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L'édition +que je crois l'originale est sans millésime et avec un titre gravé. +L'abbé Trublet, dans ses _Mémoires sur Fontenelle_, n'hésite pas à dire +que _Micromégas_ est dirigé contre Fontenelle; mais il ne parle pas de +la date de sa publication. J'ai donc conservé celle que donnent les +éditions de Kehl (1752). Il existe cependant de Micromégas une édition +portant la date de 1700. Cette date est-elle authentique? je n'oserais +l'affirmer; loin de là . J'ai donc suivi les éditions de Kehl, où +Micromégas est précédé de l'Avertissement que voici: + + Ce roman peut, être regardé comme une imitation d'un des + voyages de Gulliver. II contient plusieurs allusions. Le nain + dé Saturne est M. de Fontenelle. Malgré sa douceur, sa + circonspection, sa philosophie, qui devait lui faire aimer + celle de M. de Voltaire, il s'était lié avec les ennemis de ce + grand homme, et avait paru partager, sinon leur haine, du moins + leurs préventions. Il fut fort blessé du rôle qu'il jouait + dans ce roman, et d'autant plus peut-être que la critique était + juste, quoique sévère, et que les éloges qui s'y mêlaient y + donnaient encore plus de poids. Le mot qui termine l'ouvrage + n'adoucit point la blessure, et le bien qu'on dit du secrétaire + de l'académie de Paris ne consola point M. de Fontenelle des + plaisanteries qu'on se permettait sur celui de l'académie de + Saturne. + + ------ + +Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, +sont de Voltaire. + +Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet +et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de +chacun. + +Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes +des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un --, et sont, comme +mes notes, signées de l'initiale de mon nom. + + BEUCHOT. + +4 octobre 1829. + + + + + MICROMÉGAS, + + HISTOIRE PHILOSOPHIQUE. + + + + +CHAPITRE I. + +Voyage d'un habitant du monde de l'étoile Sirius dans la planète +de Saturne. + +Dans une de ces planètes qui tournent autour de l'étoile nommée +Sirius il y avait un jeune homme de beaucoup d'esprit, que j'ai +eu l'honneur de connaître dans le dernier voyage qu'il fit sur +notre petite fourmilière; il s'appelait Micromégas[1], nom qui +convient fort à tous les grands. Il avait huit lieues de haut: +j'entends par huit lieues, vingt-quatre mille pas géométriques de +cinq pieds chacun. + + [1] De _micros_, petit, et de _megas_, grand. B. + + +Quelques géomètres[2], gens toujours utiles au public, prendront +sur-le-champ la plume, et trouveront que, puisque M. Micromégas, +habitant du pays de Sirius, a de la tête aux pieds vingt-quatre +mille pas, qui font cent vingt mille pieds de roi, et que nous +autres citoyens de la terre nous n'avons guère que cinq pieds, et +que notre globe a neuf mille lieues de tour; ils trouveront, +dis-je, qu'il faut absolument que le globe qui l'a produit ait au +juste vingt-un millions six cent mille fois plus de circonférence +que notre petite terre. Rien n'est plus simple et plus ordinaire +dans la nature. Les états de quelques souverains d'Allemagne ou +d'Italie, dont on peut faire le tour en une demi-heure, comparés +à l'empire de Turquie, de Moscovie, ou de la Chine, ne sont +qu'une très faible image des prodigieuses différences que la +nature a mises dans tous les êtres. + + [2] C'est ainsi qu'on lit dans les premières éditions. + D'autres, au lieu de _géomètres_, portent _algébristes_. B. + + +La taille de son excellence étant de la hauteur que j'ai dite, +tous nos sculpteurs et tous nos peintres conviendront sans peine +que sa ceinture peut avoir cinquante mille pieds de roi de tour; +ce qui fait une très jolie proportion. [3]Son nez étant le tiers +de son beau visage, et son beau visage étant la septième partie +de la hauteur de son beau corps, il faut avouer que le nez du +Sirien a six mille trois cent trente-trois pieds de roi plus une +fraction; ce qui était à démontrer. + + [3] Je rétablis celte phrase d'après les premières éditions. + B. + + +Quant à son esprit, c'est un des plus cultivés que nous ayons; il +sait beaucoup de choses; il en a inventé quelques unes: il +n'avait pas encore deux cent cinquante ans; et il étudiait, selon +la coutume, au collège le plus célèbre[4] de sa planète, +lorsqu'il devina, par la force de son esprit, plus de cinquante +propositions d'Euclide. C'est dix-huit de plus que Blaise +Pascal, lequel, après en avoir deviné trente-deux en se jouant, à +ce que dit sa soeur, devint depuis un géomètre assez médiocre[5], +et un fort mauvais métaphysicien. Vers les quatre cent cinquante +ans, au sortir de l'enfance, il disséqua beaucoup de ces petits +insectes qui n'ont pas cent pieds de diamètre, et qui se dérobent +aux microscopes ordinaires; il en composa un livre fort curieux, +mais qui lui fit quelques affaires. Le muphti de son pays, grand +vétillard, et fort ignorant, trouva dans son livre des +propositions suspectes, malsonnantes, téméraires[6], hérétiques, +sentant l'hérésie, et le poursuivit vivement: il s'agissait de +savoir si la forme substantielle des puces de Sirius était de +même nature que celle des colimaçons. Micromégas se défendit +avec esprit; il mit les femmes de son côté; le procès dura deux +cent vingt ans. Enfin le muphti fit condamner le livre par des +jurisconsultes qui ne l'avaient pas lu, et l'auteur eut ordre de +ne paraître à la cour de huit cents années[7]. + + + [4] Au lieu de _le plut célèbre_, qu'on lit dans la première + édition, les êdilions postérieures portent: _des jésuites_. B. + + [5] Pascal devint un très grand géomètre, non dans la classe de + ceux qui ont contribué par de grandes découvertes au progrès + des sciences, comme Descartes, Newton, mais dans celle des + géomètres qui ont montré par leurs ouvrages un génie du premier + ordre. K. + + [6] L'édition que je crois l'originale, porte: _téméraires, + sentant l'hérésie_. Le texte actuel existe dès 1756. B. + + [7] M. de Voltaire avait été persécuté par le théatin Boyer, + pour avoir dit dans ses _Lettres philosophiques_ que les + facultés de nôtre ame se développent en même temps que nos + organes, de la même manière que les facultés de l'ame des + animaux. K. + + +Il ne fut que médiocrement affligé d'être banni d'une cour qui +n'était remplie que de tracasseries et de petitesses. Il fit une +chanson fort plaisante contre le muphti, dont celui-ci ne +s'embarrassa guère; et il se mit à voyager de planète en planète, +pour achever de se former _l'esprit et le coeur_[8], comme l'on +dit. Ceux qui ne voyagent qu'en chaise de poste ou en berline +seront sans doute étonnés des équipages de là -haut; car nous +autres, sur notre petit tas de boue, nous ne concevons rien +au-delà de nos usages. Notre voyageur connaissait +merveilleusement les lois de la gravitation, et toutes les forces +attractives et répulsives. Il s'en servait si à propos, que, +tantôt à l'aide d'un rayon du soleil, tantôt par la commodité +d'une comète, il allait de globe en globe lui et les siens, comme +un oiseau voltige de branche en branche. Il parcourut la voie +lactée en peu de temps; et je suis obligé d'avouer qu'il ne vit +jamais, à travers les étoiles dont elle est semée, ce beau ciel +empyrée que l'illustre vicaire Derham[9] se vante d'avoir vu au +bout de sa lunette. Ce n'est pas que je prétende que M. Derham +ait mal vu, à Dieu ne plaise! mais Micromégas était sur les +lieux, c'est un bon observateur, et je ne veux contredire +personne. Micromégas, après avoir bien tourné, arriva dans le +globe de Saturne. Quelque accoutumé qu'il fût à voir des choses +nouvelles, il ne put d'abord, en voyant la petitesse du globe et +de ses habitants, se défendre de ce sourire de supériorité qui +échappe quelquefois aux plus sages. Car enfin Saturne n'est +guère que neuf cents fois plus gros que la terre, et les citoyens +de ce pays-là sont des nains qui n'ont que mille toises de haut +ou environ. Il s'en moqua un peu d'abord avec ses gens, à peu +près comme un musicien italien se met à rire de la musique de +Lulli, quand il vient en France. Mais, comme le Sirien avait un +bon esprit, il comprit bien vite qu'un être pensant peut fort +bien n'être pas ridicule pour n'avoir que six mille pieds de +haut. Il se familiarisa avec les Saturniens, après les avoir +étonnés. Il lia une étroite amitié avec le secrétaire de +l'académie de Saturne, homme de beaucoup d'esprit, qui n'avait, à +la vérité, rien inventé, mais qui rendait un fort bon compte des +inventions des autres, et qui fesait passablement de petits vers +et de grands calculs. Je rapporterai ici, pour la satisfaction +des lecteurs, une conversation singulière que Micromégas eut un +jour avec M. le secrétaire. + + [8] Voyez ma note, page 110. B. [cette note, dans _Zadig_, + dit: "Ce trait porte surtout contre Rollin, qui emploie souvent + ces expressions dans son _Traité des études_. Voltaire y + revient souvent: voyez, dans le présent volume, le chapitre I + de _Micromégas_, et dans le tome XXXIV, le chapitre XI de + l'_Homme aux quarante écus_, le chapitre IX du _Taureau blanc_; + et tome XI, le second vers du chant VIII de _la Pucelle_. B."] + + [9] Savant Anglais, autour de la _Théologie astronomique_, de + quelques autres ouvrages qui ont pour objet de prouver + l'existence de Dieu par le détail des merveilles de la nature: + malheureusement lui et ses imitateurs se trompent souvent dans + l'exposition de ces merveilles; ils s'extasient sur la sagesse + qui se montre dans l'ordre d'un phénomène, et on découvre que + ce phénomène est tout différent de ce qu'ils ont supposé; alors + c'est ce nouvel ordre qui leur parait un chef-d'oeuvre de + sagesse. Ce défaut, commun à tous les ouvrages de ce genre, + les a décrédités. On sait trop d'avance que, de quelque + manière que les choses soient, l'auteur finira toujours par les + admirer. K. + + + +CHAPITRE II. + +Conversation de l'habitant de Sirius avec celui de Saturne. + + +Après que son excellence se fut couchée, et que le secrétaire se +fut approché de son visage, Il faut avouer, dit Micromégas, que +la nature est bien variée. Oui, dit le Saturnien, la nature est +comme un parterre dont les fleurs..... Ah! dit l'autre, laissez +là votre parterre. Elle est, reprit le secrétaire, comme une +assemblée de blondes et de brunes, dont les parures.... Eh! +qu'ai-je à faire de vos brunes? dit l'autre. Elle est donc comme +une galerie de peintures dont les traits..... Eh non! dit le +voyageur, encore une fois la nature est comme la nature. +Pourquoi lui chercher des comparaisons? Pour vous plaire, +répondit le secrétaire. Je ne veux point qu'on me plaise, +répondit le voyageur; je veux qu'on m'instruise; commencez +d'abord par me dire combien les hommes de votre globe ont de +sens. Nous en avons soixante et douze, dit l'académicien; et +nous nous plaignons tous les jours du peu. Notre imagination va +au-delà de nos besoins; nous trouvons qu'avec nos soixante et +douze sens, notre anneau, nos cinq lunes, nous sommes trop +bornés; et, malgré toute notre curiosité et le nombre assez grand +de passions qui résultent de nos soixante et douze sens, nous +avons tout le temps de nous ennuyer. Je le crois bien, dit +Micromégas; car dans notre globe nous avons près de mille sens; +et il nous reste encore je ne sais quel désir vague, je ne sais +quelle inquiétude, qui nous avertit sans cesse que nous sommes +peu de chose, et qu'il y a des êtres beaucoup plus parfaits. +J'ai un peu voyagé; j'ai vu des mortels fort au-dessous de nous; +j'en ai vu de fort supérieurs: mais je n'en ai vu aucuns qui +n'aient plus de désirs que de vrais besoins, et plus de besoins +que de satisfaction. J'arriverai peut-être un jour au pays où il +ne manque rien; mais jusqu'à présent personne ne m'a donné de +nouvelles positives de ce pays-là . Le Saturnien et le Sirien +s'épuisèrent alors en conjectures; mais, après beaucoup de +raisonnements fort ingénieux et fort incertains, il en fallut +revenir aux faits. Combien de temps vivez-vous? dit le Sirien. +Ah! bien peu, répliqua le petit homme de Saturne. C'est tout +comme chez nous, dit le Sirien: nous nous plaignons toujours du +peu. Il faut que ce soit une loi universelle de la nature. +Hélas! nous ne vivons, dit le Saturnien, que cinq cents grandes +révolutions du soleil. (Cela revient à quinze mille ans ou +environ, à compter à notre manière.) Vous voyez bien que c'est +mourir presque au moment que l'on est né; notre existence est un +point, notre durée un instant, notre globe un atome. A peine +a-t-on commencé à s'instruire un peu que la mort arrive avant +qu'on ait de l'expérience. Pour moi, je n'ose faire aucuns +projets; je me trouve comme une goutte d'eau dans un océan +immense. Je suis honteux, surtout devant vous, de la figure +ridicule que je fais dans ce monde. Micromégas lui repartit: Si +vous n'étiez pas philosophe, je craindrais de vous affliger en +vous apprenant que notre vie est sept cents fois plus longue que +la vôtre; mais vous savez trop bien que quand il faut rendre son +corps aux éléments, et ranimer la nature sous une autre forme, ce +qui s'appelle mourir; quand ce moment de métamorphose est venu, +avoir vécu une éternité, ou avoir vécu un jour, c'est précisément +la même chose. J'ai été dans des pays où l'on vit mille fois +plus long-temps que chez moi, et j'ai trouvé qu'on y murmurait +encore. Mais il y a partout des gens de bon sens qui savent +prendre leur parti et remercier l'Auteur de la nature. Il a +répandu sur cet univers une profusion de variétés avec une espèce +d'uniformité admirable. Par exemple tous les êtres pensants sont +différents, et tous se ressemblent au fond par le don de la +pensée et des désirs. La matière est partout étendue; mais elle +a dans chaque globe des propriétés diverses. Combien +comptez-vous de ces propriétés diverses dans votre matière? Si +vous parlez de ces propriétés, dit le Saturnien, sans lesquelles +nous croyons que ce globe ne pourrait subsister tel qu'il est, +nous en comptons trois cents, comme l'étendue, l'impénétrabilité, +la mobilité, la gravitation, la divisibilité, et le reste. +Apparemment, répliqua le voyageur, que ce petit nombre suffit aux +vues que le Créateur avait sur votre petite habitation. J'admire +en tout sa sagesse; je vois partout des différences, mais aussi +partout des proportions. Votre globe est petit, vos habitants le +sont aussi; vous avez peu de sensations; votre matière a peu de +propriétés; tout cela est l'ouvrage de la Providence. De quelle +couleur est votre soleil bien examiné? D'un blanc fort jaunâtre, +dit le Saturnien; et quand nous divisons un de ses rayons, nous +trouvons qu'il contient sept couleurs. Notre soleil tire sur le +rouge, dit le Sirien, et nous avons trente-neuf couleurs +primitives. Il n'y a pas un soleil, parmi tous ceux dont j'ai +approché, qui se ressemble, comme chez vous il n'y a pas un +visage qui ne soit différent de tous les autres. + +Après plusieurs questions de cette nature, il s'informa combien +de substances essentiellement différentes on comptait dans +Saturne. Il apprit qu'on n'en comptait qu'une trentaine, comme +Dieu, l'espace, la matière, les êtres étendus qui sentent, les +êtres étendus qui sentent et qui pensent, les êtres pensants qui +n'ont point d'étendue; ceux qui se pénètrent, ceux qui ne se +pénètrent pas, et le reste. Le Sirien, chez qui on en comptait +trois cents et qui en avait découvert trois mille autres dans ses +voyages, étonna prodigieusement le philosophe de Saturne. Enfin, +après s'être communiqué l'un à l'autre un peu de ce qu'ils +savaient et beaucoup de ce qu'ils ne savaient pas, après avoir +raisonné pendant une révolution du soleil, ils résolurent de +faire ensemble un petit voyage philosophique. + +CHAPITRE III. + +Voyage des deux habitants de Sirius et de Saturne. + +Nos deux philosophes étaient prêts à s'embarquer dans +l'atmosphère de Saturne avec une fort jolie provision +d'instruments de mathématiques, lorsque la maîtresse du +Saturnien, qui en eut des nouvelles, vint en larmes faire ses +remontrances. C'était une jolie petite brune qui n'avait que six +cent soixante toises, mais qui réparait par bien des agréments la +petitesse de sa taille. Ah! cruel! s'écria-t-elle, après t'avoir +résisté quinze cents ans, lorsque enfin je commençais à me +rendre, quand j'ai à peine passé cent[1] ans entre tes bras, tu +me quittes pour aller voyager avec un géant d'un autre monde; va, +tu n'es qu'un curieux, tu n'as jamais eu d'amour: si tu étais un +vrai Saturnien, tu serais fidèle. Où vas-tu courir? que veux-tu? +nos cinq lunes sont moins errantes que toi, notre anneau est +moins changeant. Voilà qui est fait, je n'aimerai jamais plus +personne. Le philosophe l'embrassa, pleura avec elle, tout +philosophe qu'il était; et la dame, après s'être pâmée, alla se +consoler avec un petit-maître du pays. + + [1] L'édition de 1773 est la première qui porte _cent_; toutes les + éditions précédentes portent: _deux cents_. B. + + +Cependant nos deux curieux partirent; ils sautèrent d'abord sur +l'anneau, qu'ils trouvèrent assez plat, comme l'a fort bien +deviné un illustre habitant de notre petit globe[2]; de là ils +allèrent aisément de lune en lune. Une comète passait tout +auprès de la dernière; ils s'élancèrent sur elle avec leurs +domestiques et leurs instruments. Quand ils eurent fait environ +cent cinquante millions de lieues, ils rencontrèrent les +satellites de Jupiter. Ils passèrent dans Jupiter même, et y +restèrent une année, pendant laquelle ils apprirent de fort beaux +secrets qui seraient actuellement sous presse sans messieurs les +inquisiteurs, qui ont trouvé quelques propositions un peu dures. +Mais j'en ai lu le manuscrit dans la bibliothèque de l'illustre +archevêque de...., qui m'a laissé voir ses livres avec cette +générosité et cette bonté qu'on ne saurait assez louer. Aussi je +lui promets un long article dans la première édition qu'on fera +de Moréri, et je n'oublierai pas surtout messieurs ses enfants, +qui donnent une si grande espérance de perpétuer la race de leur +illustre père. + + [2] Huygens. Voyez. tome XXVI, page 398. B. + + +Mais revenons à nos voyageurs. En sortant de Jupiter, ils +traversèrent un espace d'environ cent millions de lieues, et ils +côtoyèrent la planète de Mars, qui, comme on sait, est cinq fois +plus petite que notre petit globe; ils virent deux lunes qui +servent à cette planète, et qui ont échappé aux regards de nos +astronomes. Je sais bien que le père Castel écrira, et même +assez plaisamment, contre l'existence de ces deux lunes; mais je +m'en rapporte à ceux qui raisonnent par analogie. Ces bons +philosophes-là savent combien il serait difficile que Mars, qui +est si loin du soleil, se passât à moins de deux lunes. Quoi +qu'il en soit, nos gens trouvèrent cela si petit, qu'ils +craignirent de n'y pas trouver de quoi coucher, et ils passèrent +leur chemin comme deux voyageurs qui dédaignent un mauvais +cabaret de village, et poussent jusqu'à la ville voisine. Mais +le Sirien et son compagnon se repentirent bientôt. Ils allèrent +long-temps, et ne trouvèrent rien. Enfin ils aperçurent une +petite lueur, c'était la terre; cela fit pitié à des gens qui +venaient de Jupiter. Cependant, de peur de se repentir une +seconde fois, ils résolurent de débarquer. Ils passèrent sur la +queue de la comète, et, trouvant une aurore boréale toute prête, +ils se mirent dedans, et arrivèrent à terre sur le bord +septentrional de la mer Baltique, le cinq juillet mil sept cent +trente-sept, nouveau style. + + + +CHAPTTRE IV. + +Ce qui leur arrive sur le globe de la terre. + + +Après s'être reposés quelque temps, ils mangèrent à leur déjeuner +deux montagnes, que leurs gens leur apprêtèrent assez proprement. +Ensuite ils voulurent reconnaître le petit pays où ils étaient. +Ils allèrent d'abord du nord au sud. Les pas ordinaires du +Sirien et de ses gens étaient d'environ trente mille pieds de +roi; le nain de Saturne, dont la taille n'était que de mille +toises, suivait de loin en haletant; or il fallait qu'il fît +environ douze pas, quand l'autre fesait une enjambée: +figurez-vous ( s'il est permis de faire de telles comparaisons) +un très petit chien de manchon qui suivrait un capitaine des +gardes du roi de Prusse. + +Comme ces étrangers-là vont assez vite, ils eurent fait le tour +du globe en trente-six heures; le soleil, à la vérité, ou plutôt +la terre, fait un pareil voyage en une journée; mais il faut +songer qu'on va bien plus à son aise quand on tourne sur son axe +que quand on marche sur ses pieds. Les voilà donc revenus d'où +ils étaient partis, après avoir vu cette mare, presque +imperceptible pour eux, qu'on nomme _la Méditerranée_, et cet +autre petit étang qui, sous le nom du _grand Océan_, entoure la +taupinière. Le nain n'en avait eu jamais qu'à mi-jambe, et à +peine l'autre avait-il mouillé son talon. Ils firent tout ce +qu'ils purent en allant et en revenant dessus et dessous pour +tâcher d'apercevoir si ce globe était habité ou non. Ils se +baissèrent, ils se couchèrent, ils tâtèrent partout; mais leurs +yeux et leurs mains n'étant point proportionnés aux petits êtres +qui rampent ici, ils ne reçurent pas la moindre sensation qui pût +leur faire soupçonner que nous et nos confrères les autres +habitants de ce globe avons l'honneur d'exister. + +Le nain, qui jugeait quelquefois un peu trop vite, décida d'abord +qu'il n'y avait personne sur la terre. Sa première raison était +qu'il n'avait vu personne. Micromégas lui fit sentir poliment +que c'était raisonner assez mal: car, disait-il, vous ne voyez +pas avec vos petits yeux certaines étoiles de la cinquantième +grandeur que j'aperçois très distinctement; concluez-vous de là +que ces étoiles n'existent pas? Mais, dit le nain, j'ai bien +tâté. Mais, répondit l'autre, vous avez mal senti. Mais, dit le +nain, ce globe-ci est si mal construit, cela est si irrégulier et +d'une forme qui me paraît si ridicule! tout semble être ici dans +le chaos: voyez-vous ces petits ruisseaux dont aucun ne va de +droit fil, ces étangs qui ne sont ni ronds, ni carrés, ni ovales, +ni sous aucune forme régulière; tous ces petits grains pointus +dont ce globe est hérissé, et qui m'ont écorché les pieds? ( Il +voulait parler des montagnes.) Remarquez-vous encore la forme de +tout le globe, comme il est plat aux pôles, comme il tourne +autour du soleil d'une manière gauche, de façon que les climats +des pôles sont nécessairement incultes? En vérité, ce qui fait +que je pense qu'il n'y a ici personne, c'est qu'il me paraît que +des gens de bon sens ne voudraient pas y demeurer. Eh bien! dit +Micromégas, ce ne sont peut-être pas non plus des gens de bon +sens qui l'habitent. Mais enfin il y a quelque apparence que +ceci n'est pas fait pour rien. Tout vous paraît irrégulier ici, +dites-vous, parceque tout est tiré au cordeau dans Saturne et +dans Jupiter. Eh! c'est peut-être pour[1] cette raison-là même +qu'il y a ici un peu de confusion. Ne vous ai-je pas dit que +dans mes voyages j'avais toujours remarqué de la variété? Le +Saturnien répliqua à toutes ces raisons. La dispute n'eût jamais +fini, si par bonheur Micromégas, en s'échauffant à parler, n'eût +cassé le fil de son collier de diamants. Les diamants tombèrent; +c'étaient de jolis petits carats assez inégaux, dont les plus +gros pesaient quatre cents livres, et les plus petits cinquante. +Le nain en ramassa quelques uns; il s'aperçut, en les approchant +de ses yeux, que ces diamants, de la façon dont ils étaient +taillés, étaient d'excellents microscopes. Il prit donc un petit +microscope de cent soixante pieds de diamètre, qu'il appliqua à +sa prunelle; et Micromégas en choisit un de deux mille cinq cents +pieds. Ils étaient excellents; mais d'abord on ne vit rien par +leur secours, il fallait s'ajuster. Enfin l'habitant de Saturne +vit quelque chose d'imperceptible qui remuait entre deux eaux +dans la mer Baltique: c'était une baleine. Il la prit avec le +petit doigt fort adroitement; et la mettant sur l'ongle de son +pouce, il la fit voir au Sirien, qui se mit à rire pour la +seconde fois de l'excès de petitesse dont étaient les habitants +de notre globe. Le Saturnien, convaincu que notre monde est +habité, s'imagina bien vite qu'il ne l'était que par des +baleines; et comme il était grand raisonneur, il voulut deviner +d'où un si petit atome tirait son origine, son mouvement, s'il +avait des idées, une volonté, une liberté. Micromégas y fut fort +embarrassé; il examina l'animal fort patiemment, et le résultat +de l'examen fut qu'il n'y avait pas moyen de croire qu'une âme +fût logée là . Les deux voyageurs inclinaient donc à penser qu'il +n'y a point d'esprit dans notre habitation, lorsqu'à l'aide du +microscope ils aperçurent quelque chose d'aussi gros qu'une +baleine qui flottait sur la mer Baltique. On sait que dans ce +temps-là même une volée de philosophes revenait du cercle +polaire, sous lequel ils avaient été faire des observations, dont +personne ne s'était avisé jusqu'alors. Les gazettes dirent que +leur vaisseau échoua aux côtes de Bothnie, et qu'ils eurent bien +de la peine à se sauver: mais on ne sait jamais dans ce monde le +dessous des cartes. Je vais raconter ingénument comme la chose +se passa, sans y rien mettre du mien; ce qui n'est pas un petit +effort pour un historien. + + [1] Toutes les éditions qui ont précédé celles de Kehl, + portent: _par_. B. + + + +CHAPITRE V. + +Expériences et raisonnements des deux voyageurs. + + +Micromégas étendit la main tout doucement vers l'endroit où +l'objet paraissait, et avançant deux doigts, et les retirant par +la crainte de se tromper, puis les ouvrant et les serrant, il +saisit fort adroitement le vaisseau qui portait ces messieurs, et +le mit encore sur son ongle, sans le trop presser, de peur de +l'écraser. Voici un animal bien différent du premier, dit le +nain de Saturne; le Sirien mit le prétendu animal dans le creux +de sa main. Les passagers et les gens de l'équipage, qui +s'étaient crus enlevés par un ouragan, et qui se croyaient sur +une espèce de rocher, se mettent tous en mouvement; les matelots +prennent des tonneaux de vin, les jettent sur la main de +Micromégas, et se précipitent après. Les géomètres prennent +leurs quarts de cercle, leurs secteurs, deux filles laponnes[1], +et descendent sur les doigts du Sirien. Ils en firent tant, +qu'il sentit enfin remuer quelque chose qui lui chatouillait les +doigts; c'était un bâton ferré qu'on lui enfonçait d'un pied dans +l'index: il jugea, par ce picotement, qu'il était sorti quelque +chose du petit animal qu'il tenait; mais il n'en soupçonna pas +d'abord davantage. Le microscope, qui fesait à peine discerner +une baleine et un vaisseau, n'avait point de prise sur un être +aussi imperceptible que des hommes. Je ne prétends choquer ici +la vanité de personne, mais je suis obligé de prier les +importants de faire ici une petite remarque avec moi; c'est qu'en +prenant la taille des hommes d'environ cinq pieds, nous ne fesons +pas sur la terre une plus grande figure qu'en ferait sur une +boule de dix pieds de tour un animal qui aurait à peu près la six +cent millième[2] partie d'un pouce en hauteur. Figurez-vous une +substance qui pourrait tenir la terre dans sa main, et qui aurait +des organes en proportion des nôtres; et il se peut très bien +faire, qu'il y ait un grand nombre de ces substances: or +concevez, je vous prie, ce qu'elles penseraient de ces batailles +qui font gagner au vainqueur un village pour le perdre ensuite. + + [1] Voyez les notes du discours en vers _sur la Modération_ + (volume XII), et celles du _Russe à Paris_ (volume XIV). K. + + [2] L'édition que je crois l'originale, porte: _soixante + millième_. B. + + +Je ne doute pas que si quelque capitaine des grands grenadiers +lit jamais cet ouvrage, il ne hausse de deux grands pieds au +moins les bonnets de sa troupe; mais je l'avertis qu'il aura beau +faire, que lui et les siens ne seront jamais que des infiniment +petits. + +Quelle adresse merveilleuse ne fallut-il donc pas à notre +philosophe de Sirius, pour apercevoir les atomes dont je viens de +parler? Quand Leuwenhoek et Hartsoëker virent les premiers ou +crurent voir la graine dont nous sommes formés, ils ne firent +pas, à beaucoup près, une si étonnante découverte. Quel plaisir +sentit Micromégas en voyant remuer ces petites machines, en +examinant tous leurs tours, en les suivant dans toutes leurs +opérations! comme il s'écria! comme il mit avec joie un de ses +microscopes dans les mains de son compagnon de voyage! Je les +vois, disaient-ils tous deux à -la-fois; ne les voyez-vous pas qui +portent des fardeaux, qui se baissent, qui se relèvent. En +parlant ainsi, les mains leur tremblaient, par le plaisir de voir +des objets si nouveaux, et par la crainte de les perdre. Le +Saturnien, passant d'un excès de défiance à un excès de +crédulité, crut apercevoir qu'ils travaillaient à la propagation. +«Ah! disait-il, j'ai pris la nature sur le fait[1].» Mais il se +trompait sur les apparences; ce qui n'arrive que trop, soit qu'on +se serve ou non du microscope. + + [1] Expression heureuse el plaisante de Fontenelle, en rendant + compte de quelques observations d'histoire naturelle. K. + + + +CHAPITRE VI. + +Ce qui leur arriva avec les hommes. + + +Micromégas, bien meilleur observateur que son nain, vit +clairement que les atomes se parlaient; et il le fit remarquer à +son compagnon, qui, honteux de s'être mépris sur l'article de la +génération, ne voulut point croire que de pareilles espèces +pussent se communiquer des idées. Il avait le don des langues +aussi bien que le Sirien; il n'entendait point parler nos atomes, +et il supposait qu'ils ne parlaient pas: d'ailleurs comment ces +êtres imperceptibles auraient-ils les organes de la voix, et +qu'auraient-ils à dire? Pour parler, il faut penser, ou à peu +près; mais s'ils pensaient, ils auraient donc l'équivalent d'une +âme: or, attribuer l'équivalent d'une âme à cette espèce, cela +lui paraissait absurde. Mais, dit le Sirien, vous avez cru +tout-à -l'heure qu'ils fesaient l'amour; est-ce que vous croyez +qu'on puisse faire l'amour sans penser et sans proférer quelque +parole, ou du moins sans se faire entendre? Supposez-vous +d'ailleurs qu'il soit plus difficile de produire un argument +qu'un enfant? Pour moi l'un et l'autre me paraissent de grands +mystères: je n'ose plus ni croire ni nier, dit le nain; je n'ai +plus d'opinion; il faut tâcher d'examiner ces insectes, nous +raisonnerons après. C'est fort bien dit, reprit Micromégas; et +aussitôt il tira une paire de ciseaux dont il se coupa les +ongles, et d'une rognure de l'ongle de son pouce il fit +sur-le-champ une espèce de grande trompette parlante, comme un +vaste entonnoir, dont il mit le tuyau dans son oreille. La +circonférence de l'entonnoir enveloppait le vaisseau et tout +l'équipage. La voix la plus faible entrait dans les fibres +circulaires de l'ongle; de sorte que, grâce à son industrie, le +philosophe de là -haut entendit parfaitement le bourdonnement de +nos insectes de là -bas. En peu d'heures il parvint à distinguer +les paroles, et enfin à entendre le français. Le nain en fit +autant, quoique avec plus de difficulté. L'étonnement des +voyageurs redoublait à chaque instant. Ils entendaient des mites +parler d'assez bon sens: ce jeu de la nature leur paraissait +inexplicable. Vous croyez bien que le Sirien et son nain +brûlaient d'impatience de lier conversation avec les atomes; le +nain craignait que sa voix de tonnerre, et surtout celle de +Micromégas, n'assourdît les mites sans en être entendue. Il +fallait en diminuer la force. Ils se mirent dans la bouche des +espèces de petits cure-dents, dont le bout fort effilé venait +donner auprès du vaisseau. Le Sirien tenait le nain sur ses +genoux, et le vaisseau avec l'équipage sur un ongle; il baissait +la tête et parlait bas. Enfin, moyennant toutes ces précautions +et bien d'autres encore, il commença ainsi son discours: + +Insectes invisibles, que la main du Créateur s'est plu à faire +naître dans l'abîme de l'infiniment petit, je le remercie de ce +qu'il a daigné me découvrir des secrets qui semblaient +impénétrables. Peut-être ne daignerait-on pas vous regarder à ma +cour; mais je ne méprise personne, et je vous offre ma +protection. + +Si jamais il y eut quelqu'un d'étonné, ce furent les gens qui +entendirent ces paroles. Ils ne pouvaient deviner d'où elles +partaient. L'aumônier du vaisseau récita les prières des +exorcismes, les matelots jurèrent, et les philosophes du vaisseau +firent des systèmes; mais quelque système qu'ils fissent, ils ne +purent jamais deviner qui leur parlait. Le nain de Saturne, qui +avait la voix plus douce que Micromégas, leur apprit alors en peu +de mots à quelles espèces ils avaient affaire. Il leur raconta +le voyage de Saturne, les mit au fait de ce qu'était +M. Micromégas; et après les avoir plaints d'être si petits, il +leur demanda s'ils avaient toujours été dans ce misérable état si +voisin de l'anéantissement, ce qu'ils fesaient dans un globe qui +paraissait appartenir à des baleines, s'ils étaient heureux, +s'ils multipliaient, s'ils avaient une âme, et cent autres +questions de cette nature. + +Un raisonneur de la troupe, plus hardi que les autres, et choqué +de ce qu'on doutait de son âme, observa l'interlocuteur avec des +pinnules braquées sur un quart de cercle, fit deux stations, et à +la troisième il parla ainsi: Vous croyez donc, monsieur, parceque +vous avez mille toises depuis la tête jusqu'aux pieds, que vous +êtes un..... Mille toises! s'écria le nain: juste ciel! d'où +peut-il savoir ma hauteur? mille toises! il ne se trompe pas +d'un pouce: quoi! cet atome m'a mesuré! il est géomètre, il +connaît ma grandeur; et moi, qui ne le vois qu'à travers un +microscope, je ne connais pas encore la sienne! Oui, je vous ai +mesuré, dit le physicien, et je mesurerai bien encore votre grand +compagnon. La proposition fut acceptée; son excellence se coucha +de son long; car, s'il se fût tenu debout, sa tête eût été trop +au-dessus des nuages. Nos philosophes lui plantèrent un grand +arbre, dans un endroit que le docteur Swift nommerait, mais que +je me garderai bien d'appeler par son nom, à cause de mon grand +respect pour les dames. Puis, par une suite de triangles liés +ensemble, ils conclurent que ce qu'ils voyaient était en effet un +jeune homme de cent vingt mille pieds de roi. + + [1] L'édition que je crois l'originale, porte: _un beau + jeune... de cent vingt mille pieds de roi_. B. + + +Alors Micromégas prononça ces paroles: Je vois plus que jamais +qu'il ne faut juger de rien sur sa grandeur apparente. O Dieu! +qui avez donné une intelligence à des substances qui paraissent +si méprisables, l'infiniment petit vous coûte aussi peu que +l'infiniment grand; et s'il est possible qu'il y ait des êtres +plus petits que ceux-ci, ils peuvent encore avoir un esprit +supérieur à ceux de ces superbes animaux que j'ai vus dans le +ciel, dont le pied seul couvrirait le globe où je suis descendu. + +Un des philosophes lui répondit qu'il pouvait en toute sûreté +croire qu'il est en effet des êtres intelligents beaucoup plus +petits que l'homme. Il lui conta, non pas tout ce que Virgile a +dit de fabuleux sur les abeilles, mais ce que Swammerdam a +découvert, et ce que Réaumur a disséqué. Il lui apprit enfin +qu'il y a des animaux qui sont pour les abeilles ce que les +abeilles sont pour l'homme, ce que le Sirien lui-même était pour +ces animaux si vastes dont il parlait, et ce que ces grands +animaux sont pour d'autres substances devant lesquelles ils ne +paraissent que comme des atomes. Peu-à -peu la conversation +devint intéressante, et Micromégas parla ainsi: + + + +CHAPITRE VII. + +Conversation avec les hommes. + + +O atomes intelligents, dans qui l'Etre éternel s'est plu à +manifester son adresse et sa puissance, vous devez, sans doute, +goûter des joies bien pures sur votre globe; car ayant si peu de +matière, et paraissant tout esprit, vous devez passer votre vie à +aimer et à penser; c'est la véritable vie des esprits. Je n'ai +vu nulle part le vrai bonheur, mais il est ici, sans doute. A ce +discours, tous les philosophes secouèrent la tête; et l'un d'eux, +plus franc que les autres, avoua de bonne foi que, si l'on en +excepte un petit nombre d'habitants fort peu considérés, tout le +reste est un assemblage de fous, de méchants, et de malheureux. +Nous avons plus de matière qu'il ne nous en faut, dit-il, pour +faire beaucoup de mal, si le mal vient de la matière; et trop +d'esprit, si le mal vient de l'esprit. Savez-vous bien, par +exemple, qu'à l'heure que je vous parle[1], il y a cent mille +fous de notre espèce, couverts de chapeaux, qui tuent cent mille +autres animaux couverts d'un turban, ou qui sont massacrés par +eux, et que, presque par toute la terre, c'est ainsi qu'on en use +de temps immémorial? Le Sirien frémit, et demanda quel pouvait +être le sujet de ces horribles querelles entre de si chétifs +animaux. Il s'agit, dit le philosophe, de quelque tas de boue[2] +grand comme votre talon. Ce n'est pas qu'aucun de ces millions +d'hommes qui se font égorger prétende un fétu sur ce tas de boue. +Il ne s'agit que de savoir s'il appartiendra à un certain homme +qu'on nomme _Sultan_, ou à un autre qu'on nomme, je ne sais +pourquoi, _César_. Ni l'un ni l'autre n'a jamais vu ni ne verra +jamais le petit coin de terre dont il s'agit; et presque aucun de +ces animaux, qui s'égorgent mutuellement, n'a jamais vu l'animal +pour lequel il s'égorge. + + [1] Ou a vu, à la fin du chapitre III, que la scène se passait + en 1737. Il s'agit ici de la guerre des Turcs et des Russes, + de 1736 à 1739. B. + + [2] La Crimée, qui toutefois n'a été réunie à la Russie qu'en + 1783. B. + + +Ah! malheureux! s'écria le Sirien avec indignation, peut-on +concevoir cet excès de rage forcenée! Il me prend envie de faire +trois pas, et d'écraser de trois coups de pied toute cette +fourmilière d'assassins ridicules. Ne vous en donnez pas la +peine, lui répondit-on; ils travaillent assez à leur ruine. +Sachez qu'au bout de dix ans, il ne reste jamais la centième +partie de ces misérables; sachez que, quand même ils n'auraient +pas tiré l'épée, la faim, la fatigue, ou l'intempérance, les +emportent presque tous. D'ailleurs, ce n'est pas eux qu'il faut +punir, ce sont ces barbares sédentaires qui du fond de leur +cabinet ordonnent, dans le temps de leur digestion, le massacre +d'un million d'hommes, et qui ensuite en font remercier Dieu +solennellement. Le voyageur se sentait ému de pitié pour la +petite race humaine, dans laquelle il découvrait de si étonnants +contrastes. Puisque vous êtes du petit nombre des sages, dit-il +à ces messieurs, et qu'apparemment vous ne tuez personne pour de +l'argent, dites-moi, je vous en prie, à quoi vous vous occupez. +Nous disséquons des mouches, dit le philosophe, nous mesurons des +lignes, nous assemblons des nombres; nous sommes d'accord sur +deux ou trois points que nous entendons, et nous disputons sur +deux ou trois mille que nous n'entendons pas. Il prit aussitôt +fantaisie au Sirien et au Saturnien d'interroger ces atomes +pensants, pour savoir les choses dont ils convenaient. Combien +comptez-vous, dit celui-ci, de l'étoile de la Canicule à la +grande étoile des Gémeaux? Ils répondirent tous à -la-fois, +Trente-deux degrés et demi. Combien comptez-vous d'ici à la +lune? Soixante demi-diamètres de la terre en nombre rond. +Combien pèse votre air? Il croyait les attraper[3], mais tous lui +dirent que l'air pèse environ neuf cents fois moins qu'un pareil +volume de l'eau la plus légère, et dix-neuf mille fois moins que +l'or de ducat. Le petit nain de Saturne, étonné de leurs +réponses, fut tenté de prendre pour des sorciers ces mêmes gens +auxquels il avait refusé une âme un quart d'heure auparavant. + + [3] L'édition que je crois l'originale, porte: _effrayer_, au + lieu de: _attraper_. B. + + +Enfin Micromégas leur dit: Puisque vous savez si bien ce qui est +hors de vous, sans doute vous savez encore mieux ce qui est +en-dedans. Dites-moi ce que c'est que votre âme, et comment vous +formez vos idées. Les philosophes parlèrent tous à -la-fois comme +auparavant; mais ils furent tous de différents avis. Le plus +vieux citait Aristote, l'autre prononçait le nom de Descartes; +celui-ci, de Malebranche; cet autre, de Leibnitz; cet autre, de +Locke. Un vieux péripatéticien dit tout haut avec confiance: +L'âme est une entéléchie, et une raison par qui elle a la +puissance d'être ce qu'elle est. C'est ce que déclare +expressément Aristote, page 633 de l'édition du Louvre. Il cita +le passage[4]. Je n'entends pas trop bien le grec, dit le géant. +Ni moi non plus, dit la mite philosophique. Pourquoi donc, +reprit le Sirien, citez-vous un certain Aristote en grec? C'est, +répliqua le savant, qu'il faut bien citer ce qu'on ne comprend +point du tout dans la langue qu'on entend le moins. + + [4] Voici ce passage tel qu'il est transcrit dans l'édition + datée de 1750: <Entele'xeia' tis esi kai` lo'gos tou^ dy'namin + e'xontos toude` ei'nai.> + + Ce passage d'Aristote, _de l'Ame_, livre II, chapitre II, est + ainsi traduit par Casaubon: _Anima quaedam perfectio et actus + ac ratio est quod potentiam habet ut ejusmodi sit_. B. + + +Le cartésien prit la parole, et dit: L'âme est un esprit pur qui +a reçu dans le ventre de sa mère toutes les idées métaphysiques, +et qui, en sortant de là , est obligée d'aller à l'école, et +d'apprendre tout de nouveau ce qu'elle a si bien su, et qu'elle +ne saura plus. Ce n'était donc pas la peine, répondit l'animal +de huit lieues, que ton âme fût si savante dans le ventre de ta +mère, pour être si ignorante quand tu aurais de la barbe au +menton. Mais qu'entends-tu par esprit? Que me demandez-vous là ? +dit le raisonneur; je n'en ai point d'idée; on dit que ce n'est +pas la matière. -- Mais sais-tu au moins ce que c'est que la +matière? Très bien, lui répondit l'homme. Par exemple cette +pierre est grise, est d'une telle forme, a ses trois dimensions, +elle est pesante et divisible. Eh bien! dit le Sirien, cette +chose qui te paraît être divisible, pesante, et grise, me +diras-tu bien ce que c'est? Tu vois quelques attributs; mais le +fond de la chose, le connais-tu? Non, dit l'autre.--Tu ne sais +donc point ce que c'est que la matière. + +Alors M. Micromégas, adressant la parole à un autre sage qu'il +tenait sur son pouce, lui demanda ce que c'était que son âme, et +ce qu'elle fesait. Rien du tout, dit le philosophe +malebranchiste[5]; c'est Dieu qui fait tout pour moi; je vois +tout en lui, je fais tout en lui; c'est lui qui fait tout sans +que je m'en mêle. Autant vaudrait ne pas être, reprit le sage de +Sirius. Et toi, mon ami, dit-il à un Leibnitzien qui était là , +qu'est-ce que ton âme? C'est, répondit le Leibnitzien, une +aiguille qui montre les heures pendant que mon corps carillonne; +ou bien, si vous voulez, c'est elle qui carillonne pendant que +mon corps montre l'heure; ou bien mon âme est le miroir de +l'univers, et mon corps est la bordure du miroir: tout cela est +clair. + + [5] Voyez dans les _Mélanges_, année 1769, l'opuscule intitulé: + _Tout en Dieu_. B, + + +Un petit partisan de Locke était là tout auprès; et quand on lui +eut enfin adressé la parole: Je ne sais pas, dit-il, comment je +pense, mais je sais que je n'ai jamais pensé qu'à l'occasion de +mes sens. Qu'il y ait des substances immatérielles et +intelligentes, c'est de quoi je ne doute pas: mais qu'il soit +impossible à Dieu de communiquer la pensée à la matière, c'est de +quoi je doute fort. Je révère la puissance éternelle; il ne +m'appartient pas de la borner: je n'affirme rien; je me contente +de croire qu'il y a plus de choses possibles qu'on ne pense. + +L'animal de Sirius sourit: il ne trouva pas celui-là le moins +sage; et le nain de Saturne aurait embrassé le sectateur de Locke +sans l'extrême disproportion. Mais il y avait là , par malheur, +un petit animalcule en bonnet carré qui coupa la parole à tous +les autres animalcules philosophes; il dit qu'il savait tout le +secret, que tout cela se trouvait dans la _Somme de saint +Thomas_; il regarda de haut en bas les deux habitants célestes; +il leur soutint que leurs personnes, leurs mondes, leurs soleils, +leurs étoiles, tout était fait uniquement pour l'homme. A ce +discours, nos deux voyageurs se laissèrent aller l'un sur l'autre +en étouffant de ce rire inextinguible qui, selon Homère[6], est +le partage des dieux; leurs épaules et leurs ventres allaient et +venaient, et dans ces convulsions le vaisseau que le Sirien avait +sur son ongle tomba dans une poche de la culotte du Saturnien. +Ces deux bonnes gens le cherchèrent long-temps; enfin ils +retrouvèrent l'équipage, et le rajustèrent fort proprement. Le +Sirien reprit les petites mites; il leur parla encore avec +beaucoup de bonté, quoiqu'il fût un peu fâché dans le fond du +coeur de voir que les infiniment petits eussent un orgueil +presque infiniment grand. Il leur promit de leur faire un beau +livre de philosophie[7], écrit fort menu pour leur usage, et que, +dans ce livre, ils verraient le bout des choses. Effectivement, +il leur donna ce volume avant son départ: on le porta à Paris à +l'académie des sciences; mais, quand le[8] vieux secrétaire l'eut +ouvert, il ne vit rien qu'un livre tout blanc: « Ah! dit-il, je +m'en étais bien douté. » + + [6] Iliade, I, 599. B. + + [7] L'édition que je crois l'originale, et celle qui est datée + de 1750, portent: «livre de philosophie, qui leur apprendrait + des choses admirables, et qui leur montrerait le bon des + choses.» B. + + [8] Quoique la scène se passe en 1737, comme on l'a vu pages + 177 et 188, on pouvait donner l'épithèle de vieux à Fontenelle, + qui avait alors quatre-vingts ans, et qui mourut vingt ans + après. Il s'était démis, en 1740, de la place de secrétaire + perpétuel. B. + + FIN DE L'HISTOIRE DE MICROMÉGAS. + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 4649 *** diff --git a/4649-h/4649-h.htm b/4649-h/4649-h.htm new file mode 100644 index 0000000..a1a316b --- /dev/null +++ b/4649-h/4649-h.htm @@ -0,0 +1,960 @@ +<!DOCTYPE html> +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title> + Oeuvres | Project Gutenberg + </title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> /* <![CDATA[ */ + +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; +} + +p { + margin-top: .51em; + text-align: justify; + margin-bottom: .49em; + text-indent: 1em; +} + +.p2 {margin-top: 2em;} +.p4 {margin-top: 4em;} + +@media print { hr.chap {display: none; visibility: hidden;} } + +div.chapter {page-break-before: always;} +h2.nobreak {page-break-before: avoid;} + +.blockquot { + margin-left: 5%; + margin-right: 5%; +} + +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} + +.right {text-align: right; text-indent: 0em;} + +/* Footnotes */ +.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + + +.fnanchor { + vertical-align: super; + font-size: .8em; + text-decoration: + none; +} + +.xbig {font-size: 2em;} +.big {font-size: 1.3em;} +.small {font-size: 0.8em;} + +abbr[title] { + text-decoration: none; +} + + /* ]]> */ </style> +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 4649 ***</div> + + + +<h1>OEUVRES<br>DE<br>VOLTAIRE.</h1> + +<p class="center p2 big">TOME XXXIII</p> + +<p class="center p4">DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,<br>RUE JACOB, N° 24.</p> + + +<p class="center">OEUVRES<br> +DE<br> +VOLTAIRE<br> +PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.<br> +PAR M. BEUCHOT.<br> +TOME XXXIII.<br> +ROMANS. TOME I.<br> +A PARIS,<br> +CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,<br> +RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,<br> +RUE DU BATTOIR, N° 2O.<br> +MDCCCXXIX.<br> + +<p class="center p2 xbig">MICROMÉGAS,<br> +HISTOIRE PHILOSOPHIQUE.</p> + + +<h2>Préface de l'Éditeur</h2> + +<p>L'immense correspondance de Voltaire ne contient pas un mot qui puisse +faire connaître l'époque de la publication de _Micromégas_. L'édition +que je crois l'originale est sans millésime et avec un titre gravé. +L'abbé Trublet, dans ses _Mémoires sur Fontenelle_, n'hésite pas à dire +que _Micromégas_ est dirigé contre Fontenelle; mais il ne parle pas de +la date de sa publication. J'ai donc conservé celle que donnent les +éditions de Kehl (1752). Il existe cependant de Micromégas une édition +portant la date de 1700. Cette date est-elle authentique? je n'oserais +l'affirmer; loin de là . J'ai donc suivi les éditions de Kehl, où +Micromégas est précédé de l'Avertissement que voici:</p> + +<p class="blockquot"> +Ce roman peut, être regardé comme une imitation d'un des +voyages de Gulliver. II contient plusieurs allusions. Le nain +dé Saturne est M. de Fontenelle. Malgré sa douceur, sa +circonspection, sa philosophie, qui devait lui faire aimer +celle de M. de Voltaire, il s'était lié avec les ennemis de ce +grand homme, et avait paru partager, sinon leur haine, du moins +leurs préventions. Il fut fort blessé du rôle qu'il jouait +dans ce roman, et d'autant plus peut-être que la critique était +juste, quoique sévère, et que les éloges qui s'y mêlaient y +donnaient encore plus de poids. Le mot qui termine l'ouvrage +n'adoucit point la blessure, et le bien qu'on dit du secrétaire +de l'académie de Paris ne consola point M. de Fontenelle des +plaisanteries qu'on se permettait sur celui de l'académie de +Saturne. +</p> +<p>Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, +sont de Voltaire.</p> + +<p>Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet +et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de +chacun.</p> + +<p>Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes +des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un —, et sont, comme +mes notes, signées de l'initiale de mon nom.</p> + +<p class="right">BEUCHOT.<br>4 octobre 1829.</p> + + + +<p class="center big">MICROMÉGAS,<br>HISTOIRE PHILOSOPHIQUE.</p> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_I">CHAPITRE I.<br><span class="small">Voyage d'un habitant du monde de l'étoile Sirius dans la planète +de Saturne.</span></h2> +</div> + + +<p>Dans une de ces planètes qui tournent autour de l'étoile nommée +Sirius il y avait un jeune homme de beaucoup d'esprit, que j'ai +eu l'honneur de connaître dans le dernier voyage qu'il fit sur +notre petite fourmilière; il s'appelait Micromégas<span class="fnanchor" id="fna1"><a href="#fn1">[1]</a></span>, nom qui +convient fort à tous les grands. Il avait huit lieues de haut: +j'entends par huit lieues, vingt-quatre mille pas géométriques de +cinq pieds chacun.</p> + +<p class="footnote" id="fn1"><a href="#fna1">[1]</a> De _micros_, petit, et de _megas_, grand. B.</p> + + +<p>Quelques géomètres<span class="fnanchor" id="fna2"><a href="#fn2">[2]</a></span>, gens toujours utiles au public, prendront +sur-le-champ la plume, et trouveront que, puisque M. Micromégas, +habitant du pays de Sirius, a de la tête aux pieds vingt-quatre +mille pas, qui font cent vingt mille pieds de roi, et que nous +autres citoyens de la terre nous n'avons guère que cinq pieds, et +que notre globe a neuf mille lieues de tour; ils trouveront, +dis-je, qu'il faut absolument que le globe qui l'a produit ait au +juste vingt-un millions six cent mille fois plus de circonférence +que notre petite terre. Rien n'est plus simple et plus ordinaire +dans la nature. Les états de quelques souverains d'Allemagne ou +d'Italie, dont on peut faire le tour en une demi-heure, comparés +à l'empire de Turquie, de Moscovie, ou de la Chine, ne sont +qu'une très faible image des prodigieuses différences que la +nature a mises dans tous les êtres.</p> + +<p class="footnote" id="fn2"><a href="#fna2">[2]</a> C'est ainsi qu'on lit dans les premières éditions. +D'autres, au lieu de _géomètres_, portent _algébristes_. B.</p> + + +<p>La taille de son excellence étant de la hauteur que j'ai dite, +tous nos sculpteurs et tous nos peintres conviendront sans peine +que sa ceinture peut avoir cinquante mille pieds de roi de tour; +ce qui fait une très jolie proportion. <span class="fnanchor" id="fna3"><a href="#fn3">[3]</a></span>Son nez étant le tiers +de son beau visage, et son beau visage étant la septième partie +de la hauteur de son beau corps, il faut avouer que le nez du +Sirien a six mille trois cent trente-trois pieds de roi plus une +fraction; ce qui était à démontrer.</p> + +<p class="footnote" id="fn3"><a href="#fna3">[3]</a> Je rétablis celte phrase d'après les premières éditions. B.</p> + + + +<p>Quant à son esprit, c'est un des plus cultivés que nous ayons; il +sait beaucoup de choses; il en a inventé quelques unes: il +n'avait pas encore deux cent cinquante ans; et il étudiait, selon +la coutume, au collège le plus célèbre<span class="fnanchor" id="fna4"><a href="#fn4">[4]</a></span> de sa planète, +lorsqu'il devina, par la force de son esprit, plus de cinquante +propositions d'Euclide. C'est dix-huit de plus que Blaise +Pascal, lequel, après en avoir deviné trente-deux en se jouant, à +ce que dit sa soeur, devint depuis un géomètre assez médiocre<span class="fnanchor" id="fna5"><a href="#fn5">[5]</a></span>, +et un fort mauvais métaphysicien. Vers les quatre cent cinquante +ans, au sortir de l'enfance, il disséqua beaucoup de ces petits +insectes qui n'ont pas cent pieds de diamètre, et qui se dérobent +aux microscopes ordinaires; il en composa un livre fort curieux, +mais qui lui fit quelques affaires. Le muphti de son pays, grand +vétillard, et fort ignorant, trouva dans son livre des +propositions suspectes, malsonnantes, téméraires<span class="fnanchor" id="fna6"><a href="#fn6">[6]</a></span>, hérétiques, +sentant l'hérésie, et le poursuivit vivement: il s'agissait de +savoir si la forme substantielle des puces de Sirius était de +même nature que celle des colimaçons. Micromégas se défendit +avec esprit; il mit les femmes de son côté; le procès dura deux +cent vingt ans. Enfin le muphti fit condamner le livre par des +jurisconsultes qui ne l'avaient pas lu, et l'auteur eut ordre de +ne paraître à la cour de huit cents années<span class="fnanchor" id="fna7"><a href="#fn7">[7]</a></span>.</p> + + +<p class="footnote" id="fn4"><a href="#fna4">[4]</a> Au lieu de _le plut célèbre_, qu'on lit dans la première +édition, les êdilions postérieures portent: _des jésuites_. B.</p> + +<p class="footnote" id="fn5"><a href="#fna5">[5]</a> Pascal devint un très grand géomètre, non dans la classe de +ceux qui ont contribué par de grandes découvertes au progrès +des sciences, comme Descartes, Newton, mais dans celle des +géomètres qui ont montré par leurs ouvrages un génie du premier +ordre. K.</p> + +<p class="footnote" id="fn6"><a href="#fna6">[6]</a> L'édition que je crois l'originale, porte: _téméraires, +sentant l'hérésie_. Le texte actuel existe dès 1756. B.</p> + +<p class="footnote" id="fn7"><a href="#fna7">[7]</a> M. de Voltaire avait été persécuté par le théatin Boyer, +pour avoir dit dans ses _Lettres philosophiques_ que les +facultés de nôtre ame se développent en même temps que nos +organes, de la même manière que les facultés de l'ame des +animaux. K.</p> + + +<p>Il ne fut que médiocrement affligé d'être banni d'une cour qui +n'était remplie que de tracasseries et de petitesses. Il fit une +chanson fort plaisante contre le muphti, dont celui-ci ne +s'embarrassa guère; et il se mit à voyager de planète en planète, +pour achever de se former _l'esprit et le coeur_<span class="fnanchor" id="fna8"><a href="#fn8">[8]</a></span>, comme l'on +dit. Ceux qui ne voyagent qu'en chaise de poste ou en berline +seront sans doute étonnés des équipages de là -haut; car nous +autres, sur notre petit tas de boue, nous ne concevons rien +au-delà de nos usages. Notre voyageur connaissait +merveilleusement les lois de la gravitation, et toutes les forces +attractives et répulsives. Il s'en servait si à propos, que, +tantôt à l'aide d'un rayon du soleil, tantôt par la commodité +d'une comète, il allait de globe en globe lui et les siens, comme +un oiseau voltige de branche en branche. Il parcourut la voie +lactée en peu de temps; et je suis obligé d'avouer qu'il ne vit +jamais, à travers les étoiles dont elle est semée, ce beau ciel +empyrée que l'illustre vicaire Derham<span class="fnanchor" id="fna9"><a href="#fn9">[9]</a></span> se vante d'avoir vu au +bout de sa lunette. Ce n'est pas que je prétende que M. Derham +ait mal vu, à Dieu ne plaise! mais Micromégas était sur les +lieux, c'est un bon observateur, et je ne veux contredire +personne. Micromégas, après avoir bien tourné, arriva dans le +globe de Saturne. Quelque accoutumé qu'il fût à voir des choses +nouvelles, il ne put d'abord, en voyant la petitesse du globe et +de ses habitants, se défendre de ce sourire de supériorité qui +échappe quelquefois aux plus sages. Car enfin Saturne n'est +guère que neuf cents fois plus gros que la terre, et les citoyens +de ce pays-là sont des nains qui n'ont que mille toises de haut +ou environ. Il s'en moqua un peu d'abord avec ses gens, à peu +près comme un musicien italien se met à rire de la musique de +Lulli, quand il vient en France. Mais, comme le Sirien avait un +bon esprit, il comprit bien vite qu'un être pensant peut fort +bien n'être pas ridicule pour n'avoir que six mille pieds de +haut. Il se familiarisa avec les Saturniens, après les avoir +étonnés. Il lia une étroite amitié avec le secrétaire de +l'académie de Saturne, homme de beaucoup d'esprit, qui n'avait, à +la vérité, rien inventé, mais qui rendait un fort bon compte des +inventions des autres, et qui fesait passablement de petits vers +et de grands calculs. Je rapporterai ici, pour la satisfaction +des lecteurs, une conversation singulière que Micromégas eut un +jour avec M. le secrétaire.</p> + +<p class="footnote" id="fn8"><a href="#fna8">[8]</a> Voyez ma note, page 110. B. [cette note, dans _Zadig_, +dit: "Ce trait porte surtout contre Rollin, qui emploie souvent +ces expressions dans son _Traité des études_. Voltaire y +revient souvent: voyez, dans le présent volume, le chapitre I +de _Micromégas_, et dans le tome XXXIV, le chapitre XI de +l'_Homme aux quarante écus_, le chapitre IX du _Taureau blanc_; +et tome XI, le second vers du chant VIII de _la Pucelle_. B."]</p> + +<p class="footnote" id="fn9"><a href="#fna9">[9]</a> Savant Anglais, autour de la _Théologie astronomique_, de +quelques autres ouvrages qui ont pour objet de prouver +l'existence de Dieu par le détail des merveilles de la nature: +malheureusement lui et ses imitateurs se trompent souvent dans +l'exposition de ces merveilles; ils s'extasient sur la sagesse +qui se montre dans l'ordre d'un phénomène, et on découvre que +ce phénomène est tout différent de ce qu'ils ont supposé; alors +c'est ce nouvel ordre qui leur parait un chef-d'oeuvre de +sagesse. Ce défaut, commun à tous les ouvrages de ce genre, +les a décrédités. On sait trop d'avance que, de quelque +manière que les choses soient, l'auteur finira toujours par les +admirer. K.</p> + + + +<h2>CHAPITRE II.<br><span class="small">Conversation de l'habitant de Sirius avec celui de Saturne.</span></h2> + + +<p>Après que son excellence se fut couchée, et que le secrétaire se +fut approché de son visage, Il faut avouer, dit Micromégas, que +la nature est bien variée. Oui, dit le Saturnien, la nature est +comme un parterre dont les fleurs..... Ah! dit l'autre, laissez +là votre parterre. Elle est, reprit le secrétaire, comme une +assemblée de blondes et de brunes, dont les parures.... Eh! +qu'ai-je à faire de vos brunes? dit l'autre. Elle est donc comme +une galerie de peintures dont les traits..... Eh non! dit le +voyageur, encore une fois la nature est comme la nature. +Pourquoi lui chercher des comparaisons? Pour vous plaire, +répondit le secrétaire. Je ne veux point qu'on me plaise, +répondit le voyageur; je veux qu'on m'instruise; commencez +d'abord par me dire combien les hommes de votre globe ont de +sens. Nous en avons soixante et douze, dit l'académicien; et +nous nous plaignons tous les jours du peu. Notre imagination va +au-delà de nos besoins; nous trouvons qu'avec nos soixante et +douze sens, notre anneau, nos cinq lunes, nous sommes trop +bornés; et, malgré toute notre curiosité et le nombre assez grand +de passions qui résultent de nos soixante et douze sens, nous +avons tout le temps de nous ennuyer. Je le crois bien, dit +Micromégas; car dans notre globe nous avons près de mille sens; +et il nous reste encore je ne sais quel désir vague, je ne sais +quelle inquiétude, qui nous avertit sans cesse que nous sommes +peu de chose, et qu'il y a des êtres beaucoup plus parfaits. +J'ai un peu voyagé; j'ai vu des mortels fort au-dessous de nous; +j'en ai vu de fort supérieurs: mais je n'en ai vu aucuns qui +n'aient plus de désirs que de vrais besoins, et plus de besoins +que de satisfaction. J'arriverai peut-être un jour au pays où il +ne manque rien; mais jusqu'à présent personne ne m'a donné de +nouvelles positives de ce pays-là . Le Saturnien et le Sirien +s'épuisèrent alors en conjectures; mais, après beaucoup de +raisonnements fort ingénieux et fort incertains, il en fallut +revenir aux faits. Combien de temps vivez-vous? dit le Sirien. +Ah! bien peu, répliqua le petit homme de Saturne. C'est tout +comme chez nous, dit le Sirien: nous nous plaignons toujours du +peu. Il faut que ce soit une loi universelle de la nature. +Hélas! nous ne vivons, dit le Saturnien, que cinq cents grandes +révolutions du soleil. (Cela revient à quinze mille ans ou +environ, à compter à notre manière.) Vous voyez bien que c'est +mourir presque au moment que l'on est né; notre existence est un +point, notre durée un instant, notre globe un atome. A peine +a-t-on commencé à s'instruire un peu que la mort arrive avant +qu'on ait de l'expérience. Pour moi, je n'ose faire aucuns +projets; je me trouve comme une goutte d'eau dans un océan +immense. Je suis honteux, surtout devant vous, de la figure +ridicule que je fais dans ce monde. Micromégas lui repartit: Si +vous n'étiez pas philosophe, je craindrais de vous affliger en +vous apprenant que notre vie est sept cents fois plus longue que +la vôtre; mais vous savez trop bien que quand il faut rendre son +corps aux éléments, et ranimer la nature sous une autre forme, ce +qui s'appelle mourir; quand ce moment de métamorphose est venu, +avoir vécu une éternité, ou avoir vécu un jour, c'est précisément +la même chose. J'ai été dans des pays où l'on vit mille fois +plus long-temps que chez moi, et j'ai trouvé qu'on y murmurait +encore. Mais il y a partout des gens de bon sens qui savent +prendre leur parti et remercier l'Auteur de la nature. Il a +répandu sur cet univers une profusion de variétés avec une espèce +d'uniformité admirable. Par exemple tous les êtres pensants sont +différents, et tous se ressemblent au fond par le don de la +pensée et des désirs. La matière est partout étendue; mais elle +a dans chaque globe des propriétés diverses. Combien +comptez-vous de ces propriétés diverses dans votre matière? Si +vous parlez de ces propriétés, dit le Saturnien, sans lesquelles +nous croyons que ce globe ne pourrait subsister tel qu'il est, +nous en comptons trois cents, comme l'étendue, l'impénétrabilité, +la mobilité, la gravitation, la divisibilité, et le reste. +Apparemment, répliqua le voyageur, que ce petit nombre suffit aux +vues que le Créateur avait sur votre petite habitation. J'admire +en tout sa sagesse; je vois partout des différences, mais aussi +partout des proportions. Votre globe est petit, vos habitants le +sont aussi; vous avez peu de sensations; votre matière a peu de +propriétés; tout cela est l'ouvrage de la Providence. De quelle +couleur est votre soleil bien examiné? D'un blanc fort jaunâtre, +dit le Saturnien; et quand nous divisons un de ses rayons, nous +trouvons qu'il contient sept couleurs. Notre soleil tire sur le +rouge, dit le Sirien, et nous avons trente-neuf couleurs +primitives. Il n'y a pas un soleil, parmi tous ceux dont j'ai +approché, qui se ressemble, comme chez vous il n'y a pas un +visage qui ne soit différent de tous les autres.</p> + +<p>Après plusieurs questions de cette nature, il s'informa combien +de substances essentiellement différentes on comptait dans +Saturne. Il apprit qu'on n'en comptait qu'une trentaine, comme +Dieu, l'espace, la matière, les êtres étendus qui sentent, les +êtres étendus qui sentent et qui pensent, les êtres pensants qui +n'ont point d'étendue; ceux qui se pénètrent, ceux qui ne se +pénètrent pas, et le reste. Le Sirien, chez qui on en comptait +trois cents et qui en avait découvert trois mille autres dans ses +voyages, étonna prodigieusement le philosophe de Saturne. Enfin, +après s'être communiqué l'un à l'autre un peu de ce qu'ils +savaient et beaucoup de ce qu'ils ne savaient pas, après avoir +raisonné pendant une révolution du soleil, ils résolurent de +faire ensemble un petit voyage philosophique.</p> + +<h2>CHAPITRE III.<br><span class="small">Voyage des deux habitants de Sirius et de Saturne.</span></h2> + + +<p>Nos deux philosophes étaient prêts à s'embarquer dans +l'atmosphère de Saturne avec une fort jolie provision +d'instruments de mathématiques, lorsque la maîtresse du +Saturnien, qui en eut des nouvelles, vint en larmes faire ses +remontrances. C'était une jolie petite brune qui n'avait que six +cent soixante toises, mais qui réparait par bien des agréments la +petitesse de sa taille. Ah! cruel! s'écria-t-elle, après t'avoir +résisté quinze cents ans, lorsque enfin je commençais à me +rendre, quand j'ai à peine passé cent<span class="fnanchor" id="fna1a"><a href="#fn1a">[1]</a></span> ans entre tes bras, tu +me quittes pour aller voyager avec un géant d'un autre monde; va, +tu n'es qu'un curieux, tu n'as jamais eu d'amour: si tu étais un +vrai Saturnien, tu serais fidèle. Où vas-tu courir? que veux-tu? +nos cinq lunes sont moins errantes que toi, notre anneau est +moins changeant. Voilà qui est fait, je n'aimerai jamais plus +personne. Le philosophe l'embrassa, pleura avec elle, tout +philosophe qu'il était; et la dame, après s'être pâmée, alla se +consoler avec un petit-maître du pays.</p> + +<p class="footnote" id="fn1a"><a href="#fna1a">[1]</a> L'édition de 1773 est la première qui porte _cent_; toutes les +éditions précédentes portent: _deux cents_. B. + + +<p>Cependant nos deux curieux partirent; ils sautèrent d'abord sur +l'anneau, qu'ils trouvèrent assez plat, comme l'a fort bien +deviné un illustre habitant de notre petit globe<span class="fnanchor" id="fna2a"><a href="#fn2a">[2]</a></span>; de là ils +allèrent aisément de lune en lune. Une comète passait tout +auprès de la dernière; ils s'élancèrent sur elle avec leurs +domestiques et leurs instruments. Quand ils eurent fait environ +cent cinquante millions de lieues, ils rencontrèrent les +satellites de Jupiter. Ils passèrent dans Jupiter même, et y +restèrent une année, pendant laquelle ils apprirent de fort beaux +secrets qui seraient actuellement sous presse sans messieurs les +inquisiteurs, qui ont trouvé quelques propositions un peu dures. +Mais j'en ai lu le manuscrit dans la bibliothèque de l'illustre +archevêque de...., qui m'a laissé voir ses livres avec cette +générosité et cette bonté qu'on ne saurait assez louer. Aussi je +lui promets un long article dans la première édition qu'on fera +de Moréri, et je n'oublierai pas surtout messieurs ses enfants, +qui donnent une si grande espérance de perpétuer la race de leur +illustre père.</p> + +<p class="footnote" id="fn2a"><a href="#fna2a">[2]</a> Huygens. Voyez. tome XXVI, page 398. B.</p> + + +<p>Mais revenons à nos voyageurs. En sortant de Jupiter, ils +traversèrent un espace d'environ cent millions de lieues, et ils +côtoyèrent la planète de Mars, qui, comme on sait, est cinq fois +plus petite que notre petit globe; ils virent deux lunes qui +servent à cette planète, et qui ont échappé aux regards de nos +astronomes. Je sais bien que le père Castel écrira, et même +assez plaisamment, contre l'existence de ces deux lunes; mais je +m'en rapporte à ceux qui raisonnent par analogie. Ces bons +philosophes-là savent combien il serait difficile que Mars, qui +est si loin du soleil, se passât à moins de deux lunes. Quoi +qu'il en soit, nos gens trouvèrent cela si petit, qu'ils +craignirent de n'y pas trouver de quoi coucher, et ils passèrent +leur chemin comme deux voyageurs qui dédaignent un mauvais +cabaret de village, et poussent jusqu'à la ville voisine. Mais +le Sirien et son compagnon se repentirent bientôt. Ils allèrent +long-temps, et ne trouvèrent rien. Enfin ils aperçurent une +petite lueur, c'était la terre; cela fit pitié à des gens qui +venaient de Jupiter. Cependant, de peur de se repentir une +seconde fois, ils résolurent de débarquer. Ils passèrent sur la +queue de la comète, et, trouvant une aurore boréale toute prête, +ils se mirent dedans, et arrivèrent à terre sur le bord +septentrional de la mer Baltique, le cinq juillet mil sept cent +trente-sept, nouveau style.</p> + + + +<h2>CHAPTTRE IV.<br><span class="small">Ce qui leur arrive sur le globe de la terre.</span></h2> + + + +<p>Après s'être reposés quelque temps, ils mangèrent à leur déjeuner +deux montagnes, que leurs gens leur apprêtèrent assez proprement. +Ensuite ils voulurent reconnaître le petit pays où ils étaient. +Ils allèrent d'abord du nord au sud. Les pas ordinaires du +Sirien et de ses gens étaient d'environ trente mille pieds de +roi; le nain de Saturne, dont la taille n'était que de mille +toises, suivait de loin en haletant; or il fallait qu'il fît +environ douze pas, quand l'autre fesait une enjambée: +figurez-vous ( s'il est permis de faire de telles comparaisons) +un très petit chien de manchon qui suivrait un capitaine des +gardes du roi de Prusse.</p> + +<p>Comme ces étrangers-là vont assez vite, ils eurent fait le tour +du globe en trente-six heures; le soleil, à la vérité, ou plutôt +la terre, fait un pareil voyage en une journée; mais il faut +songer qu'on va bien plus à son aise quand on tourne sur son axe +que quand on marche sur ses pieds. Les voilà donc revenus d'où +ils étaient partis, après avoir vu cette mare, presque +imperceptible pour eux, qu'on nomme _la Méditerranée_, et cet +autre petit étang qui, sous le nom du _grand Océan_, entoure la +taupinière. Le nain n'en avait eu jamais qu'à mi-jambe, et à +peine l'autre avait-il mouillé son talon. Ils firent tout ce +qu'ils purent en allant et en revenant dessus et dessous pour +tâcher d'apercevoir si ce globe était habité ou non. Ils se +baissèrent, ils se couchèrent, ils tâtèrent partout; mais leurs +yeux et leurs mains n'étant point proportionnés aux petits êtres +qui rampent ici, ils ne reçurent pas la moindre sensation qui pût +leur faire soupçonner que nous et nos confrères les autres +habitants de ce globe avons l'honneur d'exister.</p> + +<p>Le nain, qui jugeait quelquefois un peu trop vite, décida d'abord +qu'il n'y avait personne sur la terre. Sa première raison était +qu'il n'avait vu personne. Micromégas lui fit sentir poliment +que c'était raisonner assez mal: car, disait-il, vous ne voyez +pas avec vos petits yeux certaines étoiles de la cinquantième +grandeur que j'aperçois très distinctement; concluez-vous de là +que ces étoiles n'existent pas? Mais, dit le nain, j'ai bien +tâté. Mais, répondit l'autre, vous avez mal senti. Mais, dit le +nain, ce globe-ci est si mal construit, cela est si irrégulier et +d'une forme qui me paraît si ridicule! tout semble être ici dans +le chaos: voyez-vous ces petits ruisseaux dont aucun ne va de +droit fil, ces étangs qui ne sont ni ronds, ni carrés, ni ovales, +ni sous aucune forme régulière; tous ces petits grains pointus +dont ce globe est hérissé, et qui m'ont écorché les pieds? ( Il +voulait parler des montagnes.) Remarquez-vous encore la forme de +tout le globe, comme il est plat aux pôles, comme il tourne +autour du soleil d'une manière gauche, de façon que les climats +des pôles sont nécessairement incultes? En vérité, ce qui fait +que je pense qu'il n'y a ici personne, c'est qu'il me paraît que +des gens de bon sens ne voudraient pas y demeurer. Eh bien! dit +Micromégas, ce ne sont peut-être pas non plus des gens de bon +sens qui l'habitent. Mais enfin il y a quelque apparence que +ceci n'est pas fait pour rien. Tout vous paraît irrégulier ici, +dites-vous, parceque tout est tiré au cordeau dans Saturne et +dans Jupiter. Eh! c'est peut-être pour<span class="fnanchor" id="fna1b"><a href="#fn1b">[1]</a></span> cette raison-là même +qu'il y a ici un peu de confusion. Ne vous ai-je pas dit que +dans mes voyages j'avais toujours remarqué de la variété? Le +Saturnien répliqua à toutes ces raisons. La dispute n'eût jamais +fini, si par bonheur Micromégas, en s'échauffant à parler, n'eût +cassé le fil de son collier de diamants. Les diamants tombèrent; +c'étaient de jolis petits carats assez inégaux, dont les plus +gros pesaient quatre cents livres, et les plus petits cinquante. +Le nain en ramassa quelques uns; il s'aperçut, en les approchant +de ses yeux, que ces diamants, de la façon dont ils étaient +taillés, étaient d'excellents microscopes. Il prit donc un petit +microscope de cent soixante pieds de diamètre, qu'il appliqua à +sa prunelle; et Micromégas en choisit un de deux mille cinq cents +pieds. Ils étaient excellents; mais d'abord on ne vit rien par +leur secours, il fallait s'ajuster. Enfin l'habitant de Saturne +vit quelque chose d'imperceptible qui remuait entre deux eaux +dans la mer Baltique: c'était une baleine. Il la prit avec le +petit doigt fort adroitement; et la mettant sur l'ongle de son +pouce, il la fit voir au Sirien, qui se mit à rire pour la +seconde fois de l'excès de petitesse dont étaient les habitants +de notre globe. Le Saturnien, convaincu que notre monde est +habité, s'imagina bien vite qu'il ne l'était que par des +baleines; et comme il était grand raisonneur, il voulut deviner +d'où un si petit atome tirait son origine, son mouvement, s'il +avait des idées, une volonté, une liberté. Micromégas y fut fort +embarrassé; il examina l'animal fort patiemment, et le résultat +de l'examen fut qu'il n'y avait pas moyen de croire qu'une âme +fût logée là . Les deux voyageurs inclinaient donc à penser qu'il +n'y a point d'esprit dans notre habitation, lorsqu'à l'aide du +microscope ils aperçurent quelque chose d'aussi gros qu'une +baleine qui flottait sur la mer Baltique. On sait que dans ce +temps-là même une volée de philosophes revenait du cercle +polaire, sous lequel ils avaient été faire des observations, dont +personne ne s'était avisé jusqu'alors. Les gazettes dirent que +leur vaisseau échoua aux côtes de Bothnie, et qu'ils eurent bien +de la peine à se sauver: mais on ne sait jamais dans ce monde le +dessous des cartes. Je vais raconter ingénument comme la chose +se passa, sans y rien mettre du mien; ce qui n'est pas un petit +effort pour un historien.</p> + +<p class="footnote" id="fn1b"><a href="#fna1b">[1]</a> Toutes les éditions qui ont précédé celles de Kehl, +portent: _par_. B.</p> + + + +<h2>CHAPITRE V.<br><span class="small">Expériences et raisonnements des deux voyageurs.</span></h2> + + +<p>Micromégas étendit la main tout doucement vers l'endroit où +l'objet paraissait, et avançant deux doigts, et les retirant par +la crainte de se tromper, puis les ouvrant et les serrant, il +saisit fort adroitement le vaisseau qui portait ces messieurs, et +le mit encore sur son ongle, sans le trop presser, de peur de +l'écraser. Voici un animal bien différent du premier, dit le +nain de Saturne; le Sirien mit le prétendu animal dans le creux +de sa main. Les passagers et les gens de l'équipage, qui +s'étaient crus enlevés par un ouragan, et qui se croyaient sur +une espèce de rocher, se mettent tous en mouvement; les matelots +prennent des tonneaux de vin, les jettent sur la main de +Micromégas, et se précipitent après. Les géomètres prennent +leurs quarts de cercle, leurs secteurs, deux filles laponnes<span class="fnanchor" id="fna1c"><a href="#fn1c">[1]</a></span>, +et descendent sur les doigts du Sirien. Ils en firent tant, +qu'il sentit enfin remuer quelque chose qui lui chatouillait les +doigts; c'était un bâton ferré qu'on lui enfonçait d'un pied dans +l'index: il jugea, par ce picotement, qu'il était sorti quelque +chose du petit animal qu'il tenait; mais il n'en soupçonna pas +d'abord davantage. Le microscope, qui fesait à peine discerner +une baleine et un vaisseau, n'avait point de prise sur un être +aussi imperceptible que des hommes. Je ne prétends choquer ici +la vanité de personne, mais je suis obligé de prier les +importants de faire ici une petite remarque avec moi; c'est qu'en +prenant la taille des hommes d'environ cinq pieds, nous ne fesons +pas sur la terre une plus grande figure qu'en ferait sur une +boule de dix pieds de tour un animal qui aurait à peu près la six +cent millième<span class="fnanchor" id="fna2c"><a href="#fn2c">[2]</a></span> partie d'un pouce en hauteur. Figurez-vous une +substance qui pourrait tenir la terre dans sa main, et qui aurait +des organes en proportion des nôtres; et il se peut très bien +faire, qu'il y ait un grand nombre de ces substances: or +concevez, je vous prie, ce qu'elles penseraient de ces batailles +qui font gagner au vainqueur un village pour le perdre ensuite.</p> + +<p class="footnote" id="fn1c"><a href="#fna1c">[1]</a> Voyez les notes du discours en vers _sur la Modération_ +(volume XII), et celles du _Russe à Paris_ (volume XIV). K.</p> + +<p class="footnote" id="fn2c"><a href="#fna2c">[2]</a> L'édition que je crois l'originale, porte: _soixante +millième_. B.</p> + + +<p>Je ne doute pas que si quelque capitaine des grands grenadiers +lit jamais cet ouvrage, il ne hausse de deux grands pieds au +moins les bonnets de sa troupe; mais je l'avertis qu'il aura beau +faire, que lui et les siens ne seront jamais que des infiniment +petits.</p> + +<p>Quelle adresse merveilleuse ne fallut-il donc pas à notre +philosophe de Sirius, pour apercevoir les atomes dont je viens de +parler? Quand Leuwenhoek et Hartsoëker virent les premiers ou +crurent voir la graine dont nous sommes formés, ils ne firent +pas, à beaucoup près, une si étonnante découverte. Quel plaisir +sentit Micromégas en voyant remuer ces petites machines, en +examinant tous leurs tours, en les suivant dans toutes leurs +opérations! comme il s'écria! comme il mit avec joie un de ses +microscopes dans les mains de son compagnon de voyage! Je les +vois, disaient-ils tous deux à -la-fois; ne les voyez-vous pas qui +portent des fardeaux, qui se baissent, qui se relèvent. En +parlant ainsi, les mains leur tremblaient, par le plaisir de voir +des objets si nouveaux, et par la crainte de les perdre. Le +Saturnien, passant d'un excès de défiance à un excès de +crédulité, crut apercevoir qu'ils travaillaient à la propagation. +«Ah! disait-il, j'ai pris la nature sur le fait<span class="fnanchor" id="fna1d"><a href="#fn1d">[1]</a></span>.» Mais il se +trompait sur les apparences; ce qui n'arrive que trop, soit qu'on +se serve ou non du microscope.</p> + +<p class="footnote" id="fn1d"><a href="#fna1d">[1]</a> Expression heureuse el plaisante de Fontenelle, en rendant +compte de quelques observations d'histoire naturelle. K.</p> + + + +<h2>CHAPITRE VI.<br><span class="small"> +Ce qui leur arriva avec les hommes.</span></h2> + + +<p>Micromégas, bien meilleur observateur que son nain, vit +clairement que les atomes se parlaient; et il le fit remarquer à +son compagnon, qui, honteux de s'être mépris sur l'article de la +génération, ne voulut point croire que de pareilles espèces +pussent se communiquer des idées. Il avait le don des langues +aussi bien que le Sirien; il n'entendait point parler nos atomes, +et il supposait qu'ils ne parlaient pas: d'ailleurs comment ces +êtres imperceptibles auraient-ils les organes de la voix, et +qu'auraient-ils à dire? Pour parler, il faut penser, ou à peu +près; mais s'ils pensaient, ils auraient donc l'équivalent d'une +âme: or, attribuer l'équivalent d'une âme à cette espèce, cela +lui paraissait absurde. Mais, dit le Sirien, vous avez cru +tout-à -l'heure qu'ils fesaient l'amour; est-ce que vous croyez +qu'on puisse faire l'amour sans penser et sans proférer quelque +parole, ou du moins sans se faire entendre? Supposez-vous +d'ailleurs qu'il soit plus difficile de produire un argument +qu'un enfant? Pour moi l'un et l'autre me paraissent de grands +mystères: je n'ose plus ni croire ni nier, dit le nain; je n'ai +plus d'opinion; il faut tâcher d'examiner ces insectes, nous +raisonnerons après. C'est fort bien dit, reprit Micromégas; et +aussitôt il tira une paire de ciseaux dont il se coupa les +ongles, et d'une rognure de l'ongle de son pouce il fit +sur-le-champ une espèce de grande trompette parlante, comme un +vaste entonnoir, dont il mit le tuyau dans son oreille. La +circonférence de l'entonnoir enveloppait le vaisseau et tout +l'équipage. La voix la plus faible entrait dans les fibres +circulaires de l'ongle; de sorte que, grâce à son industrie, le +philosophe de là -haut entendit parfaitement le bourdonnement de +nos insectes de là -bas. En peu d'heures il parvint à distinguer +les paroles, et enfin à entendre le français. Le nain en fit +autant, quoique avec plus de difficulté. L'étonnement des +voyageurs redoublait à chaque instant. Ils entendaient des mites +parler d'assez bon sens: ce jeu de la nature leur paraissait +inexplicable. Vous croyez bien que le Sirien et son nain +brûlaient d'impatience de lier conversation avec les atomes; le +nain craignait que sa voix de tonnerre, et surtout celle de +Micromégas, n'assourdît les mites sans en être entendue. Il +fallait en diminuer la force. Ils se mirent dans la bouche des +espèces de petits cure-dents, dont le bout fort effilé venait +donner auprès du vaisseau. Le Sirien tenait le nain sur ses +genoux, et le vaisseau avec l'équipage sur un ongle; il baissait +la tête et parlait bas. Enfin, moyennant toutes ces précautions +et bien d'autres encore, il commença ainsi son discours:</p> + +<p>Insectes invisibles, que la main du Créateur s'est plu à faire +naître dans l'abîme de l'infiniment petit, je le remercie de ce +qu'il a daigné me découvrir des secrets qui semblaient +impénétrables. Peut-être ne daignerait-on pas vous regarder à ma +cour; mais je ne méprise personne, et je vous offre ma +protection.</p> + +<p>Si jamais il y eut quelqu'un d'étonné, ce furent les gens qui +entendirent ces paroles. Ils ne pouvaient deviner d'où elles +partaient. L'aumônier du vaisseau récita les prières des +exorcismes, les matelots jurèrent, et les philosophes du vaisseau +firent des systèmes; mais quelque système qu'ils fissent, ils ne +purent jamais deviner qui leur parlait. Le nain de Saturne, qui +avait la voix plus douce que Micromégas, leur apprit alors en peu +de mots à quelles espèces ils avaient affaire. Il leur raconta +le voyage de Saturne, les mit au fait de ce qu'était +M. Micromégas; et après les avoir plaints d'être si petits, il +leur demanda s'ils avaient toujours été dans ce misérable état si +voisin de l'anéantissement, ce qu'ils fesaient dans un globe qui +paraissait appartenir à des baleines, s'ils étaient heureux, +s'ils multipliaient, s'ils avaient une âme, et cent autres +questions de cette nature.</p> + +<p>Un raisonneur de la troupe, plus hardi que les autres, et choqué +de ce qu'on doutait de son âme, observa l'interlocuteur avec des +pinnules braquées sur un quart de cercle, fit deux stations, et à +la troisième il parla ainsi: Vous croyez donc, monsieur, parceque +vous avez mille toises depuis la tête jusqu'aux pieds, que vous +êtes un..... Mille toises! s'écria le nain: juste ciel! d'où +peut-il savoir ma hauteur? mille toises! il ne se trompe pas +d'un pouce: quoi! cet atome m'a mesuré! il est géomètre, il +connaît ma grandeur; et moi, qui ne le vois qu'à travers un +microscope, je ne connais pas encore la sienne! Oui, je vous ai +mesuré, dit le physicien, et je mesurerai bien encore votre grand +compagnon. La proposition fut acceptée; son excellence se coucha +de son long; car, s'il se fût tenu debout, sa tête eût été trop +au-dessus des nuages. Nos philosophes lui plantèrent un grand +arbre, dans un endroit que le docteur Swift nommerait, mais que +je me garderai bien d'appeler par son nom, à cause de mon grand +respect pour les dames. Puis, par une suite de triangles liés +ensemble, ils conclurent que ce qu'ils voyaient était en effet un +jeune homme de cent vingt mille pieds de roi.<span class="fnanchor" id="fna1e"><a href="#fn1e">[1]</a></span></p> + +<p class="footnote" id="fn1e"><a href="#fna1e">[1]</a> L'édition que je crois l'originale, porte: _un beau +jeune... de cent vingt mille pieds de roi_. B.</p> + + +<p>Alors Micromégas prononça ces paroles: Je vois plus que jamais +qu'il ne faut juger de rien sur sa grandeur apparente. O Dieu! +qui avez donné une intelligence à des substances qui paraissent +si méprisables, l'infiniment petit vous coûte aussi peu que +l'infiniment grand; et s'il est possible qu'il y ait des êtres +plus petits que ceux-ci, ils peuvent encore avoir un esprit +supérieur à ceux de ces superbes animaux que j'ai vus dans le +ciel, dont le pied seul couvrirait le globe où je suis descendu.</p> + +<p>Un des philosophes lui répondit qu'il pouvait en toute sûreté +croire qu'il est en effet des êtres intelligents beaucoup plus +petits que l'homme. Il lui conta, non pas tout ce que Virgile a +dit de fabuleux sur les abeilles, mais ce que Swammerdam a +découvert, et ce que Réaumur a disséqué. Il lui apprit enfin +qu'il y a des animaux qui sont pour les abeilles ce que les +abeilles sont pour l'homme, ce que le Sirien lui-même était pour +ces animaux si vastes dont il parlait, et ce que ces grands +animaux sont pour d'autres substances devant lesquelles ils ne +paraissent que comme des atomes. Peu-à -peu la conversation +devint intéressante, et Micromégas parla ainsi:</p> + + + +<h2>CHAPITRE VII.<br><span class="small"> +Conversation avec les hommes.</span></h2> + + +<p>O atomes intelligents, dans qui l'Etre éternel s'est plu à +manifester son adresse et sa puissance, vous devez, sans doute, +goûter des joies bien pures sur votre globe; car ayant si peu de +matière, et paraissant tout esprit, vous devez passer votre vie à +aimer et à penser; c'est la véritable vie des esprits. Je n'ai +vu nulle part le vrai bonheur, mais il est ici, sans doute. A ce +discours, tous les philosophes secouèrent la tête; et l'un d'eux, +plus franc que les autres, avoua de bonne foi que, si l'on en +excepte un petit nombre d'habitants fort peu considérés, tout le +reste est un assemblage de fous, de méchants, et de malheureux. +Nous avons plus de matière qu'il ne nous en faut, dit-il, pour +faire beaucoup de mal, si le mal vient de la matière; et trop +d'esprit, si le mal vient de l'esprit. Savez-vous bien, par +exemple, qu'à l'heure que je vous parle<span class="fnanchor" id="fna1f"><a href="#fn1f">[1]</a></span>, il y a cent mille +fous de notre espèce, couverts de chapeaux, qui tuent cent mille +autres animaux couverts d'un turban, ou qui sont massacrés par +eux, et que, presque par toute la terre, c'est ainsi qu'on en use +de temps immémorial? Le Sirien frémit, et demanda quel pouvait +être le sujet de ces horribles querelles entre de si chétifs +animaux. Il s'agit, dit le philosophe, de quelque tas de boue<span class="fnanchor" id="fna2f"><a href="#fn2f">[2]</a></span> +grand comme votre talon. Ce n'est pas qu'aucun de ces millions +d'hommes qui se font égorger prétende un fétu sur ce tas de boue. +Il ne s'agit que de savoir s'il appartiendra à un certain homme +qu'on nomme _Sultan_, ou à un autre qu'on nomme, je ne sais +pourquoi, _César_. Ni l'un ni l'autre n'a jamais vu ni ne verra +jamais le petit coin de terre dont il s'agit; et presque aucun de +ces animaux, qui s'égorgent mutuellement, n'a jamais vu l'animal +pour lequel il s'égorge.</p> + +<p class="footnote" id="fn1f"><a href="#fna1f">[1]</a> Ou a vu, à la fin du chapitre III, que la scène se passait +en 1737. Il s'agit ici de la guerre des Turcs et des Russes, +de 1736 à 1739. B.</p> + +<p class="footnote" id="fn2f"><a href="#fna2f">[2]</a> La Crimée, qui toutefois n'a été réunie à la Russie qu'en +1783. B.</p> + + +<p>Ah! malheureux! s'écria le Sirien avec indignation, peut-on +concevoir cet excès de rage forcenée! Il me prend envie de faire +trois pas, et d'écraser de trois coups de pied toute cette +fourmilière d'assassins ridicules. Ne vous en donnez pas la +peine, lui répondit-on; ils travaillent assez à leur ruine. +Sachez qu'au bout de dix ans, il ne reste jamais la centième +partie de ces misérables; sachez que, quand même ils n'auraient +pas tiré l'épée, la faim, la fatigue, ou l'intempérance, les +emportent presque tous. D'ailleurs, ce n'est pas eux qu'il faut +punir, ce sont ces barbares sédentaires qui du fond de leur +cabinet ordonnent, dans le temps de leur digestion, le massacre +d'un million d'hommes, et qui ensuite en font remercier Dieu +solennellement. Le voyageur se sentait ému de pitié pour la +petite race humaine, dans laquelle il découvrait de si étonnants +contrastes. Puisque vous êtes du petit nombre des sages, dit-il +à ces messieurs, et qu'apparemment vous ne tuez personne pour de +l'argent, dites-moi, je vous en prie, à quoi vous vous occupez. +Nous disséquons des mouches, dit le philosophe, nous mesurons des +lignes, nous assemblons des nombres; nous sommes d'accord sur +deux ou trois points que nous entendons, et nous disputons sur +deux ou trois mille que nous n'entendons pas. Il prit aussitôt +fantaisie au Sirien et au Saturnien d'interroger ces atomes +pensants, pour savoir les choses dont ils convenaient. Combien +comptez-vous, dit celui-ci, de l'étoile de la Canicule à la +grande étoile des Gémeaux? Ils répondirent tous à -la-fois, +Trente-deux degrés et demi. Combien comptez-vous d'ici à la +lune? Soixante demi-diamètres de la terre en nombre rond. +Combien pèse votre air? Il croyait les attraper<span class="fnanchor" id="fna3f"><a href="#fn3f">[3]</a></span>, mais tous lui +dirent que l'air pèse environ neuf cents fois moins qu'un pareil +volume de l'eau la plus légère, et dix-neuf mille fois moins que +l'or de ducat. Le petit nain de Saturne, étonné de leurs +réponses, fut tenté de prendre pour des sorciers ces mêmes gens +auxquels il avait refusé une âme un quart d'heure auparavant.</p> + +<p class="footnote" id="fn3f"><a href="#fna3f">[3]</a> L'édition que je crois l'originale, porte: _effrayer_, au +lieu de: _attraper_. B.</p> + + +<p>Enfin Micromégas leur dit: Puisque vous savez si bien ce qui est +hors de vous, sans doute vous savez encore mieux ce qui est +en-dedans. Dites-moi ce que c'est que votre âme, et comment vous +formez vos idées. Les philosophes parlèrent tous à -la-fois comme +auparavant; mais ils furent tous de différents avis. Le plus +vieux citait Aristote, l'autre prononçait le nom de Descartes; +celui-ci, de Malebranche; cet autre, de Leibnitz; cet autre, de +Locke. Un vieux péripatéticien dit tout haut avec confiance: +L'âme est une entéléchie, et une raison par qui elle a la +puissance d'être ce qu'elle est. C'est ce que déclare +expressément Aristote, page 633 de l'édition du Louvre. Il cita +le passage<span class="fnanchor" id="fna4f"><a href="#fn4f">[4]</a></span>. Je n'entends pas trop bien le grec, dit le géant. +Ni moi non plus, dit la mite philosophique. Pourquoi donc, +reprit le Sirien, citez-vous un certain Aristote en grec? C'est, +répliqua le savant, qu'il faut bien citer ce qu'on ne comprend +point du tout dans la langue qu'on entend le moins.</p> + +<p class="footnote" id="fn4f"><a href="#fna4f">[4]</a> Voici ce passage tel qu'il est transcrit dans l'édition +datée de 1750: <Entele'xeia' tis esi kai` lo'gos tou<sup> </sup>dy'namin +e'xontos toude` ei'nai.></p> +<p class="footnote"> +Ce passage d'Aristote, _de l'Ame_, livre II, chapitre II, est +ainsi traduit par Casaubon: _Anima quaedam perfectio et actus +ac ratio est quod potentiam habet ut ejusmodi sit_. B.</p> + + +<p>Le cartésien prit la parole, et dit: L'âme est un esprit pur qui +a reçu dans le ventre de sa mère toutes les idées métaphysiques, +et qui, en sortant de là , est obligée d'aller à l'école, et +d'apprendre tout de nouveau ce qu'elle a si bien su, et qu'elle +ne saura plus. Ce n'était donc pas la peine, répondit l'animal +de huit lieues, que ton âme fût si savante dans le ventre de ta +mère, pour être si ignorante quand tu aurais de la barbe au +menton. Mais qu'entends-tu par esprit? Que me demandez-vous là ? +dit le raisonneur; je n'en ai point d'idée; on dit que ce n'est +pas la matière. — Mais sais-tu au moins ce que c'est que la +matière? Très bien, lui répondit l'homme. Par exemple cette +pierre est grise, est d'une telle forme, a ses trois dimensions, +elle est pesante et divisible. Eh bien! dit le Sirien, cette +chose qui te paraît être divisible, pesante, et grise, me +diras-tu bien ce que c'est? Tu vois quelques attributs; mais le +fond de la chose, le connais-tu? Non, dit l'autre.—Tu ne sais +donc point ce que c'est que la matière.</p> + +<p>Alors M. Micromégas, adressant la parole à un autre sage qu'il +tenait sur son pouce, lui demanda ce que c'était que son âme, et +ce qu'elle fesait. Rien du tout, dit le philosophe +malebranchiste<span class="fnanchor" id="fna5f"><a href="#fn5f">[5]</a></span>; c'est Dieu qui fait tout pour moi; je vois +tout en lui, je fais tout en lui; c'est lui qui fait tout sans +que je m'en mêle. Autant vaudrait ne pas être, reprit le sage de +Sirius. Et toi, mon ami, dit-il à un Leibnitzien qui était là , +qu'est-ce que ton âme? C'est, répondit le Leibnitzien, une +aiguille qui montre les heures pendant que mon corps carillonne; +ou bien, si vous voulez, c'est elle qui carillonne pendant que +mon corps montre l'heure; ou bien mon âme est le miroir de +l'univers, et mon corps est la bordure du miroir: tout cela est +clair.</p> + +<p class="footnote" id="fn5f"><a href="#fna5f">[5]</a> Voyez dans les _Mélanges_, année 1769, l'opuscule intitulé: +_Tout en Dieu_. B,</p> + + +<p>Un petit partisan de Locke était là tout auprès; et quand on lui +eut enfin adressé la parole: Je ne sais pas, dit-il, comment je +pense, mais je sais que je n'ai jamais pensé qu'à l'occasion de +mes sens. Qu'il y ait des substances immatérielles et +intelligentes, c'est de quoi je ne doute pas: mais qu'il soit +impossible à Dieu de communiquer la pensée à la matière, c'est de +quoi je doute fort. Je révère la puissance éternelle; il ne +m'appartient pas de la borner: je n'affirme rien; je me contente +de croire qu'il y a plus de choses possibles qu'on ne pense.</p> + +<p>L'animal de Sirius sourit: il ne trouva pas celui-là le moins +sage; et le nain de Saturne aurait embrassé le sectateur de Locke +sans l'extrême disproportion. Mais il y avait là , par malheur, +un petit animalcule en bonnet carré qui coupa la parole à tous +les autres animalcules philosophes; il dit qu'il savait tout le +secret, que tout cela se trouvait dans la _Somme de saint +Thomas_; il regarda de haut en bas les deux habitants célestes; +il leur soutint que leurs personnes, leurs mondes, leurs soleils, +leurs étoiles, tout était fait uniquement pour l'homme. A ce +discours, nos deux voyageurs se laissèrent aller l'un sur l'autre +en étouffant de ce rire inextinguible qui, selon Homère<span class="fnanchor" id="fna6f"><a href="#fn6f">[6]</a></span>, est +le partage des dieux; leurs épaules et leurs ventres allaient et +venaient, et dans ces convulsions le vaisseau que le Sirien avait +sur son ongle tomba dans une poche de la culotte du Saturnien. +Ces deux bonnes gens le cherchèrent long-temps; enfin ils +retrouvèrent l'équipage, et le rajustèrent fort proprement. Le +Sirien reprit les petites mites; il leur parla encore avec +beaucoup de bonté, quoiqu'il fût un peu fâché dans le fond du +coeur de voir que les infiniment petits eussent un orgueil +presque infiniment grand. Il leur promit de leur faire un beau +livre de philosophie<span class="fnanchor" id="fna7f"><a href="#fn7f">[7]</a></span>, écrit fort menu pour leur usage, et que, +dans ce livre, ils verraient le bout des choses. Effectivement, +il leur donna ce volume avant son départ: on le porta à Paris à +l'académie des sciences; mais, quand le<span class="fnanchor" id="fna8f"><a href="#fn8f">[8]</a></span> vieux secrétaire l'eut +ouvert, il ne vit rien qu'un livre tout blanc: « Ah! dit-il, je +m'en étais bien douté. »</p> + +<p class="footnote" id="fn6f"><a href="#fna6f">[6]</a> Iliade, I, 599. B.</p> + +<p class="footnote" id="fn7f"><a href="#fna7f">[7]</a> L'édition que je crois l'originale, et celle qui est datée +de 1750, portent: «livre de philosophie, qui leur apprendrait +des choses admirables, et qui leur montrerait le bon des +choses.» B.</p> + +<p class="footnote" id="fn8f"><a href="#fna8f">[8]</a> Quoique la scène se passe en 1737, comme on l'a vu pages +177 et 188, on pouvait donner l'épithèle de vieux à Fontenelle, +qui avait alors quatre-vingts ans, et qui mourut vingt ans +après. Il s'était démis, en 1740, de la place de secrétaire +perpétuel. B.</p> + +<p class="center p2">FIN DE L'HISTOIRE DE MICROMÉGAS.</p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 4649 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/4649-h/images/cover.jpg b/4649-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..298a8b1 --- /dev/null +++ b/4649-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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WERDET ET LEQUIEN FILS, + + RUE DU BATTOIR, N° 2O. + + MDCCCXXIX. + + + + + MICROMÉGAS, + + HISTOIRE PHILOSOPHIQUE. + + +Préface de l'Éditeur + +L'immense correspondance de Voltaire ne contient pas un mot qui +puisse faire connaître l'époque de la publication de +_Micromégas_. L'édition que je crois l'originale est sans +millésime et avec un titre gravé. L'abbé Trublet, dans ses +_Mémoires sur Fontenelle_, n'hésite pas à dire que _Micromégas_ +est dirigé contre Fontenelle; mais il ne parle pas de la date de +sa publication. J'ai donc conservé celle que donnent les +éditions de Kehl (1752). Il existe cependant de Micromégas une +édition portant la date de 1700. Cette date est-elle +authentique? je n'oserais l'affirmer ; loin de là. J'ai donc +suivi les éditions de Kehl, où Micromégas est précédé de +l'Avertissement que voici : + + Ce roman peut, être regardé comme une imitation d'un des + voyages de Gulliver. II contient plusieurs allusions. Le nain + dé Saturne est M. de Fontenelle. Malgré sa douceur, sa + circonspection, sa philosophie, qui devait lui faire aimer + celle de M. de Voltaire, il s'était lié avec les ennemis de ce + grand homme, et avait paru partager, sinon leur haine, du moins + leurs préventions. Il fut fort blessé du rôle qu'il jouait + dans ce roman, et d'autant plus peut-être que la critique était + juste, quoique sévère, et que les éloges qui s'y mêlaient y + donnaient encore plus de poids. Le mot qui termine l'ouvrage + n'adoucit point la blessure, et le bien qu'on dit du secrétaire + de l'académie de Paris ne consola point M. de Fontenelle des + plaisanteries qu'on se permettait sur celui de l'académie de + Saturne. + + ------ + +Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, +sont de Voltaire. + +Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet +et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de +chacun. + +Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes +des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un --, et sont, comme +mes notes, signées de l'initiale de mon nom. + + BEUCHOT. + +4 octobre 1829. + + + + + + MICROMÉGAS, + + HISTOIRE PHILOSOPHIQUE. + + + + + +CHAPITRE I. + +Voyage d'un habitant du monde de l'étoile Sirius dans la planète +de Saturne. + +Dans une de ces planètes qui tournent autour de l'étoile nommée +Sirius il y avait un jeune homme de beaucoup d'esprit, que j'ai +eu l'honneur de connaître dans le dernier voyage qu'il fit sur +notre petite fourmilière; il s'appelait Micromégas[1], nom qui +convient fort à tous les grands. Il avait huit lieues de haut: +j'entends par huit lieues, vingt-quatre mille pas géométriques de +cinq pieds chacun. + + [1] De _micros_, petit, et de _megas_, grand. B. + + +Quelques géomètres[2], gens toujours utiles au public, prendront +sur-le-champ la plume, et trouveront que, puisque M. Micromégas, +habitant du pays de Sirius, a de la tête aux pieds vingt-quatre +mille pas, qui font cent vingt mille pieds de roi, et que nous +autres citoyens de la terre nous n'avons guère que cinq pieds, et +que notre globe a neuf mille lieues de tour; ils trouveront, +dis-je, qu'il faut absolument que le globe qui l'a produit ait au +juste vingt-un millions six cent mille fois plus de circonférence +que notre petite terre. Rien n'est plus simple et plus ordinaire +dans la nature. Les états de quelques souverains d'Allemagne ou +d'Italie, dont on peut faire le tour en une demi-heure, comparés +à l'empire de Turquie, de Moscovie, ou de la Chine, ne sont +qu'une très faible image des prodigieuses différences que la +nature a mises dans tous les êtres. + + [2] C'est ainsi qu'on lit dans les premières éditions. + D'autres, au lieu de _géomètres_, portent _algébristes_. B. + + +La taille de son excellence étant de la hauteur que j'ai dite, +tous nos sculpteurs et tous nos peintres conviendront sans peine +que sa ceinture peut avoir cinquante mille pieds de roi de tour; +ce qui fait une très jolie proportion. [3]Son nez étant le tiers +de son beau visage, et son beau visage étant la septième partie +de la hauteur de son beau corps, il faut avouer que le nez du +Sirien a six mille trois cent trente-trois pieds de roi plus une +fraction; ce qui était à démontrer. + + [3] Je rétablis celte phrase d'après les premières éditions. + B. + + +Quant à son esprit, c'est un des plus cultivés que nous ayons; il +sait beaucoup de choses; il en a inventé quelques unes: il +n'avait pas encore deux cent cinquante ans; et il étudiait, selon +la coutume, au collège le plus célèbre[4] de sa planète, +lorsqu'il devina, par la force de son esprit, plus de cinquante +propositions d'Euclide. C'est dix-huit de plus que Blaise +Pascal, lequel, après en avoir deviné trente-deux en se jouant, à +ce que dit sa soeur, devint depuis un géomètre assez médiocre[5], +et un fort mauvais métaphysicien. Vers les quatre cent cinquante +ans, au sortir de l'enfance, il disséqua beaucoup de ces petits +insectes qui n'ont pas cent pieds de diamètre, et qui se dérobent +aux microscopes ordinaires; il en composa un livre fort curieux, +mais qui lui fit quelques affaires. Le muphti de son pays, grand +vétillard, et fort ignorant, trouva dans son livre des +propositions suspectes, malsonnantes, téméraires[6], hérétiques, +sentant l'hérésie, et le poursuivit vivement: il s'agissait de +savoir si la forme substantielle des puces de Sirius était de +même nature que celle des colimaçons. Micromégas se défendit +avec esprit; il mit les femmes de son côté; le procès dura deux +cent vingt ans. Enfin le muphti fit condamner le livre par des +jurisconsultes qui ne l'avaient pas lu, et l'auteur eut ordre de +ne paraître à la cour de huit cents années[7]. + + + [4] Au lieu de _le plut célèbre_, qu'on lit dans la première + édition, les êdilions postérieures portent: _des jésuites_. B. + + [5] Pascal devint un très grand géomètre, non dans la classe de + ceux qui ont contribué par de grandes découvertes au progrès + des sciences, comme Descartes, Newton, mais dans celle des + géomètres qui ont montré par leurs ouvrages un génie du premier + ordre. K. + + [6] L'édition que je crois l'originale, porte: _téméraires, + sentant l'hérésie_. Le texte actuel existe dès 1756. B. + + [7] M. de Voltaire avait été persécuté par le théatin Boyer, + pour avoir dit dans ses _Lettres philosophiques_ que les + facultés de nôtre ame se développent en même temps que nos + organes, de la même manière que les facultés de l'ame des + animaux. K. + + +Il ne fut que médiocrement affligé d'être banni d'une cour qui +n'était remplie que de tracasseries et de petitesses. Il fit une +chanson fort plaisante contre le muphti, dont celui-ci ne +s'embarrassa guère; et il se mit à voyager de planète en planète, +pour achever de se former _l'esprit et le coeur_[8], comme l'on +dit. Ceux qui ne voyagent qu'en chaise de poste ou en berline +seront sans doute étonnés des équipages de là-haut; car nous +autres, sur notre petit tas de boue, nous ne concevons rien +au-delà de nos usages. Notre voyageur connaissait +merveilleusement les lois de la gravitation, et toutes les forces +attractives et répulsives. Il s'en servait si à propos, que, +tantôt à l'aide d'un rayon du soleil, tantôt par la commodité +d'une comète, il allait de globe en globe lui et les siens, comme +un oiseau voltige de branche en branche. Il parcourut la voie +lactée en peu de temps; et je suis obligé d'avouer qu'il ne vit +jamais, à travers les étoiles dont elle est semée, ce beau ciel +empyrée que l'illustre vicaire Derham[9] se vante d'avoir vu au +bout de sa lunette. Ce n'est pas que je prétende que M. Derham +ait mal vu, à Dieu ne plaise! mais Micromégas était sur les +lieux, c'est un bon observateur, et je ne veux contredire +personne. Micromégas, après avoir bien tourné, arriva dans le +globe de Saturne. Quelque accoutumé qu'il fût à voir des choses +nouvelles, il ne put d'abord, en voyant la petitesse du globe et +de ses habitants, se défendre de ce sourire de supériorité qui +échappe quelquefois aux plus sages. Car enfin Saturne n'est +guère que neuf cents fois plus gros que la terre, et les citoyens +de ce pays-là sont des nains qui n'ont que mille toises de haut +ou environ. Il s'en moqua un peu d'abord avec ses gens, à peu +près comme un musicien italien se met à rire de la musique de +Lulli, quand il vient en France. Mais, comme le Sirien avait un +bon esprit, il comprit bien vite qu'un être pensant peut fort +bien n'être pas ridicule pour n'avoir que six mille pieds de +haut. Il se familiarisa avec les Saturniens, après les avoir +étonnés. Il lia une étroite amitié avec le secrétaire de +l'académie de Saturne, homme de beaucoup d'esprit, qui n'avait, à +la vérité, rien inventé, mais qui rendait un fort bon compte des +inventions des autres, et qui fesait passablement de petits vers +et de grands calculs. Je rapporterai ici, pour la satisfaction +des lecteurs, une conversation singulière que Micromégas eut un +jour avec M. le secrétaire. + + [8] Voyez ma note, page 110. B. [cette note, dans _Zadig_, + dit: "Ce trait porte surtout contre Rollin, qui emploie souvent + ces expressions dans son _Traité des études_. Voltaire y + revient souvent: voyez, dans le présent volume, le chapitre I + de _Micromégas_, et dans le tome XXXIV, le chapitre XI de + l'_Homme aux quarante écus_, le chapitre IX du _Taureau blanc_; + et tome XI, le second vers du chant VIII de _la Pucelle_. B."] + + [9] Savant Anglais, autour de la _Théologie astronomique_, de + quelques autres ouvrages qui ont pour objet de prouver + l'existence de Dieu par le détail des merveilles de la nature: + malheureusement lui et ses imitateurs se trompent souvent dans + l'exposition de ces merveilles; ils s'extasient sur la sagesse + qui se montre dans l'ordre d'un phénomène, et on découvre que + ce phénomène est tout différent de ce qu'ils ont supposé; alors + c'est ce nouvel ordre qui leur parait un chef-d'oeuvre de + sagesse. Ce défaut, commun à tous les ouvrages de ce genre, + les a décrédités. On sait trop d'avance que, de quelque + manière que les choses soient, l'auteur finira toujours par les + admirer. K. + + + +CHAPITRE II. + +Conversation de l'habitant de Sirius avec celui de Saturne. + + +Après que son excellence se fut couchée, et que le secrétaire se +fut approché de son visage, Il faut avouer, dit Micromégas, que +la nature est bien variée. Oui, dit le Saturnien, la nature est +comme un parterre dont les fleurs..... Ah! dit l'autre, laissez +là votre parterre. Elle est, reprit le secrétaire, comme une +assemblée de blondes et de brunes, dont les parures.... Eh! +qu'ai-je à faire de vos brunes? dit l'autre. Elle est donc comme +une galerie de peintures dont les traits..... Eh non! dit le +voyageur, encore une fois la nature est comme la nature. +Pourquoi lui chercher des comparaisons? Pour vous plaire, +répondit le secrétaire. Je ne veux point qu'on me plaise, +répondit le voyageur; je veux qu'on m'instruise; commencez +d'abord par me dire combien les hommes de votre globe ont de +sens. Nous en avons soixante et douze, dit l'académicien; et +nous nous plaignons tous les jours du peu. Notre imagination va +au-delà de nos besoins; nous trouvons qu'avec nos soixante et +douze sens, notre anneau, nos cinq lunes, nous sommes trop +bornés; et, malgré toute notre curiosité et le nombre assez grand +de passions qui résultent de nos soixante et douze sens, nous +avons tout le temps de nous ennuyer. Je le crois bien, dit +Micromégas; car dans notre globe nous avons près de mille sens; +et il nous reste encore je ne sais quel désir vague, je ne sais +quelle inquiétude, qui nous avertit sans cesse que nous sommes +peu de chose, et qu'il y a des êtres beaucoup plus parfaits. +J'ai un peu voyagé; j'ai vu des mortels fort au-dessous de nous; +j'en ai vu de fort supérieurs: mais je n'en ai vu aucuns qui +n'aient plus de désirs que de vrais besoins, et plus de besoins +que de satisfaction. J'arriverai peut-être un jour au pays où il +ne manque rien; mais jusqu'à présent personne ne m'a donné de +nouvelles positives de ce pays-là. Le Saturnien et le Sirien +s'épuisèrent alors en conjectures; mais, après beaucoup de +raisonnements fort ingénieux et fort incertains, il en fallut +revenir aux faits. Combien de temps vivez-vous? dit le Sirien. +Ah! bien peu, répliqua le petit homme de Saturne. C'est tout +comme chez nous, dit le Sirien: nous nous plaignons toujours du +peu. Il faut que ce soit une loi universelle de la nature. +Hélas! nous ne vivons, dit le Saturnien, que cinq cents grandes +révolutions du soleil. (Cela revient à quinze mille ans ou +environ, à compter à notre manière.) Vous voyez bien que c'est +mourir presque au moment que l'on est né; notre existence est un +point, notre durée un instant, notre globe un atome. A peine +a-t-on commencé à s'instruire un peu que la mort arrive avant +qu'on ait de l'expérience. Pour moi, je n'ose faire aucuns +projets; je me trouve comme une goutte d'eau dans un océan +immense. Je suis honteux, surtout devant vous, de la figure +ridicule que je fais dans ce monde. Micromégas lui repartit: Si +vous n'étiez pas philosophe, je craindrais de vous affliger en +vous apprenant que notre vie est sept cents fois plus longue que +la vôtre; mais vous savez trop bien que quand il faut rendre son +corps aux éléments, et ranimer la nature sous une autre forme, ce +qui s'appelle mourir; quand ce moment de métamorphose est venu, +avoir vécu une éternité, ou avoir vécu un jour, c'est précisément +la même chose. J'ai été dans des pays où l'on vit mille fois +plus long-temps que chez moi, et j'ai trouvé qu'on y murmurait +encore. Mais il y a partout des gens de bon sens qui savent +prendre leur parti et remercier l'Auteur de la nature. Il a +répandu sur cet univers une profusion de variétés avec une espèce +d'uniformité admirable. Par exemple tous les êtres pensants sont +différents, et tous se ressemblent au fond par le don de la +pensée et des désirs. La matière est partout étendue; mais elle +a dans chaque globe des propriétés diverses. Combien +comptez-vous de ces propriétés diverses dans votre matière? Si +vous parlez de ces propriétés, dit le Saturnien, sans lesquelles +nous croyons que ce globe ne pourrait subsister tel qu'il est, +nous en comptons trois cents, comme l'étendue, l'impénétrabilité, +la mobilité, la gravitation, la divisibilité, et le reste. +Apparemment, répliqua le voyageur, que ce petit nombre suffit aux +vues que le Créateur avait sur votre petite habitation. J'admire +en tout sa sagesse; je vois partout des différences, mais aussi +partout des proportions. Votre globe est petit, vos habitants le +sont aussi; vous avez peu de sensations; votre matière a peu de +propriétés; tout cela est l'ouvrage de la Providence. De quelle +couleur est votre soleil bien examiné? D'un blanc fort jaunâtre, +dit le Saturnien; et quand nous divisons un de ses rayons, nous +trouvons qu'il contient sept couleurs. Notre soleil tire sur le +rouge, dit le Sirien, et nous avons trente-neuf couleurs +primitives. Il n'y a pas un soleil, parmi tous ceux dont j'ai +approché, qui se ressemble, comme chez vous il n'y a pas un +visage qui ne soit différent de tous les autres. + +Après plusieurs questions de cette nature, il s'informa combien +de substances essentiellement différentes on comptait dans +Saturne. Il apprit qu'on n'en comptait qu'une trentaine, comme +Dieu, l'espace, la matière, les êtres étendus qui sentent, les +êtres étendus qui sentent et qui pensent, les êtres pensants qui +n'ont point d'étendue; ceux qui se pénètrent, ceux qui ne se +pénètrent pas, et le reste. Le Sirien, chez qui on en comptait +trois cents et qui en avait découvert trois mille autres dans ses +voyages, étonna prodigieusement le philosophe de Saturne. Enfin, +après s'être communiqué l'un à l'autre un peu de ce qu'ils +savaient et beaucoup de ce qu'ils ne savaient pas, après avoir +raisonné pendant une révolution du soleil, ils résolurent de +faire ensemble un petit voyage philosophique. + +CHAPITRE III. + +Voyage des deux habitants de Sirius et de Saturne. + +Nos deux philosophes étaient prêts à s'embarquer dans +l'atmosphère de Saturne avec une fort jolie provision +d'instruments de mathématiques, lorsque la maîtresse du +Saturnien, qui en eut des nouvelles, vint en larmes faire ses +remontrances. C'était une jolie petite brune qui n'avait que six +cent soixante toises, mais qui réparait par bien des agréments la +petitesse de sa taille. Ah! cruel! s'écria-t-elle, après t'avoir +résisté quinze cents ans, lorsque enfin je commençais à me +rendre, quand j'ai à peine passé cent[1] ans entre tes bras, tu +me quittes pour aller voyager avec un géant d'un autre monde; va, +tu n'es qu'un curieux, tu n'as jamais eu d'amour: si tu étais un +vrai Saturnien, tu serais fidèle. Où vas-tu courir? que veux-tu? +nos cinq lunes sont moins errantes que toi, notre anneau est +moins changeant. Voilà qui est fait, je n'aimerai jamais plus +personne. Le philosophe l'embrassa, pleura avec elle, tout +philosophe qu'il était; et la dame, après s'être pâmée, alla se +consoler avec un petit-maître du pays. + + [1] L'édition de 1773 est la première qui porte _cent_; toutes les + éditions précédentes portent: _deux cents_. B. + + +Cependant nos deux curieux partirent; ils sautèrent d'abord sur +l'anneau, qu'ils trouvèrent assez plat, comme l'a fort bien +deviné un illustre habitant de notre petit globe[2]; de là ils +allèrent aisément de lune en lune. Une comète passait tout +auprès de la dernière; ils s'élancèrent sur elle avec leurs +domestiques et leurs instruments. Quand ils eurent fait environ +cent cinquante millions de lieues, ils rencontrèrent les +satellites de Jupiter. Ils passèrent dans Jupiter même, et y +restèrent une année, pendant laquelle ils apprirent de fort beaux +secrets qui seraient actuellement sous presse sans messieurs les +inquisiteurs, qui ont trouvé quelques propositions un peu dures. +Mais j'en ai lu le manuscrit dans la bibliothèque de l'illustre +archevêque de...., qui m'a laissé voir ses livres avec cette +générosité et cette bonté qu'on ne saurait assez louer. Aussi je +lui promets un long article dans la première édition qu'on fera +de Moréri, et je n'oublierai pas surtout messieurs ses enfants, +qui donnent une si grande espérance de perpétuer la race de leur +illustre père. + + [2] Huygens. Voyez. tome XXVI, page 398. B. + + +Mais revenons à nos voyageurs. En sortant de Jupiter, ils +traversèrent un espace d'environ cent millions de lieues, et ils +côtoyèrent la planète de Mars, qui, comme on sait, est cinq fois +plus petite que notre petit globe; ils virent deux lunes qui +servent à cette planète, et qui ont échappé aux regards de nos +astronomes. Je sais bien que le père Castel écrira, et même +assez plaisamment, contre l'existence de ces deux lunes; mais je +m'en rapporte à ceux qui raisonnent par analogie. Ces bons +philosophes-là savent combien il serait difficile que Mars, qui +est si loin du soleil, se passât à moins de deux lunes. Quoi +qu'il en soit, nos gens trouvèrent cela si petit, qu'ils +craignirent de n'y pas trouver de quoi coucher, et ils passèrent +leur chemin comme deux voyageurs qui dédaignent un mauvais +cabaret de village, et poussent jusqu'à la ville voisine. Mais +le Sirien et son compagnon se repentirent bientôt. Ils allèrent +long-temps, et ne trouvèrent rien. Enfin ils aperçurent une +petite lueur, c'était la terre; cela fit pitié à des gens qui +venaient de Jupiter. Cependant, de peur de se repentir une +seconde fois, ils résolurent de débarquer. Ils passèrent sur la +queue de la comète, et, trouvant une aurore boréale toute prête, +ils se mirent dedans, et arrivèrent à terre sur le bord +septentrional de la mer Baltique, le cinq juillet mil sept cent +trente-sept, nouveau style. + + + +CHAPTTRE IV. + +Ce qui leur arrive sur le globe de la terre. + + +Après s'être reposés quelque temps, ils mangèrent à leur déjeuner +deux montagnes, que leurs gens leur apprêtèrent assez proprement. +Ensuite ils voulurent reconnaître le petit pays où ils étaient. +Ils allèrent d'abord du nord au sud. Les pas ordinaires du +Sirien et de ses gens étaient d'environ trente mille pieds de +roi; le nain de Saturne, dont la taille n'était que de mille +toises, suivait de loin en haletant; or il fallait qu'il fît +environ douze pas, quand l'autre fesait une enjambée: +figurez-vous ( s'il est permis de faire de telles comparaisons) +un très petit chien de manchon qui suivrait un capitaine des +gardes du roi de Prusse. + +Comme ces étrangers-là vont assez vite, ils eurent fait le tour +du globe en trente-six heures; le soleil, à la vérité, ou plutôt +la terre, fait un pareil voyage en une journée; mais il faut +songer qu'on va bien plus à son aise quand on tourne sur son axe +que quand on marche sur ses pieds. Les voilà donc revenus d'où +ils étaient partis, après avoir vu cette mare, presque +imperceptible pour eux, qu'on nomme _la Méditerranée_, et cet +autre petit étang qui, sous le nom du _grand Océan_, entoure la +taupinière. Le nain n'en avait eu jamais qu'à mi-jambe, et à +peine l'autre avait-il mouillé son talon. Ils firent tout ce +qu'ils purent en allant et en revenant dessus et dessous pour +tâcher d'apercevoir si ce globe était habité ou non. Ils se +baissèrent, ils se couchèrent, ils tâtèrent partout; mais leurs +yeux et leurs mains n'étant point proportionnés aux petits êtres +qui rampent ici, ils ne reçurent pas la moindre sensation qui pût +leur faire soupçonner que nous et nos confrères les autres +habitants de ce globe avons l'honneur d'exister. + +Le nain, qui jugeait quelquefois un peu trop vite, décida d'abord +qu'il n'y avait personne sur la terre. Sa première raison était +qu'il n'avait vu personne. Micromégas lui fit sentir poliment +que c'était raisonner assez mal: car, disait-il, vous ne voyez +pas avec vos petits yeux certaines étoiles de la cinquantième +grandeur que j'aperçois très distinctement; concluez-vous de là +que ces étoiles n'existent pas? Mais, dit le nain, j'ai bien +tâté. Mais, répondit l'autre, vous avez mal senti. Mais, dit le +nain, ce globe-ci est si mal construit, cela est si irrégulier et +d'une forme qui me paraît si ridicule! tout semble être ici dans +le chaos: voyez-vous ces petits ruisseaux dont aucun ne va de +droit fil, ces étangs qui ne sont ni ronds, ni carrés, ni ovales, +ni sous aucune forme régulière; tous ces petits grains pointus +dont ce globe est hérissé, et qui m'ont écorché les pieds? ( Il +voulait parler des montagnes.) Remarquez-vous encore la forme de +tout le globe, comme il est plat aux pôles, comme il tourne +autour du soleil d'une manière gauche, de façon que les climats +des pôles sont nécessairement incultes? En vérité, ce qui fait +que je pense qu'il n'y a ici personne, c'est qu'il me paraît que +des gens de bon sens ne voudraient pas y demeurer. Eh bien! dit +Micromégas, ce ne sont peut-être pas non plus des gens de bon +sens qui l'habitent. Mais enfin il y a quelque apparence que +ceci n'est pas fait pour rien. Tout vous paraît irrégulier ici, +dites-vous, parceque tout est tiré au cordeau dans Saturne et +dans Jupiter. Eh! c'est peut-être pour[1] cette raison-là même +qu'il y a ici un peu de confusion. Ne vous ai-je pas dit que +dans mes voyages j'avais toujours remarqué de la variété? Le +Saturnien répliqua à toutes ces raisons. La dispute n'eût jamais +fini, si par bonheur Micromégas, en s'échauffant à parler, n'eût +cassé le fil de son collier de diamants. Les diamants tombèrent; +c'étaient de jolis petits carats assez inégaux, dont les plus +gros pesaient quatre cents livres, et les plus petits cinquante. +Le nain en ramassa quelques uns; il s'aperçut, en les approchant +de ses yeux, que ces diamants, de la façon dont ils étaient +taillés, étaient d'excellents microscopes. Il prit donc un petit +microscope de cent soixante pieds de diamètre, qu'il appliqua à +sa prunelle; et Micromégas en choisit un de deux mille cinq cents +pieds. Ils étaient excellents; mais d'abord on ne vit rien par +leur secours, il fallait s'ajuster. Enfin l'habitant de Saturne +vit quelque chose d'imperceptible qui remuait entre deux eaux +dans la mer Baltique: c'était une baleine. Il la prit avec le +petit doigt fort adroitement; et la mettant sur l'ongle de son +pouce, il la fit voir au Sirien, qui se mit à rire pour la +seconde fois de l'excès de petitesse dont étaient les habitants +de notre globe. Le Saturnien, convaincu que notre monde est +habité, s'imagina bien vite qu'il ne l'était que par des +baleines; et comme il était grand raisonneur, il voulut deviner +d'où un si petit atome tirait son origine, son mouvement, s'il +avait des idées, une volonté, une liberté. Micromégas y fut fort +embarrassé; il examina l'animal fort patiemment, et le résultat +de l'examen fut qu'il n'y avait pas moyen de croire qu'une âme +fût logée là. Les deux voyageurs inclinaient donc à penser qu'il +n'y a point d'esprit dans notre habitation, lorsqu'à l'aide du +microscope ils aperçurent quelque chose d'aussi gros qu'une +baleine qui flottait sur la mer Baltique. On sait que dans ce +temps-là même une volée de philosophes revenait du cercle +polaire, sous lequel ils avaient été faire des observations, dont +personne ne s'était avisé jusqu'alors. Les gazettes dirent que +leur vaisseau échoua aux côtes de Bothnie, et qu'ils eurent bien +de la peine à se sauver: mais on ne sait jamais dans ce monde le +dessous des cartes. Je vais raconter ingénument comme la chose +se passa, sans y rien mettre du mien; ce qui n'est pas un petit +effort pour un historien. + + [1] Toutes les éditions qui ont précédé celles de Kehl, + portent: _par_. B. + + + +CHAPITRE V. + +Expériences et raisonnements des deux voyageurs. + + +Micromégas étendit la main tout doucement vers l'endroit où +l'objet paraissait, et avançant deux doigts, et les retirant par +la crainte de se tromper, puis les ouvrant et les serrant, il +saisit fort adroitement le vaisseau qui portait ces messieurs, et +le mit encore sur son ongle, sans le trop presser, de peur de +l'écraser. Voici un animal bien différent du premier, dit le +nain de Saturne; le Sirien mit le prétendu animal dans le creux +de sa main. Les passagers et les gens de l'équipage, qui +s'étaient crus enlevés par un ouragan, et qui se croyaient sur +une espèce de rocher, se mettent tous en mouvement; les matelots +prennent des tonneaux de vin, les jettent sur la main de +Micromégas, et se précipitent après. Les géomètres prennent +leurs quarts de cercle, leurs secteurs, deux filles laponnes[1], +et descendent sur les doigts du Sirien. Ils en firent tant, +qu'il sentit enfin remuer quelque chose qui lui chatouillait les +doigts; c'était un bâton ferré qu'on lui enfonçait d'un pied dans +l'index: il jugea, par ce picotement, qu'il était sorti quelque +chose du petit animal qu'il tenait; mais il n'en soupçonna pas +d'abord davantage. Le microscope, qui fesait à peine discerner +une baleine et un vaisseau, n'avait point de prise sur un être +aussi imperceptible que des hommes. Je ne prétends choquer ici +la vanité de personne, mais je suis obligé de prier les +importants de faire ici une petite remarque avec moi; c'est qu'en +prenant la taille des hommes d'environ cinq pieds, nous ne fesons +pas sur la terre une plus grande figure qu'en ferait sur une +boule de dix pieds de tour un animal qui aurait à peu près la six +cent millième[2] partie d'un pouce en hauteur. Figurez-vous une +substance qui pourrait tenir la terre dans sa main, et qui aurait +des organes en proportion des nôtres; et il se peut très bien +faire, qu'il y ait un grand nombre de ces substances: or +concevez, je vous prie, ce qu'elles penseraient de ces batailles +qui font gagner au vainqueur un village pour le perdre ensuite. + + [1] Voyez les notes du discours en vers _sur la Modération_ + (volume XII), et celles du _Russe à Paris_ (volume XIV). K. + + [2] L'édition que je crois l'originale, porte: _soixante + millième_. B. + + +Je ne doute pas que si quelque capitaine des grands grenadiers +lit jamais cet ouvrage, il ne hausse de deux grands pieds au +moins les bonnets de sa troupe; mais je l'avertis qu'il aura beau +faire, que lui et les siens ne seront jamais que des infiniment +petits. + +Quelle adresse merveilleuse ne fallut-il donc pas à notre +philosophe de Sirius, pour apercevoir les atomes dont je viens de +parler? Quand Leuwenhoek et Hartsoëker virent les premiers ou +crurent voir la graine dont nous sommes formés, ils ne firent +pas, à beaucoup près, une si étonnante découverte. Quel plaisir +sentit Micromégas en voyant remuer ces petites machines, en +examinant tous leurs tours, en les suivant dans toutes leurs +opérations! comme il s'écria! comme il mit avec joie un de ses +microscopes dans les mains de son compagnon de voyage! Je les +vois, disaient-ils tous deux à-la-fois; ne les voyez-vous pas qui +portent des fardeaux, qui se baissent, qui se relèvent. En +parlant ainsi, les mains leur tremblaient, par le plaisir de voir +des objets si nouveaux, et par la crainte de les perdre. Le +Saturnien, passant d'un excès de défiance à un excès de +crédulité, crut apercevoir qu'ils travaillaient à la propagation. +«Ah! disait-il, j'ai pris la nature sur le fait[1].» Mais il se +trompait sur les apparences; ce qui n'arrive que trop, soit qu'on +se serve ou non du microscope. + + [1] Expression heureuse el plaisante de Fontenelle, en rendant + compte de quelques observations d'histoire naturelle. K. + + + +CHAPITRE VI. + +Ce qui leur arriva avec les hommes. + + +Micromégas, bien meilleur observateur que son nain, vit +clairement que les atomes se parlaient; et il le fit remarquer à +son compagnon, qui, honteux de s'être mépris sur l'article de la +génération, ne voulut point croire que de pareilles espèces +pussent se communiquer des idées. Il avait le don des langues +aussi bien que le Sirien; il n'entendait point parler nos atomes, +et il supposait qu'ils ne parlaient pas: d'ailleurs comment ces +êtres imperceptibles auraient-ils les organes de la voix, et +qu'auraient-ils à dire? Pour parler, il faut penser, ou à peu +près; mais s'ils pensaient, ils auraient donc l'équivalent d'une +âme: or, attribuer l'équivalent d'une âme à cette espèce, cela +lui paraissait absurde. Mais, dit le Sirien, vous avez cru +tout-à-l'heure qu'ils fesaient l'amour; est-ce que vous croyez +qu'on puisse faire l'amour sans penser et sans proférer quelque +parole, ou du moins sans se faire entendre? Supposez-vous +d'ailleurs qu'il soit plus difficile de produire un argument +qu'un enfant? Pour moi l'un et l'autre me paraissent de grands +mystères: je n'ose plus ni croire ni nier, dit le nain; je n'ai +plus d'opinion; il faut tâcher d'examiner ces insectes, nous +raisonnerons après. C'est fort bien dit, reprit Micromégas; et +aussitôt il tira une paire de ciseaux dont il se coupa les +ongles, et d'une rognure de l'ongle de son pouce il fit +sur-le-champ une espèce de grande trompette parlante, comme un +vaste entonnoir, dont il mit le tuyau dans son oreille. La +circonférence de l'entonnoir enveloppait le vaisseau et tout +l'équipage. La voix la plus faible entrait dans les fibres +circulaires de l'ongle; de sorte que, grâce à son industrie, le +philosophe de là-haut entendit parfaitement le bourdonnement de +nos insectes de là-bas. En peu d'heures il parvint à distinguer +les paroles, et enfin à entendre le français. Le nain en fit +autant, quoique avec plus de difficulté. L'étonnement des +voyageurs redoublait à chaque instant. Ils entendaient des mites +parler d'assez bon sens: ce jeu de la nature leur paraissait +inexplicable. Vous croyez bien que le Sirien et son nain +brûlaient d'impatience de lier conversation avec les atomes; le +nain craignait que sa voix de tonnerre, et surtout celle de +Micromégas, n'assourdît les mites sans en être entendue. Il +fallait en diminuer la force. Ils se mirent dans la bouche des +espèces de petits cure-dents, dont le bout fort effilé venait +donner auprès du vaisseau. Le Sirien tenait le nain sur ses +genoux, et le vaisseau avec l'équipage sur un ongle; il baissait +la tête et parlait bas. Enfin, moyennant toutes ces précautions +et bien d'autres encore, il commença ainsi son discours: + +Insectes invisibles, que la main du Créateur s'est plu à faire +naître dans l'abîme de l'infiniment petit, je le remercie de ce +qu'il a daigné me découvrir des secrets qui semblaient +impénétrables. Peut-être ne daignerait-on pas vous regarder à ma +cour; mais je ne méprise personne, et je vous offre ma +protection. + +Si jamais il y eut quelqu'un d'étonné, ce furent les gens qui +entendirent ces paroles. Ils ne pouvaient deviner d'où elles +partaient. L'aumônier du vaisseau récita les prières des +exorcismes, les matelots jurèrent, et les philosophes du vaisseau +firent des systèmes; mais quelque système qu'ils fissent, ils ne +purent jamais deviner qui leur parlait. Le nain de Saturne, qui +avait la voix plus douce que Micromégas, leur apprit alors en peu +de mots à quelles espèces ils avaient affaire. Il leur raconta +le voyage de Saturne, les mit au fait de ce qu'était +M. Micromégas; et après les avoir plaints d'être si petits, il +leur demanda s'ils avaient toujours été dans ce misérable état si +voisin de l'anéantissement, ce qu'ils fesaient dans un globe qui +paraissait appartenir à des baleines, s'ils étaient heureux, +s'ils multipliaient, s'ils avaient une âme, et cent autres +questions de cette nature. + +Un raisonneur de la troupe, plus hardi que les autres, et choqué +de ce qu'on doutait de son âme, observa l'interlocuteur avec des +pinnules braquées sur un quart de cercle, fit deux stations, et à +la troisième il parla ainsi: Vous croyez donc, monsieur, parceque +vous avez mille toises depuis la tête jusqu'aux pieds, que vous +êtes un..... Mille toises! s'écria le nain: juste ciel! d'où +peut-il savoir ma hauteur? mille toises! il ne se trompe pas +d'un pouce: quoi! cet atome m'a mesuré! il est géomètre, il +connaît ma grandeur; et moi, qui ne le vois qu'à travers un +microscope, je ne connais pas encore la sienne! Oui, je vous ai +mesuré, dit le physicien, et je mesurerai bien encore votre grand +compagnon. La proposition fut acceptée; son excellence se coucha +de son long; car, s'il se fût tenu debout, sa tête eût été trop +au-dessus des nuages. Nos philosophes lui plantèrent un grand +arbre, dans un endroit que le docteur Swift nommerait, mais que +je me garderai bien d'appeler par son nom, à cause de mon grand +respect pour les dames. Puis, par une suite de triangles liés +ensemble, ils conclurent que ce qu'ils voyaient était en effet un +jeune homme de cent vingt mille pieds de roi. + + [1] L'édition que je crois l'originale, porte: _un beau + jeune... de cent vingt mille pieds de roi_. B. + + +Alors Micromégas prononça ces paroles: Je vois plus que jamais +qu'il ne faut juger de rien sur sa grandeur apparente. O Dieu! +qui avez donné une intelligence à des substances qui paraissent +si méprisables, l'infiniment petit vous coûte aussi peu que +l'infiniment grand; et s'il est possible qu'il y ait des êtres +plus petits que ceux-ci, ils peuvent encore avoir un esprit +supérieur à ceux de ces superbes animaux que j'ai vus dans le +ciel, dont le pied seul couvrirait le globe où je suis descendu. + +Un des philosophes lui répondit qu'il pouvait en toute sûreté +croire qu'il est en effet des êtres intelligents beaucoup plus +petits que l'homme. Il lui conta, non pas tout ce que Virgile a +dit de fabuleux sur les abeilles, mais ce que Swammerdam a +découvert, et ce que Réaumur a disséqué. Il lui apprit enfin +qu'il y a des animaux qui sont pour les abeilles ce que les +abeilles sont pour l'homme, ce que le Sirien lui-même était pour +ces animaux si vastes dont il parlait, et ce que ces grands +animaux sont pour d'autres substances devant lesquelles ils ne +paraissent que comme des atomes. Peu-à-peu la conversation +devint intéressante, et Micromégas parla ainsi: + + + +CHAPITRE VII. + +Conversation avec les hommes. + + +O atomes intelligents, dans qui l'Etre éternel s'est plu à +manifester son adresse et sa puissance, vous devez, sans doute, +goûter des joies bien pures sur votre globe; car ayant si peu de +matière, et paraissant tout esprit, vous devez passer votre vie à +aimer et à penser; c'est la véritable vie des esprits. Je n'ai +vu nulle part le vrai bonheur, mais il est ici, sans doute. A ce +discours, tous les philosophes secouèrent la tête; et l'un d'eux, +plus franc que les autres, avoua de bonne foi que, si l'on en +excepte un petit nombre d'habitants fort peu considérés, tout le +reste est un assemblage de fous, de méchants, et de malheureux. +Nous avons plus de matière qu'il ne nous en faut, dit-il, pour +faire beaucoup de mal, si le mal vient de la matière; et trop +d'esprit, si le mal vient de l'esprit. Savez-vous bien, par +exemple, qu'à l'heure que je vous parle[1], il y a cent mille +fous de notre espèce, couverts de chapeaux, qui tuent cent mille +autres animaux couverts d'un turban, ou qui sont massacrés par +eux, et que, presque par toute la terre, c'est ainsi qu'on en use +de temps immémorial? Le Sirien frémit, et demanda quel pouvait +être le sujet de ces horribles querelles entre de si chétifs +animaux. Il s'agit, dit le philosophe, de quelque tas de boue[2] +grand comme votre talon. Ce n'est pas qu'aucun de ces millions +d'hommes qui se font égorger prétende un fétu sur ce tas de boue. +Il ne s'agit que de savoir s'il appartiendra à un certain homme +qu'on nomme _Sultan_, ou à un autre qu'on nomme, je ne sais +pourquoi, _César_. Ni l'un ni l'autre n'a jamais vu ni ne verra +jamais le petit coin de terre dont il s'agit; et presque aucun de +ces animaux, qui s'égorgent mutuellement, n'a jamais vu l'animal +pour lequel il s'égorge. + + [1] Ou a vu, à la fin du chapitre III, que la scène se passait + en 1737. Il s'agit ici de la guerre des Turcs et des Russes, + de 1736 à 1739. B. + + [2] La Crimée, qui toutefois n'a été réunie à la Russie qu'en + 1783. B. + + +Ah! malheureux! s'écria le Sirien avec indignation, peut-on +concevoir cet excès de rage forcenée! Il me prend envie de faire +trois pas, et d'écraser de trois coups de pied toute cette +fourmilière d'assassins ridicules. Ne vous en donnez pas la +peine, lui répondit-on; ils travaillent assez à leur ruine. +Sachez qu'au bout de dix ans, il ne reste jamais la centième +partie de ces misérables; sachez que, quand même ils n'auraient +pas tiré l'épée, la faim, la fatigue, ou l'intempérance, les +emportent presque tous. D'ailleurs, ce n'est pas eux qu'il faut +punir, ce sont ces barbares sédentaires qui du fond de leur +cabinet ordonnent, dans le temps de leur digestion, le massacre +d'un million d'hommes, et qui ensuite en font remercier Dieu +solennellement. Le voyageur se sentait ému de pitié pour la +petite race humaine, dans laquelle il découvrait de si étonnants +contrastes. Puisque vous êtes du petit nombre des sages, dit-il +à ces messieurs, et qu'apparemment vous ne tuez personne pour de +l'argent, dites-moi, je vous en prie, à quoi vous vous occupez. +Nous disséquons des mouches, dit le philosophe, nous mesurons des +lignes, nous assemblons des nombres; nous sommes d'accord sur +deux ou trois points que nous entendons, et nous disputons sur +deux ou trois mille que nous n'entendons pas. Il prit aussitôt +fantaisie au Sirien et au Saturnien d'interroger ces atomes +pensants, pour savoir les choses dont ils convenaient. Combien +comptez-vous, dit celui-ci, de l'étoile de la Canicule à la +grande étoile des Gémeaux? Ils répondirent tous à-la-fois, +Trente-deux degrés et demi. Combien comptez-vous d'ici à la +lune? Soixante demi-diamètres de la terre en nombre rond. +Combien pèse votre air? Il croyait les attraper[3], mais tous lui +dirent que l'air pèse environ neuf cents fois moins qu'un pareil +volume de l'eau la plus légère, et dix-neuf mille fois moins que +l'or de ducat. Le petit nain de Saturne, étonné de leurs +réponses, fut tenté de prendre pour des sorciers ces mêmes gens +auxquels il avait refusé une âme un quart d'heure auparavant. + + [3] L'édition que je crois l'originale, porte: _effrayer_, au + lieu de: _attraper_. B. + + +Enfin Micromégas leur dit: Puisque vous savez si bien ce qui est +hors de vous, sans doute vous savez encore mieux ce qui est +en-dedans. Dites-moi ce que c'est que votre âme, et comment vous +formez vos idées. Les philosophes parlèrent tous à-la-fois comme +auparavant; mais ils furent tous de différents avis. Le plus +vieux citait Aristote, l'autre prononçait le nom de Descartes; +celui-ci, de Malebranche; cet autre, de Leibnitz; cet autre, de +Locke. Un vieux péripatéticien dit tout haut avec confiance: +L'âme est une entéléchie, et une raison par qui elle a la +puissance d'être ce qu'elle est. C'est ce que déclare +expressément Aristote, page 633 de l'édition du Louvre. Il cita +le passage[4]. Je n'entends pas trop bien le grec, dit le géant. +Ni moi non plus, dit la mite philosophique. Pourquoi donc, +reprit le Sirien, citez-vous un certain Aristote en grec? C'est, +répliqua le savant, qu'il faut bien citer ce qu'on ne comprend +point du tout dans la langue qu'on entend le moins. + + [4] Voici ce passage tel qu'il est transcrit dans l'édition + datée de 1750: <Entele'xeia' tis esi kai` lo'gos tou^ dy'namin + e'xontos toude` ei'nai.> + + Ce passage d'Aristote, _de l'Ame_, livre II, chapitre II, est + ainsi traduit par Casaubon: _Anima quaedam perfectio et actus + ac ratio est quod potentiam habet ut ejusmodi sit_. B. + + +Le cartésien prit la parole, et dit: L'âme est un esprit pur qui +a reçu dans le ventre de sa mère toutes les idées métaphysiques, +et qui, en sortant de là, est obligée d'aller à l'école, et +d'apprendre tout de nouveau ce qu'elle a si bien su, et qu'elle +ne saura plus. Ce n'était donc pas la peine, répondit l'animal +de huit lieues, que ton âme fût si savante dans le ventre de ta +mère, pour être si ignorante quand tu aurais de la barbe au +menton. Mais qu'entends-tu par esprit? Que me demandez-vous là? +dit le raisonneur; je n'en ai point d'idée; on dit que ce n'est +pas la matière. -- Mais sais-tu au moins ce que c'est que la +matière? Très bien, lui répondit l'homme. Par exemple cette +pierre est grise, est d'une telle forme, a ses trois dimensions, +elle est pesante et divisible. Eh bien! dit le Sirien, cette +chose qui te paraît être divisible, pesante, et grise, me +diras-tu bien ce que c'est? Tu vois quelques attributs; mais le +fond de la chose, le connais-tu? Non, dit l'autre.--Tu ne sais +donc point ce que c'est que la matière. + +Alors M. Micromégas, adressant la parole à un autre sage qu'il +tenait sur son pouce, lui demanda ce que c'était que son âme, et +ce qu'elle fesait. Rien du tout, dit le philosophe +malebranchiste[5]; c'est Dieu qui fait tout pour moi; je vois +tout en lui, je fais tout en lui; c'est lui qui fait tout sans +que je m'en mêle. Autant vaudrait ne pas être, reprit le sage de +Sirius. Et toi, mon ami, dit-il à un Leibnitzien qui était là, +qu'est-ce que ton âme? C'est, répondit le Leibnitzien, une +aiguille qui montre les heures pendant que mon corps carillonne; +ou bien, si vous voulez, c'est elle qui carillonne pendant que +mon corps montre l'heure; ou bien mon âme est le miroir de +l'univers, et mon corps est la bordure du miroir: tout cela est +clair. + + [5] Voyez dans les _Mélanges_, année 1769, l'opuscule intitulé: + _Tout en Dieu_. B, + + +Un petit partisan de Locke était là tout auprès; et quand on lui +eut enfin adressé la parole: Je ne sais pas, dit-il, comment je +pense, mais je sais que je n'ai jamais pensé qu'à l'occasion de +mes sens. Qu'il y ait des substances immatérielles et +intelligentes, c'est de quoi je ne doute pas: mais qu'il soit +impossible à Dieu de communiquer la pensée à la matière, c'est de +quoi je doute fort. Je révère la puissance éternelle; il ne +m'appartient pas de la borner: je n'affirme rien; je me contente +de croire qu'il y a plus de choses possibles qu'on ne pense. + +L'animal de Sirius sourit: il ne trouva pas celui-là le moins +sage; et le nain de Saturne aurait embrassé le sectateur de Locke +sans l'extrême disproportion. Mais il y avait là, par malheur, +un petit animalcule en bonnet carré qui coupa la parole à tous +les autres animalcules philosophes; il dit qu'il savait tout le +secret, que tout cela se trouvait dans la _Somme de saint +Thomas_; il regarda de haut en bas les deux habitants célestes; +il leur soutint que leurs personnes, leurs mondes, leurs soleils, +leurs étoiles, tout était fait uniquement pour l'homme. A ce +discours, nos deux voyageurs se laissèrent aller l'un sur l'autre +en étouffant de ce rire inextinguible qui, selon Homère[6], est +le partage des dieux; leurs épaules et leurs ventres allaient et +venaient, et dans ces convulsions le vaisseau que le Sirien avait +sur son ongle tomba dans une poche de la culotte du Saturnien. +Ces deux bonnes gens le cherchèrent long-temps; enfin ils +retrouvèrent l'équipage, et le rajustèrent fort proprement. Le +Sirien reprit les petites mites; il leur parla encore avec +beaucoup de bonté, quoiqu'il fût un peu fâché dans le fond du +coeur de voir que les infiniment petits eussent un orgueil +presque infiniment grand. Il leur promit de leur faire un beau +livre de philosophie[7], écrit fort menu pour leur usage, et que, +dans ce livre, ils verraient le bout des choses. Effectivement, +il leur donna ce volume avant son départ: on le porta à Paris à +l'académie des sciences; mais, quand le[8] vieux secrétaire l'eut +ouvert, il ne vit rien qu'un livre tout blanc: « Ah! dit-il, je +m'en étais bien douté. » + + [6] Iliade, I, 599. B. + + [7] L'édition que je crois l'originale, et celle qui est datée + de 1750, portent: «livre de philosophie, qui leur apprendrait + des choses admirables, et qui leur montrerait le bon des + choses.» B. + + [8] Quoique la scène se passe en 1737, comme on l'a vu pages + 177 et 188, on pouvait donner l'épithèle de vieux à Fontenelle, + qui avait alors quatre-vingts ans, et qui mourut vingt ans + après. Il s'était démis, en 1740, de la place de secrétaire + perpétuel. B. + + FIN DE L'HISTOIRE DE MICROMÉGAS. +The Project Gutenberg Etext of Micromegas +by Voltaire +******This file should be named mcrmg10.txt or mcrmg10.zip****** + +Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, mcrmg11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, mcrmg10a.txt + +Produced by Carlo Traverso + +*** + +More information about this book is at the top of this file. + + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +https://gutenberg.org or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/eBook03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/eBook03 + +Or /eBook02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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