couche de +chaux blanche recouvrait des solives énormes qui révélaient +l’ancienneté du logis; — c’était une vraie maison de bourgeois aisés, +et les fenêtres donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol où +se tiennent les marchés et les pardons. + +— C’est fini, grand’mère Yvonne? Vous n’avez plus rien à lui dire? + +— Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au +fils Gaos. + +Le fils Gaos!... autrement dit Yann... + +Elle était devenue très rouge, la belle jeune fille fière, en écrivant +ce nom-là. + +Dès que ce fut ajouté au bas de la page d’une écriture courue, elle se +leva en détournant la tête, comme pour regarder dehors quelque chose de +très intéressant sur la place. + +Debout elle était un peu grande; sa taille était moulée comme celle +d’une élégante dans un corsage ajusté ne faisant pas de plis. Malgré sa +coiffe, elle avait un air de demoiselle. Même ses mains, sans avoir +cette excessive petitesse étiolée qui est devenue une beauté par +convention, étaient fines et blanches, n’ayant jamais travaillé à de +grossiers ouvrages. + +Il est vrai, elle avait bien commencé par être une petite Gaud courant +pieds nus dans l’eau, n’ayant plus de mère, allant presque à l’abandon +pendant ces saisons de pêche que son père passait en Islande; jolie, +rose, dépeignée, volontaire, têtue, poussant vigoureuse au grand +souffle âpre de la Manche. En ce temps-là, elle était recueillie par +cette pauvre grand’mère Moan, qui lui donnait Sylvestre à garder +pendant ses dures journées de travail chez les gens de Paimpol. + +Et elle avait une adoration de petite mère pour cet autre tout petit +qui lui était confié, dont elle était l’aînée d’à peine dix-huit mois; +aussi brun qu’elle était blonde, aussi soumis et câlin qu’elle était +vive et capricieuse. + +Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse +ni les villes n’avaient grisée: il lui revenait à l’esprit comme un +rêve lointain de liberté sauvage, comme un ressouvenir d’une époque +vague et mystérieuse où les grèves avaient plus d’espace, où +certainement les falaises étaient plus gigantesques... + +Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour elle, l’argent +était venu à son père qui s’était mis à acheter et à revendre des +cargaisons de navire, elle avait été emmenée par lui à Saint-Brieuc, et +plus tard à Paris. - Alors, de petite Gaud, elle était devenue une +mademoiselle Marguerite, grande, sérieuse, au regard grave. Toujours un +peu livrée à elle-même dans un autre genre d’abandon que celui de la +grève bretonne, elle avait conservé sa nature obstinée d’enfant. Ce +qu’elle savait des choses de la vie avait été révélé bien au hasard, +sans discernement aucun; mais une dignité innée, excessive, lui avait +servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures de +hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franches qui +surprenaient, et son beau regard clair ne s’abaissait pas toujours +devant celui des jeunes hommes; mais il était si honnête et si +indifférent que ceux-ci ne pouvaient guère s’y méprendre, ils voyaient +bien tout de suite qu’ils avaient affaire à une fille sage, fraîche de +coeur autant que de figure. + +Dans ces grandes villes, son costume s’était modifié beaucoup plus +qu’elle-même. Bien qu’elle eût gardé sa coiffe, que les Bretonnes +quittent difficilement, elle avait vite appris à s’habiller d’une autre +façon. Et sa taille autrefois libre de petite pêcheuse, en se formant, +en prenant la plénitude de ses beaux contours germés au vent de la mer, +s’était amincie par le bas dans de longs corsets de demoiselle. + +Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, - l’été +seulement comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses +souvenirs d’autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire +Marguerite); un peu curieuse peut-être de voir ces Islandais dont on +parlait tant, qui n’étaient jamais là, et dont chaque année +quelques-uns de plus manquaient à l’appel; entendant partout causer de +cette Islande qui lui apparaissait comme un gouffre lointain — et où +était à présent celui qu’elle aimait... + +Et puis un beau jour elle avait été ramenée pour tout à fait au pays de +ces pêcheurs, par un caprice de son père, qui avait voulu finir là son +existence et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol. + +La bonne vieille grand’mère, pauvre et proprette, s’en alla en +remerciant, dès que la lettre fut relue et l’enveloppe fermée. Elle +demeurait assez loin, à l’entrée du pays de Ploubazlanec, dans un +hameau de la côte, encore dans cette même chaumière où elle était née, +où elle avait eu ses fils et ses petits-fils. + +En traversant la ville, elle répondait à beaucoup de monde qui lui +disait bonsoir: elle était une des anciennes du pays, débris d’une +famille vaillante et estimée. + +Par des miracles d’ordre et de soins, elle arrivait à paraître à peu +près bien mise, avec de pauvres robes raccommodées, qui ne tenaient +plus. Toujours ce petit châle brun de Paimpolaise, qui était sa tenue +d’habillé et sur lequel retombaient depuis une soixantaine d’années les +cornets de mousseline de ses grandes coiffes: son propre châle de +mariage, jadis bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et +depuis ce temps là ménagé pour les dimanches, encore bien présentable. + +Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, pas du tout +comme les vieilles; et vraiment malgré ce menton un peu trop remonté, +avec ces yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s’empêcher de +la trouver bien jolie. + +Elle était très respectée, et cela ce voyait, rien que dans les +bonsoirs que les gens lui donnaient. En route elle passa devant chez +son galant, un vieux soupirant d’autrefois, menuisier de son état; +octogénaire, qui maintenant se tenait toujours assis devant sa porte +tandis que les jeunes, ses fils, rabotaient aux établis. — Jamais il ne +s’était consolé, disait-on, de ce qu’elle n’avait voulu de lui ni en +premières ni en secondes noces; mais avec l’âge, cela avait tourné en +une espèce de rancune comique, moitié maligne, et il l’interpellait +toujours: + +— Eh bien! la belle, quand ça donc qu’il faudra aller vous prendre +mesure?... + +Elle remercia, disant que non, qu’elle n’était pas encore décidée à se +faire faire ce costume-là. Le fait est que ce vieux, dans sa +plaisanterie un peu lourde, parlait de certain costume en planches de +sapin par lequel finissent tous les habillements terrestres... + +— Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez pas, la belle, +vous savez... + +Il lui avait déjà fait cette même facétie plusieurs fois. Et +aujourd’hui elle avait peine à en rire: c’est qu’elle se sentait plus +fatiguée, plus cassée par sa vie de labeur incessant, — et elle +songeait à son cher petit-fils, son dernier, qui, à son retour +d’Islande, allait partir pour le service. — Cinq années!... S’en aller +en Chine peut-être, à la guerre!... Serait-elle bien là, quand il +reviendrait? - Une angoisse la prenait à cette pensée... Non, +décidément, elle n’était pas si gaie qu’elle en avait l’air, cette +pauvre vieille, et voici que sa figure se contractait horriblement +comme pour pleurer. + +C’était donc possible cela, c’était donc vrai, qu’on allait bientôt le +lui enlever, ce dernier petit-fils... Hélas! Mourir peut-être toute +seule, sans l’avoir revu... On avait bien fait quelques démarches (des +messieurs de la ville qu’elle connaissait) pour l’empêcher de partir, +comme soutien d’une grand’mère presque indigente qui ne pourrait +bientôt plus travailler. Cela n’avait pas réussi, — à cause de l’autre, +Jean Moan le déserteur, un frère aîné de Sylvestre dont on ne parlait +plus dans la famille, mais qui existait tout de même quelque part en +Amérique, enlevant à son cadet le bénéfice de l’exemption militaire. Et +puis on avait objecté sa petite pension de veuve de marin; on ne +l’avait pas trouvée assez pauvre. + +Quand elle fut rentrée, elle dit longuement ses prières, pour tous ses +défunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une +confiance ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s’endormir, +songeant au costume en planches, le coeur affreusement serré de se +sentir si vieille au moment de ce départ... + +L’autre, la jeune fille, était restée assise près de sa fenêtre, +regardant sur le granit des murs les reflets jaunes du couchant, et, +dans le ciel, les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol était +toujours très mort, même le dimanche, par ces longues soirées de mai; +des jeunes filles, qui n’avaient seulement personne pour leur faire un +peu la cour, se promenaient deux par deux, trois par trois, rêvant aux +galants d’Islande... + +“... Le bonjour de ma part au fils Gaos...” Cela l’avait beaucoup +troublée d’écrire cette phrase, et ce nom qui, à présent, ne voulait +plus la quitter. + +Elle passait souvent ses soirées à cette fenêtre, comme un demoiselle. +Son père n’aimait pas beaucoup qu’elle se promenât avec les autres +filles de +son âge et qui, autrefois, avaient été de sa condition. Et puis, en +sortant du café, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec +d’autres anciens marins comme lui, il était content d’apercevoir +là-haut, à sa fenêtre encadrée de granit, entre les pots de fleurs, sa +fille installée dans cette maison de riches. + +Le fils Gaos!... Elle regardait malgré elle du côté de la mer, qu’on ne +voyait pas, mais qu’on sentait là tout près, au bout de ces petites +ruelles par où remontaient des bateliers. Et sa pensée s’en allait dans +les infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui +dévore; sa pensée s’en allait là-bas, très loin dans les mers polaires, +où naviguait la Marie, capitaine Guermeur. + +Quel étrange garçon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable +maintenant, après s’être avancé d’une manière à la fois si osée et si +douce. + +***** + + +Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les souvenirs de son +retour en Bretagne, qui était de l’année dernière. + +Un matin de décembre, après une nuit de voyage, le train venant de +Paris les avait déposés, son père et elle, à Guingamp, au petit jour +brumeux et blanchâtre, très froid, frisant encore l’obscurité. Alors +elle avait été saisie par une impression inconnue: cette vieille petite +ville, qu’elle n’avait jamais traversée qu’en été, elle ne la +reconnaissait plus; elle y éprouvait comme le sensation de plonger tout +à coup dans ce qu’on appelle, à la campagne: les temps, les temps +lointains du passé. Ce silence, après Paris! Ce train de vie tranquille +de gens d’un autre monde, allant dans la brume à leurs toutes petites +affaires! Ces vieilles maisons en granit sombre, noires d’humidité et +d’un reste de nuit; toutes ces choses bretonnes — qui lui charmaient à +présent qu’elle aimait Yann — lui avaient paru ce matin-là d’une +tristesse bien désolée. Des ménagères matineuses ouvraient déjà leurs +portes, et, en passant, elle regardait dans ces intérieurs anciens, à +grande cheminée, où se tenaient assises, avec des poses de quiétude, +des aïeules en coiffe qui venaient de se lever. Dès qu’il avait fait un +peu plus jour, elle était entrée dans l’église pour dire ses prières. +Et comme elle lui avait semblé immense et ténébreuse, cette nef +magnifique, — et différente des églises parisiennes, avec ses piliers +rudes usés à la base par les siècles, sa senteur de caveau, de vétusté, +de salpêtre! Dans un recul profond, derrière les colonnes, un cierge +brûlait, et une femme se tenait agenouillée devant, sans doute pour +faire un voeu; la lueur de cette flammèche grêle se perdait dans le +vide incertain des voûtes... Elle avait retrouvé là tout à coup, en +elle-même, la trace d’un sentiment bien oublié: cette sorte de +tristesse et d’effroi qu’elle éprouvait jadis, étant toute petite, +quand on la menait à la première messe des matins d’hiver, dans +l’église de Paimpol. + +Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, quoiqu’il y eût +là beaucoup de choses belles et amusantes. D’abord, elle s’y trouvait +presque à l’étroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer. +Et puis, elle s’y sentait une étrangère, une déplacée: les Parisiennes, +c’étaient ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure +artificielle, qui connaissaient une manière à part de marcher, de se +trémousser dans des gaines baleinées: et elle était trop intelligente +pour avoir jamais essayé de copier de plus près ces choses. Avec ses +coiffes, commandées chaque année à la faiseuse de Paimpol, elle se +trouvait mal à l’aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte +que, si on se retournait tant pour la voir, c’est qu’elle était très +charmante à regarder. + +Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une +distinction qui l’attirait, mais elle les savait inaccessibles, +celles-là. Et les autres, celles de plus bas, qui auraient consenti à +lier connaissance, elle les tenait dédaigneusement à l’écart, ne les +jugeant pas dignes. Elle avait donc vécu sans amies, presque sans autre +société que celle de son père, souvent affairé, absent. Elle ne +regrettait pas cette vie de dépaysement et de solitude. + +Mais c’est égal, ce jour d’arrivée, elle avait été surprise d’une façon +pénible par l’âpreté de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la +pensée qu’il faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture, +s’enfouir beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver à +Paimpol, l’avait inquiétée comme une oppression. + +Tout l’après-midi de ce même jour gris, ils avaient en effet voyagé, +son père et elle, dans une vieille petite diligence crevassée, ouverte +à tous les vents; passant à la nuit tombante dans des villages tristes, +sous des fantômes d’arbres suant la brume en gouttelettes fines. +Bientôt il avait fallu allumer les lanternes, alors on n’avait plus +rien vu — que deux traînées d’une nuance bien verte de feu de Bengale +qui semblaient courir de chaque côté en avant des chevaux, et qui +étaient les lueurs de ces deux lanternes jetées sur les interminables +haies du chemin. — Comment tout à coup cette verdure si verte, en +décembre?... D’abord étonnée, elle se pencha pour mieux voir, puis il +lui sembla reconnaître et se rappeler: les ajoncs, les éternels ajoncs +marins des sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le +pays de Paimpol. En même temps commençait à souffler une brise plus +tiède, qu’elle croyait reconnaître aussi, et qui sentait la mer. + +Vers la fin de la route, elle avait été tout à fait réveillée et amusée +par cette réflexion qui lui était venue: + +— Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois, +les beaux pêcheurs d’Islande. + +En décembre, ils devaient être là, revenus tous, les frères, les +fiancés, les amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites, +l’entretenaient tant, à chacun de ses voyages d’été, pendant les +promenades du soir. Et cette idée l’avait tenue occupée, pendant que +ses pieds se glaçaient dans l’immobilité de la carriole... + +En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait été +pris par l’un d’eux... + + + + +Chapitre IV + + +La première fois qu’elle l’avait aperçu, lui, ce Yann, c’était le +lendemain de son arrivée, au pardon des Islandais, qui est le 8 +décembre, jour de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des +pêcheurs, — un peu après la procession, les rues sombres encore tendues +de draps blancs sur lesquels étaient piqués du lierre et du houx, des +feuillages et des fleurs d’hiver. + +A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, sous un ciel +triste. Joie sans gaîté, qui était faite surtout d’insouciance et de +défi; de vigueur physique et d’alcool; sur laquelle pesait, moins +déguisée qu’ailleurs, l’universelle menace de mourir. + +Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de prêtres. +Chansons rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs à bercer les +matelots; vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais +d’où, de la profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le +bras, zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par +commencement d’ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs après +les longues continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches +de nonnain, aux belles poitrines serrées et frémissantes, aux beaux +yeux remplis des désirs de tout un été. Vieilles maisons de granit +enfermant ce grouillement de monde; vieux toits racontant leurs luttes +de plusieurs siècles contre les vents d’ouest, contre les embruns, les +pluies, contre tout ce que lance la mer; racontant aussi les histoires +chaudes qu’ils ont abritées, des aventures anciennes d’audace et +d’amour. + +Et un sentiment religieux, une impression de passé, planant sur tout +cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protègent, de +la Vierge blanche et immaculée. A côté des cabarets, l’église au perron +semé de feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son odeur +d’encens, avec ses cierges dans son obscurité, et ses ex-voto de marins +partout accrochés à la sainte voûte. A côté des filles amoureuses, les +fiancées de matelots disparus, les veuves de naufragés, sortant des +chapelles des morts, avec leurs longs châles de deuil et leurs petites +coiffes lisses; les yeux à terre, silencieuses, passant au milieu de ce +bruit de vie, comme un avertissement noir. Et là tout près, la mer +toujours, la grande nourrice et la grande dévorante de ces générations +vigoureuses, s’agitant elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part +de la fête... + +De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l’impression confuse. +Excitée et rieuse, avec le coeur serré dans le fond, elle sentait une +espèce d’angoisse la prendre, à l’idée que ce pays maintenant était +redevenu le sien pour toujours. Sur la place, où il y avait des jeux et +des saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui nommaient, +de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de +Ploubazlanec. Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces +“Islandais” était arrêté, tournant le dos. Et d’abord, frappée par l’un +d’eux qui avait une taille de géant et des épaules presque trop larges, +elle avait simplement dit, même avec une nuance de moquerie: + +— En voilà un qui est grand! + +Il y avait à peu près ceci de sous-entendu dans sa phrase: + +— Pour celle qui l’épousera quel encombrement dans son ménage, un mari +de cette carrure! + +Lui c’était retourné comme s’il eût entendue et, de la tête aux pieds, +il l’avait enveloppée d’un regard rapide qui semblait dire: + +— Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si +élégante et que je n’ai jamais vue? + +Et puis, ses yeux s’étaient abaissés vite, par politesse, et il avait +de nouveau paru très occupé des chanteurs, ne laissant plus voir de sa +tête que les cheveux noirs, qui étaient assez longs et très bouclés +derrière, sur le cou. + +Ayant demandé sans gêne le nom d’une quantité d’autres, elle n’avait +pas osé pour celui-là. Ce beau profil à peine aperçu; ce regard superbe +et un peu farouche; ces prunelles brunes légèrement fauves, courant +très vite sur l’opale bleuâtre de ses yeux, tout cela l’avait +impressionnée et intimidée aussi. + +Justement c’était ce “fils Gaos” dont elle avait entendu parler chez +les Moan comme d’un grand ami de Sylvestre; le soir de ce même pardon, +Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient +croisés, son père et elle, et s’étaient arrêtés pour dire bonjour... + +... Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu pour elle une +espèce de frère. Comme des cousins qu’ils étaient, ils avaient continué +de se tutoyer; - il est vrai, elle avait hésité d’abord, devant ce +grand garçon de dix-sept ans ayant déjà une barbe noire; mais, comme +ses bons yeux d’enfant si doux n’avaient guère changé, elle l’avait +bientôt assez reconnu pour s’imaginer ne l’avoir jamais perdu de vue. +Quand il venait à Paimpol, elle le retenait à dîner le soir; c’était +sans conséquence, et il mangeait de très bon appétit, étant un peu +privé chez lui... + +... A vrai dire, ce Yann n’avait pas été très galant pour elle, pendant +cette première présentation, — au détour d’une petite rue grise toute +jonchée de rameaux verts. Il s’était borné à lui ôter son chapeau, d’un +geste presque timide bien que très noble; puis l’ayant parcourue de son +même regard rapide, il avait détourné les yeux d’un autre côté, +paraissant être mécontent de cette rencontre et avoir hâte de passer +son chemin. Une grande brise d’ouest qui s’était levée pendant la +procession, avait semé par terre des rameaux de buis et jeté sur le +ciel des tentures gris noir... Gaud, dans sa rêverie de souvenir, +revoyait très bien tout cela: cette tombée triste de la nuit sur cette +fin de pardon; ces draps blancs piqués de fleurs qui se tordaient au +vent le long des murailles; ces groupes tapageurs d’“Islandais”, gens +de vent et de tempête, qui entraient en chantant dans les auberges, se +garant contre la pluie prochaine; surtout ce grand garçon, planté +debout devant elle, détournant la tête, avec un air ennuyé et troublé +de l’avoir rencontrée... Quel changement profond s’était fait en elle +depuis cette époque!... + +Et quelle différence entre le bruit de cette fin de fête et la +tranquillité d’à présent! Comme se même Paimpol était silencieux et +vide ce soir, pendant le long crépuscule tiède de mai qui la retenait à +sa fenêtre, seule, songeuse et enamourée!... + + + + +Chapitre V + + +La seconde fois qu’ils s’étaient vus, c’était à des noces. Ce fils Gaos +avait été désigné pour lui donner le bras. D’abord elle s’était imaginé +en être contrariée: défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le +monde regardait à cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne +saurait probablement rien lui dire en route!... Et puis, il +l’intimidait, celui-là, décidément, avec son grand air sauvage. + +A l’heure dite, tout le monde étant déjà réuni pour le cortège, ce Yann +n’avait point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on +parlait de ne point l’attendre. Alors elle c’était aperçue que, pour +lui seul, elle avait fait toilette; avec n’importe quel autre de ces +jeunes hommes, la fête, le bal, seraient pour elle manqués et sans +plaisir... + +A la fin il était arrivé, en belle tenue lui aussi, s’excusant sans +embarras auprès des parents de la mariée. Voilà: de grands bancs de +poissons, qu’on n’attendait pas du tout, avaient été signalés +d’Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d’Aurigny; +alors tout ce qu’il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait +appareillé en hâte. Un émoi dans les villages, les femmes cherchant +leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se +démenant elles-mêmes pour hisser les voiles, aider à la manoeuvre, +enfin un vrai branle-bas dans le pays... + +Au milieu de tout ce monde qui l’entourait, il racontait avec une +extrême aisance; avec des gestes à lui, des roulements d’yeux, et un +beau sourire qui découvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux +la précipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au +milieu des phrases un certain petit hou! prolongé, très drôle, - qui +est un cri de matelot donnant une idée de vitesse et ressemblant au son +flûté du vent. Lui qui parlait avait été obligé de se chercher un +remplaçant bien vite et de le faire accepter par le patron de la barque +auquel il s’était loué pour la saison d’hiver. De là venait son retard, +et, pour n’avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa +part de pêche. + +Ces motifs avaient été parfaitement compris par les pêcheurs qui +l’écoutaient et personne n’avait songé à lui en vouloir; — on sait +bien, n’est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dépendant +des choses imprévues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du +temps et aux migrations mystérieuses des poissons. Les autres Islandais +qui étaient là regrettaient seulement de n’avoir pas été avertis assez +tôt pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette fortune qui +allait passer au large. + +Trop tard à présent, tant pis, il n’y avait plus qu’à offrir son bras +aux filles. Les violons commençaient dehors leur musique, et gaîment on +s’était mis en route. + +D’abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portées, comme on +en conte pendant les fêtes de mariage aux jeunes filles que l’on +connaît peu. Parmi ces couples de la noce, eux seuls étaient des +étrangers l’un pour l’autre; ailleurs dans le cortège, ce n’était que +cousins et cousines, fiancés et fiancées. Des amants, il y en avait +bien quelques paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va très +loin en amour, à l’époque de la rentrée d’Islande. (Seulement on a le +coeur honnête, et l’on s’épouse après.) + +Mais le soir, pendant qu’on dansait, la causerie étant revenu entre eux +deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la +regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue: + +Il n’y a que vous dans Paimpol, — et même dans le monde, - pour m’avoir +fait manquer cet appareillage; non, sûr que pour aucune autre, je ne me +serais dérangé de ma pêche, mademoiselle Gaud... + +Étonnée d’abord que ce pêcheur osât lui parler ainsi, à elle qui était +venue à ce bal un peu comme une reine, et puis charmée délicieusement, +elle avait fini par répondre: + +— Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je préfère être avec +vous qu’avec aucun autre. + +Ç’avait été tout. Mais, à partir de ce moment jusqu’à la fin des +danses, ils s’étaient mis à se parler d’une façon différente, à voix +plus basse et plus douce... + +On dansait à la vielle, au violon, les mêmes couples presque toujours +ensemble. Quand lui venait la reprendre, après avoir par convenance +dansé avec quelque autre, ils échangeaient un sourire d’amis qui se +retrouvent et continuaient leur conversation d’avant qui était très +intime. Naïvement, Yann racontait sa vie de pêcheur, ses fatigues, ses +salaires, les difficultés d’autrefois chez ses parents, quand il avait +fallu élever les quatorze petits Gaos dont il était le frère aîné. + +— A présent ils étaient tirés de la peine, surtout à cause d’une épave +que leur père avait rencontrée en Manche, et dont la vente leur avait +rapporté dix mille francs, part faite à l’État; cela avait permis de +construire un premier étage au-dessus de leur maison, — laquelle était +à la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau +de Pors-Even, dominant la Manche, avec une vue très belle. + +— C’était dur, disait-il, ce métier d’Islande: partir comme ça dès le +mois de février, pour un tel pays, où il fait si froid et si sombre, +avec une mer si mauvaise... + +... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme +chose d’hier, la repassait lentement dans sa mémoire, en regardant la +nuit de mai tomber sur Paimpol. S’il n’avait pas eu des idées de +mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces détails d’existence, +qu’elle avait écoutés un peu comme fiancée; il n’avait pourtant pas +l’air d’un garçon banal aimant à communiquer ses affaires à tout le +monde... + +-... Le métier est assez bon tout de même, avait-il dit, et pour moi je +n’en changerais toujours pas. Des années, c’est huit cents francs; +d’autres fois douze cents, que l’on me donne au retour et que je porte +à notre mère. + +— Que vous portez à votre mère, monsieur Yann? + +— Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c’est l’habitude +comme ça, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due +et toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n’ai presque +jamais d’argent. Le dimanche c’est notre mère qui m’en donne un peu +quand je viens à Paimpol. Pour tout c’est la même chose. Ainsi cette +année notre père m’a fait faire ces habits neufs que je porte, sans +quoi je n’aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sûr, je ne +serais pas venu vous donner le bras avec mes habits de l’an dernier... + +Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils n’étaient peut-être pas +très élégants, ces habits neufs d’Yann, cette veste très courte, +ouverte sur un gilet d’une forme un peu ancienne; mais le torse qui se +moulait dessous était irréprochablement beau, et alors le danseur avait +grand air tout de même. + +En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu’il +avait dit quelque chose, pour voir ce qu’elle en pensait. Et comme son +regard restait bon et honnête, tandis qu’il racontait tout cela pour +qu’elle fût bien prévenue qu’il n’était pas riche! + +Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face; +répondant très peu de chose, mais écoutant avec toute son âme, toujours +plus étonnée et attirée vers lui. Quel mélange il était, de rudesse +sauvage et d’enfantillage câlin! Sa voix grave, qui avec d’autres était +brusque et décidée, devenait, quand il lui parlait, de plus en plus +fraîche et caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer avec +une extrême douceur, comme une musique voilée d’instruments à cordes. + +Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand garçon avec ses +allures désinvoltes, sons aspect terrible, toujours traité chez lui en +petit enfant et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les +aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette +soumission respectueuse, absolue. + +Elle comparait avec d’autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris, +commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui l’avaient poursuivie de +leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait être ce +qu’elle avait connu de meilleur, en même temps qu’il était le plus +beau. + +Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait raconté que, chez elle +aussi, on ne s’était pas toujours trouvé à l’aise comme à présent; que +son père avait commencé par être pêcheur d’Islande, et gardait beaucoup +d’estime pour les Islandais; qu’elle-même se rappelait avoir couru +pieds nus, étant toute petite, — sur la grève, - après la mort de sa +pauvre mère... + +...Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, décisive et unique dans +sa vie, — elle était déjà presque lointaine, puisqu’elle datait de +décembre et qu’on était en mai. Tous les beaux danseurs d’alors +pêchaient à présent là-bas, épars sur la mer d’Islande — y voyant +clair, au pâle soleil, dans leur solitude immense, tandis que +l’obscurité se faisait tranquillement sur la terre bretonne. + +Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, presque fermée de tous +côtés par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la +nuit; on n’entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des maisons, +le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s’élever, se +séparer davantage des choses terrestres, — qui maintenant, à cette +heure crépusculaire, se tenaient toutes en une seule découpure noire de +pignons et de vieux toits. De temps en temps une porte se fermait, ou +une fenêtre; quelque ancien marin, à la démarche roulante, sortait d’un +cabaret, s’en allait par les petites rues sombres, ou bien quelques +filles attardées rentraient de la promenade avec des bouquets de fleurs +de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien +haut vers elle au bout de son bras une gerbe d’aubépine comme pour la +lui faire sentir; on voyait encore un peu dans l’obscurité transparente +ces légères touffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une +autre odeur douce qui était montée des jardins et des cours, celle des +chèvrefeuilles fleuris sur le granit des murs, — et aussi une vague +senteur de goémon, venue du port. Les dernières chauves-souris +glissaient dans l’air, d’un vol silencieux, comme les bêtes des rêves. + +Gaud avait passé bien de soirées à cette fenêtre, regardant cette place +mélancolique, songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours à +ce même bal... + +... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de têtes +de valseurs commençaient à tourner. Elle se rappelait, lui, dansant +avec d’autres, des filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou +moins l’amant; elle se rappelait sa condescendance dédaigneuse pour +répondre à leurs appels... Comme il était différent avec celles-là!... + +Il était un charmant danseur, droit comme un chêne de futaie, et +tournant avec une grâce à la fois légère et noble, la tête rejetée en +arrière. Ses cheveux bruns, qui étaient en boucles, retombaient un peu +sur son front et remuaient au vent des danses; Gaud, qui était assez +grande, en sentait le frôlement sur sa coiffe, quand il se penchait +vers elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides. + +De temps en temps, il lui montrait d’un signe sa petite soeur Marie et +Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient ensemble. Il riait, d’un air +très bon, en les voyant tous deux si jeunes, si réservés l’un près de +l’autre, se faisant des révérences, prenant des figures timides pour se +dire bien bas des choses sans doute très aimables. Il n’aurait pas +permis qu’il en fût autrement, bien sûr; mais c’est égal, il s’amusait, +lui, coureur et entreprenant qu’il était devenu, de les trouver si +naïfs; il échangeait alors avec Gaud des sourires d’intelligence intime +qui disaient: “Comme ils sont gentils et drôles à regarder, nos deux +petits frères!...” + +On s’embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers de cousins, +baisers de fiancés, baisers d’amants, qui conservaient malgré tout un +bon air franc et honnête, là, à pleine bouche, et devant tout le monde. +Lui ne l’avait pas embrassée, bien entendu; on ne se permettait pas +cela avec la fille de M. Mével; peut-être seulement la serrait-il un +peu plus contre sa poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, +confiante, ne résistait pas, s’appuyait au contraire, s’étant donnée de +toute son âme. Dans ce vertige subit, profond, délicieux, qui +l’entraînait tout entière vers lui, ses sens de vingt ans étaient bien +pour quelque chose, mais c’était son coeur qui avait commencé le +mouvement. + +— Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? Disaient deux ou +trois belles filles, aux yeux chastement baissés sous des cils blonds +ou noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins ou +bien deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette +excuse, c’est qu’il était le premier, l’unique des jeunes hommes à qui +elle eût jamais fait attention dans sa vie. + +En se quittant le matin, quand tout le monde était parti à la +débandade, au petit jour glacé, ils s’étaient dit adieu d’une façon à +part, comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, +pour rentrer, elle avait traversé cette même place avec son père, +nullement fatiguée, se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer, +aimant cette brume gelée du dehors et cette aube triste, trouvant tout +exquis et tout suave. + +... La nuit de mai était tombée depuis longtemps; les fenêtres +s’étaient toutes peu à peu fermées, avec de petits grincements de leurs +ferrures. Gaud restait toujours là, laissant la sienne ouverte. Les +rares derniers passants, qui distinguaient dans le noir la forme +blanche de sa coiffe, devaient dire: “Voilà une fille, qui, pour sûr, +rêve à son galant.” Et c’était vrai, qu’elle y rêvait, — avec une envie +de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses +lèvres, défaisaient constamment ce pli qui soulignait en bas le contour +de sa bouche fraîche. Et ses yeux restaient fixes dans l’obscurité, ne +regardant rien des choses réelles... + +... Mais, après ce bal, pourquoi n’était-il pas revenu? Quel changement +en lui? Rencontré par hasard, il avait l’air de la fuir, en détournant +ses yeux dont les mouvements étaient toujours si rapides. + +Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non +plus: + +— C’est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te marier, Gaud, +disait-il, si ton père le permettait, car tu n’en trouverais pas dans +le pays un autre qui le vaille. D’abord je te dirai qu’il est très +sage, sans en avoir l’air; c’est fort rare quand il se grise. Il fait +bien un peu son têtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à fait +doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! A +chaque saison de pêche les capitaines se disputent pour l’avoir... + +La permission de son père, elle était bien sûre de l’obtenir, car +jamais elle n’avait été contrariée dans ses volontés. Cela lui était +donc bien égal qu’il ne fût pas riche. D’abord, un marin comme ça, il +suffirait d’un peu d’argent d’avance pour lui faire suivre six mois les +cours de cabotage, et il deviendrait un capitaine à qui tous les +armateurs voudraient confier des navires. + +Cela lui était égal aussi qu’il fût un peu un géant; être trop fort, ça +peut devenir un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit +pas du tout à la beauté. + +Par ailleurs elle s’était informée, sans en avoir l’air, auprès des +filles du pays qui savaient toutes les histoires d’amour: on ne lui +connaissait point d’engagements; sans paraître tenir à l’une plus qu’à +l’autre, il allait de droite et de gauche, à Lézardrieux aussi bien +qu’à Paimpol, auprès des belles qui avaient envie de lui. + +Un soir de dimanche, très tard, elle l’avait vu passer sous ses +fenêtres, reconduisant et serrant de près une certaine Jeannie Caroff, +qui était jolie assurément, mais dont la réputation était fort +mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel. + +On lui avait assuré aussi qu’il était très emporté; qu’étant gris, un +soir, dans un certain café de Paimpol où les Islandais font leurs +fêtes, il avait lancé une grosse table en marbre au travers d’une porte +qu’on ne voulait pas lui ouvrir... + +Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les +marins, quelquefois, quand ça les prend... Mais, s’il avait le cœur +bon, pourquoi était-il venu la chercher, elle qui ne songeait à rien, +pour la quitter après; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une +nuit, avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette +voix douce pour lui faire des confidences comme à une fiancée ? A +présent elle était incapable de s’attacher à un autre et de changer. +Dans ce même pays, autrefois, quand elle était tout à fait une enfant, +on avait coutume de lui dire pour la gronder qu’elle était une mauvaise +petite, entêtée dans ses idées comme aucune autre; cela lui était +resté. Belle demoiselle à présent, un peu sérieuse et hautaine +d’allures, que personne n’avait façonnée, elle demeurait dans le fond +toute pareille. + +Après ce bal, l’hiver dernier s’était passé dans cette attente de le +revoir, et il n’était même pas venu lui dire adieu avant le départ +d’Islande. Maintenant qu’il n’était plus là, rien n’existait pour elle; +le temps ralenti semblait se traîner — jusqu’à ce retour d’automne pour +lequel elle avait formé ses projets d’en avoir le cœur net et d’en +finir... + +... Onze heures à l’horloge de la mairie, — avec cette sonorité +particulière que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des +printemps. + +A Paimpol, onze heures, c’est très tard; alors Gaud ferma sa fenêtre et +alluma sa lampe pour se coucher... + +Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauvagerie; ou, +comme lui aussi était fier, était-ce la peur d’être refusé, la croyant +trop riche?... Elle avait déjà voulu le lui demander elle-même tout +simplement; mais c’était Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait +pas se faire, que ce ne serait pas très bien pour une jeune fille de +paraître si hardie. Dans Paimpol, on critiquait déjà son air et sa +toilette... + +... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur distraite d’une fille +qui rêve: d’abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe élégante, +ajustée à la mode des villes, qu’elle jeta au hasard sur une chaise. + +Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par +sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus +parfaite; n’étant plus comprimée, ni trop amincie par le bas, elle +reprit ses lignes naturelles, qui étaient pleines et douce comme celle +des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et +chacune de ses poses était exquise à regarder. + +La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure avancée, éclairait +avec un peu de mystère ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable +qu’aucun oeil n’avait jamais regardée et qui allait sans doute être +perdue pour tous, se dessécher sans être jamais vue, puisque ce Yann ne +la voulait pas pour lui... + +Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien inconsciente de la +beauté de son corps. Du reste, dans cette région de la Bretagne, chez +les filles des pêcheurs islandais, c’est presque de race, cette +beauté-là; on ne la remarque plus guère, et même les moins sages +d’entre elles, au lieu d’en faire parade, auraient une pudeur à la +laisser voir. Non, ce sont les raffinés des villes qui attachent tant +d’importance à ces choses pour les mouler ou les peindre... + +Elle se mit à défaire les espèces de colimaçons en cheveux qui étaient +enroulés au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombèrent sur son +dos comme deux serpents très lourds. Elle les retroussa en couronne sur +le haut de sa tête, — ce qui était commode pour dormir; — alors, avec +son profil droit, elle ressemblait à une vierge romaine. + +Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant toujours sa lèvre, +elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, — comme +un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant à autre chose; +après, les laissant encore retomber, elle se mit très vite à les +défaire pour s’amuser, pour les étendre; bientôt elle en fut couverte +jusqu’aux reins, ayant l’air de quelque druidesse de forêt. + +Et puis, le sommeil étant venu tout de même, malgré l’amour et malgré +l’envie de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se +cachant la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était +déployée à présent comme un voile... + +Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand’mère Moan, qui était, elle, +sur l’autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par +s’endormir, du sommeil glacé des vieillards, en songeant à son +petit-fils et à la mort. Et, à cette même heure, à bord de la Marie, — +sur la mer Boréale qui était ce soir-là très remuante — Yann et +Sylvestre, les deux désirés, se chantaient des chansons, tout en +faisant gaîment leur pêche à la lumière sans fin du jour... + + + + +Chapitre VI + + +Environ un mois plus tard. — En juin. + +Autour de l’Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots +appellent le calme blanc; c’est-à-dire que rien ne bougeait dans l’air, +comme si toutes les brises étaient épuisées, finies. + +Le ciel s’était couvert d’un grand voile blanchâtre, qui +s’assombrissait par le bas, vers l’horizon, passait aux gris plombés, +aux nuances ternes de l’étain. Et là-dessous, les eaux inertes jetaient +un éclat pâle, qui fatiguait les yeux et qui donnait froid. + +Cette fois-là, c’étaient des moires, rien que des moires changeantes +qui jouaient sur la mer; des cernes très légers, comme on en ferait en +soufflant contre un miroir. Toute l’étendue luisante semblait couverte +d’un réseau de dessins vagues qui s’enlaçaient et se déformaient, très +vite effacés, très fugitifs. + +Éternel soir ou éternel matin, il était impossible de dire: un soleil +qui n’indiquait plus aucune heure, restait là toujours, pour présider à +ce resplendissement de choses mortes, il n’était lui-même qu’un autre +cerne, presque sans contours, agrandi jusqu’à l’immense par un halo +trouble. + +Yann et Sylvestre, en pêchant à côté l’un de l’autre, chantaient: +Jean-François de Nantes, la chanson qui ne finit plus, — s’amusant de +sa monotonie même et se regardant du coin de l’oeil pour rire de +l’espèce de drôlerie enfantine avec laquelle ils reprenaient +perpétuellement les couplets, en tâchant d’y mettre un entrain nouveau +à chaque fois. Leurs joues étaient roses sous la grande fraîcheur +salée; cet air qu’ils respiraient était vivifiant et vierge; ils en +prenaient plein leur poitrine, à la source même de toute vigueur et de +toute existence. + +Et pourtant, autour d’eux, c’étaient des aspects de non vie, de monde +fini ou pas encore créé; la lumière n’avait aucune chaleur; les choses +se tenaient immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard de +cette espèce de grand oeil spectral qui était le soleil. + +La Marie projetait sur l’étendue une ombre qui était très longue comme +le soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies +reflétant les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombrée +qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui se +passait sous l’eau: des poissons innombrables, des myriades et de +myriades, tous pareils, glissant doucement dans la même direction, +comme ayant un but dans leur perpétuel voyage. C’étaient des morues qui +exécutaient leurs évolutions d’ensemble, toutes en long dans le même +sens, bien parallèles, faisant un effet de hachures grises, et sans +cesse agitées d’un tremblement rapide, qui donnait un air de fluidité à +cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup de queue +brusque, toutes se retournaient en même temps, montrant le brillant de +leur ventre argenté; et puis le même coup de queue, le même +retournement, se propageait dans le banc tout entier par ondulations +lentes, comme si des milliers de lames de métal eussent jeté, entre +deux eaux, chacune un petit éclair. + +Le soleil, déjà très bas, s’abaissait encore; donc s’était le soir +décidément. A mesure qu’il descendait dans les zones couleur de plomb +qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait +plus net, plus réel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait +pour la lune. + +Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu’il n’était pas du tout loin +dans l’espace; il semblait qu’en allant, avec un navire, seulement +jusqu’au bout de l’horizon, on eût rencontré là ce gros ballon triste, +flottant dans l’air à quelques mètres au-dessus des eaux. + +La pêche allait assez vite; en regardant dans l’eau reposée, on voyait +très bien la chose se faire: les morues venir mordre, d’un mouvement +glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquées, comme pour +mieux se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à +deux mains, les pêcheurs rentraient leur ligne, — rejetant la bête à +qui devait l’éventer et l’aplatir. + +La flottille des Paimpolais était éparse sur ce miroir tranquille, +animant ce désert. Çà et là, paraissaient les petites voiles +lointaines, déployées pour la forme puisque rien ne soufflait, et très +blanches, se découpant en clair sur les grisailles des horizons. + +Ce jour-là, ç’avait l’air d’un métier si calme, si facile, celui de +pêcheur d’Islande; — un métier de demoiselle... + +***** + + +Jean-François de Nantes; +Jean-François. +Jean-François! + + +Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s’occupait bien peu +d’être si beau et d’avoir la mine si noble. D’ailleurs, enfant +seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu’avec +celui-là; renfermé au contraire avec les autres, et plutôt fier et +sombre; - très doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon +et serviable quand on ne l’irritait pas. + +Eux chantaient cette chanson-là; les deux autres, à quelques pas plus +loin, chantaient autre chose, une autre mélopée faite aussi de +somnolence, de santé et de vague mélancolie. + +On ne s’ennuyait pas et le temps passait. + +En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du +fourneau de fer, et le couvercle de l’écoutille était maintenu fermé +pour procurer des illusions de nuit à ceux qui avaient besoin de +sommeil. Il leur fallait très peu d’air pour dormir, et les gens moins +robustes, élevés dans les villes, en eussent désiré davantage. Mais, +quand la poitrine profonde s’est gonflée tout le jour à même +l’atmosphère infinie, elle s’endort elle aussi, après, et ne remue +presque plus; alors on peut se tapir dans n’importe quel petit trou +comme font les bêtes. + +On se couchait après le quart, par fantaisie, à des moments +quelconques, les heures n’important plus dans cette clarté continuelle. +Et c’étaient toujours de bons sommes, sans agitations, sans rêves, qui +reposaient de tout. + +Quand par hasard l’idée était aux femmes, cela par exemple agitait les +dormeurs: en se disant que dans six semaines la pêche allait finir, et +qu’ils en posséderaient bientôt des nouvelles, ou des anciennes déjà +aimées, ils rouvraient tout grands leurs yeux. + +Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutôt à la +manière honnête: on se rappelait les épouses, les fiancées, les soeurs, +les parentes... Avec l’habitude de la continence, les sens aussi +s’endorment — pendant des périodes bien longues... + +***** + + +Jean-François de Nantes; +Jean-François. +Jean-François! + + +... Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque +chose d’imperceptible. Une petite fumée, montant des eaux comme une +queue microscopique, d’un autre gris, un tout petit peu plus foncé que +celui du ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les profondeurs, ils +l’avaient vite aperçue: + +— Un vapeur, là-bas! + +— J’ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j’ai idée que c’est un +vapeur de l’État, — le croiseur qui vient faire sa ronde... + +Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des nouvelles de France, et, +entre autres, certaine lettre de vieille grand’mère, écrite par une +main de belle jeune fille. + +Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque noire, — c’était +bien le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l’ouest. + +En même temps, une légère brise qui s’était levée, piquante à respirer, +commençait à marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle +traçait sur le luisant miroir des dessins d’un bleu vert, qui +s’allongeaient en traînées, s’étendaient comme des éventails, ou se +ramifiaient en forme de madrépores; cela se faisait très vite avec un +bruissement, c’était comme un signe de réveil présageant la fin de +cette torpeur immense. Et le ciel, débarrassé de son voile, devenait +clair; les vapeurs, retombées sur l’horizon, s’y tassaient en +amoncellements d’ouates grises, formant comme des murailles molles +autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre lesquelles les +pêcheurs étaient -celle d’en haut et celle d’en bas — reprenaient leur +transparence profonde, comme si on eût essuyé les buées qui les avaient +ternies. Le temps changeait, mais d’une façon rapide qui n’était pas +bonne. + +Et, de différents points de la mer, de différents côtés de l’étendue, +arrivaient des navires pêcheurs: tous ceux de France qui rôdaient dans +ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des +Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient à un rappel, ils se +rassemblaient à la suite de se croiseur; il en sortait même des coins +vides de l’horizon, et leurs petites ailes grisâtres apparaissaient +partout. Ils peuplaient tout à fait le pâle désert. + +Plus de lente dérive, ils avaient tendu leurs voiles à la fraîche brise +nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s’approcher. + +L’Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec un air de vouloir +s’approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses +grandes montagnes de pierres nues, — qui n’ont jamais été éclairée que +par côté, par en dessous et comme à regret. Elle se continuait même par +une autre Islande de couleur semblable qui s’accentuait peu à peu; — +mais qui était chimérique, celle-ci, et dont les montagnes plus +gigantesques n’étaient qu’une condensation de vapeurs. Et le soleil, +toujours bas et traînant, incapable de monter au-dessus des choses, se +voyait à travers cette illusion d’île, tellement, qu’il paraissait posé +devant et que c’était pour les yeux un aspect incompréhensible. Il +n’avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des contours très +accusés, il semblait plutôt quelque pauvre planète jaune, mourante, qui +se serait arrêtée là, indécise, au milieu d’un chaos... + +Le croiseur, qui avait stoppé, était entouré maintenant de la pléiade +des Islandais. De tous ces navires se détachaient des barques, en +coquille de noix, lui amenant à bord des hommes rudes aux longues +barbes, dans des accoutrements assez sauvage. + +Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme les enfants, +des remèdes pour des petites blessures, des réparations, des vivres, +des lettres. + +D’autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux +fers, pour quelque mutinerie à expier; ayant tous été au service de +l’État, ils trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont +étroit du croiseur fut encombré par quatre ou cinq de ces grands +garçons étendus la boucle au pied, le vieux maître qui les avait +cadenassés leur dit: “Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu’on +puisse passer,” ce qu’ils firent docilement, avec un sourire. + +Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre +autres, deux pour la Marie, capitaine Guermeur, l’une à monsieur Gaos, +Yann, la seconde à monsieur Moan, Sylvestre (celle-ci arrivée par le +Danemark à Reykjavík, où le croiseur l’avait prise). + +Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, leur faisait la +distribution, ayant quelque peine souvent à lire les adresses qui +n’étaient pas toutes mises par de mains très habiles. + +Et le commandant disait: + +— Dépêchez-vous, dépêchez-vous, le baromètre baisse. + +Il s’ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix +amenées à la mer, et tant de pêcheurs assemblés dans cette région peu +sûre. + +Yann et Sylvestre avaient l’habitude de lire leurs lettres ensemble. + +Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les éclairait du haut de +l’horizon toujours avec son même aspect d’astre mort. + +Assis tous deux à l’écart, dans un coin du pont, les bras enlacés et se +tenant par les épaules, ils lisaient très lentement, comme pour se +mieux pénétrer des choses du pays qui leur étaient dites. + +Dans la lettre d’Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa +petite fiancée; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drôles +de la vieille grand’mère Yvonne, qui n’avait pas sa pareille pour +amuser les absents; et puis le dernier alinéa qui le concernait: “Le +bonjour de ma part au fils Gaos”. + +Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne +à son grand ami, pour essayer de lui faire apprécier la main qui +l’avait tracée: + +— Regarde, c’est une très belle écriture, n’est-ce pas, Yann? + +Mais Yann qui savait très bien quelle était cette main de jeune fille, +détourna la tête en secouant ses épaules, comme pour dire qu’on +l’ennuyait à la fin avec cette Gaud. + +Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dédaigné, +le remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa +poitrine, se disant tout triste: + +— Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu’est-ce qu’il peut +avoir comme ça contre elle?... + +... Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours là, +assis, songeant au pays, aux absents, à mille choses, dans un rêve... + +A ce moment, l’éternel soleil, qui avait un peu trempé son bord dans +les eaux, recommença à monter lentement. + +Et ce fut le matin... + + + + +Deuxième partie + + + + +Chapitre I + + +... Il avait aussi changé d’aspect et de couleur, le soleil d’Islande, +et il ouvrait cette nouvelle journée par un matin sinistre. Tout à fait +dégagé de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient +le ciel comme des jets, annonçant le mauvais temps prochain. + +Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La brise +soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme éprouvant le besoin de +l’éparpiller, d’en débarrasser la mer; et ils commençaient à se +disperser, à fuir comme une armée en déroute, — rien que devant cette +menace écrite en l’air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper. + +Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les +navires. + +Les lames, encore petites, se mettaient à courir les unes après les +autres, à se grouper; elles s’étaient marbrées d’abord d’une écume +blanche qui s’étalait dessus en bavures; ensuite, avec un grésillement, +il en sortait des fumées; on eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; - +et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute. + +On ne pensait plus à la pêche, mais à la manoeuvre seulement. Les +lignes étaient depuis longtemps rentrées. Ils se hâtaient tous de s’en +aller, — les uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter +d’arriver à temps; d’autres, préférant dépasser la pointe sud +d’Islande, trouvant plus sûr de prendre le large et d’avoir devant eux +de l’espace libre pour filer vent arrière. Ils se voyaient encore un +peu les uns les autres; çà et là, dans les creux de lames, des voiles +surgissaient, pauvres petites choses mouillées, fatiguées, fuyantes, — +mais tenant debout tout de même, comme ces jouets d’enfants en moelle +de sureau que l’on couche en soufflant dessus, et qui toujours se +redressent. + +La grande panne des nuages, qui s’était condensée à l’horizon de +l’ouest avec un aspect d’île, se défaisait maintenant par le haut, et +les lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait inépuisable, cette +panne: le vent l’étendait, l’allongeait, l’étirait, en faisait sortir +indéfiniment des rideaux obscurs, qu’il déployait dans le clair ciel +jaune, devenu d’une lividité froide et profonde. + +Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose. + +Le croiseur était parti vers les abris d’Islande; les pêcheurs +restaient seuls sur cette mer remuée qui prenait un air mauvais et une +teinte affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros +temps. Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de +vue. + +Les lames, frisées en volutes, continuaient de se courir après, de se +réunir, de s’agripper les unes les autres pour devenir toujours plus +hautes, et, entre elles, les vides se creusaient. + +En quelques heures, tout était labouré, bouleversé dans cette région la +veille si calme, et, au lieu du silence d’avant on était assourdi de +bruit. Changement à vue que toute cette agitation d’à présent, +inconsciente, inutile, qui s’était faite si vite. Dans quel but tout +cela?... Quel mystère de destruction aveugle!... + +Les nuages achevaient de se déplier en l’air, venant toujours de +l’ouest, se superposant, empressés, rapides, obscurcissant tout. +Quelques déchirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleil +envoyait d’en bas ses derniers rayons en gerbes. Et l’eau, verdâtre +maintenant, était de plus en plus zébrée de baves blanches. + +A midi, la Marie avait tout à fait pris son allure de mauvais temps; +ses écoutilles fermées et ses voiles réduites, elle bondissait souple +et légère; - au milieu du désarroi qui commençait, elle avait un air de +jouer comme font les gros marsouins que les tempêtes amusent. N’ayant +plus que la misaine elle fuyait devant le temps, suivant l’expression +de marine qui désigne cette allure-là. + +En haut, c’était devenu entièrement sombre, une voûte fermée, +écrasante, — avec quelques charbonnages plus noirs étendus dessus en +taches informes, cela semblait presque un dôme immobile, et il fallait +regarder bien pour comprendre que c’était au contraire en plein vertige +de mouvement: grandes nappes grises, se dépêchant de passer, et sans +cesse remplacées par d’autres qui venaient du fond de l’horizon, +tentures de ténèbres, se dévidant comme d’un rouleau sans fin... + +Elle fuyait devant le temps, la Marie, fuyait, toujours plus vite; et +le temps fuyait, aussi — devant je ne sais quoi de mystérieux et de +terrible. La brise, la mer, la Marie, les nuages, tout était pris d’un +même affolement de fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui +détalait le plus vite, c’était le vent; puis les grosses levées de +houle, plus lourdes, plus lentes, courant après lui; puis la Marie +entraînée dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec +leurs crêtes blêmes qui se roulaient dans une perpétuelle chute, et +elle, — toujours rattrapée, toujours dépassée, — leur échappait tout de +même, au moyen d’un sillage habile qu’elle se faisait derrière, d’un +remous où leur fureur se brisait. + +Et dans cette allure de fuite, ce qu’on éprouvait surtout, c’était une +illusion de légèreté; sans aucune peine ni effort, on se sentait +bondir. Quand la Marie montait sur ces lames, c’était sans secousse +comme si le vent l’eût enlevée; et sa redescente après était comme une +glissade, faisant éprouver ce tressaillement du ventre qu’on a dans les +chutes simulées des “chars russes” ou dans celles imaginaires des +rêves. Elle glissait comme à reculons, la montagne fuyante se dérobant +sous elle pour continuer de courir, et alors elle était replongée dans +un de ces grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, elle en +touchait le fond horrible, dans un éclaboussement d’eau qui ne la +mouillait même pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et +s’évanouissait en avant comme de la fumée, comme rien... + +Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après chaque lame +passée, on regardait derrière soi arriver l’autre; l’autre encore plus +grande, qui se dressait toute verte par transparence; qui se dépêchait +d’approcher, avec les contournements furieux, des volutes prêtes à se +refermer, un air de dire: “Attends que je t’attrape, et je +t’engouffre...” + +... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d’un haussement +d’épaule on enlèverait une plume; et, presque doucement, on la sentait +passer sous soi, avec son écume bruissante, son fracas de cascade. + +Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours. Ces +lames se succédaient, plus énormes, en longues chaînes de montagnes +dont les vallées commençaient à faire peur. Et toute cette folie de +mouvement s’accélérait, sous un ciel de plus en plus sombre, au milieu +d’un bruit plus immense. + +C’était bien du très gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant +qu’on a devant soi de l’espace libre, de l’espace pour courir! Et puis, +justement la Marie, cette année-là, avait passé sa saison dans la +partie la plus occidentale des pêcheries d’Islande; alors toute cette +fuite dans l’Est était autant de bonne route faite pour le retour. + +Yann et Sylvestre étaient à la barre, attachés par la ceinture. Ils +chantaient encore la chanson de Jean-François de Nantes; grisés de +mouvement et de vitesse ils chantaient à pleine voix, riant de ne plus +s’entendre au milieu de tout ce déchaînement de bruits, s’amusant à +tourner la tête pour chanter contre le vent et perdre haleine. + +— Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, là-haut? leur demandait +Guermeur, passant sa figure barbue par l’écoutille entrebâillée, comme +un diable prêt à sortir de sa boîte. + +Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour sûr. + +Ils n’avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est maniable, +ayant confiance dans la solidité de leur bateau, dans la force de leurs +bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faïence qui, +depuis quarante années de voyages en Islande, avait dansé tant de fois +cette mauvaise danse-là toujours souriante entre ses bouquets de +fausses fleurs... + +Jean-François de Nantes; +Jean-François. +Jean-François! + + +En général, on ne voyait pas loin autour de soi; à quelques centaines +de mètres, tout paraissait finir en espèces d’épouvantes vagues, en +crêtes blêmes qui se hérissaient, fermant la vue. On se croyait +toujours au milieu d’une scène restreinte, bien que perpétuellement +changeante; et, d’ailleurs, les choses étaient noyées dans cette sorte +de fumée d’eau, qui fuyait en nuage, avec une extrême vitesse, sur +toute la surface de la mer. + +Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait vers le nord-ouest +d’où une saute de vent pouvait venir: alors une lueur frisante arrivait +de l’horizon; un reflet traînant, faisant paraître plus sombre le dôme +de ce ciel, se répandait sur les crêtes blanches agitées. Et cette +éclaircie était triste à regarder; ces lointains entrevus, ces +échappées serraient le coeur davantage en donnant trop bien à +comprendre que c’était le même chaos partout, la même fureur — jusque +derrière ces grands horizons vides et infiniment au delà: l’épouvante +n’avait pas de limites, et on était seul au milieu! + +Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d’apocalypse +jetant l’effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de +voix: d’en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui +semblaient presque lointaines à force d’être immenses: cela c’était le +vent, la grande âme de ce désordre, la puissance invisible menant tout. +Il faisait peur, mais il y avait d’autres bruits, plus rapprochés, plus +matériels, plus menaçants de détruire, que rendait l’eau tourmentée, +grésillant comme sur des braises... + +Toujours cela grossissait. + +Et, malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les couvrir, à les +manger comme ils disaient: d’abord des embruns fouettant de l’arrière, +puis de l’eau à paquets, lancée avec une force à tout briser. Les lames +se faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant +elles étaient déchiquetées à mesure, on en voyait de grands lambeaux +verdâtres, qui étaient de l’eau retombante que le vent jetait partout. +Il en tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et +alors la Marie vibrait tout entière comme de douleur. Maintenant on ne +distinguait plus rien, à cause de toute cette bave blanche, éparpillée; +quand les rafales gémissaient plus fort, on la voyait courir en +tourbillons plus épais — comme, en été, la poussière des routes. Une +grosse pluie, qui était venue, passait aussi tout en biais, +horizontale, et ces choses ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient +comme des lanières. + +Ils restaient tous les deux à la barre, attachés et se tenant ferme, +vêtus de leurs cirages, qui étaient durs et luisants comme des peaux de +requins; ils les avaient bien serrés au cou, par des ficelles +goudronnées, bien serrés aux poignets et aux chevilles pour ne pas +laisser d’eau passer, et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos +quand cela tombait plus dru, en s’arc-boutant bien pour ne pas être +renversés. La peau des joues leur cuisait et ils avaient la respiration +à toute minute coupée. Après chaque grande masse d’eau tombée, ils se +regardaient — en souriant, à cause de tout ce sel amassé dans leur +barbe. + +A la longue, pourtant, cela devenait une extrême fatigue, cette fureur, +qui ne s’apaisait pas, qui restait toujours à son même paroxysme +exaspéré. Les rages des hommes, celles des bêtes s’épuisent et tombent +vite; — il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes +qui sont sans cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme la +mort. + +Jean-François de Nantes; +Jean-François. +Jean-François! + + +A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de la vieille +chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps à +autre inconsciemment. L’excès de mouvement et de bruit les avait rendus +ivres, ils avaient beau être jeunes, leurs sourires grimaçaient sur +leurs dents entrechoquées par un tremblement de froid; leurs yeux, à +demi fermés sous les paupières brûlées qui battaient, restaient fixes +dans une atonie farouche. Rivés à leur barre comme deux arcs-boutants +de marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispées et bleuis, les +efforts qu’il fallait, presque sans penser, par simple habitude des +muscles. Les cheveux ruisselants, la bouche contractée, ils étaient +devenus étranges, et en eux repassait tout un fond de sauvagerie +primitive. + +Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d’être encore +là, à côté l’un de l’autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois +que se dressait, derrière, la montagne d’eau nouvelle, surplombante, +bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, +une de leurs mains s’agitait pour un signe de croix involontaire. Ils +ne songeaient plus à rien, ni à Gaud, ni à aucune femme, ni à aucun +mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n’avaient plus de +pensées; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait +tout dans leur tête. Ils n’étaient plus que deux piliers de chair +raidie qui maintenaient cette barre; que deux bêtes vigoureuses +cramponnées là par instinct pour ne pas mourir. + + + + +Chapitre II + + +...C’était en Bretagne, après la mi-septembre, par une journée déjà +fraîche. Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans +la direction de Pors-Even. + +Depuis près d’un mois, les navires islandais étaient rentrés, — moins +deux qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la Marie +ayant tenu bon, Yan et tous ceux du bord étaient au pays +tranquillement. + +Gaud se sentait très troublées, à l’idée qu’elle se rendait chez ce +Yann. Une seule fois elle l’avait vu depuis le retour d’Islande; +c’était quand on était allé, tous ensemble, conduire le pauvre petit +Sylvestre, à son départ pour le service. (On l’avait accompagné jusqu’à +la diligence, lui, pleurant un peu, sa vieille grand’mère pleurant +beaucoup, et il était parti pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, +qui était venu aussi pour embrasser son petit ami, avait fait mine de +détourner les yeux quand elle l’avait regardé, et comme il avait +beaucoup de monde autour de cette voiture, — d’autres inscrits qui s’en +allaient, des parents assemblés pour leur dire adieu — il n’y avait pas +eu moyen de se parler. + +Alors elle avait pris à la fin une grande résolution, et, un peu +craintive, s’en allait chez les Gaos. + +Son père avait eu jadis des intérêts communs avec celui d’Yann (de ces +affaires compliquées qui, entre pêcheurs comme entre paysans, n’en +finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente +d’une barque qui venait de se faire à la part. + +— Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon +père; d’abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis +jamais allée si loin en Ploubazlanec, et cela m’amuserait de faire +cette grande course. + +Au fond elle avait une curiosité anxieuse de cette famille d’Yann, où +elle entrerait peut-être un jour, de cette maison, de ce village. + +Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, lui avait +expliqué à sa manière la sauvagerie de son ami: + +— Vois-tu, Gaud, c’est parce qu’il est comme cela; il ne veut se marier +avec personne, par idée à lui; il n’aime bien que la mer, et même un +jour, par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage. + +Elle lui pardonnerait donc ses manières d’être, et, retrouvant toujours +dans sa mémoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se +reprenait à espérer. + +Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sûr; +son intention n’était point de se montrer si osée. Mais lui, la +revoyant de près, parlerait peut-être... + + + + +Chapitre III + + +Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, respirant la brise +saine du large. + +Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours des chemins. + +De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui +sont toute l’année battus par le vent, et dont la couleur est celle des +rochers. Dans l’un, où le sentier se rétrécissait tout à coup entre des +murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes +celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: “Au cidre chinois”, +et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des queues, +buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien matelot +revenu de là-bas... En passant, elle regardait tout; les gens qui sont +très préoccupés par le but de leur voyage s’amusent toujours plus que +les autres aux mille détails de la route. + +Le petit village était loin derrière elle maintenant, et, à mesure +qu’elle s’avançait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les +arbres se faisaient plus rares autour d’elle, la campagne plus triste. + +Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait +la grande mer. Plus d’arbres du tout à présent; rien que la lande rase, +aux ajoncs verts, et, çà et là, les divins crucifiés découpant sur le +ciel leurs grands bras en croix, donnant à tout ce pays l’air d’un +immense lieu de justice. + +A un carrefour, gardé par un de ces christs énormes, elle hésita entre +deux chemins qui fuyaient entres des talus d’épines. + +Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la tirer +d’embarras: + +— Bonjour, mademoiselle Gaud! + +C’était une petite Gaos, une petite soeur d’Yann. Après l’avoir +embrassée, elle lui demanda si ses parents étaient à la maison. + +— Papa et maman, oui. Il n’y a que mon frère Yann, dit la petite sans +aucune malice, qui est allé à Loguivy; mais je pense qu’il ne sera pas +tard dehors. + +Il n’était pas là, lui! Encore se mauvais sort qui l’éloignait d’elle +partout et toujours. Remettre sa visite à une autre fois, elle y pensa +bien. Mais cette petite qui l’avait vue en route, qui pourrait +parler... Que penserait-on de cela à Pors-Even? Alors elle décida +poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de +rentrer. + +A mesure qu’elle approchait de ce village d’Yann, de cette pointe +perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus désolées. Ce +grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les +plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le +sentier, il y avait des goémons qui traînaient par terre, feuillages +d’ailleurs, indiquant qu’un autre monde était voisin. Ils se +répandaient dans l’air leur odeur saline. + +Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu’on voyait à +longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la +ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pêcheurs, ils avaient +toujours l’air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la +croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, très mâles et +décidées, sous un bonnet de marin. + +L’heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour +allonger sa route; ces gens s’étonnaient de la voir marcher si +lentement. + +Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les filles +peut-être... + +Ah! Si elle avait su comme il s’en souciait peu, des belles. De temps +en temps, si l’envie lui en prenait de quelqu’une, il n’avait en +général qu’à se présenter. Les fillettes de Paimpol, comme dit la +vieille chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne +résistant guère à un garçon aussi beau. Non, tout simplement, il était +allé faire une commande à certain vannier de ce village, qui avait seul +dans le pays la bonne manière pour tresser les casiers à prendre les +homards. Sa tête était très libre d’amour en ce moment. + +Elle arriva à une chapelle, qu’on apercevait de loin sur une hauteur. +C’était une chapelle toute grise, très petite et très vieille; au +milieu de l’aridité d’alentour, un bouquet d’arbres, gris aussi et déjà +sans feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveux jetés tous du même +côté, comme par une main qu’on y aurait passée. + +Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barques des +pêcheurs, main éternelle des vents d’ouest qui couche, dans le sens des +lames et de la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient +poussé de travers et échevelés, les vieux arbres, courbant le dos sous +l’effort séculaire de cette main-là. + +Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c’était la +chapelle de Pors-Even; alors elle s’y arrêta, pour gagner encore du +temps. + +Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix. +Et tout était de la même couleur, la chapelle, les arbres et les +tombes; le lieu tout entier semblait uniformément hâlé, rongé par le +vent de la mer; un même lichen grisâtre, avec ses taches d’un jaune +pâle de soufre, couvrait les pierres, les branches noueuses, et les +saints en granit qui se tenaient dans les niches du mur. + +Sur une de ces croix de bois, un nom était écris en grosses lettres: +Gaos. — Gaos, Joël, quatre-vingts ans. + +Ah! Oui, le grand-père; elle savait cela. + +La mer n’en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs des +parents d’Yann devaient dormir dans cet enclos, c’était naturel, et +elle aurait dû s’y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui +faisait une impression pénible. + +Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une prière sous ce +porche antique, tout petit, usé, badigeonné de chaux blanche. Mais là +elle s’arrêta, avec un plus fort serrement de coeur. Gaos! encore ce +nom, gravé sur une des plaques funéraires comme on en met pour garder +le souvenir de ceux qui meurent au large. + +Elle se mit à lire cette inscription: + +En mémoire de +GAOS, Jean-Louis +âgé de 24 ans, matelot à bord de la Marguerite, +disparu en Islande, le 3 août 1877. +Qu’il repose en paix! + + +L’Islande, — toujours l’Islande! — Par tout, à cette entrée de +chapelle, étaient clouées d’autres plaques de bois, avec des noms de +marins morts. C’était le coin des naufragés de Pors-Even, et elle +regretta d’y être venue, prise d’un pressentiment noir. A Paimpol, dans +l’église, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais ici, dans ce +village, il était plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau +vide des pêcheurs islandais. Il y avait de chaque côté un banc de +granit, pour les veuves, pour les mères: et ce lieu bas, irrégulier +comme une grotte, était gardé par une bonne vierge très ancienne, +repeinte en rose, avec de gros yeux méchants, qui ressemblait à Cybèle, +déesse primitive de la terre. + +Gaos! Encore! + +En mémoire de +GAOS, François +époux de Anne-Marie LE GOASTER, +capitaine à bord du Paimpolais, +perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877, +avec vingt-trois hommes composant son équipage. +Qu’ils reposent en paix! + + +Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crâne noir avec des yeux +verts, peinture naïve et macabre, sentant encore la barbarie d’un autre +âge. + +Gaos! partout ce nom! + +Un autre Gaos s’appelait Yves, enlevé du bord de son navire et disparu +aux environs de Norden-Fjord, en Islande, à l’âge de vingt-deux ans. La +plaque semblait être là depuis de longues années; il devait être bien +oublié, celui-là... + +En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de tendresse douce, et +un peu désespérée aussi. Jamais, non, jamais il ne serait à elle! +Comment le disputer à la mer, quand tant d’autres Gaos y avaient +sombré, des ancêtres, des frères, qui devaient avoir avec lui des +ressemblances profondes. + +Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, à peine éclairée par ses +fenêtres basses aux parois épaisses. Et là, le coeur plein de larmes +qui voulaient tomber, elle s’agenouilla pour prier devant des saints et +des saintes énormes, entourés de fleurs grossières, et qui touchaient +la voûte avec leur tête. Dehors, le vent qui se levait commençait à +gémir, comme rapportant au pays breton la plainte des jeunes hommes +morts. + +Le soir approchait; il fallait pourtant bien se décider à faire sa +visite et s’acquitter de sa commission. + +Elle reprit sa route et, après s’être informée dans le village, elle +trouva la maison des Gaos, qui était adossée à une haute falaise; on y +montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu à +l’idée que Yann pouvait être revenu, elle traversa le jardinet où +poussaient des chrysanthèmes et des véroniques. + +En entrant, elle dit qu’elle apportait l’argent de cette barque vendue, +et on la fit asseoir très poliment pour attendre le retour du père, qui +lui signerait son reçu. Parmi tout ce monde qui était là, ses yeux +cherchèrent Yann, mais elle ne le vit point. + +On était fort occupé dans la maison. Sur une grande table bien blanche, +on taillait déjà à la pièce, dans du coton neuf, des costumes appelés +cirages, pour la prochaine saison d’Islande. + +— C’est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut à chacun +deux rechanges complets pour là-bas. + +On lui expliqua comment on s’y prenait après pour les peindre et les +cirer, ces tenues de misère. Et, pendant qu’on lui détaillait la chose, +ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos. + +Il était aménagé à la manière traditionnelle des chaumières bretonnes; +une immense cheminée occupait le fond, et des lits en armoire +s’étageaient sur les côtés. Mais cela n’avait pas l’obscurité ni la +mélancolie de ces gîtes des laboureurs, qui sont toujours à demi +enfouis au bord des chemins; c’était clair et propre, comme en général +chez les gens de mer. + +Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons ou filles, tous frères +d’Yann, — sans compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une +bien petite blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux +autres. + +— Une que nous avons adoptée l’an dernier, expliqua la mère; nous en +avions déjà beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle +Gaud! son père était de la Marie-Dieu-l’aime, qui s’est perdue en +Islande à la saison dernière, comme vous savez, — alors, entre voisins, +on s’est partagé les cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est +échue. + +Entendant qu’on parlait d’elle, la petite adoptée baissait la tête et +souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui était son +préféré. + +Il y avait un air d’aisance partout dans la maison, et la fraîche santé +se voyait épanouie sur toutes ces joues roses d’enfants. + +On mettait beaucoup d’empressement à recevoir Gaud - comme une belle +demoiselle dont la visite était un honneur pour la famille. Par un +escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre +d’en haut qui était la gloire du logis. Elle se rappelait bien +l’histoire de la construction de cet étage; c’était à la suite d’une +trouvaille de bateau abandonné faite en Manche par le père Gaos et son +cousin le pilote; la nuit du bal, Yann lui avait raconté cela. + +Cette chambre de l’épave était jolie et gaie dans sa blancheur toute +neuve; il y avait deux lits à la mode des villes, avec des rideaux en +perse rose; une grande table au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout +Paimpol, toute la rade, avec les Islandais là-bas, au mouillage, — et +la passe par où ils s’en vont. + +Elle n’osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir où +dormait Yann; évidemment, tout enfant, il avait dû habiter en bas, dans +quelqu’un de ces antiques lits en armoire. Mais à présent, c’était +peut-être ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aimé être au +courant des détails de sa vie, savoir surtout à quoi se passaient ses +longues soirées d’hiver... + +... Un pas un peu lourd dans l’escalier la fit tressaillir. + +Non, ce n’était pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgré ses +cheveux déjà blancs, qui avait presque sa haute stature et qui était +droit comme lui: le père Gaos rentrant de la pêche. + +Après l’avoir saluée et s’être enquis des motifs de sa visite, il lui +signa son reçu, ce qui fut un peu long, car sa main n’était plus, +disait-il, très assurée. Cependant il n’acceptait pas ces cent francs +comme un payement définitif, le désintéressant de cette vente de +barque; non, mais comme un acompte seulement; il en recauserait avec M. +Mével. Et Gaud, à qui l’argent importait peu, fit un petit sourire +imperceptible: allons, bon, cette histoire n’était pas encore finie, +elle s’en était bien doutée; d’ailleurs, cela l’arrangeait d’avoir +encore des affaires mêlées avec les Gaos. + +On s’excusait presque, dans la maison de l’absence d’Yann, comme si on +eût trouvé plus honnête que toute la famille fût là assemblée pour la +recevoir. Le père avait peut-être même deviné, avec sa finesse de vieux +matelot, que son fils n’était pas indifférent à cette belle héritière; +car il mettait un peu d’insistance à toujours reparler de lui: + +— C’est bien étonnant, disait-il, il n’est jamais si tard dehors. Il +est allé à Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre +les homards; comme vous savez, c’est notre grande pêche de l’hiver. + +Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que +c’était trop, et sentant un serrement de coeur lui venir à l’idée +qu’elle ne le verrait pas. + +— Un homme sage comme lui, qu’est-ce qu’il peut bien faire? Au cabaret, +il n’y est pas, bien sûr; nous n’avons pas cela à craindre avec notre +fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le dimanche, avec des +camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu, +quand on est jeune homme, n’est-ce pas, pourquoi s’en priver tout à +fait?... Mais la chose est bien rare avec lui, c’est un homme sage, +nous pouvons le dire. + +Cependant la nuit venait; on avait replié les cirages commencés, +suspendu le travail. Les petits Gaos et la petite adoptée, assis sur +des bancs, se serraient les un aux autres, attristé par l’heure grise +du soir, et regardaient Gaud, ayant l’air de se demander: + +“A présent, pourquoi ne s’en va-t-elle pas?” + +Et, dans la cheminée, la flamme commençait à éclairer rouge, au milieu +du crépuscule qui tombait. + +— Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud. + +Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout à coup au +visage à la pensée d’être restée si tard. Elle se leva et prit congé. + +Le père d’Yann s’était levé lui aussi pour l’accompagner un bout de +chemin, jusqu’au delà de certain bas-fond isolé où de vieux arbres font +un passage noir. + +Pendant qu’ils marchaient près l’un de l’autre, elle se sentait prise +pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler +comme à un père, dans des élans qui lui venaient; puis les mots +s’arrêtaient dans sa gorge, et elle ne disait rien. + +Ils s’en allaient, au vent froid du soir qui avait l’odeur de la mer, +rencontrant çà et là, sur la rase lande, des chaumières déjà fermées, +bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids où des pêcheurs +étaient blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres. + +Comme c’était loin, ce Pors-Even, et comme elle s’y était attardée! + +Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de +Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d’hommes, elle pensait +chaque fois à lui, à Yann; mais c’était aisé de le reconnaître à +distance et vite elle était déçue. Ses pieds s’embarrassaient dans de +longues plantes brunes, emmêlées comme des chevelures, qui étaient les +goémons traînant à terre. + +A la croix de Plouëzoc’h, elle salue le vieillard, le priant de +retourner. Les lumières de Paimpol se voyaient déjà, et il n’y avait +plus aucune raison d’avoir peur. + +Allons, c’était fini pour cette fois... Et qui sait à présent quand +elle verrait Yann... + +Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui auraient pas manqué, +mais elle aurait eu trop mauvais air en recommençant cette visite. Il +fallait être plus courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre, son +petit confident, eût été là encore, elle l’aurait chargé peut-être +d’aller trouver Yann de sa part, afin de le faire s’expliquer. Mais il +était parti et pour combien d’années?... + + + + +Chapitre IV + + +- Me marier? Disait Yann à ses parents le soir, — me marier? Eh! donc, +mon Dieu, pour quoi faire? — Est-ce que je serai jamais si heureux +qu’ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et +la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer... +Oh! je comprends bien, allez, qu’il s’agit de celle qui est venue à la +maison aujourd’hui. D’abord, une fille si riche, en vouloir à de +pauvres gens comme nous, ça n’est pas assez clair à mon gré. Et puis ni +celle-là ni une autre, on, c’est tout réfléchi, je ne me marie pas, ça +n’est pas mon idée. + +Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, désappointés +profondément; car, après en avoir causé ensemble, ils croyaient être +bien sûrs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais +ils ne tentèrent point d’insister, sachant combien ce serait inutile. +Sa mère surtout baissa la tête et ne dit plus mot; elle respectait les +volontés de ce fils, de cet aîné qui avait presque rang de chef de +famille: bien qu’il fût toujours très doux et très tendre avec elle, +soumis plus qu’un enfant pour les petites choses de la vie, il était +depuis longtemps son maître absolu pour les grandes, échappant à toute +pression avec une indépendance tranquillement farouche. + +Il ne veillait jamais tard, ayant l’habitude, comme les autres +pêcheurs, de se lever avant le jour. Et après souper, dès huit heures, +ayant jeté un dernier coup d’oeil de satisfaction à ses casiers de +Loguivy, à ses filets neufs, il commença de se déshabiller, l’esprit en +apparence fort calme; puis il monta se coucher, dans le lit à rideaux +de perse rose qu’il partageait avec Laumec son petit frère. + + + + +Chapitre V + + +...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, était au +cartier de Brest; — très dépaysé, mais très sage; portant crânement son +col bleu ouvert et son bonnet à pompon rouge; superbe en matelot, avec +son allure roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant +toujours sa bonne vieille grand’mère et resté l’enfant innocent +d’autrefois. + +Un seul soir il s’était grisé, avec des pays, parce que c’est l’usage: +ils étaient rentrés au quartier, toute une bande se donnant le bras, en +chantant à tue-tête. + +Un dimanche aussi, il était allé au théâtre dans les galeries hautes. +On jouait un de ces grands drames où les matelots, s’exaspérant contre +le traître, l’accueillent avec un hou! qu’ils poussent tous ensemble et +qui fait un bruit profond comme le vent d’ouest. Il avait surtout +trouvé qu’il y faisait très chaud, qu’on y manquait d’air et de place; +une tentative pour enlever son paletot lui avait valu une réprimande de +l’officier de service. Et il s’était endormi sur la fin. + +En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait rencontré des dames +d’un âge assez mûr, coiffées en cheveux, qui faisaient les cent pas sur +leur trottoir. + +— Écoute ici, joli garçon, disaient-elles avec des grosses voix +rauques. + +Il avait bien compris tout de suite ce qu’elles voulaient, n’étant +point si naïf qu’on aurait pu le croire. Mais le souvenir, évoqué tout +à coup, de sa vieille grand’mère et de Marie Gaos, l’avait fait passer +devant elles très dédaigneux, les toisant du haut de sa beauté et de sa +jeunesse avec un sourire de moquerie enfantine. Elles avaient même été +fort étonnées, les belles, de la réserve de ce matelot: + +— As-tu vu celui-là!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi, +l’on va te manger. + +Et le bruit de choses fort vilaines qu’elles lui criaient s’était perdu +dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de +dimanche. + +Il se conduisait à Brest comme en Islande; comme au large, il restait +vierge. — Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu’il était +très fort, ce qui inspire le respect aux marins. + + + + +Chapitre VI + + +Un jour on l’appela au bureau de sa compagnie; on avait à lui annoncer +qu’il était désigné pour la Chine, pour l’escadre de Formose!... + +Il se doutait depuis longtemps que ça arriverait, ayant entendu dire à +ceux qui lisaient les journaux que, par là-bas, la guerre n’en +finissait plus. A cause de l’urgence du départ, on le prévenait en même +temps qu’on ne pourrait pas lui donner la permission accordée +d’ordinaire, pour les adieux, à ceux qui vont en campagne: dans cinq +jours, il faudrait faire son sac et s’en aller. Il lui vint un trouble +extrême: c’était le charme des grands voyages, de l’inconnu, de la +guerre: aussi l’angoisse de tout quitter, avec l’inquiétude vague de ne +plus revenir. + +Mille choses tourbillonnaient dans sa tête. Un grand bruit se faisait +autour de lui, dans les salles du quartier, où quantité d’autres +venaient d’être désignés aussi pour cette escadre de Chine. + +Et vite il écrivit à sa pauvre vieille grand’mère, vite au crayon, +assis par terre, isolé dans une rêverie agitée, au milieu du +va-et-vient et de la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, +allaient partir. + + + + +Chapitre VII + + +Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux +jours après, en riant derrière lui; c’est égal, ils ont l’air de bien +s’entendre tout de même. + +Ils s’amusaient de le voir, pour la première fois, se promener dans les +rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se +penchant vers elle d’un air tendre, lui disant des choses qui avaient +l’air tout à fait douces. + +Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de dos; — des jupes +un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit châle brun, +et une grande coiffe de Paimpolaise. + +Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers lui pour le +regarder avec tendresse. + +— Elle est un peu ancienne, l’amoureuse! + +Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que +c’était une bonne vieille grand’mère, venue de la campagne. + +...Venue en hâte, prise d’une épouvante affreuse, à la nouvelle du +départ de son petit-fils: — car cette guerre de Chine avait déjà coûté +beaucoup de marins au pays de Paimpol. + +Ayant réuni toutes ses pauvres petites économies, arrangé dans un +carton sa belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle +était partie pour l’embrasser au moins encore une fois. + +Tout droit elle avait été le demander à la caserne et d’abord +l’adjudant de sa compagnie avait refusé de le laisser sortir. + +— Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au +capitaine, le voilà qui passe. + +Et carrément, elle y était allée. Celui-ci s’était laissé toucher. + +— Envoyez Moan se changer, avait-il dit. + +Et Moan, quatre à quatre, était monté se mettre en toilette de ville, — +tandis que la bonne vieille, pour l’amuser, comme toujours, faisait par +derrière à cet adjudant une fine grimace impayable, avec une révérence. + +Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien décolleté dans sa tenue +de sortie, elle avait été émerveillée de le trouver si beau: sa barbe +noire, qu’un coiffeur lui avait taillée, était en pointe à la mode des +marins cette année-là, les liettes de sa chemise ouverte étaient frisée +menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient terminés par +des encres d’or. + +Un instant elle s’était imaginé voir son fils Pierre qui, vingt ans +auparavant, avait été lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de +ce long passé déjà enfui derrière elle, de tous ces morts, avait jeté +furtivement sur l’heure présente une ombre triste. + +Tristesse vite effacée. Ils étaient sortis bras dessus bras dessous, +dans la joie d’être ensemble; — et c’est alors que, la prenant pour son +amoureuse, on l’avait jugée “un peu ancienne”. + +Elle l’avait emmené dîner, en partie fine, dans une auberge tenue par +des Paimpolais, qu’on lui avait recommandée comme n’étant pas trop +chère. Ensuite, se donnant le bras toujours, ils étaient allés dans +Brest, regarder les étalages des boutiques. Et rien n’était si amusant +que tout ce qu’elle trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, — +en breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre. + + + + +Chapitre VIII + + +Elle était restée trois jours avec lui, trois jours de fête sur +lesquels pesait un après bien sombre, autant dire trois jours de grâce. + +Et enfin il avait bien fallu repartir, s’en retourner à Ploubazlanec. +C’est que d’abord elle était au bout de son pauvre argent. Et puis +Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours +consignés inexorablement dans les quartiers, la veille des grands +départs (un usage qui semble à première vue un peu barbare, mais qui +est une précaution nécessaire contre les bordées qu’ils ont tendance à +courir au moment de se mettre en campagne). + +Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans sa +tête pour dire encore des choses drôles à son petit-fils, elle n’avait +rien trouvé, non, mais c’étaient des larmes qui avaient envie de venir, +les sanglots qui, à chaque instant, lui montaient à la gorge. Suspendue +à son bras, elle lui faisait mille recommandations qui, à lui aussi, +donnaient l’envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans une +église pour dire ensemble leurs prières. + +C’est par le train du soir qu’elle s’en était allée. Pour économiser, +ils s’étaient rendus à pied à la gare; lui, portant son carton de +voyage et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s’appuyait de +tout son poids. Elle était fatiguée, fatiguée, la pauvre vieille; elle +n’en pouvait plus, de s’être tant surmenée pendant trois ou quatre +jours. Le dos tout courbé sous son châle brun, ne trouvant plus la +force de se redresser, elle n’avait plus rien de jeunet dans la +tournure et sentait bien toute l’accablante lourdeur de ses +soixante-seize ans. A l’idée que c’était fini, que dans quelques +minutes il faudrait le quitter, son coeur se déchirait d’une manière +affreuse. Et c’était en Chine qu’il s’en allait, là-bas, à la tuerie! +Elle l’avait encore là, avec elle: elle le tenait encore de ses deux +pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute sa volonté, ni +toutes ses larmes ni tout son désespoir de grand’mère ne pourraient +rien pour le garder!... + +Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, de ses +mitaines, agitée, tremblante, elle lui faisait ses recommandations +dernières auxquelles il répondait tout bas par de petits oui bien +soumis, la tête penchée tendrement vers elle, la regardant avec ses +bons yeux doux, son air de petit enfant. + +— Allons, la vieille, il faut vous décider si vous voulez partir! + +La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui +enleva des mains son carton; — puis laissa tomber la chose à terre, +pour se pendre à son cou dans un embrassement suprême. + +On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus +envie de sourire à personne. Poussée par les employés, épuisée, perdue, +elle se jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma +brusquement la portière sur les talons, tandis que, lui, prenait sa +course légère de matelot, décrivait une courbe d’oiseau qui s’envole, +afin de faire le tour et d’arriver à la barrière, dehors, à temps pour +la voir passer. + +Un grand coup de sifflet, l’ébranlement bruyant des roues, — la +grand’mère passa. — Lui, contre cette barrière, agitait avec une grâce +juvénile son bonnet à rubans flottants, et elle, penchée à la fenêtre +de son wagon de troisième, faisant signe avec son mouchoir pour être +mieux reconnue. Si longtemps qu’elle pu, si longtemps qu’elle distingua +cette forme bleu-noir qui était encore son petit-fils, elle le suivait +des yeux, lui jetant de toute son âme cet “au revoir” toujours +incertain que l’on dit aux marins quand ils s’en vont. + +Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu’à la +dernière minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s’efface là-bas +pour jamais... + +Lui, s’en retournant lentement, tête baissée, avec de grosses larmes +descendant sur ses joues. La nuit d’automne était venue, le gaz allumé +partout, la fête des matelots commencée. Sans prendre garde à rien, il +traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier. + +— “Écoute ici, joli garçon,” disaient déjà des vois enrouées de ces +dames qui avaient commencé leurs cent pas sur les trottoirs. + +Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant à +peine jusqu’au matin. + + + + +Chapitre IX + + +...Il avait pris le large, emporté très vite sur des mers inconnues, +beaucoup plus bleues que celle de l’Islande. + +Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre de se hâter, de +brûler les relâches. + +Déjà il avait conscience d’être bien loin, à cause de cette vitesse qui +était incessante, égale, qui allait toujours, presque sans souci du +vent ni de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mâture, perché comme +un oiseau, évitant ces soldats entassés sur le pont, cette cohue d’en +bas. + +On s’était arrêté deux fois sur la côte de Tunis, pour prendre encore +des zouaves et des mulets; de très loin il avait aperçu des villes +blanches sur des sables ou des montagnes. Il était même descendu du sa +hune pour regarder curieusement des hommes très bruns, drapés de voiles +blancs, qui étaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les +autres lui avaient dit que c’étaient ça, les Bédouins. + +Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgré la saison +d’automne, lui donnaient l’impression d’un dépaysement extrême. + +Un jour, on était arrivé à une ville appelée Port-Saïd. Tous les +pavillons d’Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui +donnant un air de Babel en fête, et des sables miroitants l’entouraient +comme une mer. On avait mouillé là à toucher les quais, presque au +milieu des longues rues à maisons de bois. Jamais, depuis le départ, il +n’avait vu si clair et de si près le monde du dehors, et cela l’avait +distrait, cette agitation, cette profusion de bateaux. + +Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes à vapeur, tous ces +navires s’engouffraient dans une sorte de long canal, étroit comme un +fossé, qui fuyait en ligne argentée dans l’infini de ces sables. Du +haut de sa hune, il les voyait s’en aller comme en procession pour se +perdre dans les plaines. + +Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes; des hommes en robe +de toutes les couleurs, affairés, criant, dans le grand coup de feu du +transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, étaient +venus se mêler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des +choses bruyantes, comme pour endormir les regrets déchirants de tous +les exilés qui passaient. + +Le lendemain, dès le soleil levé, ils étaient entrés eux aussi dans +l’étroit ruban d’eau entre les sables, suivis d’une queue de bateaux de +tous les pays. Cela avait duré deux jours, cette promenade à la file +dans le désert; puis une autre mer s’était ouverte devant eux, et ils +avaient repris le large. + +On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait à sa +surface des marbrures rouges et quelquefois l’écume battue du sillage +avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune, +se chantant tout bas à lui-même Jean François de Nantes, pour se +rappeler son frère Yann, l’Islande, le bon temps passé. + +Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait +apparaître quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui menaient +le navire connaissaient sans doute, malgré l’éloignement et le vague, +ces caps avancés des continents qui sont comme des points de repère +éternels sur les grands chemins du monde. Mais, quand on est gabier, on +navigue emporté comme une chose, sans rien savoir, ignorant les +distances et les mesures sur l’étendue qui ne finit pas. + +Lui, n’avait que la notion d’un éloignement effroyable qui augmentait +toujours; mais il en avait la notion très nette, en regardant de haut +ce sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derrière; en comptant depuis +combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit. + +En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés à l’ombre des +tentes, haletaient avec accablement. L’eau, l’air, la lumière avaient +pris une splendeur morne, écrasante; et la fête éternelle de ces choses +était comme une ironie pour les êtres, pour les existences organisées +qui sont éphémères: + +... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé par des nuées de petits +oiseaux, d’espèce inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme +des tourbillons de poussière noire. Ils se laissaient prendre et +caresser, n’en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs +épaules. + +Mais bientôt, les plus fatigués commencèrent à mourir. + +... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces +tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge. + +Ils étaient venus de par delà les grands déserts, poussés par un vent +de tempête. Par peur de tomber dans cet infini bleu qui était partout, +ils s’étaient abattus, d’un dernier vol épuisé, sur ce bateau qui +passait. Là-bas, au fond de quelque région lointaine de la Libye, leur +race avait pullulé dans des amours exubérantes. Leur race avait pullulé +sans mesure, et il y en avait eu trop; alors la mère aveugle, et sans +âme, la mère nature, avait chassé d’un souffle cet excès de petits +oiseaux avec la même impassibilité que s’il se fût agi d’une génération +d’hommes. + +Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont était +jonché de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et +d’amour... Petites loques noires, aux plumes mouillées, Sylvestre et +les gabiers les ramassaient, étendant dans leurs mains, d’un air de +commisération, ces fines ailes bleuâtres, — et puis les poussaient au +grand néant de la mer, à coups de balai... + +Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de Moïse, et le +navire en fut couvert. + +Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inaltérable où on +ne voyait plus rien de vivant, - si ce n’est des poissons quelquefois, +qui volaient au ras de l’eau... + + + + +Chapitre X + + +... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout noir; — c’était +l’Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-là, le +hasard l’ayant fait choisir à bord pour compléter l’armement d’une +baleinière. + +A travers l’épaisseur des feuillages, il recevait l’ondée tiède, et +regardait autour de lui les choses étranges. Tout était magnifiquement +vert; les feuilles des arbres étaient faites comme des plumes +gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands yeux +veloutés qui semblaient se fermer sous le poids de leurs cils. Le vent +qui poussait cette pluie sentait le musc et les fleurs. + +Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le Écoute +ici, joli garçon, entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de +ce pays enchanté, leur appel était troublant et faisait passer des +frissons dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les +mousselines transparentes qui les drapaient; elles étaient fauves et +polies comme du bronze. + +Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, il s’avançait déjà, peu +à peu, pour les suivre. + +...Mais voici qu’un petit coup de sifflet de marine, modulé en trilles +d’oiseau, le rappela brusquement dans sa baleinière, qui allait +repartir. + +Il prit sa course, — et adieu les belles de l’Inde. Quand on se +retrouva au large le soir, il était encore vierge comme un enfant. + +Après une nouvelle semaine de mer bleue, on s’arrêta dans un autre pays +de pluie et de verdure. Une nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient +des cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des +paniers. + +— Alors nous sommes donc déjà en Chine? demanda Sylvestre, voyant +qu’ils avaient tous des figures de magot et des queues. + +On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n’était que +Singapour. Il remonta dans sa hune, pour éviter la poussière noirâtre +que le vent promenait, tandis que le charbon des milliers de petits +paniers s’entassait fiévreusement dans les soutes. + +Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, où se trouvait au +mouillage une certaine Circé tenant un blocus. C’était le bateau auquel +il se savait depuis longtemps destinés, et on l’y déposa avec son sac. + +Il y retrouva des pays même deux Islandais qui pour le moment étaient +canonniers. + +Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles où il l’y avait +rien à faire, ils se réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour +former ensemble une petite Bretagne de souvenir. + +Il du passer cinq mois d’inaction et d’exil dans cette baie triste, +avant le moment désiré d’aller se battre. + + + + +Chapitre XI + + +Paimpol, — le dernier jour de février, — veille du départ des pêcheurs +pour l’Islande. + +Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et +devenue très pâle. + +C’est que Yann était en bas, à causer avec son père. Elle l’avait vu +venir, et elle entendait vaguement résonner sa voix. + +Ils ne s’étaient pas rencontrés de tout l’hiver, comme si une fatalité +les eût toujours éloignés l’un de l’autre. + +Après sa course à Pors-Even, elle avait fondé quelque espérance sur le +pardon des Islandais, où l’on a beaucoup d’occasions de se voir et de +causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, dès le matin de +cette fête, les rues étant déjà tendues de blanc, ornées de guirlandes +vertes, une mauvaise pluie s’était mise à tomber à torrents, chassée de +l’ouest par une brise gémissante; sur Paimpol, on n’avait jamais vu le +ciel si noir. “Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas,” avaient +dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce côté-là. Et, +en effet, ils n’étaient pas venus, ou bien s’étaient vite enfermés à +boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur plus +serré que de coutume, était restée derrière ses vitres toute la soirée, +écoutant ruisseler l’eau des toits et monter du fond des cabarets les +chants bruyants des pêcheurs. + +Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite d’Yann, se doutant +bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore réglée, le +père Gaos, qui n’aimait pas venir à Paimpol, enverrait son fils. Alors +elle s’était promis qu’elle irait à lui, ce que les filles ne font pas +d’ordinaire, qu’elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle lui +reprocherait de l’avoir troublée, puis abandonnée, à la manière de +garçons qui n’ont pas d’honneur. Entêtement, sauvagerie, attachement au +métier de la mer, ou crainte d’un refus... si tous ces obstacles +indiqués par Sylvestre étaient les seuls, ils pourraient bien tomber, +qui sait! Après un entretien franc comme serait le leur. Et alors, +peut-être, reparaîtrait son beau sourire qui arrangerait tout, — ce +même sourire qui l’avait tant surprise et charmée l’hiver d’avant, +pendant une certaine nuit de bal passée tout entière à valser entres +ses bras. Et cet espoir lui rendait du courage, l’emplissait d’une +impatience presque douce. + +De loin, tout paraît toujours si facile, si simple à dire et à faire. + +Et, précisément, cette visite d’Yann tombait à une heure choisie: elle +était sûre que son père, en ce moment assis à fumer, ne se dérangerait +pas pour le reconduire; donc, dans le corridor où il n’y aurait +personne, elle pourrait avoir enfin son explication avec lui. + +Mais voici qu’à présent, le moment venu, cette hardiesse lui semblait +extrême. L’idée seulement de le rencontrer, de le voir face à face au +pied de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait à se +rompre... Et dire que, d’un moment à l’autre, cette porte en bas allait +s’ouvrir, — avec le petit bruit grinçant qu’elle connaissait bien, — +pour lui donner passage! + +Non, décidément, elle n’oserait jamais; plutôt se consumer d’attente et +mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et déjà elle avait +fait quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s’asseoir et +travailler. + +Mais elle s’arrêta encore, hésitante, effarée, se rappellent que +c’était demain le départ pour l’Islande, et que cette occasion de le +voir était unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer +des mois de solitude et d’attente, languir après son retour, perdre +encore tout un été de sa vie... + +En bas, la porte s’ouvrit: Yann sortait! Brusquement résolue, elle +descendit en courant l’escalier, et arriva tremblante se planter devant +lui. + +— Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s’il vous plaît. + +— A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant +la main à son chapeau. + +Il la regardait d’un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tête rejetée +en arrière, l’expression dure, ayant même l’air de se demander si +seulement il s’arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, il plaquait +ses larges épaules à la muraille, comme pour être moins près d’elle +dans ce couloir étroit où il se voyait pris. + +Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu’elle avait préparé +pour lui dire: elle n’avait pas prévu qu’il pourrait lui faire cet +affront-là, de passer sans l’avoir écoutée... + +— Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? demanda-t-elle +d’un ton sec et bizarre, qui n’était pas celui qu’elle voulait avoir. + +Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues étaient devenues +très rouges, une montée de sang lui brûlait le visage, et ses narines +mobiles se dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de sa +poitrine, comme celles des taureaux. + +Elle essaya de continuer: + +— Le soir du bal où nous étions ensemble, vous m’aviez dit au revoir +comme on ne le dit pas à une indifférente... Monsieur Yann, vous êtes +sans mémoire donc... Que vous ai-je fait?... + +... Le mauvais vent d’ouest qui s’engouffrait là, venant de la rue, +agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et, +derrière eux, fit furieusement battre une porte. On était mal dans ce +corridor pour parler de choses graves. Après ses premières phrases, +étranglées dans sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tête, +n’ayant plus d’idées. Ils s’étaient avancés vers la porte de la rue, +lui, fuyant toujours. + +Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était noir. Par cette +porte ouverte, un éclairage livide et triste tombait en plein sur leurs +figures. Et une voisine d’en face les regardait: qu’est-ce qu’ils +pouvaient se dire, ces deux-là, dans le corridor, avec des airs si +troublés? qu’est-ce qui se passait donc chez les Mével? + +— Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin en se dégageant avec une +aisance de fauve. - Déjà j’en ai entendu dans le pays, qui parlaient +sur nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous ne sommes +pas gens de la même classe. Je ne suis pas un garçon à venir chez vous, +moi... + +Et il s’en alla... + +Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle n’avait même rien dit de +ce qu’elle voulait dire, dans cette entrevue qui n’avait réussi qu’à la +faire passer à ses yeux pour une effrontée... Quel garçon était-il +donc, ce Yann, avec son dédain des filles, son dédain de l’argent, son +dédain de tout!... + +Elle restait d’abord clouée sur place, voyant les choses remuer autour +d’elle, avec du vertige... + +Et puis une idée, plus intolérable que toutes, lui vint comme un +éclair: des camarades d’Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur +la place, l’attendant! S’il allait leur raconter cela, s’amuser d’elle, +comme se serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans +sa chambre, pour les observer à travers ses rideaux... + +Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils +regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus +sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menaçante, +disant: + +— Ce n’est qu’un grain; entrons boire, tandis que sa passera. + +Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur Jeannie Caroff, sur +différentes belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenêtre. + +Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne répondait pas, ne souriait +pas, mais demeurait grave et triste. Il n’entra point boire avec les +autres et, sans plus prendre garde à eux ni à la pluie commencée, +marchant lentement sous l’averse comme quelqu’un absorbé dans une +rêverie, il traversa la place, dans la direction de Ploubazlanec... + +Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir +prit la place de l’amer dépit qui lui était d’abord monté au coeur. + +Elle s’assit, la tête dans ses mains. Que faire à présent? + +Oh! s’il avait pu l’écouter rien qu’un moment; plutôt, s’il pouvait +venir là, seul avec elle dans cette chambre où on se parlerait en paix, +tout s’expliquerait peut-être encore. + +Elle l’aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait: +“Vous m’avez cherchée quand je ne vous demandais rien; à présent je +suis à vous de toute mon âme si vous me voulez; voyez, je ne redoute +pas de devenir la femme d’un pêcheur, et cependant, parmi les garçons +de Paimpol, je n’aurais qu’à choisir si j’en désirais un pour mari; +mais je vous aime vous, parce que, malgré tout, je vous crois meilleur +que les autres jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis +jolie; bien que j’aie habité dans les villes, je vous jure que je suis +une fille sage, n’ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous +aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas? + +... Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit qu’en rêve; il +était trop tard, Yann ne l’entendrait point. Tenter de lui parler une +seconde fois... oh! non! pour quelle espèce de créature la +prendrait-il, alors!... Elle aimerait mieux mourir. + +Et demain ils partaient tous pour l’Islande! Seule dans sa belle +chambre, où entrait le jour blanchâtre de février, ayant froid, assise +au hasard sur une des chaises rangées le long du mur, il lui semblait +voir crouler le monde, avec les choses présentes et les choses à venir, +au fond d’un vide morne, effroyable, qui venait de se creuser partout +autour d’elle. + +Elle souhaitait être débarrassée de la vie, être déjà couchée bien +tranquille sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, +elle lui pardonnait, et aucune haine n’était mêlée à son amour +désespéré pour lui... + + + + +Chapitre XII + + +La mer, la mer grise. + +Sur la grand’route non tracée qui mène, chaque été, les pêcheurs en +Islande, Yann filait doucement depuis un jour. + +La veille, quand on était parti au chant des vieux cantiques, il +soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles, +s’étaient dispersés comme des mouettes. + +Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches s’étaient +ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux. + +Yann était peut-être plus silencieux que d’habitude. Il se plaignait du +temps trop calme et paraissait avoir besoin de s’agiter, pour chasser +de son esprit quelque obsession. Il n’y avait pourtant rien à faire, +qu’à glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien qu’à +respirer et à se laisser vivre. En regardant, on ne voyait que des +grisailles profondes; en écoutant, on n’entendait que du silence... + +... Tout à coup, un bruit sourd, à peine perceptible, mais inusité et +venu d’en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture +lorsque l’on serre les freins des roues! Et la Marie, cessant sa +marche, demeura immobilisée... + +Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc de la côte anglaise, +probablement. Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec +ces brumes en rideaux. + +Les hommes s’agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement +contrastait avec cette tranquillité brusque, figée, de leur navire. +Voilà, elle s’était arrêtée à cette place, la Marie, et n’en bougeait +plus. Au milieu de cette immensité de choses fluides, qui, par ces +temps mous, semblaient n’avoir même pas de consistance, elle avait été +saisie par je ne sais quoi de résistant et d’immuable qui était +dissimulé sous ces eaux; elle y était bien prise, et risquait peut-être +d’y mourir. + +Qui n’a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s’attraper par les +pattes à de la glu? + +D’abord on ne s’en aperçoit guère; cela ne change pas leur aspect; il +faut savoir qu’ils son pris par en dessous et en danger de ne s’en +tirer jamais. + +C’est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient +souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu à peu, ils prennent cet +air pitoyable d’une bête en détresse qui va mourir. + +Pour la Marie, c’était ainsi; au commencement cela ne paraissait pas +beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinée, il est vrai, mais +c’était en plein matin, par un beau temps calme; il fallait savoir pour +s’inquiéter et comprendre que c’était grave. + +Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis la faute en ne +s’occupant pas assez du point où l’on était; il secouait ses mains en +l’air, en disant: + +— Ma Doué! ma Doué! sur un ton de désespoir. + +Tout près d’eux, dans une éclaircie, se dessina un cap qu’ils ne +reconnaissaient pas bien. Il s’embruma presque aussitôt; on ne le +distingua plus. + +D’ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. — Et pour le moment, ils +aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces +sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine à leur +manière, et dont il faut se défendre comme de pirates. + +Ils se démenaient tous, changeant, chavirant l’arrimage. Turc, leur +chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, était +très émotionné lui aussi par cet incident: ces bruits d’en dessous, ces +secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilités, il +comprenait très bien que tout cela n’était pas naturel, et se cachait +dans les coins, la queue basse. + +Après, ils amenèrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer +de se déhaler, en réunissant toutes leurs forces sur des amarres — une +rude manoeuvre qui dura dix heures d’affilée; — et, le soir venu, le +pauvre bateau, arrivé le matin si propre et pimpant, prenait déjà +mauvaise figure, inondé, souillé, en plein désarroi. Il s’était +débattu, secoué de toutes les manières, et restait toujours là, cloué +comme un bateau mort. + +***** + + +La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle était plus +haute; cela tournait mal quand, tout à coup, vers six heures, les voilà +dégagés, partis, cassant les amarres qu’ils avaient laissées pour se +tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de l’avant à +l’arrière en criant: + +— Nous flottons! + +Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-là, de flotter; +de se tenir s’en aller, redevenir une chose légère, vivante, au lieu +d’un commencement d’épave qu’on était tout à l’heure!... + +Et, du même coup, la tristesse d’Yann s’était envolée aussi. Allégé +comme son bateau, guéri par la saine fatigue de ses bras, il avait +retrouvé son air insouciant, secoué ses souvenirs. + +Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il +continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi +libre que dans ses premières années. + + + + +Chapitre XIII + + +On distribuait un courrier de France, là bas, à bord de la Circé, en +rade d’Ha-Long, à l’autre bout de la terre. Au milieu d’un groupe serré +de matelots, le vaguemestre appelait à haute voix les noms des heureux, +qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la batterie, en +se bousculant autour d’un fanal. + +— “Moan, Sylvestre!” — Il y en avait une pour lui, une qui était bien +timbrée de Paimpol, — mais ce n’était pas l’écriture de Gaud. — +Qu’est-ce que cela voulait dire? Et de qui venait-elle? + +L’ayant tournée et retournée, il l’ouvrit craintivement. + +Ploubazlanec, ce 5 mars 1884. + +“Mon cher petit-fils,” + +***** + + +C’était bien de sa bonne vieille grand’mère; alors il respira mieux. +Elle avait même apposé au bas sa grosse signature apprise par coeur, +toute tremblée et écolière: “Veuve Moan”. + +Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, d’un mouvement irréfléchi, +et embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C’est que cette +lettre arrivait à un heure suprême de sa vie: demain matin, dès le +jour, il partait pour aller au feu. + +On était au milieu d’avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d’être pris. +Aucune grande opération n’était prochaine dans ce Tonkin, — pourtant +les renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, — alors on prenait à +bord des navires tout ce qu’ils pouvaient encore donner pour compléter +les compagnies de marins déjà débarquées. Et Sylvestre, qui avait +langui longtemps dans les croisières et les blocus, venait d’être +désigné avec quelques autres pour combler des vides dans ces +compagnies-là. + +En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur +disait tout de même qu’ils débarqueraient encore à temps pour se battre +un peu. Ayant arrangé leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait +leurs adieux, ils s’étaient promenés toute la soirée au milieu des +autres qui restaient, se sentant grandis et fiers auprès de ceux-là; +chacun à sa manière manifestait ses impressions de départ, les uns +graves, un peu recueillis; les autres se répandant en exubérantes +paroles. + +Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait en lui-même son +impatience d’attente; seulement quand on le regardait, son petit +sourire contenu disait bien: “Oui, j’en suis en effet, et c’est pour +demain matin”. La guerre, le feu, il ne s’en faisait encore qu’une idée +incomplète; mais cela le fascinait pourtant, parce qu’il était de +vaillante race. + +... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture étrangère, il cherchait +à s’approcher d’un fanal pour pouvoir bien lire. Et c’était difficile +au milieu de ces groupes d’hommes demi-nus, qui se pressaient là, pour +lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie... + +Dès le début de sa lettre, comme il l’avait prévu, la grand’mère Yvonne +expliquait pourquoi elle avait été obligée de recourir à la main peu +experte d’une vieille voisine: + +“Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois par ta cousine, +parce qu’elle est bien dans la peine. Son père a été pris de mort +subite, il y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a été +mangée, à de mauvais jeux d’argent qu’il avait faits cet hiver dans +Paris. On va donc vendre sa maison et ses meubles. C’est une chose à +laquelle personne ne s’attendait dans le pays. Je pense, mon cher +enfant, que cela va te faire comme à moi beaucoup de peine. + +“Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvelé engagement avec le +capitaine Guermeur, toujours sur la Marie, et le départ pour l’Islande +a eu lieu d’assez bonne heure cette année. Ils on appareillé le 1er du +courant, l’avant-veille du grand malheur arrivé à notre pauvre Gaud, et +ils n’en ont pas eu connaissance encore. + +“Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu’à présent c’est fini, nous +ne les marierons pas; car ainsi elle va être obligée de travailler pour +gagner son pain...” + +... Il resta atterré; ces mauvaises nouvelles lui avaient gâté toute sa +joie d’aller se battre... + + + + +Troisième partie + + + + +Chapitre I + + +... Dans l’air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s’arrête court, +dressant l’oreille... + +C’est sur une plaine infinie, d’un vert tendre et velouté de printemps. +Le ciel est gris, pesant aux épaules. + +Ils sont là six matelots armés, en reconnaissance au milieu des +fraîches rizières, dans un sentier de boue... + +... Encore!!... ce même bruit dans le silence de l’air! - Bruit aigre +et ronflant, espèce de dzinn prolongé, donnant bien l’impression de la +petite chose méchante et dure qui passe là tout droit, très vite, et +dont la rencontre peut être mortelle. + +Pour la première fois de sa vie, Sylvestre écoute cette musique-là. Ces +balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l’on tire +soi-même: le coup de feu, parti de loin, est atténué, on ne l’entend +plus; alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de métal, qui +file en traînée rapide, frôlant vos oreilles... + +... Et dzin encore, et dzin! Il en pleut maintenant, des balles. Tout +près des marins, arrêtés net, elles s’enfoncent dans le sol inondé de +la rizière, chacune avec un petit flac de grêle, sec et rapide, et un +léger éclaboussement d’eau. + +Eux se regardent, en souriant comme d’une farce drôlement jouée, et ils +disent: + +— Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les +matelots, tout cela c’est de la même famille chinoise.) + +Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les +voit ricocher, comme des sauterelles dans l’herbe. Cela n’a pas duré +une minute, ce petit arrosage de plomb, et déjà cela cesse. Sur la +grande plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on +aperçoit rien qui bouge. + +Ils sont tous les six encore debout, l’oeil au guet, prenant le vent, +ils cherchent d’où cela a pu venir. + +De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine +comme un îlot de plumes, et derrière lesquels apparaissent, à demi +cachées, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre +détrempée de la rizière, leurs pieds s’enfoncent ou glissent; +Sylvestre, avec ses jambes plus longues et plus agiles, est celui qui +court devant. + +Rien ne siffle plus; on dirait qu’ils ont rêvé... + +Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours +et éternellement les mêmes, — le gris des ciels couverts, la teinte +fraîche des prairies au printemps, — on croirait voir les champs de +France, avec des jeunes hommes courant là gaîment, pour tout autre jeu +que celui de la mort. + +Mais, à mesure qu’ils s’approchent, ces bambous montrent mieux la +finesse exotique de leur feuillée, ces toits de village accentuent +l’étrangeté de leur courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière, +avancent, pour regarder, leurs figures plates contractées par la malice +et la peur... Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se +déploient en une longue ligne tremblante, mais décidée et dangereuse. + +— Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur même brave +sourire. + +Mais c’est égal, ils trouvent cette fois qu’il y en a beaucoup, qu’il y +en a trop. Et l’un d’eux, en se retournant, en aperçoit d’autres, qui +arrivent par derrière, émergeant d’entre les herbages... + +***** + + +... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette journée, le petit +Sylvestre; sa vieille grand’mère eût été fière de le voir si guerrier! + +Déjà transfiguré depuis quelques jours, bronzé, la voix changée, il +était là comme dans un élément à lui. A une minute d’indécision +suprême, les matelots, éraflés par les balles, avaient presque commencé +ce mouvement de recul qui eût été leur mort à tous; mais Sylvestre +avait continué d’avancer; ayant pris son fusil par le canon, il tenait +tête à tout un groupe, fauchant de droite et de gauche, à grands coups +de crosse qui assommaient. Et, grâce à lui, la partie avait changé de +tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais quoi, qui décide +aveuglément de tout, dans ces petites batailles non dirigées était +passé du côté des Chinois; c’étaient eux qui avaient commencé à +reculer. + +... C’était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant +rechargé leurs armes à tir rapide, les abattaient à leur aise; il y +avait des flaques rouges dans l’herbe, des corps effondrés, des crânes +versant leur cervelle dans l’eau de la rizière. + +Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s’aplatissant comme des +léopards. Et Sylvestre courait après, déjà blessé deux fois, un coup de +lance à la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne sentant +rien que l’ivresse de se battre, cette ivresse non raisonnée qui vient +du sang vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, +celle qui faisait les héros antiques. + +Un, qu’il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une +inspiration de terreur désespérée. Sylvestre s’arrêta, souriant, +méprisant, sublime, pour le laisser décharger son arme, puis se jeta un +peu sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. Mais, +dans le mouvement de détente, le canon de ce fusil dévia par hasard +dans le même sens. Alors, lui, sentit une commotion à la poitrine, et, +comprenant bien ce que c’était, par un éclair de pensée, même avant +toute douleur, il détourna la tête vers les autres marins qui +suivaient, pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la phrase +consacrée: “Je crois que j’ai mon compte!” Dans la grande aspiration +qu’il fit, venant de courir, pour prendre, avec sa bouche, de l’air +plein ses poumons, il en sentit entrer aussi, par un trou à son sein +droit, avec un petit bruit horrible, comme dans un soufflet crevé. En +même temps, sa bouche s’emplit de sang, tandis qu’il lui venait au côté +une douleur aiguë, qui s’exaspérait vite, vite, jusqu’à être quelque +chose d’atroce et d’indicible. + +Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête perdue de vertige et +cherchant à reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge +dont la montée l’étouffait, — et puis, lourdement, dans la boue, il +s’abattit. + + + + +Chapitre II + + +Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait déjà plus sombre à +l’approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, +Sylvestre, qu’on avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en rade d’Ha-Long +et mis à bord d’un navire-hôpital qui rentrait en France. + +Il avait été longtemps promené sur divers brancards, avec des temps +d’arrêt dans des ambulances. On avait fait ce qu’on avait pu; mais, +dans ces conditions mauvaises, sa poitrine s’était remplie d’eau, du +côté percé, et l’air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui +ne se fermait pas. + +On lui avait donné la médaille militaire et il en avait eu un moment de +joie. Mais il n’était plus le guerrier d’avant, à l’allure décidée, à +la voix vibrante et brève. Non, tout cela était tombé devant la longue +souffrance et la fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec le +mal du pays; il ne parlait presque plus, répondant à peine d’une petite +voix douce, presque éteinte. Se sentir si malade, et être si loin, si +loin; penser qu’il faudrait tant de jours et de jours avant d’arriver +au pays, - vivrait-il seulement jusque-là, avec ses forces qui +diminuaient?... Cette notion d’effroyable éloignement était une chose +qui l’obsédait sans cesse; qui l’oppressait à ses réveils, — quand, +après les heures d’assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse +de ses plaies, la chaleur de sa fièvre et le petit bruit soufflant de +sa poitrine crevée. Aussi il avait supplié qu’on l’embarquât, au risque +de tout. + +Il était très lourd à porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on +lui donnait des secousses cruelles en le charroyant. + +A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l’un des +petits lits de fer alignés à l’hôpital et il recommença en sens inverse +sa longue promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu +de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c’était dans les +lourdeurs d’en bas, au milieu des exhalaisons de remèdes, de blessures +et de misères. + +Les premiers jours, la joie d’être en route avait amené en lui un peu +de mieux. Il pouvait se tenir soulevé sur son lit avec des oreillers, +et de temps en temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot était +le coffret de bois blanc, acheté à Paimpol, pour mettre ses choses +précieuses; on y trouvait les lettres de la grand’mère Yvonne, celles +d’Yann et de Gaud, un cahier où il avait copié des chansons du bord, et +un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d’un pillage sur +lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naïf +de sa campagne. + +Le mal pourtant ne s’améliorait pas et, dès la première semaine, les +médecins pensèrent que la mort ne pouvait plus être évitée. + +... Près de l’Équateur maintenant, dans l’excessive chaleur des orages. +Le transport s’en allait, secouant ses lits, ses blessés et ses +malades; s’en allait toujours vite sur une mer remuée, tourmentée +encore comme au renversement des moussons. + +Depuis le départ d’Ha-Long, il en était mort plus d’un, qu’il avait +fallu jeter dans l’eau profonde, sur ce grand chemin de France; +beaucoup de ces petits lits s’étaient débarrassé déjà de leur pauvre +contenu. + +Et ce jour-là, dans l’hôpital mouvant, il faisait très sombre: on avait +été obligé, à cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des +sabords, et cela rendait plus horrible cet étouffoir de malades. + +Il allait plus mal, lui; c’était la fin. Couché toujours sur son côté +percé, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de +force, pour immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce +poumon droit, et tâcher de respirer seulement avec l’autre. Mais cet +autre aussi, peu à peu, s’était pris par voisinage, et l’angoisse +suprême était commencée. + +Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans +l’obscurité chaude, des figures aimées ou affreuses venaient se pencher +sur lui; il était dans un perpétuel rêve d’halluciné, où passaient la +Bretagne et l’Islande. + +Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, qui était un +vieillard habitué à voir mourir des matelots, avait été surpris de +trouver, sous cette enveloppe si virile, la pureté d’un petit enfant. + +Il demandait de l’air, de l’air; mais il n’y en avait nulle part; les +manches à vent n’en donnaient plus; l’infirmier, qui l’éventait tout le +temps avec un éventail à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur +lui des buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois respirées, dont les +poitrines ne voulaient plus. + +Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées pour sortir de ce +lit, où il sentait si bien la mort venir; d’aller au plein vent +là-haut, essayer de revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les +haubans, qui habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort +pour s’en aller n’aboutissait qu’à un soulèvement de sa tête et de son +cou affaibli, — quelque chose comme ces mouvements incomplets que l’on +fait pendant le sommeil. — Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait +dans les mêmes creux de son lit défait, déjà englué là par la mort; et +chaque fois après la fatigue d’une telle secousse, il perdait pour un +instant conscience de tout. + +Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fût +encore dangereux, la mer n’étant pas assez calmée. C’était le soir, +vers six heures. Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la +lumière seulement, de l’éblouissante lumière rouge. Le soleil couchant +apparaissait à l’horizon avec une extrême splendeur, dans la déchirure +d’un ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il +éclairait cet hôpital en vacillant, comme une torche que l’on balance. + +De l’air, non, il n’en vint point; le peu qu’il y en avait dehors était +impuissant à entrer ici, à chasser les senteurs de la fièvre. Partout, +à l’infini, sur cette mer équatoriale, ce n’était qu’humidité chaude, +que lourdeur irrespirable. Pas d’air nulle part, pas même pour les +mourants qui haletaient. + +... Une dernière vision l’agita beaucoup: sa vieille grand’mère, +passant sur un chemin, très vite, avec une expression d’anxiété +déchirante; la pluie tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle +se rendait à Paimpol, mandée au bureau de la marine pour y être +informée qu’il était mort. + +Il se débattait maintenant; il râlait. On épongeait aux coins de sa +bouche de l’eau et du sang, qui étaient remontés de sa poitrine, à +flots, pendant ses contorsions d’agonie. Et le soleil magnifique +l’éclairait toujours; au couchant, on eût dit l’incendie de tout un +monde, avec du sang plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert +entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de +Sylvestre, faire un nimbe autour de lui. + +... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en Bretagne, où +midi allait sonner. Il était bien le même soleil, et au même instant +précis de sa durée sans fin; là, pourtant, il avait une couleur très +différente; se tenant plus haut dans un ciel bleuâtre; il éclairait +d’une douce lumière blanche la grand’-mère Yvonne, qui travaillait à +coudre, assise sur sa porte. + +En Islande, où c’était le matin, il paraissait aussi, à cette même +minute de mort. + +Pâli davantage, on eût dit qu’il ne parvenait à être vu là que par une +sorte de tour de force d’obliquité. Il rayonnait tristement, dans un +fiord où dérivait la Marie, et son ciel était cette fois d’une de ces +puretés hyperboréennes qui éveillent des idées de planètes refroidies +n’ayant plus d’atmosphère. Avec une netteté glacée, il accentuait les +détails de ce chaos de pierres qui est l’Islande: tout ce pays, vu de +la Marie, semblait plaqué sur un même plan et se tenir debout. Yann, +qui était là, éclairé un peu étrangement lui aussi, pêchait comme +d’habitude, au milieu de ces aspects lunaires. + +... Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait par ce sabord +de navire, s’éteignit, où le soleil équatorial disparut tout à fait +dans les eaux dorées, on vit les yeux du petit fils mourant se +chavirer, se retourner vers le front comme pour disparaître dans la +tête. Alors on abaissa dessus les paupières avec leurs longs cils — et +Sylvestre redevint très beau et calme, comme un marbre couché... + + + + +Chapitre III + + +... Aussi bien, je ne puis m’empêcher de conter cet enterrement de +Sylvestre que je conduisis moi-même là-bas, dans l’île de Singapour. On +en avait assez jeté d’autres dans la mer de Chine pendant les premiers +jours de la traversée; comme cette terre malaise était là tout près, on +s’était décidé à le garder quelques heures de plus pour l’y mettre. + +C’était le matin, de très bonne heure, à cause du terrible soleil. Dans +le canot qui l’emporta, son corps était recouvert du pavillon de +France. La grande ville étrange dormait encore quand nous accostâmes la +terre. Un petit fourgon, envoyé par le consul, attendait sur le quai; +nous y mîmes Sylvestre et la croix de bois qu’on lui avait faite à +bord; la peinture en était encore fraîche, car il avait fallu se hâter, +et les lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir. + +Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une +émotion, de retrouver là, à deux pas de l’immonde grouillement chinois, +le calme d’une église française. Sous cette haute nef blanche, où +j’étais seul avec mes matelots, le Dies irae chanté par un prêtre +missionnaire résonnait comme une douce incantation magique. Par les +portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient à des jardins +enchantés, des verdures admirables, des palmes immenses; le vent +secouait les grands arbres en fleurs, et c’était une pluie de pétales +d’un rouge de carmin qui tombaient jusque dans l’église. + +Après, nous sommes allés au cimetière très loin. Notre petit cortège de +matelots était bien modeste, le cercueil toujours recouvert du pavillon +de France. Ils nous fallut traverser des quartiers chinois, un +fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, où +toute sorte de figures d’Asie nous regardaient passer avec des yeux +étonnés. + +Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins ombreux où volaient +d’admirables papillons aux ailes de velours bleu. Un grand luxe de +fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la sève équatoriale. +Enfin, le cimetière: des tombes mandarines, avec des inscriptions +multicolores, des dragons et des monstres; d’étonnants feuillages, des +plantes inconnues. L’endroit où nous l’avons mis ressemble à un coin +des jardins d’Indra. Sur sa terre, nous avons planté cette petite croix +de bois qu’on lui avait faite à la hâte pendant la nuit: + +SYLVESTRE MOAN +Dix-neuf ans + + +Et nous l’avons laissé là, pressés de repartir à cause de ce soleil qui +montait toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres +merveilleux, sous ses grandes fleurs. + + + + +Chapitre IV + + +Le transport continuait sa route à travers l’océan Indien. En bas, dans +l’hôpital flottant, il y avait encore des misères enfermées. Sur le +pont, on ne voyait qu’insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur la +mer, une vraie fête d’air pur et de soleil. + +Par ces beaux temps d’alizés, les matelots, étendus à l’ombre des +voiles, s’amusaient avec leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce +Singapour d’où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte +de bêtes apprivoisées.) + +Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, ayant de petits airs +enfantins sur leurs figures d’oiseau; pas encore de queue, mais déjà +vertes, oh! d’un vert admirable. Les papas et les mamans avaient été +verts; alors elles, toutes petites, avaient hérité inconsciemment de +cette couleur-là, posées sur ces planches si propres du navire, elles +ressemblaient à des feuilles très fraîches tombées d’un arbre des +tropiques. + +Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s’observaient entre +elles drôlement; elles se mettaient à tourner le cou en tous sens, +comme pour s’examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme +des boiteuses, avec des petits trémoussements comiques, partant tout +d’un coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle patrie; et il y +en avait qui tombaient. + +Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c’était un autre +amusement. Il y en avait de tendrement aimées, qui étaient embrassées +avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de +leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, moitié +grotesque, moitié touchantes. + +Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le pont deux +sacs de toile, scellés de gros cachets en cire rouge, et marqués au nom +de Sylvestre; c’était pour vendre à la criée, — comme le règlement +l’exige pour les morts, — tous ses vêtements, tout ce qui lui avait +appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper +autour; à bord d’un navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces +ventes de sac, pour que cela n’émotionne plus. Et puis, sur ce bateau, +on avait si peu connu Sylvestre. + +Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies bleues, furent palpés, +retournés et puis enlevés à des prix quelconques, les acheteurs +surfaisant pour s’amuser. + +Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu’on adjugea cinquante sous. +On en avait retiré, pour remettre à la famille, les lettres et la +médaille militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre +de Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites +choses disposées là par la prévoyance de grand’mère Yvonne pour réparer +et recoudre. + +Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, présenta deux +petits bouddha, pris dans une pagode pour être donnés à Gaud, et si +drôles de tournure qu’il y eut un fou rire quand on les vit apparaître +comme dernier lot. S’ils riaient, les marins, ce n’était pas par manque +de coeur, mais par irréflexion seulement. + +Pour finir, on vendit les sacs, et l’acheteur entreprit aussitôt de +rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien à la place. + +Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce +pont si propre des poussières ou des débris de fil tombés de ce +déballage. + +Et les matelots retournèrent gaîment s’amuser avec leurs perruches et +leurs singes. + + + + +Chapitre V + + +Un jour de la première quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne +rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu’on était venu la +demander de la part du commissaire de l’inscription maritime. + +C’était quelque chose concernant son petit-fils, bien sûr; mais cela ne +lui fit pas du tout peur. Dans les familles des gens de mer on a +souvent affaire à l’Inscription; elle donc, qui était fille, femme, +mère et grand’mère de marin, connaissait ce bureau depuis tantôt +soixante ans. + +C’était au sujet de sa délégation, sans doute; ou peut-être un petit +décompte de la Circé à toucher au moyen de sa procure. Sachant ce qu’on +doit à M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle robe et +une coiffe blanche, puis se mit en route sur les deux heures. + +Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle +s’acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de même, à la +réflexion, à cause de ces deux mois sans lettre. + +Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, très tombé depuis +les froids de l’hiver. + +— Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gêner, la +belle!... (Encore ce costume en planches, qu’il avait dans l’idée.) + +Le gai temps de juin souriait partout autour d’elle. Sur les hauteurs +pierreuses, il n’y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune +d’or; mais dès qu’on passait dans les bas-fonds abrités contre le vent +de la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies +d’aubépine fleurie, l’herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guère +tout cela, elle, si vieille, sur qui s’étaient accumulées les saisons +fugitives, courtes à présent comme des jours... + +Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers, +des oeillets, des giroflées et, jusque sur les hautes toitures de +chaume et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers +papillons blancs. + +Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays d’Islandais, et les +belles filles de race fière que l’on apercevait, rêveuses, sur les +portes, semblaient darder très loin au delà des objets visibles leurs +yeux bruns ou bleus. Les jeunes hommes, à qui allaient leurs +mélancolies et leurs désirs, étaient à faire la grande pêche, là-bas, +sur la mer hyperborée... + +Mais c’était un printemps tout de même, tiède, suave, troublant, avec +de légers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles. + +Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire à cette vieille +grand’mère qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la +mort de son dernier petit-fils. Elle touchait à l’heure terrible où +cette chose, qui s’était passée si loin sur la mer chinoise, allait lui +être dite; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment +de mourir avait devinée et qui lui avait arraché ses dernières larmes +d’angoisses — sa bonne vieille grand’mère, mandée à l’Inscription de +Paimpol pour apprendre qu’il était mort! — Il l’avait vu très nettement +passer, sur cette route, s’en allant bien vite, droite, avec son petit +châle brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette apparition +l’avait fait se soulever et se tordre avec un déchirement affreux, +tandis que l’énorme soleil rouge de l’Équateur, qui se couchait +magnifiquement, entrait par le sabord de l’hôpital pour le regarder +mourir. + +Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision dernière, s’était figuré sous +un ciel de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, +se faisait au gai printemps moqueur... + +En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiète, et +pressait encore sa marche. + +La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de granit où +tombait ce soleil, donnant le bonjour à d’autres vieilles, ses +contemporaines, assises à leur fenêtre. Intriguées de la voir, elles +disaient: + +— Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du dimanche, un jour sur +semaine? + +M. le commissaire de l’inscription ne se trouvait pas chez lui. Un +petit être très laid, d’une quinzaine d’années, qui était son commis, +se tenait assis à son bureau. Étant trop mal venu pour faire un +pêcheur, il avait reçu de l’instruction et passait ses jours sur cette +même chaise, en fausses manches noires, grattant son papier. + +Avec un air d’importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva +pour prendre, dans un casier, des pièces timbrées. + +Il y en avait beaucoup... qu’est-ce que cela voulait dire? Des +certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni +par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort... + +Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à trembler et à +voir trouble. C’est qu’elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud +écrivait pour elle à son petit-fils, et qui étaient revenues là, non +décachetées... Et ça c’était passé ainsi vingt ans auparavant, pour la +mort de son fils Pierre: les lettres étaient revenues de la Chine chez +M. le commissaire, qui les lui avait remises... + +Il lisait maintenant d’une voix doctorale: “Moan, Jean-Marie-Sylvestre, +inscrit à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du +Bien-Hoa le 14...” + +— Quoi?... Qu’est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur?... + +— Décédé!... Il est décédé, reprit-il. + +Mon Dieu, il n’était sans doute pas méchant, ce commis; s’il disait +cela de cette manière brutale, c’était plutôt manque de jugement, +inintelligence de petit être incomplet. Et, voyant qu’elle ne +comprenait pas ce beau mot, il s’exprima en breton: + +— Marw éo!... + +— Marw éo!... (Il est mort...) + +Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un +pauvre écho fêlé redirait une phrase indifférente. + +C’était bien ce qu’elle avait à moitié deviné, mais cela la faisait +trembler seulement; à présent que c’était certain, ça n’avait pas l’air +de la toucher. D’abord sa faculté de souffrir s’était vraiment un peu +émoussée, à force d’âge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne +venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le +moment dans sa tête, et voilà qu’elle confondait cette mort avec +d’autres: elle en avait tant perdu, de fils!... Il lui fallut un +instant pour bien entendre que celui-ci était son dernier, si chéri, +celui à qui se rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son +attente, toutes ses pensées, déjà obscurcies par l’approche sombre de +l’enfance... + +Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant +se petit monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c’était comme ça +qu’on annonçait à une grand’mère la mort de son petit-fils?... Elle +restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son +châle brun avec ses pauvres vieilles mains gercées de laveuse. + +Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce trajet +qu’il faudrait faire, et faire décemment, avant d’atteindre le gîte de +chaume où elle avait hâte de s’enfermer — comme les bêtes blessées qui +se cachent au terrier pour mourir. C’est pour cela aussi qu’elle +s’efforçait de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, +épouvantée surtout d’une route si longue. + +On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente +francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les +lettres, les certificats et la boîte contenant la médaille militaire. +Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts, +le promena d’une main dans l’autre, ne trouvant plus ses poches pour le +mettre. + +Dans Paimpol, elle passa tout d’une pièce et ne regardant personne, le +corps un peu penché comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de +sang à ses oreilles; - et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre +machine déjà très ancienne qu’on aurait remontée à toute vitesse pour +la dernière fois, sans s’inquiéter d’en briser les ressorts. + +Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant, épuisée; de +temps à autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans +la tête un grand choc douloureux. Et elle se dépêchait de se terrer +chez elle, de peur de tomber et d’être rapportée... + + + + +Chapitre VI + + +La vieille Yvonne qui est soûle! + +Elle était tombée, et les gamins lui couraient après. C’était justement +en entrant dans la commune de Ploubazlanec, où il y a beaucoup de +maisons le long de la route. Tout de même elle avait eu la force de se +relever et, clopin-clopant, se sauvait avec son bâton. + +— La vieille Yvonne qui est soûle! + +Et des petits effrontés venaient la regarder sous le nez en riant. Sa +coiffe était toute de travers. + +Il y en avait, de ces petits, qui n’étaient pas bien méchant dans le +fond, — et quand ils l’avaient vue de plus près devant cette grimace de +désespoir sénile, s’en retournaient tout attristés et saisis, n’osant +plus rien dire. + +Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de détresse qui +l’étouffait, et se laissa tomber dans un coin, la tête au mur. Sa +coiffe lui était descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, — sa +pauvre belle coiffe autrefois si ménagée. Sa dernière robe des +dimanches était toute salie, et une mince queue de cheveux, d’un blanc +jaune, sortait de son serre-tête, complétant un désordre de +pauvresse... + + + + +Chapitre VII + + +Gaud, qui venait pour s’informer, la trouva le soir ainsi, toute +décoiffée, laissant pendre les bras, la tête contre la pierre, avec une +grimace et un hi hi hi! plaintif de petit enfant; elle ne pouvait +presque pas pleurer: les trop vieilles grand’mères n’ont plus de larmes +dans leurs yeux taris. + +— Mon petit-fils qui est mort! + +Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la médaille. + +Gaud parcourut d’un coup d’oeil, vit que c’était bien vrai, et se mit à +genoux pour prier. + +Elles restèrent là ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que +dura ce crépuscule de juin — qui est très long en Bretagne et qui +là-bas, en Islande, ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui +porte bonheur leur faisait tout de même sa grêle musique. Et la lueur +jaune du soir entrait par la lucarne, dans cette chaumière Moan que la +mer avait tous pris, qui étaient maintenant une famille éteinte... + +A la fin Gaud disait: + +— Je viendrai, moi, ma bonne grand’mère, demeurer avec vous; +j’apporterai mon lit qu’on m’a laissé, je vous garderai, je vous +soignerai, vous ne serez pas toute seule... + +Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se +sentait distraite involontairement par la pensée d’un autre: — celui +qui était reparti pour la grande pêche. + +Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était mort; justement +les chasseurs devaient bientôt partir. Le pleurerait-il seulement?... +Peut-être que oui, car il l’aimait bien... Et au milieu de ses propres +larmes, elle se préoccupait de cela beaucoup, tantôt s’indignant contre +ce garçon dur, tantôt s’attendrissant à son souvenir, à cause de cette +douleur qu’il allait avoir lui aussi et qui était comme un +rapprochement entre eux deux; — en somme, le coeur tout rempli de +lui... + + + + +Chapitre VIII + + +... Un soir pâle d’août, la lettre qui annonçait à Yann la mort de son +frère finit par arriver à bord de la Marie sur la mer d’Islande; - +c’était après une journée de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au +moment où il allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis +de sommeil, il lut cela en bas, dans le réduit sombre, à le lueur jaune +de la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta +insensible, étourdi, comme quelqu’un qui ne comprendrait pas bien. Très +renfermé, par fierté, pour tout ce qui concernait son coeur, il cacha +la lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots +font, sans rien dire. + +Seulement il ne se sentait plus le courage de s’asseoir avec les autres +pour manger la soupe; alors, dédaignant même de leur expliquer +pourquoi, il se jeta sur sa couchette et, du même coup, s’endormit. + +Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait... + +Aux approches de minuit, — étant dans cet état d’esprit particulier aux +marins qui ont conscience de l’heure dans le sommeil et qui sentent +venir le moment où on les fera lever pour le quart, — il voyait cet +enterrement encore. Et il se disait: + +— Je rêve; heureusement ils vont me réveiller mieux et ça s’évanouira. + +Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu’une voix se mit à +dire: “Gaos! — allons debout, la relève!” il entendit sur sa poitrine +un léger froissement de papier — petite musique sinistre affirmant la +réalité de la mort. — Ah! Oui, la lettre!... c’était vrai, donc! — et +déjà ce fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se +dressant vite, dans son réveil subit, il heurta contre les poutres son +front large. + +Puis il s’habilla et ouvrit l’écoutille pour aller là-haut prendre son +poste de pêche... + + + + +Chapitre IX + + +Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui +venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer. + +Cette nuit-là, c’était l’immensité présentée sous ses aspects les plus +étonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des +impressions de profondeur. + +Cet horizon, qui n’indiquait aucune région précise de la terre, ni même +aucun âge géologique, avait dû être tant de fois pareil depuis +l’origine des siècles, qu’en regardant il semblait vraiment qu’on ne +vit rien, — rien que l’éternité des choses qui sont et qui ne peuvent +se dispenser d’être. + +Il ne faisait même pas absolument nuit. C’était éclairé faiblement, par +un reste de lumière, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme +par habitude, rendant une plainte sans but. C’était gris, d’un gris +trouble qui fuyait sous le regard. — La mer pendant son repos +mystérieux et son sommeil, se dissimulait sous les teintes discrètes +qui n’ont pas de nom. + +Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient pris des formes +quelconques, parce que les choses ne peuvent guère n’en pas avoir dans +l’obscurité, elles se confondaient presque pour n’être qu’un grand +voile. + +Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des eaux elles faisaient +une sorte de marbrure plus distincte, bien que très lointaine; un +dessin mou, comme tracé par une main distraite; combinaison de hasard, +non destinée à être vue, et fugitive, prête à mourir. — Et cela seul, +dans tout cet ensemble, paraissait signifier quelque chose; on eût dit +que la pensée mélancolique, insaisissable, de tout ce néant, était +inscrite là; — et les yeux finissaient par s’y fixer, sans le vouloir. + +Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles s’habituaient à +l’obscurité du dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure +unique du ciel; elle avait forme de quelqu’un qui s’affaisse, avec deux +bras qui se tendent. Et à présent qu’il avait commencé à voir là cette +apparence, il lui semblait que ce fût une vraie ombre humaine, +agrandie, rendue gigantesque à force de venir de loin. + +Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les rêves indicibles +et les croyances primitives, cette ombre triste, effondrée au bout de +ce ciel de ténèbres, se mêlait peu à peu au souvenir de son frère mort, +comme une dernière manifestation de lui. + +Il était coutumier de ces étranges associations d’images, comme il s’en +forme surtout au commencement de la vie, dans la tête des enfants... + +Mais les mots, si vagues qu’ils soient, restent encore trop précis pour +exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle +quelquefois dans les rêves, et dont on ne retient au réveil que +d’énigmatiques fragments n’ayant plus de sens. + +A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde, +angoissée, pleine d’inconnu et de mystère, qui lui glaçait l’âme; +beaucoup mieux que tout à l’heure, il comprenait maintenant que son +pauvre petit frère ne reparaîtrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui +avait été long à percer l’enveloppe robuste et dure de son coeur, y +entrait à présent jusqu’à pleins bords. Il revoyait la figure douce de +Sylvestre, ses bons yeux d’enfant; à l’idée de l’embrasser, quelque +chose comme un voile tombait tout à coup entre ses paupières, malgré +lui, — et d’abord il ne s’expliquait pas bien ce que c’était, n’ayant +jamais pleuré dans sa vie d’homme. — Mais les larmes commençaient à +couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent +soulever sa poitrine profonde. + +Il continuait de pêcher très vite, sans perdre son temps ni rien dire, +et les deux autres, qui l’écoutaient dans ce silence, se gardaient +d’avoir l’air d’entendre, de peur de l’irriter, le sachant si renfermé +et si fier. + +... Dans son idée à lui, la mort finissait tout... + +Il lui arrivait bien, par respect, de s’associer à ces prières qu’on +dit en famille pour les défunts; mais il ne croyait à aucune survivance +des âmes. + +Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d’une +manière brève et assurée, comme une chose bien connue de chacun; ce qui +pourtant n’empêchait pas une vague appréhension des fantômes, une vague +frayeur des cimetières, une confiance extrême dans les saints et les +images qui protègent, ni surtout une vénération innée pour la terre +bénite qui entoure les églises. + +Ainsi Yann redoutait pour lui-même d’être pris par la mer, comme si +cela anéantissait davantage, — et la pensée que Sylvestre était resté +là-bas, dans cette terre lointaine d’en dessous, rendait son chagrin +plus désespéré, plus sombre. + +Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte, +comme s’il eût été seul. + +... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu’il fût à peine +deux heures; et en même temps il paraissait s’étendre, devenir plus +démesuré, se creuser d’une manière plus effrayante. Avec cette espèce +d’aube qui naissait, les yeux s’ouvraient davantage et l’esprit plus +éveillé concevait mieux l’immensité des lointains; alors les limites de +l’espace visible étaient encore reculées et fuyaient toujours. + +C’était un éclairage très pâle, mais qui augmentait; il semblait que +cela vint par petits jets, par secousses légères; les choses éternelles +avaient l’air de s’illuminer par transparence, comme si des lampes à +flamme blanche eussent été montées peu à peu, derrière les informes +nuées grises; — montées discrètement, avec des précautions +mystérieuses, de peur de troubler le morne repos de la mer. + +Sous l’horizon, la grande lampe blanche, c’était le soleil, qui se +traînait sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade +lente et froide commencée dès l’extrême matin... + +Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses d’aurore, tout +restait blême et triste. Et, à bord de la Marie, un homme pleurait, le +grand Yann... + +Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande mélancolie du +dehors, c’était l’appareil de deuil employé pour le pauvre petit héros +obscur, sur ces mers d’Islande où il avait passé la moitié de sa vie... + +Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la +manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il +semblait complètement repris par le travail de la pêche, par le train +monotone des choses réelles et présentes, comme ne pensant plus à rien. + +Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine à +suffire. + +Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, c’était un nouveau +changement à vue. Le grand déploiement d’infini, le grand spectacle du +matin était terminé, et maintenant les lointains paraissaient au +contraire se rétrécir, se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru +voir tout à l’heure la mer si démesurée? L’horizon était à présent tout +près, et il semblait même qu’on manquât d’espace. Le vide se +remplissait de voiles ténus qui flottaient, les uns plus vagues que des +buées, d’autres aux contours presque visibles et comme frangés. Ils +tombaient mollement, dans un grand silence, comme des mousselines +blanches n’ayant pas de poids; mais il en descendait de partout en même +temps, aussi l’emprisonnement là-dessous se faisait très vite, et cela +oppressait, de voir ainsi s’encombrer l’air respirable. + +C’était la première brume d’août qui se levait. En quelques minutes le +suaire fut uniformément dense, impénétrable; autour de la Marie, on ne +distinguait plus rien qu’une pâleur humide où se diffusait la lumière +et où la mâture du navire semblait même se perdre. + +— De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, dirent les hommes. + +Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable compagne de la +seconde période de pêche; mais aussi cela annonçait la fin de la saison +d’Islande, l’époque où l’on fait route pour revenir en Bretagne. + +En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur leur barbe; cela +faisait luire d’humidité leur peau brunie. Ceux qui se regardaient d’un +bout à l’autre du bateau se voyaient troubles comme des fantômes; par +contre les objets très rapprochés apparaissaient plus crûment sous +cette lumière fade et blanchâtre. On prenait garde de respirer la +bouche ouverte; une sensation de froid et de mouillé pénétrait les +poitrines. + +En même temps, la pêche allait de plus en plus vite, et on ne causait +plus, tant les lignes donnaient; à tout instant, on entendait tomber à +bord des gros poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet; +après, ils se trémoussaient rageusement en claquant de la queue contre +le bois du pont; tout était éclaboussé de l’eau de la mer et des fines +écailles argentées qu’ils jetaient en se débattant. Le marin qui leur +fendait le ventre avec son grand couteau, dans sa précipitation, +s’entaillait les doigts, et son sang bien rouge se mêlait à la saumure. + + + + +Chapitre X + + +Ils restèrent, cette fois, dix jours d’affilée pris dans la brume +épaisse, sans rien voir. La pêche continuait d’être bonne et, avec tant +d’activité, on ne s’ennuyait pas. De temps en temps, à intervalles +réguliers, l’un d’eux soufflait dans une trompe de corne d’où sortait +un bruit pareil au beuglement d’une bête sauvage. + +Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre +beuglement lointain répondait à leur appel. Alors on veillait +davantage. Si le cri se rapprochait, toutes les oreilles se tendaient +vers ce voisin inconnu, qu’on apercevrait sans doute jamais et dont la +présence était pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui; +il devenait une occupation, une société et, par envie de le voir, les +yeux s’efforçaient à percer les impalpables mousselines blanches qui +restaient tendues partout dans l’air. + +Puis il s’éloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le +lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu +de cet infini de vapeurs immobiles. Tout était imprégné d’eau; tout +était ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus +pénétrant; le soleil s’attardait davantage à traîner sous l’horizon; il +y avait déjà de vraies nuits d’une ou deux heures, dont la tombée grise +était sinistre et glaciale. + +Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que +la Marie ne se fût trop rapprochée de l’île d’Islande. Mais toutes les +lignes du bord filées bout à bout n’arrivaient pas à toucher le lit de +la mer: on était donc bien au large et en belle eau profonde. + +La vie était saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le +bien-être du soir, l’impression de gîte bien chaud qu’on éprouvait dans +la cabine en chêne massif, quand on y descendait pour souper ou pour +dormir. + +Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus cloîtrés que des moines, +causaient peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des +heures et des heures à son même poste invariable, les bras seuls +occupés au travail incessant de la pêche. Ils n’étaient séparés les uns +des autres que de deux ou trois mètres, et ils finissaient par ne plus +se voir. + +Ce calme de la brume, cette obscurité blanche endormait l’esprit. Tout +en pêchant, on se chantait pour soi-même quelque air du pays à +demi-voix, de peur d’éloigner les poissons. Les pensées se faisaient +plus lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, s’allonger en +durée afin d’arriver à remplir le temps sans y laisser des vides, des +intervalles de non-être. On n’avait plus du tout l’idée aux femmes, +parce qu’il faisait déjà froid; mais on rêvait à des choses +incohérentes ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de +ces rêves était aussi peu serrée qu’un brouillard... + +Ce brumeux mois d’août, il avait coutume de clore ainsi chaque année, +d’une manière triste et tranquille, la saison d’Islande. Autrement +c’était toujours la même plénitude de vies physique, gonflant les +poitrines et faisant aux marins des muscles durs. + +Yann avait bien retrouvé tout de suite ses façons d’être habituelles, +comme si son grand chagrin n’eût pas persisté: vigilant et alerte, +prompt à la manoeuvre et à la pêche, l’allure désinvolte comme qui n’a +pas de soucis; du reste, communicatif à ses heures seulement — qui +étaient rares — et portant toujours la tête aussi haut avec son air à +la fois indifférent et dominateur. + +Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait la Vierge de +faïence, quand on était attablé, le grand couteau en main devant +quelque bonne assiettée toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, +de rire aux choses drôles que les autres disaient. + +En lui-même, peut-être, s’occupait-il un peu de cette Gaud, que +Sylvestre lui avait sans doute donnée pour femme dans ses dernières +petites idées d’agonie, - et qui était devenue une pauvre fille à +présent sans personne au monde... Peut-être bien surtout, le deuil de +ce frère durait-il encore dans le fond de son coeur... + +Mais ce coeur d’Yann était une région vierge, à gouverner, peu connue, +où se passaient des choses qui ne se révélaient pas au dehors. + + + + +Chapitre XI + + +Un matin, vers trois heures, tandis qu’ils rêvaient tranquillement sous +leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le +timbre leur sembla étrange et non connu d’eux. Ils se regardèrent les +uns les autres, ceux qui étaient sur le pont, s’interrogeant d’un coup +d’oeil: + +— Qui est-ce qui a parlé? + +Non, personne; personne n’avait rien dit. Et, en effet, cela avait bien +eu l’air de sortir du vide extérieur. + +Alors, celui qui était chargé de la trompe, et qui l’avait négligée +depuis la veille, se précipita dessus, en se gonflant de tout son +souffle pour pousser le long beuglement d’alarme. + +Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si, +au contraire, une apparition eût été évoquée par ce son vibrant de +cornemuse, une grande chose imprévue s’était dessinée en grisaille, +s’était dressée menaçante, très haut tout près d’eux: des mâts, des +vergues, des cordages, un dessin de navire qui s’était fait en l’air, +partout à la fois et d’un même coup, comme ces fantasmagories pour +effrayer qui, d’un seul jet de lumière, sont créées sur des voiles +tendus. Et d’autre hommes apparaissaient là, à les toucher, penchés sur +le rebord, les regardant avec des yeux très ouverts dans un réveil de +surprise et d’épouvante... + +Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de rechange, des gaffes — +tout ce qui se trouva dans la drôme de long et de solide — et les +pointèrent en dehors pour tenir à distance cette chose et ces visiteurs +qui leur arrivaient. Et les autres aussi, effarés, allongeaient vers +eux d’énormes bâtons pour les repousser. + +Mais il n’y eut qu’un craquement très léger dans les vergues, au-dessus +de leurs têtes, et les mâtures, un instant accrochées, se dégagèrent +aussitôt sans aucune avarie; le choc, très doux par ce calme, était +tout à fait amorti; il avait été si faible même, que vraiment il +semblait que cet autre navire n’eût pas de masse et qu’il fût une chose +molle, presque sans poids... + +Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent à rire; ils se +reconnaissaient entre eux: + +— Ohé! de la Marie. + +— Eh! Gaos, Laumec, Guermeur! + +L’apparition, c’était la Reine-Berthe, capitaine Larvoër, aussi de +Paimpol; ces matelots étaient des villages d’alentour; ce grand-là, +tout en barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c’était +Kerjégou, un de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounès ou de +Plounérin. + +— Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de +sauvages? demandait Larvoër de la Reine-Berthe. + +— Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d’écumeurs, mauvais poison +de la mer?... + +— Oh! nous... c’est différent; ça nous est défendu de faire du bruit. +(Il avait répondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystère +noir; avec un sourire drôle, qui, par la suite, revint souvent en tête +à ceux de la Marie et leur donna à penser beaucoup.) + +Et puis comme s’il en eût dit trop long, il finit par cette +plaisanterie: + +— Notre corne à nous, c’est celui-là, en soufflant dedans, qui nous l’à +crevée. + +Et il montrait un matelot à figure de triton, qui était tout en cou et +tout en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de +grotesque et de l’inquiétant dans sa puissance difforme. + +Et pendant qu’on se regardait là, attendant que quelque brise ou +quelque courant d’en dessous voulût bien emmener l’un plus vite que +l’autre, séparer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyés en +bâbord, se tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, +comme eussent fait des assiégés avec des piques, ils parlèrent des +choses du pays, des dernières lettres reçues par les “chasseurs”, des +vieux parents et des femmes. + +— Moi, disait Kerjégou, la mienne me marque qu’elle vient d’avoir son +petit que nous attendions; ça va nous en faire la douzaine tout à +l’heure. + +Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième annonçait le mariage de +la belle Jeannie Caroff — une fille très connue des Islandais — avec +certain vieux richard infirme, de la commune de Plourivo. + +Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et il semblait que +cela changeât aussi le son des voix qui avait quelque chose d’étouffé +et de lointain. + +Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d’un de ces pêcheurs, un +petit homme déjà vieillot qu’il était sûr de n’avoir jamais vu nulle +part et qui pourtant lui avait dit tout de suite: “Bonjour, mon grand +Yann!” avec un air d’intime connaissance; il avait la laideur irritante +des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux perçants. + +— Moi, disait encore Larvoër, de la Reine-Berthe, on m’a marqué la mort +du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui faisait +son service à l’État, comme vous savez, sur l’escadre de Chine; un bien +grand dommage! + +Entendant cela, les autres de la Marie se tournèrent vers Yann pour +savoir s’il avait déjà connaissance de ce malheur. + +— Oui, dit-il d’une voix basse, l’air indifférent et hautain, c’était +sur la dernière lettre que mon père m’a envoyée. + +Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu’ils avaient de son +chagrin, et cela l’irritait. + +Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers du brouillard pâle, +pendant que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue. + +— Ma femme me marque en même temps, continuait Larvoër, que la fille de +M. Mével a quitté la ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la +vieille Moan, sa grand’tante; elle s’est mise à travailler à présent, +en journée chez le monde, pour gagner sa vie. D’ailleurs, j’avais +toujours eu dans l’idée, moi, que c’était une brave fille, et une +courageuse, malgré ses airs de demoiselle et ses falbalas. + +Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui déplaire, et +une couleur rouge lui monta aux joues sous son hâle doré. + +Par cette appréciation sur Gaud fut clos l’entretien avec ces gens de +la Reine-Berthe qu’aucun être vivant ne devait plus jamais revoir. +Depuis un instant, leurs figures semblaient déjà plus effacées, car +leur navire était moins près, et, tout à coup, ceux de la Marie ne +trouvèrent plus rien à pousser, plus rien au bout de leurs longs +morceaux de bois; tous leurs “espars”, avirons, mâts ou vergues, +s’agitèrent en cherchant dans le vide, puis retombèrent les uns après +les autres lourdement dans la mer, comme de grands bras morts. On +rentra donc ces défenses inutiles: la Reine-Berthe, replongée dans la +brume profonde, avait disparu brusquement tout d’une pièce, comme +s’efface l’image d’un transparent derrière lequel la lampe a été +soufflée. Ils essayèrent de la héler, mais rien ne répondit à leurs +cris, - qu’une espèce de clameur moqueuse à plusieurs voix, terminée en +un gémissement qui les fit se regarder avec surprise... + +Cette Reine-Berthe ne revint point avec les autres Islandais et, comme +ceux du Samuel Azénide avaient rencontré dans un fiord une épave non +douteuse (son couronnement d’arrière avec un morceau de sa quille), on +ne l’attendit plus; dès le mois d’octobre, les noms de tous ses marins +furent inscrits dans l’église sur des plaques noires. + +Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de la Marie avaient +bien retenu la date, jusqu’à l’époque du retour, il n’y avait eu aucun +mauvais temps dangereux sur la mer d’Islande, tandis que, au contraire +trois semaines auparavant, une bourrasque d’ouest avait emporté +plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le sourire de +Larvoër et, en rapprochant toutes ces choses, on fit beaucoup de +conjonctures; Yann revit plus d’une fois, la nuit, le marin au +clignotement de singe, et quelques-uns de la Marie se demandèrent +craintivement si, ce matin-là, ils n’avaient point causé avec des +trépassés. + + + + +Chapitre XII + + +L’été s’avança et, à la fin d’août, en même temps que les premiers +brouillards du matin, on vit les Islandais revenir. + +Depuis trois mois déjà, les deux abandonnées habitaient ensemble, à +Ploubazlanec, la chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille +dans ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là tout ce qu’on +lui avait laissé après la vente de la maison de son père: son beau lit +à la mode des villes et ses belles jupes de différentes couleurs. Elle +avait fait elle-même sa nouvelle robe noire d’un façon plus simple et +portait, comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline +épaisse ornée seulement de plis. + +Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de couture chez les gens +riches de la ville et rentrait à la nuit, sans être distraite en chemin +par aucun amoureux, restée un peu hautaine, et encore entourée d’un +respect de demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient +comme autrefois, la main à leur chapeau. + +Par les beaux crépuscules d’été, elle s’en revenait de Paimpol, tout le +long de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose. +Les travaux d’aiguille n’avaient pas eu le temps de la déformer — comme +d’autres, qui vivent toujours penchées de côté sur leur ouvrage — et, +en regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu’elle +tenait de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au +fond duquel était Yann... + +Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine +région plus pierreuse et plus balayée par le vent, on serait arrivé à +ce hameau de Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises, +croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le sens des +rafales d’ouest. Elle n’y retournerait sans doute jamais, dans ce +Pors-Even, bien qu’il fût à moins d’une lieue; mais, une fois dans sa +vie, elle y était allée et cela avait suffi pour laisser un charme sur +tout son chemin; Yann, d’ailleurs, devait souvent y passer et, de sa +porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, +entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette région de +Ploubazlanec; elle était presque heureuse que le sort l’eût rejetée là: +en aucun autre lieu du pays elle n’eût pu se faire à vivre. + +A cette saison de fin d’août, il y a comme un alanguissement de pays +chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirées lumineuses, +des reflets du grand soleil d’ailleurs qui viennent traîner jusque sur +la mer bretonne. Très souvent, l’air est limpide et calme, sans aucun +nuage nulle part. + +Aux heures où Gaud s’en revenait, les choses se fondaient déjà ensemble +pour la nuit, commençaient à se réunir et à former des silhouettes. Çà +et là, un bouquet d’ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux +pierres, comme un panache ébouriffé; un groupe d’arbres tordus formait +un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau à toit +de paille dessinait au-dessus de la lande une petite découpure bossue. +Aux carrefours les vieux christs qui gardaient la campagne étendaient +leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés, +et, dans le lointain, la Manche se détachait en clair, en grand miroir +jaune sur un ciel qui était déjà ténébreux vers l’horizon. Et dans ce +pays, même ce calme, même ces beau temps, étaient mélancoliques; il +restait, malgré tout, une inquiétude planant sur les choses; une +anxiété venue de la mer à qui tant d’existences étaient confiées et +dont l’éternelle menace n’était qu’endormie. + +Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course +de retour au grand air. On sentait l’odeur salée des grèves, et l’odeur +douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre les +épines maigres. Sans la grand’mère Yvonne qui l’attendait au logis, +volontiers elle se serait attardée dans ces sentiers d’ajoncs, à la +manière de ces belles demoiselles qui aiment à rêver, les soirs d’été, +dans les parcs. + +En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de +sa petite enfance; mais comme ils étaient effacés à présent, reculés, +amoindris par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer ce Yann +comme une sorte de fiancé, — un fiancé fuyant, dédaigneux, sauvage, +qu’elle n’aurait jamais; mais à qui elle s’obstinerait à rester fidèle +en esprit, sans plus confier cela à personne. Pour le moment, elle +aimait à le savoir en Islande; là, au moins, la mer le lui gardait dans +ses cloîtres profonds et il ne pouvait se donner à aucune autre. + +Il est vrai qu’un de ces jours il allait revenir, mais elle envisageait +aussi ce retour avec plus de calme qu’autrefois. Par instinct, elle +comprenait que sa pauvreté ne serait pas un motif pour être plus +dédaignée, — car il n’était pas un garçon comme les autres. — Et puis +cette mort du petit Sylvestre était une chose qui les rapprochait +décidément. A son arrivée, il ne pourrait manquer de venir sous leur +toit pour voir la grand’mère de son ami: et elle avait décidé qu’elle +serait là pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fût manquer +de dignité; sans paraître se souvenir de rien, elle lui parlerait comme +à quelqu’un que l’on connaît depuis longtemps; elle lui parlerait même +avec affection comme à un frère de Sylvestre, en tâchant d’avoir l’air +naturel. Et qui sait? il ne serait peut-être pas impossible de prendre +auprès de lui une place de soeur, à présent qu’elle allait être si +seule au monde; de se reposer sur son amitié; de la lui demander comme +un soutien, en s’expliquant assez pour qu’il ne crût plus à aucune +arrière-pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, entêté +dans ses idées d’indépendance, mais doux, franc, et capable de bien +comprendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur. + +Qu’allait-il éprouver, en la retrouvant là, pauvre, dans cette +chaumière presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la grand’mère +Moan, n’étant plus assez forte pour aller en journée aux lessives, +n’avait plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle mangeait +bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore s’arranger pour +vivre sans demander rien à personne... + +La nuit était toujours tombée quand elle arrivait au logis; avant +d’entrer, il fallait descendre un peu, sur des roches usées, la +chaumière se trouvant en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans +la partie de terrain qui s’incline vers la grève. Elle était presque +cachée sous son épais toit de paille brune, tout gondolé, qui +ressemblait au dos de quelque énorme bête morte effondrée sous ses +poils durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des +rochers, avec des mousses et du cochléaria formant de petites touffes +vertes. On montait les trois marches gondolées du seuil, et on ouvrait +le loquet intérieur de la porte au moyen d’un bout de corde de navire +qui sortait par un trou. En entrant, on voyait d’abord en face de soi +la lucarne, percée comme dans l’épaisseur d’un rempart, et donnant sur +la mer d’où venait une dernière clarté jaune pâle. Dans la grande +cheminée flambaient des brindilles odorantes de pin et de hêtre, que la +vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins; +elle-même était là assise, surveillant leur petit souper; dans son +intérieur, elle portait un serre-tête seulement, pour ménager ses +coiffes; son profil, encore joli, se découpait sur la lueur rouge de +son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris +une couleur passée, tournée au bleuâtre, et qui étaient troublés, +incertains, égarés de vieillesse. Elle disait toutes les fois la même +chose: + +— Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir... + +— Mais non, grand’mère, répondait doucement Gaud qui y était habituée. +Il est la même heure que les autres jours. + +— Ah!... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu’il était plus tard +que de coutume. + +Elles soupaient sur une table devenue presque informe à force d’être +usée, mais encore épaisse comme le tronc d’un chêne. Et le grillon ne +manquait jamais de leur recommencer sa petite musique à son d’argent. + +Un des côtés de la chaumière était occupé par des boiseries +grossièrement sculptées et aujourd’hui toutes vermoulues; en s’ouvrant, +elles donnaient accès dans des étagères où plusieurs générations +pêcheurs avaient été conçues, avaient dormi, et où les mères vieillies +étaient mortes. + +Aux solives noires du toit s’accrochaient des ustensiles de ménage très +anciens, des paquets d’herbes, des cuillers de bois, du lard fumé; +aussi de vieux filets, qui dormaient là depuis le naufrage des derniers +fils Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles. + +Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux de mousseline +blanche, faisait l’effet d’une chose élégante et fraîche, apportée dans +une hutte de Celte. + +Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre, +accrochée au granit du mur. Sa grand’mère y avait attaché sa médaille +militaire, avec une de ces paires d’ancres en drap rouge que les marins +portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait +aussi acheté à Paimpol une de ces couronnes funéraires en perles noires +et blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des défunts. +C’était là son petit mausolée, tout ce qu’il avait pour consacrer sa +mémoire, dans son pays breton... + +Les soirs d’été, elles ne veillaient pas, par économie de lumière; +quand le temps était beau, elles s’asseyaient un moment sur un banc de +pierre, devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le +chemin un peu au-dessus de leur tête. + +Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son étagère d’armoire, et +Gaud, dans son lit de demoiselle; là, elle s’endormait assez vite, +ayant beaucoup travaillé, beaucoup marché, et songeant au retour des +Islandais et fille sage, résolue, dans un trouble trop grand... + + + + +Chapitre XIII + + +Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la Marie venait d’arriver, +elle se sentit prise d’une espèce de fièvre. Tout son calme d’attente +l’avait abandonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, sans savoir +pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de coutume, — et, dans le +chemin, comme elle se hâtait, elle le reconnut de loin qui venait à +l’encontre d’elle. + +Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il était déjà tout +près, se dessinant à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses +cheveux bouclés sous son bonnet de pêcheur. Elle se trouvait prise si +au dépourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de +chanceler, et qu’il s’en aperçût; elle en serait morte de honte à +présent... Et puis elle se croyait mal coiffée, avec un air fatigué +pour avoir fait son ouvrage trop vite; elle eût donné je ne sais quoi +pour être cachée dans les touffes d’ajoncs, disparue dans quelque trou +de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme +pour essayer de changer de route. Mais c’était trop tard: ils se +croisèrent dans l’étroit chemin. + +Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d’un bond de +côté comme un cheval ombrageux qui se dérobe, en la regardant d’une +manière furtive et sauvage. + +Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant +malgré elle-même une prière et une angoisse. Et, dans ce croisement +involontaire de leurs regards, plus rapide qu’un coup de feu, ses +prunelles gris de lin avaient paru s’élargir, s’éclairer de quelque +grande flamme de pensée, lancée une vraie lueur bleuâtre, tandis que sa +figure était devenue toute rose jusqu’aux tempes, jusque sous les +tresses blondes. + +Il avait dit en touchant son bonnet: + +— Bonjour, mademoiselle Gaud! + +— Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle. + +Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa route, encore +tremblante, mais sentant peu à peu à mesure qu’il s’éloignait, le sang +reprendre son cours et la force revenir... + +Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tête +entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son hi hi hi! de petit +enfant, toute dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête +comme un maigre écheveau de chanvre gris: + +— Ah! ma bonne Gaud, — c’est le fils Gaos que j’ai rencontré du côté de +Plouherzel, comme je m’en retournais de ramasser mon bois; — alors nous +avons parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrivés ce +matin de l’Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une +visite pendant que j’étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes +aux yeux lui aussi... Jusqu’à ma porte, qu’il a voulu me raccompagner, +ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot... + +Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait à mesure: ainsi, +cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compté pour lui dire +tant de choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait sans doute +plus; c’était fini... + +Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la misère plus dure, le +monde plus vide, — et elle baissa la tête avec une envie de mourir. + + + + +Chapitre XIV + + +L’hiver vint peu à peu, s’étendit comme un linceul qu’on laisserait +très lentement tomber. Les journées grises passèrent après les journées +grises, mais Yann ne reparut plus, — et les deux femmes vivaient bien +abandonnées. + +Avec le froid, leur existence était plus coûteuse et plus dure. + +Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tête +s’en allait; elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des +injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les +enfants, à propos de rien. + +Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses bons jours +clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la chérir. Avoir +toujours été bonne, et finir par être mauvaise; étaler, à l’heure de la +fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute une +science de mots grossiers qu’on avait cachée, quelle dérision de l’âme +et quel mystère moqueur! + +Elle commençait à chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal à +entendre que ses colères; c’était, au hasard des choses qui lui +revenaient en tête, des oremus de messe, ou bien des couplets très +vilains qu’elle avait entendus jadis sur le port, répétés par des +matelots. Il lui arrivait d’entonner les Fillettes de Paimpol; ou bien, +en balançant la tête et battant la mesure avec son pied, elle prenait: + +Mon mari vient de partir; +Pour la pêche d’Islande, +Mon mari vient de partir, +Il m’a laissé sans le sou, +Mais..., trala, trala la lou... +J’en gagne! +J’en gagne!... + + +Chaque fois, cela s’arrêtait tout court, en même temps que ses yeux +s’ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de +vie, — comme ces flammes déjà mourantes qui s’agrandissent subitement +pour s’éteindre. Et après, elle baissait la tête, restait longtemps +caduque, en laissant pendre la mâchoire d’en bas à la manière des +morts. + +Elle n’était plus bien propre non plus, et c’était un autre genre +d’épreuve sur lequel Gaud n’avait pas compté. + +Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils. + +— Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant l’air de +chercher qui ce pouvait bien être; ah dame! ma bonne, tu comprends, +j’en ai eu tant quand j’étais jeune, des garçons, des filles, des +filles et des garçons qu’à cette heure, ma foi!... + +Et, en disant cela, elle lançait en l’air ses pauvres mains ridées, +avec un geste d’insouciance presque libertine... + +Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant +mille petites choses qu’il avait faites ou qu’il avait dites, toute la +journée elle le pleura. + +Oh! ces veillées d’hiver, quand les branchages manquaient pour faire du +feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre +menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de +Paimpol. + +La grand’mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les +pieds contre les dernières braises, les mains ramassées sous son +tablier. Mais au commencement de la soirée, il fallait toujours tenir +des conversations avec elle. + +— Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? Dans mon temps à +moi, j’en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer. Me semble +que nous n’aurions pas l’air si triste, là, toutes les deux, si tu +voulais parler un peu. + +Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu’elle avait apprises +en ville, ou disait les noms des gens qu’elle avait rencontrés en +chemin, parlait de choses qui lui étaient bien indifférentes à +elle-même comme, du reste, tout au monde à présent, puis s’arrêtait au +milieu de ses histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie. + +Rien de vivant, rien de jeune autour d’elle, dont la fraîche jeunesse +appelait la jeunesse. Sa beauté allait se consumer, solitaire et +stérile... + +Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le +bruit des lames s’entendait là comme dans un navire en l’écoutant elle +y mêlait le souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces +choses étaient le domaine; durant les grandes nuits d’épouvante, où +tout était déchaîné et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait +avec plus d’angoisse à lui. + +Et puis seule, toujours seule avec cette grand’mère qui dormait, elle +avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant +aux marins ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d’armoires, +qui avaient péri au large pendant de semblables nuits, et dont les âmes +pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protégée contre la visite de +ces morts par la présence de cette si vieille femme qui était déjà +presque des leurs... + +Tout à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entendant partir +du coin de la cheminée un petit filet de voix cassée flûté, comme +étouffé sous terre. D’un ton guilleret qui donnait froid à l’âme, la +voix chantait: + +Pour la pêche d’Islande, mon mari vient de partir, +Il m’a laissé sans le sou, +Mais..., trala, trala la lou... + + +Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la +compagnie des folles. + +La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine; +on l’entendait presque sans répit ruisseler dehors sur les murs. Dans +le vieux toit de mousse, il y avait des gouttières qui, toujours aux +mêmes endroits, infatigables, monotones, faisaient le même tintement +triste; elles détrempaient par places le sol du logis, qui était de +roches et de terre battue avec des graviers et des coquilles. + +On sentait l’eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses +masses froides, infinies: une eau tourmentée, fouettante, s’émiettant +dans l’air, épaississant l’obscurité, et isolant encore davantage les +unes des autres les chaumières éparses du pays de Ploubazlanec. + +Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistres, à cause +d’une certaine gaîté qu’elles apportaient ailleurs: c’étaient des +espèces de soirées joyeuses, même dans ces petits hameaux perdus de la +côte; il y avait toujours, ici ou là, quelque chaumière fermée, battue +par la pluie noire, d’où partaient des chants lourds. Au dedans, des +tables alignées pour les buveurs; des marins se séchant à des flambées +fumeuses; les vieux se contentant avec de l’eau-de-vie, les jeunes +courtisant des filles, tous allant jusqu’à l’ivresse, et chantant pour +s’étourdir. Et, près d’eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait +aussi, emplissant la nuit de sa voix immense... + +Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces +cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, près de +la porte des Moan; c’étaient ceux qui habitaient à l’extrémité des +terres, vers Pors-Even. Ils passaient très tard, échappés des bras des +filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des +ondées, Gaud tendait l’oreille à leurs chansons à leurs cris — très +vite noyés dans le bruit des bourrasques ou de la houle — cherchant à +démêler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle +s’imaginait l’avoir reconnue. + +N’être pas revenu les voir, c’était mal de la part de ce Yann; et mener +une vie joyeuse, si près de la mort de Sylvestre, — tout cela ne lui +ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus décidément, — et, +malgré tout, ne pouvait se détacher de lui, ni croire qu’il fût sans +coeur. + +Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien dissipée. + +D’abord il y avait eu la tournée habituelle d’octobre dans le golfe de +Gascogne, — et c’est toujours pour ces Islandais une période de +plaisir, un moment où ils ont dans leur bourse un peu d’argent à +dépenser sans souci (de petites avances pour s’amuser, que les +capitaines donnent sur les grandes parts de pêche, payables seulement +en hiver). + +On était allé, comme tous les ans, chercher du sel dans les îles, et +lui s’était repris d’amour, à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille +brune, sa maîtresse du précédent automne. Ensemble ils s’étaient +promenés, au dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes +remplies du chant des alouettes, tout embaumées par les raisins mûrs, +les oeillets des sables et les senteurs marines des plages; ensemble +ils avaient chanté et dansé des rondes à ces veillées de vendange où +l’on se grise, d’une ivresse amoureuse et légère, en buvant le vin +doux. + +Ensuite, la Marie ayant poussé jusqu’à Bordeaux, il avait retrouvé, +dans un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse à la +montre, et s’était négligemment laissé adorer pendant huit nouveaux +jours. + +Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assisté à plusieurs +mariages de ses amis, comme garçon d’honneur, tout le temps dans ses +beaux habits de fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des +bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que +les filles s’empressaient de raconter à Gaud, en exagérant. + +Trois ou quatre fois, elle l’avait vu de loin venir en face d’elle sur +ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à temps pour l’éviter; lui +aussi du reste, dans ces cas-là, prenait à travers la lande. Comme par +une entente muette, maintenant ils se fuyaient. + + + + +Chapitre XV + + +A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame Tressoleur; dans une +des rues qui mènent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les +Islandais, où des capitaines et des armateurs viennent enrôler des +matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux. + +Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle a des +moustaches à présent, une carrure d’homme et la réplique hardie. Un air +de cantinière, sous une grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un +je ne sais quoi de religieux, qui persiste quand même parce qu’elle est +Bretonne. Dans sa tête, les noms de tous les marins du pays tiennent +comme sur un registre; elle connaît les bons, les mauvais, sait au plus +juste ce qu’ils gagnent et ce qu’ils valent. + +Un jour de janvier, Gaud, ayant été mandée pour lui faire une robe, +vint travailler là, dans une chambre, derrière la salle aux buveurs... + +Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers +de granit, qui est en retrait sous le premier étage de la maison, à la +mode ancienne; quand on l’ouvre, il y a presque toujours quelque rafale +engouffrée dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des +entrées brusques, comme lancés par une lame de houle. La salle est +basse et profonde, passée à la chaux blanche et ornée de cadres dorés +où se voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, +une Vierge en faïence est posée sur une console, entre des bouquets +artificiels. + +Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de +matelots, ont vu s’épanouir bien des gaîtés lourdes et sauvages, — +depuis les temps reculés de Paimpol, en passant par l’époque agitée des +corsaires, jusqu’à ces Islandais de nos jours très peu différents de +leurs ancêtres. Et bien des existences d’hommes ont été jouées, +engagées là, entre deux ivresses, sur ces tables de chêne. + +Gaud, tout en cousant cette robe, avait l’oreille à une conversation +sur les choses d’Islande, qui se tenait derrière la cloison entre +madame Tressoleur et deux retraités assis à boire. + +Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf, +qu’on était en train de gréer dans le port: jamais elle ne serait +parée, cette Léopoldine, à faire la campagne prochaine. + +— Eh! mais si, ripostait l’hôtesse, bien sûr qu’elle sera parée! — +Puisque je vous dis, moi, qu’elle a pris équipage hier: tous ceux de +l’ancienne Marie, de Guermeur, qu’on va vendre pour la démolir; cinq +jeunes personnes, qui sont venues s’engager là, devant moi; - à cette +table, — signer avec ma plume, — ainsi! — Et des bel’hommes, je vous +jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Tréguier; — +et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois! + +La Léopoldine!... Le nom, à peine entendu, de ce bateau qui allait +emporter Yann, s’était fixé d’un seul coup dans la mémoire de Gaud, +comme si on l’y eût martelé pour le rendre plus ineffaçable. + +Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée à finir son ouvrage à la +lumière de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là +toujours, dont la seule consonance l’impressionnait comme une chose +triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie +par eux-mêmes, presque un sens. Et ce Léopoldine, mot nouveau, inusité, +la poursuivait avec une persistance qui n’était pas naturelle, devenait +une sorte d’obsession sinistre. Non, elle s’était attendue à voir Yann +repartir encore sur la Marie qu’elle avait visitée jadis, qu’elle +connaissait, et dont la Vierge avait protégé pendant de longues années +les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette Léopoldine, +augmentait son angoisse. + +Mais, bientôt, elle en vint à se dire que pourtant cela ne la regardait +plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher +jamais. Et, en effet, qu’est-ce que cela pouvait lui faire, qu’il fût +ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?... +Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en +Islande; lorsque l’été serait revenu, tiède, sur les chaumières +désertées, sur les femmes solitaires et inquiètes; — ou bien quand un +nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les +pêcheurs?... Tout cela pour elle était indifférent, semblable, +également sans joie et sans espoir. Il n’y avait plus aucun lien entre +eux deux, aucun motif de rapprochement, puisque même il oubliait le +pauvre petit Sylvestre; — donc il fallait bien comprendre que c’en +était fait pour toujours de ce seul rêve, de ce seul désir de sa vie; +elle devait se détacher de Yann, de toutes les choses qui avaient trait +à son existence, même de ce nom d’Islande qui vibrait encore avec un +charme si douloureux à cause de lui; chasser absolument ces pensées, +tout balayer; se dire que c’était fini, fini à jamais... + +Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui +avait encore besoin d’elle, mais qui ne tarderait pas à mourir. Et +alors, après, à quoi bon vivre, à quoi bon travailler, et pour quoi +faire?... + +Le vent d’ouest s’était encore levé dehors; les gouttières du toit +avaient recommencé, sur ce grand gémissement lointain, leur bruit +tranquille et léger de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se mirent +à couler, larmes d’orpheline et d’abandonnée, passant sur ses lèvres +avec un petit goût amer, descendant silencieusement sur son ouvrage, +comme ces pluies d’été qu’aucune brise n’amène, et qui tombent tout à +coup, pressées et pesantes, de nuages trop remplis; alors n’y voyant +plus, se sentant brisée, prise de vertige devant le vide de sa vie, +elle replia le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se +coucher. + +Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s’étendant: +il devenait chaque jour plus humide et plus froid, — ainsi que toutes +les choses de cette chaumière. - Cependant, comme elle était très +jeune, tout en continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et +s’endormir. + + + + +Chapitre XVI + + +Des semaines sombres avaient passé encore, et on était déjà aux +premiers jours de février, par un assez beau temps doux. + +Yann sortait de chez l’armateur, venant de toucher sa part de pêche du +dernier été, quinze cents francs, qu’il emportait pour les remettre à +sa mère, suivant la coutume de famille. L’année avait été bonne, et il +s’en retournait content. + +Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route : une +vieille, qui gesticulait avec son bâton, et autour d’elle des gamins +ameutés qui riaient... La grand’mère Moan!... La bonne grand’mère que +Sylvestre adorait, toute traînée et déchirée, devenue maintenant une de +ces vieilles pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur les +chemins!... Cela lui causa une peine affreuse. + +Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et elle les +menaçait de son bâton, très en colère et en désespoir: + +— Ah! s’il avait été ici, lui, mon pauvre garçon, vous n’auriez pas +osé, bien sûr, mes vilains drôles!... + +Elle était tombée, parait-il, en courant après eux pour les battre; sa +coiffe était de côté, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore +qu’elle était grise (comme cela arrive bien en Bretagne à quelques +pauvres vieux qui ont eu des malheurs). + +Yann savait, lui, que ce n’était pas vrai, et qu’elle était une vieille +respectable ne buvant jamais que de l’eau. + +— Vous n’avez pas honte? dit-il aux gamins, très en colère lui aussi, +avec sa voix et son ton qui imposaient. + +Et, en un clin d’oeil, tous les petits se sauvèrent, penauds et confus, +devant le grand Gaos. + +Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l’ouvrage pour +la veillée, avait aperçu cela de loin, reconnu sa grand’mère dans ce +groupe. Effrayée, elle arriva en courant pour savoir ce que c’était, ce +qu’elle avait eu, ce qu’on avait pu lui faire, - et comprit, voyant +leur chat qu’on avait tué. + +Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna pas les siens; ils +ne songeaient plus à se fuir cette fois; devenus seulement très roses +tous deux, lui aussi vite qu’elle, d’une même montée de sang à leurs +joues, ils se regardaient, avec un peu d’effarement de se trouver si +près; mais sans haine, presque avec douceur, réunis qu’ils étaient dans +une commune pensée de pitié et de protection. + +Il y avait longtemps que les enfants de l’école lui en voulaient, à ce +pauvre matou défunt, parce qu’il avait la figure noire, un air de +diable; mais c’était un très bon chat, et, quand on le regardait de +près, on lui trouvait au contraire la mine tranquille et câline. Ils +l’avaient tué avec des cailloux et son oeil pendait. La pauvre vieille, +en marmottant toujours des menaces, s’en allait tout émue, toute +branlante, emportant par la queue, comme un lapin, ce chat mort. + +— Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon... s’il était encore de ce +monde on n’aurait pas osé me faire ça, non, bien sûr!... + +Il lui était sorti des espèces de larmes qui coulaient dans ses rides; +et ses mains, à grosses veines bleues, tremblaient. + +Gaud l’avait recoiffée au milieu, tâchait de la consoler avec des +paroles douces de petite fille. Et Yann s’indignait; si c’était +possible, que des enfants fussent si méchants! Faire une chose pareille +à une pauvre vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, à lui +aussi. — Non point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes hommes, +rudes comme lui, s’ils aiment bien à jouer avec les bêtes, n’ont guère +de sensiblerie pour elles; mais son coeur se fendait, à marcher là +derrière cette grand’mère en enfance, emportant son pauvre chat par la +queue. Il pensait à Sylvestre, qui l’avait tant aimée; au chagrin +horrible qu’il aurait eu, si on lui avait prédit qu’elle finirait +ainsi, en dérision et en misère. + +Et Gaud s’excusait, comme étant chargée de sa tenue: + +— C’est qu’elle sera tombée, pour être si sale, disait-elle tout bas; +sa robe n’est plus bien neuve, c’est vrai, car nous ne sommes pas +riches, monsieur Yann; mais je l’avais encore raccommodée hier, et ce +matin quand je suis partie, je suis sûre qu’elle était propre et en +ordre. + +Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché peut-être par +cette petite explication toute simple qu’il ne l’eût été par d’habiles +phrases, des reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l’un +près de l’autre, se rapprochant de la chaumière des Moan. — Pour jolie, +elle l’avait toujours été comme personne, il le savait fort bien, mais +il lui parut qu’elle l’était encore davantage depuis sa pauvreté et son +deuil. Son air était devenu plus sérieux, ses yeux gris de lin avaient +l’expression plus réservée et semblaient malgré cela vous pénétrer plus +avant, jusqu’au fond de l’âme. Sa taille aussi avait achevé de se +former. Vingt-trois ans bientôt; elle était dans tout son +épanouissement de beauté. + +Et puis elle avait à présent la tenue d’une fille de pêcheur, sa robe +noire sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on +ne savait plus bien d’où il lui venait; c’était quelque chose de caché +en elle-même et d’involontaire dont on ne pouvait plus lui faire +reproche; peut-être seulement son corsage, un peu plus ajusté que celui +des autres, par habitude d’autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde +et le haut de ses bras... Mais non, cela résidait plutôt dans sa voix +tranquille et dans son regard. + + + + +Chapitre XVII + + +Décidément il les accompagnait, — jusque chez elles sans doute. + +Ils s’en allaient tous trois, comme pour l’enterrement de ce chat, et +cela devenait presque un peu drôle, maintenant, de les voir ainsi +passer en cortège; il y avait sur les portes des bonnes gens qui +souriaient. La vieille Yvonne au milieu, portant la bête; Gaud à sa +droite, troublée et toujours très rose; le grand Yann à sa gauche, tête +haute, et pensif. + +Cependant la pauvre vieille s’était presque subitement apaisée en +route; d’elle-même, elle s’était recoiffée et, sans plus rien dire, +elle commençait à les observer alternativement l’un et l’autre, du coin +de son oeil qui était redevenu clair. + +Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une occasion de prendre +congé; elle eût voulu rester sur ce bon regard doux qu’elle avait reçu +de lui, marcher les yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose, +marcher ainsi bien longtemps à ses côtés dans un rêve qu’elle faisait, +au lieu d’arriver si vite à leur logis vide et sombre où tout allait +s’évanouir. + +A la porte, il y eut une de ces minutes d’indécision pendant lesquelles +il semble que le coeur cesse de battre. La grand’mère entra sans se +retourner; puis Gaud, hésitante, et Yann, par derrière, entra aussi... + +Il était chez elle, pour la première fois de sa vie; sans but, +probablement; qu’est-ce qu’il pouvait vouloir?... En passant le seuil, +il avait touché son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontré d’abord +le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles +noires, il s’en était approché lentement comme d’une tombe. + +Gaud était restée debout, appuyée des mains à leur table. Il regardait +maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de +revue silencieuse qu’il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en +effet, malgré son air rangé et honnête, le logis de ces deux +abandonnées qui s’étaient réunies. Peut-être, au moins, éprouverait-il +pour elle un peu de bonne pitié, en la voyant redescendue à cette même +misère, à ce granit fruste et à ce chaume. Il n’y avait plus de la +richesse passée, que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et +involontairement les yeux de Yann revenaient là... + +Il ne disait rien... Pourquoi ne s’en allait-il pas?... La vieille +grand’mère, qui était encore si fine à ses moments lucides, faisait +semblant de ne pas prendre garde à lui. Donc ils restaient debout +devant l’un l’autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme +pour quelque interrogation suprême. + +Mais les instants passaient et, à chaque seconde écoulée, le silence +semblait entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours +plus profondément, comme dans l’attente solennelle de quelque chose +d’inouï qui tardait à venir. + +***** + + +— Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez toujours... + +Qu’allait-il dire?... On devinait quelque grande décision, brusque +comme étaient les siennes, prise là tout à coup, et osant à peine être +formulée... + +— Si vous voulez toujours... La pêche s’est bien vendue cette année, et +j’ai un peu d’argent devant moi... + +Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien +entendu? Elle était anéantie devant l’immensité de ce qu’elle croyait +comprendre. + +Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait l’oreille, sentant +du bonheur approcher... + +— Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous +vouliez toujours... + +... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas... Qui donc pouvait +l’empêcher de prononcer ce oui? Il s’étonnait, il avait peur, et elle +s’en apercevait bien. Appuyée des deux mains à la table, devenue tout +blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle était sans voix, +ressemblait à une mourante très jolie... + +— Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille grand’mère qui s’était +levée pour venir à eux. Voyez-vous, ça la surprend, monsieur Yann; il +faut l’excuser; elle va réfléchir et vous répondre tout à l’heure... +Asseyez-vous, monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous... + +Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot ne lui venait +plus, dans son extase... C’était donc vrai qu’il était bon, qu’il avait +du coeur. Elle le retrouvait là, son vrai Yann, tel qu’elle n’avait +jamais cessé de le voir en elle-même, malgré sa dureté, malgré son +refus sauvage, malgré tout. Il l’avait dédaignée longtemps, il +l’acceptait aujourd’hui, - et aujourd’hui qu’elle était pauvre; c’était +son idée à lui sans doute, il avait eu quelque motif qu’elle saurait +plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du tout à lui en demander +compte, non plus qu’à lui reprocher son chagrin de deux années... Tout +cela, d’ailleurs, était si oublié, tout cela venait d’être emporté si +loin, en une seconde, par le tourbillon délicieux qui passait sur sa +vie!... + +Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu’avec les yeux, +tout noyés, qui le regardaient à une extrême profondeur, tandis qu’une +grosse pluie de larmes commençait à descendre le long de ses joues... + +— Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la grand’mère Moan. Et +moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d’être +devenue si vieille, pour avoir vu ça avant de mourir. + +Ils restaient toujours là, l’un devant l’autre, se tenant les mains et +ne trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole +qui fût assez douce, aucune phrase ayant le sens qu’il fallait, aucune +qui leur semblât digne de rompre leur délicieux silence. + +— Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c’est qu’ils ne se +disent rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petits enfants que j’ai là +par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille... +De mon temps à moi, me semble qu’on s’embrassait, quand on s’était +promis... + +Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup d’un grand respect +inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, — et il lui sembla +que c’était le premier vrai baiser qu’il eût jamais donné de sa vie. + +Elle aussi l’embrassa, appuyant de tout son coeur ses lèvres fraîches, +inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiancé +que la mer avait dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur +chantait le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le +pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du +milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s’être subitement +vivifié et rajeuni dans la chaumière morte. Le silence s’était rempli +de musiques inouïes; même le crépuscule pâle d’hiver, qui entrait par +la lucarne, était devenu comme une belle lueur enchantée... + +— Alors, c’est au retour d’Islande que vous allez faire ça, mes bons +enfants? + +Gaud baissa la tête. L’Islande, la Léopoldine, - c’est vrai, elle avait +déjà oublié ces épouvante dressées sur la route. — Au retour +d’Islande!... comme se serait long, encore tout cet été d’attente +craintive. Et Yann, battant le sol du bout de son pied, à petits coups +rapides, devenu for pressé lui aussi, comptait en lui-même très vite, +pour voir si, en se dépêchant bien, on n’aurait pas le temps de se +marier avant ce départ: tant de jours pour réunir les papiers, tant de +jours pour publier les bans à l’église; oui, cela ne mènerait jamais +qu’au 20 ou 25 du mois pour les noces, et, si rien n’entravait, on +aurait donc encore une grande semaine à rester ensemble après. + +— Je m’en vais toujours commencer par prévenir notre père, dit-il, avec +autant de hâte que si les minutes mêmes de leur vie étaient maintenant +mesurées et précieuses... + + + + +Quatrième partie + + + + +Chapitre I + + +Les amoureux aiment toujours beaucoup s’asseoir ensemble sur les bancs, +devant les portes, quand la nuit tombe. + +Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c’était à la +porte de la chaumière des Moan, sur le vieux banc de granit, qu’ils se +faisaient leur cour. + +D’autres ont le printemps, l’ombre des arbres, les soirées tièdes, les +rosiers fleuris. Eux n’avaient rien que des crépuscules de février +descendant sur un pays marin, tout d’ajoncs et de pierres. Aucune +branche de verdure au-dessus de leur tête, ni alentour, rien que le +ciel immense, où passaient lentement des brumes errantes. Et pour +fleurs, des algues brunes, que les pêcheurs, en remontant de la grève, +avaient entraînées dans le sentier avec leurs filets. + +Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région tiédie par des +courants de la mer; mais c’est égal, ces crépuscules amenaient souvent +des humidités glacées et d’imperceptibles petites pluies qui se +déposaient sur leurs épaules. + +Ils restaient tout de même, se trouvant très bien là. Et ce banc, qui +avait plus d’un siècle, ne s’étonnait pas de leur amour, en ayant déjà +vu bien d’autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir, +toujours les mêmes, de génération en génération, de la bouche des +jeunes, et il était habitué à voir les amoureux revenir plus tard, +changés en vieux branlants et en vieilles tremblotantes, s’asseoir à la +même place, — mais dans le jour alors pour respirer encore un peu d’air +et se chauffer à leur dernier soleil... + +De temps en temps, la grand’mère Yvonne mettait la tête à la porte pour +les regarder. Non pas qu’elle fût inquiète de ce qu’ils faisaient +ensemble, mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et +aussi pour essayer de les faire rentrer. Elle disait: + +— Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. Ma Doué, +ma Doué, rester dehors si tard, je vous demande un peu, ça a-t-il du +bon sens? + +Froid!... Est-ce qu’ils avaient froid, eux? Est-ce qu’ils avaient +seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d’être l’un +près de l’autre? + +Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un léger +murmure à deux voix, mêlé au bruissement que la mer faisait en dessous, +au pied des falaises. C’était une musique très harmonieuse, la voix +fraîche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorités +douces et caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi leurs +deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils étaient +adossés: d’abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme +svelte en robe noire et, à côté d’elle, les épaules carrées de son ami. +Au-dessus d’eux, le dôme bossu de leur toit de paille et, derrière tout +cela, les infinis crépusculaires, le vide incolore des eaux et du +ciel... + +Ils finissaient tout de même par rentrer s’asseoir dans la cheminée, et +la vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tête tombée en avant, ne +gênait pas beaucoup ces deux jeunes qui s’aimaient. Ils recommençaient +à se parler à voix basse, ayant à se rattraper de deux ans de silence; +ayant besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour, +puisqu’elle devait si peu durer. + +Il était convenu qu’ils habiteraient chez cette grand’mère Yvonne qui, +par testament, leur léguait sa chaumière; pour le moment, ils n’y +faisaient aucune amélioration, faute de temps, et remettaient au retour +d’Islande leur projet d’embellir un peu ce pauvre nid par trop désolé. + + + + +Chapitre II + + +... Un soir, il s’amusait à lui citer mille petites choses qu’elle +avait faites ou qui lui étaient arrivées depuis leur première +rencontre; il lui disait même les robes qu’elle avait eues, les fêtes +où celle était allée. + +Elle l’écoutait avec une extrême surprise. Comment donc savait-il tout +cela? Qui se serait imaginé qu’il y avait fait attention et qu’il était +capable de le retenir?... + +Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait encore d’autres +petits détails, même des choses qu’elle avait presque oubliées. + +Maintenant, sans plus l’interrompre, elle le laissait dire, avec un +ravissement inattendu qui la prenait tout entière; elle commençait à +deviner, à comprendre: c’est qu’il l’avait aimée, lui aussi, tout ce +temps-là!... Elle avait été sa préoccupation constante; il lui en +faisait l’aveu naïf à présent!... + +Et alors qu’est-ce qu’il avait eu, mon Dieu; pourquoi l’avait-il tant +repoussée, tant fait souffrir? + +Toujours ce mystère qu’il avait promis d’éclaircir pour elle, mais dont +il reculait sans cesse l’explication, avec un air embarrassé et un +commencement de sourire incompréhensible. + + + + +Chapitre III + + +Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la grand’mère Yvonne, pour +acheter la robe de noces. + +Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d’autrefois, +il y en avait qui auraient très bien pu être arrangés pour la +circonstance, sans qu’on eût besoin de rien acheter. Mais Yann avait +voulu lui faire ce cadeau, et elle ne s’en était pas trop défendue: +avoir une robe donnée par lui, payée avec l’argent de son travail et de +sa pêche, il lui semblait que cela la fit déjà un peu son épouse. + +Ils la choisirent noire, Gaud n’ayant pas fini le deuil de son père. +Mais Yann ne trouvait rien d’assez joli dans les étoffes qu’on +déployait devant eux. Il était un peu hautain vis-à-vis des marchands +et, lui qui autrefois ne serait entré pour rien au monde dans aucune +des boutiques de Paimpol, ce jour-là s’occupait de tout, même de la +forme qu’aurait cette robe; il voulut qu’on y mis de grandes bandes de +velours pour la rendre plus belle. + + + + +Chapitre IV + + +Un soir qu’ils étaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude +de leur falaise où la nuit tombait, leurs yeux s’arrêtèrent par hasard +sur un buisson d’épines — le seul d’alentour — qui croissait entre les +rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurité, il leur sembla +distinguer sur ce buisson de légères petites houppes blanches: + +— On dirait qu’il est fleuri, dit Yann. Et ils s’approchèrent pour s’en +assurer. + +Il était tout en fleurs. N’y voyant pas beaucoup, ils le touchèrent, +vérifiant avec leurs doigts la présence de ces petites fleurettes qui +étaient tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une première +impression hâtive de printemps; du même coup, ils s’aperçurent que les +jours avaient allongé; qu’il y avait quelque chose de plus tiède dans +l’air, de plus lumineux dans la nuit. + +Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans le pays au bord +d’aucun chemin, on n’en eût trouvé un pareil. Sans doute, il avait +fleuri là exprès pour eux, pour leur fête d’amour... + +— Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann. + +Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec +le grand couteau de pêcheur qu’il portait à sa ceinture, il enleva +soigneusement les épines, puis il le mit au corsage de Gaud: + +— Là, comme une mariée, dit-il en se reculant comme pour voir, malgré +la nuit, si cela lui seyait bien. + +Au-dessous d’eux, la mer très calme déferlait faiblement sur les galets +de la grève, avec un petit bruissement intermittent, régulier comme une +respiration de sommeil; elle semblait indifférente, ou même favorable à +cette cour qu’ils se faisaient là tout près d’elle. + +Les jours leur paraissaient longs dans l’attente des soirées, et +ensuite, quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur +venait un petit découragement de vivre, parce que c’était déjà fini... + +Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous peine de n’être +pas prêt et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu’à l’automne, +jusqu’à l’avenir incertain... + +Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la +mer, et avec cette préoccupation un peu enfiévrée de la marche du +temps, prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque +sombre. Ils étaient des amoureux différents des autres, plus graves, +plus inquiets dans leur amour. + +Il ne disait toujours pas ce qu’il avait eu pendant deux ans contre +elle et, quand il était reparti le soir, ce mystère tourmentait Gaud. +Pourtant il l’aimait bien, elle en était sûre. + +C’était vrai, qu’il l’avait de tout temps aimée, mais pas comme à +présent: cela augmentait dans son coeur et dans sa tête comme une +marée, qui monte, jusqu’à tout remplir. Il n’avait jamais connu cette +manière d’aimer quelqu’un. + +De temps en temps, sur le banc de pierre, il s’allongeait, presque +étendu, jetait la tête sur les genoux de Gaud, par câlinerie d’enfant +pour se faire caresser, et puis se redressait bien vite, par +convenance. Il eût aimé se coucher par terre à ses pieds, et rester là, +le front appuyé sur le bas de sa robe. En dehors de ce baiser de frère +qu’il lui donnait en arrivant et en partant, il n’osait pas +l’embrasser. Il adorait le je ne sais quoi invisible qui était en elle, +qui était son âme, qui se manifestait à lui dans le son pur et +tranquille de sa voix, dans l’expression de son sourire, dans son beau +regard limpide... + +Et dire qu’elle était en même temps une femme de chair, plus belle et +plus désirable qu’aucune autre; qu’elle lui appartiendrait bientôt +d’une manière aussi complète que ses maîtresses d’avant, sans cesser +pour cela d’être elle-même!... Cette idée le faisait frissonner +jusqu’aux moelles profondes; il ne concevait pas bien d’avance ce que +serait une pareille ivresse, mais il n’y arrêtait pas sa pensée, par +respect, se demandant presque s’il oserait commettre ce délicieux +sacrilège... + + + + +Chapitre V + + +Un soir de pluie, ils étaient assis près l’un de l’autre dans la +cheminée, et leur grand’mère Yvonne dormait en face d’eux. La flamme +qui dansait dans les branchages du foyer faisait promener au plafond +noir leurs ombres agrandies. + +Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y +avait, ce soir-là, de longs silences embarrassés, dans leur causerie. +Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tête avec un +demi-sourire, cherchant à se dérober aux regards de Gaud. + +C’est qu’elle l’avait pressé de questions, toute la soirée, sur ce +mystère qu’il n’y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il +se voyait pris: elle était trop fine et trop décidée à savoir; aucun +faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais pas. + +— De méchants propos, qu’on avait tenus sur mon compte? demandait-elle. + +Il essaya de répondre oui. De méchants propos, oh!... on en avait tenu +beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec... + +Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors elle vit +bien que se devait être autre chose. + +— C’était ma toilette, Yann? + +Pour la toilette, il est sûr que cela y avait contribué; elle en +faisait trop, pendant un temps, pour devenir la femme d’un simple +pêcheur. Mais enfin il était forcé de convenir que ce n’était pas tout. + +— Était-ce parce que, dans ce temps là, nous passions pour riches? Vous +aviez peur d’être refusé? + +— Oh! non, pas cela. + +Il fit cette réponse avec une si naïve sûreté de lui-même, que Gaud en +fut amusée. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on +entendit dehors le bruit gémissant de la brise et de la mer. + +Tandis qu’elle l’observait attentivement, une idée commençait à lui +venir, et son expression changeait à mesure: + +— Ce n’était rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le +regardant tout à coup dans le blanc des yeux, avec le sourire +d’inquisition irrésistible de quelqu’un qui a deviné. + +Et lui détourna la tête, en riant tout à fait. + +Ainsi, c’était bien cela, elle avait trouvé: de raison, il ne pouvait +pas lui en donner, parce qu’il n’y en avait pas, il n’y en avait eu +jamais. Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son têtu (comme +Sylvestre disait jadis), et c’était tout. Mais voilà aussi, on l’avait +tourmenté avec cette Gaud! Tout le monde s’y était mis, ses parents, +Sylvestre, ses camarades islandais, jusqu’à Gaud elle-même. Alors il +avait commencé à dire non, obstinément non, tout en gardant au fond de +son coeur l’idée qu’un jour, quand personne n’y penserait plus, cela +finirait certainement par être oui. + +Et c’était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui, +abandonnée pendant deux ans, et désiré mourir... + +Après le premier mouvement, qui avait été de rire un peu, par confusion +d’être découvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, à +leur tour interrogeaient profondément: lui pardonnerait-elle au moins? +Il avait un si grand remords aujourd’hui de lui avoir fait tant de +peine, lui pardonnerait-elle?... + +— C’est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous, avec +mes parents, c’est la même chose. Des fois, quand je fais ma tête dure, +je reste pendant des huit jours comme fâché avec eux presque sans +parler à personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je +finis toujours par leur obéir dans tout ce qu’ils veulent, comme si +j’étais encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ça faisait +mon affaire, à moi, de ne pas me marier! Non, cela n’aurait plus duré +longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire. + +Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui +venir, et c’était le reste de son chagrin d’autrefois qui finissait de +s’en aller à cet aveu de son Yann. D’ailleurs, sans toute sa souffrance +d’avant, l’heure présente n’eût pas été si délicieuse; à présent que +c’était fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce temps d’épreuve. + +Maintenant tout était éclairci entre eux deux; d’une manière +inattendue, il est vrai, mais complète: il n’y avait aucun voile entre +leurs deux âmes. Il l’attira contre lui dans ses bras et, leurs têtes +s’étant rapprochées, ils restèrent là longtemps, leurs joues appuyées +l’une sur l’autre, n’ayant plus besoin de rien s’expliquer ni de rien +se dire. Et en ce moment, leur étreinte était si chaste que, la +grand’mère Yvonne s’étant réveillée, ils demeurèrent devant elle comme +ils étaient, sans aucun trouble. + + + + +Chapitre VI + + +C’était six jours avant le départ pour l’Islande. Leur cortège de noces +s’en revenait de l’église de Ploubazlanec, pourchassé par un vent +furieux, sous un ciel chargé et tout noir. + +Au bras l’un de l’autre, ils étaient beaux tous deux, marchant comme +des rois, en tête de leur longue suite, marchant comme dans un rêve. +Calmes, recueillis, graves, ils avaient l’air de ne rien voir; de +dominer la vie, d’être au-dessus de tout. Ils semblaient même être +respectés par le vent, tandis que, derrière eux, ce cortège était un +joyeux désordre de couples rieurs, que de grandes rafales d’ouest +tourmentaient. + +Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait; d’autres, +déjà grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de +leurs noces et leurs premières années. Grand’mère Yvonne était là et +suivait aussi, très éventée, mais presque heureuse, au bras d’un vieil +oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait +une belle coiffe neuve qu’on lui avait achetée pour la circonstance et +toujours son petit châle, reteint une troisième fois — en noir, à cause +de Sylvestre. + +Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; on voyait les +jupes relevées et des robes retournées; des chapeaux et des coiffes qui +s’envolaient. + +A la porte de l’église, les mariés s’étaient acheté, suivant la +coutume, des bouquets de fausses fleurs pour compléter leur toilette de +fête. Yann avait attaché les siennes au hasard sur sa poitrine large, +mais il était de ceux à qui tout va bien. Quant à Gaud, il y avait de +la demoiselle encore dans la façon dont ces pauvres fleurs grossières +étaient piquées en haut de son corsage - très ajusté, comme autrefois +sur sa forme exquise. + +Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le vent, jouait à la +diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffées, et, dans le +bruit des bourrasques, semblaient une petite musique drôle plus grêle +que les cris d’une mouette. + +Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque +chose qui passionnait les gens, et on était venu de loin à la ronde; +aux carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui +stationnaient pour les attendre. Presque tous les “Islandais” de +Paimpol, les amis de Yann, étaient là postés. Ils saluaient les mariés +au passage; Gaud répondait en s’inclinant légèrement comme une +demoiselle, avec sa grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, elle +était admirée. + +Et les hameaux d’alentour, les plus perdus, les plus noirs, même ceux +des bois, s’étaient vidés de leurs mendiants, de leurs estropiés, de +leurs fous, de leurs idiots à béquilles. Cette gent était échelonnée +sur le parcours, avec des musiques, des accordéons, des vielles; ils +tendaient leurs mains, leurs sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des +aumônes que Yann leur lançait avec son grand air noble, et Gaud, avec +son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui étaient très +vieux, qui avaient des cheveux gris sur des têtes vides n’ayant jamais +rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils étaient de la même +couleur que la terre d’où ils semblaient n’être qu’incomplètement +sortis, et où ils allaient rentrer bientôt sans avoir eu de pensées; +leurs yeux égarés inquiétaient comme le mystère de leurs existences +avortées et inutiles. Ils regardaient passer, sans comprendre, cette +fête de la vie pleine et superbe... + +On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et de la maison +des Gaos. C’était pour se rendre, suivant l’usage traditionnel des +mariés du pays de Ploubazlanec, à la chapelle de la Trinité, qui est +comme au bout du monde breton. + +Au pied de la dernière et extrême falaise, elle pose sur un seuil de +roches basses, tout près des eaux, et semble déjà appartenir à la mer. +Pour y descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs de +granit. Et le cortège de noces se répandit sur la pente de ce cap +isolé, au milieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se +perdant tout à fait dans le bruit du vent et des lames. + +Impossible d’atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage +n’était pas sûr, la mer venait trop près pour frapper ses grands coups. +On voyait bondir très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se +déployaient pour tout inonder. + +Yann, qui s’était le plus avancé, avec Gaud appuyée à son bras, recula +le premier devant les embruns. En arrière, son cortège restait +échelonné sur les roches, en amphithéâtre, et lui, semblait être venu +là pour présenter sa femme à la mer; mais celle-ci faisait mauvais +visage à la mariée nouvelle. + +En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un rocher gris +et cherchant à rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse. + +— Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d’une +autre qui marche mieux que la tienne... + +En même temps commença une grande pluie fouettante qui menaçait depuis +le matin. Alors ce fut une débandade folle avec des cris et des rires, +pour grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos... + + + + +Chapitre VII + + +Le dîner de noces se fit chez les parents d’Yann, à cause de ce logis +de Gaud, qui était bien pauvre. + +Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablée de vingt-cinq +personnes autour des mariés; des soeurs et des frères; le cousin Gaos +le pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l’ancienne Marie, +qui étaient de la Léopoldine à présent; quatre filles d’honneur très +jolies, leurs nattes de cheveux disposées en rond au-dessus des +oreilles, comme autrefois les impératrices de Byzance, et leur coiffe +blanche à la nouvelle mode des jeunes, en forme de conque marine; +quatre garçons d’honneur, tous Islandais, bien plantés, avec de beaux +yeux fiers. + +Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la +queue du cortège s’y était entassée en désordre, et des femmes de +peine, louées à Paimpol, perdaient la tête devant la grande cheminée +encombrée de poêles et de marmites. + +Les parents d’Yann auraient souhaité pour leur fils une femme plus +riche, c’est bien sûr; mais Gaud était connue à présent pour une fille +sage et courageuse; et puis, à défaut de sa fortune perdue, elle était +la plus belle du pays, et cela le flattait de voir les deux époux si +assortis. + +Le vieux père, en gaîté après la soupe, disait de ce mariage: + +— Ça va faire encore des Gaos, on n’en manquait pourtant pas dans +Ploubazlanec! + +Et en comptant sur ses doigts, il expliquait à un oncle de la mariée +comment il y en avait tant de ce nom-là: son père, qui était le plus +jeune de neuf frères, avait eu douze enfants, tous mariés avec des +cousines, et ça en avait fait, tout ça, des Gaos, malgré les disparus +d’Islande!... + +— Pour moi, dit-il, j’ai épousé aussi une Gaos ma parente, et nous en +avons fait encore quatorze à nous deux. + +Et à l’idée de cette peuplade, il se réjouissait, en secouant sa tête +blanche. + +Dame! il avait eu de la peine pour les élever ses quatorze petits Gaos; +mais à présent ils se débrouillaient, et puis ces dix mille francs de +l’épave les avaient mis vraiment bien à leur aise. + +En gaîté aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joués au service +(Les hommes de la côte appellent ainsi leur temps de matelot dans la +marine de guerre.), des histoires de Chinois, d’Antilles, de Brésil, +faisant écarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller. + +Un de ses meilleurs souvenirs, c’était une fois, à bord de l’Iphigénie, +on faisait le plein des soutes à vin, le soir, à la brune; et la manche +en cuir, par où ça passait pour descendre, s’était crevée. Alors, au +lieu d’avertir, on s’était mis à boire à même jusqu’à plus soif; ça +avait duré deux heures, cette fête; à la fin ça coulait plein la +batterie; tout le monde était soûl! + +Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur rire bon enfant +avec une pointe de malice. + +— On crie contre le service, disaient-ils; eh bien! il n’y a encore que +là, pour faire des tours pareils! + +Dehors, le temps ne s’embellissait pas, au contraire; le vent, la +pluie, faisaient rage dans une épaisse nuit. Malgré les précautions +prises, quelques-uns s’inquiétaient de leur bateau, ou de leur barque +amarrée dans le port, et parlaient de se lever pour aller y voir. + +Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, arrivait d’en +bas où les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres: +c’étaient les cris de joie, les éclats de rire des petits-cousins et +des petites-cousines, qui commençaient à se sentir très émoustillés par +le cidre. + +On avait servi des viandes bouillies, des viandes rôties, des poulets, +plusieurs espèces de poissons, des omelettes et des crêpes. + +On avait causé pêche et contrebande, discuté toute sorte de façons pour +attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis +des hommes de mer. + +En haut, à la table d’honneur, on se lançait même à parler d’aventures +drôles. + +Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, à leur époque, +avaient roulé le monde. + +— A Hong-Kong, les maisons, tu sais bien, les maisons qui sont là, en +montant dans les petites rues... + +— Ah! oui, répondait du bout de la table un autre qui les avait +fréquentées, — oui, en tirant sur la droite quand on arrive? + +— C’est ça; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous avions +consommé là dedans, à trois que nous étions... Des vilaines femmes, ma +Doué, mais vilaines!... + +— Oh! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le grand Yann qui, +lui aussi, dans un moment d’erreur, après une longue traversée, les +avait connues, ces Chinoises. + +— Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche, +cherche dans les poches, — ni moi, ni toi, ni lui, — plus le sou +personne! — Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici, +il contournait sa rude figure bronzée et minaudait comme une Chinoise +très surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence à miauler, à +faire le diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes. +(Maintenant, il singeait ces voix pointues de là-bas et grimaçait comme +cette vieille en colère, tout en roulant ses yeux qu’il avait +retroussés par le coin avec ces doigts.) Et voilà les deux Chinois, les +deux... enfin les deux patrons de la boîte, tu me comprends, — qui +ferment la grille à clef, nous dedans! Comme de juste, on te les +empoigne par la queue pour les mettre en danse la tête contre les murs. +- Mais crac! il en sort d’autres par tous les trous, au moins une +douzaine qui se relèvent les manches pour nous tomber dessus, — avec +des airs de se méfier tout de même. - Moi, j’avais justement mon paquet +de cannes à sucre, achetées pour mes provisions de route; et c’est +solide, ça ne casse pas, quand c’est vert; alors tu penses, pour cogner +sur les magots, si ça nous a été utile... + +Non, décidément il venait trop fort; en ce moment les vitres +tremblaient sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusqué la +fin de son histoire, se leva pour aller voir sa barque. + +Un autre disait: + +— Quand j’étais quartier-maître canonnier, en fonctions de caporal +d’armes sur la Zénobie, à Aden, un jour, je vois les marchands de +plumes d’autruche qui montent à bord (imitant l’accent de là-bas): +“Bonjour, caporal d’armes; nous pas voleurs, nous bons marchands.” D’un +pare à virer je te les fais redescendre quatre à quatre: “Toi, bon +marchand, que je dis, apporte un peu d’abord un bouquet de plumes pour +me faire cadeau; nous verrons après si on te laissera monter avec ta +pacotille.” Et je m’en serais fait pas mal d’argent au retour, si je +n’avais pas été si bête! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce +temps j’étais jeune homme... Alors, à Toulon, une connaissance à moi +qui travaillait dans les modes... + +Allons bon, voici qu’un des petits frères d’Yann, un futur Islandais, +avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d’un coup se trouve +malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l’emporter, le +petit Laumec, ce qui coupe court au récit des perfidies de cette +modiste pour avoir ces plumes... + +Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné qui souffre; de temps +en temps, avec une force à faire peur, il secouait toute la maison sur +ses fondements de pierre. + +— On dirait que ça le fâche, parce que nous sommes en train de nous +amuser, dit le cousin pilote. + +— Non, c’est la mer qui n’est pas contente, répondit Yann, en souriant +à Gaud, — parce que je lui avais promis mariage. + +Cependant, une sorte de langueur étrange commençait à les prendre tous +deux; ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu +de la gaîté des autres. Lui, Yann, connaissant l’effet du vin sur le +sens, ne buvait pas du tout ce soir-là. Et il rougissait à présent, ce +grand garçon, quand quelqu’un de ses camarades islandais disait une +plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre. + +Par instants aussi il était triste, en pensant tout à coup à +Sylvestre... D’ailleurs, il était convenu qu’on ne devait pas danser à +cause du père de Gaud et à cause de lui. + +On était au dessert; bientôt allaient commencer les chansons. Mais +avant, il y avait les prières à dire, pour les défunts de la famille; +dans les fêtes de mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion, +et quand on vit le père Gaos se lever en découvrant sa tête blanche, il +se fit du silence partout: + +— Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père. + +Et, en se signant, il commença pour ce mort la prière latine: + +— Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum... + +Un silence d’église s’était maintenant propagé jusqu’en bas, aux +tablées joyeuses des petits. Tous ceux qui étaient dans cette maison +répétaient en esprit les mêmes mots éternels. + +— Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus dans la mer +d’Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufragé à bord de la +Zélie... + +Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il se tourna vers +la grand’mère Yvonne: + +— Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en récita une autre +encore. Alors Yann pleura. + +— ...Sed libera nos a malo, Amen. + +Les chansons commencèrent après. Des chansons apprises au service, sur +le gaillard d’avant, où il y a, comme on sait, beaucoup de beaux +chanteurs: + +Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves, +Mais chez nous les braves +Narguent le destin, +Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin! + + +Les couplets étaient dits par un des garçons d’honneur, d’une manière +tout à fait langoureuse qui allait à l’âme; et puis le choeur était +repris par d’autres belles voix profondes. + +Mais les nouveaux époux n’entendaient plus que du fond d’une sorte de +lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d’un éclat +trouble, comme des lampes voilées; ils se parlaient de plus en plus +bas, la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tête, +prise peu à peu, devant son maître, d’une crainte plus grande et plus +délicieuse. + +Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir +d’un certain vin à lui; il l’avait apporté avec beaucoup de +précautions, caressant la bouteille couchée, qu’il ne fallait pas +remuer, disait-il. + +Il en raconta l’histoire: un jour de pêche, une barrique flottait toute +seule au large; pas moyen de la ramener, elle était trop grosse; alors +ils l’avaient crevée en mer, remplissant tout ce qu’il y avait à bord +de pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des +signes aux autres pilotes, aux autres pêcheurs; toutes les voiles en +vue s’étaient rassemblées autour de la trouvaille. + +— Et j’en connais plus d’un qui était soûl, en rentrant le soir à +Pors-Even. + +Toujours le vent continuait son bruit affreux. + +En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien +quelques-uns de couchés, — des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les +autres faisaient le diable, menés par le petit Fantec (en français: +François) et le petit Laumec (en français: Guillaume), voulant +absolument aller sauter dehors, et, à toute minute, ouvrant la porte à +des rafales furieuses qui soufflaient les chandelles. + +Lui, le cousin pilote, finissait l’histoire de son vin pour son compte, +il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu’on n’en parlât +pas, à cause de M. le commissaire de l’inscription maritime, qui aurait +pu lui chercher une affaire pour cette épave non déclarée. + +— Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; +si on avait pu les tirer au clair, ça serait devenu tout à fait du vin +supérieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de +raisin que dans toutes les caves des débitants de Paimpol. + +Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? Il était fort, haut en +couleur, très mêlé d’eau de mer, et gardait le goût âcre du sel. Il fut +néanmoins trouvé très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent. + +Les têtes tournèrent un peu; le son des voix devenait plus confus et +les garçons embrassaient les filles. + +Les chansons continuaient gaîment; cependant on n’avait guère l’esprit +tranquille à ce souper, et les hommes échangeaient des signes +d’inquiétude à cause du mauvais temps qui augmentait toujours. + +Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela +devenait comme un seul cri, continu, renflé, menaçant, poussé à la +fois, à plein gosier, à cou tendu, par des milliers de bêtes enragées. + +On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le +lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c’était la mer qui +battait de partout le pays de Ploubazlanec: — non, elle ne paraissait +pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serré par cette +musique d’épouvante, que personne n’avait commandée pour leur fête de +noces. + +Sur les minuits, pendant une accalmie, Yann, qui s’était levé +doucement, fit signe à sa femme de venir lui parler. + +C’était pour s’en aller chez eux... Elle rougit, prise d’une pudeur, +confuse de s’être levée... Puis elle dit que ce serait impoli, s’en +aller tout de suite, laisser les autres. + +— Non, répondit Yann, c’est le père qui l’a permis; nous pouvons. + +Et il l’entraîna. Ils se sauvèrent furtivement. + +Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la +nuit profonde et tourmentée. Ils se mirent à courir, en se tenant par +la main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir les +lointains de la mer furieuse, d’où montait tout ce bruit. Ils couraient +tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché en avant, contre +les rafales, obligés quelquefois de se retourner, la main devant la +bouche, pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupée. + +D’abord, il l’enlevait presque par la taille, pour l’empêcher de +traîner sa robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui +ruisselait par terre; et puis il la pris à son cou tout à fait, et +continua de courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant +l’aimer! Et dire qu’elle avait vingt-trois ans; lui bientôt vingt-huit; +que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu être mariés, et heureux +comme ce soir. + +Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol +humide, sous leur toit de paille et de mousse; — et ils allumèrent une +chandelle que le vent leur souffla deux fois. + +La vieille grand’mère Moan, qu’on avait reconduite chez elle avant de +commencer les chansons, était là, couchée depuis deux heures dans son +lit en armoire dont elle avait refermé les battants; ils s’approchèrent +avec respect et la regardèrent par les découpures de sa porte afin de +lui dire bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils +virent que sa figure vénérable demeurait immobile et ses yeux fermés; +elle était endormie ou feignait de l’être pour ne pas les troubler. + +Alors ils se sentirent seuls l’un à l’autre. + +Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha +d’abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud détourna les +lèvres par ignorance de ce baiser-là, et, aussi chastement que le soir +de leurs fiançailles, les appuya au milieu de la joue d’Yann, qui était +froidie par le vent, tout à fait glacée. + +Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y faisait très froid. +Ah! si Gaud était restée riche comme anciennement, quelle joie elle +aurait eue à arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la +terre nue... Elle n’était guère habituée encore à ces murs de granit +brut, à cet air rude qu’avaient les choses; mais son Yann était là avec +elle; alors, par sa présence, tout était changé, transfiguré, et elle +ne voyait plus que lui... + +Maintenant leurs lèvres s’étaient rencontrées, et elle ne détournait +plus les siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer l’un à +l’autre, ils restaient là muets, dans l’extase d’un baiser qui ne +finissait plus. Ils mêlaient leurs respirations un peu haletantes, et +ils tremblaient tous deux plus fort, comme dans une ardente fièvre. Ils +semblaient être sans force pour rompre leur étreinte, et ne connaître +rien de plus, ne désirer rien au delà de ce long baiser. + +Elle se dégagea enfin, troublée tout à coup: + +— Non, Yann!... grand’mère Yvonne pourrait nous voir! + +Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa femme encore et les +reprit bien vite entre les siennes, comme un altéré à qui on a enlevé +sa coupe d’eau fraîche. + +Le mouvement qu’ils avaient fait venait de rompre le charme de +l’hésitation délicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait +mis à genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir +sauvage. Il regarda furtivement du côté des vieux lits en armoire, +ennuyé d’être aussi près de cette grand’mère, cherchant un moyen sûr +pour ne plus être vu; toujours sans quitter les lèvres exquises, il +allongea le bras derrière lui, et, du revers de la main, éteignit la +lumière comme avait fait le vent. + +Alors, brusquement, il l’enleva dans ses bras, avec sa manière de la +tenir, la bouche toujours appuyée sur la sienne, il était comme un +fauve qui aurait planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son +corps, son âme, à cet enlèvement qui était impérieux et sans résistance +possible, tout en restant doux comme une longue caresse enveloppante: +il l’emportait dans l’obscurité vers le beau lit blanc à la mode des +villes qui devait être leur lit nuptial... + +Autour d’eux, pour leur premier coucher de mariage, le même invisible +orchestre jouait toujours. + +Houhou!... houhou!... Le vent tantôt donnait en plein son bruit +caverneux avec un tremblement de rage; tantôt répétait sa menace plus +bas à l’oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits +sons filés, en prenant la voix fluttée d’une chouette. + +Et la grande tombe des marins était tout près, mouvante, dévorante, +battant les falaises de ses mêmes coups sourds. Une nuit ou l’autre, il +faudrait être pris là dedans, s’y débattre, au milieu de la frénésie +des choses noires et glacées: - ils le savaient... + +Qu’importe! Pour le moment, ils étaient à terre, à l’abri de toute +cette fureur inutile et retournée contre elle-même. Alors, dans le +logis pauvre et sombre où passait le vent, ils se donnèrent l’un à +l’autre, sans souci de rien ni de la mort, enivrés, leurrés +délicieusement par l’éternelle magie de l’amour... + + + + +Chapitre VIII + + +Ils furent mari et femme pendant six jours. + +En ce moment de départ, les choses d’Islande occupaient tout le monde. +Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes +des navires; les hommes disposaient les gréements et, chez Yann, la +mère, les soeurs travaillaient du matin au soir à préparer les suroîts, +les cirages, tout le trousseau de campagne. Le temps était sombre, et +la mer, qui sentait l’équinoxe venir, était remuante et troublée. + +Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec angoisse, comptant les +heures rapides des journées, attendant le soir où, le travail fini, +elle avait son Yann pour elle seule. + +Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle espérait bien +qu’elle saurait le retenir, mais elle n’osait pas, dès maintenant, lui +en parler... Pourtant il l’aimait bien, lui aussi; avec ses maîtresses +d’avant, jamais il n’avait connu rien de pareil; non, ceci était +différent; c’était une tendresse si confiante et si fraîche, que les +mêmes baisers, les mêmes étreintes, avec elle étaient autre chose; et, +chaque nuit, leurs deux ivresses d’amour allaient s’augmentant l’une +par l’autre, sans jamais s’assouvir quand le matin venait. + +Ce qui la charmait comme une surprise, c’était de le trouver si doux, +si enfant, ce Yann qu’elle avait vu quelquefois à Paimpol faire son +grand dédaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, +il avait toujours cette même courtoisie qui semblait toute naturelle +chez lui, et elle adorait ce bon sourire qu’il lui faisait, dès que +leurs yeux se rencontraient. C’est que, chez ces simples, il y a le +sentiment, le respect inné de la majesté de l’épouse; un abîme la +sépare de l’amante, chose de plaisir, à qui, dans un sourire de dédain, +on a l’air ensuite de rejeter les baisers de la nuit. Gaud était +l’épouse, elle, et, dans le jour, il ne se souvenait plus de leurs +caresses, qui semblaient ne pas compter tant ils étaient une même chair +tous deux et pour toute la vie. + +... Inquiète, elle l’était beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait +quelque chose de trop inespéré, d’instable comme les rêves... + +D’abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?... +Parfois elle se souvenait de ses maîtresses, de ses emportements, de +ses aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours +cette tendresse infinie, avec ce respect si doux?... + +Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n’était +rien; rien qu’un petit acompte enfiévré pris sur le temps de +l’existence — qui pouvait encore être si long devant eux! A peine +avaient-ils pu se parler, se voir, comprendre qu’ils s’appartenaient. — +Et tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille, +d’arrangement de ménage, avaient été forcément remis au retour... + +Oh! les autres années, à tout prix l’empêcher de repartir pour cette +Islande!... Mais comment s’y prendre? Et que feraient-ils alors pour +vivre, étant si peu riches l’un et l’autre?... Et puis il aimait tant +son métier de mer... + +Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le retenir; elle y +mettrait toute sa volonté, toute son intelligence et tout son coeur. +Être femme d’Islandais, voir approcher tous les printemps avec +tristesse, passer tous les étés dans l’anxiété douloureuse; non, à +présent qu’elle l’adorait au delà de ce qu’elle eût imaginé jamais, +elle se sentait prise d’une épouvante trop grande en songeant à ces +années à venir... + +Ils eurent une journée de printemps, une seule... C’était la veille de +l’appareillage, on avait fini de mettre le gréement en ordre à bord, et +Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus bras +dessous dans les chemins, comme font les amoureux, très près l’un de +l’autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les +regardaient passer: + +— C’est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des mariés d’hier! + +Un vrai printemps, ce dernier jour; c’était particulier et étrange de +voir tout à coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel +habituellement tourmenté. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer +s’était faite très douce; elle était partout du même bleu pâle, et +restait tranquille. Le soleil brillait d’un grand éclat blanc, et le +rude pays breton s’imprégnait de cette lumière comme d’une chose fine +et rare; il semblait s’égayer et revivre jusque dans ses plus profonds +lointains. L’air avait pris une tiédeur délicieuse sentant l’été, et +ont eût dit qu’il s’était immobilisé à jamais, qu’il ne pouvait plus y +avoir de jours sombres ni de tempêtes. Les caps, les baies, sur +lesquels ne passaient plus les ombres changeantes des nuages, +dessinaient au soleil leurs grandes lignes immuables; ils paraissaient +se reposer, eux aussi, dans des tranquillités ne devant pas finir... +Tout cela comme pour rendre plus douce et éternelle leur fête d’amour; +— et on voyait déjà des fleurs hâtives, des primevères le long des +fossés, ou des violettes, frêles et sans parfum. + +Quand Gaud demandait: + +— Combien de temps m’aimeras-tu, Yann? + +Lui, répondait, étonné, en la regardant bien en face avec ses beaux +yeux francs: + +— Mais, Gaud, toujours... + +Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un peu sauvage, semblait +avoir là son vrai sens d’éternité. + +Elle s’appuyait à son bras. Dans l’enchantement du rêve accompli, elle +se serrait contre lui, inquiète toujours, — le sentant fugitif comme un +grand oiseau de mer... Demain, l’envolée au large!... Et cette première +fois il était trop tard, elle ne pouvait rien pour l’empêcher de +partir... + +De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on dominait tout ce +pays marin, qui paraissait être sans arbres, tapissé d’ajoncs ras et +semé de pierres. Les maisons des pêcheurs étaient posées çà et là sur +les rochers avec leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, +très hauts et bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, +dans l’extrême éloignement, la mer, comme une grande vision diaphane, +décrivait son cercle immense et éternel qui avait l’air de tout +envelopper. + +Elle s’amusait à lui raconter les choses étonnantes et merveilleuses de +ce Paris où, elle avait habité, mais lui, très dédaigneux, ne s’y +intéressait pas. + +— Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant de terres... +ça doit être malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y avoir +des mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas vivre +là-dedans, moi, bien sûr. + +Et elle souriait, s’étonnant de voir combien ce grand garçon était un +enfant naïf. + +Quelquefois ils s’enfonçaient dans ces replis du sol où poussent de +vrais arbres qui ont l’air de s’y tenir blottis contre le vent du +large. Là, il n’y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes +amoncelées et de l’humidité froide, le chemin creux bordé d’ajoncs +verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait entre +les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse, +qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait +bien haut devant eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ +de bois rongé comme un cadavre, grimaçant sa douleur sans fin. + +Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les +horizons immenses, ils retrouvaient l’air vivifiant des hauteurs et de +la mer. + +Lui, à son tour, racontait l’Islande, les étés pâles et sans nuit, les +soleils obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien +et se faisait expliquer. + +— Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant son +bras étendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste toujours +bien bas, parce que, vois-tu, il n’a pas du tout de force pour monter; +à minuit, il traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il +se relève et il continue de faire sa promenade ronde. Des fois, la lune +aussi paraît à l’autre bout du ciel; alors ils travaillent tous deux, +chacun de son bord, et on ne les connaît pas trop l’un de l’autre, car +ils se ressemblent beaucoup dans ce pays. + +Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait être loin, cette île +d’Islande. Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois +parmi les noms des morts dans la chapelle des naufragés; il lui faisait +l’effet de désigner une chose sinistre. + +— Les fjords, répondait Yann, — des grandes baies, comme ici celle de +Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes, +si hautes, qu’on ne voit jamais où elles finissent, à cause des nuages +qui sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t’assure. Des pierres, +des pierres, rien que des pierres, et les gens de l’île ne connaissent +point ce que c’est que les arbres. A la mi-août, quand notre pêche est +finie, il est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent, +et elles allongent très vite; le soleil tombe au-dessous de la terre +sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux, là-bas, pendant tout +l’hiver. + +— Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, sur la côte, +dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui +sont morts pendant les saisons de pêche, ou qui sont disparus en mer; +c’est en terre bénite aussi bien qu’à Pors-Even, et les défunts ont des +croix en bois toutes pareilles à celles d’ici, avec leurs noms écrits +dessus. Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, eut aussi +Guillaume Moan, le grand-père de Sylvestre. + +Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des caps désolés, +sous la pâle lumière rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle +songeait à ces mêmes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces +nuits longues comme les hivers. + +— Tout le temps, tout le temps pêcher? demandait-elle, sans se reposer +jamais? + +— Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, car la mer n’est +pas toujours belle par là. Dame! on est fatigué le soir, ça donne +appétit pour souper et, des jours, l’on dévore. + +— Et on ne s’ennuie jamais? + +— Jamais! dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; à bord, au +large, moi, le temps ne me dure pas, jamais! + +Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer. + + + + +Cinquième partie + + + + +Chapitre I + + +... A la fin de cette journée de printemps qu’ils avaient eue, la nuit +tombante ramena le sentiment de l’hiver et ils rentrèrent dîner devant +leur feu, qui était une flambée de branchages. + +Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit +à dormir entre les bras l’un de l’autre, et cette attente les empêchait +d’être déjà tristes. + +Après dîner, ils retrouvèrent encore un peu l’impression douce du +printemps, quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l’air +était tranquille, presque tiède et un reste de crépuscule s’attardait à +traîner sur la campagne. + +Ils allèrent faire visite à leurs parents, pour les adieux de Yann, et +revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous +deux au petit jour. + + + + +Chapitre II + + +Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de monde. Les +départs d’Islandais avaient commencé depuis l’avant-veille et, à chaque +marée, un groupe nouveau prenait le large. Ce matin-là, quinze bateaux +devaient sortir avec la Léopoldine, et les femmes de ces marins, ou les +mères, étaient toutes présentes pour l’appareillage. — Gaud s’étonnait +de se trouver mêlée à elles, devenue une femme d’Islandais elle aussi, +et amenée là pour la même cause fatale. Sa destinée venait de se +précipiter tellement en quelques jours, qu’elle avait à peine eu le +temps de se bien représenter la réalité des choses; en glissant sur une +pente irrésistiblement rapide, elle était arrivée à ce dénouement-là, +qui était inexorable, et qu’il fallait subir à présent - comme +faisaient les autres, les habituées... + +Elle n’avait jamais assisté de près à ces scènes, à ces adieux. Tout +cela était nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n’avait point de +pareille et se sentait isolée, différente; son passé de demoiselle, qui +subsistait malgré tout, la mettait à part. + +Le temps était resté beau sur ce jour des séparations; au large +seulement une grosse houle lourde arrivait de l’ouest, annonçant du +vent, et de loin on voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser +dehors. + +... Autour de Gaud, il y en avait d’autres qui étaient, comme elle, +bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y +en avait aussi de distraites et de rieuses, qui n’avaient pas de cœur +ou qui pour le moment n’aimaient personne. Des vieilles, qui se +sentaient menacées par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des +amants s’embrassaient longuement sur les lèvres, et on entendait des +matelots gris chanter pour s’égayer, tandis que d’autres montaient à +leur bord d’un air sombre, s’en allant comme à un calvaire. + +Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signé +leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu’on +embarquait par force à présent; leurs propres femmes et des gendarmes +les poussaient. D’autres, enfin, dont on redoutait la résistance à +cause de leur grande force, avaient été enivrés par précaution; on les +apportait sur des civières et, au fond des cales des navires, on les +descendait comme des morts. + +Gaud s’épouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il +donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible était-ce donc, ce +métier d’Islande, pour s’annoncer de cette manière et inspirer à des +hommes de telles frayeurs? + +Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute +aimaient comme Yann la vie au large et la grande pêche. C’étaient les +bons, ceux-là; ils avaient la mine noble et belle; s’ils étaient +garçons, ils s’en allaient insouciants, jetant un dernier coup d’œil +sur les filles; s’ils étaient mariés, ils s’embrassaient leurs femmes +ou leur petits avec une tristesse douce et le bon espoir de revenir +plus riches. Gaud se sentit un peu rassurée en voyant qu’ils étaient +tous ainsi à bord de cette Léopoldine, qui avait vraiment un équipage +de choix. + +Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traînés dehors +par des remorqueurs. Et alors, dès qu’ils s’ébranlaient, les matelots, +découvrant leur tête, entonnaient à pleine voix le cantique de la +Vierge: “Salut, Étoile-de-la-Mer!” sur le quai, des mains de femmes +s’agitaient en l’air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient +sur les mousselines des coiffes. + +Dès que la Léopoldine fut partie, Gaud s’achemina d’un pas rapide vers +la maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la côte, +par les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva là-bas, tout +au bout des terres, dans sa famille nouvelle. + +La Léopoldine devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et +n’appareiller définitivement que le soir; c’était donc là qu’ils +s’étaient donnés un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la +yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux. + +A terre, où l’on ne sentait point la houle, c’était toujours le même +beau temps printanier, le même ciel tranquille. Ils sortirent un moment +sur la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade +d’hier, seulement la nuit ne devait plus les réunir. Ils marchaient +sans but, en rebroussant vers Paimpol, et bientôt se trouvèrent près de +leur maison, ramenés là insensiblement sans y avoir pensé; ils +entrèrent donc encore une dernière fois chez eux, où la grand’mère +Yvonne fut saisie de les voir reparaître ensemble. + +Yann faisait des recommandations à Gaud pour différentes petites choses +qu’il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de +noces: les déplier de temps en temps et les mettre au soleil. — A bord +des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-là. — Et Gaud +souriait de le voir faire son entendu; il pouvait être bien sûr +pourtant que tout ce qui était à lui serait conservé et soigné avec +amour. + +D’ailleurs, ces préoccupations étaient secondaires pour eux; ils en +causaient pour causer, pour se donner le change à eux-mêmes... + +Yann raconta qu’à bord de la Léopoldine, on venait de tirer au sort les +postes de pêche et que, lui, était très content d’avoir gagné l’un des +meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque rien +des choses d’Islande: + +— Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le plat-bord de nos navires, il y a des +trous qui sont percés à certaines places et que nous appelons trous de +macques; c’est pour y planter des petits supports à rouet dans lesquels +nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces +trous-là aux dés, ou bien avec des numéros brassés dans le bonnet du +mousse. Chacun de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne +après, l’on n’a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l’on ne +change plus. Eh bien, mon poste à moi se trouve sur l’arrière du +bateau, qui est, comme tu dois savoir, l’endroit où l’on prend le plus +de poissons; et puis il touche aux grand haubans où l’on peut toujours +attacher un bout de toile, un cirage, enfin un petit abri quelconque, +pour la figure, contre toutes ces neiges ou ces grêles de là-bas; — +cela sert, tu comprends; on n’a pas la peau si brûlée, pendant les +mauvais grains noirs, et les yeux voient plus longtemps clair. + +... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d’effaroucher les +instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur +causerie avait le caractère à part de tout ce qui va inexorablement +finir; les plus insignifiantes petites choses qu’ils se disaient +semblaient devenir ce jour-là mystérieuses et suprêmes... + +A la dernière minute du départ, Yann enleva sa femme entre ses bras et +ils se serrèrent l’un contre l’autre sans plus rien dire, dans une +longue étreinte silencieuse. + +Il s’embarqua, les voiles grises se déployèrent pour se tendre à un +vent léger qui se levait dans l’ouest. Lui, qu’elle reconnaissait +encore, agita son bonnet d’une manière convenue. Et longtemps elle +regarda, en silhouette sur la mer, s’éloigner son Yann. - C’était lui +encore, cette petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendré des +eaux, — et déjà vague, perdue dans cet éloignement où les yeux qui +persistent à fixer se troublent et ne voient plus... + +... A mesure que s’en allait cette Léopoldine, Gaud comme attirée par +un aimant, suivait à pied le long des falaises. + +Il lui fallut s’arrêter bientôt, parce que la terre était finie; alors +elle s’assit, au pied d’une dernière grande croix, qui est là plantée +parmi les ajoncs et les pierres. Comme c’était un point élevé, la mer +vue de là semblait avoir des lointains qui montaient, et on eût dit que +cette Léopoldine, en s’éloignant, s’élevait peu à peu, toute petite, +sur les pentes de ce cercle immense. Les eaux avaient de grandes +ondulations lentes, — comme les derniers contre-coups de quelque +tourmente formidable qui se serait passée ailleurs, derrière l’horizon; +mais dans le champ profond de la vue, où Yann était encore, tout +demeurait paisible. + +Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa mémoire la +physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carène, afin +de le reconnaître de loin, quand elle reviendrait, à cette même place, +l’attendre. + +Des levées énormes de houle continuaient d’arriver de l’ouest +régulièrement l’une après l’autre, sans arrêt, sans trêve, renouvelant +leur effort inutile, se brisant sur les mêmes rochers, déferlant aux +mêmes places pour inonder les mêmes grèves. Et à la longue, c’était +étrange, cette agitation sourde des eaux avec cette sérénité de l’air +et du ciel; c’était comme si le lit des mers, trop rempli, voulait +déborder et envahir les plages. + +Cependant la Léopoldine se faisait de plus en plus diminuée, lointaine, +perdue. Des courants sans doute l’entraînaient, car les brises de cette +soirée étaient faibles et pourtant elle s’éloignait vite. Devenue une +petite tache grise, presque un point, elle allait bientôt atteindre +l’extrême bord du cercle des choses visibles, et entrer dans ces +au-delà infinis où l’obscurité commençait à venir. + +Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le bateau disparu, +Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse malgré les larmes qui +lui venaient toujours. Quelle différence, en effet, et quel vide plus +sombre s’il était parti encore comme les deux autres années, sans même +un adieu! Tandis qu’à présent tout était changé, adouci; il était +tellement à elle son Yann, elle se sentait si aimée malgré ce départ, +qu’en s’en revenant toute seule au logis, elle avait au moins la +consolation et l’attente délicieuse de cet au revoir qu’ils s’étaient +dit pour l’automne. + + + + +Chapitre III + + +L’été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premières +feuilles jaunies, les premiers rassemblements d’hirondelles, la pousse +des chrysanthèmes. + +Par les paquebots de Reykjavik et par les chasseurs, elle lui écrivit +plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent. + +A la fin de juillet, elle en reçut une de lui. Il l’informait qu’il +était en bonne santé à la date du 10 courant, que la saison de la pêche +s’annonçait excellente et qu’il avait déjà quinze cents poissons pour +sa part. D’un bout à l’autre c’était dit dans le style naïf et calqué +sur le modèle uniforme de toutes les lettres de ces Islandais à leur +famille. Les hommes élevés comme Yann ignorent absolument la manière +d’écrire les mille choses qu’ils pensent, qu’ils sentent ou qu’ils +rêvent. Étant plus cultivée que lui, elle sut donc faire la part de +cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui n’était pas +exprimée. A plusieurs reprises, dans le courant de ses quatre pages, il +lui donnait le nom d’épouse, comme trouvant plaisir à le répéter. Et +d’ailleurs, l’adresse seule: A Madame Marguerite Gaos, maison Moan, en +Ploubazlanec, était déjà une chose qu’elle relisait avec joie. Elle +avait encore eu si peu le temps d’être appelée: Madame Marguerite +Gaos!... + + + + +Chapitre IV + + +Elle travailla beaucoup pendant ces mois d’été. Les Paimpolaises, qui +d’abord s’étaient méfiées de son talent d’ouvrière improvisée, disant +qu’elle avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au +contraire, qu’elle excellait à leur faire des robes qui avantageaient +la tournure; alors elle était devenue presque une couturière en renom. + +Ce qu’elle gagnait passait à embellir le logis — pour son retour. +L’armoire, les vieux lits à étagères, étaient réparés, cirés, avec des +ferrures luisantes; elle avait arrangé leur lucarne sur la mer avec une +vitre et des rideaux, acheté une couverture neuve pour l’hiver, une +table et des chaises. + +Tout cela, sans toucher à l’argent que son Yann lui avait laissé en +partant et qu’elle gardait intact, dans une petite boîte chinoise, pour +lui montrer à son arrivée. + +Pendant les veillées d’été, aux dernières clartés des jours, assise +devant la porte avec la grand’mère Yvonne dont la tête et les idées +allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour +Yann un beau maillot de pêcheur en laine bleue; il y avait, aux +bordures du col et des manches des merveilles de points compliqués et +ajourés; la grand’mère Yvonne, qui avait été jadis une habile +tricoteuse, s’était rappelé peu à peu ces procédés de sa jeunesse pour +les lui enseigner. Et c’était un ouvrage qui avait pris beaucoup de +laine, car il fallait un maillot très grand pour Yann. + +Cependant, le soir surtout, on commençait à avoir conscience de +l’accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donné toute +leur pousse en juillet, prenaient déjà un air jaune, mourant, et les +scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus petites +sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d’août arrivèrent, +et un premier navire islandais apparut un soir, à la pointe de +Pors-Even. La fête du retour était commencée. + +On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; — lequel +était-ce? + +C’était le Samuel Azénide; — toujours en avance celui-là. + +— Pour sûr, disait le vieux père d’Yann, la Léopoldine ne va pas +tarder; là-bas, je connais ça, quand un commence à partir les autres ne +tiennent plus en place. + + + + +Chapitre V + + +Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, quatre le +surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la +joie revenait avec eux, et c’était fête chez les épouses, chez les +mères: fête aussi dans les cabarets, où les belles filles paimpolaises +servent à boire aux pêcheurs. + +Le Léopoldine restait du groupe des retardataires; il en manquait +encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, à l’idée que, dans un +délai extrême de huit jours qu’elle se donnait pour ne pas avoir de +déception, Yann serait là, Gaud était dans une délicieuse ivresse +d’attente, tenant le ménage bien en ordre, bien propre et bien net, +pour le recevoir. + +Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et d’ailleurs elle +commençait à n’avoir plus la tête à grand’chose dans son impatience. + +Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis cinq. Deux seulement +manquaient toujours à l’appel. + +— Allons, lui disait-on en riant, cette année, c’est la Léopoldine ou +la Marie-Jeanne qui ramasseront les balais du retour. + +Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus animée et plus jolie, dans +sa joie de l’attendre. + + + + +Chapitre VI + + +Cependant les jours passaient. + +Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai, +d’aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que c’était +tout naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque année? +Oh! d’abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux! + +Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de premiers petits +frissons d’anxiété, d’angoisse. + +Est-ce que vraiment c’était possible qu’elle eût peur, si tôt?... +Est-ce qu’il y avait de quoi?... + +Et elle s’effrayait, d’avoir déjà peur... + + + + +Chapitre VII + + +Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s’enfuyaient! + +Un matin où il y avait déjà une brume froide sur la terre, un vrai +matin d’automne, le soleil levant la trouva assise de très bonne heure +sous le porche de la chapelle des naufragés, au lieu où vont prier les +veuves; — assise, les yeux fixes, les tempes serrées comme dans un +anneau de fer. Depuis deux jours, ces brumes tristes de l’aube avaient +commencé, et ce matin-là Gaud s’était réveillée avec une inquiétude +plus poignante, à cause de cette impression d’hiver... Qu’avait donc +cette journée, cette heure, cette minute, de plus que les +précédentes?... On voit très bien des bateaux retardés de quinze jours, +même d’un mois. + +Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, sans doute, +puisqu’elle était venue pour la première fois s’asseoir sous ce porche +de chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts. + +En mémoire de +GAOS, Yvon, perdu en mer +aux environs de Norden-Fjord... + + +***** + + +Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la +mer, et en même temps, sur la voûte, quelque chose s’abattre comme une +pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volée sous ce +porche; les vieux arbres ébouriffés du préau se dépouillaient, secoués +par ce vent du large. - L’hiver qui venait!... + +... perdu en mer +aux environs de Norden-Fiord, +dans l’ouragan du 4 au 5 août 1880. + + +***** + + +Elle lisait machinalement, et, par l’ogive de la porte, ses yeux +cherchaient au loin la mer: ce matin-là, elle était très vague, sous la +brume grise, et une panne suspendue traînait sur les lointains comme un +grand rideau de deuil. + +Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant. Une +rafale plus forte, comme si ce vent d’ouest, qui avait jadis semé ces +morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu’à ces inscriptions +qui rappelaient leurs noms aux vivants. + +Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur +le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle était +poursuivie par l’idée d’une plaque neuve qu’il faudrait peut-être +mettre là, bientôt, avec un autre nom que, même en esprit, elle n’osait +pas redire dans un pareil lieu. + +Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tête +renversée contre la pierre. + +...perdu aux environs de Norden-Fiord, +dans l’ouragan du 4 au 5 août +à l’âge de 23 ans... +Qu’il repose en paix! + + +L’Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de là-bas, — +l’Islande lointaine, lointaine, éclairée par en dessous au soleil de +minuit... Et tout à coup, — toujours à cette même place vide du mur qui +semblait attendre, — elle eut, avec une netteté horrible, la vision de +cette plaque neuve à laquelle elle songeait: une plaque fraîche, une +tête de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un +nom, le nom adoré, Yann Gaos!... Alors elle se dressa tout debout, en +poussant un cri rauque de la gorge, comme une folle... + +Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et +les feuilles mortes continuaient d’entrer en dansant. + +Des pas dans le sentier! — Quelqu’un venait? — Alors elle se leva, bien +droite; d’un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure. Les +pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air d’être là +par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler à une +femme de naufragé. + +Justement c’était Fante Flory, la femme du second de la Léopoldine. +Elle comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait là; inutile +de feindre avec elle. Et d’abord elles restèrent muettes l’une devant +l’autre, les deux femmes, épouvantées davantage et s’en voulant de +s’être rencontrées dans un même sentiment de terreur, presque +haineuses. + +— Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont rentrés depuis huit +jours, dit enfin Fante, impitoyable, d’une voix sourde et comme +irritée. + +Elle apportait un cierge pour faire un voeu. + +— Ah! oui... un voeu... Gaud n’avait pas encore voulu y songer, à ce +moyen des désolées. Mais elle entra dans la chapelle, derrière Fante, +sans rien dire, et elles s’agenouillèrent près l’une de l’autre comme +deux soeurs. + +A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des prières ardentes, avec +toute leur âme. Et puis bientôt on n’entendit plus qu’un bruit de +sanglots, et leurs larmes pressées commencèrent à tomber sur la +terre... + +Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui +chancelait et, la prenant dans ses bras, l’embrassa. + +Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs cheveux, épousseté le salpêtre +et la poussière des dalles sur leur jupon à l’endroit des genoux, elles +s’en allèrent sans plus rien se dire, par des chemins différents. + + + + +Chapitre VIII + + +Cette fin de septembre ressemblait à un autre été un peu mélancolique +seulement. Il faisait vraiment si beau cette année là que, sans les +feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les chemins, on eût +dit le gai mois de juin. Les maris, les fiancés, les amants étaient +revenus, et partout c’était la joie d’un second printemps d’amour... + +Un jour enfin, l’une des deux navires retardataires d’Islande fut +signalé au large. Lequel?... + +Vite, les groupes de femmes s’étaient formés, muets, anxieux, sur la +falaise. + +Gaud tremblante et pâlie, était là, à côté du père de son Yann: + +— Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort que c’est eux! + +Un liston rouge, un hunier à rouleau, ça leur ressemble joliment +toujours; qu’en dis-tu, Gaud, ma fille? + +— Et pourtant non, reprit-il avec un découragement soudain; non, nous +nous trompons encore, le bout-dehors n’est pas pareil et ils ont un +foc, c’est la Marie-Jeanne. Oh! mais bien sûr, ma fille, ils ne +tarderont pas. + +Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit arrivait à son +heure, avec une tranquillité inexorable. + +Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensée, +toujours par peur de ressembler à une femme de naufragé, s’exaspérant +quand les autres prenaient avec elle un air de compassion et de +mystère, détournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces +regards qui la glaçaient. + +Maintenant elle avait pris l’habitude d’aller dès le matin tout au bout +des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derrière la +maison paternelle de son Yann pour n’être pas vue par la mère ni les +petites soeurs. Elle s’en allait toute seule à l’extrême pointe de ce +pays de Ploubazlanec qui se découpe en corne de renne sur la Manche +grise, et s’asseyait là tout le jour aux pieds d’une croix isolée qui +domine les lointains immenses des eaux... + +Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur +les falaises avancées de cette terre des marins, comme pour demander +grâce; comme pour apaiser la grande chose mouvante, mystérieuse, qui +attire les hommes et ne les rend plus, et garde de préférence les plus +vaillants, les plus beaux. + +Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes éternellement +vertes, tapissées d’ajoncs courts. Et, à cette hauteur, l’air de la mer +était très pur, ayant à peine l’odeur salée des goémons, mais rempli +des senteurs délicieuses de septembre. + +On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus les autres, toutes +les découpures de la côte, la terre de Bretagne finissait en pointes +dentelées qui s’allongeaient sur le tranquille néant des eaux. + +Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au delà, rien ne +troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit +caressant, léger et immense, qui montait du fond de toutes les baies. +Et c’étaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le +grand néant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystère +impénétrable, tandis que des brises, faibles comme des souffles, +promenaient l’odeur des genêts ras qui avaient refleuri au dernier +soleil d’automne. + +A certaines heures régulières, la mer baissait, et des taches +s’élargissaient partout, comme si lentement la Manche se vidait; +ensuite, avec la même lenteur, les eaux remontaient et continuaient +leur va-et-vient éternel, sans aucun souci des morts. + +Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au milieu de ces +tranquillités regardant toujours, jusqu’à la nuit tombée, jusqu’à ne +plus rien voir. + + + + +Chapitre IX + + +Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture, elle +ne dormait plus. + +A présent, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains +entre les genoux, la tête renversée et appuyée au mur derrière. A quoi +bon se lever, à quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans +retirer sa robe, quand elle était trop épuisée. Autrement elle +demeurait là, toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, +dans cette immobilité; toujours elle avait cette impression d’un cercle +de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient, +sa bouche était sèche, avec un goût de fièvre, et à certaines heures +elle poussait un gémissement rauque du gosier, répété par saccades, +longtemps, longtemps, tandis que sa tête se frappait contre le granit +du mur. + +Ou bien elle l’appelait par son nom, très tendrement, à voix basse, +comme s’il eût été là tout près, et lui disait des mots d’amour. + +Il lui arrivait de penser à d’autres choses qu’à lui, à de toutes +petites choses insignifiantes; de s’amuser par exemple à regarder +l’ombre de la Vierge de faïence et du bénitier, s’allonger lentement, à +mesure que baissait la lumière, sur la haute boiserie de son lit. Et +puis des rappels d’angoisse revenaient plus horribles, et elle +recommençait son cri, en battant le mur de sa tête... + +Et toutes les heures du jour passaient, l’une après l’autre, et toutes +les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du +matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait dû +revenir, une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus +connaître ni les dates, ni les noms des jours. + +Pour les naufrages d’Islande, on a des indications ordinairement; ceux +qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouvé un +débris, un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais non, +de la Léopoldine on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la +Marie-Jeanne, les derniers qui l’avaient aperçue le 2 août, disaient +qu’elle avait dû s’en aller pêcher plus loin vers le nord, et après, +cela devenait le mystère impénétrable. + +Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le +moment où vraiment elle n’attendrait plus? Elle ne le savait même pas, +et à présent elle avait presque hâte que ce fût bientôt. + +Oh! s’il était mort, au moins qu’on eût la pitié de le lui dire!... + +Oh! le voir, tel qu’il était en ce moment même, - lui, ou ce qui +restait de lui!... Si seulement la Vierge tant priée, ou quelque autre +puissance comme elle, voulait lui faire la grâce, par une sorte de +double vue, de le lui montrer, son Yann! — lui, vivant, manoeuvrant +pour rentrer — ou bien son corps roulé par la mer... pour être fixée au +moins! pour savoir!!... + +Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment d’une voile +surgissant du bout de l’horizon: la Léopoldine, s’approchant, se hâtant +d’arriver! Alors elle faisait un premier mouvement irréfléchi pour se +lever, pour courir regarder le large, voir si c’était vrai... + +Elle retombait assise. Hélas! Où était-elle en ce moment, cette +Léopoldine? où pouvait-elle bien être? Là-bas, sans doute, là-bas dans +cet effroyable lointain de l’Islande, abandonnée, émiettée, perdue... + +Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours la même: une +épave éventrée et vide, bercée sur une mer silencieuse d’un gris rose: +bercée lentement, lentement, sans bruit, avec une extrême douceur, par +ironie, au milieu d’un grand calme d’eaux mortes. + + + + +Chapitre X + + +Deux heures du matin. + +C’était la nuit surtout qu’elle se tenait attentive à tous les pas qui +s’approchaient: à la moindre rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses +tempes vibraient; à force d’être tendues aux choses du dehors, elles +étaient devenues affreusement douloureuses. + +Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, les mains +jointes, et les yeux ouverts dans l’obscurité, elle écoutait le vent +faire sur la lande son bruit éternel. + +Des pas d’homme tout à coup, des pas précipités dans le chemin! A +pareille heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu’au +fond de l’âme, son coeur cessant de battre... + +On s’arrêtait devant la porte, on montait les petites marches de +pierre... + +Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce que ce pouvait +être un autre!... Elle était debout, pieds nus; elle, si faible depuis +tant de jours, avait sauté lestement comme les chattes, les bras +ouverts pour enlacer le bien-aimé. Sans doute la Léopoldine était +arrivée de nuit, et mouillée en face dans la baie de Pors-Even, — et +lui, il accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tête avec une +vitesse d’éclair. Et maintenant, elle se déchirait les doigts aux clous +de la porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui était dur... + +***** + + +-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la tête retombée sur +la poitrine. Son beau rêve de folle était fini. Ce n’était que Fantec, +leur voisin... Le temps de bien comprendre que ce n’était que lui, que +rien de son Yann n’avait passé dans l’air, elle se sentit replongée +comme par degrés dans son même gouffre, jusqu’au fond de son même +désespoir affreux. + +Il s’excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, était au +plus mal, et à présent, c’était leur enfant qui étouffait dans son +berceau, pris d’un mauvais mal de gorge; aussi il était venu demander +du secours, pendant que lui irait d’une course chercher le médecin à +Paimpol... + +Qu’est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue sauvage dans sa +douleur, elle n’avait plus rien à donner aux peines des autres. +Effondrée sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme +une morte, sans lui répondre, ni l’écouter, ni seulement le regarder. +Qu’est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet homme? + +Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette +porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu’il venait de lui faire. + +Il balbutia un pardon: + +— C’est vrai, qu’il n’aurait pas dû la déranger... elle!... + +— Moi! répondit Gaud vivement, — et pourquoi donc pas moi, Fantec? + +La vie lui était revenue brusquement, car elle ne voulait pas encore +être une désespérée aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument +pas. Et puis, à son tour, elle avait pitié de lui; elle s’habilla pour +le suivre et trouva la force d’aller soigner son petit enfant. + +Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre heures, le sommeil la +prit un moment parce qu’elle était très fatiguée. + +Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa tête une +empreinte qui, malgré tout, était persistante; elle se réveilla bientôt +avec une secousse, se dressant à moitié, au souvenir de quelque +chose... Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de +la confusion des idées qui revenaient, vite elle cherchait dans sa +tête, elle cherchait ce que c’était... + +— Ah! rien, hélas! — non, rien que Fantec. + +Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son même abîme. Non, +en réalité, il n’y avait rien de changé dans son attente morne et sans +espérance. + +Pourtant, l’avoir senti là si près, c’était comme si quelque chose +émané de lui était revenu flotter alentour; c’était ce qu’on appelle, +au pays breton, un pré-signe; et elle écoutait plus attentivement les +pas du dehors, pressentant que quelqu’un allait peut-être arriver qui +parlerait de lui. + +En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il ôta son bonnet, +releva ses beaux cheveux blancs, qui étaient en boucles comme ceux de +son fils, et s’assit près du lit de Gaud. + +Il avait le coeur angoissé, lui aussi; car son Yann, son beau Yann +était son aîné, son préféré, sa gloire. Mais il ne désespérait pas, non +vraiment, il ne désespérait pas encore. Il se mit à rassurer Gaud d’une +manière très douce: d’abord les derniers rentrés d’Islande parlaient +tous de brumes très épaisses qui avaient bien pu retarder le navire; et +puis surtout il lui était venu une idée: une relâche aux îles Feroë, +qui sont des îles lointaines situées sur la route et d’où les lettres +mettent très longtemps à venir; cela lui était arrivé à lui-même, il y +avait une quarantaine d’années, et sa pauvre défunte mère avait déjà +fait dire une messe pour son âme... Un si beau bateau, la Léopoldine, +presque neuf, et de si forts marins qu’ils étaient tous à bord... + +La vieille Moan rôdait autour d’eux tout en hochant la tête; la +détresse de sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des +idées; elle rangeait le ménage, regardant de temps en temps le petit +portrait jauni de son Sylvestre accroché au granit du mur, avec ses +ancres de marine et sa couronne funéraire en perles noires; non, depuis +que le métier de mer lui avait pris son petit-fils, à elle, elle n’y +croyait plus, au retour des marins; elle ne priait plus la Vierge que +par crainte, du bout de ses pauvres vieilles lèvres, lui gardant une +mauvaise rancune dans le coeur. + +Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux +cernés regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui +ressemblait au bien-aimé; rien que de l’avoir là, près d’elle, c’était +une protection contre la mort, et elle se sentait plus rassurée, plus +rapprochée de son Yann. Ses larmes tombaient, silencieuses et plus +douces, et elle redisait en elle-même ses prières ardentes à la Vierge +Étoile-de-la-mer. + +Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des avaries peut-être; c’était +une chose possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une +sorte de toilette, comme s’il pouvait revenir. Sans doute tout n’était +pas perdu, puisqu’il ne désespérait pas, lui, son père. Et, pendant +quelques jours, elle se remit encore à attendre. + +C’était bien l’automne, l’arrière-automne, les tombées de nuit lugubres +où, de bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumière, et +noir aussi alentour, dans le vieux pays breton. + +Les jours eux-mêmes semblaient n’être plus que des crépuscules; des +nuages immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout à coup +des obscurités en plein midi. Le vent bruissait constamment, c’était +comme un son lointain de grandes orgues d’église, jouant des airs +méchants ou désespérés; d’autres fois, cela se rapprochait tout près +contre la porte, se mettant à rugir comme les bêtes. + +Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait toujours plus affaissée, +comme si la vieillesse l’eût déjà frôlée de son aile chauve. Très +souvent elle touchait les effets de son Yann, ses beaux habits de +noces, les dépliant, les repliant comme une maniaque, — surtout un des +ses maillots en laine bleue qui avait gardé la forme de son corps; +quand on le jetait doucement sur la table, il dessinait de lui-même, +comme par habitude, les reliefs des ses épaules et de sa poitrine; +aussi à la fin elle l’avait posé tout seul dans une étagère de leur +armoire, ne voulant plus le remuer pour qu’il gardât plus longtemps +cette empreinte. + +Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle +regardait par sa fenêtre la lande triste, où des petits panaches de +fumée blanche commençaient à sortir çà et là des chaumières des autres: +là partout les hommes étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le +froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veillées devaient être +douces; car le renouveau d’amour était commencé avec l’hiver dans tout +ce pays des Islandais... + +Cramponnée à l’idée de ces îles où il avait pu relâcher, ayant repris +une sorte d’espoir, elle s’était remise à l’attendre... + + + + +Chapitre XI + + +Il ne revint jamais. + +Une nuit d’août, là-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d’un +grand bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer. + +Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa nourrice; c’était elle qui +l’avait bercé, qui l’avait fait adolescent large et fort, — et ensuite +elle l’avait repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un +profond mystère avait enveloppé ces noces monstrueuses. Tout le temps, +des voiles obscurs s’étaient agités au-dessus, des rideaux mouvants et +tourmentés, tendus pour cacher la fête; et la fiancée donnait de la +voix, faisait toujours son plus grand bruit horrible pour étouffer les +cris. — Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s’était défendu, +dans une lutte de géant, contre cette épousée de tombeau. Jusqu’au +moment où il s’était abandonné, les bras ouverts pour la recevoir, avec +un grand cri profond comme un taureau qui râle, la bouche déjà emplie +d’eau; les bras ouverts, étendus et raidis pour jamais. + +Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu’il avait conviés jadis. +Tous, excepté Sylvestre, qui, lui, s’en était allé dormir dans des +jardins enchantés, — très loin, de l’autre côté de la Terre... + + +FIN + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PÊCHEUR D’ISLANDE *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. 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